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Premières leçons sur

Critique
.

de la ralson pure
de Kant
Comprenant le texte intégral
de la Préface
à la seconde édition

PAR

Paul Clavier
Ancien élève de l'ENS· Ulm
Agrégé de philosophie
Maitre de conférences
à l'Université de Strasbourg II

Presses Universitaires de France


MAJOR BAC
DIRIGée PAR PASCAL GAUCHON

CODIRIGéE PAR FRéDéRIC LAUPIES

ISBN 2 13 048161 2

Dépôt 11!ga1- 1R édition: 1996, décembre

Cl Presses Universitaires de France, 1996


108, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris
Sommaire

Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

1 - L'histoire d'une œuvre: l'Ancien Régime et la Révolution . 9

1. L'État des lieux de la métaphysique . . . . . . . • . . . . . . . . 10

1. La fin d'un règne . . . . . • . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10


2. Le socle cartésien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
3. Le motif«critique» . . . . .. . . . . . . .. . . .. . . . . . . 15
4. L'intervention divine dans la connaissance et les ten-
dances idéalistes avant Kant . . . . . . • . . . . . . . . . . . 17
5. La filière empiriste: Locke . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
6. L'attraction exercée par Newton . . . . . . . . . . . . . . . . 25
7. Hume et Wolff ou: Charybde et Scylla . , . . . . . . . . . 29

Il. Le mystère de la métaphysique selon Kant . , . . . . . . . . . 40


1. Mission impossible . . . • . . . . . . . • . . . • . . . . . . . • 40
2. Le tournant de la Dissertation et la clé du mystére . . . • 42
3. Les jugements synthétiques a p ri ori . . . • . . . . . . . . . 47

2 L'œuvre d'un mot: une entreprise de refondation . . . . . . 51

1. Vue d'ensemble. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . • . . . . 51
2. Déroulement . . . . . . . . . . . . . . . • . . . . . . . • . . . • . 52
3. Où les difficultés commencent... . . . . • . . . • . . . . . . . 54
4. Où l'<<inconditionné>> entre en scène . . . . . . . . . . . . 55
5 . Un problème de juridiction . • . . . • . . . , . . . . . . . . . 57
6. La Critique,«espoir suprême et suprême pensée» . . • . 59
7. Kant revendique l'héritage de la méthode scolastique . 60
IV 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

3 - Les thèmes à l'œuvre: la paix aux frontières . . . . . . . • . . . 63

1. La révolution dite «copernicienne» . . . . . . . . . . . . • . . . 64

7 . L a juste utilisation des connaissances a priori . . • . • . . 64


2. Une révolution à deux vitesses . . . . . . . . . . . . • . . . 65
3. Double bénéfice de cette doctrine . . . . . • . . . . . . . . 67

Il. Espoirs de paix en métaphysique . . . . . . . . . • . • . . . . . 69


7. Au dessus de la mêlée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
2. La paix par le chemin le plus long . . . . . . . . . . . . . . 71
3. La géographie, c'est la guerre; la géométrie, c'est la paix 73
4. L'explorateur adepte du repli et l'architecte à coun de
matériaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. 74

Il 1. la q uesti? � des frontières: métaphysique, théologie,


morale, rehglon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76

7. Raison et foi: la Lumière et les Lumières . . . . . . . . . . 76


2. Le piétisme débordé par s a gauche rationnelle . . . . • . 77
3. Kant entre en scène . . . . • . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79
4. Du savoir à la «foi»: la relève . . . • . . . . . . . . . . . . . 80
5 . La«fo i morale» . . . . . . . . . . . . . . . . • . . . . . . . . • . 83
6. La théologie, aiguillon de la moralité. . . . . • . . . . . . . 84

4 - L'œuvre à l'épreuve d u temps: d u kantisme sans Kant . . . 87


7. L'héritage «éthique»: la religion résorbée dans la
morale . . . . . . . . . . • . • . . . . . . • . . . . . . . . . . . , . 88
2. La postérité philosophique . . . . . . • . . . . . . • . • . . . 93
3. La prospérité épistémologique de Kant . . . . . . . . • . • 95

Texte: Préface à ,la seconde édition de la Critique de la raison pure . . 101

Lexique ., . . . , . . ' . . , . . , ' . , . . , . . . , . . . . . . ' . . . . . . _ . . . 123


Avant-propos

Ces Premières leçons voudraient pennettre à l'élève, ainsi


qu'à l'étudiant, d'aborder un monument plus célèbre que réel­
lement visité : la Critique de la raison pure. Les proportions
écrasantes de l'édifice, sa complexité inextricable en l'absence
de guide compétent, et l'austérité de ses bâtiments expliquent la
baisse de fréquentation dont il fait aujourd'hui l'objet. Per­
sonne n'ose plus dire - et pour cause: « Relisez la Critique de la
raison pure!».
Au lieu d'en méditer le plan sans y mettre les pieds, au lieu
d'en survoler les bâtiments ou de les traverser au pas de charge,
il peut être judicieux, au moins provisoirement, de limiter leur
découverte à l'un des vestibules aménagés par l'architecte. C'est
pourquoi, à défaut de tout embrasser, nous proposons au lec­
teur de ressaisir l'entreprise critique de Kant telle qu'elle est
fonnulée dans la Préface qu'il rédige pour la seconde édition
(1787) de la Critique de la raison pure.

Les « sent i ers épineux» de la Critique

Autant le reconnaître d'emblée, cette seconde Préface n'est


pas l'exposé le plus clair ni le plus complet de la philosophie de
Kant. D'un abord engageant, le texte conduit bien vite le lec­
teur sur « les sentiers épineux de la critique», selon l'expression
2 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

de Kant lui-même. Certaines formules, généreusement plaquées


sur le texte (comme la fameuse « révolution copernicienne »),
risquent même d'égarer le lecteur trop pressé. En effet, c'est le
monde des phénomènes qui doit se mettre à tourner autour de
l'observateur, et non l'inverse ... Même surprise à propos de la
déclaration fracassante sur le savoir remplacé par la croyance.
Alors que la « querelle du panthéisme » (l'accusation d'athéisme
faite aux adeptes du rationalisme de Spinoza) bat son plein
(malgré la mort de Mendelssohn, son protagoniste), Kant
laisse tomber une petite phrase, en apparence expéditive : « Je
dus abolir <ou plutôt relever> le savoir afin d'obtenir une place
pour la croyance <ou la foi>. » Porte ouverte à l'irrationnel ?
On verra qu'il n'en est rien.
Ne soyons pas trop difficiles : la seconde Préface ne résout
pas tous les problèmes. Ni ceux que Kant se pose, ni ceux que
nous pose la philosophie de Kant. Au moins ce texte permet-il
d'en formuler les principaux. Il offre une base de discussion à la
fois précise et radicale. Au demeurant, dans un espace relative­
ment restreint (une trentaine de pages dans l'édition originale),
Kant parvient à nouer la trame de quelques-uns des fils direc­
teurs de sa philosophie.

L'objet de la seçonde Préfaçe

L'objet de cette Préface est clair. Kant entend fournir l'expli­


cation des motifs qui l'ont poussé à inaugurer un changement de
méthode sans précédent dans le genre de connaissances appelé
métaphysique.
En révolutionnant la méthode de la métaphysique, Kant
prétend combler le retard bi-millénaire qu'elle a pris, selon lui,
sur la Logique et les Mathématiques, l'écart étant moins creusé
en ce qui concerne la Physique. C'est d'ailleurs du côté des
découvertes de Newton que Kant puise une partie de son inspira­
tion réformatrice.
Aucune de ces sciences ne constitue à proprement parler un
modèle pour la métaphysique. Elles offrent cependant un
Avant-propos 1 3

exemple probant des conditions dans lesquelles la raison théo­


rique peut produire des connaissances anticipant ou dépassant
l'expérience sensible. Il faudra donc s'inspirer de leur succès.
Mais d'abord établir le constat d'échec de la métaphysique, et
en donner les raisons.
C'est pourquoi Kant commence par incriminer les procé­
dures jusqu'alors en vigueur dans la métaphysique. Son réqui­
sitoire n'épargne personne. Les accusations lancées contre une
certaine philosophie « scolastique» se retournent également
contre la « philosophie populaire» de l'époque. L'une et l'autre
n'ont produit que d'interminables controverses ou des profes­
sions de foi sans fondement. Leur défaut commun réside dans
un grave vice de procédure. Elles n'ont ni voulu ni su délimiter
l'étendue du pouvoir de la raison.

Un transfert de compétence

Le verdict de la Critique est sévère pour la raison théo­


rique (la faculté qui s'occupe de la connaissance de la nature,
mais qui peut aussi se perdre en spéculations métaphysiques).
Kant lui retire toute compétence en matière de métaphysique.
Les objets de la métaphysique (l'âme, le monde, la liberté,
Dieu ) ne relèvent plus de la question théorique «Que puis-je
•••

savoir?», mais de la question pratique «Que dois-je faire?».


Du coup, la raison pratique (la faculté qui s'occupe des prin­
cipes déterminants de la volonté) va reprendre seule le flam­
beau de la métaphysique. Comment se déroule ce transfert de
compétence, cette passation de pouvoirs entre raison théo­
rique et raison pratique?
Kant récuse les prétentions de la raison théorique à détermi­
ner ce que les choses sont en soi. Il lui interdit de viser l'absolu,
que ce soit sous la forme d'un premier commencement du
monde ou d'un ttre nécessaire. La raison théorique, en effet,
n'a affaire qu'à ce qui peut nous être donné dans le cadre de
l'expérience sensible. Elle en fait la synthèse selon une activité
propre, irréductible à l'expérience. Mais son seul champ d'ap-
4 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

plication légitime reste la possibilité de l'expérience. Elle est


donc restreinte à ce que Kant appelle son usage empirique.
Mais Kant prétend favoriser du même coup l'extension de la rai­
son, cette fois-ci dans son usage moral, au-delà des limites de la
sensibilité. C' est en renonçant à l'absolu et au supra-sensible
que la raison peut à nouveau y prétendre. Retournement de
situation plutôt surprenant.

Comme Fabrice à Waterloo

Aussi, en abordant la lecture de cette seconde Préface à la Cri­


tique de la raison pure, le lecteur est assuré de se retrouver aux
premières loges du théâtre d'opérations kantiennes. Comme
Fabrice à Waterloo , il éprouvera peut-être quelque difficulté à
identifier les lignes ennemies, à reconnaître les alliés, à discerner
les obstacles naturels du terrain, à suivre la manœuvre, à com­
prendre l'ordre de bataille et les retournements d'alliance. C'est à
quoi nous nous engageons à l'aider. Comment?
Nos indications ne visent en aucun cas à résumer les idées
de Kant sur la connaissance, la morale, la religion, la métaphy­
sique ... On a souhaité tout simplement déblayer le terrain, afin
de faciliter et d'encourager la lecture de cette seconde Préface.
Il s'agit de la replacer dans le contexte d'une problématique, et
non de remplacer le texte par une sorte de « digest ». De faire
revivre les problèmes qu'elle affronte, au lieu 4'en faire un cime­
tière des hypothèses métaphysiques révolues. De la situer dans
une généalogie intellectuelle, plutôt que de l'enfermer dans une
galerie d'ancêtres.
Soit dit en passant, la pensée de Kant ne se prête guère au
résumé. Et pour cause : dans bon nombre de cas, les thèses de
Kant n'ont rien de très original. C'est la façon dont elles sont
déduites qui est proprement révolutionnaire. C'est pourquoi la
Critique de la raison pure se donne comme un « traité de la
méthode, et non un système de la science » (cf. l3 a et b).
Kant admet en efet les thèses classiques de la métaphysique
scolastique: « La permanence de notre âme après la mort. . . la
Avant-propos 1 5

liberté de la volonté face au mécanisme universel de la nature,


l'existence de Dieu . _ » C'est le mode de preuve de ces thèses qu'il
.

attaque, et le monopole exorbitant qu'une métaphysique dog­


matique croyait détenir sur elles_
Pour autant, Kant ne se rallie pas à la « philosophie popu­
laire » de son temps, qu'il accuse de « stérilité verbeuse »
(cf. 16 c), et il assume l'impopularité d'une métaphysique sco­
lastique, au moins pour ce qui touche à son genre d'exposition,
lequel doit être systématique et partir de principes rigoureux
(16 a et d).

Nature et eomposition de eet ouvrage

Au lieu d'un commentaire perpétuel qui suivrait le texte


ligne à ligne, on a préféré cadrer cette Préface par plans succes­
sifs_ On s'est proposé de reconstituer la trajectoire de ce texte,
en n'empruntant à l'histoire de la philosophie que les éléments
propres à éclairer le traitement que Kant administre à la méta­
physique.
Or, on ne peut actualiser le questionnement de cette seconde
Préface sans retracer, au moins dans ses grandes lignes, la
façon dont se transmet, de Descartes à Kant, le problème de la
connaissance (c'est-à-dire la question de savoir comment nos
représentations et les lois de notre esprit peuvent correspondre
avec des objets et des lois de la nature).
C'est justement parce que Kant inaugure un nouveau
régime en métaphysique qu'il importe de repérer ses prédéces­
seurs et les précédents de sa doctrine. Il est aussi absurde
d'ignorer les uns et les autres que d'analyser la Révolution fran­
çaise sans étudier les structures de l'Ancien Régime.
En guise de préparation à la lecture du texte de Kant, le lec­
teur trouvera, sous la rubrique 1 L'bistoire d'une œuvre: 1. Un
-

état des lieux de la métapbysique et des sciences au moment où


Kant prend pied sur le territoire de la philosophie. Ce long état
des lieux sera suivi d'une exposition de la genèse du problème
6 1 Prem ières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

de la connaissance métaphysique chez Kant: ll. Le mystère de


la métaphysique selon Kant (cf. Sommaire ci-avant).
La deuxième partie: 2 L'œuvre d'un mot, tentera de
-

reconstituer le scénario ou la trajectoire de cette seconde Pré­


face, en soulignant ses articulations, en suggérant comparai­
sons et rapprochements internes au texte, et en proposant quel­
ques éclaircissements sur l'argumentation suivie par Kant.
La partie suivante: 3 Les thèmes à l'œuvre proposera une
-

récapitulation de l'entreprise critique sous les titres: I. La révolu­


tion dite «copernicienne» et II. Espoirs de paix en métaphysique,
où l'on définira la manière proprement kantienne de philoso­
pher. On évoquera enfin: m. La question des frontières entre
métaphysique et morale, théologie et religion, non sans commen­
ter la relève du savoir par une croyance ou une«foi» qui, ne nous y
trompons pas, doit rester pour Kant parfaitement rationnelle.
La partie conclusive: 4 L'œuvre à l'épreuve du temps, vou­
-

drait interroger l'actualité de cette seconde Préface. Non pour


lui décerner quelque brevet de longévité. Pas davantage pour
évoquer la postérité de Kant ou ses querelles d'héritage. Mais
bien pour éprouver la fécondité de sa problématique, tant en
direction de ce qu'on appelle aujourd'hui l'éthique, que relati­
vement à la connaissance de la nature.
Il s'agit de nous demander ingénument en quoi le geste révo­
lutionnaire de Kant peut encore intéresser la philosophie de la
connaissance. « La chose la plus incompréhensible à propos du
monde est précisément, selon Einstein, que le monde soit com­
préhensible. » L'effort de Kant pour nous arracher à cette
incompréhension est-il demeuré vain?
Par ailleurs, quel fondement la métaphysique peut-elle
encore offrir à la morale ? Quelle autorité peut décider des
droits et des devoirs des hommes? On ose espérer que l'en­
semble de ces indications - et de ces interrogations - facilitera
au lecteur l'appropriation rigoureuse et personnelle d'un texte
fondateur de notre modernité, et lui permettra d'interroger à son
tour le mode sur lequel Kant nous convie à philosopher.
A la différence du texte original, aucun commentaire n'est
irremplaçable. Le nôtre a pour seule vocation de préparer à
Avant-propos 1 7

une lecture avertie, non de dispenser de lire. Il serait navrant


qu'un auteur qui exhorte ses lecteurs à l'autonomie intellec­
tuelle (<< Aie le courage de te servir de ton propre entende­
ment! », proclame Kant dans sa réponse à la question Qu 'est­
ce que les Lumières ?) ne fût connu des élèves et des étudiants
que de seconde ou de troisième main. C'est pourquoi nous
donnons, à la fin de ce petit ouvrage, le texte intégral de la
seconde Préface de la Critique de la raison pure, sans négliger la
difficile note où Kant indique une modification souhaitable
dans la rédaction d'un argument, qui doit le justifier du soup­
çon d'idéalisme qu'avait fait naître la première édition de la
Critique ( 1 78 1 ).
La traduction reproduite est celle, parfois retouchée, de
A. Tremesaygues et B. Pacaud, éditée aux Presses Universi­
taires de France, et actuellement disponible dans la collection
« Quadrige ». Tout en respectant la division du texte souhaitée
par Kant, nous avons indexé chaque alinéa au moyen d'un
numéro et, à l'intérieur de chaque alinéa, balisé les articulatioDS
élémentaires du texte au moyen d'un repère alphabétique (placé
entre parenthèses). De cette façon, nos renvois au texte de Kant
seront aussi précis que possible.
1

L 'histoire d'une œuvre:


l'Ancien Régime et la Révolution

Pas question, dans cette longue partie, de reconstituer l'em­


ploi du temps de Kant dans les années qui précèdent la seconde
édition de la Critique de la raison pure. Inutile aussi de rappeler
que Kant est né d'un père sellier et d'un mère piétiste : l'huître
n'explique pas la perle.
A la place de ces palpitants détails biographiques, on trou­
vera dans les pages qui suivent une généalogie intellectuelle de
cette seconde Préface. Il s'agit de déterminer le cadre et les
enjeux de la révolution philosophique dont Kant revendique la
paternité. Généalogie intellectuelle, ou plutôt archéologie: la
seconde Préface repose sur des strates auxquelles elle emprunte
ses matériaux. Certains sont repris tels quels, d'autres ont été
remaniés, certains restent enfouis profondément sous le texte,
d'autres affleurent à la surface.
Kant a produit lui-même un glissement de terrain assez
spectaculaire pour que certaines couches sédimentaires soient
littéralement retournées. La « révolution copernicienne » pro­
posée par Kant prend des allures de bouleversement géolo­
gique. Les fondations traditionnelles de la métaphysique y sont
révisées de fond en comble. Aussi l'état des lieux que nous pro­
posons maintenant ressemblera-t-il davantage à l'inspection
d'un champ de fouilles archéologiques qu'à la visite d'une gale­
rie d'ancêtres.
10 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

l L'état des lieux de la métaphysique

La Critique de la raison pure n'est pas née tout armée du cer­


veau de Kant un beau jour de 1 78 1 , contrairement au premier
acte de l'Enlèvement au sérail, la même année, du cerveau de
Mozart.
La Critique de la raison pure représente un tournant, ou un
retournement, dans l'histoire de la pensée métaphysique. Mais
tout porte à croire que ce changement de méthode, cette révo­
lution dans la manière de penser ont été préparés de longue
main.
Toute révolution suppose un point fixe (autour duquel on
évolue) et un régime à abattre (qui doit être révolu). Kant pro­
pose une nouvelle constitution des pouvoirs de la raison. Pour
apprécier cette révolution, il est indispensable d'exposer les
théories régnantes, de fouler le sol qui va être retourné, de
reconstituer les bastilles ou les bastions de la Métaphysique qui
vont être pris d'assaut, ou qui, déjà, tombent en ruines ou sont
sur le point de se rendre.

1. La fin d'un règne

Kant commente amSI, dans la première Préface, la


déchéance de la Métaphysique, reine désormais exilée de son
royaume:
Au début, sous le règne des dogmatiques, son pouvoir était des­
potique. Mais, comme sa législation portait encore l'empreinte de
l'antique barbarie, cette métaphysique tomba peu à peu, par suite
de guerres intestines, dans une complète anarchie, et les sceptiques,
espèce de nomades qui ont horreur de s'établir définitivement sur
une terre, rompaient de temps en temps le lien social (p. 5-6).

Comment dresser l'état des lieux d'un royaume livré à


l'anarchie ? Envisageons quelques-unes de ses provinces. En
philosophie naturelle, c'est-à-dire en physique, l'événement
L'histoire d'une oeuvre: l'Ancien Régime et la Révolution 1 11

marquant de l'aube du XVIe siècle est le déclin du cartésia­


nisme face à la montée en puissance de la science newtonienne.
On voit s'effondrer un système de connaissance entièrement
déductif, fondé sur l'évidence intellectuelle et les idées innées. A
sa place surgit une connaissance inductive, construite à partir
d'observations et d'expériences prudemment généralisées.
Mais Descartes n'est pas de ceux qui disparaissent sans lais­
ser de traces. Si sa physique fait bientôt piètre figure devant
celle de Newton, les questions qu'il a soulevées touchant l'ori­
gine de nos certitudes, la correspondance entre les lois de la
nature et les opérations de notre intellect, vont continuer d'agi­
ter les esprits chez ses successeurs comme chez ses critiques :
Locke, Leibniz, Spinoza, Malebranche, Berkeley. Elles mettent
à l'ordre du jour une question chère à Kant, celle de l'idéa­
lisme : « vrai scandale de la philosophie » selon ses propres
termes (17f).
Par suite, le face à face de la métaphysique dogmatique
(Descartes, Leibniz, Malebranche ... ) avec l'empirisme (Locke,
Newton ... ) va conduire à un durcissement des positions. Avec
Wolff et Hume ne s'opposent plus seulement des thèses philo­
sophiques, mais deux conceptions antagonistes de la philoso­
phie elle-même.
Pour Wolff, elle est une science a priori de Dieu, de l'âme et
du monde, développée à partir de l'analyse de leurs simples
concepts.
Pour Hume, en dehors des raisonnements abstraits sur la
quantité et sur le nombre (géométrie et mathématiques), ou des
raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d'exis­
tence, il n'y a que sophismes et illusions: la métaphysique,
conclut l'Enquête sur [ 'entendement humain, est à jeter au feu!

2. Le soele cartésien

Kant n'affirme jamais la ruine du cartésianisme. Au


contraire, la réfutation qu'il propose de l'idéalisme cartésien
(on va voir ce que l'on peut entendre par ces mots) reconnaît
12 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

à Descartes une manière de penser solide et philosophique.


Mais Kant proclame volontiers le triomphe de la science new­
tonienne. Le philosophe doit désormais s'aider « du compas
des mathématiques et du flambeau de l'expérience et de la
physique ». Posons donc la question : que reste-t-il du savoir
cartésien ?

� Une science déductive du monde.


Dans l'investigation de la nature, Descartes semble reléguer
l'expérience au second plan. La sixième partie du Discours de la
méthode expose un procédé strictement déductif qui va du géné­
rai au particulier :
Premièrement, j'ai tâché de trouver en général les principes ou
premières causes de tout ce qui est ou qui peut être dans le monde,
sans rien considérer pour cet effet que Dieu seul qui l'a créé, ni les
tirer d'ailleurs que de certaines semences de vérité qui sont naturel­
lement en nos âmes.
Après cela, j'ai examiné quels étaient les premiers et plus ordi­
naires effets qu'on pouvait déduire de ces causes; et il me semble
que par là j'ai trouvé des cieux, des astres, une terre, et même sur la
terre de l'eau, de l'air, du feu, des minéraux et quelques autres telles
choses qui sont les plus communes de toutes et les plus simples, et
par conséquent les plus aisées à connaître.

Pour Descartes, les expériences ne servent qu'à départager


les différentes manièr�s dont nous pouvons déduire, à partir de
principes généraux innés (ils sont naturellement en nos âmes) les
effets particuliers de la nature. Quand nous voulons « des­
cendre aux choses qui s ont plus particulières », dit Descartes,
nous devons « aller au devant des causes par les effets », c'est-à­
dire soumettre notre modèle géométrique et mécanique de la
nature à l'arbitrage de plusieurs expériences particulières, « qui
soient telles que leur événement <= leur résultat> ne soit pas le
même si c'est en l'une de ces façons qu'on doit l'expliquer que
si c'est en l'autre ».
Le projet de Descartes reste donc, depuis son traité du
Monde, « d'avoir des démonstrations a priori de tout ce qui peut
être dans le monde ».
L'histoire d'une œuvre : l'Ancien Régi me et la Révolution 1 13

Maintenant, quels sont ces principes simples et généraux


qui sont si naturellement en nos âmes ? « Toute la 9iversité
qui est en la matière, proclame Descartes dans les Principes de
la philosophie (II, 23), dépend de la grandeur, de la figure et
du mouvement des parties. » C'est pourquoi, comme il le
confiera à Mersenne, toute sa physique «n'est autre chose que
géométrie», mais une « géométrie concrète qui s'attache à
expliquer les phénomènes de la nature ». Descartes peut
affumer « qu'il ne reçoit point de principes en physique, qui
ne soient aussi reçus en mathématiques, afin de pouvoir prou­
ver par démonstration tout ce qu'il en déduira » (Prin�
cipes, II, 64).
Impérialisme de la raison déductive? Provisoirement, Des�
cartes prend bien soin de distinguer l'ordre déductif des raisons
(l'enchaînement des connaissances à partir des principes et des
vérités évidentes pour nous) et l'ordre des matières (tout ce qui
appartient, de soi, à la nature de chaque chose). La conclusion
des Principes ( IV, 203-204) avoue :
que Dieu a une infmité de divers moyens, par chacun desquels il
peut avoir fait que toutes les choses de ce monde paraissent telles
que maintenant elles paraissent, sans qu'il soit possible à l'esprit
humain de connaître lequel de tous ces moyens il a voulu employer
à les faire.

Et il suffit au physicien que les causes qu'il imagine puissent


produire les effets sensibles observés dans le monde. Mais Des­
cartes n'en reste pas à un simple «comme si». La puissance de
son modèle déductif l'encourage à considérer que les principes
de sa physique sont ceux de la nature elle-même.
Si on considère combien de diverses propriétés de l'air et du feu,
et de toutes les autres choses qui sont au monde, ont été très évi­
demment déduites d'un fort petit nombre de causes que j'ai propo­
sées au commencement de ce traité < ... > on ne laissera pas d'avoir
pour le moins autant de raison de juger qu'elles sont les vraies
causes de tout ce que j'en ai déduit (Principes, IV, 205).

Le déchiffrage de la nature au moyen des principes innés


d'une physique toute géométrique (grandeur figure et mouve-
1 4 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

ment des parties) confère à cette clé de lecture une certitude


d'autant plus élevée que les effets naturels déchiffrés sont divers
et complexes.
De toutes les façons, s'il restait quelque doute, le Dieu de
Descartes est là pour les apaiser :
Dieu étant souverainement bon et la source de toute vérité,
puisque c'est lui qui nous a créés, il est certain que la puissance ou
faculté qu'il nous a donnée pour distinguer la vrai d'avec le faux, ne
se trompe point, lorsque nous en usons bien et qu'elle nous montre
évidemment qu'une chose est vraie.

Ainsi, l'existence des corps dans le monde et leurs princi­


pales propriétés, « au moins les plus générales qui concernent la
fabrique du ciel et de la terre » sont certaines. Descartes a donc
remanié l'ordre traditionnel de la connaissance. Ce n'est pas
mon esprit qui doit se modeler sur le monde et enregistrer passi­
vement ses états. Mais la clarté et l'évidence en moi des principes
doivent me permettre de déduire l'ordre du monde. « L'intelli­
gence humaine, affirment les Règles pour la direction de l'esprit,
a je ne sais quoi de divin où les premières semences des vérités
utiles ont été jetées. » L'utilisation de ces idées innées me per­
met de défricher et de déchiffrer a priori la nature. Le rôle des
expériences se limite, on l'a vu, à départager des explications
concurrentes.
Dans ces conditions, la connaissance n'est plus une simple
accumulation de sensations ni une sédimentation d'impres­
sions qui laisseraient une empreinte moyenne dans notre
esprit. En conduisant l'esprit loin des sens (abducere mentem
a sensibus), Descartes rompt avec le modèle de l'assimilation
ou de la ressemblance. Notre connaissance n'est pas l'assimi­
lation du monde par l'esprit. Il n'y a pas de ressemblance
immédiate entre nos idées et le monde. La connaissance doit
s'appuyer sur le primat de la pensée et sur la garantie divine
que nos idées claires et distinctes ne nous trompent pas.
Descartes écrit à Gibieuf ( 1 9 janvier 1 642) :
Je ne puis avoir aucune connaissance de ce qui est hors de moi,
que par l'entremise des idées que j'en ai eues en moi.
L'histoire d'une œuvre: l'Ancien Régime et la Révol ution 1 15

Certes,
je me garde bien de rapporter mes jugements immédiatement aux
choses et de leur rien attribuer de positif, que je ne l'aperçoive aupa­
ravant en leurs idées, MAIS je crois aussi que tout ce qui se trouve
en ces idées est nécessairement dans les choses < ... > car autrement
Dieu serait trompeur et nous n'aurions aucune règle pour nous
assurer de la vérité.

C'est encore ce que soutiennent plus radicalement les Prin­


cipes (l, 1 3) : « Si on ignore Dieu, on ne peut avoir de connais­
sance certaine d'aucune autre chose. » La véracité divine est
pour Descartes l'indispensable médiation entre mes idées et la
vérité des choses. En effet:
- notre pensée trouve en soi les idées de plusieurs choses ;
- elle n'assure pas (et aussi elle ne nie pas) qu'il y ait rien hors
de soi qui soit semblable à ces idées;
- l'auteur de son être aurait pu la créer de telle nature qu'elle
se méprit en tout ce qui lui semble être très évident;
- elle ne saurait donc avoir de science certaine jusqu'à ce
qu'elle ait connu celui qui l'a créée.
Or, affirme Descartes, « il n'est pas possible que Dieu nous
trompe par la faculté de connaître qu'il nous a donnée et que
nous appelons lumière naturelle < par conséquent> tout ce
...

que nous concevons clairement et distinctement est vrai »


(Principes, l, 29-30).
Aux objections de l'empiriste Gassendi, Descartes peut donc
rétorquer, sous la garantie d'un Dieu non trompeur, que « la
pensée d'un chacun, c'est-à-dire la perception qu'il a d'une
chose, doit être pour lui la règle de la vérité de cette chose ».

3. Le m otif cc eritique »

Le « rationalisme » de Descartes repose d onc sur deux fon­


dements: une capacité innée de principes a priori (les idées
d'étendue, de nombre, de figure, de mouvement) et un Dieu
vérace, qui garantit l'application de ces principes au monde.
16 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

Malgré la fascination qu'exercera sur Kant la méthode des


empiristes, et notamment la philosophie expérimentale de New­
ton, l'idée d'un pouvoir a priori de l'entendement ne sera
jamais étrangère à Kant. Ce que Kant veut réduire, c'est l'ex­
tension de ce pouvoir, et la dette qui le lie à la véracité divine.
C'est pourquoi Kant insistera sur la différence entre l'entende­
ment divin (déterminant immédiatement ce que les choses sont en
elles-mêmes) et l'entendement humain (déterminant successive­
ment des relations entre les différentes manières dont ces choses
nous apparaissent). La diférence entre l'infini et le fini produit
selon Kant un changement complet de régime de la connais­
sance: Dieu ne soutient plus la relation de mon esprit au
monde extérieur.
Dans tous les cas, il reste bien chez Kant quelque chose de
l'inspiration cartésienne.
Le motif critique, c'est-à-dire l'obsession d'une détermina­
tion précise du pouvoir de l'entendement et de ses conditions
légitimes d'exercice, constitue aussi un lieu cartésien, que Kant
n'est pas prêt de désaffecter.
Dans les Règles pour la direction de l'esprit, Descartes
ordonnait « le recensement de tous les actes de notre entende­
ment qui nous permettent de parvenir à la connaissance des
choses sans aucune crainte de nous tromper ». Ou encore :
« Pour ne pas rester toujours dans l'incertitude sur ce que peut
l'intelligence et pour qu'elle ne travaille pas maI à propos et au
hasard, avant de nous proposer à connaître les choses en parti­
culier, il faut avoir une fois en sa vie cherché soigneusement de
queles connaissances la raison humaine est capable. » Énumé­
rant les « instruments de connaissance » dont nous disposons
(l'entendement, l'imagination et les sens), Descartes remarquait
que la méthode est contrainte « de fournir elle-même le moyen
de fabriquer ses propres instruments » et « qu'il n'y a rien de
plus utile que de chercher ce que c'est que la connaissance
humaine et jusqu'où elle s'étend » (règle VIII).
On ne dira donc pas que la critique de l'instrument de
connaissance et la détermination des limites du pouvoir de l'en­
tendement sont des idées neuves (on en trouve déjà la trace
L'histoire d ' une œuvre: l'Ancien Régime et la Révolution 1 17

dans le Charmide de Platon). « La question capitale, écrit Kant


dans la première Préface, reste toujours de savoir: que peuvent
et jusqu'où (was und wieviel) peuvent connaître l'entendement
et la raison, indépendament de l'expérience ? », à quoi l'on
peut rajouter: et indépendamment de toute garantie d'un Dieu
non trompeur . . . Pour Kant comme déjà pour Descartes, la rai­
son doit bel et bien « entreprendre à nouveau la plus difficile de
toutes ses tâches, celle de la connaissance de soi-même ».
Pour Descartes, cette raison se connaissait triomphante.
Avec Kant, elle découvre que son pouvoir, non suffisamment
critiqué, l'empêtre dans des contradictions sans fin. Néan­
moins, on verra plus loin en quoi la prétendue révolution
copernicienne que Kant fait subir à la relation connais­
sance/objets demeure proche de Descartes.

