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- Aurélien MARION - Projet de contrat doctoral fléché interdisciplinaire -

- Écriture du corps et adolescence - ED ÉRASME - Université Paris 13 -

Adonanistes1 :
Peaux pornographiques.

« Ouvrir un livre, fermer les yeux. Faire la navette entre les images
mentales et les indications, les phrases menues, sauter d’une page à
l’autre, reprendre au beau milieu du paragraphe, ne pas suivre les
directions données par les lambris peaufinés de texte. Aimer de la
même manière l’inconnue, entrevue de site en site, à différentes
dates, se lancer à sa poursuite, ce visage, le déluge séminal comme
une bouteille à la mer, Eurydice numérique retournant à l’enfer du
cyberespace à la fermeture de l’écran. »2

« l’adolescente et l’adolescent essayent de congédier hors de lui, hors


d’elle, l’informe du corporel. De faire tenir, non pas une marque sur
un fond comme je pourrais d’un trait de crayon biffer une feuille
blanche, mais de faire tenir un point-limite qui découpe le corps,
entre un corps qu’on peut s’approprier ne serait-ce que parce qu’il est
resserré sur la source monotone d’une excitation continue et puis un
corps qu’on congédie, un corps qu’on met au loin, un corps dont on
ne veut rien savoir qui peut être le corps du sexuel, les substances –
le sang, le sperme, la sueur, pour dire les choses en mettant les
pieds dans le plat – l’adolescence est un grand moment de solitude
des humeurs et des substances. L’adolescence c’est un grand
moment d’errance, déjà, des humeurs et des substances. Et le sujet
adolescent, voué à la métamorphose, y insistant tant et y arrivant
parfois si mal, est un sujet qui s’embrouille dans les registres du réel
de son corps, du symbolique de sa filiation, de l’imaginaire de son
image. / Voilà, en quelque sorte, ce que serait l’adolescent : un
candidat au bricolage. »3

1 Mot-valise formé à partir dʼadolescent et dʼonaniste (version mythique du “branleur”).


2 Christian Saint-Germain, L'œil sans paupière : Écrire l'émotion pornographique, p. 85
3 InterventiondʼOlivier Douville lors du Congrès « Adolescence et métamorphoses » le 9 décembre 2009
à Bruxelles, “Adolescence entre errance et métamorphose”, consultable ici :
https://www.facebook.com/note.php?note_id=335951864883

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L’«âge bête», la déconne et la «jouissance de l’idiot».

Pour les adultes, l’adolescence est souvent abordée par le


prisme de l’expression “âge bête”, c’est-à-dire que les ados sont
considérés comme étant les plus sujets à “faire des bêtises.” Pour
comprendre cette notion de “bêtise”, nous pouvons nous référer à ce
qu’en dit Jacques Lacan : « il est démontré que se nourrir fait partie
de la bêtise. […] La dimension imaginative, c'est justement de ça
qu'on se nourrit. » 4 Nourriture 5 de l’imaginaire adolescent, la bêtise
est, plus précisément, “un mode de collectiviser le signifiant” (ibid.).
Pour acquérir un savoir promis depuis belle lurette (“tu comprendras
quand tu seras grand”, dixit les parents), l’adolescent fait jouer les
signifiants, de métaphores (temporalité du désir) en métonymies
(spatialité du désir), pour s’en constituer un “essaim” qui puisse lui
tenir lieu de repère : un savoir qui puisse lui montrer où se situe son
désir. Ainsi, le sérieux de l’adulte ne viendrait que par le “sériel” de la
bêtise adolescente, c’est-à-dire l’excès propre aux désirs portés en
langues. Par les langues qu’il invente et investit, par les insultes qu’il
profère, par les “barbarismes” flagrants, l’adolescent acquière un
savoir (symbolique) sur ses désirs.
La bêtise adolescente lui permet donc d’obtenir de l’Autre
(nourriture de l’imaginaire) des indices décisifs quant au rapport du
désir au langage qui le traverse. Mais, pour pouvoir articuler ce savoir
au réel du corps (à sa jouissance), l’adolescent doit en passer par ce

