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SOMMAIRE

Focus
INTELLIGENCE
CULTURELLE, Exclusif

43
MODE D’EMPLOI INTELLIGENCE ÉCONOMIQUE,
PROSPECTIVE ET VEILLE
STRATÉGIQUE 6

ÉDITORIAL
L’intelligence économique régionale
2
37 40
ou l’urgence de l’innovation DIASPORAS ET INTELLIGENCE L’APPROCHE STRATÉGIQUE
ÉCONOMIQUE RÉGIONALE DES CCI EN FRANCE

LE POINT
INTERVIEW L’INTELLIGENCE ÉCONOMIQUE AU SERVICE
Michel ROUSSET DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉGION
PRÉAMBULE : Régulation et gouvernance Agrégé de droit public et de science politique,
Philippe CLERC
DE L'ORIENTAL
Professeur et Président honoraire de l’Université Taoufiq BOUDCHICHE
Directeur de l’Intelligence Economique à
des Sciences Sociales de Grenoble Economiste
l’Assemblée des Chambres Françaises de
Commerce et de l'Industrie 4 L’Intelligence Économique au service Directeur de la Coopération Internationale
30
des territoires 17 Agence de l’Oriental

Intelligence Économique, prospective Intelligence culturelle, mode d’emploi


et veille stratégique L’Intelligence Territoriale au service Jean-Philippe MOUSNIER
Mohammed Tawfik MOULINE d’une vision rénovée du développement Sociologue, Expert en intelligence
Directeur Général de l’Institut Royal des économique et en développement durable 34
Etudes Stratégiques (IRES) 6 Mohamed CHAFIKI
Directeur des Etudes et des Prévisions
Financières - Ministère de l’Economie DIASPORAS ET INTELLIGENCE
INTELLIGENCE TERRITORIALE et des Finances 20 ÉCONOMIQUE RÉGIONALE
Intelligence tout court Enjeux, défis et perspectivesl
Driss ALAOUI MDAGHRI
Ancien Ministre 8 ENCADRÉ Faouzi LAKHDAR-GHAZAL
Président de l’association Savoir et Développement
Mohssine SEMMAR - Directeur des Etudes et membre du Conseil de la Communauté
et de la Planification Industrielle Marocaine à l'Etranger 37
ÉCLAIRAGES SYSTÈME DE VEILLE DANS L’INDUSTRIE
AU MAROC - Ministère de l’Industrie, INNOVATION ET INTELLIGENCE ÉCONOMIQUE
du Commerce et des Nouvelles Technologies 22 L’approche stratégique des Chambres de
Commerce et de l'Industrie en France
L’intelligence territoriale, ferment Remi BILGER
d’une nouvelle politique industrielle Intelligence Économique et dynamique
Directeur Général, Chambre Régionale de
Rémy PAUTRAT des territoires, quels enseignements pour Commerce et d'Industrie (CRCI) - Bretagne
Préfet de Région honoraire Président de le Maroc ? Alexandre COLOMB - Responsable du Pôle
l’Institut d’Etudes et de Recherche pour la Driss GUERRAOUI Innovation, CRCI Bretagne 40
Sécurité des Entreprises 10 Vice-Président de l’Association Marocaine
de l’Intelligence Economique 23
La veille stratégique dans l’entreprise FOCUS
Abdelhanine BENALLOU INTELLIGENCE ÉCONOMIQUE Jean-Philippe MOUSNIER
Directeur Général de l’Office National ET DÉVELOPPEMENT TERRITORIAL Sociologue, Expert en intelligence
des Aéroports 13 La Zone Industrialo-Portuaire de Fos économique et en développement durable
Hervé MOINE - Port Autonome de Marseille Intelligence culturelle, mode d’emploi 43
L’INTELLIGENCE ÉCONOMIQUE APPLIQUÉE Philippe CLERC - Directeur de l’Intelligence
AUX TERRITOIRES : Une réalité complexe Economique et des TIC. Assemblée
Gérard PARDINI des Chambres Françaises de Commerce STRATÉGIE D’INTELLIGENCE TERRITORIALE
Chef du Département Sécurité Economique et de l'Industrie Enjeux et pratiques au Royaume-Uni et en Chine
et Gestion de Crise Institut National Henri DOU - ESCEM (Tours) et CIWORLD- Philippe CLERC
des Hautes Etudes de Sécurité 15 WIDE organisation 25 Directeur de l’I.E. à l’Assemblée des C.F.C.I. 49

Oriental.ma
Directeur de Publication : Mohamed MBARKI • Directeur de Rédaction : Taoufiq BOUDCHICHE
Secrétaire de Rédaction : Salwa CHAADI • Conception : MPCOM
Dépôt légal : 24/07 • ISSN : en cours • Agence de l'Oriental : 12, rue Mekki Bitaouri, Souissi - Rabat
Tél. : (+212) 37 63 35 80 • Fax : (+212) 37 75 30 20 • Site web : www.oriental.ma
Les opinions exprimées dans les articles n’engagent que leurs auteurs
Éditorial
L’intelligence économique régionale
ou l’urgence de l’innovation
Dans une économie mondialisée et plus concurrentielle que jamais, les territoires sont
désormais considérés comme «acteurs du développement» : un changement profond
d’état d’esprit, car ils ne sont plus appréhendables exclusivement comme des supports
passifs d’équipement et d’infrastructures, ou comme de simples réceptacles de l’action
publique ou privée.
Les territoires deviennent de véritables systèmes produisant eux-mêmes du développe-
ment, avec ses multiples effets induits, qui les identifient de plus en plus à des entreprises
d’un nouveau genre, dotées de nouvelles formes de gouvernance, ouvrant sur de nou-
velles stratégies innovantes. L’intelligence économique consiste à en prendre conscience,
à valoriser ces systèmes, et organiser en conséquence les réseaux d’informations et leur
traitement pertinent.

Selon cette approche, il n’est pas de territoire qui ne puisse générer de la richesse et de
la valeur ajoutée. Dans cet esprit, la notion de «territoire inutile» est économiquement un
non sens.
Ainsi, le tourisme, la culture, les biens immatériels, les produits du terroir, les ressources
humaines… eux-mêmes objets de nouvelles approches spécifiques «d’intelligence» liées
aux territoires, ont pu générer du développement à haute valeur ajoutée. Tout l’enjeu est
de savoir identifier et valoriser ces ressources dans le sens du progrès et de la création
de richesses.

L’intelligence économique et les outils méthodologiques associés constituent une dé-


marche innovante pour engager des stratégies modernes et novatrices de valorisation
des territoires. L’Agence de l’Oriental souhaite partager ici les réflexions d’experts de
renommée internationale. Nous désirons également vous livrer les expériences conduites
au Maroc et dans d’autres pays, comme la France, si proche et si différente.

L’intelligence économique est d’abord une démarche, une approche, une pédagogie, une
logique de gestion des circuits d’information stratégiques et de leur contenu, accompa-
gnée d’un système d’organisation efficace qui touche plusieurs domaines de l’intervention
humaine : social, culturel, territorial, l’activité et les besoins des entreprises, les risques de
la concurrence...
Au-delà des mots savants, parfois éloignés de nos réalités quotidiennes, son application
progressive est plutôt simple. Elle nécessite uniquement de la discipline, celle qu’impo-
sent par exemple la gestion et le suivi des systèmes de veille.

Pour l’Agence, l’exercice d’intelligence économique engagé a pour seul objectif le déve-
loppement régional avec la volonté de travailler sereinement à l’émergence du concept
«d’intelligence économique régionale» avec l’ensemble des institutions concernées. Ce
concept, intégré dans l’action pour le développement, nous permettra d’explorer avec
plus de pertinence tous les chemins ouverts par les défis du développement de la Région
en tant qu’entité institutionnelle décentralisée, entité territoriale, réceptacle de projets sec-
toriels, environnement naturel et humain, système économique en liaison avec d’autres
territoires, lieu d’interaction d’acteurs économiques et sociaux, définition des étapes à
réaliser pour gagner les enjeux du futur.

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Une lecture attentive du Discours Royal du 18 mars 2003 montre que «l’Initiative Royale
pour le Développement de l’Oriental», au-delà de la «feuille de route» très concrète qu’elle
décrit, invite également, dans sa vision, à ce type de réflexion et d’innovation. C’est ce
défi sur l’avenir, audacieux et innovant, que nous invite à relever le récent Discours Royal,
prononcé par Sa Majesté le Roi que Dieu L’assiste, à l’occasion de la commémoration de
la Marche Verte (6 novembre 2008), à propos d’une régionalisation renouvelée.

La démarche d’intelligence économique appliquée au développement régional est donc


nécessairement porteuse d’innovation. Cela est évident au plan méthodologique comme
pour l’action qui en résulte. C’est pourquoi nous avons choisi d’intituler ce numéro «Intel-
ligence économique régionale, l’urgence de l’innovation».

Plusieurs expériences d’intelligence économique sont traitées dans ce numéro et je re-


mercie les auteurs qui ont accepté de partager leur expertise avec nos lecteurs. Per-
mettez-moi de rappeler à cette occasion que tous les auteurs qui contribuent à la revue
Oriental.ma le font bénévolement et méritent ainsi un hommage appuyé.
Je voudrais souligner, notamment, la contribution exceptionnelle de M. Philippe Clerc à ce
numéro, expert français en intelligence économique, reconnu au plan international et ami
du Maroc, qui a bien voulu en coordonner la partie française.

M. Mohamed MBARKI
Directeur Général de l’Agence de l’Oriental

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 3


Le Point

PRÉAMBULE
Régulation et gouvernance

Philippe CLERC
Directeur de l’Intelligence Economique à l’Assemblée
des Chambres Françaises de Commerce et de l’Industrie

Coordinateur des contributions venues de l’étranger, l’auteur a pu


analyser l’ensemble des articles réunis pour ce numéro, avec le recul
nécéssaire et la hauteur de vue qui s’impose. Ce préambule replace
les approches et analyses complémentaires, ainsi que les expériences
vécues, comme de très utiles supports de réflexion à la démarche
exigeante et forcément globale que l’Oriental devra suivre pour bâtir
son Intelligence Economique Régionale.

violemment au moment où le monde des La décision de M. Mbarki, Directeur

E
lle est comme un signe ou plu-
tôt le rappel signifiant l’urgen- décideurs internationaux, nationaux et Général de l’Agence de l’Oriental, de
ce de l’anticipation, de l’ana- locaux, découvre l’hyperconcurrence et consacrer à l’Intelligence Economique
lyse, de la prospective et de la «la guerre de l’intelligence », défi central Régionale un numéro de la revue Orien-
vigilance. En effet, la présente livraison et considérable qui les oblige à repenser tal.ma répond à cet impératif et consti-
de la revue Oriental.ma sur le thème de les rapports de force et leurs analyses, tue une innovation en soi. Intégrant des
l’Intelligence Economique Régionale a leurs organisations jusqu’aux fondamen- réflexions d’experts marocains et fran-
été élaborée pendant que se déroulaient taux des politiques industrielles. çais, il provoque les conditions d’une
des crises majeures bouleversant l’ordre fertilisation croisée d’expériences et de
des rapports de puissance (conflit Rus- Gageons que les auteurs marocains volontés. Cette décision et cette vision
sie-Georgie et intervention difficile de et français ont été inspirés par cet en- sont les premières pierres d’angle de
l’Union Européenne), mais surtout l’or- vironnement dans la rédaction de leurs cette démarche exigeante.
dre financier du monde. contributions, car il le faut impérative- Cette dernière devra très vite irriguer les
Soudain, les faits révèlent la volonté de ment. En effet, l’impact de la crise finan- actions, consolider les projets et inspirer
puissance de la Russie, ou l’incroyable cière mondiale sur les tissus productifs les coopérations, nourrir les batailles et
laisser-faire du marché et des décideurs, et la configuration des forces concurren- sécuriser les organisations. Actions et
l’absence totale de dispositif de veille et tielles, ainsi que des intérêts coopératifs, projets pour l’Oriental, actions et pro-
d’alerte collectif, les formidables «cour- tout comme le surgissement et l’urgen- jets pour un partenariat maroco-français
bes d’aveuglement» des gouvernants. ce des mutations, vont rendre plus ob- fondé sur l’arrimage et l’échange de nos
Soudain, les experts ne «savent» plus ; solètes encore nos outils, nos méthodes capacités «d’intelligence stratégique».
«prévoir» encore moins. Plus personne et nos dispositifs d’expertise et d’intelli- Cet axe est nécessaire et fondateur si
n’ose parler du futur, sauf à dire qu’il est gence des avatars du monde. Voilà une notre ambition commune est aussi de
cette fois bien imprévisible, ou plutôt que opportunité pour innover en la matière consolider l’Union pour la Méditerranée.
la source d’innovation indispensable à sous formidable contrainte et accélérer Où l’intelligence régionale est donc pré-
sa construction s’est brutalement tarie. «l’invention» de nouveaux modes de dé- sentée et illustrée comme une politique
veloppement «en connaissance de cau- stratégique résolument innovante.
Cassure majeure : prédite par d’inaudi- se», notamment à travers une stratégie Où l’intelligence régionale imposera aux
bles Cassandre, elle n’en surgit pas moins d’Intelligence Economique Régionale. décideurs et aux populations de penser

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et de pratiquer le développement de lation et guide la gouvernance. de veille et cellule d’intelligence économi-
leurs territoires aspirés par cette mon- Troisièmement, la place de l’homme est que). Les exemples venus des Chambres
dialisation terriblement chaotique, avec centrale dans la politique et la démar- de Commerce et d’Industrie de Bretagne
de nouveaux outils à haute intensité in- che, d’abord peut-être au service de et de Champagne-Ardenne en sont l’illus-
formationnelle et de connaissance, tirés la compétitivité, mais aussi au service tration, comme le sont le développement
par des visions stratégiques repensées. du développement culturel pris comme du Port Autonome de Marseille ou la stra-
A bien y regarder, et s’il est une seule actif essentiel (Jean-Philippe Mousnier). tégie de la Région de l’Oriental.
question à se poser en introduction, L’intelligence sociétale fait de l’homme et
c’est bien la suivante : la construction du «génie humain» la «clé de voûte» des En conclusion, je souhaite proposer
d’une politique publique d’intelligence stratégies de développement endogène en toute humilité une orientation pour
économique et sa déclinaison régionale, et d’arrimage des territoires aux autres l’action. Un constat d’abord : les déve-
apportera-t-elle à la Région de l’Oriental régions et au monde par les réseaux, loppeurs et les décideurs politiques pen-
une nouvelle marge de manoeuvre stra- ses diasporas (Driss Guerraoui, Faouzi sent leurs stratégies de développement
tégique indispensable pour se mouvoir Lakhdar-Ghazal, Taoufiq Boudchiche). locales à travers une tension entre choix
dans les rapports de force économiques La vision du développement durable ir- de la logique endogène de développe-
et sociaux que nous impose le monde ? riguée par l’intelligence économique de ment et choix de la logique exogène,
Pour conjuguer ses faiblesses et ses res- Driss Alaoui Mdaghri s’inscrit clairementcelle de l’attractivité performante.
sources vers une nouvelle vision, donc dans cet axe de doctrine. Comme celle Le développement endogène local(1)
se construire un futur. de Mohammed Tawfik Mouline sur la s’appuie sur l’intelligence sociale dans
Les contributions mettent en avant deux prospective. un esprit partenarial et un fonctionne-
éléments essentiels à la mise en place ment ascendant. Il est essentiel pour ré-
de ce processus d’innovation : Enfin, le lien entre sécurité nationale et soudre par exemple les problèmes d’une
développement local (Gérard Pardini) fraction marginalisée de population ou
• les thèmes permettant de bâtir une émerge comme une tendance pour le de territoire. Utilisé comme vecteur de
doctrine d’Intelligence Economique Ré- long terme tant les questions de sécurité gouvernance sociale, il n’a pas produit
gionale ; les résultats escomptés et
• les finalités d’une stra- beaucoup de Régions lui pré-
tégie d’Intelligence Eco- fèrent désormais le modèle
nomique Régionale et les de développement local par
modalités de sa mise en croissance exogène et straté-
œuvre. gie d’attractivité. Par les IDE,
il produit des améliorations
Concernant la doctrine dans les filières d’offres lo-
à bâtir, quatre grandes cales, dans les améliorations
tendances se font jour, des compétences et les acti-
selon moi, dans les dif- vités de réseau à haute per-
férentes contributions. formance.
En premier lieu, il y a la Le risque est grand de tom-
capacité de «rendre in- ber dans l’économisme.
telligible» la complexité Face à cela, je propose une
des enjeux pour l’éco- Créer de nouvelles marges stratégiques pour l’Oriental. ligne stratégique claire mo-
nomiste, l’aménageur, le bilisant les expertises de
sociologue ou l’architecte, pour l’action économique et les questions de sécurité l’intelligence économique et sociétale,
dans un environnement subissant des intérieure vont désormais prédominer à savoir un mix voulu et assumé entre
mutations sans précédent (Taoufiq Bou- dans la construction d’un développe- l’endogène et l’exogène. L’homme y
dchiche, Mohammed Tawfik Mouline, ment durable. est au centre et l’affrontement concur-
Driss Alaoui Mdaghri). Pour la mise en œuvre, plusieurs sugges- rentiel modéré par un retour en force de
En second lieu, l’Intelligence Economi- tions se dessinent : la logique expérimen- la coopération, notamment à l’échelle
que Régionale se dessine comme un tale décrite par Gérard Pardini est une internationale. C’est bien dans ces ca-
appui à la gouvernance (Gérard Pardi- suggestion utile que viendront enrichir pacités d’intelligence partagées que
ni) et comme une démarche puissante des approches d’intelligence organisa- l’Union pour la Méditerranée trouvera
d’accompagnement des réformes et du tionnelles adaptées à chaque situation, les ressources pour bâtir ses projets
rôle de l’Etat stratège (Rémy Pautrat, mais dont les ingrédients structurants fondateurs.
Driss Guerraoui, Driss Alaoui Mdaghri). demeurent les réseaux, la coordination et
(1) Marjorie JOUEN, administratrice au cabinet du
C’est dans cette fonction majeure que l’échange, les capacités d’intelligence dis- Président du Comité des Régions, In Population &
l’intelligence économique nourrit la régu- tribuée et collective (observatoires locaux Avenir, HS avril 2008 – Penser le futur.

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Le Point

Intelligence Économique,
prospective et veille
stratégique
Mohammed Tawfik MOULINE
Directeur Général de l’Institut Royal des Etudes Stratégiques (IRES)

L’Institut Royal des Etudes Stratégique (IRES) est l’outil gouvernemental


de prospective stratégique et opérationnelle, appliquée à une dizaine
de domaines de veille. Celle-ci relève de l’Intelligence Economique :
au delà de l’instantané, même net et précis, la détermination du sens
des évolutions et de leurs mécanismes de changement prime et fonde
la prospective. La référence au Maroc.

exploitation, de l’information utile aux

L
e rythme du changement s’ac-
célère et brouille la lisibilité des acteurs économiques. Ces diverses
évolutions. Les transforma- actions sont menées légalement avec
tions structurelles, notamment toutes les garanties de protection né-
sociétales, sont plus rapides que pré- cessaires à la préservation du patrimoi-
vues. Elles modifient la perception du ne de l’entreprise, dans les meilleures
monde et les attentes qui en découlent. conditions de délais et de coûts»(1).
Dans ce contexte, comment anticiper...
et comment être alerté à temps ? Il s’agit d’un cycle d’informations dont
la finalité est la production de rensei-
La mondialisation croissante des écono- gnements stratégiques et tactiques à
haute valeur ajoutée, destinée à éclairer
mies est largement impulsée par l’essor
la prise de décision d’un Etat ou d’une
remarquable des technologies de l’infor-
entreprise(2). L’Intelligence Economique
mation et de la communication. Ces nou-
nécessite l’élaboration d’un système
velles technologies ont non seulement
d’information destiné à capitaliser les
accéléré le rythme de circulation de l’in-
savoirs et savoir-faire et à assurer leur
formation, mais elles ont mis les Etats et diffusion.
les entreprises face à une masse d’infor-
mations surabondante, dont la portée et Le but recherché n’est pas de créer un
la pertinence requièrent la mise en place outil statistique comme il en existe dans
d’un dispositif d’intelligence économique. nombre de pays, mais de produire une
information dynamique qui fait souvent
Il existe plusieurs définitions de l’intel- défaut dans les études prospectives.
ligence économique dont notamment Il s’agit, en fait, de produire de l’intelli-
celle proposée par le rapport Martre : gence prospective et de la mettre à la
«l’intelligence économique peut être disposition des décideurs.
définie comme l’ensemble des actions
coordonnées de recherche, de traite- L’intelligence économique est au ser-
ment et de distribution, en vue de son L’IRES interroge notre monde. vice de la prospective, dont la vocation

6 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


essentielle consiste en une meilleure La prospective opérationnelle a pour en évidence les interactions et les inter-
connaissance des évolutions et en une objectif d’apporter des solutions dépendances, afin d’éclairer les ques-
intelligence des processus de change- possibles et durables aux problèmes tions du présent et de l’avenir sans
ment en vue d’accroître les capacités structurels immédiats ou surgissant à perdre la richesse de la complexité.
d’adaptation des acteurs du dévelop- court terme.
pement. Le choix d’indicateurs appro- Le schéma ci-après se veut une illus-
priés, quantitatifs, mais aussi qualita- Véritables champs de connaissance, tration de la méthode heuristique appli-
tifs, facilite la détection des tendances, les domaines de veille stratégique sont quée à la problématique du développe-
des signes de rupture ou de tout autre décomposés en systèmes et sous-sys- ment territorial, considéré comme un
signal faible servant à construire une vi- tèmes grâce à la méthode heuristique. nœud du futur. Le choix de cette pro-
sion prospective ou à entreprendre une Celle-ci permet de penser la complexi- blématique converge avec les préoc-
activité de veille stratégique. té, de manière innovante par rapport cupations d’un certain nombre d’opé-
aux méthodes traditionnelles, de don- rateurs, dont l’Agence de l’Oriental.
La veille stratégique est l’une des prin- ner une vue d’ensemble du sujet traité
cipales missions de l’Institut Royal des sur une seule planche, de synthétiser
Etudes Stratégiques (IRES). La pros- une information de plus en plus abon-
pective stratégique et opérationnelle dante, d’organiser et de structurer les
sont appliquées à une dizaine de do- savoirs. (1) Martre H. (1994), «Intelligence économique et
maines de veille. La prospective stra- stratégies des entreprises», La Documentation
Française, Paris,p. 16.
tégique consiste à évaluer les risques Les domaines de veille stratégique sont
(2) Besson. B., Possin J-C (1997), «Du rensei-
possibles et les opportunités qui se ainsi appréhendés dans le cadre d’une gnement à l’intelligence économique», Editions
présentent à moyen et long termes. vision globale et systémique, mettant Dunod.

Décentralisation / Déconcentration Contrôle des flux

Elites locales Equipement en logements


Urbanisation
Culture et sport
Participation des acteurs locaux
Pré-requis du Politique foncière
Recettes Gouvernance locale développement local
Ressources financières Gestion de Pollution de l'air
Dépenses des collectiviés locales l'espace urbain Pollutions
Découpage administraftif Cadre de vie Déchets solides et liquides
Découpage
Espaces verts
Découpage humain du territoire
Qualité de vie
Découpage économique Education
Santé
Services sociaux et urbains
Sécurité des personnes

Routes
Infrastructures de
Réussir communication Rail
le développement
Téléphone
territorial
Haut débit
Routes, autoroutes Infrastructures de
Equipement télécommunication Hertzien
Chemin de fer
en infrastructures lourdes Equipement et Cable/fibre optique
Ports en services de bases désenclavement rural

Aéroports Eau
Ecoles, Hôpitaux Réseaux de distribution Gaz
Population littorale Electiricité

Concentration des activités Concentration littorale Développement Education


Equité territoriale rural Equipements de base
Pollution Santé
Côtes sableuses Exode rural
Flux humains
Eaux de baignade Richesses naturelles Développement du littoral Retour à la terre

Ressources halieutiques
Système de financement
Développement portuaire
Agriculture Structure foncière
Développement industriel Activités économiques
Ressources humaines
Tourisme/loisirs Activités
économiques
Tourisme rural
Autres Produits du terroir
activités
Artisanat rural
Autres

Réussir le développement territorial.

