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Peter Sloterdijk

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Né en 1947 à Karlsruhe où il réside. Après une thèse sur la philosophie et l'histoire de
l'autobiographie, il publia, en 1983, un essai qui fit grand bruit, La Critique de la raison cynique,
traduit en dix-sept langues.

Vie et œuvre

« Tout l’intérêt et l’originalité de la position de Peter Sloterdijk tiennent dans le fait qu’il ait tenté de
sortir du dilemme que forme l’opposition de l’humanisme et de la technique. Selon lui, il faut savoir
échapper tout autant aux phantasmes des biologistes qu’aux peurs des humanistes, car les uns et les
autres procèdent des mêmes incompréhensions. Sloterdijk cherche, en dénonçant l’humanisme
critique, qu’il associe dans le contexte qui est le sien à Habermas, Tugendhat et Spaemann, à ouvrir
la voie à un humanisme nouveau qui ne soit plus une entrave à l’instrumentation de soi, mais qui
s’inscrive bien au contraire dans le sens de l’extraordinaire mobilisation en faveur de la technique
qui caractérise notre époque. L’humanisme de la tradition occidentale, dont l’humanisme critique
n’est que le dernier avatar, est condamné selon lui à endosser une position « réactionnaire ».
Sloterdijk tente d’offrir une nouvelle synthèse de l’humanisme et de la science, synthèse qui devrait
prendre la forme d’un humanisme capable d’assumer entièrement la dimension proprement
technique de l’existence humaine. Comme il l’écrit lui-même dans ce passage : « Il faut devenir
technologique pour pouvoir être humaniste 6 ». Ces quelques remarques permettent de comprendre
l’intérêt que présente la position pour le moins excentrique de Sloterdijk, d’une excentricité,
d’ailleurs, qui fait son charme et son succès.

II. Penser avec et contre Heidegger

Le texte de Sloterdijk, qui l’a rendu célèbre et a suscité un débat considérable en Allemagne et
ailleurs, s’intitule Règles pour le parc humain . Il s’agit d’une conférence, prononcée lors d’un
colloque tenu à Elmau, dans laquelle Sloterdijk cherche à établir sous quelles règles devrait
aujourd’hui se poursuivre la grande entreprise de création de l’homme par l’homme qu’il nomme «
anthropotechnique », un concept sur lequel nous reviendrons bientôt. Cette conférence se présente
comme un commentaire de la Lettre sur l’humanisme écrite par Heidegger en 1946. Sloterdijk se
place sous le patronage de Heidegger en annonçant à son tour la fin de l’humanisme tel que nous
l’avons connu. Heidegger, pour sa part, la thèse est bien connue, avait procédé à la disqualification
des humanismes chrétiens, marxistes et existentialistes, et du même coup de toute la tradition
humaniste, en montrant comment celle-ci repose et prolonge l’oubli de l’être. C’est en ce sens qu’il
a pu écrire que « la pensée qui s’exprime dans Sein und Zeit est contre l’humanisme 7 ».

Sloterdijk reprend à son compte pareille proclamation, mais en procédant à une disqualification
d’un tout autre style. Il ne s’agit plus de révéler l’enracinement de l’humanisme dans l’histoire de la
métaphysique, il se propose plutôt, en prenant appui sur la théorie de la communication, de montrer
que l’humanisme en tant qu’outil visant à l’apprivoisement de l’homme est devenu obsolète. La
rhétorique humaniste est désormais sans vérité parce que sans efficacité symbolique. La question
essentielle à laquelle il nous faut alors répondre, et ce sont les propres mots de l’auteur, consiste à
déterminer ce « qui apprivoise encore l’Etre humain lorsque l’humanisme échoue dans son rôle
d’école de l’apprivoisement humain 8 ».

Pour comprendre cette filiation paradoxale à la pensée de Heidegger, rappelons d’abord, à grands
traits, la nature de la critique de celui-ci à l’égard de l’humanisme ainsi que le projet de son

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Voilà pourquoi Sloterdijk se propose non pas d’explorer une nouvelle fois. Heidegger affirme en effet que l’humanisme classique a failli à sa tâche. qu’il associe à une figure de l’humanisme dépassée. Toutefois. à la différence des bêtes qui n’ont jamais qu’un « environnement ». III. Cette bonne conscience. C’est pourquoi Heidegger peut conclure... à la suite des autres interprètes de Heidegger. Bien au contraire. la domination exercée par ces disciplines sur les esprits contribue grandement à la dissimulation de la dignité humaine. qui fut en somme celle de tous les humanismes réunis. car il n’a su penser l’humanité de l’homme. Si Sloterdijk emprunte des voies si controversées. notamment par les surdoses de moralisme que leur ont injectées les maîtres au pouvoir: c’est-à-dire ceux qui ont établi leur autorité intellectuelle sur la base du repentir et du scepticisme suscités par l’expérience politique du siècle précédent. s’il reprend pour lui-même une part de cette compréhension du phénomène humain. que nulle autre époque « n’a moins su ce qu’est l’homme 9 ». de simplement savoir recueillir. car elles s’inscrivent toutes dans l’horizon de sens défini par la tradition métaphysique qui définit l’homme comme un animal. ne saurait assumer les tâches qui nous attendent dans une époque proprement démesurée en raison des forces qui s’y déchaînent. et comment a été produit l’éclair à la seule lumière duquel le monde. L’erreur de Heidegger. » 10 Pour entreprendre son propre travail de restauration de la pensée humaniste. on ferme tout accès à l’essence de la vérité. domestication ou apprivoisement n’en sont que quelques exemples — pour décrire des réalités humaines. ce qui a d’abord suscité de si vives réactions est l’utilisation par l’auteur des Règles pour le parc humain d’un vocabulaire réservé généralement à la zoologie ou encore à l’éthologie — élevage. fut de poser que l’humanité de l’homme est un donné qui se déploie de lui-même au sein de notre expérience et qu’il conviendrait. par conséquent. pensant avec Heidegger contre Heidegger. les principaux plans et les multiples replis de la clairière humaine. En effet. Dans la Lettre sur l’humanisme . C’est ici que Sloterdijk se sépare de Heidegger et prétend même dépasser son « humanisme » de l’authenticité : « Je demande donc. Heidegger note à ce propos qu’on ne saurait prendre appui sur les sciences naturelles et humaines.] C’est l’humanisme qui pense l’humanité de l’homme à partir de la proximité de l’Etre. alors que tout en l’homme est construit et conserve la marque d’un travail humain. soit les modalités de sa fabrication. on ne saurait quitter le château fort de la bonne conscience humaniste où s’est retranchée la vaste majorité des intellectuels sans reconnaître la responsabilité irréductible que 2 . mais bien davantage d’en offrir la généalogie. malgré les progrès de la biologie et de l’anthropologie. Or. Il accepte à son tour de définir l’homme comme l’être qui possède un « monde ». La fabrication de l’homme Nul doute que l’aspect proprement scandaleux des propositions faites par Sloterdijk ait contribué à leur succès phénoménal. en tant que monde. il reconnaît que l’homme habite dans une sphère ontologique qui lui est réservée : « la clairière ». Il ne suffit pas de constater qu’il y a un propre de l’homme et qu’on ne saurait comprendre la dignité de celui-ci sans cerner sa singularité ontologique. encore faut-il parvenir à penser le devenir anthropologique qui a conduit à une telle disposition d’être. Sloterdijk prend appui sur ces avancées de son illustre prédécesseur. a pu commencer à briller 11 ». Cette incapacité à montrer la dignité véritable de l’homme provient de la méconnaissance de son être. et encore moins sur le progrès de la biologie et de l’anthropologie. comment l’homme est venu à la clairière. c’est pour aussitôt en détourner la signification. pour sortir de cette méconnaissance. c’est qu’il juge nécessaire de soulever les consciences endormies. En laissant ainsi dans l’ombre les circonstances effectives du devenir de l’espèce qui a conduit l’humanité à prendre place en l’homme. Du même coup.dépassement. Heidegger utilise pourtant le concept d’humanisme pour décrire son propre projet d’une pensée authentique : « N’est-ce pas là un « humanisme » au sens le plus fort du terme ? Assurément [.

