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Bulletin Hispanique

L'influence arabe-andalouse sur les troubadours


A.R. Nykl

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Nykl A.R. L'influence arabe-andalouse sur les troubadours. In: Bulletin Hispanique, tome 41, n°4, 1939. pp. 305-315;

doi : https://doi.org/10.3406/hispa.1939.2853

https://www.persee.fr/doc/hispa_0007-4640_1939_num_41_4_2853

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Vol. XLI Octobre-Décembre 1939 N° 4

L'INFLUENCE ARABE-ANDALOUSE

SUR LES TROUBADOURS1

Un des problèmes les plus intéressants — peut-être le plus


intéressant — de la littérature comparée, en ce qui concerne la
littérature européenne, est celui de l'origine, ou, mieux dit, de la
formation, de l'ancienne poésie provençale. Pendant presque cinq
siècles, elle est restée, pour ainsi dire, ensevelie dans la poussière
des vieux manuscrits ; et, en dehors de quelques rumeurs assez
vagues, peu de nouvelles précises la concernant arrivaient à la
connaissance des curieux.
Quelques érudits qui s'en sont occupés pendant le siècle
dernier croyaient qu'en Aquitaine, vers Fan 1100 de notre ère, la
poésie des troubadours surgit, comme une fleur de rare beauté,
par le pouvoir mystérieux d'un magicien puissant2, qu'elle flo-
rissait ensuite, pendant plus d'un siècle, jusqu'à ce que les
croisades contre les Albigeois eussent ruiné économiquement et
spirituellement le beau pays des troubadours, amenant en même
temps la ruine des cours féodales d'Aquitaine.

1. Ce résumé, qui donne une vue d'ensemble du problème en question, a été écrit
au mois.de mars 1937 ; je crois qu'il sera utile à tous ceux qui désireraient plus de
précisions après avoir lu l'article de mon excellent ami Ramón Menéndez Pidal,
Poesía árabe y poesía europea, dans le Bulletin hispanique, XL (1938), fase. 4, où le
grand romaniste espagnol s'associe aux arguments présentés dans mes différents
ouvrages. — Un autre résumé, en arabe, a été donné dans les n03 4, 5 et 6 de
l'hebdomadaire Al-Amâli de Beyrouth.
2. Diez, Leben und Werke der Troubadours, Zwickau, 1829, p. xn : « Sie gleicht
hierin jenen Feengârten, die, wie die romantischen Dichter erzahlen, auf den Wink
eines Zauberstabes plótzlich ins Dasein traten. » — Jeanroy, Revue des Deux Mondes,
CLI (1899), p. 350-351 : « Elle nous apparaît d'abord, dès ses origines, comme
soustraite à toute influence étrangère ; elle éclôt brusquement, pareille à une fleur qui
sortirait de terre sans racine et sans tige. » Ibid., p. 367, l'auteur nous donne une belle
description de la prospérité des cours féodales.
Bull, hispanique. 20
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La décadence littéraire qui en fut la conséquence ne se


