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Cerveau & Psycho • n° 10

Cerveau & Psycho

Le magazine de la psychologie
et des neurosciences

Les émotions
des animaux
Les enfants tyrans
Comment devenir
altruiste ?
Êtes-vous chanceux ?
Gros plan sur

La timidité :
comment
la surmonter ?
France metro. : 6,90€ Bel. : 8,20, Lux. : 8,20, Dom. : 8,25 €, Maroc : 85 DH, Port. Cont. 7,90 €, All. : 9,90 €, CH : 15 FS, Can. :10,95 $

Sectes et religions
Quelles différences ?
JUIN – SEPTEMBRE 2005

M 07656 - 10 - F: 6,90 E - RD

n° 10 - Trimestriel juin – septembre 2005 3:HIKRQF=[U[^UX:?k@a@b@a@k;


pub flammarion 25/08/04 14:42 Page 1
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Éditorial

Neurosciences
et religiosité

« e XXIe siècle sera religieux ou ne de rites ancestraux qui glorifient la nature, et de

L sera pas». Cette phrase a été prêtée


à André Malraux qui l’a récusée
affirmant qu’il ne saurait être un
gourou. Mais il avait le sens de la
formule... Certains prétendent qu’il aurait utilisé
le terme mystique ou spirituel. Que vaut l’affir-
mation? Les siècles antérieurs ont été pourtant
fêtes païennes. Ces nouvelles religions donnent-
elles une illusion de communauté dans une
société où le lien social et familial se distend? Le
religieux et le mystérieux seraient des composan-
tes de la pensée humaine.
Le neurologue Antonio Damasio l’affirme :
les expériences spirituelles, religieuses ou non,
marqués par la religion, et, au XXe siècle, à ne sont rien d’autres que des processus men-
l’emprise des religions s’est ajoutée celle des taux. Avoir une expérience spirituelle, ce serait
idéologies. L’idéologie marxiste-léniniste athée éprouver durablement des sentiments dominés
était-elle autre chose qu’une religion séculière, par la joie ou la sérénité. Si les sources d’expé-
une adhésion religieuse à un programme promet- riences spirituelles sont multiples (la contem-
teur de lendemains qui chantent? plation de la nature, l’expérience esthétique, la
Pourquoi ce besoin de croire? Et croire en découverte scientifique, la musique), ces expé-
quoi? Selon Malraux, la civilisation de la science riences sont des extases solitaires et n’ont pas
et des machines peut presque tout apporter à l’ampleur qui attire vers les religions. Les céré-
l’homme sauf une raison de vivre. La science a monies et les rassemblements créent des expé-
modifié nos conditions de vie, mais par un riences spirituelles plus attirantes que celles
mécanisme psychologique d’oubli des difficultés vécues en privé.
passées, chacun considère comme «normal» que, Aujourd’hui psychologues, psychiatres, psy-
dans les pays industrialisés, l’espérance de vie chanalystes s’interrogent sur les différences entre
dépasse aujourd’hui 80 ans alors qu’elle n’attei- religions et sectes, cherchant à définir des critères
gnait pas 45 ans en 1900, que la mortalité infan- objectifs les distinguant, ce qui permettrait de
tile soit inférieure à quatre pour mille alors que savoir à quel moment la liberté mentale et l’équi-
150 enfants sur 1000 mouraient avant l’âge de libre psychique d’une personne sont menacés
un an en 1900, que les épidémies de choléra ou (voir le Dossier: Sectes et religions, pages 38 à 57).
de dysenterie aient disparu. Cet oubli des condi- Autre sujet d’intérêt: la timidité qui frappe
tions de vie passées conjugué à l’absence d’amé- une personne sur deux. Et si c’est votre cas, n’ou-
liorations tangibles et rapides des conditions de bliez pas que les timides sont souvent des héros
vie des personnes qui souffrent serait-il le ter- discrets, héros parce que chaque acte est une
reau d’une attitude de défiance face à la science lutte, une victoire sur soi-même, une torture
et de réintégration de dieux polymorphes por- dépassée, mais aussi parce que les timides sont
teurs d’espoir? des rouages appréciés dans la société ou l’entre-
Sorcières et néopaïens se multiplient. Gourous, prise, car leur seule présence aplanit les conflits.
mages, sorciers, astrologues font florès. Si les reli- Et puisqu’ils n’aiment pas parler, on leur attribue
gions traditionnelles s’effritent, on assiste à une une capacité d’écoute sans égale!
résurgence des formes archaïques de religiosité, Françoise PÉTRY

© Cerveau&Psycho - N° 10 1
Sommaire C&P 10 #230 26/05/05 16:47 Page 2

Éditorial 1
Faits de société
L’actualité La chance est-elle avec vous ? ........................ 12
des sciences cognitives 4 Une chance insolente ? Une guigne perpétuelle ? Il s’agit
surtout d’un mirage psychologique aujourd’hui expliqué.
● Le bon moment pour s’excuser
● Le blues du piranha ● Mozart sucré, Interview

PSYCHOLOGIE
Chopin salé ● Refroidir les traumatisés Enfants tyrans… Parents coupables ? ....... 16
crâniens ● Le dindon de la farce ● Les mirages Parents, acceptez de frustrer vos enfants de temps en
des villes frontière ● La couleur de la victoire temps, sans quoi ils deviendront... des enfants tyrans.
● Le roi du crachat ● L’étoffe des héros

● Les enfants aiment la rapidité ● Les défauts


Comportement
des Européens ● Le pouvoir des images
subliminales ● Les filles sont mauvaises Les clés de l’altruisme ........................................ 21
L’altruisme n’est pas une qualité innée.
en maths ! ● Le syndrome du chouchou C’est un comportement qui fluctue au gré des circonstances.
● La force de la persuasion ● Arrêter

la drogue sans perdre goût à la vie ●


Comportement
L’ami et l’ennemi au cœur du cerveau ..... 24
L’être humain peut se montrer altruiste ou égoïste,
selon l’activité de deux circuits cérébraux.

la timidité
Interview
Timides, vous n’êtes pas seuls .................. 28
Une personne sur deux en France est timide,
éprouvant de la simple gêne jusqu’à la panique.

La psychologie au quotidien
Disney par autorisation spéciale de TWDCF

Une timide poignée de main ..................... 32


La poignée de main d’un timide est molle,

Gros plan sur


et fait mauvaise impression auprès de ses interlocuteurs.

Comportement
La sociophobie : la timidité extrême ... 34
La chance est-elle avec vous ? p. 12 Peur de croiser un regard, impression d’être nu
dans la rue : pour les sociophobes, la timidité est un enfer.

DOSSIER : SECTES ET RELIGIONS


Naissance d’une religion ................................................ 38
La religion des « nouveaux païens », qui a vu le jour
il y a une cinquantaine d’années, s’étend aux États-Unis et en Europe.
Sectes ou religions : quelles différences ? ........... 44
Les psychologues définissent des critères de dangerosité
pour distinguer sectes et religions.
Le long combat pour sortir de la secte ........... 49
Après la sortie de secte, un lien de dépendance psychique subsiste,
En couverture : Cerveau & Psycho

car la secte a insufflé des automatismes mentaux à ses adeptes.


Cerveau & Psycho

La dissonance cognitive : une clé de l’endoctrinement. . 54


Pour modifier les opinions de leurs adeptes, les sectes utilisent un
mécanisme psychologique : la dissonance cognitive.
Une timide poignée de mains p.32
Sommaire C&P 10 #230 25/05/05 15:37 Page 3

n°10 juin – août 2005

Illusion des sens


Impression de « déjà-vu » ............................................. 58
NEUROBIOLOGIE

Le sentiment d’avoir déjà vu ou déjà vécu une scène qui se déroule devant
vos yeux,résulterait d’une panne (inoffensive) d’une zone cérébrale.

Sport et cerveau
La force du mental ............................................................. 63
Chez les athlètes de haut niveau, le cerveau détient une réserve
d’énergie qu’il peut libérer pendant l’effort.

Le cas clinique

Daniel Guémené
Le déni de réalité ................................................................ 66
Une lésion cérébrale fait croire à un patient qu’il habite
à Aix-la-Chapelle, alors qu’il vit à Paris depuis 20 ans ! Le gavage est-il indolore ? p. 70

Comportement animal
Le gavage est-il indolore ? ........................................... 70
Oies et canards de gavage ne souffrent pas – le résultat est avéré –,
contrairement à ce que prétendent les adversaires de la méthode.
Les émotions des animaux ........................................... 74
Les rats rient quand on les chatouille,les singes ressentent
de la honte quand ils trébuchent :leurs sentiments sont aussi les nôtres.

Histoire des neurosciences


Léonard de Vinci neuroscientifique ....................... 80
L’artiste-ingénieur proposa une approche du cerveau
plus scientifique que celle enseignée par la Faculté.
Digital Stock

Intelligence artificielle
Les ordinateurs mènent l’enquête ......................... 84 Les émotions des animaux p. 74
Des programmes de logique formelle démasquent les auteurs
des crimes célèbres de la littérature.

Art et pathologie
Quand la maladie transfigure l’art ........................ 88
Une maladie du cerveau et la rupture d’une artère ont libéré
une inspiration créatrice chez les patients qui en sont victimes.

Illusion visuelle
Vous n’avez pas vu le gorille, c’est certain ! ... 94
Jancy Chun-sai Chang
En couverture : Cerveau & Psycho

Quand nous sommes concentrés sur une tâche, nous restons


aveugles à des objets qui devraient nous sauter aux yeux.

www.cerveauetpsycho.com Quand la maladie transfigure l’art


p. 88
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L’ac tualité des sciences


cognitives

Le bon moment pour s’excuser


Si vous présentez des excuses à quelqu’un que vous avez offensé, bravo ! Mais attention…
Laissez le temps à cette personne d’exprimer sa colère, son ressentiment et sa frustration.
a

I
l n’est jamais facile de s’excuser. Les excuses l’invitation car elle croit encore que le fiancé va
supposent de reconnaître que l’on a mal agi, arriver. Finalement, elle décide de se coucher et
que l’on s’est trompé, et écornent l’amour- apprend le lendemain que le jeune homme a passé
propre. Malheureusement, il ne suffit pas de la soirée à faire la fête avec des amis.
s’excuser pour être pardonné : selon une étude La seconde partie du texte est présentée dans
récente, encore faut-il présenter ses excuses au deux versions. Dans la première, la jeune femme
moment opportun. Formulées trop tôt après l’in- appelle son fiancé pour lui demander ce qui s’est
cident, elles manquent leur cible. passé. Elle lui dit qu’elle l’a attendu toute la soirée,
Les psychologues Cynthia Frantz et Courtney qu’elle est furieuse et qu’elle ne comprend pas
Bennigson,de l’Université d’Amherst dans le Massa- une telle conduite. Le fiancé s’excuse immédiate-
b chusetts, ont demandé à leurs étudiants de racon- ment, trouve toutes sortes d’excuses et jure que
ter un conflit qui les avait opposés, au cours des cela ne se reproduira jamais.
six mois passés,à une personne de leur entourage. Dans la seconde version,il la laisse d’abord longue-
Les étudiants devaient exposer le motif de la dispute, ment parler. Elle explique en détail ce qu’elle a fait
expliquer en quoi ils avaient été offensés, au bout pendant cette soirée, ce qu’elle a ressenti, ses
de combien de temps leur interlocuteur était venu inquiétudes et sa colère.Elle évoque la fête à laquelle
s’excuser, et le degré de soulagement qui en avait elle a renoncé et lui reproche de ne pas avoir fait
découlé. Chacun de ces aspects était méthodi- preuve de la même honnêteté.Après ces plaintes,
quement chiffré (la gravité du conflit et le niveau le fiancé explique que le matin même, il a lamenta-
de soulagement étaient notés sur une échelle de blement échoué à son examen et qu’en sortant, il
1 à 10,le temps écoulé entre l’incident et les excuses était tellement démoralisé qu’il a accepté d’aller
c était compté en jours). Les psychologues ont prendre un verre avec des amis, qu’il voulait à tout
constaté que le potentiel d’apaisement des excuses prix oublier cet examen, et que du même coup il
augmente avec le temps :les excuses trop précoces a oublié leur projet de sortir ensemble. Les
laissent un sentiment de frustration, et celles qui personnes ayant lu la version des excuses rapides
viennent plus tard parviennent à réconcilier les ont indiqué qu’à la place de la jeune femme, elles
protagonistes. garderaient un arrière-goût amer et ne seraient pas
C. Frantz et C. Bennigson ont ensuite donné à soulagées.Celles qui ont lu la seconde version,celle
lire un petit texte aux étudiants.La première partie des excuses différées, ont affirmé qu’elles se senti-
décrit une situation où une jeune femme a un raient prêtes à pardonner.
rendez-vous avec son fiancé : le fiancé n’arrive pas Selon les psychologues,les excuses ont une fonc-
à l’heure prévue,la jeune femme attend,seule dans tion réparatrice à condition de reconnaître toute
sa chambre. Plus tard, elle reçoit un appel de ses l’étendue de l’offense. C’est pourquoi il faut prendre
d
amies qui l’invitent à une fête, mais elle décline la peine d’écouter ; après une offense, le temps
nécessaire à la personne offensée pour faire sentir
L’attente du fiancé est un moment délicieux (a),sauf quand tout son ressentiment peut être relativement long.
il ne vient pas. Quand elle apprend, le lendemain, par une Dans ce cas, l’offenseur doit attendre, « encaisser
amie bien intentionnée que son fiancé à fait la fête (b), la » les remarques hostiles de sa victime pendant tout
jeune fille est furieuse. Si le fiancé arrive chez elle en le temps nécessaire.Ce qui rend les vraies excuses
Jean-Michel Thiriet

s’excusant de but en blanc (c), les psychologues montrent difficiles, mais d’autant plus efficaces.
qu’il ne sera pas pardonné. Au contraire,s’il laisse son amie
exprimer toute sa colère et ses ressentiments (d), les C. MCPHERSON FRANTZ et C. BENNIGSON, Better late than early : The influence of timing on
excuses du fiancé ont plus de chances d’être entendues. apology effectiveness, in J. of Exp. Social Psychol., vol. 41, p. 201, 2005.

4 © Cerveau & Psycho - N° 10


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Sébastien Bohler

Le blues du piranha
Le piranha, volontiers dépeint comme un monstre sanguinaire n’hésitant pas à mettre à nu les os de
ses victimes en quelques minutes… est un grand timide. Dès qu’on l’isole dans un bassin, il fait profil
bas. Aux Universités de Saint Andrews en Écosse et de Rio de Janeiro au Brésil, Anne Magurran et
Helder Queiroz ont séparé des piranhas du reste de leur groupe, et ont constaté qu’ils se cachaient
dans les coins du bassin, devenaient peureux et angoissés à la vue d’un homme ou d’un oiseau. En
mesurant leur rythme cardiaque, ils se sont aperçus qu’ils s’affolent d’une ombre passant sur l’eau.
Selon les zoologues, le piranha a besoin de son groupe pour se sentir rassuré. Contrairement aux
idées reçues, il court un danger permanent dans les rivières : les prédateurs y abondent, notamment
les poissons carnassiers plus grands que lui, les caïmans ou les cormorans, oiseaux plongeurs qui
attrapent les poissons à grande profondeur. Or, un banc de Piranhas a de dizaines d’yeux au lieu de
deux : il détecte instantanément toute menace et ses mouvements concertés avertissent très
rapidement chaque poisson du danger. Isolé, il serait une proie facile pour un cormoran, en compagnie
de 500 congénères, il n’a qu’une chance sur 500 d’être mangé !
H. QUEIROZ et A. MAGURRAN, Safety in numbers : shoaling behaviour of the Amazonian red-bellied piranha, in Biology Letters, 2005.

Mozart sucré, Chopin salé


Une musicienne professionnelle perçoit des saveurs lorsqu’elle écoute de la musique.

R
eprendrez-vous un peu de sonate,ou goût salé sur le bout de la langue ; la tierce à côté de la table, et lui ont servi des plats
préférez-vous cette délicieuse sym- majeure, omniprésente dans les mouve- qui, tantôt correspondaient aux saveurs
phonie en ut mineur ? C’est un savant ments joyeux de Mozart, fait naître une évoquées par les accords entendus, tantôt
mélange aigre-doux, vous m’en direz sensation sucrée. Certains accords sont ne correspondaient pas. La jeune femme
des nouvelles… Ainsi pourrait se résumer uniques en leur genre :un do et un fa produi- devait écouter attentivement, tout en
l’expérience d’une jeune femme de 27 ans, sent l’arôme inimitable de l’herbe fraîche- mangeant, et appuyer sur le bouton dès
musicienne et dotée d’un curieux talent : la ment coupée. qu’elle identifiait un accord musical. Les
« synesthésie » des sons et des saveurs.Dès Devant ce cas unique, les neurobiolo- neurobiologistes ont constaté que le temps
qu’elle entend un accord musical,elle ressent gistes ont voulu savoir ce qui se passe lorsque de réaction était beaucoup plus faible quand
en même temps une saveur. Par exemple, cette personne écoute de la musique en la saveur du plat correspondait à celle de
l’accord de tierce mineure,si présente dans mangeant.G.Beeli et ses collègues,de l’Uni- l’accord,et plus long quand la saveur du plat
les partitions de Chopin,lui fait ressentir un versité de Zürich,ont placé un petit bouton différait de celle évoquée par l’accord.
Est-ce la clé du mystère de la synesthé-
sie ? Lorsque la jeune femme mange un plat
salé,dans les aires gustatives de son cerveau,
un groupe de neurones correspondant à la
perception du sel est activé. Puis, lorsqu’elle
entend un accord mozartien majeur, cet
accord tend à activer un autre groupe de
neurones correspondant à la perception du
sucré.Comme ces deux groupes de neurones
diffèrent,la jeune femme perçoit en quelque
sorte deux goûts à la fois, et met plus de
temps à savoir lequel est suscité par le son.
Le temps de réaction est allongé.Ceci révèle
que la musique active les zones gustatives
À chaque accord sa saveur. Une seconde mineure évoque le vinaigre, une seconde majeure la bière, une du cerveau, au même titre que les aliments,
tierce mineure les biscuits apéritifs salés, une tierce majeure les gâteaux sucrés, une quarte l’herbe et qu’il doit exister chez cette personne des
coupée, une quarte augmentée suscite une sensation de dégoût, une quinte l’eau pure, une sixte mineure connexions extraordinaires entre le cerveau
la crème, une sixte majeure la crème allégée, une septième mineure l’amer, une septième majeure le auditif et le cerveau gustatif.
vinaigre et l’octave... rien. G. BEELI et al., When coloured sounds taste sweet, in Nature, vol. 434, p. 38, 2005.

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pédiatrique de Pittsburgh, augmente les


Refroidir les traumatisés crâniens chances de survie des jeunes traumatisés,
de même que leur probabilité de récupérer
leurs facultés mentales. L’étude, conduite
Un enfant est tombé dans l’escalier. Il s’est mortalité infantile. L’enfant est déposé sur auprès de 75 jeunes patients, révèle que
heurté la tête contre les marches, et a une civière, les médecins essayent l’hypothermie favorise la diminution de la
perdu connaissance. Sur place, le SAMU a d’évaluer la gravité de la lésion en pression intracrânienne, en limitant les
constaté un traumatisme crânien. Chez le testant les réactions de l’enfant quand on mécanismes de l’inflammation. Six mois
petit enfant, les conséquences peuvent lui parle. Comme il ne répond pas, ils après l’accident, les enfants ont présenté
être graves, notamment en cas d’œdème sortent des couvertures réfrigérantes de une amélioration de leurs capacités de
cérébral traumatique : à cause de l’ambulance et abaissent sa température parole et de raisonnement plus nette que
l’inflammation due au choc, de l’eau afflue corporelle jusqu’à 32,5 °C. la moyenne des enfants ayant subi un
au cerveau, à tel point que les ventricules, Une telle scène pourrait se dérouler dans choc comparable. S’il est trop tôt pour tirer
cavités qui, dans le cerveau, contiennent le les années à venir si une nouvelle des conclusions définitives sur la base d’un
liquide céphalo-rachidien, sont comprimés technique, testée aux États-Unis, devait échantillon aussi restreint, de tels résultats
et ne sont plus visibles au scanner. Il faut confirmer ses récentes promesses. Le fait sont un encouragement dans la lutte
agir vite, car la moitié des enfants victimes de provoquer une légère hypothermie chez contre une des premières causes de
de traumatismes crâniens décèdent dans les enfants victimes de traumatismes mortalité infantile.
les deux heures suivant l’accident, ce qui crâniens, selon une étude clinique P. ADELSON et al., Phase II Clinical Trial of Moderate Hypothermia
after Severe Traumatic Brain Injury in Children, in Neurosurgery,
représente une des premières causes de préliminaire réalisée à l’Hôpital vol. 56, N°4, p. 740, 2005.

Le dindon de la farce
C
hez les dindons, un mâle dominant règne déplacements et se déploient autour des femelles
généralement sur un petit bataillon de trois qu’ils défendent contre les prédateurs. En sont-ils
ou quatre dindons subalternes qui lui sont récompensés ? Apparemment non, puisque seul
entièrement dévoués. L’éthologue Sutart le mâle dominant s’accouple avec les femelles.
Sharp et ses collègues,de l’Université de Sheffield Eux-mêmes restent chastes toute leur vie durant,
en Angleterre,ont découvert que ces mâles rabat- sans avoir de descendance.
teurs suivent le mâle dominant dans tous ses Ce constat a de quoi surprendre, car ce type
de comportement semble démentir la théorie de
l’évolution de Darwin. Selon cette théorie, tous
les animaux cherchent à se reproduire et à trans-
mettre leurs gènes à leur descendance. Pourquoi
ces chevaliers servants semblent-ils faire excep-
tion ? En analysant leur patrimoine génétique,
S. Sharp a constaté qu’ils sont tous apparentés au
chef : frères, demi-frères ou cousins.Ainsi, même
s’ils ne transmettent pas directement leurs gènes
à leur descendance,ils assurent,par dindon inter-
posé, la transmission des gènes qu’ils ont en
commun avec le dindon dominant. S’ils tentaient
leurs chances seuls dans la nature, ils transmet-
traient une proportion plus importante de leurs
gènes à leur descendance, mais cette dernière
serait plus restreinte, car ils n’ont pas le charme
d’un dominant, et aussi parce que les coalitions
sont plus efficaces pour fidéliser les femelles.Tout
bien pesé, le dominant a tellement plus d’enfants
grâce à ce stratagème, que le jeu semble en valoir
la chandelle, d’un strict point de vue génétique.
A. Krakauer, Kin selection and cooperative courtship in wild turkeys, in Nature, vol. 434, p. 69, 2005.

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L’actualité des sciences cognitives

Les mirages des villes frontière


Une étrange illusion fait sous-estimer les
distances entre deux villes de son pays,
par rapport aux distances entre une ville
de son pays et une ville étrangère.

V ous avez cinq secondes pour répondre :


quelle est la ville la plus proche de
Paris : Lyon ou Londres ? Souvent
Lyon est donnée pour plus proche de Paris,
alors que la réponse correcte est Londres. Même si Londres est plus proche de Paris que Lyon de Paris, on pense le contraire, comme si
Une illusion découverte par les psycho- la Grande-Bretagne,pays étranger,était plus éloignée de la France qu’elle ne l’est en réalité.
logues Christopher Burris et Nyla
Branscombe,de l’Université de Water-
loo, au Canada, et de l’Université du Kansas, en est responsable. sée en 1984 par le psychologue H. Kahl. ll avait demandé à des
Cette illusion fait sous-estimer systématiquement les distances entre élèves d’une école de parcourir différents types de trajets, de
deux villes de son pays (par exemple, Paris et Lyon), par rapport longueurs égales : certains élèves parcouraient des trajets mono-
aux distances entre une ville de son pays et une ville étrangère (par tones, à travers la cour ou un couloir. D’autres devaient parcourir
exemple, Paris et Londres). une distance équivalente, mais à travers des locaux variés : salles
Les psychologues ont présenté à des volontaires des paires de de classe, de gymnastique, secrétariats, débarras… Ces derniers
noms de villes et leur ont demandé d’estimer leur distance. Dans ont trouvé les distances plus grandes que celles parcourues par
certains cas, les deux villes étaient situées aux États-Unis, dans les élèves qui avaient traversé la cour, une pelouse ou un couloir.
d’autres elles étaient situées,l’une aux États-Unis,l’autre au Canada Le second effet invoqué est celui d’effort. En 2004, le psycho-
ou au Mexique.Ils ont constaté que les volontaires avaient tendance logue J.Witt et ses collègues,de l’Université de Virginie,ont demandé
à surestimer les distances entre une ville des États-Unis et une ville à des volontaires de gravir, soit un escalier abrupt, soit un escalier
étrangère, par rapport aux distances entre deux villes des États- peu pentu. Ils ont constaté que les volontaires avaient l’impression
Unis : ainsi, on considère que Mexico est plus loin de Houston que d’avoir parcouru une distance supérieure dans le premier cas. En
Seattle de Houston, ce qui est faux… effet, lorsqu’on se déplace sur terrain plat, la fatigue résulte de la
Les explications de ce phénomène sont multiples. L’une d’elle distance : ainsi, un effort supérieur signifie habituellement une
fait appel au concept de nouveauté :le fait de voyager,même menta- distance supérieure. Dans cette perspective, l’effort consistant à
lement, dans un pays étranger introduit de la nouveauté à cause s’imaginer en déplacement à l’étranger est inconsciemment converti
des changements d’habitudes, de cuisine, de langues, de repères en un effort lié à la distance.
sociaux. Or, la nouveauté fausse la perception des distances en les C. Burris et N. Branscombe, Distorted distance estimation induced by a self-relevant national boundary, in
augmentant,comme cela a été montré lors d’une expérience réali- Journal of Experimental Social Psychology, vol. 41, n°3, p. 305, 2005.

Porter un maillot vert, jaune ou bleu dans une plus souvent le combat que celui portant interpréteraient cette couleur comme un signe
compétition sportive, cela a-t-il une une tenue bleue (environ 30 pour cent plus de plus grande agressivité. Chez la plupart
importance ? Les psychologues Russell Hill et souvent), quelle que soit la discipline des espèces animales, notamment les oiseaux
Robert Barton, de l’Université de Durham envisagée. En outre, lorsqu’on ne prend en ou les poissons, un plumage ou des écailles
en Angleterre, ont montré rouges reflètent une
que les maillots rouges
augmentent les chances de
La couleur de la victoire importante concentration
en testostérone chez le
victoire. Ils ont analysé les résultats des compte que les confrontations entre mâle… et la testostérone est notamment
combats de boxe, de lutte gréco-romaine, adversaires réputés de même niveau, « l’effet l’hormone de l’agressivité. De nombreuses
de lutte libre et de taekwondo au programme couleur » est encore plus fort : les combattants tribus indiennes ou africaines se couvraient
des derniers jeux olympiques d’Athènes, en rouges remportent deux fois plus de le visage de teinte ocre avant de partir au
2004, (compétitions où les combattants se confrontations que les combattants bleus. combat : avaient-elles compris intuitivement
voient attribuer au hasard une tenue rouge Selon R. Hill et R. Barton, le rouge diminue l’avantage qu’elles pouvaient en retirer ?
ou une tenue bleue) et ont constaté que inconsciemment les forces de l’adversaire car R. HILL et R. BARTON, Psychology: Red enhances human perfor-
l’athlète portant une tenue rouge remporte des structures cérébrales ancestrales mance in contests, in Nature, vol. 435, p. 293, 2005.

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C&P_10_ACTUS 25/05/05 15:28 Page 8

Les enfants aiment la rapidité


Le roi du crachat
Fabien Barthez a largement contribué à la victoire de la France lors de la coupe du
Les enfants ont des difficultés à attraper des
objets lents, car leur cerveau n’est pas adapté
monde de 1998. Deux ans plus tard, il a été l’un des héros de la victoire aux à cette tâche.
championnats d’Europe. Il sauve régulièrement l’équipe dans les éliminatoires de

P
la future compétition mondiale. Malgré cela, arents, peut-être vous êtes-vous un jour
pour un crachat, il a été mis au ban de la société inquiétés en voyant que votre jeune enfant
footballistique et des médias, qui ne lui trouvent n’était pas très adroit pour attraper les
aucune excuse. Pourquoi le crachat est-il un ballons que vous lui envoyiez. Pour lui faci-
acte si méprisé ? Réponse cérébrale : le cerveau liter la tâche,vous avez alors essayé de lui envoyer
la balle plus lentement, mais cela n’a rien arrangé.
déteste le crachat. Des travaux récents, dus à
Au contraire, l’enfant avait encore plus de difficul-
Vittorio Gallese et ses collègues, de l’Université tés à apprécier l’instant où l’objet arriverait à lui,
de Parme, ont montré que la même zone du et à refermer les mains au bon moment. Inquiets,
cerveau s’active chez une personne qui crache vous vous êtes alors demandé s’il ne présentait pas
ou qui voit quelqu’un cracher. Cette zone est un trouble de la coordination,et avez pensé consul-
celle qui nous fait éprouver du dégoût pour ter un psychomotricien.
Institut Pasteur

des aliments avariés. Voir Barthez cracher, c’est Soyez rassurés ! Ce comportement est normal.
comme manger un fruit moisi. Les enfants ont d’autant plus de difficultés à attra-
per un objet qu’il se déplace lentement, car leur
cerveau est peu adapté aux faibles vitesses.Aussi,
il est inutile de vouloir ralentir les objets qu’on leur

L’étoffe des héros envoie, et ils s’en tireront parfois mieux si vous lui
envoyez la balle avec un peu plus d’énergie.
Cette constatation ressort d’une étude réalisée
auprès d’enfants de cinq ans par le psychologue
I. Ahmed et ses collègues,de l’Université de Hamil-

T
ous ceux qui ont vu les images, retransmises par la télévision, de l’attaque de
l’Airbus d’Air France en 1995, se souviennent de la violence des affronte- ton,au Canada.Les enfants,placés devant des écrans
ments, des coups de feu tirés à bout portant, des hommes encagoulés se d’ordinateur,voyaient deux barres noires se dépla-
lançant à l’assaut d’une machine de mort tenue par des forcenés et faisant cer sur un fond blanc, chacune à une vitesse diffé-
preuve d’un courage manifeste. Le GIGN déplore chaque année plusieurs pertes rente, et disposaient d’une seconde pour indiquer
humaines. Ceux qui s’y engagent savent qu’ils risquent leur vie. laquelle se déplaçait plus rapidement. Les psycho-
L’héroïsme a longtemps fasciné les psychologues,qui se demandent quelle force logues ont constaté que les enfants répondent
étrange pousse certains individus à prendre des risques insensés pour une cause correctement lorsque la vitesse de la barre de
diffuse : ils servent l’État et les otages, des inconnus qu’ils ne reverront jamais. Les gauche est au moins double de celle de la barre de
théories biologiques classiques (la théorie de l’évolution) peinent à expliquer ces droite.En dessous de cette limite,leur capacité de
comportements ; selon ces théories, l’individu recherche avant tout son propre discernement diminue : ils ne distinguent pas une
profit, étant confronté depuis sa naissance à la dure loi de la sélection naturelle. barre qui se déplace seulement une fois et demi
C’est pourquoi la découverte d’Ernst Fehr et Dominique de Quervain, à l’Uni- plus vite que l’autre. Des adultes soumis au même
versité de Zürich, éclaire d’un jour nouveau la nature des relations humaines. test font la distinction dès lors qu’une barre se
Ces neurobiologistes ont demandé à des volontaires de participer à un petit jeu déplace 35 pour cent plus ou moins vite que l’autre.
où il s’agissait de miser de l’argent sur un projet financier simulé sur ordinateur. À Les enfants sont en quelque sorte « aveugles
l’issue du jeu,les bénéfices étaient redistribués aux joueurs,qui repartaient avec des aux vitesses lentes »,ce qui explique peut-être leur
espèces sonnantes et trébuchantes en poche.Rapidement sont apparus des tricheurs attrait pour les jeux énergiques,les petites voitures
qui misaient moins que les autres, et retiraient néanmoins les dividendes de l’opé- montées sur ressort qui filent sur des rails, ou les
ration,auxquels ils rajoutaient leur capital non misé.Les expérimentateurs ont alors avions de papier qui fendent l’air à toute vitesse.
proposé aux joueurs la possibilité de pénaliser ces tricheurs par des amendes,à une Chez eux, les neurones qui analysent les vitesses
condition : le « punisseur » devait payer la même amende que le tricheur. lentes n’ont pas atteint leur maturité. En outre,
Malgré cette clause, certaines personnes continuaient de punir les tricheurs, ces neurones sont moins nombreux que les
quitte à se ruiner. Ces héros finissaient souvent avec de faibles sommes d’argent, neurones analysant les vitesses rapides,ce qui vaut
parfois même ils étaient éliminés, mais ils empêchaient les tricheurs de prospé- aussi chez l’adulte, car le cerveau humain a été
rer. Dans leur cerveau, les neurobiologistes ont observé qu’une zone cérébrale façonné pendant des millénaires pour détecter et
est particulièrement active : le noyau caudé. Cette zone est source de plaisir ; peu attraper des proies rapides. Il n’y a donc pas lieu
importent les conséquences sur le portefeuille, le plaisir est grand. Peut-être est-ce de s’inquiéter si vous voyez votre enfant tenter
ce plaisir qui anime les héros qui, tels les punisseurs du jeu, risquent leur vie pour en vain d’attraper la balle qui roule doucement
rétablir la justice. Le héros militaire est un dupe, disait Jean Giono. Maintenant, on vers lui : ses neurones de la lenteur prennent leur
peut ajouter : dupe de son noyau caudé. temps, eux aussi, pour se développer.
I. J. Ahmed et al., Discriminiation of speed in 5-years-olds and adults : Are
D. De Quervain et al., The Neural Basis of Altruistic Punishment, in Science, vol. 305, n° 5688, p. 1254, 2004. children up to speed ? in Vision Research, vol. 45, p. 2129, 2005.

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L’actualité des sciences cognitives

lourdeur et manque de fantaisie. Puis, ils ont demandé à un autre


LES DÉFAUTS DES EUROPÉENS groupe de Français d’énumérer les défauts des Italiens : indiscipline
et manque de sérieux. Ensuite, ils ont constaté que le premier
Nicolas Sarkozy a beau se faire le défenseur de l’Europe, il préférerait groupe considérait les Européens en général comme manquant
que la France occupe sa tête. Imaginez que l’Europe soit gouvernée de fantaisie, alors que le second groupe les jugeait indisciplinés
par des Européens? Quelle catastrophe ! et peu sérieux. Les uns et les autres avaient généralisé à toute la
Il existe un phénomène psychologique, apparemment très répandu, communauté les défauts d’un pays. Projection d’endogroupe...
qui consiste à considérer que les Européens concentrent tous les L’avenir s’annonce radieux : un Français qui découvre les méfaits
défauts des nations isolées. Ce phénomène est nommé « projection de la politique de Berlusconi, la façon dont les usines de la Ruhr
d’endogroupe. » Le psychologue Sven Waldzus et ses collègues, endommagent la nature ou dont les Britanniques concoctent leurs
de l’Université de Lisbonne, l’ont mis en évidence de la façon plats en famille, finit par être persuadé que les Européens sont
suivante. Ils ont demandé à des Français de décrire les principaux des tricheurs sans respect pour l’environnement et qui ne savent
défauts des Allemands, et la réponse la plus fréquente a été : pas cuisiner !

Le pouvoir des images subliminales


Si un mot écrit sur une affiche publicitaire atteint votre rétine
sans que vous n’en preniez conscience, il peut pourtant avoir un impact émotionnel.

L
a campagne présidentielle américaine de 2000 a été le théâtre et leurs collègues de l’Hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris (unité
d’un débat enflammé sur l’effet potentiel des images subli- INSERM 562),ont montré que l’on est aussi sensible au sens émotion-
minales à la télévision. Dans un message de campagne du nel d’un mot montré de façon subliminale.Chez des patients néces-
candidat démocrate Al Gore, le mot rats était projeté de sitant une opération du cerveau,ilsont implanté des électrodes dans
façon subliminale . Les téléspectateurs ne pouvaient pas l’aperce- une zone nommée complexe amygdalien, qui s’active notamment
voir, car le temps d’exposition (30 millisecondes) était insuffisant lorsque l’on reconnaît l’émotion exprimée par un mot. Ils ont
pour que le mot soit accessible à la conscience. Néanmoins, les présenté les mots pendant 30 millisecondes, ce qui les rend inac-
adversaires de G. Bush ont allégué que la perception,même incons- cessibles à la conscience... et le mot danger a activé le complexe
ciente,d’un tel mot,pouvait susciter un malaise ou une peur diffuse amygdalien,ce qui montre que le cerveau a reconnu la peur,émotion
qui resterait associée à Al Gore. exprimée par le mot danger.
Qu’en est-il réellement ? Les images subliminales sont matière Si l’impact des images subliminales est avéré, on ignore pendant
à polémique depuis qu’un chercheur en sciences du marketing, combien de temps il s’exerce. Diverses expériences ont suggéré que
James Vicary, a prétendu, en 1957, favoriser les ventes de Coca-Cola l’effet des messages subliminaux ne dure que 150 millisecondes. Toute-
en projetant des slogans « Buvez du Coca-Cola » de façon subli- fois, si vous êtes assis dans le métro et qu’un mot d’une affiche publi-
minale durant la projection des films. Cinq ans plus tard, le publi- citaire atteint votre rétine sans que vous n’en ayez conscience, il est
citaire avoua la supercherie menée à des fins commerciales. possible que cet effet se prolonge pendant tout le voyage.
Devant la fureur déchaînée par l’affaire Al Gore,un autre psycho- L. Naccache et al., A direct intracranial record of emotions evoked by subliminal words, in Proc. Nat. Ac.
logue, Joel Weinberger de l’Université de New York, a projeté à ses U.S.A., vol. 102, n°21, p. 7713, 2005.
étudiants de courts messages télévisés pour l’élection d’un délégué,
en insérant des images subliminales représentant, soit le mot rats,
soit le mot star,qui signifie étoile en anglais et est le parfait anagramme
de rats, soit l’inscription dépourvue de sens XXXX. Des question-
naires ont ensuite été distribués aux 240 participants, qui devaient
noter diverses qualités des candidats : honnêteté, compétence, etc.
J. Weinberger a constaté que, si les participants appréciaient un des
candidats avant l’expérience, l’inscription rats n’avait pas d’effet. En
revanche, lorsqu’ils étaient indécis, l’inscription faisait légèrement
baisser les notes attribuées pour l’honnêteté ou la compétence.
Apparemment, les mots subliminaux ont un effet sur le psychisme
et le comportement, mais il en manquait une preuve biologique.
Différentes équipes ont montré que l’on perçoit de façon subli-
Jean-Michel Thiriet

minale des objets et des nombres. Concernant les mots, il a été


établi que le cerveau perçoit leur morphologie de façon incons-
ciente, mais on n’était pas certain qu’il déchiffre leur sens. Or, très
récemment,les neurobiologistes Lionel Naccache,Raphaël Gaillard

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LES FILLES SONT Le syndrome du chouchou


MAUVAISES EN MATHS ! « J’aime mes enfants tous autant les uns que les autres. Certes, je ne vais pas nier
que l’un est plus mignon que l’autre, ni que celui-ci réussit mieux à l’école, mais est-ce
que cela a une importance ? » Toutefois, l’amour parental ne semble pas si équitable
que cela.Ainsi, des éthologues de l’Université d’Edmonton, aux États-Unis, ont filmé
Vous venez de lire un stéréotype, croyance des parents à leur insu alors qu’ils faisaient leurs courses dans des supermarchés,
largement répandue qui « étiquette » sans accompagnés de leurs enfants. Ils ont mesuré le temps que les parents laissaient
discernement un sous-ensemble de la population. leurs bambins en liberté dans le supermarché, ainsi que la distance qu’ils leur lais-
Dans la plupart des pays, circule l’idée que les saient parcourir hors de leur vue. Ils ont ainsi répertorié les enfants les plus étroi-
carrières scientifiques sont dominées par les tement surveillés, et ceux auxquels on prêtait moins d’attention. Puis ils ont montré
garçons, et qu’il est notablement plus difficile à les photos des enfants à des passants qui devaient indiquer s’ils les trouvaient mignons
une fille d’y réussir. Idée reçue, mais plus ou non, sur une échelle de un à dix.Ainsi s’est dessiné le fait que, plus un enfant est
dangereuse qu’il n’y paraît. Une psychologue de mignon,plus il est surveillé de près par ses parents.N’en déplaise à cette mère persua-
l’Université de San Francisco, Talia Ben-Zeev, a dée de l’équité de ses sentiments, elle ne prête pas la même attention à tous ses
montré que le stéréotype s’auto-entretient : en enfants. Faisons une fois encore appel à Darwin : les parents surveilleraient jalouse-
complexant les filles, il les inhibe et les conduit ment ceux que la nature a gâtés, car ce sont eux qui réussiront dans la vie (plusieurs
effectivement à moins bien réussir. études ont montré que les individus beaux sont plus facilement embauchés ou respec-
Il y a quelques années, T. Ben-Zeev avait réalisé tés dans les lieux publics). Égalité des chances, où es-tu ?
une expérience aussi simple qu’édifiante : elle A. HARRELL, Physical Attractiveness of Children and Parental Supervision in Grocery Stores: An Evolutionary Explanation of the Neglect of
avait demandé à des étudiantes de résoudre Ugly Kids, in Warren Kalbach Conference, Edmonton, 11 mars 2005.
des exercices de mathématiques, d’une part, dans
des classes composées exclusivement de filles et,
d’autre part, dans des classes composées de filles
et de garçons. Elle avait constaté que les notes
étaient nettement inférieures dans le second cas.
Aujourd’hui, elle pense avoir élucidé le mode
d’action des stéréotypes. Elle a ajouté un détail
à ses expériences : les jeunes filles étaient réunies
Arrêter la drogue sans p
avec des garçons dans une salle où étaient Les personnes qui tentent de se désintoxiquer perdent
diffusées, leur disait-on, des ondes ultrasonores goût aux plaisirs de la vie, moins intenses que ceux procu-
inaudibles qui pouvaient avoir une incidence sur
le rythme cardiaque et la transpiration.
rés par les drogues. Toutefois, la dépendance aux drogues
Curieusement, les filles ont alors obtenu de très et le plaisir de se nourrir seraient dissociés par l’inhibi-
bonnes notes. tion d’une petite zone cérébrale.
T. Ben-Zeev interprète ainsi cette observation :
dès qu’une fille entre dans une salle d’examen

J
ean-Marc a pris de la cocaïne pour la première fois à 25 ans, lors d’une
où se trouvent des garçons, sans même qu’elle soirée entre amis. Ce soir-là, il a ressenti une impression d’euphorie, de
en ait conscience, le stéréotype fort répandu selon bien-être et d’énergie comme il n’en avait jamais vécue. Le sentiment que
lequel les filles réussissent moins bien en tout était facile,qu’il aurait pu réussir tout ce qu’il entreprenait.Cette sensa-
mathématiques, provoque chez elle une anxiété tion, il a voulu y goûter de nouveau. Non parce qu’il était dépendant (au travail,
inconsciente. Si elle pense : « J’ai peur parce dans ses relations, il restait la personne que ses amis avaient connue), mais tout
que les garçons sont meilleurs en maths », le simplement par envie, comme on peut avoir envie de faire un voyage de rêve,
trac aura un impact néfaste sur sa prestation. Au ou de vivre une histoire d’amour enivrante. De soirée en soirée, il a recom-
contraire, si elle pense : « Je transpire et mon mencé,et un cercle vicieux s’est installé :entre les prises,il se sentait apathique,
déprimé.Vidé de toute son énergie, il a désormais besoin de la drogue pour
cœur bat à cause des ondes acoustiques », le
sentir renaître ce sentiment de puissance. Il est devenu dépendant.
stéréotype est balayé et elle pourra réfléchir
La cocaïne agit sur le système de récompense du cerveau, un ensemble
librement, et révéler sa vraie valeur. C’est de neurones qui nous font ressentir du plaisir dans diverses situations : lorsque
effectivement ce qui s’est produit. l’on mange, que l’on a des relations sexuelles ou que l’on regarde un bon
Suffit-il de diffuser de fausses ondes acoustiques film. Ces instants provoquent la libération de dopamine, une molécule qui
dans les salles d’examen pour annuler l’effet du renforce l’envie de recommencer l’expérience : c’est la dopamine qui
stéréotype ? Pourquoi pas, à condition que les « renforce » les comportements procurant du plaisir ; on dit aussi qu’elle agit
filles croient vraiment à l’effet des ondes sur la motivation de reproduire tel ou tel comportement. Or, la cocaïne
acoustiques. Dans ce cas, il faudrait mieux pour augmente artificiellement la concentration de dopamine dans le cerveau ;
elles qu’elles n’aient pas lu cet article… c’est pourquoi, lorsqu’un toxicomane arrête d’en prendre, il perd toute moti-
T. Ben-Zeev et al., Arousal stereotype threat, in Journal of Experimental Social vation pour ses activités, même la prise de nourriture. La cocaïne est une
Psychology, vol. 41, n°2, p. 174, 2005. drogue dont il est très difficile de « décrocher ».

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L’actualité des sciences cognitives

La force de la persuasion
Lors d’un bilan médical, la connaissance des antécédents ayant réalisé l’exercice préparatoire confessent beaucoup
d’un patient est parfois déterminante : a-t-il consommé plus d’épisodes de ce genre, que ceux à qui l’on pose
beaucoup d’alcool, a-t-il pris des drogues, a-t-il eu des cette question de but en blanc.
conduites sexuelles dangereuses ? Par pudeur ou par Ce principe, nommé amorçage conceptuel, reste assez mal
gêne, les patients passent sous silence une grande partie compris, mais il se pourrait que les neurones mobilisés
de leurs « écarts », un silence qui peut se révéler par la tâche préparatoire restent activés au moment où
préjudiciable pour la suite de leur traitement. le médecin demande la vérité à son patient. Dès lors,
À l’Université de Chicago, le psychologue Kenneth Rasinski toute dissimulation activerait même inconsciemment des
et ses collègues ont testé une méthode simple pour champs sémantiques liés au concept de mensonge, et
aider leurs patients à se confier. Il s’agit de leur proposer les neurones codant ces champs sémantiques entreraient
un petit exercice anodin, consistant à écrire tous les mots en conflit avec les précédents, créant une sensation de
qui leur viennent à l’esprit et qui leur semblent liés à « malaise. Une méthode utile pour persuader votre conjoint
l’intention d’être honnête ». Les patients inscrivent sur à faire la vaisselle, par exemple : pourquoi ne pas lui
leur feuille de papier toute une série de mots, tels que proposer un petit jeu sémantique consistant à inscrire tous
sincérité, ouverture, ami, vérité, confiance, etc. Puis on les mots qui lui semblent liés au concept de propreté ?
leur demande combien de fois il leur est arrivé d’abuser K. RASINSKI et al., Using implicit goal priming to improve the quality of self-reported
de l’alcool ou de conduire en état d’ivresse. Les personnes data, in Journal of Experimental Social Psychology, vol. 41, n°3, p. 321, 2005.

perdre goût à la vie Thalamus

Une lueur d’espoir vient de naître dans un laboratoire du CNRS


de l’Université d’Aix-Marseille. Christelle Baunez et ses collègues
ont identifié une zone cérébrale qui « fait la différence » entre la
motivation pour la nourriture et pour la cocaïne. En bloquant son
activité, il serait possible d’éliminer l’appétence des patients pour
la cocaïne, sans pour autant leur faire perdre l’envie de manger.
Cette zone, nommée noyau sous-thalamique, est actuellement
la cible des traitements anti-parkinsoniens, car elle devient hyper-
active dans cette pathologie. C. Baunez et ses collègues ont bloqué
l’activité du noyau sous-thalamique chez des rats. Ces animaux
montrent une diminution de leur intérêt pour la cocaïne, sans
perdre leur intérêt pour la nourriture. Pourra-t-on un jour soigner
les toxicomanes en bloquant de façon spécifique l’activité de leur
noyau sous-thalamique ? C’est l’espoir qui se dessine, après l’exa-
men de deux patients parkinsoniens traités à Marseille :ces patients
prennent un médicament nommé L-dopa qui, comme la cocaïne,
augmente la concentration en dopamine dans certaines zones du Cortex préfrontal
cerveau. Ils étaient devenus dépendants à leur médicament, mais
lorsque Tatiana Witjas, C. Baunez et leurs collègues ont perturbé
au moyen d’électrodes leur noyau sous-thalamique, ils ont perdu Noyau
leur dépendance, tout en gardant l'appétit. sous-thalamique
Sans aller jusqu’à stimuler systématiquement le cerveau des personnes
dépendantes à la cocaïne avec des électrodes, les neurobiologistes
espèrent mettre au point des médicaments bloquant l’activité des
neurones du noyau sous-thalamique.Les récepteurs métabotropiques Deux circuits séparés seraient responsables de la dépendance aux
du glutamate de type 5 seraient une des cibles possibles,car une molé- drogues (en orange) et de l’appétit (en bleu). La destruction du
cule bloque ces récepteurs chez le rat et réduit l’activité du noyau noyau sous-thalamique fait disparaître la dépendance aux drogues,
sous-thalamique. Toutefois, comme c’est la règle en ce domaine, il mais pas l’appétit.
s’écoulera plusieurs années entre les expériences sur les animaux et C. BAUNEZ et al., The subthalamic nucleus exerts opposite control on cocaïne and natural rewards, in Nature
l’éventuelle mise sur le marché d’un médicament pour l’homme. Neuroscience, vol.8, p.484, 2005.

