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Les « indigènes de la République » :


nation et question postcoloniale
Territoires des enfants de l’immigration
et rivalité de pouvoir

Jérémy Robine*

En novembre 2005, la France a vécu une confrontation sans précédent entre les
forces de l’ordre « républicaines » et une partie de la jeunesse des quartiers-ghettos
des périphéries urbaines, essentiellement issue de l’immigration d’ex-colonies
françaises. De ce fait, l’appel « Nous sommes les indigènes de la République ! »
publié dix mois plus tôt, en janvier 2005, a pris une résonance toute particulière.
À sa publication, cette initiative n’avait pas été perçue comme l’un des signes du
franchissement d’une nouvelle étape dans les rapports entre la nation et une partie
d’elle-même, issue, au-delà de la migration, de nations ou de peuples ancienne-
ment colonisées par la France, bien qu’elle ait alors défrayé, durant quelques
jours, la chronique médiatique et suscité de nombreuses réactions. Des voix cri-
tiques s’étaient élevées, pointant les erreurs ou les imprécisions historiques, ou
même sociologiques. Les « indigènes » ont répondu que ces réactions étaient la

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preuve pratique de ce qu’ils dénoncent dans leur appel : le « paternalisme » et le
refus de voir émerger une parole « autonome » de l’immigration. En effet, ce n’est
pas la précision des souvenirs de cours d’histoire qui fait l’intérêt d’un mouvement
qui cherche à naître. Ce qui est central dans l’appel des « indigènes de la Répu-
blique », ce ne sont pas non plus l’affirmation du soutien à la cause palestinienne,
ni le prétexte déclencheur qu’a constitué la loi « antifoulard ».
Au terme d’une première phase de recherches et de réflexion sur cet appel, il
apparaît clairement, selon moi, que l’essentiel réside dans un discours sur et à la

* Institut français de géopolitique, université Paris-VIII.

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nation, avec l’esquisse des stratégies de pouvoir qui l’animent. Avec les émeutes
dix mois plus tard, c’est bien l’image d’une fracture qui se dessine entre la nation
et une partie d’elle-même, issue des anciennes colonies. L’analyse des représenta-
tions des « indigènes » quant à la nation française constitue l’axe de la première
partie de cet article. Les initiateurs de l’appel esquissent à travers celui-ci des stra-
tégies de pouvoir. Pour les étudier, il faut envisager l’ensemble du microsystème
politique constitué par les diverses organisations qui se déploient dans et à propos
des territoires de l’immigration et de ses enfants. Cette analyse, géopolitique dans
la mesure où elle se concentre sur les représentations diffusées par les différents
acteurs, nous semble innovante et utile pour comprendre ce qui se joue autour d’un
certain nombre de mouvements politiques.
Pour écrire cet article, nous avons voulu aller au-delà d’une réflexion sur le
texte de l’appel et ceux qui l’accompagnent. L’appel, reproduit ci-dessous, est un
manifeste tous publics contre lequel la critique est facile, mais qui ne permet pas
de comprendre les tenants et les aboutissants de la démarche des « indigènes ».
J’ai eu la chance de pouvoir mener de longs entretiens avec quatre des initiateurs
de l’« Appel pour les assises de l’anticolonialisme postcolonial ». Ces entretiens
ont eu lieu avant le déclenchement des émeutes urbaines le 27 octobre 2005, sauf
un, au tout début de ces événements. Les propos rapportés ont donc été tenus dans
une situation calme, avant que les émeutes aient influé (durablement ou pas) sur
les représentations et les discours de nombreux acteurs.
Parmi ces initiateurs, nous avons interrogé les deux personnes qui ont organisé
la première réunion. Houria Bouteldja, 32 ans, est l’auteur de l’idée du mot « indi-
gènes », et la principale initiatrice de l’appel. Le CEPT (Collectif une école pour
toutes et tous) a été son premier engagement militant. Elle a également créé le col-
lectif féministe Les Blédardes contre Ni putes ni soumises, puis initié les « indi-
gènes de la République » : elle a convoqué le 15 septembre 2004 la toute première
réunion avec Youssef Boussoumah. Toutes les citations d’Houria Bouteldja sont
tirées de l’entretien enregistré le 26 octobre 2005. Youssef Boussoumah est né en
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1954, il est enseignant d’histoire-géographie au collège. C’est l’un des coordi-


nateurs des Campagnes civiles internationales pour la protection du peuple pales-
tinien (CCIPP) et l’un des deux initiateurs principaux des « indigènes ». Toutes ses
citations sont tirées de l’entretien enregistré le 31 octobre 2005.
Deux entretiens ont été réalisés avec deux autres membres du groupe des initia-
teurs de l’appel. Said Bouamama, né en 1958, est aujourd’hui sociologue chargé de
recherches à l’Institut de formation action recherche (IFAR), à Lille. Il était en 1983
l’un des responsables de l’accueil dans le Nord de la Marche pour l’égalité et contre
le racisme (marche des Beurs), puis l’un des organisateurs de Convergence 84 et de
Divergence 85, les seconde et troisième « marches des Beurs ». Il a ensuite parti-
cipé à Mémoire fertile. Toutes ses citations sont tirées de l’entretien enregistré à
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Lille le 19 octobre 2005. Nicolas Qualander, 24 ans, est un militant de la Ligue


communiste révolutionnaire (LCR) depuis l’âge de 15 ans, qui a « refusé de mili-
ter à la Sorbonne, mais a préféré Ivry et Vitry », et des CCIPP. Il prépare une thèse
de doctorat sur les conséquences de la révolution iranienne sur la politique au
Proche-Orient, et a fait un « détour international » par le monde arabe, l’islam,
pour finalement s’intéresser à l’immigration. Les citations sont tirées d’un entre-
tien enregistré le 25 octobre 2005.
En outre, j’ai tenté de rencontrer Karim Azouz, réfugié politique tunisien,
membre du Collectif des musulmans de France, et Pierre Tévanian, animateur du
collectif Les mots sont importants (www.lmsi.net), professeur de philosophie à
Drancy. Les agendas de ces deux personnes membres du groupe des initiateurs
n’ont pas permis ces rencontres.

APPEL POUR LES ASSISES DE L’ANTICOLONIALISME POSTCOLONIAL :


« NOUS SOMMES LES INDIGÈNES DE LA RÉPUBLIQUE ! » (JANVIER 2005)

Discriminés à l’embauche, au logement, à la santé, à l’école et aux loisirs, les


personnes issues des colonies, anciennes ou actuelles, et de l’immigration postcolo-
niale sont les premières victimes de l’exclusion sociale et de la précarisation. Indé-
pendamment de leurs origines effectives, les populations des « quartiers » sont
« indigénisées », reléguées aux marges de la société. Les « banlieues » sont dites
« zones de non-droit » que la République est appelée à « reconquérir ». Contrôles au
faciès, provocations diverses, persécutions de toutes sortes se multiplient tandis que
les brutalités policières, parfois extrêmes, ne sont que rarement sanctionnées par
une justice qui fonctionne à deux vitesses. Pour exonérer la République, on accuse
nos parents de démission alors que nous savons les sacrifices, les efforts déployés,
les souffrances endurées. Les mécanismes coloniaux de la gestion de l’islam sont

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remis à l’ordre du jour avec la constitution du Conseil français du culte musulman
sous l’égide du ministère de l’Intérieur. Discriminatoire, sexiste, raciste, la loi anti-
foulard est une loi d’exception aux relents coloniaux. Tout aussi colonial, le par-
cage des harkis et enfants de harkis. Les populations issues de la colonisation et de
l’immigration sont aussi l’objet de discriminations politiques. Les rares élus sont
généralement cantonnés au rôle de « beur » ou de « black » de service. On refuse le
droit de vote à ceux qui ne sont pas « français », en même temps qu’on conteste
l’« enracinement » de ceux qui le sont. Le droit du sol est remis en cause. Sans droit
ni protection, menacées en permanence d’arrestation et d’expulsion, des dizaines
de milliers de personnes sont privées de papiers. La liberté de circulation est
déniée ; un nombre croissant de Maghrébins et d’Africains sont contraints à franchir
les frontières illégalement au risque de leur vie.

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La France a été un État colonial... Pendant plus de quatre siècles, elle a parti-
cipé activement à la traite négrière et à la déportation des populations de l’Afrique
subsaharienne. Au prix de terribles massacres, les forces coloniales ont imposé leur
joug sur des dizaines de peuples dont elles ont spolié les richesses, détruit les
cultures, ruiné les traditions, nié l’histoire, effacé la mémoire. Les tirailleurs
d’Afrique, chair à canon pendant les deux guerres mondiales, restent victimes d’une
scandaleuse inégalité de traitement.
La France reste un État colonial ! En Nouvelle-Calédonie, Guadeloupe,
Martinique, Guyane, Réunion, Polynésie règnent répression et mépris du suffrage
universel. Les enfants de ces colonies sont, en France, relégués au statut d’immigrés,
de Français de seconde zone sans l’intégralité des droits. Dans certaines de ses
anciennes colonies, la France continue de mener une politique de domination.
Une part énorme des richesses locales est aspirée par l’ancienne métropole et le
capital international. Son armée se conduit en Côte-d’Ivoire comme en pays conquis.
Le traitement des populations issues de la colonisation prolonge, sans s’y
réduire, la politique coloniale. Non seulement le principe de l’égalité devant la loi
n’est pas respecté mais la loi elle-même n’est pas toujours égale (double peine, appli-
cation du statut personnel aux femmes d’origine maghrébine, subsaharienne...). La
figure de l’« indigène » continue à hanter l’action politique, administrative et judi-
ciaire ; elle innerve et s’imbrique à d’autres logiques d’oppression, de discrimination
et d’exploitation sociales. Ainsi, aujourd’hui, dans le contexte du néolibéralisme, on
tente de faire jouer aux travailleurs immigrés le rôle de dérégulateurs du marché du
travail pour étendre à l’ensemble du salariat encore plus de précarité et de flexibilité.
La gangrène coloniale s’empare des esprits. L’exacerbation des conflits dans le
monde, en particulier au Moyen-Orient, se réfracte immédiatement au sein du débat
français. Les intérêts de l’impérialisme américain, le néoconservatisme de l’adminis-
tration Bush rencontrent l’héritage colonial français. Une frange active du monde
intellectuel, politique et médiatique français, tournant le dos aux combats
progressistes dont elle se prévaut, se transforme en agents de la « pensée »
bushienne. Investissant l’espace de la communication, ces idéologues recyclent la
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thématique du « choc des civilisations » dans le langage local du conflit entre « Répu-
blique » et « communautarisme ». Comme aux heures glorieuses de la colonisation,
on tente d’opposer les Berbères aux Arabes, les Juifs aux « Arabo-musulmans » et
aux Noirs. Les jeunes « issus de l’immigration » sont ainsi accusés d’être le vecteur
d’un nouvel antisémitisme. Sous le vocable jamais défini d’« intégrisme », les popula-
tions d’origine africaine, maghrébine ou musulmane sont désormais identifiées
comme la Cinquième Colonne d’une nouvelle barbarie qui menacerait l’Occident et
ses « valeurs ». Frauduleusement camouflée sous les drapeaux de la laïcité, de la
citoyenneté et du féminisme, cette offensive réactionnaire s’empare des cerveaux et
reconfigure la scène politique. Elle produit des ravages dans la société française.
Déjà, elle est parvenue à imposer sa rhétorique au sein même des forces progres-
sistes, comme une gangrène. Attribuer le monopole de l’imaginaire colonial et raciste