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 7


Le Point

INTELLIGENCE TERRITORIALE
Intelligence tout court

Driss ALAOUI MDAGHRI


Ancien Ministre et Président de l’Association
Marocaine d’Intelligence Economique

L’auteur développe sa vision de l’Intelligence Territoriale et renvoie


à un système de préhension où le niveau de lecture change
les considérants. Au plan national, l’item est lié à la décentralisation ;
au plan régional, c’est l’échelle méditerranéenne ; au plan mondial,
l’optique du développement durable prévaut.

F
ace aux enjeux actuels des Au niveau interne de chaque nation, s’accompagner de la mise en place d’or-
temps présents en matière de décentralisation et autonomie ganes et d’instruments favorisant l’action
développement, trois oppor- efficace adaptée à chaque cas. A cet
tunités s’offrent à qui, en tant L’aspiration légitime à la reconnaissance égard, la création d’observatoires régio-
que décideur, veut en tirer avantage de la spécificité des réalités locales et la naux chargés de la collecte, de l’analyse
pour le plus grand nombre. Elles repo- demande de participation et d’autonomie et de la diffusion des données pertinentes
sent toutes sur une véritable intelligence des populations et de leurs élites doivent qui concernent ces Régions sur tous les
territoriale et se situent au niveau interne être utilisées comme leviers de dévelop- plans, devrait favoriser la préparation et la
de chaque nation, au niveau régional et pement. Au Maroc, la politique de dé- prise de décision par les élus locaux tout
au niveau mondial. centralisation doit jouer de manière tota- en représentant des plateformes de veille
lement assumée pour donner, à toutes stratégique nécessaires pour qui veut agir
Au niveau de la nation, les forces à l’œu- les Régions présentant un degré suffisant à bon escient, les technologies de l’infor-
vre exigent de plus en plus de participa- d’homogénéité historique et culturelle, mation démultipliant les potentialités.
tion et donc d’autonomie dans la ges- toute l’autonomie qu’il faut pour que les
tion des affaires locales. énergies et les forces à l’œuvre dans ces Une fiscalité révisée, appropriée dans ses
espaces soient mobilisées au profit des niveaux, ses modalités, son affectation
Au niveau des ensembles régionaux, habitants, tout en veillant à ce qu’elles et son recouvrement, devrait aller de pair
la construction d’ensembles complé- aient des retombées positives et produi- avec ces actions pour accompagner le
mentaires, économiquement et poli- sent des effets d’entraînement sur le reste changement. De même, la poursuite en
tiquement, représente une aspiration du territoire national. profondeur de l’action des Agences de
latente réelle et un impératif économi- développement régional devrait permet-
que certain. L’affaire n’est pas aisée, tant il faut vaincre tre l’intensification de leur impact et une
d’obstacles à la fois politiques et psycho- mobilisation permanente des leviers né-
Au niveau mondial, les grands enjeux logiques pour se débarrasser des discours cessaires en matière d’investissement.
géo–stratégiques de toutes natures, conventionnels et de la langue de bois
notamment environnementaux, ren- traditionnelle. Les initiatives prises par le Au niveau des ensembles régionaux :
dent nécessaires plus de coopération et Maroc en matière de développement ré- du Maghreb à la Méditerranée
d’action collective concertée. gional et l’intense activité royale dans tou-
tes les Régions du pays indiquent la voie Dans cet esprit, l’Union du Maghreb est
Les actions à mener à ces trois niveaux et ouvrent des perspectives fécondes. un impératif auquel il faudra bien se ré-
doivent s’articuler de manière complé- Sans entrer dans les détails, cette dé- soudre tôt ou tard, non certes pour quel-
mentaire pour être efficaces. marche doit prévaloir de façon durable et que sentimental désir d’union ou lyrisme

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unioniste comme le monde arabe en a alors à même de contribuer à la construc- gence de réflexions et d’actions collecti-
connu de nombreux, mais parce que le tion d’un espace encore plus significatif, ves appropriées. Les défis gigantesques
temps du mariage de raison est arrivé, l’espace méditerranéen. On sait que les auxquels l’humanité, en tant qu’espèce,
imposé autant par la géopolitique que centres d’influence n’ont cessé de glis- sera confrontée ne laissent aucun autre
par le marché. ser au fil des siècles d’Est en Ouest, choix.
Il n’est nul besoin, pour ce faire, de croire à jusqu’au bord du Pacifique, réduisant On s’arrêtera, du point de vue qui est le
d’illusoires mots d’ordres qui empêchent progressivement le rôle de la zone médi- nôtre, dans cette modeste contribution
de voir la réalité des intérêts réciproques terranéenne dans les affaires mondiales. - celui des opportunités et des actions
qu’une telle union favoriserait et les ca- Seule une coopération accrue, renfor- à entreprendre à court terme au niveau
pacités démultipliées d’influence qu’elle cée, avec tout son cortège d’actions mondial - sur la question de l’environ-
donnerait aux Etats de la région, notam- en profondeur, avec les investissements nement, qui doit s’articuler étroitement
ment dans leurs dialogues, négociations qu’il faut et la liberté de circulation des avec les actions locales et régionales.
avec le reste du monde en général, et hommes et des biens nécessaire, peut Cette question revêt aujourd’hui une ur-
avec l’Europe en particulier. Il suffit de encore ouvrir des perspectives nouvelles gence singulière en raison du réchauffe-
construire ensemble dans des domaines dans l’espace méditerranéen. D’autant ment climatique. Le dernier rapport du
privilégiés des projets à effets d’entraîne- que l’Europe latine n’a de chance de GIEC (Groupe Intergouvernemental d’Ex-
ment élevés, tels les projets énergétiques peser dans les affaires européennes, perts sur l’Evolution du Climat) le montre
et d’infrastructures, qui serviront de trame et l’Europe elle-même dans les affaires assez. Elle représente cependant une
à l’édification d’un ordre futur caractérisé mondiales, qu’avec des apports dé- opportunité dont on peut largement tirer
par la paix, la stabilité, la concertation et le mographiques, culturels économiques, profit en termes d’adaptation des modes
développement durable. énergétiques… de l ‘ensemble du bassin de consommation et d’innovations, pour
de la Mare Nostrum. un comportement énergétique plus res-
Il est fréquent d’entendre dire que l’UMA pectueux des équilibres naturels.
est en panne à cause des différends al- Le concept de développement durable,
géro-marocains à propos du Sahara. revu et corrigé à la lumière des nouvel-
C’est exact jusqu’à un certain point. Les les données n’a de chance d’être réel
myopies de tous ordres empêchent de que dans la mesure où il est concerté
voir les exemples de coopération bila- à l’échelle internationale, afin que des
térale qui fonctionnent en dépit des di- solutions équilibrées et bénéfiques pour
vergences (dans le domaine énergétique tous soient trouvées. Il est parfaitement
notamment : gazoduc Maghreb-Europe clair aujourd’hui que sans une politique
et interconnexions électriques) et de s’en volontariste de tous, Etats-Unis, Europe,
servir comme leviers pour les multiplier Canada, Chine, Japon, et Inde, pour ne
et développer des zones particulières de citer qu’eux, la planète file tout droit vers
coopération active. une catastrophe écologique à plus ou
Ils interdisent également de prendre la moins long terme. Concrètement, l’ap-
mesure des perspectives nouvelles qui plication du Protocole de Kyoto est un
s’ouvriront avec les changements qu’in- minimum vital.
duira une politique d’Intelligence Territo- L’urgence des questions planétaires Par ailleurs, croire que cette question
riale bien conçue et appliquée au niveau puisse être réglée sans que parallèle-
national, dans laquelle chacun des pays Au niveau mondial, ment celle d’une répartition plus juste
du Maghreb devra s’engager en fonction des actions d’urgence des richesses mondiales intervienne, se-
de ses potentiels et de ses contraintes rait une pure illusion. C’est ce qui peut
internes. A cet égard, le chantier de La plupart des recherches prospectives donner une justification réelle au concept
l’autoroute Fès-Oujda (plus de 1 milliard actuelles montrent que le proche avenir de développement durable… et une
de Dollars d’investissement) s’inscrit verra des mutations d’une ampleur sans réelle pertinence.
dans cette logique positive. Il en va de précédent dans l’histoire humaine. Ces En transformant les menaces qui pèsent
même du réseau autoroutier algérien le mutations rendent beaucoup de débats aujourd’hui sur nos tête en opportunités
long du littoral… obsolètes et bien des politiques en déca- pour introduire des initiatives réellement
Par ailleurs, le rôle de la communauté lage profond avec les enjeux nouveaux. créatives et des actions collectives réflé-
des affaires et de la société civile est de Ce n’est pas le lieu d’examiner en détail chies aux trois niveaux soulignés, dans
nature à exercer un effet d’entraînement ces questions complexes et délicates. Il l’optique d’une intelligence territoriale
non négligeable sur les autorités poli- convient de noter malgré tout, que l’ho- adaptée, on peut espérer que l’intelligen-
tiques pour donner plus de vigueur au rizon où ces questions se poseront avec ce tout court gouverne enfin notre planè-
mouvement d’ensemble. une acuité sans précédent est à peine de te, si fragile et si belle, et que notre pays y
Cet espace régional redynamisé sera deux ou trois décennies. C’est dire l’ur- occupe la place qui doit être la sienne.

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 9


Éclairages

L’intelligence territoriale,
ferment d’une nouvelle
politique industrielle
Rémy PAUTRAT
Préfet de Région honoraire - Président de l’Institut d’Etudes
et de Recherche pour la Sécurité des Entreprises

L’auteur rappelle opportunément que l’intelligence économique


territoriale est d’abord un choix politique, un volet de la gouvernance
d’un Etat, dont le mode d’administration va plus ou moins se refléter
dans la gestion de l’information, de son recueil à sa diffusion en
passant par son traitement. Au cœur du propos, les rapports entre
les entreprises et les institutions, les modes de décision, la vision
du développement local, la nature et la force des réseaux, les types
de partenariat public-privé, parmi les principaux considérants .

L
’intelligence économique sont confrontés à l’imprévisibilité des en- compte. Or, elle fait partie intégrante de
ou comprendre le monde… vironnements. Les capacités d’anticipa- la démarche globale d’intelligence éco-
tion et d’analyse deviennent des inves- nomique. Elle a pour but de protéger
Une profonde modification tissements stratégiques. l’information stratégique des firmes, leur
des rapports de force internationaux est potentiel d’innovation, en les préservant
à l’œuvre. La course aux marchés et aux Dans un tel contexte, les Etats et les ma- de la prédation et de manœuvres illicites.
ressources s’opèrent désormais dans nagers ont progressivement développé La France, à travers la nouvelle politique
un jeu d’acteurs inédit. Une trentaine une nouvelle démarche et ses outils théo- industrielle qu’elle développe – stratégie
d’économies émergentes entrent dans riques et pratiques afin de piloter leurs des pôles de compétitivité et stratégie
la concurrence pour gagner leur part de stratégies « en connaissance de cause » d’innovation - a inscrit la sécurité écono-
la richesse mondiale. Des opérateurs dans le dédale de ces logiques inédites : mique, celle des PME/PMI sensibles, au
de plus en plus diversifiés interagissent, il s’agit de l’intelligence économique. La cœur de sa politique de croissance.
issus de la sphère publique ou privée, France en a fait une politique publique à L’apprentissage de l’intelligence écono-
régionale, nationale ou internationale, caractère stratégique en même temps mique depuis une quinzaine d’années
du champ économique, mais également que les managers publics et privés, les a eu un impact majeur sur l’Etat, lui im-
social, politique ou culturel. En même Universités et les écoles, participent au posant progressivement de dépasser le
temps, le rythme des ruptures ou des développement de la démarche, ses cadre de ses missions traditionnelles de
avancées technologiques s’accélère ; outils, ses organisations, ses méthodes. contrôle et de sanction. Il devient dans
la maîtrise des cycles d’innovation et de les faits un Etat stratège et partenaire des
normalisation, devenus de plus en plus Cette discipline permet en somme de entreprises. Cette révolution a été dyna-
courts, conditionne l’accès au marché. comprendre les événements économi- misée par la mise en place de la nouvelle
ques afin de définir, puis mener, des ac- décentralisation.
Guerre de l’intelligence et guerre de la tions stratégiques, construire le futur. La
connaissance structurent les rivalités posture centrale est celle de l’anticipa- L’intelligence territoriale
géoéconomiques. La hiérarchie des tion. Elle intègre l’organisation de la sûre- au cœur du développement local
menaces s’en trouve considérablement té du patrimoine de l’entreprise et la sé-
modifiée et, si les ouvertures de marchés curité économique qui reste aujourd’hui Ainsi, la politique publique d’intelli-
se multiplient, les acteurs économiques mal comprise et insuffisamment prise en gence économique en France trouve

10 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


aujourd’hui un champ d’application ma-
jeur au niveau territorial. Sa gouvernance
décentralisée prend en compte notre di-
versité, la variété de chaque bassin d’acti-
vités et permet à nos Régions de s’insérer
au mieux dans la grande dynamique de la
mondialisation. La politique innovante d’in-
telligence territoriale et les actions qui en
découlent ont acquis une véritable densité
avec un programme couvrant l’ensemble
du territoire national. Le récent lancement
de la stratégie des pôles de compétitivité
a encore renforcé la visibilité, la cohérence,
mais surtout l’utilité d’une telle politique.

D’évidence, la concurrence internationale


n’épargne plus les territoires (ni leurs po-
pulations) qui participent à la dynamique
essentielle d’innovation et de croissance à
travers le tissu productif des PME.
L’intelligence organisationnelle qui ac- Partager les connaissances et protéger les savoir-faire.
compagne la démarche passe par le
travail en réseau. Pour innover et se dé- gence économique à identifier et répon- la sous-estimation des préoccupations
velopper dans les environnements hy- dre aux besoins «réels» exprimés par les liées à la sécurité économique des pôles
perconcurrentiels, les acteurs économi- dirigeants d’entreprises. qui concentrent et donnent à voir des in-
ques doivent coopérer, mutualiser leurs Il s’agit de construire de nouveaux ré- novations souvent clés et stratégiques.
connaissances et leurs compétences, seaux locaux de compétitivité et de vigi-
tout en préservant leurs savoir-faire es- lance. C’est là tout le sens de la démar- Le Ministère de l’Intérieur et de l’Amé-
sentiels. Il convient ici d’inventer et de che d’expérimentation de l’intelligence nagement du Territoire, toujours guidé
développer des organisations appre- territoriale décidée par le gouvernement, par la logique de l’expérimentation, a
nantes, de combattre l’empilement des en s’inspirant des innovations pionnières lancé en 2006 un programme d’expéri-
structures et le stockage stérile des don- conçues, il y a quelques années, dans mentation au sein de plusieurs pôles en
nées. Seules l’information et la connais- les Régions Basse-Normandie, Franche- matière de sécurité économique. L’ex-
sance qui circulent, seules celles qui sont Comté, Centre, et Nord-Pas-de-Calais. périmentation a pour objectif d’établir
partagées, créent de la valeur ajoutée. des protocoles de gestion de l’informa-
Le management stratégique des terri- La nouvelle politique industrielle que la tion, afin d’encourager le développe-
toires suggère leur «immersion » dans France a adopté pour répondre à sa fai- ment d’un climat de confiance entre les
la culture opérationnelle de l’intelligence blesse globale en matière d’innovation divers partenaires, notamment vis-à-vis
économique, c’est-à-dire dans les tech- et améliorer sa compétitivité s’est tra- de chefs de petites entreprises qui pour-
niques de veille, de sécurité économi- duite par la mise en place de pôles de raient se montrer réticentes à partager
que et d’influence. compétitivité. Fer de lance de la straté- leurs savoir-faire et leurs technologies.
gie d’intelligence territoriale, leur mise en Ces pôles pilotes (en Régions Limou-
La nécessité d’une démarche place a été semée d’embûches. Un pôle sin, Midi-Pyrénées, Provence-Alpes-
souple et pragmatique de compétitivité se définit comme «une Côte d’Azur-Corse, Rhône-Alpes, Pays
combinaison, sur un espace géographi- de Loire et Bretagne) regroupent des
Les leçons ont été tirées des premières que donné, d’entreprises, de centres de entreprises exposées à la concurrence
initiatives étatiques de mise en place formation et d’unités de recherche, pu- et nécessitant une protection accrue
d’une politique publique d’intelligence bliques ou privées, engagés dans une de leurs savoir-faire et de leurs techno-
économique. Trop centralisée à l’origine, synergie autour de projets communs au logies critiques.
elle est aujourd’hui marquée par la dy- caractère innovant. Ce partenariat s’or- J’ai pu personnellement constater au
namique de subsidiarité. Une organisa- ganise autour d’un marché et d’un do- cours de ma carrière préfectorale la per-
tion souple et flexible et des règles de maine technologique et scientifique qui tinence d’une telle organisation, souple et
gouvernance régionales sont déployées lui est attaché, et doit rechercher une prospective. De l’Essonne et de la Bas-
dans chaque Région. Le succès de cet- masse critique pour atteindre une com- se-Normandie à la Région Nord-Pas-de-
te politique repose en grande partie sur pétitivité et une visibilité internationale». Calais, les initiatives prises pour améliorer
l’aptitude des systèmes locaux d’intelli- L’une des difficultés rencontrée a été la compétitivité des entreprises grâce à

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 11


Éclairages

l’intelligence économique se sont toujours lectivités territoriales, l’Etat, mais aussi d’accompagner, de soutenir et protéger,
articulées autour de quatre axes : les Universités, les organisations profes- les entreprises dans leurs efforts d’antici-
sionnelles, les CCI et les associations, pation et de développement. De ce point
• sensibiliser et former ; peuvent désormais permettre le déve- de vue, l’intelligence territoriale favorise
• identifier et protéger les technolo- loppement durable des territoires. Ces grandement l’apprentissage de cette tâ-
gies clés ; opérations sont guidées par trois objec- che d’animation au profit de l’intérêt col-
• contribuer à créer des réseaux entre tifs principaux : lectif, qui incombe à l’Etat mais aussi aux
secteur privé et sphère publique ; collectivités territoriales.
• valoriser enfin l’image de la Région en • doter les territoires concernés d’ins-
faisant mieux connaître ses atouts. truments d’anticipation et d’expertise L’intelligence territoriale est également
en temps réel ; une des clés de la décentralisation. Si
Un partenariat privilégié entre • développer une culture de projet et l’Etat n’est plus la réponse unique et
les entreprises, les collectivités et l’Etat de réseau ; permanente aux attentes des Régions
• mobiliser et mutualiser les compétences, et Départements, il devient absolument
Dans ce cadre et pour accompagner les expertises et les moyens existants. nécessaire que les acteurs locaux, pu-
les révolutions organisationnelles et blics et privés, trouvent des sources
culturelles nécessaires, il est essentiel Intelligence territoriale
endogènes de développement pour
de prendre toute la mesure de l’intérêt et réforme de l’Etat
une gestion efficace de l’emploi, de la
du partenariat entre les sphères publi- cohésion sociale, de l’innovation écono-
que et privée. Tirer le meilleur parti de Dans ce contexte, l’intelligence territoria-
mique, culturelle et sociale.
l’information et construire des réseaux le constitue un levier puissant au service
de connaissance constituent des en- de la modernisation de l’action des pou-
voirs publics vers le fonctionnement d’un L’intelligence territoriale inspire les mu-
jeux stratégiques. De ce point de vue, la
Etat stratège. tualisations de ressources, d’experti-
France tarde à se transformer. En effet,
En effet, pour faire face à ces nouveaux ses vers une intelligence partagée des
si des réseaux remarquables de recueil
défis, le rôle même de l’Etat doit évoluer. contraintes et des dynamiques de
et d’exploitation de l’information irriguent
Nos compatriotes souhaitent en effet développement. Le dessein final reste
l’économie, l’efficience du dispositif glo-
bal d’intelligence économique se trouve voir les administrations et les collecti- une conception plus agile de nos stra-
entravée par un système fortement cloi- vités publiques se rapprocher de leurs tégies, une gestion plus efficace des
sonné et trop faiblement coordonné. préoccupations concrètes. L’exigence rapports de force concurrentiels, mais
L’intelligence territoriale constitue une ré- de proximité et de concertation se fait aussi coopératifs.
ponse majeure à cette problématique : de plus en plus forte. Il s’agit peut-être A terme, en contribuant à créer plus de
moins aujourd’hui de décider à Pa- lien, elle devient un véritable moteur de
• développer les synergies entre les en- ris du quotidien de l’entrepreneur que cohésion sociale et territoriale.
treprises, les collectivités territoriales et
l’Etat vers une compétitivité accrue ;
• sécuriser les organisations et les sys-
tèmes d’information ;
• appuyer les entreprises et les Régions
dans leurs stratégies concurrentielles et
coopératives.

Il s’agit en fait de contribuer à rassem-


bler des énergies et des compétences
multiples au service des mutations éco-
nomiques et sociales, vers un rayon-
nement des territoires. L’intelligence
économique territoriale permet ainsi
la rencontre entre une nouvelle culture
managériale, celle du management par
la connaissance, celle du diagnostic en
temps réel, celle de la prospective et la
gestion féconde de l’espace.

Seules des opérations expertes et loca-


Des partenariats privilégiés entre Etat, collectivités locales et secteur privé (tramway de Rabat).
lisées associant les entreprises, les col-

12 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


LA VEILLE STRATÉGIQUE
DANS L’ENTREPRISE
L’exemple de l’ONDA
Abdelhanine BENALLOU
Directeur Général de l’Office National des Aéroports

Dans son domaine de compétence très sensible et en constante


évolution, l’ONDA pratique la veille stratégique mondiale, seule échelle
où le benchmarking a un sens pour le champ d’activité du transport
aérien. Son Directeur Général nous livre son approche de manager
et sa vision des enjeux pour l’ONDA.

L
es entreprises évoluent dans un par des cabinets externes spécialisés plexe et à caractère international, l’Office
environnement économique en dans ce domaine. National des Aéroports a lancé un grand
perpétuel changement carac- Une démarche de veille est une ap- chantier d’extension et de modernisation
térisé par une mondialisation proche structurante qui nécessite un de toutes les plateformes aéroportuaires
croissante et un développement specta- environnement adéquat, ainsi elle doit marocaines.
culaire des systèmes d’information et de constituer un projet d’entreprise porté Dans ce contexte, l’ONDA a intégré la
communication. Face à cette situation, par la direction générale, mené par un fonction d’intelligence économique au
une information fiable, pertinente et ex- dirigeant motivé ayant un esprit ouvert et sein de son organisation en mettant en
ploitable est devenue un facteur essen- accompagné par des mesures visant à place un service de veille stratégique vi-
tiel qui conditionne la survie et le bon créer une ambiance de partage et à sen- sant à pressentir les opportunités, à sur-
fonctionnement de l’entreprise. sibiliser l’ensemble du personnel. veiller l’activité d’une façon permanente et
à anticiper les nouvelles tendances.
Constituant une composante de base de En assurant une écoute permanente de
l’intelligence économique, la veille straté- l’environnement, la veille stratégique faci-
gique, vient pour satisfaire ce besoin en lite la rencontre entre l’entreprise et tous
mettant à la disposition des entreprises les acteurs économiques (niveaux régio-
des outils de recherche, de collecte, de nal, national et international) dans une
mise en mémoire, d’analyse et d’intégra- logique de coopération et de partenariat
tion des signaux émergents dans leurs (collectivités locales, administrations pu-
stratégies globales, ce qui constituera bliques, ministères, etc.). Ce rapproche-
probablement un capital de demain. ment peut être supporté en mettant en
place une cellule de coordination pour
La veille stratégique peut être définie soutenir les actions de développement
comme étant un processus continu par avec les différents acteurs économi-
lequel une entreprise se met à l’écoute ques.
des mutations de son environnement
socio-économique, dans le but d’assu- Veille stratégique : exemple de l’ONDA
rer une surveillance active et d’anticiper
les évolutions. En fonction de la taille de Sous l’effet de la libéralisation de l’espace
l’entreprise, la pratique de ce processus aérien et des fortes évolutions sur le plan
peut se faire de façon intuitive, être dé- technologique, réglementaire et écono- Les aéroports marocains :
diée à une entité interne ou sous-traitée mique, d’un secteur économique com- aux meilleurs standards mondiaux

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 13


Éclairages

Mise en place d’un Centre de Contrôle des Opérations totalement informatisé à l’aéroport Mohammed V.