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CICERONE ARTICLE NEW 24/05/05 16:27 Page 12

Nous aimons attribuer


PSYCHOLOGIE la responsabilité de la chance
ou de la malchance à l’influence
de forces supérieures. Cela nous
empêche de relever les défis.

Faits de société

La chance
est-elle avec vous ?
Paola Emilia CICERONE

« u es un vrai veinard, toi ! Moi, je suis Ainsi, le physicien et journaliste scientifique anglais

T poursuivi par la malchance ! » Nombre


de personnes ont le sentiment que la
vie est injuste et le destin capricieux.
D’après les lois de la probabilité, chacun
devrait, au fil des années, rencontrer en moyenne
un nombre similaire d’événements fortuits positifs
et négatifs. Que ce soit gagner à la tombola de la
Richard Matthews a, au milieu des années 1990,
examiné la loi de Murphy selon laquelle : « Si
quelque chose peut mal tourner, alors cela tour-
nera mal. » R. Matthews a voulu savoir si cette
vision pessimiste du monde était justifiable par des
arguments objectifs, ou si elle était pure fantaisie.

fête foraine ou avoir la malchance d’être dans la file


de voitures qui avance le moins vite dans un bouchon. File d’attente :
Pourtant, nous connaissons tous quelqu’un qui
semble presque toujours avoir de la chance – tandis
toujours la mauvaise
qu’un autre est poursuivi par la guigne. Qu’en Prenant des exemples de la vie quotidienne, il
penser ? Dans l’Antiquité, les hommes acceptaient s’est d’abord attaqué à la question de savoir si la
facilement l’idée que des forces surnaturelles tiraient tartine qui tombe par terre atterrit vraiment toujours
les ficelles de la vie. Les Romains, par exemple, sur le côté beurré, comme l’exige la loi de Murphy.
attribuaient à la déesse du destin, Fortuna, le Une étude organisée spécifiquement pour répondre
pouvoir de distribuer à chacun, sans qu’il puisse à cette question, et sponsorisée par un producteur
le prévoir, sa dose de bonheur et de malheur. de beurre, a révélé que cette hypothèse est vraie
Aujourd’hui encore, à une époque malgré tout dans la plupart des cas ! S’agit-il vraiment d’une
plus éclairée, le thème de la « chance » reste étroi- conspiration du sort ? Pas du tout : des expériences
tement lié à des superstitions et à l’ésotérisme : supplémentaires ont prouvé que ce résultat était
nombre de personnes portent une amulette ou simplement la conséquence des lois de la gravi-
autre porte-bonheur, les athlètes ont leur mascotte, tation, des forces de frottement et de la hauteur
les voyants et cartomanciens font recette. habituelle des tables.
Simultanément, un nombre grandissant de cher- De même, on peut expliquer d’autres désagré-
cheurs essaie de découvrir les « lois » de la chance ments fréquents sans invoquer Fortuna. Vous avez
et de la malchance par des méthodes scientifiques. pris votre parapluie, mais bien sûr, il n’a pas plu !

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©Rue des Archives/CSFF

C’est simplement parce que la probabilité qu’il nous sauve d’une catastrophe. Est-ce un effet de 1. Pierre Richard, dans
pleuve au moment précis où vous êtes dehors est la Providence ? Pas du tout, mais nous ne retien- beaucoup de ses films,
assez faible, même lorsque la météo est à la pluie. drons que cet événement-là, et oublierons toutes notamment ici dans
Vous faites la queue au supermarché et évidem- les autres fois où nous aurons manqué de ponc- Les malheurs d’Alfred (1972),
ment vous êtes dans la file d’attente qui avance tualité. joue le rôle de celui qui rate
le plus lentement ! La raison en est pourtant simple : tout ce qu’il entreprend.
plus il y a de caissières qui travaillent à l’heure de
pointe, plus la probabilité que l’une d’elles soit
Qu’est-ce que la chance ? Cela le rend sympathique
peut-être parce qu’observer
plus rapide que celle de votre file est élevée. Beaucoup considèrent un événement comme un personnage si
Il faut également tenir compte d’un effet psycho- extraordinaire simplement parce qu’ils ne l’atten- malchanceux renforcerait
logique : vous trouvez certains événements étranges, daient pas, ce qui est totalement indépendant de l’estime qu’on a de soi.
par exemple que le bus arrive juste au moment où la probabilité que l’événement se produise. Les En fait, la chance serait
vous venez d’allumer une cigarette. Or étant donné joueurs acharnés croient généralement qu’ils une façon de voir le monde
votre consommation quotidienne de cigarettes et gagnent au jeu parce qu’ils sont fondamentale- et de deviner qu’il ne faut
la fréquence des bus, un rapide calcul montre- ment plus chanceux que les autres ; ils se sentent pas... se placer juste sous
rait qu’une telle coïncidence n’a rien d’ex- au-dessus des lois de la statistique. Cependant, la fenêtre d’où quelqu’un
traordinaire. Pourtant, le fait que ce ils oublient que ceux qui jouent beau- va jeter le contenu
sont simplement les lois de la statis- coup gagnent aussi plus souvent d’un seau d’eau.
tique qui sont à l’œuvre ne nous que ceux qui n’approchent jamais
vient pas spontanément à l’esprit. les machines à sous ou n’entrent
Selon Lorenzo Montali, psycho- jamais dans un casino.
logue à l’Université de Milan, la Cependant, les psychologues
différence entre événements qui s’intéressent à ces questions
ordinaires et extraordinaires est n’examinent souvent qu’un type
subjective. Ainsi, il est tout à fait de comportement, et non pas notre
normal d’arriver parfois en retard relation envers la chance en tant que
à tel ou tel rendez-vous, mais nous telle. Le psychologue britannique
ne nous en souviendrons que si cela Richard Wiseman, de l’Université de

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CICERONE ARTICLE NEW 24/05/05 16:27 Page 14

Bibliogaphie Hertfordshire, l’explique par le fait que la notion son regard trouvait donc la réponse sans avoir à
de chance est difficile à définir. De plus, les cher- compter et sans risquer de se tromper. R. Wiseman
R. WISEMAN, Notre cheurs n’aiment pas s’attaquer à des thèmes qui se a constaté avec étonnement que ceux qui se décla-
capital chance, Éditions rapprochent de la superstition ou de la magie. raient malchanceux ne virent pas cette précieuse
J.-C. Lattès, 2003. Ce n’est pas le cas de R. Wiseman (peut-être information, tant ils étaient concentrés sur le
R. ROBERT, La science n’est-ce pas étonnant, puisqu’il a commencé sa décompte des photographies, perdant ainsi une
de la loi de Murphy, carrière comme magicien). En 1994, pour étudier occasion facile de gagner.
in Pour la Science, n° 234, la notion difficile « d’avoir de la chance », il a fait Les personnes chanceuses observent donc les
avril 1997. passer une annonce dans le journal, cherchant des choses de façon plus détachée, ont une vue d’en-
vrais veinards et des personnes poursuivies par la semble des situations, ce qui leur donne davan-
guigne. Il a ensuite analysé le comportement et tage d’occasions de repérer les conditions favo-
les attitudes des personnes qui se sont présentées. rables. De plus, elles établissent et entretiennent
Il a évalué à 12 pour cent le nombre des chan- volontiers des contacts sociaux, augmentant ainsi
ceux et à 9 pour cent ceux qui sont apparemment la probabilité d’avoir des connaissances auxquelles
poursuivis par la malchance. elles pourront faire appel en cas de besoin. Les
personnes chanceuses suivent leur intuition, regar-
Arrêtez de compter ! dent le futur avec optimisme, ne capitulent pas
facilement et essayent de voir le meilleur côté de
Ensuite, R. Wiseman a commencé à examiner ce qui leur arrive, même en cas d’échec.
les caractéristiques de la personnalité de ces deux De plus, même quand ils ne tirent pas le billet
groupes extrêmes, et a trouvé que, du fait de leur gagnant, les chanceux envisagent positivement
façon de penser et de leur comportement, les la situation. « Un grand nombre de mes sujets se
personnes chanceuses se créent plus que d’autres considéraient comme chanceux, alors qu’ils
des situations favorables, les reconnaissent et étaient, par exemple, gravement malades ou
savent les exploiter. avaient perdu un proche », observait R. Wiseman.
Dans une de ses expériences, il a demandé à des Ces personnes considèrent avoir eu de la chance
sujets de feuilleter un magazine, et de compter le de survivre à un accident, même si elles sont griè-
nombre de photographies. Il a promis une récom- vement blessées. Dans la même situation, un
pense à qui donnerait la bonne réponse. Il s’était malchanceux verrait renforcée sa conviction d’être
bien gardé de leur révéler que sur l’une des pages maltraité par le sort.
il était écrit en gros : « Arrêtez de compter, il y a Cela souligne encore une fois la tendance incons-
43 photos dans ce journal ! » Celui qui laissait errer ciente de l’homme à invoquer des explications

Préférez-vous Donald ou Gontran ?


ui est le plus sympathique, Gontran
Q ou Donald ? Les personnages de
Walt Disney reflètent remarquable-
ment notre conscience collective avec
les archétypes du gagnant permanent
et de l’éternel perdant. Gontran a
tellement de chance qu’il doit parfois
fuir devant l’avalanche de prix et d’hon-
neurs qui lui sont décernés. Cepen-
dant, nous trouvons Donald plus
sympathique. Apparemment c’est aussi
ce que pense Daisy. Gontran ne plaît
probablement pas beaucoup parce
qu’il ne fait aucun effort pour gagner
de l’argent ou avoir du succès : il
suscite la jalousie. Au contraire,
Donald lutte de toutes ses forces et
presque toujours en vain contre la
mauvaise fortune ; il mérite bien ses
quelques rares succès.

Gontran a trop de chance,


ce qui nous irrite.
On le jalouse et on lui préfère Donald,
souvent confronté à la malchance
© Disney, par autorisation spéciale de TWDCF qu’il finit par vaincre.

14 © Cerveau & Psycho - N° 10


CICERONE ARTICLE NEW 24/05/05 16:27 Page 15

surnaturelles. Apparemment, la recherche du sens


des événements influe sur notre conception du
monde. Selon la psychologue Paola Bressan, de
l’Université de Padoue, nous cherchons à nous
rassurer en trouvant des liens entre les événements
et en leur attribuant un sens. Ainsi, nous asso-
cions automatiquement le grondement du tonnerre
et un orage qui s’annonce, ou une nausée et un
excès de nourriture. Les personnes qui ont besoin
de ce type de raisonnements attribuent souvent
les événements aléatoires au destin ou à des forces
surnaturelles. Elles sont alors le jouet d’une illu-
sion cognitive, mais cette dernière leur permet
probablement de vivre de façon plus insouciante.
Les psychologues ont découvert une autre expli-
cation à ce type de comportements : le besoin de
contrôler les événements – en particulier ceux
qui nous inquiètent. L’anthropologue Bronislaw
Malinowski l’avait déjà observé dans les années
1920 chez les pêcheurs mélanésiens. Ces derniers
avaient recours à des rituels de sorcellerie apai-
sants chaque fois qu’ils étaient obligés de s’aven-
turer dans des eaux inconnues et se sentaient
donc dépendants du soutien de Fortuna. Au
contraire, près des côtes, ils se fiaient entière-
ment à leur habileté et renonçaient à faire appel
aux forces surnaturelles. La superstition nous
donne le sentiment que nous pouvons contrôler
les choses, ce qui dissipe nos angoisses. Sans
doute est-ce la raison pour laquelle nous adop-
tons ce type de comportement quand nous nous
sentons vulnérables.
Mais cette attitude peut avoir des conséquences
négatives, la pensée magique se transformant en
une prophétie auto-accomplissante. Par exemple,
la peur d’un accident nous inquiète parfois telle-
ment que l’anxiété perturbe les réactions du
conducteur, augmentant le risque qu’un accident
Musée de la carte postale/ Antibes

survienne. Quand les gens font appel à des magi-


ciens ou à des voyants, ils se nuisent souvent à
eux-mêmes. Bien qu’ils espèrent augmenter leurs
chances de gagner dans le grand jeu de la vie, ils
remettent de fait la responsabilité de leur vie entre
les mains des autres. Selon R. Wiseman, de tels
« conseillers » inventent souvent des problèmes
quelconques à venir, pour pouvoir ensuite offrir
leur aide. Quand rien de grave n’arrive, ils préten-
dent que c’est grâce à leur intervention et, sinon, attribué aussi bien à l’insuffisance de sa propre 2. Des cartes postales
ils proposent leur soutien. préparation qu’à la mauvaise humeur de l’exa- représentant divers
minateur ou... à la capricieuse Fortuna. Nous porte-bonheur étaient
Le poids du porte-bonheur aimons attribuer nos succès à nos propres capa-
cités, tandis que nous considérons un échec
envoyées aux Poilus de
la Grande Guerre pour
Beaucoup de personnes font confiance à leur comme de la malchance. conjurer le mauvais sort
« porte-bonheur », souvent un objet qu’elles Selon R. Wiseman, la superstition et les pensées et la malchance.
portaient à un moment positif ou décisif de leur magiques nous protègent des peurs qui éveillent
vie. Un talisman nous donne le sentiment de en nous des incertitudes. Nous excusons nos échecs
contrôler les événements. Un grand nombre des en considérant que nous sommes poursuivis par
chanceux examinés par R. Wiseman avait un tel la malchance. Le psychologue applique les connais-
porte-bonheur. sances qu’il a acquises sur notre attitude face à la
Le fait d’attribuer la faute au destin en cas de chance, à la malchance, aux croyances en la bonne
malheur évite que l’on ait à se juger trop sévè- ou la mauvaise fortune, et organise des séminaires,
rement, à s’attribuer la faute. Le psychologue où il explique les attitudes typiques des chanceux
austro-américain Fritz Heider, de l’Université du – l’optimisme, la persévérance, l’ouverture. Il
Texas, avait formulé sa théorie de l’attribution, prétend que lorsque les participants se disant
dès 1958. Selon cette théorie, nous pouvons malchanceux appliquent les règles qu’il recom-
rechercher les causes d’un événement soit en mande, leur vie change. Avoir de la chance, c’est
nous-mêmes, soit dans les circonstances exté- peut-être apprendre à résoudre les problèmes Paola Emilia Cicerone
rieures. Un examen raté, par exemple, peut être auxquels on est confronté. ◆ est journaliste.

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INTERVIEW

Enfants tyrans...
Parents coupables?
Un enfant qui n’en fait qu’à sa tête, qui tempête dès qu’on lui
impose de se coucher ou qu’on lui refuse une friandise. Plus tard, un
adolescent qui nie les contraintes scolaires et ne tolère pas l’échec.
Telle est, selon le psychologue Didier Pleux, la rançon d’une
éducation qui veut tenir les enfants à l’écart de la frustration,
indispensable à la construction du « principe de réalité »,
à la prise de conscience des contraintes et d’autrui.

Cerveau & Psycho : Psychologue clinicien, vous C&P : Est-ce que ce sont des enfants tyrans?
dirigez l’Institut français de thérapie cogni- Didier Pleux : Lorsque j’ai employé ce terme
tive. Dans un essai intitulé De l’enfant Roi à dans mon essai, on m’a accusé d’avoir un peu
l’Enfant Tyran, vous attiriez l’attention sur un forcé le trait. Mon propos n’était pas de quali-
nombre croissant d’enfants et d’adolescents fier tous les enfants et adolescents de tyrans,
qui acceptent plus difficilement la réalité, celle mais d’alerter le monde des éducateurs sur une
de l’école ou de l’autorité parentale. évolution de l’enfant simplement gâté, celui que
Didier Pleux : Je constate, parmi les enseignants nous appelions l’enfant roi, et qui semble bascu-
et éducateurs que j’accompagne au quotidien ler vers des pathologies beaucoup plus lourdes
dans leur pratique, que de nombreux problèmes où non seulement il recherche les bienfaits d’une
de l’enfant ou de l’adolescent semblent résulter vie matérielle aisée, mais aussi s’attaque à ceux
d’une forme de démission des parents. Il n’est qui voudraient l’en empêcher. Il devient tyran-
pas un jour sans que j’entende dans leur bouche nique, car il usurpe un pouvoir qui ne lui appar-
ce leitmotiv : « Mais que font les parents ? » Ou tient pas, s’opposant sans cesse à l’autorité paren-
bien que soient incriminées les « carences éduca- tale. C’est, par exemple, l’enfant de six ou sept
tives des parents ». ans qui circule librement dans toutes les pièces
La majorité des enfants et adolescents que je de la maison, y fait ce qu’il veut, y prend ce qu’il
reçois ont un vécu commun : ils ont tous connu veut, et si d’aventure on tente de l’en empêcher,
un amour parental constant, ne souffrent pas il répond : « Ici, c’est moi le chef. »
de problèmes affectifs, mais présentent un Ce phénomène s’enracine dans la plus petite
déficit criant quant à l’acceptation des frus- enfance, où j’ai qualifié l’enfant de « Sa majesté
trations quotidiennes : refus des exigences des couches » : refus des rythmes, alimentation
scolaires en premier lieu, puis vulnérabilité à la demande, quête incessante de relations,
devant la « vie » en général, difficulté à accep- et d’activités. Puis vient l’enfance. Dès que l’en-
ter les contradictions de toute sorte, les fant est confronté à une contrainte dans une
contraintes de temps, les interdits concernant activité, il abandonne cette activité. Il impose
les sorties, etc. Ils semblent autoritaires, capri- ses volontés, ses jeux, ses heures de coucher.
cieux, intransigeants. Il acquiert son pouvoir par des comportements

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caractériels, insultes, cris, premières violences. dysfonctionnements rejaillissent sur la famille, 1. L’enfant tyran n’entend
Devenu adolescent, il n’hésite pas à affermir puis sur le corps social, je ne suis plus d’ac- aucun rappel à l’ordre, ou
son pouvoir par la menace, le conflit systé- cord. Dans la tyrannie infantile, je suis surtout se montre incapable
matique, le chantage. Au final, ces enfants, qui choqué par la perte de ce que j’ai appelé le lien d’en tenir compte. Il réagit
ont tout eu, tant sur le plan affectif que maté- soi-autrui : les enfants, puis les adolescents, ne avec une extrême violence
riel, sont malheureux tant leur vulnérabilité tiennent plus compte de l’existence d’autres à toute forme d’interdiction,
aux contraintes du réel est grande. individus, de l’adage un peu galvaudé, mais d’autant que ses parents
ici opportun : La liberté de chacun s’arrête là ont depuis longtemps pris
C&P : La révolte est pourtant naturelle, chez où commence celle des autres. Or, cette situa- le parti de ne pas le frustrer.
l’adolescent... tion risque d’entraîner un retour de bâton : si
Didier Pleux : Bien sûr! Lorsque j’évoque les nous, adultes, ne tentons pas de mettre un
comportements de certains enfants et adoles- terme au développement de ce que j’ai appelé
cents, je ne parle pas des attitudes de disputes, l’omnipotence infantile, nous risquons de
de confrontations, d’opposition si typiques d’un tomber dans la facilité des méthodes réac-
être en devenir qui s’interroge sur le legs de ses tionnaires. Et pour contrarier ce principe de
anciens. De tels conflits de génération sont plaisir qui dicte sa loi à de plus en plus d’en-
nécessaires et participent à l’évolution de fants et d’adolescents, je ne vois qu’un retour
l’homme en général. En revanche, quand il à l’éducation, à la reconnaissance de l’auto-
s’agit d’intolérance aux frustrations, du refus rité parentale avec ses incontournables deman-
du principe de réalité (c’est-à-dire de la prise des, exigences, interdits et sanctions.
en compte des contraintes de la vie, et surtout
de la vie en société), leur objectif est de nier C&P : L’autorité parentale aurait-elle disparu ?
les adversités quotidiennes et de rester dans un Didier Pleux : Disons qu’elle a été fragilisée,
monde nombriliste. À l’école, ces enfants se notamment pour des raisons culturelles. Je pren-
singularisent par un manque de travail alors drai une hypothèse « cognitive » : nous avons
que leur potentiel n’est pas en cause. trop « psychologisé » l’éducation, nous avons
Je ne suis pas contre les personnalités narcis- perdu un bon sens éducatif au détriment de la
siques ou égocentriques, mais quand les quête d’un « sens ». Certaines hypothèses de la

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Le principe de réalité psychanalyse de l’enfant sont devenues des participé au reportage d’un grand hebdoma-
croyances incontournables dans notre culture. daire qui traitait de la tyrannie infantile. J’ai
Il s’agit, selon Freud, Par exemple, l’idée que l’agressivité de l’ado- alors insisté sur la nécessaire éducation paren-
du principe régulateur lescent est un bon signe. Nicole Fabre, psycha- tale, avec son cortège d’exigences et de frus-
du fonctionnement psychique. nalyste et psychothérapeute d’enfants, écrivait trations dans la réalité quotidienne de l’enfant.
Initialement, c’est le principe par exemple dans un magazine de vulgarisa- J’ai insisté sur ma volonté de ne pas trop
de plaisir qui régit l’enfant. tion de psychologie : « L’agressivité fait partie « psychologiser », c’est-à-dire de toujours cher-
Il cherche à obtenir la de la socialisation. Cette combativité est une cher un sens caché derrière toute action, toute
satisfaction de ses besoins. étape normale dans la relation à l’autre. L’en- pensée, tout comportement. Combien de fois
Or, l’obtention de cette fant apprend à exprimer sa force, il montre ai-je lu dans des magazines que, derrière l’ap-
satisfaction se heurte parfois qu’il est là et qu’il devient un être humain parence d’une attitude infantile peut se cacher
à des obstacles, qui poussent social, qui sait s’opposer. » Mais il serait bon un malaise plus profond : derrière une mauvaise
l’enfant à modifier son attitude d’ajouter : à notre époque où rien ne prouve intégration à la crèche, un syndrome d’aban-
et à rechercher une nouvelle que l’enfant soit enfermé dans un carcan éduca- don, derrière une désobéissance constante
conduite mieux adaptée aux tif, le comportement agressif ne traduit-il pas envers l’un des parents un complexe d’Œdipe
circonstances.Attention, autre chose ? N’est-ce pas une volonté pure et mal assumé, etc. Derrière toutes ces alléga-
mémoire, intelligence et simple de détruire quiconque entend freiner la tions se cache un incontournable postulat : les
jugement sont alors sollicités toute puissance de l’enfant ? comportements et les pensées conscientes ne
pour indiquer à l’individu Aujourd’hui, je suis content d’entendre qu’on sont que la partie émergée du tout-puissant
des voies détournées reconnaît l’agressivité comme l’expression du inconscient. Le problème, c’est qu’à force de
lui permettant d’accéder refus de la frustration de l’enfant face au prin- tout rapporter à l’inconscient, on abdique toute
au plaisir. cipe de réalité. En conséquence, j’attends une possibilité d’éducation. Une réplique de S. Freud
Subissant la pression de réponse éducative devant les débordements résumait à elle seule cette situation : « Quoi que
l’éducation et l’influence de pulsionnels de l’enfant, par exemple : « C’est vous fassiez, parents, vous le ferez mal ! »
l’expérience, le sujet apprend normal qu’il soit en colère, vous l’avez frustré,
à différer sa satisfaction, mais tenez bon, même si la colère s’amplifie, C&P : Ça, c’était après mai 1968...
à renoncer au plaisir immédiat et si les comportements s’exacerbent ; si les Didier Pleux : Nous récoltons aujourd’hui
pour éviter une souffrance ou demandes et les crises se multiplient, c’est qu’il l’héritage de cette allégeance excessive à l’in-
pour obtenir une satisfaction expérimente sa prise de pouvoir. S’il y a esca- conscient. Désormais, tous les coups sont permis
supérieure. Progressivement, lade, c’est qu’il ne rencontre aucun rempart à et beaucoup de parents s’engouffrent dans ce
dans la conduite de l’être ses exigences primaires, et il est souhaitable de tout inconscient : « De toute façon, on ne
humain, c’est le principe stopper les comportements même par des sanc- contrôle pas tout… Quoi qu’on fasse, il se cons-
de réalité qui prévaut sur tions s’il le faut. » truira avec d’autres forces qui nous échap-
le principe de plaisir. Malheureusement, on lit plutôt le contraire. pent… Nous sommes impuissants devant cette
Ainsi dans l’ouvrage du psychanalyste Jean- réalité (inconsciente) que nous ne connaissons
Claude Liaudet, Dolto expliquée aux parents, pas… » Et ces nombreux témoignages d’adep-
l’auteur nous dit : « Si l’on empêche l’expres- tes du tout-puissant inconscient : telle ensei-
sion de sa colère par une forme de rétorsion, gnante qui m’écrit que l’enfant que j’accueille
comme le fait de le punir ou de juger négati- en consultation dessine des obscénités parce
vement son comportement, on alimente le refou- que « Comme vous le savez il entre dans la
lement. » Punitions ou réprimandes seraient puberté », alors que je découvrais après inves-
interdites sinon les problèmes psychologiques tigation auprès des parents qu’il avait accès,
sont assurés via une opération du refoulement ! grâce au grand frère, à des sites pornogra-
phiques sur l’Internet. Et cette autre remarque
C&P : Selon vous, la psychanalyse aurait d’un père très marqué par la psychanalyse à
« déresponsabilisé » les parents, lesquels refu- propos de l’autorité : « Vous savez comme moi,
seraient désormais de frustrer leurs enfants que son surmoi n’a que faire de ma réalité
par des interdits, les empêchant par là-même de père ! » Alors qu’il faudrait que l’adulte
de se construire leur principe de réalité ? brise l’omnipotence de la tyrannie infantile,
Didier Pleux : La psychanalyse a permis il y a cette vieille théorie du tout inconscient ne fait
100 ans de révolutionner des croyances soli- qu’inhiber l’éducation.
Bibliographie dement ancrées dans les mentalités. Elle a favo-
D. PLEUX, Manuel d'éducation à risé l’émergence d’idées nouvelles sur le déve- C&P : Les ravages d’une psychanalyse mal
l'usage des parents, Odile Jacob, loppement psycho-affectif de l’homme, a « digérée » peuvent-ils se répercuter jusque
2004. participé, à l’époque, à lutter contre les visions dans l’adolescence ?
D. PLEUX, De l'enfant roi à trop restrictives en matière de pathologie Didier Pleux : Insistons sur les affirmations que
l'enfant tyran, Odile Jacob, 2002. humaine. Est-ce à dire qu’il ne faut rien lui la théorie psychanalytique propose pour cette
D. PLEUX, Peut mieux faire, contester ? La force du « Tout inconscient » me phase difficile du futur adulte. Alors que nous
Odile Jacob, 2001. laisse perplexe. Il y a quelques années, j’ai devrions être plus présents en tant que parents,

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Enfants tyrans… Parents coupables ?

certaines « certitudes psychanalytiques » vont cente chère à Françoise Dolto : une crise d’ado-
encore freiner notre élan et notre bon sens. Lisez lescence qui n’a pas su s’exprimer du fait d’une
par exemple ce qu’écrit la psychologue Maryse problématique interne complexe (et non du
Vaillant dans un article, à propos des difficul- fait d’une permissivité éducative) jette l’en-
tés relationnelles entre parents et adolescents : fant dans des pathologies les plus lourdes. « Du
« Ce processus de distanciation s’explique par reste, écrit J.-Cl. Liaudet, pour trouver des
le retour en force de l’Œdipe. Conformément à réponses à ces questions, le jeune se tournera 2. En l’absence du maître,
l’interdit de l’inceste, les garçons s’éloigneront parfois vers des solutions extrêmes : suicide, les enfants s’amusaient. Si l’un
ainsi de leur mère et les filles de leur père. » Dans toxicomanie, délinquance. » d’eux était une forte tête,
un tel cadre, la question essentielle demeure à il prenait la place
l’adolescence : éviter de séduire ou d’être séduit C&P : Et, selon vous, ce n’est pas cela ? de l’instituteur, mais, dès
par le parent du sexe opposé. La tragédie conti- Didier Pleux : Effectivement, mon hypothèse le retour de ce dernier,
nue, et ce romantisme sert à aborder des problè- est radicalement différente : l’adolescence ne il regagnait sa place après
mes d’éducation : « Il (l’adolescent) se posera fait qu’exacerber ce qui est latent depuis la s’être fait gronder.
lui-même des limites. Il fumera, mais ne se toute petite enfance. Dans ce cas, soit le prin- Aujourd’hui, l’enfant tyran
piquera pas. Il se rebellera, mais ne sombrera cipe de réalité est bien intégré et l’adolescent remplace parfois la forte tête,
pas pour autant dans la délinquance. » vivra – ou ne vivra pas – une phase d’opposi- et il y a fort à parier
Ainsi, au sein d’une telle vision, tout se fait tion et de singularité salutaire pour s’affirmer qu’il refuserait de libérer
naturellement grâce à la salutaire crise d’ado- en tant qu’individu. Soit il n’a intégré que le la place au retour du maître,
lescence. Et si cela se passe mal, alors on principe de plaisir, personne n’a enfreint son n’acceptant pas que
reprend le vieux mythe de la fragilité adoles- apparente omnipotence, et il s’enferme dans quiconque le contrarie.
© Leonard de Selva / Corbis

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La déesse Thétis des pathologies de refus de la réalité de plus en éducation c’est aussi agir tôt : ne pas crain-
Thétis est une Néréide, une en plus graves. Il peut s’opposer aux interdits dre d’interdire, de déplaire même au tout petit.
nymphe de la mer.Thétis était et aux lois par des actes délictueux. Il peut Cette loi adulte, le petit enfant va l’intégrer, il
d’une beauté remarquable, et s’enfermer dans des addictions multiformes pour va progressivement acquérir deux bonnes habi-
Zeus et Poséidon se disputaient fuir le réel devenu une expérience insupporta- tudes. La première est d’accepter de ne pas
sa main.Toutefois, les Destinées ble. Il peut être tenté par le suicide qui signe- pouvoir tout posséder, tout faire, accepter de
ayant décidé que le fils de Thétis rait non pas l’envie de mourir, mais le souhait devoir s’inscrire dans la réalité, c’est-à-dire
serait plus puissant que son de ne plus supporter une vie trop frustrante. dans l’acceptation des contraintes, des frustra-
père, Zeus choisit de la marier tions, des aléas de la vie en général. La deuxième
le plus rapidement possible à C&P : L’agressivité de l’adolescent ne s’enra- habitude est cette permanence de l’autre : je ne
quelqu'un de peu puissant. cinerait pas dans une névrose de l’enfance ? vis pas seul et la majorité des exigences paren-
Son choix se porta sur le mortel Didier Pleux : Au foyer d’action éducative où tales révèlent que je ne suis pas unique, que le
Pélée. Cependant, le fiancé devait je travaillais lorsque je finissais mes études de lien soi-autrui est aussi incontournable que le
attraper sa promise, qui n'était psychologie, je défendais la nécessité de jugu- développement de ma propre estime de soi.
pas prête à se soumettre à la ler l’agressivité des jeunes délinquants récidi-
décision de Zeus. Pélée fut averti vistes que nous recevions et de renforcer notre C&P : Les parents sauront-ils jouer le « jeu
que, comme toutes les divinités approche éducative. Le plus souvent, j’obte- de la frustration ? »
marines,Thétis possédait le don nais la même réponse : derrière le comporte- Didier Pleux : Ce n’est pas un jeu. Pour les
de se transformer. Il trouva la ment violent du délinquant, beaucoup de souf- parents, il s’agit tout simplement d’assumer
déesse se reposant dans une france et de détresse. Le J’ai mal à ma mère leurs responsabilités, et non de s’en remettre à
grotte et fondit sur elle. Il la tint du psychiatre Michel Lemay l’emportait des théories. L’éducation n’est pas une affaire
fermement pendant qu'elle se toujours sur une approche plus réaliste, plus de théories, mais d’écoute, de présence, de sang-
transformait en eau, en flammes, comportementale. Mon point de vue est diffé- froid. À ce jour, la psychologisation et surtout
en animaux féroces et en rent. J’ai toujours constaté qu’il existe des les dogmes de la psychanalyse infantile inhi-
créatures marines effrayantes, délinquances névrotiques trahissant bel et bien bent les parents dans leur volonté de bien faire,
jusqu'à ce qu'elle l'eût accepté une réelle carence affective, une réponse à des leur fait abandonner un bon sens indispensa-
pour époux.Thétis fut pour traumatismes infantiles, mais j’ai souvent aussi ble en éducation. S’opposer à un certain nombre
Pélée une épouse accomplie, observé ces vraies « dyssocialités » dont parlait d’idées reçues en psychologie me paraît être la
et lui aurait donné sept fils. le psychologue et neuropsychiatre Roger voie vers une psychologie plus scientifique.
Elle plongea les six premiers Mucchielli (Comment ils deviennent délin-
dans le feu, ou dans l'eau quants), des individus qui manifestaient une C&P : Comment les aider ?
bouillante, pour savoir s’ils volonté de réifier l’autre, de tyranniser autrui Didier Pleux : Il pourrait être utile d’accorder
étaient invulnérables, et s'ils pour anéantir le principe de réalité et éviter la un peu d’importance au « complexe de Thétis »
avaient hérité de son moindre frustration jugée insupportable. qui traduit bien cette intolérance aux frustra-
immortalité. Aucun ne survécut. Ainsi, l’agressivité de l’adolescent ne signe pas tions de l’enfant tyrannique. Loin de moi l’idée
Pélée réussit à la convaincre forcément un malaise interne « insoupçonna- de créer un nouveau complexe ! Mais puisque
d'épargner le septième, Achille, ble », il peut aussi traduire un mal bien plus la mythologie grecque a toujours eu le vent
qui fut alors élevé comme délétère : l’omnipotence qui l’oblige à anéan- en poupe dans la psychologie classique, je
un mortel.Thétis avait coutume tir constamment celui ou celle qui refuse son trouve intéressant de révéler un complexe qui
de placer son fils dans le feu principe de plaisir et sa toute puissance. Pour- m’apparaît tout aussi important que les autres,
pendant la nuit afin de tant D. Macelli, qui semblait avoir tout compris que celui d’Œdipe, notamment. Le mythe nous
le dépouiller de ses éléments de la prise de pouvoir de l’enfant roi en famille, enseigne les efforts de la déesse Thétis qui
mortels, et l'oignait d'ambroisie n’hésite pas à affirmer dans un magazine : « Des souhaitait rendre invulnérables ses enfants par
dans la journée, pour le rendre parents qui n’autorisent leurs enfants à sortir l’expérience de la souffrance. Or, j’ai été frappé
immortel. Elle plongea son fils du domicile familial qu’entre 16 et 18 heures, par le fait que beaucoup de jeunes que je rece-
dans le Styx pour le rendre alors qu’ils ont 16 ans, sont des parents abusifs. » vais en consultation, en psychothérapie, avaient
invulnérable, mais elle oublia de Parce qu’à 16 ans, ils sont forcément matures ? souvent une sorte de dénominateur commun :
tremper aussi le talon par lequel Parce que c’est un droit imprescriptible ? Les une excessive vulnérabilité à la réalité et à ses
elle tenait l'enfant. vieilles croyances ont la vie dure ! frustrations en général. D’où cette question :
sont-ils devenus plus vulnérables parce qu’ils
C&P : À vous écouter, il y aurait presque font tout et ont tout fait pour éviter le prin-
urgence à réintroduire une dose de frustra- cipe de réalité avec ses inévitables contrain-
tion dans l’éducation des enfants. tes ? Et nous, éducateurs, sans tomber dans les
Didier PLEUX est docteur en Didier Pleux : Inclure la frustration au quoti- excès sadiques de la déesse Thétis, comment
psychologie du développement, dien, c’est ne pas se laisser envoûter par les participons-nous à cette fragilisation de nos
psychologue clinicien et sirènes de la permissivité qui sont le plus souvent enfants ? Leur épargnons-nous toute souffrance
directeur de l’Institut français le signe de notre propre fragilité devant le prin- – ce qui est juste –, mais aussi toute frustra-
de thérapie cognitive, à Paris. cipe de réalité, de notre propre intolérance aux tion – ce qui est excessif ? La tyrannie n’est
www.institut-ret.com. frustrations en tant qu’adulte. Savoir frustrer peut-être qu’une permissivité excessive. ◆

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Les clés de l’altruisme


Êtes-vous altruiste par nature
ou à cause des circonstances ?
Selon des expériences
scientifiques récentes,
les comportements altruistes
peuvent être provoqués à volonté
(ou empêchés) par des petits
détails : un sourire, l’exemple
d’un ami secourable,
un bulletin météo morose…

Nicolas Guéguen

Comportement

I
magine, chantait John Lennon… Rêvons un
instant que le monde soit peuplé d’altruistes,
de mères Thérésa et d’abbés Pierre. Plus de
misère, plus de guerres, la bonté planétaire,
l’entente cordiale entre les peuples… Oui,
mais l’homme est aussi un loup pour l’homme,
nous apprenait Hobbes : souvenons-nous, comme
aimait à le chanter Brel, d’Auschwitz, de Kigali,
ou de Verdun…
D’où la conclusion, parfois hâtive, que l’hu-
manité se composerait de deux types d’individus :
les nobles cœurs spontanément dévoués à la cause
humaine, et la foule des cyniques, des mesquins,
des égoïstes. Conclusion hâtive et dépourvue de
bien-fondé : les études les plus récentes en psycho-
logie laissent supposer que personne ne naît
altruiste. Au contraire, chacun peut le devenir,
ou… cesser de l’être. Et là où les sciences nous

1. Quand un sourire vous rend altruiste...


© Robert Eric/Corbis Sygma

Des expériences psychologiques ont révélé que des


hommes se montrent beaucoup plus généreux après
avoir croisé dans un escalier une femme qui leur souriait.
La recette du succès pour la Croix-Rouge, avec la très
souriante Adriana Karembeu ?

© Cerveau & Psycho - N° 10 21


Gueguen 20-03 25/05/05 14:03 Page 22

éclairent, c’est en précisant les circonstances qui de l’Université de Laval, au Québec, a montré que
transforment le loup en agneau ou, au contraire, l’on consent plus volontiers à signer une pétition
la citrouille en carrosse. en faveur d’une cause humanitaire si, auparavant,
L’altruisme ne résiste guère au regard d’autrui. nous avons vu quelqu’un signer cette pétition. Selon
Selon le romancier Hervé Bazin : « Lorsque la géné- ces chercheurs, nous agissons en fonction de
rosité n’est plus un spectacle, elle croit se perdre. » « modèles altruistes ». Cela revêt le plus grand inté-
En d’autres termes, nous nous montrons volontiers rêt pour la publicité humanitaire. Il suffirait que le
généreux pour produire une bonne impression sur spectateur voie, dans un contexte ordinaire, une
notre entourage. S’il est vrai que la « visibilité personne qui lui ressemble accomplir un acte géné-
sociale » d’un acte altruiste aide certaines personnes reux pour que son propre comportement change.
à se montrer plus généreuses, la foule peut engen- De même, de nombreux faits divers montrent
drer le comportement inverse : l’indifférence. souvent l’inaction de personnes assistant à des
Le psychologue Philippe Rushton, de l’Univer- scènes où leur intervention serait nécessaire, tels
sité Western Ontario, au Canada, a abordé plus de des vols, agressions, viols… Là encore, il y a fort à
2 500 personnes dans la rue en leur demandant de parier que la première personne qui interviendrait
lui donner l’heure, une direction ou de la monnaie. serait suivie par d’autres, ce qui conduirait certai-
Selon le cas, les passants sollicités se trouvaient nement à des conséquences moins graves.
dans des petites villes, dans des villes moyennes ou Pourquoi n’a-t-on pas naturellement tendance
de très grandes agglomérations (Toronto ou New à aider la personne qui cherche ses lentilles ? Pour-
York). Les résultats révèlent une baisse systématique quoi attend-on de voir quelqu’un faire le premier
des comportements d’aide à mesure que la densité pas, pour se décider à agir ? Selon les psycholo-
de population augmente (voir la figure 2). Il semble giques sociaux, l’absence de comportement d’aide
que l’anonymat des grandes villes diminue nette- à autrui ne proviendrait pas d’une indifférence à
ment la fréquence des comportements altruistes. l’égard de nos semblables, ou d’une montée de
Les habitants des grandes villes sont-ils plus l’individualisme, mais de l’absence de « scripts
égoïstes que ceux des campagnes ? En 1996, les comportementaux ».
psychologues Stephen Bridges et Neil Coady, de
l’Université de Floride, ont montré, en laissant
traîner des lettres non postées par terre, que les Les scripts comportementaux :
passants des petites villes sont plus nombreux à
ramasser la lettre et à la poster que ceux de grandes
une clé pour agir
agglomérations. L’augmentation du nombre de Les scripts comportementaux sont des repré-
personnes conduirait à déresponsabiliser chacun sentations typiques de l’action qu’il est possible
et inhiberait l’altruisme. d’entreprendre dans une situation donnée et bien
répertoriée. Nous agissons très souvent en fonc-
L’altruisme conformiste tion de tels scripts. Par exemple, lorsque nous
sommes invités chez une connaissance, un script
Et pourtant, lorsqu’un individu fait le premier comportemental consiste à serrer la main, à dire
pas, les autres suivent comme par une forme de bonjour, à suivre l’hôte dans la pièce où il nous
conformisme. Notamment, en présence de quel- convie à nous asseoir, à engager la conversation,
qu’un adoptant un comportement altruiste, les etc. Cela explique pourquoi nous ne savons pas
personnes avoisinantes agissent plus aisément de toujours comment réagir, notamment devant une
la même façon. Ainsi, le psychologue Abraham Ross, personne en détresse. Une agression ou un acci-
2. L’altruisme n’est pas de l’Université de Terre-Neuve, à Saint-Jean, au dent sont des situations rares pour lesquelles nous
stimulé par les relations Canada, a observé comment se comportent les gens n’avons pas le réflexe comportemental et les sché-
anonymes des grandes quand une personne a perdu ses lentilles de contact mas cognitifs qui nous aideraient à décider comment
agglomérations. sur le trottoir. Dans cette expérience, un comparse agir. Dans ce cas, le sujet observe comment réagit
Les personnes sollicitées fait semblant d’aider l’infortuné passant en se bais- son entourage. S’il ne voit personne bouger, il en
pour un renseignement sant et en recherchant les lentilles avec lui. Du même déduit que la situation n’est peut-être pas aussi
répondent plus dans coup, les autres passants s’arrêtent aussi et se mettent grave qu’il le pense, et que les secours, de toute
une petite ville que à rechercher les lentilles. Le mimétisme est ainsi façon, ont été prévenus… Au contraire, si quel-
dans une grande. une clé de l’altruisme : le psychologue Guy Begin, qu’un agit, le comportement de cette personne sert
alors de référence pour créer un script comporte-
100 mental ; le sujet dispose alors d’une information
Personnes donnant l’heure (en pour cent)

90 qui lui manquait pour évaluer la situation et pouvoir,


80
par mimétisme, se comporter de manière adaptée.
Le sujet extérieur se fonderait sur ce modèle pour
70 construire le script comportemental adéquat.
60 Un autre facteur susceptible de peser sur nos
50 comportements altruistes est l’humeur du moment.
Le psychologue Michael Cunningham, de la Faculté
40
Elmhurst, aux États-Unis, a montré que des clients
30 de bars ou de restaurants accordent plus de pour-
20 boires aux serveurs et serveuses lorsqu’il fait beau,
10 que lorsque le temps est maussade !
En outre, le psychologue Bruce Rind, de l’Uni-
versité Temple, a même montré qu’il suffit d’an-
Petite ville Ville moyenne Grande ville noncer à un client d’hôtel qui vient de se réveiller

22 © Cerveau & Psycho - N° 10


Gueguen 20-03 25/05/05 14:03 Page 23

et qui n’a pas encore vu le ciel, que le temps est


beau ou pluvieux, pour que cela fasse varier le
montant du pourboire accordé. Bien entendu,
il n’y a pas que la couleur du ciel qui influe sur
notre générosité. Un petit événement agréable,
une information positive, un petit quelque chose
d’amusant suffit souvent : on propose davan-
tage son aide à autrui si l’on vient d’entendre
de bonnes nouvelles.

La bonne humeur et le sourire :


deux facteurs d’altruisme
Dans d’autres expériences, on observait de

Jea
n-M
nouveau des étudiants qui aidaient (ou n’aidaient

ich
pas) un passant à retrouver ses lentilles de contact.

el T
hir
Les étudiants qui venaient d’entendre à la radio

iet
de leur campus des nouvelles de nature à rendre
optimiste (par exemple, la mise au point d’un
médicament contre le cancer, une baisse des prix
à la consommation) aidaient plus volontiers à auprès de 800 hommes et femmes testés, que les 3. Un sourire
rechercher les lentilles de contact que les étudiants personnes auxquelles on a souri quelques secondes renforce l’estime de soi,
qui avaient entendu des nouvelles décourageantes, auparavant aident plus volontiers (45 pour cent et, pour consolider cette
telles qu’une recrudescence des cas de cancer, ou d’aide supplémentaire) le compère à ramasser impression, on est prêt
une augmentation du coût de la vie. On imagine ses disquettes que si la femme n’a pas souri. Le à aider quiconque
que, si quelques secondes d’écoute ont un effet sourire engendre un certain bien-être, et peut-être en a besoin.
si notable, l’impact des informations diffusées aussi une revalorisation de la personne (si l’on
par les journaux télévisés (guerres, attentats, vous sourit, cela renforce votre estime de vous-
meurtres, maladies) favorise une tendance au même). Une fois cet état d’esprit instauré, vous
repli sur soi et diminue les comportements vous efforcerez logiquement (mais inconsciem-
altruistes. La société du chacun pour soi est-elle ment) de le maintenir. Si l’occasion se présente
la société de l’angoisse ? d’aider quelqu’un, ce comportement altruiste
En 1979, le psychologue Gregory Batson et ses maintiendra l’image positive que vous avez de
collègues, de l’Université du Kansas, ont observé vous-même. Finalement, toutes ces expériences
le comportement de passants qui sortaient d’une montrent que l’on est « dépendant à la bonne
cabine téléphonique, et rencontraient un comparse humeur », et que l’un des moyens de rester de
ayant laissé tomber volontairement des papiers par bonne humeur est de se montrer altruiste.
terre. Dans certains cas, on avait laissé une pièce Un sourire, un dessin humoristique, le compor-
de monnaie dans la cabine. On a observé que les tement d’une personne généreuse… et l’on devient
passants ayant trouvé la pièce de monnaie propo- plus altruiste. Les comportements orientés vers
saient leur aide beaucoup plus souvent que ceux autrui sont, par là même, des actes sociaux dépen-
qui n’en avaient pas trouvé. Selon les psychologues dant en premier lieu du contexte social. Toutes les
qui ont réalisé cette étude, le fait de trouver une expériences menées sur ce thème montrent que
pièce de monnaie susciterait chez le passant un l’on peut favoriser l’entraide, la générosité et l’as-
état de bien-être et de contentement. Le fait de sistance à autrui, à condition de connaître les petits
porter secours à la personne qui a laissé tomber rouages de la psychologie sociale (la psychologie
ses papiers permettrait de maintenir cet état de des rapports entre individus dans la société) et la Bibliographie
bien-être, en rehaussant l’estime qu’on a de soi. façon dont ils interfèrent avec les comportements
N. GUÉGUEN, Psychologie
Une petite pointe d’humour est, bien entendu, altruistes. Les médias et les éducateurs auraient
de la manipulation et de la
très profitable. Lors d’une expérience menée dans intérêt à s’en inspirer : selon qu’ils diffusent des soumission, Dunod, 2004.
des restaurants, les psychologues Bruce Rind et messages d’espoir ou des messages suscitant la
Prashant Bordia, de l’Université de Temple, aux peur et la confusion, ils auraient une influence sur A. G. MILLER, The social
psychology of good and evil,
États-Unis, ont montré que si une serveuse dessine le repli des gens sur eux-mêmes, ou au contraire Guilford Press, 2004.
un petit visage souriant et malicieux sur la note, sur leur ouverture et leur désir de maintenir des
elle reçoit 17 pour cent de pourboire en plus. De relations agréables avec leurs voisins. H.-W. BIERHOFF,
Prosocial behaviour,
même, notre équipe a observé qu’un petit mot d’es- Dans un climat de compétition économique et Psychology Press, 2002.
prit écrit sur la carte incite les clients des bars sociale rude, dans une société où le message média-
d’une station balnéaire à laisser plus souvent un tique dominant met l’accent sur les informations à
pourboire au serveur. caractère inquiétant (terrorisme, pédophilie, réchauf- Nicolas GUÉGUEN
Le pouvoir du sourire est sans limites. Dans fement climatique, globalisation, délocalisations), est enseignant-chercheur
une expérience récente, nous avons demandé à les observations précédentes laissent prévoir que en psychologie sociale
une jeune femme descendant un escalier de l’individu aurait tendance à privilégier une conduite à l’Université de
sourire à une personne qui montait les escaliers. égocentrique, réduisant la fréquence de ses rapports Bretagne-Sud, et dirige
Arrivée en haut de l’escalier, cette personne croi- altruistes avec autrui. En la matière, une spirale le groupe de recherches
sait alors un second compère qui faisait tomber semble à l’œuvre. Que cette spirale soit de confiance en sciences de
« accidentellement » un paquet de disquettes et non de méfiance dépend peut-être d’un change- l’information et de la
informatiques par terre. Nous avons observé, ment minime du regard porté à autrui. ◆ cognition, à Vannes.