manifesta pleinement que vers le milieu du xme siècle. Mais, pendant
que cela se passait dans les régions oivs'était formée la poésie
provençale, les troubadours avaient déjà répandu son influence
dans tous les pays voisins et continuaient à le faire dans le
courant du xine siècle, de sorte que les trouvères du nord de la France,
les Minnesinger allemands, les trovatori italiens et les poètes qui
composaient dans le dialecte galaico-portugais, comme, par
exemple, Alphonse X le Savant, roi d'Espagne, et D. Diniz,
roi de Portugal, peuvent être considérés comme des disciples ou
descendants des cinq premiers représentants de Yarte de trobar
ou gay saber, c'est-à-dire Guillaume IX de Poitiers, Cercamon,
Marcabrun, Peire d'Alvernhe et Jaufre Rudel.
Cette poésie, comme je viens de le dire, resta ensevelie dans
la poussière des vieux manuscrits, parfois mutilés par des mains
imbéciles, et ne fut mise au grand jour que pendant l'ère
napoléonienne, si fertile, d'ailleurs, dans d'autres résurrections d'études
littéraires et philologiques, notamment du sanscrit et de l'ancien
égyptien.
C'est à Raynouard que revient le grand mérite d'avoir publié
à Paris, en 1816-1821, une anthologie de poésies des troubadours
en six volumes, précédée d'une étude philologique et suivie plus
tard, en 1844, de six volumes de lexique provençal ou roman. Son
œuvre, loin d'être définitive, comme il semblait s'imaginer, ne
fut que le point de départ d'un grand nombre d'études soignées,
commencées par l'Allemand Diez en 1829, continuées par Fau-
riel et par beaucoup d'autres érudits français, allemands et
italiens, plus tard aussi espagnols, portugais, anglais et américains.
L'objet principal de ces études fut l'édition des textes, c'est-à-
dire comparaison des différents manuscrits, éclaircissement de
phrases et de mots obscurs. A l'époque actuelle, les étudiants
et les érudits ont à leur disposition une petite bibliothèque
d'œuvres fondamentales pour les aider dans leurs recherches,
puisque les matériaux inédits sont toujours loin d'être
complètement épuisés.
En même temps qu'on faisait ces études fondamentales, on
commençait à forger des théories concernant l'origine ou bien la
formation de la poésie des troubadours. Les opinions se divisèrent
l'influence arabe-andalouse sur les troubadours 307

et les groupes ainsi formés commencèrent à soutenir leurs thèses


avec une vigueur et un entêtement souvent bien remarquables.
En résumé, nous avons affaire à quatre groupes :
1. Ceux qui dérivent la poésie provençale du latin classique,
c'est-à-dire des poésies d'Ovide, surtout de ses deux œuvres de
jeunesse, Ars Amandi et Remedia Amoris. Les partisans de cette
opinion ne se lassent jamais de chercher et de signaler des
coïncidences entre les vers du poète latin et ceux des troubadours,
surtout de Guillaume de Poitiers. Rien ne les décourage ; leur
entêtement est vraiment touchant. On sait que Guillaume ne dit rien
d'Ovide ; on sait que Marcabrun ne le mentionne qu'une seule
fois ; même dans la seconde moitié du xne siècle, quand les
œuvres d'Ovide étaient déjà beaucoup mieux connues, les
troubadours ne font que très rarement allusion aux images ovi-
diennes *. M. Jeanroy a souligné ce détail plus d'une fois 2 ; et les
partisans de la théorie de Vossler, que les troubadours étaient
doués d'une faculté puissante d'invention originale3, réfutent
avec beaucoup de raison et d'érudition une dépendance servile
des troubadours à l'égard d'Ovide, dont ils ne connaissaient pas
les œuvres de la façon que les connaissait, par exemple, Chrétien
de Troyes.
2. Le second groupe propose le latin médiéval4; d'un côté, les
chants religieux et, de l'autre côté, les chansons frivoles des
étudiants, les carmina burana. Cette théorie est vigoureusement
combattue par ceux qui ne sauraient réconcilier l'esprit
complètement différent de ces compositions un peu insipides et l'esprit
plutôt gai et mondain des chansons des troubadours.

