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Conférence-Débat:

Quelle influence la politique de nos premiers dirigeants de Toussaint


Louverture à Pétion en passant par Dessalines et Christophe, a-t-elle
sur la formation sociale haïtienne actuelle ?

Date : vendredi 29 février 2008.


Lieu : Institut Culturel Karl Levêque (ICKL).

Présentateur : Professeur Roger Petit- Frère.


Modérateur : Marc- Arthur Fils- Aimé.

I. Plan : Présentation de la conférence par Marc- Arthur Fils- Aimé.


II. Intervention du professeur Petit- Frère.
La problématique de l’histoire en Haïti ; Les tendances dominantes dans la façon dont
les historiens haïtiens écrivent l’histoire.
L’histoire économique, politique et sociale : une autre approche.
La conception des historiens marxistes en Haïti.

2.2 L’histoire dans le contexte démocratique de l’Haïti néolibérale


d’aujourd’hui.
2.2.1 Les différentes polémiques sur la nature de la formation sociale
haïtienne
2.2.2 La formation sociale haïtienne dans le contexte latino-américain

2.3 Saint-Domingue, 1804 au sein de la polémique de la formation sociale


haïtienne.
2.3.1 L’influence des stratégies de lutte dans le Nord, le Sud et l’Ouest autour
de la formation sociale haïtienne.
2.3.2 Nature des alliances entre les différentes forces sociales et la formation
sociale haïtienne.
2.4 Haïti : La formation sociale dans les luttes relatives au projet des sociétés
2.4.1 Victoire du projet de Pétion.
I. Débats

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1. –Présentation de la conférence par Marc- Arthur Fils- Aimé.

L’Institut Culturel Karl Lévêque (ICKL) veut participer aux recherches


visant à porter une certaine lumière sur la nature de la formation sociale
haïtienne et lancer les débats afin d’enlever les confusions les plus
grossières qui obscurcissent sa nature. Ce concept difficile à cerner est
enrobé de discours des plus divers. C’est pourquoi il s’avère important
d’y réfléchir.

Les premières études sur la formation sociale haïtienne, à l’exception de


l’Analyse Schématique de Jacques Roumain, ont été menées par des
camarades vivant en exil ou dans la clandestinité dans le pays sous la
dictature des Duvalier. Mais, ces camarades ne disposaient pas de vrais
moyens, d’outils et d’éléments indispensables pour conduire ce travail. Il
leur manquait des informations, des données pour l’approfondir, ce qui a
porté certains auteurs à des conclusions des plus diverses. Par exemple,
pour certaines et certains, la formation sociale haïtienne est semi-
féodale, semi- capitaliste, et pour d’autres, elle est dominée par le
capitalisme depuis l’occupation américaine de 1915 etc. C’est dans
l’objectif d’épurer le concept et de le maîtriser que l’Institut a entamé
cette première conférence sur un total de cinq projetées au cours de cette
année telles que : « l’historique de la formation haïtienne »; « l’aspect
culturel de la formation sociale haïtienne ».

Les discussions sont lancées pour fouiller la réalité afin de la comprendre


parce que l’apparence ne traduit pas obligatoirement la réalité .Cette série
de conférences viserait aussi à former un groupe, une équipe de
recherches sur la problématique centrale : la formation sociale
haïtienne.

La première série des discussions débute cet après-midi 29 février avec le


professeur Roger Petit- Frère sous le thème : « Quelle influence la
politique de nos premiers dirigeants a-t-elle sur la formation sociale
haïtienne actuelle ? »

La prochaine conférence traitera de « l’influence de la culture bossale et


de la culture créole sur la formation sociale haïtienne actuelle. » Elle sera
traitée par le professeur John Yves Blot.

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Intervention du professeur Roger Petit- Frère.

Un rappel historique panoramique de la formation haïtienne se veut un


exercice très difficile à faire cet après-midi.
Dans cette perspective, je vais explorer trois aspects du sujet pour nous
donner l’opportunité d’apporter un peu de lumière sur la problématique en
question :
1) Les écueils de l’Histoire en Haïti.
2) Une excursion sur la problématique de la formation sociale haïtienne.
3) Un rappel de quelques éléments pour essayer de comprendre ce qui
s’était passé en 1804.
J’entame la discussion avec une thèse qui a baptisé la révolution
haïtienne du nom de « révolution à l’haïtienne ». Tous les soulèvements
ou du moins toutes les révoltes populaires sont inscrites sous la rubrique
de révolution. Les historiens partisans de cette position et
l’historiographie traditionnelle dominante voient une révolution toutes les
fois que le peuple a participé à l’éjection d’un gouvernement. C’est dans
ce sens que souvent dans les médias, dans la bouche des dirigeants
politiques comme sous la plume des intellectuels, l’on entend parler de
« révolution de 1946 », « révolution de 1986 », « révolution 1987 » etc.
En réalité, nous n’avons jamais eu de révolution sinon des révolutions à
l’haïtienne. Nous allons explorer la signification du concept de
révolution.

2.1- L’histoire en Haïti : les tendances dominantes dans la façon dont


les historiens haïtiens écrivent l’Histoire.

La première catégorie des gens qui se sont montrés intéressés à écrire notre
histoire, ce sont les mulâtres. (Ce que je suis en train de dire va poser des
problèmes, résignez-vous à le prendre ainsi). Beaubrun Ardouin, un libéral
et Thomas Madiou, un national. Ce qui signifie que lorsqu’ils font l’histoire,
ils défendent une position, une idée. Ils ne font pas l’histoire dans le sens pur
du mot. Madiou, si on peut l’appeler un mulâtre modéré, croyait que les
Noirs étaient majoritaires dans notre société. D’après lui, les mulâtres
devraient s’associer aux Noirs pour diriger le pays. Il était partisan de l’unité
entre les Noirs et les Mulâtres. Dans ses recherches, il n’a pas abordé les
luttes fratricides entre les Noirs et les Mulâtres. Il n’a pas longuement
considéré la guerre entre Toussaint et Rigaud à Saint-Domingue
communément appelée « la guerre du Sud ». Il a maintenu la même réserve
vis-à-vis des Mulâtres assassinés par Christophe dans le Nord. Longtemps

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après sa mort, dans un ouvrage posthume, on a découvert que Madiou en a
fait quelques allusions.