© Cerveau & Psycho - N° 10 23


Decety 21-03 25/05/05 14:04 Page 24

PSYCHOLOGIE
Le cerveau humain comporterait deux circuits,
l’un considérant autrui comme un partenaire, l’autre
comme un adversaire. Ces deux dispositifs sont apparus
en même temps dans l’histoire de l’humanité :
l’un ne peut exister sans l’autre.

Comportement

L’ami et l’ennemi
au cœur du cerveau
Jean DECETY

’humanité a révélé, au fil de l’histoire, ses volonté des autres (notamment du partage des

L deux visages pareils à ceux du dieu Janus.


Enfantant humanisme et solidarité, elle a
parfois sombré dans le chaos des totalita-
rismes et des génocides. Cette ambivalence
reflète le dualisme qui loge au plus profond de
chacun. L’on se connaît des dispositions compatis-
santes et altruistes, en même temps qu’un poten-
ressources naturelles, comme du produit de la
chasse) et n’en subirait pas les coûts. En termes
simplistes, cet égoïste attendrait tranquillement
que les autres aillent prendre des risques à la chasse,
et lui rapportent sa ration de viande !
Un tel comportement représenterait un cul-de-
sac évolutif, car cet égoïste aurait de meilleures
tiel de violence et d’indifférence vis-à-vis de la chances de survie et serait mieux alimenté : il fini-
souffrance d’autrui. Comment rendre compte, rait par répandre ses gènes dans le groupe, qui se
aujourd’hui, à la lumière des sciences de la cogni- peuplerait d’égoïstes en quelques générations.
tion, de cette ambivalence qui caractérise l’homme ? Pour éviter cette faillite de l’altruisme, il faut que
Remontons quelques millions d’années en arrière, les groupes d’individus altruistes soient munis
aux sources de l’altruisme. Selon la théorie de l’évo- d’un système de détection des égoïstes et des
lution, la plupart des capacités physiques et mentales tricheurs. Ainsi, les altruistes auraient pris des
de l’être humain (et aussi de certains singes, tels les sanctions à l’encontre de ceux qui ne sont pas…
chimpanzés), se seraient développées au gré de modi- assez altruistes. Ils doivent les détecter, les punir,
fications du patrimoine génétique de l’espèce, modi- voire les exclure ou les exterminer, comme l’a
fications ayant représenté un avantage en termes suggéré le biologiste Richard Alexander, de l’Uni-
de survie. Parmi ces capacités, figure l’altruisme. versité du Michigan. Ce raisonnement explique-
Il aurait ainsi fallu que des groupes d’homini- rait pourquoi l’être humain est doté de capacités
dés acquérant peu à peu des comportements de de coopération, mais aussi de systèmes d’ostra-
coopération en tirent un bénéfice vis-à-vis d’autres cisme et de compétition.
groupes dont les individus seraient restés canton- Si cette hypothèse est avérée, il doit exister des
nés à des comportements égoïstes. Cette hypothèse, structures cérébrales qui sous-tendent les compor-
quoiqu’intéressante, présente un talon d’Achille. tements de compétition, et d’autres ceux de coopé-
Imaginons qu’un égoïste s’infiltre dans une commu- ration. De telles structures cérébrales devraient s’ac-
nauté d’altruistes : il tirerait avantage de la bonne tiver différemment selon le contexte social et la

24 © Cerveau & Psycho - N° 10


Decety 21-03 26/05/05 16:50 Page 25

© Coneyl Jay/Corbis

motivation de l’individu, expliquant pourquoi l’hu- qu’à contrecarrer vos projets. Dès lors, vous devez 1. Placide, souriante
manité est capable du pire comme du meilleur. en permanence anticiper son prochain coup pour et altruiste ?
Afin de savoir ce qui se produit dans le cerveau avoir une chance de réaliser la figure en disposant Ou agressive, violente et
de quelqu’un qui passe d’une attitude de coopé- des pions à un endroit stratégique. Cette activité, égoïste ? Chacun peut
ration à une attitude de compétition, nous avons qui consiste à deviner ce que projette l’autre, est présenter ces deux
organisé une expérience sous forme de jeu. Imagi- plus fatigante (coûteuse sur le plan cognitif) que de facettes de personnalité,
nez que vous vous trouvez devant un damier et coopérer pour atteindre le même but ! Au prix d’ef- oscillant entre entraide
que vous devez y disposer des pions jaunes, confor- forts de concentration soutenus, vous parvenez à et compétition.
mément à un motif dessiné sur une feuille de réaliser votre figure sans qu’il s’en aperçoive, dans
papier. Rien de plus simple ! Vous posez les pions une zone du jeu qui a échappé à son attention.
un à un et réalisez le motif. Dans notre laboratoire, nous avons placé les
Puis un autre joueur s’assied en face de vous, et joueurs dans un scanner d’IRM qui enregistrait les
chacun à votre tour, vous déposez un pion sur le changements d’activité de leur cerveau. Les damiers
damier. Rapidement, vous vous apercevez que ce étaient des écrans d’ordinateurs qui leur permet-
joueur travaille à réaliser la même figure que vous, taient de jouer l’un avec l’autre (ou l’un contre
avec ses propres pions. Cette attitude rassurante l’autre) à distance. Nous avons ainsi observé leur
vous fait penser que vous allez ensemble conver- activité cérébrale dans les trois conditions : jeu soli-
ger vers le même résultat. Et effectivement, la figure taire, jeu coopératif et jeu compétitif.
est vite réalisée.
Vient ensuite une troisième étape. Les pions sont
retirés du damier, et un autre partenaire prend place
Le cerveau coopératif
en face de vous. Cette fois, l’affaire est moins rassu- Le fait de jouer avec un partenaire, qu’il s’agisse
rante. Dès que vous placez un pion jaune sur le d’un associé ou d’un adversaire, active une petite
damier, cet impétrant place un pion bleu dans le zone cérébrale, l’insula, qui sert à faire la distinc-
prolongement de vos pions jaunes, ce qui vous inter- tion entre les actions exécutées par autrui et nos
dit de continuer dans cette direction. Il vous faut propres actions. Dès que l’on entre dans un rapport
ainsi recommencer votre figure à partir d’un autre à deux, la conscience de ses propres actions se précise,
emplacement. À l’évidence, ce joueur ne cherche par comparaison avec celles des autres.

© Cerveau & Psycho - N° 10 25


Decety 21-03 25/05/05 14:04 Page 26

2. Un damier est utilisé limbique, dans des zones plus profondes du cerveau,
pour étudier les lequel procure des sensations de plaisir lorsqu’on
réactions du cerveau obtient ce qu’on a anticipé.
lorsque deux joueurs Motif à réaliser Ce système d’anticipation et de satisfaction,
coopèrent ou sont en notamment lorsque l’individu est en mesure d’an-
compétition dans une ticiper de manière fiable les actions d’autres indi-
même tâche. En situation vidus, pourrait s’être développé dans le contexte
de coopération, les deux de l’évolution des premiers hommes. Ainsi, des
joueurs doivent hommes préhistoriques en situation de coopéra-
ensemble placer des tion pour piéger un gibier imaginaient un plan
pions jaunes sur le qui anticipait les mouvements des partenaires et
damier pour réaliser le du gibier. Conformément à ce qui avait été imaginé,
motif indiqué. En le gibier tombait dans la fosse, et la satisfaction
situation de compétition, naissait du fait que le système limbique avait été
un joueur cherche à stimulé par le cortex orbitofrontal.
réaliser le motif, et
l’autre cherche à l’en
empêcher avec des pions Pion de blocage Homo duplex :
bleus. genèse d’une contradiction
Dans la situation de coopération, une autre zone Le cerveau change de fonctionnement dans une
cérébrale, le cortex orbitofrontal médian, entre en situation de compétition. Nous avons observé l’ac-
action. Cette zone nous aiderait à sélectionner les tivation de deux zones : le cortex pariétal droit
actions que nous entreprendrons dans un futur proche, inférieur et le cortex préfrontal médian. Le cortex
et à anticiper le résultat (les conséquences y compris pariétal droit inférieur assure un niveau supplé-
émotionnelles et affectives) de ces actions. Par exemple, mentaire de distinction entre soi et autrui, qui
lorsque vous apercevez un ami au bout de la rue, que complète le rôle déjà mentionné de l’insula. C’est
vous constatez qu’il vous a également reconnu et que grâce à lui qu’il n’y a pas de confusion entre les
vous commencez à marcher l’un vers l’autre, vous êtes actions entreprises par l’adversaire et celles de l’in-
en mesure de prédire que vous allez vous rencontrer dividu. Quant à l’autre zone, le cortex préfrontal
et vous serrer la main. Le contact de vos mains et le médian, elle est une sorte de « distributeur d’in-
fait que ce contact se produise conformément à votre tentions ». Par exemple, elle s’active lorsque vous
prédiction sont une source de satisfaction. Il se passe regardez un dessin animé, car il faut, à partir de
un mécanisme analogue dans la condition du jeu quelques traits et de couleurs, attribuer des inten-
coopératif : vous savez que l’autre poursuit le même tions aux personnages. Cette capacité d’attribuer
but, et le déroulement de l’action est prédictible, si des intentions est déterminante pour déjouer les
bien que vous en retirez de la satisfaction, un plaisir plans de l’adversaire. En effet, lorsque nous avons
partagé avec autrui. attribué des intentions aux personnages, nous
Cette satisfaction résulte notamment du fait que pouvons dans une certaine mesure prédire leurs
le cortex orbitofrontal médian est relié au système actions et élaborer des stratégies en conséquence.
Reprenons l’analogie déjà évoquée, où un person-
nage vient à votre rencontre dans la rue. Mais cette
fois, imaginez que vous soyez un policier et que
vous apercevez au bout de la rue, non plus un ami,
mais un malfaiteur en cavale. Le voyant s’enfuir,
vous supposez qu’il va prendre l’escalier menant à
la rue Gambetta. Vous faites le tour par la place des
Arts et vous vous attendez à l’attraper dès qu’il
surgira : votre cortex préfrontal médian a élaboré
une stratégie à partir des intentions prêtées au fugi-
tif. Mais l’individu ne se présente pas : vous en
déduisez qu’il cherche à rejoindre le métro. Vous
prenez votre voiture et le devancez. Votre cortex
préfrontal a bien fonctionné.
Cette capacité d’adapter en permanence les stra-
tégies au comportement de l’adversaire repose sur
Pavel Dvorsky/PLS

ce qu’on nomme « fonctions exécutives », terme dési-


gnant notamment la flexibilité mentale et la capa-
cité d’évaluer les situations et des intentions, couplées
à une puissante mémoire de travail. Joueurs d’échecs,
3. L’union fait la force. Notre ancêtre Homo habilis chassait de manière coopérative. stratèges et négociateurs font un usage poussé de
Divers animaux, tels le loup ou le babouin, chassent aussi en groupes, ce qui montre leurs fonctions exécutives.
qu’ils disposent des capacités cognitives nécessaires à la coopération. L’homme se Certes, ce type de situation est coûteux en efforts
distingue de ces animaux par de très fortes « capacités exécutives » (la mémoire de mentaux, mais c’est à ce prix que l’on prend le
travail, le fait de pouvoir se mettre d’accord à l’avance sur un plan d’action). En outre, gibier : lorsque les chasseurs rabattent la bête vers
l’homme a accès à un niveau dit métacognitif : il se représente ses propres états le piège, leur cortex orbitofrontal s’active à cause
mentaux et ceux d’autrui. En d’autres termes, il peut choisir entre des stratégies de de la coopération qui les unit, mais leur cortex
coopération ou de compétition. préfrontal médian entre également en jeu pour

26 © Cerveau & Psycho - N° 10


Decety 21-03 25/05/05 14:04 Page 27

Insula a Cortex orbitofrontal médian gauche


Cortex
préfrontal
médian

Cortex
orbitofrontal
Cortex pariétal médian
Système
inférieur droit
limbique b Cortex préfrontal médian
4. Des zones cérébrales différentes sont activées par
les situations de coopération (a) ou de compétition (b).
Dans les deux situations, l’insula (en bleu) est d’abord
activée, car elle assure la distinction entre ses propres
actions et celles d’autrui. Dans la situation de coopération
(en vert), le cortex orbitofrontal médian est activé. Il est lié
au système limbique des sensations de plaisir. Dans la
situation de compétition (en orange) sont activés le cortex

Jean Decety
pariétal inférieur droit, qui ajoute un niveau de distinction
entre soi et autrui, et le cortex préfrontal médian qui
attribue des intentions à autrui.

adapter sans cesse leur stratégie aux feintes et aux type d’interprétation, aurait été sélectionné. D’après
changements de direction de l’animal. Le lien nos observations, cette commutation mettrait en
coopératif entre individus va de pair avec une atti- œuvre les cortex orbitofrontal et préfrontal médians.
tude de compétition envers l’animal traqué. La coexistence, chez l’être humain, de deux poten-
On se perd en conjectures, aujourd’hui, pour savoir tialités – compétition et entraide –, peut-elle rendre
à quand remonte la double capacité d’aider ou de compte des « catastrophes de l’altruisme », géno-
combattre. La lutte pour la survie est un trait constant cides ou injustices tolérées par la société ? Dans les
chez les animaux, mais elle ne comporte pas chez sociétés hiérarchisées comme la nôtre, l’autorité
eux cette capacité de « mentalisation » qui procure morale ou politique joue un rôle déterminant pour
un avantage si décisif lors d’une confrontation, pour définir l’attitude de coopération à l’égard d’un indi-
prendre conscience des comportements, désirs et vidu ou d’une minorité. Selon le psychologue Dennis
intentions de l’adversaire, et pour mieux les antici- Krebs, de l’Université de Colombie-Britannique au
per. Cette dernière faculté fait appel à plusieurs Canada, les valeurs et jugements moraux promul-
systèmes cérébraux : d’une part, un système relati- gués par une autorité sociale supérieure influent sur
vement primitif et automatique de résonance motrice le comportement de coopération ou de compétition.
fondé sur une classe de neurones dits « neurones Bibliographie
miroirs », qui recréent chez une personne l’activité
cérébrale du partenaire qu’elle voit agir en face d’elle,
Le cerveau et les génocides J. DECETY et al.,
et déchiffrent ainsi les émotions des autres. D’autre Dans les années 1960, le psychologue Stanley The neural bases of
part, des processus plus élaborés au sein du cortex Milgram a ainsi montré que, sous couvert d’une cooperation and
préfrontal ventromédian et paracingulaire, qui sous- expérience scientifique visée par les plus hautes competition : an fMRI
tendent la décision d’agir en conformité avec un autorités, un quidam peut infliger des souffrances inverstigation, in
Neuroimage, vol. 23,
contexte ou un objectif. Une telle capacité d’empa- à n’importe lequel d’entre ses concitoyens si on le n° 2, p. 744, 2004.
thie peut a priori servir à deviner les intentions d’au- lui demande. De même, dans les épisodes les plus
trui pour s’y opposer, ou pour y contribuer dans une sombres de l’histoire de l’humanité, un discours J. DECETY, The functional
architecture of human
logique de coopération. Nous avons, en quelque social est systématiquement utilisé pour étouffer empathy, in Behavioral
sorte, le choix entre ces deux attitudes. Notre cerveau toute velléité de coopération et enclencher une and Cognitive
a en mains les cartes pour faire le choix de la coopé- logique de compétition à outrance, qui aboutit à Neuroscience Reviews,
ration ou de la compétition. l’extermination d’une communauté. vol. 3, n° 2, p. 71, 2004.
Le mathématicien et professeur de sciences poli- La découverte de circuits cérébraux sous-tendant D. KREBS, The evolution of
tiques américain Robert Axelrod, de l’Université du les attitudes d’entraide et de compétition reflète la moral dispositions in the
Michigan, rend compte de l’apparition de l’altruisme dualité des comportements et souligne l’importance human species, in Annals
au moyen du concept « œil pour œil et dent pour des discours des institutions censées réguler ces of the New York Academy
dent » : chez les premiers hominidés altruistes, le comportements. Ce qui nous ramène à une contro- of Sciences, vol. 907,
premier geste à l’égard d’un semblable aurait été verse vieille de trois siècles, entre les conceptions pp. 132, 2000.
coopératif, mais si l’interlocuteur répondait par un philosophiques de Thomas Hobbes, pour qui l’homme
comportement égoïste, l’altruiste rompait la coopé- est « un loup pour l’homme » et celles d’Adam Smith
ration et se transformait en égoïste pour la circons- qui voyait dans la sympathie l’expression de la nature Jean DECETY
tance, pour préserver ses chances de survie. Il lui humaine bienveillante. Aujourd’hui, l’examen du dirige le Laboratoire de
fallait, par conséquent, disposer de cette capacité de cerveau révèle que ces deux tendances coexistent. neurosciences cognitives
passer d’un système de coopération à un système Éternelle responsabilité de l’homme face à une main et sociales de l’Université
de compétition. C’est ainsi que l’altruisme, selon ce tendue ou à un poing brandi. ◆ de Washington.

© Cerveau & Psycho - N° 10 27


ANDRÉ ARTICLE CORREC 25/05/05 17:05 Page 28

Gros plan sur LA TIMIDITÉ


Timides,
Interview: C. André
vous n’êtes pas seuls
Environ une personne sur deux se dit timide ! Les formes de timidité
vont de la peur viscérale d’apparaître en public à la gêne discrète face
à un inconnu qui vous aborde en soirée. Selon le psychiatre
Christophe André, les timides aident au bon fonctionnement
de la société par leur discrétion ; quant aux grands timides,
ils trouvent dans les thérapies comportementales un moyen
de surmonter leur handicap.

Cerveau & Psycho : Chaque jour, il nous arrive C & P : Pourquoi une si grande proportion
d’avoir peur de la réaction d’autrui, de nous de la population est-elle timide ?
demander si nous avons fait bonne impres- Christophe André : La timidité est vraisem-
sion. Est-ce de la timidité? blablement une composante naturelle de la
Christophe André : La timidité est au cœur de psychologie humaine. Depuis des centaines
notre quotidien, car il vient toujours un moment de milliers d’années, l’homme vit en commu-
où l’on doute de soi, devant les autres. À l’Uni- nauté d’individus qui ne sauraient être tous
versité de Stanford, le psychologue Philip des dominateurs. Il faut une certaine propor-
Zimbardo a estimé la proportion de timides tion de personnes réservées, pas trop bruyan-
dans la population en étudiant les réponses à tes, circonspectes, prudentes, hésitant à entrer
des questionnaires distribués à un grand nombre en conflit, afin que la vie en communauté ne
de volontaires. Les personnes interrogées soit pas constamment parsemée de disputes
devaient indiquer si elles avaient le sentiment et de dissensions. Ainsi, les timides sont
d’être gênées quand elles rencontraient des souvent considérés comme des pacificateurs,
inconnus, qu’elles devaient discuter en société, des gens qui « arrondissent les angles ». Ils
en soirée, au travail, dans la rue, à un guichet jouent en quelque sorte le rôle de « lubrifica-
de gare. teurs sociaux ». Nous avons besoin d’eux, car
Entre 40 et 60 pour cent des personnes interro- une société sans timides serait une société de
gées présentent un degré non négligeable de frictions constantes…
timidité, qui ne va toutefois pas jusqu’à les handi-
caper dans leur vie quotidienne, mais qui est C & P : Ne sont-ils pas les victimes de ceux qui,
suffisamment prononcé pour qu’elles ressentent plus sûrs d’eux, dominent la vie en société?
une gêne dans les diverses situations évoquées Christophe André : Pour répondre à cette ques-
et s’en aperçoivent. Un professeur de psychia- tion, songeons que la timidité est associée à
trie à l’Université de Californie à San Diego, un trait de caractère que l’on nomme « intro-
Murray Stein, a réalisé des études sur le trac, version » : les introvertis ne prennent pas faci-
forme particulière de timidité qui s’exprime en lement la parole, ils hésitent avant de faire
public : environ une personne sur trois évite de connaissance, mais aussi avant de prendre un
parler devant un auditoire, de donner un exposé risque. En ce sens, ils s’exposent moins aux
devant un parterre d’auditeurs, de poser des dangers. Alors que les extravertis, ceux qui
questions en classe ou devant une assemblée. profiteraient de la situation, sont plus enclins

28 © Cerveau & Psycho - N° 10


ANDRÉ ARTICLE CORREC 25/05/05 17:05 Page 29

Taxi/Getty

à prendre des risques et courent plus de dangers quotidienne, on est encore habitué à ce que Être timide : avantage ou
d’être confrontés à des difficultés. Prenons un l’homme dirige les événements. Au restau- handicap ? Chez les femmes,
exemple familier : le timide qui ne parle guère rant, si le service laisse à désirer, c’est l’homme la timidité peut plaire : un
ne prend pas le risque de se discréditer en qui proteste et appelle le serveur. Dans le train, regard qui se baisse en
public, alors que l’extraverti qui prend sans si un malotru dérange tout le monde, c’est à séduira plus d’un.
cesse la parole pour se faire valoir prend aussi lui de se lever et de le remettre à sa place. La situation est différente
le risque de choquer ou de se fourvoyer, ce qui Alors que les filles timides sont jugées char- chez l’homme, à qui les
peut lui ôter tout crédit. mantes… Tout cela relève des conventions conventions sociales imposent
sociales, mais pourrait expliquer que la timi- souvent de prendre l’initiative.
C & P : La timidité serait-elle une sorte d’avan- dité des filles est mieux acceptée que celle
tage social ? des garçons. Cela expliquerait aussi que les
Christophe André : C’est tout le paradoxe. Elle femmes timides sont deux fois plus nombreu-
ne constitue pas un avantage pour la qualité de ses que les hommes timides.
vie de l’individu, et pourtant il semble qu’elle
aide au fonctionnement de la société, comme C & P : Cela signifie-t-il que les parents influent
nous l’avons dit, mais aussi qu’elle participe au sur la timidité de leurs enfants ?
jeu de la séduction. Ainsi, le psychologue améri- Christophe André : C’est vraisemblablement
cain David Buss a constaté que les femmes qui le cas. De nombreuses études ont été réalisées
regardent très franchement les hommes dans les auprès de parents d’enfants très timides. En
yeux offrent la promesse d’un rapport sexuel leur faisant remplir des questionnaires ou en
rapide, mais si l’homme recherche une relation les interrogeant sur la vie quotidienne à la
de confiance destinée à durer, il serait plus attiré maison, on a constaté un ensemble d’habitu-
par une femme qui baisse les yeux timidement ! des domestiques. Les parents d’enfants timi-
des ont des comportements inhibés ; ils invi-
C & P : La timidité réussit-elle aussi bien aux tent peu de connaissances chez eux, ne laissent
hommes ? pas souvent leurs enfants dormir chez des
Christophe André : La société accepte plus copains. Ce sont aussi des parents qui ne parlent
difficilement la timidité masculine, et ce dès pas aux autres adultes à la sortie de l’école,
le plus jeune âge. Les parents semblent mieux qui font semblant de ne pas reconnaître les
tolérer la timidité de leur fille que de leur fils. gens au supermarché, ou qui ne bavardent
Dans une multitude de situations de la vie guère avec leurs voisins. Ainsi, des parents

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qui transmettent une vision méfiante des terait-il aussi une composante génétique de
rapports humains à leurs enfants forgent très la timidité ?
tôt des habitudes relationnelles qui feront le Christophe André : Très probablement, quoi-
lit de la timidité. Ils conseillent aux petits de qu’il n’existe sans doute pas de gène unique
ne jamais donner leur avis aux gens, car ils de la timidité, plus probablement un réseau
ne sauront jamais ce que ceux-ci vont en complexe de gènes qu’il faudra du temps pour
faire… Bien sûr, interdiction d’adresser la parole identifier. Citons tout de même les études du
aux gens dans la rue ! neurologue Richard Ebstein, de l’Hôpital Herzog
La psychologue américaine Michelle Kraske, de Jérusalem, montrant qu’un gène serait en
de l’Université Yale, a également identifié que partie responsable d’un tempérament plus ou
les parents d’enfants timides présentent un trait moins extraverti. Notamment, le gène codant
psychologique de surprotection et de froideur le récepteur D4 de la dopamine existe sous
affective. Les parents expriment très peu d’émo- deux formes de taille différente, et la variante
tions, ont peu de relations affectives avec leurs courte serait associée à un comportement plutôt
enfants, mais contrôlent régulièrement leurs extraverti, tandis que la variante longue serait
activités. Cela offre un moyen d’action sur la associée à un comportement plutôt introverti.
timidité : si une telle tendance éducative est Est-ce à dire que c’est un comportement plus
repérée tôt, on conseille aux parents de parler timide ? Cela reste à confirmer !
davantage aux voisins, aux commerçants, aux
autres parents d’élèves, d’élargir le registre C & P : À quel âge la timidité peut-elle être
émotionnel de leurs conversations... détectée ?
Christophe André : Dans certains cas, elle se
C & P : Vous insistez sur la transmission de manifeste déjà chez le nourrisson. Le psycho-
la timidité par divers comportements. Exis- logue américain Jerome Kagan, de l’Université

Cinq grandes formes de timidité


l’Hôpital Sainte-Anne, à Paris, psychiatres et psychologues La timidité du quotidien
À cliniciens ont recensé cinq grandes classes de timidité, qui
se manifestent en fonction des situations les plus redoutées.
Les discussions à propos de la pluie et du beau temps, les rencon-
tres avec un voisin ou le simple fait de venir au travail et de
Chez une même personne,plusieurs formes de timidité coexis- bavarder avec des collègues, peuvent être un supplice. Les timi-
tent généralement. Les deux plus fréquentes sont la timidité des du quotidien craignent les regards,les silences,les situations
d’action et la timidité de performance.Les méthodes de théra- anodines où un fossé semble se creuser entre eux et leur inter-
pie consistent généralement à explorer toutes les facettes de locuteur.Le comble du malaise consiste à faire un trajet en voiture
la timidité d’un patient selon ces cinq catégories, puis à évaluer avec une personne que l’on ne connaît pas très bien. Paralysie,
le degré de malaise déclenché par chacune d’elles. Le théra- transpiration et sentiment de tension interne reflètent cette
peute évalue si le malaise peut aller jusqu’à la fuite, ou si le peur de ne pas « savoir faire la conversation ».
patient parvient à se maîtriser.
La timidité de « révélation de soi »
La timidité d’action Ici,la peur concerne les domaines de la vie personnelle. Les timi-
C’est la peur de déranger l’autre. Les timides d’action ne des de « révélation de soi » sont plutôt à l’aise dans les conver-
souhaitent contredire leur interlocuteur pour rien au monde, sations quotidiennes, mais se « bloquent » quand on aborde le
ils ne voudraient surtout pas prendre une initiative qui risque- domaine de leur vie personnelle. On les connaît parfois depuis
rait de trahir un désaccord de leur part. À l’aise en société, des années, et l’on se rend compte tout à coup que l’on ne sait
ils ne s’opposent jamais. Ils répugnent à négocier, évitent de rien d’eux, de ce qu’ils sont, de leur famille, de leur cadre de vie.
demander des précisions lors d’une conversation. Leur peur
du conflit reflète la crainte d’être peu estimés. La timidité de visibilité
Cette timidité correspond à l’angoisse de se trouver à la croi-
La timidité de performance sée des regards. Le timide de visibilité déteste devoir marcher
C’est l’impression obsédante et paralysante que les autres sont devant la terrasse d’un café où des personnes sont attablées.
là pour nous juger. Examen du permis de conduire,exposé devant Dans un avion, il lui en coûte beaucoup de devoir regagner sa
la classe, lecture d’un texte lors d’un mariage, sont autant de place tout au bout du couloir, sous le regard des autres passa-
situations éprouvantes. Cette forme de timidité commence sur gers. « De quoi ai-je l’air ? » « Ma démarche est crispée. »
les bancs de l’école, avec la peur de poser des questions en classe. « Comme c’est long ; cette allée n’aura-t-elle jamais de fin ? »

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Timides, vous n’êtes pas seuls

de Harvard, a étudié le tempérament d’inhibi- cience change sa vision de la vie en société. Signes extérieurs
tion des enfants face à tout ce qui n’est pas Alors qu’il croyait être jugé négativement par
familier : visages, jouets ou sons inconnus… Il les autres, il s’aperçoit que le jugement peut de timidité
a commencé avec des enfants de quelques être bienveillant.
mois : en étudiant leurs réactions devant diver- Plus tard, il faudra poursuivre ce travail par Le regard se baisse, la voix
ses stimulations non familières, tels des visa- des exercices quotidiens, en l’absence du chevrote, une fébrilité
ges d’inconnus, ou des jouets colorés qu’ils psychothérapeute, comme un cours de violon : transparaît : ce sont les trois
n’avaient jamais vus. Il consignait de multi- lorsque la leçon est terminée, il faut continuer signes les plus flagrants de la
ples paramètres, tels que la fréquence des cris, à faire ses gammes. Dans le cas présent, le timidité en situation sociale.
le nombre de gesticulations, les variations du psychothérapeute lui prescrit des petits exer- Les premières réactions sont
rythme cardiaque, les regards apeurés vers la cices pour « muscler » sa capacité à résister à semblables à celles de la peur :
mère. De cette façon, il a constaté que tous les l’anxiété sociale. Tous les matins, en sortant le rythme cardiaque accélère
bébés n’ont pas la même timidité… Environ dix dans la rue, il doit arrêter cinq personnes et et la paume des mains devient
pour cent des enfants manifestent de nombreux leur demander l’heure… Peu à peu, la confi- moite. Le système
signes d’inquiétude, et la même proportion prati- guration de ses circuits cérébraux va se modi- orthosympathique, qui prépare
quement aucun. fier, et la timidité régressera. l’organisme à la fuite ou à
l’attaque, est activé. Il entraîne
C & P : Cette caractéristique perdure-t-elle tout C & P : La psychothérapie « reconnecte-t-elle » une contraction des vaisseaux
au long de leur vie ? le cerveau du timide ? sanguins et une pâleur de la
Christophe André : Il y a une tendance évidente Christophe André : C’est ce que semblent indi- peau. Quand la personne
à conserver son « profil de nourrisson ». J. Kagan quer les résultats d’une étude publiée en 2001 rougit, c’est, au contraire,
a suivi ces tout petits pendant plusieurs années, par les psychologues Maria Tillfors et Tomas un réflexe du système
et a constaté qu’à six ans, les plus timides gardent Surmark, de l’Université d’Uppsala, en Suède. parasympathique, qui
ce trait de caractère : par exemple, ils ont peur Chez le grand timide, les centres de l’émotion, provoque les effets inverses du
d’un adulte qui entre dans la pièce où ils jouent tel le complexe amygdalien, sont facilement acti- système orthosympathique :
avec leur mère. Devenus adolescents, ils sont vés par les situations anxiogènes, et les zones un ralentissement cardiaque et
plus craintifs que la moyenne. Dans une soirée, qui servent à contrôler cette émotion ne sont pas une dilatation des vaisseaux
ils ont un comportement d’évitement lorsqu’ils assez efficaces. C’est notamment le cas du cortex sanguins (entraînant l’afflux de
voient arriver d’autres adolescents qu’ils ne préfrontal, qui est relativement hypoactif. On sang qui fait rougir la peau).
connaissent pas. Plus tard, on constate que c’est constate, après la thérapie, que le cortex préfron- L’organisme n’est plus dans
aussi parmi ces enfants qu’on trouve le plus tal s’active davantage dans un examen d’ima- une logique de tension qui
d’adultes manifestant des attaques de panique gerie cérébrale par IRM, et qu’il a de nouveau la prélude à l’action, qu’il s’agisse
ou de phobie sociale. Il existe donc une part capacité de tempérer les réactions de peur déclen- de fuite ou d’agression, mais
innée de timidité. chées par le complexe amygdalien. dans une logique de
soumission : le sang afflue au
C & P : Les timides « de naissance » ont-ils une C & P : Peut-on venir tout seul à bout de sa visage, et non plus aux
chance de surmonter leur handicap ? timidité ? muscles. Pour cette raison
Christophe André : Oui, notamment grâce Christophe André : Il vaut mieux être suivi par le rougissement peut être
aux thérapies comportementales. Pour le patient, un thérapeute, lorsqu’on est handicapé par une considéré comme un signal
il s’agit d’apprendre à maîtriser son émotivité. timidité qui perturbe la vie quotidienne. Mais de renoncement à prendre
Par exemple, il doit aller avec les médecins dans certaines personnes dominent leur angoisse, par le contrôle de l’action.
le métro et, ceux-ci lui chantent, devant tout exemple en acquérant un statut professionnel La personne est dans
le monde : « Joyeux anniversaire ! » Le patient reconnu. C’est ce que l’on nomme la théorie des une dynamique de repli
se sent alors au centre de tous les regards, mais rôles sociaux : un très bon médecin est sûr de et de soumission.
on lui demande de ne pas baisser les yeux, et lui lorsqu’il est dans son cabinet de consulta-
de ne pas quitter le wagon. tions, car il sait que personne ne pourra le contre- Bibliographie
Sans le thérapeute, il serait sorti en courant ! dire ou le juger négativement. Toutefois, le soir,
Jerome KAGAN, La part de
Mais voilà, il doit rester pendant dix minutes lors d’une soirée aux côtés d’une jolie femme, il
l’inné, Bayard, 2000.
dans une situation embarrassante. Progressi- balbutie, fait pâle figure, car il n’est plus protégé
Christophe ANDRÉ et Patrick
vement, de minute en minute, son rythme par son métier. Paradoxalement, de nombreux
LÉGERON, La peur des autres,
cardiaque, sa tension et sa transpiration dimi- acteurs ou comiques sont de grands timides trou- Odile Jacob, 3e édition, 2000.
nuent ; après ces minutes qui semblent inter- vant dans leur profession un rôle social qui leur
minables, il se retrouve dans une situation qui, donne suffisamment d’aplomb pour vaincre
habituellement, déclenche sa timidité, mais qui leur timidité (du moins sur scène). La scène Christophe ANDRÉ
désormais ne le panique plus. Des passagers est pour eux une forme de thérapie compor- est psychiatre à l’Hôpital
lui tapent parfois sur l’épaule en descendant tementale, un lieu où le regard des autres n’en- Sainte-Anne, à Paris, Service
du wagon et lui lancent : « Joyeux anniver- traîne plus de gêne. Le tout est alors d’élargir hospitalo-universitaire,
saire ! » À ce moment, il s’aperçoit qu’il s’agit cette sensation à toutes les situations anodi- Unité de thérapie
d’un « non-événement », et cette prise de cons- nes de la vie quotidienne. ◆ comportementale et cognitive.

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article ciccotti 25/05/05 14:27 Page 32

GROS PLAN SUR LA TIMIDITÉ

Cerveau & Psycho

LA PSYCHOLOGIE AU QUOTIDIEN Serge CICCOTTI

Une timide poignée de main


Les timides se reconnaissent à leur poignée de main !
Molle, elle les dessert face à leurs interlocuteurs, qui y voient un faible
sens des responsabilités et une piètre conscience professionnelle.

n soir, lors d’un cocktail, vous avez Il y a quelques années, le psychologue William

U serré une poignée de mains molle et


flasque, qui vous a laissé perplexe. Que
penser de la personne qui vous l’a
donnée ? Est-elle méfiante, réservée ?
Ne souhaite-t-elle pas prolonger le contact ? Vous
aviez prévu de lui parler d’un projet important
pour votre entreprise, et maintenant vous hésitez.
Chaplin et son équipe de l’Université d’Alabama
ont voulu savoir si le style de poignée de main
varie en fonction de la personnalité, si l’on est
capable de prédire certains traits de caractère
d’après ce simple geste, et quelles impressions une
poignée de main donne d’un étranger.

Sa poignée de main est-elle le signe d’une person-


nalité dissimulée, manquant de franchise ?
Métier : serreur de mains
Selon la légende, l’usage de se serrer la main Les psychologues ont d’abord formé quatre
remonterait à une époque où cela permettait de personnes (deux hommes et deux femmes) pendant
s’assurer que les personnes réunies n’avaient aucune un mois, afin qu’ils sachent « juger » les différentes
intention agressive. En effet, il était impossible de poignées de main. Ils en ont fait en quelque sorte
se serrer la main et de tenir une arme en même des « serreurs de mains professionnels. » Lors de
temps, de la même main. Même si ce n’est plus le cette formation, on leur a appris à évaluer les
but aujourd’hui, la poignée de main reste cepen- critères suivants : la force et la vigueur, la durée,
dant un comportement banal et très présent surtout le fait que la prise de main s’effectue à pleine main
dans le monde du travail. Cela étant, pensez-vous ou de façon incomplète et, enfin, la qualité du
que la façon dont vous serrez la main pour dire contact visuel accompagnant ce geste.
bonjour puisse vous trahir et révéler certains aspects Puis 112 volontaires ont rencontré les évalua-
de votre personnalité lors d’une première rencontre ? teurs, sans savoir que leur poignée de main serait

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article ciccotti 25/05/05 14:28 Page 33

évaluée. Simultanément, ils devaient remplir quatre


questionnaires de personnalité différents dans
quatre salles. On leur faisait croire qu’il s’agissait
de quatre études se déroulant dans quatre bureaux.
Devant chacune des portes se trouvait un évalua-
teur qui serrait la main du participant avant de
l’inviter à entrer et de lui expliquer les consignes
du test. Après avoir rempli chacun des question-
naires, l’évaluateur serrait la main du participant
une seconde fois pour lui dire au revoir. Au final
chacun des participants avait serré deux fois la
main des quatre évaluateurs et rempli quatre ques-
tionnaires de personnalité.

Poignée de main et personnalité


Les psychologues ont demandé aux évalua-
teurs, non seulement de noter le style de poignée
de main des individus selon les critères qu’ils
avaient appris, mais aussi de déduire (à partir de
ce geste) huit traits de personnalité de chacun des
Jean-Michel Thiriet

participants. Ce sont ces mêmes traits qui étaient


évalués à travers les questionnaires remplis par
les sujets. Enfin, les juges devaient également
donner l’impression globale (positive ou néga-
tive) qu’ils avaient de la personne d’après sa
poignée de main.
Cette étude a révélé plusieurs éléments : en ment positif et vous aider à établir de bons
premier lieu, la poignée de main d’une personne rapports avec lui. Au contraire, si l’on a l’impres-
reste relativement constante dans le temps. Les sion de tenir un paquet de saucisses de Francfort
quatre juges étaient d’accord sur l’évaluation de quand on vous serre la main, l’impression sera
chacune des poignées de main des participants. Il beaucoup moins favorable.
semble donc que nous serrions toujours la main Les résultats de l’étude de W. Chaplin et de ses
de la même façon. Deuxièmement, les hommes collègues tordent également le cou aux idées
ont généralement des poignées de main plus fermes reçues qui proclament que les femmes dont la
que les femmes. En revanche, on a constaté que main est ferme sont moins bien perçues que les
les femmes « libérales », intellectuelles et ouvertes autres. Bien sûr, dans cette étude il ne s’agissait
aux nouvelles expériences, ont une poignée de que d’un comportement isolé à partir duquel l’éva-
main plus ferme que les autres ; elles laissent aussi luateur devait faire beaucoup de déductions en
une meilleure impression. Chez les hommes, c’est ignorant presque tout de la personne. On peut
l’inverse : ceux qui sont plus ouverts offrent une imaginer que, dans un contexte plus naturel,
prise moins forte que ceux qui le sont moins. Ils l’évaluateur se formera une impression plus
laissent également une moins bonne impression complète en y intégrant d’autres indices.
auprès de leur interlocuteur. Bibliographie
Mais qu’en est-il des timides ? Tout d'abord,
l'étude révèle que, plus la personne est intro- Timides, travaillez S. CICCOTTI, 150 petites
expériences de psychologie
vertie, plus sa poignée de main est molle. Ce ne
serait pas dramatique si ces poignées de main
votre poignée de main ! pour mieux comprendre nos
semblables, Dunod, 2004.
très « décontractées » n'étaient pas celles qui Timides, n’hésitez pas à travailler un peu votre
avaient laissé les impressions les plus défavo- poignée de main, à faire en sorte qu’elle soit plus W. F. CHAPLIN et al.,
rables auprès des juges. En effet, les évaluateurs ferme. Au prix de ce petit effort, vous ferez Handshaking, Gender,
Personality, and First
n'ont pas beaucoup apprécié les gestes mous. Ils meilleure impression lors d’un entretien d’em-
Impressions, in Journal of
ont perçu les personnes dotées de ce type de bauche, en soirée, etc. Car, dans l’éventualité où Personality & Social
comportement comme étant moins agréables et votre interlocuteur ressentirait cette timidité, il Psychology, vol. 79, n° 1,
moins franches, mais aussi, comme ayant moins aura tendance à vous juger aussi moins intelli- pp.110-117, 2000.
de conscience professionnelle que les autres. gent, ce qui a été démontré par une étude des D. L. PAULHUS et
Pour couronner le tout, les juges ont réussi à psychologues américains Delroy Paulhus et Kathy K. L. MORGAN,
deviner certains des traits de personnalité, notam- Morgan, de l’Université de Colombie-Britan- Perceptions of intelligence in
ment la timidité des participants, à partir de leur nique, en 1997. Votre poignée de main est stra- leaderless groups : The
style de poignée de main. tégique ! Et comme la confiance s’alimente elle- dynamic effects of shyness
Ces expériences montrent que notre poignée même, cela pourrait être l’amorce d’un grand and acquaintance, in Journal
de main peut nous trahir, révéler certains aspects changement. En outre, il est relativement aisé of Personality & Social
de notre personnalité, et qu’elle contient plus d’apprendre à modifier ce geste. Par exemple, en Psychology, vol. 72, n° 3,
d’informations que nous croyons. La façon dont se préparant en famille ou entre amis afin d’ob- pp. 581-591, 1997.
nous effectuons ce geste conditionne la première tenir des résultats probants avant une rencontre
impression que nous allons laisser. Si votre importante. Apprenez à souligner la poignée de
poignée de main est ferme, elle peut donner main d’un regard droit dans les yeux, et votre Serge CICCOTTI est
confiance à votre interlocuteur, créer un senti- timidité aura reculé d’un pas. ◆ docteur en psychologie.

© Cerveau & Psycho - N° 10 33


article Pelissolo 24/05/05 16:44 Page 34

Trois millions de personnes en France souffrent d’une forme


de timidité extrême : la sociophobie. Ils évitent le regard
d’autrui, les rencontres ou les discussions. Dans leur cerveau,
la confrontation avec autrui active une zone de la peur que
les zones « raisonnables » ne parviennent plus à museler.

Gros plan sur : la timidité

La sociophobie :
la timidité extrême
Antoine PELISSOLO

’est à chaque fois la même chose. Dès ment jamais parlé et la plupart des psychanalystes

C qu’il lui faut prendre la parole en public,


Émilie tremble, ne sait plus ce qu’elle
doit dire, et n’a plus qu’une envie : partir
le plus loin possible. Elle ne supporte pas
de se retrouver au centre de l’attention. Elle est
mal à l’aise en croisant le regard d’inconnus. Elle
ne considèrent pas la phobie sociale comme un
syndrome digne d’intérêt… Pourtant, la psychia-
trie actuelle la reconnaît comme une « maladie »
authentique, et des prises en charge sont possibles,
psychologiques surtout et parfois médicamenteuses.

