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MARGUERITE YOURCENAR

Feux

ar

GALL I MARD
J'espêre que ce livre ne sera jamais
lu.
4-

,1.**

Il y a entre nous mieux qu'un amour:


une complicité.

***
Absent , tà figure se dilate au point
d'emplir l'univers. Tu passes à l'état
fluide qui est celui des fantômes. Pré-
sent, elle se condense ; tu atteins aux
concentrations des métaux les plus
lourds, de l'iridium, d, mercure. Je
3o l'EUX

meurs de ce poids quand il me tombe


sur le ccur.

***
L'admirable Paul s'esr trompé. 0.
parle du grand sophiste et non du
grand prédicateur). II existe, pour
toute pensée, pour tout amour, eui,
laissé à soi-même, défaillerait peur- PHÊDRE
être, un cordial singuliêrement éner- OU LE DÉSESPOIR
gique qui est Tour LE RESTE DU MoNDE)
qui s'oppose à lui, et qui ne le vaut pas.
Phêdre acco*plit rout. Elle aban-
*** donne sa mêre au taureau, sa scur à la
Solitude... Je ne crois pas comme ils solitude : ces formes d'amour ne l'in-
croient, je ne vis pas comme ils vivent, téressent pas. Elle quitte son pays
je n'aime pas comme ils aiment... Je comme on renonce à ses rêves ; elle
mourrai comme ils meurent. renie sa famille comme on brocante ses
souvenirs. Dans ce milieu oü l'inno-
*** cence est un crime, elle assiste avec
dégoüt à ce qu'elle finira par devenir.
L'alcool dégrise. Aprês quelques gor- Son destin, vu du dehors, lui fait hor-
gées de cognac, je ne pense plus à toi. reur : elle ne le connait encore que
32 FE LrX
PHÊDRE OU LE DÉSESPOIR 33
sous forme d'inscriptions sur la
muraille I'An, à sauter les obstacles que dresse
du Labyrinthe : elle s'arrache par la autour de lui l'inimitié d,une belle-
fuite à son affreux futur. Elle épouse mêre. Elle est jalouse de ses flêches,
distraitement Thésée, comme sainte c'est-à-dire de ses victimes, de ses com-
Marie l'Égyptienne payait avec son pagnons, c'est-à-dire de sa solitude.
corps le prix de son passage ; elle Dans cette forêt vierge qui est le lieu
laisse s'enfoncer à l'Ouest áurrs un d'Hippolyte, elle plante malgré soi
brouillard de fable les abattoirs géants les poteaux indicateurs du palais de
de son espêce d'Amérique crétoise. Minos : elle trace à travers ces brous-
Elle débarque, imprégnée de l'odeur sailles le chemin à sens unique de la
du ranch et des poisons d'Haiti, sans Fatalité. A chaque instant, elle crée
se douter qu'elle porte avec soi la Hippolyte ; son amour est bien un
lêpre contractée ,ow un torride Tro- inceste ; elle ne peut tuer ce garçon
pique du ccur. Sa stupeur à la vue sans une espêce d'infanticide. Elle fa-
d'Hippolyte est celle d'une voyageuse brique sa beauté, sa chasteté, ses fai-
qui se trouve avoir rebroussé chemin blesses ; elle les extrait du fond d,elle-
sans le savoir : le profil de cet enfant
même ; elle isole de lui cette pureté dé-
lui rappelle Cnossos, et la hache à testable pour. pouvoir la hair sous la
deux tranchants. Elle le hait, elle figure d'une fade vierge : elle forge de
l'élêve ; il grandit contre elle, repoussé toutes piêces l'inexistante Aricie. Elte
par sa haine, habitué de tout temps se grise du goüt de l'impossible, le
à se méfier des femmes, forcé dês le seul alcool qui sert toujours de base à
collêge, dês les vacances du jour de tous les mélanges du malheur. Dans le
FEUX puL»an ou LE DÉSESPOTR
35

Iit de Thésée, elle a l'amer plaisir de figure sombre : elle en veut à son deuil
tromper en fait celui qu'elle aime, et de donner le change sur sa douleur.
en imagination celui qu'elle n'aime Débarrassée de Thésée, elle porte son
pas. Elle est mêre : elle a des enfants espérance comme une honteuse gros-
comme elle aurait des remords. Entre sesse posthume. Elle fait de la politique
ses draps moites de fiévreuse, elle se pour se distraire d'elle-même : elle
console à l'aide de chuchotements de accepte La Régence comme elle com-
confession qui remontent aux aveux de mencerait à se tricoter un châle. Le
l'enfance balbutiés dans Ie cou de la retour de Thésée se produit trop tard
nourrice ; elle tette son malheur ; elle pour la ramener dans le monde de
devient enfin la misérable servante de formules oü se cantonne cet homme
Phêdre. Devant la froideur d'Hippo- d'État ; elle n'y peut rentrer que par
lyte, elle imite le soleil quand il heurte la fente d'un subterfuge ; elle s'in-
un cristal : elle se change en spectre ; vente joie par joie le viol dont elle
elle n'habite plus son corps que comme accuse Hippolyte, de sorte que son
son propre enfer, Elle reconstruit au mensonge est pour elle un assouvisse-
fond de soi-même un Labyrinthe oü ment. Elle dit vrai : elle a subi les
elle ne peut que se retrouver : le fil pires outrages ; son imposture est une
d'Ariane ne lui permet plus d'en sortir, traduction. Elle prend du poison, puis-
puisqu'elle se I'embobine au ccur. qu'elle est mithridatisée contre elle-
Elle devient veuve ; elle peut enfin même ; la disparition d'Hippolyte fait
pleurer sans qu'on lui demande pour- le vide autour d'elle ; aspirée par ce
quoi ; mais le noir messied à cette vide, eIIe s'engouffre dans la mort.
36 FEUX PHÊDRE oU LE DÉSESPIIR 37

Elle se confesse avant de mourirr pour crime, de son immortalité suspecte sur
avoir une derniêre fois le plaisir de les lêvres des poêtes qui se serviront
parler de son crime. Sans changer d'elle pour exprimer leurs aspirations
de lieu, elle rejoint le palais familial à l'inceste, comme le chauffeur qui
oü la faute est une innocence. Poussée git sur la route, le crâne fracassé,
par la cohue de ses ancêtres, elle glisse peut accuser l'arbre auquel il est allé
le long de ces corridors de métro, se buter. Comme toute victime, il
pleins d'une odeur de bête, oü les fut son bourreau. Des paroles défi-
rames fendent l'eau grasse du Styx, oü nitives vont enfin sortir de ses lêvres
les rails luisants ne proposent que le que ne fait plus trembler l'espérance.
suicide ou le départ. Au fond des ga-
Que dira-t-elle ? Sans doute merci.
leries de mine de sa Crête souterraine,
elle finira bien par rencontrer le jeune
homme défiguré par ses morsures de
fauve, puisqu'elle a pour le rejoindre
tous les détours de l'éternité. Elle ne
I'a pas revu depuis la grande scêne du
troisiême acte ; c'est à cause de lui
qu'elle est morte ; c'est à cause d'elle
qu'il n'a pas vécu ; il ne lui doit que
la mort ; elle lui doit les sursauts
d'une inextinguible agonie. Elle a le
droit de Ie rendre responsable de son
7t

Ce n'est pl n dieu : c'est à peine


une chose. Je me refuse à faire de tor
un objet, même quand ce serait l'Objet
Aimé.

