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Freud, lecteur et interprète de Goethe https://journals.openedition.

org/rgi/758

12 | 1999 :
Goethe cosmopolite
Goethe au XXe siècle

Freud, lecteur et interprète de


Goethe
M S
p. 243-256

Résumés
Français Deutsch English
En faisant état de sa lecture des textes de Goethe, Freud suggère une affinité touchant les
processus de filiation ; il s’attribue à lui-même un statut analogue à celui de Goethe, celui du
« favori de la mère », promis à un parcours « héroïque » (heldenhaft). La toile de fond héroïque
présidera à l’interprétation du fragment de Dichtung und Wahrheit, dont le centre de gravité est
constitué par l’attribution à l’aîné d’un vœu de mort sur le cadet, comme si l’enfant se posait en
ordonnateur de toute mort. Une telle interprétation consonne avec l’élection, par Freud, de la
figure de Méphisto, dont l’impact est décisif tant sur la production onirique que sur l’élaboration
théorique. Le dernier chapitre de laTraumdeutung, avec le rêve de l’enfant qui brûle, marquera
un renversement de l’identification diabolique et l’entrée dans un univers d’obscurité, qui fait
réaffleurer le récit, par Goethe, des maladies d’enfance et de la cécité passagère.

Als Freud auf seine Lektüre von Goethes Texten hinwies, legte er eine Affinität nahe, die den
Prozeß der Abstammung berührt : Freud schreibt sich einen Goethe analogen Status zu,
denjenigen des « Lieblings der Mutter », der für eine « heldenhafte »Laufbahn vorbestimmt
erscheint. Der heroische Hintergrund leitet die Interpretation des Fragmentes von Dichtung und
Wahrheit, deren Schwerpunkt dadurch gebildet wird, daß dem erstgeborenen Kind ein Wunsch
des Todes des Jüngsten zugeschrieben wird, als ob sich das Kind als Anordner jedes Todes
darstellte. Eine solche Interpretation stimmt mit Freuds Wahl der Gestalt des Mephisto überein,
die eine entscheidende Wirkung auf die Traumerzeugung, wie auf deren theoretische
Ausarbeitung ausübt. Das letzte Kapitel der Traumdeutung, mit dem Traum des brennenden
Kindes, kennzeichnet die Umkehrung der « teuflischen » Identifikation und den Einstieg in ein
Universum der Finsternis, der Goethes Schilderung der Kinderkrankheiten und der
vorübergehenden Blindheit wieder zu Tage treten läßt.

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In his notes on his reading of Goethe’s texts, Freud suggests an affinity with Goethe related to the
process of filiation ;Freud grants himself a status similar to Goethe’s, that of the « mother’s
favorite », destined for a « heroic »(heldenhaft) life. The heroic backdrop influences his
interpretation of the fragment of Poetry and Truth, whose center of gravity is constituted by the
attribution to the eldest son of a deathwish over the youngest son, giving the child power over life
and death. This interpretation is consonant with Freud’s choice of the Mephisto figure, whose
impact is decisive both on oneiric production and on theoretical development. The last chapter of
The Interpretation of Dreams, with the dream of the burning child, marks a reversal of diabolical
identification and the entrance into a universe of obscurity which recalls Goethe’s account of his
childhood illnesses and temporary blindness.

Texte intégral
1 L’enjeu de la rencontre entre Freud et Goethe ne concerne pas seulement la
production de l’œuvre, mais, plus fondamentalement, la revendication identitaire de
Freud lui-même. Au-delà de la problématique des sources et des influences, c’est à la
position subjective qu’il faut s’intéresser pour déceler ce qui détermine la manière dont
Freud va lire et interpréter l’œuvre de Goethe.
2 Partant de la singularité de la rencontre, il conviendra ensuite de délimiter le point
d’impact – en l’occurrence le thème de l’enfant mort – autour duquel se construira un
dispositif d’écoute.

Une parenté imaginaire


3 La fascination que la figure de Goethe exerce sur Freud déborde le champ du rapport
à l’œuvre pour atteindre la question de l’identité. Freud veut déceler une affinité entre
sa position personnelle dans la constellation familiale et celle de Goethe, comme si un
rapport pouvait s’instaurer entre lui et l’auteur mythique, lui conférant ainsi,
rétroactivement, un privilège de naissance.
4 L’effet de miroir se situerait essentiellement dans le rapport à la mère. On sait que
Freud revendique, pour son propre compte, une sorte d’élection singulière s’étayant sur
la place octroyée par la mère. Dans L’interprétation des rêves, il lance l’hypothèse d’un
lien entre le statut des « personnes qui se savent préférées ou distinguées pas leur
mère » et un destin conférant à ces élus des forces « qui semblent souvent héroïques
(heldenhaft) »1.
5 Or les derniers mots de l’étude sur Dichtung und Wahrheit ont trait précisément à
cette attribution à Goethe de ce statut de favori : « Or je l’ai déjà exprimé à un autre
endroit : quand on a été le favori (Liebling) incontesté de sa mère, on en garde pour la
vie cette assurance du succès, dont il n’est pas rare qu’elle entraîne effectivement après
soi le succès. Et une remarque du genre : ma force s’enracine dans ma relation à ma
mère aurait pu être mise à juste titre par Goethe en exergue à sa biographie. »2
6 Cette revendication visant une élection partagée s’insère dans un réseau de
mouvements psychiques qui font apparaître, chez Freud, d’autres filiations
fantasmatiques. Goethe figure également comme Vatersymbol3 et les associations
enserrant le rêve où Goethe attaque un jeune homme font allusion à l’ « immortel
Goethe »4. Autant de remarques qui situent Goethe au principe d’une filiation. Rien
n’interdit de penser que le vœu de Freud serait de pouvoir s’inscrire lui-même dans
cette filiation prestigieuse. Il semble néanmoins que cette revendication d’un héritage
ne résume pas le désir freudien, plus orienté vers la recherche d’affinités intimes.
7 Le lieu textuel où s’effectue la rencontre avec Goethe est placé sous le signe de
l’intimité, puisque s’y conjuguent les thèmes de la rivalité fraternelle et de la mort de