évite tout contact, craint de rougir dès qu’elle


prend la parole. Célibataire, timide à l’extrême,
Trois millions de grands timides
elle vit recluse dans son appartement. Dans son Le concept d’anxiété sociale est très large et
milieu professionnel, elle n’a jamais espéré qu’un inclut des réalités assez différentes, de la timidité
poste subalterne, de par son incapacité à commu- bénigne aux phobies sociales les plus handica-
niquer, à aller au-devant des autres. pantes. On parle de phobie sociale lorsque la
Émilie fait partie des « sociophobes », ces angois- personne redoute d’être confrontée au regard d’au-
sés des réunions et des cocktails, tellement pani- trui : elle est anxieuse avant toute confrontation,
qués à l’idée de parler à un inconnu qu’ils finissent très angoissée pendant l’échange, au point de
souvent par évoluer vers un état dépressif, voire perdre ses moyens et de ressentir parfois une
l’alcoolisme ou la toxicomanie. Ces grands timides panique extrême, et elle se sent honteuse ou humi-
souffrent en silence : ils sont paralysés par la peur liée lorsque la confrontation est enfin terminée.
de l’autre, et l’image d’eux-mêmes qu’ils donne- Ce scénario peut se répéter tous les jours, voire
ront à autrui. Alors, ils regardent, de loin, les autres plusieurs fois par jour, car il ne concerne pas
se marier, gravir les échelons de l’entreprise, et uniquement des événements exceptionnels.
s’amuser dans les soirées ou les clubs de sport. Les sociophobes redoutent toute rencontre, tout
Les sociophobes représentent environ cinq pour échange avec un voisin, un commerçant ou un
cent de la population. Les femmes sont un peu plus collègue. Prendre la parole dans une réunion ou
nombreuses que les hommes. Toutes les enquêtes face à un public est bien sûr la situation la plus
menées à ce sujet montrent qu’ils restent canton- redoutée, mais certaines personnes vivent un peu
nés à des postes inférieurs à ce qu’ils pourraient de la même façon le fait de discuter avec un unique
espérer du fait de leurs compétences. Ce trouble interlocuteur, ou encore d’être observées lorsqu’elles
est à la fois répandu et handicapant. Il est donc écrivent, mangent, boivent, ou marchent dans la
surprenant qu’il n’ait pas été plus étudié et pris en rue. Pour pouvoir vous représenter ce que ressent
charge par la médecine. Ainsi, Freud n’en a quasi- alors la personne anxieuse, souvenez-vous des

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article Pelissolo 24/05/05 16:45 Page 35

The Image Bank

cauchemars où vous vous apercevez soudain que simples, où l’expérience et l’habitude finissent par 1. Les sociophobes
vous êtes en pyjama (ou pire) dans le métro ou dans venir à bout des peurs initiales. ont la désagréable
un grand magasin. Plus réaliste, essayez de vous La peur des sociophobes s’accroît avec l’évite- sensation d’être
promener dans la rue avec deux chaussures de ment total ou partiel des situations anxiogènes. déshabillés du regard.
couleurs différentes, la braguette ouverte ou encore Comme dans toutes les phobies, l’évitement des Dans leur esprit, leurs
en tirant une banane au bout d’une laisse. Les situations redoutées augmente la crainte de s’y trou- défauts sont tellement
patients que nous recevons ont l’impression d’être ver confronté, enclenchant un cercle vicieux dont flagrants que personne
au centre de l’attention de tous (même s’ils recon- le patient ne sort que très difficilement. Il est impos- ne peut les manquer.
naissent après coup que ce n’est pas vraiment le sible, ou presque, d’éviter toutes les situations
cas), et quasiment d’être nus face aux autres. sociales, mais les sociophobes s’arrangent pour fuir
Dans toutes les situations, le sociophobe se sent les réunions ou les soirées, choisissant des métiers
jugé négativement par autrui, et ces jugements où les contacts sont limités, et s’inventent force
négatifs reflètent la vision qu’il a de lui-même. prétextes pour ne s’inscrire à aucune activité ou
Cette autodévaluation peut être focalisée sur une association. Et quand ils doivent malgré tout se
infériorité générale (« Je n’ai aucune culture, ça va trouver avec d’autres, ils ne leur adressent pas la
forcément se voir », « Je ne suis pas à sa hauteur », parole et ne les regardent jamais dans les yeux.
« Je vais avoir l’air stupide », etc.), ou aussi sur la On pense souvent d’eux qu’ils sont froids,
peur de se révéler, et surtout de révéler son émoti- bizarres, hautains, alors qu’en fait ils aimeraient
vité. C’est pour cela que les symptômes les plus avoir des amis et vivre comme tout le monde. Car
redoutés sont ceux qui sont visibles : peur obsé- il faut signaler que les sociophobes ne sont pas
dante de rougir, avec l’idée fausse que rougir signi- des misanthropes ou des paranoïaques qui se
fie faiblesse et donc perte de crédibilité (éreuto- méfient de l’agressivité ou de la malveillance d’au-
phobie), peur de trembler devant les autres, de trui : ils ne pensent pas du mal des autres, mais
transpirer, de bafouiller, de vomir, etc. plutôt d’eux-mêmes. Par ailleurs, ils savent bien
Plus la peur est forte et la focalisation exces- qu’ils ne devraient pas réagir de la sorte, que leurs
sive sur ces signes, plus les symptômes se déve- peurs sont excessives mais, comme toujours dans
loppent et moins bien la personne communique. les phobies, ils ne maîtrisent pas leur peur.
Il est en effet difficile de faire attention à l’autre Le début des troubles remonte très souvent à
lorsque l’on est focalisé sur ses propres sensations l’enfance ou à l’adolescence. Une fois apparue, la
et envahi par la panique. Chaque situation vécue phobie sociale peut perdurer des années, voire toute
risque de renforcer le sentiment d’incapacité et la la vie. Les patients ont souvent un profil de person-
peur, contrairement à ce qui se passe dans les cas nalité particulier : ils manquent de confiance en

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article Pelissolo 24/05/05 16:45 Page 36

Heureux Neutre Triste Agressif


mode de pensée et une lecture déformée de la réalité
se mettent en place, renforcés par les évitements
sociaux et les expériences négatives permanentes.
Les patients surestiment en général trois risques :
Normal

l’intensité de leurs « défaillances » lors des confron-


tations sociales, la visibilité de ces signes de défaillance
(rougissement, difficultés d’expression, etc.) et enfin
les conséquences de ces défaillances et notamment
les risques d’être rejetés. Par ailleurs, les savoir-faire
relationnels (comment aborder quelqu’un, faire une
demande, formuler une critique, etc.) sont souvent

K. Horley et al., Psychiatry Research, 2004


insuffisants par manque d’entraînement, ce qui
renforce l’isolement et la dévalorisation.
Sociophobe

Sous le regard des dominants


Il existe probablement des bases génétiques, en
plus des facteurs d’apprentissage familial déjà
évoqués, mais les études ne permettent pas de dire
dans quelles proportions elles expliquent les
2. L’évitement du eux, et surtout d’estime pour eux-mêmes, et ce troubles et si elles sont spécifiques de la phobie
regard chez les personnes depuis fort longtemps. Depuis l’enfance, ils ont été sociale (il pourrait s’agir de profils génétiques favo-
atteintes de phobie sociale. inhibés, et il est alors difficile de dire si leur phobie risant l’anxiété ou l’inhibition en général). Certaines
Les points de fixation du est née de cette inhibition ou l’inverse. Adultes, ils hypothèses intéressantes portent sur la valeur étho-
regard de ces personnes ont des tendances anxieuses assez généralisées, logique de l’anxiété sociale : dans certaines espèces
(en bas) ont été comparés sont souvent démoralisés et démotivés, symptômes animales (les grands primates en particulier), la
à ceux de personnes sans qui évoquent ceux de la dépression. Certains ont hiérarchie sociale transparaît dans le regard. Les
phobie sociale (en haut), eu des parents eux-mêmes timides et introvertis, individus dominants ont le « droit » de fixer le
sur des photographies et ont donc grandi sans « modèles » de socialisa- regard des individus dominés, et non l’inverse. Ce
exprimant différentes tion suffisants. D’autres ont souffert d’attitudes réflexe archaïque, utile au maintien de la cohé-
émotions. Le regard des dévalorisantes d’un ou des deux parents, avec, par sion de certaines sociétés, pourrait persister chez
personnes non anxieuses exemple, des critiques et des moqueries perma- les sociophobes qui ne peuvent soutenir le regard
se déplace sur un triangle nentes de la part d’un père autoritaire, ayant choisi d’autrui. Il s’agirait donc d’un réflexe de soumis-
formé par les yeux et la un de ses enfants comme bouc émissaire ou ayant sion, comme peut l’être aussi le rougissement, dans
bouche de l’interlocuteur. un niveau d’exigence de réussite démesuré. Il en des relations vécues constamment comme des
En revanche, les personnes reste souvent à l’âge adulte une vision dichoto- rapports de force ou de compétition/séduction.
sociophobes évitent les mique de soi et des autres : soit on est parfait et Il a été montré que, même sur des photos de
yeux. génial (les autres), soit on est nul en tout (soi). Un visages (surtout quand les visages expriment des
émotions de colère ou de peur), le regard des socio-
phobes balaie la face de l’interlocuteur en évitant
de se fixer sur les yeux, alors que ce contact est
Une anxiété sociale polymorphe indispensable pour saisir le discours non verbal et
assurer un lien de qualité avec l’autre (voir la figure 2).
Nous menons actuellement des recherches sur ce
Appréhension et maladresse dans des situations rela- thème de la phobie du regard, et ses liens avec les
tionnelles importantes (supérieurs hiérarchiques, sexe pensées anxieuses, d’une part, et les émotions néga-
Timidité
opposé) ou nouvelles, sans retentissement marqué sur tives, d’autre part. Lorsque deux regards se croisent,
le mode de vie et l’équilibre psychologique. surtout de près et dans le silence, un jeu de miroir
complexe se déclenche inconsciemment. Dans la
Crainte d’échouer ou de mal se comporter lors d’une tête du sociophobe, jaillissent des pensées automa-
Anxiété prestation face à un public ; dans sa forme bénigne, le tiques du type : « Je suis ridicule, il va voir mon
de performance, trac disparaît en quelques minutes et n’altère pas la trouble, il sait que je sais qu’il voit ma gêne, etc. »
trac performance, contrairement à ce qui peut se passer Il serait intéressant d’étudier, dans ce genre de
dans des formes plus graves d’anxiété de performance. situation, ce qui se passe dans le cerveau des
personnes souffrant de phobie sociale, mais ce n’est
Crainte d’agir de manière embarrassante, voire humi- évidemment pas possible. En revanche, quelques
Phobie sociale liante, sous le regard d’autrui, accompagnée d’angoisses chercheurs ont demandé à des sociophobes de
dans certaines situations sociales, souvent évitées. regarder des photos de visages, plus ou moins
menaçants, ou de s’exprimer à haute voix face à
un petit « public ». Les images d’IRM fonctionnelle
Forme particulière de phobie sociale où la personne
ou de tomographie par émission de positons enre-
Éreutophobie est obsédée par la crainte de rougir en public, par peur gistrées durant ces tests ont été comparées à celles
d’être jugée négativement à cause de cette émotivité. de personnes non phobiques placées dans les mêmes
situations. Ces études montrent que certaines zones
Tendance permanente à éviter la plupart des situa- du cerveau sont hyperactives et hypersensibles
Personnalité tions sociales et nouvelles, souvent en raison d’une
évitante dans ces situations chez les sociophobes : le
phobie sociale très étendue. complexe amygdalien (notamment dans l’hémi-
sphère droit), et l’hippocampe (voir la figure 3).

36 © Cerveau & Psycho - N° 10


article Pelissolo 24/05/05 16:45 Page 37

Inversement, certaines régions du cortex préfron- 3. Hyperactivation du


tal, qui servent normalement à réguler les émotions complexe amygdalien
et à éviter les « débordements », semblent moins droit chez des personnes
actives que chez les sujets normaux. Ces résultats sociophobes. Cette zone
ne sont pas très spécifiques, car on les retrouve (le point rouge) indique
dans d’autres formes d’anxiété, mais ils montrent une activité moyenne plus
bien le support cérébral de la peur et de ses consé- élevée chez ces patients
quences cognitives. Par ailleurs, les particularités que chez les personnes
cérébrales constatées chez les sociophobes dispa- sans phobie sociale. Cette
raissent (ou en tout cas sont réduites), lorsque les image a été obtenue
patients ont bénéficié d’un traitement efficace de par tomographie par
leurs troubles, qu’il ait été médicamenteux ou fondé émission de positons, lors
sur une thérapie comportementale ou cognitive. d’un test dit social, où
Qu’en est-il des possibilités thérapeutiques ? Les l’on demandait aux sujets
traitements sont bien codifiés, adaptés au cas par cas de s’imaginer en train de
en fonction de la nature des troubles. Le premier recours tenir un discours devant
efficace est celui des thérapies comportementales et une assemblée ou dans
cognitives, menées individuellement ou en groupes. une soirée mondaine.
Il s’agit de thérapies pragmatiques et actives visant à
modifier progressivement les comportements et les
modes de pensée qui déclenchent une souffrance exces-
sive. Le travail cognitif consiste à faire comprendre
au patient en quoi certaines de ses croyances et visions
du monde et de lui-même déforment la réalité et
amènent à des émotions pénibles : estime de soi alté- techniques d’affirmation de soi. Les patients consta-
rée, exigences démesurées sur les performances à réali- tent que leur angoisse peut être forte « à l’intérieur »
ser, assimilation des réactions émotives à des signes sans que cela soit perçu par les autres, ce qui n’a
de défaillance sociale grave, etc. pas de conséquences à long terme. Il s’agit d’un
travail de « désensibilisation » qui produit proba-
L’ère des premiers traitements blement ses effets dans la mémoire émotionnelle,
mettant en jeu deux zones cérébrales : le complexe
On pratique ensuite une « restructuration cogni- amygdalien et l’hippocampe, précisément les zones Bibliographie
tive » : il s’agit de repérer, de façon quotidienne et hyperactivées chez les sociophobes. K. HORLEY et al., Face to
notamment grâce à une observation assez poin- En quelques mois, par les effets conjugués de face: visual scanpath
tilleuse du patient par lui-même, ces distorsions de ces méthodes cognitives et comportementales, les evidence for abnormal
la réalité afin de les rectifier progressivement. Le progrès sont parfois spectaculaires, surtout quand processing of facial
patient doit analyser son « discours intérieur », ces les patients s’approprient la technique et peuvent expressions, in Social
bribes de pensées qui assaillent son esprit : ce sont modifier leur vision du monde. Les exercices d’ex- phobia. Psychiatry
souvent des pensées automatiques, des raisonne- position doivent être répétés souvent et longtemps Research, vol. 127,
ments orientés constamment vers la dévalorisation. dans la vie réelle, car les vieux réflexes et les pp. 43-53, 2004.
Après une expérience sociale moyennement réus- perceptions négatives ancrés pendant des années C. ANDRÉ, Psychologie de
sie (une soirée où le patient n’a pas pu discuter avec ne se délogent pas facilement. la peur, Odile Jacob, 2004.
beaucoup de personnes par exemple), le réflexe Un traitement médicamenteux peut être utile en A. PELISSOLO et
habituel des patients est de rester uniquement sur complément de la thérapie lorsque l’angoisse est C. COHEN-SALMON,
les sensations d’anxiété ou de gêne qu’ils ont ressen- trop forte, lorsque l’anticipation anxieuse est majeure Le cerveau anxieux,
ties, et non pas de mémoriser les éléments positifs avant toute confrontation, avec de véritables attaques PIL, 2003.
de l’expérience (ils ont quand même fait l’effort de de panique lors de chaque confrontation aux situa- D. SERVANT, Les phobies
sortir, ils ont pu communiquer avec une ou deux tions redoutées. Certains antidépresseurs consti- sociales, Masson, 2003.
personnes qui avaient l’air contentes). En se forçant tuent un traitement maintenant bien établi en A. PELISSOLO et al.,
à analyser tous les aspects positifs et négatifs des accompagnement des thérapies. Ils sont générale- Personality dimensions in
situations rencontrées, le patient peut ainsi remettre ment bien supportés, et n’engendrent aucun phéno- social phobics with or
en cause — voire modifier — ses croyances. De telles mène de dépendance et de sevrage contrairement without depression, in Acta
modifications prennent place probablement dans aux anxiolytiques classiques. Un suivi médical est Psychiatr. Scand., vol. 105,
la mémoire à long terme et dans le cortex préfron- bien sûr nécessaire pour ces prescriptions. pp. 94-103, 2002.
tal, entraînant des raisonnements plus souples et En conclusion, les méthodes d’imagerie céré- A. PELISSOLO, Historique et
un meilleur contrôle possible des émotions. brale et de thérapie cognitive et comportementale aspects culturels des phobies
Le versant comportemental de la thérapie porte commencent à prendre la mesure du problème de sociales, in Les phobies
sur la recherche et la suppression progressive des la sociophobie. Auparavant, l’attention des cher- sociales, Masson, 2002.
évitements sociaux, qu’ils soient flagrants ou non. cheurs en cognition sociale se concentrait sur
Nous l’avons évoqué, les évitements permettent de d’autres pathologies du rapport à l’autre : l’au-
fuir les situations angoissantes, mais maintiennent tisme et la schizophrénie, en soulignant les notions
le patient dans l’idée fausse qu’il ne peut les affron- d’empathie (la sensibilité à ce que ressent l’autre) Antoine PELISSOLO
ter. On lui apprend donc à s’exposer à des niveaux ou de « théorie de l’esprit » (l’aptitude à se repré- est psychiatre au Service
croissants d’anxiété, en provoquant des situations senter les intentions et pensées d’autrui). À présent, de psychiatrie adulte
faiblement, puis plus fortement, anxiogènes (abor- ces recherches s’élargissent à une pathologie certes et à l’unité CNRS
der des inconnus, se faire remarquer dans un lieu moins spectaculaire, mais plus répandue, et qui UMR 7 593 de l’Hôpital
public, prendre la parole dans une réunion, etc.). entraîne des souffrances affectives et socioprofes- de La Pitié-Salpêtrière,
Des jeux de rôle permettent d’acquérir de nouvelles sionnelles insoupçonnées. ◆ à Paris.

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38 Naissance d’une religion


44 Sectes ou religions : quelles différences ?
49 Le long combat pour sortir de la secte
54 La dissonance cognitive : une clé de l’endoctrinement

DOSSIER

Sectes
&Religions
Naissance d’une religion
Danser dans une clairière au milieu de la nuit et invoquer
« la déesse », les bras tendus vers le ciel... Non, il ne s’agit
ni d’un jeu de rôle ni d’une rave-party d’un nouveau genre,
mais d’une réunion d’adeptes d’une nouvelle religion
qui se répand Outre-Atlantique et en Europe : le néopaganisme.
Thomas GRÜTER

près la messe de minuit de Noël, elle ont aujourd’hui obtenu le statut de religion. En

A est montée sur la colline derrière l’église.


Elle voulait rester seule quelques
instants. Par ce beau clair de lune, elle
a alors senti une présence ancestrale,
sage et féminine. Une entité qui se disait très
préoccupée par les événements qui se passent sur
la planète… Cette femme, qui dit avoir rencontré
Europe aussi, plusieurs milliers d’individus se récla-
ment plus ou moins ouvertement de cette nouvelle
forme de « religion de la nature » – et leur nombre
augmente sans cesse.
Les nouveaux païens se rassemblent la nuit en
plein air, dans des clairières ou des « lieux de force »
particuliers, à la pleine lune ou lors de « grandes
la « déesse nature », s’est depuis lors autoprocla- fêtes » comme la Présentation du Seigneur (le
mée « prêtresse des nouveaux païens . » Le mouve- 2 février), les solstices ou la nuit de Walpurgis.
ment a pris de l’ampleur, et un nombre croissant Avec un couteau de rituel, l’officiant dessine un
de personnes voue aujourd’hui un culte à cette « cercle magique » à l’intérieur duquel hommes et
« déesse nature ». femmes concentrent leur énergie en chantant et
Les disciples de ce mouvement se donnent le en dansant, protégés du reste du monde. Le point
nom de païens, nouveaux païens ou « nouvelles culminant des rituels est l’invocation, où l’on
sorcières »; dans les pays anglo-saxons, ils sont appelle la « Grande Déesse » à descendre dans le
les Pagans et les Wicca. On estime leur nombre à corps de la grande prêtresse.
plusieurs centaines de milliers, peut-être un million; Que cherchent les personnes qui rallient ce
la plupart vivent en Angleterre et en Amérique du mouvement ? À première vue, le néopaganisme
Nord. Dans certains États des États-Unis, les Pagans semble être un produit de l’imagination, voire d’un

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© Phil Schermeister/ Corbis

1. Un grand initié porte sur le front le symbole


du « dieu cornu » des Pagans du Nord de la Californie,
lors d’un rassemblement à Laytonville, en 2004.

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jeu d’ordinateur ou d’une série télévisée. Peut- s’être momentanément intéressé à l’archéologie
on vraiment considérer ce bric-à-brac de malaise, a trouvé son bonheur dans l’occultisme,
symboles ou d’objets de culte anciens ou créés au milieu des années 1930. Membre de l’ordre
de toutes pièces, de rituels et de chants entière- des templiers, proche des francs-maçons, Gard-
ment inventés, agrémenté d’un panthéon de ner se consacra bien vite à faire resurgir de ses
dieux et de déesses de civilisations étrangères, cendres une prétendue ancienne religion de
souvent mortes depuis longtemps, comme une sorcières. Il rassembla des écrits et puisa ses
religion à part entière ? idées à diverses sources : franc-maçonnerie,
D’après l’étude de la sociologue Helen Berger, livres occultes, littérature romantique du
de l’Université de Pennsylvanie, la plupart des XIXe siècle célébrant la nature, en plus de travaux
adeptes du néopaganisme sont recrutés aux plus ou moins scientifiquement fondés sur les
États-Unis, principalement parmi les membres traditions irlandaises et celtiques.
de la classe moyenne blanche, dont le niveau Les cercles spirituels florissaient en Angleterre
d’éducation est globalement supérieur à la depuis le XIXe siècle, la science et la littérature
moyenne. Le plus souvent, ils occupent des traitaient abondamment le thème des anciennes
postes qualifiés, experts en informatique, écri- religions liées à la nature, ce qui constituait une
vains, journalistes, enseignants, artistes ou forme de réaction aux excès de la révolution
psychologues. Toutefois, des étudiants viennent industrielle. Peu à peu s’est construite une image
parfois grossir les rangs des nouveaux païens, du passé qui n’avait guère à voir avec la réalité :
deux tiers d’entre eux étant des femmes. d’après Wolfgang Behringer, historien spécia-
Bien que les groupes Wicca ne se rallient pas liste des recherches sur les sorcières, à l’Univer-
à un credo unique, la vénération de la « déesse » sité de la Sarre, l’image de la sorcière, femme qui
constitue le socle spirituel commun du mouve- avait des pouvoirs de guérisseuse et qui était le
ment (voir l’encadré page 42). Cette déesse, qui symbole de la sagesse, par exemple, remonte aux
incarne à la fois la Lune et la nature, est souvent écrits de Jakob Grimm, l’aîné des frères Grimm.
accompagnée de son alter ego masculin, le « dieu Au début du XIXe siècle, il rassembla beaucoup
cornu », dieu de la végétation symbolisant le de contes allemands et pensait que les femmes
cycle annuel de la nature, cycles alternés de vie étaient les dépositaires de la tradition germa-
et de dépérissement. nique : elles transmettaient leur savoir de géné-
Le culte Wicca prône l’action personnelle de ration en génération. Dans la vague du mouve-
chacun de ses membres : tandis que dans les ment romantique, cela a finalement forgé l’image
églises chrétiennes, par exemple, pasteurs et de la sorcière guérisseuse du peuple.
prêtres agissent au nom de la communauté, les
croyants Wicca sont les artisans de leurs
rencontres avec la déesse, expériences religieuses L’hypothèse
intenses allant jusqu’à l’extase. Certains fidèles,
habitués à entrer en transe lors de ces réunions,
des sorcières allemandes
disent entrer en communication avec des forces Margaret Murray, égyptologue et féministe
surnaturelles, faisant part d’une impression d’ap- convaincue, s’était déjà penchée sur les cultes
partenance à un « grand tout ». De telles expé- de sorcières dès le début du XXe siècle. Elle avait
riences spirituelles sont communes aux adeptes tenté de valider une thèse selon laquelle la sorcel-
de nombreuses religions. lerie aurait été très répandue dans toute l’Eu-
C’est pour cette raison que l’historien britan- rope avant le christianisme. En dépit des persé-
nique Ronald Hutton, l’un des meilleurs spécia- cutions subies pendant des siècles, le savoir secret
listes de ce mouvement, qualifie le néopaga- aurait survécu jusqu’à aujourd’hui. Son premier
nisme de religion. Ce dernier définit la religion ouvrage sur la sorcellerie, paru en 1921, a ouvert
comme un système de croyances faisant réfé- la voie au nouveau mouvement des cultes sorciers
rence à des forces divines. Or, les néopaïens et qui se sont développés par la suite.
les Wicca sont réellement pénétrés de la présence Pour étayer ses thèses contestées, Murray s’ap-
de leurs dieux et déesses. puyait presque exclusivement sur des sources en
L’intensité de ces expériences relègue au second provenance d’Écosse, d’Angleterre et d’Europe
plan la relative jeunesse du mouvement. Selon continentale. Elle notait tout ce qui apportait de
R. Hutton, nombre de Wicca et de néopaïens sont l’eau à son moulin, ignorant ce qui la contredi-
convaincus de perpétuer des traditions vieilles sait. Elle fut critiquée pour ces méthodes de travail
de plusieurs siècles. Ce en quoi ils se trompent : et ses conclusions audacieuses. D’après R. Hutton,
dans son livre très bien documenté sur l’his- elle réagissait à ces critiques de façon extrême-
toire de la sorcellerie néopaïenne, R. Hutton ment agressive. Elle aurait eu plusieurs fois recours
montre que les bases du néopaganisme n’ont à des rituels de magie noire contre des adver-
été créées qu’il y a un demi-siècle environ, par saires présumés, tout en rejetant publiquement
une poignée d’hommes et de femmes. la conception superstitieuse de la sorcellerie...
L’initiateur du nouveau mouvement des Il semble que Gardner se soit à son tour appuyé
sorcières aurait été un ancien fonctionnaire sur l’œuvre de Murray. En 1954, il décrivit un
britannique, Gerald Gardner. Ayant pris sa culte de sorcellerie auquel il aurait été initié, en
retraite, cet homme d’un naturel entreprenant 1939, par une sorcière du nom de Old Dorothy.
cherchait désespérément à s’occuper et, après Dans ce culte, on vénérait une déesse et un dieu

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aux noms gardés secrets. Les adeptes se réunis- Sur ce terrain fécond, s’implantent les croyances
saient en des lieux nommés Covens, en tout païennes de Gardner.
point semblables à ceux décrits par Murray : L’essor du mouvement a été favorisé par le
cercles de sorcellerie composés de 13 individus, rejet de la piété bigote et oppressante des églises
hommes et femmes. D’après Gardner, les croyants américaines. Pour la journaliste américaine
désireux de s’unir à leurs dieux devaient prendre Margot Adler, elle-même prêtresse sorcière
garde à ne pas entraver le flux d’énergie entre depuis plus de 25 ans, le pilier du néopaganisme
humains et divinités et, à cette fin, retiraient américain était un intense désir de liberté. Se
leurs vêtements lors des cérémonies. libérer des concepts chrétiens de péché, du bien
et du mal, de dieu et du diable, de la domina-
tion de la femme par l’homme... La notion selon
La sorcellerie, en Angleterre, laquelle le corps, en abritant péché et désir,
dans les années 1950 mène tout droit à la damnation éternelle, n’était
plus tolérée. Des doctrines telles que « le corps
R. Hutton tient l’ouvrage de Gardner pour le est saint, la sexualité est sainte » représentaient
fondement du néopaganisme. Toutefois, alors dès lors une alternative attrayante.
que les férus d’ésotérisme d’une Angleterre Pour se libérer de contraintes de ce type,
prude s’amusaient à imaginer des païens dansant nouveaux païens et Wicca se construisirent leurs
nus, les fantaisies romantiques et le « culte » de propres conceptions du monde. En Allemagne,
bric et de broc inspiré des livres occultes dans une émission de radio « Sorcières, Magi-
faisaient sourire ethnologues et historiens. À ciens et Druides », la sociologue allemande Antje
cette époque déjà, toutes les recherches sur les Schrupp a parlé, en 1996, du « nouveau désir
arts et traditions populaires anglais contredi- d’une vieille religion de la nature ». Au cours
saient les présumées « bases historiques » sur de cette émission, le porte-parole du groupe
lesquelles se fondait Gardner. néopaïen Rabenclan (le clan des corbeaux), Duke
Peut-être son œuvre serait-elle restée dans Meyer, soulignait la responsabilité individuelle
quelque recoin poussiéreux de l’histoire, si ce de chaque membre du groupe : « Nos religions
Gardner n’avait pas commencé lui-même à vivre placent l’individu au premier plan. Pour nous,
passionnément sa croyance « sorcière ». Dès 1951, plusieurs vérités coexistent. »
il fonde son propre Coven et trouve, après
quelques tâtonnements, une grande prêtresse,
Doreen Valiente, qui accepte de le seconder. Ce
La tradition des sorcières
sera elle qui fera évoluer les rituels et écrira Les néopaïens n’exigent pas de rompre les
notamment, avec un talent littéraire incontes- liens sociaux préexistants, ni une obéissance
table, des appels lyriques à la déesse pour les absolue envers un leader charismatique. R. Hutton
célébrations des solstices. y voit une raison du succès du néopaganisme
En outre, Gardner réussit à intéresser la presse et de la néosorcellerie : chacun a le choix de
à ses célébrations païennes. Avant 1951, cela vivre comme il l’entend son appartenance au
n’aurait pas été possible, mais l’abolition de la groupe et l’expression de son sentiment reli-
loi qui interdisait depuis des siècles l’exercice gieux. Le néopaganisme n’est pas une secte. La
de la sorcellerie en Angleterre fit tomber les sorcellerie exerçant une grande fascination sur
dernières barrières. La mort de Gardner, en 1964, les femmes, la plupart des Wicca sont fémi-
ne signa pas l’arrêt des sorcières, car il a eu un nistes. Les déesses sont au-dessus des dieux.
successeur : Alex Sanders, aussi talentueux que L’une des principales figures de la religion Wicca
lui dans l’art de la mise en scène. Ce person- féministe aux États-Unis est Zsuzsanna Buda-
nage excentrique, qui se couronnera premier et pest, fondatrice de la Tradition de Diane, qui
unique « roi des sorcières », a fondé sa propre exclut les hommes et tout symbole masculin.
branche de sorcellerie et créé une liturgie. Depuis La grande déesse seule est au centre des rituels.
ce jour, la branche Gardner et la branche Alexan- Plus tolérante est la prêtresse Miriam Simos,
der coexistent en Angleterre. connue sous le nom Starhawk dans les cercles
De ce jour, la popularité du néopaganisme d’initiés : son mouvement est ouvert à tous et
n’a fait que croître, grâce au soutien décisif des prône l’adoration de la vie sous toutes ses formes.
Wicca et Pagans d’Amérique. Ceux-ci transfor- Selon ces égéries de Wicca, les souffrances
ment le romantisme anglais en un mouvement des femmes n’ont commencé qu’après la conquête
libéral et progressiste auquel se sent liée la majo- de l’Europe par les hordes de chevaliers indo-
rité des néopaïens et néosorcières. européens. La chasse aux sorcières au Moyen
Les travaux de Gardner arrivent aux États- Âge est presque venue à bout de la religion
Unis au début des années 1960, période de ancienne; des femmes courageuses auraient
profonds bouleversements pour toute une géné- cependant secrètement conservé et transmis le
ration. Le mouvement des droits civiques ébranle savoir, jusqu’à ce qu’il puisse finalement être
le pays ; les étudiants, les femmes, les homo- ravivé il y a quelques décennies. Le culte Wicca
sexuels, les pacifistes s’organisent et protestent se situerait donc au bout d’une longue chaîne
contre les traditions obsolètes, la discrimination ininterrompue de traditions sorcières.
et les rigidités politiques. Le mouvement des Les sorcières d’Amérique se réfèrent de plus en
écologistes dénonce l’exploitation de la terre. plus aux travaux d’une archéologue originaire
Photdisc

© Cerveau & Psycho - N° 10 41


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de Lituanie et réfugiée politique aux États-Unis, collectifs. La religion Wicca a ainsi acquis la
Marija Gimbuta. Dans les années 1970 et 1980, position de gardienne d’une vie presque perdue,
M. Giumbuta professait qu’à l’âge de la pierre, en accord avec la nature, ce qui, en période de
les peuples européens vivaient dans une société crise économique, est très séduisant. R. Hutton
matriarcale pacifiste. Des reines prêtresses y voit une cause importante de la popularité
auraient régné avec clémence et justice au nom de cette nouvelle religion.
de la Grande Déesse, jusqu’à ce que les Indo- La revendication des nouvelles sorcières de
Européens patriarcaux et belliqueux anéantis- perpétuer une vieille tradition reste néanmoins
sent cette culture. pour le moins douteuse. La thèse selon laquelle
les chasses aux sorcières du début des temps
Le silence des sources modernes avaient pour but d’exterminer les
représentantes d’une religion aux racines
Le mouvement féministe américain s’est bien préchrétiennes n’est plus tenable. Le chiffre
vite emparé de cette image providentielle : quelle avancé de neuf millions de victimes féminines
meilleure réfutation du système patriarcal actuel, est notablement exagéré. Au cours de ces dix
qu’il fallait combattre ! Pourtant les preuves de dernières années, les historiens se sont mis en
cettte théorie manquent : les peuples indo-euro- quête de sources fiables, et ont libéré ce sujet
péens primitifs de l’Europe n’ont pas laissé de du poids de deux siècles de spéculations : ils
documents écrits... On connaît mal les croyances ont réécrit l’histoire.
indo-européennes et celtiques beaucoup plus D’après nos connaissances actuelles, à quelques
tardives, alors que dire des croyances primitives ! exceptions près, les bûchers n’ont été allumés
Selon Bernhard Maier, de l’Université de que durant une centaine d’années en Europe et
Bonn, à partir du moment où l’on ignore les n’ont certainement pas coûté la vie à des millions
sources, une culture peut aussi bien qu’une de femmes. Le nombre des victimes serait compris
autre servir de toile de fond sur laquelle chaque entre 40 000 et 100 000 personnes, dont un tiers
génération projette ses désirs individuels et d’hommes. De plus, c’était des tribunaux laïcs

Wicca, la déesse de la nature


a religion Wicca est, dans sa forme, une reli- jamais dans la pratique. Il y a quelques initiations
L gion extatique mystique, et, dans son contenu,
une religion de la fécondité. Elle exige de ses
rituelles ou consécrations. La consécration la plus
haute permet de devenir Grand Prêtre ou Grande
croyants une initiation qui peut se dérouler en une Prêtresse. Elle confère le pouvoir de fonder son
ou plusieurs étapes. Au-delà d’une foi en un dieu, propre cercle sorcier.
elle possède ses propres rituels, fêtes, prêtres et Certains rituels de base sont partout pareils,
prêtresses, ainsi qu’un mythe fondateur. De plus, d’autres sont déterminés de façon autonome par
elle s’appuie sur la magie. Dans leur majorité, les chaque Coven. L’endroit où se tient la célébra-
Wicca pensent que leurs rituels sorciers provo- tion doit d’abord être purifié et séparé du monde
quent des effets réels : guérison ou protection extérieur par l’athame, le couteau rituel à double
spirituelle autant que matérielle. La magie noire tranchant. Les adeptes dansent, chantent des
est mal vue et de nombreuses sorcières pensent hymnes et recueillent de « l’énergie » dans le
qu’une telle magie se retournerait contre elles. cercle magique ainsi défini. Le point culminant
Au sommet du panthéon se trouve la « Grande des rituels est l’invocation de la déesse sous la
Déesse », qui symbolise à la fois la Lune et la nature. forme de la Grande Prêtresse ou du dieu cornu
Elle apparaît en fonction des phases de la Lune sous sous la forme du Grand Prêtre. À la fin des rituels,
forme de la vierge, de l’amante, de la mère ou de les Grands Prêtres bénissent des offrandes de vin
la vieille femme. Le « Dieu Cornu », qui lui est subor- et de gâteaux et prennent congé des dieux.
donné, est vénéré comme dieu de la végétation, Le 30 avril et le 31 octobre sont importants. Ce
mais également comme seigneur des ténèbres. Il sont généralement les jours de célébration du grand
est absent de certaines traditions Wicca. Pour cette rite, l’union sexuelle de la déesse et du dieu, symbole
religion, il n’y a pas le bien d’un côté et le mal de de fécondité. Le rite peut être exécuté réellement
l’autre, et il n’y a pas de diable. Ensemble, le dieu – par l’accouplement de la Grande Prêtresse et du
et la déesse symbolisent le dualisme de la nature. Grand Prêtre – ou seulement de façon symbolique
La nature dans son ensemble a ainsi un aspect divin ; en unissant un poignard et un calice.
on pourrait parler d’un panthéisme dualiste. Toutes les célébrations se tiennent la nuit, en
Les Wicca sont organisés en cercles de sorcières, pleine nature. Les consignes prévoyaient que les
nommés Covens. Le Grand Prêtre et la Grande Wicca exécutent leurs rituels nus, afin d’être plus
Prêtresse dirigent le Coven et instruisent les adeptes. proches de la nature. Cependant, tous les cercles
En théorie, ils ont un pouvoir absolu pour donner sorciers ne respectent pas la règle, les tempéra-
des ordres, qu’ils n’utilisent cependant presque tures n’étant pas assez clémentes sous nos latitudes.

42 © Cerveau & Psycho - N° 10


Gruter article 24/05/05 16:20 Page 43

qui instruisaient les procès des sorcières et non pas


l’église, qui, par ailleurs, n’avait pas le droit de
prononcer de peine de mort. Apparemment c’était
rarement la sorcellerie en elle-même qui était au
centre de l’accusation, sauf quand elle était asso-
ciée au blasphème ou à l’hérésie. La plupart du
temps, il s’agissait de préjudices tout à fait concrets
– même si ceux-ci étaient présentés comme le fait
de la sorcellerie. Ainsi, accuser sa voisine d’avoir
provoqué la mort d’une vache par sorcellerie pouvait
rapidement mener à un procès en sorcellerie – à
condition que l’autorité accepte la plainte.
Les nombreux dossiers des procès ont été
conservés et révèlent que la jalousie et la convoi-
tise, les querelles entre voisins et la méfiance
étaient les causes principales de ces procès. Ils
ne démontrent ni la destruction planifiée d’une
religion ancienne ni un programme d’extermi-
nation dirigé contre les femmes. Les sages-femmes,
les guérisseuses ou celles qui connaissaient le
pouvoir des plantes, par exemple, n’étaient pas
plus souvent devant les tribunaux que les repré-
sentantes d’autres groupes professionnels. Et
surtout, en Angleterre – contrairement à ce qui
s’est passé en Écosse –, il n’y eut jamais de chasse
aux sorcières systématique.
La journaliste américaine et adepte des Pagans
Margot Adler explique le malaise de nombreuses
sorcières face à ces nouvelles données. « Le vent
nouveau qui souffle sur le mouvement Wicca
n’est guère apprécié par ceux d’entre nous qui
Corbis

croient aux documents écrits. » Elle exhorte ses


compagnons de foi à abandonner les vieux
mythes, dont personne n’aurait plus besoin, et
souligne que la grande force de la religion Wicca d’extase. D’après une étude de la psychologue 2. Les objets de culte
réside dans son point de vue païen, pluraliste et Emmanuelle Peters, de l’Université de Londres, de la religion Wicca sont
polythéiste. C’est une religion qui ne s’accroche des états de conscience modifiée évoquant certains créés de toutes pièces,
pas à une seule et unique vérité. tableaux cliniques de maladies mentales se produi- même si l’on reconnaît
Si les bases de la religion sont inventées, que sent parfois lors de tels rituels. D’après cette étude, des emprunts évidents à
reste-t-il de la foi ? Selon M. Adler, ce problème les disciples du mouvement néopaïen des Druides des cultes de la déesse
se pose aussi pour les grandes religions. Depuis atteignent, lors des transes, des états de conscience mère ou de la Terre.
des siècles, les théologiens qui étudient le judaïsme, identiques à ceux des patients hospitalisés en
le christianisme et l’islam n’interprètent pas forcé- psychiatrie pour cause de délire. Cependant,
ment les écrits anciens de la même façon, et doivent contrairement à ces patients, les Druides ne sont
tenter de justifier les divergences entre les vérités pas tourmentés par leur délire.
historiques et les interprétations métaphoriques. Le néopaganisme et le mouvement Wicca ont
Néanmoins, des millions de personnes adhèrent à réussi à donner un cadre rituel et un langage à
ces religions sans que les découvertes scientifiques un enthousiasme exalté pour la nature et aux
n’ébranlent leur foi. revendications des groupes féministes. Comme
dans toutes les religions extatiques, les rituels
Transe et extase apportent aux croyants le sentiment d’apparte-
nir à une entité supérieure, de ressentir une force
En matière de foi, il ne s’agit pas, au bout du divine, d’être enveloppés par une énergie spiri-
compte, de données et de faits. Les expériences tuelle. Par ailleurs, la pratique de la magie aide
individuelles priment, en ce qu’elles touchent les à affronter la vie de tous les jours – ne serait-ce
hommes et les femmes au plus profond d’eux- que par l’illusion que les rituels libèrent effecti-
mêmes. Georg Otto Schmid, qui travaille au Cen- vement une force.
tre suisse d’information de l’église protestante Le but des néopaïens serait de « réaliser le rêve
« Églises – sectes – religions », considère que la force d’un royaume où chacun est un dieu et où tous se
essentielle de la religion Wicca réside dans le rituel, promènent sur les collines vertes de la terre, dans
et non pas dans l’enseignement ou la réalisation le jardin paradisiaque de la Grande Nature ». Voilà
d’une foi personnelle. Par le rituel, la vérité serait qui semble excentrique et irréaliste, mais derrière
vécue avant d’être adoptée. cette formulation onirique transparaît un profond
Les rituels Wicca apportent un sentiment de désir aujourd’hui partagé par bien des gens. Le
sécurité et libèrent des contraintes spirituelles. terreau social serait-il aujourd’hui propice aux
Comme c’est le cas pour d’autres religions exta- « religions » ouvertes sur la recherche de spiritua- Thomas GRÜTER
tiques, cette forme de laisser-aller constitue un lité, la préservation de la nature et laissant plus est médecin et
prérequis indispensable aux états de transe et de place à l’individu? ◆ journaliste scientifique.

© Cerveau & Psycho - N° 10 43


article Saroglou 25/05/05 15:43 Page 44

DOSSIER : SECTES ET RELIGIONS

Sectes ou religions :
quelles différences ?
ls se réunissent dans des souterrains, se versent équipe de recherche sur la psychologie des reli-

I de l’eau sur la tête et célèbrent des rites


inconnus. Leur groupe se ramifie à Rome, à
Éphèse et en Syrie. Bien qu’activement recher-
chés, ces nouveaux croyants attirent sans
cesse de plus nombreux fidèles, et cherchent à s’at-
tirer le soutien de l’Empereur…
Cette description vous évoque peut-être l’ex-
gions, à l’Université de Louvain, travaille à iden-
tifier un certain nombre de critères qui permet-
traient de déterminer si une organisation religieuse
manifeste ou non un « danger de dérive sectaire ».
Ce qui revient à poser une nouvelle question :
« Qu’entend-on par dérive sectaire ? ». Tentons
d’y répondre.
pansion d’une secte mystérieuse : réunions secrè- Pour certains, les sectes ne sont rien d’autre que
tes, hermétisme des rites, volonté de prosélytisme, des nouvelles expressions d’une religion et doivent
collusion avec le politique, tout y est. Mais elle ne donc, à ce titre, être respectées comme les autres
concerne que les balbutiements du christianisme. religions établies (ou au moins ne pas faire l’objet
Une secte ? Une religion ? Quelle différence ? de discriminations). Pour d’autres, les sectes ne
Cette question a été maintes fois posée, sans trou- sont pas vraiment des groupes religieux mais plutôt
ver de réponse convaincante. À nos yeux, le critère des entreprises obscures d’exploitation de la crédu-
de dangerosité est fondamental. Un groupement lité et du malheur des gens, ayant des conséquences
religieux (appelons ainsi indifféremment, dans un néfastes pour la santé mentale de la personne et
premier temps, sectes et religions) menace-t-il l’équi- pour le fonctionnement démocratique de la société.
libre psychique de l’individu, ou est-il suscepti- Ces deux positions sont, l’une comme l’autre,
ble de le ménager ? Respecte-t-il la règle sociale, marquées d’une forte idéologie. Des dérives sectai-
ou la nie-t-il ? Depuis plusieurs années, notre res existent (ne serait-ce que le cas extrême des

44 © Cerveau & Psycho - N° 10


article Saroglou 25/05/05 15:43 Page 45

© Adam Woolfitt/Corbis
Aucune définition ne permet de distinguer une religion d’une secte.
Les recherches s’orientent vers la définition de « critères
de dangerosité. » Au-delà d’un certain nombre de critères de
dangerosité, le groupe cesse d’être religieux, pour devenir sectaire. Vassilis SAROGLOU

suicides collectifs), et le caractère intrinsèquement de groupes sectaires ou de nouveaux mouvements 1. Dans l’Antiquité,
religieux des croyances et pratiques qui semblent religieux, et celui des personnes se réclamant de les druides avaient des
conduire à ces dérives, demande une réflexion religions établies, ou converties à ces religions. fonctions religieuses,
approfondie plutôt qu’une démission du chercheur pédagogiques
au nom du principe de la non-discrimination. Dans et politiques.
notre groupe de recherche, nous sommes partis de Sectes, religions Représentent-ils une
diverses constatations pour développer une grille
d’indices du caractère problématique, voire dange-
et « besoin de clôture » religion ou une secte ?
Depuis les années 1930,
reux, de la tendance sectaire de certains groupes. Par exemple, dans certaines de nos études menées un mouvement druidique
Des groupes qualifiés de sectes peuvent être récemment, nous avons constaté que les fidèles de a repris de la vigueur.
considérés comme des formes à part entière du mouvements religieux nouveaux et mal perçus par
religieux dès lors qu’ils ont un caractère idéolo- une partie de la société, que nous ne mentionne-
gique holiste, c’est-à-dire qui prétend englober rons pas ici, partagent avec les croyants catho-
tous les aspects de l’existence (du spirituel au maté- liques « classiques » (même si c’est parfois avec plus
riel, en passant par le législatif ou l’éducation des d’intensité) un besoin élevé de « clôture cognitive ».
enfants), et qu’ils font référence à une transcen- Le besoin de clôture cognitive est le besoin de
dance, réalité surnaturelle hors d’atteinte de l’ex- l’être humain d’aboutir à une interprétation unifiée
périence et de la pensée de l’homme. du monde, évitant les contradictions internes. Le
Ainsi, la frontière entre secte et religion est floue, récit structuré d’Adam et Ève répond au besoin
et des travaux empiriques attestent de plusieurs simi- de clôture cognitive d’une personne qui, plutôt
litudes entre le profil psychologique des membres que de se confronter à l’incertitude de la vision

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article Saroglou 25/05/05 15:43 Page 46

scientifique du monde, recherche une explication Plus encore, nous avons trouvé que, comme les
de sa présence sur Terre. De façon plus générale, personnes converties « classiques », les membres
le besoin de clôture cognitive est une demande de mouvements religieux contestés semblent avoir
d’ordre, de réponses, un refus de l’incertitude. Il connu avant leur conversion une insécurité dans
est satisfait par des valeurs conservatrices ne favo- leurs relations avec leurs parents au cours de l’en-
risant pas l’épanouissement de soi, l’autonomie fance, une tendance dépressive et plusieurs événe-
ou le changement, par des croyances fortes en un ments de vie négatifs. Que ce soit dans les reli-
monde bienveillant, non dominé par le hasard et gions classiques ou dans les mouvements religieux
marqué par une sorte de justice naturelle, et encore contestés, ces « vulnérabilités » ont laissé la place
par la croyance de pouvoir se contrôler soi-même. à un état de bien-être comparable à la moyenne,

Sectes et religions passées au crible


Religion sans dérive sectaire Risque de dérive sectaire
L’ « embrigadement » des enfants
L’impact de la socialisation religieuse des enfants sur leur reli- L’éducation des enfants ne fait pas place au pluralisme et à la
giosité à l’âge adulte est énorme. Toutefois, les groupes religieux tolérance des croyances des autres. C’est notamment le cas
non sectaires parviennent à équilibrer leur souci de transmission lorsque les enfants ne sont pas en contact ni en confrontation
avec la nécessité d’éduquer l’enfant dans une logique de plura- avec d’autres types de pensées que celles dominant dans le groupe.
lisme idéologique, de libre choix politique et professionnel.

La manipulation mentale et le prosélytisme


Prosélytisme fréquent, mais pas systématique. Le zélote respecte Prosélytisme intense, intentionnel et systématique. Absence
la liberté d’autrui de consentir ou non à ses thèses, et n’est pas du respect de la liberté d’autrui de consentir ou non. Convic-
convaincu qu’il connaît mieux les intérêts de son interlocuteur que tion du zélote immodéré qu’il connaît mieux les intérêts de son
ce dernier. interlocuteur que ce dernier.

Le rejet du monde extérieur


Méfiance à l’égard de certains aspects de la société jugés Rejet constant du « monde externe » ; les sectes se caractéri-
négatifs (matérialisme, hédonisme, manque de valeurs), et recher- sent par des attitudes manichéistes et élitistes : le monde est « noir
che d’une autre forme de société. Malgré cette méfiance, une et blanc ». Autosuffisance idéologique, imperméabilité vis-à-vis du
religion sans dérive sectaire sait « négocier » avec la loi sociale, monde extérieur. Un tel rejet peut aboutir à l’anéantissement de
par exemple en admettant la laïcité de l’enseignement... soi (par le suicide) ou des autres (les attentats meurtriers), et à
des tentatives d’amélioration de la race humaine (clonage).

L’obéissance à l’autorité
L’obéissance est une vertu importante. On attend de l’adepte L’obéissance ne vise pas l’acquisition de l’autonomie ni la culture
un apprentissage de l’humilité, un recul par rapport à son propre du jugement. Elle ne se limite plus aux seuls aspects spirituels mais
jugement et une maîtrise de soi. Toutefois, l’obéissance reste confi- intègre tous les aspects de la vie, la gestion des biens matériels,
née au domaine religieux et moral, et ne contamine pas les choix l’éducation des enfants, le vote, etc. Elle est vouée à une personne
politiques ou professionnels. unique ou à un collège qui s’érige comme seul interprète de la loi.

Priorité de la religion sur la morale, la science et la santé


L’autonomie du savoir et de l’éthique par rapport au religieux Dans les groupes sectaires, le message religieux est présenté
oblige les groupes religieux à renoncer à leur prétention d’avoir un comme supérieur à la morale ou à la santé de l’invidivu. Il prévaut
rôle prépondérant dans la définition de ce qui est juste, sain et vrai. également sur une interprétation scientifique du monde.

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article Saroglou 25/05/05 15:43 Page 47

à un relatif optimisme pour le futur ainsi qu’à un fondamentalistes, mystico-ésotériques, etc. Nous
attachement sécurisant pour le partenaire. Néan- sommes partis du postulat que les groupes religieux
moins, l’ensemble de ces résultats ne clarifie pas dans leur ensemble, qu’ils soient « ésotériques » ou
la différence entre groupes sectaires et religions plus « classiques », sont tous susceptibles d’héber-
établies. Sans insister sur le fait que des religions ger une tendance sectaire, un risque de dérive, et
aujourd’hui établies ont été considérées comme que c’est ce risque de dérive qu’il convient de cerner
des sectes à leur origine, on observera que des grou- au moyen de critères objectifs.
pes qui se replient sur eux-mêmes et se coupent de Ajoutons que plusieurs critères souvent utili-
la société apparaissent souvent à l’intérieur de gran- sés aujourd’hui, et formulés de façon quelque
des religions établies : groupes traditionalistes, peu sommaire, font référence à des réalités dites

de dix critères de dangerosité


Religion sans dérive sectaire Risque de dérive sectaire
La vérité absolue
La religion prône généralement une vérité considérée comme L’accès à la vérité est considéré comme direct, simpliste et
supérieure à celles des autres confessions, mais son accès reste total. La petite taille du groupe empêche la diversification des idées,
souvent ardu, intégrant parfois une part de dialogue même s’il pratiques et normes, et, par conséquent, les compromis relativi-
faut toujours une continuité et une fidélité par rapport à une sant les vérités absolues. Il n’y a aucune pluralité de lectures du
vérité révélée aux origines ou considérée comme constituant même texte, aucune capacité à distinguer entre éléments essen-
l’orthodoxie du groupe. tiels et secondaires, aucune approche élaborée des grandes ques-
tions concernant l’homme.