***
La seule horreur, c'est de ne pas ser-
Ne plus se donner, c'est se donner vir. Fais de moi ce que tu voudras, mê-
encore. C'est donner son sacrifice. me un écran, même le métal bon
conducteur.
* *
** ,c*

Rien de plus sale que l'amour- Tu pourrais t'effondrer d'un seul


proPre. bloc dans le néant oü vont les morts :
*** je me consolerais si tu me léguais tes
mains. Tes mains seules subsiste-
Le crime du for, c'est qu'il se pré- raient, détachées de toi, inexplicables
frre. Cette préÍérence impie me répu- comme celles des dieux de marbre
gne chez ceux qui tuent et m'épou- devenus poussiêre e t chaux de leur
vante chez ceux qui aiment. La créa- propre tombe. Elles survivraient à tes
ture aimée n'est plus pour ces avares actes, aux misérables corps qu'elles
qu'une piêce d'or oü crisper les doigts. ont caressés. Entre les choses et toi,

It
FEUX 73
FEUX

elles ne serviraient plus d'intermé- *


àk*
diaires : elles seraient elles-mêmes chan-
gées en choses. Redevenues innocentes, Je n'ai pas peur des spectres. Les
puisque tu ne serais plus 1à pour en vivants ne sont terribles que parce
faire tes complices, tristes comme des qu'ils ont un corps.
lévriers sans maitre, déconcertées
comme des archanges à qui nul dieu ***
ne donne plus d'ordres, tes vaines
mains reposeraient sur les genoux des I1 n'y a pas d'amours stériles. Toutes
ténêbres. Tes mains ouvertes, incapa- les précautions n'y font rien. Quand je
bles de donner ou de prendre aucune te quitte, j'ai au fond de moi ma dou-
joie, m'auraient laissé tomber comme leur, comme une espêce d'horrible
une poupée brisée. Je baise, à la hau- enfant.
teur du poignet, ces mains indiffe-
rentes que ta volonté n'écarte plus des
miennes ; je caresse l'artêre bleue, la
colonne de sang qui jadis incessante
comme Ie j.t d'une fontaine surgis-
sait du sol de ton cmur. Avec de petits
sanglots satisfaits, je repose la tête
comme un enfant, entre ces paumes
pleines des étoiles, des croix, des préci-
pices de ce qui fut mon destin.
ANTIGONE
OU LE CHOIX

Que dit midi profond ? La haine est


sur Thêbes comme un affreux soleil.
Depuis la mort de la Sphinge, la ville
ignoble est sans secrets : tout y vient à
jour. L'ombre baisse au ras des mai-
sons, au pied des arbres, comme l'eau
fade au fond des citernes : les chambres
ne sont plus des puits d'obscurité, des
magasins de fraicheur. Les promeneurs
ont l'air de somnambules d'une inter-
minable nuit blanche. Jocaste s'est

I
L
FEUX
r ANTIGONE OU LE CHOIK 77

étranglée pour ne plus voir Ie soleil. On gique frêre ainé : il bénit I'heureuse
dort au grand jour ; on aime au grand faute qui I'a jeté sur Jocaste, comme si
jour. Les dormeurs couchés en plein f inceste avec la mêre n'avait été pour
air ont l'aspect de suicidés ; les amants lui qu'un moyen de s'engendrer une
sont des chiens qui s'étreignent au scur. Elle n'a de cesse qu'elle ne I'ait
soleil. Les ccurs sont secs comme les vu reposer dans une nuit plus défi-
champs ; le ccur du nouveau roi est nitive que La cécité humaine, couché
sec comme le rocher. Tant de séche- dans Ie lit des Furies qui se transfor-
resse appelle Ie sang. La haine infecte ment aussitôt en déesses protectrices,
les âmes ; les radiographies du soleil puisque toute douleur à qui I'on
rongent les consciences sans réduire s'abandonne se change en sérénité.
leur cancer. Gdipe est devenu aveugle Elle refuse l'aumône de Thésée qui
à force de manipuler ces rais sombres. lui offre des vêtements, du linge frais,
Antigone seule supporte les flêches dé- une place dans la voiture publique
cochées par la lampe à arc d'Apollon, pour rentrer à Thêbes : elle regagne à
comme si la douleur lui servait de lu- pied la ville qui fait un crime de ce qui
nettes noires. EIle quitte cette cité d'ar- n'est qu'un désastre, üfl exil de ce qui
gile cuite au feu oü les visages durcis n'est qu'un départ, un châtiment de
sont faits de La terre des tombes ; ce qui n'est qu'une fatalité. Dépeignée,
elle accompagne (Edipe hors des portes suante, objet de risée aux fous, objet
béantes qui paraissent le vomir. ElIe r de scandale aux sages, elle suit en
conduit le long des routes de l'exil ce rase campagne la piste des armées
pêre qui est en même temps son tra- jalonnée de bouteilles vides, de sou-
78 FEUX ANTIGONE OU LE CHOIX 79

liers éculés, de malades abandonnés qu'entre la gorge ouverte et les mains


que les oiseaux de proie prennent déjà dégouttantes de I'homme qui se sui-
pour des morts. EIle se dirige vers cide : les jumeaux ne sont pour elle
Thêbes comme saint Pierre rentre à qu'un seul sursaut de douleur, comme
Rome, pour s'y faire crucifier. Elle se ils ne furent d'abord qu'un seul tres-
faufile à travers les sept cercles des saillement de joie dans le ventre de
armées qui campent autour de Thêbes,
Jocaste. Elle attend la défaite pour se
invisible comme une lampe dans le vouer au vaincu, comme si Ie malheur
rougeoiement de l'Enfer. ElIe rentre était un jugement de Dieu. Elle redes-
par une porte dérobée à l'intérieur cend., tirée par le poids de son ccur
des remparts surmontés de têtes cou- vers les bas-fonds du champ de ba-
pées comme ceux des villes chinoises ;
; elle marche sur les morts
taille
elle se glisse dans les rues vidées par comme Jésus sur la mer. Entre ces
la peste de la haine, secouées dans leurs hommes nivelés par la décomposition
fondements par le passage des chars commençante, elle reconnait Polynice
d'assaut ; elle grimpe jusqu'aux plates- à sa nudité étalée comme à une sinistre
formes oü les femmes et les filles hulu- absence de fraude, à la solitude qui
lent de joie à chaque coup de feu qui l'entoure comme à une garde d'hon-
ne frappe pas leurs proches ; sa face neur. EIle tourne le dos à la basse inno-
exsangue entre ses longues nattes noires
F cence qui consiste à punir. Même
prend place sur les créneaux dans la r
ft vivant, le cadavre officiel d'Étéocle,
file des têtes tranchées. Elle ne choi- I refroidi par ses succês, est momifié
i
sit pas plus entre ses frêres ennemis I
déjà dans le mensonge de la gloire.
Ir
.

:;
FEUX ANTIGONE OU LE CHOIX Br

Même mort, Polynice existe comme la tout le vin d'un grand amour. Ses
douleur. I1 ne risque plus de finir minces bras soulêvent péniblement ce
aveuglé comme (Edipe, de vaincre corps que lui disputent les vautours :
comme Étéocle, d. régner comme elle porte son crucifié comme on porte-
Créon : il ne peut se figer ; il ne peut rait une croix. Du haut des remparts,
plus que pourrir. Vaincu, dépouillé, Créon voit venir ce mort soutenu par
mort, il a atteint Ie fond de la misêre son âme immortelle. Des prétoriens
humaine : rien ne s'interpose entre s'élancent, trainent hors du cimetiêre
eux, pas même une vertu, pas même cette goule de la Résurrection : leurs
un point d'honneur. fnnocents des lois, mains déchirent peut-être sur l'épaule
scandaleux dês le berceau, enveloppés d'Antigone une tunique sans couture,
dans le crime comme dans une même se saisissent du cadavre qui déjà se
membrane, ils ont en commun l'aÊ dissout, s'écoule comme un souvenir.
freuse virginité qui consiste à n'être Délestée de son mort, cette fille au
pas de ce monde : leurs deux solitudes front baissé semble supporter Dieu.
se rejoignent exactement comme deux Créon voit rouge à son aspect, comme
bouches dans le baiser. Elle se courbe si ses loques couvertes de sang étaient
sur lui comme Ie ciel sur la terre, refor- un drapeau. La ville sans pitié ignore
mant ainsi dans son intégrité l'univers les crépuscules : le jour noircit d'un
d'Antigone : un obscur instinct de I seul coupr comme une ampoule brülée
possession f incline vers ce coupable qui ne verse plus de lumiêre : si le roi
qu'on ne lui disputera pas. Ce mort levait les yeux, les réverbêres de Thêbes
est l'urne vide oü verser d'un seul coup lui cacheraient maintenant les lois ins-
FEUX ANTIGONE OU LE CHOIY 83

