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Cradle to Cradle

créer et recycler à l’infini

William McDonough / Michael Braungart

Traduit de l’américain par Alexandra Maillard

4e édition
Préface

Cradle To Cradle, C2C : « Redéfinir la manière dont nous fabriquons les choses »

« Ô lecteur, dévore ce livre ! » souhaitent en secret la plupart des auteurs, et ceux de l’ouvrage que
vous tenez dans vos mains ne dérogent pas à la règle, à ceci près que pour eux, la formule ne s’entend pas
uniquement au sens figuré !
Car au-delà du fait que Michael Braungart et William McDonough espèrent bien sûr que cet essai
sera lu d’un trait par un lecteur passionné par le sujet, ils espèrent tout autant qu’un jour, ce livre, comme
tout ce que l’humain peut produire, pourra littéralement être mangé ou tout du moins digéré sous forme
biologique (humus) ou sous forme technologique, éliminant ainsi jusqu’à la notion même de déchets.
« Cradle to Cradle » (C2C), « de berceau à berceau », est le cycle vertueux qui s’oppose au fonction-
nement de notre industrie « Cradle to Grave », « de berceau à tombeau » qui résume ainsi la vie entière
d’un produit : collecte de matières dans l’environnement, transformation, fin programmée sous forme de
déchets jetés (ou brûlés) et donc perdus à jamais pour l’industrie.
Publié la première fois en 2002, ce livre est encore plus pertinent aujourd’hui. Ce voyage à travers
l’industrie humaine dans son sens le plus large, de tout ce qu’elle a généré, et génère encore, nous fait dé-
couvrir certaines évidences qui nous auraient fait gagner beaucoup de temps si elles avaient été présentées
il y a quelques décennies de la façon dont Michael et William le font ici. Loin du catastrophisme et de la
culpabilisation qui ont connu leur heure de gloire en ayant le mérite de nous avoir ouvert les yeux sur
le devenir et les limites de résilience de notre planète, le paradigme C2C à un effet positif immédiat sur
l’esprit et peut être très rapide dans les faits. Les auteurs nous invitent à ne plus perdre de temps à revisiter
les voies sans issues dans lesquelles nos sociétés se sont engagées. Ils nous proposent d’inaugurer dès
à présent un nouveau modèle économique où la notion même de déchet est bannie au profit de cycles
fermés, et ce sans attendre que quelqu’un le fasse à notre place, sans attendre la solution jugée parfaite qui
paralyse.
En complément de la vision habituelle de l’écologie et du « développement durable » qui impose de
réduire l’impact de notre empreinte négative sur l’environnement - faire moins mal -, C2C ou « de berceau
à berceau » nous propose d’augmenter notre empreinte positive sur l’environnement - faire bien. Cette
approche - faire bien plutôt que faire moins mal - inverse notre manière de penser, transformant une
obligation quelque peu rébarbative en solutions enthousiasmantes, et pas seulement sur fond d’écologie
mais bien du point de vue sociétal tout entier.
Attention francophones, la lecture de ce livre pourrait changer votre vision des choses !
L’édition française que vous tenez dans les mains a été précédée d’une vingtaine d’autres dans des
langues différentes.
D’abord édité en anglais, base de langue commune entre le chimiste allemand et l’architecte améri-
cain, le paradigme a d’abord fait boule de neige aux USA, pourtant considérés depuis longtemps comme
les plus grands et mauvais consommateurs de la planète ... Au cours de ses conférences, Michael Braungart
a souvent souligné comment le manque d’intérêt - voire le mépris total - de G. W. Bush pour l’environ-
nement a poussé le secteur privé dynamique à prendre les choses en main ... Il s’agit donc bien là d’un
modèle économique rentable !
Traduit ensuite en néerlandais, la vague C2C a déferlé sur les Pays Bas dont la population a toujours
été consciente de la précarité de son territoire gagné sur la mer et n’a pas attendu les photos de La Terre
vue de l’espace pour intégrer le fait que ses ressources étaient limitées.
Édité également dans plusieurs langues pratiquées dans les pays émergents qui, eux, pour la plupart,
sont loin de mettre l’environnement en haut de l’agenda de leur développement, C2C entrouvre là les
possibilités d’un fonctionnement moins dépendant des autres économies. En Chine, avec 20 millions
d’exemplaires vendus (les droits ont été offerts par les auteurs au gouvernement), C2C est le livre le plus
répandu depuis le petit livre rouge ! Ce n’est pas par empathie pour le problème planétaire du réchauf-
fement climatique, mais sans doute par nécessité de pourvoir de façon soutenable à son développement
fulgurant.
Et l’Europe d’expression française dans tout cela ?
Sommes-nous tellement assurés que les institutions européennes vont régler les enjeux environne-
mentaux à notre place ou à ce point endormis par les réglementations, les certifications et les incitants
financiers qui nous donnent bonne conscience ou encore cette conviction qui aurait arrêté le nuage ra-
dioactif de Tchernobyl précisément avant d’entrer en Alsace ?
Pourquoi les premiers industriels deviennent-ils les derniers à (ré) agir, et ce au moment où les pôles
de production se déplacent ailleurs ?
C2C est peut-être la chance de monter une nouvelle économie (aussi) européenne basée sur le savoir
engrangé par plus de 150 ans d’industrialisation et de recherche. Chaque domaine est concerné, dont celui
de la construction et du développement urbain (40 % de la consommation d’énergie et 40 % de production
de déchets) qui me préoccupe en tant qu’architecte endossant une partie de la responsabilité du secteur.
Au lieu de chercher les coupables, il est temps de trouver les solutions mais surtout de les appliquer
d’urgence. Depuis les premières éditions de ce livre, le mouvement est en marche et des centaines de
sociétés se sont engagées dans une transformation parfois radicale qui les place aujourd’hui, en dépit de
la crise, sur la courbe ascendante.
Les auteurs se sont entourés d’experts dans des domaines aussi variés que, et dans le désordre : les
industries locales et multinationales, la grande distribution, les transports, les secteurs publics et privés,
l’urbanisme, l’architecture, l’ingénierie, la construction, la chimie et la physique, l’éducation ... et redéfi­
nissent avec leur aide les paramètres de notre société.
L’approche C2C, globale et humaniste, n’exige pas d’atteindre la perfection pour pouvoir progresser.
Elle se construit sur l’inno­vation, l’amélioration de la qualité des produits, la redéfinition de la façon dont
les produits sont dessinés et à quoi les matières qui les composent sont destinées.
Cette vue à long terme permet de réduire le spectre d’erreurs en posant d’abord une simple question
: de quoi ces produits sont-ils réellement constitués et comment faire en sorte qu’ils ne soient plus «
consommés » mais utilisés sainement, en toute sécurité et appréciés en toute tranquillité d’esprit.
Ayant participé à l’aventure de l’édition française, j’ai eu la chance d’être l’un des premiers à lire l’ex-
cellente traduction commandée par les éditions Alternatives et à proposer quelques termes qui traduisent
le plus justement possible la pensée des auteurs.
Hormis un titre peu accrocheur s’il devait être traduit par « de Berceau à Berceau » (qui ne corres-
pond pas à l’anagramme C2C aujourd’hui diffusé internationalement (à prononcer « si - to - si »), il est
important de noter la nuance qu’il existe en anglais entre les deux notions suivantes :
- « eco-efficiency » (vision d’une écologie efficace du « faire moins mal » ou de la seule réduction de
l’empreinte environnementale) ;
- eco-effectiveness » (approche créant un effet positif ou « effectif» dans un sens peu usité de la langue
française).

Nous proposons les termes éco-efficacité et éco-efficace pour rendre compte de la première notion
et éco-bénéficience et éco-bénéfique pour signifier la seconde.
Cette préface est inspirée par le souhait de changer les choses, par les échanges et les collaborations
avec Michael Braungart et William McDonough et leurs équipes, leurs conférences et les textes de Dou-
glas Mulhall (EPEA), je les remercie d’avoir donné un nouveau sens à ma profession d’architecte.

Steven Beckers, architecte C2C,


maître de conférences à l’Université libre de Bruxelles Art&Build et Local Solutions Development
Group ASB

Introduction
« Du niveau de son esprit, la vue bornée dans une étroite sphère, (le jeune téméraire) n’aperçoit point
la distance qui est au-delà ; mais à mesure qu’il avance, les sciences lui découvrent avec surprise de nouvelles
scènes qui s’élèvent dans un éloignement sans fin. »

Alexandre Pope, Essai sur la critique

« La science ne fait qu’établir ce qui est, pas ce qui devrait être. En dehors de son domaine, elle aura
toujours besoin d’avis de valeur, et divers. »

Albert Einstein

Entre le moment où, voici une vingtaine d’années, la formule Cradle to Cradle a vu le jour, et au-
jourd’hui, elle est devenue presque aussi complexe qu’une partition de musique. Je peux expliquer à des
fabricants de photocopieurs ce qu’elle signifie dans le contexte de leur activité, ou à des éleveurs de cre-
vettes nouvellement installés comment « l’interpréter ». Mais elle me fait plutôt penser à cette histoire
que j’ai récemment entendue à propos d’un enfant de cinq ans qui ne connaît qu’un Félix, et qui un jour
en rencontre un autre. Il dit alors à son père : « Est-ce qu’on t’a dit que Félix a un nouveau visage cette
semaine ? »
Ce livre décrit toujours l’identité profonde du Cradle to Cradle, même si ce concept a connu un
succès que nous n’aurions pas soupçonné en 2002, lors de la toute première parution de cet ouvrage.
Nombreux ont été les auteurs au XIXe siècle à reprendre la phrase suivante à leur compte : « La main qui
balance le berceau dirige le monde » - ce qui signifiait, de leur point de vue, que la façon dont ils élevaient
leurs enfants changerait davantage le monde que les bâtisseurs d’empires et les industries naissantes. Les
mains qui « balancent » le Cradle to Cradle aujourd’hui ne renieraient pas cette phrase, je crois, car notre
intention est, entre autres, de trouver des solutions concernant les modes de production alimentaire qui
ne soient pas nocifs pour l’environnement, tout en nous permettant de recourir parfois aux pratiques
encore en cours. Le Cradle to Cradle cherche à mettre les êtres humains au même niveau que les autres
espèces - selon nous, un mauvais usage des ressources matérielles n’est pas simplement suicidaire pour
l’avenir de notre espèce, mais catastrophique pour celui de la vie sur Terre.
Cependant, un autre principe directeur veut que nous puissions débattre des solutions du Cradle to
Cradle dans la bonne humeur - avec intelligence, même. Le ton des pages qui suivent n’a rien à voir avec
celui du « journalisme environnemental » de ces six dernières années. Les premiers agriculteurs accep-
taient la « loi de la restitution », ce qui signifiait simplement qu’un fermier cherchait à rembourser à la
Terre ce qu’il lui prenait. Mais il ne se rongeait pas les sangs au coin du feu en se demandant s’il avait bien
négocié son affaire ou non. Ce n’était pas non plus la menace d’une « loi » qui le souciait - il se demandait
seulement s’il avait agi comme il fallait. Le Cradle to Cradle est une loi de la restitution qui s’intéresse
aux matériaux plutôt qu’à la culture vivrière. Bien évidemment, la science des matériaux est plus difficile
à appréhender que l’agriculture, mais nous pouvons y arriver sans qu’il y ait besoin d’employer ce ton
catastrophiste auquel recourent souvent les environnementalistes.
Ce livre décrit comment le Cradle to Cradle s’est imposé aux États-Unis. Nous avons alors eu l’im-
pression, et l’avons encore, que la protection de l’environnement étant considérée comme la meilleure
solution pour lutter contre l’effet de serre, la perte de la diversité des espèces, la contamination de la bios-
phère, la pollution du sol et des océans, etc., mais ce point de vue ne cantonne-t-il pas nos objectifs à être
« moins mauvais » ? Si l’hypothèse de départ est que les êtres humains sont mauvais pour cette planète,
alors la meilleure chose dans ce cas serait qu’ils disparaissent. Zéro émission, zéro empreinte écologique,
réduction, prévention, minimalisation - le langage de la culpabilité est désormais très populaire.
Contrôler davantage ou être moins mauvais n’est pas la même chose que d’être bon. Ce n’est pas parce
que vous battez votre enfant trois fois au lieu de cinq que vous le protégez, et vous ne protégez pas l’en-
vironnement en vous servant moins souvent de votre voiture. Lorsque vous faites quelque chose de mal,
ne cherchez pas à « arranger » la situation ensuite. Le problème ne se résume pas non plus à une question
de fréquence, ce que l’exemple suivant illustre bien : on m’a récemment présenté un nouveau modèle de
photocopieur dont les composants sont de bien meilleure qualité, et qui fonctionne deux fois plus vite en
consommant moins d’énergie. Mais le papier dont il se sert n’étant toujours pas compostable, il ne pourra
réintégrer aucun cycle biologique. Certes, ce photocopieur est « moins mauvais », mais ses améliorations
ne portent pas sur les vrais enjeux.
De même, comparées aux composants des anciens pneus, les particules de latex des pneus actuels
sont infiniment plus petites. Sur certains plans, ce changement s’est avéré bénéfique, mais le latex n’en reste
pas moins l’un des agents les plus sensibilisants à l’asthme. Si nous sommes désormais capables de fabri-
quer de « meilleurs » pneus, sans doute rendons-nous dans le même temps davantage de gens malades.
N’adoptons-nous pas parfois certaines « solutions » un peu trop vite ? La Grande-Bretagne a prévu de
construire une centaine d’incinérateurs supplémentaires - pourquoi ? Le processus d’incinération détruit
tous les nutriments normalement susceptibles de retourner dans les cycles biologiques et techniques. 80
millions de livres sterling de cuivre sont ainsi gâchées tous les ans, alors que le cuivre est infiniment plus
rare que le pétrole. Le phosphate, qui est également rare - et qui se retrouve généralement dans la boue
d’épuration - est lui aussi définitivement perdu lorsqu’il finit dans un incinérateur parmi des déchets
municipaux.
Je considère la crémation des « déchets » comme une pratique d’un autre âge. Voire comme une
sorte de paranoïa, qui s’empare généralement des gens lorsqu’ils se sentent en danger. L’approche Cradle
to Cradle envisage le déchet comme de la nourriture, comme un nutriment pour l’avenir. Elle s’intéresse
aux façons de protéger la biosphère et la technosphère, c’est-à-dire aux comportements bénéfiques. Elle
ne cède pas à la panique, comme elle ne détériore pas les ressources que nous transmet­trons à nos pe-
tits-enfants, et ces derniers à leurs propres petits­enfants. Si nous continuons d’agir sans culpabiliser ni
nous poser davantage de questions - ou de vivre sur des charbons ardents -, alors nous sommes déjà trop
nombreux pour cette planète. C’est pourquoi je ne suis pas d’accord avec Al Gore, lorsqu’il avance dans
Urgence planète Terre - L ‘esprit humain face à la crise écologique, que l’environnement se portera mieux le
jour où nous aurons régulé les populations. Cela reviendrait à dire à un enfant en le regardant droit dans
les yeux : « Ce serait tellement mieux, si tu n’étais pas né. »
Comme vous le lirez, le Cradle to Cradle a été adopté dès son apparition par des secteurs de pro-
duction très variés - des fabricants de moquette, de cosmétiques, de détergents, de chaussures, et de
bien d’autres produits encore. Des architectes se sont également appuyés sur ce concept pour concevoir
des immeubles entiers. C’est un processus qui met en œuvre à la fois l’analyse chimique des éléments à
utiliser, et un système social fondé sur la restitution, système allant beaucoup plus loin que la plupart des
réglementations officielles en matière de recyclage. Lorsqu’une personne achète du revêtement pour sol
auprès de fabricants comme Shaw ou Desso, cela signifie qu’elle s’intéresse à la vie future de ce matériau.
Le matériel de bureau proposé par Steel case ou Orangebox est conçu pour être désassemblé à l’infini,
ses matériaux étant choisis en fonction de leur capacité de réutilisation presque illimitée. Ce genre de
perspective à long terme diffère totalement de l’usage unique du « recyclage » courant, qui transforme vos
bouteilles plastiques en parka, sachant que dans cinq ans, cette fameuse parka se retrouvera dans la même
impasse « berceau-à-tombeau » dans laquelle vos bouteilles se seraient retrouvées cinq ans auparavant.
Aussi vite qu’il est possible de le faire, nous apprenons que tous les matériaux ont des périodes
d’utilisation bien plus longues que ce que nous pensons. Si nos matériaux n’ont pas encore eu le temps de
prouver qu’ils avaient une durée de vie illimitée, j’encourage néanmoins les clients du Cradle to Cradle à
dessiner pour eux-mêmes et pour leurs clients une courbe ascendante montrant le parcours déjà effectué.
Cradle to Cradle est une « stratégie du soutien », qui offre également des avantages concurrentiels,
car toute entreprise adoptant cette approche fait preuve d’ambition et de curiosité. Mais il ne s’agit ni de
compétition ni de contrôle. Si le Cradle to Cradle a rencontré un tel succès aux Pays-Bas, c’est parce que
les Hollandais ont, je crois, une culture de l’entraide. Là-bas, si vous n’épaulez pas vos voisins, vous risquez
de vous retrouver un jour complétement inondé : un tiers de la population locale vivant sous le niveau de
la mer, mieux vaut pouvoir compter sur chacun pour l’entretien des digues.
Le ministère de l’Environnement des Pays-Bas est même en train d’élaborer une stratégie d’appro-
visionnement pour les organisations gouvernementales appliquant les principes du Cradle to Cradle en
matière d’achat. 40 % des profits du gaz naturel ont été alloués à la recherche et au développement du
Cradle to Cradle ainsi qu’au financement de petites entreprises hollandaises qui n’auraient pas les moyens
de mettre en œuvre ce principe innovant. Ce genre d’initiative diffère vraiment des approches unique-
ment fondées sur le contrôle et la minimisation de certains États.
Ce sont toujours les petits ruisseaux qui font les grandes rivières : c’est grâce à la diffusion à la télé
de Waste equals Food (Déchet égale ressource), un film réalisé par Rob Van Hattum en 2006, que nous
avons rencontré un immense succès aux Pays-Bas. Ce constat m’a convaincu que la dimension du terri-
toire hollandais rendait le Cradle to Cradle parfaitement adapté à ce pays - un pays assez petit pour que
les universitaires et les fabricants soient en contact les uns avec les autres, et assez grand pour qu’ils ne
soient pas obligés de travailler ensemble s’ils ne le souhaitent pas. Je vois quelle forme le Cradle to Cradle
prendra dans un proche avenir, beaucoup d’entre nous étant déjà convaincus du fait que nous devons nous
organiser différemment dès aujourd’hui, avant qu’il ne soit trop tard. En 2008, nous avons ouvert un bu-
reau à Venlo, en Hollande, qui travaille avec des cabinets de consultants formés au conseil des entreprises
en matière de Cradle to Cradle, avec des membres du système éducatif hollandais, et des organisateurs
d’événements comme ceux qui ont diffusé la conférence « Let’s Cradle » de Maastricht sur YouTube.
À l’automne 2008, j’ai accepté une chaire à l’université Érasme de Rotterdam. Cette université, re-
nommée pour ses études de commerce, travaille en lien avec celle de Delft, l’une des meilleures uni-
versités d’enseignement technologique d’Europe. En Allemagne, je travaillais en tant qu’ingénieur en
chimie ; vous pourriez trouver étonnant qu’un scientifique accepte un poste d’enseignant au sein d’un
département d’études commerciales, mais le niveau et la souplesse d’interaction que je perçois entre ces
universités est tout simplement fantastique - les professionnels du management et les scientifiques à la
recherche de solutions globales aux problèmes environnementaux ayant rarement si bien coopéré. Un
master en Cradle to Cradle devrait même voir le jour d’ici cinq ans, en coopération avec l’institut DRIFT
(basé dans le département de Sciences sociales de l’université Érasme de Rotterdam), un centre mondial
du « management de transition » dont nous dépendons aujourd’hui au vu des changements et des progrès
incroyablement rapides que nous connaissons. La chaire et mon équipe sont pour partie financées par le
gouvernement hollandais, et pour partie par la fondation Royal Haskoning et l’industrie hollandaise. Au
départ, le grand malentendu à propos du Cradle to Cradle portait sur le fait que ce concept se résumait
à redéfinir l’es « ingrédients » d’un produit - ce qui fait évidemment partie de cette approche. Il existe
environ cinquante-cinq bases de données à travers le monde capables d’indiquer à une compagnie les
substituts aux matériaux qu’elle utilise, ou les alternatives à « x ». Ma base de données fournit également
une bonne description de ce que l’on perd en recourant à « y » et « z ». J’insiste toujours sur le fait que
nous ne nous intéressons pas seulement à la substitution, mais aussi à la synergie des composants entre
eux. Prenez un cachet d’aspirine avec du vin, et vous aurez une idée de l’effet que produit un mélange de
produits chimiques. Certains organismes californiens se sont récemment inquiétés de ce que le manque
de données ralentissait le développement de cette région. En tant que porte-parole du camp du « yes we
can » désireux de développer toujours plus de données, William et moi avons convenu que nous devions
nous aussi en savoir plus - sans que cela nous serve d’excuse pour retarder la mise en œuvre des principes
du Cradle to Cradle.
Au tout début du Cradle to Cradle, les entreprises le traitaient généralement comme un projet pilote
- elles s’intéressaient à un produit donné qu’elles élaboraient selon nos recommandations en matière de
substitution et de démontage. Aujourd’hui, je vois comment les cadres supérieurs d’une entreprise de-
vraient appliquer le Cradle to Cradle. Ce concept fonctionne mieux quand une entreprise souhaite chan-
ger de façon globale, comme le démontrent le fabricant de moquette Desso, le gestionnaire de déchets et
fournisseur de nutriments Van Gansewinkel, et la compagnie galloise de matériel de bureau Orangebox.
Desso, par exemple, a conçu un plan pour l’avenir portant sur la recherche d’une alternative au
bitume et sur l’élaboration d’un revêtement alternatif pour ses dalles de moquette. Si cette société a décidé
de commencer par cette gamme de produits, c’est parce qu’il présente la plus grande concentration de
substances interdites. Mais petit à petit, cette entreprise s’attèlera au défi suivant : mettre au point une
technologie qui lui permette de récupérer ses produits et de les désassembler. En allant même plus loin,
elle implantera des installations et des systèmes de nettoyage en adéquation avec les normes du Cradle to
Cradle, et ce afin que la vie globale d’une dalle de moquette puisse être traitée dans un seul et même lieu.
Le directeur - en charge du développement durable de cette entreprise dit même que son travail consiste
à distiller le Cradle to Cradle dans l’ADN de Desso.
Si vous comptez parmi les entreprises qui fabriquent un produit finalement toxique, alors la fameuse
citation de Tolstoï tirée de Anna Karénine vous concerne : « toute famille malheureuse est malheureuse à
sa manière » : en général, ce que vous faites au sein de votre entreprise engendre un problème environne-
mental spécifique à votre activité. Mais n’oublions pas le début de cette célèbre phrase de Tolstoï : « toutes
les familles heureuses se ressemblent. » Lorsque je vois certaines entreprises collaborer à la mise en œuvre
des principes du Cradle to Cradle, je me dis qu’elles partagent désormais la même sensibilité. Comparé à
2002, date de la première publication de Cradle to Cradle, il est désormais beaucoup plus facile de trouver
des fournisseurs susceptibles de collaborer avec des entreprises comme Desso. William et moi mettons en
relation les entreprises Cradle to Cradle désireuses de partager des informations à propos des constituants
et de la chaîne logistique.
Des centaines de départements de recherche, tant au sein de petits laboratoires que d’immenses en-
treprises, commencent à s’intéresser à cette approche. J’aimerais que ce livre les encourage tous, car je n’ai
malheureusement le temps de visiter moi-même qu’une poignée d’entre eux. Aujourd’hui, de nombreux
fabricants, de Hewlett-Packard à Philips, développent le Cradle to Cradle, et je ne vous cacherai pas que
j’en suis fier. Toutefois, si ce livre peut donner l’impression que nous ne cherchions à travailler qu’avec
de grandes entreprises au départ, et même si nous avons beaucoup appris auprès de leurs scientifiques,
le Cradle to Cradle est parfai­tement adapté aux petites sociétés bien inspirées. L’entreprise néerlandaise
Happy Shrimp Farm et la compagnie chinoise Earth Buddy comptent parmi nos partenaires de recherche,
comme nous soutenons par ailleurs le travail de nombreuses petites sociétés de conception.
L’exemple des Pays-Bas commence même à se propager dans d’autres pays. Mon coauteur, William
McDonough, a récemment travaillé sur un projet européen - sur le projet éco-urbain de Barcelone, et
avec Hines ltalia sur les bureaux du quartier Isola de Milan. Des pays comme Taïwan, l’Irlande, Israël et
la Nouvelle-Zélande réfléchissent aux façons dont ils pourraient adopter le modèle Cradle to Cradle. En
2007, le gouverneur Arnold Schwarzenegger de Californie a dit espérer que le Cradle to Cradle fasse un
jour partie de la California Green Chemistry Initiative (Initiative californienne de chimie verte). Mais les
carrières de législateurs et de gouverneurs sont courtes. Les véritables moteurs du Cradle to Cradle sont
généralement des organisations comme le DEFRA (le Département britannique de l’Environnement, de
!’Alimentation et des Affaires rurales), ou son « think tank » en matière de gestion des déchets, le WRAP
- je serais heureux de conseiller l’un comme l’autre -, ou le nouvel institut pour le développement durable
proposé par la Chambre de Lords. La Grande-Bretagne s’intéresse également aux possibles collaborations
avec des corporations telles que l’industrie du cuir ou celle de l’or.
Le fait est que le Cradle to Cradle peut prendre différents visages, comme l’enfant au début de cette
introduction. Comme il permet de s’appuyer sur la science des matériaux pour aborder une problématique
comme la « croissance illimitée ». La première question à nous poser est sans doute : « Que voulons-nous
faire pousser ? » Si ce que nous voulons faire pousser est bon pour nos enfants, les leurs, et les générations
à venir, alors le terme « illimité » est adéquat. Le Cradle to Cradle va plus loin que le refrain environne-
mental habituellement négatif à l’égard de la croissance - d’après lequel nous devrions nous interdire les
plaisirs que nous procurent des objets comme les voitures ou les chaussures.
Le Cradle to Cradle est un peu comme le bon jardinage ; il ne cherche pas à « sauver » la planète,
mais à apprendre comment y prospérer. J’aimerais faire des anxieux du monde entier des personnes
conscientes du fait que nous ne pourrons pas recons­truire notre environnement si nous sommes inquiets.
Nous n’avan­cerons pas tant que nous resterons aussi critiques à l’égard de nous-mêmes et des autres. Nous
devons faire preuve d’un état d’esprit coopératif, et, comme des jardiniers, collaborer davantage avec la
nature - nous familiariser avec sa logique.

Lorsque vous parlez de « sauver la planète », vous faites de ce problème une question éthique, et je
ne crois pas que vous le réglerez en le considérant sous cet angle. À un moment donné, tout le monde
agit mal. Lorsque nous sommes stressés ou que nous nous sentons en danger, lorsque nous sommes dans
des bouchons, ou simplement affamés, nous pouvons tous commettre des erreurs regrettables. William
et moi voulons débattre de questions comme l’effet de serre d’un point de vue pratique, sous l’angle du «
ne soyons pas stupides » plutôt que « comportons-nous de façon éthique ». Peu importe que vous soyez
un scienti­fique ou un citoyen informé - si vous ne voulez pas vous comporter comme des idiots, alors
écoutez votre instinct. Il vous préconisera de faire ce que vous pouvez pour combattre l’effet de serre. N’en
faites pas un problème éthique, mais une question de qualité de vie. Quoi que vous fassiez, intéressez-vous
toujours à la qualité de vos initiatives. Ce n’est pas en plaçant par exemple ce problème sur un plan éthique
que nous le réglerons.
Je cherche toujours à travailler avec de jeunes scientifiques désireux d’être fiers des nouveaux pro-
duits qu’ils développent. Mais, comme je l’ai précédemment dit, la plupart des nouveaux produits mis sur
le marché ne font qu’optimiser les mauvaises substances. Prenez, par exemple, l’interdiction par l’Union
européenne de l’amiante dans les plaquettes de frein. Des compagnies comme Volkswagen et Ford com-
muniquent largement sur le fait que leurs véhicules ne contiennent pas d’amiante, sans que personne ne
leur demande par quoi elles le remplacent. Elles lui substituent en fait du sulfure d’antimoine (Sb2S3), une
substance minérale encore plus cancérigène. En fait, si vous voulez protéger l’environnement, il faudrait
acheter une Porsche dotée de plaquettes de frein en céramique (et tant qu’à faire, achetez-en une noire, la
verte étant beaucoup plus toxique).
C’est la même chose concernant les postes de télévision desquels on a retiré deux métaux lourd -
le plomb et le cadmium. Personne ne demande par quoi le plomb a été remplacé. Lorsqu’on retire cet
élément chimique des soudures des circuits imprimés, on le remplace généralement par de l’aluminium,
de l’argent, du cuivre, du nickel, et du bismuth. Tous ces éléments sont rares, et/ ou toxiques. Le « rem-
placement » effectué n’est qu’une diversion, pas une solution, car il introduit de nouveaux problèmes. J’ai
dit à une commission de l’Union européenne que je ne monterais pas à bord d’un avion dont les circuits
ne contiendraient pas de plomb. Mais je maintiens mon argument : le plomb est un excellent consti­tuant
susceptible d’être utilisé dans le cadre de programmes Cradle to Cradle. Il est réutilisable à l’infini, et pol-
lue très peu les réserves d’eau. Cet élément chimique est aujourd’hui diabolisé alors qu’il est un nutriment
technique parfait.
À quoi cela sert-il de proscrire l’un des 4360 composants chimiques de votre téléviseur si vous rem-
placez un produit toxique par un autre, et si non seulement vous dégradez les performances de votre
poste, mais nuisez ainsi à l’environnement ? Vous pouvez toujours remplacer le plomb par du bismuth,
mais sachez que dans la nature, il faut extraire dix tonnes de minerai de plomb pour obtenir une tonne de
bismuth - pour qu’ensuite le plomb rejeté par l’Union européenne se retrouve dans l’essence avec plomb
vendue aux pays africains, seul carburant distribué là-bas par les pays européens. En développant un
marché « sans-plomb » et « pro-bismuth » en Europe, vous engendrez un marché nocif pour le plomb
surnuméraire dans d’autres endroits.
Peut-être devrions-nous considérer nos ressources dans leur ensemble, les métaux lourds en par-
ticulier, de la façon dont nous envisageons d’autres atouts environnementaux. Les Nations unies ont an-
noncé que nous avions perdu plus 70 % de nos dauphins et de nos espadons en très peu de temps, ainsi
que la moitié de nos singes. Si ces mêmes pertes de ressources valaient pour les minéraux et les matériaux,
nous sentirions-nous autant concernés ? C’est l’histoire - si vous avez l’impression de la connaître, ne vous
étonnez pas, c’est notre blague favorite - d’une planète qui rencontre une autre planète. La planète 1 dit à
la planète 2 : « Oui, je sais. J’ai l’Homo sapiens. » Ce à quoi la planète 2 répond : « Ça devrait passer rapi-
dement. Ne t’en fais pas, je l’ai eu moi aussi. » Cela renvoie à ce que j’ai dit précédemment - devons-nous
vraiment croire que notre planète se porterait mieux sans nous ? Et existe-t-il un « remède » ?
Le seul chapitre sur lequel je sois revenu depuis 2002 est le cinquième, « Respectez la diversité ». «
Respectez » est bien trop faible. La diversité disparaîtra à moins que nous ne la soutenions activement.
Ce constat fait écho à mon argument concernant la minimisation et au fait de ne pas nous voiler la
face concernant nos solutions environnementales. Face aux diverses standardisa­tions et autres formes de
confort, la diversité n’est plus qu’une chose à laquelle nous manifestons un intérêt purement formel. À sa
place, le consensus règne en maître. Dire que vous respectez les populations autochtones, ou les minéraux
du sable d’une plage particulière, ou même le cheveu humain sous tous ses aspects chimiques ne vous
conduit nulle part. La diversité a besoin d’être encouragée, d’être soutenue par la science concernant tout
ce qui est particulier et précieux, et pas simplement « respectée ».
Le Cradle to Cradle vise moins un but qu’il ne suit un cap. Certes, nous sommes aujourd’hui capables
de fabriquer des produits électroniques sans plomb de mauvaise qualité, et d’envoyer le plomb ailleurs.
Mais à quoi bon ? Ne devrions-nous pas gérer le plomb « à perpétuité » comme l’eau douce ? S’il vous plaît,
ne vous racontez pas d’histoires, ne considérez pas ce problème avec mauvaise conscience, et n’édictez pas
de lois qui rendent les solutions encore plus difficiles. Nous ne sommes pas « si mauvais », et le Cradle
to Cradle n’est ni trop difficile ni impossible à mettre en œuvre. Il a simplement besoin de personnes qui
sortent les discussions de l’impasse.
Un nouveau projet de mine voit actuellement le jour - j’écris en 2008. S’il est relativement modeste,
il dit cependant quelque chose à propos des approches Cradle to Cradle. Il concerne une zone humide
de la province d’Utrecht, nommée Rijnenburg. Les marais absorbent mieux le dioxyde de carbone que
des forêts adultes, si bien que l’on met en place à Rijnenburg un plan de développement de nouveaux
logements dont la construction devra protéger à la fois les ressources naturelles et les espèces locales. Le
secteur est redessiné pour que chaque localité voisine applique au moins deux des objectifs du Cradle
to Cradle. Avec les précédentes normes environnementales, ce serait facile - mais le Cradle to Cradle a
de plus grandes ambitions, et propose, du moins je l’espère, des conditions de vie exemplaires. William
McDonough souhaiterait que l’opération « Make it Right Project » (dont le but est de reconstruire des
maisons pour les victimes sans abris de Katrina) de La Nouvelle-Orléans suive cet exemple.
Nous ne sous-estimons pas le fait qu’il peut paraître difficile de travailler selon les critères du Cradle
to Cradle, comme nous ne sous-estimons pas l’enthousiasme de tous ceux qui souhaitent leur mise en
œuvre. En 2007, William McDonough et moi-même avons figuré sur la liste des « Héros de l’environne-
ment » du Time Magazine. Si notre concept s’est attiré sans mal les louanges du grand public, le véritable
enjeu consiste plutôt à expliquer les solutions que nous proposons à ce même public, raison pour laquelle
nous avons d’abord publié Cradle to Cradle sur du papier plastique pour l’édition américaine. Mais je
devrais sans doute revenir sur les raisons qui avaient alors motivé ce choix.
Un Américain utilise environ 400 kilos de papier par an ; si la communauté mondiale n’en utilisait
que 200 kilos par personne, il n’y aurait plus d’arbres sur la planète. A l’évidence, nous devons faire quelque
chose ; nous ne pouvons plus nous contenter de demander aux gens de réduire leur consommation de pa-
pier. Imprimer un livre sur du plastique comme nous l’avons fait était finalement une idée stupide, mais je
voulais montrer aux lecteurs que c’était possible - même si cette option n’est pas valable pour des livres que
l’on souhaiterait conserver indéfiniment. En revanche, cette initiative est intéressante pour les journaux
et les magazines, qui pourraient être restitués aux marchands de journaux après lecture. Le Silicon Valley
Technical lnstitute s’est d’ailleurs penché sur cette idée, et le « papier » synthétique est aujourd’hui un
produit courant. Il est désormais possible de nettoyer l’encre des pages et de les réutiliser. Nous sommes
en cours de négociations avec différents journaux concernant cette technologie.
Si l’édition américaine de 2002 sur papier plastique nous a servi de démonstrateur, toutes les autres
éditions de Cradle to Cradle, hormis la hongroise, ont été, comme celle-ci, imprimées sur du papier. Le
papier plastique hydrofuge était un prototype intéressant, ni meilleur ni pire qu’un autre ; c’était en tout
cas une piste à creuser. Entre 2002 et 2008, il s’est vendu environ 300 000 exemplaires de la version améri-
caine de Cradle to Cradle. En fait, toutes les éditions du livre se sont bien vendues. Il a si bien marché en
Chine que je peux dire, entre autres pour plaisanter, que je suis le second auteur allemand le plus lu là-bas
après Karl Marx.
Face aux crises environnementales qui nous guettent, je ne peux pas rester les bras croisés, tel ce
roi Canut anglais persuadé qu’il suffirait de crier pour arrêter la vague. Je vois la vague arriver au loin,
et je peux dire qu’il est grand temps que nous apprenions à surfer. Certains problèmes environnemen-
taux sont aujourd’hui plus graves que ce que j’avais présumé lorsque, voici plusieurs années, William
et moi, persuadés de tenir une voie de succès de tout premier plan, avons proposé le Cradle to Cradle.
Alors, permettez-moi d’insister une fois encore : il ne s’agit pas simplement de « sauver » la planète, mais
d’apprendre à y vivre. Si la préservation des singes a toujours autant besoin de nous, sachez que celle des
minéraux mérite également toute notre attention.

Michael Braungart

Chapitre 1 : Une question de conception


Au printemps 1912, l’un des plus grands objets mobiles jamais créés par l’homme quitte Southamp-
ton, en Angleterre, et navigue vers New York. Il incarne la quintessence de l’ère industrielle - il en est un
symbole puissant en terme de technologie, de prospérité, de luxe et de progrès. Cet objet pèse 66 000
tonnes. Sa coque en acier fait la longueur de quatre pâtés de maisons. Chacune de ses machines à vapeur
est haute comme un immeuble. Mais ce vaisseau est destiné à faire une rencontre catastrophique avec le
monde naturel.
Le Titanic - bien sûr - était un monstre de bateau apparemment indifférent aux forces de la nature.
Dans l’esprit de son capitaine, de son équipage, et de la plupart de ses passagers, il était insubmersible.
L’on pourrait dire que le Titanic n’était pas seulement un produit de la Révolution industrielle,
puisqu’il demeure une métaphore pertinente de l’infrastructure industrielle engendrée par cette révo-
lution. Comme le fameux navire, cette infrastructure fonctionne grâce à des sources d’énergie brutales
et artificielles qui épuisent l’environnement. Elle répand des déchets dans l’eau et de la fumée dans l’air,
et voudrait édicter selon ses propres règles, qui sont contraires à celles de la nature. Même si elle semble
invincible, les failles fondamentales de son élaboration laissent augurer des tragédies et des catastrophes.

Une brève histoire de la Révolution industrielle

Imaginez que vous ayez reçu pour mission d’élaborer la Révolution industrielle - rétrospectivement.
Par rapport à ses conséquences négatives, le cahier des charges donnerait certainement à lire quelque
chose de ce genre :

- Mettez au point un système de production qui :


- rejette des tonnes de substances toxiques dans l’air, l’eau et le sol chaque année ;
- produise des matériaux tellement dangereux qu’ils exigeront une vigilance constante de la part des
générations futures ;
- engendre des quantités gigantesques de déchets ;
- enfouisse des matériaux précieux un peu partout sur la planète, devenu dès lors irrécupérables
- requiert des milliers de réglementations complexes, un propre à protéger population et systèmes
naturels, mais élaborées pour empêcher une contamination trop rapide ;
- mesure la productivité par le peu de travail que les gens fournissent ;
- crée de la prospérité en arrachant et en abattant les ressources naturelles avant de les enterrer ou de
les brûler ;
- amoindrisse la diversité des espèces et des pratiques culturelles.