on retrouve bien sûr la génétique en première place. Ce qui signifie que cet humanisme ne pourra se constituer en opposition avec la technique. une bête fabriquant des métaphores en quantité apparemment illimitée. Celle-ci. il est sur le point. il faut créer un nouvel humanisme. de nous mettre à distance de l’emprise harassante des choses. dans et par le moyen de l’écart qu’il institue lui-même avec l’environnement naturel. de nouveaux compromis sont-ils toujours non seulement probables. plus que toute autre technologie récente. en produisant des outils. Si l’on désire par conséquent se donner les moyens intellectuels requis pour assumer les tâches qui nous incombent dans cette époque de bouleversements du processus d’élevage de la bête humaine. notamment parce que de nouveaux instruments nous sont offerts par la science moderne. Ce nouvel humanisme devrait. il est aussi. mais plutôt de lier celles-ci au moyen de médiations novatrices. Parmi ces nouveaux instruments. il nous est donné de prolonger le corps et. se place lui-même à l’écart de son environnement. mais déjà possibles. ce même concept tend à montrer que l’essence de l’homme est technique. parvenir à dévoiler le fait que l’homme actuel est le résultat d’un élevage et d’une sélection : « La domestication de l’être humain constitue le grand impensé face auquel l’humanisme a détourné les yeux depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours — le simple fait de s’en apercevoir suffit à se retrouver en eau profonde 12 ». d’autre part. Et. est à l’origine de son mode d’être spécifique. Il ne s’agit plus d’opposer ces dimensions de notre activité dans le monde comme cela se voit dans l’humanisme critique. la science et les techniques. Si l’homme est le créateur d’innombrables outils. La notion d’anthropotechnique prend place au cœur de ces réflexions.l’homme possède dans la fabrication de son être. Sloterdijk laisse entrevoir à quels heureux mélanges nous pourrions nous adonner en de pareilles matières : « La mission de notre temps est de développer un humour post-moderne qui 3 . l’humanisme à venir ne peut qu’être un humanisme technique. du même coup. S’il est vrai que l’homme a procédé à la fabrication de lui-même. de se doter de moyens autrement plus invasifs pour transformer la constitution de son être. ouvre la voie à un tournant majeur dans le processus de l’anthropotechnique. Pour Sloterdijk. mais qu’il devra bien au contraire s’établir à partir d’une disposition favorable à l’égard de ce qui conduit l’homme à se construire un monde à soi. Aussi. En ce sens précis. que sa capacité à fabriquer des outils. Ce processus de fabrication de l’homme par l’homme atteint aujourd’hui un niveau inégalé. que ceux-ci soient matériels ou symboliques. en utilisant à cette fin les outils qu’il a inventés. la technique a pour finalité de permettre à l’être humain de s’émanciper « de la contrainte du contact corporel avec des présences physiques dans l’environnement 13 ». Par le moyen de l’outil. l’avènement de la génomique et des technologies qu’elle produit conduit l’homme à accélérer et à accentuer tout à la fois le processus de fabrication de soi qui constitue son essence. grâce aux biotechnologies. Sloterdijk est d’ailleurs éloquent à ce sujet : « la production de l’homme par l’homme prend une nouvelle tournure qui implique une nouvelle définition de l’homme 14 ». D’autre part. La notion d’anthropotechnique permet de mettre en évidence le fait fondamental que l’homme est produit par l’homme. comme le souligne Sloterdijk. En ce sens. c’est-à-dire à se domestiquer lui-même. Sloterdijk se propose ainsi d’offrir une nouvelle synthèse des savoirs réconciliant la morale. Cette prodigalité symbolique ne saurait se tarir avec la fin de l’humanisme moderne qui n’est que l’un des épisodes de l’éducation millénaire de l’homme à son humanité. Dans un texte intitulé La Vexation par les machines . il faut. il faudra que ce nouvel humanisme soit en accord avec l’essence retrouvée de l’homme. qu’il s’en sépare pour se constituer un lieu propre. Davantage. Il s’ensuit que l’homme. il faut d’abord examiner quel statut il convient d’accorder à l’objet technique. tout le projet de Sloterdijk est là. Pour bien saisir celle-ci. à la différence de tous ceux qui l’ont précédé dans l’histoire. être foncièrement démocratique. Il faudra en somme qu’éleveurs et élevés soient en alternance choisis parmi les mêmes.

