Vous êtes sur la page 1sur 199

LÉONIDE

OUSPENSKY
VLADIMIR

LOSSKY
Le Sens des icônes

ce,f
L'art de l'icône a fait voyager jusqu'en
Russie de grands maîtres tels que
Matisse ou Picasso. C'est dire sa puis-
sance d'attraction. Mais, au-delà de cet
intérêt qualifié ou de la vogue plus
superficielle et moins avertie dont
l'icône est l'objet, la question du mys-
tère des saintes images reste posée.
Écrit par Vladimir Lossky, auteur de
l 'Essoi sur lo théoloÇJie mystique de
l'ÉÇJlisc d'Orient et Léonide ouspensky,
auteur de la magistrale synthèse sur Lo
Théologie cie l'icône, ce livre fait figure
de classique sur le sujet. Sa première
édition, au début des années 1950, fut
une véritable révélation : les Russes de
l'émigration faisaient connaître leur
patrimoine. Au cœur de celui-ci, l'icône
que le monde occidental allait décou-
vrir pour ce qu'elle est vraiment. Nul
mieux que les maîtres qu'on va lire ne
peut introduire à l'intelligence de cette
forme d'art si particulière. Non seule-
ment ils connaissent et habitent la tradi-
tion orthodoxe, la théologie et les intui-
tions spirituelles dont se nourrit l'art de
l'icône, mais ils savent y faire entrer le
lecteur occidental. Étranger à ce patri-
moine, celui-ci est toujours menacé par
le danger d'un exotisme superficiel. Un
sain dépaysement est la condition pour
entrer dans l'intelligence du mystère de
lïcône.
En effet. l'icône ne relève pas de la
seule critique artistique, encore moins
de la sentimentalité. Ses formes sont
conditionnées par la sagesse théolo-
gique et spirituelle de l'Église ortl10-
doxe. Elles relèvent d'une démarcl1e
qu·on ne peut qualifier autrement que
contemplative. Au fondement de la tra-
dition iconographique, il y a lïncarna-
tion même de Dieu, selon l'enseigne-
ment du vw concile œcuménique. Dieu
s·est fait humain pour la joie et la déifica-
tion de l'homme. Cette «déification» est
perceptible chez les saints. Les théolo-
giens byzantins ont souvent considéré
la vocation du peintre d'icône à parité'
avec celle du prêtre. Voué au service
d'une réalité plus haute, il exerce sa pro-
fession comme un prêtre. Lo liturgie -
l'« authenticité spirituelle >> de l'icône. son
pouvoir mystérieux, presque sacré, de
convaincre - ne dépend pas seulement
de l'observance rigoureuse des règles
de l'art de l'icône, mais aussi de la fer-
veur du peintre. L'art dialogue ici a\·ec
l'ascè'se spirituelle.
En d'autres termes, tant du point de
\·ue de celui qui la fait que de celui qui
la regarde et la vénère, les enjeux cie
l'icône sont théologiques et tt1éologau:\.
Tl1éologiques parce que l'icône est un
écl10 \'isuel de l'Incarnation. un relais.
la prédication vivante de l'Église, une
traduction en image de la connaissan-
ce théologique et spirituelle.
Théologaux parce que cette connais-
sance ne peut rester lettre morte : le
message de l'Évangile a un impact
existentiel direct sur son destinataire. Il
vise à une transformation vitale, une
entrée en sainteté.

Le livre comporte une section sur la


technique de la peinture de l'icône ; elle
précède la partie centrale de l'ouvrage
où sont décrits les principaux types
d'icône. Outre la présentation détaillée
de l'iconostase de l'église russe, on
trouve l'explication de cinquante-huit
types d'icône - dont dix sont consacrés
à la Vierge - avec un nombre égal
d'illustrations ; on notera plus particuliè-
rement cinquante et une icônes repro-
duites en couleurs, dans toute leur
splendeur.
Jusqu'en des temps récents, les icônes
de Russie étaient inaccessibles. Impos-
sibles à photographier ou à reproduire.
C'est pourquoi le choix des sujets qui
doivent permettre de percevoir les
traits principaux de l'iconographie
orthodoxe est surtout tribu-
taire ici d'exemples pris hors de Russie.
Un bon nombre de musées et de col-
lectionneurs privés en Europe et en
Amérique ont spontanément mis leurs
collections à la disposition des auteurs.
Ajoutons enfin que le livre offre la
reproduction d'icônes superbes jamais
publiées ou inconnues du grand public.
La traduction des textes de L. Ouspensky a été réalisée par Lydia Ouspensky à partir
de l'original russe.

@) "
Tous droits réservés. La loi du 11 mars l 95~ interdit ks copies ou reproduc1 ions destinées :\
une utilis:1tion collecth-e. Toute représentation ou reproduction intégrale ou panielle faite par
quelque procédé que cc soit. sans le conscnrcrnent clc l'auteur et de l'<.\litcur. est illicite et
constitue une contrefa~·rm sanctionnée par les :111icks -+25 et .sui,·ants du Code pénal.
PHOTOCOPILLAGE
TUE LE LIVRE

© J:es I?ditions du Ce1f 20U:\


www.eclitionsclucerf.fr
(29. bouleYarcl La Tour-\lauhourg
75540 Paris Cedex lr)
© '-Jicolas Lossky et Lydia Ouspcnsk,-

ISB'-J 2-204-07185- 1

l"" éd.· Ot'r Sin Il der !honen, Crs Craf \ erlag fkrn Cllt()J1. 1952
2,· éd.: ïlw Jlecming r{ Jcmzs. Boston Book :111d _-\n sh, ,p. B, hl< m. ! lJ(1lJ
3" éd.· St Vladirnir's Scminary Pn:ss, Crestwood '\c"v, York rc:, i,c:d c:dirion. l 'lll2
LA TRADITION ET LES TRADITIONS

J
LA TRADITION ET LES TRADITIONS

La Tradition (TTapâ8o<JLS', traditio) est un de Devant ces descriptions, fidèles dans leur
ces termes qui, pour être trop riches de sens, ligne générale à l'image de la Tradition chez
courent le risque de n'en plus avoir du tout. les Pères des premiers siècles, on veut bien
Cela non seulement par suite d'une sécularisa- reconnaître le caractère de " plérôme ,, propre
tion qui a déprécié tant de mots du vocabu- à la tradition de l'Église, mais on ne saurait
laire théologique - " spiritualité ", " mystique ", renoncer pour autant à la nécessité de distin-
" communion , - en les détachant de leur guer qui s'impose à toute théologie dogma-
contexte chrétien pour en faire la monnaie tique. Distinguer ne veut pas toujours dire
courante d'un langage profane. Si le mot séparer, ni même opposer. En opposant la
" tradition , a subi le même sort, ce fut d'au- Tradition et l'Écriture sainte comme deux
tant plus facilement que, clans la langue même sources de la Révélation, les polémistes de la
de la théologie, ce terme reste parfois quelque Contre-Réforme se sont mis d'emblée sur le
peu flottant. En effet, pour ne pas tronquer inême terrain que leurs adversaires protes-
la notion de tradition en éliminant quelques- tants, ayant reconnu tacitement clans la
unes des acceptions qu'elle a pu contenir, Tradition une réalité autre que celle de l'Écri-
pour les garder toutes, on se trouve réduit à ture. Au lieu d'être l'im60E<JL5' même 2 des livres
des définitions qui embrassent trop d'éléments sacrés, leur cohérence foncière due au souffle
~L la fois et ne saisissent plus ce qui constitue vivant qui les traverse en transformant la lettre
le sens propre de la " Tradition "· Dès qu'on en " corps unique de la Vérité ", la Tradition
veut préciser, on se voit obligé de morceler apparaissait comme quelque chose de
un contenu trop abondant, en créant un surajouté, comme un principe extérieur par
groupe de concepts étriqués dont la somme rappott à l'Écriture. Dès lors, les textes patris-
est loin d'exprimer la réalité vivante qui tiques qui attribuaient un caractère de
s'appelle la Tradition de l'Église. En lisant le " plérôme ,, à l'Écriture sainte 3 devenaient
savant ouvrage du P. A. Deneffe, Der Traditions- incompréhensibles, tandis que la doctrine
begrif/1, on se demande si la tradition est protestante de la " suffisance de l'Écriture ,,
conceptualisable, ou bien si, comme tout ce recevait un sens négatif, par exclusion de tout
qui est " vie ", elle " déborde l'intelligence ,, ce qui est " tradition "· Les défenseurs de la
et devrait être décrite plutôt que définie. On Tradition se sont vus obligés de prouver la
trouve en effet chez quelques théologiens de nécessité d'unir deux réalités juxtaposées, dont
l'époque romantique, tels que Mahler en chacune prise à part restait insuffisante. D'où
Allemagne ou Khomiakov en Russie, de une série de faux problèmes comme celui de
belles pages de description où la tradition la primauté de l'Écriture ou de la Tradition,
apparaît comme une plénitude catholique, de leur autorité respective, de la différence
sans qu'on puisse la distinguer de l'unité, de totale ou partielle de leur contenu, etc.
la catholicité (Sobornost de Khomiakov), de Comment prouver la nécessité de connaître
l'apostolicité ou de la conscience de l'Église l'Écriture clans la Tradition, comment retrouver
possédant la certitude immédiate de la vérité leur unité que l'on a méconnue en les sépa-
révélée. rant ? Si les deux sont " plénitude ", il ne pour-

1. Dans la collection " Münsterische I3eitùge zur Theologie ", Cahier 18 (Münster, 1931).
2. L'expression est de SAI'sT Im'l\fE, Adv. baer., l, 1. 15-20.
3. Voir l'article du P. Louis I3ocYER, 'Jbe Fathe1~1· of the Church on Tradition and Scripture. dans: ECQ, VII 0947),
numéro spécial sur la Tradition et !'Écriture.

9
rait s'agir de deux " plérômes » que l'on entre Tradition et Écriture subsistera toujours,
· oppose, mais des deux modalités d'une seule mais au lieu d'isoler deux sources de la
et même plénitude de la Révélation commu- Révélation, on opposera deux modes de sa
niquée à l'Église. transmission : par prédication vivante et par
Une distinction qui sépare ou divise n'est écrit. Il faudra donc ranger d'une part la prédi-
jamais parfaite ni assez radicale : elle ne laisse cation des apôtres et de leurs successeurs,
pas discerner dans sa pureté la différence du ainsi que toute prédication de la foi exercée
terme inconnu qu'elle oppose à un autre, qui par un magistère vivant; d'autre part - la
est supposé être connu. La séparation est en Sainte Écriture et toutes les autres expressions
même temps plus et moins qu'une distinc- écrites de la Vérité révélée ( ces dernières étant
tion : elle juxtapose deux objets détachés l'un différentes quant au degré de leur autorité
de l'autre mais, pour pouvoir le faire, elle doit reconnue par l'Église). Dans ce cas, on affir-
préalablement prêter à l'un les caractères de mera la primauté de la Tradition sur !'Écri-
l'autre. Dans notre cas, en voulant juxtaposer ture, puisque la transmission orale de la
!'Écriture et la Tradition comme deux sources prédication apostolique avait précédé sa consi-
indépendantes de la Révélation, on dotera gnation par écrit dans le canon du Nouveau
inévitablement la Tradition de qualités qui sont Testament. On dira même : l'Église a pu se
propres à !'Écriture : ce sera l'ensemble passer des Écritures, mais elle ne pourrait
d' « autres écrits » ou d'" autres paroles » non exister sans la Tradition. Ce n'est juste que
écrites, tout ce que l'Église peut ajouter à dans une certaine mesure : il est vrai que
!'Écriture dans le plan horizontal de son l'Église possède toujours la Vérité révélée
histoire. On aura ainsi, d'une part !'Écriture qu'elle rend manifeste par la prédication,
ou le canon des Écritures, d'autre part - la laquelle aurait pu aussi bien rester orale et
--Tradit1'0(1 de l'Église, qui à son tour pourra passer de bouche en bouche, sans jamais
être divisée en plusieurs sources de Révélation avoir été fixée par écrit1 . Mais, tant qu'on
ou Loci Theologici de valeur inégale : actes affirme la séparabilité de !'Écriture et de la
des conciles œcuméniques ou locaux, écrits Tradition, on n'est pas encore arrivé à les
des Pères, institutions canoniques, liturgie, distinguer radicalement : on reste à la surface,
iconographie, coutumes dévotionnelles, etc. en opposant des livres écrits avec de l'encre
Mais alors pourra-t-on parler encore de la et des discours faits de vive voix. Dans les
" Tradition » et ne serait-il pas plus exact de deux cas, il s'agit de la parole prêchée : « la
dire, avec les théologiens du concile de prédication de la foi » sert ici de fondement
Trente, " les traditions » ? Ce pluriel exprime commun qui habilite l'opposition. Mais n'est-
bien ce qu'on veut dire lorsque, ayant séparé ce pas là attribuer à la Tradition quelque
!'Écriture et la Tradition au lieu de les distin- chose qui l'apparente encore à !'Écriture ? Ne
guer, on projette cette dernière sur les témoi- pourrait-on aller plus loin dans la recherche
gnages écrits ou oraux qui s'ajoutent à de la notion pure de Tradition ?
!'Écriture sainte, en l'accompagnant ou en la Dans la variété des acceptions que l'on
suivant. Comme " le temps projeté dans peut noter chez les Pères des premiers siècles,
l'espace » présente un obstacle à l'intuition de la Tradition reçoit parfois celle d'un ensei-
la « durée » bergsonienne, de même cette gnement gardé secret, sans être divulgué, afin
projection de la notion qualitative de la d'éviter la profanation du mystère par les non-
Tradition dans le domaine quantitatif des initiés2. Cela est exprimé nettement par saint
" traditions » dissimule plus qu'elle ne Basile. dans la distinction qu'il fait entre
découvre son caractère propre, libre de toutes 86yµa et K~puyµa 3. Le " dogme » a ici un
déterminations qui limitent la Tradition, tout sens contraire à celui que nous prêtons
en la situant historiquement. aujourd'hui à ce terme : loin d'être une défi-
On fera un pas en avant, vers une notion nition doctrinale hautement proclamée par
plus pure de la Tradition, si l'on réserve ce l'Église. c·est un " enseignement (8L8aurnÀ.(a)
terme pour désigner uniquement la transmis- non publié et secret, que nos pères gardè-
sion orale des vérités de la foi. La séparation rent dans un silence exempt d'inquiétude et

1. SAINT IRÉNÉE envisage cette possibilité : Adv. haer., III, 4, 1. « Sources chrétiennes « n° 34, p. 114 s.
2. CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Stromates, VI, 61 (Stahlin, 462).
3. Traité du Saint-Esprit, XXVII : P. G. 32, col. 188-193.

10
de curiosité, sachant bien qu'en se taisant on oppose à la prédication faite à haute voix,
sauvegarde le caractère sacré des mystères 1 ». font penser aux paroles qui sont dites « dans
En revanche, le Kiipuyµa (qui veut dire les ténèbres », « à l'oreille », dans « la chambre
« prédication » clans la langue du Nouveau secrète », mais qui seront prêchées « en plein
Testament) est toujours une proclamation jour », « sur les toits » (Mt 10, 27; Le 12, 3).
ouverte, que ce soit une définition cloctrinale 2 Ce n'est plus une opposition entre les
la prescription officielle d'une observance3, àypmpa et les Ëyypacpa, prédication orale et
un acte canonique 4 ou des prières publiques prédication écrite. La distinction de la Tradition
de l'Église". Bien qu'elles fassent penser à la et de l'Écriture pénètre ici plus loin clans le
doctrina arcana des gnostiques, qui se récla- cœur du sujet, en rangeant d'un côté cc qui
maient aussi d'une tradition apostolique est gardé en secret et, pour cette raison, ne
cachée6, les traditions non écrites et secrètes doit pas être consigné par écrit, de l'autre -
dont parle saint Basile en diffèrent sensible- tout ce qui fait objet de la prédication et, ayant
ment. Premièrement, les exemples qu'il donne été une fois déclaré publiquement, peut doré-
dans le passage que nous avons signalé mon- navant se ranger du côté, des « Écritures »
trent que les expressions « mystériques » de Cr pacpaL). Basile lui-même n'a-t-il pas jugé
saint Basile ne visent pas un cercle ésoté- opportun de livrer par écrit le secret de
rique de quelques parfaits à l'intérieur de la quelques « traditions » en les transformant ainsi
communauté chrétienne, mais bien l'ensemble en KT]pÛyµaTa 9? Cette nouvelle distinction qui
des fidèles participant à la vie sacramentelle met l'accent sur le caractère secret de la
de l'Église, qui sont opposés ici aux « non- Tradition, en opposant ainsi un fonds caché
initiés ", à ceux qu'une catéchèse progressive d'enseignements oraux reçus des apôtres à ce
doit préparer aux sacrements d'initiation. que l'Église propose à la connaissance de tous,
Deuxièmement, la tradition secrète (8ôyµa) fait baigner la « prédication » dans une mer
peut être proclamée publiquement et devenir de traditions apostoliques qu'on ne saurait
ainsi « prédication » (Kiipuyµa), lorsqu'une éca1ter ou mésestimer, sans porter atteinte à
nécessité (par exemple la lutte contre une l'Évangile. Bien plus : si on le faisait, « on
hérésie) oblige l'Église à se prononcer7. Donc, transformerait l'enseignement prêché (Tà
si les traditions reçues des apôtres restent non Kiipuyµa) en un simple nom », vide de sens 10 .
écrites et soumises à la discipline du secret, Les quelques exemples de ces traditions
si les fidèles ne connaissent pas toujours leur proposés par saint Basile se rapportent tous à
sens mystérieux 8 , ceci est clü à la sage la vie sacramentelle et liturgique de l'Église
économie de l'Église qui ne livre ses mystères (signe de la croix, rites baptismaux, bénédic-
que clans la mesure où leur proclamation tion de l'huile, épiclèse eucharistique, la
ouverte devient indispensable. On se trouve coutume de se tourner vers l'Orient pendant
ici devant l'une des antinomies évangéliques : la prière et celle de se tenir debout le
d'une part on ne doit pas donner les choses dimanche et pendant la période pentecostale,
saintes aux chiens, ni jeter les perles aux etc.). Si ces « coutumes non écrites » (Tà
pourceaux (Mt 7, 6), d'autre part - « il n'y a àypacpa Twv Ë0wv ), ces « mystères de l'Église ,
rien de caché qui ne doive être découvert, (àypacpa Tfjs- 'EKKÀ.T]CTLŒS' µucnripw), tellement
ni de secret qui ne doive être connu » (Mt 10, nombreux que l'on ne pourrait les exposer au
26; Le 12, 2). Les « traditions gardées en cours d'une journée entière 11 , sont nécessaires
silence et dans le mystère », que saint Basile pour l'intelligence de la vérité de l'Écriture ( et

l. Ibid., 188-189 a.
2. SAI"\T BASILE (Lettre 51, ibid., col. 392 c) appelle l'oµooucJLo,;- - " la grande proclamation dl: la piété (To µÉya TijS'
flJCJf~fLŒS' Kî]pvyµa) qui a rendu manifeste la doctrine (Sôyµa) du salut » (n)ir Lettre 125. ibid., col. 548 b).
3. HmmWe sur le jeûne (P. G. 31, col. 185 c).
4. Lettre 251 (P. G. 32, col. 933 b).
S. Lettre l 55 (Ibid : 612 c).
6. PTOJÉ~IÉE, T,ettre à Flora. VII, 9 (coll. " Sources chrétiennes ", n° 24, p. 66).
7. L'exemple de J'oµooumos- est typique dans ce sens. L'économie de saint Basile au sujet de la divinité du Saint-
Esprit s'explique non seulement par un souci de pédagogie, mais aussi par cette concepticm de la tradition secrète.
8. SAJ"\T BASILE, Traité du Saint-F,spril, ibid.. col. 189 c-192 a.
9. Thiel., col. 192 a-193 a.
10. Ibid., col. 188 ab.
ll. Ibid., col. 188 a, 192 c-193 a.

11
en général du vrai sens de toute « prédica- tion ouverte. Pour dégager la notion pure de
tion »), il est clair que ces traditions secrètes Tradition, pour la dépouiller de tout ce qui
signalent le caractère mystérique de la connais- est sa projection sur la ligne horizontale de
sance chrétienne. En effet, la Vérité révélée l'Église, il faudra dépasser l'opposition des
n'est pas une lettre morte, mais une Parole paroles secrètes et des paroles prêchées à
vivante : on n'y peut accéder que clans l'Église, haute voix, en rangeant ensemble les « tradi-
étant initié par les « mystères ,, ou sacrements 1 tions » et la « prédication ». Les premières aussi
au « mystère caché des siècles et des généra- bien que la seconde ont ceci en commun
tions, révélé à présent aux saints » (Col 1, 26). que, secrètes ou non, elles sont néanmoins
Les traditions ou mystères non écrits de exprimées par la parole. Elles impliquent
l'Église, signalés par saint Basile, constituent toujours une expression verbale, qu'il s'agisse
clone la limite avec la Tradition proprement de paroles proprement dites, prononcées ou
dite, dont ils font entrevoir quelques traits. En écrites, ou bien d'un langage muet qui
effet, il s'agit d'une pa1ticipation au mystère s'adresse à l'entendement par une manifesta-
révélé due au fait de l'initiation sacramentelle. tion visuelle (iconographie, gestes rituels, etc.).
C'est une connaissance nouvelle, une « gnose Prise clans ce sens général, la parole n'est pas
de Dieu » (yvWCJLS' 0rnD) que l'on reçoit uniquement un signe extérieur utilisé pour
comme une grâce, et ce don de la gnose est désigner un concept, mais avant tout un
conféré dans une « tradition , qui est, pour contenu qui se définit intelligiblement et se
saint Basile, la confession de la Trinité lors déclare en prenant corps, en s'incorporant
du baptême : formule sacrée qui nous intro- dans le discours articulé ou dans toute autre
duit clans la lumière 2 . Ici la ligne horizontale forme d'expression extérieure.
des « traditions » reçues de la bouche du Si telle est la nature de la parole, rien de
Seigneur et transmises par les apôtres et leurs ce qui se révèle et se fait connaître ne saurait
successeurs vient de croiser avec la verticale, lui rester étranger. Que ce soient les Écri-
avec la Tradition - communication de l'Esprit tures, la prédication ou les « traditions apos-
saint qui ouvre aux membres de l'Église une toliques gardées en silence », le même mot
perspective infinie de mystère clans chaque Myos- ou ,\oyLa pourra également s'appliquer
parole de la Vérité révélée. À partir des tradi- à tout ce qui constitue l'expression de la
tions telles que saint Basile nous les présente, Vérité révélée. En effet, ce mot revient sans
il faut donc aller plus loin et admettre la cesse dans la littérature patristique pour dési-
Tradition qui s'en distingue. gner aussi bien la Sainte Écriture que les
En effet, si l'on s'arrête à la limite des tradi- Symboles de la foi. Ainsi, saint Jean Cassien
tions non écrites et secrètes, sans faire la dit-il au sujet du symbole d'Antioche : « c'est
dernière distinction, on restera encore clans le le verbe abrégé (breviatum verbum) que le
plan horizontal des TTapa8ôans-, où la Seigneur a fait... en contractant en peu de
Tradition nous apparaît comme « projetée dans paroles la foi de ses deux Testaments, pour
le domaine des Écritures ». Il est vrai qu'il y faire tenir brièvement le sens de toutes les
sera impossible de séparer ces traditions Écritures 3 ». Si l'on considère ensuite que
secrètes des Écritures ou, plus généralement, !'Écriture n'est pas un ensemble de paroles
de la « prédication », mais on pourra toujours sur Dieu, mais la Parole de Dieu (À.Ôyos- Tou
les opposer comme parole dite en secret ou 0EoD), on comprendra pourquoi, surtout
gardée en silence et parole déclarée publi- depuis Origène, on a voulu identifier la
quement. C'est que la distinction finale n'a présence du Logos divin clans les écrits des
pas encore été faite, tant qu'il reste un dernier deux Testaments avec l'incarnation du Verbe,
élément qui apparente la Tradition à l'Écriture par laquelle les Écritures se sont trouvées
- la parole, qui sert de fondement pour " accomplies ». Bien avant Origène, saint
opposer les traditions cachées à la prédica- Ignace cl 'Antioche refusait de voir dans les

1. Sur l'identification de ces deux termes et le sens " rnystérique , des sacrements chez les auteurs des premiers
siècles, voir Dom Odo CASFL, Das Christliche Kul!usmysterium, Ratisbonne. 1932. p. 105 s.
2. SA!'\T BASILE, ibid. (X), col. 113 b.
3. "Hoc est ergo brel'iatum uerbum quod fecit Dominus, /. . .Jjîdem scilicet dup. licis _Testa menti sui _in pauca collige~is,
et sensum omnium Scripturamm in breuia corzcludens, (De irzcarn., VI, 3 : P. L. 'iO. col. 149 a). Le "breviatum uerbw,\,
est une allusion à Romains 9, 27, citant à son tour Isaïe 10, 23. Voir sc1.1:,T ALGLSTIN, De Symbolo, I. P. L. 40, col. 628;
SAINT CYRILLE DP ]ÉRl'SALJ:ill dans Catéchèse, V : 12 : P. G. 33, col. 521 ab.

12
Écritures autre chose qu'un document histo- Comme nous l'avons dit, elle n'est pas à
rique, « des archives », et de justifier l'Évan- chercher sur la ligne horizontale des « tradi-
gile par les textes de l'Ancien Testament, en tions » qui, aussi bien que l'Écriture, sont
déclarant : « Pour moi, mes archives, c'est déterminées par la Parole. Si nous voulions
'\fésus-Christ; mes archives inviolables, c'est Sa
Croix, et Sa Mort, et Sa Résurrection, et la
encore l'opposer à tout ce qui appartient à
la réalité de la Parole, il faudrait dire que la
Foi qui vient de Lui. .. Il est la Porte du Père, Tradition est Silence. « Celui qui possède en
par laquelle entrent Abraham, Isaac et Jacob, vérité la parole de Jésus peut entendre même
et les prophètes, et les apôtres, et l'Église 1 . » Son silence (Tfjs- 170uxlas- aùToù àKounv) »,
Si, par le fait de l'incarnation du Verbe, les dit saint Ignace d'Antioche 2 . Pour autant que
Écritures ne sont pas des archives de la Vérité, je sache, ce texte n'a jamais été utilisé dans
mais son corps vivant, on ne pourra posséder les études si nombreuses qui citent en abon-
les Écritures que dans l'Église qui est le corps dance des passages patristiques sur la
unique du Christ. De nouveau on revient à Tradition, toujours les mêmes, connus de tous,
l'idée de la suffisance de l'Écriture. Mais ici sans que l'on s'avise jamais que les textes où
elle n'a rien de négatif : elle n'exclut pas, le mot « tradition » n'est pas expressément
mais suppose l'Église avec ses sacrements, mentionné peuvent être plus éloquents que
institutions et enseignements transmis par les bien d'autres.
apôtres. Cette suffisance, ce « plérôme » de La faculté d'entendre le silence de Jésus,
l'Écriture n'exclut pas non plus d'autres attribuée par saint Ignace à ceux qui possè-
expressions de la même Vérité que l'Église dent en vérité Sa parole, fait écho à l'appel
pourra produire (comme la plénitude du réitéré du Christ à Ses auditeurs : « Que celui
Christ, Chef de l'Église, n'exclut pas l'Église qui a les oreilles pour entendre, entende. »
- complément de Son humanité glorieuse). Les paroles de la Révélation ont donc une
On sait que les défenseurs des saintes images marge de silence qui ne saurait être captée
fondaient la possibilité de l'iconographie chré- par les oreilles de ceux de l'extérieur. Saint
tienne sur le fait de l'incarnation du Verbe; Basile va dans le même sens lorsqu'il dit, dans
les icônes, aussi bien que les Écritures, sont son passage sur les traditions : « C'est aussi
des expressions de l'inexprimable, devenues une forme de silence, que l'obscurité dont se
possibles grâce à la révélation de Dieu qui sert l'Écriture, afin de rendre difficile à saisir
trouva son accomplissement dans l'incarna- l'intelligence des enseignements, pour le profit
tion du Fils. Il en est de même pour les défi- des lecteurs3. » Ce silence des Écritures ne
nitions dogmatiques, l'exégèse, la liturgie, pourrait en être détaché : il est transmis par
pour tout ce qui, dans l'Église du Christ, parti- l'Église avec les paroles de, la Révélation,
cipe à la même plénitude de la Parole qui comme la condition même di leur réception.
est contenue dans les Écritures sans y être S'il peut être opposé aux paroles (toujours
limitée ou amoindrie. Dans ce « totalitarisme » sur le plan horizontal où ellè:,s expriment la
du Verbe incarné, tout ce qui exprime la Vérité révélée), ce silence qui a<\compagne les
Vérité révélée s'apparente donc à l'Écriture paroles n'implique nulle insuffisance ou implé-
et, si tout devenait effectivement « écriture », nitude de la Révélation, ni la nécessité d'y
le monde lui-même ne saurait contenir les ajouter quoi que ce soit. Il signifie que le
livres qu'on aurait à écrire 0n 21, 26). Mais mystère révélé, pour être vraiment reçu
puisque l'expression du mystère transcendant comme plénitude, exige une conversion vers
est devenue possible du fait de l'incarnation le plan vertical, afin que l'on puisse
de la Parole, puisque tout ce qui l'exprime « comprendre avec tous les Saints » non seule-

devient en quelque sorte « écriture » à côté ment « la largeur et la longueur » de la


de la Sainte Écriture, on se demandera où Révélation, mais aussi sa « profondeur » et sa
est finalement la Tradition que nous avons « hauteur » (Ep 3, 18).

cherchée en dégageant progressivement sa Au point où nous en sommes, nous ne


notion pure de tout ce qui pouvait l'appa- pouvons plus opposer l'Écriture et la Tradition,
renter à la réalité scripturaire? ni les juxtaposer comme deux réalités

1. Aux Philadelphiens, VIII, 2 et IX, 1,


« Sources chrétiennes ,, n° 10, 2e éd., p. 150.

2. Aux Éphésiens, XV, 2, « Sources chrétiennes ,, n° 10, 2e éd., p. 84.


3. SAINT BASILE, col. 189 be.

13
distinctes. Cependant nous devons les distin- ils adorent le Père en « Esprit et Vérité » (Jn 4,
guer, afin de mieux saisir leur unité indivi- 23-24).
sible qui prête à la Révélation donnée à En voulant distinguer la Tradition de l'Écri-
l'Église son caractère de plénitude. Si les Écri- ture, nous avons cherché à dépouiller sa
tures et tout ce que l'Église peut produire en notion de tout ce qui pouvait ]'apparenter à
paroles écrites ou prononcées, en images ou la réalité scripturaire. Nous avons dü la distin-
en symboles liturgiques ou autres, représen- guer des « traditions ", en rangeant ces
tent les modes différents de l'expression de dernières, avec les Écritures et toutes les
la Vérité, la Tradition est le mode unique cle expressions de la Vérité, sur la même ligne
la recevoir. Nous disons bien mode unique, horizontale où nous n'avons trouvé d'autre
et non pas mode uniforme, car la Tradition nom pour la désigner que celui de Silence.
dans sa notion pure n'a rien de formel. Elle Il a donc fallu, en dégageant la Tradition de
n'impose pas à la conscience humaine des tout ce qui pouvait recevoir sa projection
garanties formelles des vérités de la foi, mais dans le plan horizontal, que nous entrions
fait découvrir leur évidence intérieure. Elle dans une autre dimension, afin d'atteindre le
n'est pas le contenu de la Révélation, mais la terme de notre analyse. Contrairement aux
lumière qui le révèle. Elle n'est pas la parole, analyses telles que la philosophie les conçoit
mais le souffle vivant qui fait entendre la depuis Platon et Aristote, et qui aboutissent
parole en même temps que le silence dont à dissoudre le concret en le résolvant en
elle sort 1 ; elle n'est pas la Vérité, mais une idées ou concepts généraux, notre analyse
communication de l'Esprit de Vérité, en dehors nous a conduit en dernier lieu vers la Vérité
duquel on ,ne peut recevoir la Vérité. et ]'Esprit, le Verbe et l'Esprit Saint, deux
« Personne ne peut appeler Jésus Seigneur Personnes distinctes mais indissolublement
autrement que clans l'Esprit Saint » (1 Co 12, unies, dont la double économie, tout en
3). On pourra donc définir la notion pure de fondant l'Église, conditionne en même temps
la Tradition, en disant que c'est la vie de le caractère indissoluble et distinct de ]'Écri-
]'Esprit saint clans l'Église, communiquant à ture et de la Tradition.
chaque membre du Corps du Christ la faculté
d'entendre, de recevoir, de connaître la Vérité
clans la Lumière qui lui est propre, et non L'aboutissement de notre analyse - Verbe
selon la lumière naturelle de la raison Incarné et Esprit Saint clans l'Église, comme
humaine. C'est la vraie gnose due à une action condition double de la plénitude de
de la Lumière divine (<Pwnaµàs- TTlS' yvwCTEWS' Révélation - nous servira de plaque tournante
TfiS' 8ô61s- TOU 0EOiJ - 2 Co 4, 6), l'unique pour aborder à présent la voie de synthèse
Tradition, indépendante de toute « philoso- et assigner à la Tradition la place qui lui
phie ", de tout ce qui vit par la « Tradition revient clans les réalités concrètes de la vie
des hommes, selon les éléments du monde ecclésiastique. Il faudra constater avant tout
et non selon le Christ ,, (Col 2, 8). Cette liberté une double réciprocité dans l'économie des
vis-à-vis de toute condition naturelle, de toute deux Personnes divines envoyées par le Père.
contingence historique, est la première carac- D'une part, c'est par l'Esprit Saint que le Verbe
téristique de la ligne verticale de la Tradition : s'incarne de Marie la Vierge. D'autre part, c'est
elle est inhérente à la gnose chrétienne - par le Verbe, par suite de son incarnation et
« Connaissez la Vérité et la Vérité vous rendra de son œuvre rédemptrice que !'Esprit Saint
libres » (Jn 8, 32). On ne peut connaître la descend sur les membres de l'Église à la
Vérité, ni comprendre les paroles de la Pentecôte. Dans le premier cas, l'Esprit Saint
Révélation sans a voir reçu l'Esprit Saint mais précède, mais en vue de l'incarnation, afin
« où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté ,, que la Vierge puisse concevoir le Fils de Dieu,
(2 Co 3, 17) 2 . Cette liberté des enfants de venu pour devenir homme. Le rôle de !'Esprit
Dieu, opposée à l'esclavage des fils de ce Saint est donc ici fonctionnel : Il est la puis-
siècle, s'exprime par la « franchise » (TTapprr sance de l'incarnation, condition virtuelle de
CTLa) avec laquelle peuvent s'adresser à Dieu la réception du Verbe. Dans le second cas,
ceux qui connaissent Celui qu'ils adorent, car c'est le Fils qui précède, car il envoie l'E\rit

1. Voir SAINT JG,-,ACF u'A'\TIOCHF, Aux 1Wagnésie11s, VIll, 2 « Sources chrétiennes « n° 10, 2e éd., p. 102.
2. Voir l'interprétation de ce texte chez SAl'\T BASILE, XX, col. 161 c-165 c.

14
Saint qui vient du Père, mais c'est l'Esprit Saint Ces considérations sont nécessaires pour
qui joue le rôle principal : c'est Lui la fin, car que nous puissions retrouver, clans les cas
Il se communique aux membres du corps du concrets, les rapports entre la Tradition et la
Christ, afin de les déifier par la grâce. Donc Vérité révélée, reçue et exprimée par l'Église.
~le rôle du Verbe incarné est, à son tour, Comme nous l'avons vu, la Tradition dans sa
fonctionnel par rapport à l'Esprit : Il est la notion première n'est pas le contenu révélé,
forme, pour ainsi dire, le « canon » de la sanc- mais le mode unique de recevoir la
tification, condition formelle de la réception Révélation, faculté due à !'Esprit Saint qui rend
de l'Esprit Saint. l'Église apte à connaître le Verbe incarné clans
La vraie et sainte Tradition, selon Philarète son rapport avec le Père (gnose suprême qui
de Moscou, « ne consiste pas uniquement en est la théologie clans le sens propre de ce
une transmission visible et verbale des ensei- mot, pour les Pères des premiers siècles), ainsi
gnements, des règles, des institutions et des que les mystères de !'Économie divine, depuis
rites : elle est en même temps une commu- la création du ciel et de la terre de la Genèse,
nication invisible et actuelle de grâce et de jusqu'au nouveau ciel et la nouvelle terre de
sanctification 1 ». S'il faut distinguer ce qui est !'Apocalypse. Récapitulée par l'incarnation du
transmis (les traditions orales et écrites) et le Verbe, l'histoire de !'Économie divine se fera
mode unique selon lequel cette transmission connaître par les Écritures, dans la récapitu-
est reçue dans l'Esprit Saint (la Tradition lation des deux Testaments par le même
comme principe de la connaissance chré- Verbe. Mais cette unité des Écritures ne saura
tienne), il sera toutefois impossible de séparer être reconnue que dans la Tradition, dans la
ces deux moments; d'où l'ambivalence du Lumière de !'Esprit Saint communiquée aux
terme « tradition » qui désigne ensemble la membres du Corps unique du Christ. Les livres
ligne horizontale et la ligne verticale de la de l'Ancien Testament, constitués à l'intervalle
Vérité possédée par l'Église. Toute transmis- de plusieurs siècles, écrits par des auteurs
sion d'une vérité de la foi implique donc une différents qui ont souvent compilé et fondu
communication de la grâce de !'Esprit Saint. ensemble des traditions religieuses différentes,
En effet, en dehors de !'Esprit " qui a parlé n'ont qu'une unité accidentelle, mécanique,
par les prophètes », ce qui est transmis ne aux yeux d'un historien des religions. Leur
pourrait être reconnu par l'Église comme unité avec les écrits du Nouveau Testament
parole de Vérité, parole apparentée aux livres lui paraîtra factice et artificielle. Mais un fils
sacrés inspirés de Dieu et, ensemble avec les de l'Église saura reconnaître l'unité d'inspira-
Écritures saintes, " récapitulée » par la Parole tion et l'unique objet de la foi dans ces écrits
incarnée. Ce souffle enflammé de la hétéroclites, tissés par le même Esprit qui,
Pentecôte, communication de !'Esprit de Vérité après avoir parlé par les prophètes, a précédé
procédant du Père et envoyé par le Fils, actua- le Verbe en rendant la Vierge Marie apte à
lise la faculté suprême de l'Église : la cons- servir de moyen à l'incarnation de Dieu.
cience de la Vérité révélée, la possibilité de C'est dans l'Église seulement que l'on saura
juger et de discerner entre le vrai et le faux reconnaître en pleine conscience l'unité de
dans la Lumière de !'Esprit Saint : « Il a plu l'inspiration des livres sacrés, parce que
à l'Esprit Saint et à nous » (Ac 15, 28). Si le l'Église seule possède la Tradition - connais-
Paraclet est le critère unique de la Vérité sance du Verbe incarné clans l'Esprit Saint. Le
révélée par le Verbe incarné, Il est aussi le fait que le Canon des écrits du Nouveau
principe de l'incarnation, car le même Esprit Testament s'est formé relativement tard, avec
Saint, par Lequel la Vierge Marie a reçu la quelques hésitations, nous montre que la
faculté de devenir Mère de Dieu, agit en fonc- Tradition n'a nul automatisme : elle est la
tion du Verbe comme une puissance d'ex- condition d'une conscience infaillible de
primer la Vérité dans les définitions l'Église, mais elle n'est pas un mécanisme qui
intelligibles ou les images et symboles sensi- ferait connaître infailliblement la Vérité, en
bles, documents de la foi dont l'Église aura dehors et par-dessus les consciences person-
à juger s'ils appartiennent ou non à sa nelles, en dehors de toute délibération et de
Tradition. tout jugement. Or, si la Tradition est une

1. Cité par le P. G. FLORO\SKY, dans : Les Vciies de la tbéolop,ie russe.

15
faculté de juger dans la Lumière de l'Esprit Non seulement les Écritures, mais aussi les
Saint, elle oblige ceux qui veulent connaître traditions orales reçues des apôtres ne sont
la Vérité dans la Tradition à des efforts inces- conservées qu·en vertu de la Tradition-Lumière
sants : on ne reste pas dans la Tradition par qui découvre leur vrai sens et leur portée,
une certaine inertie historique, en gardant essentiels pour l'Église. Ici plus qu'ailleurs la
comme une « tradition reçue des pères » tout Tradition exerce son action critique, en
ce qui, par la force de l'habitude, flatte une montrant smtout son aspect négatif et exclusif :
certaine sensibilité dévote. Au contraire, c'est elle rejette les " fables ineptes de vieilles
en substituant ce genre de « tradition » à la femmes » (1 Tm 4, 7), reçues pieusement par
Tradition de l'Esprit Saint vivant clans l'Église, tous ceux dont le " traditionalisme » consiste
que l'on risque le plus de se trouver finale- à accepter avec une crédulité illimitée tout ce
ment en dehors du Corps du Christ. Il ne faut qui s'insinue dans la vie de l'Église pour y
pas croire que seule l'attitude conservatrice rester, à force cl'habitucle 2 . À l'époque où les
soit salutaire, ni que les hérétiques fussent traditions orales venant des apôtres commen-
toujours des " novateurs "· Si l'Église, après cent à se fixer par écrit, les vraies et les fausses
avoir établi le Canon scripturaire, le conserve traditions se cristallisent ensemble dans de
clans la Tradition, cette conservation n'est pas nombreux apocryphes, dont plusieurs circu-
statique et inerte, mais dynamique et cons- lent, sous les noms des apôtres ou d'autres
ciente - clans l'Esprit Saint qui refond de saints. " Nous n'ignorons pas - dit Origène 3 -
nouveau « les paroles du Seigneur, paroles que beaucoup de ces écritures secrètes ont
pures ", « argent épuré de la terre, sept fois été composées par des impies, de ceux qui
refondu au creuset » (Ps 12, 7). Sans cela elle font sonner le plus haut leur iniquité, et que
n'eût conservé qu'un texte mort, témoin d'une quelques-unes de ces fictions sont utilisées par
époque révolue, et non la Parole vivante et les Hypythiani, d'autres - par les disciples de
vivifiante, expression parfaite de la Révélation Basilide. Nous devons clone faire attention, afin
qu'elle possède indépendamment de l'exis- de ne point recevoir tous les apocryphes qui
tence de vieux manuscrits discordants ou de circulent sous le nom des saints, car quelques-
nouvelles « éditions critiques » de la Bible. uns ont été composés par les Juifs, peut-être
On peut dire que la Tradition représente pour détruire la vérité de nos Écritures, et pour
l'esprit critique de l'Église. Mais, contrairement établir de faux enseignements. Mais, d'autre
à « l'esprit critique , de la science humaine, le part, nous ne devons pas rejeter en bloc tout
jugement critique de l'Église est aiguisé par le ce qui est utile pour l'éclaircissement de nos
Saint-Esprit. Il aura donc un principe tout diffé- Écritures. C'est une marque de grandeur
rent : celui de la plénitude non amoindrie de d'esprit que d'écouter et appliquer ces paroles
la Révélation. Ainsi l'Église, qui aura à corriger de l'Écriture : Éprouvez tout, retenez ce qui
les altérations inévitables des textes sacrés (que est bon (1 Th 5, 21). » Puisque les faits et les
certains « traditionalistes » veulent conserver à paroles que la mémoire de l'Église a gardés
tout prix, en attribuant parfois un sens mystique depuis les temps apostoliques « en un silence
à de stupides erreurs de copistes), pourra en exempt d'inquiétude et de curiosité 4 ", ont été
même temps reconnaître dans quelques inter- divulgués clans des écrits d'origine hétérodoxe,
polations tardives (par exemple dans le comma ces apocryphes écartés du Canon scripturaire
des « trois témoins célestes » de la première ne seront pas cependant totalement à rejeter.
épître de saint Jean), une expression authen- L'Église saura en extraire quelques éléments
tique de la Vérité révélée. Naturellement l'au- aptes à compléter ou à illustrer les événements
thenticité a ici un tout autre sens que dans les sur lesquels les Écritures font silence, mais que
disciplines historiques 1. la Tradition reconnaît comme véridiques. Aussi

1. Origène, dans ses Homélies sur l'épître aux Hébreux, après avoir dit ce qu'il pensait de l'origine de cette épître,
dont l'enseignement est paulinien mais le style et la composition dénotent un autre auteur que saint Paul, ajoute ceci :
« Si donc quelque Église considère cette épître comme écrite par Paul qu'elle soit honorée aussi pour cela. Car cc n'est

pas par hasard que les anciens l'ont transmise sous le nom cle Paul. Mais qui a écrit l'épître? Dieu sait la vérité " (frag-
ment cité par EL,stm:, H. E., I. VI, c. 25 : P. G. 20. col. 584 c).
2. De nos jours encore, la littérature des Synaxaires et des Limonaires offre de pareils exemples. san\ parler des
monstruosités liturgiques qui, pour certains, reçoivent aussi un caractère « traditionnel « et sacré. ~
3. Commentaire sur Matthieu. sér. XXVIII : P. G. 13. col. 1637.
4. SAINT BASILE, col. 188.

16
les amplifications de provenance apocryphe transmises oralement pendant deux ou trois
viendront-elles colorer les textes liturgiques et siècles. Déjà les Écritures du Nouveau
l'iconographie de quelques fêtes. On utilisera Testament échappent à cette règle, car elles
donc les sources apocryphes, avec jugement n'étaient ni " toujours », ni " partout », ni
~modération, dans la mesure où elles " reçues par tous », avant l'établissement défi-
peuvent représenter des traditions apostoliques nitif du Canon scripturaire. Quoi qu'en disent
abâtardies. Recréés par la Tradition, ces ceux qui oublient la signification première de
éléments purifiés et légitimés reviennent à la Tradition, en voulant lui substituer une
l'Église comme son propre bien. Ce jugement " règle de la foi », la formule de saint Vincent
sera nécessaire toutes les fois que l'Église aura est moins encore applicable aux définitions
affaire à des écrits se réclamant de la tradi- dogmatiques de l'Église. Il suffit de rappeler
tion apostolique. Elle les rejettera ou elle les que l'oµooÛCTLOS' n'était rien moins que " tradi-
recevra, sans poser nécessairement la question tionnel » : à quelques exceptions près 2 , il n'a
de leur authenticité dans le plan historique. jamais été utilisé, nulle part et par personne,
mais en considérant avant tout leur contenu sinon par les gnostiques valentiniens et ]'hé-
dans la lumière de la Tradition. Parfois il faudra rétique Paul de Samosate. L'Église l'a trans-
fournir tout un travail d'éclaircissement et formé en " parole pure, argent purifié de la
d'adaptation. pour qu'une œuvre pseuclépi- terre, sept fois refondu » dans le creuset de
gra phe puisse être finalement utilisée par l'Esprit saint et de la conscience libre de ceux
l'Église comme un témoin de sa Tradition. C'est qui jugent clans la Tradition, sans se laisser
ainsi que saint Maxime le Confesseur a dû séduire par aucune forme habituelle, par
commenter le Corpus dionysiacuni, pour aucune inclination naturelle de la chair et du
découvrir le sens orthodoxe de ces écrits théo- sang, qui prend souvent la figure d'une dévo-
logiques qui circulaient dans les milieux mono- tion inconsidérée et obscure.
physites sous le pseudonyme de saint Denys Le dynamisme de la Tradition n'admet
l'Aréopagite adopté par leur auteur ou compi- aucun engourdissement, ni dans les formes
lateur. Sans appartenir à la " tradition aposto- habituelles de la piété, ni dans les expres-
lique » proprement dite, le C01pus dionysien sions dogmatiques que l'on répète mécani-
s'inscrit dans la " tradition patristique » qui quement comme des recettes magiques de la
continue celle des apôtres et de leurs disci- Vérité, garanties par l'autorité de l'Église.
ples1. On peut dire la même chose au sujet Garder la " tradition dogmatique » ne veut pas
de quelques autres écrits de cc genre. Quant dire s'attacher à des formules doctrinales : être
aux traditions orales se réclamant de l'autorité dans la Tradition, c'est garder !~_Vérité vivante
apostolique. surtout en ce qui concerne les dans la Lumière de ]'Esprit Saint, ·ou plutôt -
coutumes et les institutions, le jugement de c·est être gardé dans la Vérité par la-puis-
l'Église tiendra compte non seulement de leur sance vivifiante de la Tradition. Or, cette puis-
sens, mais aussi de l'universalité de leur usage. sance conserve en rénovant sans cesse.
Remarquons que le critère formel des tradi- comme tout ce qui vient de l'Esprit.
tions, exprimé par saint Vincent de Lérins :
" Quod sempe1~ quod uhique, qzwd ah " Rénover » ne veut pas dire remplacer les
omnibus " - ne peut être appliqué pleinement anciennes expressions de la Vérité par de
qu'à ces traditions apostoliques qui furent nouvelles, plus explicites et théologiquement

1. Il serait aussi faux de nier le caractère traditionnel de l'ceuvre de • Denys ••. en s'appuyant sur le fait de son origine
non apostolique, que de vouloir l'attribuer au converti clc saint Paul. sous prétexte que ces écrits ont été recus par
l'Église sous le vocable de saint Denys l'Aréopagite. les deux attitudes révéleraient également un manque de la vraie
conscience de la Tradition.
2. Avant Nicée. le terme bµoouCJLOS'. se trouve clans un fragment du commentaire d'Origi.·nc sur l'épître aux Hébreux.
cité par saint Pamphile le Martyr (P. G. 14, col. 1308). aussi - clans !'Apologie d'Origène par le même Pamphile, traduite
par Rufin (P. G. 17. col. 580-581) et clans le dialogue anonyme De la t'l'aie Jiii e11 Dieu faussement attribué /1 Origène
(éd. W. H. \.~N DE SA:'\DE R\KH\TYZE'\'. Leipzig, 1901, I. 2). D'après saint Athanase, saint Denys cU..lexanclrie aurait été
accusé. \·ers 259-261. de ne pas reconnaître que le Christ est consubstantiel it Dieu: Denys aurait répondu qu'il évite le
mot b[wovmos- qui n'est pas dans !'Écriture, mais reconnaît le sens orthodoxe de cette expression (SAJ:\T AIHA'H,E, De
sententia IJùmysii. 11° 18 P. G. 2'i, col. 505). L'exposé De la foi. où l'on trouve l'expression bµoovaLOS' dam le sens
nicéen (P. G. 10. col. 1128) n·appa1ticnt pas à saint Grégoire de ~éo-Césaréc c'est un écrit postnicéen. probablement
de la fin du IY" siècle. Ainsi, les exemples du terme bµoovaLOS' chez les auteurs orthodoxes avanL !'\icée sont pour la
plupart peu certains : on ne peut pas se fier it la traduction de Rufin. En tout cas l'usage de cc terme est très restreint
el possède un caractère accidentel.

17
mieux élaborées. S'il en était ainsi, nous qui n·en parle pas encore, ni que celle d'un
devrions reconnaître que le christianisme saint Paul, à qui même le terme « Trinité ,
érudit des professeurs de théologie représente reste encore étranger. À chaque moment de
un progrès considérable vis-à-vis de la foi son histoire. 1·Église donne à ses membres la
" primitive » des disciples des apôtres. De nos faculté de connaître la Vérité dans une pléni-
jours, on parle beaucoup de « développement tude que le monde ne peut contenir. C'est ce
théologique », souvent sans se rendre compte mode de connaître la Vérité vivante dans la
combien cette expression ( devenue presque Tradition qu'elle défend en créant de
un lieu commun) peut être ambiguë. En effet, nouvelles définitions dogmatiques.
elle suppose, chez quelques auteurs « Connaître clans la plénitude , ne veut pas

modernes. une conception évolutionniste de dire " avoir la plénitude de la connaissance » :


l'histoire du dogme chrétien. On cherche à ceci n·appartient qu'au siècle futur. Si saint
interpréter clans le sens d\m " progrès dogma- Paul dit qu'il connaît à présent « en partie »
tique » ce passage de saint Grégoire de (1 Co 13, 12), ce ÈK µÉpous- n'exclut pas la
Nazianze : " L"Ancien Testament a manifesté plénitude dans laquelle il connaît. Ce n'est
clairement le Père et obscurément le Fils. Le pas le développement dogmatique ultérieur
Nouveau Testament a manifesté le Fils, mais qui supprimera la « connaissance en partie »
n'a fait qu'indiquer la divinité du Saint-Esprit. de saint Paul, mais l"actualisation eschatolo-
À présent. l'Esprit est parmi nous et Se montre gique de la plénitude clans laquelle, confusé-
clans toute Sa splendeur. Il n'eût pas été ment mais sürement, les chrétiens connaissent
prudent, avant qu'on reconnüt la divinité du ici-bas les mystères de la Révélation. La
Père, de prêcher ouvertement la divinité du connaissance ÈK µÉpous- ne sera pas supprimée
Fils, et tant que celle du Fils n'eüt pas été parce qu·elle était fausse, mais parce que son
acceptée, d'imposer le Saint Esprit, si j'ose rôle n'était que de nous faire adhérer à la
m'exprimer ainsi 1. ,, Mais « l'Esprit est parmi plénitude qui dépasse toute faculté humaine
nous , depuis le jour de la Pentecôte et. avec de connaître. Donc. c'est clans la lumière de
lui. la lumière de la Tradition : c'est-à-dire la plénitude que l'on connaît " en partie » et
non seulement ce qui est transmis ( comme c'est toujours en fonction de la plénitude que
l'aurait été un « dépôt , sacré et inerte), mais l'Église juge si la connaissance partielle,
la force même de la transmission conférée à exprimée clans telle ou telle doctrine, appar-
l'Église et accompagnant tout ce qui se tient ou non à la Tradition. Toute doctrine
transmet comme le mode unique de recevoir théologique qui prétendrait être une explici-
et posséder la Révélation. Or, le mode unique tation parfaite du mystère révélé, apparaîtra
d'avoir la Révélation clans l'Esprit Saint, c'est inévitablement comme fausse : par le fait
de l'avoir dans la plénitude, et c'est ainsi que même de prétendre à la plénitude de la
l'Église connaît la Vérité clans la Tradition. S'il connaissance, elle s'opposera à la plénitude
y eut un accroissement clans la connaissance clans laquelle on connaît partiellement la
des mystères divins, une révélation progres- Vérité. Une doctrine trahit la Tradition quand
sive, " la lumière venant peu à peu ", avant elle veut prendre sa place : le gnosticisme
la venue de l'Esprit Saint, il en est autrement offre l'exemple frappant d'une tentative de
pour l'Église. Si l'on peut encore parler de substituer à la plénitude dynamique, donnée
développement, ce n'est pas la connaissance à l'Église comme condition de la vraie
de la Révélation clans l'Église qui progresse connaissance, une espèce de plénitude
ou se développe avec chaque définition statique d'une « doctrine révélée ». En
dogmatique. Que l'on fasse le bilan de l'his- revanche, un dogme défini par l'Église, sous
toire doctrinale depuis ses débuts jusqu'à nos la forme d'une connaissance partielle, ouvre
jours, en lisant l'Enchiridion de Denzinger ou chaque fois de nouveau un accès vers la
les cinquante volumes in-folio de Mansi, la plénitude en dehors de laquelle on ne peut
connaissance qu'on aura ainsi du mystère trini- ni connaître ni confesser la Vérité révélée.
taire ne sera pas plus parfaite que ne le fut Expression de la vérité, un dogme de la foi
celle d\m Père du T\'t" siècle qui parle de appa1tient à la Tradition, sans constituer pour
l'oµoouCTLos-. ni que celle d'un Père anténicéen autant une de ses « parties ». C'est L~noyen,

1. Disco/ln XXX! ( 5e théologique). c. 2Ci : P. G. :\Ô. col. 101.

18
un instrument intelligible qui fait adhérer à la haut à la page 10 s.), elle doit donc se
Tradition de l'Église : un témoin de la conformer aux nécessités d'un moment
Tradition, sa limite extérieure ou, plutôt, la donné; « ne dévoilant pas tout sans délai et
porte étroite qui mène à la connaissance de sans discernement, et ne tenant pourtant rien
l-a-..yérité dans la Tradition. de caché jusqu'au bout. Car l'un serait impru-
A l'intérieur de l'enceinte dogmatique, la dent, et l'autre, impie. L\m risquerait de
connaissance du mystère révélé que pourra blesser ceux du dehors, et l'autre, d'écarter
atteindre un membre de l'Église, le degré de de nous nos propres frères 1 . »
la " gnose » chrétienne sera différent, propor- En répondant aux incompréhensions du
tionné à la mesure spirituelle de chacun. Cette monde extérieur, incapable de recevoir la
connaissance de la Vérité dans la Tradition Révélation, en résistant aux tentatives des
pourra donc progresser pour une personne, « contradicteurs de ce siècle » ( 1 Co 1, 20)
en accompagnant son progrès dans la sanc- qui, dans le sein même de l'Église, cherchent
tification ( Col 1, 10) : un chrétien sera plus à comprendre la Vérité « selon la tradition des
parfait clans la connaissance à l'âge de sa hommes, selon les éléments du monde et non
maturité spirituelle. Mais osera-t-on parler, selon le Christ » ( Col 2, 8), l'Église se voit
contre toute évidence, d'un progrès collectif obligée d'exprimer sa foi sous forme de défi-
dans la connaissance du mystère chrétien, nitions dogmatiques, pour la défendre contre
progrès qui serait dü à un « développement la poussée des hérésies. Dictés par la néces-
dogmatique » de l'Église ? Ce développement sité de la lutte, les dogmes une fois formulés
aurait-il commencé avec l'" enfance évangé- par l'Église deviennent pour les fidèles une
lique » pour aboutir aujourd'hui - après la " règle de la foi » qui d<::'._rueure ferme pour
« jeunesse patristique » et la « maturité scolas- toujours, en posant la limite entre l'orthodoxie
tique » - à la triste sénilité des manuels de et ]'hérésie, entre la connaissance clans la
théologie? Ou bien cette métaphore (fausse, Tradition et une connaissance déterminée par
comme tant d'autres) doit-elle céder la place des facteurs naturels. Toujours placée devant
~L une vision de l'Église pareille à celle que de nouvelles difficultés à surmonter, devant
l'on trouve dans le Pasteur d'Hermas, où elle de nouveaux obstacles de pensée à écarter,
apparaît sous les traits d'une femme jeune et l'Église aura toujours à défendre ses dogmes.
vieille à la fois, réunissant tous les âges dans Ses théologiens auront la tâche constante de
« la mesure de l'âge de la plénitude du Christ » les expliciter et de les interpréter de nouveau
Œp 4, 13)? selon les exigences intellectuelles du milieu
Revenant au texte de saint Grégoire de ou de l'époque. Dans les moments critiques
Nazianze si souvent mal interprété, nous de la lutte pour l'intégration de la foi, l'Église
verrons que le développement dogmatique devra proclamer de nouvelles définitions
dont il s'agit n'est nullement déterminé par dogmatiques, qui marqueront de nouvelles
une nécessité intérieure qui ferait augmenter étapes clans cette lutte qui durera jusqu'à ce
progressivement dans l'Église la connaissance que tous parviennent " à l'unité de la foi et
de la Vérité révélée. Loin d'être une sorte de la connaissance du Fils de Dieu » (Ep 4,
d'évolution organique, l'histoire du dogme 13). Ayant à lutter contre de nouvelles héré-
dépend avant tout de l'attitude consciente de sies, l'Église n'abandonne jamais ses anciennes
l'Église devant la réalité historique dans positions dogmatiques pour les remplacer par
laquelle elle doit travailler pour le salut des de nouvelles définitions. Ces étapes ne sont
hommes. Si Grégoire a parlé d'une révéla- jamais dépassées par une évolution et, loin
tion progressive de la Trinité avant la d'être reléguées aux archives de l'histoire, elles
Pentecôte, c'est pour insister sur ce que gardent le caractère d"un présent toujours
l'Église, clans son économie vis-à-vis du actuel clans la lumière vivante de la Tradition.
monde extérieur, doit suivre l'exemple de la On ne pourra donc parler de développement
pédagogie divine. En formulant ces dogmes dogmatique que clans un sens très strict : en
(voir le KT]puyµa chez saint Basile; voir plus formulant un nouveau dogme, l'Église prend

1. SAJ,T BASILE, c. 27 : P. G. 36. col. 164 b. - On sait que Grégoire de Nazianze reprochait à son ami Basile un excès
de prudence en cc qui concerne la proclamation ouverte de la divinité du Saint-Esprit, vérité qui avait un caractère
d"éviclence traditionnelle pour ceux de l'Église, mais exigeait une modération économique par égare\ aux , pneumato-
maques , qu'il fallait amener à l'unité de la foi.

19
pour point de départ les dogmes déjà exis- Vérité, toutes les fois qu'ils avaient à répondre
tants qui constituent une règle de foi qu ·elle aux nécessités du jour présent.
a en commun avec ses adversaires. Ainsi, le Il existe une double dépendance entre la
dogme de Chalcédoine utilise celui de Nicée « Tradition de l'Église catholique » ( = faculté

et parle du Fils consubstantiel au Père selon de connaître la Vérité dans ]'Esprit Saint) et
la divinité, pour dire ensuite qu'il est aussi 1· « enseignement des Pères ,, ( = règle de la
consubstantiel à nous selon l'humanité; contre foi gardée par l'Église). On ne peut appar-
les monothélites, qui admettaient en principe tenir à la Tradition en contredisant les dogmes,
le dogme de Chalcédoine, les Pères du comme on ne peut, non plus, se servir de
sixième concile reprendront ses formules sur formules dogmatiques reçues pour opposer
les deux natures, pour affirmer les deux une « orthodoxie » formelle à toute expres-
volontés et les deux énergies en Christ; les sion nouvelle de la Vérité que la vie de l'Église
conciles byzantins du xrve siècle, en procla- peut produire. La première attitude est celle
mant le dogme sur les énergies divines, se de novateurs révolutionnaires, de faux
référeront, entre autres, aux définitions du prophètes qui pèchent contre la Vérité
sixième concile, etc. Dans chaque cas. on exprimée, contre le Verbe incarné, au nom
peut parler d'un « développement dogma- de !'Esprit dont ils se réclament. La seconde
tique ,, dans la mesure où ]'Église étend la est celle de conservateurs formalistes, de
règle de la foi, en se conformant dans ses pharisiens de l'Église qui, au nom des expres-
nouvelles définitions aux dogmes déjà reçus sions habituelles de la Vérité, courent le risque
par tous. de commettre le péché contre l 'Esprit de
Si la règle de la foi se développe au fur Vérité.
et à mesure que le magistère de l'Église y En distinguant la Tradition dans laquelle
ajoute de nouveaux actes ayant une autorité l'Église connaît la Vérité et la " tradition
dogmatique, ce développement, qui est dogmatique » qu'elle établit par son magistère
soumis à une « économie » et présuppose la et qu'elle garde, nous retrouvons la même
connaissance de la Vérité dans la Tradition, relation que nous avons pu constater entre la
n'est pas une augmentation de cette dernière. Tradition et !'Écriture : on ne peut ni les
C'est clair, si l'on veut tenir compte de tout confondre ni les séparer, sans les priver du
ce qui a été dit sur la notion primordiale de caractère de plénitude qu'elles possèdent
la Tradition. C'est l'emploi abusif du terme ensemble. Comme !'Écriture, les dogmes
" tradition » (au singulier et sans adjectif qui vivent dans la Tradition, avec cette différence
le qualifie et détermine) par les auteurs qui que le Canon scripturaire forme un corps
ne voient que sa projection sur le plan hori- déterminé qui exclut toute possibilité d'ac-
zontal de l'Église, celui des « traditions » (au croissement ultérieur, tandis que la « tradition
pluriel ou avec une qualification qui les dogmatique », tout en gardant sa stabilité de
définit), c·est surtout l'habitude fâcheuse de " règle de la foi », de laquelle rien ne peut
désigner par ce terme le magistère ordinaire être retranché, peut s'accroître en recevant,
qui a permis d'entendre si souvent parler d'un clans la mesure de la nécessité, de nouvelles
« développement » ou d'un " enrichissement » expressions de la Vérité révélée, formulées
de la tradition. Les théologiens du septième par l'Église. Sans être un corps constitué une
concile distinguaient bien entre « la Tradition fois pour toutes, l'ensemble des dogmes que
de !'Esprit Saint » et « le magistère (8L8aarn- l'Église possède et transmet n'a pas, non plus,
À.La) divinement inspiré de nos Saints Pères 1 ». le caractère inachevé d'une doctrine « en
Ils pouvaient définir le nouveau dogme « avec devenir ». À tout moment de son existence
toute rigueur et justesse », parce qu'ils se historique, l'Église formule la Vérité de la foi
considéraient être dans la même Tradition qui dans ses dogmes, qui expriment toujours une
permettait aux Pères des siècles passés de plénitude à laquelle on adhère intellectuelle-
produire de nouvelles expressions de la ment clans la lumière de la Tradition, sans

1. H. DF\71'/c;ER, Fnchiridion S1·mbolom111. n° 502 Œcl. 26. p. H6-hï) : l... ] T77v ~aCTLÀLKl7V tüCJTTEp Èpxôµfvm Tpl~ov.
ÈTTaKOÀou8oilvws- Tfj 8nlYÔPt,J 8L8a0rni\lq_ Ttêiv o.ylt0v TTGTÉpt,JV -fiµClv. rnî. Tt\ TTapa660n TfjS' rn80)\LKl7S' ÈZKÀT]CJLGS'
Toil yàp Èv aÙTt\ oiKT]CJGVTOS' o.ylou TTVEuµarns- Elvm TGlJTT]V yLVtDCJKOµEV bpl(oµEv 0w àKpL~ELQ- TTO.CTlJ rnNµµc
i\Ela. - ;\farchant. pour ainsi dire. clans la wiie royale. en suivant le magistère divinement inspiré de nos Saints Pères.
ainsi que la Tradition de l'Église catholique (car nous savons qu'elle est de !'Esprit Saint qui habite dans l'Église). nous
définissons en toute rigueur el justesse ..

20
jamais pouvoir l'expliciter définitivement. Une des Saintes Écritures. pour recevoir la même
vérité qui se laisserait pleinement expliciter vénération, car l'iconographie montre clans les
n'aurait pas le caractère de plénitude vivante, couleurs ce que la parole annonce dans les
propre à la Révélation : " plénitude " et " expli- lettres écrites 5 . Les dogmes s'adressent à l'in-
ciration rationnelle , s·excluent mutuellement. telligence, ce sont des expressions intelligibles
Cependant, si le mystère révélé par le Christ de la réalité qui surpasse notre mode d'en-
et connu dans !'Esprit Saint ne peut être expli- tendement. Les icônes atteignent notre cons-
cité, il ne restera pas inexprimable. Puisque cience par les sens extérieurs en nous
" toute la plénitude de la Divinité habite présentant la même réalité suprasensible clans
corporellement » en Christ (Col 2, 9), cette des expressions " esthétiques " (au sens propre
plénitude du Verbe divin incarné s·exprimera du mot al0877TLKÔ5' : ce qui peut être perçu
aussi bien clans les Écritures que dans le par les sens). Mais l'élément intelligible ne
" verbe abrégé , des symboles de la foi I ou reste pas étranger à l'iconographie : en regar-
des autres définitions dogmatiques. Cette dant une icône on y découvre une structure
plénitude de la Vérité qu'ils expriment sans " logique ", un contenu dogmatique qui a
jamais arriver à l'expliciter, permet d'appa- déterminé sa composition. Cela ne veut pas
rcnter les dogmes de l'Église avec les Saintes dire que les icônes soient des espèces d'hiéro-
Écritures. Cest pour cette raison que le pape glyphes ou de rébus sacrés, traduisant les
saint Grégoire le Grand réunissait clans la dogmes en un langage de signes conven-
même vénération les dogmes des quatre tionnels. Si l'intelligibilité qui pénètre ces
premiers conciles et les quatre évangiles 2 . images sensibles est identique à celle des
Tout ce que nous avons dit sur la " tradi- dogmes de l'Église, c'est que les deux " tradi-
tion dogmatique " pourra s·appliquer à d'au- tions " - dogmatique et iconographique -
tres expressions du my-st-ète chrétien que coïncident en tant qu'elles expriment chacune
1·Église produit dans la Tradition, en leur par les moyens qui lui sont propres, la même
conférant également la présence de la " pléni- réalité révélée. Quoiqu'elle transcende l'intel-
tude de Celui qui remplit tout en toutes ligence et les sens, la Révélation chrétienne
choses " (Ep 1, 23). Tout comme la " didas- ne les exclut pas : au contraire, elle les assume
calie divinement inspirée " de l'Église, la tradi- et les transforme par la lumière de 1·Esprit
tion iconographique reçoit aussi son sens Saint, dans la Tradition qui est le mode unique
plénier et sa cohérence intime avec d'autres de recevoir la Vérité révélée. de la reconnaître
documents de la foi (Écritures, dogmes, dans ses expressions scripturaires, dogma-
liturgie) dans la Tradition de !'Esprit Saint. tiques, iconographiques ou autres et, aussi, de
Aussi bien que les définitions dogmatiques, l'exprimer de nouveau.
les icônes du Christ ont pu être rapprochées VLADlMIR LOSSKY.

1. Voir plus haut, p. 12. la citation de saint Jean Cassien.


2. L'fJistolamm lib. I. Ep. XX'V : P. G. 77, col. 61:\.
3. " Nous prescrivons de vénérer la Sainte Icône de Notre Seigneur Jésus Christ en lui rendant le même honneur
qu·aux Livres des Saints Évangiles. Car. aussi bien que par les lettres cle ces derniers nous parvenons tous au salut. de
même par l'action imagée des couleurs, tous - les savants comme les ignorants - troll\Tnt également leur profit dans
cc qui est à la portée de tous. En effet. tout comme la parole par les lettres. la peinture annonce et représente les
mêmes choses par les couleurs. Donc, si quelqu'un ne vénère pas l'icône du Christ-Sali\ cur. qu'il ne puisse pas voir
Son aspect lors du second avènement ... , ( DF'-IZINc;EH, n° .3:37. p. 164-Hî'i de l'éd. 26 ). - Si nous citons ici le canon 3
du synode anti-photien (869-870) dont les actes ont été cassés par l'Église (non seulement en Orient. mais aussi en
Occident. comme l'a montré F. ])\ow,IK, Le Schisnw de Photius, Paris. 19'i0 p. 58'i s. et passim). c'est qu'il donne un
bel exemple du rapprochement courant entre !'Écriture sainte et l'iconographie. unies dans la même Tradition de l'~:glise.
Voir la suite du texte cité. sur les icônes de la Mère de Dieu. des anges et des saints (DE:'.Zl!\GER).

21
LE SENS ET LE LANGAGE DES ICÔNES

Les icônes (ELKCùV - image, portrait) qui Christ qu'il avait vue clans la ville de Panéas
servaient à la prière des premiers chrétiens ne (Césarée de Philippe, en Palestine) et qu'avait
nous sont pas parvenues. Mais nous avons à érigée l'hémoroïsse guérie par le Seigneur (Mt 9,
leur sujet des traditions ecclésiastiques et des 20-23; Mc 5, 24-34; Le 8, 43-48)2. Le témoi-
témoignages historiques. La Tradition de l'Église, gnage d'Eusèbe est d'autant plus précieux que
nous le verrons en analysant ce1taines images, son attitude personnelle envers les images était
fait remonter les premières icônes au temps négative. C'est pourquoi ce témoignage sur les
même où vécut le Christ et à l'époque qui le portraits qu'il avait vus est accompagné d'une
suivit immédiatement. À cette époque, on le caractéristique négative : il y voit un usage
sait, l'art du p011rait était florissant dans l'Empire païen3 . L'existence de courants iconoclastes au
romain; on faisait des portraits de ses proches cours des premiers siècles chrétiens est connue
et des personnes vénérées. Il n'y a aucune et tout à fait compréhensible. Les communautés
raison de supposer que les chrétiens, surtout chrétiennes étaient entourées de toutes parts
ceux qui venaient du paganisme, aient fait par le paganisme avec son culte des idoles. Il
exception à la règle générale, 1cela d'autant plus était donc naturel que de nombreux chrétiens,
que dans le judaïsme lui-même qui, en prin- tant venus du judaïsme que du paganisme,
cipe, s'en tenait à l'interdiction vétérotestamen- tenant compte de toute l'expérience néfaste de
taire de l'image, il y avait à cette époque des ce dernier, s'efforcent de préserver le christia-
courants qui admettaient des images humaines. nisme de la contagion de l'idolâtrie qui pouvait
Dans !'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe de y pénétrer par le moyen de la création artis-
Césarée, nous trouvons par exemple le passage tique. En se fondant sur l'interdiction vétéro-
suivant : " Nous avons vu (L0Top17cmµEv) des testamentaire de l'image, ils pouvaient s'élever
p011raits des apôtres Pierre et Paul et du Christ contre son existence aussi clans le christianisme.
Lui-même qui ont été conservés par le moyen Cependant, malgré ces tendances icono-
des couleurs dans des tableaux 1• » Avant de clastes, il existait un courant essentiel qui s'af-
dire cela, Eusèbe décrit en détail la statue du firmait de plus en plus dans l'Église sans

l. Et:SÈRE DF CÉ»ARéE, Histoire ecclésiastique. li\Te VII, chap. XVIII, Paris, 19'i'i, p. 191-192.
2. On suppose que le bas-relief sur un sarcophage du ive siècle, au musée clu Latran. reproduit cc monument.
3. L'existence d'une telle attitude envers l'art durant les premiers siècles chrétiens selt cle prétexte à atfümcr que " l'alt
chrétien est né en dehors de l'Église et, à l'origine tout au moins, s·est dén:loppé presque contre son gré. Le christianisme,
issu du judaïsme. était naturellement. comme la religion dont il s01tait, hostile à toute iclolfttric. Ces paroles de L. BRÉHIEll
(LArl chrétien, Paris. 1928, p. 13) reflètent une opinion très fréquente concernant l'attitude cle l'Église paléochrétienne envers
l'art. Sans parler de la confusion incompréhensible pour Li conscience chrétienne entre b \·énération des icônes et le culte
des idoles, cette afürmalion nous paraît aussi peu convaincante que les tcx.,es des auteurs antiques cités à l'appui. Le plus
intransigeant parmi eux, Clément d'Alexandrie (t 126), en protestant contre les images, a nettement en nie des idoles; il
indique en effet en même temps les symboles qu'on cloit représenter sur les sceaux, en particulier des figures humaines
(Paedag .. SC 158. p. 124 111. C.XI. P. G. 8, col. 633). Quant aux références aux " Pères de l'Église "• Tc!tullicn (160-210) et
Origène (185-249), elles sont encore moins probantes. lvialgré tout le respect de l'Église pour t.>ux, ils n·orn jamais été vénérés
en tant que Pères ou saints et une pa1tic de leur enseignement a été rejetée par l'Église comme inacceptable. Dien plus
com·aincante nous paraît l'affirmation contraire fondée avant tout sur le fait même de l'existence des peintures clans les cata-
combes, lieux de culte. comme on le sait, et donc bien connues tant des fidèles que de la hiérarchie ecclésiastique; la répar-
tition même de ces fresques indique manifestement une direction ecclésiastique. Quant à la règle :\6 du concile local d'Elvira.
bien connue, el irwariablement citée (Espagne. vers 300). elle interdit de représenter sur les murs des églises cc qui doit être
vénéré et adoré (Placuit pic/ures in ecclesia e.1~,e non debere, nec q1wd colitur et adomtur in parietibus cÜjJingatur). Cette règle
ne semble pas donner de raisons suffisantes pour être interprétée clans un sens iconoclaste. Ce concile eut lieu peu avant
les persécutions de Dioclétien qui pouvaient être prén1es. On peut donc, avec autant de raisons, voir clans ce texte le clésir
de préserver les images sacrées cle la profanation. (Voir Hni:1.r:, Histoire des conciles, vol. I, partie 1, Paris, 1907, p. 240.)