La démarche de veille de l’ONDA est ba- de satisfaction des clients et un traite- trique utilise une énergie propre (pla-
sée essentiellement sur le knowledge ma- ment systématique des réclamations. ques solaires) ;
nagement et le benchmarking. En effet, • à l’aéroport Mohammed V, mise en
l’ONDA s’est engagé depuis 2007 dans Réalisations de l’ONDA place d’un Centre de Contrôle des
une démarche de gestion des connaissan- Opérations (CCO), entièrement infor-
ces pour l’organisation, le suivi, le partage Grâce au système de veille mené par matique, utilisant les dernières proues-
et la mise en mémoire des connaissan- l’ONDA, nos aéroports et notre centre ses en matière de technologie de sur-
ces. Cette politique vise à constituer un de contrôle aérien sont au top en ter- veillance vidéo ;
réseau d’experts, à produire l’informa- mes d’équipements et d’installations de • dans la majorité des aéroports, clô-
tion utile aux décideurs et à constituer haute technologie répondant aux nor- ture périmétrique anti-intrusion ;
une voie d’apprentissage continu. mes de sécurité et de qualité reconnues • contrôle d’accès biométrique ;
au niveau mondial. Les réalisations sont • adhésion au Global Compact des Na-
L’ONDA veille toujours à bénéficier des nombreuses dans ce domaine et, à titre tions Unies (développement durable) ;
expériences les plus réussies. Ainsi, il d’exemples, on peut citer : • conception et développement d’un
réalise constamment des études de système de Gestion des connaissances
benchmarking de ses différents servi- • premiers aéroports au monde dont de l’ONDA (AKM ou Airport Knowledge
ces et processus, comparés avec les une partie de l’approvisionnement élec- Management).
meilleurs modèles pour fixer des objec-
tifs d’amélioration.

Concernant les sources d’information,


L’ONDA assure un suivi régulier des
différentes informations provenant des
organismes professionnels de l’avia-
tion civile : en l’occurrence, OACI, IATA,
EUROCONTROL et ACI. Il se rend ré-
gulièrement à une multitude d’événe-
ments, de salons professionnels et de
colloques scientifiques, aussi bien à
l’échelle nationale qu’internationale, tels
que ROUTES MONDE qui réunit tous
les acteurs de l’aérien au monde.

L’ONDA reste toujours à l’écoute de ses


clients par l’intermédiaire des enquêtes Projet du nouvel aéropole Oujda-Angad.

14 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


L’INTELLIGENCE ÉCONOMIQUE
APPLIQUÉE AUX TERRITOIRES
Une réalité complexe
Gérard PARDINI
Chef du Département Sécurité Economique et Gestion de Crise
Institut National des Hautes Etudes de Sécurité

L’auteur est Chef du Département Sécurité Economique et Gestion de


Crise de l’Institut National des Hautes Etudes de Sécurité, établissement
public du Ministère de l’Intérieur. Il a participé dès 1995 aux premières
expériences de mise en place de programmes régionaux d’intelligence
économique et suit depuis 2003 les expérimentations et les politiques
publiques conduites par ce Ministère dans le domaine de l’intelligence
économique. Cet article reflète le point de vue personnel et la vision de
l’auteur sur le lien entre Intelligence Economique Territoriale, développement
local et sécurité.

sance et de soutien à l’innovation et à protéger et incarner l’intérêt général.

L
es expériences conduites no-
tamment en France depuis l’esprit entrepreneurial. C’est un réel défi Les logiques de réseaux sont devenues
plusieurs années font de l’in- pour les pouvoirs publics, dont les mis- une réalité, qu’elles soient de territoires,
telligence territoriale une réalité sions originelles et multiséculaires – tout d’entreprises, ou mixtes, notamment
incontournable (1). Elles se révèlent utiles au moins en France - sont de contrôler, avec les pôles de compétitivité.
à la définition de stratégies pertinentes
de développement et à la mise en œu-
vre d’actions de sécurité économique
au service de territoires, de filières ou
de pôles d’excellence.

Les différents programmes pilotes en-


gagés dans les Régions depuis 2003
ont permis de clarifier un débat qui
commençait à être dénaturé par l’utili-
sation abusive, tout au moins par cer-
tains, du concept d’intelligence écono-
mique. Nous commençons ainsi à nous
affranchir de ce que j’appelle «l’écueil
incantatoire» (2).

L’intelligence économique ne peut se


cantonner dans une approche défen-
sive et, pour être crédible, doit intégrer
les fonctions de maîtrise de la connais- De nouvelles stratégies d’alliance, fruits de l’intérêt général partagé.

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 15


Éclairages

Elles contraignent à une évolution


qui fait que les pouvoirs publics, s’ils
veulent sauvegarder leur légitimité et
leur capacité d’arbitrage doivent se
convertir eux-mêmes à cette culture
du réseau, organiser un management
décentralisé, faire vivre des stratégies
d’alliance et accepter le concept d’in-
térêt général partagé. Dans ses stra-
tégies d’influence globale, le secteur
public doit prendre en compte l’inté-
rêt des entreprises, notamment celui
des plus petites, qui forment le cœur
de la richesse nationale (3), et les ac-
compagner dans leur développement
lorsqu’elles le sollicitent légitimement.
La responsabilité politique est à cher-
cher dans ces nouvelles stratégies
d’alliance.

L’originalité, voire l’innovation, de la dé-


marche française est d’avoir associé sé- Associer sécurité nationale et développement local.
curité nationale et développement local.
Ces deux dimensions de l’intelligence une filière, un territoire ou un Etat. C’est la réussite des pôles de compétitivité
économique sont également le «cœur cette notion de soutien qui est à privi- s’avère indispensable pour conforter du-
de métier» du Ministère de l’Intérieur. légier, à la condition de disposer d’ob- rablement cette approche pragmatique
Le réseau des Préfectures et l’éche- jectifs de développement qui seuls sont de la politique publique.
lon régional constituent un «creuset stratégiques.
interministériel» commode, légitime par
(1) Actions conduite à l’initiative de certains Pré-
ses deux siècles de savoir-faire. Ce ni- Le deuxième récif est celui de la trop fets à partir de 1995 ; Programme expérimental
veau est irremplaçable, car il fusionne grande proximité – plus supposée que conduit dans 9 Régions en 2004 sous la coordi-
les compétences et ne remet pas en réelle - entre intelligence économique nation du Ministère de l’Intérieur ; Programmes de
cause les grandes missions exercées et renseignement. Si l’intelligence éco- sécurité économique adaptés aux pôles de com-
pétitivité à partir de 2006.
par les Départements ministériels au nomique y trouve sa filiation, il lui est (2) La période qui a suivi la publication du rapport
niveau central. Je pense notamment indispensable de s’en affranchir. Son au Premier Ministre sur la mise en place d’une po-
aux rôles propres à chacun des Minis- épanouissement se construira dans litique publique d’intelligence économique par le
tères de l’Economie, des Finances, et l’émancipation. Il s’agit bien plus pour député Bernard Carayon, en juin 2003, s’est ca-
ractérisée par une forte médiatisation du concept
de l’Emploi, dont l’intervention est tout les pouvoirs publics de mutualiser à
allant dans le sens d’une proximité avec des ac-
aussi décisive (4). l’échelle du territoire de bonnes prati- tions de renseignement. La plupart des articles
Cette approche a le mérite de resituer ques, de rendre cohérentes les actions publiés ont réalisé un amalgame entre espionnage
à sa juste place l’intelligence économi- collectives au service des entreprises, économique et intelligence économique. Espion-
d’animer (et de participer à) des réseaux nage, pratiques illégales et intelligence économi-
que, qui n’est que le «savoir utiliser» des que sont ainsi accolés dans un nombre significatif
outils de gestion des connaissances au publics / privés, plutôt que de s’ériger d’articles de presse parus depuis dix ans (environ
service de décideurs. en acteur direct. 20% de la totalité des articles traitant d’intelligen-
Il convient ainsi de privilégier dans ce ce économique). J’emploie le terme «incantatoire»
domaine le rôle de l’Etat stratège plutôt car Intelligence économique a aussi été perçue
L’écueil incantatoire évoqué plus haut
comme un produit «dans l’air du temps», vendu et
inclut aussi deux autres «récifs». Le pre- que de l’Etat contrôleur ou surveillant. Il accommodé avec le terme «stratégique».
mier est celui d’une utilisation abusive et s’agit, pour lui, de donner des impulsions (3) 2,7 millions d’entreprises, dont seulement
répétée du mot «stratégique» qui, si l’on et de s’appliquer à lui-même les métho- 2000 comptant plus de 500 salariés. Les entre-
n’y prend garde, va donner une dimen- des préconisées pour que les entrepri- prises emploient 16 millions de personnes, dont
89% le sont par les PME. Les grandes entreprises
sion caricaturale à l’intelligence écono- ses soient compétitives. C’est à ce prix représentent 0,1% du total et emploient 11% des
mique et aboutir au résultat inverse de que l’interaction secteur public, acteurs effectifs salariés (chiffres arrondis).
celui que l’on espère. Il faut conserver économiques sera féconde. La force du (4) Le livre blanc sur la Défense et la Sécurité na-
en permanence à l’esprit que la voca- réseau territorial réside dans cet ancrage tionale publié en juin 2008 et les lettres de mis-
sion du Président de la République aux ministres
tion centrale de l’intelligence économi- proche des réalités des besoins des en- de l’Economie et de l’Intérieur rédigées en 2007
que réside dans sa capacité à soutenir treprises mais aussi des administrations après l’élection présidentielle reflètent bien cette
la politique générale d’une entreprise, et des collectivités territoriales. A ce titre, répartition des rôles.

16 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


L’Intelligence Économique
au service des territoires

Michel ROUSSET
Agrégé de droit public et de science politique, Professeur et
Président honoraire de l’Université des Sciences Sociales de Grenoble

Homme du droit, empreint de recul critique et de sagesse, appuyé sur


la profondeur du temps, Michel ROUSSET démontre que l’Intelligence
Economique Territoriale est un bien qui nous vient de loin.
Au passage, l’auteur souligne la place faite aux juristes dans les démarches
d’aménagement du territoire, concept volontariste auquel il relie
l’Intelligence Economique Territoriale d’aujourd’hui.
Interview : propos recueillis par la rédaction de Oriental.ma.

L’intelligence économique est-elle inté- ces» diverses de ces territoires : naturel- économique, du développement rural
grée dans la démarche du juriste pour le les, humaines, structurelles, culturelles, et urbain et de l’aménagement du terri-
développement des territoires ? intellectuelles, etc. Cela, aux différents toire, et surtout par le devenir des com-
niveaux spatiaux que présente le terri- munautés humaines et des individus qui
Lors de la conférence qu’il prononçait toire considéré. C’est sur la base de cet sont masqués par ces notions mais qui
devant les Préfets réunis au Ministère inventaire que peut être mise en œuvre en sont les vrais destinataires.
de l’intérieur, à Paris, le 9 décembre de façon rationnelle une politique inté- Le juriste n’est pas sociologue, économis-
2004, Monsieur Bernard Carayon a pré- grée de développement, dont les pro- te ou historien, etc., mais il ne peut ignorer
senté une nouvelle «politique publique» jets définis en co-action avec les diffé- aucune de ces sciences sociales car il est
dont il était l’initiateur, qu’il a qualifiée rents intervenants doivent prendre en tributaire des unes et des autres.
«d’intelligence territoriale et de sécurité considération la dimension temporelle Définir les structures et les compétences
économique». dont toute politique à moyen et long des collectivités territoriales internes (ré-
S’adressant aux responsables de l’ad- termes doit tenir compte. gions, départements, communes, struc-
ministration territoriale chargés de met- tures intercommunales), et aujourd’hui
tre au point des plans d’aménagement Le juriste ne peut rester à l’écart d’une de plus en plus souvent (en raison de
et de sécurité économique régionale telle démarche, tout simplement parce la coopération décentralisée), adopter
(PASER), il leur a expliqué qu’à ses yeux, que le droit est une science sociale,une et adapter ces formes de coopération, y
ces plans constituaient «pour l’essentiel science de l’homme et de la société : compris la coopération transfrontalière,
une politique publique régionale d’intel- rien de ce qui concerne l’homme et la impliquent non seulement une maîtrise
ligence économique». société ne peut lui être étranger. des techniques juridiques, mais aussi la
Mais cela touche peut-être plus intensé- compréhension intime des mécanismes
Pour ma part, il me semble que, lorsque ment les juristes de droit public, parce économiques, des ressorts sociologi-
l’on se penche sur le contenu que recou- qu’ils sont, par fondation en quelque ques, des racines culturelles des com-
vre cette politique on constate qu’elle a sorte, les premiers intéressés par les munautés humaines et des spécificités
pour objet de valoriser les potentiels de problèmes posés par le rôle de l’Etat à des territoires qu’elles occupent.
développement des territoires et des l’égard du développement, par les pro-
sociétés qui les habitent. Cela suppose blèmes de l’administration territoriale, Le juriste doit aussi être en mesure
naturellement un inventaire des «ressour- de l’encadrement du développement de proposer la création d’organismes

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 17


Éclairages

chargés de mettre en œuvre les politi- tion Transfrontalière (GECT). L’expression «intelligence économique
ques publiques de développement, de On doit souhaiter que les juristes ma- territoriale» est nouvelle, mais elle ne
définir leurs règles de fonctionnement, ghrébins, notamment ceux de l’Oriental, me semble pas recouvrir un contenu
et surtout de prévoir les mécanismes aient bientôt à se préoccuper de ce type fondamentalement différent de la notion
de coordination permettant d’assurer de problème ! d’aménagement du territoire.
la cohérence des actions publiques ou Au Maroc, on découvre cette notion
privées, que ce soit au niveau national Vous avez formé plusieurs générations et sa nécessité à la fin des années
ou aux autres niveaux territoriaux où se de juristes et d’aménageurs du terri- soixante, lorsque les responsables de
manifestent les acteurs du développe- toire en France et au Maroc ; l’intelli- la planification butent sur le problème
ment, publics ou privés, nationaux ou gence économique régionale est-elle un du déséquilibre territorial engendré
locaux. C’est la raison pour laquelle le concept novateur utile dans un contexte par la prise en compte exclusive de
juriste doit impérativement travailler en de plus en plus marqué par la compé- la rentabilité économique et financière
liaison étroite avec les uns et les autres. tition économique entre territoires ? de l’investissement ; le mot d’ordre est
Restant pour l’instant dans le champ Quels seraient sa portée et son apport alors la spatialisation du Plan. C’est
d’action de la France, je voudrais indi- pour un pays comme le Maroc? ainsi que virent le jour, en 1971, les
quer qu’à partir des années cinquante, sept Régions économiques destinées
où l’idée d’aménagement du territoire Très franchement, je ne crois pas avoir, à l’adaptation des politiques publiques
a été lancée, de nombreux juristes se au sens fort du terme, formé des amé- aux caractéristiques des diverses par-
sont investis dans les recherches sur nageurs du territoire ou des urbanistes. ties du territoire.
l’aménagement du territoire et la ré- Mais, avec certains responsables de la
gionalisation, c’est-à-dire selon la cé- Direction de l’Urbanisme et de l’Habitat Sans doute l’expérience n’a pas donné
lèbre formule : «la recherche dans le transformée par la suite en Direction de les résultats escomptés, parce ce que
cadre géographique de la France d’une l’Aménagement du Territoire, j’ai été un le jeu de la régionalisation n’a pas été
meilleure répartition des hommes en pionnier dans la sensibilisation des futurs joué sérieusement.
fonction des ressources naturelles et cadres du Maroc dans les divers lieux Mais le bilan n’a pas été totalement né-
des activités économiques». où j’enseignais, à l’impérieuse nécessité gatif, car l’idée est désormais admise
de prendre en considération le territoire qu’il est impératif de fonder le déve-
Cette «géographie volontaire des éta- et donc les communautés humaines loppement sur la mise en mouvement
blissements humains» a connu une ac- concernées dans l’élaboration et la mise de l’ensemble du territoire national, de
célération importante sous l’influence en œuvre des politiques publiques, et façon à ce que tous les habitants puis-
de la construction européenne, qui a cela dès 1969 ; à cette époque, dans les sent bénéficier de ce que l’on pourrait
contraint les juristes à élargir leur hori- sphères dirigeantes de l’administration, appeler un minimum de bien-être so-
zon pour intégrer dans leur vision cette on estimait que ce qui comptait c’était la cio-économique. Un haut cadre du Mi-
dimension régionale européenne, dont rentabilité de l’investissement tandis que nistère de l’Intérieur disait à ce propos :
le dernier avatar est la création récente l’aménagement du territoire était consi- «Tous les habitants ont droit à l’eau, à la
du Groupement Européen de Coopéra- déré comme un luxe pour pays riches !! santé, à l’école ...», ce qui correspond
d’ailleurs aux droits économiques et
sociaux proclamés par la Constitution.

A cet égard, le rôle de l’Etat demeure


capital, car c’est lui qui doit donner l’im-
pulsion et veiller au maintien des orien-
tations du développement territorial. La
fin de l’Etat entrepreneur ne signifie pas
la fin de son intervention ; désormais,
l’Etat doit être régulateur et garant de
l’équilibre territorial et social de la com-
munauté nationale.
Mais il doit l’être aussi de son ouvertu-
re internationale, notamment à l’égard
de son environnement proche, le Ma-
ghreb, l’Europe et la Méditerranée,
à l’égard desquels il doit renforcer sa
stature de partenaire non seulement
économique, mais aussi politique, et
Entre le livre et l’ordinateur, le juriste participe au développement.
sa présence culturelle.

18 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


Comment peut-on adopter des dé- restent à l’écart des flux économiques
marches d’intelligence économique au nationaux au grand détriment de leur
niveau des territoires ? Quel serait le ni- population mais aussi de la nation toute
veau territorial approprié au Maroc : la entière» (2).
Région, la Province, la Commune ?
La Région s’impose, car elle est un ca-
Je pense que c’est au niveau de l’espace dre de déconcentration des services de
régional que le concept d’intelligence éco- l’Etat, un cadre de décentralisation non
nomique territoriale peut être le plus ap- seulement administrative mais aussi po-
proprié pour la détermination et la mise en litique, comme on le voit avec le projet
œuvre des politiques de développement de statut d’autonomie pour les Provinces
du territoire dans le cadre évidemment du Sud. Elle est enfin un espace qui po-
des orientations retenues au niveau natio- larise l’activité des hommes et qui, pour
nal. Cette affirmation prend en compte les toutes ces raisons, doit être un espace
exigences des principes de subsidiarité et stratégique pour le développement.
de bonne gouvernance. Toutefois, elle ap-
pelle plusieurs remarques. te des espaces infra-régionaux, notam- Enfin, la stabilisation du cadre régional
ment des grandes agglomérations qui doit s’accompagner de la stabilisation
Tout d’abord, il convient de préciser constituent le maillage de l’espace ré- institutionnelle de la Région, qui est une
pourquoi le niveau régional doit être pri- gional et lui donnent sa cohérence. nécessité politique. En effet, si l’on veut
vilégié. La raison en est que la Région associer les populations régionales à
me paraît constituer un espace signi- Mais, il faut en finir avec l’indécision la détermination de leur devenir, il faut
ficatif entre l’Etat et les collectivités de en ce qui concerne le découpage de que l’institution régionale soit adaptée à
base, Communes et agglomérations la circonscription régionale : celui de cette finalité. Une réforme du statut de
urbaines. C’est un espace significatif 1971 a été contesté et celui de 1997 1997 est actuellement à l’étude. Dans
pour notre propos car c’est à ce niveau est aujourd’hui remis en question par quel sens et jusqu’où ? On peut pen-
que l’on peut construire un espace de les responsables de l’aménagement du ser que cette réforme sera influencée
croissance fondé sur des ressources territoire. Sa Majesté le Roi lui-même par le projet de ce statut d’autonomie
importantes, une population ayant une a annoncé un nouveau découpage, des Provinces du Sud ; mais sans aller
masse critique suffisante pour dégager afin que l’approche territoriale du dé- jusqu’à une transposition complète de
les actifs qualifiés dont la croissance a veloppement puisse être pensée dans ce statut, celui-ci peut inspirer deux ré-
besoin, des équipements multiples ca- le cadre régional. La stabilisation de formes essentielles :
pables de supporter la double exigence ce découpage est donc un préalable à
«de l’équité sociale et de l’efficacité éco- toute politique de développement ter- • la réforme du mode de scrutin de l’as-
nomique» (1). Mais, le choix de la Région ritorial indispensable pour résorber «le semblée régionale, qui devrait être un
comme cadre le plus approprié pour la déficit territorial», traduit par le fait «que scrutin direct ;
mise en œuvre d’une politique d’intelli- de larges zones du pays n’ont pas tou- • le transfert au Président de l’assem-
gence économique territoriale n’exclut jours été intégrées à notre processus blée régionale de l’intégralité des com-
pas, bien au contraire, la prise en comp- de développement... Certaines zones pétences exécutives de la Région et des
moyens nécessaires pour les exercer.

Il faut donc que ces deux conditions


préalables, territoriale et institutionnelle,
soient satisfaites pour que puisse être
engagée solidement une politique de
développement qui suppose que soit
assurée une cohérence aussi grande
que possible entre les vœux de la popu-
lation, l’action des décideurs publics et
des acteurs privés du développement,
les uns et les autres agissant au plus
près des problèmes à résoudre.

(1) Schéma National d’Aménagement du Terri-


toire, Synthèse, p.65
Carte des Régions du Maroc. (2) Le Maroc du possible, p.237

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 19


Éclairages

L’Intelligence Territoriale
au service d’une vision
rénovée du développement
Mohamed CHAFIKI
Directeur des Etudes et des Prévisions Financières
Ministère de l’Economie et des Finances

Intelligence Territoriale, développement régional, deux questions liées


à l’adoption d’une gouvernance appropriée, en particulier au plan
budgétaire. Déconcentration, décentralisation, délégation... autant
de concepts qui impliquent des dispositions adaptées en matière
de finances publiques, de la réflexion à la mise en œuvre.
Une clé décisive pour l’autonomie de décision et l’initiative régionales.