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à la seule extrême droite est une imposture politique et historique. L’idéologie colo-
niale perdure, transversale aux grands courants d’idées qui composent le champ poli-
tique français.
La décolonisation de la République reste à l’ordre du jour ! La République
de l’égalité est un mythe. L’État et la société doivent opérer un retour critique radical
sur leur passé-présent colonial. Il est temps que la France interroge ses Lumières,
que l’universalisme égalitaire, affirmé pendant la Révolution française, refoule ce
nationalisme arc-bouté au « chauvinisme de l’universel », censé « civiliser » sau-
vages et sauvageons. Il est urgent de promouvoir des mesures radicales de justice et
d’égalité qui mettent un terme aux discriminations racistes dans l’accès au travail,
au logement, à la culture et à la citoyenneté. Il faut en finir avec les institutions qui
ramènent les populations issues de la colonisation à un statut de sous-humanité.
Nos parents, nos grands-parents ont été mis en esclavage, colonisés, animalisés.
Mais ils n’ont pas été broyés. Ils ont préservé leur dignité d’humains à travers la
résistance héroïque qu’ils ont menée pour s’arracher au joug colonial. Nous
sommes leurs héritiers comme nous sommes les héritiers de ces Français qui ont
résisté à la barbarie nazie et de tous ceux qui se sont engagés avec les opprimés,
démontrant, par leur engagement et leurs sacrifices, que la lutte anticoloniale est
indissociable du combat pour l’égalité sociale, la justice et la citoyenneté. Diên
Biên Phu est leur victoire. Diên Biên Phu n’est pas une défaite mais une victoire
de la liberté, de l’égalité et de la fraternité !
Pour ces mêmes raisons, nous sommes aux côtés de tous les peuples (de
l’Afrique à la Palestine, de l’Irak à la Tchétchénie, des Caraïbes à l’Amérique
latine...) qui luttent pour leur émancipation, contre toutes les formes de domination
impérialiste, coloniale ou néocoloniale.
NOUS, descendants d’esclaves et de déportés africains, filles et fils de
colonisés et d’immigrés, NOUS, Français et non-Français vivant en France,
militantes et militants engagé-e-s dans les luttes contre l’oppression et les dis-
criminations produites par la République postcoloniale, lançons un appel à
celles et ceux qui sont parties prenantes de ces combats à se réunir en assises de
l’anticolonialisme en vue de contribuer à l’émergence d’une dynamique autonome

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qui interpelle le système politique et ses acteurs, et, au-delà, l’ensemble de la société
française, dans la perspective d’un combat commun de tous les opprimés et exploités
pour une démocratie sociale véritablement égalitaire et universelle.
Le 8 mai 1945, la République révèle ses paradoxes : le jour même où les
Français fêtent la capitulation nazie, une répression inouïe s’abat sur les colonisés
algériens du Nord-Constantinois : des milliers de morts !
Le 8 mai prochain, 60e anniversaire de ce massacre, poursuivons le combat
anticolonial par la première Marche des indigènes de la République !
L’appel est publié et ouvert à la signature sur deux sites web, aux adresses :
<http ://toutesegaux.free.fr/article.php3 ?id_article=90> ou <http ://oumma.com/
article.php3 ?id_article=1355>

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Du « continuum colonial », analyse des causes des discriminations,


à la rupture avec la nation française ?

Le succès de l’appel vient de motifs différents selon les publics : sa radicalité,


le « nous » perçu comme communautaire ou même ethnique, la défense apparente
du voile, la Palestine, la mémoire coloniale... Mais il semble que l’apport principal
de l’initiative soit ailleurs : les termes savants de « continuum colonial », de
« paternalisme » et de l’« indigénat » sont des représentations désignant les causes
des discriminations raciales, que tout le monde ou presque reconnaît désormais.
Ces termes ne figurent pas dans l’appel lui-même, mais en constituent une version
savante. Les personnes interrogées les ont beaucoup utilisés à l’oral, dans le cadre
d’entretiens assez théoriques (c’est probablement moins le cas dans des argumen-
taires). Les nombreux textes explicatifs et défensifs de l’appel publiés ensuite les
utilisent aussi. Au terme de l’analyse des textes et des entretiens, il apparaît que le
« continuum colonial », que nous allons présenter, est la représentation centrale
des « indigènes ». Cette explication des sources de la discrimination est efficace
car elle réalise l’unification de plusieurs préoccupations politiques partagées par
les populations-cibles de l’appel. Conséquence de cette démarche, la rupture
avec la République – la nation française républicaine – semble a priori affirmée.
Pour mieux comprendre ces représentations, il convient tout d’abord de revenir
sur des événements qui ont précédé la naissance du mouvement telle que l’envi-
sagent ses acteurs.

La naissance de l’« Appel pour les assises de l’anticolonialisme postcolonial »

Selon Youssef Boussoumah :


L’étincelle, c’est affaire du RER D. On a sorti un tract, pas encore signé par les
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indigènes, intitulé « Marie n’est pas coupable », mais qui affirmait que c’était tout
un système, une campagne médiatique qui démonise les jeunes issus de l’immigra-
tion des banlieues... comme si les banlieues ne faisaient pas partie du même pays,
avec une sorte d’extranéité des banlieues, et là on ne parlait pas de jeunes issus de
l’immigration, mais bien de banlieues... C’est une caractéristique des indigènes, qui
n’est pas un club de bronzés ou une entreprise de promotion des basanés. La ques-
tion sociale nous traverse complètement [...], mais le fait que les populations issues
de l’immigration habitent majoritairement dans les banlieues a son importance dans
l’affaire, évidemment. Nous reviendrons largement sur ce point, club de bronzés ou
pas. C’était trop : on connaît les lascars des cités, mais quand même la croix gammée
c’était peu probable, et quand on a su que c’était faux, plutôt que de dire qu’ils

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s’étaient trompés, et tant mieux, finalement, les responsables politiques et média-


tiques ont refusé de se dédire, affirmant que : « Si cette fois-ci c’était faux, il y a eu
tellement d’autres fois où c’était vrai. » Ha bon ? Quand est-ce que des jeunes ont
dessiné des croix gammées sur une personne... Et même si ça avait été vrai, il
n’aurait pas fallu démoniser une population, mais se mettre autour de la table et se
demander ce qu’on fait. Mais non. On a eu le sentiment que cette affaire leur appor-
tait la confirmation de ce qu’ils avaient toujours pensé, que les gens ne se disaient
pas que la nation doit se coltiner ce problème, tous ensemble, sans que l’on aille
montrer du doigt une partie de la population... et donc que finalement on ne fait pas
partie du même monde. Les « indigènes » évoquent également un contexte plus
large : évidemment, cela vient après une série de faits. L’affaire de la loi sur les
signes religieux a été un moment important, où toute une série de gens qui vont se
retrouver dans le mouvement des indigènes étaient déjà là, dans le Collectif une
école pour toutes et tous. On a dit alors que c’était un collectif pour le voile, alors
que 90 % étaient de parfaits athées. Encore une fois, on a eu le sentiment d’être
traités comme un corps étranger, encore une fois on a eu l’impression que la nation
n’était pas une, entière, indivisible selon le fameux discours mais que la nation
française devait gérer l’arrivée d’étrangers qui se trouvent être musulmans, et ont la
volonté de porter le voile. C’est comme ça que les choses ont été perçues... On n’a
pas eu l’impression que les jeunes filles étaient considérées comme des citoyennes.

Houria Bouteldja développe ce contexte plus général :


Dans la naissance du mouvement des indigènes, il y a d’abord un contexte très
très général : la place des immigrés, de l’immigration en France, la façon dont on
en parle... C’est le résultat d’une vie en France, avec les campagnes électorales
centrées sur la question de l’immigration de manière extrêmement péjorative,
comment l’immigration est toujours utilisée à des fins électoralistes, pour « ressouder
le corps social »... Le fait que les immigrés ne sont jamais des citoyens à part

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entière, le déni de citoyenneté depuis toujours... l’expérience d’une vie. [...] Ensuite
il y a le 11 septembre, et la transformation des perceptions : on est passé d’immigrés
– arabes – maghrébins... à musulmans... mais ce n’est que l’amplification d’une
situation qui existait déjà... Mais c’est un passage qui a permis un racisme respec-
table : le racisme antiarabe n’est pas respectable, il est euphémisé, etc., tandis que
là, avec l’islamophobie, fondée sur l’idée qu’il est permis de critiquer les religions,
on s’est mis à se dire ouvertement islamophobe, etc. On a vu des discours stigma-
tisants, essentialisants sur l’islam, les musulmans, l’islamisme... À l’intérieur de ce
second élément de contexte, il y a l’affaire du voile, l’affaire du RER D, des émis-
sions télé, l’affaire Tariq Ramadan, [...] tout un contexte idéologique en fait... qui a
poussé un certain nombre d’entre nous à réagir.

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L’AFFAIRE DU RER D
L’affaire commence le samedi 10 juillet 2004 au soir par une dépêche AFP,
fondée sur des sources policières, dont le contenu, repris par France Inter, est le sui-
vant : « Une jeune femme a été violemment agressée alors qu’elle se trouvait avec
son bébé de 13 mois dans le RER D. Ça s’est passé vendredi matin. Six jeunes,
âgés de 15 à 20 ans, l’ont bousculée en montant dans le train, ils lui ont arraché son
sac, y ont trouvé un document avec une adresse dans le XVIe arrondissement de
Paris, son ancienne adresse en fait. “Dans le XVIe, il n’y a que des juifs”, lui ont
lancé les jeunes, d’origine maghrébine. Ils lui ont ensuite dessiné des croix gam-
mées sur le ventre avec un feutre avant de lui couper les cheveux. Les jeunes ont
pris la fuite, renversant au passage la poussette dans laquelle se trouvait le bébé.
Dans le train personne n’est venu en aide à la jeune femme. »
Les dirigeants politiques réagissent vite : le ministère de l’Intérieur à 21 h 54, la
présidence de la République à 22 h 10. S’ensuivent bien évidemment des condam-
nations fermes et unanimes, et de nombreux reportages sur l’ensemble des
médias, évoquant une agression « odieuse », « horrible », « terrible », « infâme »
ou « ignoble », ce qui se comprend, mais à l’occasion desquels aucune précaution
n’a été prise quant à la véracité de l’information, et qui insistent parfois lourdement
sur l’origine maghrébine (ou noire parfois) des agresseurs. Le Monde évoque dans
sa chronique des « méthodes de nazis » à propos des croix gammées ; Le Figaro
titre son éditorial « Il faut punir plus » et évoque le « train de la haine ».
Le 13 juillet au soir, Marie-Léonie L., placée en garde à vue dans l’après-midi,
avoue avoir inventé de toutes pièces l’agression. Les dirigeants politiques et les
médias se reportent mutuellement la responsabilité de l’emballement, et nombreux
sont ceux qui maintiennent que l’histoire était plausible, vu l’antisémitisme virulent
des jeunes arabes et noirs. Pour Le Monde : « Ce fait divers sonnait trop juste.
Comme un révélateur d’une époque marquée par la persistance du rejet de l’autre,
la montée des agressions racistes et antisémites, de la violence et de la peur.
Comme le signe d’un nécessaire sursaut civique et républicain. [...] Le Monde [...] a
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commis une faute. Nous en devons excuses aux jeunes des cités issus de l’immigra-
tion maghrébine ou africaine, stigmatisés à tort. » Selon France-Soir, « dans ce
climat délétère où personne n’a le courage de défendre République, laïcité et fran-
cité jusqu’au bout [sic], où l’on laisse le champ libre aux démagogues de tout
acabit, la rumeur peut monter, s’étendre, se développer, et faire des victimes ».
Le Figaro, enfin, parle d’une « aubaine pour ceux qui œuvrent à la victimisation
des musulmans. [...] Ces théoriciens de la victimisation vont exploiter l’affabula-
tion de la mythomane, en criant au “lynchage des banlieues” (MRAP) à la moindre
mise en cause. [...] Les mensonges de la jeune femme ont été crus, jusqu’à être ava-
lisés par Dominique de Villepin et Jacques Chirac, parce qu’ils étaient plausibles.
La fausse agression n’enlève rien à cette réalité qui met en scène des voyous – le

