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PLATON ET LA SCIENCE SOCIALE

Author(s): Léon Robin


Source: Revue de Métaphysique et de Morale, T. 21, No. 2 (Mars 1913), pp. 211-255
Published by: Presses Universitaires de France
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Accessed: 16-12-2015 23:15 UTC

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PLATON ET LA SCIENCE SOCIALE

Peu de termesde la languephilosophique sont plus lourdsde


préjugés de toutesorte que le terme idéalisme. Il reçoitmême,
il
quand s'agit de la politique et de la constitution de Tordresocial,
une signification souventfâcheuse, et il sembleimpossible à beau-
coup de bonsespritsqu'unepolitiqued'inspiration idéalistepuisse
avoirune valeurscientifique quelconque,qu'elle puisse partirdes
et
faits, s'appliquer aux faits aprèsavoiressayéd'en discerner les
lois. Suspectaux techniciens de l'artpolitique,l'idéalistene Test
pas moinsaux théoriciens de la sciencesociale ainsi qu'aux purs
historiens. Toussontd'accordpourle renvoyer à ses chimères.
Il seraitdifficile
de trouver de cettedisposition d'espritcommune
un plusremarquable exempleque celui des jugements qu'onporte
ordinairement surla politiquede Platon.Dès qu'onen parle,aussi-
tôtquelquesimagesse présentent et s'imposent à la pensée: gou-
vernement aux mainsdes philosophes,communauté des bienset
surtoutcommunauté des femmeset des enfants.En vertud'une
tradition dontl'autoritéest souveraine, on se plaîtà voirseulement
dans cettepolitiquece qu'ellepeutavoir de choquantpar rapport
à nospropresidées ou de paradoxalpar rapportaux conceptions
socialesd'un Athénien du ivcsiècle.Elle ne tient,assure-t-on, nul
comptedes réalités,elle raisonnegéométriquement sur les faits
sociaux,elleconstruit dansl'absolu,elle use dans la détermination
des principesd'une méthodefoncièrement mystique.A l'observa-
tiondes faitséconomiques et sociauxetle substitue les préoccupa-
tionsproprement moraleset la pure spéculationphilosophique.
Enfin, à ces faiblessesde la politiquede Platon,on aimeà opposer
la supériorité de celle d'Aristote, si exacte,si positive,si péné-
trante.
Certesje ne songe nullement,commepoursauverPlaton, à
déprécier les méritesd'Aristote. Il n'ya pas lieu non plus de CQn-

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212 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

testerqu'ily aitdansla politiquedu premierbeaucoupde choses


qui ontétonnéet qui étonnent encore,ni qu'il y soit faitune très
largeplace à la réflexion abstraite.Mais,à grossirainsi certains
traits,tandisqu'onen laissed'autresdansl'ombre, onrisqued'alté-
rerla véritéde leurrapport mutuel.Ce sontquelques-unsde ces
traitssacrifiésqueje voudraismettre en lumière;je voudraismon-
trerqu'ilfautvoirenPlatonnonpas,commeonle faittropsouvent,
undes pluséclatantslégislateurs du pays d'Utopie,maisun réfor-
mateurqui a appuyéson plan de réorganisation sur un examen
réfléchi, philosophique scientifique fois, formessociales
et à la des
passées et des formes Socialescontemporaines etqui a vouluratta-
cherce planà uneconception généralede ce que nousappelonsles
lois de la statiqueet de la dynamiquesociale1.Il y a dansl'œuvre
de Platonun remarquable effortpourfairedépendreYart politique
d'unesciencesocialepositive,où l'observation des réalitésse mêle
à la réflexion philosophique : il a été, plus qu'on ne dit,écono-
misteet,qu'onmepassele motappliquéà Platon,sociologue,sans
jamaiscesserd'êtrephilosophe.

A la véritél'éclatde la pensée philosophique est chez Platonsi


intenseet d'un tel rayonnement qu'on s'est laisséaveuglersur ce
qu'onlui doità d'autreségards; l'attention s'est à peineattachéeà
des élémentsqui sontenveloppés, et parfoisdissimulés, dans les
détourset les replisde la discussiondialectiqueet de l'exposition
dialoguée.En outresongéniephilosophique estdominateur : il est
impossiblequïin tel à
esprits'applique quoi que ce soit sans y
imprimer profondément le sceaude sa méthode et de ses principes.
Mais prétendra-t-on lui en fairecrime,et, parcequ'il possèdeau
1. Hegelparaîtavoirle premiercomprisque la politiquede Platonn'estpas
une œuvrede fantaisie(Gesch.d. Philos.,Il, 272 et suiv.,éd. de 1833).Cette
même thèse a été soutenueavec force,du point de vue historique,par
IL Fr. Hermanndans une étudeintitulée: Die historischenElementedes Plato-
nischenStaatsideals(1831),publiée dans ses Gesammelte Abhandlungen, 1849
(principalementp. 141,153, 159). Son opinionest particulièrementautorisée,
puisque ce savanl,en mêmetempsqu'il futun maîtreen matière de plato-
nisme,a étudiéles conditionsde la vie politiqueet juridiqueen Grècedans
des livresdemeurésclassiques.Dans deux dissertations de Marbourg(1836)il
a montréen outretoutce que les Lois de Platon ont emprunté de.positifau
droitgrecet notamment au droitathénien.

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L. ROBIN. - PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 213

plus haut degré la puissanced'invention et de systématisation,


devient-il par cela même incapable de voir et de comprendre les
. faits?Il a, toutau contraire, ce regardqui pénètreles chosesdans
leur fondvéritable,qui en saisitpar une visionsouventprophé-
tiquela signification essentielle.Or c'estjustementce donttémoi-
gnera tout d'abord, je ne me trompe,la conception
si mêmeque
Platons'estfaitede la sociétéet de son rapportaux individus qui
la composent.
Toutle mondeconnaîtla fameusecomparaison du 2e livrede
la République(368 d), que citaientjadis à l'envi,pour prouver
Futilitéde la psychologie ethnique,tousles manuelsclassiquesde
:
philosophiela naturemoraleindividuelle estcommeun texteécrit
en petitscaractères,textedont,par une heureuseaubaine, la
sociéténousfournirait un autreexemplaire, maiscelui-ciécriten
caractères plus grands, sur une plus grandesurface,et par suite
-
plusfacilesà déchiffrer. Quelleest l'hypothèse fondamentale de
laquelle dérivecettecomparaison? C'est incontestablement l'idée
que la société,dans sa totalité,doit reproduirele caractèredes
unitésqui la composent: « N'est-cepas pournous une impérieuse
nécessité,lit-ondansle 4e livrede la République (435e-436a), de
concevoir que les formes du caractèresoienten chacunde nousles
mômesque dansla sociétépolitiqueà laquellenousappartenons?
Carellesn'ypourraient provenir d'ailleurs.Il seraiten effetridicule
de croireque, si le caractèrequi se distinguepar un généreux
emportement est celui de certainsgroupessociaux,il ne leurvient
pas des particuliers, auxquelscettesortede caractèrepeut être
imputée : ainsi pour les Thraceset les Scythes,et, à prendreles
chosesen gros,dès qu'onremonte de ce côté;de même,cet amour
de l'étudedonton pourraitsurtoutfairehonneurà notrepays,ou
encorecet amourdu gain qu'on attribuerait nonmoinsjustement
aux Phénicienset aux habitantsde l'Egypte.» Ce seraitdonc la
psychologie de l'unitésocialequi fournirait la raisonde la psycho-
logiedu tout,et, si celle-ciest plus manifeste et plus claire,c'est
seulement parcequ'elle présenteen massedes éléments tous sem-
blables.La mêmehypothèse dominele fameuxparallèledu 8elivre
entreles formesde gouvernement d'unepart,et,d'autrepart,les
diversessynthèses de dispositions qui constituent un typede carac-
tère,autrement dit les diverstempéraments moraux: « T'ima-
gines-tuque c'est,je ne sais comment, des chênesou des roseaux

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que naissentles organisations politiques,et nonpas au contraire


des caractéristiques moralesde ceux qui en fontpartie?» (544 de)
Mais qu'est-cedonc que cetteméthodequi va de l'individuà la
société?On n'a pas eu tortd'yreconnaître commeunpressentiment
des principes qui sontà la base de la sociologied'Herbert Spencer:
les traitscaractéristiques de la communauté sontconditionnés par
la structure et les instinctsdes individus,« le caractère
de l'agrégat
est déterminé par les caractères des unitésqui le composent1. »
Sous ce rapportla politiqueplatonicienne reposedoncsurl'hypo-
thèse que, dans une société,toutesles unitésconstituantes du
groupe sont semblables entre elles.
Maisaussitôtil devientnécessairede serrerla questionde plus
près. Il y a là en effetdeux chosesLien distinctesà expliquer:
l'uneestla détermination des individus,prisa part,àtei caractère,
à tellesmanièresd'êtreet d'agir; l'autreest la réuniondurable
d'individus qui se ressemblent. - Pourrendreraisonde la première
il y a dansla philosophie de Platonune théoriebien connue.Aux
enferslésâmes, antérieurement à leurretourdans la vie terrestre
(car leur nombre est limité et ce sonttoujoursles mêmesqui
reviennent), choisissent leurdestinée;maisce choix,qui se t'aiten
dehorsdelnotreexpériencesensible,détermineirrévocablement
celle-ci,dansl'ensemble commedansle détail.Cettedoctrine qu'on
trouveà la finde la République (10,617de,619a, 620ab)se présente
dans le Timée(81 e- 87b) sous son aspectpurement déterministe,
sansque le choixyait de part,et parlà mêmeavecuneallureplus
scientifique.Toutesnos maladiesdu corpsou de rame,cellesci
ayantd'ailleursleur sourcedans les premières, tous les dérègle-
mentset tousles vices ontpourcause une modification anormale
des élémentsconstitutifs de l'organisme et de leursrapports,ou
bienunealtération des substances organiquesqui résultent de ces
éléments: « Nuln'estmauvaisde son pleingré,maisc'estpar le
faitd'unemanièred'êtredéfectueuse de son corpsou d'uneéduca-
tionmalconduite que l'homme mauvais devientmauvais;etce sont
là des disgrâcesauxquellestouthommepeut se trouverexposé,
quoiqu'il en ait. » - Mais,unpeu plusloin,voicique Platonnous

à la Sciencesociale,trad,franc.(1874),p. 51-53.Lo.rapproche-
,1. Introduction
mentdontil s'agitest signalépar M. Espinas,dans la trèsintéressante inlro-
ductionqu'il a écritepourune éditionclassique du sixièmelivrede ia Répu-
blique(Alean,1886),p. 95.

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L. ROBIN. - PLATON ET LA SCIENCE SOCIALE. 215

parledes mauvaisesorganisations politiques,que se donnentdes


hommesqui sonteux-mêmes constitués et organisésde cettefaçon
vicieuse, et de la cause nouvelle de perversion qui en résultedans
la viepubliqueet privée.Ace moment nouspassonsmanifestement
à la deuxièmequestion: comment se fait-ilqu'unecollectivité se
soitconstituée etorganisée,dontles membres sontdeshommesqui
onttousuneconstitution physiquemauvaise,ou qui, déjà chargés
d'une héréditémauvaise,ne peuventmanquerd'avoirreçu une
mauvaiseéducation et de mauvaisexemples?Comment se fait-il,en
un sensplusgénéral,que des individus semblables soientensemble
et forment une société?A cettesecondequestionil n'y a pas,
semble-t-il, de réponsepossible,à moinsqu'onne fasseappelà un
autredéterminisme, nonplusindividuel comme dansle premiercas,
maisbien cettefoisvéritablement social,qui expliquerajustement
la ressemblance des individusà l'intérieur d'ungroupedéterminé.
Noustouchons ici à un pointcapital. groupenationalorganisé
Le
politiquement est-ilhomogène? Platonrépondaffirmativement. Or
cetteréponsene concerne pas seulement la cité idéale, celle qui doit
êtrevraiment une.C'estainsisans douteque l'entendAristote, qui
en faitgriefà son maîtreet qui soutient au contraire que la citéde
faitestunemultiplicité hétérogène, une collectivité d'individus qua-
litativement différents les uns des autres1.Mais en réalitéla
réponse,dansl'espritde Platon,vautaussipourlesgroupessociaux
réels et actuels: ce qui a été cité plus hautde la Républiqueen
témoigne déjà suffisamment, et le 8e livreen particulier prouveà
souhaitque, dansles sociétéspolitiquescorrompues, quel que soit
le degréde leurcorruption, il y a selonPlatonhomogénéité entrele
groupe et ses éléments constituants. Or, s'il en est ainsi, devient
il
clairunefoisde plusquela seule collection de caractères individuels
semblablesnepeutsuffire à expliquerun typedéterminé de société.
Car ce qu'il faudraitexpliquer,c'est précisément cettecollection
dansplusieursindividus vivanten commun,c'estque des hommes
semblables se trouvent réunis.Alléguera-t-on l'attraitdu semblable
pour le semblable?Mais cet attraitne peut s'exercerque si la
réunionestdéjà chosefaite,ou au moinscommencée. Unesortede

1. Pol. II, 2, 12G1a, 22-24,29 sq.; Ill, 4, 1277a, 5. Mais l'objetde la constitu-
tion,c'est d'établirentreces individusdifférents cetteidentitéqui résultede
régalitépolitique: ce qui explique les formules, en apparenceopposéesaux
précédentes, de VII [IV],8, 1328a, 35-37;IV [VI], H, 1295b, 25-27.
Rev. Méta. - T. XXI (n° 2-1913. 15

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246 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

contagionayantson originedans quelques individualités puis-


santes?L'explication seraitmeilleure;maiselle ne correspond qu'à
un des facteurs de l'homogénéité telleque la comprend Platon: le
facteur interindividuel de l'imitation et del'éducation. CertesPlaton
en reconnaît, autantque personne,l'extrêmeimportance. Cepen-
dantil n'ya là encorequ'unepartiede l'explication cherchée, et non
11
la plus importante. resteraiten effetà se demandercomment
seraientconduits à s'assembler des hommesqui sontau moinspré-
disposéspar un tempérament physiqueanalogueaux mêmessenti-
mentset aux mêmesactions.L'homogénéité du groupedevrait-elle
donc finalement être mise au compted'un arrangement provi-
dentiel?
Ne devrons-nous pas bien plutôtchercherles causes de cette
homogénéité dans les conditionscollectivesde l'existencedu
groupe? Mais c'est alors le renversement completde Fhypothèse
fondamentale dontil étaitquestiontoutà l'heure.Ce n'estplusà la
sociologiede Spencer,c'estplutôtà cellede M.Durkheim que nous
seronstentésde penser.Au lieu de continuer à parlerd'unedéter-
mination du toutpar les unités,il semblebienen effetque nous
soyonsmaintenantconduitsà admettreune détermination des
unitéspar le tout.Or c'est précisément ce que Platona finipar
fairedansles Lois,qui sontle dernierde ses écrits.Déjà le Timée,
on l'a montré,ne méconnaissait pas entièrement ce nouveaupoint
de vue,maispar la suite il semble s'êtreimposéavecplusde force
encoreà l'espritdu philosophe. Celui-cien vienten effet à recon-
naîtredistinctement l'existence de facteursqui agissentsurla collec-
tivitédans son ensembleet qui déterminent, non les individus
commetels,maisbienla sociétéelle-même. N'insistons pas surun
passagedu commencement du 4elivredes Lois (704c-7056), dans
lequelPlatonprésente la configuration du sol et la situation géogra-
phique comme un élément capitald'un développement normal ou
corrompuy : a-t-il de
plus montagnes de
que plaines et l'abondance
des subsistancesest-elleainsilimitée,ce sontautantde chances
favorables pourla communauté, et c'est toutle contraire pourun
Élatmaritime. Un autretexte,à la findu 5° livre(747c-e),estplus
significatifet plus complet.11vientd'êtrequestionde l'utilitéde
l'étudedes nombrescommemoyend'éducation. Mais cettemême
a
étude pourtant engendré chez certains peuples,entreautresles
Égyptiens et les Phéniciens, un espritd'ingéniosité qui se confond