P
enser la vocation économi- pement dans ses desseins, sa gouver- première, qui polarise le pouvoir et traite
que et sociale de la Région nance, ses instruments et son arsenal ensuite uniformément les différents ty-
peut paraître un exercice fa- conceptuel qui lui permettrait de s’abreu- pes de territoires et les différents niveaux
cile si l’on enfourche le trend ver au plus près des besoins des popula- d’organisation de l’espace. Une secon-
confortable des discours dominants sur tions, des acquis de ce qu’il est convenu de, qui se structure à plusieurs niveaux
les vertus de la décentralisation rampante d’appeler l’Intelligence Territoriale. afin de s’adapter aux différentes échelles
au Maroc et ailleurs. Les rets des appro- territoriales.
ches fonctionnalistes de l’Etat et de ses Ainsi, les fonctions de planification éco- Le Maroc est ainsi engagé dans un vaste
institutions se dressent vite pour récupé- nomique et d’aménagement du territoire, processus de rénovation et de mise à ni-
rer toute velléité d’analyse qui s’essaye- dans le cadre des grandes orientations veau de sa gouvernance territoriale. La
rait à interroger les nouvelles logiques du nationales, devraient être acquises à tra- mise à niveau dont il s’agit ne se réfère
développement dont les configurations vers l’appropriation des outils de cette pas à un modèle international, mais à
balbutiantes, par ci par là, gagnent pour- intelligence territoriale pour une prise en l’état d’avancement de la société. Ce-
tant, de jour en jour, en visibilité et sont charge des multiples facettes du dévelop- pendant, l’évolution souhaitable est celle
en passe d’afficher plus ouvertement pement régional. En effet, cette nouvelle qui est d’ores et déjà engagée, privilé-
leur portée démonstrative. approche d’appréhension du territoire giant la déconcentration au niveau régio-
se propose de relier la veille et l’action nal et la décentralisation au niveau des
Pourtant, et d’un certain point de vue, la publique au service du développement villes. Cette formule est parfaitement co-
Région en tant qu’entité territorialisée se économique et social du territoire, avec hérente, mais le diptyque décentralisa-
retrouve au coeur même des débats sur un prolongement de l’Intelligence Territo- tion / déconcentration ne peut pas fonc-
ces nouvelles logiques, mais cette fois, riale, vers le marketing territorial. tionner correctement sans une «courroie
en tant qu’élément structurant d’une En outre, l’imprégnation par cette nou- de transmission», adaptée à ce genre de
nouvelle vision du développement et velle culture impose des préalables en problème ; c’est la démarche contrac-
non comme simple succédané résiduel matière de gouvernance, en phase avec tuelle, conjuguée à une adaptation du
confiné à de simples tâches d’opération- les chantiers de modernisation du pays. processus budgétaire aux exigences de
nalisation locale de programmes de dé- la déconcentration.
veloppement nationaux. Deux formes de gouvernance lui sont
D’une certaine façon, il s’agit d’une nou- offertes pour conduire cette nouvelle L’adoption d’une politique contractuelle
velle vision de la gestion du dévelop- approche de gestion territorialisée, une constitue une véritable mutation cultu-

20 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


relle pour les administrations et stipule niques, juridiques et institutionnels, qui réponse de proximité aux besoins ex-
le passage de rapports institutionnels seuls peuvent donner un sens à l’effica- primés par les populations. Un certain
hiérarchiques à des rapports négociés cité attendue de la gestion axée sur les nombre d’objectifs sont assignés à ce
et contractuels. Loin de constituer une résultats. processus de partenariat, notamment
perte d’autorité pour l’administration, Une véritable gestion axée sur les résul- la mise en place d’une administration
la démarche contractuelle est perçue tats, basée entre autres sur des indica- de proximité, la définition d’un nouveau
comme étant un nouveau mode d’exer- teurs de performance, est une question cadre de partenariat conforme aux prin-
cice de l’autorité bénéfique pour l’Etat du fondamentale, car il s’agit d’évaluer les cipes de bonne gouvernance entre les
point de vue politique et financier. politiques publiques au regard des ob- administrations déconcentrées et les in-
La réussite de la politique contractuelle jectifs énoncés et des moyens mis en tervenants locaux ainsi que l’accroisse-
découle de la capacité de l’Etat à parler chantiers pour les atteindre, et surtout par ment des capacités d’action de l’Etat et
d’une seule voix en Région, en la per- rapport aux impacts qui en étaient atten- de ses partenaires pour une plus grande
sonne de son représentant qui devrait dus au niveau des populations cibles, y mobilisation des ressources disponibles.
disposer des moyens nécessaires pour compris aux niveaux local et régional.
effectuer la mise en cohérence des pro- L’adaptation du processus budgétaire aux De même, ledit partenariat préconise le
jets issus des différents départements. exigences de la déconcentration permet- renforcement de la coordination et l’équi-
trait aux services déconcentrés de s’ac- librage des relations entre les partenaires
La question des Finances Publiques reste quitter convenablement de leurs nouvel- à travers un cadre conventionnel adé-
centrale par rapport à la gouvernance les responsabilités et d’élargir les marges quat axé sur l’appréciation des résultats.
économique, territoriale et à la démocratie. de manœuvre accordées aux responsa- C’est dire qu’il s’agit là d’une véritable
En matière de réforme dans ce domaine, bles locaux dans l’utilisation des crédits refondation de la gouvernance publique
deux démarches sont en vigueur actuel- qui leur sont délégués. Le transfert des orientée vers la gestion de proximité du
lement de par le monde. Celle qui déter- responsabilités aux services déconcen- développement, l’implication des popu-
mine à l’avance une stratégie de réforme trés induit la déclinaison au niveau local lation concernées dans l’élaboration, la
assise sur un cadre institutionnel, juridique des préoccupations de performance, de réalisation et l’évaluation des program-
et conventionnel, sanctionné par des lois, transparence et de reddition des comp- mes et projets qui répondraient le mieux
dont l’opérationnalisation est déclinée gé- tes. De même, le renforcement de la dé- à leurs préoccupations et à leurs ambi-
néralement sur le moyen terme. C’est le concentration budgétaire implique l’intro- tions, autrement dit, un nouveau poumon
cas de la Réforme LOLF en France. duction de la dimension régionale dans la pour l’épanouissement de la démocratie
La deuxième démarche est celle adoptée présentation du budget, l’élaboration des marocaine dans sa triple vocation de va-
par le Maroc. Elle consiste à introduire, schémas directeurs de déconcentration leur éthique fondamentale de l’égalité et
de l’équité, de fondement de l’efficacité
de manière pragmatique et progressive, et la contractualisation des relations entre
et de la transparence, et de vecteur in-
une dynamique de réforme du processus les administrations centrales et leurs ser-
contournable de la citoyenneté respon-
budgétaire sans révision de la Loi Orga- vices déconcentrés.
sable et solidaire.
nique des Finances (LOF) en vigueur.
Parallèlement
Dans la mise en œuvre de cette réforme aux mesures de
au Maroc, les possibilités de réaménage- globalisation de
ment du processus budgétaire ont beau- crédits, l’Admi-
coup avancé en introduisant les grands nistration, plus
principes de la globalisation, de la dé- précisément,
concentration et du partenariat. Ce qui a ses services dé-
suscité des réaménagements au niveau concentrés, est
de la chaîne de la dépense publique, no- amenée à renfor-
tamment le regroupement de la TGR et cer ses relations
du CGED, avec l’idée d’évoluer vers une partenariales
gestion axée sur les résultats. avec les acteurs
Dans le cadre de ce processus, il y a cer- locaux (collectivi-
tes des acquis, mais, en terme d’impact, tés locales, sec-
la situation nous impose aujourd’hui de teurs associatif et
poser la problématique légale et insti- privé). Cette dé-
tutionnelle de la LOF. Cette question a marche permet-
été inscrite comme un engagement clair tra d’optimiser
dans la déclaration du Gouvernement à leurs prestations
L’Université Al Akhawayn, symbole de décentralisation intellectuelle.
travers la réalisation de préalables tech- et d’apporter une

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 21


Encadré

Système de veille
dans l’industrie au Maroc

Mohssine SEMMAR
Directeur des Etudes et de la Planification Industrielle
Ministère de l’Industrie, du Commerce et des Nouvelles Technologies

Le Maroc s’est inscrit très tôt dans la démarche d’Intelligence


Economique à l’échelon national, très logiquement en conséquence
de l’ouverture de son économie et de son inscription dans la mondialisation
des échanges. L’adoption du Plan Emergence n’a fait que stimuler cet
effort et c’est naturellement auprès du Ministère de pilotage et de tutelle
qu’une cellule de veille anticipative a été constituée.

R
ésolument engagé dans En effet, la mise en place de dispositifs informations à caractère anticipatif
la voie de l’ouverture à un de surveillance, fournissant des infor- permettant d’apprécier constamment
environnement mondial mations fiables, permettant de scru- le potentiel des secteurs industriel et
subissant de profondes ter les concurrents, les opportunités commercial. Plus concrètement, le rôle
et continuelles mutations, le Maroc se d’affaires, les technologies et les nou- de la cellule de veille, est de scruter, en
trouve confronté à un certain nombre veaux procédés ne cède aucunement permanence, l’environnement interna-
de challenges qu’il devra impérative- à un quelconque effet de mode, mais tional afin de disposer d’informations
ment relever pour une insertion effective répond bien à un impératif de premier anticipatives fiables en rapport avec les
dans l’économie mondiale. Ces muta- plan pour tous les secteurs exposés à secteurs identifiés par le Programme
tions sont le fruit conjugué de la mon- la compétition mondiale. Emergence, notamment en matière de
dialisation des échanges, d’une part, tendances de la demande internatio-
et des avancées considérables liées au De par sa position d’acteur principal nale, de fusions-acquisitions, de ten-
développement des nouvelles techno- chargé du développement et de la pro- dances de l’investissement, de coûts
logies de l’information et de la commu- motion des secteurs industriel et com- des facteurs et d’évolution des prix.
nication, d’autre part, engendrant ainsi mercial et de pilote de la mise à niveau
une croissance exponentielle des flux à l’échelle nationale, le Ministère de A plus long terme, le dessein du Mi-
d’information et de connaissance. l’Industrie, du Commerce et des nou- nistère de l’Industrie, du Commerce
Face à ces défis, il n’est nul besoin d’in- velles Technologies fait siennes toutes et des nouvelles Technologies, par la
sister sur l’importance de la veille stra- ces préoccupations et érige la veille mise en place de cette cellule de veille,
tégique qui, en permettant la maîtrise parmi ses axes d’intervention prioritai- est de concourir efficacement au dé-
de ces flux de savoir et de connaissan- res. ploiement de la veille stratégique et à
ce, constitue un outil incontournable Ceci s’est matérialisé par la mise en la diffusion de la culture de la veille au
d’amélioration de la performance éco- place d’une cellule de veille stratégi- sein des entreprises, afin que celles-ci
nomique et un facteur de compétitivité que au sein du Ministère, qui s’assi- l’intègrent désormais parmi leurs pré-
à part entière des entreprises. gne comme objectif de recueillir des occupations prioritaires.

22 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


Éclairages

Intelligence Économique
et dynamique des territoires, quels
enseignements pour le Maroc ?
Driss GUERRAOUI
Vice-Président de l’Association Marocaine de l’Intelligence Economique

Soucieux de voir large et d’envisager tous les aspects déterminants


pour réussir le développement du pays et son projet de société, l’auteur
note les étapes et la progression du concept d’Intelligence Economique
dans la réflexion et la pratique des gouvernants et des institutions
du Royaume. Grandes entreprises publiques et privées incluses.

L
a définition la plus couramment Car, du fait de cette complexité crois- la mondialisation des économies et la
utilisée pour donner un sens et sante, tous ces acteurs sont de plus en globalisation des échanges s’accompa-
un contenu au concept d’intel- plus sollicités à remplir, de façon coor- gnent d’un regain d’intérêt pour les terri-
ligence économique est celle donnée, quatre missions essentielles : toires et pour la gestion de proximité.
de Henri Martre :
«l’intelligence économique est un ensem- • comprendre et analyser l’environne- Aujourd’hui, les mouvements de délo-
ble d’actions coordonnées de recherches, ment dans lequel ils évoluent pour ac- calisation industrielle et post-industrielle
de traitement et de diffusion de l’informa- croître leur capacité d’adaptation aux régulés par les grands réseaux transna-
tion utile aux acteurs économiques en vue réalités changeantes de celui-ci ; tionaux, comme la création d’activités
de son exploitation à des fins stratégique • prévoir et anticiper les évolutions futu- économiques nouvelles, s’opèrent de
et opérationnelle». res de leurs situations respectives ; plus en plus sur la base de la capacité
• expérimenter des solutions originales des territoires à réunir les conditions
Cependant, cette définition est restric- appropriées et adaptées à leurs spécifi- d’une attractivité optimale des investis-
tive à la fois au niveau des acteurs uti- cités, ressources et contraintes ; seurs potentiels.
lisateurs de l’intelligence économique • créer et innover pour accroître leur Dès lors, l’intelligence économique et la
et des sphères la concernant. En effet, compétitivité et les performances glo- veille stratégique des acteurs locaux de
outre le fait que la recherche, le traite- bales de leur organisation. même que la promotion du génie local
ment et la diffusion de l’information à et régional sont appelées au service du
des fins opérationnelles ne concerne Ces missions concourent en fait à faire renforcement de cette attractivité et par
pas aujourd’hui uniquement l’entreprise participer tous les acteurs de la collecti- voie de conséquence au service de la
mais aussi l’Etat, les Collectivités loca- vité nationale à la mise en œuvre d’une compétitivité des territoires.
les, les Universités, les partis politiques, prospective au service d’une gouver-
les organisations syndicales et les ac- nance intelligente du développement La libéralisation et l’ouverture aidant, les
teurs de la sociétés civile, elle ne prend économique et social de leur territoire. pays émergents les mieux préparés se
pas en ligne de compte les autres di- Et c’est dans ce sens que résident fon- trouvent réellement devant de véritables
mensions de l’intelligence économique damentalement l’utilité, l’intérêt et les fenêtres d’opportunités. Ils se doivent,
induites par la complexité croissante du apports de l’intelligence économique. cependant, de valoriser les avantages
contexte économique, politique, social, que leur procure leur développement
géostratégique et militaire mondial, à Conçus ainsi, les enjeux de l’intelligence technologique tardif en vue de trans-
savoir les dimensions : conseil, exper- économique pour la dynamique des former leurs inégalités technologiques
tise, recherche-développement, mana- territoires sont de taille. En effet, aussi actuelles en inégalités productives et ce
gement et veille stratégiques. paradoxale que cela puisse paraître, par la création d’un environnement fa-

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 23


Éclairages

vorable à la compétitivité économique, «Notre pays - dit Sa Majesté - vit une


à la recherche, à la recherche-dévelop- transition qui nécessite le renforcement
pement, à l’innovation technologique et de ces capacités d’analyse, d’adap-
à la promotion de la ressource humaine. tation et d’anticipation. Aussi, avons-
Cette voie implique cependant l’exis- Nous décidé de créer un Institut Royal
tence d’une stratégie nationale territo- des Etudes Stratégiques pour remplir
rialisée faisant de l’intelligence écono- cette mission essentielle, afin d’être en
mique et de la veille stratégique les clés interaction permanente avec les chan-
d’entrée à la réalisation de raccourcis en gements et de maîtriser et d’agir sur les
termes technologique et de développe- mutations profondes qui s’opèrent aux
ment économique. niveaux internes et externes».

Des pays comme le Brésil , le Mexique, Par contre, la mise à contribution de


la Chine, l’Inde, la Malaisie ou l’Indoné- l’intelligence économique et de la veille
sie ont frayé un long chemin dans la réa- technologique au service de la straté-
lisation de cet objectif et de réels espoirs gie économique du Maroc est encore L’Intelligence Economique pour inventer
sont permis pour des pays émergents embryonnaire, que ce soit à l’échelle de l’avenir (Projet CASANEARSHORE).
comme le Maroc, mais, à charge pour l’Etat, des Collectivités locales ou des en-
ces pays de poursuivre et d’accélérer le treprises. Et ce n’est qu’en janvier 2005 • ASMEX ;
rythme des réformes économiques, so- qu’un centre de veille stratégique, ratta- • CMPE ;
ciales et politiques en cours. ché aux services du Premier Ministre, pi- • Fondation Recherche-Développement.
loté par le Ministère Délégué chargé des
Affaires Générales et Economiques et Mais rassurons-nous, l’intelligence éco-
Pour le cas spécifique du Maroc, la veille
basé à la Direction des Investissements nomique est une affaire extrêmement
stratégique n’a pas été absente dans les
Extérieurs, a été institué. Il s’occupe prin- complexe à mettre en œuvre. La France
préoccupations des décideurs. Il faut si-
cipalement de la veille dans les domaines qui nous sert souvent de référence pour
gnaler à ce sujet pour l’Histoire qu’il re-
des nouvelles technologies de l’informa- des raisons de proximité géographique,
vient à feu Sa Majesté le Roi Hassan II,
tion et de la communication, du textile, de profondeur des liens historiques et
d’avoir créé, dès le milieu des années
du pétrole, de l’aéronautique, de l’auto- d’importance des échanges économi-
90, une cellule de réflexion stratégique
mobile, de l’électronique, de l’offshoring ques, a mis 10 ans pour créer en janvier
composée de 14 hautes personnalités
et de la veille-pays. 2004 une structure dédiée.
marocaines auxquelles il a été confié
de mener une réflexion stratégique na-
En tout état de cause, nous pouvons
tionale sur les grandes problématiques A une échelle plus micro-économique,
dire que les décideurs politiques, les
de l’économie et de la société selon une d’autres institutions (entreprises, ban-
opérateurs économiques et les institu-
démarche prospective correspondant à ques, Universités, grandes écoles, cen-
tions de formation et de recherche ma-
la gravité des défis divers qui commen- tres de recherches et Agences de déve-
rocains, ont compris l’enjeu de cette di-
çaient à menacer la stabilité et la sécu- loppement) ont développé des structures
mension redoutable de la gouvernance
rité globale de la Nation et ce dans un dédiées à l’intelligence économique, à la
de l’économie et de la société et il est
environnement mondial devenu de plus veille technologique et stratégique.
fort à parier que des raccourcis seront
en plus incertain. Citons notamment celles-ci :
réalisés dans ce domaine.
Cette dimension liée à la production • Ministère des Affaires Etrangères et de
Car cette perspective est la seule à
d’une pensée stratégique nationale est la Coopération ;
même de permettre au Maroc et à ses
en cours de renforcement sous le rè- • Ministère des Finances et de la Pri-
Régions de promouvoir le génie national
gne de Sa Majesté le Roi Mohammed vatisation ;
et local, de gérer toutes les formes de ra-
VI, mais dans une perspective liée aux • Ministère du Commerce, de l’Industrie
reté dont il est l’objet dans les domaines
spécificités du modèle de développe- et des Nouvelles Technologies ;
les plus divers (eau, énergie…), de mieux
ment et du projet de société dont les • OCP ;
maîtriser les aléas et les incertitudes d’un
fondements se construisent selon une • Haut Commissariat au Plan ;
environnement mondial très changeant,
démarche graduelle depuis le premier • Centre National pour la Recherche
de mieux gérer les risques et surtout de
discours du trône du 30 juillet 1999. Scientifique et Technique ;
créer des richesses nouvelles indispen-
• ONA ;
sables pour investir dans l’homme, clé
C’est dans ce cadre que s’inscrit l’an- • ONE ;
de voûte de l’intelligence économique et
nonce par Sa Majesté le Roi Moham- • ONDA ;
de la dynamique des territoires.
med VI, lors du discours du trône du • Royal Air Maroc ;
30 juillet 2003, de la décision de créer • BMCE Bank ;
l’Institut Royal des Etudes Stratégiques. • AMITH ; (1) La Documentation Française, 1994

24 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


INTELLIGENCE ÉCONOMIQUE
ET DÉVELOPPEMENT TERRITORIAL
La Zone Industrialo-Portuaire de Fos.
Hervé MOINE - Port Autonome de Marseille
Philippe CLERC - Directeur de l’Intelligence Economique et des TIC. ACFCI
Henri DOU - ESCEM (Tours) et CIWORLDWIDE organisation

Les auteurs ont vécu la transposition du concept d’intelligence


économique des entreprises vers les territoires, où elle a pris forme
de politique publique. Des fonctionnements concertés nouveaux,
des partenariats inédits, des débats et des expertises mobilisées au
profit de l’objectif de développement, en ont résulté.
Les décisions prises, les réalisations, les réorientations ont concrétisé
un travail systématique effectué dans la durée.
Un cas emblématique illustre cette démarche forte.

une seule activité(4) pour la mise en

L
’Intelligence Economique» a partenaires «homogènes» par leurs ac-
été utilisée dans les années 80 tivités, il est évident que cette situation place d’un pôle. Pourtant, il est malgré
pour permettre aux responsa- ne se retrouve pas toujours : dans bien tout indispensable de mettre en place,
bles de la stratégie des entre- des cas, la zone économique à déve- dans des systèmes productifs hétéro-
prises de décider avec les meilleures lopper ne peut conduire à la mise en gènes, un système cohérent favorisant
informations possibles, analysées par place d’une politique de clusters car il le développement grâce à l’intelligence
des experts (c’est-à-dire comprises, n’y a pas le potentiel nécessaire dans économique.
généralement en terme d’analyse com-
me la matrice SWOT, croisant forces et
faiblesses, opportunités et menaces).
Sous forme de politique publique, elle a
trouvé ensuite des prolongements diffé-
rents selon les pays, par exemple le dé-
veloppement d’une politique de «clus-
ters»(1) ou la mise en place de pôles de
compétitivité en France pour retrouver
les chemins de la compétitivité(2) et de
la croissance, (à travers notamment le
développement de nouveaux partena-
riats public/privé(3)) et pour faire croître
les PMI et les PME du pôle.

Nous souhaitons ici montrer un autre


aspect de l’intelligence économique
appliquée au développement du terri-
toire. En effet, si la politique de clusters
peut se développer lorsqu’existent des Petite logistique aux côtés de la grande industrie : un accompagnement essentiel.

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 25


Éclairages

Nous allons illustrer par un cas concret Enjeux économiques pollution de fond sur la Zone, due aux
la richesse de l’apport d’une démarche et environnementaux activités économiques actuelles. Tout
d’Intelligence Economique Territoriale développement doit donc s’accompa-
dans la gestion d’un projet territorial de La ZIP est confrontée à plusieurs pro- gner d’une réduction de la pollution et
long terme, complexe car impliquant blèmes économiques. Le Port Autono- des risques industriels engendrés par
des acteurs et des parties prenantes me doit en effet favoriser : les activités existantes. Simultanément,
aux intérêts souvent opposés, voire il convient de développer des projets du
étrangers. L’I.E.T. fera alors appel à l’in- • la pérennité des activités existantes type éco-industriel acceptables par les
telligence sociale, l’intelligence techno- malgré la délocalisation des industries municipalités et les habitants présents
logique, la prospective et l’intelligence lourdes, l’accueil de nouvelles activités, sur (et aux alentours de) la Zone.
organisationnelle pour un management générant du trafic ou produisant des
revisité des grands projets complexes. biens à forte valeur ajoutée ; Vers une cellule d’I.E.T.
La démarche est ici explicitée à travers • l’accroissement du trafic maritime ;
le cas de l’aménagement de la Zone • la densification et la diversification des Pour mieux répondre aux enjeux de dé-
Industrialo-Portuaire de Fos(5) (partie du activités. veloppement de cette ZIP, c’est-à-dire
Port Autonome de Marseille). Sur cette La pérennisation des activités existan- pour analyser, comprendre, anticiper les
Zone, les enjeux sociaux côtoient les tes est assurée à moyen terme, car menaces, les crises, les opportunités,
enjeux industriels et ceux du dévelop- les entreprises présentes fabriquent pour mettre en place les processus de
pement durable. En effet, les différentes des produits performants (SOLLACAS, concertation et d’intelligence sociale, les
industries présentes doivent faire face COMETAL, des aciers de haute qualité dispositifs d’information et garantir une
à la pression de la concurrence et à la ou spéciaux), des produits d’une impor- attractivité vis-à-vis des investisseurs
globalisation des marchés, tout en res- tance cruciale pour la politique énergé- potentiels, une cellule d’Intelligence Ter-
pectant les zones naturelles protégées. tique nationale (ESSO, GDF, raffinerie, ritoriale permanente devrait être mise
Le Port Autonome se trouve ainsi à la terminal méthanier) ou découlant direc- en place. Elle bénéficiera du travail des
croisée des chemins. tement de ces activités (FERIFOS, SEA gestionnaires du projet, objet de diverses
INVEST, SOLAMAT MEREX, RTDH, conférences et publications. Parmi ses
Les défis du développement industriel objectifs, on distinguera :
ORTEC, GDF, AIR LIQUIDE, avec main-
tenance, logistique, services, fournis-
«Quarante ans après sa création par • les actions d’information du public et
seurs d’utilités).
décret ministériel, la Zone Industrialo- la compréhension de ses attentes(6) ;
Il existe donc un savoir-faire très im-
Portuaire du Port de Marseille-Fos va-t- • les actions d’information des Com-
portant sur cette Zone, bien qu’elle soit
elle concrétiser ses promesses ? Après munes avoisinantes, à consolider par la
aussi confrontée à des problèmes éco-
plus d’une décennie sans aucune im- conclusion de partenariats ;
logiques (préservation du site naturel)
plantation industrielle, elle comptabilise • la connaissance des technologies,
et d’environnement majeurs. Il a une
aujourd’hui plus de 3,5 milliards d’Euros
d’investissements en projets dans des
secteurs aussi divers que la sidérurgie,
l’énergie, la logistique, l’environnement.»
(magasine L’Usine Nouvelle, novembre
2004).

Un fort potentiel

Le Port de Marseille, premier port de


France et quatrième au plan européen,
possède une Zone Industrialo-Portuaire
(ZIP) de plus de 10 000 hectares, dont
seuls 20 % sont exploités. De ce fait,
cette zone conserve un fort potentiel
de développement et reste le seul site
en Europe capable d’offrir des espaces
terrestres et maritimes facilement amé-
nageables et conjuguant la sécurité et
une ouverture directe sur le bassin mé-
diterranéen, qui possède lui aussi un
Aciers spéciaux, ou aciers de haute qualité : des marchés mondialisés
fort potentiel de développement.

26 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


aussi une vitrine professionnelle démon-
trant, au niveau international, le carac-
tère intégré de ce territoire.