4. L'intervention divine dans la eonnaissanee et les tendanees idéa­


listes avant Kant

Poursuivons notre généalogie succincte des théories de la


connaissance dont il a bien fallu que Kant assume la lourde
hérédité.
Séduit par le principe d'une médiation divine entre notre
esprit et le monde, Malebranche élabore une doctrine selon
laquelle toute notre connaissance n'est que « vision en Dieu ».
L'homme, écrit Malebranche dans ses Entretiens sur la
métaphysique, n'est point à lui-même sa propre lumière. Il ne
connaît rien que par la lumière de la raison universelle qui
éclaire tous les esprits.
Cette raison universelle n'est autre, selon lui, que le Verbe
divin, qui renferme dans sa substance les idées primordiales de
tous les êtres créés et possibles.
De cette manière, Malebranche radicalise la théorie carté­
sienne des idées innées, dont il généralise l'application à toutes
les sortes de perceptions que nous pouvons avoir : « Nous
voyons le Soleil, les étoiles, et une infinité d'objets hors de
nous ; et il n'est pas vraisemblable que l'âme sorte du corps, et
18 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

qu'elle aille, pour ainsi dire, se promener dans les cieux, pour y
contempler tous ces objets. Elle ne les voit donc point par eux­
mêmes, et l'objet immédiat de notre esprit, lorsqu'il voit le
Soleil par exemple, n'est pas le Soleil, mais quelque chose qui
est intimement unie à notre âme ; et c'est ce que j'appelle idée »
(Recherche de la vérité, liv. III, sec. partie, chap. 1).
Cette idée, nous ne la tirons pas de notre propre fonds. Nous
ne pouvons la produire, ni produire sa conformité avec l'objet
extérieur dont eUe est l'idée. Elle est produite en nous par Dieu
à l'occasion de la présence des corps. L'étendue du monde sen­
sible ne nous est donc pas immédiatement connue. Elle ne ren­
ferme pour nous qu'obscurité et indistinction. Malebranche en
appelle à « une étendue intelligible qui devient visible à notre
égard, lorsqu'elle cause en nous la perception de couleur ou tel
autre sentiment plus vif».
Pourquoi cette construction détournée du processus de la
connaissance en apparence la plus imédiate, comme la simple
perception d'une couleur ? Parce que, pour Malebranche et
pour toute la pensée rationaliste de son temps, il est incompré­
hensible qu'un corps puisse agir directement sur un esprit.
La séparation radicale des substances (substance pensante
et substance étendue) restaurée par Descartes interdit toute
communication directe entre le monde des idées et celui des
corps.
Pour Leibniz également, la perception d'un corps par notre
esprit « est inexplicable par des raisons mécaniques, c'est-à-dire
par les figures et par les mouvements de la machine » (Monado­
logie, § 1 7). Leibniz achoppe donc lui aussi sur le problème de
la perception, et de la correspondance de nos idées ou représen­
tations avec la réalité externe. Il va résoudre (ou plutôt rebap­
tiser) cette difficulté en parlant d'une harmonie préétablie entre
les mouvements des corps et les perceptions de l'âme. C'est
sans influence réelle que la série des uns et celle des autres se
correspondent, s'expriment mutuellement. Leibniz prétend
ainsi expliquer « l'union, ou bien la conformité de l'âme et du
corps organique. L'âme suit ses propres lois, et le corps aussi
les siennes, et ils se rencontrent en vertu de l'harmonie prééta-
L'histoire d'une œuvre: l'Ancien Régime et la Révol ution 1 19

blie entre toutes les substances, puisqu'elles sont toutes les


représentations d'un même univers » (§ 78).
Là encore, c'est quelque chose comme une médiation
divine qui rend possible et pensable la communication des
substances entre elles. Ces doctrines, issues de la probléma­
tique cartésienne de la connaissance déductive a priori du
monde et des idées innées, constituent l'un des noyaux de la
métaphysique dogmatique. Elles se rapprochent, avec Male­
branche et Leibniz, d'une solution idéaliste. Que faut-il
entendre par ce terme ?
Sous le nom d'idéaliste, explique Kant, il ne faut pas entendre
celui qui nie l'existence des objets extérieurs des sens, mais seule­
ment celui qui n'admet pas qu'elle puisse' être connue par une per­
ception immédiate et qui en conclut qu'aucune expérience ne peut
jamais nous rendre entièrement certains de la réalité de ces objets
(Critique du 4< paralogisme... ) .

L'idéalisme semble culminer avec Berkeley (1685-1753), que


Kant croit pouvoir expédier en trois lignes dans la Critique de
la raison pure. Pour Berkeley: « 11 est impossible qu'une cou­
leur, une étendue, ou toute autre qualité sensible, existent dans
un sujet non pensant, hors de l'esprit ou, à vrai dire, il- est
impossible qu'il existe quelque chose comme un objet exté­
rieur » (Traité des principes de la connaissance humaine, § 15).
Énoncé provocateur, par lequel Berkeley entend récuser la
distinction entre un monde matériel et un monde spirituel.
Quel sens y a-t-il à parler d'un monde matériel distinct de nous
alors que nous ne le connaissons que selon nos propres percep­
tions? C'est pourquoi Berkeley conteste également la diférence
entre les idées de la pensée et les idées de la sensation : « Je vous
le demande, en quoi peut consister la différence entre la percep­
tion de blanc et le blanc ? » Ce que je dis de l'une, ne le dis-je
pas de l'autre? De quel blanc pourrais-je bien parler, sinon du
blanc tel que je le perçois ?
Porté à la limite, le raisonnement conduit à l'immatéria­
lisme : « Rien n'existe proprement que des personnes, c'est-à­
dire des choses conscientes ; toutes les autres choses sont moins
des existences que des modes d'existence des personnes ». D'où
20 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

le fameux principe : « exister, c'est percevoir ou être perçu »


(esse est percipere aut percipi). Mais attention, cet énoncé qui
semble réduire l'être au connaître, enfermer l'existence dans la
représentation, pourrait bien être un argument dialectique plu­
tôt qu'une thèse définitive, un moment d'analyse plutôt qu'un
résultat doctrinal.
Pourtant, Kant a baptisé idéalisme matériel dogmatique cette
façon d'aborder le problème de la connaissance.
L'idéalisme dogmatique de Berkeley regarde l'espace avec toutes
les choses dont il est inséparable comme quelque chose d'impossible
en soi, et, par suite, aussi les choses dans l'espace comme de simples
fictions. < . .. > Mais nous avons démoli le principe de cet idéalisme ...

En effet, la réduction des corps à une simple apparence


repose pour Kant sur un malentendu. Nous ne connaissons des
objets que la manière dont ils nous apparaissent. Mais cela ne
veut pas dire qu'ils ne soient, en eux-mêmes, qu'apparence.
En effet, dans le phénomène, les objets et les manières d'être que
nous leur attribuons sont toujours considérés comme quelque chose
de réellement donné ; seulement , en tant que cette manière d'être ne
dépend que du mode d'intuition du sujet, dans son rapport à l'objet
donné, cet objet est distinct comme phénomène de ce qu' il est
comme objet en soi (Critique, § 8, III).

Pour sa part, Kant entend professer un idéalisme formel


(relatif aux formes de notre connaissance). Sans mettre en
doute, comme l'idéalisme matériel, l'existence des choses hors
de nous, il en limite la connaissance à l'aspect simplement phé­
noménal :
Tout ce qui est intuitionné dans l'espace ou dans le temps, c'est­
à-dire tous les objets d'une expérience possible pour nous, ne sont
pas autre chose que des phénomènes, c'est-à-dire de simples repré­
sentations: en tant que nous nous les représentons comme des êtres
étendus, ou des séries de changements, ils n'ont pas d'existence fon­
dée en soi en dehors de nos pensées (Antinomie, 6° section).

Idéalisme formel, et non matériel : les formes de notre sensi-


bilité et de notre entendement sont les conditions d'une
connaissance propre à l'esprit humain en général : ne les pre-
L'histoire d'une œuvre: l'Ancien Régime et la Révolution 1 21

nons pas à tort pour les formes de ce que sont les choses en
elles-mêmes, indépendamment de notre pouvoir de connaître.
Quant à la matière du phénomène, et à ce qui est donné à nos
sens dans l'expérience, cela existe bel et bien en dehors de notre
pensée.

5. La filière empiriste: Locke

Les tendances idéalistes de la philosophie issue du cartésia­


nisme ont à l'évidence pesé sur le développement de la théorie
kantienne des éléments de la connaissance. Mais il faut noter
que ces tendances ne règnent pas sans partage sur la métaphy­
sique occidentale à l'aube du siècle des Lumières. Et avant
même que le succès de la science newtonienne n'impose la
démarche inductive fondée sur les expériences, Locke entre­
prend de contester le primat de la représentation sur la donnée
du monde sensible.
A sa manière, Locke propose lui aussi « d'examiner notre
propre capacité et de voir quels objets sont à notre portée ou
au-dessus de notre compréhension ». L'Essai sur l'entendement
humain va renverser la vapeur, et inverser à nouveau le sens de
la relation entre l'esprit et les choses. « Pour avoir une juste
idée des choses, il faut amener l'esprit à la nature inflexible et à
leurs relations inaltérables, et non pas s'efforcer d'amener les
choses à nos préjugés. » Pour ce faire, il faut battre en brèche la
doctrine de l'innéisme : nous ne sommes pas, comme le voulait
Descartes, en possession immédiate des semences de vérité
utiles à toute connaissance. En revanche « les hommes peuvent
acquérir toutes les connaissances qu'ils ont par le simple usage
de leurs facultés naturelles sans le secours d'aucune impression
innée ».
Pour un peu, Locke reprendrait à son compte l'axiome sen­
sualiste, selon lequel « il n'y a rien dans l'intellect, qui n'ait
auparavant été dans les sens (nihil est in intellectu, quod prius
nonfuerit in sensu) ». Mais il admet que nous disposons, à côté
des idées de sensations imprimées dans nos âmes par le contact
22 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

des choses matérielles, des idées de réflexion. Certaines de nos


intuitions sont donc intellectuelles (ainsi des idées d'identité, de
diversité, de relation, de coexistence) ; elles ne sont pas innées
pour autant.
La seule chose qui soit innée selon Locke, c'est la capacité
à nous servir de notre entendement. Mais nous avons à faire
l'apprentissage de cet usage sur le tas de l'expérience. Nous ne
disposons pas d'une autre source pour mettre en œuvre notre
pouvoir de connaître. Toutes nos idées ont donc leur origine
dans l'expérience., même si certaines peuvent être abstraites ou
composées par un travail sui generis de l'entendement. Malgré
ce parti pris radicalement empiriste, et ce dénigrement de
toute forme de connaissance a priori, Locke s'est attaché à
faire de la spéculation philosophique un instrument de paix et
de tolérance.
C'est principalement par la place que lui accorda Leibniz,
lui aussi savant promoteur de la paix, que Locke a pu exercer
une influence sur la philosophie allemande. Les Nouveaux
essais sur l'entendement humain proposent un dialogue philoso­
phique à partir du texte même de Locke. Leur parution tardive
( 1 765) ri'a pas empêché l'Europe continentale de porter un vif
intérêt à la philosophie du « sage Locke ».
Voltaire chante ses louanges dans ses Lettres philosophiques :
Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l'âme, un sage est
venu qui en a fait modestement l'histoire. Locke a développé
<:: montré les 'développements> à l'homme de la raison humaine,
comme un excellent anatomiste explique les res du corps
humain.

Kant n'est pas aussi enthousiaste. Locke n'aura été pour lui
qu'un feu de paille. Dans la Préface de la première édition de la
Critique, Kant s'arrête à cette physiologie de la raison. Locke,
en disséquant nos connaissances, a essayé de remonter à l'ori­
gine des productions de la raison dans la métaphysique, et il a
trouvé que cette origine était la seule expérience. « Dans les
temps modernes, il est vrai, il sembla un moment qu'une cer­
taine physiologie de l'entendement humain (celle du célèbre
Locke) dût mettre fin à ces querelles et décider entièrement de
L'h istoire d'une œuvre : l'Ancien Régime et la Révolution 1 23

la légitimité de ces prétentions <de la métaphysique>. Mais


bien que la naissance de cette prétendue reine ait été dérivée
(par Locke) de la vulgaire expérience commune et qu'on eût dû
pour cela, à bon droit, mépriser son usurpation, il arriva cepen­
dant parce que cette généalogie qu'on lui avait fabriquée était
fausse en réalité, qu'elle continua à affIrmer ses prétentions.
C'est pourquoi, de nouveau, tout retomba dans le vieux dog­
matisme vermoulu et, par suite, dans le mépris auquel on avait
voulu soustraire cette science. »
L'épisode de Locke est pour Kant une occasion manquée
de démasquer l'usurpation dogmatique, et de limiter les pou­
voirs despotiques de la raison en métaphysique. Si Locke a
échoué, c'est pour avoir voulu humilier à l'excès la connais­
sance métaphysique en prétendant que cette reine avait été
tirée du ruisseau. Trop absurde pour être dangereux »,
comme dira plus tard la censure prussienne à propos d'un
livre de Max Stirner.
A cette dérivation physiologique erronée, à cette généalogie
frelatée, Kant voudra substituer une déduction juridique.
Qu'est-ce à dire ? Kant veut produire une preuve de droit, qui
légitime, ou invalide les prétentions de la raison à s'aventurer
au-delà des limites de l'expérience sensible.
Dans le chapitre de la Critique intitulé Déduction des
concepts purs de l 'entendement, le « célèbre Locke » est pris à
partie (§ 1 3, p. 101). Déduction, c'est-à-dire ici explication de
la manière dont ces concepts a priori (les catégories de la
quantité - universel, singulier, particulier - de la qualité -
réalité, négation limitation - de la relation - substance et ac­
cident, cause et effet, action et réaction - et de la modalité -
nécessaire, contingent, possible -) se rapportent aux objets de
l'expérience: Locke, confondant déduction avec dériy:ation, a
recherché comment notre faculté de connaissance s'élève des
simples perceptions sensibles jusqu'aux concepts généraux. Il
n'a pas vu que cette origine expérimentale rendait impossible
leur application universelle et nécessaire à toute expérience
possible. Pour pouvoir s'appliquer à, il faut précéder, ou du
moins être indépendant de.
24 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

Kant admet que notre connaissance débute avec l'expé­


rience, mais il refuse d'admettre qu'elle puisse en dériver com­
plètement (ce sont précisément les premiers mots de l'Introduc­
tion de la Critique). Certes nos concepts ne peuvent
légitimement déterminer d'objets qu'à l'occasion d'une intui­
tion sensible. Mais l'occasion n'est pas la cause, et encore
moins la règle.
Les concepts de l'entendement opèrent bien à même l'expé­
rience. C'est justement l'un des mots d'ordre de Kant qu'il faut
limiter leur usage à la sphère de l'expérience possible. Mais ils ne
sont pas eux-mêmes des objets d'intuition sensible, ni des pro­
duits dérivés, par abstraction ou par habitude, de ce qui est
donné aux sens.
Faute d'avoir distingué entre l'application et l'origine, entre
la fonction et la nature, Locke a selon Kant (§ 1 4) « ouvert
toutes les portes à l'extravagance de la raison » en mélangeant
concepts purs et concepts tirés de l'expérience. Locke ne va-t-il
pas jusqu'à démontrer l'existence de Dieu et l'immortalité de
l'âme sur la base de concepts simplement empiriques ?
Comme le répète Kant au chapitre De la distinction de tous
les objets en général en phénomènes et en noumènes, ni Locke ni
Leibniz n'ont suffisamment distingué les sources de la connais­
sance. D'un côté, Leibniz a « intellectualisé les phénomènes »,
en bâtissant un système intellectuel du monde qui croyait
connaître la nature intime des choses. Locke, lui, a sensibilisé
les concepts de l'entendement, puisqu'il a présenté les idéès de
réflexion (identité, diversité, etc.) comme empiriques ou
abstraites de l'expérience.
Au lieu de chercher dans l'entendement et dans la sensibilité
deux sources tout à fait différentes de représentations, < . . . > chacun
de ces grands hommes s'attacha uniquement à une de ces deux
sources, à celle qui, d'après son opinion, se rapportait imédiate­
ment aux choses elles-mêmes, tandis que l'autre source ne faisait
qu'ordonner ou confondre les représentations de la première.

Au total, on peut retenir que Kant n'est pas hostile par prin­
cipe à la méthode des recherches empiriques. Elle aurait pu
offrir une alternative viable au « vieux dogmatisme vermoulu ».
L'histoire d'une œuvre : l'Ancien Régime et la Révol ution 1 25

Mais la confusion des sources de la connaissance, qu'elle se


fasse dans un sens ou dans l'autre (intellectualiser les phéno­
mènes, ou sensibiliser les concepts de l'entendement) cause
autant de ravages et produit le même résultat : « la mort de la
saine philosophie ».

6. L'attraction exercée par Newton

Tandis que la métaphysique s'enlise dans la controverse, la


physique réalise avec Newton une avancée spectaculaire. Sa
méthode semble plus proche de celle des empiristes, mais elle
ne mélange pas, au moins officiellement, les torchons de l'expé­
rience avec les serviettes de la métaphysique. L'enthousiasme
de Kant pour les découvertes et la méthode newtonienne, aux­
quelles l'initie son maître Martin Knutzen, justifie qu'on s'at­
tache maintenant à en décrire les principaux aspects.
Newton donne l'exemple vivant d'une démarche scienti­
fique des plus fécondes. Par sa force de gravitation et par la
loi mathématique décrivant son action (proportionnelle au
produit des masses et inversement proportionnelle au carré de
la distance qui les sépare), Newton parvient à unifier des phé­
nomènes aussi divers que la chute des corps, le mouvement
des planètes et des comètes, celui des marées, ou encore
l'aplatissement de la Terre au pôle et son renflement à l'équa­
teur. Cette dernière conséquence de son système du monde est
vérifiée au cours des expéditions géodésiques de 1 735- 1 737,
où Maupertuis supervise la mesure d'un méridien à l'équateur
et en Laponie.
La méthode et les découvertes de Newton le placent aux anti­
podes des démonstrations a priori de la physique géométrique de
Descartes. Certes, Newton accorde une part remarquable à
l'élaboration proprement mathématique des concepts mis en
œuvre dans sa Physique. Cependant les Principes mathémati­
ques de la philosophie naturelle ( 1 687) ne désignent pas ce que
les choses sont en elles-mêmes, mais seulement la manière dont
nous devons nous les représenter mathématiquement pour
26 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

relier tous leurs phénomènes en une expérience cohérente.


L'entendement devient ainsi, selon l'expression de Kant, l'au­
teur de l'expérience quant à sa forme. Quant à la matière de
l'expérience, elle est donnée à nos sens : et nous ne pourrons
jamais synthétiser que la manière dont celle-ci nous apparaît,
non ce qu'elle est en son fond.
La philosophie expérimentale de Newton ne constitue pas
un modèle à transposer tel quel en métaphysique, mais un
exemple, éclatant certes, des progrès que peut accomplir dans
les sciences une raison autodisciplinée.
Jugeons plutôt sur pièces :
« Toute la difculté de la philosophie, écrit Newton dans la
Préface des Principes mathématiques de la philosophie naturelle
(mai 1 687), semble consister à rechercher les forces de la nature
à partir des phénomènes des mouvements qu'elles produisent et à
démontrer ensuite d'autres phénomènes à partir de ces
forces. »1
Ce va-et-vient des phénomènes des mouvements aux forces
de la nature est essentiel à la méthode newtonienne. Qu'on y
prenne garde cependant : ces forces, causes ou principes méca­
niques, comme dit encore Newton, ne sont pas comme chez
Descartes les « vraies raisons des choses ». Ce sont seulement
des points de vue mathématiques, des façons d'exposer ces phé­
nomènes selon la grandeur, le nombre et la variation. A propos
des forces accélératrices ou motrices, Newton préviendra : « Il
faut considérer ces forces d'un point de vue seulement mathé­
matique et non pas physique. » Newton se garde de bien de
définir « la forme, le mode ou encore la cause ou raison phy­
sique d'une action » (Définition VIII).
« C'est, poursuit Newton, à partir des phénomènes célestes
et par des propositions mathématiquement démontrées que
nous dérivons les forces de pesanteur qui font tendre les corps
vers le Soleil et vers chaque planète. C'est ensuite de ces
forces que nous déduisons, par des propositions également

1 . On se réfère à l'édition de poche des Principia mathemalica philosophiae nalu­


ralis traduite par Marie-Françoise Biamais, Christian Bourgois éditeur, 1 985, p. 2 1 .
L'histoire d'une œuvre : l'Ancien Régime et la Révolution 1 27

mathématiques, le mouvement des planètes, des comètes, de


la Lune et de la mer. Puisse-t-on réussir à dériver de principes
mécaniques les autres phénomènes de la nature par le même
genre de raisonnement. »
Le travail déductif à partir de principes mécaniques et la
dérivation des phénomènes au moyen de propositions mathé­
matiques n'ont plus grand chose à voir avec l'ambition carté­
sienne d'une « démonstration a priori de tout ce qui peut être
dans le monde ». La méthode de Newton demeure inductive.
Les mathématiques permettent de donner une expression régu­
lière du comportement des corps, mais n'ont pas à fournir l'expli­
cation de leurs propriétés. Le point de départ reste l'observation
et la mesure des phénomènes.
Au début du livre III des Principes mathématiques. Newton
récapitule les règles de la philosophie naturelle : « Les qualités
des corps ne sont connues que par des expériences et ainsi on
doit les poser toutes comme générales, lorsqu'elles se rappor­
tent parfaitement aux expériences d'une manière générale < . . >. .

Assurément, on ne doit pas forger de rêveries à l'encontre des


expériences, et l'on ne doit pas s'écarter de l'analogie de la
nature, puisqu'elle a coutume d'être simple et toujours conso­
nante avec elle-même. »
Le rôle dévolu à l'expérience sensible est capital :
« L'étendue des corps ne se connaît que par les sens < . . >. .

Nous expérimentons la dureté de la plupart des corps. Que


tous les corps soient impénétrables, nous l'inférons non par la
raison mais par la sensation. Ceux que nous touchons, nous
les trouvons impénétrables et nous en concluons que l'impé­
nétrabilité est une propriété de tous les corps en général. Que
tous les corps sont mobiles et persévèrent dans le mouvement
ou le repos sous l'effet de certaines forces (que nous appelons
forces d'inertie), nous l'inférons de ce que nous voyons ces
propriétés en des corps. < . > Et ceci est le fondement de
. .

toute la philosophie. »
De la même façon, la loi de pesanteur universelle est établie
par les expériences et les observations astronomiques, que l'on
généralise jusqu'à ce qu'une épreuve contraire se présente.
28 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

« En philosophie expérimentale, conclut Newton, les proposi­


tions que l'on réunit par induction à partir des phénomènes doi­
vent être tenues pour vraies, puisque des hypothèses contraires
ne leur font pas obstacle < > jusqu'à ce que se présentent
...

d'autres phénomènes par lesquels elles soient rendues plus


exactes ou bien sujettes à des exceptions . . » .

Le Scholie général qui clôt la seconde édition des Principia


( 1 7 1 3) est éloquent : « Tout ce qui n'est pas déduit des phéno­
mènes doit être appelé hypothèse et les hypothèses, qu'elles
soient métaphysiques, physiques, se rapportant aux qualités
occultes ou mécaniques, n'ont pas de place en philosophie expé­
rimentale. En cette philosophie, les propositions sont déduites
des phénomènes et rendues générales par induction. »
Newton remplaçant Descartes, cela signifie que la
démarche inductive prend le pas sur une méthode déductive.
Newton n'a-t-il pas tenu la balance égale entre les principes
mathématiques, qui concernent la forme de la liaison des phé­
nomènes, et non leur essence, et l'observation de ces phéno­
mènes dans les expériences ? Ernst Cassirer a fort bien récapi­
tulé, dans son livre sur La philosophie de l'Auflarung <= des
Lumières> la signification de la méthode newtonienne :
« Qu'on ne cherche donc pas l'ordre, la légalité, la "raison",
COmme une règle "antérieure" aux phénomènes, concevable et
exprimable a priori : qu'on démontre la raison dans les phéno­
mènes eux-mêmes comme la forme de leur liaison interne et
de leur enchaînement immanent. »1
Ainsi donc, la physique ne se réduit pas a priori aux idées
géométriques. Dès son preuùer écrit, Kant prendra soin de
départager Descartes et Leibniz Sur la véritable estimation des
forces vives ( 1 747). Il en profite pour opposer l'approche carté­
sienne, toute géométrique, par la quantité de mouvement, et
l'approche leibnitienne, dynauùque, qui prend en compte les
forces de résistance des corps. Cette opposition traversera tout
l'œuvre de Kant.

1 . La philosophie des lumières, trad. franç. Fayard, 1966, coll. « AGORA », p. 47.
L'h istoire d'une œuvre : l 'Ancien Rég ime et la Révo l ution 1 29

7 . H u m e e t Wolff o u : Charybde e t Scylla

Faisons le point dans notre évaluation de l'héritage intellec­


tuel que Kant doit assumer. Jusqu'ici, nous avons exhumé :
- une tradition métaphysique déductive, refondée par Des­
cartes, Spinoza, Leibniz, Malebranche et traversée de ten­
dances idéalistes ;
- une tradition empiriste, réveillée par Gassendi, Locke, et à
laquelle l'œuvre de Newton semble, dans une certaine
mesure, apporter sa caution.
Ce double héritage se concentre en quelque sorte dans la
double filiation de Hume et de Wolff. Kant reconnaît à Wolff, « le
plus grand de tous les philosophes dogmatiques », le mérite
d'avoir instauré un esprit d'approfondissement pas encore éteint
en Allemagne (cf. 16 e). Car toute science, dans sa partie pure,
c'est-à-dire indépendante de l'expérience, doit pouvoir procéder
par démonstration rigoureuse, en s'appuyant sur des principes
certains a priori (cf. 16 a). Et Wolff a tenté de donner à la méta­
physique les lettres de noblesse d'une science rigoureuse. Mais en
négligeant la distinction de tout objet comme ce qu'il est en lui­
même, d'une part, et ce qu'il est pour notre pouvoir de connais­
sance d'autre part, il a, comme Leibniz, « assigné à toutes les
recherches sur la nature et sur l'origine de nos connaissances un
point de vue tout à fait faux » (Critique, § 8, 1). Nous avons rap­
pelé plus haut que ce point de vue conduisait Leibniz à intellec­
tualiser subrepticement les phénomènes.
Sur l'autre bord, Kant reconnaît à Hume le mérite d'avoir
arraché la métaphysique à son sommeil dogmatique. Les atta­
ques que la métaphysique a subies de la part de Hume consti­
tuent aux yeux de Kant les événements les plus décisifs qu'elle
ait jamais eus à connaître. C'est seulement en répondant à ces
attaques que la métaphysique pourra enfin se présenter comme
une science.
Ainsi, la double filiation de Wolff et de Hume va donner lieu
à un double parricide. Kant conclut la Critique de la raison
30 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

pure en renvoyant dos à dos le dogmatisme intempérant de


Wolff et le scepticisme exacerbé de Hume. Ces deux pères, ou
repères de la révolution kantienne de la métaphysique, n'en
sont pas les phares, mais les écueils, entre lesquels il faudra faire
route. « Seule la voie critique reste ouverte », conclura Kant au
terme de l'ouvrage.
La confrontation avec Wolff et Hume ne représente pas
pour lui une véritable alternative. C'est plutôt un dileme dont'
les deux branches (le dogmatisme et l'empirisme) s'éliminent
mutuellement.

� Hume et la science de l'homme.


Comme le note Kant au début de la Critique de la raison
pratique : « Hume a commencé toutes les attaques contre les
droits d'une raison pure, lesquels rendaient nécessaire un exa­
men complet de cette dernière. » C'est pourquoi nous voulons
d'abord évoquer les déceptions et les attentes de Hume par rap­
port à l'entreprise philosophique.
Le Traité de la nature humaine ( 1 739)1 se présente comme
« un essai pour introduire la méthode expérimentale dans les
sujets moraux ». Comme si Hume voulait être le Newton de la
métaphysique et de la morale.
Les accents de l'Introduction du Traité détonnent au milieu
d'un siècle réputé pour son progrès et ses lumières (improve­
ment and enlightenment) . Hume fait une véritable crise de déses­
poir sceptique. La succession des systèmes et des modes a selon
lui discrédité la philosophie et les sciences. Hume déplore sévè­
rement « l'ignorance où nous sommes encore plongés sur les
plus importantes questions qui peuvent se présenter devant le
tribunal de la raison humaine. »
Hume semble même convenir du bien-fondé de ces plaintes.
Il dépeint l'état des sciences de son temps sous les couleurs les
plus sombres.

1 . Il ne sera traduit en allemand qu'en 1 790. Mais Kant le connait à partir de la


discussion qu'en fait cn 1 770 un certain Beattic, traduite deux ans plus tard. L'Enquête
sur l'entendement humain. elle, est traduite dès 1755 par Sulzer.
L'histoire d'une œuvre : l'Ancien Régime et la Révol ution 1 31

I l n'est pas besoin d e posséder un savoir bien profond pour


découvrir l'imperfection présente des sciences, la multitude elle­
même, à l'extérieur des portes, peut juger, au tapage et à la clameur
qu'elle entend, que tout ne va pas bien à l'intérieur. Il n'y a rien qui
ne soit le sujet d'une discussion, rien sur quoi les hommes de savoir
ne soient d'opinions contraires. La question la plus banale
n'échappe pas à nos controverses, et aux plus. importantes nous
sommes incapables de donner une conclusion certaine.

On retrouvera ce reproche d'anarchie sous la plume de Kant,


mais seulement à propos de la métaphysique. Ballottés entre des
raisons contradictoires, les hommes accordent plus facilement
leur sufrage aux belles paroles qu'aux bonnes raisons.
Dans toute cette agitation, poursuit Hume, ce n'est pas la raison
qui remporte le prix, c'est l'éloquence ; et nul ne doit jamais déses­
pérer de gagner des prosélytes à l'hypothèse la plus extravagante,
s'il est assez habile pour la peindre sous des couleurs favorables. La
victoire n'est pas gagnée par les soldats en armes, qui manient la
pique et l'épée, elle l'est par les trompettes, les tambours et les musi­
ciens de l'armée.

Semblablement, Kant présentera les controverses métaphy­


siques comme des combats de parade (cf. 9 d), futiles et sans
issue. Et comme s'il voulait échapper au grief humien, Kant
s'excusera de ne pas avoir visé l'élégance dans l'exposition de
sa Critique (cf. 1 7).
De son côté, Hume pense avoir justifié le préjugé commun
d'hostilité à toute espèce de métaphysique. Mais, au moment
de s'abandonner « au scepticisme le plus achevé joint à un
grand degré d'indolence », Hume tente un effort ultime pour
découvrir la vérité, si toutefois elle se trouve quelque part à
portée des facultés humaines. Il Ia cherche dans un dénomina­
teur commun à toutes les sciences.
Évidemment, toutes les sciences ont une relation, plus ou moins
grande, à la nature humaine ; aussi loin que l'une d'entre elles
semble s'en écarter, elle y revient cependant d'une manière ou d'une
autre. Les mathématiques, la philosophie naturelle, la religion natu­
relle elles-mêmes dépendent en quelque mesure de la science de
l'HOMME ; car elles tombent sous la connaissance humaine et nous
32 1 Premières leçons sur Critique de lB rBison pure de Kant

en jugeons avec nos pouvoirs et nos facultés. On ne peut dire quels


changements ni quelles améliorations nous pourrions réaliser dans
ces sciences, si nous avions une parfaite connaissance de l'étendue et
de la force de l'entendement humain et si nous pouvions expliquer
la nature des idées que nous employons et des opérations que nous
accomplissons quand nous raisonnons.

Voici donc Hume parti à la conquête d'une nouvelle science,


qui est la clé de toutes les autres : la science de l'homme.
Comme l'affirme Pope, l'auteur de l'Essai sur l 'Homme : the
proper study of mankind is man. Cette nouvelle croisade semble
la dernière chance d'en finir avec les atermoiements et les dis­
putes de la métaphysique.
Hume prône une méthode résolument empirique : « La seule
base solide que nous puissions donner à cette science doit se
trouver dans l'expérience et dans l'observation. »
C'est bien un esprit de croisade qui semble animer Hume, qui
s'enrôle sous la bannière « de Lord Bacon et de quelques philoso­
phes récents d'Angleterre < > les progrès de la raison et de la
...

philosophie ne peuvent être dus qu'à une terre de tolérance et de


liberté. Et nous ne devons pas penser que ce dernier progrès dans
la science de l'homme fasse moins d'honneur à notre pays. natal
que le précédent progrès en philosophie naturelle ».
Justement, la méthode expérimentale sera de rigueur dans la
science de l'homme. Comme Newton, il faudra dans un premier
temps partir des phénomènes avant d'arriver aux principes.
Car il me semble évident que, puisque l'essence de l'esprit nous
est aussi inconnue que celle des corps extérieurs, il doit être égaie­
ment impossible de former une notion de ses pouvoirs et qualités
autrement que par de soigneuses et de rigoureuses expériences et
par l'observation des effets particuliers qui résultent des différentes
circonstances et situations où il se trouve.

Le procédé kantien d'analyse du pouvoir de l'entendement


sera tout à fait analogue à la démarche ici proposée par Hume
(cf. les notes 1 1j et 12 i de la seconde Préface). Hume poursuit :
Et bien que nous devions tenter de rendre tous nos principes
aussi universels que possible, en poursuivant jusqu au bout nos '

expériences et en expliquant tous les effets par les causes les plus
L'histoire d'une œuvre : l'Ancien Régime et la Révolution 1 33

simples et les moins nombreuses, il reste toujours certain que


nous ne devons pas outrepasser l'expérience ; toute hypothèse, qui
prétend révéler les qualités originales dernières de la nature
humaine, doit dès l'abord être rejetée comme présomptueuse et
chimérique.

Voilà qui sonne kantien, et pourtant . . . Kant prescrit à la rai­


son de ne pas s'aventurer au-delà des limites de l'expérience.
Mais l'évaluation de notre pouvoir de connaître, et la détenni­
nation des conditions d'application de l'entendement se font
bel et bien a priori selon Kant, qui en appelle, dans la première
Préface « aux lois éternelles et immuables de l'esprit humain ».
Pour Hume au contraire, les principes généraux de la science
de l'homme sont justiciables de la seule expérience :
Aucun d'eux ne dépasse l'expérience, aucun n'établit de prin­
cipes qui ne soient fondés sur cette autorité.