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l’enfant. Il est vrai que, dans son commentaire sur un fragment de Dichtung und
Wahrheit, Freud n’aborde pas directement la face funèbre, mais préfère participer à la
jubilation qui salue la naissance du puîné par une fête de la destruction.
8 En postulant ainsi une expérience de croisement familial, comme si Freud voulait
« s’enraciner » – meine Stärke wurzelt..., fait-il dire à Goethe – dans le lieu natal de
Goethe, j’étaie cette hypothèse sur une remarque freudienne à propos de la genèse du
roman familial. Le processus psychique par lequel l’enfant s’attribue une autre famille
prend en effet sa source, non dans les seules opérations spontanées du psychisme, mais
dans un espace d’intersection entre le familial et le culturel. L’enfant ne construit-il pas
sa généalogie fantastique en se trouvant, dit Freud, « le plus souvent sous l’influence de
lectures »5? La rencontre d’auteurs est ainsi déterminante dans l’édification des
filiations imaginaires, comme si le rapport aux textes avait le pouvoir de réaménager
l’espace généalogique.

Autour de l’enfant mort


9 Sans doute n’est-ce pas un hasard si, en dépit d’un compagnonnage textuel qui
permet à Freud d’insérer des vues de Goethe pour soutenir sa propre progression
théorique, la tentative d’interprétation prend pour cible des fragments extraits du
parcours autobiographique, Dichtung und Wahrheit. Le souvenir choisi concerne
l’épisode de la vaisselle jetée et cassée, que Freud met en rapport avec les réactions à la
naissance d’un autre enfant.
10 Pour rendre crédible la corrélation entre les jouets brisés et la naissance d’enfants
vécus comme intrus, Freud emprunte le détour d’un cas clinique offert par un patient.
Or, quelle que soit la validité de cette médiation, on sait que le rapport au rival fraternel
est essentiel dans le parcours auto-analytique de Freud lui-même. Dans la lettre à Fliess
du 3 octobre 1897, Freud fait apparaître, dans les parages de la figure maternelle, la
silhouette du frère :
11 « Tout me fait croire aussi que la naissance d’un frère d’un an plus jeune que moi
avait suscité en moi de méchants souhaits et une véritable jalousie enfantine et que sa
mort (survenue quelques mois plus tard) avait laissé en moi le germe d’un remords. Je
sais aussi depuis longtemps que le complice de mes méfaits – entre un et deux ans – fut
un de mes neveux, mon aîné d’un an. »6
12 Dans L’interprétation des rêves, Freud reviendra à cette relation pour y voir l’un des
axes directeurs de ses rapports avec ses semblables. Il campe alors la rivalité avec son
neveu, John, comme paradigmatique de ses amitiés masculines ultérieures et c’est à
l’occasion de cet aveu qu’il insère les mots de Goethe : « Tous mes amis sont, en un
certain sens, des incarnations de cette première figuré « qui s’est montrée autrefois à
mon œil assombri »7 (dieser ersten Gestalt, « die früh sich einst dem trüben Blick
gezeigt »). Ce sont des revenants. »8 C’est donc l’incipit de Faust qui, avec une
conversion du pluriel au singulier, permet à Freud d’introduire, dans toute son
ambivalence, la silhouette du partenaire privilégié avec lequel se joue un affrontement
sans relâche : « Mon neveu revint lui-même pendant notre adolescence, et c’est à ce
moment que nous représentâmes ensemble César et Brutus. Avoir un ami intime et un
ennemi haï, telles furent les exigences nécessaires à ma vie affective ; j’ai toujours su
recréer l’un et l’autre et, souvent, mon idéal d’enfant s’est réalisé au point que l’ami et
l’ennemi se sont trouvés rassemblés dans la même personne. »9
13 Placée dans un contexte de mort et introduite par l’allusion au couple de César et
Brutus, la rivalité donne naissance à un corps à corps qui convoque aussi bien un
adversaire actif qu’un « revenant ». La scène de l’affrontement se trouve d’ailleurs

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rejouée lorsqu’est évoqué un autre endroit que le lieu domestique, le cimetière, là où