Outils de modélisation et de simulation


Les outils de modélisation et de simu-
lation font partie intégrante des phases
de préfaisabilité et d’analyse des projets
de développement et d’aménagement
du Port de Marseille-Fos. De plus, ils
servent d’interface pédagogique avec le
public. Cela a été le cas lors du débat
public du projet Fos 2XL, notamment
sur l’explication du fonctionnement
d’un terminal à conteneurs multimodal.
Ils ont été très utiles pour évaluer l’in-
sertion paysagère des futures fermes
éoliennes ou pour modéliser en 3D les
futures implantations industrielles. Les
Raffinage pétrolier : industrie stratégique et activité polluante, menace et opportunité à la fois. simulations quantitatives (flux routier,
maritime, ferroviaire, pollutions atmos-
des savoir-faire et des produits ; La cellule d’Intelligence Territoriale de phériques ou maritimes, bruit ou autre
• les bilans énergétiques ; la Zone de Fos est actuellement en modélisation numérique de terrain) per-
• la connaissance approfondie des des- phase de réalisation. Les exemples qui mettent de mieux appréhender l’impact
sertes physiques, leurs contraintes et suivent mettent en évidence les orien- d’un nouvel aménagement. Elles per-
leur potentiel de développement ; tations qu’elle a prises. mettent ainsi d’expliquer au public les
• la création d’un portail pour mettre en mesures envisagées pour respecter les
évidence (à des niveaux différents selon Sensibilisation et information normes en vigueur ou bien abandonner
les internautes) les atouts, les politiques, La sensibilisation, la formation, l’initiation le scénario envisagé.
les faits et les données réelles ; et l’accompagnement dans une démar-
• les démarches de synergie permet- che d’I.E.T., sont des vecteurs essen- Observatoire participatif
tant un développement industriel tout tiels que les dirigeants du Port et du pro- de l’environnement
en créant un éco-site. jet ont engagés. Quelques pistes :
La création d’un observatoire de l’envi-
Il est indiscutable que, bien souvent, • l’organisation de conférences, d’ac- ronnement a été validée par le Conseil
dans les zones de développement tions pédagogiques et de communica- d’Administration du PAM pour permet-
comme Fos, soumises à des contrain- tion sur le projet global Fos XL l ; tre de suivre et de contrôler, de manière
tes aussi diverses - pollution existante, • l’organisation d’un événement annuel globale, l’ensemble du système pro-
proximité d’un Parc National (Camargue) public, la pérennisation du colloque «ln- ductif. Cet observatoire sera porté dans
… - il n’existe pas de référentiel accepté dustrie de Fos» sous forme de forums un premier temps par le PAM. Pour
par tous et permettant de gérer simul- industriels ; qu’il joue pleinement son rôle, l’ensem-
tanément des normes, des données de • la mise en place d’un portail de la ZIP, ble des acteurs devra participer à son
pollution, des contraintes sociales et véritable place du marché des technolo- fonctionnement On peut imaginer que
des atouts industriels et d’innovation. gies, des savoir-faire et des ressources. cet outil, au départ à connotations en-
L’Intelligence Economique Territoriale vironnementale et scientifique, puisse
est une démarche structurante suf- Enfin, il convient de convaincre de la mise ensuite intervenir sur d’autres domaines
fisamment agile pour répondre à cet en place d’une cellule d’I.E.T. permanen- et faire partie pleinement d’une politique
enjeu inédit. Elle place en son centre te qui accompagnera les différents ac- d’IET en produisant à terme des études
les processus «d’intelligence» - décryp- teurs dans cette démarche continue. à caractère stratégique. Son lancement
tage, analyses, expertises, diagnostics officiel devrait se faire pour la fin du pre-
des champs concernés (social, tech- Portail de la ZIP mier semestre 2008, à l’issue de la res-
nologique, aménagement, économie Le portail de la ZIP devient indispensa- titution publique du travail de préfigura-
des transports…) – et les processus ble pour concrétiser ce nouvel élan, ce tion nécessaire à sa mise en œuvre.
organisationnels liés (réseaux, com- second souffle, 40 ans après la création
munautés, dispositifs d’I.E., systèmes du PAM. Cette place publique virtuelle Activités complémentaires de la cellule
d’information…). sera un élément, certes fédérateur, mais D’autres activités, comme la réception

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 27


Éclairages

du public, les réflexions sur le dévelop- En ce sens, il milite activement pour • connaissance du territoire pour une
pement de l’éco-site, le mapping tech- la création d’une structure autonome maîtrise des ressources ;
nologique que nous allons décrire, com- d’I.E.T. de la ZIP de Fos. Cette entité • capacité de mobilisation rapide des
plètent les missions de la cellule. doit être en quelque sorte le «capteur «capacités d’intelligences» face à des
intelligent» du système productif de situations de crise ou aux opportunités ;
Mapping technologique la Zone. Les mesures fournies par ce • connaissance et maîtrise y compris
de la ZIP de Fos capteur permettront de réguler le sys- prospective des infrastructures (routes,
C’est une étape indispensable de la tème en anticipant sur les phénomè- réseaux, etc.) et du patrimoine ;
stratégie d’I.E.T. en vue d’accélérer les nes internes ou locaux et externes ou • recensement des bonnes pratiques
processus de développement local. globaux. dans d’autres territoires (benchmark) ;
Si, dans le cas des pôles de compéti- • stratégies d’influence reposant en
tivité, l’inventaire est facile puisque les Vers une nouvelle lecture du territoire particulier sur la connaissance des sa-
industries et les parties prenantes sont Cette lecture nouvelle du territoire et voir-faire et des produits du territoire
centrées sur une même activité, il n’en de ses dynamiques (crises, progrès, pour en réaliser une promotion et une
va pas de même ici. La connaissance contraintes, avancées…) est nourrie prospection efficace.
approfondie des activités devient une
nécessité. Un véritable travail de re-
cherche et d’analyse a été mené par
plusieurs équipes, chacune spécialisée technologie mutualisation industries
(thème 1)
dans un domaine précis. Cette phase a
été suivie par une restitution avec des
experts en intelligence économique et
technologique. système
énergie
de veille collectivités
(thème 2) système
Production de richesses locale
cellule d'échange
dans un système complexe d'informations
Intelligence
Pour produire de la richesse au sein et partage
d’un système complexe comme la ZIP Territoriale des
écologie
connaissances
du Port de Marseille-Fos, il est néces- industrielle système Etat
(thème 2)
saire de réaliser une analyse rétrospec- de veille
tive et prospective du territoire avant de nationale
mobiliser la démarche d’IET pour opti-
miser les performances du système. En extérieur de
secteurs citoyens
effet, il convient avant tout de partager publics, associations
une vision commune sur un projet de Méditerranée

territoire: il s’agit ici du Schéma Direc-


teur Fos 2020 proposé par le PAM, dé- (7)
Schéma de la structure d’IET qui devrait soutenir les décisions et analyse du Port Autonome de Marseille
battu et partagé par les acteurs impli-
qués. Par la suite, des concrétisations
réelles sur le terrain et un débat public par le projet Fos 2020 qui a été pré- Conclusion
exemplaire, très riche en outils péda- senté aux acteurs de la Zone et ac-
gogiques, ont permis de retrouver une cepté par ces derniers. Il est évident L’Intelligence Economique Territoriale
confiance mutuelle essentielle pour qu’un projet fédérateur est nécessaire, se place dans une réflexion globale de
aboutir. Un travail de trois ans (2002, ce qui ne va pas sans une analyse des développement comme un processus
2003, 2004) en amont a été nécessaire problématiques sociales et politiques. permettant de mieux comprendre la
pour mettre en place les fondations A partir des enseignements tirés de la complexité et les interactions qui exis-
pour la mise en œuvre d’une véritable mise en place de ce projet, le PAM tent entre les acteurs, entre les parties
démarche d’I.E.T. s’est intéressé à une lecture du ter- prenantes et des évènements (crises,
ritoire par l’Intelligence Economique conflits, partenariats, alliances, consen-
Suites à venir Territoriale. L’I.E.T. se propose en effet sus). Elle conduit aussi, par l’application
Pour mieux anticiper et bâtir le futur de de relier la veille et l’action publique au innovante de ses méthodes et de ses
son développement, le PAM va pour- service du développement économi- outils, à une analyse globale et sans
suivre le développement et la mise en que industriel et local d’un territoire. concession d’un état actuel du projet
place des méthodes et des outils de Ainsi, son prolongement direct se si- et de sa situation, base de la stratégie
veille stratégique adaptés à son métier tue dans la prospective territoriale. de développement. Simultanément, en
de développeur de trafic maritime et Les objectifs principaux d’une démar- prenant en compte les contraintes en-
d’aménageur du territoire. che d’I.E.T. sont donc les suivants : vironnementales, les questionnements

28 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


Pôles de Compétitivité Français – Une réflexion
générale sur leur développement, Henri Dou ,
Sri Damayanty Manullang, Jean-Marie Dou Jr et
Pierre Larrat (AMIE, Casablanca Maroc, 2007) ;
La Inteligencia Competitiva, hoy Henri Dou Confe-
rence Internationale, Intelligence Compétitive,
Madrid, Université Carlos III, 28-29 novembre
2007 (conférence inaugurale) ; Working paper
2002·11The Triple Helix of University - Industry –
Government Implications for Policy and Evaluation
Henry Etzkowitz Science Policy Institute ; The Tri-
ple Helix University-industry-government Innova-
tion in Action Henry Etzkowitz , Taylor & Francis
Ltd, 2008.
(4) Stratinc, Interreg III, European Community
www.r020.com.ar/paperlandia/detalle.php?id_
handler=7870.
(5) Faire de Marseille le futur Rotterdam français
de la Méditerranée ? Introduction Amiral Lacoste,
article Hervé Moine. Bulletin d’Etudes de la Ma-
rine, p. 42, avril 2008.
Très vite, de nouvelles implantations. (6) Philippe Clerc, Yves-Michel Marti, « Intelligence
et développement ou la créativité de Stevan Dedi-
jer », Hommage à Stevan Dedijer, Cahier de l’Afdie
venant des villes et de la population fiant le cluster. «Related» sociétés qui fournissent n°2, in Regard sur l’IE, septembre/octobre 2004.
concernée, elle intègre une approche d’autres produits et services, mais à une clien- Voir www.afdie.org.
tèle (Demand) similaire et peuvent donc interagir (7) 2 avril 2007, Université de Marne la Vallée, sou-
d’intelligence sociale trop souvent né- tant avec le client qu’avec les «Firms» du cluster. tenue à Marseille St Jérôme. «Intelligence Econo-
gligée ou inopérante, et dote le projet «Factors» sont les éléments de l’environnement mique Territoriale de l’Aire d’Influence du Port de
d’atouts supplémentaires(8). structurel (institutions, infrastructures, universités, Marseille - Fos - Territorial Economic Intelligence
Mais, pour produire une action effi- supports, ...), «Demand» sont les demandes spé- of the Port Autonomous Area of Marseille Fos».
cace, l’I.E.T. ne doit pas s’improviser. cifiques dont les activités permettent à la fois la (8) Différents articles concernant l’Intelligence ter-
spécialisation et la croissance externe. ritoriale et ses développements aux plans français
Il faut savoir investir au plan financier, (2) Voir le site web officiel des pôles de compétiti- et international, Alain Juillet, Philippe Clerc, Henri
mais aussi dans les hommes et dans les vité en France, accessible via www.competitivite. Dou, sur le site www.ciworldwide.org.
contrats qui permettront à ces derniers gouv.fr (9) Voir à ce propos www.matheo-software.com
d’analyser et de travailler d’une manière (3) Voir les travaux effectués sur la Triple Hélice : et www.imcsline.com.
prospective. C’est donc une notion de
continuité, d’efforts permanents, qui ac-
compagne le développement du territoi-
re, la cellule ou le groupe de personnes
qui vont animer l’I.E.T. étant en quelque
sorte le catalyseur permettant à des for-
ces multiples d’agir en synergie.
Cette cellule, ce point est fondamen-
tal, doit être bien informée, à la fois aux
niveaux politique, social, scientifique,
technologique et économique. Elle doit
donc être couplée à une cellule d’in-
formation élaborée (ce n’est pas de
la documentation), qui possèdera les
outils nécessaires(9), et à des experts
qui, en comprenant l’impact des infor-
mations sur la (ou les) stratégie(s) du
PAM, fourniront à la cellule d’I.E.T. un
(ou des) éclairage(s) propre(s) à orienter
les recommandations à délivrer aux dé-
cideurs.

(1) Le fonctionnement du cluster s’accorde sur le


«Diamant de Michael Porter» dont les éléments
principaux sont les sociétés (Firms) impliquées
dans la réalisation des produits et services identi-
Un choix de niche : les aciers de haut qualité.

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 29


Éclairages

L’Intelligence Economique
au service du développement
de la Région de l’Oriental
Taoufiq BOUDCHICHE
Economiste
Directeur de la Coopération Internationale - Agence de l’Oriental

Pour satisfaire sa mission de promotion et de développement


socio-économique de l’Oriental, l’Agence s’appuie sur les orientations
de l’Initiative Royale pour le développement de la Région de l’Oriental,
notamment à travers la mise en oeuvre d’un nouveau projet
de territoire. L’intelligence économique régionale constitue un outil
novateur au service des acteurs à l’échelle nationale et régionale
à l’instar de l’Agence de l’Oriental.

L
’Agence de l’Oriental, confor- tiers d’infrastructures et de projets économiques adaptés à la diversité et
mément à ses missions d’ac- sectoriels structurants (autoroutes, aux spécificités géographiques et socio-
compagnement du développe- équipements de base, requalification culturelles qui caractérisent la Région ;
ment régional, s’est engagée urbaine, lutte contre la pauvreté, mo- • favoriser l’ancrage de la Région dans
résolument dans une démarche d’Intel- dernisation sectorielle dans le touris- l’espace euro-méditerranéen ;
ligence Economique en phase avec le me, l’agriculture, les nouvelles tech- • soutenir l’action des acteurs locaux.
nouveau contexte du développement de nologies, la formation, etc.).
la Région : nouvelle vision du dévelop- 1- Intelligence Economique Régionale
pement régional et nouvelle dynamique L’Initiative Royale a ainsi enclenché un et émergence de l’Oriental comme nou-
de développement régional impulsées processus vertueux de développement veau pôle de développement régional
par l’Initiative Royale de Développement destiné à permettre à la Région de réus- du Royaume
de l’Oriental, valorisation de la diversité sir sa transition, d’une économie basée
géographique et socio-culturelle qui ca- sur des secteurs traditionnels stagnants L’Intelligence Economique appliquée au
ractérise la Région, réponse appropriée ou en déclin (agriculture, mines, échan- développement régional est d’un grand
aux fortes attentes et besoins de déve- ges transfrontaliers limités, etc.) vers secours pour l’économiste, le sociolo-
loppement des populations, accompa- une économie régionale moderne et gue, l’architecte, le politique, l’ingénieur,
gnement des acteurs locaux, etc. compétitive (tourisme, agro-industrie, etc. afin de rendre « intelligibles en vue
nouvelles technologies, formation, etc.). de l’action » les différentes dimensions
La Région de l’Oriental, territoire de Quels sont dans ce contexte, les enjeux d’un territoire, ses spécificités, sa diver-
plus de 82 000 km2 à l’Est du Royaume identifiés par l’Agence, pour lesquels sité et celles des acteurs qui agissent et
doté d’une façade maritime au Nord de une démarche d’Intelligence Economi- interagissent sur ce territoire.
la Région, est frontalière avec l’Algérie que Régionale est apparue prioritaire
voisine à l’Est (sur une distance de 500 dans le cadre de ses missions ? La Région de l’Oriental, longtemps per-
km) et au Nord avec le Sud de l’Europe. Résumons les comme suit : çue comme périphérique, connaît une
La Région vit actuellement des trans- nouvelle dynamique économique et so-
formations économiques importantes • contribuer à l’émergence d’un pôle de ciale grâce à l’investissement public et
à la faveur de l’Initiative Royale pour développement régional incluant toutes aux grands chantiers évoqués ci-avant.
le Développement de l’Oriental, qui a les zones ; Cette dynamique touche l’ensemble des
permis le lancement de grands chan- • développer des modèles d’intervention Provinces, créant un environnement so-

30 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


pour l’identification et la promotion de
zones industrielles et agro-industriel-
les (Sélouane, Madagh et Oujda) s’est
inspiré de cette démarche ainsi que
plusieurs autres études sectorielles en
cours. Elles permettront de capitaliser
les démarches d’intelligence économi-
que à la fois au plan sectoriel et terri-
torial. Les études conduites ont d’ores
et déjà permis d’identifier des filières de
développement porteuses et des «pôles
de développement sous-régionaux».

La nécessaire cohérence entre les ni-


veaux national, régional et communal
Au plan institutionnel, les politiques
publiques à vocation régionale doivent
chercher à assurer la nécessaire cohé-
rence du développement régional avec
le niveau national d’une part, et avec
les échelons provincial et communal,
d’autre part. Pour cela, il est indispen-
sable de mettre en œuvre des disposi-
tifs d’appui et d’accompagnement du
développement régional qui valorisent
les liaisons entre différents échelons
territoriaux, les synergies entre acteurs
locaux et le croisement entre dévelop-
pement sectoriel et territorial.

Prise en compte de la diversité et la


spécificité de la Région
Dans le même temps, il est impératif de
Les forces motrices de la Région de l’Oriental veiller à préserver la diversité des spéci-
ficités culturelles et socio-économiques
cio-économique et institutionnel favora- connaissance d’un territoire, est mise au locales en un même territoire. Ces dif-
ble à l’émergence de l’Oriental comme service d’une nouvelle vision territoriale férentes dimensions nécessitent par
nouveau pôle de développement régio- pour l’Oriental (celle de son ancrage à conséquent de mettre en œuvre une
nal à l’échelle nationale, complémen- de nouveaux pôles de développement vision du développement régional qui
taire, notamment, au pôle Tanger-Med régional) et au service d’une stratégie de rencontre l’adhésion des populations.
(voir Oriental.ma n° 1). développement novatrice ; à savoir le dé- A cette fin, une démarche d’Intelligence
L’Initiative Royale de Développement de veloppement de pôles territoriaux complé- Economique Régionale est en mesure
l’Oriental a repositionné la Région dans mentaires et compétitifs qui croisent sec- de déceler les enjeux de développement
l’espace Euro-Méditerranéen. Elle a im- teurs et potentiel économique de chaque à l’échelon local et d’y répondre de ma-
pulsé une nouvelle lecture du territoire zone de la Région. Une telle approche est nière adaptée. Une telle démarche est
qui confère à la Région le statut de nou- destinée à promouvoir le projet global de entreprise dans la mise en œuvre du dé-
veau portail méditerranéen du Maroc. l’Oriental doté d’une «vision» clairement veloppement dans la Région, adaptée
Cette nouvelle lecture permet de dépas- identifiable fondée sur l’Initiative Royale. à différentes situations économiques,
ser l’approche géographique tradition- comme cela est illustré ci-après.
nelle (qui associait le développement de Par exemple, des études stratégiques,
l’Oriental exclusivement à sa dimension inspirées de l’intelligence économique 2- Mise en œuvre de modèles socio-
maghrébine), mais l’englobe. territoriale, ont été lancées à cet effet, économiques adaptés à la diversité et
mettant en œuvre les analyses SWOT aux spécificités régionales
Un nouveau projet de territoire pour identifier les forces et faiblesses du
Ainsi, l’Intelligence Economique Régio- territoire. Le programme de développe- L’Oriental, du Nord au Sud de la Région
nale, comme approche et méthode de ment industriel MED EST mis en œuvre et d’Est en Ouest, connaît des situations

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 31


Éclairages

2.2 Intelligence Economique régionale


et schéma d’intervention au Nord de la
Région

Identification des enjeux socio-éco-


nomiques : une proximité intime avec
Mellilia (enclave espagnole occupée
au Nord de l’Oriental) provoquant un
puissant appel d’immigration et de
désir d’Europe, une fracture socio-
culturelle fondée sur une forte iden-
tité ethnique, une économie informelle
comme source importante de riches-
ses avec des conséquences éviden-
tes sur la sécurité des frontières et les
réseaux de criminalité ;
L’agro-industrie : tremplin pour une économie régionale moderne.
Une stratégie d’intervention de l’Agen-
socio-économiques diversifiées qui re- génératrices de revenus, insertion des
ce fondée sur l’inclusion économique,
présentent des atouts pour la Région zones isolées et démunies dans le pro-
sociale et culturelle avec des objectifs
mais aussi des défis en termes de pro- jet collectif régional et traitement des
à court et moyen termes, des actions
blématique de développement et de fractures économiques et sociales ;
de développement qui traitent la sym-
mode d’intervention sur les territoires A moyen terme : construire des systè- bolique frontalière avec comme priori-
en question. Cette diversité de situa- mes de production durable sur la base tés, par exemple :
tions interpelle les acteurs locaux sur des microprojets de développement
le mode d’intervention économique à locaux, appuyer les associations relais, • la requalification urbaine, avec une
adopter pour répondre aux besoins et responsabiliser de la population locale, vision urbaine participative, rénovée et
attentes des populations. L’Intelligence faire émerger des filières de production repositionnant Nador comme métro-
Economique Régionale permet de dé- à forte valeur ajoutée ; pole méditerranéenne ;
celer et de bonifier les spécificités liées A long terme : créer de nouveaux pôles • la mise à niveau du poste frontalier
à cette diversité pour répondre de ma- de développement dans les zones dé- afin de traiter la symbolique du pas-
nière adaptée aux attentes et besoins munies, croisant développement sec- sage entre deux univers socio-écono-
des populations. Parmi les modèles toriel et potentialités territoriales (réf : miques et culturels ;
d’intervention de l’Agence, citons en PDIRO) en cohérence avec le nouveau • la nouvelle voie de chemin de fer
exemple le cas de deux schémas d’in- projet global de territoire. reliant Nador au réseau ferré natio-
tervention. Le premier au Sud de la Ré- Le Sud émerge ainsi comme un pôle nal, puissant levier culturel d’insertion
gion et le second au Nord. d’économie oasienne, d’énergies re- de la Province de Nador dans le tissu
nouvelables, de tourisme durable et de économique national ;
2.1 Intelligence Economique Régionale produits du terroir. • l’appui aux actions culturelles, tel le
et schéma d’intervention au Sud de la
Région, Province de Figuig

Identification et analyse des enjeux so-


cio-économiques au Sud : une écono-
mie traditionnelle en déclin, une zone
sensible avec des liens frontaliers très
forts, une psychologie collective fondée
sur le sentiment d’abandon, avec une
société civile mobilisée et revendica-
trice, etc.

Programmes de développement mis en


œuvre
A court terme : mobiliser de la société ci-
vile autour de projets de développement
collectifs (réf. concept de systèmes pro-
Le port de Nador, une ouverture sur l’espace Euro-Méditerranéen.
ductifs locaux) avec injection d’activités

32 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


méditerranéen, prévu dans l’accord tervenants sur le territoire), et de
de jumelage. Ce Centre constituera mobilisation de l’expertise. Par
une plateforme d’information, de mo- conséquent, l’Agence doit être en
bilisation de l’expertise, et de capitali- phase avec l’action des autres ac-
sation des processus d’échanges en- teurs territoriaux, d’où l’importance
tre les deux rives de la Méditerranée, de mettre en place «une cartographie
en vue de promouvoir la coopération des acteurs», laquelle représente un
avec l’Oriental. Le Centre recèle, élément important de l’Intelligence
dans ses termes de références préa- Economique Régionale : celle-ci est
lables, les contours d’une structure à l’étude.
d’Intelligence Economique Régionale
destinée à favoriser l’ancrage de la Ce mode d’intervention permet égale-
Région dans l’espace de développe- ment d’intégrer de nouvelles formes de
ment euro-méditerranéen. fonctionnement institutionnel comme
la mise en place de réseaux, le par-
Figuig, pôle d’économie oasienne. 4- Intelligence Economique Régionale tenariat et le développement de pôles
et appui à la gouvernance du dévelop- de compétences et d’excellence, mo-
Festival Imerqane reconnaissant à Na- pement régional dalités d’intervention qui permettent la
dor son identité culturelle, etc. mise en commun des connaissances
Pour répondre à ses missions d’appui et des moyens.
3- Intelligence Economique Régionale
et d’assistance aux acteurs locaux,
et ancrage de la Région dans l’espace
l’Agence de l’Oriental a fondé sa straté- En conclusion, la démarche d’In-
euro-maghrébin
gie d’intervention sur deux principes : telligence Economique Régionale à
l’oeuvre dans les différents modes
Conformément aux orientations stra-
• la transversalité, afin d’intégrer les di- d’intervention de l’Agence prépare
tégiques du Royaume (ouverture éco-
mensions intersectorielles du dévelop- celle-ci à devenir un centre fédérateur
nomique sur de nouveaux espaces
pement et de fertiliser les potentialités de ressources d’Intelligence Econo-
économiques, en particulier, l’espace
du territoire et le développement des mique Régionale, par le biais, notam-
euro-maghrébin), l’Oriental, en raison
secteurs ; ment, de son travail de capitalisation
de sa position géographique, a une po-
• le partenariat, pour la mobilisation de l’expertise, des réseaux de parte-
sition de choix pour développer des re-
des ressources humaines et financiè- nariat progressivement mis en place
lations économiques, sociales et cultu-
res, mais aussi pour la coopération en- au plan national et international, de
relles mutuellement fructueuses avec
tre les différents acteurs du territoire. son positionnement comme instru-
d’autres territoires au Nord et au Sud
ment d’assistance au service des ac-
de la Méditerranée. En effet, avec une
Ce mode d’intervention de l’Agen- teurs locaux, de son rôle d’interface
façade méditerranéenne de 200 Km,
ce implique une forte capacité de entre les échelons (national, régional
sa proximité avec le Sud de l’Espagne,
coordination (avec les différents in- et international).
son voisinage avec les autres pays
du Maghreb, l’Oriental possède des
atouts considérables pour développer
une approche volontariste de conquête
de marchés à l’extérieur du pays.

