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TR A IT É

DES

H A LL U C IN A TIO N S
OUVRAGES DE L'AUTEUR

Chez le même éditeur :

M anuel de psychiatrie, avec P. Bernard et Ch. Brisset. 4 ' édition revue


et complétée (sous presse).
É tat actuel de l ’étude des réflexes. Traduction de Zum gegenwärtigen
Stand der Lehre von den Reflexen in entwicklungschichtlicher und anato-
mischphysiologisch Beziehung de Mikael M inkowski, Zürich (1924). 1927,
75 pages.

Autres ouvrages :

H allucinations et délires. Paris, Alcan, 1934, 192 pages.


E ssai d ’application des principes de J ackson a une conception dynamique
de la N euro-P sychiatrie, avec R ouart, Préface de H. C laude (Mono­
graphie de l'Encéphale, Paris, Doin, 1938). L'Encéphale, 1936, 31e année,
t. 1, n° 5, p. 313-356; t. 2, n° 1, p. 30-60, n° 2, p. 96-123.
N eurologie et psychiatrie (Colloque de Bonneval, 1943, avec J. de A juria -
guerra et H écaen). C. R. Paris, Hermann, 1947, 126 pages.

L e problème de la psychogenèse des névroses et des psychoses ( Colloque


de Bonneval, 1946, avec L. Bonnafé, S. F ollin , J. L acan , J. R ouard).
C. R. Paris, Desclée de Brouwer, 1950, 219 pages.
E studios sobre los delirios. Madrid, Editorial Paz Montalvo, 1950,115 pages.

Psychiatrie (Encyclopédie médico-chirurgicale), ouvrage collectif et mis à jour


avec 142 collaborateurs, 3 vol. depuis 1955.
É tudes psychiatriques. Paris, Desclée de Brouwer.
Tome 1. — Historique, méthodologie, psychopathologie générale. 1952, édi­
tion revue et augmentée, 261 pages.
Tome 2. — Aspects séméiologiques. 1950, 546 pages.
Tome 3. — Structure des psychoses aiguës et déstructuration de la conscience.
1954, 787 pages.
La conscience. 1963 ( lre édition). 1968 (2* édition), 500 pages. Paris, P. U. F.

L a psyçhiatrie animale, avec A. Brion et coll. Paris, Desclée de Brouwer,


1964, 500 pages.
L’inconscient (Colloque de Bonneval, 1960). C. R. sous la direction de
Henri Ey. Paris, Desclée de Brouwer, 1966, 424 pages.
TRAITE
DES

HALLUCINATIONS
PAR

Henri EY

TOM E II

M ASSON E T Cie, É D IT EU R S
120 , Boulevard Saint-Germain, PARIS (6e)

= = *973 = =
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction par tous procédés réservés pour
tous pays.

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une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.

© Masson et Cle, Paris, 1973

L ibrary of congress catalog card number : 72-76633


ISBN : 2-225 37 136 9.

Imprimé en France
TABLE DES MATIÈRES <*>

TOME n

CINQUIÈM E P A R TIE

LES HALLUCINATIONS DANS LES PSYCHOSES


ET LES NÉVROSES
Fages
C h a p it r e p r e m ie r . — L es H allu cin ation s d an s les p sy ch o ses aiguës . 713
Les Hallucinations dans la mélancolie (714). Les Hallucinations dans la
manie (715). Les Hallucinations des psychoses délirantes aiguës (720).
Les Hallucinations des psychoses confuso-oniriques. L'onirisme (731).
Les Hallucinations dans les syndromes de Korsakov (737).

C h a p it r eII. — L es H allu cin a tio n s d a n s le s p sy c h o se s d élira n tes


c h r o n iq u e s .................................................................................... 741
Le <c Délire chronique » .................................................................................... 743
Les H allucinations dans les diverses espèces de délires chroniques. . . 759
L'existence de quinze personnages délirants (760).
Groupe des schizophrénies........................................................................ 774
Les délires systématisés (Paranoïa)............................................................ 801
Les délires chroniques fantastiques (p a ra p h ré n ie s ).............................. 829
Les transformations des trois espèces de délire chronique et leur forme
hallucinatoire................................... 845

C h a p it r e III. — L es H a llu cin a tio n s d a n s les n é v r o s e s ........................ 855


Différences entre névroses et p s y c h o s e s ................................................ 855
Analogies entre névroses et psychoses...................................................... 857
Les Hallucinations dans la névrose obsessionnelle et les phobies . . 860

(*) La table des matières générales est placée en tête du tome premier.
VI TABLE D ES M A T IÈ R E S

Pages
Rappel historique (860). La structure névrotique obsessionnelle et
phobique, et la fonction du réel (862)^ Description clinique des
phénomènes hallucinatoires, des obsessions et des phobies (863).
Les cas-limites (borderlines) de la névrose obsessionnelle et de la
paranoïa (871).
Les Hallucinations dans l’hystérie.................................................................. 874
Les Hallucinations dans la grande névrose au temps de Char­
cot (874). La structure hallucinatoire de la névrose hystérique (876).

SIX IÈ M E P A R TIE
THÉORIES PATHOGÉNIQUES LINÉAIRES

G é n é r a l it é s ................................................................................................................... 899

C h a p it r e p r e m ie r . — M o d è le m é c a n i s t e ...................................................... 903
Concepts fondamentaux.............................................................................. 904
Développement de la théorie de l’excitation hallucinogène des neu­
rones s e n s o rie ls .......................................................................................... 910
Fondements théoriques (911). Les théories mécanistes classiques de
l ’Hallucination (917).
Exposé critique des effets hallucinogènes des lésions « irritatives »
localisées et des expériences d ’ « excitation » é le c tr iq u e ........................ 924
Les lésions « irritatives » localisées des organes, voies et centres sen­
soriels (925). Les excitations électriques expérimentales (937). Les
expériences d ’excitation électrique des organes des sens (937). Les
expériences d ’excitation faradique des centres corticaux visuels et
auditifs (943). Les stimulations électriques expérimentales du lobe
temporal (948). Indépendance relative de la production hallucinatoire
et des systèmes spécifiques (954).
L ’application de la théorie mécaniste aux délires hallucinatoires . . 959
Théorie mécaniste généralisée des Hallucinations et des Psychoses
hallucinatoires............................................................................................... ^61
Théorie mécaniste des Hallucinations et des Psychoses hallucina­
toires (G. de Clérambault) (962).
Théorie mécaniste restreinte de la genèse élémentaire des Hallucina­
tions et des Psychoses hallucinatoires...................................................... 971
Évolution vers un modèle architectonique................................................ 974

C h a p it r e II. — M o d è le p s y c h o d y n a m i q u e ................................................ 983


Réflexions préliminaires sur les forces affectives et le système de la
réalité (983). La virtualité « hallucinatoire » des forces affec­
tives (984). Le passage de la puissance pulsionnelle à l’acte percep­
tif et l’organisation de l’être psychique (985).
TABLE DES M A T IÈ R E S vu

Pages
Évidence de la manifestation de l’inconscient par- l’Hallucination . . 988
La manifestation des affects inconscients dans les « Expériences
hallucinatoires délirantes » (990). La projection des affects incons­
cients dans les Psychoses délirantes et hallucinatoires chroni­
ques (994). La projection des affects inconscients dans les Éidolies
hallucinosiques (1008).
Théorie de la projection de l’inconscient comme condition nécessaire et
suffisante de l’Hallucination........................................................................1013
La satisfaction hallucinatoire du désir et la constitution des premiers
phantasmes (1016). La théorie économique de la projection hallu­
cinatoire (1022). Théorie « topique » de la projection hallucina­
toire (1040).
Nécessité d ’un complément au modèle linéaire de la projection du
désir dans l ’H a llu c in a tio n ........................................................................1050
Structure négative de l’Hallucination (1051). Mise en défaut de
l’épreuve de réalité (1057).

SEPTIÈM E PAR TIE

LE MODÈLE ORGANO-DYNAMIQUE

C h a p it r ep r e m i e r . — L e m o d è le a rc h ite c to n iq u e d e l’organ isation


p sy c h iq u e a n ti-h a llu c in a to ir e .................................................................. 1075
L ’idée d ’organisation, l ’unité composée et hiérarchisée de l’Être
p sychique..................................................................................................... 1075
L ’idée d ’organisation chez les philosophes, les biologistes et les
psychologues (1075). Hughlings Jackson et le modèle hiérarchisé
des fonctions nerveuses (1081). Sherrington et la notion d ’intégra­
tion (1087). La fonction d ’intégration du système nerveux et le
modèle cybernétique (1092).
Épistémologie et organisation du corps p s y c h iq u e .............................. 1100
L ’ordre de l’organisation et de la connaissance (1101). La conjugai­
son verbale de la réalité subjective et de la réalité objective (1104).
La connaissance par les sens (1107).
Les structures de l’Être conscient comme modalités ontologiques du
système anti-hallucinatoire de la r é a l i t é ................................................1113
L ’organisation anti-hallucinatoire du champ de la conscience (1115).
L'organisation anti-hallucinatoire de l’Être conscient de soi (1119).
La fonction et le sens des organes des s e n s ..........................................1122
Évolution des idées sur « la sensation » comme élément nécessaire
de la perception (1125). L ’organe des sens considéré comme
récepteur (1137). L ’organe des sens considéré comme prospec­
teur (1143). Le sens des « sens » et du « sentir » (1156). L ’organi-
VIII TABLE DES M A TIÈ R E S

Pages
sation anti-hallucinatoire des organes des sens (1159). Intégration
et subordination des organes des sens dans l’organisation du corps
psychique (1174).

C h a p it r e II. — S tru c tu re a n o m iq u e d u p h é n o m è n e h a llu cin atoire . 1177


L ’Hallucination est irréductible aux variations de la vie psychique
n o r m a l e ..................................................................................................... 1178
La distinction de la Psychologie associative entre image et sensa­
tion ne fonde pas la différence entre Hallucinations pathologiques
et illusions normales (1179). Les illusions de la vie psychique nor­
male ne sont pas des Hallucinations (1181).
Caractères formels de l’hétérogénéité des phénomènes hallucinatoires. 1197
De la référence au rêve à l ’idée de processus hallucinogène (1197).
La définition de l’Hallucination implique son caractère « anomique » . 1205

C h a p it r e III. — C lassification n a tu relle d e s H a llu cin ation s . . 1210


Caractère artificiel de la classification classique des phénomènes
hallucinatoires (1212). L ’organisation de l’Être conscient est le
plan naturel de classification des Hallucinations (1217). Les deux
modalités d ’halluciner (1219).