Freud exhibe une survie criminelle : « Moi je vis encore, j’ai survécu à eux tous. »10 Les
revenants sont ici multiples, mais, parmi ces partenaires fidèles, il est probable que la
figure de John, seul évoqué dans les lignes qui précèdent, permet de voiler un autre
personnage moins ouvertement combatif, le frère mort, Julius, qui fait d’ailleurs retour
dans la mention de Julius César. Le corps à corps avec le neveu querelleur permettrait
ainsi de masquer le corps à corps impossible avec Julius. Le déploiement d’agressivité
contre les adversaires actuels est fondé sur un leurre ; il est plus facile de faire montre
de puissance en se dotant d’un adversaire vigoureux qu’en provoquant en duel un
protagoniste enfant et, qui plus est, déjà mort. Le corps à corps avec l’enfant mort ne
peut qu’être indéfiniment répétitif.
14 Or, dans la rencontre avec le récit de Goethe, il est effectivement question, non d’un
simple affrontement interminable, mais d’une position de survivant. Goethe et sa sœur
Cornélia sont présentés par Freud comme « les deux aînés survivants d’une assez
importante série d’enfants peu aptes à vivre »11.
15 La stratégie interprétative de Freud se dessinera avec plus de netteté si on souligne
aussi bien ce qui s’est trouvé éclairé que certaines dimensions abandonnées. La
composante que Freud a fait saillir – le « vœu d’éliminer l’intrus gênant »12 – confère
un relief plus saisissant, par effet d’éclairage latéral, à ce qui a été laissé dans l’ombre.
D’où l’intérêt de revenir, sur le mode rétroactif, au texte de Goethe, pour prendre la
mesure de ce devant quoi Freud a détourné le regard.
16 On assiste en premier à une opération de réduction par laquelle Freud, parmi la série
d’enfants morts, entreprend de déterminer une cible singulière, comme si le rapport au
semblable était appelé à se mettre en scène sous la forme d’un duel. Sans entrer dans le
détail de l’argumentation par laquelle Freud tente de justifier le choix d’un rival
singulier, on peut relever la coïncidence entre la mise en scène privilégiée et l’efficience
d’un thème récurrent dans la fantasmatique freudienne. Sous diverses formes,
réapparaît régulièrement un couple masculin se livrant à un combat mythique pour
assurer un principe de souveraineté. Une logique binaire préside à cet affrontement,
débouchant nécessairement sur l’exhibition d’un vainqueur. Célébration qui, pour
advenir, doit reposer sur la désignation d’un vaincu. « Je me réjouis », écrit Freud à
l’occasion de la scène du cimetière, « du fait que ce n’est pas moi qui suis mort, mais lui
(..., dass nicht ich gestorben bin, sondem er) »13.
17 Un tel bulletin de victoire est sous-tendu par un fantasme, selon lequel il n’y aurait de
mort que du fait d’un meurtre. En revendiquant une position cynique, en se campant
comme meurtrier de l’autre, on s’affirmerait en maître de la mort, maîtrise assurée en
un combat singulier.
18 En voulant déchiffrer, dans le texte de Goethe, l’efficience de cette logique meurtrière,
Freud se livre d’ailleurs à une opération d’annihilation textuelle, en attribuant à Goethe
la suppression de l’allusion au frère : « On pourrait s’étonner que la biographie de son
grand frère ne renferme pas le moindre mot dédié à sa mémoire. »14 L’interprète ajoute
d’ailleurs en note, dans l’édition de 1924, une rectification par laquelle il reproduit le
passage où Goethe rapporte que son frère « ne souffrit pas peu » et ajoute : « Il était
d’une nature délicate, silencieux et entêté, et il n’y eut jamais de véritable relation entre
nous. Il dépassa d’ailleurs à peine les années d’enfance. »15
19 La cécité, présente dans le récit de Goethe qui devint aveugle durant sa maladie,
opère-t-elle une contagion en affectant Freud lecteur ? On peut aussi proposer
l’hypothèse d’une sélection opérée par l’interprète, partageant volontiers la jubilation
liée à la vaisselle cassée et fermant son écoute au moment où la destruction fait son
apparition sur un mode qui n’a plus rien de ludique. Les défaillances touchant
l’interprétation freudienne présentent d’ailleurs l’intérêt de conférer un relief plus

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saillant aux thèmes occultés, thèmes pouvant ouvrir d’autres portes interprétatives.

Lieux textuels occultés


20 Le retour au texte de Goethe, après qu’ait été dégagée la ligne directrice de
l’interprétation freudienne, peut provoquer un élargissement de la thématique mise en
place par Freud pour déterminer les réponses psychiques élaborées face à la survenue
de la mort. Confronté au récit de Goethe, le thème freudien du duel meurtrier laisse
apparaître sa dimension de leurre, de dispositif théorique visant à circonscrire le champ
de la destruction.
21 Le mal atteignant la fratrie est en effet inséré dans une progression dont le premier
temps ouvre sur une menace collective ; Goethe inaugure la série des catastrophes en
évoquant un drame advenant comme Weltereignis, le tremblement de terre de
Lisbonne, qui se prolonge en séisme psychique, affectant les fondements du dispositif
même de croyance. C’est dans le sillage de cette catastrophe rendant incertain le sol lui-
même que le narrateur situe un mal touchant une communauté restreinte, la famille.
Goethe parle en effet de Familienleiden. Nous sommes sans doute aux antipodes de la
passion individualiste qui est peut-être au principe de la pensée causale telle que l’édifie
la psychanalyse à ses débuts : « Le mal atteignit aussi notre famille et me frappa avec
une violence (Heftigkeit) particulière. Tout mon corps fut parsemé de boutons, mon
visage en fut couvert, et je restai plusieurs jours aveugle, dans de grandes souffrances.
(...) Enfin, au bout d’un temps tristement écoulé, une sorte de masque me tomba du
visage (...,fiel es mir wie eine Maske vom Gesicht), sans que les pustules aient laissé sur
la peau de trace visible, mais les traits (die Bildung) étaient sensiblement altérés. »16
22 Confrontée à cette destruction déferlante et défigurante – « La maladie sévissait dans
les familles, tuait ou défigurait (entstellte) beaucoup d’enfants » —, la psyché parvient-
elle à se camper, comme le veut l’hypothèse freudienne, en auteur du désastre ? Le duel
fantasmatique auquel se réfère Freud et par lequel le sujet se poserait en maître de la
mort semble voler en éclats, laissant place à des mises en perspective ouvertes par la
psychanalyse pour rendre compte des réactions traumatiques. Dans l’expérience dont
Goethe témoigne, l’hypothèse d’une maîtrise imaginaire est d’ailleurs battue en brèche
par l’éclipse qui semble affecter les pouvoirs subjectifs. La défiguration ne va-t-elle pas
ébranler le sentiment d’une continuité identitaire ?
23 « Une tante, fort vive, qui auparavant m’avait idolâtré, pouvait rarement me voir,
même bien des années plus tard, sans s’écrier : "Fi, mon neveu, qu’il est devenu vilain
(Pfui Teufel ! Vetter, wie garstig ist er geworden !) !" Puis elle me contait en détail quel
plaisir elle avait pris autrefois à moi. »17
24 Une disparition semble être advenue, comme si, avec le masque de peau, c’était le
visage lui-même qui était tombé ; chute qui inscrit dédoublement et circularité entre
masque et visage : le nouveau visage, non reconnaissable par les proches, n’est-il pas
réduit au statut de masque ? Cette perte du visage se fera entendre dans la suite de
l’œuvre. Qu’on songe au vers du « Roi des Aulnes », Mein Sohn, was birgst du so bang
dein Gesicht ?, et à la stratégie de mascarade et de recours au double qui marquera la
rencontre avec Frédérique.
25 C’est dans ce contexte de mort de soi que Goethe va insérer la mort du frère,
suggérant ainsi un étrange enchaînement subjectif : j’ai été très malade et mon frère en
est mort. Loin de représenter la cible de vœux meurtriers, Jakob semble incarner ce qui,
chez le frère aîné, n’est pas parvenu à survivre, se trouvant condamné à un destin de
chute. E serait moins la victime fantasmatique que le double imaginaire de l’aîné. Il est
d’ailleurs étrange que Freud reproduise telle quelle l’interprétation construite par un