Les dérives sexuelles


Les religions ont un discours normatif sur la sexualité : règles La sexualité est détournée : acquisition des biens, attraction
sur les rapports entre hommes et femmes, souvent condamna- de nouveaux membres, promotion d’un membre à l’intérieur du
tion de l’adultère, interdiction de certaines pratiques sexuelles. groupe. Des membres se trouvent engagés dans des comporte-
ments sexuels non pas par choix, mais par soumission à une
personne ou à quelques-unes.

La culture du secret
Pas ou peu de culture du secret dans les religions établies. Cultivée vis-à-vis du monde extérieur, la culture du secret ampli-
Dans certains cas, le secret concernant l’affiliation à un groupe fie le climat de suspicion vis-à-vis de la société « externe ». À l’inté-
religieux et idéologique est maintenu sans que l’on puisse parler rieur du groupe, c’est le chef qui détient les secrets de la commu-
de tendance sectaire, notamment si les membres craignent d’être nauté et crée ainsi un lien de dépendance de chaque membre au
victimes de persécution et de discrimination. mépris d’une logique de circulation de l’information.

La dépendance financière
Toute institution religieuse développe des activités écono- Une contribution financière est exigée, qui dépasse les besoins
miques visant à subvenir aux besoins liés à sa fonction et à soute- de l’organisation, ou entraîne la dépendance financière des mem-
nir financièrement son personnel. Toutefois, les idéaux anti- bres par rapport au groupe, ou les place dans une situation de
matérialistes et de justice sociale sont inhérents à la plupart des nécessité telle qu’ils ne peuvent plus sortir. En outre, un groupe
religions. sectaire refuse l’accès des membres aux comptes du groupe.

L’appât du pouvoir
Malgré leurs idéaux de désintérêt à l’égard du pouvoir, les grou- Stratégie plurielle, planifiée et systématique d’influer sur
pes religieux dépassent souvent le simple statut du témoin des plusieurs composantes des pouvoirs publics, telle l’éducation,
valeurs, de foi et de service pour devenir acteurs sociaux et poli- les partis politiques, les banques. Au plan individuel, non respect,
tiques et exercer une influence sur le changement de la société. par les membres du groupe (pour des motifs religieux et idéo-
Toutefois, il n’existe pas a priori de volonté de moduler le fonc- logiques), du fonctionnement démocratique des groupes, tels les
tionnement des pouvoirs publics de façon planifiée et systématique. groupes de travail, associations ou partis politiques.

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article Saroglou 25/05/05 15:43 Page 48

Proportion des personnes interrogées (en pour cent)

! ! ! 2. Les dix critères de dangerosité sont classés par les


personnes interrogées du plus dangereux (noté 10) au
70 moins dangereux (noté 1). On a également indiqué la
! ! proportion des personnes qui jugent les dix critères
proposés comme dangereux : ainsi 70 pour cent des
60 personnes interrogées considèrent que l’embrigadement
Manipulation mentale et prosélytisme

des enfants est le signe le plus dangereux d’une dérive


50 sectaire. En revanche, 38 pour cent seulement de ces
!
« Embrigadement » des enfants

personnes considèrent l’appât du pouvoir comme un

morale, la science et la santé


Priorité de la religion sur la risque important de dérive sectaire.
40
Rejet du monde extérieur

Obéissance à l’autorité

Dépendance financière
30 fiches descriptives des critères de dangerosité rete-
nus, et elles devaient noter le niveau de dangero-

Dérives sexuelles

Appât du pouvoir
Culture du secret
sité sur une échelle allant de un à dix.
Vérité absolue

20
Nous avons ainsi constaté que les questions de
l’embrigadement des enfants et de la manipula-
10 tion mentale sont perçues comme les plus inquié-
tantes. En deuxième position vient l’isolement du
groupe par rapport à l’extérieur, et la relation de
10 9 8 7 6 5 4 3 2 1 Note dépendance absolue, puis la primauté de la reli-
gion sur la science, la santé et la morale, et le carac-
tère absolu et total de la vérité prônée dans les
sectaires alors qu’on les trouve dans toute quête sectes. En dernière place arrivent des réalités qui
religieuse et dans toute communauté de vie reli- témoignent d’une irresponsabilité civique et sociale :
gieuse engagée (jeûnes, privations du sommeil, le rapport à la sexualité, à l’argent et au pouvoir.
relation d’obéissance, sacrifice de l’intellect, Nous avons constaté que les personnes croyan-
méfiance par rapport à la société environnante). tes considèrent, plus que les non-croyants, les
À part le fait qu’il ne faut pas confondre ce qui réalités exprimées par nos critères comme dange-
est dangereux avec ce qui apparaît comme extra- reuses. De façon générale, il nous a semblé que
vagant socialement, et qu’il n’y a pas de preu- les diverses personnes interrogées n’avaient pas
ves empiriques que le religieux intense est néces- la même perception du danger de telles dérives.
sairement pathogène, il paraît peu pragmatique Notamment, certaines semblaient craindre pour
Bibliographie d’envisager une suspicion généralisée par rapport leur sécurité, d’autres pour la liberté de penser ou
V. SAROGLOU, et al., au religieux intense. l’autonomie des membres de ces groupes.
Redéfinir les critères de Pour pallier ces diverses insuffisances, nous Afin de connaître plus en détail les motivations
dérive sectaire ? Un regard partons du principe que l’éventuelle dangerosité des uns et des autres, nous leur avons distribué
psychologique au croisement sectaire peut concerner, d’une part, la santé mentale, des questionnaires pour évaluer quelles « valeurs
des sciences et des religions, le bien-être et le développement optimal de la culturelles » comptent le plus à leurs yeux. Parmi
in Annales de Droit de personne (développement de toutes ses capacités de telles valeurs, hiérarchisées il y a une dizaine
Louvain, vol. 64 (4), et acquisition de l’autonomie), et, d’autre part, l’in- d’années par le psychologue Shalom Schwartz, de
pp. 529-560, 2004. sertion des individus et des groupes dans le fonc- l’Université de Jérusalem, se trouvent notamment
M. WACH et B. HAMMER, tionnement démocratique de la société. D’autres les valeurs de « sécurité » (définie comme « Harmo-
La structure des valeurs critères, de type juridique, qui ont vu le jour dans nie et stabilité de la société, des relations avec
est-elle universelle ? Genèse les rapports parlementaires français et belges sur autrui et de soi-même ») et celle d’autonomie (défi-
et validation du modèle les sectes (troubles de l’ordre public, démêlés judi- nie par Schwartz comme « Pensée indépendante,
compréhensif de Schwartz, ciaires, malversations financières, méthodes illé- choix d’agir, de créer, d’explorer »).
L’Harmattan, 2003.
gales pour occuper le pouvoir) concernent des délits Nous avons constaté que les personnes valori-
E. DÉPRET, Sectes et communs ne spécifiant pas une réalité sectaire. sant le plus la valeur sécurité considèrent l’ensem-
manipulation mentale : ble des critères de dérive comme très dangereux,
Débat public et analyse
psychosociale, in Les critères de dangerosité et qu’elles seraient favorables à une loi visant à
réguler la question sectaire. Au contraire, les person-
La psychologie sociale,
sous la direction de L’ensemble de ces considérations nous a conduits nes qui favorisent la valeur d’autonomie considè-
J.-M. Monteil et à définir dix critères de dangerosité sectaire (voir rent ces critères comme pertinents, mais elles ne
J.-L. Beauvois, vol. 5, double page précédente). Ces critères nous semblent sont pas nécessairement en faveur d’une telle loi.
pp. 195-212, Presses actuellement représenter raisonnablement les divers Cette dernière étude montre que l’attitude des
Universitaires de aspects de la dérive sectaire, et prendre en compte gens à l’égard de la réalité sectaire dépend de moti-
Grenoble, 2001. l’ensemble des réflexions qui ont été menées à ce vations diverses : soit le souci de se protéger et de
jour sur ce sujet. À partir d’une telle grille de protéger l’ordre social, soit la volonté de préser-
lecture, il devrait être possible de déterminer si un ver l’autonomie et la liberté de la personne dans
Vassilis SAROGLOU, groupement religieux présente un risque notable ses choix. Dans tous les cas, il semble que l’an-
professeur de psychologie de dérive sectaire ou non. cienne distinction entre sectes et religions cède
à l’Université catholique Nous avons soumis cette grille de lecture à un progressivement le pas à la notion de tendance
de Louvain (Unité échantillon de personnes tirées au hasard dans la sectaire. Ce phénomène apparaît comme le tendon
de psychologie sociale et population, afin de savoir si ces critères étaient d’Achille de tous les groupes religieux qui, à un
des organisations), dirige réellement perçus comme dangereux. Nous avons moment de leur histoire, hésitent entre une atti-
le Centre de psychologie distribué à 120 personnes adultes de tous âges, tude de dialogue avec la société, et la tentation
de la religion. hommes et femmes, de professions variées, des du repli sur soi. ◆

48 © Cerveau & Psycho - N° 10


SWERTWAEDHER ARTICLE 25/05/05 14:33 Page 49

Les liens avec la secte perdurent après que l’ancien

DOSSIER : SECTES ET RELIGIONS


adepte a quitté le groupe. Une dépendance s’est instaurée :
quand il a commencé à douter de sa propre valeur, la secte
lui a proposé des méthodes pour changer sa personnalité,
méthodes dont il aura le plus grand mal à se débarrasser.

Le long combat pour


sortir de la secte
Jean-Luc SWERTVAEGHER
© Ed Kashi/Corbis

© Cerveau & Psycho - N° 10


1 49
SWERTWAEDHER ARTICLE 25/05/05 14:33 Page 50

« près ma sortie de la secte, j’ai seraient porteurs d’une « défaillance du fonc-

A ressenti un réel soulagement quand


on m’a expliqué que j’avais été
victime de manipulation mentale.
C’était la première fois qu’on recon-
naissait mes difficultés psychologiques sans me
prendre pour un malade ou me soupçonner d’avoir
été trop crédule. Mais à part ce poids qui m’a été
tionnement psychique » ou d’un « surcroît de
soumissivité », seraient des personnes manipulées
mentalement, sous l’effet de l’emprise exercée à
leur encontre soit par un gourou soit par un mouve-
ment à fonctionnement totalitaire : il n’est pas
raisonnable de penser que les adeptes de sectes
se caractérisent par tel ou tel trait de personna-
enlevé, je n’arrive toujours pas à retrouver la lité, par une fragilité intrinsèque ou par le besoin
personne que j’étais avant ma rencontre avec la d’adorer un maître à penser.
secte. Impossible de me débarrasser de ces mantras Il est une caractéristique des adeptes, une seule :
(paroles d’invocation de la divinité) que je récite celle d’avoir été animés - et de l’être quelquefois
automatiquement quand je suis face à un problème. encore - d’une demande de changement de soi et
Impossible de lire un livre, des journaux, de regar- du monde, demande qui a trouvé écho dans ce
der la télé sans que le doute ne me reprenne : je que la secte proposait.
me demande toujours si l’on n’est pas en train de Qu’entend-on par besoin de changement de soi ?
me manipuler une fois de plus. D’autant que je ne Personnes à la recherche d’une thérapie, de
sais toujours pas comment ils ont procédé pour pratiques et de pensées nouvelles. Dans leurs entre-
réussir aussi naturellement à me faire faire des tiens, on note l’importance que représente, à leurs
choses qui ne me correspondent absolument pas. yeux, la possibilité d’échapper à un devenir écrit
Cette question m’obsède surtout quand je me sens à l’avance, à une vie banale impliquant un renon-
seul ou face à une difficulté à résoudre. J’ai alors cement à sa part d’utopie et à toute participation
l’impression que la secte n’est, en fait, jamais réel- active à l’amélioration de la marche du monde.
lement sortie de ma tête. » En acceptant les propositions du mouvement
Comment évaluer ces mécanismes de mise sous sectaire, ces personnes ont longtemps caressé l’es-
dépendance d’un individu par un groupe ? Que poir d’avoir enfin trouvé un groupe qui leur permet-
recouvrent réellement ces phénomènes d’emprise trait de vivre comme des précurseurs, de faire partie
sectaire, débusqués par les premières familles d’un collectif d’avant-garde œuvrant à l’amélio-
d’adeptes, dès le début des années 1970 ? ration des êtres humains et à la résolution des
crises auxquelles le monde est confronté.
On comprend mieux, dès lors, pourquoi les tech-
Le besoin de changement : niques mises en œuvre par les sectes comportent
premier pas vers la secte si souvent des offres de « développement person-
nel », d’amélioration du potentiel humain, de culture
Le témoignage qui précède montre toute la diffi- des dons… Que faut-il comprendre par « désir de
culté de cette tâche. Le concept de manipulation changer le monde »? Un besoin qui s’ancre dans
mentale est aujourd’hui impuissant à venir en aide une vision désabusée, pessimiste ou insatisfaite de
aux victimes des sectes. Il a été très utilisé il y a la vie en société. Écoutez le discours des sectes :
une trentaine d’années, quand les premiers plai- « Autour de vous, qu’y a-t-il ? Des guerres, des crises,
gnants ont commencé à dénoncer les agissements des valeurs en perte de vitesse, la criminalité, le
de groupes d’influence, d’organisations ou réseaux terrorisme, le monde va mal, l’humanité va mal, les
qui auraient perturbé leur jugement, et fragilisé gens vont mal… » Il s’agit donc de donner un coup
leur lien social et familial. Ces personnes ont alors de balai dans ce monde laissé en jachère, et cela ne
fait appel à divers concepts « psychologiques » : va pas sans une réorganisation de soi : dixit l’idéal
manipulation mentale, lavage de cerveau, emprise, révolutionnaire de 1968, car si l’on veut changer
mise sous dépendance, mécanismes d’attaque de le monde, il faut commencer par se changer soi-
l’intégrité du sujet, des liens familiaux et sociaux. même, sans quoi on reproduit des comportements
Leur but : que la société reconnaisse que leur état névrotiques jusque dans le militantisme.
avait été provoqué par les agissements du groupe
fréquenté. Malgré tous leurs efforts, certaines ques-
tions sont restées sans réponse : Pourquoi et
Exilés à l’intérieur d’eux-mêmes
comment une telle chose leur est-elle arrivée ? Pour- Que se passe-t-il ensuite ? C’est tout le mystère.
quoi avec tel groupe et non avec un autre ? Comment Nous tentons d’en soulever le voile à force de dialogue
la secte a-t-elle procédé pour réussir à modifier avec les victimes qui ont pris la décision d’en sortir.
aussi radicalement le cours de leur existence ? Notre démarche est expérimentale : nous nous effor-
C’est pour répondre à ces questions, et pour çons de noter les grandes lignes des expériences que
aider les victimes de sectes à repartir dans la vie, nous décrivent les victimes. Elles se plaignent notam-
qu’une équipe de cliniciens du Centre Georges ment de ne pas pouvoir se dégager d’un état mental
Devereux, à Saint-Denis, fondé par le psychologue où le mouvement sectaire les a fait basculer, un état
Tobie Nathan, a ouvert en 1998 une unité clinique où dominent des sentiments dépressifs.
et de recherche au bénéfice des « victimes de Elles expriment là un « arrêt de la pensée » leur
groupes sectaires ». Cette équipe voulait redonner interdisant de comprendre ce qui leur est arrivé,
la parole aux victimes des sectes, recueillir leurs de construire de nouveaux projets de vie ; elles
témoignages dans l’espoir d’identifier les méthodes sont incapables d’attribuer un sens aux actions
des sectes et les ressorts de l’emprise qu’elles exer- et aux événements qui se produisent autour d’elles.
cent sur leurs adeptes. Elles éprouvent le sentiment d’avoir perdu une
Il a fallu aussi se battre contre une idée trop part importante de leur vitalité lors de leur passage
longtemps propagée, selon laquelle les adeptes dans la secte. Elles se sentent « dépossédées »,

50 © Cerveau & Psycho - N° 10


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éprouvent une sensation de solitude, profonde et


constante. Les ex-adeptes se sentent isolés, écar-
tés du tissu socio-professionnel, sans goût pour
les relations avec autrui.
Ce processus « d’arrêt de la pensée » est quel-
quefois interprété par les ex-adeptes comme une
des conséquences des violences que la secte exer-
cerait à leur encontre – fût-ce à distance – en réac-
tion à leur départ. Tel était le cas de cette femme
qui, après avoir adhéré au mouvement du Siddha
Yoga, ne parvenait plus à faire la distinction entre
ses propres pensées et celles qui s’imposaient à
son esprit et que peu à peu, elle identifiait comme
provenant de Gurumayi ou de Muktananda, les
deux gourous du Siddha Yoga. Elle déclarait : « J’ai
provoqué la colère de Gurumayi en quittant le
Siddha Yoga. Désormais, elle me harcèle à distance;
elle utilise tous les pouvoirs qu’elle a reçus de
Swami Muktananda, son maître, pour m’obliger
à revenir pratiquer. Elle m’impose la récitation des
mantras alors que je suis en train de rechercher
© Bettmann/Corbis

un nouvel emploi. Je lutte comme je peux pour


l’évacuer de mes pensées, mais je suis épuisée. »

La haine de la secte lie autant


que l’engagement passé faire comme si rien ne s’était passé. Elle lui en veut
encore, y pense toute la journée – certes plus dans
1. Dans la secte Moon,
on se marie en même
Solitaires, confrontés à de graves problèmes le registre de l’amour, mais dans celui, tout aussi temps que des centaines
financiers et professionnels, les ex-adeptes se intense, de la haine. Du matin jusqu’au soir, elle d’autres couples.
perçoivent comme démunis, incompris, livrés aux n’a de cesse de se demander comment elle a pu « se Cet acte tisse un lien
doutes sur eux-mêmes : comment ont-ils pu adhé- faire avoir » à ce point. De cette façon perdure le étroit entre le couple
rer à de telles théories ? Comment se sont-ils livrés lien, sans fléchir, décliné négativement. Bien et le groupe, dépendance
à de telles pratiques ? Avec qui, désormais, parta- qu’ayant quitté physiquement le groupe, les ex- qu’il sera très difficile de
ger l’expérience sans être aussitôt considérés adeptes sont furieux de s’être laissé berner, ils ne faire disparaître.
comme malades, pervers, débiles ? comprennent pas pourquoi, et cette rage les empêche
Malgré leur décision de rompre avec la secte, de se « désensibiliser » de l’expérience néfaste. Ils
malgré leur conviction que le groupe auquel ils restent sous emprise.
adhéraient naguère leur a été néfaste, les ex-adeptes Parfois, une victime trouve la force d’entre-
sentent longtemps et intensément la force du lien prendre une action en justice, et dépose une plainte
comme en témoigne cette ex-scientologue : « Je à la police. Les officiers de police sont souvent
sais qu’ils sont dangereux et très puissants. Ils ne décontenancés par cet individu qui, ayant
veulent pas me lâcher. Quand je repars de l’Uni- commencé à faire sa déposition, ne s’arrête qu’au
versité de Saint-Denis et que je prends le métro, bout de 80 pages, comme s’il était tout entier
je ne suis pas tranquille quand je passe à la station absorbé dans ce problème, sans aucune capacité
de métro La Fourche (un des quartiers de Paris où de distanciation. Par cet isolement rétroactif, la
la Scientologie a des locaux). Je me demande secte continue d’enfermer les ex-adeptes long-
comment je réagirais si des scientologues que je temps après leur sortie. Et lorsqu’ils traversent des
connaissais montaient dans la rame de métro ! » périodes difficiles, ils s’étonnent d’éprouver une
De plus, les ex-adeptes se plaignent également certaine nostalgie à l’évocation du temps où ils
d’être considérés comme des malades. Bon nombre étaient adeptes.
d’entre eux nous ont fait part des difficultés rencon-
trées, à la sortie de la secte, pour expliquer aux
amis, aux collègues, aux personnels des adminis- Le doute lancinant : « Et s’ils
trations publiques, ce qui leur était arrivé durant
les années perdues. L’idée largement répandue
avaient tout de même raison? »
dans la société, selon laquelle un adepte de secte La dépendance est alors installée. Elle revêt d’in-
est un névrosé crédule, les humilie, les laisse sans nombrables formes. Ainsi, longtemps après avoir
voix, les condamne au silence. Peu à peu, ils se quitté le groupe et définitivement rompu avec l’or-
font à l’idée qu’ils ne peuvent partager cette expé- ganisation, les ex-adeptes ne parviennent pas à
rience avec personne; scellant le secret de leur extirper la secte de leurs pensées. Malgré leurs efforts
expérience sectaire, ils restent reliés à la secte par pour s’intégrer, entreprendre de nouveaux projets,
le rejet ambiant. ils traversent des périodes de grande fatigue durant
Humiliés, ils vouent alors une haine sans borne lesquelles ils découvrent leur fragilité. Il suffit alors
à la secte, ce qui constitue un autre lien « négatif », d’un rien pour qu’explose la colère, surgisse l’an-
semblable à celui que connaît une personne dont goisse et s’installe à nouveau la confusion du quoti-
le couple vient d’exploser. Une personne qui a dien. Comment a été créée cette dépendance, qui
quitté son conjoint dans la douleur ne peut pas s’apparente à celle engendrée par une drogue? Pour

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mieux le comprendre, écoutons ce témoignage spontanément, arrêter de tout vouloir maîtriser.


d’une victime de la Scientologie. J’ai alors fait l’effort d’accepter de faire des choses
« Cela fait maintenant deux années que j’ai qui m’apparaissaient pourtant totalement saugre-
quitté la Scientologie. J’essaie de reconstruire ma nues. Mais il y avait toujours un moment où l’on
vie, de vivre normalement mais il m’arrive encore me disait qu’il y avait quelque chose en moi que
trop souvent d’être envahie par des sortes de je ne laissais pas se débloquer. Quand on me disait
“ passages à vide ” qui m’envahissent et me font cela, j’avais alors la sensation de tomber dans un
peur. Ça me prend n’importe quand mais souvent grand trou noir : quoi que je fasse, je n’y arrive-
quand je me rends compte que je suis en train de rai pas ! Pendant toutes mes années en Sciento-
faire une activité dont je ne comprends pas le logie, je n’ai cessé de « flotter » entre deux atti-
2. Les mantras sont sens global. Je suis par exemple à mon travail et tudes : accepter de tout lâcher ou alors essayer de
initialement des prières je me surprends tout à coup à me demander si ce repérer ce qu’on attendait de moi, ce à quoi je
récitées par les adeptes que l’on me fait faire depuis une semaine a bien devais tendre pour que l’on atteste que j’avais
du Bouddhisme. Ce un sens, une logique, et laquelle ? Ces sensations changé. Depuis, je me retrouve souvent à ne plus
rituel a été récupéré par de “ passage à vide ”, de me sentir nulle et idiote, savoir si c’est moi qui ne mets pas de la bonne
des groupes sectaires : je les connais bien. C’était souvent comme ça volonté pour changer ou si l’on n’est pas en train
il crée des automatismes quand j’étais en Scientologie : je devais faire des de me manipuler. »
gestuels et verbaux séances d’audition, répondre à des questions qui Ce témoignage met en lumière une composante
qui perdurent même n’en finissaient pas. Au début, je cherchais à saisir fondamentale de l’emprise sectaire. Comme la
si la personne souhaite les logiques qu’il y avait derrière tout ça. Et puis, plupart des personnes entrant dans une secte, cette
quitter la communauté. on m’a fait comprendre que je devais répondre victime était en quête d’un moyen de développer
sa personnalité, de mieux comprendre le monde
où elle vivait. Lorsqu’elle est arrivée, on lui a fait
la promesse de gravir les échelons d’un parcours
de développement personnel. En Scientologie, il
existe un nom pour l’échelon suprême : l’état de
thetan, celui qui a appris à se débarrasser de toutes
ses émotions parasites pour agir de façon entiè-
rement rationnelle.

Maintenir dans l’ignorance


Cette promesse faite, l’apprentissage a com-
mencé. Tout en affirmant à la victime qu’elle
progressait dans la hiérarchie, on lui répétait
qu’il manquait encore quelque chose, qu’elle
pouvait faire mieux. Dans les petites tâches quoti-
diennes qu’on exigeait d’elle, il y avait toujours
quelque chose qu’elle ne comprenait pas, et il
fallait qu’elle admette que leur accomplissement
porterait ses fruits plus tard, que d’autres savaient
mieux qu’elle la signification de ces tâches, dans
quelle logique elles s’inscrivaient.
Revenue dans la banque où elle travaillait, E.M.
a naturellement (comme dans tout milieu profes-
sionnel) été confrontée à des tâches parfois rébar-
batives, dont elle ne comprenait pas l’intérêt au
jour le jour. On l’a prise de haut. On lui a dit de
ne pas discuter. Comme dans la secte.
Alors, toutes ces situations alimentent en elle
un doute : « Peut-être avaient-ils raison, à la secte
de Scientologie, quand ils disaient qu’il y avait
quelque chose que je n’avais pas compris en moi. »
Ce doute s’étant insinué, elle n’est plus sûre que la
Scientologie est mauvaise. Elle se demande s’il n’y
a pas quelque chose qui fonctionne mal en elle :
est-elle victime ou est-elle malade ? Et à partir du
moment où elle se sent malade, imparfaite, elle a
de nouveau besoin d’une théorie de « modification
de la personnalité ». Un des mécanismes de dépen-
dance est ainsi instauré : le doute sur soi-même
alimente le besoin de se jeter à nouveau dans les
bras de la secte.
L’individu a besoin de retrouver les repères fixes
© Craig Lovell/Corbis

proposés par la secte. Il s’agit le plus souvent d’énon-


cés de « vérité » qui dessinent une nouvelle théorie
de la personne. Par exemple, les nombreux néolo-
gismes créés par Ron Hubbard, le fondateur de la

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Scientologie, sont des sortes d’objets composites Ce type de relation de dépendance est sans doute
constitués d’emprunts partiels à la science-fiction, un des critères déterminants qui fonde la diffé-
à la psychanalyse, aux théories de la communica- rence entre une secte et une religion. Au sein des
tion et de la persuasion des années 1950. religions qui ont gagné une certaine légitimité à
Le concept de « mental », par exemple, inventé travers l’histoire, les codes font à ce point partie
par la Scientologie, serait constitué de deux modules, du paysage social, qu’un adepte peut en retrou-
le « mental analytique » et le « mental réactif ». Ce ver des traces dans les livres, dans des monuments,
concept permet de construire de toutes pièces un et trouver un écho de ses convictions sans avoir
énoncé de « vérité » décrivant l’humain accompli à fréquenter toujours le même groupe de personnes.
comme un « opérationnel thetan », c’est-à-dire un En ce sens, les sectes perdent en pouvoir délétère
être capable de traiter les événements de son exis- ce qu’elles gagnent en visibilité et en légitimité
tence de façon totalement rationnelle. Il permet dans la société.
aussi d’élaborer toute une série de méthodes et de
techniques de changement de la personne censées
offrir à quiconque la possibilité d’espérer, un jour, Devenir prudent face
atteindre cet état de « thetan ». Or, les humains
ordinaires sont obligés de recourir au savoir-faire
aux théories sur la personne
des scientologues et à leurs techniques (« l’audi- La thérapie qui est mise en place auprès des
tion », la « dianétique », les « cours d’éthique », etc.) personnes sortant de sectes est encore balbu-
s’ils veulent réussir à « vider » leur « mental réactif » tiante. On cherche à mieux comprendre et à mieux
de tous les « engrammes » (les émotions mémorisées connaître la secte, à travers leurs témoignages.
à la suite des traumatismes vécus dans le passé) Aini, lorsqu’une victime dit : « Chez Moon, tous
lesquels fonctionnent comme des sortes de virus les dimanches, il y avait une célébration à cinq
dormants capables, à tout moment, de perturber heures du matin », nous faisons part de notre
l’activité rationnelle du « mental analytique » et d’em- étonnement, et leur demandons s’ils connaissent
pêcher la personne de déployer ses compétences. la raison de cette célébration. Nous découvrons
Le modèle idéal d’un être découplé de ses alors que la secte Moon recrute beaucoup parmi
émotions permet, par exemple, à la Scientologie les catholiques, puis que les prêtres Moon disent
de mettre en place diverses actions ayant pour la nuit habitée par des démons : la cérémonie
effet de transformer l’adepte en un individu qui nocturne est destinée à purger le corps des
se méfiera automatiquement de toute relation natu- démons, quand ceux-ci accomplissent leur œuvre.
relle avec autrui, deviendra insensible à tout ce Dès lors, la victime réfléchit à la théorie qui se
qui était susceptible de l’émouvoir jusqu’alors, cache derrière les pratiques qu’on lui a inculquées.
mais surtout sera amputé de la capacité d’utiliser Peu à peu, nous discutons ensemble des proposi-
ses émotions comme autant de signaux d’alerte tions de vérité sur lesquelles repose toute la logique
lui permettant de réagir spontanément aux situa- du groupe sectaire. En Scientologie, la proposi-
tions dangereuses. tion de vérité clé est : « Si vous désirez changer, il
faudra vous débarrasser de vos émotions. » Lorsque
la personne a compris que ce principe sous-tend
La religion est intégrée dans les pratiques qu’elle a connues dans la secte, on
la société, la secte ne l’est pas lui demande : « Que pensez-vous du rôle et de l’im-
portance des émotions dans votre vie, ou du rôle
De tels dogmes sont maniés par le groupe que vous voudriez qu’elles occupent ? » Ainsi, la
comme étant des « vérités absolues » auxquelles personne a une chance de se débarrasser de cet
il convient de se soumettre entièrement si l’on énoncé de vérité en le remplaçant par un énoncé
veut espérer se modifier en profondeur. Le fait élaboré au gré de ses propres conceptions renais-
d’adhérer à ces nouvelles visions exige de l’adepte santes, édifié au fil des rencontres et de la vie
qu’il disqualifie tous les autres énoncés de « vérité » quotidienne. En ce sens, la thérapie consiste dans
auquel il adhérait auparavant. En outre, ces le démontage de codes promulgués par un groupe,
nouvelles « vérités » sur soi et sur le monde, entiè- au profit de codes progressivement reconstruits
rement construites par le groupe, ont pour effet par l’individu lui-même.
d’arrimer l’adepte au seul endroit où ces « véri- Dans un groupe de discussion où l’on n’est pas
tés » ont été créées et où elles sont partagées par toujours d’accord sur la façon d’interpréter ce que Bibliographie
un collectif. Le mécanisme de cet assujettissement nous disent les victimes, la multiplicité des avis
est assez subtil. Un individu qui accepte les exprimés réinstalle la personne dans une ambiance T. NATHAN et
commandements et la vision du monde proposés de type démocratique, où elle découvre qu’il n’y a J-L.SWERTVAEGHER,
par une secte est coupé de la société, en situation pas de vérités absolues, seulement des vérités négo- Sortir d’une secte, Les
de rupture et de marginalité, car son système de ciables. Ainsi, certaines personnes nous confient : Empêcheurs de penser en
vérités n’est pas établi ni ancré dans la société. Il « Lorsque je discutais avec vous, j’avais toujours rond, 2003.
ne pourra en parler ni à son voisin, ni au profes- quelqu’un dans le groupe sur lequel je pouvais m’ap-
seur de son enfant, ni à son épicier. Son seul puyer si un autre disait quelque chose qui me choquait Jean-Luc
moyen de vivre ses convictions sans se sentir isolé ou me contrariait. Parce que vous étiez en groupe, SWERTVAEGHER
est de retourner dans le groupe. C’est en ce sens mais aussi parce que vous étiez différents. » Peu à est psychologue clinicien
que les sectes pratiquant une culture du secret peu, les gens rentrent chez eux en réfléchissant à au Centre Georges
sont souvent les plus assujettissantes, car l’indi- ce qu’ils ont envie de penser sur les rapports entre Devereux, à Saint-Denis,
vidu n’a le choix qu’entre renoncer à ses théories les êtres humains. C’est une lente reconstruction, un et professeur à
de la personnalité ou revenir dans le groupe avec prix bien cher à payer comparé à la facilité avec l’Université Paris 8,
qui il se sent en adéquation. laquelle on entre dans une secte. ◆ Vincennes Saint-Denis.

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Comment les sectes


DOSSIER : SECTES ET RELIGIONS modifient-elles l’opinion
de leurs adeptes ?
Quel phénomène
psychologique sous-tend
l’endoctrinement,
le lavage de cerveau,
la subversion des idées ?

La dissonance
cognitive :
une clé de
l’endoctrinement
Robert-Vincent JOULE

ans les années 1950, en pleine guerre meilleur, mais aussi pour le pire, comme c’est le

D de Corée, les autorités américaines,


aidées par des chercheurs de l’Univer-
sité Yale, soumettent les marines à des
messages persuasifs visant à leur incul-
quer l’idée que la guerre sera longue, alors qu’ils
pensaient initialement qu’elle serait de courte durée.
L’enjeu est évident : entretenir le moral des troupes,
cas dans l’endoctrinement sectaire.
On a longtemps cru que le changement d’atti-
tude s’obtient uniquement par le discours, par le
pouvoir de la rhétorique et des mots. On table alors
sur des tracts, des affiches, des messages diffusés
dans la presse, à la radio ou à la télévision. Cette
façon de procéder relève d’une conception du chan-
éviter que les soldats ne se démobilisent trop tôt, gement que l’on nomme la « conception rhéto-
au plus fort des combats dans le Pacifique. rique ». Elle est profondément ancrée dans l’his-
Cette démarche allait inaugurer l’étude scienti- toire occidentale, et met le discours au premier
fique du changement d’attitude et de la persuasion : plan des échanges sociaux. D’ailleurs, lorsque le
comment modifier les convictions d’autrui ? On se climat des années 1950 a conduit les psychologues
doute que le savoir élaboré par les chercheurs en à réfléchir aux meilleures façons d’influer sur l’at-
réponse à cette question peut être utilisé pour le titude des gens, la plupart d’entre eux ont formulé

54 © Cerveau & Psycho - N° 10


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© John Springer Collection/Corbis

le problème en ces termes : « Que dire ? », « Qui doit conception technologique, on agit sur les actes, en 1. Dans le film de
le dire ? », « Comment le dire ? ». Une minorité de espérant que les opinions suivront. John Frankenheimer
psychologues a pourtant souhaité tester une autre En 1957, le psychologue américain Leon Festin- The mandchurian
façon de procéder. Reprenant le précepte cher à ger émet une hypothèse qui va bouleverser la candidate (1962), un
Pascal selon lequel « Dire, c’est croire », ces cher- recherche sur le changement d’attitude : le fait de soldat américain victime
cheurs ont inauguré une tout autre approche du défendre une position à laquelle on n’adhère pas d’un lavage de cerveau
changement d’attitude. Cette fois, il ne s’agissait crée un état d’inconfort psychologique, puisque étrangle de ses mains un
plus de convaincre, mais d’obtenir de celui dont ce qu’on est en train de faire ne s’accorde pas avec de ses camarades.
on veut modifier l’opinion, qu’il défende lui-même ce qu’on pense. C’est pour réduire cet inconfort
la position qu’on souhaite lui voir adopter. Le que l’on modifie son attitude afin que cette atti-
« faire » étant ici au point de départ de la démarche, tude s’ajuste mieux au comportement. Selon Festin-
on ne parle plus de conception rhétorique, mais de ger, il suffirait de fournir aux sujets une bonne
conception « technologique ». En somme, dans la raison de faire ce qu’ils ont à faire (par exemple,
conception rhétorique, on agit sur les opinions en de les récompenser) pour que leur inconfort se
espérant que les actes suivront, alors que dans la trouve réduit au point qu’ils n’éprouvent plus le

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besoin de changer d’attitude. Il s’agit là d’une des


hypothèses les plus fortes, bien que les moins intui-
tives, de la théorie de Festinger, théorie nommée
« dissonance cognitive ». Elle sera testée avec succès
dès la fin des années 1950, notamment par Arthur
Cohen, un autre psychologue américain. À cette
fin, il demandait à des étudiants, pour l’aider dans
une recherche en cours, de rédiger un texte justi-
fiant une intervention musclée de la police sur le
campus de l’Université Yale.
Ces étudiants n’avaient évidemment pas appré-
2. L’ajustement des cié cette intervention hostile aux manifestations
idées aux actes est estudiantines, mais ils acceptèrent néanmoins de
étudié en demandant à rédiger le texte demandé (pas facile de refuser de
des sujets d’exécuter une rendre un petit service à un chercheur qui vous le
tâche très fastidieuse, par demande gentiment). Certains s’étaient vu promettre
exemple recopier une récompense dérisoire d’un demi-dollar, d’autres, 3. La théorie de la dissonance cognitive est
l’annuaire. Certains sont au contraire, une très forte récompense de 10 dollars illustrée par l’expérience suivante : une intervention des
mis en position de choisir (une somme appréciable, à l’époque), d’autres encore forces de police a eu lieu sur le campus de l’Université
s’ils acceptent ou non de des sommes intermédiaires de un ou cinq dollars. (à gauche). A priori, les étudiants étaient plutôt contre,
réaliser la tâche, d’autres Leur texte rédigé, A. Cohen demandait aux
n’ont pas le choix. étudiants d’exprimer leur propre opinion à l’égard n’aurait pas fait sur la base de ses convictions
Certains ne sont pas de l’intervention de la police, afin de la comparer à (tenir un discours contraire à ses opinions, rédi-
payés, d’autres reçoivent celle d’un groupe d’étudiants n’ayant pas eu à rédi- ger un texte défendant un point de vue différent
cinq euros, d’autres ger de texte. Conformément à l’hypothèse de Festin- du sien, etc.) ou de ses motivations (manger un
50 euros. Ceux qui ont ger, les sujets ayant reçu une récompense insuffi- plat repoussant, faire un travail fastidieux, endu-
le choix trouvent la tâche sante pour justifier leur comportement (rédiger des rer une épreuve douloureuse, etc.), ou bien elle est
d’autant plus intéressante arguments favorables à l’intervention de la police, conduite à s’abstenir de faire ce qu’elle aurait
qu’ils sont moins payés. alors qu’ils y étaient opposés) et pour réduire leur volontiers fait (fumer, boire, s’amuser, etc.).
C’est l’inverse pour ceux inconfort psychologique, changent d’attitude : les On constate, comme la théorie de la dissonance
qui n’ont pas le choix voilà maintenant bien plus favorables à l’interven- le prédit, que les sujets modifient leur attitude a
(plus il y a d’étoiles, tion de la police que les étudiants du groupe contrôle. posteriori afin de l’ajuster à la conduite qu’ils ont
plus les sujets modifient Ce n’est pas le cas des sujets pour lesquels une tenue. Ainsi, après avoir accepté de réaliser une
leurs idées dans le sens forte rémunération avait constitué une bonne tâche fastidieuse, les sujets trouvent cette tâche
de la position raison de faire ce qui leur était demandé. Quant moins pénible. Ou encore, après avoir accepté de
qu’ils défendent). aux étudiants ayant reçu une rémunération inter- goûter un plat répugnant (sauterelles grillées, vers
médiaire, ils changèrent d’attitude mais de terre…), ils trouvent ce plat moins repoussant.
moins que les sujets n’ayant reçu Autrement dit, après s’être « forcés » à adopter un
qu’un demi-dollar, le changement comportement non spontané, les sujets modifient
d’attitude s’avérant inversement leur façon de penser afin que leurs idées s’accor-
proportionnel à l’importance de dent mieux avec leurs actes.
la rémunération.
La situation dans laquelle
étaient placés les sujets de Quand les actes
A. Cohen, amenés à défendre
un point de vue qui n’était pas
déterminent les idées
le leur, n’est qu’une modalité Toutefois, ce phénomène d’ajustement des idées
particulière d’une situation aux actes ne s’observe que dans les situations où
expérimentale générale où les actes ont été obtenus dans un contexte de
s’observent aussi des chan- liberté ou de faible contrainte. Ceci a été démon-
Jean-Michel Thiriet

gements d’attitude : c’est la tré par de très nombreuses recherches, où les expé-
situation de soumission rimentateurs faisaient varier le sentiment de liberté
induite. Dans cette situation, du sujet en disant à la moitié d’entre eux qu’ils
une personne est amenée à étaient libres de faire le travail demandé (situa-
faire quelque chose qu’elle tion dite de choix) et à l’autre qu’ils avaient l’obli-
gation de le faire (situation dite de non-choix). Le
travail en question pouvait consister, par exemple,
0 euro 5 euros 50 euros à recopier pendant une demi-heure l’annuaire télé-
phonique, certains sujets étant bien payés et d’autres
l’étant moins. Deux faits marquants ressortent de
l’ensemble de ces recherches. Premièrement, la
Choix
probabilité que les gens acceptent de faire ce qu’on
leur demande – même lorsqu’il s’agit d’un travail
particulièrement fastidieux – n’est pas moindre dans
la situation de choix que dans celle de non-choix.
Non-choix
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, elle
est même parfois supérieure en situation de choix
(voir tableau ci-contre). En outre, en situation de

56 © Cerveau & Psycho - N° 10


article joule 25/05/05 16:52 Page 57

Jean-Michel Thiriet
mais on leur demande de rédiger un manifeste en faveur de cette quelle est leur propre opinion. Ceux qui ont reçu la somme la plus
intervention (au centre) ; pour ce faire, certains reçoivent une somme élevée clament leur opposition (à droite), tandis que ceux qui ont été
faible (cinq euros) d’autres une somme plus élevée (50 euros). Après cet chichement rémunérés changent d’opinion : de cette façon, ils réduisent
exercice, un expérimentateur discute avec eux en leur demandant leur inconfort psychologique que les cinq euros n’ont pas soulagé.

choix, les personnes les moins bien payées trou- qu’un citoyen américain peut rencontrer dans son
vent systématiquement le travail plus intéressant pays dans la vie de tous les jours (chômage, racisme,
que les personnes les mieux payées (effet de réduc- etc.). Là encore, ayant plaidé contre le chômage
tion de la dissonance) ; l’inverse est observé en et contre le racisme, les prisonniers américains en
situation de non-choix, où les personnes les mieux venaient à trouver que ces deux fléaux étaient, à
payées trouvent le travail le plus intéressant. Il y proprement parler, inacceptables aux États-Unis.
a là de quoi réfléchir. On comprend mieux l’im- Plus tard, ils étaient invités à participer à des
portance de phrases comme : « C’est à vous de concours de slogans politiques prochinois. C’est
décider », « Vous être libre de… » que nous enten- ainsi qu’au fil des semaines, de rationalisation en
dons quotidiennement et pas seulement dans les rationalisation, d’engagement en engagement, ils Bibliographie
publicités télévisuelles ! en arrivaient progressivement — et sans même s’en
Le processus psychologique par lequel opère ce rendre compte — à modifier leur façon de penser. J. L. BEAUVOIS, Les illusions
réajustement a posteriori des idées aux compor- D’ailleurs, cette stratégie d’endoctrinement, libérales, individualisme et
tements est nommé processus de rationalisation. connue à l’époque sous le nom de lavage de pouvoir social,
Aussi, par exemple, une personne embrigadée dans cerveau, a permis aux Chinois de peser très forte- Presses Universitaires
un groupe armé ou religieux, si elle n’en épouse ment sur les conduites et les idéologies des soldats de Grenoble, 2005.
pas initialement les idées, en arrivera peu à peu à américains, qui finissaient par livrer des infor- R. V. JOULE et
le faire, au gré des actes qu’elle sera progressive- mations militaires, à renier publiquement leur pays J. B. BEAUVOIS, Petit traité
ment amenée à accomplir au service de son groupe. ou à dénoncer les tentatives d’évasion de leurs de manipulation à l’usage
Là où la conception rhétorique nous incite à nous camarades, autant d’actes de collaboration qui des honnêtes gens,
demander : « Que dois-je dire à cet homme-là afin contrastaient avec le comportement héroïque des Presses Universitaires de
Grenoble, 2002.
qu’il change ses attitudes ? », la conception tech- prisonniers américains pendant la Seconde Guerre
nologique nous incite à nous demander : « Que mondiale. Le responsable de l’équipe des neuro- R. V. JOULE et
dois-je faire faire à cet homme-là pour qu’il en psychiatres chargés d’examiner les prisonniers J. B. BEAUVOIS,
La soumission librement
vienne de lui-même à changer ses attitudes ? » américains après leur libération, la guerre ache- consentie. Comment
vée, a souligné combien ils avaient modifié leurs amener les gens à faire
L’embrigadement volontaire opinions et, par delà, leur façon de voir le monde :
ils étaient, par exemple, pour la plupart, convain-
librement ce qu’ils
doivent faire ?,
Revenons au programme d’endoctrinement utilisé cus que les États-Unis avaient utilisé l’arme bacté- Presses Universitaires
par les Chinois durant la guerre de Corée : les Chinois riologique, comme les Chinois l’affirmaient, qu’ils de France, 1998.
traitaient les prisonniers américains par une méthode étaient les seuls responsables du déclenchement J. L. BEAUVOIS et
« douce », qui contrastait avec les méthodes d’in- des hostilités, que le régime communiste était R. V. JOULE, A Radical
terrogatoire inqualifiables, trop souvent utilisées « bon » pour l’Asie, etc. dissonance theory,
en temps de guerre. Pas la moindre violence C’est également ainsi que procèdent les sectes. European Monographs in
physique. Comme dans l’expérience conduite à On obtient d’abord un peu (assister à une confé- Social psychology, London
l’Université Yale, on leur demandait simplement rence), puis davantage (acheter des objets, une (UK) et Bristol (USA) :
de faire de petits actes en contradiction avec leurs brochure, un livre), puis davantage encore (suivre Taylor & Francis, 1996.
idées ou leurs valeurs. On leur demandait, par une formation très onéreuse, ne plus fréquenter
exemple, de déclarer publiquement que « tout n’était ses amis), etc. Jusqu’au moment où l’on se retrouve
pas parfait aux États-Unis. » Cette affirmation était totalement démuni : plus d’argent, plus de travail, Robert-Vincent JOULE
contraire à ce que pensaient la majorité de prison- plus d’amis. Et la meilleure façon de rationaliser dirige le Laboratoire de
niers, et créait ainsi une dissonance cognitive. Pour des actes toujours plus coûteux sur le plan maté- psychologie sociale de
la résoudre, les prisonniers commençaient à se riel, financier, psychologique, est encore d’en arri- l’Université de Provence.
mettre à penser que tout n’était effectivement pas ver à croire que les idées au nom desquelles on a Il a obtenu le prix 2002 de
parfait aux États-Unis. fait tout ce qu’on a fait, sont la lumière même qui la diffusion scientifique au
Cette brèche entrouverte, les prisonniers devaient doit guider le monde. L’endoctrinement est aussi Festival des sciences et
exposer par écrit, et point par point, les problèmes affaire de rationalisation ! ◆ des technologies.