23
aucune formulation extérieure. C'est cette La peinture d'icônes n'est certes pas une
ligne générale qu'exprime la tradition qui invention des peintres mais au contraire, elle
parle de l'existence de l'icône du Christ durant est une règle établie et une tradition de l'Église
Sa vie et des icônes de la Vierge immédiate- catholique 1 . » Cette appartenance initiale de
ment après. Cette tradition témoigne qu'il y l'image au christianisme explique son appari-
avait clans l'Église, dès le début, une cons- tion clans l'Église et le fait qu'elle y occupe
cience claire de la signification et des possi- sa place naturelle silencieusement, comme
bilités de l'image, que l'attitude de l'Église quelque chose d'évident, malgré l'interdiction
envers elle est invariable. Cette attitude, en vétérotestamentaire et une certaine opposition
effet, découle de sa doctrine même sur l'in- sporadique. Dès le rvc siècle, certains Pères
carnation de Dieu. Et cette doctrine montre de l'Église, tels que Basile le Grand, Grégoire
que l'image fait organiquement partie de l'es- le Théologien, Grégoire de Nysse, Jean
sence même du christianisme parce que celui- Chrysostome et d'autres, se réfèrent à l'image
ci est une révélation non seulement du Verbe clans leurs œuvres comme à une institution
de Dieu, mais aussi de ['Image de Dieu. Par normalement acceptée dans l'Église 2 .
Son incarnation, Dieu le Verbe " qui était le Comment étaient les icônes des premiers
reflet de Sa gloire et l'empreinte de Sa siècles chrétiens? Nous ne le savons pas et
Personne [du Père] » (He L 3) révèle au n'avons aucune donnée pour en juger.
monde l'image du Père. " Personne n'a jamais Cependant, en se fondant sur les dernières
vu Dieu: le Fils unique, qui est dans le sein recherches, on peut se faire une idée assez
du Père, est Celui qui L'a fait connaître » (Jn 1, claire de la tendance générale de l'art de cette
18). Tl nous a montré l'image, l'icône du Père. période. Dans son ouvrage fondamental sur
Lorsque Philippe demande : « Seigneur, l'art byzantin, V. N. Lazarev examine toute la
montre-nous le Père », le Christ répond : " Il complexité des circonstances clans lesquelles
y a si longtemps que Je suis avec vous et tu naquit l'art chrétien; en se fondant sur une
ne m'as pas connu, Philippe. Celui qui M'a série d'études précédentes, il arrive à la
vu a vu le Père » (Jn 14, 8-9). De même que conclusion suivante : « Associé en bien des
« clans le sein du Père », le Fils demeure, points à l'Antiquité classique, surtout aux
après Son incarnation, consubstantiel au Père formes tardives et plus spiritualisées de celle-
et, dans Sa divinité, révèle au monde le Père, ci, il se donne cependant une série de tâches
dont Il est l'image égale en honneur. Cette particulières dès le commencement de son
vérité révélée clans le christianisme est le existenc-c. Tl ne s'agit en aucun cas cl'Antiquité
fondement de son art pictural. Ainsi, loin de chrétienne, comme essayait de le prouver
contredire le christianisme, l'image, en tant Siebel3 . Le contenu thématique nouveau du
qu'une vérité fondamentale de celui-ci, en est premier art chrétien n'était nullement un
inséparable. C'est là-dessus que se fonde la simple fait extérieur. Il reflétait une attitude
tradition selon laquelle le christianisme fut nouvelle, une religion nouvelle, une compré-
prêché par l'Église dans le monde, dès le hension de la réalité essentiellement nouvelle.
début, par la parole et par l'image à la fois. Ce contenu nouveau ne pouvait clone pas
C'est aussi pour cela que les Pères du revêtir les vieilles formes de l'Antiquité. Il avait
septième concile œcuménique purent dire : besoin d'un style qui puisse exprimer au
« La tradition de faire des images [... ] a existé mieux les idéaux spirituels du christianisme.
au temps de la prédication apostolique [.. .l. Et ainsi tous les efforts créateurs des a1tistes

1. Actes du septième concile œcuménique, u· session (trad. russe Ka;,:an. 1873, p. 469).
2. Ainsi SAII\T lhsru. u G!è\'.\D. dans son Homélie 17, le jour du saint martyr 13arlaam, nous dit : " Levez-vous devant
moi à présent, vous, les peintres des mérites des saints [.. .l. Que je sois vaincu par votre représentation des hauts faits
du martyr [... ]. Je regarderai cet athlète représenté d'une façon plus vivante sur votre tableau [.. .l. Qu'y soit représenté
aussi !'Initiateur cles combats. le Christ [.. .l. " Très caractéristique clans ce sens est lïnstruction bien connue de saint 's"il
du Sinaï, l'un des grands écrivains ascètes de !'Antiquité (t 430 ou 450) au préfet Olympiodore. Celui-ci avait construit
une église et proposait cle l'orner par des scènes diverses et des motifs décoratifs. Saint Nil écrit : "Permets que la main
du peintre remplisse l'église de représentations de l'Ancien et du Nouveau Testament afin que les illettrés qui ne peuvent
lire les divines Écritures, en regardant les peintures, se rappellent les actions de ceux qui ont sincèrement servi Dieu,
et soient encouragés /1 !"émulation avec les très glorieuses vertus de bienheureuse mémoire qui ont fait préférer le ciel
it la terre et l'invisible au visible " (S. 's"1L, F:pisl. P. G. 79. col. 577). '--------------
3. Chris/liche Aniilee, I-IL ,\farbourg 1906-1909: Das Werden christlicher Kunst, Répcn. f. Kunstw. 1919, p. 118-129;
Frühchrist!iche Kunst, ~Iunich, 1920.

24
chrétiens étaient orientés vers une élaboration même que les saints pères se servent de
de ce stylc 1 . » L'auteur se réfère ensuite aux formulations particulièrement claires et exactes
travaux de Dvofak2 et affirme que ce style pour parler du monde divin.
nGu~au commence à prendre forme; clans La beauté du premier art chrétien réside
des traits généraux, déjà dans les peintures surtout en ce qu'il n'était pas encore un
des catacombes. épanouissement dans la plénitude de son
Les peintures des catacombes, dès les rer et contenu, mais déjà une promesse de possibi-
ne siècles, ont pour sujets non seulement des lités illimitées.
allégories et des symboles, tels une ancre, le Le lien étroit de cet art avec les textes sacrés
poisson, l'agneau, etc., mais toute une série ne signifie pas qu'il était coupé de la vie. Non
d'images empruntées à l'Ancien et au Nouveau seulement il parle le langage pictural de son
Testament. Ces peintures correspondent aux temps; son lien avec la vie se traduit par la
textes sacrés, bibliques, liturgiques, patris- représentation non pas tellement de tel ou tel
tiques. Le principe fondamental de cet ait est événement ou état psychologique de la vie
d'exprimer picturalement la doctrine de quotidienne, mais des activités comme divers
l'Église en représentant des événements travaux et professions, en signe de la sancti-
concrets de l'Histoire sainte et en indiquant fication de tout travail consacré à Dieu. Les
leur sens:î. Cet art n'a pas pour but de refléter sujets iconographiques eux-mêmes, s'ils ne
les problèmes de la vie, mais d'y répondre, reflètent pas les problèmes de la vie, répon-
et ainsi, dès son apparition, il est un moyen dent, nous l'avons dit, à ces problèmes. Ainsi,
de prédication évangélique. Nous voyons déjà à cette époque où le martyre était courant,
se préciser les traits principaux de Lut de les souffrances ne sont jamais représentées,
l'Église. L'espace tridimensionnel illusoire est tout comme elles ne sont pas décrites dans
remplacé par la réalité de la surface plane; les textes liturgiques. Ce qui est montré, ce
le lien entre les personnages et les objets n'est pas la souffrance elle-même, c'est l'atti-
devient conventionnel et symbolique. L'image tude qu'il faut avoir envers elle. C'est une
est réduite au minimum de détails avec un réponse. Cela explique, dans les catacombes,
maximum d'expression. La grande majorité le grand nombre de sujets tels que Daniel
des personnages est représentée de face, dans la fosse aux lions, la martyre sainte
tournés vers les fidèles; il ne s·agit pas telle- Thècle et d'autres.
ment, en effet, de montrer l'action et l'inte- Dès sa naissance, l'art chrétien était profon-
raction des personnes représentées que leur dément symbolique, et ce symbolisme ne
état intérieur qui est celui de la prière. Le caractérise pas seulement les premiers siècles ;
peintre vivait et pensait en images et rédui- il est essentiellement inhérent à l'art sacré
sait les formes au maximum de simplicité dont parce que la réalité spirituelle qu'il représente
le contenu n·est accessible, dans sa profon- ne peut être transmise autrement qu'en
deur, qu'à l'œil spirituel. Il débarrassait son symboles. Au cours des premiers siècles chré-
œuvre de tout cc qui était individuel et tiens, ce symbolisme était surtout iconogra-
demeurait anonyme. Ne s'agissait-il pas avant phique c'est-à-dire qu'il était dans le sujet
tout de transmettre la tradition ? Il compre- lui-même. Ainsi, pour indiquer que la femme
nait, d'une part la nécessité de se débarrasser tenant un enfant était la Mère de Dieu, on
de toute jouissance sensuelle et, d'autre part, représentait à côté d'Elie un prophète
celle d'utiliser tous les moyens du monde montrant une étoile (Balaam?)t. Pour montrer
visible pour exprimer celui de l'esprit. En effet, que le baptême était l'entrée dans une vie
pour transmettre le monde invisible aux yeux nouvelle, le baptisé, même s'il était adulte,
charnels, il ne faut pas des à-peu-près nébu- était représenté bébé ou adolescent ( voir la
leux mais, au contraire, une rigoureuse clarté description de l'icône du Baptême du Christ),
et une grande précision dans l'expression, de etc. Des symboles iconographiques étaient

1. V. '-i. LVAfff\, l !isLoire de l'a11 hvzantin. Moscou, 1947, p. 28 (en russe).


2. "Katakombenmalereien. Die Anfünge der christlichen Kunst, (Kunstgeschicbte ais Geistesgeschichte). Munich. 1924 .
.3. Le sens de certaines images ne deùent clair parfois qu'en les confrontant avec d"autres, parmi lesquelles elles se
trouvent. Par exemple une série de trois représentations: 1. un pêcheur retirant un poisson de !"eau. 2. un baptême et
.3. le paralytique portant son lit. La première image est un symbole de la com·ersion au christianisme, puis. par le
baptême, la guérison des péchés et des maladies. Rome. Catacombe de Callixte.
4. Catacombe romaine de Priscille. ne siècle.

25
empruntés non seulement à l'Ancien et au Tous les aspects de l'activité humaine parti-
Nouveau Testament (agneau, bon pasteur, cipent ainsi à la plénitude de la Révélation.
poisson), mais aussi à la mythologie païenne, L ·Église rassemble ce qui est inhérent à la
comme Amour et Psyché, Orphée, etc. En se nature humaine créée par Dieu, y compris la
servant de ces mythes, le christianisme leur création artistique qui est, par là, sanctifiée en
restitue leur vraie et profonde signification et participant à la construction du Royaume de
les remplit d'un contenu nouveau. Ce recours Dieu - la tâche de l'Église dans le monde.
de l'Église à des éléments de l'art païen ne Ainsi. ce que l'Église accepte du monde
se limite pas à la première période de sa répond aux besoins non de l'Église, mais du
vie. Plus tard aussi elle emprunte au monde monde. parce que c'est clans sa participation
qui l'entoure tout ce qui peut lui servir de à la construction du Royaume de Dieu (en
moyen d'expression, tout comme les Pères toute liberté de choix) que réside le sens
de l'Église se serviront de la philosophie même de son existence. Et inversement : le
grecque comme chm instrument, pour servir sens de l'existence de l'Église clans le monde
par sa pensée et son langage la théologie est de faire participer ce monde à la pléni-
chrétienne. À travers les traditions classiques tude de la Révélation - son salut. C'est pour-
de l'art alexandrin qui avait préservé l'hellé- quoi le processus de rassemblement qui
nisme clans sa forme la plus pure1, Lut chré- commença aux premiers siècles chrétiens est
tien hérite des traditions de l'art de la Grèce l'œuvre normale et ininterrompue de l'Église
antique. Il rassemble des éléments de l'art de dans le monde. Il ne se limite clone pas à
l'Égypte, de Syrie. d'Asie Mineure, etc., sacra- certaines périodes historiques, mais représente
lise clans l'Église tout cet héritage et se sert sa fonction constante. En poursuivant son
de ce qu'il y a de plus parfait pour une plus
œuvre constructrice, l'Église absorbe et conti-
grande plénitude de son langage pictural, en
nuera à absorber du dehors tout ce qui est
transformant tous ces emprunts pour les faire
authentique et vrai, même pauvre et incom-
correspondre aux exigences du dogme chré-
plet.
tien2. Ainsi le christianisme choisit et adopte
Dans cette œuvre, l'Église ne rejette pas les
dans le monde païen tout ce qui, clans ce
particularités liées à la nature humaine, au
monde, était à lui, ce qui était " chrétien
temps, à l'endroit (par exemple les traits natio-
avant le Christ », - des parcelles de vérité
naux, individuels, etc.); elle sanctifie leur
éparpillées et séparées qu'il amalgame pour
contenu en lui donnant un sens nouveau.
les faire participer à la plénitude de la
À leur tour, ces particularités ne rompent pas
Révélation. " Comme ce pain était dispersé
sur les collines, mais, étant moissonné, est l'unité de l'Église, mais y apportent de
devenu un, que Ton Église soit rassemblée nouvelles formes d'expression qui leur sont
des confins de la terre clans Ton Royaume », propres. C'est ainsi que se réalise cette unité
dit une prière eucharistique des premiers clans la diversité et cette richesse dans l'unité
chrétiens, exprimant la même idée"'. Ce qui, clans l'ensemble et dans les détails,
processus de rassemblement n'est pas une exprime la catholicité de l'Église. Dans le
influence du monde païen sur le christia- langage pictural sacré, cela signifie l'absence
nisme, c·est une adaptation par le christia- de toute uniformité ou de stéréotype; la vérité
nisme de tels éléments du monde païen qui, une est exprimée par des formes d'art variées,
par leur nature même, devaient y entrer. Ce propres à chaque peuple, à chaque époque,
ne sont pas des coutumes païennes qui pénè- à chaque personne particulière. C'est la variété
trent clans l'Église, mais l'Église qui les sacra- de ces formes qui nous permet de distinguer
lise. Il ne s'agit pas d'une " paganisation de les icônes des peuples différents, de périodes
l'art chrétien », comme on le pense souvent, différentes. cela malgré l'unité de leur
mais de la christianisation de l'art païen. contenu.

1. V. '.\. LVAlff\, ihid., \ ol. I. p. 48.


2. Étant donné cette complexité de la formation de l'an chrétien. attribuer son origine au portrait funéraire égyptien.
comme cela se fait parfois. est une extrême simplification de sa genèse, erronée tant historiquement que dogmatique-
ment.
3. La IJidachè. chap. 1x. \. IV. Sources chrétiennes 248 bis. p. 176. Les Pères apostoliques. t. I. Doctrine cies74pôtres,
Paris, 1926, p. 16-18.

26
Comme nous l'avons dit. l'Économie divine Dieu. Honorant assurément les figures et les
est, dans la conscience de l'Église, organi- ombres en tant que symboles de la vérité et
quement liée à l'image. C'est pourquoi la ébauches données en vue de l'Église, nous
doctrine_ de l'image, loin d'être une sorte d'ap- préférons la grâce et la vérité, en recevant
pendice, découle naturellement de la doctrine cette vérité comme l'accomplissement de la
même du salut et en fait partie intégrante. loi. Nous décidons clone que désormais cet
Elle était propre à l'Église clans toute sa pléni- accomplissement soit marqué aux regards de
tude dès le début; cependant, tout comme tous clans les peintures, que soit donc érigé
d'autres aspects de sa doctrine, elle fut à la place de l'agneau antique, sur les icônes,
affirmée progressivement, en réponse aux selon son aspect humain, celui qui a ôté le
besoins du moment, comme le canon 82 du péché du monde, Christ notre Dieu. Par cela
concile in Trullo, ou encore pour réfuter des nous comprenons l'élévation de l'humilité de
hérésies et des erreurs, comme ce fut le cas Dieu le Verbe, et nous sommes conduits à
durant la période iconoclaste. Il en va de nous remémorer son habitation clans la chair,
même ici que, par exemple, pour le dogme sa Passion, sa mort salvatrice et, par là même,
sur les deux natures du Christ. Cette vérité la délivrance qui en a résulté pour le
était confessée par les premiers chrétiens clans moncle 1 . »
sa plénitude, mais plutôt de façon pratique, Ce canon est avant tout une réaction à la
par leur vie même, sans être formulée théo- situation de son époque où l'on employait
riquement avec précision. Mais, plus tare!, face clans l'Église, en même temps que les images
aux nécessités extérieures, l'apparition d'hé- historiques, des symboles qui remplaçaient
résies et d'erreurs, elle fut formulée avec exac- l'image humaine de Dieu 2 . La règle 82 est
titude. Il en a été de même pour l'icône : importante surtout parce qu'elle insiste sur le
c'est le sixième concile œcuménique ( in lien de l'icône avec l'incarnation divine. Pour
Trullo) qui, en 691-692, formula le premier le la première fois ici, le dogme christologique
fondement dogmatique de l'image sacrée à est invoqué comme fondement de l'icône,
l'occasion de la modification apportée clans argument que plus tare!, durant la période
le symbolisme de Lut sacré. Dans le déve- iconoclaste, les défenseurs de l'image utilise-
loppement de celui-ci, le canon 82 de ce ront abondamment en le développant. Le
concile représente une des étapes les plus concile abolit, en tant qu'une étape déjà
importantes, car il formule pour la première dépassée, l'emploi de sujets symboliques
fois un principe directeur. Cette règle est ainsi remplaçant l'image humaine de Jésus-Christ.
conçue : " Sur quelques peintures on trouve La règle ne mentionne, il est vrai, qu'un seul
l'agneau montré par le doigt du Précurseur; sujet symbolique l'agneau: cependant,
cet agneau a été placé là comme type de la aussitôt après, elle parle en général des
gràce, faisant voir d'avance pour nous, à " figures et des ombres ", voyant sans doute
travers la loi, l'Agneau véritable, Christ notre dans l'agneau non seulement un symbole

l. lœ.,u1 l't Pon1, Svntagma dAtbènes, t. 11, 1852, p. i7'L


2. Le changement intervenu clans la vie de l'Église qui, sous saint Constantin. reçut le droit /1 l'existence légale dans
!"Empire romain, fit changer C:·galement le caractère de l'art sacré. Des foules cle nouveaux conYe1tis envahirent l'Église.
Il leur fallut des édifices cultuels plus vastes et une prédication d\m ordre différent. Les symboles des premiers siècles,
compréhensibles :1 un petit nombre d'initiés, l'étaient moins pour ces nou\T~mx convertis. Pour leur rendre plus acces-
sible la doctrine de l'Église, il fallut une expression picturale plus concrète et plus, claire. Les TYc et \e siècles Yoient
apparaître de grands cycles historiques des éYénements évangéliques et vétérotestamentaires. de grandes décorations
monumentales. C'est l'époque où sont fixés, dans leur majorité, les fêtes principales et les icônes qui leur correspon-
dent qui, dans leurs traits essentiels, existent jusqu'/1 nos jours dans l'Église 01thodoxe. Notons aussi que, dès cette
période. les sujets de Lut sacr<é' portent un caractère neuement dogmatique et répondent aux questions de la foi, reflé-
tant la lutte dogmatique de l'Église contre les hérésies. Ainsi, en réponse ;1 Ltrianisme, condamné au premier concile
cecurnénique (325), on place de part et cl'autre de l'image du Christ l'alpha et l'oméga (Ap 2.2. 13) pour indiquer la
consubstantialité de Jésus-Christ avec le Père (voir L BRÉHirn, ihid., p. 67). Après la condamnation de :'\estorius au concile
d'Éphèse (431) et la proclamation cle la lvfaternité divine de la Vierge, on voit apparaître sa représentation solennelle
trônant :nec Son Fils sur les genoux. Cc sujet de la ~!ère de Dieu et de !'Enfant divin est central clans le cycle des
mosaïques de Sainte-Marie-!\Iajeure /1 Rome. Les décorations des églises du Yle siècle de Sainte-Sophie el des Saints-
Apôtres ~1 Constantinople reflètent la lutte contre les enseignements de Nestorius et d'Eutychès (voir V. :'\. L\ZAREV, ihid..
p. 51 ). La lutte dogmatique au moyen de l'image fut poursuiYie aux siècles suivants. Ainsi la fin de la période icono-
claste voit se répandre l'image du Christ Emmanuel en tant que témoignage de l'Incarnation (yoir l'analyse de celle
icône). Cette image pouvait par la suite être utilisée contre l'hérésie de judaïsants. apparue en Russie au X\ 1• siècle ainsi
que toute une série de nouveaux sujets iconographiques illustrant la succession de J'A.ncien et du ~ouveau Testament.

27
parmi d'autres, mais le symbole principal. Le du canon iconographique, c'est-à-dire d'un
dévoiler signifie tout naturellement dévoiler certain critère de la qualité liturgique d'une
aussi tous les autres sujets symboliques. Les image, analogue à celui qui, dans le domaine
préfigurations vétérotestamentaires étant de la création verbale ou musicale, détermine
accomplies dans le Nouveau Testament, le la qualité liturgique d'un texte ou d'un chant.
concile prescrit de remplacer les symboles de Ce canon affirme le principe de la correspon-
l'Ancien Testament et des premiers temps dance de l'icône à la Sainte Écriture et définit
chrétiens par la démonstration de leur sens en quoi consiste cette correspondance, c'est-
direct, ce qui a été révélé dans le temps et à-clire la réalité historique et le symbolisme
est donc devenu accessible aux sens, pouvant qui reflète authentiquement le Royaume de
être représenté et décrit. Ce qu'avaient préfi- Dieu à venir.
guré les symboles vétérotestamentaires est Ainsi peu à peu l'Église crée un art nouveau
devenu réalité clans l'incarnation et cette clans son contenu et nouveau clans sa forme,
réalité est, à son tour, une image de la gloire un art qui traduit, dans les images et les
divine, celle de « l'élévation de l'humilité de formes du monde matériel, la révélation du
Dieu le Verbe "· Le sujet lui-même, l'image monde divin, qui rend celui-ci accessible à la
humaine de Jésus-Christ est un témoignage contemplation, à la participation. Cet art se
de sa venue et de son habitation clans la chair, développe parallèlement à la liturgie et,
de sa kénose, de son abaissement. Mais la comme cette dernière, exprime la doctrine de
façon de transmettre cette humilité, de la l'Église, correspondant à la parole de la Sainte
traduire clans l'image, reflète la gloire de Dieu. Écriture. Cette correspondance de l'image et
L'abaissement du Verbe doit donc être montré de la parole sera exprimée avec beaucoup de
de telle façon qu'en le regardant nous force par la décision du septième concile
contemplions, dans cette « forme d'esclave ", œcuménique qui rétablira la vénération des
sa gloire divine. Par une telle image humaine icônes. Par les pères de ce concile, l'Église,
de Dieu le Verbe nous apprenons le carac- ayant rejeté une décision de compromis, cellé
tère salutaire de sa mort et la rédemption du de vénérer les icônes à l'égal des vases sacrés,
monde. La fin du canon 82 indique en quoi établit leur vénération à l'égal de la croix et
consiste le sens symbolique de l'icône : ce de l'Évangile : la croix en tant que signe
sens n'est pas clans CE QUI est représenté, mais distinctif du christianisme, l'Évangile en tant
clans le COMMENT cela se représente, dans les qu 'unité parfaite entre l'image verbale et
moyens mêmes de la représentation. l'image visible 1• « Nous gardons, dit le
L'enseignement de l'Église est clone transmis septième concile œcuménique, sans rien intro-
non seulement par le sujet de l'image, mais duire de nouveau, toutes les traditions ecclé-
aussi par son langage pictural. Ainsi cette déci- siastiques, écrites ou non écrites, qui ont été
sion du concile formule déjà un début du établies pour nous. L'une d'entre elles est la
fondement dogmatique de l'icône; elle représentation d'images peintes, car elle est
indique la possibilité de montrer dans l'art, à en accord avec l'histoire de la prédication
l'aide d'un ce1tain symbolisme, un reflet de évangélique [.. .l. Car les choses, qui s'incli-
la gloire de Dieu. Elle souligne toute l'im- quent l'une l'autre, sans aucun doute se signi-
portance décisive de la réalité historique : fient l'une par l'autre. »
seule une image réaliste peut transmettre la Cette décision montre que l'Église voit dans
doctrine de l'Église, tout le reste (« les figures l'icône non pas seulement une illustration de
et les ombres ») ne pouvant pas exprimer la la Sainte Écriture, mais un art qui correspond
plénitude de la grâce, bien que dignes de parfaitement à cette dernière; elle attribue
respect et pouvant correspondre aux besoins donc à l'icône la même signification dogma-
d'une certaine époque. Le symbole iconogra- tique. liturgique et pédagogique qu'à la Sainte
phique n'est pas supprimé pour autant; il Écriture. Si la parole de celle-ci est une image,
devient seulement un moyen auxiliaire secon- l'icône. elle. est aussi une parole. « Ce que la
daire. Cette règle marque en réalité le début parole communique par le moyen de l'ouïe,

1. C'est pourquoi il est impossible de comprendre l'icône d\me fête ou d\m saint_ ni le sens de ses détails. sans
connaître le service liturgique qui lui correspond. Lorsqu'il s'agit c.l'un saint_ la connaissance de sa vie e s ~ i néces-
saire. Or les ouvrages de nos jours qui analysent les icônes se distinguent précisément par une connaissance très super-
ficielle, voire une ignorance totale de ces éléments.

28
la peinture le montre silencieusement par la de ces formes d'art refuse un rôle indépen-
représentation ", dit saint Basile le Grand 1 . Et dant pour s'affirmer soi-même. Toutes devien-
" par ces deux moyens qui s'accompagnent nent autant de moyens divers pour exprimer,
mlili:iêilement [... ] nous recevons la connais- chacune clans son domaine, la même chose
sance de la même chose 2 "· Autrement dit, - l'essence de l'Église. Autrement dit, les arts
l'icône contient et annonce la même vente deviennent autant de moyens divers de la
que l'Évangile; elle est par conséquent, connaissance de Dieu. Ainsi, dans l'Église,
comme l'Évangile, fondée sur des données l'art est, par son essence même, un art litur-
concrètes exactes et en aucun cas sur une gique non parce qu'il sert de cadre à la
invention humaine, sinon elle ne pourrait ni liturgie ou la complète, mais parce qu'il lui
correspondre à l'Évangile, ni le manifester. correspond parfaitement. Le sacrement qui
L'icône est ainsi assimilée à la Sainte Écri- s'accomplit et le sacrement représenté sont
ture et à la croix, en tant que l'une des formes un, tant intérieurement, par leur sens, qu'ex-
qu'empruntent la Révélation et la connaissance térieurement, par le symbolisme qui trac.luit
de Dieu par l'homme, forme donc clans cc sens. C'est pourquoi l'image sacrée de
laquelle s'unissent la volonté et l'action divines l'Église orthodoxe, l'icône, ne se définit pas
et humaines. L'une et l'autre, en plus de leur comme un art de telle ou telle époque, ni
signification directe, sont un reflet du monde comme une expression du caractère national
céleste, symbole de l'Esprit qui l'habite. Ainsi de tel ou tel peuple, mais uniquement par
le contenu de la parole et de l'image est le sa fidélité à sa destination qui est aussi univer-
même, les mêmes aussi leur portée et leur selle que l'orthodoxie elle-même. Étant essen-
rôle. Comme la liturgie, l'image est un véhi- tiellement un art liturgique, l'icône, tout
cule des décisions dogmatiques et l'expres- comme la parole, n'a jamais été au service
sion de la vie même de la Tradition sacrée de la religion, mais, comme la parole aussi,
clans l'Église par la grâce. Par la liturgie et elle a été et est toujours partie intégrante de
par l'icône, la Révélation pénètre clans le la religion, l'un des moyens de connaître
peuple croyant, devient pour lui une tâche à Dieu, l'une des voies de communication avec
vivre. C'est pourquoi l'art sacré reçoit dès le Lui. On comprend donc toute l'importance
début une forme qui correspond à ce qu'il que l'Église attribue à l'image. Cette impor-
exprime. L'Église crée une catégorie d'image tance est telle que, de toutes les victoires
absolument nouvelle correspondant à sa remportées sur des hérésies nombreuses et
nature, image dont le caractère pa1ticulier est variées, seule la victoire sur l'iconoclasme et
déterminé par son but. " Royaume qui n'est le rétablissement de la vénération des icônes
pas de ce monde ,, (Jn 18, 36), l'Église vit fut proclamée Triomphe de l'orthodoxie, ce
clans le monde et pour le monde; pour son triomphe que l'Église célèbre le premier
salut. Sa nature est distincte de celle du dimanche de Carême.
monde et elle sert le monde précisément par
le fait qu'elle en diffère. Par conséquent les L'enseignement de l'Église sur l'icône a été
manifestations de l'Église par lesquelles elle exprimé avec le plus de plénitude par le
accomplit sa mission salutaire, que ce soit la septième concile cecuménique (787) et par les
parole, l'image, le chant ou autre chose, se saints Pères apologistes de la période icono-
distinguent des manifestations analogues du claste. Sous une forme concise, il est traduit
monde; elles portent comme un sceau de l'au- par le lwndakion du Triomphe de l'ortho-
delà qui les distingue extérieurement du doxie. Le texte de celui-ci est le suivant :
monde. " Le Verbe indescriptible du Père s'est rendu
L'architecture, la peinture, la musique, la descriptible en s'incarnant de Toi, Mère de
poésie cessent d'être des formes d'art, suivant Dieu,
chacune son chemin indépendamment des Et ayant rétabli l'image (divine) souillée
autres, à la recherche d'effets qui lui soient dans son antique dignité, Il l'unit à la beauté
propres, pour devenir autant de parties cl\m divine;
seul ensemble liturgique; cela, sans amoin- Confessant le salut, nous exprimons cela
drir leur importance, suppose que chacune par l'action et par la parole. ,

1. SAL\T 13ASTU. u GR\'-JD, llomélie 19 sur les quarante mart_p:, de Sébaste (P. G. :31. 509 A).
2. Actes du septième concile cecuméniquc. 6" session. ihid.

29
Si le canon 82 du concile in Trullo avait Lut. En effet. à quelle image adéquate pour-
seulement indiqué les moyens d'exprimer plus rait ressembler la Divinité dont la représenta-
pleinement dans l'image l'enseignement de tion est absolument interdite dans l'Écriture
l'Église, ce kondakion explique dogmatique- inspirée ? ~lais puisque le Christ a été enfanté
ment une image canonique, c'est-à-dire une par une _\1ère descriptible, Il a. naturellement,
image qui traduit déjà parfaitement sa desti- une image qui correspond à celle de Sa Mère.
nation et répond aux exigences d'un art litur- Et s·n n·~n·ait pas d'image faite par l'art, cela
gique. Formulée très brièvement, mais avec signifierait qu'Il n·était pas né d'une Mère
une grande netteté et plénitude, cette doctrine descriptible n·a,-ait donc eu qu'une seule nais-
sur l'icône contient par là même toute la sance, celle du Père; mais cela anéantit Son
doctrine du salut. Elle est pieusement gardée économie. Ainsi, puisque le Fils de Dieu est
par l'Église orthodoxe; elle est la base de la devenu Homme, il faut Le représenter comme
conception orthodoxe de l'icône et de l'atti- td-î. , Cette pensée est le leitmotiv de tous
tude de croyants envers elle. les apologistes de vénération des icônes. Cette
La première partie du kondakion montre le descriptibilité du Fils de Dieu selon la chair
lien de l'icône avec le dogme christologique : qu·n a empruntée à Sa Mère, saint Jean
l'incarnation divine est le fondement de Damascène et les Pères du septième concile
l'image. La partie suivante exprime le sens l'opposent à l'absolue indescriptibilité de Dieu
même de l'Incarnation, l'accomplissement du le Père. invisible et inconcevable, donc irre-
dessein de Dieu concernant l'homme et donc présentable. " Pourquoi ne décrivons-nous pas
concernant le monde. Ces deux parties répè- le Père du Seigneur Jésus-Christ? Parce que
tent l'essentiel de la formule patristique bien nous ne L'avons pas vu [. .. l. Et si nous
connue : " Dieu s'est fait Homme pour que L'avions vu et connu de la même façon que
l110mme devienne dieu. " La dernière partie Son Fils. nous aurions essayé aussi de Le
du kondakion exprime la réponse de l'homme décrire et de Le représenter par la peinture 1 ",
à Dieu, notre confession de la vérité salutaire disent les Pères du concile. Cette question de
de l'Incarnation, l'acceptation par l'homme de la représentation de Dieu le Père sera posée
!'Économie divine et sa participation à cette bien plus tard, en 1667, au grand concile de
économie. Par les dernières paroles du konda- Moscou, lorsque la composition occidentale
kion, l'Église indique en quoi consiste notre de la sainte Trinité représentant Dieu le Père
participation et l'accomplissement de notre sous forme de vieillard sera répandue en
salut. Russie. Cc dernier concile, en se référant aux
Il est caractéristique que le kondakion saints Pères et, particulièrement, au grand
s'adresse non à l'une des Personnes de la confesseur et apologiste de la vénération des
Sainte Trinité, mais à la Mère de Dieu; c'est icones qu'était saint Jean Damascène,
une manifestation liturgique, une prière qui souligne l'absolue impossibilité de repré-
traduit l'enseignement dogmatique sur l'incar- senter Dieu le Père et interdit Sa figuration
nation divine. Tout comme le refus de l'image sur les icônes.
humaine de Sauveur conduit logiquement à En représentant le Christ, nous ne figurons
la négation de la Maternité divine 1 , l"affinna- ni Sa nature di'l'ine. ni sa nature humaine
tion de Son icône exige, c'est é\ ident. la mais Sa Personne qui unit en Elle indicible-
confession du rt)le de la Mère de Dieu. ment ces deux natures. '\ous représentons Sa
vénérée en tant qu'instrument indispensable Personne 1xirce que 1'icône ne peut être
de 1'incarnation grâce à laquelle Dieu est qu·une image personnelle. hypostatique;
devenu descriptible. " Puisque le Christ. dit qu:rnt :1 Lt nature. !"essence n'a pas d'exis-
saint Théodore Stoudite 2 , provient d\m Père tence propre. mais est perçue dans les
indescriptible, Il ne peut, étant Lui-même personnes~ . L'icône participe à son proto-
indescriptible, avoir une image produite par t'l'pe nCln parce que sa nature serait celle du

1. Cest ce qui arriva aux iconoclastes extrémist<.:s des Ym'· l't l'i· ,i;_,, ic"'- Fn effet. si un grand nombre cl"enlre eux
admettaient les images clans les églises et n·ohjectaient que conlre leur \ énéutiun. ks extrémistes. en niant la Yénéra-
tion de la matière qudk qu'elle fût. en arrivèrent à nier toute sainrete- terre,trt:". celle de la :\!ère de Dieu et des saints.
2. 'froisième ré/i1talio11. chap. n, par. 3, P. G. 99, 0±1~ C.
3. Voir également J'analyse cle lïctme du Christ.
4 Act<.:s du huitième concile, 4'" session. ihid.
'i. S.w-n JHN n~,\J~scir-.F. De.fide ortbocl.. line lll, char,. \I. P.C. ')1. 111111 _\_

30
/

Saint Théodore Stouclite. Étude pour une icône .


Saint Jean Damascène . Étude pour une icône.

Le vnc concile œcuménique


de Nicée. Étude po ur un e
icône.

31
prototype, mais par le fait qu'elle représente parfait, Il devient Homme parfait, visible,
sa personne et porte son nom; c'est ce qui palpable, donc représentable. Ainsi, si l'exis-
relie l'icône à celui qu'elle représente, permet- tence de l'icône est fondée sur l'incarnation
tant ainsi un contact avec lui, sa connais- divine, cette incarnation est, à son tour,
sance. C'est grâce à ce lien que " l'honneur confirmée et prouvée par l'image. C'est
rendu à l'image remonte à son prototype ", pourquoi, aux yeux de l'Église, nier l'icône
disent les Pères du concile œcuménique en du Christ c'est nier la vérité et l'authenticité
répétant les paroles de saint Basile le Grand. de Son incarnation et clone refuser toute
L'icône étant une image ne peut donc, par l'Économie divine dans son ensemble. En
là même, être consubstantielle à son proto- défendant l'icône durant la période icono-
type, sinon elle serait ce prototype lui-même claste, l'Église ne défendait donc pas seule-
et non sa représentation. L'icône se distingue ment son rôle pédagogique, encore moins
du prototype justement par sa nature qui est son importance esthétique. Elle luttait pour
différente 1 , car " autre chose est la représen- le fondement même de la foi chrétienne.
tation, et autre chose le représenté 2 "· pour le témoignage visible de l'incarnation
Autrement dit, il y a en même temps une de Dieu, pierre angulaire de notre salut.
différence naturelle entre deux objets et une " j'ai vu l'image humaine de Dieu et mon
certaine participation de l'un dans l'autre. âme est sauvée ", dit saint Jean Damascène6.
Pour la conscience orthodoxe, la possibilité Cette conception de l'icône explique l'in-
est évidente d'une distinction et d'une iden- transigeance et l'inflexibilité témoignées
tité simultanées : la différence hypostatique dans la lutte par les défenseurs de l'icône
en même temps que l'unité essentielle ( dans qui n'hésitaient pas à accepter la torture et
la Trinité) et l'unité hypostatique liée à une la mort par le martyre.
différence naturelle (les saintes icônes}'. C'est Si la première partie ou kondakion du
de cela que parle saint Théodore Stoudite : Triomphe de l'orthodoxie formule le fonde-
" De même que là [dans la Trinité] le Christ ment dogmatique de l'icône, sa deuxième
se distingue du Père par !'Hypostase, Il se partie explicite, nous l'avons dit, l'essence
distingue ici de Sa représentation par la même de !'Économie divine, l'accomplisse-
nature/1• ,, Ainsi " l'image du Christ est le ment du plan de Dieu concernant l'homme;
Christ, de même que la représentation d'un elle explicite clone par là même le sens et le
saint est ce saint. Et le pouvoir n'est pas contenu de l'icône.
disséqué, ni la gloire n'est divisée, mais cette L'Hypostase divine du Christ qui possède
gloire appartient à celui qui est représentés "· la divinité dans sa plénitude, devenue en
Ainsi Dieu le Verbe, la deuxième même temps un homme parfait (c'est-à-dire
Personne de la Sainte Trinité qui n'est un homme en tout sauf le péché), non seule-
descriptible ni par la parole ni par l'image, ment rétablit l'image divine souillée par la
assume la nature humaine, naît de la Vierge chute de l'homme clans sa pureté primitive
Mère de Dieu. Tout en demeurant Dieu (« ayant restitué l'image souillée dans son

1. C'est en cela justement que consistait la différence radicale entre l'orthodoxie et les iconoclastes. Pour ces
derniers, l'image était consubstantielle au prototype, avait la même nature que lui. Ils en arri\·èrent, ;1\ec beaucoup
de coméquences, à la conclusion que la seule icône possible du Christ était l'Fucharistie. , C'est exprès, clisaient-
ils, que le Christ a choisi comme image de Son incarnation le pain qui ne présente aucune ressemblance 11 l'homme.
afin d'éviter l'iclolàtrie , (Actes du septième concile, ihid )_ , Or pour les n;nérateurs orthodoxes de l'icône, rien
n'était plus étranger que lïdentification de l'icône avec la personne qu'elle représente. Le patriarche saint '.\icéphore
[... ], ayant indiqué la différence entre lïcône et son prototype, dit : "Ceux qui n ·acceptent pas celte différence sont
avec raison considérés comme idolâtres·· , CG. 0sT1mcoRSKY, les Fcmclerrze11/s /!,IIOséologiques de la querelle sur les
saintes ic6nes. Seminarium Kondak01 1icmum, 2, p. 50, Prague, 1928). Ainsi toute l'argumentation des iconoclastes
reposait sur une fausse prémisse : lïncompréhension de ce qu'est une image. C'est pourquoi ils ne pouvaient trouver
un terrain d'entente avec les orthodoxes; les deux parties parlaient des langages différents et tous les arguments
iconoclastes se situaient à côté du problème.
2. SAJ:\T JrA'\f n~\L\SCÈ:-Œ, Troisième traité pour fa défense des saintes ic611es. chap. m. P. G. 94. 1337 AB.
3. G. O,TROC;ORSKY, p. 49.
4. SAJ,T THÉODORE STOUDITE, Troisième ré/i.ttalimz. chap. 111, 7, P. G. 99. 42'±.
5. SAJ:\T JrA, DAMASCÈNr. Commentaire sur saint Basile le Grand Annexe m, Premier traité sur les saintes icônes.
P. G. 94, 1256 A.
Ci. Premier traité pour la défense des saintes icônes, chap. xxII, P. G. 94. 125Ci A.

32
antique dignité' », mais encore unit la nature devenue Homme, pour nous c'est l'inverse :
humaine ainsi assumée à la vie divine - « Il l'homme peut devenir dieu, certes pas par
1\mit à la beauté divine. » Les Pères du nature, mais clans la grftce. Dieu descend et
septième concile disent : Dieu « recréa devient Homme; l'homme s'élève et devient
l'homme dans l'immortalité, lui accordant ce dieu. En devenant semblable au Christ, il se
don inaliénable. Cette recréation était plus fait " temple de ]'Esprit saint qui demeure en
semblable à Dieu et meilleure que la créa- lui » (1 Co 6, 29) et rétablit sa ressemblance
tion initiale, - c'est un don éterneF ", le don à Dieu 4 . La nature de l'homme reste ce qu'elle
de la pa1ticipation ~t la beauté, à la gloire est, une nature créée; mais sa personne, son
divine. Nouvel Adam, le Christ, prémisse de hypostase, en acquérant la grflce de l'Esprit
la créature nouvelle, de l'homme céleste et saint. participe à la vie divine, en modifiant
pneumatophore, amène l'homme au but pour par là la vie même de sa nature créée. La
lequel le premier Adam fut créé, mais qu'il grâce de l'Esprit pénètre la nature, s'unit à
n·accomplit pas; Il l'amène à accomplir le elle, la remplit, la transfigure. C'est comme si
dessein de la Sainte Trinité : " Créons l'homme l'homme s'intégrait clans la vie éternelle en
~1 Notre image et à Notre ressemblance » acquérant. dès ici-bas, dès cette vie terrestre,
( Gn 1, 26). Selon ce dessein, l'homme doit le début de la déification qui sera révélée
non seulement être à l'image de son Créateur, dans sa plénitude dans le siècle à venir.
mais lui ressembler. Cependant la description Cette corporalité transfigurée nous a été
de l'acte créateur accompli ne parle pas de révélée dans la transfiguration du Seigneur sur
la ressemblance : " Et Dieu créa l'homme, Il le mont Thabor. " Et Il Se transfigura devant
le créa à l'image de Dieu » (Gn 1, 27). Quant eux, et Son visage fut clair comme le soleil,
à la ressemblance à Dieu, elle doit être et Ses vêtements devinrent blancs comme la
acquise par l'homme, accomplie par l'action lumière » (Mt 17, 2). Le corps tout entier du
de la grâce de !'Esprit Saint avec la libre parti- Christ fut transfiguré en devenant comme un
cipation de l'homme lui-même. C'est librement vêtement lumineux de la Divinité.
et consciemment que l'homme entre clans le " En cc qui concerne la Transfiguration,
dessein de la Sainte Trinité, " car l'expression disent les Pères du septième concile en se
.. à l'image'' indique la faculté de l'esprit et la référant à saint Athanase le Grand, elle s'ac-
liberté »; il crée, clans la mesure de ses possi- complit non pas en sorte que le Verbe ait
bilités, sa propre ressemblance à Dieu, car déposé l'image humaine, mais par l'illumina-
l'expression ·'à la ressemblance'' signifie l'ac- tion de celle-ci par Sa gloire". » Ainsi dans la
quisition de cette ressemblance par les perfec- Transfiguration " sur le mont Thabor non
rions5 ». Ainsi l'homme devient participant à seulement la Divinité apparaît aux hommes,
la création divine. mais l'humanité apparaît dans la gloire
Ainsi, si la Personne divine du Verbe est cliviné ». L'homme qui a acquis la grâce du

1. C'est cette souillure » de l'image divine qui est la raison de son interdiction dam l'Ancien Testament. La chute
de l110mme fut une perte cle sa ressemblance à Dieu et une déformation de son image. La représentation de cette
image déformée devait nécessairement mener à l'idolâtrie. Cesl pourquoi les images cultuelles vêtêrotcstamcntaires ne
JXJuvaicnt être que des symboles, tels que la verge, le vase d'or, etc. C'étaient pour ainsi dire des icônes de l'icône
néotestamentaire. L'unique exception était les chérubins représentés sur l'ordre de Dieu (Ex 25. 18-22), comme des êtres
déjà confirmés en tant que serviteurs de Dieu. Leur représentation n'était permise que clans le lieu et la position qui
soulignaient leur soumission à Dieu. En fait cette excertion abolissait lïntercliction elle-même, en lui conférant un sens
pédagogique et conditionné. Les représenter, c'était reconnaître. d'une part la possibilité d'une image cultuelle. d'autre
part celle de représenter le monde srirituel rar les moyens de l'art.
2. Actes du sertième concile, ihid., p. 137.
3. S,\lNT JEAN D.~\L\~CÈ:\E, De .Jîcle orthud., livre 11. chap. XI! " De l'homme ", P. G. 94. 920 B.
4. De fa le mot slavon prépudohnv, littéralement ,, très ressemblant ", appliqué aux saints ascètes. Ce mot cree a
l'époque des saints Cyrille et Méthode pour traduire le terme grec osios indique l'acquisition par l'homme cle la ressem-
blance divine. Il n'existe aucune expression correspondante clans d'autres langues. Toutefois le terme et la notion contraires
- " dissemblable ", " dissimilitude " peuvent être retrom·és jusqu'à une éroque très reculée. Platon emploie cc terme
clans un sens philosophique clans sa Politique pour exprimer la non-correspondance du monde :1 son idée. Saint Athanase
le Grand l'emploie dans un sens chrétien : " Celui qui a créé le monde, le voyant succombant /1 la tempête et en danger
d'être englouti clans le lieu de clissimilitucle, saisit le gouvernail de l'âme et vint (1 son secours en corrigeant toutes ses
transgressions. " Saint Augustin dans ses Cm?/('ssicms dit " Je me suis n1 loin de Toi clans un lieu cle dissimilitude "
! et inveni me longe esse a Te in regione dissimilitudinis) 7. 10. P. L. 32. 742.
5. Actes du septième concile, (F session, ibid. p. 6,10.
6. l'HIL\RÈTE, métropolite de Moscou et de Kolomna. Œu/'/'es. i'vloscou, 1873. [J. 99 (en russe).

33
Saint-Esprit devient part1c1pant à cette gloire existence - dans sa transfiguration à venir qu'il
divine, à cette « illumination divine incréée », contient en puissance et qui s'accomplit par
selon les paroles de saint Grégoire Palamas 1• l'homme. Autrement dit, la beauté est la sain-
Autrement dit, il s'unit à la Divinité, illuminé teté et son rayonnement la participation de la
par la lumière incréée de celle-ci et révèle en création à la Beauté divine.
lui-même la ressemblance au corps transfiguré Sur le plan de la création humaine, elle est
du Christ. Saint Syméon le Nouveau le couronnement accordé par Dieu, - la
Théologien décrit ainsi sa propre expérience ressemblance de l'image à son prototype, du
de cette illumination intérieure : l'homme « est symbole - à ce qu'il figure, au Royaume du
enflammé par l'Esprit et devient tout feu en Saint-Esprit. La beauté de l'icône est la beauté
son âme; il communique aussi à son corps de la ressemblance divine acquise par
son propre éclat, à la manière du feu maté- l'homme; c'est pourquoi sa valeur ne réside
riel qui communique au fer sa propre par tant dans le fait qu'elle soit belle par elle-
nature 2 ». Cependant, tout comme le fer ne même, qu'elle soit un bel objet, mais dans le
se transforme pas en feu, mais demeure fer fait qu'elle représente la Beauté.
et ne fait que se purifier, la nature humaine Répondant sans doute à l'accusation de
est entièrement transfigurée, mais rien en elle nestorianisme par les iconoclastes, les Pères
n'est éliminé ni amoindri. Au contraire, puri- du septième concile c:ecuménique parlent ainsi
fiée de l'élément étranger qu'est le péché, elle du rapport entre l'icône et celui qu'elle repré-
est spiritualisée, illuminée. On peut donc dire sente : « Bien que l'Église catholique repré-
qu'un saint est plus pleinement homme qu'un sente par la peinture le Christ dans son aspect
pécheur car, en rétablissant sa ressemblance humain, elle ne sépare nullement par là sa
à Dieu, il atteint le sens initial de son exis- chair de la Divinité qui s'y est unie; elle croit,
tence, se revêt de la beauté incorruptible du au contraire, que la chair est déifiée et la
Royaume de Dieu qu'il porte en lui et dans confesse une avec la Divinité; en accord avec
la construction duquel il participe par sa vie. l'enseignement du grand Grégoire le
C'est pourquoi la beauté, telle que la Théologien et avec la vérité. Elle n'enlève pas
comprend l'Église orthodoxe, n'est pas la par là à la chair du Seigneur sa Divinité.
beauté propre à la créature, mais un attribut Comme celui qui représente un homme ne
du Royaume où Dieu sera tout en toutes le prive pas par là de son âme, mais l'homme
choses... Saint Denys l'Aréopagite appelle demeure animé et la peinture s'appelle son
Dieu « beauté » « à cause de cette puissance portrait en raison de la ressemblance, ainsi
d'embellissement qu'Il dispense à tout être nous, lorsque nous faisons une icône, nous
dans la mesure propre à chacun, et parce confessons la chair du Seigneur comme déifiée
qu'à la façon de la lumière Il fait rayonner et ne voyons dans l'icône rien d'autre qu'une
sur toutes choses, pour les revêtir de beauté, ressemblance de ce Prototype. C'est pour cela
les effusions de cette source rayonnante qui que l'icône reçoit nom du Seigneur. Par là
sourd de Lui-même 3 ». Ainsi chaque créature seulement elle est en communion avec Lui et
est comme un sceau de son Créateur. Mais c'est pour cela qu'elle est vénérable et
ce sceau n'est pas encore la ressemblance sainte 4 . » Ainsi l'icône traduit la ressemblance
divine, n'est que la beauté propre à la créa- à un prototype non seulement animé, mais
ture. Elle est un moyen et non un but, elle déifié : elle représente donc non la chair
est une voie sur laquelle " les perfections invi- corruptible, mais la chair transfigurée, éclairée
sibles de Dieu, Sa puissance éternelle et Sa par la Lumière divine. C'est la Beauté, la
Divinité se voient comme à l'œil depuis la Gloire qui est traduite par des moyens maté-
création du monde, quand on les considère riels et est visible dans l'icône pour les yeux
clans ses ouvrages » (Rm 1, 20). La beauté du du corps. C'est pourquoi tout ce qui rappelle
monde visible n'est pas clans la splendeur la chair corruptible de l'homme est contraire
passagère, mais dans le sens profond de son à la nature même de l'icône, car " la chair et

J. P. G. 2'i0, 122:'i A (cbap. cxux) cité par le moine BASILE (KRffOCIIÉI'\E) • la doctrine ascétique et théologique cle
saint Grégoire Palamas •, Seminarium Kcmdakocianum 8, Prague, 1936.
2. SAIXT Sy,1~ox LE NOLYL\\l Tl!~:owc;IE:---:. Catéchèse 83, Éth. VL Traités théologiques et éthiques II, lntrocluction, texte
critique et notes par DAm,017:rs A. A., Paris, 1967. p. 128-129.
3. SAINT DE:\YS t"Am'OPAGITE Des Noms dit.·ins, IV. trad. J\1. m GA'-iDILL\C, Paris, 1943, p. 100.
1. Actes du septième concile, ihid., p. 'i'i9.

34
le sang ne peuvent hériter du Royaume de pas seulement des choses concernant Dieu :
Dieu et la corruption n'hérite pas l'incorrup- elle nous met en présence de Dieu, nous le
tibilité » (1 Co 15, 50). Le portrait profane fait connaître.
d'un homme ne peut être son icône précisé- Si la transfiguration de l'homme est son illu-
ment parce qu'il montre non son état trans- mination dans l'ensemble de sa nature
figuré, mais son état quotidien, charnel. Cette physique et spirituelle par la lumière incréée
particularité de l'icône la distingue de tous les de la grâce divine, la manifestation dans
autres genres de l'art figuratif. l'homme d'une icône vivante de Dieu, l'icône,
Ainsi, en représentant l'Hypostase incarnée elle, est une manifestation extérieure et visible
de Dieu le Verbe, l'icône témoigne de la de cette transfiguration : elle représente un
pleine réalité de cette incarnation. D'autre être humain empli de la grâce de l'Esprit Saint.
part, par cette icône, nous confessons que le Ainsi l'icône n'est pas une représentation de
« Fils de l'Homme » qu'elle figure est réelle- la divinité, mais une indication de la parti-
ment Dieu - une vérité révélée. L'élan de cipation de la personne représentée à la vie
l'homme vers Dieu, l'aspect personnel, divine. Elle est un témoignage de la connais-
subjectif de la foi se rencontre ici avec la sance concrète et vécue de la sanctification
réponse de Dieu à l'homme, - la Révélation, du corps humain 1 .
une donnée objective, perçue existentielle- L'incarnation divine permet à l'homme non
ment et que l'homme exprime soit par la seulement de rétablir, avec le concours de la
parole, soit par l'image. C'est pourquoi l'art grâce du Saint-Esprit, sa ressemblance à Dieu,
liturgique n'est pas seulement notre offrande c'est-à-dire de créer de lui-même par une acti-
à Dieu, mais aussi la descente de Dieu vers vité intérieure, spirituelle, une icône vivante,
nous, une des formes dans lesquelles s'ac- mais aussi de communiquer aux autres sa vie
complit la rencontre entre Dieu et l'homme, dans la grâce au moyen d'images verbales ou
entre la grâce et la nature créée, entre l'éter- visibles : il peut créer une icône en dehors
nité et le temps. Les formes par lesquelles se de lui en utilisant la matière qui l'entoure et
traduit cette interpénétration du divin et de qui a été sanctifiée par la venue de Dieu sur
l'humain, fruit d'une expérience personnelle la terre - « nous exprimons cela par l'action
de la sainteté, sont transmises par la Tradition et par la parole ». Ainsi, la sainteté est une
et, se renouvelant constamment, vivent réalisation des possibilités données à l'homme
toujours dans le Corps du Christ, l'Église. par l'incarnation et la Pentecôte ; elle est un
Organisme à la fois divin et humain de même exemple pour nous. L'icône est une démons-
qu'est divin et humain son chef, Jésus-Christ, tration de cette réalisation, un énoncé par
l'Église unit en elle sans confusion ni sépa- l'image de cet exemple. La réalisation de la
ration deux réalités : la réalité historique, formule patristique déjà citée : « Dieu est
terrestre, et la réalité de la grâce de l'Esprit devenu homme pour que l'homme devienne
Saint sanctifiante. Le sens même de l'art sacré, dieu », devient visible dans l'icône. De là le
en particulier de l'icône, consiste à rendre ces lien organique entre la vénération des icônes
deux réalités - ou plutôt à en témoigner visi- et celle des saints dans l'Église orthodoxe. On
blement - celles de Dieu et du monde, de la comprend dès lors l'importance de préserver
grâce divine et de la nature créée. Elle est tous les traits extérieurs d'un saint. C'est ce
ainsi réaliste dans deux sens. Tout comme la qui explique la grande stabilité de l'icono-
Sainte Écriture, l'icône communique un fait graphie des saints. Il ne s'agit pas seulement
historique - un événement de l'Histoire sainte de transmettre une image sanctifiée par la
ou un personnage dans son aspect corporel Tradition, mais aussi du soin de préserver un
réel, et tout comme l'Écriture sainte, elle lien direct et vivant avec la personne repré-
indique la révélation contenue dans cette sentée dans l'icône. C'est pourquoi l'icône, en
réalité historique qui dépasse le temps. Ainsi montrant obligatoirement le type de sainteté
l'icône, comme l'Écriture, ne nous enseigne de la personne présentée (son ministère apos-

1. C'est pourquoi voir dans l'icône du monophysisme, comme cela se fait parfois, ou ne serait-ce qu'un penchant
vers cette hérésie, signifie une méconnaissance totale de sa signification. On prend pour du monophysisme l'indication
dans l'icône de la seconde réalité dont nous avons parlé, indication qui la distingue de toutes les autres formes d'art.
On pourrait, avec autant de raison, attribuer le monophysisme à la Sainte Écriture puisqu'elle aussi indique cette même
réalité et se distingue, dans le même sens et pour la même raison, de toute autre littérature.

35
tolique, épiscopal, celui du martyre ... ), repro- et leurs traits physiques, l'Église orthodoxe n'a
duit avec le plus grand soin ses traits carac- jamais reconnu la peinture d'icônes d'après
téristiques. Ce réalisme iconographique est la un modèle vivant ou selon l'imagination du
base même de l'icône et représente l'un de peintre car, dans ce cas, la rupture avec le
ses éléments principaux1 . Souvent les carac- prototype est totale et consciente ; le proto-
téristiques individuelles ne sont montrées que type dont le nom est inscrit sur l'icône est
par des traits discrets, par des nuances, surtout arbitrairement remplacé par une autre
lorsque les personnages ont des traits géné- personne. Afin d'éviter cette rupture, les
raux communs. C'est pourquoi les icônes, iconographes peignent d'après des icônes
surtout lorsqu'elles sont nombreuses, produi- anciennes et se servent de manuels. Aux
sent sur un étranger une impression de mono- iconographes anciens les visages des saints
tonie, voire parfois d'un certain poncif. Il est étaient aussi familiers que ceux de leurs
caractéristique qu'on a la même impression à proches. Ils les peignaient de mémoire, ou
la lecture superficielle des vies de saints. Que bien se servaient d'esquisses, de croquis, etc. 3.
ce soit dans l'icône ou dans la vie, ce n'est Lorsque la tradition vivante commença à se
pas l'individuel qui occupe le premier plan, perdre, vers la fin du XVIe siècle, cette docu-
mais l'humilité de sa personne devant ce dont mentation fut systématisée. C'est alors qu'ap-
elle est porteuse. parurent les podlinniks manuels
Cependant une ressemblance insuffisante ne d'iconographie illustrés ou se contentant de
peut supprimer le lien entre l'image et son descriptions. Les premiers montrent schéma-
prototype et la vénération de ce dernier. En tiquement l'iconographie des saints (voir les
effet, selon saint Théodore Stoudite, « même schémas reproduits ici) en indiquant les
si nous ne reconnaissons pas une ressem- couleurs essentielles ; les seconds fournissent
blance parfaite entre l'icône et son prototype les mêmes indications de couleurs et une
en raison du travail malhabile, ce que nous brève description des traits caractéristiques des
disons ne contient rien d'absurde. Car la véné- saints. Depuis leur parution, ces manuels
ration est témoignée à l'icône non dans la représentent une aide technique precieuse
mesure où elle s'écarte de la ressemblance pour les iconographes. Il ne faut en aucun
avec son prototype, mais dans la mesure où cas les confondre avec le canon iconogra-
elle lui ressemble quand même 2 ». Ainsi la phique, encore moins avec la tradition sacrée,
ressemblance peut se limiter à une fidélité du comme cela se fait parfois.
type général du saint sans traduire son carac- Cette même stabilité de l'iconographie, pour
tère individuel, ce que nous voyons par les mêmes raisons, caractérise la représenta-
exemple dans les dessins reproduits dans ce tion des fêtes. L'écrasante majorité de ces
livre. Cependant la fidélité au prototype est représentations remonte aux premiers siècles
habituellement telle qu'un orthodoxe prati- du christianisme et provient des lieux mêmes
quant reconnaît sans peine sur les icônes les où les événements fêtés eurent lieu. Presque
saints vénérés, sans parler du Christ et de sa toutes, comme d'ailleurs les fêtes elles-mêmes,
Mère. Si le saint lui est inconnu, il saura sont d'origine syro-palestinienne et ont été
toujours dire à quel genre de sainteté il appar- adoptées par l'Église orthodoxe en tant qu'his-
tient : s'il est moine, martyr, évêque, etc. toriquement les plus exactes4 . Elles sont pieu-
Préservant pieusement la mémoire des saints sement préservées jusqu'à nos jours. Dans ce

1. Lorsque l'on voit dans l'icône une personnification de quelque idée. vertu, etc. (par exemple la personnification
de la mort du Christ dans l'image de la sainte mégalomartyre Parascève, ou celle de Sa résurrection dans l'icône de la
sainte martyre Anastasie) cela témoigne d'une approche toute théorique de la question, dénuée de tout fondement.
Certaines allégories sont, il est vrai, parfois tolérées dans les icônes. comme la personnification du Jourdain, du désert,
du soleil, de la lune, etc. Mais ce ne sont en aucun cas des icônes de saints.
2. SAI!\T THÉODORE ST0UDITE, Deuxième réfutation, chap. III. 5. P. G. 99. col. 421.
3. ,, Selon l'usage adopté dans l'O1thodoxie [... ] des images iconographiques étaient faites des saints vénérés par le
peuple durant leur vie; on les faisait hien avant la canonisation officielle ou l'invention des reliques, les générations les
plus proches d'eux préservaient sur eux des renseignements. qui les caractérisaient et surtout des dessins des croquis
et des notes ,, (N. P. K0"fDAK0V, L1cône russe, ire pa1tie. p. 19 - en russe). On connaît des cas en Russie où des icônes
étaient peintes, sans toutefois être largement diffusées. durant la Yie même des saints, soit d'après nature, soit de mémoire.
4. , L'art chrétien, dit N. P. Kondakov, composait en général ses images en se fondant sur une base réelle, repro-
duisant, ne serait-ce que dans des détails et l'entourage. les traits locaux qui entouraient les événements chrétiens ,
(L 1cône russe, p. 22).

36
cas aussi, pour éviter toute fantaisie, l'icône L'icône est donc. nous l'avons dit. une
s'en tient rigoureusement à la Sainte Écriture expression extérieure de l'homme transfiguré
et à la tradition sacrée, en transmettant les illuminé par la lumière divine incréée. Les
faits avec le même laconisme qui caractérise écrits des Pères et les vies de saints ortho-
l"Évangile, ne représentant que ce qui a été doxes nous parlent souvent d'une lumière qui
transmis par le texte et la tradition et ce qui est comme un resplendissement intérieur des
est indispensable pour traduire, clans un visages des saints dans les moments de leur
événement concret, la révélation intemporelle glorification suprême. Ce phénomène de la
donnée au monde. Comme dans la Sainte lumière est traduit dans l'icône par le nimbe
Écriture, les seuls détails admis sont ceux qui qui est une indication picturale exacte d'un
sont nécessaires et suffisants. Certaines images fait bien défini du monde spirituel. Mais l'har-
des fêtes groupent en une même composi- monie spirituelle, la perfection intérieure de
tion plusieurs faits qui eurent lieu à des l'homme dont cette lumière est une manifes-
moments et en des endroits différents ( par tation extérieure, n'est descriptible ni icono-
exemple dans les icônes de Noël, de la graphiquement, ni verbalement. Devant cette
_\J ativité de la Vierge, de celles des indicibilité, les Pères et les auteurs ascétiques
:Vlyrrophores au Tombeau etc.). Ainsi l'icône, caractérisent cet état seulement comme un
tout comme la liturgie, transmet clans toute la silence absolu. Toutefois, l'action de cette illu-
plénitude possible le sens de la fête. mination, l'effet qu'elle produit sur la nature
La seconde réalité - la présence de la toute humaine et en particulier sur le corps peut,
sanctifiante grâce de l'Esprit Saint, n'est repré- dans une certaine mesure, être décrit et incli-
sentable par aucun moyen humain, tout rectement représenté. Saint Syméon le
comme la sainteté n'est pas visible pour notre ~ouveau Théologien avait, nous l'avons vu,
ceil extérieur, charnel. Lorsque, clans la vie, recours à des images. Un évêque russe du
nous rencontrons des saints, nous passons xrx,e siècle, Ignace (Briantchaninov) écrit de
outre, sans remarquer leur sainteté car elle ne façon plus concrète : « Lorsque la prière est
présente aucun indice extérieur. « Le monde sanctifiée par la grâce divine [. .. ] l'âme tout
ne voit pas les saints tout comme les aveu- entière est attirée vers Dieu par une force
gles ne voient pas la lumière », dit le métro- inconnaissable qui entraîne avec elle le corps
polite Philarète de Moscou 1 . Mais tout invisible [. . .l. Chez l'homme [. .. ] ce n'est pas l'âme
qu'elle soit pour le regard charnel, la sainteté seulement ni le cœur seul, mais la chair aussi
est évidente pour la vision spirituelle. En qui s'emplit d'une consolation et d'une féli-
reconnaissant la sainteté d'un être humain, en cité spirituelles : la joie du Dieu vivant 2 . . . »
le glorifiant, l'Église indique sa sainteté d'une Autrement dit, lorsque l'état habituel de
façon visible sur ses icônes à l'aide d'un dispersion, « les pensées et les sensations
langage spécifique établi par elle : le nimbe, venant de la nature déçue 3 » sont remplacées
les formes, les couleurs, les lignes. Ce langage dans l'homme par une prière concentrée et
symbolique indique ce qui ne peut être repré- que l'homme est illuminé par la grâce de
senté directement. Par ce moyen, la révélation !'Esprit Saint, l'être humain tout entier est
du monde céleste, traduite dans la matière, comme fondu clans un unique élan vers Dieu.
devient manifeste à tout homme, accessible à « Tout ce qui en lui était désordre, s'ordonne,

la contemplation, à sa compréhension. Ce dit saint Denys l'Aréopagite; ce qui était


symbolisme révèle ce que l'homme a acquis informe, prend forme, et sa vie [... ] s'irradie
par son travail et comment il l'a acquis. C'est d'une pleine lumière!_ » Conformément à cet
pourquoi le canon iconographique ne définit état du saint, sa silhouette représentée dans
pas seulement le sujet de l'icône, ce qui est l'icône, son visage et tous les détails perdent
représenté, mais aussi comment représenter, l'aspect de la chair corruptible et se spiritua-
par quels moyens indiquer la présence de la lisent. Tel qu'il est traduit par l'icône, cet état
grâce de l'Esprit Saint clans l'homme et modifié du corps humain est une expression
communiquer son état aux autres. visible du dogme de la transfiguration et a

1. PHJL\RÈTE, métropolite de 1\loscou. ibid., vol. 3. Ilomélie 57 le jour de !'Annonciation.


2. Expérience ascétique, \Ol. l (en russe).
ÉYêque !CNAC!' (BRL\'\TCH,\:--Sl"iO\),
3. Ibid
±. SA!J\:T DE', YS 1'ARtoPAGffF,
1 De la hiérarchie ecclésiastique, trad. M. llE G,\NlllLLAC:, Paris, 1943, p. 261.

37
une très grande portée éducative 1 . Ce nez trop la langue afin qu'elle ne dise que le bien; les
mince, cette bouche petite, ces grands yeux mains afin qu'elles se mettent en mouvement
- tout cela traduit d'une façon convention- seulement pour être élevées dans la prière et
nelle l'état du saint dont les sens sont pour accomplir des œuvres de charité [. .. ] ;
« affinés », comme l'on disait autrefois. Les le ventre pour qu'il garde dans les limites
organes des sens, comme les autres détails, dues l'usage de la nourriture et de la boisson
les rides, les cheveux, etc., tout est soumis à [. .. ] ; les pieds pour qu'ils marchent droit clans
l'harmonie générale de l'image : avec le corps la volonté de Dieu [.. .l. De cette façon tout
tout entier ils sont unifiés clans un seul et le corps s'habitue au bien et se transforme,
commun élan vers Dieu. Tout est ramené à en se soumettant au pouvoir de ]'Esprit Saint,
un ordre suprême; il n'y a pas de désordre en sorte qu'il finit par participer clans une
dans le Royaume de l'Esprit, car « Dieu est certaine mesure à ces propriétés du corps
le Dieu de la paix et de l'ordre 2 ». Le désordre spirituel qu'il doit recevoir clans la résurrec-
caractérise l'homme déchu, c'est une consé- tion des justes 5 . »
quence de sa chute. Cela ne signifie cettes Ainsi, loin de se détourner du monde, de
pas que le corps cesse d'être ce qu'il est : s'enfermer sur elle-même, l'icône est, au
un corps; il conserve, nous l'avons déjà dit, contraire, tournée vers le monde ce qui est
toutes les particularités physiques de la souligné par le fait que les saints sont habi-
personne représentée. Cependant l'icône les tuellement représentés de face ou de trois
représente de façon à montrer non le visage quarts vers le spectateur. Ils ne sont presque
quotidien de l'homme à la manière du portrait, jamais représentés de profil, même dans des
mais son visage éternel, glorifié 5 . Si ce langage compositions compliquées où le mouvement
pictural nous est devenu inhabituel et semble général est orienté vers le centre. Le profil
« naïf » ou « primitif », cela ne signifie pas rompt, en quelque sorte, la communion, il est
que l'icône ait perdu sa portée, sa significa- comme un début d'absence. C'est pourquoi il
tion ou sa force vitale; cela montre seulement est toléré clans la représentation de person-
que « la connaissance elle-même de la capa- nages qui n'ont pas atteint la sainteté (par
cité du corps humain à la consolation spiri- exemple les bergers ou les mages dans l'icône
tuelle [... ] est perdue par les hommes 4 ». de la Nativité du Christ).
Ce procédé iconographique ne se borne L'icône ne se propose aucunement de
pas à traduire symboliquement clans l'image communiquer au fidèle telle ou telle émotion.
l'état transfiguré du saint; il a une portée cons- Son but n'est pas de provoquer en lui quelque
tructive, pédagogique. Ce langage s'adresse à sentiment humain naturel; ce but est de
nous et est un enseignement ; il nous montre diriger tout sentiment, de même que l'intelli-
comment nous devons nous comporter dans gence et les autres facultés de la nature
notre prière, notre relation avec Dieu : nos humaine, sur la voie de la transfiguration.
sens ne doivent pas être dissipés ni distraits L'illumination par la grâce ne supprime rien
de la prière par les manifestations du monde de ces facultés naturelles, tout comme le feu
extérieur. Nous trouvons une magnifique illus- ne supprime pas les propriétés du fer. De
tration verbale de ce langage pictural dans la même l'icône, elle, en montrant le corps
Philocalie, où saint Antoine le Grand nous humain avec toutes ses particularités, ne
dit : « Cet Esprit [saint] s'unissant à l'intellect supprime rien de ce qui est humain : elle
[... ], lui enseigne de tenir le corps en ordre, n'exclut ni le moment psychologique, ni l'élé-
le corps tout entier, de la tête aux pieds : les ment mondain. Elle traduit les sentiments
yeux afin qu'ils regardent avec pureté; les naturels (la confusion de la Mère de Dieu
oreilles pour qu'elles écoutent en paix [. .. ] ; clans !'Annonciation, l'épouvante des apôtres

1. Voir par exemple k visage de l'apôtre Paul. celui de saint Georges et d'autre~.
2. Catéchèse attribuée à saint Syméon le Nouveau Théologien, éd. russe. \loscou. 1899. p. 143.
3. À titre d'exemple de la transformation du \·isage terrestre d'un saint en son icône, citons le cas suivant : en 1558,
lors de l'invention des reliques, trouvées intactes, de saint :\icétas, archevêque de .'\ovgorod, un portrait posthume en
fut fait et envoyé aux pouvoirs ecclésiastiques avec la lettre suivante , :\'ous t'avons, seigneur, par la grâce du saint,
envoyé une image sur papier de saint Nicétas, évêque. [... l À panir de ce modèle fait faire, seigneur, une icône du
saint , (1\'. P. KO,llAKOV, 8, l'"" partie, p. 19).
4. Évêque IG,ACE CBRL\:\TCIL-\.'\l'.\O\'), ihid.
5. Philocalie, trad. russe, SPb, 1877, 1"' \'Ol., p. 21.