Ardouin de son côté ne portait pas les Noirs dans son cœur. Son œuvre est
anti-noir. Il y a une tendance ici pour déclarer que l’histoire est objective,
pourtant il suffit d’éplucher l’œuvre d’un historien pour trouver que sa
position idéologique n’est nullement neutre, voire objective.

-2.1.1- Différents courants autour de la formation sociale haïtienne.

Je connais des historiens dont je ne veux pas citer les noms qui disent que
1804 correspond avec l’indépendance de la nation. La préoccupation de ces
historiens, c’est que Saint-Domingue est devenu indépendant.

D’après une autre catégorie d’historiens, 1804 se veut un mouvement


d’émancipation, un mouvement de libération d’esclaves, et c’est ce
mouvement qui leur est important, fondamental. Pour eux, l’émancipation et
la libération des esclaves constituent l’essence de la révolution. Ce sont ces
deux courants qui dominent l’œuvre historique en Haïti.

La recherche sur la nature de la formation sociale haïtienne n’a jamais


embrassé l’histoire de la domination du pays. Les historiens se contentent de
leur idée sur la nation ou sur l’indépendance, et c’est sur cette base qu’ils
écrivent l’histoire sans jamais connaître ni le pays ni la société qu’ils
étudient. Voici un exemple pour édifier mon propos. Les historiens disent
que les esclaves luttaient pour la liberté. Nous pouvons nous poser cette
question : Où ont-ils trouvé cette parole ? Pourtant, c’est simple. Les
affranchis luttaient pour la liberté, et ils ont décidé que tout le monde luttait
pour ce même objectif. L’histoire est l’histoire des positions et des intérêts
des affranchis.

Bien des aspects de l’histoire ont été ignorés et ne sont pas posés dans les
cours d’histoire à l’école: l’aspect économique, la véritable dimension
culturelle et politique des esclaves.

Les historiens de tendance libérale et nationale ont dominé avec leur


approche tout le 19ème siècle. Chacun de ces courants s’est toujours efforcé
d’imposer sa compréhension de l’histoire en accord avec sa position
politique. Aux yeux des libéraux, Pétion est le père de la démocratie, le
fondateur de la République. D’après les nationaux, Pétion est un dictateur.

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Cette tension entre les deux tendances a occupé une place très importante
dans l’historiographie haïtienne pendant longtemps.

2.1.2 L’histoire économique, politique et sociale : une autre approche.

La fondation de l’École Normale Supérieure a renversé la vapeur en jouant


un grand rôle en intégrant dans les études historiques la dimension
économique et sociale. Il faut souligner que c’est sous l’influence de Leslie
François Manigat qui enseignait à l’École Normale que ce courant a pu se
développer. Il a abordé l’histoire d’une autre façon en considérant ses
aspects politique, économique et social. Cela a ouvert la porte aux forces
politiques dans l’histoire. C’est dans ce contexte que quelques étudiants, de
Manigat à l’instar de Michel Hector, Jean Jacques Dessalines Ambroise et
autres ont entrepris des recherches dans ces dimensions. Il faut se rappeler
que c’était l’époque de la grande montée du marxisme dans le monde, et
quelques années plus tard en Haïti. Les marxistes ont développé une
conception de l’histoire qui embrasse l’économie, la politique etc.

Nous ne devons pas oublier une personne ou bien un moment important,


malgré tout ce qui s’était passé. C’est bien François Duvalier qui allait
donner une réponse aux conceptions marxistes de l’histoire. Alors que le
courant matérialiste dialectique et historique concevait l’histoire comme une
totalité sociale contradictoire avec sa dimension économique, politique et la
lutte des classes, Duvalier a mis en exergue la question de la couleur de la
peau en déclarant que l’histoire d’Haïti est spéciale du fait qu’elle a toujours
été dominée par la lutte de couleurs de la peau. Cette approche s’avère d’une
grande importance pour comprendre notre histoire. Il a prétendu avoir fait
une approche plus scientifique que les autres historiens. Pour Duvalier, la
lutte des couleurs est plus importante que toute autre.

Sans s’investir dans les détails, Duvalier est un homme important dans la
compréhension de l’histoire de ce moment. Il était le premier à y introduire
la sociologie. Il a intégré la sociologie italienne et américaine dans son
approche de l’histoire, une dimension que les historiens avant n’avaient
jamais considérée. Il possédait une théorie qui allait lui permettre d’accéder
au timon des affaires de l’État.

2.13. Le problème de la conception marxiste de l’histoire en Haïti.


Nous allons connaître un problème concernant le marxisme qui, dans ses
premiers moments dans le pays, sera d’ordre fondamental. Les marxistes

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présentent des synthèses sans s’être livrés préalablement à des recherches.
L’exemple de Suzy Castor dans son livre : « L’occupation américaine d’Haïti
de 1915 » illustre bien ma position quand elle a écrit que Charlemagne Péralt
était un leader intrinsèquement lié aux masses populaires. Elle avait
rapidement tiré cette conclusion du seul fait que Charlemagne Péralt luttait
aux côtés du peuple. Pourtant, cette conclusion ne tient pas. Les recherches
de Roger Gaillard ont démontré le contraire. Celui-ci, en allant au fond des
choses, a trouvé que Charlemagne Péralt qui était issu de l’oligarchie, a fait
ses études chez les Frères de l’Instruction Chrétienne (FIC). Je ne voudrais
nullement médire du livre de Suzy. Je veux seulement attirer votre attention
sur le fait que les recherches ne sont pas encore faites. Cela signifie que si
nous avons besoin de poser, de cerner la problématique relative à la
formation sociale haïtienne, nous ne devons pas nous limiter à des questions
théoriques. Il s’avère nécessaire d’ausculter les données, de nous informer
pour comprendre notre société. Notre approche du marxisme tend à être
surtout idéologique. Il lui manque une étude concrète de notre société, sans
éluder le problème que Marc- Arthur a posé, il y a quelques instants,
concernant les conditions dans lesquelles les premières recherches sur la
formation haïtienne ont eu lieu. Les auteurs de ces essais vivaient à
l’étranger, et ne pouvaient réaliser les recherches essentielles.

