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Supplément à la Revue

archéologique du centre de la
France

De la tombe sainte au sanctuaire : l'exemple de trois basiliques de


Clermont d'après Grégoire de Tours
Françoise Prévot

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Prévot Françoise. De la tombe sainte au sanctuaire : l'exemple de trois basiliques de Clermont d'après Grégoire de Tours. In:
Grégoire de Tours et l’espace gaulois. Actes du congrès international (Tours, 3-5 novembre 1994) Tours : Fédération pour
l'édition de la Revue archéologique du Centre de la France, 1997. pp. 209-216. (Supplément à la Revue archéologique du
centre de la France, 13);

http://www.persee.fr/doc/sracf_1159-7151_1997_act_13_1_1014

Document généré le 04/06/2016


De la tombe sainte au sanctuaire :

l'exemple de trois basiliques de Clermont


d'après Grégoire de Tours

Françoise Prévôt*

Parmi les sanctuaires de Clermont1 cités par Grégoire de Tours, plusieurs se dressaient
au nord de la ville, dans une zone cimétériale utilisée depuis le Haut-Empire, et qui était
connue au VIe siècle sous le nom de vicus christianorum2. Tous abritaient alors des tombes et
c'est pourquoi on les appelle souvent des " basiliques funéraires " ; mais je voudrais montrer à
quel point cette expression, couramment employée, est en fait très ambiguë. Les basiliques
dites funéraires contiennent toutes des tombes, mais que sont ces tombes ? Depuis quand et
pourquoi sont-elles là ? Ce ne sont pas des questions sans importance car des situations
apparemment identiques peuvent avoir des origines différentes et donc résulter de démarches
religieuses différentes.

On peut en effet distinguer grosso modo trois grandes catégories de sanctuaires dans les
nécropoles :
1. Des basiliques aménagées au-dessus d'un tombeau préexistant considéré comme
saint :
- soit très vite après la mort de son occupant, comme Saint-Martin de Tours3 ;
- soit après qu'une série de miracles a révélé ou confirmé la sainteté du défunt et qu'un culte
spontané s'est développé, comme à Saint-Bénigne de Dijon4;
- soit à la suite de l'invention miraculeuse du corps saint, comme à Saint-Genès de Thiers5.

* Professeur, Université de Paris XII - Val-de-Marne, Avenue du Général de Gaulle, 94010 Creteil Cedex.
1. C'est par commodité que je désigne ainsi le chef-lieu de la cité des Arvernes, quoique le nom de Clermont n'apparaisse pas
dans les sources avant le VIIIe siècle : cf. P.-F. Fournier, Nouvelles recherches sur les origines de Clermont-Ferrand, Clermont-
Ferrand, 1970, p. 559-560.
2. Greg. Tur., Hist. I, 33 : vicum quem christianorum vocant.
3. Le premier édifice fut sans doute construit par Brice, le successeur de Martin : cf. L. Pietri, La ville de Tours du IV au
VF siècle : naissance d'une cité chrétienne, Rome, 1983, p. 372-377, et Topographie chrétienne des cités de la Gaule des origines au
milieu du VIIF siècle, V, Province ecclésiastique de Tours, Paris, 1987, p. 32 (sera citée TCCG).
4. Grégoire de Langres (505/506-539/540) croyait Benignus païen et ne voulait pas construire de basilique, mais une série de
miracles finirent par le convaincre (Glor. Mart. 50).
210 GRÉGOIRE DE TOURS ET L'ESPACE GAULOIS.

Si, plus tard, estimant le premier sanctuaire trop modeste, on décide d'en construire un
autre plus digne des vertus du saint, le nouvel édifice reste géographiquement lié au tombeau
primitif, comme l'a par exemple montré L. Pietri pour la deuxième basilique Saint-Martin
édifiée à Tours par l'évêque Perpetuus6.
2. Dans d'autres cas au contraire, la basilique est construite d'abord, mais pour servir de
tombeau à un saint mort peu de temps auparavant et qui, en attendant l'achèvement des
travaux, est déposé dans une sépulture provisoire, tel saint Aubin à Angers7, ou saint Médard à
Soissons8.
3. Enfin, un troisième groupe comprend des basiliques édifiées pour l'inhumation de
leur fondateur. Ce dernier y place alors des reliques et se fait inhumer ad sanctoi. Ainsi, à Cler-
mont, au milieu du Ve siècle, la femme de l'évêque Namatius construit l'église Saint-Etienne à
l'ouest de la ville10. Son mari y est ensuite inhumé11 ; elle-même aussi sans doute.