Autrement dit. le chemin ouvert par ces réflexions sur l’anthropotechnique conduit-il à l’établissement d’un humanisme qui soit tout à la fois légitime intellectuellement et moralement efficace ? Toute la difficulté de l’entreprise me semble tenir dans la volonté affichée par l’auteur de prendre appui sur la pensée de Heidegger tout en cherchant à en dépasser les apories. Il n’est pas certain. L’histoire naturelle de l’avènement de l’être-au-monde que propose Sloterdijk peut-elle assumer cette tâche de l’humanisme authentique ? À la suite de l’exposé de la révolution anthropogénétique. Conclusion Je me propose maintenant d’exposer certaines des réserves que me suggère le projet d’un humanisme nouveau tel que formulé par Sloterdijk. il faut pour rendre l’événement pleinement intelligible expliquer comment un tel détournement de l’environnement a pu prendre forme en son sein. qui est aussi un détournement de l’ordre naturel. IV. c’est-à-dire de son aptitude à exercer une influence sur la société. que cette dernière perspective. car il est aussi possible d’envisager cette fabrication de l’homme comme un phénomène purement naturel s’inscrivant dans le processus général d’évolution des espèces. Sloterdijk fait référence ici à notre capacité d’émerger de l’environnement naturel par les effets produits par l’accumulation des outils complexes. dans la perspective développée par l’auteur. des mollahs et des prêtres voudous [sic] 15 ». dont les gestes et les perceptions ne s’inscrivent dans aucun plan. selon les propres mots de l’auteur. mais encore faudrait-il rendre compte de la création des premiers outils par ce qui n’est encore qu’un animal sans intentionnalité. que présente Sloterdijk dans La Domestication de l’Etre . on peut se demander comment s’est accomplie cette « sortie de l’environnement » qui constitue la prémisse à l’humanisation de l’homme. faite d’une illusion répondant à des nécessités bien naturelles 16 .permette aux cybernéticiens [nous pourrions tout aussi bien ajouter ici aux généticiens] d’avoir des relations amicales avec des cardinaux. Une phrase de Sloterdijk me semble révéler toute l’étendue de ce désaccord : « Le cerveau est 4 . Si l’être humain peut être défini comme étant cet être singulier qui « a été soulevé et exclu du système de parenté de l’animal ». que nous pourrions qualifier de trans- humaniste. qui est aussi un détournement de l’ordre naturel. et la situation fondamentale de l’homme. Il convient d’abord de noter que le succès extraordinaire connu par cette reformulation audacieuse du problème que pose l’humanisme aujourd’hui témoigne. qui se serait en somme « détourné de lui-même ». Il reste toutefois à déterminer si l’humanisme proposé en remplacement des anciennes figures permet effectivement de parvenir à la fin recherchée. son ouverture présumée à l’Etre. avant même qu’il n’existe un monde qui soit humain. car il est aussi possible d’envisager cette fabrication de l’homme comme un phénomène purement naturel s’inscrivant dans le processus général d’évolution des espèces. de son efficacité symbolique. finalement. faite d’une illusion répondant à des nécessités bien naturelles Quoi qu’il en soit de cette question. Il faut aussi savoir reconnaître le courage dont fait preuve Sloterdijk ainsi que la pertinence de certaines de ses critiques à l’endroit de l’ establishment philosophique. que Sloterdijk lui-même récuserait la possibilité d’une telle « machination » naturelle. loin de là. La distinction entre « environnement » et « monde » apparaît alors largement illusoire. Quoi qu’il en soit de cette question. il reste à comprendre la signification proprement philosophique de ce « détournement de soi-même ». La distinction entre « environnement » et « monde » apparaît alors largement illusoire. On conviendra. se révèle n’être qu’une autre ruse de la nature en vue de préparer son dépassement. Le type d’analyse proposée par Sloterdijk tend à se transformer ainsi en une histoire naturelle de l’être-au-monde. il reste à comprendre la signification proprement philosophique de ce « détournement de soi-même ». semble en contradiction avec les intentions initiales de Heidegger visant à ouvrir la voie à une pensée de l’humanité de l’homme qui échappe à l’emprise sans reste des sciences naturelles.

p. Cet usage pour le moins insolite de la terminologie heideggerrienne dissimule mal un retour à la conception de l’homme comme animal dénaturé.Voir ainsi les propositions de Michael Ruse dans Taking Darwin Seriously — A Naturalistic Approach to Philosophy. hautement spéculative.Peter Sloterdijk.Peter Sloterdijk. jugées parfois outrageuses. Elles nous conduisent à nous interroger — ce qui me semble une chose souhaitable — sur le fait que les consensus moraux qui prédominent dans les sociétés démocratiques reposent. l’histoire naturelle de l’avènement de l’espèce humaine peut-elle conduire à une compréhension véritable de sa dignité ? On peut en douter. tout à fait légitime et nécessaire de se demander aujourd’hui ce qu’il adviendra de ceux-ci dès lors que cette mémoire aura perdu de son efficacité symbolique et de sa puissance de suggestion. de Sloterdijk sur le destin de l’humanisme et l’anthropotechnique. Une lettre en réponse à la lettre sur l’humanisme. par ailleurs. 8. 11. L’heure du crime et le temps de l’œuvre d’art. Peut-on. La Domestication de l’Etre. Règles pour le parc humain.Peter Sloterdijk La Domestication de l’Etre.l’organe général de la clairière . p. Morin dans La méthode. les propositions. Règles pour le parc humain. 1964.Peter Sloterdijk. 40. p. elle ne pense pas en direction de son humanitas 18 ».Martin Heidegger. 10. 17. 9. quelle que soit par ailleurs la valeur. il est légitime de se demander si l’interprétation pour ainsi dire « naturalisante » de la clairière proposée par Sloterdijk permet de penser en direction de l’humanité de l’homme. p. qu’un examen critique du nouvel humanisme proposé par Sloterdijk permet à tout le moins de mesurer l’immense difficulté que nous rencontrons lorsque nous tentons d’établir une telle synthèse de nos savoirs sur l’homme.Peter Sloterdijk. Dès lors. dont a voulu précisément se déprendre Heidegger en faisant la critique de la métaphysique occidentale. selon les termes de l’auteur. 2001. 1999. par conséquent. p. p. L’Humanité de l’homme. 30. 60. p. 12. en terminant. Autrement dit. des réponses offertes. 16.1998. La Domestication de l’Etre. p. en lui se concentre la quintessence des possibilités d’ouverture à ce qui n’est pas le cerveau 17 ».Martin Heidegger. 32.Cité par E. Lettre sur l’humanisme. avec Heidegger. 15. En conclusion. en partie tout au moins. 57. Lettre sur l’humanisme. 13. 14. envisager actuellement une figure de l’humanisme qui ne soit pas redevable de cette mémorisation collective de la catastrophe ? Soulignons. p. révèlent certains aspects essentiels de notre situation actuelle. 19. 18. 5 . 10.Peter Sloterdijk. Les questions posées par Sloterdijk sont sans aucun doute pertinentes pour notre temps. sur la mémoire des événements catastrophiques du siècle précédent. Celui-ci conclut d’ailleurs sa critique par cette remarque : « La métaphysique pense l’homme à partir de l’ animalitas.Martin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Il est. c’est-à-dire « une créature qui a échoué dans son être-animal ». 50. 111. 75. La Domestication de l’Etre. 80. 7.Peter Sloterdijk. p. p.