L’Agence de l’Oriental a conclu un


partenariat de jumelage institutionnel,
appuyé par l’Union Européenne, avec
des institutions similaires espagnoles
(dans la Région de l’Andalousie) dont
l’objectif est de renforcer les capacités
institutionnelles de la Région en vue de
tirer le meilleur avantage économique
et social de l’accord d’association en
vigueur entre notre pays et l’Union
Européenne.
Ses capacités seront renforcées, no-
tamment, par la création du Centre
Un tourisme balnéaire en plein essor.
de Ressources et de Services Euro-

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 33


Éclairages

La Champagne-Ardenne,
un tissu économique diversifié

Jacques LAROCHE
Directeur du Développement et de l’Arist - CRCI Champagne-Ardenne

La Région Champagne-Ardenne (France) est partie prenante


d’un projet conjoint avec la Région de l’Oriental, projet intégré
programme d’appui intitulé «Accompagnement du Processus
de Décentralisation du Maroc». Le partenariat permet l’échange
d’expériences et la Champagne-Ardenne y apporte une expertise
liée à ses spécificités, notamment une économie régionale diversifiée
assise sur un tissu de PME-PMI, dynamique et technologique à la fois.
L’Intelligence Economique Territoriale y prend de facto un rôle essentiel.

U
ne économie appuyée Mais le reste du monde investit aussi personnel qualifié et d’un tissu de sous-
sur sa diversité dans l’économie champardennaise, et traitants performants.
notamment les Etats-Unis (33 implan- Dans un souci permanent d’ouver-
Des ressources naturelles tations) ou encore le Japon (9 entrepri- ture, la Région Champagne-Ardenne
nombreuses, un savoir-faire reconnu et ses présentes en Région). mène, depuis plusieurs années, une
une grande capacité d’adaptation aux politique volontariste de relations in-
nouveaux métiers : l’industrie de Cham- Ces investisseurs viennent chercher ternationales à travers des coopéra-
pagne-Ardenne joue la diversité. dans la Région les compétences d’un tions décentralisées.

La Champagne-Ardenne fait partie des


Régions françaises qui attirent le plus
les investisseurs étrangers, ce qui prou-
ve bien l’intérêt et la confiance accor-
dés au potentiel et au dynamisme de ce
territoire. Si la Champagne-Ardenne est
exportatrice, c’est aussi la quatrième ré-
gion de France pour le pourcentage de
salariés et d’établissements contrôlés
par des capitaux étrangers (respective-
ment 35 % et 23,4 %). Aujourd’hui, plus
de 200 implantations industrielles étran-
gères représentant 30.000 emplois tra-
duisent ce phénomène.
Par nationalités, l’Allemagne est en tête
avec 41 implantations, devant d’autres
pays européens tels que la Grande-Bre-
tagne, l’Italie et la Belgique. Reims bénéficie d’une position privilégiée au nord-est du bassin parisien.

34 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


La politique régionale s’inscrit dans un
esprit de solidarité entre les peuples,
une mobilisation citoyenne et une mise
en synergie des différents acteurs de
développement.

Dans le cadre de la mise en place du


projet concernant «l’appui au renfor-
cement durable des capacités de maî-
trise d’ouvrage du Conseil Régional de
l’Oriental en matière de développement
agricole», cofinancé dans le cadre du
Projet «Accompagnement du Processus
de Décentralisation du Maroc» (PAD-MA-
ROC), le Président de la Région Cham-
pagne-Ardenne, Jean-Paul Bachy, a pro-
cédé à la signature du protocole relatif à
ce projet avec Tayeb Rhafes, Président
de la Région de l’Oriental, Mohamed
Brahimi, Wali de la Région de l’Oriental et
son Excellence Jean-François Thibault,
Ambassadeur de France au Maroc. Des outils de gestion des connaissances au service des décideurs.
Cette signature a eu lieu le 16 juin 2008
à Oujda en présence de nombreux élus naute une dizaine de lettres sectoriel- la dématérialisation, de l’ouverture des
et de personnalités locales. les sur les industries-clés de la Cham- réseaux et de la sous-traitance généra-
pagne-Ardenne : les agro-industries, lisée intégrant les systèmes d’informa-
l’emballage, l’énergie, la sous-traitance, tion. Tous les secteurs sont confrontés
Aujourd’hui, la Champagne-Ardenne
l’automobile, le machinisme agricole, le à une concurrence accrue, à la maïtrise
posséde une image
bois, etc. L’internaute peut découvrir, des coûts et à une exigence d’innova-
dans chaque lettre, les fiches techni- tion. De fait, l’IE devient aussi l’affaire
Elle est toujours mondialement cé-
ques d’experts sur des thématiques des services de l’Etat et des collectivités
lèbre pour son Champagne, mais,
innovantes. territoriales :
aujourd’hui, elle est tout aussi célèbre
Parallèlement, la CRCI est dotée d’un
pour son dynamisme technologique et
service d’expertise et de prospective sur • au niveau d’un territoire, la sécurité
surtout par les nouvelles utilisations qui l’économie de la Champagne-Ardenne. économique vise à maintenir l’emploi et
sont faites des agro-ressources. C’est la mission de l’Observatoire Eco- la compétitivité des entreprises ;
Le pôle de compétitivité IAR a permis nomique Régional qui travaille avec les • au niveau de l’Etat, la sécurité économi-
le développement de la recherche et les Observatoires des CCI pour produire un que vise à protéger et développer des sec-
nouvelles applications des ressources certain nombre de travaux en mutualisa- teurs considérés comme stratégiques.
renouvelables issues de la terre, mais a tion : voir en encadré quelques extraits Partager l’information en réseau
permis aussi le développement des filiè- de l’outil de veille sur la presse, mutua-
res traditionnelles . lisé au niveau régional afin d’alimenter Dans un Département faiblement peuplé
une base de connaissances co-produi- où 30 entreprises cumulent 65% des ef-
De la veille à l’analyse tes et immédiatement accessibles. fectifs salariés, la CRCI et la CCI de Hau-
L’objectif est d’aider les entreprises à te-Marne testent un dispositif d’alerte
De la veille à l’analyse et à l’interpréta- développer leur capacité de manage- et d’accompagnement des entreprises
tion des tendances par secteur, les CCI ment stratégique via l’information et dans leur démarche d’intelligence straté-
produisent et diffusent de l’information la connaissance. L’enjeu concurrentiel gique en lien avec les collectivités terri-
stratégique, avec pour mission de faire pour une entreprise, c’est la réduction toriales.
de l’innovation le moteur du dévelop- du cycle : connaissance / innovation / Ce dispositif vise à nouer des relations
pement des PME-PMI. produits / marché. de partenariat afin de :
La plateforme de veille et d’intelligen-
ce économique est le noyau dur des Deux exemples d’Intelligence Territoriale • mettre en place une veille sur l’entre-
prestations offertes dans le domaine en Champagne-Ardenne prise et son environnement (surveillance
de la veille sur le site portail de la CRCI de la presse, locale et nationale, et en-
(www.champagne-ardenne.cci.fr). Les entreprises sont de plus en plus tretiens réguliers avec les dirigeants de
Ouverte en 2004, elle propose à l’inter- vulnérables, notamment sous l’effet de ces entreprises) ;

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 35


Éclairages

• partager les résultats de la veille avec merie Nationale ont décidé de mettre
l’entreprise et sa Commune et/ou Com- en place un partenariat en matière de
munauté d’agglomération ; prévention des risques économiques.
• exploiter les entretiens avec le diri- Il s’exerce principalement dans deux
geant afin de suivre l’évolution de ses directions :
besoins et envisager des solutions avec
les acteurs locaux. • la sensibilisation des acteurs écono-
miques, par exemple à travers la mise
Sensibiliser les entreprises à la sécurité en place de conférences, l’animation
de clubs de « bonnes pratiques »… ;
Aujourd’hui, les PME sont particulière- • la détection des risques encourus par
ment exposées aux risques économi- les entreprises, par la réalisation de dia-
ques, avant tout parce qu’elles sont mal gnostics de vulnérabilité, de propriété
informées sur ces risques, et qu’elles industrielle, administrés par la CRCI et
les sous-estiment gravement. la Gendarmerie.
Consciente que la sécurité économi-
que des entreprises constitue un en- Ces prestations sont proposées à titre
jeu territorial important, la CRCI de gracieux aux entreprises de la Région
Champagne-Ardenne et la Gendar- Champagne-Ardenne.

Extraits de l’outil de veille sur la presse


Agromatériaux : retour aux sources pour le bâtiment
Bois, lin, chanvre et paille : c’est le quarté gagnant (pas forcément dans l’ordre) des agromatériaux en Champagne-Ardenne. Une liste à
laquelle on peut ajouter la betterave et... le miscanthus. La Région rêve de bâtir ses maisons avec la végétation locale, comme elle le faisait
autrefois avec le torchis. Passéisme ? Ce projet se veut au contraire très moderne, épousant les tendances du développement durable. La
production ne demande qu’à sortir du stade artisanal et expérimental pour se transformer en atout économique.
CHAMP’ECO

Biogaz : un nouveau débouché en perspective


Après le projet de transformation de paille en pâte à papier sur le site de CIMV à Loisy-sur-Marne qui devrait sortir de terre en 2008, c’est au
tour des communautés de communes des Côtes de Champagne et de Givry-en-Argonne de se positionner sur une filière innovante en Fran-
ce : le biogaz. Une opportunité à saisir dans une zone non industrialisée où l’agriculture et l’élevage occupent l’espace. Après étude, il s’avère
qu’un projet de méthanisation (récupération d’effluents d’élevage pour les transformer en biogaz, c’est-à-dire en énergie, et en engrais ino-
dore) est faisable sur le territoire argonnais. Le coût de construction d’une petite unité de transformation serait de 4 MEuro avec à la clé la
création immédiate de trois emplois directs. Il n’existe que cinq projets de ce type en France et aucune installation de cette importance.
L’UNION VITRY-LE-FRANCOIS du 23/09/2008 - page 4

Hermès crée 100 emplois


La Maroquinerie des Ardennes à Bogny-sur-Meuse, compte investir 6,45 M Euro d’ici à 2010. Le site réalise actuellement quatre modèles de
sacs (Birkin, Lindy, Shoulders et So’Kelly) avec 230 salariés, et devrait en accueillir une centaine de plus d’ici à 2012. La maroquinerie sera
également dotée d’un atelier de découpe à partir de peaux de tanneurs, de 2 000 m². Dans le cadre de ce projet, cette filiale du groupe de
luxe Hermès, bénéficiera d’une prime d’aménagement du territoire (PAT) de 200 000 Euro, une manière pour l’Etat de «maintenir et amplifier
dans la durée son soutien au bassin d’emploi de la vallée de la Meuse».
L’USINE NOUVELLE du 18/09/2008 - page 55

Les textiles à la mode technique


Durabilité, résistance mécanique élevée, imperméabilité, respirabilité, résistance à la chaleur et au feu, aux agressions chimiques, tout en
maintenant confort et esthétique…, les textiles techniques, à leur façon, sont un peu magiques.
Dans la Région, ils offrent des pistes de diversification aux industriels du textile et des alternatives à saisir dans tous les secteurs d’activité.
«Nous devons toujours avoir une longueur d’avance», déclarent en choeur les industriels ayant choisi cette voie en Champagne-Ardenne. Les
chaussettes illustrent bien le propos. Chez Tismail à Troyes, elles deviennent “anti-ampoules” grâce à un tricotage en double qui absorbe les
frottements. Chez Olympia, à Romilly-sur-Seine, elles deviennent antistress grâce aux microcapsules (huiles essentielles) qu’elles renferment
et se vendent en parapharmacie .Ou elles sont carrément sportives par incorporation de fibres de carbone…
Le Feutre, à Mouzon dans les Ardennes, a trouvé des voies de développement dans les loisirs créatifs avec la feutrine, la décoration et le
design, tout comme dans la confection, où il est apprécié dans les dessous de cols de vestes. Fait de fibres textiles naturelles et écologiques
(laine) ou de fibres synthétiques, c’est un non tissé. Ce feutre est toujours assemblé par une action mécanique combinée à de la chaleur. Et
il s’intègre parfaitement aux nouveaux matériaux complexes promis à un bel avenir.
PERFORMANCE - mars 2008

36 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


DIASPORAS ET INTELLIGENCE
ÉCONOMIQUE RÉGIONALE
Enjeux, défis et perspectives
Faouzi LAKHDAR-GHAZAL
Président de l’association Savoir et Développement et membre du CCME

La diaspora scientifique, technique et économique est potentiellement


une richesse, humaine notamment ; elle est en situation de contribuer
avec force au développement durable du Maroc. Après plusieurs essais
pour la mobiliser, nombre d’échecs et d’absences de suites sont
constatés. Sur cette base, l’analyse de cette communauté dans son
éventuel rapport renouvelé à sa Région d’origine est tentée par l’auteur,
qui s’inquiète de la faisabilité et des chances de réussir cette implication.

roc. Dans la société actuelle, confron- A cet égard, des pays dits émergents,

N
’étant pas expert en matière
d’Intelligence Economique, tée à la globalisation des échanges et comme la Chine ou encore l’Inde, ont
ma contribution est plutôt un à l’instantanéité de l’information grâce mis en place des politiques cohérentes
retour d’expérience en tant au développement des technologies de pour la mobilisation des compétences
que membre de l’association Savoir et l’information et de la communication, de leurs DSTE en vue de favoriser le
Développement, créée il y a une dizai- l’acquisition des connaissances, leur transfert des connaissances et de l’in-
ne d’années en France par des ensei- diffusion et leur traduction en termes formation en direction des institutions,
gnants-chercheurs d’origine marocaine économiques procurent indéniablement des entreprises, etc.(1)
pour mobiliser la diaspora scientifique, des avantages pour les entités détentri-
technique, économique (DSTE) au pro- ces en fonction du degré d’optimisation Au Maroc, la première initiative de mo-
fit du développement durable du Ma- de ces processus. bilisation des compétences date de
1993 avec le programme TOKTEN du
PNUD(2) qui a vu la participation de quel-
ques 180 scientifiques marocains rési-
dant à l’étranger. Les recommandations
de cette première rencontre n’ont pas
été suivies d’effets significatifs. Deux
autres rencontres ont eu lieu en 1994 et
en 1996 sans plus de résultats. Ceci n’a
heureusement pas découragé les initia-
tives personnelles, tant au Maroc qu’à
l’étranger, de nouer des collaborations
et des partenariats fructueux, qui restent
limités comme toute action individuel-
le, et qu’il serait d’ailleurs intéressant
d’identifier et d’étudier en termes d’im-
pact économique et social. En 2004, le
Chimie et santé, un champ de connaissances et de savoir-faire pour la diaspora marocaine.
programme FINCOME (3) a été élaboré et

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 37


Éclairages

mis en œuvre par le gouvernement avec


l’aide du PNUD ; il a pour but de favo-
riser la participation des compétences
hautement qualifiées essentiellement
par la prise en charge de missions.

Aujourd’hui, une volonté s’affiche en


faveur de la mobilisation de la DSTE à
travers un Ministère chargé de la com-
munauté marocaine résidant à l’étran-
ger, mais plus encore par la mise en
place du Conseil de la Communauté
Marocaine à l’Etranger (CCME) auprès
du Chef de l’Etat et, point fondamen-
tal, issu de cette même communauté.
Parmi ses attributions figure la soumis-
sion d’avis sur les politiques publiques
concernant de près ou de loin la com-
munauté marocaine à l’étranger, mais
aussi des propositions pour la mobilisa-
tion de la DSTE pour le développement
local, régional, économique et humain
du Maroc. Associer le Maroc au programme radionavigation satellitaire GALILEO : un objectif accessible.

Ainsi, nous rejoignons l’intelligence éco- la diaspora pour le développement du • une réforme profonde des modes de
nomique régionale dont l’une des pré- Maroc, aussi bien à l’échelle régionale gouvernance à tous les niveaux de
occupations devrait être la mobilisation que nationale. fonctionnement de manière à préser-
des ressortissants régionaux expatriés Il est important qu’une telle politique ver la propriété intellectuelle et à éviter
et les moyens de les faire participer au soit élaborée à l’échelle régionale, mais, toutes pratiques conduisant au dévoie-
développement économique et social comme au plan national, elle suppose : ment des projets (établir un climat de
de leur région d’origine. A cet égard, sa- confiance est fondamental pour la mo-
luons l’initiative de l’Agence de l’Oriental • l’existence d’un modèle de dévelop- bilisation des compétences au service
pour une rubrique «Diaspora» sur son pement économique, d’un modèle de du développement).
site internet. développement social, et d’un modèle
La question de politique publique de développement humain ; Trois exemples des actions menées par
énoncée dans la proposition de défini- • l’adhésion de la DSTE pour une par- S&D illustrent les difficultés à réussir des
tion de l’intelligence régionale(4) semble ticipation active, donc qu’elle puisse se projets de transfert scientifique, techno-
déterminante dans la mobilisation de reconnaître dans les trois modèles ; logique et économique.

Le premier est de niveau régional : à


l’initiative de S&D, une station d’épura-
tion des eaux usées a été proposée à
une Commune, avec une technologie
rustique alliant le traitement des eaux
usées à la production de biomasse valo-
risable, soit en alimentation pour bétail,
soit en compost ou encore en biogaz.
La proposition a été adressée en 2003.
Nous sommes en 2008, le projet n’est
pas encore achevé et les conditions
d’exploitation de la station non définies.
En cause : le suivi, le financement, les
compétences locales (bureau d’étude
incapable de suivre les plans fournis,
etc.), absence d’institutionnalisation de
www.oriental.ma : le site de la Région de l’Oriental.
la collaboration.

38 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


Le deuxième est de niveau national : à d’une formidable opportunité de doter et économiques de développement ré-
l’initiative de S&D suite à une sollicitation le Maroc d’une recherche de haut ni- gional, puis l’identification des moyens
de la Communauté d’Agglomération de veau en chimie, pouvant conduire à je- et des dispositifs d’implication de la
Toulouse en France, le projet d’associa- ter les bases d’une industrie chimique CME (connaissance et reconnaissance
tion du Maroc au programme GALILEO moderne et écologique, génératrice de mutuelles des marocains de l’intérieur et
de radionavigation satellitaire a démarré milliers d’emplois. de l’extérieur).
en 2002. A l’époque, le Maroc était le
seul pays du pourtour méditerranéen A la lumière de ses trois exemples, on Rien ne remplace la volonté politique
sur les rangs. L’objectif était triple : dé- pourrait penser que le tableau est exa- en la matière et l’utilisation des TIC per-
velopper le partenariat formation / in- gérément noir. En réalité, ce sont autant mettrait de répondre à certains besoins
dustriel / recherche & développement d’avancées importantes et d’opportu- d’ores et déjà identifiés : l’information
entre le Maroc et le Pôle de compéti- nités : il suffirait de peu de choses pour et l’orientation pour l’investissement
tivité mondial Aéronautique, Espace et qu’elles réussissent et se traduisent en par exemple. En ce sens, la rubrique
Systèmes Embarqués. En clair dupli- avantages scientifiques, technologiques «Diaspora» du site oriental.ma pourrait
quer à l’échelle du Maroc ce Pôle en et économiques indéniables, contribuant comporter des rubriques d’informations
fonction de nos besoins spécifiques. ainsi à hisser notre pays au rang de pays juridiques, économiques et financières
Nous sommes en 2008 et le bilan est producteur de sciences et de techno- pour favoriser l’investissement produc-
le suivant : nomination d’un coordina- logies, à l’instar des pays émergents et tif, avec des liens sur les sites des Uni-
teur national par l’ex-Premier Ministre, des pays économiquement et sociale- versités, des Chambres de Commerce,
désignation d’un comité interministériel, ment développés. d’Agriculture, etc.
candidature du Maroc par le Ministre de Pour ce faire, il est nécessaire que les Pour réussir cette entreprise, trois
l’Equipement et des Transports auprès décideurs, du secteur public comme du conditions semblent incontournables :
de l’Union Européenne, création d’un secteur privé, soient intimement convain- l’obligation de moyens, l’obligation de
Groupement économique et nomination cus que la mobilisation de la DSTE et résultats, et des systèmes d’évaluation
de son directeur, promesse d’y affecter son association au développement ré- performants pour lesquelles l’associa-
10 millions d’Euros pour développer le gional et national sont une nécessité et tion de la DSTE est une source supplé-
programme : promesse non tenue à ce ne peuvent qu’être bénéfiques économi- mentaire de réussite.
jour. Entre temps, nos voisins se sont quement et socialement pour tous.
(1) www.adb.org/documents/books/Converting-
positionnés, ont défini leurs priorités et Migrations-Drains-Gains.
alloué les budgets nécessaires. Consé- L’Intelligence Economique Régionale, (2) Transfer Of Knowledge Through Expatriate Na-
quence : le Maroc est en passe de rater vue comme la mise en place d’une po- tionals TOKTEN, lancé par PNUD en 1977.
cette extraordinaire opportunité en ter- litique publique, devrait prioritairement (3) Forum International des Marocains de l’Etran-
intégrer la DSTE comme un opérateur ger, www.fincome.ma.
mes de science, de technologie et de (4) L’intelligence régionale ou l’urgence innova-
secteur productif générateur d’emplois. indispensable des projets régionaux, par trice, note de cadrage, Philippe Clerc, 2008.
l’identification des besoins du territoire, (5) Centre National de la Recherche Scientifique
Le dernier exemple concerne la création le choix clair des orientations politiques et Technique.
d’un laboratoire international associé au
CNRS(5) français. Le projet, évoqué en
2003, a conduit à associer les chimistes
des Universités de Rabat, Marrakech,
Fès et Ifrane, le CNRST marocain, et
la Structure Fédérative Toulousaine en
Chimie Moléculaire, constituée de qua-
tre laboratoires et deux Universités. En
tout, une centaine d’enseignants-cher-
cheurs et chercheurs de part et d’autre
se sont constitués en 25 équipes mixtes
autour de 3 thématiques : chimie et san-
té, chimie et nanochimie, chimie et dé-
veloppement durable. La création a été
signée en 2006, grâce à l’engagement
de quelques personnes et de l’appui
du CNRST. Mais, là encore, les moyens
ne sont pas à la hauteur des enjeux et
si les ambitions ne changent pas, il est
Une recherche de haut niveau au Maroc : point de départ d’une industrie chimique moderne.
à craindre que nous passerons à côté

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 39


Éclairages

Rémi BILGER
INNOVATION ET INTELLIGENCE ÉCONOMIQUE
L’approche stratégique
des Chambres de Commerce
et d’Industrie en France
Remi BILGER - Directeur Général, CRCI Bretagne
Alexandre COLOMB - Responsable du Pôle Innovation, CRCI Bretagne
Alexandre COLOMB

A travers le cas de la Région Bretagne (France), les auteurs soulignent


les liens entre l’innovation et l’Intelligence Economique : sa prise en
compte se traduit par l’adoption de structures opérationelles appropriées
de réflexion et de mise à disposition de l’information, voire de conseil
et de stimulation, au sein des Chambres de Commerce et d’Industrie.
Le territoire est l’échelle choisie pour ce faire ; les secteurs d’activités
sélectionnés définissent les champs d’intervention.