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dire n’est pas faire injure aux musulmans – méprisant Juifs, “Gaulois”, femmes,
homosexuels et tout ce qui ne s’accorde pas à leurs codes. [...] Le vrai courage poli-
tique commencera à se lire lorsque le gouvernement acceptera de regarder ce qui
crève les yeux : la source des nouvelles intolérances, et désormais des hystéries
collectives qui les dénoncent, est à rechercher dans une immigration qui demeure
incontrôlée et qui menace la cohésion nationale ».
Sources : PLPL, <http ://www.homme-moderne.org/plpl/l0704/ index.html>;
Acrimed, <http ://www.acrimed.org/rubrique273.html>

Les militants propalestiniens de la colonisation à la postcolonisation

Pour de nombreux initiateurs de l’appel des « indigènes », le militantisme a


commencé autour de la défense de la cause palestinienne. Les réseaux constitués
dans et entre ces organisations sont à la base de la naissance du groupe des initia-
teurs de l’appel, selon Houria Bouteldja. C’est dans ces réseaux que se sont ren-
contrés et sont devenus proches les deux initiateurs principaux, Houria Bouteldja
et Youssef Boussoumah, et qu’ont été établis les contacts qui ont servi, plus tard, à
la constitution du noyau des « indigènes ».
Existe-t-il un rapport entre une expérience militante autour du conflit israélo-
palestinien et l’initiative en France de l’« Appel pour les assises de l’anticolo-
nialisme postcolonial » ? La question des colonies est un aspect important du
militantisme « propalestinien » en France, avec une assimilation courante des
situations actuelle des Palestiniens et historique des Algériens, et donc des coloni-
sations. Il semble que l’hypothèse selon laquelle ces militants avaient en quelque
sorte développé une prédisposition à la lecture coloniale doive être envisagée.
De ce point de vue, on peut envisager que le processus soit le suivant : après

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un engagement dans la cause propalestinienne qui correspond confusément à une
recherche d’ordre identitaire (Arabes, musulmans – opprimés) et à la défense des
siens, et qui utilise dans son argumentaire l’assimilation des situations coloniales
dans le but de mobiliser autour de la cause palestinienne, dans un second temps
l’intérêt de certains militants se reporte progressivement sur l’histoire de la colo-
nisation française. Youssef Boussoumah affirme :
On reparlait encore de la colonisation, de la situation des indigènes coloniaux
[avec Houria Bouteldja]. C’est Houria [Bouteldja] qui a poussé un cri quand elle a
su que finalement c’était du bidon l’affaire Marie, et elle était effondrée, décomposée,
disant : « C’est pas possible, ils nous prennent vraiment pour des indigènes ! »

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Sans que ces considérations puissent être établies, elles semblent l’une des clés
pour comprendre pourquoi ce sont précisément des militants propalestiniens qui
ont eu, parmi les premiers, l’idée d’assimiler la situation des populations issues de
l’immigration maghrébine et subsaharienne à une forme de colonisation.

Les représentations du « continuum colonial », de l’« indigénat »


et du « paternalisme »

Le « continuum colonial » est indiscutablement une représentation géopolitique.


Bien plus qu’un slogan, il s’agit d’une clé d’analyse très large, qui fournit une
explication conjointe aux discriminations, à la politique étrangère de la France et
de l’Occident souvent perçue comme inégalitaire et responsable de la misère et du
sous-développement des ex-colonies, pays d’origine des immigrés, à l’inégalité de
traitement que subirait l’islam en France (au plan des lieux de cultes, et quant à la
défiance et aux fantasmes qu’il suscite), aux ghettos ethniques des périphéries
urbaines, au déficit de représentativité ethnique des médias, du monde politique,
des dirigeants d’entreprise, au refus de la France de reconnaître ses enfants « basa-
nés » qui ont toujours à « s’intégrer » alors que leurs parents sont français pour une
part croissante et probablement majoritaire. Le terme de continuum désigne, selon
le Robert, un objet complexe ou un phénomène progressif dont on ne peut consi-
dérer une partie que par un effort d’abstraction. L’idée des « indigènes » est d’af-
firmer qu’il n’est pas possible d’analyser et de comprendre la situation des
personnes issues de l’immigration maghrébine et africaine indépendamment de la
colonisation et de la situation des populations colonisées. C’est le « passé-présent
colonial » de l’appel. Les « indigènes » insistent sur les représentations domi-
nantes à l’égard des personnes issues de populations anciennement colonisées, qui
auraient peu changé.
Said Bouamama fournit un bon exemple de cela :
Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.

Le mot « indigène » je l’aborde non pas dans son sens étymologique, mais dans
son sens politique. Un indigène est quelqu’un qui à l’époque coloniale était ni
entièrement français, puisqu’il y avait un double statut, ni entièrement étranger. Si
on adopte cet angle d’attaque, on interroge toutes les discriminations systémiques
de la société française. On peut dire que ça n’a rien à voir avec le passé colonial, ou
on peut dire, comme le fait Sayad d’ailleurs, notre précurseur depuis très long-
temps, qu’il y a analogie entre la manière de poser la place de l’indigène à l’époque
coloniale et la manière de poser la place des Français issus de l’immigration ici. Je
ne vais pas renvoyer à toutes les recherches qui sont multiples maintenant sur le fait
que les discriminations touchent d’abord les personnes issues des anciennes colonies,

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HÉRODOTE

les enquêtes de Simon, par exemple. Faut-il comprendre que les personnes issues
de l’immigration originaires de pays non colonisés par la France subissent relative-
ment peu de discriminations ? Qu’en est-il des Pakistanais et de leurs enfants, par
exemple ? Le rapport colonial ou l’imaginaire colonial n’est pas un problème lié
aux caractéristiques des immigrés, il est un problème lié à la manière dont on
aborde l’étranger, et ça c’est un problème français. [...] J’ai un copain turc qui me
dit : mais moi je suis un Algérien dans le regard des gens.

Nous reviendrons sur la question de savoir si toutes les immigrations sont véri-
tablement concernées et prises en compte, de même que la conception de l’« indi-
génat ». Said Bouamama ajoute encore :
Ce n’est pas un problème d’un passé qui ne passe pas, c’est un problème d’un
présent qui est imprégné du passé. Ce n’est pas la même chose, le temps ne suffira
pas, un peu comme ce qui s’est passé avec le regard sur les Noirs, la construction
des enfants d’esclaves aux États-Unis, x décennies après, ça continue à fonctionner
[...] un modèle s’est construit, un système s’est mis en place, des réflexes existent
qui reproduisent aujourd’hui la situation, reproduire au sens sociologique du terme,
des éléments d’analogie qui s’actualisent, se modernisent, etc.

Selon Said Bouamama, le « continuum colonial », c’est aussi


le vocabulaire utilisé pour parler des quartiers où les personnes issues de l’immi-
gration sont surreprésentées, et qui rappelle le vocabulaire colonial : reconquérir,
zones de non-droit, y compris le Kärcher de Sarkozy [...]. Qu’est-ce qui parle au
travers de cela ? [...] Le paradigme dominant [pour percevoir les populations issues
de l’immigration] reste le paradigme intégrationniste et culturaliste. L’essentiel des
discours tenus ne sont pas des discours à connotations sociales. C’est-à-dire que
pour expliquer pourquoi les jeunes issus de l’immigration se droguent, on ne va pas

Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.


aller interroger les caractéristiques sociales, on va interroger les caractéristiques
culturelles [...]. Selon le rapport Benisti, c’est le patois parlé à la maison qui
explique l’échec scolaire, donc c’est bien culturaliste. La refondation de la procé-
dure de naturalisation avec le questionnaire, c’est tout autant culturaliste : les gens
ne vont pas être intégrés en fonction de leurs place ou caractéristiques sociales, ils
vont être intégrés en fonction de leur « intégrabilité » ou non... Et ça, c’est un voca-
bulaire colonial...
Il conclut en affirmant qu’il existe trois manières d’appréhender les popu-
lations issues de l’immigration des ex-colonies, et que toutes trois viennent de
l’époque coloniale : une masse à laquelle il faut opposer la méfiance – les discours
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LES « INDIGÈNES DE LA RÉPUBLIQUE » : NATION ET QUESTION POSTCOLONIALE

sur les jeunes issus de l’immigration ; une élite à promouvoir : « Dès que quelqu’un
a réussi, il ne peut pas être tranquille » ; et des femmes à émanciper, même
malgré elles.

La rupture annoncée avec la France ?

La colère contre la France, qui aimerait mal une partie de ses enfants quoi
qu’en dise le président de la République, est le motif premier de l’appel des « indi-
gènes ». Houria Bouteldja déclare ainsi :
Pourquoi on organise cette première réunion ? Parce qu’on se dit qu’il n’y a rien
à faire dans ce pays, c’est-à-dire qu’on n’y croit plus, on ne croit pas à la possibilité
même du débat, on ne croit pas à la possibilité d’une alternative politique. On voit
une espèce de rouleau compresseur qui va nous passer dessus et dont on sera
les premières victimes, on voit un contexte international qui ne va pas arranger les
choses, on voit la mise en œuvre de politiques répressives de plus en plus intenses...
Et des médias à la botte des politiques d’État, les émissions de télé avec de faux
débats, des faux subversifs de la télé française qui sont en fait des propagandistes
de la pensée dominante, des débats où sont mis en scène des caricatures, des gens
qui sont censés représenter ce que le Français moyen pense que doit être un Arabe,
ou un Noir, donc l’imam est une caricature, la fille soumise est une caricature, la
fille voilée, la racaille de banlieue... donc on est encastrés dans des identités figées.
Il n’y a pas du tout la place pour une parole politique originale, il n’y a pas de place
pour nous... mais on n’est pas les seuls, c’est la même chose pour les pauvres, pour
les chômeurs par exemple... En ce qui nous concerne, les postcoloniaux, il n’y a pas
de place et il n’y en a jamais eu en réalité, pas d’existence politique pour nous.
Donc le constat c’est que si on veut se faire une place dans le débat politique, il faut
la conquérir, c’est-à-dire faire exactement le contraire de ce qu’a fait Tariq Ramadan,
Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.

qui pensait qu’on pouvait discuter et débattre. Il pensait qu’on était dans un sys-
tème qui offre cette possibilité, il pensait qu’on est dans un système démocratique
par exemple... Nous, on n’y croit pas, donc on a décidé de promouvoir un projet de
rupture politique, donc un projet qui n’est en aucun cas de discuter avec les domi-
nants, de débattre avec eux : on s’adresse aux populations concernées par notre
projet... avec un message pour les dominants, évidemment... Nous, on essaie de chan-
ger de cadre, on n’est pas sur la même planète, et on ne parle pas avec leurs mots.
Évidemment c’est destiné à ce qu’ils nous écoutent, on n’a pas la prétention de faire
la révolution. Un discours de rupture donc, qui fait état d’un continuum colonial. On
n’est pas les seuls à le dire, nous, on le ressent dans notre intimité, mais il y a
des travaux scientifiques. On fait donc une analyse qui est celle du postcolonialisme.