© Cerveau & Psycho - N° 10 57


Bartolomei article 25/05/05 16:31 Page 58

NEUROBIOLOGIE
Impression
de « déjà-vu » ?
Illusion des sens

’avion s’était posé depuis presque une heure utilisés par le médecin français Émile Boirac, en

L sur la piste de l’aéroport John F. Kennedy,


à New York. Vous étiez venu rendre visite
à vos amis pour Noël, après une semaine
chargée et un voyage éprouvant, et vous
attendiez patiemment que les bagages finissent de
défiler sur le tapis-roulant. C’est alors que vous avez
éprouvé ce sentiment indéfinissable d’avoir déjà vu
1876, et sont aujourd’hui les plus communément
employés dans toutes les langues. La définition la
plus répandue de ce phénomène a été donnée par
le neuropsychologue américain Vernon Neppe : une
impression subjective (c’est-à-dire ressentie et décrite
par le sujet lui-même) et inappropriée de familia-
rité de l’expérience en cours non associée à un
ce tapis à bagages. Comme si vous aviez déjà été souvenir précis. Le déjà-vu est une expérience qui
ici, en un autre temps. Et cette impression de déjà- s’observe dans deux situations : chez les sujets sains
vu, au lieu de disparaître, s’est étendue à toute la et chez des sujets atteints d’une forme particulière
scène. Un porteur passait dans le hall en poussant d’épilepsie se développant dans le lobe temporal.
un chariot : lui aussi, vous aviez le sentiment de
l’avoir déjà vu. Au bout du compte, dans un état
de stupeur incomparable, vous avez été gagné par
Le déjà-vu « normal »
la conviction d’avoir vécu la scène dans son inté- Le déjà-vu normal a été étudié essentiellement
gralité. À un moment, une femme appela sa petite par des questionnaires rétrospectifs soumis à des
fille, puis des chiffres défilèrent sur le tableau d’af- sujets ne présentant aucune pathologie cérébrale.
fichage. Tout cela s’est déjà passé, à tel point que, À travers ces questionnaires, les personnes doivent
l’ayant déjà vécu, vous avez presque l’impression décrire dans quelles conditions est apparu le déjà-
de savoir ce qui va suivre. Ce n’est qu’une illusion, vu, ce qu’ils ont éprouvé, quels étaient les éléments

© Rick Gayle/Corbis
mais elle est saisissante ! distinctifs de la scène, combien de temps a duré
Si, comme 70 pour cent de la population, vous la sensation, à combien de reprises ce type d’ex-
avez un jour éprouvé cette sensation, vous saurez périence s’est produit au fil des années passées,
à quel point cet instant est troublant. L’impression etc. De cette façon, ont été réalisées plus d’une
d’avoir déjà vécu ce qui se déroule sous vos yeux quarantaine d’études qui font ressortir quelques
est si pénétrante que philosophes et écrivains y ont caractéristiques du déjà-vu normal. Comme nous
identifié une manifestation de la réincarnation : l’avons évoqué, le déjà-vu normal est fréquent, et
dans un autre corps, dans une autre vie, on a vécu plus des deux tiers de la population a connu au
cette scène. moins une fois ce genre d’expérience. La plupart
Le phénomène a été décrit dans la littérature clas- des sujets interrogés déclare avoir vécu ce phéno-
sique (par exemple par Dickens dans son roman mène plus d’une fois dans leur vie. Seuls dix pour
David Copperfield) et son étude plus « scientifique » cent des sujets font état d’un phénomène fréquent.
a commencé à la fin du XIXe siècle sous l’impul- La sensation de déjà-vu est généralement asso-
sion de psychiatres, psychologues et neurologues. ciée à une impression de surprise, mais non à un
On doit en particulier au neurologue anglais Hugh- état émotionnel intense, telles la peur, l’anxiété,
lings Jackson d’avoir fait, en 1888, une description la colère, du moins dans le cadre du déjà-vu normal.
précise du déjà-vu associé à une forme d’épilepsie Elle est essentiellement déclenchée par une scène
(épilepsies temporales) : ce neurologue avait constaté visuelle et dure seulement quelques secondes.
que certains patients épileptiques sont sujets à des Les déjà-vu se produisent plus souvent chez un
déjà-vu fréquents, comme si la maladie favorisait adulte jeune, et sont plus rares après 40 ans.
ce type d’expérience psychique. Hommes et femmes y sont soumis dans d’égales
Les termes utilisés et les définitions ont égale- proportions. Certaines conditions les favorisent :
ment varié au cours du temps. Les termes « déjà- la fatigue (le déjà-vu semble plus fréquent chez les
vu » et « déjà-vécu » ont été pour la première fois personnes qui voyagent souvent) ou le stress. Ainsi,

58 © Cerveau & Psycho - N° 10


Bartolomei article 25/05/05 16:31 Page 59

Au milieu d’une conversation, vous pensez soudain :


« J’ai déjà vécu cette scène. Je sais ce que cette personne va dire. »
Vous pensez alors que le monde est un décor de théâtre
et que vous êtes devenu extralucide. Cette sensation résulterait
d’une inactivation temporaire d’une zone cérébrale nommée cortex rhinal,
destinée à repérer les objets nouveaux de l’environnement.

Fabrice BARTOLOMEI
© Rick Gayle/Corbis
Bartolomei article 25/05/05 16:31 Page 60

temporales épileptiques. Au préalable, un long bilan


est proposé au patient pour localiser précisément
Charles Dickens et le déjà-vu les régions cérébrales anormales. Les bilans ne sont
dressés que dans des centres très spécialisés encore
harles Dickens a été l’un des premiers peu nombreux. Parmi les examens demandés sont
C à évoquer le sentiment de déjà-vu, dans
son livre David Copperfield:
réalisées des explorations électrophysiologiques
visant à enregistrer les crises des malades par caméra
« Nous avons tous connu, de temps à vidéo, et, simultanément, les activités électriques
autre, ce sentiment que ce que nous faisons cérébrales par électroencéphalographie. L’élec-
et disons a été dit et fait par le passé, en troencéphalographie est pratiquée de façon courante
un temps reculé, et que nous avons été par la pose d’électrodes sur le cuir chevelu, mais
entourés, en ces âges obscurs, par les aussi dans certains cas par des électrodes implan-
mêmes visages, les mêmes objets et les tées dans le cerveau sous anesthésie, lesquelles enre-
mêmes circonstances. Nous avons alors gistrent directement l’activité électrique cérébrale.
l’impression de savoir parfaitement ce qui Nous verrons comment ces techniques ont permis
sera dit un instant plus tard, comme si nous de mieux comprendre quelles régions du cerveau
nous le rappelions subitement. » produisent les sensations de déjà-vu.
Le déjà-vu épileptique est très caractéristique des
épilepsies temporales. Ainsi, d’après une étude récente
il serait fréquent chez les soldats partant au front… où nous avons repris les données obtenues chez plus
Certaines personnes sont-elles plus sujettes que de 172 patients examinés au moyen d’électrodes
d’autres au déjà-vu ? C’est possible, mais on ignore intracérébrales dans deux grands centres français
si elles ont un profil psychologique particulier, qui d’exploration préchirurgicale des épilepsies (Rennes
serait associé à ce type de phénomène. et Marseille), plus d’un patient sur cinq disait avoir
Le déjà-vu est si commun que lorsque je fais des vécu un déjà-vu pendant une crise d’épilepsie tempo-
cours aux étudiants en médecine sur les épilepsies, rale. Le déjà-vu dans les épilepsies du lobe tempo-
beaucoup d’entre eux viennent me voir à la fin du ral est, par conséquent, un symptôme fréquent qui
cours en se demandant, inquiets, s’ils ne sont pas se manifeste lors de la phase initiale de la crise, et
épileptiques ! Car le déjà-vu est un symptôme clas- que le patient est à même de ressentir et de décrire
sique de l’épilepsie temporale. avant de perdre conscience ; on parle alors d’aura
épileptique. Contrairement au déjà-vu normal, le
Le déjà-vu « épileptique » déjà-vu épileptique dure longtemps et, en règle géné-
rale, est associé à d’autres symptômes, telles une
Les descriptions détaillées de Jackson sont restées anxiété et une sensation douloureuse à l’estomac.
une référence et ont fait de lui un précurseur de En outre, il peut être suivi d’une perte de connais-
l’étude précise des symptômes des épilepsies. Jack- sance. Certains patients font état d’un sentiment
son avait regroupé sous le terme d’« état de rêve » d’étrangeté mal défini et ont parfois l’impression de
les impressions de déjà-vu (qu’il appelait « senti- pouvoir prédire l’avenir.
ment de réminiscence ») et des hallucinations concer-
nant des scènes appartenant au passé. Il avait, pour
la première fois, établi une corrélation entre ces
Mais qu’est-ce que le déjà-vu ?
impressions, d’autres symptômes de cette forme Diverses théories ont été proposées pour expli-
d’épilepsie et une pathologie de la face interne du quer cette expérience singulière, mais ce phéno-
lobe temporal. Les travaux de Jackson ne furent mène reste énigmatique, même si les progrès réali-
confirmés que bien plus tard, après l’invention de sés sur le déjà-vu épileptique nous fournissent
l’électroencéphalographie, l’exploration chirurgi- des informations sur le déjà-vu normal. Comme
cale des épilepsies et la possibilité de corréler le déjà- nous l’avons évoqué, le déjà-vu épileptique accom-
vu épileptique avec des décharges issues des struc- pagne surtout les épilepsies du lobe temporal. Une
tures temporales, point sur lequel nous reviendrons. perturbation des régions temporales est donc certai-
Les épilepsies du lobe temporal sont les formes nement en jeu dans le déjà-vu. Pour autant, le
les plus fréquentes d’épilepsies partielles (épilepsies lobe temporal est une zone vaste qui comporte des
dans lesquelles les crises sont déclenchées dans une structures neuronales interconnectées remplissant
région localisée, dite focale, du cerveau). Comme des fonctions multiples, notamment dans la percep-
toute épilepsie, les crises traduisent une décharge tion sensorielle, la mémoire et les émotions.
excessive, prolongée et hypersynchrone des neurones Les travaux du neurochirurgien canadien Wilder
de cette région (c’est-à-dire que tous les neurones Penfield, en 1954, ont représenté un pas décisif à
déchargent en même temps). Dans le cadre des épilep- la fois dans la connaissance générale des fonc-
sies temporales, et quelle qu’en soit la cause, ce sont tions cérébrales (encore obscures chez l’homme à
souvent les régions les plus profondes du lobe tempo- cette époque) et des phénomènes cliniques asso-
ral (l’hippocampe, par exemple) qui amorcent la ciés aux épilepsies. Avec ses collègues, Penfield
décharge épileptique. On les appelle alors épilepsies décrivit l’effet de la stimulation électrique directe
temporales médiales (le foyer est dans le lobe tempo- du cortex cérébral. Les stimulations étaient effec-
ral médian.) De telles épilepsies sont souvent « phar- tuées chez des patients sous anesthésie locale, afin
macorésistantes », c’est-à-dire que les patients conti- d’explorer les « territoires fonctionnels » du cortex,
nuent de faire des crises malgré la prise de plusieurs c’est-à-dire pour répondre à la question : « À quoi
médicaments antiépileptiques. sert telle zone du cerveau, à quoi sert telle autre ? »
Dans de pareils cas, on propose souvent une inter- Penfield a ainsi établi des cartes sensorielles et
vention chirurgicale visant à enlever les structures motrices de nombreuses régions du cortex. Il a

60 © Cerveau & Psycho - N° 10


Bartolomei article 25/05/05 16:31 Page 61

également suscité chez certains patients divers structures cérébrales ; elles permettent d’identi-
phénomènes qu’il qualifia d’« expérientiels » : la fier les régions qui causent les crises et de déter-
stimulation de certaines zones du cerveau par des miner avec précision le volume chirurgical à reti-
électrodes créait chez les patients des émotions de rer pour mettre fin aux crises. Des stimulations
joie ou de tristesse, parfois aussi des sentiments électriques de faible intensité (de l’ordre du
proches du déjà-vu ou des réminiscences de scènes milliampère) sont utilisées pour déclencher des
passées. Toutefois, du fait de la méthode utilisée (la crises ou reproduire les symptômes ressentis par
sonde de stimulation était appliquée directement le patient dans ces crises.
sur la surface du cortex), Penfield ne stimulait prati- La méthode d’implantation d’électrodes intracé-
quement que le néocortex, c’est-à-dire l’enveloppe rébrales la plus précise est la stéréoélectroencé-
la plus externe du cerveau, et n’avait que rarement phalographie, mise au point dans les années 1980
accès aux structures plus profondes, tel le lobe par le neurochirurgien français Jean Talairach. Cette
temporal médian. Ceci explique certainement ses méthode offre l’avantage de pouvoir enregistrer à
conclusions, qui furent à l’époque que ces phéno- la fois le néocortex et les structures profondes, car
mènes « expérientiels » provenaient du néocortex les électrodes sont enfoncées par voie latérale. Ainsi,
temporal, c’est-à-dire de la partie la plus externe à l’inverse de ce qu’avait obtenu Penfield, la plupart
de ce lobe. Il interpréta aussi le déjà-vu comme une des équipes de médecins déclenchaient des déjà-
« illusion d’interprétation », c’est-à-dire un trouble vu en stimulant des structures temporales internes,
de la comparaison entre l’expérience en cours et telles que le complexe amygdalien ou l’hippocampe,
les informations stockées en mémoire. seules structures temporales médianes explorées
Des études ultérieures ont confirmé que le déjà- couramment à cette époque.
vu pouvait être déclenché par la stimulation du lobe Le fait que les stimulations de l’hippocampe et
temporal chez des patients examinés dans le cadre du complexe amygdalien produisent des épisodes
d’une épilepsie. À partir des années 1960, il devint de déjà-vu, associé au fait que ces zones sont critiques
possible d’enregistrer l’activité électrique cérébrale, dans la mémorisation, a conduit les neurologues à
de façon plus prolongée et avec des électrodes penser que le déjà-vu est une perturbation transi-
intracérébrales. Les électrodes intracérébrales, toire des systèmes mnésiques. Le déjà-vu ressenti
posées sous anesthésie générale chez des patients par les sujets épileptique résulterait de l’activation,
épileptiques, enregistrent l’activité électrique des sous l’effet des décharges épileptiques, d’un réseau

Hippocampe
a b

Cortex
Cortex entorhinal
périrhinal

c D’où vient le sentiment de


déjà-vu ? La zone cérébrale
candidate est la région rhinale,
Hippocampe comportant le cortex entorhinal
et le cortex périrhinal. Le cortex
périrhinal resterait au repos
(en gris) lorsque l’on observe
une scène familière (a), mais
s’activerait devant une situation
nouvelle (b, en rouge). S’il tombe
momentanément en panne à
Cortex
Cortex cause d’un moment de fatigue
entorhinal
Delphine Bailly

périrhinal (c, en gris), une scène inconnue


peut alors être perçue comme
familière : c’est le déjà-vu !

© Cerveau & Psycho - N° 10 61


Bartolomei article 25/05/05 16:31 Page 62

impliqué dans la mémoire normale. Toutefois, dans zone épileptogène n’était pas située dans le lobe
toutes ces expériences, les phénomènes de déjà-vu temporal, c'est-à-dire même quand le cortex rhinal
étaient rares en comparaison du nombre de patients n’était pas situé dans une région impliquée préco-
et de stimulations pratiquées (environ deux pour cement dans les crises.
cent seulement des patients subissant des stimula-
tions du complexe amygdalien ou de l’hippocampe).
La plupart des neurologues ne retrouvaient pas de Une défaillance des zones
différences très nettes dans la stimulation du
complexe amygdalien ou celle de l’hippocampe, et
servant à repérer la nouveauté
les théories proposées s’appliquaient surtout aux Comment le cortex rhinal crée-t-il la sensation
phénomènes de réminiscences de scènes visuelles de déjà-vu ? La description du phénomène n’est pas
passées, plus qu’à l’impression de déjà-vu. En d’autres encore très précise, mais des études réalisées chez
termes, la « zone du déjà-vu » devait se situer ailleurs, le singe soulignent le rôle joué par les cortex rhinaux
et ces expériences ne l’auraient stimulée que de dans la mémoire de reconnaissance visuelle. Lors-
façon imprécise. qu’on montre à un singe une collection de figures
dessinées sur un papier (des bananes, des cercles
Une zone cérébrale du déjà-vu ou des triangles), il garde en mémoire le souvenir
de ces formes. Si on lui apprend à désigner, parmi
Selon des observations réalisées l’année dernière une nouvelle collection d’objets (où apparaissent
dans notre équipe, le déjà-vu serait lié à une petite par exemple des tiges et des pommes), les objets
partie de la région temporale interne : la « région nouveaux et non ceux qu’il a déjà vus auparavant,
rhinale » située sous l’hippocampe, dans le sillon on constate que les neurones de son cortex péri-
collatéral, à la face interne du lobe temporal (voir rhinal s’activent. Cette zone servirait ainsi à détec-
la figure page 61). La région rhinale est elle-même ter ce qui est nouveau dans une scène, et l’on constate
divisée en cortex entorhinal et cortex périrhinal. Le que les singes ayant une lésion à ce niveau réus-
cortex périrhinal est un lieu de convergence des sissent moins bien ce test.
informations sensorielles (images, sons, odeurs), Voilà qui offre une interprétation plausible du
issues notamment de la voie visuelle ventrale. Il déjà-vu. Imaginez d’abord que, par un jeu de décor
achemine ensuite les informations au cortex ento- d’un théâtre fabuleux, une équipe de techniciens
Bibliographie rhinal, lequel les transmet à l’hippocampe, où elles dotés de moyens illimités reproduise, à l’aéroport
E. BARBEAU et al., Le sont en partie mémorisées. Nous avons étudié en J. F. K., les moindres détails d’une scène que vous
cortex périrhinal chez détail le rôle de ces structures dans le déjà-vu. avez réellement vécue par le passé dans un autre
l’homme, in Rev. Neurol., Les neurochirurgiens savent depuis quelques aéroport. Chaque détail de cette scène étant iden-
vol. 160, pp. 401-11, 2004. années poser une électrode dans la région tempo- tique à une scène que votre cerveau a déjà enre-
F. BARTOLOMEI et al., robasale, ce qui permet d’enregistrer l’activité sur gistrée, même inconsciemment, la zone de la
Cortical stimulation study of la face interne des cortex rhinaux, pendant que nouveauté ne s’activera pas. Logiquement, vous
the role of rhinal cortex in d’autres électrodes mesurent l’activité d’autres aurez l’impression d’avoir déjà vu tout cela, car
déjà vu and reminiscence of parties du lobe temporal, notamment le complexe vous l’avez vraiment déjà vu. Ayant vu le début
memories, in Neurology, amygdalien et l’hippocampe. de la scène, vous aurez le sentiment de pouvoir
vol. 63, pp. 858-64, 2004. Nous avons ainsi observé que la stimulation de prédire l’instant d’après en puisant dans vos souve-
A. S. BROWN, A review of la région rhinale provoque des phénomènes de nirs. Mais imaginez maintenant, à l’inverse, que la
the déjà vu experience, in déjà-vu beaucoup plus souvent que la stimulation zone de la nouveauté cesse de fonctionner pour
Psychol Bull, vol. 129, du complexe amygdalien ou de l’hippocampe. une raison physiologique quelconque, par exemple
pp. 394-413, 2003. Nous nous sommes alors concentrés sur l’effet de un début de crise d’épilepsie ou un phénomène de
E. Halgren et P. Chauvel, la stimulation des cortex rhinaux. Ces résultats fatigue cérébrale qui resterait à élucider. Votre
Experiential phenomena concernent 24 patients présentant une épilepsie cerveau se retrouverait alors dans le même état
evoked by human brain partielle pharmacorésistante, ayant été examinés que dans la situation décrite : tout se passe comme
electrical stimulation, au moyen d’électrodes intracérébrales dans notre s’il avait déjà vu cette scène, et l’apparent pouvoir
in Electrical and Magnetic centre, pour la préparation d’une intervention de prédire la suite résulte de l’impression de puiser
Stimulation of the brain
chirurgicale. Chez ces patients, nous avons suscité le déroulement de la scène dans vos souvenirs.
and spinal cord, New
York : Raven Press Ltd, un phénomène de type déjà-vu dans 11 pour cent Le déjà-vu serait-il simplement une défaillance
p. 123, 1993. des stimulations de la région rhinale (rappelons cérébrale temporaire ? Une telle défaillance résul-
qu’on ne dépasse pas deux pour cent quand on terait, comme nous l’avons dit, d’un phénomène
stimule le complexe amygdalien ou l’hippocampe). de fatigue cérébrale, ce qui est en accord avec le
La différence est, par conséquent, très nette, et la fait que les épisodes de déjà-vu surviennent préfé-
Fabrice BARTOLOMEI région rhinale apparaît comme une zone critique rentiellement lorsque l’attention se relâche, ou que
est neurologue dans dans la formation des déjà-vu. l’on est stressé. La zone cérébrale concernée serait
le Service de De façon intéressante, si certains de ces sujets moins alimentée, et « court-circuitée » temporai-
neurophysiologie clinique avaient déjà ressenti ce type de sensation dans leur rement. Dans ce cas, les « preuves de la réincar-
et INSERM EMI 9 926 crise, d’autres n’avaient jamais eu de tels phéno- nation » entrevues par les auteurs du XIXe siècle
de l’Université de la mènes dans leurs crises habituelles. De plus, le déjà- ne seraient que la version romancée d’un simple
Méditerranée, à Marseille. vu pouvait être déclenché chez des patients dont la « bug cérébral ». ◆

62 © Cerveau & Psycho - N° 10


lafargue article 24/05/05 16:52 Page 63

La force

NEUROBIOLOGIE
du mental

L’influx nerveux des vrais athlètes n’est pas seulement

Allsport Concepts/Getty
dans leurs muscles : le cerveau libère l’énergie qui permet
de battre les records, c’est lui qui fait la différence.

Gilles LAFARGUE et Mathias PESSIGLIONE

Sport et cerveau

rnold Schwarzenegger n'a jamais gagné efficaces. S’il fallait résumer la différence entre

A un championnat d'haltérophilie. « C'est


normal, c'est de la gonflette », disent
les mauvaises langues. Toutefois, si les
muscles de l'ancien lauréat des plus
prestigieux concours de body-building sont assu-
rément en cause, son cerveau l'est tout autant.
Loin de nous l’idée de laisser croire que les capa-
Terminator et un champion d’haltérophilie, il faudrait
évoquer au moins trois facteurs : ses muscles n’ont
pas la structure ni la puissance de ceux d'un cham-
pion, il ne possède pas la technique de l’épaulé-jeté,
et enfin (cet article se concentrera sur ce dernier
aspect), son cerveau n’imprime pas au muscle le
« petit supplément d’énergie » qui fait la différence…
cités intellectuelles du gouverneur de Californie sont Pour comprendre comment un athlète soulève un
inférieures à celles d’un champion olympique d’hal- poids, une analogie peut être utile : celle du jouet à
térophilie. Simplement, la force réside autant dans piles. Imaginez un petit lapin électrique qui fait des
la configuration des circuits cérébraux que dans les bonds. Lorsque la pile s’épuise, le lapin ralentit, et
muscles. Ces derniers sont commandés par le cerveau, même un lapin de modèle supérieur, doté d’un moteur
et plus « le cerveau est fort », plus les muscles sont puissant, se déplace moins vite si sa pile débite un

© Cerveau & Psycho - N° 10 63


lafargue article 24/05/05 16:52 Page 64

1. Le lapin de cette programme de commandes est ensuite transmis à


publicité bien connue va l’aire motrice primaire qui les envoie aux muscles.
beaucoup plus vite que Les ganglions de la base modulent les commandes
les autres, non parce motrices selon l’envie et la motivation.
qu’il est doté d’un Ainsi de nombreuses aires cérébrales participent
moteur plus puissant, à l'intensité de la commande électrique envoyée aux
mais parce que sa pile muscles via l'aire motrice primaire. Suffit-il de
est de meilleure qualité. muscler son cerveau pour être plus fort ?
Un principe qui
s’applique au cerveau
et aux muscles…
Se muscler par la pensée
À la fin du XIXe siècle, des physiologistes de
l’Université Yale ont eu l’idée d’une expérience
inédite. Des volontaires participaient à un
programme de musculation où ils devaient soule-
ver tous les jours des poids avec le bras droit,
mais ne pas entraîner leur bras gauche. Un mois
plus tard, on mesura la force des deux bras : natu-

Duracell
rellement, le bras droit était devenu plus puis-
sant, mais… le bras gauche aussi ! Et pourtant il
n’avait produit aucun effort « réel ».
courant faible, qu’un lapin doté de moteurs plus Aujourd’hui, les neurobiologistes expliquent ce
modestes, mais alimentés par une pile neuve. phénomène : au fil de l’entraînement, le bras droit
Chez l’être humain, la pile est le cerveau, et le devient plus fort, en partie, car le cerveau s’est
moteur, le muscle. En effet, les muscles sont musclé. Dans plusieurs zones cérébrales, les
actionnés par des courants électriques délivrés neurones commandant ce bras ont renforcé leurs
par le cerveau, tout comme le moteur l’est par la connexions, appelant même en renfort d’autres
pile. Selon cette approche, certaines personnes neurones jusqu’alors laissés au repos, qui augmen-
ont un cerveau qui délivre des courants élec- tent la réserve d’énergie dévolue au mouvement.
triques plus intenses que d’autres. À capacités Cela se produit dans l’aire motrice primaire gauche,
musculaire et technique comparables, elles sont opposée au bras droit, mais aussi dans les régions
à même de développer des forces supérieures. préfrontales, pariétales et prémotrices des deux
Cependant l'image de la pile a ses limites. En effet, hémisphères. C’est pourquoi, lorsqu’il s’agira de
contrairement à celle de la pile, la puissance du produire un effort du bras gauche, ces différentes
cerveau peut être améliorée par des entraîne- aires cérébrales seront à même de stimuler plus
ments, et également de façon ponctuelle par l’état intensément l’aire motrice primaire droite qui
de motivation de la personne. contrôle le bras gauche, même si ce dernier n’a pas
Quelles zones du cerveau participent aux bien- soulevé un seul haltère en plusieurs semaines. La
faits de l'entraînement et de la motivation ? Il force du cerveau sert pour les deux bras ! Le bras
s’agit d’un chapelet d’aires cérébrales, aux noms gauche, bien que n’ayant subi aucun entraînement,
aussi savants que cortex préfrontal, cortex parié- profite de la « pile électrique » de tout le cerveau.
tal, aire motrice supplémentaire, aire prémotrice, Y aurait-il moyen de muscler son cerveau unique-
2. La motivation aide aire motrice primaire, cervelet, ganglions de la ment par la pensée, avant de passer à l’acte, et
à gagner, à condition base (voir la figure 3). réaliser d’emblée une bonne performance ? En 1992,
que l’on ait toutes ses Initialement, l’information est émise par le cortex les neuroscientifiques Guang Yue et Kelly Cole, de
facultés cérébrales. préfrontal, siège de la décision d’agir. Puis elle est l’Université d’Iowa, ont demandé à des volontaires
Certains patients transmise au cortex pariétal et à l’aire motrice d’imaginer en se concentrant qu’ils contractaient
présentant des lésions supplémentaire, qui préparent les commandes élec- les muscles de leur poignet, pendant plusieurs
des ganglions de la base triques pour activer les fibres musculaires. Ce minutes et ce durant plusieurs semaines. Ils ont
ne tirent aucun bénéfice
de la motivation. Tant
qu’il n’y a pas d’enjeu a b
(ici dans un jeu de foire
où il faut serrer une
pince le plus fort
possible), ils réussissent
aussi bien qu’une
personne normale (a).
Mais dès lors qu’un
enjeu financier est
proposé (b),
ils n’améliorent pas
leur performance,
contrairement à
la personne saine, dont
les ganglions de la base
J-M. Thiriet

sont activés par


la récompense.

64 © Cerveau & Psycho - N° 10


lafargue article 24/05/05 16:52 Page 65

Cortex moteur

Aire motrice Aire prémotrice Aire motrice primaire


supplémentaire Cortex pariétal

3. Lors d’une compétition sportive, le cortex


préfrontal initie l’effort, ordonnant au cortex pariétal de
préparer le mouvement (trajet violet). Le cortex pariétal Cortex
prépare les commandes électriques du mouvement, les préfrontal
transfère au cortex moteur, puis à la moelle épinière,
puis aux muscles. La perspective d’une récompense
mobilise quant à elle le cortex orbitofrontal, qui active les
ganglions de la base, lesquels renforcent l’action de l’aire
motrice supplémentaire et décuplent l’effort (trajet rouge).

constaté que, dans des épreuves d’évaluation de la


force musculaire, ces volontaires étaient ensuite
capables de supporter des torsions supérieures
exercées sur leur poignet. Par de simples exer-
cices mentaux, les sujets avaient réussi à amélio-
rer leur force maximale de 23 pour cent, presque
autant que ceux de l’autre groupe qui s’étaient
réellement entraînés et l’avaient améliorée de
30 pour cent. Notons cependant que l’effet de l’en-
traînement mental sur la force physique est surtout
Cortex
important lorsqu’il s’adresse à des muscles orbitofrontal
jusqu’alors peu sollicités par l’entraînement
physique. Un sportif de haut niveau ne doit pas Ganglions
Delphine Bailly

espérer augmenter sa force maximale de 20 pour de la base Vers la moelle épinière


cent par la pratique mentale.
Pour expliquer de tels résultats, songeons que
le simple fait d’imaginer un mouvement (ou un
effort musculaire) active précisément les zones
du cerveau qui servent ensuite à réaliser ce demandé à de tels patients de participer à un jeu Bibliographie
mouvement. Ainsi, imaginer une séance de de foire où il faut serrer une pince le plus fort
musculation reproduit en partie les efforts exer- possible pour gagner un maximum d’argent. Chez V. K. RANGANATHAN et
cés dans la réalité. Les sportifs de haut niveau la plupart des gens, la force développée augmente al., From mental power to
pratiquent cet entraînement mental pour réus- avec l’enjeu monétaire. Au contraire, les patients muscle power - gaining
sir leurs courses : les nageurs répètent mentale- victimes de lésions des ganglions de la base ne strength by using the mind.
ment les mouvements avant de plonger, le serrent pas plus fort lorsque la somme en jeu est in Neuropsychologia,
perchiste récapitule dans sa tête l’enchaînement importante que lorsqu’elle est négligeable. Pour- vol. 42, n° 7, p 944, 2004.
qui va le propulser vers la barre. Cette gymnas- tant, ils peuvent moduler leur force si on le leur P. MONTAGUE et
tique imaginaire « préchauffe » les zones du cerveau demande. En outre, leur cortex orbitofrontal fonc- G. BERNS, Neural
qui vont passer à l’action. tionne correctement, car il enclenche une réac- economics and the
biological substrates of
tion émotionnelle, mesurée par des capteurs de
valuation, in Neuron,
Un stimulant : la motivation transpiration (d’autant plus importante que l’émo-
tion est intense), lorsqu’on leur promet une récom-
vol. 36, p. 265, 2002.
Un autre paramètre mental déterminant dans pense forte. Tout se passe donc comme si, chez D. LAPLANE et
B. DUBOIS Auto-Activation
la performance physique est la motivation. L’en- ces patients, la réaction affective ne pouvait être deficit : a basal ganglia
jeu de la compétition, la gloire, la rémunération, convertie en surcroît d’effort moteur. Cela confirme related syndrome, in
l’orgueil, décuplent la force physique. Ces récom- que les ganglions de la base assurent le lien entre Movement Disorders,
penses entrevues sont prises en compte par les les aires corticales codant la valeur affective d’une vol.16, p. 810, 2001.
aires orbitofrontales : par exemple, on constate récompense à venir et celles commandant l’effort W. SCHULTZ et al.,
que cette zone du cerveau s’active chez des musculaire nécessaire pour l’obtenir. Reward processing in
personnes qui anticipent des gains importants ou Pour améliorer vos performances sportives, moti- primate orbitofrontal
même une crème glacée. Or, le cortex orbitofron- vez-vous! Dans un match de tennis à l’issue indé- cortex and basal ganglia,
tal est connecté aux ganglions de la base, un cise, la fatigue atteint les muscles, mais aussi les in Cerebral Cortex,
ensemble de noyaux sous-corticaux eux-mêmes neurones du cortex préfrontal et du cortex moteur, vol. 10, p. 272, 2000.
reliés au cortex moteur (ensemble aire motrice qui épuisent leurs neuromédiateurs et deviennent
supplémentaire, aire prémotrice et aire motrice de moins en moins nombreux à émettre des
primaire.) L’anticipation d’une récompense suit décharges électriques. C’est dans ce cas que la Gilles LAFARGUE
par conséquent le parcours suivant : activation du capacité de se motiver soi-même est cruciale. C’est est chercheur en
cortex orbitofrontal, mise en action des ganglions le moment de penser à une bonne raison de gagner neurosciences et maître
de la base, stimulation du cortex moteur et… ce match. Alors, le cortex orbitofrontal entre en de conférences à
contraction accrue des muscles. action. Il stimule le cortex moteur par une voie l'Université Lille-3.
L’observation de patients victimes de lésions détournée, via les ganglions de la base. Il leur Mathias PESSIGLIONE
des ganglions de la base semble appuyer cette permet de fonctionner à plein régime pendant est chercheur en
hypothèse. Ces patients présentent parfois un quelques minutes de plus. Le temps d’empocher la neurosciences au
tableau d’apathie marquée, caractérisé par l’ab- mise et de soulever le trophée. Un revers de Laboratoire de
sence de comportement spontané, mais une capa- médaille : les réserves des neurones ne sont pas neuroanatomie cognitive
cité normale de réaliser les gestes qu’on leur pour autant reconstituées. Si la victoire n’arrive de l'Hôpital de la
demande. À l’Hôpital de la Salpêtrière, nous avons pas, la chute sera d’autant plus dure. ◆ Salpêtrière, à Paris.

© Cerveau & Psycho - N° 10 65


article Verstichel 24/05/05 16:47 Page 66

NEUROBIOLOGIE
Monsieur L. habite depuis 20 ans rue de Rivoli, à Paris.
Un jour, il tombe dans le coma et, en se réveillant,
est persuadé d’être à Aix-la-Chapelle, en Allemagne.
Depuis, il ne cesse d’inventer toutes sortes
d’arguments pour défendre cette conviction.

Le déni de réalité
LE CAS CLINIQUE Patrick VERSTICHEL

onsieur L., âgé de 67 ans, est un hémiplégie, à la suite d’une obstruction d’une artère

M enseignant de philosophie parisien


à la retraite. Un jour, alors qu’il est
en vacances en province, il sombre
dans le coma. Le diagnostic conclut
à une hémorragie cérébro-méningée par rupture
d’anévrysme. Transféré à Paris, il est opéré.
Le résultat paraît d’abord excellent : il n’a aucune
cérébrale : son bras gauche est totalement para-
lysé, et elle n’éprouve aucune sensation quand on
effleure son bras, quand on appuie dessus ou quand
on le pique. Lorsqu’on lui demande comment va
son côté paralysé, elle prend un air contrarié : « C’est
toujours pareil ! Cette nuit il est parti ; je ne l’ai
pas vu, mais il est sorti par la fenêtre et il n’a repris
séquelle paralytique, présente une bonne récupéra- sa place que ce matin. » On s’étonne de cette singu-
tion intellectuelle, et une mémoire intacte. Cepen- lière tendance de son membre à la fugue nocturne ;
dant, en discutant avec lui dans sa chambre d’hô- d’ailleurs, lui fait-on remarquer, ce bras épris de
pital, ses interlocuteurs lui trouvent des propos liberté ne peut effectuer aucun mouvement puis-
étranges. « Nous sommes à Aix-la-Chapelle natu- qu’il est paralysé. Comment dans ces conditions
rellement, voyons, je reconnais parfaitement la serait-il capable de s’envoler ? De plus, a-t-on
ville ! » On fait remarquer qu’il est impossible que jamais entendu parler d’un bras qui se comporte
l’hôpital se trouve à Aix-la-Chapelle puisqu’il est de cette façon ? Madame F. est sourde à ces argu-
en France ; qu’à cela ne tienne, Monsieur L. répond : ments : « Il ne m’obéit pas, c’est vrai – dit-elle en
« C’est bien Aix-la-Chapelle, mais pas la ville d’Al- tentant de secouer le bras paralysé –, mais il n’en
lemagne, une autre Aix-la-Chapelle, en France, que fait qu’à sa tête, et il va recommencer la nuit
Napoléon a édifiée lors de son retour de campagne. » prochaine. Pourvu qu’il revienne quand même. Je
Lorsqu’on cherche à lui faire entendre raison, en lui sais que c’est difficile à croire, mais c’est comme
disant que cette prétendue Aix-la-Chapelle est en ça. » Mais comment expliquer qu’un bras puisse
fait Paris, Monsieur L. invoque la relativité, la vitesse disposer d’une volonté autonome ? Comme elle est
de la lumière, donne les équations reliant la distance, dans un hôpital, Madame F. conclut en toute logique
la vitesse et le temps et prétend que selon la vitesse que les médecins lui ont greffé un bras robotisé.
de la lumière, rien n’interdit à une ville donnée de
se trouver au même endroit que Paris. Une fois les
mânes d’Einstein invoquées, rien ne le fera chan-
Une explication à tout prix
ger d’avis. Le lendemain, il sera convaincu d’être à Ces deux patients ont des caractéristiques
Amsterdam, et affirmera de la même façon que Paris communes. Il s’agissait d’individus auparavant
et Amsterdam ne sont pas si éloignées, et que rien normaux, sensés, capables de raisonner logique-
n’empêche en se promenant dans le 14e arrondis- ment, et sans appétence particulière pour la science-
sement de Paris de déboucher sur la Grand-Place fiction. Cependant, après leur lésion cérébrale, ils se
d’Amsterdam, étant donné la rapidité des moyens sont mis à réfuter des données évidentes, pour privi-
de locomotion actuels ! légier des hypothèses invraisemblables, essayant de
Le cas de Monsieur L. rappelle celui de les démontrer par des raisonnements saugrenus.
Madame F., âgée de 72 ans, hospitalisée pour une Monsieur L. semble mélanger les villes de Paris et

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article Verstichel 24/05/05 16:47 Page 67

Photodisc
d’Aix-la-Chapelle, sans jamais admettre qu’il puisse L’hémisphère gauche, à la différence du droit, 1. New York ou Paris ?
avoir tort. Madame F. n’envisage pas qu’elle puisse a ainsi tendance à rationaliser tout. Il contrôle le Paris ou New York ?
être dupée par ses sens. Elle admet difficilement que langage, particulièrement la grammaire et l’ex- Les patients atteints du
son bras soit paralysé : il est seulement « lourd », ou pression parlée, sur un mode logique. Féru de syndrome de déni
« fatigué ». Plutôt que de reconnaître que son membre raisonnement, il cherche une explication à tout, de la réalité se croient à
est devenu insensible et qu’elle ne le perçoit plus, notamment aux sensations perçues. Chez une New York alors qu’ils
elle invoque la greffe d’un bras robotisé. femme dont les deux hémisphères étaient intacts, sont à Paris. Ils refusent
mais ne communiquaient plus à cause d'une l’évidence, même si
destruction de la bande de fibres nerveuses les on leur montre
Cerveau théorique reliant, nommée le corps calleux, le neurologue les monuments
et cerveau pragmatique Jerre Levy, de l'équipe de Roger Sperry à l'Insti-
tut de technologie de Californie, a effectué l'ex-
caractéristiques de la
capitale.
L’un et l’autre nient tout dysfonctionnement de périence suivante : il a présenté à cette patiente
leur organisme, toute responsabilité de leur cerveau une photographie de jeune femme dévêtue, en lui
dans les phénomènes qu’ils croient percevoir. Leurs demandant de fixer un point devant elle sur l'écran.
propos peuvent être qualifiés de fabulatoires, mais La photographie était présentée brièvement à
ces fabulations ne concernent que les lieux pour droite de la ligne de vision définie par le point
Monsieur L., son bras pour Madame F. En dehors fixe. Ainsi, l'image de la femme nue se projetait
de cet aspect, leur discours est cohérent. Comme sur la partie gauche de chaque rétine. Or ces zones
la plupart des patients qui présentent de telles mani- sont elles-mêmes reliées à l'hémisphère cérébral
festations, les lésions en cause touchent l’hémi- droit. C'est, par conséquent, ce seul hémisphère
sphère droit. C’est probablement l’élément princi- qui « voyait » la femme nue.
pal pour interpréter ces cas de déni de réalité. Ces L’hémisphère droit ne disposant pas des capaci-
lésions hémisphériques droites entraînent une tés linguistiques permettant de s’exprimer, la patiente
défaillance de leur faculté de raisonnement. n’a pas pu décrire l’image. En revanche, elle a eu
Le cerveau ne traite pas la réalité d’une façon une réaction de gêne, a rougi, a ri nerveusement et
monolithique. Ainsi, des aires cérébrales distinctes a mis sa main devant sa bouche. L’image n’avait
traitent les idées abstraites et les perceptions du pas été perçue par l’hémisphère gauche, mais ce
monde réel. Lorsque vous cueillez une pomme sur dernier a détecté les manifestations de la gêne, et a
un arbre, l'hémisphère droit associe la pomme à la « inventé » une explication : c’était les machines utili-
tarte aux pommes, au souvenir de la tarte aux sées par les expérimentateurs qui avaient provoqué
pommes de votre grand-mère ; il peut aussi l'asso- ce sentiment de confusion. Si l’hémisphère droit ne
cier à la belle saison, etc. De son côté, l'hémisphère s’exprime pas par la parole, il dispose de raison, et
gauche catégorise rationnellement la pomme comme on lui attribue volontiers la puissance imaginative.
un fruit rond de nos campagnes, proche en cela de C’est pourtant lui qui maîtrise les notions pragma-
la poire, recense ses différentes variétés, bref se tiques et intervient dans le rappel des souvenirs,
comporte comme un dictionnaire. dont il organise la séquence chronologique.

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article Verstichel 24/05/05 16:47 Page 68

Cortex pariétal Cortex pariétal


endommagé
Aire associative
Aire associative
non activée

∂Delphine Bailly
Aire visuelle primaire
2. Le sentiment de son propre bras nécessite l’activation simultanée est activée (en traits pleins bleus), mais pas l’aire pariétale, de sorte que
de plusieurs aires cérébrales. Une personne dont le cerveau est intact l’aire associative n’est pas activée et l’on sait que c’est le bras d’un autre.
voit son propre bras : l’information visuelle circule de l’œil à l’aire visuelle Au contraire, la patiente dont le cortex pariétal est lésé ne distingue plus
primaire (a, en traits pleins verts). En même temps, elle sent son bras, et son bras de celui d’un autre. Lorsqu’elle voit son bras, l’aire visuelle est
l’information tactile circule du bras au cortex pariétal (en pointillés verts). activée (en vert), mais pas l’aire pariétale, qui est endommagée : l’aire
Entre les deux, une aire associative concentre les informations visuelles et associative n’est pas activée, et tout se passe comme si c’était le bras d’un
tactiles. L’activation de cette aire procure la certitude qu’il s’agit bien de autre (en bleu). Chez cette patiente, l’hémisphère gauche tente à tout
son propre bras. Ainsi, quand on voit le bras de son voisin, l’aire visuelle prix de justifier le fait qu’elle a deux bras gauches.

Les exemples de Monsieur L. et de Madame F. Chez Monsieur L., la lésion droite a détruit la face
suggèrent que la cohérence du raisonnement, la interne du lobe frontal, et perturbé le sentiment de
prise en compte de certaines données « de bon familiarité que le patient éprouve pour les lieux ainsi
sens » (comme le fait qu’une ville ne peut pas être que le rappel des informations mémorisées sur ces
simultanément à deux endroits, ou bien qu’il est lieux. La ville de Paris n’évoque pas plus de fami-
impossible qu’un bras, robotisé ou non, puisse liarité qu’une autre, et le patient peut se croire, aussi
s’évader à sa guise) dépendent d’une nécessaire bien à Aix-la-Chapelle ou à Amsterdam selon l’ins-
coopération entre les deux hémisphères. L’hémi- piration du moment, ou parce que la rue entrevue
sphère gauche cherche à tout prix à trouver des par la fenêtre de sa chambre ressemble vaguement
explications, sans évaluer la probabilité que ces à une autre, ou encore parce qu’il a cru percevoir
explications soient plausibles dans le monde réel. une allusion faite par son entourage à l’une ou à
L’hémisphère droit tempère les exigences de l’hé- l’autre ville. La destruction localisée dans l’hémi-
misphère gauche et n’hésite pas à le contredire sphère droit perturbe la cohérence des souvenirs.
lorsqu’il s’égare dans des raisonnements spécieux. Normalement, Monsieur L. devrait bien savoir qu’il
Lorsque l’hémisphère droit ne fonctionne plus ne peut pas se trouver à Aix-la-Chapelle puisqu’il
normalement parce qu’il est lésé, l’hémisphère n’a pas le souvenir de s’y être rendu récemment.
gauche cherche à démontrer tout, parfois par l’ab- La difficulté tient au fait que l’hémisphère gauche
surde. Essayons de comprendre plus en détail les gère mal les souvenirs : si un souvenir quelconque
cas de Monsieur L. et de Madame F. sur Amsterdam revient au patient, il l’intègre aussi-
tôt dans sa perception immédiate, d’où la confu-
sion entre les souvenirs qu’il a d’Amsterdam et de

Paranoïa : un excès de raisonnement ? Paris où il se trouve effectivement. Si on l’inter-


roge, l’hémisphère gauche se lance dans des expli-
cations totalement déconnectées de la réalité ; il
a paranoïa présente indiscutablement des traits communs avec les utilise une rhétorique abstraite inappropriée. Il
L comportements observés après lésion de l’hémisphère droit. Dans cette
maladie, le patient exprime une conviction inébranlable (il est victime d’un
est ici totalement dépourvu d’esprit critique, et
l’hémisphère droit détruit ne peut le rendre à l’évi-
complot organisé, il est un génie, il est le messie, etc.), et tous les faits qui dence en le mettant face aux impossibilités maté-
rielles qu’il ne perçoit plus.
se présentent à lui sont réinterprétés en fonction de cette conviction. La
Pour Madame F., la lésion touche le lobe parié-
ratiocination est poussée à son comble, et le patient est totalement imper- tal droit. Cette région est essentielle dans la percep-
méable à toute critique de ses excès de raisonnement. Ce dernier est parfois tion de la sensibilité du côté gauche du corps et
suffisamment convaincant pour induire autrui en erreur et le faire adhérer dans la représentation corporelle, c’est-à-dire le
au délire. Toutefois, on ignore encore aujourd’hui si cette maladie résulte schéma mental du corps. Le membre supérieur est
d’un hyperfonctionnement de l’hémisphère gauche ou d’un hypofonction- devenu insensible, et il y a une perte de familiarité
nement de l’hémisphère droit. avec celui-ci. Chez elle, comme chez de nombreux
autres patients ayant des lésions similaires, la perte

68 © Cerveau & Psycho - N° 10


article Verstichel 24/05/05 16:47 Page 69

de la familiarité avec le membre aboutit à des


confusions avec le membre de l’examinateur. Si
La zone des sophismes
celui-ci met sa main gauche à côté de la main
gauche de la patiente, elle ne reconnaît plus la a tendance de l’hémisphère aires visuelles de l’hémisphère
sienne, et croit sentir sa main paralysée bouger
quand l’examinateur agite ses doigts.
L gauche à rationaliser le fonc-
tionnement mental de l’individu est
gauche, et une diapositive de porte
obstruée par la neige à l’œil gauche
Comment une telle confusion est-elle possible ? illustrée dans les cas de « cerveau pour stimuler les aires visuelles de
Habituellement, le sentiment d’appartenance d’un divisé » (en anglais split brain) décrits l’hémisphère droit. Le patient devait
membre résulte de l’action concertée de plusieurs
par le neurobiologiste américain ensuite sélectionner, parmi plusieurs
zones cérébrales. La « sensation » de la main est
Michael Gazzaniga. Chez ces patients, images placées devant lui, une illus-
procurée par des capteurs de pression et de tension
situés dans les muscles, les tendons et la peau et les deux hémisphères ne communi- tration qui se rapportait à celles qu’il
qui envoient des informations, via des nerfs senso- quent plus, à cause d’une section du avait vues. La main droite comman-
riels, jusqu’au cortex somatosensoriel dans le lobe corps calleux, qui, normalement, dée par l’hémisphère gauche a choisi
pariétal. En même temps, la vue de la main active assure la connexion entre les deux une image de poulet, tandis que la
le cortex visuel, dans l’aire occipitale. La mise en hémisphères. On peut alors stimu- main gauche contrôlée par l’hémi-
commun des activités pariétales (sensorielles) et ler chaque hémisphère indépen- sphère droit choisissait une image
occipitales (visuelles) se fait dans des zones asso- damment : en projetant une image de pelle. L’hémisphère gauche (qui
ciatives à la limite entre le lobe pariétal et le lobe dans le champ latéral d’un des deux n’avait pas eu conscience de l’image
occipital : on voit une main en même temps que yeux, on stimule les aires visuelles de la neige obstruant une porte) s’est
l’on sent son mouvement. Or, lorsqu’on regarde la de l’hémisphère correspondant. étonné du choix de la pelle par la
main d’autrui, on ne sent pas son mouvement, et M. Gazzaniga a fait l’expérience main gauche et a tenté de rationa-
c’est cette distinction qui permet de différencier la suivante avec un de ses patients. Il a liser ce choix : « La patte était celle
main d’un autre de la sienne propre. projeté une diapositive de patte de d’un poulet, et il faut une pelle pour
Chez Madame F., la zone pariétale est endom- poulet à l’œil droit pour stimuler les nettoyer le poulailler. »
magée, de sorte que si elle voit une main à proxi-
mité, elle la prend pour la sienne. Qu’elle voie sa
propre main en même temps, elle affirme que c’est
la sienne, car rien ne lui permet de distinguer les Il tempère les emportements de l’hémisphère gauche,
deux. Comment cette difficulté, nommée asomato- qui cherche avant tout à relier les faits et les percep-
gnosie, est-elle rationalisée par l’hémisphère gauche ? tions les uns aux autres, et, qui, pour ce faire, use
de toute forme de logique. Ce dernier ne possède
pas le sens de l’autocritique, et n’évoque jamais un
L’hémisphère possible dysfonctionnement de l’individu, faisant
de la mauvaise foi appel à des explications externes (« on » a changé
mon bras ; « on » a modifié le paysage).
Privé des informations sensorielles et du senti- Cette théorie de la complémentarité des hémi-
ment d’appartenance, le membre supérieur gauche sphères a été développée par le neurologue Vilaya-
semble un corps mort ou, pire, un corps étranger, nur Ramachandran. Selon lui, l’hémisphère gauche Bibliographie
artificiellement rattaché au corps, sans vraiment lui organise les données affluant au cerveau en un F. SELLAL,
appartenir. Mais l’hémisphère gauche veille et trouve système de croyances dotées d’une certaine logique C. RENASEAU-LECLERC
toujours comment justifier de telles anomalies interne. Il assure une défense psychologique de et R. LABRECQUE
perceptives. Il sait trouver une explication, sans l’individu, fût-ce au prix d’une négation de la mala- L’homme à six bras,
exigence de bons sens et d’auto-critique, mais avec die ou de l’organe malade : l’anosognosie. Si le rôle in Revue Neurologique,
une apparence de cohérence qui tient parfois du de l’hémisphère gauche est de bâtir un modèle et vol. 152, pp. 190-195,
sophisme. S’il y a deux bras gauches devant lui, de le justifier à tout prix, celui de l’hémisphère droit 1996.
c’est que d’une manière ou d’une autre ils sont liés est de déceler des anomalies et de critiquer ce modèle. V.S. RAMACHANDRAN
à son corps. S’il ne ressent pas de réelle familiarité Au-delà d’un certain seuil d’improbabilité, l’hémi- et D. ROGERS
avec son bras gauche, eh bien c’est que son bras sphère droit essaierait de contraindre le gauche à RAMACHANDRAN, Denial of
peut se désolidariser du reste de son corps : il sera, corriger ses hypothèses. Cette dialectique entre deux disabilities in anosognosia,
selon les cas, robotisé, téléguidé, diabolisé… hémisphères aux fonctions différentes est abolie en in Nature, vol. 382
Notons que ce phénomène et ces troubles du cas de lésion droite. La faillite du raisonnement p. 501, 1996.
comportement et du jugement ne se produisent pas, résulte, dans ce cas, du déséquilibre entre la rigidité M.S. GAZZANIGA
du moins jamais de façon aussi spectaculaire, lorsque d’un raisonnement spécieux conduit par l’hémi- Fonctions cognitives de
la lésion touche la région identique de l’hémisphère sphère gauche et les tentatives de pondération vouées l’hémisphère gauche,
à l’échec de l’hémisphère droit. in Revue Neurologique,
gauche. Dans ce cas, si le patient peut s’exprimer,
vol.139, pp. 19-22, 1983.
l’hémisphère droit fournit des informations suffi- Voilà des cas bien pathologiques, dira-t-on. Qu’en
santes pour qu’il admette sa paralysie, ou le fait que est-il de la vie quotidienne ? Et ces conversations J. LEVY, C. TREVARTHEN
son bras ne puisse être autonome, ou encore qu’il qui s’enveniment parce que l’on se prend à raison- et R.W. SPERRY,
Perception of bilateral
ne confonde pas son bras avec celui du médecin. ner pour le plaisir, en s’éloignant progressivement chimeric figures following
Les fabulations et les propos délirants ne sont du thème de la discussion, seulement pour avoir hemispheric dysconnection,
généralement observés que chez des patients atteints raison, à tel point que l’on finit par oublier l’objet in Brain, vol. 95,
de lésions cérébrales localisées dans l’hémisphère même de la discussion. Dans de tels cas, l’hémi- pp. 61-78, 1972.
droit, lequel est en permanence en prise avec le sphère gauche, qui ne cherche qu’à raisonner, à
monde réel : il fait appel au sentiment de familia- ergoter, à ratiociner, nous entraînerait peu à peu sur Patrick VERSTICHEL
rité et aux données pragmatiques, dites de bon le terrain glissant du sophisme et de la logique stérile. est neurologue au Centre
sens, il classe les souvenirs dans le temps, il inscrit Il n’est pas nécessaire d’avoir une lésion cérébrale hospitalier intercommunal
le corps, les lieux et les personnes dans la réalité. pour être de mauvaise foi. ◆ de Créteil.