crites au ciel. Les hommes sont sans retourne au pays des sources, des tré-
destins, puisque le monde est sans astres. sors, des germes. Elle repousse Ismêne
Antigone seule, victime de droii divin, qui n'est qu'une seur de chair ; elle
a reçu pour apanage l'obligation de écarte dans Hémon l'affreuse chance
périr, et ce privilêge peut expliquer d'enfanter des vainqueurs. Elle part
leur haine. Elle avance dans cette nuit à la recherche de son étoile située aux
fusillée par les phares : ses cheveux antipodes de la raison humaine, et
de folle, ses haillons de mendiante, qu'elle ne peut rejoindre qu'en passant
ses ongles de crocheteuse montrent par la tombe. Hémon converti au
jusqu'oü doit aller la charité d'une malheur se précipite sur ses pas dans
scur. En plein soleil, elle était I'eau Ies corridors noirs : ce fils d'un homme
pure sur les mains souillées, l'ombre au aveuglé est le troisiême aspect de son
creux du casque, le mouchoir sur la tragique amour. Il arrive à temps
bouche des trépassés. En pleine nuit, pour la voir préparer le systême com-
elle devient une lampe. Sa dévotion pliqué d'écharpes et de poulies qui
aux yeux crevés d'(Edipe resplendit doit lui permettre de s'évader vers
sur des millions d'aveugles ; sa pas- Dieu. Midi profond parlait de fureur :
sion pour son frêre putréfié réchauffe minuit profond parle de désespoir. Le
hors du temps des myriades de morts. temps n'existe plus dans ce Thêbes
On ne tue pas la lumiêre ; on ne peut privé d'astres ; les dormeurs allongés
que la suffoquer : on met sous le bois- dans le noir absolu ne voient plus
seau l'agonie d'Antigone. Créon la leur conscience. Créon, couché dans
rejette à l'égout, aux catacombes. Elle le lit d'(Edipe, repose sur le dur
B4 FEUX ANTIGONE OU LE CHOIX 85

oreiller de la Raison d'État. Q,uelques des astres. Le bruit révélateur traverse


protestataires égaillés dans les rues, les pavés, les carrelages de marbre, les
ivrognes de la justice, trébuchent sur murs d'argile durcie, emplit l'air dessé-
de la nuit et se vautrent au pied des ché d'une pulsation d'artêres. Les
bornes. Brusquement, dans le silence devins se couchent l'oreille contre Ie
abêti de la ville cuvant son criffie, un sol, auscultent comme des médecins
battement venu de dessous terre se la poitrine de La terre tombée en
précise, grandit, s'impose à l'insomnie léthargie. Le temps reprend son cours
de Créon, devient son cauchemar. Créon au bruit de l'horloge de Dieu. Le
se lêve, tâtonne, trouve la porte des pendule du monde est le ccur d'Anti-
souterrains dont il est seul à savoir gone.
l'existence, découvre dans la glaise du
sous-sol les pas de son fils ainé. Une
vague phosphorescence émanant d'An-
tigone lui fait reconnaitre Hémon sus-
pendu au cou de l'immense suicidée,
entrain é par l'oscillation de ce pendule
qui semble mesurer l'amplitude de la
mort. Liés l'un à l'autre comme pour
peser plus lourd, leur lent va-et-vient
Ies enfonce chaque fois plus avant
dans la tombe, et ce poids palpitant
remet en mouvement la machinerie
FEUX IIT

la portent à leurs lêwes. Ce bout de


bois leur suffit, même s'il n'y pend au-
cun Sauveur. Le respect dü aux sup-
pliciés finit par ennoblir f ignoble appa-
reil du supplice : ce n'est pas assez
aimer les êtres que ne pas adorer leur
misêre, leur avilissement, leur malheur.

Brü1é de plus de feux... Bête fati- *


**
guée, un fouet de flammes me cingle
les reins. J'uí retrouvé le vrai sens Quand je perds tout, il me reste
des métaphores de poêtes. Je m'éveille Dieu. Si j'égare Dieu, je te retrouve.
chaque nuit dans l'incendie de mon On ne peut pas avoir à la fois l'im-
Propre sang. mense nuit et le soleil.
*
** *
**
Je n'ai jamais connu que l'adoration
ou la débauche... Q,u'est-ce à dire ? J. Jacob luttait avec I'ange dans le
n'ai jamais connu que l'adoration ou pays de Galaad. Cet ange est Dieu,
la pitié. puisque son adversaire sortit vaincu de
la lutte, et déhanché par sa défaite.
*** Les échelons de l'escalier d'or ne s'of-
Les chrétiens prient devant la croix frent qu'à ceux qui acceptent d'abord
FEUX

ce knock-out éternel. Est Dieu tout ce


qui nous passe, tout ce dont nous
n'avons pas triomphé. La mort est
Dieu, et le monde, et f idée de Dieu
pour l'imbécile boxeur qui se laisse
renverser par leur grand battement
d'aile. Tu es Dieu : tu pourrais me
briser.
MARIE,-MADELEINE
*** OU LE SALUT
Je ne tomberai pas. J'uí atteint le
centre. J'écoute le battement d'on ne
sait quelle divine horloge à travers Ia Je m'appelle Marie : on m'appelle
Madeleine. Madeleine, c'est le nom de
mince cloison charnelle de la vie pleine
mon village : c'est le petit pays oü ma
de sang, de tressaillements et de souffles.
mêre avait des champs, oü mon pêre
Je suis prês du noyau mystérieux des avait des vignes. Je suis native de
choses comme la nuit on est quelque-
Magdala. A midi, ma seur Marthe
fois prês d'un ccur.
portait des cruchons de biêre aux ou-
vriers de la ferme ; moi, j'allais vers
eux les mains vides ; ils lapaient mon
sourire ; leurs regards me palpaient
comme un fruit presque mür dont la
tt4 FEUX MARIE.MÁDELEINE OU LE SALUT I 15

saveur ne dépend plus que d'un peu de vipêres aux sons excitants d'une flüte
soleil. Mes yeux étaient deux fauves triste ; il détournait les yeux du visage
pris au filet de mes cils ; ma bouche rond des filles de ferme. Aimer son
quasi noire était une sangsue gonflée de innocence fut mon premier péché. Je
sang. Le colombier regorgeait de co- ne savais pas que je luttais contre un
lombes, la huche de pain, le coffre de rival invisible comme notre pêre Jacob
monnaies à l'eÍfigie de César. Marthe contre l'Ange, et que l'enjeu du com-
s'usait les yeux à marquer mon trous- bat était ce garçon aux cheveux en
seau aux initiales de Jean. La mêre désordre oü des brins de paille ébau-
de Jean avait des pêcheries ; Ie pêre de chaient un nimbe. Je ne savais pas
Jean avaít des vignes. Jean et moi, qu'un autre avait aiméJean avant que
assis Ie jour du mariage sous le figuier je ne l'aimasse, avant qu'il ne m'aimât ;
de la fontaine, sentions déjà sur nous je ne savais pas que Dieu est le pisaller
l'intolérable poids de soixante-dix ans des solitaires. Je présidais le banquet
de félicité. Les mêmes airs de danse de noces dans la chambre des femmes ;
serviraient aux noces de nos filles ; je les matrones r.ne soufflaient à I'oreille
me sentais déjà lourde des enfants des conseils d'entremetteuses, des
qu'elles allaient porter. Jean venait recettes de courtisanes; la flüte criait
vers moi du fond de son enfance ; il comme une vierge; Ies tambours per
riait aux anges, ses seuls compagnons ; cutés retentissaient comme des caurs I
j'avais repoussé pour lui les offres du les femmes vautrées, dans I'ombre,
centurion romain. Il fuyait la taverne paquets de voiles, grappes de seins,
or'r les prostituées s'agitent comme des m'enviaient d'une voix pâteuse le vio-
I 16 FEUX IIARIE-MADELEITYE OU LE S,ILUT tt7