Les industriels, les ingénieurs, les inventeurs et les penseurs à l’origine de la Révolution industrielle
n’ont jamais voulu que de telles conséquences surviennent, bien évidemment. À la vérité, cette révolution
n’a jamais vraiment été élaborée dans son ensemble. Elle a pris forme peu à peu, à mesure que les indus-
triels, les ingénieurs et les concepteurs ont tenté de résoudre les problèmes qui se présentaient à eux et de
prendre l’avantage sur ce qu’ils considéraient comme des opportunités dans une période sans précédent
de changements massifs et rapides.
Elle a commencé par le secteur textile, en Angleterre, où l’agriculture avait été l’activité principale
durant des siècles. Les paysans y cultivaient la terre tandis que les seigneurs et les guildes citadines four-
nissaient de la nourriture et des biens ; cette industrie se résumait alors à quelques artisans qui travail-
laient individuellement chacun dans leur coin en plus de leur activité d’agriculteur. En quelques dizaines
d’années, cette industrie artisanale, qui reposait sur le savoir-faire de travailleurs indépendants produisant
des petites quantités de tissu en laine, a cédé la place à des usines mécanisées qui en fabriquaient à la
chaîne, et au kilomètre - majoritairement en coton au lieu de la laine.
Ce changement a été opéré grâce à l’invention successive et rapide de nouvelles technologies. Au
milieu du XVIIIe siècle, les protagonistes de cette industrie artisanale ont eu l’idée de mettre du fil sur des
rouets dont ils actionnaient les pédales avec les mains et les pieds. Mais ce procédé technique ne permettait
de fabriquer qu’un seul fil à la fois. Puis la Jenny, brevetée en 1770, a offert la possibilité de faire passer le
nombre de fils à huit, puis à seize, et davantage encore. Des modèles postérieurs permettraient d’en tisser
quatre-vingts en même temps. D’autres outils mécanisés, la water frame et la mule-jenny, ont augmenté
les niveaux de production à des cadences telles qu’elles ont dû avoir à l’époque un effet comparable à
celui décrit par la loi de Moore (du nom de Gordon Moore, l’un des fondateurs d’Intel), selon laquelle la
capacité de traitement de données d’une puce électronique double tous les dix-huit mois environ.
Durant l’ère préindustrielle, les tissus exportés voyageaient sur des canaux ou à bord de bateaux à
voiles, des moyens de transport lents et peu fiables par mauvais temps, lestés d’obligations et de réglemen-
tations très strictes, et vulnérables à la piraterie. En fait, c’était un miracle qu’un chargement parvienne à
destination. Les voies de chemin de fer et les paquebots ont permis d’acheminer les biens plus vite et plus
loin. Vers 1840, les usines qui produisaient auparavant mille articles par semaine avaient les moyens, et
la motivation, d’en fabriquer mille par jour. Les ouvriers du textile sont alors devenus trop occupés pour
poursuivre leurs activités agricoles, et ont emménagé dans les villes pour se rapprocher des fabriques où
eux-mêmes et leurs familles travailleraient douze heures par jour minimum. Les zones urbaines se sont
agrandies, les biens ont proliféré, et les popula­tions des cités ont augmenté. « Toujours plus » - de travail,
de gens, de produits, d’usines, d’affaires, de marchés - aurait pu être le slogan de l’époque.
Comme tout changement de paradigme, celui-là a rencontré des résistances. Les petits artisans, in-
quiets de perdre leur emploi, et les luddites - les partisans de Ned Ludd1 - ont dû faire face à des fabricants
de tissu mécontents des nouvelles machines et à des ouvriers inexpérimentés qui devaient pourtant les
faire fonctionner - ces derniers ont cassé beaucoup de matériel et rendu la vie impossible aux inventeurs,
dont certains sont morts tels de vrais parias, n’ayant pas pu bénéficier de leur vivant des profits dégagés
grâce à leurs machines innovantes. La résistance n’a pas seulement touché la technologie, mais la sphère
spirituelle et créative également. Les poètes romantiques ont très bien su exprimer les différences crois-
santes entre le paysage rural et celui de la ville - en termes souvent désespérés : « Les villes (...) ne sont rien
moins que des prisons surdimensionnées qui enferment le monde et toutes ses beautés », a écrit le poète John
Clare2. Des artistes comme John Ruskin et William Morris se sont inquiétés d’une civilisation dont la sen-
sibilité esthétique et les structures physiques étaient uniquement refondées par des desseins matérialistes.
Mais d’autres problèmes plus durables ont alors surgi. Le Londres victorien est connu pour avoir été
une « grande ville sale », pour citer Charles Dickens, à tel point que son environnement malsain et ses
classes inférieures malheureuses symbolisent la cité industrielle en plein essor. Les polluants aéroportés
encrassaient tellement l’air londonien - les émissions de charbon en particulier - que les gens étaient
obligés de changer de manchettes et de faux cols en fin de journée (une habitude que l’on retrouvera à
Chattanooga dans les années 70, et aujourd’hui à Pékin ou à Manille). Dans les premières usines et lieux
d’opérations industrielles, comme les exploitations minières, les matériaux étaient considérés comme des
biens précieux et les hommes bon marché. Enfants comme adultes travaillaient des heures durant dans
des conditions déplorables.
Mais l’état d’esprit des premiers industriels - et de beaucoup d’autres à l’époque - était à l’optimisme.
Ils avaient une foi inébranlable dans les progrès du genre humain. Tandis que l’industrialisation explosait,
d’autres institutions ont émergé dans son sillage : les banques commerciales, la Bourse et la presse, qui
ont toutes offert des opportunités d’emploi à la nouvelle classe moyenne et resserré le tissu social autour
de la croissance économique. Des produits moins chers, des transports publics, la distribution de l’eau,
les égouts, le ramassage des ordures, la blanchisserie, des logements sains, et d’autres commodités encore
ont donné aux gens, pauvres ou riches, un niveau de vie soi-disant plus équitable, les classes oisives n’étant
plus les seules à bénéficier de ces avantages.
Si la Révolution industrielle n’a pas été planifiée, ce n’est pas sans raison. Malgré les apparences, elle a
surtout consisté en une révolution économique motivée par le désir d’acquérir du capital. Les industriels
de l’époque ont simplement cherché à fabriquer des biens de façon optimale et à les fournir au plus grand

1 Ouvrier militant britannique légendaire qui s’est fait connaitre à la fin du XVIIIe par la destruc-
tion organisée des machines à tisser.
2 Poète anglais (1793-1864)
nombre dans des quantités les plus importantes possible, imposant dans la plupart des domaines de pas-
ser du travail manuel à un système de mécanisation efficace.
Prenons l’exemple de la voiture. Au début des années 1890, l’automobile (à l’origine européenne) était
fabriquée par des artisans, généralement des indépendants, qui devaient répondre au cahier des charges
d’un client. Par exemple, une entreprise de machines-outils parisienne, qui était alors le principal fabricant
de voitures, en produisait seulement quelques centaines par an. Ces véhicules étaient des biens de luxe,
construits de manière artisanale. li n’existait aucun système standard de mesure et de calibrage, ni aucun
procédé de découpe de l’acier, à tel point que les pièces étaient fabriquées par différents fournisseurs,
trempées (ce qui en changeait souvent les dimensions), et limées une à une pour les faire correspondre à
la multitude d’éléments de la voiture. Aucune n’était pareille, et ne pouvait l’être.
Henry Ford avait travaillé en tant qu’ingénieur, mécanicien et constructeur de voitures de course
(un sport qu’il pratiquait lui-même) avant de fonder la Ford Motor Company en 1903. Après avoir mis au
point une première série de véhicules, Ford a vite compris que celui destiné à l’employé moderne améri-
cain - et pas simplement aux plus riches - devait être peu cher, et donc fabriqué en grandes quantités. En
1908, sa compagnie a commencé à produire la légendaire Ford T, « la voiture pour le plus grand nombre »
dont Ford avait rêvée, « construite à partir des meilleurs matériaux, par les meilleurs ouvriers que l’on puisse
trouver, à partir de plans simples mis au point par l’ingénierie moderne (...), et si peu chère que tout homme,
même percevant un salaire seulement correct, puisse se l’offrir. »
Dans les années qui suivirent, plusieurs aspects de la fabrication se sont complexifiés, donnant ainsi
la possibilité d’atteindre ce but et révolutionnant la production automobile grâce à l’augmentation rapide
du niveau d’efficacité. D’abord, la centralisation : en 1909, Ford a annoncé que l’entreprise ne fabriquerait
que la T et en 1910, il a déménagé dans une usine beaucoup plus grande qui utiliserait l’électricité comme
unique source d’énergie et permettrait d’assurer différents procédés de production sous le même toit. La
plus célèbre des innovations de Ford est la chaîne de montage mécanique. Au début de la production
automobile, les machines, les cadres et la carrosserie des véhicules étaient assemblés séparément, puis
livrés au même endroit pour le montage final. L’innovation de Ford a consisté à apporter « les matériaux
aux hommes » et non « les hommes aux matériaux ». Ses ingénieurs et lui ont mis au point une chaîne de
montage mécanisée sur le modèle de celles de l’industrie de la viande de bœuf de Chicago : elle transpor-
tait le matériel jusqu’aux ouvriers et, à son rendement optimal, permettait à chacun d’entre eux de répéter
une seule et même opération tandis que la voiture parcourait l’ensemble de la chaîne, réduisant ainsi le
temps de fabrication de façon spectaculaire.
Cette innovation, et d’autres encore, ont rendu possible la production en masse de la voiture univer-
selle, la fameuse Ford T, dans un unique centre, où de nombreux véhicules étaient assemblés en même
temps. Cette efficacité croissante a diminué les coûts de la T (de 850 dollars en 1908 à 290 dollars en 1925),
et de faire monter les ventes en flèche. En 1911, avant l’introduction de la chaîne de montage, les ventes
totales de la Ford Tétaient de 39640. En 1927, elles atteignaient les 15 millions.
La production standardisée et centralisée offrait de multiples avantages. Elle a bien évidemment ap-
porté des richesses plus grandes, et plus rapidement aux industriels, mais sur un autre front, la fabrication
industrielle a été, pour reprendre les propos de Winston Churchill, « l’arsenal de la démocratie moderne »,
parce que ses capacités de production ont été telles qu’elles ont permis (comme les deux guerres mondiales
l’ont démontré) de fournir une réponse indéniablement puissante en période de conflit. La production
de masse a également eu un aspect démocratique : comme la Ford T l’a prouvé, lorsqu’un bien ou un
service devient abordable, davantage de gens y accèdent. Les nouvelles opportu­nités d’emploi offertes par
les usines ont amélioré le niveau de vie grâce à l’augmentation des salaires. Ford a lui-même largement
participé à ce changement. En 1914, alors que le revenu moyen d’un ouvrier d’usine était de 2,34 dollars
par jour, il l’a fait passer à 5 dollars, conscient du fait que « ce ne seraient pas des voitures qui achèteraient
ses voitures ». Par ailleurs, l’industriel a également baissé de neuf à huit le nombre d’heures travaillées par
jour. Il a réussi d’un seul coup à créer son propre marché et à mettre la barre très haut pour l’industrie
automobile dans son ensemble.
Considérée sous l’angle de la conception, la Ford T a incarné le but global des premiers industriels :
fabriquer un produit désirable, abordable, et utilisable par n’importe qui n’importe où ; qui dure un certain
temps, jusqu’à ce que le moment vienne d’en acheter un nouveau ; qui puisse être élaboré à moindre coût,
et rapidement. En plus de ces aspects, les développements techniques se sont centrés sur l’accroissement
de « la puissance, de l’exactitude, de l’économie, de l’organisation, de la continuité, et de la vitesse », pour
reprendre la liste de contrôle de fabrication alors en vigueur chez Ford.
Évidemment, les objectifs de conception des premiers industriels étaient relativement spécifiques,
limités à l’application, la rentabilité, l’efficacité ; linéaires, en somme. En dehors de l’aspect économique, la
plupart de ces industriels, concep­teurs et ingénieurs ne voyaient pas que leurs élaborations partici­paient
d’un système plus grand. Mais ils partageaient certaines hypothèses concernant le monde.

Un ensemble de fondamentaux

Les premières industries se sont reposées sur un « capita l» naturel en apparence infini. Le minerai,
le bois, l’eau, le bétail, le charbon, la terre ; c’est grâce à ces matériaux bruts que la production de masse
à commencer à se mettre en place, et qu’elle continue de le faire encore aujourd’hui. L’usine de Rivière
Rouge de Ford a incarné la production à grande échelle : d’énormes quantités de fer, de charbon, de
sable, et autres matières premières entraient par un côté de l’installation et, une fois à l’intérieur, étaient
transformées en de nouveaux véhicules. Les industries ont grossi tandis qu’elles changeaient les ressources
en produits. Comme l’agriculture accaparait alors encore les plaines, des forêts immenses ont été abattues
pour leur bois. Les usines se sont implantées près des ressources naturelles afin d’y accéder plus facilement
(de nos jours, une entreprise de premier plan spécialisée dans la fabrication de fenêtres se situe dans un
espace autrefois entouré de sapins gigantesques, qui ont justement servi à produire des encadrements) et
à côté d’étendues d’eau dans lesquelles elles ont puisé pour assurer certaines étapes d’élaboration, et pour
se débarrasser des déchets.
Au XIXe siècle, à l’époque où ces pratiques ont vu le jour, la fragilité de l’environnement n’était pas au
cœur des préoccupa­tions. La nature était perçue comme une « terre nourricière » aux ressources infinies
et en perpétuelle régénération, capable à la fois de tout absorber, et de continuer de se développer. Même
Ralph Waldo Emerson3, un philosophe et poète prescient qui portait une attention toute particulière à
l’environnement, a bien exprimé cette croyance répandue lorsqu’il a, au début des années 1830, décrit la
nature comme « un ensemble de fondamentaux inchangé par l’homme ; l’espace, l’air, la rivière, la feuille.
» Beaucoup pensaient qu’il resterait toujours des terres vierges, et toute une littérature - tels les célèbres
romans de Rudyard Kipling - a su évoquer à merveille ces contrées sauvages et, semblait-il à l’époque,
immuables.
À cette même période, l’opinion occidentale s’est mise à considérer la nature comme une chose
dangereuse et brutale à civiliser et soumettre. Les humains, percevant ces forces comme hostiles, ont
contre-attaqué pour en prendre le contrôle. La mise en place de cette frontière a endossé la puissance
d’un mythe fondateur aux États-Unis, où « conquérir » des endroits encore à l’état sauvage est devenu un
impératif culturel - voire même spirituel.
Aujourd’hui, notre compréhension de la nature a radicalement changé. De nouvelles études in-
diquent que les océans, l’air, les montagnes, les plantes et les animaux sont plus vulnérables que ce que
les premiers innovateurs avaient imaginé. Mais les entreprises modernes fonctionnent toujours selon des
modèles développés à l’époque où les humains avaient une appréhension très différente du monde. Ni la
santé des systèmes naturels ni la conscience de leur délicatesse, complexité et interconnexité, n’ont fait
3 Philosophe et poète américain (1803-1882)
partie des programmes d’élaboration industrielle. Dans ses paradigmes fondamentaux, l’infrastructure
industrielle que nous connaissons aujourd’hui est linéaire : elle se focalise sur le fait de fabriquer un
produit et de le livrer au client rapidement et à moindres frais, sans se poser davantage de questions.
Bien entendu, la Révolution industrielle a apporté de nom­breux changements positifs sur le plan
social : de meilleures conditions d’existence, une espérance de vie accrue, une accession du plus grand
nombre aux soins médicaux et à l’éducation. L’électricité, les télécommunications et autres avancées ont
permis d’élever le confort à un niveau jusqu’alors inconnu. Les innova­tions technologiques ont également
prodigué aux nations en développement - pour les appeler ainsi - des bénéfices énormes, dont l’accrois-
sement de la productivité agricole, entraînant de fait des récoltes et des stocks de nourriture bien plus
importants que nécessaires aux populations grandissantes.
Mais la conception de cette Révolution industrielle a comporté des défauts majeurs, dépassant de
loin l’époque de sa naissance et de son développement, et qui ont abouti à des oublis cruciaux dont nous
subissons aujourd’hui les conséquences dévastatrices.

Du berceau au tombeau

Essayez d’imaginer ce que vous pourriez trouver aujourd’hui dans une décharge classique : de vieux
meubles, du papier peint, des tapis, des téléviseurs, des vêtements, des chaussures, des téléphones, des or-
dinateurs, des produits complexes, des emballages plastiques, et des r½atériaux organiques : des couches,
du papier, du bois, des déchets alimentaires. La plupart de ces produits ont été faits à partir de matériaux
précieux qui ont exigé des efforts et des dépenses afin d’être extraits et fabriqués ; des millions de dollars de
biens matériels. Mais les substances biodégradables comme la nourriture ou le papier ont elles aussi de la
valeur - elles pourraient se décomposer et redevenir des nutriments biologiques pour le sol. Malheureu-
sement, toutes ces choses sont entassées dans une décharge, où leurs qualités sont gâchées. Elles sont les
ultimes produits d’un système industriel qui est conçu sur le modèle linéaire et à sens unique « berceau-
à­tombeau ». Les ressources sont extraites, transformées en biens, vendues, et jetées dans une « tombe »
quelconque, en général une décharge ou un incinérateur. La fin de ce processus vous est certai­nement
familière, parce que vous, consommateurs, êtes respon­sables du traitement des déchets qu’il engendre.
Réfléchissez à ceci : on dit que vous êtes un consommateur, mais en réalité, vous consommez très peu
de choses - de la nourriture et des liquides. Le reste est conçu à votre intention pour être abandonné
quelque part lorsque vous en aurez fini. Mais où se trouve ce « quelque part » ? Bien entendu, il n’existe
pas vraiment. Il a « disparu ».
Les élaborations « berceau à tombeau » dominent la fabrication moderne. Selon certains bilans, plus
de 90 % des matériaux extraits pour la production de biens durables aux États-Unis sont presque aussitôt
jetés. Parfois, le bien lui-même perdure à peine plus longtemps. Il est souvent plus rentable d’acheter une
nouvelle version d’un outil très cher que de débusquer une personne capable de réparer l’objet original.
En fait, bon nombre de produits ont une obsolescence programmée. Ils sont faits pour ne durer qu’un
certain laps de temps et permettre - encourager - au consommateur de se débarrasser d’eux et d’acquérir
des modèles neufs. De même, les gens ne voient dans leurs poubelles que le sommet d’un iceberg de ma-
tériaux, un produit fini ne contenant en moyenne que 5 % des matériaux bruts participant à sa fabrication
et à sa distribution.

Une taille unique pour tous


Puisque le modèle « berceau-à-tombeau » à la base des tentatives d’élaboration de la Révolution in-
dustrielle n’a pas été remis en question, les mouvements qui se sont pourtant formés en opposition à cette
époque ont eux aussi manifesté des failles. L’émergence, au cours du siècle dernier et à titre de stratégie do-
minante, de la volonté d’atteindre des solutions de conception universelles en représente un bon exemple.
Dans le domaine de l’architecture, cette stratégie a pris la forme du Style international, un mouvement
développé durant les premières décennies du XXe siècle par d’illustres représentants tels Ludwig Mies
van der Rohe, Walter Gropius, et Le Corbusier, en réaction contre le style de l’époque victorienne encore
alors au goût du jour, puisque l’on continuait de construire des cathédrales néo-gothiques. Leurs objectifs
étaient autant sociaux qu’esthétiques. Ces précurseurs voulaient remplacer tous les logements insalubres
et inéquitables - d’un côté des endroits chics à la décoration chargée pour les riches, d’un autre des lieux
laids et malsains pour les pauvres - par des bâtiments de petite taille, propres et abordables, qui proscri­
raient toute différence de revenus ou de classe. De grandes surfaces vitrées, le béton et des moyens de
transport peu coûteux alimentés par des carburants fossiles ont donné aux ingénieurs et aux architectes la
possibilité de mettre en œuvre ce style partout à travers le monde.
De nos jours, le Style international a évolué vers un projet moins ambitieux : des constructions uni-
formes et ternes, étrangères aux particularismes de leur environnement - culturels, naturels, énergétiques,
ainsi qu’aux flux matériels locaux. Ce genre d’édifices reflètent peu, voire pas du tout, les caractéristiques
ou le style d’une région. Ils se détachent généralement du paysage qui les entoure, tels de honteuses ver-
rues, en admettant qu’ils le laissent encore voir, avec leurs « zones de bureaux » de bitume et de béton.
Leurs intérieurs sont tout aussi peu inspirants. Avec leurs fenêtres scellées, leurs climatiseurs ronronnant
en permanence, leurs systèmes de chauffage, leur absence de lumière du jour, d’air frais et leur éclairage
monotone fluorescent, ils pourraient être conçus pour abriter des machines, pas des êtres humains.
Si les créateurs du Style international ont misé à leur époque sur la nature fraternelle de l’Homme,
ceux qui y recourent de nos jours le font parce qu’il est facile, peu cher, et qu’il crée une architecture
uniforme quel que soit son environnement. De tels bâtiments peuvent se ressembler et fonctionner sur
le même mode, n’importe où, à Reykjavik comme à Rangoon. Concernant la conception de produits de
consommation, la fabrication massive de détergents offre un exemple classique de solution soi-disant
universelle. Les grandes compagnies élaborent un seul produit nettoyant pour l’ensemble des États-Unis,
ou de l’Europe, et ce alors que la qualité de l’eau et les besoins des communautés locales diffèrent. Par
exemple, les régions pourvues d’eau douce, comme le Nord-Ouest, ne requièrent que peu de détergent.
Par contre, celles où l’eau est dure, comme le Sud-Ouest, en nécessitent davantage. Mais ces produits
nettoyants sont conçus pour mousser, retirer la crasse et tuer les germes toujours aussi efficacement quel
que soit l’endroit - que l’eau soit dure, douce, de ville, minérale, qu’elle provienne de rivières poissonneuses
ou d’usines de traitement des effluents. Les fabricants se contentent d’évacuer le problème des conditions
locales en ajoutant un peu plus de produits chimiques. Imaginez un peu la puissance d’un détergent
capable d’éliminer la graisse de la veille d’une poêle. Et maintenant, essayez de vous représenter ce qui
arrive lorsque ce détergent entre en contact avec la peau glissante d’un poisson, ou la pellicule cireuse
d’une plante ...
Pour mettre en œuvre leurs solutions de conception univer­selles, les fabricants imaginent leurs pro-
duits en fonction du pire des scénarios, c’est-à-dire des conditions d’utilisation les plus difficiles, de telle
sorte que ceux-ci opèrent toujours avec la même efficacité. Cette façon de procéder a pour but de leur
garantir le marché le plus vaste possible. Mais elle révèle également la singularité de la relation que l’in-
dustrie humaine entretient avec la nature, cette vision des choses reflétant bien l’hypothèse selon laquelle
la nature est l’ennemi.

Par la force
« Si vous n’y arrivez pas par la force, c’est que vous n’êtes pas assez brutal », telle pourrait être, ai-
mons-nous à dire, la devise de la première Révolution industrielle. Cette tentative d’imposer des recettes
universelles à un nombre infini de conditions et de coutumes locales manifeste bien ce principe, c’est à
dire l’hypo­thèse sous-jacente selon laquelle la nature devrait être dominée ; aussi l’application de la force
brutale de la chimie et de l’énergie issue des carburants fossiles est-elle nécessaire à « l’adaptation» de telles
solutions.
L’industrie naturelle repose pour l’essentiel sur l’énergie solaire, qui peut être considérée comme une
forme de revenus en perpétuel renouvellement. Les humains, par contraste, extraient et brûlent des car-
burants fossiles comme le charbon et les dérivés pétrochimiques puisés dans les profondeurs de la Terre,
qu’ils complètent avec de l’énergie produite grâce à l’incinération des déchets, ou aux réacteurs nucléaires,
générant ainsi des problèmes supplémentaires. Ce faisant, ils ne s’intéressent ni à l’exploitation ni à la
maximisation des flux de l’énergie naturelle locale, comme si la consigne de fonctionnement standard
était : « S’il fait trop chaud ou trop froid, ajoutez simplement davantage d’énergie fossile. »
Vous êtes certainement bien informés à propos de la menace que représente le réchauffement global
dû à l’accumulation de gaz rétenteurs de chaleur dans l’atmosphère (tel le dioxyde de carbone) à cause
des activités humaines. L’augmentation générale des températures engendre un changement climatique
planétaire et transforme l’ensemble des conditions météorologiques. La plupart des modèles se basent
sur le fait que les conditions météorolo­giques vont devenir de plus en plus violentes : chaleurs et froids
extrêmes, tempêtes et contrastes thermiques plus intenses. Dans une atmosphère chaude, l’eau s’évapore
davantage des océans, ce qui occasionne des tempêtes plus virulentes et fréquentes, et donc une élévation
du niveau des mers et modifie les saisons ; en bref, tout un enchaînement d’événements climatiques.
La réalité du réchauffement s’est répandue non seulement parmi les écologistes, mais aussi parmi les
dirigeants industriels. Cependant, cette problématique n’est pas l’unique raison que nous ayons de repen-
ser notre dépendance à l’approche « force brute » de l’énergie. La combustion des produits fossiles rejette
des particules - des particules de suie microscopiques - dans l’environnement, alors que l’on sait que ces
dernières engendrent des problèmes respiratoires, entre autres dangers pour la santé. Les règlementations
prévues pour réguler les polluants volatils menaçant la santé deviennent d’ailleurs de plus en plus sévères.
Mais à présent que ces nouvelles directives - basées sur la recherche des risques sanitaires encourus à
cause des toxines volatiles issues de la combustion des carburants fossiles - sont appliquées, les industries
qui se contentent de perpétuer le système actuel se retrouvent largement désavantagées.
Mais au-delà de ces importantes considérations, le recours à la force brute de l’énergie en tant que
stratégie dominante n’a aucun sens à long terme. Vous ne voudriez pas subvenir à vos dépenses quoti-
diennes en comptant uniquement sur vos économies, alors pourquoi puiser dans les réserves pour faire
face aux besoins en énergie de l’humanité tout entière ? À l’évidence, les produits pétrochimiques vont
se raréfier (et devenir beaucoup plus chers), un problème que ne résoudra pas le forage d’une poignée
de zones encore vierges pour quelques millions de barils de pétrole supplémentaires. Les autres sources
d’énergie tels les dérivés pétrochimiques des carburants fossiles doivent être, dans un certain sens, consi-
dérées comme une poire pour la soif, une ressource à réserver aux urgences, et à utiliser avec parcimonie
- en vue de certaines situations médicales, par exemple. Pour la majorité de leurs besoins simples en
énergie, les humains pourraient augmenter leurs revenus solaires actuels, ce dont ils ne manquent pas, à
un taux substantiel : la lumière qui frappe tous les jours la surface de la planète fournit une énergie cent
fois plus importante que le montant total de celle nécessaire aux activités humaines.

Une culture de la monoculture

Au sein des paradigmes actuels de fabrication et de croissance, la diversité - un élément consti-


tuant de la nature - est typiquement traitée comme une force hostile aux finalités de la conception. Les
approches de développement traditionnelles basées sur la force brute et sur une conception universelle
tendent à écraser (et à ignorer) les diversités naturelles et culturelles, aboutissant ainsi à moins de variété,
et à une plus grande homogénéité.

Observons le processus de construction d’une maison universelle classique. Dans un premier temps,
les constructeurs raclent le site jusqu’à ce qu’ils aient atteint un lit d’argile ou un sol intact. Ils abattent
des arbres, détruisent la faune et la flore, ou les forcent à s’implanter ailleurs, et la mini « McDemeure »
générique, ou maison modulaire, sort de terre sans la moindre considération pour le milieu naturel qui
l’entoure - comment le soleil pourrait entrer et réchauffer la bâtisse en hiver, et les arbres la protéger du
vent, de la chaleur, du froid tout en préservant dès à présent et à l’avenir la qualité du sol et de l’eau. Enfin,
un tapis d’herbe exogène de 5 centimètres d’épaisseur vient recouvrir le reste de la parcelle.
Le gazon moyen est une bête curieuse : les gens le plantent, puis l’inondent de fertilisants artificiels
et de pesticides dangereux dans le but de le faire pousser de façon uniforme - pour mieux tailler et mettre
en pièces ce qu’ils s’efforcent de stimuler. Et malheur à la petite fleur jaune qui ose pointer la tête !
Au lieu d’être conçues en harmonie avec le paysage naturel local, la plupart des aires urbaines mo-
dernes se contentent de grandir, pour reprendre une métaphore usitée, comme un cancer, se propageant
de plus en plus, éradiquant tout environnement vivant sur leur passage, et recouvrant les alentours de
couches d’asphalte et de béton.
L’agriculture traditionnelle tend à adopter ce genre de démarche. Le but d’une opération commerciale
céréalière est de produire le plus possible le plus facilement possible, c’est-à-dire en dépensant le moins de
temps et d’argent - la visée première de la conception efficace de la Révolution industrielle. De nos jours,
la plupart des opérations classiques se concentrent sur des variétés de céréales très spéciales, hybrides et
sans doute génétiquement modifiées. Elles engendrent un environnement de monoculture où pousse un
produit agricole particulier qui n’est pas une variété naturelle, mais croisée. Les planteurs arrachent toutes
les autres essences florales au cours du labour, permettant ainsi au vent et à la pluie d’éroder le sol, ou sans
labourer, mais en utilisant des quantités impressionnantes d’herbicides. Des variétés de céréales anciennes
sont perdues parce que leur production ne correspond pas aux exigences du commerce moderne.
Si ces stratégies paraissent raisonnables aux yeux de l’industrie contemporaine et des « consom-
mateurs », elles entretiennent des problèmes à la fois sous-jacents et apparents. Les éléments qui ont été
retirés de l’écosystème afin de produire plus rapidement davantage de céréales (avec un meilleur ren-
dement) seraient en fait bénéfiques à l’agriculture. Les plantes arrachées au cours du labour auraient
permis d’empêcher l’érosion, les inondations, de stabiliser et de reconstruire le sol. Elles auraient pu offrir
un refuge aux oiseaux et aux insectes, dont certains comptent parmi les ennemis naturels des parasites
qui s’attaquent à ces fameuses cultures. De nos jours, leurs ennemis naturels ayant été anéantis ou étant
devenus de plus en plus résistants aux pesticides, le nombre de parasites augmente.
Les pesticides, fabriqués de façon classique, génèrent des coûts incompressibles à la fois pour les
fermiers et l’environnement, et sont l’incarnation d’un usage vraiment inconscient de la force chimique
brute. Même si les entreprises de produits chimiques recommandent aux agriculteurs de se montrer pru-
dents avec les pesticides, ils font plus de profit lorsqu’ils en vendent davantage. En d’autres termes, les
entreprises encouragent malgré elles une prodigalité extrême - voire même une mauvaise utilisation - de
leurs produits qui peuvent dès lors contaminer le sol, l’eau et l’air.
Dans un système aussi artificiel, où les ennemis naturels des parasites (des plantes ou organismes
participant au cycle des nutriments) ont été éliminés, il faut recourir à une force chimique brute plus
grande (pesticides et fertilisants) pour permettre au système de rester commercialement stable. Saturé de
produits chimiques, le sol voit ses nutriments diminuer. Les gens ne veulent pas en général vivre trop près
de ce genre d’exploitation parce qu’ils redoutent leurs émanations chimiques. Au lieu d’être une source
de plaisir esthétique ou culturel, l’agriculture moderne, dont les coûts ne cessent d’augmenter, épouvante
ceux qui souhaitent habiter et élever leurs familles dans un environnement sain.
Le problème ici n’est pas l’agriculture en soi, mais les objectifs particulièrement étroits qu’elle vise.
L’idée même de cultiver une seule sorte de céréale réduit de façon drastique la richesse du réseau de «
services » et le nombre d’effets secondaires positifs que l’ensemble de l’écosystème assurait à l’origine.
Jusqu’à ce jour, l’agriculture conventionnelle demeure, comme les scienti­fiques Paul et Anne Ehrlich4 ainsi
que John Holdren5 l’ont dit, « un simplificateur d’écosystèmes qui remplace des communautés naturelles
biologiques relativement complexes par d’autres, créées par l’homme et relativement simples, basées sur
quelques souches seulement. » Ces organismes simples sont incapables de survivre par eux-mêmes. Et,
ironie du sort, cette simplification requiert encore davantage de force brute pour que ce système atteigne
le rendement espéré. Enlevez les produits chimiques, et les modes modernes de contrôle de l’agriculture et
les récoltes deviendraient caduques (jusqu’à ce que, évidemment, d’autres espèces repoussent petit à petit
et réinjectent de la complexité dans l’écosystème).

Qualité égale prospérité

Un fait intéressant : la marée noire provoquée par l’Exxon Valdez en 1991 a accru le PIB de l’Alaska.
La zone de la baie du Prince­William a même été économiquement plus prospère parce que beaucoup de
gens se sont mobilisés pour la nettoyer. Les restau­rants, les hôtels, les magasins, les stations essence et les
stocks ont tous bénéficié d’une augmentation anormale des échanges économiques.
Le PIB ne retient qu’une façon de mesurer le progrès l’activité. L’activité économique. Mais quelle
personne sensée pourrait qualifier de progrès les conséquences d’une marée noire ? À en croire certains
bilans, l’accident du Valdez aura fait disparaître davantage de faune et de flore qu’aucune catastrophe en-
vironnementale provoquée par l’Homme dans l’histoire des États-Unis. Selon un rapport gouvernemental
de 1999, seules deux des vingt-trois espèces animales touchées par la catastrophe s’en sont remises. Son
impact sur les poissons, la faune en général et la flore agit aujourd’hui encore sous forme de tumeurs, de
troubles génétiques, et autres conséquences dramatiques. La marée noire a entraîné une perte de richesse
culturelle, dont cinq parcs publics, quatre zones d’habitations cruciales, et une réserve d’état pour le gibier.
De l’habitat important pour les parcs d’élevage marin a été endommagé, ce qui a peut-être décimé la
population de harengs vivant dans la baie du Prince-William (sans doute à cause d’une infection virale
due à une exposition au pétrole). La marée noire a privé les pêcheurs d’une grande partie de leurs revenus,
sans parler des effets moins quantifiables sur leur moral et leur état émotionnel.
La façon dont le PIB mesure le progrès est née à l’époque où les ressources naturelles semblaient
encore illimitées et où la « qualité de la vie » était synonyme de niveau de vie élevé. Mais si la prospérité ne
se calcule qu’à l’aune de l’accroissement de l’activité économique, alors les accidents de voiture, les séjours
à l’hôpital, les maladies (tel le cancer), et les déversements de produits toxiques sont tous des signes de
progrès. Perte de ressources naturelles, de culture, effets négatifs d’un point de vue social et environne-
mental, baisse de la qualité de la vie ... ces maux ont beau être bien réels et une région entière se retrouver
en déclin, un schéma simpliste selon lequel la vie économique se porte bien suffit à nier la réalité. À travers
le monde, nombreux sont les pays tentant de doper leur niveau d’activité économique afin de pouvoir, eux
aussi, bénéficier de « progrès » selon les critères retenus par le Pl B. Mais dans cette course au progrès, à
l’activité sociale et économique, leur impact écologique, et leurs effets indésirables peuvent être négligés.

4 Biologistes américains
5 Conseiller du président B. Obama pour la science et la technologie, président de l’Association
américaine pour l’avancement des sciences.
Des produits vulgaires

Le but d’élaboration de l’infrastructure industrielle dans son ensemble est de créer un produit répon-
dant aux normes, relati­vement facile à fabriquer, et qui dure assez longtemps pour satisfaire les attentes
du marché, concrétisant les désirs de son fabricant et certains souhaits de son consommateur. Mais de
notre point de vue, des produits mal conçus au regard de la santé humaine et environnementale sont
inintelligents et inélégants - ce que nous appelons des produits vulgaires.
Pour donner un exemple, un vêtement en polyester fabriqué en masse et une bouteille d’eau en
plastique classique contiennent de l’antimoine, un métal toxique lourd connu pour provoquer le cancer
sous certaines conditions. Mettons de côté pour le moment le problème des dangers encourus par son
utilisateur. La question que nous poserions en tant que concepteurs est : pourquoi en trouve-t-on dans ce
produit ? Sa présence est-elle nécessaire ? En fait, elle ne l’est pas : si l’antimoine est un catalyseur largement
répandu dans les processus de polymérisation, il n’est pas nécessaire à la fabrication du polyester. Que se
passe-t-il lorsque ce bien mis au rebut et « recyclé » (ou plutôt sous-cyclé) est mélangé à d’autres matériaux
? ou lorsqu’il est brûlé avec des déchets tels des huiles de cuisson, une pratique largement répandue dans
les pays développés ? L’incinération rend l’anti­moine biologiquement tolérable - c’est-à-dire respirable. Si
le polyester devait servir de carburant, nous aurions besoin qu’il puisse être brûlé sans danger.
Un tee-shirt en polyester et une bouteille d’eau en plastique sont deux exemples de ce que nous ap-
pelons des produits plus en tant qu’acheteur, vous avez obtenu l’article ou le service que vous désiriez, plus
des additifs - susceptibles de vous faire du mal à vous ainsi qu’à vos proches - que vous n’aviez pas deman-
dés, et dont vous ignoriez même l’existence. Peut-être les étiquettes de ce genre de tee-shirt devraient-elles
indiquer : ce produit contient des teintures toxiques et des catalyseurs. Évitez de transpirer lorsque vous le
portez ou ils pénétreront votre peau. En outre, ces ingrédients supplémentaires sont rarement nécessaires
à la conception du bien lui-même.
Depuis 1987, nous avons étudié un large éventail de produits commercialisés par de grands fabri-
cants, des objets ordinaires comme une souris d’ordinateur, un rasoir électrique, un célèbre jeu vidéo, un
séchoir à cheveux, et un lecteur de CD portable. Nous avons découvert que tous libéraient des compo-
sés tératogènes et/ou carcinogènes - des substances connues pour jouer un rôle dans les malformations
congénitales et le cancer. Un batteur électrique émettait des gaz qui se retrouvaient piégés dans les molé-
cules de beurre liquide résistantes à la cuisson contenue dans une pâte à gâteau.
Pourquoi une telle situation ? Parce que les produits de haute technologie sont généralement fabri-
qués à partir de matériaux de mauvaise qualité - des plastiques bon marché et des colorants - globale-
ment vendus chez les fournisseurs les moins chers qui peuvent se trouver à l’autre bout de la planète. Ce
qui signifie que des substances pourtant interdites aux États-Unis et en Europe peuvent y pénétrer par
l’intermédiaire de produits et d’éléments fabriqués ailleurs. Le benzène cancérigène, par exemple, dont
l’usage en tant que solvant a été banni des usines américaines, entre pourtant aux États-Unis sous forme
de morceaux de caoutchouc conçus dans des régions en voie de développement qui n’en ont pas interdit
l’utilisation. Ils peuvent ensuite tous se retrouver dans, disons, votre tapis de jogging, qui relâchera cette
substance interdite pendant que vous vous entraînerez.
Le problème augmente lorsque des pièces produites dans différents pays sont assemblées dans un
même bien, ce qui se pas­se généralement avec les appareils de haute technologie électro­niques ou élec-
triques. Les fabricants ne savent pas forcément - et comme on ne leur demande pas de le savoir - ce que
les différen­tes pièces à assembler contiennent exactement. Les ceintures de gomme d’une machine de
musculation montée aux États-Unis peuvent provenir de Malaisie, les produits chimiques de Corée, le
moteur de Chine, l’adhésif de Taiwan, et le bois du Brésil.
Comment ces produits bruts vous affectent-ils ? Ils dété­riorent la qualité de l’air intérieur. Une étude
a prouvé que plus de la moitié des maisons testées hébergeaient toutes sept substances chimiques toxiques
connues pour provoquer le cancer chez l’être humain, à des taux de concentration aussi élevés que ceux
qui, de façon officielle, relèvent d’un site de déchets toxiques. Les allergies, l’asthme, et le « syndrome du
bâtiment malsain » augmentent. Et cependant, il n’existe à l’heure actuelle pratiquement aucune norme
obligatoire en matière de qualité de l’air intérieur.
Même les produits spécialement conçus pour les enfants peuvent être trop bruts. L’analyse de bras-
sards de natation en PVC (polychlorure de vinyle) a démontré qu’ils libéraient des substances potentiel-
lement dangereuses - dont, à la chaleur, de l’acide chlorhydrique. D’autres substances nocives, comme
les phtalates plastifiants, peuvent être absorbées par simple contact cutané. Ce scénario devient particu-
lièrement alarmant avec les piscines gonflables, quand on sait que la peau d’un enfant, dix fois plus fine
que celle d’un adulte, se plisse lorsqu’elle est mouillée - condition idéale d’absorption des toxines. Une
fois encore, en acquérant des brassards, vous avez acheté un « produit plus » malgré vous : vous avez eu
les flotteurs que vous vouliez pour votre enfant, plus des toxines que vous n’aviez pas demandées - ce qui
n’est vraiment pas une bonne affaire, ni le résultat que les fabricants visaient en créant cet accessoire pour
enfants.
Vous pourriez vous dire, « je ne connais aucun enfant qui ait été malade à cause d’une bouée ou
d’une piscine gonflable ! ». Mais au lieu de développer des maladies immédiatement identifiables, cer-
taines personnes présentent des allergies, des syndromes de sensibilité multiple aux produits chimiques,
de l’asthme, ou peuvent simplement ne pas se sentir bien sans savoir pourquoi. Mais même si on ne
ressent pas tout de suite de symptômes, se retrouver en contact permanent avec des substances carcino­
gènes comme le benzène ou le chlorure de vinyle peut se révéler imprudent.
Considérez les choses sous cet angle. Le corps de chaque individu est soumis à un stress généré par
des sources internes et/ou externes. Ces perturbations peuvent prendre la forme de cellules cancéreuses
naturellement produites par l’organisme - selon certaines estimations, environ douze par jour - qui auront
été exposées à des métaux lourds et autres agents pathogènes, et cetera, et cetera. Le système immuni-
taire est capable de gérer une certaine dose de stress. Pour le dire de façon simpliste, vous pourriez vous
représenter ces facteurs de stress comme des balles avec lesquelles votre système immunitaire jonglerait.
Habituellement, le jongleur fait tout pour maintenir ses balles en l’air. En réalité, le système immunitaire
rattrape et détruit ces dix ou douze cellules. Mais plus de balles se trouvent en l’air - plus le corps est assailli
par toutes sortes de toxines générées par l’environnement, pour prendre cet exemple - plus il y a de chance
qu’il lâche une balle, c’est-à-dire qu’une cellule fasse une erreur en se reproduisant. Il est très difficile de
savoir quelle molécule ou quel facteur pousse le système d’une personne à dysfonctionner. Mais pourquoi
ne pas retirer plutôt des sources de stress, puisque les gens n’en veulent pas ou n’en ont pas besoin ?
Certains produits chimiques ont des effets secondaires encore plus insidieux : ils affaiblissent le système
immunitaire. Ce qui reviendrait à bloquer la main du jongleur dans son dos, le gênant ainsi beaucoup et
l’empêchant même de rattraper les cellules cancéreuses avant qu’elles ne posent problème. Les produits
chimiques les plus mortels détruisent le système immunitaire et endommagent les cellules. Dans le cas
présent, nous nous retrouvons avec un jongleur qui lutte pour maintenir en l’air un nombre croissant de
balles avec une seule main. Est-ce qu’il les lance avec autant de précision et de grâce ? Pourquoi lui faire
courir le risque qu’il ne le puisse pas ? Pourquoi ne chercherions-nous pas plutôt des moyens de renforcer
le système immunitaire au lieu de le mettre à l’épreuve ?
Nous nous sommes concentrés sur le cancer, mais ces composants pourraient avoir d’autres effets
que la science n’a pas encore découverts. Prenez les perturbateurs endocriniens, dont on n’entendait pas
parler il y a dix ans, mais dont on sait aujourd’hui qu’ils comptent parmi les composés chimiques les
plus nocifs pour les organismes vivants. Parmi les 8 000 substances chimiques (environ) et mélanges
techniques connus qui sont produits et utilisés par l’industrie de nos jours (et dont chacun possède au
moins cinq dérivés), 3 000 seulement, selon un bilan provisoire, ont été étudiés pour leurs répercussions
sur les systèmes vivants.
Il pourrait paraître tentant d’essayer de remonter le temps. Cependant, la prochaine révolution in-
dustrielle ne cherchera pas à retourner à un état préindustriel idéalisé dans lequel, par exemple, tous les
textiles seraient fabriqués à partir de fibres naturelles. Certes, à une époque, les tissus étaient biodégra-
dables et les morceaux au rebut pouvaient se décomposer, ou même être brûlés en toute sécurité comme
combustibles. Mais les matériaux naturels capables de répondre aux besoins de notre population actuelle
n’existent pas et ne peuvent exister. Si plusieurs milliards de gens voulaient des bluejeans en fibre naturelle
teintée avec des colorants naturels, l’humanité devrait dédier des millions d’hectares à la culture de l’in-
digo et du coton uniquement pour satisfaire cette demande -des hectares nécessaires à l’agri­culture. Sans
compter que les produits « naturels » ne sont pas forcément sains pour les humains et l’environnement.
L’indigo contient des mutagènes et, puisqu’il est cultivé selon les principes de la monoculture, il réduit
la diversité génétique. Vous voulez changer de jean, pas de gènes. Les substances créées par la nature
peuvent se révéler extrêmement toxiques ; elles n’ont pas été spécifiquement conçues pour suivre l’évolu-
tion de notre utilisation. Même une chose aussi banale et essentielle que de l’eau buvable et limpide peut
se révéler mortelle, si on vous y immerge de force durant plus de deux minutes.

Une stratégie de la tragédie, ou une stratégie du changement ?