C h a p it r e IV. — La c o n d itio n n ég a tive des p h én o m èn es H a llu cin a­


to ire s .........................................................................................................................1223
Le modèle « jacksonien de la négativité » du trouble hallucinatoire . 1225
Historique de la théorie organo-dynamique de l’Hallucination consi­
dérée comme l’effet positif d ’un trouble négatif primordial . . . . 1230
La production h a llu c in a to ir e .........................................................................1252
Les processus générateurs d ’Hallucinations délirantes . . . . . 1255
Validation de la notion de processus dans toutes les Psychoses
hallucinatoires (1255). Les deux modalités de désorganisation hal­
lucinogène de l’Être conscient (1269). Application de la théorie jas-
persienne du processus aux Psychoses délirantes chroniques (1272).
Le problème du processus hallucinogène dans les délires à
forme « exclusivement » hallucinatoire (1276). Le processus
schizophrénique hallucinogène (1278).
La désintégration du champ perceptif...................................................... 1283
L ’organisation des analyseurs perceptifs incompatible avec la notion
d ’excitation hallucinogène (1284). Critique du concept d ’excitation
neuronale (1285). La dynamique des systèmes perceptifs irréduc­
tible à l’action des Stimuli (1288). Interprétation des faits de stimu­
lation électrique ou d ’irritation lésionnelle par une théorie de la
désintégration du champ perceptif (1298). Pathogénie des éido-
lies (1303). Pathogénie des phantéidolies. Blocage et inversion du
courant d ’information (1305). Pathogénie des protéidolies. Les
déformations de l’information (1321).
Sens général de la théorie organo-dynamique des Hallucinations . . 1338
TABLE D ES M A T IÈ R E S IX

Pages
HU ITIÈM E P A R T IE

THÉRAPEUTIQUE DES HALLUCINATIONS

p r e m ie r . — R e c e tte s th é ra p e u tiq u e s a n cien n es su r le tr a i­


C h a p it r e
te m e n t d e s H a llu c in a tio n s ........................................................................1349

C h a p it r e II. — L es th é ra p e u tiq u e s n e u ro - b i o l o g i q u e s ........................ 13S3


Les thérapeutiques du choc (1353). Psycho-chirurgie (1357). Les
médications hallucinolytiques (1359). Les deux « neuroleptiques »
princeps : la réserpine et la chlorpromazine (1362). La génération
des nouveaux « neuroleptiques » (1364). L ’azacyclonol (fren-
quel) (1371). Le sulpiride (dogmatil) (1372). L ’oxaflumazine (1372).
Les associations (1372).

C h a p it r e III.— L es p s y c h o t h é r a p i e s ..................................................1375
Psychothérapies individuelles (1376). Psychothérapies de groupe
et psychothérapie institutionnelle (1383).

C h a p it r eIV. — La th é ra p e u tiq u e d e s d iv e r s e s c a té g o rie s d ’H allu ci-


n a t i o n s ........................................................................................................ 1391
Thérapeutique des expériences délirantes et hallucinatoires (1392).
Thérapeutique des psychoses hallucinatoires chroniques systéma­
tisées (1396). Thérapeutique des formes hallucinatoires des schizo­
phrénies (1400). Thérapeutique des éidolies hallucinosiques (1405).

Ap p e n d ic e . — E x tr a its du « jo u r n a l d ’u n e H a llu c in é e » . . . . 1417

T able d es c o n c e p t s -c l é s ................................................................................ 1433

Le x iq u e ..............................................................................................................1439

B ib l io g r a p h ie générale ......................................................................................1451

B ib l i o g r a p h i e des travaux de l ’a u t e u r sur l e s ha l l u c i n a t i o n s . . 1501

In d e x a l p h a b é t iq u e d e s n o m s d ’a u t e u r s ........................................................1503

In dex a l p h a b é t iq u e d e s m a t iè r e s 1533
C IN Q U IÈ M E P A R T IE

LES HALLUCINATIONS
DANS LES PSYCHOSES
ET LES NÉVROSES

E y. — Traité des Hallucinations, il. 24


C H A P IT R E P R E M IE R

LES HALLUCINATIONS
DANS LES PSYCHOSES AIGUËS

Les Psychoses aiguës, symptomatiques pour nous de la déstructuration du


Champ de la conscience à ses divers niveaux (cf. le Tome III de nos Etudes,
1954), sont toujours et toutes des Psychoses délirantes aiguës, et comme elles
manifestent l ’altération de l’expérience actuellement vécue, elles sont à des
degrés divers toutes aussi, des Psychoses hallucinatoires aiguës.
Tel est l ’ordre que nous avons essayé d ’introduire p ar la nosographie
organo-dynamique du mouvement de désorganisation des structures synchro­
niques de l ’être conscient. Trois points, à ce sujet, sont constamment discutés :
1° Pour ce qui est de V unité du groupe des Psychoses aiguës, on a pris
l'habitude de séparer radicalement les Psychoses dysthymiques (Cyclothymiques
ou Maniaco-dépressives) des autres. Nous pensons que c ’est une erreur qui doit
disparaître pour peu que le clinicien sache jeter son regard sur la physionomie
et la phénoménologie des crises maniaco-dépressives qui sont tout à la fois des
manifestations de la déstructuration du Champ de la conscience et hallucino­
gènes.
2° Pour ce qui est de la nature exogène ou endogène du groupe des Psychoses
aiguës, l ’école française (Régis) et l ’école allemande (Bonhœffer) ont été
d'accord pour considérer que ces Psychoses (réserve faite des états cyclo­
thymiques !) sont des états symptomatiques d ’intoxications ou d ’infections, etc.
Mais depuis quelque temps, même pour les formes les plus « endogènes »
(les plus dégénératives, disait Magnan) de ces psychoses, le fossé creusé entre
psychoses pures ou endogènes et psychoses symptomatiques ou exogènes
tend à se combler.
Les travaux de W. Janzarik (1959), de H. J. W eitbrecht (1968), S. Mentzos,
A. Lykoros et coll. (1971), J. Glatzel (Nervenarzt, 1972), méritent à cet égard
une particulière attention. Car plus s’approfondit l ’analyse structurale de ces
expériences délirantes et hallucinatoires, plus le bouleversement q u ’elles
manifestent apparaît le même ; soit q u ’elles dépendent de facteurs antécédents
ou de développement, soit de facteurs pathogéniques actuels.
3° Pour ce qui est des rapports entre Psychoses aiguës et Psychoses chro­
niques, si elles diffèrent bien entre elles comme diffèrent la Pathologie du
714 P SY C H O SE S AIGUËS H ALLU C IN ATO IRES

Cham p de la conscience et la Pathologie de la. conscience de Soi (c’est-à-dire


l ’aliénation de la personne), s’il est évident (cf. ce que nous avons dit des
rapports des effets psychotomimétiques des toxiques hallucinogènes et de la
Schizophrénie) que les Psychoses délirantes et hallucinatoires aiguës ne consti­
tuent pas une cause, ni suffisante, ni même nécessaire des Psychoses chroniques,
il existe cependant des anastomoses entre la « folie d ’un moment » et la « folie
de l ’existence ».

LES HALLUCINATIONS DANS LA MÉLANCOLIE

N ous avons exposé dans notre « Étude » sur la Mélancolie {Étude, n° 22,180-
185) l ’essentiel des données cliniques et historiques de ce problème. Nous nous
en tiendrons ici à deux faits : le désert désolé du mélancolique et le désir de la
m ort. L ’Hallucination retentit dans ce désert comme l ’appel de la mort. La crise
de « mélancolie franche aiguë », surtout dans sa forme anxieuse, com porte une
telle altération du monde où se projettent menaces, châtiments et catastro­
phes, (1) que le mélancolique perçoit (Hallucinations psychosensorielles de l’ouïe
et plus rarem ent de la vue) les mauvais objets dont son angoisse et sa peur
peuplent le monde extérieur ou le monde intérieur de son corps et de sa pensée.
Michea et Baillarger notaient que dans 60 % des cas, il y a des Hallucinations et,
bien entendu, le contingent de ces phénomènes hallucinatoires a crû encore
quand on y a fait entrer la masse des Hallucinations corporelles ou cénestopathi-
ques qui sont comme les sensations mêmes de la mélancolie vouée à lafatalité d ’un
anéantissement du corps ou de sa possession par de mauvais objets introjectés
(Mélanie Klein). Certains auteurs parfois ont décrit comme une forme « halluci­
natoire spéciale » (J. Rubenovitch et E. Toulouse, 1897) les cas où les fausses
perceptions (voix, visions) occupent le premier plan du tableau clinique ou
sont vécues avec une intensité particulière. Le syndrome d ’influence (H. Codet,
1923; E. Minkowski, 1933) s’y rencontre assez souvent. Comme le faisait
remarquer Séglas, ce sont en effet beaucoup plus souvent q u ’on ne le dit des
Hallucinations psychiques et surtoutjjsychom otrices que l ’on rencontre dans
le délire mélancolique. Et il en avait donné, des exemples jdans la célèbre
« Leçon » q u ’il consacra aux « Hallucinations dans la mélancolie » (1895).
Il est classique également de rappeler que parfois les impulsions suicidaires
sont vécues dans la Conscience mélancolique comme des « voix impératives »,
to u t de même que les syndromes d ’influence ou d ’automatisme psycho-moteur

(1) Mais les formes dites « atypiques » ou « symptomatiques » sont bien plus encore
saturées de délire hallucinatoire. A titre d ’exemple, on pourra se rapporter à la pro­
jection de la culpabilité sur autrui considéré comme « bouc émissaire » au cours
d ’une « Alkohol Halluzinose » (N. S c h i p k o w e n s k y , « Schuld und Sühne », Sympo­
sium de Vienne, 1968).
M A N IE 715

sont liés aux idées délirantes de possession ou de dam nation, plus rarem ent de
négation (1).
Depuis quelque 20 ou 30 ans, toutes les études phénoménologiques ou
psychanalytiques de la mélancolie (L. Binswanger, E. Minkowski, V. E. von
Gebsattel, E. Straus, H. Tellenbach, etc.) ont pour ainsi dire rendu fami­
lière l ’expérience mélancolique des altérations du temps et de l ’espace vécus.
L'étude et les observations de E. Minkowski (Le temps vécu, 1933, 295-327)
constituent une contribution importante à l ’analyse du vécu hallucinatoire des
états dépressifs (syndrome d ’automatisme mental). Malgré l ’interprétation
« associationniste » que l ’auteur en propose en considérant que la série hal­
lucinatoire et la série mélancolique sont en quelque sorte « juxtaposées »,
les cas rapportés sont intéressants. A la fin de l ’ouvrage la phénoménologie
de l ’espace « noir » comme lieu de l ’Hallucination, même s’il ne s’agissait
pas dans le cas rapporté (p. 382-383) d ’une mélancolie, permet d ’apercevoir
l’infrastructure temporelle des expériences délirantes et hallucinatoires à tona­
lité anxieuse.
L ’école psychanalytique (Freud, Abraham , Mélanie Klein), en souli­
gnant l ’introjection ou l ’internalisation et la projection des objets libidinaux
dans la conduite de deuil qui constitue le fond de la mélancolie, fait pour ainsi
dire entrer dans l ’expérience mélancolique, comme dans un cauchemar, VHal­
lucination du châtiment attendu et infligé (Sur-Moi) — de l ’objet perdu — ou de
la Destrudo menaçante quand la libido se retire du monde des objets pour
se retourner contre la sphère des pulsions libidinales. M. Ostow, The psycho-
logy o f melancoly, New York, H arper 1971.