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collègue, le Dr Ed. Hitschmann, concernant le lien supposé entre Goethe et son frère,
citation insérée sans que soit émise aucune réserve : « Le petit Goethe, lui aussi, n’a pas
été fâché de voir mourir un petit frère... Voici tout au moins ce qu’en a rapporté sa mère
d’après le compte rendu de Bettina Brentano : "Sa mère fut bizarrement frappée de ce
que, lors de la mort de son frère cadet, Jakob, qui était son camarade de jeu, il ne versât
pas une larme ; il semblait plutôt éprouver une sorte d’agacement devant les
lamentations de ses parents et de ses frères et sœurs ; sa mère demandant ensuite au
récalcitrant s’il n’avait pas eu de l’affection pour son frère, il courut dans sa chambre,
sortit de sous son lit un amas de papiers qui étaient couverts de leçons et de petites
histoires, il lui dit qu’il avait fait tout cela pour l’enseigner à son frère." Le frère aîné
aurait donc à tout le moins aimé jouer au père avec le cadet en lui montrant sa
supériorité. »18
26 L’interprétation s’enferme dans la thématique de l’affrontement, dans la lutte de
prestige, alors que le témoignage ouvre sur des perspectives tout autres. La réaction à la
mort est peut-être placée sous le signe, non de la culpabilité, mais d’un sentiment de
trahison qui contraint le survivant à s’éprouver destitué et impuissant. L’aîné ne s’est-il
pas trouvé incapable d’insinuer chez son cadet le souffle qui, transitant par l’initiation
littéraire, aurait dû lui transmettre une force de vie ? Ce que l’aîné a entrepris n’est en
effet pas sans rapport avec la passion de la Bildung, telle qu’elle se déploiera dans la
suite de l’œuvre. Dans cette perspective, Jakob représente le destinataire originaire de
l’œuvre, destinataire qui, par-delà la mort, se dessinera peut-être à l’horizon du travail
d’écriture. Il n’est d’ailleurs pas impossible que la survenue de la mort ait fait planer un
doute, dans l’esprit de Goethe, sur la corrélation entre écriture et meurtre. L’écrivain
serait-il l’affidé de Méphistophélès ?
27 Si l’interprétation à laquelle Freud semble souscrire défigure plus qu’elle n’éclaire le
rapport de l’aîné à son cadet, elle permet néanmoins de mettre sur la voie de ce qui
anime Freud dans son rapport à Goethe. Il n’est pas certain que son désir soit de se
camper, face à l’écrivain mythique, en déchiffreur d’énigmes, tel Œdipe face à la Sphinx.

Freud – Méphistophélès
28 Le texte élu par Freud nous indique le lieu de rencontre avec Goethe, mais sans
révéler la place fantasmatique occupée par lui dans cet enchaînement meurtrier, place
qui se dévoile peut-être si on analyse, dans l’ensemble de l’œuvre de Freud, les multiples
références à Goethe. Or, tout au long de L’interprétation des rêves comme dans les
lettres à Fliess qui accompagnent la rédaction de ce texte, un personnage – ce qu’a
souligné Sabine Prokhoris19 – semble fasciner particulièrement Freud, le
Méphistophélès de Faust.
29 Il est vrai qu’en tant que Juif, Freud ne peut que se trouver dans un rapport d’affinité
avec la figure diabolique. « Le Diable, écrit-il dans Malaise, est encore le meilleur
subterfuge pour disculper Dieu ; il remplirait là cette mission de "soulagement
économique" que le monde où règne l’idéal aryen fait remplir au Juif. »20
30 Tenter de s’insérer dans une filiation qui le rattacherait à Goethe permettrait donc à
Freud, dans le même temps, de bénéficier d’une transmission noble, en devenant
héritier de Goethe, et d’assumer, par ailleurs, par le truchement de l’identification au
personnage diabolique, ce qui le rejette du côté d’une filiation maudite.
31 Ne peut-on, de ce fait, déceler quelque affinité entre le rôle ambigu attribué à
Méphisto et la finalité incertaine assignée à la psychanalyse: faire réapparaître ce qui
s’est trouvé rejeté, refoulé, considéré comme indigne ? Freud semble particulièrement
sensible à la structure de piège qui, dans Faust, est rendue solidaire de l’accès à un

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savoir qui est administré à l’écolier par le diable en personne, un diable toutefois
déguisé. A la suite du rêve des Parques, mettant en scène la leçon maternelle, Freud se
réfère au discours de Méphistophélès dans Faust :

« So wird’es Euch an der Weisheit Brüsten


Mit jedem Tage mehr gelüsten
(Et chaque jour, au sein de la sagesse,
Vous trouverez plus de volupté). »21