Cela pourrait signifier qu'à cette époque on ne disposait guère de reliques locales et qu'il
fallait en importer. A la fin du VIe siècle au contraire, trois basiliques du vicus christianorum
abritaient des tombes réputées très anciennes, objets de la dévotion des fidèles. Je précise tout de
suite que je ne parlerai pas ici de la basilique Saint- Antolien car on est sûr qu'elle ne date que
du début du VIe siècle puisqu'elle fut élevée par la femme et la soeur d'Apollinaris, le fils de
Sidoine Apollinaire12. Mais qu'en était-il pour les trois autres ? Les récits de Grégoire
permettent-ils de comprendre quand, comment et pourquoi elles ont été édifiées ? Tombes et
sanctuaires sont-ils contemporains ? Ou, autrement dit, Grégoire peut-il nous aider à éclairer la
naissance du culte des saints clermontois ? Pour tenter de répondre à ces questions, j'étudierai
successivement ces trois basiliques.

LA BASILICA SANCTI ILLIDII = SAINT-ALYRE

D'après Grégoire, Illidius, quatrième évêque arverne, vivait au IVe siècle, puisque son
troisième successeur, Venerandus, est attesté vers 40713. " II fut enterré dans une crypte du
suburbium de la cité " et, " aussitôt après la mort du bienheureux confesseur Illidius, son
glorieux sépulcre fut le théâtre de si nombreux miracles qu'il est impossible de les décrire
entièrement et d'en retenir le souvenir "14. Grégoire lui-même, lorsqu'il était enfant, fut guéri d'une
forte fièvre en allant prier ad beati Illidii basilicam [...] ad dus tumulum15. Cela se passait sous
l'épiscopat de Gallus, l'oncle de Grégoire, donc entre le 30 novembre 538, date de naissance du

5. Glor. Mart. 66.


6. L. Pietri, TCCG V, p. 32-33.
7. Fortunat, Vita s. Albini, éd. B. Krusch, MGH, AA VI, 2, p. 32 ; cf. L. Pietri, TCCG V, p. 76.
8. Hist. IV, 19.
9. Sur l'inhumation ad sanctos, voir Y. Duval, Auprès des saints corps et âme : l'inhumation "ad sanctos "dans la chrétienté d'Orient
et d'Occident du IIF au VIF siècle, Paris, 1988.
1 0. Hist. II, 1 7. Comme le note B. Beaujard (Le culte des saints chez les Arvernes, Revue d'Histoire de l'Eglise de France, 80, 1 994,
p. 9), Grégoire ne précise pas que la fondatrice y déposa des reliques, mais cela me paraît probable.
11. Libellus de ecclesiis Claromontanis, 13, éd. W. Levison, MGH, SRM VII, p. 461 (sera cité Libellus).
12. Glor. Mart. 64 ; cf. F. PREVOT, TCCG VI, Province ecclésiastique de Bourges, Paris, 1989, p. 35.
13. Cf. infra, n. 43.
14. Hist. I, 45 : sepultusque in cripta suburbana civitatis illiud... lam vero post transitum beati Midi confessons, ad gloriosum eius
sepulchrum tante virtutes apparent, ut nec scribi intègre queant nee memoriae retineri.
15. V. Patr. II, 2.
De la tombe sainte au sanctuaire: l'exemple de trois basiliques de Clermont d'après Grégoire de Tours. 211

futur évêque de Tours, et le 14 mai 551, jour de la mort de son oncle : probablement à la fin de
cette fourchette car Grégoire était déjà in adolescentia16.
Plus tard, " comme l'édifice était étroit et d'un accès difficile, saint Avitus, pontife de la
ville (551-571), ayant construit une abside circulaire d'un travail admirable, rechercha les
bienheureux membres et les trouva dans un coffre fait de planches de bois. Il les prit, les enveloppa
dans de belles étoffes et, selon la coutume, les enferma dans un sarcophage puis, après avoir
comblé la crypte, il les installa plus haut".

quia arctum erat aedificium ac difficilem habebat ingressum, sanctus Avitus pontifex urbis,
constructa in circuito miro opère absida, beatos inquisivit artus, repperitque in capsa tabulis
formata ligneis. Quos assumens, involuit dignis linteis et iuxta morem sarcophago clausit ;
oppletamque criptam, altius colloquavit1 .