U
n réseau des CCI tion de communautés et des méthodes. Depuis la Loi de 2005 en faveur des
en pleine mutation Il a permis de travailler sur la constitution Petites et Moyennes Entreprises, une
de bases de connaissances orientées réforme importante des CCI a été en-
Les Chambres de Commer- marchés et technologies, ainsi que sur gagée. Elle prévoit que les Chambres
ce et d’Industrie (CCI) sont des établis- les organisations nécessaires au déve- Régionales de Commerce et d’Indus-
sements publics représentant les inté- loppement des capacités d’intelligence trie (CRCI) définissent dans leur Région
rêts des entreprises. Elles interviennent de l’environnement de l’entreprise. des «Schémas Directeurs Sectoriels»,
dans le cadre de quatre grandes mis-
sions : la consultation, l’information et
l’appui aux entreprises, la formation et
le développement des territoires. L’ap-
pui aux entreprises couvre les grands
enjeux auxquels doivent faire face les
entrepreneurs, telles que la création-
transmission, l’innovation et l’interna-
tionalisation.

L’intelligence économique et l’innovation


ont été désignées comme missions stra-
tégiques de la mandature 2004-2009.
Un Plan national consulaire a été défini
par l’Assemblée des Chambres Fran-
çaises de Commerce et d’Industrie en
concertation avec les communautés
d’experts et de praticiens : il comprend
des référentiels de compétences à des-
tination des conseillers d’entreprises
Les technologies de la communication comme facteur de performance.
dans le domaine de la veille, de l’anima-

40 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


pour optimiser l’organisation des ser- que des Pôles de compétitivité en sont Préfet. Le document contient les moda-
vices, infrastructures et équipements quelques illustrations majeures. lités de gouvernance et d’organisation
qu’elles gèrent (définition de stratégies de la stratégie d’Intelligence Territoriale.
de développement). L’innovation et Au niveau régional, la Loi relative aux Est en particulier demandée la création
l’intelligence économique ont ainsi fait libertés et responsabilités locales insti- d’un Comité de pilotage régional chargé
l’objet dans une dizaine de Régions tue la Région comme acteur incontour- d’adopter et d’assurer le suivi du Sché-
françaises d’un Schéma Sectoriel spé- nable de la politique d’innovation, dont ma Régional d’Intelligence Economique,
cifique. Nous présentons ici le cas du les programmes sont consignés dans Comité auquel la CRCI est associée.
réseau des CCI de Bretagne. les Schémas Régionaux de Dévelop-
pement Economique. Le SRDE breton Déploiement d’une stratégie consulaire
Les Schémas Sectoriels sont l’expres- adopté en octobre 2006 met ainsi l’ac- d’appui à l’innovation et d’I.E.
sion des priorités de la stratégie de la cent sur les points suivants :
CRCI de Bretagne définies en juin 2005. Dans ce contexte, répondant aux at-
Ils ont été élaborés par des Commis- • nécessité de maintenir et développer tentes prioritaires des entreprises, les
sions et groupes de travail d’élus et de une activité productive et industrielle ; CCI ont joué un rôle central : mobilisa-
collaborateurs. La Stratégie régionale • importance d’une recherche perfor- tion de leurs ressources de proximité
en matière d’innovation et d’IE a été mante ; pour stimuler les entreprises et les
adoptée par l’Assemblée Générale de la • volonté de faire de l’innovation le mo- accompagner dans leurs nécessaires
CRCI en décembre 2006. teur de la croissance de demain, avec la adaptations aux impératifs de l’in-
mise en œuvre d’une Stratégie Régio- novation. Elles ont pour cela élaboré
Un contexte national nale d’Innovation (SRI) ; un plan d’actions régional (Schéma
en mutations profondes • nécessité de réussir l’intégration des Sectoriel), «Intelligence Economique
technologies de la communication et Innovation», dont l’entreprise est le
Cette stratégie a tenu compte des pro- comme facteur essentiel de performan- cœur. Ce Plan fixe le cap et propose
fondes réformes conduites par les ser- ce des entreprises ; aux CCI de :
vices de l’Etat et les collectivités depuis • rôle de la puissance publique et de
plusieurs années pour définir le contenu la Région dans le développement éco- • professionnaliser leurs modes de
et le pilotage d’une nouvelle politique nomique. fonctionnement en réseau ;
industrielle territorialisée. La création • mobiliser leurs conseillers ;
d’OSEO, fruit de la fusion BDPME (fi- L’Etat publie une circulaire du Premier • mutualiser les capacités d’expertise,
nancement de l’innovation) / ANVAR Ministre en septembre 2005 fixant le interne et externe.
(valorisation de la recherche), la création cadre du développement d’une po-
de l’ANR (Agence Nationale de la Re- litique d’Intelligence Economique à Les CCI de Bretagne constituent l‘un
cherche) ou et le lancement de la politi- l’échelle de la Région sous l’autorité du des rares réseaux de CCI ayant décidé
d’associer les questions d’innovation et
d’I.E. dans un même Schéma Sectoriel.
En effet, l’I.E. est une démarche d’or-
ganisation des capacités de la connais-
sance, d’anticipation par la veille, de
protection et de sécurité du patrimoine
au service de la compétitivité de l’entre-
prise et de la compétitivité des Régions ;
elle contribue à l’efficacité du processus
d’innovation et de lancement de nou-
veaux produits et services. Aussi, les
actions définies couvrent trois champs :

• l’anticipation (donner aux entrepreneurs


les clés de compréhension des évolu-
tions de leur environnement concurren-
tiel, juridique et technologique, de l’évo-
lution des marchés, des tendances de
consommation…) ;
• la stimulation (sensibiliser et inciter
les entrepreneurs à s’approprier une
culture de l’innovation et de l’intelligen-
Une culture de l’innovation et un ancrage dans la tradition (Rennes).
ce économique) ;

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 41


Éclairages

Veille stratégique : le Maroc aussi.

• l’accompagnement (appuyer les en- Quelques exemples de mise en œuvre Bulletin de Veille «Balises» (www.pole-
trepreneurs dans la mise en œuvre de mer-bretagne.com/balises.php ).
leurs projets). En matière de sensibilisation des en-
treprises, une plaquette « PME, anti- Enfin, l’accompagnement revêt des
Pour ce faire, le réseau des CCI de Bre- cipez, innovez pour exister demain» formes multiples. A titre d’exemple, le
tagne s’appuie sur : présente les enjeux de l’innovation, dispositif INNOVACTIV, porté par la CCI
des témoignages et contacts utiles de Rennes et conçu par son centre de
• 45 conseillers d’entreprises au sein du « Réseau Innovation des CCI». Ce ressources CREATIV (Centre Européen
des 8 CCI locales, en relation direct document est remis lors de manifesta- d’Entreprises et d’Innovation), permet
avec le tissu des entreprises ; tions, notamment lors des nombreux aux entreprises d’initialiser ou d’optimi-
• 5 services spécialisés en innovation ateliers et conférences organisés pen- ser leur stratégie d’anticipation et d’in-
et intelligence économique (au total 24 dant la Semaine de l’Innovation (www. novation.
cadres et ingénieurs), l’ARIST Ouest innovons.fr). De même, le réseau d’experts «Entre-
(Agence Régionale d’Information Stra- Internet est un média-clé pour stimu- prise Europe», créé par la Commission
tégique et Technologique), Entreprise ler les entreprises. Le réseau a acti- Européenne, accompagne les PME
Europe Ouest (Information et partena- vement participé à la conception de dans leurs recherches de partenaires
riats européens), CREATIV (Ingénierie deux portails régionaux : technologiques et commerciaux.
de projets d’innovation), Un Monde
d’Avance (usage des TIC) et le CRT • www.bretagne-innovation.fr le portail L’avenir :
(Centre de Ressources Technologi- de l’innovation ; le Schéma Régional d’Innovation
ques de Morlaix). • www.bretagne-intelligence-economi-
que.fr, le portail de l’intelligence écono- A l’initiative du Conseil Régional, l’en-
Par ailleurs, en matière d’intelligence mique. semble des acteurs de l’innovation en
organisationnelle, la stratégie repose Bretagne se mobilise depuis septembre
sur des CCI référentes : chacune met Ces outils mettent en avant les bonnes 2007 pour doter la Région d’un plan
en oeuvre les trois champs d’actions pratiques d’entreprises et permettent stratégique et opérationnel d’ici fin 2008.
cités, par filières d’activités ou par thé- d’entrer en contact avec les réseaux Le Réseau Innovation des CCI de Bre-
matiques (tourisme, granit, plaisance, et conseillers spécialisés. En matière tagne participe activement aux travaux
automobile, alimentation, logistique, de stimulation et de veille, l’exemple d’élaboration de ce schéma qui doit
pêche…), et assure au niveau régional du Pôle de compétitivité Mer Bretagne permettre d’organiser les programmes
des actions de production d’informa- est très parlant. Ce Pôle à vocation et le travail collaboratif des différents
tions stratégiques pour alimenter des mondiale s’appuie sur la CCI de Brest réseaux bretons d’appui à l’innovation.
bases de connaissances partagées et l’ARIST Ouest pour mettre en œu- L’intelligence économique territoriale y
entre les conseillers. vre des actions de veille telle que le joue un rôle central.

42 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


Focus

Intelligence culturelle,
mode d’emploi

Jean-Philippe MOUSNIER
Sociologue
Expert en intelligence économique et en développement durable

De passage à Fès en juillet 2008, l’auteur, par ailleurs membre


de la Commission AFAQ AFNOR sur le commerce équitable et expert
évaluateur de la Commission de Certification des Etablissements
de Santé, résume ici son approche de l’intelligence culturelle.
Il reprend les principaux axes du nouveau Master qu’il dirige à Paris :
«Intelligence Culturelle : Stratégie de Développement Culturel et Touristique».

L
’intelligence culturelle est-elle La culture est cette «capacité à com- permet de rattacher les politiques et les
vraiment un nouveau concept ? prendre le monde dans lequel on vit», à projets - ces avenirs possibles pour un
rapprocher la mémoire, gardienne des demain partagé - à l’histoire des hom-
Si les notions d’intelligence, traditions héritées de tout ce qui nous mes et des lieux, à leur civilisation, à leur
intelligence économique, intelligence a précédé, et la modernité, l’avenir, la langue, à leur coutume, au patrimoine
stratégique, business intelligence, et construction empirique d’une vision pour matériel ou immatériel, qui permettront
culture, tourisme, existent séparément, demain. La culture est une certaine façon de les mettre en œuvre, de les activer, de
leur rapprochement permet de rassem- de regarder et de penser ce qui nous en- les enraciner. Il n’y a pas d’avenir sans
bler des méthodologies et des savoirs toure, plus ouverte, plus généreuse, plus racines et il ne devrait plus y avoir de ra-
différents, ou plus précisément encore, riche ; elle est le pont, la passerelle qui cines sans héritage à partager.
de transposer dans les enjeux du déve-
loppement artistique, culturel et touristi-
que, les savoir-faire et toute l’expertise
de l’intelligence économique.
Il faut comprendre qu’il s’agit d’une vé-
ritable création, d’un concept innovant
capable de modéliser et de repenser
une discipline nouvelle.

Pour comprendre l’importance de cette


création conceptuelle, il suffit de revenir
sur le sens du mot «intelligence» : du la-
tin intel (entre) et ligere (lier ensemble),
veut dire relier, relier ensemble. L’intel-
ligence n’est pas la production de sa-
voirs et de connaissances nouvelles,
mais la capacité à identifier, à évaluer les
différentes sources de savoir existantes
pour les connecter, les relier, les unes
avec les autres. Château de Versailles, héritage culturel, artistique et touristique.

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 43


Focus

large possible qui rapproche ce qui est


épars, au-delà des crises, des tendan-
ces et des modes.

Travail de généraliste, ou de spécialiste ?

Là est bien la difficulté de l’intelligence


culturelle ; nous vivons dans un mon-
de de spécialistes, d‘experts, de «sa-
chant», où seule l’expertise pointue est
reconnue et valorisée ! L’intelligence
culturelle fait profession au contraire de
n’être experte en rien et généraliste en
tout ; d’où sa grande difficulté à se faire
reconnaître comme une discipline à part
La Tour Hassan, patrimoine culturel à préserver. entière. Elle n’a pas de savoir spécifique
autre que méthodologique, pas de do-
La culture est un univers extrêmement me sur le développement local d’une maine réservé, mais travaille sur le sa-
mouvant. Elle recouvre un champ très Région, ou la valorisation du patri- voir et le champ des autres disciplines,
large, du patrimoine matériel (musées, moine matériel et immatériel d’une en agenceur, en assembleur, en archi-
œuvres d’art, monuments, écrits…) à ville ou d’un Etat, forment un nouveau tecte ! Alors tout le monde peut penser
l’architecture, au tourisme, à la proprié- champ de savoir intégré, ou intégra- : «mais c’est ce que je fais depuis vingt
té intellectuelle et la révolution internet. ble, dans lequel les expertises et les ans !!!» comme Monsieur Jourdain ou
Il y a un réel besoin de mieux faire com- innovations viennent prendre toute Maître Pierre. Et pourtant !!!
prendre ce monde complexe et de le leur place pour s’ajuster les unes aux
confronter aux grandes mutations éco- autres en une vision nouvelle et par- L’apport de l’intelligence culturelle est
nomiques et sociales de notre société. tagée du territoire commun. outillé et raisonné : permettre de pren-
L’intelligence culturelle est un concept dre du recul sur un territoire donné, une
nouveau qui vient d’être formalisé dans L’intelligence culturelle va dans un pre- ville, une province, un pays tout entier,
les travaux conduits par Philippe Clerc mier temps inventorier et rassembler les pour s’intéresser au phénomène même
sur les nouveaux territoires de l’intelli- acteurs et les différents projets existant de production de savoir, à la logique
gence économique(1). L’idée existait et sur un territoire donné, pour les interpe- d’interpellation des expertises et des ex-
le terme avait même déjà été utilisé à ler sur la double finalité du sens et de périences, à l’émergence de nouveaux
plusieurs reprises mais sans prendre le la rentabilité. Cette confrontation des modèles de raisonnement ou de pensée.
soin d’en fonder un véritable concept, enjeux collectifs et des initiatives indi- Les fondements mêmes de l’intelligence
avec son champ d’analyse, ses hypo- viduelles dessine un nouveau cadre de économique prennent tout leur sens en
thèses de recherche, ses démarches et référence qui va permettre d’évaluer tant que concepts et outils transversaux :
outils. C’est le cœur de cette démarche distinctement chaque porteur de projet, création de valeur, propriété immatériel-
innovante et encore expérimentale : chaque opération privée ou publique se- le, réseaux et influence, éthique, qualité
transposer les outils et les concepts de lon une même méthodologie : la logique de l’information… le bon vieux modèle
l’intelligence économique pour «outiller» de développement du territoire. de l’AFDIE devient un cadre de référen-
les différentes disciplines du monde de ce aidant à la formation d’une nouvelle
la culture. Sans un fort investissement La performance économique des inves- exigence : la formalisation d’un nouveau
méthodologique, la tentative de vision tissements privés et la valorisation so- modèle de décision, de raisonnement
globale risquerait de sombrer dans des ciale des politiques publiques dialoguent stratégique, capable de répondre à la
choix arbitraires ou trop idéologiques. et négocient. Il est plus facile alors de fois aux défis du développement à long
mobiliser toutes les ressources éduca- terme d’un territoire, aux attentes à court
L’intelligence culturelle exprime cette tives, professionnelles, financières mais terme d’éducation et de prospérité éco-
synergie entre ces deux formes de re- aussi, bien sûr, culturelles ou artistiques, nomique de sa population, et, en plus,
liance. C’est cette capacité à relier en- et de redéfinir autrement le périmètre du d’intégrer les contraintes environnemen-
tre eux les savoirs et les méthodologies projet architectural ou touristique en tales et sociétales du développement
des différents domaines de l’art, de lien avec son impact sur le développe- durable (mobilisation des parties pre-
l’histoire et du tourisme, pour en déga- ment économique de toute une Région. nantes comme acteurs à part entière du
ger des enjeux et des problématiques L’intelligence culturelle veut faciliter la projet, engagement dans une responsa-
communs, transversaux ; l’apport de la nécessité de construire et de partager bilité sociale élargie respectueuse des
culture au tourisme, l’impact du touris- cette vision globale, systémique, la plus énergies, des ressources non renouve-

44 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


lables, des déchets, de toutes les for- d’une marque profite de sa dimension pays, qui représente toutes les régions
mes de recyclage et de retraitement des culturelle de plus en plus reconnue. du pays, tous les métiers dont vous
fins de cycle de vie des composantes du avez besoin, il faut que votre projet soit
projet, du choix d’un mode de dévelop- Bilbao n’est connue que par l’existence une vitrine de notre développement na-
pement équitable qui redonne toute sa du Musée Guggenheim, qui déverse tous tional !»
place aux populations fragiles, exclues, les ans 50 fois son chiffre d’affaires pro-
défavorisées). pre dans l’économie locale. Cette forme Les exemples sont nombreux
On ne peut plus aujourd’hui, dans ce innovante de «logique des affaires» s’ins-
Maroc responsable et moderne voulu crit dans ces nouvelles stratégies territo- Le plus simple est l’évaluation économi-
par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, riales, ces nouveaux partenariats publics que d’un «produit» culturel ; si un musée,
faire de l’économie hôtelière de luxe les / privés, ces nouveaux modes d’écono- une mosquée, un palais, un site archéo-
lundis et mardis, et du développement mie collaborative. Nous sommes bien en logique ou une médersa coûte beau-
solidaire ou environnemental le jeudi. Il face d’un nouveau modèle de raisonne- coup d’argent pour son entretien et sa
ne peut y avoir qu’une seule stratégie ment, de gouvernance territoriale. restauration, il rapporte aussi beaucoup
pour un territoire donné, et c’est à cette d’argent à la ville, à la région, au site
stratégie territoriale, et donc à ses ga- Lorsque j’ai présenté en 2006 un grand qu’il occupe, de par son attrait touris-
rants et animateurs (Wali, Maires, Direc- projet de parc touristique culturel au Sul- tique national ou international. L’image
teurs d’Agence, …) d’en redéfinir le sens tanat d’Oman, la Ministre du Tourisme du lieu, sa réputation, sa notoriété, sont
et les enjeux. ne m’a posé que trois questions qui des facteurs de différenciation touristi-
montrent le niveau de maturité et de res- que qui attireront des visiteurs, en prio-
Concrètement, le tourisme responsable ponsabilité de cet Etat exemplaire : rité sur d’autres choix.

L’intégration d’un grand projet touris- • «Que vous fassiez du profit avec ce Cette ressource directe, parfaitement
tique ou culturel (musée, parc naturel, projet, je n’en doute pas un instant, si- évaluable, est un levier économique et
site classé, patrimoine bâti,…) dans une non vous ne seriez pas là aujourd’hui, de marketing de poids pour tous les
démarche d’intelligence culturelle est mais qu’est-ce que ce projet va appor- investisseurs privés et publics qui vien-
spectaculaire : rassembler les différen- ter à notre pays sur le plan économique, nent construire sur ce même site. S’ils
tes dimensions économiques, sociales, mais aussi éducatif, environnemental et profitent tous de cette image et de la
environnementales de chaque projet en social ? valeur ajoutée créées par le patrimoine
«concurrence» ou en complément sur • Le projet va nécessiter de faire venir culturel ou artisanal, il ne semble pas
un même territoire donné, fait immédia- et vivre sur place, pendant trois années absurde qu’ils participent, selon des
tement apparaître les oublis, les man- de travaux, de 800 à 1000 ouvriers, et je règles claires, connues et opposables,
ques, les risques, et les lignes de force ne vois pas trace de la façon dont vous à l’entretien et à la valorisation de ces
porteuses, très souvent transversales. pensez les accueillir, les loger, leur assu- monuments. Paradoxalement, il est des
L’économique ne peut plus être disso- rer une vie sociale et familiale correcte et lieux où construire un musée de dimen-
cié du social, de l’éducatif, mais aussi décente ? sion internationale va plus attirer les ca-
du culturel ; l’investissement culturel doit • Votre projet prévoit le recrutement de pitaux privés, hôteliers et touristiques,
être rentable économiquement et la va- 600 emplois omanais : il faut penser une que de créer une zone franche !
lorisation économique d’un territoire ou ville qui fasse d’eux la fierté de notre
L’Intelligence Economique propose
d’emblée un outil de diagnostic(2) des
différents flux qui vont permettre de faire
une évaluation très fine de l’ensemble
des acteurs, des enjeux et des straté-
gies d’alliance ou d’opposition. La car-
tographie stratégique du territoire va
apparaître et s’imposer aux différents
acteurs. Il sera alors plus facile de les
réunir autour d’une table pour mettre à
plat les besoins, les profits potentiels,
et les investissements nécessaires. De
nouveaux espaces de négociation et
de partenariat possible s’ouvrent loca-
lement ou régionalement. De nouveaux
modes de collaboration, de travail en ré-
Le musée Guggenheim de Bilbao.
seau, de stratégies «gagnant-gagnant»

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 45


Focus

convoité et la non dégradation de l’envi-


ronnement naturel, source de ce même
développement.