38
dans la Transfiguration, etc.), les connais- qu'il n'y en a pas dans le Royaume de Dieu.
sances, la création artistique (voir par exemple Tout est inondé de lumière et le langage tech-
!"analyse de l'icône de Noël), l'activité exercée nique des iconographes appelle « lumière » le
dans le monde (activité ecclésiastique - celle fond de l'icône. Les personnages ne gesticu-
d\m évêque ou d'un moine, l'activité profane lent pas, leurs mouvements ne sont pas désor-
- celle d'un prince, d'un médecin, d'un donnés ni fortuits; ils sont engagés dans une
soldat ... ) que le saint a su transformer en une action sacrée et chacun de leurs gestes a un
progression spirituelle. Mais, comme dans la caractère sacramental, liturgique. En commen-
Sainte Écriture, tout le fardeau des pensées, çant par les vêtements du saint, tout perd son
des connaissances, des sentiments humains est aspect quotidien désordonné : les hommes,
traduit dans l'icône dans son contact avec la le paysage, les animaux, l'architecture. Avec
grâce divine et ce contact, tel le feu, brûle le saint lui-même tout est subordonné au
tout ce qu'il ne purifie pas. Chacune des mani- même rythme, tout est centré sur le contenu
festations de la nature humaine acquiert ainsi spirituel et agit comme un ensemble harmo-
son sens authentique, s'illumine, trouve sa nieux. La terre, le monde végétal et le monde
naie place et sa signification. Ainsi l'icône animal ne sont pas représentés dans le but
représente tous les sentiments, toutes les de rapprocher le spectateur de ce qu'il voit
pensées et actions humaines comme elle dans son entourage, mais pour faire participer
représente le corps, c'est-à-dire pleinement. la nature elle-même à la transfiguration de
L'icône est donc une voie et un moyen; l'homme et, par conséquent, à la vie hors du
elle est elle-même prière. De là son hiéra- temps. Par le péché de l'homme, la création
tisme, sa majestueuse simplicité, le calme est tombée et, par la sainteté de l'homme,
1ythmé de ses mouvements ; de là le rythme elle est sanctifiée. C'est pourquoi il ne peut
de ses lignes et la joie de ses couleurs prove- y avoir d'icône de quelque créature terrestre
nant d'une harmonie intérieure parfaite 1 . séparément, en dehors de l'homme.
La transfiguration de l'homme se commu- L'architecture est un élément à part et joue
nique à tout son entourage, car le propre de dans l'icône un rôle spécifique. Elle indique,
la sainteté est la sanctification de tout ce qui comme le fait le paysage, que l'action repré-
l'entoure, tout ce qui, dans ce monde, entre sentée est liée historiquement à un lieu précis ;
en contact avec le saint. Sa portée n'est pas mais elle n'englobe jamais cette action et lui
uniquement personnelle, mais humaine en sert seulement de toile de fond. En effet, le
général, voire cosmique. C'est pourquoi le sens de l'icône veut que l'action représentée
monde visible représenté dans l'icône change ne soit pas limitée par le lieu, tout comme
d'aspect pour devenir une image de l'unité à elle n'est pas limitée par le temps, même si
venir de toute la création dans le Royaume elle a eu lieu à un moment précis. C'est pour-
de l'Esprit Saint. Tout reflète non le désordre quoi une scène se passant dans un édifice
régnant dans notre monde de péché, mais est toujours montrée devant cet édifice. (Ce
l'ordre divin, la paix où règne non la logique n'est qu'au XVIIe siècle que les iconographes
terrestre, non la morale humaine, mais la se mirent, sous l'influence occidentale, à
grâce divine. C'est l'ordre nouveau de la créa- représenter la scène se déroulant à l'intérieur
ture nouvelle. Ce que nous voyons dans de l'édifice.) L'architecture est bien liée à la
l'icône ne ressemble donc pas à ce que nous silhouette humaine par le sens général et la
voyons dans la vie courante. La lumière divine composition de l'image, mais très souvent le
pénètre tout; il n'y a pas de foyer de lumière lien logique manque totalement (voir par
qui éclairerait les objets de tel ou tel côté; exemple l'icône de saint Macaire d'Ounja ou
ces objets ne projettent pas d'ombres, puis- celle de l'évangéliste saint Luc). Comparons

1. Bien que l'icône soit avant tout un langage de couleurs qui y sont tout aussi symboliques que la ligne et la forme,
nous ne parlons pas ici de leur symbolisme et en parlons à peine dans les analyses d'icônes particulières. C'est que, à
part quelques couleurs de base, le sens de ce symbolisme a été presque entièrement perdu au cours des derniers siècles.
Il y a donc toujours le danger d'interprétations individuelles et arbitraires. La possibilité des suppositions qui s'ouvre
dans ce domaine est parfois séduisante mais dénuée de certitude; elles ne sont donc guère convaincantes, même si
E. Troubetskoy a su poser certains principes généraux (voir Théologie en couleurs, Deux mondes dans l'iconographie
russe, Moscou, 1916). En partant du principe de base du symbolisme orthodoxe, il faut dire qu'il ne convient pas d'at-
tribuer une signification symbolique à chaque nuance, de même que, dans l'iconographie, à chaque détail et à chaque
trait du dessin. Le symbolisme n'est contenu que dans l'essentiel : dans les couleurs de base et les lignes générales.

39
la façon de représenter le corps humain et sions dans le sens où le sont les arts de
celle de représenter un édifice et nous verrons l'Orient : l 'iclée picturale du volume est
une grande différence : l'homme, à de très toujours présente dans l'icône, clans la façon
rares exceptions près, est proportionné norma- de traiter les corps humains, les visages, les
lement, tout en lui est à sa place, et il en va vêtements, les édifices, etc. ; la composition
de même pour son vêtement : les plis tombent de l'icône est toujours spatiale et elle a une
normalement et rien ne sort des normes certaine profondeur. Elle reproduit les trois
logiques. Il en va tout autrement pour l'ar- dimensions, mais celles-ci n'enfreignent jamais
chitecture : tant par ses formes que par leur la surface de la planche. Si elles le font, ne
répartition elle défie souvent la logique serait-ce que partiellement, cela fausse d'au-
humaine et est, dans certains cas, manifeste- tant le sens de l'icême. L'un des moyens qui
ment a-logique : les portes et les fenêtres ne contribuent à préserver la réalité de cette
sont pas à leur place, leurs dimensions ne surface est la perspective dite inversée, dont
correspondent pas à leur emploi, etc. (voir le point de fuite se situe non clans la profon-
un exemple caractéristique clans l'icône de deur de l'image, mais devant celle-ci, clans le
l'Annonciation où un pied d'une superstrnc- spectateur lui-même, pour ainsi dire 1 . C'est
ture incompréhensible est au-dessus d'une comme si l'homme se trouvait au début d'un
ouverture dans le plafond tout aussi incom- chemin gui n'est pas concentré dans quelque
préhensible). C'est que l'architecture, étant une profondeur illusoire, mais s'ouvre devant lui
CX::'.uvre de l'homme et non de Dieu, est dans toute son immensité. La perspective
l'unique élément clans l'icône à l'aide duquel inversée n'aspire pas le regard du spectateur,
on puisse montrer clairement que l'action que mais au contraire, le retient en concentrant
l'on place devant nos yeux est en dehors des toute son attention sur la représentation elle-
lois de la logique humaine, qu'elle dépasse même.
celles de l'existence terrestre. Il est caracté- Le symbolisme de l'icône que nous avons
ristique que ce défi à la logique ait existé décrit provoque une question toute naturelle :
clans l'icône rnsse jusqu'au début de sa déca- sur quoi nous fondons-nous, lorsque nous
dence, c'est-à-dire jusqu'au moment où, à la affirmons que les symboles dont nous nous
fin du xvre siècle, début du XVII", la compré- servons pour traduire, ou plus exactement,
hension du canon iconographique commença pour indiquer l'état transfiguré de l'homme,
à se perdre. À partir de là, l'architecture correspondent réellement à cet état et ne nous
devient logique et on voit apparaître un amon- conduisent pas clans un monde imaginaire,
cellement fabuleux, fantastique de formes fantastique? Nous pouvons répondre à cette
architecturales parfaitement logiques. question par les paroles de l'apôtre : « Nous
De tout ce qui a été dit, il apparaît claire- sommes environnés d'une nuée de témoins »
ment que le but de l'icône n'est en aucun (He 12, 1). En effet si, clans le domaine de
cas la création d'une illusion du sujet repré- l'iconographie, l'Église a adopté, pour repré-
senté, par définition, elle est le contraire de senter les saints ou les événements de
l'illusion. En la regardant, non seulement nous !'Histoire sainte, les types qui expriment le
savons, mais nous voyons aussi que nous plus exactement et le plus pleinement la
sommes devant une image, c'est-à-dire devant réalité historique, la réalité du Royaume de
quelque chose qui se distingue radicalement !'Esprit Saint, elle est communiquée par des
de sa nature même, de son prototype. Cela hommes qui, dès ici-bas, dans nos conditions
exclut toute tentative de créer l'illusion de terrestres, ont acquis les prémices de ce
l'espace ou du volume réels. L'espace et le Royaume. De même que de grands saints
volume sont limités dans l'icône par la surface nous ont laissé, en des images verbales, des
de la planche et ne doivent pas créer artifi- descriptions du Royaume de Dieu qu'ils
ciellement l'impression de la dépasser. portaient en eux (voir Le 17 21), d'autres saints
Cependant cet art n'est pas à deux dimen- nous ont laissé les mêmes descriptions en

l. L'opinion selon laquelle les iconographes anciens ignoraient la perspecti\ e linéaire et ne pouvaient donc se servir
que de !'inversée n'est fondée sur rien et est démentie par lïcône elle-même. En regardant par exemple l'icône de la
Trinité de K.oublcY, nous y \ errons employées les deux pcrspccti\TS. la directe et !'inversée. L'ouverture clans la table
et l'édifice sont représentés dans la perspective linéaire, la table, les marchepieds des anges et leurs têtes clans lïm·ersée.
Cet emploi des deux perspecti\·es simultanément est fréquent clans les icônes. mais c'est la rerspective im·ersée qui
domine.

40
images visibles, dans le langage des symboles divines et même les saints et les serviteurs de
picturaux, et leur témoignage est tout aussi Dieu et ce qu'est la vision de Dieu qui
authentique. C'est la même théologie révélée, survient indiciblement en eux? C'est celle-ci
mais en images; une sorte de peinture d'après qui produit intelligiblement clans leur cœur
nature, mais à l'aide de symboles tout comme un pouvoir inexprimable, bien que la parole
les descriptions verbales des saints Pères. " Il humaine ne nous permette pas d'en dire
faut, dit saint Syméon le Nouveau Théologien, davantage, à moins d'être d'abord illuminé par
désigner ces paroles comme un récit de la lumière de la connaissance 2 . »
choses vues, tandis que le terme concept On ne peut donc pas inventer une icône.
( noem.a) vaut d'être appliqué à une pensée Seules les personnes qui, par expérience,
que fait naître l'intelligence 1 . » La Sainte Écri- connaissent l'état qu'elle traduit, peuvent créer
ture et l'image sacrée transmettent non des des images qui lui soient adéquates et qui
idées humaines ou telles notions sur la vérité, sont bien réellement " une révélation et une
mais la vérité elle-même - la révélation divine. monstration de ce qui est caché 5 ", c'est-à-
~i la réalité historique, ni la réalité spirituelle dire la participation de l'homme dans la vie
ne tolèrent aucune invention. L'art liturgique du monde transfiguré contemplé par lui, tout
est donc, nous l'avons dit, réaliste dans le sens comme Moïse fit des images telles qu ïl les
le plus rigoureux de ce mot, et cela tant dans avait vues, et celles des chérubins comme il
son iconographie que dans son symbolisme. les avait vus-+ - " selon l'image montrée sur
Llrt sacré véritable ne connaît pas d'idéalisa- la montagne » (Ex 25, 9). Seule une telle image
tion, tout comme l'Écriture ou la liturgie; il ne est capable, dans son authenticité, d'être
peut pas y en avoir car l'idéalisation est un convaincante pour nous montrer le chemin et
apport d\m élément subjectif et donc limité, nous attirer vers Dieu. Aucune imagination
ce qui tronque inévitablement la vérité dans a1tistique, aucune perfection de la technique,
une certaine mesure. L'opinion souvent aucun talent ne peut remplacer une connais-
exprimée selon laquelle l'art sacré, et en parti- sance positive " provenant de la vision et de
culier l'icône, serait idéaliste, c'est-à-dire tradui- la contemplation" ».
rait une certaine idée sublime, n'est qu'un pur On ne doit, certes pas en conclure que
malentendu qui provient de ce que le réalisme seuls les saints puissent peindre des icônes.
de cet art ne ressemble pas à ce qu'on entend L'Église ne comprend pas que de saints. Tous
habituellement par ce terme. En réalité, c'est ses membres qui vivent de la vie sacramen-
juste le contraire; dès qu'un élément d'idéa- telle ont le devoir et le droit de marcher dans
lisation s'infiltre dans l'image, celle-ci cesse leurs traces. C'est pourquoi tout iconographe
c.l'être une icône. C'est compréhensible, car orthodoxe qui vit dans la Tradition peut créer
l110mme ne peut, de lui-même, renseigner des icônes authentiques. Cependant c'est
que sur lui-même. Personne ne peut, de lui- !'Esprit Saint qui est la source intarissable qui
même, renseigner sur les choses divines. nourrit l'art sacré par l'Église, au moyen
Tout homme, faisant un exposé sur une d'hommes illuminés par la grâce divine, ayant
chose, mettons par exemple une maison, une une connaissance directe de Dieu, un contact
ùlle ou quelque palais [. .. ] ou encore quelque vivant avec Lui, ces hommes célébrés par
théâtre [... ], doit au préalable avoir vu et l'Église en tant que saints iconographes. Le
appris à fond leur contenu; ce n'est qu'en- rôle de la Tradition ne se limite donc pas à
suite qu'il parle avec vraisemblance. Car s'il la transmission de l'existence même de l'icône.
n·a pas vu auparavant que pourrait-il dire de D'une part la Tradition transmet l'image d'un
son propre cru ? [. .. l. Donc si personne ne événement de l'Histoire sainte, celle d'un saint
peut rien dire pour décrire à propos de choses glorifié par l'Église. en tant que commémora-
,,isibles et terrestres. à moins d'être en fait tion de cet événement ou de ce saint; d'autre
témoin oculaire, comment quelqu'un aurait-il part, elle est un courant constant et intaris-
la force de parler [. .. ] sur Dieu, les choses sable de la connaissance que l'Esprit Saint

1. SAINT SYèdi'ON LF :'\rn r\ EAl I TH~:OLOGIEN, Traités tbéologi1j1tes et C'thiques. Introduction. texte critique et notes par
_l. D.\RROtJâ:s A. A .. Paris, 1%7. p. 86-87.
2. S.\l'\'T SY'\!ÉO.\ u: NOi \TAl. Ti 11'.:<Ji.OGIEN, ibid., p. 96-99.
3. S..\J'\'T J1:~" D.\.\IASci•,r:. froisième traité pour la ck:fense des ic6nes, chap. X\ 11. P. G. 94. 1337 B.
4. SA1v1 Pxrn1AECHE 'faRAISE, Actes du septième concile. -îe session.
5. S.\l'fl SY'\!ÉO'\' LF N01'iE\l. T11foLCJCIEN, i/Jid., p. l] 5.

41
confère à l'Église. C'est pourquoi l'Église a, à iconographe authentique, la création est une
maintes reprises, indiqué par des décisions voie d'ascèse et de prière, c'est-à-dire une
conciliaires et par la voix de ses hiérarques, voie essentiellement monastique. Si la beauté
la nécessité de suivre la Tradition et de et le contenu de l'icône sont perçus par
peindre « de la même façon dont peignaient chaque spectateur de façon subjective et dans
les iconographes anciens et saints la mesure de ses possibilités, ils sont exprimés
« Représente par des couleurs, dit saint par le peintre objectivement, par un dépas-
Syméon de Thessalonique, conformément à la sement conscient du moi, par la soumission
Tradition; c'est là la peinture véritable comme de ce dernier à la Vérité révélée, à l'autorité
l'écriture dans les livres, et la grâce divine de la Tradition. « Je le vois » ou « je le conçois »
repose sur elle parce que le représenté est de telle ou telle façon - sont des notions
saint1 . » absolument exclues; l'iconographe ne travaille
C'est pour cette raison que la création de pas pour lui-même ni pour sa propre gloire,
l'icône se distingue radicalement de ce qu'on mais à la gloire de Dieu. C'est pourquoi
entend habituellement par ce mot. Il s'agit l'icône n'est jamais signée. La liberté de l'ico-
d'une création qui n'est pas individuelle, mais nographe ne consiste pas à exprimer son
ecclésiastique : l'iconographe traduit non sa propre moi, son individualité 2 , mais « à se
propre idée (noema), mais un compte rendu libérer de toutes les passions et velléités
de choses contemplées, c'est-à-dire une mondaines et charnelles 3 ». C'est la liberté
connaissance de certains faits qui, s'ils n'ont spirituelle dont parle l'apôtre Paul : « Là
pas été vus par lui-même, ont été vus par un où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté »
témoin authentique. À l'expérience de ce (2 Co 3, 17). Dans cette voie, c'est le canon
témoin qui reçut et transmit la Révélation, iconographique déjà mentionné qui est le
viennent s'ajouter les expériences de tous principe conducteur. Il ne consiste pas en une
ceux qui la reçurent après lui. Ainsi la Vérité somme de règles extérieures qui limiteraient
révélée unique est liée à de multiples expé- la créativité du peintre; il est une nécessité
riences personnelles de sa réception. Afin de intérieure, une norme constructive, adoptée
pouvoir assimiler et transmettre le témoignage consciemment en tant que l'un des aspects
reçu, l'iconographe doit non seulement croire de la Tradition ecclésiastique parallèlement à
en son authenticité, mais aussi participer à la la tradition liturgique, ascétique et autres.
vie qui fut celle du témoin de la Révélation, Autrement dit, le canon est la forme que
il doit suivre le même chemin, c'est-à-dire être l'Église confère à la soumission de la volonté
membre du Corps de l'Église. C'est à cette humaine à la volonté divine, à leur union.
condition seulement qu'il pourra en toute C'est cette forme qui donne à la personne la
conscience transmettre fidèlement le témoi- possibilité de ne plus être en fait soumise à
gnage reçu. De là la nécessité d'une partici- la nature corrompue par le péché, mais de
pation constante à la vie sacramentelle de la dominer, être « le maître de ses actes et
l'Église; de là aussi les exigences morales de libre 4 ». L'apôtre Paul l'exprimait ainsi : « Tout
l'Église envers les iconographes. Pour un m'est permis, mais je ne serai dominé par

l. Dialogue contre les hérésies, P. G. 155, 113 D.


2. Sur ce plan, la création d'un iconographe est le contraire de celle pratiquée dans l'art religieux occidental ou occi-
dentalisant, où la liberté est comprise comme une expression sans aucune contrainte de la personnalité du peintre, de son
moi, où les sentiments, la foi, les idées et l'expérience individuelles de telle personne particulière sont placés au-dessus de
la confession de la Vérité révélée objective. Sans le sacrement purificateur de la pénitence toute la création du peintre devient
une confession publique. Cette confession publique sans pénitence ne pmifie ni ne libère le peintre, mais contamine le
spectateur par tout ce qu'il porte en lui. La « liberté " du peintre se réalise ici au détriment de celle du spectateur auquel
on impose une attitude individuelle qui lui cache la réalité de l'Église. Cn peintre qui. consciemment ou non, a adopté cette
voie, est soumis à sa sensualité et à son émotivité, l'image qu'il crée perd inéYitablement son contenu et sa signification
liturgiques. D'autre part, un art individualiste détruit l'unité de l'art ecclésial. le morcelle, et prive les peintres de lien entre
eux et avec l'Église. Autrement dit, le principe de catholicité cède la place au culte de la personnalité, à l'originalité, à l'iso-
lement, dont une manifestation extrême est par exemple l'église catholique romaine d'Assy (France). Le cas de Bernadette
de Lourdes est très caractéristique en ce sens. « Lorsqu'on lui montra un album d'images de la Mère de Dieu, elle rejeta
avec dégoût les représentations de la Renaissance, fut plus tolérante enYers les images de Fra Angelico, mais s'arrêta avec
satisfaction sur les fresques et les mosaïques très primitives, immobiles et impersonnelles " (Pr P. MARTINDALE, « What the
Saints looked like ", Catholic Truth Society, B. 397, cité par la revue Zodiaque n° 2, " L'agonie de l'art sacré ", p. 24).
3. SAINT SYMÉON LE NOUVEAU THÉOLOGIEN, ibid., p. 456.
4. SAINT JEAN DAMASCÈ'.'Œ, De /ide orthod., livre 2, chap. XXVII, P. G. 94, 960 D.

42
rien » (1 Co 6, 12). C'est par ce moyen que la composition que dans le coloris et le tracé
<accomplit la création humaine libre au des lignes. Mais ce qui est personnel se mani-
maximum et nourrie par la grâce de l'Esprit feste ici avec beaucoup plus de finesse que
~aint. C'est pourquoi seule la création ecclé- dans les autres arts picturaux et peut demeurer
..;iastique est une participation directe à l'ac- caché au regard superficiel. Cependant, depuis
tion divine, une activité pleinement liturgique longtemps déjà, on a constaté qu'il n'existe
d. par conséquent, la plus libre. pas d'icônes pareilles l'une à l'autre : en effet,
Le degré de la qualité liturgique de l'art est on ne rencontre jamais deux icônes repré-
proportionné au degré de la liberté spirituelle sentant le même sujet qui soient entièrement
de l'artiste. Une icône peut être d'une grande semblables (sauf dans certains cas de nos jours
perfection technique, mais d'un niveau spiri- où il s'agit de copier exprès). On ne copie
tuel très bas; et vice versa : nous connais- pas les icônes, on les reproduit et ces repro-
,ons des icônes peintes de façon rudimentaire ductions sont libres et chaque fois créatrices.
c:'t primitive, mais d'un niveau spirituel très
devé. En se fondant sur le sens et le contenu de
La tâche de l'iconographe a bien des points l'icône, les Pères du septième concile œcumé-
communs avec celle du célébrant liturgique. nique, ayant constaté la possibilité de traduire
Théodose l'Ermite y voit une grande ressem- l'état de l'homme déifié par la grâce dans la
blance. Il dit : « Le ministère sacré de la pein- matière sanctifiée par l'incarnation divine,
ture d'icônes a été inauguré par les saints décident que les icônes, tout comme l'image
:1pôtres. Le prêtre et l'iconographe doivent de la vénérable et vivifiante croix, doivent être
demeurer purs, ou bien se marier et vivre exposées à la vénération « dans les saintes
,elon la loi; car le prêtre, en célébrant par églises de Dieu, sur les vases et les vêtements
des paroles divines, compose la chair à sacrés, sur les murs et sur la planche, dans
laquelle nous communions pour la rémission les maisons et sur les routes 2 ». Cette déci-
des péchés; et l'iconographe, lui, au lieu de sion montre que le rôle traditionnel de l'icône
paroles, trace et représente cette chair vivante ne se limite nullement, dans la conscience de
d nous vénérons ces images à cause de leurs l'Église, à la conservation d'un passé véné-
prototypes 1 . » Comme le célébrant ne peut à rable; tant dans l'Église elle-même que dans
,a guise ni modifier les textes liturgiques, ni le monde, le rôle de l'icône est loin d'être
introduire dans leur récitation quelque conservateur : elle est agissante et construc-
~motion propre qui risquerait d'imposer aux tive. Elle est considérée comme l'un des
fidèles son état intérieur individuel, l'icono- chemins par lequel on peut et doit s'efforcer
graphe, lui aussi, voit son devoir à être fidèle de réaliser la tâche assignée à l'homme,
:1 l'image consacrée par l'Église, n'apportant comme un chemin qui conduit à la ressem-
:1 sa reproduction aucun contenu individuel blance au Prototype divin, à la réalisation exis-
ni émotionnel, afin de placer tous les fidèles tentielle de ce qui a été révélé et accordé par
devant une même et unique réalité, en lais- l'Incarnation. C'est dans ce sens que les icônes
,ant à chacun la liberté de réagir selon ses sont placées partout en tant que révélation
possibilités et conformément à son caractère, de la sainteté du monde à venir, de sa trans-
ses besoins, les circonstances de sa vie, etc . figuration ; elles sont comme des plans ou
.\lais, tout comme le célébrant officie confor- projets pour la réalisation de cet avenir. Elles
mément à ses dons naturels et à ses particu- sont ainsi une prédication de la grâce et une
larités personnelles, l'iconographe, lui aussi, présence sacrée au milieu du monde qu'elles
traduit l'image selon son caractère propre, ses sanctifient. Car « les saints ont été remplis de
dons et son expérience technique. l'Esprit Saint déjà pendant leur vie. Et après
La peinture d'icônes n'est donc aucunement leur mort la grâce de l'Esprit Saint demeure
de la copie. Elle n'est certes pas imperson- inépuisablement dans leurs âmes et aussi dans
nelle, car suivre la Tradition n'enfreint jamais leurs corps qui gisent dans les sépulcres, et
les possibilités créatrices du peintre : ses parti- dans leurs traits et leurs saintes représenta-
cularités individuelles se manifestent tant dans tions3 ».

1. Manuel pour les iconographes de Bolchakov, éd. A. I. OusPENSKY, Moscou, 1903, p. 3 en russe.
2. Oros du septième concile œcuménique.
3. SAINT JEAN DAMASCÈNE, Je Traité pour la defense des saintes icônes, chap. xrx, P. G. 94, 1249 CD.

43
Lorsque, au xrve siècle, l'Église dut, en constant avec le monde extérieur; elle montre
réponse à l'enseignement scolastique mani- le visage spirituel du peuple, révèle son carac-
festé dans la querelle au sujet de la lumière tère, son histoire et en même temps répond
thaborique, trouver une forme dogmatique à de la façon la mieux adaptée à chaque
son enseignement sur la déification de peuple, à tout l'ensemble des problèmes variés
l'homme, elle la prêchait déjà non seulement surgissant à tel endroit, à tel moment. Mais
par l'expérience spirituelle de ses ascètes, mais même exprimés avec force, les traits qui
aussi par l'image, dans le langage de l'art. Ce relient l'icône au monde extérieur ne sont que
langage de l'art sacré doublement réaliste, ses traits extérieurs qui ne constituent pas l'es-
esquissé dès les premiers siècles du christia- sence même de l'image cultuelle; elle
nisme, fut dogmatiquement formulé en demeure avant tout expression de l'enseigne-
rapport avec le dogme de l'Incarnation de la ment de l'Église.
deuxième Personne de la Trinité (« Dieu devint Selon le don d'expression propre à chaque
homme ») durant la période de l'histoire de homme et à tout un peuple, selon aussi le
l'Église qui se termine par le Triomphe de degré de l'expérience vivante de la Révélation,
l'orthodoxie. Au cours de la deuxième période celle-ci est traduite dans l'image avec plus ou
de cette histoire, c'est-à-dire pendant les six moins de perfection. C'est ce qui définit à la
siècles environ qui suivirent l'iconoclasme, le fois les différences qu'il y a entre les icônes
langage pictural de l'Église se précise et atteint de peuples divers et de diverses époques, et
sa perfection qui révèle au maximum le aussi ce qu'elles ont en commun. La plus ou
second aspect de ce même dogme (« afin que moins grande soumission du don d'expression
l'homme devienne dieu »). C'est durant cette à la Révélation qu'elle est appelée à exprimer
époque que le langage de l'icône devenu clas- détermine la pureté et l'élévation spirituelle de
sique acquiert sa forme définitive qui l'image. C'est peut-être l'exemple de Byzance
correspond parfaitement à son contenu. Cette et de la Russie qui est le plus révélateur en
période connaît une floraison de l'art sacré ce sens, deux pays où l'art sacré atteignit les
dans les divers pays orthodoxes comme la sommets de son expression. L'art de Byzance,
Grèce, les pays des Balkans, la Russie, la ascétique et rigoureux, solennel et raffiné, n'at-
Géorgie. teint pas toujours l'élévation spirituelle et la
Cependant, tout comme la sainteté elle- pureté qui sont propres au niveau général de
même dont l'icône est le reflet se manifeste l'iconographie russe. Il est né et s'est formé
dans chaque pays différemment, selon son dans la lutte, et cette lutte l'a marqué. Byzance
caractère national et selon les époques, de (tout en assimilant des éléments de la culture
même chaque peuple, chaque période histo- romaine) est surtout le fruit de la culture
rique crée des icônes de types différents : antique, cette culture dont elle était appelée
tout en exprimant la même vérité, elles se à introduire, dans l'Église, l'héritage riche et
distinguent parfois considérablement entre varié, à le sacraliser. Douée d'une pensée
elles. Il n'y a pas de contradiction en ce que profonde et subtile, servie par une langue
la même Révélation se manifeste de façons souple et nuancée, elle sacralisa tout ce qui
diverses selon les besoins des époques et des touchait au langage verbal de l'Église. Elle
peuples. La rigueur hiératique des icônes donna au monde de grands théologiens, elle
byzantines ne contredit en rien la chaleur joua un grand rôle dans la lutte dogmatique
intime des icônes russes, car Dieu n'est pas de l'Église, y compris celle pour l'icône.
seulement Juge tout-puissant et redoutable, Cependant. dans lïmage même, malgré la
mais aussi le Sauveur du monde qui s'est perfection de l"expression artistique, on décèle
immolé pour les péchés des hommes. De parfois un soupçon de l'héritage antique qui
même que, dès les débuts du christianisme, n'est pas exorcisé jusqu'au bout; on le
l'icône ne se limite pas à exprimer la vie spiri- retrolffe. manifesté de façons différentes, dans
tuelle, dogmatique de l'Église, sa vie inté- une plus ou moins grande mesure, et la pureté
rieure. Par les hommes qui la composent, elle spirituelle de lïmage s'en ressent 1 . Même les
demeure toujours dans un rapport vivant et œuvres de !"époque classique de cet art,

1. Le développement de !"art sacré sur le sol byzantin « fut lié en général '.1 une série de crises prolongées, de renais-
sances du classicisme antique. Une telle récidive de !'Antiquité fut très forte au IYe siècle lorsque le christianisme triom-
phant adopta presque entièrement l'appareil pictural de !'Antiquité. Pareils retours au classique étaient un phénomène·

44
comme les mosaïques du Xllc siècle à Sainte- pour vos fünes. Car Mon joug est doux et
Sophie de Constantinople, ne sont pas Mon fardeau léger , (Mt 11, 29-30). L'icône
exemptes d'une lourdeur charnelle très russe est, dans l'art, l'expression suprême de
marquée; on y sent une absence de sérénité l'humilité semblable à l'humilité divine. C'est
spirituelle et physique parfaite 1 . Quant aux pourquoi l'extraorclinaire profondeur de son
mosaïques du IXe siècle à Sainte-Sophie, elles contenu y est liée à une joie enfantine et
respirent une sensualité antique très éviclente 2 . légère, elle est pleine de chaleur et de séré-
Nous rencontrons souvent cette même dépen- nité. Étant entrée, par Byzance, en contact
dance de la chair, ces mêmes réminiscences avec les traditions de !'Antiquité, surtout dans
antiques dans les icônes byzantines et, plus leur fondement hellénique (et non dans leur
tard, dans les icônes grecques. adaptation romaine), l'art sacré russe ne s'est
En revanche, la Russie qui n'était pas liée pas laissé séduire par les attraits de cet héri-
à toute la complexité de l'héritage antique et tage antique. Il s'en sert, les utilise en tant
dont la culture n'avait pas de racines aussi que moyens d'expression, les sacralise
profondes, atteignit clans l'image une éléva- jusqu'au bout, les transfigure, et la beauté de
tion et une pureté tout à fait exceptionnelles l'art antique acquiert son sens authentique
qui distinguent les icônes russes de toutes les clans le visage transfiguré de l'icône russe5
autres branches de l'art sacré orthodoxe. C'est En même temps que le christianisme. la
à la Russie qu'il fut donné de manifester cette Russie reçut de Byzance, à la fin du xc siècle.
perfection du langage pictural qui a révélé une image sacrée déjà formée, un enseigne-
avec le plus de force le contenu de l'icône ment à son sujet déjà formulé et une tech-
dans toute sa profondeur, sa qualité pneu- nique mûrie par des siècles d'application. Les
matophore. On peut dire que, si Byzance a premiers à l'enseigner furent des Grecs, des
donné au monde surtout la théologie en peintres appartenant à une époque classique
parole, c'est la Russie qui lui a manifesté la de l'art byzantin. Dès le début, par exemple
théologie en image. Il est caractéristique que, clans la décoration des premières églises.
jusqu'à l'époque de Pierre 1er, il y a eu peu comme Sainte-Sophie de Kiev (1037-1161-
d'écrivains parmi les saints russes; à l'inverse, 1167) ils eurent recours à la collaboration de
de nombreux saints ont été des iconographes, peintres russes 1• C'est aussi au xrc siècle que
en commençant par de simples fidèles et des remonte l'activité des premiers saints icono-
moines, jusqu'aux métropolites. L'icône russe graphes russes connus, élèves des Grecs.
n ·est pas moins ascétique que l'icône byzan- moines du monastère des Cavernes, saint
tine. Mais son ascétisme est d'un ordre diffé- Alipios ( t 1114) et son collaborateur saint
rent; l'accent n'y est pas mis sur la difficulté Grégoire. Saint Alipios est considéré comme
et la peine de l'effort, mais sur la joie de ses le père de l'art sacré russe. Il débuta dans cet
fruits, sur la douceur et la légèreté du joug art dès son enfance en travaillant avec ses
du Seigneur dont il parle lui-même dans la maîtres grecs, puis entra clans les ordres et
péricope évangélique lue les jours où l'Église fut ordonné prêtre. Il se distinguait par son
fête les saints ascètes : " Prenez ~Ion joug sur zèle pour le travail, par son humilité, sa
vous et apprenez de Moi, car Je suis doux et pureté, sa patience, son jeCme et la concen-
humble de cceur; et vous trouverez le repos tration de toute sa pensée en Dieu. " Jamais

sporadique /1 Byzance , (V. N. Lv:\RE\, llistoire de lei peinture b) 2cmline, \ol. 1, p. :\9 en russe). Ces " renaissances clu
0

classicisme antique " n'étaient en réalité rien d'autre que des échos dans le domaine de Lin sacrc::' du difficile processu,
génfaal de la sacralisation de tous les aspects de la vision antique du monde. Ce processus de christianisation amcn,tit
à l'Église certaines choses qui, n'étant pas sacralisables, ne pouvaient y entrer, mais marquaient l'art sacrc::' de leur
empreinte. Ainsi ces , renaissances " y introduisaient la sensualité et lïllusionisme de l'art antique complètement étran-
gers à l'orthodoxie. Rien plus tard, ces mêmes él6ncnts. ,trtificicllcment ressuscités clans b " renabsancc " italienne. feront
irruption clans l'art sacré sous forme de naturalisme, clïdéalisrne, etc.
l. Par exemple la Déisb. une mosaïque de la galerie sud.
2. l'ar exemple les mosaïques cle l'abside la Vierge trônant clans la conque du bêma (tribune). avec !'Enfant et Lir-
change Gabriel.
3. L'iconographie russe représente la plus grande panic et, pour l'instant, la mieux étudiée clc Lnt sacré· orthodoxe
C'est pourquoi nous nous arrêtons sur ses caractéristiques ne serait-ce que très hriè\'ement, sans parler de l'art des ,wtrc,
pays 01thocloxes.
1. V. N. L~L'.,\tŒ\, p. 94. Étant donné que le christianisme é·tait défi rc::'pandu en Russie ,JYant le xc siècle, il semilk
difficile de douter de l'existence d'iconographes locaux dès a\ant la christianisation officidle, même si nous ne pos<·-
dons aucune donnée ii ce sujet.

45
tu ne ressentis la moindre aigreur contre ceux les fait ressembler à des fresques; ces dernières
qui t'offensaient, jamais tu ne rendis le mal devaient exercer leur influence sur la peinture
pour le mal », chante le tropaire de sa fête d'icônes jusqu'au XI\,e siècle. Elles se distin-
(ton 8). Saint Alipios était l'un des grands guent par une grande sobriété de moyens
ascètes qui rendirent célèbre le monastère des picturaux, tant dans la composition que dans
Cavernes de Kiev. En la personne de saint les silhouettes des personnages, leurs gestes,
Alipios et de saint Grégoire, l'art sacré russe les plis des vêtements, etc. Leur coloris, où
reçut, dès son début, une impulsion dominent les tons foncés, est plutôt sombre
d'hommes éclairés par une connaissance et sévère. Cependant, dès le xme siècle, il est
personnelle de la Révélation, des hommes, peu à peu remplacé par des couleurs vives et
comme la peinture d'icônes devait en claires, typiquement russes. Un mouvement
connaître souvent par la suite. Malheureu- plus marqué apparaît ainsi qu'une tendance à
sement, malgré le témoignage sur de diminuer le relief pour conserver une surface
nombreuses icônes peintes par ces iconogra- plus plane. Malgré leurs traits russes, les icônes
phes, nous en sommes réduits aujourd'hui à des débuts se ressentent plus ou moins de
de simples suppositions concernant ces l'influence des prototypes grecs. On peut
icônes, car nous n'avons aucun renseignement supposer que le xue siècle fut employé à une
exact. En général, on ne peut juger de la adaptation des formes et des principes de l'art
période kiévienne de l'art sacré russe que par sacré empruntés à Byzance, alors qu'au
quelques fresques et mosaïques. L'invasion xme siècle ils apparaissent déjà transposés pour
mongole, qui déferla vers le milieu du s'accorder au caractère russe, puis, au
xme siècle sur la majeure partie de la Russie, x1ve siècle, arrivent à un plein épanouisse-
ne se borna pas à détruire un grand nombre ment1. Les icônes de cette époque se distin-
d'œuvres, mais empêcha, dans une grande guent par la fraîcheur et la spontanéité
mesure, la peinture d'icônes nouvelles. Les d'expression, par des couleurs vives, par un
quelques icônes de cette époque qu'on a pu sentiment de rythme et la simplicité de leur
découvrir, datées des XIe, xne et du début du composition. À cette période appartiennent les
xme siècles, sont presque toutes attribuées, saints iconographes célèbres, Pierre, métropo-
avec plus ou moins de vraisemblance, à lite de Moscou (t 1326) et Théodore, arche-
Novgorod dont l'art sacré commence égale- vêque de Rostov (t 1394).
ment au XIe siècle. Les xrve, xve et la première moitié du
Les icônes de la période prémongole sont )(VIe siècles sont l'apogée de l'art sacré russe
caractérisées par un aspect monumental qui qui coïncide avec une riche floraison de sain-

1. Des pa1ticularités locales définissent le caractère de l'art. Ainsi. le goCn des Kovgorocliens pour le simple, le fort.
l'expressif, se manifeste clans l'art; sac de Novgorod, très bien décrit par I. Grabar : » L'idéal du Novgorodien est la
force et sa beauté est celle de la force pas toujours harmonieux, mais toujours magnifique parce que puissant, majes-
tueux, conquérant. Telle aussi est la peinture de Novgorod; haute en couleur, forte et audacieuse, les rraits de pinceau
posés d'une main sùre d'elle: les tracés dessinés sans hésitation, avec autorité et décision » (I. GRAB,\R, Les Questions de
la restauration, Moscou, 1926, p. 57, en russe). Les peintres novgorodicns utilisent des couleurs pures, non mélangées.
où dominent le rouge, le ven et le jaune. Le coloris très vif est fondé sur des contrastes de teintes, les icônes sont
dynamiques tant clans leur composition que clans leur dessin.
Les icônes de la région de Souzdal se distinguent par leur aristocratisme, l'élégance de leurs proponions et de leurs
lignes. Elles » possèdent un trait qui les distingue nettement des icônes novgorodiennes leur ton général est toujours
un peu froid, bleuâtre argenté, contrastant avec la peinture de Novgorod qui tend toujours vers les tons chauds, jaunâtre,
doré. L'ocre el le cinabre dominent à Novgorod; clans une icône souzdalienne l'ocre ne domine jamais et si on l'y
rencontre, elle est toujours dominée par d'autres tons produisant l'impression d'une gamme bleuâtre et argentée » ( ibid.
p. 61).
Le coloris des icônes de Pskov et habituellement foncé et se limite (sans compter le fond) à trois teintes le rouge,
le marron et le ve1t foncé, parfois même à cieux : le rouge et le vert. Il est typique pour les iconographes de Pskov
de tracer les taches de lumière avec de l'or sous forme de hachures parallèles (Y N. DsnRJE\', Guide dzt ivfusée russe à
Leningrad, Leningrad-Moscou. 1940, en russe).
Les icônes de Vladimir et, à sa suite, celles de Moscou qui prit la relève au xive siècle se distinguent parmi les autres
par l'équilibre parfaitement étudié entre les teintes différentes pour former un ensemble harmonieux. C'est pourquoi la
palette de Vladimir, puis celle de Moscou, malgré la présence de couleurs très vives, est caractérisée non par leur force,
mais par leur harmonie (A. I. A'-'ISS!fl!OV, i\1aste17;ieces qj' Russian Painting. Londres, 1930). Les visages des icônes mosco-
vites se distinguent des minces visages novgorodiens par leur rondeur.
Tous ces traits n'ont naturellement qu'une valeur relative et, au plan de nos connaissances actuelles, des limites provi-
soires. En plus des centres mentionnés, il y en avait d'autres, encore peu étudiés, tels que Smolensk, Tver, Riazan et
d'autres. De plus, la découverte constante de nouvelles icônes oblige à faire souvent des corrections.

46
teté, notamment des saints ascètes. Cet essor pureté et profondeur de ton, une force et une
décroît brutalement clans la seconde moitié joie de la couleur, - tout cela exprime la joie
du xv1c siècle. Mais cette période (surtout le et la sérénité d'une création artistique mûre,
xvc siècle) connaît le plus grand nombre de liée à une extrême profondeur de l'intuition
saints canonisés (cinquante moururent entre spirituelle.
1420 et 1500). La seconde moitié du xve et le début du
La limite entre le x1vc et le )(Ve siècle est xv1c siècle sont liés au nom d'un autre maître
liée au nom du plus grand iconographe, saint iconographe de génie, - Denys, dont le nom
André (Roublev) qui travaillait avec son maître est souvent mentionné à côté de celui d'André
et ami, saint Daniel dit le Noir. On a récem- Roublev et qui travaillait avec ses fils. Son ait
ment découvert toute une série de fresques qui s'appuie sur les traditions de Roublev, est
et d'icônes peintes par lui, parmi lesquelles un magnifique couronnement du xvc siècle.
sa Sainte-Trinité occupe la première place. La Cependant, dans la beauté de cet art, on voit
profondeur extraordinaire de l'intuition spiri- déjà prévaloir clans une certaine mesure les
tuelle de saint André trouva un moyen d'ex- moyens extérieurs d'expression. Vers la fin du
pression clans son talent de peintre tout à fait X\'e siècle et au début du Xv1c, la peinture
exceptionnel. Les créations d'André Roublev devient souvent raffinée et recherchée dans
sont, clans l'art sacré russe, la manifestation sa forme. C'est une période d'une grande
la plus frappante de l'assimilation de l'héri- perfection technique d'une recherche poussée
tage antique. Toute la beauté de l'Antiquité à l'extrême dans la ligne, d'un grand raffine-
revit ici, illuminée d'un sens nouveau et ment dans les couleurs. Ce qui caractérise
authentique. La peinture de saint André se Denys lui-même, dont l'art est pénétré d'une
distingue par une fraîcheur juvénile, un grand grande joie de vivre, ce sont les proportions
sentiment de mesure, une harmonie des allongées de ses silhouettes, la grâce souli-
couleurs qui atteint chez lui son sommet, un gnée de leurs mouvements, un dessin souple,
rythme enchanteur et la musique des lignes. fort et comme coulé. Son coloris est pur, fait
L'influence de saint André, dans l'art sacré de tons vert tendre, rosé, bleu ciel et jaunes,
russe, fut immense. Les manuels iconogra- produit l'effet d'une musique.
phiques le mentionnent, et un concile Le X\1e siècle conserve encore la spiritualité
convoqué en 1551 par le métropolite Macaire de l'image; le coloris de l'icône demeure
(lui-même iconographe) à Moscou pour régler encore au même niveau et même s'enrichit
des questions d'iconographie, prit la décision d'une profusion de nuances. Ce siècle, comme
suivante : « que les iconographes peignent les le précédent, continue à produire des icônes
icônes selon des modèles anciens, comme remarquables. Cependant, dans la seconde
peignaient les peintres grecs, comme peignait moitié, la simplicité majestueuse et la mesure
André Roublev et les autres iconographes classique dans la composition commencent à
célèbres 1 ». Les pertes des icônes de Roublev chanceler. Le caractère monumental de l'image,
sont mentionnées clans les chroniques comme le rythme classique, la pureté tout antique et
autant d'événements de grande importance la force de la couleur se perdent. Une tendance
clans la vie du peuple. Durant tout le apparaît à la complexité, à la viJtuosité, à une
xve siècle, la création de saint André marque surcharge de détails. Les tons s'assombrissent
l'art sacré russe qui atteint à cette époque le et se ternissent qui, avec l'or, créent l'impres-
sommet de son expression. C'est la période sion de richesse sombre et solennelle. C'est un
classique de l'iconographie rnsse. Les maîtres tournant dans l'art sacré russe. On cesse de
du Xï!c siècle savent maîtriser absolument la ressentir le sens dogmatique de l'icône comme
ligne, inscrire les silhouettes clans un espace fondamental; la narration acquiert souvent une
défini, trouver le rapport parfait entre la signification dominante ( voir l'icône de la
silhouette et le fond libre. Ce siècle répète en Nativité du xvue siècle). Toute une série de
certains points le précédent, mais s'en nouveaux sujets apparaissent sous l'influence
distingue par un plus grand équilibre et une de gravures occidentales.
structure plus parfaite. Un rythme excep- Cette époque et le début du xvuc siècle
tionnel qui pénètre tout, une extraordinaire sont liés à l'activité, clans le nord-est de la

1. I\J. V. PoKRO\"SKY, Notes sur les monuments de l'art el de !ïconographie chrétienne, SPb. 1900, p. 356, en russe.

47
Russie, d'une école nouvelle, celle qui apparut la transfiguration de l'homme, de la réalité
sous l'influence de la famille des mécènes spirituelle, mais qui exprime diverses idées et
Stroganov. Ce qui caractérise l'art de cette notions qu'on peut avoir au sujet de cette
école, ce sont des icônes à très nombreux réalité. Ainsi, ce qui dans l'art profane est
personnages et une peinture menue. Elles se réaliste, devient, appliqué à l'art sacré, un idéa-
distinguent par une extraordinaire finesse et lisme. De là un traitement plus ou moins arbi-
ressemblent à des produits de joaillerie très traire du sujet lui-même qui n'est plus qu'un
précieuse. Leur dessin est compliqué et riche prétexte pour exprimer telles ou telles idées
en détails ; les couleurs tendent vers un ton individuelles, et cela conduit, à son tour, à
général plutôt que vers une harmonie de fausser le réalisme historique lui-même.
couleurs vives. Une fois perdue la conception dogmatique
Le xvue siècle voit une décadence clans l'art de l'art, le fondement même de celui-ci est
sacré. Cette décadence est le résultat d'une faussé 2 et aucun talent artistique ni aucune
crise spirituelle profonde, d'une désacralisation perfection technique n'ont été capables de le
de la conscience religieuse. C'est pour cela remplacer; la peinture d'icônes devient un
que, malgré la résistance énergique de l'Église 1 , artisanat ou un semi-artisanat.
l'art sacré voit pénétrer clans son sein non plus Cependant la conscience dogmatique de
des éléments pa1ticuliers, mais les principes l'image n'est jamais perdue par l'Église et il
mêmes de l'art religieux occidental, principes ne faut pas croire que cette décadence soit
étrangers à l'orthodoxie. La signification la fin de l'icône. La peinture artisanale d'icônes
dogmatique de l'icône disparaît de la cons- qui avait toujours existé parallèlement au
cience des fidèles et le réalisme symbolique grand art, devient seulement, aux xvme x1xe
devient un langage incompréhensible pour les et x:xe siècles, dominante. Et même là, « même
iconographes tombés sous l'influence occi- aux époques de décadence totale, dépourvues
dentale. Ils rompent avec la Tradition. L'art de de toute autre qualité, les fresques et les
l'Église se désacralise sous l'action de l'art natu- icônes arrêtent le regard par une certaine
raliste profane naissant. Le père de celui-ci est harmonie, une ce1taine fermeté de l'impres-
le célèbre iconographe Simon Ouchakov. Ce sion générale qu'elles produisent. Il y a jusqu'à
processus de désacralisation clans l'art n'est présent, dans ces œuvres artisanales
qu'un reflet de celle qui sévit en général clans mauvaises, un certain "tout à sa place" qui
la vie de l'Église. Une confusion se produit manque si souvent à la peinture moderne 3. »
entre l'image ecclésiastique et l'image profane, Telle est la force de la Tradition de l'Église
entre l'Église et le monde. Le réalisme symbo- qui, même au niveau le plus bas de la créa-
lique, basé sur la vision et l'expérience spiri- tion artistique, préserve encore des reflets d'un
tuelles, disparaît lorsque celles-ci sont absentes grand art. Ajoutons d'ailleurs que ce niveau
et lorsqu'on perd le lien avec la Tradition. Cela artisanal n'a pas été, ni n'est maintenant une
produit une image qui témoigne non plus de règle absolue. Parallèlement à l'image clésacra-

1. Depuis le moment où des erreurs s'infiltrèrent dans l'an sacré et que l'Église fut obligée de se prononcer officiel-
lement concernant l'iconographie, elle a toujours défendu les formes canoniques de l'an liturgique, tant par des conciles
<comme celui dit » des cent Chapitres » à Moscou au :,:\·1" siècle ou le grand concile de c\loscou au X\Tlc') que par la
voix de ses hiérarques. Ainsi le patriarche '\ikon détruisait, le jour du Triomphe de l'orthodoxie, des icônes peintes sous
l'influence occident.ale et jetait l'anathème sur tous ceux qui en peindraient ou en garderaient chez eux. Le patriarche
Joachim ( 1679-1690) écrit dans son testament : " Au nom du Seigneur mon testament est que l'cm peigne les icônes du
Dieu-Homme, de la très sainte Mère de Dieu et de tous les saints selon des modèles anciens [.. .]. Et qu'on n'en peigne
surtout pas d'après les représentations latines et allemandes, corrompues et inadmissibles, nouvellement inventées selon
des fantaisies individuelles et qui corrompent notre Tradition ecclésiastique. Sïl s·en trouve clans les églises qui sont
peintes incorrectement, il faut les en enlever " (Manuel iconop,raphique de 13olclhahol', éd. par A. I. Ot SPENSKY, Moscou,
190:3). Dans l'Église grecque qui connut la décadence plus rôt, dès le X\'. siècle. saint Svméon de Thessalonique dénonce,
dans son omrage Contre les hérésies (chap. :\.'XIII) l'infiltration, dans Lm liturgique, d'éléments de l'art profane qui déna-
turent le sens de l'icône. " Rénovant tout, ils peignent, dit-on, même les saintes icônes contrairement (1 la tradition, mais
d'une autre façon. Au lieu de vêtements et de cheveux peints, ils les ornent de ,·étements et de cbe\·cux humains, en
sorte que ce ne sont plus des représentations ni des images des protorvpes. Ils les peignent el les ornent sans respect
et cela contredit les saintes icônes. ,
2, De même que la pensée religieuse n'a pas toujours été au ni,eau de la théologie, la création artistique, même
encore très tôt, n'a pas toujours été /1 la hauteur de la véritable iconographie. C'est pourquoi on ne peut attribuer 11
chaque icône une autorité incontestable; elle peut correspondre à la doctrine cle l'liglise ou ne pas lui correspondre,
induire en erreur. Alllrement dit, on peut dénaturer la doctrine de l'Église par l'image tout autant que par la parole.
3. I. GKARAK, Histoire dé' l'art russe, 11" partie de 1\louRsmv, \·ol. 6. p, 118. en russe.

48
lisée, semi-profane ou même profane tout Tout comme l'enseignement sur le but de
simplement, parallèlement aux mauvaises la vie chrétienne - la déification de l'homme
icônes artisanales, on a toujours produit et on continue de vivre, l'enseignement dogmatique
continue de produire, tant en Russie que dans sur l'icône, lui aussi, continue de vivre dans
d'autres pays orthodoxes, des icônes d'un haut la liturgie de l'Église orthodoxe, de même que
niveau, cela dans les conditions de la déca- l'attitude orthodoxe vis-à-vis de l'image sacrée.
dence qui y arrive à des moments différents. Pour un orthodoxe contemporain, une icône,
Les iconographes qui n'ont pas renoncé à la qu'elle soit ancienne ou récente, n'est pas un
Tradition de l'Église ont maintenu, durant ces objet de délectation esthétique, ni de
siècles de décadence, et gardé jusqu'à nos recherche scientifique : elle est un art vivant
iours l'image liturgique authentique parfois dans la grâce qui le nourrit spirituellement.
c1·un haut niveau artistique et d'un contenu Non seulement à notre époque, tout comme
spirituel élevé. dans les temps anciens, on continue de
peindre des images liturgiques conformes au
Le christianisme, nous l'avons dit, est une canon, mais on voit croître la conscience de
révélation non seulement du Verbe de Dieu, leur contenu et de leur signification. En effet,
mais aussi de l'Image de Dieu, clans laquelle tout comme avant, l'icône correspond de nos
se manifeste sa ressemblance. Cette image de jours à une certaine expérience existentielle,
la ressemblance divine est un trait distinctif à une certaine réalité concrète qui vit dans
du Nouveau Testament, en tant que témoi- l'Église à toutes les époques. Ainsi un starets
gnage visible de la déification de l'homme. du Mont-Athos, mort en 1938, transmet sa
Pour exprimer le divin, l'art de l'icône suit le propre expérience dans les paroles suivantes :
même chemin que la théologie. L'une et « Il y a une grande différence entre la foi que

l'autre doivent exprimer ce qui ne peut l'être Dieu existe, Sa connaissance par la nature ou
par des moyens humains, car toute expres- par la sainte Écriture, et, d'autre part, la
sion sera toujours imparfaite et insuffisante. Il connaissance de Dieu dans l 'Esprit Saint. »
n'y a pas de paroles, de couleurs ou de lignes « C'est clans le Saint-Esprit que l'on reconnaît

. qui puissent montrer le Royaume de Dieu le Seigneur, et l'Esprit Saint demeure dans
aussi clairement que nous représentons et l'homme tout entier : dans l'âme, dans l'esprit
décrivons notre monde. L'iconographie et la (nous) et clans le corps. » " Celui qui a connu
théologie sont conscientes de ce qu'elles se le Seigneur dans l'Esprit Saint devient
trouvent devant un problème insoluble, celui semblable au Seigneur, ainsi que le dit saint
cl ·exprimer par des moyens du monde créé Jean le Théologien : nous Lui serons sembla-
ce qui dépasse infiniment la création. Il ne bles parce que nous Le verrons tel qu'il est,
peut y avoir ici de succès parce que le et nous verrons Sa gloire 1. » La véritable et
Représenté même est indicible. Quelque authentique expérience de la déification de
élevée par son contenu et quelque belle que l'homme continue donc de vivre; de même,
soit l'icône, elle ne peut jamais être parfaite, demeure vivante la tradition iconographique
de même que ne peut l'être aucune image et même la technique qui lui correspond. Car
\·erbale. Dans ce sens l'art de l'icône, tout là où il y a cette expérience, son expression,
comme la théologie, demeure toujours un qu'elle soit verbale ou picturale, ne peut
échec. Mais c'est précisément dans cet échec disparaître. Autrement dit, expression exté-
que réside la valeur de l'une et de l'autre; rieure de la ressemblance divine dans
l'art de l'icône et la théologie atteignent les l'homme, l'icône ne peut disparaître, comme
sommets des possibilités humaines et s'avè- ne peut disparaître l'acquisition de cette
rent insuffisantes. C'est pourquoi les moyens ressemblance par l'homme clans la réalité. On
dont se sert l'art sacré pour indiquer le peut ici appliquer les paroles, valables pour
Royaume de Dieu ne peuvent être que symbo- tous les moments de la vie de l'Église, qui
liques, analogues aux paraboles de la Sainte furent écrites au Xle siècle par saint Syméon
Écriture. Le contenu exprimé par ce langage le Nouveau Théologien : " Nier qu'il existe
symbolique est le même clans l'icône et clans pour l'instant des gens qui aiment Dieu, nier
l'Écriture. qu'ils soient jugés dignes de l'Esprit saint et

1. Arcbimandrite S0P1 rnoNY, Starets Silouane, moine du Mont-Athos. Vie, doctrine, écrits, Paris, 1973.

49
[... ] deviennent fils de Dieu et d'eux par renier manifestement la rénovation de l'image
connaissance, l'expérience et la contempla- corrompue et frappée de mort, et son retour
tion, c'est renverser entièrement l'incarnation à l'incorruptibilité et à l'immortalité 1 . »
de notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ, c'est L OCSPENSKY.

1. SAINT Sn,~:oN LE Non'EAU THÉOLOGIEN, Catéchès 32, traduction, texte critique et notes par Mgr Basile Kmvou II'INE,
ml. III, Paris, 1965, p. 243.

50
LA TECHNIQUE DE L'ICÔNE

En traitant du contenu et de la significa- sèche, bien travaillée et n'avoir pas de nœuds.


~ion de l'icône, nous avions en vue l'image Pour éviter qu'elle ne gauchisse et ne se
:iturgique indépendamment des moyens fende, on y encastre à l'arrière, sans les fixer,
~nilisés pour la réaliser : peinture, sculpture deux traverses de bois plus dur. Sur le côté
:-ur pierre, bois ou métal, fresque ou face on creuse habituellement une cavité dont
:nosaïque. Il faut dire toutefois que c'est la les bords servent de cadre à l'icône. Ce cadre
~èmpera à l'œuf, mode classique de peinture naturel a, d'autre part, un rôle pratique car il
de l'icône, qui offre le plus de possibilités et contribue à empêcher la planche de se
qui correspond le mieux au sens même de courber et permet, durant le travail, d'appuyer
lïcône. Cette technique relève d'une tradition la main sur l'icône (lorsqu'elle n'est pas
plusieurs fois séculaire, capital précieux, grande), sans toucher à la peinture. D'autre
préservé avec soin, comme la tradition icono- part, ce cadre est conforme au sens de l'icône.
graphique vivante elle-même. Transmise de Si le cadre d'un tableau accentue le caractère
génération en génération, elle remonte aux « illusionniste » de celui-ci, le bord de l'icône.

origines de Byzance et, par là, probablement au contraire, évite la création de l'illusion. Afin

,i
.
.•.

:;,1~r
au monde antique. Certes, de nouveaux maté-
riaux apparaissent au cours du temps; ils sont
étudiés avec soin et adaptés, le cas échéant,
:1 la peinture des icônes. Mais les procédés
que l'enduit tienne mieux, la surface de la
planche est couverte de minces sillons tracés
avec un objet pointu. Cette surface rugueuse
est recouverte de colle liquide; puis on la
traditionnels constituent toujours la base laissera sécher complètement durant vingt-
même de la technique des iconographes de quatre heures. On y colle alors un tissu fin.
notre temps. Ce tissu a un rôle important : il contribue à
Faire une icône est un processus complexe ce que l'enduit adhère mieux à la planche et
qui comprend plusieurs opérations exigeant il empêche également la planche de se fendre :
des connaissances spéciales et une grande lorsque celle-ci commencera à travailler, il
expérience. Le support à la fois traditionnel empêchera l'enduit de se décoller.
et le plus commode a toujours été une L'opération suivante qui consiste à préparer
planche de bois dont le choix a une très et à appliquer l'enduit (levkœ,), est compli-
grande importance tant pour la peinture de quée en raison de ses conséquences. Pour
l'icône que pour sa conservation. Ce sont les préparer l'enduit, on emploie de la poudre
essences non résineuses qui sont considérées d'albâtre ou de la craie de la meilleure qualité
comme les meilleures, par exemple le tilleul, ainsi qu'une très bonne colle 1 . Avec ce
le peuplier, le bouleau (l'enduit y tient mieux), mélange de craie et de colle on recouvre la
le cyprès, etc. On emploie aussi le pin, mais planche progressivement de plusieurs couches
avec le moins de résine possible. La planche superposées aussi fines que possible. Entre
choisie pour une icône doit être absolument l'application de chaque couche, la planche est

1. Parmi beaucoup de recettes pour préparer l'enduit, la plus simple utilisée par les iconographes aujourd'hui est la
suivante : on prend 12 grammes de gélatine et on la dilue dans 200 grammes d'eau chaude (jadis on employait la colle
de poisson et la préparation en était différente). C'est avec cette colle liquide qu·on couvre la planche la première fois
et qu·on y fixe la toile. On utilise la même proportion de colle et d'eau pour l'enduit. La première couche est faite
avec un enduit plus fort que les autres. On ajoute lentement, à la colle liquide, 3 cuillerées à soupe bien pleines de
craie et, au bout d'un ce1tain temps, on mélange bien et on en recouvre la planche à l'aide d'un pinceau. Pour les
autres couches, on ajoute à ce même mélange 5 cuillerées de craie. On en recouvre par couches successives la planche.
en réchauffant chaque fois l'enduit au bain-marie.

51
bien séchée et nettoyée, c'est-à-dire qu'on clans un ,,erre. On ajoute le même volume
enlève le surplus de craie et la poussière. En d"eau. on mélange bien, puis, pour préserver
principe, plus les couches sont fines plus l'en- ce liquide de la détérioration, on y ajoute un
duit est résistant. L'enduit, ou levkas, doit être peu de \'inaigre de vin 2 . On agite à nouveau
solide, homogène, mat, d'un blanc uni, lisse cc liquide et on le conserve clans un flacon
sur toute la surface et n'avoir aucune fissure. bien bouché. Il servira de liant pour les
Sur la planche ainsi traitée, on trace au couleurs.
pinceau ou au crayon le dessin de la future Les couleurs essentielles en iconographie
icône. Si l'iconographe manque d'expérience sont des terres (c'est-à-dire des couleurs miné-
ou ne connaît pas très bien le sujet, il peut rales) et des couleurs organiques naturelles.
prendre modèle sur d'autres icônes ou utiliser Les couleurs artificielles ne sont employées
des manuels, des dessins, etc. Guidé par le qu'accessoirement. De même que pour la
sens de ce qu'il va représenter, la forme et composition et pour le dessin, l'iconographe
les dimensions de sa planche, il met en place n'est lié que par le sens de ce qu'il repré-
sa composition et dispose les personnages 1• sente, pour les couleurs il n'est tenu que par
Le dessin une fois terminé, le contour en est les tons essentiels symboliques des vêtements
souvent tracé avec une pointe fine. Ce des personnages et naturellement par les
procédé, emprunté par l'iconographie à la données réelles (par exemple, des cheveux
fresque, représente une aide précieuse durant foncés, gris, etc.). Le peintre est absolument
le travail de peinture, car il permet de libre clans la création des harmonies de
conserver intacts les contours initiaux sans les couleurs, des nuances, des tonalités des archi-
brouiller par les couleurs. Toutefois, il va de tectures, des paysages, etc. La palette de
soi qu'il n'est pas obligatoire de suivre néces- chaque iconographe est tout à fait person-
sairement ces contours. Ainsi, si la forme du nelle.
dessin ne correspond pas tout à fait à la tache Les couleurs sont des poudres très fines
de couleur jugée nécessaire, sa limite peut liées avec le jaune cl'œuf dilué. Au moment
être déplacée à l'aide de cette couleur. de l'utilisation, on y ajoute encore de l'eau.
Lorsque les lignes essentielles du dessin sont La quantité de jaune cl'œuf est différente pour
retracées à la pointe, celui-ci est soigneuse- chaque couleur. Ainsi le blanc, l'ocre, la
ment effacé. Sienne et l'ombre en exigent une quantité plus
Si des surfaces doivent être recouvertes d'or, grande que les autres couleurs; la proportion
ce travail est effectué avant le début de la de poudre et de jaune d'œuf dépend entiè-
peinture, sinon l'or collerait aux couleurs. Cela rement de l'expérience du peintre. Une fois
ne concerne naturellement que des surfaces sèche. la couleur doit être mate et ferme. S'il
d'un seul tenant, plus ou moins importantes, y a trop de jaune d'œuf, la couleur, en
comme le fond ou les nimbes. Quant à l'or- séchant, deviendra brillante et des craquelures
nementation de fins traits dorés faits avec de se produiront; s'il y en a trop peu, la pein-
l'or liquide, par exemple pour le vêtement du ture s'effacera facilement. Ces couleurs repré-
Christ (procédé appelé assiste), elle se fait plus sentent un matériau pictural extrêmement
tard. Pour recouvrir une surface d'or, on utilise précieux et commode. Elles permettent de
habituellement de l'or en feuilles. Quant au travailler par touches, ainsi que par des
processus lui-même, il représente une opéra- couches liquides, et aussi de combiner ces
tion délicate qui exige une grande habileté. deux manières en les variant à l'infini. Elles
Après la dorure, un bon séchage et l'éli- sèchent aussi vite que l'aquarelle, ce qui
mination de l'excédent d'or, la peinture peut permet un travail rapide, mais ne s'enlèvent
commencer. On utilise un jaune d'œuf entiè- pas aussi facilement. Leur solidité s'accroît
rement débarrassé du blanc en le roulant avec le temps et elles résistent à la décom-
d'une main clans l'autre (car si le blanc péné- position chimique sous l'action des rayons
trait clans la couleur, celle-ci risquerait de se solaires bien mieux que les couleurs à l'huile
craqueler), puis on le crève et on le verse ou !"aquarelle.

1. Il existe cles manueb non seulement anciens, mais aussi contemr,orains. Ainsi les dessins reproduits clans cc livre
ont été faits de nos jours à Paris pour guider le travail d'un iconographë.
2. On met plus de vinaigre en été. moins en hiver l'l en tout cas son volume est moindre que celui de l'ceuf. En
Italie. à la place de vinaigre, on utilisait du jus de figues. en Allemagne de la bière, en Russie du kvas.

52
La peinture de l'icône s'effectue par étapes, deur, elle donne à l'ensemble de l'icône un
selon des procédés bien définis. Pour ton doré. Habituellement la peinture tient
commencer, toute la surface de l'icône est compte de cette action unifiante de l'olifa. Il
couverte par les tons locaux de base sans est vrai que la couche d' olifa laissée à la
aucun demi-ton ni ombre. Sur ces tons de surface pour préserver la peinture absorbe
base, pour garder la structure graphique de facilement la poussière et la suie ; les couleurs
la composition, on reconstruit le dessin en perdent ainsi de leur éclat et, avec le temps.
suivant le tracé de la pointe fine avec des l'icône devient plus sombre. Cependant cette
couleurs plus foncées du même ton. Pour tout couche supérieure d'olifa une fois enlevée, les
ce qui ne concerne pas les visages, c'est-à- couleurs apparaissent dans tout leur éclat
dire pour les silhouettes, les paysages, etc., initial (voir par exemple, l'icône de la martyre
on emploie l'un ou l'autre procédé : ou bien Parascève - p. 125 - où une partie de la
on fait des ombres avec des couleurs très vieille couche d'olifa a été laissée dans l'angle
liquides, les endroits éclairés étant laissés tels inférieur droit). L'olifa représente le moyen le
quels, ou bien c'est le ton de base qui sert plus sûr et le meilleur pour conserver l'icône.
de partie sombre et on peint les endroits Aucun vernis ne peut lui être comparé. Elle
éclairés par couches successives de plus en pénètre toutes les couches de peinture jusqu·à
plus claires et de plus en plus restreintes, en l'enduit, les affermit et les transforme, avec le
les estompant du côté des ombres. Le travail temps, en une masse homogène pétrifiée. Si
se fait avec des couleurs liquides posées en les anciennes icônes ont conservé jusqu'à nos
couches transparentes, qu'on appelle plav'. Ce jours toute la fraîcheur et l'éclat de leurs
procédé est très variable et son emploi couleurs, elles le doivent surtout à l'olifa.
dépend entièrement de la personnalité du Tel est, brièvement esquissé, le processus
peintre et de son goût artistique. Il exige de la création d'une icône. Ce processus exige
beaucoup d'habileté et d'expérience, car il faut en tout cas une bonne connaissance des maté-
tenir compte de tous les effets positifs et néga- riaux qui entrent dans sa composition et une
tifs de la transparence d'un ton à travers compétence sûre dans leur emploi. Il est
l'autre, y compris le blanc de l'enduit. Les inutile de parler de la solidité de la technique
visages sont peints aussi en employant succes- iconographique - l'icône elle-même en
sivement plusieurs procédés et en allant témoigne. Contrairement aux peintres d·au-
toujours du ton foncé de base vers les tons jourd'hui, l'iconographe, de nos jours comme
plus clairs; ce principe fondamental d'aller de dans l'Antiquité, participe à la création de
l'ombre à la lumière remonte, par Byzance, l'icône depuis le début (en tout cas depuis la
au portrait hellénistique. Sur les taches claires, préparation de l'enduit) jusqu'à la fin. Il
on rectifie les contours qui ont été estompés connaît ainsi les matériaux avec lesquels il
par les couches liquides et on dessine les opère, leurs qualités, et peut toujours tenir
détails. On pose ensuite les touches les plus compte de leurs diverses propriétés. Notons
claires signifiant, sur les visages et ailleurs, les que, malgré la complexité et les difficultés
parties les plus éclairées des volumes repré- liées à la peinture à l'œuf, les iconographes
sentés. On complète l'icône par les inscrip- n'ont pas adopté, lorsqu'elle est apparue, la
tions indispensables et on laisse sécher peinture à l'huile, sauf dans l'iconographie
pendant plusieurs jours. décadente. En Russie, en particulier, on ne ra
Une fois l'icône sèche, elle est recouverte acceptée, et même alors seulement partielle-
d'olifa. C'est une huile de lin cuite, préparée ment, qu'au xvme siècle. C'est que, sans doute
selon diverses recettes. Habituellement on à cause de son caractère sensuel, la peinture
ajoute à l'huile bouillante diverses résines, en à l'huile est inapte à traduire l'ascèse, la
particulier de l'ambre. Couvrir une icône richesse spirituelle et la joie, propres à l'icône.
d'olifa exige aussi beaucoup d'expérience car Le choix des matériaux de base qui cons-
on risque, par maladresse, de gâcher tout le tituent l'icône est significatif. Dans leur
travail. Le rôle de l'olifa est double : ensemble, ils représentent un maximum de
Premièrement, cette couche protège les participation du monde visible à la création
couleurs de l'action destructrice de l'humidité, de l'icône. Ce sont comme des représentants
de la lumière, de l'air, etc.; deuxièmement, du monde végétal, du monde minéral, du
elle ajoute une dimension aux couleurs, leur monde animal qui y ont leur rôle. Les maté-
conférant plus de transparence et de profon- riaux essentiels (l'eau, la craie, les couleurs.

53
l'œuf... ) sont pris dans leur état naturel et ne la reçoivent dans la liturgie, lors de l'offrande
sont que purifiés et travaillés. L'homme, par des saints Dons qui doivent devenir le Corps
le travail de ses mains, les amène à servir même et le Sang du Christ : « Ce qui est à
Dieu. Ici, les paroles de David dites lors de Toi, le tenant de Toi, nous Te l'offrons pour
la bénédiction des matériaux préparés pour tout et en tout. » Ainsi la matière elle-même,
la construction du Temple, « tout est à Toi et que l'homme offre à Dieu dans l'icône,
nous Te donnons ce qui est Tien » (1 Ch 29, souligne à son tour la signification liturgique
14), sont encore plus applicables à l'icône où de celle-ci.
la matière sert à manifester l'image divine.
Quant à la signification suprême, ces paroles LÉONIDE OUSPENSKY.
LES PRINCIPAUX TYPES D'ICÔNES

L'iconostase tripartite représentant le Seigneur avec, à Ses


côtés, Sa Mère et saint Jean le Précurseur (elle
L'iconostase est un des éléments les plus pouvait être représentée sur une seule planche
importants d'une église orthodoxe. C'est une ou sur trois), qu'on appelle la Déisis. C'est
cloison d'icônes qui sépare le sanctuaire où cette icône tripartite de la barrière d'autel qui,
s'accomplit le sacrement eucharistique de la importée de Byzance en Russie, devint le
nef où se tiennent les fidèles. Elle se présente point de départ de l'iconostase orthodoxe. Ce
sous la forme de plusieurs rangées d'icônes développement s'effectua par l'addition d'au-
placées sur des travées de bois horizontales, tres icônes et la formation de rangées entières.
soit côte à côte, comme dans les iconostases Aux xrne et xrve siècles, la Russie possédait
du :xve siècle, soit séparées par des demi- déjà des iconostases à plusieurs rangées
colonnes, ce qui produit l'effet d'une multi- d'icônes.
tude d'icônes entourées de cadres, souvent Afin de comprendre la signification litur-
sculptées, dorées ou recouvertes de peinture. gique et le sens de l'iconostase, il faut, ne
Sous sa forme primitive, celle d'une barrière serait-ce que brièvement, s'arrêter sur le
d'autel, l'iconostase existait, on le sait, dans symbolisme de l'église elle-même, tel que les
les églises chrétiennes dès les temps les plus Pères nous l'ont transmis et qui est à la base
reculés. On en trouve mention chez les Pères tant de la construction de nos églises que de
de l'Église tels que saint Grégoire de Nazianze la distribution de leur ornementation. Ce
ou saint Jean Chrysostome et aussi chez les symbolisme ne s'exprimait aux premiers
historiens, par exemple chez Eusèbe, évêque siècles que comme une notion générale de
de Césarée. La forme et la hauteur de ces l'église en tant que lieu sanctifié par la
barrières primitives pouvaient varier. C'étaient présence divine, rempli pendant les célébra-
parfois des murettes basses ou des balustrades tions d'anges et d'hommes justifiés et sancti-
sur lesquelles on pouvait s'accouder, parfois fiés. Cette notion générale (d'ailleurs plutôt
des grilles plus élevées, ou encore des rangées vécue qu'exprimée) commence, au rve siècle,
de colonnades portant une architrave. Elles à se développer de plus en plus. C'est à cette
étaient souvent faites de matériaux particuliè- époque surtout que la liturgie chrétienne
rement précieux, ornées de peintures ou de prend une forme plus définie ; en même
sculptures. Du côté de l'autel elles étaient temps, en fonction des besoins du culte, s'éla-
pourvues d'un rideau qui était ouvert ou bore un plan précis de l'église et une distri-
fermé suivant le moment du culte. Ainsi la bution exacte de ses parties avec leur
barrière d'autel rendait-elle celui-ci en même ornementation propre 1 . Eusèbe déjà consacre
temps visible et inaccessible. à ce symbolisme une description assez
Le développement de la barrière d'autel détaillée dans son éloge de l'évêque Paulin à
commença très tôt. À Byzance déjà on y l'occasion de la construction de l'église de
plaçait les icônes du mois (ménologes) et Tyr2 .
celles des fêtes. D'abord sous l'architrave, puis Le symbolisme de l'église est fondé sur le
au-dessus d'elle on trouvait, au-dessus de la sacrifice expiatoire du Christ et sur le but final
porte royale, l'icône du Christ, puis l'icône de ce sacrifice qui forme l'essence même du

1. V. YAKOVLEV, « Le sens du symbolisme attribué par les saints Pères et les docteurs de l'Église au temple chrétien
et à ses parties ", revue Foi et Église, 1904 (en russe).
2. Histoire ecclésiastique, livre C, chap. IV, P. G. 20, col. 849-880.

