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Université de Poitiers 2017-2018 J.

Fabre
juliette.fabre@univ-poitiers.fr

Le combat pour la tolérance : De l’esclavage.

Montesquieu, De l’Esprit des lois, 1748, « De l’esclavage des Nègres »

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je
dirais :
Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage
ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.
Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.
Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu’il
est presque impossible de les plaindre.
On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout
une âme bonne, dans un corps tout noir.
Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les
peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une
manière plus marquée.
On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui chez les Égyptiens, les
meilleurs philosophes du monde, était d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les
hommes roux qui leur tombaient entre les mains.
Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier
de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.
Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous
les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes
chrétiens.
Des petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle
qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de
conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?

Voltaire, Candide ou L’Optimisme, 1759, (« C’est à ce prix que vous mangez du sucre en
Europe »)

En approchant de la ville ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la
moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe
gauche et la main droite. « Eh ! mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là mon ami, dans
l’état horrible où je te vois ? — J’attends mon maître, monsieur Vanderdendur, le fameux négociant,
répondit le nègre. — Est-ce monsieur Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? — Oui,
monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois
l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la
main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas.
C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant lorsque ma mère me vendit dix écus
patagons sur la côte de Guinée, elle me disait : « Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les
toujours, ils te feront vivre heureux ; tu as l’honneur d’être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu
fais par là la fortune de ton père et de ta mère. » Hélas ! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils
n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que
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nous : les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous
enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste, mais si ces prêcheurs disent vrai, nous
sommes tous cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses
parents d’une manière plus horrible.
— Ô Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination ; c’en est fait, il
faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. — Qu’est-ce qu’optimisme ? disait Cacambo. — Hélas
! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal.» Et il versait des larmes en
regardant son nègre, et en pleurant il entra dans Surinam.

Bernardin de Saint-Pierre, Voyage à l’Île de France, 1773

Je ne sais pas si le café et le sucre sont nécessaires au bonheur de l’Europe, mais je sais bien
que ces deux végétaux ont fait le malheur de deux parties du monde. On a dépeuplé l’Amérique afin
d’avoir une terre où les planter ; on dépeuple l’Afrique afin d’avoir une nation pour les cultiver. [...]
Un habitant serait à son aise avec vingt fermiers, il est pauvre avec vingt esclaves. On en compte ici
vingt mille qu’on est obligé de renouveler tous les ans d’un dix-huitième. Ainsi la colonie abandonnée
à elle-même se détruirait au bout de dix-huit ans ; tant il est vrai qu’il n’y a point de population sans
liberté et propriété, et que l’injustice est une mauvaise ménagère.
On dit que le Code Noir est fait en leur faveur. Soit : mais la dureté des maîtres excède les
punitions permises, et leur avarice soustrait la nourriture, le repos et les récompenses qui sont dus. Si
ces malheureux voulaient se plaindre, à qui se plaindraient-ils ? Leurs juges sont souvent leurs
premiers tyrans.
Mais on ne peut contenir, dit-on, que par une grande sévérité ce peuple d’esclaves ; il faut des
supplices, des colliers de fer à trois crochets, des fouets, des blocs où on les attache par les pieds, des
chaînes qui les prennent par le cou ; il faut les traiter comme des bêtes, afin que les blancs puissent
vivre comme des hommes... Ah ! je sais bien que quand on a posé une fois un principe très injuste, on
n’en tire que des conséquences très inhumaines.
Ce n’était pas assez pour ces malheureux d’être livrés à l’avarice et à la cruauté des hommes
les plus dépravés, il fallait encore qu’ils fussent le jouet de leurs sophismes.
Des théologiens assurent que pour un esclavage temporel, ils leur procurent une liberté
spirituelle. Mais la plupart sont achetés dans un âge où ils ne peuvent jamais apprendre le français, et
les missionnaires n’apprennent point leur langue. D’ailleurs ceux qui sont baptisés sont traités comme
les autres.
Ils ajoutent qu’ils ont mérité les châtiments du ciel, en se vendant les uns les autres. Est-ce
donc à nous à être leurs bourreaux ? Laissons les vautours détruire les milans.
Des politiques ont excusé l’esclavage, en disant que la guerre le justifiait. Mais les noirs ne
nous la font point. Je conviens que les lois humaines le permettent : au moins devrait-on se renfermer
dans les bornes qu’elles prescrivent.
Je suis fâché de voir que des philosophes qui combattent les abus avec tant de courage n’aient
guère parlé de l’esclavage des noirs que pour en plaisanter. Ils se détournent au loin. Ils parlent de la
Saint-Barthélemy, du massacre des Mexicains par les Espagnols, comme si ce crime n’était pas celui
de nos jours, et auquel la moitié de l’Europe prend part. Y a-t-il donc plus de mal à tuer tout d’un
coup des gens qui n’ont pas nos opinions qu’à faire le tourment d’une nation à qui nous devons nos
délices ? Ces belles couleurs de rose et de feu dont s’habillent nos dames, le coton dont elles ouatent
leurs jupes, le sucre, le café, le chocolat de leur déjeuner, le rouge dont elles relèvent leur blancheur,
la main des malheureux noirs a préparé tout cela pour elles. Femmes sensibles, vous pleurez aux
tragédies, et ce qui sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint du sang des hommes !
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Louis-Ferdinand CELINE, Voyage au bout de la nuit (1932)