Kant pourra s'accorder avec Hume pour limiter l'applica­


tion de la raison humaine au champ de l'expérience, mais non
pour faire de ce champ le sol d'origine du pouvoir de la raison.
L'exemple du concept de causalité est propre à éclairer cet
accord et cette divergence.
Hume estime « qu'il n'y a pas d'idées plus obscures et plus
incertaines, panni celles qui se présentent en métaphysique, que
celles de pouvoir, de force, d'énergie et de connexion néces­
saire ». L'idée de connexion nécessaire, entre la cause et l'effet
par exemple, relève de l'illusion. Dans l'expérience, on ne sau­
rait trouver que des faits. Aucune idée de nécessité ne peut
naître de l'expérience. La connexion entre la cause et l'effet est
par conséquent inconcevable, si toutes nos idées doivent être
des copies de nos impressions.
« Tous les événements, écrit Hume dans l'Enquête sur l'en­
tendement humain (VII, 2), paraissent entièrement détachés et
séparés les uns des autres. Un événement en suit un autre ; mais
nous ne pouvons jamais observer aucun lien entre eux. Ils sem­
blent être en conjonction, et non en connexion. » Ce qui ne nous
empêche pas de supposer une telle connexion, lorsque se pro­
duit « une pluralité de cas semblables où se présente la conjonc-
34 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

tion constante de ces événements < . . > ; par habitude, l'esprit


.

est porté, à l'apparition d'un événement, à attendre celui qui


l'accompagne habituellement et à croire qu'il existera ».
Il n'y a donc rien de plus dans l'idée de connexion que le
souvenir d'une conjonction constamment répétée, et le senti­
ment d'une transition coutumière de notre imagination, qui
passe naturellement d'un objet à celui qui l'accompagne habi­
tuellement.
Kant accorde sans peine à Hume que l'idée de connexion
nécessaire ne peut être légitimement dérivée de l'expérience.
Dans l'expérience, il n'y a que des faits. « L'expérience nous dit
bien ce qui est, mais elle ne dit pas qu'il faut que cela soit, d'une
manière nécessaire, ainsi et pas autrement. Elle ne nous donne,
par cela même, aucune véritable universalité » (Critique,
Introd. l, 1 rc éd.). L'expérience ne peut donner à nos jugements
qu'une universalité « supposée et relative (par induction), qui
n'a pas d'autre sens que celui-ci : nos observations, pour nom­
breuses qu'elles aient été jusqu'ici, n'ont jamais trouvé d'excep­
tion à telle ou telle règle » (ibid. , 2· éd.).
Hume, qui dérive toutes nos connaissances de la source de
l'expérience, en concluait au caractère illusoire des connais­
sances universelles et nécessaires. Kant au contraire assure
que la mathématique, la physique, et même l'usage le plus
ordinaire de l'entendement (comme dans la proposition : tout
changement doit avoir sa cause) mettent continuellement en
œuvre de telles connaissances a priori (c'est-à-dire, entière­
ment indépendantes de toute expérience). Mieux encore :
« Ces principes sont indispensables pour que l'expérience
même soit possible. » Si nous ne disposions pas, a priori, des
concepts de cause et d'effet, l'expérience resterait un chaos de
perceptions indéchiffrable, une succession d'impressions sans
conséquence . . .
On comprend donc pourquoi, dès l a première Préface de la
Critique, Kant prend le contre-pied de la stratégie de Hume.
Au lieu de s'affiger d'un mauvais état général des sciences, il se
prévaut au contraire de leur bonne santé pour encourager la
métaphysique à entrer dans leur voie.
L'histoire d'une œuvre ; l 'Ancien Régime et la Révol ution 1 35

On entend çà et là des plaintes sur la pauvreté de la façon de


penser de notre époque et sur la décadence de la science basée sur
ces principes Mais je ne vois pas que les sciences dont le fondement
.

est bien établi, comme la mathématique, la physique, etc. , méritent


le moins du monde ce reproche. Elles soutiennent, au contraire, leur
ancienne réputation de sciences bien établies et même la dépassent
encore dans ces derniers temps. Or, le même esprit se montrerait
tout aussi efficace en d'autres genres de connaissances, si on avait
seulement tout d'abord pris soin de rectifier les principes de ces
sciences. Tant que cette rectification reste à faire, l'indifférence, le
doute et enfin une sévère critique sont plutôt des preuves d'une
manière de penser profonde. Notre siècle est particulièrement le
siècle de la critique à laquelle il faut que tout se soumette...

On a vu que Hume se souvenait, juste à temps, du succès de


la science newtonienne. Mais il en tirait argument en faveur
d'une méthode expérimentale. Kant ne le conteste nullement,
mais il réclame également la part d'une connaissance par prin­
cipes. La méthode empirique n'explique pour Kant qu'une par­
tie du succès de Newton. Car enfin si nous connaissons la
dureté et la pesanteur des corps par les sens, ce ne sont pas eux
qui nous livrent telle quelle la loi de la gravitation universelle. Il
doit donc y avoir une partie pure, même dans la physique, où
les principes a priori d'une relation entre les phénomènes per­
mettent d'anticiper la forme de l'expérience.
La réalité d'un pouvoir a priori de l'entendement, applicable
à l'expérience, n'est pas pour Kant une simple supposition. Ce
pouvoir est attesté par le succès des sciences mathématiques et
physiques. C'est l'argument définitif que Kant brandit contre
l'empirisme. Locke et Hume ont confondu, selon Kant, l'illus­
tration des concepts purs de l'entendement (les catégories,
comme la cause et l'effet, qui n'ont d'application légitime que
dans l'expérience) avec leur origine.
Hume, selon Kant, prétend « dériver ces concepts de l'expé­
rience, (à savoir d'une nécessité subjective qui résulte d'une
association répétée dans l'expérience, c'est-à-dire de l'habitude,
et qu'on arrive finalement à prendre faussement pour objec­
tive) >> (Critique, § 14).
36 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

S'il en était ainsi, nos prévisions n'auraient aucun fonde­


ment rationnel. Elles reposeraient simplement sur des habi­
tudes jusque-là non démenties. Aucune régularité ne serait exi­
gible de la nature : il suffirait d'attendre que l'avenir ressemble
à notre souvenir.
On comprend pourquoi Kant invoque avec tant d'insistance
l'autorité des sciences : elles seules plaident en faveur d'un pou­
voir a priori de l'entendement.
« La dérivation empirique, à laquelle ils <Locke et Hume>
eurent tous les deux recours, ne peut se concilier avec la réalité
effective des connaissances scientifiques que nous avons, la
mathématique pure et la physique générale : elle est donc réfu­
tée par le fait (Faktum) . »
Tout le début de la seconde Préface reprend, comme une
antienne, le succès de ces sciences pures, ultime recours contre
les conséquences sceptiques de l'empirisme. Kant vante les
exploits de Thalès (6 d), Bacon (7 a) , Galilée et Torri­
celli (8 a), et ne mentionne le nom de Newton qu'en note
(cf. 13 l).
Arrêtons-nous un instant à la figure de Bacon, puisque Kant
fait figurer en exergue de la seconde édition de la Critique, un
extrait de la Préface de l'Instauratio magna.
Bacon représente en effet une conception de la philosophie
expérimentale, dans laquelle le pouvoir a priori de l'entende­
ment ne perd pas ses droits. Qu'on en juge plutôt d'après
l'aphorisme suivant, tiré du Novum organon ( 1 620) :
Les philosophes qui se sont mêlés de traiter des sciences se par­
tageaient en deux classes, savoir : les empiriques et les dogmatiques.
L'empirique, semblable à la fourmi, se contente d'amasser et de
consommer ensuite ses provisions. Le dogmatique, tel que l'arai­
gnée, ourdit des toiles dont la matière est extraite de sa propre
substance. L'abeille garde le milieu ; elle tire la matière première des
fleurs des champs et des jardins ; puis, par un art qui lui est propre,
elle la travaile et la digère (l, 95).

De même, selon Bacon, la vraie philosophie doit consom­


mer le mariage de l'esprit et de l'univers, favoriser une « étroite
alliance de ces deux facultés : l'expérimentale et la rationnelle ».
L'h istoi re d'une œuvre : l'Ancien Régime et la Révolution 1 37

On mesure à ces mots l'intérêt que Kant pouvait porter à la


philosophie de Bacon.
En voilà assez au sujet des fourmis empiriques Locke et
Hume. Venons-en au spécimen d'araignée dogmatique dont
Kant a dû défaire la toile, malgré l'admiration qu'il porte à son
patient savoir-faire : Wolff.

� Wolf, cet « excellent analyste ».


Si Hume représente la défiance sceptique envers les éléments
a priori de la connaissance, Wolff (1 679- 1 754) représente la

confiance dogmatique accordée, sans examen ou presque, au


pouvoir a priori de l'entendement humain.
Wolf défmit la philosophie : « Une science de toutes les
choses possibles, montrant comment et pourquoi elles sont
possibles. » C'est la possibilité des choses, non leur réalité qui
est l'objet de la recherche philosophique. L'existence réelle, fac­
tuelle est traitée comme une sorte de résidu, un « complément
de possibilité ». C'est pourquoi la méthode de Wolff est fondée
sur l'analyse des concepts.
L'instrument principal de cette analyse, c'est le principe de
non-contradiction, qui permet de « démontrer la réalité (c'est­
à-dire pour Wolff la non-contradiction) des concepts ». Pour
prouver l'existence de Dieu, je dois d'abord montrer que sa
défmition est celle d'un être possible, qu'elle n'enferme aucune
contradiction, et ensuite que l'existence est nécessairement
comprise dans son concept.
Un second principe de notre connaissance, auquel Leibniz
accordait une importance toute particulière, est le principe de
raison suffisante. Wolff prétend le réduire au principe de non­
contradiction. Voyons ce qu'il en est de ces principes.
Le principe de non-contradiction est présenté comme une loi
de notre pensée, avant d'être une loi des choses : « La nature de
notre esprit est telle que lorsqu'il juge que quelque chose est, il
ne peut juger en même temps que cette chose n'est (Onto­
logie, § 27).
Quant au principe de raison suffisante, il est lui aussi for­
mulé en termes d'opérations de notre connaissance : « Lorsque
38 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

nous posons quelque chose comme étant, il faut que soit égale­
ment posé autre chose en vertu de quoi devient concevable
pourquoi ce quelque chose est plutôt que n'est pas » (ibid. ,
§ 70). La formulation de ces deux principes par Wolff peut évo­
quer ce que Kant appelle le point de vue transcendantal :
<d'appelle transcendantale, dit Kant, toute connaissance qui,
en général, s'occupe moins des objets que de notre manière de
connaître ces objets, en tant que ce mode de connaissance doit
être possible a priori » (Critique, Introd., VII).
Le principe de non-contradiction régit notre connaissance a
priori ou science rationnelle. Le principe de raison suffisante
régit notre connaissance a posteriori ou science empirique, tou­
chant les vérités de fait. Or, en s'efforçant de ramener le second
principe au premier, là raison suffisante à la non-contradiction,
Wolff tente de réduire la partie empirique des sciences à une
simple épreuve ou confirmation de leur partie générale ou
rationnelle. C'est au point que Wolff peut dire : « Les décou­
vertes en mathématiques ou en physique, même expérimentale,
peuvent être déduites, par certains artifices, de présuppositions
ontologiques ».
Par la simple analyse des concepts, on peut démontrer,
selon Wolff, qu'il n'existe que des choses entièrement détermi­
nées, que la matière est étendue, qu'elle est un agrégat composé
de substances simples ou éléments, qui ont en eux le principe de
leur changement et de leur connexion avec tout le reste de l'uni­
vers . . .
Kant qualifie Wolff d ' « excellent analyste ». L'édifice wolf­
fien de la connaissance se présente comme une chaîne ininter­
rompue de définitions et de démonstrations purement analyti­
ques : je n'affirme d'une chose que ce qui est expressément
contenu dans son concept. Le critère de vérité, dans la philoso­
phie wolffienne, est donc un critère de logique formelle. Kant,
quant à lui, réclame une logique transcendantale, c'est-à-dire
une science de l'entendement pur et de la connaissance ration­
nelle, qui puisse déterminer l'origine, l'extension et la validité
objective de ses connaissances. Le problème d'une logique trans­
cendantale est donc de déterminer comment l'entendement par-
L'histoire d'une œuvre : l'Ancien Régime et la Révolution 1 39

vient à ses connaissances a priori, et non comme le fait Wolff,


de les utiliser toutes faites.
« Notre critique, remarque encore Kant, doit mettre absolu­
ment sous les yeux un dénombrement complet de tous les
concepts souches qui constituent cette connaissance pure. Seu­
lement, elle s'abstient avec raison de l'analyse détaillée des
concepts mêmes ainsi que du recensement complet de ceux qui
en dérivent » (ibid. ) .
Wolff a plutôt travaillé en aval, sans remonter à l a source de
la légitimité des connaissances a priori (cf. 16 b et 16f).
Kant reproche donc à la métaphysique dogmatique de ne pas
avoir « fait la critique du pouvoir ou du défaut de pouvoir de la
raison», dans les recherches importantes qui la conduisent au­
delà des limites de l'expérience : Dieu, l'âme, le monde. Ce sont
précisément les objets que Wolff prétend déterminer a priori
dans sa Théologie naturelle (première partie), dans sa Psycholo­
gie rationnelle, dans sa Cosmologie générale. A Leibniz 'comme
à Wolff, Kant reproche d'avoir négligé la différence essentielle
entre phénomènes et noumènes, entre monde sensible et monde
intelligible.
La philosophie de Leibniz et de Wolff a donc assigné à toutes les
recherches sur la nature et sur l'origine de notre connaissance un
point de vue tout à fait faux, en ne considérant la différence qu'il y
a entre le sensible et l'intellectuel que comme une diférence logique,
alors qu'elle est manifestement transcendantale et qu'elle ne porte
pas seulement sur leur clarté ou leur obscurité, mais sur l'origine et
le contenu de cette clarté et de cette obscurité, de sorte que, <par le
sensible> notre connaissance de la nature des choses en eUes-mêmes
n'est pas seulement obscure, mais nulle, et dès que nous faisons
abstraction de notre constitution subjective, l'objet représenté avec
les propriétés que lui attribuait l'intuition sensible, ne se trouve plus
ni ne peut plus se trouver nulle part, puisque c'est précisément cette
même condition subjective qui détermine la forme de cet objet
comme phénomène (Critique, § 8).

Faute d'avoir considéré cette diférence, Wolff, à la suite de


Leibniz, ne pouvait qu'intellectualiser les phénomènes, et
confondre ce que les choses sont en elles-mêmes avec la
40 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

manière dont elles nous apparaissent (la manière dont elles


nous sont données dans l'intuition sensible), ou encore avec la
manière dont nous devons nous les représenter pour pouvoir
les synthétiser dans un système de l'expérience.
Quoi qu'il en soit, l'entreprise métaphysique de Wolff n'aura
pas été menée en pure perte. Wolff a liquidé la doctrine leibni­
tienne de l'harmonie préétablie. Son disciple Martin Knutzen,
maître de Kant, en a profité pour rétablir un système des
causes efficientes et de l'influence réelle des substances (âmes et
corps) les unes sur les autres. Wolf et Knutzen ont ainsi débar­
rassé la métaphysique allemande de toute intervention divine
dans le processus de la connaisance. Kant affirmera, dans la
lettre à Marcus Berz du 21 février 1 772, que « le deus ex
machina est, dans la détermination de l'origine et de la validité
de nos connaissances, ce qu'on peut choisir de plus extravagant
et <qu'>il comporte, outre un cercle vicieux dans la série
logique de nos connaissances, l'inconvénient de favoriser tout
capÏice, toute pieuse ou creuse chimère ». A la suite de Wolff et
Knutzen, on peut dire que Kant embrasse la « seule foi » dans
l'autonomie épistémologique et morale de la raison humaine.
Plus prudent que son maître Knutzen, Kant ne s'aventurera
pas à expliquer l'accord entre l'entendement et la sensibilité,
facultés totalement hétérogènes qui collaborent pourtant si
bien dans l'expérience, sinon en affirmant qu'elles ont « une
racine commune, mais inconnue de nous » (Critique. Introd. in
[me). Moyennant quoi, Kant allait pouvoir tirer enfin au clair
le mystère de la métaphysique . . .

Il. Le mystère de l a métaphysique selon Kant

1 . Mission impossible

D'après tout ce qui précède, on pouvait s'attendre à voir


Kant rayer d'un trait de plume toutes les tentatives jusqu'alors
effectuées en métaphysique.
L'h istoire d'une œuvre : l'Ancien Régime et la Révol ution 1 41

« L a métaphysique, écrit Kant en 1 763, est sans doute la


plus difficile de toutes les connaissances humaines, mais on
n'en a jamais encore écrit une » (Recherches sur l 'évidence des
principes de la théologie naturelle et de la morale, Irc considéra­
tion, § 4).
Kant reprend à son compte l'idée que « rien n'est plus préju­
diciable à la philosophie que les mathématiques, c'est-à-dire
l'imitation qu'elle en fait dans la méthode de penser » (ibid. ,
IIc considération). De même, l'Essai pour introduire en philoso­
phie le concept des .grandeurs négatives condamnera, dès son
avant-propos, « l'imitation jalouse » de la méthode géométrique
dans les propositions philosophiques.
S'il est bon de procéder d'une manière strictement systéma­
tique (cf. 16 d), ce ne doit pas être pour confondre connais­
sance mathématique et connaissance métaphysique.
En mathématique, remarque Kant, on commence toujours
par la définition. Nous construisons nos concepts (de droite,
de triangle, de cercle, d'ordre, de proportion, de mesure) au
moyen d'une définition, qui détermine entièrement le concept
en question. Car nous n'avons pas affaire à des objets sensi­
bles particuliers, mais à des intuitions pures de l'espace
(figure, position . . . ) et du temps (mouvement, succession,
nombre. . . ) (cf. 6 d).
En métaphysique, au contraire, le point de départ est vague
et indéterminé. Les concepts de cause, de monde, de nécessaire,
de contingent doivent être élucidés à force de comparaisons,
d'analyses de nos connaissances, et d'expériences. C'est du
moins la position de Kant en 1 763. La connaissance mathéma­
tique est synthétique : elle compose des éléments de définition
(côté, nombre, angle, distance, égalité . . . ) pour produire ses
théorèmes et développer les propriétés des choses définies. La
connaissance métaphysique doit être analytique. Elle consiste à
décomposer une connaissance vague et à la résoudre en ses élé­
ments constitutifs (ibid. , III< considération, § 1).
A ce stade de sa réflexion sur la réforme à entreprendre dans
la métaphysique, Kant place tous ses espoirs dans l'imitation
de la méthode newtonienne.
42 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

« La vraie méthode de la métaphysique est au fond identique à


celle que Newton a introduite en physique. On doit rechercher,
au moyen d'expériences sûres, le cas échéant avec l'aide de la
géométrie, les règles d'après lesquelles se produisent certains
phénomènes de la nature » (Ibid. , Ile considération).
Toutefois, on l'a vu avec Locke et Hume, la transposition
des opérations de l'entendement dans le domaine de l'expé­
rience n'est pas vraiment probante. C'est ce dont Kant prend
conscience au moment de la Dissertation de 1 770, qui réélabore
la distinction entre la synthèse et l'analyse, et surtout remet à
l'honneur la distinction entre le monde intelligible et le monde
sensible, qui prépare, sans coïncider avec elle, la distinction de
tous les objets en général comme phénomènes (objets des sens)
et comme choses en soi (c'est-à-dire dans la mesure où ils ne
sont pas objets de notre intuition sensible).

2. Le tournant de l a Dissertation et la clé du mystère

La Dissertation de 1 770 souligne le désaccord, voire la dis­


cordance qui se produit entre notre faculté sensible et notre
faculté intellectuelle.
Ainsi, le concept intellectuel de monde (objet de prédilection
de la métaphysique wolffienne) est celui d'une totalité ultime de
choses existantes, formant un tout qui ne soit plus à son tour
une partie d'un ensemble plus vaste. Notre intuition sensible,
elle, ne nous donne à connaître que des parties dont nous ten­
tons d'opérer la synthèse, de manière successive (tous les phé­
nomènes ne nous sont pas donnés en même temps) et incom­
plète (ils ne nous sont pas tous donnés).
Nos facultés de connaissance nous proposent donc d'un côté
la forme abstraite d'une unité de tous les éléments et de toutes
les parties du monde, et de l'autre, l'ébauche d'un monde sen­
sible, dont nous découvrons successivement les parties, la cohé­
rence et l'unité effective.
Les principes de notre connaissance par rapport au monde
doivent donc être radicalement séparés, si l'on ne veut pas,
L'histoire d'une œuvre : l 'Ancien Régime et la Révolution 1 43

comme Leibniz et Wolf, se contenter d'un système intellectuel du


monde qui intellectualise les phénomènes.
Kant se trouve contraint de distinguer :
- d'une part le principe de la forme du monde sensible, qui
contient la raison du lien universel de toutes choses consi­
dérées comme phénomènes, c'est-à-dire relativement à la
sensibilité propre à l'esprit humain ;
- et d'autre part le principe de la forme du monde intelligible,
par lequel sont liées toutes les choses, telles qu'elles existent
en soi, et non telles qu'elles se présentent à nous.

Les principes de la forme du monde sensible sont pour nous


l'espace et le temps. Il faut entendre par là les conditions sous
lesquelles des parties du monde nous sont données successive­
ment comme objets des sens et peuvent être coordonnées dans
notre intuition. Ces conditions de la sensibilité humaine esquis­
sent donc l'unité du monde sensible. Selon ces conditions de
l'espace et du temps, atrrrme Kant, « il est nécessaire que toutes
les choses qui peuvent être objet des sens paraissent se ratta­
cher nécessairement au même tout ». Mais cette nécessité reste
une condition subjective de notre façon de connaître les choses ;
elle n'indique en rien leur manière d'être.
Quant au principe formel du monde intelligible, il est discuté
avec soin. Plusieurs substances contingentes étant données, le
principe de leur coordination ne peut être dérivé de leur seule
existence. Seule une dépendance métaphysique par rapport à
un fondement commun rend possible le commerce des subs­
tances entre elles, leur action réciproque, leur mutuelle
influence physique dans la constitution d'un tout réel.
Or, la conciliation de ces deux points de vue est, d'après
Kant, un véritable supplice pour le philosophe.
Dans la lettre qu'il adresse à Marcus Herz le 21 février 1 772,
Kant s'avise qu'il a manqué à ses recherches quelque chose
d'essentiel, « qui constitue la clé de tout le mystère, celui de la
métaphysique jusqu'ici encore cachée à elle-même ». C'est le pro­
blème du lien entre nos représentations (ce que nous avons à l'es­
prit) et les objets auxquels elles se rapportent.
44 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

� Le mystère de la représentation en nous des objets sensibles.


Par quel mystère une simple représentation (la conscience
d'une impression sensible . . . ) peut-elle donc représenter quelque
chose, correspondre à un objet extérieur à moi ? La réponse de
Kant consiste à souligner, comme la Dissertation le laissait déjà
entendre, que « la représentation ne contient que la façon dont
le sujet est affecté par l'objet ». C'est ainsi seulement que nos
représentations sensibles peuvent être conformes aux objets : il
faut alors entendre par objets non pas ce que les choses sont en
elles-mêmes, mais la manière même dont notre facuIté sensible
est affectée par elles. Spectaculaire déplacement de sens dont la
Critique tirera toutes les conséquences. L'objet sur lequel por­
tent nos connaissances n'est plus la chose en soi, mais « l'objet
de l'intuition sensible » ou « phénomène ». Et la façon dont se
présente le phénomène n'est pas indépendante de la structure
de notre sensibilité. Car le phénomène n'est pas ce qui nous
apparaît, mais la façon dont nous apparaît ce quelque chose qui
nous apparaît, même si nous ne pouvons rien savoir, faute d'un
mode d'intuition non sensible, de ce quelque chose. Mais . . . « les
exemples vivants sont d'un autre pouvoir ».
Exemple : Vous avez sous les yeux, entre les mains, un livre
sur la couverture duquel on peut lire « Premières leçons sur la
Critique de la raison pure. ». Qu'est-ce qui vous garantit que la
..

représentation que vous vous faites de ce livre correspond à une


réalité absolue ? Car enfin, que connaissez-vous de ce livre,
sinon une suite d'impressions produites sur vous - au toucher
(texture de la jaquette, épaisseur des pages, dimension), à la
vue (couleur, contour, volume, caractères imprimés), à l'odo­
rat, au goût (si vous le « dévorez »), à l'ouïe (si vous le déchirez)
- c'est-à-dire des modifications de votre sensibilité.
Si donc vos représentations peuvent correspondre à quelque
chose d'extérieur à votre esprit, ce ne sera pas à ce que « cette
chose » peut être indépendament de votre faculté sensible (en
l'occurrence, le livre en soi), mais bien à la manière dont elle
vous apparaît. Pour autant, « ce livre » n'est pas une fiction. Il
possède une réalité indépendante de vos impressions. « Car
autrement, dit Kant, on arriverait à cette proposition absurde
L'histoi re d ' une œuvre : l'Ancien Régime et la Révol ution 1 45

qu'il y aurait apparition <en allemand Erscheinung, plus sou­


vent traduit par phénomène>, sans qu'il y ait rien qui appa­
raisse (ohne etwas < . . . > was da erscheint) ) (14j) .
Mais cette réalité, cette chose-là qui apparaît, ne vous est
donnée que selon la forme de votre intuition sensible. Il y a bien
(< un livre » qui vous est donné à connaître, mais ce n'est pas
le livre que vous connaissez. De ce livre en soi, vous ne sauriez
connaître que la manière dont il vous apparaît, et cette manière
est propre à l'organisation de vos facultés sensorielles.

.. Le problème de l'application de nos représentations intellec­


tuelles aux représentations sensibles.
Voilà donc « réglée » la question de la conformité entre mes
représentations sensibles et les objets qui leur correspondent.
Je dois toujours distinguer deux sens du mot objet : l'objet tel
Mes représentations
qu'il m'apparaît et tel qu'il est en lui-même.
sensibles ne me donnent accès qu'au premier. Comme le répé­
tera la Critique, les objets ne nous sont donnés que « dans le
phénomène », c'est-à-dire comme objets de l'intuition sensible.
Le problème devient alors de savoir comment nos représen­
tations intellectuelles (nos concepts a priori, indépendants de
toute expérience), qui ne sont donc pas des modifications de
notre esprit par des objets extérieurs, peuvent encore concerner
ces objets. Comment les catégories (quantité, qualité, relation
- substance, cause et effet... - modalité) peuvent-elles s'appli­
quer aux intuitions sensibles ? Quelle validité ces concepts purs
peuvent-ils avoir par rapport à des objets sensibles ? C'est tout
l'objet d'une page de la seconde Préface que d'indiquer l'issue
donnée à cette difficulté (cf. 1 1 , et notament 11 e,f, g).
Kant explique ainsi à Marcus Herz le dilemme où se trou­
vait enfermée la relation entre nos représentations et les objets :
« Notre entendement n'est pas, par ses représentations, la
cause de l'objet (à l'exception des fins bonnes en morale, pré­
cise Kant). » En effet, quand je veux le bien, cette représenta­
tion du bien produit une détermination réelle de ma volonté,
alors que ma représentation d'une relation de cause à effet ne
saurait produire aucun enchaînement de phénomènes.
46 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

Pas davantage, l'objet n'est la cause (au sens d'une produc­


tion réelle) des représentations de l'entendement, même si c'est
à l'occasion de telle séquence de phénomènes que je mets en
œuvre le concept de causalité.
Les concepts purs de l'entendement ne peuvent donc ni être
abstraits des impressions des sens, ni en résulter passivement.
« Ils doivent avoir leur source, dit Kant, dans la nature de
l'âme sans pour autant être causés par l'objet ni produire eux­
mêmes l'objet. »
« Dans la Dissertation, reconnait Kant, je m'étais contenté
d'exprimer la nature des représentations intellectuelles de façon
purement négative, en disant qu'elles n'étaient point des modifi­
cations de l'âme par l'objet. Mais comment donc était possible
autrement une représentation qui se rapporte à un objet sans
être d'aucune façon affectée par lui, voilà ce que j'avais passé
sous silence. J'avais dit : Les représentations sensibles représen­
tent les choses comme elles nous apparaissent, et les représenta­
tions intellectuelles <nous représentent les choses> comme elles
sont. Mais par quel moyen ces choses nous sont-elles donc
données, si ce n'est par la façon dont elles nous affectent ? Et si
de telles représentations intellectuelles reposent sur notre acti­
vité interne, d'où vient la concordance qu'elles doivent avoir
avec des objets qui ne sont pourtant pas produits par elles ? »
Kant; on l'a vu , refuse la solution d'une influence surnatu­
relle : Il récuse toute médiation d'un entendement divin qui
aurait établi à l'avance un accord entre nos représentations
intellectuelles et les objets sensibles.
Le problème que posait Leibniz, touchant la capacité
représentative de notre âme « ( tout lui naît de son propre
fonds, par une parfaite spontanéité à l'égard d'elle-même, et
pourtant avec une parfaite conformité aux choses du
dehors » ), Kant veut le résoudre, non par une harmonie pré­
établie, mais par l'incessante collaboration de l'entendement
et de la sensibilité.
« Notre connaissance par expérience, dira l'Introduction de
la Critique, est un composé de ce que nous recevons des impres­
sions sensibles et de ce que notre propre pouvoir de connaître
L'histoire d'une œuvre : l 'Ancien Régime et la Révo l ution 1 47

(simplement à l'occasion des impressions sensibles) produit de


lui-même. »
En effet, « d'une part, les objets qui frappent nos sens pro­
duisent par eux-mêmes des représentations et d'autre part, ils
mettent en mouvement notre faculté intellectuelle, afin qu'elle
compare, lie ou sépare ces représentations, et travaille ainsi la
matière brute des impressions sensibles pour en tirer une
connaissance des objets, qu'on nomme expérience ».
Mais cette activité intellectuelle, si elle s'exerce sur une
matière sensible, reste un pouvoir de connaître indépendant de
l'intuition sensible. Elle est capable de produire des connais­
sances a priori, toute la question étant de défInir les conditions
légitimes de l'application de ces connaissances a priori aux objets
de la sensibilité.

3. Les jugements synthétiques a priori

Entre la réceptivité passive de l'intuition sensible, et l'acti­


vité spontanée de l'entendement, il faudra bien qu'il y ait un
accord, et cet accord a lieu, comme le prouvent les progrès
accomplis dans le cadre de nos connaissances scientifiques.
C'est pourquoi Kant va s'employer à montrer comment le
succès des sciences repose sur l'utilisation des jugements synthéti­
ques a priori. De quoi s'agit-il ?
Kant appelle jugement analytiquela proposition qui ne fait
qu'expliciter les caractères d'un concept. Par exemple, le
concept de corps contient les caractères d'étendue, d'impéné­
trabilité, de figure. Je puis donc affirmer, sans avoir besoin de
sortir du concept de corps, que tous les corps sont étendus,
impénétrables, ont une figure. . . Les jugements analytiques
n'étendent donc nullement nos connaissances, ils développent
seulement les concepts que nous avons déjà.
Il en va autrement pour les jugements synthétiques. Ils ajou­
tent au concept un caractère ou une propriété qui n'étaient pas
compris dans la définition. C'est le cas, selon Kant, de la pesan­
teur, laquelle ne m'est connue que par l'expérience. Que tous
48 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

les corps sont pesants, je ne puis le savoir que par expérience.


Encore l'expérience ne me donne-t-elle jamais la certitude pour
tous les corps.
La question que pose Kant est alors de savoir comment est
possible d'étendre nos connaissances a priori, c'est-à-dire de sor­
tir de nos concepts de matière, de changement, de quantité,
pour leur ajouter de nouvelles déterminations, et cela sans le
secours de l'expérience. Jusque-là, nos jugements synthétiques
sont a posteriori, dans la mesure où ils empruntent à l'expé­
rience des informations qui nous permettent d'enrichir nos
concepts (comme on vient de le voir à propos du concept de
corps).
Pouvons-nous envisager des jugements synthétiques a priori ;
a priori, c'est-à-dire universels et nécessaires, indépendants de

l'expérience, puisque l'expérience ne nous donne jamais que du


particulier et du contingent, si régulier et constant fût-il, et qui
cependant puissent s'appliquer à elle ?
Oui, répond Kant sans hésiter. Les mathématiques sont
pleines de tels jugements, et l'entendement commun lui-même
n'en est pas dépourvu, comme c'est le cas dans la proposition
tacitement admise : tout changement doit avoir une cause.
Cette proposition est selon Kant impossible à dériver de l'expé­
rience, contrairement à ce que prétendait Hume, et cependant
elle est un principe pur indispensable pour que l'expérience
même soit possible, c'est-à-dire pour que nous puissions lier en
une trame cohérente les représentations qui nous viennent des
sens. « Tout ce que notre entendement tire de lui-même, récapi­
tulera Kant, sans l'emprunter à l'expérience, n'a pourtant
d'autre destination que le seul usage de l'expérience. »
Le progrès des sciences mathématiques et physiques repose,
avons-nous dit, sur la mise en œuvre de connaissances synthéti­
ques a priori.
Procédant par construction a priori d'après de simples
concepts, ou anticipant la forme générale de l'expérience, le
mathématicien ou le physicien parviennent à étendre la sphère
des connaissances a priori, au moyen de jugements qui ne se
contentent pas de décomposer des concepts en leurs caractères,
L'histoire d'une œuvre : l 'Ancien Rég ime et la Révolution 1 49

mais qui proposent une synthèse du concept avec d'autres


caractères ou d'autres concepts.
On chercherait en vain, dans les concepts de figure, de côté,
et de nombre trois, qui sont les caractères du concept de
triangle, la propriété selon laquelle la somme des angles inté­
rieurs du triangle vaut deux angles droits. Et pourtant, cette
propriété est démontrable a priori, elle ne dépend pas de l'expé­
rience. Nul besoin de procéder à des mesures vérificatoires sur
des triangles réels (des figures dessinées), aucune « confirmation
expérimentale » n'ayant de validité universelle et nécessaire
(cf. 6 d).
De même, toujours selon Kant, une proposition arithmé­
tique comme « 7 + 5 = 1 2 » ne résulte pas d'une simple analyse
de concept. Le nombre 1 2 n'est ni un caractère de 7, de 5, de +
ou de = . Il est produit par une opération synthétique de cons­
truction progressive.
De même encore, en physique, les propositions : « Dans tous
les changements du monde corporel, la quantité de matière
reste inchangée », et « dans toute communication du mouve­
ment, l'action et la réaction doivent être toujours égales l'une à
l'autre ».
Ainsi, les jugements synthétiques a priori constituent la clé
du succès de ces sciences. Mais tout jugement synthétique a
priori n'est pas le vecteur d'une connaissance rigoureuse.
L'usage imprudent que la raison humaine a fait des jugements
synthétiques a priori au cours de ses tentatives métaphysiques,
par exemple dans la proposition : « Le monde doit avoir un
premier commencement », n'est pas à son honneur. Faute
d'avoir établi les conditions dans lesquelles elle pouvait faire
usage de ces connaissances a priori, la raison métaphysique
s'est livrée à des contradictions sans fin.
Ces contradictions, Kant les expose dans la Dialectique
transcendantale. Il y montre comment la raison s'épuise dans sa
quête de l' absolu ou inconditionné (l'âme, le monde ou Dieu),
alors que nous n'avons affaire qu'à des phénomènes, et qu'au­
cune chose absolument simple, aucune totalité absolue, aucun
être absolument nécessaire ne nous sont jamais donnés dans
50 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

l'expérience. La seconde Préface fait plusieurs allusions


appuyées à l'échec d'une raison aventureuse qui cherche l In­ '

conditionné là où il ne peut pas être : dans les phénomènes


(cf. I l l, m et 12 e,f, g, h, i,J).
Il faut donc surveiller la raison dans ses prétentieuses tenta­
tives de dépasser les limites de l'expérience sensible, la seule à
laquelle, selon Kant, nous ayons accès. C'est pourquoi le pro­
blème spécifique de la raison pure tient désormais, selon Kant,
dans cette question : Comment les jugements synthétiques a
priori sont-ils possibles ?
Comment ? et non : Sont-ils possibles ? Car les sciences et
même l'entendement commun ont montré que ces jugements
étaient indispensables à notre connaissance d'expérience elle­
même. La fameuse question des « conditions de possibilité » de
la connaissance a priori porte sur des conditions d'exercice, non
sur des conditions d'existence. Le problème est donc bien de
montrer la légitimité de ces jugements a priori, contre lesquels
le scepticisme de Hume a fait appel, puis d'examiner sous
quelles conditions la métaphysique peut, elle aussi, y avoir
recours, afin de pouvoir enfin prétendre au titre de science.
2

L 'œuvre d'un mot :


une entreprise de refondation

Le schéma que nous présentons maintenant suit le déroule­


ment de la seconde Préface. Encore une fois, il ne s'agit pas de
remplacer le texte par une paraphrase simplificatrice, mais seu­

lement de reconstituer sa trajectoire, en signalant les virages


dangereux , les passages glissants ou les tunnels obscurs. D'ail­
leurs, Kant s'excuse lui-même à plusieurs reprises du défaut
d'élégance et de clarté auquel l'a contraint l entreprise de refon­
'

dation de la métaphysique comme science.