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HÉRODOTE

Ou encore : le mot « intégration » est un gros mot, il masque les réalités. Il participe
du système accusatoire. Quand on intègre, on intègre forcément un corps étranger.
Et s’il [l’immigré – corps étranger] ne s’intègre pas, c’est de sa faute, jamais à
cause du système, des inégalités sociales, du racisme, des ghettos. [...] Dans la
réalité, intégration égale assimilation : la gauche, la gauche-traître, le PS, n’a fait
qu’euphémiser le mot « assimilation ». Quand Malek Boutih dit : « Je mange du
petit salé aux lentilles », il dit : je suis un bon Français comme les autres, je suis un
vrai Français, je suis même mieux que les Français, je mange du porc... En fait lui,
c’est un surfrançais... ou l’auteur de Je suis noir et je n’aime pas le manioc...
Plus précisément, donc, la France ne les aime pas comme ils sont. Houria
Bouteldja poursuit :
Les frontières m’emmerdent, l’espace est à tout le monde, on est partout chez
soi... L’État-nation m’emmerde, c’est ce qui produit le racisme, pour moi [...], ça
crée des frontières, ça homogénéise les populations, sur des bases raciales, eth-
niques, ou religieuses, et donc, pour la France, ceux qui ne sont pas catholiques,
blancs, ils ne sont pas vraiment français. Les juifs par exemple, ils ne sont pas vrai-
ment français : ils sont plus français que les musulmans, mais ils sont dans la péri-
phérie. [...] Nous, ce qu’on veut montrer, c’est qu’il faut que la France repense
l’identité française. L’identité française doit exploser, elle est étriquée aujourd’hui.
Il faut repenser la question de la citoyenneté. Le problème c’est qu’en France la
nation est ethnique, l’identité est très ethnique. Un Antillais, qui est français depuis
quatre cents ans [au plan juridique], eh bien il n’est pas français [au plan de l’iden-
tité nationale], parce qu’il est noir. [...] C’est la communauté majoritaire qui donne
le la. En périphérie elle est juive, [les juifs] qui ne sont pas tout à fait des Français
comme tout le monde, ils auraient tort de le croire, ils ne sont pas réellement consi-
dérés comme des Français, dans l’imaginaire dominant le juif est en périphérie,
et ne parlons pas des Arabes et des musulmans, ils sont carrément à l’autre bout,

Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.


là-bas... Je pense qu’aujourd’hui le Français doit accepter sa part arabe, et musul-
mane... et sa part africaine, antillaise, berbère, et sa part chinoise s’il y a des
Chinois... et nous-mêmes, on doit accepter tout ça, je dois accepter ma part chinoise
[...] c’est prendre acte de toutes les composantes de la société, c’est la réactuali-
sation de l’identité en fonction des gens qui sont là.
L’attitude des « indigènes » n’est pas de s’inclure dans la nation ou dans la
République pour pointer leurs problèmes et tenter de proposer des solutions.
Les « indigènes » ne proposent d’ailleurs aucune solution aux problèmes qu’ils
dénoncent. C’est peut-être le fait de la jeunesse de leur mouvement ou la consé-
quence de la posture qu’ils ont choisi d’adopter.
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LES « INDIGÈNES DE LA RÉPUBLIQUE » : NATION ET QUESTION POSTCOLONIALE

Un paradoxe tient à ce que la République est précisément le seul système poli-


tique et social qui affirme que chacun a le droit à une place, en fonction de ses
efforts et sans considération de son origine ou de sa religion par exemple, qui
affirme vouloir donner une place à chacun. Ainsi, la revendication des « indigènes »
intègre au fond la représentation de la « République des mythes » qu’ils dénoncent
pourtant. Cette contradiction entre la revendication à la place que l’égalité républi-
caine leur promet théoriquement et le refus d’éléments socioculturels et politiques
constitutifs de la nation française est importante, parce que la nation en France est
liée à la République. La nation en France a au moins trois dimensions en plus de
sa dimension territoriale : culturelle, politique et affective : la nation s’incarne à
la fois, et parfois de manière contradictoire, dans un héritage historique, y compris
religieux, et dans un projet politique constitué par un certain nombre de principes
qui font socle commun, et dont la devise républicaine se veut en quelque sorte la
quintessence. Il est par exemple indiscutable qu’aujourd’hui la laïcité est l’un des
caractères de la nation, aux côtés d’éléments culturels catholiques. La dimension
affective représente le sentiment national, au travers duquel il est possible d’adhérer
à l’ensemble : « Cette histoire de France et cette forme politique républicaine sont
les nôtres », ce qui implique simultanément l’adhésion personnelle et la reconnais-
sance des autres membres de la nation. Selon une certaine vision de gauche, la
République fonde la nation, ce qui revient à privilégier l’aspect politique, comme
une certaine vision de droite ne retient que l’aspect historique, même s’il est faux
de dire que le clivage droite-gauche se confond avec cette dichotomie (l’aspect
politique s’appuie d’ailleurs sur l’Histoire au travers d’épisodes révolutionnaires
par exemple, et l’aspect historique invoque des faits politiques dans l’histoire...). La
nation ne prend corps qu’à la condition que ses éléments constitutifs, qu’ils soient
territoriaux, politiques ou historiques, deviennent culturels, c’est-à-dire que les
individus sur le territoire de la nation se les approprient collectivement, avec un
certain niveau de consensus.
Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.

Les « indigènes » s’attaquent ainsi à la dimension politique de la nation


lorsqu’ils dénoncent la République comme un mythe, alors même qu’il devrait
a priori leur être plus facile d’y adhérer qu’à sa dimension historique. Ceci est le
produit de leur idée que la République – la forme politique – n’est qu’un mythe,
c’est-à-dire un mensonge, parce qu’elle ne sert qu’à masquer la réalité de la nation
qui serait « très ethnique », c’est-à-dire qu’elle se réduirait en vérité à sa dimension
historique, selon les « indigènes ». Ainsi, au-delà de cette colère de ne pas avoir
droit en réalité à la place qu’ils estiment mériter, les « indigènes » s’attaquent au
contenu même du projet national français tel qu’il est traditionnellement exprimé.
Selon Houria Bouteldja, l’objectif dès la première réunion était « au moins d’im-
poser le débat à la société française d’ici aux élections 2007 ». La contradiction
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HÉRODOTE

dans le discours des « indigènes » apparaît déjà dans l’aveu que leur agenda est
celui de la vie politique de la nation. Elle poursuit :
D’imposer le débat avec notre point de vue, que l’on cesse de nous imposer
des faux débats, d’inverser les rôles, puisque d’habitude on nous impose des
débats, comme celui sur les violences dans les quartiers, du voile, etc., dans les-
quels c’est nous qui sommes sur le banc des accusés, qui devons répondre. Là
c’est nous qui accusons, et on accuse la République... Mais pas la république
comme système, ce n’est pas l’important, on n’est pas antirépublicains, on accuse
la République mythique, celle qui émancipe, qui est féministe, égalitaire, etc. Ça
on n’y croit pas.

Ici Houria Bouteldja ne parle pas de la République, qui précisément est définie
comme la démocratie électorale et des principes, qui varient selon les camps poli-
tiques, mais qui sont entre autres l’émancipation, la laïcité, le progrès social, la
liberté d’expression... C’est bien pour cela que lorsque les banlieues s’enflamment,
on parle d’échec du modèle républicain d’intégration, par exemple. Houria
Bouteldja précise en fait qu’elle n’est pas contre le système démocratique, mais
bien contre la République française dans son principe, ce qui est la forme poli-
tique de la nation. Elle poursuit encore :
Mais l’objectif essentiel c’est de poser la question sociale, la question de l’éga-
lité, la question de la citoyenneté, de l’égalité entre citoyens, entre humains, même,
parce qu’on n’en est pas là, lorsqu’on est issu de l’histoire coloniale, on n’est pas
des humains égaux : toi tu es l’universel, dont émanent toutes les valeurs univer-
selles, les droits de l’homme, etc., tu m’illumines de tes Lumières, n’est-ce pas ?
J’apprends de toi, on n’est pas dans une relation d’égalité, c’est toi qui m’apprends
des choses et pas moi qui t’apprend des choses, on n’est pas dans une relation de
réciprocité, c’est ça qu’il faut détruire. On partage la même citoyenneté, plutôt la

Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.


même carte d’identité, et pourtant on n’est pas des égaux. C’est le fruit du mythe
[de la République] et nous, on veut détruire le mythe, pour une égalité réelle. [...]
Je suis contre l’idée selon laquelle pour tous, quelles que soient son ethnie, sa natio-
nalité, son origine, sa culture, son sexe, la religion serait oppression, et l’émancipa-
tion se ferait contre. C’est une débilité franco-française... enfin, je m’explique : ça
correspond à l’Histoire de France, la séparation de l’Église et de l’État, l’Église a
été dominante, elle a été affreuse avec les populations, etc. Il y a eu des mouve-
ments contre la religion, ce qui a abouti à la séparation de l’Église et de l’État, c’est
une histoire franco-française. Dans le monde arabe et africain, ça n’est pas le cas.
Il y a des sociétés qui n’ont pas besoin de passer par la séparation de l’Église et de
l’État, et pour lesquelles la religion n’est pas un problème. Je ne suis pas d’accord

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LES « INDIGÈNES DE LA RÉPUBLIQUE » : NATION ET QUESTION POSTCOLONIALE

pour dire que la religion est l’opium du peuple... Elle peut l’être, c’est à contextua-
liser. La religion peut être émancipatrice, ça a été le cas en Amérique latine avec la
théologie de la libération. [...] La laïcité en France, pour moi c’est une religion, ça
aussi c’est un système qui peut être opprimant. Ce qui m’intéresse, c’est quels sont
les systèmes de domination dans un pays : ça peut être la religion, mais ça peut être
la laïcité, comme ça a pu être le communisme, le nationalisme. [...] Il faut respecter
l’intégrité des cultures quelles qu’elles soient, il n’y a pas de cultures inférieures, et
on ne plaide que pour l’égalité de toutes et tous.