Donc, apparemment, tout est simple : une tombe du IVe siècle, vénérée depuis toujours, a
donné naissance à une basilique, fréquentée par Grégoire enfant et plus tard agrandie pour
faciliter le culte. Mais si l'on y regarde de plus près, ce n'est peut-être pas si évident.
Partons de ce qui semble sûr et voyons, à chaque fois, les problèmes qui se posent.

1. Avant 551, date de la mort de Gallus, on vénérait une tombe attribuée à Illidius,
considéré alors comme l'un des premiers évêques de la cité. Le corps reposait dans un
cercueil de bois non visible, enfoui dans le sol d'une crypta, c'est-à-dire probablement
un caveau voûté, sans doute à demi enterré18. Cette tombe pourrait donc être un hypogée du
IVe siècle.
Mais était-ce bien la tombe d'IUidius ? Rien ne le prouve, d'autant que l'historicité de cet
évêque n'est pas assurée. Grégoire qui, à la demande d' Avitus, lui a consacré le deuxième
chapitre de ses Vitae Patrum, ne sait manifestement rien de lui et avoue d'ailleurs que " les
choses faites par saint Illidius [...] ont été livrées à l'oubli"19.
Si l'historicité d'IUidius est douteuse, on ne peut donc affirmer que sa tombe ait été
vénérée dès la fin du IVe siècle. En fait, le premier geste de vénération sûrement attesté est celui
de Grégoire lui-même vers le milieu du VIe siècle. La façon dont il a vécu l'épisode prouve
qu'IUidius était alors depuis assez longtemps considéré comme un intercesseur efficace, mais
on ne peut en dire plus.

2. Lorsque Grégoire était enfant, la crypte était fréquentée par de nombreux fidèles, mais
on ne sait si ce n'était encore que le monument funéraire originel ou si l'on avait déjà construit
un édifice de culte.

Le terme basilica semble plaider pour la deuxième solution, mais le vocabulaire de


Grégoire n'est pas assez rigoureux pour que ceci soit déterminant. D'autres indices pourraient
cependant le corroborer. En effet, deux éléments montrent qu'il y avait très probablement déjà
un édifice au-dessus de la crypte avant les travaux d' Avitus :

16. Ibid. Il est cependant encore parvulus.


17. V. Patr. II, 4.
18. Sur le sens de crypta chez Grégoire, voir A. Grabar, Martyrium, Recherches sur le culte des reliques et l'art chrétien antique, I,
Paris, 1946, p. 436-437, 521 (sera cité Martyrium).
19. V. Patr. II, 2 : illa [...] quae sanctus Illidius ante hoc tempus operatus est oblivioni data sunt nec ad nostram notitiam pervenerunt.
212 GRÉGOIRE DE TOURS ET L'ESPACE GAULOIS.

— D'après Grégoire, Avitus construit seulement une abside et, après avoir comblé la
crypte, installe le corps saint à un niveau plus élevé : oppletamque criptam, altius collocavit. Cette
abside devait donc se rattacher à un édifice préexistant. Il est en effet peu probable que le terme
absida désigne ici un édifice complet car ce n'est jamais le cas chez Grégoire : pour lui, l'abside
n'est qu'une partie du sanctuaire20, située " en avant "21, c'est-à-dire à l'opposé de l'entrée22, et
pouvant contenir le tombeau d'un saint23.
— D'ailleurs, un autre élément indique que l'édifice comportait deux niveaux avant les
travaux d' Avitus : en effet, Grégoire évoque plusieurs sarcophages qui se trouvaient dans la
basilique, dont celui d'un certain Iustus, qui passait pour avoir été l'archidiacre d'Illidius24, et
surtout ceux " des deux amants ", le sénateur Injuriosus et sa femme qui, à la suite d'un vœu,
s'étaient toute leur vie abstenu de rapports sexuels ; les deux cuves, primitivement placées le
long de deux murs différents, auraient été une nuit miraculeusement réunies25. Or il ne semble
pas qu'Avitus ait dû transférer des sarcophages en surface avant de combler la crypte. De plus le
" miracle " rapporté par Grégoire explique probablement la situation étrange des deux cuves
que l'on voyait de son temps côte à côte dans la basilique : si cette situation avait été récente,
c'est-à-dire postérieure aux travaux d' Avitus, il n'aurait pas été nécessaire de recourir au
miracle pour l'expliquer.