A ce moment même où nous menons ces discussions, les recherches quant à


la formation sociale haïtienne ne son pas plus avancées qu’avant. Il reste
beaucoup de travaux de recherches à mener, beaucoup d’informations à
puiser sous la première période de notre histoire de peuple libre.

Cette synthèse nous a éclairés sur toutes les failles de notre historiographie.
Quelle classe sociale a écrit notre histoire ? Généralement, l’histoire est
écrite par l’establishment. Il n’y a pas longtemps que quelques éléments de
cet establishment ont quitté les rangs de ce dernier pour aborder l’histoire
autrement. Cela se voit clairement quand nous nous mettons à apprécier les
avances marxistes dans cette branche des sciences sociales.

2.2. L’histoire dans le contexte démocratique de l’Haïti néolibérale


d’aujourd’hui.

Les conditions dans lesquelles nous écrivons l’histoire aujourd’hui sont


vraiment difficiles. Cette idée trouve sa cohérence quand nous nous
demandons si Toussaint Louverture défendait les droits humains, s’il
construisait une société démocratique, si Dessalines avait réellement le droit

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de tuer les gens. Avec cette lunette de la démocratie, l’histoire a perdu sa
boussole. Les questions que nous posons aujourd’hui à l’histoire sont pipées
de toutes parts. Il faut bien saisir la vraie dimension du problème parce que
ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas sans relation avec le
démantèlement de l’Union Soviétique. La montée du néolibéralisme qui est
corollaire d’un certain nombre de problèmes, a aiguisé la situation.

2.2.1 Les polémiques autour de la formation sociale haïtienne.

Quelque chose d’autre doit nous interpeller énormément, il s’agit en


l’occurrence, des polémiques relatives à la formation sociale haïtienne parce
que cela est stratégique pour moi. Pourquoi ? Si vous affirmez que la
formation haïtienne est dominée par le mode de production capitaliste, cela
exige que les luttes révolutionnaires doivent tendre vers la construction du
socialisme. Mais si c’est le mode de production féodal qui domine, vous
pouvez mener une lutte pro- capitaliste c’est-à-dire en faveur d’une
révolution bourgeoise. Cela démontre clairement que la question de la
formation sociale ou de la nature du mode de production dominante est
essentiellement politique parce qu’elle déterminera la politique à envisager.
Par exemple, si vous pensez que le pays est dominé par le capitalisme, vous
ne pouvez pas penser à une révolution bourgeoise. Cependant, si vous
pensez autrement, la lutte pro- capitaliste constitue un progrès. À mesurer
ces différents courants, on aurait pu croire que la problématique de la
formation sociale haïtienne serait un jeu d’enfants. Déclarer qu’un pays est
féodal ou semi- féodal n’est pas innocent, car identifier et nommer la
formation sociale d’un pays se veut un acte, un choix politique dans
l’orientation de ce pays. Ainsi, quand quelqu’un qualifie le pays de féodal, il
peut être du côté de la bourgeoisie, partisan d’une bourgeoisie industrielle
puisque le discours va dans le sens de son industrialisation, de sa
modernisation. Mais si le pays est dominé par le capitalisme, vous êtes
obligés de vous engager dans une lutte ouvrière et paysanne pour détruire le
capitalisme.

Pour moi, la question de la formation sociale haïtienne ne saurait avoir un


simple intérêt intellectuel. Elle est absolument politique. La conséquence
immédiate d’une telle approche, c’est que, en lisant quelques revues de
gauche, vous pouvez percevoir, même si les perspectives ne sont pas trop
claires, l’ébauche de quelques tracés fixant la ligne politique à suivre. Pour
arriver à découvrir la nature réelle de la société haïtienne, on ne saurait se
confiner dans le monde intellectuel.

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Puisque cette problématique n’intéresse pas seulement la gauche, il est de
toute importance de prêter attention aux autres courants. Voyons comment
Deronceray voit la formation sociale haïtienne.

Il a sa propre vision du pays qui d’après lui est féodalo- capitaliste. Le pays
est féodal à la campagne et capitaliste en ville. Donc le pays équivaut à
deux pays dans un seul. Pour Gérard Pierre- Charles dans son livre :
« L’économie haïtienne dans sa voie de développement », le pays est féodal.
La discussion est de taille. Il y a des gens qui ont affirmé la nature capitaliste
du pays. D’autres y vont plus loin encore en disant qu’Haïti est capitaliste
même avant 1804 parce que d’après ce courant, le capitalisme est mondial. Il
laisse ses traces partout où il passe en répandant sa logique, ses valeurs. Ce
que nous connaissions, toujours d’après ce courant, ne fut que la forme
esclavagiste épousée par le capitalisme dans sa domination et son
exploitation dans le contexte colonial.

Nous regroupons dans ce courant plusieurs historiens cubains puisque


d’après eux, le capitaliste a acheté ses esclaves dont la durée de vie dans la
plantation coloniale était très courte, le temps pour le capitaliste après avoir
amorti ses frais d’achat et de dépense de nourriture d’accumuler ses plus-
values. La formation sociale saint- dominguoise était dominée par le
capitalisme.

2.2.1.1 La formation sociale haïtienne dans le contexte latino- américain.

Dans toutes les universités latino-américaines- la Guyane par exemple- les


chercheuses et les chercheurs ont développé une thèse faisant de Saint-
Domingue une formation sociale capitaliste à partir d’un concept
d’économie de plantation. On dirait que Saint-Domingue serait un type
capitaliste particulier. Cette thèse repose sur le fait que le capitalisme est un
système qui s’adapte à tous les terrains. C’est dans cette lignée que nous
allons avoir un système capitaliste spécifique qu’il faut bien comprendre.

D’après cette thèse, il faut bien étudier le système des plantations si l’on
veut bien comprendre la société de Saint-Domingue. C’est là que l’on pourra
observer le développement des forces productives, les moyens de production
et le niveau de la technologie. On pourra découvrir l’essence du système
capitaliste. On déduit que le salariat ne suffit pas à lui seul pour déterminer

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la nature du système capitaliste. Le mode d’organisation de la production et
la division sociale du travail rentrent aussi dans sa constitution.