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L. ROBIN. - PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 217

avecla fourberie. Pourquoices déplorables effetsd'unecauseexcel-


lente?Peut-être est-cela fauted'unmauvaislégislateur, ou de la for-
tuneadverse, « ou bien de
encore,ajoutePlaton, quelquecondition
naturelle d'autresorte,telleque celleque je vaisdire.C'estquelque
choseen effet...qui ne doitpas nousresterinconnu, en ce qui con-
cerneles régionsgéographiques, qu'unerégion n'est pas propreà
l'égal d'uneautre à rendre les hommes meilleurs ou pireset qu'il
ne fautpas légiférer en oppositionavec ces influences : il y a des
régionsque la diversité des ventsou bienl'ardeurdu soleilrendent
pourles hommes inclémentes aussibienque propices; dansd'autres
cela dépenddes eaux, dans d'autresencorede la naturedes ali-
mentsqui sortentde la terreet qui ne sont pas pourles corps
seulement meilleurs ou pires,maisnonmoinscapablesde produire
ces mêmeseffets surles âmes. » Brefles conditions topographiques
et climatériques, et en outreun moded'alimentation en rapport
avec les productions du sol, voilà ce qui fait l'homogénéité du
groupesocial : tous les individusqui se trouvent, pour quelque
raisonque ce soit1,habiterune mêmerégionet qui s'y sontmulti-
pliés,étantsoumisaux mêmesinfluences, se ressemblent ou en
viennent à se ressembler. Ainsipar des causesextérieures à l'indi-
viduse réalisel'unitééthiqued'an groupesocial.- Sans douteon
pourradire que certainesde ces idées n'étaientpas entièrement
nouvelles,et la médecinegrecque,commeon le voitpar le traité
hippocratique De /'air,deseaux et des lieux,surtoutdanssonder-
nierchapitre,n'étaitpas sans avoirfaitdes remarques analogues.
Sans douteencore,dans cetteexplication, les seuls facteursspéci-
fiquement sociauxce sontl'imitation et l'éducation,et Platonest
certestrès loin d'une conceptionsociologiquetelle que celle de
M. Durkheim. Je n'oubliepas non plusque, à la suitedu dévelop-
pementqueje citaistoutà l'heure,l'auteurdes Lois faitdépendre
les influencesmêmesqu'il invoquede ces puissancesmédiatrices,
favorables ou malfaisantes, que sontles démons.Il n'en est pas
moinsvraiqu'il faitappel à un moded'explication qui, à consi-
dérerles seulescausesprochaines, n'a riende mythique, qui est
au contraire d'espritscientifique et comporteune autresortede
précisionque l'explication fondéesur la psychologie individuelle.
Bienplus,l'explication elle-même marqueune orientation nouvelle
4. Quelleserait,selon Platon,cetteraison,on le verrapar le textede Rép.II,
citéau débutdu § V.

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218 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

: elle envisagele socialcommesocialet tend


et biendigned'intérêt
a en rendrecompteparautrechoseque parl'inexplicable répétition
d'unmêmecaractère individuel.

II

MaisPlatonse pose aussi une autrequestion,celle de l'origine


réelle des sociétésainsi constituées.Il ne s'agitplus de savoir
quels sontles conditions et les éléments impliquésen faitpar un
étatsocial.Nousdevonsmaintenant envisager dans son histoirela
formation d'un tel étaten le prenantà ses débuts,et en retracer
l'évolutionpar rapportaux conditions que l'analysea permisde
reconnaître. Il y a là unedistinction vraiment scientifique,et,à tout
on
prendre, peut dire que Platon a fait effortpour traiterscientifi-
quementcettenouvellequestion.Ce n'estpas à direqu'ily aitplei-
nement réussi,mêmepar rapportà l'étatdes connaissances de son
ni
temps, qu'il l'aittraitée comme la traiterait un savant moderne.
S'il transforme en effetla légende,ce n'estpas à coupsûrsans en
garder les cadres et mêmeles procédésd'exposition. Maisle mythe
sertau moinsde matièreà la réflexion philosophique et de vête-
mentà des doctrines où l'auteurvoit deshypothèses vraisemblables.
C'estle cas pource tableaude l'histoire anciennede l'humanité, que
nous offred'abordle Politique(269 a-274 d) et que reprendplus
tard le 4e livredes Lois (713 c-714d). Sous le règnede Cronos,
les hommes,nous dit Platon,naissaient de la terre,à laquelleils
retournaient pour ressusciter ensuite. Il n'y avaitalorsni sociétés,
ni famille, nimariage.Les hommesformaient un troupeau,dontle
pasteur étaitDieu lui-même, tandis que les troupeauxdesbêtes-
c'est-à-dire leursespèces - avaientseulementles démonspour
bergers.Dans cetâge d'or,pointd'animauxféroces;les hommeset
les bêtesunis par un langagecommun;les premiersuniquement
préoccupés de l'avancement de la science; un climatd'uneexquise
douceur;la terreproduisant spontanément toutce qu'ilfautpourla
subsistancedes vivants.Or cet étatde choses correspond à une
périodede la vie du mondependantlaquelle Dieu en dirigela
marche.Mais,cettepériodeachevée,il abandonnele mondeà son
mouvement propreet une nouvellepériodecommence.Elle est
caractérisée par un mouvement inversedu premier, et notamment

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par l'apparitionde la génération du semblablepar le semblable.


Elle conduitpeu à peu le mondeà un étatde désordresi voisinde
sa perteque, pourl'empêcher de pérircomplètement, Dieu s'assied
de nouveauau gouvernail.C'est alors que, voulantsauverles
hommesdontun grandnombre,commeaussi des autresespèces
animales,avaientd'ailleurspéri dans ces bouleversements, les
dieuxnousfirent ces présents dontparlentles anciennestraditions :
ainsi Prométhée, le feu; Héphaïstoset Athèna,les arts; Demeter,
Core,les semencesdes plantes.
Toutefois,visiblement, ce que Platon veut surtoutmettreen
lumièredans ce mythe, c'estmoinssansdoutel'origineréelledes
sociétésque les bienfaitsd'une théocratie à la rigueur,et surtout
d'unrythme des périodesdu monde,d'undevenirqui, commetel,
est soumisà des alternances de progrèset de régression1 : ce qui
le
expliqueque monde, dépit en de ses imperfections, ne soit pas
encoretotalement ruiné.Maisailleursnous rencontrons des tenta-
tivesplusprécisespourretracer en lui-même le passé de l'humanité
et pour reconstituer quelques grandstraitsde sa préhistoire. Le
Timée(20 de,21 d -25 e, 26 de), dialoguedontla composition paraît
avoirprécédéde peu celle du Politique,nous parleaussi de ces
grandsbouleversements qui détruisent unepartiede l'humanité et à
la suitedesquelselleretourneà la primitive enfancepourrecom-
mencerunevienouvelle.La légendede Phaétonrappelleun de ces
embrasements qui ne laissentsubsister que les hommesvivantdans
ou
le voisinagede la mer des fleuves; celle de Deucalion,un de ces
délugesauxquelséchappent]au contraire les habitants desmontagnes.
De terriblestremblements de terreanéantirent desterritoires immen-
ses, avecles peuplesqui les occupaient : c'est ainsique la fameuse
île d'Atlantidea été engloutiedansles flots.Les civilisations exis-
tantessontalorsabolies;c'estcommeunenaissanceetunejeunesse
nouvelles.Aussi comprend-on que de ces longuespériodesqui,
selonles traditions sacerdotales de l'Egypte,ontprécédéla civilisa-
liongrecque,le souvenirse soitajamáis éteint,ou ne puisseêtre
retrouvé que par unetrèsrarefortune. - Dira-t-on qu'iciencorele
mythe subsiste?Quela fiction est renduetrèsapparentepar le fait
que ces Athéniens préhistoriques avaient,au diredes prêtreségyp-
tiens,une constitution dont les élémentssont précisément ceux
1. Comparerla théoriedes ricorsidans la philosophiede l'histoirede Vico
(livreV de la Scienzanuova).

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220 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

auxquelsaboutitla République du pointde vue de la théoriepure?


Mais d'abordil faudraitavoirprouvéque cetteconstitution de la
République est sans lien avec la réalité, et cela faitquestionquoi
qu'onendisesouvent.Ensuiteil fautse rappeler avecquellefermeté
Platonaffirme à plusieursreprisesque son récitdoitêtreprisau
sérieux: « Ce n'estpas une fiction fabuleuse, mais au contraire un
discoursvrai,et celaa biensonimportance. » Que cettedéclaration
s'appliqueà la foisà cesanciennestraditions etau discours de Timée
sur la formation du mondeet la naturedes êtresvivants, je n'en
disconviens pas; qu'ily failleapercevoir une pointed'ironie,c'est
encorepossible. Mais cette ironiene vise que l'emphaseavec
laquelle,à cet endroit,les personnages du dialoguese flattent de
dépasserlessimplesvraisemblances et de donneruneimageparfai-
tement fidèlede la réalité,historique aussibienque physique.Pour
le premier cas cependant, nonmoinsque pourl'autre,ona l'impres-
sionque Platonne doutepas que ce qu'il exposene soitvraidans
les grandeslignesetque l'Étatqu'il veutréaliseraitpu êtredansle
passé un État de fait.Cetteconviction, que nous verronsaussi
s'affirmer dans la suite,s'exprimait dansle Critias(109 b-d,110c-
113b) avecuneparfaiteclarté: Platonn'ydistinguait pas, comme
dansle Politiqueet surtoutdans les Lois, la société nonpolitique
du tempsde Cronos,régie par le pasteur divin, de celle qui
s'organisepolitiquement selon le plantracédans la République :
cettedernièresociétélui apparaissaitalors au contrairecomme
caractéristique du règne de Cronoset de l'époque où les dieux
étaient,chacunpourunecontrée, les pasteursdes hommes1. Dans
ce mêmedialogueil reprend, pourles développer, lestraditionsrap-
portées dans le Timée sur la lutte de l'Athènes d'autrefoiscontre la
célèbreAtlantide. Il date,il estvraiseulement d'unefaçonrelative,
le délugeaccompagné de tremblements de terrequi, dumêmecoup,
détruisitl'anciennecivilisation athénienne et celledes Atlantes.Sur
la manièredontla tradition qu'il rapporte est venuejusqu'à lui,il
donnedesdétailsdestinésà en garantir l'authenticité,au moinsaux
yeux d'autrui et comme pour faire accepter sa conviction. Les

1. En comparantle mythedu 4e livre des Lois, qui répète celui du Poli-


tique,et qui répondà un étatparfaitnonpolitique,avec la peinturequ'il fait
dans le livre suivant(739 de) de l'ordre politiqueparfaitselon l'idéal-de la
République,on voitbien que Platona finipar renoncerà les croirecontempo-
rains,commeil l'avaitfait dans le Critias.Voyezdans VAnnéephilosophique,
1911 (XXII, p. 1-7), G. Rodier, Note sur la politique dyAntisthène.

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L. ROBIN. - PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 221

œuvresde ces ancienshommesontdisparu.Maisquelquesnomsse


sontconservés;certaines ruinessontdes vestigesde leurindustrie
et des signespartielsd'unétatgénéraldu sol dontpresquerienne
subsisteaujourd'hui.Enfinil faitune tentative remarquable pour
retracerl'ensembledes changements qui se sontproduitsdansle
régimeorographique et hydrographique ainsi que dans les cul-
tures.
Ausurplus,bienloin de renoncerà ces idées, Platonsembleau
contraire préoccupéde leur donnertoujoursplus de précision:
c'estce que montrele 3e livredes Lois (du débutà 683 c). On y
retrouve, affirmée avecforce,la croyance à cesgrandescatastrophes
qui créent la solitudesur d'immenses territoires,qui ruinent si pro-
fondément touteindustrie et toutecultureque les hommesqui sur-
viventne peuvents'empêcher de croirequ'ilssontles premiers. Et
pourtant, c'est« d'hierou d'avant-hier » que sont nés nos arts,et ces
découvertes qui nous paraissentse perdredans un éloignement
infinine datentpas de plus de milleou deuxmilleans.En particu-
lier,toutsouvenird'un étatpolitiqueavaitdisparude la mémoire
des hommes;il a fallubeaucoupde temps,etnotamment unaccrois-
sementde leurnombre, pourque la nécessité d'une société vraiment
politiquese fîtde nouveausentir.Celle-cin'étaitd'ailleurspossible
que grâceà la reconstitution de la technique,totalement oubliée,
du métalet mêmedu bois,ainsique de l'outillagequ'ellecomporte ;
ce qui ne put être accompliqu'après un trèsgrandnombrede
générations. Jusque-là il nesauraity avoirde transport, niparterre,
ni parmer,et,les groupesétantpar suiteprivésde communiquer
les unsavecles autres,leurdensitérestefaible: il n'ya pas encore
de cités.Les hommesde cettecivilisation renaissante sontpasteurs
et chasseurs;leursseules industries sontcellesqui n'exigent pas
remploidu métal;ils sontpotierset tisserands. S'ils ne fontpas la
guerre,ce n'estpas seulement parceque la simplicité de leur âme
les préservede voirdansla vertuunevaineduperie; c'estaussipour
des raisonséconomiquesgénéralesou spéciales,parcequ'ilssont
également éloignésde l'indigence et de la richesse,et,d'autrepart,
parce qu'ils ne saventpas fabriquerd'armesde métal.S'agit-il
maintenant de se représenter les premières ébauchesd'uneorgani-
sationpolitique?Platonfaitappel à l'ethnographie comparée,à
l'observation des survivances de cetancienétatde choseschezdes
peuplesactuels,grecsou barbares,et enfinà l'interprétation des