lent bonheur de recevoir l'Époux. Les comme une place encombrée par une
moutons égorgés dans la cour vagis- réjouissance publique. Il ne tremblait
saient comme les innocents entre les que de douleur ; il n'était pâle que de
mains des bouchers d'Hérode; je n'en- honte ; il ne craignait qu'une défail-
tendis pas au loin le bêlement de lance de l'âme impuissante à posséder
l'Agneau ravisseur. Les fumées du soir Dieu. J'étais incapable de distinguer
brouillêrent tout dans la chambre sur le visage de Jean la grimace du dé-
haute ; le jour gris perdit le sens des goüt de celle du désir : j'étais vierge, et
formes et des couleurs des choses : d'ailleurs toute femme qui aime n'est
je ne üs pas, assis parmi les parents qu'une pauvre innocente. J'ai compris
pauvres au bas bout de la table des plus tard que je représentais pour lui
hommes, le blanc vagabond qui com- la pire faute charnelle, le péché légi-
muniquait aux jeunes geffi, dans un time, approuvé par l'usage, d'autant
attouchement, dans un baiser, I'horri- plus vil qu'il est permir d'y rouler sans
ble espêce de lêpre qui les oblige à se honte, d'autant plus redoutable qu'il
séparer de tout. Je ne devinais pas la n'encourt pas de condamnation. Il
présence du Séducteur qui rend le avait choisi en moi la mieux voilée des
renoncement aussi doux qu'un péché. filles qu'il püt courtiser avec l'espoir
On ferma des portes ; on brüla des secret de ne jamais l'obtenir ; j'expli-
parfums pour stupéfier les diables ; quais son dégoüt des proies plus acces-
on nous laissa seuls. En levant les sibles ; assise sur ce lit, je n'étais plus
yeux, je m'aperçus que Jean n'avait qu'une femme facile. L'impossibilité oü
fait que traverser sa Íête de noces il était de m'aimer créait entre nous
I IB FEUX MARIE.MADELEINE OU LE SALUT II9

une similitude plus forte que ces con- teau. Jean arracha les draps du lit,
trastes du sexe qui servent entre deux les noua pour s'en faire une corde ;
êtres humains à détruire la confiance, à des mouches de feu palpitaient à terre
justifier l'amour : tous deux, nous dési- comme des astres, de sorte qu'il avait
rions céder à une volonté plus forte I'air de s'enfoncer dans le ciel. Je
que la nôtre, nous donner, être pris : perdis de vue ce transfuge incapable de
nous allions au-devant de toutes les préÍérer une femme à la poitrine de
douleurs pour l'enfantement d,une Dieu. J'ouvris prudemment la porte de
nouvelle vie. Cette âme aux longs ma chambre oü ne s'était passé qu'un
cheveux courait vers un Épo.r*. Il départ ; j'enjambai les convives ron-
appuyait son front à la vitre de plus en flant dans le vestibule ; je pris à la pa-
plus ternie par la buée de son souffle : têre le capuchon de Lazare. La nuit
les yeux las des étoiles ne nous épiaient étaít trop noire pour chercher sur le sol
même plus ; une servante aux aguets la trace de plantes divines ; les pavés
de l'autre côté du seuil prenait peut- oü je butais n'étaient pas ceux que
être mes sanglots pour des hoquets j'avais sautés à cloche-pied à la sortie
d'amour. tJne voix s'éleva dans la nuit de l'école i j'apercevais pour la pre-
appelant Jean à trois reprises, comme miêre fois les maisons comme les voient
il arrive devant les maisons oü quel- du dehors celles qui n'ont pas de foyer.
qu'un ya mourir : Jean ouvrit la Au coin des ruelles mal famées, des
fenêtre, se pencha pour jauger la pro- conseils obscênes suintaient de nou-
fondeur de I'ombre, vit Dieu.Je ne vis veau de la bouche sans dents des ma-
que les ténêbres, c'est-à-dire Son man- querelles ; des vomissements d'ivro-
Í2O FEUX
MARIE-MADELEINE OU LE SALUT I2I
gnes sous les arcades des halles me rap-
enfants du village découvrirent oü
pelêrent les flaques de vin du festin de
j'étais ; on me jeta des pierres. Lazare
noces. Pour échapper au guet, je cou-
rus le long des galeries de bois de l'au-
fit curer la mare du moulin, croyant y
repêcher le cadavre de Jean ; Marthe
berge jusqu'à la chambre du lieute-
baissait la tête en passant devant l'au-
nant romain. Cette brute vint m'ou-
berge ; la mêre de Jean vint me deman-
vrir, ivre encore des santés portées en
der compte du prétendu suicide de son
mon honneur à la table de Lazare ;
fils unique : je ne me défendis pas, trou-
il me prit sans doute pour une des cou-
reuses avec lesquelles il avait l'habi-
vant moins humiliant de leur laisser
croire à tous que ce disparu m'avait
tude de coucher. Je maintins sur mon
follement aimée. Le mois suivant,
visage mon capuchon de laine noire ;
je fus plus facile quand il s'agit de mon Marius reçut I'ordre de rejoindre à
Gaza la deuxiême division de Pales-
corps : Iorsqu'il me reconnut, j'étais
tine ; je ne pus trouver I'argent néces-
déjà Marie-Madeleine. Je lui cachai
saire pour prendre dans le char de feu
que Jean m'avait abandonnée le soir
une de ces places de troisiême classe
de ma Íête nuptiale, de peur qu'il ne se
réservées de tout temps aux prophêtes,
crüt obligé de verser dans le vin de son
aux misérables, aux permissionnaires,
désir l'eau fade de sa pitié. Je lui laissai
croire que j'avais préÍéré ses bras velus
aux Messies. L'aubergiste me garda
pour essuyer les verres : j'appris de mon
aux longues mains toujours jointes de
patron la cuisine du désir. I1 m'était
mon pâle fiancé : je gardai à Jean le
secret de sa fugue avec Dieu. Les
doux que Ia femme dédaignée par
Jean tombât sans transition au dernier
122 MARIE-MÁDELEINE OU LE SALUT I23
FEUX

rang des créatures : chaque coupr qui s'efforçaient sans doute de le rame-
chaque baiser me modelaient un visage, ner au ciel, Dieu continuait à rôder
une gorge, un corps diftrent de celui de village en village, bafouant les prê-
que mon ami n'avait pas caressé. Un tres, insultant les riches, mettant la
chamelier bédouin consentit à me con- brouille dans les familles, excusant la
duire à Jatra contre uÍI salaire d,é- femme adultêre, exerçant partout son
treintes ; un patron marseillais me prit scandaleux métier de Messie. L'éter-
sur son navire : couchée à la poupe, je nité même a son heure de vogue :
me laissais gagner par le chaud trem- à l'un de ces mardis oü il n'invitait
blement de la mer écumante. Dans un que des gens célêbres, Simon le Phari-
bar du Pirée, un philosophe grec m,en- sien eut l'idée de prier Dieu. Je n'avais
seigna la sagesse comme une débauche tant roulé que pour donner à ce terrible
de plus. A Smyrne, les largesses d,un Ami une rivale moins naive : séduire
banquier m'apprirent ce que le chancre Dieu, c'était enlever à Jean son sup-
de l'huitre et Ie poil des bêtes fauves port éternel ; c'était l'obliger à retom-
ajoutent de douceur à la peau d,une ber sur moi de tout Ie poids de sa
femme nue, de sorte que je fus enviée chair. Nous péchons parce que Dieu
en même temps que convoitée. A Jéru- n'est pas : c'est parce que rien de par-
salem, un pharisien m'habitua à user fait, ne se présente à nous que nous
de l'hypocrisie comme un fard inalté- prenons les créatures. Dês que Jean
rable. Au fond d'un bouge de Césarée, comprendrait que Dieu n'était qu'un
un paralytique guéri me parla'de Dieu. homme, il n'aurait plus de raison de
En dépit des supplications des anges ne pas lui préÍérer mes seins. Je me
t24 FEIIX MARIE-MÁDELEINE OU LE SALUT I25