4 Jacques Lacan, Séminaire, XX, Encore, séance du 19/12/1972


5 “Œdipe, pour faire bref et consistant, «  Œdipe cʼest manger  ». / Explications  : Prenons, si vous le
permettez, le mythe du Dieu qui sʼest fait homme pour sauver lʼhumanité, que dit-il  ? En lʼoccurrence il
sʼagit de Jésus qui dit, en montrant le pain, prenez ceci est mon corps, et en montrant le vin, prenez ceci
est mon sang. Cʼest la Cène, en latin, le repas du soir. […] Mais reprenons, « le pain est mon corps, le vin
est mon sang  », quʼest-ce que cela veut dire; au sens propre, sinon que le père, le créateur suprême,
lʼAutre, nʼest autre que la nourriture ? / Que raconte lʼŒdipicode ? En mangeant nous tuons le père. Voilà
Thanatos. Et pourquoi nous le tuons ? Pour jouir de la mère : la vie. Voilà Eros. Manger cʼest tuer son père
et épouser sa mère. Thanatos et Eros.” - Guy Massat, “Lʼob-jet petit a”, article consultable ici : http://
www.psychanalyse-paris.com/1106-L-ob-jet-petit-a.html

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que Lacan appelait “jouissance de l’idiot” 6, c’est-à-dire l’acte


masturbatoire : « "Diogène le cynique affichait, au point de le faire en
public à la manière d’un acte démonstratoire, et non pas
exhibitionniste, que la solution du problème du désir était, si je puis
dire, à la portée de main de chacun, et il le démontrait brillamment
en se masturbant »7 Solution de la jouissance phallique, la
masturbation se trouve nécessaire -au sens où elle “ne cesse pas de
s’écrire” à même le corps- à l’adolescence car elle permet la jonction
entre symbolique (bêtise), imaginaire (idiotie) et réel (déconne). De
fait, les adolescents se branlant en regardant des vidéos pornos (plus
de 90% des hommes, plus de 50% des femmes, selon les dernières
enquêtes sociologiques) sont considérés comme “idiots” pour
“confondre” le sexe virtuel et le sexe réel, la masturbation liant
forcément les deux. Mais, pour eux, il s’agit de “déconne”, seul ou
entre potes. Déconner : sortir de la connerie angoissante (le con :
altérité absolue du féminin) en expérimentant le savoir souverain de
l’orgasme, par l’excitation que provoque les images.
Si la masturbation initie l’orgasme, celui-ci hante celle-là
comme fin créatrice : le plus-de-jouir8 est l’événement sexuel par où
les gestes du plaisir (caresses, pénétrations, dilatations, etc.)
détournent l’angoisse quant à la sexualité autre, via l’incorporation
des fantômes de l’image 9. Ces naissances d’un savoir “idiot” à fleur
de peau, ce sont d’abord les sécrétions corporelles (débords
imaginaires, matière fluide et liquide, “solitudes des humeurs et des
substances”). Se toucher est le geste le plus fondamental pour
l’adolescent, celui qui lui permet de “ne pas céder sur son désir”10, et

6 Jacques Lacan, Séminaire, XX, Encore, séance des 13/03/1973 et 20/03/1973


7 Jacques Lacan, Séminaire, VI, Le désir et son interprétation, séance du 10 juin 1959
8Terme lacanien entendu ici au sens de “trace de lʼorgasme”, cʼest-à-dire marque de la jonction entre désir
et jouissance qui permet de tirer de lʼorgasme un savoir.
9 Cf. notre citation mise en exergue, sur les visages fantomatiques de la pornographie.
10 Ainsi se définit lʼéthique pour les psychanalystes lacaniens.

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donc qui lui permet de conduire son savoir jusque dans son rapport à
l’autre (son savoir, de l’Autre à l’autre). Promesse d’un savoir
complémentant celui obtenu par la bêtise, l’onanisme “idiot” est ainsi
une prière de rencontre : demande à l’Autre d’où se déchire le désir
de l’autre, éprouvé en sa présence réelle. C’est là que la notion de
déconne intervient avec justesse : transgression des limites posées
par la société et expérimentation des limites du corps vont avec le
partage amical (ou simplement l’échange entre potes). Déconner,
c’est d’abord s’initier à “ce qu’il ne faut pas faire” : motivation la plus
forte pour réunir les adolescents, au-delà de leurs différences et de
leurs affrontements, en une communauté de la violence. Ici
s’articulent la bêtise nourrissant l’imaginaire de fantasmes, l’idiotie
donnant un savoir sur les rapports orgasmiques du désir à la
jouissance, et, la déconne mettant ce nouage à l’épreuve du réel.