LES HALLUCINATIONS DANS LA MANIE

Le problème clinique des Hallucinations dans la Manie est le même que


celui dont nous venons de rappeler l ’essentiel à propos de la Mélancolie.
La « manie » constitue elle aussi, mais en sens inverse, un bouleversement du
Champ de la conscience caractérisée p ar son mouvement désordonné, par le
« bond » du désir sautant par-dessus les exigences du présent, du réel et du pos­
sible. De telle sorte que le niveau de Conscience déstructurée du m aniaque le livre à
l'orgie de l ’imaginaire, à une sorte de kaléidoscopie dont la fuite des idées, le
jeu et l ’exaltation constituent les temps et les mouvements. C ’est dire que, là
aussi, l’Hallucination en tant que contresens de la perception trouve sa place
toute naturelle dans le vécu de l ’expérience maniaque. Le m aniaque projette

(1) De nombreux travaux ont montré l’altération du champ perceptif des mélan­
coliques. Mentionnons simplement celui de K. H a u s s (1970) qui, dans son livre
« Emotionnalität und Wahnwahrnehmung », fait état de recherches tachistoscopiques
montrant la continuité des phénomènes illusionnels et hallucinatoires dans les dépres­
sions exogènes ou endogènes. -
716 P SY C H O SE S AIGUËS H ALLU C IN ATO IRES

dans le futur et l’imaginaire les fantasmes que ne contient plus la pondération


ou, si l’on veut, la légalité d ’une organisation tempérée du Champ de
sa conscience. Il n ’y a pas lieu par conséquent de s’étonner que le tableau
clinique de la manie comporte des Hallucinations de tout genre ou de tout
degré, vérité classique trop souvent cachée aux cliniciens de la Psychiatrie
associationniste et des entités trop rigides.
Esquirol avait souligné la fréquence de ces phénomènes, alors que J.-P. Fal-
ret les tenait pour rares. C ’est que tout dépend, en effet, du degré d ’objecti­
vation exigé pour qu’une représentation hallucinatoire, un jeu hallucinatoire,
une rêverie hallucinatoire, une Pseudo-hallucination, soient considérés comme
Hallucination. Le vrai est que l’expérience m aniaque enveloppe dans son vécu,
des idées, des propos, des pensées ou des imaginations qui sont « objectivés »
relativement à la spontanéité de l ’action personnelle du Sujet. Et, objectivées,
les expériences psychiques du maniaque le sont pour se dérouler automatique­
m ent (mentisme, fuite des idées) ou pour se présenter au Sujet comme venant
du dehors de lui-même (imagination incoercible, Pseudo-hallucinations
verbales, auditives), ou encore, comme provenant d ’une profondeur et d ’auto­
matismes étrangers à lui-même (Hallucinations psychomotrices). Voici, par
exemple, une description de ce vécu hallucinatoire (ou fabulatoire, ou illu-
sionnel, ou délirant) de la manie que nous em pruntons à l’ouvrage ancien de
Deron (Le syndrome maniaque, Paris, 1928, p. 3-5). D ans cette description
dont nous nous excusons de la longueur, transparaît, malgré la dénégation
de l’auteur, le premier degré du trouble primordial du délire hallucinatoire.
« Dans le sens que lui attribue le langage courant, le m ot délire est syno-
« nyme d ’erreurs intellectuelles, d ’idées fausses et d ’incoordination des per­
ce ceptions et des actes p ar suite de la surexcitation générale de l ’imagination.
« De ce point de vue, la manie est bien toujours un délire général. Mais, au
« sens purement psychiatrique, le délire est un ensemble plus ou moins com-
« plexe d ’idées morbides ou de_conceptions délirantes concernant le Moi et
« ses rapports avec le monde extérieur, qui se développent soit p ar raison-
« nement, soit par suite d ’Hallucinations ou d ’illusions, soit par symbolisme
« verbal, et qui peuvent être uniformes ou polymorphes, systématisées ou
« incohérentes.
« Ce q u ’on a nommé délire chez le maniaque, en dehors de cas excep­
te tionnels et sur lesquels nous reviendrons ultérieurement, est essentiellement
« mobile, son polymorphisme incohérent relève de l’excitation, l ’incohérence
« étant toutefois accrue par la débilité sous-jacente. Ce délire n ’a ordinairement
« rien d ’homogène et il faudrait parler plutôt de conceptions ou d ’idées déli­
te rantes. Si elles s’orientent dans un sens nettem ent déterminé, on voit tou-
« jours un grand nombre d ’idées accessoires se greffer sur les premières; aucun
« phénomène de Conscience, pas plus intellectuel q u ’émotionnel, n ’arrive à se
« m aintenir pendant un temps suffisant pour influencer et grouper ces éléments
« passagers. Les idées délirantes liées au déchaînement associatif et dérivant
« d ’évocations instables sont donc très mobiles. Les illusions diverses, les
« erreurs d ’interprétation des sensations, les fausses reconnaissances, quelque-
M A N IE 717

c fois les Hallucinations vraies, et même l ’apparence hallucinatoire dont


« l'expression métaphorique en langage matériel contribue à troubler la
« Conscience, créent une certaine fantasmagorie. D ’autre part, si les idées
« délirantes prennent ju sq u ’à un certain point leur origine dans le caractère
« et les tendances du malade, ce sont pourtant les réactions q u ’elles provoquent
« plutôt que ces idées elles-mêmes qui sont soumises à leur influence. Les
« conceptions se suivent sans lien logique, souvent heurtées, parfois contra-
t dictoires, naissant au hasard des perceptions incomplètes ou inexactes, des
« états affectifs mobiles. Elles ne prétendent pas à traduire les rapports du Moi
« avec le monde extérieur, ne se donnent pas pour adéquates à la réalité et ne
c s'accompagnent pas de conviction. Tout prend un aspect ou fantastique ou
* en tout cas inaccoutumé, le malade sent confusément que la logique ration-
* nelle du monde norm al n ’est plus applicable au monde imaginaire où il
« s'agite. La fantasmagorie des illusions multiples, avec un chaos d ’irréalités
« acceptées et de réalités méconnues, entrave tout jugem ent d ’objectivité;
« chaque représentation nouvelle, ayant le même degré de Conscience que les
« précédentes, les fait oublier. Il y a plutôt absence de jugem ent qu'erreur.
« Les malades accordent autant d ’im portance à leur rêverie q u ’à leurs
« perceptions et c ’est à dessein que nous employons ce m ot qui désigne l’acti-
« vité intellectuelle sans but. On a dit que les rêveries n ’étaient que des récits
« incomplets que nous nous faisions à nous-mêmes. Elles sont en tout cas
« une forme d ’activité psychologique élémentaire et facile. Elles com portent
■ tous les degrés depuis le simple relâchement de l ’attention, où, sans perdre
« de vue nos préoccupations, nous les suivons avec moins de tension, les
« laissant se combiner p ar elles-mêmes d ’une façon encore productive, jus-
« q u ’aux états où nous lâchons la bride aux évocations et où, toute direction
« abandonnée, nous nous laissons dériver vers les associations parasites en
« accord avec nos tendances. Nous oscillons entre deux plans extrêmes :
« celui de l ’action où nous réfléchissons pour coordonner, et celui du rêve
« où nous assistons sans intervenir au déroulement désintéressé de nos repré-
« sentations. Aussi, contrairem ent à la réflexion où nous ne voyons pas
■ d ’images, la rêverie, état très riche en images, est très pauvre en pensée.
« Les malades expriment d ’ailleurs souvent, tan tô t pendant l ’accès et
« tantôt après sa guérison, le sentiment de vie en rêve, mais il semble q u ’ils
« expriment ainsi par un seul terme la Conscience de leur rêverie et leur impres-
« sion d ’irréalité.
« On peut rencontrer tous les intermédiaires entre le vrai délire de rêve des
« maniaques confus, l ’apparence de délire due à la rêverie, à l ’activité du jeu
* et au symbolisme verbal, et les formes inférieures fabulantes de ce q u ’on a
* appelé le délire d ’im agination et qui ne sont en réalité que de la vantardise
« et du mensonge.
« C ’est plutôt l ’apparence du délire q u ’on rencontre dans les états
« maniaques. On pourrait en effet, en faisant toutes réserves sur le m ot délire
« que nous estimons être ici inexact, dire que le délire m aniaque est un délire
« de rêverie et de jeu. Le mécanisme du jeu est d ’ailleurs très proche de celui
718 P SY C H O SE S AIG U ËS H ALLU C IN ATO IRES

« de la rêverie. Lui aussi est une activité sans, but, dépend de l ’imagination
« créatrice et réalise aussi une tendance. Il est essentiellement reproducteur,
« mais il com porte souvent en plus, comme le dit Queyrat (Les jeux des enfants),
« une part de perception illusoire des choses : l ’enfant qui joue anime et per­
ce sonnifie les objets inanimés, réalise les abstractions, m étamorphose la
« réalité en transform ant les personnes...
« Les malades, dont l ’expansivité est augmentée p ar l ’excitation générale,
« par l’exaltation affective, jouent leur rêverie comme jouent les enfants. Les
« maniaques sont les comédiens de leur im agination, ils réalisent le cours
« changeant de leurs divagations, fo n t l ’enfant, le médecin, le grand person-
« nage, mais restent en général présents. Ce qu’on appelle le délire maniaque,
« n ’est q u ’un conte que le m aniaque se fait à lui-même et q u ’il joue pour les
« autres, un jeu dont il s’amuse, parfois une plaisanterie dont il mystifie son
« entourage. Mais il ne croit guère à la personnalité q u ’il s’attribue alors même
« q u ’il en joue le rôle; il n ’a pas foi dans son délire, sa conviction n ’est q u ’appa-
« rente et bien facile à ébranler.
Ainsi, jeux dialogués, fabulations, pantomimes, altercations, injures par­
tagent la Conscience m aniaque en opposant au pôle de sa subjectivité celui
d ’une objectivité imaginaire. Celle-ci peut être vécue non pas comme projec­
tion dans le monde des objets, m ais à l ’intérieur du Sujet lui-même comme
une projection orgiastique du désir. Les délires d ’inspiration divine, de pos­
session diabolique ou de communication surnaturelle, sont particulièrement
fréquents dans cette expérience expansive où les relations intersubjectives
sont exhaussées jusqu’au niveau d ’une cohabitation érotique ou d ’une com­
munication surnaturelle avec les forces du Bien ou du Mal. Et, en effet, l ’exal­
tation maniaque engendre des expériences de sympathie, de télépathie, de
rapports intimes, des illusions prophétiques de clairvoyance, de toute-puis­
sance ou de frénésie sacrée qui font vivre au Sujet comme un orgasme, un don,
une extase ou une merveilleuse surabondance de grâces, sa propre manière
de désirer, de se surpasser, de sortir de lui-même, d ’être embrasé par la flamme
d ’un enthousiasme sans bornes. Séglas avait, là encore, noté que le délire m ania­
que s’exprimait fréquemment par des anomalies hallucinatoires du langage
intérieur (Hallucinations psycho-motrices, impulsions verbales, hyperendopha-
sie). Sa malade, Mme B... p ar exemple, entendait (dans son inspiration au
niveau de l’épigastre et comme une inspiration surnaturelle) la voix d ’un
esprit, voix intérieure q u ’elle sentait dans sa poitrine et avec laquelle elle ne
cessait de dialoguer.
Dans l ’état de déstructuration du Champ de la conscience de type maniaque,
dans ce vertige et ce tourbillon où tous les vécus de la Conscience prennent des
qualités de vitesse, d ’alacrité, de volatilité, d ’euphorie et d ’insouciance, les
expériences délirantes et hallucinatoires qui s’imposent au Sujet dans le m ou­
vement incoercible du vécu sont affectées d ’un caractère de volatilité, de
rapidité et de légèreté qui fait dire au clinicien qu’il s’agit de « Pseudo-hallu­
cinations », d ’ « Hallucinations psychiques », d ’imagination ou de fabulation,
comme si le m aniaque se jouait de son délire hallucinatoire en l ’évaporant
M A N IE 719

au-delà de la stricte perception, jusque sur le registre de la facétie ou de la vir­


tuosité, en le p o rta n t ju s q u ’à l ’infini de la toute-puissance. M ais p o u r si
décentré que soit le flux d u vécu il ne cesse p as d ’être éprouvé p ar le Sujet
comme une force qui le fait sortir de ses gonds. M asselon (1913) avait très bien
décrit ce caractère inconsistant et superficiel de l ’H allucination « à l ’état
naissant » dans cette expérience vouée à la fluidité kaléidoscopique de l ’im a­
ginaire :