Le texte de la seconde Préface n'en possède pas moins la
vigueur d'un manifeste et la radicalité d'un discours de la
méthode, la chaleur d'un plaidoyer en même temps que la sévé­
rité d'un réquisitoire. . .

1 . Vue d'ensemble

Dix-sept alinéas d'inégale importance composent le texte de


la seconde Préface. Les neufs premiers déplorent les tâtonne­
ments de la métaphysique, comparés au progrès ou à la stabilité
des sciences (1 à 9). Tout le début de la seconde Préface est
scandé par l'opposition entre ce constat d'échec et l'explication
du succès des sciences. Jusqu'à ce que Kant entreprenne d expli
' ­

quer l'échec de la métaphysique, et de lui appliquer un remède


analogue à celui qui s'est révélé si profitable dans les sciences.
52 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

Les cinq alinéas suivants étudient la possibilité d'un change­


ment de méthode en métaphysique, à l'exemple de celui qui a
permis le succès de la Géométrie et de la Physique (JO à 14).
Rappelons qu'il s'agit seulement d'imiter un exemple, et non de
suivre un modèle. La métaphysique n'a pas affaire aux mêmes
objets que la Logique, les Mathématiques ou la Physique.
Même si c'est bien une même raison pure dont le pouvoir est en
jeu, ce pouvoir s'exerce différemment suivant qu'il s'agit de
déterminer des phénomènes, de construire des rapports mathé­
matiques ou de penser Dieu, l'âme, la liberté . . .
Les trois derniers alinéas situent l'entreprise critique par
rapport à la philosophie scolastique et à la « philosophie popu­
laire ». Il s'agit d'éviter tout malentendu : la critique kantienne
se présente comme une refondation scientifique de l'ancienne
métaphysique, et non comme sa liquidation pure et simple.

2. Déroulement

1 a énonce un critère simple pour comparer le travail de la


raison à « la voie sûre des sciences » : le résultat.
1 b ,' une mauvaise démarche se signale par des rebrousse­
ments fréquents et un embarras final.
1 c ajoute le désaccord des collaborateurs sur la marche à
suivre.
1 d: il faut, en pareil cas, passer du rebroussement perma­
nent au renoncement et redéfinir le but à atteindre.
2 a, b présente la Logique comme une science achevée.
2 c récuse tous les ajouts dont on a voulu affubler cette
discipline.
2 d signale le défaut général qui consiste à étendre et
confondre les limites des sciences : l'objet de la Logique doit se
limiter aux règles formelles de toute pensée.
3 a explique le succès de la Logique par sa limitation même
à la forme de l'entendement.
3 b : en dehors de son déploiement dans la Logique, la rai­
son n'a pas ce privilège : elle ne peut faire abstraction des objets
auxquels elle s'applique.
L'œuvre d'un mot : une entreprise de refondation 1 53

3 c : elle doit donc mettre au point dans les sciences un mode


d'acquisition des connaissances qui ne soit pas purement formel.
4 a : Kant distingue la connaissance théorique de la raison
(celle qui détermine des objets au moyen de concepts) et la
connaissance pratique (morale) qui réalise des fins.
4 b : chacune de ces connaissances, comme chaque science,
possède une partie pure, dont les connaissances sont a priori
(antérieures à toute expérience).
4 c : il importe de savoir quelles sont les ressources dont dis­
pose le pouvoir a priori de la raison dans ses différents usages.
5 a : Kant lance l'enquête sur l'exercice de ce pouvoir a priori
dans la Mathématique et la Physique.
6 a : après bien des tâtonnements, la Mathématique s'est
tracé elle-même une voie sûre.
6 b : ce tracé résulte d'une révolution dans la méthode.
6 c : l'invention des Éléments d'Euclide inaugure le règne
d'une géométrie a priori.
6 d : par exemple, la démonstration des propriétés d'une
figure repose sur une construction a priori à partir de concepts
purs, et non sur une simple analyse de concepts, pas plus que
sur l'observation de figures tracées.
7 a rappelle la lenteur de l'avènement de la Physique, plus
récent.
8 a : les expérimentations de Galilée (loi de la chute des
corps), de Torricelli (découverte de la pression atmosphé­
rique) consistent à provoquer et à anticiper le déroulement
des phénomènes.
8 b : ils ont ainsi rattaché leurs observations et leurs mesures
à une exigence rationnelle de liaison nécessaire et régulière
entre les phénomènes attendus.
8 c : c'est la raison qui détient les principes généraux d'une
synthèse des expériences. Elle propose des lois a priori de l'en­
chaînement des phénomènes et interroge la nature en fonction
de ces lois.
8 d: ainsi, la raison physicienne apprend des phénomènes
de quelle manière ils se soumettent à son exigence de légalité
a priori.
54 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

9 a : la métaphysique est à la fois la plus fondamentale et la


plus retardée des sciences.
9 b : elle est encore incapable de justifier les connaissances a
priori les plus élémentaires (comme par exemple le principe :
tout changement doit avoir sa cause).
9 c. d. e : elle n'est qu'égarement ( = 1 b), c'est une arène de
combats futiles et sans issue (= 1 c) , elle demeure au stade des
tâtonnements abstraits (= 1 c) .
10 a : le penchant métaphysique, profondément ancré en
l'homme, est source de connaissances illusoires.
10 b : ce n'est pas la raison qui nous trompe, mais nous qui
ignorons le mode d'emploi de la raison en métaphysique.

3. Où les difficultés commencent . . .

I l a : la Métaphysique peut-elle imiter le changement de


méthode si profitable à la Mathématique et à la Physique ?
I l b : l'hypothèse que nos connaissances se règleraient sur
leurs objets ne pennet pas d'expliquer que des connaissances
soient possibles a priori (i.e. avant que ces objets nous soient
donnés).
I l c : supposons au contraire que ces objets doivent se régler
sur notre mode de connaissance.
Il d : cette inversion des places ressemble 'au passage coper­
nicien du géocentrisme à l'héliocentrisme.
Il e : la métaphysique doit tenter une révolution de ce genre.
D'a:bord, les ebjets des sens se règleraient sur la nature de notre
intuition (ce qui veut dire que nous disposerions en nous­
mêmes de formes a priori des objets sensibles en général).
Il/, g : les, objets intuitionnés se règleraient à leur tour sur
les formes a priori de notre entendement, les concepts purs ou
catégories (ce qui signifie que nous disposerions en nous-mêmes
de la forme de l'expérience en général).
Il h : ainsi s'expliquerait l'accord entre les objets qui nous
sont donnés dans l'expérience et les formes a priori de notre
connaissance (sensible et intellectuelle).
L'œuvre d'un mot : une entreprise de refondation 1 55

I l i souligne que les objets, dans la mesure où ils ne nous


sont pas donnés dans l'expérience, mais sont sewement pensés
par la raison, ne contiennent rien que ce que nous y mettons
nous-mêmes.
La note 1 1j, k, l, m précise cette proposition énigmatique.
Certaines connaissances a priori de la raison pure (les proposi­
tions métaphysiques sur Dieu, le commencement du monde,
l'immortalité de l'âme, la liberté, etc.) échappent au verdict de
l'expérimentation.
Kant constate que, quand elle se risque, sans y prendre
garde, au-delà des limites de toute expérience possible, la rai­
son pure spéculative tombe inévitablement en conflit avec elle�
même (11 m). (Kant en réserve la démonstration dans la Dia­
lectique transcendantale, notamment dans le chapitre sur
l'Antinomie de la raison pure où s'opposent sans issue thèses et
antithèses : le monde a un commencement / le monde n'a pas de
commencement ; il y a une causalité par liberté / tout arrive
selon les lois de la nature ; il Y a un être nécessaire, cause du
monde / il n'y a pas d'être nécessaire . . . ). Mais dès que l'on
prend soin de distinguer les objets purement rationnels (Dieu,
la totalité absolue des choses existantes, l'âme, etc.) et les objets
tels qu'ils sont donnés à nos sens et soumis à notre entende­
ment pour la synthèse de l'expérience, alors la contradiction
disparaît. Les aventures de la raison pure, tantôt heureuses,
tantôt malheureuses, permettent en ce sens d'expérimenter le
caractère indispensable du « double point de vue sur les objets,
d'une part comme objets des sens et de l'entendement pour
l'expérience, et d'autre part comme objets que l'on ne fait que
penser . . . » (11 1) .

4. Où l' « i nconditionné » entre en scène

12 a annonce le succès de la tentative effectuée (11 c et e) •

La métaphysique ne doit s'occuper que de concepts a priori


auxquels des objets correspondants peuvent être donnés dans
l'expérience.
56 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

12 b : les connaissances a priori, quoique non dérivées de


l'expérience, seront alors néanmoins applicables à l'expérience.
12 c : la métaphysique n'a donc pas le droit de dépasser les
limites de l'expérience possible.
12 d : notre connaissance d'expérience n'atteint que des phé­
nomènes.
12 e : la raison métaphysique, elle, recherche un absolu ou
inconditionné dans les choses en soi (Dieu, l'âme, la totalité des
choses existantes).
12/, g : tant que nous admettons que notre connaissance
d'expérience a accès à ce que les choses sont en soi, nous
croyons pouvoir y chercher l'inconditionné (Dieu, l'âme, le
monde) alors qu'en fait, limités à l'expérience, nous le cher­
chons dans la série des phénomènes. Cette quête, comme le
montrera toute l a partie « dialectique » de la Critique, génère
des contradictions sans fin (cf. llj, k, 1). C'est pourquoi (l2g)
est nécessaire la distinction des objets comme choses en soi
(indépendants de notre connaissance) et comme phénomènes
(qui se règlent sur notre mode de représentation) (cf. 11 m) .
12 h : cette distinction permet d'échapper à la contradiction,
en réservant la quête métaphysique de l'inconditionné aux
choses en soi, qu'on se garde bien désormais de confondre avec
les phénomènes.
La note 12 i compare ces opérations à une manipulation chi­
mique. On commence par séparer les produits (acides et bases :
choses en soi et phénomènes). On tente leur synthèse pour
obtenir l'inconditionné et on s'aperçoit que la réaction produite
n'est pas confusion des éléments : la neutralisation ou la réduc­
tion de l'acide par base (de la chose en soi par le phénomène)
suppose leur distinction . . .
12}: k entrevoit l a possibilité de déterminer l e concept
rationnel de l'inconditionné autrement que par la raison pure
spéculative (théorique) : les données de la raison pratique, i.e.
les fins morales de l'homme qui répondent à la question Que
dois-je faire ? et non plus Que puis-je savoir ?
12 / est la note qui rétablit le vrai sens de la révolution
copernicienne (cf. notre remarque au début de 3 - Les thèmes à
L'œuvre d'un mot : une entreprise de refondation 1 57

l'œuvre). L'insistance de Kant à présenter sa révolution dans la


méthode comme simple hypothèse (alors qu'il l'estime complè­
tement vérifiée : 12 a, h, z) peut être une allusion à la condamna­
tion de Galilée, interdit d'enseigner le mouvement de la Terre,
« même à titre d'hypothèse ».
13 a, b, c affirme le caractère exhaustif et systématique du
changement de méthode proposé.
13 d: la raison est entièrement maitresse de ses connais­
sances a priori.
13 e : elle possède l'autonomie d'un corps organique.
13f: une fois rétablie, par la Critique, sur la voie sûre d'une
science, la raison peut assumer elle-même la délimitation des
principes de la connaissance a priori et fixer les limites de son
usage.

5. Un problème de j u ridiction

14 a : l'utilité de la Critique est d'abord négative : contenir


la raison dans les limites de l'expérience. Du même
coup (l4 b) se révèle son utilité positive. L'extension hasar­
deuse de la raison pure théorique se fait au nom de principes
(rechercher la cause et remonter la série des conditions pour
chaque objet donné dans l'expérience) qui ne s'appliquent en
fait qu'aux phénomènes.
14 c : en appliquant ces principes au-delà des limites de l'ex­
périence, on risque de réduire subrepticement les objets de la
raison pratique (Dieu, l'immortalité de l'âme, la liberté) à de
simples phénomènes (cf. plus loin 14 k et 14 t).
14 d : la restriction de la raison spéculative à la sphère des
phénomènes délivre l'usage moral de la raison pratique des
contradictions que la raison théorique produit dans le domaine
du suprasensible quand elle applique à des choses en soi ses
principes réservés aux phénomènes.
14 e : la Critique est une police de la raison : elle protège la
sécurité de son usage moral contre la violence des conflits
théoriques.
58 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

14fet g rappellent en quoi consiste la restriction de la raison


théorique : ses concepts doivent s'appliquer aux objets de l'ex­
périence qui lui sont donnés, non tels qu'ils sont en eux-mêmes,
mais comme ils nous apparaissent, selon les formes de notre
intuition sensible, c'est-à-dire conune phénomènes.
14 h : la restriction de la raison théorique aux seuls objets de
l'expérience laisse intact notre pouvoir de penser a priori des
objets qui ne sont pas connus dans l'expérience.
La note 14 i indique que cette pensée d'un objet a priori
pourrait bien avoir une valeur objective, dans les sources prati­
ques de la raison (son usage moral).
14j justifie la perspective d'une pensée d'un objet non connu
dans l'expérience : le monde des phénomènes est adossé à un
monde de choses en soi. Les phénomènes sont les apparitions
pour notre faculté sensible de quelque chose qui est en soi.
14 k : sans la distinction de la chose en soi et du phénomène,
les choses en soi se trouveraient elles aussi soumises au méca­
nisme universel de la nature.
14 / : l'âme humaine, unilatéralement soumise à la nécessité
physique, ne pourrait être considérée comme libre.
14 m : la double signification de l'objet comme objet des sens
et de l'entendement, et conune chose en soi me permet d'envisa­
ger la volonté : d'une part dans l'ordre des phénomènes, soumis
aux lois de la nature, et d'autre part dans l'ordre des choses en
soi, comme libre, échappant aux conditions des objets sensibles.
14 n : ainsi la liberté de l'âme n'est pas une connaissance
déterminée par la raison théorique (comme l'ont cru Leibniz et
Wolfl). Elle peut néanmoins être pensée, comme donnée de la rai­
son pratique.
14 o, p : la distinction critique rend possible la supposition de
la liberté, ainsi délivrée des contradictions où les théories de
Descartes, Leibniz et Wolff sur la nécessité et le libre-arbitre
l'avaient enfermée.
14 q souligne la disjonction entre monde des choses en soi et
monde de nos connaissances théoriques.
14 r : le même raisonnement vaut pour les objets de la psy­
chologie et la théologie rationnelles O'âme et Dieu) : ce ne sont
L'œuvre d'un mot : une entreprise de refondation 1 59

pas de vraies connaissances théoriques. Mais on doit pouvoir


les penser sans contradiction.
14 s : il faut donc que la raison spéculative soit dessaisie de la
cause de Dieu, de la liberté, de l'immortalité de l'âme, puisqu'elle
les rend contradictoires. Sans quoi la raison pratique ne pourra
les penser.
14 t : il y a un vice de forme dans la procédure de la raison
théorique à l'égard des affaires de la théologie, de la psycholo­
gie, de la cosmologie rationnelles. Ces domaines ne dépendent
pas de sa juridiction, par conséquent elle n'y est pas compé­
tente. Son erreur consiste à traiter Dieu, l'âme et le monde
comme de simples phénomènes.
14 u : c'est pourquoi il faut relever la raison théorique des
fonctions qu'elle exerce dans le domaine des choses en soi, où elle
applique à tort la loi des phénomènes. Cette confusion porte un
grave préjudice à la moralité.
14 v, w : si l'on respecte les limites de ces domaines de juridic­
tion, la métaphysique peut entrer, après vingt-quatre siècles de
tâtonnements, dans la voie sûre d'une science.
14 x déplore le gâchis que le dogmatisme en métaphysique a
produit dans la formation intellectuelle.
14 y souligne le bénéfice « socratique » de la Critique : elle
nous a rendus conscients de notre ignorance (cf. 14 q).
14 z : la métaphysique, comme disposition humaine, ne dis­
paraîtra jamais : il est donc urgent de tarir la source de ses
erreurs, en neutralisant ses conflits dialectiques.

6. La Critique. cc espoir suprême et suprême pensée »

15 a atténue la portée de la révolution dans la manière de


penser. Kant se veut rassurant : l'intérêt général de l'humanité
est sauf, seules les écoles philosophiques se voient dépouillées
de leurs possessions, d'ailleurs illégitimes.
15 b dénie aux preuves 1 / de la théologie rationnelle (exis­
tence de Dieu), 2 / de la cosmologie rationnelle (liberté de la
volonté par rapport au mécanisme universel), et 3 / de la psy-
60 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

chologie rationnelle (pennanence de l'âme) toute influence en


dehors de chaires de l'enseignement scolastique.
15 c : l'espérance d'une vie future, la représentation des
devoirs qui fait naître, selon Kant, la conscience de la liberté
( « Tu dois, donc tu peux » ) la croyance en un sage auteur du
,

monde inspirée de l'ordre et de la finalité de la nature, ne repo­


sent pas (15 d) sur de subtiles spéculations, mais elles restent
accessibles à l'intelligence ordinaire, ce qui, au point de vue
moral, est sufsant. Kant courtise ici l'homme de la rue.
15 e : ainsi, la réfonne de la métaphysique ne s'en prend
qu'aux professionnels et à leur savoir inepte.
15J: toutefois Kant prend au sérieux les exigences du philo­
sophe spéculatif. La Critique ne sera pas plus populaire que le
dogmatisme métaphysique qu'elle déboute.
15 g : elle seule nous épargne le scandale des disputes inter­
minables sur les questions essentielles de l'homme.
15 h : elle demeure le seul rempart contre le matérialisme, le
fatalisme, l'athéisme, l'incroyance, le fanatisme, la superstition.
15 i : c'est donc l'entreprise critique, et non le despotisme des
écoles, que les gouvernements doivent protéger.

7. Kant revendique l'héritage de la méthode scolastique

16 a, b : opposée au dogmatisme (qui prétend progresser sans


critique préalable de la raison), la critique ne récuse pas la
démarche dogmatique (fondée sur des démonstrations rigou­
reuses à partir de principes a priori) .
16 c : la philosophie dite « populaire »l n'est donc pas une
alternative viable au dogmatisme, pas plus que le scepticisme.
16 d: l'exigence de présentation systématique et scolastique
demeure indispensable en métaphysique.

1 . La Popularphilosophie. développée par Thomasius à Halle, et suivie dans les


Universités prussiennes au début du siècle. Critique vi rulente de la philosophie scolas­
tique, elle définit la véritable érudition comme ayant une utilité perceptible dans la vie
humaine, et conduisant à la félicité. Elle demande que soient bien distinguées lumière
naturelle et surnature11e, philosophie humaine et savoir divin.
L'œuvre d'un mot : une entreprise de refondation 1 61

16 e : l exemple de Wolff non sa doctrine reste donc à


' - -

suivre.
16f: il ne lui a manqué, pour présenter la métaphy sique
comme science, que la critique de l'instrument de la connaissance.
16 g : Kant méprise donc ceux qui, hurlant avec les loups,
rejettent la méthode de Wolf.
1 7 a aborde la liste des modifications propres à la deuxième
édition de la Critique.
1 7 b rappelle la solidarité organique des parties de la Cri­
tique (cf. 13 e), ce qui justifie le petit nombre de modifications
apportées.
17 c : « l'invariable fixité du système » tient à ce qu'il engage
« toute la raison humaine en général » .

1 7 d, e signale les principales façades de la Critique qui ont


subi un ravalement.
La note 1 7f, dont nous ne donnons que les premières
lignes rappelle que les corrections ne portent que sur le mode
,

de dém ons tration, non sur la doctrine de la Critique, et sou­


ligne à quel point l'idéàlisme (qui ramène l'existence des
choses extérieures à une simple croyance) est pour Kant un
scandale. Il y a bien hors de nous une matière, des objets phy­
siques, mais nous ne connaissons d'eux que la manière dont
ils nous apparaissent, et celle dont ils doivent se prêter à nos
concepts a priori pour que nous puissions les lier en une expé­
rience. La matière de l'expérience existe en soi, nous ne la
connaissons que selon certaines formes. L'idéalisme de Kant
est pour cette raison un idéalisme formel, opposé à tout idéa­
lisme matériel, qu'il soit dogmatique (Berkeley) ou probléma­
tique (Descartes).
1 7 h ne désespère pas de voir de bons esprits s'engager sur
les « épineux sentiers de la critique » .

1 7 i s'en remet à eux pour améliorer l'exposition du détail de


la Critique, qui n'est qu'une propédeutique (13 b disait : Un
traité de la méthode et non un système de la science »).
17j annonce, en même temps qu'un proche anniversaire, le
plan des travaux à venir : une Métaphysique de la Natu re , sui­ .

vie d'une Métaphysique des Mœurs.


62 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

1 7 k, l, m justifie encore l'unité indestructible du système,


trop nouvelle pour être appréciée à sa juste valeur. Pourtant,
seul le point de vue de l'ensemble peut résoudre toutes les
contradictions apparentes. Les aspérités de l'œuvre doivent se
polir mutuellement et produire - pourquoi pas ? - « toute l'élé­
gance désirable ». On croit rêver. . .
L e lecteur est maintenant e n possession d'un itinéraire balisé
qui, on l'espère, lui facilitera la traversée de certains passages
de cette seconde Préface.
3

Les thèmes à l'œu vre :


la paix aux frontières

Les thèmes à l'œuvre dans la Seconde Préface de la Critique


de la raison pure sont orchestrés autour d'un motif central :
comment faire entrer la métaphysique dans la voie sûre d'une
science ? Pour satisfaire cette demande, il faut d'abord détermi­
ner ce qui fait qu'une science est une science. Toute science
digne de ce nom repose, dans sa partie pure, c'est-à-dire indé­
pendante de l'expérience, sur la mise en œuvre de connais­
sances a priori. Dans quelles conditions ce genre de connais­
sances peut-il intervenir ?
La mise en œuvre de ces connaissances a priori exige une
révolution dans la manière de penser, qui ressemble, nous dit
Kant, à la première idée de Copernic. Ce sera le premier thème
souligné : I. La révolution dite « copernicienne ». EUe ne consiste
pas, comme le laisse d'abord entendre Kant (11 d) , à déloger le
sujet de la connaissance qui croyait occuper une position centrale,
pour le reléguer à la périphérie. Cette présentation modeste est
sans doute destinée à rassurer le lecteur, grâce à la prestigieuse
caution de Copernic. Mais la vraie révolution consiste, comme
Kant l'avoue plus loin, à « chercher l'explication des mouve­
ments observés, non dans les objets du ciel, mais dans leur spec­
tateur » (i2 /) .
Assuré du succès d e cette révolution, malgré les sacrifices
qu'elle coûte et les restrictions qu'elle impose au pouvoir de
connaître, Kant entreprend de ramener la paix dans les terri-
64 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

toires occupés par l'ancienne métaphysique et la théologie.


C'est pourquoi, dans un deuxième temps, on propose de définir
la stratégie kantienne d'apaisement des conflits métaphysiques,
sous le titre : II. Espoirs de paix en métaphysique. On y expo­
sera la manière propre à Kant de philosopher, en évoquant sa
conception de l'explorateur, du géographe, de l'architecte et du
géomètre en métaphysique.
La distinction entre chose en soi et phénomène, qui est la loi
suprême du tribunal de la raison pure, n'est pas seulement pro­
fitable à la métaphysique comme science, elle l'est aussi et sur­
tout à la morale, qu'elle contribue à émanciper du dogmatisme
métaphysique et de l'autorité théologique (cf. la remarque
assassine de 15 g).
C'est le thème de l'arbitrage entre savoir et croyance, que
nous développerons : III. La question des frontières : métaphy­
sique, théologie, morale et religion.

I. La révolution dite « copernicienne »

Pourquoi la révolution ? Parce que la métaphysique est res­


tée à un Ancien régime despotique et anarchique, alors que les
sciences ont déjà élaboré une constitution qui leur a assuré la
croissance et la prospérité. Cette constitution prévoit une limi­
tation précise du pouvoir de la raison, et une juste utilisation de
ses connaissances a priori. Qu'est-ce à dire ?

1 . La juste utilisation des connaissances B priori

Nous sommes en possession de connaissances a priori (indé­


pendantes de l'expérience). Ces connaissances forment l'arma­
ture, la partie pure des sciences (comme par exemple, en phy­
sique, la proposition : « Dans tous les changements du monde
corporel, la quantité de matière reste inchangée »). La méta-
Les thèmes à l'œuvre : la paix aux frontières 1 65

physique entrera dans la voie sûre d'une science, dès lors


qu'elle comprendra le rôle de ces connaissances a priori et
qu'elle saura les utiliser à bon escient, c'est-à-dire seulement
par rapport à l'expérience.
« Tout ce que l'entendement tire de lui-même, sans l'em­
prunter à l'expérience, n'a pourtant d'autre destination que le
seul usage de l'expérience », rappelle Kant au début du chapitre
qui traite Du principe de la distinction de tous les objets en géné­
ral en phénomènes et noumènes.
Mais comment est possible ce pouvoir de connaissance a
priori. bel et bien réel ? D'où proviennent ces connaissances a
priori? Par définition, elles ne viennent pas de l'expérience.
Nous devons donc supposer que ces coDDaÏssaoces ne se règlent
pas sur les objets qui nous sont dODDés dans l'expérience (11 c),
mais qu'au contraire ce sont eux qui se règlent sur elles, puis­
qu'elles leur sont applicables. Comment cette supposition va-t­
elle être émise ?

2. U ne révolution à deux vitesses

Cette révolution s'accomplit en deux temps.


D'abord, les objets des sens ne peuvent nous apparaître que
d'une manière propre aux formes a priori de notre sensibi­
lité (11 e) .
Ensuite, ces intuitions sensibles que nous recevons selon les
formes de notre sensibilité, qui sont pour Kant l'espace et le
temps, doivent se prêter à l'élaboration, par nos concepts a
priori, d'une synthèse de l'expérience (l1f).
Kant, on l'a longuement rappelé, affirme contre Locke et
Hume que les concepts purs (de substance et d'accident, de
cause et d'effet, etc.) ne sont ni dérivés ni abstraits de l'expé­
rience, à laquelle pourtant ils s'appliquent, mais bien des
formes a priori de notre entendement.
Mais pour que l'objet des sens ou phénomène se prête à un
travail a priori de nos facultés de connaissance, il faut bien que
la façon dont il nous est connu rencontre un élément a priori
66 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

dans ces facultés. C'est pourquoi, même dans la passive récep­


tion d'une impression sensible, la nature de mes facultés inter­
vient. Un peu comme un récipient donne une forme au liquide
qu'il reçoit. La faculté sensible, par laquelle les objets me sont
donnés (simplement comme phénomènes), contient déjà en elle­
même des représentations a priori, des formes pures de la sensi­
bilité : l'espace et le temps, sous lesquelles viennent s'ordonner
toutes nos impressions sensibles.
Ainsi la diversité sensible qui m'est donnée ne peut m'appa­
raître que selon certains rapports de coexistence spatiale et de
succession temporelle. Le donné sensible se subordonne aux
formes a priori de la sensibilité, propres à la nature de mon
espfoit;' constitutives de mon pouvoir de connaître.
Tous les phénomènes externes sont ainsi déterminés a priori
« dims » l'espace et « dans » le temps. Mais attention, espace et
temps ne sont pas ici des cadres objectifs. Ce sont les conditions
subjectives de nos représentations sensibles. Us forment la trame
des rapports dans laquelle doit s'insérer, pour nous, toute intui­
tion sensible.
Je ne peux, étant donné l'organisation de mes facultés de
connaissance, me représenter un objet autrement que selon des
rapports spatiaux (figure, position, juxtaposition).
De même, toutes les choses, en tant qu'objets de l'intuition
sensible, sont pour nous « dans » le temps. Je ne peux me les
représenter autrement que selon des rapports de permanence,
de succession, de simultanéité.
Espace et temps ne sont pas les propriétés des choses en
elles-mêmes, mais les formes a priori de tous les phénomènes
pour nous, c'est-à-dire la manière générale dont, nécessaire­
ment, ils nous apparaissent.
C'est la doctrine que Kant appelle idéalité de l'espace et du
temps. L'espace et le temps ne sont rien indépendamment des
formes de notre connaissance. Ce sont des éléments a priori de
notre connaissance sensible, non de la réalité.
Les thèmes à l'œuvre : la paix aux frontières 1 67

3. Double bénéfice de cette doctrine

Cette doctrine a donc pour première fonction d'expliquer


comment sont possibles des connaissances a priori. Dans la
géométrie pure par exemple, nous disposons de ces intuitions a
priori que sont l'espace et le temps, et nous pouvons raisonner
sur leurs rapports, sans avoir à dépendre essentiellement de la
réalisation de figures géométriques ou de courbes, lesquelles ne
seront jamais aussi exactes et rigoureuses que ces connaissances
a priori (6 d) .
Mais Kant ne tarde pas à découvrir l'immense bénéfice,
pour l'usage moral et non plus seulement théorique, de cette
révolution dans la manière de poser le problème des relations
entre nos connaissances et leurs objets.
Si l'espace et le temps ne sont que les formes a priori de
notre intuition sensible, propres à notre mode de représenta­
tion des choses, et non les cadres objectifs des choses elles­
mêmes, alors le mécanisme universel de la nature, c'est-à-dire la
détermination spatio-temporelle de tous les événements, ne
règne plus sans partage.
Ce déterminisme de la nature est l'œuvre de notre entende­
ment qui synthétise l'expérience. Mais à côté de ce savoir théo­
rique, il reste une place pour la croyance morale en la liberté
des actions. Nous avons le droit, sans risque de nous contre­
dire, d'envisager l'action morale comme quelque chose qui
n'est pas déterminée par le temps qui la précède ou les circons­
tances qui l'entourent. Dans cette mesure, l'action morale sort
du champ des phénomènes.
Inversement note Kant : « Si les phénomènes sont des choses
en soi, alors il n'y a plus rien à faire pour sauver la liberté »
(Critique, p. 396). La distinction des choses en soi et des phéno­
mènes permet donc d'accorder l'idée de causes libres en morale
avec la loi universelle de la nécessité de la nature.
Ainsi, la distinction de la chose en soi et du phénomène
s'avère capitale pour la morale. Elle permet « d'envisager la
causalité d'un être <son pouvoir de causer des événements>
68 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

sous deux points de vue : comme intelligible, quant à son


action, considérée comme celle d'une chose en soi, et comme
sensible, quant aux effets de cette action, considérée comme
un phénomène dans le monde sensible » (cf. 14 m et n). Selon
cette distinction, qui repose sur la double signification de l'ob­
jet, comme objet des sens et comme chose en soi, l'homme
agit bel et bien dans le monde même si, comme être moral, il
n'est pas du monde.
Deux alinéas entiers de la Seconde Préface (cf. 12 et 14) sont
consacrés à ce redéploiement de la métaphysique en direction
de la morale. Dans son usage pratique, la raison peut enfin
dépasser les limites de l'expérience possible (12 c) . La quête
métaphysique de l'Inconditionné (12 e). c'est-à-dire d'une
connaissance qui transcende toutes les conditions de la
connaissance, et nous découvre une totalité absolue, un être
absolument nécessaire, ou une substance absolument simple
(l'âme), n'aboutit qu'à un échec retentissant. Tant que nous
cherchons cet Inconditionné dans les phénomènes, nous ne
récoltons que du vide ou des contradictions (12f) : l'âme, le
monde et Dieu ne nous sont pas donnés comme objets, et nous
risquons d'en dire n'importe quoi, lorsque nous nous aventu­
rons ainsi dans le champ du supra-sensible (12j) . C'est l'échec
du dogmatisme en métaphysique. Mais si l'Inconditionné ne
peut être cherché parmi les phénomènes, il peut et doit l'être
dans le domaine de la connaissance pratique, qui est pour Kant
celui de la morale, fondée, on l'a dit, sur le pouvoir causal d'un
être considéré comme chose en soi.
La place de l'Inconditionné, à laquelle prétendait la méta­
physique de la nature, et qu'elle doit laisser vide si elle ne veut
pas succomber à ses contradictions, est désormais libre pour un
usage pratique de la raison (12 k) . Il aura fallu barrer la route
à l'extension supra-sensible de la raison pure théorique, pour
rendre possible son extension pratique (14 q et t). Est-ce assez
pour comprendre que Kant ait parlé « d'obtenir une place pour
la croyance », le terme allemand (Glauben) désignant d'ailleurs
la foi religieuse ? Suffit-il d'en appeler aux « bons sentiments »
de Kant pour sa religion maternelle ? Ce serait oublier cette
Les thèmes à l'œuvre : la paix aux frontières 1 69

note de la Première Préface où Kant proclame : « Notre siècle


est particulièrement le siècle de la critique à laquelle il faut que
tout se soumette. La religion, alléguant sa sainteté < . > veut ..

d'ordinaire y échapper ; mais alors elle excite contre elle de


justes soupçons » (p. 6). C'est ce que nous examinerons à la
...

fin de cette partie, dans la section III intitulée : La question des


frontières : métaphysique, théologie morale et religion. Aupara­
vant, évoquons la croisade de paix que Kant entreprend en
métaphysique.