L’infrastructure industrielle d’aujourd’hui est conçue pour talonner la croissance économique. Elle le
fait aux dépens d’autres préoccu­pations vitales, parmi lesquelles la santé humaine et écologique, la richesse
culturelle et naturelle, l’amusement et le plaisir. Mis à part quelques effets secondaires positifs connus, la
plupart des méthodes et des matériaux industriels sont involontairement dévoreurs de ressources.
Cependant, tout comme les industriels, les ingénieurs, les concepteurs et les développeurs du passé
n’ont pas cherché à provoquer de tels effets dévastateurs, ceux qui perpétuent aujourd’hui ces paradigmes
n’ambitionnent pas de ravager le monde. Les déchets, la pollution, les produits vulgaires et autres effets
négatifs que nous avons précédemment décrits ne sont pas le fait de sociétés commerciales qui se range-
raient délibérément du côté du mal. Elles sont simplement la conséquence d’une élaboration dépassée et
dépourvue d’intelligence.
Néanmoins, les dommages sont avérés, et sévères. Les industries modernes émiettent petit à petit
certaines réussites élémentaires que l’industrialisation avait pourtant engendrées. Les stocks de nourriture,
par exemple, ont augmenté pour permettre de nourrir davantage d’enfants, mais dans le même temps, de
plus en plus se couchent en ayant faim. Mais si des enfants bien nourris sont régulièrement exposés à des
substances susceptibles de provoquer des mutations génétiques, des cancers, de l’asthme, des allergies,
entre autres complications liées aux déchets et à la contamination industrielle, qu’aurons-nous accompli ?
Une conception médiocre répandue à une telle échelle porte plus loin que notre propre vie. Elle perpétue
ce que nous appelons une tyrannie intergénérationnelle - la tyrannie des effets de nos actions actuelles sur
les générations futures.
À un certain moment, un fabricant ou un concepteur se dira « Nous ne pouvons pas continuer
comme ça. Nous ne pouvons pas continuer de soutenir et de laisser, un tel système en place. » À un
certain moment, ils voudront laisser derrière eux un héritage dont ils soient fiers. Mais quand cette prise
de conscience se produira-t-elle ?
Nous affirmons que ce fameux moment est arrivé, et que la négligence n’est plus à l’ordre du jour.
Une fois que vous avez compris comment la destruction se met en place, à moins que vous ne fassiez
quelque chose pour la modifier, et même si vous n’avez jamais eu l’intention de la provoquer, soit vous
vous retrouvez impliqué dans une stratégie de la tragédie, soit vous vous donnez les moyens de concevoir
et de mettre en œuvre une politique du changement.
Vous croyez peut-être qu’une stratégie de changement viable existe déjà ? De nombreux mouve-
ments « verts », environnementaux, et éco-efficaces ne sont-ils pas déjà sur pied ? Le prochain chapitre va
plus précisément traiter de ces mouvements et des solutions qu’ils proposent.
Chapitre 2 : Pourquoi être «  moins mauvais  »
n’est-il pas bon ?
L’impulsion ayant pour but de rendre l’industrie moins polluante remonte aux tout premiers temps de
la Révolution industrielle, à l’époque où les usines l’étaient tellement elles-mêmes qu’il fallait les contrôler
scrupuleusement afin de limiter maladies et mortalité. Depuis, la réponse systématique à cette dévastation
industrielle est l’approche « moins mauvaise ». Cette démarche a son propre vocabulaire que la plupart
d’entre nous connaît bien : réduire, éviter, minimiser, soutenir, limiter, arrêter. Cela fait longtemps que
cette terminologie est au centre des programmes environnementaux, comme de la plupart des objectifs
écologiques poursuivis par l’industrie de nos jours.
Thomas Malthus a été l’un des tout premiers messagers pessimistes, prédisant dès la fin du XVIIIe
siècle que les hommes se reproduiraient de façon exponentielle et que cela aurait des conséquences dé-
vastatrices pour le genre humain. Exprimée durant l’euphorie explosive des débuts de l’industrialisation, à
une époque où l’on tablait encore sur la disposition de l’homme à faire le bien et sur sa capacité croissante
à modeler la Terre à ses propres fins (considérées comme constructives par la plupart), la position de
Malthus a été mal comprise, l’augmentation de la population étant alors elle-même perçue comme une
aubaine. Malthus n’entrevoyait pas de grands avancements brillants, mais des ténèbres : la pénurie, la
pauvreté, et la famine. Son Essai sur le principe de population, publié en 1798, a été élaboré en réponse à
l’essayiste et utopiste William Goldwin, un héraut de la cause de la « perfectibilité » de l’homme : « J’ai lu
certaines spéculations sur la perfectibilité de l’homme et de la société avec grand plaisir, a écrit Malthus. J’ai
été enthousiasmé par le tableau enchanteur à propos duquel elles glosent. » Mais, a-t-il conclu, « La capacité
de production de moyens de subsistance de l’Homme est tellement supérieure à celle de la Terre que la mort
devrait, sous une forme ou une autre, rendre prématurément visite à la race humaine. » À cause de son pes-
simisme (et de la suggestion selon laquelle les gens devraient moins se reproduire), Malthus est devenu
une caricature. Aujourd’hui encore, son nom est synonyme d’une attitude pingre à l’égard du monde.
Pendant que Malthus faisait ces sombres prédictions à propos de la population humaine et des
ressources, d’autres repéraient des changements dans la nature (et les esprits) au fur et à mesure du dé-
veloppement de l’industrie. Des auteurs romantiques anglais comme William Wordsworth et William
Blake ont décrit la profondeur spirituelle et imaginative que pouvait inspirer la nature, et dénoncé la
croissance d’une société urbaine mécaniste de plus en plus focalisée sur le fait d’avoir et de dépenser. Les
Américains George Perkins Marsh, Henry David Thoreau, John Muir, Aldo Leopold, et d’autres encore,
ont perpétué cette tradition littéraire aux XIXe et XXe siècles à travers le Nouveau Monde. Depuis les forêts
du Maine, du Canada, de l’Alaska, du Midwest, du sud-ouest des États-Unis, leurs voix se sont élevées
afin de préserver grâce au langage les paysages qu’ils adoraient, déplorer leur destruction, et réaffirmer la
croyance selon laquelle, comme Thoreau l’a merveilleusement dit, « dans le Désert réside la préservation
du monde. » Marsh a été l’un des premiers à comprendre la capacité de l’homme à saccager durablement
l’environnement, et Aldo Leopold d’anticiper certains sentiments de culpabilité caractéristiques de l’éco-
logie de nos jours :
« Lorsque je soumets ces pensées à une presse typogra­phique, je contribue à l’abattage des arbres.
Chaque fois que je mets de la crème dans mon café, je participe à l’assèchement d’un marécage près
duquel broutaient des vaches, et à l’extermination d’oiseaux au Brésil. Quand je monte dans ma Ford pour
aller observer les oiseaux ou à la chasse, je ravage un champ pétrolifère, et je réélis un impérialiste pour
qu’il me fournisse du caoutchouc. Ou plutôt : quand j’engendre plus de deux enfants, je crée davantage
de besoins en presses typographiques, en vaches, en café, pour pallier soit la mort de telle race d’oiseaux,
essence d’arbres et de fleurs, soit... leur éviction de leurs environnements respectifs. »
Certains de ces hommes ont fondé des sociétés de protection, tels le Sierra Club et la Wilderness
Society, afin de préserver la nature sauvage et faire en sorte que l’expansion industrielle ne la détruise pas.
Leurs écrits ont inspiré les nouvelles générations d’environnementalistes et d’amoureux de la nature, et le
font toujours.
Mais c’est seulement en 1962, après la publication du Printemps silencieux, de Rachel Carson, que
cette déformation romantique de l’appréciation de la nature sauvage a émergé, apportant à la probléma-
tique un éclairage scientifique. Jusque-là, l’écologie signifiait protester contre des dommages évidents - la
déforestation, la destruction minière, la pollution des usines, et d’autres changements visibles - et préser-
ver des paysages particulièrement prisés, comme les montagnes Blanches de l’État du New Hampshire ou
le parc naturel Yosemite en Californie. R. Carson6 a pointé une chose plus insidieuse ; elle a imaginé un
environnement dans lequel aucun oiseau ne chanterait, poussant même plus loin en expliquant que les
produits chimiques fabriqués par l’homme - un pesticide comme le DDT en particulier - dévastaient la
nature. Bien qu’il ait fallu une décennie, Printemps silencieux a entraîné l’interdiction du DDT7 aux États-
Unis et en Allemagne, et soulevé une intense controverse à propos des dangers des produits chimiques
industriels. Elle a obligé les scientifiques et les politi­ciens à prendre position et à former des groupes
comme Environmental Defense, Natural Resources Defense Council, World Wildlife Fédération (WWF), et
le BUND (La Fédération allemande pour la protection de la nature et de l’environnement). Les écologistes
ne se sont plus seulement intéressés à la préservation de l’environnement, mais au contrôle et à la réduc-
tion des toxines. Les régions désertes en déclin et les ressources naturelles en diminution ont commencé
à inquiéter, au même titre que la pollution et que les déchets toxiques.
L’héritage de Malthus continuait d’avoir de l’emprise. Peu après Printemps silencieux, en 1968, Paul
Ehrlich, un pionnier de l’écologie moderne et éminent biologiste qui travaillait alors à Stanford, a publié
un texte alarmiste de dimension malthusienne, La Bombe «P», 7 milliard d’hommes dans l’an 2000, ouvrage
dans lequel il a déclaré que les années 70 et 80 marqueraient une ère sombre de famine et de carence de
ressources durant laquelle « des centaines de millions de gens mourraient de faim. » Il a également souli-
gné l’habitude fâcheuse des humains à se « servir de l’atmosphère comme d’un dépotoir.» « Voulons-nous
vraiment continuer au même rythme et attendre de découvrir ce qu’il se passera ? Qu’avons-nous à gagner
à jouer à la «roulette environnementale» ? », a-t-il interrogé.
En 1984, Ehrlich et sa femme, Anne, ont fait suivre ce premier livre d’un second, The Population
Explosion (L’Explosion démographique).
Dans ce second avertissement à l’humanité, ils ont affirmé : « À l’époque, la mèche brûlait ; au-
jourd’hui, la bombe humaine explose. » Les deux auteurs ont posé comme postulat et comme première
cause parmi celles à l’origine des difficultés de notre planète « la surcroissance de la population humaine
et son impact sur les écosystèmes ainsi que sur les différentes communautés humaines. » Le premier
chapitre de leur ouvrage s’intitule : « Pourquoi est-ce que tout le monde n’a pas autant peur que nous ? », et
leur ultime suggestion à l’humanité commence par deux conseils pressants : « Stopper la croissance de la
population humaine aussi vite que possible et sans cruauté », et « Convertir le système économique basé sur
la croissance en système basé sur la durabilité, en faisant baisser la consommation par personne. »
L’assimilation de la croissance à des conséquences négatives est devenue l’un des thèmes majeurs des
écologistes de l’époque moderne. En 1972, entre la publication des premier et second signaux d’alarme
d’Ehrlich, Donella, Dennis Meadow, et le Club de Rome (un groupe constitué de grands patrons du com-
merce international, de fonctionnaires nationaux et internationaux, et de scientifiques de premier plan)
ont publié un autre ouvrage inquiétant, Halte à la croissance ? Ces auteurs avaient remarqué l’épuisement
des ressources dû à la croissance démographique et les effets destructeurs de l’industrie, et en avaient
déduit que : « Si la croissance actuelle devait encore permettre à la population mondiale, l’industrialisation,
la pollution, et la production de nourriture d’augmenter, et aux ressources de diminuer, les limites de la

6 Zoologiste et biologiste américain (1907-1964)


7 Dichlorodiphényltrichloroéthane, pesticide.
croissance sur cette planète seraient atteintes au siècle prochain, à un moment ou un autre. » Vingt ans plus
tard, un rappel, Beyond the Limits (Hors limites) se concluait sur d’autres recommandations encore : «
minimiser l’utilisation des ressources non renouvelables », « utiliser toutes les ressources avec un maximum
d’efficacité », « ralentir et éventuellement stopper la croissance exponentielle de la population et du capital
matériel ».
En 1973, l’ouvrage de Fritz Schumacher8, Small is beautiful: une société à la mesure de l’homme, s’est
attaqué au problème de la croissance d’un point de vue philosophique. « L’idée d’une croissance économique
illimitée, a-t-il écrit, du toujours plus jusqu’à ce que tout le monde soit saturé de richesses, a sérieu­sement
besoin d’être contesté. » En plus de recommander l’usage de technologies non violentes à l’impact minime,
capables « d’inverser les tendances qui nous menacent tous en ce moment », Schumacher a posé comme
postulat que les gens devaient changer profondément ce qu’ils considéraient alors comme l’incarnation
de la richesse et du progrès : « Des machines toujours plus grandes, entraînant une concentration de pou-
voirs économiques toujours plus grande, et exerçant une violence encore plus grande sur l’environnement,
n’incarnent pas le progrès : elles sont un déni de sagesse. » La vraie sagesse, a-t-il revendiqué, « se trouve
seulement en chacun d’entre nous », permettant ainsi à cette dernière de « voir la vacuité et l’insatis­faction
fondamentale d’une vie avant tout orientée vers des buts matériels ».
Au moment où ces environnementalistes délivraient ces importantes mises en garde, d’autres suggé-
raient aux consom­mateurs des façons de réduire leur impact négatif sur l’environnement. On peut trouver
une version récente de ce message dans le Use less Stuff : Environmental Solutions for Who We Really are
(Consommer moins : des solutions environnementales pour les personnes que nous sommes vraiment)
de Robert Lilienfeld paru en 1998. Les consommateurs, avancent ces auteurs, doivent initier la réduction
de leur impact négatif : « La vérité simple est que tous nos problèmes environnementaux principaux sont
soit causés par, ou contribuent à, une consommation toujours croissante de biens et de services. » Comparant
même cette impulsion débordante de la culture occidentale à une dépendance à la drogue ou à l’alcool :
« Le recyclage est un cachet d›aspirine qui tenterait de soulager une gueule de bois collective plutôt sévère ...
la surconsommation. » Ou bien encore, « La meilleure façon de réduire chaque impact environnemental ne
consiste pas à recycler davantage, mais à produire et à disposer de moins. »
La tradition consistant à transmettre des messages pressants, souvent émouvants, aux producteurs et
aux consommateurs est féconde et ancienne. Mais les industries elles-mêmes ont mis des décennies avant
de les écouter vraiment. En fait, les grands groupes ont commencé à se préoccuper des causes à partir des
années 1990. « Ce que nous pensions infini a des limites », a dit Robert Shapiro, le PDG de Monsanto, en
1997, et « nous sommes en train de les atteindre ».
Le sommet de la Terre qui s’est tenu à Rio en 1992, co-initié par l’homme d’affaires canadien Maurice
Strong, a été organisé pour répondre à cette problématique. Environ 30000 personnes venues du monde
entier, plus de 100 dirigeants internationaux, et les représentants de 167 pays se sont retrouvés à Rio
de Janeiro pour trouver des solutions aux inquiétantes manifes­tations de déclin environnemental. À la
grande déception de beaucoup, aucun accord contraignant n’a pu être formalisé. (On attribue à Strong ce
trait d’esprit : « il y avait de nombreux chefs d’État, mais aucun dirigeant. ») Cependant, les participants du
domaine industriel ont avancé une stratégie de changement efficaces du point de vue de l’utilisation des
ressources, à générer moins de pollution et de déchets, à utiliser plutôt des ressources renouvelables, et
ce, afin de minimiser leurs impacts négatifs irréversibles sur la santé humaine et sur l’environnement », a
statué la commission dans son programme pour le changement.
Le terme éco-efficacité n’a été officiellement inventé que cinq ans plus tard par le Business Council
for Sustainable Development, un groupe de quatre-vingt-huit sponsors industriels, dont Dow, DuPont,
Conagra et Chevron, à qui l’on avait demandé de venir proposer de nouvelles perspectives commerciales
au Sommet de la Terre. Le conseil a formulé son appel au changement en termes pratiques, se concentrant
sur ce qu’une conscience écologique originale pourrait apporter au monde des affaires plutôt que sur ce

8 Économiste britannique d’origine allemande (1911-1977)


que l’environnement risquerait de perdre si l’industrie ne transformait pas son cadre actuel. Le rapport
du groupe, Changing Course (Changer de cap) a souligné l’importance de l’éco-efficacité pour toutes les
entreprises qui aspirent à être compétitives, viables et prospères dans la durée. « D’ici une décennie », a
prédit Stephan Schmidheiney9, l’un des fondateurs du conseil, « il sera pratiquement impossible pour un
secteur commercial d’être compétitif sans être «éco-efficace» également - sans apporter de la valeur à un bien
ou un service en utilisant moins de ressources et en relâchant moins de pollution. »
L’éco-efficacité a fait son chemin dans l’industrie avec un succès extraordinaire, et plus rapidement
encore que ce que Schmidheiney avait prédit. Le nombre de sociétés qui continuent de l’adopter ne cesse
d’augmenter, dont de grands noms comme 3M (dont le programme environnemental 3P - « la Prévention
de la Pollution Paie » - a démarré en 1986, avant même que l’éco­efficacité ne soit devenue un terme cou-
rant), et Johnson & Johnson. Le fameux mouvement des trois « R » - réduire, réutiliser, recycler - gagne en
popularité au sein des maisons comme dans les lieux de travail. Cette tendance découle entre autres des
bénéfices économiques engrangés grâce à l’éco-efficacité, qui peuvent se révéler considérables ; 3M, par
exemple, a annoncé qu’elle avait épargné plus de 750 millions de dollars en 1997 par l’entremise de projets
de prévention de la pollution, et d’autres entreprises de s’étonner de l’importance des économies substan-
tielles qu’elles ont réalisées. Mais bien sûr, les bénéfices ne s’arrêtent pas là : réduire la consommation des
ressources, l’utilisation de l’énergie, les émissions et les déchets a un effet favorable sur l’environnement
également - et sur le moral en général.
Lorsque l’on sait qu’un groupe comme DuPont a réduit ses émissions de produits chimiques cancé-
rigènes de pratiquement 70 % depuis 1987, on se sent mieux. Puisque les industries éco-efficaces œuvrent
de façon positive pour l’environnement, les gens ont moins peur de l’avenir. Ou pas...

Les quatre «R» :


réduire, réutiliser, recycler et réguler

Qu’il soit question ou non de baisser les taux de création ou d’émission de déchets toxiques, ou la
quantité de matières premières utilisées, ou encore la taille des produits eux-mêmes - pratique connue
dans les cercles d’affaires sous le terme de « dématérialisation » -, la réduction est un principe central de
l’éco-efficacité. Mais la réduction de n’importe lequel de ces domaines ne freine pas la diminution ni la
destruction, elle ne fait que les ralentir, elle leur permet de se développer à une moins grande échelle et
sur une période plus longue.
Pour donner un exemple, réduire les quantités de toxines et d’émissions dangereuses que l’industrie
rejette est un but majeur de l’éco-efficacité. Il pourrait même paraître inattaquable, et pourtant, des études
actuelles démontrent que dans le temps, des petites quantités d’émissions dangereuses suffisent à avoir
des effets désastreux sur les organismes biologiques. Un problème tout à fait prégnant en ce qui concerne
les troubles endocriniens - il semblerait que certains produits chimiques industriels présents dans un
large éventail de plastiques modernes et de biens de consommation courants imitent les hormones et
se relient aux récepteurs humains comme à ceux d’autres organismes vivants. Dans Our Stolen Future
(L’Avenir dérobé), rapport révolutionnaire sur certaines substances chimiques de synthèse et sur l’envi-
ronnement, les auteurs Theo Colburn, Dianne Dumanoski et John Peterson Myers affirment que « des
quantités incroyablement petites de composés actifs sur un plan hormonal peuvent engendrer toutes sortes de
dérèglements biologiques, au niveau utérin plus particulièrement. » En outre, selon ces auteurs, la plupart
des études portant sur les dangers des produits chimiques industriels se sont concentrées sur le cancer, la
recherche sur les divers ravages dus à ce genre exposition étant encore balbutiante.
9 D’origine suisse, il a été secrétaire général du Sommet de la Terre en 1992. Il est maintenant
président d’honneur du World Business Council for sustainable development.
Sur un autre front, une nouvelle recherche sur les particules - des particules microscopiques relâchées
durant les processus d’incinération et de combustion, tels ceux pratiqués dans les centrales électriques et
les usines automobiles - a démontré qu’elles endommagent les poumons en se déposant. Une étude de
1995 faite à Harvard a prouvé que pas moins de 100 000 personnes mouraient tous les ans aux États-Unis
à cause de ces particules. Même si des règlementations visant à contrôler leur libération ont été mises en
place, leur application n’a démarré qu’en 2005.
Une autre stratégie de diminution des déchets est l’inciné­ration, souvent jugée plus saine que l’en-
fouissement et louée par les partisans de l’efficacité énergétique en tant que modèle de « déchet à énergie
». Mais les déchets se consument dans les incinérateurs uniquement parce que des matériaux précieux,
comme le papier et le plastique, sont inflammables. Ces matériaux n’ayant jamais été conçus pour se
consumer en toute sécurité peuvent relâcher des dioxines et des toxines au cours de l’opération. À Ham-
bourg (en Allemagne), certaines feuilles d’arbre contiennent de telles concentrations de métaux lourds à
cause des retombées des incinérateurs que les feuilles elles-mêmes doivent être brûlées, entraînant ainsi
un cercle vicieux à double effet : des substances de valeur potentiellement dangereuses, dont ces métaux,
se déposent dans la nature, et sont dans le même temps perdues pour toujours pour l’industrie.
L’air, l’eau et la terre n’absorbent pas nos déchets en toute sécurité, sauf lorsqu’ils sont totalement
sains et biodégradables. Malgré certaines idées fausses et persistantes, les écosystèmes aquatiques sont
incapables de purifier et de distiller des déchets nocifs à des taux sûrs. Nous avons trop peu de connais-
sances en matière de polluants industriels et de leurs impacts sur les systèmes naturels pour que « ralentir
» offre une stratégie salutaire à long terme. Trouver des marchés qui permettent de réutiliser les déchets
est une autre façon de faire sentir à l’industrie et aux consommateurs que quelque chose de bien est fait
pour l’envi­ronnement, parce que des piles de déchets « disparaissent » vraiment. Mais dans la plupart des
cas, ces déchets sont simplement transférés ailleurs. Dans certains pays développés, les boues d’épuration
sont recyclées sous forme de nourriture pour animaux, mais le modèle actuel de traitement classique des
eaux usées engendre une boue qui contient des produits chimiques malsains pour les animaux. La boue
d’épuration peut également servir d’engrais, une tentative intéressante de réutilisation des nutriments,
mais à cause de la façon dont elle est généralement traitée, elle présente des substances dangereuses
comme des dioxines, des métaux lourds, des perturbateurs endocriniens, et des antibiotiques qui en-
travent la fertilisation des cultures. Même le papier hygiénique fabriqué à partir de papier recyclé présent
dans les eaux usées peut recéler des dioxines. À moins que les matériaux soient spécialement conçus
pour devenir in fine des nutriments sains pour la nature, le compostage pose lui aussi problème. Quand
les soi-disant déchets municipaux biodégra­dables, dont les emballages et le papier, sont compostés, les
produits chimiques et les toxines contenus dans leurs composants se libèrent dans l’environnement. Cette
application peut présenter des dangers, malgré les taux infimes de toxines présents. Dans certains cas, il
serait plus prudent d’enterrer ces matériaux dans un site d’enfouissement.
Qu’en est-il du recyclage ? Comme nous l’avons constaté, recycler davantage revient à sous-cycler, car
cette pratique amoindrit la qualité des matériaux au fil du temps. Quand des plastiques différents de ceux
que l’on trouve habituellement dans les bouteilles d’eau et de soda sont recyclés, ils se mélangent à d’autres
plastiques dans le but de produire un hybride de moins bonne qualité, qui est alors coulé en une chose
informe et peu cher, comme un banc de jardin ou un ralentisseur. Les métaux sont souvent sous-cyclés.
L’acier de haute qualité des automobiles par exemple - riche en carbone, un acier particulièrement exten-
sible - est « recyclé » avec d’autres éléments du véhicule, dont le cuivre des câbles de la voiture, la peinture
et les revêtements plastiques. Ces matériaux appauvrissent la qualité de l’acier recyclé. Il arrive d’ailleurs
qu’on ajoute un meilleur acier pour renforcer cet hybride en vue d’une prochaine utilisation, mais il n’of-
frira pas pour autant les propriétés matérielles qui permettraient de fabriquer de nouvelles automobiles.
Pendant ce temps, les métaux rares comme le cuivre, le manganèse, le chrome, les peintures, les plas-
tiques, des composants présentant tous de grandes qualités industrielles à l’état pur, sont perdus. Il n’existe
pas à l’heure actuelle de technologie capable de séparer les polymères et les peintures de revêtement des
parties métallique d’une voiture avant recyclage ; pour cette raison, même si un véhicule était conçu pour
être démonté, il ne serait pas techniquement possible de « combler ses lacunes » concernant l’acier de
haute qualité. La production d’une tonne de cuivre génère des centaines de tonnes de déchets, mais la
teneur en cuivre de certains alliages d’acier s’avère en fait plus grande que celle du minerai d’origine. Sans
compter que le cuivre fragilise l’acier. Imaginez un peu les avantages, si les industries avaient les moyens
de récupérer ce cuivre au lieu de le gâcher en permanence.
L’aluminium est un autre de ces matériaux de valeur constamment - et malheureusement - sous-cy-
clé. Une canette de soda classique se compose de deux sortes d’aluminium : les parois sont faites à partir
d’un alliage de manganèse et de magnésium auquel on ajoute des revêtements et de la peinture, tandis
que le dessus plus rigide est un alliage de magnésium et d’aluminium. Dans le recyclage traditionnel, ces
matériaux sont fondus ensemble, générant un produit plus médiocre - et bien moins utile.
La valeur et les matières perdues ne sont pas seules à poser problème. En fait, le « sous-cyclage » aug-
mente la contamination de la biosphère. Les peintures et les plastiques présents dans l’acier recyclé, par
exemple, contiennent des produits chimiques dangereux. Les fours à arc électrique qui recyclent l’acier
secondaire servant aux matériaux de construction représentent une grande source d’émission de dioxines
: une étrange conséquence pour un procédé soi-disant écologique. Puisque les matériaux sous-cyclés de
toutes sortes sont d’un point de vue matériel moins rigoureux que leurs prédécesseurs, on est souvent obli-
gé de rajouter d’autres produits chimiques pour rendre ces matériaux de nouveau utilisables. Par exemple,
lorsque certains plastiques sont fondus et incorporés, les polymères présents dans ce mélange - les chaînes
qui le rendent plus dur et flexible -raccourcissent. Les propriétés matérielles de ce plastique recyclé étant
altérées (son élasticité, sa transparence et sa résistance à la traction), des additifs chimiques ou minéraux
sont fréquemment introduits pour atteindre la qualité de performance souhaitée. Par conséquent, il arrive
que les plastiques « sous-cyclés » contiennent davantage d’additifs que du plastique « vierge ».
Parce qu’il n’a pas été conçu dans une perspective ·de recyclage, le papier requiert un blanchiment
intensif, entre autres procédés chimiques, afin de redevenir vierge, c’est-à-dire réutili­sable. Il en résulte
un mélange de produits chimiques, de pulpe, et dans certains cas d’encres toxiques, vraiment peu adapté
à la manipulation et à l’usage. Les fibres sont plus courtes, et le papier moins lisse que du papier vierge,
libérant dans l’air un taux de particules encore plus important, où elles seront inhalées au risque d’irriter
les conduits nasaux et les poumons. À tel point que des personnes présentent des allergies aux journaux,
qui sont imprimés sur du papier recyclé.
L’utilisation inventive de matériaux sous-cyclés pour des produits nouveaux peut s’avérer une erreur,
malgré de bonnes intentions de départ. Les gens peuvent estimer faire un choix écologique intéressant en
achetant et en portant des vêtements fabriqués à partir de fibres issues de bouteilles de plastique recyclé.
Mais de telles fibres contiennent des toxines comme l’antimoine, des résidus catalytiques, des stabilisa-
teurs d’ultraviolets, des plastifiants et des antioxydants, toutes des substances qui n’ont jamais été conçues
pour entrer en contact direct avec la peau humaine. Une autre pratique courante est l’utilisation du papier
recyclé comme isolant. Mais de nouveaux produits chimiques (comme des fongicides) sont incorporés
de façon à permettre au papier sous-cyclé d’assurer cette fonction inédite, augmentant les problèmes
déjà engendrés par les encres toxiques, entre autres - le formaldéhyde que l’isolant peut relâcher dans la
maison, par exemple.
Dans toutes ces situations, la mise à l’ordre du jour du recyclage a supplanté toute autre considération
de conception. Le fait qu’un matériau soit recyclé ne le rend pas écologiquement bénin, spécialement s’il
n’a pas été fabriqué pour l’être. Adopter à l’aveugle des approches environnementales superficielles sans en
comprendre pleinement les effets n’apporte pas de meilleure réponse - et peut même se révéler pire - que
de ne rien faire.
Le sous-cyclage présente un autre désavantage. Cette opération peut coûter très cher, entre autres
parce qu’elle cherche absolument à donner aux matériaux des vies différentes que celles pour lesquelles
ils ont été élaborés, une conversion compliquée et souvent brouillonne qui dépense de l’énergie et des
ressources. La législation européenne considère les matériaux d’emballage recyclables uniquement s’ils
sont faits à partir d’aluminium et de polypropylène. Mais comme ces boîtes n’ont pas été conçues pour
être recyclées sous de nouvelles formes de conditionnement (mais seulement pour que l’industrie puisse
les réutiliser dans le cadre de la fabrication de ses propres produits), cette mise en conformité engendre
des frais de fonctionnement supplémen­taires. Les composants des anciens emballages se retrouvent
sous-cyclés dans des produits de moindre qualité jusqu’à ce qu’ils soient éventuellement incinérés ou
enfouis. Dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, le programme écologique représente une charge
pour l’industrie plutôt qu’une option fructueuse.
Dans Systèmes de survie. Dialogue sur les fondements moraux du commerce et de la politique10, !’Amé-
ricaine Jane Jacobs, philosophe de l’architecture et de l’économie, décrit deux syndromes fondamentaux
inhérents aux civilisations humaines ceux qu’elle appelle le gardien et le commerce. Le gardien incarne le
gouvernement, l’organisme dont le but premier est de préserver et de protéger le public. Il agit lentement
et avec sérieux. Il se réserve la possibilité de tuer - c’est-à-dire d’entrer en guerre. En tant que représentant
des intérêts publics, il se doit de dédaigner le commerce (un témoin s’oppose au détournement de droits
acquis pour le financement d’une campagne).
Le commerce, à l’opposé, représente l’échange frénétique et quotidien de différentes valeurs. Le nom
de son outil principal, le cours, témoigne bien de son caractère urgent. Le commerce est rapide, haute-
ment créatif, innovant, toujours à la recherche d’avantages à court et long terme, et honnête par nature
: on ne peut pas faire d’affaires avec des gens qui ne sont pas dignes de confiance. L’hybride de ces deux
syndromes définis par Jacobs est tellement criblé de problèmes qu’il en est « monstrueux ». La monnaie,
l’outil du commerce, corrompra le gardien. La régulation, l’outil du gardien, ralentira le commerce. Un
exemple : un fabricant aura beau dépenser plus d’argent dans le but de proposer un produit meilleur et
qui réponde aux critères de la réglementation, ses clients, qui veulent des produits moins chers et plus
rapidement, pourront refuser d’absorber les coûts supplé­mentaires et aller chercher à se fournir ailleurs,
en se délocalisant par exemple dans des pays où les normes sont moins strictes. A cause d’une malheu-
reuse volte-face, le produit déréglementé et potentiellement dangereux se retrouve doté d’un avantage
concurrentiel.
Pour les organismes de contrôle qui tentent de préserver les industries dans leur ensemble, les solu-
tions toutes faites sont souvent applicables à très grande échelle, telles les approches « à taille unique » ou
celles basées sur une vision « en-bout-de­chaîne », dans le cadre desquelles les règlementations s’appli­quent
aux déchets et aux eaux polluées engendrés par un processus ou par un système. Ces normes peuvent
également essayer d’imposer une distillation des émissions à des taux plus acceptables, c’est-à-dire de-
mander aux entreprises d’augmenter la ventilation ou de pomper davantage d’air frais dans un bâtiment
pour pallier la mauvaise qualité de l’air due aux matériaux ou aux procédés dégageant des gaz nocifs. Mais
cette « solution » à la pollution - la dilution - est une réponse dépassée et inefficace qui ne repense pas la
conception dont découle la pollution. Le défaut fondamental demeure : les matériaux sont mal élaborés et
les systèmes aucunement adaptés à une utilisation ultérieure.
Jacob perçoit un autre problème chez cet « hybride monstrueux ». Les réglementations contraignent
les entreprises à obtempérer face à la menace d’une sanction alors qu’elles sont rarement récompensées
sur le plan commercial pour leur prise d’initiatives. Vu que les normes réclament désormais souvent
des solutions « en-bout-de-chaîne » et à « taille unique » au lieu de réponses conceptuelles bien réflé-
chies, elles n’encouragent pas directement les solutions innovantes. Sans compter que ces règlementations
peuvent dresser les écologistes et les industriels les uns contre les autres. Parce qu’elles font figure de
condamnation, les industriels les trouvent pénibles et lourdes. Que le Gardien impose systématiquement
au commerce les buts de l’écologie - ou que ces derniers soient simplement considérés comme des dimen-
sions supplémentaires extérieures aux méthodes et aux visées d’exploitation de première importance - les
industriels considèrent les initiatives environnementales par nature improductives.

10 Éditions Boréal, 1995.


Nous ne cherchons pas à fustiger les gens qui œuvrent à la création et au respect de lois faites pour
protéger le bien public. Dans un monde où les élaborations sont inintelligentes et destruc­trices, les normes
peuvent réduire leurs effets immédiatement délétères. Mais en définitive, toute réglementation signale
l’échec d’une conception. En fait, c’est ce que nous appelons un permis de blesser : un permis émis par un
gouvernement et confié à une industrie afin qu’elle puisse dispenser maladie, dévasta­tion et mort à des
taux « acceptables ». Mais comme nous le verrons, une bonne élaboration requiert une absence totale
de règlementations. L’éco-efficacité est un concept à première vue admirable, noble même, mais elle ne
constitue pas une stratégie fructueuse à long terme parce qu’elle ne va pas assez loin. Elle fonctionne à
l’intérieur du système qui a initialement engendré le problème, et le ralentit à peine à coups de proscrip-
tions morales et de mesures punitives. Elle ne propose guère plus qu’une illusion de changement. Mais le
fait de se reposer sur l’éco-efficacité pour sauver l’environnement produira l’effet inverse ; cela permettra à
l’industrie de tout éliminer de façon discrète, consciencieuse, et totale.
Vous vous rappelez la mission de conception rétroactive que nous avons appliquée à la Révolution
industrielle au premier chapitre ? Si nous devions porter un regard similaire sur l’industrie, c’est-à-dire un
regard influencé par le mouvement éco-efficace, le résultat pourrait être le suivant :

Concevoir un système industriel qui :


- relâchera moins de tonnes de déchets toxiques dans l’air, le sol et l’eau tous les ans ;
- mesurera la prospérité par la baisse d’activité ;
- satisfera les stipulations de centaines de règlementation complexes afin d’empêcher que les po-
pulations et les systèmes naturels soient contaminés trop rapidement ;
- produira moins de ces matériaux si dangereux qu’ils devront faire l’objet d’une vigilance constante
de la part des généra­tions futures, contraintes de vivre en permanence avec une épée de Damo-
clès au-dessus de la tête ;
- génèrera de plus petites quantités de déchets inutiles ;
- enfouira de plus petites quantités de matériaux précieux un peu partout sur la planète, qui de-
viendront dès lors irrécupérables.

Clairement formulée, l’éco-efficacité ne fait que rendre l’ancien système un peu moins dévastateur.
Dans certains cas, elle peut même se révéler plus pernicieuse, parce que ses mécanismes sont plus subtils
et plus durables. Un écosystème aurait davantage de chance de redevenir sain et inaltéré grâce à une brève
période de déliquescence qui laisserait certaines de ses fonctions intactes plutôt qu’en autorisant une
destruction lente, délibérée et efficace de son ensemble.

Efficace
pour quoi ?

Comme nous l’avons vu, avant que le terme éco-efficacité ne soit inventé, l’industrie considérait
globalement l’efficacité comme une vertu. Nous aimerions interroger le but général de l’efficacité dans le
cadre d’un système largement destructeur.
Observons les bâtiments éco-efficaces. Il y a vingt ans en Allemagne, la consommation moyenne
de pétrole utilisé pour chauffer ou refroidir une maison standard était de 30 litres par mètre carré et par
an. De nos jours, dans les logements dits hautement performants, ce chiffre est descendu à 1,5 litre par
mètre carré. L’efficacité est souvent améliorée grâce à une meilleure isolation (des revêtements plastiques
placés dans des zones de courants d’air potentiels pour empêcher que trop d’air ne pénètre), et des fenêtres
plus petites et plus étanches. Ces stratégies ont pour but d’optimiser le système et de réduire le gaspillage
énergétique. Mais en limitant les échanges d’air, les propriétaires renforcent en fait la concentration d’air
pollué à l’intérieur à cause des matériaux et des produits mal conçus que leurs habitations abritent. Et si
la qualité de l’air intérieur est détériorée par des produits et des matériaux de construction bruts, alors les
gens ont besoin que davantage - et pas moins - d’air circule.
Des édifices trop performants peuvent eux aussi se révéler dangereux. Il y a quelques décennies, le
gouvernement turc avait fait bâtir des logements bon marché, des appartements et des maisons construits
« efficacement » avec un minimum de béton et d’acier. Durant le tremblement de terre de 1999, cepen-
dant, ces habitations se sont effondrées là où de plus anciennes et « inefficaces » ont mieux résisté. À court
terme, les gens ont fait des économies sur le logement, mais dans le long terme, la stratégie de l’efficacité
s’est révélée dangereuse. Quels bénéfices sociaux des constructions bon marché fournissent-elles si elles
mettent davantage leurs habitants en danger que des maisons traditionnelles ?
L’agriculture efficace peut épuiser de façon pernicieuse les ressources ainsi que la faune et la flore
d’une région. Le contraste entre les anciennes Allemagne de l’Est et de l’Ouest en est une bonne illustra-
tion. Le rendement moyen de blé à l’hectare était moitié moindre dans le premier État que dans le second,
parce que l’industrie agricole de l’Ouest était alors plus moderne et efficace. Mais en réalité, l’agriculture «
inefficace » et dépassée des régions de l’Est s’est révélée meilleure pour la santé environnementale : elle a
permis de préserver de plus grandes surfaces de zones humides qui n’ont pas été drainées ni rattrapées par
la monoculture, et qui abritent de ce fait davantage d’espèces rares - 3 000 couples de cigognes y nidifient,
contre 240 dans les terres développées de l’Ouest, pour prendre cet exemple. Ces marais sauvages et ces
zones humides offrent des lieux d’élevage vitaux, des cycles de nutriments, d’absorption et de purification
de l’eau. De nos jours, l’agriculture allemande, devenant dans son ensemble de plus en plus performant,
détruit les zones humides entre autres habitats, et augmente de fait les taux d’extinction des espèces.
Les usines éco-efficaces sont présentées comme des modèles de modernité. Mais à la vérité, beaucoup
d’entre elles ne font que diffuser leur pollution de façon moins flagrante. Au lieu d’envoyer leurs émissions
vers des zones éloignées de leur site (ou de les importer) par l’intermédiaire de hautes cheminées, les
usines moins performantes contaminent avant tout les zones qui les environnent. Au moins la pollution
locale est-elle plus visible et plus simple à appréhender : dès lors que vous savez à quoi vous avez à faire,
vous pouvez être assez horrifié pour agir en conséquence. Une destruction efficace est plus difficile à
détecter, et donc à stopper.
D’un point de vue philosophique, l’efficacité n’a pas de valeur en elle-même : elle dépend de celle du
système plus grand auquel elle participe.

Pour finir, mais tout aussi important, l’efficacité n’est pas très drôle. Dans un monde qu’elle domi-
nerait, chaque développement servirait seulement des buts étroits et pratiques. La beauté, la créativité,
l’imagination, le plaisir, l’inspiration et la poésie seraient laissés sur le bas-côté de la route, engendrant
un monde vraiment peu attirant. Représentez-vous une vie pleinement efficace : un dîner italien se ré-
sumerait à une pilule rouge et à un verre d’eau aux arômes artificiels. Mozart taperait comme un sourd
sur son piano. Van Gogh n’utiliserait qu’une seule couleur dans ses tableaux. Le tentaculaire « Chant de
moi-même » de Withman11 tiendrait sur une seule page. Et qu’en serait-il du sexe efficace ? En opposition
à la nature, un monde efficace est purement et simplement parcimonieux.
Mais loin de nous l’idée de condamner toute efficacité. Lorsque, au sein d’un système plus vaste et
plus performant, elle sert d’outil et a globalement un impact positif sur un grand nombre de problèmes
- pas uniquement économiques -, l’efficacité peut se révéler précieuse. C’est également le cas quand elle
opère en tant que stratégie de transition pour aider les processus en cours à ralentir et à faire machine
arrière. Mais tant que l’industrie moderne sera aussi destructrice, le fait de la rendre moins nocive restera
fatalement un but limité.

11 Walt Whitman, piète et humaniste américain (1819-1892)


Les approches industrielles « moins mauvaises » sur le plan environnemental ont joué un rôle crucial,
car elles ont diffusé un message essentiel en matière écologique - message qui continue d’attirer l’attention
du public et d’encourager d’importantes recherches. Mais dans le même temps, elles avancent des conclu­
sions qui semblent moins utiles. Au lieu de présenter une vision inspirante et excitante du changement,
les approches écologiques classiques se focalisent sur ce qu’il ne faut pas faire. De telles proscriptions
peuvent être considérées comme une sorte de gestion coupable de nos péchés collectifs, placebo familier
de la culture occidentale.
Dans des sociétés primitives, le repentir, l’expiation et le sacrifice étaient des réactions typiques à
des systèmes complexes, comme la nature sur laquelle les gens avaient l’impression d’avoir peu de prise.
Les différentes cultures de par le monde ont toutes développé des croyances basées sur des mythes dans
lesquels le mauvais temps, la famine ou la maladie signifiaient que l’on avait déplu aux dieux, les sacrifices
permettant de les apaiser. De nos jours encore, des personnes sacrifient une chose de valeur afin de rega-
gner les faveurs des dieux (ou d’un dieu) et de rétablir la stabilité ainsi que l’harmonie.
La destruction environnementale est un système complexe, à sa manière - largement répandu, et
dont les causes sont difficiles à cerner et à comprendre. Comme nos ancêtres, nous pouvons réagir de
façon automatique avec terreur et culpabilité, et ce pour nous dédouaner nous-mêmes - ce que le mouve-
ment « éco-efficace » encourage, avec ses exhortations à consommer moins et à produire en minimisant,
évitant, réduisant, et sacrifiant. En tant que membres d’une espèce coupable d’accabler la planète au-delà
de ce qu’elle peut supporter, les humains sont jugés et condamnés ; et pour cette même raison, nous
devrions restreindre notre présence, nos systèmes, nos activités, notre population, bref, devenir invisibles.
Ceux qui considèrent la surpopulation comme la racine du mal estiment généralement que les gens ne
devraient plus avoir d’enfants. Le but à atteindre est alors le zéro : zéro déchet, zéro émission, zéro «
empreinte écologique ».
Tant que les humains seront jugés « mauvais », le zéro demeurera un pis-aller convenable. Mais être
moins mauvais, c’est accepter les choses telles qu’elles sont, c’est croire que les hommes peuvent seulement
élaborer des systèmes mal conçus, déshonorants et destructeurs. Un manque absolu d’imagination voilà
l’échec ultime de l’approche « être moins mauvais ». De notre point de vue, c’est une vision déprimante du
rôle de notre espèce dans ce monde.
Alors, pourquoi ne pas envisager un modèle totalement différent ? Et que voudrait dire alors être «
100 % bon » ?