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222 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

tradilioDS que les vieuxpoètesnousonttransmises : « Prenons, dit-


il, Homère à témoin; c'est lui qui nous révèle ce qu'ontpu être de
tellessociétés.» 11se représente donccesanciens hommes à l'image
desCyclopes deYOdyssée, habitant descavernes profondes au sommet
des montagnes et formant des groupesisolés les uns des autres;
carce sontde petitsgroupesqui ontréussiisolément à échapper
aux cataclysmes. L'autorité d'unchef(SuvacTeia), voilàla forme poli-
tique correspondante; et ce chef,c'estl'ancien,père ou mère;sa
souveraineté s'exercesurses enfants et surses femmes. En d'autres
termes,le groupement est alors fondésur la consanguinité (/wOctoc
vc'voç),et sa manifestation extérieure, c'estl'habitation commune, un
enclosfermé parune haie d'épines.Mais,la densitéde ces groupe-
mentsisolésvenantà s'accroître, ils en arrivent, sans qu'onvoie,il
est vrai,trèsclairement pourquoi, à se rapprocher et à s'agréger.
Or, dans ce groupement nouveau où chaque groupement primitif
particulier apportesescoutumes religieuses etsocialesparticulières,
il devientnécessaired'établir des lois; c'est-à-dire que,pourassurer
lharmoniedans les rapportsde ces groupeshétérogènes, il faut
déterminer les concessions réciproquesdesquelles pourrafaire
on
sortirun systèmede règlesle meilleurpossible.Une sociétépoli-
tiquecomplexe, unecité,s'estsubstituée à la petitesociétépatriar-
cale originairefondéesur la consanguinité. Ce qui vientd'êtredit
suffit, semble-t-il, et il n'estpas utile de suivrePlatondans son
analysedes nouveauxétagesde l'organisation politique.
On le voit,ce n'estpas pardes raisonslogiques,ni mêmepure-
mentmorales, que Platon,commepourraient nousle fairesupposer
son intellectualisme et ses préoccupations normatives, expliquela
formation des sociétés.Jusqu'aumoment où l'établissement de lois
introduit danscettegenèsela convention et le contrat positif, Platon
n'y voit qu'une réaction spontanée de la nature humaine à l'égard
des conditions qualitativesdu milieuphysique, et des variations
quantitatives de l'agrégatsocial. Mais,pourêtrespontanée,cette
réactionn'enestpas moinsune réactiontrèscomplexe, en rapport
avecles aptitudes de la naturehumaine à l'accommodation réfléchie,
à l'invention incessantede nouveauxmodesd'actionet d'instru-
mentsappropriés, avecenoutreunpenchant naturelà la viesociale,
qui, sans être nulle part expressément affirmé, n'en estpas moins
constamment supposé. En dehors dece facteur proprement social
qu'est l'accroissement de la population, Platon fait appel à des
ici

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L. ROBIN. - PLATON ET LA SCIENCE SOCIALE. 223

facteurs d'ordrephysiqueou économique: phénomènes météorolo-


ou
giques géologiques,conséquences diverses de la privation ou de
la possessionde certainesrichessesnaturelles, état de l'industrie
quiles ulilise.Cesontlà touteslesconditions nécessaires,qui serveut
de base etcommede matièreà l'exercicedes fonctions proprement
psychologiques. En outreil ne méconnaîtpas l'importance des
fonctions psychologiques inférieures; il se au
montre contraire,
dans les Lois encore,au 6elivre(782 a -783a), préoccupé de fixer
leur rôle aux besoinset aux appétitsqui tendentau boireet au
manger,ainsiqu'à la propagation de l'espèce: les refréner, les faire
servirau bienparla crainte,la loi et la droiteraison,voilàle véri-
tableobjetde l'État.Les changements des conditions atmosphère
ques produisent dansles êtresvivantsde multiples transformations;
des culturesnouvellesapparaissent.De mêmeil y a dansles cou-
tumesune extrêmevariétéet de profondesmodifications, ou
d'étranges survivances : tandisque certainspeupless'interdisaient
de sacrifier le bœuf,d'autresne reculaient pas devantles sacrifices
humainsdontl'usages'estconservédans plusieurspays.- En tout
cecion ne peutse refuser à reconnaître des marquesnombreuses de
connaissancesethnographiques étendueset variées,un sentiment
profond de la diversitéet de la mobilitéhumaines,et surtoutla
vigueur et la sûretéd'unespritvéritablement scientifique,également
capabled'analyser les faits,ou de les grouperen de lumineuses et
puissantes synthèses.

III

Ainsidonc,malgréleursfaiblessestropévidentes parrapport a
l'étatprésentdu savoir,malgrél'enveloppe mythique dont elles se
revêtent parfois,ces tentatives
de Platonpourretracerl'évolution
des sociétéshumainessont néanmoinsremarquables par l'effort
scientifiquedont elles témoignent,par la richesseet l'originalité
des vues.Pourconfirmer encorece sentiment, il ne seraitpas sans
intérêtde confronter,surle pointdontil s'agit,AristoteavecPlaton.
Onpourrait montrer sanspeinepardes textes,principalement dela
Politiqueet des Météorologiques1,que plusieurs idées trèsimpor-
i. Pol. I, 2, 1252 b, 18-24; 9, 1257a, 24; II, 8, 1268 b, 39 sq., 1269«, 5; VII
[IV],
10, 1329b, 25-27.- Météor.I, 3, 339 6, 27-30(cf. Platon, Lois, 3, 676 6c); 14, etc.

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224 RF.VUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

tantes parmi celles que nousavons rencontrées chez Platonse


retrouvent, et parfoisà la lettre,chezAristote.On reconnaîtrait
ainsi que ce n'est pas avec justice qu'on les oppose,comme
le savantau métaphysicien et au poète.Maisil sufiira de rappeler
une véritésouventméconnue: la conceptionaristotélicienne de
la sociétépolitique,faitnaturel,est déjà chez Platon,el même
il a conçu d'une façonplus préciseles rapports,dans l'œuvre
sociale,de l'actionhumaineavecla nature.Dansuncurieuxpassage
du 4e livredes Lois (709 b-d; cf. 10, 889 de), où la pensée se
présenteavecuneforceet un reliefsinguliers, Platonse demande
si les facteursessentielsde la constitution et de l'évolutiondes
sociétésne sontpas la fortune etl'occasion,les circonstances acci-
dentelles de toutesorte,guerres,révolutions populaires, épidémies,
et, pouruneautrepart,Factioninspiratrice de Dieu.Quantà l'art,
il estraisonnable de lui fairesa place; mais,dit-ilplusloindansle
mêmeouvrage,il ne fautpas imiterceuxqui, se refusant à recon-
naîtredans la natureaucunefinalité et la livrant tout entière au
règnedu hasard,veulenten revancheque l'artsoit le toutde la
politique.- Ainsil'artsocial,auquelonvoudrait réduire la politique
tout
platonicienne entière, n'en est véritablement qu'unepartie:
pourplus encorela nature,tantôtrégiepar l'action divine,tantôt
abandonnée à tousles hasardsde son mouvement spontané, fonde
la société.Platona doncprécédéAristote dansl'affirmation d'une
théorienaturaliste de la société,par opposition auxdoctrines artifi-
cialistesdes Sophisteset des Cyniques, aux yeuxdesquelsla vie
sociale représenteun étatconventionnel par rapportà l'étatde
nature.Maisil semblequ'il ait su, mieuxquAristote,déterminer
les limitesde cetteconception.On voitplus clairement chez lui
comment se distinguent et comments'ordonnent réciproquement
l'élémentmatérielde la société,c'est-à-dire ses conditions physi-
ques, biologiques,économiques,et l'élémentformel,c'est-à-dire
la raisonqui doitles dominerpours'en serviren vuede la vertu.
Sans doute,s'il estvraique pourAristote la citéestquelquechose
de naturelau même titreque les formes primitives de l'association,
il n'enrestepas moinsqu'il clôt,commePlaton, seuilde la cité,
au
le règneabsoludes tendancesinstinctives : ce qui caractérise en
effetla citédansson essencecommeassociation politique,c'estun
ordreréfléchi qui ne se fonde pas sur l'instinct, qui se traduit par
une législation, ou, en d'autres termes,par une détermination des

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L. ROBIN. - PLATON ET LA SCIENCE SOCIALE. 225

droitset des obligationsde chacun1.Néanmoinscettenotionde


nature,en elle-même et danssonrapportavecla notiond'unordre
établipar l'art politique,a dans la philosophiesocialed'Aristote
quelquechosed'unpeuéquivoque.La natureest,en effet, selonlui,
à la foisune formeet une fin,et, d'autrepart,une matièrecom-
mandéeet exigéeparla forme;enunsens,elle està la foisles con-
ditionsmatérielles et l'artvivantqui les utilise2.Platonau contraire
paraîtavoirdistinguétoutesces notionsavec plus de sûreté.Là
mêmeoù il estsurle point,commeon Ta vu,de se contenter, sous
la dénomination de Dieu,d'unesorted'artinfaillible de la nature,il
séparenettement de cet art la natureproprement dite,c'est-à-dire
la matièreaveugleet informe à laquellecet art s'appliqueetqu'il
règle;et il se refuseaussi bienà fairede l'artproprement humain
le seul artisande la sociétéqu'à le sacrifier à la natureou à l'art
divin.Les sociétéshumainesne sontpas à ses yeuxde pursarti-
fices,elles ne sontpas nonplus de simplesrésultats;ellessontle
produitcomplexede la mise en œuvredes facteurs naturelspar la
réflexion et par l'art,sous la garantietutélaire, maisnonconstam-
mentassurée,d'uneProvidence parfaitement sage.
De cetteattitudescientifique de Platon,autantau moinsque de
sonidéalisme,découlent des conséquences moralesde portéeconsi-
dérable.- Ce qui feraà ses yeuxla valeurd'ungroupesocial,ce
ne serani sa situationgéographique, ni sonorigineethnique;ce ne
serontpas davantageles conditionsambiantesdiverses,ni les
besoinsqui s'y rapportent; maisce serala façondontles hommes
qui le composent mettent en œuvretousces facteurs. Aristotea cru
au contraireà l'existencede races naturellement faites,les unes
pourl'obéissance, lesautrespourla servitude ; celles-ci,
pourremplir
le rôlede matièreet d'instruments à l'égarddes premières, etgibier
naturelde cettesortede chassequ'estune guerreentreprise par
uneracesupérieure contreuneraceinférieure3. Platon,lui,a com-
prisde tellesortela formation historique des sociétésqu'il estcon-
duità une doctrinetoutedifférente. Quandles Grecs,dit-ildansle
Politique(262 de, 263 d)9 distinguent le genrehumainen deux
classes,dontl'une les comprend, et l'autre,sous la dénomination
'. Cf. surtout Pol. I, 2, 1252 b, 27 ad fin.; Ill, 3, 1276b, 1 ad fin.
2. NotammentPhys. II, 1, 193 a, 28-31; 2, 194 a, 12 -6, 9. - Cf. 0. Hamelin,
Aristote,Physique, II, trad, et commentaire Í1907), 3 sq., 6-8,67 sq., 70-72.
3. Pol. I, 2, 1252 6, 6-9 (cf. 5, 1254 a, 23-28; 6, 16 sq.; 8, 1256 6, 23-26; 13,
1260 ó, 1 sq.); Ill, 14, 1285 a, 19-22; VII [IV], 7, 1327 b, 27-33.

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226 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

communede barbares,tousles autrespeuples,ils ressemblent à


quelqu'unqui partagerait les nombres en deux groupes, mettant
dans l'un dix milletoutseul et dans l'autrele restedes nombres;
ils font,pourrait-on direencore,ce que feraitquelqueautreanimal
raisonnable commela grue(croyance populaire, à laquelleAristote
lui-même donnesonassentiment), si elledonnait à ungenresonnom
et qu'ellemîten face,dansunautre,le restedesanimauxy compris
les hommes, les réunissant toussousle nomde bêtes,tandisque le
premier groupeseraitau contraire pourelle un objetdevénération.
Pourquoi, insinue-t-il, n'est-ce pas les Lydienset les Phrygiens, ou
quelque autre peuple non moins déconsidéré, qu'onoppose ainsià
toutle restedes hommes, au lieudes Grecs?Ainsidonc,d'unepart,
on devrareconnaître entreles peuplesune diversité réellequantà
leurétatpassé et actuel: c'estaffaire de science,œuvred'histoire
ou d'observation. Maisà quoi,d'autrepart,aboutirala reconnais-
sancede cettediversité? A affirmer une diversité foncière quantà
la fonction de la sociétédans chaque groupe?En aucunefaçon;
carcettediversiténe touchepas à ce qui, d'aprèsune conception
maintesfoisaffirmée par Platon*, est la finde toutesociété,la
la
sagesse, justice et la pratiquedes autresvertus.Il resteraencore,
par conséquent, à prononcer des jugements de valeursurl'étatdes
sociétésparrapportà la moralité. Onle voit,parla méthode même
qu'il a suivie, Platon s'est trouvé conduit à le
envisager problème
avecun espritplus libre,mieuxaffranchi que celuid'Aristote, des
conceptions communes de sonpaysetde sontemps.
Un exempleanalogue,emprunté au 5e livre de la République
(451 c-456 ó), pourrait d'ailleurs nous êtrefournipar la solution
donnéeau problèmedu rôlesocialde la femme. Gomment en effet
Platondétermine-t-il ce rôle?C'estencorepar une méthodequ'on
peut à bon droitqualifierde scientifique : étudierla naturede la
femmecomparativement à celle de l'homme, voirsi et en quoi ces
deux naturesdiffèrent, mais seulementpar rapportà ce qu'on
demandeà Tuneet à l'autredans la vie sociale.C'estque, à des
naturesdifférentes et sous le rapportoù elles diffèrent, il fautdes
emploisdifférents : on ne demandera pas à l'hommed'enfanter, ni
à la femmed'engendrer. Mais,si les naturessontidentiques par
rapportaux emplois,il n'ya pas de raisonpourque les emploisne
1. Les textessont très nombreux: il suffirade mentionnerRép., 6, 500d-501 a;
Lois, 1, 631 d; 3, 688 ab; 4, 718 c; 5, 742 rf-743a; 6, 770 c-771 a.

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L. ROBIN. - PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 227

soientpas les mêmes.Si les chauveset les chevelus,commedit


Platon,étaientpar hasardde naturedifférente et que les premiers
fussentfaitspourêtrecordonniers, il serait bon d'interdireaux
autrescetteprofession, ou inversement. Mais,si cettediversité n'est
pas une diversité par rapport à l'emploi de cordonnier, une telle
interdiction n'a pas de raisond'être.Si doncil est impossible de
trouver dans l'économie sociale un seul emploi, une seule occupation,
un seul artparrapport auxquelsla femme, scientifiquement étudiée,
diffèreen naturede l'homme, il faudraconvenir que la femme peut
tenirdansla sociétéla mêmeplaceque l'homme, exercerlesmêmes
arts,se livreraux mêmesexercices,fairela guerre,occuperles
mêmesmagistratures, s'éleverà la philosophie.Entre l'un et
l'autreil n'ya à cetégardqu'unedifférence de degré,et toutle pro-
blèmeestdès lorsunproblème pratique: trouver les moyens propres
à diminuer cettedifférence de degréen fortifiant l'éducationdes
femmes.C'est donc encore,peut-ondire,sur la based'uneétude
vraiment objectiveque Platonfondeson féminisme, commetoutà
l'heurela notiond'uneidentitéessentiellede tousles peuplespar
rapportà l'accomplissement de ce qui estl'œuvreessentielle d'une
société.Entre les uns et les autres, comme entre l'homme et la
femme,les différences qu'on a constatées,ici dans le degréde la
puissance, là dans l'ancienneté de la culture, dansla situation géo-
graphique, dans le régimeclimatérique ou alimentaire, ne sont
jamais tellesqu'elles doivent empêcher, ni la femme d'exercerles
fonctions sociales,ni aucunpeuplede réaliserla vertu complète. -
Or, contrairement à ce qu'on dit en général,ce n'estpas a priori
que Platon a établi ces conclusions. Sans douteordinairement la
preuvepar les faits, au lieu d'être abondamment développée, n'est
qu'unelégèreesquisse,commeil estnatureldansdes écritsqui ne
sontpas des traités, maisdes dialoguesconçusle plussouventselon
les exigencesde l'artle plus délicat.Ce n'en est pas moinsune
preuvepar les faits,et l'étudesociologiqueconcrète sertde base à
la construction idéale et aux prescriptions pratiques.