Nous rencontrons le même phénomène dans tous les pays sous- développés.
On se demande si ce n’est pas le capitalisme sous de formes diverses qui
dominent dans ces pays. Certains auteurs ont répondu affirmativement.
Cependant, l’analyse doit être abordée différemment parce que l’on est en
présence d’un capitalisme périphérique dominé. Cela signifie clairement que
le fonctionnement du capitalisme dans le centre diffère de celui de la
périphérie, cela sans divorcer d’avec l’essence même du système qui est
l’accumulation du capital par la bourgeoisie mondiale et locale.

Peut-être, commencez- vous à découvrir la complexité de la question. La


formation sociale est-elle féodale, capitaliste ou capitaliste dominée ? Je ne
vais pas résoudre ce problème qui m’embarrasse beaucoup. Sans doute,
aura-t-on plus de lumière au cours des débats. J’aborde la thèse du
capitalisme depuis l’époque coloniale.

2.3. Saint-Domingue- 1804, la polémique relative à la formation sociale


haïtienne.

Nous avons failli oublier James qui n’est pas haïtien et qui a écrit un livre
intitulé : « Les jacobins noirs ».Il est un trotskiste de la Trinidad qui a
approché la société coloniale d’une autre façon. D’après lui, la révolution de
1804 ouvre le chapitre de la révolution anti-capitaliste mondiale. Le débat,
comme je veux vous le montrer, ne concerne pas seulement les Haïtiennes et
les Haïtiens. Il a une portée mondiale.

En évoquant la société de Saint-Domingue, je ne m’attarderai pas sur le


capitalisme car je préfèrerai en parler au cours du débat .Les livres d’histoire
traitant de la société coloniale ne la reflète pas vraiment. Il y a tant
d’évènements, tant d’informations complexes et importantes qui ont été
simplifiés. Par exemple quand les historiens ont cerné le mouvement des
esclaves comme quelque chose qui a éclaté en août 1791, c’est une erreur
parce que le mouvement était déjà entamé depuis le mois de janvier 1791
dans le Sud. Pourquoi soulève-je tant de détails ? Je tâche de comprendre la
formation sociale. On voudrait faire comprendre que c’est le Nord avec
Toussaint Louverture qui a porté le flambeau de la mobilisation et du
mouvement qui a abouti à la création de la nation haïtienne. En réalité, en

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scrutant le fond de l’histoire, on découvrira que la colonie de Saint-
Domingue était divisée en trois pays : le Nord, l’Artibonite et l’Ouest.

2.3.1 L’influence de la stratégie des batailles dans le Nord, l’Ouest et le


Sud par rapport à la formation sociale.

En premier lieu, rappelons-nous la révolte des esclaves du Nord contre le


système esclavagiste qui s’affichait par sa radicalité sous la direction des
Boukman, des Jean- François, des Biassou, des marrons en général. Ce
mouvement a perdu de sa radicalité pour devenir après modéré. L’incendie
sur tous leurs chemins faisait partie de leurs premières tactiques de lutte.
Notre premier « déchoukaj » a eu lieu en 1791. Finalement, Toussaint
Louverture allait s’emparer de la direction de la lutte des mains des ci-dessus
cités. Cela a fait converger toute la lutte vers une question d’une autre classe
sociale.

En nous référant aux esclaves, il faut faire attention puisqu’il existait


plusieurs catégories sociales d’esclaves. Par exemple, un esclave qui était
maçon et qui touchait un salaire qui correspondait à la moitié de sa force de
travail, ne se trouvait pas dans la même catégorie sociale qu’un esclave des
champs. On comptait des esclaves artisans qui jouissaient d’un certain
privilège, qui gagnaient de l’argent. Toussaint possédait des esclaves. Il avait
lui-même écrit qu’il était un propriétaire foncier. Il avait raconté lui- même
qu’il avait acheté aux Borgnes, son propre cousin Moïse Louverture.
Toussaint était déjà libre avant 1791, alors que l’on veut nous faire admettre
qu’il était un esclave à l’instar de tous les autres esclaves. Christophe était
l’un des plus gros commerçants du Nord. Ce cas se révèle très intéressant à
considérer. On veut nous faire accroire que Christophe était, comme
Toussaint, un ancien esclave devenu affranchi. Pourtant quand le
mouvement éclata, Toussaint était effectivement un affranchi. Les luttes se
sont essoufflées en ville après que les marrons les aient toutes gagnées dans
les mornes.

Quand Toussaint s’empara de la direction de la lutte des mains des marrons-


je n’ai pas de problème avec cela- plusieurs raisons s’y apprêtaient. Les
marrons, comme nous l’avions déjà dit, ont gagné les luttes dans les mornes
et les perdaient dans les villes. C’est à ce moment précis que Toussaint a
saisi les rênes de la lutte au détriment des marrons. Il a profité de ses
expériences tirées de ses relations avec les Blancs, il avait lu leurs livres et
avait beaucoup d’informations. Son intelligence, jointe à tout cela, lui a

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permis de prendre des mains des marrons la direction du mouvement.
Qu’est-ce que cela veut dire pour moi ? Dans le Nord, nous allons assister à
un évènement important quant à la formation sociale qui allait voir le jour.
Les esclaves à talent avaient pris la direction de la lutte, et c’est là que la
révolution a atteint son paroxysme. Toussaint Louverture qui a cristallisé un
grand nombre d’expériences a surmonté des situations difficiles.

2.3.2 .Saint-Domingue : Les alliances entre différentes forces sociales et


la formation sociale.

Qu’est-ce qui allait se passer dans l’Ouest ? Les Affranchis n’ont pas tardé à
s’entendre. Nous connaissons ce que nous appelons : « l’affaire des
Suisses ». Cet évènement eut lieu presque dans le même laps de temps que
la révolte des esclaves. Les historiens ont appréhendé ces deux situations
comme si elles n’avaient aucun lien entre elles, et qu’elles se déroulaient
dans deux moments différents. Quelles classes voit-on dans ces luttes? Les
colons, les affranchis qui possédaient leurs champs de café et les esclaves.
Ces derniers s’étaient déjà soulevés dans l’Ouest, mais il n’y avait pas parmi
eux un groupe d’esclaves à talent assez fort pour conduire la lutte comme ce
fut le cas dans le Nord. Dans le Sud, les affranchis s’alliaient aux colons
pour mater les esclaves. Dans le Nord, Toussaint rejoignait les Blancs pour
lutter contre les affranchis et contre les marrons. Dans l’Ouest, les Blancs et
les affranchis se liguaient contre les esclaves. Dans le Sud, des affranchis se
coalisaient avec les esclaves des plaines pour coincer les Blancs. En fait ce
n’était pas de façon absolue que cela se passait. La stratégie était plus fine
que cela. Les affranchis recrutaient quelques esclaves, les enrôlaient dans
leur armée et les payaient pour assassiner quelques colons contre lesquels se
dressaient quelques contradictions secondaires. Cette stratégie qui semait la
division au sein des esclaves visait en premier lieu les marrons.