Nous trinquâmes à sa santé sur le comptoir au milieu des clients noirs qui en bavaient d'envie.
Les clients c'étaient des indigènes assez délurés pour oser s'approcher de nous les Blancs, une
sélection en somme. Les autres nègres, moins dessalés, préféraient demeurer à distance. L'instinct.
Mais les plus dégourdis, les plus contaminés, devenaient des commis de magasin. En boutique, on les
reconnaissait les commis nègres à ce qu'ils engueulaient passionnément les autres Noirs. Le collègue
au « corocoro » achetait du caoutchouc de traite, brut, qu'on lui apportait de la brousse, en sacs, en
boules humides.
Comme nous étions là, jamais las de l'entendre, une famille de récolteurs, timide, vient se
figer sur le seuil de la porte. Le père en avant des autres, ridé, ceinturé d'un petit pagne orange, son
long coupe-coupe à bout de bras.
Il n'osait pas entrer le sauvage. Un des commis indigènes l'invitait pourtant : « Viens,
bougnoule1 ! Viens voir ici! Nous y a pas bouffer sauvage ! » Ce langage finit par les décider. Ils
pénétrèrent dans la cagna2 cuisante au fond de laquelle tempêtait notre homme au « corocoro ».
Ce Noir n'avait encore, semblait-il, jamais vu de boutique, ni de Blanc peut-être. Une de ses
femmes le suivait, yeux baissés, portant sur le sommet de la tête, en équilibre, le gros panier rempli de
caoutchouc brut.
D'autorité les commis recruteurs s'en saisirent de son panier pour peser le contenu sur la
balance. Le sauvage ne comprenait pas plus le truc de la balance que le reste. La femme n'osait
toujours pas relever la tête. Les autres nègres de la famille les attendaient dehors, avec les yeux bien
écarquillés. On les fit entrer aussi, enfants compris et tous, pour qu'ils ne perdent rien du spectacle.
C'était la première fois qu'ils venaient comme ça tous ensemble de la forêt, vers les Blancs en
ville. Ils avaient dû s'y mettre depuis bien longtemps les uns et les autres pour récolter tout ce
caoutchouc-là. Alors forcément le résultat les intéressait tous. C'est long à suinter le caoutchouc dans
les petits godets qu'on accroche au tronc des arbres. Souvent, on n'en a pas plein un petit verre en
deux mois.
Pesée faite, notre gratteur entraîna le père, éberlué, derrière son comptoir et avec un crayon lui
fit son compte et puis lui enferma dans le creux de la main quelques pièces en argent. Et puis : « Va-
t'en! qu'il lui a dit comme ça. C'est ton compte !... »
Tous les petits amis blancs s'en tordaient de rigolade, tellement il avait bien mené son
business. Le nègre restait planté penaud devant le comptoir avec son petit caleçon orange autour du
sexe.
« Toi, y a pas savoir argent? Sauvage alors? que l'interpelle pour le réveiller l'un de nos
commis, débrouillard, habitué et bien dressé sans doute à ces transactions péremptoires. Toi y en a
pas parler « francé » dis ? Toi y en a gorille encore hein ?... Toi y en a parler quoi hein ? Kous Kous ?
Mabillia3 ? Toi y en a couillon ! Bushman4! Plein couillon!
Mais il restait devant nous le sauvage, la main refermée sur les pièces. Il se serait bien sauvé,
s'il avait osé, mais il n'osait pas.
« Toi y en a acheté alors quoi avec ton pognon ? intervint le « gratteur » opportunément. J'en
ai pas vu un aussi con que lui tout de même depuis bien longtemps, voulut-il bien remarquer. Il doit
venir de loin celui-là! Qu'est-ce que tu veux ? Donne-moi le ton pognon ! »

1
Nom donné par les Blancs du Sénégal aux Noirs autochtones, devenu par extension une appellation
injurieuse de tous les Nord-Africains.
2
Argot militaire : cabane.
3
Tribu africaine du Mozambique.
4
« Homme de brousse », nom d'une peuplade noire d'Afrique australe.
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Il lui reprit l'argent d'autorité et à la place des pièces lui chiffonna dans le creux de la main un
grand mouchoir très vert qu'il avait été cueillir finement dans une cachette du comptoir.
Le père nègre hésitait à s'en aller avec ce mouchoir. Le gratteur fit alors mieux encore. Il
connaissait décidément tous les trucs du commerce conquérant. Agitant devant les yeux d'un des tous
petits Noirs enfants, le grand morceau vert d'étamine : « Tu le trouves pas beau, toi, dis morpion ?
T'en as souvent vu comme ça, dis ma mignonne, dis ma petite charogne, dis mon petit boudin, des
mouchoirs ? » Et il le lui noua autour du cou, d'autorité, question de l'habiller.
La famille sauvage contemplait à présent le petit orné de cette grande chose en cotonnade
verte... Il n'y avait plus rien à faire puisque le mouchoir venait d'entrer dans la famille. Il n'y avait plus
qu'à l'accepter, le prendre et s'en aller.
Tous se mirent donc à reculer lentement, franchirent la porte, et au moment où le père se
retournait, en dernier, pour dire quelque chose, le commis le plus dessalé qui avait des chaussures le
stimula, le père, par un grand coup de botte en plein dans les fesses.
Toute la petite tribu, regroupée, silencieuse, de l'autre côté de l'avenue Faidherbe, sous le
magnolier, nous regarda finir notre apéritif. On aurait dit qu'ils essayaient de comprendre ce qui venait
de leur arriver.
C'était l'homme du « corocoro » qui nous régalait. Il nous fit même marcher son phonographe.