d'élaborer une « pensée de l'humanité de l'homme » qui convienne à un âge caractérisé par le déploiement apparemment illimité de notre puissance technique. Le retour à la question de l'humanisme constitue en soi une nouveauté qui représente — c'est l'une des thèses que je vais défendre ici — un indice précieux de notre situation intellectuelle et morale. si le projet d'un humanisme nouveau se réalisait. et sous la détermination d'en finir avec la pensée bourgeoise. de l'humanisme. marxiste ou existentialiste. mais davantage encore. D'autre part. Il s'agirait. que nous sommes entrés « dans les temps de l'instrumentation de soi ». sans être en rupture avec celles qui les ont précédées au sein de la modernité. constituent à cet égard un cas de figure remarquable. bien que certains en marge de l'opinion dominante — signalons par exemple les travaux de Lévinas — aient tenté de redonner un sens à ce projet tant décrié par ailleurs. Nombreux sont ceux qui aujourd'hui s'interrogent sur la possibilité d'un nouvel humanisme qui prendrait en compte les avancées techniques et scientifiques. là où elle a été laissée. pour reprendre la tâche. pour les autres. il devient impératif de chercher à savoir ce que nous désirons devenir. d'intégrer ces nouveaux savoirs dans la pensée humaniste.Anthropotechnique et humanisme Quelques remarques sur la question de l'humanisme chez Peter Sloterdijk CONFÉRENCIER: Daniel Jacques Chaire de recherche du Canada sur la dynamique comparée des imaginaires collectifs (UQAC) Québec (Québec) Canada Résumé: S'il est vrai. de s'interroger sur la possibilité de prendre appui sur cette tradition philosophique. cette modalité particulière de ce que l'on a appelé la « pensée de l'homme ». mais davantage qu'il permet de saisir certains traits spécifiques de notre époque. l'autorité morale de la tradition humaniste fut non seulement remise en question. pour les uns. déjà ancienne. Je me propose de montrer que non seulement ce renouveau de l'humanisme est important pour notre avenir. Conférence: I. En effet. que l'on soit chrétien. Le renouveau qui caractérise la réflexion sur l'humanisme résulte d'un effort visant à assumer entièrement la tâche que représente un tel impératif de pensée. pour qu'un retour à l'humanisme puisse prendre forme. de délaisser la posture sceptique qui a prédominé dans le monde des idées. Le renouveau de la question de l'humanisme La révolution produite par le développement fulgurant des biotechnologies a suscité un renouveau de la réflexion sur la question. Avec la venue de la « pensée 68 ». c'est toute la légitimité intellectuelle de ce projet visant à établir le « propre » de l'homme qui fut dénoncée comme étant la source des malheurs du siècle. Les propositions éminemment polémiques faites par Peter Sloterdijk. On se rappellera sans doute que l'humanisme a joui d'une popularité exceptionnelle au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. cette discussion illustre très bien certaines des apories que nous rencontrons aujourd'hui et révèle plusieurs aspects de ce que nous pourrions appeler la précarité symbolique de notre situation de pensée. pour constituer une éthique de ces nouveaux pouvoirs. 6 . notamment à propos des concepts d'anthropotechnique et de domestication. notamment dans le domaine des sciences de la vie 1 . mais davantage. ces mêmes recherches sur l'humanisme permettent d'entrevoir que de nouvelles aspirations morales prennent place aujourd'hui qui. Dans les années qui suivirent. l'anti-humanisme a dominé la scène intellectuelle. Il faudra attendre la renaissance de la philosophie politique et le déclin de l'influence du marxisme. On a tenté alors de rétablir le sujet moderne dans ses droits à l'encontre de ses nombreux détracteurs 2. Il était alors courant de se réclamer de l'humanisme. du moins en France. Il s'est agi. n'en sont pas moins fort différentes par leurs motifs sous-jacents. comme on l'a écrit récemment.

dès lors. Nul doute à cet égard que les développements techniques nés des progrès de la génétique ont joué un rôle capital dans cette évolution de la discussion publique. car les uns et les autres procèdent des mêmes incompréhensions. d'une volonté d'en finir avec les injonctions morales des générations précédentes. des mots plus anciens. c'est en partie. que ce soit en Allemagne ou ailleurs. l'évolution récente de la génétique conduit la réflexion éthique sur des chemins inédits. L'humanisme de la tradition occidentale. laissée à ce jour dans les mains du hasard 3. mais qui s'inscrive bien au contraire dans le sens de l'extraordinaire mobilisation en faveur de la technique qui caractérise notre époque. en réaction notamment à la démesure des mobilisations politiques qui ont marqué tragiquement l'histoire récente. Il ne puise pas sa principale raison d'être dans des considérations politiques. car les découvertes faites sur le génome humain ouvrent la voie à un contrôle par l'homme. non seulement sur son environnement biologique. à tout le moins est-ce dans ces termes que la question prend forme désormais. est condamné selon lui à endosser une position « réactionnaire ». de prendre en main ni plus ni moins que notre évolution. là où elle a été laissée. provient d'une confusion portant sur l'identité même de notre espèce. Selon lui. Tugendhat et Spaemann. le clonage d'animaux.Le retour à l'humanisme dont il est question aujourd'hui est d'une autre nature. j'estime non seulement que le débat sur l'humanisme est crucial pour notre avenir. C'est la possibilité d'une telle « instrumentation de soi ». Sloterdijk cherche. Par exemple. comme l'affirmait récemment le Nobel James D. Sloterdijk tente d'offrir une nouvelle synthèse de l'humanisme et de la science. Watson. dont l'humanisme critique n'est que le dernier avatar. à laquelle participent les progrès de la génétique. s'il nous est difficile d'établir les normes devant présider à notre éventuelle transformation par le moyen de la technique moderne. comme l'a montré autrefois Edgard Morin dans le « paradigme perdu » 5 . parvenir à savoir ce que nous désirons devenir si la pensée de ce que nous sommes nous échappe. il faut savoir échapper tout autant aux phantasmes des biologistes qu'aux peurs des humanistes. d'élaborer une pensée de l'humanité de l'homme qui convienne à un âge caractérisé par le déploiement virtuellement illimité de notre puissance technique. Comment. à tout le moins pas de façon immédiate. mais davantage qu'il permet de saisir certains traits essentiels de l'esprit du temps présent. de délaisser la posture sceptique qui a dominé tout l'univers des idées. n'en sont pas moins différentes en raison de leurs motifs sous-jacents. En outre. pour reprendre la tâche. qui nous conduit aujourd'hui à repenser l'humanisme 4 . en dénonçant l'humanisme critique. il s'agirait. s'il ne nous est plus donné de savoir ce qui constitue l'humain. l'inhumain et le non-humain ? Pour ma part. À terme. qu'il associe dans le contexte qui est le sien à Habermas. synthèse qui devrait prendre la forme d'un humanisme 7 . voire de se déprendre du poids symbolique associé à l'expérience proprement catastrophique du XX e siècle. qui sans être en rupture avec celles qui les ont précédées au sein de la modernité. mais davantage sur la maîtrise et la transformation éventuelle de sa constitution propre. tout au moins. Ces réflexions permettent d'entrevoir que de nouvelles aspirations morales prennent place aujourd'hui. notre perplexité ne cesse de croître. Tout l'intérêt et l'originalité de la position de Peter Sloterdijk tiennent dans le fait qu'il ait tenté de sortir du dilemme que forme l'opposition de l'humanisme et de la technique. En d'autres mots. à ouvrir la voie à un humanisme nouveau qui ne soit plus une entrave à l'instrumentation de soi. d'ailleurs plus accentué à ce qu'il semble en Europe qu'en Amérique. À mesure que les perspectives ouvertes par les diverses révolutions technologiques s'agrandissent et se multiplient devant nous. sur l'univers des vivants qui l'entourent. si le projet d'un humanisme nouveau parvenait à se réaliser. Il s'agirait. On peut constater l'émergence. parce que l'idée même d'une « nature humaine » nous fait désormais défaut. Il s'agit plutôt de prendre la mesure des changements introduits par les sciences et les techniques dans la société contemporaine et d'évaluer leurs conséquences éventuelles sur le devenir étendu de notre civilisation. les utopies des généticiens répondant à la technophobie de leurs opposants. la thérapie génique ou les recherches sur les cellules souches — pour ne citer que les exemples les plus connus — ont suscité des espoirs parfois tout aussi déraisonnables que les craintes qui les ont accompagnés. Il me semble qu'une part de ce désarroi devant le progrès technique.