Tout ceci semble donc permettre de supposer l'existence d'une première basilique,
construite au-dessus d'une tombe considérée comme sainte, au plus tard dans la première
moitié du VIe siècle, avant que Grégoire, enfant, vienne y faire ses dévotions. Les sarcophages
dont il parle pourraient donc être des sépultures ad sanctos.
Ce schéma est tout à fait plausible car l'archéologie offre de nombreux exemples de
mausolées transformés en basiliques dans l'Antiquité tardive ou le haut Moyen- Age26. Mais le
problème est de savoir quand et comment s'est fait le passage de l'édifice funéraire au
sanctuaire. Or l'existence de deux niveaux n'est pas obligatoirement la preuve d'une telle
transformation : en effet, l'édifice fréquenté par Grégoire au milieu du VIe siècle pourrait très bien être
un mausolée comprenant dès l'origine une salle au-dessus d'un caveau, selon un modèle bien
attesté dans l'architecture funéraire romaine27. Dans ce cas, les sarcophages de Iustus et des
" deux amants " ne seraient pas forcément des sépultures ad sanctos mais pourraient faire partie
des multiples tombes d'un mausolée familial.
Donc, même si ce mausolée remonte au IVe siècle, rien ne permet d'affirmer que la
basilique Saint-Alyre soit la plus ancienne du secteur car on ignore quand a commencé la dévotion
sur cette tombe (qu'elle fut ou non réellement celle de l'évêque Illidius) et quand le monument
est devenu un lieu de culte.

20. Hist. X, 31, 6, à Saint-Martin de Tours.


21. In ante: Hist. II, 16, à la cathédrale de Clermont.
22. Cf. F. Prevot, TCCG VI, p. 32.
23. Glor. Conf. 94 (Saint-Aubin d'Angers) et V. Patr. XVI, 2 (Saint-Martin de Tours).
24. Hist. I, 45 et surtout V. Patr. II, 4.
25. Hist. 1, 47 et Glor. Conf. 31. Grégoire ne précise pas dans quelle basilique se trouvaient les sarcophages u des deux amants ",
mais c'était probablement à Saint-Alyre car Injuriosus y reposait au Xe siècle (Libellus, 11, p. 460).
26. Cf. par exemple J.-F. Reynaud, R. Colardelle, M. Jannet-Vallat, R. Perinetti et B. Privati, Les édifices funéraires et
les nécropoles dans les Alpes et la vallée du Rhône. Origines et premiers développements, Actes du XT Congrès international
d'archéologie chrétienne, II, Rome, 1989, p. 1475-1514, particulièrement p. 1488-1492 et 1500-1502; H. R. Sennhauser,
Recherches récentes en Suisse. Edifices funéraires, cimetières et églises, tbid., p. 1515-1534, particulièrement p. 1515-1519.
27. Cf. par exemple A. Grabar, Martyrium, I, p. 96-97 ; J. M. C. Toynbee, Death and Burial in the Roman World, Londres, 1971,
p. 130-135 ; H. von Hesberg, Rômische Grabbauten, Darmstadt, 1992, p. 189-228.
De la tombe sainte au sanctuaire : l'exemple de trois basiliques de Clermont d'après Grégoire de Tours. 213

LA BASILICA SANCTI CASSII = SAINT-CASSI

Le problème est le même pour la basilique Saint-Cassi sauf que personne ne croit à
l'historicité de ce saint.
D'après Grégoire, Cassius aurait jadis souffert le martyre au viens christianorum, là où,
dit-il, reposent deux autres martyrs, Liminius et Antolianus28. Il ne précise pas si Cassius est,
lui aussi, inhumé au même endroit, mais un autre passage de son œuvre évoque la basilica sancti
Cassii, dans laquelle se trouvait une crypta antiquissima abditissimaque29 . Cette crypte, comme
celle de Saint-Alyre, pourrait être une tombe antique attribuée au martyr à une date
indéterminée. Elle contenait un grand sarcophage de marbre30, mais ce n'était certainement pas celui du
saint puisque, au milieu du VIe siècle, l'évêque Cautinus se permit d'y faire enfermer vivant le
prêtre Anastasius, par-dessus un cadavre en putréfaction31. Sans doute le corps saint avait-il été
extrait de la crypte et placé à un niveau supérieur, dans la basilique, où il reposait au Xe siècle32.
La distinction crypte-basilique est en tout cas clairement attestée par Grégoire, puisqu'il
écrit : erat enim ad basilicam33 sancti Cassii martyris cripta antiquissima, etc. La crypte fait donc
partie de la basilique, mais ne la constitue pas à elle toute seule.