Dans un style plus mesuré, Said Bouamama raconte qu’il est né en Algérie,
arrivé en France à un an, qu’il n’a pas la nationalité française, mais un titre de
séjour, parce que la loi française ne la lui donne pas automatiquement, qu’il lui
faudrait en faire la demande, or, selon lui, les « procédures de naturalisation,
et non nationalisation » ont des implicites auxquels il a refusé de se soumettre.
« Je deviendrai français le jour où on n’y gagnera plus rien », dit-il. Mais il
reconnaît que s’il avait été chômeur, il serait français depuis longtemps, que ses
conditions socio-économiques lui permettent de maintenir sa position. Il affirme
que l’appel porte
la charge de colère et d’humiliation vécues par un certain nombre de jeunes issus de
l’immigration. [...] L’intégrationnisme est le refus de la diversité culturelle fran-
çaise, c’est l’idée que la personne [issue de l’immigration coloniale] n’est jamais
tout à fait française : elle est indigène, elle a toujours un effort supplémentaire à
faire. Et on va expliquer ses difficultés par une intégration insuffisante, jamais par
une inégalité ou une domination.

Dans un de ses textes, Said Bouamama range la nation dans les concepts
« essentialistes » :
Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.

Le retour récurrent du débat sur le foulard est, selon nous, un indicateur d’une
victoire idéologique du Front national. À partir du moment où les questions liées à
l’immigration (et à ses enfants) ne sont plus posées à partir d’un vocabulaire de
critique sociale (inégalité, injustice, classe sociale, sélection, discrimination, etc.)
mais à partir d’une thématique essentialiste (nation, identité, communauté, etc.),
une partie du projet du FN est d’ores et déjà en œuvre.

Poser la question de l’incorporation des immigrés et de leurs enfants dans la


nation serait donc lepeniste ? Lorsqu’on lui demande de préciser son idée, il
déclare que « ce n’est pas la nation, mais la conception française de la nation [qui
est essentialiste] ». Lorsqu’on lui objecte que la nation, pour une partie substantielle
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HÉRODOTE

des militants de gauche en particulier, c’est d’abord et avant tout une communauté
politique en perpétuelle refondation, il répond :
Je n’ai en ce qui me concerne aucune remise en cause du concept de nation...
Encore faut-il s’entendre sur ce concept. Depuis la Révolution, deux conceptions
s’affrontent, l’une est dominante et l’autre est dominée. Celle qui a été assez rapi-
dement dominante, c’est celle de la nation comme communauté de culture. Sinon
on ne peut pas comprendre la prégnance du terme « intégration », ni la chasse aux
cultures régionales, ni la spécificité de la colonisation française en termes d’immi-
gration de peuplement mais aussi de mission civilisatrice pour les transformer. On a
bien là, derrière le vocabulaire de la nation politique, l’idée que la nation politique
par excellence c’est la nation culturelle française, qui est une culture abstraite en
plus, parce qu’elle est faite à partir de plein de composantes et qu’elle n’est pas si
homogène que ça. [...] Il y a confusion entre unité politique et unicité culturelle, et
ça, c’est vraiment l’histoire de la conception nationale française, et cela imprègne
les inconscients politiques, à droite comme à gauche. Le blocage est plus grand en
France qu’ailleurs à cause de la spécificité de la conception française de la nation.

Ainsi, Said Bouamama procède bien à une mise en cause de la nation fran-
çaise, quand bien même il ne remettrait pas en cause le « concept de nation ».
Cependant, bien qu’ils cherchent manifestement et réussissent souvent à « taper
fort » contre la France, le discours des initiateurs de l’« Appel des indigènes » abou-
tit au fond au seul problème de l’assimilation ou de la revendication du respect de
différences culturelles. Les initiateurs de l’appel portent la revendication d’une
place dans la nation qui corresponde à l’« idéal républicain ». Ils s’attaquent à la
forme politique de la nation parce qu’ils ont le sentiment que c’est un mythe qui
fait partie d’un système qui les maintient eux et leur(s) culture(s) en position
d’infériorité, plutôt que de s’appuyer sur les principes républicains pour en reven-
diquer l’application. Il apparaît nettement qu’au travers d’un « discours de rupture

Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.


donc, qui fait état d’un continuum colonial », comme le disait Houria Bouteldja,
les « indigènes » produisent une forte demande de reconnaissance, y compris aux
plans culturel et identitaire, adressée à la nation. Une « demande d’amour tels qu’ils
sont » dont l’argument central ressemble à celui désormais classique de la dette
coloniale, ici amplifiée par la représentation du « continuum colonial ». Les propos
de Youssef Boussoumah, à propos des quartiers-ghettos, confirment ces analyses :
On dit : des zones de non-droit. Je dirais : des zones de non-vie surtout. On dit :
les territoires perdus de la République, mais ce sont des territoires que la République
a volontairement abandonnés ! [...] J’aimerais qu’on ne soit pas prophètes, mais je
crois qu’on l’est. Ce que je pense, et ce que je vois, c’est qu’on n’a encore rien vu,

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LES « INDIGÈNES DE LA RÉPUBLIQUE » : NATION ET QUESTION POSTCOLONIALE

le pire est devant nous : organisation de la communauté noire par exemple, réelle-
ment, car les Noirs ont passé le pas, ils ont complètement perdu espoir, pour une
grande partie de la jeunesse, dans l’idée qu’ils puissent faire partie de la société... le
risque c’est celui d’une déconnexion totale.

Il conclut cependant notre entretien en confiant qu’à titre personnel il « rêve


d’un nouveau grand mouvement social à partir du mouvement des indigènes ».
Autour du « continuum colonial », les « indigènes » ont toutefois développé une
représentation efficace et intéressante, d’autant plus qu’elle est certainement en
partie fondée. Les organisations antiracistes n’avaient jamais produit auparavant
une analyse des causes des discriminations, ce qui est certainement la conséquence
de leur attitude opposée quant à la nation : rassembler contre les « divisions artifi-
cielles ». L’impact des représentations diffusées et forgées sous la colonisation
et lors de la décolonisation dans les perceptions actuelles, mais différentes pour
chaque ethnie, de l’Arabe, du Kabyle ou du Noir, est certainement majeur. Mais le
contexte géopolitique lié aux attentats et à la « guerre contre le terrorisme » l’est
certainement aussi.
À côté de l’analyse de fond des représentations diffusées par le mouvement
des « indigènes de la République », il est nécessaire de replacer ce mouvement, et
les stratégies de pouvoir qu’il permet ou qui l’animent, dans le cadre des mouve-
ments politiques de l’immigration et de ses territoires.

Un discours qui s’inscrit dans l’histoire militante de l’immigration,


dont l’enjeu est le capital politique que représentent les populations issues
de l’immigration et leurs territoires
Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.

Le discours que développent les « indigènes » est le produit d’une évolution


et d’une succession d’acteurs et de discours sur le thème de l’immigration ayant
pour cibles les enfants d’immigrés. Il est possible de reconstruire son « ascen-
dance » depuis 1983 au moins. Un système d’acteurs concurrentiels s’est déve-
loppé autour de l’enjeu qu’est le capital politique que représentent les populations
issues de l’immigration : l’existence de territoires de l’immigration et de ses enfants
crée un besoin, ou du moins un espace, pour des intermédiaires avec le pouvoir ou
ses représentants. Les « indigènes » participent à cette rivalité pour le leadership
sur ces territoires et leur population : le non-dit de l’« indigénat » réside dans la
concentration territoriale des « minorités visibles ».

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HÉRODOTE

Les trois pôles de la rivalité pour la représentation « légitime » des personnes


issues de l’immigration et de leurs territoires depuis la « Marche pour l’égalité »

Les « cités », les « quartiers » ou les « ghettos », ces termes définissent un terri-
toire et sa population. L’existence en France de ces territoires de l’immigration (qui
sont simultanément des territoires socialement défavorisés) constitue un capital
politique à prendre. Comme on l’a développé précédemment à propos de la diffu-
sion de la représentation des « ghettos » par SOS Racisme,
cette séparation des quartiers concernés du reste de la société induite par la qualifi-
cation « ghetto » exclut les forces politiques venues du reste de la société, puis-
qu’elles en sont extérieures (y compris ethniquement, peut-être même surtout, dans
l’implicite du discours), et en particulier les partis, qui avaient une légitimité à pré-
tendre défendre leurs habitants tant qu’il s’agissait de quartiers défavorisés sociale-
ment. En imposant donc cette représentation du ghetto, SOS Racisme se crée une
place, que les partis ne peuvent plus occuper que par incorporation soit de l’analyse
de SOS Racisme, soit de ses membres. Dans la lutte politique de l’association, les
directions des partis sont les ultimes destinataires de la représentation : elles ont
largement intégré leur non-légitimité à représenter les habitants des ghettos.
Il ne s’agit pas ici d’affirmer que les ghettos seraient le fruit d’une manipulation
consciente de SOS Racisme, qui créerait ainsi le problème qui justifie son existence.

Mais SOS Racisme n’a pas su ou n’a pas pu profiter de son opération, et
l’appropriation de la légitimité à parler au nom des « ghettos » a échoué. Les trois
pôles que l’on va définir se disputent toujours cette légitimité. Cet ensemble est
constitué d’une part de territoires flous dans leur détermination, simultanément
très locaux et dispersés sur l’ensemble du territoire national, et d’autre part d’un
système d’acteurs bien établi (outre les mouvements militants évoqués, le sys-

Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.


tème d’acteurs est bien plus large : éducateurs, institutions [mairies, écoles, collèges
et lycées, travailleurs sociaux], forces de l’ordre...). Les « territoires perdus de la
République », expression autant honnie que citée par les « indigènes », déterminent
bien des territoires sur lesquels le pouvoir est à prendre. C’est l’existence de ces
territoires qui mène les dirigeants politiques à prendre en compte ceux qui pré-
tendent détenir ce pouvoir, non sous la forme d’une maîtrise territoriale dans le
cas des « indigènes » mais sous celle de la direction politique de la population qui
y réside. La légitimité à parler en son nom, le fait « d’être en phase » avec elle
représentent un capital politique significatif.
Il est utile de rappeler brièvement l’histoire récente des mouvements militants
dans le champ de l’immigration, c’est-à-dire des mouvements qui prétendent
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LES « INDIGÈNES DE LA RÉPUBLIQUE » : NATION ET QUESTION POSTCOLONIALE

défendre ou organiser les personnes issues de l’immigration en France. La


concurrence régit non seulement les rapports entre eux, mais existe aussi au sein
de chacun d’eux. La période actuelle peut être définie comme débutant symbo-
liquement avec la « marche des beurs » en novembre-décembre 1983. Bien
entendu, le contexte qui l’a suscitée s’est progressivement mis en place dans les
années précédentes, avec la fermeture des frontières et l’ouverture du regroupe-
ment familial, suite au choc pétrolier, et la transformation de l’immigration de
travail en immigration de peuplement. Cela a permis à la fois l’apparition de la
« deuxième génération », c’est-à-dire la première à envisager sa vie en France, et
un discours anti-immigration, avec entre autres la naissance du Front national
et un climat de violence raciste dans la fin des années 1970, qui se traduit notam-
ment par l’assassinat de plusieurs jeunes issus de l’immigration, dont une partie
déjà étaient des Français. Ce contexte, et l’intervention opportune de quelques
quadragénaires comme Christian Delorme, est à l’origine de la marche à travers la
France d’un groupe de jeunes Arabes prônant un discours pacifique : « Rengainez,
on arrive ! » Le groupe ne va pas en bus de ville en ville, mais traverse littérale-
ment à pied la France « profonde » et ses campagnes. Le succès considérable de
l’initiative produit d’abord un grand mouvement d’espoir, rapidement déçu car la
situation économique et sociale des jeunes Arabes, que la presse dénomme désor-
mais « Beurs », ne connaît pas de rupture décisive. Au fond, la marche n’aboutit
pas à ce que la nation française reconnaisse et adopte son nouveau visage, en
partie basané.
Un an après la « Marche pour l’égalité », une deuxième initiative est organisée :
Convergence 84. Pensée dans un esprit proche de celui de la marche de 1983,
l’initiative tente de promouvoir la reconnaissance par la France de sa diversité
et de toutes ses « composantes ». Les cinq cortèges convergents dénotent une
forme de synthèse entre les mots d’ordre du « tous ensemble » et du « multicultu-
ralisme » puisque chacun d’eux est ethnique (Maghrébins, Africains et Antillais,
Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.