comment l'homme est 8 . Sloterdijk prend appui sur ces avancées de son illustre prédécesseur. Heidegger affirme en effet que l'humanisme classique a failli à sa tâche. Comme il l'écrit lui-même dans ce passage : « Il faut devenir technologique pour pouvoir être humaniste 6 ». pour sortir de cette méconnaissance.. Toutefois. Dans la Lettre sur l'humanisme . car il n'a su penser l'humanité de l'homme. et encore moins sur le progrès de la biologie et de l'anthropologie. s'il reprend pour lui-même une part de cette compréhension du phénomène humain. Il ne suffit pas de constater qu'il y a un propre de l'homme et qu'on ne saurait comprendre la dignité de celui-ci sans cerner sa singularité ontologique. Heidegger utilise pourtant le concept d'humanisme pour décrire son propre projet d'une pensée authentique : « N'est-ce pas là un « humanisme » au sens le plus fort du terme ? Assurément [.capable d'assumer entièrement la dimension proprement technique de l'existence humaine. à grands traits. il se propose plutôt. marxistes et existentialistes. C'est ici que Sloterdijk se sépare de Heidegger et prétend même dépasser son « humanisme » de l'authenticité : « Je demande donc. Il s'agit d'une conférence. La question essentielle à laquelle il nous faut alors répondre. d'une excentricité. un concept sur lequel nous reviendrons bientôt. d'ailleurs. s'intitule Règles pour le parc humain . C'est pourquoi Heidegger peut conclure. en prenant appui sur la théorie de la communication. dans laquelle Sloterdijk cherche à établir sous quelles règles devrait aujourd'hui se poursuivre la grande entreprise de création de l'homme par l'homme qu'il nomme « anthropotechnique ». rappelons d'abord. C'est en ce sens qu'il a pu écrire que « la pensée qui s'exprime dans Sein und Zeit est contre l'humanisme 7 ». encore faut-il parvenir à penser le devenir anthropologique qui a conduit à une telle disposition d'être. Heidegger note à ce propos qu'on ne saurait prendre appui sur les sciences naturelles et humaines. et ce sont les propres mots de l'auteur. Il accepte à son tour de définir l'homme comme l'être qui possède un « monde ». car elles s'inscrivent toutes dans l'horizon de sens défini par la tradition métaphysique qui définit l'homme comme un animal. qui l'a rendu célèbre et a suscité un débat considérable en Allemagne et ailleurs. Cette conférence se présente comme un commentaire de la Lettre sur l'humanisme écrite par Heidegger en 1946. Heidegger. la nature de la critique de celui-ci à l'égard de l'humanisme ainsi que le projet de son dépassement. que nulle autre époque « n'a moins su ce qu'est l'homme 9 ». la domination exercée par ces disciplines sur les esprits contribue grandement à la dissimulation de la dignité humaine. la thèse est bien connue. La rhétorique humaniste est désormais sans vérité parce que sans efficacité symbolique. Bien au contraire. II. il reconnaît que l'homme habite dans une sphère ontologique qui lui est réservée : « la clairière ». Penser avec et contre Heidegger Le texte de Sloterdijk. consiste à déterminer ce « qui apprivoise encore l'Etre humain lorsque l'humanisme échoue dans son rôle d'école de l'apprivoisement humain 8 ».] C'est l'humanisme qui pense l'humanité de l'homme à partir de la proximité de l'Etre. en montrant comment celle-ci repose et prolonge l'oubli de l'être. Sloterdijk se place sous le patronage de Heidegger en annonçant à son tour la fin de l'humanisme tel que nous l'avons connu. » 10 Pour entreprendre son propre travail de restauration de la pensée humaniste. Il ne s'agit plus de révéler l'enracinement de l'humanisme dans l'histoire de la métaphysique. Pour comprendre cette filiation paradoxale à la pensée de Heidegger. Ces quelques remarques permettent de comprendre l'intérêt que présente la position pour le moins excentrique de Sloterdijk. à la différence des bêtes qui n'ont jamais qu'un « environnement ». et du même coup de toute la tradition humaniste. pour sa part. avait procédé à la disqualification des humanismes chrétiens. qui fait son charme et son succès. c'est pour aussitôt en détourner la signification. mais en procédant à une disqualification d'un tout autre style. Du même coup. malgré les progrès de la biologie et de l'anthropologie. de montrer que l'humanisme en tant qu'outil visant à l'apprivoisement de l'homme est devenu obsolète. Cette incapacité à montrer la dignité véritable de l'homme provient de la méconnaissance de son être. pensant avec Heidegger contre Heidegger. prononcée lors d'un colloque tenu à Elmau.. Sloterdijk reprend à son compte pareille proclamation.