1. Voir Pillet, Grundlagen, Aufgaben und Leistungen der Troubadour- Forschung,


Appel Festschrift, Zeitschr. f. rom. Philologie (1927), p. 8 : « Zweifelsfreie Anspielun-
gen auf ihn sind nicht sehr hâufig. » P. 9 : « Dabei haben sie ihn im Grande miss-
verstanden »; voir aussi Diez, Die Poésie der Troubadours, 2e éd., Leipzig, 1883,
p. 113.
2. Études sur l'ancienne poésie provençale (Neuphil. Mitt., XXX (1929), p. 232,
n. 1) : « Le seul troubadour chez qui apparaissent nettement des réminiscences ovi-
diennes est Guiraut de Calanson. »
3. Literaturblatt f. germ. und rom. Philologie, XXX (1909), p. 65 : « In Wahrheit
sind die Faktoren nicht Ovid noch seine Bûcher, sondern einzig und allein die künst-
lerischen Individualitáten der Trobadors. »
4. Scheludko, Literaturblatt f. germ. und rom. Phil., LI (1930), p. 52 : « Aile Fàden
bei den Trobadors fûhren zu der mittellateinischen Bildung, und dort auch ist die
Zukunft der Trobadorforschung. »
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3. Le troisième groupe, assez fort jusqu'à présent, soutenu


surtout par M. Jeanroy, cherche l'origine de la poésie lyrique des
troubadours dans la chanson populaire, s'exposant naturellement
à une critique très juste : que la chanson populaire manque
presque entièrement du caractère artistique et cultivé qui
distingue les Provençaux. On peut admettre, sans doute, qu'avant
Guillaume de Poitiers il existait en Aquitaine une espèce de
poésie populaire du type jongleur, mais dépourvue de tout critérium
artistique et de lois fixes de versification.
4. Finalement, le quatrième groupe, jusqu'à présent composé
plutôt d'arabisants que de romanistes, considère comme très
possible et probable que certains éléments d'idéologie et de
versification arabes-andalous ont joué un rôle important dans la
formation de la poésie provençale, surtout dans l'œuvre du premier
des troubadours dont les chansons se soient conservées, Guillaume
de Poitiers.
Les théoriciens, comme les espérantistes, se distinguent
souvent par une opiniâtreté digne d'une meilleure cause. Si Gaston
Paris vivait de nos jours, il est certain qu'il défendrait, avec
autant de verve que jadis, sa théorie du chant de Mai, rejetée par
son élève Jeanroy. Celui-ci, de son côté, ne modifie que très peu
sa théorie concernant les chansons populaires. En passant, il nous
fait observer que la poésie latine classique était morte en 1100 1.
MM. Burdach et Singer ont dit, depuis 1918, pas mal de choses
en faveur de la théorie, thèse ou hypothèse, arabe, sans beaucoup
d'arguments ou preuves solides ; six ans avant eux, M. Ribera
avait déjà été un défenseur énergique de l'origine andalouse de
la poésie des troubadours. Il n'était pas le premier, parmi les
arabisants, à s'exprimer en faveur de cette opinion 2 ; mais les

1. La poésie provençale au Moyen- Age (Revue des Deux Mondes, CLI (1899), p. 350-
351) : « La poésie latine était morte depuis longtemps. »
2. Scheludko cite en faveur de la théorie arabe les opinions de Tiraboschi, Andrés,
Fauriel, Mahn, Schack, Dierks, Ethé, Clouston et Pizzi, dont l'autorité est plus grande
que celle de Burdach et Singer. Le mérite de ces derniers consiste plutôt dans le fait
qu'ils ont ressuscité l'intérêt du monde savant dans le problème. Comme je l'ai dit
dans la préface à mon édition du Cancionero d'Ibn Quzmân et dans mon article The
latest in Troubadour studies, dans V Arch. Romanicum, , juin 1935, j'ai surtout tâché
de ramasser des preuves concrètes dans des travaux fondamentaux, pour placer le
problème sur une base solide.
l'influence arabe-andalouse sur les troubadours 309