IV

ou qu'il
Soit qu'il pose les premièrespierresde la citéfuture,
veuillenousmontrer auraientbesoin
en quoi les citéscorrompues

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228 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

d'êtreamendéespour s'approcher de l'idéal,Platons'est en effet


montré, comme on va le voir,constamment soucieuxde l'observa-
tion proprement sociale. - Ce souci se manifesteà nous tout
d'aborddans l'importance qu'il accorde,quoi qu'ondise,aux faits
économiques. CertesVéconomique n'est,si l'on veut,que la matière
ou une partiede la matièredu social.Maisla matière,les condi-
tionsélémentaires de la manifestation d'uncertainordrede phéno-
mènesn'enpeuventêtredétachésque par abstraction, et celuiqui,
l'un des premiers,a donné systématiquement une place impor-
tanteaux-faitséconomiquesdans l'explication des faitssociaux,
fût-ce en vuede l'application etpourorganiser la pratique,celui-là
peutavecjusticeêtreconsidérécommeayantcontribuéà la fon-
dationd'unesciencesociale. - A coup sûr Platonne futpas le
seul,en ce temps,à avoir sentile besoinde faireune place dans
des spéculations politiquesà la réflexion scientifique sur les faits,
et notamment sur les faitséconomiques.C'estce qu'onvoitdans
deuxplansde réforme socialeantérieurs à celui de Platon,le plan
d'un jeune contemporain de Périclès,le célèbreHippodamosde
Milet,architecte et ingénieur, granddémolisseur et reconstructeur
de villes,qui, dans la seconde moitié du ve siècle,futle Haussmann
d'Athènes et de Rhodes,qui dota le Piréede son portde guerre,
qui bâtit Thurii dans la GrandeGrèce,hommed'ailleurscurieuxde
mille choses1,- et le plan d'un prétenduSophiste,que nous
connaissons fortmal, Phaléasde Chalcédoine 2. Ce dernieren par-
ticulier,au témoignage d'Aristote, voyaitdans le problèmede la
propriété le pivot de l'organisation sociale. Mentionnerons-nous en
outre,commeun exemplede la rigueuravec laquelle les contem-
porainsde Platonétaientcapablesde traiter ces sortesde questions,
le traitédes Revenus d'Athènes, qu'il soit de Xénophonou de tout
autre?L'histoirede Thucydide, et mêmecertainescompositions
d'Isocrate, commele discours surla Paix,montreraient quelleplace

1. Tous les textessontréunisdans les Vorsokratiker de Diels, 27,4, 5 (I2,228,


1-13).L'aménagement du Pirée est postérieurà 448,la fondationde Thuriise
placeen 443,les travauxexécutésà Rhodesvers 408/7.On distingueparfoisà
tortentreHippodamosde Miletet un autreHippodamos, le Pythagoricien : c'est
le même,dontle rôle dans la fondationde Thuriia porté Stobéeà le croire
Pythagoricien. Son goûtpour le charlatanisme et son universellecuriositéne
sontpas nonplus des raisonssuffisantes pouren faireun Sophiste.Cf.Zeller,
Ph. d. Gr.,trad,franc.,Il, 478.
2. On ne sait riende sa vie; ce n'est que par uneinductiontrèshasardeuse
qu'on le metau nombredes Sophistes;voirZeller,ibid.

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L. ROBIN. - PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 229

ces préoccupations tenaientalors dans les esprits.Mais,en vérité,


nousn'avonspas affaire de prouverque Platonn'a pas étéseul en
à
son temps comprendre l'importance du facteuréconomique.Ce
qu'il ya lieu seulementd'établir,c'estque cetteimportance ne lui
a pas échappéet qu'il n'estpas du toutle théoricien chimérique
et dédaigneuxdes réalitéssocialesqu'on est tropdisposéà voiren
lui. On ne distinguepas assez, pourtoutdire,entrela conception
qu'il se faitd'unidéalet la connaissance qu'il a du réel.
Il est trèsvraisansdoute,j'en conviens,que, dansbiendes cas,
l'attitude de Platonsemblese concilierdifficilement avecl'opinion
qu'il serait un des fondateurs de l'économie politique.Ainsidansles
a
Lois(9,870 ; 5,b 743 e) la richesse est mise au dernierrangdes fins
humaines, aprèsle soin de notrecorpset surtoutaprèsle soinde
notreâme; l'or et la vertudiffèrent de tellesorte,lit-ondans la
République(8, 550 e), que la balance ne peutgardersonéquilibre
dèsque l'un ou l'autre est mis dans un des plateaux.Il estbienvrai
encoreque, dans le premierde ces deuxouvrages1, Platonse féli-
cite d'avoirconçu son État de manièreà n'avoirà légiférer que
pourdes laboureurs,des bergers,des apiculteurs, pourleursgre-
nierset pourceuxqui s'occupent de leursoutils,sansavoirà s'em-
barrasser de rien prescrire sur une foulede sujets,marinemar-
chande,grandet petitcommerce, hôtelleries, mines,prêtset inté-
rêts.N'a-t-il pas réduitle commerceautantqu'il l'a pu? Ne l'a-t-il
pas interdit, avec l'industrie, aux hommeslibres?Il a proscritle
crédit,condamné la réclame et le marchandage, soumisl'industrie
et le commerce à des règlements qui ne sontque des entraves2,
réglépour chaqueproduitla quantitéde ce qui peutêtre misen
vente,établi les prix maximaet minima,fixé les salaires.-
Toutcela estincontestable. Cependant c'est là, selonle motmême
de Platonau 5e livredes Lois (744a), le pointde vue du législa-
teurqui se dit : « Qu'est-ceque je veux?» Mais il ne s'agit pas
1. 5, 743d; 8, 842de, 846de, 847d, 848e sq., 849 e sq.; H, 917e, e, 919 cd,
920e, 921e.
.2. Une de ces entravesà la libertécommerciale est particulièrement intéres-
sante pour le lecteurd'aujourd'hui.Je veuxparlerde cette curieuselégisla-
tioncontreles fraudesqu'on trouvedans le 11elivredes Lois (917ô, de), où
l'on voitque Platonn'estpas toujoursun utopiste.D'ailleurs,s'il apportetant
de restrictions au commerce,c'est qu'il désespèred'y voirs'établirspontané-
mentla loyautédes relations.Mais,si elle s'yréalisait,rienne seraitplusdigne
de sympathie et d'estime.Le développement, dans le mêmelivre (918 b c, e)
sur les hôtelleries,actuellementvrais repairesde pirates,et qui pourraient
rendrede si précieuxservices,est toutà faitsignificatif.

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230 REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

d'une intentionarbitraire;car chacunedes prescriptions et des


prohibitions qui se rattachentà ce de
point vue, si erronée parfois
qu'ellepuisse être,supposeuneconnaissance trèsprécisede l'état
de chosesauquelonchercheà remédier, ou toutau moinsuneffort
sincèrepouren analyserles conditions économiques. QuandPlaton
ditque la richessene doitpas nousoccuper,cela signifie seulement
qu'il ne faut pas tourner toute notre activité vers l'acquisitiondes
richesses, mais non que la questionsoitde médiocreimportance.
Bienau contraire, ses attaquescontrele commerce, contrele crédit,
contrela domination croissante de la richessemobilière etdu capi-
tal,prouvent qu'il avait ce
compris qu'était la réalitééconomique de
Il
sontemps. a cru(peut-être à tort, mais la question n'est pas là),
etil le répètesouventdansles Lois,que, pourdonnerle jour à une
sociétémoraleet parsuite,à sonavis,heureuse,il fallaitréglerla
propriété, que toutle malvenaitde l'excessiverichesseet de l'ex-
cessivepauvreté (5,742d-143c; 8, 831c-e;11,919b),ou,end'autres
termes,de l'excessiveconcentration des capitauxen un petit
nombrede mains.Et cetteconviction l'a conduità faireporterpré-
cisément unebonnepartde son effort régénérateur surla solution
du problèmede la richesse.Enfin,par l'attention qu'il donneau
problème de la population, parles mesuresqu'il édicté,en accord
du resteavecla plupartdes législations grecques,pour limiter le
nombredes habitants1, il témoigneencorede ses préoccupations
économiques. Toutesses prescriptions à ce sujetsemblent inspirées
par un examen,qui essaie d'êtrescientifique, du rapportde la
populationavec l'étenduedu territoire et la quantitédes subsis-
tances.Jen'insistepas,car la questiona été surtoutenvisagéepar
Platond'unpointde vue législatif et pratique.En résumé,s'il est
vraique le mal dont la
souffrait Grèce,et que tousles bonscitoyens
aspiraient à guérir,fûtun mal économique(et la suiteconfirmera
cettehypothèse), il faut,ou bienadmettre que Platona vouluremé-
dierà ce maisansl'avoirétudié,ce qui seraitfortétrange;ou bien
reconnaître, en tenantcomptedes indications qu'il a donnéesà cet

1. Rép., 5, 460 ac, 461 c (cf. Tim., 19 a); Lois, 5, 737 c-738 b, 740 6-e; 6, 784 h.
Comparer les mesures non moins radicales et plus précises qu'indique dans le
meine sens la Politique d'Aristote,III, 6, 1265a, 38-6, 17; VII [IV], 4, 1326 a, 5 ad
fin.; 16, 13356, 19 ad fin.Sur ces questions on peut consulter Guiraud, La popu-
lation en Grèce, Rev. de Paris, 15 octobre 1904(publié dans Etudes économiques
sur l'antiquité),et G. Glotz,L'exposition des enfants,dans Études sociales et juri-
diques sur Vantiquité grecque (1906).

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L. ROBIN. - PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 231

égard,que les remèdesqu'il a prescritset le traitement général


qu'ila préconisésupposent une connaissance exactede la maladie,
de ses symptômes, de son terrain etde son moded'évolution.
Ausurplus, il n'estpas impossible de prouver, autrement que par
des inductions, à quelpointla penséede Platons'estmontrée, dans
cet ordrede questions, nonpas seulement pénétrante par à-coups,
maisvraiment capabled'yappliquerd'unefaçonsuivieuneméthode
rigoureuseet de dépasserles généralités oratoiresou purement
morales,d'anticiper mêmeen quelque mesureles résultatsde la
sciencemoderne.- Voicid'abord,dans le Sophiste(218 e-236c,
264 c à la fin)et dansle Politique(279 c-280a, 281d -282a, 287a-
290 e), uneclassification des techniques. Sans clouteelle n'a pas en
elle-mêmeson objet,maispourtantles seules exigencesde cette
méthode de divisionet de classification qu'estalorsdevenuela dia-
lectiqueplatonicienne lui confèrent la valeur d'uneanalyseécono-
mique indépendante. Dans le Sophiste,la divisionfondamentale
était celle des arts de créationet des artsd'acquisition.Dans le
Politiqueune distinction trèsimportante est faiteentreles arts
<( principaux », au sens fort du mot principe, ou artsdominateurs,
de
occupésdirectement la fabrication ou de l'entretien d'unproduit
déterminé, et les arts« auxiliaires», qui fabriquent nonpas le pro-
duit,mais les instruments nécessaires pourle fabriquer et toutce
qui est, par rapport à ce produit,moyen et condition. 11 estbien
clairtoutefois que cette distinction a un caractèreessentiellement
relatif;car, exceptionfaitepourla scienceabsolue,il n'està vrai
dire aucun moded'habiletéqui ne puisse êtreconsidérécomme
moyenet condition parrapportà un autre,etnotamment toutesles
industries,toutes les professions sont auxiliairespar rapportà la
sciencepolitique. Uneautreclassification plusprécise,dansle même
dialogue,paraîtse fondersurune distinction entrel'acquisition de
la richesseelle-même à l'étatde matièrepremière i, extractiondu
minerai,abatagedes arbres,décortiquage d'arbresou d'arbustes
{par exemple,pourobtenir le liègeetle papyrus), coupedes osiers,
écorchemcnt des bêtesettannagedes peaux,etc.,et d'autrepartla
miseen œuvre,avecl'usage,de ces matières premières aprèsqu'elles
ontétéassociéesentreellesde façonsdiverses: fabrication desoutils
1. Polit. 288e, 289a : to Trpwtoysvàç
-/r^jiaou etôo;.L'expressionsemble bien
avoir été employéepourla premièrefoispar Platondans son sens technique.
Cf. l'éd. de Campbell,p. 120.
Kev. Méta. - T. XXI (n° 2-1913Ì. 16

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232 REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

propresà acquériretà ouvrerces matières, des récipients de ioules


sortespourles liquidescommepourles substancessèches,allant
ou n'allantpas au feu;fabrication par le charpentier ou le menui-
sier,le forgeron, etc.,de toutce qui sertde supportou de siège,
surla terreou surl'eau,mobileou immobile, classeoù sontcom-
pris tous les de
moyens transport, vaisseaux ou voitures; fabrication
par l'architecte ou parle tisserand, etc., de tout ce qui nous sertà
nousabriteret à nousgarantir, mursde maisons, rempartsde
ou
villes,armesdéfensives, vêtements, etc.; une nouvelleclassecom-
prend tout ce qui est jeu, tout ce qui sert à amuserou a orner,pein-
ture,musique,etc.; dans une septième mettra
on tousles artsrela-
tifsà l'entretien du corps,agriculture, chasse,cuisine,gymnastique,
médecine, etc.Auxartsainsidistribués il en fautjoindredeuxautres.
De l'unrelèvera l'élevage des troupeaux d'animauxdomestiques, à
l'exception toutefois des esclaves. Tout ce qui concerne ces derniers
appartient en effetà un secondgroupe,trèsétenduet trèsimpor-
tant,celuides arts« servants» ou subordonnés : on y trouve,à
côtédes esclaves,serviteurs qu'on achète,des serviteurs qui sont
des hommeslibreset dontle travailest non une production indus-
trielle, mais un office auxiliaire les
; commerçants (dont nous trouve-
ronstoutà l'heureuneclassification détaillée); les hommes de peine
et tâcherons, et aussi, avec tousles auxiliairesde la justice,les
et les serviteurs du culte,etc. - Que cetteclassification l
prêtres
laissebeaucoupà désirer,nulne songerait à direle contraire : cer-
tainsgroupesréunissent des objets,et par suite arts,qui se
des ne
ressemblent que par des caractèrestout extérieurs, et les distinc-
tions,soit entreles groupesprincipaux, soitdans les divisions
secondaires, sontsouventbienartificielles. Mais,tantque l'écono-
miemoderne n'aurapas su elle-même grouperles techniquesselon
les principes de la classification naturelle, ne fera-t-elle pas biende
se montrer indulgente? Ce qui est d'ailleurssurtoutintéressant,
c'estde mettre enlumière, et l'intérêtscientifique que Platonprend
à ces questions, etl'effort qu'il faitpour les traiter scientifiquement
pouranalyserles faits,pourles classer,pourles définir. Voici,par
exemple,dans le 11elivredes Lois (918 bc) une excellentedéfi-

1. Dans J'opuscule déjà cité, M. Espinas a cherchéà reconstituer (p. 67-94)


le tableaude]la classification
platonicienne des scienceset des arts.Voiraussi,
dans les Neue Untersuchungen überPlato (1910)de Const.Ritter,les deux pre-
mièresétudessur le Sophiste(1 et suiv.) et sur le Politique(71 et suiv.).