55
christianisme - la transfiguration à venir de l'alliance. Elle est préfigurée dans les patriar-
l'homme et, par lui, du monde. Dans son ches, fondée sur les apôtres [... ], elle est
ensemble, l'église est donc une image de ce annoncée par les prophètes, ornée par les
monde futur rénové, où Dieu « remplit tout hiérarques, sanctifiée par les martyrs et, par
en tous » (Ep 11, 23). Saint Jean Damascène son autel, elle est établie sur leurs saintes
écrit : [. . .] « Et la loi et tout ce qui était reliques 2 . » Elle représente, dit saint Syméon
conforme à la loi était une sorte d'ombre de de Thessalonique, « ce qui est sur la terre, ce
l'image à venir, c'est-à-dire du culte que nous qui est au ciel et ce qui dépasse le ciel ». Il
rendons maintenant, et le culte que nous précise : « Le narthex correspond à la terre,
rendons maintenant est une image des biens la nef au ciel et le très saint sanctuaire à ce
à venir; quant aux réalités elles-mêmes (voir qui est plus haut que le ciel3. » C'est confor-
He 10, 1), c'est la Jérusalem céleste, immaté- mément à ce symbolisme qu'est répartie toute
rielle et non faite de main d'homme, ainsi l'ornementation d'une église. Loin d'être un
que le dit ce divin apôtre : nous n'avons pas choix fortuit de diverses images, elle repré-
ici-bas de cité permanente, mais recherchons sente donc un système défini par la partie de
celle à venir (He 13, 14), cette cité qui est la l'église où elle est placée.
Jérusalem d'en haut, dont l'Architecte et le La signification de la barrière du sanctuaire
Constructeur est Dieu (He 11, 10). En effet, est liée à cette conception de l'église. Les Pères
tout ce qui était conforme à la loi et tout ce la comparent à la limite entre deux mondes :
qui est conforme à notre culte n'existe qu'en le divin et l'humain, le monde éternel et le
vue de cette cité 1 . » monde passager (voir par exemple Poème aux
Conformément à cette explication, chacune évêques de saint Grégoire de Nazianze, dit aussi
des parties de l'église néotestamentaire reçoit le Théologien). Saint Syméon de Thessalonique
sa signification selon sa place dans l'ensemble explique : « Les colonnes de l'iconostase signi-
et son rôle dans le culte. Selon les commen- fient [. . .] la limite qui sépare le spirituel du
taires de saint Maxime le Confesseur et saint sensible. C'est pourquoi au-dessus de ces
Sophrone, patriarche de Jérusalem, l'église est colonnes la traverse (KoCJµl TT)S') signifie le lien
une image du monde spirituel et du monde d'amour entre les célestes et les terrestres. Et
sensible, de l'homme spirituel et corporel. Le par conséquent, au-dessus du kosmitis, parmi
sanctuaire symbolise le premier, la nef, le les saintes icônes, on représente le Sauveur et
second. Cependant ces deux parties forment Sa Mère ; cela signifie que, tout en étant aux
un tout inséparable, la première éclairant et cieux, ils demeurent aussi avec les hommes 4 . »
nourrissant la seconde et celle-ci devenant Cette signification de la barrière trouve,
ainsi une expression sensible de la première. nous le verrons, son expression la plus entière
Un tel rapport entre elles rétablit l'ordre et la plus claire dans l'iconostase qui s'est
cosmique violé par la chute de l'homme. Cette développée peu à peu. Limite séparant le
explication sera par la suite reprise et déve- monde divin du monde humain, elle est en
loppée plus en détail dans les commentaires même temps un lien entre ces deux mondes
sur le symbolisme de l'église et du culte écrits qui les unit en un tout unique au moyen
par saint Germain, patriarche de Constan- d'images; en effet, ces images expriment un
tinople, grand défenseur de l'orthodoxie état de l'univers où toute séparation est abolie,
durant la période iconoclaste, et par saint un état de la créature réconciliée avec Dieu
Syméon, métropolite de Thessalonique. Selon et pacifiée en son propre sein. Avec toute la
le premier, « L'église est le ciel sur la terre, plénitude possible elle révèle de façon visible,
où vit et demeure Dieu qui est au-dessus des à la limite entre le divin et l'humain, les voies
cieux; elle est glorifiée plus que l'arche de qui conduisent à cette réconciliation.

l. Troisième traité pour la d1fense des saintes icônes, chap.


X'\lII. P. G. 94, I, 1309 C.
2. P. G. 98, col. 383-385.
3. Le Livre sur l'Église, chap. xu, P. G. 155. Ce symbolisme remonte aux explications apostoliques de l'Église et de
son lieu de culte et représente leur développement par les Pères. Ainsi saint Paul dit : " Vos corps sont des membres
du Christ» (1 Co 6, 15), l'Église est le Corps du Christ (Ep 1. 23): mir également 1 Co 6, 19; Col 1, 18 ... Saint Pierre
assimile l'Église au temple fait par des mains humaines en disant : " et vous, comme autant de pierres vivantes, cons-
truisez-vous en une église spirituelle » (1 P 2, 5). C'est là une inYitation directe à voir dans l'église construite par des
mains humaines une icône de l'Église, Corps du Christ.
4. Voir YAKOVLEV, ibid.

56
L'iconostase reproduite ici est un polyptyque La rangée suivante de l'iconostase est celle
de quinze parties attribué au milieu du des fêtes. Elle représente une série d'icônes
xvre siècle 1 . Elle représente la composition clas- des événements du Nouveau Testament que
sique d'une iconostase orthodoxe. De tels l'Église fête avec une solennité particulière
polyptyques servaient pour la prière dans les comme autant d'étapes de l'action providen-
maisons privées; grâce à leurs petites dimen- tielle de Dieu dans le monde. un accroisse-
sions (la nôtre mesure 0,56 m de haut sur une ment de la Révélation pour ainsi dire. C'est
longueur de 1,96 m) on les emportait en le début du " culte que nous rendons main-
voyage ou dans les campagnes militaires. Elle tenant ", c'est-à-dire l'accomplissement de ce
se distingue des iconostases d'église par l'ab- qui était annoncé et préfiguré dans les rangées
sence de la partie inférieure composée supérieures. Ces fêtes représentent la totalité
d'icônes locales et de trois portes : au milieu, de la doctrine de l'Église; ce sont les " perles
celle qui conduit dans le sanctuaire et s'ap- des dogmes divins ", selon l'expression du
pelle " porte royale ", celle du Nord condui- saint patriarche Germain. Dans les iconos-
sant à la prothèse et celle du Sud ouvrant sur tases d'églises, cette rangée est composée en
la sacristie. Il lui manque également la rangée général d'icônes de la Résurrection du Christ
supérieure d'icônes, celle des patriarches repré- et des douze grandes fêtes - six du Seigneur :
sentant l'Église vétérotestamentaire d'Adam à Nativité, Chandeleur (Présentation), Épiphanie
Moïse qui préfigurait l'Église néotestamentaire. (Baptême), Transfiguration, Entrée :t
Plus bas (c'est-à-dire la rangée supérieure Jérusalem, Ascension - quatre de la Vierge :
de notre iconostase), on voit le rang des sa Naissance, sa Présentation au Temple.
prophètes : ceux-ci portent clans leurs mains l'Annonciation, la Dormition - la Pentecôte et
des phylactères déployés avec les textes de !'Élévation de la Croix placées selon le calen-
leurs prophéties sur l'incarnation divine. C'est drier de l'année liturgique. Lorsqu'il reste de
pourquoi au centre de cette rangée il y a la place, comme dans l'iconostase reproduite
l'image de l'accomplissement de ces prophé- ici, des icônes d'autres fêtes, moins impor-
ties, celle de la Vierge du Signe (voir l'ana- tantes, sont ajoutées ainsi que l'icône de la
lyse de cette icône p. 72). Contrairement à Crucifixion. Sur notre iconostase, la réparti-
ce que nous voyons dans la rangée inférieure tion des icônes ne correspond pas au cycle
de notre iconostase où les mouvements et liturgique. Elle est la suivante (de gauche à
attitudes des personnages ne diffèrent qu'à droite) la Nativité de la Vierge, sa
peine, ici les attitudes des prophètes sont très Présentation au Temple, l'Annonciation, le
variées. Tous orientés vers le centre, ils ont Baptême du Christ, la Chandeleur, l'Entrée à
cependant chacun leur mouvement et leur Jérusalem, les Femmes myrrophores au
geste propres. Chacun prophétie à sa manière Tombeau, la Crucifixion, la Descente aux
tenant son phylactère de façon différente des Enfers, la Résurrection de Lazare, la Nativité
autres. Cette rangée figure l'Église vétéro- du Christ, la Transfiguration, l'Ascension, !'Élé-
testamentaire de Moïse jusqu'au Christ; elle vation de la Croix, la Dormition, la Pentecôte.
annonçait et préparait l'Église néotestamen- Le sens et le contenu de ces fêtes sont
taire. Cette rangée, avec celle des patriarches, analysés ailleurs. Voir pages 130-196.
représente en même temps les ancêtres du La rangée suivante de l'iconostase est
Christ selon la chair. Ainsi l'icône de appelée " Tchin "· C'est une Déisis développée
l'Incarnation au milieu indique le lien immé- - le triptyque de l'ancien voile du Sanctuaire.
diat entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Le mot Déisis (6ÉT1CTLS-) signifie prière ; clans
L'ordre dans lequel les prophètes sont repré- ce cas ce sont la Mère de Dieu et saint Jean
sentés ici est le suivant : à droite de l'icône Baptiste qui se tiennent en prière devant le
du Signe (à gauche par rapport au specta- Sauveur. La Mère de Dieu est toujours à sa
teur) les prophètes David, Zacharie (père du droite, selon les paroles du psaume (54, 10) :
Précurseur), Moïse, Samuel, Nahum, Daniel, "À ta droite se tient la Reine. ,, Le mot " tchin ,
Habacuc; à gauche (à droite par rapport au signifie " ordre "· On a créé cet ordre en ajou-
spectateur) : Salomon, Ézéchiel, Aggée, Élie, tant à la Mère de Dieu et à saint Jean Baptiste.
Malachie, Élisée, Zacharie. qui se tiennent en prière devant le Christ, des

1. P. MOLRATOff, Trente-cinq primitif~· russes, Paris, 1931, p. 71.

57
Iconostase, Russie, XVIesiècle. Chapelle latérale (Nativité de la Mère de Dieu) ,
cathédrale Sainte-Sophie, Novgorod.

58
13

12

11

10

8 6 5 4 7 9

3,_ _ _ _____,
-------1 3

Schéma d'une iconostase : 1. Portes saintes; a et a 1 : Annonciation ; b, c, d , et e :


Les quatre évangélistes . 2. La sainte Cène . 3. Les piédroits des pottes saintes avec
les silhouettes des saints Pères liturgistes. 4. Icône du Christ ou icône de l'événement
ou de la personne à qui l'église est dédiée. 5. Icône de la Mère de Dieu.
6 et 7. Pottes nord et sud avec les icônes des archanges ou des saints diacres.
8 et 9. Autres icônes. 10. Tcbin. 11 . Icônes des fêtes liturgiques.
12. La rangée des prophètes. 13. La rangée des patriarches.

59
membres des différentes variétés de sainteté Gloire divine, la nzandorle où s'entrecroisent
céleste et angélique anges, apôtres, des rayons lumineux venant de Lui, entouré
hiérarques et autres 1 . des puissances célestes, avec dans les angles
L'ordre dans lequel ils figurent sur l'ico- les symboles des Évangélistes.
nostase que nous reproduisons est le suivant : La mandorle est inscrite entre deux rectan-
du côté de la Vierge : l'archange Michel, gles qui forment une étoile à huit branches
l'apôtre Pierre, saint Basile le Grand, saint Jean - symbole du huitième jour de la création, le
Chrysostome, saint Zosime, le grand martyr siècle à venir 2 . Cette iconographie du Christ
Georges du côté de saint Jean Baptiste : l'ar- est une manifestation par l'image de la vision
change Gabriel, l'apôtre Paul, saint Grégoire prophétique de la gloire du Seigneur : " Le
le Théologien, saint Nicolas, saint Sabbas, le Seigneur est entré dans Son règne, Il s'est
grand martyr Démétrius. revêtu de splendeur » (psaume 92, 1 - proki-
Un même mouvement unit les saints figurés ménon du dimanche). C'est pourquoi ce type
ici, rangés clans une succession stricte et iconographique a aussi d'autres aspects; ainsi
ordonnée : leur élan de prière vers le Seigneur au centre des icônes du Jugement dernier on
assis sur son trône. Par le rythme de leur représente la Déisis avec le Christ figuré de
mouvement, ils entraînent, si l'on peut dire, la même façon en tant que Juge venu dans
le spectateur clans leur procession solennelle. la gloire. L'idée du jugement n'est d'ailleurs
Les proportions quelque peu allongées de pas exclue non plus du tchin : toute cette
leurs corps, leur attitude de contemplation rangée dans son ensemble représente l'inter-
profonde, leur donnent une élégance et une cession de l'Église pour les péchés du monde.
légèreté particulières. Leurs contours hanno- Cette iconographie du Christ le montre clone
nieux dessinent des silhouettes nettement aussi, au centre du tchin comme le Chef de
découpées, se penchant librement et gracieu- Son Église et comme le Rédempteur qui S'est
sement vers le centre, comme poussés par le sacrifié pour les péchés des hommes. C'est
vent. pourquoi, Il tient, clans notre icône, l'Évan-
Le tchin exprime l'accomplissement de l'in- gile ouvert sur le texte : « Venez à Moi, vous
carnation divine, la plénitude de l'Église du tous qui êtes chargés et qui peinez, et Je vous
Nouveau Testament. Aussi se trouve-t-il au donnerai le repos» (Mt 11, 28); Il est l'amour
centre de l'iconostase. Les images individuelles parfait qui accueille tous ceux qui viennent à
des saints ici représentés n'expriment pas le Lui3.
service qu'ils ont accompli sur la terre, bien La rangée inférieure de l'iconostase, dite
qu'il soit indiqué par leurs vêtements et leurs locale, est représentée ici par sa partie
attributs. Ce qui est représenté ici, c'est l'achè- centrale, la porte royale. De part et d'autre
vement de chaque type de service, de chaque de cette porte on place deux grandes icônes
chemin particulier, le fait de se tenir en prière habituellement celle du Christ et, à droite par
devant le trône de Dieu. Le rythme extérieur rapport à Lui (à gauche par rapport au spec-
ordonné des personnages est l'expression d'un tateur) celle de la Mère de Dieu avec l'Enfant.
ordre intérieur. C'est l'image de la réalisation On remplace parfois l'icône du Christ par
de l'ordre normal de l'univers, l'ordre de la celle de la fête ou du saint auquel l'église
vie à venir quand Dieu sera « tout en tous » est consacrée. Sur les portes nord et sud on
(1 Co 15, 28), la contemplation de la Gloire représente deux archanges, Michel et Gabriel,
divine. Cette pensée est soulignée ici par ou bien les saints diacres - serviteurs durant
l'image du Sauveur lui-même. Il est représenté l'accomplissement du Sacrement. S'il reste de
assis sur son trône, avec les attributs de la la place, elle est remplie par d'autres icônes.

1. Des icônes à nombreux personnages existaient cléji1 à Byzance. Aimi. dans sa louange aux saints Cyr et Jean (écrite
clans la seconde moitié du me siècle et citée par le septième concile cecuménique), le patriarche de Jérusalem saint
Sophrone dit : " Nous vîmes une très grande et magnifique icône, où le Christ était peint au milieu avec des couleurs,
Sa Mère notre Souveraine et toujours-vierge Marie à Sa gauche; :1 Sa droite Jean Baptiste et Précurseur du Sauveur 1.. .].
Là aussi se trouvaient représentés certains du chceur glorieux des apôtres et des prophètes et des martyrs. Parmi eux
se trouvaient ces martyrs Cyr et Jean. Où de telles icônes étaient placées et dans quelle intention. nous ne le savons
pas. ,
2. Voir l'explication des icônes pascales.
3. Le texte de l'Évangile est habituellement choisi suivant les besoins de ceux à qui l'icône est destinée, conformé-
ment à l'aspect de l'iconographie du Christ qu'il convient de souligner.

60
Portes sa intes o u royales , Russie , )(VIe siècle .

61
L'Eu cha ristie , Russie, vers 1500. La porte royale ou sainte

Il semble que la potte royale ait existé dès


l'apparition des to utes pre mières barrières
Cette rangée a gardé également son ancien d'autel. C'est une potte à deux battants dont
nom de « rangée de la vénération » . Ce nom le haut est découpé et qui est montée sur des
est dû au fait que les icônes du mois en colonnettes de bois. Selon les auteurs ecclé-
cours ou ce lles des sa ints ou d es fêtes siastiques, la po1te royale était ornée d'icônes
commémorés se trouvaient là sur la barrière dès les temps les plus anciens 1 . Elles sont géné-
de l'autel ; on les en enlevait pour les me ttre ralement répatties comme sur la porte repro-
sur le lutrin pour être vénérées. On a sans duite ici, c'est-à-dire : dans la pa1tie supérieure,
doute gardé ce nom parce que les icônes l'Annonciation , la Mère de Dieu étant sur le
locales, se trouva nt ici à une hauteur acces- battant de droite (par rappo1t au spectateur) et
sible , font l'objet de prières et de vénération l'archange Gabriel sur le battant de gauche. Plus
plus directes : on les embrasse , on brûle bas, se trouvent les quatre évangélistes, deux
devant elles des cierges, etc. C'est à elles de chaque côté. Sous l'icône de l'archange, ce
qu'on peut surto ut appliquer les paroles de sont saint Jean le Théologien et saint Luc; sous
saint Siméon de Thessalonique sur les person- celle de la Vierge, les évangélistes Matthieu et
nages représentés : « Ils se trouvent à la fois Marc. Des deux côtés, sur les colonnettes sont
aux cieux et avec les hommes. » Cette rangée représentés les Pères liturgistes.
non seulement n'est pas soumise à l'ordre La porte royale est l'entrée du Saint des
rigoureux et 1ythmé des autres , mais elle est sa ints , le sa nctu aire ; seuls les célébrants
souve nt asymétrique. Les icônes qui la peuvent entrer par cette porte et uniquement
composent sont très variées et leur choix à certains moments, lorsque le culte l'exige.
dépend des besoins locaux et du caractère Conformément a u sens symbolique du
de chaque église. Sanctuaire, cette porte représente l'entrée du

1. E. F1uM0 "1ov, Questions de fa f orme primitive de fïconostase da ns les églises russes, Moscou, 1859 (en russe) .

62
Royaume de Dieu. C'est pour cela qu 'on y aux paroles : " Buvez-en tous, ceci est Mon
représente les annonciateurs de ce Royaume Sang, celui de la Nouvelle Alliance ... » (Mt 26,
- les évangélistes - , ainsi que ]'Annonciation 26-28). Ce sacrement, représenté immédiate-
qui réalise la nouvelle qu 'ils proclament. ment au-dessus de l'endroit où les fidèles reçoi-
Immédiatement au-dessus de la p01te royale vent la communion, se continue aujourd'hui,
sur un panneau dont la forme correspond à la administré par les successeurs des apôtres aux
panie supérieure de celle-ci, est représenté le membres de l'Église, les unissant entre eux et
repas divin - le Christ donnant la communion au Christ, les rendant pa1ticipants de Sa chair
aux Apôtres. Cette image est la version litur- et de Sa Divinité, selon les paroles de saint
gique de la sainte Cène dans la rangée des Jean Damascène 2 .
fêtes lorsqu 'il y a de la place 1 . Le thème de la Telle est, brièvement exposée, la significa-
communion des apôtres souligne pa1ticulière- tion des rangées de l'iconostase orthodoxe
ment le rôle du Christ en tant que grand prêtre, classique. Son développement (l'addition et la
manifesté ici directement par son action sacer- distribution des icônes) est sans aucun doute
dotale . Cette image a cela de caractéristique dû à la nécessité de faire comprendre le
que la même composition y est répétée deux dogme chrétien. Aussi le rôle joué jadis par
fois ( voir ci-dessus) : on représente ainsi la la barrière d 'autel non seulement a été
communion sous les deux espèces, obligatoire conservé, mais celle-ci a reçu une significa-
dans l'Église onhodoxe. D'un côté, six apôtres tion qu 'elle n 'avait pas auparavant. En sépa-
s'avancent pour recevoir le pain conformément rant le sanctuaire de la nef (le divin de
à la parole du Seigneur : " Prenez, mangez, l'humain) , l'iconostase , comme l'ancienne
ceci est Mon Corps ... »; de l'autre côté, six barrière , souligne leur différence hiérarchique,
autres s'approchent du calice, conformément la gravité et le sens du Sacrement qui

1. Ces deux types iconographiques sont connus dès le v ie siècle (ainsi clans !'Évangé liaire de Rossan o d'origine alexan-
drine et sur une patène trouvée près d 'Antioche en 1911). lis ont remplacé l'image du sacrifice d 'Abraham, celui d 'Abel
et d'autres préfigurations vétérotestarnenta ires du sacrifice clu Nou veau Testament ; a uparavant o n figura it des symboles
te ls qu e le poisson, des pains, etc.
2. De .fïde orthod, li vre IV, chap. XIII , " Sur les saints e t très purs Mystères du Seigneur ", P. G. 1, co l. 1144.

63
s'accomplit dans le sanctuaire. Elle manifeste, été l'expression extérieure et le couronnement
elle aussi, le lien entre les deux mondes, le de la plus haute période de la sainteté russe.
ciel et la terre, et révèle ce lien par l'image; L'iconostase reproduite ici est l'un des
elle présente sur une seule surface, de façon meilleurs exemples que nous connaissions des
concise, au regard des fidèles, les voies de la iconostases portatives; elle ne permet pour-
réconciliation entre Dieu et l'homme, le but tant pas d'avoir une idée juste d'une iconos-
et les conséquences du sacrifice expiatoire du tase classique dans une église. Les dimensions
Christ, la descente de Dieu et l'élévation de et surtout les couleurs jouent, ne l'oublions
l'homme. Dans un ordre rigoureux et consé- pas, un très grand rôle. Essayons de nous
quent les diverses rangées de l'iconostase illus- représenter cette iconostase en couleurs
trent les étapes de l'Économie divine. (d'après les reproductions d'icônes en
De Dieu à l'homme, du haut vers le bas, la couleurs), les personnages du « tchin » hauts
révélation divine se manifeste graduellement, de trois mètres et tout le reste en proportion.
elle chemine au sein des événements préfigurés Nous aurons alors une idée de l'ensemble
par les patriarches et prédits par les prophètes grandiose qui fut créé, en 1408, à Vladimir
de l'Ancien Testament jusqu'à la série des fêtes avec la collaboration de saint André (Roublev).
liturgiques qui représentent l'aboutissement de
tout ce qui a été préparé par l'Ancien
Testament. De là elle parvient à l'accomplisse- Les icônes du Christ
ment suprême encore à venir de toute l'Éco-
nomie divine : l'image du Royaume de Dieu, « Le Verbe de Dieu que rien ne limite (à.TTC
la rangée de la Déisis (tchin). Au-dessous de pl ypaTTTOS ), en Toi, (TTEpLEypcicpr)) Mère de
ces rangées a lieu le contact direct entre Dieu Dieu, s'est limité dans notre chair. Il a reformé
et l'homme; ce sont les voies de l'ascension l'image souillée dans les temps anciens et l'a
de l'homme vers le haut : par l'acceptation de remplie de beauté divine. »
la prédication évangélique et la communion par Dans ce kondakion, chanté à la fête de
la prière, par l'union de la volonté humaine à l'Orthodoxie (le premier dimanche de
la volonté divine (à cet égard l'icône de Carême), quand l'Église célèbre la victoire des
l'Annonciation représente cette union des deux saintes icônes et aussi le triomphe final du
volontés 1) et enfin par la communion au dogme de l'Incarnation, se trouve implicite-
Sacrement eucharistique, l'homme accomplit ment toute la doctrine de ce qu'est l'« image »
son ascension vers la rangée de la Déisis, il par excellence. « L'image du Dieu invisible,
entre dans l'unité catholique de l'Église, devient Premier-Né de toute créature » (Col 1, 15),
« un seul corps avec le Christ » (Ep 3, 56). l'hypostase du Logos est une « déclaration
Extérieurement cette unité s'exprime en parti- courte et claire de la nature du Père 2 ».
culier dans le culte par l'encensement : le prêtre « L'homme, créé à l'image et à la ressem-
ou le diacre encense d'abord les icônes, puis blance de Dieu, avait alors le Verbe divin
les personnes présentes, saluant l'image divine comme archétype 3. » « C'est pourquoi l'incar-
dans l'homme et unissant en un seul geste les nation du Fils renouvelle l'image qui avait
saints représentés et les fidèles, l'Église céleste perdu sa ressemblance à cause du péché de
et l'Église terrestre. l'homme4 » : elle n'est pas seulement une
C'est essentiellement aux XIVe et _xve siècles, théophanie parfaite, mais aussi la réalisation
période où la sainteté russe et la peinture de l'homme parfait à laquelle le premier Adam
d'icônes atteignirent leur apogée, qu'a lieu le n'avait pu parvenir. L'icône du Christ, Dieu-
développement de l'iconostase, développe- homme, est l'expression par l'image du dogme
ment qui devait prendre fin au XVIe siècle. de Chalcédoine, car elle représente la
C'est pourquoi la profonde compréhension du Personne divine incarnée, le Fils de Dieu
sens de l'icône qui caractérise cette époque devenu Fils de l'homme « consubstantiel au
se manifeste dans le contenu et la forme de Père » dans sa divinité, « consubstantiel à
l'iconostase classique. On peut dire qu'elle a nous » dans son humanité.

1. Voir l'explication de l'icône de !'Annonciation.


2. SArm GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Or. XXX, sec. 20; P. G. 36, col. 129 A.
3. SA!l\î ATHMASE, Contre les Païens, I, 2; P. G. 25, col. 5 C-8 A.
4. In., Sur !"Incarnation, 14. P. G. 25, col. 120 CD.

64
Si le Christ, le « dernier Adam » (1 Co 15, remettre à l'envoyé d'Agar 1 . Ainsi, les
-±5), s'est montré l'archétype du « premier prem1eres images du Christ, le mandylion et
homme », d'autre part, par son Économie deux empreintes miraculeuses sur des briques,
rédemptrice, Il a revêtu la ressemblance de les keramidia, seraient des documents « non
la nature humaine déchue, qui est une faits de main d'homme », témoignages directs
dissemblance » appartenant à l'aspect du et, peut-on dire, matériels de l'incarnation du
Serviteur», de« l'homme de douleur» (Is 53, Verbe. Ces histoires légendaires expriment à
.3). Ainsi, tout en étant encore l'« Image véri- leur manière une vérité dogmatique : l'ico-
table », le Christ a uni les deux aspects durant nographie chrétienne, et avant tout la possi-
sa vie terrestre : celui de la glorieuse ressem- bilité de représenter le Christ, trouve son
blance et celui de la dissemblance kénotique fondement dans l'incarnation. L'art sacré des
- « forme de Dieu » et « forme d'esclave » icônes ne peut donc pas être la création arbi-
1 Ph 2, 6.7), le premier dissimulé par le second traire des artistes - comme le théologien l'ex-
~mx yeux du corps. Même les disciples les prime par la pensée, l'iconographe exprime
plus proches ne virent qu'une seule fois, avant par son art la Vérité vivante « non faite de
:-a Passion, le Christ dans la gloire de son main d'homme », la Révélation que l'Église
humanité déifiée, sur le mont Thabor. possède dans sa Tradition. L'icône du Christ
L'Église, qui voit le Christ avec les yeux acheiropoïète exprime mieux que toute autre
d'une foi imperturbable, montrera toujours, image sacrée le principe dogmatique de l'ico-
dans ses hymnes liturgiques et sur ses icônes, nographie. C'est pourquoi le septième concile
le Dieu-homme conservant sa majesté jusque (787) lui a accordé une attention particulière 2
dans l'abaissement. et c'est cette icône du Christ qui, pour commé-
morer le Triomphe définitif des Saintes
Images, est vénérée lors de la fête de
Le Sauveur acheiropoïète l'Orthodoxie (voir plus haut le kondakion).
Le type iconographique du Sauveur achei-
L'icône, « non faite de main d'homme » ropoïète nous montre seulement le visage du
1 àxnpoTTOLTlTOS') ou « l'icône du Seigneur sur Christ - ni le cou, ni les épaules - encadré
le linge » (µav817Î1.L0v), connue en Occident par une longue chevelure qui tombe en
:-ous le nom de « Sainte Face » occupe une boucles de chaque côté. La barbe est parfois
place centrale parmi les icônes du Christ. d'une pièce se terminant en pointe, parfois
L·expression « acheiropoïète » trouve son vrai divisée en deux. Les traits réguliers du visage
:-ens dans le contexte de l'Écriture (Mc 14, sont schématisés : la belle ligne de la bouche
()8) : l'image « non faite de main d'homme » n'a rien de charnel; le nez allongé et très
est avant tout le Verbe incarné qui s'est droit évoque, avec les sourcils en forme d'arc
montré » dans le « temple de son corps » le dessin d'un palmier. L'expression grave et
1Jn 2, 21). Dès cet instant, la loi mosaïque sans passion de ce visage du Dieu-homme
qui interdisait les images (Ex 20, 4) n'avait n'a rien de commun avec l'impassibilité indif-
plus de sens, et les icônes du Christ devien- férente qu'on trouve si souvent dans l'art reli-
nent les témoignage irréfragables de l'incar- gieux d'Extrême-Orient. Ici, c'est l'impassibilité
nation de Dieu. Au lieu de créer, au gré de d'une nature humaine absolument pure,
leur caprice, « avec leurs mains », l'image de exempte de péché, mais accueillante à toutes
Dieu, les iconographes doivent suivre une les souffrances du monde déchu. Les grands
tradition qui les rattache à l'« acheiropoïète » yeux dilatés, tournés vers le spectateur, ont
original. Cette tradition a reçu, au début du un regard attentif et attristé qui semble péné-
\ ~ siècle, une forme légendaire avec l'histoire trer jusqu'aux profondeurs des consciences,
d'Agar, roi d'Édesse qui, dit-on, voulut avoir sans les accabler. Le Christ est venu dans le
un portrait du Christ. Selon la version reçue monde pour le sauver, non le condamner
à Byzance, l'image d'Édesse est l'empreinte (Jn 3, 17). Le signe de la Croix s'inscrit dans
du visage du Seigneur sur un tissu que le le nimbe qui entoure la tête du Christ. Ce
Christ avait pressé sur son visage et qu'il fit nimbe crucifère figure dans toutes les repré-

1. Voir le récit byzantin de l'image d'Édesse, faussement attribuée à Constantin Porphyrogénète; P. G. 113, col. 428-
-±54. Voir la légende occidentale de Véronique.
2. MANS!, coll. concil. XIII, col. 189-192.

65
La Sainte Face . Église de la Sainte-Trinité , Vanves. xx:e siècle .

66
Christ en majesté, Russie, probablement du X\i<' siècle.
sentations du Christ. Les lettres grecques sur Pantocrator, à mi-corps, les mosaïques et les
les trois branches de la Croix forment le Nom fresques des coupoles byzantines, ont un
divin révélé à Moïse : 6 wv - CELUI QUI EST caractère monumental qui souligne l'aspect
- (Ex 3, 14), le nom redoutable de Jéhovah, redoutable du Seigneur, le Sauveur de l'uni-
qui appartient à la nature divine du Christ. vers, qui viendra juger les vivants et les morts.
Le nom abrégé de Jésus-Christ - IC XC (en Cependant, sur les icônes offertes aux regards
dessus du visage, sur notre icône) - désigne des fidèles, le type du Christ Pantocrator, tout
l'hypostase du Fils incarné. Le nom de la en conservant la même majesté, n'a plus rien
personne représentée, que ce soit le Christ, d'effrayant, l'expression grave de son visage
la Mère de Dieu (µp eu) ou un saint, doit est pleine de douceur; c'est le Seigneur
figurer sur l'icône. compatissant venu prendre sur Lui les péchés
Les icones du Sauveur acheiropoïète du monde. Le livre qu'il tient dans sa main
devaient être nombreuses à Byzance depuis gauche est ouvert sur des paroles de l'Écri-
le commencement du vre siècle ; et elles le ture qui varient selon les icônes.
deviendront plus encore après la translation La grande icône, reproduite page 67, datant
à Constantinople de l'icône d'Édesse (en 944). sans doute de la fin du xve siècle, représente
Cependant, les plus belles icônes de ce type le Sauveur comme le Roi de Gloire entouré
que nous possédons aujourd'hui sont l'œuvre des puissances célestes. Assis sur un trône
d'iconographes russes. Une des plus anciennes magnifiquement sculpté, le Sauveur bénit de
est l'icône de la cathédrale de la Dormition la main droite, tandis que, de la gauche, il
à Moscou (xne siècle) peinte d'une façon tient l'Évangile sur ses genoux, ouvert sur un
monumentale qui rappelle les fresques 1 . texte composé : « Cessez de juger sur l'ap-
Notre icône, peinte sur une bannière, a été parence; jugez selon la justice. Car du juge-
réalisée à Paris vers 1945 par un iconographe ment dont vous jugez ... » 0n 7, 24; Mt 7, 2).
russe. La technique moderne, le sens artis- Il est entouré d'une mandorle ovale et de
tique d'un peintre contemporain ont servi ici deux carrés aux côtés courbes, formant une
à exprimer ce qui n'est pas fait de main étoile octogonale - le symbole de l'éon futur.
d'homme : l'aspect traditionnel du Christ tel ( On retrouve aussi une étoile ayant la même
que l'Église le connaît. forme, mais sans les symboles des évangé-
listes, dans des icônes de la Transfiguration,
par exemple dans des peintures à l'église
Le Pantocrator Kovalevo près de Novgorod, 1380, et dans un
manuscrit grec avec des enluminures à la
Le type iconographique du Christ Bibliothèque nationale de Paris, 1242, f. 92;
Pantocrator (IIavToKpciTwp, Souverain on la trouve aussi au xrve siècle.)
universel) exprime, sous les traits humains du Ici, le premier carré entoure la figure majes-
Fils incarné, la majesté divine du Créateur et tueuse, magnifiquement située du Pantocrator.
Rédempteur, qui préside aux destinées du Ce carré est inclus dans la mandorle qui
monde. Le Pantocrator est assis sur son trône, contient aussi des chérubins représentant le
il bénit de la main droite et tient dans la monde angélique qui entoure le trône de
gauche un parchemin ou un livre. C'est ainsi Dieu. Dans les coins du second carré tracé
qu'il apparaît, par exemple dans la Déisis où au-delà de la mandorle, sont figurés les
Notre Dame et saint Jean Baptiste se tiennent symboles des évangélistes qui ont proclamé
de chaque côté du trône 2 . Mais, qu'il soit la Bonne Nouvelle aux quatre extrémités de
représenté seul ou entouré de saints, le type la terre. À la gauche du spectateur, en haut,
du Christ Pantocrator a une image à mi-corps, apparaît le symbole de l'évangéliste Matthieu :
où le trône n'apparaît pas (sauf dans les un homme; en dessous, celui de l'évangéliste
icônes du Jugement dernier qui montrent Marc : un lion. À droite, un aigle, symbole
toujours le Pantocrator en pied assis sur son de Jean et un taureau symbole de Luc (Ap 4,
trône de gloire). Les images gigantesques du 6-8).

1. Par exemple la fresque du Sauveur acheiropoiête de Nereditsy de la même époque. Sur les icônes de ce type, voir
A. GRABAR : Le Sauveur acheiropoiête de la cathédrale de Laon, Zographika, 3, Seminarium Kondakovianum, Prague,
1930.
2. Voir le dépliant de !'Iconostase, ci-dessus.

68
Christ Pantocrator, Russie , xvre siècle .

69
-- --- -----------------------

Christ Pantocrator, Russie, :\'IXe siècle.

70
Le Créateur « porté sur les chérubins » est respectant la liberté des créatures, ne pouvait
montré faisant un mouvement fort, mais pas trouver son plus haut accomplissement
calme, et ce mouvement se transmet pour clans l'incarnation du Fils de Dieu avant que
ainsi dire au monde créé, se reflétant clans la Vierge Sainte n'ait consenti à ce que " le
les ailes frémissantes des chérubins, dans la mystère resté caché depuis les siècles et les
variété de leurs attitudes et dans le mouve- générations » (Col 1, 26) se réalise en elle,
ment des animaux vers les coins du second faisant d'elle la Mère de Dieu. C'est pourquoi
carré. saint Jean Damascène a écrit que « dans le
Sur la seconde icône reproduite ici (Russie, nom de Théotokos est contenu tout le mystère
:,;:\ rc siècle), le Christ est vêtu d'un manteau de !'Économie divine clans le moncle 2 ». Le
bleu foncé, mais sa tunique est éclatante, car dogme mariologique est impliqué dans la
elle est tissée d'or (assiste) 1 . La chevelure christologie : on ne peut, comme le voulait
abondante tombe en mèches sur l'épaule Nestorius, refuser à la Sainte Vierge la qualité
gauche du Christ. Sa main droite, repliée dans de Mère de Dieu sans porter atteinte au dogme
un geste de bénédiction, est inclinée vers le de l'incarnation de l'hypostase divine de son
line des Évangiles que le Christ offre aux fils. Ce n'est pas la nature humaine du Christ
fidèles. Il est ouvert au passage de l'évangile prise isolément, mais la Personne même du
selon saint Matthieu (11, 28.30) : « Venez à fils de Dieu qui est née, selon son humanité,
moi, vous tous qui peinez et ployez sous le de la Vierge Marie - une créature que le Saint-
fardeau et moi je vous soulagerai. Oui, mon Esprit avait rendue capable de recevoir dans
joug est aisé. » L'inscription et la croix du son sein le Verbe du Père venu clans le monde.
nimbe sont effacées. Le nom de « Mère de Dieu » exprime une
La troisième icône du Pantocrator, ici repro- relation unique vis-à-vis de la deuxième
duite, est recouverte d'une plaque avec incrus- Personne de la Trinité, relation de maternité
tation d'émaux qui suit les contours du corps qui a été assignée à une personne humaine
du Christ représenté en buste. Il fait le même par l'élection divine. Cette place prééminente
geste de bénédiction et tient l'Évangile ouve1t dans !'Économie du salut, ce rôle unique clans
sur les mêmes paroles que sur l'icône dont l'incarnation ne sont pas seulement ceux d'un
nous venons de parler. Ici, sa représentation instrument. « Marie la Mère de Jésus » (Ac 1,
est simplifiée, moins achevée. La tunique n'est 14) a montré la réalité de cette relation unique
pas tissée d'or et, d'une manière générale, qui la liait à son fils, en la manifestant par
l"aspect du Sauveur est moins majestueux. sa sainteté personnelle. Mais cette sainteté ne
Lïconographe a cherché avant tout à montrer peut être que la " toute sainteté », cette pléni-
la compassion et la douceur du Seigneur tude de grâce accordée à l'Église, - complé-
accessible à la prière des hommes. ment de la glorieuse humanité du Christ. Mais,
Cette icône a été peinte clans un atelier tandis que l'Église attend encore l'avènement
russe, clans la seconde moitié du xrxc siècle. du monde à venir, la Mère de Dieu a franchi
Bien qu'appartenant à une période de déca- le seuil du Royaume éternel; et, comme seule
dence, elle reste fidèle au canon iconogra- personne humaine déifiée - annonce de la
phique, aussi bien dans sa conception du déification finale des créatures - elle préside,
Christ Pantocrator que clans sa technique. aux côtés de son fils, aux destinées du monde
qui se déploient encore dans le temps.
La glorification qui revient à la Mère de
Les icônes de la Mère de Dieu Dieu ne peut se comparer au culte rendu aux
saints ou aux anges. Les aspects multiples de
L'Église a voué à la Mère de Dieu un culte sa gloire qui dépassent ce que nous pouvons
cl'« hyperdulie », l'élevant au-dessus de tous imaginer, nous qui sommes sur terre, ont
les saints et de toutes les hiérarchies célestes. donné naissance à une multitude d'icônes;
La place de la Vierge élue est au centre de nous en reproduisons ici quelques-unes parmi
11listoire du salut. En fait, la Providence divine, les principaux types.

l. Assiste est une expression technique, expliquée clans , La technique de lïconographie ", voir p. 'i2.
2. Exposé de la foi orthodoxe, III, c. 12 ; P. G. 94, col. 102.3 et 10.32.

71

--- - - - ~ -- --·-----
Notre Dame du Signe sur les anges, elle qui est « plus vénérable
que les chérubins et incomparablement plus
Icône russe de la fin du XVIe siècle, l'icône glorieuse que les séraphins ».
du Signe est l'une des images de la Vierge Dans les iconostases des églises orthodoxes
les plus vénérées. Les bras levés de la Mère qui expriment la doctrine dogmatique de
de Dieu caractérisent cette icône qui appar- l'Église, Notre Dame du Signe est placée, nous
tient au type de l'Orante, mais avec le Christ l'avons vu, au milieu de la rangée des
contre sa poitrine. Ce geste des bras élevés prophètes; elle est ainsi l'icône centrale de
dans la prière n'est pas spécifiquement chré- l'Église vétérotestamentaire qui attend la
tien. Il est connu tant dans l'Ancien Testament Rédemption. Les prophéties de l'Ancien
que dans le monde antique païen. Très Testament sur l'incarnation de Dieu sont
répandu durant les premiers siècles du chris- comme couronnées par celle d'Isaïe
tianisme, il n'est pas seulement signe de la surnommé « le cinquième évangéliste » pour
prière, mais il en est la personnification dans l'exactitude de ses paroles, prophétie qui n'est
l'image de l'Orante. On rencontre de telles plus allégorie (comme celles de Salomon, de
images dans les fresques des catacombes Moïse, de Jacob ... ), mais directe et claire :
romaines et sur le fond des vases sacrés qu'on « C'est pourquoi le Seigneur lui-même vous

y a trouvés. Sur ces derniers, la Vierge est donnera un signe : voici, une vierge deviendra
souvent en position d'Orante accompagnée de enceinte et enfantera un fils et il sera appelé
l'inscription « Maria » ou « Mara » (ancienne Emmanuel » (Is 7, 14). L'image de la Mère de
forme orientale de ce nom). Ces images Dieu avec l'Emmanuel en son sein est préci-
remontent au début du rve siècle, de même sément ce « Signe » annoncé par le prophète
que la représentation la plus ancienne connue et manifesté au monde dans sa réalisation. De
de la Mère de Dieu Orante, ayant contre sa là le nom de cette icône. L'image du Signe
poitrine le Christ Emmanuel - notre icône du est celle de l'incarnation, celle où se révèle
Signe. Cette image flanquée de deux mono- la deuxième personne de la Sainte Trinité, le
grammes du Christ se trouve dans les cata- Fils de Dieu, apparu dans son humanité
combes romaines du Cimetière majeur1 . empruntée à sa Mère. De même que le
Comme représentation solennelle de la prophète Isaïe, l'icône du Signe dévoile les
Mère de Dieu Orante (sans enfant), celle du préfigurations prophétiques de l'incarnation.
Signe est placée derrière l'autel dans les C'est sans doute pour cette raison que, sur
églises orthodoxes en tant que manifestation certaines iconostases (voir pl. 1), le prophète
iconographique de l'Église personnifiée dans Isaïe lui-même est absent. Il ne s'agit pas là
la Mère de Dieu qui a contenu en son sein d'une omission mais, au contraire, d'une
celui que rien ne peut contenir. profonde compréhension du sens de l'icône
L'image du Signe a deux variantes : le Christ du Signe : du moment qu'est présent ce Signe
est tantôt représenté entouré d'une mandorle 2 lui-même donné par le Seigneur, une repré-
tantôt (comme dans la fresque du Cimetière sentation du prophète avec son oracle serait
majeur) sans mandorle. De même la Vierge une répétition superflue.
est parfois représentée à mi-corps, parfois en Selon saint Basile le Grand : « la parole de
pied (par exemple l'Orante de Yaroslavl du vérité [. .. ] dans l'Économie de l'Esprit [. .. ] est
XIIe-XIIIe siècle à la galerie Tretiakov). On place à tel point brève et concise que par peu de
parfois sur le fond de l'icône, de part et chose elle en signifie beaucoup 3. » De même
d'autre de la Vierge, des séraphins de feu ou l'icône du Signe, dans sa simplicité hiératique,
d'autres anges, ce qui souligne sa supériorité est l'une des icônes les plus complexes et les

1. Cette fresque, selon N. P. KoNDAKOV (L'iconographie de la Mère de Dieu, t. I, p. 168 - en russe), « est manifeste-
ment une copie d'une plus ancienne icône orientale de la Mère de Dieu "· Un autre exemple très ancien de la Vierge
du Signe est l'image sur une ampoule apportée d'Orient au v<' siècle et se trouvant actuellement au musée de Bologne
(reproduite dans KONDAKOV, ibid.).
2. La mandorle ou l'auréole est l'un des attributs les plus majestueux et les plus clairs du Christ. Ce signe iconogra-
phique, rond ou ovale, indique le ciel, la gloire divine. La mandorle consiste en plusieurs cercles concentriques, géné-
ralement trois, de nuances différentes de bleu, le plus souvent, avec des rayons de lumière sortant du Christ. C'est un
attribut du corps glorifié du Christ lorsqu'on le représente hors du plan de sa vie terrestre. Attribut du Christ Emmanuel,
elle souligne que cet Enfant est le Dieu d'avant les siècles. On emploie la mandorle également pour la Mère de Dieu
dans les cas où il faut traduire sa gloire céleste.
3. SAINT BASILE LE GRAND, Homélie 3, P. G. 35-38.

72
Notre-Dame du Signe , Russie , fin du xv1e siècle.

73
Hodigitria, style byzantin, École macédonienne, pre mière moitié du xivc siècle environ.
plus riches de la Vierge. Notre icône se lorsque le nom d'« Hodigitria » apparut pour
distingue par une particularité qui se rencontre la première fois sur les sceaux. On ne sait
rarement : non seulement l'Emmanuel y est pas si ce nom vient de l'Église des
entouré d'une mandorle, mais la Mère de Dieu « Commandants ,, (Twv '08T)ywv) dans laquelle
l'est également. Autrement dit, la révélation les empereurs avaient coutume de prier avant
de la gloire divine du Christ Emmanuel révèle de quitter la ville à la tête de leur armée ou
aussi la gloire de sa Mère. En effet, de même si c'est l'icône de la Mère de Dieu « Guide ,
que son humanité est inséparable de celle de qui a donné son nom à l'église reconstruite
sa Mère, la gloire de celle-ci est inséparable par Michel III (842-867). En tout cas, à cette
de celle de l'Enfant divin. Cependant la époque, on attribuait déjà à cette icône mira-
mandorle de la Mère de Dieu se distingue de culeuse, qui avait été transportée à l'église des
celle du Christ, tant par ses couleurs que par Blachernes, un rôle particulier dans le destin
l'absence d'or. D'un bleu verdâtre, puis, près de l'empire chrétien. Cette notion contribua à
des bords, d'un rose qui devient rouge, elle l'élaboration du type iconographique, essen-
correspond sans doute aux parole de l'Hymne tiellement byzantin, qui devait être fixé défi-
acathiste, où la Mère de Dieu est glorifiée nitivement au rxe siècle et recevoir le nom
comme « Char flamboyant du Verbe 1 ... ", « le d'Hodigitria 5.
matin radieux [. .. ] qui porte le Soleil qu'est Les prototypes syriens de l'Hodigitria, déjà
le Christ2 . . . » Le symbolisme de ce mariage nombreux au vre siècle, nous montrent la Mère
de couleurs correspond sans doute aux ténè- de Dieu assise, bien droite, tenant son Enfant
bres du péché et de l'ignorance et à l'aurore emmailloté, à demi étendu sur son bras
du jour où le monde est recréé. Ainsi est gauche. La conception byzantine a transformé
souligné le rôle cosmique de la Mère de Dieu, ces images. Sur les icônes de l'Hodigitria
sa part dans cette recréation, car elle a « dans peintes à Byzance, le Christ Enfant est toujours
son sein rénové l'univers entier3 "· montré assis, se tenant droit sur le bras gauche
Le ton froid des bords de l'icône en argent de sa Mère. Ce n'est plus un nourrisson : c'est
repoussé et celui des nimbes gravés fait ressortir le type du Christ-Emmanuel, Enfant et « Dieu
la couleur du ton général de l'icône. Se mariant d'avant les siècles ", plein de sagesse malgré
parfaitement avec les couleurs, le métal confère sa jeunesse. Vêtu d'un manteau brillant tissé
à l'icône un aspect solennel de fête. d'or, le Christ-Emmanuel tient de la main
gauche un rouleau, tandis qu'il bénit de la
main droite, faisant face aux spectateurs et
L'Hodigitrla regardant droit devant lui. La Mère de Dieu,
assise, droite et majestueuse, ne fait montre
Le type iconographique de la Mère de Dieu d'aucune intimité avec son Fils. Elle regarde
« Hodigitria , (17 '08T)Y17Tpw) a connu plusieurs le spectateur, ou plutôt son regard est dirigé
prototypes qui la rattachent à une ancienneté de côté au-dessus de la tête de l'Emmanuel.
vénérable. La tradition byzantine la fait La main droite de l'Hodigitria, levée vers sa
remonter à une peinture originale de saint poitrine, pourrait être un geste de prière; mais
Luc. Selon ce récit, la Mère de Dieu aurait on peut dire plutôt qu'elle présente, elle
béni son portrait, disant : « Ma bénédiction montre aux hommes le Fils de Dieu qui, par
reposera toujours sur cette icône. » Saint Luc elle, est venu dans le monde. On peut dire
l'aurait envoyée à Antioche, au « très excel- aussi que c'est la Souveraine qui présente son
lent Théophile ", avec le texte de son Évan- Fils au peuple des fidèles, le Christ-Emmanuel
gile; enfin, vers le milieu du ve siècle, faisant en réponse un large et majestueux
l'impératrice Eudoxie aurait fait apporter cette geste de bénédiction.
icône à Constantinople pour l'offrir à sa belle- L'icône de l'Hodigitria, creee à Byzance,
mère Pulchérie4. Cette histoire était générale- évoque à l'esprit le rituel ordonné du palais
ment acceptée à Byzance vers le rxe siècle, impérial qui transforme la vie des monarques

1. Hirmos de la 5e ode.
2. Hirmos de la 3e ode.
3. Hirmos de la se ode du canon du dimanche, ton 1.
4. Selon un passage du Premier livre de la compilation de l'histoire de THÉODORE LE LECTEUR (vers 530), passage qui
semble une interpolation ultérieure. Voir DoBSCHCTz, t. I, p. 186, 188, 269.
5. N. P. KoNDAKOV, L'iconographie de la Mère de Dieu, Saint-Pétersbourg, 1914, I, passim et II, p. 152-293.

75
« porphyrogénètes » en une série de cérémo- Vierge sur les icônes plus anciennes. Le
nies officielles, interdisant toute expression de manteau de !'Emmanuel couvre tout son corps
sentiments personnels pour que seul soit et est tissé d'or. La Mère de Dieu représentée
visible le caractère sacré de la dignité impé- à mi-corps doit être debout, car son Fils n'est
riale. Mais, en même temps, ce détachement pas sur ses genoux : elle le tient droit sur
majestueux, étranger à toute manifestation son buste et d'aplomb sur le bras gauche,
d'affection humaine, convient surtout à une dans une attitude empreinte de dignité,
icône dogmatique de la maternité divine - comme dans les icônes byzantines de
celle de la Théotokos avec le Christ- l'Hodigitria.
Emmanuel. Les archanges dans les coins supérieurs sont
Le type de l'Hodigitria a donné naissance Michel (à droite de la Mère de Dieu) et
à des variantes iconographiques qui, après Gabriel (à sa gauche).
avoir été une fois consacrées par l'apparition
d'une icône miraculeuse, ont été reproduites
sous un nom nouveau. Nous publions ici trois La Mère de Dieu de Tichvine
icônes de la Mère de Dieu Hodigitria véné-
rées en Russie. Ce sont des reproductions des L'icône de la Mère de Dieu de Tichvine,
icônes miraculeuses de Smolensk, Tichvine et fêtée le 26 juillet, est vénérée en Russie depuis
Kazan. 1383. Elle est très proche du type byzantin
de l'Hodigitria Eleousa (la Miséricordieuse).
Kondakov est disposé à considérer l'icône de
La Mère de Dieu de Smolensk Tichvine comme une réplique d'une variante
déjà apparue à Byzance 2 . Certes, le type clas-
L'« Hodigitria » de Smolensk, fêtée le sique de l'Hodigitria byzantine a subi quelques
28 juillet, a peut-être été apportée en Russie changements. L'Enfant-Emmanuel n'est plus
par Anne de Grèce, épouse de saint Vladimir représenté droit devant le spectateur, le visage
ou, selon une autre tradition, par une prin- tourné entièrement vers les fidèles ; son corps
cesse byzantine portant le même prénom qui est vu de côté, tourné vers l'épaule droite de
épousa Vsevolod de Tchernigov en 1046. C'est sa Mère, son visage montré de trois quarts.
Vladimir Monomaque qui aurait placé cette Le Christ-Emmanuel se tient encore très droit,
icône dans la cathédrale de Smolensk en 1101. assis sur le bras gauche de sa Mère, mais son
Selon N. Kondakov1, aucune des reproduc- attitude est moins cérémonieuse : sa jambe
tions, dont plusieurs ont été vénérées comme droite, pliée sur son manteau simple (non
icônes miraculeuses, n'est antérieure au tissé d'or) laisse voir la plante du pied, sortant
xrve siècle. de dessous la jambe gauche étendue. Le
La Mère de Dieu de Smolensk est l'icône mouvement de bénédiction est aussi moins
la plus proche du type classique de solennel : au lieu d'étendre majestueusement
l'Hodigitria byzantine : la même attitude son bras, l'Enfant se contente de lever la main
majestueuse de la Théotokos et de l'Enfant droite bénissante. Le corps de la Mère de Dieu
Emmanuel, les mêmes gestes solennels que est tourné légèrement vers le côté droit de
nous avons remarqués plus haut. L'icône ici l'icône. Conservant son expression solennelle,
reproduite est une très belle œuvre du détachée de toute affection humaine,
XVIe siècle (29,5 x 25 cm). La belle tête de la l'Hodigitria de Tichvine incline la tête vers
Mère de Dieu, portée par un cou allongé et !'Enfant-Emmanuel. La Mère de Dieu ne
gracieux, est recouverte du maphorion décoré tourne pas son regard vers l'Enfant, mais toute
de trois étoiles : au-dessus du front et sur les son attitude, et surtout l'expression de son
deux épaules, le symbole de la virginité éter- visage pensif et triste, nous présente une
nelle àn TTap0Evda avant, pendant et après Hodigitria miséricordieuse, qui intercède
l'accouchement - doit figurer sur toutes les auprès de son Fils, priant pour le monde
icônes de la Mère de Dieu. C'est un déve- déchu.
loppement décoratif des trois croix qui figu- L'icône reproduite ici en couleurs date sans
raient habituellement sur le maphorion de la doute du XVIe siècle; malgré des restaurations

1. L1conographie de la Mère de Dieu, vol. II, p. 201-203.


2. Ibid., p. 211-212.

76
La Mère de Dieu de Smolensk, Russie, XVIe siècle.
Hodigitria . Étude préparatoire pour une icône.

78
.
. fÇ
' ""
1 ~
r ~·
J

La Mè re de Dieu de Tichvine, Russie, première moitié du X', ue siècle.


, c;· ·.'!)

·~
liO XO
..
1

·:' '

.
,,

La Mère de Dieu de Tichvine, Russie, vers 1600, École moscovite.


ultérieures, on reconnaît le pinceau d'un droite dans son geste de pnere. De même,
iconographe de la grande école. le Christ-Emmanuel n'est représenté que
L'autre icône du même type est très carac- jusqu'à la taille. Sa main gauche, qui tient
téristique de la peinture russe du XVIIe siècle. d'habitude un rouleau, est cachée sous son
La comparaison des deux icônes donne bien manteau. Comme sur l'icône de l'Hodigitria
l'idée de la liberté accordée à l'artiste à l'in- de Smolensk, il est vêtu d'un manteau tissé
térieur d'un type iconographique défini. d'or et se tient très droit face aux fidèles. Sur
notre icône, sa main qui bénit a été endom-
magée par une brûlure, mais on peut se
La Mère de Dieu de Kazan rendre compte que son geste est moins
solennel que sur l'icône de Smolensk. La tête
L'icône de la Mère de Dieu de Kazan, fêtée de la Mère de Dieu est encore plus inclinée
le 8 juillet et le 22 octobre, est apparue en vers l'Enfant-Emmanuel que sur l'icône de
1579. Lorsque l'on parle de l'« apparition ,, Tichvine. Son visage reste grave mais exprime
d'une icône, ce terme, fréquent dans les en même temps une douceur féminine et une
anciennes chroniques et hagiographies russes, tendresse attristée : sans regarder son Fils, la
signifie qu'une icône, jusque-là inconnue, est Mère de Dieu semble contempler sa mission
reconnue, en raison d'un événement miracu- de sauveur dans le monde pour souffrir sa
leux, comme nouvelle source de manifesta- Passion. Ce n'est plus une présentation offi-
tion de grâces. L'histoire de l'apparition de la cielle. Dans l'icône russe de la Mère de Dieu
:\'1ère de Dieu de Kazan, capitale d'un khanat de Kazan, le thème byzantin de l'Hodigitria
tatar récemment conquis par les Russes, en est complètement transformé.
est un exemple typique. Étant apparue Notre icône a été récemment nettoyée à
plusieurs fois de suite dans les rêves d'une Paris. Ses couleurs sont très belles ; le mapho-
jeune fille, la Mère de Dieu lui ordonna de rion d'un pourpre ardent se détache sur un
révéler aux autorités spirituelles et séculières arrière-plan d'ocre doré.
l'endroit où l'on découvrirait, enfouie dans la
terre, son icône miraculeuse. Le clergé et les
officiels refusèrent de croire le message de la La Mère de Dieu en majesté
ùsionnaire. Finalement, la jeune fille et sa
mère exhumèrent cependant l'icône. Portée Ce type iconographique est connu en Russie
en grande pompe à la cathédrale, l'icône sous le nom de Vierge de Chypre 1 . Une icône
nouvellement apparue de la Mère de Dieu, miraculeuse analogue en mosaïque était connue
se signala par plusieurs miracles. L'icône de dans l'île de Chypre, dès le vue siècle. Cette
Kazan accompagna les troupes nationales qui image porte aussi le nom de la Vierge des
libérèrent Moscou des Polonais, le 22 octobre Cavernes (Petcherskaya), ce nom provenant de
1612. Avec l'icône de Smolensk, elle donna l'image miraculeuse de l'église du monastère
courage à l'armée russe en 1812. Son rôle des Cavernes à Kiev2 . Des exemples remar-
dans le destin de la Russie est comparable à quables de cette icône se trouvent également
celui de la Blachernitissa à Byzance. dans les églises de Mistra : Périblèpte (seconde
Les icônes de la Mère de Dieu de Kazan moitié du xn,e siècle) et Pantanassa (début du
sont très nombreuses. C'est peut-être l'icône xve siècle)3. Ce type iconographique connut une
de la Mère de Dieu la plus répandue en grande fortune au Moyen Âge en Occident, où
Russie. L'icône que nous reproduisons ici a il était le modèle préféré des images sculptées
sans doute été peinte à la fin du XVIe siècle, de la Vierge. Il y a également, parmi les
c'est-à-dire peu de temps après l'apparition fresques et les icônes du xve siècle, au Mont-
de l'icône de Kazan. On n'y voit de la Mère Athos, des images analogues à notre icône4 .
de Dieu que le visage et les épaules, mais L'icône reproduite ici est une représentation
non la main gauche qui tient l'Enfant, ni la solennelle de la Mère de Dieu, assise sur un

1. Fêtée le 9 juin.
2. Fêtée les 3 mai et 15 août.
3. Sur ce type d'icônes voir N. P. KoNDAKov, L 'Iconographie de la Mère de Dieu, t. II, chap. vn, Pétrograd, 1915 (en
russe).
4. N. P. KONDAKOV, ibid., illustration p. 199-202.

81
La Mè re de Die u de Kazan , Russie , fin du xv1e siècle .

82
La Mère de Die u en majesté. Icône attribu ée à !'École crétoise, fin du x,~-début du À'Vle siècle.
trône et tenant, assis bien droit sur Ses genoux, les attitudes des anges inclinés et tendant leurs
le Christ adolescent qu'Elle soutient de la main mains en prière vers la Vierge. La supériorité
droite près de l'épaule, de la gauche près du de la Mère de Dieu, « plus élevée que les
pied. L'Enfant est dans l'attitude du anges et les archanges, plus vénérable que
Pantocrator; Il bénit de Sa main droite et tient toute la création3 ", est soulignée ici égale-
de Sa gauche un phylactère roulé et appuyé ment par les dimensions de Sa silhouette plus
sur le genou. Des deux côtés s'avancent en grande que celle des anges.
s'inclinant devant Lui l'archange Michel à Les images des saints sur les marges de
gauche (par rapport au spectateur), l'archange l'icône ne sont pas moins solennelles. Cette
Gabriel à droite. Sur les bords de l'icône, des solennité quelque peu officielle qui avait été
images marginales représentent habituellement propre à l'Empire byzantin rigoureusement
des saints patrons de la famille ou des saints hiérarchisé, est encore soulignée ici par le
particulièrement vénérés. Sur le rebord supé- caractère du dessin linéaire et par le travail
rieur nous voyons l'Annonciation1, la minutieux des détails, ce qui confère aux vête-
Crucifixion, la Descente de croix, la Descente ments des saints sur les marges un aspect
aux enfers. Sur le rebord de gauche (par quelque peu métallique. Ces particularités,
rapport au spectateur) sont représentés de haut héritées par l'école de Crète de la dernière
en bas : saint Jean le Précurseur, l'Apôtre saint période de l'art byzantin, sont les traits qui
Pierre, les mégalomartyrs saint Georges et la caractérisent le mieux. Ils donnent à l'image
sainte Catherine. À droite : saint Jean le une certaine froideur qui ne rompt aucune-
Théologien, l'Apôtre saint Paul, saint ment la belle unité de l'icône qui laisse une
Demetrius, mégalomartyr de Thessalonique, forte impression de rigueur.
saint Antoine le Grand. En bas de l'icône, saint
Grégoire le Théologien, saint Jean Chryso-
stome, saint Constantin et sainte Hélène, saint Les icônes de la Mère de Dieu,
Basile le Grand et saint Nicolas. dites de la Miséricorde
L'école de Crète à laquelle cette icône est
attribuée remonte au xrvc siècle. Elle fut, Les icônes où la Mère et l'Enfant sont repré-
durant les xrve et xvc siècles, un phénomène sentés échangeant un geste de tendresse sont
purement provincial (ce dont témoignent les appelées icônes de la Miséricorde4. En oppo-
décorations murales dans l'île de Crète). Mais, sition avec la solennité et la majesté austère
après la chute de Constantinople en 1453, des icônes de la Mère de Dieu Hodigitria,
l'école crétoise prend la relève et commence elles sont pleines d'une émotion humaine,
à jouer un grand rôle, surtout au XVIe siècle, naturelle, d'amour et de tendresse maternels.
mais en faisant déjà de larges emprunts à Plus que celles du type Hocligitria, les icônes
l' Occident2 . de la Miséricorde expriment l'aspect humain
L'icône reproduite ici est l'un des meilleurs de la maternité divine et de l'Enfant divin;
exemples que nous connaissions de l'art de elles soulignent avec plus de force le fait que
cette école. Elle témoigne de ce que certains l'humanité de la Mère est aussi celle de Son
peintres restaient encore fidèles au canon Fils, dont Elle est inséparable par Son enfan-
iconographique à la fin du xvre siècle. tement.
L'attitude majestueuse et sévère de la Mère Les icônes de la Miséricorde représentent
de Dieu avec le Christ Enfant assis tout aussi la Mère souffrant profondément du supplice
majestueusement sur Ses genoux comme sur que doit subit Son Fils et supportant en silence
un trône, forme un contraste saisissant avec cet avenir inéluctable qui Lui a été révélé (« en

1. Cette Annonciation présente une analogie presque complète avec l'icône reproduite dans le recueil Seminarium
Kondakouiarzum, t. I, Prague, 1927, p. 215, qui lui consacre un article par N. DELIAE\. Le fond architectural y est le
même, avec le même arbre et jusqu'aux plis des vêtements qui sont les mêmes. Seules les proportions de la Vierge et
de !'Archange sont quelque peu différentes sur notre icône les personnages sont plus sveltes et allongés. L'auteur de
l'a1ticle, en se fondant sur une analyse stylistique et iconographique et en comparant son icône à l'art du Mont-Athos
(fresques et miniatures), arrive à la supposition qu'elle a été peinte par un artiste de Crète au Mont-Athos dans la
seconde moitié du xvl'· siècle.
2. V. N. LAZAREV. L 'Histoire de la peinture byzantine, t. L p. 256-257, Moscou-Leningrad 1947-1948 (en russe).
3. Une prière à la très sainte Mère de Dieu.
4. Ce nom est sans doute une traduction du grec,' E\rnDaa - la Miséricordieuse -, mais le nom russe Umilerz(ve (la
« douloureuse joie ») a un sens plus profond et plus riche que l'original grec.

84
La Mère de Die u de Vladimir, Russie, >-.'VIe siècle.
" La So urce de Vie »,
dessin d'une icône, xvue siècle .

Toi-même une épée Te transpercera l'âme », bien po ur les animaux sans raison que pour
Le 2, 35) . L'Enfant est ici le même Emmanuel les ennemis de la vérité et pour ceux qui lui
que sur les icônes du type Hodigitria, habillé font du tort, afin qu 'ils soient préservés et qu 'il
du vêtement lumineux qui indique Sa Divinité . leur soit fait grâce. Il prie de même pour les
Mais en figurant par ses gestes ses sentiments reptiles, mu par une pitié infinie qui naît sans
humains - Sa frayeur, Sa tendresse - l'icône mesure clans son cœ ur jusqu 'à ce qu 'il
souligne Son humanité . ressemble en cela à Dieu 1 ».
Rare à Byzance, le type de ces icônes de Comme nous avons dit dans notre intro-
la Miséricorde a connu en Russie une très large duction, tout sentiment humain que l'icône
diffusion . Il est devenu l'un des sujets princi- représente clans son contact avec la grâce
paux de l'iconographie russe, dont l'aspiration divine, est transfiguré , acquiert un sens supé-
à exprimer les sentiments humains purifiés et rieur. Les icônes de la Mère de Dieu de la
transfigurés semble trouver son accomplisse- Miséricorde en sont peut-être l'exemple le plus
me nt d ans ce tte image . « C'est là un des frappant. Parmi la gamme si riche et variée
sommets de la création artistique russe. Ni l'art de tout ce que ressent l'âme humaine, les
gothique français, ni celui de la Renaissance sentiments les plus intenses sont ceux qui se
italienne n'ont su donner à cette représenta- rapportent à la maternité car ils appartiennent
tion plus de chaleur. Ils ont créé des images non seulement au domaine de la vie inté-
plus humaines, mais non plus émouvantes. Les rieure, mais aussi à celui de la vie physique
icônes russe de la « Miséricorde » justifient leur de l'homme . Dans les icônes de la Miséricorde,
nom, parce qu'en les regardant le spectateur la tendresse maternelle de la Mère de Dieu
éprouve un sentiment de profonde miséri- est indissolubleme nt liée à la douleur
corde, ce sentiment qu 'expriment si bien les poignante pour Son Fils. Cette compassion
paroles poétiques d 'Isaac le Syrien. Selon lui, avec lui devient ici une compassion maternelle
le signe d'un cœur miséricordieux est « l'em- avec toute la création , cette création pour
brasement du cœur humain pour toute la créa- laquelle Il S'est volontairement sacrifié. Cette
tio n, p o ur les ho mmes , les o iseaux, les compassion qui conduit « à ressembler en cela
animaux, les démons et pour to ute créature . à Die u », transfigure l'aspect le plus instinctif
À leur souvenir et à leur vue, les yeux de de la nature humaine , celui qui l'apparente à
l'homme versent des larmes. Une profonde, toute la création - la maternité. La relation
une immense compassion lui étreint le cœ ur avec la Divinité transforme la tendresse mater-
et le rend incapable de tolére r, d 'entendre , de nelle en un amour et une pitié embrassant la
voir le moindre tort ou le moindre chagrin création tout entière . « La douleur causée par
infligés à une créature . C'est pourquoi un tel une perte personnelle se transforme en une
homme ne cesse de prier avec larmes aussi compassion à l'égard de la misère de tout

1. V. N. LAZAREV, L 'A 11 de Novgorod, Moscou-Leningrad, 1947 . p. 11 4 (e n russe). l a citation est tirée de l'édition russe
des œ uvres de SAI1'T ISAAC LE SYRIE:'\ (Moscou , 1858, p . 299) .

86
La Mère de Dieu de Vladimir, Russie, xve siècle.

l' univers, en souffrance par le fait même que sont propres, en exclut absolument toute senti-
le malheur existe en tant qu 'élément qui ne mentalité doucereuse allant de pair avec des
peut être éliminé de l'existence du monde 1 . ,, sentiments humains limités et égoïstes. Il en
C'est pour cela que la Mère de Dieu est exclut également toute schématisation abstraite.
vénérée comme Joie de toute la création, cette Le type général des icônes de la Miséricorde
création à laquelle Elle est ontologiquement possède une multitude de variantes dont les
liée. C'est la joie que donne la foi assurée en quatre icônes reproduites ici révèlent, chacune
l'intercession maternelle du « cœur miséricor- à sa façon, le sens.
dieux ,, qui ne peut supporter la souffrance
endurée par cette création. L'image de la Mère
qui souffre pour Son Fils crucifié est l'ex- Notre-Dame de Vladimir
pression la plus complète de cet amour qni
embrasse tout et qui ne connaît d 'autre loi La célèbre icône byzantine dite Notre-Dame
que la pitié et la miséricorde. de Vladimir est l'une des variantes les plus
Ce contenu des icônes de la Miséricorde avec anciennes de l'icône de la Miséricorde. Elle
toute l'intimité et la chaleur humaine qui leur date du XIe siècle ou de la première moitié

1. A. I. A NISS!MO V, L Icône de la Mère de Dieu de Vladimir, Prague, 1928, p. 32 (en russe) .

87
du xue, et se trouve actuellement à la galerie toujours représenté la jambe gauche repliée sous
Tretiakov à Moscou. Lui, et l'on ne voit que la plante du pied. L'icône
La tradition veut que ce soit l'évangéliste reproduite ici est une des variantes de celle des
saint Luc qui, du vivant de la Mère de Dieu, xic et xnc siècles dont elle se distingue par deux
ait fait la première icône de Notre Dame de traits : le regard de la Mère de Dieu est dirigé
la Miséricorde 1 . Ayant vu cette icône que saint non sur le spectateur, mais par-dessus la tête
Luc lui avait apportée, la Vierge a répété sa de !'Enfant. Celui-ci entoure de Son bras gauche
prophétie : « Voici, désormais toutes les géné- le cou de Sa Mère non pas directement, mais
rations Me diront bienheureuse » (Le 1, 48) par-dessus le maphorion, de sorte que l'on ne
et, en la regardant, Elle dit avec autorité : voit pas Sa main gauche. La silhouette de la
« Ma grâce et Ma force sont avec cette Mère de Dieu, harmonieusement centrée, est
image 2 . » Les chroniques rapportent que empreinte d'un calme majestueux. Le même trait
l'icône qui se trouve maintenant à la galerie cerne les deux personnages en une silhouette
Tretiakov, apportée à Kiev de Constantinople, commune, ce qui confère à l'image un carac-
se trouvait en Russie dès 1155, année où elle tère monumental, propre à la meilleure époque
fut transportée en Souzdalie, puis en 1161 de l'art iconographique russe. L'Enfant, en un
dans la ville de Vladimir dont elle a gardé le mouvement vif et caressant, serre Son visage
nom, et enfin, en 1995, à Moscou. Cette image contre la joue de Sa Mère; Il semble s'efforcer
jouait, clans la Russie ancienne, un rôle tout de calmer Sa douleur cachée. La Vierge, sans
à fait particulier. Les chroniques notent chacun tenir compte de la caresse de Son Enfant, dirige
de ses transferts et expliquent tous les événe- au loin un regard pénétrant, plein d'une
ments majeurs de l'histoire du pays par son profonde tristesse. Son visage sévère, concentré,
intervention. À travers les siècles, cette icône incliné vers Son Fils, est tourné en réalité non
a protégé le peuple russe et elle est vénérée vers l'Enfant humain, mais vers le Créateur du
comme son trésor le plus sacré 3 . En 1612, monde né d'Elle. « Sûre Protectrice du monde »
l'armée de volontaires qui libéra Moscou des qui " porte à Dieu d'ardentes prières 5 ». Elle
Polonais luttait en même temps pour l'icône S'incline vers l'Enfant, lui demandant Sa miséri-
de Vladimir : « Car il vaut mieux pour nous corde pour ceux qui s'adressent à Lui, les
mourir que livrer à la profanation l'image de couvrant de Son intercession.
la très pure Mère de Dieu de Vlaclimir4 . »
Les traits distinctifs de l'icône de Notre-Dame
Notre-Dame de Tolga
de Vladimir sont les attitudes de la Mère et de
l'Enfant qu'Elle tient sur le bras droit en incli- Icône de la Mère de Dieu, peinte probable-
nant la tête vers lui. De la main gauche Elle ment à Moscou 6 au xrve siècle, son nom lui
touche parfois l'épaule de l'Enfant; mais presque vient de l'endroit où elle est apparue en 1314,
toujours cette main placée contre Sa poitrine est au bord de la rivière Tolga, non loin de
tendue en prière vers Lui, dirigeant par là vers Yaroslavl, où plus tard fut fondé un monas-
Lui l'attention du spectateur. L'Enfant divin est tère clans lequel l'icône fut conservée7 .

1. Lïconographie orthodoxe connaît plusieurs icônes de la Vierge attribuées à l'évangéliste Luc. Cela ne signifie nulle-
ment que précisément ces icônes auraient été peintes de la main même de l'évangéliste elles sont conformes à une
tradition établie par lui. Autrement dit, elles reproduisent des icônes peintes en son temps par saint Luc. C'est pourquoi
les paroles de la Mère de Dieu à la vue de l'image peinte par l'évangéliste sont conservées par l'Église clans les services
liturgiques en l'honneur de plusieurs icônes de la Vierge. La tradition apostolique doit être comprise ici clans le même
sens oü nous la comprenons lorsque nous parlons de la liturgie apostolique ou des règles apostoliques. Elles remon-
tent aux apôtres non parce qu'elles furent écrites par les apôtres eux-mêmes, mais parce qu'elles tiennent d'eux leur
autorité apostolique. leur caractère apostolique.
2. Stichére à la liturgie, ton 8, de la fête de cette icône le 26 août.
:', L'icône Notre-Dame cle Vladimir est fêtée trois fois par an et toutes ces dates sont liées à une libération miracu-
leuse de Moscou des Tatars le 26 août 1395, le 23 juin en 1480 et le 21 mai 1521. Cette dernière date commémore
deux événements : la restauration de l'icône en 1514 avec la participation du métropolite iconographe Barlaam et la
déli\Tancc des Tatars en 1521.
4. La Gloire de la Mère de Dieu, Moscou, 1901, p. :',8 (en russe).
5. La liturgie de la fête.
6. Le catalogue de l'exposition, Bruxelles-Paris, 1931. Actuellement :t Recklinghausen.
7. On construisit tout d'abord à l'endroit où l'icône était apparue, une petite église faite en un seul jour (cela se
faisait assez couramment clans la Russie ancienne) et on y plaça l'icône. La date de sa fête fut fixée au jour où elle fut
Lwuvée - le 8 août (voir les J\Iénées - livre liturgique contenant les offices et la vie des saints - éditées par le Synode
russe en 1898. à la date du 8 août).