Chapitre 3 : L’éco-bénéficience

Prenez trois livres

Nous connaissons bien le premier. Il mesure environ 14 centimètres par 19, il est compact, agréable
à tenir. L’encre noire crisse sur le papier crème. Il est doté d’une jaquette et d’une couverture en carton
robuste. C’est un objet intelligent à bien des égards - comme ses prédécesseurs avant lui - , conçu pour
être transpor­table et durable. Des centaines d’utilisateurs peuvent y jeter un œil en librairie, le lire au lit,
dans le train, à la plage.
Mais ce livre a beau être séduisant et solide, il ne subsistera pas éternellement - ce que personne n’at-
tend d’une « lecture de plage », d’ailleurs. Que devient-il une fois mis au rebut ? Le papier à partir duquel
il est fabriqué provient des arbres, épuisant ainsi la diversité de la nature et de la terre dans le seul but de
nous permettre de lire. Le papier est biodégradable, mais les encres de l’image de couverture recèlent du
noir de carbone et des métaux lourds. La couverture, conçue à partir d’un amalgame de différents maté-
riaux, n’est pas en papier véritable. Elle contient de la pulpe de bois, des polymères, un pelliculage, ainsi
que des encres, des métaux lourds, et des hydrocarbures halogénés. Ce papier se composte mal, et rejette
des dioxines - des molécules parmi les plus cancérigènes jamais créées par l’homme -lorsqu’il est brûlé.
Ouvrons le deuxième livre. Il est tout aussi familier à des yeux contemporains. Il a l’aspect et le
format d’un ouvrage classique, mais son papier - beige terne - est fin et poreux. Il n’a pas de jaquette et la
couverture, comme l’intérieur, est imprimée avec une seule nuance d’encre. Il peut sembler un peu triste,
mais son apparence modeste, son côté « bon pour la planète » sont immédiatement identifiés par toute
personne au fait des problématiques environnementales. En effet, ce livre est le produit d’une tentative «
éco-efficace » réfléchie. Il est imprimé sur du papier recyclé - d’où la teinte beige - avec des encres à base
de soja. Malheureusement, ces dernières transparaissent à travers le papier trop mince, et le manque de
contraste entre le texte imprimé et la page fatigue les yeux. La reliure légère se défait facilement. Ce livre
n’est pas exactement « bon pour le lecteur » - alors que, point positif, il l’est pour l’environnement.
Mais l’est-il véritablement ?
Ses concepteurs se sont vraiment creusé la tête avant de décider quelle sorte de papier utiliser, chaque
type présentant des désavantages. Au départ, ils ont cru qu’un papier non chloré offrirait une bonne
alternative, parce qu’ils savaient que cet élément chimique détériore sérieusement les écosystèmes et la
santé de l’homme (en rejetant des dioxines, par exemple). Puis ils ont découvert qu’un papier totalement
exempt de chlore nécessite de la pulpe de bois vierge, le papier recyclé entrant dans sa composition étant
déjà décoloré. En fait, n’importe quel papier fabriqué à partir de pulpe de bois, quelle qu’elle soit, contient
probablement du chlore, car les arbres produisent naturellement du sel chloré. Voilà devant quel dilemme
ces gens se sont retrouvés : polluer les rivières ou dévaster les forêts. Ils ont finalement opté pour le
papier le plus recyclé, pour, de leur point de vue, le moindre mal. Les encres à base de soja présentaient
un problème supplémentaire : elles comportent des hydrocarbures halogénés, entre autres toxines, qui se
libèrent davantage dans des encres écologiques hydrosolubles qu’au contact des solvants présents dans
les encres traditionnelles. Afin de la protéger, la couverture a été pelliculée, si bien qu’on ne peut pas la
recycler avec l’intérieur du livre ; à cause de leurs grandes qualités de réutilisation, les fibres de papier ont
quasi atteint leur limite d’exploitation. Cette fois encore, la réponse la moins mauvaise se révèle finalement
être une alternative peu engageante d’un point de vue fonctionnel, esthétique et environnemental.
Imaginez que nous puissions repenser le concept global d’un livre, en réfléchissant non seulement
aux aspects pratiques de sa fabrication et de son usage, mais également au plaisir lié à eux. Voici le troi-
sième livre, le livre de demain.
Est-ce un livre électronique ? Peut-être - cette forme n’en est qu’à ses balbutiements. À moins qu’il
ne prenne une autre forme encore à inventer ? Mais beaucoup de gens trouvent le livre traditionnel à la
fois commode et plaisant. Et si nous ne reconsidé­rions pas l’aspect physique de l’objet, mais les matériaux
à partir desquels il est fabriqué sous l’angle de leur rapport à la nature ?
Nous pourrions commencer par nous demander si le papier est un bon support de lecture. Est-
il pertinent d’écrire notre histoire sur de la peau de poisson avec du sang d’ours, pour citer Margaret
Atwood12? Imaginons un livre qui ne serait pas en arbre. Qui ne serait même pas en papier, mais en
matières plastiques développées à partir de substances totalement différentes : des polymères que l’on
pourrait recycler à l’infini sans qu’ils perdent en qualité -élaborés en pensant d’abord à leur vie future.

12 Romancière et poétesse canadienne née en 1939.


Ce « papier » ne nécessiterait pas que l’on abatte des arbres ou déverse du chlore dans les cours d’eau. Ses
encres ne seraient pas toxiques, leurs polymères pourraient être récupérés grâce à un processus chimique
basique et sans danger, ou à un bain d’eau très chaude, procédés qui, dans un cas comme dans l’autre,
permettent de les réutiliser.
La couverture serait fabriquée à partir d’une qualité supérieure du même polymère que celui de l’in-
térieur du livre, et les colles de composants écocompatibles, pour que, le jour où ces matériaux ne seraient
plus utiles sous leur forme présente, le livre entier puisse de nouveau servir à l’industrie de l’édition grâce
à un processus de recyclage simple qui ne comporterait qu’une seule étape.
Le plaisir et le confort ne passeraient pas pour autant après cette conception écologiquement respon-
sable. Les pages blanches offriraient une douceur voluptueuse, et, à la différence du papier recyclé, elles ne
jauniraient pas avec le temps. L’encre ne s’effacerait pas sous les doigts du lecteur. Alors que ses prochaines
vies auraient déjà été prévues, cet ouvrage pourrait durer plusieurs générations. Il serait même résistant à
l’eau, pour pouvoir être lu à la plage, voire dans un bain chaud. Vous pourriez l’acheter, le transporter et le
lire non pas comme un gage d’austérité - ou uniquement pour son contenu -, mais pour le pur d’austérité
- ou uniquement pour son contenu -, mais pour le pur plaisir tactile qu’il procurerait. En somme, il célè-
brerait ses matériaux au lieu d’en avoir honte. Les livres deviendraient des livres qui deviendraient d’autres
livres encore et encore. La forme ne se calquerait pas seulement sur la fonction, mais sur l’évolution du
support lui-même, et ce afin que le texte imprimé puisse se diffuser indéfiniment.
L’objectif premier de la conception de ce troisième livre serait de raconter une histoire jusque dans
les molécules de ses pages. Pas cette vieille histoire de dégradation et de désespoir, mais une autre qui
parlerait d’abondance, de renouveau, de créativité humaine et de possibilités. Et même si l’ouvrage que
vous tenez entre vos mains n’est pas encore ce livre-là, il est un pas dans cette direction, le début de cette
histoire.
Nous n’en avons pas conçu les matériaux. Après de nombreuses années passées à analyser et à tester
des polymères en vue de remplacer le papier, la conceptrice Janine James a fait part de notre recherche à.
Charlie Mel cher de Melcher Media.
C. Melcher travaillait sur un papier issu d’un mélange de polymères qui lui avait servi à étiqueter
des bouteilles de détergent et qui permettait de recycler les étiquettes en même temps qu’elles au lieu de
les brûler séparément. Pour des raisons « intéressées », il cherchait une alternative à « l’hybride mons-
trueux » traditionnel. Charlie a donc développé un papier résistant à l’eau sur lequel il pouvait imprimer
des ouvrages à lire dans le bain ou à la plage. Il savait que ses qualités ne se cantonneraient pas à son
imperméabilité, et était impatient que nous étudiions ses compétences écologiques prometteuses. Mais au
moment où Michael l’a testé, il a découvert qu’il dégageait autant de gaz volatiles qu’un livre classique. Il
pouvait cependant être recyclé - ou amélioré, plus précisément -, désintégré et recomposé sous forme de
polymères de haute qualité et d’une grande utilité.
Dès lors que les concepteurs œuvrent avec ce genre de mission en tête - l’usage à court terme, la
commodité, le plaisir esthétique du produit, la vie en continu de ses matériaux -, le processus d’innovation
commence pour de bon. Nous laissons alors de côté le vieux modèle « produit-à-déchet » et ses fruits
amers, tel le rendement, et relevons le défi qui consiste non pas à être rentables, mais bénéfiques, en
respectant une riche combinaison de préoccupations et de désirs.

Prenez : un cerisier

Prenez un cerisier : des milliers de fleurs donnent naissance à des fruits afin de nourrir les oiseaux,
d’autres animaux, et les humains, et pour qu’un noyau tombe éventuellement par terre, prenne racine,
et grandisse. Qui peut regarder un sol jonché de fleurs de cerisier et dire en se lamentant : « Comme
c’est inefficace ! Quel gaspillage ! » L’arbre parvient à fabriquer des fleurs en abondance sans épuiser
son environnement. Une fois tombées par terre, leurs matériaux se décomposent et se transforment en
nutriments qui alimentent des micro-organismes, des insectes, des plantes, des animaux, et le sol. Bien
que l’arbre produise davantage de « produits » que nécessaire pour prospérer dans son écosystème, ce
foisonnement a évolué (au fil de millions d’années de succès et d’échecs ou, en termes commerciaux, de
recherches et de développement), pour atteindre des buts divers et riches. En fait, la fécondité de l’arbre
nourrit absolument tout ce qui l’entoure.
A quoi ressemblerait le monde construit par l’homme si un cerisier l’avait créé ?
Nous savons à quoi ressemble un bâtiment éco-efficace : à un grand épargnant en énergie, qui mini-
mise les infiltrations d’air grâce à des équipements - notamment les fenêtres -parfaitement étanches. Il ré-
duit l’apport solaire grâce à du verre teinté et amoindrit la charge du froid sur le système d’air conditionné
de l’édifice, diminuant ainsi l’apport en énergie issue de combus­tible fossile. La centrale électrique relâche
à son tour de plus petites quantités de polluants dans l’environnement, et celui ou celle qui paie la facture
électrique dépense moins d’argent. Le service public local rend hommage à cet édifice parce qu’il est le
plus économe de la région d’un point de vue énergétique, et le présente comme un modèle de conception
sensible aux préoccupations écologiques. Si tous les bâtiments étaient élaborés et construits de cette façon,
clame-t-on, les entreprises agiraient au mieux pour l’environnement tout en économisant de l’argent.
Voilà comment nous imaginons la façon dont le cerisier s’y prendrait : durant la journée, la lumière
entrerait. La vue sur l’extérieur à travers les grandes vitres non teintées dominerait un large panorama - qui
offrirait à chaque occupant cinq ou six perspectives différentes de l’endroit où il/elle serait assis(e), où que
ce soit. De la nourriture et de délicieuses boissons peu chères seraient mises à la disposition des employés
dans un café situé près d’une cour baignée de soleil. Dans l’espace bureau, chacun pourrait contrôler le
flux d’air frais et la température de sa zone de respiration personnelle. Les fenêtres ouvriraient. Le circuit
de refroidissement maximiserait les échanges d’air, comme dans une hacienda : la nuit, il nettoierait le
bâtiment grâce à l’air frais du soir, faisant baisser la température et débarrassant les pièces de l’air vicié par
les toxines. Une couche d’herbe organique recouvrirait le toit de l’édifice, le rendant plus attirant encore
pour les oiseaux et recueillant le ruissellement des eaux pluviales tout en protégeant la toiture des chocs
thermiques et des dégrada­tions des ultraviolets.
En fait, cet édifice serait aussi efficace d’un point de vue énergétique que le premier, mais ce ne serait
qu’un effet secondaire d’un but plus vaste et complexe : créer un immeuble qui célèbrerait tout un éventail
de plaisirs naturels et culturels - le soleil, la lumière, l’air, la nature, et même la nourriture - afin d’améliorer
la vie de ceux qui y travailleraient. Au cours de la construction, certains éléments de ce second bâtiment
pourraient être plus onéreux. Des fenêtres ouvrantes coûtent plus cher que celles qui ne le sont pas, par
exemple. Mais un système de refroi­dissement nocturne réduit les besoins en air conditionné durant la
journée. Une lumière du jour abondante diminue la nécessité d’éclairage fluorescent. Un air frais rend les
espaces intérieurs plus plaisants, un avantage pour les employés déjà recrutés et un attrait pour le per-
sonnel potentiel - une incidence aux effets économiques et esthétiques. Or, protéger et soutenir un per-
sonnel talentueux et productif et l’un des buts premiers d’un PDG, parce que le coût d’accompagnement
- recruter, employer, retenir - représente cent fois le budget de fonctionnement moyen de l’ensemble du
bâtiment. Dans chacun de ses éléments, cet édifice exprime la vision du client et de l’architecte, c’est-à-dire
la volonté d’un environnement et d’une communauté centrés sur la vie. Nous le savons, car l’entreprise de
William a supervisé l’équipe qui l’a justement conçu.

C’est avec cette même sensibilité que nous avons imaginé une usine pour Hermann Miller, le fabri-
cant de matériel de bureau. Nous voulions donner aux ouvriers l’impression qu’ils avaient travaillé toute
la journée dehors, à la différence des ouvriers de la manufacture classique de la Révolution industrielle,
qui ne voyaient parfois pas la lumière du jour avant le week-end. Les bureaux et l’espace industriel conçu
pour Hermann Miller ont seulement coûté 10 % de plus qu’une usine standard préfabriquée et en métal.
Nous avons élaboré ce lieu autour d’une allée d’arbres intérieure, comme une « rue » bien éclairée par la
lumière du jour courant sur toute la longueur du bâtiment. Il y a des lucarnes sur le toit aux endroits où
les ouvriers sont postés, et l’espace de fabrication donne à la fois sur la rue intérieure et sur les environs, de
façon à ce que même lorsqu’ils travaillent dedans, les employés puissent profiter des cycles du jour et des
saisons. L’usine a été conçue pour célébrer le paysage local et pour inviter des espèces indigènes à revenir
s’installer sur le site plutôt qu’à le fuir. Les eaux pluviales et usées sont dirigées vers une série de zones
humides reliées entre elles qui les nettoient, réduisant au passage leur impact sur la rivière du coin, qui
souffre déjà d’inondations sévères à cause du ruissellement des toitures, des parkings, et autres surfaces
imperméables toutes proches.
Une analyse de la hausse spectaculaire des gains de produc­tivité a montré que l’un des facteurs
influents était la « biophilie » - l’amour des gens pour la vie en plein air. Quant au taux de maintien du
personnel, il s’est révélé impressionnant. Les ouvriers - peu nombreux - qui étaient partis travailler au
sein de l’usine d’un concurrent pour de meilleurs salaires ont démissionné au bout de quelques semaines.
Lorsque leur direction leur a demandé les raisons de leur départ, ils ont répondu qu’ils ne pouvaient pas
travailler « dans le noir ». Ces jeunes professionnels avaient récemment intégré le monde du travail, et
n’avaient jamais connu d’usine « lambda ».

Ces bâtiments ne représentent que les débuts de la conception éco-bénéfique ; ils n’illustrent pas tous
les aspects des principes que nous épousons. Mais vous commencez peut-être à percevoir la différence
entre éco-efficacité et éco-bénéficience, comparable à celle qui existe entre une cabine sans air éclairée par
une lumière fluorescente grisâtre, et un endroit baigné de soleil, balayé par de l’air frais, et donnant sur des
paysages naturels ; un lieu agréable pour travailler, manger et converser, en somme.

Peter Drucker13 a fait remarquer qu’il est du rôle d’un directeur de « faire les choses bien », et de celui
d’un cadre de veiller à ce que ces « bonnes choses » soient implémentées. Même le paradigme commercial
le plus rigoureusement éco-efficace ne saurait concurrencer des pratiques et des méthodes basiques : une
chaussure, un bâtiment, une usine, une voiture ou du shampooing peuvent rester fondamentalement mal
élaborés alors que leurs matériaux et les procédés mis en œuvre pour leur fabrication deviennent plus «
efficaces ». Notre conception de l’éco-bénéfi­cience cherche à travailler sur les bonnes choses - sur les pro-
duits, services et systèmes adéquats - au lieu de rendre les mauvaises choses moins nuisibles. Dès lors que
vous faites « les choses bien », « bien » les faire, avec l’aide d’outils comme l’efficacité, trouve tout son sens.
Si la nature adhérait au modèle humain d’efficacité, il y aurait moins de fleurs de cerisiers, et donc
moins de nutriments. Moins d’arbres, moins d’oxygène, et moins d’eau propre. Moins d’oiseaux chan-
teurs. Moins de diversité, de créativité et de joie. L’idée d’une nature plus efficace, dématérialisée, qui ne
« laisserait pas de détritus » - essayez d’imaginer un environnement zéro déchets et zéro émission ! - est
grotesque. Ce qui est magnifique avec les systèmes bénéfiques, c’est que tout le monde en veut plus, pas
moins.

Qu’est-ce que la croissance ?

Interrogez un enfant à propos de la croissance. Il vous dira probablement que c’est une bonne chose,
une chose naturelle - qu’elle signifie devenir plus grand, en meilleure santé, et plus fort. La croissance de
la nature (et des enfants) est généralement considérée belle et saine. La croissance industrielle, à l’inverse,
a été remise en cause par les écologistes et d’autres personnes inquiètes de notre utilisation vorace des res-
sources, de la détérioration de la culture et de l’environnement. On fait souvent référence à la croissance
13 Théoricien autrichien de management (1909-2005)
urbaine et industrielle comme à un cancer, à une entité qui se développe pour son bénéfice individuel et
pas pour celui de l’organisme qu’il habite. Comme Edward Abbey14 l’a écrit : « La croissance au bénéfice de
la croissance est une folie cancéreuse. »
Ce sont d’ailleurs ces vues divergentes à ce sujet qui ont été à la source de tensions récurrentes entre
l’original Council on Sustainable Deve!opment (Conseil mondial des affaires sur le développement durable)
du président Clinton (formé de vingt-cinq représentants du monde de l’entreprise, de l’admi­nistration et
de différents groupes sociaux), et des organisa­tions environnementales au cours des rencontres qui ont
eu lieu entre 1993 et 1999. La conviction des représentants de l’entre­prise, selon laquelle le commerce est
fait pour se perpétuer et chercher la croissance afin de se maintenir, les a opposés aux écologistes pour qui
l’essor commercial signifie une extension urbaine accrue, la dévastation de forêts anciennes, d’étendues et
d’espèces sauvages, et davantage de pollution et d’intoxica­tions responsables du réchauffement planétaire.
Leur souhait d’un scénario sans croissance contrariait bien évidemment les acteurs commerciaux, pour
qui le « non à la croissance » n’offrait que des conséquences négatives. Le conflit perçu entre la nature et
l’industrie donnait l’impression que les valeurs d’un système devaient être sacrifiées à l’autre.
Mais il existe indiscutablement des choses que nous voulons tous cultiver plutôt que d’autres. Nous
souhaitons encourager l’éducation plutôt que l’ignorance, la santé et non la maladie, la prospérité au lieu
de l’indigence, une eau pure et non polluée. Nous espérons améliorer notre qualité de vie.
La clé n’est pas de rendre les industries et les systèmes humains plus petits, comme le plaident les
avocats de l’efficacité, mais de les concevoir de façon à ce qu’ils se bonifient en grandissant, de façon à
réapprovisionner, restaurer et nourrir le reste du monde. Par conséquent, les « bonnes choses » que les
industriels et les fabricants produiront entraîneront nécessairement un essor bénéfique - une meilleure
santé, davantage de nourriture, de diversité, d’intelligence et d’abon­dance - pour la génération qui habite
actuellement la planète, et pour celles à venir.
Regardons notre cerisier de plus près.
Pour pousser, il puise dans sa propre abondance régénéra­trice. Mais ce processus a d’autres buts.
En fait, la croissance de l’arbre prodigue un grand nombre d’effets positifs. Elle fournit de la nourriture
aux animaux, aux insectes et aux micro-organismes. Elle enrichit l’écosystème, emprisonne le carbone,
produit de l’oxygène, purifie l’air et l’eau, crée du sol et le stabilise. Au milieu de ses racines, de ses branches
et de ses feuilles, l’arbre abrite une flore et une faune d’une grande richesse et diversité, dont les fonctions
et les flux vitaux dépendent à la fois de lui, et d’elles. Lorsque l’arbre meurt, il retourne au sol, relâchant,
tandis qu’il se décompose, des minéraux qui alimenteront au même endroit une nouvelle pousse robuste.
Ce cerisier n’est pas une entité isolée coupée des systèmes qui l’entourent : il est inextricablement
engagé avec eux d’un point de vue productif. Là réside une différence cruciale entre la croissance des
modèles industriels actuels et celle de la nature.
Considérez une communauté de fourmis. Au cours d’une journée de labeur, elle :

- transporte en toute sécurité, et efficacement, ses propres déchets matériels et ceux d’autres es-
pèces ;
- fait pousser et récolte sa propre nourriture tout en alimentant l’écosystème dont elle fait partie ;
- construit des maisons, des fermes, des décharges, des cimetières, des logements et des lieux de
stockage pour la nourriture à partir de substances qui peuvent être vérita­blement recyclées ;
- fabrique des désinfectants et des médicaments qui sont sains, sans danger, et biodégradables ;
- préserve la santé du sol pour toute la planète.

Individuellement, nous sommes bien plus nombreux que les fourmis, mais collectivement, leur bio-
masse surpasse la nôtre. De la même façon que la présence de l’homme se fait ressentir dans le moindre
recoin du globe ou presque, aucun habitat terrestre, du rude désert aux centres-villes, n’est épargné par

14 Écrivain et essayiste américain, activiste écologiste radical (1927-1989).


les fourmis. Elles sont un bon exemple de population dont la densité et la productivité ne posent pas de
problème au reste du monde, parce que tout ce qu’elles fabriquent et exploitent fonctionne selon des cycles
naturels « berceau-à-berceau ». Tous leurs matériaux, même leurs armes chimiques les plus meurtrières,
sont tous biodégradables, et lorsqu’ils retournent au sol, ils fournissent des nutriments qui reconstituent
au passage certains de ceux dont la colonie s’est servie. Les fourmis recyclent également les déchets d’autres
espèces ; les fourmis coupeuses de feuille, par exemple, collectent des substances en décomposition à la
surface de la Terre, la descendent à leur colonie, et l’utilisent pour nourrir les jardins de moisissures
qu’elles cultivent en sous-sol pour s’alimenter. Tandis qu’elles s’activent et se déplacent, elles acheminent
des minéraux jusqu’aux strates supérieures du sol où ils vivifieront la flore et les champignons. Elles re-
tournent et aèrent la terre et fabriquent des passages pour drainer l’eau, jouant ainsi un rôle vital dans le
maintien de la fécondité et de la bonne santé de la planète. Comme l’a dit le biologiste E. O. Wilson, elles
sont vraiment les petites choses qui dirigent le monde. Mais si elles le dirigent, elles ne l’envahissent pas
pour autant. Comme le cerisier, elles l’améliorent.
Certaines personnes parlent de services de la nature concernant les procédés grâce auxquels, sans
l’aide des humains, l’eau et l’air sont purifiés ; l’érosion, les inondations et la sécheresse atténuées ; les
matériaux désintoxiqués et décomposés ; le sol régénéré et sa fertilité renouvelée ; l’équilibre et la diversité
écologiques préservés ; le climat stabilisé. Toutes choses dont nous retirons une satisfaction esthétique
et spirituelle. Nous n’aimons pas mettre l’accent sur ces services, vu qu’aucune de ces activités naturelles
n’a pour but de bénéficier aux seuls êtres humains. Mais il est utile de se rappeler que ces processus font
partie d’une interdépendance dynamique, dans le cadre de laquelle différents systèmes et organismes
se soutiennent les uns les autres de bien des façons. Les conséquences de la croissance - l’augmen­tation
du nombre d’insectes, de micro-organismes, d’oiseaux, de cycles aquatiques et de flux de nutriments -
participent de ses aspects positifs qui enrichissent la vitalité de l’écosystème tout entier. D’un autre côté,
les répercussions de l’implantation d’un nouveau centre commercial présentent des bénéfices immédiats
d’un point de vue local (plus d’argent et d’opportunités de travail circulant au sein de l’économie locale) et
peuvent même accroître le PIB national, mais au prix d’une baisse de la qualité de vie dans son ensemble
- progression du trafic, du nombre de surfaces bitumées, de la pollution, et des déchets - qui amoindrit
certains de ces profits apparents.
Les opérations conventionnelles de fabrication sont un exemple typique de procédés aux effets
secondaires principalement négatifs. Prenons une usine textile : l’eau y entre en étant propre, mais res-
sort souillée par les teintures, qui contiennent généralement des toxines comme le cobalt, le zirconium,
d’autres métaux lourds, et des produits chimiques de finition. Les déchets solides de la garniture textile
ainsi que les chutes de tissu présentent un problème supplémentaire, car la plupart de ce qui entre dans
la fabrication des textiles provient de produits pétrochi­miques. Les effluents et les dépôts des procédés de
fabrication endommageraient les écosystèmes s’ils étaient relâchés dans la nature, à tel point qu’ils sont
souvent enterrés ou brûlés en tant que déchets dangereux. Le tissu lui-même est vendu à travers le monde,
utilisé, puis « jeté» - généralement incinéré et dégageant des toxines, ou déposé dans un site d’enfouisse-
ment. Alors que sa durée de vie aura été plutôt courte, ses particules se seront abrasées et déposées dans
nos poumons. Tout ceci au nom d’une production efficace.
Tous les procédés de fabrication ont leurs effets secondaires. Mais ils peuvent être délibérés et subs-
tantiels, et pas involon­taires ou pernicieux. Nous pouvons nous sentir tout petits devant la complexité et
l’intelligence des activités de la nature, mais nous pouvons également nous inspirer d’elles et, au lieu de
nous focaliser sur une finalité unique, concevoir nos propres entreprises pour qu’elles aient des répercus-
sions positives sur leur envi­ronnement.
Les industriels éco-bénéfiques développent un produit ou un système en le considérant dans son
ensemble : quels sont ses objectifs et ses effets potentiels, à la fois immédiats et à long terme, respectueux
du temps et de l’espace ? À quel système global - culturel, commercial, écologique - ce produit et son mode
de production appartiennent-ils ?
Il était un toit

Une fois que vous commencez à regarder ce tableau avec du recul, les particularités les plus courantes
de la fabrication humaine se transforment. Un toit ordinaire est un bon exemple de cette mutation. Les
surfaces de couverture comptent notoirement dans les parties d’un bâtiment les plus chères à entretenir
: exposées au soleil à longueur de journée, aux dégradations incessantes des ultraviolets, aux variations
de température extrêmes entre le jour et la nuit, elles sont sujettes à des chocs thermiques permanents.
Mais observées sous un angle plus large, on s’aperçoit qu’elles s’inscrivent dans un paysage grandissant de
surfaces imperméables (des routes pavées, des parkings, des trottoirs et des immeubles) qui contribuent
aux inondations, au réchauffement des villes en été (les surfaces sombres absorbent et renvoient l’énergie
solaire) et à la réduction de l’habitat de nombreuses espèces. Si nous examinions ces effets au coup par
coup, nous pourrions tenter de régler les problèmes d’inon­dation en réclamant des règlementations qui
imposeraient la construction de vastes bassins de rétention d’eau de pluie. Nous pourrions « solutionner
» le problème de la chaleur en rajoutant des unités d’air conditionné dans les bâtiments environnants, et
ignorer ce faisant que ces nouveaux équipements participent à l’augmentation de la température qui les
avait rendus nécessaires au départ. De fait, nous scierions là encore la branche sur laquelle nous sommes
assis. Mais la vie sauvage n’est-elle pas inévita­blement victime de la croissance urbaine ?
Nous avons travaillé avec un type de toiture qui résout toutes ces difficultés, notamment celles d’ordre
économique. Elle se constitue d’une mince couche de sol, une matrice en pleine croissance entièrement
recouverte de plantes et qui maintient le toit à une température constante, refroidissant l’édifice par éva-
poration par temps chaud, l’isolant en cas de froid, et le protégeant des rayons destructeurs du soleil de
façon à ce que la toiture dure plus longtemps. En outre, elle fabrique de l’oxygène, isole le carbone, capture
des particules comme la suie, et absorbe l’eau de pluie. Mais ce n’est pas tout : elle est beaucoup plus belle
que l’asphalte brut, et, grâce à la gestion des eaux pluviales, elle permet d’économiser de l’argent qui serait
normalement dépensé en frais de régulation et en dégâts des eaux. Dans des sites qui s’y prêtent, cette
toiture peut même être équipée de façon à produire de l’électricité solaire.
Cela vous paraît de la science-fiction ? Ce n’est pas le cas. Ce concept se base sur des techniques de
construction séculaires. En Islande, par exemple, de nombreuses fermes anciennes étaient édifiées avec
des pierres, du bois, ainsi que du gazon ou de l’herbe sur leur toiture. Cette pratique est d’ailleurs large-
ment répandue en Europe, où des dizaines de millions de mètres carrés de couver­tures de ce type existent.
Grâce aux améliorations technologiques de l’ingénierie moderne, cette sorte de toiture est efficace à bien
des niveaux, sur l’imagination du public en particulier. Depuis que nous avons aidé monsieur le maire
Richard Dailey à implanter un jardin sur le toit de la mairie de Chicago, il souhaite couvrir la ville de
toitures vertes afin de maintenir une température agréable dans la cité, et fournir de l’énergie solaire, des
fruits, des fleurs, et des asiles rassurants à l’écart de rues grouillantes aux oiseaux comme aux hommes.

Hors de contrôle

Intégrer la préoccupation éco-bénéfique en amont de toute conception conduirait à un degré d’in-


novation inconnu jusqu’alors. Mais elle pourrait nous montrer comment optimiser le système déjà en
place. La solution elle-même ne serait pas forcément radicale, à l’inverse du changement de perspective
par lequel nous avons commencé notre exposé, c’est-à-dire cette considé­ration ancienne selon laquelle le
contrôle de la nature devrait être notre combat.
Durant des milliers d’années, les gens se sont battus pour maintenir des frontières entre les humains
et les forces de la rature ; ce qui était souvent nécessaire pour leur survie. La civili­sation occidentale en
particulier a été façonnée par la croyance selon laquelle il serait du droit et du devoir des êtres humains de
modeler l’environnement à des fins meilleures ; comme Francis Bacon15 l’a dit :« Une fois la nature connue,
elle peut être dominée, gérée et utilisée au service de la vie humaine. »
De nos jours, peu de catastrophes naturelles menacent vraiment ceux parmi nous qui vivent dans
des nations industrialisées. Concernant le quotidien, hormis des épidémies et des événements climatiques
extrêmes - tremblements de terre, ouragans, éruptions volcaniques, inondations, ou météore peut-être -,
nous n’avons rien à redouter. Pourtant, nous nous accrochons encore à un modèle de civilisation basé
sur les pratiques de nos ancêtres, qui devaient se frayer un chemin dans une nature hostile. Accabler et
contrôler notre environnement n’est pas seulement la tendance dominante, mais une préférence esthé-
tique. Les haies ou les bordures en gazon séparent de façon brutale ce qui est « naturel » et ce qui est «
civilisé ». Dans un paysage urbain d’asphalte, de béton, d’acier et de verre, les excès de la nature peuvent
sembler brouillons, voire inutiles : une profusion à circonscrire dans des jardins bien délimités et dans des
arbres peu nombreux, mais soigneusement taillés. Les quelques feuilles d’automne tombées au sol doivent
être rapidement ramassées, mises dans un sac en plastique, jetées ou brûlées plutôt que compostées. Au
lieu d’essayer d’optimiser l’abondance de la nature, nous tentons systématiquement de la restreindre. Pour
ceux d’entre nous habitués à cette culture du contrôle, la nature, à l’état sauvage, est un endroit aussi peu
familier qu’accueillant.
Pour insister sur ce point, Michael aime raconter l’histoire du cerisier interdit. En 1986, plusieurs
habitants de la banlieue de Hanovre, en Allemagne, ont voulu planter un cerisier dans leur rue. Ils se di-
saient que les oiseaux viendraient y nicher et que sa présence ferait plaisir aux gens, qui seraient contents
de manger des cerises, de cueillir une fleur ou deux, ou de profiter de sa beauté. Cette décision semblait
simple, car exclusivement positive. Mais l’arbre a eu beaucoup plus de difficulté à passer de leur imagi-
nation à la réalité. Selon les lois d’aménagement du territoire de ce quartier, il était illégal de planter un
nouveau cerisier. La législation considérait comme un risque ce que les habitants trouvaient charmant
: des gens pourraient glisser sur les fruits et les fleurs tombées par terre. Des arbres fruitiers aux fruits
aguichants pourraient pousser les enfants à y grimper - une lourde responsabilité si jamais un enfant
chutait et se faisait mal. Le cerisier n’était tout simplement pas assez efficace aux yeux des législateurs : il
était salissant, « innovant », imprévisible. Il ne pouvait pas être dominé ni devancé. Le système n’était pas
fait pour gérer une chose de ce genre. Les riverains ont insisté, et finalement obtenu l’autorisation spéciale
de planter l’arbre.
Le cerisier interdit est une métaphore utile dans une culture du contrôle, à cause des barrières dres-
sées entre la nature et l’industrie humaine et fermement maintenues - qu’elles soient physiques ou idéo-
logiques. Tourner le dos, entraver et assujettir l’abondance imparfaite de la nature est caractéristique de
toute conception moderne, un point de vue rarement, voire jamais, remis en question. Si la force brutale
ne fonctionne pas, c’est que vous n’y recourez pas assez.
D’après notre propre expérience professionnelle, nous savons que les paradigmes peuvent changer
sous l’influence d’idées nouvelles, mais également de l’évolution des goûts et des tendances. Les préfé-
rences contemporaines tendent déjà vers une plus grande diversité. Michael raconte une autre histoire :
en 1982, le jardin de sa mère, qui débordait de légumes, d’herbes, de fleurs sauvages et de plantes étranges
plus merveilleuses encore, a été jugé trop désordonné, c’est à dire trop « sauvage » aux yeux des législateurs
de la ville. À la suite de quoi elle a reçu une amende. Plutôt que de céder à cette « demande de minimi-
sation », comme Michael l’appelle, sa mère a décidé de continuer de cultiver le genre de jardin qu’elle
aimait, et de payer une amende annuelle pour avoir le droit de le faire. Dix ans plus tard, ce même jardin
a emporté un prix local parce qu’il avait créé de l’habitat pour les oiseaux. Qu’est-ce qui avait changé ? Le
goût du public, l’esthé­tique de l’époque. C’était désormais la mode de faire pousser des jardins qui aient
l’air « sauvage ».
Imaginez le fruit d’un tel bouleversement à grande échelle.

15 Philosophe anglais (1561-1626)


Devenir un autochtone

On entend dire beaucoup de choses dans le milieu scientifique et dans la culture populaire à propos
de la colonisation d’autres planètes, comme Mars ou la Lune. C’est dans la nature humaine : nous sommes
des créatures curieuses et exploratrices. La perspective de franchir une nouvelle frontière exerce un pou-
voir d’attraction incontestable, romantique même, aussi fort que celui de la Lune elle-même. Mais cette
idée permet également de rationaliser la destruction ; elle exprime notre espoir de trouver un moyen de
nous sauver le jour où nous aurons dévasté la planète. À ces conjectures, nous répondons : si vous voulez
faire l’expérience de Mars, allez au Chili et vivez dans une mine de cuivre classique. Il n’y a pas d’animaux,
le paysage est hostile aux humains, et ce serait vraiment un défi extraordinaire. Ou, pour avoir une idée
de ce qu’est la Lune, rendez-vous aux mines de nickel de !’Ontario.
Sérieusement, les hommes ont évolué sur Terre, car ils sont faits pour l’habiter. L’atmosphère de notre
planète, ses nutriments, ses cycles naturels, et nos propres organismes ont évolué de concert pour nous
permettre d’y vivre ici et maintenant. Les humains n’ont pas évolué de façon à supporter les conditions
lunaires. Alors même si nous reconnaissons l’inestimable valeur scientifique de la conquête spatiale, et de
ses éventuelles découvertes potentielles excitantes, si nous applaudissons les innovations technologiques
qui autorisent les humains à « oser aller là où aucun homme ne s’est jamais rendu auparavant », nous
préférons vous avertir : ne faisons pas de la Terre un immense gâchis et n’allons pas dans un endroit moins
hospitalier, peu importe que nous en soyons capables. Utilisons plutôt notre ingéniosité à rester ici ; à
devenir, une fois encore, les autochtones de cette planète.
Cette affirmation ne préconise pas pour autant un retour à un état pré-technologique. Nous croyons
que les humains peuvent assimiler le meilleur de la technologie et de la culture de façon à ce que nos lieux
de vie civilisés témoignent d’un nouveau point de vue. Les immeubles, les quartiers, des villes entières
même, pourraient se fondre dans leurs écosystèmes environnants de façon à s’enrichir les uns les autres.
Nous savons qu’il est important de laisser des zones naturelles pousser toutes seules, sans que l’homme
interfère de façon excessive. Comme nous pensons que l’industrie pourrait être tellement sûre, efficace,
productive, et intelligente, qu’il n’y aurait plus besoin de dresser de barrières entre elle et les autres activités
humaines. Ce qui prendrait le contre-pied du concept de répartition en zones ; dès lors que la fabrication
industrielle n’est plus dangereuse, des sites résiden­tiels et commerciaux peuvent être implantés à côté des
usines, à leur bénéfice réciproque et à la satisfaction de tous.
La tribu des Menominees du Wisconsin, des bûcherons depuis plusieurs générations, recourt à
une technique d’exploi­tation qui tire avantage de la nature tout en lui permettant d’être florissante. Les
méthodes conventionnelles d’exploitation du bois se focalisent autour de la production d’une certaine
quantité d’hydrates de carbone (de la pulpe de bois). Ce programme est intégral et utilitaire : il ne prend
pas en compte le nombre d’espèces d’oiseaux que la forêt peut héberger, ni la façon dont ses pentes restent
stables ni les opportunités de loisir et de répit - et de ressources - qu’elle fournit et pourrait continuer de
fournir aux générations futures. Les Menominees ne coupent généralement que les arbres faibles, lais-
sant les arbres-mères et suffisamment de canopées supérieures pour que les écureuils et autres animaux
arboricoles puissent les habiter sans être dérangés. Cette stratégie s’est révélée extrêmement productive
; elle a permis à la forêt de pousser tout en pourvoyant des ressources commerciales à la tribu. En 1870,
cette dernière possédait 1,3 milliard de pieds de bois de construction - procédé qui, dans l’industrie du
bois de construction, est baptisé avec éloquence « droit d’amputer des arbres » - sur une réserve de 115
000 hectares. Au fil des années, elle a coupé 2,25 milliards de pieds, et cependant, en détient encore 1,7
aujourd’hui - une légère augmentation. L’on pourrait dire qu’elle est partie de ce que la forêt pouvait, de
façon productive, lui offrir au lieu de se baser uniquement sur ses propres besoins. Il est important de
faire remarquer ici que les applications potentielles de cette forme particulière de sylviculture ne sont pas
forcément universelles. Dans certains cas - dont les périodes de restauration au cours desquelles il est
nécessaire d’arracher une forêt de monoculture pour planter un système plus divers -, les coupes d’ense-
mencement se révèlent des outils d’exploitation fructueux. Comme le Forest Stewardship Council [FSC]16
le souligne, il n’y a pas d’absolu en matière de méthode.
Kai Lee17, un professeur en science environnementale au Williams Col!ege, raconte une histoire
éclairante à propos du rapport que les autochtones nourrissent à l’égard de l’endroit où ils vivent. En 1986,
Lee a participé à l’élaboration d’un projet de lieu de stockage à long terme de déchets radioactifs dans la
Hanford Nuclear Reservation, un immense site au centre de l’État de Washington où le gouvernement des
États-Unis avait produit du plutonium pour des armes nucléaires. Il a passé une matinée entière avec des
scientifiques à discuter de la meilleure façon de marquer un site de déchets pour que même dans un futur
lointain, les gens ne creusent pas là par hasard pour chercher de l’eau et ne se retrouvent pas dangereuse-
ment exposés. Durant une pause, il a rencontré plusieurs membres de la nation indienne Yakima, dont les
territoires couvrent une grande partie de la Hanford Reservation. Ils se trouvaient là parce qu’ils étaient
venus parler d’un autre sujet avec des fonctionnaires fédéraux. Les Yakima se sont montrés surpris - voire
amusés - de l’intérêt de Kai pour la sécurité de leurs descendants. « Ne vous inquiétez pas, ont-ils assuré,
nous leur dirons où il se trouve. » Comme Kai nous l’a fait remarquer, « leur propre conception d’eux-mêmes
et de leur place n’était pas historique, comme la mienne, mais éternelle. Ce serait toujours leur terre. Ils
préviendraient les autres de ne pas toucher aux déchets que nous aurions laissés. »
Nous ne quitterons pas notre terre, nous non plus, et nous commencerons à l’habiter vraiment
lorsque nous reconnaîtrons ce fait.

La mission de la nouvelle conception

Une vieille blague à propos de l’efficacité : un vendeur d’huile d’olive revient du marché et se plaint
auprès d’un ami : « Je ne gagne pas d’argent en vendant mon huile ! Lorsque j’ai fini de nourrir l’âne qui la
transporte au marché, le plus gros de mes gains s’est déjà envolé. » Son acolyte lui suggère de donner un
peu moins à manger à l’animal. Six semaines plus tard, les deux hommes se croisent de nouveau au mar-
ché. Le vendeur d’huile semble mal en point : il n’a ni argent ni âne. Lorsque son compagnon lui demande
ce qu’il s’est passé, le marchand répond : « Eh bien, j’ai suivi ton conseil. J’ai donné un peu moins à manger
à mon âne, et les choses ont commencé à aller mieux pour moi. Du coup, je lui ai encore moins donné à
manger, et j’ai gagné encore plus d’argent. Mais juste au moment où je devenais vraiment prospère, il est
mort ! »

Chapitre 4 : Déchet égale ressource


Notre but est-il de nous affamer ? De nous priver nous-mêmes de notre propre culture, de nos
industries, d’effacer notre présence sur la planète, d’avoir le zéro pour objectif ? Est-ce là une perspective
16 FSC est une organisation indépendante non gouvernementale et à but non lucratif. FSC
promeut la gestion responsable des forêts du monde, à travers une certification FSC.
17 Directeur de programme de concertation de la Fondation Packard.
Physicien, il travaille sur les rapports entre science et questions environnementales.
inspirante ? Ne serait-ce pas merveilleux si, plutôt que de déplorer l’industrie humaine, nous avions des
raisons de la défendre ? Si les écologistes comme les fabricants d’automo­biles pouvaient applaudir chaque
fois que quelqu’un changerait sa vieille voiture contre une neuve, parce que ces nouveaux véhicules pu-
rifieraient l’air et produiraient de l’eau potable ? Si chaque apport original à une communauté humaine
développait autant de richesse économique que de bénéfices écologiques et culturels ? Et si les sociétés
modernes étaient perçues comme des biens, comme des sources de satisfaction croissantes, à une très
grande échelle, plutôt que comme des fléaux qui conduisent la planète tout droit à la catastrophe ?

Nous aimerions assigner une nouvelle mission à la conception. Au lieu de continuer d’améliorer le
cadre destructeur existant, pourquoi les gens et les industries ne se lanceraient-ils pas dans les élabora-
tions suivantes :

- des immeubles qui, comme les arbres, produiraient plus d’énergie qu’ils n’en consommeraient et
purifieraient eux-mêmes leurs eaux usées ;
- des usines qui produiraient des effluents d’une qualité comparable à celle de l’eau potable ;
- des produits qui, lorsque leur vie utilitaire serait terminée, ne deviendraient pas de vains déchets,
mais seraient abandonnés par terre où ils se décomposeraient afin de nourrir les plantes, les
animaux, et le sol ; ou qui pourraient tour à tour retourner dans des cycles industriels et fournir
des matériaux bruts de haute qualité pour concevoir de nouveaux produits;
- des milliards, voire des centaines de milliards de dollars en valeur de matériaux reviendraient
chaque année aux hommes qui les consacreraient à des projets axés sur la nature ;
- des moyens de transport qui amélioreraient la qualité de la vie tout en fournissant des biens et
des services
- un monde d’abondance, sans limites, ni pollution ou gaspillage.