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L. ROBIN. -- PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 233

nitiondu commerçant : celui qui, étantdonnéesdes richessesde


toutessortes,distribuées sans commune mesureet irrégulièrement,
enrendau contraire la distribution régulièreet mesurée;c'estla
monnaiequi est l'instrument de cetteœuvre,et c'està l'accomplir
que consistele rôledu commerce; dans toutesses partiesil a pour
fonctionde se fairele serviteurde nos besoinset de régulariser la
richesse1.- On prétendraiten vain fermerles yeux sur des
exemplesà ce pointsignificatifs : l'attentiondu prétendurêveur
s'estattachéeavecuneinsistance évidente,et alors mêmequ'il ne
les a pas envisagéesindépendamment et pour elles-mêmes, aux
activitéstechniqueset commerciales.

Dansle domainedes problèmeséconomiques, le plus beau titre


d'honneurde Platon,celui que d'ailleurson mentionne toujours
sanspourtant en signalertoujoursl'importance avec un souci con-
venablede lajustice,c'estla pénétration, la sûreté,la largeurde
vuesavec lesquellesil a conçu,dans sa natureet dans son rôle,la
grandeloi dela divisiondu travail2.Si connuque soit le morceau
du 2elivrede la République (369¿>-374e) où il exposecetteconcep-
tion,il ne serapeut-êtrepas inutiled'en soulignerquelquestraits,
dontplusieurs confirmerontce qui a étéditjusqu'à présent.
La société,c'est le premierpoint,a une originenaturelle,car
ellese fondesurle besoin.Maisles besoinssontdivers,etle même
hommene peut suffireà lui seul à satisfaire cettediversitéde
besoins.« Unhomme,s'enadjoignant unautrepourle besoinqu'il
a de tellechose,puisunautreencorepourle besoinqu'ila de telle
autre,la multitude des chosesqui leurmanquenta rassembléune
l.*Dans le Gorgias(477e, cf. 452c), nous trouvonsune définition de la chré-
matistique: c'est l'art de nous délivrerde la pauvretéet de créerla richesse.
Mais Platonne s'élèvepas jusqu'à une définition généralede l'Économique.
2. Selon toutevraisemblance, l'expositionde Platonest antérieure,et peut-
êtrede beaucoup,à ce que Xénophona dit, en passant,de la mêmequestion
dans la Cyropédie(VIII, 2, 5 sq.). La Republique,au moinsdans la partiequi
nousoccupe, a été composéeprobablemententre391 au plus tôt et 367 au
plus tard;la Cyropédie paraîtapparteniraux dernièresannées de Xénophonet
se placeraprès 364(cf. Roquette,De Xenophontis vita, Königsb.,1884,p. 81 et
suiv.). De plus une traditionrapportéepar Aulu-Gelle dans ses NuitsAttiques
(XIV, 3) veutque le romanpolitiquede Xénophonsoit dirigécontrecertaines
partiesde la République.

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234 UEVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

multitude d'hommesdans le mêmehabitaten tantqu'associéset


auxiliairesmutuels.» Unetellecommunauté d'habitation et de vie,
c'est une polis, une organisation sociale. La société reposedonc
essentiellement sur la coopération et l'échangedes services.Et
maintenant, quels sont les besoins à satisfaire et les servicesà
échanger? C'estla le
nourriture, logement, le vêtement. Des agri-
des
culteurs, maçons, des tisserands et des cordonniers, voilà ce
«
qu'il faut à cette communauté réduiteaux nécessitésélémen-
taires». Maisla questionse posealors de savoirquellesera l'orga-
nisationla meilleure. Le cordonnier, par exemple,exercera-t-il son
métierde cordonnier un
pendant quart de son temps,employant
les troisautresà cultiver lui-mêmeson champ,bâtirlui-mêmesa
maison,tisserlui-même ses vêtements? Non; il vaut évidemment
mieuxqu'il emploiela totalité de sontempsà fairedes chaussures
pourtouslesautrescommepourlui; qu'un seulhomme,au lieu de
faireplusieursmétiers, n'en fassequ'unseul,celuipourlequel il a
des dispositions naturelles. En outre,si un seulhommefaisaitplu-
sieursmétiers, le travailneseraitpas faiten sontemps.« Or l'ou-
vragene veutpasattendre le loisirde l'ouvrier, maisil estnécessaire
au contraire que l'ouvrier suive les de
exigences son ouvrage,que
celui-cine comptepas pourunà-côté.» II ne resteplus qu'à poser
le principe auquelse rattachent toutesces remarques, et Platonle
pose avec une précision et une clarté admirables : « 11se faitplusde
chosesde chaquesorte, elles sont,mieux faiteset faitesplus faci-
lement, lorsqueparun seul hommeuneseule chose est faite,selon
ses aptitudeset dansle momentconvenable,faisanttrêveà toute
occupation différente. » Accroissement de la production, perfection
des
plusgrande produits, aisance plusgrande du travail,d'où éco-
nomiede temps,le produit obtenu dans le temps même du besoin,
touty est. Un des éléments de cetteremarquableanalyseécono-
mique,lequeld'ailleursestpièce essentielle de la doctrine,mérite
mêmeune attention touteparticulière, etnousy reviendrons : c'est
l'idée de l'accommodation nécessaire, naturelle etinnée, de l'individu
à l'ouvragequ'il doitaccomplir.
Avecuneégalenetteté Platonaperçoitl'étenduedu principequ'il
a posé.Il seraitcontraire à ce principeque chacunde ces ouvriers
spécialisésfabriquât lui-même les outilsdontil a besoin,que ceux
dontle travailsupposel'emploide bêtesde sommeou de matières
animales,de peaux ou de lainepar exemple,prissenteux-mêmes

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L. ROBIN. - PLATON ET LA SCIENCE SOCIALE. 235

soindes animauxqui leursontutiles.La différenciation des métiers


va croissant,et du mêmecoup s'accroîtqualitativement l'hétéro-
généité de la masse sociale : voici
maintenant des forgerons, des tail-
landiers,des bouvierset des pâtres,des palefreniers, etc. Peu à
peu,toujours sousla pressiondes besoins,le réseaudessolidarités,
déjà multiplié au dedans,s'étendau dehors;il envelopped'autres
groupes sociaux : la sociéténe produisant pas toutce dontelle a
besoinva demander le surplusaux groupesvoisins.Mais,obligéede
leur fournirquelque chose en échange,elle se trouveamenéeà
développer sa production au delà des besoinsde la consommation.
L'accroissement du nombredes producteurs en estla conséquence
immédiate,et aussi la créationde nouveaux« agents» pources
nouveauxservicestantd'importation que d'exportation : c'estl'appa-
ritiondu commerce extérieur. Enfin,que le transport des marchan-
dises d'un pays à l'autredoivese fairepar mer,voiciqu'aussitôt
devientnécessairela masseénormede ceuxdontl'activité technique
graviteautourde ce que nous appelonsla marinemarchande. Ce
n'estpas tout,et de nouvellesdifférenciations et spécialisations sont
encorepossibles.A l'intérieur du groupesocial l'échangedes ser-
vicesse faiten effet parventeetparachat: il fautdoncun marché,
lieu de l'échange,et il fautune monnaie,signede l'échangeet
destinéeà le traduire. C'estle passagede l'économie« naturelle »à
l'économie« monnayée ». Maisil estimpossible le
que cultivateur, ou
le producteur quelqu'il soit, vienne sur le marché justeau moment
où s'ytrouvera l'acheteur qui a besoinde ses produits, et,s'ilattend
celui-cisur place,il perdrason tempset ne produirapas. De ce
besoinnaît une autrecatégoriede commerçants, les marchands
proprement dits, ceux qui restent sur le et
marché, surtout,plus
généralement, ceuxquisontprêtsà acheterau moment qui convient
au vendeur, à vendreau moment qui convient à l'acheteur1. D'autres
besoinsexistentencore,et par suiteapparaîtla nécessitéd'autres
services.A la faiblessephysique,pourvuqu'elle soit accompagnée
d'unespritdélié,convient naturellement la profession sédentaire du
marchand.Mais une société a besoin d'hommesdont la force
1. La classification du commercedans le Politique(289 e), classification
empruntéesans douteau droitathénien,complèteheureusement celle-ci.Il y
a troisclasses: Io commercesur la place: marchands 2°commercede
(xdnriloi);
ville à ville ou de pays à pays,soit par terre,soit par mer : commerçants en
gros qui fontle commerceextérieur(Ipnoooi)et marinsmarchands;3° com-
merced'argent: banquierset changeurs.

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236 UEVÜE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

physiquesoitemployée en tantque telle,sansque l'intelligence soit


et
nécessaire, pour des travaux dont est
l'uniquespécialité qu'ils
sontdes travauxde force: « Ils fontcommerce, ditPlaton,d'une
utilitéqui est leur forcephysique,et, commele prix qu'ils en
reçoivent se nommesalaire,on les appellesalariés.» Ces hommes
de peine sontun « achèvement » nécessairede la société1.Voilà
doncla communauté socialepourvuede tousles organesqui sont
nécessairesà l'exercicedes fonctions par lesquelleselle satisfait
ses besoins,au moinsses besoinsnormaux et qui correspondent à
l'étatde santé.
Mais,de mêmequ'unabcèsse développedansun corpsvivant,il
se'produit dansle tissusocialcommeunbourgeonnement debesoins
anormaux2.Corrélativement apparaissent une foulede parasites,
qui ne donnent satisfactionqu'à des besoins de luxe. Avecquelle
vervePlatondécritcetteefflorescence! C'est un grouillement de
chasseurs et d'imitateurs, de
gens proie quiet flattentnos vices : les
peintres et les sculpteurs, imitateurs de couleurset de formes;les
poètes avec leur cortège de rapsodes,d'acteurs,de danseurs,
d'entrepreneursspectacles: fabricants
de les de meubleset les fabri-
cantsde toutce qui sertà la paruredes femmes;les parfumeurs,
les coiffeurs, les baigneurs,les cuisiniers, les courtisanes, etc. On
y verra même, dit Platon avec des
humour, porchers! Un des signes
de cettecorruption sociale,c'esten effet l'abandondu végétarisme
et l'adoption de l'alimentation carnée3 : dansla sociétéprimitive il
n'yavaitque des bêtesde sommeou des animauxutilesà quelque
titrepour les industries de première nécessité,et maintenant on
élèveun animaldonton nese serviraque pours'en nourrir. Enfin,
cettefaçonde vivrenepouvantmanquer de fairenaîtredesmaladies,
il va nous falloirencoredes médecins, ces imitateurs de la bonne
santé!- II s'estdoncproduit à
peu peu sur le territoiresocialpri-
mitif nonseulement unedifférenciation croissante des occupations,
1. Le Politique(290a) determine avec moinsd'exactitude l'œuvreproprede
ces salariés.Cependantil restebienque, en rangeantces mercenaires, ou thêles,
dans la catégoriedes « serviteurs», il les exclutpar là même de celle des
ouvriersau sensfortdu mot,c'est-à-dire des ouvriersd'industrie,qui sontdes
techniciens.
2. Dans les Originesde la Financecontemporaine, La Révolution, Taine a fait
grandusage,commele rappelleavec raisonM. Espinas(op.cit., 96, 1), de cette
métanhore de l'abcès,de Pinflammation organique(vol.I, p. 428, 369,272,277).
3. Cetteconception se retrouvechezdes philosophesdontles tendancesscien-
tifiqueset, si l'on peut dire,le positivisme,sontindéniables,commeles Péri-
patéticiensThéophraste et Dicéarque.

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L. ROBIN. - PLATON ET LA SCIENCE SOCIALE. 237

maisen outre,parallèlement à l'apparition d'occupations nouvelles,


un accroissement réelde la population. Cetaccroissement estd'ail-
leurs,en un sens,il fautle remarquer, un indicede dégénération
sociale,puisqu'ilrépondà la satisfaction de besoinsanormaux.
Il a cetteconséquence le,
que territoire, qui suffisaitpournourrir la
population primitive, estdevenutroppetit.Ona besoinde s'étendre,
d'empiéter surles voisins.C'estla guerre.Avecla guerreunespécia-
lisationnouvelledevientnécessaire,plus nécessairemêmequ'au-
cuneautreen raisonde l'importance du serviceauquelelles'appli-
que. Il fautdesguerriers, qui ne soientoccupésque du métierde la
guerre.11en faudrait sansaucundoute,mêmedansune sociétéqui
par des lois sages aurait réussià éviterles mauxdontla guerreest
la suitenaturelle;car autourd'elleil y auraitdes sociétésmoins
parfaites, et,commeil lui faudrait se défendre contreleursconvoi-
tises,la guerreseraitencorepourelleunenécessité.D'ailleurs, dans
l'espritde Platon, ce nouveau service social,par une dernière spécia-
lisation,dépasse,commeon sait,la fonction proprement militaire.
Les « gardiens» de cetÉtatdontil tracele plandansla République,
ce ne sontpas seulement des guerriers, ce sonten outredes magis-
trats.En opposition avec les habitudespolitiquesdes démocraties
grecques,il demandeque les fonctions spécialement sociales,soit
de défensemilitaire, soitd'administration publique, soientpas,
ne
suivantson expression, « »
un à-côté des autresoccupations, etpour
lequelil n'yauraitbesoind'aucunepréparation particulière,d'aucun
apprentissage, alors que pourtantl'œuvreà laquelle elles se rap-
portent est de toutes à la foisla plus importante et la plusdifficile.
Ainsi,plus de vingt-deux sièclesavantqu'on eût comprischez
nousl'utilitéd'une écoledes sciencespolitiques, Platon,le rêveur,
le métaphysicien, établissaitavec une logiqueirrésistible et en la
rattachant aux conditions d'existenced'une organisationsociale
quelconque,la nécessitéd'une culturespéciale pour les futurs
hommesd'Étatet les futurs administrateurs de la chosepublique.
Ne voilà-t-ilpas bien la chimère,Tutopieplatonicienne? Ce n'est
pas seulement en elle-même et en tant une
qu'ellepréconise mesure
pratiquedésirable,que cettevuede Platonparaîtdigned'attention
et mêmed'admiration; c'estsurtout en raisonde la méthode qui y
conduitet de l'espritscientifique qui l'inspire. On aura beau alléguer
les erreurstropcertainesde la politiqueplatonicienne, diretant
qu'onvoudraque cettepolitiqueest,par beaucoupde traits,mys-

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238 REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

tique,que là mêmeoù elleneTest pas elletendauxfinsmoralesplus


qu'elle ne s'attacheaux réalitésconcrètes, que notamment toutela
doctrine de la divisiondu travailet de la spécialisation desfonctions
est relativeà l'idée de la justice.L'économisme abstrait, qui dans
sonconventionnel égoïsmene faitplace qu'auxcalculsutilitaires et
qui ne voit dans l'échangequ'uneopération mercantile, peut sur ce
pointtrouvermatièreà critiquer Platon.Du pointde vuesociolo-
giquede M.Durkheim, on le loueraitsansdouteau contraire d'avoir
comprisle caractère essentiellementmoralde la division dutravail:
n'a-t-il pas vu[Rép., 5, 463 ab, 465c; 3,414e) qu'ellecréedes solida-
ritésde plus en plus nombreuses et que ces solidarités à leurtour
des
engendrent obligations mutuelles? La justicedans l'État,c'estr
selon Platon,l'harmoniedes fonctions sociales,commela santé
physiqueou moraleest dans l'individul'harmonie des fonctions
matérielles ou psychiques;elleestun équilibreorganique,et c'est
justement pourquoiil voudraitavecraisonque la fonction dechacun
à
répondît ses aptitudes.Qu'onrendejustice à ces vues profondes.
Il resterait d'ailleursindiscutableque, à plusieursrepriseset par-
ticulièrement dans les pages de la République qui viennent d'être
résuméesfidèlement, Platons'est,d'autrepart,montrécapablede
concevoir uneanalysepurement objectivedes faitséconomiqueset
sociaux,analysevraiment scientifiqueen ce qu'ellecherche à la fois
à distinguer les faitset à en apercevoirles connexions.Il a fait
dépendre desbesoinslesrelations socialesetl'évolution de la société;
il a conçula détermination des valeurs économiques de l'échelle
et
de ces valeursdansleurrapportavecles besoins,et il està ce titre
le fondateur de l'économie sociale.Il a aperçuet formulé avecnet-
tetéla loi de la division du travail.Bienmieux,il a vu danscetteloir
nonpas,commeAdamSmithà qui pourtant onfaitsouventhonneur
d'en avoirdonnéla théoriedéfinitive, unesimplerèglede la bonne
organisation des métiers, maisune loi trèsgénéraledu développe-
mentdes sociétés.Ne nousy trompons pas en effet: elle n'estpas à
ses yeuxla raisonde leurformation même, car elle apparaîtdans
une sociéténaturelledéjà existante.Elle est une expression de la
variétéet de la complexité des besoinsqui s'y manifestent; dès
qu'une sociétés'élèveau-dessusde l'étatle plussimpleet le plus
élémentaire, la divisiondu travaildevientle modeessentielde sa
vie. Tourà tourelle est cause et effetde l'accroissement de son
volumeetde sa condensation progressive.Platon a bien en
vu, effet,