arguments apportés par lui n'étaient pas -assez probants pour


ébranler, dans les cercles des incrédules, les opinions adverses
de Renan1 et Dozy2. On demandait l'évidence des vestiges
concrets (konkrete Spuren) et des transmissions palpables (greifbare
Ubergànge).
Pillet, le regretté provençaliste allemand, réfute la théorie du
chant de Mai de Gaston Paris et celle des chansons populaires
de Jeanroy ; ignorant l'arabe, il se tient à l'écart de ce terrain,
qu'il considère comme « très dangereux », et se contente de
parler des « ponts risqués » quand il a le courage de mentionner ce
sujet. Il affirme sa foi dans le latin traditionnel, quoiqu'il soit
extrêmement mesuré dans l'évaluation de l'influence ovidienne.
Dernièrement, M. Scheludko s'est mis à ramasser des paquets
de fiches et à les publier dans une série d'articles fort intéressants
où il réfute, comme Pillet, la théorie des chansons populaires.
Ne sachant absolument rien du terrain andalou, il se contente
de le laisser entièrement de côté et, avec un air très sérieux, tâche
de donner une espèce d'injection hypodermique au cadavre du
latin médiéval de MM. Pillet et Jeanroy. Dans l'état actuel de la
grande lutte des érudits, avec tous ces cadavres sur le champ de
bataille, la théorie arabe-andalouse, à mon avis, montre plus de
vitalité que toutes les autres, quoique MM. Spanke et Rodrigues
Lapa s'efforcent de la combattre, sans posséder les connais-

1. Histoire des langues sémitiques, 4e éd., Paris, 1863, p. 397 : « Quant aux influences
littéraires et morales, elles ont été fort exagérées ; ni la poésie provençale ni la
chevalerie ne doivent rien aux musulmans. Un abîme sépare la forme et l'esprit de la
poésie romane de la forme et l'esprit de la poésie arabe ; rien ne prouve que les poètes
chrétiens aient connu l'existence d'une poésie arabe, et l'on peut affirmer que, s'ils
l'eussent connue, ils eussent été incapables d'en comprendre la langue et l'esprit. »
Ce passage fournit une preuve éclatante du langage fantastique que peut tenir un
grand savant quand il parle d'un sujet qu'il ignore.
2. Recherches sur l'histoire et la littérature de l'Espagne pendant le Moyen- Age, 3e éd.,
Leipzig, 1874, II, App. LXIV, n. 2 : « Nous considérons cette question comme tout à
fait oiseuse ; nous voudrions ne plus la voir débattue, quoique nous soyons convaincu
qu'elle le sera pendant longtemps encore. A chacun son cheval de bataille ! » J'espère
pouvoir démontrer, dans une étude prochaine, l'incapacité de Dozy à bien juger
et apprécier la poésie arabe. Dozy fut un excellent ramasseur de vocables et savait
composer des causeries charmantes, mais il manquait complètement d'un sentiment
profond de la langue et de la vue d'ensemble impartiale. Il cherchait surtout à
étonner par des découvertes d'erreurs, dont il exagérait souvent l'importance ; ses
ouvrages historiques devraient être réexaminés et épurés de beaucoup d'erreurs qu'ils
contiennent et qui ne devraient plus être répétées.
310 BULLETIN HISPANIQUE

sanees indispensables pour se former une idée précise du


problème.
M. Jeanroy, qui, en 1899, traita la théorie arabe de « pure
légende x », se montre moins intransigeant en 1934 dans son grand
ouvrage, La poésie lyrique des troubadours, où il se base sur mes
travaux et sur les opinions du regretté Garl Appel pour dire :
« Les résultats, en somme appréciables (j'y reviendrai ci-dessous),
obtenus par le seul arabisant qui ait exploré une petite, très
petite, partie du domaine provençal sont, en somme,
encourageants2 »; et ensuite : « Cette controverse se résout donc, en
somme, en un non liguet ; mais nous devons au moins en conclure
qu'il n'est plus possible aujourd'hui d'écarter l'hypothèse arabe
par une négation pure et simple 3. »

