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Aurélien MARION

Quelle valeur dʼusage du savoir pour quelle valeur dʼéchange ?

Cʼest la connaissance qui fait lʼusage du savoir. Elle peut être évaluée et échangée.

Pour Jacques Lacan, la connaissance est la “conne essence” du savoir, i.e. son essence
vide ou son vide comme essence. Sans doute sʼinspire-t-il de Laozi qui, dans son Dao de
Jing, écrit -et cʼest lʼun des principes fondamentaux de la pensée chinoise- que cʼest “le
vide [qui] fait lʼusage”. Il prend lʼexemple du vase. Mais il pourrait aussi bien prendre
lʼexemple de nʼimporte quel autre réceptacle. Au XXème siècle, la quantique confirmera ce
principe. Ainsi, selon Heisenberg, la matière apparaîtrait par une “poussée du vide”. La
connaissance serait donc le vide dynamique du savoir, cʼest par elle que le savoir pourrait
se former concrétement, mais elle serait en elle-même absolument insuffisante à forger ce
savoir. Si la connaissance est un usage dynamique du savoir, alors il serait possible que
cette dynamique lui confère une valeur, au sens de ʻvaillanceʼ, cʼest-à-dire de quelque
chose qui se tient, qui insiste, qui consiste avec succès, qui mène quelque chose ʻà bienʼ.
La valeur dʼusage du savoir serait ainsi le succès de la dynamique de la connaissance.

Mais nous avons dit que lʼusage ne suffisait pas, quʼil suppose déjà des conditions de
savoir, autres que la dynamique de connaissance. Ces conditions sont le lieu et lʼavoir-lieu
du savoir et ne sont absolument pas évaluables car sans dynamique inhérente. Dʼabord,
cʼest le savoir-dire, lʼénonciation; ensuite, cʼest le savoir des limites, la délimitation (cf. M.
Heidegger, dans son paragraphe de Sein und Zeit sur le “monde transcendant” les étants);
enfin, cʼest le savoir-choisir, la sélection. Le changement/lʼévolution du savoir dépend de
ce savoir-faire qui est un “savoir-faire avec ce qui nous dépasse” (J. Rouzel), avec
lʼinconnu, voire avec lʼinconnaissable, car cʼest bien dans les conditions de lʼinconnu que
la dynamique de la connaissance va faire lʼusage du savoir ! La valeur dʼusage, valeur de
la dynamique, nʼaura lieu que si lʼimpossible du savoir nous est aussi transmis.
Friedrich Nietzsche disait, dans son Livre du Philosophe : “cʼest sur lʼimpossible que
lʼhumanité se perpétue”, nous pouvons dire que cʼest sur lʼinconnu que le savoir se
transmet, son usage dépendant de la dynamique même de la connaissance.

Comment passer de cette valeur dʼusage à une valeur dʼéchange, cet échange qui serait à
la base de lʼenseignement, au même titre que -ou découlant de- la transmission de
lʼinconnu ? Pour cela, venons-en à K. Marx et à la principale différence quʼil y a entre la
valeur réelle et la valeur “capitaliste” : dans le premier cas, la valeur dʼéchange vient du
rapport de lʼobjet à la valeur dʼusage par un sujet. Idéalement : V1-Ot-V2 (Plus/moins-
value = V2 - V1, cʼest la trace de lʼusage réel de lʼobjet, la valeur dʼéchange étant
dépendante de cette trace). Par ex., si avec un cours sur Kant (Ot1 de connaissance), la
valeur de ma dynamique de connaissance, i.e. son succès, semble/sʼannonce supérieure
quʼavec un cours sur Hegel (Ot2 de connaissance), alors la valeur dʼéchange de ma
dynamique actuelle de connaissance avec la dynamique induite par lʼOt Kant sera ʻjugéeʼ
supérieure à celle induite par lʼOt Hegel. Mais, nous voyons que ce nʼest quʼaprès-coup,
après avoir comparé les plus-values respectives, que nous pouvons évaluer
rigoureusement. En réalité, cela démontre que ce sont bien les conditions (locales du
savoir) de dire, de délimiter et de choisir qui permettent de deviner quel Ot de
connaissance sera le plus bénéfique à lʼusage du savoir.