32 Lorsqu’il retrouve à mainte reprise le chemin qui le reconduit au Faust de Goethe,


Freud occupe moins, vis-à-vis de cet auteur, la position d’interprète que celle de
compagnon. Sa suspicion à l’égard de l’apport culturel le rend complice de la figure du
savant désabusé trouvant « grise » toute théorie. Sans doute est-ce moins le personnage
singulier de Méphisto qui le fascine que la structure d’échange faisant se côtoyer des
principes contraires. Il s’agit moins, en effet, de célébrer le démoniaque que de dégager
un principe d’ambiguïté, présidant à la circulation de forces antithétiques. C’est dans le
même esprit que Freud recourt, pour l’étude de la sexualité, au vers qui conclut le
« Prologue sur le théâtre » de Faust : Vom Himmel durch die Welt zur Hölle22. Dans les
Trois Essais, Freud relie cette citation à une remarque ayant une portée décisive pour
octroyer à la psychanalyse une finalité résolument anti-manichéenne : « Le plus haut et
le plus bas entretiennent partout, dans la sexualité, les plus intimes rapports. »
33 Néanmoins, au sein de cette circulation des contraires, équivalence reprenant à son
compte une tradition hermétiste, il semble que Freud soit électivement aimanté par le
pôle maléfique. Sur la scène onirique, dès qu’est envisagée une menace de destruction,
Freud se voit plus volontiers occupant la place de l’exterminateur que celle de la victime.
A la suite de l’évocation de la lutte avec le rival et des souvenirs d’enterrement, Freud en
vient à confesser une joie criminelle : « Je me réjouis (...) de ce que ce n’est pas moi qui
suis mort, mais lui. » Un tel défi s’adosse d’ailleurs à un emprunt déguisé au discours de
Méphisto : « Combien en ai-je déjà conduits au tombeau (Wie viele habe ich schon zum
Grabe geleitet) », faisant écho au vers de Faust, prononcé par Méphisto : Wie viele
hab’ich schon begraben23.
34 Lorsque s’annonce la menace funèbre, d’ailleurs associée à la menace antisémite,
Freud, assumant le rôle diabolique, campe un scénario héroïque, régulièrement ponctué
par un bulletin de victoire dans lequel il fête son statut de survivant, comme si la
proximité de la menace provoquait une griserie mégalomaniaque, au sein de laquelle se
trouverait magiquement réparé le risque originaire d’une position humiliée. Pour ne pas
suivre le modèle « non héroïque » (nicht heldenhaft) du père se courbant pour obéir à
l’injonction du chrétien – Jud’herunter vom Troittoir —, Freud aura recours à des
identifications guerrières, lui permettant de se poser en principe d’extermination. En un
aveu qui se donne comme l’autre face d’une revendication, Freud soulignera le caractère
d’unicité attaché à cette place maléfique : « On doit se découvrir comme l’unique
scélérat (den einzigenBösewicht) parmi toutes les nobles âmes (unter all den Edlen)
avec lesquelles on partage l’existence. »24 Scélératesse qui n’est pas sans rapport avec la
trahison que constitue l’identification à la figure prestigieuse de Goethe. Le qualificatif
heldenhaft (héroïque) accompagne en effet le regard porté sur le geste paternel (nicht
heldenhaft) que l’allusion au destin promis à Goethe en tant que « favori de sa mère ».
L’identification à Goethe permettrait-elle à Freud d’abandonner magiquement son
statut d’enfant juif ?
35 Se déploie ici le fantasme freudien fondamental, s’enracinant dans l’illusion de toute-
puissance qui sous-tend le mythe héroïque ; celui qui détiendrait les leviers de
commande du mal serait lui-même à l’abri de toute menace de destruction. Or, le
maintien d’un tel fantasme a besoin de s’étayer sur la représentation d’un combat

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mythique entre des protagonistes posés dans leur unicité. La rencontre avec l’anonymat
d’une mort déferlante, telle que la retranscrit le récit de Goethe, risque de rendre plus
problématique le déploiement de l’imaginaire héroïque. Il n’est toutefois pas interdit de
penser que, dans l’itinéraire de Goethe également, la traversée enfantine de la
destruction entretient quelque rapport avec la création du personnage de Méphisto.
36 Un écart sépare toutefois le mouvement onirique par lequel Freud se veut « unique
scélérat » et le tissage plus complexe grâce auquel Goethe insérera la figure de Méphisto
dans un ensemble de forces tantôt contrastées et tantôt alliées. D’ailleurs, lorsque la
silhouette de Méphisto resurgira, non plus sur la scène onirique, mais dans le champ
théorique, c’est à la logique du contraste que Freud fera appel pour rendre figurable le
couple des pulsions antithétiques. Commentant le fragment de Faust où
Méphistophélès se veut maître de toute destruction, Freud souligne ainsi la structure du
couple qui s’annonce : « Le Diable ensuite appelle son adversaire non pas la Sainteté et
le Bien, mais la puissance de la nature pour engendrer, pour multiplier la vie, par
conséquent : Éros. »25 Freud s’étaie ainsi sur la fonction dévolue par Goethe à la nature,
envisagée dans sa puissance de fécondité, pour inscrire le couple de principes
antithétiques dans un champ qui ne soit pas moralisateur, mais plutôt cosmique.

Méphistophélès clinicien
37 Freud parviendra-t-il à maintenir, dans ses élaborations théorico-cliniques, cet
équilibre des forces dont il emprunte le thème à la pensée de Goethe ? Il semble que
l’invention de la technique analytique s’effectue partiellement sous l’égide de Méphisto.
Alors que Goethe n’en finit pas de déployer, tout au long de son œuvre, une vaste fête
florale, l’une des métaphores élues par Freud pour présider au jeu psychanalytique est
celle de la défloration. Dessécher, souiller les fleurs : une telle opération court à travers
toute L’interprétation des rêves. En rassemblant les fleurs et les plantes qui s’y trouvent
évoquées, on compose un étrange bouquet de fleurs séchées ou abîmées ; on va jusqu’à
trouver « un squelette de feuille froissée (ein zusammengeknülltes Blattgerippe) »26.
Une seule fleur échappe au destin de mort, mais elle est déclarée « inaccessible »27. La
scène de la prairie, décrite dans « Sur les souvenirs-écrans » et mettant en scène deux
garçons arrachant le bouquet d’une petite fille et jetant leur propre bouquet, semble se
rejouer tout au long de l’œuvre.
38 Le paradigme de la défloration règne aussi bien sur l’espace clinique, puisque Freud
comparera l’efficience du dévoilement interprétatif à la réaction que provoquerait un
mauvais plaisant en publiant un secret féminin dans une réunion de la bonne société :
« Les dames ont convenu que si l’une d’entre elles désirait, à un moment donné,
satisfaire un besoin naturel, elle déclarerait à haute voix vouloir aller cueillir des fleurs ;
or un mauvais plaisant a surpris ce secret et a fait imprimer sur le programme qui a été
adressé à tous les participants : "lorsque les dames voudront s’isoler un moment, elles
n’auront qu’à dire qu’elles vont cueillir des fleurs". »28
39 Dans la mesure où la structure du symptôme est comprise sur le modèle du
déguisement, la révélation du secret est censée rendre impossible à la base la formation
symptomatique ; ce fragment est d’ailleurs extrait d’un article sur « Les perspectives
d’avenir de la thérapeutique analytique ». L’action décrite dans « Sur les souvenirs-
écrans » semble ainsi étendre sa portée à l’ensemble du champ clinique. Dans ce texte,
Freud présente d’ailleurs la complicité masculine comme centrée sur ce projet
déflorateur : « Voici par exemple que votre cousin vous aide à dérober les fleurs à la
petite fille. Pourriez-vous donner un sens à cette "aide pour la défloration"
(Hilfeleistung zum Deflorieren) ? »29 On retrouve le thème familier du compagnonnage