« Si les Hallucinations sont absentes quand l ’état maniaque est pur, elles font leur
« apparition en même temps que les tendances délirantes. Et qu’on ne se méprenne
« pas sur ce que j ’appelle tendances délirantes. Il ne s’agit pas là de convictions indé-
« racinables, de délire confirmé; il s’agit de constructions imaginaires souvent fugaces,
« qui sont formées sous le coup de fouet de l ’exaltation intellectuelle, associées sou-
« vent à un sentiment d ’euphorie et de plénitude et qui n ’emportent pas une foi bien
« profonde en leur objet. Les Hallucinations sont marquées au sceau de cet état.
« Tout d ’abord, elles sont mobiles, kaléidoscopiques : ce sont des visions changeantes,
« des propos décousus, qui reflètent la rapidité du cours des pensées et des représen-
« tâtions. Ensuite, elles n ’ont pas un caractère très net d ’objectivité. Les malades les
« distinguent fort bien des perceptions vraies. Beaucoup même les situent dans leur
« tête. En somme, elles sont proches parentes des représentations mentales ordi-
« naires, de ces visions indécises que nous avons tous lorsque nous nous abandonnons
« au cours de nos rêveries. Ce n ’est que faute d ’une meilleure expression et par ana-
« logie que les malades disent : « je vois », ou « j ’entends ». Enfin, elles n ’entraînent
« pas une conviction bien forte en leur objet. Le plus souvent ces malades exagèrent :
« au fond d ’eux-mêmes ils savent fort bien qu’il n ’y a rien de réel derrière tous ces
« mirages. Ou bien encore, leur croyance est intermittente : elle subit les oscillations
« de leur exaltation. D e temps en temps, une plaisanterie, une saillie indiquent qu’ils
« ne sont pas dupes eux-mêmes des jeux de leur imagination.
« ... Le simple énoncé de ces caractères montre bien qu’il ne s’agit pas là d ’Halluci-
« nations confirmées. Ce sont des ébauches, des embryons d ’Hallucinations. Si
« l’Hallucination est une perception sans objet, il manque au phénomène que nous
« décrivons id la plupart des caractères de la perception : il n ’en a ni l’intensité ni
« l’objectivité. Néanmoins, il se distingue de la représentation mentale ordinaire par
« ce fait que son origine n ’est pas complètement méconnue. Il se tient donc à mi-che-
« min entre l ’image mentale complètement réduite et l’Hallucination vraie; il montre
« à l ’observateur une Hallurination à l’état naissant ».

Mais pour si « fausses » que soient réputées être ces Hallucinations (ces
« Pseudo-hallucinations »), elles sont pour nous des Hallucinations, car il
ne nous suffit pas bien sûr d ’introduire l ’imaginaire dans l ’activité hallucina­
toire pour la supprimer.
Dans une excellente étude parue récemment (1970), J. Gillibert a approfondi
avec une grande pénétration la structure dynamique de la manie. Quand il
considère le maniaque comme le « Démiurge » q u ’il croit, en effet, être devenu,
quand il souligne que c’est la syntaxie de l’être double qui s’efface ou plutôt
s'inverse dans l ’orgasme du M oi qui jouit de sa toute-puissance, quand il
assimile la crise de manie à ce que le rêve contient d ’exaltation narcissique,
d ’autarcie absolue, ou encore lorsqu’il discerne dans la manie l’anthropo­
720 P SY C H O SE S AIGUËS H ALLU C IN ATO IRES

phagie du M oi se dévorant lui-même, toutes ces configurations mythiques


ou mythologiques des tourbillons d ’un désir qui pour ne pas se briser contre
la réalité la brise, toute cette frénésie en un m ot que J. Gillibert porte à la
hauteur d ’une érection phallique dans la divine et orgiaque « m ania », toutes
ces métaphores nous font saisir l’expérience maniaque comme une expérience
essentiellement délirante et hallucinatoire. Le M oi s’érigeant en monologue
absolu, laisse en effet comme en sourdine m urm urer le dialogue qui remplit
indéfiniment l ’intervalle qui sépare ce rêve de sa réalisation totale, c ’est-à-dire,
en définitive, ce « jeu » verbal que plus simplement Deron, nous l ’avons vu,
reconnaissait comme l ’essence du tableau clinique de la manie.

LES HALLUCINATIONS DES PSYCHOSES DÉLIRANTES AIGUËS

Ces Psychoses, ou plus exactement, ces crises délirantes et hallucinatoires


ont été ou sont appelées selon les époques ou les écoles, Bouffées délirantes,
Psychoses hallucinatoires aiguës, Psychoses oniroïdes, Psychoses paroxystiques,
cycliques ou atypiques (K. Kleist), et plus souvent encore Schizophrénies
aiguës.
Mais p our nous elles constituent, selon le niveau de déstructuration de
l ’ordre des espaces vécus (cf. Etudes Psychiatriques, Etude n° 23), des formes
typiques des expériences de dépersonnalisation, de dédoublement ou de
fantasmagorie oniroïde.
Tout se passe à ce niveau comme si quelque chose de la modification
pathologique du Champ de la conscience qui constitue son niveau maniaco-
dépressif constituait le ton fondamental d ’un trouble auquel s’ajoutent ici les
expériences proprem ent hallucinatoires de dédoublement, c’est-à-dire d ’inver­
sion ou de confusion des espaces vécus du subjectif et de l ’objectif. De telle
sorte que l ’expérience qui correspond à ce niveau privilégié de la désorganisation
de la Conscience est celle de l ’étrangeté, de l ’altération, de l ’objectivation de
to u t ce qui appartient au Sujet, depuis son corps et ses actions jusqu’à son
langage et sa propre pensée. Nous ne pouvons pas revenir sur ce point (cf. supra,
p. 417), et nous nous contenterons de rappeler les tableaux cliniques les plus
typiques de l ’activité hallucinatoire de ce niveau.

Dans les syndromes de dépersonnalisation, ce sont les Hallucinations


« pseudo-hallucinatoires » d ’illusions corporelles et aussi les Hallucinations
psychiques visuelles ou auditives qui manifestent dans l ’ordre de la perception
l ’étrangeté des impressions et le désordre de l ’espace vécu. Les Hallucinations
visuelles y prennent généralement la forme d ’imagerie et de Pseudo-hallu­
cinations (Hallucinations de la mémoire, auto-aperceptions représentatives).
Les phénomènes hallucinatoires acoustico-verbaux sont plus rares mais se
rencontrent aussi surtout dans les états paroxystiques (surtout comitiaux) de
ces déstructurations où la perception du réel est saturée d ’imaginaire et où
s’annonce le caractère « onirique » qui englobe les synesthésies ou les combi­
naisons hallucinatoires à plusieurs sens pour form er des ensembles significatifs,
P SY C H O SE S D É LIR A N TE S AIGUËS 721

thém atiques o u scéniques (configuration, o ù les illusions de m em bres déform és


o u d u corps m orcelé so n t inextricablem ent liées à des H allucinations visuelles
ou auditives q u an d , p a r exem ple, le Sujet d it q u ’il voit sa jam b e au travers
de son tronc, q u ’une voix m enace de le traverser d ’u n coup de fusil ou que son
bras to u rn e com m e les roues d ’u n e bicyclette q u ’il voit ro u ler à côté de lui.
M ais com m e le plus souvent ces expériences de dépersonnalisation sont m oins
oniriques, elles so n t vécues seulem ent su r le registre des sentim ents d ’étran ­
geté, d ’irréalité, de m odifications psychiques e t corporelles, de perte de l ’unité
ou de la puissance de la pensée.
Voici, à titre d ’exem ple, u n e observation (1) de dépersonnalisation qui
rappelle naturellem ent celles que l ’on observe, com m e nous l ’avons vu,
dans l ’intoxication m escalinique o u p a r le L S D , ou plus généralem ent dans
toutes les « expériences psychédéliques » :

Cette malade, Georgette L., 48 ans, présentait des « bouffées délirantes poly­
morphes » à forme nettement paroxystique. Voici comment elle décrivait ses crises,
véritables états hypnoïdes de quelques heures et parfois de quelques jours dont elle
gardait un souvenir assez précis pour les raconter (certaines crises d’impulsivité colé­
reuses étaient amnésiques).
Elle dit elle-même : « I l y a des périodes de 3 ou 4 jours pendant lesquelles je me
« transforme ; je prends en moi différentes personnes. J ’ai envie de sauter. Je retourne
« à de nombreuses années en arrière ». Par exemple, le 3 août 1931, elle dit : « Les
« années ont passé comme si c’était l ’espace de quelques heures... Je répète des conver-
« sations d ’autres personnes, je ne sais lesquelles... Je ne sais plus où je suis. Me
« voilà encore repartie ! Je voudrais vous dire mon ennui, je ne peux pas... On dirait
« que j ’ai du dégoût de tout... Je vais rester une journée entière comme si j ’étais
« dégoûtée de la vie... J ’avais beaucoup de choses à vous demander... D m ’est impos-
« sible de suivre une conversation... J ’ai l’impression que je vais intercaler des phrases
« qui n ’ont rien à voir avec la question... C’est comme si j ’occupais la place d ’une
« autre... Je ne dis pas que j ’ai la personnalité d ’une autre personne, mais presque
« par moments... J ’ai fait des réflexions avec une voix dure qui n ’était pas la mienne...
« Je ne retrouve plus ce que j ’étais. On dirait que tout mon être est dominé par une
« volonté... L’atmosphère change brusquement... C’est comme un souvenir. Je suis
« comme sous la sensation d ’une personne, d ’une foule qui serait près de moi. »
Nous pouvons grouper schématiquement l ’ensemble des troubles tels qu’il se
présentent dans ces états qui durent, répétons-le, deux ou trois jours.
1° Impression d ’asthénie, sentiment d ’incomplétude et d ’irréalité. — Elle se sent
vidée de sa spontanéité, inerte. « Je vis le cerveau terne... Je n ’ai aucune pensée, je
suis fatiguée. La pensée m ’échappe. Je suis fatiguée, lasse, faible, fébrile. Je me sens
engourdie. Je ne peux pas arriver à faire un effort. Je ne puis pas arriver à finir ce que
je faisais. Il me semble que je n ’arriverai pas au bout. » Sentiment de rêve éveillé.
« Je ne puis pas me rendre compte si je rêve ou non (Elle a acheté d ’ailleurs des livres
sur les rêves pour chercher à s’expliquer ces états). »

(1) H. C l a u d e , H. E y et P. M i g a u l t en 1934 (Ann. Méd. Psycho., 257-267).