88
:~
-~
. .(

La Mère de Dieu de Tolga (Umileniye), Russie, dé but du x,,e siècle. Novgorod (?).
Les icônes de la Vierge de Tolga sont de grande finesse artistique, dans une gamme de
types divers : les unes La représentent sur un couleurs très simple. Les visages sont exécutés
trône tenant sur Ses genoux l'Enfant debout, avec des fondus et des passages délicats de
comme par exemple la célèbre icône se trou- la lumière aux ombres de tonalité vert olive.
vant à la galerie Tretiakov à Moscou. D'autres Le contour doux et simple des visages leur
La montrent à mi-corps, alors que l'Enfant est confère une sorte d'intégrité patticulière, de
en pied, ce qui est sans doute une repro- plénitude et de vie. La tunique du Christ, avec
duction de l'image de la galerie Tretiakov. sa ceinture et son clavus clans des tons verts,
L'icône que nous reproduisons ici est une troi- peinte avec de l'ocre jaune limpide mêlé de
sième variante de Notre-Dame de Tolga. Ici blanc, est toute lumineuse par l'effet de l'en-
l'Enfant ne se blottit pas contre Sa Mère, duit qui transparaît à travers la couleur. Le
comme dans les autres icônes, mais se tient niaphorion foncé de la Mère de Dieu
paisiblement debout, entourant de Son bras comporte de légers rehauts d'ocre rouge. On
le cou de Sa Mère. Il n'y a, dans cette icône, ne sent aucune lourdeur ni dans le dessin, ni
aucun élément dramatique; elle est aussi clans les formes, ni dans les couleurs. En
moins intime que les autres icônes de la regardant cette icône on a l'impression qu'elle
Miséricorde reproduites ici, mais elle possède a coulé toute seule du pinceau du peintre,
plus de profondeur. La tendresse maternelle comme la prière qui, pour un saint, est aussi
y a atteint un calme souverain à la limite du naturelle que la respiration.
détachement. Tous les sentiments humains,
toutes les émotions ont trouvé leur sens le
plus élevé et sont ainsi portés à une paix La Mère de Dieu de la Miséricorde, dite
suprême. L'icône frappe par sa pureté spiri- Notre-Dame de Korsoun
tuelle exceptionnelle. Elle est comme une
traduction en image du stichère de la fête de Le nom « Vierge de Korsoun » vient de celui
cette icône : « Il n'y a aucune tare dans Ta de la ville de Korsoun, c'est-à-dire Chersonèse,
beauté, ô Vierge : car seule Tu es apparue port marchand grec de Crimée près de
toute pure dans les siècles, ô très vénérable, Sébastopol, où, selon la chronique, le saint
Toi qui as illuminé le monde par les rayons prince Vladimir reçut le baptême en 988. On
de la virginité et la lumière de la pureté. . . » appelait d'une manière générale « icônes de
La silhouette de la Mère de Dieu semble Korsoun » toutes les icônes grecques qui
dépourvue de volume et de poids physique. passaient par ce port pour parvenir en Russie.
Ses mains trop petites ne serrent pas le Christ L'icône de la Vierge de la Miséricorde repro-
Enfant, mais ne font que Le toucher. Tout est duite ici, dont le prototype était une icône
ici centré sur les visages transfigurés, dénués grecque de Korsoun, a conservé cette appel-
de toute émotion. Les yeux sombres de la lation.
Vierge avec la ligne des cils allongée, pleins Les traits iconographiques qui caractérisent
d'un secret chagrin, regardent dans l'espace les icônes de ce type sont tout d'abord le
devant Elle, mais en même temps dans Sa mouvement de la tête de la Mère de Dieu
propre profondeur. Le visage serein et triste très inclinée vers sa gauche, et ensuite le
de la Mère de Dieu est légèrement incliné manteau de l'Enfant qui découvre une tunique
vers Son Fils dans la ce1titude de la miséri- blanche, souvent (comme sur notre icône)
corde de Celui-ci pour Sa création. Il serre ornée de motifs brodés. La position de l'Enfant
Son visage contre la joue de Sa Mère et, en sur ces icônes varie : il est parfois représenté
réponse à Sa peine, Il La bénit, Elle et le dans une attitude calme, les jambes pendantes,
monde. ou bien, comme sur notre icône, avec une
L'exécution de cette icône correspond à la jambe repliée sous lui, ne laissant apercevoir
profondeur extraordinaire de son contenu. Le que la plante du pied. Souvent aussi, d'un
rythme harmonieux et calme des lignes geste affectueux, il caresse le menton ou la
communique une impression de concentration joue de sa Mère. Ici l'attitude de l'Enfant n'est
sereine. L'icône se distingue par un dessin pas dépourvue d'une certaine qualité drama-
remarquablement habile et par la noblesse de tique. Il est tendu, sous l'effet de la peur, vers
sa forme quelque peu « archaïque » qui le visage de sa Mère. Elle semble le calmer,
souligne et renforce encore le contenu spiri- tout en nous regardant avec douleur. Si l'on
tuel de l'image. Celle-ci est peinte avec une compare cette icône aux icônes précédentes

90
---~----·
.
..
--
-: - ·
___..,
..,_
- .,_,...-·
- --- ----:...........

/.

___J·. \ -
.
t .• J. ---
t·'* , - ; . - -
-~ ~

·--· -~

1 ---·

'- ·
La Mère de Dieu de Korsoun, Russie , À'VIe siècle, École moscovite.
La Mère de Dieu de Korsoun , Russie, fin du XVIe siècle.

92
de la Miséricorde, imprégnées d'une concen- pleins de douceur et d'intimité. L'Enfant divin
tration intérieure rigoureuse, le visage de la est représenté clans un mouvement impé-
Vierge a ici plus d'intimité et de chaleur. Son tueux, voire inquiet. De sa main droite il s'ac-
regard ne suit pas le mouvement du visage, croche au bord du maphorion de sa Mère et,
mais est tourné vers celui qui prie devant serrant sa joue contre la Sienne, il semble l'at-
l'icône; ainsi la scène représentée ne se tirer vers lui. D'un geste plein de tendresse,
referme pas sur elle-même mais s'adresse au la Mère serre son fils contre elle des deux
monde extérieur. La tendresse maternelle de mains. Son regard pensif, pur et caressant est
la Vierge envers son fils est également dirigée dirigé clans l'espace. Dans cette icône où le
vers l'extérieur. Inclinée calmement vers son lien charnel et la tendresse maternelle sont à
Enfant, elle embrasse de son regard le monde tel point soulignés, le phylactère blanc que
qui se présente à ses yeux; elle l'engage à l'Enfant tient clans la main gauche tout contre
participer à la prière qu'elle adresse à Dieu son visage donne l'impression d'un corps
pour lui. étranger qui s'est introduit clans cette scène
Cette icône de dimensions modestes était intime. Contrastant avec cette intimité, le
sans doute une icône d'appartement. Elle phylactère souligne que cet Enfant est la
frappe par sa chaleur intérieure, encore accen- Sagesse divine apparue clans le monde, la
tuée par la tonalité chaude et par l'exécution Sagesse dont l'attouchement éclaire et trans-
même de la peinture. Celle-ci est exécutée de forme la souffrance et la douleur en joie.
main de maître avec un goût accompli. La Les icônes de la Vierge de la Miséricorde
technique employée donne à sa surface nous montrent cette union indicible de la
l'aspect de l'émail et est caractérisée par une faiblesse de l'Enfant, qui a besoin de la
facture à la fois très douce et d'une grande tendresse et des caresses maternelles, avec sa
précision. propre toute-puissance divine, union qui crée
et communique au spectateur le sentiment
d'une grande miséricorde et produit cet
Notre-Dame de Korsoun " embrassement du cœur humain » qui fait,
selon les paroles de saint Isaac le Syrien
L'icône reproduite ici est une autre variante " ressembler en cela à Dieu ». C'est pourquoi
de la Vierge de Korsoun. Ces icônes repré- les services liturgiques en l'honneur des icônes
sentent la Mère et l'Enfant divin tantôt tournés de la Mère de Dieu mêlent l'affliction et la
vers la gauche du spectateur, tantôt vers sa pénitence à la foi joyeuse en son intercession
droite. La même composition est ainsi à incessante et en la miséricorde de son fils qui
double orientation1 . s'est volontairement sacrifié.
Le trait distinctif de ces icônes de la Vierge
de la Miséricorde est la représentation de la
Mère et de l'Enfant seulement à mi-corps; La Mère de Dieu de la Passion
souvent elles ne montrent que les visages et
les mains ce qui souligne l'intimité propre aux L'icône de la Mère de Dieu de la Passion
images de la Miséricorde. Parmi les icônes de (Strastnaia) fait partie d'un type iconographique
ce type que nous reproduisons ici, c'est dans qui apparut au xrv,e siècle dans des fresques de
celle-ci que les sentiments humains sont les Serbie (églises de Lesnovo et de Konce). Deux
plus apparents. Tant sa composition que son anges tenant des instruments de la Passion sont
contenu mettent la maternité en relief avec représentés dans les angles supérieurs de
beaucoup de force. Les deux visages serrés l'icône. Le Christ-Enfant tourne la tête vers eux,
l'un contre l'autre semblent former un tout, les regardant avec étonnement. Dans la crainte,
traduisant le lien charnel entre la Mère et le Il cherche refuge auprès de sa Mère.
Fils. Tout ici est centré sur l'élan du cœur. L'icône ici reproduite est un triptyque clans
Les visages exempts de toute sévérité sont lequel l'image de la Mère de Dieu occupe le

1. L Histoire de l'art russe de I. GMRAR (p. 82) reproduit une de ces icônes dont la composition est orientée à l'in-
verse de la nôtre. Cette icône peinte par un élève de Procope Tchrine, peintre connu de l'école Stroganov, est datée
de 1620 environ. Comme notre icône, elle a un contour doré autour de la silhouette, ce qui est typique de l"époque.
Toutefois, tant par son style que par son contenu, clic est bien inférieure à notre icône, peinte avec beaucoup plus de
liberté, ses formes étant plus dépouillées, l'or et les lumières posés avec légèreté et précision. Cela permet de supposer
que notre icône date de la fin du x·vr" siècle.

93
panneau central (chaque panneau mesure Saint Jean le Précurseur
16 x 14 cm). La Mère de Dieu porte sur le
bras droit le Christ-Emmanuel qui regarde un Saint Jean, Précurseur et Baptiste du
des deux anges, tournant la tête vers l'angle Seigneur, occupe une place particulière dans
gauche de l'icône. Dans sa crainte, Il saisit de le culte de l'Église. Le mardi de la semaine
ses deux mains la main gauche de sa Mère. liturgique est consacré à sa mémoire, et la
Celle-ci tient la tête légèrement inclinée. Son synaxe de saint Jean Baptiste est célébrée le
regard exprime une résignation attristée. lendemain de la fête du Baptême du Christ
Les deux panneaux latéraux contiennent (7 janvier). L'Église commémore non seule-
chacun douze personnages debout répartis en ment le jour de sa mort (le 29 août), les
deux rangées : dans la rangée supérieure du inventions et les transferts de ses icônes -
panneau de gauche (à partir du centre) : saint comme pour d'autres saints - mais aussi sa
Jean Baptiste, l'archange Michel, l'apôtre conception (23 septembre) et sa naissance
Pierre, les trois saints docteurs - saint Basile, (24 juin), comme pour la Mère de Dieu.
saint Grégoire de Nazianze, saint Jean Saint Jean Baptiste est le plus grand « parmi
Chrysostome. Sur la même rangée, panneau ceux qui sont nés d'une femme ,, et cepen-
de droite : l'archange Gabriel (par une erreur dant « le plus petit dans le Royaume des cieux
du graveur, il porte le nom de Michel sur le est plus grand que lui ,, (Mt 11, 11). La raison
revêtement métallique de l'icône), les apôtres en est que l'œuvre du Précurseur appartient
Paul et Jean, les trois saints métropolites de à l'Ancien Testament : il fallait donc qu'il
Moscou : Pierre, Alexis et Jonas. Dans la décroisse devant le Christ qui grandissait Qn 3,
rangée inférieure du panneau de gauche : 30), Jean marcha devant le Messie « avec
saint Nicolas, saint Serge de Radonège, saint l'esprit et la puissance d'Élie » (Le 17), cet
Euthyme de Souzdal, saint Cyrille du Lac autre mystérieux précurseur de la seconde et
blanc, les saints Zosime et Sabbatios de glorieuse venue du Christ. Mais, tandis qu'Élie
Solovki. Dans la même rangée, à droite : saint fit descendre le feu du ciel, le Précurseur de
Leontios de Rostov, saint Alexandre de la la première venue du Christ Sauveur « ne fit
Néva, saint Jean archevêque de Novgorod, les aucun miracle » Qn 10, 41). Il était « plus
saintes martyres Catherine et Parascève, sainte qu'un prophète » (Mt 11, 9), le sommet de la
Euphrosyne d'Alexandrie. sainteté de l'Ancien Testament et cependant,
Le peintre reproduit avec soin tous les devant celui qui vint après lui, le Précurseur
détails, rappelant le style calligraphique des ne reçut aucun signe extérieur de sa voca-
miniaturistes. On connaît la date et l'origine tion, étant seulement « la voix de celui qui
de l'icône grâce à une inscription au dos du crie dans la désert : rendez droit le chemin
panneau central : « Le 22 mars, 149 (soit 1641 du Seigneur " Qn 1, 20-23). Alors qu'Élie, après
de notre ère) le cellérier de Troïtza, le starets être monté au ciel dans un char de feu, devra
Alexander Boulatnikov, a béni avec ce trip- revenir sur la terre avec Énoch pour porter
tyque son familier (keleinik) le starets Joachim témoignage et mourir en martyr à la fin des
de Solovki. ,, Dans sa notice inédite, le Père temps (Ap 11, 3, 10), saint Jean Baptiste avait
J. M. Rouet de Journel rappelle qu'Alexandre déjà donné son témoignage et souffert le
Boulatnikov, personnage important, parrain martyre avant que le Christ n'ait accompli son
des enfants du tsar, remplit les fonctions de œuvre de Rédempteur. Après l' Ascension du
cellérier à la Laure de la Trinité Saint-Serge Seigneur, l'Église qui aura reçu du ciel le
de 1622 à 1642. Il commença sa vie monas- baptême du feu déifiant du Saint-Esprit (Mt 3,
tique au monastère de Solovki où il se retira 2), pourra à la fin exalter le Précurseur du
à nouveau lorsqu'il abandonna ses fonctions Christ. Elle reconnaîtra la vraie grandeur de
à la Laure. Ses liens avec ces deux grands saint Jean Baptiste qui est, après la Mère de
monastères expliquent la présence sur le Dieu, le plus grand des humains. Sur les
panneau de gauche de saint Serge (fondateur icônes de la Déisis, la Mère de Dieu et l'Ami
de la Laure de la Trinité) et des saints Zosime de l'Époux Qn 3, 29) seront placés de chaque
et Sabba (fondateurs de Solovki). Saint côté du Christ Pantocrator.
Alexandre de la Néva, saint Jean de Novgorod Notre icône (Russie, XVIe siècle, est sans
et les trois saints du panneau de droite repré- doute le pendant de l'icône de la Mère de
sentent sans doute les patrons d'Alexandre Dieu, dans un ensemble des trois images de
Boulatnikov et de sa famille. la Déisis. Représenté en buste, le Précurseur

95
..
h9IffiIImJF,Tirqf
'jŒffiir; iif K91

Saint Jean le Précurseur. Icône russe de la Déisis, xvre siècle.

96
se penche en avant, tourné vers le côté as enseigné les nations. Martyr, car tu as été
gauche de l'icône : il regarde le Christ. Faisant décapité pour le Christ3. »
un geste de prière de sa main gauche, il Sur notre icône, le Précurseur ailé se tient
s'adresse en même temps aux fidèles auxquels devant le visage du Christ dont il doit préparer
il présente, clans la main droite, un parchemin le chemin. Le Christ apparaît en buste dans
déroulé où l'on peut lire son invitation à la la sphère céleste, dans l'angle supérieur
pénitence : « Repentez-vous, car le Royaume gauche de l'icône. Représenté debout et
des Cieux est proche. Déjà la cognée se tourné vers la droite, le Précurseur ressort sur
trouve à la racine des arbres ; tout arbre donc le fond doré du ciel. Ses ailes sont hachurées
qui ne produit pas de bon fmit va être coupé d'or. Il fait de la main droite le geste de
et jeté au feu » (Mt 3, 2-10). Sur son vête- prêcher et tient dans la gauche un parchemin
ment de poil de chameau, saint Jean Baptiste (le texte du parchemin est très endommagé
porte un manteau sombre. Sa longue cheve- et ne peut être déchiffré). Portant un vête-
lure tombe sur ses épaules, sa barbe est ment en poil de chameau et un manteau qui
hirsute : c'est un homme du désert, le proto- couvre son torse et laisse libres les deux bras.
type des grands ermites chrétiens. Les traits saint Jean prêche le repentir dans « le désert
ascétiques de son visage allongé correspon- de Judée » (Mt 3, 1) et « dans toute la région
dent au message austère de celui qui prêche du Jourdain » (Le 3, 3). Les rochers en forme
la repentance. de cône derrière le Précurseur représentent le
Cette icône a connu plusieurs transforma- désert et le filet d'eau à ses pieds, au premier
tions. Les contours de saint Jean Baptiste ont plan, sans doute le Jourdain. Quelques buis-
reçu un liseré d'or au xv11c siècle. La tableau sons et une hache « prête à attaquer la racine
fut placé sur un panneau plus vaste : on voit des arbres » (Mt 3, 10) font allusion aux
encore l'ancien cadre qui coupe en partie le paroles de sa prédication. Dans l'angle infé-
halo. Le petit carré noir en bas de l'icône rieur gauche, une coupe avec la tête de saint
montre son état avant son nettoyage à Paris. Jean rappelle qu'il termina sa vie en martyr.
L'inscription en grec au sommet de l'icône
précise le sujet « Saint Jean le Précurseur »:
Saint Jean le Précurseur le nom de l'iconographe, Balasios, prêtre,
apparaît clans l'angle inférieur droit. À gauche,
La seconde icône de saint Jean Baptiste devant saint Jean, on peut lire : « Prière du
reproduite ici le représente avec deux ailes serviteur de Dieu le hiéromoine Ananias.
attachées à son dos. En donnant à celui qui 1750 ». Cette icône grecque fut peinte peut-
annonce le Messie l'apparence d'un ange, les être au Mont-Athos vers le milieu du
iconographes suivaient à la lettre les paroles xvmc siècle. Elle reste fidèle au canon icono-
du prophète Malachie (3, 1) annonçant le graphique.
Précurseur (Mt 11, 10) : « C'est celui dont il
est écrit : Voici que j'envoie mon messager
en avant de toi pour préparer la route devant L'Archange Michel
toi. » Ce type iconographique apparaît déjà
au xmc siècle en Serbie sur une fresque Le monde des puissances célestes que le
d'Arilgie 1 et clans des enluminures. Les icônes Père a créé par son Verbe et sanctifié dans
du Précurseur avec des ailes devinrent plus le Saint-Esprit est, par sa nature, plus élevé
fréquentes à partir du xv1e siècle. que le monde terrestre. L'homme ne peut
L'image du Précurseur ailé correspond non soutenir la vue des anges (Dn 8, 17-18; 10,
seulement à son rôle de messager, mais aussi 5-17). Les textes liturgiques les appellent
à la vie ascétique d'un « ange terrestre et « redoutables, terrifiants » : « Débarrassons nos

homme céleste 2 ». C'est un des aspects multi- esprits de toute corruption afin que nos lèvres
ples de sa sainteté : « Comment te nommer, terrestres puissent chanter avec crainte la
ô prophète? ange, apôtre ou martyr? Ange, louange des puissances incorporelles, qui sont
car tu as vécu en incorporel. Apôtre, car tu semblables au feu, à la flamme, à la

1. N. ÜKOLNFV dans Seminarium - Saint-Korzda Koulanum, 8, 1936, pl. IX.


2. 24 juin, Vêpres, tropaires de saint André de Crète.
3. 29 août, Vêpres, tropaires de saint Germain de Constantinople.

97
Saint Jean le Précurseur, École grecque , vers 1600.
L'Archange Miche l, Balkans, vers 1600.
lumière 1• » Vivant dans la gloire du « Triple tuels. C'est pourquoi les anges apparaissent
Soleil », les puissances angéliques sont des souvent sous la forme de guerriers. Ainsi, « le
créatures déifiées, portant la gloire incréée chef de l'armée du Seigneur ,, se montra à
« charbons ardents enflammés par le feu de Josué tenant une épée Uos 5, 13-15).
la nature divine », « Lumières secondes », elles L'archange Michel, chef suprême
répandent dans tout l'univers « le feu de la (Archistratège) de l'armée, préside au combat
Divinité inaccessible, chantant sans cesse de contre les forces démoniaques : « De tout
leurs lèvres de flamme l'hymne de la Trinité : lieu que protège ta grâce, la puissance du
Saint, Saint, Saint est notre Dieu 2 . » diable est chassée : car Lucifer après sa chute
Néanmoins, malgré l'excellence de leur ne supporte plus ta clarté. Aussi nous te
nature, « l'économie du mystère » de l'incar- prions d'éteindre les traits brûlants qu'il lance
nation du Verbe reste cachée pour les anges contre nous [. .. ] et de nous sauver de ses
qui ne l'ont connue que par l'Église (Ep 3, pièges 6 . »
9-11; 1 P 1, 12). Monté aux cieux, « bien au- La fête de saint Michel et de toutes les puis-
delà de toute Principauté, Puissance, Vertu, sances incorporelles est célébrée le 8 novem-
Seigneurie » (Ep 1, 21), le Dieu-homme, bre. L'Église commémore, le 6 septembre, un
élevant la nature humaine qu'il avait assumée miracle de saint Michel. La synaxe de l'ar-
« a fait des anges et des hommes une seule change Gabriel est célébrée le 26 mars, le
Église 3 "· L'ordre cosmique fut ainsi changé lendemain de l'Annonciation. Enfin, chaque
par le fait de l'Incarnation : la Vierge « qui a lundi de la semaine liturgique est consacré au
donné naissance au Feu des esprits ardents culte des anges.
et secourables » devient « la première parmi L'icône reproduite ici (Balkans, XVIIe siècle)
les créatures participant de la Divinité »; « plus n'est pas une des meilleures représentations
haute que les anges immatériels, surpassant de saint Michel issues de l'iconographie ortho-
les hiérarchies célestes4 », elle reçoit des anges doxe. Elle a cependant l'avantage de réunir
la gloire qui lui appartient. les principaux éléments qui définissent le type
Les anges nous sont surtout connus par le iconographique de !'Archange. Saint Michel
ministère qu'ils exercent envers le monde est représenté debout, faisant face au specta-
terrestre, rôle dans lequel ils nous apparais- teur, avec deux grandes ailes de couleur bmne
sent comme « esprits chargés d'un ministère, contrastant avec un arrière-plan couleur or.
envoyés en service pour ceux qui doivent « Esprit chargé d'un ministère », il est vêtu
hériter du salut » (He 1, 14). De là le nom : d'une dalmatique diaconale rouge, avec une
ayyEÀoc;, " messager ,, envoyé pour annoncer ceinture. En sa qualité de Chef des armées
ou accomplir la volonté de Dieu. Selon leur célestes, le guerrier porte un manteau qui, sur
rang de service, les puissances célestes notre icône, est d'un rouge vif. Le verge qu'il
forment une hiérarchie dont les différents tient se termine par un trident : c'est à la fois
rangs, partiellement révélés par les Écritures, une arme et l'insigne de son commandement.
ont trouvé une élaboration systématique dans De sa main gauche, il porte devant sa poitrine
le traité La Hiérarchie céleste de Denys un disque où est inscrit le nom de Jésus-
l'Aréopagite 5 . Les armées angéliques doivent Christ. La tête de l'Archange, entourée d'un
défendre la création contre les puissances halo, est ornée de rubans qui attachent sa
spirituelles hostiles qui cherchent à la ruiner. longue chevelure. En général les extrémités
L'Apocalypse décrit la guerre céleste dans des rubans flottent de chaque côté de la tête,
laquelle Michel et ses anges combattent le symbolisant l'ouïe spirituelle de l'ange, attentif
diable et les siens (Ap 12, 7-9), une guerre aux commandements divins. Sur notre icône,
qui se poursuit sur terre où les hommes sont ces rubans sont effacés. On lit dans l'inscrip-
aidés par les anges dans leurs combats spiri- tion en haut de l'icône : « L'Archange Michel».

1. Office de saint Michel.


2. Canon des Puissances célestes, ton 2. Matines de saint Michel, ton 5.
3. Ibid., ton 8.
1. Matines du lundi, ton 1.
5. P. G. 3, col. 120-340.
6. Matines de saint Michel.

100
Les portraits des saints apôtres Pierre l'apôtre Paul sur la médaille et son icône, une
et Paul et une icône de l'apôtre Paul grande différence. Cette différence illustre de
façon manifeste la transposition d'un portrait
Les représentations de ces portraits sont en icône. Tout en préservant, nous le voyons,
intéressantes à plusieurs titres. Tout d'abord, les traits caractéristiques d'une personne
la médaille romaine du ne ou du me siècle concrète, une réalité historique précise, l'icône
provenant du musée du Vatican et représen- la montre dans son union avec la réalité divine
tant la tête des apôtres prouve que des (voir p. 34), elle montre la chair humaine
portraits de ceux-ci existaient dès les premiers pénétrée par la grâce de l'Esprit Saint qui
siècles du christianisme ce que confirme le l'illumine. Cette union fait disparaître la lour-
témoignage d'Eusèbe de Césarée dont nous deur charnelle, l'aspect corruptible du corps
avons parlé (voir p. 23). Les traits caractéris- qui est si manifeste dans la médaille. Les traits
tiques des personnages manifestent avec du visage, les rides, les cheveux, tout est
évidence qu'il s'agit bien de portraits repro- ramené à un ordre harmonieux. La vie inté-
duisant des images faites selon une observa- rieure en Dieu trouve son expression exté-
tion immédiate des modèles. À qui appartenait rieure dans le visage éclairé que montre
cette image? Est-ce à un chrétien croyant ou l'icône; le visage quelque peu maladif de saint
à un païen reconnaissant pour un bienfait des Paul sur la médaille se transforme ici en son
apôtres? Nous ne le savons pas. visage éternel, transfiguré.
L'autre image reproduite ici est le détail Si nous comparons la tête de l'apôtre Pierre
d'une icône - la tête de l'apôtre Paul. Cette sur la médaille avec ses représentations dans
icône fut peinte par saint André (Roublev) les icônes (par exemple celle de l'Assomption,
entre 1408 et 1425 pour l'iconostase de la de la Pentecôte, etc.), nous y verrons la même
cathédrale de la Dormition à Zvenigorod 1 . Si ressemblance, la même fidélité à la vente
nous comparons ce visage à celui de l'apôtre historique qui distingue l'iconographie ortho-
Paul sur la médaille (à gauche par rapport au doxe.
spectateur), nous verrons que, dans les deux
cas, c'est la tête du même homme, de profil
sur la médaille, de trois quarts sur l'icône. Saint Luc l'évangéliste
Malgré l'intervalle de douze ou treize siècles
entre la médaille et l'icône, cette dernière Les « Prologues monarchiens " nous appren-
reproduit le même visage avec les traits qui nent que saint Luc, le premier évangéliste et
le caractérisent et même avec une certaine l'auteur des Actes des Apôtres, qui fut aussi
exactitude anatomique. C'est la même forme considéré par la suite comme le premier
de tête, le même front haut et chauve, la iconographe, " était un Syrien d'Antioche,
même mâchoire inférieure légèrement saillante médecin de profession "· Il devint disciple des
avec une barbe tombant en mèches ondulées. Apôtres et, plus tard, jusqu'à son martyre, un
Cette ressemblance est une preuve du soin compagnon intime de Paul. Après avoir sans
respectueux avec lequel, dans l'iconographie cesse servi le Seigneur, n'ayant eu ni femme
orthodoxe, sont conservés les traits caracté- ni enfant, il mourut en Béotie à quatre-vingt-
ristiques des saints. Il est certain que l'icono- quatre ans rempli de l'Esprit saint2 .
graphe russe du xve siècle n'avait jamais vu Notre icône faisait partie du battant gauche
de portraits romains. Il ne connaissait proba- d'une « porte royale , russe du xve ou du
blement même pas leur existence. Ce qui le XVI('. siècle3. Saint Luc est représenté assis sur
guidait dans la transmission des particularités un siège bas devant un pupitre, clans une
individuelles, c'était la tradition iconogra- chambre, comme le suggère l'arrière-plan
phique, transmise par l'icône durant des architectural. Ses pieds nus posés sur un
siècles. tabouret, il écrit dans un livre qu'il tient ouve11
Cependant, malgré la ressemblance sur ses genoux. Les mots que l'on peut lire
évidente, il y a, entre la représentation de dans ce livre sont - évidemment une erreur

1. Voir I. GRARAR, Questions de la restauration, Moscou, 1926, p. 109 (en russe).


2. CoRSSET\J, " Monarch. Prologe " dans Texte und Untersuchungen, XV, I.
3. line icône de saint Luc, très voisine de la nôtre dans sa composition et son style, est publiée dans I. GHABAR.
Histoire de l'art russe, vol. VI, p. 255. Elle est attribuée à l'école de l\mgorod, x\·" siècle.

101
Tête de l'apô tre Paul. Détail d 'une icône par André Roublev.

Portraits des apôtres Pie rre et Paul,


médaillon romain du musée du Vatican .

102
Saint Luc, l'évangéliste, Russie , xv1e siècle, Novgorod.
de l'iconographe - le début de l'évangile selon adressé au scribe qui écrit sous sa dictée. Le
saint Matthieu. Saint Luc est un homme dans scribe est un jeune homme avec un nimbe,
la force de l'âge, avec une barbe et une cheve- vêtu d'un manteau écarlate. Son nom est écrit
lure frisée. Son visage, tourné vers la droite au-dessus de sa tête : c'est Prochore, un des
de l'icône, est vu de trois-quarts. Il est vêtu sept diacres (Ac 6, 5) dans lequel une tradi-
d'une tunique ornée d'une frange d'or. Son tion, présente chez plusieurs auteurs, voit le
manteau est rejeté sur l'épaule gauche, lais- neveu de saint Étienne et le compagnon de
sant libre le bras droit. Son visage exprime la saint Jean3. Penché sur le livre qu'il tient sur
concentration pieuse de l'évangéliste qui ses genoux, Prochore est en train d'écrire les
consigne un texte inspiré par Dieu. premiers mots de l'évangile selon saint Jean :
« Au commencement était le Verbe. »

Sur le cadre supérieur de l'icône, on voit


Saint Jean, l'évangéliste dans un demi-cercle un lion ailé, symbole de
l'évangéliste. Saint Irénée fut le premier à voir
« Alors Jean, le dernier (des évangélistes) ", dans les quatre créatures sacrées de la vision
écrit Clément d'Alexandrie, « voyant que les d'Ézéchiel (Ez 1, 5-14) les symboles des quatre
traits corporels avaient été mis en lumière évangélistes, attribuant le lion à saint Jean,
dans les Évangiles, composa à la demande l'aigle à saint Marc 4 . L'Occident a choisi l'in-
des disciples et sous la divine inspiration du verse. Les deux traditions ont sans doute
Saint-Esprit un Évangile spirituel 1. » Composé coexisté en Russie où, vers la fin du
le dernier, le quatrième Évangile est, selon XVIe siècle, l'aigle remplace le lion sur les
Origène, le plus important : « Je pense que, icônes de saint Jean l'Évangéliste.
comme les quatre Évangiles sont le fonde- (Icône russe, XVIe siècle, Coll. Bobrinskoy,
ment de la foi de l'Église - et sur ces fonda- Londres.)
tions repose le monde entier réconcilié avec
Dieu dans le Christ [. .. ] - de même l'Évan-
gile selon saint Jean est le principe des Évan- L'évêque saint Abraham
giles, et il ne peut le comprendre celui qui
ne s'est pas penché sur la poitrine de Jésus L'icône du saint évêque Abraham est l'une
et qui n'a pas reçu de Jésus Marie pour des icônes les plus anciennes qui aient été
Mère 2 . » En accord avec cette opinion, saint conservées. Rares sont les images qui remon-
Jean occupe la première place parmi les évan- tent à la période précédant l'iconoclasme.
gélistes sur l'iconostase. Durant cette période, on le sait, fut détruit
Notre icône vient du battant gauche d'une tout ce qui pouvait l'être. Ce n'est qu'au fond
« porte royale » russe du XVIe siècle. Saint Jean des provinces éloignées que l'on put garder
est représenté dans le désert : il est assis sur des icônes hors de l'atteinte des fonctionnaires
un rocher, dans une sorte de caverne impériaux. Tel fut le cas de l'icône ci-contre.
rocheuse. C'est un vieil homme avec un front Elle est actuellement conservée à Berlin, au
très haut et chauve, vêtu d'un long manteau musée Frédéric-le-Grand. D'origine égyp-
bleu foncé qui l'enveloppe tout entier. Il tienne, elle représente, on le suppose, un
tourne la tête vers la gauche vers l'angle supé- évêque, higoumène du monastère de Baouit.
rieur de l'icône, comme s'il écoutait une voix Exécutée à la détrempe, cette icône illustre le
venant du ciel. Un pan de la sphère céleste style primitif caractéristique de l'iconographie
d'où partent des rayons est représenté derrière copte, non seulement de cette période, mais
lui. L'Apocalypse (Ap 1, 10-12) nous montre à travers toute son histoire. Le dessin en est
aussi saint Jean se retournant pour regarder puissant et plein de vie. Ainsi l'épaule gauche
derrière lui et « voir la voix qui lui parlait ». légèrement soulevée traduit l'effort fourni par
L'évangéliste tient un manuscrit dans sa main le saint pour porter dans sa main le pesant
gauche, tandis que de la droite il fait un geste livre des évangiles. Le visage exprime une

1. Dans le fragment de l'Hypotyposes cité par EUSÈBE, Hist. eccl. VI, 14; P. G. 20, col. 552 B. SAINT IRÉNÉE, Adl'.
haer. III, I, P. G. 7, col. 845.
2. Prologue du Commentaire sur l'évangile de saint jean, sec. 6; P. G. 14, col. 29-32.
3. Voir dans : Bou.AND, AASS, 1er avril, p. 818. Une apocryphe " Historia Prochori, Christi discipuli, de vita B. Johannis
apostoli , fut publiée dans la Magna Bibl. Patrum, Cologne, 1618.
4. Adv. haer. II, n, 8; P. G. 7, col. 885-880.

104
/.
: ' t; :(
6

·/
·-

. ~- n --

.:

('

Saint Jea n, l'évangéliste, Russie , XVIe siècle, École moscovite .

105
JI 11 I

Saints fêtés en janvier. Étu de préparato ire pour une icône , partie supérieure .

106
Le saint évêque Abraham, icône copte, vi e siècle, provenant de Baouit (Égypte).

107
,,. -

. t Grégoire Palamas, icône grecque, fin dl] :x1ve siècle.


Sa m
:·urce spirituelle inflexible liée à un détache- pallium décoré de croix) bénit de la main
:nent extrême, voire à une certaine rupture droite et tient l'évangéliaire clans la gauche.
,J'avec cette vie. Bien qu'il s'agisse incontes- C'est l'image du Père de l'Église qui « enfante
ublement d'un portrait, le visage est simplifié en prêchant et lange de ses mains bénis-
-usqu'à une certaine schématisation, ce qui est santes1 ».
-;ouligné par des traits accusés et des contours L'icône ici reproduite a été peinte vers 1370-
:racés avec de fortes lignes sombres. On sent 1380, c'est-à-dire peu après la canonisation du
,:!ans cette icône quelque parenté tant inté- grand évêque de Thessalonique 0368)2. Cette
rieure qu'extérieure, avec certaines fresques icône est clone un portrait, représentant les
romanes plutôt qu'avec l'icône russe ou traits de la personne vivante telle que s'en
:,yzantine. La façon de traduire la spiritualité souviennent ceux qui l'ont vue. Cependant,
c't la sainteté de saint Abraham témoigne d'une elle présente un défaut du point de vue icono-
LOnception plutôt extérieure et formelle que graphique : l'aspect spirituel du saint « prédi-
d\me expérience spirituelle personnelle. cateur de la Lumière Divine, initié aux
mystères célestes de la Trinité 3 » n'est pas
assez mis en évidence. Au contraire, l'icono-
Saint Grégoire Palamas graphe a souligné les qualités extérieures de
saint Grégoire Palamas, celles qui ont surtout
Saint Grégoire Palamas, archevêque de frappé ses contemporains ; son visage exprime
Thessalonique (mort en 1359) fait partie de la fine intelligence d'un dialecticien, invincible
la grande lignée des Pères de l'Église. Fêté clans les controverses théologiques, sans
deux fois durant l'année liturgique (le permettre de discerner la vie intérieure d'un
1-± novembre et le deuxième dimanche de grand contemplatif. (Icône 4 grecque, fin du
Carême) saint Grégoire Palamas est célébré XIV,e siècle).
comme « champion invincible des théolo-
giens », « prédicateur de la grâce ». Son nom
est lié aux grands conciles byzantins du Saint Nicolas, thaumaturge de Myre en
\J\-e siècle, si importants pour le dogme et la Lycie 5
-;piritualité orthodoxes : ce fut la victoire de
la grâce sur les vestiges du naturalisme hellé- On connaît la vénération tout à fait excep-
nique et en même temps une expression de tionnelle dans laquelle est tenu saint Nicolas.
l'hellénisme chrétien des Pères. Il est vénéré non seulement par les chrétiens,
Tout évêque théologien ayant exprimé la mais souvent aussi par les musulmans. Le cycle
\·érité de la foi, la défendant contre l'erreur, liturgique hebdomadaire de l'Église orthodoxe,
est, une fois canonisé, vénéré par l'Église où les jours de la semaine sont consacrés au
orthodoxe, comme notre Père parmi les saints Christ et à divers ordres de la sainteté terrestre
(fV ayLOLS' TTCTTTJP uµwv ), à quelque époque et céleste, ne distingue par leur nom que trois
qu'il ait vécu. L'« époque patristique » n'est personnes : la Mère de Dieu, le Précurseur et
pas une sotte d'« âge d'or » limité aux huit saint Nicolas. La raison d'une telle vénération
premiers siècles. Nous avons placé l'icône de de cet évêque, qui ne nous a laissé aucun
saint Grégoire Palamas avant celles des autres ouvrage théologique ni d'ailleurs aucun écrit,
Pères plus anciens que lui, parce qu'elle est provient sans cloute du fait que l'Église voit
un exemple typique de l'icône d'un évêque. clans sa personne l'image idéale du pasteur,
Vu de face, le saint hiérarque, revêtu de ses son défenseur et son intercesseur : « Ayant
vêtements pontificaux (saccos et omophore ou accompli l'Évangile [. .. ], tu t'es réellement

1. SAINT DASILE, Hmnélie 8, P. G. 31, col. 305 (voir 1 Co 4, 15).


2. V. N. LAZARE\·, « Byzantine Icons of the x1v-xve Centuries ", Burlingtcm Magazine, Londres, déc. 1937, p. 256.
3. Vêpres du 2e dimanche de Carême, stichère du ton 2.
4. Les premiers mots de l'inscription sont effacés. On peut lire cependant : APXI Elll IKOTTOL r PHrOPI OI 8EILA-
AON I KHI O TTAAAMAI (Archevêque Grégoire cle Thessalonique, Palamas).
5. Saint Nicolas naquit clans la ville de Patara en Lycie au sud de l'Asie Mineure, vers 280, comme on le suppose
(voir !'archiprêtre G. DÉBOLSKY, h1 LitwJ,;ie de l'Église oribodoxe d'Orient au jour le jour, t. I, SPb 1901, en russe). Il
mourut le 6 décembre 341, selon les uns, entre .345 et 352 selon ks autres (voir SFRG!l:s, Annus ecclesiasticus graeco-
slauicus). Il est commémoré le jour cle sa mort et le 9 mai en mémoire de la translation de ses reliques de Myre à Dari
(Italie) en 1087.

109
ma nifesté comme un pasteur lumineux de temps sa place dans la hiérarchie ecclésias-
l'univers 1 . » La vie de saint Nicolas nous tique et le couronnement de sa vie par la
apprend que, lorsqu'il fut sacré évêque, il dit : gloire divine. Sur les côtés de l'icône nous
" [... ] Cette dignité et cette situation exigent voyons de petites représentations en buste de
d'autres manières de vivre, afin de ne plus saints patrons de la famille à laquelle appar-
vivre pour soi, mais pour les autres 2 . » Cette tenait l'icône. À gauche par rapport au spec-
vie pour les autres est le trait qui le caracté- tateur, ce sont saint Sabbas et sainte Parascève.
rise et qui se manifeste par sa préoccupation martyre. À droite, les mégalomartyres Catherine
constante de ce qui concerne les hommes : et Barbe. Les quatre scènes de la rangée supé-
leur vie même, leur nourriture, leur défense rieure (sous la Déisis) sont consacrées à l'en-
contre les éléments, l'injustice humaine, les fance de saint Nicolas et montrent l'action en
hérésies, etc. De nombreux miracles accom- lui de la grâce divine dès sa naissance. La
pagnent ce souci des hommes, tant durant la première scène représente un épisode qui
vie du saint qu'après sa mort. Infatigable dans frappa ses parents : lors du bain après sa nais-
la prière, défenseur indomptable et sans sance, il resta debout clans l'eau sans être
compromis de l'orthodoxie3, " il était doux de soutenu. La deuxième scène montre son
mœurs, sans malice et humble d'esprirt "· baptême, la troisième est consacrée à la
L'iconographie orthodoxe de saint Nicolas guérison par Nicolas, encore enfant, d'une
est très variée, ce qui est en accord avec son femme à la main paralysée. Dans la quatrième.
rôle et son caractère. Dans de nombreuses le père du futur évêque l'amène auprès d'un
icônes, on représente en haut, aux côtés de maître pour apprendre à lire. Les scènes qui
saint Nicolas, le Christ tenant l'Évangile et la suivent représentent l'aide que saint Nicolas
Mère de Dieu portant dans sa main un apporta aux hommes dans leurs malheurs et.
omophore épiscopal. Cette iconographie enfin, sa mort. À gauche, sous la scène de sa
souligne le caractère providentiel de l'épis- naissance, est dépeinte son apparition à l'em-
copat de saint Nicolas. Elle est fondée sur le pereur Constantin auquel il donne l'ordre de
récit de saint Méthode, patriarche de relâcher trois officiers de son armée
Constantinople (842-846). Celui-ci y raconte condamnés à mort à la suite d'une calomnie.
que, peu avant son élection épiscopale, saint Plus bas, on voit le saint libérant de la mort
Nicolas avait vu à ses côtés le Christ qui lui trois citoyens de Myre où il était évêque.
tendait l'Évangile et la Mère de Dieu qui le condamnés injustement. À droite, saint Nicolas
revêtait de l' omophore. chasse des démons d'un puits en abattant un
D'autres icônes de saint Nicolas, très répan- arbre voisin consacré à un culte païen. Plus
dues, le représentent debout tenant dans sa bas, on voit saint Nicolas apparaître aux marins
main droite un glaive et dans sa gauche une en perdition qui avaient invoqué son aide, et
église. Le glaive, son arme spirituelle, et leur sauvetage. En bas, dans l'angle gauche -
l'église soulignent le rôle du saint dans la lutte un miracle posthume du saint - le sauvetage
intransigeante pour la pureté de la foi en tant d'un homme qui se noie (le père du patriarche
que défenseur de son troupeau contre les saint Méthode déjà mentionné, Jean) 5 . À côté.
hérésies. Parmi de telles images, les plus un autre miracle posthume : la libération d'un
populaires sont les statues en bois de saint jeune garçon, fait prisonnier par les Arabes,
Nicolas dit de Mojaïsk (début du xwe siècle) que le saint restitue à ses parents le jour même
et de Pskov (xve-x:v1e siècle). de sa fête. La scène suivante, la dernière,
Notre icône montre saint Nicolas entouré de représente la mort de saint Nicolas, soit ses
douze scènes de sa vie. En haut est repré- funérailles, soit un épisode de la translation
sentée une Déisis qui se termine par les de ses reliques (l'inscription effacée en grande
apôtres, après lesquels devait se trouver saint partie ne permet pas de le préciser).
Nicolas, en tant que leur successeur et chef Saint Nicolas lui-même n'est pas, clans notre
de leur Église. Cela indique donc en même icône, l'ascète rigoureux, dénonçant l'injustice

1. Le canon en l'honneur du saint, tropaire du cathisme ton 8.


2. Les :\iénées, 6 décembre. « La vie de saint Nicolas fut écrite, on le suppose, pas plus tard qu'au \ e siècle " (SFKCdl'S.
An nus ecclesiasticus... )
3. En 325. saint Nicolas prit part, parmi les 318 évêques, au premier concile œcuménique.
4. La vie de saint Nicolas (voir les Ménées, 6 décembre).
5. Dans c1·autres icônes l'homme sauvé s'appelle Dimitrios. Il s·agit là probablement d'un autre miracle de saint Nicolas.

110
Le saint évêque Nicolas le Thaumaturge de Myre , Russie, À'Vle siècle.

111
qu'on représente parfois, mais un père plein comme le manteau flamboyant de saint
de bonté et de douceur, prêt à tout moment Georges, l'omophore blanc de saint Basile et
à venir en aide à ceux qui l'invoquent. les fonds, tantôt légères et transparentes,
Cette icône attire tant par son climat éclairées de délicats accents de lumière
profondément spirituel que par ses couleurs comme dans le phélonion de saint Basile et
chaudes et riches. Les petits personnages des dans les tuniques. Cela crée un jeu de
scènes de la vie du saint sont peints par plans surfaces et donne une grande vivacité aux
colorés presque sans détails (les personnages images. Le dessin se distingue par son exac-
de la Déisis sont un peu abîmés par une titude et son expressivité. Les lignes ryth-
restauration) et ces notes de couleur produi- mées, tantôt longues, douces et chantantes,
sent un effet de pierres précieuses. tantôt courtes, raides et brusques, faisant
écho les unes aux autres, sont un moyen
d'expression non moins important que les
Saint Basile le Grand et saint Georges couleurs. Les saints, extérieurement presque
mégalomartyr1 immobiles, sont pleins d'une vie intérieure
intense. Leur calme recueillement est traduit
Ces icônes sont attribuées à l'école de par leurs têtes inclinées et la courbure de
Novgorod et datées de 1400 environ. leurs épaules. Leurs attitudes sont naturelles
Les deux icônes reproduites ici faisaient et libres ; ils marchent légèrement, touchant
partie de la rangée de la Déisis qui occupe à peine le sol de leurs pieds et, si la ligne
dans l'iconostase l'une des places principales. du sol n'était si haute, leurs silhouettes
C'est pourquoi, en règle générale, les icônes sembleraient détachées de la terre comme si
de cette rangée sont plus grandes que celles elles flottaient. Les deux icônes ont été
des autres. Nos deux icônes (la première de peintes par la même main, celle d'un maître
177 x 64 cm, la seconde de 177 x 66) possédant une grande culture artistique et
devaient appartenir à une iconostase de une expérience technique hors pair.
dimensions imposantes. Le rôle de l'iconos- Saint Basile le Grand, en tant qu'évêque,
tase, destinée à être embrassée d'un seul c'est-à-dire successeur des apôtres, suit immé-
regard, contribua beaucoup à l'élaboration de diatement ceux-ci dans la rangée de la Déisis.
compositions simples et claires, aux couleurs Saint Georges vient après les saints moines et
franches, aux lignes simples et expressives habituellement clôt la rangée.
dessinant des silhouettes nettes et précises, Saint Basile le Grand est représenté comme
propres aux icônes russes. Sans ces qualités, il est habituel pour les évêques, avec tous ses
il eût été difficile de distinguer les icônes ornements et les attributs de son épiscopat.
qui, surtout dans les grandes églises, se trou- Par-dessus son phélonion, il porte sur les
vent haut placées et assez loin. Les icônes épaules l' omophore qui retombe devant. Cet
de saint Basile et de saint Georges répon- omophore porte des croix et " par là l'évêque
dent pleinement aux exigences de clarté et est une image du Fils de Dieu incarné 2 » ou.
de qualité expressive des silhouettes. Ces selon le commentaire de saint Germain de
silhouettes monumentales, très bien équili- Constantinople - "l'omophore, dont est revêtu
brées par rapport à la surface étroite des l'évêque, signifie la brebis perdue que le
panneaux, sont rigoureusement proportion- Seigneur, l'ayant trouvée, prit sur Ses épaules
nées. La peinture se distingue par un grand [. . .l. Il a des croix parce que le Christ avait
sens des couleurs qui sont en même temps porté Sa croix sur Ses épaules 3 ». En tant que
vives et harmonieuses. Les icônes semblent successeur des apôtres et maître qui enseigne
avoir été peintes sans aucun effort, mais avec son Église, il tient dans sa main gauche l'Évan-
une grande force, beaucoup de légèreté et gile. Sa droite est tendue en prière vers le
de liberté. Les couleurs sont tantôt Christ qui est au centre de la rangée. La
compactes, donnant une surface unie, silhouette de saint Basile est empreinte d'un

1. Saint Basile le Grand, archevêque de Césarée en Cappadoce, Père et Docteur de l'Église, mort en 379. Il est commé-
moré le 1er janvier. Saint Georges mégalomartyr, né en Cappadoce, fut élevé par Dioclétien à la haute dignité de comte
(cames) et chef d'armée. Il fut martyrisé sur l'ordre de l'empereur en 303. On le fête le 23 avril (voir les Ménées d'avrilî.
2. SAINT SYMÉON DE THESSALONIQUE, Livre sur le Temple, chap. XXIII (P. G. 155 De sacra templo).
3. Cité en russe par I. DMITRIEVSKY, Commentaire de la divine liturgie, SPb, 1897.

112
Saint Basile le Grand et saint Georges mégalomartyr, École de Novgorod , vers 1400.

113
Les saints célébrés en janvier. Étude prép aratoire pour une icône, panie inférieure.

114
calme majestueux. Son front bombé est La tête de saint Georges mégalomartyr
marqué du sceau d'une pensée profonde et
recueillie. Nous sommes devant un docte de Dans les icônes de saint Basile et de saint
l'Église, un grand théologien, interprète du Georges dont nous venons de parler, ce sont
mystère de la Sainte Trinité. les visages qui attirent surtout l'attention, tant
Saint Georges porte le manteau rouge tradi- par leur contenu spirituel que par la façon
tionnel des martyrs et une tunique bleu clair dont ils ont été exécutés. De même que les
~l\'ec des reflets aux tons verts. Les images silhouettes des saints, ces visages sont peints
de saint Georges sont de types très variés : avec grande spontanéité et précision. Le
il est représenté soit à cheval terrassant un sankir (le ton du fond), dans les tons verts
dragon (voir p. 127), soit en guerrier à pied; tirant sur le brun, est posé de façon légère
il est parfois en tribun militaire habillé comme et transparente. Par endroits le fond blanc
un patricien, une couronne sur la tête et une transparaît, ce qui crée un jeu de lumière et
cotte de mailles sous son manteau, tenant d'ombre et confère aux couleurs profondeur
dans sa main droite une croix, dans sa gauche et transparence. Sur ce sankir plutôt foncé,
un glaive. Mais ici, dans la rangée de la deux couches plus claires ont été posées
Déisis, l'iconographie traditionnelle ne repré- successivement en un lavis (voir La technique
sente jamais ni saint Georges, ni les autres de l'icône, p. 53) épais : la première est de
martyrs dans leur dignité militaire ni avec des l'ocre jaune avec de l'ocre rouge, la seconde
~urnes. En commentant l'iconostase, nous de l'ocre jaune avec du blanc. Des accents
~ffons dit que la rangée de la Déisis est une blanc pur posés avec précision et une grande
image de l'ordre normal de l'univers, l'ordre force expressive aplanissent et recouvrent les
du siècle à venir; il est donc évident qu'il bords inégaux de la plav'. Les cheveux foncés
n·y a là place pour aucun antagonisme ni, de saint Georges sont rehaussés de lumière
par conséquent, pour aucune arme. Si saint ocre doré, ceux de saint Basile, comme sa
Basile est dépeint dans le ministère pour barbe, font une tache unie avec quelques traits
lequel il a été glorifié, pour sa vie même qui de couleur plus sombre. En général, la tech-
fut un labeur spirituel, saint Georges, lui, est nique se distingue par une grande simplicité,
représenté glorifié pour sa mort, en tant que force et assurance rappelant la technique de
martyr pour le Christ, car son ministère la fresque. Elle est quelque peu dénuée de
terrestre n'a été que la voie qui l'amena au raffinement, mais est puissante et précise,
couronnement du martyre 1 . animée d'élans vigoureux.
L'iconographie orthodoxe ne représente Les visages des saints sont exempts de toute
pas non plus les martyrs avec les instruments austérité. Ils attirent par une sorte de sérénité
de leur supplice : pour l'Église, ce qui «immobile». En même temps les personnages
importe, ce n'est pas par quels moyens ils donnent l'impression d'être animés intérieu-
ont été torturés, mais ce pour quoi ils ont rement par un mouvement vers l'avant du
souffert. corps; il est difficile de dire si cette impres-
Notons aussi que les icônes des saints ne sion provient surtout des mains tendues en
représentent que très rarement leurs supplices prière ou des yeux. Le visage et les yeux des
(un exemple - la décollation de saint Jean saints, c'est-à-dire ce qui exprime le plus la
Baptiste qui est une fête liturgique). Mais lors- vie spirituelle de l'homme, révèlent ce pouvoir
qu'on le fait, c'est dans les images marginales absolu de l'esprit sur le corps qui caractérise
placées sur les bords de l'icône du saint en particulier l'icône russe. C'est comme une
comme des éléments secondaires et complé- transposition en image du Chérubikon du
mentaires. Autrement dit, dans l'icône, tout samedi saint : « Que toute chair humaine fasse
comme dans le service liturgique du saint, le silence [. .. ] qu'elle éloigne toute pensée
centre de gravité n'est jamais dans la cruauté terrestre. » Les visages des deux saints respi-
des tourments, mais dans la joie et la paix rent cette élévation au-dessus de toute pensée
qui en sont les fruits. terrestre dans une chair éclairée par l'Esprit

1. Ce qui a été dit ne se rapporte qu'à la rangée de la Déisis et ne concerne pas la rangée inférieure de l'icono-
stase dite locale, où saint Georges et les autres martyrs peuvent être représentés dans leur dignité militaire et armés.

115
./ ..
.,.,. ,. a.

' - ~--
.t
-r .
~-- '-

\ '\
r\
\
' -
·\


...


'\ -...

- -·~
,. - --
-,
........

"
.J
-·· --
.....
""--
-,
_ ..._

Saint Geo rges martyr. 1) etail


, de la tête .

11 6
,.;aint et réduite au silence. Ils sont libérés de graphe, saint André (Roublev) qui, pour ce
route lourdeur charnelle et pleins d'une séré- monastère, peignit sa célèbre icône de la
nité spirituelle. C'est surtout le visage de saint Trinité. L'une des premières icônes de saint
Georges qui est caractéristique à cet égard. Serge fut peinte par son neveu, le saint icono-
Rien de ce qui est propre à la nature humaine graphe Théodore, archevêque de Rostov, qui
:1e lui manque et cependant, en le regardant, avait été moine du monastère de la Trinité.
un a l'impression de voir le visage non d'un L'immense influence de saint Serge se mani-
homme, mais d'un ange ( voir !'Introduction festa non seulement clans la vie spirituelle du
p. 33 s.). Humainement viril, résolu et fort, il pays, mais aussi dans sa vie politique, son
frappe par une pureté et un calme qui ne unification et sa défense contre les ennemis
,ont pas terrestres. extérieurs. Il bénit le grand prince Dimitri lors
de sa bataille contre les Tatars en lui prédi-
sant la victoire qui marqua le début de la
Saint Serge de Radonège libération de la Russie du joug tatar.
Cependant, s'il y a quelque chose de frap-
Saint Serge de Radonège (1314-1392) est pant clans la vie de saint Serge, c'est bien son
l\m des saints russes les plus populaires 1 . Le extrême humilité. Pour faciliter la vie des
:nonastère de la Sainte-Trinité qu'il a fondé, autres moines, il faisait dans son monastère
:i présent la Laure de la Trinité-Saint-Serge, les corvées les plus difficiles, il portait un
est aujourd'hui le centre spirituel de la Russie. vêtement usé et rapiécé et ceux qui le rencon-
L'influence tout à fait exceptionnelle du saint traient ne reconnaissaient pas en lui le célèbre
qui commença durant sa vie et ne cessa higoumène de Radonège dont la renommée
iamais, se manifeste avant tout clans la vie s'étendait partout. Il partageait sa modeste
intérieure du pays, clans sa vie spirituelle, son ration de pain, qui était son unique nourri-
monachisme. Une multitude de disciples suivi- ture, avec un ours sauvage qui venait le voir.
rent la voie tracée par saint Serge et la plupart Lorsqu'il n'y avait pas assez de pain pour
des monastères qui surgirent après lui furent deux, il lui donnait toute sa ration. Aux repro-
:c;ous son influence directe ou indirecte. Il fut ches des moines, il répondait : " L'animal ne
le chef et le maître qui enseigna les moines comprend pas le jeûne. »
russes menant une vie érémitique. La plupart Cette humilité et cette discrétion clans la
des saints des x1v" et xvc siècles, intercesseurs simplicité sont très bien rendues clans l'icône
pour la Russie en cette époque difficile, furent que nous reproduisons ici. Elle a été peinte
:-;oit ses disciples, soit des hommes ayant été à la Laure Trinité-Saint-Serge de nos jours.
en relation avec lui. Il est significatif que le Saint Serge est représenté revêtu d'un manteau
monastère qui se développa autour de lui fut marron avec des reflets d'un bleu éteint. Son
dédié par saint Serge à la Sainte Trinité - schème est bleu ciel avec des croix et sa
prototype de cette unité dont un monastère soutane est blanche. Ces couleurs forment,
doit être la réalisation dans le monde. Cette avec le fond ivoire, une gamme discrète,
unité, une paix intérieure absolue, fut réalisée calme et extrêmement agréable. S'il manque
par le saint non seulement avec les hommes, à cette icône l'éclat et la force, si on peut
mais aussi avec les bêtes sauvages 2 . En lui même y déceler une certaine timidité, sa cano-
fut rétabli en fait l'état normal de l'univers, nicité rigoureuse et sans compromis saute aux
où la nature tout entière, unie autour de yeux. Elle est un témoignage visible de la
!"homme, se soumet à Dieu. Le monastère de tradition vivante et ininterrompue qui se mani-
Saint-Serge, foyer de la sainteté russe clans feste non seulement par une fidélité extérieure
cette période de son épanouissement, fut aussi au canon iconographique, mais aussi clans une
le foyer de l'art iconographique. C'est là sans pénétration spirituelle du caractère du saint,
doute qu'apprit son art le plus grand icono- clans l'expression de la modestie et de l'hu-

1. La mémoire de saint Serge est fêtée le jour de sa mort. le 2'5 septembre, et le jour oü furent découvertes ses
reliques, le 5 juillet.
2. Les rapports avec les animaux sauvages caractt'-risent une multitude de \ ies de saints orthodoxes et le sens de ces
rapports est partout le même. Le disciple et biographe de saint Serge. Épiphane, écriYait, en parlant de !"obéissance que
les animaux sauYagcs témoignaient envers le saint » Et que personne ne s·en étonne, car on sait avec certitude que,
lorsque Dieu habite un homme et !'Esprit Saint repose en lui. tout lui est soumis. de même qu'it Adam ayant qu'il n'ait
enfreint le commandement de Dieu. ,

117
Saint Se rge de Rado nège, Russie, ;o."' siècle .

118
Saint Siméon stylite , Ru ssie, xv1e siècle.

119
milité qui caractérisèrent saint Serge pendant les horribles plaies sur les pieds du stylite. La
sa vie. vie de sainte Geneviève écrite peu après sa
mort (au début du vr<-' siècle) raconte comment
Siméon adressa, par l'intermédiaire de
Saint Siméon stylite marchands qui se rendaient en Gaule, un
message à la sainte4. Saint Siméon exerça une
La manière de vivre des stylites est une extraordinaire autorité spirituelle. Du haut de
forme d'ascétisme qui débuta en Syrie dans sa colonne, il enseignait les foules deux fois
la première moitié du ve siècle. Le stylite se par jour, combattait les hérésies, envoyait des
tient, debout ou agenouillé, au sommet d'une messages aux évêques et aux empereurs. Sa
colonne (CTTÛÀOS') dans une étroite cellule fête est célébrée le 1er septembre.
dépourvue de toit. Il y mourait, sans pouvoir Notre icône (Russie, xv1c siècle) montre
s'allonger, subissant la pluie ou le soleil, saint Siméon sur sa colonne qui est une
exposé aux regards de tous. On lui montait sorte de tour avec une porte et un escalier
sa nourriture à l'aide d'une échelle. La vie à l'intérieur, entourée d'une enceinte. Saint
extraordinaire du premier stylite, saint Siméon, Siméon se tient debout au sommet de sa
remplit ses contemporains d'étonnement et colonne, derrière une petite balustrade. Il
d'admiration. Théodoret, le célèbre évêque de porte sur sa soutane jaune « l'habit du grand
Cyr, qui eut l'occasion de voir saint Siméon schème monastique » (To µÉya axfjµa) orné
et de converser avec lui, écrivit de son vivant des croix de la Passion, un manteau brun
sa biographie 1 . Il dit lui-même que les faits et un capuchon foncé. Il bénit de la main
qu'il rapporte sont difficiles à croire et droite et tient un rouleau de parchemin dans
conclut : « Si sa vie se prolonge, d'autres après la gauche. Son visage est encadré d'une
nous raconteront d'autres exploits barbe.
merveilleux 2 . » Le moine Antoine, disciple de
saint Siméon, écrivit une autre vie de son
maître 3 . Saint Macaire d'Ounja
Saint Siméon, né en Syrie vers 389, après et de Geltyé Vody
avoir mené une vie d'ascèse extrêmement
austère, d'abord clans un monastère, puis clans Saint Macaire, fondateur de trois monas-
la solitude, s'enferma clans un lieu clos où il tères, est surtout connu sous le nom de
se tenait debout, jeûnant et priant. Le rayon- « Geltovodsky 5 », d'après le deuxième monas-

nement de sa sainteté, les guérisons et autres tère dont il fut l'higoumène, celui de la Sainte
bienfaits obtenus par ses prières attirèrent vers et Vivifiante Trinité au bord du lac Geltyé
lui des foules de pèlerins. C'est pour préserver Vody (« les Eaux jaunes »). En 1432 ce monas-
la solitude et la paix dans ses prières, sans tère fut entièrement détruit par les Tatars. Saint
cesser de venir en aide à ses disciples et à Macaire vint alors vivre au bord de la rivière
ses innombrables visiteurs, qu'il souhaita Ounja, un affluent de la Volga, et y fonda
monter au sommet d'une colonne sur laquelle son troisième monastère. Il mourut en 144--±.
il se tint debout pendant trente-sept ans, Non seulement après sa mort, mais déj:1
jusqu'à sa mort en 459. durant sa vie, saint Macaire jouissait d'une
Les pèlerins venaient à Tellnesin, près popularité et d'une vénération exceptionnelles.
d'Antioche, de nombreux pays. Théocloret Ses icônes existaient bien avant sa canonisa-
raconte qu'un pèlerin venu de Ravenne refu- tion officielle qui eut lieu en 1619, lorsque
sait de croire que Siméon était un être humain; l'on fixa le 25 juillet comme jour de sa
pour prouver qu'il n'était pas un esprit angé- commémoration. Le trait qui caractérise ce
lique, Siméon fit apporter une échelle et le saint qui, durant toute sa vie, cherchait la soli-
pèlerin put monter sur la colonne et toucher tude, c'est d'avoir accepté le fardeau de

1. Philotheos Ilisloria, chap. :,o(VT; P. G. 82, col. 1464-1484.


2. Ibid. col. 1484 13C.
3. Édité par M. LTn7,IAN--;, Das Lehen des hl. Symeons Stvlites. Leipzig, 1908. Voir l'étude de H. DnATTAYE, Les Satu·,
stylites, Bruxelles, 1923.
4. M. G. H., SS, Reriun iVlero11., III, 226, chap. XX\11.
5. Srnc1us, Annus ecclesiasticus graeco-slavicus, vol. II, l"' partie. Voir les Ménécs, à la date du 25 juillet.

120
Saint Macaire d 'Ounja et de Geltyé , Russie, XV11e siècle.

121
prendre soin des hommes qui l'entouraient et nuages, équilibre très bien la silhouette de
demandaient sa protection. Conformément au saint Macaire.
manuel iconographique, il est habituellement L'architecture du monastère est probable-
représenté tenant dans la main un phylactère ment reproduite d'après nature et elle est
déployé avec une prière adressée au Christ contemporaine non du saint, mais de l'ico-
et lui demandant, pour les hommes, le pain nographe. Il est fort possible qu'elle montre
indispensable, spirituel et corporel. Notre un monastère qui fut reconstruit au XVIIe siècle
icône représente précisément la prière du près des « Eaux jaunes », à la place d'un plus
saint, le souci paternel de l'higoumène pour ancien, que les Tatars avaient détruit.
ses enfants spirituels. Dans l'angle supérieur
de droite, le Christ, en réponse à la prière,
bénit le saint et son monastère. Au premier Saint Demetrius de Thessalonique
plan, on voit une rivière qui coule près du
monastère. Comme le monde plein de vanité, Saint Demetrius de Thessalonique, « le
elle entoure cet endroit béni où s'accomplit Grand Martyr » (µEyaÀ.oµâpTus) fait partie, avec
l'amour à l'image de la Sainte Trinité, tel un saint Georges, saint Théodore le Stratilate.
îlot sain dans un monde malade. C'est ce saint Théodore Tiron et quelques autres, des
qu'est un monastère dans la conscience ortho- guerriers martyrs. Si, sur la rangée de l'ico-
doxe. L'image des bâtiments du monastère, nostase, ces saints martyrs sont représentés
petits par rapport à la silhouette du saint, peut vêtus seulement de tuniques et de manteaux.
paraître naïve aux yeux d'un Occidental. sans armes comme il convient à des témoins
Cependant, leurs dimensions sont tout à fait du Christ, sur d'autres icônes offertes à la
conformes au sens de l'icône et ils seraient vénération des fidèles, ils sont revêtus des
représentés de la même façon par un icono- vêtements correspondant aux fonctions qu'ils
graphe contemporain. C'est que le centre de ont exercées durant leur vie, c'est-à-dire en
gravité ne se trouve pas ici dans les résultats armes et parfois à cheval. L'Église n'a jamais
de l'activité terrestre du saint, le monastère considéré qu'être soldat et chrétien était
fondé par lui, mais dans le couronnement de incompatible. Le christianisme n'est pas une
toute la voie spirituelle parcourue durant sa doctrine politique ou sociale ; son action sur
vie - sa sainteté. L'icône oppose visiblement le monde extérieur se situe sur un plan plus
l'édification de bâtiments extérieurs à l'édifi- profond que celui des institutions humaines.
cation spirituelle, intérieure, plus importante. La paix à laquelle il aspire, et la guerre qu ïl
Glorifié par le don des miracles, le temple prêche n'ont rien à voir avec le « pacifisme ,
vivant qu'est le saint semble être opposé ici ou le « militarisme ». Si, à l'exemple du Christ
au monastère et à son église construits par (Mt 26, 51-54), l'Église n'a jamais voulu être
des mains humaines et qui indiquent seule- défendue par le sabre, elle ne s'est jamais
ment la voie vers le but que le saint atteignit opposée à ce qu'un chrétien embrasse le
par son labeur spirituel à l'intérieur de leurs métier des armes, pour défendre les valeurs
murs. Revêtu de son habit monastique, saint d'ici-bas, sacrifier sa vie au service de la cause
Macaire se tient hors de l'enceinte de son commune. « Nul n'a un plus grand amour que
monastère; il ne l'habite plus, ne le dirige celui-ci, qu'il donne sa vie pour ses amis
plus ; il est son protecteur céleste qui prie 0n 15, 13). On peut appliquer cette parole
pour lui. Le souci et le soin qu'il en prend de l'Écriture aux plus nobles aspects de la
ne s'arrêtent pas avec sa mort; ils ne font que condition du soldat. L'Église commémore le
passer sur un autre plan. 29 août tous les soldats tombés sur les champs
Si l'on compare cette icône aux icônes plus de bataille.
anciennes, on y remarque, malgré toute sa Saint Demetrius fut martyrisé au début du
fidélité au canon iconographique, sa grande ive siècle, durant la persécution de Dioclétien.
spiritualité et sa chaleur, une certaine Selon le récit de sa passion, Maximilianus aurait
faiblesse spirituelle, de la molesse dans la nommé proconsul le jeune Demetrius, ignorant
forme et les détails, surtout dans les person- qu'il était chrétien. Au lieu d'exécuter l'ordre
nages du saint et du Christ, ce qui caracté- reçu de mettre à mort tous les chrétiens de
rise bien les icônes de cette époque. Malgré Thessalonique, il s'attacha à prêcher l'Évangile.
cela, la composition est traitée avec maîtrise. Arrêté et emprisonné, il exhorta le jeune Nestor.
Le Christ bénissant, représenté dans les son ami, à affronter en combat singulier un

122
Saint Demetrius de Thessaloniq ue, Grèce, milieu du ;,.,.,V siècle .
gladiateur qui tuait à coups de lance les chré- parler du nom de la vie éternelle, et ensuite
tiens dans l'arène. Après la victoire et le martyre seulement de celui de la vie temporelle3. »
de Nestor, Demetrius mourut dans sa prison, Il fallait se pénétrer profondément de l'at-
percé de lances, sur l'ordre de Maximilianus. Il titude héroïque de la sainte pour réussir à
est fêté le 26 octobre. traduire, comme cela a été fait dans notre
L'icône grecque de saint Demetrius repro- icône4, le sens de ses hauts faits et le carac-
duite ici date du milieu du xve siècle 1 . Saint tère de la martyre elle-même. Le trait domi-
Demetrius est représenté de face, à pied. Sa nant de celle-ci est ici exprimé avec beaucoup
tunique très courte n'atteint pas ses genoux de force, non seulement par les attitudes, mais
et laisse voir ses jambes avec des jambières. aussi par tout son aspect extérieur et sa
Il porte une cuirasse sur sa tunique et une présence. Le geste de sa main droite élevant
petite croix à huit branches sur la poitrine. la croix, l'expression austère et concentrée de
Un manteau est jeté sur ses épaules, son son visage, traduisant l'audace et l'inflexibilité
casque pend sur l'épaule gauche. Il tient une avec lesquelles elle prêcha l'Évangile et souf-
lance dans sa main droite et la gauche repose frit les supplices. Ce visage et toute cette
sur un bouclier richement décoré. Une haute silhouette respirent le calme et la fermeté de
croix - ajoutée par la suite derrière le la foi que ne purent briser ni les souffrances.
bouclier- représente sans doute l'arme véri- ni le glaive. C'est une icône typique d'une
table qui rendit le martyr intrépide à l'heure martyre, c'est-à-dire d'une personne qui
de sa mort. couronna sa vie par le haut fait du témoi-
gnage de la vérité, témoignage scellé par le
sang. La sainte est représentée vêtue du
Sainte Parascève mégalomartyre manteau rouge traditionnel, symbole du
martyre, et d'une tunique bleu foncé. De sa
La sainte mégalomartyre Parascève, ong1- main droite elle tient l'attribut indispensable
naire d'Iconium (Asie Mineure), fut martyrisée du martyre, l'arme de sa victoire - la croix.
durant les persécutions de Dioclétien2 . Elle est symbole de la passion du Christ qu'elle a
commémorée le 28 octobre. Au nom grec suivie. De sa gauche elle tient un phylactère
qu'elle reçut à son baptême en l'honneur du déployé avec le Symbole de la foi. L'une et
jour de la passion du Christ, TiapaŒKEVTJ, les l'autre expriment, en parole et en image, la
langues slaves ajoutent généralement sa vérité pour laquelle elle souffrit. Sur sa tête
traduction en russe, serbe ou bulgare - le voile blanc symbolise sa virginité. Elle porte
Piatnitsa, Petka - Vendredi. L'emploi de cette un diadème de patricienne orné de pierreries.
traduction avec le nom sert à rappeler le sens Deux anges, l'un vêtu de rouge, l'autre de
de celui-ci et le martyre de celle qui l'avait bleu foncé, tiennent au-dessus de sa tête une
porté. Sainte Parascève est particulièrement couronne d'or - celle du martyre, réponse à
vénérée chez les peuples slaves depuis les son témoignage par le témoignage du Christ :
temps les plus reculés. Elle est considérée « Vous serez Mes témoins et Je suis témoin 5 . ,,

comme la protectrice du travail féminin et Les couleurs simples et fortes soulignent et


aussi du commerce, sans doute parce que le renforcent le contenu de l'image. Les fins
vendredi était jour de marché. détails du manteau et de la tunique, caracté-
Le trait caractéristique de sainte Parascève est ristiques du XVIe siècle, sont ici tracés avec du
l'audace de sa confession du christianisme. blanc pur ce qui atténue quelque peu l'éclat
Même pendant son interrogatoire, à la demande du rouge, mais permet de réaliser une belle
de son nom, au lieu de donner une réponse harmonie avec le blanc ivoire du voile et du
directe, elle se mit à confesser le Christ. phylactère. Ces couleurs, avec l'or et l'ocre
Lorsqu'on lui demanda pourquoi elle ne disait foncé et doré du visage et du fond, donnent
pas son nom, elle répondit : « Il fallait d'abord une gamme puissante et calme.

1. Selon A. XYGG0Pouws, Catalogue des icônes du musée Benaki, Athènes, 1936, p. 10.
2. SERGIUS, Annus ecclesiasticus graeco-slavicus, col. II, ire partie.
3. La vie de sainte Parascève dans les Ménées d'octobre.
4. Cette icône a été nettoyée en 1945. On peut juger de son état antérieur par le carré laissé sur le bord inférieur
à droite. Phénomène rare, même pour le XVIe siècle : l'icône ne comprend aucune retouche, ni avant, ni après son
nettoyage.
5. La première parémie (péricope) du service liturgique de la sainte : Is 43, 10 (Bible des Septante).