Événements pubertaires et créations adolescentes.

L’adolescence, cette phase de métamorphoses violentes et


d’imprévisibilité, située entre le début du saisissement pubertaire et
le sérieux de l’adulte (souvent : du parent), nous paraît donc définir
l’espace et le temps de la radicalité poétique, coordonnées d’une
expérience langagière virulente, mais créatrice. Là où la vie
s’intensifie, dans l’expérience des limites (du corps, de la pensée), là
où les émotions affleurent avec vivacité, dans l’épreuve des angoisses
structurantes (par l’amour, par la mort), là où le rapport aux autres et
au monde oscille entre imitation d’images et révolte iconoclaste, la
poésie trouve son tapis de jeu le plus périlleux. Aujourd’hui, la
puberté arrive de plus en plus tôt et la parenté de plus en plus tard;
les moyens de communiquer, de voyager et d’expérimenter se

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multiplient et se précipitent; les représentations de jeunes sont


exhibés 11 quotidiennement soit comme idéaux sociaux (stars,
modèles, génies, etc.) soit comme risques à éviter (étrangers,
marginaux, anarchistes, etc.); les faits divers inondent les
informations de faits scandaleux ou sordides d’ados violents et
perdus, etc. Bref, les images de l’adolescence saturent notre monde
de clichés (auxquels s’identifier pour les ados, auxquels identifier le
danger pour les adultes et leur pouvoir), et, ce déferlement
spectaculaire tend à cristalliser les failles et les espoirs d’une société
et de sa littérature.
C’est d’abord le rapprochement entre la poésie adolescente
passée (celle d’un lyrisme et d’un primat du visuel) et notre monde
actuel (celui du spectacle) que les images poétiques de l’adolescence
nous révèlent. Nous étudierons ainsi, de front, les changements
intervenant au sein des images poétiques de l’adolescence
(diachronie) et la silhouette singulière (synchronie) de ces jeunes qui,
aux seuils du XXIème siècle, font “fusionner” la poésie adolescente
passée et leur monde présent dans la publicité (les produits à
consommer), dans la banlieue (le non-lieu inhabitable), et, dans
l’internet (les réseaux virtuels) -notamment par la pornographie-.
Mais est-ce encore de la poésie, et surtout, est-ce encore de
l’adolescence ? L’adolescent serait-il le garant de la poésie dans un
monde où celle-ci semble s’éclipser totalement derrière la publicité
(cette dernière lui ayant emprunté musiques, métaphores et
métonymies) ? La poésie aurait-elle perdu sa “voyance” (comme
disait Rimbaud) avec le primat du visuel ? Ou, formulé de manière
plus abrupte et lapidaire : que reste-t-il de la poésie pour l’adolescent
d’aujourd’hui ?

11 Il est question ici dʼune sorte dʼimpératif catégorique de la jouissance par le visuel : tyrannie dʼimages
dʼadolescents nous obligeant à la “pulsion scopique.” La publicité ordonne de jouir (de consommer).

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Etonnamment, Christian Saint-Germain répond ainsi : “la


pornographie est ce qui reste de la poésie dans un monde où tout a
déjà été vendu.”12 Si cela peut paraître étonnant dans le sens où la
pornographie spectaculaire aurait justement éclipsé la poésie, ça
l’est beaucoup moins lorsque nous nous souvenons que le rapport à
la pornographie est aussi pour l’adolescent celui où, en onaniste
déconnant, il cherche le savoir orgasmique du nouage entre les
différentes dimensions apparues symptomatiquement lors des
événements pubertaires. Nous focaliserons donc nos recherches sur
les notions de fins créatrices (pour l’ado, c’est la fin de l’enfance, la
fin du monde, la fin des illusions) et de débuts inventifs (pour l’ado,
c’est le début des orgasmes, le début des amours, le début des
révoltes) : limites des images poétiques de l’adolescence qui,
transgressées, esquisseront une délimitation entre les images
publicitaires (spectaculaires) et les images poétiques
(symptomatiques). Ces seuils, parce qu’ils touchent aux extrémités
du vivant, ne sont pas sans violence, sans mélancolie, ni sans
maladie. Ce sont donc aussi ces épreuves qui nous intéressent. Mais,
ce sont surtout les traces que ces épreuves laissent dans l’écriture,
au XXème siècle, qui nous interrogent. Les “marqueurs” d’une langue
poétique typiquement adolescente (poétique car adolescente, et vice-
versa) -c’est-à-dire d’abord l’équivoque des “signifiants” comme
“cause de” et comme “halte à la jouissance” (comme le disait
Lacan)13 - nous permettront ainsi de distinguer la naissance d’une
poésie comme écriture vivante des corps affectés, une poésie
autrement mieux armée que la précédente (celle de Rimbaud) face
aux dangers du monde publicitaire. Une poésie de la bêtise, de
l’idiotie et de la déconne; une poésie créant du savoir.