2.5 Haïti : la formation sociale dans la lutte en vue d’un projet de


société.

Une évidente dynamique a traversé tout mon exposé. C’est qu’en 1804,
les marrons sont devenus des paysans. Ils sont devenus les représentants
authentiques de notre culture et la plaque charnière de la construction
nationale. L’une des premières leçons à tirer de notre formation sociale
haïtienne, ce sont les pratiques et les sentiments anti-haïtiens qui ont
caractérisé presque tous nos gouvernements. Par exemple, si nous
considérons les lois agraires publiées après 1804, elles ne considèrent

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pas à leur juste dimension les paysans qui sont plutôt des sous- humains.
Pourquoi est-ce que je fais une telle affirmation ? Nous avons connu une
kyrielle de lois agraires telles que celles de Dessalines, de Pétion et de
Christophe. Toussaint, Sonthonax, Polvérel ont eux aussi échafaudé leur
propre loi agraire. Chacune de ces lois comporte des leçons intéressantes
à tirer. Pour bien appréhender l’histoire du pays, son développement et
son évolution, je vous encourage à les lire toutes. Premièrement, un
paysan n’a d’autre statut que celui de paysan. Il n’a pas le droit de
pratiquer le commerce, d’intégrer ni l’armée ni l’administration
publique. Il ne peut même pas se faire artisan. Sa seule fonction était de
travailler la terre. L’État lui a interdit de mener d’autres activités.

Nous avons constaté que nos dirigeants ont fabriqué une multitude de
codes ruraux. Pourquoi ? C’est parce que les paysans n’ont pas su se
courber aux exigences du Code civil, et leurs différents mouvements de
résistance l’ont démontré clairement. Déjà, les codes ruraux ont énoncé
une série de principes. Nous savons que depuis sous Toussaint
Louverture, les gouvernements ont militarisé, ont malmené la campagne.
Ils ont installé l’armée pour contrôler les paysans qui par exemple n’ont
pas le droit d’entrer en ville sans un passeport connu sous le nom de
« carte de cité ». Pour q’un paysan rentrât en ville, il lui fallait
l’autorisation du chef « Laplas ». Tout cela faisait partie depuis même
avant 1804 d’une logique anti-paysanne qui explique une série de
phénomènes qui se déroulent de nos jours. Cette logique participe des
difficultés relatives au monde paysan pour obtenir une carte d’identité.
En clair, c’était un refus à son droit à la citoyenneté. Le paysan n’évolue
pas sous le même régime que les gens de la ville, parce qu’il n’a pas son
acte de naissance. Au moment de l’indépendance, le paysan ne jouissait
d’aucun statut légal parce que Toussaint Louverture et Henri Christophe
étaient des anti-paysans et Dessalines relativement anti-paysan en dépit
de son origine paysanne. Il s’avère important d’analyser les rapports
entre la ville et la campagne, car je suppose que ce n’est pas
innocemment que, depuis longtemps, rien n’a changé en ce sens. Les
portes de l’Université sont préalablement condamnées aux élèves des
écoles rurales. Ces dernières ne s’apparentent pas aux yeux et à l’esprit
des dirigeantes et dirigeants de ce pays comme de vraies écoles. Ce sont
des espaces réservés aux filles et fils de paysans pour s’amuser jusqu’à la
fin du cycle primaire. Cela confirme une fois de plus que la formation
sociale haïtienne est foncièrement anti- paysanne en dépit du fait que les

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paysannes et les paysans vont lutter pour exiger que l’État entende leurs
revendications.

D’autre part, par exemple Marion Léopold a déclaré que si Haïti traîne
dans la misère, c’est parce que les paysans avaient gagné la bataille. Ce
que nous devons comprendre dans ce débat, c’est la nécessité de
réfléchir sur le mode de développement convenable au milieu paysan de
façon à établir une certaine cohérence dans la lutte que nous livrons
ensemble avec lui. Pendant le 19 ème siècle, puisque nous sommes dans le
domaine politique, quand nous lisons par exemple l’histoire de Malice et
de Bouqui, nous nous rendons compte de l’origine urbaine de Malice, et
celle rurale de Bouqui. Ce sont deux univers différents dont l’un ne
comprend pas l’autre. Les discours de Malice relatifs à ses promenades
en voiture n’ébranlent pas du tout Bouqui puisque ce sont des activités
d’un nègre de la ville qui ne le concernent pas. On aurait compris que
Bouqui est un sot. Non. C’est parce que ce n’est pas son monde à lui. Je
veux dire par cela que quand nous les intellectuels, nous parlons de ces
sujets, les masses paysannes en ont une autre lecture, une autre
conception des rapports entre ville- campagne. Dans leur vision, le
monde urbain suce la paysannerie, exploite ses forces de travail. Quand
elle raconte les histoires de Bouqui et de Malice, elles ne font
qu’envoyer des messages aux gens de la ville puisqu’ils sont leurs
exploiteurs. Nous, en ville, nous avons besoin d’eau, nous ouvrons notre
robinet pour la faire couler. Nous avons besoin de la nourriture, nous
allons au super marché. Nous ne nous rendons pas compte de tout
l’éventail d’avantages dont nous bénéficions en comparaison avec la
population rurale qui parfois marche deux heures de temps ou plus pour
atteindre une source d’eau ou la rivière. A plusieurs reprises, j’ai
expliqué aux étudiants : « vous avez dit que vous avez besoin
d’électricité, mais cette électricité vient du Plateau Central. D’où est
venu votre privilège d’avoir de l’électricité. Que cette électricité survole
la maison des paysans pour atterrir à Port-au-Prince exprime un grand
problème ! On dirait que ce sont seulement les habitants de Port-au-
Prince qui en ont besoin ».

