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Cosmos de la vie adolescente ou la gravitation du mou.

Nous sommes mous car nous sommes vivants. Matière en mouvement d'un corps
complexe, le mou se dilate ou se tasse, selon la chaleur, la gravité ou le toucher. Mais aussi
selon la pensée : liant transcendentalement physique et métaphysique, le mou invite à la
métonymie. Âme peaucière ou chair détendue, le mou est un champ concret mais difficile à
délimiter. Le monde du mou est un cosmos instable, fait de courbes et de plis, pouvant se
liquéfier comme se rigidifier, un monde pouvant s'appréhender -de manière privilégiée- à
travers l'observation de l'adolescence : puberté de la matière et bricolage de l'informe.1
Les corps mous, pour le rester, sortent les corps morts. Ils évitent la fixité du solide
en débordant en liquide et rendent ces derniers visqueux pour en dérober la dispersion.
L'expérience du mou est donc l'épreuve du contact : toujours déjà autre, naissant encore et
en corps, le mou incite à la caresse, à la tendre rencontre des présences. Impudique et
complaisante, la caresse cherche -par le nu- à profaner voluptueusement l'indécence du
mou, à tâtons, titillant l'avenir.2 Équivoque et étrange quoique tiède et nourrissant (nos
aliments sont mous et nous devenons ce que nous mangeons), la matière molle entraine
ainsi une confusion et une covariance des singularités, une communauté du tripotage. 3

Nous explorons le mou et ses limites en touchant, en chauffant, en défiant la gravité.


Bref, en jouant avec les substances dont nous disposons : celles que l'enfant malaxe, triture
ou détruit ne sont plus celles que l'adolescent exhalte, expulse ou goûte. L'imaginaire mute
au gré du mou, les fantasmes -maintenant nos désirs- tracent le devenir des corps en en
changeant la mouité. D'abord ludique et nourrissier, le mou devient vite excitant et
angoissant, puis -pénétrant et pénétré- source de plaisirs inédits. Par dilatations et
retractations, par spasmes et rebonds, le mou orgasme. Les bouches, les sexes, les fesses et
les seins sont, effectivement, les lieux les plus propices à l'étude du mou. Cette dernière
est, fondamentalement, une pornographie : une création de mythes où le mou se prostitue,
exhibé et performé, transgressant ses limites. Obscénité du mou, venue et ouverture de la
matière vague, naissance d'un lieu trouble et doux, pointant l'événement. 4
Les corps mous sont donc relatifs : l'adolescence -comme champ gravitationnel- en
courbe l'espace-temps. Exubérance des vides devenant masses puis vies, brisant les
symétries des particules et les répétitions des ondes, le mou mouille, coule et mousse, mais
-contrairement au liquide qui jaillit- il moule l'humide pour en tracer un cosmos multiversel. 5
Cycle maintenant des situations, présence plurielle et aréale du réel, le mou consiste en un
excès de mouvement, un nid chaotique de pulsions lascives.

1 « L’adolescente et l’adolescent essayent de congédier hors de lui, hors d’elle, l’informe du corporel. […] de faire tenir
un point-limite qui découpe le corps, entre un corps qu’on peut s’approprier ne serait-ce que parce qu’il est resserré sur
la source monotone d’une excitation continue et puis un corps qu’on congédie, un corps qu’on met au loin, un corps
dont on ne veut rien savoir qui peut être le corps du sexuel, les substances – le sang, le sperme, la sueur, […]
L’adolescence c’est un grand moment d’errance, déjà, des humeurs et des substances. Et le sujet adolescent, voué à la
métamorphose, y insistant tant et y arrivant parfois si mal, est un sujet qui s’embrouille dans les registres du réel de son
corps, du symbolique de sa filiation, de l’imaginaire de son image. / Voilà, en quelque sorte, ce que serait l’adolescent :
un candidat au bricolage. » - Olivier Douville, “Adolescence entre errance et métamorphose”, 2009.
2 « La caresse consiste à ne se saisir de rien, à solliciter ce qui s'échappe sans cesse de sa forme vers un avenir […] Dans
la caresse, rapport encore, par un côté, sensible, le corps déjà se dénude de sa forme même, pour s'offrir comme nudité
érotique. » - Emmanuel Lévinas, Totalité et infini, 1971.
3 « […] dans le même temps que le tripotant modifie le tripoté (non en sa forme qui sans cesse se reconstitue, mais en sa
mouité), le tripoté est à même de modifier le tripotant […] » - J.-B. Botul, La Métaphysique du mou, 2007 (1938).
4 « L'espace et le temps sont les deux noms de la naissance, le double nom qu'il faut pour qu'il y ait venue, fléchissement,
levée d'événement […] L'espace-temps de la naissance des seins : l'avoir-lieu comme tel perceptible à l'état pur, saisi
dans son soulèvement […] » - Jean-Luc Nancy, La Naissance des seins, 2006.
5 « les mondes se succèdent les uns aux autres. Gardant éventuellement, une furtive mémoire du cycle précédent. Un
univers en rebond qui se contracte puis se dilate. » - Aurélien Barrau, Big Bang et au-delà, 2013.