II. Espoirs de p aix en métaphysique

L'entreprise de la Critique de la raison pure se présente


comme l'avènement de la paix en métaphysique. En 1 796, au
terme de quarante années d'enseignement à l'Université de
Koenigsberg, Kant publiera un opuscule intitulé : Annonce
d'un traité de paix perpétuelle en philosophie. Quels en sont les
préliminaires ?

1 . Au-dessus de la mêlée

Kant prend acte du succès florissant des sciences mathéma­


tiques et physiques de son temps. Il le compare au triste état
dans lequel se traîne la métaphysique, « champ de bataille de
contestations sans fin », dit la Première Préface, ou encore
« tombée, par suite de guerres intestines, dans la plus grande
anarchie ».
« Quant à l'accord de ses partisans dans leurs assertions, elle en
est tellement éloignée qu'elle semble plutôt une arène particulière­
ment destinée à exercer les forces des lutteurs en des combats de
parade et où jamais aucun champion n'a pu se rendre maitre de la
plus petite place et fonder sur sa victoire une possession
durable » (9 d) .
70 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

Au milieu des batailles que se livrent les écoles philosophi­


ques, Kant préfère le rôle d'observateur à celui de protago­
niste : pas question d'intervenir dans la mêlée.
« Au lieu de frapper à coups d'épée, [conseiIle Kant], contentez­
vous plutôt de regarder tranquillement, placé sur le terrain sûr de la
critique, ce combat qui doit être pénible pour les champions, mais
qui pour vous est un passe-temps agréable dont l'issue à coup sûr,
ne sera pas sanglante, mais fort avantageuse à vos connaissances »
(Discipline de la raison pure, 2° section, p. 5 1 2) .

Plutôt que l'uniforme de forces d'interposition, Kant endos­


sera l'habit du juge :
« On peut regarder la Critique de la raison pure comme le vrai
tribunal de toutes les controverses de cette faculté ; car elle n'a pas
à s'immiscer dans ces disputes qui portent immédiatement sur des
objets, mais eUe est établie pour déterminer et juger les droits de
la raison en général suivant les principes de son institution
première.
« Sans cette Critique, la raison demeure, en quelque sorte, à
l'état de nature et, pour rendre valables et pour garantir ses affirma­
tions et ses prétentions, elle ne peut recourir qu'à la guerre. La Cri­
tique, au contraire, tirant toutes ses décisions des règles fondamen­
tales de sa propre institution, et dont l'autorité doit être reconnue
par tout le monde, nous procure la tranquillité d'un état légal où il
ne nous est pas permis de traiter notre différend autrement que par
voie de procès. Dans le premier état, ce qui met fm aux désaccords,
c'est une victoire dont les deux partis se vantent et que suit, ordinai­
rement, une paix mal assurée, établie par l'intervention d'une auto­
rité supérieure ; dans le second cas, c'est, au contraire, une sentence
qui, remontant à la source des discùssions, doit assurer une paix
éternelle. Les disputes interminables d'une raison simplement dog­
matique nous obligent elles-mêmes à chercher enfin le repos dans
une critique de cette raison même et dans une législation qui s'y
fonde » (ibid. , p. 5 1 4) .

Kant veut donc terminer, devant un tribunal compétent,


les conflits de la raison avec elle-même, mettre fin aux déchi­
rements entre thèses « rationalistes » et antithèses « empi­
ristes » sur le commencement du monde et ses limites, sur
l'atomisme et le continuisme, la liberté ou le mécanisme de
Les thèmes à l'œuvre : la paix aux frontières 1 71

la nature, l'existence ou non d'un être nécessaire. Kant sou­


ligne, à la manière des sceptiques, la vanité de ces joutes sans
vainqueur, où la fanfaronnade tient lieu d'argument (ibid. ,
p. 5 1 0). Il ridiculise la mythologie fantastique des polémiques
sempiternelles :
« Les deux partis frappent des coups en l'air et se battent contre
leur ombre, car ils sortent des limites de la nature pour aller dans
une région où il n'y a rien que leurs serresl dogmatiques puissent
saisir et retenir. Ils ont bien combattu ; les ombres qu'ils pourfen­
dent se rassemblent en un clin d'œil, comme les héros du Walhalla,
et ils peuvent toujours se donner le plaisir de combats aussi peu
sanglants » (ibid., p. 5 1 7).

2. La paix parle chemin le plus long

Mais Kant ne veut pas se contenter de la dérision sceptique.


Il réclame une décision critique.
« On ne saurait admettre, non plus, un usage sceptique de la rai­
son pure, usage qu'on pourrait appeler le principe de la neutralité
dans toutes les controverses. Exciter la raison contre elle-même, lui
donner des armes des deux côtés et regarder alors tranquilement et
d'un air raileur cette lutte ardente, cela ne fait pas bon effet au
point de vue dogmatique, mais semble dénoter un esprit malin et
méchant » (ibid. ) .

Certes, « la manière sceptique de s e tirer d'un mauvaise


affaire pour la raison semble être le plus court chemin pour
arriver à une paix philosophique durable ». Mais Kant préfere
prolonger la route jusqu'à une critique précise du pouvoir de la
raison. Il s'agit de dépasser le simple constat d'échec, sans
retomber dans une confiance aveugle. La simple neutralisation
des combattants (au demeurant inoffensifs) ne peut produire
qu'une indifférence blasée ou un mépris affiché contre toute

1 . Le terme allemand que traduit « serres » est Grife. Il consonne évidemment


avec Degriffe (concepts), mais ici, aucune intuition ne donne prise aux concepts, qui
demeurent vides.
72 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

affirmation en métaphysique. Il s'agit de dépasser les différends


et l'indifférence qu'ils ont fmi par engendrer.
C'est pourquoi, dès la Première Préface, Kant invite la raison
« à entreprendre à nouveau la plus difcile de toutes ses tâches,
celle de la connaissance de soi-même, et d'instituer un tribunal qui
la garantis dans ses prétentions légitimes et puisse en retour
condamner toutes ses usurpations sans fondements, non pas d'une
manière arbitraire, mais au nom de ses lois éternelles et immuables.
Or ce tribunal n'est autre que la Critique de la raison pure elle­
même » (p. 7).

Notons-le : Kant n'ignore pas que l'entreprise critique a


des antécédents (on a rappelé plus haut les Règles pour la
direction de l'esprit de Descartes). On remarquera en outre
que la raison ne reçoit ses lois de personne (aucun Dieu créa­
teur des vérités éternelles ou garant de la vérité de mes idées
claires et distinctes). La Crztique de la raison pure doit décou­
vrir par elle-même ses propres lois. Elle est à la fois législa­
teur, juge et partie. Pourtant, au lieu de s'auto-amnistier, elle
s'autocensure.
« Je suis donc, écrit Kant, entré dans cette voie, la seule issue
qui restait à suivre, et je me flatte d'être arrivé à la suppression de
toutes les erreurs qui, jusqu'ici, avaient divisé la raison avec elle­
même dans son usage en dehors de l'expérience. Je n'ai pas évité
ses questions en donnant pour excuse l'impuissance de la raison
humaine ; je les ai au contraire complètement spécifiées suivant
des principes, et, après avoir découvert le point précis du malen­
tendu de la raison avec elle-même, je les ai résolues à sa complète
satisfaction. »

Le point précis du malentendu de la raison consiste, on l'a


vu, à appliquer à la sphère du supra-sensible (l'âme, Dieu, la
liberté . . . ), des principes qui sont en réalité destinés au seul
usage de l'expérience (cf. 14 t).
Les espoirs de paix en métaphysique sont fondés sur la dissi­
pation de ce malentendu, et par conséquent sur la distinction,
négligée tant par l'empirisme que par le dogmatisme, entre
l'objet d'une part, comme objet des sens et de l'entendement, et
Les thèmes à l'œuvre : la paix aux frontières 1 73

d'autre part comme chose en soi. Cette distinction cardinale et


si féconde selon Kant aurait permis à Hume de dépasser le
stade sceptique d'une censure de la raison.

3. La géographie, c'est la guerre ; la géométrie, c'est la paix

Traitant De l'impossibilité où est la raison pure en désaccord


avec elle-même de trouver la paix dans le scepticisme, Kant pré­
sente Hume comme « uo des célèbres géographes de la raisoo
humaine » (p. 5 1 9). Mais Hume s'est contenté de reléguer les
tentatives de la métaphysique touchant Dieu, l'âme, et l'uni­
vers, au-delà de l'horizon de nos connaissances, sans expliquer
pourquoi ni comment ces objets de la raison se trouvaient hors
de notre portée théorique.
Dans l Enquête sur l'entendement humain, Hume proposait
'

en effet « d'enquêter sérieusement sur la nature de l'entende­


ment humain et de montrer, par une analyse exacte de ses
pouvoirs et capacités, qu'il n'est apte en aucune manière à
s'engager en de tels sujets lointains et abstrus » (section 1). Et
Hume déclare expressément « o'aller pas plus loin que cette
géographie mentale, que cette délimitation des parties et pou­
voirs distincts de l'esprit » .
A cette géographie du renoncement sceptique, Kant veut
substituer une détermination exacte et a priori des limites du
pouvoir de notre raison. Ces limites seront juridiquement éta­
blies, et non simplement conjecturées comme les bornes que
rencontre la raison sceptique à son exploration du monde des
connaissances humaines.
« A quoi sert la géographie ? A faire la guerre, a-t-on pu
répondre. » La géographie mentale de Hume, en tous cas, lui
sert à faire la guerre contre toute expédition métaphysique.
La géométrie et le cadastre institués par Kant se proposent
de ramener la paix. Une paix incompatible avec les rêves de
l'explorateur imprudent ou les ambitions pharaoniques de
l'architecte.
74 1 Premières leçons sur Critique de III rllison pure de Kant

4. L'explorateur adepte du repli et l'architecte à court de matériaux

Les biographes de Kant ne se sont pas privés de commen­


taires, ironiques ou attendris, sur le régime de vie monotone du
philosophe de Kœnigsberg, sa cérémonieuse ponctualité, sa
promenade quotidienne à peine modifiée le jour où il apprend
la prise de la Bastillel.
Si en métaphysique, Kant propose une révolution, il faut
bien reconnaître que c'est une révolution des juges, et non des
conquistadors. Kant suit de loin les expéditions de la méta­
physique, pour recommander aux explorateurs la prudence. Il
préfère la géométrie du cadastre à la géographie des terres
inconnues :
« Nous avons maintenant parcouru le pays de l'entendement
pur, en examinant soigneusement chacune de ses parties ; nous
l'avoDS ainsi mesuré et nous y avons fIXé à chaque chose sa place.
Mais ce pays est une ne que la nature enferme dans des limites
immuables. C'est le pays de la vérité (nom séduisant) entouré
d'un océan vaste et tempétueux, véritable empire de l'apparence,
où maints bancs de brouillard, mainte banquise sur le point de
fondre font croire à de nouveaux pays, ne cessent d'abuser par de
vaines espérances le navigateur qui rêve de découvertes et l'empê­
trent dans des aventures auxquelles il ne peut renoncer mais qu'il
ne peut jamais conduire à bonne fm. Avant de nous risquer sur
cette mer pour l'explorer dans toutes ses étendues et nous assurer
s'il y a quelque chose à espérer, il sera utile auparavant de jeter
encore un coup d'œil la carte du pays que nous allons quitter et
sur
de nous demander si, par hasard, nous ne pourrions pas nous
contenter de ce qu'il contient, ou même s'il ne nous faut point, par
force, nous en contenter, dans le cas, par exemple, où il n'y aurait
pas ailleurs un autre sol sur lequel nous pourons nous fixer ; et
ensuite à quel titre nous-mêmes nous · posODS ce pays, et com-

1 . Depuis Heinrich Heine, il est de bon ton d'en rajouter sur son formalisme fri­
leux, sa pensée sans corps, casanière et purement cérébrale. Ou bien de conspuer, avec
Péguy, « la morale kantienne <qui> a les mains propres, mais qui n'a pas de main s » .
L a lecture d e l'Anthropologie du point de vue pragmatique devrait sufre à dissiper ces
fantasmes d'affabulation. On y découvre un Kant sociable, rafmé mais débonnaire,
chexchant par tous les moyens à réconcilier le bien-vivre avec la vertu.
Les thèmes à l'œuvre : la paix aux frontières 1 75

ment nous pouvons nous y maintenir en nous assurant contre


toutes les prétentions ennemies » (Critique. Du principe de la dis­
tinction. . . . début, p. 2 1 6).

Kant n'a rien d'un aventurier de la métaphysique. Il se


montre plutôt soucieux de garder le pré carré que d'aller
conquérir de nouvelles terres, où l'on n'est jamais sûr de pou­
voir se maintenir. De même, en architecture, il propose de pro­
portionner la construction, non seulement à nos besoins, mais
également à nos ressources :
« Si je considère l'ensemble constitué par toute la connaissance
de la raison pure et spéculative comme un édifice dont nous avons
en nous au moins l'idée, je puis dire que, dans la théorie transcen­
dantale des éléments, nous avons évalué nos matériaux et déter­
miné quel édifice, de quelle hauteur et de quelle solidité, ils suffi­
sent à élever. Sans doute, bien que nous eussions l'intention de
construire une tour qui devait s'élever jusqu'au ciel, il s'est trouvé
que notre provision de matériaux sufsait à peine à bâtir une mai­
son d'habitation qui fOt tout juste as spacieuse pour convenir aux
travaux auxquels nous vaquons sur la plaine de l'expérience et assez
haute pour que nous puissions tout voir d'un coup d'œil, et que
notre audacieuse entreprise échouerait ainsi nécessairement faute
de matériaux, sans même que l'on etH besoin de faire entrer en
compte la confusion des langues qui devait immanquablement
diviser les travailleurs sur le plan à suivre et les faire se disperser
par tout le monde, pour y bâtir chacun pour soi et à sa guise.
< . . . > avertis de ne pas nous aventurer sur un projet arbitraire et

aveugle, qui pourrait bien dépasser toutes nos ressources < . . . > il
nous faut faire le devis d'un édifice qui soit en rapport avec les
matériaux dont nous disposons et qui sont appropriés à nos
besoins » (Critique. Théorie transcendantale de la méthode. début,
p. 489).

Ni conquistador ni architecte mégalomane : Kant a horreur


des châteaux en Espagne. La Critique est une censure de Babel
et de Christophe Colomb : Kant n'aime dépasser ni les devis ni
les frontières. Il veut savoir quelle langue il faut parler, et quel
pays il a vraiment découvert.
76 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

III. La question des frontières : métaphysique; théolo­


gie, morale et religion

1 . Raison et foi : la Lumière et les Lumières

Le siècle des Lumières est marqué par un fort mouvement de


sécularisation (de laïcisation) de la pensée. C'est particulière­
ment le cas en Allemagne et en Prusse où l'émancipation de la
philosophie par rapport à la théologie atteint son paroxysme.
D'une manière paradoxale, c'est Luther qui aura été l'un des
principaux artisans de cette émancipation. En prenant soin
d'humilier, avec saint Paul, la sagesse du monde devant la folie
de la croix, la raison devant la grâce, la philosophie devant les
Saintes Écritures, Luther a considérablement réduit le rôle de
la raison dans l'exposé de la foi. Autrefois servante de la théo­
logie, la raison se voit traitée, à cause de ses infidélités, de pros­
tituée (Luther est moins poli).
La branche rationnelle du courant piétiste (fondé en 1 670 à
Francfort par le pasteur alsacien Spener) tente de réconcilier
l'héritage de la foi avec les progrès de la raison. Ce piétisme met
sa confiance dans la piété personnelle ou, comme dira Kant,
dans la « métamorphose morale de l'homme ». La morale va
devenir un pont (mais aussi une pomme de discorde) entre la
théologie et la philosophie, qui prend le titre officiel de sagesse
ou connaissance du monde ( Weltweisheit) : tout un pro­
gramme de laïcisation.
L'Université de Halle deviendra, au début des Lumières, un
bastion où piétistes et rationalistes forment un front commun
contre l'orthodoxie luthérienne. Mais l'union sacrée connaît
des tiraillements, et conduit, en 1 723, à la rupture.
Wolff sera ainsi expulsé sur l'ordre de Frédéric 1 (le « roi-ser­
gent »), pour avoir prêché une foi trop vive dans le mécanisme
de la nature et prôné l'autonomie morale de l'homme. Selon
Wolff en effet, il n'y a pas d'autre autorité en morale que la
connaissance rationnelle de la nature humaine. « L'homme rai-
Les thèmes à l'œuvre : la paix aux frontières 1 77

sonnable, disent les Pensées rationnelles sur les actions et pas­


sions des hommes (§ 38), n'a besoin d'aucune autre loi - par sa
raison il est à soi-même la loi. »
Cette idée d'une autolégislation morale se retrouve au cœur
de l'entreprise kantienne. Elle s'inscrit dans le mouvement
d'émancipation de la philosophie par rapport à toute tutelle
théologique. Meier, un disciple de Wolf dont Kant commen­
tera la Logique dans ses cours, définit la philosophie : « Science
des propriétés générales des choses, dans la mesure où elles
sont connues sans la foi. »
Wolff déploie beaucoup d'ingéniosité pour se disculper. Il
entend montrer que sa philosophie s'accorde particulièrement
bien avec les Saintes Écritures. Il lui arrive aussi de dire que les
vérités de raison, soumises au seul principe de non-contradic­
tion, s'étendent à la possibilité des choses, domaine de la philo­
sophie, et que la théologie, elle, atteint davantage la réalité
effective, soumise au principe de raison suffisante (la volonté de
Dieu étant la raison suffisante de toutes choses).
Mais si, comme on l'a vu, la raison suffisante se ramène à la
non-contradiction, alors la philosophie risque de ne s'accorder
avec la théologie qu'en l'absorbant.
La question d'un tel accord devient l'objet de vives contro­
verses qui culminent dans les années 1 710- 1 780 avec la « que­
relle du panthéisme ».

2. L e piétisme débordé p a r s a gauche rationnelle

Commençons par poser le problème en termes généraux.


L'accord de la Révélation et de la raison peut se faire d'au
moins deux manières.
Dans une première manière, la raison reste soumise à la
Révélation, qui la dépasse et la porte à un accomplissement
dont elle est incapable par elle seule. La Révélation est alors
supérieure, mais non pas contraire à la raison, tout comme,
chez Thomas d'Aquin, la grâce ne supprime pas la nature, mais
la parachève (gratia non tollit naturam, sed eam perficit) . Cette
perspective sera encore en grande partie celle de Leibniz.
78 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

Une autre façon consiste à réduire le contenu dogmatique de


la théologie à la religion naturelle ou religion selon la raison.
Cette tentative de rationaliser le contenu de la religion (chré­
tienne en l'occurrence) est illustrée par Lessing (1 729- 1 78 1 )
dans son Christianisme de la raison. Y sont démontrés, sur le
mode géométrique, l'existence de Dieu, la Trinité, la Création.
L'inspiration est évidemment celle de Spinoza, dont l'Éthique
( 1 675), dont la première partie traite de Dieu, est démontrée
suivant l'ordre géométrique. Spinoza n'avait pas craint non
plus de proposer une exégèse rationnelle de la religion juive,
mais aussi de l'enseignement du Christ.
De la même façon, Reimarus ( 1 694- 1 768) conteste l'idée
d'une Révélation qui échapperait à la raison universelle dont
tout homme est dépositaire. De son Apologie ou défense des
adorateurs raisonnables de Dieu, Lessing publiera des fragments
(posthwnes) au milieu des années 1 770. Aux attaques dont il
fait alors l'objet Lessing répondra, entre autres, par sa
,

Réplique de 1 777, en faveur d'une conception morale dyna­


mique (et non pas statique) de la vérité.
« Ce n'est pas la vérité en elle-même - chacun est, ou croit
être, en sa possession - mais l'effort droit et franc (aufrichtig)
qu'il a appliqué, pour aller au bout de la vérité (hinter die
Wahrheit zu kommen) qui fait la valeur de l'homme. »
Mendelssohn (1 729- 1 786), qui collaborera avec Lessing en
lui apportant sa science talmudique, développe l'idée de « foi
rationnelle », et réduit toute religion à un effort d'édification
morale. Il soutient que « le spinozisme, bien compris, peut s'ac­
corder avec la vraie philosophie de la religion ». C'en est trop
pour le pasteur Jacobi (1 743- 1 8 1 9) qui affirme, dans ses Lettres
à Mendelssohn sur la doctrine de Spinoza :
- que le spinozisme est la forme achevée du rationalisme, et, à
ce titre, est un athéisme ;
- que l'entendement, privé de la lumière de la Révélation, est
incapable de fonder une véritable éthique.

Mendelssohn retournera à Jacobi son accusation


d'athéisme : l'athée est celui qui n'admet pas de démonstration
Les thèmes à l'œuvre : la paix aux frontières 1 79

de l'existence de Dieu. Quant à la moralité, elle peut être fon­


dée, non pas certes sur une philosophie érudite, mais sur une
philosophie populaire, alliée au sens commun.

3. Kant entre en scène

Sans la connaissance de ce contexte intellectuel, il est bien


difficile de comprendre la petite phrase :
« Je dus donc enlever <ou relever : aufheben> le savoir afin d'ob­
tenir une place pour la croyance <ou la foi : Glauben> >> (14 u) .

De quelle croyance va-t-il s'agir ? De celle des piétistes ? Ce


n'est pas certain. De celle de Jacobi ? Encore moins. Comme on
l'a déjà vu faire en philosophie théorique, Kant va renvoyer
dos à dos tous ses prédécesseurs. Contre Jacobi, Kant affirme
les prérogatives de la raison. Il ira jusqu'à proclamer, dans une
Conclusion de paix qui clôt la première section du Conflit des
Facultés <de théologie et de philosophie> (1 798) :
« La religion est purement une afaire de la raison ».

Contre Mendelssohn, pourtant rationaliste, Kant défend les


garanties de rigueur systématique qu'offre la philosophie sco­
lastique (cf. 16 a et d). Kant reprend de Mendelssohn l'idée
d'une « foi rationnelle », fondée sur les dispositions morales de
l'homme, et non sur une connaissance spéculative. Mais il lui
donne une tout autre signification. Laquelle ?
Dans Qu 'est-ce que s 'orienter dans la pensée ? (l'écrit
de 1 786, oû Kant intervient, un an avant la seconde Préface,
dans la querelle du panthéisme), Kant définit cette croyance
rationnelle comme :
« Le guide ou le compas grâce auquel le penseur spéculatif peut
s'orienter dans ses incursions rationnelles dans le champ des objets
supra-sensibles. »

En effet, la pensée spéculative n'est pas en état de détermi­


ner, par elle-même, des « objets » tels que Dieu, l'âme . . . C'est
pourquoi, dans un premier temps, la Critique de la raison pure
80 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

nous découvre notre inévitable ignorance à leur égard (14 q) .


C'est là son « utilité négative » (14 a) . En prévenant la raison
contre toute extension illégitime, elle l'empêche de compro­
mettre l'extension de son usage moral (14 b, c, d) . Bref, les res­
trictions imposées à la raison théorique et à la métaphysique de
la nature (J4f, g) permettent de sauver la doctrine des mœurs.
La liberté de la volonté, donnée pratique (morale), est comprise
comme chose en soi : elle échappe ainsi au mécanisme de la
nature, connaissance théorique limitée, elle, aux phéno­
mènes (14 k, l, ln, n, o, p).
En prétendant traiter Dieu, l'âme, la liberté, avec ses prin­
cipes a priori, qui ne s'étendent en fait qu'aux objets de l'expé­
rience, la raison théorique, dans la métaphysique dogmatique,
les a subrepticement considérés comme des phéno­
mènes (14 s, t) . Elle a par là discrédité l'usage de ces notions. Et
c'est ainsi que « le dogmatisme de la métaphysique, c'est-à-dire le
préjugé d'avancer dans cette science sans critique de la raison »,
se retrouve sur le ban des accusés : « Elle est la vraie source de
toute l'incrédulité qui s'attaque à la (14 u) . Mais alors
quelle croyance ou quelle foi peut relever la raison théorique de
cet échec ? Ne faut-il pas relever la raison théorique elle-même de
ses fonctions dans le supra-sensible ? Au profit de quelle faculté
de connaissance ?

4. Du savoir à la " foi )) : la relève

Dans une section de la Critique traitant De l'impossibilité


d'une preuve de l'existence de Dieu, Kant réfute, comme il
l'avait déjà fait dans l' Unique fondement possible d'une preuve de
l'existence de Dieu (1 763), la démonstration selon laquelle
l'existence est un caractère nécessairement compris dans le
concept d'un être nécessaire et parfait. On peut dire que Kant
abolit le savoir de l'argument dit « ontologique », que Des­
cartes, Leibniz et Wolff ont repris d'Anselme de Cantorbéry
(XI" siècle), non sans l'avoir remanié.
Argument complètement inepte, selon Kant : l'existence
n'est en aucun cas un prédicat réel (un attribut) qu'on puisse
les thèmes à l'œuvre : la paix aux frontières 1 81

tirer d'aucun concept, mt-ce l e concept de Dieu. Dieu demeure


donc une simple Idée, c'est-à-dire, au sens de Kant, « un
concept de la raison auquel aucun objet correspondant ne peut
être donné dans l'expérience ».
Kant enlève ainsi à l a raison spéculative ses prétentions à des
points de vue exorbitants ou à des intuitions transcendantes
(14 s : überschwengliche Einsichten, dit le texte original qui, par
cette expression non technique, vise les débordements illuminés
des sectes).
Seulement voilà : la foi ou croyance qui vient relever ce savoir
n'est ni grâce, ni illumination transcendante. Kant a déclaré
incompétente la raison spéculative dans les matières théologi­
ques (comme d'ailleurs dans les matières cosmologiques ou
psychologiques). Il a forcé le savoir à la démission. C'est pour
proclamer en même temps « l'admission de Dieu, de la liberté, de
l'immortalité de l'âme en faveur du nécessaire usage pratique de
la raison » (ibid ) .
Le savoir de l a théologie rationnelle est donc aboli, mais il est
relevé, remplacé par une théologie morale au service de la seule
raison, mais cette fois dans son usage pratique. Il y a bien un
transfert de compétences, mais toujours sous juridiction de la
raison.
« Ce qui est ici en litige, ce n'est pas la chose, mais le ton. Vous
avez toujours le moyen, explique Kant, de parler le langage d'une
foi solide justifiée par la raison la plus sévère, quand même il vous
faudrait abandonner celui du savoir » (Discipline de la raison pure,
2· section, p. 5 1 1 ) .

La théologie échappe pOur toujours à la raison spéculative,


mais pas à la raison pratique. Dans l'usage spéculatif de la rai­
son (dans l'étude théorique de la nature et de ses lois par
exemple), l'idée de Dieu n'a pas immédiatement sa place : « Je
suis obligé, dira Kant, de me servir de la raison comme si tout
n'était que nature. » L'existence ou même seulement la pensée
de Dieu n'interviennent pas comme conditions d'explication
des phénomènes.
Toutefois « la supposition d'un sage auteur du monde
peut < . > nous donner un fil conducteur dans l'investigation
. .
82 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

de la nature » (p. 555). Cette confiance dans une sagesse divine


est un principe purement régulateur : un principe qui ne nous
renseigne pas sur la manière dont les choses ont été constituées,
mais qui nous suggère une direction de recherche. Il nous
encourage à étudier la nature comme s'il devait toujours s'y
rencontrer partout l'unité, la continuité, l'homogénéité dans la
diversité. Pour autant, l'existence de Dieu n'est pas requise
comme condition nécessaire des phénomènes de la nature.
En revanche, dans l'usage pratique (moral) de la raison,
l'existence de Dieu constitue, avec la liberté et l'immortalité de
l'âme, un postulat nécessaire. Décidément, rien n'est perdu
pour la raison :
« C'est toujours à la raison pure, mais seulement dans son usage
pratique < . . . > de faire de l'existence de Dieu une supposition abso­
lument nécessaire pour ses fms essentielles, alors que la spéculation
théorique ne peut que l'imaginer, sans la rendre valable » (Canon de
la raison pure, 2" section, p. 550). En quoi la supposition de l'exis­
tence de Dieu (ou encore d'une vie future) est-elle absolument
nécessaire ? « Dieu et une vie future sont, suivant les principes de la
raison pure <dans son usage pratique>, deux suppositions insépa­
rables de l'obligation que nous impose cette même raison » (ibid.,
p. 546). Ce sont bien les données morales qui imposent ici un méta­
physique religieuse.

A la place de la théologie naturelle, rationnelle, ou des preuves


de Dieu par l'ordre de la nature et les causes finales, Kant pro­
pose une théologie morale.
Cette théologie morale ne soumet pas la raison à une obli­
gation morale d'origine divine : elle n'est pas une morale théo­
logique.
« Nous ne tiendrons pas nos actes pour obligatoires, parce qu'ils
sont des commandements de Dieu, mais nous les considérerons
comme des commandements divins, parce que nous y sommes inté­
rieurement obligés » (ibid., p. 5 5 1 ) .

Voilà une théologie morale dépourvue de toute trans­


cendance.
Les thèmes à l'œuvre : la paix aux frontières 1 83

5. La « foi morale »

Récapitulons ces indications en suivant l'importante 3e sec­


tion du Canon de la raison pure : De l 'opinion, du savoir et de la
foi, où Kant justifie l'emploi de ces termes.
Dans l'opinion, ma conviction personnelle est insuffisante,
et la certitude universelle fait totalement défaut. L'opinion est
donc insufsante subjectivement et objectivement.
Dans la foi (ou croyance), ma conviction et mon adhésion
intimes sont données, mais la certitude objective et universelle
manque.
C'est seulement dans le savoir que sont réunies conviction et
certitude.
Or, selon Kant, l'existence morale ne peut pas plus se
contenter d'opinion que les Mathématiques.
« Il est absurde d'émettre des opinions en Mathématiques < . . . >
Il en est de même dans les principes de la moralité, car on n'a pas le
droit de risquer une action sur la simple opinion que quelque chose
est permis, mais il faut le savoir » (p. 553).

A défaut de savoir, il faudra bien se contenter d'une foi


morale. Kant semble même réserver le terme de foi (Glauben)
au domaine pratique :
« Ce n'est jamais qu'au point de vue pratique que la croyance
<ce qu'on tient pour vrai> sans justification théorique suffisante
peut être appelée foi » (ibid ) .

Pourquoi réserver un terme si fort à l'usage pratique (moral)


de la raison ? Parce que, sans l'existence de Dieu et la vie
future, nos principes moraux seraient, selon Kant, renversés.
« Personne ne peut se vanter de savoir qu'il y a un Dieu et
une vie future », car c'est justement là « le dessein ambitieux
d'une raison qui s'égare au-delà des limites de toute expé­
rience ». Tout autre est la conviction morale de l'existence de
Dieu et d'un autre monde. Elle ne fait qu'un avec ma disposi­
tion morale : « Cette foi rationnelle se fonde sur la supposition de
sentiments moraux. » Ce qui pose un problème : et si venait à
84 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant .

manquer cette disposition à la moralité ? Kant bute ici sur le


problème du mal radical, et la possibilité d'une volonté résolu­
ment opposée au bien moral de l'homme. Quel mobile sera
assez fort pour décourager toute volonté malfaisante ? La figure
d'un Dieu justicier, dispensateur de récompenses ou de châti­
ments éternels viendrait-elle au secours d'une foi rationnelle
mais peu convaincante ? Faudra-t-il revenir à la religion de
Voltaire, qui voulait que son procureur, sa femme et ses valets
croient en Dieu, imaginant qu'il en serait moins trompé et
moins volé ?
C'est bien la solution que Kant donne, provisoirement, dans
la Critique : les lois morales sont regardées comme des com­
mandements qui portent en eux des promesses et des menaces
(p. 547). Quand bien même un homme serait, « faute de bons
sentiments, étranger à tout intérêt moral, il ne pourrait s'empê­
cher de craindre un Ê tre divin et un avenir » (p. 556). Et Kant
avoue fièrement cette généreuse concession à la « philosophie
populaire » .
Mais alors, les mobiles d'une action moralement bonne
seraient ils étrangers à la moralité ? Kant ne le croit pas, et le
grand texte de 1 793, La religion dans les limites de la simple rai­
son, confirme que l'appel à la religion est interne à la morale :
« La morale se suffit à elle-même, mais eUe conduit immanquable­
ment à la reUgion, s'élargist ainsi jusqu'à l'idée d'un législateur
moral et tout-puissant » (Préface) . C'est ce que la Critique de la rai
son pure appelait déjà l'usage immanent de la théologie morale.