© Cerveau & Psycho - N° 10 69


Guemene article 25/05/05 16:57 Page 70

NEUROBIOLOGIE
L’étude du système nerveux des oies et des canards
révèle que ces animaux ne semblent ressentir
ni stress ni souffrance pendant le gavage.
Les volontés internationales visant à interdire
la production de foie gras tiendront-elles
compte de cette réalité scientifique ?

Comportement animal

Le gavage est-il indolore?


Daniel GUÉMENÉ, Gérard GUY et Jacques SERVIÈRE

epuis l’adoption du traité d’Amster- En dehors de la zone Europe, c’est-à-dire en

D dam en 1997, l’Union européenne veut


faire appliquer, en matière de protec-
tion animale, un principe fondamen-
tal : « Les animaux sont des êtres
sensibles. » Aussi, le bien-être de l’animal doit-il
être respecté. Dans ce contexte, plusieurs pays ont
officiellement interdit la pratique du gavage (Italie,
Israël et dans au moins deux états des États-Unis
(Californie, New York), les décisions attendues
résultent de plaintes déposées par des associations
de protection animale. Si cette activité ne concerne
que quelques producteurs aux États-Unis, la
production est encore importante en Israël où une
décision définitive doit être adoptée prochaine-
Pologne) où s’apprêtent à le faire : Israël, Califor- ment. En Californie, un compromis récent auto-
nie, État de New York. Au-delà des justifications rise l’unique producteur à poursuivre son activité
officielles, les raisons de cette interdiction sont pendant sept ans. Les résultats de la recherche
parfois fort différentes. Ainsi, en Italie, un pays devront alors être pris en compte pour décider de
où la production était anecdotique, l’interdiction poursuivre ou d’arrêter le gavage. Un compromis
a été adoptée à la veille d’un scrutin électoral, et assez voisin, portant le délai à dix ans, pourrait
les motivations étaient strictement politiques, le être proposé aux deux producteurs de l’État de
gouvernement voulant obtenir les voix du parti New York. La décision d’interdire la production,
écologiste. À l’opposé, la Pologne produisait trois mais aussi la vente, est envisagée dans d’autres
pour cent de la production mondiale lorsque les États, tels l’Oregon, l’Illinois et le Massachusetts.
autorités ont décidé d’arrêter le gavage. Aujourd’hui, la production de foie gras ne
À notre connaissance, cette décision résulte de concerne qu’un nombre restreint de pays, et la
considérations politiques (afficher une bonne France représente à elle seule plus de 80 pour cent
volonté face aux partenaires européens) et écono- de la production mondiale. En dépit de cette situa-
miques (augmentation du prix d’achat du maïs et tion, il est évident que cette production est deve-
baisse du prix du foie gras exporté vers la France). nue un symbole emblématique des « maltraitances »
Les recommandations du Conseil de l’Europe stipu- auxquelles les animaux d’élevage sont supposés
lent que la production de foie gras ne pourra être soumis. Parmi les arguments avancés sur les sites
poursuivie que dans les zones où cette production spécialisés de l’Internet, aucun ne résulte d’une
existait à leur date d’application, le 22 juin 1999. approche expérimentale. C’est pourquoi, afin
Ainsi, elle est de fait interdite dans tous les pays d’évaluer objectivement la pertinence des critiques
de l’Union européenne, sauf en France, Espagne, adressées à cette production et l’impact réel de
Belgique et Hongrie. cette pratique sur le bien-être des palmipèdes,

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Daniel Guémené

des chercheurs de plusieurs organismes français, la concentration en corticostérone au cours de la 1. Le gavage


en particulier de l’INRA, ont conduit des travaux période de gavage. n’est pas vécu comme
visant à analyser les réactions comportementales Notre surprise fut grande de constater que le un acte traumatisant par
et physiologiques des palmipèdes au gavage, tout gavage n’entraîne pas d’augmentation de la concen- l’animal : les quantités
en évaluant l’adaptation des espèces concernées à tration en corticostérone chez les canards mâles d’hormones de stress
ce mode de production. Les principaux enseigne- que nous élevons (canards mulards, croisement de mesurées dans son sang
ments de ces approches seront évoqués ici. deux espèces, le canard commun, généralement le sont faibles, et les
Pékin, et le canard de Barbarie), lorsque le canard neurones qui perçoivent
De faibles niveaux de stress est placé en cage individuelle. Nous avons vérifié
que les glandes surrénales fonctionnent correcte-
la douleur ne sont pas
activés. En revanche,
La production de foie gras implique un acte de ment, car elles sécrètent de la corticostérone chez il est important de placer
gavage ; il consiste à placer un tube dans l’œso- des animaux à qui l’on a injecté l’hormone hypo- les animaux en cages
phage de l’animal afin d’y introduire très rapide- physaire ACTH. Cette découverte était tellement individuelles, car le fait
ment un aliment en quantité, deux ou trois fois surprenante que nous nous sommes demandé si de les capturer et
par jour pendant deux à trois semaines selon l’es- ces canards n’étaient pas insensibles au stress. Nous de les immobiliser
pèce. Lorsque nous avons commencé nos recherches, avons alors réalisé les mêmes mesures dans des est anxiogène.
nous avons émis l’hypothèse que cette pratique conditions de stress (l’animal est capturé et immo-
pouvait causer un stress aigu, puis chronique à bilisé dans un filet). Nous avons constaté que l’ani-
l’animal, surtout chez des animaux confinés dans mal sécrète de la corticostérone : le canard est bel
des cages individuelles exiguës. Le stress aigu et bien stressé par la capture et l’immobilisation.
déclenche, chez toutes les espèces animales, l’ac- Lorsque les conditions d’élevage imposent un acte
tivation, dans le cerveau, de l’hypothalamus et de de capture avant de procéder au gavage, on constate
l’hypophyse, et des glandes surrénales (au-dessus une augmentation initiale de la concentration en
des reins). Cet ensemble constitue ce que l’on corticostérone provoquée par la capture, puis un
nomme l’axe corticotrope : l’hypothalamus libère retour progressif à la normale, après les premiers
une hormone, le CRF, qui provoque la sécrétion gavages. Pour cette raison, l’élevage en cage indi-
par l’hypophyse d’une autre hormone, l’ACTH. Cette viduelle est la meilleure solution ; ne nécessitant
dernière entraîne la libération, par les glandes surré- aucune capture, elle n’active pas le système du stress.
nales, d’hormones corticostéroïdes dans le sang Chez l’oie, bien qu’aucun stress chronique n’ait
(chez les oiseaux, il s’agit principalement de la été mis en évidence, le gavage en parc collectif
corticostérone). Nous avons mesuré l’évolution de entraîne l’élévation de la corticostérone lors des

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premières pratiques. Ainsi, globalement, l’acte de elles sont recouvertes d’une couche kératinisée
gavage en tant que tel n’est pas perçu comme une assurant une relative protection mécanique contre
source de stress aigu ou chronique par les palmi- l’érosion exercée par les éléments abrasifs du bolus
pèdes. Les adversaires du gavage considèrent que alimentaire, tels que les graines ou les cailloux.
l’acte de gavage cause des « souffrances » aux Comme chez tous les oiseaux aquatiques, le grand
palmipèdes. En fait, douleur et souffrance impli- axe de cette poche est disposé selon l’axe du cou
quent des composantes émotionnelle et psycho- permettant d’avaler des aliments de grande taille,
logique dont l’expression, liée à la complexité des notamment des poissons.
structures cérébrales, est difficile à évaluer chez On s’interroge : l’introduction répétée de l’em-
l’animal. On préfère leur substituer le concept de bucq déclenche-t-elle des foyers inflammatoires
nociception (perception des stimulations noci- « douloureux », c’est-à-dire émettant des signaux
ceptives, c’est-à-dire qui engendrent la douleur), nociceptifs vers la moelle épinière, puis vers le
expérience sensorielle plus aisée à évaluer expé- cerveau ? En présence de tels foyers inflamma-
rimentalement. toires, on devrait normalement observer une
augmentation de la perméabilité des parois des
Un tube digestif peu sensible vaisseaux sanguins, et le passage de fragments de
cellules du sang vers les tissus, un phénomène
L’introduction de l’embucq, l’entonnoir utilisé, nommé extravasation. Il s’agit là d’un réflexe
et du bolus alimentaire, est présentée comme un neurovégétatif local mettant en jeu des fibres
acte de torture. En fait, le tube digestif supérieur nerveuses qui véhiculent les informations noci-
des oiseaux présente un orifice dégagé et des parois ceptives, de l’appareil digestif vers le cerveau.
souples, contrairement à celui des mammifères, Pour savoir si c’est le cas chez les oiseaux en
qui ont une arrière-gorge étroite comportant une période de gavage, nous avons injecté aux canards
bifurcation entre l’œsophage et la trachée, l’œso- un colorant non toxique par voie intraveineuse, qui
phage étant maintenu ouvert par des anneaux révèle les zones où se produit une extravasation.
cartilagineux semi-rigides. Au niveau du cou, le Chez une partie des oiseaux, préalablement anes-
« pseudo-jabot » des palmipèdes est une poche de thésiés, on déposait un produit irritant dans le jabot
stockage qui libère progressivement les aliments et l’on constatait une forte extravasation. Chez un
vers l’estomac. Ses parois présentent des replis autre groupe de canards soumis au gavage, nous
longitudinaux, qui rendent cette poche extensible ; n’avons détecté qu’une extravasation occasionnelle

Une complicité entre l’éleveur et les palmipèdes


es éleveurs se plaisent à raconter que des palmipèdes élevés au gavage comme si elles allaient se nourrir spontanément.
L en liberté accourent spontanément pour recevoir leur ration
par gavage, alors que des détracteurs affirment que les palmi-
Le gavage ne les effraie pas plus que le fait de manger.
En ce qui concerne la relation de l’animal au gaveur, nous
pèdes ont peur du gaveur. Pour en avoir le cœur net, nous avons avons mesuré la distance à laquelle l’animal manifeste un mouve-
entraîné des oies à se déplacer d’une loge d’élevage vers une ment de recul quand la personne qui s’approche de lui est l’éle-
loge d’alimentation pour y consommer spontanément leur veur ou un étranger. Il se laisse approcher beaucoup plus facile-
aliment, puis, à l’issue de la période d’apprentissage, nous en ment par le gaveur que par l’étranger. En outre, plus l’éleveur est
avons alimenté certaines par gavage. Nous avons observé que, familier, moins les réactions physiologiques au stress (la concen-
lors de la phase de gavage, les oies gavées continuent à se dépla- tration en corticostérone) et les réactions de fuite sont marquées.
cer spontanément et dans les mêmes délais vers la loge d’ali- En conclusion, les animaux n’évitent pas le gaveur, d’autant
mentation que les témoins non gavés. Autrement dit, elles vont moins qu’il leur est familier.
Daniel Guémené

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et de faible amplitude. Plus prononcée au premier


repas forcé, dans l’estomac, elle diminue dans l’en-
semble du tractus digestif au terme de la période de
gavage. En revanche, elle est très marquée en cas
de blessure accidentelle ou d’atteinte pathologique,
par exemple de candidose, une maladie causée par
la prolifération d’un champignon.

Les neurones de la douleur


ne sont pas activés
Chez un oiseau qui souffre, les neurones inner-
vant l’appareil digestif sont activés. Ils activent à
leur tour les neurones de la moelle épinière cervi-
cale et du bulbe rachidien. On peut alors les visua-
liser à l’aide d’une réaction chimique, qui devient
un marqueur de la douleur éventuellement ressen-
tie par l’animal. Ainsi, chez des canards d’élevage
dont on irrite le jabot, on voit des neurones se
colorer. Au contraire, chez les canards soumis au
gavage, on ne note aucune trace de cette réaction.
Les neurones de la douleur ne sont pas activés.
En ce qui concerne la gêne ou la douleur causées
par l’augmentation de volume du foie (de six à
dix fois), précisons que le tissu hépatique, dépourvu
de terminaisons nerveuses, ne peut causer de sensa-
tion viscérale. En outre, chez les oiseaux, le foie
Daniel Guémené

est la principale usine à graisses : une augmenta-


tion de son volume d’un facteur dix ne reflète en
rien une pathologie, mais correspond à un état
transitoire réversible.
On dit parfois que les canards halètent en fin de En regard des enjeux planétaires de nutrition de 2. La capture et la
période de gavage, comme si le remplissage de leur l’homme, le maintien de la consommation de foie mise dans un sac
estomac les empêchait de respirer. Les opposants au gras peut paraître d’autant moins justifiable que entraînent un stress, et la
gavage ont fait de cette image un fer de lance de la les conditions des animaux seraient effective- libération de l’hormone
lutte anti-foie gras. Or, ce halètement est un réflexe ment misérables. Dans ce contexte, notre recherche corticostérone dans le
thermorégulateur, déclenché par le simple fait de scientifique visait à apporter des données expéri- sang de l’animal. Le gavage
s’alimenter : les oiseaux n’ont pas de glandes sudo- mentales au débat éthique sur l’utilisation des ne provoque pas ces
ripares et leur capacité d’élimination de la chaleur palmipèdes à des fins gastronomiques et sur la effets.
par contact avec l’air est limitée par les propriétés situation du gavage. Les résultats de ces recherches
isolantes de leur plumage. Ils doivent ouvrir le bec ne soutiennent aucun des arguments actuelle-
et « haleter » pour éliminer de la chaleur (l’eau conte- ment avancés pour répandre l’opinion que cette
nue dans la salive s’évapore en absorbant de la pratique nuit gravement au bien-être des palmi-
chaleur, dite chaleur latente d’évaporation). C’est pèdes, au sens où elle serait source de stress et
leur moyen de « brûler » la surcharge calorique d’ori- de douleur.
gine alimentaire, un réflexe naturel, organisé par La confiance que les sociétés occidentales accor-
les centres respiratoires du bulbe rachidien. dent à la démarche expérimentale devrait aboutir
Ainsi, l’examen des neurones du tube digestif, à ce que les données scientifiques soient prises en
de la moelle épinière et du bulbe rachidien des oies compte dans le débat sur le gavage ; toutefois, les
et des canards permet d’exclure l’existence d’une passions qui s’expriment font écran à toute évalua-
souffrance causée par le gavage. En outre, la réac- tion raisonnée. Ne retrouvons-nous pas ici deux
tion spontanée de rejet que nous éprouvons face des arguments avancés par les opposants à l’ex-
aux images dramatisées de gavage doit être évaluée périmentation animale ? Ces derniers remettent en
en tenant compte des particularités de l’anatomie cause le principe même de disposer d’un être vivant,
du tube digestif des palmipèdes. La stéatose hépa- soulignant que les douleurs subies par l’animal ne
tique (accumulation de graisse dans les cellules du peuvent justifier la satisfaction de la curiosité intel-
foie) ne constitue pas un état pathologique en soi lectuelle de l’homme. Pourtant, c’est certainement
et le halètement en fin de période de gavage n’est ce « besoin de savoir » qui fonde en partie l’essor
pas un indicateur de douleur. Globalement, en l’ab- de la science contemporaine, depuis que Kant au Daniel GUÉMENÉ,
sence de blessures ou d’atteintes pathologiques, le XVIIIe siècle, dans l’introduction à la Critique de la Gérard GUY et
gavage n’apparaît pas comme une source de Raison Pure, a formulé les principes fondateurs Jacques SERVIÈRE
« douleur » perçue par le système nerveux. d’une démarche toujours fructueuse ! sont chercheurs à l’INRA,
Au fil des actions militantes des associations Le cas particulier de l’opposition au gavage des respectivement aux
de protection animale, la production de foie gras, palmipèdes ne serait-il que la manifestation mineure Unités UR-SRA
cette « cruauté de gourmet nanti », est devenue d’une plus vaste remise en cause de nos concep- à Nouzilly et UE-PFG
emblématique de la perception désastreuse que tions de production de la nourriture et de la à Artiguères, et à
le citoyen urbain se fait des conditions d’élevage. démarche expérimentale sur le vivant ? ◆ l’ INAPG à Paris.

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NEUROBIOLOGIE

Comportement animal

Les émotions
des animaux
Des éléphants attristés par la mort d’un petit, des baleines se
caressant les nageoires, des bisons mugissant de plaisir en glissant
sur des tertres enneigés, et des rats riant aux éclats lorsqu’on les
chatouille... Les animaux ont-ils les mêmes émotions que nous ?

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© Nigel J. Dennis ; Gallo Images / Corbis


Klaus WILHELM

l’horizon se dessine une forme noire et pour l’enjoindre de se lever. Puis, des jours durant, 1. Les émotions se

À imposante. La terre tremble. Les éléphants,


mastodontes à la démarche imposante,
agitent les oreilles, tournent en rond, et
grondent comme le tonnerre. Leur
rassemblement évoque celui d’un clan. C’est en tout
cas ce que ressentent tous les observateurs de la
savane africaine. Ainsi, la zoologue Joyce Pool,
ils restent là, les oreilles pendantes, à veiller le mort.
De même, lorsqu’un congénère est malade ou blessé
(bien souvent par la balle d’un braconnier), sa famille
vient lui prodiguer des caresses, le soutenir et le
soigner jusqu’à ce qu’il soit rétabli.
Le biologiste Bernd Würsig, de l’Université du
Texas, rend compte de faits similaires à propos des
ressemblent chez tous
les mammifères.
Ici, des étreintes
d’éléphants.

après des dizaines d’années d’observation, ne s’y baleines au large de l’Argentine. Ces cétacés se cares-
trompe pas : « Ils se saluent. C’est un moment impor- sent doucement, puis laissent leurs corps de géants
tant pour la troupe. Ils retrouvent de vieilles connais- rouler de conserve au milieu des flots, tandis que
sances, et expriment leur satisfaction. » leurs nageoires s’entrelacent dans une étreinte marine.
Ils « expriment leur satisfaction. » Les animaux Ils nagent côte à côte, puis l’accouplement a lieu
seraient-ils capables de « sentiments » ? En ce qui dans toutes les positions possibles. Le couple se câline
concerne les éléphants, le domaine du cœur est sans longtemps avant de rejoindre les profondeurs,
limite. Les éthologues ont souvent observé ce qui nageoire contre nageoire. Selon B. Würsig, c’est une
se passe lorsqu’un petit meurt à la naissance : le évidence, ils s’aiment.
troupeau se rassemble, et les pachydermes pous- Si de telles observations du comportement repré-
sent le petit corps sans vie avec leur trompe, comme sentent une façon d’étudier les émotions animales,

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article wilhelm 25/05/05 16:41 Page 76

elles restent sujettes à caution d’un point de vue s’en prévaloir, il est impératif de se doter d’outils
scientifique, malgré leur caractère émouvant. de mesure précis et objectifs... des émotions.
Notamment, les reportages de ce genre n’appor- Le défi est de taille : Charles Darwin a ouvert la
tent pas de preuve formelle de l’existence d’émo- voie en publiant un ouvrage sur le thème de « l’ex-
tions chez les animaux. Ils laissent trop de place pression des émotions chez les humains et les
aux interprétations personnelles, voire à une forme animaux ». Plus tard, Konrad Lorenz devait recon-
de romantisme transposé de l’homme à l’animal. naître à son tour l’importance de cette question,
Malgré tout, les récits de ces chercheurs de terrain mais, faute de preuves, il dut mettre ce sujet en
sont dans l’air du temps. Après une longue période attente. Parce qu’il est difficile de trouver des
où l’on a purement et simplement refusé aux signes objectifs de l’émotion chez les animaux,
animaux toute forme de sentiments, les émotions une vision « réductionniste » de l’animal s’est
de nos amies les bêtes sont aujourd’hui devenues progressivement installée. Qu’il s’agisse d’une
un « thème de recherche très en vogue », si l’on en abeille, d’une grenouille ou d’un chat, on en est
croit Norbert Sachser, de l’Université de Münster. venu à considérer que ces organismes vivants
Selon lui, on ne peut plus contester que les mammi- ressemblent à des biomachines qui ne font qu’obéir
fères disposent d’un certain registre émotionnel : la à un programme comportemental gravé dans les
vraie question concerne la nature des sentiments gènes ! Cette théorie radicale commence à se lézar-
qu’ils éprouvent, et dans quelle mesure ces émotions der au profit d’une conception plus nuancée, prêtant
peuvent être comparées aux nôtres. C’est ici que le des émotions à certains animaux.
terrain devient glissant, car on a vite fait de taxer
d’anthropomorphisme les scientifiques enclins à
attribuer des émotions aux animaux. La tendance
À quoi servent les sentiments ?
à humaniser le comportement des animaux est D’après la théorie de l’évolution de Darwin, tous
omniprésente, naturelle, mais source d’erreurs. Pour les êtres vivants poursuivent un but unique : survivre
et se reproduire autant que possible. Peut-être, dans
le cas des vers, des insectes ou des méduses, suffit-
il, pour atteindre ce but, de se conformer sans
Les souris courageuses l’ombre d’un sentiment aux règles de comporte-
ment déterminées par les gènes. Toutefois, la ques-
tion se complique chez les poissons, les reptiles et
ien sûr, les animaux sont sujets à la peur. Sans quoi les milliards inves-
B tis dans la recherche de médicaments contre l’anxiété le seraient en
pure perte. La peur est la plus étudiée des émotions animales, et on l’éva-
les oiseaux, et encore davantage chez les mammi-
fères. Chez ces animaux, le comportement admet
une dose considérable de flexibilité : tout n’est pas
lue chez la souris par le test du labyrinthe surélevé. programmé à l’avance, les circonstances, les inter-
Pour évaluer la peur d’une souris, on la dépose sur une plate-forme actions avec l’environnement et les autres animaux
comportant un couloir obscur où elle se sent rassurée et un couloir perpen- sont d’une importance capitale et le cerveau est
diculaire sans rebords, qui lui demande de vaincre son anxiété naturelle nettement plus complexe que chez les insectes. Si
des espaces découverts pour s’y aventurer. En outre, elle risque de tomber les gènes ne déterminent pas tout chez ces espèces,
quand elle emprunte le bras sans rebords. la question n’en reste que plus épineuse : comment
Dans quelles conditions la souris aura-t-elle le courage d’aller voir au lions, souris, singes, chèvres et hommes savent-ils
bout de la zone sans rebords ? Notamment, quand on lui administre un anxio- quel comportement garantira au mieux leur survie
lytique, un médicament traitant les crises d’angoisse chez l’homme. Alors, et leur reproduction ? La réponse est apportée, entre
autres, par les émotions.
elle déambule sereinement sur ce ponton qui l’effraye habituellement.
Selon N. Sachser, un individu qui associe des
À l’Université de Münster, l’équipe de Norbert Sachser examine les effets
émotions positives avec un comportement particu-
des conditions de vie des souris sur leur anxiété. Ils élèvent une partie des lier cherchera par la suite à répéter ce comportement.
souris dans des cages remplies d’une simple litière de sciure de bois, et une Inversement, l’animal capable d’émotions évitera les
autre partie dans des cages agré- conditions dangereuses auxquelles, par le passé, il
mentées d’accessoires avec lesquels aura été confronté et se sera « senti mal à l’aise. » C’est
elles peuvent s’amuser : roues et en vertu de ce principe qu’au cours de l’évolution les
échelles, tunnels, ballons... Les souris individus ayant de comportements flexibles et guidés
maintenues dans un environnement par les émotions ont été avantagés.
austère se révèlent beaucoup plus Pourtant, cette interprétation ne dit pas si les
peureuses que celles qui ont vécu animaux ressentent les émotions de la même façon
les joies du parc d’attraction ; elles que nous. Elle reconnaît seulement le fait que le
s’aventurent moins sur le bras cerveau des animaux réagit à des événements par
G. Chapouthier et P. Venault / CNRS

découvert de la plate-forme. l’activation de neurones au sein de certains réseaux


La vie sociale des souris déter- qui, in fine, déclenchent le comportement efficace.
mine aussi leur sensibilité à la peur : De l’avis des experts, plusieurs concepts sont en
concurrence dans la définition même de ce que sont
les animaux qui vivent et jouent
les émotions, les sentiments et les pulsions, même
avec d’autres dès la petite enfance
quand il s’agit de l’être humain. Dans son ouvrage
résistent mieux aux situations anxio- Spinoza avait raison, le neurologue Antonio Dama-
Chemin de croix. La souris peut gènes. Une règle d’éducation à appli- sio, de l’Université de l’Iowa, distingue les émotions
choisir entre des chemins avec ou sans quer aux enfants ? On dit bien que primaires des émotions sociales et des sentiments...
rebords. Un animal anxieux ne s’aventure la timidité naît de contacts sociaux La première catégorie comporte la peur, la colère,
pas sur les allées sans rambarde. peu développés dans l’enfance... le dégoût, la surprise, la tristesse et le bonheur, qu’il
attribue aussi aux animaux. Même l’aplysie, une

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limace de mer supposée primitive, exprime la peur :


lorsqu’on touche ses branchies, elle se contorsionne,
sa pression sanguine et sa fréquence cardiaque
augmentent, autant de manifestations de la peur,
selon A. Damasio, qui admet que de tels organismes
n’expriment pas délibérément leurs émotions.
Venons-en aux émotions sociales. Compassion,
embarras, honte, culpabilité, fierté, jalousie, envie,
gratitude, admiration, indignation et mépris, bien
que caractéristiques des relations entre plusieurs
individus, ne seraient en rien l’apanage de l’être
l’humain : les gorilles dominants fanfaronnent pour
gagner le respect de leur groupe, les loups de rang
inférieur dans la meute expriment des comporte-
ments d’humilité et bien des chiens ayant désobéi
à leur maître montrent des signes d’embarras. Là
encore, de même que pour les émotions primaires,
A. Damasio pense que ce sont des mécanismes innés C. Coudre / www.cotebleue.org
du comportement, en grande partie automatiques.
Les sentiments, en revanche, seraient propres à
l’être humain et peut-être à certaines espèces de
singes. Le sentiment représente la prise de
conscience de l’émotion : par exemple, lorsqu’on
se « sent bien » ou lorsque l’on est heureux, on
perçoit que son corps est dans un état particulier
de tension ou de relaxation. Cette perception graphie par résonance magnétique, le groupe de 2. L’aplysie, ou limace
consciente suppose l’activité de différentes zones Naomi Eisenberger, de l’Université de Californie, de mer, a un système
du cerveau, les aires somato-sensorielles qui codent à Los Angeles, a mesuré l’activité cérébrale de nerveux très simple.
les informations en provenance des membres. personnes qui se sentaient socialement exclues. Pourtant, elle semble
Les psychologues provoquaient ce sentiment en éprouver de la peur
invitant des volontaires à participer à un jeu virtuel lorsqu’on la malmène.
Émotions entre gorilles : dans lequel trois personnages se lançaient une balle
fanfaronnade et timidité sur un écran. Dans cette partie à trois, deux des
personnages étaient en fait commandés par des
Les animaux ont-ils le don de « réflexion sur ordinateurs, et le troisième (dont on enregistrait la
soi » ? A. Damasio soupçonne que les chimpan- tomographie cérébrale) croyait qu’il s’agissait
zés, par exemple, éprouvent de la compassion d’autres joueurs, comme lui. Au cours du jeu, il
envers d’autres êtres vivants, mais que seul l’hu- arrivait que seuls les joueurs guidés par l’ordina-
main serait capable de reconnaître qu’il éprouve teur se renvoient la balle pendant plusieurs minutes,
lui-même de la compassion. Alors, la compassion en ignorant le troisième joueur allongé dans le
du chimpanzé est-elle un sentiment ? A. Dama- scanner. Ce dernier se sentait alors exclu, et les
sio se garde bien de trancher. neurologues ont constaté qu’une zone s’active : le
Et pourtant, pour Jaak Panksepp, de l’Univer- gyrus cingulaire frontal, partie du système limbique
sité Bowling Green State, aux États-Unis, souvent spécialisé dans le traitement des émotions. Le senti-
qualifié d’enfant terrible de la biologie (bien que ment de tristesse, différent de celui d’exclusion,
ses thèses ne soient pas si différentes de celles mobiliserait le thalamus et le tronc cérébral.
d’A. Damasio), les humains sont bien les seuls à
pouvoir réfléchir sur leurs propres émotions. Cette
particularité leur est conférée par la puissance de La douleur de la séparation
leur néocortex, une partie du cerveau plus déve-
loppée que chez toutes les autres espèces vivantes.
chez le cochon d’Inde
C’est grâce à cette spécificité anatomique que De telles données n’ont pas de quoi surprendre,
l’homme est apte à manipuler et à simuler des d’après J. Panksepp, qui a observé que lorsqu’on
émotions, en tant qu’acteur, compositeur, mais sépare de jeunes cochons d’Inde de leur mère, des
aussi en tant que dictateur qui manipule les passions aires similaires du cerveau sont activées. D’après
des masses ! Toutefois, selon J. Panksepp, les senti- lui, un réseau comportant le tronc cérébral, l’hy-
ments n’ont pas de lien nécessaire avec la réflexion, pothalamus, l’insula et le gyrus cingulaire, présent
aussi les animaux peuvent-ils en éprouver. chez tous les mammifères, donnerait le jour aux
En fait, le différend s’explique par des positions sentiments. Le sentiment de solitude, de vulnéra-
philosophiques contrastées : tandis qu’A. Damasio bilité et de stress résulterait de mécanismes ances-
attribue surtout les sentiments aux performances traux constituant le socle de la tristesse.
du néocortex si développé chez l’humain, J. Pank- Depuis peu, les zoologues ont également détecté
sepp place essentiellement les racines des émotions des signes de la joie de vivre. Dans la forêt tropi-
dans des régions cérébrales ancestrales communes cale du Sumatra, des orangs-outans se laissent
à l’homme et à tous les autres mammifères. pendre aux branches et s’éclaboussent de leur
J. Panksepp fait notamment référence à une main. Dans les montagnes du Valais, les corbeaux
étude récemment parue dans la revue scientifique se mettent sur le dos et font de la luge sur les
Science. À l’aide d’une méthode d’imagerie, la tomo- pentes couvertes de neige. Les bisons d’Amérique

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article wilhelm 25/05/05 16:41 Page 78

le cerveau de l’animal à ces moments – notam-


ment dans le cortex frontal et dans le complexe
amygdalien, zones intervenant lors de l’appren-
tissage des émotions et des conduites de groupe.
Des études du métabolisme du cerveau indi-
quent que leurs sentiments pourraient ne pas se
distinguer fondamentalement de ceux des humains.
Le cerveau des animaux, tout comme celui de
l’homme, fonctionne parce que les neurones échan-
gent sans cesse de l’information. Pour ce faire, ils
utilisent des médiateurs chimiques. L’une de ces
substances, la dopamine, semble particulièrement
importante pour le traitement d’émotions telles que
la joie et le plaisir. Quand les mammifères jouent,
leur cerveau produit de la dopamine ainsi que d’autres
hormones du plaisir : l’équipe de J. Pankseppe a
placé deux rats dans une pièce avec divers jouets
et a laissé les animaux s’amuser tous les jours pendant
une heure. Après une semaine, le biologiste ne mettait
qu’un seul rat dans la pièce. L’animal se mettait alors
à remuer, visiblement excité dans l’attente de voir
ce qui allait se produire. En revanche, quand il lui
administrait une substance inhibant la libération de
dopamine, le rat restait apathique. Cela représente
une indication que les animaux ressentent quelque
chose comme du plaisir lorsqu’ils jouent.
En toute rigueur, il est impossible d’établir avec
certitude si un animal éprouve un sentiment ou
non. De même qu’il est impossible de s’assurer qu’un
être humain éprouve un sentiment : lorsqu’une
personne vous déclare son amour, il existe toujours
une possibilité pour que ce ne soit que des mots.
Digital Stock

Les animaux ont-ils


une conscience ?
3. Le sentiment de du Nord connaissent de pareilles joies : ils glissent Il faut donc se contenter d’indices : les réactions
peur se manifeste chez à travers les plaines verglacées avec des grogne- des animaux montrent qu’ils ressentent très vrai-
de nombreuses espèces ; ments. Et sur l’île japonaise de Honshu, des jeunes semblablement du plaisir lors de leurs interac-
l’alerte semble avoir été macaques jouent avec des boules de neige qu’ils tions. En outre, des expériences au cours desquelles
donnée dans ce groupe fabriquent eux-mêmes. ils résolvent des tâches cognitives dont les humains
de suricates inquiétés, Les petits des mammifères obéissent à une pulsion ne s’acquittent qu’au prix d’efforts d’attention
à la tombée de la nuit, du jeu innée qui leur permet de tester leurs capa- « consciente » rendent vraisemblable l’existence
par quelque bruit cités et d’évaluer les limites à ne pas dépasser avec d’états de conscience chez les animaux, du moins
inhabituel. leurs aînés. D’après les études de J. Panksepp, les chez les singes anthropoïdes, gorilles, chimpan-
rats vont même jusqu’à « rire » dans ces situations. zés et orangs-outans, dont l’anatomie cérébrale
Ils communiquent par de petits couinements, des est très proche de la nôtre.
« sons de communication de sentiments », dont la Lorsqu’on évoque les sentiments chez les
fréquence, bien supérieure à 20 000 hertz, est inau- animaux, s’agit-il obligatoirement des sentiments
Bibliographie
dible pour l’homme. Ces petits couinements de plai- qu’éprouve l’homme ? L’homme lui-même peut se
A. DAMASIO, Spinoza avait sir sont enregistrés et traités pour devenir percep- réjouir de différentes façons. De telles nuances s’ap-
raison, Joie et tristesse, tibles. Les expérimentateurs les déclenchent en pliquent à tous les sentiments complexes : fierté,
le cerveau des émotions, chatouillant les animaux, c’est-à-dire en passant joie, tristesse, bonheur, amour et honte. Le psycho-
Odile Jacob, 2005. les doigts dans le pelage, surtout sur la nuque, là logue américain Marc Hauser, de l’Université de
J. PANKSEPP, Laughing rats où les rongeurs s’attrapent quand ils jouent. Les Harvard, a ainsi observé un macaque qui paradait
and the evolutionary sifflements atteignent alors 50 000 hertz. après s’être accouplé avec une femelle, et qui, ayant
antecedents of human joy, Et si ces cris étaient l’expression d’un désagré- trébuché sur un caillou, s’étala de tout son long.
in Physiology and Behavior, ment, voire d’une souffrance ? Cette hypothèse a Avant de se relever, il inspecta son environnement
vol. 79, pp. 533-547, 2003. été proposée il y a quelques années, mais récusée avec circonspection. Il semblait gêné, honteux. Ce
M. BEKOFF, Minding par J. Panksepp, car les jeunes rats ne sifflent pas n’est qu’après s’être assuré qu’il n’avait pas été vu,
animals, Oxford seulement lorsqu’on les chatouille, mais égale- qu’il reprit son chemin : son honneur était intact.
University Press, 2002. ment quand ils se chamaillent. Or ils prennent un À l’évidence, la honte fait partie de l’éventail des
plaisir évident à cela. Les rats « rient » surtout quand sentiments accessibles à cet animal. Si les émotions
ils jouent, se bagarrent, se taquinent, se pour- humaines sont différentes, c’est peut-être par leur
Klaus WILHELM est chassent et... lorsqu’on les chatouille. Des facteurs intensité et non par leur nature. Selon M. Hauser,
biologiste et journaliste de croissance neuronale qui établissent et renfor- si certains animaux ressentent de la joie et de la
scientifique. cent des connexions nerveuses sont libérés dans tristesse, nous devrions mieux les traiter ! ◆

78 © Cerveau & Psycho - N° 10


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NAÎTRE GRANDIR DEVENIR


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BELIN
Léonard de Vinci 25/05/05 16:35 Page 80

Il y a 500 ans, l'artiste-ingénieur était très en avance


NEUROBIOLOGIE sur ses contemporains dans de nombreux domaines,
y compris celui des neurosciences. Il proposa une approche
plus scientifique du fonctionnement du cerveau.

Histoire des neurosciences

Léonard de Vinci
neuroscientifique
Jonathan PEVSNER

éonard de Vinci suscite une grande admi- pure et simple, la seule vraie maîtresse. » Étudiant

L ration par l'éventail de ses passions intel-


lectuelles. Le « père » de Mona Lisa et de
nombreux chefs-d'œuvre de la seconde
moitié du XVe siècle et du début du XVIe
était également un musicien, un scientifique et un
ingénieur accompli, dont les inventions incluent
les roulements à billes, des instruments de mesure
la nature avec enthousiasme, Léonard était diffé-
rent de la plupart des anatomistes de son époque
qui ne faisaient que perpétuer les dogmes des auto-
rités grecques et romaines – de l'École d'Hippo-
crate aux enseignements de Galien, même s’il ne
s’est pas totalement libéré du joug des Anciens.
Les conceptions répandues alors ont influencé sa
de la gravité propre des solides, et des machines conception de la structure et des fonctions du
de guerre fantastiques (bien qu'il détestât plus que cerveau, et l’ont parfois induit en erreur.
tout « la folie bestiale » des batailles).
On connaît moins bien – en grande partie parce
que des centaines de ses pages de notes et de croquis
Un artiste anatomiste
anatomiques n'ont pas été publiées avant la fin du Léonard est né le 15 avril 1452 près de Vinci, à
XIXe et le début du XXe siècle – ses remarquables quelque 30 kilomètres de Florence. Adolescent, il
découvertes en neurosciences. À une époque où rejoint l'atelier du peintre Andrea del Verrocchio,
l’on acceptait volontiers les acquis de la science atelier polyvalent où se mêlent ingénierie, peinture,
médiévale et de l'Antiquité grecque et romaine, il sculpture, architecture et fabrication d’objets divers
fut le premier à dessiner des croquis anatomiques (cloches, cuirasses, accessoires pour les manifesta-
fondés sur des observations directes. Il tenta égale- tions publiques). En 1472, il est admis à la corpo-
ment de comprendre comment le cerveau interprète ration florentine des peintres de saint Luc. À Florence,
les stimulus sensoriels et comment fonctionne l'es- les artistes de la Renaissance sont alors encouragés
prit. Et il développa une théorie cohérente de la à réaliser, ou, au moins, à observer des dissections.
façon dont les sens fonctionnent, et en particulier C’est ainsi qu’il acquiert ses connaissances sur la
dont l'œil voit – explications mécanistes laissant musculature humaine, en témoignent certaines de
transparaître ses raisonnements d'ingénieur. ses peintures, tel le Saint Jérôme, peint vers 1480.
Léonard ne fréquenta jamais l'université et ne À la fin des années 1480, il s'installe à Milan, et son
commença à étudier le latin qu'à 40 ans passés. Il inlassable curiosité le conduit à une série de décou-
écrivit : « Mes œuvres sont le fruit de l'expérience vertes en neuroanatomie et en neurophysiologie.

80 © Cerveau & Psycho - N° 10


Léonard de Vinci 25/05/05 16:35 Page 81

Ses croquis anatomiques les plus anciens qui à son encyclopédie médicale Qanun fi-al-tibb, l'une
ont été conservés concernent le système nerveux des principales sources de Léonard.
et datent d'environ 1487, lorsqu'il embroche une Léonard inclut le sinus frontal dans sa descrip-
grenouille, traversant sa colonne vertébrale. Il tion, le représentant juste au-dessus des yeux, ce
écrit : « La grenouille meurt instantanément lorsque qui est l'une de ses découvertes originales. Le nerf
sa moelle épinière (medulla oblongata) est perfo- optique se projette de l'œil jusqu’au centre du cerveau,
rée. Pourtant, précédemment elle avait survécu rencontrant le premier des trois ventricules ovales
sans tête, sans cœur ou sans aucun organe interne, (ils ne ressemblent guère aux cavités remplies de
ni intestin ni peau. Il apparaît donc que c'est là liquide céphalorachidien connues aujourd’hui). Les
que se trouve le fondement du mouvement et de ventricules de Léonard sont aussi représentés sur
la vie. » Léonard aime les animaux : il est végéta- une vue de dessus, qui montre les nerfs optique et
rien, achète des oiseaux au marché pour les libé- auditif pénétrant dans le ventricule antérieur.
rer, et aime beaucoup les chevaux. C'est peut-être Qu'est-ce qui a conduit Léonard à dessiner les
la raison pour laquelle aucune autre de ses centaines ventricules de cette façon ? Galien avait localisé les
d'expériences ne nécessitera de vivisection. fonctions cérébrales, y compris les fonctions senso-
Sur la page où il décrit l’expérience de la rielles et motrices, au niveau de régions proches
grenouille, il esquisse la moelle épinière et ajoute : des ventricules. Les spécialistes qui ont interprété
« Puissance de génération », ce qui reflète la les écrits de Galien ont introduit la doctrine des
croyance, née quelque 1 900 ans auparavant, avec trois « cellules ventricules », leur assignant diverses
le médecin Hippocrate, et signifiant que le sperme
dérive de la moelle épinière. À côté de la moelle
épinière, Léonard dessine un tube, avec une légende
indiquant que le sens du toucher est la cause du
mouvement et le « passage des puissances animales ».
Peut-être a-t-il eu connaissance des notions
d’« esprit animal » en lisant les œuvres de Galien
de Pergamum (approximativement 130 à 200),
le plus grand médecin de l'Antiquité romaine.
Après la mort de Galien, les progrès réalisés en
anatomie ont cessé pendant huit siècles, jusqu'à
l'avènement de l'Islam. Galien décrivit un concept
initialement développé par un médecin de l’École
de médecine d'Alexandrie, Érasistrate de Céos
(vers –300). Érasistrate croyait que l'air respiré
était converti en « esprit vital », transporté au
cerveau où il devenait « esprit animal », lequel
remplissait les nerfs et leur permettait de contrô-
ler le mouvement des muscles. Aujourd'hui, nous
savons que les prolongements des cellules
nerveuses propagent un signal électrique vers les
terminaisons nerveuses, où des neuromédiateurs
chimiques sont libérés passant des neurones aux
cellules musculaires. Ce sont ces médiateurs
chimiques qui provoquent la contraction des
cellules musculaires.
L'examen des premiers dessins du cerveau de
Léonard révèle une page remarquable datée de
1487 (voir la figure 1). Elle montre une section
d'un oignon et plusieurs dessins de la tête avec
des schémas de l'œil. À côté de ces dessins, il écrit :
« Si vous coupez un oignon par le milieu, vous
pourrez voir et compter toutes les couches qui
enveloppent le centre de cet oignon. De même, si
vous coupez la tête d'un homme par le milieu,
vous rencontrerez d'abord les cheveux, puis le
scalp, puis la couche musculaire, puis le crâne ; à
l'intérieur, la dure-mère, la pie-mère, et le cerveau ;
et à nouveau la pie-mère et la dure-mère et ensuite
l'os. » Ce texte est dérivé de Ibn-Sïna (également
nommé Avicenne, qui vécut de 980 à 1037), philo-
sophe et médecin perse qui acquit une renommée
comparable à celle de Galien, principalement grâce
Collection royale, HM Elizabeth II

1. Léonard de Vinci a étudié les structures du cerveau.


Il a dessiné en marge de ce schéma un oignon, indiquant
que le cerveau a une structure en couches (écriture en
miroir, car il écrivait de droite à gauche).