L’intelligence économique prend ici tou-


te sa valeur : elle nous apporte des outils
fiables et reconnus pour justement ap-
prendre à évaluer cet avantage concur-
rentiel touristique de façon globale,
ouverte, systémique, qui inclut autant
les opportunités et les effets de levier
attendus, que les risques, les menaces
ou les EIG non voulus à court et moyen
termes. Le modèle de management par
l’Intelligence Economique de l’AFDIE,
ou l’excellent guide « L’intelligence des
Oasis de Figuig. risques » de Bernard Besson(3), sont
des aides indispensables à l’élaboration
deviennent envisageables et permettent nus «réservées» qui ne profiteront qu’ à
d’un vrai diagnostic territorial.
de résoudre des problèmes insolubles quelques «familles, métiers, services» et
jusqu’alors. appauvrir toutes les autres.
Ce qu’apporte l’intelligence culturelle,
c’est, dans cette démarche engagée
L’élément majeur est la notion de territoi- L’exemple de la Corse ou de Marrakech
de diagnostic territorial, de mettre en
re : ne plus juxtaposer des «équipements devrait faire réfléchir : en modifiant la
évidence l’enjeu d’une meilleure prise
culturels» mais les penser ensemble répartition socio-professionnelle des ri- en charge de la dimension culturelle de
dans la perspective globale d’un déve- chesses sur un territoire donné, on fait tout projet de développement. L’objet
loppement territorial intégrant culture disparaître des savoirs et des savoir- culturel devient à la fois ressource (patri-
et économie, associant des investisse- faire ancestraux pour faire émerger des moine bati, musée, artisanat,…), image
ments publics et privés dans une même compétences nouvelles. Mais, derrière (culture, histoire, traditions,.. ), et enjeu
exigence de rentabilité et de patrimoine. compétences et savoirs, c’est toute (image, savoirs, création artistique,…)
Les réponses aux questions les plus la culture, l’histoire, l’identité d’un lieu
délicates ne sont possibles aujourd’hui qui peuvent être compromises, dans Rapprocher territoire et «terroir»
qu’en prenant en compte l’enchevêtre- le même temps où de nouvelles géné-
ment et la complexité des intérêts indi- rations vont accéder à l’emploi par ces Pour mieux comprendre l’importance de
viduels dans cette dimension collective nouveaux métiers. ce nouveau regard sur le territoire, il est
du territoire ! Un musée peut fonctionner très intéressant de rapprocher la notion
à partir du même business plan qu’un On est donc face à une problématique de territoire et la façon dont on travaille
hôtel de luxe ou une station balnéaire ! complexe qui ne peut être réduite à une à valoriser un «terroir» à travers un label,
seule dimension, soit économique, soit une AOC ou une certification agricole.
Le territoire, élément majeur sociale. Ce qu’apporte l’intelligence L’excellent travail d’une étudiante maro-
de l’intelligence culturelle culturelle c’est la nécessité, l’urgence de caine(4) nous permet d’imaginer ce que
cette vision globale de tous les impacts donnerait la simple transposition des
Le territoire est le concept-clef du déve- prévisibles d’un projet culturel ou tou- définitions «agricoles» du terroir dans
loppement culturel et touristique. Tout ristique, aussi séduisant soit-il, à 5, 10 la sphère culturelle ou touristique: «Un
projet public ou privé a une dimension ou 15 ans, sur le développement d’une territoire seul (...) ne constitue pas un
territoriale trop mal prise en compte à ce région. Il est temps d’appliquer au ter- terroir. Il faut au moins lui adjoindre une
jour, autant en France qu’au Maroc, et ritoire les mêmes stratégies de préven- plante. Il faut que cette plante veuille bien
cette dimension territoriale est précisé- tion et de précaution que l’on applique exprimer le terroir, c’est-à-dire qu’elle
ment l’un des enjeux majeurs du déve- à l’entreprise. Derrière les apports po- veuille bien traduire les différences qui
loppement réussi. La construction d’un sitifs incontestables du développement peuvent exister entre deux terroirs. Nous
grand complexe hôtelier peut devenir le touristique international, il y a les événe- rencontrons ici un problème de différen-
levier d’un développement économique ments indésirables graves, ces fameux ciation : le terroir est le témoin d’une dif-
local qui redistribuera plus de 25% de la EIG, indésirables mais prévisibles dès férence qu’une plante veut bien révéler.»
richesse créée, ou au contraire profon- que l’on prend la peine de les regar-
dément transformer l’équilibre écono- der. Le développement durable est une Le groupe terroir de l’INRA-INAO (2005)
mique de toute une région en imposant excellente nécessité qui nous oblige à propose une nouvelle définition du ter-
et en privilégiant des sources de reve- concilier ce développement touristique roir comme : «Un espace géographique

46 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


délimité où une communauté humaine a … et si on posait enfin le projet de créa- autrement la simplicité d’un quotidien
construit au cours de l’histoire un savoir tion touristique, artistique ou culturel plus simple ; c’est quitter Marrakech ou
intellectuel collectif de production. Cet dans les mêmes termes !!!! Essaouira pour se rapprocher de Fès ou
espace géographique est fondé sur un d’Oujda !!! Mais il ne faut pas se tromper
système d’interactions entre un milieu Le développement durable et l’évolution de destin !!!
physique et biologique, et un ensemble de la sensibilité de la société civile of- C’est aussi un débat majeur : nous ne
de facteurs humains, dans lequel les iti- frent-ils des opportunités pour la recher- croyons pas à l’opposition facile d’un
néraires sociotechniques mis en jeu ré- che de financements nouveaux ? tourisme populaire pauvre qui dégrade
vèlent une originalité, confèrent une typi- (construit et utilisé pendant des années
cité et engendrent une réputation, pour Des financements nouveaux grâce au d’ailleurs) et d’un tourisme de luxe, écolo
un produit de ce terroir». marketing certainement, mais surtout et élitiste qui protège et contribue au dé-
«La pensée stratégique moderne, ac- l’obligation de repenser le concept veloppement local d’une poignée d’ar-
corde une grande importance non seu- même de tourisme. Les agences abu- tistes et d’artisans curieusement sélec-
lement à l’histoire de l’entreprise et à son sent aujourd’hui des qualificatifs dura- tionnés.
milieu d’appartenance, mais aussi à la ble, éthique, responsable, citoyen. Com- Non, le tourisme durable, éthique, cultu-
volonté des entrepreneurs et à leur es- ment définir conceptuellement de façon rel sera ce que l’on voudra bien en fai-
prit d’entreprise. C’est pour cette raison sérieuse le «tourisme éthique» ? Certai- re : regardons ce qui se passe avec le
qu’une nouvelle notion est mise en valeur, nement pas par son contenu, contraire- commerce équitable ou l’investissement
à côté d’une notion de «géostratégie», ment à ce qui est lu souvent, mais par socialement responsable. Il s’agit de re-
celle d’une «cliostratégie», se basant sur les méthodes ! Ce n’est pas supprimer penser l’offre touristique d’une région,
le milieu environnant de l’entreprise, sur un palais pour le remplacer par un «tipi», d’un pays, d’une destination pour regar-
son champ spatial et sociétal.» mais penser autrement la «distance» en- der à qui elle «profite». Les solutions sont
«Par ailleurs, pour que les produits dé- tre le touriste de passage et «l’habitant» alors évidentes !
veloppés spécifiquement sur un territoire qui vit sur place. Ce n’est pas seulement
arrivent à une compétence réellement du respect, mais une rencontre, pas Il faut trouver le levier pour «ouvrir» l’ac-
distinctive liée au statut de terroir, il faut seulement de la tolérance mais du par- cès et les bénéfices à toutes les parties
prendre en compte trois éléments fon- tage, de l’appétence ! prenantes locales. C’est-à-dire, très clai-
damentaux : il faut une histoire («clio»), Le tourisme éthique, ou responsable, re- rement, ne pas laisser deux ou trois opé-
un sol («géo») et une volonté collective cherche et propose une autre façon de rateurs internationaux privés piller un site
(«entrepreneuriale») ». vivre la relation à l’autre, à sa culture, à en quelques années avant d’aller s’ins-
«Une entreprise de terroir tire sa spéci- ses modes de vie, à ses savoir-faire. Re- taller ailleurs ! Nous sommes bien face
ficité de liens de forte intensité avec un garder l’autre tel qu’il est vraiment, c’est à une question de société, d’éducation,
terroir identifié par des caractéristiques aussi partir à la découverte de soi. C’est de pouvoirs et d’influences multiples, na-
physiques (géographiques et agro-cli- apprendre à s’éloigner d’un excep- tionales et locales, privées et publiques,
matiques), historiques et sociales, c’est- tionnel tellement artificiel pour regarder transparentes et dissimulées.
à-dire culturelles. Cette définition met en
valeur les diverses approches et exten-
sions disciplinaires de la notion».
«Les géographes adoptent une concep-
tion élargie du territoire de référence,
autour de la notion d’«ancrage territo-
rial». Cette notion est également déve-
loppée par des sociologues, notam-
ment Zimmerman. Il en découle que le
produit ainsi que l’entreprise de terroir
sont encastrés dans un tissu de rela-
tions sociales, ce qui conduit à évoquer
les ressources et les compétences pro-
pres au milieu et aux acteurs. Dans ce
sens, plusieurs auteurs, tels Bérard et
Marchenay, élargissent le domaine de
recherche aux aspects ethnocentriques
du terroir, incluant la dimension culturelle
afin d’interpréter le mode de constitution
du terroir, en tant que source d’avantage
concurrentiel fondé sur des ressources
Gravure rupestre (Figuig).
ou des compétences distinctives.»

oriental.ma - N°04 - décembre 2008 47


Focus

Une stratégie de tourisme responsable


peut avoir besoin de plusieurs années
pour se mettre en place.

Le concept d’intelligence culturelle prend


ici tout son sens et s’avère un ami pré-
cieux pour apprendre à analyser autre-
ment les transferts de richesse à 3, 6 et
10 ans : qui va s’appauvrir et qui va s’enri-
chir, qui va être attiré et qui va devoir partir
! Et comment faire entrer tous ces acteurs
dans un même schéma territorial qui ca-
nalise les initiatives privées et les mette en
harmonie avec des besoins des politiques
publiques ? A quand le premier pôle de
compétitivité touristique ? Un tourisme bien
compris est un levier de développement
régional exceptionnel et incontournable.

Le tourisme est culturel par nature

Il est urgent d’arrêter de tout opposer et Bab Sidi Abdelwahab à Oujda


de tout simplifier ; les mêmes familles qui
évitent les musées vont dans des parcs intégrés à l’économie locale et un grand valeurs et de règles qui dessineront
d’attraction «machines à sous» où elles projet culturel (ou touristique, avec une cette société à venir, cette société
dépensent en deux heures une semaine préférence pour le culturel ou l’artistique) dans laquelle nos enfants auront à
de travail ! de dimension internationale, qui saura prendre place.
Si les musées pouvaient se rendre plus attirer sur le site les touristes faisant vivre
attractifs, plus ouverts, plus communi- tous ces réseaux de proximité ; l’un sans Il faut engager ce grand travail de ras-
cants, ils pourraient attirer des publics l’autre est aujourd’hui suicidaire et voué semblement des différentes approches
nouveaux, variés, hésitants, qui passe- à l’échec tant sur le plan économique de la culture dans des lieux où elles
raient volontiers des heures de vacances (concurrence internationale des destina- puissent se confronter, les enrichir les
dans un espace culturel ou artistique. tions et force du rapport prix/qualité de unes aux autres et mettre en évidence
Mais il faut repenser la scénographie, l’offre/étonnement) que social (aggrava- les logiques, les enjeux, les savoirs, les
l’accrochage et l’espace muséal. Il y a tion des écarts entre riches et pauvres sensibilités, les émotions ou les expé-
une réelle demande qu’il faut faire émer- dû aux retombées du site touristique). riences, transversaux. Créer un pont,
ger en respectant les hésitations, les Aucun des deux pris séparément n’est des passerelles, insister davantage sur
ignorances et les timidités. plus acceptable aujourd’hui et cela me les influences, les emprunts, les métis-
semble être le grand avantage du Ma- sages que sur l’approfondissement de
L’avenir des trois ou cinq prochaines roc sur ses voisins immédiats (Algérie, tel ou tel champ.
années est de concilier sur un même Ce choix «encyclopédiste» existe peu
Tunisie, Sénégal) que de se positionner
territoire des projets de développement aujourd’hui ; c’est celui que nous faisons
résolument sur ce créneau encore en
dans ce nouveau Master «Intelligence
grande partie
culturelle» pour la rentrée prochaine.
à imaginer :
cela passe par
la formation, (1) Ouvrage collectif : «Les nouveaux territoires de
l’éducation - l’intelligence économique», éditions IFIE, 2008
ce qui n’est (2) Le modèle d’intelligence économique, ouvrage
pas pareil - et collectif sous la direction de l’Association Française
d’Intelligence Economique, AFDIE, Paris, éditions
la co-produc- Economica, 2002
tion… (3) Bernard Besson et Jacques Possin, L’intelligen-
Le fait culturel ce des risques, éditions IFIE, Paris, 2007
a un rôle es- (4) Imane Fayz, L’importance des labels dans le
développement d’une agriculture marocaine de
sentiel à jouer
qualité : exemple de la Région de Souss-Massa-
dans cette Draâ, octobre 2008, soutenance non encore ef-
Tour de guêt, port d’Essaouira. production de fectuée.

48 oriental.ma - N°04 - décembre 2008


Éclairages

STRATÉGIE D’INTELLIGENCE TERRITORIALE


Enjeux et pratiques
au Royaume-Uni et en Chine
Philippe CLERC
Directeur de l’I.E. à l’Assemblée des C.F.C.I.

En tant que Directeur de Intelligence Economique à l’Assemblée


des Chambres Françaises de Commerce et d’Industrie ou comme
Président de l’Association Francophone Internationale d’Intelligence
Economique, l’auteur dispose d’une expérience forgée dans l’action
et de postes d’observation précieux pour envisager l’Intelligence
Territoriale comme outil stratégique du développement régional.
Si les principes de la veille permanente et de l’expertise mis au service
de l’analyse sont respectés, il y a des applications diverses et des modes
de pilotage et de gouvernance variés. Exemples.

Uni et de la Chine, il faut mettre en pers- économiques et financières des mises

S
i l’intelligence économique
et ses différentes acceptions pective la situation nouvelle du décideur en perspective de nature historique, so-
(intelligence concurrentielle, régional et ses lacunes. ciologique et culturelle. Il convient en effet
intelligence d’affaire…) s’im- de mieux cerner la stratégie économico-
posent dans le monde, comme une po- Intelligence territoriale politique des principales Régions parte-
litique publique à caractère stratégique, et décideurs locaux naires ou concurrentes et les moyens de
et comme une démarche de manage- toutes natures qu’elles mettent en œu-
ment des entreprises et des organisa- Alors qu’ils voient s’accroître leur champs vre dans leur développement, pour se
tions, l’intelligence territoriale ou régio- d’attributions et de compétences, les différencier, s’allier en connaissance de
nale demeure encore expérimentale. décideurs des Régions doivent renforcer cause, se battre à armes égales ou dans
L’Assemblée des Chambres Françaises leurs capacités stratégiques afin d’as- les moins mauvaises conditions.
de Commerce et d’Industrie et l’Asso- surer le développement des pôles de Ces veilles sont également sectorielles,
ciation Internationale Francophone d’In- compétitivité, la sécurité économique, la par marchés et par secteurs d’activités,
telligence Economique alliée à l’Agen- cohésion sociale de leur Région, tout en afin de prévenir les crises ou les mena-
ce Universitaire de la Francophonie, préservant ses avantages concurrentiels ces préjudiciables aux secteurs sensibles,
conduisent ou préparent des projets-la- et coopératifs dans le spectre interna- clés, stratégiques de la Région. Il convien-
boratoires sur le sujet, au Maroc, mais tional. Ainsi, progressivement, les déci- dra ensuite de développer les organisa-
aussi en Asie, dans la Grande Caraïbe, deurs locaux s’approprient la démarche tions et les outils permettant d’irriguer les
au Moyen-Orient ou en Europe. d’intelligence économique afin d’affiner entreprises avec les produits de ces intel-
L’Intelligence Territoriale est appelée à leurs choix stratégiques en matière éco- ligences et projeter les entreprises et leurs
se développer rapidement comme ré- nomique, commerciale, industrielle, mais réseaux sur les marchés du monde.
ponse agile, flexible et riche à la com- aussi culturelle et sociale. Enfin, l’intelligence sociétale(1) s’impo-
plexité croissante de la gouvernance Pour cela, ils sont appelés à mettre sur sera peu à peu pour intégrer capacités
des régions et des enjeux de concur- pied des veilles concurrentielles sur les humaines, «génie social» et culturel, et
rence entre Nations et territoires. Avant autres Régions, selon une approche plu- tenter des réponses aux grandes fractu-
d’aborder les exemples du Royaume- ridisciplinaire intégrant à des analyses res sociales qui déferlent.

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Éclairages

Mais, avant toute chose, la démarche


d’intelligence territoriale nécessite que
les décideurs connaissent en profon-
deur le système régional et les systèmes
locaux d’innovation (forces, faiblesses,
activités-clés et sensibles, sociologie,
réseaux de savoir et de connaissance,
réseaux de pouvoir…). Or, le bât blesse
en de très nombreux pays. La quasi-to-
talité des Régions utilisent des instru-
ments d’analyse stratégique, notam-
ment pour préparer la mise en place de
politiques d’innovation et de dévelop-
pement. Cependant, leur maîtrise des
techniques de construction et de pilo-
tage de la stratégie est faible. Au fond,
c’est la culture de la stratégie qui fait dé-
faut. De ce fait, les experts indiquent(2)
que le maillon faible en Europe réside Au Royaume-Uni une volonté politique gouvernementale.
dans la méconnaissance des systèmes
locaux d’innovation. des témoignages de dirigeants de PME, de réflexion soutenues, tant le dispositif
Dès lors, l’indispensable «Connais-toi indiquent des techniques de manage- paraissait intéressant. Au-delà de rai-
toi-même» repose le plus souvent sur ment offensif de la concurrence : sons financières, et donc d’une néces-
«des études réduites à des indicateurs saire rationalisation de la politique d’ap-
statistiques généraux», le marketing est • mon concurrent, comment pense-t-il ? pui aux entreprises, il est fait état d’une
balbutiant, les stratégies d’influence • quelles sont ses forces et faiblesses ? conception différente de la politique in-
ignorées. Qu’en est-il alors des outils • comment s’informer sur lui ? dustrielle par le gouvernement Brown,
et des méthodes relevant de l’intelli- • où peut-il être attaqué ? d’un défaut d’intelligence organisation-
gence stratégique ? • où le risque d’attaquer est-il le plus nelle (la mauvaise coopération entre les
grand ?... deux tutelles, Industrie et Affaires Etran-
Deux exemples pour comprendre Ce dispositif a été dès 2004 consolidé gères) et d’un problème de sécurité
par une architecture mondiale de veille économique : les entreprises prises en
Les exemples du Royaume-Uni et de rendue lisible par le portail Global watch charge semblaient trop exposées.
la Chine illustrent comment l’intelligen- que le gouvernement Brown décide de Une nouvelle organisation a été mise en
ce territoriale a été construite, ou se fermer le 31 mars 2007. place : le Knowledge Transfer Network.
met en place, au cœur des politiques Cette intéressante organisation était Les experts ont été redéployés dans la
industrielles. constituée par un réseau de veille et UK Trade and Investment Agency. La
de lobbying, tête de pont internationale stratégie d’appui a été recentrée sur une
Le Royaume-Uni, doté d’une culture his- pour les entreprises britanniques, sou- logique «du privé» encourageant le por-
torique de l’intelligence concurrentielle tenu par le Département du Commerce tage des PME par les grands groupes.
appuyée par une volonté politique claire et de l’Industrie (Innovation Group) et le
depuis 1995, semble vivre une «dégra- Ministère des Affaires Etrangères. Au contraire, l’exemple chinois montre
dation» des capacités d’intelligence de Animation et gestion ont été confiées à une montée en puissance du dispositif
son dispositif. Pera Innovation (secteur privé), bénéfi- d’intelligence économique et sa décli-
Dès 1995, le gouvernement britan- ciant d’un budget de 8 MEuros environ. naison à l’échelle des Provinces, illus-
nique met en place une organisation Le dispositif de veille sur les hautes trant à merveille ce que j’ai appelé le
sophistiquée d’appui à l’innovation et technologies comportait 15 implanta- «paradoxe de Porter(4)» : plus les mar-
à l’export : les «business links», vérita- tions mondiales, dont 9 en Asie, adossé chés se mondialisent, plus l’ancrage
bles réseaux territoriaux d’appui et de à un réseau international de lobbying et territorial devient indispensable, plus les
diffusion de pratiques et d’informations d’influence composé d’experts appelés systèmes locaux d’innovation doivent se
vers les entreprises. Cette organisation «International Technology Promoters». doter de puissants réseaux de savoir.
de 45 points locaux dispose d’un site L’ensemble était piloté par un dispositif Avec l’ouverture au monde (entrée de
gouvernemental(3) sur lequel on peut lire de prospective (forsight) et d’orientation la Chine dans l’OMC) les entreprises
un échantillon de la culture britannique en charge de la définition des priorités. chinoises apprennent à manœuvrer sur
d’intelligence économique. Plusieurs Les motivations de la fermeture du por- de nouveaux échiquiers concurrentiels.
fiches méthodologiques, illustrées par tail et de son organisation ont fait l’objet L’entreprenariat et le goût du risque se

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ques, «colonne vertébrale ment des usages en matière l’intelligen-
de la politique d’innovation ce compétitive.
en Chine». Partie de ce que Voici quelques questions issues du fo-
nous appelons «intelligence rum auquel j’ai participé :
territoriale», les réseaux de
centres techniques servent • quelles sont les modalités de mise en
d’intermédiaires pour l’infor- place de plateformes dématérialisées de
matisation des PME, l’appui services d’intelligence concurrentielle ?
à l’industrialisation et la veille • comment mobiliser les chefs d’entre-
technologique. L’information prises pour qu’ils pratiquent l’intelligen-
technologique et de marché ce économique ?
est au centre des préoc- • quelles sont les méthodes d’évaluation
cupations des entreprises, des performances des actions d’intelli-
mais l’absence d’expérience gence économique des individus dans
En Chine, de puissants systèmes locaux. de référence ne permet pas les entreprises ?
aux experts des structu-
développent, libérant de nouvelles for- res locales de répondre à ces besoins En conclusion, nous souhaitons met-
ces productives qui viennent bousculer considérables. tre en avant l’agilité et la flexibilité, la ri-
les avantages concurrentiels d’écono- chesse des outils et des méthodes que
mies développées, mais aussi émer- L’approche de la Province du Hunan est l’intelligence territoriale permet de mobi-
gentes. L’innovation devient la straté- exemplaire à cet égard. Les décideurs liser pour innover dans les stratégies de
gie maîtresse de la politique nationale. de la Province ont identifié 14 secteurs développement régional. Indispensable
Aujourd’hui, le nouveau modèle de dé- d’activités-clés, dont : métallurgie, ma- diversité, car les stratèges territoriaux
veloppement de la Chine repose sur les tériel électrique, ferroviaire, chimie, auto- doivent désormais conjuguer le temps
bourgs, devenus des plateformes d’in- mobile, nouveaux matériaux, biomé- réel du diagnostic permanent (analyser
novation, de véritables clusters irrigués dical, services aux entreprises, bois et les forces et ses faiblesses des filières,
par les nouveaux centres techniques papier, agro-alimentaire. L’institut pour traquer les territoires référents et concur-
qui en forment le cœur(5). Cette orien- l’information scientifique et technologi- rents, diagnostiquer les actifs clés…) et
tation est corroborée par le professeur que et son Centre pour les échanges le temps long de la prospective pour
Qiao Miaho(6), qui présente le dévelop- internationaux sont basés sur la Zone bâtir le futur ou créer, voire inventer
pement du «competitive technological nationale de développement industrielle de nouvelles activités. Alors viendra le
intelligence» comme corollaire du mo- de haute technologie de Changsha. Ils temps de l’intelligence sociétale repla-
dèle de développement voulu par la pilotent la mise en place d’un centre çant l’homme au cœur des enjeux à la
Chine, c’est-à-dire tiré par l’innovation d’intelligence compétitive. recherche de réponses aux fulgurantes
et la créativité, pour mettre un terme à Les objectifs ont été définis par les auto- fractures déjà à l’œuvre.
l’image «d’éternels imitateurs» et trouver rités : l’innovation et l’intelligence com-
des raccourcis technologiques. pétitive servent le développement des (1) Philippe Clerc, «L’intelligence sociale, nouveau
entreprises. Pour cela, il convient de territoire de l’intelligence économique?» in Les nou-
veaux territoires de l’intelligence économique, sous la
Comment s’orientent aujourd’hui les ca- mettre en oeuvre une politique publique dir. Marc-Antoine Duval, IFIE éditions, 2008, Paris.
pacités nationales d’intelligence écono- d’intelligence économique et territoriale. (2) Jean-Claude Prager, «L’impératif stratégique
mique en Chine? L’une des premières actions consiste des Régions en Europe : doctrines et pratiques de
référence», ADIT, Paris, 2008.
Pour Qihao Miao, le système d’Etat est en la stimulation et la formation des en-
(3) www.businesslink.gov.uk
encore peu structuré, exception faite treprises et des fonctionnaires à l’intelli- (4) Michael Porter, Competitiveness of Nation, NY,
de quelques secteurs plus surveillés, en gence compétitive. 1993.
particulier l’énergie et les télécommuni- (5) Eglantine Jabstrabsky et Rigas Arvanitis, «Un sys-
tème d’innovation régional en gestation : l’exemple
cations. Il considère que le Gouverne- Trois fora ont été lancés :
du Guandong», In Intelligence économique et veille
ment pourrait faire «bien davantage pour stratégique. Défis et stratégies pour les économies
aider les sociétés privées à améliorer • un forum institutionnel pour travailler émergentes, sous la direction de Driss Guerraoui et
leur compétitivité, qu’il s’agisse de sys- sur les méthodes d’appui et sur la gou- Xavier Richet, Arci et l’Harmattan, 2005.
(6) «Chine : la manufacture à l’ère de l’intelligence
tèmes d’alerte précoce en matière com- vernance ; économique», Les Echos, L’art du Management,
merciale, de mutualisation du suivi des • un forum d’entreprises pour débattre des jeudi 10 novembre 2005. Philippe Clerc, «Histori-
politiques commerciales et réglementai- modalités de mise en place d’un centre que, comparaisons internationales et enjeu culturel
res pour les sociétés exportatrices». Ce d’intelligence compétitive d’entreprise ; de l’intelligence économique» in Comprendre l’intel-
ligence économique, Institut des Hautes Etudes de
jugement est corroboré par les études • un forum d’experts en intelligence Défense Nationale, Economica, Paris, 2007. Voir le
d’experts(7) du développement des clus- technologique et compétitive pour dé- site www.ciworlswide.org
ters et des réseaux de centres techni- battre sur les modalités de développe- (7) Eglantine Jabstrabsky et Rigas Arvanitis, op.cité.

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