Portugais, Asiatiques et « Français »). Le slogan de Convergence confirme cela :


« La France, c’est comme une mobylette : pour avancer, il lui faut du mélange. »
On voit l’hésitation entre « mélange de différents » ou « tous les mêmes ». Au cours
même de Convergence, ses initiateurs ressentent des réticences des comités
d’accueil et des organisations antiracistes face à leurs aspirations. Les débats qui
émergeaient au sein des associations de jeunes immigrés ou issus de l’immigra-
tion quant à la question de l’autonomie – mouvement purement beur, immigré ou
de jeunesse – deviennent centraux et, à l’arrivée de Convergence, l’option commu-
nautaire est affirmée, avec une première dénonciation du « paternalisme ». La
confrontation entre « pro-interculturalistes » et « procommunautaires » bat son
plein à partir de Convergence 84. Un an après, en 1985, les « procommunautaire »
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HÉRODOTE

semblent l’avoir emporté, et organisent la troisième marche, appelée a posteriori


Divergence 85, mais entre-temps, SOS Racisme est née, d’abord en diffusant ses
badges « Touche pas à mon pote » à l’arrivée à Paris de Convergence, promouvant
ainsi une orientation opposée à celle que développe à la tribune Farida Belghoul,
porte-parole de la deuxième marche. L’association a ensuite organisé le concert
géant des potes à la Concorde en juin. N’ayant pas réussi à être associée à la
marche de 85, dont l’orientation politique est contraire, SOS Racisme organise sa
propre marche, en parallèle, et gagne cette confrontation. SOS Racisme incarne la
tendance « pro-interculturelle », celle d’un mouvement de l’ensemble de la jeu-
nesse et non pas d’un mouvement ethnique, ou de l’immigration ou même des
banlieues. Les militants de la tendance « procommunautaire » se dispersent pour
partie, tandis que d’autres se recyclent dans le militantisme international sur le
thème du Proche-Orient, qui a émergé en France suite à l’invasion du Liban par
Israël en 1982. Certains fondent des cercles de réflexion comme Mémoire fertile,
à laquelle participe Said Bouamama, et d’autres encore se replient sur le militan-
tisme de terrain. Ces derniers en tirent rapidement une forme de doctrine localiste
(il faut travailler dans les quartiers, avec les habitants des quartiers) et autonomiste
(la défiance envers les organisations nationales et les partis, qui « instrumenta-
lisent » les immigrés, devient centrale). L’opposition entre antiracistes et « autono-
mistes », les deux premiers pôles, est installée.
Au tournant des décennies 1980 et 1990, SOS Racisme s’affaiblit brusque-
ment : elle paye le prix de son soutien à François Mitterrand en 1988 : si les événe-
ments de 1986 avaient semblé justifier ce soutien, le refus du président et du
gouvernement de prendre en compte les revendications antiracistes après les élec-
tions semble marquer l’échec de la stratégie adoptée. SOS Racisme apparaît liée
au PS, son vice-président Julien Dray est devenu député PS en Essonne, et la
rupture entre le PS et une partie des immigrés et de leurs enfants s’étend à l’asso-
ciation. Le rapport de forces devient donc plus équilibré. Dans le même temps, les

Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.


autonomistes tentent de s’unir, ce qui aboutit en 1993, après maintes difficultés, à
la naissance du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB). Entre 1983
et 1985, la première tentative d’unification, qui n’avait jamais abouti, avait échaudé
les associations et les militants, l’unification dans le MIB n’étant d’ailleurs que
partielle. Mais, au début des années 1990, un nouveau type de mouvement est
apparu, les organisations religieuses musulmanes. Un des facteurs du « retour à
l’islam » est sans doute à trouver dans la perte de confiance progressive dans le
système social, qui, en dehors de quelques rares exceptions, continue à réserver aux
jeunes issus de l’immigration africaine et maghrébine un avenir limité à l’alterna-
tive ouvrier (c’est-à-dire aujourd’hui manutentionnaire, etc.) – chômeur, et affai-
blit ainsi l’idéal républicain et ses valeurs, notamment l’universalisme laïque et
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LES « INDIGÈNES DE LA RÉPUBLIQUE » : NATION ET QUESTION POSTCOLONIALE

implicitement anticlérical. Les mouvements religieux sont les plus dynamiques au


cours de la décennie 1990, au point qu’il est permis de penser que le seul véritable
frein à leur expansion soit le développement de l’usage et de l’économie du
cannabis d’une part et de la petite délinquance comme ressource économique
d’autre part.
Ainsi trois pôles sont en place, mais chacun d’eux est diversifié : les antiracistes
avec la divergence entre SOS Racisme et le MRAP, qui connaît une nouvelle jeu-
nesse, et un temps avec Ras le front (LCR) et le Manifeste contre le Front national
(PS cambadéliste) ; les mouvements islamiques, entre certains très rigoristes,
proches notamment des salafistes saoudiens, et d’autres très modérés et axés dans
leur militantisme sur les questions sociales ; les autonomistes autour notamment
de la question des alliances possibles ou non avec différents autres types d’organi-
sation (religieuses, antiracistes, partis), avec une multitude d’associations jalouses
de leur indépendance. Les trois pôles sont en quelque sorte des idéaux-types. Ce
panorama installé, les attentats du 11 septembre 2001 semblent ouvrir une nou-
velle période, bien plus difficile pour l’ensemble de ces mouvements.

Les « indigènes » s’inscrivent donc dans cette rivalité de pouvoir


sur des territoires

En regard des expériences précédentes et des trois pôles décrits, les « indi-
gènes » sont avant tout « autonomistes », mais ils ont abandonné la composante
localiste, ce qui semble être le principal motif de retrait du MIB, qui avait parti-
cipé aux premières réunions. C’est la prise de conscience de l’ouverture d’une
nouvelle phase qui semble permettre aux « indigènes » d’abandonner cet argument
devenu traditionnel dans la confrontation entre antiracistes et autonomistes : « Nous
sommes dans les quartiers, nous. Nous connaissons la réalité du terrain, et les
habitants nous soutiennent. » De l’antiracisme les « indigènes » ont aussi pris une
Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.

expérience en matière de communication : les slogans bien pesés « Va te faire inté-


grer » sur leurs T-shirts, les mots-concepts qui frappent l’esprit et que l’on retient
facilement : « indigènes »...
Le contexte nouveau ouvert par les attentats du 11 septembre 2001 a modifié la
position de l’islam dans la mouvance militante dans le champ de l’immigration,
créant brusquement deux camps : d’une part, ceux qui font le choix de la laïcité
et même de l’anticléricalisme, qualifiant l’islamisme jihadiste de fascisme, et pre-
nant en quelque sorte le chemin de l’union nationale, la nation française étant
considérée comme menacée, parmi d’autres, et intégrée au camp antiterroriste, et
d’autre part, ceux qui estiment que la défiance envers l’islam qui résulte des atten-
tats, l’« islamophobie », est un racisme qu’il faut combattre. Les « indigènes » ont
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choisi cette voie, et l’ont intégrée à leur représentation, affirmant que les immigrés
postcoloniaux sont attaqués en tant que musulmans du fait du contexte, qui per-
mettrait, comme le dit Said Bouamama, l’« émergence d’un racisme respectable ».
D’autres éléments appuient cette idée, notamment cette phrase d’Houria Bouteldja,
déjà citée :
Ensuite il y a le 11 septembre, et la transformation des perceptions : on est passé
d’immigrés arabes, maghrébins... à musulmans. Mais ce n’est que l’amplification
d’une situation qui existait déjà. C’est un passage qui a permis un racisme respec-
table : le racisme antiarabe n’est pas respectable, il est euphémisé, etc., tandis que
là, avec l’islamophobie, fondée sur l’idée qu’il est permis de critiquer les religions,
on s’est mis à se dire ouvertement islamophobe.

Le mouvement des « indigènes », au regard de la classification que je propose,


est donc une hybridation des pôles autonomiste (principalement) et religieux,
mais ayant perdu l’ancrage local, qui est central pour les premiers et souvent le
cas pour les seconds.
Sur le point particulier de la présence, au sein des initiateurs de l’appel, d’une
association musulmane, le Collectif des musulmans de France (CMF), les per-
sonnes interrogées estiment qu’il s’agit d’un mouvement « proche du scoutisme »
(Said Bouamama) dont les membres militent en tant que musulmans sur les
« questions sociales » (Nicolas Qualander), précisant que les islamismes sont
des mouvements politiques comme les autres et très divers dont il faut évaluer le
contenu du discours (Houria Bouteldja). On peut émettre l’hypothèse que pour ce
mouvement, qui ne figure pas au nombre des plus rigoristes ni parmi la tendance
jihadiste, la participation à des initiatives comme l’« Appel des indigènes » est une
nécessité vitale dans la rivalité avec d’autres mouvements islamiques plus « purs »
ou plus radicaux qu’eux. Dans cette idée, l’appel apparaît un bon compromis
puisque, s’il ne les fait pas entrer dans la course à l’orthodoxie religieuse, il n’en
est pas moins radical, et permet en outre de promouvoir l’image d’un « isla-

Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.


misme » ouvert, capable de travailler avec d’autres que des militants musulmans.
Il n’a malheureusement pas été possible, pour des raisons liées à son agenda, de
rencontrer celui des deux initiateurs de l’appel et membres du CMF que nous
avions contacté, Karim Azzouz, pour vérifier cette hypothèse.
Said Bouamama déclare ainsi :
Les seuls objectifs, c’étaient initialement les assises, puis la marche [i.e. : la
manifestation du 8 mai 2005, le cinquantième anniversaire des massacres de Sétif.
On note la référence à la mythique « Marche pour l’égalité » de 1983]. [...] Il s’est
produit quelque chose d’inattendu : l’arrivée massive de signatures, mais aussi de
gens qui disaient : cet appel, il nous parle aux tripes, c’est notre vie, on n’avait pas

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LES « INDIGÈNES DE LA RÉPUBLIQUE » : NATION ET QUESTION POSTCOLONIALE

les mots, etc. Il est donc venu mettre du sens dans des oppressions vécues qui
n’avaient pas de canal d’expression. [...] Ce qui a fait naître la phase et les difficultés
actuelles : l’exigence par des signataires, de nombreux signataires, la majorité des
signataires, qui n’étaient pas parmi les initiateurs, de la construction d’un mouve-
ment durable. On est dans la phase intermédiaire, avec du non-structuré, et l’émer-
gence de comités locaux spontanés.