Au milieu du VIe siècle, cette crypte possédait deux portes :


- l'une, munie de serrures très puissantes, donnait sur l'extérieur34. C'est par là qu'Anastasius,
après avoir réussi à s'extraire du sarcophage, put s'échapper grâce à l'aide d'un passant qui
brisa la porte à coups de hache;
- l'autre porte était gardée par des sbires de l'évêque35. On en conclura qu'elle était moins
solide, sans doute parce que c'était une porte intérieure, assurant la communication entre la
crypte et la basilique.

A cette époque, il y avait donc une crypte à demi enterrée, comme le sont souvent les
hypogées antiques et, à un niveau supérieur, une basilique. Mais, comme pour Saint-Alyre, on
ne sait si cet édifice avait été construit en tant que sanctuaire martyrial36 ou s'il s'agit de la salle
haute d'un mausolée antique aménagée pour les besoins du culte, à la suite de l'invention du
corps saint à une date indéterminée.

On ne sait pas davantage si les sarcophages dont parle Grégoire sont des sépultures ad
sanctos postérieures à la naissance du culte de saint Cassius, ou si ce sont les tombes d'un
mausolée familial transformé ensuite en sanctuaire.

28. Hist. I, 33 : Iuxta hanc urbem Liminius Antolianusque martyres requiescunt. Ibi Cassius ac Victorinus [...] per effusionem cruoris
proprii caelorum régna pariter sunt adepti.
29. Hist. IV, 12 : Erat enim ad basilicam sancti Cassi martyris cripta antiquissima abditissimaque, ubi erat sepulchrum magnum ex
marmore Phario, in quo grandaevi cuiusdam hominis corpus positum videbatur.
30. Ibid.
3 1 . Ibid. : In hoc sepulchro super sepultum vivens presbiter sepelitur operiturque lapide. Cautinus siégea de mai 5 5 1 à mars 571.
L'histoire se passe à l'époque où Chramne " résidait chez les Arvernes ", c'est-à-dire en 555-560 : cf. M. Rouche, L'Aquitaine des
Wisigoths aux Arabes, I, Paris, 1979, p. 45-52.
32. Libellus, 9, p. 459.
33. Sur le sens de ad, plus proche de in que de iuxta, cf. M. Bonnet, Le latin de Grégoire de Tours, Paris, 1890, p. 582 et Ch. Pietri,
L'espace chrétien dans la cité. Le vicus christianorum et l'espace chrétien de la cité arverne (Clermont), Revue d'Histoire de
l'Eglise de France, 66, 1980, p. 197, n. 124.
34. Hist. IV, 12 : Erat enim seris fortissimis clavisque firmissimis obseratum.
35. Ibid. : datis ante ostiunt custodibus...
36. Soit au-dessus de la crypte, soit à côté, comme à Saint-Martial de Limoges (cf. F. Prevot, TCCG VI, p. 73-76).
214 GRÉGOIRE DE TOURS ET L'ESPACE GAULOIS.

Outre la cuve dans laquelle fut enfermé Anastasius, Grégoire évoque la tombe d'une
certaine Georgia, puella [...] religiosa, qui vivait retirée à la campagne mais fut, à sa mort,
transportée ad basilicam oppidi pour y être inhumée37. Etant donné qu'au Xe siècle, Georgia reposait à
Saint-Cassi38, on suppose que c'est là qu'elle avait été ensevelie. Son épitaphe y fut copiée au
XVIIe siècle39. Le récit de Grégoire implique à coup sûr une sépulture ad sanctos, puisque le
corps de la défunte a été transporté de la campagne ad basilicam. Mais l'histoire est-elle
authentique ? Grégoire lui-même prend la précaution de préciser \fertur etiam fuisse... C'est donc une
très vieille histoire. Il se peut qu'elle soit vraie et que Georgia, par sa vie dévouée au Christ, ait
mérité de reposer aux côtés de Cassius. Mais il se peut aussi que cette jeune fille de noble
naissance ait été simplement inhumée dans le mausolée familial et que l'histoire soit née plus tard
pour expliquer sa présence aux côtés du martyr.