1. Revue des Deux Mondes, CLI (1899), p. 351 : « Ici, on ne voit d'aucun côté percer
le moindre rayon de soleil étranger. Quant à l'influence de la poésie arabe, dont on
a beaucoup parlé au temps où les aperçus généraux tenaient lieu de l'étude attentive
des faits, il devient de plus en plus vraisemblable que c'est une pure légende. » Ceci
paraît être un écho de Hermann Sùchier, Der Troubadour Marcabru (Jahrb. f. rom-
u. engl. Spr. u. Lit., XIV (1875), p. 300) : « Die Kunstlyrik einer jeden mittelalterli-
chen Literatur ist aus zwei Fermenten gebildet worden, einent auslándischen und
einem nationalen ausser in Sudfrankreich... In der Provence selbst ist ein Einfluss
von aussen nicht nachgewiesen... » P. 301 : « Je geringer der Arabische Einfluss ist
und je spater er auftritt, um so bedeutungsvoller wird die Kenntnis des provenza-
lischen Volksliedes, das für den Provenzalischen Minnesang den einzigen und fur
die hôchste Entwicklung der mittelalterlichen Kunstlyrik den frühesten Ausgang
bildete. »
2. Vol. I, p. 75. Ici, il faut corriger un malentendu qui s'est glissé dans l'article de
Menéndez Pidal cité ci-dessous ; Jeanroy se réfère uniquement à mes travaux quand il
parle « d'un seul arabisant », que M. Menéndez Pidal traduit avec une interpolation
« por un arabista como Ribera ». Il suffit d'examiner attentivement les textes pour
mettre les choses au point. Ribera ne connaissait pas les œuvres des troubadours, et
ses étymologies n'étaient pas solides. La lecture attentive de mon livre concernant
le Tauq al-hamâma aurait aussi évité à M. Jeanroy certaines remarques inexactes
(vol. II, p. 366-367) : « La comparaison des théories exposées dans ce traité et de
celles des troubadours fait apparaître entre les deux conceptions des différences
fondamentales, dont on a dit un mot plus haut (p. 73 et 74) et auxquelles M. Nykl paraît
fort indifférent : il n'y a, par exemple, aucune trace, chez Ibn-Hazm, ni du pouvoir
ennoblissant de l'amour, ni du vasselage amoureux, ni de la supériorité de la dame
sur l'amant, c'est-à-dire des théories courtoises. » De même, dans le vol. I, p. 74 :
« Quelques traits, à peu près constants chez les troubadours, y manquent
complètement : les descriptions du printemps (ou d'autres saisons) et celles de cet état d'esprit,
créé par l'amour, qui élève l'homme au-dessus de lui-même, et que les anciens
troubadours avaient dénommé joy. »
Pour les détails qui corrigent ces inexactitudes, voir mon article The latest in
Troubadour studies, dans VArch. Romanicum, juin 1935.
3. Op. cit., II, p. 368.
l'influence arabe-andalouse sur les troubadours 311

* * *

Quand j'ai commencé à m'occuper du problème, il m'a paru


que la chose principale serait d'établir une méthode solide pour
une comparaison non seulement théorique, mais aussi appuyée
par des études faites directement sur le terrain même où ont vécu
et voyagé les troubadours aquitains et arabes-andalous. Avant
tout, il a fallu faire une analyse très détaillée des onze chansons
de Guillaume de Poitiers, plus tard aussi des chansons de Cerca-
mon, Marcabrun et Jaufre Rudel, sans oublier celles de Peire
d'Alvernhe et de Bernart de Ventadorn.
Surtout dans le cas de Guillaume, il était clair que ses chansons
étaient indissolublement unies avec les événements de sa vie ;
par conséquent, il a fallu l'étudier pas à pas d'après les meilleures
données historiques à notre disposition1. Sans cette base solide,
il était évident que toute opinion ressemblerait à une excursion
dans la sphère des rêves. Afin de me persuader que les contacts
littéraires, dans la région en question, étaient possibles aussi au
point de vue géographique et ethnique, j'ai entrepris de longs
voyages, pleins d'aventures de toute sorte, dans le Poitou, le
Limousin, en Gascogne, surtout dans les endroits mentionnés
dans les chansons de Guillaume, Marcabrun et Jaufre Rudel ;
plus tard, dans le Toulousain, le Pays basque des deux côtés des
Pyrénées, Roncevaux, Navarre, Aragon, Castille, Andalousie ;
Catalogne aussi, des deux côtés des Pyrénées ; plus tard, j'y
ajoutai le Maroc, le Portugal, les Baléares, la Tunisie, la Sicile,
l'Italie, la Tripolitaine, Malte, l'Egypte, que j'avais déjà connue
auparavant, la Palestine, la Syrie, la Turquie, la Grèce et les
pays balkaniques, pour éviter le défaut de certains fabricants de
théories qui se contentent d'étudier les cartes géographiques,
dans leurs tours d'ivoire bien chauffées, et, s'ils voyagent, ne le