La nature opère selon un système de nutriments et de métabo­lismes au sein duquel le déchet n’existe
pas. Un cerisier produit beaucoup de fleurs et de fruits afin (éventuellement) qu’ils germent et poussent.
C’est la raison pour laquelle l’arbre fleurit. Mais les fleurs surnuméraires sont loin d’être superflues. Elles
tombent par terre, se décomposent, nourrissent divers organismes et microor­ganismes, et enrichissent le
sol. Partout à travers la planète, les animaux et les humains expirent du dioxyde de carbone que les plantes
assimilent et utilisent pour leur propre croissance. L’azote des déchets est transformé en protéines par les
micro­organismes, les animaux et les plantes. Les chevaux mangent de l’herbe et produisent du crottin,
fournissant ainsi des nids et de la nourriture aux larves de mouches. Les nutriments principaux de la
Terre - le carbone, l’hydrogène, l’oxygène, l’azote - sont en permanence recyclés. Déchet égale ressource.
Ce système biologique cyclique « berceau-à-berceau » a nourri une planète d’abondance florissante
et variée depuis des millions d’années. Jusque très récemment dans l’histoire de la Terre, c’était l’unique
processus, chaque être vivant de la planète y participant. La croissance était bonne. Elle signifiait plus
d’arbres, d’espèces, une plus grande diversité, et des écosystèmes plus complexes et résistants. Puis l’indus-
trie est arrivée, et a altéré l’équilibre naturel des matériaux. Les humains ont extrait des substances de la
croûte terrestre et les ont concentrées, dégradées, synthétisées sous forme de matériaux que l’on ne peut
pas restituer au sol en toute sécurité. Ces flux de matériaux peuvent être divisés en deux catégories : la
sphère biologique et la sphère technique - c’est-à­dire industrielle.
Selon notre conception, nous appelons ces deux types de flux nutriments biologiques et nutriments
techniques. Les nutriments biologiques sont utiles à la biosphère, tandis que les nutriments techniques
servent à la technosphère, couvrant l’ensemble des systèmes de production industrielle. Et cependant,
d’une façon ou d’une autre, nous avons réussi à développer une infrastructure industrielle qui se passe de
ces nutriments, qu’ils appartiennent à l’une ou à l’autre catégorie.
De berceau à tombeau :
une brève histoire des flux de nutriments

Bien avant l’émergence de l’agriculture, les peuples nomades erraient de lieu en lieu à la recherche
de nourriture. Comme ils devaient voyager léger, ils possédaient peu de biens - quelques bijoux, des
armes, des sacs et des vêtements faits de peaux d’animaux, et des paniers pour transporter les racines et les
graines. Assemblés à partir de matériaux locaux, ces objets, lorsqu’ils ne servaient plus, se décomposaient
facilement, puis étaient « digérés » par la nature. Quant aux biens les plus durables, comme les armes en
pierre ou en silex, ils étaient jetés. Les déchets sanitaires ne posaient pas de problème parce que les no-
mades se déplaçaient constamment. Ils laissaient même leurs déchets biologiques afin qu’ils nourrissent
le sol. Pour ces gens, il y avait vraiment un « ailleurs ».
Les premières communautés agricoles ont continué de restituer leurs déchets biologiques au sol, qui
faisaient office de nutriments. Les agriculteurs ont appris à mettre les champs en jachère jusqu’à ce que la
nature les ait de nouveau fertilisés. Puis, le temps passant, l’apparition de nouveaux outils et techniques
agricoles a accéléré la production des denrées alimentaires. Les populations ont augmenté, subtilisant
chaque jour davantage de ressources et de nutriments à la nature que ce qu’elle pouvait en prodiguer. Les
hommes vivant de plus en plus regroupés, l’hygiène a commencé à poser problème. Si elles ont su veiller
à se débarrasser de leurs déchets, ces sociétés ont continué de prendre des nutriments et des ressources à
la nature (les arbres par exemple) sans les remplacer de façon équitable.
Un vieux dicton romain dit Pecunia non olet, « L’argent n’a pas d’odeur » : dans la Rome impériale,
l’on payait des gens pour qu’ils enlèvent les excréments des espaces publics et des sanitaires des personnes
fortunées, puis les entassent à l’extérieur de la cité. L’agriculture et l’abattage des arbres ont lentement
vidé les sols de leurs nutriments, entraîné une érosion qui a asséché les paysages, et réduit la surface de
terres fertiles cultivables. L’impérialisme de Rome - l’impérialisme en général - a émergé en partie pour
répondre à cette perte de nutriments, sa capitale s’étendant de façon à pourvoir à ses insatiables besoins
en bois de construction, nourriture et autres ressources venues d’ailleurs. (Chose révélatrice, alors que les
ressources de la ville se réduisaient et que les conquêtes augmentaient, le dieu de l’agriculture de Rome,
Mars, est devenu le dieu de la guerre.) William Cronon18 fait état d’une relation similaire entre la ville et
son environnement naturel dans son livre, Natures Metropolis (La Métropole de la nature), où il expose
que les grandes zones agricoles autour de Chicago, le « grenier » de l’Amérique, auraient en fait été orga-
nisées dans le temps de façon à servir cette cité ; l’installation de la frontière autour de Chicago ne serait
pas apparue pour isoler la ville, mais aurait été inextricablement liée à cette dernière, voire motivée par ses
besoins. « L’histoire principale du XIXe siècle occidental est celle d’une économie urbaine en pleine croissance
qui a créé des liens encore plus étroits et sophistiqués entre la ville et la campagne », observe Cronon. Bien
que l’histoire d’une cité « doive également être celle de la campagne façonnée par l’homme, ainsi que celle du
monde naturel à l’intérieur duquel la ville et la campagne se situent toutes deux. »
À mesure qu’elles se sont développées, les grandes villes ont mis une pression incroyable sur leur
environnement, ravageant les matériaux et les ressources de contrées de plus en plus lointaines une fois
les terres voisines totalement dépouillées. Alors que les forêts du Minnesota disparaissaient, pour prendre
cet exemple, l’exploitation du bois s’est déplacée en Colombie britannique. Cette expansion a affecté au
passage les habitants de la région, dont les Mandans du haut Missouri, décimés par la variole à la suite
d’un enchaînement d’événements consécutif à l’implantation des fermes des colons.
Au XIXe et au début du XXe siècle, les premiers engrais de synthèse ont fait leur apparition et préparé
les sols à la production intensive de l’agriculture industrielle. De nos jours, la terre donne davantage de
récoltes qu’elle ne le ferait naturellement, mais au prix de conséquences terribles ; une érosion croissante,
18 Historien américain qui travaille sur l’histoire des interactions humaines avec le monde
naturel.
la perte d’un humus riche en nutriments... Seuls quelques petits exploi­tants agricoles continuent de re-
tourner leurs déchets biologiques à la terre, qui constituent alors une source de nutriments unique (ce
que l’agriculture industrielle ne fait jamais, ou presque). En outre, les premiers fertilisants synthétiques
étaient généralement contaminés pas le cadmium par les éléments radioactifs présents dans les pierres de
phosphate, un danger dont les fermiers et les autochtones ignoraient tout.
Pourtant, certaines cultures traditionnelles avaient bien compris la valeur des flux de nutriments.
Durant des siècles en Égypte, après que le Nil avait inondé ses rives, il laissait en se retirant une riche
couche de limon dans les vallées. Vers 3200 avant J.-C., les agriculteurs d’Égypte ont mis en place un
système de rigoles d’irrigation pour conduire les eaux fertiles du fleuve vers leurs champs, et appris à
stocker les surplus de nourriture en prévision des périodes de sécheresse. Pendant des centaines d’années,
les Égyptiens ont maximisé les flux de nutriments sans les surmener, jusqu’au XIXe siècle de notre ère, au
cours duquel l’arrivée des ingénieurs anglais et français a introduit les méthodes agricoles occidentales
dans le pays. Depuis l’achèvement du barrage d’Assouan en 1971, le précieux limon du Nil s’accumule
vainement derrière du béton, des logements recouvrant aujourd’hui des zones autrefois fertiles et initia-
lement réservées aux plantations. Les maisons et les routes rivalisent avec l’agriculture pour occuper l’es-
pace. L’Égypte produit moins de la moitié de la nourriture qu’elle ne consomme et dépend d’importations
en provenance d’Europe et des États-Unis.
Au fil des millénaires, les Chinois ont réussi à mettre au point un système qui empêche les agents
pathogènes de contaminer la chaîne alimentaire, et qui fertilise les rizières grâce aux déchets biologiques,
dont les eaux usées. De nos jours encore, certains ménages ruraux chinois attendent de leurs invités qu’ils
« laissent » des nutriments avant de partir, comme des fermiers achètent toujours des boîtes remplies
d’excréments à des familles ; des pratiques qui ont largement cours encore aujourd’hui. Mais les Chinois
ont eux aussi adopté des méthodes basées sur le modèle occidental. Et, comme les Égyptiens jadis, ils
dépendent de plus en plus de leurs importations alimentaires.
L’espèce humaine est la seule à prendre au sol de grandes quantités de nutriments nécessaires aux
processus biologiques sans les lui retourner sous une forme utilisable. Nos systèmes ne sont plus conçus
pour rendre des nutriments, hormis à des niveaux locaux. Les méthodes d’exploitation comme les coupes
d’ensemencement accélèrent l’érosion, et les procédés chimiques servant pour l’agriculture et la produc-
tion industrielle salinisent et acidifient les sols, concourant ainsi à épuiser plus de vingt fois autant de
terre que la nature en fabrique par an. Il faut environ 500 ans au sol pour constituer une couche de
microorganismes de 2,5 centimètres et des flux de nutriments. À l’heure actuelle, nous perdons 500 fois
plus de sols que nous n’en créons.
Nous consommions déjà à l’époque préindustrielle. Mais la plupart des biens se biodégradaient en
toute sécurité une fois qu’ils étaient jetés, enterrés ou brûlés. Les métaux faisaient exception : étant très
précieux - ils représentaient ce que nous appelons des nutriments techniques précoces -, on les fondait
afin de les réutiliser. Mais à mesure de l’avancée de l’industrialisation, la consommation s’est accrue alors
que la plupart des objets ne pouvaient en fait plus être « consommés ». Dans les périodes de carence, la
valeur des matériaux techniques explosait ; les gens qui ont vécu la Grande Dépression, par exemple, pre-
naient soin de se resservir des jarres, cruches, feuilles d’aluminium, acier, et autres matériaux permettant
de pallier la pénurie industrielle. Mais tandis que des produits moins chers et de nouvelles matières syn-
thétiques inondaient le marché d’après-guerre, il est devenu plus rentable pour les industries de fabriquer
de l’aluminium, du plastique, des bouteilles en verre ou des emballages dans une seule usine et de les
expédier par bateau que de construire des infrastructures sur place afin de collecter, transporter, nettoyer,
en bref, de préparer les biens de façon à les réutiliser. De la même manière, au cours des premières décen-
nies de l’ère industrielle, les gens se transmettaient, réparaient ou vendaient leurs vieux produits comme
les fours, les réfrigérateurs et les téléphones pour court-circuiter le commerce. De nos jours, la plupart de
ces soi-disant biens d’équipement sont jetés. Qui pourrait avoir aujourd’hui l’idée de rafistoler un grille-
pain bon marché ? li est beaucoup plus facile d’en racheter un que de renvoyer les parties défectueuses au
fabricant, ou de dénicher quelqu’un capable de le réparer. Il semble que jeter soit devenu la norme.
Mais vous ne pouvez pas consommer votre voiture, par exemple ; et bien qu’elle soit fabriquée à
partir de matériaux techniques de valeur, vous ne pouvez rien faire de votre véhicule lorsque vous ne vous
en servez plus (à moins que vous ne soyez un artiste du rebut). Comme nous l’avons exposé, ces matériaux
se perdent ou se dégradent au cours de leur « recyclage » parce qu’ils ne sont pas élaborés au départ pour
être recyclés de façon éco-bénéfique sous forme de nutriments techniques. Les produits de l’industrie
sont en fait conçus pour l’obsolescence - c’est-à-dire pour durer jusqu’à ce que le consommateur veuille
le remplacer. Même les objets dotés d’un véritable potentiel recyclable, comme les matières d’emballage,
sont souvent fabriqués de façon à ne pas s’altérer naturellement. En réalité, les conditionnements sont
généralement élaborés pour durer beaucoup plus longtemps que le produit qu’ils protègent. Dans des
lieux où les ressources demeurent difficiles à se procurer, les matériaux sont réutilisés de façon créative
et transformés en nouveaux biens (en se servant du caoutchouc d’un vieux pneu pour confectionner des
sandales), voire même en l’énergie (en brûlant des matériaux synthétiques en guise de carburant). Une
telle inventivité est naturelle, adaptable, et peut jouer un rôle crucial au sein du cycle des matériaux. Mais
tant que la conception et la fabrication industrielle actuelle ignoreront ces usages, tant que ne sera pas
envisagée une vie future aux produits, ce genre de réutilisation restera dangereux dans la plupart des cas,
si ce n’est mortel.

Les hybrides monstrueux

Les montagnes de déchets s’élevant dans les décharges sont de plus en plus préoccupantes, mais la
quantité de déchets - l’espace qu’ils occupent - n’est pas le problème le plus grave posé par les élaborations «
berceau-à-tombeau ». Bien plus inquiétant est le gaspillage des nutriments - une « nourriture » précieuse à
la fois pour l’industrie et la nature - contaminés, gâchés ou perdus. Nous ne les perdons pas uniquement à
cause de l’absence de systèmes de récupération adéquats, mais parce que bon nombre d’entre eux sont des
« produits Frankenstein », comme nous aimons les appeler pour plaisanter, ou (avec toutes nos excuses à
Jane Jacobs), des hybrides monstrueux - des mélanges de matériaux à la fois techniques et biologiques ne
pouvant être recouvrés après leur vie usuelle.
Une chaussure en cuir classique est un hybride monstrueux. Autrefois, l’on tannait les chaussures
avec des produits chimiques végétaux relativement sains, si bien que les déchets liés à leur fabrication
ne posaient pas problème. La chaussure pouvait se biodégrader après sa vie pratique ou être brûlée en
toute sécurité. Mais les tanins végétaux nécessitaient que l’on abatte des arbres, et pour cette raison, les
chaussures étaient longues à concevoir, et chères. Au cours des quarante dernières années, le tannage au
chrome, plus rapide et moins onéreux, a supplanté l’ancien procédé. Mais le chrome, rare et très utile à
l’industrie, est cancérigène sous certaines formes d’exploitation. De nos jours, les chaussures sont majo-
ritairement tannées dans des pays en voie de développement où peu, voire aucune réglementation, ne
protège les individus et les écosystèmes des expositions au chrome ; les déchets de fabrication peuvent
être déversés dans des cours d’eau voisins ou incinérés, diffusant des toxines dans l’un ou l’autre cas (bien
souvent dans des proportions considérables dans les pays pauvres). En outre, les semelles en caoutchouc
des chaussures classiques contiennent généralement du plomb et du plastique. Lorsque la chaussure est
jetée, des particules de plomb se répandent dans l’atmosphère et dans le sol, et ne pourront être ingérées
en toute sécurité ni par vous, ni par l’environnement. Après usage, ces matériaux de valeur, techniques
comme biologiques, se retrouvent la plupart du temps dans une décharge.
Des flux confus

Il n’y a pas de déchets plus déplaisants que les eaux usées. C’est une sorte de déchets dont on est vrai-
ment content de se « débarrasser ». Avant l’apparition des systèmes de gestion moderne des eaux usées,
les habitants des villes jetaient leurs déchets dehors (parfois directement par la fenêtre), les enterraient, les
déversaient dans des fosses à rejets sous les maisons, ou dans des cours d’eau, voire en amont de sources
d’eau potable. On a commencé à rapprocher santé publique et installations sanitaires vers la fin du XIXe
siècle seulement, un constat qui a notablement amélioré le traitement des eaux usées. Les ingénieurs ont
observé les conduites qui guidaient l’eau de pluie jusqu’aux rivières, et compris que ce serait une bonne
façon d’évacuer les eaux usées. Mais cela ne réglait pas le problème dans son ensemble. Il arrivait de temps
à autre que ce dispositif rende la vie insupportable à ceux qui habitaient près des fleuves ; au cours de la
Grande Puanteur de 1858 à Londres, par exemple, l’odeur nauséabonde aux alentours de la Tamise a obli-
gé la Chambre des communes à interrompre certaines de ses séances. Des usines de traitement des eaux
usées ont finalement été construites pour gérer les effluents, toutes suffisamment vastes pour contenir à la
fois les eaux usées et l’eau de pluie durant des orages importants.
L’idée de départ était de prendre des effluents relativement actifs sur le plan biologique, principa-
lement d’origine humaine (de l’urine et des excréments, un genre de déchets qui interagit avec la nature
depuis des millénaires), et de les rendre moins nocifs, le traitement des eaux usées se basant lui-même
sur un procédé de digestion microbienne et bactérienne : les substances solides seraient éliminées sous
forme de boue, et le liquide restant, à l’origine du traitement, relâché sous forme d’eau, essentiellement.
Telle était la stratégie initiale. Mais lorsque le volume d’effluents a débordé des rivières au sein desquelles
il circulait. Il a fallu recourir à des traitements chimiques violents pour sauvegarder ce système, comme
la chloruration. Au même moment, de nouveaux produits domestiques ont fait leur apparition, et aucun
n’était conçu en fonction des usines de traitement des eaux usées (ni des écosys­tèmes aquatiques). Les
gens ont commencé à déverser toutes sortes de liquides dans les canalisations ; peinture, déboucheurs
chimiques violents, eau de javel, diluant pour peinture, dissolvant, déchets humains comportant eux-
mêmes des traces d’antibio­tiques et d’œstrogènes (contenus dans les pilules contraceptives). Incorporez à
ce cocktail divers déchets industriels - nettoyants, produits chimiques, et autres substances qui se joignent
aux déchets domestiques -, et vous obtenez un mélange hautement complexe de substances biologiques
et chimiques encore dénommé « eaux usées ». Les produits antibactériens - la plupart des nettoyants
pour salle de bains vendus dans le commerce - peuvent paraître utiles, mais ils ne font qu’ajouter un
problème supplémentaire à un processus reposant sur les microbes pour fonctionner. Combinez-les à des
antibiotiques ou à d’autres ingrédients antibactériens, et vous créerez même une bactérie super résistante.
Des études récentes ont prouvé la présence d’hormones, de perturbateurs endocriniens et de com-
posés dangereux dans les cours d’eau où des effluents « traités » étaient déversés. Ces substances peuvent
polluer les systèmes naturels et les réserves d’eau potable et, comme nous l’avons constaté, provoquer des
mutations chez les espèces animales et aquatiques. Les canali­sations qui reçoivent les eaux usées ne sont
pas, elles non plus, élaborées pour un tel processus biologique ; elles contiennent des matériaux et des
revêtements qui dégradent et contaminent les effluents. Au final, les efforts faits pour réutiliser la boue des
eaux usées en guise de fertilisant ont été entravés par les paysans, eux-mêmes inquiets de l’intoxication
des sols.
Si nous devons mettre au point des méthodes qui retournent les effluents dans l’environnement,
nous devrons sans doute revenir en arrière et repenser la conception de toutes les substances vouées à
circuler au sein de ce système comme faisant partie des flux de nutriments. Le phosphate minéral, par
exemple, sert d’engrais un peu partout à travers la planète. Les engrais classiques recèlent, entre autres, du
minerai de phosphate dont l’extraction est particulièrement nocive pour la nature, alors que l’on trouve
du phosphate dans la boue des eaux usées et dans d’autres déchets organiques encore. En fait, les taux
de phosphate contenus dans la boue d’épuration européenne, souvent entreposée dans des décharges,
sont généralement plus élevés que ceux du minerai de Chine, d’où provient la majorité du phosphate,
engendrant des effets dévastateurs prévisibles sur les écosystèmes locaux. Et si nous pouvions concevoir
un procédé qui capture en toute sécurité le phosphate présent dans la boue d’épuration ?

De « berceau à tombeau »
à « berceau à berceau »

Tous ceux qui travaillent dans le domaine industriel, l’écologie, le design, et autres secteurs apparen-
tés, font souvent référence au « cycle de vie » d’un produit. Bien entendu, peu de biens sont véritablement
vivants, mais, d’une certaine façon, nous projetons notre vitalité - et notre mortalité - sur eux. Nous les
appréhendons un peu comme des membres de notre famille. Nous voulons qu’ils cohabitent avec nous,
qu’ils nous appartiennent. À tel point que dans les sociétés occidentales, hommes et produits possèdent
des tombes. Nous aimons nous considérer comme des individus puissants et uniques ; comme nous ap-
précions d’acheter des produits neufs, faits à partir de matériaux « vierges ». Déballer un bien nouveau
représente une sorte de défloration métapho­rique : « Ce produit vierge est à moi, pour la toute première
fois. Lorsque je ne m’en servirai plus (moi, individu spécial et unique que je suis), personne d’autre ne le
possédera. C’est comme ça. » Les industries innovent et conçoivent en fonction de cet état d’esprit.
Nous reconnaissons et comprenons l’importance du fait de nous sentir spéciaux, uniques même.
Mais concernant les matériaux, il vaut mieux célébrer leur uniformité et leur banalité (qui nous per-
mettent en outre de les réutiliser). Que se serait-il passé, nous demandons-nous quelquefois, si la Révolu-
tion industrielle avait opéré dans des sociétés centrées sur la communauté plutôt que sur l’individu, où les
gens auraient cru à la réincarnation plutôt qu’au cycle de vie berceau à tombeau ?

Un monde de deux métabolismes

Le cadre dominant au sein duquel nous vivons est constitué de deux éléments essentiels : une masse
(la Terre) et une source d’énergie (soleil). Rien n’entre ou ne sort de notre système planétaire en dehors
de la chaleur ou d’éventuelles météorites. Autrement dit, concernant nos préoccupations pratiques, ce
système est fermé, et ses composants de base précieux et restreints : la seule chose que nous ayons à notre
disposition est ce qui s’y trouve à l’état naturel. De la même façon, ce que les humains fabriquent ne va «
nulle part ».
Si nos procédés continuent de gâcher l’abondance biologique terrestre et de gaspiller des matériaux
techniques (comme les métaux), ou de les rendre inutilisables, alors nous vivrons véritablement dans un
monde où la production et la consommation seront limitées, la Terre devenant une tombe, au sens littéral
du terme.
Si les humains souhaitent vraiment demeurer prospères, ils vont devoir se calquer sur le système
berceau-à-berceau des flux de nutriments et des métabolismes hautement bénéfique de la nature, au sein
duquel le concept de déchet n’existe pas. Afin d’éliminer le concept de déchet, nous devons élaborer des
biens - ainsi que des emballages et des méthodes - dont le principe premier intègre l’idée que le rebut
n’existe pas, les nutriments de valeur contenus dans les biens déterminant et façonnant leur conception :
leur forme s’adapte à l’évolution, pas simplement à la fonction.
Comme nous l’avons indiqué, deux métabolismes discrets cohabitent sur cette planète. Le premier
est le métabolisme biologique, ou biosphère - les cycles de la nature. Le second est le métabolisme tech-
nique, ou technosphère - les cycles industriels, comprenant le prélèvement de matériaux techniques dans
l’envi­ronnement. En se basant sur une bonne élaboration, tous les biens et les matériaux fabriqués par l’in-
dustrie alimenteraient ces deux métabolismes en toute sécurité, tout en construisant des choses nouvelles.
Les produits peuvent être créés soit à partir de matériaux biodégradables qui nourriront les cycles
biologiques, soit de matériaux techniques qui demeureront dans des cycles techniques clos, et au sein
desquels ils circuleront indéfiniment en tant que matériaux précieux pour l’industrie. Afin que ces deux
métabo­lismes restent sains et prospères, nous devrons porter une plus grande attention au fait qu’ils
ne se contaminent pas l’un l’autre. Les objets entrant dans le métabolisme organique ne contiendront
aucun mutagène, carcinogène, aucune toxine rémanente ou toute autre substance nocive apte à se déposer
dans la nature. Cependant, le métabolisme technique pourrait facilement gérer les matériaux susceptibles
d’endommager le système biologique. Ainsi, les nutriments biologiques ne nourriraient pas le métabo­
lisme technique, car alors ils ne serviraient plus la biosphère, et détérioreraient la qualité des matériaux
techniques, ce qui compli­querait même leur récupération ou leur réutilisation.

Le métabolisme biologique

Un nutriment biologique est un matériau ou un produit conçu pour intégrer le cycle biologique -
où il est littéralement consommé par des micro-organismes du sol ou d’autres animaux. La plupart des
emballages (qui représentent environ 50 % du volume de déchets solides collectés par les municipalités)
peuvent être élaborés comme des nutriments techniques, ce que nous appelons des produits de consom-
mation. L’idée serait de fabriquer ces biens à partir de matériaux biodégradables que l’on pourrait jeter
après usage par terre ou composter - consommer, au sens premier du terme. Pourquoi des bouteilles de
shampooing, des tubes de dentifrice, des cartons de yaourts, de glace, de jus de fruits et autres condi-
tionnements devraient-ils durer plusieurs dizaines (voire centaines) d’années de plus que leur contenu ?
Pourquoi les individus et les communautés devraient-ils se retrouver chargés de sous-cycler et d’enfouir
de tels matériaux ? Certains emballages pourraient se décomposer en toute sécurité, puis être ramassés
et servir d’engrais (et retourner ainsi des nutriments au sol). Les semelles de chaussures pourraient se
dégrader au plus grand bénéfice de l’environnement. Les savons et autres produits d’entretien ménager
pourraient eux aussi tenir lieu de nutriments biologiques ; de cette façon, ils soutiendraient l’équilibre de
l’écosystème tandis qu’ils circuleraient dans les canalisa­tions, puis dans zones humides avant de finir leur
course dans un lac ou une rivière.
Au début des années 1990, DesignTex, un département de Steelcase19, nous a demandé à Michael et
moi de concevoir un rembourrage compostable qui serait associé à du tissu suisse mill Röhner. On nous a
demandé de créer un matériau unique d’un point de vue esthétique, et intelligent sur un plan environne-
mental. DesignTex nous a d’abord suggéré de nous pencher sur un mélange de fibres de coton et de PET
(polyéthylène téréphtalate)20 recyclé à partir de bouteilles de soda. Que pourrait-il y avoir de meilleur
pour l’environnement, pensaient nos interlo­cuteurs, qu’un produit combinant un matériau « naturel »
avec un autre « recyclé » ? Un tel matériau hybride offrait l’avantage, à première vue, d’être disponible, déjà
testé sur le marché, durable, et peu cher.
Mais lorsque nous nous sommes intéressés de plus près aux legs potentiels et à long terme de cette
conception, nous avons découvert des faits étonnants. Tout d’abord, comme nous l’avons mentionné, le
rembourrage s’abrase au cours d’une utilisation normale. Notre élaboration allait donc permettre à des
particules d’être avalées ou inhalées. L’enduit de protection du
19 Numéro 1 mondial dans l’industrie de mobilier de bureau, qui intègre la réflexion sur la
responsabilité environnementale dès la première phase de conception des produits.
20 Le polyéthylène téréphtalate (PET), que l’on trouve également avec l’abréviation PETE,
PET (élaboré à partir de teintures synthétiques et de produits chimiques) contient d’autres substances
douteuses que vous ne voudriez ni manger ni respirer. En outre, le tissu ne devien­drait pas un nutriment
biologique ou technique après sa vie pratique. Le PET - fabriqué à partir de bouteilles en plastique - ne
retournerait pas dans le sol sans l’endommager, et le coton ne réintégrerait aucun cycle industriel. Ce
mélange ne serait qu’un « hybride monstrueux » de plus, ajoutant de la camelote supplé­mentaire dans les
déchetteries, et pouvant se révéler dangereux de surcroît. Ce n’était vraiment pas un matériau qui valait la
peine d’être mis sur le marché.
Nous avons expliqué à notre client que nous voulions créer un produit capable d’intégrer le mé-
tabolisme biologique ou technique ; un défi sur lequel nous sommes tombés d’accord. Notre équipe a
décidé de fabriquer un tissu assez sain pour être mangé : il ne nuirait pas aux gens qui en respire­raient les
particules, ni aux systèmes naturels après sa mise au rebut. En tant que nutriment technique, il nourrirait
même l’environnement.
L’usine sélectionnée pour la production du tissu était relativement propre, selon des critères écolo-
giques classiques, l’une des meilleures d’Europe, mais elle présentait un dilemme intéressant. Bien que
son directeur, Albin Kaelin, avait réduit les taux d’émissions dangereuses en réponse aux règlementations
gouvernementales, les résidus issus de sa manufacture avaient été récemment classés dans la catégorie des
déchets toxiques. Le directeur s’était entendu dire qu’il ne pourrait plus enterrer ou brûler les chutes de
tissu dans les incinérateurs suisses, et devrait les exporter en Espagne à l’avenir. (Remarquez le paradoxe
: les chutes d’un tissu ne peuvent pas être enfouies ou jetées à moins de très coûteuses précautions, mais
peuvent être exportées « en toute sécurité » dans un autre pays, le matériau lui-même continuant d’être
vendu et d’équiper des meubles de bureau ou domestiques.) Nous souhaitions un destin différent pour
nos chutes : fournir du paillis au club de jardinage local, grâce au soleil, à l’eau et à des micro-organismes
affamés.
Après avoir interrogé des personnes en fauteuil roulant, les membres de l’usine ont découvert que
toutes voulaient un tissu résistant qui « respire ». Notre équipe a opté pour un mélange de fibres animales
et végétales sans pesticides : de la laine, un matériau isolant l’été comme l’hiver, et du ramie absorbeur
d’humidité. Ce mélange permettrait de fabriquer un tissu solide et confortable. Puis nous nous sommes
attelés à l’aspect le plus délicat de cette conception : les finitions et les teintures. Au lieu de filtrer les
éléments mutagènes, cancérigènes, les perturbateurs endocriniens, les toxines tenaces, et les substances
bioaccumulatives en fin de processus, nous les éliminerions dès le début. Nous voulions faire davantage
que fabriquer un tissu qui ne serait pas nocif ; nous allions en créer un qui serait nutritif.
La plupart des entreprises de produits chimiques que nous avons alors contactées ont décliné notre
proposition de se joindre au projet, sans doute gênées par la perspective de s’exposer au type d’examen
qu’une telle entreprise demanderait. Finalement, une compagnie européenne a accepté de se lancer dans
l’aventure. Grâce à son concours, nous avons éliminé pratiquement 800 produits chimiques habituelle-
ment en usage dans l’industrie chimique, et ce faisant, également supprimé des additifs et des procédés de
correction. Le retrait de tel colorant, par exemple, permettait de ne pas ajouter de produits et de procédés
chimiques toxiques stabilisateurs d’ultra-violets (pour assurer une bonne stabilisation des couleurs). Puis
nous nous sommes intéressés aux ingrédients qui avaient des qualités positives. Nous en avons retenu
38, à partir desquels nous avons conçu toute notre gamme de tissu. Ce processus de recherches de prime
abord onéreux et laborieux a au final réglé bon nombre de problèmes, et permis d’élaborer un produit de
meilleure qualité et plus économique. La fabrication du tissu a pu démarrer. Le directeur de l’usine nous
a raconté plus tard que les contrôleurs revenus inspecter les effluents, avaient d’abord cru que leurs appa-
reils étaient cassés, n’ayant identifié aucun polluant, pas même des éléments qui, comme ces spécialistes
le savaient, se trouvaient pourtant dans l’eau qui entrait dans l’usine. Afin de vérifier que leurs outils de
contrôle fonctionnaient bien, ils ont testé l’eau des canalisations de la ville. Leur équipement marchait
parfaitement ; simplement, l’eau qui sortait de l’usine était désormais aussi propre - voire plus propre -

est un plastique.
que celle qui y pénétrait. Dès lors que les effluents d’une usine sont plus sains que l’eau nécessaire à leur
élimination, ses exploitants pourraient s’en servir en guise d’agents nettoyants. Intégrées dans le processus
de fabrication, l’exploitation et la permanence de ces dividendes gratuits ne requièrent aucune mesure
particulière. Non seulement notre nouvelle méthode de conception contournait les réponses tradition-
nelles aux problèmes environnementaux (réduire, réutiliser, recycler), mais elle supprimait également le
besoin de règlementation, ce que toute personne dans les affaires saura apprécier.
Ce processus a eu d’autres répercussions positives. Les employés ont pu investir des espaces origi-
nellement dédiés au stockage des déchets chimiques dangereux en guise de lieu de détente et d’espaces de
travail supplémentaires, sans que cela ne nécessite aucune démarche ni paperasserie réglementaire. Les
ouvriers ont pu ôter les masques et les gants qui les protégeaient à peine des toxines présentes sur leur
lieu de travail. Le produit fabriqué par l’usine a rencontré un tel succès que cette dernière a dû faire face
à un autre problème : les bénéfices financiers - le genre de difficulté que tout homme d’affaires rêve de
rencontrer.
Concernant ses nutriments biologiques, la production de l’usine est calquée sur le modèle de fé-
condité de la nature. Après que les consommateurs ont fini de l’utiliser, ils n’ont qu’à arracher le tissu du
cadre de la chaise et le jeter par terre ou le composter en toute bonne conscience - et avec jubilation même.
Jeter peut-être amusant, admettons-le ; mais faire un cadeau déculpabilisant au monde est un plaisir
incomparable.

Le métabolisme technique

Un nutriment technique est un matériau ou un produit conçu pour retourner dans le cycle tech-
nique, c’est-à-dire au sein du métabolisme industriel duquel il provient. Le téléviseur que nous avons ana-
lysé, par exemple, contenait 4 360 produits chimiques différents. Certains étaient toxiques, mais d’autres
présentaient une valeur réelle pour l’industrie qui serait immanquablement gâchée lorsque le téléviseur
se retrouverait mis au rebut. Le fait d’isoler ces nutriments biologiques permet de les sur-cycler (et pas
simplement de les recycler), de les exploiter dans un circuit industriel fermé. Un solide caisson d’ordina-
teur en plastique, par exemple, continuera de circuler sous forme de caisson d’ordi­nateur en plastique - ou
en tant que produit de haute qualité, comme une pièce de voiture ou un appareil médical - au lieu d’être
sous-cyclé dans des matériaux d’insonorisation ou des pots de fleurs.
Henry Ford a recouru à une forme précoce de sur-cyclage en faisant transporter les Modèles A
dans des caisses dont les planches servaient ensuite à monter le sol des véhicules. Nous avons initié une
pratique similaire qui n’est qu’un modeste début : utiliser des enveloppes de riz de Corée - riches en
silice - dédiées à l’origine au conditionnement des composants stéréo et électro­niques comme matériau
pour fabriquer des briques en Europe, la destination des fameux composants. Ce matériau d’emballage
est moins nocif que du papier journal recyclé, dont les encres toxiques et les particules contaminent l’air
intérieur. Par ailleurs, son transport est compris dans les coûts de fret des biens électro­niques. Le concept
de déchet est donc éliminé.
La production industrielle peut-être réélaborée de façon à préserver les différentes qualités d’un
matériau en vue d’une autre utilisation. Actuellement, lorsqu’un véhicule est mis au rebut, ses pièces en
acier sont recyclées toutes ensemble, peu importe la qualité des divers aciers amalgamés. L’automobile
est compressée, puis transformée, l’acier hautement ductile et pur de la carrosserie fondu avec les autres
fragments d’acier et matériaux, compromettant ainsi sa qualité originelle et limitant considérablement
son usage futur. Il ne pourra plus concourir à confectionner d’autres carrosseries, par exemple. En outre,
le cuivre des câbles se retrouvant dans un mélange générique, il ne pourra plus remplir de fonctions
techniques précises - entrer dans la fabrication d’autres câbles en cuivre, en tout cas. Une conception
plus judicieuse permettrait d’utiliser la voiture de la façon dont les Indiens d’Amérique exploitaient les
carcasses de buffles : en optimisant chaque partie, de la langue à la queue. Ainsi, il suffirait de fondre
ensemble les métaux de même nature de façon à ne pas les détériorer ; de même pour les plastiques.
Pour qu’un tel scénario se concrétise, nous devons cependant introduire un concept qui va de pair
avec la notion de nutriment technique : le produit de service. Au lieu de supposer que tous les biens
doivent forcément être achetés, possédés et jetés par les « consommateurs », ceux contenant des nutri-
ments techniques de valeur - les voitures, les téléviseurs, les tapis, les ordinateurs et les réfrigérateurs, par
exemple - pourraient être réélaborés sous forme de services. Dans ce cas de figure, les clients (un terme
plus adapté aux utilisateurs de ces produits) acquéraient le service de tel produit pour un temps d’usage
défini, 10 000 heures de visionnage télévisuel, plutôt qu’un téléviseur. Ainsi, ils ne supporteraient pas les
coûts de matériaux complexes qui ne leur serviront à rien après la durée de vie usuelle du bien acquis.
Lorsque les clients en auraient fini avec lui, ou qu’ils auraient simplement envie d’en acheter une
nouvelle version, le fabricant le remplacerait, mais reprendrait également l’ancien modèle, le démolirait et
exploiterait ses matériaux complexes pour « nourrir » des produits originaux. Les clients bénéficieraient
des services voulus, et pourraient régulièrement les mettre à jour ; les fabricants continueraient de pros-
pérer et de se développer tout en restant propriétaires de leurs matériaux.
Voici plusieurs années, nous avons travaillé sur un concept de « solvant à louer » pour une entreprise
de produits chimiques. Un solvant est un produit chimique utilisé notamment pour enlever la graisse des
pièces de machine. En général, les compagnies achètent le solvant le moins cher, même s’il est fabriqué à
l’autre bout de la planète. Après usage, soit le solvant s’évapore soit il se retrouve dans un circuit de trai-
tement de déchets, au sein duquel une usine spécialisée se charge de son traitement. L’idée derrière cette
« location de solvant » était de mettre à la disposition du client un service de dégraissage qui proposerait
des solvants de grande qualité sans les leur vendre, le fournisseur les récupérant et séparant le solvant de la
graisse de façon à pouvoir s’en resservir. Dans un tel cas de figure, l’entreprise promeut l’usage de solvants
de grande qualité (quel autre argument pourrait retenir des clients ?) ainsi que leur réutilisation, tout en
évitant un effet secondaire négatif majeur : la pénétration de matériaux toxiques dans les flux de déchets.
(Dow Chemical expérimente déjà ce concept en Europe, et DuPont envisage sérieusement de le faire.)
Cette stratégie a des répercussions formidables concernant la richesse des matériaux industriels. À
l’heure actuelle, lorsque des clients souhaitent changer de moquette, ils doivent payer pour son enlève-
ment. Dans ce genre de situation, les matériaux précieux contenus dans la moquette ne représentent qu’une
charge, pas un avantage - un tas de produits pétrochimiques et de substances possiblement toxiques qu’il
faut déposer dans un site d’enfouis­sement. Ce cycle de vie linéaire de berceau-à-tombeau engendre plu-
sieurs conséquences négatives pour les gens comme pour l’industrie : l’énergie, les efforts et les matériaux
ayant contribué à confectionner cette moquette sont définitivement perdus pour le fabricant dès lors que
le client l’a achetée. Ainsi l’industrie gâche­t-elle des tonnes et des tonnes de nutriments potentiels pen-
dant que des matériaux bruts ne cessent d’être extraits afin d’assurer les cycles de production. Les clients
désireux de changer de moquette par envie ou par choix se retrouvent non seulement avec l’ancienne sur
les bras, mais financièrement lésés par cette nouvelle acquisition (à cause du prix des matériaux irrécupé­
rables entrant dans le coût global de la moquette). En outre, s’ils se sentent concernés par les problèmes
environnementaux, leur démarche se solde par de la culpabilité.
Les fabricants de tapis et de moquette ont été parmi les premiers à adopter notre concept de pro-
duit-de-service ou « d’écolocation », même si pour l’heure, ils n’ont fait que l’appliquer à des produits de
conception conventionnelle. Un tapis banal vendu dans le commerce est généralement façonné à partir
de fibres de nylon doublées de fibres de verre et de PVC. Après la vie utilitaire du produit, son fabricant le
sous-cycle de façon classique - rasant certains des matériaux en nylon afin de s’en resservir, puis se débar-
rassant de la « bouillie » formée par les matériaux résiduels. Le fabricant peut couper le reste en morceaux,
les mélanger, et s’en servir pour confectionner du revêtement de tapis. N’ayant pas été conçu dès le départ
pour être recyclé, ce genre de produit entre de force dans cet autre cycle au sein duquel sa présence ne
sera franchement pas idéale. Une moquette véritablement élaborée comme un nutriment technique ne
contiendrait que des matériaux bruts sains et recyclables. Le système de livraison de ce service coûterait
le même prix, voire moins cher, qu’habi­tuellement. Cette nouvelle élaboration associerait une couche
renforcée et durable à un dessus détachable. Lorsqu’un client ferait remplacer sa moquette, le fabricant
n’aurait qu’à retirer la partie supérieure, à en poser une nouvelle de la couleur désirée par le client, et à
récupérer l’ancienne, qui lui permettrait de façonner de la nouvelle moquette. Dans un tel cas de figure,
les gens pourraient céder à leur envie de nouveaux produits aussi souvent qu’ils le souhaiteraient sans
culpabiliser, et l’industrie pourrait les encourager à le faire en toute impunité, les deux parties alimentant
le métabolisme technique au cours du processus. De la même façon, les fabricants de voitures voudraient
que les conducteurs restituent leurs vieilles autos afin de récupérer leurs nutriments industriels de valeur.
Au lieu de tirer un trait sur des ressources techniques tandis que les clients s’éloignent à bord de leur
nouveau véhicule, toutes définitivement perdues, les compagnies automobiles pourraient développer des
services et des biens qui améliorent la qualité de vie du client pour plusieurs décennies, et qui enrichissent
l’industrie elle-même grâce à l’apport de cette « nourriture ».
Concevoir des produits comme des produits-de-service implique de les fabriquer en vue de leur
désassemblage. L’industrie n’a pas besoin de créer des objets plus durables que nécessaire, pas plus que la
nature ne le fait. La durabilité de bon nombre de produits courants peut même être considérée comme
une sorte de tyrannie intergénérationnelle. Nous avons beau vouloir que nos objets subsistent éternelle-
ment, les générations futures, elles, ne le désireront peut-être pas. Qu’en est-il de leur droit à la liberté et
au bonheur, à célébrer leur propre abondance de nutriments, de matériaux et de plaisir ? Les fabricants
auraient cependant la responsabilité permanente de les stocker et, si possible, de réutiliser toutes les subs-
tances potentiellement nocives qu’ils contiennent. Mais peut-il y avoir de meilleure motivation que le
développement d’une conception totalement délestée de matériaux dangereux ?
L’avantage d’un tel système, dès lors qu’il est pleinement mis en œuvre, serait triple : il n’engendrerait
aucun déchet inutile et possiblement dangereux; il permettrait aux fabricants d’épargner dans le temps
des milliards de dollars de matériaux précieux; des nutriments techniques circuleraient en permanence,
l’extraction de substances brutes (comme les produits pétrochimiques) diminuant, ainsi que la fabrica-
tion de matériaux potentiellement nocifs, comme le PVC (leur retrait progressif assurant des économies
considérables au fabricant et des bénéfices énormes à l’environnement).
Un certain nombre de biens sont déjà élaborés comme des nutriments techniques et biologiques.
Mais dans un proche avenir, beaucoup n’entreront pas dans l’une de ces deux caté­gories. En outre, du fait
de leurs utilisations diverses à travers le monde, certains produits n’appartiennent pas à un seul métabo-
lisme, à tel point que ces objets réclament une attention toute particulière.