Cf. aussi l ’auto-observation publiée par L. B o l z a n n i et coll. (1969).
722 P SY C H O SE S AIGUËS H ALLU C IN ATO IRES

2° Impression de mort imminente. — Rêveries macabres. « Je vois un squelette...


Je meurs peut-être... Je ne vis pas, on a enlevé la vieâ mon cerveau... J ’ai la sensation
d ’être morte, comme si mon corps était réduit au squelette... Je me sens morte. » Elle
offre de véritables paroxysmes pantophobiques. Elle tombe dans des gouffres d ’anxiété
avec sentiment du néant, de vide vertigineux.
3° Impression à caractère cénesthésique pénible. — « Je me sens changée... Je suis
mal à l ’aise... Mon corps me gêne... C’est comme un marteau qui frappe mon cer­
veau... Mon cerveau bouillonne », et autres métaphores de ce genre.
4° Altération de la réalité. — L’étrangeté du monde extérieur est rare. L’attention
est polarisée sur la personne et le corps propre. Cependant, elle signale des « éclipses »
de l ’ambiance. Signalons certaines « scotomisations » de personnes. Par exemple
parlant à sa fille, brusquement elle ne la voit pas, « comme si elle avait disparu ou si
elle avait été transportée dans un autre lieu. J ’avais l’impression de parler dans le
vide. »
5° Altération du sentiment du présent. — Le présent se vide de ses caractères concrets
et vivants. Il lui paraît pur souvenir (déjà vu). Elle s’évade de l’instant présent pour
glisser dans l’avenir qu’elle a l’impression de vivre (prémonitions).
6° Impression de « décalage » dans le temps et de retour dans le passé. — « Ma vie
a été décalée... C ’est très difficile à expliquer... J ’ai l ’impression d ’être reportée en
arrière... Je ne vis pas dans le passé mais dans le souvenir du passé. Le présent s’abolit,
c’est comme un rêve dans le passé... Tout va très vite... Je ne peux pas bien expliquer...
en l’espace d ’une seconde, j ’ai compris tellement de choses... Je reprends dans ma
jeunesse le fil de la vie... Je retourne de nombreuses années en arrière. »
7° Sentiment de dépersonnalisation. — Ce sentiment fondamental plus ou moins
impliqué dans les impressions que nous venons de décrire apparaît comme leur résul­
tante complexe. « Je suis vieille, vieille. Je me sens grande, grande avec d ’autres per­
sonnes en moi. J ’ai voulu mettre des robes courtes. C ’était une autre personne en
moi qui le voulait. J ’étais dans la peau d ’une autre. Quand je crie, ce n ’est pas moi.
On me fait revivre des existences passées. Je n ’étais plus moi-même... On me faisait
croire que j ’avais une double vie. On me faisait adopter d ’autres personnalités que
la mienne. Il me semblait que j ’étais ma concierge, par exemple : j ’ai vu dans la rue
une robe qui aurait pu, par sa laideur, être une robe de concierge; j ’ai dû l’acheter.
Je marchais, malgré moi, je me tenais comme ma concierge. C ’était absurde. Un autre
jour, en descendant l’escalier, j ’avais l’impression qu’une femme avait pris ma vie,
ma gaîté; je marchais comme elle en me déhanchant. »
Durant ces expériences délirantes et hallucinatoires, la malade était dans un état
d ’anxiété considérable et véritablement vertigineuse.

L a clinique n o u s offre quo tid ien n em en t des exemples de ces crises de déper­
sonnalisation aiguës o u subaiguës. Elles se caractérisent av an t to u t p a r des
m odifications de la som atognosie, des im pressions de changem ent e t d ’étran­
geté, des cénestopathies. Le thèm e déliran t y est p o u r ainsi dire seulem ent vir­
tu e l (hypocondrie, influence, auto-accusation, voire négation); le vécu de ces
illusions de tran sfo rm atio n , de transfiguration de l ’im age corporelle étan t
essentiellem ent vague d ans leu r thém atique m algré l ’intensité des im pressions
éprouvées, to u t com m e so n t égalem ent vagues e t vertigineuses les im pressions
S Y N D R O M E S D E D É P E R SO N N A U SA T IO N 723

d 'étran g eté d u m o n d e extérieur, e t plus généralem ent l ’altération de to u t le


système relationnel d u M oi à son corps e t à son M onde.
C om m e nous l’avons souligné, ce syndrom e de dépersonnalisation constitue
la toile de fo n d sur laquelle apparaissent souvent des phantéidolies corporelles,
soit q u ’elles apparaissent seules, soit q u ’elles se com binent avec des illusions
optico-acoustiques d an s une sorte d ’illusion synesthésique qui peu t o u no n
s'in tég rer d ans u n e expérience délirante. D ans ce dernier cas, le syndrom e de
dépersonnalisation en ta n t q u ’expérience globale d ’étrangeté com porte, en
quelque sorte, des élém ents hétérogènes au vécu d élirant com m e cela s’observe
typiquem ent d ans les ivresses provoquées p a r les hallucinogènes.

D ans le syndrom e h allucinatoire de dédoublem ent, ce q u i caractérise cet


« é ta t de délire hallucinatoire » (1), c ’est essentiellem ent la forte charge
ém otionnelle q u ’en traîn e l ’actualité de cette « expérience » qui est intensé­
m ent vécue com m e u n e réalité im m édiatem ent perçue p a r une Conscience
littéralem ent hypnotisée p a r ses contenus fantastiques, prise e t com m e
<( happée » p a r les figurations sensibles dans lesquelles s’offre et se développe
le spectacle, le scénario o u l ’événem ent hallucinatoire à m i-chem in du réel
et de l’im aginaire d ans une atm osphère psychique artificielle ou déjà de
pénom bre crépusculaire qui annonce le niveau inférieur de la décom position
du C ham p de la conscience. Voici une observation parm i les nom breuses
autres q u ’un Psychiatre p e u t observer dans sa p ratique courante :

Mlle Marguerite L... Pendant les premiers jours de son hospitalisation, elle se
montre très excitée, turbulente. Pleurs et gémissements fréquents. Préoccupations
hypocondriaques. L ’insomnie, la fuite des idées, la logorrhée, la gesticulation, l’éner­
vement, complètent ce tableau d ’état mixte. Mais ce qui domine le tableau clinique,
c’est le délire hallucinatoire. Celui-ci s’exprime dans ses attitudes, ses conversations
avec des interlocuteurs imaginaires. Elle est en communication constante avec les
médecins qui lui parlent par transmission de pensée. Ce sont, dit-elle, des conversa­
tions incessantes, tout à la fois amoureuses, politiques et religieuses. C ’est un échange,
un « commerce » continuel. Ces communications ne sont pas seulement verbales,
elles constituent des contacts affectifs et parfois de véritables relations sexuelles.
« Je suis en communication avec tout le monde ici... Toutes mes pensées sont en
« communication... Je suis en communication avec ma mère, avec mon neveu et
« d’autres personnes de Bordeaux... Tout ça n ’est pas clair. Est-ce seulement une
« impression ? Est-ce vrai ? J ’ai la certitude. Mon cerveau fonctionne d ’une façon
« anormale, alors j ’entends des bruits. Ce ne sont que malédictions, imprécations,

(1) Cette modalité de délire hallucinatoire aigu correspond au vieux concept de


« Paranoïa aiguë » ou de « halluzinatorische Wahnsinn » de l’école allemande (cf. les
études de S é g l a s et de S é r ie u x sur l’historique des Délires outre-Rhin). Chez nous
c’est le concept de « psychoses hallucinatoires aiguës » ( F . F a r n a r ie r , Thèse, Paris,
1899) qui a été dégagé mais pour être presque aussitôt éclipsé par la notion d’oni­
risme ou pour être absorbé dans le groupe des Psychoses hallucinatoires chroniques
(G. B a l l e t ) « à base d’autoifiatisme mental » (G. d e C l é r a m b a u l t ).
724 P SY C H O SE S AIGUËS H ALLU C IN ATO IRES

« accusations. J ’ai fini par contaminer par la syphilis tous mes parents en donnant
« seulement une poignée de main. C ’est peut-être possible. Je ne puis rien faire ni
« penser sans être en communication. Lisait-on dans un cerveau autrefois ? Je
« l ’ignore. Moi, je ne connais pas la pensée des autres, mais j ’ai l ’impression que l ’on
« sait les miennes. Ces communications ne sont pas des voix, ou plutôt oui, ce sont
« des voix. Pour certaines, je reconnais les voix, pour d ’autres, non. C ’est
« très embrouillé. Pour l’instant, j ’entends le Dr. M. de Bordeaux qui me dit : « Oui,
« vous êtes en communication avec moi ». Quand je pense personnellement « je dis »,
« « je viens » quand cette pensée vient avec « nous ». »

Voici com m ent elle a alors raconté cette « expérience vécue » p endant
plusieurs m ois :

« L a première fois, c’était le 11 septembre, j ’ai entendu des paroles d ’amour.