parai comme pour un bal i je me par- Je défis ma chevelure corrune pour


fumai comme pour un lit. Mon entrée mieux couvrir la nudité de ma faute ;
dans La salle du banquet arrêta les je vidai devant lui la fiole de mes sou-
mâchoires ; les Apôtres se levàrent en venirs. Je comprenais que ce Dieu
tumulte de peur d'être infectés par hors la loi avait dü se glisser un matin
le frôlement de ma jrp. : aux yeux hors des portes de l'aube, laissant der-
de ces gens de bien, j'étais impure riêre lui les personnes de la Trinité
comme si j'avais continuellement sai- étonnées de n'être plus que deux. Il
gné. Dieu seul était resté couché sur avait pris pension dans l'auberge des
la banquette de cuir : d'instinct, je jours ; il s'était prodigué à d'innom-
reconnus ces pieds usés jusqu'à l,os brables passants qui lui refusaient leur
à force d'avoir marché sur tous les âme, mais réclamaient de lui toutes les
chemins de notre enfer, ces cheveux tangibles joies. II avait supporté la
peuplés d'une vermine d'astres, ces compagnie de bandits, le contact des
vastes yeux purs comme les seuls mor- lépreux, f insolence des hommes de
ceaux qui lui restaient de son ciel. police : il consentait comme moi à
Il était laid comrne la douleur ; il l'affreux destin d'être à tous. It posa
était sale comme le péché. J. tombai à sur ma tête sa grande main de cadavre
genoux, ravaLant mon ctachat, inca- qui semblait déjà vide de sang : oÍr
pable d'ajouter un sarcasme à l,hor- ne fait jamais que changer d'escla-
rible poids de cette détresse de Dieu. vage : au moment précis oü les démons
Je vis tout de suite que je ne pourrais me quittêrent, je suis devenue la pos-
le séduire puisqu'il ne me fuyait pas. sédée de Dieu. Jean s'effaça de ma vie
126 FE(TX
MARIE.MÁDELEINE OU LE SALUT Q7
comme si l'Évangéliste pour moi n,a-
enfant. J'ui racolé pour lui des disciples;
vait été que le Précurseur : en face de la
j'ai trempé mes mains pâles dans l'eau
Passion , j'ai oublié I'amour.
J,ai accepté de vaisselle de la Sainte-Cêne ; j'ai
Ia pureté comme une pire perversion :
j'ui passé des nuits blanches, grelot- fait le guet au square des Oliviers
pendant que s'accomplissait le coup de
tante de rosée et de larmes, étendue
la Rédemption. Je l'ai tant aimé que
en plein champ au milieu des Apôtres,
j'ai cessé de le plaindre : mon amour
tas de moutons transis amoureux du
prenait soin d'aggraver cette détresse
Pasteur . J'ui envié les morts, sur les-
gui, seule, Ie faisait Dieu. Pour ne pas
quels les prophêtes se couchent pour
ruiner sa carriêre de Sauveur, j'ui
les ressusciter. J'ui aidé le divin r.to,r-
consenti à le voir mourir comme une
teux dans ses cures merveilleuses :
maitresse consent au beau mariage de
j'ai frotté de la boue dans les yeux des
l'homme qu'elle aime : dans la salle
aveugles-nés. J'ui laissé Marthe trimer
des Pas Perdus, quand Pilate nous a
à ma place le jour du repas de Bétha-
donné le choix entre un cambrioleur
nie, de peur que Jean ne vint s,asseoir
contre les genoux célestes sur 1,esca-
et Dieu, j'ui crié comme les autres
pour qu'on délivrât Barrabas. Je l'ai
beau que j'aurais quitté. Mes larmes,
mes cris, ont obtenu de ce doux thau-
vu se coucher sur le lit vertical de
sa noce éternelle : j'ai assisté à la ter-
maturge la seconde naissance de
rible liaison des cordes, au baiser de
Lazare: ce mort emmailloté de bande-
l'éponge encore imprégnée d'une amer-
lettes, faisant ses premiers pas sur le
tume marine, âu coup de lance du
seuil de sa tombe, était presque notre
soldat s'efforçant de percer le ccur de ce
av'***"'a

I28 FEUX MAKIE.MÁDELEIN. LE SALUT I29


vampire sublime, de peur qu'il ne se oxygénée de nur chevelure ; en vain,
relevât pour sucer tout l'avenir. J'ui j'ai tenté de consoler la seule mêre qui
senti frémir sur mon front ce doux ait conçu Dieu. Mes cris de femme et
rapace cloué à la porte des Temps. de chienne n'arrivaient pas jusqu'à
I-In vent de mort creusait le ciel lacéré mon maitre mort. Les larrons du moins
comme une voile ; Ie monde penchait partageaient la même peine : au pied
du côté du soir, entrainé par le poids de cet axe par oü passait toute la
de la croix. Le pâle capitaine pendait douleur du monde, je n'avais pu que
aux vergues du trois-mâts submergé troubler son dialogue avec Dimas. On
par la Faute : le fils du charpentier dressa des échelles : on hala des cordes.
expiait les erreurs de calcul de son Dieu se détacha comme un fruit mür,
Pêre éternel. Je savais que rien de bon déjà prêt à pourrir dans la terre de la
ne naitrait de son supplice : le seul tombe. Pour la premiêre fois, sa tête
résultat de cette exécution serait d'up- inerte accepta mon épaule ; le jus de
prendre aux hommes qu'on peut se son ccur poissait nos mains rouges
défaire de Dieu. Le divin condamné comme au temps des vendanges ;
ne répandait sur terre que d'inutiles .Joseph d'Arimathie nous précédait, por-
semences de sang. Les dés plombés du tant une lanterne i Jean et moi,
Hasard tressautaient vainement dans nous fléchissions sous ce corps plus
le poing des sentinelles : les lambeaux lourd que I'homme ; des soldats nous
de la Robe infinie ne suffisaient à aidêrent à mettre une meule de pierre
personne pour s'en faire un vêtement. sur la bouche du tombeau. Nous ne
En vain, j'ai versé sur ses pieds l'onde rentrâmes en ville que dans le froid
r 30 FEUX MÁRIE.MADELEINE OU LE SALUT I3I
du soleil couché. Nous retrouvions avec la meule du pressoir était fendue dans
stupeur les boutiques, les théâtres, l'in- toute sa longueur à la suite de quelque
solence des garçons de taverne, les fermentation divine : Dieu s'était levé
journaux du soir pour qui la Passion de la mort comme d'une couche d'in-
servait de fait divers. La nuit se passa somnie : la tombe défaite laissait
à choisir les plus beaux de mes draps de pendre ses draps mendiés au jardinier.
courtisane ; au petit matin, j'envoyai Pour la seconde fois de ma vie, je me
Marthe acheter au plus juste ce qu'elle trouvais devant un lit oü ne dormait
trouverait de parfums. Les coqs chan- qu'un absent. Les grains d'encens rou-
taient comme s'ils tenaient à raviver le lêrent sur le sol du sépulcre, tombêrent
repentir de Pierre : étonnée qu'il fit au fond de la nuit. Les murs me ren-
jour, je suivais une route de banlieue voyêrent mon hurlement de goule inas-
oü des pommiers rappelaient la Faute souvie ; en sortant hors de moi, je me
et des vignes la Rédemption. Bien que cognai le front à la pierre du linteau.
le vent vint du Nord, on ne sentait pas La neige des narcisses était restée
l'odeur du cadavre de Dieu. Guidée vierge de toute empreinte humaine :
par un souvenir, ange incorruptible, ceux qui venaient de voler Dieu avaient
j'entrai dans cette caverne creusée au marché dans le ciel. Le jardinier
plus profond de moi-même i je m'ap- courbé sur le so1 sarclait une plate-
prochai de ce corps comme de ma bande : il leva la tête sous son grand
propre tombe. J'avais renoncé à tout chapeau de paille qui l'auréolait de
espoir de Pâques, à toute promesse de soleil et d'été ; je tombai à genoux,
résurrection. Je ne m'aperçus pas que envahie par ce doux tremblement des
r32 FEUX OU LE SALUT r3S
^,IAfuIE-MADELEINE
femmes amoureuses qui croient sentir vitre du matin. Mon corps opaque
se répandre dans tout leur corps la n'était pas ur obstacle pour ce Ressus-
substance de leur ccur. It avait sur cité. Un craquement se fit entendre.
l'épaule le râteau qui lui sert à effacer peut-être au fond de moi-même : ie
nos fautes : il tenait à la main le pelo- tombai les bras en croix, entrainàe
ton de fil et le sécateur confiés par les par le poids de mon ccur : il n,y
Parques à leur frêre éternel. I1 se pré- avait rien derriêre la glace que je
parait peut-être à descendre aux Enfers venais de briser. J'étais de nouveau
par la route des racines. Il savait le plus vide qu'une veuve, plus seule
secret du remords des orties, de l'agonie qu'une femme quittée. Je connaissais
du ver de terre : la pâleur de Ia mort enfin toute I'atrocité de Dieu. Dieu
était restée sur lui, de sorte qu'il avaít ne m'avait pas que volé l,amour d,une
l'air de s'être déguisé en lys. Je devinais créature, à l'âge oü l,on se figure
que son premier geste serait pour écar- qu'elles sont irremplaçables, Dieu m,a-
ter de lui cette pécheresse contaminée vait pris jadis mes nausées de gros-
par le désir. Je me sentais limace dans sesse, mes sommeils d'accouchée, mes
cet univers de fleurs. L'air était si frais siestes de vieille femme sur la place
que mes paumes levées eurent la sen- du village, la tombe au fond de l,enclos
sation de s'appuyer à une glace : oü mes enfants m'auraient couchée.
mon maitre mort avait passé de l'autre Aprês mon innocence, Dieu m,a sous-
côté du miroir du Temps. La buée de trait mes fautes : quand je débutais à
mon haleine brouilla la grande image : peine dans l'état de courtisane, il m,a
Dieu s'effaça comme un reflet sur la enlevé mes chances de monter sur la
t34 FEUX MÁRIE-MADELEII\:'E OU LE SALU'| rB5