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L. ROBIN. - PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 239

qu'elleestbeaucoupmoinsun facteur de la discrimination que dela


cohésionsociale; ou du moinselle substitueà une cohésionindis-
tincteet toutemécaniqueune solidaritédéterminée et organique.
Enfin si, en unsens,l'échangeparaîtêtrepourlui la condition de la
division du travail,c'esten tantque coopération d'activités sociales
caractérisées pardes aptitudes individuellesdiverses, etcommesoli-
daritéde besoins; maisil n'estproprement que la division du travail
entrainde se manifester. C'estdoncau fondla divisiondu travail(et
surce pointPlatona étéplusclairvoyant qu'AdamSmith) qui permet
à l'échangede prendreconsciencede lui-mêmeet de se constituer
en phénomènedistinct.AinsiPlatons'est trouvéconduità consi-
dérerà parttroischoses : la production, qui n'estvraiment une
œuvred'industrie réfléchiequ'à la conditionde se fonder sur la divi-
sion du travail;l'échangeproprement dit,qu'il a d'ailleursdéfini,
commeonFa vu,avecunegrandeprécision ; etenfin la répartition dont
il seraquestiontoutà l'heure.11a donceu le méritede préparer la
divisionclassiquedes faitséconomiques. L'honneur lui en revient-il
toutentier?Quels élémentsde cetteanalyseontété empruntés à
d'autressources,et dans quellemesure?Tantque la questionsera
demeuréesans réponse,il conviendranon pas seulementde lui
laisser,maisde fairevaloiravecplusde forceencore,des titres posi-
tifset qui ontété tropde foisinjustement méconnus.

VI

Parmiles idées directricesde cetteanalyseéconomique que nous


avons dégagée de la politiqueplatonicienne, il en est une dont
l'importance n'a pas étésuffisamment marquéedanscequiprécède,
et sansdoutele momentest-ilvenude la mettre pluscomplètement
en lumière.C'estl'idéeque la divisiondutravail doits'accompagner
d'uneattribution des tâchesqui soiten rapportavec les aptitudes
naturellesde chaqueindividu.Il s'agitdoncd'harmoniser la fonction,
en elle-même etdansses effets, avecla nature,de manièreà réaliser
danschaquecas la perfection tellequ'ellerésultedel'exerciced'une
fonctionnaturelle.
La vertupar excellence,la justice,le bien moral,c'estde faire
danschaquecas ce à ,quoi on est naturellement propredansce cas,
c'est,selonla formule du 4e livrede la République(4326-433c),

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240 RBVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MOUÀLE.

« la propriétéde l'action» (oíxeio-ko^ít.)


. La principaleaffairedans
une société bien organisée,c'est donc de mettrechacunà sa placé
et d'assignerà chacun sa fonction.Mais ce doit êtreaussi de rému-
nérerchacunsuivantsa fonction,ou en d'autrestermesde faireque,
toutcomme l'attributiondes travaux, la répartitiondes fruitsdu
travailsoit fondéesur la justice. Pour Platon, le problèmese pose
comme il se posera plus tard à l'esprit de notre Rousseau : tout
le mal social vientde la distinctiondu tien et du mien, et ce qui
Faitnaître cette idée ce n'est pas seulementque le tienet le mien
sont distingués,c'est qu'ils sont trèsinjustementpartagés.Est-ceà
dire que ce soit à ses yeux uniquementun problèmepratiqueet non
unproblèmescientifique?Ce seraitse tromperlourdementque de le
soutenir: il faut reconnaîtreen effetque la réformeplatonicienne
s'appuie sur une étude positivedu faitde la répartitiondes biens,
envisagésous le doublepointde vue de ses conséquenceséconomi-
ques et de sa signification historique: « De toutefaçon,écrit-ildans
la République(4, 422 e; cf. 8, 551 d, 557 a), un État en enfermeau
moinsdeux qui sonten guerrel'un contrel'autre,celui des richeset
celui des pauvres. » Et dans le 4e livre des Lois (715 6; cf. 8, 832 c)
il montrequ'un tel état de choses, qui substitueà un gouvernement
la lutte des factions,suppose le complet mépris du bien général.
Est-ce amertume de philosophe désabusé, rancune d'idéaliste à
l'égard de ce qui résisteà son idéal? Non; d'autresécrivainstiennent
le même langage; les faits parlentdans le mêmesens. C'est Aris-
tote qui présente dans le 7° chapitredu livre III de la Politique
(1279 ¿>,7) la succession au pouvoir des partis divers comme une
lutte d'intérêts;c'est Isocrate qui, dans YArchidamos(§ 28, 67),
et dans le Discours à Philippe (§ 20, 52), dépeint la violencede cet
antagonisme.Est-ilbesoinde rappelerces troublesde Corcyredont
Thucydidea laissé un saisissant tableau, ou encore la révolution
qui éclata à Argosen 370 (à peu près au tempsoù Platon écrivaitsa
République): quinzecentsrichesassommésà coupsde bâton par une
populace furieuse?Ce n'est donc pas en vue dejustifierson commu-
nisme que Platon a décrit les maux dontl'inégalerépartitionde la
propriétéseraitle principe.Il y alà des faitsque d'autresontvus et
interprétésde la même façon,bien qu'aucune préférencecommu-
nistene risquâtde troublerleurjugement.
De même,la peinturepleine de verve,rigoureuseet précise,riche
de couleuret finementnuancée,qu'il trace des gouvernements cor-

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L. ROBIN. - PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 241

rompusdans le 8elivreet une partiedu 9elivrede la iiépublique


doitêtreenvisagée toutautrement que commeunefantaisie poétique,
autrement surtout que commeunecaricature. Platonnousymontre
comments'altèrele gouvernement parfaitet commentil donne
naissanceà des formessocialesqui, par de nouvellesaltérations,
s'engendrent Tune l'autre: timocratie,oligarchie,démocratie,
tyrannie. Chacuned'elless'incarned'autrepartdans un caractère
d'homme qui en estl'expression typique,et,demême,les degrésde
la descendance répondent à la succession des formesde gouverne-
ment: I' « hommeoligarchique » estle filsde 1' « hommetimocra-
tique», et il engendre à son tourY « hommedémocratique », qui a
pourfilsle tyran.Ce qu'il y a de fictif, au moins partiellement,
danscespeintures vigoureuses etqu'onnesauraittropadmirer, c'est
l'idée d'une dégénérescence à du
historique partir gouvernement
parfaitet d'une successionréelle,surtoutd'une successionaussi
rapideque l'est l'ordreininterrompu des générations. Il semble
bienen effet qu'il y a là un la n'en
symbole; signification pourrait-
elle êtrecelle-ci?Chacunede ces formespolitiquess'éloigneplus
ou moinsde l'organisation juste,telleque la raisonpermetde la
concevoir,et la suite chronologiquede ces formes,aussi bien
que les échelonsdé la ligne généalogique,symboliseà la fois
le degréde cet éloignement et l'ordredans lequel se produisent
les manifestations complexesqui mènentà chacunde ces degrés.
Ce n'estpas à direque en faitla description donnéepar Platon
du passage d'une formeà une autrene puisse souventtrouver
ses justifications dans l'histoire,non seulementdans l'histoire
grecque, mais dans celle d'autrespays et d'autrestemps: témoin
les admirablespages de la fin du 8e livre(565 c sqq.) sur la
façondontla démocratiedonne naissanceà la tyrannie. II n'en
est pas moinsvrai que, derrièrel'affabulation historique,il faut
chercher surtout unenchaînement un
logiqueet ordrede perfection :
« La citédonton a faitle tableau,ditPlatonen parlantde la cité
idéale,estbonne;toutesles autresmanquent doncle but,si celle-
là y va droit.» L'hypothèse d'unedissension qui, survenant dansla
citéparfaite,y auraitproduitune décadenceprogressive est pré-
sentéeavecdes réservesqui doiventnousmettre en gardecontrela
tentation de prendrecettefiction pouruneréalité: « Veux-tuque,
imitant Homère,nousinvoquions les Musespourleurdemander de
nousdirequellefutl'originede cettedissension, et que, tellesdes

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242 REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MOUALK.

personnagesde théâtre,nous les fassionsplaisanteravec nous


commeavecdesenfants eten prenant un tonenjoué;ou bienencore
que nous les fassions nous parler sérieusement et sur un ton de
»
majesté? Ce qui signifie, si je ne me trompe, que Platonne s'in-
terdirapas de donneraux élémentssérieuxde son analyseles
alluresd'unconte,oùlesgénéalogiesmômesaurontleurplaceet où
se dérouleront, sous uneformequi séduiseFimagination, unesuite
d'événements se déterminant les uns les autres. Ainsi il fauts'atta-
chermoinsà ce récitqu'auxobservations que Platony a introduites
etaux rapportsde coexistence et de successionqui s'y traduisent.
Or les observations économiques y sontde premièreimportance;
des relations, danslesquellesla propriété estundesfacteurs et non
des moindres, serventà caractériser les typesd'organisation poli-
tiqueetà expliquerles transformations sociales.
Quelest,eneffet, dansla sociétéque Platonappelletimarchique et
où l'ambition, l'orgueil,le culte de la gloiresont lesprincipes domi-
nantsde l'action,le caractèrequi, joint aux précédents, faitque
cettesociétés'altéreraet changera?C'estque les dirigeants y ont
au-dessousd'euxunpeuplede serfs(telsles hiloteslacédémoniens),
aux mainsdesquelssera concentrée toutela production (547 bc,
548e sq.), tandisqu'eux-mêmes ils se montreront avidesd'acquérir
des richesses.Mais ces richesses,ils les entassentet les gardent
parceque la loi en a interdit l'usageprivé1: « Ils honorent farou-
chementet dans l'ombreleur or et leurargent,car ils possèdent
des coffres-forts et des trésorsprivéspoury mettreleursrichesses
et les tenircachées;ils onten outredes remparts à leursmaisons,
ils s'isolentsauvagement dansleursnids...» (548 a; cf.550d sqq.).
Aveccetteféodalité rapacela sociétéfondée surl'économie naturelle
estremplacée par une société Dès
capitaliste. que celle-ci commence
de se former, aussitôtapparaissentquelques-unsdes vicesqui lui
sontpropres: c'esttoutd'abordun appétitfurieuxde jouissances,
maisqui se dissimulehypocritement sous des dehorsde rudesse
hautaine, et derrière le culte des dignités, surtout militaires (5486,
549a). Cependant toute autre finit
préoccupation par céder devant
l'amourde la richesse,là où il existe; la richesse devient ouverte-
mentce qui estle plusdigned'êtreestimé,et le régimecapitaliste
s'implante définitivement dansla société.C'estlà le traitdominant

1. Cf. Böckh-MaxFränkel, Staatshandlung der Athener,l3, 693.

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L. ROBIN. - PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 243

d'un gouvernement oligarchique, le caractèred'où découlenttous


les autres.La fortune donnele pouvoir;ne peuventy accéderceux
qui n'ontpas la quotitéde revenufixéeparla loi : on se règlesur
le censpourfairechoixd'unpilote!(550cd,551a-c). Maisquelles
sontles conséquences de ce principe?C'estd'abordla formation de
deuxpartistravaillant sanscesseà se combattre, ceuxqui possèdent
et ceuxqui ne possèdentpas (551d).C'estdoncla luttedes classes.
C'estaussi la lâcheténationale,l'impuissance à fairela guerre;car
les richesrépugnent également à armer la main des pauvres,de
craintequ'ellene se retourne contreeux, et à prendreeux-mêmes
les armespourformer la seulearméequi soità leurmesure,armée
vraiment oligarchique,arméedupetitnombre. Enfin leuravaricefait
qu'ils se refusentaux sacrificesindispensables (contribution de
Yeisphora).
Ce qui est encoreplus grave,c'estque ce régimeentraîneà sa
suitele parasitisme social,le paupérisme et les progrèsde la crimi-
nalité.Aucuneloi n'y règlel'étatde la propriété: rienne limite
l'accroissement desfortunes, et l'onpeutaussis'yruinerà sonaise.
Puis ceuxqui ontainsiperdutousleursbienssontlaisséslibresde
demeurer dans la citésans y exerceraucuneprofession et n'ayant
d'autretitreque celuide pauvreset d'indigents. Toutau contraire
une sage réglementation de la propriété empêcherait la formation
de cettepopulationde besogneux: « On ne verraitpas les uns
regorgeantde richesses,les autres dans l'extrêmepauvreté.»
(552ab.) Ces pauvresd'état,ces indigents spécialisés,c'esteux que
Platon, dans une comparaison bien connue, appelleles bourdons1
de la ruchesociale,les uns dépourvusd'aiguilloncommesontles

1. Le motgrec est y.r^r^,que l'on traduitordinairement, d'une façonbien


inexacte,par frelon,commeon faitaussi pour le fucusdes Latins.Cependant
il s'agit trèscertainement, non pas sans doutedu vrai bourdon,mais du faux
bourdon,c'est-à-dire du mâlede l'abeille,qui en eiTetn'a pas de dard et qui vit
en paresseuxaux dépensde la ruche(cf. 552 c, 564 c). Les descriptionsd'Aris-
tote,fondéessurdes observations communesque Platonne pouvaitignorer, sont
trèsclaires à cet égard.Sans doutele %Yi?r,v est pourlui une espècedistincte,
et il réfutemôme l'opinionde ceux qui veulenty voir lé mâle de l'abeille;
l'identificationn'enest pas moinsincontestable. Le frelon,le crabrodes Latins,
c'est probablement ce qu'Aristoteappelle la guêpe sauvage,qui faitson nid
dans le troncdes chênes (voyezsur tout ceci Histoiredes Animaux,chapi-
tres21 et 22 du livre111,et principalement 40 à 43 du livreIX; Génération des
Animaux,livreIII, chap. 10). Ajoutonsque la comparaisonen questionétait
classique : elle vient d'Hésiode, Travaux et Jours,v. 303 sq. Aristophane
notamment s'en sert,d'une façontrèsanalogue,à la finde la grandeparábase
des Guêpes,v. 1114.