Il semble donc que, comme à Saint-Alyre, un culte soit né au-dessus d'une tombe
considérée comme sainte, mais il est impossible de savoir à quelle date. Dans les deux cas, ce serait
sans doute au plus tard au début du VIe siècle. Si l'on suit une brève allusion de Grégoire, il se
peut que les deux cryptes aient été aménagées pour le culte par le duc Victorius qui gouverna la
cité arverne de 475 à 480 sous le règne d'Euric40. En effet, d'après Grégoire, Victorius, " arrivant
chez les Arvernes, voulut améliorer la cité ; les cryptes qu'on lui doit subsistent encore
aujourd'hui "41. Que Victorius se soit intéressé aux sanctuaires de Clermont n'est pas
invraisemblable puisque, d'après l'évêque de Tours, il participa à l'embellissement de Saint-Julien de
Brioude et construisit au viens Licaniensis (Saint-Germain-Lembron) une basilique en
l'honneur des saints Germain et Laurent42 ; mais l'allusion de Grégoire aux cryptes de la cité est trop
vague pour apporter la moindre certitude.
Précisons que la basilique Saint-Alyre a complètement disparu. Saint-Cassi existe
encore, mais transformée en école et aucune fouille n'y a jamais eu lieu.

LA BASILICA SANCTI VENERANDI = SAINT-VENERAND

Le cas de la basilique Saint-Vénérand est différent car d'une part Grégoire n'y signale pas
de crypte et d'autre part l'évêque Venerandus, de qui elle tire son nom, est historiquement
attesté vers 40743.
A l'époque de Grégoire, son tombeau se trouvait sub analogic?4 et une fenestella permettait
aux fidèles de présenter leurs prières au saint. Le sépulcre n'était donc pas accessible, mais on
ne sait trop à quelle disposition concrète se réfère Grégoire. Vénérand reposait-il dans une
crypte fermée (d'où le silence de l'auteur à son sujet), située sous l'abside, et plus précisément

37. Glor. Conf. 33. Le cortège funèbre aurait été suivi par une nuée de colombes qui se seraient posées sur le toit de la basilique
et y seraient restées jusqu'à ce que la jeune fille fût inhumée.
38. Libellus, 9, p. 459.
39. J. SAVARON,Les origines de Clairmont, 1607, p. 38 ; 1662, p. 15-16 et 124 ; Ed. le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule
antérieures au VIIT siècle, IL Paris, 1865, n° 560.
40. Cf. F. PREVOT, Sidoine Apollinaire et l'Auvergne, Revue d'Histoire de l'Eglise de France, 79, 1993, p. 253-254.
41. Hist. II, 20 : Arvernus adveniens, civitatem addere voluit, unde et criptae illae usque hodie perstant.
42. Ibid. : Ad basilicam sancti Iuliani colomnas, quae sunt in aedepositae, exhibere iussit. Basilicam sancti Laurenti et sancti Germani
Licaniensis vici iussit aedifleare. Au sujet de Pévergétisme de Victorius, voir B. Beaujard, op. cit., p. 11.
43. Fragment de Paulin de Noie cité par Grégoire, Hist. II, 13 : Venerandus fait partie des évêques dignes du Seigneur qui,
malgré les maux du siècle, sont les gardiens de la foi.
44. Glor. Conf. 36 : Est ibi et sepulchrum ipsius sancti Venerandi episcopi, a quo haec aedes nomen accepit, sub analogio conpositum, super
quod caput per fenestellam quique vult inmittit, precans quae nécessitas cogit, obtenitque mox effectum, si iuste petierit.
De la tombe sainte au sanctuaire: l'exemple de trois basiliques de Clermont d'après Grégoire de Tours. 215

sub analogio ? Mais que faut-il entendre par analogium ? S'il s'agit d'un ambon, on pourrait
imaginer qu'il était directement aménagé sur le tombeau : qu'il l'englobait. Un tel dispositif
serait évidemment riche de symboles, surtout pour le corps d'un évêque, mais je n'en connais
aucun parallèle. Aussi est-il sans doute préférable de suivre Ch. Pietri qui traduit sub analogio
par " au pied du pupitre w45 : dans ce cas le sépulcre serait posé sur le sol de l'abside, protégé par
une petite construction, peut-être une simple grille.
Un autre problème est de savoir si l'édifice qui abrite ce tombeau est contemporain du
saint. Si oui, fut-il conçu à l'origine comme un simple monument funéraire ou, déjà, comme un
sanctuaire ? Et dans ce dernier cas, est-ce un sanctuaire construit par l'évêque, dans lequel il fut
ensuite inhumé, ou bien une basilique élevée plus tard sur sa tombe devenue objet de la
dévotion des fidèles ?