scêneou de séduire César. Aprês son ménage et du lit, au poids mort de


cadavre, il m'a pris son fantôme : il I'argent, à l'impasse du succês, au
n'a même pas voulu que je me saoule contentement de l'honneur, aux char-
d'un songe. Comme le pire jaloux, il a mes de l'infamie. Puisque ce condamné
détruit cette beauté qui m'exposait à l'amour de Madeleine s'est évadé
aux rechutes sur les lits du désir : mes dans le ciel, j'évite la fade erreur d,être
seins pendent ; je ressemble à la Mort, nécessaire à Dieu. J'ui bien fait de me
cette vieille maitresse de Dieu. Comme laisser rouler par la grande vague di-
le pire maniaque, il n'a aimé que mes vine ; je ne regrette pas d'avoir été
larmes. Mais ce Dieu qui m'a tout pris refaite par les mains du Seigneur. Il
ne m'a pas tout donné. Je n'ai reçu ne m'a sauvée ni de la mort, ni des
qu'une miette de l'amour infini : maux, ni du crime, car c'est par eux
comme la premiêre venue, j'ai partagé qu'on se sauve. Il m'a sauvée du
son ccur avec les créatures. Mes bonheur.
amants d'autrefois se couchaient sur
mon corps sans se soucier de mon âme :
mon céleste ami de caur n'a eu soin de
réchauffer que cette âme éternelle, de
sorte qu'une moitié de moi n'a pas cessé
de souffrir. Et cependant, il m'a sauvée.
Grâce à lui, je n'ai eu des joies que
leur part de malheur, la seule inépui-
sable. J'échappe aux routines du
r66 FEUX

d'être Socrate et Ncibiade ne


lul.
sont plus que des noms, des chiffres,
de vaines figures tracées sur le néant
par le frôlement de mes Pieds. L'am-
bition n'est qu'un leurre ; la sagesse
se trompait ; le vice même a menti.
il n'y a ni vertu, ni pitié, ni amour,
ni pudeur, ni leurs puissants contraires,
L'amour est un châtiment. Nous
mais rien qu'une coquille vide dan-
sommes punis de n'avoir pas
sant au haut d'une joie qui est aussi pu rester
seuls.
la Douleur, un éclair de beauté dans
un orage de formes. La chevelure de
*
Phédon se détache sur la nuit de l'uni- **
vers comme un météore triste.
Ilfaut aimer un être pour courir le
risque d'en souffrir. Il faut t,aimer
beaucoup pour rester capable de
te
souffrir.

*
{< àt

Je ne puis m,empêcher de voir dans


mon amour une forme raffinée de la
r 68 t'Er-tx FEUX r69

débauche, un stratagême pour passer


le temps, pour me passer du Temps. *
Le plaisir effectue en plein ciel un **
atterrissage forcé, dans le bruit de Deux heures du matin. Les rats
moteur fou des derniers soubresauts rongent dans les poubelles les restes du
du ccur. En vol plané, la priêre y jour mort : la ville appartient aux
monte ; l'âme y entraine Ie corps dans fantômes, aux assassins, aux somnam-
l'assomption de I'amour. Pour qu'une bules. Oü es-tu, dans quel lit, dans quel
assomption soit possible, il faut un rêve ? Si je te rencontrais, tu passerais
Dieu. Tu as juste assez de beauté, sans me voir, car nous ne sommes pas
d'aveuglement et d'exigences pour figr- vus par nos songes.Je n'ai pas faim : je
rer un Tout-Puissant. J'ui faít de toi ne parviens pas ce soir à digérer ma
faute de mieux la clef de voüte de mon vie. Je suis fatiguée : j'ai marché toute
univers. la nuit pour semer ton souvenir. Je
:l€
n'ai pas sommeil : je n'ai même pas
,F* appétit de la mort. Assise sur un banc,
abrutie malgré moi par l'approche du
matin, je cesse de me rappeler que
Tes cheveux, tes mains, ton sourire
j'essaie de t'oublier. Je ferme les yeux...
rappellent de loin quelqu'un que Les voleurs n'en veulent qu'à nos
j'adore. Q;ri donc ? Toi-même.
bagues, les amants qu'à la chair, les
prédicateurs qu'à nos âmes, les assas-
sins qtr'à Ia vie. Ils petrvent me prendre
FEUX r7Í
r70 FEUX

la mienne : je les défie d'y rien chan- ,F

ger. Je renverse la tête pour sentir au- *rf


dessus de moileremuement des feuilles...
De l'esprit ? Dans Ia douleur ? Il y a
Je suis dans un bois, dans un chamP... bien du sel dans les larmes.
C'est I'heure oü le Temps se déguise en
balayeur et Dieu peut-être en chiffon- *
nier. Lui l'avare, lui l'entêté, lui qui ne {<8
consent pas à ce qu'une perle se perde
Peur de rien ? J'ai peur de toi.
dans les tas d'écailles d'huitres aux
portes des tavernes. Notre pêre qui
êtes au ciel... Verrai-je jamais venir
s'asseoir à côté de moi un vieil homme
en pardessus brun, les pieds boueux
d'avoir pour me rejoindre traversé Dieu
sait quel fleuve ? I1 s'affalerait sur
Ie banc, tenant dans sa main fermée un
cadeau três précieux qui suffirait à
tout changer. I1 ouvrirait les doigts
lentement, l'un aprês l'autre, três pru-
demment, parce que ça s'envole... Que
tiendrait-il ? Un oiseau, un germe, un
couteau, une clef Pour ouvrir la boite
de conserves du ccur ?
CLYTEMNESTRE
OU LE CRIME

Je vais vous expliquer, Messieurs les


Juges... J'ui devant moi d,innombra-
bles orbites d'yeux, des lignes circu-
laires de mains posées sur les genoux,
de pieds nus posés sur la pieire, de
pupilles fixes d'oü coule le regard, de
bouches closes oü le silence mürit un
jugement. J'ai devant moi des assises
de pierre. J'ai tué cet homme avec un
couteau, dans une baignoire, avec
l'aide de mon misérable amant qui ne
t7+ FEUX CLTTEMNESTRE OU LE CRIME t1b
parvenait même pas à lui tenir les attendu cet homme avant qu,il n,eüt
pieds. Vous saveuz mon histoire : iI n'est un nom, un visage, lorsqu,il n,était
pas un de vous qui ne I'ait répétée encore que mon lointain malheu r. ai
J,
vingt fois à la fin des longs repas, ac- cherché dans la foule des vivants cet
compagnée du bâillement des ser- être nécessaire à mes délices futures :
vantes, et pas une de vos femmes qui je n'ai regardé les hommes que comme
n'ait une nuit de sa vie rêvé d'être CIy- on dévisage les passants devant le gui-
temnestre. Vos pensées criminelles, vos chet d'une gare, afin de bien s,assurer
envies inavouées roulent le long des qu'ils ne sont pas ce qu,on attend.
degrés et se déversent en moi, de sorte C'est pour lui que ma nourrice m,a
qu'une espêce d'horrible va-et-vient emmaillottée au sortir de ma mêre ;
fait de vous ma conscience et de moi c'est pour tenir les comptes de son
votre cri. Vous êtes venus ici pour que ménage de riche que j,ui appris le
la scêne du meurtre se répête sous vos calcul sur l'ardoise de l,école. pour
yeux un peu plus rapidement que dans parroiser la route oü se poserait peut-
la réalité, car rappelés au foyer par le l' être le pied de cet inconnu qui Íbrait
souper du soir, vous pouvez tout au de moi sa seryante, j'ai tissé des draps
plus dévouer quelques heures à m'en- et des étendards d'or ; à force d,appii-
tendre pleurer. Et dans ce court espace, cation, j'ai laissé choir çà er là ,úi t.
il faut encore que non seulement mes f, tissu moelleux quelques gouttes de mon
actes mais aussi leurs motifs explosent sang. Mes parents me l'ont choisi : et
en pleine lumiêre, eux qui pour s'aÊ même enlevée par lui à l'insu de ma
firmer ont demandé quarante ans. J'ui famille, j'eusse encore obéi au veu