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polémique entre deux hommes ; le couple imaginaire que Freud tente de construire avec
Goethe, couple dans lequel il assurerait le rôle de Méphisto, est-il fondé sur le désir
d’apporter à un être trop respectueux de la fleur cette Hilfeleistung zum Deflorieren ?
40 Déflorer, déchirer : c’est de nouveau en faisant planer une menace de destruction que
Freud privilégie, dans le travail analytique, le jeu iconoclaste avec les noms. Or, le texte
de Goethe affleure à nouveau pour offrir un exemple à ce type d’opération. Après le récit
du rêve des Parques auquel est associé le jeu verbal avec le patronyme d’un maître
fascinant, Brücke, Freud remarque que son propre nom a souvent été la cible de cet
exercice rapporté à de « mauvaises manières d’enfants (Kinderunart) ». Suit
immédiatement la référence à Goethe, auquel fut adressée par Herder cette lecture de
son nom : « Der du von Göttem abstammst, von Gothen oder vom Kote (Toi qui
descends des dieux, des Goths ou de la boue). » La citation est empruntée à Dichtung
und Wahrheit, où Goethe souligne la dimension blessante de la plaisanterie infligée par
Herder : « Ce n’était pas très délicat sans doute de sa part de plaisanter ainsi sur mon
nom ; car le nom propre d’un homme n’est pas comparable, par exemple, à un manteau
qui pend autour de lui, et qu’on peut, à la rigueur, secouer et tirailler, mais bien à un
habit qui va parfaitement, qui s’est développé sur lui comme la peau et qu’on ne peut ni
érafler, ni écorcher sans le blesser lui-même. »30
41 L’homologie entre le nom et la peau nous reconduit à la maladie d’enfance, présentée
par Goethe à la fois comme défiguration et comme contemporaine d’un projet
d’écriture. Or, loin d’être freiné par le souci d’épargner la peau, Freud élèvera cette
agression au rang de méthode. Abîmer la peau permettrait-il, selon l’équivalence
proposée ailleurs par Goethe, de hâter la survenue de mues laissant derrière elles des
pages d’écriture ? Reste que la psychanalyse, telle que la veut Freud, semble trouver un
de ses centres de gravité dans l’invitation à agresser, à imposer cette déchirure de la
peau que Goethe associe au démembrement des noms.

Le retour du poème
42 En deçà du bulletin de victoire proféré à plusieurs reprises par Freud pour célébrer la
position de l’« unique scélérat », une autre voix se fait entendre dans le dernier chapitre
de L’interprétation des rêves, lorsqu’est exposé le rêve de l’enfant mort qui brûle. Rêve
offert par une patiente qui, l’ayant elle-même reçu d’un conférencier, s’est empressée de
le « rerêver » (nachzutraümen): après la mort de son enfant, un père va se reposer en
confiant la garde de l’enfant à un vieillard. Le père rêve alors « que l’enfant se trouve
auprès de son lit, lui prend le bras (ihm am Arme fasst) et murmure d’un ton plein de
reproches : « Père, ne vois-tu donc pas que je brûle ? (Vater, siehst du denn nicht, dass
ich verbrenne ?31.) »32.
43 Fait ainsi retour le vers qui scande Erlkönig : Mein Vater, mein Vater, und siehst du
nicht dort? Or, bien que Goethe soit l’auteur le plus fréquemment cité par Freud, le plus
familier à lui, ce dernier semble ne pas reconnaître la source du poème. Il dit en effet du
rêve : « Sa source exacte m’est restée inconnue (Seine eigentliche Quelle ist mir
unbekannt geblieben). » N’assiste-t-on pas à une mise en abyme du thème lui-même ?
En ne reconnaissant pas la source de l’énoncé, Freud s’est identifié au père défaillant. Il
entre dans le poème pour devenir lui-même celui qui ne voit pas le personnage
séducteur que l’enfant lui demande de voir.
44 Une telle entrée dans la cécité correspond à un nouveau visage de l’avancée
psychanalytique. Nous sommes loin des fanfaronnades agressives jouant avec
l’identification diabolique. « Jusqu’ici, note Freud, tous les chemins que nous avons
empruntés nous ont conduits, si je ne me trompe, vers la lumière (ins Lichte), vers