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244 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

bourdonsailés: ce sontles mendiants et qui finiront tels;les autres


au contraire ont un dard : ce sonttous les malfaiteurs, dontles
autoritésdoiventau moyende la forcecontenirles entreprises.
C'està l'étatde la société,et en mêmetempsà la mauvaiseéduca-
tionet à l'absencede culturemoralequi en sontla conséquence,
que Platon fait remonterla responsabilité de cette perversion
sociale(552c-e).De plus,commeTuniqueidéaldes capitalistes c'est
d'accroître la
leursrichesses,et que c'estlà d'ailleurs condition du
pouvoir;comme, d'autrepart,parmiles détenteurs dela fortune il y
a des jeunesgensque le libertinage conduità dissiperleursbiens,
ceux qui au contraire saventrésisterà leurspassionsse gardent
d'arrêterles prodiguessur cettepente; ils se penchentsur leur
proie,feignant de nerienvoir;ils attendent le moment d'acheterles
biensde leursvictimes et de les ruinerpar l'usureet par la pro-
gressioncroissante desintérêts de leursemprunts. Ainsilescapitaux
se massenten un petit nombre de mains;parsuite,le paupérisme
s'accroîtet aussile nombre de ces bourdons armés,de ces déclassés
qui, couverts de dettes ou privés de leurs droits politiques, parfois
l'un et l'autre,ontla hainede ceux qui possèdent.Ils complotent
donccontreeux,ils désirentune révolution. Les pauvresd'ailleurs
ne tardentpas à se rendrecompteque les hommesde la classe
dirigeante sontamollisparleursrichesses, alourdisparleurembon-
point, et ils se communiquent les uns aux autresl'idée d'une
revanchepossible sur des maîtres si faciles à abattre (555c-556e,
cf. 562b). Richeset pauvresen viennent aux mains;ils appellent
l'étranger à leuraide.
C'estdoncpar une révolution que la démocratie va s'établir,et
cetterévolution estunerévolution avanttoutéconomique. Les pos-
sesseursde la fortune ou
sontmassacrés exilés; on s'emparede
leursbiens;si quelques-unséchappentà la tourmente, les pauvres
partagent avec eux les dignités(557 a). Mais, à direvrai, les maîtres
de l'Étatce sontles bourdons, ceuxdu moinsqui possèdent l'aiguil-
lon. C'est à eux que le pouvoirappartient, en communpourtant
avecle peuple.Car,dansce gouvernement, la fouledes prolétaires,
tous ces artisanssans fortunequi individuellement ne prennent
aucune part aux affaires,n'en sont pas moins,quand ils sont
assemblés,la plusgrandepuissancede la république.Entreles uns
et les autresPlatonaperçoitcependant uneautreclasse: celledes
gensqui, disposéspar tempérament à l'ordreet à l'économie,ont

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L. ROBIN. - PLATON ET LA SCIENCE SOCIALE. 245

réussi à faire les plus grosses fortunes.C'est de cetteclasse


moyenne que les bourdons tireronttoutleurmiel; ce sontses biens
qui leur serviront à donner satisfactionaux appétitsde la massedes
pauvres: on en distribuera quelquechoseà ceux-ci,maisles bour-
donsgarderont poureux la meilleurepartdu gâteau1.Ainsi,dans
la démocratie, la fortune particulièreest dans un état constant
d'instabilité;c'est la conséquencenécessaired'unrégimede liberté
absolueoù les appétitsne tolèrent pas de n'êtrepas satisfaits, mais
c'estaussiun germed'altération et la causede la transformation de
la sociétédémocratique en tyrannie. Les richesfinissent par résister
à la confiscation de leursbiens.Le peuple,de soncôté,redouteune
restauration de leur puissanceet un retourà l'oligarchie;il se
choisitun président;un protecteur, auquel il confiele soinde ses
intérêtset dontil ne cesserad'accroîtreles pouvoirs: voilà la
souchesurlaquellepousserale tyran. Cenouveaurégime estmarqué
à son tourpar des phénomèneséconomiquescaractéristiques :
abolitiondes dettes,nouveaupartagedes terres.Des richessont
misà mortou bannis;d'autres,poursauverleurvie,abandonnent
volontairement le pays: d'où confiscations de biens.Le tyrana soin
de susciterquelques guerresnon seulementpour accroîtreson
prestige,maispouraccablerle peupled'impôtsmilitaires, afinque
lescitoyens, appauvris parcescharges,soientesclavesdesnécessités
de la viejournalière (566«,c,e,567a). Enfin lesfacteurs économiques
sontencoreprépondérants dans les événements qui mettent finau
pouvoirdu tyran;carle peuplequi attendaitde lui d'être débar-
rassé du joug des richeset des aristocrates, ou, si l'on veut,des
« bourgeois», des xaÀoì le peuplese lasse de le nourrir,
xàyaôot, lui,
ses esclaveset « toutecetteécume» dontil estenvironné (569a).
En résumé,la questionde la propriété paraîtbienêtreaux yeux
de Platonun facteurcapitalde l'évolution des sociétéspolitiques,
et ce qu'il en a ditdans sonplande réforme ne s'expliquepas seu-
lementpar son idéalismemoral,mais aussi par des observations,
dontle caractèrescientifique est à peine masquépar l'éclatante
couleurde la forme, et quisontfondéessurl'histoire ou surl'obser-
vationdesfaitsactuels.
1. 564a-565b. Allusionà toutesces allocationsdontles richesseuls faisaient
les fraisen tantque contribuables: le diobolequ'on donnaitaux pauvrespour
assisteraux spectacles(fondsdu théorique),le triobolepourles jugespopulaires.

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246 ttEVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

VII

Mais,si cetteconception est exacte,il s'ensuitune conséquence


qui peutsurprendre. Platon ne devra-t-ilpas êtreconsidérécomme
un précurseur du matérialisme historique, tel que l'a comprisde
nosjours l'économiesocialiste?L'idée de la luttedes classesn'est-
ellepas dégagéepar lui avec une nettetésaisissante1? Il n'importe
de savoirsi cetteidée mêmeest vraieou fausse.Il suffit, pource
se
qu'on propose ici de prouver,qu'elle soit liée à une certaine
interprétationde l'histoireet qu'elle suppose,par conséquent, une
réflexion sur des réalitésdontelle prétendreprésenter une loi
générale.Queles conséquences pratiqueset normatives soientchez
Platoninséparablesde cetteréflexion sur les faits,cela n'enlève
rien à ce qu'elle offreen elle-mêmede scientifique, et Aristote,
avecsonespritpositif, n'apas compris autrement, danslesdernières
lignesde son Ethiqueà Nicomaque (X, 10, 11816, 15 sqq.) l'objet
dernierde la politique.
Resteà savoirsi l'interprétation de l'histoireque nousdésignons
sous ce nom de matérialisme historiqueappartient réellement à
Platon.On alléguerasans aucun doute,pour le nier,d'abordle
rôle qu'il attribueaux facteurspsychologiques et moraux,puis
l'idéemême,qui dominetoutesonanalyse,que chaqueforme poli-
tiqueestl'imaged'uncaractère individuel déterminé2. Orce nesont
pas,dira-t-on,leslois économiques ni,d'unefaçongénérale,les lois
socialesqui fontl'individu ce qu'il est. - Rienn'estmoinscontes-
tableen un sens.Toutefois la valeurde ces deuxraisonsn'estpas
égale,et la première seuleprouvece qu'on veutlui faireprouver.
En effetla significationdu développement parallèlede la formede
la sociétéet du caractèrede l'individu n'estpas, commeon a déjà
tentéde le montrer (p. 215et sqq.), que la citérésultepurement et
simplement des seules conditions telles
psychologiques qu'elles sont
réaliséesdansl'individu. Carl'individu lui-même estdéterminé par

1. Cettequestionest étudiée de la façonla plus intéressantedan'sle beau


livrede Robertvon Pöhlmann,Geschichte des antikenKommunismus undSozia-
lismus(vol. I, livreÏ, eh. 2). Cet ouvrage,dont l'éminenthistorienvientde
donner(1912)une deuxièmeéditionrevue(sous le titrede Gesch.der sozialen *
Frage und des Sozialismusin derantikenWelt,2 vol., Munich),est remplide
vues pénétrantes sur la politique platonicienne.
2. Rép., 2, 368 e sq.; 4, 434 cZ-435a ; 435 e sq., 445 e; 8, 544 tí-545c.

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L. ROBIN. - PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 247

un grandnombred'autresconditions, au nombredesquellesil enest


de proprement sociales,et, en même tempsqu'il contribue comme
unitéà la constitution du tout,il subitl'actionde ce tout.Mais,à son
tour,ce toutest sous la dépendancede conditions climatériques et
géographiques. Or l'intellectualisme de Platon commande de tout
pointson déterminisme. Si doncdans ce déterminisme les pensées
et les sentiments ontréellement leurpart,le corpset le milieuont
aussi la leur,qui n'estpas moindre.On peutmêmepenser,à voir
l'importance qu'il leur donne,qu'il a cru trouver en eux l'occasion
de découvrir des liaisonsplusprécises,susceptibles par conséquent
d'une intelligibilité plus complète.Et pourtant,puisqu'iln'a pas
méconnul'actionpropreni l'importance du facteurpsychologique
et moral,Platonne peut êtreun représentant d'un matérialisme
quel qu'il soit. Mais ce qu'on ne saurait méconnaître, c'estqu'il a
attribuéau déterminisme un
économique rôle étenduet souvent
décisif.Nousen avonseu la preuveen ce qui concerne la société;il
est possiblede la fournir aussi par rapportà l'individu, et ainsiil
deviendratoutà faitdouteuxqu'on puisserientirer,à rencontre
d'un« économisme » platonicien, du parallèleétablientrel'individu
etla cité.
Qu'onse rappelle,par exemple,l'admirableportraitde l'homme
timarchique. Son caractèremorals'expliqueen partiepar la légis-
lationéconomiquedu paysoù il vit(car cettelégislationinterdit la
circulation de la richesse, tandisqu'elleen permetla concentration),
en partiepar la situationde la classe productrice qu'il importe de
tenirhumiliéeet dépendante;sa brutalité, son avarice,l'hypocrisie
de ses jouissances,toutcela est lié à un état économiquedonné
(548d-550c).Cecin'estpas moinsmanifeste dansle cas de l'homme
oligarchique, donttousles traitsde caractère sontcommandés par
la possibilitéde s'enrichir sans contrainte et sans règle.L'homme
timarchique étaitun ambitieuxet un avare; mais qu'une révolu-
tion- révolution économique - vienneà le priverde sa fortune,
son fils,se voyantdépouilléde son patrimoine, « s'empressede
précipiter la têtela première l'ambition et la passioncourageusedu
haut du trônequ'il leur avaitélevé dans son âme; humiliéde sa
pauvreté, il a, par son application tenaceet à forced'économies et
de travail,amassé de l'argent...Alorssur ce mêmetrôneil fait
asseoirles appétitset l'amourdes richesses,il leurdonnedansson
existence l'autorité du GrandRoi,il leurceintla tiare,etle collier,
Rev. Méta. - T. XXI (n° 2-1913). 17

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248 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

et le cimeterre... Quantà la raisonetà la passioncourageuse, c'est


par terre, d'un côté et de l'autre,qu'il leur fait prendreplace au
pieddu trône: il en a faitses esclaves;à la premièreil ne permet
d'avoird'autreobjetde ses raisonnements et de ses visées,sinonles
moyens de transformer une petite fortune en une plus grande,-
et à la secondede n'admirer et de n'honorer riend'autreque la
richesseet les richeset de ne voird'honneur enviableque dans une
seule chose,l'acquisitiond'unegrandefortuneet toutce qui est
capabled'yconduire» (553a -555a). C'estencorepar rapportà la
questiond'argentque Platonexpliquela formation du caractère
démocratique. des
Les passionsimpétueuses enfants,qu'aucune
bonneéducation n'a jamaisréprimées, qui sontau contraire surex-
citéespar l'exemple,partoutoffert, de la convoitisefurieuse,se
heurtent à l'avaricedes pères(559 d -561d). - Ce qui faitl'admi-
rableprofondeur et la véritéaiguë de ces portraits, c'estjustement
que Platonplacetoujoursles individus surla lignede leurhérédité
et dansleurmilieusocial,c'estqu'il n'a pas séparéleuractivitédes
conditions économiques dans lesquelleselles'exerceet qui la déter-
minent partiellement. c'estaussiqu'ila vuautrechosequ'elles,
Mais
qu'il ne leura pas sacrifiétoutle resteet notamment les facteurs
psychologiques et moraux;c'estqu'ila essayéde débrouiller et de
reconstituer les alliancesou les oppositions qui s'établissent entre les
les les
besoins, travaux, échanges, l'étatdes fortunes et ses variations
parrapportà l'étatpolitique,d'unepart,et, d'autrepart,les ten-
dances morales,les désirs,les passions,les sentiments, les dis-
positions intellectuelles, l'éducation. L'analyse de Platon nous
apparaît donc une fois de plus comme une analysedéjà scien-
tifique.Elle contient, autantque cela étaitalors possible,ce qu'il
y a de meilleurdans la thèsedu matérialisme historique, je veux
dire les observationssur lesquelles se fonde cette métaphy-
sique sociale,mais elle en évitel'exclusivisme et le dogmatisme
étroit.
Si donc,pourmettre un termeà desmauxdontil voyaitl'étendue
et la gravité,pour prévenirdes conséquencesdontson pénétrant
géniemarquaitdéjà la lamentable échéance,Platona comptésur
unerégularisation des mécanismes économiques et surun change-
mentdes relations et
juridiques politiques, du moins il n'a jamais
envisagéces transformations à part d'une éducationmoralequi
s'adresseà la foisà la sociétéetà l'individu et qui doitêtrel'œuvre

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li. ROBIN. - PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 249

de la réflexion rationnelle.Dans l'ordredu deveniril seraitégale-


mentfaux,ou d'imaginer que,selonPlaton,les faitséconomiques et
sociaux conditionnent entièrement la viepsychologique del'individu
et ses relationsmorales,ou de renverser ce rapport.Maisau point
de vue de l'ordreréel des notions,qui est l'ordrecommunde
l'absoluet de l'idéal,il est incontestableque pour lui la vie de la
pensée et les activités
morales sont premières et qu'ellesréclament
la subordination de toutle reste.