6. La théologie. aiguillon de la moralité

Dans la théologie morale proposée par Kant, c'est la morale


rationnelle qui s'élargit aux idées de la religion, et leur donne
pour ainsi dire droit de cité en métaphysique. L'accord entre
morale et théologie se fait à partir de la morale, et reste inté­
rieur à la morale : « Nous ne nous croirons d'accord avec la
volonté divine que dans la mesure où nous tiendrons la loi
morale pour sainte » (Critique, p. 5 5 1 ). Il faut d'abord et avant
Les thèmes à l'œuvre : la paix aux frontières 1 85

tout suivre « le fil conducteur d'une raison qui dicte les lois
morales pour la bonne conduite de la vie » (ibid. ) .
La dimension religieuse (ou plutôt théologique) de la mora­
lité vient après. Elle est seconde. Mais pas seulement secon­
daire. Elle vient seconder, renforcer, galvaniser la conduite de
la vie vertueuse. « Sans un Dieu et sans un monde actuellement
invisible pour nous, mais que nous espérons, les magnifiques
idées de la morale pourraient bien être des objets d'assentiment
et d'adhésion, mais ce ne sont pas des mobiles d'intention et
d'exécution . . . » (ibid. , p. 547).
L'idéal du souverain bien, c'est que le bonheur soit exacte­
ment proportionné à la moralité des actions (p. 546). Certes, on
n'est pas vertueux, si l'on n'agit qu'en vue d'une récompense ou
du bien-être qui doit résulter de notre action. Le mobile de l'ac­
tion moralement bonne doit être le respect pour la loi morale, et
non quelque intérêt égoïste. Mais l'accomplissement du devoir se
déroule dans l'espérance qu'il y a un lien entre la moralité et le
bonheur. Et cette espérance que la vertu est récompensée sup­
pose qu'une raison suprême gouverne le monde des fins morales
selon une proportion exacte entre la moralité et le bonheur. « La
raison se voit forcée d'admettre un tel être <l'auteur et sage gou­
verneur d'un monde intelligible>, ainsi que la vie dans un monde
que nous devons considérer comme un monde futur, ou bien de
regarder les lois morales comme de vaines chimères, puisque la
conséquence nécessaire qu'elle-même attache à ces lois <l'accord
de la bonne conduite morale avec le bonheur> devrait s'évanouir
sans cette supposition » (p. 547).
Kant prétend donc dépasser le conflit entre les tenants de
l'autonomie morale et les adeptes de la « seule foi ».
Plutôt qu'un dépassement par le haut, Kant opère un dépla­
cement à la racine. Il conçoit « la pure religion de la raison
comme révélation divine (bien que non empirique) s'effectuant
de manière constante pour tous les hommes ».
Kant renoue ainsi avec la conception de Lessing dans
L 'Éducation du genre humain (§ 4) : « La révélation n'enseigne
rien au genre humain que la raison humaine laissée à elle-même
n'aurait pu trouver. »
86 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

Ainsi, pour Kant, la religion sera, comme l'afe déjà la


Critique de la raison pratique, « la reconnaissance de tous les
devoirs comme des commandements divins < > non comme des ...

commandements arbitraires et en eux-mêmes contigents d'une


volonté étrangère, mais comme des lois essentielles de toute
volonté libre en elle-même » (livre II, chap. 2, V, L 'existence de
Dieu comme postulat de la raison pure pratique).
Le Conflit des facultés, plus radical encore, affIrmera que la
religion ne se distingue de la morale en aucun point quant à son
objet (les devoirs en général) mais qu'elle est « une législation de
la raison destinée, grâce à l'idée de Dieu qu'elle a elle-même pro­
duite, à doter la morale d'une influence sur la volonté humaine
pour qu'elle remplisse tous ses devoirs »1 .

1 . Dès l' Introduction des Leçons sur la doctrine philosophique de la religion, Kant
rappelait le primat absolu de l'obligation morale, dont les lois nécessaires ont leur fon­
dement dans la nature de notre être.
Pas question de dériver la morale d'un principe théologique. Il faut au contraire
« déduire la théologie de la moralité, non pas à c:ause d'une é9idenœ spéculative, mais
d'une é"ridenœ pratique, c'est-à.œre non par le savoir mais par la croyance ». Ainsi, « la
moralité ne doit pas être fondée sur la théologie, mais doit avoir son propre principe en
eUe. La théologie peut, alors, être liée à la moralité, qui gagne ainsi plus de motivation
et une puissance moralement active ».
4

L 'œuvre à l 'épreuve du temps:


du kantisme sans Kant

Deux siècles nous séparent de la Critique de la raison pure, et


des accents « révolutionnaires » de la Seconde Préface. Bien des
circonstances nous en éloignent. N'essayons donc pas de placer
à toute force notre époque sous le patronage de Kant. Les phi­
losophes, quoi qu'en dise une mode récente du « retour de la
philo », ne sont pas faits pour trôner, ni pour patroner. Il font
bien mal leur métier, s'ils dispensent leurs contemporains de
réfléchir, et pensent à leur place au lieu de penser avec eux (ce
qui ne veut certes pas dire comme eux).
La continuelle exhortation de Kant à l'autonomie intelec­
tuelle ( << Aie le courage de te servir de ton propre entende­
ment ! » ) rend plaisante, pour ne pas dire ridicule, l'utilisation
de prétendus résultats de sa philosophie.
L'actualité d'une philosophie ne consiste pas dans sa pure et
simple remise en service ou dans son utilisation dogmatique,
comme s'il suffisait de décongeler l'impératif catégorique, ou
d'afer : « Kant nous a appris que nous ne connaissons pas
les choses en soi... Depuis Kant, on sait qu'en morale, le savoir
est remplacé par la croyance. . . , etc. » Malgré ses apparences
péremptoires, une philosophie comme celle de Kant n'est pas
faite pour résoudre les problèmes (ce dont Kant lui-même n'a
jamais eu la prétention, comme il l'avoue dans sa réponse à
Eberhard de 1 790). Mais pour les aggraver, c'est-à-dire leur
donner du poids, de la consistance, en donnant toute son
88 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

importance à la façon de poser le problème, plutôt qu'à la solu­


tion toute faite : « La façon de donner vaut mieux que ce qu'on
donne », suggère le Menteur de Corneille.
C'est dans cette perspective de la fécondité de la position
kantienne des problèmes (morale et religion, limitation de la
métaphysique, explication du succès des sciences) que nous
voudrions maintenant évaluer 1. L'héritage éthique, 2. La POSM
térité philosophique, et 3. La prospérité épistémologique de Kant.

1 . L'héritage « éthique » : la religion résorbée dans la morale

Comme on vient de le voir, la religion telle que l'entend


Kant apporte à la moralité le secours d'une puissance incita­
tive. Elle traduit l'espérance légitime de l'être moral. Elle favo­
rise, par ses dogmes et ses préceptes, l'expression des disposi­
tions de l'homme au bien moral ( « Tu ne tueras point, tu ne
voleras point, etc. » ). Elle explicite et illustre les conditions de
l'action morale, comme sont l'idée (mais l'idée seulement) d'un
sage législateur qui rétribue la vertu par le bonheur.
Toutefois, bien loin que la religion donne un fondement à la
morale, c'est la morale seule qui donne sa raison d'être à la reliM
gion. La théologie morale (ou éthico-théologie) développée par
Kant restreint la dimension religieuse à un usage publicitaire.
Ce qui est absolument premier, c'est l'autonomie de la raison
pratique : eUe se donne eU�même ses commandements, détermine
seule la loi des actions morales, qu'elle accepte tout au plus
d'habiller de couleurs religieuses, pour raison d'efficacité per­
suasive (on dirait aujourd'hui d'image, ou de communication).
Pour le reste, les dogmes et les rites en vigueur dans les reli­
gions statutaires relèvent, selon Kant, de la superstition. Toute
communication avec Dieu doit.se réduire à la voix du Devoir et
à l'exigence inconditionnelle de l'action moralement bonne.
Loin de rétablir les droits de la religion à côté de ceux de la rai­
son théorique et de la raison pratique, Kant veut contenir,
comme le souligne le titre de l'ouvrage de 1 793, la religion dans
les limites de la simple raison.
L'œuvre à l'épreuve du temps : du kantisme sans Kant 1 89

Ou, si l'on préfère, Kant élargit la compétence de la raison


pratique aux questions métaphysiques de l'existence de Dieu,
de la vie future, du bien et du mal, qui échappent par là au
monopole de l'autorité religieuse fondée sur la Révélation et
sur la Tradition. L'autonomie de la raison pratique est telle que
la définition du bien et du mal mêmes ne lui préexiste pas. Elle
apparaît comme créatrice de ces valeurs. Option décisive, radi­
cale, et assez caractéristique de notre modernité. La forme oui­
verselle de la loi morale suft à garantir et à définir ce qu'est le
bien moral de l'homme.
Nouvelle révolution copernicienne : Kant opère ainsi l'inver­
sion (revanche ou reconversion ?) des rapports de la théologie
et de la philosophie morale. La théologie est devenue la ser­
vante de la morale, comme jadis la philosophie était la servante
de la théologie.
Tel semble être le fm mot de Kant, en ce qui concerne les
rapports du savoir et de la croyance. Et telle est peut-être l'in­
terrogation la plus forte qu'il lègue à notre xxr siècle, si tant est
que celui-ci doive, comme le prophétisait André Malraux, être
religieux, ou ne pas être du tout.

� La fin d'un rêve ?


A l'heure où les éthiques se collent et se décollent au gré des
intérêts immédiats, sans autre légitimité qu'un vague consensus
obtenu par voie de sondage d'opinion, on peut se demander ce
qu'il reste du beau rêve d'une humanité fondée sur l'autolégis­
lation de la raison pratique.
Et d'ailleurs, le mode d'expression politique de cette autodé­
termination des fins bonnes, l'arbitrage du sufrage universel,
est-il aussi infaillible qu'on veut le croire ? Le droit des homines
à disposer d'eux-mêmes peut dégénérer en permis collectif de
tuer. Une voix de majorité peut décider du rétablissement de la
peine de mort. Comme elle avait décidé de la mort d'un roi,
dont Kant, pourtant admirateur de la Révolution française,
s'était ému.
Le siècle qui s'achève ne l'a que trop montré : l'appropria­
tion fanatique du religieux, comme son expropriation violente
90 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

ont animé et animent encore les destructions progranunées de


l'homme, sacrifié à l'idole du pouvoir (le Führer, dépositaire
d'un salut - Heil ! - fondé sur l'extermination d'une race pré­
tendue inférieure), ou d'un savoir totalitaire (le marxisme-léni­
nisme, régénération rationnelle de l'homme). Mais il ne suffit
pas de se voiler la face devant les horreurs de ce siècle.
Quelle communauté humaine peut se prétendre au-dessus
des dérapages non contrôlés, des hystéries collectives, des
complicités de meurtre biologique ou économique ? L'autolé­
gislation des communautés humaines suppose une compétence
Si l'éthique
individuelle dont l'éducation est toujours difficile.
est la science des devoirs et des fins de l'homme, peut-elle se
passer d'une vérité sur l'homme qui ne varie pas au gré des
changements de majorité politique, au hasard des conjonc­
tures économiques et sociales et des intérêts immédiats ou
particuliers ?
Comment s'assurer en effet que l'exigence d'universalité
contenue dans la loi morale fonctionne effectivement pour le bien
de tous les hommes ? Et que notre universalisme n'est pas un
ethnocentrisme qui s'ignore ? Notre humanité est comme prise
entre deux feux : le culte de l'égalité morale et celui de la diffé­
rence historique et culturelle. D'un côté, l'obligation de tous les
hommes envers une vérité morale universelle (qui tombe du
ciel ?). De l'autre, le respect des cultures - ou des barbaries par­
ticulières. A l'heure où l'on brandit comme une arme absolue la
notion de « devoir d'ingérence humanitaire », il semble urgent
de s'entendre sur les critères de ce qui est conforme ou
contraire à la dignité humaine .

• Un critère universel de la moralité ?


Où trouver la bonne mesure entre relativisme et dogma­
tisme ? D'où l'humanité dans son ensemble pourrait-elle bien
prendre ses ordres ? A quelle source puiser un critère universel
du bien et du mal ? Habitués à penser et à vivre par-delà le bien
et le mal, nos contemporains imaginent mal de redécouvrir,
dans la nature humaine (il est d'ailleurs de bon ton de dire qu'il
n'y a pas de nature humaine), une vérité sur l'homme qu'il n'ait
l'œuvre à l'épreuve du temps : du kantisme sans Kant 1 91

pas définie par ses propres moyens (c'est-à-dire, le plus sou­


vent, en fonction de ses propres intérêts).
Ainsi Kant a inauguré, ou en tout cas formulé le premier
avec autant de force, un droit de la raison humaine à disposer de
la valeur des actions humaines. Redoutant la tentation de la rai­
son du plus fort, il a assorti cette souveraineté de la raison pra­
tique d'une condition formelle : l'universalité. « ( Agis d'après
une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu'elle
devienne une loi ) Mais ce critère de l'universalité
n'est pas toujours aisé à mettre en œuvre. Quelques interdits
fondamentaux comme : « Tu ne tueras point » ne pourraient-ils
être amis comme valables en dehors de toute discussion ? Com­
ment ? Le courage de l'humanité ne consiste-t-il pas à affronter
(seule ?) les conséquences de cette autonomie morale tant dési­
rée par le siècle de Kant ? Avons-nous besoin, par exemple, de
représentants des communautés religieuses au sein d'instances
comme le Comité Consultatif national d' Éthique, ou bien ne
sont-ils que les figurants, les vestiges d'une ère révolue, où
l'homme croyait devoir apprendre de plus grand que lui la
nature de sa destinée et de ses obligations ?
L'homme peut-il disposer comme il l'entend de l'homme ?
L'humanité peut-elle atteindre, par ses propres forces, sa majo­
rité ? Il est convenu de répéter aujourd'hui que Dieu est mort,
et qu'il ne saurait par conséquent répondre. Que c'est aux
hommes de répondre, seuls, d'eux-mêmes. Il est certes plus
facile d'alléguer le silence de Dieu que d'envisager notre propre
surdité volontaire.
Il est pourtant remarquable que les grandes tentatives histo­
riques de définir une législation fondamentale universelle se
réclament, fût-ce à mots couverts, d'une inspiration transcen­
dante. La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen
de 1 789 est faite « en présence et sous les auspices de l' Être
suprême ». Le Préambule de la Constitution de 1 848 déclare
franchement : « en présence de Dieu et du peuple français ». Et
les déclarations ultérieures maintiennent le qualificatif de
« droits inaliénables et sacrés ». Peut-être s'agit-il d'une méta­
phore archaïsante. Ou bien est-ce l'indice que toute déclaration
92 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

universelle sur la dignité et les obligations humaines doit rester


en quête d'une garantie transcendante ? Et non de quelque
figure idolâtrique du pouvoir. Car quelle assemblée, quelle
fédération peuvent parler, non seulement au nom des hommes
qu'elles représentent juridiquement ou politiquement, mais au
nom de l'homme ?
Dans l'hypothèse où la nature et l'homme sont les produits
d'une volonté créatrice (c'est encore le cas dans la Déclaration
d'Indépendance américaine de 1 776 : ail men are created equal),
on peut comprendre que les droits et les devoirs fondamentaux
de l'homme se réfèrent à une norme divine du bien et du mal,
du juste et de l'injuste. A moins que l'humanité ne se soit faite
elle-même, et ne puisse s'appuyer que sur elle-même, pour se
construire comme pour se déchirer. C'est la grandeur tragique
d'une humanité souveraine, diront les uns, abandonnée à elle
même, diront les autres, que Kant a choisi d'assumer.

.. Traiter la persoone humaine comme fin, et pas seulement


comme moyen.
Ainsi, pour Kant, « le concept du bien et du mal ne doit pas
être déterminé antérieurement à la loi morale, < . . > mais seule­
.

ment après cette loi et par cette loi ». Mais cette loi n'est pas la
loi du plus fort, ni l'expression d'une majorité d'intérêts. Elle
doit être universelle. Et parmi les critères qui permettent de la
reconnaître, on trouve celui-ci : « Agis de telle sorte que tu
traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la per­
soone de tout autre, jamais seulement comme un moyen, mais
toujours également comme une fin » (Fondation de la métaphy­
sique des mœurs. Ile section). Le droit de la raison humaine à
disposer de la valeur même des actions humaines est donc
assorti d'une réserve capitale : il s'interdit toute utilisation de la
personne en vue d'une fin autre qu'elle-même.
Il est devenu banal de souligner à quel point nombre
d'hommes, de femmes et d'enfants sont traités comme de sim­
ples instruments de pouvoir ou de jouissance. Comme une vul­
gaire matière économique, biologique, érotique : rentable,
sinon interchangeable, et jetable. Nous vivons à l'ère de la ges-
L'œuvre à l'épreuve du temps : du kantisme sans Kant 1 93

tion des ressources humaines. C'est tout dire. Ou encore du


prétendu « droit à Comme si on pouvait avoir droit à
quelqu'un ! ! ! Contre ce simulacre de droit qui ravale la per­
sonne au rang d'un objet ou d'une propriété, Kant nous a,
semble-t-il, mis en garde. Massacres de masses et purifications
ethniques en tous genres ne l'ont que trop montré : dès qu'on
traite les hommes en objets, rien ne s'oppose plus à ce qu'on les
supprime comme de simples obstacles.

L'humanité toujours également comme fm, et jamais seulement


comme moyen Vœu pieux, pourrait-on objecter. Et Marx nous
...

rappelle que « le chemin de l'enfer est pavé de bonnes inten­


tions ». Il nous faut bien compter (mais non pas composer) avec
le mal radical, la pulsion homicide, le délire de la destruction.
Inutile de gémir. En attendant que les institutions politiques,
économiques, fmancières et sociales obligent à respecter en
chaque homme une fin (et nous devons, en tant que citoyens,
contribuer à rendre cette obligation effective), chaque homme
peut témoigner, par son comportement, de l'inaliénable dignité
de la condition humaine. Par son refus catégorique de voir la
personne, née, mourante ou à naître, traitée comme un simple
moyen. Un témoignage qui peut être coûteux. Les droits de
l'homme aussi ont leurs martyrs . . .

2 . l a postérité philosophique

Il serait absurde de vouloir évoquer en quelques pages l'im­


mense postérité de la Critique, et notamment l'écho de sa
Seconde Préface, qui retentit encore, après plus de deux siècles.
Il faudrait d'abord montrer comment les post-kantiens ne
viennent pas seulement après Kant, mais viennent de Kant, ou
en sortent. Le genre de philosophie qu'ils ont développée a été
étiqueté sous le nom d'idéalisme : idéalisme « subjectif» chez
Fichte, « objectif» chez Schelling, « absolu » chez Hegel. Mais
n'oublions jamais que l'idéalisme concerne toujours chez Kant
la forme de notre connaissance, et jamais la matière de l'expé­
rience, la réalité empirique. L'idéalisme est pour Kant une
94 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

méthode pennettant d'analyser nos connaissances a priori, et


de légiférer sur leurs conditions d'application.
Chez les post-kantiens, l'idéalisme semble glisser vers une
doctrine de ce que les choses sont en soi. Leur dette envers
Kant est néanmoins patente.

� La destination de (1 800), de Fichte, prétend nous


élever, elle aussi, du savoir à la croyance. Elle (re)découvre
dans l'action humaine un véritable pouvoir de création irréduc­
tible aux lois du mécanisme universel de la nature. Fichte se
débat notamment avec le problème de l'accord entre le déter­
minisme, auquel sont soumis les phénomènes, et l'autodétermi­
nation de l'action libre. Sa solution ne consiste pas dans la dis­
tinction kantienne des objets comme choses en soi et comme
phénomènes. Fichte préfère déplacer le point de vue de l'idéa­
lisme fonnel de Kant. Il intègre davantage encore la nature à
l'activité intellectuelle du Moi. « La nature dans laquelle j'ai à
agir, écrit Fichte, n'est pas un être étranger et produit sans rap­
port avec moi < . . . > elle est fonnée par les lois de ma propre
pensée et elle doit s'accorder avec elle < . . . > elle n'exprime rien
que des rapports de moi-même à moi-même . . . » C'est ce qu'on
appelle, un peu sommairement, l'idéalisme subjectif de Fichte.
Les Idées pour une philosophie de la Nature de Schelling
( I 797) prolongent également une réflexion kantienne : « Nous
ne voulons pas que la nature coïncide par hasard avec les lois
de notre esprit (par exemple grâce à la médiation d'un tiers) ,
nous voulons non seulement qu'elle exprime elle-même de façon
nécessaire et originelle les lois de notre esprit, mais encore les
réalise elle-même . .. » L'accent est mis sur un processus de la
nature, et non sur la seule activité du moi. Schelling passe alors
à un idéalisme objectif: « C'est par l'identité absolue de l'esprit
en nous et de la nature hors de nous, que doit se résoudre le
problème de la possibilité d'une nature hors de nous. »
Avec Hegel s'élabore « le point de vue de l'idéalisme absolu »,
qui reconnaît dans le concept « le principe de toute vie < . . . > la
fonne infmie, créatrice, qui renfenne en elle-même et en même
temps laisse aller hors d'elle-même la plénitude de tout contenu »
L'œuvre à l'épreuve du tem ps : du kantisme sans Kant 1 95

(Science de la Logique, 1 827 e t 1 830, add. § 1 30). Contradiction ?


Justement, Hegel reproche à Kant de n'avoir pas vu que « la
connaissance et plus précisément la conception d'un objet ne
signifient rien de plus que d'être conscient de lui comme d'une
unité concrète de déterminations opposées » (ibid., add. § 48).
Là où Kant croyait déceler des contradictions, Hegel afTrrme
une unité supérieure. Au chapitre de l'Antinomie de la Raison
pure, Kant s'est demandé « si le monde est à penser ou non
comme limité dans l'espace et dans le temps < . . > si la matière
.

est à considérer comme divisible à l'infini ou comme composée


d'atomes < . . > si tout, dans le monde, doit être regardé comme
.

conditionné < . . > ou si, dans le monde, on doit admettre aussi


.

des êtres libres, c'est-à-dire des points de départ absolus de l'ac­


tion < . . > si le monde en général a une cause ou non » (ibîd. ) .
.

Par ce jeu dialectique de thèses et d'antithèses, Kant pensait


ruiner, sur le plan théorique, toute conception de l'absolu (la
totalité des phénomènes, la liberté, l'existence d'un être absolu­
ment nécessaire). Hegel considère ces oppositions comme les
moments constitutifs de la vérité. L'ambition de Hegel est donc
de réunir ce que Kant a séparé.
A l'aube du siècle demier (le XX"), Kant allait trouver des sup­
porters enthousiastes, dans l' Ecole de Marbourg (Cohen, Cassi­
rer), qui prône, à la suite de Vaihinger, le « retour à Kant » ; mais
aussi des adversaires irréductibles comme Nietzsche, Bergson. Il
serait ridicule de brosser en quelques lignes le tableau de ces affi­
nités ou de ces allergies. Disons simplement que la tonalité juri­
dique de la philosophie de Kant se prête difficilement à une philo­
sophie du dépassement de l'homme ou de l'élan vital.

3. La prospérité épistémologique de Kant

La prospérité épistémologique de Kant mériterait, elle aussi,


un examen au cas par cas. AfTrrmer que nous ne connaissons
pas les choses en soi, mais seulement leurs phénomènes, c'est-à­
dire la manière dont elles nous apparaissent, c'est ce dont beau­
coup de philosophes ou de savants après Kant (pas tous) sont
96 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

tombés d'accord. Certes, Kant va plus loin : « C'est nous­


mêmes qui introduisons l'ordre et la régularité dans les phéno­
mènes < . > les lois des phénomènes dans la nature s'accordent
..

nécessairement avec l'entendement et sa forme a priori. » Pas si


loin cependant, car de même que les phénomènes n'existent que
relativement au sujet, en tant qu'il est doué de sens, les lois
n'existent que relativement au sujet, en tant qu'il est doué d'un
pouvoir de liaison synthétique, l'entendement (Critique, § 26).
Par conséquent, Kant n'affirme pas que l'accord de la
nature avec notre faculté de connaître est, en soi, nécessaire.
Pour mener à bien son travail de synthèse de l'expérience,
notre entendement exige un tel accord. C'est une condition
indispensable sans laquelle nos catégories et nos principes ne
pourraient s'appliquer à l'expérience. Mais il ne faut pas faire
Kant plus présomptueux qu'il n'est. Cette condition pour nous
indispensable aurait pu ne pas être remplie en fait. Kant ne
prend pas notre désir de savoir pour un ordre qu'exécuteraient
les choses en soi. L'Introduction (V) de la Critique de la faculté
dejuger est formelle : « L'accord de la nature avec notre faculté
de connaître est présupposé a priori par notre faculté de juger
en vue de sa réflexion sur la nature selon ses lois empiriques ; or
l'entendement reconnaît en même temps cet accord comme
objectivement contingent. »
Il n'y a donc pas de diktat de l'esprit humain. L'argument de
Kant n'est pas que l'esprit humain impose ses lois à la nature
des choses en soi. Mais, étant donné le succès des sciences
(mathématiques, mécanique newtonienne), il a bien fallu que la
façon dont les objets nous sont donnés dans l'expérience (et non
les choses en soi) puisse s'accorder avec l'utilisation des catégo­
ries de notre entendement (quantité, qualité, relation - cause et
effet, etc.).
Selon une formule de la Critique de la raison pure, « l'idéa­
lisme transcendantal est un réalisme dans sa signification
absolue ». Il y a bien une réalité en soi qui ne dépend pas de
nous, et qui affecte nos sens. Mais nous n'avons affaire qu'à la
manière dont elle nous affecte. C'est pourquoi nos exigences
rationnelles portent sur les phénomènes seuls, et non sur ce
L'œuvre à l'épreuve du temps : du kantisme sans Kant 1 97

dont ils sont les phénomènes. En attendant, rien ne contraint


absolument la diversité des phénomènes à s'intégrer d'office
dans une trame continue de l'expérience.
Demandons à présent : que reste-t-il de l'impulsion donnée
par Kant au problème de la connaissance ? Peut-on toujours
expliquer le succès des sciences par les éléments a priori de la
connaissance, antérieurs à toute expérience et pouvant néan­
moins s'appliquer à elle ? Les catégories de l'entendement et les
formes pures de l'intuition sensible (l'espace et le temps) per­
mettent-elles d'anticiper systématiquement la forme générale de
l'expérience ?
Plutôt que d'instruire la question en général, attachons-nous
à deux exemples : un épisode remarquable de l'histoire de la
physique, et le cas du raisonnement mathématique dit « par
récurence » .

� Les quanta sont-Us kantiens ?


Avec les développements de la physique atomique (dans les
années 1 920- 1 930), le « problème de la connaissance » allait
revenir au premier plan. En 1 924, Niels Bohr propose une
interprétation statistique du principe de conservation de l'éner­
gie et de l'impulsion. L'existence d'un quantum minimum d'ac­
tion interdit de faire, à certains niveaux d'énergie, « une sépara­
tion nette entre le comportement des objets atomiques et leur
interaction avec nos instruments de mesure servant à définir les
conditions sous lesquelles le phénomène se manifeste ».
Une telle remarque semble d'abord confirmer l'approche
kantienne de la connaissance physique (des Sciences de la
nature). La réalité expérimentale ne nous est pas donnée immé­
diatement, en soi, mais à travers le prisme de nos conditions
technologiques d'observation, et en fonction d'une attente
théorique (modèle d'explication ou loi prédictive).
Nous restons dans le cadre de l'explication kantienne du suc­
cès des sciences (Il e,j, g, h et 8 b, c) . Mais il y a plus : l'interfé­
rence entre les phénomènes et les instruments va mettre en défaut
(provisoirement comme le souhaitait de Broglie, ou fondamenta­
lement ?) la représentation déterministe des phénomènes.
98 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

En 1 926, l'expérience du microscope de Heisenberg


confIrme qu'il n'est pas possible de déterminer simultanément,
avec une précision arbitrairement grande, la position et la
vitesse d'une particule élémentaire.
Ces relations d'incertitude indiquent qu'une contrainte
absolue pèse sur l'observation même des processus quantiques :
l'opération de mesure introduit une modifIcation irréversible et
imprévisible de l'état du système observé. On ne peut plus
garantir l'indépendance de l'objet quantique par rapport à
l'observateur.
Toutefois, l'interaction entre le phénomène et l'appareil de
mesure ne réduit nullement l'objet quantique à une simple
manière dont ma sensibilité (prolongée par un microscope) est
affectée. C'est le comportement des particules par rapport aux
conditions de l'observation qui est en cause, et non les formes a
priori de mon entendement et de ma sensibilité, lesquelles ne
sont pas responsables du caractère discontinu et statistique des
phénomènes quantiques. L'existence des quanta d'énergie est
d'ailleurs tout à fait recevable dans le cadre d'une théorie réa­
liste de la connaissance - où nous connaîtrions les choses en
soi. Bref, les quanta ne sont pas nécessairement kantiens.
Sur certains points même, la physique quantique malmène
les Principes métaphysiques de la science de la nature, tels que
Kant les conçoit en 1 786 (un an avant la seconde Préface).
Selon Niels Bohr, la théorie des quanta oblige à « considérer la
présentation dans l'espace et le temps et le principe de causa­
lité, dont la combinaison est caractéristique des théories classi­
ques, comme des traits complémentaires, mais exclusifs l'un de
l'autre, de la description du contenu de l'expérience ». L'appli­
cation de nos principes et de nos catégories (succession de la
cause et de l'effet, permanence de la substance) aux objets dans
l'espace et dans le temps se trouve par là compromise.
En un mot, Bohr enterre « l'adéquation de la coordination
spatio-temporelle et de la corrélation causale de l'expérience ».
De même, pour Heisenberg, la distinction kantienne entre les
formes subjectives de la connaissance et la matière propre aux
phénomènes doit être révisée. Dans l'observation nous créons
L'œuvre à l'épreuve du tem ps : du kantisme sans Kant 1 99

divers degrés d'interférence avec la nature, et il devient difficile


de fIxer systématiquement ce qui relève des éléments a priori et
ce qui appartient au contenu de l'expérience.
D'ailleurs, la physique contemporaine, embarrassée par la
complexité de ses instruments théoriques et observationnels,
n'adopte pas l'idéalisme formel de Kant. Elle professe un réa­
lisme de principe, appelé « réalisme lointain » : nous avons bien
affaire à une réalité physique distincte de nos méthodes et de
nos observations, mais pour cette raison même, elle nous
échappe en grande partie. Le mystère de l'accord entre les
structures intimes de la matière et les formes mathématiques
permettant d'expliquer ou de prédire son comportement reste
entier. La perplexité qu'exprimait Einstein à ce sujet nous laisse
démunis quant à l'explication du succès des sciences physiques :
« La chose la plus incompréhensible à propos du monde, c'est

qu'il soit compréhensible. »

� Poincaré au secours des jugements synthétiques a priori.