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l’explication (Aufklärung) et la pleine compréhension ; à partir de maintenant (...), tous


les chemins débouchent sur l’obscurité (ins Dunkel). »33
45 Cette entrée dans la nuit ne constitue-t-elle pas une participation à l’expérience
rapportée par Goethe dans Dichtung und Wahrheit? Expérience dont Freud n’a voulu
retenir que le moment de jubilation destructrice, alors que la traversée de la cécité est
évoquée, sans être relevée par Freud, dans le texte de Goethe : « Ich lag mehrere Tage
blind (Je restai plusieurs jours aveugle) » et « Ich selbst war zufrieden, nur wieder das
Tageslicht zu sehen (Je fus moi-même heureux de revoir alors la lumière du jour) »34.
C’est donc le thème qui traverse l’épisode des morts d’enfants qui fait retour dans le
poème d’Erlkönig. Ne peut-on d’ailleurs découvrir, dans la lettre du poème, le
resurgissement déguisé du nom même de la maladie qui a emporté plusieurs membres
de la famille : Windblatter ? Malgré l’absence de l’Umlaut, le mot ne se redéploie-t-il
pas dans le vers : In dürren Blättem saüselt der Wind? Le poème transmuerait en
ravissement esthétique le signifiant valant comme annonce de la mort.
46 Comment recevoir l’aveu de cécité chez Freud et l’entrée dans l’obscurité ? Se trouve
ainsi congédiée la bruyante fête maniaque où Freud se voyait double de Méphisto. Une
autre identification se profile, identification jouée plus que reconnue, celle par laquelle
s’effectue une chute dans la peau de l’enfant ou des enfants morts. Question qui
exigerait d’être travaillée par une auscultation de l’œuvre intégrale de Goethe aussi bien
que de Freud.
47 Ne retrouve-t-on pas une trace de cette identification au mort dans la remarque
concernant Wilhelm Meister : « Par moment, il se prenait pour un fantôme et il avait
beau toucher et palper des objets extérieurs, à peine pouvait-il se défendre de douter
qu’il fût réellement vivant et présent en ce lieu ? »35 Une jonction avec le statut
d’Homonculus, dans Faust, pourrait être suggérée. Une telle approche orienterait la
recherche du côté d’une clinique du trauma, telle que l’a conduite Ferenczi, ce disciple
regardé comme l’enfant terrible de la psychanalyse et mort avec la conviction, peut-être
délirante, qu’il était annihilé par Freud. A l’inverse du mythe héroïque forgé par Freud,
Ferenczi insistera sur ce qui transforme le sujet ayant survécu à un trauma en être « non
encore né (noch nicht geboren) ».
48 Bien que Freud joue volontiers avec l’identification diabolique, la fascination pour la
position de l’enfant exposé à la souffrance et à la mort se glisse parfois furtivement dans
son œuvre. Il est d’ailleurs significatif que le désaccord entre Freud et Fliess au sujet des
épigraphes à insérer dans L’interprétation des rêves ait porté précisément sur le désir
avoué par Freud, dans sa lettre du 22 décembre 1897, de choisir un vers extrait du
« Chant de Mignon » : « Was hat man Dir, Du armes Kind, getan? (Que t’a-t-on fait,
pauvre enfant?) »
49 La nostalgie de cette citation, sacrifiée par le verdict de Fliess, réaffleurera dans la
lettre du 17 juillet 1899 : « Il ne s’est plus présenté d’épigraphe pour le rêve, depuis que
tu as démoli celle, sentimentale, de Goethe (das. Goethesche sentimentale). »
50 En deçà de l’identification à Méphisto, est ainsi rendue perceptible, dans une tonalité
assourdie, une voix acceptant de se laisser réduire au silence et conférant après coup un
autre sens à la revendication diabolique. Cette dernière s’avère essentiellement
défensive, couvrant une autre modalité d’énonciation, plus proche de la plainte que du
défi. Or ces deux modalités énonciatives prennent forme, l’une et l’autre, dans le sillage
des figures offertes par l’œuvre de Goethe, figures extrêmes, mettant aux prises
Méphisto et l’enfant mort. Le seul rêve où Freud fasse apparaître, sur le plan manifeste,
le personnage de Goethe est d’ailleurs centré sur une scène d’anéantissement : « Une de
mes relations, M. M., a été attaquée (angegriffen) par Goethe lui-même et (...) avec une
violence (Heftigkeit) injustifiée. M. M. est naturellement anéanti (vernichtet) par cette
attaque. »36 Les termes à travers lesquels se dit l’agression correspondent à ceux que

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Goethe utilise pour dire l’irruption des maladies d’enfance. Par ailleurs, l’allusion au
sentiment d’être « anéanti » (vernichtet) est au cœur du rêve où Freud fait apparaître
son maître scientifique, Brücke. L’anéantissement suivi de survie serait-il à entendre
comme l’équivalent d’une ordalie ? Freud placera d’ailleurs au centre de l’économie
amoureuse ce risque de se trouver écrasé par l’objet, ce qui permet d’articuler l’un à
l’autre l’enveloppement funèbre sur lequel se clôt Erlkönig et le message mis dans la
bouche du Roi des Aulnes : « Ich liebe dich. »
51 Dans la scène où se nouent extrême élection et risque de destruction, Freud se
laissera porter par le texte de Goethe en occupant – simultanément, si on se réfère à la
structure du fantasme, ou successivement, si on tient compte des lois de l’écriture – les
deux places du séducteur mortifère et de l’enfant intégralement livré au pouvoir de
l’autre. Confronté à la séduction du texte, Freud se sera donc comporté, moins en
interprète victorieux, qu’en lecteur acceptant de sombrer dans l’appel entendu. Ce
faisant, il sera d’ailleurs resté fidèle à l’une des injonctions qui président au jeu
analytique ; au début de L’interprétation des rêves, n’invite-t-il pas le lecteur à
« s’abîmer » (sich versenken) dans « les plus petits détails » de sa vie et de son texte ?
« Versinke »37, n’est-ce pas l’injonction que Méphisto adresse à Faust ?