Quand des mondes entrent en collision

Si un produit est encore à l’heure actuelle un « hybride monstrueux », il faudra se montrer d’autant
plus ingénieux dans sa conception et sa commercialisation de façon à ce qu’il ait un impact positif à la
fois sur les métabolismes biologiques et technique. Prenons l’exemple du legs involontaire d’une paire de
chaussures de course standard, un bien que bon nombre d’entre nous possèdent. Tandis que vous mar-
chez ou courez, une activité censée vous maintenir en bonne santé et améliorer votre bien-être, chaque
martèlement de chaussure relâche sur le sol des petites particules qui contiennent des produits chimiques
tératogènes et cancérigènes, ainsi que des substances pouvant réduire la fertilité et inhiber les qualités
d’oxydation des cellules. La prochaine pluie balaiera ces particules sur les plantes et sur le sol de part et
d’autre de la route où vous déambulez. Si les semelles de vos chaussures de sport comportent une bulle
spéciale remplie de gaz amortis­seurs - dont il a été récemment démontré que certains d’entre eux partici-
paient au réchauffement global -, vous pouvez même très bien collaborer au changement climatique. Des
chaussures de course peuvent tout à fait être réélaborées afin que leurs semelles servent de nutriments
biologiques. Pour qu’elles nourrissent le métabolisme organique au lieu de l’empoisonner chaque fois
qu’elles heurtent le sol. Le dessus des chaussures entrant dans la catégorie des nutriments techniques, il
serait conçu de façon à ce qu’on puisse le désassembler et le remettre facilement en circulation dans son
cycle, et en toute sécurité (le fabricant récupérant alors les matériaux techniques). Le fait de bénéficier de
nutriments techniques grâce aux chaussures d’athlètes célèbres - et en faisant de la publicité à ce propos -
donnerait un avantage concurrentiel certain à un fabricant de vêtements de sport.
Mais certains matériaux ne conviendront pour autant jamais aux métabolismes organique ou tech-
nique parce qu’ils contiennent des substances dangereuses. Nous les qualifions d’invendables, et tant que
la technique ne permettra pas de les désintoxiquer - ou de s’en passer -, ils exigeront eux aussi des mesures
créatives, comme d’être entreposés dans des « parcs de stationnement » - des lieux de dépôt sûrs que le
producteur du matériau entretiendrait, ou pour lesquels il paierait un droit de stockage. Des invendables
courants pourraient ainsi être rappelés et sainement conservés en toute sécurité jusque ce qu’on les ait
purifiés et retournés sous forme de molécules de haute qualité. Les déchets nucléaires font incontesta-
blement partie des invendables ; dans son sens premier, cette définition devrait également inclure les
matériaux connus pour comporter des composants dangereux. Le PVC21 offre un bon exemple : au lieu
de l’incinérer ou de l’enfouir, on pourrait le « stationner » jusqu’à ce que les très coûteuses technologies
de désintoxication aient évolué. En général, le polyéthylène téréphtalate, ou PET, de par sa teneur en
antimoine, se classe dans les invendables : grâce à l’ingéniosité de la technique, des produits contenant
du PET, comme des bouteilles de soda, pourraient même être sur-cyclés. Il suffirait d’ôter les résidus
d’antimoine présents et de créer un polymère adapté à une réutilisation continue et sûre.
Des entreprises se chargeraient de cette élimination de déchets au sein de laquelle les invendables -
les déchets probléma­tiques comme les nutriments potentiels - seraient retirés du flux habituel de déchets.
Certains polyesters actuellement commercialisés pourraient être réunis et leur antimoine supprimée. Ce
serait toujours mieux que de les utiliser pour fabriquer des textiles, forme sous laquelle ils réapparaîtront
peut-être, à moins qu’on ne les incinère pour qu’ils réintègrent des systèmes naturels et des flux de nutri-
ments. Les matériaux de certains hybrides monstrueux pourraient être regroupés et séparés de la même
façon. Le coton de tissus en polyester et coton mélangé pourrait être composté, et le polyester retourné
aux cycles techniques. Ainsi, les fabricants récupéreraient le chrome des chaussures. D’autres industries
retireraient certains éléments des téléviseurs et de produits de service dans des sites d’enfouissement. Une
transition réussie requiert tant un leadership dans ces domaines que des solutions innovantes.
Les fabricants de produits existants devraient-ils se sentir coupables d’être complices de ce pro-
gramme toujours destructeur à l’heure actuelle ? Oui. Non. Peu importe. La folie a été définie comme le
fait de répéter une action encore et encore et d’en attendre cependant un résultat différent, et la négligence
comme le fait de faire la même chose encore et encore alors que l’on sait que ça peut être dangereux, voire
stupide, et mal. À présent que nous savons, l’heure du changement est venue, et celle de la négligence,
passée.

Chapitre 5 : Respecter la diversité


21 Polychlorure de vinyle, un polymère thermoplastique.
Imaginez le commencement primordial de la vie sur notre planète. Il y a de la roche et de l’eau - de
la matière. La sphère solaire · dispense de la chaleur et de la lumière - de l’énergie. Un jour, au bout
de centaines de milliers d’années, grâce à des processus chimiques et physiques que les scientifiques ne
comprennent toujours pas complètement, des bactéries unicellulaires naissent. Suite à l’évolution de la
photosynthèse des cyanophycées22, un changement colossal opère. La chimie et la physique se combinant
à l’énergie solaire, cette masse chimique terrestre devient peu à peu la planète bleue que nous connaissons.
De nouveaux systèmes biologiques se transforment et se nourrissent grâce à l’énergie solaire, déve-
loppant un véritable paradis. Les formes de vie explosent à la surface de la Terre, un réseau d’organismes,
de plantes et d’animaux divers dont certains, des milliards d’années plus tard, inspireront des religions
puissantes, permettront de mettre au point des traitements contre des maladies mortelles, et engendre-
ront de magnifiques poèmes. Même si une catastrophe naturelle survient - si, disons, un âge de glace
recouvre des pans entiers du globe -, ce schéma résiste. Tandis que la glace se retire, la vie rejaillit. Dans
les tropiques, un volcan entre en éruption et enfouit les terres environnantes sous de la cendre. Mais une
coque de noix de coco projetée dans l’eau parvient à traverser les flots et vient s’échouer sur une plage, ou
une spore portée jusque-là par un courant d’air, ou encore de la terre entraînée par un éboulis de rochers,
et un réseau organique recommence à se tisser. C’est un processus mystérieux, mais dont l’entêtement
tient du miracle. Face au vide, la nature se dresse et remplit l’espace.
C’est le cadre dans lequel la nature crée : une floraison de diversité et d’abondance, la réponse de la
Terre à sa seule source d’énergie : le Soleil.
La stratégie humaine de conception la plus répandue en réaction à ce cadre pourrait s’appeler «
l’attaque de la taille unique ». Les couches de béton et d’asphalte font table rase de forêts, de déserts, de
marais côtiers, de jungles, annihilant tout dans leur sillage. Des espaces autrefois foisonnants de feuil-
lus, de faune et de flore se retrouvent réduits à quelques zones marginales où seules les espèces les plus
robustes - corbeaux, cafards, souris, pigeons et écureuils - résistent. Les paysages sont aplanis sous des
étendues de pelouse composées d’une unique essence d’herbe (dont la pousse est artificiellement stimulée
alors qu’on ne cesse de les tondre), leurs haies bien contenues, et les quelques arbres survivants disséminés
sévèrement taillés. La monotonie se répand et ensevelit les caractéristiques d’un lieu avec elle. Comme si
elle voulait toujours davantage d’elle-même.
Nous considérons ce phénomène comme une rétrogra­dation - une simplification à grande échelle
-, qui ne se limite pas seulement à l’écologie. Durant des siècles, notre espèce a développé une variété de
cultures, de manières de s’alimenter de parler, de s’habiller, de prier, de s’exprimer, de créer à la surface
du globe, la vague d’uniformité qui se propage actuellement d’une mer à l’autre balayant ces spécificités
culturelles.
À cette vague de monotonie, nous opposons le principe du « respect de la diversité ». Il concerne
la biodiversité, mais également la diversité des lieux, des cultures, des désirs et des besoins, cette part ex-
clusivement humaine. Comment une usine bâtie sous des climats désertiques pourrait-elle être délicieu­
sement différente d’une autre construite sous les tropiques ? Qu’est-ce que veut dire être balinais, mexi-
cain, et comment l’exprimer ? De quelle façon enrichir des espèces locales et les inviter à rejoindre nos
paysages « cultivés » au lieu de les détruire ou de les chasser ? Ou tirer avantage et plaisir d’une diversité
de flux d’énergie naturelle ? Comment prendre part à ce foison­nement de matériaux différents, d’options,
de réponses, de solutions créatives et élégantes ?

22 Les cyanophycées (Cyanophyceae) sont une sous-classe de bactéries, autrefois appelées


« algues bleues ». On en connaît plus de 7 500 espèces. Elles réalisent la photosynthèse oxygénique et
peuvent donc transformer l’énergie lumineuse en énergie chimique utilisable par la cellule en fixant le
dioxyde de carbone (CO2) et en libérant du dioxygène (O2).
Le plus conforme survit, le plus adapté prospère.

La sagesse populaire veut que seul le plus adapté survive, le plus fort, le plus mince, le plus grand,
voire le plus méchant - n’importe quel moyen permettant d’emporter la compétition. Mais dans les sys-
tèmes naturels sains et florissants, c’est en fait le-plus-adapté qui prospère. Le-plus-adapté implique un
engagement matériel et énergétique dans un lieu, et une relation d’interdépendance avec lui.
Pensez aux fourmis. Nous avons une vision archétypale de la « fourmi », alors que plus de 8 000
espèces différentes peuplent la planète. Chacune d’elles a évolué durant plusieurs millions d’années de
façon à s’adapter à son propre environnement, développant des caractéristiques et des comportements lui
permettant de construire un habitat et de sélectionner l’énergie et la nourriture dont elle a besoin. En forêt
tropicale, des centaines d’espèces de fourmis peuvent coexister dans la cime d’un même arbre : la fourmi
coupeuse de feuilles, aux mandibules idéales pour débiter et charrier du feuillage ; la fourmi de feu, une
récupératrice aux méthodes de transport en groupe élaborées qui l’autorisent à rapporter des proies de
tailles diverses dans son nid ; la fourmi tisserande, au système de communication par phéromones si
sophistiqué qu’il lui permet d’appeler des alliés et des ouvrières à faire la guerre ; la fourmi « trap-jaw »,
dont le claquement de mâchoire féroce est célèbre. De par le monde, certaines fourmis chassent seules,
d’autres en groupe, et d’autres encore élèvent des couvées de pucerons « bétail » dont elles traient le liquide
sucré : des centaines d’ouvrières d’une même colonie peuvent former des grappes sur le sol de la forêt pour
absorber la lumière du soleil avant de transporter par l’intermé­diaire de leurs propres corps sa chaleur
jusqu’à leur nid ; une utilisation vraiment étonnante de l’énergie solaire.
Étant adaptées, les fourmis ne cherchent pas à détruire à tout prix d’autres espèces en concurrence
avec elles. Elles rivalisent plutôt de façon productive depuis leurs niches, un terme scienti­fique pour
décrire les différentes zones d’habitat et de ressources exploitées par de multiples espèces au sein d’un
écosystème. Dans son livre intitulé Diversity and the Rain Forest, John Terborgh23, qui a étudié les éco-
systèmes complexes d’une forêt tropicale, explique comment dix espèces de roitelets arrivent à cohabiter
dans une même zone de forêt alors qu’elles s’attaquent au même type d’insectes : une espèce investit une
zone proche du sol, plusieurs autres le tiers du milieu de l’arbre et une autre la canopée. Dans chacune de
ces zones, chaque espèce fouille de façon différente - les roitelets du milieu de l’arbre glanent des feuilles à
la recherche d’insectes, le second tiers de ces oiseaux les brindilles et les branches, et ainsi de suite, laissant
de la nourriture aux autres niches.
La vitalité des écosystèmes dépend de certaines relations l’usage et les échanges de matériaux et
d’énergie dans un endroit donné entre des espèces variées. La métaphore de la tapisserie est souvent utili-
sée pour décrire la diversité : un réseau de belle facture, composé d’espèces particulières tissées ensemble
par des tâches communes. Dans un tel cadre, la diversité signifie force, et la monoculture, faiblesse. Re-
tirez les fils les uns après les autres, et vous déstabilisez l’écosystème, qui devient alors moins capable de
résister aux catastrophes naturelles et aux maladies, de rester sain et de perdurer dans le temps. Plus il y a
de diversité, plus de fonctions productives - pour l’écosystème, pour la planète - sont remplies.
Chaque habitant d’un écosystème est, dans une certaine mesure, interdépendant des autres. Chaque
créature contribue à maintenir le système tout entier, chacune travaillant de façon inventive et en défi-
nitive efficace pour le bénéfice de l’ensemble. Les fourmis coupeuses de feuilles, par exemple, recyclent
des nutriments, puisqu’elles les transportent jusqu’aux couches profondes du sol où les plantes, les vers et
les micro-organismes les transforment tandis qu’elles réunissent et stockent leur propre nourriture. Où
qu’elles se trouvent, les fourmis retournent et aèrent le sol autour des racines d’une plante, le rendant per-
méable à l’eau. Les arbres transpirent et purifient l’eau, fabriquent de l’oxygène, et refroidissent la surface
de la planète. Les applications de chaque espèce ont des répercussions au niveau local comme global. En
fait, certaines personnes, dont celles souscrivant au principe de Gaïa, vont même jusqu’à considérer le
23 Professeur américain en sciences environnementales, directeur du Centre pour la
conservation tropicale (CCT).
monde comme un unique organisme géant.
Si la nature est notre modèle, comment les entreprises humaines participent-elles au maintien et
à l’enrichissement de cette tapisserie pleine de vie ? D’abord, cela implique que nous entretenions, au
cours de nos actions individuelles, des relations étroites avec un lieu et pas seulement avec les écosys­
tèmes voisins, la biodiversité n’étant qu’un pan de la diversité. Les activités respectueuses de la diversité
fonctionnent grâce aux flux locaux d’énergie et de matériaux, mais également avec les forces culturelles,
économiques et sociales indigènes, au lieu de se considérer elles-mêmes comme des entités autonomes,
déconnectées de la culture ou du paysage qui les environnent.

Toute durabilité est locale

Nous engendrons des systèmes et des activités humaines pertinents à partir du moment où nous
reconnaissons que toute durabilité (comme toute politique) est locale. Nous les connectons aux flux de
matériaux et d’énergie, ainsi qu’aux coutumes, besoins, et goûts locaux, de la plus petite molécule jusqu’à
un niveau régional. Nous réfléchissons à la façon dont les produits chimiques que nous utilisons affectent
l’eau et la terre environnantes - au lieu de les contaminer, ne pourraient-ils pas les nourrir? -, nous nous
interro­geons sur la nature des substances auxquelles nous recourons pour fabriquer un produit, sur la
manière dont nos procédures interagissent en amont et en aval, dont nous pouvons créer des activités
significatives, accroître la santé physique et économique d’un territoire, et accumuler des richesses biolo-
giques comme techniques en prévision de l’avenir. Si nous importons un matériau d’un endroit éloigné,
nous célébrons ce qu’il s’est passé là-bas comme un événement local. Ce que nous avons formulé dans
The Hannover Principles24 : « Reconnaître l’interdépendance, que les éléments constitutifs de la conception
humaine participent à/et dépendent de la nature, avec des implications larges et diverses à toutes les échelles.
Étendre les considérations de conception et en identifier les lointains effets. »
Lorsque William est parti en Jordanie avec son professeur en 1973 pour travailler sur un projet
à long terme concernant l’avenir du flanc est de la vallée du Jourdain, son équipe a reçu pour mission
de conception d’identifier des stratégies de construction de villes du futur où les Bédouins pourraient
s’installer, puisque des limites politiques avaient mis fin à leur nomadisme traditionnel. Une équipe
concurrente avait suggéré d’édifier des groupes d’habi­tations préfabriquées de style soviétique, un type de
bâtiments omniprésent dans l’ancien bloc de l’Est et en URSS, « quel que soit l’endroit », de la Sibérie au
désert caspien, où l’on trouvait des immeubles. Les maisons elles-mêmes devaient être transportées sur de
mauvaises routes depuis un centre industriel situé près d’Amman, puis assemblées dans la vallée.
William et ses collègues ont quant à eux proposé d’adapter et d’encourager les structures en pisé. Les
gens du coin pourraient les construire grâce à des matériaux présents sur place - de l’argile et de la paille,
du poil de cheval, de chèvre ou de chameau, et un soleil abondant. Ces matériaux étaient anciens, bien
connus, et particulièrement appropriés au climat local, chaud et sec. Les structures elles-mêmes seraient
conçues de façon à optimiser les variations de température au fil de la journée, et de l’année ; au cours de la
nuit, elles absorberaient et stockeraient la fraîcheur de l’air, qui maintiendrait une température intérieure
basse durant les brûlantes journées d’été. L’équipe a retrouvé de vieux artisans dans la région qui leur ont
montré comment bâtir ces constructions (les dômes en particulier), et aux jeunes Bédouins (qui avaient
grandi dans des tentes) à les monter et à entretenir le pisé dans le temps.
La question qui a guidé les membres de l’équipe à chaque étape de la mission a été : quelle est la
meilleure chose à faire concernant ce lieu ? Et de répondre : pas d’y implanter des éléments préfabriqués,
ni un paysage dominé par un style moderne universel. Ils espéraient que leur plan mettrait en valeur cette
communauté particulière de différentes manières : leurs maisons seraient conçues à partir de matériaux
24 William McDonough & Partners, 1992.
locaux biologiquement et techniquement réutilisables; le fait de recourir à ces matériaux et aux artisans
du coin générerait de l’activité économique locale et un soutien financier à un maximum d’habitants ; ce
qui aiderait les autochtones à constituer une communauté et à rester en lien avec l’héritage culturel de
la région, que la spécificité esthétique des structures contribuerait en elle-même à perpétuer ; et enfin,
engager des artisans locaux qui apprendraient aux jeunes à se servir des matériaux et des techniques
locales encouragerait des liens intergénérationnels.

L’usage de matériaux locaux

L’idée d’une durabilité locale ne se limite pas aux matériaux, mais commence avec eux. Le fait de
recourir à des matériaux locaux stimule des initiatives profitables, et permet également d’éviter le fléau
d’une « bio-invasion », c’est-à-dire l’introduction massive, par inadvertance, d’espèces allogènes dans des
écosystèmes fragiles lors du transfert de matériaux d’une région à une autre. La maladie du châtaignier,
par exemple, qui a anéanti les châtaigniers des États-Unis, a pénétré le territoire américain par l’inter-
médiaire de morceaux de bois de charpente en provenance de Chine. Les châtaigniers étaient les arbres
dominants des forêts de l’Ouest. Les essences locales qui se développaient avec eux ont elles aussi disparu.
Nous prenons en compte non seulement les matériaux physiques, mais aussi les processus physiques
et leurs répercus­sions sur leur environnement. Au lieu de détruire un paysage à force de le tailler et de le
tondre, comme cela se pratique si souvent, nous imaginons plutôt comment inviter davantage d’espèces
indigènes à s’y installer (ce que nous avons fait pour l’usine Herman Miller). En considérant la durabilité
à la fois comme un événement local et global, nous comprenons que, de la même façon qu’il n’est pas «
durable » de laisser des déchets contaminer l’eau et l’air d’un lieu, il est tout aussi inacceptable de les rejeter
en aval, ou de les envoyer à l’étranger par bateau vers des côtes moins régulées.
Peut-être l’exemple ultime d’un usage bénéfique de matériaux locaux réside-t-il dans la transforma-
tion des déchets humains - une application tout aussi fondamentale du principe « déchet égale ressource
». Nous avons travaillé à la création de stations de relevage basées sur une remédiation biologique (la
décomposition et la purification naturelle des déchets par la nature) dans le but de remplacer le traite-
ment chimique agressif des stations traditionnelles. Le biologiste John Todd nomme ces processus des
« machines vivantes », parce qu’ils se servent d’organismes vivants - plantes, algues, poissons, crevettes,
microbes, et ainsi de suite - au lieu de toxines comme le chlore pour assainir l’eau. Ces machines vivantes
sont souvent associées à des milieux artificiels comme des serres, mais elles peuvent prendre toutes sortes
de formes. Certains des systèmes auxquels nous recourons le plus souvent pour nos projets sont faits pour
fonctionner en extérieur et tout au long de l’année, sous différents climats. D’autres ont été construits dans
des zones humides, ou même sur des roselières flottantes équipées de petites éoliennes qui retirent les
dépôts d’une lagune polluée.
Pour les pays développés, cette approche des stations de relevage représente une opportunité rare
d’optimisation des flux de nutriments et de mise en place immédiate d’un programme sain. À l’instar des
zones tropicales qui s’étendent à toute allure, les populations et l’urgence de nettoyer leurs effluents (et les
voies d’eau dans lesquelles ils sont fréquemment rejetés) ne cessent d’augmenter. Au lieu d’adopter une
solution de conception à taille unique et franchement inefficace à long terme, nous encourageons toutes
les cultures à développer de nouvelles stations de relevage qui transforment le déchet en nourriture. En
1992, un modèle de station mis au point par Michael et ses collègues a été installé dans le parc Silva, dans
la province de Rio, au Brésil. Il a été fabriqué localement à partir de tuyaux en argile qui transportent
les eaux usées des habitants du village jusqu’à un immense décanteur, puis à travers toute une série de
petits bassins hébergeant une diversité de plantes, de microbes, d’escargots, de poissons, de crevettes ab-
solument étonnantes. Le système était conçu pour récupérer des nutriments au fil du parcours, et pour
produire de l’eau potable saine. Les fermiers se sont battus pour avoir accès à cette eau purifiée et à cette
boue riche en azote, en phosphore et en oligo-éléments, à ces nutriments fertiles pour l’agriculture. Au
lieu de n’être qu’une responsabilité, les eaux usées étaient considérées et traitées dès le départ comme des
biens de valeur.
Une communauté de l’Indiana avec laquelle nous travaillons se contente d’entreposer ses boues (les
solides issues des eaux usées) dans des cuves souterraines au cours de la saison froide. L’été, la période
durant laquelle le soleil brille longtemps et fort, les boues sont transportées dans un grand jardin à ciel
ouvert et dans des terres marécageuses artificielles où des plantes, des microbes, des champignons, des
escargots... les purifient et profitent de leurs nutriments grâce à l’énergie solaire. Ce système est localement
pertinent à plusieurs niveaux : il suit le rythme des saisons, optimise l’énergie solaire au moment où elle
est disponible au lieu d’obliger à traiter les boues au cours de l’hiver, lorsque la chaleur est limitée. Il
utilise des nutriments naturels et des plantes pour un processus qui restitue une eau potable de qualité à
l’aquifère et entretient un jardin ravissant, cette communauté se retrouvant ainsi dotée de millions de «
stations » de relevage - un exemple vivant de biodiversité.
Un autre point intéressant : il n’y avait logiquement qu’un seul site où installer une station de relevage,
près de la population locale et au bord d’une grande route - située en amont. Parce qu’ils ont circonscrit à
un niveau local l’impact de leurs eaux usées, les habitants y réfléchissent à deux fois avant de déverser des
substances dangereuses dans leurs éviers, ou de mélanger des matériaux techniques et biologiques. Ils se
sont rendus compte de l’impact de leurs effluents, pas de façon abstraite, mais sur de vrais gens et leurs
familles. Même si nous avions pu placer ce site de traitement des eaux usées « ailleurs », nous aurions bien
fait d’agir comme s’il avait été implanté exactement au même endroit. Parce qu’à l’échelle de la planète,
nous nous trouvons tous en aval.

Se raccorder aux flux d’énergie naturelle

Dans les années 1830, Ralph Waldo Emerson25 s’est rendu en Europe. En voilier à l’allée, et à bord
d’un paquebot au retour.
Si nous observons ce moment d’un point de vue symbolique, nous pouvons dire qu’Emerson est par-
ti sur un navire recyclable qui fonctionnait à l’énergie solaire, manœuvré par des artisans qui pratiquaient
un art ancien en plein air. Et qu’il est rentré à bord d’un engin voué à devenir un vieux tas de rouille et
qui recrachait du pétrole dans l’eau et de la fumée dans l’air, conduit par des hommes qui balançaient dans
le noir et à coups de pelle des carburants fossiles dans la gueule des chaudières. Dans le journal de bord
de son trajet de retour sur le paquebot, Emerson fait part avec une certaine mélancolie de l’absence de
lien avec la « cinétique éolienne » - la force du vent -, s’interrogeant sur les répercussions de ces relations
inédites entre les humains et la nature.
Certaines des conséquences suivantes ont très bien pu le consterner. Grâce aux nouvelles techno-
logies et à une énergie basée sur une force brute (les carburants fossiles par exemple), la Révolution
industrielle a doté les hommes d’un pouvoir sans précédent sur la nature. Soudain, nous n’avons plus
été aussi dépendants des forces naturelles, ni aussi démunis face aux vicissitudes de la terre et de la mer.
Ainsi avons-nous pu fouler la nature sous nos pieds pour atteindre comme jamais auparavant les buts
que nous nous étions fixés. Mais ce faisant, une gigantesque rupture s’est faite. Les maisons modernes, les
immeubles, les usines, les villes entières même, se sont tellement éloignés des flux d’énergie naturels que
tous sont des paquebots virtuels, ou presque. Le Corbusier a dit que la maison est une machine à habiter,
comme il a fait l’éloge des paquebots, des avions, des voitures et des silos à grains. En réalité, les édifices
qu’il a construits possédaient tous une ventilation transversale et d’autres éléments bons pour leurs habi-
25 Cf. note 3, page 47.
tants. Mais le mouvement moderne qui a repris son message l’a fait évoluer vers une conception uniforme
quasiment mécaniste. Le verre, ce matériau héroïque qui permet de raccorder l’intérieur et l’extérieur,
a été utilisé d’une façon qui nous coupe de la nature. Tandis que le soleil brillait, les gens travaillaient
littéralement dans le noir, hormis les lumières fluorescentes. Nos édifices ont beau être des machines à
vivre, ils n’ont plus rien de vivant.
Nous étions loin des maisons coloniales à deux étages et au toit dissymétrique de Nouvelle-An-
gleterre, avec leur haut mur orienté au sud où les fenêtres étaient majoritairement regroupées afin de
permettre au soleil de réchauffer la bâtisse durant l’hiver, tandis que l’été, les feuilles d’un grand érable
planté au sud-ouest la protégeaient du soleil. Une cheminée centrale dispensait une douce chaleur depuis
le cœur de la maison. Le toit nord bas et un andain d’arbres à feuillage persistant, plantés et entretenus
spécialement dans ce but, mettaient l’édifice à l’abri du froid. La bâtisse et le paysage environnant fonc-
tionnaient ensemble comme une conception globale.
Il est facile d’oublier, dans la lumière aveuglante de l’éclairage au gaz de l’ère postindustrielle, que les
matériaux locaux, les coutumes, tout comme les flux d’énergie, proviennent bel et bien de quelque part.
Dans des régions du monde moins industrialisées, cependant, des approches créatives permettant de cap-
ter les flux d’énergie locaux sont toujours très courantes. Les Aborigènes de la côte australienne recourent
à une stratégie simple et élégante pour exploiter la lumière du soleil : une perche posée en travers de deux
bâtons fourchus forme un support sur lequel des fragments d’écorce qui se chevauchent comme des tuiles
sur le côté sud sont répandus durant les mois les plus froids, de façon à ce que les autochtones puissent
s’asseoir et se réchauffer dans la lumière du soleil du Nord. Au cours de l’été, ils tournent l’écorce vers le
nord pour bloquer la lumière du soleil et s’installent de l’autre côté, à l’ombre. Cette « bâtisse » se compose
de quelques bâtons et de morceaux d’écorce adaptés de façon astucieuse aux circonstances locales.
Cela fait des milliers d’années que l’on se sert d’éoliennes dans les pays chauds pour capter les cou-
rants atmosphériques et les amener dans les demeures. Au Pakistan, des cheminées dominées de « cap-
teurs de vent » l’attirent littéralement au bas de la cheminée, où une petite pièce d’eau refroidit le vent à
mesure qu’il descend dans la maison. Les éoliennes iraniennes se composent d’une structure ventilée qui
goutte en permanence ; l’air entre, glisse le long des flancs humides de la cheminée, et pénètre dans la
maison, ainsi refroidie. À Fatepur Sikri, en Inde, des paravents de grès poreux, parfois finement sculptés,
sont gorgés d’eau afin de rafraîchir l’air qui passe à travers eux. Sur le plateau du Loess, en Chine, les gens
creusent leurs habitations dans le sol pour se protéger du soleil et du vent.
Mais avec l’industrialisation moderne et ses produits, comme les vitres immenses, et la banalisation
du recours aux carburants fossiles afin de refroidir ou de chauffer, de telles découvertes locales dispa-
raissent de nos contrées, dans des régions rurales. Curieusement, les architectes professionnels ne s’inté-
ressent pas aux principes de base qui ont inspiré les constructions anciennes et les grandes orientations de
l’architecture. Lorsque William donne des conférences à des architectes, il demande toujours si l’un d’eux
sait comment trouver le Sud - pas magnétique ni « cartographique », mais le vrai, le Sud solaire - pour
constater que seulement quelques mains se lèvent, si ce n’est aucune (et, plus étonnamment encore, que
personne ne lui demande comment faire).
Le fait de se connecter aux flux naturels permet de tout repenser en fonction du Soleil : le concept
même de centrale électrique, d’énergie, d’habitat et de transport. Mais pour obtenir les conceptions les
plùs intelligentes que nous n’ayons jamais vues, il faut mêler technologies anciennes et nouvelles. Ce qui
ne veut pas dire devenir « indépendant » pour autant. Le point de vue populaire estime généralement le
solaire « hors réseau » - son usage couperait des infrastructures énergétiques classiques. Ce n’est pas du
tout ce que nous suggérons. D’abord parce que notre reconnexion aux flux naturels se fera obligatoire-
ment de façon progressive, et parce qu’il nous semble que la meilleure stratégie de transition à adopter
consiste à recourir aux procédés déjà existants. Ce qui permettrait d’élaborer des systèmes hybrides afin
de profiter des flux d’énergie locaux en plus des sources artificielles en attendant que des solutions plus
optimales soient développées et mises en œuvre. Dans certains cas, l’énergie solaire - et celle du vent et
de l’eau également - peut être redirigée vers le système classique de fourniture d’énergie, réduisant ainsi
considérablement la quantité d’énergie nécessaire et celle d’argent dépensé. Est-ce éco-efficace ? À tous
points de vue. Mais cette éco-efficacité n’est que l’outil d’une vision plus grande, elle n’est pas un but
en soi. À long terme, se raccorder aux flux d’énergie naturelle réclame de nous que nous rétablissions
notre connexion fondamentale à l’élément source de toute croissance vertueuse sur la planète : le Soleil,
cette extraordinaire centrale nucléaire située à 150000000 kilomètres de la Terre (exactement là où il faut
qu’elle soit). Mais même à une telle distance, sa chaleur peut s’avérer dévastatrice et exige que cette subtile
orchestration de circonstances (sans laquelle il n’y aurait pas de flux d’énergie naturelle possible) soit
sainement respectée. Les hommes peuvent se développer sur Terre malgré des émanations de chaleur et
de lumière formida­blement intenses seulement parce que des milliards d’années d’évolution ont engendré
une atmosphère et une surface qui nous autorisent à y vivre - le sol, la flore, la couverture nuageuse qui
rafraîchit la planète et dispense de l’eau un peu partout autour du globe, maintenant une température
atmosphérique propice à la vie humaine. C’est pourquoi rétablir notre connexion au Soleil implique par
définition que nous maintenions une interdépendance avec toutes les autres circonstances écologiques
qui ont d’abord et avant tout permis aux flux d’énergie naturelle de circuler.
Voici quelques réflexions et exemples sur les façons d’opti­miser la production et l’utilisation de
l’énergie pour lesquelles la diversité joue un rôle clé.

Une transition vers une diversification et un renouvellement des flux


d’énergie

Un peu plus tôt, nous avons observé que la diversité rendait un écosystème plus résistant et plus à
même de répondre avec succès au changement. Dans des périodes de perturbation inopinées - comme au
cours de l’été 2001, lorsqu’une hausse inattendue de la demande énergétique en Californie a entraîné des
vagues de pannes d’électricité et une flambée des prix telles que des voix se sont élevées pour condamner
ces bénéfices excessifs -, un système plus complexe peut s’adapter et survivre. Cela vaut pour un système
économique : une industrie très répartie fabrique pour un moins grand nombre de protagonistes, et un
système plus stable et résistant, pour des fournisseurs et des clients. D’un point de vue éco-bénéfique, les
innovations les plus importantes en matière de fourniture énergétique sont faites par des petites usines et
à une échelle locale. Au cours de notre collaboration avec le service public de l’Indiana, par exemple, nous
nous sommes rendu compte qu’une seule centrale censée produire de l’énergie pour trois quartiers était
beaucoup plus bénéfique qu’une production plus concentrée (des distances plus courtes réduisant à des
taux insignifiants les déperditions lors des transmissions à haute tension).
Les centrales nucléaires perdent d’énormes quantités d’énergie et perturbent bien souvent leur éco-
système environnant, surtout lorsqu’elles sont refroidies grâce à l’eau d’une rivière voisine. Des services
permettent d’exploiter à des fins locales cette énergie gâchée. L’eau chaude fournie par une petite pile à
combustible, par exemple, ou une turbine installée dans un restaurant, voire même dans une résidence,
seraient des appli­cations immédiates, qui offriraient un confort incomparable (sans parler des économies)
à des entreprises ainsi qu’à des propriétaires.
Plutôt que de mettre en place des équipements générateurs d’énergie à une plus grande échelle, et de
faire courir le risque de coupures, les entreprises œuvrant pour le service public pourraient intégrer des
capteurs solaires « produits-de-service » aux systèmes plus fréquemment utilisés. Ils pourraient proposer
aux riverains et aux commerces de leur louer leurs toits-terrasses et versants orientés au sud, ou l’accès
aux capteurs solaires déjà installés. Ces toitures ne ressembleraient pas à des équipements tout droit sortis
d’un programme spatial. Les couvertures plates sont faciles à appareiller, et les panneaux les moins chers
se posent comme des tuiles. Dans de nombreux coins de Californie, ils sont d’ores et déjà très rentables.
Dans les périodes de demande accrue, ce système diversifié d’approvisionnement de l’énergie s’adapte à
ses propres pics, le besoin en air conditionné le sollicitant lorsque le soleil est le plus intense - exactement
au moment où les capteurs solaires sont les plus performants. Il répond de façon beaucoup plus efficace
et flexible aux demandes intenses que des sources d’énergie centralisées et uniques, type charbon, gaz et
énergie nucléaire.
Une autre approche permettant de couvrir les spectaculaires (et coûteuses) fluctuations de demande
énergétique : des ap­pareils « intelligents » alertés sur le prix de l’énergie au moment même où elle est
fournie, et choisissant en fonction de cette information parmi différentes sources, comme un courtier
achète ou vend selon la hausse ou la chute de la valeur d’un cours. Pourquoi payer des tarifs d’utilisation
intense dans le seul but que votre réfrigérateur maintienne votre lait frais à deux heures de l’après­midi en
plein été, alors que les équipements d’air conditionné mettent la ville au bord de la panne ? Votre appareil
pourrait décider - en fonction de critères que vous auriez déterminés - quand acquérir de l’énergie, et
quand plutôt recourir à un bloc de sels eutectiques ou de glace judicieusement préparé la nuit précédente
et capable de garder votre frigo froid jusqu’à ce que la demande et les prix redescendent. C’est retour vers
le futur : vous avez une glacière en état de marche, et vous vous donnez les moyens d’accéder à l’énergie la
moins chère et la plus facilement disponible dans le cadre d’un processus simple qui n’interfère pas avec
les besoins d’une unité d’urgences médicales au passage.
Cette même quête de ressources diverses et immédia­tement disponibles a entraîné une découverte
capitale en matière d’utilisation énergétique au sein d’un grand complexe de construction automobile
où les ingénieurs peinaient à trouver une façon abordable d’améliorer le confort des ouvriers (les petites
économies qu’ils arrivaient à faire ne rapportent pas assez d’argent). Le système de chauffage ou de re-
froidissement de l’air fonctionnait de manière classique : des thermostats placés en hauteur près des toits,
c’est-à-dire à côté des brûleurs et des unités d’air conditionné, sentaient s’il fallait ou non réchauffer le
bâtiment. Durant l’hiver, l’air chaud s’élevait vers le plafond, attirant à l’intérieur l’air froid extérieur, et
devait de nouveau être réchauffé par les brûleurs, et enfin pompé vers le sol pour éliminer l’air froid qu’il
avait fait entrer. Tout ce mouvement d’air créait un vent frais gênant qui sollicitait davantage de chaleur
encore afin d’être neutralisé.
Tom Kiser26 , de Professional Supply lncorporated, a proposé une nouvelle stratégie radicalement
différente. Plutôt que d’envoyer à toute allure les colonnes d’air réchauffé ou refroidi (selon la saison) vers
les employés grâce à des ventilateurs et à des canalisations placées au sommet de l’édifice, il a suggéré de
considérer l’ensemble de la bâtisse comme un immense conduit. Une fois les colonnes d’air pressurisées
au moyen de quatre compresseurs à air - de grandes unités simples -, on peut considérer les fenêtres, les
portes et toutes les ouvertures comme des trous d’épingle dans une chambre à air, laissant sortir l’air plutôt
que de le laisser entrer. Les avantages de ce système étaient remarquables : par temps chaud, il suffisait
d’injecter à l’intérieur une couche d’air tempéré, qui tombait naturellement au sol sans l’intervention des
multiples ventilateurs et autres unités d’air conditionné, une opération qui aurait coûté beaucoup plus
cher, peu importe son efficacité. Durant l’hiver, une strate d’air frais faisait office de couvercle, maintenant
l’air chaud généré par l’usine au sol, c’est-à-dire à l’endroit où les gens en avaient réellement besoin. Dès
lors qu’il n’y avait pas trop de courants d’air, tous considéraient une température de 20 degrés largement
confortable. En d’autres termes, le coup de génie de Kiser a consisté à réchauffer grâce à de l’air froid. Les
thermostats ont été placés près des employés, et pas à côté des équipements sous le toit, l’idée étant de
réchauffer ou de rafraîchir les hommes, pas le bâtiment.
Mais les bénéfices d’un tel procédé ne s’arrêtaient pas là. Ainsi, l’ouverture ou la fermeture des quais
de camions laissait entrer en permanence un air chaud ou froid particulièrement désagréable. Un système
pressurisé chasse l’air indésirable sans qu’il y ait besoin de ne le refroidir ni de le réchauffer. La chaleur

26 Président directeur général et fondateur de Professional Supply lncorporated (PSI),


leader américain dans la production de chauffage industriel économe breveté PSI. Le succès de PSI a
commencé en 1984 avec l’usine Ford.
excessive générée par les compresseurs à air - qui gaspillent 80 % de l’énergie dont ils ont soit disant besoin
-, les soudeurs et autres équipements, pourrait facilement être détournée au profit des compresseurs à air,
ce qui permettrait de transformer les « déchets » et autres charges thermiques en avantage. En associant
un tel système à un toit d’herbe afin d’isoler un édifice et le protéger de la chaleur durant l’été, du froid l’hi-
ver, et de l’usure due à la lumière du jour, le bâtiment serait traité comme un événement aérodynamique
et conçu comme une machine - pas comme une machine à vivre cette fois, mais comme une machine
vivante.

Récolter le vent

La force du vent offre des possibilités équivalentes à celles de systèmes hybrides efficaces du point
de vue des ressources locales. Dans des lieux comme Chicago, la « cité du vent » (où nous travaillons avec
monsieur le maire Richard Daley à la création de la « ville la plus verte des États-Unis »), ou le Buffalo
Ridge, qui court le long de la frontière du Minnesota et du Dakota du Sud et que l’on compare parfois à
une Arabie Saoudite du vent, il n’est pas difficile d’imaginer quelle source d’énergie potentielle est la plus
répandue. On trouve d’ailleurs des fermes éoliennes sur le Buffalo Ridge, et l’État du Minnesota a lancé
un plan d’incitation à l’implantation de fermes éoliennes. Le nord-ouest de la côte pacifique est lui-même
considéré comme une centrale énergétique à vent, tandis que de nouvelles fermes éoliennes sortent de
terre un peu partout en Pennsylvanie, en Floride et au Texas.
Quant à l’Europe, cela fait plusieurs années qu’elle a mis en place un programme agressif en matière
d’énergie éolienne.
Cependant, d’un point de vue éco-bénéfique, la conception traditionnelle des usines à énergie éo-
lienne n’est pas toujours optimale. Les nouvelles fermes sont énormes - un groupe d’une centaine d’éo-
liennes (d’aéromoteurs, en réalité), chacune un véritable Goliath pourvu d’une pale longue comme un
terrain de foot et capable de produire un mégawatt d’électricité. Les promoteurs préfèrent les infrastruc-
tures centralisées, mais les lignes à haute tension qu’elles réclament barrent des sites autrefois bucoliques
de tours géantes, en plus des éoliennes elles-mêmes. En outre, les derniers modèles d’éoliennes n’ont pas
été conçus comme des nutriments techniques, c’est-à-dire à partir de matériaux intelligents d’un point de
vue écologique.
Repensez aux tableaux de paysage hollandais. Les moulins à vent étaient toujours situés au milieu
des exploitations agricoles, à une courte distance des champs pour faciliter le pompage de l’eau et de la
mouture des grains. Ils étaient répartis à une distance adéquate, et fabriqués à partir de matériaux locaux
sains pour leur environnement. Maintenant, imaginez que l’on implante une éolienne dans chaque ferme
familiale des Grandes Plaines. Comme pour les panneaux solaires, le service public pourrait proposer aux
agriculteurs de leur louer leurs terres pour y installer des éoliennes, ainsi que l’énergie qu’elles fourniraient,
de façon à optimiser les lignes à haute tension actuelles, autrement dit sans qu’il y ait besoin d’en implanter
de nouvelles. Les fermiers percevraient des revenus supplémentaires bienvenus, et le service public local
de l’énergie qu’il injecterait dans le réseau existant. L’un de nos projets d’énergie automobile se fonde sur
cette façon de « récolter » l’énergie issue du vent ; nous l’appelons « Chevaucher le vent ».
Ceux qui ont du mal à imaginer que ce procédé puisse représenter une source d’énergie majeure
devraient réfléchir à ce qu’il se passerait si une infime proportion de la formidable capacité industrielle
américaine, apte à produire des millions de véhicules chaque année, était consacrée à ce genre d’appli­
cation. Grâce à de nouveaux types d’éoliennes plus rentables et compétitifs que les dérivés des carburants
fossiles et l’énergie nucléaire implantées dans des environnements adéquats, il n’y aurait aucune raison
qu’il ne tienne pas ses promesses. Combinées à des méthodes intelligentes de récupération solaire et à des
moyens de conservation peu onéreux, les implications concernant la prospérité et la sécurité nationale
chancèlent (merci aux sources d’énergie dominantes). Imaginez les bénéfices que dégagerait une nouvelle
industrie de turbines à vent qui fabriquerait de l’hydrogène pour nos pipelines nationaux et nos véhicules,
nous permettant de nous passer du pétrole, fragile d’un point de vue politique et physique, et transporté
à bord de supertankers depuis l’autre côté du globe.
Ces stratégies de transition concernant la consommation de l’énergie nous offrent l’opportunité de
développer une techno­logie véritablement éco-bénéfique - pas moins désavantageuse, mais reconsti-
tuante. Ce que nous voulons au final, c’est élaborer des processus et des produits qui ne se contentent pas
de restituer les nutriments biologiques et techniques qu’ils utilisent, mais qui remboursent avec intérêts
l’énergie qu’ils emploient.
Au cours de notre collaboration avec une équipe réunie par le professeur David Orr de l’Oberlin
College27, nous avons imaginé un immeuble qui fonctionnait comme un arbre. Nous avons réfléchi à la
façon dont il pourrait purifier l’air, procurer de l’ombre et de l’habitat, enrichir la terre, et suivre le cycle
des saisons, peut-être même fournir davantage d’énergie que nécessaire à son propre fonctionnement.
Au rang de ses spécificités figuraient : des panneaux solaires en toiture ; un bosquet d’arbres sur le flanc
nord pour le protéger du vent et apporter de la diversité ; un intérieur transformable et adaptable aux
préférences esthétiques et pratiques de ses occupants, avec des sols surélevés et des moquettes en location
; un étang pourvoyant de l’eau pour l’irri­gation, véritable machine vivante à l’intérieur et à l’extérieur de
l’immeuble, capable de nettoyer les effluents grâce à des organismes et à des plantes soigneusement sélec-
tionnés dans ce but ; des salles de classe et des grandes pièces orientées au sud et à l’ouest pour profiter du
soleil ; des vitres spéciales qui contrôlent la quantité d’UV de la lumière entrante ; une forêt plantée sur le
flanc est du bâtiment ; et une approche de l’entretien des aménagements paysagers et des jardins parant au
besoin de pesticides ou d’irrigation. Toutes ces caractéristiques faisaient partie du processus d’optimisa-
tion de l’édifice - dès le premier été, il a généré plus de capital énergétique qu’il n’en avait consommé - un
petit début, mais porteur d’espoir.
Imaginez : des immeubles-arbres, et des villes-forêts.