Parmi ces nouveaux instruments. on ferme tout accè L'erreur de Heidegger. La notion d'anthropotechnique permet de mettre en évidence le fait fondamental que l'homme est produit par l'homme. L'erreur de Heidegger. alors que tout en l'homme est construit et conserve la marque d'un travail humain. soit les modalités de sa fabrication. c'est qu'il juge nécessaire de soulever les consciences endormies. Et. Voilà pourquoi Sloterdijk se propose non pas d'explorer une nouvelle fois. ne saurait assumer les tâches qui nous attendent dans une époque proprement démesurée en raison des forces qui s'y déchaînent. En laissant ainsi dans l'ombre les circonstances effectives du devenir de l'espèce qui a conduit l'humanité à prendre place en l'homme. de simplement savoir recueillir. ce qui a d'abord suscité de si vives réactions est l'utilisation par l'auteur des Règles pour le parc humain d'un vocabulaire réservé généralement à la zoologie ou encore à l'éthologie — élevage. Ce processus de fabrication de l'homme par l'homme atteint aujourd'hui un niveau inégalé. par conséquent. III. que sa capacité à fabriquer des outils. par conséquent. les principaux plans et les multiples replis de la clairière humaine. et comment a été produit l'éclair à la seule lumière duquel le monde. il faut. notamment par les surdoses de moralisme que leur ont injectées les maîtres au pouvoir: c'est-à-dire ceux qui ont établi leur autorité intellectuelle sur la base du repentir et du scepticisme suscités par l'expérience politique du siècle précédent. Si Sloterdijk emprunte des voies si controversées. en tant que monde. qui fut en somme celle de tous les humanismes réunis. on ferme tout accès à l'essence de la vérité. qui fut en somme celle de tous les humanismes réunis. Pour bien saisir celle-ci. se place lui-même à l'écart de son environnement. tout le projet de Sloterdijk est là. alors que tout en l'homme est construit et conserve la marque d'un travail humain. du même coup. fut de poser que l'humanité de l'homme est un donné qui se déploie de lui-même au sein de notre expérience et qu'il conviendrait. d'autre part. Or. que ceux-ci soient matériels ou symboliques. est à l'origine de son mode d'être spécifique. Pour Sloterdijk. La notion d'anthropotechnique prend place au cœur de ces réflexions. parvenir à dévoiler le fait que l'homme actuel est le résultat d'un élevage et d'une sélection : « La domestication de l'être humain constitue le grand impensé face auquel l'humanisme a détourné les yeux depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours — le simple fait de s'en apercevoir suffit à se retrouver en eau profonde 12 ». dans et par le moyen de l'écart qu'il institue lui- même avec l'environnement naturel.venu à la clairière. de simplement savoir recueillir. mais bien davantage d'en offrir la généalogie. qu'il s'en sépare pour se constituer un lieu propre. Cette bonne conscience. En effet. fut de poser que l'humanité de l'homme est un donné qui se déploie de lui-même au sein de notre expérience et qu'il conviendrait. La fabrication de l'homme Nul doute que l'aspect proprement scandaleux des propositions faites par Sloterdijk ait contribué à leur succès phénoménal. à la suite des autres interprètes de Heidegger. il nous est donné de prolonger le corps et. ce même concept tend à montrer que l'essence de l'homme est technique. ouvre la voie à un tournant majeur dans le processus de l'anthropotechnique. il faut d'abord examiner quel statut il convient d'accorder à l'objet technique. Par le moyen de l'outil. En laissant ainsi dans l'ombre les circonstances effectives du devenir de l'espèce qui a conduit l'humanité à prendre place en l'homme. en produisant des outils. en utilisant à cette fin les outils qu'il a 9 . domestication ou apprivoisement n'en sont que quelques exemples — pour décrire des réalités humaines. Il s'ensuit que l'homme. on ne saurait quitter le château fort de la bonne conscience humaniste où s'est retranchée la vaste majorité des intellectuels sans reconnaître la responsabilité irréductible que l'homme possède dans la fabrication de son être. notamment parce que de nouveaux instruments nous sont offerts par la science moderne. plus que toute autre technologie récente. a pu commencer à briller 11 » . qu'il associe à une figure de l'humanisme dépassée. la technique a pour finalité de permettre à l'être humain de s'émanciper « de la contrainte du contact corporel avec des présences physiques dans l'environnement 13 ». Celle-ci. S'il est vrai que l'homme a procédé à la fabrication de lui-même. Davantage. on retrouve bien sûr la génétique en première place. de nous mettre à distance de l'emprise harassante des choses.

il faut pour rendre l'événement pleinement intelligible expliquer comment un tel détournement de l'environnement a pu prendre forme en son sein. comme le souligne Sloterdijk. Si l'homme est le créateur d'innombrables outils. avant même qu'il n'existe un monde qui soit humain. L'histoire naturelle de l'avènement de l'être-au-monde que propose Sloterdijk peut-elle assumer cette tâche de l'humanisme authentique ? À la suite de l'exposé de la révolution anthropogénétique. c'est-à-dire de son aptitude à exercer une influence sur la société. de son efficacité symbolique. Sloterdijk laisse entrevoir à quels heureux mélanges nous pourrions nous adonner en de pareilles matières : « La mission de notre temps est de développer un humour post-moderne qui permette aux cybernéticiens [nous pourrions tout aussi bien ajouter ici aux généticiens] d'avoir des relations amicales avec des cardinaux. dans la perspective développée par l'auteur. Il convient d'abord de noter que le succès extraordinaire connu par cette reformulation audacieuse du problème que pose l'humanisme aujourd'hui témoigne. qui se serait en somme « détourné de lui-même ». être foncièrement démocratique. l'humanisme à venir ne peut qu'être un humanisme technique. de nouveaux compromis sont-ils toujours non seulement probables. Cette prodigalité symbolique ne saurait se tarir avec la fin de l'humanisme moderne qui n'est que l'un des épisodes de l'éducation millénaire de l'homme à son humanité. En ce sens précis. Ce qui signifie que cet humanisme ne pourra se constituer en opposition avec la technique. le chemin ouvert par ces réflexions sur l'anthropotechnique conduit-il à l'établissement d'un humanisme qui soit tout à la fois légitime intellectuellement et moralement efficace ? Toute la difficulté de l'entreprise me semble tenir dans la volonté affichée par l'auteur de prendre appui sur la pensée de Heidegger tout en cherchant à en dépasser les apories. mais qu'il devra bien au contraire s'établir à partir d'une disposition favorable à l'égard de ce qui conduit l'homme à se construire un monde à soi. Il faut aussi savoir reconnaître le courage dont fait preuve Sloterdijk ainsi que la pertinence de certaines de ses critiques à l'endroit de l' establishment philosophique. grâce aux biotechnologies. de se doter de moyens autrement plus invasifs pour transformer la constitution de son être. Conclusion Je me propose maintenant d'exposer certaines des réserves que me suggère le projet d'un humanisme nouveau tel que formulé par Sloterdijk. En ce sens. à la différence de tous ceux qui l'ont précédé dans l'histoire. Aussi. l'avènement de la génomique et des technologies qu'elle produit conduit l'homme à accélérer et à accentuer tout à la fois le processus de fabrication de soi qui constitue son essence. Il ne s'agit plus d'opposer ces dimensions de notre activité dans le monde comme cela se voit dans l'humanisme critique. c'est-à-dire à se domestiquer lui-même.inventés. il est aussi. IV. D'autre part. Sloterdijk fait 10 . mais déjà possibles. Si l'être humain peut être défini comme étant cet être singulier qui « a été soulevé et exclu du système de parenté de l'animal ». Dans un texte intitulé La Vexation par les machines . mais plutôt de lier celles-ci au moyen de médiations novatrices. Sloterdijk est d'ailleurs éloquent à ce sujet : « la production de l'homme par l'homme prend une nouvelle tournure qui implique une nouvelle définition de l'homme 14 ». selon les propres mots de l'auteur. la science et les techniques. que présente Sloterdijk dans La Domestication de l'Etre . Ce nouvel humanisme devrait. Il reste toutefois à déterminer si l'humanisme proposé en remplacement des anciennes figures permet effectivement de parvenir à la fin recherchée. il faut créer un nouvel humanisme. il est sur le point. Sloterdijk se propose ainsi d'offrir une nouvelle synthèse des savoirs réconciliant la morale. une bête fabriquant des métaphores en quantité apparemment illimitée. on peut se demander comment s'est accomplie cette « sortie de l'environnement » qui constitue la prémisse à l'humanisation de l'homme. Il faudra en somme qu'éleveurs et élevés soient en alternance choisis parmi les mêmes. Autrement dit. il faudra que ce nouvel humanisme soit en accord avec l'essence retrouvée de l'homme. Si l'on désire par conséquent se donner les moyens intellectuels requis pour assumer les tâches qui nous incombent dans cette époque de bouleversements du processus d'élevage de la bête humaine. des mollahs et des prêtres voudous [sic] 15 ».