Ce que je veux montrer par là, c’est que dans la matrice de notre formation
sociale, nous sommes confrontés à d’énormes problèmes sans que nous ne
nous en soyons rendus compte. Maintenant pour en revenir au sujet, quand
nous parlons d’Haïti, peut-être cette Haïti n’a jamais été bâtie. Nous avons
trois régions dans le pays dotée chacune d’un projet différent, avec trois

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visions différentes de la vie Puisque nous sommes du pays et nous y vivons,
allons dans le Sud pour voir l’organisation des espaces cultivés. Ce n’est
pas du pur hasard que tous les soulèvements révolutionnaires après 1804 ont
vu le jour dans le Sud parce que le Sud a eu une tradition, une histoire
révolutionnaire avant même la proclamation de l’Indépendance. Les esclaves
de cette région eurent une tradition de rébellion qui a éclairé le mouvement
de Goman dans la Grand-Anse. Cette partie du pays avait une pratique de
résistance qui n’a jamais été racontée dans notre Histoire. On nous a
rapporté que la résistance est née dans le Nord et qu’après 1804, la révolte a
changé de zone. Pourtant, c’est dans le Sud que les plus grandes résistances
ont germé avant d’aller prendre corps dans le Nord. Il est important aussi de
signaler que dans le Sud, les luttes ne s’étaient jamais associées directement
au vodou. Il n’y avait pas une conscience vodou qui guidait les gens. C’est
l’un des manquements qui ont démantibulé les mouvements sociaux dans le
Sud. L’inexistence de cette dimension idéologique et culturelle dans le Sud,
a facilité la mainmise des chefs commandeurs qui ont pu canaliser les luttes
dans leur direction et d’après leurs propres revendications au détriment des
masses.

Finalement avec la montée de Toussaint Louverture, l’armée allait avoir une


configuration dans le Nord, l’une dans l’Ouest et l’une dans le Sud. Cette
situation allait déboucher sur une forme d’État, sur un modèle d’État
résultant des batailles entre les classes dominantes et les classes dominées.
Et, toutes les lutes ne sont pas parvenues au même résultat à travers tout le
pays. Cette logique nous a conduit à la guerre du Sud sous la direction de
Christophe et de Pétion etc. Pourquoi cette bataille a-t-elle eu lieu ? C’est
parce que dans les différents points du pays, ce ne furent pas les mêmes
classes sociales qui étaient hégémoniques. Nous pouvons comprendre
maintenant ce qui allait avoir lieu avec un type d’alliance caractérisée
différemment dans chacun des grands repères du pays : le Nord, l’Ouest et le
Sud. Sans contact réel entre eux.

Toussaint Louverture a déclenché la guerre du Sud qu’il a gagnée. Mais


objectivement, c’est comme s’il n’avait pas gagné cette guerre parce que la
nature des alliances de classe imposée dans le Nord n’avait jamais eu une
prise réelle dans le Sud. Pétion, comme l’un des meilleurs politiciens
haïtiens, a déployé tout son savoir faire pour ne rien déranger en terme
d’alliances dans l’Ouest. Quelque chose de très intéressant dans notre
Histoire, et je n’ai pas de réponse à cette question : Comment l’Ouest a-t-il
gagné cette bataille ?

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2.6 La victoire du projet de Pétion.

Toussaint, Dessalines et Christophe sont morts. Cela veut dire quoi ? Le


projet de ces derniers a échoué. Les circonstances historiques ont rendu
possible la réalisation du projet de Rigaud et de Pétion, qui aura servi de
cadre d’orientation politique d’Haïti qui en réalité est bâtie sur le projet
politique de Pétion. Une lecture approfondie de ce pays nous a permis de
découvrir que celui-ci est né avant 1804. Les batailles qui se sont déroulées
en 1804 ont eu pour objectif d’imposer le projet hégémonique. Les
structures définitives ont été placées par Boyer. L’expérience de Dessalines a
vécu. ????/

Le cas de Pétion est très intéressant, un fieffé politicien, un nègre très


intelligent. Nous sommes sous l’obédience de sa politique jusqu’à nos jours.
J’avais parlé tantôt d’une conception de révolution à l’haïtienne. Le
tempérament de Pétion a marqué l’Histoire d’Haïti, quelque chose qui nous
inquiète beaucoup. Pétion est parvenu à établir une fausse démocratie
(laquelle démocratie nous vivons encore) qui veut dire ceci pour moi: « Vous
avez tous les éléments constitutifs d’une démocratie (la liberté de presse, de
parole, de commerce, la concurrence) etc. mais au fond vous n’en avez
aucune. Vous avez un drapeau sans nation. Pétion, c’est cela ».

Malgré tout ce que vous avez entendu, seul Pétion a réalisé une réforme
agraire contrairement à Dessalines. Premièrement, Dessalines voulait un État
riche, grand propriétaire. Il s’arrangeait à intégrer dans le patrimoine de
l’État tout le domaine foncier. Il avait dit clairement qu’il avait confiance en
un État, une nation prospère. Il avait adopté un lot de mesures pour enrichir
l’État en s’appropriant toutes les terres des particuliers après les avoir
déclarées « propriétés collectives ». Il ne s’embarrassait pas de la question
de la couleur de la peau. Voilà les causes de son assassinat.

Les premiers pas de Pétion en vue de sa réforme agraire consistaient à dire


aux gens de garder entre leurs mains les terres de l’État qu’ils détenaient, et
qu’ils n’avaient qu’à payer les dettes envers lui, s’ils en avaient. Cette
politique agraire est d’une grande importance pour comprendre la formation
sociale. La politique de Toussaint Louverture peut se résumer à vouloir
construire une bourgeoisie de couleur à côté de la bourgeoisie blanche,
quelque chose qui rappelle la politique de Duvalier qui croyait en la
nécessité de créer une bourgeoisie noire. Toussaint était un partisan de la

15
bourgeoisie. C’est pourquoi il a créé, ce que Paul Moral a appelé une
aristocratie où un nombre élevé d’officiers et de généraux a reçu de l’État
une grande quantité de terre. Cette caste détenait beaucoup de terre. Pétion
n’était pas d’accord avec cette politique. Comme a-t-il réagi?