« C ’était le Dr. M. Je perdais la mémoire. Je ne peux pas vous dire tout ce que me
« disaient toutes ces communications (rit énormément). C ’était jour et nuit; d’ailleurs,
« je ne dormais pas. Je m ’étais occupée en 1935 de spiritisme et de l’influence de la
« volonté, car mon père étant malade on m ’avait conseillé le magnétisme pour le
« guérir... Il me semble encore que je devais voir apparaître Jésus-Christ. Vers le
« 18 septembre, les communications devinrent « patriotiques » et aussi « érotiques ».
« Il s’agissait d ’une fécondation à grande distance, de masturbation. On ne m ’accu-
« sait pas. On me disait : « Je vous aime, je t ’aime ». On parlait de syphilis provoquée.
« Il était question de différents noms. Je n ’arrive pas à comprendre comment j ’ai pu
« penser moi toute seule par exemple à la fécondation artificielle. Je ne cessais pas
« ensuite de communiquer, sauf la nuit. C ’était la pensée des autres qui était en moi.
« C ’était une espèce de conversation; on me parlait et je répondais. J ’avais l’impres-
« sion que ce n ’était pas moi. J ’étais certainement suggérée. Il était question d’hyp-
« nose. Petit à petit, tout ce que j ’avais vu dans mon enfance me revenait. J ’approuvais
« et je désapprouvais tout ce qu’on disaitrQuand j ’arrivais à Henri-Rousselle, j ’ai eu
« des visions, je voyais le Dr. F., c’était une tête très imprécise, puis Jésus-Christ
« dont la tête était très précise. J ’ai vu aussi les têtes de fakirs, d’Hindous, des têtes
« et des turbans. Elles apparaissaient quand les yeux se fermaient. Mais les yeux
« ouverts, j ’ai vu une sorte de cristal dans la salle où j ’étais alitée. C ’était une sorte
« de corps qu’on voyait au travers du verre. J ’ai vu aussi une femme. Il me semblait
« que c’était une expérience scientifique. J ’ai vu aussi le Dr. F., avec sa femme; ce
« n ’était pas un rêve. C’était une chose que l’on fait apparaître. Certaines personnes
« ont du pouvoir sur les autres et leur font voir. Ce n ’était pas très net. J ’avais l’impres-
« sion de voir une lumière qui représentait un corps qu’on voit au travers du verre. La
« femme était de dos, c’était une infirmière, mais les infirmières étaient dans la salle
« à côté, et non pas là. C’était une conversation amoureuse et aussi une expérience
« scientifique. »

C ’est dans une atm osphère de « W ahnstimmung » (hum eur délirante)


q u ’interprétations, intuitions, H allucinations psycho-sensorielles constituent
les « figures » de ce fond de délire. Les fausses perceptions corporelles de m éta­
m orphose, d ’influence, de viol, de sensations étranges (courants électriques,
cénestopathies abdom inales e t cranio-cérébrales) et su rto u t le com plexe déli­
ra n t acoustico-visuel (voix qui m urm urent, m enacent, parlent entre elles, s’insi-
D ÉD O U BLEM ENT E T AU TO M A TISM E M ENTAL 725

a æ n t dans la pensée, la répètent, la devinent ou la dirigent), les imaginations


forcées (avec leur dévidement de souvenirs, de scènes ou d ’images plus ou
moins kaléidoscopiques) constituent les éléments cliniques d ’un syndrome
d'automatisme mental aigu ou subaigu souvent lié à une Wahnstimmung
d'angoisse (comme p ar exemple dans le cas récemment publié p ar A. Giudicelli
« P. M ouren, 1971). G. de Cléram bault avait, quant à lui, étudié spécialement
le syndrome hallucinatoire d ’automatisme m ental transitoire qui correspond
aux cas étudiés p ar Kraepelin et W emicke sous le nom d ’ « Halluzinose »,
c'est-à-dire d ’état aigu ou subaigu de délire hallucinatoire avec un minimum
de délire et à base d ’Hallucinations acoustico-verbales.
Les auteurs ont pris généralement pour modèle de leur description ce qui se
passe dans le Délire alcoolique subaigu. De Clérambault a noté quelques caractères
cliniques particuliers : voix d ’emblée thématiques, objectives et caractérisées
avec expression à pensées énergiques et hostiles; bien moins d ’échos que de
commentaires (1); moins de commentaires que de railleries; écho des inten­
tions motrices; annonces d ’échecs; scies verbales et menaces; voix multiples,
propos émouvants; phrases le plus souvent au futur; annonces, ordres; cercles
d'idées toujours proches de l’activité; précision (horaire ou numérique)
extrême; phrases explosives anidéiques; verbo-motricité fréquente; Hallu­
cinations sensitives fortes et précises; sÿnesthésies de tout genre inconstantes et
en tout cas accessoires. De son côté Wernicke a noté que dans ces cas les H al­
lucinations verbales prédom inent sur les Hallucinations visuelles; que l ’anxiété
est très vive avec réaction de défense ou de fuite sans troubles im portants de la
Conscience, sans détérioration ni amnésie consécutive. Cet état d ’« Halluzinose »
peut durer de quelques heures à quelques jours ou même quelques semaines.
La description de cette fameuse « Halluzinose des buveurs » de Wernicke (2)
a été rapprochée p ar Bleuler des formes de Schizophrénie aiguë. On comprend
dès lors les discussions intarissables qui ont eu lieu à propos de la structure
oniro-visuelle des psychoses alcooliques aiguës et la structure verbo-halluci-
natoire de ces « états d ’hallucinose »... Un récent travail (cf. Avant-propos,
p. 25) de M asuho Kom um a (de Hiroshima) nous a m ontré que la contro­
verse ne s’était pas apaisée en se déplaçant vers l ’Extrême-Orient. Sous le
débat c’est toujours le vieux conflit entre psychoses endogènes et exogènes
qui continue à opposer les uns aux autres.
C ’est en to u t cas dans les états toxiques plus ou moins voisins ou équivalents
de l’ivresse que ces expériences délirantes (appelées, rappelons-le encore,

(1) Observation qui rejoint, à certains égards, ce que disent W y r s c h et B l e u l e r


sur le fait que dans ces cas les voix ont, comme nous l’avons souligné, un caractère
« scénarique » sans que soient obligatoirement perçus les persécuteurs; elles figurent
des interlocuteurs qui parlent entre eux, jouant une « scène » qui se déroule dans un
plan d ’objectivité artificielle.
(2) Cf. le mémoire très documenté de P. M o u r e n , A. T a t o s s ia n et coll., in Ann.
Méd. Psych., 1965,1, 251-263. .
726 P SYC H O SE S AIGUËS H ALLU C IN ATO IRES

hallucinosiques par les auteurs qui croient pouvoir séparer cette activité per­
ceptive hallucinatoire de l ’expérience délirante* qui l ’encadre), que ces expé­
riences de dédoublement hallucinatoire et d ’automatisme mental sont le plus
souvent notées comme une « réaction exogène ».
Mais sous le nom de « Schizophrénies aiguës », ou à la rigueur (par une
concession qui ne prive pas cette notion de l ’ambiguïté inhérente à ce terme),
dans les « états schizophréniformes » tels q u ’on les observe par exemple dans les
encéphalites épidémiques ou q u ’on les note plus généralement dans toutes les
psychoses « aiguës » ou « critiques » (que l ’on a de bonnes ou mauvaises raisons
de rapporter à une étiologie toxi-infectieuse, hormonale, émotionnelle, etc.),
le clinicien est fréquemment confronté avec ces « épisodes délirants et hallu­
cinatoires », ces « bouffées délirantes » ou ces « délires épisodiques et poly­
morphes des dégénérés », comme disait V. Magnan. De tels états délirants
(deliriöse Z ustände) ressemblent en effet aux délires hallucinatoires schizo­
phréniques ou les annoncent, similitude ou pronostic sur lesquels se fonde cette
désignation. Si l ’on sait cependant que 50 % de ces états appelés « Schizophré­
nies aiguës » ne se reproduisent pas, et que pour ceux dont l ’accès se reproduit, il
ne se répète qu’une fois sur deux (1), il est bien clair qu’un problème clinique
s’impose : celui des critères cliniques qui nous perm ettent de faire le diagnostic
et le pronostic de ces syndromes hallucinatoires, de ces expériences délirantes de
dédoublement relativement à l ’évolution d ’un processus schizophrénique chro­
nique et déficitaire (2). Le début soudain, l ’absence de tempérament schizoide
ou de troubles préschizophréniques dans les antécédents, le caractère plus
« oniroïde » (ou, si l ’on veut, moins lucide, moins dogmatique, moins « à
froid » de l ’activité délirante et hallucinatoire), l’analogie au contraire plus
grande du délire hallucinatoire avec l ’expérience du rêve, son exagération dans
les phases para-hypniques sous l ’influence des drogues hallucinogènes ou
au cours des narco-analyses, la continuité du vécu délirant hallucinatoire
de l ’état de veille avec l ’activité onirique nocturne, le caractère « scénarique »
des voix peuvent peut-être constituer des symptômes certes non pathogno­
moniques, mais assez significatifs d ’un pronostic favorable, c ’est-à-dire du
caractère aigu de l’évolution de ces Psychoses hallucinatoires appelées juste­
ment aiguës par F. Fam arier (1899).

Les Hallucinations dans les états crépusculaires oniroïdes. — A ce niveau


plus profond des états délirants et hallucinatoires, l ’ombre portée p ar les trou-

(1) Cf. ma statistique, in « Les problèmes cliniques des Schizophrénies » Évolution


Psychiatrique, 1958, p. 188-195.
(2) Outre la description que j ’ai faite de ces Psychoses dans le souci d ’en faire le
diagnostic, ou si l’on veut, le pronostic à l’égard des Psychoses schizophréniques
(Etude n° 23, 1954), j ’ai encore insisté sur leurs caractéristiques dans le chapitre
« Psychoses délirantes aiguës » (Encyclopédie Médico-Chirurgicale, Psychiatrie I,
37.230 A 10, cf. notamment p. 5).
BOUFFÉES D É LIR A N TE S — P SY C H O SE S O NIRO ID ES 727

blés de la Conscience s’étend davantage sur son champ. Ce sont précisément


les termes à 'é ta t crépusculaire, Dämmerzustände, twilight States, stati sognanti,
qui viennent « to u t naturellement » à l ’esprit pour caractériser cette chute dans
une « atmosphère de rêve » qui les caractérise. Et, en effet, c’est comme un
événement ou plutôt une série enchevêtrée d ’événements analogues à ceux
du rêve q u ’est vécue ici la désorganisation du Cham p de la conscience, à ce
niveau certes supérieur à celui de l’onirisme proprem ent dit mais qui déjà
l'annonce ju sq u ’à se confondre parfois avec lui (1). Ces états sont toujours
sous-tendus ou remplis par l’expansion (impliquée au niveau supérieur mania­
que) ou l ’angoisse (impliquée au niveau supérieur mélancolique) auxquelles
s'ajoutent les phénomènes de dépersonnalisation (Hallucinations corporelles,
étrangeté du monde extérieur et de la pensée) et les expériences de dédouble­
ment, d ’intrusion ou de cohabitation hallucinatoire caractéristique du niveau
précédent.