Donc, la valeur dʼusage donne une valeur dʼéchange subjective selon la transmission de
lʼinconnu et une valeur dʼéchange objective selon le ʻcalculʼ posteriorique de la plus-value.

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Lʼévaluation des “enseignants-chercheurs” devrait, en ce sens, porter sur la plus-value


comme trace du réel permettant la divination des diverses variations dʼusages du savoir,
selon des critères de succès dans lʼenseignement, mais en préservant la transmission de
lʼinconnu comme condition de partage de lʼusage.

Dans le second cas, celui de la valeur capitalistique : déni du vide, donc réduction du
savoir à la connaissance, et par là, à quelque chose dʼintégralement évaluable. V1-T-V2 :
(Plus/moins-value = V2 - V1, cʼest la trace de lʼusage virtuel/capitaliste de la valeur, car il
nʼy a plus dʼobjet de connaissance, seulement un titre, i.e. un “jeu dʼécriture”). Ici,
lʼéchange hante lʼusage car ce dernier consume lʼOt, le réduisant à de lʼécriture. Il nʼy a,
dès lors, plus de place possible pour les conditions subjectives dʼusage car la
connaissance nʼest plus le vide du savoir mais son plein : le calcul de la plus-value se fait
systématiquement objectif car cʼest la seule écriture de lʼusage du savoir (en lʼoccurence,
les publications, de préférence anglo-saxonnes) qui assure la valeur. Selon cette logique,
transmettre le “savoir-faire avec ce qui nous dépasse” est inutile et même dangereux
puisquʼil est la condition dʼun changement de dynamique dans la connaissance, donc peut
être la remise en cause de la seule dynamique qui pré-vale dans le capitalisme, en un
totalitarisme systémique : la croissance chiffrée du système éducatif. Nous avons bien vu
que cʼest au prix du sacrifice du sujet et de lʼobjet -donc de la recherche, dans lʼinconnu-
puisque le vide les séparant est dénié. Dans la logique capitaliste, on (parmi dʼautres) doit
jouir “vaille que vaille” de lʼobjet, la trace écrite/virtualisée de cette jouissance étant
nécessaire au bon fonctionnement du système. Ce système profite de la parcellisation
croissante du savoir et des “savants” pour se perpétuer sur une masse de jouisseurs
anonymes donnant lieu à une infinité de plus-values symboliques, elles-mêmes formant
des bulles virtuelles. Lʼéchange symbolique ayant alors remplacé lʼéchange réel, le
capitalisme impose une violence symbolique à tout usage du savoir en réduisant ses
conditions de création (et dʼabord sa part imaginaire que le vide devrait creuser en lui).

Dans lʼidéal, le passage dʼune valeur dʼusage du savoir à une valeur dʼéchange doit
préserver lʼéquivoque entre lʼévaluation objective des variations de dynamiques (de
connaissances) et la divination inhérente à chaque recherche consistant à savoir faire
avec lʼinconnu (sérendipité). Cette équivoque crée un passage entre la ʻscienceʼ de
lʼenseignement et lʼéthique de lʼenseignement, éthique devant respecter la dignité (i.e. la
valeur absolue donc incomparable) de chacun dans lʼéchange de savoir. Cʼest ici
quʼinterviennent le désir et le partage du manque, soutenant lʼimaginaire que les
capitalistes aimeraient privatiser, systématiser et donc geler en écriture de plus-value. Ce
nʼest même plus un processus de propriation quʼils envisagent, cʼest une procédure de
structuration du propre en système exhibant sa légitimité par le spectacle (cf. G. Debord),
ce dernier étant le refuge dʼun usage consumé en jouissance.
Lʼéthique “originaire” du savoir se trouve au contraire dans la conduite de lʼouverture au
sens, lʼhomme devenant “signifiant du sens en ce quʼil en indiquerait et ouvrirait la
tâche” (JL Nancy, La pensée dérobée). Ainsi, le savoir doit pouvoir se dire comme tel, doit
être un pouvoir de choix, doit devenir un désir de responsabilité (répondre du sens et
délimiter des connaissances). “Lʼévénement qui ek-siste comme conduite de sens” mène
éthiquement à un “séjour” dans le savoir, comme -dans le même temps- partage du
manque-à-connaître et de la valeur (dʼusage et dʼéchange) du connu.