les propositions. que cette dernière perspective. en partie tout au moins. hautement spéculative. semble en contradiction avec les intentions initiales de Heidegger visant à ouvrir la voie à une pensée de l'humanité de l'homme qui échappe à l'emprise sans reste des sciences naturelles. La distinction entre « environnement » et « monde » apparaît alors largement illusoire. « La vexation par les machines ». Le type d'analyse proposée par Sloterdijk tend à se transformer ainsi en une histoire naturelle de l'être-au- monde. que nous pourrions qualifier de trans- humaniste. 2004. 11 . Les questions posées par Sloterdijk sont sans aucun doute pertinentes pour notre temps. l'histoire naturelle de l'avènement de l'espèce humaine peut-elle conduire à une compréhension véritable de sa dignité ? On peut en douter. par conséquent. finalement. 1973. Watson. Peut-on. 4-L'expression est d'Yves Michaud. Une phrase de Sloterdijk me semble révéler toute l'étendue de ce désaccord : « Le cerveau est l'organe général de la clairière . Axel Kahn. loin de là. Le Principe d'humanité. 2000 . que Sloterdijk lui-même récuserait la possibilité d'une telle « machination » naturelle. Il est. 2000. p. en terminant. qui est aussi un détournement de l'ordre naturel. dont a voulu précisément se déprendre Heidegger en faisant la critique de la métaphysique occidentale. Lettre sur l'humanisme. 1988. 6-Peter Sloterdijk. Autrement dit. A Passion for DNA. 7-Martin Heidegger. sur la mémoire des événements catastrophiques du siècle précédent. dans Humain. dont les gestes et les perceptions ne s'inscrivent dans aucun plan. Cet usage pour le moins insolite de la terminologie heideggerrienne dissimule mal un retour à la conception de l'homme comme animal dénaturé. des réponses offertes. 75. elle ne pense pas en direction de son humanitas 18 ». 3-James D. p. Paris. Le Québec transgénique. Jean-Claude Guillebaud. faite d'une illusion répondant à des nécessités bien naturelles 16 . dans L'heure du crime et le temps de l'œuvre d'art. tout à fait légitime et nécessaire de se demander aujourd'hui ce qu'il adviendra de ceux-ci dès lors que cette mémoire aura perdu de son efficacité symbolique et de sa puissance de suggestion. 14. On conviendra. et la situation fondamentale de l'homme.référence ici à notre capacité d'émerger de l'environnement naturel par les effets produits par l'accumulation des outils complexes. parmi d'autres ouvrages. Essais sur l'anti-humanisme contemporain. Dès lors. Et l'homme dans tout ça ?. mais encore faudrait-il rendre compte de la création des premiers outils par ce qui n'est encore qu'un animal sans intentionnalité. quelle que soit par ailleurs la valeur. jugées parfois outrageuses. il reste à comprendre la signification proprement philosophique de ce « détournement de soi-même ». Plaidoyer pour un humanisme moderne. Gilles Bibeau. Il n'est pas certain. 5-Edgard Morin. par ailleurs. révèlent certains aspects essentiels de notre situation actuelle. envisager actuellement une figure de l'humanisme qui ne soit pas redevable de cette mémorisation collective de la catastrophe ? Soulignons. Notes 1-Voir à ce sujet. selon les termes de l'auteur. en lui se concentre la quintessence des possibilités d'ouverture à ce qui n'est pas le cerveau 17 ». 80. inhumain et trop humain. 2000. Quoi qu'il en soit de cette question. p. 2001 et. 2004. c'est-à-dire « une créature qui a échoué dans son être-animal ». qu'un examen critique du nouvel humanisme proposé par Sloterdijk permet à tout le moins de mesurer l'immense difficulté que nous rencontrons lorsque nous tentons d'établir une telle synthèse de nos savoirs sur l'homme. de Sloterdijk sur le destin de l'humanisme et l'anthropotechnique. plus récemment. Le Paradigme perdu. il est légitime de se demander si l'interprétation pour ainsi dire « naturalisante » de la clairière proposée par Sloterdijk permet de penser en direction de l'humanité de l'homme. La pensée 68. Elles nous conduisent à nous interroger — ce qui me semble une chose souhaitable — sur le fait que les consensus moraux qui prédominent dans les sociétés démocratiques reposent. car il est aussi possible d'envisager cette fabrication de l'homme comme un phénomène purement naturel s'inscrivant dans le processus général d'évolution des espèces. 1964. son ouverture présumée à l'Etre. En conclusion. avec Heidegger. 2-Luc Ferry et Alain Renaut. se révèle n'être qu'une autre ruse de la nature en vue de préparer son dépassement. Celui-ci conclut d'ailleurs sa critique par cette remarque : « La métaphysique pense l'homme à partir de l' animalitas.

8-Peter Sloterdijk. 111. p. 12-Peter Sloterdijk. p. 12 . p. p. 80. Règles pour le parc humain. Lettre sur l'humanisme. 2001. La Domestication de l'Etre. 1999. 16-Voir ainsi les propositions de Michael Ruse dans Taking Darwin Seriously — A Naturalistic Approach to Philosophy. La Domestication de l'Etre. 15-Peter Sloterdijk. La Domestication de l'Etre. p. L'Humanité de l'homme. 18-Martin Heidegger. 60. p. p. 30. p. L'heure du crime et le temps de l'œuvre d'art. 9-Cité par E. Règles pour le parc humain. 11-Peter Sloterdijk. p. 32. Morin dans La méthode. 40.1998. 10. Une lettre en réponse à la lettre sur l'humanisme. 14-Peter Sloterdijk. 57. 17-Peter Sloterdijk La Domestication de l'Etre. 10-Martin Heidegger. Lettre sur l'humanisme. 19. 50. 13-Peter Sloterdijk. p.