Après-coup
52 Le couple du séducteur mortifère et de l’enfant, tel que Freud a pu le capter dans le
texte de Goethe, ne dessine-t-il pas en creux une autre place virtuelle ? Le récit des
maladies d’enfance, dans Dichtung und Wahrheit, mentionnait, avant l’avènement de
l’irrémédiable, la possibilité d’une intervention médicale – la vaccination – capable de
neutraliser la menace mortelle. Or, l’allusion à l’intervention médicale clôt le parcours
suivi par Wilhelm Meister : la saignée, pratiquée par le père, ramènera à la vie le fils
noyé.
53 Si l’univers fantasmatique freudien reste dominé par la menace mortelle plus que par
l’attente d’une réanimation, cette dernière fonction est néanmoins au centre de l’œuvre
produite par le plus proche disciple de Freud, Ferenczi. Dans Analyses d’enfants avec
des adultes, un rêve sous-tend la figuration du travail analytique, rêve où il est question
de « porter rapidement secours à un enfant presque mortellement blessé »38. Au cœur
de la fantasmatique férenczienne, un « ange gardien » veille ainsi sur l’enfant
traumatisé. Un tel ange ne représente-t-il pas la figure inversée du diable freudien,
figure qui représenterait sa respiration secrète ? Dans la production de doubles et de
masques qui surgit dans le sillage de l’enfant mort, ne peut-on recevoir Ferenczi comme
le négatif de Freud, comme le porte-parole de l’enfant bâillonné ?
54 Par sa création de personnages accolés-contrastes, par son offre de scénarios tout
aussi antithétiques – damnation, réanimation -, Goethe aurait offert à Freud un
déploiement de figures extrêmes, figures qui, réinsérées dans le champ psychanalytique,
ont pu donner naissance à ce qui fait le cœur de la logique freudienne, dans son principe
d’ambiguïté radicale.

Notes
1 S. Freud, L’interprétation des rêves, trad., Meyerson-Berger, Paris, PUF, 1967, p. 342 ; Die
Traumdeutung, Frankfurt am Main, S. Fischer, Studienausgabe, 1977, p. 389 (désormais IR, p.
342, SA, p. 389).
2 S. Freud, L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 206-207, GWXII,
p. 26.

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3 IR, p. 304,SA, p. 348.


4 IR, p. 375, SA, p. 425.
5 Le roman familial des névrosés, in Névrose, psychose et perversion, t. I, Paris, PUF, 1973, p.
158, GWVII, p. 228.
6 S. Freud, La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956, p. 194 ; Briefe en Wilhelm Fliess,
Frankfurt am Main, S. Fischer, 1896, p. 288-289.
7 S. Freud, La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956, p. 194 ; Briefe en Wilhelm Fliess,
Frankfurt am Main, S. Fischer, 1896, p. 288-289.
8 IR, p. 411-412, SA, p. 465.
9 IR, p. 412, SA, p. 465.
10 IR, p. 413, SA, p. 467.
11 L’inquiétante étrangeté, op. cit., p. 198.
12 Op. cit., p. 201.
13 IR, p. 414, SA, p. 467. Situation d’affrontement précédemment analysée dans « Père, ne vois-
tu pas... ? », Le père, le maître, le spectre dans L’interprétation des rêves, Paris, Denoël, 1985.
14 L’inquiétante étrangeté, op. cit. p. 200.
15 Op. cit., p. 200 ; Dichtung und Wahrheit, p. 45, Frankfurt am Main, Inselverlag, 1975.
16 Poésie et vérité, trad. P. du Colombier, Aubier, 1941, p. 30 ; Dichtung und Wahrheit, op. cit., p.
44.
17 Ibid.
18 In L’inquiétante étrangeté, op. cit., p. 200.
19 S. Prokhoris, La cuisine de la sorcière, Paris, Aubier, 1988.
20 S. Freud, Malaise dans la civilisation, trad. Odier, Paris, PUF, 1971, p. 479 ; GW, XIV, p. 479.
21 Goethe, Faust, trad. H. Lichtenberger, Paris, Aubier, 1976, p. 60, vers 1892-1893 ; cité dans
IR, p. 183.
22 Faust, op. cit., p. 9, v. 242.
23 Faust, op. cit., p. 45, V, 1371 ; IR, p. 413, SA, p. 467.
24 IR, p. 414 ; SA, p. 467.
25 Malaise, op. cit., p. 76 ; GW, XIV, p. 478.
26 IR, p. 186 ; SA, p. 219.
27 Cf. « Père, ne vois-tu pas... ? », op. cit., chap. « Freud et les fleurs », p. 197-224.
28 S. Freud, in La technique psychanalytique, Paris, PUF, p. 32-33 ; GW, VIII, p. 113-114.
29 S. Freud, « Sur les souvenirs-écrans », in Névrose, psychose et perversion, op. cit., p. 128,
GW, I, p. 549.
30 Poésie et vérité, op. cit., p. 261.
31 IR, p. 433 ; SA, p. 488.
32 IR, p. 433 ; SA, p. 488.
33 IR, p. 435 ; trad. modifiée, SA, p. 490.
34 Poésie et vérité, op. cit., p. 30 ; Dichtung und Wahrheit, op. cit., p. 44.
35 Goethe, Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister, in Romans, Paris, Gallimard, « La
254 Pléiade», 1954, p. 901, trad. B. Briod.
36 IR, p. 373 ; SA, p. 424.
37 Goethe, Le second Faust, Paris, Aubier, 1980, éd. bilingue, p. 55, vers 6303.
38 S. Ferenczi, in Psychanalyse IV, trad. Coq Héron, Paris, Payot, 1982, p. 107.

Pour citer cet article


Référence papier

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Freud, lecteur et interprète de Goethe https://journals.openedition.org/rgi/758

Monique Schneider, « Freud, lecteur et interprète de Goethe », Revue germanique internationale,


12 | 1999, 243-256.

Référence électronique
Monique Schneider, « Freud, lecteur et interprète de Goethe », Revue germanique internationale
[En ligne], 12 | 1999, mis en ligne le 06 septembre 2011, consulté le 19 décembre 2018. URL :
http://journals.openedition.org/rgi/758 ; DOI : 10.4000/rgi.758

Auteur
Monique Schneider
Directeur de recherche au CNRS, UMR 8547 Pays germaniques : histoire, culture, philosophie

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De L’interprétation des rêves au Moïse : le débat avec le statut du féminin [Texte intégral]
Paru dans Revue germanique internationale, 14 | 2000

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