La doctrine kantienne des jugements synthétiques a priori,
qui formeraient la partie pure de nos connaissances scientifIques
peut encore être assumée, dans une certaine conception des
mathématiques. C'est ce que suggère l'enquête menée en 1 902
par Henri Poincaré, au début de La science et l 'hypothèse, dans
son chapitre Sur la nature du raisonnement mathématique.
Dans le raisonnement dit « par récurrence », quand on veut
démontrer qu'un théorème est vrai pour tout entier naturel n,
on montre qu'il est valable pour n = l , et que s'il est vrai de n, il
est également vrai de n + 1 . Cette sorte d'induction mathéma­
tique revient à étendre, à l'ensemble des entiers naturels, une
propriété vérifIée pour 1 et pour deux entiers successifs quel­
conques. La propriété que le théorème affmne de tous les entiers
naturels est donc construite en suivant la loi de formation de l'en­
semble des entiers naturels. Ce procédé, « inaccessible, selon
Poincaré, à la démonstration analytique et à l'expérience, est le
véritable type du jugement synthétique a priori ».
Notons-le pour fInir : Poincaré a également repris à son
compte cette profession de foi assez kantienne (que l'on trouve
100 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

déjà chez Laplace ou Comte) : « Ce que la science peut


atteindre, ce ne sont pas les choses elles-mêmes, conune le pen­
sent les dogmatistes naïfs, ce sont seulement les rapports entre
les choses ; en dehors de ces rapports, il n'y pas de réalité
connaissable » (cf. Critique, p. 245).
Oui, la place est laissée vacante pour une donnée non pas
théorique, mais morale. Mais cette place est-elle vraiment libre,
ou seulement vide ? Avons-nous su la remplir en remplissant
notre devoir d'honune, ou l'avons-nous abandonnée en tolé­
rant que puisse être défigurée la ressemblance qui est entre tous
les honunes ?
Texte

Critique de la raison pure :


Préface à la seconde édition
(1 787)

1 (a)' S i , dans le trava i l que l 'on fa it s u r des con n a issances q u i


sont proprement l 'affa i re de l a raison , on s u i t ou n o n l a marche
sûre d ' u n e science, vo i l à ce dont on peut b i e ntôt j u ger d'après le
rés u l tat. (b) Quand, après avo i r fa it bea u c o u p de d isposition s et d e
préparatifs, on tom be d a n s l ' em b a rras, aussitôt q u ' o n en vient a u
but, ou que, pou r l 'atte i n d re, o n d oit, p l u s i eu rs foi s, retou rner e n
arrière e t p ren d re u n e a utre rou te i (c) q u a n d , d e même, i l n 'est pas
poss i b l e de mettre d ' acco rd les d i vers co l l a bo rate u rs sur la m a n i ère
dont i l fa ut pou rsu i vre le but com m u n , a l o rs on peut to u j o u rs être
conva i n c u q u ' u ne tel le étude est encore bien l o i n d ' avo i r s u i v i la
marche s O re d ' u n e science et q u ' e l l e est u n s i m p l e tâto n n ement i
(d) et c'est déjà u n mérite pou r la raison de déco u v r i r, autant
qu'el le peut, ce c h em i n , d O t-el le même ren o n cer, comme à des
choses va i n es, à p l u s i e u rs vues q u i éta ient conte n u es dans l e but
pri m itif qu'on s'éta it proposé sans réflexion .
2 (a) Que l a Logique a i t s u i v i cette marche s O re déjà depu i s les
temps les plus anciens, c'est év ident pu isque, depu is Ari stote, e l l e
n'a été obl igée d e fai re a u c u n p a s e n a rrière : je su ppose en effet
que l ' o n ne vou d ra pas l u i com pter pour des amél i orations la m ise
au rancart de q u e l q ues s u bt i l ités s u perfl ues o u u n e déter m i nation
pl us c l a i re de son exposé, c hoses qui touchent p l u tôt à l ' é l égance

1 . Comme indiqué dans notre avant-propos, les numéros e t les lettres entre
parenthèses sont destinés à baliser les articulations élémentaires du texte et à faciliter
nos renvois à celui-ci.
102 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

q u ' à la certitude de la science. (b) Ce q u ' i l faut encore ad m i rer e n


el le, c'est q u e , j u squ'à présent, e l l e n'a pu fa i re, non p l u s, a u c u n pas
en avant et que, par con séq uent, selon toute apparence, e l l e
sem b l e c l ose e t achevée. (e) E n effet, s i q u e l q u es modernes ont cru
l ' éten d re en y ajoutant des c h a p itres so it de Psychologie, sur les
d iverses fac u l tés de la co'n n a i ssance ( l ' i magi nation, l'esprit), soit de
Métaphysique, s u r l'origine de l a con n a i ssance ou s u r les d iverses
espèces de certitude s u i vant la d i versité des objets (sur l ' Idéal isme,
le Sceptici sme, etc .), soit d'Anthropologie, sur les préj ugés ( l e u rs
cau ses et l e u rs remèdes), cela prouve l e u r méco n n a i ssance de l a
n a t u r e propre de cette s c i e n c e . (d) O n n ' éten d p a s , m a i s on défi­
g u re les scien ces, q u a n d o n en fa it se pénétrer les l i m ites ; or, la
dél i m itati on de la logique est rigoureusement détermi née par cela
seu l q u ' e l l e est u n e science qui expose d a n s le déta i l et prouve de
man ière stri cte, u n i quement les règ l es formel l es de toute pen sée
(que cette pen sée soit a priori ou empi rique, q u ' e l l e ait tel le ou te l le
o r i g i n e ou tel ou tel obj et, q u ' e l l e tro uve d a n s n otre esp rit des
obstac l es acc i d ente l s ou natu rel s ) .
3 (a) Si la Logique a s i bien réussi, e l l e ne doit cet avantage q u ' à
sa l i m itation q u i l 'autorise e t m ê m e l 'obl ige à fa i re abstraction de
tou s l es objets de l a con n a i ssance et de tou tes l e u rs d i fférences,
par s u ite d e q u o i l 'entendement n'a à s'y occuper abso l u ment q u e
de l u i - m ême et de sa forme. (b) I l deva it être natu re l l ement p l u s d if­
fi c i le pour la ra ison d 'entrer dans la vo ie sO re de la science, quand
e l l e n'a p l u s affa i re s i m plement à e l l e-même, m a i s aussi à des
obj ets ; (e) c' est pou rq u o i l a logique même, en ta nt que propédeu­
tiq ue, ne constitue, pou r ainsi d i re, que l e vest i b u le des sciences, et
q u a n d i l est questi o n des con nai ssances, on su ppose, i l est vra i , u n e
l o g i q u e pou r les appréc i er, mais l'acq u i sition de ces c o n n a i ssances
est à chercher d a n s les scie nces proprement et objectivement
appe lées de ce n o m .
4 (a) En tant q u ' i l d o i t y avo i r de l a raison d a n s l e s sci ences, i l faut
qu'on y con n a i sse q u e l q u e c h ose a priori et l a c o n n a issance de la rai­
,

son peut se rapporter à son objet de deux man i ères, soit s i m p lement
po u r déterm iner cet objet et son con cept (q u i d o i t être donné d ' a u tre
part), soit aussi pou r le réa liser. L ' u n e est la connaissance théorique et
l 'autre la conna issance pratique de la raiso n . (b) I l fa ut que la partie
Texte 1 1 03

pure de c h ac u ne, si éte n d u ou si restrei nt q u e pu i sse être son


conte n u , à savo i r, cel l e dans laquel l e la ra ison déterm i n e son objet
entièrement a priori, soit exposée tout d' abord seu l e et sa ns a u c u n
mél ange de ce q u i v i e n t d ' autres sou rces ; (c) car c'est de la mauvaise
économ i e q u e de dépenser ave ugl é men t tou tes ses ren trées, sans
pouvo i r d isti nguer plus tard, q u a n d l es reve n u s v i e n n e n t à manq uer,
quel l e part i e d e ces reve n u s peut supporter la dépense et sur q u e l l e
partie i l fau t la restre i n d re.
5 (a) La Ma thématique et la Physique sont les deux con n a i s­
sances théo r i q u es de la ra i so n q u i doivent déterm i ner l e u rs obj ets a
priori, la p rem ière d ' u n e façon entièrement pu re, la seco nde a u
moi n s e n partie, m a i s a l ors en ten a n t com pte d ' a utres sou rces de
con n a i ssance q u e de ce l l es d e la raiso n .
6 (a) L a Mathématique, depu i s l e s temps l e s p l u s rec u lés o ù
s'étend l ' h i sto i re de la ra ison h u m a i ne, est entrée, chez l ' ad m i ra b l e
peuple grec, dans la voi e s û re d ' u n e science. Mais i l ne fa ut pas
croi re q u ' i l l u i ait été plus fac i l e qu'à la Logique, où la raison n'a
affa i re q u ' à e l l e-même, de trouver cette vo i e roya le,. ou p l u tôt de se
la tracer à e l l e-même. (b) Je cro i s p l utôt q u e (pri n c i pa l ement c h ez
les É gyptiens) e l l e est restée l o n gtemps à tâto n ner et q u e ce c h a n ­
gement défi n itif d o i t être att r i b u é à u n e révolution q u 'opéra l ' heu­
reuse idée d ' u n seu l hom me, d a n s une tentative à part i r de laque l l e
la voie q u e l ' o n deva i t su ivre ne pouvait p l u s reste r cachée et par
laquel l e éta it ouverte et tracée, pou r tous les temps et à des d i s­
tances i n fi n ies, la marche s û re d ' u n e science. (c) L ' h i sto i re de cette
révo l ution d a n s la méthode, q u i fut p l u s i m porta nte q u e la décou­
verte de l a route du fa meux cap, et cel l e de l ' h eu reux mortel q u i
l'acco m p l it, ne n o u s sont po i n t parven ues. Cependant la trad ition
que n o u s rapporte D i ogè n e Laêrce, qui n o m m e le p réte n d u i n ven­
teu r des plus pet i ts é l éments des démonstrat i o n s géo mét r i q u es, de
ceux qui, de l 'avis généra l , n'ont jamais beso i n de démonstrat i o n ,
prouve q u e le souve n i r de la révo l ution q u i fut opérée par le pre­
mier pas fa it d a n s cette vo i e réce m m e n t découverte a dû pa raître
extraord i n a i rement i m po rta nt aux mathémat i c i e n s et est deven u
par là même i n o u b l iable. (d) Le prem ier q u i démontra le triangle
isocèle (qu ' i l s'appelât Thalès ou comme l ' o n vo u d ra) eut u n e révé­
lation ; car il trouva q u ' i l ne deva it pas su ivre pas à pas ce q u ' i l
104 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

voya it d a n s la fi gu re, n i s' attac her au s i m p l e concept de cette figure


comme si cela deva it l u i en apprend re les propriétés, m a i s q u ' i l l u i
fal l ait réal iser (ou con stru i re) cette figu re, au moyen de c e q u' i l y
pensa it et s'y représe nta it l u i -même a priori par concepts (c'est-à­
d i re par constructi on), et que, pour savo i r sû rement q u o i que ce
soit a priori, il ne deva it attribuer aux c hoses que ce q u i rés u ltera it
n écessa i rement de ce que l u i-même y ava it m i s, co nformément à
son con cept.
7 (a) La Physique arriva bien p l u s l entement à trouver l a grande
vo ie de la science ; i l n'y a guère plus d ' u n siècle et demi en effet
que l 'essai magistral de l ' i ngén ieux Bacon de Veru lam en partie pro­
voq u a et en partie, car on éta it déj à s u r sa trace, ne fit q u e sti m u ler
cette découverte q u i , tout comme la précéd ente, ne peut s'ex p l i­
q uer q u e par u n e révol ution s u b ite d a n s la man ière de penser. Je
ne veux considérer ici la Physique qu'en tant q u ' e l le est fo ndée s u r
d e s pri n c i pes empi riques.
8 (a) Quand Gal i lée fit rou ler ses sphères sur u n plan i nc l i n é
avec u n degré d 'accélération d O à l a pesante u r déterm i n é se l o n sa
vo lonté, quand Torrice l l i fit supporter à l ' a i r un po ids qu' i l sava it l u i­
même d 'avance être égal à cel u i d ' u ne colonne d'eau à l u i conn ue,
ou q u a n d , plus tard, 5ta h l transforma les métaux en chaux et la
chaux e n méta l , e n l e u r ôta nt ou en l u i restituant q u e l q u e c hose 1 ,
ce f u t u n e révé l ation l u m i neuse pou r tou s l e s physi c i e n s . (b) Ils
compri rent que l a ra ison ne vo it que ce q u ' e l l e prod u it el le-même
d'après ses propres p l a n s et q u ' e l l e doit pren d re les d evants avec
les pri n c i pes q u i d éterm i nent ses j u gements, s u i vant des l o i s
i m m u a b l es, q u ' e l l e doit o b l i ger l a nature à répon d re à s e s questions
et n e pas se l a i sser cond u i re pou r ainsi d i re en l a i sse par el le ; car
autrement, fa ites a u hasa rd et sans a u c u n p l a n tracé d ' avance, nos
observations ne se rattacheraient point à une loi nécessai re, c h ose
que l a raison demande et dont e l l e a beso i n . (c) Il faut donc que la
ra i so n se présente à la n ature tenant, d ' u n e m a i n , ses pri n c i pes q u i
seu l s peuvent don ner a u x phén omènes concordant entre e u x l ' a u ­
torité de l o i s, e t de l'autre, l 'expéri mentation qu'elle a i magi née

1 . Je ne suis pas ici, d'une manière précise, le fil de l'histoire de la méthode expé­
rimentale, dont les premiers débuts, d'ailleurs, ne sont pas bien connus.
Texte 1 1 05

d'après ces p r i n c i pes, pou r être i n stru ite par e l le, i l est vra i , m a i s
n o n pas c o m m e u n éco l i e r q u i s e l a i sse d i re tout ce q u ' i l pl aît a u
maître, m a i s , au contrai re, c o m m e u n j u ge en fonctions q u i force
les tém o i n s à répon d re aux q u estions q u ' i l l e u r pose. (d) La Phy­
sique est donc a i n s i redevab l e de la révo l ution si profitable opérée
dans sa méthode u n i q u ement à cette i d ée q u ' e l l e doit chercher
dans la n atu re - et non pas fa u ssement imaginer en e l l e - confor­
mément à ce q u e la raison y transporte el le-même, ce q u ' i l fa ut
qu'e l l e en appre n n e et dont elle ne pourra i t rien connaître par e l l e­
même. C'est par l à seu l ement q u e la Phys i q u e a trouvé to ut
d'abord l a marche sûre d ' u n e sc ience, a l o rs q u e depu i s tant de s i è­
cles e l l e en éta it restée à de s i m p l es tâto n n ements.
9 (a) La Métaphysique, co n n a i ssance spéc u l ative de l a ra i son
tout à fa it iso lée et qui s'élève complètement a u -dessus des ensei­
gnements de l 'expérience par de s i m p l es concepts (et n o n pas,
comme l a Mathématique, en app l i q u a n t ses con cepts à l ' i ntuition),
et où , par conséquent, l a ra i son doit être son propre él ève, n ' a pas
encore eu j u s q u ' i c i l ' h e u reuse desti née de pouvo i r s'engager d a n s
la démarche s û re d ' u n e science ; e l l e est cependant p l u s a n c i e n n e
que tou tes l es autres e t e l l e s u b s isterait q u a n d b i e n même tou tes
les autres ensem b l e seraient englouties dans l e gou ffre d ' u n e barba­
rie entièrement d évastatrice. (b) Car la ra i so n s'y trouve conti n u e l­
lement d a n s l ' e m barras, même q u a n d e l l e veut apercevo i r a priori
des lois que l'expérience la p l u s vulgaire confi rme ou, du moi ns, a l a
prétention de confirmer. (e) En el le, i l faut s a n s cesse rebrousser
chem i n , parce q u 'on tro uve q u e la ro ute q u ' o n a s u i v i e ne mèn e
pas où l'on veut arriver. (d) Quant à l ' accord de ses partisans d a n s
leurs assertions, e l l e en est tel l ement élo ignée q u ' e l l e semb l e être
p l u tôt u n e arène to u t parti c u l ièrement dest i n ée à exercer les fo rces
des l utte u rs en des com bats d e parade et où j a m a i s u n c h a m p i o n
n'a pu s e ren d re maître de l a p l u s petite p l ace e t fonder s u r s a vic­
to i re une possess ion d u rable. (e) O n n e peut pas hésiter à d i re que
sa méthode n ' a i t été j u sq u ' i c i q u ' u n simple tâto n n ement et, ce q u ' i l
y a de p l u s fâcheux, u n tâto n n e ment parmi de s i m p les con cepts.
1 0 (a) Or, d'où vient q u ' o n n'a pas pu tro.u ver encore ici la s û re
voie de la science ? Cela sera it- i l par hasard i m poss i b l e ? Pou rq u o i
donc l a n atu re a-t-e l l e m i s d a n s notre r a i s o n cette tendance i nfati-
1 06 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

gable q u i l u i fa it en rechercher la trace, comme si c'éta it un de ses


i ntérêts les p l u s considérables ? B ien pl us, com b ien peu de motifs
nous avo n s de nous fier à notre ra ison, s i , non seu lement e l l e nous
abandonne d a n s u n des sujets les plus i m portants de n otre c u r i o­
s ité, mais si encore e l l e nous amorce par des i l l usions d'abord, pour
nous tromper ensu ite ? (b) Peut-être j usqu' i c i n e s'est-on que
trompé d e route : quels i n d ices pouvons-nous uti l iser pour espérer
q u 'en renouve l a n t nos rec herches nous serons p l u s heu reux q u ' o n
n e l ' a été avant n o u s ?
1 1 (a) Je deva i s penser que l ' exem p l e de la Mathématique et d e
l a Phys i q u e q u i , p a r l'effet d ' u n e révo lution sub ite, sont devenues
ce que nous les voyons, éta it assez remarq u a b l e pou r fa i re réfléc h i r
s u r l e ca ractère essen tiel de ce c h a n gement de méth ode q u i l e u r a
été s i avantageux et pou r porter à l ' i m iter ici - d u m o i n s à ti tre
d 'essa i autant q u e le permet l e u r a n a l og ie, en tant que co n n a i s­
sances ration nel l es, avec l a métaphysique. (b) J u sq u ' i c i on ad met­
ta it q ue toute n otre c o n n a issance deva it se régler sur l es obj ets
(sich nach den Gegenstanden richten) ; m a i s, d a n s cette hypothèse,
tou s l es efforts te ntés po u r éta b l i r s u r eux q u e l q u e j ugement a
priori par concepts, ce q u i a u ra i t accru n otre con n a i ssance,
n ' a boutissaient à rien. (c) Que l'on essa ie donc enfi n de vo i r si nous
ne serons pas p l u s h e u reux dans l es problèmes de la métaphys i q u e
en su pposan t q u e les objets d o i vent se régler s u r n otre con n a i s­
sance, ce q u i s'accorde déjà m ieux avec la poss i b i l ité dési rée d ' u ne
con n a i ssance a priori de ces obj ets q u i éta b l i sse q u e l q u e c hose à
l e u r égard avant q u ' i l s n o u s soient don nés. (d) I l en est préc i sément
i c i comme de la pre m ière i d ée de Copern i c ; voya nt q u ' i l ne pou­
vait pas réu s s i r à expl iquer l es mouvements du c i e l , en admetta nt
que toute l ' armée des éto i les évo l ua i t auto u r d u spectate u r, il c her­
cha s' i l n ' a u ra i t pas p l u s de succès en fa isant tou rner l'observate u r
l u i -même auto u r des astres i m mobi les. (e) O r , en Métaphysique, o n
peut fai re u n pare i l essai , pour c e q u i est de l ' i ntuition d e s objets. S i
l ' i ntuition d eva it s e régler s u r l a nature des objets, j e n e vois pas
comment on en pou rra it con n aître q u e l q u e chose a priori ; si l'ob­
jet, au contra i re (en tant qu'objet des sens), se règ l e sur l a nature de
n otre pouvo i r d ' i ntu ition, j e puis me représenter à merve i l l e cette
poss i b i l ité. (f) M a i s, comme je ne peux pas m'en ten i r à ces intu i-
Texte 1 1 07

tions, s i e l les d o i vent deven i r des con na issances ; et comme i l faut


que je les rapporte, en tant q u e rep résen tations, à q u e l q u e c h ose
q u i en soit l ' o bj et et que je l e d éterm i ne par l e u r moyen, je p u i s
admettre l ' u ne de c e s d e u x hypoth èses : (g) ou l e s concepts p a r l es­
quels j'opère cette déterm i nation se règlent aussi s u r l 'o bj et, et
alors je me trouve d a n s la même d iffi cu lté sur la q u esti o n de savo i r
com ment je p e u x en c o n n aître q u e l q u e c h ose a priori, ou bien les
objets, ou, ce q u i rev ient au même, l 'expérience dans laq u e l l e seu l e
i l s s o n t con n u s (en t a n t q u ' objets d o n n és) se règle s u r c e s concepts
- et je vo i s aussitôt . u n moyen p l u s fac i l e de sortir d'embarras.
(h) E n effet, l ' expérience e l l e-même est u n mode d e con n a i ssance
qui exige l e concours d e l ' entendement dont il me faut présupposer
la règ l e en moi-même ava nt que les o bj ets me soient d o n nés par
conséq u e n t a priori, et cette règ l e s'exp r i m e en des con cepts a
priori su r lesq u e l s tou s les objets de l 'expérience d oivent nécessai­
rement se régler et avec lesq u e l s i l s d o i vent s' accorder. (i) Q u a n t
a u x objets, d a n s la mesu re o ù i l s s o n t s i mplement pensés, e t sont
pensés avec nécess ité par l a raison, mais sans pouvo i r être d o n n és
(d u m o i n s tel s que la ra ison les pense) d a n s l ' expé r ience toutes l es
tentatives de le penser (car i l fa it pourtant bien qu'on p u i sse les
penser) doivent, par conséquent , fou rn i r u n e excel lente pierre de
tou c h e de ce q u e n o u s regardo n s c o m m e un c h a n gement de
méthode dans la façon d e pen ser, à savo i r q u e n o u s n e con n a is­
so n s a priori des c hoses q u e ce que nous y metto n s n o u s-mêmes' .

1 . (j) Cette méthode empruntée aux physiciens consiste donc à rechercher les élé
ments de la raison pure dans ce qu'on peut confirmer ou rejeter au moyen de l'expéri
mentation. (k) Or, il n'y a pas d'expérience possible (comme il y en a en physique) qui
permette d'examiner quant à leurs objets les propositions de la raison pure, surtout
lorsqu'elles se risquent en dehors des limites de toute expérience possible. (1) On ne
pourra donc faire cet examen que sur des concepts et des principes admis a priori, en
les envisageant de telle sorte que ces mêmes objets puissent être considérés sous deux
points de vue différents, d'une part comme objets des sens et de l'entendement dans
l'expérience (for die Erfahrung), et d'autre part comme objets que l'on ne fait que pen­
ser, c'est-à-dire come des objets de la raison pure isolée et s'efforçant de s'élever au­
dessus des limites de l'expérience. (m) Or, s'i! se trouve qu'en envisageant les choses
sous ce double point de vue, on tombe d'accord avec le principe de la raison pure, et
que, les considérant sous un seul point de vue, la raison tombe inévitablement en
conflit avec elle-même alors l'expérimentation décide en faveur de l'exactitude de cette
distinction.
1 08 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

12 (a) Cet essa i réu ssit à so u h a i t et p romet à la Métaphys i q u e,


d a n s sa pre m i ère partie, où e l l e ne s'occupe que des con cepts
a priori dont l es obj ets co rrespon d a nts peuvent être d o n nés d a n s
l 'expérience conformémen t à c e s con cepts, la marc h e asssu rée
d ' u n e science. (b) On peut, en effet, très b i en expl i q u er, à l ' a ide de
ce c h a n gement de méthode, la poss i b i l ité d ' u ne con n a i ssance a
priori et, ce q u i est encore pl us, doter les lois, q u i servent a priori de
fo ndement à la n atu re, c o n s i dérée comme l 'ensem b l e des objets
d e l 'expérience, de leurs p reuves suffi santes deux c hoses q u i
éta ient i m possi b l es avec l a méth ode j u sq u ' i c i adoptée. (c) Mais
cette déduction d e notre pouvo i r d e c o n n aître a priori c o n d u it,
dans la pre m ière partie de l a Métaphysique, à u n rés u l tat étrange et
q u i , en apparence, est très préj u d i c i a b l e au but q u ' e l l e pou rsu it
dans sa seconde parti e : c'est q u ' avec ce pouvo i r n o u s n e pouvo n s
p a s dépasser l e s l i m ites de l 'expérience possi ble, ce q u i pourtant est
l 'affa i re la p l u s essentiel le de cette science. (d) Mais la vérité d u
résu l tat a u q u e l n o u s arrivons d a n s cette p rem ière appl i cation d e
n otre c o n n a i ssance rati o n n e l le a priori nous est fou rn ie par l a
contre-épreuve de l 'expéri mentat i o n , en cela m ê m e q u e cette
fac u lté n ' atte i n t que des phéno mènes et non les choses en so i q u i ,
bien q u e réel les p a r e l l es-mêmes, restent i n con n ues de n o u s .
(e) Car ce q u i nous po rte à sort i r nécessa i rement d e s l i m ites de l ' ex­
périence et de to u s les phénomènes, c'est l 'Inconditionné que la
ra ison exige dans les choses en so i , nécessa i rement et à bon d roit,
pou r tout ce q u i est con d iti onné, afi n d'achever a i n s i la série des
cond itions. (f) Or, en admetta nt que n otre con n a i ssance expéri­
menta l e se règ le s u r les objets en tant q u e choses en so i , on trouve
que l ' I ncond itionné ne peut pas €tre pensé sans contrad iction ;
(g) au contra i re, s i l ' on ad met q u e n otre représentati o n des choses
tel les q u ' e l les nous sont données n e se règl e pas su r les choses
mêmes considérées comme c h oses en so i , m a i s que c' est pl utôt
ces objets, com me phénomènes q u i se règ lent s u r notre mode de
représen tation, la contradiction disparaît, (h) et s i , par con séq ue nt,
l ' I ncond it i o n n é ne do it pas se trouver dans les c h oses en tant q u e
nous l e s con n a i ssons (qu'el les nous sont données), mais bien d a n s
les choses en ta nt q u e n o u s n e les c o n n a issons p a s , en ta nt q u e
c h oses en soi, c'est u ne preuve q u e ce que nous avo n s ad m i s tout
Texte 1 1 09

d'abord à titre d'essa i est fon d é ' . (j) Or, i l nous reste encore à cher­
cher, après avo i r refusé à l a raison spéc u l ative tout progrès d a n s le
champ du s u p ra-se n s i b le, s' i l ne se trouve pas, d a n s le domaine de
sa con n a issance p ratique, des d o n n ées q u i l u i permettent de d éter­
m i ner ce concept rat i o n n e l transce ndant de l ' I ncond i t i o n n é et d e
dépasser, d e cette m a n ière, conformément au d é s i r de l a Métap h y­
sique, les l i m ites de toute expérience poss i b l e avec notre co n na i s­
sance a priori, m a i s u n i quement poss i b l e au po i nt de vue prat i q u e .

(k) En su ivant cette méthode, la ra ison spéc u l at ive nous a d u m o i n s


procu ré u n champ l i bre pou r u n e parei l l e extension, b i e n q u ' e l l e ait
d û le l a i sser vide. Il nous est donc encore perm is, e l l e-même nous y
invite, de le remp l i r, si nous pouvons, par des don nées pratiq u es2•
13 (a) C ' est d a n s cette tentative de c h a n ger la m éth ode s u i v i e
jusq u ' i c i en Métaphysiqu e e t d'opérer a i n s i en e l l e u n e révo l ution
tota le, s u i vant l 'exe m p l e des géomètres et des phys i c iens, que
consiste l'œuvre d e cette Crit i q u e d e l a raison p u re spéc u l a t ive .

(b) E l l e est u n tra ité de l a méth ode et non u n système de l a


sc ience e l l e - m ê me (c) M a i s el le e n décrit tout de même l a c i r­
.

conscription tota l e, tant par rapport à ses l i m ites q u e par rapport


à sa s t ruc t u re i nterne i c'est q u e la ra ison pure spéc u l ative a cec i

1 . (i) Cette expérimen tation de la raison pure a beaucoup d ' analogie avec celle
que les chimistes appellent souvent essai de réduction, mais généralement procédé syn­
thétique. L 'analyse du métaphysicien sépare la connaissance a priori en deux éléments
très différents, à savoir : celui des choses comme phénomènes et celui des choses en soi.
La dialectique les réunit de nouveau pour faire l'accord avec l'idée rationnelle néces­
saire de l 'inconditionné et elle trouve que cet accord n'est jamais produit que par cette
distinction, laquelle est par conséquent vraie.
2 . (1) C'est ainsi que les lois centrales des mouvements des corps célestes conver­
tirent en certitude absolue la théorie que Copernic n'avait admise tout d'abord que
comme une hypothèse , et qu'elles prouvèrent en même temps la force invisible qui lie
le système du monde (l 'attraction de Newton) et qui n'aurait jamais été démontrée si
Copernic n'avait pas osé rechercher, d'une manière contraire au témoignage des sens,
mais pourtant vraie, l'explication des mouvements observés, non dans les objets du
ciel, mais dans leur spectateur. (m) Dans cette préface, je ne présente que comme une
hypothèse le changement de méthode que j'expose dans la Critique et qui est analogue
à cette hypothèse de Copernic. Ce changement sera toutefois établi, dans le traité
même, par la nature de nos représentations de l'espace et du temps et par les concepts
élémentaires de l'entendement : il sera donc prouvé non plus hypothétiquement mais
bien apodictiquement. Je le présente ici comme hypothèse uniquement pour faire res­
sortir le caractère toujours hypothétique des premiers essais d'une réforme de ce genre.
110 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

de partic u l ier en e l l e-même, q u ' e l l e peut et doit mes u rer exacte­


ment son propre pouvo i r su ivant les d iverses man ières dont e l l e
c h o i s i t l es obj ets d e s a pen sée e t fa i re a u s s i u n dénombrement
comp let de to utes les faço n s d ifférentes de se poser l es pro­
b l è mes, en même temps que se tracer, de cette m a n i ère, tout le
p l a n d ' u n système de métaphys i q u e . (d) E n effet, pou r ce q u i
rega rde le prem ier poi nt, d a n s la con n a i ssance a priori rien n e
peut être attr i b u é a u x obj ets q u e c e q u e l e s u j et pensant t i re d e
l u i-même et, (e) pou r c e q u i est d u secon d poi nt, p a r rapport a u x
pri n c i pes de l a co n n a i ssan ce, l a ra ison p u re est u n e u n ité tout à
fa it à part et q u i se suffit à el l e-même, d a n s laquel l e chaque
membre, comme d a n s un corps organ i sé, existe pour l es a utres et
tous pou r c h a c u n et où n u l p ri n c i pe ne peut être p r i s avec certi­
t u d e so u s un point d e vue sans avo i r été exa m i n é d a n s l 'en­
semble de ses rapports av.ec tout l ' u sage pur de la ra iso n . (f) Mais,
pou r cela, la Métaphys i q u e a aussi le rare bo n h e u r, qui n e sa u rait
être le partage d ' a u c u n e autre science rati o n n e l l e ayant affa i re à
des obj ets (car la logique ne s'occ upe q u e de la forme de la pen ­
sée en généra l), q u ' u n e fo i s engagée par cette Critique dans la
démarche sûre d'une scien ce, e l l e peut embrasser p l e i n ement
tout l e champ des con n a i ssan ces qui l u i appartien nent, achever
a i ns i son œuvre et la tra n smettre à l a posté rité comme u ne pos­
sess ion uti l i sable, m a i s q u ' i l est i m poss i b l e de jamais augmenter,
pa rce q u ' o n a u ra s i m p l ement à s'occ u per des pri n c i pes et des
l i m ites de l e u r usage, l i m ites que la Critique déterm i n era el le­
même. E l l e est donc ten u e à cette perfection en ta nt que science
fondamentale et c'est d ' e l l e q u ' i l faut pouvo i r d i re : n i ! actum
reputans si quid superesset agendum (el le considère que rien n 'est
accompl i , tant q u ' i l reste que lque chose à fa i re) .
14 (a) M a i s q u e l est donc, demandera t-on, ce trésor q u e nous
-

pensons léguer à la postérité avec u ne Métaphys i q u e ainsi épu rée


par la Critique et pl acée aussi par e l l e dans u n e position fixe. On
sera amené, par un coup d'œ i l rap ide jeté s u r cette œu vre, à
penser q u e l ' uti l ité n'en est q u e négative, c'est à-d i re q u e nous ne
-

pou rrons jama is, avec l a ra ison spéc u l ative, nous risquer au -delà
des l i m ites de l ' expérience, et c'est là, dans le fa it, sa première uti­
l ité. (b) Mais cette uti l ité deviendra positive, dès q u 'on s'a percevra
Texte 1 111

que les p r i n c i pes s u r l esquels l a ra ison spéc u l ative s'appu i e pour


se hasarder au-delà de ses l i m ites ont en réa l i té pou r con sé­
quence i név ita b l e non pas u n e extension, m a i s bien, à y regarder
de p l u s près, u n rétrécissement de l ' usage de n otre ra i so n . (e) En
effet, ces pri n c i pes menacent d'étend re rée l lement à to ut l es
l i m ites de la sen s i b i l ité d'où i ls relèvent proprement et d'a n n i h i ler
entièrement l ' u sage p u r de l a ra ison (prati que). (d) C' est pou rq u o i
une critique q u i l i m ite la raison spéc u l ative est négative e n tant
que te l le ; m a i s s u p p r i m a n t d u même c o u p u n obsta c l e qui en
menace l ' u sage pratique, ou q u i menace même de l ' a n éantir, el l e
est en réa l ité d ' u n e uti l i té positive e t très i m portante, d è s q u ' o n
est conva i ncu qu ' i l y a u n u sage prat i q u e a bso l u ment nécessa i re
de la ra ison p u re ( l ' u sage moral), dans lequel e l l e s'étend i névita­
blement au-delà des l i m ites de la sens i b i l ité - en q uoi, en vérité,
e l l e n'a beso i n d'aucu n secou rs de l a ra i son spéc u l ative mais
da n s lequel a u s s i i l faut q u ' e l l e soit assu rée contre toute opposi­
tion de la ra i son spécu l ati ve, pour ne pas tom ber en co ntrad ic­
tion avec e l l e-même. (e) Dénier ceUe u t i l ité positive à ce service
que nous rend la Critique éq u i va u d ra i t à d i re que l a po l i ce n'a
pas d ' u t i l ité positive, parce q u e sa fonction p r i n c i pale n 'est que
de fermer l a po rte à la v i o lence que l es c i toyens peuvent cra i n d re
les u n s des autres, pou r q u e chacu n p u i sse fa i re ses affa i res en
toute tranq u i l l ité et sécu rité. (f) Que l ' espace et l e tem ps n e
so ient q u e d e s formes d e l ' i ntuition sen s i b l e et, par conséquent,
que des c o n d i t i o n s de l ' e x i stence des c hoses comme phéno­
mènes, qu'en outre no u s n 'ayo ns pas d'autres con cepts de l 'en ­
tendement n i , par su ite, des él éments p o u r la con n a i ssance des
choses, à m o i n s q u ' u n e i nt u i t i o n corresponda nte à ces con cepts
ne p u i sse être don n ée, q ue, par conséquent, nous ne pu issions
con n altre aucu n objet comme c h ose en soi, m a i s seu lement en
ta nt q u 'objet d ' i ntuition se n s i b le, c'est-à-d i re en ta nt q u e phéno­
mène, cela se ra prouvé dans la partie a n a l ytique de la Critique.
(g) Il en rés u l tera évidemment q u e la seu l e c o n n a i ssance spécu la­
tive poss i b l e de la ra ison sera l i m itée aux s i m p l es obj ets de l 'expé­
rience. (h) Toutefois, i l fa ut bien remarqu er, i l y a toujou rs i c i
cette réserve à fa i re, q u e nous pouvo n s au m o i n s penser ces
mêmes obj ets comme choses en soi, q u o i q u e nous ne p u i s s i o n s
112 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

pas les c o n n altre (en tant que tel s)' . (j) Car autrement on arrive­
rait à cette proposition absu rde q u ' u n phénomène (ou apparence)
existerait sans q u ' i l y ait rien q u i apparaisse (dass Erscheinung
ohne etwas ware, was da erscheint). (k) Or, su pposo n s m a i ntenant
q u e cette d i sti nction n écess a i rement fa ite par n otre Critique entre
l es c h oses comme objets d 'expérience et ces mêmes choses
comme c hoses en soi ne fût pas d u tout fa ite, a l o rs, l e p r i n c i pe
de causa l ité, et, par conséq uent, le mécan isme natu rel dans la
d éterm i n ation des c h oses, d evra it s'étend re abso l u ment à toutes
les c hoses en général considérées com me cau ses effic ientes.
(1) D u même être, par conséq uent, par exem ple de l ' â m e
h u m a i ne, j e ne pourra i s p a s d i re q u e sa vo lonté est l i bre et
q u ' e l l e est en même tem ps sou m i se à la nécess ité physique, c'est­
à-d i re q u ' e l l e n'est pas l i b re, sa ns tom ber d a n s u n e contra d i ction
manifeste, p u i sque, dans ces deux propositions, j'ai pris l'âme
d a n s le même sens, c' est-à-d i re comme u ne ch ose en général
(co mme u n e chose en soi), et q u e, sans une critique préa l able, je
n e peux pas l a pre n d re d a n s un a utre sen s. (m) Mais si la Critique
n e s'est pas tro m pée en nous apprenant à p ren d re l ' o bj et dans
deux sens, c' est-à-d i re comm e phénomène et c o m m e c h ose en
so i ; si sa déd uction des concepts de l 'entendement est exacte, s i ,
p a r conséquent a u s s i l e pri n c i pe de causal ité ne s'app l i q u e q u ' a u x
c hoses prises dans l e pre m i er sen s, c'est-à-d i re en t a n t q u 'e l les
sont des objets d 'expérience, tan d i s que, dans l e second sens, ces
c h oses ne l u i sont pas sou m i ses ; a l o rs l a même vo l onté d a n s
l 'ord re d e s phénomènes ( d e s actions v i s i b les) p e u t être pensée
comme nécessa i rement sou m i se aux l o i s de l a natu re, et, sous ce
rapport, comme n ' étant pas libre - et pou rta nt, d ' a u tre part, en
tant q u 'a pparte n a n t à u ne c h ose en so i , comme échappant à