Les initiateurs n’y seraient donc pour rien, ce sont les signataires qui exige-
raient la transformation en mouvement. Des comités spontanés sont censés en
être la preuve décisive. Mais qui en sont les instigateurs ? Selon Said Bouamama,
il s’agit
d’anciens militants de cette mouvance issue de l’immigration de la marche jusqu’à
aujourd’hui, dont des gens qui avaient disparu et qui reviennent ; des militants fran-
çais [sic], qui ont eu un engagement anti-impérialiste ou antiraciste, et arrivent
avec une évaluation et un bilan de SOS, du MRAP, etc. ; et ce qui me semble le plus
porteur de chances de durer, une composante dont je fais l’hypothèse qu’elle est à
l’origine du succès de l’appel, et qui est l’émergence d’une nouvelle réalité sociolo-
gique, qui sont des jeunes issus de l’immigration qui au niveau des études scolaires
sont en réussite, qui sont des bac + 2-bac + 3, c’est l’essentiel des gens qui ont
signé l’appel... Bac + 2 ou bac + 3, confrontés aux discriminations, bloqués dans
leur processus d’ascension sociale et qui se rendent compte qu’effectivement il y a
un blocage systémique pour eux. Et qui eux font le lien avec la période coloniale.
C’est une autre analogie : les mouvements indépendantistes naissent dans les colo-
nies par une petite bourgeoisie bloquée dans son ascension.

Il apparaît ainsi que le mouvement des « indigènes » se pense comme une élite
sociale et politique issue des quartiers et de l’immigration, une petite bourgeoisie
même. Cette élite, qui fait bien entendu d’elle-même le lien entre sa situation et l’his-
toire coloniale, est « plafonnée » à bac + 3 pour rester crédible... Elle sert d’inter-
Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.

médiaire appropriée entre un docteur en sociologie comme Said Bouamama, un bac


+ 5 en histoire, professeur d’histoire-géographie comme Youssef Boussoumah, qui
compte bien finir sa thèse, une bac + 5 en arabe-anglais appliqués au commerce
(LEA) comme Houria Bouteldja, et un doctorant en science politique et relations
internationales comme Nicolas Qualander, pour ne citer que ceux qu’il a été pos-
sible de rencontrer.
Youssef Boussoumah repousse simultanément l’idée que les « indigènes » s’ins-
criraient dans un quelconque enjeu de pouvoir, et celle d’un mouvement d’élite :
On nous a dit : « Qui êtes-vous pour prétendre parler au nom des quartiers ? »
Mais nous n’avons jamais eu la prétention de parler au nom des quartiers ! D’abord

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les indigènes ne sont pas que dans les quartiers, grosse erreur. On nous dit : « Vous
êtes un mouvement d’élite (Dominique Vidal). » On vient des quartiers pour la plu-
part... enfin non, pour partie. Il y a des petits-bourgeois, [...] et puis on est d’ori-
gines très diverses, certains d’entre nous sont des Franco-français, même si je
n’aime pas l’expression. On n’a pas la prétention d’être la voix des quartiers,
comme nous l’ont reproché des gens du MIB ou proches du MIB.

Évidemment, la contradiction est nette, ainsi que la gêne, et se traduit par une
réponse qui n’est finalement que très peu convaincante. Aborder la question de
manière différente et détournée conduit à se demander dans quelle mesure le
terme « indigénat » et le qualificatif de « postcolonial » appliqués à l’immigration
correspondent à quelque chose de véritablement éprouvé par les personnes concer-
nées. Nicolas Qualander répond que :
Le terme d’« immigration coloniale » correspond bien à quelque chose de vécu.
Si tu prends une famille maghrébine : le grand-père a connu la colonisation, il a
immigré entre les années 1930 et les années 1960. Il a des potes qui ont été tués par
l’armée française, pour les harkis ils y ont été engagés. À cette génération, il y a un
rapport direct à la colonisation. [...] Les histoires se transmettent dans les familles,
le fils est plus ou moins en lien avec le bled, il voit les jeunes qui font la queue
devant les consulats... Il y a toujours un rapport biaisé à la France, pour toutes les
générations.

Un caractère sous-jacent du mouvement des « indigènes » apparaît de manière


plus explicite : il parle essentiellement des Maghrébins. La date de la manifestation
« Marche des indigènes », le 8 mai, date anniversaire de la libération, mais aussi
et surtout, selon eux, des massacres de Sétif, appuie cette idée. Houria Bouteldja
le confirme, parlant de l’« expérience d’une vie » : « Mais alors pas n’importe quel
immigré, l’immigré arabe évidemment » puis, après une pause : « dans mon cas,

Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.


mais une Africaine dirait l’immigré africain ». La pertinence du qualificatif
« postcolonial » n’est véritablement montrée que pour les personnes originaires
d’Algérie. Youssef Boussoumah appuie cette idée : « Beaucoup des indigènes sont
des Algériens... ou d’origine algérienne. »
À propos de l’absence d’Asiatiques dans le mouvement des « indigènes »,
Houria Bouteldja estime qu’au-delà du fait « qu’ils ne sont pas dans nos réseaux,
[...] dans les réseaux militants [autour de l’immigration] », la cause essentielle
tiendrait au traitement différent que la France réserve à ceux-ci, par rapport aux
Arabes et aux Noirs, bien qu’ils soient eux aussi postcoloniaux. L’origine postco-
loniale est-elle alors la cause de la situation des Arabes et des Noirs dénoncée par les
« indigènes », et n’est-ce pas plutôt un problème racial ? lui demande-t-on. Houria
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LES « INDIGÈNES DE LA RÉPUBLIQUE » : NATION ET QUESTION POSTCOLONIALE

Bouteldja répond, un peu gênée, que « oui... on se pose cette question ». Le terme
d’« indigène » recouvre beaucoup de qualificatifs appliqués ou auto-appliqués aux
personnes issues de l’immigration postcoloniale. Elle acquiesce à l’idée qu’il
s’agit tout de même d’une identité en construction.

Les « indigènes », mouvement autonome ou ethniciste ?

Prétendre défendre un groupe et ses intérêts, quelles que soient la taille et la


nature de ce groupe, implique de désigner le groupe, de lui donner corps et donc
de définir une identité collective dans laquelle les individus doivent se reconnaître.
Ce qui vaut manifestement pour le syndicalisme ouvrier, qui a pris de la force à
mesure qu’il a su développer la « conscience de classe », pose un problème parti-
culier sur le terrain de l’immigration, dans la mesure où les éléments objectifs pour
forger une conscience d’immigrés ou même de migrants n’existent pas, et ce
d’autant plus que ce ne sont pas les migrants qui sont ciblés, mais leurs enfants.
S’il existe bien des « communautés d’expérience », elles sont spécifiques à chaque
ethnie d’origine, notamment parce que les représentations dominantes diffèrent
quant à chacune des ethnies dont peut faire partie une personne issue de l’immi-
gration, et ceci a pour origine la période coloniale. Les éléments qui viennent
d’être évoqués à propos de l’image algérienne de l’« indigène » montrent déjà
que s’ils souhaitent créer une nouvelle identité politique avec l’« indigénat », les
initiateurs du « mouvement des indigènes » sont rattrapés par la référence ethnique.
Cela aboutit au problème de savoir s’il est possible de sortir de l’« indigénat » pour-
tant dénoncé. C’est tout le paradoxe du slogan de la manifestation du 8 mai 2005 :
« Les indigènes contre l’indigénat. »
Said Bouamama affirme, dans des propos déjà cités, aborder
le mot« indigène » non pas dans son sens étymologique, mais dans son sens poli-
tique. Un indigène est quelqu’un qui à l’époque coloniale était ni entièrement fran-
Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.

çais, puisqu’il y avait un double statut, ni entièrement étranger.

Mais, sans relever la contradiction, il dit aussi :


Nous sommes dans le processus classique de retournement du stigmate, qui est
un moment quasi incontournable des mouvements d’affirmation politique d’une
minorité.

Le retournement du stigmate, pourtant, ne saurait s’appliquer à l’« indigène


politique », qui de plus devrait être une classe ou une catégorie sociales, pas une
minorité, qui se définit toujours au plan culturel. Lorsqu’on lui demande s’il
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HÉRODOTE

estime que le « mouvement des indigènes » participe à ethniciser le débat politique


autour des questions d’immigration, il répond :
L’ethnicisation du débat est une réalité produite par la société française depuis
plusieurs décennies. On ne peut pas accuser ceux qui mettent des mots sur une
réalité sociale de créer cette réalité sociale. [...] Dire cela, c’est nier l’ethnicisation
de la société française. [...] C’est comme le débat sur le mot « race » : décrire une
réalité ne veut pas dire que c’est une réalité physique, mais c’est une réalité sociale :
les races n’existent pas biologiquement, elles existent socialement, elles sont
construites socialement. Dès que ce concept fonctionne comme manière de discri-
miner et de lire la réalité, eh bien il existe objectivement.

L’« indigénat politique » a donc fait long feu. Il poursuit :


Dire qu’on ethnicise le débat, c’est ne pas dire la réalité. Et ne pas dire la réalité,
c’est de nouveau la considérer comme secondaire, parce qu’on va considérer que ce
sont d’autres critères qui sont primordiaux. Lesquels ? Eh bien des grilles de lecture
en termes sociaux. Or les grilles de lecture en termes sociaux ne permettent pas
d’épuiser la question des dominations.

Ce passage est en contradiction avec le suivant :


Le paradigme dominant [pour percevoir les populations issues de l’immigration]
reste le paradigme intégrationniste et culturaliste. L’essentiel des discours tenus ne
sont pas des discours à connotations sociales. C’est-à-dire que pour expliquer pour-
quoi les jeunes issus de l’immigration se droguent, on va pas aller interroger les
caractéristiques sociales, on va interroger les caractéristiques culturelles [...].