' {}
l;-

É
176 FEUX CLTTEMNESTRE OU LE CRIME tT7

de mes pêre et mêre, puisque nos raient de sang. Il m'était doux, alourdie
goüts viennent d'eux, et que l'homme par le poids de la semence humaine, de
que nous aimons est toujours celui poser les mains sur mon ventre épais oü
qu'ont rêvé nos aieules. Je l'ai laissé levaient mes enfants. Le soir, au retour
sacrifier l'avenir de nos enfants à ses de la chasse, je me jetais avec joie contre
ambitions d'homme : je n'ai même pas sa poitrine d'or. Mais les hommes ne
pleuré quand ma fille en est morte. sont pas faits pour passer toute leur
J'ui consenti à me fondre dans son vie à se chauffer les mains au feu d'un
destin comme un fruit dans une bouche, même foyer : il est parti vers de nou-
pour ne lui apporter qu'une sensation tr
§i velles conquêtes, et il m'a laissée là
de douceur. Messieurs les Juges, vous §
r comme une grande maison vide pleine
ne l'avez connu qu'épaissi par la gloire, du battement d'une inutile horloge. Le
vieilli par dix ans de guerre, espêce temps passé loin de lui coulait inem-
d'idole énorme usée par les caresses des # ployé, goutte à goutte ou par flots,
femmes asiatiques, éclaboussée par la ,!j
comme du sang perdu, me laissant
boue des tranchées. Moi seule, je l'ai *§ chaque jour plus appauvrie d'avenir.
fréquenté à son époque de dieu. Il Des permissionnaires iwes me racon-
m'était doux de lui apporter sur un taient sa vie dans les campements de
grand plateau de cuivre le verre d'eau l'arriêre : l'armée d'Orient était in-
qui répandrait en lui ses réserves de festée de femmes : des Juives de Salo-
fraicheur ; il m'était doux, dans la cui- nique, des Arméniennes de Tiflis dont
sine ardente, de préparer les mets qui les yeux bleus sous de sombres pau-
combleraient sa faim et le rempli- piêres font penser à des sources au
r78 FEUX CLTTEMNE§TRE OU LE CRIME t1g

fond d'une grotte obscure, des Turques substituais peu à peu à l'homrne qui
lourdes et douces comme ces pâtis- me manquait et dont j'étais hantée. Je
series oü il entre du miel. Je recevais finissais par regarder du même ail que
des lettres aux jours d'anniversaires ; lui le cou blanc des servantes. Égisthe
ma vie se passait à épier sur la route le galopait à mes côtés dans les champs
pas boiteux du facteur. Je luttais le en friche ; son adolescence coincidait
jour contre l'angoisse, la nuit contre Ie avec mon temps de veuvage ; il était
désir, sans cesse contre le vide, cette presque d'âge à rejoindre les hommes ;
forme lâche du malheur. Les années se il me ramenait à l'époque des baisers
suivaient le long des rues désertes échangés dans les bois avec les cousins
comme une procession de veuves ; la au temps des grandes vacances. Je le
place du village était noire de femmes regardais moins comme un amant que
en deuil. J'enviais ces malheureuses de comme un enfant que m'aurait faít
n'avoir plus que la terre pour rivale, l'absence ; je payais ses notes de selliers
et de savoir au moins que leur homme et de marchands de chevaux. Infidêle
couchait seul. Je surveillais à sa place à cet homme, j. I'imitais enÇore :
les travaux des champs et les routes de Égisthe n'était pour moi que l'équiva-
la mer ; j'engrangeais les récoltes ; je lent des femmes asiatiques ou de l'igno-
faisais clouer la tête des brigands au ble Argynne. Messieurs les Juges, il
poteau du marché ; je me servais de n'y a qu'un homme au monde : Ie
son fusil pour tirer les corneilles ; je reste n'est pour chaque femme qu'une
battais les flancs de sa jument de chasse erreur ou qu'un pis-aller triste. Et
de mes guêtres de toile brune. Je me l'adultêre n'est souvent qu'une forme
r80 FEUX CLYTETUTNESTRE OU LE CRIME TBT

d&espérée de la fidátité. Si j'ri


trompé laissait chaque tour d'hélice rapprocher
quelqu'un, c'est sürement ce pauwe de lui sa femme et son foyer absent.
Égisthe. J'avais besoin de lui pour En descendant de la tour, je me munis
savoir jusqu'à quel point celui que d'un couteau. Je voulais tuer Égisthe,
j'aimais était irremplaçable. Lasse de faire laver le bois du lit et le pavement
le caresser, je montais partager sur la de la chambre, sortir du fond d'une
tour l'insomnie du guetteur. I-Jne nuit malle la robe que je portais au moment
l'horizon de l'Est s'enflamma troi, du départ, supprimer enfin ces dix ans
heures avant I'aurore. Troie brülait : comme un simple zéro dans le total de
le vent venu d'Asie transportait sur la mes jours. En passant devant la glace,
mer des flammêches et des nuages je m'arrêtai pour sourire : soudain, je
de cendre ; les feux de joie des senti- m'aperçus ; et cette vue me rappela
nelles s'allumêrent sur les cimes : le que j'avais les cheveux gris. Messieurs
Mont Athos et l'Olympe, le Pinde et les Juges, dix ans, c'est quelque chose :
l'Érymanthe flambaient comme des c'est plus long que la distance entre
büchers ; la derniêre langue de flamme la ville de Troie et le château de My-
se posait en face de moi sur la petite cênes ; ce coin de passé est aussi bien
colline qui depuis vingt-cinq ans me plus haut que l'endroit oü nous som-
bouchait l'horizon. Je voyais le front mes, car on ne peut que descendre et
casqué du guetteur se pencher pour non remonter le Temps. C'est comme
recevoir le chuchotement des ondes : dans les cauchemars : chaque pas que
quelque part sur la mer, un homme nous faisons nous éloigne du but au
chamarré d'or s'accoudait à la proue, lieu de le rapprocher. A la place de sa
r 82 FEUX CLTTEMNESTRE Otl LE CRIME r83

jeune femme, le roi trouverait sur le trait à bord une lettre anonyme exa-
seuil une espêce de cuisiniêre obêse ; il gérant mes fautes : j'affilais le cou-
la Íéliciterait du bon état des basses- teau qui devait m'ouvrir le ceur. Je
cours et des caves : je ne pouvais plus comptais que peut-être il se servirait
m'attendre qu'à quelques froids bai- pour m'étrangler de ses deux mains si
sers. Si j'en avais eu le ccur, je me se- souvent embrassées : je mourrais du
rais tuée avant l'heure de son retour, moins dans cette espêce d'étreinte. Le
pour ne pas lire sur son visage sa décep- jour vint oü le bateau de guerre
tion de me retrouver fanée. Mais je s'amarra enfin dans le port de Nau-
voulais au moins le revoir avant de plie au milieu d'un tapage de vivats et
mourir. Égisthe pleurait dans mon lit, de fanfares ; les talus couverts de pa-
effrayé comme un enfant coupable qui vots rouges semblaient pavoisés par
sent venir les punitions du pêre ; je ordre de l'été ; f instituteur avaít donné
m'approchai de lui ; je pris ma voix Ia un jour de congé aux enfants du vil-
plus doucement menteuse pour lui dire lage ; les cloches de l'église sonnaient.
que rien ne transpirait de nos rendez- J'attendais sur le seuil de la Porte des
vous nocturnes, et que son oncle n'avait Lionnes ; une ombrelle rose fardait
pas de raisons pour cesser de I'aimer. ma pâleur. Les roues de la voiture
J'espérais au contraire qu'il savait déjà grinçaient sur la pente raide ; les villa-
tout, et que la colêre et le goüt de la geois s'attelêrent aux brancards pour
vengeance me rendaient ainsi une place soulager les chevaux. Au détour du
dans sa pensée. Pour plus de sfireté, je chemin, je vis enfin le haut de la calêche
fis joindre au courrier qu'on lui remet- dépasser le sommet d'une haie vive, et
t84 FEUX CLTTEMNESTRE OU LE CRIME I85