1. Pour ces recherches, je me suis servi surtout de l'excellent ouvrage d'Alfred


Richard, Histoire des comtes de Poitou (778-1204), Paris, 1903, 2 vol. Je renvoie à
l'introduction de ma traduction du Tauq al-hamâma (The Dové's Neck-ring, Paris, 1931)
pour les détails ; surtout au chapitre iv, qui a été traduit en espagnol et publié dans
YAl-Andalus, I (1933), dans une forme plutôt abrégée. [Cf. Bull, hisp., 1932, p. 167 ;
voir aussi Ibid,, 1929, p. 351, et 1934, p. 371. G. C]
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font que pendant la nuit, dans les wagons-lits, pour éviter trop
de fatigue1.
Je crois avoir établi d'une manière positive que les trois
premières chansons, évidemment composées après le divorce de
Guillaume et de sa première épouse, Ermengarde, plus âgée que lui
et très antipathique, alors qu'il avait à peine vingt-deux ans,
laissent entrevoir un je ne sais quoi de cynique et, si l'on veut,
d'ovidien. Guillaume avait étudié le latin comme tous les jeunes
princes de l'époque, mais je doute que son précepteur ait pu
l'initier directement aux œuvres d'Ovide, dont il ne pouvait savoir
que des citations plus ou moins anonymes. Il est possible que, de
cette façon, quelques réminiscences d'Ovide aient pu entrer
comme contrebande dans l'enseignement du jeune prince, sans
qu'on en sût la source d'une manière sûre et certaine.
La versification de ces trois chansons est assez primitive et ne
ressemble presque pas à la forme de la strophe arabe-andalouse,
la muwassaha. Le second groupe des chansons de Guillaume
présente un caractère facétieux, qui nous fait penser très vivement
aux fabliaux des « Mille et une Nuits 2 », et sa versification
ressemble très étroitement à celle de la muwassaha; il appartient
donc décidément à la période, très bien décrite par l'historien
Ordéric Vidal, quand Guillaume, au retour de sa croisade en Syrie,
faite pendant les années 1101-1102, s'amusait à chanter à ses
amis des chansons frivoles à la manière orientale.
Dans ces chansons, on peut constater, avec une fidélité
incontestable, le type de strophe qui, à cette époque-là, n'était connu
qu'en Espagne arabe. On cite des chansons latines d'un type
semblable, mais on cache très soigneusement leur date.

1. On verra donc que M. Jeanroy s'exprime un peu hâtivement en disant (vol. II,
p. 367) : « Quant aux lieux où le contact se serait produit, aux circonstances qui
l'auraient provoqué, M. Nykl paraît s'en soucier fort médiocrement. » J'ajoute que je
suis même allé à Confolens, Gimel et au château de Nieul sur les traces de Guillaume
de Poitiers ; c'est ainsi que j'ai découvert, entre autres choses, que Nieul dont parle
Guillaume est celui près de Limoges et non pas celui de Charente, d'après Jeanroy
(Les chansons de Guillaume IX, Paris, 1913, p. 43).
2. Ces réminiscences apparaissent surtout dans la chanson V, strophe V,
manuscrit C :
Tarra babart
Marta babelioriben
Sara ma hart.
Voir ma traduction du Tauq, p. cxm.
l'influence arabe-andalouse sur les troubadours 313