Grégoire fournit quelques indices, mais qui, tous, se prêtent à des interprétations
différentes. Le plus important est l'abondance des tombeaux qu'il signale dans la basilique.
Ainsi, dit-il, ibi et sanctus Nepotianus episcopus requiescif6. Nepotianus serait le cinquième
évêque de Clermont, dont Venerandus serait le deuxième successeur47. On peut donc
imaginer que Venerandus a élevé une basilique en l'honneur de Nepotianus et s'est fait
inhumer à ses côtés. Mais ces deux pontifes pourraient aussi être membres de la même
famille et partager le même mausolée. Ou encore, le corps de Nepotianus pourrait y avoir été
transféré plus tard...

D'après Grégoire, " dans cette basilique est également enseveli le bienheureux martyr
Liminius. Les habitants du lieu ont l'histoire de sa passion, et cependant on ne lui accorde
l'honneur d'aucun culte"48.
Faut-il penser que la basilique est un martyrium construit par Venerandus49 sur la tombe
d'un pseudo-martyr auprès duquel il se serait fait inhumer, si bien que son propre culte aurait
supplanté celui de Liminius ? Cela paraît peu probable à une date aussi haute : en Gaule, le
culte des martyrs indigènes se développe surtout à partir de la seconde moitié du Ve siècle,
comme l'a montré Brigitte Beaujard50 et, à Clermont même, on l'a vu, quand la femme de
l'évêque Namatius, au milieu du Ve siècle, fait construire une basilique, elle n'y dépose pas des
reliques locales, mais dédie le sanctuaire au proto-martyr Etienne51.
La présence de Liminius dans la basilique Saint- Vénérand pourrait donc résulter d'un
transfert à la suite d'une invention miraculeuse, mais il serait alors étonnant qu'il n'ait été
l'objet d'aucun culte. Je penserais plus volontiers qu'une tombe du lieu a été attribuée à un
pseudo-martyr dont on a rédigé la vita, mais que les évêques n'ont jamais entériné la chose et
ont refusé d'instaurer un culte officiel.

45. Ch. Pietri, op. cit., p. 193-194, se référant à Glor. Mart. 93 : analogius in quo libro superposito cantatur et legitur.
46. Glor. Conf. 36.
47. Hist. 1, 46 : Igitur apud Arvernus sanctus Nepotianus quartus habetur episcopus (quatrième successeur du premier apôtre arverne,
Stremononius) ; Hist. II, 13 : Apud Arvernus veropost transitum sancti Artetni (successeur de Nepotianus), Venerandus ex sena-
toribus episcopus ordenatur.
48. Glor. Conf. 35 : In hac enim basilica et beatus martyr Liminius est sepultus, cuius agonis historia cum ab incolis teneatur, nullus tamen
ei cultus venerationis inpenditur.
49. Ou même par Nepotianus.
50. Op. cit., p. 1 1 et Le culte des martyrs en Gaule d'Hilaire de Poitiers à la mort de Grégoire de Tours, Thèse dactylographiée,
Université Paris IV, 1994, p. 199-242.
51. Hist. II, 17. Son mari, lui, édifiait la cathédrale où il déposait des reliques des saints Agricola et Vital: Hist. II, 16.
216 GRÉGOIRE DE TOURS ET L'ESPACE GAULOIS.