nsf/Dossiers/Humanisme L’humanisme est une vision du monde où tout gravite autour de l’homme comme tout gravitait autour de Dieu dans la vision antérieure en Occident. n’avaient pas achevé ce renversement. ce n’est pas l’homme mais Dieu qui est la mesure de toutes choses. L’homme s’observe et se représente lui- même. que toute connaissance est subordonnée à la nature humaine et à ses besoins fondamentaux. et de celles qui ne sont pas pour ce qu’elles ne sont pas. Philosophical Essays.ca/mot. Valéry écrit le mot Homme avec une majuscule. s’inspirera de l’aphorisme de Protagoras pour soutenir que la vérité ou la fausseté dépendent de ce à quoi l’on tend. le philosophe écossais F. Elle est accomplie quand Napoléon rencontre Goethe à Erfurt en 1808. car ils ne mesurent pas toutes choses comme nous le faisons vous (Goethe) et moi (Napoléon). Pour l’un et l’autre de ces grands philosophes. On peut comprendre qu’il divinise Goethe.C. Ce mot a inspiré le commentaire suivant à Paul Valéry: «Vous êtes un Homme. avec pour lui-même autant de compassion que d’admiration.HUMANISME http://agora.qc. Cet humanisme renaissant est un humanisme chrétien. Dans leur nudité. Ceux qui soutiennent que les valeurs au centre de notre éthique ne peuvent être que le contenu d’un consensus auquel nous accédons par le dialogue sont aussi des disciples de Protagoras. de celles qui sont pour ce qu’elles sont. Le maître des hommes dit au maître de leur esprit : «Vous êtes un Homme» (autre interprétation. Elles ne sortent pas de leur orbite. il aurait dit de Goethe: «Voilà un Homme».» L’homme ici n’est pas seulement la pyramide qui sert à mesurer les ombres à ses pieds. l’humanisme est le produit d’une révolution copernicienne inversée: l’homme. auteur de Humanism. l’auteur de cet aphorisme souvent cité dans les discussions sur l’humanisme: «L’homme est la mesure de toutes choses. Valéry emprunte l’expression mesure de toutes choses à Protagoras. La révolution copernicienne inversée s’accomplira plus tard. L’éloge qu’il fait de Goethe est une apothéose. auparavant satellite de Dieu. il est aussi le soleil qui éclaire la pyramide. C’est pour lui l’homme accompli qui est la mesure de toutes choses et non pas l’homme quelconque dont parle Protagoras. qui ont été parmi les premiers à le commenter. Au début du XXe siècle.» Pour Platon et Aristote. au sujet de la connaissance. mais à la lumière du Dieu dont il s’est distingué depuis le Moyen Âge. Schiller. Les figures humaines sculptées par Donatello. peintes par Holbein ou décrites par Thomas More ne se prennent nullement pour des dieux. on est amené à penser qu’il partage au fond les vues de Protagoras: l’homme accompli 13 . L’homme pouvait prendre plus de place dans la pensée et dans les arts sans se substituer à Dieu au centre de tout. des hommes à peine. cet aphorisme équivaut. à une prise de position que nous qualifierions de relativiste ou de subjectiviste: l’être n’est rien d’autre que ce qui est appréhendé par la connaissance sensible ou intellectuelle de l’homme. Un Homme? C’est-à-dire une mesure de toutes choses et c’est-à-dire un être auprès duquel les autres ne sont que des ébauches et des fragments d’hommes. ces hommes qui redécouvraient l’Antiquité avec enthousiasme. dans leur vérité.S. avec Kant. Les humanistes à la Renaissance. On est surtout frappé par leur humilité. mais quand il fait le même honneur à Napoléon. devient l’astre central. Ainsi défini. elles inspirent au contraire la compassion.

qu'elle contraint à la servir docilement ou qu'elle brise. même si la nécessité d’une limite devient chaque jour plus manifeste. On ne soulignera jamais trop l’ambiguïté du mot humanisme. réduit à lui-même. Un être informe qui transforme le monde en se prenant lui-même comme modèle ne peut que rendre le monde informe. Dans ce contexte. où des lunes tournent autour des planètes. quel est cet être humain qui transforme le monde? S’agit-il de l’homme accompli que Napoléon a reconnu en Goethe ? Il s’agit plutôt de ces milliards d’individus faits de désirs dont la variété et l’intensité sont sans limites. on utilise l’expression «à la mesure de l’homme». où la force règne partout et seule en maîtresse de la faiblesse. Une ville à la mesure de l’homme est une ville où l’homme ne se sent pas écrasé par des édifices d’une taille disproportionnée par rapport à la sienne. comme hier le marxisme. laquelle. Voilà pourquoi l’humanité est engagée dans une croissance à laquelle elle ne peut imposer de limite. Transformer le monde soit. les Anciens en ont donné l'exemple: d'où cet autre sens du mot humanisme: méthode de formation intellectuelle basée sur les humanités. de toute évidence. historiquement. explique aussi l’impasse dans laquelle l’humanité se trouve en ce moment.» Cette pensée de Marx. Cette mesure de l'homme. il faut le préciser. économique. Mais que sommes-nous justement. Même si. le mot humanisme est souvent utilisé pour désigner tout ce qui est humain par opposition à ce qui est inhumain. ce qui revient au même. celle de l’être humain que nous sommes ou. l’inspiration dont il aura besoin par se rapprocher de son modèle? Voici d'abord un passage de Mein Kampf où Hitler soutient que l'homme doit chercher son modèle dans un univers dominé par la force: «l'homme ne doit jamais tomber dans l'erreur de croire qu'il est seigneur et maître de la nature…Il sentira dès lors que dans un monde où les planètes et le soleil suivant des trajectoires circulaires. trouvera-t-il la forme qui lui servira de modèle et l’énergie. Essentiel Où l’homme informe. Dans le langage courant. n’a rien à voir avec l’aphorisme de Protagoras. Si un jour un homologue de Valéry présente Hitler comme un être accompli et s’il suscite un consensus autour de son opinion. ce qui importe c'est de le transformer. éthique) fondée sur la croyance au salut de l’homme par les seules forces humaines» (Denis de Rougemont). Et voici le commentaire de Simone Weil: «Hitler a très bien vu l'absurdité de la conception du 14 . cet ensemble d’individus entend assurer son salut par ses propres forces. on l’invoque parfois pour marquer la différence entre l’homme et l’animal et la supériorité du premier sur le second. l’humanisme s’est défini par opposition à une vision du monde théocentriste. Dans cette perspective. Bien entendu. l'homme ne peut pas relever de lois spéciales» . qui résume la modernité. Enjeux «Jusqu’ici les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde.n’existe pas hors de la conception qu’en a Paul Valéry. le néo-libéralisme qui préside à l’actuelle mondialisation est un humanisme. une forme quelconque que nous aurions imaginée à partir de ce que nous sommes. mais quelle forme lui donner? La nôtre. que pourra-t-on lui objecter? Nous nous rapprochons par là de l’humanisme défini comme une «conception générale de la vie (politique.

Il n'y a qu'un choix à faire. un principe autre qu'elle. pouvoir réanimer. ou il faut reconnaître la force comme maîtresse et souveraine des relations humaines aussi. «Dans le premier cas. qui a triomphé en 1789. qui sous une forme considérablement dégradée a servi d'inspiration à la IIIe République». on croit à la fois que la force est maîtresse unique de tous les phénomènes de la nature. en tenant compte de la science actuelle. possède une forme telle que l’homme puisse en faire son modèle et sa source d’inspiration. au XIXe. Dans le second on se met en opposition radicale avec l'humanisme qui a surgi à la Renaissance.XVIIIe siècle encore en faveur aujourd'hui. et que les hommes peuvent et doivent fonder sur la justice. Descartes et plusieurs autres. leur relations mutuelles. 15 . et qui d'ailleurs a sa racine dans Descartes. au XXe siècle. Pour apercevoir dans l’univers un principe autre que la force il faudrait. poursuivie notamment par Newton. Ou il faut apercevoir à l'œuvre dans l'univers. à côté de la force. reconnue au moyen de la raison. on se met en opposition radicale avec la science moderne telle qu'elle a été fondée par Galilée. C'est une absurdité criante. Il n'est pas concevable que tout dans l'univers soit soumis à l'empire de la force et que l'homme y soit soustrait. le macrocosme. Depuis deux ou trois siècles. comme s’est efforcée de le faire Simone Weil. alors qu'il est fait de chair et de sang et que sa pensée vagabonde au gré des impressions sensibles. l’une ou l’autre des visions anciennes du monde où dominait la certitude que le monde.

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