© Cerveau & Psycho - N° 10 81


Léonard de Vinci 26/05/05 16:55 Page 82

fonctions. La cellule antérieure était supposée être et nommant désormais le ventricule antérieur impren-
le lieu de rencontre de tous les sens, et était nommée siva. Ce terme est difficile à traduire, et aucun anato-
en latin sensus communis (dont dérive notre expres- miste n'a jamais utilisé ce terme. Il se référait à un
sion « le sens commun »). La plupart des auteurs site de traitement des impressions sensorielles, notam-
placèrent également l'imagination dans cette zone. ment des entrées visuelles. Par conséquent, il conti-
2. Les crânes fascinaient Le ventricule médian abritait cogitava, ratio ou esti- nua à dessiner le nerf optique se terminant dans le
Léonard de Vinci. Ce mativa, ce que nous nommons la pensée ration- ventricule antérieur. Les nerfs olfactifs et auditifs
crâne coupé en deux (en nelle. Selon le Qanun d’Avicenne, le sensus commu- pénètrent dans le ventricule médian, que Léonard
haut) montre l’antrum nis du ventricule antérieur reçoit l'information nommera maintenant senso comune ou, parfois,
maxillaire, une cavité sensorielle, l'imagination retient les perceptions comocio (la pensée) ou volonto (la volonté).
située juste au-dessous de sensorielles après leur disparition, et le ventricule Léonard accorde une importance toute parti-
l’œil, qu’il a découverte. Il médian manipule les images stockées dans l'ima- culière au sens de la vision, qu'il décrit comme
a aussi décrit, pour la gination, créant, par exemple, l'idée d'un homme la fenêtre de l'âme et la base de toute expérience.
première fois, les artères volant ou d'une montagne d'émeraudes. La plupart Pour lui, l'artiste peint la nature, son esprit « entre
méningées qui véhiculent des auteurs admettaient que le ventricule posté- dans l'esprit de la nature pour se faire l'interprète
le sang au cerveau (en rieur était le siège de la mémoire. de la nature, le lien entre la nature et l'art ». La
bas). Il montre également Dans de nombreux manuscrits du Moyen Âge et vision y joue un rôle primordial. Selon lui, les
les nerfs crâniens qui de la Renaissance, des schémas placent le sensus informations passent d’abord par le senso comune,
convergent vers le centre communis dans le ventricule antérieur, comme où elles sont jugées, cette zone jouant le rôle d’un
du cerveau (cette Léonard. Par la suite, Léonard changera de point de œil interne ou occhio tenebroso (l'œil dans l'ombre,
localisation ne correspond vue, en rupture manifeste avec le dogme dominant, qui ne reçoit pas de lumière extérieure).
pas à la réalité). transférant le sensus communis au ventricule médian Entre 1487 et 1493, Léonard réalise de nombreux
dessins du crâne. Ces images splendides font partie
de ses travaux anatomiques les mieux réussis. Sur
l'un d'eux (voir la figure 2, en haut), nous voyons
un crâne divisé par le milieu, ce qui permet une
vue à des profondeurs différentes. Sur le côté
gauche, sous l’œil, se trouve l’antrum maxillaire,
une cavité que Léonard est le premier à identifier.
Le texte qui l'accompagne concerne la localisation
du senso comune, ainsi qu'une discussion sur le
nombre de dents (il corrige Aristote qui avait suggéré
que les hommes ont plus de dents que les femmes).
Un autre tour de force anatomique (voir la
figure 2, en bas) fournit la première description
précise des artères méningées ; l'irrigation sanguine
du cerveau était importante pour Léonard, en tant
que source de l'« esprit vital » pour les ventricules.
On y voit aussi les nerfs crâniens conduisant au
centre géométrique du cerveau, où il place le senso
comune. En réalité, les nerfs ne convergent pas
ainsi, et ce dessin correspond plutôt à sa concep-
tion du cerveau qu’à une réelle observation.

La localisation de l'âme
Selon lui, l'âme jauge les informations dans le
senso comune. « L'âme semble résider dans le juge-
ment, et le jugement semble localisé dans cette
région où tous les sens convergent ; et cet endroit
est le senso comune » écrit-il aux environs de 1489.
Les objets que l’on voit, les odeurs que l’on sent et
les sons que l’on entend convergent vers le senso
comune, tandis que des « cordes perforées » condui-
sent l'information sensorielle liée au toucher.
Il évoque une métaphore militaire pour expli-
quer comment les sorties motrices sont également
contrôlées par le senso comune et l'âme : « Les nerfs
et les muscles obéissent aux tendons comme des
soldats obéissent aux officiers, et les tendons obéis-
sent au senso comune comme les officiers obéis-
Collection royale, HM Elizabeth II

sent au général. Ainsi, les articulations des os obéis-


sent aux nerfs, et les nerfs aux muscles, et les muscles
aux tendons, et les tendons au senso comune. Le
senso comune est le siège de l'âme, la mémoire en
représente les munitions, et l'imprensiva est la réfé-
rence parce que les sens servent l'âme et non l'in-
verse. Et lorsqu'un sens qui assiste l'âme n'est pas

82 © Cerveau & Psycho - N° 10


Léonard de Vinci 25/05/05 16:35 Page 83

au service de l'âme, toutes les fonctions de ce sens


sont absentes de la vie de cet homme, comme on
le voit chez ceux qui sont nés muets ou aveugles. »
Cet intérêt pour l'âme le conduit souvent à réflé-
chir aux maladies. Il écrit : « Comment les nerfs
peuvent-ils parfois fonctionner d'eux-mêmes, sans
être commandés par d'autres parties fonctionnelles
de l'âme ? Cela apparaît clairement, puisque vous
pouvez voir des paralytiques, et ceux qui tremblent
et sont engourdis par le froid dont la tête ou les
mains tremblent sans la permission de l'âme ; et
cette âme ne peut pas empêcher ces tremblements.
La même chose se produit avec l'épilepsie. »
Comme Léonard fonde ses théories de l'esprit sur
les lois physiques, il se laisse parfois entraîner dans
des directions inattendues, démontrant même que
les fantômes n’existent pas : « Il ne peut y avoir de
voix là où il n'y a pas de mouvement ou de percus-
sion de l'air ; il ne peut pas y avoir de percussion
de l'air là où il n'y a pas d'instrument ; il ne peut
Stiftung Weimarer Klassik und Kunstsammlungen ; signature KK6287

pas y avoir d'instrument sans un corps ; et cela étant,


un esprit ne peut avoir ni voix, ni forme, ni force. »

Une symbiose
de la science et de l’art
Après 1493, Léonard abandonne ses études anato-
miques pour une quinzaine d’années. Il reste à Milan
durant les années 1490, travaillant comme artiste
à la cour de Ludovico Sforza, réalisant diverses
œuvres d’art, notamment la Cène, travaillant comme
ingénieur civil et militaire, et écrivant son Traité
des éléments de machines. En 1505, il reprend ses
études antérieures sur le vol des oiseaux et imagine dont les nerfs olfactifs, qui n'avaient jamais été 3. Ses observations
des machines volantes propulsées par la force décrits comme des nerfs crâniens, et les nerfs anatomiques lui
humaine. Son inclination pour les mathématiques optiques. Il est le premier à remarquer que les nerfs permirent de dessiner
s'accentue quand il tente d'appliquer la science de se croisent au niveau du chiasma optique. Léonard ce qu'il voyait et non
la perspective à ses dessins. Tous ses efforts sont a tant progressé dans ses connaissances anato- plus ce qu'on lui avait
motivés par son désir obsessionnel de comprendre miques qu'il dessine ce qu'il voit même lorsque cela enseigné de voir, si bien
ce qu'il appelle les quatre puissances de la nature : est en contradiction avec ce qu’enseigne la Faculté. que ses nombreux
le mouvement, le poids, la force et la percussion. Léonard réalise ses expériences sur le cerveau dessins sont très précis.
Pour Léonard, le corps humain est une machine dans le contexte de ses études sur la nature des
soumise à ces quatre forces, ce qui le conduit à stimulus sensoriels et sur le fonctionnement de
des innovations impressionnantes quand il revient l'œil. Selon lui, la lumière est une « puissance » qui
vers l'anatomie. Prenons ses études sur le cœur. transporte les rayons visuels d'un objet à l'œil sous
Il est le premier à constater que le cœur est consti- forme de « pyramides » qui touchent l'œil par leur
tué de quatre compartiments, et non pas deux, sommet. Des ondes de « percussion » traversent la
découvrant ce qu’il nomme les « ventricules supé- pupille et le cristallin pour atteindre le nerf optique,
rieurs ». Il émet l'hypothèse que ce sont ces compar- puis l'imprensiva, puis le senso comune, où ils
timents qui se contractent pour propulser le sang. entrent dans la conscience. Léonard parvient à la Bibliographie
En 1508, il reprend l'exploration de la structure conclusion que nous voyons les objets parce que
et de la fonction du cerveau. Il invente une tech- l'œil reçoit de la lumière. Cette position est en D. LAURENZA, Léonard de
Vinci, Artiste et scientifique,
nique très efficace de moulage : après avoir percé opposition avec celle de Platon, d’Euclide ou de Collection Les Génies
un trou à la base du cerveau d'un bœuf mort, il Galien, pour qui la capacité visuelle est issue de de la Science, Belin-
utilise une seringue pour injecter de la cire chaude l'œil lui-même. En revanche, le philosophe arabe Pour la Science, 2002.
dans les ventricules. Une fois la cire solidifiée, il Alhazen pensait comme Léonard.
élimine le tissu cérébral, faisant ainsi un moulage Léonard fit progresser la science d’une façon http://pevsnerlab.Kennedy
relativement précis des ventricules. C’est la première étonnante. S'il avait pu voyager dans le futur jusqu’à Krieger.org/leonardo.htm
utilisation connue d’une substance se solidifiant aujourd’hui, il aurait certainement été émerveillé
in situ pour mesurer la taille et la forme d'une par nos progrès dans la compréhension du fonc-
structure interne : Léonard sculpteur met son art tionnement du cerveau, mais il aurait été surpris Jonathan Pevsner est
au service de l’anatomie. d'apprendre que les neurosciences n’ont pas encore professeur de neurologie à
Léonard réalise un croquis d'une tête humaine, apporté de réponses à un grand nombre des ques- l’Institut Kennedy Krieger
dessinant les ventricules avec des formes plus tions qu'il avait soulevées : Pourquoi certaines et dans le Département de
réalistes, fondées sur ce qu'il a observé chez le bœuf personnes souffrent-elles de déficiences mentales neurosciences de la
(voir la figure 3). Il place les nerfs crâniens astu- ou d'épilepsie ? Pourquoi rêvons-nous ou même Faculté de médecine de
cieusement. Nous pouvons en identifier sept paires, dormons-nous ? Qu'est-ce que l'âme? ◆ l’Université Johns Hopkins.

© Cerveau & Psycho - N° 10 83


kluver Article 26/05/05 16:58 Page 84

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
Les ordinateurs
mènent l’enquête
Réseaux de neurones

our l’inspecteur chargé de l’enquête, du crime appartient aux époux Spence. Clayton

P l’identité du meurtrier ne faisait aucun


doute. Le major Rich était éperdument
amoureux de la femme d’Arnold Clay-
ton, qui le lui rendait bien. Il avait un
mobile tout trouvé pour faire disparaître le mari.
Affaire classée. À un détail près. Pour Hercule
Poirot, la solution semblait trop simple. Il suivit
était au courant de la liaison de Rich et de sa
femme, et il était très jaloux. L’analyse de Poirot
révèle de plus que tous, sauf le majordome, avaient
accès à l’arme du crime. Toutefois, seuls Rich et
McLaren avaient un motif et seul McLaren était
en mesure de savoir où trouver Clayton. Poirot est
persuadé que le meurtrier doit impérativement
d’autres pistes, mit au jour des indices qui avaient avoir eu un motif, l’occasion d’agir, accès à l’arme
été négligés, et aboutit à une autre conclusion. Tout du crime et ne pas avoir d’alibi. En procédant par
cela est conté dans le roman d’Agatha Christie Le élimination sur la base de ces critères, il aboutit
mystère du bahut espagnol. à la conclusion que McLaren est le coupable.
Notre détective a subodoré que la théorie du crime La différence entre la police et Hercule Poirot
passionnel n’était pas appropriée. Où est sa qualité : réside dans la démarche logique. Poirot prend en
intuition, ou logique implacable ? Nous nous sommes compte tous les critères requis pour être un meur-
posé cette question en créant des programmes infor- trier, tandis que la police ne prend en compte que
matiques que nous espérons voir résoudre des le motif. Logiquement, un ordinateur devrait réus-
énigmes semblables. S’ils en sont capables, Hercule sir aussi bien qu’Hercule Poirot.
Poirot n’est qu’un superordinateur. Comment un ordinateur raisonne-t-il ? En termes
de logique formelle, le raisonnement de Poirot utilise
L’erreur n’est pas informatique fréquemment la règle suivante : « Si X est le meur-
trier, alors X a un motif et accès à l’arme du crime,
Les ordinateurs ont un seul défaut : il faut leur il ne possède pas d’alibi et connaît l’endroit où se
délivrer tous les éléments de l’enquête. Nous avons trouve la victime. » Pour chaque suspect, Poirot s’in-
demandé à des étudiants volontaires de lire l’his- terroge : A-t-il un motif ? Un alibi ? Avait-il accès
toire du bahut espagnol et d’en noter les princi- à l’arme du crime ? Connaissait-il l’endroit où l’on
paux faits, pour les introduire dans l’ordinateur. Ce a retrouvé la victime ? Il s’efforce de collecter des
dernier se mettait ensuite au travail, pendant que faits qui répondent à ces quatre questions. L’énigme
les étudiants faisaient fonctionner leurs neurones est résolue quand toutes les conditions sont remplies
pour tenter de le devancer. par une même personne. À l’inverse, si l’un des
Dans le roman, Hercule Poirot note sur les lieux critères mentionnés ne s’applique pas à un suspect,
du crime qu’après une soirée passée dans la maison il ne peut s’agir du coupable.
londonienne du major Rich, le majordome a trouvé Cette règle « à la Poirot », introduite dans un
le corps d’Arnold Clayton, ami du major, dans un ordinateur, lui confère-t-elle le pouvoir de résoudre
bahut espagnol. Rich déclare que Clayton lui aurait les crimes ? Nous avons examiné deux variantes :
rendu visite avant la fête pour lui parler. Il ne l’au- les « systèmes experts » et les « réseaux de neurones
rait plus vu ensuite. Les autres invités de la soirée, interactifs ». Un système expert est constitué de
Madame Clayton, le commandant McLaren, et le règles de connexion qui relient différents faits.
couple Spence, sont arrivés après Clayton chez leur Ainsi, les systèmes experts utilisés pour le diagnos-
hôte : ils déclarent ne pas avoir vu Clayton. tic médical associent des symptômes, tels que fièvre,
Les invités ont tous un alibi. Ainsi, Clayton a dû douleurs dans la gorge et éruption cutanée avec
être tué avant la soirée. L’amour de Rich pour l’épouse certaines maladies, par exemple la scarlatine. Les
de Clayton semble accuser l’amoureux transi. En règles de connexion peuvent être formulées ainsi :
outre, il est le seul, à part le majordome, à ne pas lorsqu’un patient présente les symptômes X, Y et Z,
avoir d’alibi, et le majordome n’a pas de motif. L’af-
faire est entendue.
Poirot met au jour d’autres faits. McLaren est 1. Hercule Poirot, ici dans Mort sur le Nil, est le champion
aussi amoureux de Madame Clayton. McLaren et des détectives. Il traque les meurtriers au moyen d’une
Clayton se sont rencontrés avant la soirée. L’arme logique parfaite et dénuée d’émotions, comme un ordinateur.

84 © Cerveau & Psycho - N° 10


kluver Article 25/05/05 14:44 Page 85

Un ordinateur peut-il résoudre une énigme policière ?


Oui. Des programmes de logique formelle
rivalisent avec les humains pour démasquer
les auteurs des crimes célèbres de la littérature.

Jürgen KLÜVER et Christiana STOICA


Rue des Archives

© Cerveau & Psycho - N° 10 85


kluver Article 25/05/05 14:44 Page 86

il a la scarlatine ; s’il présente les symptômes X et U, aux différents neurones du réseau, ce qui déclenche
il a les oreillons. En fournissant à ce système expert une cascade de modifications dans le réseau. À
une liste de symptômes, on identifie la maladie en certains endroits, l’activation cesse de se propager,
quelques fractions de seconde. parce que, par exemple, les derniers neurones acti-
Dès qu’un fait relatif à l’affaire, par exemple le vés ne sont plus connectés à d’autres. Dans ce cas,
sentiment éprouvé par McLaren pour Madame le réseau atteint son état final et reste silencieux.
Clayton, est introduit dans la machine, le logiciel Les réseaux de neurones peuvent accomplir deux
active la règle suivante : « Si X aime la femme de types de tâches : un apprentissage et la résolution
la victime, alors X possède un motif. » Au sein de de problèmes. Ainsi, ils « apprennent » par le biais
cette proposition, il remplace « X » par « McLaren » d’exemples : lorsque l’utilisateur leur fournit
et conclut: « McLaren a un motif. » plusieurs fois des signaux d’entrée similaires,
certains sous-réseaux se renforcent, c’est-à-dire
Les programmes Si... Alors que les connexions entre les neurones de ces sous-
réseaux sont plus fortes. Ultérieurement, le réseau
Dans nos expériences, le système expert a résolu activera ces sous-réseaux plus facilement que
l’énigme, tout comme Hercule Poirot, mais certains d’autres. Il a en quelque sorte subi un apprentis-
étudiants ont échoué. La résolution d’affaires crimi- sage. Grâce à ce nouveau savoir, il est en mesure
nelles ressemble bien à un problème de mathé- de résoudre des problèmes.
matiques où les ordinateurs excelleraient. Dans le cas du bahut espagnol, les étudiants ont
Évoquons les réseaux de neurones. Ils procèdent défini les six suspects, quatre catégories de délit
d’une tout autre façon et sont conçus à l’image du (motif, pas d’alibi, etc.), et une unité « meurtrier ».
cerveau, par interconnexion de multiples neurones. À ces 11 unités, ils ont ensuite associé des poids
Leur principe de fonctionnement est le suivant : de connexion de telle sorte que, par exemple, la
dès qu’un neurone décharge, son voisin s’active à connexion entre une personne X et une catégorie
son tour et transmet des signaux à ses voisins. En de délit Y ait une valeur égale à +1 si Y est véri-
outre, plus l’activité est importante, plus les fié pour X, et une valeur de -1 sinon. Par exemple,
connexions sont renforcées, et le flux des infor- si X est le major Rich, X et Y sont reliés par un
mations accélère. Il s’agit là d’une forme d’ap- poids de connexion égal à +1 si Y est le motif, car
prentissage. Chaque connexion est associée à une le major Rich a un motif.
valeur numérique nommée le « poids de la La tâche des étudiants a ensuite consisté à intro-
connexion » : plus la valeur est importante, plus la duire dans l’ordinateur tous les faits du roman
connexion entre les neurones est forte, c’est-à-dire policier sous forme de valeurs numériques aux
plus l’information circule facilement entre ces niveaux appropriés du système. Ainsi, la connexion
neurones. Chaque neurone est affecté d’une valeur entre « McLaren » et « motif » obtenait la valeur
numérique qui représente son état d’activation. +1, celle entre « majordome » et « motif » la valeur
2. Les romans policiers Cette valeur augmente lorsque le neurone décharge, — 1. Après, il s’agissait de mettre l’application sur
et les jeux de société où et elle est multipliée par le poids de la connexion la trace du meurtrier.
l’on devient enquêteur quand il y a transmission au neurone voisin. Tout Pour demander à l’ordinateur qui est le coupable,
connaissent généralement ceci change la valeur d’activation du neurone on augmente la valeur numérique d’un neurone
un grand succès. Est-ce suivant, qui, à son tour, transmet l’information au quelconque. Cela active le réseau de neurones à
parce que l’on aime se neurone voisin, et ainsi de suite. De cette façon, partir de ce petit point de départ et provoque une
prendre pour un se crée un sous-réseau de neurones activés au même réaction en chaîne qui mène à la réponse. Ainsi,
détective ? Que l’on moment, et reliés par des connexions renforcées. quand les étudiants ont augmenté la valeur de
apprécie les Alors que le cerveau est activé par des stimula- « McLaren », le programme s’est activé, et dans
raisonnements logiques tions sensorielles, le réseau de neurones est activé l’état final la valeur de « meurtrier » était bien plus
qui mènent à la solution ? par des valeurs numériques que l’utilisateur affecte élevée que si le réseau avait été stimulé à partir
de n’importe quelle autre personne. Le majordome
produisait la valeur la plus basse.
Nous avons alors remis le réseau dans son état
initial et l’avons activé à partir du neurone « meur-
trier. » Cette fois, « McLaren » a obtenu la valeur
la plus élevée. De plus, l’état final du réseau ressem-
blait à celui qui résultait de la stimulation du réseau
par le neurone « McLaren ». Tout concordait à dési-
gner McLaren comme le meurtrier.

Le mystère de la Porsche hantée


Bien évidemment, les histoires policières ne se
déroulent pas toujours comme Le mystère du bahut
espagnol, où les règles du raisonnement déductif
Avec l’aimable autorisation d’Hasbro

suffisent et où les motifs du meurtrier sont psycho-


logiquement simples. L’enquête devient beaucoup
plus complexe quand on ne sait même pas vrai-
ment s’il s’agit d’un meurtre, si la victime est décé-
dée d’une cause naturelle et que plusieurs histoires
se déroulent en parallèle. Pour ce faire, nous avons
utilisé un réseau associatif.

86 © Cerveau & Psycho - N° 10


kluver Article 25/05/05 14:44 Page 87

La logique formelle aux trousses des meurtriers


our parvenir à ses fins, Hercule Poirot utilise les conclusions que Q est également vraie. C’est-à-dire que cette personne a
P de la logique propositionnelle. Le modus ponens est particu-
lièrement utilisé par les détectives. C’est une démarche qui permet
un motif de tuer.
Le modus tollens quant à lui permet de procéder différem-
de conclure sur la vérité d’un cas particulier à partir de règles ment, à savoir d’exclure progressivement ce qui est faux, et
générales. Pour ce faire, Poirot se fonde d’abord sur une formule d’en déduire la vérité. Il s’applique par exemple à l’affirmation
qui exprime les connaissances avérées d’un enquêteur, par exemple : suivante : si quelqu’un est le coupable, alors il a un motif, accès
si une personne aime la femme de la victime, alors cette personne à l’arme, il n’a pas d’alibi, et sait où se trouve la victime. Le
a un motif pour être le criminel. modus tollens permet de conclure que si l’un des éléments de
La logique formelle consiste à nommer P la phrase « Une la seconde proposition est faux, alors la première proposition
personne aime la femme de la victime » et Q la phrase « Cette est fausse également. Exprimé formellement, cela devient : « Si
personne a un motif pour être le criminel ». Le raisonnement P implique Q et si Q est fausse, alors P est fausse. »
modus ponens est : « Si P implique Q et si P est vraie, alors Q Si Poirot identifie une personne qui n’a pas de motif, ou n’a
est vraie. » Si Poirot trouve quelqu’un pour qui la proposition pas accès à l’arme, ou ignore où se trouvait la victime au moment
« Aime la femme de la victime » est vraie, alors P est vraie. En du crime, ou encore dispose d’un alibi, alors cette personne ne
suivant le modus ponens, il peut maintenant légitimement conclure peut être coupable.

La brigade criminelle d’Amsterdam est confron- en relation. Il devait ainsi être capable de recon-
tée à un problème de ce type, par exemple, dans naître que le deuxième scénario ressemblait au
le roman L’autre fils de Dieu de Janwillem van premier et qu’il s’agissait donc d’un meurtre.
de Wetering. Cette histoire du meurtre à Amster- Nous avons entraîné le réseau à associer des
dam comporte deux chaînes d’événements : l’une chaînes d’événements où certaines actions plani-
des victimes rentre chez elle et trouve, sans aucun fiées aboutissent à des situations improbables.
signe précurseur, son appartement complètement De cette façon, notre logiciel a été en mesure
vidé. Un autre homme s’achète une Porsche avec d’identifier que la deuxième chaîne d’événements
le volant à droite. Le lendemain, quand il veut du roman – le cas de la Porsche – est fondée sur
monter dans sa voiture, il constate avec horreur la terreur psychologique.
que son véhicule a le volant à gauche ! Il retourne Tout comme dans le cas du buffet espagnol, il
rapidement à son hôtel pour prendre le gérant à a fallu ensuite activer le réseau chargé d’élucider
témoin. Et quand les deux reviennent à la voiture, le meurtre proprement dit. Ce réseau repose sur
la Porsche a de nouveau le volant à droite. une forte connexion entre les unités « décès plani-
La victime du complot de la Porsche meurt fina- fié » et « meurtre ». À peine activé, le réseau a décou- Bibliographie
lement dans des circonstances mystérieuses : l’au- vert que le meurtrier était le personnage qui
topsie conclut cependant que le décès est dû à complotait dans l’ombre, œuvrant par des moyens J. KLÜVER, An Essay
un ulcère à l’estomac. Les policiers pourraient extrêmement détournés à la mort de son ennemi. Concerning Sociocultural
classer cette affaire, puisqu’il ne s’agit pas d’un Evolution : Theoretical
Principles And
meurtre, s’il n’y avait cette autre histoire : les
enquêteurs ont progressivement découvert qu’une
Super-Poirots électroniques ? Mathematical Models,
Academic Publishers
épouse malheureuse a essayé de conduire son Ainsi, notre réseau sait aussi résoudre des Group, 2002.
mari à la folie par des mises en scène absurdes histoires de meurtre complexes. Jusqu'à présent, Sociocybernetics:
très ciblées. La brigade criminelle avait finale- nous n'avons pas encore trouvé d’énigmes poli- Complexity, Autopoiesis,
ment arrêté la femme soupçonnée de tentative cières de la littérature que nous n'ayons pas réussi and Observation of Social
de meurtre. à simuler avec un programme approprié. Des Systems, sous la direction
Cette histoire fait penser aux policiers que, programmes détectives de ce type seront-ils un de Felix Geyer et
derrière la mort naturelle apparente par un ulcère jour aussi intelligents que les détectives en chair Johannes van der
à l’estomac, se cache peut-être un meurtre retors. et en os ? Pour l’instant, aucune des affaires Zouwen, Greenwood
Le malheureux propriétaire de la Porsche aurait évoquées dans les romans policiers n’a résisté à Publishing Group, 2001.
été la victime de quelqu’un qui le manipulait, utili- nos réseaux de neurones. Ce n’est pas très éton-
sant la terreur psychologique avec succès : la nant : tant qu’il s’agit de traiter une grande quan-
victime désespérée aurait fini par avoir une mala- tité d’informations en peu de temps, les ordina-
die dont elle serait morte. Un meurtre parfait, sans teurs surpassent l’homme. Toutefois, ils sont
traces ni arme. Mais les policiers d’Amsterdam impuissants si les informations sont fragmen-
confondent le meurtrier à cause d’analogies entre taires. Il leur faut tout le dossier pour mener l’en-
les deux cas. Ils identifient des points communs quête. Alors qu’un homme peut pressentir la solu- Jürgen KLÜVER
entre des chaînes d’événements très différentes, tion à partir de quelques bribes d’information. est professeur des
par exemple le fait de terroriser indirectement une En outre, la logique des programmes d’enquête techniques de
personne... Ils en concluent que l’ulcère à l’esto- informatique ne fait qu’imiter la rationalité l’information et des
mac était l’arme du crime. humaine. Ainsi, il sera très difficile aux réseaux processus d’apprentissage
Un réseau associatif peut traiter des situations de neurones de se libérer de notre façon de penser, à l’Université de
aussi complexes que la précédente. Nous lui avons donc de nous dépasser par des stratégies radica- Duisburg-Essen, où
appris à reconnaître les bases logiques des diffé- lement différentes. Hercule Poirot a encore de travaille aussi
rentes lignes d’action du roman, et à les mettre beaux jours devant lui. ◆ Christina STOICA.

© Cerveau & Psycho - N° 10 87


article dieguez 25/05/05 14:48 Page 88

ART ET PATHOLOGIE Quand la maladie


transfigure l’art
Sebastian DIEGUEZ
b
Autour d’une œuvre
a démence fronto-temporale, patholo-

L gie identifiée à la fin du XIXe siècle par


le neurologue allemand Arnold Pick,
fait l’objet aujourd’hui de recherches
dans le monde entier. Affectant quelque
150 000 personnes en France, cette maladie est due
à une dégénérescence de certains neurones. Le patient
présente des troubles du comportement et des chan-
gements de personnalité : comportement social
inadapté avec perte des convenances, changement
dans le registre d’expression. Parfois, le patient
présente une perte d’intérêt pour ce qu’il entoure,
ou se découvre des lubies, un goût inopiné pour
certains bonbons... Il apprécie mal les situations de
la vie quotidienne, a une attitude versatile vis-à-vis
de ses proches, gère difficilement son argent… Il
peut manifester un certain infantilisme ou un éton-
nement sans raison devant des faits pourtant banals,
et semble ne pas avoir conscience de ces modifica-
tions de son comportement.

L’hémisphère de la peinture
Dans le cerveau, les aires atteintes en priorité sont
les lobes frontaux et temporaux. Si les régions impli-
quées dans l’encodage des souvenirs (leur stockage),
c’est-à-dire notamment l’hippocampe, sont d’abord
épargnées, les « fonctions exécutives » des patients
sont perturbées : ils perdent leurs capacités de raison-
ner avec méthode et de planifier une action selon
une stratégie, et éventuellement de changer de stra-
tégie en fonction des modifications du contexte,
c’est-à-dire de s’adapter à des situations changeantes.
Lorsque l’atteinte est localisée dans l’hémisphère
droit, on observe parfois de surprenants boulever-
sements des comportements : des patients changent
d’opinion politique, de comportement sexuel, de
goûts alimentaires ou de préférences artistiques.
Leur personnalité peut se modifier radicalement ;

1. La patiente étudiée par Bruce Miller, de


l’Université de San Francisco, peignait dans un style
figuratif très académique (a). Après la maladie qui a
peu à peu dégradé ses lobes frontaux, son art s’est
Jancy Chun-sai Chang

métamorphosé, les couleurs et les contours sont


devenus plus tranchés, conférant à ses toiles une
force émotionnelle peu commune (b).

88 © Cerveau & Psycho - N° 10


article dieguez 25/05/05 14:48 Page 89

Après une maladie entraînant la dégénérescence


des zones frontales du cerveau, un peintre
au style très convenu a exprimé
une nouvelle créativité.

Jancy Chun-sai Chang

© Cerveau & Psycho - N° 10 89


article dieguez 25/05/05 14:48 Page 90

des individus d’habitude placides et réservés devien- ses cours, difficultés qui l’ont progressivement
nent irritables et expansifs, ou réciproquement. conduite a déléguer ses responsabilités, jusqu’à son
Lorsque l’atteinte est plutôt située dans l’hémi- retrait complet de l’enseignement.
sphère gauche, spécialisé dans le traitement du Elle cesse alors de peindre pendant un an, sous
langage, on observe une détérioration des fonctions le coup d’une dépression. Puis elle reprend son
linguistiques, qualifiée d’« aphasie progressive activité, et ses œuvres évoluent, passant d’un style
primaire ». Le patient perd peu à peu l’usage des très classique à des pièces débridées, voire expé-
mots, ne comprend plus ce qu’on lui dit, ne peut rimentales. Là où ses peintures étaient riches de
plus lire ni écrire correctement et développe progres- détails (notamment sur les personnages), dans un
sivement une démence sémantique, perte graduelle style très académique et soucieux de l’équilibre
des connaissances les plus élémentaires, tel le nom des parties, elle montre de plus en plus d’audace,
des capitales ou le maniement d’un téléphone. incluant des thèmes mystiques, tel l’horoscope
chinois, et dépouillant les personnages au profit
de décors foisonnants, souvent des bric-à-brac
La métamorphose du style d’éléments juxtaposés (voir les figures 2a, 2b, 2c).
Et pourtant, aussi poignantes soient-elles, ces Dès le début de sa maladie, elle se découvre égale-
désintégrations de l’identité et du langage laissent ment une personnalité plus extravertie, sortant
2. Au début de sa parfois émerger des aspects positifs. Le patient, volontiers de son atelier pour aller croquer des
maladie, la patiente parfois âgé, se découvre de nouveaux centres d’in- scènes de bistrots, conversant familièrement avec
se découvre une térêt, laissant pour ainsi dire ressortir des aspects les étrangers qu’elle y rencontre, alors qu’elle était
personnalité de sa personnalité jusque-là refoulés. Chez certains autrefois plus réservée. Ces dessins, qu’elle a
extravertie et peint dans d’entre eux s’est déclarée une passion soudaine produits par centaines, ont aussi présenté une frap-
des bistrots, ce qu’elle pour la musique ou un besoin impérieux de pein- pante évolution, avec une visible dissolution
ne faisait jamais ture. Dès lors, on s'interroge : quelle influence peut progressive des capacités de percevoir l’espace
auparavant. Peu à peu, avoir ce type de démence dégénérative lorsqu’elle selon un schéma organisé et de le représenter selon
son approche du dessin s’installe chez un artiste accompli ? cette même organisation. Une de ses dernières
se modifie : alors que ses Il y a deux ans, le neuropsychiatre Bruce Miller œuvres, intitulée Quatre Masques, révèle l’émer-
premiers dessins sont et ses collègues, de l’Université de Californie à San gence de composantes émotionnelles et répéti-
réalistes (a), elle finit par Francisco, ont observé l’évolution du style d’une tives, des aspects qui n’étaient jamais utilisés aupa-
ne plus réussir à planifier telle patiente à mesure que s’installait la démence ravant (voir la figure 1).
correctement les fronto-temporale. Cette artiste a montré les premiers
suivants (b). L’art devient
alors protéiforme (c),
signes de son mal vers l’âge de 40 ans. Jeune immi-
grée asiatique aux États-Unis, elle y avait étudié et
Le lobe frontal court-circuité
acquérant un caractère enseigné l’art de la peinture, en alternant le style Dans son cas, on peut légitimement se deman-
fantastique, tel ce figuratif occidental et le classicisme chinois (voir la der dans quelle mesure l’évolution de son style a
samouraï déstructuré figure 1a). Chez elle, la maladie s’est présentée sous été influencée par les conséquences cérébrales de
évoquant une forme d’une aphasie progressive primaire, avec des la démence fronto-temporale. Au moment où
hallucination. troubles de l’élocution et des difficultés à organiser B. Miller et ses collègues l’ont examinée, le langage

a c

b
Jancy Chun-sai Chang

90 © Cerveau & Psycho - N° 10


article dieguez 25/05/05 14:48 Page 91

Jancy Chun-sai Chang

3. La force de la couleur est une des caractéristiques de l’évolution de l’art de cette


patiente atteinte de démence fronto-temporale. Avant sa maladie, les tons étaient
nuancés, presque affadis par les conventions de son école d’art (voir la figure 1a). Une fois
les lobes frontaux affaiblis, le poids des conventions s’est allégé et la trempe artistique
du sujet s’est révélée, avec un intérêt marqué pour les corps.

et les fonctions exécutives étaient perturbés, mais avec des personnages pauvres et unicolores sur des
les fonctions visuo-spatiales et la mémoire semblaient décors surchargés et répétitifs, ou l’inverse. Cette
relativement bien conservées. La patiente avait besoin liberté et cette exubérance mettraient en jeu les
d’une assistance permanente pour ses activités quoti- régions temporales et pariétales droites du cerveau,
diennes et ne peignait presque plus. Une imagerie qui interviennent habituellement lorsqu’on copie
cérébrale par IRM révéla un élargissement des sillons ou dessine des images de mémoire. Une théorie
frontaux qui s’étendait au lobe temporal, plus marqué semblable a été proposée pour les compétences pictu-
du côté gauche. Un tel élargissement est caracté- rales extraordinaires de certains autistes. On pense
ristique de la dégénérescence des neurones des zones également aux artistes de l’art brut, souvent des
fronto-temporales : le volume de matière grise dimi- marginaux souffrant de troubles mentaux et n’ayant
nue, de sorte que le sillon paraît plus large. Quel est reçu aucune éducation artistique, dont les œuvres
l’effet de cette perte du « cerveau fronto-temporal » ? sont fréquemment teintées de thèmes cosmiques,
Notons que les régions antérieures gauches, d’émotions violentes et de motifs obsessionnels.
premières touchées, sont dévolues au traitement
Bibliographie
du langage et aux fonctions exécutives. Le déclin
de ces deux facultés (langage et planification métho-
Un artiste en chacun de nous ?
dique) semble libérer l’activité d’autres aires céré- Y aurait-il un artiste caché en chacun de nous, M. F.X. LYTHGOE et al.,
Obsessive, prolific artistic
brales, selon un phénomène nommé « facilitation entravé par les contraintes socio-éducatives impri- output following
fonctionnelle paradoxale » par le neuropsycho- mées dans les lobes frontaux, et étouffé par l’em- subarachnoid hemorrhage,
logue anglais Narinder Kapur. De quoi s’agit-il ? prise de l’hémisphère gauche, à tendance verbale et in Neurology, vol. 64,
Dans certains cas, des lésions cérébrales peuvent analytique ? Cette idée était très répandue il y a pp. 397-398, 2005.
avoir des effets bénéfiques inattendus, telle la quelques années, et l’on a vu fleurir nombre de J. C. MELL, B.F.A.
disparition d’un trouble obsessionnel compulsif programmes artistiques et éducatifs visant à « libé- HOWARD et B.L. MILLER,
lorsque la zone qui l’entretenait est inactivée. rer » l’hémisphère droit. Toutefois, il se pourrait que Art and the brain : the
B. Miller et ses collègues ont émis l’hypothèse seule une lésion bien focalisée permette de libérer influence of frontotemporal
que la démence fronto-temporale de leur patiente les autres régions cérébrales sous son contrôle, auquel dementia on an
avait entraîné un relâchement progressif des cas il faudrait prendre des mesures plutôt dange- accomplished artist,
contraintes imposées par son éducation très acadé- reuses pour augmenter son talent artistique ! Quoi in Neurology, vol. 60,
mique et formelle. Ces contraintes seraient ancrées qu’il en soit, cette patiente nous enseigne que même pp. 1707-1710, 2003.
dans les lobes frontal et temporal gauches, spécia- face à la terrible perspective d’une dégradation
lisés dans le traitement des aspects rigoureux et inéluctable des capacités mentales, un individu peut
symboliques des activités mentales, dans l’acquisi- continuer à créer et à donner de cette façon du sens
tion et le maintien de normes sociales et culturelles. à son existence. Dans une perspective thérapeu- Sebastian DIEGUEZ
Peu à peu, son nouveau style s’est révélé, emprunt tique, plutôt que de vouloir à tout prix conserver est neuropsychologue au
de composantes plus émotionnelles et mystiques, la ses capacités cognitives antérieures, il peut être Service de neurologie
faisant renoncer à la pureté du style au profit de plus satisfaisant d’exploiter au mieux un nouveau du Centre hospitalier
formes et couleurs nouvelles. Les contrastes entre talent prêt à éclore, lié à l’éveil de zones cérébrales universitaire vaudois de
fond et sujet devenaient de plus en plus frappants, jusque-là silencieuses… ◆ Lausanne, en Suisse.

© Cerveau & Psycho - N° 10 91


article dieguez 25/05/05 14:48 Page 92

« Le jour où je suis devenu artiste » b

epuis le jour où Tommy McHugh a été a


D victime d’une hémorragie cérébrale,
sa vie n’a plus jamais été la même. Lui qui
n’avait jamais peint ni dessiné, le voilà pris
d’un élan créatif frénétique, produisant
poésies, sculptures et peintures à la chaîne.
Il dit aujourd’hui que son hémorragie a été
la meilleure chose qui lui soit jamais arri-
vée. Ses œuvres expriment les boulever-
sements mentaux que cet accident a occa-
sionnés, non pas une expérience pénible
ou douloureuse, mais l’étrange impression
que son esprit s’est… divisé en deux ! Mark
Lythgoe, à Londres, qui s’est intéressé à
son cas, n’a pas pu mettre en évidence de
lésion cérébrale spécifique, car la pose d’une
agrafe sur l’artère rompue rend impossible
tout examen par résonance magnétique, à
cause des perturbations que cette tech-
nique produit en présence d’éléments métal-

Tommy McHugh
liques. Dès lors, seule l’observation neuro-
psychologique peut conduire à mieux
comprendre son état. M. Lythgoe a demandé
à sa collègue Michelle de Haan de soumettre
son patient à plusieurs tests. gauche, un signe de dysfonctionnement de C’est ce caractère compulsif qui ressemble
Les résultats indiquent que T. McHugh l’hémisphère droit (voir la figure a). aux conséquences de certaines atteintes du
a un quotient intellectuel normal, mais qu’il Comme dans le cas de la patiente de lobe frontal, mêlé à son impression de frac-
souffre de perturbations typiques d’une B. Miller, cet homme présente une atteinte tionnement de l’esprit (voir la figure c), qui
atteinte frontale. Il présente notamment frontale qui a levé certaines inhibitions, mais distingue son œuvre de celles d’autres
des difficultés dans des tâches exigeant de il n’a pas de difficultés de langage et sa patho- patients ayant subi des lésions cérébrales.
la flexibilité mentale : il peine à citer des logie n’est pas identique. À la différence du Trois ans après son accident vasculaire, il
noms de meubles en alternance avec des cas précédent, et dont l’art s’est métamor- avait gardé sa capacité créatrice, mais
noms d’animaux. Il présente un excès de phosé au gré d’une maladie à évolution lente, retrouvé une symétrie dans sa perception
familiarité envers les inconnus et son flot son activité artisitique s’est manifestée du de l’espace (voir la figure d). T. McHugh est
de paroles est ininterrompu. Ces différents jour au lendemain et présente un caractère parmi les seuls cas connus d’attaque céré-
comportements sont également des signes compulsif. Il dit lui-même ne plus pouvoir brale aiguë ayant provoqué une telle produc-
de perturbations du lobe frontal. Par s’arrêter de créer, passant parfois plus de tivité artistique, alors qu’apparemment rien
ailleurs, certaines de ses œuvres évoquent dix heures à couvrir les murs de son appar- ne l’y prédisposait.
aussi une tendance à négliger l’espace tement de grandes fresques (voir la figure b). S. DIEGUEZ

c d
Tommy McHugh

92 © Cerveau & Psycho - N° 10


Pub Abonnement CP 19/05/05 11:08 Page 1

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illusions RAMA new 25/05/05 16:47 Page 94

NEUROBIOLOGIE
Notre cerveau a évolué pour ne pas tenir compte d’informations
qui sont en dehors du contexte : le cerveau se raconte
une histoire en fonction de ce qu’il voit, entend ou touche.

Illusion visuelle

Vous n’avez pas vu


le gorille, c’est certain !
Vilayanur RAMACHANDRAN et Diane ROGERS-RAMACHANDRAN

ous entraînez une équipe de basket et « aveuglement inconscient ». Cet aveuglement est

V vous comptez le nombre de fois où chaque


joueur a eu la balle pendant le match. La
balle circule très rapidement et vous êtes
très concentré. Un joueur déguisé en gorille
pénètre alors sur le terrain, frappe sa poitrine comme
King Kong, et circule parmi les joueurs. La moitié
des entraîneurs ne voient pas le manège du gorille...
un exemple d’un principe plus général du fonction-
nement de notre système visuel. Notre cerveau est
toujours en train d’interpréter ce qu’il voit en fonc-
tion de ses objectifs. Ce qui ne fait pas partie du
scénario en cours est complètement effacé de notre
perception (il serait intéressant de savoir si ces infor-
mations invisibles sont traitées inconsciemment).
Nous pensons que nos yeux ne sont rien d’autre La façon dont le cerveau interfère avec la percep-
que des caméras d’enregistrement. Erreur ! Cette tion est illustrée par le « Jeu des erreurs ». Les deux
expérience nous montre qu’il n’en est rien et que images sont semblables à quelques détails près et
nous recueillons peu d’informations d’un seul coup le cerveau, à moins d’être prévenu du contraire,
d’œil. L’effet « gorille » est quelquefois dénommé les juge identiques (il faut quelques minutes pour

b
Cerveau&Psycho

1. Un entraîneur concentré sur l’évaluation de ses joueurs ne voit pas la personne déguisée en gorille traverser le terrain.
Quand ils ne sont pas prévenus, la plupart des gens pensent que les figures a et b, présentées alternativement, sont identiques.

94 © Cerveau & Psycho - N° 10


illusions RAMA new 25/05/05 16:47 Page 95

Emily Harrison

noter les différences, quand on sait qu’elles exis- Cet effet n’est pas réservé à la visualisation des scènes 2. Ces deux figures
tent). L’hypothèse que les choses semblables sont à la télévision, il s’observe pour toutes les sensa- semblent absolument
identiques est nécessaire à notre compréhension tions : l’unité et la cohérence du monde passent par identiques, sauf au « Jeu
du monde, car notre œil se déplaçant par saccades une histoire recréée par le cerveau. des erreurs. »
sur l’ensemble de la scène observée, les images Il n’est pas nécessaire que la scène soit complexe
sur la rétine sont fugaces et pourtant le cerveau pour que nous expérimentions l’aveuglement. Avec
reconstruit une image stable. Colin Blakemore, nous avons étudié les facultés
Les neurobiologistes ont longtemps pensé que d’observation en montrant un carré orange, un
la pérennité de l’image résultait du traitement céré- triangle vert et un rond bleu (voir la figure 1a)
Bibliographie
bral des informations. Toutefois une expérience pendant deux secondes, puis nous les avons rempla-
que nous avons mise au point avec Jonathan Miller, cés par une figure semblable où les objets étaient A. MACK et I. ROCK,
un directeur de théâtre londonien, montre que déplacés de quelques millimètres. Les observateurs Inattentional Blindness,
cette explication est incomplète. ont indiqué que les objets semblaient clignoter ou M.I.T. Press, 2000.
scintiller. La surprise est venue du remplacement du D. J. SIMONS et
L’image incompréhensible cercle bleu par un carré bleu (voir la figure 1b) : la
plupart des gens ne le remarquent pas quand ils ne
C. F. ChABRIS, Sustained
Inattentional Blindness for
Retournez votre téléviseur (doucement !) ou mieux, sont pas avertis d’un changement. Même avec trois Dynamic Events, in
utilisez un prisme pour retourner l’image. Ou encore, objets aussi simples, nous observons une saturation Perception, vol. 28, 1999.
ce qui est plus facile, coupez le son de votre appa- sensorielle et les différences sont occultées. Voir les sites :
reil et placez-le à côté de vous et regardez-le en Finalement, supposez que vous regardiez fixe- http://viscog.beckman.uiuc.ed
vision périphérique. Vous verrez alors des sautille- ment un petit X rouge et que l’on dispose briève- u/djs_lab
ments brutaux de l’image, alors que, si vous obser- ment à sa droite une croix. Vous devez indiquer si www.psych.ubc.ca/~rensink/
vez l’image de face avec le son, elle est correcte et la branche horizontale de la croix est plus grande flicker/
s’écoule sans heurt. Quand la prise de vue passe d’un ou plus petite que la branche verticale, ce qui ne
interlocuteur à un autre lors d’un dialogue, vous ne demande pas un gros effort. Vous introduisez subrep-
voyez pas qu’une tête se déforme en une autre, mais ticement un nom sur la croix pendant que l’obser-
n’avez aucun doute sur le changement d’identité... vateur évalue les longueurs des branches. Arien Mack V. RAMACHANDRAN
Que se passe-t-il ? Quand la télévision est en posi- et Irvin Rock, qui ont mené cette expérience, ont et D. ROGERS-
tion normale avec le son audible, le cerveau recons- découvert que le nom inscrit n’était même pas vu ! RAMACHANDRAN
truit une histoire vraisemblable. Les variations de Peut-être êtes-vous en train de lire cet article dans travaillent au Centre de
l’image résultant de vos mouvements, notamment un café bondé et bruyant. Avez-vous vu alors le recherches sur le
des saccades oculaires, sont lissées. C’est seulement gorille traverser la salle ? Êtes-vous sûr qu’il n’y cerveau et la cognition
lorsque le son est coupé et l’écran déformé que le avait pas de gorille ? Tout dépend de l’intérêt et de l’Université de
cerveau ne peut mener ce travail d’interprétation. donc de l’attention portés à cet article ! ◆ Californie, à San Diego.

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o
Dans Cerveau & Psycho n 11
IEL
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ES
IM
TR

Le bureau
Vive le multilinguisme!
à l’ère préhistorique
Les comportements au
bureau seraient parfois
proches de ceux des hommes
des cavernes. Hiérarchies
gouvernées par des individus
dominants, agressions
sporadiques pour établir
sa supériorité : les gènes
préhistoriques ont la vie dure.

La trisomie aujourd’hui
© Image Source Limited

Le retard mental des enfants


trisomiques n’est pas
insurmontable. Bien que
les neurones aient
des difficultés à se connecter Les enfants qui apprennent une langue
correctement, il s’agit surtout
d’un ralentissement de leur étrangère auront plus de facilités à en apprendre
maturation, et, d’autres. L’engrenage des langues est positif :
à condition d’être bien
encadrés, les enfants peuvent il ne faut pas craindre de multiplier
accéder à l’autonomie. les enseignements !

En kiosque le 7 septembre 2005


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