1 . (i) Pour conître un objet, il faut pouvoir en prouver la possibilité (soit par le
témoignage de l'expérience de sa réalité, soit a priori par la raison). Mais je pllÏs penser
ce que je veux, pourvu que je ne tombe pas en contradiction avec moi-même, c'est-à­
dire pourvu que mon concept soit une pensée possible, quoique je ne pllÏsse pas
répondre que, dans l'ensemble de toutes les possibilités, un objet corresponde ou non
à ce concept, pour attribuer à un tel concept une valeur objective (une réelle possibi­
lité, car la première n'était que logique), il faudrait quelque chose de plus. Mais, ce
quelque chose de plus, on n'a pas besoin de le chercher dans les sources théo riques de
la connaissance, il peut également se trouver dans les sources pratiques.
Texte 1 1 13

cette l o i n atu rel le, et par conséquent comme libre, sans q u ' i l y ait
ici contrad iction. (n) Or, qu o i q u e je ne pu i sse connaÎtre mon â m e ,
envisagée s o u s ce dern ier point de v u e , p a r l a ra ison spéc u l ative
(encore m o i n s par une observation empi rique), n i , par con sé­
quent, la l i berté comme la prop riété d u n être auquel j ' attr ibue
'

des effets d a n s l e monde sen s i b le, parce qu'il me fau d rait


conn aître, d'une man i ère d éterm i n ée, u n tel être dans son ex i s­
tence et n o n cepen dant d a n s le temps (ce q u i est i m poss i b le,
parce q u e je n e p u i s étayer mon con cept sur a u c u n e i n tu ition), je
puis po u rta nt penser la l i berté, c'est-à-d i re que l a représentation
de cette l i berté ne renferme d u mo i n s en m o i aucune contrad ic­
tion, s i l ' o n ad met notre d isti nction critique des deux modes d e
représentation ( m o d e sen s i b l e e t m o d e i n te l l ectu e l ) e t l a l i m itation
qui en déco u l e relativement a u x concepts p u rs de l ' entendeme nt,
par conséquent aussi re lativement aux pri n c i pes q u i dérivent de
ces con cepts. (0) O r, su pposé q u e l a mora l e i m p l i q u e n écessa i re­
ment l a l i berté (au sens le p l u s strict), comme u n e propriété de
notre vo lonté, p u i sq u ' e l l e pose a priori c o m m e des données de la
ra i son des p r i n c i pes p rat i q u es qui ont leur o r i g i n e dans cette même
ra ison et qui sera i ent abso l u ment i m poss i b l es sans la su ppos ition
de la l i berté ; mais q u e la ra ison spéc u l ati ve a i t démontré que cette
l i berté ne se l a i sse n u l lement concevo i r, i l fa ut nécessa i rement que
la prem ière de ces s u ppos itions l a supposition morale - ne fasse
p l ace à cel l e dont le contrai re renferme u n e contrad iction man i­
feste ; par conséquent, la liberté et, avec el le, la moral ité (dont le
contra i re n e renferme a u c u n e contrad iction , q u a n d o n n e s u p pose
pas au préa l a b l e la l i berté) doivent céder l a p l ace au mécan isme de
la nature. (p) Mais, comme, au po i n t de vue de l a morale, j'ai seu l e­
ment beso i n q u e la l i be rté ne soit pas contrad icto i re en e l l e-même,
et q u ' a i n s i , d u m o i n s, elle se la isse con cevo i r sans q u ' i l soit néces­
sa i re de l 'exa m i n er p l u s à fond, que, par su ite, e l l e ne mette a u c u n
obstac le a u méca n isme naturel d u m ê m e acte (envi sagé s o u s u n
autre rapport) , a i n s i l a doctr i n e de la moral ité garde s a position e t l a
physique aussi la s i e n n e . (q) Or, c e l a n'aurait pas l ieu, si la Critique
ne nous ava it pas i n stru its auparavant d e notre i név ita b l e i gno­
rance par rapport a u x c hoses en soi et s i elle n ' avait pas l i m ité à de
s i m p l es p h é n o mènes to ut ce que nous pouvons conna1tre théori-
114 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

q u e ment. (r) La même i l l ustration de l'util ité positive des p r i n c i pes


critiques de la ra ison p u re se montrera it s i nous envisagions le
c o n c ept d e Dieu et cel u i d e l a nature simple d e notre âme, m a i s je
n'y i n s i ste pas pou r être c o u rt. (5) Je ne peux donc j a m a i s admettre
Dieu, la liberté, l'immortalité en faveu r d u nécessa i re u sage prat i q ue
de ma raison, sa n s e n l ever en même temps à la ra i son spéc u l ative
ses prétentions à des vues tra n scenda ntes. (t) Car, pou r arriver à
ces vues, i l faut q u ' e l l e emploie des pri n c i pes q u i ne s'étendent en
fa it qu'aux objets de l 'expérience possi ble, mais q u i , dès qu'on les
app l i q u e à ce q u i ne peut pas être un obj et d ' expérience, tra n sfor­
ment rée l l ement aussitôt cette c h ose en p h é n o m è n e et déc l a rent
i m poss i b l e toute extension pratique de la ra i son pure. (u) Je dus
donc re lever le savoir afi n d 'obten i r u n e p l ace pou r l a croyance. Du
reste, le d ogmatisme d e la Métaphys i q u e, c'est-à-d i re le p réj ugé
d ' avancer d a n s cette science sans u n e Critique de l a ra ison pu re,
est la vra ie sou rce de toute l ' i ncrédu l ité q u i s' attaq ue à la mora l ité
- i n créd u l ité toujours très dogmatique, e l l e auss i . (v) S' i l n'est donc
pas i m poss i b l e d e l a i sser à la postérité une Métaphysique systéma­
tique constru ite s u r le plan de la Critiq ue d e l a ra ison p u re, ce legs
ne sera pas un présent de peu de valeu r : (w) soit q u e l'on consi­
dère s i m p lement la cu ltu re q u e d o i t acq uérir la ra ison en su ivant l a
voie s a re d ' u n e sci ence, au l ieu d e procéder p a r l es tâto n n ements
aveugles ·et l es d i vagations va i n es qu'el l e fa it sans la critique ;
(x) soit qu'on regarde a u ss i l e m e i l leur emploi du temps pou r u ne
j e u n esse avide de savo i r q u i trouve dans le dogmatisme h a b ituel
u n encou ragement, s i précoce et s i fort, à ra i so n ner fac i l ement sur
des c h oses auxq u e l l es el le ne comprend rien et auxq u e l l es, pas p l u s
q u e person n e au monde, e l le n 'ente n d ra j a m a i s r i e n , o u à cou r i r à
la rec herche de pensées et d ' op i n i o n s nouve l l es et à nég l i ger a i n s i
l ' étude des sciences so l i des ; (y) s o i t su rto ut q u e l ' o n fasse entrer e n
com pte l ' i n appréc i a b l e avantage d ' e n fi n i r u n e bon ne fo i s avec
toutes les obj ections co ntre la mora l i té et la rel i gion, à la man ière
de Socrate, c'est-à-d i re par la preuve la p l u s c l a i re de l ' i gnorance de
l'adversai re. (z) Car il y a tou j o u rs eu et il y a u ra to ujou rs dans le
monde une métaphysique, mais touj o u rs a u s s i on trou vera à côté
une d i a l ectique de la raison p u re qui l u i est n atu rel le. La prem ière
et la p l us i m portante affa i re de la p h i l osoph ie est donc d'en l ever,
Texte 1 115

une fo i s pou r toutes, à cette d i a lect i q u e toute i n fl uence pern i­


cieuse, en tarissant l a sou rce des erre u rs.
1 5 (a) M a l gré ce c h a n gement i m porta n t d a n s l e c h a m p des
scien ces et le préjudice q u e l a ra ison spécu l ative doit en éprouver
dans les possess ions qu'el le s'éta it attri b u ées j u s q u ' i c i , tout reste
cependant d a n s le même état avantageux q u ' a u paravant, en ce
q u i concerne l ' i n térêt généra l de l ' h u man ité et le profit que le
monde t i rait j usqu ' i c i des doctri nes d e la ra ison p u re ; le préjud ice
n ' affecte que le monopole des écoles, m a i s e n a u c u n e façon /'in­
térét des hommes. (b) Je demande au dogmat i q u e le p l u s
i nflex i b le, s i l a preuve d e la permanence de notre â m e après l a
mort, ti rée de l a s i m p l ic ité de s a substance, si cel le de l a l i berté
du vou l o i r en face de l ' u n iversel méc a n i sme, fondée s u r de sub­
ti les, m a i s i mp u i ssantes d i sti nctions de l a n écessité p ratique sub­
jective et objective, s i cel le de l'existence d e D i eu par le concept
d ' u n Ê tre souvera i nement rée l (par la co n t i n gence des objets
changeants et la n écess ité d ' u n pre m i e r moteu r), je l u i demande
si, après être sorties des éco les, ces p reuves ont jamais pu arriver
au p u b l i c et avo i r l a mo i n d re i nfluence s u r sa conviction ? (c) O r,
si cela n'est pas arrivé et si l'on ne peut jamais l'attendre, à cause
de l ' i n capacité de l ' i nte l l igence ord i n a i re des hommes pou r d ' aussi
subti les spéc u l ations ; s i , bien pl us, pour ce qu i concerne le pre­
m i e r poi nt, cette d i sposition remarq u a b l e n atu re l l e à tout homme
de n e pouvo i r j a m a i s être sati sfa i t par rien de tempore l , en tant
qu ' i n suffisant au beso i n de son entière desti nation, peut fa i re
na1tre l 'espéra nce d ' u n e vie future ; s i , par rapport au secon d
po i nt, l a c l a i re rep résentation d e s devo i rs, en opposition avec
toutes l es exigences de nos tendances, suffit seu le à fa i re n altre l a
co nscience de l a liberté ; s i , enfi n , p a r rapport au tro i sième poi nt,
l 'ord re magn ifique, l a beauté, l a prévoyance q u i écl atent de
toutes parts dans l a n atu re, sont suffi santes to u tes seules à fa i re
naltre la c roya nce en u n sage et gra n d a u teur du monde, co nvic­
tion qui se propage dans le p u b l ic, en tant q u ' e l l e repose sur des
fondements ration n e l s ; (d) a lo rs, non seu lement ce doma i n e reste
i n tact, m a i s encore i l gagne p l us de considération, par cela seu l
que les éco les a u ront appris d ésorm a i s à ne p l u s é l ever d es pré­
tentions à u n e vue p l u s haute et p l u s éte n d u e q u e ce l l e à
116 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

laquel le peut arriver aussi fac i l ement la grande fou le (q u i est d igne
de notre esti me) et à se l i m iter a i n s i u n iq uement à l a c u l t u re de
ces preuves, qui sont à l a portée d e tout l e monde et qui suffi­
sent au p o i n t de vue mora l . (e) Cette réfo rme ne porte d o n c q u e
sur les a rroga ntes prétentions des éco les q u i , i c i (comme, à bon
d roit d 'a i l leurs, sur beaucoup d'autres poi nts) , voud ra i ent passer
pou r être seu les à c o n n aître et à garder des vérités dont e l l es
c o m m u n i q uent au pu b l i c l ' u sage, mais dont el les gardent la c l ef
pour e l l es (quod mecum nescit, salus vult scire videri= ce q ue, de
lui à moi, i l ne sait pas, i l veut qu'on croie qu'il est le seu l à le
savoi r) . (f) N o u s avo n s p o u rtant ten u compte des prétent i o n s p l u s
j ustes du ph i losophe spéc u l atif. " demeu re toujours l e déposita i re
excl usif d ' u n e science utile au publ ic, q u i ne s'en doute pas, je
veux parler de la Critique de l a raison ; jamais el le ne peut, en
effet, deven i r pop u l a i re, mais il n'est pas nécessa i re q u ' e l l e le so it ;
car si les argu ments fi nement ti ssés à l 'appu i de vérités uti les
entrent peu d a n s l a tête du peu p l e, son esprit n ' est pas m o i n s
rebe l l e aux objections éga lement subti l es q u e l 'on pou rra it y fa i re.
(g) Au contrai re, parce que l ' É cole, ainsi que tout homme q u i
s'élève à la spéc u l ation, tombe i n évitablement dans ces deux
défauts, l a Critique est o b l igée de préven i r u n e fo is pou r toutes,
par l 'examen approfo n d i des d roits de la rai son spéc u l ative, le
sca n d a l e que d o i vent causer tôt o u tard , même pou r le peu p l e ,
l es d isputes où s'en gagent i név ita b l ement l es métaphysic iens (et,
en tant que te ls, enfi n , beaucou p de théologiens) sans critique et
q u i fi n issent par fausser leurs doctrines . (h) La critique peut seu le
cou per dans leurs rac i n es le matérialisme, le fatalisme, l'a théisme,
l'incrédulité des l i b res penseu rs le fanatisme, la superstition, fléaux
q u i peuvent deve n i r n u is i b l es à tout le monde, enfi n l 'idéalisme et
le scepticisme q u i sont d a n gereu x pl utôt po u r les éco les et ne
peuvent que d i ffi c i lement passer dans le p u b l i c . (i) S i les gouver­
nements trouvent bon de se m ê l e r des affa i res des savants, i l
sera i t p l u s conforme à l e u r sage souc i pou r les sciences aussi bien
q u e pou r les hom mes de favoriser la l i berté d ' u n e tel l e critique
q u i seu le est capa ble d'éta b l i r s u r u n e base sol ide les travau x de
la ra ison, q ue de souten i r le ri d i c u l e despotisme des écoles q u i
jettent les hauts c r i s s u r u n danger p u b l i c q u a n d o n d éc h i re leu rs
Texte 1 1 17

to i les d'ara ignées dont le p u b l i c n ' a jamais eu con n a i ssance et


dont par conséq uent i l n e peut pas sen t i r l a perte .
16 (a) La Critique n ' est pas opposée à u n procédé dogma tique
de la ra ison d a n s sa c o n n a i ssance p u re en tant q u e science (car l a
sc ience d o i t tou j o u rs être dogmat i q u e, c' est-à-d i re stri ctement
démon strative, en s'appuyant sur de s a rs p r i n c i pes a priorI), mais
e l l e est opposée au dogmatisme, c'est-à-d i re à la prétention d'al ler
de l 'avant avec une con n a i ssance pure ( l a con n a i ssance p h i loso­
ph i q u e) ti rée de concepts d'après des p r i n c i pes te ls que ceux dont
la ra ison fa it u sage d ep u i s longtemps sans se demander comment
n i de quel d roit elle y est arrivée. (b) Le dogmati sme est d o n c la
marche dogmat i q u e q u e suit la raison p u re sans avoir fait une cri­
tique préa lable de son pouvoir propre. (e) Cette opposition de la
Critique au dogmatisme ne doit pas consister, par su ite, à p l a ider l a
cause d e cette sté r i l ité verbeuse q u i prend m a l à p ropos le nom de
popu l a rité, n i encore m o i n s cel le d u scepticisme qui fa it pro m pte
j ustice de toute la méta p h ys i q u e ; (d) la Critique est p l u tôt la p répa­
rat i o n n écessa i re au dével oppement d ' u n e métaphys i q u e bien éta­
b l i e en tant q ue science q u i doit être nécessa i rement tra itée d ' u n e
m a n i ère dogmat i q u e e t strictement systématique, d o n c sco l a st i q u e
(et non popu l a i re) ; c'est l à u n e exigence i névita b l e en métaphy­
s i q u e, p u i sq u e cette science s'en gage à acco m p l i r son œuvre tout
à fa it a priori et, par su ite, à l ' entière satisfaction de la ra i son spécu­
lative. (e) Dans l ' exécution du plan q ue trace la Critiq ue, c'est-à­
d i re d a n s la constru ction d ' u n système futu r de métaphys i q u e,
nous devro ns s u ivre la méthode sévère de l ' i l l u stre Wolff, le p l u s
gra n d d e t o u s l es p h i l osophes dogmatiques. Wolff montra l e p re­
m ier par son exemple (et il c réa par l à cet esprit de profondeur, q u i
n 'est pas encore éte i n t en Al l emagne) com ment o n peut, p a r l ' éta­
b l i ssement régu l ier des p r i n c i pes, la c l a i re déterm i natio n des
concepts, la rigueur vou l u e d es démonstrations, la façon d'empê­
cher les sauts téméra i res d a n s le développement des consé­
q uences, adopter la démarc h e s a re d ' u n e science. (f) Pl u s q u e tout
autre, il éta it fa it pou r donner à la métap h ys i q u e ce caractère d ' u n e
sc i ence, s i l ' i dée l u i éta it venue de préparer d'abord le terra i n p a r la
critique de l ' i n stru ment, c'est-à-d i re de la raison pure el l e-même :
c' est là u n e l a c u n e q u ' o n doit attri buer p l utôt à la façon dogma-
118 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

tique de penser de son temps q u ' à l u i -même et s u r l a q u e l l e l es p h i­


l osoph es, aussi b i e n ceux de son époq ue q u e ceux des temps pas­
sés, n'ont rien à se reproc her les uns aux autres. (g) Ceux q u i rejet­
tent sa méthode, et, du même coup, le p rocédé de l a Critique de la
raison pu re, n e peuvent pas avo i r d'autre i n tention que de briser les
l iens de la science et de convert i r l e trava i l en jeu, l a certitude en
opin ion, la p h i l osop h i e en p h i lodox ie.
17 (a) Pour ce qui est de cette seconde édition, je n'ai pas
vou l u , comme de j u ste, l a i sser passer l'occasion q u ' e l l e m'offra it
d ' e n l ever, autant que poss i b l e, les d i ffi c u l tés et les obscu rités d'où
peuve nt être nées p l u s i e u rs fau sses i n terprétati o n s où sont tom ­
bés, peut-être p a r m a faute, des hom mes persp i caces, en appré­
c i ant ce l i vre. (b) D a n s l es propositions mêmes et d a n s l e u rs
preuves, non p l u s que dans la forme et q u e d a n s l'ensemble d u
plan, je n'ai r i e n trouvé à c h anger, ce q u i s'ex p l ique, en partie,
par l e long examen auquel j 'ava is sou m i s mon œuvre, avant de la
l i vrer au p u b l ic, en partie, par l a natu re même d u sujet, à savo i r
par la n atu re d ' u n e ra ison p u re spéc u l ative q u i renferme u n e véri­
tab l e o rga n i sation où tout est o rga ne, où tout ex i ste po u r c h a q u e
m e m b re e t c h a q u e m e m b re pou r tou s les a u tres, et o ù tout
défaut, s i petit q u ' i l soit, q u e ce so it u n e faute (une erreu r) ou u n e
o m i s s i o n , doit i m m a n q u a b l ement s e m a n i fester d a n s l ' u sage.
(c) L' i nvariable fix i té de ce système s'affi rmera, je l ' espère, encore
p l u s dans l ' aven i r. Ce q u i me d o n n e cette confiance, ce n ' est pas
u n e va i n e p résomption, m a i s u n i q u ement l 'évidence q u e prod u i t
l ' expérience d u résu ltat identique auquel on arrive soit e n al lant
des plus petits éléments j usq u ' a u tout d e l a ra i son p u re, soit en
redescen d a n t d u tout à chaque part i e (car ce to ut est a u s s i
donné en l u i-même par l e but f i n a l de l a ra ison dans la prati q u e),
tan d i s q u e s i on essa ie d e c h a nger seu l ement l a plus petite partie,
o n est amené aussitôt à des contrad ictions q u i portent non seu le­
ment s u r le système, m a i s s u r toute l a ra ison h u ma i n e en généra l .
(d) Seu l ement, dans l'expos ition, i l y a encore beaucoup à fa i re,
et, dans cette éd ition, j ' a i essayé des corrections q u i doivent
reméd ier soit au m a l entendu d e l ' esth éti q u e, su rtout d a n s le
con cept d u temps, soit à l 'obscurité de l a déduction des con cepts
d e l 'entendement, soit au p réte n d u d éfaut d 'év idence suffisante
Texte 1 1 19

dans les preu ves des pri n c i pes de l 'entendement p u r, soit enfi n à
la fau sse i n terprétation des para l ogismes de la psyc h o l ogie ration­
nelle. (e) J usq ue- l à (à savo i r, jusqu'à la fin du premier chap itre de
l a d i a l ectique tra nscend a n ta l e) s'étendent seu lement les c h a n ge­
ments que j ' a i fa its dans la rédaction ' : car l e temps m'a fa it
défaut ; et d ' a i l leurs, pou r ce q u i su iva i t, aucun malente n d u com-

1 . (f) L a seule addition véritable que j e pourrais citer mais l à encore n e s'agit-il
que du mode de démonstration - est celle par laquelle j'ai (p. 275, <c'est-à-dire dans
la Réfutation de l'idéalisme qui fait suite aux Postulats de la pensée empirique, p. 205 de
l'édition des PUF» fait une réfutation nouvelle de l'idéalisme psychologique et donné
une preuve rigoureuse (la seule même que je croie possible) de la réalité objective de
l'intuition extérieure. Quelque inoffensif que puisse paraître l'idéalisme par rapport au
but essentiel de la métaphysique (et en réalité il ne l'est pas), c'est toujours un scandale
pour la philosophie et pour le sens commun en général qu'il faille simplement
admettre à titre de croyance l'existence des choses extérieures (d'où nous tirons pour
tant toute la matière de nos connaissances, même pour notre sens intime) et que, s'il
plait à quelqu'un d'en douter, nous ne puissions lui opposer aucune preuve sufsante.
[ . . .] <Il s'agit de prouver le THÉORÉME suivant : « La conscience simple, mais empiri­
quement déterminée, de ma propre existence, prouve l'existence des objets dans l'es­
pace et hors de moi. » Dans la première édition, la preuve commence par : cons­
cience de mon existence comme déterminée dans le temps. Toute détermination de
temps suppose quelque chose de permanent dans la perception . » Dans cette note de
la seconde Préface, Kant propose de poursuivre cette preuve, dans la seconde édition,
par : ce permanent ne peut pas être une intuition en moi ; car, tous les principes
de détermination de mon existence, qui peuvent être trouvés en moi, sont des repré­
sentations et ont besoin précisément, en tant que telles, de quelque chose de perma­
nent qui soit distinct de ces représentations et par rapport à quoi leur changement - et,
par conséquent , mon existence dans le temps où elles changent puisse être déter­
miné . » La fin de la note (une cinquantaine de lignes) développe et justifie ce mode de
démonstration. Kant affronte notament l' obj ection selon laquelle n'ai la cons­
cience immédiate que de ce qui est en moi, c'est-à-dire de ma représentation des choses
extérieures, et que, par conséquent, il reste toujours à établir si quelque chose qui y
correspond existe ou non hors de moi ». A la rIO de la note, Kant s'avoue incapable
d'expliquer comment nos représentations rapportent à quelque chose de perma­
nent qui doit donc être une chose distincte de toutes mes représentations et extérieure
à moi ». Mais il faut bien qu'il en soit ainsi, ne serait-ce que pour éviter le scandale de
l'idéalisme. les phénomènes, dira Kant dans la Fondation de la Métaphy­
sique des Mœurs. il doit y avoir pourtant les choses en soi (quoique cachées) pour les
fonder» (IV, 459). Certes, disait la première édition de la Critique, « tous les phéno­
mènes, par conséquent tous les objets dont nous pouvons nous ocuper, sont tous en
moi, c'est-à-dire qu'ils sont des déterminations de mon moi identique ». . .. ils consti­
tuent un objet qui est simplement en nous, parce qu'une simple modification de notre
sensibilité ne se rencontre pas hors de nous » (p. 145 et 144). De l'objet en soi qui
modifie ma sensibilité, je ne connais rien. Mais je dois le penser un objet
transcendantal qui est la cause du phénomène » (p. 247), cf. 14 J>.
1 20 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

m i s par un l ecteur i nformé et i m partial ne m'ava it été s i g n a l é i je


n ' a i pas beso i n de nom mer, avec les louanges q u ' i ls méritent, l es
j u ges dont j'ai pris l es avis en consi dération, i ls trouveront bien
d'eux-mêmes les end ro its q u e j ' a i retouchés d'après leur conse i l .
(g) Ces corrections entrainent po u r l e l ecte u r u n l éger d o m mage
q u 'on ne pouvait pas éviter sans ren d re ce l ivre trop vo l u m i n eux,
en effet, plus d'un l ecte u r pou rrait regretter d i vers passages q u i ,
sans être, i l est vrai, essentiels à l ' i ntégrité de l 'ensemble, pou rra ient
être uti les à u n autre point de vue, et q u ' i l � fa l l u supprimer o u rac­
courc i r pou r fa i re p l ace à une expos ition q u i , je l ' espère, est ma i n ­
tenant p l u s c l a i re . Cette nouve l l e expos ition n e cha nge d u reste
abso l u ment rien au fon d , pou r ce q u i est des propos itions et de
l e u rs p reuves mêmes ; m a i s cependant, elle s'écarte tel l ement, par
endroits, de l ' a n c i e n n e, d a n s la m a n i ère de présenter les c h oses,
qu' i l n ' éta it pas poss i b l e de l'y interca l er. Ce l éger dommage, q u e
chacun p e u t d 'a i l l eu rs, à s o n gré, réparer p a r la compara i son avec
la p rem ière éd ition, sera bien compensé, je l ' espère, par u n e p l u s
g r a n d e c l a rté. (h) J'ai remarqué, dans d i vers écrits p u b l i és (soit à
l 'occas ion de l 'examen de certa i n s l ivres, soit dans des tra ités spé­
c i aux), j'ai remarqué, avec un plaisir recon n a i ssant, que l'esprit de
profondeur n ' est pas mort en A l lemagne, q u ' i l n'y a été étouffé seu ­
l e m e n t q u e pour p e u de temps pa r l a m o d e d ' u n e l i berté de penser
affecta nt l e gén ie, et q u e les épi neux sentiers de la Critique q u i
con d u i sent à u n e science de l a ra ison p u re sco lastique mais, e n
tant q u e tel le, seu l e d u ra b l e e t p a r l à abso l u ment nécessai re, n 'ont
pas décou ragé l es esprits va i l la nts et c l a i rs qui les ont su ivis. (i) A
ces hom mes d isti n gués, q u i , à la sû reté de vue, a l l ient si heureu se­
ment encore le ta lent d ' u ne c l a i re exposition (dont je ne me sens
pas capable), je l a i sse le so i n de mettre la dern ière main à mon
œuvre pou r corriger ce q u ' e l l e peut enco re avo i r par e n d ro its de
défectueux. Je ne cou rs pas, en effet, dans ce cas, l e danger d'être
contred it, mais b i en cel u i de n ' être pas compris. De mon côté, je
ne p u i s pas, dès m a i n tenant, m'engager d a n s toutes les d i scuss i o n s
q u e pou rra so u lever mon l ivre, m a i s je fera i so igneusement atten­
tion à to,us les s i gnes q u e pou rront me fa i re des amis o u des adver­
sa i res, pou r les uti l i ser dans l'exécution futu re du système q u e je
constru i ra i s u r cette p ropédeutique. (j) M a i s pendant ces trava ux,
Texte 1 1 21

je s u i s arrivé à u n âge assez avancé (j 'entre, ce mois-ci, dans ma


so ixante-q uatrième a n n ée) : aussi je d o i s être éco nome de mon
tem ps, s i j e veux exécuter mon p l a n qui est de p u b l ier l a Métaphy­
sique de l a n atu re aussi b i e n q u e cel le des mœu rs, comme confi r­
mation de l ' exactitude de la Critique de la ra ison aussi bien spéc u ­
lative que pratique. J 'atte n d ra i donc l ' éc l a i rc issement des
obscurités, q u ' i l éta it d i ffic i l e d ' év iter dans cette œuvre, au début,
a i n si que l a défense de l ' ensemble, des hom mes de mérite q u i en
ont fa it l e u r propre affa i re . (k) " y a tou j o u rs certa i n s côtés par où
est vu l n érable u n tra ité p h i losoph i q u e (car il ne peut pas s'avancer
aussi bien c u i rassé q u ' u n tra ité de mathématiq u es), bien qu e la
structu re du système consi déré au point de vue d e l ' u n ité n e c o u re
pas le m o i n d re danger. En effet, q u a n d i l est nouveau , peu de per­
son n es ont l 'esprit assez h a b i l e pou r l e vo i r d'ensem ble et un p l u s
petit nombre enco re s o n t capa b l es d'y prendre p l a i s i r, parce q u e
toutes les nouveautés l e u r s o n t i m portu nes. (1) D e s contrad ictions
apparentes peuvent être trou vées dans tout éc rit, su rtout dans u n
écrit à la démarche l i bre, s i l'on met e n regard les u n s des a utres
des passages particu l i ers a rrac hés de l e u r p lace, et ces contrad ic­
t i o n s peuvent j ete r s u r cet ouvrage un jour défavo ra b l e aux yeux
de ceux qui se fient au j ugement d ' a utru i i mais e l l es sont faci l es à
résou d re pou r cel u i q u i s'est élevé à l ' i dée de l 'ensem ble. (m) Tou­
tefois, quand u n e théorie renferme qu e lqu e so l i d ité, l 'action et la
réacti o n qu i sem b l a ient tout d 'abord la men acer d'un grand d a n ­
ger, ne servent, avec l e temps, q u ' à fa i re d i spa raitre c e s i n égal ités,
et, s i des hom mes i m pa rti aux, perspi caces et a m i s de la vraie popu­
larité s'en occu pent, qu'à lui procu rer en peu de tem ps toute l 'élé­
gance dés i rable.
Kônigsberg, avril 1 787.
Lexique

On n'apprend pas à penser dans un dictionnaire. Pas davantage une doctrine


philosophique ne se digère à coup de définitions. I l ne suffit pas de fréquenter un
index pour avoi r ses entrées chez Kant. I l est plus prudent et plus efficace de voir
fonctionner quelques termes clés en situation. On se contentera ci-dessous de
relever quelques termes qui risqueraient de prêter à confusion ( s priOrl� raison pra
tique, phénomène ... ) et de renvoyer leur explication aux pages de notre ouvrage
où l'on observe leur mise en œuvre.
s priori : désigne des connaissances ou des principes indépendants de l'expé
rience, et pouvant néanmoins s'appliquer à elle, par exemple, le principe selon
lequel tout changement doit avoir sa cause.
j ugements synthétiques B priori, 47 à 50.

catégories, 47, 48, 49, 9 9 , 1 00 .

concepts B priori (quantité, qualité, substance, cause et effet, nécessité, exis


tence, possibilité ... ), au moyen desquels l'entendement lie le divers de l'intui
tion sensible et constitue l'objet de l'expérience possible, 23, 44.
chose en soi / phénomène : distinction centrale de la philosophie de Kant.
Choses en soi et phénomènes ne renvoient pas à deux espèces de réalité, mais
à deux significations du mot « objet Un même objet (cet exemplaire d'un
».

l ivre) peut être considéré com me chose en soi et com me phénomène, 4, 20,
4 4 , 4 5 , 1 1 2 , 1 1 9 ( n ote) .

croire/savoir, 7 9 8 6 .

dogmatisme/procédé dogmatique, 60, 6 1 .

entendement : c'est notre pouvoir de comparer, de réunir ou de séparer nos


représentations sensibles (impressions des sens), d'anticiper la forme générale
de l'expérience ou de mettre les données en un ordre cohérent, suivant des
règles valables pour toute expérience possible. Le travail de l'entendement
consiste à unifier le divers de l'intuition sensible au moyen des catégories, 47 .
124 1 Premières leçons sur Critique de la raison pure de Kant

es pace et temps : sont pour Kant des formes a priori de notre sensibilité, repré
sentent la manière dont les objets sont donnés à nos sens (sous un rapport de
succession ou dans un ordre de juxtaposition), et non des attributs des choses
en soi, 66, 67.
expérience : grâce aux catégories, l'entendement fait la synthèse des perceptions
sensibles, les relie en une trame cohérente. Cette liaison synthétique des per­
ceptions est précisément ce que Kant appelle l'expérience. Elle est donc « u n
composé de c e q u e nous recevons des impressions sensibles e t de c e que
notre propre pouvoir de connaitre (simplement à l'occasion des impressions
sensi bles) produit de lui-même » ( Critique, Introduction, 1), 46, 47.
idéalisme (formel/matériel), 20, 6 1 , 1 1 9 , 1 2 0 .
idée, concept de la raison auquel aucun objet ne correspond dans l'expérience
sensible (la seule à laquelle nous ayons affaire selon Kant).
inconditionné, 5 5 , 68.
objet : ce terme subit un changement de signification décisif dans la Critique. Au
fondement de nos impression sensibles, il y a bien des objets ou des choses en
soi. Mais nous n'avons aucun moyen de savoir comment ces objets sont cons
titués en eux-mêmes. Seule la manière dont ils affectent notre sensibilité nous
est connue. Les objets ne sont donc donnés que comme objets de l'intuition
sensible ou phénomènes. Nous n'avons affaire aux objets qu'en tant qu'ils
nous apparaissent. De son côté, l'entendement élabore, au moyen de ses caté
gories, l'objet de l'expérience : il rassemble et ordonne le matériau des impres
sions sensibles sous la rubrique d'un objet en général. Ce travail sur la signifi
cation de « l'objet » est une tentative de l'intégrer le plus possible à la structure
de notre con naissance, de façon à expliquer comment sont possibles des
connaissances a priori, c'est-à-dire des connaissances qui soient applicables
aux objets de l'expérience, avant que ceux-ci ne soient donnés dans l'intuition
sensible. Ainsi la philosophie critique de Kant n'est pas une conn aissance des
objets eux-mêmes, mais une science de la possibi l ité de l'expérience, 70, 84,
86, 87.
raison p rati q ue/ raison théori q ue ou sp éculative, 3, 53, 58, 8 3 , 1 02 1 0 3 .
révolution co pernicienne, 1 , 2 , 5 4 , 57, 63, 64, 89, 1 03 1 08, 1 09 n ote 2.
transcenda ntal, 3 8 .
tribunal de la raison, 30, 7 0 , 7 2 .

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Décembre 1 996 N° 43 5 1 0