On peut dès lors, et dans cette perspective, donner aux « b o u ffé e s d é li­
r a n te s » ou aux « d é lir e s p o ly m o r p h e s » de M agnan, une autonomie relative
correspondant à ce niveau. Ce délire polymorphe mélange, en effet, les thèmes
(persécution, influence, expériences mystiques, mégalomaniaques, éroti­
ques, etc.) qui s’enchevêtrent avec la diversité des « mécanismes » imaginatifs,
pseudo-hallucinatoires ou hallucinatoires. Mais il est bien évident que cette
osmose du subjectif et de l’objectif où se fusionnent le rêve et la réalité « à
l ’horizon même » où le soleil couchant ou le crépuscule rendent indistinctes
leurs frontières; cette compénétration de la sphère onirique du désir et de ses
fantasmes dans ce qui reste de réalité (juste assez pour servir d ’écran à l ’ima­
ginaire) est essentiellement hallucinatoire. Ces délirants hallucinent leur « rêve »
dans leurs expériences délirantes qui pour être plus fabulatoires, parlées et
jouées que dans l ’immobihté, le silence et la passivité de l’expérience vécue par
le rêveur pendant son sommeil, n ’en constituent pas moins comme une vapeur
de rêve qui embrume le Cham p de la conscience et le sature d ’images. Voici
une auto-observation que nous avons publiée il y a bien longtemps (1934)
avec Claude, Dublineau et Rubenovitch et que nous donnons à titre d ’exemple
de cette expérience oniroïde ici, à thématique érotico-mystique et à mécanisme
tout à la fois interprétatif, imaginatif, intuitif et hallucinatoire :

« ...Très rapidement apparaît une inquiétude croissante, confinant bientôt à


l ’anxiété. Elle craint d ’avoir contracté la syphilis accidentellement avec une piqûre;

(1) C’est cette confusion qui est généralement commise quand on a précisément
confondu onirisme et confusion. Certains auteurs (Ach. D e l m a s ) ont parlé cependant à
leur sujet d ’ « onirisme pur » pour marquer qu’ils sont moins confusionnels ou
inconscients que les états de rêve ou de cauchemar pathologique de la confusion
mentale. C ’est à eux que devait spécialement songer R é g is quand il décrivait le délire
onirique comme un « état second », c’est-à-dire en effet comme un état crépusculaire.
728 P SY C H O SE S AIGUËS H ALLU C IN ATO IRES

elle interprète bizarrement l’attitude de ses collègues et de l’interne à ce sujet. Par


ailleurs, elle a un jour l’intuition soudaine que ce dernier est tombé amoureux d ’elle.
« Je vivais, dit-elle en parlant de ses troubles, dans un rêve. Cette histoire de syphilis
« me revenait toujours. Je sentais comme la présence réelle, c’est-à-dire que je pensais
« avoir le pouvoir de guérir les malades de la syphilis en les touchant par le contact
« sexuel. J ’ai voulu aller dans la cellule d ’un homme pour cela. Elle était fermée. Les
« idées de ma retraite, je les revivais comme si les textes évangéliques étaient actuels;
« je m ’entêtais dans certaines voies, je faisais des séries d ’actes avec une foi aveugle...
« J ’avais la foi dans ce qui me passait par l’esprit... ». La nuit suivante est pénible :
une « odeur de mort » l’incommode, qui lui rappelle l ’odeur dégagée par le corps de
son père décédé pendant les grandes chaleurs...; elle a des sensations sexuelles anor­
males. Elle croit qu’elle va mourir; elle sent une chaleur aux mains, pense alors qu’elle
va recevoir les stigmates; elle essaie de s’enfoncer dans la chair d ’anciennes épingles
à cheveux mais s’arrête car elle n ’a pas le droit de se donner la mort. L’angoisse dure
toute la nuit, L... ayant l’impression de « vivre pendant cette nuit les dernières heures
de la Passion de N.-S. ». Au petit jour, elle se met à écrire des textes de l ’Écriture.
Depuis quelques jours, elle avait déjà classé tous les objets qu’elle possédait. Les
textes qu’elle écrit s’adaptent à chacune des personnes à qui elle destine ces objets.
Elle pense qu’ils lui venaient par intuition : ils lui étaient inspirés par le Saint-Esprit.
Ce n ’était pas des réminiscences. Ils lui étaient « réellement inspirés ». Elle est ravie
de voir que les versets s’adaptaient parfaitement aux gens. Certains comportant des
prédictions (tel neveu sera prêtre, une nièce entrera au Carmel, etc.). Le matin, elle va
à la messe, hésite et demande l ’Extrême-Onction, communie. Elle sent alors la pré­
sence réelle, ce qu’elle sentait obscurément depuis quelques jours. Elle sentait en elle
un courant de vie, comme s’il y avait deux vies en elle, mais une vie bien plus intense.
Elle avait l’impression qu’il lui venait des « séries d ’intuitions ». « Cela m ’obligeait
à rester là, à adorer la présence réelle. Je me pensais en Notre-Seigneur. j ’étais éton­
née et ravie ». Cependant, elle était toujours extrêmement anxieuse, souffrant d’être
venue seule à la messe, pensant à chaque instant qu’un fanatique allait venir lui
transpercer le cœur. Elle se rend alors sur la zone à l’adresse d ’un chômeur rencontré
la veille (elle la lui avait demandée pour aller visiter les pauvres gens qui vivaient dans
les baraques). Mais en arrivant elle est prise d ’un tremblement, d ’ « une peur formi­
dable », se demandant tout à coup ce que cet homme avait pu faire de sa compagne
avec qui elle l’avait laissé la veille. Elle ne le trouve pas chez lui et aussitôt a l’intui­
tion qu’elle a été coupée en morceaux et cachée chez une voisine. Terrifiée, elle appelle
police-secours. Les policiers fouillent la zone sans résultats. Le Commissaire parvient
enfin à calmer son inquiétude (sans paraître d ’ailleurs à aucun moment soupçonner la
nature pathologique de son état). Bouleversée, elle se remémore comme elle le faisait
souvent un sermon entendu au cours de sa retraite et, en particulier, il lui revient à la
mémoire le récit de la Résurrection de Lazare. Elle se demande aussi quel acte de cha­
rité Dieu va lui donner à accomplir ce jour là. Comme elle franchit le porche de l’hôpi­
tal, elle voit une femme en larmes à qui l ’on vient d’apprendre la mort de son mari.
Elle s’empresse auprès de cette malheureuse, la console, l’entraîne doucement afin
de la mener à l ’amphithéâtre où repose le corps de son mari. A ce moment précis, il
lui vient « tout naturellement » à l ’esprit l ’idée que Dieu l ’a choisie pour ressusciter le
mari de cette femme, comme il avait choisi Jésus pour ressusciter Lazare : tel était le
« superbe acte de charité qu’elle devait accomplir ce jour-là ». Mise en présence du
cadavre, elle s’approche, dénoue la mentionnière et dit d’une voix forte : « Lazare,
sors du tombeau ! ». Elle répète cette phrase trois fois. Devant l’inanité de ses efforts,
elle se dit qu’elle s’y prend mal et décide soudain d ’agir « comme il est dit dans les
BOUFFÉES D ÉLIRAN TES — P SY C H O SE S O N IRO ID ES 729

Prophètes » : elle s’étend brusquement de tout son long sur le cadavre, colle les lèvres
à sa bouche et souffle de toutes ses forces « pour lui insuffler la vie ». Le garçon
d ’amphithéâtre l’écarte enfin. Elle résiste. Les autres personnes frappées de stupeur
sortent pour appeler à l’aide. Le garçon court chercher du renfort. Restée seule, elle
s’enferme et se rappelle alors l ’épisode de saint Julien le Pauvre guérissant un lépreux
en se substituant à lui. Elle décide sur-le-champ de se substituer au mort pour lui don­
ner la vie. Elle le découvre, elle-même se dévêt entièrement, et au moment où elle
allait lui passer sa tenue d ’infirmière on pénètre de force dans l’amphithéâtre. On lui
arrache le corps qu’elle étreignait. A ce moment précis, elle croit reconnaître dans ce
cadavre un jeune Cubain qu’elle avait soigné et qui était mort 18 mois auparavant.
Elle avait pour lui un sentiment très prononcé que ses principes religieux avaient vite
fait dévier vers un plan idéaliste. Le cadavre avait pris soudain la même position que
prenait le Cubain quand il priait avant sa mort : donc c’était lui.
« Elle nous a dit depuis en parlant de cette période qui a duré cinq ou six jours :
« Je fabriquais des histoires avec tout. Je me croyais enceinte. Les lumières de la rue
« m’ont excitée d ’une façon épouvantable. Les étincelles des tramways, il me sem-
« blait que c’était des rayons intra-violets. La lueur intermittente au passage des
« tramways me paraissait sanctionner ce que je disais comme s’il y avait correspon-
« dance. J ’ai vécu la fin du monde. Je croyais qu’il y avait la guerre. Je m ’imaginais
« que l ’on pouvait se marier comme on voulait, que ma sœur pouvait se remarier,
(c Les pensées défilaient... J ’ai cru un instant que j ’étais dans un couvent, que des
« événements affreux allaient se déclencher. L’état de raison s’est présenté brusque-
« ment. » _
« On crut avoir affaire à une personne perverse qui se serait livrée à une mani­
festation de nécrophilie et on la dirigea sur la Salpêtrière. Elle demeura un mois chez
le Dr. C r o u z o n , se comportant comme une maniaque. Son état persistant, elle fut
internée. Notons qu’elle ne paraissait pas confuse et qu’elle était bien orientée... Dans
les derniers jours de janvier, L... était calme, avec dans le service une activité adaptée.
Elle n ’aimait pas qu’on l’interrogeât sur les faits passés. Néanmoins, quand elle
consentait à décrire son état antérieur, elle insistait spontanément sur l’impression
qu’elle avait éprouvée de vivre « comme dans un rêve ». Les idées lui venaient en
trop grande abondance; elle les prenait pour des réalités; elle sentait intuitivement,
entre les choses, les personnes et les situations des relations significatives (valeurs
symboliques, interprétations, reconstruction de l ’ambiance, remaniement des valeurs
de réalité, impressions de présages, de comédies, de collusions, de compénétration
des choses et des gens, élaboration de fictions, d ’aventures, etc.). Un tel état, au dire
de la malade, dura en tout quatre à cinq jours. D ’ailleurs, en l’interrogeant avec
soin, on s’aperçoit qu’elle a présenté au moins une fois, lors de la mort d ’une belle-
sœur il y a cinq ans environ, un état spécial, différent du précédent mais qui déjà l’avait
rivement frappée : « J ’ai été à l ’enterrement, je marchais sans faire de bruit. J ’étais
« absorbée... sans être prise par ma pensée; c’était le vide autour de moi... le Vide et
« le Silence... ». Cet état dura deux jours dont L... a gardé le souvenir très précis,
insistant sur la sensation de néant qu’elle éprouva à ce moment. Cela rappelait l’état
d ’oraison mais s’en différenciait cependant. Une autre fois, elle eut subitement un
jour l’idée que, même quand on a été « prise par le Bon Dieu »... « même après avoir
passé par ces moments délicieux, on peut encore pécher ». A ce moment elle eut
l’impression de tomber dans le néant, « la vie lui faisait subitement peur ». Enfin,
assez souvent il lui arrivait de « tomber dans le vague ». Elle a alors la sensation de
ne plus pouvoir « rattraper ses pensées pendant quelques heures ou même un jour
730 P SYC H O SE S AIGUËS H ALLU C IN ATO IRES

entier ». Les idées qui lui viennent alors « sont infinies ». Il lui faut « se faire violence
pour sortir de ces états qui confinent à l’extase et dans'lesquels elle s’évade sans perdre
complètement pied ».