je m'aperçus que mon homme n'était j'avais fait tendre en pourpre, comme le
pas seul. Il avait prês de lui l'espêce de jour de mes noces, pour que mon sang
sorciêre turque qu'il avait choisie pour ne s'y vit pas. Il me regardait à peine ;
sa part de butin, bien qu'elle Íüt peut- au diner, il ne s'aperçut pas que j'avais
être un peu endommagée par les jeux fait préparer tous ses plats favoris ; il
des soldats. ElIe était presque enfant ; but deux verres, trois verres d'alcool ;
elle avait de beaux yeux sombres dans l'enveloppe déchirée de la lettre ano-
un visage jaune tatoué de meurtris- nyme sortait d'une de ses poches ; il cli-
sures ; il lui caressait le bras pour l'em- gnait de l'eil du côté d'Égisthe ; iI bre-
pêcher de pleurer. Il I'aida à descendre douilla au dessert des plaisanteries
de voiture ; il m'embrassa froidement, d'homme ivre sur les femmes qui se
il me dit qu'il comptait sur ma géné- font consoler. La soirée interminable-
rosité pour bien traiter cette jeune ment longue se traina sur la terrasse
fiIle dont le pêre er la mêre étaient infestée de moustiques : il parlait turc
morts ; iI serr a la main d'Égisthe. Lui avec sa compagne ; elle était, parait-il,
aussi, it avait changé. Il marchait en fille d'un chef de tribu ; à un mouve-
souffiant ; son cou énorme et rouge dé- ment qu'elle fit, je m'aperçus qu'elle
bordait du col de sa chemise; sa barbe portait un enfant. C'était peut-être
peinte en roux se perdait dans les plis à lui, ou à l'un des soldats qui I'avaient
de sa poitrine. Il était beau pourtant, entrainée en riant hors du camp pater-
mais beau comme un taureau au lieu nel, et chassée à coups de fouet du côté
de l'être comme un dieu. Il gravit avec de nos tranchées. I1 parait qu'e1le avait
nous les marches du vestibule que le don de deviner l'avenir : pour nous
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distraire, elle nous lut dans la main.
Alors, elle pâlit, et ses dents claquêrent. tomber, oü céder au premier venu.
Moi aussi, Messieurs les -|uges, je savais J'appelai doucement Égisthe ; il de-
l'avenir. Toutes les fe*à.r Ie savent : vint livide dês que j'ouvris la bouche :
elles s'attendent toujours à ce que tout
je lui ordonnai de m'attendre sur le
finisse mal. Il avait l,habitude áe pren- palier. L'autre montait lourdement les
dre un bain chaud avant d,a[àr se marches ; il ôta sa chemise ; sa peau
coucher. Je montai tout préparer : le dans I'eau chaude devint toute vio-
bruit de l'eau qui coulait *é p.rmet- lette. Je lui savonnais la nuque : je
tait de sangloter tout haut. Le bain était tremblais si fort que le savon me glis-
chauflé au bois. Une hache qui ser- sait sans cesse des mains. I1 suffo-
vait à fendre les büches tratnait sur quait un peu ; il me commanda rude-
le plancher i je ne sais pourquoi, je la ment d'ouvrir la fenêtre placée trop
dissimulai derriêre le porte-serviãttes. haut pour moi ; je criai à Égisthe de
Un instant, j'eus envie de tout disposer me venir en aide. Dês qu'il fut entré, je
pour un accident qui ne laisserait pas fermai la porte à clef. L'autre ne me
de traces, de sorte que la lampe à vit pas ) car il nous tournait le dos. Je
pétrole serair la seule inculpée. Màis;e frappai maladroitement un premier
voulais au moins l'obliger en mourant coup qui ne réussit qu'à entailler
à me regarder en face : je ne le tuais l'épaule ; il se leva tout droit ; son
que pour ça, pour le forcer à se rendre visage boursouflé se marbrait de taches
compte que je n'étais pas une chose noires ; il meuglait comme un beuf ;
sans importance qu'on peut laisser Égisthe terrifié lui saisit les genoux,
peut-être pour demander pardon. Il
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perdit l'équilibre sur le fond glissant revenu. Lui, qui pendant dix ans ne
de la baignoire, et tomba comme une s'est pas donné la peine de prendre un
masse, le üsage dans l'eau, avec un congé de huit jours pour revenir de
gargouillement qui ressemblait à un Troie, il est revenu de la mort. J'avais
râle. C'est alors que je lui portai le eu beau lui couper les pieds pour l'em-
second coupr qui lui fendit le front. pêcher de sortir du cimetiêre : ça ne
Mais je crois bien qu,il était déjà l'empêchait pas de se faufiler chez moi,
mort : ce n'était plus qu,une loque le soir, tenant ses pieds sous son bras
molle et chaude. On a parlé de flots comme les cambrioleurs transportent
rouges : en Éahté, il a três peu saigné. leurs souliers pour ne pas faire de
J'ui versé plus de sang en accouchant bruit. It me couvrait de son ombre ;
de son fils. Aprês sa mort, nous avons il n'avait pas même l'air de s'apercevoir
tué sa maltresse : c'était plus généreux, qu'Égisthe était là. Ensuite, *o., fils m,a
si elle l'aimait. Les villageois ont pris dénoncée au poste de police : mais mon
notre parti ; ils se sont tus. Mon fils fils, c'est encore son fantôme, c'est son
était trop jeune pour donner libre cours spectre de chair. Je croyais qu'en pri-
à sa haine contre Égisthe. Quelques son je serais au moins tranquill. ;
semaines ont passé : j'aurais dü me mais il revient quand même : on dirait
sentir calme, mais vous savez) Mes- qu'il préÍêre mon cachot à sa tombe. Je
sieurs les Juges, qu'on n'en sort jamais, sais que ma tête finira par tomber sur
et que tout recommence. Je me suis la place du village, et que celle d'É-
remise à l'attendre : il est revenu. Ne gisthe passera sous le même couteau.
secouez pas la tête : je vous dis qu,il est C'est drôle, Messieurs les Juges : on
rgo FEUX

dirait même que vous m'avez déjà


souvent jugée. Mais je suis payée pour
savoir que les morts ne restent pas en
repos : je me relêverai, trainant
Égisthe sur mes talons comme un
lévrier triste. J'irai la nuit le long des
routes à la recherche de la Justice de
Dieu. Je retrouverai cet homme dans
Cesser d'être aimée, c'est devenir
un coin de mon enfer : de nouveau, je
invisible. Tu ne t'aperçois plus que j'ai
crierai de joie sous ses premiers bai-
un corps.
sers. Puis, il m'abandonnera : il ira
conquérir une province de la Mort. ***
Puisque Ie Temps, c'est le sang des Entre la mort et nous, iI n'y a parfois
vivants, l'Éternité doit être du sang que l'épaisseur d'un seul être. Cet être
d'ombre. Mon éternité à moi se perdra enlevé, iI n'y aurait que Ia mort.
à attendre son retour, de sorte que je
serai bientôt la plus blême des fantô- ***
mes. Alors, il reviendra, pour me nar-
qu'il eüt été fade d'être heureux !
guer : il caressera devant moi sa jaune
sorciêre turque habituée à jouer avec ***
les os des tombes. Q3re faire ? On ne
peut pourtant pas tuer un mort. J'ui dü chacun de mes goüts à f in-
fluence d'amis de rencontre, comme si

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