Dans le troisième groupe des chansons de Guillaume, on note,


en dehors du changement de forme, aussi un changement d'ordre
psychologique, qu'il faut attribuer, sans aucun doute, à l'amour
passionné, V amour vrai, qui s'empara alors du cœur de Guillaume
et le fit « ardre » dans le service amoureux de l'épouse de son
voisin, le comte de Châtellerault. Dans ces chansons-là, il n'y a
aucune trace du jeune cynique, qui se moquait des femmes d'une
façon assez rude et effrontée et en parlait d'un air de supériorité
juvénile et de mépris.
De plus, nous y notons certaines caractéristiques qui ne peuvent
être expliquées par l'influence d'Ovide, ni par le latin médiéval,
ni par les chansons populaires, parce que ces traits
caractéristiques étaient jusqu'alors inconnus aux poètes d'Aquitaine. Ces
éléments-là, comme beaucoup de ceux qu'Ovide avait remportés
de ses trois ans de voyages dans l'Orient, sont d'ailleurs, eux
aussi, d'origine grecque, mais, au lieu du cynisme et du
libertinage ovidien, nous y trouvons plutôt des réminiscences de Platon
et de ses théories d'amour.
Les strophes arabes-andalouses, les muwassahas, furent
inventées en Andalousie vers la fin du ixe siècle, probablement non
sans appui sur certaines formes nouvelles connues à Bagdad, et,
d'après ce que nous disent les auteurs arabes, l'art de les
composer se répandit bientôt aussi dans l'Orient. Quoique nous ne
les trouvions dans aucun manuscrit oriental de cette époque-là,
nous pouvons admettre comme sûr que Guillaume put les entendre
chanter en Syrie avec assez de fréquence pour se rendre compte,
d'après la mélodie 1, de leur système de versification et, en même
temps, acquérir des idées plus raffinées sur l'amour. Ces idées
restèrent latentes dans son esprit jusqu'à ce qu'un amour
passionné, amour vrai (hubb sahîh d'Ibn Hazm al-Andalusï, dont je
parlerai tout à l'heure), vînt les réveiller ; et alors il put les
incorporer dans ses chansons dédiées à son Bon Vezi, comme il appelle
sa bien-aimée, employant un senhal (kinâya) très proche de
l'arabe gârati (ma voisine) 2.

2e 1.éd.,SurBerlin,
l'influence
1889 ; des
aussimélodies,
l'introduction
voir surtout
de Cari W.
Appel
Tappert,
à son édition
Wandernde
de Bernart
Melodien,
de
Ventadorn, Halle, 1915.
2. Heinrich Ringel, Die Frauennamen in der Arabisch-Islamischen Liebesdichtung,
Erjangen diss., Leipzig, 1938. M. Jeanroy cite l'opinion de Bertoni (qui considère
314 BULLETIN HISPANIQUE