Il a concédé des terres aux officiers qui avaient participé aux luttes anti-
esclavagistes et il a dit aussi qu’il faut lâcher les brides. Selon leur grade et
leur relation sociale (les militaires, les employés des finances, des
contributions etc.), Pétion a donné en cadeau 10, 20 jusqu’à 200 carreaux de
terre. On a dénombré aussi des gens qui s’en sont accaparé impunément.
Cela signifie que les opposants à Dessalines sont devenus désormais
propriétaires sous la présidence de Pétion. Il a ainsi brisé les luttes de classe
avec ces nouveaux propriétaires. Les anciens collaborateurs de Dessalines se
sont soulevés contre Pétion. Christophe avait divorcé d’avec la politique de
concéder des terres, une politique que les militaires ont ouvertement boudée
dans leur localité. Ces derniers se sont convertis en des mercenaires qui
défendaient la politique agraire de Pétion. Cette politique a ainsi renforcé les
classes dominantes en élargissant leur base avec la promotion de la moyenne
et de la petite paysannerie. Même les paysans sans terre se sont sentis
concernés. En lisant Beaubrun Ardouin, nous pouvons comprendre ce
phénomène, car celles ou ceux qui n’ont pas de terre aimeraient bien en
avoir. Des paysans se sont embourgeoisés, et ceux qui n’ont pas encore
bénéficié de dons en terre, ont livré des batailles, non dans l’esprit de
renverser les rapports sociaux, mais pour gagner le rang des possédants.

Pétion a développé le petit commerce. Une lecture de Hénock Trouillot nous


aidera à comprendre cette tranche de notre Histoire avec l’émergence d’une
couche sociale de petits commerçants, de petits boutiquiers, de petits
artisans. Une façon d’occuper les gens dans des activités lucratives. Un ou
une marchand(e) de pistache dans ces circonstances devint non réceptif (ve)
aux messages politiques. Sa façon de diriger le pays a renforcé les classes
dominantes. En dépit de leur faiblesse numérique, elles nourrissaient
l’illusion d’être très fortes. Comme je ne peux pas tout dire, je m’arrête ici.
Avec les débats, on en saura davantage.

Les débats

Au cours de votre exposé, vous avez dit que c’est le président Boyer qui
a construit l’Haïti d’aujourd’hui. Donnez-nous un petit plus
d’explication.

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Boyer a été très intelligent. Il est le premier citoyen qui n’a pas participé à la
guerre de l’indépendance, à devenir président. Il a été le premier secrétaire
de Pétion. Il a fréquenté l’école polytechnique en France. Il n’est pas
vraiment le personnage tel qu’il nous a été présenté. C’est lui qui nous a
légué les Codes civil, rural, commercial etc. C’est lui qui a mis le pays sur
cette base. Il a maté l’insurrection de Goman en réalisant dans la Grand-
Anse, les mêmes exploits des esclaves contre les colons suivant le mot
d’ordre : « coupons les têtes, brûlons les maisons ». Il a mobilisé toute son
armée pour briser la résistance des paysans. Il a saboté dans le Nord le
régime de Christophe. Il est parvenu à éliminer tous les adversaires de son
projet politique et à dissoudre toutes les résistances armées.

Comment Christophe a-t-il été déchu de son pouvoir ? Lorsque les classes
dominantes du Nord ont perçu la décadence du pouvoir de Christophe, elles
ont pris l’initiative de s’en débarrasser définitivement. Nous devons nous
rappeler que notre formation sociale est imprégnée de violence. Nos classes
dominantes ont toujours été violentes. Elles se sont toujours appuyées sur la
force des armes pour asseoir leur relative puissance. Nous ne devons pas
nous bercer d’illusion. Elles n’ont jamais mené de bataille démocratique;
elles ne se sont pas imposées de la même façon que les autres bourgeoisies
d’ailleurs. La corruption est constitutive de leur fortune. En général, les
bourgeoisies dans les autres parties du monde ne sont pas issues directement
de la matrice politique contrairement à ce qui s’est passé chez nous. Si nous
constituons la genèse de la bourgeoisie haïtienne, nous découvrirons que les
riches sont d’anciens commandants d’arrondissement,d’anciens ministres
des finances, et d’anciens cadres de l’administration publique. Il s’avère
important de faire l’histoire des nos classes dominantes pour avoir une idée
de l’origine de leur richesse. La politique est participative de la construction
de notre formation sociale. Il y a une histoire que nous ignorons encore.
C’est pourquoi, il y a beaucoup de choses qui échappent à notre
compréhension. Je nourris l’impression que le jour où la bourgeoisie
haïtienne ne s’impliquera plus dans la politique, ce sera aussi sa fin, elle
perdra toute sa fortune.

2- Qu’ est-ce qui explique que les paysans ont abandonné la lutte pour
avoir accès à la terre au profit de l’exode rural ? Le code rural a-t-il
favorisé la bourgeoisie ?

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3- Quel rôle l’armée a-t-elle joué dans la consolidation des richesses des
classes dominantes ? Comment peut-on réfléchir sur cette question
d’autant que vous travaillez dans une commission sur le retour de
l’armée ?

4-Quelle est l’incidence de la politique de Pétion sur la formation sociale


haïtienne ?

C’est intéressant de faire une histoire économique de la paysannerie


haïtienne, ceci même avant 1804.J’ai l’impression qu’Haïti est dépourvue
d’État et de bourgeoisie. Il y a un début de structuration qui ne s’est pas
achevée. Par exemple, on claironne que la vie est chère. Mais, cela a
toujours été ainsi dans le pays puisque les masses n’ont jamais mangé à leur
faim en dépit du fait que la situation de nos jours a empiré. L’État n’a pas
encouragé la production pour la consommation interne, mais surtout celle
des denrées pour l’exportation. La filière du sucre et du cacao suffit pour
corroborer notre affirmation. Il faudrait étudier les différentes crises qui ont
secoué le pays pour entendre ce qui se passe bien aujourd’hui et le pourquoi
de l’exode rural.