124
Sainte Para scève mégalomartyre, Russie, seconde moitié du xvre siècle.

125
Saint Georges mégalomartyr, le victo- murailles, etc. Il existe aussi des icônes qui
rieux ou le miracle de saint Georges et ne représentent que le moment même du
du dragon miracle, la défaite du dragon, ou encore saint
Georges, à cheval sans monstre4.
Saint Georges (f Ewpyôs- : cultivateur) est L'icône reproduite ici ne retient de l'évé-
vénéré en tant que « libérateur des prison- nement que l'essentiel. Elle est en cela un
niers et défenseur des indigents 1 »; il est en exemple caractéristique de l'iconographie
même temps protecteur de l'agriculture, des novgorodienne du xve siècle. Sa composition
troupeaux et des bergers auxquels il a, tant a la simplicité et la clarté propres à cette
durant sa vie qu'après sa mort, apporté son période. Tous les détails secondaires sont
aide. Le fait que sa vénération ait des liens écartés. Seul est représenté le moment essen-
étroits avec les intérêts les plus quotidiens des tiel - la victoire sur le mal, le sens même du
cultivateurs est sans doute à l'origine de la miracle. Saint Georges est représenté vêtu de
variété iconographique et du grand nombre la riche armure d'un chef d'armée romain,
de ses icônes (voir la description p. 115). En avec un bouclier et une lance. Sa silhouette
particulier la représentation de saint Georges courte, typique de l'art de Novgorod au
le Victorieux terrassant le dragon est l'un des xve siècle, montant un cheval trapu, respire
sujets iconographiques les plus populaires une puissance inébranlable. La représentation
dans l'art sacré orthodoxe, surtout à est pleine de dynamisme intérieur et de force
Novgorod. C'est le thème du paganisme dramatique. Les plis du manteau semblent
vaincu et aussi celui de la victime innocente presque répéter les contours de la montagne
dans une situation désespérée, sauvée par la ce qui donne l'impression que le cavalier vient
puissance surhumaine du mégalomartyr. La de s'arracher à celle-ci et que, dans son élan,
Vie du saint raconte ce miracle posthume : il terrasse le dragon non seulement avec sa
en Libye, vivait dans un lac, un terrible dragon lance, mais de tout son poids et de celui de
que les habitants païens vénéraient comme son cheval.
une divinité et apaisaient en lui sacrifiant, l'un La main droite bénissante qui sort d'un ciel
après l'autre, leurs enfants. Alors que l'une symbolique (un arc de cercle) dans l'angle
des victimes, la fille du roi local (l'icône la supérieur droit de l'icône, accompagnée de
nomme Élizabeth 2) attendait une mort l'inscription « Jésus Christ5 » et aussi la lance
effroyable, saint Georges apparut monté sur du saint surmontée d'une croix montrent qu'il
un cheval blanc; s'écriant « au nom du Père, n'obtient pas la victoire par sa propre force.
du Fils et du Saint-Esprit », il fonça sur le mais avec l'aide de Dieu, la puissance de la
dragon brandissant sa lance; d'un coup puis- Croix.
sant à travers la gorge, il l'immobilisa à terre C'est à cette force qu'obéit le cavalier et.
et son cheval le piétina. Puis saint Georges par lui, aussi sa monture. C'est pourquoi le
ordonna à la jeune fille de lier le dragon avec cheval est souvent représenté la tête tournée
sa ceinture et de le conduire en laisse à la en arrière, vers le cavalier. Selon sa vie, le
ville. « Et saint Georges tua ensuite le dragon saint apparut « étincelant d'une lumière indi-
avec son glaive au milieu de la ville 3. » cible ». Cette lumière est exprimée surtout de
Certaines icônes, surtout les plus tardives, manière symbolique; le cheval est blanc.
représentent ce miracle en détail : on y voit couleur qui, selon saint Denis l'Aréopagite.
la princesse, la ville, les parents de la prin- signifie la plus grande proximité possible de
cesse et les habitants regardant du haut des la lumière divine6. Indiquant l'appartenance

1. Le tropaire du saint.
2. « Le nom d'Élisabe ou Élizabeth ne se rencontre pas dans les légendes écrites; cela montre bien que l'iconographie
connaissait des traditions en dehors des sources écrites » (N. KoxDAKOV, Rousskaya Ikona, ire partie, 3, p. 135, note).
3. La vie du saint - les Ménées, à la date du 23 avril.
4. De plus, on représente dans de nombreuses icônes, par exemple grecques et coptes, simultanément un autre
miracle de saint Georges, également posthume (ou plutôt l'un de trois miracles analogues) : celui de la libération, à la
prière de ses parents, d'un garçon fait prisonnier par les Hagariens. La représentation suit le récit du garçon : « Jai
rempli de vin cette coupe pour la présenter au prince et j'ai été enlevé par un homme d'aspect lumineux, montant un
cheval; il m'assit sur son cheval et je tenais la coupe d"une main et sa ceinture de l'autre. Et je me suis retrouvé ici ...
c'est-à-dire chez ses parents, le jour de la fête de saint Georges (voir la vie du saint, les Ménées, à la date du 23 avril}
5. Parfois on y représente le Christ Lui-même.
6. SAINT DENIS L'ARÉOPAGITE, La, Hiérarchie céleste, XV, 8; trad. Préface et notes par M. DE GANDILLAC, Paris, 1943, p. 242.

126
Saint Georges mégalomartyr et le dragon, École de Novgorod . "''e siècle.
de saint Georges à un autre plan existentiel, Le feu de son zèle pour Dieu qui brûlait en
elle est aussi un symbole de victoire; en effet, lui intérieurement se manifestait par des
le cavalier montant un cheval blanc " part en phénomènes de feu visibles; par la force de
vainqueur et pour vaincre » (Ap 6, 2). Plus sa prière, il fit à plusieurs reprises descendre
encore que d'autres martyrs, saint Georges a le feu du ciel est c'est dans un char de feu
triomphé de ses tortionnaires, puisque c'est qu'il fut enlevé au ciel. Ce lien du prophète
en contemplant ses souffrances que nombre Élie avec le feu est souligné avec force clans
d'entre eux se convertirent au Christ. Et par l'iconographie orthodoxe. Ainsi, dans l'image
ce miracle posthume, en remportant la victoire de son élévation au ciel, icône très répandue,
sur le dragon et en libérant les hommes, saint non seulement le char, mais aussi les chevaux
Georges les délivre, par là même, du paga- conduits par un ange, sont de feu. Dans ses
nisme. C'est pourquoi on représente souvent icônes à mi-corps, ce lien avec le feu est
clans cette icône un ange descendant du ciel signifié (comme dans l'icône novgorodienne
et lui tendant une couronne - la couronne du xrve siècle à la galerie Tretiakov) par un
du martyre et de la victoire. fond rouge incandescent.
Notre icône représente le juste vétérotesta-
mentaire comme l'un de ceux " dont le monde
Le saint prophète Élie entier n'était pas digne, - errant dans les
dése1ts et les montagnes, dans les cavernes
Lorsqu'on se souvient que le principe de et les antres de la terre » (He 11, 38). La
l'icône est de ne transmettre que l'essentiel, silhouette puissante du prophète, sa tête
il semble à première vue étrange qu'un couverte de cheveux en broussaille, son visage
moment épisodique de la vie du prophète viril au front haut, dénotent une force indomp-
Élie 1 , son séjour clans le désert où il fut nourri table. Dans la main gauche, il a l'attribut habi-
par des corbeaux (1 R 17, 3-6), ait été adopté tuel des prophètes : un phylactère. Avec une
comme sujet iconographique. Cependant, ce tranquille assurance, il contemple le corbeau
sujet, avec d'autres images du prophète, est qui lui apporte les dons du ciel et tend sa
très répandu dans l'iconographie orthodoxe et main droite pour les recevoir. Cette scène
surtout russe. révèle toute la signification du moment : en
Traduit de l'hébreu, le nom d'Élie signifie réponse à son amour enflammé pour Dieu.
" forteresse du Seigneur ». La Bible le décrit la volonté divine modifie l'ordre naturel du
ainsi : un ascète rigoureux, zélateur de la foi monde. Saint Basile le Grand commente ce
dans le vrai Dieu, brûlant d'amour pour Lui, moment de la façon suivante : " Le Mont
prédicateur audacieux, extérieurement " un Carmel, haut et inhabité, servait d'abri à Élie :
homme très chevelu » ( 4 R, 1, 8, Bible des le désert recevait en son sein l'ermite ; mais
Septante : 2 R). C'est ainsi que le représente pour le juste c'était l'âme qui comptait plus
l'iconographie orthodoxe. Traduisant le carac- que tout et sa vie était dirigée par l'espoir en
tère du prophète en image et par des Dieu. Or, malgré ce genre de vie, il ne mourut
couleurs, elle le souligne souvent (par pas de faim. Au contraire, les oiseaux les plus
exemple dans la rangée des prophètes de rapaces, les plus voraces, lui apportaient la
l'iconostase) par les paroles d'Élie lui-même, nourriture; ceux qui avaient l'habitude de
écrites sur un phylactère déroulé : " ]'ai voler la nourriture d'autrui deviennent les
déployé mon zèle pour le Seigneur, le Dieu serviteurs des repas du juste. Sur l'ordre du
des armées» (1 R 19, 10.14: 1 S). Le prophète Seigneur, ils modifièrent leur nature et devin-
Élie, le plus terrible et le plus puissant des rent de fidèles gardiens des pains et des
prophètes de l'Ancien Testament, qui avait viancles 2 . » Dans le ministère du prophète, ce
pouvoir sur les éléments naturels, qui ferma moment précédait la révélation qui lui fut
les cieux et les ouvrit, est surtout vénéré par donnée plus tard sur le mont Horeb, révéla-
les gens qui sont le plus étroitement liés à la tion de la venue de Dieu dans le monde :
nature, les cultivateurs. Ce pouvoir sur les " Et voici le Seigneur passera. Et devant le
éléments, en particulier sur le feu, le fait aussi Seigneur un vent fort et violent qui déchirait
vénérer comme protecteur contre l'incendie. les montagnes et brisait les rochers. Mais le

1. La fête du prophète Élie a lieu le 20 juillet.


2. Homélie 8, P. G. 31, 317 D - 320 A.

128
Le saint prophète Élie, Russie, fin du xve siècle, École de Novgorod.
Seigneur n'est pas dans le vent. Et, après le à côté des saints princes Boris et Gleb
vent, un tremblement de terre, mais le (24 aoùt) suivis des saints Constantin et
Seigneur n'est pas dans le tremblement de Hélène (24 mai). Sur la 3e rangée, saint
terre. Et après le tremblement de terre le feu, Siméon Stylite (1er septembre) se tient à côté
et le Seigneur n'est pas dans le feu. Et après de saint Syméon et de sainte Anne (3 février) :
le feu, un murmure doux et léger et là est dans ce dernier cas, l'iconographe a été guidé
le Seigneur » (1 R 19, 11-12). Cette prophétie, certainement par la similitude des noms. Enfin,
préfiguration du Royaume de Dieu, est lue le parmi les saints de la dernière rangée on
jour où ce Royaume fut révélé par le Seigneur trouve sainte Marie l'Égyptienne (1er avril) et
dans Sa Transfiguration sur le mont Thabor saint Nicolas (6 décembre et 9 mai). Ce n'est
(voir l'analyse de cette icône, p. 190 s.). pas non plus une icône des principaux saints
L'icône qui montre le prophète Élie nourri par de l'année : s'il en était ainsi, on ne compren-
un corbeau, c'est-à-dire une modification, par drait pas pourquoi la Conception de sainte
la volonté divine, des lois de la nature, est, Anne y figure avec les trois grandes fêtes. Le
elle aussi, une préfiguration prophétique de choix des fêtes et des saints a donc été dicté
ce Royaume qui viendra dans sa force. C'est par d'autres raisons, selon le désir de celui
en cela que réside son sens et c'est sans doute qui a commandé l'icône. C'est très probable-
pour cela qu'elle est si populaire. ment une icône familiale dans laquelle fêtes
La silhouette du prophète, quelque peu et saints correspondent à une dévotion
massive et trop grande par rapport au personnelle.
panneau, son attitude et son mouvement tran-
quilles sont comme une manifestation exté-
rieure de sa puissance et de sa force Les principales fêtes
spirituelle. Les détails disposés très judicieu-
sement équilibrent bien la composition de Nous allons maintenant étudier brièvement
cette très belle icône. les icônes des fêtes liturgiques. Ce sont surtout
les icônes de la plus grande des fêtes - Pâques
(la Descente aux enfers et les Myrrophores au
Icônes collectives tombeau) et ces douze grandes fêtes qu'on
appelle duodécimales : six fêtes du Christ.
Les icônes collectives qui regroupent quatre de la Vierge (voir l'analyse de l'iconos-
plusieurs saints sont surtout présentes dans les tase p. 57 s.), la Pentecôte et ]'Exaltation de la
ménologes. Ce sont des icônes qui réunissent, Croix. De plus, nous examinerons les icônes
sur plusieurs rangées, des saints et des fêtes des fêtes moins importantes : la Résurrection
du mois liturgique, selon l'ordre du calendrier. de Lazare, la Protection de la Mère de Dieu.
Ce type d'icône " ménologique » fut créé à la Mi-Pentecôte et deux icônes de la crucifixion
Byzance vers l'époque de Basile II (963-1025). - l'une peinte, l'autre sculptée (une croix).
Notre icône (Russie, xvre siècle) est très L'ordre clans lequel les icônes des fêtes
proche du type ménologique. Elle se compose seront étudiées suit celui du calendrier litur-
de quatre rangées dont la première comprend gique : La Nativité de la Vierge, l'Exaltation
quatre icônes de fêtes, alors que les trois de la Croix, la Protection de la Mère de Dieu.
autres rassemblent un grand nombre de saints la Présentation de la Vierge au Temple, la
représentés en pied. Cependant, le principe Nativité du Christ, la Théophanie ou le
selon lequel les images des fêtes et des saints Baptême, la Sainte Rencontre ou la
sont réunies sur cette icône n'est pas celui du Présentation du Christ (Chandeleur).
ménologe. Les fêtes de la première rangée l'Annonciation, la Résurrection de Lazare.
n'appartiennent pas au même mois. Ce sont ]'Entrée du Christ dans Jérusalem, la
celles de l'Annonciation (25 mars), de la Crucifixion, la Descente aux enfers, les
Nativité du Christ (25 décembre), de la Myrrophores au tombeau, la Mi-Pentecôte.
Descente aux enfers (Pâques) et de la l'Ascension, la Sainte-Trinité ou la Pentecôte.
Conception de sainte Anne (9 décembre). Sur la Descente du Saint-Esprit sur les Apôtres, la
les trois autres rangées des saints commé- Transfiguration du Christ, la Dormition.
morés à des moments différents de l'année Le choix des icônes reproduites ici, que ce
sont représentés côte à côte. Ainsi (2e rangée) soit celles des fêtes, du Christ, de la Mère de
nous voyons l'archange Michel (8 novembre) Dieu ou de saints, a été dicté moins par leur

130
Icônes collectives, Ru ssie, fin du xve siècle , École de Novgorod (?) .
-1

Saints vénéres le 11 et le 16 décembre. Études p réparatoires pour une icône.

132
qualité art1st1que que par leur iconographie et dogmatique : descendance de la race de
rigoureusement orthodoxe. En d'autres termes, David et naissance sainte de la Vierge, élue
ne sont reproduites ici que des icônes ne pour donner la nature humaine au Verbe de
présentant aucune erreur dogmatique, aucun Dieu. La fête de la Nativité de la Sainte Vierge
empnmt à l'art occidental, mais traduisant la doit être assez ancienne : on sait que Justinien
doctrine de l'Église orthodoxe sans l'altérer érigea à Constantinople une église dédiée à
d'aucune façon, sans enfreindre le canon sainte Anne5.
iconographique. Comme la Nativité de saint Jean Baptiste,
la naissance de la Mère de Dieu, promise par
un ange après une longue stérilité des parents,
La Nativité de la Sainte Vierge 1 trouve, dans l'Ancien Testament, des antécé-
dents qui sont habituellement considérés
« Ta Nativité, ô Mère de Dieu et Vierge, comme des préfigures de la Résurrection
annonça la joie à l'univers entier : car le Soleil (surtout l'enfantement d'Isaac par Sara stérile
de Justice, Christ notre Dieu, a resplendi de a été souvent interprété dans ce sens). Mais
Toi ... » (tropaire, ton 4). la Nativité de la Mère de Dieu est plus qu'une
En fêtant la Nativité de la Mère de Dieu figure car, dans la personne de sainte Anne
( le 8 septembre), l'Église célèbre la naissance - femme libérée de sa stérilité pour mettre
humaine la plus sainte, dont « le fruit très au monde une Vierge qui enfantera le Dieu
pur » (vêpres, ton 4) a été élu et sanctifié dès incarné -, c'est notre nature qui cesse d'être
le moment de sa conception (Conception de stérile, afin de commencer à porter les fruits
sainte Anne, fêtée le 9 décembre). Tandis que de la grâce (vêpres, stichère du ton 6). La
la Conception et la Nativité de saint Jean naissance miraculeuse de la Sainte Vierge n'est
Baptiste, également fêtées par l'Église, font pas due à une action arbitraire de Dieu qui
l'objet d'un récit évangélique détaillé, l'Évan- viendrait rompre la continuité historique : c'est
gile ne dit rien sur la naissance de la Mère une étape de la Providence qui veille au salut
de Dieu. Les sources apocryphes, à l'inverse, du monde en préparant laborieusement l'in-
donnent une part très large aux origines et à carnation du Verbe, étape qui précède le
l'enfance de la Sainte Vierge. C'est, avant tout, dernier acte décisif - !'Annonciation, lorsque
le Protévangile de Jacques, de provenance la Vierge élue acceptera d'être « le Palais du
judéo-chrétienne, œuvre composite, dont la Roi, où s'accomplit le mystère parfait de deux
partie concernant la Vierge Marie remonte aux natures réunies clans le Christ » (Vêpres,
années 130-140. L'antiquité vénérable de cette ton 8). « Le mystère procède du mystère plus
source permet d'admettre la véracité de grand » : « la porte stérile s'ouvre et la Porte
certains renseignements qu'elle donne sur la virginale procède » pour « introduire le Christ
famille de la Mère de Dieu : le nom de ses clans le monde » (Vêpres, stichères du ton 6).
parents, Joachim et Anne, l'origine clavidique Si « le nom de la Mère de Dieu (8EOTOKOS')
de Joachim, etc. Les remaniements ultérieurs contient toute l'histoire de l'Économie divine
du récit primitif du Protévangile de Jacques, dans le monde6 », l'ancêtre de la Vierge -
ainsi que quelques autres apocryphes plus cette « Fleur de Jessé » - pourra s'appeler
récents, ont accumulé de nouveaux détails, « David, le père de Dieu » (8rnmhwp) et le

en donnant lieu à des traditions discordantes. nom de « parents de Dieu » (8EOTWTOPES')


Ainsi certains auteurs font naître la Sainte conviendra, en premier lieu, à Joachim et à
Vierge à Nazareth, patrie de Joachim 2 , d'au- Anne. Adam et Ève, parents de l'humanité
tres à Bethléem, ville natale de sainte Anne3, déchue, se réjouirent donc en voyant leur
d'autres encore - à Jérusalem1 . La tradition descendance produire « la Mère de la Vie »,
de l'Église n'a retenu que les données qui « la Source de l'incorruption » (Vêpres,
devaient mettre en relief la vérité scripturaire stichères des tons I et 8).

1. Extrait du livre Der Sinn der lkonen, Berne. 1952.


2. ÉPIPHA:,E LE MOI'IE, Sermon sur la vie de la /vlère de Dieu; P. G. 120, col. 189.
3. SA!:(T JEAN CHRYSOSTOME, Homélie de Noël (396); P. G. 49, col. 354: SAT"JT CYRILLE D'ALEXANDRIE, Commentaire sur le
prophète 1Wichée, P. G. 71, col. 713.
1. SAl'\T SOPHRO:(E, Les Odes dAnacréon, XX, P. G. 8:, col. 3821.
5. PROCOPE, De aedi/iciis, I, 3 (éd. de Bonn, t. II, p. 185).
6. SAJ"JT JEAN Üf\_l\L\SCf::-Œ, De la .fèii orthodoxe, III, 12: P. G. 94. col. 1029-1032.

133
La Nativité de la Sainte Vierge, œuvre c1·un iconographe russe. xxe siècle.

134
L'iconographie de la Nativité de la Mère de verte dans sa description de la célébration de
Dieu nous montre habituellement sainte Anne la Dédicace en 335. Mais saint Cyrille de
à demi-couchée sur un lit, entourée de Jérusalem, en 347 écrit: " Toute la terre est
servantes qui se préparent à laver l'Enfant déjà remplie du bois de la Croix divisée en
nouveau-née. La Sainte Vierge est, le plus fragments 1 . » L'invention de la Croix a donc
souvent, représentée emmaillotée dans les eu lieu peu de temps après la Dédicace, vers
bras d'une sage-femme assise sur un escabeau l'an 340. La légende d'Édesse a cherché à
près de la bassine remplie d'eau. La place et attribuer la découverte de la Croix à Protinia
l'attitude de saint Joachim comprend quelques épouse du " César » Claude, durant le règne
variantes : tantôt on le représente debout, de Tibère. Mais le récit, plus vraisemblable
tantôt, comme sur notre icône - assis et s'en- de cette découverte par la mère de Constantin,
tretenant avec sainte Anne. Sur la mosaïque sainte Hélène, fut accepté de tous vers la fin
du monastère de Daphni (xrc s.) saint Joachim du rve siècle. Ainsi saint Jean Chrysostome 2
n'est pas représenté. parle, en 395, des trois Croix découvertes par
L'icône reproduite ici a été peinte à Paris, Hélène sous le tertre du Golgotha : celle du
vers 1948, par un iconographe russe. La taille Christ fut identifiée grâce à sa position au
agrandie de Joachim et Anne, placés face à centre et à l'inscription qu'elle portait. Vers le
face, souligne le caractère majestueux des début du \,e siècle, d'autres auteurs:-\ parlent
theopatores. Le regard de sainte Anne est de miracles qui ont permis à sainte Hélène
tourné vers le bas, vers sa Fille tenue par une et à saint Macaire, évêque de Jérusalem, de
sage-femme assise. La sage-femme et les trois reconnaître la vraie Croix. Égérie, dans le récit
autres servantes, de taille réduite, font figure de son pèlerinage à Jérusalem (vers l'an 400)
d'accessoires : l'attention est fixée sur les écrit que la fête de la Dédicace était célébrée
Saints Parents et leur Enfant qui vient de avec une grande solennité, « car c'est en ce
naître. jour que fut découverte la Croix du
Seigneur4 ».
La fête de la Croix éclipsa bientôt presque
L'Exaltation de la Croix totalement celle de la Dédicace. Au vre siècle,
Alexandre le Moine parle de la célébration
En dehors du Grand Vendredi (voir l'icône annuelle, le 14 septembre de la Dédicace et
de la Crucifixion), le thème de la Croix de l'Élévation de la Croix vénérable - Üt/,,WCJLS'
revient constamment dans les offices de TOÜ nµLou CJTaupoü 5 - Le ménologe basilien
semaine, chaque mercredi et vendredi de (manuscrit de la fin du xe siècle) rapporte
l'année liturgique. L'Orient orthodoxe que, le lendemain de la Dédicace, en 335, le
consacre trois fêtes spéciales à la Croix du peuple put contempler pour la première fois
Seigneur : son Adoration (TTPOCJKÛVT1CJLS', troi- le bois sacré; l'évêque, debout sur une
sième dimanche de Carême), sa Procession hauteur, éleva la Croix au cri Kyrie eleison
(TTpôo8oç, 1cr août) et son Élévation (Üt/;WCJLS') des fidèles. C'est ainsi que la cérémonie de
fêtée le 14 septembre aussi bien en Occident l'üt);waLç se déroulait sans cloute à Jérusalem
qu'en Orient. depuis la découverte de la Croix. Ce rite fut
La fête de !'Exaltation de la Croix a pris célébré pour la première fois à Constantinople
naissance en Palestine. Instituée pour commé- le 14 septembre 614 6. Le retour triomphal,
morer la dédicace de la basilique de la clans la capitale de l'empire, de la Croix
Résurrection édifiée par l'empereur Constantin reprise aux Perses par l'empereur Héraclius III
à Jérusalem, la fête de la Dédicace ( Tà était prévu pour 628. Il s'accomplit en fait en
EYKŒLVLCT) fut bientôt associée à la commé- 633 : le patriarche Serge la porta en proces-
moration de la découverte de la vraie Croix. sion de l'église des Blachernes à Sainte-
Eusèbe ne fait pas mention de cette décou- Sophie où l'Élévation fut célébrée en grande

1. Catéchisme, IV, 10; P. G. 33, col. 469.


2. Sur saint Jean, homélie 85, 1; P. G. 59, col. 161.
3. Ru1:--:, His/. eccl., I, 8; P. 1. 21, coll. 176-477: E\LLI:'\ m '\OLE. Épître XXXII, 5; P. L. 61, coll. 328-329.
4. ltinerarium Aetheriae, 18-49, " Sources chrétiennes " (Paris, 1948). p. 262-266. réecl. 1997. p. 317 s.
5. Sur la décozwerte de la Sainte Croix, P. G. 87. col. 4072 A.
6. Chronicon pascale. P. G. 96, col. 988.

135
Étude préparatoire pour une icône.

136
Exaltation de la Croix. œuHe d\m iconographe russe, Paris, 1948 .

137
pompe 1• Cette fête s'étendit ensuite à d'au- celle de sa Découverte. Dans ce cas, on
tres centres de la oLKouµÉvT7 chrétienne. Elle montre l'évêque élevant la Croix dans la partie
fut célébrée à Rome sous le pontificat de supérieure de l'icône, tandis qu'en dessous on
Serge (687-701). voit sainte Hélène près d'une grotte au pied
La fête de l'Élévation est une glorification du Golgotha devant les trois croix qu'elle vient
de la Croix du Christ par tout l'univers qui de découvrir. Mais le plus souvent l'icône se
reconnaît que « ce qui est folie de Dieu est limite à l'Élévation. La composition la plus
plus sage que les hommes, et ce qui est simple montre l'évêque (saint Macaire de
faiblesse de Dieu est plus fort que les Jérusalem) debout sur un ambon et tenant
hommes » (1 Co 1, 25). « Voyant la Croix une grande croix dans ses deux mains : c'est
élevée par les mains de l'évêque », l'Église la vraie Croix du Seigneur qu'il montre au
glorifie l'arme du Christ par laquelle " la peuple. Deux sous-diacres soutiennent
malédiction a pris fin, la vie incorruptible a l'évêque de chaque côté. Saint Constantin et
fleuri, nous avons été divinisés et le diable sainte Hélène se tiennent généralement près
complètement terrassé ». Mais en même temps de lui. Parfois l'empereur et sa mère sont
que l'œuvre de la Rédemption, l'Église célèbre placés tous deux à la droite de l'évêque tandis
aussi « la victoire invincible 2 » de la Croix sur qu'à sa gauche est représenté un miracle (la
les puissances de ce monde hostile au chris- guérison d'un malade ou la résurrection d'un
tianisme. En fait, il n'y a pas, pour les chré- mort) opéré par la vertu de la Croix.
tiens, d'autre moyen de vaincre que la Croix L'arrière-plan architectural derrière l'évêque
du Christ qui est le seul soutien sûr dans l'his- qui élève la Croix représente sans cloute la
toire du monde « celle qui soutient l'univers ». basilique de la Résurrection bâtie par
L'empire qui se veut chrétien doit clone s'in- Constantin : ainsi est conservé dans l'icono-
cliner devant la Croix. C'est elle qui a donné graphie le souvenir de l'ancienne « fête de la
la victoire à Constantin; c'est la Croix aussi Dédicace "·
qui a brisé la puissance des « peuples
barbares 3 » et soutenu le sceptre des rois chré-
tiens. La présence de ces éléments « constan- La Protection de la Mère de Dieu
tiniens4 » donne à la fête une note politique :
le peuple orthodoxe et son basileus, la tête La fête du Voile (son nom russe Pokro1 ·
de la civilisation chrétienne, triomphent de signifie à la fois « Voile » et « Protection , ).
leurs ennemis par la puissance invincible de célébrée le 1er octobre, fut instituée pour
la Croix. Mais, au-delà de cet aspect contin- commémorer l'apparition de la Mère de Dieu
gent byzantin, l'Élévation universelle 5 à Constantinople au xe siècle. Elle est presque
(TTayK6CTµLOS') de la Croix vénérable et vivi- inconnue en Orient. Au contraire l'Église russe
fiante a un aspect essentiel et permanent : a toujours célébré la Protection de la Mère
celui de la sanctification du cosmos par la de Dieu avec une solennité particulière.
force divine que la Croix manifeste. Si le Christ Plusieurs églises en Russie sont dédiées au
est le nouvel Adam, sa Croix est le nouvel « Pokrov "·

Arbre de Vie qui rend au monde déchu l'in- On trouve le récit de cette apparition dans
corruptibilité du Paradis. Élevée au-dessus de la Vie de saint André le Fol en Christ (mort
la terre, la Croix qui, par ses cieux extrémités 6 en 956)7. Elle se produisit dans l'église des
embrasse le ciel tout entier, met en fuite les Blachernes où la robe, le voile et une partie
démons et déverse la grâce aux quatre coins de la ceinture de la Très Sainte Vierge sont
de l'univers. conservés. Pendant les vigiles, vers quatre
Dans l'iconographie, la représentation de heures du matin, saint André et son disciple
l'Élévation de la Croix est parfois associée à Épiphane virent une femme majestueuse

1. NICÉPllORF DE Co,ST\NTI,OPLI, Historia svntomos, P. P. 100, col. 913 A.


2. Vêpres, stichère, ton 5.
3. Vêpres, stichères, tons 2 et 4.
4. Matines. ton 8.
S. Konda!zion, ton 4. Cniverselle.
6. Matines, stichère du ton 8; canon, ton 6.
7. Bolland., AASS, Mai, VL 4-11 : P. G. 3, col. 627-888. Récit de l'apparition : col. 848-849.

138
La Protection de la Mère de Dieu, École de Novgorod, fin du xve siècle.
s'avancer vers l'ambon, soutenue par saint semble diriger le chœur de la main droite.
Jean Baptiste et saint Jean l'Évangéliste et C'est saint Romanos le Mélode, célèbre
accompagnée de plusieurs saints. Parvenue au hymnographe qui vécut au vie ou au
centre de l'église, la Mère de Dieu s'agenouilla vue siècle. Cet anachronisme s'explique faci-
et demeura longtemps en prière, son visage lement car la commémoration de saint
baigné de larmes. Ayant prié de nouveau, Romanos le Mélode, le 1er octobre, coïncide
devant l'autel, elle ôta le voile brillant qui avec la fête de la Protection de la Mère de
l'enveloppait et, le tenant au-dessus de sa tête, Dieu. La vie de saint Romanos nous apprend
l'étendit sur tout le peuple présent dans que ce jeune choriste, très prisé par ses cama-
l'église. Seuls André et Épiphane virent l'ap- rades, reçut de la Mère de Dieu, avec le
parition de la Mère de Dieu et son voile qui kondakion de Noël, le merveilleux don de
brillait comme la gloire de Dieu, mais tous l'hymnographie. Le nouvel hymne de
ceux qui étaient présents ressentirent la grâce Romanos qui impressionna le patriarche et
de sa protection. La protection invisible de la l'empereur lui valut sans doute le rang de
Mère de Dieu, intercédant auprès de son Fils premier chantre à Sainte-Sophie. Nous voyons
pour l'univers entier, protection que saint en effet, à la droite de l'ambon, un évêque
André put contempler sous la forme d'un voile en dalmatique cédant humblement sa place à
recouvrant les fidèles est le thème central de saint Romanos. Le chœur des jeunes gens et
la fête du 1er octobre 1 : « La Vierge en ce des jeunes filles se tient derrière le demi-cercle
jour se tient dans l'église invisiblement avec de l'ambon. Cette scène de la vie de saint
les chœurs des saints, priant pour nous notre Romanos, introduite dans la composition
Dieu; les anges et les hiérarchies se proster- iconographique de la Protection, nous entraîne
nent, les apôtres et les prophètes exultent de hors de l'histoire, mélangeant des personnages
joie, car la Mère divine intercède pour nous de la Vie de saint Romanos avec ceux de b
auprès du Dieu d'avant les siècles 2 . » Vie de saint André le Fol en Christ. Ainsi, le
Sur notre icône, la Mère de Dieu se tient patriarche et l'empereur, tous deux couronnés
debout sur un petit nuage, trônant dans les d'un halo, n'étaient pas contemporains de l'ap-
airs, au-dessus de la foule des fidèles. Vêtue parition aux Blachernes. Tous deux ont les
de son maphorion traditionnel3, elle étend les yeux tournés vers le Mélode dont ils admi-
bras dans un geste de prière, qui est ici une rent le chant. De même, les deux moines avec
prière d'intercession. Deux anges tiennent les leur capuchon noir, derrière le patriarche et
deux extrémités d'un grand voile ondoyant en l'empereur dans l'angle gauche de l'icône, font
forme de voûte au-dessus de la Mère de Dieu. partie de la même scène. Mais à droite de
On voit sur quelques icônes un second voile l'ambon, au premier plan, deux personnages
tendu au-dessus des bras écartés de la Vierge se détachent de la foule des fidèles qui admi-
en prière. Quelquefois (dans l'iconographie rent saint Romanos. Ce sont saint André et
tardive), le voile est remplacé, en raison d'une saint Épiphane, les témoins de l'apparition de
confusion, par un omophore épiscopal. La la Mère de Dieu. Saint André est tourné vers
procession des saints qui entouraient la Reine son disciple et lui montre l'apparition d'un
des Cieux lors de son apparition est repré- geste du bras droit tendu vers la Mère de
sentée en dessous par deux groupes d'apô- Dieu. Le « Fol en Christ » a pour seul vête-
tres et de prophètes précédés par l'apôtre Jean ment un manteau laissant voir son corps à
(à la gauche du spectateur) et le Précurseur demi nu, ses bras et ses jambes décharnés.
(à sa droite). Sur son rouleau : « Repentez- Épiphane couronné comme son maître d'un
vous car le Royaume de Dieu est proche. » halo, porte une longue tunique sous son
Au premier plan, sur l'ambon semi-circu- manteau. Il fait un geste d'étonnement à la
laire au centre de l'église, un jeune homme vue de la miraculeuse apparition.
avec un halo, vêtu d'une dalmatique de diacre, L'arrière-plan architectural représente l'église
tient dans sa main gauche un manuscrit des Blachernes mais ressemble davantage à
déroulé avec le texte du kondakion de Noël une cathédrale russe à cinq coupoles.
en l'honneur de la Mère de Dieu, tandis qu'il Cette icône de la Protection de la Mère de

1. Matines, stichères du ton 8.


2. Kondakion, ton 3.
3. Matines, ton 6.

140
Dieu est un magnifique exemple de l'art russe Melchisedech " (He 20). Celui qui accueille
du XVIe siècle. la Vierge sainte, le prêtre Zacharie, le futur
père du Précurseur, unit en sa personne les
deux traditions - sacerdotale et prophétique.
La Présentation de la Mère de Dieu au S'il permet à la Vierge, contrairement à la loi,
Temple d'aller au-delà du second voile, c'est qu'il voit
en elle la nouvelle arche d'alliance « l'Arche
La Présentation ou Entrée (ElCJooos-) de la vivante "· « À l'entrée de la Mère de Dieu,
Mère de Dieu au Temple (21 novembre) n'est les anges s'étonnèrent : "comment la Vierge
pas une des plus anciennes fêtes de l'Église. entre-t-elle dans le Saint des saints ? " »
Néanmoins, elle existait déjà à la fin du (Vêpres, stichère du ton 4, 9e ode du canon) :
vue siècle, puisque saint André de Crète l'avait le projet divin de l'Incarnation reste incom-
connue à Jérusalem à cette époque. Elle fut préhensible « aux principautés et aux puis-
introduite à Constantinople, semble-t-il, un sances célestes " qui ne connaîtront que par
siècle plus tard, sous le patriarche saint le moyen de la Croix « le mystère caché
Taraise. Elle ne fut adoptée en Occident qu'à depuis les siècles en Dieu» (Ep 3, 9-10). C'est
l'époque du pape Grégoire XI qui la célébra la préparation secrète de l'humanité du
pour la première fois à Avignon en 1374. Christ : dans le Temple de Jérusalem, la
Comme la fête de la Nativité de la Mère de Vierge choisie va se préparer à devenir plus
Dieu, (voir p. 133), celle de la Présentation au tard « le Temple de son Corps ", qui sera
Temple a été créée par la Tradition de l'Église détruit et ressuscitera le troisième jour. Le
qui utilisa les apocryphes pour faire ressortir thème du Temple, dans la fête de la
- ici en la personne de la Vierge choisie se Présentation de la Mère de Dieu, nous fait
consacrant au service de Dieu - « l'accomplis- entrevoir celui de l'Église - Corps du Christ.
sement de l'économie du Créateur"· Le mystère Assimiler la Mère de Dieu à l'Arche d'alliance
de cette fête mariale que l'on peut comparer donne un sens marial au verset du psaume
à la Dormition, nous mène au Trésor même 84, chanté aux Vêpres de la Dormition :
de la Tradition; l'Église rompt le silence des « Lève-Toi, Seigneur, pour entrer dans ton
Écritures et nous montre les voies incompré- repos, Toi et l'Arche de ta sainteté. »
hensibles de la Providence, qui prépare le Nombreux sont ceux qui, depuis Origène,
réceptacle du Verbe ; « la Mère prédestinée ont utilisé le symbolisme qui compare les
avant tous les siècles ", « annoncée par les trois parties du Temple aux trois degrés de
Prophètes ", introduite aujourd'hui dans le Saint la vie spirituelle - purification, illumination,
des saints comme un « Trésor caché de la union - auxquels correspondent les trois
Gloire de Dieu "· livres de Salomon : Proverbes, Ecclésiaste,
Le thème du Temple est développé dans Cantique des cantiques. La cour du Temple
la liturgie et l'iconographie de la Présentation. correspond à la vie active, dont le but est
C'est le temple rebâti par Zorobabel, moins d'acquérir l'àmi8na (libération des passions).
glorieux que celui de Salomon. La tradition Le voile du « Saint » (la seconde partie du
rabbinique nous dit : « Cinq choses qui exis- Temple) ouvre la voie de la « contemplation
taient dans le premier temple ont disparu naturelle » (<pUCJLKT] 0E(upLa), connaissance de
dans le deuxième : le Feu du Ciel, l'Huile Dieu dans la création, le « Saint des saints »
d'onction, l'Arche d'alliance, le Saint-Esprit, correspond à la contemplation proprement
l'Urim et le Thummim1 . » Le Saint-Esprit aban- dite, la 0rnÀoy(a ou connaissance de Dieu
donne le Temple pour parler par les dans le Logos 2 • Nous retrouvons les trois
prophètes. Mais Il donnera au Temple de la parties du Temple dans l'iconographie de la
loi une gloire incomparablement plus grande Présentation de la Mère de Dieu. Ainsi, dans
que celle de l'ancienne alliance, en introdui- notre icône, la scène se déroule dans la cour
sant dans le Saint des saints la Vierge qui intérieure du Temple, près de l'entrée du
donnera naissance à « Jésus, devenu pour « Saint "· Le prêtre Zacharie, revêtu de ses

l'éternité grand prêtre selon l'ordre de ornements sacerdotaux, se tient devant le

1. Cantique des cantiques; Rabba 8, dans : H. L. STRACK et P. BILLERBECK, Kommentar zum Neuen Testament aus
Talmud und Midrasch, vol. II, p. 133.
2. ORIGÈNE : Sur le Psaume 117, P. G. 12, col. 1581.

141
La Présentation de la Mère de Die u au Te mple , Ru ssie, xv11c siècle .
voile du " Saint », sur la prem1ere marche de l'icône reproduite ici, se trouve sur des
l'escalier (les quinze marches du Temple, qui ampoules des ve et v1c siècles, clans lesquelles
correspondent aux quinze " Psaumes des les pèlerins rapportaient chez eux, venant de
montées »). Au-dessous, la Vierge, étendant la Terre sainte, l'huile des lampes qui y
les bras vers Zacharie. commence à monter brûlaient:).
les marches qui mènent au Saint des saints. L'élément descriptif de l'icône correspond
On la voit de nouveau, ayant déjà atteint le au kondakion de la fête : " La Vierge, en ce
sommet, assise sur la plus haute marche, près jour, enfante Celui qui surpasse toute nature,
de la porte du Saint des saints où un ange et la terre offre une grotte à l'inaccessible ;
vient lui porter assistance. C'est le degré de les anges chantent Sa gloire avec les bergers
la contemplation, le « pré-engagement avec et les mages cheminent avec l'étoile; car nous
Dieu », le point de départ du chemin de est né un petit Enfant, le Dieu d'avant les
l'union durant lequel la Vierge sera " nourrie siècles. » L'icône ajoute habituellement, clans
du pain du ciel ». La Vierge, représentée deux les deux angles inférieurs, deux scènes qui
fois sur notre icône, ne ressemble en rien à sont empruntées à la Tradition.
une enfant, malgré sa petite taille qui indique Le contenu de l'icône de la Nativité du
sa jeunesse (elle a trois ans). Elle est déjà Christ présente deux aspects : avant tout elle
une personne accomplie : la Mère de Dieu, révèle l'essence même de la fête, le fait de
vêtue du maphorion, telle qu'elle apparaît, l'incarnation réelle de Dieu, elle nous place
par exemple, dans les icones de devant le témoignage visible du dogme
!'Annonciation. D'ailleurs, saint Grégoire de fondamental de la foi chrétienne, en souli-
Nysse dit que le Cantique des cantiques gnant par ses détails à la fois la Divinité et
correspond à la maturité spirituelle - l'âge de l'humanité du Verbe incarné. En second lieu
la vie contemplative " qui introduit l'âme dans l'icône de la Nativité nous montre l'effet de
les sanctuaires divins 1 ». cet événement sur la vie naturelle du monde
Derrière la Vierge, au centre de la cour, créé et donne, en quelque sorte, une vue
saint Joachim et sainte Anne avancent vers le d'ensemble de toutes ses conséquences. Car,
prêtre Zacharie, lui présentant leur Fille. Ils selon saint Grégoire de Nazianze, la Nativité
sont suivis de jeunes filles, qui " avec des de notre Seigneur " n'est pas la fête de la
cierges à la main » (Vêpres, stichère du ton 1) création, mais la fête de la recréation 4 », une
accompagnent la Vierge consacrée à Dieu. rénovation qui sanctifie l'univers entier.
À la différence de sainte Anne et de la Mère L'incarnation de Dieu donne à l'univers un
de Dieu, elles sont tête nue. Sur notre icône, sens nouveau qui est le but et la raison d'être
une seule des filles a le même âge que la de son existence : sa transfiguration à venir.
Vierge, mais avec un aspect enfantin en C'est pourquoi toute la création prend part
accord avec sa petite taille 2 . L'arrière-plan au mystère de la naissance du Rédempteur et
représente les bâtiments du Temple. Il est nous voyons autour du Dieu-Homme les
curieux de noter que le Saint des saints est représentants de toutes les créatures, chacune
représenté comme une église russe avec des clans son rôle propre, Lui apportant ce que
coupoles en forme de bulbe. l'Église appelle son témoignage de gratitude.
" Qu'allons-nous T'offrir, ô Christ, puisque
pour nous Tu es né sur la terre comme
La Nativité du Christ Homme ? Chacune des créatures qui sont Ton
œuvre T'apporte, en effet, son témoignage de
Le prototype de l'iconographie classique de gratitude : les anges leur chant, les cieux
la Nativité, telle que nous la voyons clans l'étoile, les mages leurs dons, les bergers leur

l. Commentaire du Cantique des cantiques, P. G. 44. col. 768 A et 772 A.


2. Selon un manuel d'iconographie publié à :\"cwgorocl au X\Ie siècle, sept vierges devaient précéder Joachim et Anne,
les autres restant derrière eux.
3. Sur ces petits récipients on représentait les é,·énements évangéliques qui s'étaient passés à l'endroit où ils étaient
fabriqués. Eusèbe de Césarée raconte dans son llistoire ecclésiastique qu'au lieu même de la Nativité saint Constantin
avait fait construire une église, dont la crypte était formée par la grotte de Bethléem. C'est là qu"était représentée, selon
les archéologues, aYec toute l'exactitude historique pŒsible, la scène de la Nativité, que répètent les ampoules et qui
est à la base de notre iconographie de cette fête.
-1. Homélie 38. Sur la Natii·ité, P. G. 36, 316 B.

143
émerveillement, la terre, la grotte, le désert, La grotte, la crèche, les langes, sont autant
la crèche ; mais nous - une Mère Vierge. . . » de signes de la kénose de la Divinité, de Son
(stichère aux Vêpres de la Nativité). L'icône humiliation, de l'abaissement total de Celui
ajoute les bêtes et les plantes - dons du règne qui, « invisible dans Sa Divinité, devient visible
animal et du règne végétal. à cause de l'homme, naît dans une grotte et
Dans le centre de la composition, vers Se laisse envelopper de langes ", en préfigu-
lequel convergent tous les détails, se trouve rant Sa mort, Son tombeau et les bandelettes
l'essentiel : L'Enfant enveloppé de langes, mortuaires.
couché dans la crèche sur le fond sombre Dans la grotte, au voisinage immédiat de
de la grotte où Il est né 1 . Une homélie attri- Notre Seigneur, nous voyons le bœuf et l'âne.
buée à saint Grégoire de Nysse compare la Les évangiles n'en parlent pas ; et pourtant.
Nativité dans la grotte avec la lumière spiri- sur toutes les représentations de la Nativité.
tuelle apparue dans l'ombre de la mort qui on les retrouve aux côtés de l'Enfant divin.
enveloppe l'humanité. Le trou noir de la Cette place qu'ils occupent au centre même
grotte sur l'icône représente symboliquement de l'icône indique l'importance que l'Église
le monde d'ici-bas frappé par le péché par attribue à ce détail. C'est qu'il indique l'ac-
la faute de l'homme, et où se lève « le Soleil complissement de la prophétie d'Isaïe (1, 3) :
de justice "· « Le bœuf connaît son maître et l'âne la
C'est l'évangile selon saint Luc qui parle de crèche de son seigneur, mais Israël ne sait
la crèche et des langes : « Elle L'emmaillota pas, Mon peuple ne comprend pas. » En
et Le coucha dans une crèche. » Et un peu représentant le bœuf et l'âne, l'icône évoque
plus loin, la crèche et les langes sont indi- cette prophétie et nous appelle, nous, le
qués comme le signe donné par l'ange aux nouvel Israël, à la connaissance et à la
bergers, signe auquel ils reconnaîtront leur compréhension du mystère de l'Économie
Sauveur : « Et voici à quel signe vous Le divine.
reconnaîtrez : vous trouverez un Enfant Ce qui frappe avant tout lorsque l'on
emmailloté et couché dans une crèche.» La regarde une icône de la Nativité de Notre
stichère citée ci-dessus dit que la crèche est Seigneur, c'est Sa Mère et la place qu'Elie
le don que le désert apporte à l'Enfant divin. occupe. Dans cette fête de la recréation, Elle
Le sens de ces paroles est révélé par saint est « la Rénovation de ceux qui sont nés sur
Grégoire de Nazianze qui dit : « Homme la terre ", la nouvelle Ève. De même que la
devenu irraisonnable (ciÀ.oyos-), prosterne-toi première Ève est devenue la mère de tous
devant la crèche par laquelle tu grandis en les vivants, la nouvelle Ève est devenue la
te nourrissant de la Raison (Myos-) 2 ", c'est-à- Mère de l'humanité déifiée par l'incarnation
dire par le Corps eucharistique du Verbe. Ce de Dieu. Elle est, parmi les témoignages de
désert (c'est-à-dire un lieu inhabité) qui offrit gratitude que les créatures apportent à leur
une crèche comme asile à Notre Seigneur que Créateur, le plus sublime, celui que l'homme
le monde civilisé n'avait pas reçu, avait été apporte à Dieu. Dans la personne de la
préfiguré dans l'Ancien Testament : c'est en Vierge, l'humanité déchue donne son
effet dans le désert qu'apparut au peuple consentement à son salut par l'incarnation
hébreu la manne, « le pain du ciel » qui le divine. L'icône de la Nativité souligne ce rôle
nourrit - image prophétique de l'Eucharistie. de la Mère de Dieu en la mettant en
Or voici que Celui qui fit pleuvoir la manne évidence tout particulièrement par Sa posi-
à Son peuple dans le désert, devient Lui-même tion centrale et parfois aussi par Ses dimen-
le pain eucharistique. Ce pain qui nous nourrit sions. Dans beaucoup d'icônes, Elle est le
est couché dans la crèche, image de l'offer- plus grand des personnages. Elle est étendue
toire, Lui qui sera l'Agneau eucharistique élevé tout près de l'Enfant sur une litière, mais
sur l'autel. généralement hors de la grotte. Cette litière

1. Les évangiles ne parlent pas de la grotte; nous la connaissons par la Tradition. Les témoignages écrits les plus
anciens à son sujet datent du ne siècle : saint Justin le Philosophe dans son Dialogue avec Tryphon (vers 155-160), en
citant l'évangile selon saint Matthieu ajoute : « Comme Joseph ne trouva pas de place dans cette bourgade, il se réfugia
dans une grotte non loin de Bethléem. »
2. Homélie 38, ibid., col. 332 A.

144
La Nativité du Christ, École de Novgorod, xve siècle environ.
est une sorte de matelas transportable que prem1ces de l'Église des Juifs, et dans les
les Juifs emportaient avec eux dans tous mages « les prémices de toutes les nations »
leurs déplacements. - ceux de l'Église des gentils. Il y a, d'une
L'attitude de la Vierge est toujours très part, les bergers illettrés, gens simples, avec
significative et liée aux problèmes dogma- lesquels le monde céleste entre directement
tiques posés par telle ou telle époque en tel en contact dans leur vie quotidienne, au cours
ou tel endroit. Ses modifications soulignent, de leur travail. D'autre part, les mages,
suivant la nécessité, tantôt la Divinité, tantôt hommes de science, doivent faire un long
l'humanité du Seigneur. Ainsi dans certaines chemin pour être conduits de la connaissance
représentations la Vierge est mi-couchée, mi- du relatif à celle de l'absolu par la nature
assise, ce qui doit indiquer l'absence chez même de leur étude. Par l'adoration des
Elle des souffrances habituelles et par consé- mages, l'Église nous dit qu'elle reçoit et sanc-
quent la naissance virginale et l'origine divine tifie toute la science humaine venant à elle.
de l'Enfant (contre les erreurs nestoriennes). pourvu que la lumière relative de la révéla-
Mais, dans la grande majorité des représen- tion extrachrétienne mène ceux qui la servent
tations, la Vierge est couchée et exprime par à l'adoration de la Lumière absolue. Ajoutons
Sa position une extrême lassitude. Cela doit que les mages sont généralement représentés
rappeler aux fidèles la très réelle humanité d'âges différents afin de souligner que la
de l'Enfant, « afin que l'incarnation ne soit Révélation est donnée aux hommes, indé-
pas soupçonnée de n'être qu'apparente », dit pendamment de leur âge et de leur expé-
Nicolas Mézarite 1 . rience de la vie.
Entourant le groupe central de l'Enfant et En bas, dans un angle de l'icône, deux
de Sa Mère, nous voyons les détails qui, femmes baignent l'Enfant. Cette scène est
comme nous l'avons dit, témoignent à la fois empruntée à la tradition que nous transmet-
du fait même de l'incarnation et de son effet tent également l'évangile du Pseudo-Matthieu
sur le monde créé. et le protévangile de Jacques. Ce sont les deux
Les anges remplissent leur double fonction : sages-femmes que Joseph amena à la Vierge.
ils glorifient Dieu et portent en messagers la Cette scène de la vie quotidienne montre clai-
bonne nouvelle aux hommes. L'icône exprime rement que cet Enfant est tel que tout autre
ce double rôle en représentant certains anges nouveau-né, soumis aux exigences de la
tournés vers le haut, vers Dieu, d'autres s'in- nature humaine.
clinant vers les hommes. Un détail encore indique que, dans la
Ces hommes sont des bergers. On les voit Nativité de Notre Seigneur, « l'ordre de la
écoutant le message des anges et souvent l'un nature est vaincu ». C'est saint Joseph. Il ne
d'eux joue de la flûte, mêlant la musique, art fait pas partie du groupe central formé par
humain, au chœur angélique. l'Enfant et Sa Mère; il en est très nettement
De l'autre côté de la grotte, nous voyons séparé : il n'est pas le père. Devant lui, sous
les mages guidés par l'étoile. Ils sont soit à l'apparence d'un berger courbé par l'âge, se
cheval, soit, comme dans notre icône, à pied, tient le diable qui le tente. Certaines icônes
apportant leurs dons. Un long rayon émane représentent ce dernier soit avec de petites
de l'étoile pour indiquer directement la grotte; cornes, soit avec une queue à peine visible.
il relie aussi l'étoile à une sphère qui dépasse La présence du diable et son rôle de tenta-
les limites de l'icône et représente symboli- teur ont une portée toute particulière en cette
quement le monde céleste. L'icône indique « fête de la recréation ». L'icône, en se fondant

ainsi que cette étoile n'est pas seulement un sur la tradition, transmet le sens de certains
phénomène cosmique, mais aussi une messa- textes liturgiques (voir par exemple
gère de l'au-delà annonçant que « sur terre l'Acathiste) qui parlent des doutes de Joseph
est né Celui qui appartient au ciel ». Elle est et de son état psychologique troublé. Cet état
cette lumière qui, selon saint Léon le Grand, se traduit par l'attitude de Joseph plongé dans
était cachée aux Juifs, mais se révéla aux la tristesse, et souligné parfois par une grotte
gentils. L'Église voit dans les bergers les noire qui lui sert de fond. Pour tenter saint
premiers fils d'Israël venus adorer l'Enfant - Joseph, le diable lui aurait dit qu'une nati-

1. Éd. par A. HEISENBERG, Grabeskirche une Apostelkirche, Leipzig, 1908, II. Band, S. 47.

146
vité virginale est impossible car elle contredit une sorte de pavillon sur un trône doré,
les lois de la nature. Cet argument revient tenant sur Ses genoux l'Enfant divin auquel
sous des formes diverses à travers toute l'his- les mages apportent leurs dons. De l'autre
toire de l'Église et est à la base d'un grand côté de l'icône, à droite de la crèche, l'ange
nombre d'hérésies. Dans la personne de saint apparaît aux mages endormis et leur ordonne
Joseph l'icône nous révèle non seulement un de ne pas revenir chez Hérode (Mt 2, 12).
drame personnel, mais celui de toute l'hu- Au-dessus de cette scène les mages repar-
manité, la difficulté d'admettre « ce qui tent par un autre chemin. Sous la scène de
dépasse la parole et la raison » l'incarnation l'adoration des mages nous voyons l'appari-
de Dieu. tion d'un ange à Joseph lui donnant l'ordre
Si, dans certaines icônes, la Mère de Dieu de fuir en Égypte (Mt 2, 13). De l'autre côté,
est représentée regardant l'Enfant, « gardant faisant face à cette scène, la fuite en Égypte :
dans Son cœur » les paroles Le concernant, la Mère de Dieu avec l'Enfant et saint Joseph
ou bien encore regardant devant Elle le qu'accompagne son fils Jacques, futur apôtre,
monde extérieur, ailleurs Elle regarde saint premier évêque de Jérusalem. Cette scène a,
Joseph, exprimant par Son regard Sa compas- comme arrière-plan, un temple égyptien du
sion pour son état. Elle nous montre que haut duquel tombe une idole, ce qui indique
tolérante et compatissante doit être notre atti- l'accomplissement de la prophétie d'Isaïe :
tude envers l'incroyance et les doutes des « Voici, le Seigneur [... ] vient en Égypte et

hommes. les idoles de l'Égypte tremblent devant Sa


face » (Is 19, 1) 2 . En bas, l'angle gauche de
l'icône est occupé par Hérode qui interroge
La Nativité du Christ les scribes et les sages; ceux-ci tiennent des
livres contenant les prophéties sur la Nativité
L'icône reproduite ici est un exemple carac- du Christ (Mt 2, 4). À côté, nous voyons le
téristique d'icônes composites et encombrées massacre des Innocents. Au milieu de cette
de personnages, telles que les aimait le scène, des mères cherchent leurs enfants
xvne siècle. Elle consiste en seize scènes qui parmi les nombreux morts dont les têtes au
se passent à des moments et en des endroits premier plan forment plusieurs rangées. Au-
différents, mais qui sont réunies pour former dessus de cette scène, à gauche, sur le fond
une seule composition. Toutes ces scènes, d'une ville, un groupe de mères pleurent
liées directement ou indirectement à la (« on a entendu des cris à Rama, des pleurs
Nativité du Christ, sont disposées à la suite et de grandes lamentations ; Rachel pleure
les unes des autres de façon à former un récit ses enfants et ne veut pas se consoler parce
ininterrompu qui donne une icône de Noël qu'ils ne sont plus », Mt 2, 18). À côté, la
multiple. juste Élizabeth tient dans ses bras Jean le
Dans la partie supérieure de celle-ci, nous Précurseur enfant ; elle se cache dans une
voyons la représentation habituelle de la crevasse de la montagne pour échapper à
Nativité avec des anges adorant le Christ, des un guerrier. « Élizabeth, ayant pris Jean,
bergers (immédiatement au-dessous de la suppliait le rocher en disant : reçois une
crèche) et Joseph tenté par le diable (sous mère avec son enfant. Et la montagne reçut
la scène où la sage-femme lave l'Enfant). le Précurseur3. » À côté, une mère cache sous
Dans l'angle gauche (par rapport au specta- un arbre un nourrisson emmailloté et nimbé.
teur) les mages cheminent pour adorer le Au-dessus de cette scène une inscription très
Sauveur. Ils sont conduits par un ange qui petite : « Nathanaël couché sous le figuier ».
tient dans la main une étoile 1 . Au-dessous Ni la liturgie de la fête, ni les évangiles
des mages, la Mère de Dieu est assise dans apocryphes ne disent rien de Nathanaël qui

1. Ce thème d'un ange tenant une étoile dans les mains conduisant les mages existe à Notre-Dame de Paris, dans
la clôture du chœur du XIv" siècle. Cette image se fonde probablement sur les commentaires de saint Jean Chrysostome
et de Théophilacte de Bulgarie (t 1085) qui disent que l'étoile qui guidait les mages n'était pas une étoile ordinaire.
mais une certaine puissance angélique ayant pris l'aspect d'une étoile.
2. Ménées du 26 décembre; voir l'évangile apocryphe du Pseudo-Matthieu, chap. 23.
3. La liturgie de la fête, ode du canon (ton 8), œuvre de saint André de Crète. Voir également le protévangile de
Jacques, chap. 22.

147
La Nativité du Christ, XVIIe siècle.

148
aurait, comme Jean Baptiste, évité la mort au présence dans une icône de la Nativité du
moment du massacre des enfants. Cependant Christ. « Ils ont aussi mis à mort le prophète
cette scène est assez fréquente dans les Zacharie parce qu'il avait placé la très pure
icônes composites à partir du xvrre siècle. Vierge, venue clans le Temple pour Sa puri-
D'autre part, nous avons, dans un évangile fication, avec Son Enfant, parmi les vierges,
grec du XIe siècle se trouvant à la là où les femmes mariées ne devaient pas se
Bibliothèque nationale de Paris, une illustra- tenir. » Autrement dit, le prophète Zacharie
tion du premier chapitre de l'évangile selon fut tué par les scribes et les pharisiens et la
saint Jean 1 contenant le récit de la rencontre raison en fut la Nativité virginale et la
du Christ avec Nathanaël qui vient à Lui avec connaissance prophétique de la Divinité du
l'apôtre Philippe (Jn 1, 45-50); derrière eux Christ qu'avait Zacharie. Il y a, toutefois, une
et un peu plus loin, on voit Nathanaël autre version de cet événement, version
adolescent et nimbé debout sous un arbre. apocryphe du protévangile de Jacques
Il n'est pas impossible que les paroles mysté- (chap. 23) : saint Zacharie aurait été tué sur
rieuses de saint Jean Chrysostome clans son un ordre d'Hérode pour n'avoir pas révélé la
commentaire de ce passage de l'Évangile cachette de Jean le Précurseur qu'Hérode
soient à l'origine du manuscrit grec ainsi que avait pris pour le roi des Juifs : dans ce cas,
des icônes russes : " Il connaissait déjà la Zacharie aurait été tué au moment du
valeur morale de Nathanaël, non en tant massacre des Innocents et, avec eux, avait
qu'Homme qui l'aurait observé, mais en tant accepté le martyre pour le Sauveur du monde
que Dieu. » Et un peu plus loin : " Quoi qui venait de naître.
donc? le Christ n'aurait-il vu Nathanaël que Du point de vue artistique, notre icône
lorsque Philippe l'avait appelé? Ne le voyait- représente un bon exemple des icônes
il pas auparavant d'un œil vigilant? Il le composites du xvue siècle-3. La narration
voyait et personne ne peut le nier 2 . » Ces occupe à tel point le peintre qu'il accumule
paroles de saint Jean Chrysostome et aussi les sujets secondaires auxquels il attribue une
certaines images qui représentent N athanaël égale signification et ainsi le sujet central se
enfant ou adolescent, ne permettent-elles pas perd, passe au second plan (voir l'icône
de supposer que les paroles du Christ : " Je précédente). Le peintre évite manifestement
t'ai vu sous le figuier » font allusion à toute l'espace libre, non rempli, et la multitude des
la vie de Natbanaël? Dans ce cas, cette scène détails représentés est dénuée d'unité de
clans une icône de la ::"Jativité soulignerait la composition. Et cependant il émane de cette
Divinité du Christ. Il est possible, toutefois, icône une grande chaleur spirituelle. Elle n'a
que ces images soient fondées sur un texte pas la sécheresse propre aux icônes compli-
que nous ignorons et dont se servaient les quées de cette époque et des époques plus
iconographes anciens. tardives. Elle est peinte avec liberté et les
En bas de l'icône, dans l'angle droit, se taches de couleurs sont réparties avec beau-
situe la scène de l'assassinat de Zacharie coup de goüt. Les tons dominants sont le
" entre le temple et l'autel » (Mt 23, 35). cinabre et le bleu-vert foncé. Il y a beau-
Fondée sur les paroles du Christ, cette scène coup d'or qui, avec le cinabre et la terre
est commentée dans les Ménées du rougeàtre, confère à l'icône un ton général
29 décembre; ce qui explique le sens de sa très chaud.

1. Ms. grec 71, fol. 117.


2. SA!'-'T JtA'l C!IRYSOSTŒIE. Homélie 20, par. 2.. P. G. 59. 126.
3. Une icône de la l'\ativité du Christ qui ressemble :1 la nôtre et qui est de la même époque se trouve dans l'église
des • anciens ritualistes · au cimetière Rogojskm·é (1 ,\Joscou. File est attribuée à l'école Stroganov (reproduite clans l'ou-
nagc Phutos des icônes anciennes dans les 1~g!ises c!es anciens nîualistes à ,vfoscou au cimetière Rogojslwvc5, Moscou, 1913.
en russe). Elle comprend les mêmes quinze scènes disposées de la même façon. La composition de notre icône est.
cependant, plus dense. Ainsi, clans l'icône des anciens ritualistes, il n'y a pas c1·ange clans l'angle supérieur, mais il y a
une grande étoile de forme compliquée. li n\ a pas non plus la masse des têtes d'enfants, les soldats sont moins nom-
breux et leurs attitudes, ainsi que celles de la \fére de Dieu, sont plus recherchées. 11 y a aussi une certaine différence
clans J'architecture. Pour le reste. cette icône est similaire i1 la nôtre et semble a\·oir un coloris semblable.

149
La Théophanie (le Baptême prophétique de l'ablution, le sacrement
du Seigneur) néotestamentaire du Baptême.
Correspondant au texte évangélique cité ci-
Icône datant vraisemblablement du dessus, la partie supérieure de l'icône com-
XVIesiècle. Moscou 1 . prend l'arc de cercle symbolisant les cieux
ouverts « qu'Adam avait fermés pour lui-même
« Au moment où Il sortait de l'eau, Il vit et pour ses descendants, comme le paradis
les cieux s'ouvrir et l'Esprit descendre sur Lui avait été fermé par le glaive de feu 3 ». Cet
comme une colombe. Et une voix fit entendre arc de cercle indique la présence divine (qui
des cieux ces paroles : "Tu es Mon Fils bien- est parfois soulignée dans les images
aimé, en Toi j'ai mis tout mon amour" » (Mc 1, anciennes par une main bénissante). De là
10-11) - péricope lue aux Matines de la fête. partent, sur le Christ, des rayons de lumière
Les icônes du Baptême du Christ illustrent tandis que l'Esprit Saint descend sur Lui sous
exactement ce témoignage évangélique auquel la forme d'une colombe 4 . Sur l'icône repro-
elles ajoutent des détails correspondant à la duite ici, ce détail extrêmement important a
liturgie de la fête, comme des anges et souvent disparu avec le temps. Il est habituellement
une ou deux figures allégoriques aux pieds représenté, comme dans l'icône de la Nativité
du Sauveur, personnifiant le fleuve et la mer. du Christ, avec cette différence qu'à la place
La fête du Baptême du Christ est aussi appelée de l'étoile il y a une colombe blanche. Les
Théophanie : c'est que le Baptême est une Pères de l'Église expliquent la manifestation
manifestation de la Divinité du Christ qui inau- de l'Esprit Saint dans le Baptême précisément
gure publiquement son ministère rédempteur. sous forme de colombe par une analogie avec
Le Baptême du Christ a deux aspect essen- le déluge : de même qu'alors le monde avait
tiels : d'une part, en ce jour, la vérité dogma- été purifié de ses iniquités par les eaux et
tique du Dieu trihypostatique fut révélée aux qu'une colombe avait apporté à l'arche de
hommes : « La Trinité, notre Dieu, S'est Noé un rameau d'olivier annonçant la fin du
révélée à nous aujourd'hui dans Son indivi- déluge et la paix rendue à la terre, à présent
sibilité; car le Père proclama par Son témoi- l'Esprit Saint descend sous la forme d'une
gnage manifeste Sa parenté ; l'Esprit descendit colombe, pour annoncer la rémission des
des cieux sous la forme d'une colombe, le péchés et la miséricorde divine pour l'univers.
Fils inclina Sa tête très pure devant le « Là-bas c'était un rameau d'olivier, ici la
Précurseur et reçut le Baptême 2 ... » Ce miséricorde de notre Dieu », dit saint Jean
mystère indicible des trois Personnes de la Damascène 5 .
Divinité une est manifesté ici d'une façon qui Pour sanctifier les eaux pour notre purifi-
n'est pas spirituelle, mais visible, par des cation et notre rénovation, Celui qui prend
apparitions sensibles : Jean le Précurseur sur Lui les péchés du monde, « Se recouvre
entendit la voix du Père et vit l'Esprit Saint par les eaux du Jourdain », dit un chant de
confirmer les paroles de cette voix; Ils témoi- la fête. L'icône traduit cela dans son langage
gnaient que le Baptisé était le Fils de Dieu symbolique en montrant le Sauveur debout
qui Se manifestait aux hommes. D'autre part, devant une sorte de haute paroi formée par
tout comme plus tard, en accomplissant la les eaux, comme devant l'entrée d'une grotte.
pâque vétérotestamentaire, le Christ devait On comprend ainsi que ce n'est pas une partie
instituer le sacrement de l'Eucharistie, en ce du corps seulement, mais le corps tout entier
jour Il instituait, en accomplissant le rite qui est immergé - image de la sépulture.

1. P. MouRATOV, Trente-cinq primitifs russes, Paris, 1931.


2. Heures royales, Tierce, tropaire ton 4.
3. SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Homélie 39, par. 16. P. G. 36, 353.
4. Cette icône de fête est la seule où ]'Esprit saint doit être représenté sous forme de colombe. Concernant les autres
icônes, par exemple celle de la Pentecôte et particulièrement celle de ['Annonciation où cette image se répandit au
XVIIe siècle, le grand concile de Moscou (1667) explique : « L'Esprit Saint n'est pas par Sa nature une colombe, mais Il
est par Sa nature Dieu [... ]. Au Jourdain, lors du saint Baptême du Christ, le Saint Esprit apparut sous forme de colombe
et c'est pour cela qu'il convient de représenter à ce seul endroit !'Esprit Saint comme une colombe. Ailleurs, ceux qui
ont de l'esprit ne représentent pas le Saint Esprit sous forme de colombe. Il apparut au mont Thabor sous forme d'une
nuée, et ailleurs autrement " (Actes des conciles moscovites de 1666-1667, Moscou, 1893, p. 23, en russe).
5. De /ide orthod., livre 3, chap. XVI, P. G. 94.

150
·•-"!"llf-- -1'1"""- - -· · -.....- - · - - · -

f(

1--

.;.______-- ------ .

Le Baptême de Notre Seigneur, Russie , xv1e siècle.


puisque le Baptême signifie la mort du est une allégorie du Jourdain s'explique par
Seigneur (Col 2, 12)1 . Pour montrer que l'ini- les paroles : « Le Jourdain jadis remonta vers
tiative Lui revient, que c'est Lui, le Seigneur, sa source au contact du manteau d'Élisée
qui vient à un serviteur et lui demande le lorsque Élie eut été enlevé et ses eaux se
baptême, le Christ est presque toujours repré- divisèrent de part en part. La rivière devint
senté marchant ou faisant un geste vers saint sous ses pas une route ferme pour figurer
Jean le Précurseur et baissant en même temps réellement le baptême grâce auquel nous
Sa tête sous la main de ce dernier. De Sa traversons les flots mouvants de la vie 5 . » Le
main droite, Il bénit les eaux du Jourdain, les personnage féminin est une allégorie de la
sanctifiant par Son immersion. Dorénavant, mer et indique une autre préfiguration du
l'eau sera non plus l'image de la mort, mais Baptême - la traversée de la mer Rouge par
celle de la naissance à une vie nouvelle. C'est les Juifs.
pourquoi dans les catacombes, lorsque l'on Saint Jean Baptiste fait un geste sacramentel
représente le baptême, le baptisé, dans la en posant sa main sur la tête du Christ. Ce
grande majorité des cas, sans excepter le geste a toujours fait partie du rituel du
Christ Lui-même, est représenté enfant2 . Dans baptême6. Dans sa main gauche, saint Jean
certaines représentations, le Christ porte un tient parfois un rouleau, symbole de sa prédi-
linge autour des reins; toutefois la plupart des cation, ou, comme dans notre icône, il fait
icônes Le montrent absolument nu. Cela de cette main un geste de prière, exprimant
souligne la kénose de Sa Divinité - « Celui le tremblement qui l'a saisi : « •.• Je n'ose
qui revêt le ciel de nuages Se dénude 3 » et toucher Ta tête très pure; Toi-même, sanc-
aussi le but de cet abaissement : en Se dénu- tifie-moi, Seigneur, par Ta divine
dant dans Sa chair, le Christ revêt par là la Théophanie7 . »
nudité d'Adam, donc celle de toute l'huma- Les anges participent à la célébration. Les
nité, du vêtement de gloire 4 et d'incorrupti- textes liturgiques mentionnent leur présence
bilité. et disent : « Les chœurs angéliques étaient
L'icône de la Théophanie est l'une des dans l'étonnement, la crainte et la joie8. » Mais
icônes qui ont le plus d'analogies avec les ils ne parlent pas de leur rôle. C'est pourquoi
préfigurations vétérotestamentaires. Ainsi, en ce rôle est souvent compris et traduit dans
plus des détails mentionnés, nous voyons les icônes de façons diverses. Parfois, surtout
souvent aux pieds du Sauveur, parmi les pois- dans les icônes plus tardives, les anges tien-
sons nageant dans le Jourdain, deux petits nent dans leurs mains des linges, se prépa-
personnages : un homme qui Lui tourne le rant, en tant que serviteurs dans le sacrement.
dos, une femme demi-nue qui court ou parfois à en recouvrir le corps du Baptisé à Sa sortie
est assise sur un poisson. Ces détails illustrent de l'eau. Mais, plus souvent, tout comme dans
des textes vétérotestamentaires qui font partie les icônes d'autres fêtes, leur qualité de sen-i-
de la liturgie de la fête et sont des préfigu- teurs n'est qu'indiquée : ils sont représentés
rations prophétiques du Baptême : « La mer les mains recouvertes de leur vêtement en
vit et s'enfuit, le Jourdain retourna en arrière » signe de respect pour Celui qu'ils servent9 .
(Ps 113-114, 3). Le personnage masculin qui Leur nombre varie : deux, trois et plus.

1. Ibid., livre 4, chap. IX « De la foi et du baptême "· « Par le baptême nous sommes enterrés avec le Seigneur
(Col 2, 12). C'est pourquoi dans l'Église orthodoxe l'immersion du corps entier du baptisé dans l'eau est obligatoire.
contrairement aux normes du catholicisme romain.
2. Aux premiers siècles du christianisme, l'âge d'un homme était souvent compté à partir non de sa naissance natu-
relle, mais de sa naissance dans la grâce, de son baptême. C'est pourquoi de nombreuses épitaphes chrétiennes de,
catacombes mentionnent l'âge d'un enfant; alors que le tombeau est celui d'un adulte.
3. Canon de la fête, ode 8. Matines de l'avant-fête.
4. Ibid., ode 9.
5. Complies de la fête, tropaire ton 4.
6. SAINT DENIS L'ARÉOPAGITE, De la hiérarchie ecclésiastique, chap. 11, par. 5 et 7. Trad. fr., Préface et notes par M. DE
GANDILLAC, Paris, 1943, p. 254 et 255.
7. Stichère de la litie, ton 4.
8. Tropaire ton 7. Grandes Heures de la Théophanie, None.
9. Le respect pour le sacré est picturalement traduit dans l'iconographie par les mains couvertes lorsqu'elles tiennen:
des objets sacrés (ainsi un évêque tenant le livre des évangiles, les anges tenant les instruments de la passion du
Seigneur, etc.). Cette image a été empruntée à un usage oriental admis également à la cour impériale de Byzance : le~
objets donnés à l'empereur ou reçus de lui étaient tenus par des mains recouvertes en signe de vénération.

152
,..r

.,


/

Le Baptê me de Notre Seigneur, attribué à !'École moscovite, début du .\.'Vf' siècle.