Les idées de Platon étaient bien connues dans le monde


musulman depuis le ixe siècle, siècle des traducteurs d'ouvrages grecs
en arabe à Damas et à Bagdad. La langue arabe revêtit de cette
façon les idées des philosophes grecs et hindous, dont les ouvrages,
comme le fameux Calila et Dimna, commencèrent ainsi leur voyage
vers l'Occident en costume arabe. Un jeune philosophe zâhirl,
Ibn Dâwoûd, de Bagdad, composa pour son ami une anthologie
poétique en cent chapitres, dont cinquante dédiés aux sujets
amoureux, précédés par de brèves dissertations philosophiques,
le fameux Kitâb az-Zahra (le Livre de la Fleur), où l'auteur cite
Platon comme une de ses sources1. Ce livre, avec d'autres du
même genre, était bien connu dans les cercles littéraires de
l'Espagne musulmane, spécialement à la cour de khalifes de Gor-
doue.
De même, l'art de la musique et du chant de Bagdad, tous deux
d'origine grecque et persane, ont été introduits à Cordoue dès
le ixe siècle et jouissaient d'une faveur générale. Le poète Al-
eAbbâs ibn Al-Ahnaf chanta à la cour de Hâroûn ar-Rachîd
l'amour courtois longtemps avant Guillaume et eut en Espagne
musulmane de très nombreux imitateurs.
La description de ce milieu de psychologie d'amour raffinée
se trouve admirablement conservée dans les pages du Collier de
la Colombe (Tauq al-hamâma), déjà cité, œuvre de jeunesse du
célèbre philosophe de Gordoue, Ibn Hazm al-Andalusî. Si
Guillaume de Poitiers emploie dans ses poésies des images qui
coïncident entièrement avec celles connues parmi les musulmans
espagnols et dans aucun autre milieu européen de l'époque, on peut
considérer non seulement comme très probable, mais comme
absolument certain, que la connaissance de cette philosophie
d'amour a dû pénétrer en Aquitaine par la voie du monde
musulman voisin. Il serait assez bizarre de supposer que cette
philosophie eût pu se former des deux côtés des Pyrénées d'une manière
tout à fait indépendante2. Le célèbre Cancionero d'Ibn Quz-

Bon Vezi comme un senhal), mais ne semble pas la partager. Contrairement à ce que
dit M. Ringel, le Syrien Dr. f Omar ParrOkh a suivi mes opinions, non pas vice versa»
1. Voir mon édition, Chicago-Beirut, 1932 ; Encyclopédie de l'Islam, Supplément 2.
2. Il est donc faux de penser comme Scheludko, Die arabische Théorie {Zeitschr. f.
rom. Philologie, LII (1929), p. 126-127) : « Ebensowenig kônnen wir sagen, dass auch
l'influence arabe-andalouse sur les troubadours 315

mân, en arabe vulgaire de Gordoue d'environ 1100, emploie aussi


des images idéalistes, quoique d'un ton moqueur et parfois
scabreux 1.
A mon avis, la théorie, thèse ou hypothèse, arabe ne devrait
pas impliquer une copie servile, mais plutôt une fusion
d'éléments variés, autochtones et andalous, dans une forme nouvelle
et originale en Aquitaine ; une forme qui n'a rien de miraculeux,
mais peut s'expliquer d'une manière parfaitement logique par
des données scientifiques, basées sur l'histoire, l'ethnographie et
la psychologie. En dehors des ouvrages fondamentaux que j'ai
mis à la portée des romanistes et soumis à la critique des
arabisants, il nous faudra encore beaucoup d'études détaillées pour
élucider toutes les phases du problème d'une manière logique et
concrète. Tout récemment, le professeur Henri Pérès, de
l'Université d'Alger, dans son excellent ouvrage sur La poésie anda-
louse en arabe classique au XIe siècle, s'associe à cette opinion ;
pour ce qui est des romanistes, ils devront suivre l'exemple de
Ramón Menéndez Pidal, qui a déjà exprimé sa pensée.
A. R. NYKL.

zwei arabische Verse in irgendeine europaische Sprache iibersetzt worden wâren, so


dass sie den Minnesingern zugânglich waren, etc. » Contre cette assertion, j'ai déjà
cité dans ma traduction du Tauq al-ham<ïma, p. cxn, la Disciplina Clericalis de
Petrus Alphonsi (ca. 1106, à Huesca) : « Propterea libellum compegi, partira ex pro-
verbiis philosophorum, et suis castigationibus arabicis, et fabulis, et versibus, partim
ex animalium et volucrum similitudinibus. »
1. Voir mon édition et l'article de Menéndez Pidal cité ci-dessus. Concernant les
ressemblances du rythme des vers en arabe vulgaire de Valence, environ 1100, et du
verso de romance, voir mon article La elegía árabe de Valencia dans Hispanic Review,
janvier 1940.