Pour moi, l’armée est morte depuis 1806. Elle combattait les colons
français. Dans sa décadence, elle s’est mise à la remorque de Pétion contre
Christophe. Ainsi, s’est-elle transformée en une police politique qui
s’estompe devant les forces d’occupation étrangères. Ce que je viens de dire
n’inclut pas toutes les expériences, cependant je ne vais pas rentrer dans les
détails. La façon dont Dessalines concevait l’armée diffère grandement de
celle de Pétion. Pour Dessalines, l’armée, c’est le peuple. C’est la
conjonction de tout un chacun pour combattre l’ennemi. Tandis que Pétion
préférait la promotion d’une armée classique sans contact direct avec le
peuple. C’est pour cette raison que Pétion a contribué à l’assassinat de
Capois Lamort.

Quant en ce qui concerne les coups d’État, il faut envisager ceux que
l’armée a organisés et en faveur de qui.

5- De quelle armée parle-t-on en promouvant son retour ? C’est sans


complaisance que Dessalines énonçait la question de l’armée.

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Il ne faut jamais oublier que Dessalines a été un grand stratège. Le général
vietnamien Diap a reconnu avoir utilisé la stratégie militaire de Dessalines
consistant en de vagues successives pour combattre les Américains.

6- Même s’il s’agit d’une armée professionnelle, ne pensez-vous pas que


le pays aura toujours des problèmes du seul fait de porter ce nom ?
7-Il se peut bien qu’il y ait des confusions relatives à cette
problématique de l’armée.
C’est quelque chose que nous devons éviter. N’est-ce pas sous le
gouvernement de Nord Alexis qu’a eu lieu le procès de la
Consolidation ? N’est-ce pas Salomon qui avant lui a détruit la
bourgeoisie locale en favorisant l’investissement des étrangers
dans le commerce ?
8- Nous devons faire attention à cette thèse qui évoque l’avènement du
capitalisme à la suite du féodalisme et qui apporte de l’eau au
moulin des étapistes qui tendent à s’allier avec la bourgeoisie, ceci
pour éviter de plus grande confusion parmi nous. Seriez-vous
d’accord avec cette idée qui ferait croire que la politique agraire
de Dessalines comportait une base socialiste ?

Ma présence dans la commission ne m’a pas aveuglé sur la question de


l’armée qui est déjà résolue. Les grandes puissances caressent le projet de
monter une base navale aux Cayes. On gradue constamment des policiers
militaires. Le dossier de l’armée est classé. Mais la question la plus
importante n’est pas l’armée, c’est celle du système politique et des classes
dirigeantes. L’essentiel est de savoir au service de quelle classe se trouve
l’armée, quelle lutte est hégémonique au sein du peuple, quels sont les vrais
rapports sociaux et la réalité géopolitique. Voilà ce qui peut caractériser
l’armée.

Les autres questions exigent plus de réflexion. Parfois, les problèmes sont
mal posés comme l’affirmation que c’est Salomon qui a offert le pays aux
étrangers avec l’ouverture de la Banque Nationale aux étrangers. Ces
problèmes sont posés avec trop de sentiment. Nous devons nous efforcer à
mieux connaître le pays par exemple, à savoir comment la population perçoit
Dessalines et une série d’autres questions.

Nous les intellectuels, nous avons un problème. Nous nous regardons


toujours. La liste des informations à recueillir sur le pays, sur le régime

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politique est longue. Le procès de Consolidation a été aussi une bataille
politique. Nous devons le savoir.

Relativement à la problématique de la féodalité, je profite de cette occasion


pour vous inviter à faire notre propre histoire. Il existe un courant étapiste en
notre propre sein. Plusieurs d’entre nous avaient appuyé Grenn nan Bouda
(GNB) parce qu’ils croient que l’actuelle bourgeoisie est différente de celle
du passé. Moi, je ne nage pas dans cette eau.

Pour moi Dessalines est classé dans un autre registre. En lisant l’acte de
l’Indépendance, j’ai trouvé seulement 4 esclaves à l’avoir signé. Cela doit
susciter beaucoup de questions.

9- Quel mesure doit-on adopter pour imprimer certaines réformes au


système éducatif ?

Il est important de comprendre que l’école a un rôle de reproduction, elle est


conçue de la façon dont la société a besoin de vous.

10. Professeur Petit- Frère, vous avez montré dans votre intervention
que ce sont les mêmes discussions autour de la formation sociale qui
continuent. Mais, il y a des gens qui insistent sur la nature des classes
dominantes pour appréhender la formation sociale. C’est dans ce sens
que certains historiens pensent que la formation sociale haïtienne est
dominée par le capitalisme et que conséquemment seule la classe
ouvrière peut porter un projet révolutionnaire.

Haïti est un pays capitaliste, mais un pays capitaliste rachitique. Ce qui a


causé la complexité du problème. Je crois que la lutte en Haïti a une double
porte. Pourquoi ? C’est un capitalisme qui est incapable de participer au
développement du pays. La tendance générale, quand on parle de
capitalisme, est de se référer comme modèle de ce système, aux Etats-Unis
d’Amérique, à l’Angleterre. Pourtant, la révolution peut partir de la
paysannerie ou de la classe ouvrière.

D’après moi, ce changement ne peut provenir d’autres classes sociales parce


que la bourgeoisie ne saurait développer le pays à l’instar des Etats-Unis. Ce
n’est pas tout simplement par manque de volonté. Ni historiquement, ni
matériellement, elle n’en possède pas les moyens. Elle n’a pas la capacité
d’industrialiser le pays. Dans des études que j’ai faites, j’ai découvert que ce

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sont 500 familles qui ont développé les Etats-Unis. Avons-nous constaté que
la bourgeoisie haïtienne a la capacité de commencer à monter des usines à
Tiburon, Torbeck, etc ?

Si la bourgeoisie s’est révélée incapable d’initier le progrès du pays, on ne


peut s’attendre à une révolution capitaliste. La seule révolution possible dans
le pays se doit d’être une révolution socialiste. De nos jours, le discours des
droits humains tel que la liberté de la presse a envahi notre cerveau. La
danse sociale de la démocratie a brisé nos élans. Maintenant, il n’y a plus de
démocratie sociale. Cette situation a créé un vide idéologique au sein des
masses. Le peuple a sombré dans le populisme. Tout le monde s’est installé
dans la démocratie. Les masses demeurent sans boussole.

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