153
L'icône reproduite ici se distingue par un Syméon, mais le plus souvent c'est ce dernier
dessin extrêmement rythmé, léger et élégant. qui tient l'Enfant dans ses bras. Le Christ n'est
L'inclinaison des silhouettes des anges repré- jamais représenté vêtu de langes. Il porte en
sentés les uns au-dessus des autres, et celle général une veste courte qui laisse ses jambes
de Jean Baptiste, répètent les lignes du fleuve nues. Assis sur les bras étendus de Syméon,
et du corps du Christ et concentrent ainsi sur il bénit parfois, comme on le voit sur notre
Lui toute l'attention du spectateur. icone. C'est le Christ-Enfant du type
Emmanuel. " Le Verbe du Père sans commen-
cement (èivapxos-) prend origine dans le temps
La Présentation du Christ au Temple sans être séparé de sa divinité » (Vêpres.
ton 1). " L'Ancien des Jours se fait enfant dans
La Présentation ou " Rencontre » (17 YTTa la chair » (Vêpres, ton 5). " Celui qui donna
TTŒVTTJ) de Notre Seigneur Jésus-Christ la Loi à Moïse sur le Sinaï ... est amené dans
(2 février) est plus connue en Occident sous le Temple conformément à la Loi » (Vêpres.
le nom de Purification de la Sainte Vierge. ton 1). Comme dans le récit de saint Luc, le
Comme la majorité des fêtes d'origine pales- thème de la purification de sa Mère est
tinienne, celle de la Présentation du Christ au presque oublié : le moment central de la fête
Temple appartient à l'Antiquité chrétienne. est la " Rencontre » du Messie : la rencontre
Égérie (fin du rve siècle) a assisté à sa célé- de l'Ancien et du Nouveau Testament.
bration à Jérusalem avec procession et une La " Rencontre » se déroule dans le
grande solennité 1 . Cette fête fut introduite à Temple, devant l'autel qui, sur notre icône.
Constantinople, au vre siècle, sous Justin et est recouvert d'un dais. On voit quelquefois
Justinien 2 et passa de là à Rome dans le sur l'autel une croix, un livre ou un rouleau
courant du vrre siècle. La coutume de tenir de parchemin. Des deux côtés de l'autel se
des cierges allumés pendant l'office de tiennent la Mère de Dieu (à la gauche du
l'Hypapante, inaugurée à Jérusalem vers 450, spectateur) et saint Syméon (à droite). La
s'est conservée en Occident : d'où le nom de Mère de Dieu étend ses deux mains recou-
Chandeleur (Lichtmesse dans les pays germa- vertes du maphorion en un geste d'offrande.
niques). Elle vient de remettre son Fils à Syméon. Le
Comme la fête de la Circoncision (le saint vieillard, penché en avant, tient l'Enfant
1er janvier), la Présentation du Christ-Enfant dans ses deux mains, couvertes elles aussi
au Temple nous montre " l'Auteur de la Loi de son vêtement (en signe de vénération).
accomplissant les préceptes de la Loi » Saint Joseph suit la Mère de Dieu, tenant
(Vêpres, ton 1) : c'est la consécration à Dieu dans le pli de son vêtement l'offrande de
du premier fils (Ex 13, 2) et la cérémonie de parents pauvres (Lv 12, 8) deux tourterelles
la purification de la mère quarante jours après ou deux jeunes colombes. Ces oiseaux
la naissance de l'enfant mâle (Lv 12, 6-8). Le symbolisant l'Église d'Israël et celle des
récit de l'Évangile (Le 11, 22-39) a fourni la gentils, ainsi que les deux Testaments, dont
base à la fois du texte liturgique et de l'ico- le Christ est l'unique Tête. Sainte Anne, fille
nographie de la fête. de Phanuel, " une veuve d'environ quatre-
Les premières représentations connues de vingt-quatre ans » (Vêpres, ton 8) se tient
la Présentation du Christ au Temple se trou- derrière saint Syméon, à l'arrière-plan.
vent sur une mosaïque de Sainte-Marie- comme saint Joseph. Elle penche en arrière
Majeure (ve siècle) et sur un reliquaire sa tête couverte d'un voile : elle regarde
cruciforme émaillé au musée du Latran (fin vers le haut, pour exprimer l'inspiration
ve ou début vre). L'iconographie de la fête de prophétique.
l'Hypapante fut fixée définitivement aux rxe et Une grande importance est accordée à la
xe siècles et est restée presque inchangée3. personne de Syméon " celui qui reçoit Dieu "
On voit parfois le Christ-Enfant porté par sa (0rn86xos-). Ses paroles prophétiques, l'un des
Mère, ou, plutôt, tendu par Elle à saint trois " Cantiques du Nouveau Testament ,

1. Itinerarium Aetheriae, c. 26, « Sources chrétiennes ", n° 21, p. 206.

2. Théophanies. Chronographie, a 534, éd. Bonn, III, p. 345.


3. PoKRovsKY, L'Évangile dans les monuments iconographiques, en particulier Byzance et Russie. Saint-Pétersbourg, 1892.
p. 108 (en russe).

154
La Présentation du Christ au Temple, École moscovite, vers 1500.

155
sont chantées à chaque Vêpres de l'année L'Annonciation'
liturgique. On a tenté de voir dans le saint
vieillard qui a reçu le Christ dans ses bras Tout comme le récit évangélique (Le 1, 26-
un prêtre du Temple. Quelques auteurs 38) et l'office religieux de la fête, l'icône de
disent qu'il était l'un des docteurs de la Loi !'Annonciation est pénétrée d'une profonde
- fils d'Hillel et père de Gamaliel, le maître joie intérieure. C'est la joie de l'accomplisse-
de saint PauJl. D'autres ont supposé que ment de la promesse de l'Ancien Testament
Syméon était l'un des Septante, traducteurs par l'Incarnation du Rédempteur du monde.
de la Bible et que Dieu l'avait maintenu en " Aujourd'hui notre salut commence et le
vie durant trois cent cinquante ans jusqu'à Mystère éternel se manifeste. Le Fils de Dieu
la venue du Messie 2 . Les textes liturgiques devient Fils de la Vierge et Gabriel annonce
le célèbrent comme le plus grand des la bonne nouvelle de la gràce. C'est pourquoi
prophètes : plus encore que Moïse, Syméon clamons nous aussi avec lui à la Mère de
mérite le titre de " celui qui a vu Dieu » Dieu : Salut, pleine de grâce; le Seigneur est
(0EÔTTTl7S' ), car Dieu apparut à Moïse dans la avec Toi » (tropaire de la fête). Cette joie se
nuée (Vêpres, stichère du ton 2) alors que retrouve clans ·les couleurs, dans la manière
Syméon a porté dans ses bras, incarné, le festive de rendre les détails et dans la posture
Dieu éternel : « Il a révélé la lumière des de !'Archange. La plupart des icônes le repré-
nations, la Croix et la Résurrection » (Vêpres, sentent dans un mouvement rapide : il vient
stichère d'Anatole) (une allusion au « glaive de descendre du ciel et « son expression est
qui transperça l'àme de Marie ", dans le celle du serviteur diligent, assidu à accomplir
même verset). Le Nunc dimittis reçoit un la tàche que lui a confiée son Maître 4 ». Il a
sens nouveau : le prophète demande au les jambes écartées comme s'il courait. Dans
Seigneur de lui permettre d'aller annoncer la main gauche, il tient un bàton, symbole du
l'Incarnation dans les enfers (office de saint messager. Sa main droite, dans un mom-e-
Syméon, 3 février, ode 6 du canon). Sur notre ment ferme, est tendue vers la Vierge Marie
icône, rien n'indique que Syméon ait possédé il lui communique la bonne nouvelle de b
une dignité sacerdotale. Il est tête nue et part de son Maître, le Mystère de la Divine
porte la longue chevelure d'un nazir; son Providence 5 .
long vêtement descend jusqu'à ses pieds. " Le La mère de Dieu est représentée soit en
Christ-Enfant est assis sur les bras du vieillard position assise, pour souligner sa supériorité
comme sur un trône » (Vêpres, ton 8). La 9c par rapport à !'Ange, soit se tenant droit debout
ode des Matines Lui fait dire : " Ce n'est pas « comme si Elle écoutait le commandement du

le vieillard qui Me tient; c'est Moi qui le Ro{' ». En général, Elle tient une pelote à la
tiens car il implore mon pardon. » main: plus rarement, un rouleau. Ces clétaib
Notre icône est très caractéristique de l'école sont empruntés à la tradition : ils sont
de Novgorod au xve siècle. Sans avoir le " style mentionnés, par exemple, clans le Protévangile
aristocratique » qui marque les autres ateliers apocryphe de Jacques, chapitre n.
de Novgorod, elle a gardé, en revanche, une Par opposition à l'aspect extérieur, brillant
plus grande liberté d'expression, l'aspect inti- et festif, la signification interne de l'événement
miste et chaleureux propre à la piété popu- le moment décisif dans l'histoire du monde
laire. qui détermine son histoire ultérieure -, est

1. Voir SCIIÜHGEK, Hom!! hehr. und Talmud, Dresde et Leipzig, 17.3.3.


2. EtlTYCHll s n'AU:X,\'\lllRIE (x" siècle). Annales (en arabe). Traduction clans Mrc:--:1, P. G. 111. col 974 .
.3. À côté de l'icône de !"Annonciation, il existe une image que l'on appelle la , Pré-Annonciation "· Selon la tradi-
tion, également rapp01tée par les apocryphes et commentée par les Pères, \'Ange s'est d'abord adressé à la Vierge !--1aric
invisiblement clans une source ou un puits. Lorsque, effrayée, elle retourna à la maison, il lui apparut à nouveau sou.,
forme humaine. La Pré-Annonciation se trouve rarement. Elle apparaît surtout clans les icônes qui décrivent lèn clc'tail la
vie de la Mère cil: Dieu.
4. Description de Nicolas :\!lesarites. A. HEISE;ŒPRG, G'raheskirche und Apostelkirche, Leipzig, 1908, vol. Il, p. 45.
S. Dans beaucoup d'icônes de !'Annonciation, !'Ange est décrit comme si son vol n'c'tait pas encore tout à fait terminé.
Bien qu'il se tienne sur le sol, l'une des ailes est levée ce qui est aussi le symbole du messager. Ce symbole est <.'gaie-
ment signifié dans l'office lorsque le diacre qui, selon l'interprétation de saint Jean Chrysostome. représente un angc.
lève son étole de la main droite chaque fois qu'il appelle les fidèles ;t la prière. Mais si, clans !'Annonciation, le vol de
l'Ange est du ciel Yers la terre, dans l'office divin, le diacre invite les fidèles à s'élever avec lui clans la prière.
6. Description de Nicolas Mcsaritcs. Voir \"Annonciation sur l'iconostase (dc'pliant ci-dessus).

156
...

L'Annonciation , Russie, École moscovite, >-'Vic siècle.

157
rendue avec une grande retenue et une grande Dans notre icône, les yeux de la Mère de
réserve par la pose et les gestes à peine visi- Dieu et de l'Archange sont tournés, non pas
bles de la Mère de Dieu. En général, l'icône l'un vers l'autre, mais vers le haut, où nous
souligne un des trois moments de l'événement. voyons la portion traditionnelle d'une
Le premier : l'apparition de l'Archange, sa sphère, symbole des cieux élevés et vers les
salutation, la perturbation et la crainte de la rayons qui en jaillissent : l'action de l'Esprit
Sainte Vierge. Dans ce cas, Elle se retourne Saint. La direction dans laquelle les regards
et, dans sa surprise, laisse tomber la pelote de la Mère de Dieu et de l' Archange sont
pourpre qu'Elle filait. tournés se rejoignent dans ces rayons
Le deuxième moment : la perplexité et la descendants. Dans ce détail, la signification
prudence de la Mère de Dieu, particulière- fondamentale de l'événement est profondé-
ment soulignées dans l'office de la fête qui ment sentie et transmise, à savoir l'unité de
juxtapose l'Annonciation, commencement de l'action et de la volonté de Dieu et de sa
notre salut, et le commencement de la chute créature dont parle l'office de la fête :
de l'homme. À cause de la chute de notre « L'Ange sert le miracle, le sein de la Vierge

ancêtre Ève, la Vierge Marie est prudente et reçoit le Fils, le Saint-Esprit est envoyé (les
n'accepte pas immédiatement l'extraordinaire rayons), le Père envoie sa faveur d'en-haut
nouvelle qui vient de l'au-delà mais se (la sphère) et la transformation se fait par
rappelle les lois de la nature : « Comment le consentement mutuel. .. » Le consentement
cela sera-t-il, puisque je ne connais pas mutuel signifie l'accord entre Dieu et la créa-
d'homme? » L'icône rend cela par le geste de ture. En effet, l'Incarnation n'est pas seule-
la main qu'Elle tient devant sa poitrine, la ment un acte de la volonté de Dieu mais
paume vers l'extérieur, en signe de perplexité, aussi de la libre volonté et de la foi de
de non-acceptation. la Sainte Vierge Marie, comme le dit
Enfin, d'autres icônes représentent le Nicolas Cabasilas dans son discours sur
moment culminant de l'événement: le consen- l'Annonciation. L'angle de la tête de l'Ange
tement de la Mère de Dieu. Ici, inclinant la montre qu'il ne parle pas de lui-même.
tête, elle appuie la paume de sa main droite S'adressant à la Mère de Dieu, lui révélant
sur sa poitrine, geste d'acceptation, de soumis- le mystère de la Divine Providence, il
sion qui décide du destin du monde : « Je souligne de son regard qu'il dépend de Celui
suis la servante du Seigneur; qu'il m'advienne qui l'a envoyé. Il se tient devant la face de
selon ta parole! » Le Métropolite Philarète de Dieu. Pour la Mère de Dieu, c'est un
Moscou, à propos de la signification de ces moment de sanctification, le commencement
paroles, dit ceci : « Aux jours de la création de sa Maternité Divine. « L'Esprit Saint
du monde, lorsque Dieu prononçait ses vivi- viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut
fiants et puissants "Que soit ... " ceci et cela, te prendra sous son ombre. » Acceptant la
la parole du Créateur amenait les créatures nouvelle de l'Archange, de son geste Elle
dans le monde. Mais ce jour-là, incomparable répond non pas au messager mais à Celui
dans la vie du monde, quand la divine Myriam qui l'envoie. Bien que l'Ange regarde vers
prononça son bref et obéissant "Qu'il en soit le haut, tout son mouvement est tourné vers
ainsi", j'ose à peine dire ce qui s'est passé la Mère de Dieu. Quant à Elle, tout son
alors : la parole de la créature a fait descendre mouvement et tout son être sont tournés vers
le Créateur dans le monde 1 . » le haut. Ce mouvement, en quelque sorte,
Cependant, cet accent, mis sur l'un des sert à souligner que le consentement de la
moments mentionnés, n'est pas la règle géné- Mère de Dieu n'est pas une acceptation
rale car beaucoup d'icônes combinent l'en- passive de l'Annonciation mais une soumis-
semble et représentent, en quelque sorte, une sion d'Elle-même à la volonté de Dieu, une
synthèse de l'état psychologique de la Mère participation volontaire et indépendante de
de Dieu. Elle tend la main dans la direction la Mère de Dieu et, en sa personne, de toutes
de l'Ange, demandant une réponse aux doutes créatures, à l'œuvre du Salut.
qui l'assaillent et, en même temps, inclinant L'iconographie de l'Annonciation est l'une
la tête, Elle Exprime sa soumission. des iconographies les plus anciennement

1. Sermon 23, le jour de ['Annonciation, Moscou, 1874.

158
connues des fêtes. Il existe déjà une image Sa Passion. Lui-même d'ailleurs le prépare
de l'Annonciation dans la catacombe romaine manifestement en n'arrivant délibérément que
de Priscille que les archéologues attribuent au quatre jours après la mort de Son ami qu'Il
ne siècle. L'iconographie en est restée fonda- savait malade et au sujet de la mort duquel
mentalement la même; les différences ne il avait averti Ses disciples que « le Fils de
concernent que des détails. Par exemple, Dieu en serait glorifié "· Il ne dissimule pas
selon la coutume de l'époque, l'Ange est ce miracle comme Il l'avait fait par exemple
représenté sans ailes. pour la résurrection de la fille de Jaïre; au
Bien que notre icône manque de l'éclat et contraire, Il le manifeste et, devant les yeux
de la pureté des couleurs des icônes du du peuple, juste avant de l'accomplir, Il
xve siècle, elle possède malgré tout les qualités S'adresse à Son Père : « Père, Je Te rends
de la meilleure tradition et représente un grâces de ce que Tu M'as exaucé. Pour Moi,
exemple d'une pénétration théologique Je savais que Tu M'exauces toujours; mais J'ai
profonde dans l'essence dogmatique de parlé à cause de la foule qui M'entoure afin
l'image, caractéristique de la peinture d'icônes qu'ils croient que c'est Toi qui M'as envoyé. »
russe. L'icône suit de près le récit évangélique et
montre le miracle accompli devant un grand
nombre, visible de tous. Dans certaines icônes,
La Résurrection de Lazare on aperçoit des personnages dont les gestes
expriment la conversion. En effet, l'Évangile
L'iconographie de la résurrection de Lazare ajoute : « Nombre de Juifs [. . .], ayant vu ce
est parmi celles qui se sont beaucoup déve- que Jésus avait fait, crurent en Lui. ,, Les
loppées depuis leur origine. Les images les grottes aménagées dans le roc, semblables à
plus anciennes que nous connaissions datent celle de Lazare, et le mur de la ville de
du ne siècle (dans les catacombes romaines Béthanie indiquent que l'action représentée se
on en a découvert plus de quarante). La déroule dans un cimetière en dehors de la
grande majorité, tant dans les catacombes que cité.
sur les sarcophages, ne comprend que deux Au premier plan, à la tête du groupe des
personnages : le Christ et Lazare qui sort du apôtres, on voit le Christ avec les sœurs du
sépulcre enveloppé de bandelettes. Mais, dès défunt Lazare, Marthe et Marie qui se proster-
le rve siècle, la composition commence à s'en- nent à Ses pieds. L'aspect du Christ est majes-
richir de détails qui figurent dans nos icônes tueux, royal; à Son ordre « enlevez la pierre ",
contemporaines. Il est des fêtes dont le sens un homme déplace la dalle qui fermait l'en-
profond est manifesté dans les icônes par la trée du sépulcre et ce détail montre que
représentation d'aspects inaccessibles à la Lazare ne pouvait en sortir par ses propres
perception sensible (par exemple dans les moyens. Le geste impérieux du Christ et Ses
images de l'Assomption, de la Descente aux paroles, « Lazare, sors », font obéir la mort
enfers et autres) et où, par conséquent, de elle-même, et Lazare, tout enveloppé de
nombreux détails revêtent un caractère symbo- bandelettes, c'est-à-dire dans l'état où il avait
lique. À l'inverse, dans l'icône de la été enterré selon la coutume, apparaît à l'en-
Résurrection de Lazare, comme dans celle de trée du sépulcre sans aide extérieure, « confir-
l'Incrédulité de Thomas, l'essentiel de la repré- mant le miracle par un autre miracle "· L'une
sentation n'est pas dans un sens caché, dans des personnes présentes tient une extrémité
ce qui est sous-entendu, mais bien dans ce des bandelettes, libérant Lazare, comme l'a
qui est concrètement montré. L'icône transmet ordonné le Christ (« déliez-le, laissez-le aller »),
l'aspect physique, extérieur du miracle de la des bandes mortuaires, dont il ne pouvait se
résurrection, le rendant aussi immédiatement libérer sans aide extérieure. La puanteur de
accessible à la perception humaine qu'il le fut la putréfaction émane encore de ce corps qui
au moment même où il fut accompli et a séjourné dans le sépulcre pendant quatre
comme le décrit le récit évangélique. En jours. Cette odeur est telle que des personnes
conformité avec l'Évangile (Jn 11, 1-46) l'icône présentes se recouvrent le nez et la bouche
montre chacun des détails de la résurrection des pans de leurs vêtements, en particulier
de Lazare et l'abondance même des détails l'homme qui délie Lazare. Tous ces détails.
concrets souligne l'importance que l'Église qui inspirèrent la foi à un grand nombre de
accorde à ce dernier signe du Sauveur avant témoins, montrent bien que l'événement

159
La Résurrection de Lazare , Russie, À·v re siècle.
représenté fait partie des phénomènes du seulement pour les disciples, mais aussi « à
monde d'ici-bas, que nous sommes devant un cause du peuple ». Et afin que ceux qui
corps humain ordinaire, revenu, par la volonté n'étaient pas présents et ne pouvaient voir le
du Fils de Dieu, à la vie terrestre pour la miracle lui-même ne conçoivent aucun doute,
continuer, et que chacun pouvait constater ce miracle est relaté clans tous ses détails tant
que Lazare était vraiment ressuscité et le voir clans l'Évangile que dans l'icône.
en personne. Selon le récit évangélique, le miracle de la
Conformément à l'Évangile, la liturgie de la Résurrection de Lazare précède immédiate-
fête souligne la relation qui existe entre la ment l'entrée triomphale du Seigneur clans
résurrection de Lazare et les derniers jours de Jérusalem, entrée qui marque le début de Sa
la vie terrestre du Christ et Sa Résurrection. Passion et de Sa Résurrection. C'est pourquoi
Elle révèle le lien intérieur entre ces événe- la résurrection de Lazare est fêtée le samedi,
ments et souligne avec force la manifestation veille de !'Entrée du Christ à Jérusalem. Les
dans ce miracle aussi bien de la Divinité que souvenirs de ces deux événements sont liés
de l'Humanité du Christ. « Tu as pleuré comme entre eux clans la liturgie des deux fêtes et
un Homme sur Lazare, mais Tu l'as relevé la célébration de la résurrection de Lazare se
comme Dieu ; Tu as demandé où était enterré confond avec le triomphe de l'entrée du
le mort de quatre jours, en témoignant, Seigneur dans la capitale de la Judée. Aussi
ô Dieu, Ton incarnation 1 . » D'une part il y a le tropaire est-il commun à ces deux fêtes :
la question : « Où l'avez-vous mis? », la " Avant Ta Passion Tu nous as donné foi en
compassion et les larmes à la vue des sœurs la résurrection de tous, Tu as ressuscité Lazare
en pleurs - manifestations de la nature des morts, ô Christ Dieu. C'est pourquoi,
humaine du Christ, d'autre part la prescience portant comme les enfants les signes de Ta
de la mort et de la résurrection - manifesta- victoire, nous Te crions, Vainqueur de la
tions de la connaissance et de la toute-puis- mort : Hosanna au plus haut des cieux, béni
sance divines, car seul Dieu pouvait arrêter est Celui qui vient au nom du Seigneur. »
la décomposition et réunir à nouveau l'àme
et le corps d'un mort de quatre jours. En
annonçant à Ses disciples la mort de Lazare, L'Entrée du Christ à Jérusalem
le Sauveur leur dit : « Et à cause de vous,
afin que vous croyiez, Je me réjouis de ce Les icônes de l'Entrée du Christ à Jérusalem
que Je n'étais pas là » (Jn 11, 15). De même se distinguent généralement par un air de
qu'à la Transfiguration au mont Thabor, Il grande solennité et de fête, ce qui correspond
« montrait aux disciples Sa gloire » afin qu'ils parfaitement au caractère de la fête elle-
ne soient pas scandalisés en Le voyant crucifié, même : celle-ci, rompant avec la rigueur et le
là également, en allant à Sa mort volontaire, recueillement du Carême, est déjà une antici-
il Se montre « vainqueur de la mort », en pation de la joie pascale. Cette atmosphère de
ressuscitant un cadavre de quatre jours pour fête s'exprime dans l'icône par l'aspect écla-
affermir la foi en Sa toute-puissance divine et tant de la ville de Jérusalem, souvent peinte
assurer ses disciples de Sa Résurrection à venir, en rouge ou en blanc, par les vêtements
pour confirmer notre foi à tous en la résur- étendus par terre formant des taches de
rection de tous les morts. C'est pourquoi aussi couleurs vives ... Le groupe des apôtres qui
Il avait dit à Marthe : « Je suis la résurrection suit le Christ et la foule qui va à Sa rencontre
et la vie » (Jn 11, 25). « Mais comme c'est la forment chacun une seule masse composée
Résurrection du Christ qui constitue les de personnages multiples avec le Christ majes-
prémices de la résurrection de tous, le tueux entre les deux, ce qui confère à la
Seigneur, en ressuscitant Lazare, confirmait composition un équilibre rigoureux. La foule
aussi Sa propre Résurrection 2 . » C'est clone en est statique, ce qui est accentué par la verti-
tant que manifestation de l'avenir commun de cale du mur de la ville; à l'inverse la ligne
l'humanité tout entière, la résurrection de tous fluide de la colline et celle de l'arbre, qui
les hommes, que ce miracle fut accompli non semble répéter et presque se confondre avec

1. Canon de la fête. ode 4.


2. SERGE, patriarche de Moscou, «La Résurrection du Christ et la résurrection de Lazare", Moscou. Journal du Patriarcat
de 1vloscou du 14-27 avril 1933.

161
162
L'Entrée du Christ à Jérusalem , Russie, }-.'\Ile siècle.
le mouvement du Christ et des apôtres, ajou- Jérusalem4, et sur les sarcophages les plus
tent à cette composition un grand dynamisme. anciens nous ne voyons que des enfants seuls.
La raison immédiate du triomphe populaire Leur rôle est souligné tant par les icônes que
qui accompagna l'entrée du Seigneur dans par la liturgie de la fête qui y voit une signi-
Jérusalem, était, selon l'évangile de saint Jean, fication et un sens très profonds.
la résurrection de Lazare, « lorsqu'une foule L'entrée triomphale à Jérusalem est l'ac-
nombreuse de gens, ayant entendu que Jésus complissement de la prophétie qui voit dans
se rendait à Jérusalem, prirent des branches de le Christ le Roi à venir : « Sois transportée
palmiers et allèrent au-devant de Lui » 0n 12, d'allégresse, fille de Sion! Pousse des cris de
12-13). La branche de palmier est symbole d'al- joie, fille de Jérusalem! Voici, ton Roi vient à
légresse et de triomphe; les Juifs en tenaient toi; Il est juste et victorieux, Il est humble et
à la main lorsqu'ils allaient à la rencontre de monté sur un âne, le petit d'une ânesse »
personnages importants. C'est elle aussi que (Za 9, 9) 5. Pour les Juifs il s'agit d'un malen-
l'on remettait comme récompense aux vain- tendu : en allant au-devant du vainqueur tout-
queurs. Aussi c'est avec des branches de puissant de la mort, « Jésus le prophète », ils
palmiers que la foule va au-devant du Christ, attendaient de Lui, en tant qu'accomplisse-
vainqueur de la mort, monté sur un âne 1 . Le ment des prophéties, l'établissement du
Seigneur est assis de côté, Sa tête est légère- royaume d'Israël en ce mode, c'est-à-dire la
ment tournée soit vers les apôtres qui Le victoire sur les ennemis par leur anéantisse-
suivent, soit vers Jérusalem; Sa main droite ment physique. Or, ce qui se passa ce jour-
bénit ou indique la foule et la ville. En règle là à Jérusalem fut précisément le contraire de
générale, dans les icônes de l'Entrée à ce qu'attendaient les Juifs : la victoire se
Jérusalem, un grand rôle est réservé aux préparait bien sur leurs ennemis, mais par
enfants : certains, perchés dans l'arbre, coupent leur salut spirituel. Les lectures scripturaires
des branches, d'autres étalent des vêtements de la fête révèlent ce malentendu et nous
sur la route devant le Christ et, avec les adultes, préviennent contre lui : après la lecture, aux
vont au-devant de Lui portant des palmes. Il vêpres, des prophéties sur le Christ Roi à
est, certes, difficile d'imaginer une foule, surtout venir, on lit aux matines l'évangile selon saint
une foule en fête, où il n'y ait pas d'enfants. Matthieu où les paroles du Christ Lui-même
Cependant les évangélistes ne les mentionnent expliquent le sens de ces prophéties : « Toutes
pas. En décrivant l'événement, ils disent choses M'ont été données par mon Père.. . »
qu'« une grande foule de gens étendirent leurs - c'est le pouvoir illimité. Vient ensuite l'ex-
vêtements sur le chemin » (Mt 21, 8), mais ne plication de ce qu'est ce pouvoir (la révéla-
précisent pas que c'étaient des enfants. tion du Père) et son vrai caractère : « Prenez
Cependant dans les icônes ce ne sont pas les Mon joug sur vous et apprenez de Moi, car
adultes 2 , mais les enfants seuls qui étendent Je suis doux et humble de cœur; et vous
les vêtements3. Saint Matthieu, en mentionnant trouverez le repos pour vos âmes » (Mt 11.
les enfants qui saluèrent le Christ après Son 27-30). Au cours de la liturgie, on lit l'évan-
entrée à Jérusalem, lorsqu'il chassa les gile de saint Jean (12, 1-18) : la préparation
marchands du Temple et guérit des malades, symbolique du Christ pour la sépulture (l'épi-
explique leur rôle par les paroles du Sauveur sode de la femme qui oignit Ses pieds de
Lui-même : « Dans la bouche des enfants et nard) et la description de l'entrée à Jérusalem.
des nourrissons Tu as mis Ta louange » (Ps 8, Ainsi le sens de l'événement est progressive-
3). L'Église, dans sa Tradition, leur attribue ce ment dévoilé. Les Juifs qui accueillaient le
même rôle lors de l'Entrée du Seigneur à Christ avec des palmes dans les mains, n'ayant

1. Comme les ânes ne sont pas connus dans beaucoup de régions en Russie, on voit souvent un cheval au lieu d'un
âne dans les icônes russes.
2. Sauf à titre d'exception extrêmement rare.
3. Ce rôle des enfants est souligné dans les représentations de !'Entrée à Jérusalem dès la haute Antiquité, comme
dans les illustrations de !'Évangéliaire de Rossano du , 1e siècle ou l'iconographie de cette fête est déjà complète; encore
plus tôt on voit la même chose sur les sarcophages du Latran où la composition est plus simple. Voir par exemple
GARucc1, Storia dell'Arte christiana, Prato, 1879, p. cccxm, 4 ou ccc1v, 5.
4. Ce rôle est aussi mentionné dans l'évangile apocryphe de Nicodème.
5. Le début de la 3e parémie de la fête (Za 9, 9-15). La première parémie est : Gn 49, 1-2, 8-12; la seconde est la
prophétie de Sophonie 3, 14-19.

164
pas obtenu ce qu'ils attendaient, ayant refusé exalter en même temps la Croix du Christ -
ce qui leur était offert, allaient crier quelques limite du dépouillement volontaire (« kénose »)
jours plus tard à Pilate : « Crucifie-Le. » C'est du Fils de Dieu, qui fut obéissant au Père
pourquoi l'allégresse et la joie des enfants qui « jusqu'à la mort, à la mort même sur la croix »

accueillaient le Christ de façon désintéressée, (Ph 11, 8). Car, « pour que nous vivions, il a
sans aucune arrière-pensée de pouvoir fallu que Dieu S'incarnât et fut mis à mort 2 ».
terrestre, sont mis en contraste dans la liturgie L'incarnation a donc eu lieu afin que le Verbe
de la fête avec le triomphe de l'assemblée éternel se fasse capable de mourir3 et le Christ
des Juifs qui espéraient justement le pouvoir Lui-même déclare être venu pour cela « pour
(« [. .. ] et les enfants Te chantaient comme il cette heure , Qn 12, 27). Mais cette « heure »
convient à Dieu, alors que les Juifs Te du Seigneur venu pour accomplir l'œuvre de
blasphémaient avec iniquité... ») - stichère notre salut est aussi l'heure de Ses ennemis,
ton 8 aux vêpres. « Assemblée maligne et celle de la « puissance des ténèbres » (Le 22,
adultère, toi qui n'as pas gardé la fidélité à 53) 4 . En effet, la victoire réelle du Christ fut
ton époux, pourquoi observes-tu le testament Sa défaite apparente, car c'est par la mort
dont tu n'as pas été héritière ? [. .. ] tes propres qu'Il a terrassé la puissance de la mort. C'est
enfants te confondent, eux qui chantent : ce qui fait le « scandale » et la « folie » de la
Hosanna au Fils de David, béni est celui qui Croix, « folie » en dehors de laquelle on ne
vient au Nom du Seigneur » (stichère ton 7 peut atteindre la Sagesse de Dieu qui reste à
aux vêpres du dimanche des Rameaux)1. Les jamais incompréhensible aux « puissances de
icônes traduisent cette idée non seulement en ce siècle » (1 Co 11, 8). La Croix est donc
représentant les enfants portant des palmes, l'expression concrète du mystère chrétien, de
mais surtout en les montrant étalant leurs vête- la victoire par la défaite, de la gloire par l'hu-
ments. Selon la Bible (2 R 9, 13), cet usage miliation, de la vie par la mort. Symbole d'un
est un tribut dû au Roi oint. Mais le Christ Dieu tout-puissant qui a voulu se faire homme
est !'Oint pour le « Royaume qui n'est pas de et mourir comme un esclave, pour sauver Sa
ce monde » Qn 18, 36) et c'est pourquoi seuls créature. Insigne de la royauté du Christ -
les enfants étalent les vêtements devant Lui « Je l'appelle Roi, parce que je le vois crucifié :

et non les adultes qui L'accueillaient en tant il est propre au Roi de mourir pour Ses
que oint pour un royaume terrestre. sujets 5 » - la croix est aussi l'image même de
Ainsi l'entrée solennelle du Christ à la Rédemption, qui est l'économie de l'amour
Jérusalem, qui est Sa marche vers la Passion trinitaire envers l'humanité déchue : « Amour
volontaire et la mort, est une image de l'ins- crucifiant du Père, Amour crucifié du Fils,
tauration du Roi de gloire dans Son Royaume. Amour de ]'Esprit Saint triomphant par le bois
Quant à Jérusalem, elle est une image de ce de la Croix » (Philarète de Moscou).
Royaume de Dieu, de la Jérusalem céleste. Il est inutile d'insister sur la place que tient
C'est pour cela que, dans l'icône, on la voit la Croix dans la vie des chrétiens : le Christ
parée de couleurs si lumineuses. Lui-même la désigne comme un attribut
propre à tous ceux qui veulent Le suivre
(Mt 10, 38; 16, 24; Mc 8, 34; Le 14, 27).
La Croix Manifestation de la « Force de Dieu » (1 Co 1,
18), le signe de la croix, figurant comme un
« La prédication de la Croix est une folie objet du culte ou exprimé par un geste, est
pour ceux qui périssent, mais pour nous qui à la base de toute pratique sacramentaire de
sommes en voie d'être sauvés, elle est la force l'Église. Aussi, les représentations de la Croix
de Dieu » (1 Co 1, 18). On ne peut glorifier du Christ (parfois remplacées par des
le triomphe de Dieu incarné, Sa victoire sur emblèmes : ancre, trident, tau, etc.) sont-elles
la mort - limite de notre déchéance, sans connues depuis la plus haute Antiquité chré-

1. C'est pourquoi l'Église, en bénissant en ce jour des branchages (d'où le nom de dimanche des Rameaux) appelle
les fidèles à accueillir le Sauveur qui marche /1 Son immolation en " tenant comme les enfants les signes de Sa victoire ",
et non comme L'accueillaient les Juifs.
2. SAI:\T GRÉGOIRE DE NAZIA.,ZF, or. 45, n° 28; P. G . .36, col. 661 C : É8d16-r7µEv OrnD cmpKOµÉvou Kat. VEKpwµÉvou.
3. SAINT ATilANASF, De l'incarnation du Verhe, n° 20: P. G. 25, col. 132 BC.
4. Sur l'heure du Seigneur, voir L. Dm-YER, Le JJvst&re pascal, Écl. du Cerf, 1945, p. 71-78.
5. SAINT JEA, CHRYSOSTOME, De cruce et latrcme, Ilomélie 11, P. G. 49, col. 413.

165
La Crucifixion, Russ ie , .>..'VIe siècle .
Croix sculptée portative, Russie , première moitié du À'Vle siècle.

167
tienne. Les iconoclastes, qui se sont acharnés contraire à la nature », pour Lui prêter " la
contre les images de la crucifixion, non forme humaine naturelle ». Or, c'est justement
seulement ont épargné, mais spécialement contre ces nouvelles représentations du
propagé les représentations décoratives de la Crucifié, qu'ils ont pu voir à Constantinople,
Croix (sans le Crucifié) dans les absides des que les légats du pape Léon IX protestèrent
églises 1 . On peut supposer que les représen- avec violence en 10546 . C'est que, avant d'avoir
tations de la crucifixion doivent remonter, elles commencé à compatir à l'humanité souffrante
aussi, à une date très reculée, si l'on prend du Seigneur, en poussant parfois jusqu'à l'ex-
en considération la caricature païenne des trême le naturalisme clans la représentation
graffiti du Palatin (début du me siècle) et, d'un Christ mort sur la croix, l'Occident main-
surtout, les gemmes avec l'image gravée du tenait fermement la conception du Crucifié
Christ en croix (Ile-nit-' s.). Vers la fin du vivant, vêtu, impassible et triomphant.
rve siècle, Prudence, en décrivant clans un On peut dire que Byzance a créé un type
poème les peintures murales d'une église, de la crucifixion classique par son sens de la
parle d'une scène de la crucifixion 2 . Au mesure. En recherchant la sobriété de compo-
ve siècle, nous trouvons une composition sition, on a rejeté peu à peu les personnages
assez développée de la crucifixion sur un au pied de la croix, en se bornant à l'essen-
ivoire du British Museum et, un siècle plus tiel : la Mère de Dieu et saint Jean, parfois
tard, sur un panneau de la porte en cyprès accompagnés par une sainte femme et le
de Sainte-Sabine à Rome. La fresque de Sainte- centurion.
Marie-Antique, également à Rome (fin du vne, Le Christ est représenté nu, n'ayant qu'un
début du vme siècle) se rapproche du type linge blanc qui couvre ses hanches. Le fléchis-
syrien de la crucifixion tel qu'on le trouve, sement du corps vers la droite, la tête inclinée,
par exemple, dans ]'Évangéliaire de Rabula et les yeux fermés indiquent la mort du
(586) : on y voit le Christ revêtu d'un colobe3, Crucifié. Cependant Son visage, tourné vers
vivant, les yeux ouverts, se tenant droit sur Marie, garde une expression grave de majesté
la croix. La composition syrienne suit unique- dans la souffrance, expression qui fait penser
ment le récit du quatrième évangile : elle se plutôt à un sommeil : c'est que le corps du
maintiendra pendant très longtemps en Dieu-Homme est resté incorruptible dans la
Occident. L'iconographie byzantine créera un mort. « La Vie S'est endormie et l'enfer frémit
type plus riche « systématique et pittoresque, d'épouvante » (Office byzantin du samedi
symbolique et historique ", en complétant saint saint, à Laudes, stichère ton 2).
Jean par les éléments empruntés au récit des La victoire sur la mort et l'enfer est symbo-
synoptiques : les saintes femmes derrière lisée par une caverne qui s'ouvre au pied de
Marie, le centurion avec des soldats, phari- la croix, sous le sommet rocailleux du Golgotha,
siens et hommes du peuple derrière Jean. On le rocher fendu au moment de la mort du Christ
peut supposer que le tableau synthétique de laissant apparaître une tête de mort. C'est le
la scène de la crucifixion, donné par saint crâne d'Adam qui " d'après la croyance de
Jean Chrysostome dans son homélie sur saint quelques-uns » dit saint Jean Chrysostome 7 ,
Matthieu\ servît de « programme d'une aurait été enterré sous le Golgotha - " lieu du
composition vivante » aux artistes byzantins 5 . crâne » (Jn 19, 17). Si la tradition iconogra-
Au Christ vêtu du colobe, vivant, sur la croix, phique a adopté ce détail venant de sources
on va substituer à Byzance, vers le xrt' siècle, apocryphes, c'est qu'il servait à faire ress01tir
le Christ nu et mort, la tête inclinée, le corps le sens dogmatique de l'icône de la Crucifixion :
fléchi. Le Patriarche Michel Cérulaire la rédemption du Premier Adam par le sang
remarque, à cette époque, qu'on cesse de du Christ, Nouvel Adam, Dieu qui Se fit homme
représenter le Christ en croix " d'une manière pour sauver le genre humain.

1. G. Mn.LET, res Iconoclastes et la Croi.oc, dans Bulletin de Correspondance hellénique, XXXIV (1910), p. 96-110.
2. Dittochaeum, P. L. 60. col. 108.
J. Du grec kolohos : tronqué. Tunique à manches très courtes que portaient les Romains de la République et qui fut
adoptée par les évêques et les moines.
4. llomélie 87. P. G. 57-58, col. 769-774.
5. G. î'v!ru.ET, Recherches sur l'iconographie de l'Éuangile, p. 426.
6. HEFELE-LECI.EKQ, Histoire des Conciles, IV, 2, p. 1106.
7. Sur saint jean, llomélie 85, 1, P. G. 59. col. 459.

168
La croix est à trois traverses - forme qui s'accomplit dans la mort de Son Fils. L'attitude
répond à une tradition très ancienne, consi- de saint Jean, la tête inclinée en avant,
dérée comme la plus authentique en Orient exprime aussi une grande douleur maîtrisée.
comme en Occident 1. La traverse supérieure Dans certaines icônes de la Crucifixion, la
correspond au phylactère avec l'inscription sainte femme et le centurion (sans nimbes)
indiquant le sujet de la condamnation. La se tiennent derrière la Mère et le disciple. La
traverse inférieure est un escabeau (le suppe- première a les traits contractés par la douleur,
daneum) auquel les pieds du Christ sont la main gauche appuyant sur la joue, dans
cloués avec deux clous. Horizontal sur notre un geste de lamentation (comme saint Jean
icône, le suppedanewn des croix et des icônes sur notre icône), le deuxième - un homme
russes de crucifixion est habituellement barbu, coiffé de voile blanc - regarde le
oblique. Cette inclinaison de la traverse infé- Crucifié et confesse Sa divinité, en levant la
rieure, montant du côté droit du Christ, main droite vers le front, comme s'il voulait
descendant à Sa gauche, reçoit un sens se signer : les doigts sont pliés dans un geste
symbolique - celui du jugement : justification rituel de bénédiction. Le nom du centurion -
du bon larron et damnation du mauvais larron. Longinos - est marqué au-dessus de sa tête.
(Office byzantin du mercredi à matines, L'inscription en grec, en haut, désigne le sujet
Octoichos, ton 8 : la Croix est comparée à de l'icône : la Crucifixion.
une balance de justice.)
Le fond architectural derrière la croix repré-
sente le mur de Jérusalem. On le trouve déjà La Résurrection du Christ
sur le panneau de Sainte-Sabine (vr"' s.). Ce
détail non seulement répond à la vérité histo- Pâques, la Résurrection du Christ, ne fait
rique, mais il exprime, en même temps, un pas partie des douze plus grandes fêtes de
précepte spirituel : comme le Christ a souf- l'Église. « Elle est chez nous, dit saint Grégoire
fert hors de l'enceinte de Jérusalem, les chré- de Nazianze, la Fête des fêtes, la Solennité
tiens doivent Le suivre et sortir hors des murs, des solennités; elle dépasse toutes les fêtes,
en portant Son opprobre, " car nous n'avons non seulement les fêtes humaines et terres-
point ici-bas de cité permanente, mais nous tres, mais aussi celles du Christ que l'on
cherchons celle qui est à venir » (He 13, 11- célèbre à Sa gloire, autant que le soleil
14). La partie supérieure de la croix, avec les dépasse les étoiles 3 . » Cette fête est excep-
bras étendus du Christ, se détache sur le fond tionnelle, une fête à part en tant que la révé-
du ciel. La crucifixion en un lieu découvert lation suprême de la toute-puissance du Christ,
dénote la portée cosmique de la mort du la confirmation de toute notre foi et le gage
Christ, qui « purifia les airs » et libéra l'uni- de notre propre résurrection. « Si le Christ
vers entier de la domination démoniaque 2 . n'est pas ressuscité, votre foi est vaine », dit
La composition de l'icône est équilibrée et l'apôtre Paul (1 Co 15, 17).
sobre. Les gestes des personnes qui assistent L'iconographie chrétienne connaît plusieurs
à la mort du Seigneur sont modérés et graves. représentations de la Résurrection du Christ.
La place de la Mère de Dieu est à la droite Durant les premiers siècles, elle fut figurée
du Christ. Elle se tient droite en resserrant par sa préfiguration vétérotestamentaire : le
Son manteau sur l'épaule, par un geste de la prophète Jonas vomi par le monstre marin 4 .
main gauche, tandis que Sa main droite est Mais très tôt apparaît le sujet iconographique
levée vers le Christ; le visage exprime une historique fondé sur les récits évangéliques et
douleur contenue par la foi indéfectible. Il présentant l'apparition de l'ange aux myrro-
semble que, S'adressant à saint Jean boule- phores près du sépulcre. Selon certaines
versé, la Mère de Dieu l'appelle à contem- données, cette représentation aurait existé dès
pler avec Elle le mystère du salut qui le me siècle (par exemple dans l'église de

1. Au xme siècle encore, le pape Innocent III la préconise clans un sermon : Sermo in communi de zmo martvre, IV,
P. L. 217. col. 612 B.
2. SA!".T ATHANASE, De l'incarnation, col. 25. P. G. 25. col 140 AC; SAJ".T JE~, CT!RYSOSTO,IJE, Sur la Croix et le larron,
homélie 11, P.G. 49, col. 408-9.
3. Ilomélie 45, pour Pàques, par. 2, P. G. 36. -t26 BC.
4. On trouve de telles représentations dans les catacombes romaines dès le 11'' siècle, par exemple celles de Priscille
et de Calliste.

169
Doura Europos datée de 232)1. L'iconographie de le concevoir et donc l'impossibilité de le
de la Résurrection qui apparaît ensuite est représenter est la raison de l'absence d'une
celle de la Descente aux enfers. Sa repré- image de la Résurrection elle-même. C'est
sentation connue la plus ancienne remonte pourquoi l'iconographie orthodoxe a, nous
au VIe siècle et se trouve sur une colonne du l'avons dit, deux représentations qui
ciborium de la cathédrale Saint-Marc à Venise. correspondent au sens de l'événement et se
Ces deux dernières compositions sont, dans complètent mutuellement. L'une est typique-
l'Église orthodoxe, les seules icônes de ment symbolique ; elle représente ce qui
Pâques. La peinture traditionnelle orthodoxe précéda la Résurrection corporelle du Christ,
ne représentait jamais le moment de la la Descente aux enfers. La seconde montre le
Résurrection même du Christ. Contrairement moment qui suivit la Résurrection du corps
à la résurrection de Lazare, les évangélistes humain du Seigneur, la visite des femmes au
et la Tradition passent ce moment sous sépulcre, scène historique.
silence : ils ne disent pas comment est ressus-
cité le Seigneur. Aussi l'icône ne le montre-
t-elle pas 2 . Ce silence souligne la différence La Descente du Christ aux enfers
entre ces deux événements : alors que le
miracle de la résurrection de Lazare était Dans la doctrine de l'Église, la Descente du
accessible à chacun, celle du Christ est inac- Christ aux enfers est inséparable du salut.
cessible même aux anges : « Tes anges incor- Puisque Adam était mort, il fallait que l'abais-
porels ne perçurent pas Ta Résurrection » sement (la kénose) du Sauveur atteignit la
(stichère des matines, ton 5). Dans l'ode 6 du profondeur jusqu'où Adam était descendu.
Canon pascal, l'Église met en parallèle la Autrement dit, la Descente aux enfers est l'ex-
Résurrection du Christ et Sa Nativité : « Tu as trême limite de l'abaissement du Christ et, en
conservé les scellés intacts, ô Christ, en ressus- même temps, le début de Sa glorification. Les
citant du tombeau, Toi qui n'as pas rompu évangélistes ne parlent pas de cet événement
les scellés de la virginité dans Ta Nativité, et mystérieux. Cependant l'apôtre Pierre le
Tu nous as ouvert les portes du paradis. » proclame, tant dans les paroles inspirées qu'il
Tout comme l'enfantement virginal, la prononça le jour de la Pentecôte (Ac 2, 14)
Résurrection est glorifiée ici comme un qu'au chapitre 3 de sa première épître : « Il
mystère indicible, inaccessible à toute inves- est aussi descendu et a prêché aux esprits en
tigation. « Lors de la Résurrection du Christ prison » (1 P 3, 19). La victoire du Christ sur
non seulement la pierre ne fut pas déplacée, l'enfer, la libération d'Adam et des justes de
mais même les scellés demeurèrent intacts. Et l'Ancien Testament, thème principal de la
la Vie resplendit du sépulcre tandis que le liturgie du samedi saint, traverse toute la
sépulcre était encore scellé. Le Ressuscité sortit liturgie pascale et est étroitement liée à la glori-
du sépulcre tout comme Il devait plus tard fication du Christ ressuscité dans Sa chair. « Tu
entrer chez Ses disciples, les portes demeu- es descendu dans les profondeurs de la terre.
rant closes. Il sortit du sépulcre sans qu'aucun Tu as brisé les verrous éternels qui retenaient
indice extérieur put frapper l'œil d'un les captifs, ô Christ, et le troisième jour, comme
témoin3 . » Le caractère indicible de cet événe- Jonas du monstre marin, Tu es ressuscité du
ment, l'impossibilité pour la raison humaine tombeau » (Canon pascal, hirmos de l'ode 5).

1. K. WEITZMANN, Byzantine Art and Scholarship in America, American Journal of Archeology, vol. II, n° 4, 1947.
2. Le sujet iconographique du Christ ressuscitant, quoique de provenance byzantine, ne se rencontre que dans des
miniatures, et cela très rarement (par exemple dans le psautier grec de Khloudov du lx<' siècle, où il illustre le psaume
10, 12 : " Lève-Toi, Seigneur Dieu, dresse Ta main ... "· Il apparut dans l'art sacré russe au début de la décadence, à la
fin du XVIe siècle, sous l'influence de l'art religieux occidental, où il connut une grande fortune avec la Renaissance. Il
faut remarquer cependant que la miniature du psautier de Khloudov ne· ressemble aux images occidentales que par son
contenu et non par sa forme. Pour ce qui est des iconographes russes. ils ne se sont que difficilement décidés, semble-
t-il, à adopter une contradiction si manifeste au texte évangélique. De telles représentations, à de très rares exceptions
près, ont un caractère bien plus modeste que celles de l'art religieux de l'Occident : le Christ y est représenté vêtu
comme dans la Descente aux enfers, les gardes sont ou bien absents. ou dorment. On trouve ce sujet surtout dans les
icônes pascales composites qui comprennent une série de représentations ayant trait à la Résurrection, ou bien encore
dans des icônes de la Descente aux enfers en qualité de complément.
3. SERGE, patriarche de Moscou et de toute la Russie, La Résuffection du Christ et la résurrection de Lazare, dans :
Messager de !'Exarchat du patriarche russe en Europe occidentale, n° 10, Paris, 1952, p. 16.

170
•\
~---,

.i

..

La Descente du Christ aux enfers, Russie, xve siècle .


En accord avec les textes liturgiques, l'icône la pnere, se lève après lui. Cela signifie que
de la Descente aux enfers figure l'aspect spiri- le Christ libère l'âme d'Adam et avec elle celle
tuel de la Résurrection - le séjour de l'âme de tous les hommes qui ont attendu Sa venue
du Seigneur aux enfers; elle révèle le but et avec foi. De part et d'autre de cette scène
les conséquences de ce séjour. Conformément centrale, il y a donc deux groupes de justes
au sens de l'événement, l'action a pour cadre de l'Ancien Testament, les prophètes en tête :
les entrailles ouvertes de la terre, l'enfer qui à gauche David et Salomon en vêtements
est représenté symboliquement sous forme royaux et portant une couronne, derrière eux
d'un noir abîme béant. Au centre de l'icône, Jean le Précurseur. À droite, Moïse tenant les
le Christ, par Son attitude et Ses couleurs, tables de la Loi. En voyant le Sauveur
forme un frappant contraste avec ce qui descendu aux enfers, ils Le reconnaissent
L'entoure. L'auteur du Canon pascal, saint Jean aussitôt et montrent aux autres celui qu'ils
Damascène, dit : « Quoique le Christ soit mort avaient annoncé, dont ils avaient prophétisé
en tant qu'homme et que Son âme sainte se la venue 2 .
soit séparée de Son corps très pur, Sa Divinité La Descente aux enfers est le dernier pas
resta inséparable des deux - j'entends l'âme du Christ sur la voie de Son abaissement. C'est
et le corps 1 . » C'est pourquoi Il apparaît en en descendant " dans les profondeurs de la
enfer non en tant que captif mais en tant que terre » qu'Il nous ouvrit la voie du ciel. Ayant
vainqueur, libérateur de ceux qui y sont libéré le vieil Adam et avec lui l'humanité tout
retenus, Maître de la vie. L'icône Le repré- entière de l'esclavage de celui qui incarne le
sente entouré d'une auréole lumineuse, péché, les ténèbres et la mort. Il posa le
symbole de Sa gloire, habituellement fondement d'une vie nouvelle pour ceux qui
composée de plusieurs nuances de bleu, se joignent à Lui, formant une humanité régé-
souvent parsemée d'étoiles à sa périphérie et nérée. Ainsi l'icône de la Descente aux enfers.
traversée de rayons de lumière émanant du en montrant la résurrection spirituelle d'Adam.
Christ. Les vêtements du Seigneur sont diffé- signifie en réalité la future résurrection corpo-
rents de ceux avec lesquels on Le représente relle, dont celle du Christ est le premier signe.
durant Sa vie terrestre : ils sont jaune doré C'est pourquoi, bien que cette icône repré-
et resplendissent de fins rayons d'or qui les sente en fait ce qui se passa le samedi saint
recouvrent et qu'on appelle " assiste ». Les et est exposée à la vénération des fidèles ce
ténèbres de l'enfer sont remplies de la lumière jour-là, elle est en réalité une icône pascale.
de gloire qu'y apporte le Dieu-Homme. C'est image de ce qui précède immédiatement le
déjà la lumière de la Résurrection, les rayons triomphe de la Résurrection du Christ et, par
de l'aurore montante de Pâques. Le conséquent, de la résurrection à venir de tous
Rédempteur foule aux pieds deux panneaux les morts.
croisés - les portes brisées de l'enfer.
Beaucoup d'icônes montrent au-dessous
l'image répugnante de satan, prince vaincu Les Myrrophores au sépulcre
des ténèbres. Sur certaines d'entre elles,
surtout plus tardives, on voit là une multitude « Ayant libéré ceux qui étaient enchaînés.

de détails : des chaînes brisées dont les anges le Christ est revenu d'entre les morts, nous
lient satan à son tour, des clés, des clous, etc. ayant frayé la voie de la résurrection », dit
Dans Sa main gauche, le Christ tient un saint Jean Damascène 3 . Ce retour d'entre les
phylactère, symbole de Sa prédication dont morts, le mystère insondable de la
parle l'apôtre Pierre. Parfois, à la place du Résurrection du Christ, l'icône des saintes
phylactère, Il tient une croix qui n'est plus ici femmes au tombeau le rend de la même façon
l'instrument de mise à mort honteuse, mais que l'Évangile, en montrant uniquement ce
symbole de victoire sur la mort. Ayant forcé, que voyaient ceux qui vinrent au sépulcre.
par Sa toute-puissance divine, les liens de Dans la description de la Résurrection, l'Évan-
l'enfer, le Christ, de Sa main droite, relève gile selon saint Matthieu nous laisse entendre
Adam du tombeau. Ève, les mains jointes dans que les myrrophores venues auprès du

l. De jïde ortbod., livre III, chap. XXV\11. P. G. 94. L 1097 A.


2. L'évangile apocryphe de l\icodème contient une très belle description de cette scène.
3. De Fide 011bod. liv. III, chap. xxrx, P. G. 94, I, 1101 A.

172
Les Myrrophores au tombeau , Russie , xv1e siècle (?).
sépulcre furent témoins du tremblement de des évangélistes ne parle que d'une seule de
terre, de la descente de l'ange qui vint rouler ces visites. L'évangile selon saint Luc n'indique
la pierre refermant le sépulcre et de la frayeur aucun nombre. C'est pourquoi certaines repré-
des gardes (Mt 28, 1-4). Toutefois, ni elles, ni sentations montrent cinq, six femmes et même
encore moins les soldats, ne furent témoins plus. Toutefois, dans la majorité des icônes,
de la Résurrection du Christ. Selon l'Évangile, leur nombre ne dépasse pas le cadre des récits
l'ange avait roulé la pierre non pour permettre de Matthieu et de Marc, c'est-à-dire deux
au Seigneur ressuscité de quitter le sépulcre, femmes selon le premier et trois selon le
comme on avait dû enlever la pierre lors de second de ces évangélistes. Également il y a
la résurrection de Lazare, « mais au contraire, un seul ange, suivant les évangiles de Matthieu
pour montrer qu'Il n'était plus dans le et de Marc, ou deux anges, suivant ceux de
sépulcre » (« Il n'est point ici; Il est ressus- Luc et de Jean : « l'un à la tête, l'autre aux
cité ») et pour donner à ceux qui cherchaient pieds », « là où avait été couché le corps de
Jésus le crucifié la possibilité de voir de leurs Jésus » (Jn 20, 12). En général, cette icône
propres yeux le lieu où Il était couché et de pascale représente, en transmettant le témoi-
s'assurer que le sépulcre était vide. Il est donc gnage de la Résurrection déjà accomplie, une
clair que la Résurrection s'était déjà produite reproduction exacte des récits évangéliques.
avant la descente de l'ange, avant que la et ce jusque dans les moindres détails : " les
pierre n'ait été roulée; il s'était passé quelque bandes [. .. ] et le linge qui avait recouvert la
chose d'inaccessible au regard humain, tête de Jésus, non pas avec les bandes, mais
quelque chose d'inconcevable 1 . En accord roulé en un lieu à part » (Jn 20, 7). Ce détail.
avec le récit évangélique l'icône représente la insignifiant à première vue, souligne le carac-
grotte du sépulcre dans laquelle se trouve un tère indicible de ce qui s'est accompli. C'est
tombeau vide avec des bandelettes mortuaires. précisément en regardant les bandes
Un groupe de femmes tenant des vases d'aro- mortuaires que " l'autre disciple [... ] vit et
mates se tient à côté. Assis sur la pierre près crut » (Jn 20, 8). Car le fait qu'elles étaient
du sépulcre un ou deux anges vêtus de blanc restées dans l'état où elles avaient entouré le
montrent aux saintes femmes l'endroit où avait corps de !'Enseveli, c'est-à-dire pliées, était un
reposé le corps de Jésus. La composition de témoignage irréfutable que le corps qu'elles
cette icône se distingue généralement par une avaient contenu n'avait pas été emporté
grande simplicité, on pourrait même dire par (Mt 28, 15), mais les avait quitté d'une façon
son caractère familier, si les anges ailés et inconcevable.
vêtus de blanc ne lui conféraient une calme La Résurrection du Christ eut lieu le matin
et sobre solennité 2 . Comme on le sait, les suivant le septième jour, le Sabbat, c'est-à-dire
évangiles parlent différemment du nombre des le premier jour de la semaine. C'est pourquoi
femmes myrrophores ainsi que de celui des le monde chrétien célèbre ce premier jour
anges. C'est pourquoi, suivant le récit évan- comme le commencement d'une vie nouvelle
gélique, sur lequel se base la composition, resplendissant du tombeau 3. Les chrétiens des
leur nombre dans l'icône varie également. Les premiers siècles appelaient ce jour non le
Pères de l'Église, comme saint Grégoire de premier, mais le huitième 4 « parce qu'il est le
Nysse et saint Grégoire Palamas, considèrent premier de ceux qui le suivent et le huitième
que les femmes myrrophores étaient venues de ceux qui le précèdent, un jour glorieux
plusieurs fois auprès du sépulcre, que chaque entre tous 5 ». Il n'est pas uniquement la
fois leur nombre était différent et que chacun commémoration du jour où eut lieu histori-

1. SERGF, Patriarche de Moscou, La Résurrection. .. , ihid.


2. Plus tard, au xvne siècle, on ajouta à cette composition une autre, également ancienne, celle de l'apparition du
Christ à Marie Madeleine, en faisant fusionner les deux images. Cela a probablement un rapport avec la diffusion d'image,
occidentales du Christ ressuscité. Tenant compte du besoin de voir le Seigneur ressuscité, les iconographes trouvent une
possibilité de Le représenter sans entrer en contradiction avec le récit évangélique. On représente dans une même compo-
sition deux moments différents : les myrrophores qui se trouvent plus près du sépulcre écoutent les paroles de l'ange.
alors que Marie Madeleine se retourne et voit le Christ représenté au centre de l'icône au milieu de rochers (voir le
dessin ci-contre} Comme Marie Madeleine L'avait pris pour un homme ordinaire, le jardinier, Son état transfiguré n'est
indiqué d'aucune façon et Son vêtement est celui avec lequel on Le représente avant la Résurrection.
3. En russe ce jour porte le nom « Résurrection "·
4. TERTULLIEN, De idolatria, chap, XIV, P. L. 1, 682-683.
S. SAINT GRÉGOIRE DE NAZIAKZE, Homélie 44, par. 5, P. G. 36, 12 c.

174
Étude préparatoire pour une icône.

quement la Résurrection du Christ, mais aussi effet, l'office actuel de la Mi-Pentecôte, à côté
le début et l'image de la vie éternelle à venir des stichères p lus récentes (début du
pour la créature rénovée, de ce que l'Église vmc siècle), contient quelques éléments litur-
appelle le huitième jour de la création. Car, giques que certains ont voulu attribuer à saint
de même que le premier jour de la création Élie de Jérusalem (494-513) ou à saint Anatole
fut le début des jours clans le temps, le jour de Constantinople (449-458).
de la Résurrection du Christ est le début de La lecture évangélique de la Mi-Pentecôte
la vie en dehors du temps, u n signe du 0n 7, 14-36), commençant par les mots : " Vers
mystère du siècle à venir, du Royaume de le milieu de la fête, Jésus monta au Temple
!'Esprit Saint, où « Dieu sera tout e n tous " et enseigna ", se rapporte à l'événement qui
(1 Co 15, 28). a eu lie u " a u milieu " de la fête d es
Tabe rnacles. Célébrée en automne
(septembre-octobre) durant sept ou huit jours,
La Mi-Pentecôte la fête juive des Tabernacles était donc b ien
distincte de celle de la Pentecôte. Si la " Mi-
La Mi-Pentecôte (mercredi de la 4e semaine Tabernacles " juive se trouve évoquée lors de
après Pâques), par la place qu 'elle tient entre la Mi-Pentecôte chrétienne, c'est que les
la Résurrection du Christ et la Descente de paroles d u Christ, dites " au dernier, grand
!'Esprit Saint, se trouve revêtue d'une " double jour de la fête » On 7, 37-39) se référaient à
splendeur " qui convient à « la racine des la venue de !'Esprit Saint qui devait avoir lieu
deux grandes solennités » (ode 5 du Canon). après la passion et la glorification du Seigneur.
Comme la plupart des " fêtes d'une réflexion La lecture évangélique de la Pentecôte On 7,
théologique ", cette fête mystérieuse de la 37-53) commence là où finit celle de la Mi-
grâce (restée inconnu e en O ccident) doit Pentecôte et contient la promesse de l'Esprit
remonter à une époque assez ancienne. En Saint sous l'image des « fleuves d 'e au vive ».

175
Ce thème de " l'eau vive " symbole de la la prem1ere fois p ar Sa sagesse (Le 11 , 41-
grâce, sert de leitmotiv à l'office de la Mi- 50). On trouve le même Christ-Emmanuel
Pentecôte et justifie la transposition penta- enseignant, par exemple, sur l'enlu minure
costale de la fête des Tabernacles. byzantine de 1·Évangéliaire illustré d e la
Contrairement à la liturgie, l'iconographie Bibliothèque nationale de Paris1 se rapportant
de la Mi-Pentecôte ne semble pas avoir déve- au récit de l'enfance du Christ dans saint Luc.
lop pé le thème de l'eau . Elle reste très sobre , Cependant, sur notre icône, on ne voit pas
en nous montrant le Christ au Temple adres- Marie et Joseph, comme clans le Gr. 74. Si
sant la parole aux anciens du peuple. Il n'est les traits du Christ-Emmanuel sur lïcône de
pas debout, comme au dernier jour de la fête, la Mi-Pentecôte évoquent la première mani-
lorsqu 'il parle de l'eau vive, mais assis au festation de Sa sagesse divine clans le temple
milieu, sur un siège demi-circulaire. Sur notre de Jérusalem, relatée par saint Luc (péricope
icône, six vieillards voilés, assis trois par trois de la fête de la Circoncision), ce n'est pas
des deux côtés du Ch rist, forment deux pour la substituer à la dernière déclaration du
groupes bien équilib rés. Leur attitude exprime Messie faite clans le même temple, mais pour
l'étonnement, ce qui peut faire penser que faire un trait d'union entre le commencement
l'icône veut illustrer simplement un passage et la fin, en mettant e n relief l'unité de l'en-
de l'Évangile du jour : « Comment connaît-Il seignement du Fils de Dieu , envoyé clans le
!'Écriture , sans avoir étudié? (Jn 7, 15.) C'est monde p ar le Père (Le 11, 49 : « Ne saviez-
vrai pour la fresque de Mi-Pentecôte à l'église vous pas que Je dois être e n ce qui ap par-
de Saint-Théodore Stratilate à Novgorod tient à Mon Père ? " et ode 5 du canon de la
(x1ve s.), où un Christ barbu prêche assis au Mi-Pentecôte : " Tu as p arlé clans le Temple,
milieu des anciens du peuple . Mais notre ô Christ, devant l'assemblée des Ju ifs, mani-
icône n'est pas une simple illustration du texte festant Ta gloire et déclarant Ta parenté avec
évangélique se rappo1tant à l'événemen t du le Père »). Le type d'Emmanuel met un accent
« milie u de la fê te " des Tabernacles. En effet, sur l'aspect intemporel propre au Christ, tout
le Christ a bien l'air d 'enseigner (geste de la en rendant témoignage à la vérité de l'incar-
main droite et un rotulus, ro uleau , dans la nation : le Verbe incarné a connu l'âge de
main gauche) est représenté sous les traits l'enfance e t d e l'adolescence. Le Christ-
d 'u n adolescent imberbe, tel qu'Il devait être Emmanue l de lïcône de la Pentecôte
à l'âge de douze ans lorsque, assis clans le correspond aux chants de cette fête qu i
Temple parmi les docteurs, Il les étonna pour parlent de " la Sagesse de Dieu " - ~ aocp(a

1. Gr. 74. f0 98, x1• ou début du x11• siècle.

Le Christ enfant parmi les docteurs. D'après un manuscrit grec du xr'-' siècle.

176
La Mi-Pe ntecôte , Russie . École de Tovgorod , }.'V-e siècle.
TOÛ 0rnû - venue au milieu de la fête, pour séparant nullement, mais toujours présent et
promettre l'eau de l'immortalité 1 . criant à ceux qui T'aiment "Je suis avec vous
Notre icône qui est, sans doute, du et personne ne prévaudra contre vous" »
xvc siècle, appartient aux meilleures tradi- (kondakion de la fête). Le Sauveur est repré-
tions de Novgorod. Sa composition est claire senté dans une mandorle, c'est-à-dire en
et sobre, avec le Christ au centre, se déta- dehors déjà du plan terrestre, ce qui confère
chant sur un fond architectural, et les deux à l'Ascension un caractère extratemporel. La
groupes de vieillards, dont les gestes expri- mandorle est portée par des anges.
ment une émotion contenue faisant ressortir Mais en quittant dans Sa chair le monde
davantage le calme majestueux de terrestre, le Christ ne le quitte pas dans Sa
l'Adolescent enseignant. Le même souci de Divinité. Il ne se sépare pas de l'héritage qu'il
sobriété se fait remarquer dans les couleurs : a acquis par Son sang. Il s'adresse, par son
l'habit " glorieux » de l'Emmanuel en ocre geste, au groupe qu'il a laissé (au premier
avec hachures d'or, trois couleurs dans les plan dans l'icône) et au monde extérieur.
vêtements des vieillards, le vermillon, le Au premier plan, nous voyons la Mère de
pourpre et le vert, les voiles blancs sur leurs Dieu au centre entre deux groupes d'apôtres
têtes, ainsi que le fond blanc du mur derrière et deux anges. La Vierge occupe ici une situa-
le Christ, donnent une impression de tion tout à fait particulière : Elle est comme
richesse créée avec une économie stricte de l'axe de toute composition. Sa silhouette d'une
couleurs. pureté et d'une légèreté extrêmes, nette et
bien dessinée, se profile contre le fond blanc
des vêtements des anges. Son immobilité
L'Ascension du Seigneur forme un contraste saisissant avec les groupes
animés des apôtres qui gesticulent à Ses côtés.
Un premier coup d'œil donne l'impression Souvent l'importance de la Mère de Dieu est
que l'icône ne correspond pas tout à fait à encore soulignée par une sorte de tréteau sur
son nom. En effet, non seulement le Christ lequel Elle Se tient. Ce groupe, ayant pour
Lui-même qui S'élève dans les cieux n'est pas centre la Vierge, représente l'héritage que le
le centre de cette composition, mais Il est Sauveur a acquis par Son sang - l'Église qui,
souvent plus petit que les autres personnages. par la descente promise de l'Esprit Saint à la
Il semble être au second plan. Mais on a cette Pentecôte, obtiendra la plénitude de sa vie 3.
même impression lorsqu'on lit le récit de cet La Mère de Dieu est la personnification de
événement dans les évangiles et les Actes des cette Église dont le Chef est le Christ qui
Apôtres. Dans ces textes également, quelques S'élève, " Chef suprême de l'Église qui est Son
mots seulement sont consacrés au fait même corps, la plénitude de Celui qui remplit tout
de l'ascension. Toute l'attention, tant des récits en tous » (Ep 1, 21-23). C'est pourquoi Elle
scripturaires 2 que de l'iconographie est est toujours placée dans l'icône exactement
concentrée sur autre chose : sur les derniers sous le Christ et ils se complètent mutuelle-
commandements du Seigneur qui établissent ment. Sans Lui, Elle et tout le groupe dans
et définissent le rôle de l'Église dans le son ensemble perdent leur sens. Le geste de
monde, sa signification pour le monde, d'une la Mère de Dieu est ou bien celui de l'orante
part, et son lien avec Dieu, d'autre part. qui exprime son rôle et celui de l'Église vis-
La fête de !'Ascension est celle de l'achè- à-vis de Dieu, le lien de prière avec Lui et
vement du salut. Toute l'œuvre du salut - la l'intercession pour le monde, ou bien le geste
Nativité, la Passion, la Mort et la Résurrection-, de la confession de foi qui exprime le rôle
est couronnée par l'Ascension. " Ayant de l'Église vis-à-vis du monde. Son immobi-
accompli l'économie pour nous et ayant uni lité correspond à l'immuabilité de la vérité
ce qui est sur terre à ce qui est au ciel, Tu révélée dont l'Église est la gardienne ; quant
T'es élevé dans la gloire, ô Christ Dieu, ne Te au groupe des apôtres, avec la variété de leurs

l. Automélon du ton 1 et ode 8 du Canon d'André de Crète, P. G. 97, col. 1432 A.


2. Mt 28, 18-20; Mc 16, 15-19; Le 14, 46-51; Ac 1, 4-11.
3. La liturgie de la fête, dont les parémies sont des prophéties sur l'Église (par exemple, Is 2, 2-3) souligne cons-
tamment cc lien entre l'ascension de la chair humaine déifiée du Christ avec la Pentecôte à venir - prémices de la déifi-
cation de l'homme par la descente de !'Esprit Saint.

178
r

..

. .,'
I
1
/.
1.
1 '

.. ,._~.
.. .
. :i'_·
• ". ·r \ . \-
. I, , _· ~,- ··· ' ,,;
. t · .·
~ \ .
'l ', . J'
I ,r ~

. ;'.· .j · . , .
1 . . ·~.
,. _, ' ·_· ·-·-1·
1
t 1, ,
.,
r
.,

L'Ascension du Seigneur, Russie , xvf siècle.


attitudes et de leurs gestes, il exprime la multi- Juge de l'univers : " Deux anges sont nommés,
tude et la variété des langues et des moyens dit saint Jean Chrysostome, parce qu'il y en
d'expression de cette vérité. Tout le groupe avait réellement deux, et il y en avait cieux
dans son ensemhle (les gestes des anges et parce que seul le témoignage de cieux est
des apôtres, leurs regards) est orienté vers le irréfutable-2 . » En montrant le fait même de
haut (parfois certains apôtres se tournent, l'un !'Ascension, l'icône de cette fête est donc en
vers l'autre ou vers la Mère de Dieu), vers le même temps une icône prophétique, celle du
Chef de l'Église qui demeure clans les cieux. second Avènement de Jésus-Christ clans la
C'est comme l'écho de cet appel que l'Église gloire. Dans cette perspective prophétique le
adresse en cc jour à ses membres : « Venez, groupe des apôtres avec, au centre, la Mère
élevons-nous et dirigeons vers les hauteurs de Dieu, est une image de l'Église dans l'at-
nos yeux et nos pensées ; orientons nos tente du second Avènement.
regards et nos sentiments [... ] comme si nous Notons que, malgré la richesse de son
étions au mont des Oliviers contemplant le contenu, l'icône de !'Ascension se distingue
Rédempteur porté sur les nuées » (Jkos du par une composition extrêmement homogène.
kondakion ton 6). Par ces paroles, l'Église monolithique, ce qui est très frappant clans
appelle les fidèles à s'unir aux apôtres dans celle-ci. Telle qu'elle est adoptée par l'Église
leur élan vers le Christ, car, dit saint Léon le orthodoxe, l'iconographie de !'Ascension est
Grand, « !'Ascension du Christ est notre éléva- parmi les plus anciennes. Citons les plus
tion et là où nous a devancés la gloire du connues où l'iconographie est déjà complète.
Chef, est appelé aussi l'espoir du corps 1 ». celles des ve et vre siècles ( une ampoule de
Le Seigneur Lui-même, tout en quittant la Monza et !'Évangéliaire de Rabula). Depuis
terre corporellement, ne la quitte pas en tant cette époque, à part quelques détails secon-
que Dieu : Son geste semble dire : « Voici, daires, l'iconographie de cette fête est
Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin demeurée sans changement.
du monde » (Mt 28, 20). Ces paroles du Christ
se rapportent tant à l'histoire de l'Église dans
son ensemble qu'à chacun des moments de Les icônes de la Pentecôte
son existence jusqu'au second avènement.
L'icône traduit ce lien du Sauveur avec Son La fête de la Pentecôte est d'origine vétéro-
Église par le geste de la bénédiction qu'Il fait testamentaire. Elle était célébrée pour
de la main droite et le livre des Évangiles ou commémorer solennellement le don de la loi
le phylactère qu'Il tient habituellement clans sur le mont Sinaï, une nouvelle alliance de
la main gauche et qui signifie l'enseignement, Dieu avec Son peuple élu. C'était en même
la prédication. Il S'est élevé en bénissant et temps une action de grâces pour les fruits
non après avoir béni : « Pendant qu'il les nouveaux de la terre (Nb 28, 26) et la
bénissait Il S'éloigna d'eux » (Le 24, 51) et Sa moisson (Ex 23, 16). La Pentecôte était fêtée
bénédiction ne s'interrompt pas par Son lorsque sept semaines s'étaient écoulées
ascension. En le représentant bénissant et depuis la Pâque, le cinquantième jour; elle
tenant un livre ou un rouleau, l'icône montre s'appelait « fête des Semaines » (Dt 16, 9-10).
qu'il reste, après Son ascension, la source de Par la volonté de la Providence divine et
la connaissance et celle de la bénédiction pour selon la promesse du Christ Lui-même (Jn 14.
les apôtres et, par eux, pour leurs successeurs 26), c'est en ce jour où avait été donnée la
et pour tous ceux qu'ils béniront. loi révélée, le cinquantième après la résur-
Les deux anges qui se tiennent derrière la rection du Christ, que s'accomplit la Descente
Vierge annoncent aux apôtres que le Christ du Saint-Esprit sur Ses disciples et apôtres.
élevé au ciel reviendra en gloire « de la même Cette Descente de l'Esprit saint était une
manière que vous L'avez vu allant au ciel , alliance nouvelle conclue entre Dieu et le
(Ac 1, 11). C'est pourquoi les images du nouvel Israël - l'Église; la loi du Sinaï était
Jugement dernier Le montrent tel qu ·n est remplacée par la grâce de !'Esprit saint.
représenté clans les icônes de !'Ascension. nouveau Législateur (voir Synaxaire de la
toutefois non plus en Rédempteur, mais en Pentecôte).

l. Homélie 73, première homélie sur !"Ascension. P. L. 5-'l, 396.