Enfin, Grégoire signale plusieurs autres tombeaux52 que Ton interprète généralement
comme des sépultures ad sanctos, en particulier plusieurs sarcophages ornés de scènes
bibliques. Ils se trouvaient in basilica sancti Venerandi^ dans une transvoluta cellula, aparté occidentis53.
Dans la première moitié du VIe siècle, " à l'époque où Georges, citoyen du Velay, était comte
chez les Arvernes w54, une partie de la voûte de cette cellula s'effondra, minée par les pluies, par
suite d'une longue incurie, dit Grégoire55. La cellula était donc à l'extérieur de la basilique,
puisque sa voûte recevait la pluie, mais elle faisait corps avec elle puisqu'elle était in basilica.
Elle était donc accolée à la façade ouest du monument56. C'est pourquoi M. Vieillard-Troïekou-
roff y voyait un porche funéraire voûté, accueillant des sépultures ad sanctoi1.
C'est vraisemblable, mais on pourrait aussi penser que cette transvoluta cellula est un petit
mausolée. Dans ce cas, rien ne prouve qu'il soit postérieur à la basilique. Il pourrait au contraire
être antérieur et représenter le mausolée primitif de Venerandus, avant la construction d'un
sanctuaire dans son prolongement et avant le transfert du corps saint dans le chœur.
Je crains qu'on ne le sache jamais. L'édifice existe encore, dans le jardin de l'Institution
Saint-Alyre, mais il est défiguré par les divers usages dont il a fait l'objet et les remaniements
qu'il a subis. A la fin du XVIIIe siècle, Tersan (mort en 1819) en fit une brève description
accompagnée d'un plan sommaire58. C'était alors " une simple cave voûtée " d'environ 10 m sur
7,50 m qui contenait plusieurs sarcophages sculptés de type romano-arlésien59. Il n'y avait plus
trace de la transvoluta cellula et la façade occidentale avait déjà été profondément remaniée. Elle
a depuis été percée d'une large baie vitrée quand le bâtiment a été transformé en serre. Aucune
fouille n'ayant jamais eu lieu, le mystère reste entier.

L'examen attentif des textes, sans a priori^ montre donc combien il faut être prudent :
dans les trois basiliques, une tombe, considérée comme sainte, est particulièrement vénérée au
VIe siècle ; mais dans les trois cas, il est impossible de dire quand a commencé cette dévotion et
quand le monument funéraire est devenu sanctuaire : au plus tard dans la première moitié du
VIe siècle, peut-être dans le dernier quart du Ve siècle en ce qui concerne Saint- Alyre et Saint-
Cassi, mais rien n'est sûr.
A propos des textes de Grégoire consacrés au vicus christianorum de Clermont,
P.- A. Février écrivait en 199160 : " C'est un témoignage qui nous fait entrer dans la complexité
historique de l'archéologie du sacré ". A travers cette brève communication, j'espère avoir été
fidèle à sa mémoire et ne pas avoir trahi sa pensée.

52. Ainsi, à l'intérieur de l'édifice, à droite en entrant, " un petit sépulcre [...] posé sur le sol, formé d'une pierre grossière " (si
ingrediaris per ostiutn in basilica sancti Venerandi, dextra départe sepulchrum parvulum contemplabis super terrant situm, rusticiori
formatum lapide). Un mendiant qui avait l'habitude de s'y asseoir devait être souillé de quelque péché car il en fut un jour
repoussé à grand fracas et le tombeau se fendit en deux (Glor. Conf. 35).
53. Glor. Conf. 34 : In basilica autem sancti Venerandi [...] transvoluta cellula a parte occidentis fuit. In qua multa ex marmore Phario
sepulchra sculpta sunt, in quibus nonnulli virorum sanctorum ac mulierum religiosarum quiescunt. Unde non ambigitur esse chris-
tianos, quia ipsae historiae sepulchrorum de virtutibus Domini et apostolorum dus expositae sunt.
54. Glor. Conf. 34 : Eo quoque tempore, quo Georgius Vellavorum civis Arvernae urbis comitatum potiebatur, c'est-à-dire entre 533 et
555, d'après K. F. Stroheker, Der Senatorische Adel in spàtantiken Gallien, Tubingen, 1948, p. 177, n° 175.
55. Glor. Conf. 34 : pars transvolutionis illius quae per longinquae incuriae neglegentiam pluviis erat infusa.
56. Contra A. Grabar, Martyrium, I, p. 410 et 455, pour qui c'est un édifice isolé, dans V atrium de la basilique.
57. M. Vieillard-Troiekouroff, Les monuments religieux de la Gaule d'après les œuvres de Grégoire de Tours, Paris, 1976, p. 99.
58. BN Paris, ms. fr. 6954, 1, pièce 164. Cf. H. Dourif, La chapelle de Saint-Vénérand, Bull. hist, et scient, de l'Auvergne, 9, 1889,
p. 75-90.
59. Ed. LE Blant, Les sarcophages chrétiens de la Gaule, Paris, 1886, p. 60-69.
60. Naissance des arts chrétiens, Paris, 1991, p. 93.

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