Lʼexpérience nécessaire consistant à “faire avec ce qui nous dépasse” est la pratique
quotidienne dʼun savoir inévaluable mais aussi la condition éthique respectant lʼusage,
lʼéchange et le partage des connaissances (aucune évaluation ne saurait en restreindre la
portée). Ainsi, le savoir est dʼabord le lieu dʼune ouverture partagée où chaque événement
peut faire sens, ensuite lʼavoir-lieu dʼun valoir qui signifierait “avoir du sens” (JL Nancy),
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donc aussi qui “couronnerait” la dynamique dʼusage ou dʼéchange comme un succès.


Puisque “la valeur expose le sens comme puissance” (id.), seule la dynamique de la
connaissance sʼévalue et le lieu du savoir échappe à tout rapport de sens ou de finalité
tant quʼil reste de lʼordre du dire, du délimiter ou du choisir.
Sʼil y a effectivement valeur dʼéchange dans le savoir, elle ne se réduit jamais à une
équivalence, mais se doit de répondre du sens que laisse la trace réelle dʼun usage de la
connaissance, cʼest-à-dire de la dynamique nouvellement créée dans lʼexpérience de
lʼinconnu. Le sens de la valeur indique alors lʼévidement du savoir comme usage.

La dynamique du vide que lʼon pourrait qualifier daoïstement dʼes-passe du “non-


avoir” (wú, en pinyin) et conduisant le sens par lʼéthique trivalente de la valorisation
(savoir-dire, savoir des limites, savoir-choisir) comme avoir-lieu responsable de la trace
réelle est métaphorisé bibliquement par la saveur de la pomme édenique (celle du fameux
“arbre de la connaissance”) : “Souvenons-nous ici de lʼorigine commune de ʻsavoirʼ et
ʻsaveurʼ (sapere, en latin, signifie à la fois savoir et goûter) qui font du savoir une
incorporation” (J. Rouzel). Ainsi, la valeur dʼusage est le goût de lʼinconnu, cʼest-à-dire le
lieu où la connaissance alimente le partage dans la naissance à la perte définitive dʼun
savoir absolu (celui que la logique capitaliste prône vaille que vaille); la valeur dʼéchange
est la mue de lʼoralité (usage incorporant ce vide partagé) en vocalité (réponse savourant
la trace en sens), cʼest-à-dire le “séjour” (èthos, en grec) éthique où lʼenseignement
permet de “se tenir dans la parole au plus près de son désir” (J. Rouzel), métonymie du
manque-à-conʼêtre.

Lʼenseignement sʼagit(e) donc dans lʼavoir-lieu dʼun “gay sçavoir” (F. Rabelais, puis F.
Nietzsche), ou mieux : tra-vaille dans la recherche pour la joie de la connais-sens. Cela
signifie que lʼéthique du valoir oblige à prendre en considération ce quʼAlain Badiou
nomme “circonstances de vérité” : dans lʼaprès-coup des rencontres (événements du/
comme désir), il ne faut “pas céder sur ce que de soi-même on ne sait pas”, quitte à “mi-
dire” (J. Lacan) la vérité inventée, là. Les critères dʼévaluation nous apparaîssent alors
plus clairs, dans lʼenseignement vital : la trace du réel quʼa laissé lʼévénement de savoir
(avec la dynamique de connaissance comme avec les sujets-connaissants) dans le travail
du sens doit écrire son succès selon la schize du dire entre vérité et savoir, selon la
“saveur du réel” (J. Rouzel) délimitée par la relativité objective du point-de-vue, selon
lʼéquivoque ouvrant au pouvoir dʼindifférence entre le choix et le symptôme.

Savoir valoir se greffe comme institution dʼun savoir vivre. Cʼest le partage de lʼusage gai.