2. Homélie sur les Actes des Apôtres, 2, par. 3. P. G. 60. col. 30.

180
Représentation de rAscension
sur une ampoule de Monza,
vie siècle.

Si les trois Personnes de la Sainte Trinité n·était accessible qu 'aux sens (Jean Baptiste
participent à l'action providentielle de Dieu avait entendu la voix du Père et vu le Fils et
clans le monde , leurs manifestations dans cette le Saint-Esprit qui descendait sous la forme
action sont différentes. ou s confessons Dieu corporelle d 'une colombe), à présent la grâce
le Père, Créateur du monde visible et invi- de l'Esprit Saint, en éclairant r être tout entier
sible, qui « a tout fait par le Fils, le Saint- de l'homme racheté par le Fils de Dieu , le
Esprit collaborant ", Dieu le Fils, Rédempteur mène ~1 la déification 2 , à une communion exis-
« par qui nous avons connu le Pè re et par tentielle avec Dieu Lu i-même. L·homme reçoit
qui le Saint-Esprit est venu dans le monde », ainsi , dans la mesure de ses forces , la possi-
et Dieu le Saint-Esprit, Consolateur " procé- bilité de la vision d ivine , d'une participation
dant du Pè re et reposant clans le Fils » au Royaume du Père, du Fils et du Saint-
(Stichère ton 8, Grandes Vêpres du jour), qui Esprit. L'aspect extérieur de la solennité pente-
donne la vie à tout ce qui existe. Le jour où costa le, l'usage d'orner les églises et les
!'Esprit Sa int descendit sur les apôtres s'est maisons de branches vertes, d'herbes et de
manifestée l'action de la troisième Personne fleurs , sont aussi hérités de l'Église vétéro-
de la Sainte Trinité en tant que puissance testamentaire. Symboliquement, cela exprime
sanctifiante et cette action est " l'accomplis- la puissance de !'Esprit Saint qui vivifie et
sement définitif de la promesse1 "· La venue rénove tout, qui donne vie et floraison à
de l'Esprit qui procède du Père et a été toutes choses.
envoyé par le Fils (Ac 2, 33) révéla au monde Dans l'Église 01thodoxe où il n'y a pas de
par la grâce la connaissance du mystère de fête spéciale de la Trinité, c'est le premier jour
la Sainte Trinité (prière de génuflexion de de la Pentecôte qui est surtout consacré à Sa
saint Basile le Grand aux Vêpres), consub- glorification ; ce dimanche s'appelle Jour de la
stantielle, indivisible et sans confu sion. Sainte Trinité. La liturgie révèle l'enseignement
Accomplissement de la promesse, c'est aussi dogmatique sur la Trinité dont l'icône est
la révélation suprême du Dieu un en trois exposée à la vénération des fidèles. Quant à
Personnes, la manifestation du dogme central l'icône de la Descente du Saint-Esprit sur les
du christianisme. Si, lors du baptême du apôtres, elle est exposée le second jour, le lundi
Christ, la manifestation de la Sainte Trinité qui est consacré à !'Esprit Saint et qui potte

1. SAl'\T GRl'GOIRE DE NAZIASZE. Homélie 41 pour la Pentecôte. par. 5. P. G. 36. col. 436.
2. Ibid.

18 1
Son nom. Ainsi la fête de la Pentecôte a deux plan, on représente souvent un serviteur tuant
icônes très différentes du point de vue du un veau. Tout en sauvegardant l'homogénéité
contenu, mais reliées par leur sens intérieur. de la scène on fixait la place des Anges selon
l'interprétation donnée à cette scène biblique
et l'idée dogmatique qu'on souhaitait souli-
L'icône de la Sainte Trinité gner. Ainsi, certains Pères de l'Église compre-
naient la vision que firent à Abraham les trois
Le dogme trinitaire est le contenu théolo- pèlerins comme une apparition, fût-elle indi-
gique essentiel de la fête de la Pentecôte. recte, de la Sainte Trinité clans Son ensemble 2 ,
Pour l'exprimer par l'image, l'Église orthodoxe d'autres y voyaient seulement la deuxième
a adopté l'icône de la Sainte Trinité sous Personne de la Trinité accompagnée de deux
forme de la scène biblique où trois pèlerins anges 3. Il n'y a pas là de contradiction et cela
apparurent à Abraham près du chêne de ne change pas la compréhension de cet événe-
Mambré. Pour montrer leur appartenance au ment comme manifestation de la Trinité. En
monde céleste, ils sont représentés sous forme effet, chacune des Personnes possédant la
d'anges ailés, étant donné qu'avant l'incarna- Divinité dans Sa plénitude, la venue du Fils
tion les théophanies revêtaient la forme angé- de Dieu avec deux anges peut être comprise
lique. Cette image fondée sur un fait comme une apparition de la Trinité. D'ailleurs
historique concret montre la première appa- les mêmes Pères disent, clans leurs commen-
rition de Dieu à l'homme qui est le début de taires, tantôt qu'Abraham reçut la Trinité, tantôt
la promesse de Rédemption. Tant l'iconogra- qu'il accueillit des anges (saint Jean
phie que la liturgie expriment le lien de cette Chrysostome), ou encore : « la Sainte Trinité
promesse avec son accomplissement final le consubstantielle, invisible aux yeux charnels,
jour de la Pentecôte, lorsqu'est donnée la vraie a voulu être accueillie par Abraham ", et
et suprême révélation de la Sainte Trinité. ailleurs : « Abraham, l'hospitalier, fut jugé cligne
Autrement dit, l'icône de la Trinité relie de recevoir Dieu avec deux anges » (saint Jean
ensemble le début de l'Église vétérotesta- Damascène). La liturgie comprend cette appa-
mentaire et la naissance de l'Église du rition comme celle de la Sainte Trinité. Ainsi :
Nouveau Testament. « Tu as vu, bienheureux Abraham autant qu'il

Dans le cinquième livre de la Demonstratio est possible à un homme de voir la Trinité,


evangelica d'Eusèbe de Césarée, cité par saint et tu L'as accueillie comme un ami proche »
Jean Damascène (Troisième traité sur les ( Canon du dimanche des Patriarches, ode 5);
saintes icônes), il est dit au sujet des paroles « Jadis saint Abraham accueillit la Divinité une

« Dieu apparut à Abraham près du chêne de en trois Hypostases , (Canon du dimanche des
Mambré ", qu'il existait, depuis les temps les Pères, ode 1). Les anges sont représentés
plus anciens, une image de la Trinité sous parfois de façon isocéphale, c'est-à-dire assis
forme de trois anges à l'endroit même de l'ap- côte à côte à table, en tant qu'égaux, ce qui
parition. Cette image était liée à la vénération souligne l'égalité des Personnes de la Sainte
particulière de ce lieu tant par les Juifs que Trinité (exemple : La mosaïque du ve siècle à
par les païens ; ces derniers y offraient des Sainte-Marie-Majeure à Rome, ou encore la
sacrifices 1 . Nous ne savons pas de quel genre Bible de Cotton de la même époque se trou-
d'image il s'agissait; cependant, la Sainte Trinité vant au British Museum à Londres). De plus,
était, depuis les temps les plus reculés, repré- cette égalité est parfois soulignée par la simi-
sentée comme une scène biblique historique litude des couleurs des vêtements que portent
avec les anges attablés sous le chêne de les anges (Exemple : la mosaïque du VIe siècle
Mambré. Abraham et Sara Les servant, et la de Saint-Vital à Ravenne) et par leurs attributs.
maison d'Abraham à l'arrière-plan. Au premier Dans d'autres cas, la composition est pyrami-

1. L'autel et le chêne qui s'y trouvaient furent détruits sur l'ordre de saint Constantin et à leur place fut construite
une basilique chrétienne.
2. Par exemple, SAJ:\'T CYRILLE D'ALEXA:\'DRlE clans sa Première homélie contre Julien !Apostat, P. G. 76, col. 532.
3. Par exemple. SAI:\'T A'V!llROISE DE MIL\]';, De Exœssu Fratris sui satyri. livre II. P. L. 16, col. 1342. SA!'.\T JEA:\' CHRYSOSTOME,
Sur le liure de la Genèse 42 (P. G. 54, col. 387). SAr,T JE~, n~~d~SCÈNr, en citant Eusèbe de Césarée. dit : « Ceux qui
ont été :Jccueillis avec hospitalité par Abraham sont représentés sur le tableau, étendus un de chaque côté; au milieu
le plus fort et le supérieur. Celui qui nous est montré au milieu est le Seigneur, notre Sauveur Lui-même " (Troisième
Traité pour la défense des saintes icônes).

182
r. r.
~
• r . :;.

J .;:
,:,... ·~···.-:, ..·,

(J

.,.'
' ~1
y

,.,
' .",,..· ,
......~
.: /

La Sainte Trinité d "André Roublev, premier quart du À'Ve siècle.

183
clale, donnant une importance pa1ticulière à (petites icônes rondes) et sur les fonds de
l'ange du milieu. vases sacrés. Elle y est conditionnée par la
Cette image biblique sous forme de trois forme même de l'objet et l'absence de place,
anges a été, durant de nombreux siècles, et non par la pensée dogmatique. Ayant ainsi
l'unique iconographie de la Sainte Trinité; elle placé les trois Anges dans un cercle, saint
existe aujourd'hui encore clans l'Église ortho- André les unit en un souple mouvement
doxe comme la seule qui corresponde à sa circulaire. Ainsi l'Ange central, tout en étant
doctrine 1 . placé plus haut que les cieux autres, ne les
L'image de la Sainte Trinité correspondant domine pas. Le nimbe de sa tête inclinée qui
le plus complètement à l'enseignement de s'écarte de l'axe vertical du cercle et la place
l'Église, aussi bien dans son contenu que dans des pieds de l'Ange de droite déplacés en
son expression artistique, est celle de la sens inverse accentuent ce mouvement clans
Trinité peinte par saint André (Roublev) pour lequel sont pris également le chêne et la
le monastère de la Sainte-Trinité - Saint Serge montagne. Ce léger déplacement rétablit en
entre 1408 et 1425 (se trouvant actuellement même temps l'équilibre de la composition, et
à la galerie Tretiakov à Moscou). Comme dans le mouvement est suspendu par l'immobilité
les images plus anciennes, nous y voyons monumentale de l'Ange à gauche et par la
trois anges, mais les circonstances de leur maison d'Abraham au-dessus de lui.
apparition sont passées sous silence. On voit Cependant, " où que se pose notre regard,
bien la maison d'Abraham, le chêne et la nous retrouvons partout des résonances de
montagne, mais Abraham et Sara sont absents. la mélodie circulaire de base, des correspon-
Sans supprimer l'aspect historique de l'évé- dances linéaires, des formes s'épanouissant à
nement, saint André l'a réduit au minimum, partir d'autres formes ou les reflétant, des
ce qui a déplacé le centre de gravité de la lignes qui entraînent hors du cercle ou qui
scène biblique à son sens dogmatique. Cette s'entrelacent dans son centre. C'est, inexpri-
icône se distingue des autres par la forme de mable par des paroles, mais charmant l'œil,
composition qui est un cercle. Suivant la une richesse symphonique de formes, de
partie supérieure du nimbe de l'ange central volumes, de lignes et de taches de couleurs 2 "·
et coupant légèrement le bas des tabourets, Il y a dans l'icône de saint André une action
ce cercle embrasse les trois personnages, se exprimée par des gestes, un contact traduit
laissant à peine deviner dans leurs contours. par l'inclinaison des têtes et les attitudes des
Une telle composition se rencontre également personnages, et un repos immobile et recueilli.
plus tôt, mais uniquement dans les panaghies Cette vie intérieure qui inclut les trois person-

1. La représentation de Dieu le Père sous forme de vieillard, !'Enfant Jésus sur les genoux et !'Esprit saint sous la forme
d'une colombe entre Eux ou sur un disque entre les mains du Christ, pone bien le nom de « Paternité ", mais prétend en
réalité être une image de la Trinité, du moment qu'elle s'efforce de figurer les trois Personnes divines. C'est pourquoi, même
sans l'analyser, il convient d'en dire quelques mots. Ce sujet apparut à Byzance; l'exemple le plus anciennement connu en
est une miniature illustrant saint Jean Climaque (manuscrit grec du x1c siècle se trouvant à la Bibliothèque Vaticane n° 39/i.
f 0 7). Plus tarcL il passa en Occident où il fut compris comme une iconographie de la Sainte Trinité; on y vit une mani-
festation par l'image de la doctrine du Fi!ioque. De El ce sujet passa en Russie, probablement vers le Xie siècle. Dans l'ico-
nographie russe, il a marqué le début des erreurs qui suivirent sous l'influence occidentale. Cette image a été interdite par
le grand concile de Moscou en 1667 dans les termes suivants : « Il est extrêmement absurde et incom·enant de peindre sur
les icônes le Seigneur Sabaoth (c'est-à-dire le Père) avec une barbe blanche, le Fils monogène clans Son sein et la colombe
entre Eux, car le Père n'a pas de chair et le Fils n·est pas né du Père dans la chair avant les siècles. Si le prophète David
dit "de Mon sein Je Tai engendré avant l'étoile du matin ... cette génération n'est pas charnelle, mais indicible et inconce-
vable. Le Christ Lui-même dit, dans le saint Évangile "Personne ne connaît le Père sinon le Fils [.. .l". Et il convient de conce-
voir seulement par l'esprit cette génération du Fils monogène par le Père avant les siècles, mais il ne convient pas de le
peindre en image et cela est impossible " (Actes clu concile moscovite des années 1666-1667, Moscou, 1893, chap. 44 " Sur
les iconographes et le Seigneur Sabaoth ", chap. 14. ~ en russe l. L'iconographie de cette image, empruntée à celle de la
Mère de Dieu, de même que son nom de " Paternité ., témoignent que nous sommes là devant une tentative de représenter,
pour compléter la nativité humaine cle la Mère, celle. diYine et hors du temps, du Père. Cependant, cette génération incli-
cible étant figurée à l'image de la nativité humaine, de la \ïerge. en représentant l'Enfant clans le sein du Père, on intro-
duit par là un principe anthropomorphique dans la Trinité. Cest pourquoi le concile condamne cette image en tant quïnvention
qui ne crnTesponc! ni li la doctrine de l'Église onhoc\oxe. ni à aucune réalité historique (pour la représentation du Saint-
Esprit sous forme de colombe, voir la note clans le commentaire de l'icône de la Théophanie p. 150).
De plus, au X\le siècle, apparut en Russie un autre sujet iconographique, fondé également sur la fantaisie et d'origine
occidentale qui s'appelle " La Divinité trihypostatique "· Il représente Dieu le Père et le Christ assis côte à côte avec une
colombe entre Eux. Cest aussi une tentative, on le voit, de figurer Dieu le Père et ]'Esprit Saint par des images physiques.
2. ]'vl. ALPATOY, André N.oubleu, Moscou-Leningrad, 194:\. p. 19 (en russe).

184
nages enclos dans le cercle et qui se commu- Les anges sont représentés dans l'icône dans
nique à ce qui est autour. révèle la profon- l'ordre du Symbole de la foi de gauche à
deur insondable de cette image. Elle semble droite : je crois en Dieu le Père, le Fils et le
être l'écho des paroles de saint Denys Saint-Esprit 2 . Le Credo ne consacre à la
l'Aréopagite. selon lequel le mou,·ernent première Personne que peu de paroles très
circulaire signifie que Dieu demeure identique brèves, car Elle est absolument indescriptible;
à Soi-même, qli'Il ern·eloppe svnthétiquement en conséquence, le vêtement de l'ange de
les termes intermédiaires et les e,;:trémités qui gauche est de couleur indéfinie et sobre (un
sont à la fois contenants et contenus. et qu'Il manteau rose pale à reflets brun et bleu-vert.
ramène à Lui tout ce qui est sorti de Lui 1 "· Pour la deuxième hypostase, le Credo utilise
Si les têtes inclinées et les attitudes de deux un exposé relativement plus long que les
anges orientés ,·ers le troisième. les unissent autres, exposé très précis, cette précision allant
entre eux, les gestes de leurs mains sont jusqu'à une indication historique (sous Ponce
orientés vers le calice eucharistique contenant Pilate); l'icône emploie aussi pour l'ange du
la tête d'un animal sacrifié. sur la table blanche milieu des couleurs nettes et bien caractéri-
comme sur un autel. Préfigurant le sacrifice sées, celles-là même qui sont les couleurs tradi-
volontaire du Fils de Dieu. ce calice fait tionnelles du Fils de Dieu incarné (une tunique
converger le geste des mains des anges, inch- pourpre et un manteau bleu). Enfin la couleur
quant l'unité dans la volonté et l'action de la dominante du troisième ange est le vert de
Sainte Trinité qui conclut une alliance avec son manteau, couleur qui, selon saint Denys
Abraham. l'Aréopagite, signifie l'apogée de la
Les visages et les formes presque identiques jeunesse ", ce qui indique nettement les traits
3
des anges soulignent, certes, l'unité de nature spécifiques de la troisième Personne qui
des trois Personnes divines; mais ils montrent rénove et fait renaître tout à une vie nouvelle.
surtout que l'icône ne prétend en aucun cas L'harmonie des correspondances des couleurs
représenter concrètement chacune de ces de l'icône de saint André est l'un de ses
Personnes. Tout comme les autres icônes, plus charmes principaux. On est particulièrement
anciennes, ce n'est pas une représentation de frappé par le bleu franc, fort et pur, du
la Trinité Elle-même, c'est-à-dire des trois manteau de l'ange du milieu, à côté du jaune
Personnes de la Divinité. C'est une scène d'or, couleur de blé mùr, des ailes. Les
historique (même si cet aspect est réduit au couleurs nettes et franches de l'ange du milieu
minimum) qui, par une manifestation de l'ac- contrastent avec celles des deux anges de
tion trinitaire dans le monde, par !'Économie gauche et de droite qui, elles, sont légères et
divine, révèle symboliquement l'unité et la floues. Mais là aussi font irruption, telles des
trinité de Dieu. C'est pourquoi, malgré l'uni- pierres précieuses, des taches vives de bleu.
formité des anges, ils ne sont pas identiques : Saint André semble unir entre eux les trois
les qualités propres à chacun dans son action personnages représentés indiquant ce qu'ils ont
clans le monde sont exprimées avec beau- en commun et conférant à toute l'icône une
coup de précision. joie calme et sereine. Ainsi les harmonies des

1. Des noms cliuins, chap. rx, par. 9. trad. fr., Préface et notes par A. DE GA'\DILL,\C, Paris, 1943, p. 16.
2. Il y a eu, dans la représentation des anges, des détails hors cle propos, voire des erreurs manifestes. Ainsi, avant
comme après Roublev, l'ange du milieu. que les iconographes ont toujours compris comme indiquant la deuxième
Personne de la Trinité, était distingué des autres par une croix dans son nimbe et par l'inscription IC XC (Jésus-Christ)
ainsi que par un phylactère à la main au lieu du bâton de pèlerin. Pour arrêter cette erreur et peut-être, particulière-
ment en Russie, pour lutter contre l'hérésie des judaïsants qui niaient la doctrine trinitaire orthodoxe, on se mit, rare-
ment il est vrai, ~t représenter des nimbes crucifères non seulement chez un, mais chez les trois. Mais, même si l'on
peut justifier le désir de préciser que l'ange clu milieu est le Fils de Dieu. cela représente néanmoins une erreur, le nom
du Dieu-Homme étant appliqué clans ce cas à une image qui n'est pas Sa représentation directe et concrète. " Lorsque
le Verbe prit chair Il fut [... ] nommé Jésus Christ ", dit saint Jean Damascène (Defide orthod., livre IV, chap. YI, P. G. 94,
L 1112 DC). Quant aux trois nimbes crucifères, ils signifient que les attrihuts de la passion du Christ sont transférés aux
autres Personnes de la Trinité, auxquelles on attribue ainsi une participation directe dans l"économie spécifique de la
deuxième Personne. La question des inscriptions et des nimbes crucifères fut posée par le tsar Jean le Terrible au concile
de 1551 à Moscou, concile nommé " des Cent chapitres , qui, en réponse, déclara qu'il convenait de peindre cette icône
comme la peignaient les anciens iconographes et André Roublev. c'cst-:t-dirc sans croix, , et portant l'inscription La Sainte
Trinité"· Et ne rien faire selon sa propre imagination. (V. >!. POKROYSKY, Essais sur les monuments de Z-art chrétien el
dïconograpbie, SPb. 1910, p. 289, en russe).
3. De la hiérarchie céleste, chap. xv, par. 7, trac! .. SPb. p. 242.

185
I

~'·
r
l
1.
i·· :,,,·.
.
.,,

,~~~-
~
· 4•
l"""

~-
{. l'

;.··
~ -

~t'

f ,_

r,
1;j,. ';
" \
·. '
~-
'.A 'r~'ifJ
-:~
,, .;,,. .
•'

~1,.. .,.,,_ <. •

·?
.
4"

~--
. . . . - :. .

----~
-
.
..........
,.
~ ..~
,.,.,

La Sainte Trinité, Russie, fin du À'Ve siècle.

186
couleurs de cette icône traduisent la même vie œuvres qui se rapportent à Sa vie corporelle
dont sont pénétrés les personnages, ses formes sur la terre, et commencent les œuvres de
et ses lignes. « Nous trouvons ici le centre l'Esprit ", dit saint Grégoire le Théologien3.
bien précisé, des contrastes de tons, l'équilibre Ces œuvres de l'Esprit débutent par la
des parties, des tons complémentaires, des descente sur les apôtres, le jour de la
passages progressifs qui dirigent le regard d'un Pentecôte, de l'Esprit Saint « promis par le
ton saturé vers le scintillement de l'or (le fond) Père ,, (Ac 1, 4). Après avoir adoré la Sainte
et, plus fort que tout, le rayonnement du bleu Trinité le premier jour de la fête (le
pur et serein comme le ciel1. ,, Cette icône dimanche), l'Église consacre le jour suivant à
avec son contenu inépuisable, sa composition l'Esprit Saint qui descendit sous forme visible
harmonieusement équilibrée, les silhouettes sur les disciples du Christ.
calmes et majestueuses des anges, ses couleurs Les Actes des Apôtres (2, 1-13) nous disent
joyeuses de plein été, n'a pu être créée que que la descente de l'Esprit se fit dans un
par un homme ayant maîtrisé les agitations et grand bruit et une confusion générale.
les doutes de son âme et qui a été éclairé par Cependant, sur l'icône nous voyons exacte-
la lumière de la connaissance divine. ment le contraire : un ordre harmonieux, une
L'icône de saint André demeure jusqu'à composition rigoureuse. Alors qu'à l'Ascension
présent le modèle classique de l'iconographie les apôtres gesticulent, ici leur attitude
de la Sainte Trinité. On conserve tant les tons exprime un calme hiératique, leurs mouve-
essentiels que les détails de la composition et ments sont solennels. Ils sont assis et
du dessin. Une autre image très belle de la quelques-uns se tournent légèrement les uns
Trinité reproduite ici (p. 185) répète manifes- vers les autres, comme s'ils s'entretenaient.
tement celle de Roublev. Elle se trouve au Pour comprendre le contraste entre le texte
Musée russe de Saint-Pétersbourg et l'on consi- des Actes et la composition de l'icône, il faut
dère qu'elle a été peinte au plus tard à la fin tenir compte de ce que l'icône s'adresse aux
du XV" siècle2 . On y voit les mêmes attitudes fidèles ; elle montre donc non pas ce que
des anges, mais ils ne sont pas disposés en voyaient dans l'événement les hommes exté-
cercle ; ils forment presque une ligne droite rieurs, non initiés, et ce qui leur fit dire que
avec l'ange du milieu à peine mis plus en les apôtres étaient ivres, mais ce qui est révélé
relief que les autres. Les silhouettes presque aux hommes qui participent à cet événement,
dénuées d'épaules sont quelque peu effémi- aux membres de l'Église : elle révèle le sens
nées. La composition est plus statique et les intérieur de l'événement. La Pentecôte est le
anges sont reliés entre eux plus par la couleur baptême de l'Église par le feu. Couronnement
que par le mouvement. Les couleurs essen- de la révélation de la Sainte Trinité, elle est
tielles des vêtements sont conservées, mais le moment essentiel de la naissance de
moins tranchées et comme étouffées. Le ton l'Église, le moment qui révèle la vie de celle-
général de cette icône n'a pas la clarté et la ci dans la plénitude de ses dons et de ses
fraîcheur de celle de Roublev; il est plutôt institutions dans la grâce. Si l'icône de la
sobre et chaud. L'arrière-plan étant ici Sainte Trinité indique le mystère de la vie
accentué, toute la scène semble se rapprocher divine, celle de la Descente du Saint-Esprit
du monde terrestre et l'image qui fut révélée dévoile l'action providentielle de la Sainte
à saint André, dans sa majesté inconcevable, Trinité dans l'Église et dans le monde. Lors
devient ici plus accessible et plus intime. de la Pentecôte « ce n'est plus par Son action,
comme auparavant (dans les prophètes et les
disciples du Christ avant Sa descente pente-
La Descente du Saint-Esprit sur les costale), mais essentiellement que l'Esprit est
Apôtres présent [. .. ], demeure et vit avec nous 4 "·
La liturgie de la fête oppose et met en
Avec l'Ascension « s'achèvent les œuvres du contraste deux événements : la confusion des
Christ dans la chair, ou, pour mieux dire, les langues lors de la construction de la tour de

1. M. lPATOV, ibid.
2. N. P. KONDAKOV, L 'Icône russe, 4e partie, 2, Prague, 1933 (en russe).
3. SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Homélie 41, pour la Pentecôte, P. G. 36, col. 436.
4. Ibid.

187
La Descente du Saint-Esp rit , Russie, École de Novgorod, xve siècle.
Babel et l'unité des langues diverses le jour diatement au-dessus de leurs têtes. C'est que
où descendit l'Esprit Saint : " Lorsqu'Il l'Esprit Saint est descendu sur chacun pour
descendit confondre les langues, le Seigneur sanctifier son esprit, " pour montrer que
dispersa les nations, lorsqu'Il partagea les !'Esprit Saint demeure dans les saints 3 ».
langues de feu, Il appela tous les êtres à L'unité interne du chceur des apôtres,
l'unité et nous glorifions d'une même voix exprimée par leur soumission à une forme
!'Esprit très Saint » (le kondakion de la fête). unique et à un rythme commun, ne donne
Il fallait, en effet, disent les Pères de l'Église 1 pas une impression de monotonie. Aucun
que les peuples qui avaient perdu l'unité de mouvement n'est le même pour deux person-
la langue et qui furent dispersés lors de la nages et chacun d'eux garde son caractère
construction de la tour terrestre de Babel, propre. Cette absence de monotonie
retrouvent à nouveau l'unité et se rassemblent correspond également au sens de l'événement.
dans la construction spirituelle de l'Église, " L'Esprit Saint apparaît sous forme de langues
fondus dans le feu de l'amour en son corps de feu en raison de la diversité des dons »,
unique et saint. " De cette façon est formé, dit saint Grégoire le Théologien4 . Il est clone
à l'image de la Sainte Trinité, indivisible et descendu sur chaque membre de l'Église sépa-
sans confusion, un être nouveau, la sainte rément : " l'Esprit est bien le même [... ], mais
Église, essentiellement une, mais multiple par Ses dons sont divers [. .. ] et les ministères sont
les personnes, l'Église qui a pour Chef le variés [. . .l. À l'un est donnée la parole de
Christ, pour membres les anges, les prophètes, sagesse, [. .. ] à l'autre la parole de connais-
les apôtres, les martyrs et tous ceux qui ont sance [. .. L les dons de guérisons », etc.
fait pénitence dans la foi 2 . » C'est cette unité (1 Co 12, 4-31).
à l'image de celle de la Trinité, c'est cet ordre La Tradition veut que, conformément à la
intérieur de l'Église, clair et net, son corps prophétie de Joël (2, 28-29), l'Esprit Saint ne
unique vivant de la grâce de l'Esprit Saint que descendit pas seulement sur les douze apôtres
nous montre l'icône de la Pentecôte. Douze élus, mais aussi sur tous ceux qui étaient
apôtres, inscrits dans une forme précise, un ensemble avec eux (Ac 2, 1), c'est-à-dire sur
arc, expriment très bien l'unité du corps de l'Église tout entière. C'est pourquoi notre icône
l'Église clans la multiplicité de leurs membres. représente également les apôtres qui n'ap-
Tout ici est soumis à un rythme rigoureux et pa1tenaient pas au cercle des douze : l'apôtre
majestueux, encore souligné par le fait que Paul (assis avec Pierre à la tête du cercle
les apôtres sont représentés en perspective apostolique) et, parmi les soixante-dix, les
inversée, leurs silhouettes deviennent plus évangélistes Luc (troisième à gauche à partir
grandes à mesure de leur éloignement du du haut) et Marc (troisième à droite à partir
premier plan. Leurs rangées se terminent par du haut).
une place libre qui n'est occupée par Des représentations anciennes montrent,
personne. C'est la place de la Divinité et elle clans la partie inférieure de la composition,
indique la présence invisible de Celui à qui une foule de peuples différents, celle dont
est consacrée la fête. Parmi les apôtres, les parlent les Actes des Apôtres. Cependant, dès
uns (les évangélistes) tiennent des livres, d'au- une époque très reculée, cette foule fut
tres des phylactères en signe du don d'en- remplacée par un seul personnage symbo-
seignement qu'ils ont reçu. Douze rayons ou lique, un roi personnifiant le ou les peuples,
langues de feu partent du ciel symbolique ( un avec l'inscription Cosmos. Nous trouvons une
arc de cercle qui dépasse le bord de l'icône) explication de ce personnage clans des
sur les apôtres en signe de leur baptême par recueils du xvnc siècle : « Pour quelle raison
l'Esprit Saint et le feu, selon la prophétie de peint-on clans la Descente du Saint-Esprit un
saint Jean le Précurseur (Mt 3, 11), de leur homme se trouvant en un lieu sombre,
sanctification. Parfois de petites langues de accablé de vieillesse, vêtu de rouge, ayant sur
feu sont représentées sur les nimbes immé- la tête une couronne royale et dans les mains

1. S,YI'\T Gm-\;ornF DE NALIA'iZE dans cette même homélie et SAI'\T GRÉGOIRE DE NY~SF clans son Éloge du hiéromartvr
saint Étienne.
2. Archevêque Al\TOINE, Œuures complètes, r. II. p. ~5_ ~6 (en russe).
:3. SAINT GR~:c;rnm: DE ~ALJAVE, ihid.
4. Ihid.

189
un linge blanc dans lequel on peint douze ment de notre Seigneur Jésus Christ ", « spec-
phylactères? L'homme se trouve en un lieu tateurs (ÈTTÔTTTm) de Sa grandeur » (2 P 1, 16-
sombre parce que le monde entier avait été 18).
jusqu'ici dans l'incroyance; il est accablé de Qu'est-ce que les trois disciples ont pu
vieillesse parce que le péché d'Adam a intro- contempler, lorsqu'ils virent le visage du Christ
duit le vieillissement; il a un vêtement rouge « resplendissant comme le soleil » et Ses vête-

à cause des sacrifices sanglants diaboliques, ments « devenus blancs comme la lumière »,
une couronne royale sur la tête parce que le lorsqu'une « nuée lumineuse » vint les couvrir
péché a régné dans le monde; le linge qu'il (Mt 16, 2 5) ? D'après saint Grégoire de
tient dans ses mains contenant douze phylac- Nazianze, cette lumière était la Divinité
tères indique que les douze Apôtres ont (0EÔTT]S') manifestée aux disciples sur la
éclairé le monde entier par leur enseigne- montagne1. Saint Jean Damascène, en parlant
n1ent1. » de cette « splendeur de la nature divine 5 »,
L'icône reproduite ici appartient à la de cette « gloire intemporelle (àxpovos- 8ôça)
meilleure époque de l'art sacré russe et repré- de Dieu le Fils6 », remarque que la compa-
sente un très bel exemple d'une icône de la raison faite par les évangélistes avec la lumière
Pentecôte 2 , reflétant parfaitement le sens du soleil reste forcément inadéquate, car la
ecclésiologique de la fête, lié au dogme réalité incréée ne peut être exprimée par une
central du christianisme, celui de Dieu Trinité. image créée7 . Il s'agit donc de la vision de
La vie de l'Église est essentiellement liée à ce Dieu et on comprend pourquoi, depuis saint
dogme, car la tri-unité, c'est-à-dire l'unité de Irénée de Lyon8 jusqu'à Philarète de Moscou 9,
nature et la multiplicité des personnes, est le le thème de la Transfiguration du Christ n'a
principe même, selon lequel l'Église vit sur jamais cessé de nourrir la pensée des Pères
terre et construit le Royaume de Dieu. Aussi et des théologiens de l'Église. Les conciles du
bien sa structure canonique que le principe xrve siècle (1341, 1347 et 1351-1352) ont dû
de toute communauté chrétienne (paroisse, s'en occuper spécialement, en formulant la
monastère ... ) reflètent, sur le plan terrestre, définition orthodoxe de la grâce, fondée sur
la vie divine tri-une. Ainsi les deux icônes la distinction dogmatique entre l'essence inac-
offertes à la vénération des fidèles le jour de cessible et l'énergie communicable de Dieu.
la Pentecôte manifestent, chacune à sa façon, Saint Grégoire Palamas (t 1359), en défendant
l'image de la vie intérieure de l'Église. l'enseignement traditionnel sur la Trans-
figuration du Seigneur contre les attaques de
quelques théologiens rationalistes, a su mettre
La Transfiguration3 en valeur l'importance de cet événement évan-
gélique pour le dogme et la spiritualité chré-
« Je vous le dis en vérité : quelques-uns tienne. « Dieu est appelé Lumière - dit-il -
qui sont ici présents ne mourront point, qu'ils non selon Son Essence, mais selon Son
n'aient vu le Royaume de Dieu venu dans la énergie 10 . » La lumière qui illumina les apôtres
force ». (Mc 9, 1; voir Mt 16, 28 : « le Fils n'était pas quelque chose de sensible 11 ; mais
de l'homme venant dans Son Royaume »). La d'autre part il est aussi faux d'y voir une réalité
suite du récit des synoptiques (Mc 9, 2-9; intelligible, qui ne serait appelée « lumière »
Mt 17, 1-9; Le 9, 27-36) nous montre les que par métaphore 12 . La lumière divine n'est
apôtres Pierre, Jacques et Jean devenus, de ni matérielle ni spirituelle, car elle transcende
leur vivant, témoins de cette « force et avène- l'ordre du créé où une telle opposition est

1. N. POKROVSKY, L'Éuangile dans les monuments de l'iconographie ... , SPb 1892, p. 463 (en russe).
2. Cette icône est décrite en détail par P. P. MouMTO\ dans Trente-cinq primiUfs russes, Paris, 1931.
3. Extrait du livre Der Sinn der Ikonen, Berne, 1952.
4. Sermon 40, sur le Baptême, P. G. 36, col. 365.
5. Homélie sur la Tramfiguration, P. G. 96, col. 552.
6. Ibid., col. 560.
7. Ihid., col. 565.
8. Adu. haer., IV, 20, 2 et 9; P. G. 7, col. 1033 et 1039.
9. Sermon 120 (a. 1820), Œuures (éd. 1873) 1, 97 s.
10. Contre Akindynos (table publiée chez M1C'\E V1, 9 : P. G. 150, col. 823).
11. Ibid., IV, 20; col. 818.
12. Ibid., V1I, 8, col. 826.

190
i
J -~
1-~: i
'j i
\
.,
.,.
:;
g

La Transfiguration , Russie, École de Novgorod , xve siècle.

191
possible : c'est « la splendeur ineffable de la être assez ancienne, quoique Éthérie ne la
nature une à trois hypostases 1 ». « La lumière connaisse pas encore, à la fin du ive siècle.
de la Transfiguration du Seigneur n'a pas Pourtant Nicéphore Callixte 1 prétend que
commencé et n'a pas pris fin; elle resta incir- sainte Hélène aurait construit, en 326, une
conscrite (dans le temps et l'espace) et imper- église au mont Thabor2 , ce qui semble avoir
ceptible pour les sens, bien qu'elle fût été confirmé par les fouilles 3. Les nombreuses
contemplée par les yeux corporels; [. .. ] mais homélies sur la Transfiguration font penser
par une transmutation de leurs sens les disci- qu'elle était célébrée en Orient bien avant le
ples du Seigneur passèrent de la chair à vme siècle, quand elle apparaît comme une
l'Esprit2 . » grande solennité, dotée d'un canon par saint
Le Christ est apparu aux disciples non dans Jean Damascène 4 . En Occident, la
la forme kénotique, celle du « serviteur », mais Transfiguration était commémorée, depuis
dans la« forme de Dieu3 », comme une hypo- l'Antiquité, au deuxième dimanche du
stase de la Trinité qui, dans Son incarnation, Carême 5. La fête du 6 août n'apparaît qu'au
reste inséparable de Sa nature divine, milieu du IXe siècle en Espagne, pour rester
commune avec le Père et le Saint-Esprit. La pendant longtemps presque inconnue, malgré
manifestation de la Divinité du Christ est donc, les efforts de Cluny, au xne siècle, pour la
en même temps, une théophanie trinitaire : propager6. Elle sera reconnue comme fête de
« Le Père [. .. ] par la voix rendait témoignage l'Église seulement en 1475, par le pape
à Son Fils bien-aimé; le Saint-Esprit, en Clément III. Contrairement à l'Orient chrétien,
resplendissant avec Lui dans la nuée lumi- l'Occident considère la Transfiguration comme
neuse, indiquait que le Fils possède avec le une fête de second ordre (sans octave).
Père la lumière, qui est une comme tout ce Dans l'iconographie, les images symbo-
qui appartient à Leur richesse 4. » liques de la Transfiguration (Sant-Apollinare-
Le Christ a montré d'abord la gloire de Sa in-Classe à Ravenne, VIe siècle), cèdent la
Divinité dans la mesure où les apôtres place assez tôt aux représentations directes de
pouvaient recevoir la grâce de cette vision, l'événement évangélique. Or, l'Évangile donne
mais ensuite, l'éclat de la « nuée lumineuse » deux récits de la Transfiguration. D'après la
ayant surpassé leurs forces, le Seigneur est version de Marc et de Matthieu, les apôtres
devenu invisible et les disciples tombèrent, tombent après avoir entendu la voix du Père
terrifiés5. Le kondakion de la fête (ton 7), en et vu le nuage lumineux. D'après Luc, ils se
résumant l'enseignement des Pères, nous dit réveillent du sommeil et voient la gloire du
que la gloire divine du Christ a été manifestée Christ. On trouvera cette dernière version, par
aux disciples « selon leur capacité », afin que exemple, sur la fresque de Toqale, en
plus tard, lorsqu'ils verraient leur Maître crucifié, Cappadoce (ixe-xe siècle), où les apôtres sont
ils puissent se rendre compte que la passion représentés assis. Les deux versions, commen-
de Celui qui est « en vérité la Splendeur du tées par saint Jean Chrysostome1, seront
Père » ne pouvait être que volontaire. fondues ensemble on verra dans le
La fête de la Transfiguration (le 6 août) doit « sommeil » (saint Luc) l'engourdissement

1. Homélie 35 P. G. 151, col. 448.


2. Homélie 34, ibid., col. 429A. - Sur la théologie de la Transfiguration chez Grégoire Palamas, voir R. P. BASILE
KR1vocHÉINE, Tbe Ascetical and Tbeological Teaching of Gregory Palamas, dans : Tbe Eastern Churches Quarterly, vol. III,
1938.
3. Ph 2, 6-7. Voir SAINT LÉON DE ROME, Sermon LI, P. L. 54; col. 312 C,
4. SAINT GRÉGOIRE PALAMAS, Homélie 34, P. G. 151, col. 425 cd. Voir le rapprochement de la théophanie trinitaire lors
du baptême du Christ avec celle de la Transfiguration.
5. SAINT GRÉGOIRE PALAMAS, Homélie 35, ibid., col. 444-5.
6. Hist. eccles., 1. VIII, c. 30, P. G. 146, col. 1130.
7. Une opinion ancienne (ORIGÈNE, Comm. in Ps. 88, § 13. P. G. 12, col. 1548), devenue commune, veut identifier la
« haute montagne " de la Transfiguration avec le mont Thabor. Cependant les données scripturaires font penser plutôt

à !'Hermon.
8. PÈRE BARNABÉ D'ALSACE, Le Mont Tbabor, Paris, 1900, p. 58-61, 133-154.
9. P. G. 96, col. 848-852.
10. Par une coïncidence curieuse, l'Église orthodoxe a consacré, plus tard, ce jour à la mémoire de saint Grégoire
Palamas.
11. Mgr BATIFFOL, Histoire du Bréviaire romain, 3e éd., p. 163.
12. Sur Matthieu, homélie LVI, P. G. 58, col. 552-553.

192
La Transfiguration d ·après un manuscrit grec du XI" siècle.

p roduit par la v1s1on. Cest clans ce sens que geno ux ; sa int J ean est complètement
Nicolas Mésarites (xu.: siècle) décrit la prosterné; saint Jacques tombe sur le clos. tout
mosaïque de la Transfiguration à !"église des e n regardant le Christ.
Saints-Apôtres à Constantinople 1 . Les attitudes Le Christ transfigu ré est représenté debout,
des apôtres sont d ifférentes. Mais, à partir d u sur le sommet de la montagne, en conversa-
>ne siècle. saint Pierre sera toujo urs représenté tion avec Moïse et Élie . Son vêtement est cl\m
agenouillé, s·appuyant sur la main gauche et blanc éclatant. La figure géométrique (sur
levant la main droite po ur se protéger de la notre icône c'est un hexagone) inscrite clans
lum ière (ou pour faire un geste accompagnant le cercle de la mandorle, doit représenter la
les paroles quïl adresse au Christ). Saint Jean " nuée lumineuse " qui signalait la source
(se trouvant toujours au milieu) , tombe en transcendante des énergies divines. Moïse (à
tournant le dos à la lumière. Saint Jacques (le d ro ite) sur notre icône tient un livre ; habi-
plus sou vent à gauche) fuit devant la lumière tuellement ce sont les tables du Décalogue .
o u tombe à la renverse. Au xnc siècle. on Élie (à gauche) est un vieillard aux cheveux
rencontre plus so uvent les icô nes où !"on lo ngs . Sa int Jea n Chrysostorne 2 donne
che rche à accentuer r attitude expressive des plusieurs raisons p our expliquer la présence
apôtres : ils tombent avec précipitation du de Moïse et d"Él ie au moment d e la
sommet escarpé, terrassés par la vision. Ce Transfiguration : 1) ils représentent la loi et
type ico nographique s·est géné ralisé au les prophètes (Voir Vêpres, stichère du ton 5);
XI\ 'e siècle. à l"époque de la controverse sur 2) tous les deux ont eu une vision secrète de
la lumière du Thabor : on a voulu souligner. Dieu , l'un sur le Sinaï, r autre sur le Carmel
dans lïco nographie, le caractère incréé de la (Voir Vêp res , stichères du ton 1) : rappro-
lumière de la Transfiguration. Cest ce que che ment entre Sinaï - mystère inappare nt, et
no us voyons sur lïcône reproduite ici (Russie. Thabor - mystère manifesté ; 3) Moïse rep ré-
xv1e siècle) : saint Pie rre est tombé sur les sente les mo rts, tandis qu'Élie , ravi au ciel sur

1. A. H EISE:--IJERG . Gm heskirche 1111d Aposielkircbe. Z1cei Basi/ike11 Kn11sta11ti11s. Leipzig. 1908. rnl. IL p. 32-37.
2. S11r Jla ttbie11. bo111élie L\1. P. G. 58. col. 550-551.

193
un char de feu, représente les vivants (Vêpres, La glorification de la Mère est une consé-
stichères du ton 4 et du ton 2; matines, quence directe de l'humiliation volontaire du
stichères du ton 4). Cette dernière interpréta- Fils : le Fils de Dieu S'incarne de la Vierge
tion a été surtout marquée dans les textes Marie et Se fait " Fils de l'homme », capable
liturgiques et a trouvé parfois son expression de mourir, tandis que Marie, en devenant Mère
dans l'iconographie : ainsi à Nereditza (région de Dieu, reçoit la " gloire qui convient à Dieu »
de Novgorod), sur une image du XVIe ou du (0rnTTpETTT]S' 86ça - vêpres, stichère du ton 1)
xvnc siècle, un ange tire Moïse du tombeau, et participe, la première parmi les êtres
un autre fait sortir Élie d'un nuage. Cette insis- humains, à la déification finale de la créature.
tance est compréhensible : on souligne le " Dieu se fit homme, pour que l'homme soit
caractère eschatologique de la Transfiguration. déifié 2 ». La portée de l'incarnation du Verbe
Le Christ apparaît comme le Seigneur des apparaît ainsi dans la fin de la vie terrestre
vivants et des morts, venant dans la gloire du de Marie. " La Sagesse est justifiée par Ses
siècle futur. La Transfiguration fut " une anti- enfants » : la gloire du siècle à venir, la fin
cipation de Sa glorieuse Parousie », dit saint dernière de l'homme est déjà réalisée, non
Basile 1 : le moment qui a ouvert une perspec- seulement dans une hypostase divine
tive éternelle dans le temps. incarnée, mais aussi dans une personne
humaine déifiée. Ce passage de la mort à la
vie, du temps à l'éternité, de la condition
La Dormition de la Mère de Dieu terrestre à la béatitude céleste, établit la Mère
de Dieu au-delà de la Résurrection générale
La fête de la Dormition (KoLµT7CTLS') de la et du Jugement dernier, au-delà de la Parousie
Mère de Dieu, connue en Occident sous le qui mettra fin à l'histoire du monde. La fête
nom de !'Assomption, comprend deux du 15 août est une seconde Pâque mysté-
moments distincts mais inséparables pour la rieuse, puisque l'Église y célèbre, avant la fin
foi de l'Église : 1) la mort et l'ensevelisse- des temps, les prémices secrètes de sa
ment, 2) la résurrection et l'ascension de la consommation eschatologique. Cela explique
Mère de Dieu. L'Orient orthodoxe a su la sobriété des textes liturgiques qui laissent
respecter le caractère mystérieux de cet événe- entrevoir, dans l'office de la Dormition, la
ment qui, contrairement à la résurrection du gloire ineffable de !'Assomption de la Mère
Christ, n'a pas fait l'objet de la prédication de Dieu. L'office de " !'Ensevelissement de la
apostolique. En effet, il s'agit d'un mystère Mère de Dieu » (17 août), d'origine très
qui n'est pas destiné aux oreilles de " ceux tardive, est au contraire trop explicite : il est
de l'extérieur », mais se révèle à la conscience calqué sur les matines du samedi saint
intérieure de l'Église. Pour ceux qui sont (« Ensevelissement du Christ »).
affermis dans la foi en la résurrection et l'as- La fête de la Dormition est probablement
cension du Seigneur il est évident que, si le d'origine hiérosolymitaine. Cependant, à la
Fils de Dieu avait assumé Sa nature humaine fin du rve siècle, Égérie ne la connaît pas
dans le sein de la Vierge, Celle qui a servi à encore. On peut supposer néanmoins que
l'incarnation devait à Son tour être assumée cette solennité n'a pas tardé à apparaître,
dans la gloire de Son Fils ressuscité et monté puisque, au VIc siècle, elle est déjà répandue
au ciel. " Ressuscite, Seigneur, en Ton repos, partout : saint Grégoire de Tours est le
Toi et l'Arche de Ta sainteté » (verset 8 du premier témoin de la fête de l'Assomption
psaume 131, qui revient à maintes reprises en Occident3, où elle était célébrée primiti-
dans l'office de la Dormition). " Le cercueil vement en janvier. (Le missel de Bobbio et
et la mort » n'ont pas pu retenir " la Mère de le Sacramentaire gallican indiquent la date
la Vie », car Son Fils l'a transférée (µETÉ- du 18 janvier.) Sous l'empereur Maurice (582-
CJTECJEV) dans la vie du siècle futur (konda- 602), la date de la fête est définitivement
kion, ton 2). fixée au 15 août 4 .

l. Homélie sur le psaume XLIV, § 5, P. G. 29. col. 400.


2. Saint Irénée, saint Athanase, saint Grégoire de Nazianze. saint Grégoire de Nysse, P. G. 7, col. 1120; 25, col. 192;
37, col. 465; 45, col. 65, et d'autres Pères de l'Église.
3. De gloria martyrum, Miracula I, 4 et 9; P. L. 71, col. 708 et 713.
4. NICÉPHORE CALLISTE, Tlist. flccles., l. xvn, C. 28; P. G. 147, col. 292.

194
La Dormition de la Mère de Dieu, Russie, xv1e siècle.

195
Parmi les premiers monuments iconogra- Sur notre icône (Russie, xvr" siècle), le
phiques de l'Assomption, il faut signaler le Christ glorieux entouré d'une « mandorle »
sarcophage de Santa Engracia à Saragosse regarde le corps de Sa Mère étendu sur un
(début du rve siècle) avec une scène qui est lit de parade. Il tient sur Son bras gauche
très probablement celle de l'Assomption 1 et une figurine enfantine revêtue de blanc et
un relief du vre siècle, dans la basilique de couronnée d'un nimbe : c'est « l'âme toute
Bolnis-Kapanakci, en Géorgie, qui représente lumineuse » (vêpres, stichère du ton 3) qu'il
l' Ascension de la Mère de Dieu et fait vient de recueillir. Les douze apôtres « se
pendant au relief avec l'Ascension du Christ2 . tenant autour du lit, assistent avec effroi »
Le récit apocryphe qui circulait sous le nom (vêpres, stichère du ton 6) au trépas de la
de saint Méliton (ne siècle), n'est pas anté- Mère de Dieu. On reconnaît facilement, au
rieur au commencement du ve siècle 3 . Il premier plan, saint Pierre et saint Paul, des
abonde en détails légendaires sur la mort, deux côtés du lit. Sur quelques icônes, on
la résurrection et l'ascension de la Mère de représente en haut, dans le ciel, le moment
Dieu, informations douteuses que l'Église de l'arrivée miraculeuse des apôtres, rassem-
prendra soin d'écarter. Ainsi, saint Modeste blés « des confins de la terre, sur les nues »
de Jérusalem (t 634), dans son Éloge à la (kondakion, ton 2). La multitude d'anges
Dormition4, est très sobre dans les détails présents à la Dormition forme parfois une
qu'il donne : il signale la présence des bordure extérieure autour de la « mandorle »
apôtres « amenés de loin, par une inspira- du Christ. Sur notre icône, les vertus célestes
tion d'en haut », l'apparition du Christ, venu qui accompagnent le Christ sont signalées
pour recevoir l'âme de Sa Mère, enfin, le par un séraphin à six ailes. Quatre évêques
retour à la vie de la Mère de Dieu, « afin nimbés se tiennent derrière les apôtres. Ce
de participer corporellement à l'incorrupti- sont saint Jacques, « le frère du Seigneur »,
bilité éternelle de Celui qui l'a fait sortir du premier évêque de Jérusalem, et trois disci-
tombeau et qui l'a attirée à Lui, de la ples des apôtres : Timothée, Hiérothée et
manière que Lui seul connaît5 ». L'homélie Denys l'Aréopagite, venus avec saint PauF
de saint Jean de Thessalonique (t vers 630) (kondakion, ton 2). Dans certains cas, des
ainsi que d'autres homélies plus récentes - groupes de femmes représentent les fidèles
de saint André de Crète, de saint Germain de Jérusalem qui, avec les évêques et les
de Constantinople, de saint Jean Damascène6 apôtres, forment le cercle intérieur de l'Église
- sont plus riches en détails qui entreront où s'accomplit le mystère de la Dormition
aussi bien dans la liturgie que dans l'ico- de la Mère de Dieu.
nographie de la Dormition de la Mère de L'épisode d'Athonius, un Juif fanatique qui
Dieu. eut les deux mains coupées par le glaive angé-
Le type classique de la Dormition dans l'ico- lique, pour avoir osé toucher à la couche
nographie orthodoxe se borne, habituelle- funèbre de la Mère de Dieu, figure sur la
ment, à représenter la Mère de Dieu couchée plupart des icônes de la Dormition. La
sur Son lit de mort, au milieu des apôtres, et présence de ce détail apocryphe dans la
le Christ en gloire recevant dans Ses bras l'âme liturgie (tropaire du chant 3) et l'iconographie
de Sa Mère. Cependant, quelquefois, on a de la fête doit rappeler que la fin de la vie
voulu signaler également le moment de l'as- terrestre de la Mère de Dieu est un mystère
somption corporelle : on y voit alors, en haut intime de l'Église qui ne doit pas être exposé
de l'icône, au-dessus de la scène de la à la profanation : inaccessible aux regards de
Dormition, la Mère de Dieu assise sur un ceux de l'extérieur, la gloire de la Dormition
trône dans la « mandorle » que les anges de Marie ne peut être contemplée que dans
portent vers les cieux. la lumière intérieure de la Tradition.

1. DOM CABROL, Dictionnaire d'archéologie chrétienne. 1. 2990-2994.


2. S. AMIRANASCHVILI, Histoire de l'art géorgien, Moscou. 1950, p. 128, en russe.
3. P. G. 5, col. 1231-1240.
4. Encomium, P. G. 86, col. 3277-3312.
5. Patrologia Orientalis, XIX, 375-438.
6. P. G. 97, col. 1045-1109; 98, col. 340-372; 96, col. 700-761.
7. Voir le passage des Noms divins de Denys sur la Dormition : III, § 2 ; P. G. 3, col. 681.

196
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

1. Sources

Actes des sept conciles œcumernqucs, clans Les Conciles œcuniéniques. Les décrets, t. II-1. De
Nicée I à Latran V Paris, 1994.
ÉctmE, .Journal de vr~}'age, « Sources chrétiennes » n° 296, Paris, 1997.
EusÈUE DF CtsARtE, Histoire ecclésiastique, « Sources chrétiennes » n°s 31, 41, 55, Paris, 1986,
1994, 1993.
JEAI\ DAMASCÈ'.JE, Discours pour la défense des icônes, éd. B. KoTTER, Die Schr[ften des Johannes
von Damaskos, vol. III, « Patristische Texte und Stuclien » n° 17, Berlin et New York,
1975; trac!. fr. par A.-L. Darras-Worms dans : JEAN DAMASCÈ.\IE, Le Visage de l'invisible, Paris,
1994.
Exposé exact de la jè!i orthodoxe, éd. B. KoTTFR, Die Schrijten des .Johannes von Daniaskos,
vol. III, « Patristische Texte und Studien » n° 12, Berlin et Ncvv York, 1973; trad. fr. par
E. Ponsoyc clans : JEA.\I DAivJASCÈM, La Foi 011hodoxe, Paris, 1966.
NTC:ÉPH0RE DE CONSTANTTNOPLE, Discours contre les iconoclastes, P. G. 100, col. 205-533; trad. fr.
par M.-J. Monzain-Bauclinet, Paris, 1989.
SYMÉOI\ m THESSALO'-.f!QCE, Sur le saint teinple, P. G. 155, col. 305-362.
THÉODORE STOLDITE, Trois rqfittations des iconoclastes, P. G. 99, col. 327-436; trad. fr. par J.-
L. Palierne dans : SAI'-.JT THÉODORE DU STOUDIO'\J, L'Image incarnée, Paris, 1999.
Synaxaire. Vie des saints de !Église 011hodoxe. Adaptation française par le hiéromoine Macaire
de Simonos-Pétra, 6 vol., Thessalonique, 1987-1996.

2. Études

FLOREMKY (P.), la Perspective inversée, suivi de L Iconostase et autres écrits sur hm, Paris, 1992.
GRABAR (A.), L'Iconoclasme h_yzantin. Dossier archéologique, Paris, 1957.
- Les Vc!ies de la création en iconographie chrétienne, Paris, 1979; rééd. 1994.
JEVTTC (Mgr ATHANASE), Défense et illustration des saintes icônes, clans : SAII\T T!IÉODORE DU STOU-
DIO'-.J, L 'Image incarnée, Paris, 1999.
KOLAKYRÈS (K. D.), The Essence C!l the Oithodox Iconography, Brooklyn, Mass., 1971.
Kol\DAK0V (N. P.), Ikonografiia Bogomateri. 2 vol., Saint-Pétersbourg, 1914-1915.
- Ikonografiia Gospoda Boga i Spasa nashego Iisusa Khrista, Saint-Pétersbourg, 1905.
- The Russian !cons, 4 vol., Prague, 1928-1933.
KRu_; (moine GRÉGOIRE), Carnets d'un peintre d'icônes, Paris, 1983.
LAZAREV (V. N.), Istoriia vizantiiskoi zhimpisi. 2 vol., Moscou, 1947-1948.
LossKY (V.), Théologie mystique de !É,u,fise dD11ent, Paris, 1944; rééd. Paris, 1990.
- Vision de Dieu, Neuchâtel, 1962.
- À l'image et à la ressemblance de Dieu. Paris, 1967.
Ül\ASCH (K.), Kunst und Liturgie der Ostkirche in Stichworten unter Berücksichtigung der alten
Kircbe, Vienne, Cologne et Graz. 1981.
OsrnoGORSKY (G.), Histoire de l'État brzmztin, Paris, 1969.
« Rom und Byzanz im Kampfe um die Bilcle1verehrung », Seminarium Kondakovianum, 6.
1933, p. 73-87.

197
- Studien zur Geschichte des hyzantinischen Bilderstreites, « Historische Untersuchungen » n° 5,
Breslau, 1929.
OusPE-"lSKY (L.), Théologie de l'icône dans l'Église orthodoxe, 2e éd., Paris, 1993.
PoKR0VSKY (N. V.), Ocherki pamiatnikov khristianskoi ikonogra:fii i skusstva, Saint-Pétersbourg,
1900.
TROUBETSKOÏ (E.), Trois études sur l'icône, Paris, 1965.

198
TABLE DES ILLUSTRATIONS

Page 31. Saint Théodore Stoudite. Étude pour une icône. Page 80. La Mère de Dieu de Tichvine, Russie, vers
Saint Jean Damascène. Étude pour une 1ccme. 1600, École moscovite. Recklinghausen, Musée
Le VIIe concile œcuménique de Nicée. Étude pour d'icônes.
une icône. Page 82. La Mère de Dieu de Kazan, Russie, fin du
Page 58. Iconostase, Russie, Xvle siècle. Chapelle laté- xvt' siècle. Coll. particulière.
rale (Nativité de la Mère de Dieu). cathédrale Sainte- Page 83. La Mère de Dieu en majesté. Icône attribuée
Sophie, Novgorod. Photo : I. Grabar. à )'École crétoise, fin du xv"-début du :\.'YI" siècle.
Page 59. Schéma d'une iconostase : 1. Portes saintes; Athènes. musée Benaki.
a et a 1 : Annonciation; h, c, d, et e : Les quatre Page 85. La Mère de Dieu de Vladimir, Russie, Xvle siècle.
évangélistes. 2. La sainte Cène. 3. Les piédroits des Photo : Temple Gallery, Londres.
portes saintes avec les silhouettes des saints Pères Page 86. " La Source de Vie ", dessin d'une icône,
liturgistes. 4. Icône du Christ ou icône de l'événe- xvue siècle.
ment ou de la personne à qui l'église est dédiée. 5.
Page 87. La Mère de Dieu de Vladimir, Russie, xv·esiècle.
Icône de la Mère de Dieu. 6 et 7. Portes nord et
Coll. M. Lanza.
sud avec les icônes des archanges ou des saints
diacres. 8 et 9. Autres icônes. 10. Tchin. 11. Icônes Page 89. La Mère de Dieu de Tolga ( Umilerziye), Russie,
des fêtes liturgiques. 12. La rangée des prophètes. début du xve siècle. Novgorod (?). Recklinghausen.
13. La rangée des patriarches. Musée d'icônes.
Page 61. Portes saintes ou royales, Russie, XVI" siècle. Page 91. La Mère de Dieu de Korsoun, Russie,
Photo : À la Vieille Russie. New York. XVI" siècle, École moscovite. Paris, musée du Louvre.

Pages 62-63. L'Eucharistie, Russie, vers 1500. Photo : Page 92. La Mère de Dieu de Korsoun, Russie, fin du
Temple Gallery, Londres. Xv'Ie siècle. Photo : Temple Gallery, Londres.

Dépliant. Iconostase portative, Russie, milieu du Page 94. La Mère de Dieu de la Passion. Triptyque
XVIe siècle. Coll. Dr John Sinsky. russe, 1641. Paris, coll. P. M. J. Rouet de Journel.
Page 96. Saint Jean le Précurseur. Icône russe de la
Page 66. La Sainte Face. Église de la Sainte-Trinité,
Déisis, xv1e siècle. Paris, ancienne coll. A. Poliakov.
Vanves. CEuvre d'un iconographe russe, xxe siècle.
Page 98. Saint Jean le Précurseur, École grecque, vers
Page 67. Christ en majesté, Russie, probablement clu
1600. Photo : Château De Wijenburgh, Echteld, Pays-
xve siècle. New York, The Metropolitan Museum of
Bas.
Art.
Page 99. L'Archange Michel, Balkans, vers 1600. Photo :
Page 69. Christ Pantocrator, Russie, XVIe siècle. Photo :
Temple Gallery, Londres.
Temple Gallery, Londres.
Page 102. Tête de l'apôtre Paul. Détail d'une icône par
Page 70. Christ Pantocrator, Russie, XIXe siècle. André Roublev. Portraits des apôtres Pierre et Paul,
Page 73. Notre-Dame du Signe, Russie. fin du x·vf· siècle. médaillon romain du musée du Vatican.
Coll. particulière. Page 103. Saint Luc, l'évangéliste, Russie, X'\1e siècle,
Page 74. Hodigitria, style byzantin, École macédonienne, Novgorod. Recklinghausen, Musée d'icônes.
première moitié du Xl\e siècle emiron. Photo : Page 105. Saint Jean, l'évangéliste, Russie, xv1e siècle,
Temple Gallery, Londres. École moscovite. Photo : Temple Gallery, Londres.
Page 77. La Mère de Dieu de Smolensk. Russie. Page 106. Saints fêtés en janvier. Étude préparatoire
xv1e siècle. Photo : Château De Wijenburgh. Echtcld. pour une icône, partie supérieure.
Pays-Das.
Page 107. Le saint évêque Abraham, icône copte.
Page 78. Hodigitria. Étude préparatoire pour une icône. \'le siècle, provenant de Baouit (Égypte). Berlin,

Page 79. La Mère de Dieu de Tichvine, Russie. première Kaiser Friedrich Museum.
moitié du xv11e siècle. Recklinghausen. .\lusée Page 108. Saint Grégoire Palamas, icône grecque, fin
d'icônes. du x1ve siècle. Photo : Aurora Publications.

199
Page 111. Le saint eveque Nicolas le Thaumaturge de Page 15.'.i. Le Baptême cle Kotre Seigneur, attribué il
Myre, Russie, xv1e siècle. Paris, ancienne coll. !'École moscovite, début du xne siècle. Photo : À la
A. Poliakov. Vieille Russie, l\e\Y York.
Page 113. Saint Basile le Grand et saint Georges méga- Page 155. La Présentation clu Christ au Temple, École
lomartyr, École de Novgorod, vers 1400. Kiilliken moscovite. vers 1500. Photo Cbàteau De
(Suisse), coll. Dr Amberg. Wijenburgh. Echteld, Pays-Bas.
Page 114. Les saints célébrés en janvier. Étude prépa- Page 157. L"Annonciation, Russie, École moscovite,
ratoire pour une icône, partie inférieure. xvic· siècle. Recklinghausen, Musée d'icônes.
Page 116. Saint Georges ma1tyr. Détail de la tête. Page 160. La Résurrection de Lazare, Russie, x,•rc siècle.
Page 118. Saint Serge de Radonège, Russie, xx" siècle. Coll. particulière.
Paris, Communauté cle Saint-Denis et de Saint-
Page 162. L'Entrée du Christ à Jérusalem. Étude prépa-
Séraphin.
ratoire pour une icône.
Page 119. Saint Siméon stylite, Russie, XVIe siècle, Paris,
Page 163. L'Entrée du Christ à Jérusalem, Russie,
musée clu Louvre.
x,'le siècle. Coll. particulière.
Page 121. Saint Macaire d'Ounja et de Geltyé, Russie,
Page 166. La Crucifixion, Russie, x,'Ie siècle. Paris, musée
xv1r· siècle. Kôlliken (Suisse), coll. Dr Amberg.
du Louvre.
Page 123. Saint Demetrius de Thessalonique, Grèce,
milieu du X\'e siècle. Athènes, musée Benaki. Page 167. Croix sculptée portative, Russie, prem1ere
moitié du xne siècle, Paris, coll. L. V)tchegianine.
Page 125. Sainte Parascève mégalomartyre, Russie,
seconde moitié clu }C\le siècle. Paris, coll. particulière. Page 171. La Descente du Christ aux enfers, Russie,
x,"' siècle. Photo : Temple Gallery, Londres.
Page 127. Saint Georges mégalomartyr et le dragon,
École de Novgorod, xve siècle. New York, Page 173. Les Myrrophores au tombeau, Russie,
Metropolitan Museum. xnc siècle (?). Photo : Château De Wijenburgh,
Page 129. Le saint prophète Élie, Russie, fin du Echtcld. Pays-Bas.
xve siècle, École de Novgorod. Recklinghausen, Page 175. Étude préparatoire pour une icône.
Musée d'icônes.
Page 176. Le Christ enfant p:irmi les docteurs. D'après
Page 131. Icônes collectives, Russie, fin du X\" siècle, un manuscrit grec du XIe siècle. Paris, Bibliothèque
École de Kovgorod (;,). Recklinghausen, Musée nationale de France (grec 74. fol. 98).
d'icônes.
Page 177. La Mi-Pentecôte, Russie, École de Novgorod,
Page 132. Saints vénérés le 11 et le 16 décembre. Études xvc siècle. Photo : Temple Gallery, Londres.
préparatoires pour une icône.
Page 179. L'Ascension du Seigneur, Russie, x,·it· siècle.
Page 134. La Nati,·ité de la Sainte Vierge, ceuvre d'un Roston, The Isabella Ste,vart Gardner Museum.
iconographe russe, xxe siècle. Vanves, église de la
Sainte-Trinité. Page 181. Représentation de !'Ascension sur une
ampoule de Monza, \1'" siècle.
Page 136. Étude préparatoire pour une icône.
Page 183. La Sainte Trinité d'André Roublev, premier
Page 137. Exaltation de la Croix, œuvre d'un icono-
quart du xve siècle, Moscou, Galerie Tretiakov.
graphe russe, Paris, 1948. Vanves, église de la Sainte-
Photo : CNESCO.
Trinité.
Page 186. La Sainte Trinité, Russie, fin du xve siècle,
Page 139. La Protection c.le la Mère c.le Dieu, École de
Saint-Pétersbourg. Photo : K. P. Konclakov.
Novgorod, fin du X\'e siècle. Photo : Temple Gallery.
Londres. Page 188. La Descente du Saint-Esprit, Russie, École de
Page 142. La Présentation de la Mère de Dieu au '\ovgorod, xv'" siècle. Photo : À la Vieille Russie,
Temple, Russie, xvac siècle. Photo Château De New York.
Wijenburgh, Echtelcl, Pays-Bas. Page 191. La Transfiguration, Russie, École de Novgorod,
Page 145. La '\ativité du Christ, École de Novgorod, x,,c siècle. Photo : Christies, Nevv York.
xve siècle environ. Photo : Christies, New York. Page 193. La Transfiguration d'après un manuscrit grec
Page 148. La Kativité du Christ, x,11e siècle. Paris. coll. du xi"· siècle, Paris, Bibliothèque nationale de France
particulière. (grec 74, fol. 28).
Page 151. Le Baptême de Kotre Seigneur, Russie, Page 195. La Dormition de la Mère c.le Dieu, Russie,
xv1e siècle. Photo : Temple Gallery, Londres. xv1e siècle. Photo : Temple Gallery, Londres.

200
TABLE DES MATIÈRES

LA TRADITIO:'.'J ET LES TRADITIONS par Vladimir Lossky .................................................. 9

LE SENS ET LE LANGAGE DES ICÔKES par Léonide Ouspensky ...................................... 23

LA TECHNIQUE DE L'ICÔNE par Léonide Ouspensky .... ...... ..... .... .... .. ..... ..... .... ....... .... ..... .. 51

LES PRINCIPAUX TYPES D"ICÔNES. ....... .... ..... .... .. .... ..... ...... ...... .... ..... ...... ..... ..... ..... ..... ...... ... .. 55

L 'Iconostase par Léonide Ouspensky......................................................................................... 55


La Porte rc~yale ou sainte........................................................................................................ 62
- Les icônes du Christ par Vladimir Lossky............................................................................ 64
- Le Sauveur acheiropoïète par Vladimir Lossky.................................................................... 65
- Le Pantocrator par Vladimir Lossky...... ..... ... ....... ...... .... ...... ..... ... ..... ........ ..... ... ..... .. ..... ..... ... . 68
- Les icônes de la Mère de Dieu par Vladimir Lossky......................................... .. ..... .... .. .. . 71
- Notre-Dame du Signe par Léonide Ouspensky ................................................................... 72
- L'Hodigitria par Vladimir Lossky ............................................................................................ 75
- La Mère de Dieu de Smolensk par Vladimir Lossky.......................................................... 76
- La Mère de Dieu de Tichvine par Vladimir Lossky ........................................................... 76
- La Mère de Dieu de Kazan par Vladimir Lossky ............................................................... 81
- La Mère de Dieu en majesté par Léonide Ouspensky ...................................................... 81
- Les icônes de la Mère de Dieu, dites de la Miséricorde par Léonide Ouspensky ....... 84
- Notre-Dame de Vladimir par Léonide Ouspensky .............................................................. 87
- Notre-Dame de Tolga par Léonide Ouspensky ................................................................... 88
- La Mère de Dieu de la Miséricorde, dite Notre-Dame de Korsoun
par Léonide Ouspensky. ...... ..... ... ....... .... ..... .... ........ ... ..... ....... .... ..... ..... .. ... ...... ..... ...... .... ..... ... 90
- Notre-Dame de Korsoun par Léonide Ouspensky .............................................................. 93
- La Mère de Dieu de la Passion par Léonide Ouspensky .. .. . .. .. . .. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. ..... .. ... .. ... .. . 93
- Saint Jean le Précurseur par Vladimir Lossky...................................................................... 95
- Saint Jean le Précurseur par Vladimir Lossky...................................................................... 97
- L'Archange Michel par Léonide Ouspensky ......................................................................... 97
- Les portraits des saints apôtres Pierre et Paul et une icône de l'apôtre Paul
par Léonicle Ouspensky. .. ..... .... .... ...... ..... ..... ... ........ ..... ... ........ .... ..... .... .. ...... ... ..... ....... .... ..... .. 101
- Saint Luc l'évangéliste par Vladimir Lossky ......................................................................... 101
- Saint Jean l'évangéliste par Vladimir Lossky ........................................................................ 104
- L'évêque saint Abraham par Léonide Ouspensky ............................................................... 104
- Saint Grégoire Palamas par Vladimir Lossky ....................................................................... 109
- Saint Nicolas, thaumaturge de Myre en Lycie par Léonide Ouspensky .......................... 109
- Saint Basile le Grand et saint Georges mégalomartyr par Léonicle Ouspensky .. ..... ...... 112
- La tête de saint Georges mégalomartyr par Léonide Ouspensky ..................................... 115
- Saint Serge de Radonège par Léonide Ouspensky............................................................. 117
- Saint Siméon stylite par Vladimir Lossky.............................................................................. 120
- Saint Macaire cl'Ounja et de Geltyé Vocly par Léonicle Ouspensky................................. 120
- Saint Demetrius de Thessalonique par Vladimir Lossky .................................................... 122
- Sainte Parascève mégalomartyre par Léonicle Ouspensky.................................................. 124

201
- Saint Georges mégalomartyr, le victorieux ou Le miracle de saint Georges
et du dragon par Léonide Ouspensky .... ....... .. ... ..... .. .. .. . .... .. .. ...... .. .. .. .... .. .. .. ... .. ... .. .... .. .. .. .. . 126
- Le saint prophète Élie par Léonide Ouspensky .................................................................. 128
- Icônes collectives par Vladimir Lossky ................................................................................. 130
- Les principales fêtes par Léonide Ouspensky...................................................................... 130
- La Nativité de la Sainte Vierge par Vladimir Lossky ....... .......... ...... ................ .... .......... ..... 133
- L'Exaltation de la Croix par Vladimir Lossky.. ..... .... .... ... .... ..... .... ....... .... ........... .... ...... .... .... 135
- La Protection de la Mère de Dieu par Vladimir Lossky.................................................... 138
- La Présentation de la Mère de Dieu au Temple par Vladimir Lossky ............................ 141
- La Nativité du Christ par Léonide Ouspensky..................................................................... 143
- La Nativité du Christ par Léonide Ouspensky..................................................................... 147
- La Théophanie (Le Baptême du Seigneur) par Léonide Ouspensky ............................... 150
- La Présentation du Christ au Temple par Vladimir Lossky ............................................... 154
- L'Annonciation........................................................................................................................... 156
- La Résurrection de Lazare par Léonide Ouspensky............................................................ 159
- L'Entrée du Christ à Jérusalem par Léonide Ouspensky.................................................... 161
- La Croix par Vladimir Lossky .......... ............. ... .... ..... .... ....... ... ..... ..... ...... ..... ..... ..... ...... ........... 165
- La Résurrection du Christ par Léonide Ouspensky .... ... ... ..... ..... ..... ..... ..... .... .. .... ...... ... ...... 169
- La Descente du Christ aux enfers par Léonide Ouspensky.............................................. 170
- Les Myrrhophores au sépulcre par Léonide Ouspensky.................................................... 172
- La Mi-Pentecôte par Vladimir Lossky .................................................................................... 175
- L'Ascension du Seigneur par Léonide Ouspensky ..... ...... ..... .... ....... .... .... ..... ...... ..... ..... ...... 178
- Les icônes de la Pentecôte par Léonide Ouspensky.......................................................... 180
- L'icône de la Sainte Trinité par Léonide Ouspensky.......................................................... 182
- La Descente du Saint-Esprit sur les Apôtres par Léonide Ouspensky............................. 187
- La Transfiguration par Vladimir Lossky................................................................................. 190
- La Dormition de la Mère de Dieu par Vladimir Lossky.. ..... ..... ..... ..... ........... .... ..... .... ...... 194

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE...................................................................................................... 197

TABLE DES ILLUSTRATIONS...................................................................................................... 199

TABLE DES MATIÈRES ... .. .... ..... .... ....... ..... .... .... ... .... ..... .... ....... .... ..... .... ....... .... ..... ...... ..... ..... ...... 201

202