VIII

Ainsiil ne fautpas accorderà Platon,commepar grâce,qu'au


travers des brouillards de sonrêveil se glisseçà et là quelquelueur
de réalité.Non;Platona fondésur uneobservation non seulement
attentive,maisvraiment scientifique par son esprit,un vasteplan
de rénovation politiqueet sociale,exposé dans ses grandeslignes
dans la République, corrigédans son ensembleet précisédans le
détailpar les Lois. Il a cru,d'autrepart,que ce plan ne faisait
violenceà aucunedes nécessitésfondamentales de toutevie sociale
et qu'il pouvaiten outres'adapteraux faits.Il y a là sans doute
deux questions.De toutce qui précèdeil résultedéjà, en ce qui
touchela première, uneprésomption trèsfavorable à cettefaçonde
voir,et une comparaison de détail,impossibleà poursuivre ici, ne
pourraitque la confirmer. Elle montrerait ce
que Platon, qui est
bien connu,s'est trèssouventinspirédes législationsspartiate et
Cretoise;qu'il a fait aussi plus d'un empruntaux lois mêmes
d'Athènes;qu'ila souventpuiséà l'anciendroitde la Grèce;qu'il
s'est montrécurieuxdes législations des peuplesétrangers. Beau-
coup de ses prescriptions, notamment en ce qui concernela com-
munautédes biens,celle des femmes et des enfants,ou encorela
limitation de la population, sontordinairement misesau comptede
l'espritd'utopie;et cependant elles avaientappartenuou apparte-
naient,en son tempsmême,aux coutumes et aux lois de la Grèce.
Sans douteil estvraisemblable, d'autrepart,qu'ils'estlaisséséduire
parla légended'un âge d'or aux premierstempsde la civilisation
grecque,et qu'il a cru à l'existenceactuellede sociétésbarbares
dontles inventions perverses n'ontpas encoregâté l'heureusesim-
plicité.Mais ces légendes,des hommesd'un esprit très positif

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250 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

commele péripatéticien Dicéarque1, lesontpareillement accueillies,,


etelles se sonten outreconstituées [au milieu d'un effort vraiment
scientifique d'espritet d'intention, pour reconstituer le passé des-
sociétéshelléniques.
Etmaintenant, le plande Platonétait-il entièrement irréalisable et
utopique? Il nous importe peu de le rechercher. Il semble du moins
certain,et cela seul nousintéresse, que Platona eu foien la possi-
bilitéd'adaptersa constitution aux sociétésde faittellesqu'il les
connaissait, et il y a, sansparlerd'autrespreuvesqu'on en pour-
rait donner,des faitsqui témoignent de cetteconfiance. Celui-ci
toutd'abord,que Platona corrigéet précisédansles Lois la con-
stitution dontla République avaitdessinéschématiquement le planr
avec un partipris un peu hautainde simplification. De mêmela
septième lettre platonicienne - si l'on accepte les récentes conclu-
sionsde la critiqueen faveurde sonauthenticité - nousmontre un
Platontoutoccupéde politiquepratique,étudiant les événements,
et élaborantses théories,non pas en vue de constructions tout
idéales, mais bien en vue d'une action effective. Les espérances»
-
qu'il avait fondéessurles princessiciliens- les deux Denys
ses
pourl'aiderà réaliser plans, l'appui non douteux qu'il avait
cherchéauprèsde Dion leur parent ne parlent-ilspas dans le
mêmesens?« Personne,a-t-onditexcellemment2, ne s'est donné
de
plus peine et n'a couru de plusgrandsdangerspourtraduireses.
idéesdans les faits que philosophequ'onse représente
ce parfois
commeégarédansles spéculations les plusabstraites. » - De cette
confiance, il estvrai,on a coutume d'inférer le méprisdes faitset
l'espritde chimère. Il conviendrait plutôt d'y voirun effetde cette
conviction, profonde et sincère,que les faits ontété correctement
les
observés, typespolitiquesclassés, les éléments pathologiques*
reconnus, les conditions acceptablesd'unevie socialenormalebien,
déterminées. DésormaisPlatonse sentsûrde lui: il saitoù il va, ce
qu'il fautfavoriser ou mêmeproduire,ce qu'il fautau contraire
extirper guérir. telleconviction
ou Une et la confiance mêmequ'elle
fondeprocèdent, peut-ondire, d'une tendance nettement scienti-

1. Pöhlmann(op. cit., I, 113, 2) appelle l'attentionsur ce faitcurieuxque


Dicéarquea eu sur Rousseauune influencedirecte: celui-ci,dans le Discourt?
(éd. de MussetPathay,IV, 307),citeen effetun fragment
sur Vinégalité de cet
auteur(FHG.,II, 234 6, fr.2).
2. VictorBrochard;la Moralede Platon(Annéephilos.,1905),dans Étudesdf~
philosophieancienneet de philosophiemoderne,p. 170.

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L. ROBIN. - PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 251

fique: il nevoitpas dans la politiqueun artempirique, unecollée


lion décousued'expériences arbitraires et hasardeuses;une pra-
tique rationnelle ne peutdériverd'une connaissanceexactede la
réalitéà laquelleelle doits'appliquer.Pourquois'obstiner à n'envi-
sager dans les travaux de Platon sur la politiqueque partiecon-
la
structive? A Tégardd'Aristote on s'estmontrémoinsexclusifetpar
suitemoinsinjuste.Et pourtant, entresa théoriede l'Étatet celle
■de Platon,il y a ungrandairde famille.L'indépendance de l'individu
n'estpas moinssacrifiée par Aristote que par Platon : dans la cité
du premierl'individun'est libre ni quant à la propagationde
l'espèce,niquantà l'acquisition des biens; son bonheurn'estlégi-
timeet n'estréalisableque dansson rapportà l'Étatet sousl'auto-
ritéde l'État.Enfin,quandon déclareirréalisable telleorganisation
politique, on oublie la
trop complication, bien faite pourinspirer la
prudence, des mécanismes la
sociaux, prodigieuse variété des entre-
croisements possibles.Une telledéclarationsupposeen effetque
nousserionscapables,d'abordde discerner a prioriquels sontles
entrecroisements dontla réalisationest impossible;puis toutau
moinsde prouver, aprèsque l'événement a faitpournousce triage,
que d'autres arrangements n'étaientpas également viables;et enfin
d'assigner,au moyende l'histoire, de la sociologie,de la psycho-
logie,les causeset les fins,ou les causes seulement, par lesquelles
ou en vue desquellesl'une de ces combinaisons s'est trouvéeréa-
lisée à l'exclusion des autres.Unenécessitéqui n'estreconnuetelle
qu'aprèscoup,qu'onne peutjustifierni rendrepleinement intelli-
gibleetqu'onn'a pu prévoir, risquebienen finde comptede n'être
que l'acceptation pureet simpledu faitaccompli.Mais n'y a-t-ilde
ce
possibleque qui a été réalisé?Il y a une véritéprofonde dans
«cesparolesd'Alexisde ïocqueville: « Ce qu'on appelleles institu-
tionsnécessairesne sontsouventque les institutions auxquelleson
estaccoutumé, et... en matièrede constitution socialele champdu
possibleestbienplusvasteque les hommesqui viventdanschaque
sociéténe se l'imaginent1. »
1. Souvenirs(2e partie,1850-1),
p. 111 et suiv. Dans une lettreà MmeGrote,
24 juillet 1850,il écrivaitde même: « Qui peut donc affirmer qu'une forme
de sociétésoitnécessaireet qu'uneautrene puisseexister?» (Œuvreset corresp:
inédites,publiéespar Gust,de Beaumont,II, 151.)A plus forteraison,quand il
s'agit d'un état de choses qui nous est si imparfaitementconnu et que de si
.grandesdifférences et tantde sièclesséparentde nous.

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252 REVÏ1E DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

IX

A regarder au fonddes choses,il semblebien en sommeque,


danslesjugementsqui ontétéportéssur la partiesocialede son
œuvre,Platonait étévictime de ce qu'on peut appelerla peurdes
idées. C'estune peur communechezles hommesde science.Les
géniestroprichessontsuspects: l'abondancegénéreusede leurs
expositions,l'ardeur qu'ils mettentau service de leur idéal
alarment la sagessedes espritsméthodiques ou de ceuxqui aiment
à s'emprisonner dans un empirisme étroit;la hardiessede leurs
aperçus déconcerte les esprits mesurés. Éblouipar l'éclatde leurs
inventions, notre œil ne sait plus discerner, à l'arrière-plan, des
véritésmoinsétincelantes.
Il semble qu'une inquiétudede ce genre ait empêché,par
exemple,Guiraud,dansses bellesétudessurl'économie socialedes
Grecs, de rendre justice à Platon. Pourquoil'organisation sociale
imaginéepar celui-ciest-elle à ses yeux sans valeur? Parce que,
malgréles emprunts faitsà des législations helléniques, « la pensée
fondamentale appartientau philosopheet jure avec le spectacle
qu'il avaitsous les yeux...»; parcequ'elleimplique« uneviolence
perpétuelle à la naturehumaine» ; parcequ'ellesuppose« une
faite
réforme moralede l'humanité ». S'il estintéressant,écrit-ilailleurs,
de savoirce que de grandsespritsontpensé,du moins,pourl'histo-
rien, les opinionsdes philosophesn'ont-elles« qu'une valeur
médiocre». N'y a-t-ilpas encorebiende l'étroitesse et bien de
l'injustice le
dans jugement dédaigneux que voici: « Platon expose
sesrêveries plutôtque ses idées1»? Est-cedoncunetareaux yeux
dupurhistorien que de posséderune hauteet nobleconscience et
de revendiquer, en facede la corruption maîtresse, les droitsde la
morale?Et,parcequ'onvoudrait meilleurs etplusjustesleshommes
parmilesquelson vit,n'est-onqu'unpoèteou qu'unsonge-creux 2?

1. La propriétéfoncièreen Grèce (1893), p. 587 et suiv.; L'organisation de la


main-d'œuvre industrielle en Grèce(Bibliothèquede la Faculté des Lettresde
sur l'antiquité,p. 144.
Paris,fase. XII, 1900),d. 47, 48; Étudeséconomiques
2. Tocqueville,d'ailleurssévèrepourla politiqueplatonicienne,en juge tout
autrement: « Sa visée qui consisteà introduiretoujoursle plus possiblela
moraledans la politique[m'a toujoursparu]admirable» (à Louis de Kergorlay,
8 août 1838,op. cit.,I, 357).

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L. ROBIN. - PLATONET LA SCIENCE SOCIALE. 253

Uneconception pluslargede l'histoire devraitfairevoirau contraire


en Platonun témoin,précieuxentretous,de cettecorruption qu'il
a flétrie, et l'historien n'a pas le droitde repousser, pardéfiance de
la philosophie, cetémoignage d'ungrandesprit.Onle blâmerait sans
doutede s'en contenter; mais,si inversement il le disqualifiede
il
partipris, n'y aura pas moins de justiceà lui reprocher sa par-
tialité.
Aurestetoutce que Guiraudaperçoitde pourridansla société
grecquedu nicet du nesiècle,c'estjustement ce que Platondénon-
çait déjà dans celle du ive. A maintes reprisesc'est sur le témoi-
gnagede Polybequ'il assiedsonjugement: pourquoile témoignage
de Platonne mérite-t-il pas,à l'égardde sonpropretemps,la même
confiance? Il pouvaità bondroitinduirede ce témoignage, ainsi
que d'autres l'ont fait,et notamment Pöhlmann, que les maux dont
estmortela Grèceancienneavaientuneoriginepluslointaine, et il
ne fautpas hésiterà fairehonneur à Platonde la clairvoyance avec
laquelle il les a aperçus et en a les
prévu conséquences. D'ailleurs il
a
y quantité d'assertions de Guiraud à
qui, empruntées Polybe,
semblent copiéesde Platon,et il ne fautpas oublierà cetteocca-
siontoutce que l'historien doitau philosophe : s'ila vusi clairdans
l'étatsocialde sontemps,c'est peut-être parceque la République
lui avaitdonné,à proposd'unétatsocialtoutpareil,des modèles
d'une analysepénétrante des faits1.A la véritéce que Platona
admirablement vuetce qu'il a eu raisonde combattre de toutesses
forces, c'estle progrèsd'unindividualisme, qui, s'il n'estpas tou-
joursexpressément anarchique, l'est au moinsdans ses tendances,
et c'est aussi toutce qui résultede cet individualisme, le désir
effréné de jouir et la spéculationsans limiteset sans règle.Aux
dangersmortelsde ce mal que la Sophistiqueavait contribuéà
développer il a opposé,commeun remède,sa conception de la citéla
1. Il est à remarquerque Guiraud,lorsqu'ilveut établirl'antériorité de la
famillepar rapportà l'État en Grèce,faitappel à l'autoritéde Platon(passage
déjà citédu 3° livre des Lois) et à celle d'Aristote,et il ajoute : « Ces vues
théoriquesn'étaientpas des conceptionsfantaisistes: elles s'appuyaient, au
contraire, sur les faits.Platonaffirme que de son tempsil subsistaitquelques
vestigesdu patriarcat,tantchez les Grecsque chez les Barbares;il étaitdonc
possiblepourun espritcurieuxd'étudierde prèscetteinstitution. On avaiten
outrela ressourced'interroger l'histoire,et les deux philosophesn'y avaient
pas manqué.Ils savaientnotamment... » etc. (Propriété p. 27.)Aurait-il
foncière,
dû, après cela, persévérerdans son dédain de principeà l'égard du témoi-
gnage des philosophes?Et n'y a-t-ilpas contradiction entreces déclarations
et celles qui ontété rapportéesun peu plus haut?

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254 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

plusune possible,de l'Étatorganiséet systématisé par la raison,


grâce à l'action et sous l'autorité des philosophes.
Maisencoreune foisce qui est en questionici, ce n'estpas la
valeurdu remèdeproposépar Platon.Ce qui nousimporte,c'est
d'apprécier en lui-même l'effort qu'ila faitpourtraiter scientifique-
mentles faitséconomiqueset sociaux,pourles analyser,pour y
déterminer des espèceset pouren découvrir les lois. Que cet effort
n'aitpas toujoursété complètement heureux,qui donc songeraà
s'enétonner?Du moinsPlatona su fairesa place à la sociétédans
le déterminisme de la nature;il a prisobscurément conscience d'un
déterminisme proprement social ; il a aperçul'importance fac- des
teurséconomiques etil a comprisleuractionsurla politique ; enfin,
en énonçantla loi de la divisiondu travail,peut-être mêmeen
attribuant à cetteloi une signification et une portéetrèsgénérales,
il s'estacquisle titrescientifique le plussolide.
En terminant, il ne sera pas inutiled'appelerl'attention surun
rapprochement qu'il serait intéressant de préciser si c'en étaitle
lieu, mais qui, même sommairement indiqué, fait bien comprendre
comment peutêtrejugée la partiede l'œuvrede Platonà laquelle
estconsacréespécialement cetteétude.Entrela politiquede Platon
et celled'Auguste Comtele parallèles'impose.Y a-t-ileu influence
réelle?Ou bien ne faut-ilpas penserplutôtque le géniesystéma-
tiquede Comtefutconduitparson admiration pourl'organisation
et la discipline de l'Église catholique,si profondément imprégnées
de platonisme, à reproduire sans le savoiruneimagedela politique
platonicienne? Les effetsseuls importent. Or, incontestablement,
Aug. Comte s'est faitde la politique une conception trèsvoisinede
cellede Platon.Il en a fait,commelui,le butsuprêmed'uneédu-
cationscientifique hiérarchisée. Il a, commelui, accordéà la divi-
siondu travailet à la spécialisation des fonctions une importance
Il a
capitale. eu, aussi,lui la haine de l'individualisme et il a voulu
que l'individu, fonctionnaire de l'État, ne vécût que pourla collec-
tivité;il a été hantédu soucide la disciplinesocialeet de l'unité,
avec l'horreurde la variétéet de l'hétérogénéité spontanées.Il a
prétendu, pareillement, donner aux savants, constitués en pouvoir
spirituel, une autorité qui, si elle n'est que consultative à l'égard
de l'action,n'en est pas moins une autorité souveraine, puisque
toutel'éducation nationaleestentreleursmains.La valeurde cette
construction nedoit-elle pasêtrejugéeindépendamment etpourelle-

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L. ROBIN. - PLATON ET LA SCIENCE SOCIALE. 255

même?Quandbienmêmeen effet cettevaleurse trouverait


réduite
à rien,serait-onen droitpour cela de se refuserà admireren
AugusteComtel'initiateur d'unesciencesocialeautonomeet le père
de la sociologiepositive?Telle doit être aussi notreattitudeà
l'égardde la politiquede Platon.
Léon Robin.

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