12 Ch. Saint-Germain, L'oeil sans paupière : Ecrire l'émotion pornographique, p. 7


13 Jacques Lacan, Séminaire, XX, Encore, séance du 19/12/1972

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Rencontres adolescentes : marques de l’autre traçant


pornographiquement la poésie sur la peau de l’Autre.

Cette poésie dont nous parlons associe style expérimental et


propos obscène, syntaxe désarticulée comme un corps adolescent, et,
crudité extrême des mots comme une invective d’un jeune insultant.
Cette poésie a l’intransigeance, la rage et l’urgence d’une “question
de vie ou de mort” (phrase chère aux ados). Cette poésie est la
littérature du désordre, de l’outrage et de l’outrance. En effet, dans
un monde où les idéaux poétiques n’ont presque plus d’impact,
qu’est-ce que le poète a-t-il à perdre à se montrer plus adolescent
que le pire des ados ? La poésie adolescente n’aura donc de cesse de
transgresser pour se libérer de la prison des clichés. Ces clichés, ce
sont les “peaux mortes” qu’un Autre tyrannique (celui qui nous oblige
à jouir, par le visuel spectaculaire) nous impose. L’Autre de
l’adolescent onaniste, au contraire, c’est le lieu où cette poésie inscrit
le nouage des dimensions métamorphosées à l’aune de la puberté.
Cet autre Autre, c’est la peau vivante car “bricolée” au travers des
rencontres et au fil de la violence. Les marques de l’autre,
pornographiques et poétiques, font ainsi faire “peau neuve” aux ados
d’aujourd’hui. Nous ferons, enfin, le pari (à l’aune de la psychanalyse)
que l’adolescente seule, peut donner un visage au désastre du
système anti-poétique dans lequel nous vivons, et, une explication à
la différence sexuelle de plus en plus abyssale qui se forge, le pari
que seule elle peut donner consistance à l’inévitable “poésie du
désastre.”14

14 Titre de mon mémoire de littérature comparée, soutenu en juin 2011, à lʼUFR LAC de paris 7.

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Corpus poétique :

N o u s v e r r o n s a i n s i s e d e s s i n e r, s u c c e s s i v e m e n t e t
simultanément, la saturation ‘pataphysique des sensations
psychédéliques (Alfred Jarry), la gaieté infinie et originale des
expériences sexuelles (Pierre Louÿs), la verve désordonnée et
bouffonne du cynique (Boris Vian), le joie mystique de la dépense
érotique (Georges Bataille), la solitude littéraire des errances
angoissantes et la métaphysique de la putain (Christian Prigent), la
prostitution du monde et la masturbation des mots (Pierre Guyotat),
la cinématographie pornographique de l’amitié (Michael Turner), la
traversée trash du féminin le plus virulent et excentrique (Kathy
Acker), les pérégrinations punk de l’actrice devenant poète (Coralie
Trinh Thi), la mélancolie de l’exil et la jouissance de l’écriture (Nina
Bouraoui), le courage politique d’une communauté complice (Lola
Lafon), la plongée hypoxique dans la souffrance quotidienne et la
hargne homéopathique pour s’en défaire (Natacha Boussaa), le
débordement excessif de la souillure et les rires cathartiques des
“pornolettristes” (Antoine Boute), et enfin, la libération équivoque et
fracassante des forces de vies (Charles Pennequin).

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