Une diversité de besoins et de désirs

Une conception respectueuse de la diversité prend en compte la fabrication d’un produit, son uti-
lisation, et ses usagers. Une élaboration « berceau-à-berceau » envisage d’emblée plusieurs exploitations
et leurs différents utilisateurs à travers le temps et l’espace. Un immeuble de bureaux ou de magasins,
par exemple, peut être construit de façon à s’adapter à des générations succes­sives d’utilisateurs, et pas
simplement à une unique finalité qui entraînera sa démolition un jour ou l’autre, ou son réaména­gement
complet. Les quartiers autour de Soho et TriBeCa, dans le bas de Manhattan, continuent de se développer
parce que leurs immeubles offrent plusieurs intérêts durables, qui ne seraient cependant plus considérés
efficaces de nos jours : de hauts plafonds, de grandes fenêtres laissant entrer la lumière du jour, des murs
épais atténuant la chaleur de la journée et la fraîcheur de la nuit. À cause de leur élaboration séduisante et
intelligente, ces bâtiments ont connu diverses fonctions : entrepôt, magasin, atelier, centre de stockage et
de distribution, loft d’artistes, puis, plus récemment, bureaux, galerie, et lieu d’habitation. Leur attrait et
leur utilité restent évidents. En suivant cet exemple, nous avons créé des immeubles de bureaux transfor-
mables en logements à l’avenir.
Comme les pots à confiture français servent de verre une fois vides, les conditionnements et les pro-
duits peuvent être conçus d’emblée avec leur sur-cyclage futur en tête. Comme les matériaux de construc-
tion, les emballages extérieurs larges, plats et rigides sont les précurseurs naturels d’une vie ultérieure, ce
27 Oberlin College est une université d’arts libéraux américaine fondée à Oberlin (Ohio) en
1833.
que Henry Ford avait bien compris. Une caisse permettant de transporter un produit depuis Savannah
pourrait être fabriquée à partir de matériaux isolants imperméables qui serviraient à édifier des maisons à
Soweto, sa destination. Là encore, les différences culturelles définissent le cadre d’élaboration. Les villageois
africains habitués à boire dans des gourdes, ou des tasses en argile, et qui ne possèdent pas de structures
dédiées au recyclage des « déchets » pourraient avoir besoin d’un conditionnement de boisson jetable qui
se décomposerait une fois au sol et nourrirait la nature. En Inde, où les matériaux et l’énergie coûtent très
cher, les gens seraient certainement contents de pouvoir brûler leurs emballages en toute sécurité. Dans
les zones industrialisées, des polymères élaborés en vue de « nourrir » de nouvelles bouteilles, avec une
infrastructure de recyclage conçue à cet effet, offriraient sans doute une bonne alternative.
En Chine, les conditionnements en polystyrène expansé posent des problèmes tels qu’on les qualifie
même de « pollution blanche ». Jetés par les fenêtres des trains, ils jonchent un peu partout le paysage.
Imaginez un emballage qui se biodégraderait en toute sécurité après usage. Il pourrait être fabriqué à
partir de cosses de riz abandonnées dans les champs après les récoltes, et qui sont généralement brûlées ;
un matériau facilement accessible, peu cher, auquel il suffirait d’ajouter une faible dose d’azote (potentiel-
lement récupérée du réseau automobile) pour l’enrichir. Au lieu de se sentir coupables et encombrés après
avoir fini de manger, les gens apprécieraient sans doute de pouvoir jeter ce conditionnement sain par la
fenêtre du train. Il se décomposerait rapidement, fournirait de l’azote au sol, et pourrait également conte-
nir des graines de plantes indigènes qui s’enracineraient au cours du processus. Ils pourraient également
s’en débarrasser à la gare suivante, où un système de collecte permettrait aux fermiers et aux jardiniers
du coin de les récupérer pour fertiliser les cultures. Des panneaux pourraient même indiquer : « Jetez s’il
vous plaît ! »

La forme suit l’évolution

Plutôt que de promouvoir une esthétique à « taille unique », les industries pourraient concevoir une
« customisation » de masse qui permettrait de conformer les emballages et les produits aux préférences
et aux traditions locales sans altérer la qualité du produit en elle-même. Les industries du luxe, comme
celles de la mode ou des cosmétiques, ont été pionnières en la matière, car elles ont su adapter ce besoin
d’expression individuelle et culturelle à leurs élaborations. Ainsi, le secteur automobile, par exemple,
pourrait-il respecter le goût des Philippins en donnant la possibilité à ses clients de fixer des franges ou
de dessiner des motifs créatifs et extravagants sur leurs voitures avec des peintures écologiques au lieu
de les limiter à une apparence « universelle » (et sans que cette préférence culturelle pour l’ornement
amenuise les qualités éco-bénéfiques des véhicules pour autant). Une conception éco-bénéfique réclame
un ensemble de principes cohérent basé sur les lois de la nature et sur la possibilité de s’exprimer en
permanence de diverses façons. Une formule célèbre clame que la forme suit le fond, mais les potentialités
sont infiniment plus grandes lorsque la forme suit l’évolution.
Ce qui vaut sur un plan esthétique vaut pour les besoins, qui varient en fonction des circonstances
écologiques, économiques, et culturelles - sans mentionner les préférences individuelles. Comme nous
l’avons expliqué, le savon est fabriqué de façon à laver aussi bien, quel que soit le lieu ou l’écosystème
local. Face aux conséquences discutables d’une telle élaboration, les avocats de l’éco-efficacité pourraient
demander à un fabricant d’être « moins mauvais », en transportant du savon concentré et non liquide, par
exemple, mais aussi en réduisant ou en recyclant les emballages. Mais quel intérêt y a-t-il à optimiser un
mauvais système ? Pourquoi avoir utilisé ce genre de conditionnement au départ ? Ou ces ingrédients ?
Pourquoi du savon liquide ? Et pourquoi une conception « à taille unique » ?
Ne pourrions-nous pas fabriquer du savon comme les fourmis le feraient ? Les fabricants conser-
veraient l’information centrale - en l’occurrence le concept de « savon », mais développeraient des em-
ballages, les moyens de transport, et même les effets molécu­laires à une échelle locale. L’eau acheminée
augmente les coûts de transport globaux d’un détergent liquide, par exemple, alors qu’il est franchement
superflu puisqu’on trouve de l’eau dans les machines à laver, les blanchisseries, les baquets, les rivières et
les lacs où le nettoyage est effectué. Le savon pourrait être distribué sous forme de pastilles ou de poudre
que l’on achèterait en gros dans des magasins d’alimentation. La qualité de l’eau n’étant pas la même selon
les lieux, la composition des pastilles et des poudres différerait en fonction de la dureté de l’eau locale, ou
de leur usage. Un important fabricant de savon a commencé à envisager les choses sous cet angle lorsqu’il
s’est rendu compte qu’en Inde, les femmes se servaient de son produit (à utiliser en machine) pour laver
leur linge à la main, saupoudrant du savon solide entre leurs doigts avant de battre le linge sur des rochers
situés en bordure de rivière. Et que ces femmes ne pouvaient acheter que d’infimes quantités de lessive à
la fois. Concurrencée par un produit plus polyvalent, cette entreprise de savon a développé un nettoyant
plus doux qu’elle a commercialisé sous forme de petits paquets bon marché que les femmes pouvaient
transporter sur place. De telles réflexions pourraient aller beaucoup plus loin. Il suffirait par exemple que
les fabricants conçoivent désormais le savon comme un produit de service, et qu’ils créent des machines
à laver capables de récupérer le détergent et de l’utiliser encore et encore. Ces machines pourraient être
louées déjà remplies de deux mille doses de lessive autorecyclable - ce qui ne serait pas si difficile à mettre
au point, puisque 5 % seulement d’une dose standard de lessive sont exploités en réalité dans un cycle de
lavage classique.
Tom Lovejoy28 raconte l’histoire suivante à propos de la rencontre entre Edward Osborn Wilson, le
grand biologiste évolutionniste américain qui a beaucoup écrit sur la biodiversité (et sur les fourmis), et
le chef de cabinet de la Maison Blanche sous H. W. Bush, John Sununu, au cours du sommet de la Terre
de 1992. Wilson était venu demander au Président de soutenir la Convention sur la biodiversité que la
plupart des pays du monde proposaient en réponse à leur inquiétude à ce sujet. Lorsque Wilson a eu
terminé d’exposer la valeur de la biodiversité, Sununu a dit : « Je vois. Vous voudriez une loi de protection
des espèces en voie d’extinction applicable dans le monde entier ... le diable gît dans les détails. » Ce à quoi
Wilson a répondu : « Non, monsieur. Dieu gît dans les détails. »
Dès lors que la diversité est le cadre de conception de la nature, les solutions conçues par les humains
ne respectant pas ce cadre dégradent la structure écologique et culturelle de nos vies, et altèrent notre
plaisir ainsi que notre joie. On raconte que Charles de Gaulle aurait dit qu’il est difficile de gouverner un
pays où il existe plus de trois cents sortes de fromages. Mais que se passerait-il si, au nom de la croissance
de ce marché, tous les fabricants de fromage de France se concentraient sur la production de portions
individuelles et carrées de « pâte de fromage » orange qui auraient toutes exactement le même goût ?
Selon des études sur les préférences visuelles, la plupart des gens aiment vivre dans un environne-
ment de communautés culturellement distinctes, attribuant à l’inverse de très mauvaises notes aux images
de fast-food ou d’immeubles aux façades génériques. Tous préfèrent les rues pittoresques de Nouvelle­
Angleterre aux banlieues modernes, même si eux-mêmes vivent dans des lotissements qui ont détruit les
rues principales de leurs villes natales. Dès qu’ils ont la possibilité de choisir, les individus n’optent pas
pour des produits issus de conceptions « à taille unique ». Les gens souhaitent de la diversité parce qu’elle
leur apporte davantage de plaisir et de joie. Ils veulent un monde de trois cents fromages.
La diversité enrichit la qualité de la vie d’une autre manière également : le choc des différences cultu-
relles peut élargir les points de vue et inspirer des changements créatifs. Pensez à la façon dont Martin
Luther King Jr. a transposé l’enseignement du Mahatma Gandhi en adaptant le concept de transformation
pacifique en désobéissance civile.

Une trame d’informations


28 Biologiste américain spécialiste de l’Amazonie
D’une manière générale, les entreprises se basent sur des retours d’informations pour discerner les
signes de changement et regardent en arrière pour évaluer les échecs ou les succès passés, ou autour d’elles
afin de savoir où en est la concurrence. Respecter la diversité signifie étendre l’impact des idées, élargir
le spectre des contextes écologiques et sociaux ainsi que le cadre temporel d’élaboration. Nous pourrions
nous montrer « proactifs », nous interroger non seulement sur ce qui a marché par le passé ou sur ce qui
fonctionne aujourd’hui, mais également sur ce qui sera pertinent pour l’avenir. Quel genre de monde
voulons­nous ? Comment concevoir des biens fidèles à cette vision ? À quoi un commerce globalisé et
solide ressemblera-t-il dans une dizaine - voire une centaine - d’années ? Comment nos produits et nos
systèmes peuvent-ils contribuer à engendrer ce monde, à le soutenir, et faire en sorte que les générations
futures soient riches de nos legs, et non tyrannisées par les menaces et les déchets ? Est-il possible d’enga-
ger dès à présent ce processus de ré-évolution industriel ?
Si un fabricant de lessive poussait plus loin dans ce sens, il ne se contenterait pas de créer un produit
pratique à utiliser ou plus doux pour les mains. Il se demanderait : est-il moins agressif pour le Gange
? Va-t-il contribuer à diversifier la vie aquatique ? Maintenant que l’on sait quel genre de savon veut le
consommateur, quel type de lessive le fleuve, lui, souhaite-t-il ? À présent que nous avons réussi à mettre
au point un emballage permettant un usage individuel, comment en concevoir un qui serait un « produit
de consommation » facilement biodégradable, ou que l’on pourrait brûler en toute sécurité en guise de
carburant - voire les deux à la fois ? Qu’en serait-il de tissus élaborés avec un « effet lotus » - rien n’adhère
sur une feuille de lotus - qui n’auraient pas besoin d’être lavés avec du détergent ? Pris un par un, les
éléments d’un produit pourraient être redéfinis d’une façon positive avec, en toile de fond, un cadre qui
ne cesserait de s’élargir, jusqu’à ce que le produit lui-même évolue et soit transformé, tous ses aspects revus
de façon à entretenir un monde divers.
Lorsque nous avons travaillé sur un gel douche pour un important fabricant de savon européen,
nous nous sommes mis au défi de répondre à la question « quel genre de savon le fleuve veut-il ? » (Le
fleuve concerné étant le Rhin.) Dans le même temps, notre but était de concevoir un gel douche sain et
agréable, qui rencontre le désir du consommateur. Pour commencer, Michael a prévenu notre client qu’il
voulait définir un produit comme le ferait la médecine, c’est-à-dire en ne choisissant que les meilleurs
ingrédients. De par la nature de son produit, l’entreprise cliente s’est montrée plus réactive à cette ap-
proche qu’une compagnie chimique qui mettrait au point, par exemple, des peintures à usage domestique.
Michael et nos collègues ont analysé un gel douche classique et identifié trente-deux produits chimiques,
dont la plupart servaient à contrecarrer les effets corrosifs de certains composants de mauvaise qualité.
Des agents hydratants compensaient entre autres, l’action desséchante d’un certain produit chimique.
Ensuite, lui et son équipe ont dressé l’inven­taire, beaucoup plus réduit, des substances aux effets désirés et
rééquilibré la formule traditionnelle afin d’élaborer un produit qui soit à la fois sain pour la peau et pour
l’écosystème du fleuve dans lequel il se retrouverait.
Une fois établie cette fameuse liste d’ingrédients, descendus à neuf, la compagnie a commencé par
la refuser, avançant que les nouveaux produits chimiques valaient plus chers que ceux précédemment
utilisés. Mais lorsqu’elle a pris en compte l’ensemble du processus, et pas seulement le prix des ingrédients,
elle s’est aperçue que ce second savon original coûtait 15 % de moins à fabriquer, grâce entre autres à une
préparation et à des conditions de conservation plus simples. Le gel douche a été mis sur le marché en
1998, et est toujours en vente aujourd’hui - mais dans un emballage réélaboré en polypropylène pur après
que Michael et les chercheurs ont constaté que l’antimoine contenu dans le polyéthylène téréphtalate des
bouteilles originelles s’infil­trait dans le savon.

Une diversité de « ismes »


En définitive, le programme sur la base duquel nous abordons la fabrication des biens doit vraiment
être divers. Le fait de se concentrer sur un seul critère déstabilise le cadre général, devenant alors ce que
nous appelons un « isme », c’est-à-dire une position extrême déconnectée de la structure d’ensemble.
L’histoire du genre humain a assez prouvé combien les « ismes » pouvaient être dévastateurs - pensez aux
conséquences du fascisme, du racisme, du sexisme, du nazisme, ou du terrorisme.
Considérons deux manifestes qui ont façonné nos systèmes industriels : Recherche sur la nature et
les causes des richesses des nations, d’Adam Smith (1776), et le Manifeste du parti communiste, de Karl
Marx et Friedrich Engels (1848). Dans le premier - écrit à l’époque où l’Angleterre se battait encore pour
avoir le monopole sur ses colonies, et publié la même année que la Déclaration d’indépendance -, Smith
dénigre l’empire et fait l’apologie du libre-échange. Il relie la prospérité et la productivité d’un pays à
une amélioration plus générale, clamant « qu’une main invisible pousse toujours un homme qui travaille
égoïstement pour son bénéfice personnel à promouvoir le bien public. » L’œuvre et les convictions de
Smith étaient centrées sur la morale et les forces économiques. Cependant, la main invisible dont il parlait
n’aurait pu réguler les standards commerciaux et parer à l’injustice que dans un marché constitué de per-
sonnes « morales » capables de faire leurs propres choix - un idéal du XVIIIe siècle, mais pas franchement
une réalité du XXIe.
La répartition équitable des richesses et l’exploitation des ouvriers ont inspiré à Marx et Engels le
Manifeste du parti communiste, dans lequel ils ont tiré un signal d’alarme à propos de la nécessité de
s’occuper des droits humains et de partager les richesses économiques.« Les masses laborieuses entassées
dans les usines sont organisées comme des armées ... jour après jour, heure après heure, les machines, le
contremaître et, plus encore, l’individu bourgeois, le fabricant lui-même, les asservissent davantage. » Là
où le capitalisme a souvent oublié l’intérêt du travailleur dans la poursuite de ses objectifs économiques,
le socialisme, dans son application univoque en « isme », a également échoué. Si rien n’appartient à per-
sonne, mais à l’État, le système peut écraser l’individu. Exactement ce qui s’est passé dans l’ancienne URSS,
où le gouvernement a nié des droits humains fondamentaux, dont la liberté d’expression. Mais l’homme
n’a pas été le seul à souffrir d’un tel régime : des scientifiques ont estimé que 16 % du territoire de l’ex-État
soviétique n’étaient plus habitables, à cause d’une pollution et d’une contamination industrielle si sévères
qu’ils ont même parlé d’un « écocide ».
Aux États-Unis, en Angleterre, comme dans d’autres pays, le capitalisme a prospéré, dans des lieux à
la fois concernés par le bien-être social comme par la croissance économique, et réglementés en matière
de pollution. Ce qui n’a pas pour autant empêché les problèmes environnementaux d’augmenter malgré
tout. En 1962, le Printemps silencieux de Rachel Carson a proposé un nouvel ordre du jour - l’écologisme
-, qui a progressivement fait des émules. Depuis, en réponse à l’inquiétude grandissante au sujet de l’envi-
ronnement, des individus, des communautés les organismes gouvernementaux et des cercles écologistes
ont avancé diverses stratégies de protection de la nature, de préser­vation des ressources, et de nettoyage
de la pollution.
Ces manifestes ont tous été inspirés par le désir sincère d’améliorer la condition humaine, avec leurs
succès, et leurs échecs. Mais poussées à l’extrême - réduites à des « ismes » -, les positions qu’elles ont
influencées peuvent omettre des facteurs cruciaux pour une réussite à long terme : l’équité sociale, la
diversité des cultures humaines et l’état de la nature, par exemple. Carson a adressé une mise en garde
fondamentale au monde, mais l’intérêt écologique, une fois à son « isme », néglige quant à lui les préoccu-
pations sociales, culturelles et économiques, et ce au détriment de l’ensemble du système.
« Comment pouvez-vous travailler avec eux ? » nous demande-t-on souvent, en se référant aux
différents secteurs économiques avec lesquels nous travaillons, dont de grandes enseignes commerciales.
Une question à laquelle nous répondons parfois : « Comment pouvez-vous ne pas travailler avec eux ? »
(Nous pensons à la visite qu’Emerson a rendue à Thoreau, jeté en prison parce qu’il n’avait pas payé ses
impôts - en partie par désobéissance civile. « Que faites-vous ici ? », aurait demandé Emerson, ce qui lui
aurait valu cette fameuse réplique de la part de Thoreau : « Que faites-vous dehors ? »)
La plupart du temps, les gens qui nous interrogent estiment que l’intérêt du commerce et celui de
l’environnement sont antinomiques, et que les écologistes travaillant avec de grands groupes renient leurs
propres principes. Les personnes œuvrant dans les affaires ont elles-mêmes des préjugés concernant les
écologistes et les activistes sociaux, qu’elles considèrent généralement comme des extrémistes promoteurs
de conceptions et de politiques hideuses, problématiques, rudimentaires, et terriblement coûteuses. Et la
sagesse populaire d’exiger que l’on se situe d’un côté ou de l’autre de la barrière.
Certaines philosophies parviennent à fédérer ces deux secteurs ostensiblement concurrents, pro-
posant les notions d’« économie sociale de marché», de« commerce socioresponsable », ou encore de«
capitalisme naturel» - un capitalisme qui prendrait en compte la valeur des ressources et des systèmes
naturels, selon l’idée de Herman Daly, comme chacun sait. Cette association aurait certai­nement un im-
pact important si elle n’évoquait pas trop souvent une alliance difficile et hypocrite. L’éco-bénéficience
considère le commerce comme un moteur de changement, et respecte son besoin de fonctionner de façon
rapide et productive. Mais elle reconnaît que si le commerce continuait de se désintéresser des questions
écologiques, sociales et culturelles, les conséquences concernant la nourriture seraient catastrophiques.
De précieuses ressources naturelles et humaines seraient en outre à tout jamais perdues pour les généra-
tions futures. L’éco-bénéficience célèbre le négoce et le bien public au sein duquel elle se développe.

Ecologie

Equité Economie

Afin d’expliciter les processus à la source des problèmes que nous évoquons, nous avons inventé
un outil visuel pour conceptualiser et mettre en relation de façon créative une conception proposée avec
une multiplicité de facteurs, tels ceux dont nous avons discuté dans ce chapitre. Cet outil se présente
comme une fractale, comme une forme sans échelle apparente composée d’éléments tous semblables. Cet
instrument nous permet de distinguer les questions dignes d’intérêt, remises dans leur contexte, parmi
celles que se posent des personnes occupant des postes orientés de manière significative vers tel secteur
ou tel autre (l’économie, par exemple). La fractale est un instrument, pas un symbole, que nous avons
activement appliqué à nos propres projets, pour concevoir des produits, des immeubles et des usines,
dans le but d’œuvrer à la dimension de villes entières, voire d’un pays, même. Tandis que nous élaborons
un bien ou un système, nous nous déplaçons autour de la fractale en nous posant les questions auxquelles
nous cherchons à répondre.
La partie en bas à droite représente ce que nous appelons le secteur Économie/Économie : c’est le do-
maine du capitalisme pur et dur. Là, nous pouvons nous interroger de la façon suivante : « Pouvons-nous
créer ou prévoir de vendre à profit tel produit ou tel service ? », sachant que nous encourageons nos
clients à ne pas persévérer si la réponse est non. Selon nous, le commerce doit toujours rester actif, même
lorsqu’il se transforme. Il est de la responsabilité des entreprises commerciales de fournir des valeurs à
leurs actionnaires et d’augmenter les richesses - mais pas au détriment de la structure sociale ni de la
nature. Puis nous pouvons réfléchir à un problème tel que : « Combien faudrait-il payer pour que notre
produit soit mis sur le marché et fasse du profit ? » Il arrive parfois que nos clients se montrent inflexibles
sur ce point - sous le coup d’un « isme » (du capitalisme pur) -, et qu’ils envisagent de délocaliser leur
production dans un pays où le coût du travail et du transport serait le moins cher possible, coupant ainsi
court à notre discussion.
Mais nos clients souhaitent s’engager dans une approche plus durable, alors nous nous déplaçons
vers le secteur économie/équité, où nous abordons les questions d’argent, et d’équité : le salaire perçu par
les employés leur permet-il de vivre décemment ? Encore une fois, cette question vaut sur un plan local,
le montant d’un salaire décent variant d’un lieu à une autre. (De notre point de vue, il doit permettre à
une famille de couvrir l’ensemble de ses besoins.) Dans le secteur Économie/Équité, l’accent est davantage
mis sur l’équité. Là, nous nous demandons : les hommes et les femmes perçoivent-ils un salaire égal à
travail égal ? Au sommet de la partie équité, les questions deviennent purement sociales - sommes-nous
respectueux les uns des autres ? -, elles n’ont plus aucune dimension économique ni écologique ; là, nous
abordons des problèmes tels que le racisme ou le sexisme.
En montant vers le segment écologie du secteur équité, l’accent se porte ailleurs, !’Équité demeurant
au premier plan, mais !’Écologie intervenant dans la réflexion : est-il juste d’exposer des travailleurs ou
des clients à des toxines sur leurs lieux de travail ou par l’entremise des produits ? Le fait de soumettre des
employés de bureau à des matériaux indéterminés volatils, les soumettant ainsi à des risques potentiels
pour leur santé, se justifie-t-il ? Nous pouvons aussi considérer la problématique suivante : ce bien est-il
susceptible d’affecter la santé des généra­tions futures ? En poursuivant vers le secteur Écologie/Équité,
nous nous intéressons aux répercussions sur les écosystèmes, et plus seulement sur les lieux de travail ou
d’habitation : est-ce responsable de polluer une rivière ou l’air ?
Puis, dans le secteur Écologie : obéissons-nous aux lois de la nature ? Le déchet égale-t-il nourriture ?
Tirons-nous partie au mieux des ressources solaires facilement accessibles ? Veillons-nous au bien-être de
notre espèce, et à celui de toutes les autres ? (Le « isme » de cet angle serait : la Terre d’abord, un principe
de « l’écologie dure » ; faites des choses sans vous soucier de !’Économie ou de !’Équité.) Ensuite, dans le
segment Écologie/Économie, où l’argent redevient une préoccupation centrale : notre stratégie écologique
est-elle également féconde sur le plan économique ? Si nous concevions un immeuble qui se servirait
des flux solaires pour fabriquer plus d’énergie pour son propre fonctionnement qu’il n’en consomme, la
réponse serait oui.
Et enfin, !’Économie/Écologie, dont l’éco-efficacité est issue, et où l’on trouve des gens qui tentent de
mieux faire, de faire plus avec moins tout en continuant de travailler à l’intérieur du paradigme écono-
mique en place. Néanmoins, comme nous l’avons vu, l’éco-efficacité est un outil précieux capable d’opti-
miser une approche éco-bénéfique beaucoup plus vaste.

Le trio gagnant

Le critère de conception classique est un tripode : coût, aspect esthétique, et performance. Nous
permet-il de faire du profit ? s’interroge l’entreprise. Le client le trouvera-t-il attractif ? Fonctionnera-t-il ?
Les défenseurs du « développement durable » aiment recourir à une approche « trio gagnant », basée sur
le tripode Écologie, Équité, Économie. Cette démarche a eu un impact positif majeur sur les efforts faits
pour intégrer les problématiques durables dans les préoccupations des entreprises. Mais dans la pratique,
nous nous apercevons qu’elles ne s’inté­ressent souvent qu’aux considérations économiques, prenant en
compte les bénéfices sociaux et écologiques dans un second temps, et non dès le début de la réflexion.
L’entreprise calcule sa rentabilité économique de façon classique, puis inclut ensuite ce qu’elle perçoit
comme un gain social et enfin, envisage éventuel­lement de diminuer son empreinte sur l’environnement
- baisser ses émissions, le nombre de matériaux qu’elle envoie dans des sites d’enfouissement, ou présents
dans le produit lui-même. En d’autres termes, elle évalue sa bonne santé selon ses critères habituels - en
termes économiques -, puis intègre après coup des points de bonus pour son éco-efficacité, la réduction
des accidents, la responsabilité du bien, les emplois créés, et la dimension philanthropique.
Lorsque cette analyse tripartite ne sert pas d’outil d’élabo­ration stratégique, les entreprises se privent
d’une formidable opportunité. La vraie magie opère quand l’industrie commence par se poser ces trois
questions, par les mettre en avant ou en « tête d’affiche », au lieu de s’en préoccuper ultérieurement. Utili-
sée comme un instrument d’élaboration, la fractale permet au concepteur de valoriser ces trois domaines.
Un projet construit à partir d’un intérêt avéré pour !’Écologie ou l’Équité (comment créer de l’habitat
? Et de l’emploi ?) peut se révéler beaucoup plus productif d’un point de vue financier que s’il avait été
uniquement pensé sous un angle économique.
Mais ces indications ne sont pas les seules envisageables. Nous plaçons d’ailleurs le plaisir au sommet
de notre liste : tel produit est-il une source de joie, ou seulement un bien voué au rebut ? Un jour, au cours
d’une conversation avec Michael Dell, le fondateur de la société éponyme, William a observé que nous
ajoutions aux critères de base des entreprises en matière de coût, d’aspect esthétique et de performance
- l’intelligence environnementale, la justice, et l’amusement - les mêmes données que Thomas Jefferson
: « la vie, la liberté, et la recherche du bonheur ». « C’est vrai, a répondu Dell, sauf que vous avez oublié un
élément fondamental : la bande passante. »

Une ré-évolution industrielle

Une conception profondément respectueuse des différents aspects de la diversité engage un proces-
sus de ré-évolution industrielle. Nos biens et nos méthodes peuvent s’avérer très bénéfiques dès lors qu’ils
apportent des informations et des réponses - lorsqu’ils ressemblent véritablement au monde vivant. Des
machines inventives et qui recourent aux mécanismes de la nature plutôt qu’à des produits chimiques
agressifs, au béton, ou à l’acier, représentent un pas dans la bonne direction, mais n’en restent pas moins
des machines - un usage de la technologie (même douce) faite pour exploiter la nature à des fins humaines.
Un constat identique vaut pour notre utilisation croissante des cybertechnologies, biotechnologie, nano­
technologie comme alternative aux produits chimiques et à la force brute. Les nouvelles technologies ne
sont pas en elles-mêmes des révolutions industrielles ; à moins de les changer de contexte, elles ne sont
que des machines hyper efficaces conduisant le paquebot de la première Révolution industrielle droit vers
d’autres extrémités.
Même à notre époque, la plupart des approches pointues en matière d’écologie partent du principe
que les êtres humains ravageront toujours la nature et qu’il faut les réfréner, voire les empêcher de le faire.
La notion de « capital naturel » caractérise la nature comme un outil au service de notre bénéfice. Cette
démarche aurait été pertinente il y a deux cents ans, lorsque notre espèce développait ses propres systèmes
industriels, mais aujourd’hui, elle exige d’être repensée. Sans quoi, nos efforts ne feront que ralentir la
destruction de l’environnement pendant que nous continuerons de soutenir le système de production et
de consommation industrielles actuel, et ce pour plusieurs siècles encore. Grâce à l’ingéniosité humaine
et aux avancées technolo­giques, nous pourrions certainement créer des processus durables pour notre
espèce au-delà de ce cadre, c’est-à-dire au-delà du déclin de la nature. Mais la durabilité est-elle vraiment
excitante ? Si un homme qualifiait sa relation avec sa femme de durable, nous pourrions les plaindre tous
deux.
Les systèmes naturels ne se contentent pas d’utiliser leur environnement, ils le servent également. Le
cerisier perd ses fleurs et ses feuilles tandis qu’il cycle l’eau et fabrique de l’oxygène ; la communauté des
fourmis redistribue les nutriments partout dans le sol. Nous pourrions suivre leur exemple et entretenir
un rapport plus stimulant - un partenariat - avec la nature. Pourquoi ne construirions-nous pas des usines
dont les produits et les dérivés fourniraient des matériaux biodégradables aux écosystèmes et dont les
substances techniques circuleraient indéfiniment plutôt que d’être jetées, brûlées ou enfouies ? Comme
nous pourrions élaborer des systèmes autorégulateurs au lieu d’utiliser la nature comme un simple outil
au service de visées humaines, nous pourrions faire en sorte de devenir ses instruments, nous mettre au
service de son propre programme. Célébrons la fécondité du monde, au lieu de perpétuer une façon de
penser et de faire qui la réduit petit à petit. Ainsi pourrions- nous continuer de proliférer, nous ainsi que
nos biens, parce nous œuvrerions au sein du bon système -un système créatif, prospère, intelligent et
prolifique - et parce que, à l’instar des fourmis, nous serions véritablement « bénéfiques ».

Chapitre 6 : L’éco-bénéficience mise en pratique


En mai 1999, William Clay Ford Jr., le président de Ford Motor Company, et arrière-petit-fils du
fondateur de l’entreprise, Henry Ford, a fait une annonce spectaculaire : afin de mieux incarner la seconde
révolution industrielle, deux milliards de dollars allaient être investis pour transformer la gigantesque
usine Ford de Rivière Rouge à Dearborn, dans le Michigan, icône de la première.
Henry Ford avait acheté le terrain lorsqu’il n’était encore qu’un marécage, et l’usine elle-même avait
commencé à produire des voitures vers le milieu des années 1920. Durant les décennies suivantes, l’usine
de Rivière Rouge est devenue l’un des plus grands complexes industriels de la planète, selon la vision de
Ford qui rêvait d’une manufacture tentaculaire à intégration verticale capable de fabriquer une automo-
bile du début à la fin. Le charbon, le minerai de fer, la gomme et le sable étaient livrés sur des barges en
provenance des Grands Lacs. Les hauts fourneaux et les moulins tournaient jour et nuit afin de produire
les matériaux nécessaires. Associé au travail d’Albert Khan, son architecte, Ford a supervisé la conception
des centrales électriques, des ateliers de carrosserie, d’assemblage et de moulage, des magasins d’outillage,
des entrepôts de stockage, des usines et autres infras­tructures affiliées.
La « Rouge » était une merveille d’ingénierie à une échelle industrielle, un emblème de moder-
nité. Durant la Grande dépression, l’usine s’est même chargée de démonter les voitures usagées. Une «
chaîne de démontage » y a été installée, le long de laquelle des ouvriers récupéraient les radiateurs, les
vitres, les pneus et les garnitures, la carrosserie et le châssis en acier terminant dans une gigantesque
ramasseuse-presse. Il faut reconnaître que cette méthode, mise en branle par une force plus brutale que
sophistiquée, était primitive. Mais elle a incarné de façon saisissante le concept « déchet égale ressource »,
un premier pas précoce en matière de réutilisation des matériaux industriels. La Rivière Rouge a fini par
couvrir des milliers d’hectares et par employer plus de 100 000 personnes, devenant une destination pri-
sée des touristes et une source d’inspiration pour les artistes. Dans ses tableaux comme dans ses photos de
la Rouge, Charles Sheeler29 a su capter l’essence même du système américain de fabrication rationnelle. Le
peintre Diego Rivera30 a lui aussi immortalisé l’usine, mais du point de vue du travailleur, sur d’étonnantes
29 Photographe et peintre américain (1883-1965)
30 Peintre mexicain (1886-1957)
peintures murales visibles au Detroit lnstitute of Arts.
À la fin du siècle, les installations montraient des signes de fatigue. Même si l’on y produisait en-
core la Ford Mustang, l’usine ne comptait plus que 7 000 employés suite à des suppressions de postes,
à l’automatisation, et à une moins bonne intégration. Au fil des années, l’infrastructure de l’usine s’était
détériorée, et ses technologies s’avéraient largement dépassées. Ces glorieuses décennies de production
industrielle avaient nui à l’eau et au sol. De grandes zones du site étaient à l’abandon - des terres indus-
trielles à l’abandon.
Ford Motor Company aurait pu décider de faire comme ses concurrents : fermer les lieux, mettre
une clôture tout autour, et ériger une nouvelle usine dans un endroit où les terres auraient été propres,
peu chères, et facilement aménageables. Au lieu de quoi, l’entreprise s’est engagée à maintenir sa pro-
duction à l’usine de Rivière Rouge. En 1999, William Clay Ford Jr., le tout nouveau président, a poussé
cette promesse plus loin. Il a observé les tuyaux rouillés et les monticules de débris, et s’est mis au défi de
retransformer le site de Rivière Rouge en environnement vivant. Plutôt que d’abandonner là l’ancienne
infrastructure et d’en bâtir une nouvelle ailleurs (de se déplacer « comme un groupe de sauterelles », pour
citer les propos d’un employé), Ford a décidé de rendre son entreprise véritablement « indigène » de
l’endroit où elle était implantée.
Peu après sa nomination au poste de président, Ford a rencontré William afin d’étudier avec lui la
pensée éco-bénéfique. Le bref entretien initialement prévu s’est transformé en une après-midi de discus-
sions passionnées, au terme de laquelle Ford a emmené William dans son futur bureau en construction
situé au 12e étage, qui dominait la Rouge au loin et lui a demandé si, selon lui, il était possible d’appliquer
à ce lieu les principes dont ils venaient de parler - à savoir aller au-delà du recyclage et de la simple «
efficacité », pour élaborer un concept vraiment novateur et enthousiasmant ? Au mois de mai suivant,
Ford demandait publiquement à William de réélaborer l’usine de Rivière Rouge de fond en comble.
La première étape a consisté à créer une « Pièce rouge » dans les sous-sols du siège de l’entreprise, où
l’équipe des concepteurs - dont des représentants des différents secteurs de la compagnie, et des personnes
extérieures, telles des chimistes, des toxico­logues, des biologistes, des spécialistes en matière de réglemen­
tations, ainsi que des délégués syndicaux - tiendrait ses réunions. Comme elle avait également besoin d’un
cadre qui rende visible son processus de réflexion et lui permette d’appréhender les questions difficiles,
sa première mission a été d’établir une série d’objectifs, de stratégies et de méthodes aptes à quantifier le
progrès. Puis ses membres ont placardé ces documents de travail aux murs, sous des étiquettes géantes
de façon à ce que tout individu entrant dans la pièce comprenne aussitôt les critères retenus en matière
sociale, économique et écologique afin de mesurer la qualité de l’air, de l’habitat, de la communauté, l’utili­
sation de l’énergie, les relations entre les employés, l’architecture et bien sûr la production. Durant cette
phase de rencontres, des centaines de travailleurs sont venus dans la Pièce rouge - qu’ils surnommaient
pour plaisanter le « conseil de paix », en opposition à un « conseil de guerre » - parfois simplement pour se
retrouver, et aborder d’autres sujets dans ce lieu bouillonnant de perspec­tives nouvelles concernant Ford.
L’engagement de l’entreprise vis-à-vis de la sécurité financière avait été forgé dans les flammes ; Hen-
ry Ford avait frôlé la faillite durant la Seconde Guerre mondiale, et réussi à remettre l’entre­prise sur pied
de haute lutte. Depuis lors, l’évitement de ce genre de situation était un objectif clairement fixé à tous
les secteurs de la compagnie - chaque innovation devant dégager du profit. Mais l’équipe a eu la liberté
totale d’explorer toutes les méthodes créatives susceptibles d’engendrer du profit pour les actionnaires,
l’entreprise ayant décidé de recourir à la fractale dont nous avons parlé au chapitre 5 pour s’aider à faire
des choix.
Puisque William avait fait entrer une nouvelle façon de penser, des centaines d’employés des diffé-
rents départe­ments de l’entreprise - fabrication, suivi de la chaîne logistique des réserves, achats, gestion,
conception, qualité écologique, juridique, recherche et développement (pas seulement celui de Rivière
Rouge) ont commencé à soumettre des idées. Il y avait bien sûr une résistance interne à vaincre un scep-
ticisme larvé qui considérait au mieux les stratégies environnementales étrangères à l’économie, au pire
ontologiquement peu rentables. Un jour, un ingénieur est arrivé en trombe au cours d’une réunion mati-
nale en déclarant : « Je ne suis pas venu parler avec un soit disant écoarchitecte d’une soi-disant écoarchi-
tecture. J’ai entendu dire que vous vouliez mettre des lucarnes partout dans l’usine, alors que nous, chez
Ford, on les occulte, justement. Et que vous voulez mettre de l’herbe sur le toit... Je me demande vraiment
ce que je fais là. » (Par la suite, cet homme est devenu l’un des plus ardents défenseurs du projet.) Car,
comme un innovateur scientifique de l’entreprise l’a dit, les scientifiques en poste chez Ford représen­taient
une sorte de : « forteresse aux douves profondes. » Mais il a ajouté, « Si ce projet ne soulevait aucun conflit,
il ne serait de fait pas très intéressant. »
Ford était déjà un cas unique parmi les fabricants de voitures, car grâce à son directeur de la qualité
écologique de l’époque, Tim O’Brien (et à l’influence de William Ford dans sa précédente fonction de
membre du comité environnemental), toutes ses usines avaient reçu la certification ISO (Organisation
interna­tionale de normalisation) sur le plan environnemental, pour leur capacité à contrôler la qualité
de leur production selon des critères standards, et leur performance écologique. L’entreprise avait même
poussé plus loin, exigeant de ses fournisseurs qu’ils aient les mêmes (la certification ISO imposait que la
compagnie mène sa propre enquête sur les problématiques environnementales plutôt que de se reposer
sur des organismes de contrôle.)
Comme Tim O’Brien l’a lui-même relevé, la plupart des fabricants en charge de sites anciens comme
celui de la Rouge évitent de se poser des questions, et d’inspecter leur environnement de trop près - le
moindre problème les obligerait à agir (ou entraînerait des poursuites à leur encontre). Lorsqu’ils dé-
couvrent - ou sont obligés de reconnaître - qu’il y a bien contamination, ils se contentent généralement
d’enlever la terre polluée et de la brûler dans un lieu sûr, conformément aux réglementations de l’EPA31.
Cette stratégie du « gratter et brûler » peut se révéler efficace, mais coûte cher, et ne fait que déplacer le
problème en même temps que la couche de terre arable.
L’équipe de concepteurs de Ford a dit : « Présumons du pire. » Lorsqu’il s’est avéré que plusieurs de
ses sites étaient contaminés, Ford a négocié auprès du gouvernement la possibilité d’expéri­menter un
nouveau traitement du sol. Il en retirerait et en brûlerait la strate supérieure, puis nettoierait les couches
inférieures. Son équipe avait étudié des méthodes d’assainissement innovantes comme la phytoremédia-
tion, un procédé qui recourt aux plantes vertes pour extraire les toxines du sol, et la mycoremédiation,
qui opère grâce à des champignons. De sa conception dans la Salle rouge à sa réalisation sur site, cette
approche s’est appuyée sur une terminologie positive et proactive - on ne dit pas « épurer », mais « générer
du sol sain », par exemple. Les plantes phytoremédiatrices ont été choisies pour leur caractère local et
leurs qualités d’épuration. La santé du site ne se limiterait pas à un suivi minimal de normes imposées par
le gouvernement, mais se mesurerait au respect des choses ; le nombre de vers par mètre cube de terre,
la diversité des oiseaux ou des insectes, ou des espèces aquatiques dans une rivière à proximité, ainsi que
l’attrait du lieu du point de vue de ses habitants. Le travail était motivé par une visée irréfu­table : créer un
site d’usine où les enfants des employés de Ford eux-mêmes pourraient jouer en toute sécurité.
Tandis que la compagnie se penchait sur ce nouveau programme de fabrication durable, elle a dé-
couvert de plus en plus d’opportunités d’améliorer ses performances environnementales sans dévaloriser
ses objectifs financiers, ces succès la poussant même à relever des défis écologiques encore plus ambi-
tieux. La gestion et la qualité de l’eau de pluie, souvent estimées acquises et peu onéreuses, présentaient
un cas intéressant pour commencer. Mais Ford s’est vite rendu compte que la gestion de l’eau de pluie
constituerait en fait un budget exorbitant ; les règlementations entrées en vigueur après le Clean Water
Act exigeaient des canalisations neuves en béton et des stations de relevage, soit un investissement de
48 millions de dollars. Alors que, une fois terminée, la nouvelle usine offrirait une toiture verte capable
de stocker environ 5 centimètres d’eau pluviale, et des parkings poreux qui recueilleraient et mettraient
l’eau en réserve. Ensuite, cette dernière suinterait jusque dans un marécage artificiel où plantes, microbes,
champignons et autres biotes vivant là, la purifieraient. Puis l’eau circulerait depuis le marécage à travers

31 Environnemental protection Agency


des rigoles - pleines de plantes locales - pour se jeter dans la rivière, claire et propre. L’eau de pluie ferait ce
parcours en trois jours, c’est-à-dire pas d’une façon violente et désordonnée exigeant des mesures rapides
et drastiques. Au lieu d’être un fardeau invisible, la gestion de l’eau de pluie était traitée comme un atout
bien perceptible et agréable. L’approche éco-bénéfique permettait de nettoyer l’eau et l’air, de fournir de
l’habitat, et d’accroître la beauté du paysage tout en épargnant beaucoup de frais à l’entreprise - à hauteur
de 35 millions de dollars environ.
La conception de la nouvelle usine a reflété la volonté d’équité sociale de l’entreprise, ainsi que ses
objectifs en terme écologiques et économiques. L’ancien bâtiment était désagréable : sombre, froid, hu-
mide, à tel point que les employés avaient tous une paire de chaussures réservée à l’usine qu’ils changeait à
la fin de leur journée de travail. Durant l’hiver, ces gens pouvaient passer des semaines sans voir le soleil,
hormis le week-end. Mais leur entreprise s’est rendu compte du fait qu’un lieu de travail confortable était
la clé d’une main-d’oeuvre créative, diverse, et productive. La visite de l’usine Hermann Miller conçue par
le cabinet d’architectes de William dans le Michigan a fini de convaincre l’équipe Ford : la nouvelle manu-
facture serait éclairée par la lumière du jour - la cafétéria elle aussi, de façon à ce que les ouvriers puissent
profiter du jour, même pour une courte pause -, comme du temps de Henry Ford, c’est-à-dire à une
époque où l’énergie électrique était moins développée. Il y aurait de hauts plafonds offrant de nombreuses
vues dégagées. Mais, par mesure de sécurité, les bureaux des contremaîtres et les salles de travail collectif
seraient installés sur une mezzanine. L’équipe a également adopté la façon dont Tom Kiser envisageait un
immeuble - comme une conduite géante -, et s’est attelée à réchauffer ou à rafraîchir les gens plutôt que le
bâtiment lui-même (cf. chapitre 5).
Ford voit l’usine de Rivière Rouge comme un laboratoire où tester des idées qui, avec un peu de
chance, changeront la manière de concevoir la fabrication à l’échelle planétaire. Si l’on considère, par
exemple, que cette compagnie détient à elle seule environ 200 millions de mètres carrés de toiture à
travers le monde, des innovations fructueuses pourraient être rapidement mises en œuvre à une échelle
capable de transformer l’industrie. Des solutions spécifiques doivent émerger, de façon à répondre à des
conditions locales. En revanche, une toiture végétale peut parfai­tement fonctionner à Saint-Pétersbourg,
en Floride, mais pas à Saint-Pétersbourg, en Russie. Le travail mené à la Rivière Rouge a permis de faire
l’inventaire des différentes usines Ford où il serait économiquement intéressant de construire des éo-
liennes et des capteurs solaires (conçus comme des produits de service au sein d’un système énergétique
global, bien évidemment). La volonté prédominante de l’entreprise est de devenir native de chacun de
ses lieux d’implantation. À partir de là, des solutions locales suivent, sont adoptées et adaptées ailleurs
si elles le peuvent, continuellement revues et affinées afin d’aboutir à un changement profond et capable
d’embrasser chaque aspect de la production d’une entreprise : la façon dont son produit est fabriqué,
commer­cialisé, vendu, puis intégré à un autre cycle. Une usine automobile réélaborée pourrait engen-
drer une vision entièrement différente du véhicule. Il faudra du temps pour transformer une industrie
d’une telle ampleur, à l’infrastructure aussi complexe, mais peut-être aurons-nous la chance de vivre assez
longtemps pour voir une nouvelle usine de désassemblage s’implanter sur le site de la première usine
d’assemblage moderne ?