Dans cette dernière citation Said Bouamama semble critiquer le fait de ne pas
lire les problèmes de l’immigration en termes sociaux, mais, dans la citation qui
précède celle-ci, il apparaît qu’il estime nécessaire de se préoccuper des domina-

Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.


tions raciales ou ethniques, parce qu’elles existent. La difficulté rencontrée à vou-
loir forger une identité politique sur une domination dénoncée comme ethnique
s’exprime dans toute son ampleur. À ce propos, Leïla Babès a ces mots qui font
sourire : « Une nouvelle identité est née : le conglomérat des opprimés de père en
fils. » Nicolas Qualander reconnaît que « dans le mouvement des indigènes, il y a
bien une part de construction de l’identité ». Il poursuit, confirmant l’hypothèse de
l’image algérienne de l’« indigène » :
Il est clair que le mouvement ouvrier n’a pas pris en compte la spécificité des
personnes issues de l’immigration. Avec le racisme dans les sections syndicales, la
SFIO pendant la guerre d’Algérie, le PC, lorsqu’il voulait profiter électoralement

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LES « INDIGÈNES DE LA RÉPUBLIQUE » : NATION ET QUESTION POSTCOLONIALE

de l’hostilité des ouvriers aux étrangers, qui rase les foyers dans les années 1970...
il y a toute une histoire qui fait assez mal.
On voit ici que, pour ce militant de la LCR qui n’est pas issu de l’immigration,
il est clair que la culpabilité est l’un des moteurs, tout au moins, de la participation
au mouvement des « indigènes ». Encore une fois, il ne parle que des Maghrébins
et il dénonce surtout la culpabilité des républicains et de la gauche durant la guerre
d’Algérie.
Quoi qu’en disent les « indigènes », on peut penser que, au-delà de la lecture
politique du mot « indigène » et de l’« indigénat », il y a effectivement dans le
succès de l’appel une dimension communautariste ou ethnique, c’est-à-dire que les
personnes issues de l’immigration qui soutiennent l’appel – beaucoup d’Algériens
ou originaires d’Algérie – le soutiennent parce qu’elles y ont vu une dimension
communautaire, pour une partie d’entre elles au moins. Rappelons que la nature du
« nous » a été l’un des motifs principaux de critique de l’appel, car il serait commu-
nautariste. En réalité, il se veut un « nous » politique, cela semble être sincèrement
le projet des initiateurs de l’appel, mais ce « nous » ne parvient pas à s’établir
comme tel. La force des identités préexistantes, notamment ethniques, religieuses
ou d’origines nationales, mais aussi le choix de dénoncer les discriminations et
autres injustices comme liées à l’ethnie, la religion ou l’origine nationale des vic-
times, semblent se conjuguer pour contraindre le « nous » politique à dévier vers
l’ethnique. La désignation « communautaristes » qui a été appliquée d’emblée aux
« indigènes » participe à ce processus, mais n’y porte qu’une responsabilité très
limitée. Le texte ici reproduit d’un tract des « indigènes », intitulé « Tous-tes aux
Assises de l’anticolonialisme et à la Marche des indigènes de la République »,
montre que cette tendance « communautariste » est toutefois bien assumée. De là à
imaginer qu’il y ait ici la manifestation d’un double discours...
Enfants des colonies ou des anciennes colonies de la France, immigrés ou
enfants d’immigrés, on nous percevait hier comme des « sauvageons » inassimi-
Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.

lables, aujourd’hui comme les nouvelles classes dangereuses. Nous serions, dans la
théorie criminelle du « choc des civilisations », les agents de la barbarie moderne.
On nous appelle « casseurs », « femmes soumises », « garçons violeurs », « parents
démissionnaires »... La réalité c’est que nous sommes orientés tout petits vers des
voies de garage ; 40 % d’entre nous sont au chômage (contre 10 % qui est la
moyenne générale). Quand nous obtenons un travail, nous sommes le plus souvent
cantonnés au bas de l’échelle et nous y restons avec peu de chances de promotions.
Cette exclusion est une violence permanente. À cela, s’ajoute la violence de la
répression. Nous sommes traités comme des indigènes au bon vieux temps des
colonies. Nous refusons l’exclusion comme nous refusons les violences policières,
les contrôles au faciès, les brimades pour cause de foulard, la surexploitation des

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HÉRODOTE

sans-papiers. Nous ne supportons plus ce système raciste ni les discours paterna-


listes ou haineux des médias, des intellectuels et des politiques. Cette façon de nous
traiter prolonge la logique coloniale qui n’a disparu ni de l’État, ni des pratiques
politiques, ni des mentalités. Traitement postcolonial et discrimination sont intime-
ment liés. Tout le monde doit se sentir concerné par notre lutte. Personne, quelles
que soient son origine, sa situation, ne peut prétendre lutter contre les injustices de
notre société sans s’attaquer à ce visage contemporain du colonialisme.

En tout cas, dans ce tract, la consistance ethnique du « nous » ne fait que peu
de doute : s’il n’est peut-être pas uniquement maghrébin, il n’est en tout cas pas
« blanc ».

Après les émeutes de novembre 2005, quel avenir pour le mouvement


des « indigènes »

Alors que les émeutes urbaines viennent de révéler la « rage » d’une partie de
ces jeunes issus de l’immigration qui se sent privée de toute possibilité de s’en
sortir, nous pensons que les « indigènes » adressent en vérité à la nation une forte
demande de reconnaissance, notamment au plan culturel et identitaire : en quelque
sorte une « demande d’affection tels qu’ils sont ». Ils apparaissent ainsi en déca-
lage violent avec le groupe social qui est l’enjeu de leur démarche. L’explication
peut certainement être trouvée dans la relative réussite socio-économique des
« indigènes », précédemment évoquée. Les « indigènes » à peine nés, et déjà appa-
raît le problème du hiatus avec la base, problème classique surtout pour les mili-
tants dans le champ de l’immigration ! Il faut dire que peu de mouvements
politiques, quels que soient leurs domaines, seraient capables d’assumer une
violence telle que celle qui vient de s’exprimer. Mais, dans le domaine de l’immi-
gration, cette capacité de violence est connue. Le MIB, qui a l’avantage de la cohé-

Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.


rence depuis plusieurs années, a ainsi publié un texte qui soutient les émeutiers et
justifie leur action, en concluant par le traditionnel « Pas de justice, pas de paix ! ».
Les « indigènes », quant à eux, ont réagi un peu tard : le 4 novembre. Ils ont publié
un texte très offensif contre le traitement policier de la crise par le gouvernement,
et contre la manière de présenter les faits par les médias. Mais le texte ne soutient
pas les émeutes, et finalement appelle au calme, même s’il précise que c’est
d’abord en appelant à la détermination, en appelant les populations discriminées à
s’organiser et à s’exprimer avec force, à prendre en main le combat pour l’égalité,
à refuser leur enfermement dans l’indigénat de fait qu’illustre le traitement du drame
de Clichy-sous-Bois, à lutter pour la décolonisation de la République.

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LES « INDIGÈNES DE LA RÉPUBLIQUE » : NATION ET QUESTION POSTCOLONIALE

Pourtant les émeutiers ne sont-ils pas justement en train d’exprimer leur colère
d’être « indigénisés » comme l’expose le texte de l’appel ? Le 11 novembre, au
tout début de la décrue de cette première phase d’émeutes, après que le Premier
ministre eut annoncé toute une série de mesures dont il semblait croire ou voulait
faire croire qu’elles allaient faire cesser des violences qui commençait déjà à
décroître, les « indigènes » ont publié un second texte, qui cherche à être plus radi-
cal encore. Comme le premier, il estime que la situation confirme l’analyse du
traitement néocolonial des habitants des cités. Il fait bien entendu le lien entre la
situation présente et la décolonisation de l’Algérie, par l’intermédiaire de la loi sur
l’état d’urgence de 1955 mise en œuvre. La tactique adoptée consiste à affirmer
que les jeunes émeutiers n’ont pas d’autres moyens pour exprimer leur colère, qui
est, cela va sans dire, convergente avec ce que dénonce l’appel des « indigènes »...
Le mouvement des « indigènes » n’est-il donc pas un moyen d’exprimer sa
colère ? C’est qu’il est encore en construction, répondra-t-on.
La fin de ce texte est particulièrement intéressante : elle commence par une liste
pour le moins ambitieuse de revendications à l’encontre des méthodes policières.
Une commission d’enquête indépendante, comportant des représentants des
habitants et des acteurs de terrain, doit être formée et dotée de moyens réels, pour
mettre en lumière les agissements de la police tout au long du déroulement des évé-
nements. L’instauration de l’état d’urgence renforce de manière scandaleuse l’isole-
ment et l’enclavement organisés des quartiers populaires. Il doit y être mis fin sans
délai et la liberté de circulation des habitants des quartiers doit être restaurée
et garantie. Les dispositifs « sécuritaires » institués par les lois Perben, Sarkozy,
Chevènement, Vaillant doivent être supprimés. [...] Nous exigeons la mise en place
d’une politique résolue de lutte contre les discriminations dans tous les domaines
et de mesures immédiates contre la précarité, le chômage et la ghettoïsation : la
création d’emplois stables et valorisants, tant publics que privés ; la garantie d’une
égalité réelle en matière d’éducation et de formation ; la mise en place de mesures
Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.

d’amélioration des conditions de logement et du cadre de vie dans les quartiers


populaires, ce qui passe notamment par la garantie de transports en commun dignes
de ce nom et gratuits ; le droit de vote et la citoyenneté de résidence pour les Non-
Français et la régularisation de tous les sans-papiers.

Or nul ne sait aujourd’hui, des chercheurs universitaires aux associations anti-


racistes en passant par les partis politiques, comment faire disparaître les discri-
minations et la concentration ethnique dans les périphéries urbaines, quand bien
même la puissance publique en ferait sa priorité absolue, et ne parlons pas du chô-
mage. Quelle est la garantie d’une égalité réelle en matière d’éducation et de for-
mation : comment fait-on ? Des rénovations urbaines, des transports gratuits, le
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HÉRODOTE

droit de vote des étrangers et la régularisation de tous les sans-papiers, est-ce cet
ensemble hétéroclite, et pour partie gauchiste, qui va permettre de changer struc-
turellement la situation de la jeunesse des cités ou issue de l’immigration ?
La radicalité du discours des « indigènes » à l’occasion des émeutes, même si
elle est un peu caricaturale, ne se comprend qu’au travers de la rivalité de pouvoir
sur les territoires de l’immigration. Il s’agit de ne pas perdre la main. Quels que
soient les mouvements, la très faible politisation des populations des quartiers
d’immigration fait qu’aucun d’eux n’est véritablement implanté, sauf très locale-
ment. Il s’agit donc surtout d’apparaître le moins possible en décalage avec une
« base » qui ne pardonne que rarement ce qu’elle juge comme une trahison. De
manière plus générale, la dénonciation des discriminations et des « ghettos » ou la
diffusion de la représentation de l’« indigénat » contribuent à la popularisation de
représentation d’inégalités ou de dominations parmi les populations cibles. Ce n’est
pas une spécificité du mouvement des « indigènes », notamment quant aux discri-
minations. Mais les « indigènes » eux-mêmes sont le produit de ce processus initié
par les Marches pour l’égalité en 1983, qui consiste à susciter un espoir, pour
l’instant toujours déçu. Cela entraîne les acteurs militants à une radicalité de plus
en plus marquée, en parallèle de l’« état d’esprit » d’une partie de la jeunesse des
cités, celle qui n’a pas les capacités ou ne fait pas le choix de s’en sortir à tout
prix. Si les « indigènes » ne pouvaient, en 2005, être moins radicaux, c’est parce
qu’ils font partie de ce processus. Progressivement, on avance vers des discours
de rupture avec la nation, ce que la radicalité progressive des mouvements militants
exprime. Mais si les « indigènes » ne l’atteignent pas finalement, c’est peut-être
que ceux qui sont capables de mobilisation politique gardent fondamentalement
espoir pour leur avenir. La rupture avec la nation, seuls de jeunes émeutiers peuvent
la mettre périodiquement et localement en pratique, mais sans la théoriser. Et leur
situation économique et sociale calamiteuse, combinée aux rivalités identitaires
dans leurs territoires, ne permet semble-t-il à aucun mouvement, ni les « indi-
gènes » ni un autre, de canaliser et d’organiser la révolte ou la colère, même avec

Hérodote, n° 120, La Découverte, 1er trimestre 2006.


un discours de rupture apparente.