L’éco-bénéficience en cinq étapes

De quelle façon une entreprise comme Ford - riche d’une histoire longue et brillante, d’une immense
infrastructure, d’un nombre impressionnant d’employés habitués à certaines manières de faire - com-
mence-t-elle par changer ? Il n’est pas possible (et pas nécessairement souhaitable) de balayer du revers
de la main d’anciennes méthodes de travail, de conception et de prise de décision. Pour un ingénieur
qui a toujours - travaillé - il y a été entraîné toute sa vie - selon une approche traditionnelle et linéaire
de berceau-à-tombeau, avec des outils et des systèmes à taille unique, et qui ne s’attend pas à manquer
de matériaux, de produits chimiques ni d’énergie, le fait de se tourner vers de nouveaux modèles et des
énergies diversifiées peut paraître perturbant. Face à des dates butoirs ou à certaines demandes, de telles
modifications peuvent même sembler brouillonnes, pesantes, inquiétantes, voire écrasantes. Mais comme
Albert Einstein l’a fait remarquer, si nous voulons résoudre les difficultés qui nous assaillent, notre ma-
nière de penser doit évoluer au-delà du niveau auquel nous avons réfléchi le jour où nous avons créé ces
problèmes.
Heureusement pour la nature humaine, le changement commence généralement avec un produit,
un système ou un problème spécifique, puis, mû par la volonté de mettre en œuvre les principes de
l’éco-bénéficience, il opère de façon progressive.

Étape 1
Se « libérer » de responsables identifiés

Commencer par se détourner de substances généralement reconnues dangereuses est le premier pas
que la plupart des individus et des industries font lorsqu’ils visent à l’éco-bénéficience. Nous sommes tel-
lement habitués à ce que les produits portent des étiquettes racoleuses comme « sans phosphates », « sans
plomb », « sans parfum » que nous trouvons cette approche naturelle. Et pourtant, considérez ce que cette
pratique a de curieux. Imaginez, par exemple, la façon dont vos invités réagiraient si, au lieu d’énoncer la
vieille recette de famille que vous leur auriez préparée avec amour, et le temps qu’il vous aurait fallu pour
réunir ces savoureux ingrédients, vous leur annonciez fièrement que le dîner est « sans arsenic ».
Il est important de reconnaître l’absurdité potentielle de cette approche et les difficultés moins vi-
sibles qu’elle dissimule. Tel détergent peut être « sans phosphates », mais la substance alternative utilisée
n’est-elle pas pire encore ? Les solvants présents dans les encres d’impression classiques dérivent de pro-
duits pétrochimiques problématiques, mais le fait de leur substituer une base aqueuse afin de pouvoir les
labelliser « sans solvants » facilite la pénétration au sein de l’écosystème des métaux lourds que l’on trouve
dans les encres. Gardez à l’esprit que la sélection positive des ingrédients d’un produit, et leur combinai-
son, est le but à atteindre.
Voici plusieurs années, on nous a demandé de développer un emballage sans chlore pour une entre-
prise de produits alimen­taires. Lorsque nous avons commencé à réfléchir sérieusement au projet, nous
avons rapidement perdu certaines de nos illusions : un produit étiqueté « sans » telle chose ne le rend
pas pour autant sain et sûr. Comme nous l’avons indiqué, la décision de fabriquer des biens en papier
non chloré implique d’utiliser de la pulpe vierge plutôt que du papier recyclé, et même alors, du chlore se
glissera de façon naturelle dans la composition. En outre, l’emballage contenait d’autres substances problé-
matiques - son revêtement en polyuréthane, par exemple, ou les métaux lourds présents dans les encres
servant à son impression -, mais ces substances ne se trouvaient pas sur la liste noire environnementale
de tout le monde, et n’étaient donc pas encore perçues par le grand public comme dangereuses. Ironie
du sort, le fabricant a finalement obtenu un emballage sans chlore, pour se rendre compte que le produit
alimentaire lui-même présentait une dioxine apparentée au chlore.
Néanmoins, certaines substances sont connues pour être biocumulatives et pour provoquer des
dégâts tels que le seul fait de s’en passer constitue toujours une avancée fructueuse. Nous les appelons les
substances X : le PVC, le cadmium, le plomb, et le mercure. Lorsque l’on sait qu’il se vend 4,3 tonnes de
mercure chaque année aux États-Unis par l’intermédiaire des thermomètres - ceux des hôpitaux comme
ceux des particuliers-, et qu’un seul gramme de cet élément chimique suffit à contaminer la faune d’un lac
mesurant un kilomètre carré environ, nous comprenons mieux combien la conception d’un thermomètre
sans mercure est positive. Une importante campagne pour l’élimination des thermomètres à mercure est
d’ailleurs en cours, mais ne concerne que 1 % du mercure utilisé aux États-Unis, ce métal servant presque
exclusivement à la fabrication d’interrupteurs de toute sorte. Certains fabricants automobiles ont déjà
commencé à enlever les commutateurs à mercure de leurs véhicules - Volvo, qui prend ce problème de
front depuis plusieurs années, et qui a également décidé de retirer les pièces en PVC -, mais pas la grande
majorité. Il est absolument crucial, selon nous, que l’industrie cesse de recourir au mercure à ce genre de
fins.
La résolution de mettre au point des produits dénués de substances reconnues dangereuses esquisse
les rudiments de ce que nous appelons un « filtre de conception » : un filtre présent dans la tête du concep-
teur plutôt qu’en bout de chaîne. À ce stade, le filtre est encore très sommaire - tandis que vous préparez
le dîner, vous vous cantonnez à ne pas utiliser de produits qui pourraient rendre vos invités malades, car,
sachant que certains d’entre eux y sont allergiques. Mais c’est tout de même un début.

Étape 2
Suivre des préférences personnelles fondées

Au début des années 1980, lorsque William a dû concevoir les premiers bureaux verts, pour les ap-
peler ainsi, du siège national de l’Environmental Defense Fund, il a envoyé un questionnaire aux fabricants
dont il envisageait d’utiliser les produits pour qu’ils lui expliquent ce qu’ils contenaient exactement. Les
formulaires qui lui sont revenus disaient, pour l’essentiel : « C’est déposé. C’est légal. Circulez. » En l’ab-
sence de données transmises par les fabricants eux-mêmes, William et ses collègues ont dû faire des choix
avec très peu d’informations. Ils ont par exemple décidé de coudre la moquette au lieu de la coller, afin
de ne pas exposer les gens aux divers composants et effets méconnus de l’adhésif. Ils auraient préféré se
servir d’un produit à faibles émissions (voire zéro émission), permettant de recycler la moquette, mais il
n’en existait aucun. Dans cette même idée, ils ont opté pour de la peinture à l’eau. Leur initiative d’installer
un éclairage à spectre complet imposait d’importer des ampoules d’Allemagne, mais alors que la qualité
de cette lumière (dont ils savaient qu’elle aiderait les employés à se sentir mieux) leur semblait supérieure,
ils avaient peu de données concernant les produits chimiques contenus dans les ampoules, comme sur
la façon dont elles étaient fabriquées. Pour ces problèmes de conception et d’autres encore, l’équipe a dû
se décider en fonction des meilleures informations disponibles, et de son jugement esthétique. Il n’était
pas question de choisir des objets peu séduisants seulement parce qu’ils avaient davantage d’autorité éco-
logique - William et son équipe n’avaient pas été engagés pour mettre au point des équipements affreux.
Lorsque William a commencé à se pencher sur ces difficultés en architecte des années 1970-80,
il pensait que son travail consis­terait à trouver des éléments compatibles entre eux, et que ces fameux
éléments existaient déjà quelque part dans le monde. Le problème se résumait alors à découvrir à quoi
ils ressemblaient, et à les localiser. Mais il ne lui a pas fallu longtemps pour comprendre que très peu de
composants réellement éco-bénéfiques, et dédiés à l’architecture et à la conception, étaient disponibles.
Et de se dire alors qu’il pourrait aider à les élaborer. À l’époque où nous nous sommes rencontrés, les
réflexions de Michael l’avaient conduit à cette même conclusion, si bien que la perspective d’une future
collaboration nous est clairement apparue.
À la vérité, nous nous trouvons au milieu d’un gigantesque marché plein d’éléments pour la plupart
indéfinis : nous savons peu de choses à propos de leur composition et de leur fabrication. Et quant à ce que
nous en connaissons, les nouvelles sont plutôt mauvaises dans leur ensemble ; la plupart des produits que
nous avons analysés ne remplissent pas réellement les critères d’élaboration éco-bénéfique. Cependant,
des décisions doivent être prises aujourd’hui, obligeant malheureusement le concepteur à se demander si
tel ou tel matériau est suffisamment sûr pour être utilisé. Des gens vont venir dîner dans quelques heures,
et ils s’attendront - auront besoin de - à manger. En dépit de l’étonnante pénurie en matière d’ingrédients
nutritifs et sains, et le mystère entourant, disons, les cultures génétiquement modifiées (pour pousser la
métaphore un peu plus loin), nous ne pouvons pas nous arrêter de cuisiner jusqu’à ce que la perfection
soit atteinte.
Vous pourriez décider, par choix personnel, de devenir végétariens (« libérés » de la viande), ou de
ne pas consommer de viande d’animaux nourris aux hormones (« libérés » d’une stratégie). Mais qu’en
est-il des ingrédients dont vous vous servez ? Le fait d’être végétarien ne vous dit rien de la façon dont le
produit que vous utilisez a poussé ou a été traité. Vous pouvez préférer les épinards bio aux épinards cou-
rants, mais en l’absence d’informations concernant les composants de leur emballage et leurs méthodes de
transport, vous ne pouvez pas affirmer qu’ils sont meilleurs ou plus sains pour l’environnement, à moins
de les cultiver vous-même. Mais il faut commencer quelque part, et il est probable que, à titre de première
étape, le fait de réfléchir à ces problématiques et d’exprimer vos goûts par les choix que vous faites enga-
gera une plus grande éco-bénéficience que si vous ne vous étiez posé aucune question.
Dans la vraie vie, bon nombre de décisions reviennent à comparer deux choses peu idéales (préférer
un papier non chloré ou un papier recyclé, par exemple). Vous pourriez très bien devoir choisir entre un
tissu fabriqué à partir de produits issus de l’industrie pétrochimique, et un coton « entièrement naturel
» cultivé à l’aide d’une quantité incroyable d’engrais azoté, lui aussi issu de produits pétrochimiques, et
de phosphate radioactif exploité à ciel ouvert, sans parler des insecticides et des herbicides. Au-delà des
informations que vous avez, d’autres questions dérangeantes en matière d’équité sociale aux diverses ré-
percussions affleurent. Lorsque l’alternative se résume systéma­tiquement à devoir choisir entre la peste
et le choléra, le décisionnaire peut se sentir démuni et frustré, raison pour laquelle une approche plus
profonde s’impose. Mais en attendant, elle est une façon de faire au mieux avec ce nous avons, de prendre
de meilleures initiatives.

Préférez l’intelligence écologique

Essayez de savoir si un produit ne contient vraiment aucune substance nocive et s’il n’encourage pas
des pratiques ostensi­blement nuisibles à la santé de l’homme et de l’environnement. Lorsqu’ils travaillent
sur un immeuble, par exemple, nos architectes peuvent opter pour du bois planté de façon durable. Il
leur arrive de décider de prendre un bois certifié par le label du Forest Stewardship Council sans faire
davantage de recherches sur les différents producteurs de ce genre de matériaux. Nous n’aurons pas visité
la forêt d’où ce bois provient, comme nous ne savons pas la portée réelle de l’engagement du fournisseur
en matière de durabilité, mais nous avons choisi le produit répondant à ce que nous connaissons, et les
résultats seront indiscutablement meilleurs que si nous n’avions pas du tout réfléchi à la question. Comme
Michael le fait remarquer, un produit, disons, « sans PVC », ou qui semble avoir été conçu avec soin et une
conscience certaine montre le chemin à tout créateur, concerné par ce genre de problématique.
Au cours de notre collaboration avec un fabricant de voitures nous avons identifié les matériaux
présents reconnus pour leurs qualités positives et exempts de certains inconvénients courants gommes,
nouveaux polymères et mousses de métal, métaux plus « sûrs » comme le magnésium, revêtements et
peintures qui ne rejettent pas de dioxines dans l’air. En général, nous préférons les produits que l’on peut
soit rapporter chez le fabricant et désassembler afin de les réutiliser dans la production technique, soit,
en dernière instance, retourner au métabolisme industriel à un niveau de qualité inférieur - c’est-à-dire
« sous-cyclé ». Nous optons généralement pour des produits chimiques contenant peu d’additifs, spécia-
lement en matière de stabilisateurs, antioxydants, substances antibactériennes, et autres solutions de «
nettoyage » ajoutées partout, des cosmétiques aux peintures, pour donner l’illusion de produits sains et
propres. En vérité, seul un chirurgien a besoin d’une telle protection : sans cela, ces ingrédients ne font
qu’entraîner les micro-organismes à devenir plus forts, et à entretenir des effets méconnus sur la santé
écologique et humaine. En général, étant donné que très peu de choses ont été élaborées pour un usage
intérieur, nous essayons de choisir les composants qui rendront le moins les gens malades - qui dégage-
raient moins de gaz nocifs, par exemple.

Préférez le respect
La question du respect se trouve au cœur de la conception éco-bénéfique, et bien qu’elle soit dif-
ficilement quantifiable, cette qualité se manifeste à différents niveaux, certains sautant aux yeux d’un
concepteur en quête de matériaux : respect à ceux qui fabriquent le produit, aux communautés vivant près
de son lieu de conception, à ceux qui le manipulent et le transportent, et enfin, au consommateur.
Ce dernier point est le plus subtil à cerner, parce que les motivations des individus en matière d’achat
- même de biens soi-disant écologiques - sont irrationnelles, et donc facilement influençables. Michael
tient cette information de première main, suite à une étude qu’il a menée pour le groupe industriel Wei la,
un fabricant mondial de produits cosmétiques et de soins capillaires qui cherchait à déterminer la façon
d’encourager les gens - grâce au marketing et aux emballages - à préférer un lait pour le corps conditionné
dans un emballage bon pour l’environnement. Un petit nombre significatif de consommateurs a d’abord
acheté le fameux lait présenté dans un emballage écologique singuliè­rement hideux, et mis en rayon à côté
de son conditionnement habituel, pour mieux délaisser cet emballage « écolo » sitôt rangé à côté d’une
version particulièrement luxueuse du même produit. Les êtres humains aiment acquérir des biens qui leur
donnent l’impression d’être uniques et dignes d’intérêt et rejettent ceux qui les font se sentir communs et
sans valeur. Des considéra­tions aussi complexes laissent aux fabricants l’opportunité de s’en servir en bien
ou en mal. Mieux vaut être conscient de ses propres motivations lorsque l’on choisit des matériaux. Il est
tout à fait possible de se mettre en quête de ceux dont la « publicité » correspond à leur contenu, indiquant
ainsi un engagement plus général qui nous concerne tous.

Préférez le plaisir, la fête et l’amusement


D’autres éléments quantifiables - sans doute les plus évidents, même - sont le plaisir ou la joie. Il est
très important que les produits écologiques soient à la pointe de l’expression humaine, qu’ils apportent le
meilleur de la créativité en matière d’élabo­ration, et du plaisir ainsi que de la joie dans nos vies. En tout
cas, ils peuvent certainement, d’une façon ou d’une autre, proposer autre chose que de la culpabilité à un
consommateur obligé de prendre une décision rapide.

Étape 3
Dresser une liste « passive positive »

C’est le stade auquel la conception devient réellement éco-bénéfique. Non contents des informations
immédia­tement disponibles, telle la composition d’un produit donné, nous dressons un inventaire détail-
lé des différents matériaux intervenant dans l’élaboration d’un bien précis, et des substances qu’il risque
de relâcher au cours de sa fabrication et de son usage. Quelles sont, si elles existent, ses caractéristiques
problématiques ou potentiellement problématiques ? Sont-elles toxiques ? Cancérigènes ? Comment le
produit est-il utilisé, et sous quelle forme termine-t-il sa vie ? Quels sont ses effets avérés et éventuels sur
les communautés locales et mondiales ?
Une fois présélectionnées, les substances sont placées sur les listes suivantes selon un triage tech-
nique déterminant le degré d’urgence de traitement des substances problématiques :
La liste X
Comme nous l’avons dit précédemment, les substances de la liste X comptent parmi les plus problé-
matiques - tératogènes, mutagènes, cancérigènes, ou nuisibles pour la santé de l’homme et de la nature
d’une façon directe et évidente. Elle inclut également des substrats fortement soupçonnés d’être tout aussi
nocifs, même si leur caractère dangereux n’est pas encore prouvé. Elle devrait certainement comprendre
les matériaux cancérigènes et autres substances à risques (l’amiante, le benzène, le vinyle, le chlore, le
trioxyde d’antimoine, le chrome, et ainsi de suite) de la liste de l’IARC (International Agency for Research
on Cancer), ou celle de la commission MAK en Allemagne (Maximum Workplace Concentration). Les
substances inscrites sur la liste X sont les premières à devoir être remplacées, voire proscrites.

La liste grise
La liste grise porte sur des substances problématiques qui ne nécessitent pas de suppression aussi
rapide. Cette liste inclut également des substances suspectes essentielles à la production, et pour lesquelles
il n’existe pas à l’heure actuelle de substituts viables. Le cadmium, par exemple, est hautement toxique,
mais à ce jour, il entre toujours dans la fabrication des panneaux solaires photovoltaïques. Si ces der-
niers étaient conçus et vendus comme des produits de service, leur fabricant conservant la propriété des
molécules de cadmium en tant que nutriments techniques, nous pourrions considérer leur usage sûr et
approprié - au moins jusqu’à ce que nous ayons repensé la conception des panneaux solaires d’une façon
plus profonde. D’un autre côté, le cadmium contenu dans les piles ménagères - qui peut finir à la poubelle
ou, pire encore, dans l’air, rejeté par un incinérateur « déchet-à­énergie » - constitue un recours bien plus
problématique à cette substance.

La liste P
Elle représente notre « liste positive », ou notre « liste préférée ». Elle comporte les substances défi-
nies de manière active comme saines et sans danger à l’utilisation. En général, nous prenons en compte :

- leur toxicité, qu’on les avale ou les inhale;


- la chronicité de leur toxicité ;
- leur caractère sensibilisateur ;
- leurs effets cancérigènes, mutagènes, tératogènes, ou perturbateurs sur le système endocrinien,
prouvés ou supposés;
- leurs qualités bioaccumulatives, reconnues ou supposées;
- leur toxicité à l’égard des organismes marins (les poissons, daphnies, algues, bactéries) ou ter-
restres ;
- leur biodégradabilité;
- leur impact sur la couche d’ozone ;
- et le fait que leurs dérivés répondent aux mêmes critères.

Pour le moment, cette transformation passive du produit ne sort pas de son cadre habituel d’élabo-
ration ; nous ne faisons qu’analyser ses ingrédients et les substituer quand nous le pouvons, et ce afin de
sélectionner autant de matériaux de la liste P que possible. Nous repensons ce qui constitue le produit, pas
ce qu’il est fondamentalement - ni la façon dont il est vendu et utilisé. Si vous organisiez un dîner, vous
pourriez prévoir de servir du bœuf biologique sans hormones, et des légumes verts eux aussi biologiques,
et enfin, de ne pas mettre de noix dans le gâteau comme vous l’aviez initialement prévu, parce que vous
auriez appris que l’un de vos invités y est allergique. Mais le menu resterait essentiellement le même.
Un second exemple. Apprenant que la teinture bleue qu’il utilise est mutagène et cancérigène, un fa-
bricant de tissu en polyester pourrait en choisir une autre plus sûre. Nous améliorons les produits existants,
transformant ce que nous pouvons sans les réélaborer de façon radicale. Si nous nous intéressions à une
voiture, nous pourrions convaincre (comme nous l’avons déjà fait) son fabricant d’utiliser des moquettes
et des capiton­nages dépourvus d’antimoine, mais nous ne repenserions pas pour autant la conception
fondamentale du véhicule à ce stade. Nous remplacerions éventuellement sa peinture jaune contenant du
chrome par une peinture jaune qui n’en comporterait pas, puis nous écarterions les substances suspectes,
ou simplement inconnues, dès lors que nous serions en mesure de nous passer d’elles. Nous portons un
regard aussi large et profond que possible sur ce qui est. Il arrive parfois que les substrats douteux d’un
produit ne proviennent pas de ses ingrédients, mais d’un élément constitutif - ou dans l’environnement
- de la machine servant à sa fabrication. Un lubrifiant, par exemple, dont il existerait peut-être déjà un
substitut moins problématique.
Néanmoins, cette étape entraîne des douleurs de croissance. Alors qu’elle n’a pas encore réélaboré
les différents aspects de son produit, l’entreprise doit pourtant améliorer la qualité de l’ancienne formule
tout en en restreignant la liste des ingrédients - le client souhaite un bleu identique au précédent. Le
fait de se confronter à la complexité d’un bien donné peut paraître décourageant - imaginez que vous
découvriez, comme cela nous est arrivé, qu’un produit courant largement utilisé par l’industrie contient
138 ingrédients reconnus ou suspectés d’être dangereux. Et cependant, cette phase marque le début d’un
vrai changement, son processus de recensement stimulant même la créativité ; elle peut en effet aboutir
au développement d’une nouvelle ligne de produits qui échappera aux problèmes que soulevait l’ancien.
En tant que telle, elle représente une révolution conceptuelle et conduit tout droit à...

Étape 4
Activer la liste positive

C’est l’étape où la transformation opère pour de bon, où nous arrêtons de faire moins mal et com-
mençons à comprendre comment faire bien. Vous appliquez désormais les principes éco-bénéfiques de
manière à ce que le produit soit élaboré du début à la fin d’une façon qui permette de nourrir les métabo­
lismes biologique et technique. En termes culinaires, vous ne substituez plus des ingrédients - vous avez
jeté l’ancienne recette par la fenêtre et repartez de zéro, muni d’un panier rempli d’ingrédients goûteux
et nutritifs avec lesquels vous adoreriez cuisiner, et qui vous donnent toutes sortes d’idées à mettre l’eau
à la bouche. Si nous travaillons avec un fabricant de voitures, nous savons tout de la composition du
véhicule à ce stade : de quoi il est fait, et comment. Désormais, nous optons pour des matériaux nou-
veaux en envisageant d’emblée la façon dont ils pourraient intégrer positivement, et en toute sécurité, les
cycles techniques et biologique. (En choisissant des matériaux pour les pédales de frein ou de la gomme
pour les pneus qui puissent s’abraser sans danger et devenir de véritables produits de consom­mation, par
exemple.) Nous pourrions recouvrir les sièges de tissu « comestible », utiliser des peintures biodégradables
qui puissent être grattées des substrats d’acier, ou des polymères qui ne nécessiteraient aucune teinture
; élaborer la voiture en vue de son futur désassemblage, afin de rendre l’acier, le plastique, et les autres
nutriments techniques de nouveau disponibles pour l’industrie. Nous pourrions encoder les informations
concernant les différents ingrédients des matériaux dans une sorte de « passeport de sur-cyclage » que
des scanneurs permet­traient de lire, au bénéfice des générations à venir. Ce concept pourrait s’appliquer à
de nombreux secteurs de la conception et de la fabrication. Un nouvel immeuble pourrait ainsi avoir son
propre « passeport de sur-cyclage » qui identifierait les substances utilisées au cours de sa construction et
indiquerait celles viables pour un futur usage à titre de nutriments, et au sein de quel cycle.
Tous ces changements améliorent beaucoup le paradigme de la voiture tel que nous le connaissons.
Ce véhicule ne finira pas à la c9sse. Et pourtant... il reste une voiture. Et le système actuel qui en met de plus
en plus sur des couches d’asphalte de plus en plus grandes n’est pas tout à fait idéal concernant le monde
d’abondance que nous souhaitons. Buckminster Fuller32 avait l’habitude de dire pour plaisanter que si des
extraterrestres approchaient la Terre dans le but de s’y poser, ils auraient certainement l’impression, à 10
000 pieds d’altitude, de la voir peuplée d’automobiles.) Prises séparément, les voitures sont plaisantes, mais
des embouteillages monstres et un monde recouvert d’asphalte le sont beaucoup moins. Et maintenant,
puisque nous avons amélioré l’automobile du mieux que nous le pouvions, nous en arrivons à…

Étape 5
Réinventer

À présent, nous ne nous contentons plus d’élaborer pour les cycles techniques et biologiques. Nous
remodelons l’affectation même de la conception : il ne s’agit plus de « concevoir une voiture, mais de «
concevoir un nutrivéhicule ». Au lieu de chercher à créer des automobiles rejetant peu, voire aucune,
émissions négatives, pourquoi ne les construirions-nous pas de façon à ce qu’elles libèrent des émissions
positives et développent d’autres aspects nutritionnels intéressants pour l’environnement ? Leur moteur
serait traité comme une usine de produits chimiques modelée sur les systèmes naturels. Tout ce qu’il dif-
fuserait serait bénéfique pour l’industrie et la nature. Tandis que le carburant serait brûlé, la vapeur d’eau
de ses émissions pourrait être récupérée, retrans­formée en eau, et réutilisée, en sachant qu’une voiture
moyenne émet approximativement 4 litres de vapeur d’eau pour 5 litres d’essence consommée. Plutôt que
de fabriquer des pots cataly­tiques les plus petits possibles, nous pourrions développer l’usage de l’oxyde
d’azote comme engrais, et configurer nos automobiles de sorte qu’elles en fabriquent et en emmagasinent
tandis que nous conduisons. Au lieu de relâcher le carbone produit lorsque le véhicule consomme du
carburant et du dioxyde de carbone, pourquoi ne le stockerions-nous pas sous forme de noir de carbone
dans des boîtes que l’on vendrait aux fabricants de caoutchouc ? En recourant à la mécanique des fluides,
les pneus pourraient attirer et capturer des particules nocives, et nettoyer l’air au lieu de continuer à le
polluer. Et, bien sûr, à la fin de leur vie pratique, tous les matériaux du véhicule regagneraient le cycle
biologique ou technique.
Poussons maintenant la mission de la conception plus loin : « Concevoir une nouvelle infrastructure
pour les transports. » En d’autres termes, ne pas se contenter de réinventer la recette, mais repenser tout
le menu.
La plupart des infrastructures de transport s’étendent et engloutissent de l’habitat naturel précieux,
et des terres utiles au logement et à l’agriculture. L’espace dédié aux routes en Europe équivaut actuel-
lement à celui consacré au logement, tous deux rivalisant avec l’agriculture. Le développement associé
diminue lui aussi la qualité de la vie : le vacarme des embouteillages, la fatigue, la laideur environnante.
Un nutrivéhicule non polluant ouvrirait la voie à une approche différente des routes. Elles pourraient
être couvertes, et offrir ainsi de nouveaux espaces verts pour l’agri­culture, des zones d’habitation, ou de
simples lieux de détente. Ce qui demanderait moins d’efforts qu’il n’y paraît ; dans de nombreux endroits,
les routes sont encore flanquées de terrains herbeux.
Bien sûr, s’il y avait trois fois plus de voitures sur Terre dans vingt ans, peu importerait que nous
ayions mis au point des nutrivéhicules ultra légers, hautement compétents, composés de matériaux de
pointe en fibres de carbone, ne consommant que 4 « litres au mille » ... La planète grouillerait d’automo-
biles, et nous aurions besoin d’autres alternatives. Une mission plus porteuse ? « Concevoir de nouveaux
moyens de transport. »
Cela vous paraît extravagant ? Et pourtant, rappelez-vous, la voiture semblait elle aussi un concept
fantaisiste dans un monde de chevaux et d’attelages. La dernière étape n’ayant pas de fin établie, elle
résultera peut-être en un produit totalement différent de celui sur lequel vous aurez déjà travaillé. Mais
32 Architecte, designer, inventeur et écrivain américain (1895-1983).
elle représentera une avancée concernant ce produit, en ce sens qu’elle aura permis d’exprimer les limites
dont vous serez devenus conscients au fil des précédentes étapes. Concevoir signifie tenter de satisfaire les
besoins humains dans un contexte culturel et technique en évolution. Nous commençons par appliquer la
liste positive et active aux choses existantes, puis à celles qui ne sont pas encore sérieusement envisagées,
voire tout juste esquissées. Tandis que nous les améliorons, nous ouvrons nos imaginations à des possibi-
lités radicalement différentes, nous demandant : quel est le souhait du client, comment la culture évolue-
t-elle, et comment ces visées peuvent-elles rencontrer des produits de service novateurs et attirants ?
Cinq principes indicateurs
La transformation éco-bénéfique n’opère pas d’un coup. Elle nécessite de nombreuses tentatives et
erreurs - du temps, des efforts, de l’argent, et de la créativité dans bien des domaines. Le fabricant de
vêtements de sport Nike compte parmi les entreprises innovantes en matière d’éco-bénéficience, explo-
rant de nouvelles matières ainsi que des façons différentes de les produire et de les réutiliser. L’un des
objectifs qu’elle s’est fixés est de parvenir à tanner le cuir sans recourir à des toxines suspectes, pour que
« cet hybride monstrueux » devienne compostable après usage. Le tannage du cuir concernant bien des
produits - voitures, ameublement, vêtements ... -, une telle initiative pourrait transformer non pas ce seul,
mais plusieurs domaines industriels. Nike teste aussi un nouveau composé de gomme non polluant «
nutriment biologique » qui devrait révolutionner plusieurs secteurs industriels. Dans le même temps, l’en-
treprise se penche sur des innovations en matière de récupération, dans le but de fabriquer des nutriments
techniques et biologiques, mais de mettre également en place de véritables systèmes de récupération.
Le processus de transformation opère forcément de façon graduelle - durant cette phase exploratoire,
Nike sépare et broie le dessus de la chaussure avec les semelles extérieures et les semelles intérieures
rembourrées, puis travaille avec des patentés à la création de surfaces dédiées aux activités sportives (une
utilisation de haut niveau, encore, étant donné que ces matières protègent des éléments et absorbent les
chocs). Le but demeure un sur-cyclage adaptable à des cultures et des lieux divers, sachant que toutes
les voies ouvertes n’aboutiront pas. Comme Darcy Winslow, directrice chez Nike de la chaussure pour
femme, le souligne, dans les industries de moyenne ou de haute technologie, les innovations n’ont globa-
lement que 10 à 15 % de chances de réussite. Cette entreprise a lancé plusieurs programmes pilotes parce
qu’elle perçoit la complexité de ses objectifs de réélaboration, dans l’espoir qu’un, voire plusieurs d’entre
eux, se concrétise dans le futur. Nike est présent dans cent dix pays environ. Ces programmes doivent
donc prendre en compte les intérêts régionaux et culturels.
Les concepteurs et les dirigeants d’entreprises peuvent faire beaucoup pour étendre la transforma-
tion à toutes les étapes de production et améliorer ainsi les chances de succès.

Signalez vos intentions


Élaborez un nouveau paradigme au lieu de vous contenter de perfectionner le précédent. Par exemple,
lorsqu’un dirigeant d’entreprise déclare : « Nous allons fabriquer un produit grâce à l’énergie solaire », ce
message est suffisamment clair pour que tout le monde comprenne les desseins positifs de l’entreprise,
en particulier dans un marché où la tendance globale n’est pas au changement total et immédiat, mais au
statu quo. Dans ce cas, l’intention n’est pas d’être un peu plus efficace et d’améliorer l’ancien modèle, mais
de modifier le cadre lui-même.
Les employés « au bas de l’échelle » ont besoin que cette vision vienne du sommet de la pyramide,
surtout lorsqu’ils rencontrent des résistances à l’intérieur de l’entreprise. Tim O’Brien, nouvel­lement pro-
mu vice-président du département immobilier de Ford, dit : « Je sais où obtenir un «oui” : au douzième
étage », en parlant de l’équipe de direction avant-gardiste. « Il peut y avoir des débats chez Ford sur les
prochaines étapes à suivre, mais pas sur la direction globale prise. »
Les signaux de l’intention doivent toutefois se fonder sur des principes sains, de façon à ce que
l’entreprise envoie des signaux clairs à propos de la transformation de ses matériaux physiques, et de ses
nouvelles valeurs. Par exemple, si des panneaux solaires installés dans une entreprise sont fabriqués à
partir de métaux lourds toxiques dont les utilisations ou destructions futures n’ont pas été pensées, alors
un problème matériel aura tout bonnement remplacé un problème énergétique.

Restituez
Battez-vous pour une « bonne croissance », pas seulement pour une croissance économique. Consi-
dérez les idées que nous avons avancées - la conception en général - comme des graines. Ces graines
peuvent prendre toutes sortes de forme, culturelle, matérielle, spirituelle même. Un environnement déla-
bré pourrait être replanté avec ce genre de graines dans le cadre d’un processus de transition, toutes autant
de façons innovantes de fournir des services non liés aux déchets : la purification de l’eau, l’extension des
espaces verts et les plantations d’arbres pour plus d’air sain et de beauté, la restauration de vieux bâtiments
croulants, la relance des enseignes et des marchés. À une plus petite échelle, les immeubles pourraient
jouer le rôle de fortifiants : comme un arbre, ils pourraient nettoyer l’eau et la retourner à la nature sous
une forme plus pure, augmenter leurs revenus en solaire pour leur propre fonctionnement, assurer de
l’habitat, et rendre des choses à l’environnement. Et, bien sûr, élaborez des produits reconsti­tuants, des
nutriments techniques et biologiques.

Soyez prêts à innover davantage


Peu importe à quel point un produit est bon, rappelez-vous que la perfection n’est pas forcément le
meilleur des placements à faire. Pensez au canal Érié, qui a nécessité quatre années de construction et était
considéré comme un summum d’efficacité à son époque. Ses bâtisseurs et ses investisseurs n’avaient pas
prévu que l’avènement du charbon et de l’acier bon marché signerait l’arrêt de mort instantanée du canal.
Le réseau de chemin de fer était plus rapide, moins cher, et plus pratique. À la fin des travaux, ce nouveau
créneau et ses technologies de transport adaptées étaient déjà au point.
Lorsque la pile à combustible devient le moteur de choix de l’industrie automobile, les entreprises
focalisées sur l’accroissement des performances et l’efficacité du moteur à explosion se sentent à la traîne.
Est-ce le moment de continuer à fabriquer ce que vous fabriquez ? Ou l’occasion de proposer un secteur
différent ? L’innovation demande de repérer ces signes à l’extérieur de l’entreprise elle-même ; au sein de
la communauté, de l’environnement, et du monde en mouvement. Soyez proactifs, ne vous basez pas
uniquement sur un retour d’informations.
Comprenez et préparez la courbe de progression
Reconnaissez que le changement est difficile, désordonné, et qu’il exige davantage de matériaux et de
temps. La croissance d’une aile dresse une analogie éloquente. Si vous voulez voler, à un certain moment,
vous aurez besoin de matériaux supplémentaires, et en abondance - une souplesse nécessaire à la recherche
et au développement - pour faire pousser votre aile. (De nombreux scientifiques estiment en effet que les
ailes ont évolué comme un usage secondaire de membres pourvus de plumes pour les réchauffer.) Le
biologiste Stephen Jay Gould33 a bien rendu compte de ce concept, en termes profitables pour l’industrie :
« Toutes les structures biologiques (à toutes les échelles, des gènes aux organes) entretiennent une capacité de
surabondance - pour un immeuble, par exemple, cela veut dire plus de matériaux ou d’informations que né-
cessaire à son remaniement. À partir du moment où il en reste assez pour sa première, et toujours nécessaire,
fonction. Le matériel «surnuméraire» permet alors de bâtir des innovations. » La forme suit l’évolution.
Vous pourriez ne pas savoir aujourd’hui ce que vous dévelop­perez demain, mais si l’ensemble de vos
ressources devait être utilisé pour des opérations basiques, vous n’en auriez aucune à votre disposition
pour innover ou expérimenter. La capacité à adapter et à innover réclame de « l’ampleur » - de l’espace
pour grandir d’une façon différente. Plutôt que de dépenser tout son temps et son argent à régler minu-
tieusement un véhicule existant, un fabricant automobile pourrait, par exemple, élaborer dans le même
temps un nouveau véhicule : un véhicule innovant et « proactif ». Une conception novatrice demande du
temps, mais d’ici dix ans, le véhicule « parfait » d’aujourd’hui appartiendra au passé, et alors, si vous ne

33 Paléontologue américain (1941-2002)


deviez ne pas avoir de création probante à proposer, l’un de vos concurrents l’aurait, soyez-en sûrs.

Exercez une influence intergénérationnelle


En 1789, Thomas Jefferson a écrit une lettre à James Madison dans laquelle il a suggéré qu’une dette
fédérale soit remboursée d’ici une génération, parce que, pour reprendre ses propos, « La Terre appartient
(...) au vivant. Aucun homme n’a le droit d’obliger les terres qu’il occupe, ou les personnes qui les ont habitées
à leur tour, à payer pour lui des dettes qu’il a contractées. Parce que s’il le pouvait, il serait capable, au cours
de sa vie, de dévorer l’usufruit de ces terres pour plusieurs générations. Et dans ce cas, elles n’appartiendraient
pas à des vivants, mais à des morts. »
Si le contexte n’est pas le même, la logique de cette pensée n’en demeure pas moins magnifique et
éternelle. Interrogez-vous : comment pouvons-nous soutenir et perpétuer le droit de tous les êtres vivants
à partager un monde d’abondance ? Manifester notre amour à tous les enfants de toutes les espèces - pas
seulement les nôtres - pour toujours ? Imaginez ce à quoi un futur monde prospère et en pleine santé
pourrait ressembler, puis commencez à l’élaborer immédiatement. Que voudrait dire redevenir natif de
cette planète, la Terre - le lieu de toutes nos relations - dans pareil cas ? Cette question nous concerne tous,
et sa réponse vaudra pour l’éternité. Mais c’est justement l’idée.

Les auteurs
Michael Braungart est né en 1958 à Schwabisch Gmünd, à 50 kilomètres à l’est de Stuttgart. Chimiste
allemand, il préconise une empreinte écologique positive s’inspirant des systè­mes vivants. Cet ancien
membre de Greenpeace a fondé l’EPEA International Umweltforschung GmbH de Hambourg, en Alle-
magne. Il est le co-fondateur du MBDC, le McDonough Braungart de Charlottesville (Virginie). Michael
Braungart est professeur d’ingénierie des processus à l’Université des Sciences appliquées de Suderburg
(Fachhochschule Nordost­niedersachsen) où il dirige un programme interdisciplinaire de management et
de gestion.

William McDonough est né au Japon, il y a quarante-huit ans. Après une enfance à Hong-Kong,
des études aux États-Unis et un premier travail en Allemagne, il a obtenu deux diplômes des meilleures
universités américaines. Montrant un certain talent pour le design, il a gagné quinze prix d’architecture au
cours des douze dernières années. Architecte designer américain de renommée internationale, il cherche
à révolutionner la notion de déchet dans les métiers de l’architecture et du design. Promu « Héros de la
Planète » par le magazine Time en 1999, il est aussi un ancien militant de GreenPeace.