Naturellement, ces cas — comme les Syndromes d ’automatisme mental


que nous avons décrits (pp. 715 et sq.) — sont très souvent décrits eux aussi
comme « psychoses schizophréniques aiguës » et nous ne revenons pas sur les
réserves qui s’imposent à ce sujet (1) car le pronostic qui leur est ainsi implici­
tem ent attribué est généralement déjoué p ar l ’évolution (2).
Le tableau clinique et la phénoménologie de ces psychoses crépusculo-
oniroïdes m et au premier plan de l ’expérience vécue des configurations scé­
niques souvent en effet lyriques, grandioses ou grandiloquentes, dans un style
tragique (eschylien, shakespearien, nervalien ou dostoïewskien). Et s’il est
vrai que la submersion de la conscience imageante par le mouvement
d ’une fabulation romanesque, poétique, mythologique ou métaphysique
efface un peu la figure hallucinatoire de cet imaginaire diffus qui injecte
son sens dramatique ou surréaliste à ce q u ’il reste du monde quasi éclipsé,
le clinicien peut encore noter sur ce fond de crépuscule de lia réalité, les
illusions, les Hallucinations et les Pseudo-hallucinations (visuelles, corpo­
relles, acoustico-verbales et « psychiques ») p ar quoi le Sujet, auteur incons­
cient de ces événements insolites mystérieux et commotionnants, projette aux
yeux de l ’observateur la plus riche symptomatologie de son imagination déli­
rante. Les fameuses descriptions de Mayer-Gross — dont nous avons reproduit
et condensé l ’essentiel dans notre Étude, n° 23 (p. 251-279) — constituent, à cet
égard, une merveilleuse étude clinique de cette activité hallucinatoire oniroïde.
Le symbolisme sexuel de cette féerie mythologique de ce rom an, de ces
scénarios tragi-comiques ou de cette invention poétique, est ici aussi évident
que dans le rêve. Tout se passe, en effet, comme si dans cette submersion de
l ’objectivité par la subjectivité, le sujet de ce monde fantastique cessait d ’obéir
aux lois de la réalité pour se soumettre plutôt au principe de plaisir — de la
libido et de ses complexes inconscients. De telle sorte que même lorsque l ’éro­
tisme des représentations n ’est pas manifeste il constitue le champ libidinal de
toutes les images qui apparaissent pour satisfaire hallucinatoirement les exi­
gences du désir ou de l ’angoisse qui lui est liée. Le désinvestissement éner­
gétique et la régression atteignent ici la sphère de la représentation, de ce pré­
conscient qui est bien comme le milieu intermédiaire, le « medium » où s’estompe

(1) Les expériences de « la fin du monde » ou de délire de négation sont souvent


tenues pour caractéristiques de l’expérience schizophrénique aiguë (cf. A. W e t z e l ,
Zeitsch. f . d. g. Neuro m dPsych., 1922; ou l’ouvrage de A. W e b e r Ueber ttihilischen
Wahn und Depersonnalisation, Leipzig, 1938; ou encore l’article de P. S chiff . La
paranoïa de destruction, Ann. Méd. Psycho., 1946,2,279.
(2) Cf à ce sujet l’ouvrage de W. M ayer-G ross, Selbstschilderungen der Verwirrtheit.
Die oneiroide Erlebnisformen, Berlin, Springer, 1924.
P SY C H O SE S CO NFU SO -O NIRIQ U ES 731

jusqu’à disparaître la distinction claire et distincte qui sépare normalement les


ténèbres inconscientes dans lesquelles s’opèrent la germination et le mouvement
des fantasmes et la clarté du Cham p de la conscience ici réduite à n ’être plus
que la pénombre, le crépuscule de la réalité.

LES HALLUCINATIONS DES PSYCHOSES CONFUSO-ONIRIQUES.


L'ONIRISME

Nous avons pu rappeler plus haut que ce sont les « ivresses » et les « expé­
riences » toxicomaniaques ou expérimentales des toxiques hallucinogènes qui
constituent la référence naturelle à laquelle nous renvoient les expériences de
dépersonnalisation ou de dédoublement hallucinatoire; c ’est encore aux effets
de l’intoxication, et notam m ent de Y intoxication alcoolique que, pour ainsi dire,
est liée l ’histoire de Vonirisme et des états confuso-oniriques (1).
La fameuse description du Délire alcoolique onirique que nous devons à
V. M agnan doit être rappelée ici ( D e l'alcoolisme, 1874, p. 50-56) :

« Il est sans cesse en mouvement, déplace tout autour de lui, cherche dans tous les
coins, regarde derrière les portes, ramasse à terre les objets imaginaires qu’il secoue
et rejette aussitôt, appuie et frotte les pieds sur le sol comme pour écraser des insectes,
passe la main devant la figure et souffle comme pour repousser des fils, des poils, des
cheveux, porte la main vivement sur sa cuisse et, ramenant son pantalon, il serre avec
force pour écraser, dit-il, une grosse araignée noire qui se glisse entre la peau et le
pantalon. Il regarde à travers la fenêtre. « C ’est, dit-il, la bande de la Place Maubert,
« déguisée en ours avec des flas-flas. Il y a une cavalcade avec des lions, des panthères
« qui regardent et font des grimaces; il y a des petits enfants déguisés en chien ou
en chat. » Il aperçoit Emilie, puis deux hommes qui le menacent... Il se baisse tout
effrayé. Ils le visent, dit-il, avec leurs fusils; ils veulent le tuer parce qu’il leur a pris
la fille. Il répond à des camarades, il les appelle, il entend des disputes et veut y courir.
On parvient avec peine à fixer son attention; ses mains, ses pieds sont sans cesse en
mouvement pour saisir ou repousser des animaux, des objets de toutes sortes. Le
visage est couvert de sueur, la peau est modérément chaude, la température donne
38°2, le pouls est large et paisible (80 pulsations), la langue est humide (V. Magnan,
De l’alcoolisme, 1872, p. 50).

E t un peu plus loin, à propos d ’un autre alcoolique, M agnan écrit :

« Elle a des frayeurs, elle entend la fusillade des soldats pénétrant dans sa maison
pour la tuer, elle se lève, prend la lumière, regarde de tous côtés, puis se rassure, se
remet au lit disant à sa fille : « que je suis bête, je croyais qu’il y avait quelqu’un ».

(1) L asègue, D elasiauve, R égis , M agnan , C haslin , G arnier , sont les grands
classiques de cette Pathologie (cf. mon Etude n° 8). On trouvera dans les articles de
I. F einberg et de M. M. G ross et coll. {in K eu p , 1970) une étude de ces Psychoses,
d ’un style, bien sûr, assez différent mais tout aussi intéressant.
732 P SY C H O SE S AIG U ËS H ALLU C IN ATO IRES

La lumière une fois éteinte, avec l’obscurité les Hallucinations reviennent. Elle essaie
d ’abord de porter son attention sur d’autres objets. Elle ferme les yeux et s’efforce de
s’endormir. C ’est en vain. Tout à coup, elle entend la voix de ses parents, les gémis­
sements et les cris de sa fille que l’on entraîne; elle s’élance hors du lit, heurte vio­
lemment les meubles, court à la fenêtre et l ’on parvient à grand peine à la maintenir.
Le délire persiste jusqu’au matin. Elle voit des fantômes, des oiseaux, des trames de
fil viennent se poser sur son visage, des serpents glissent sur son lit, elle voit des incen­
dies, elle entend un bruit épouvantable dans la rue où l ’on massacre ses parents.
Elle reste dans un état d ’angoisse inexprimable jusqu’au jour où les Hallucinations,
sans disparaître complètement, laissent quelques instants de repos. La nuit suivante, les
mêmes phénomènes se reproduisent et la malade est amenée à l’asile le 2 Avril 1872.
« A son arrivée, elle est en proie aux Hallucinations les plus variées : tous les sens
sont le siège de troubles hallucinatoires si nombreux que l’on trouve chez elle en quel­
que sorte le délire de plusieurs alcooliques. Elle se montre, tantôt maniaque, tantôt
mélancolique, tantôt stupide et en quelques heures elle se présente sous différents
aspects. Comme il est rare d ’observer un délire aussi varié, nous allons classer d ’après
les sens qui en étaient le siège les troubles hallucinatoires que nous trouvons pêle-mêle
dans nos notes prises suivant le délire de la malade.
« Vue : Elle voit des toiles d ’araignées sur le mur, des cordages, des filets avec des
mailles qui se rétrécissent et s’allongent. Au milieu se montrent des boules noires
qui se renflent, se diminuent, prennent la forme de rats, de chats qui passent à travers
des fils, sautent sur le lit; puis elle voit des oiseaux, des visages grimaçants, des singes
qui courent, s’avancent, rentrent dans la muraille. Sur la fenêtre, dans la salle, elle
aperçoit des poulets qui s’enfuient et qu’elle cherche à rattraper. Sur tous les toits
des maisons voisines apparaissent des hommes armés de fusils, à travers un trou du
mur elle aperçoit le canon d’un révolver braqué sur elle, elle voit des incendies de
tous les côtés. Les maisons s’effondrent et s’écroulent; tout disparaît au milieu de ce
tumulte. Elle voit massacrer son mari et ses enfants. Un instant après, les arbres sem­
blent danser et sont couverts de globes de toutes les couleurs qui reculent, grossissent
et diminuent ; par moments, d ’immenses feux diversement colorés éclairent
l’horizon.
« Ouïe : Elle entend la voix de sa fille, de son mari qui crient au feu, à l’assassin,
qui appellent au secours. On l’injurie, on l’appelle crapule, vache, etc. On la menace;
elle doit y passer, on a déjà coupé ses enfants en morceaux; on va tout brûler; elle
entend les cloches, la musique, un bruit de machine à côté de sa chambre; puis des
chants, des bruits confus.
« Odorat : Elle sent, dit-elle, le soufre, le vitriol; ses draps sont empoisonnés, la
couverture sent le pourri.
« Goût : Ce qu’on lui donne est aigre, gâté; on veut l’empoisonner. Ça a un goût
de vitriol, quelque chose qu’elle ne peut pas dire, le poison.
« Sensibilité générale : Elle sent des piqûres sur le ventre, quelque chose de pesant
sur la peau, une bête froide et mouillée se traîne sur ses cuisses, elle lui plonge un dard
dans la chair, elle sent les mouvements en dedans des jambes, les griffes d ’un animal
qui se plantent dans le dos.

V oici m ain ten an t, to u jo u rs d ’après M agnan, les caractères spéciaux de ces


H allucinations caractéristiques d u « délire onirique » :
P S Y C H O SE S CO NFU SO -O NIRIQ U ES 733

I. Caractère pénible des Hallucinations. — Les phénomènes intellectuels consistent


surtout en troubles hallucinatoires exceptionnellement de nature gaie, presque tou­
jours au contraire ainsi qu’on l ’a remarqué depuis longtemps, de nature pénible,
éveillant des craintes de toutes espèces et, comme le dit M. Marcel, pouvant déter­
miner des impressions morales dont la plus légère serait l’étonnement et la plus forte
une terreur profonde. L’alcoolique J. Jean semblait devoir échapper à cette règle
dans les moments où il parlait de cascades qu’il entendait mugir, de châlets illuminés
qu’il apercevait, de chants, de danses dont il était témoin. Et bien, même avec ces
images riantes, ces chants et ces fêtes, il sait créer de tristes délires. Les cascades le
poussaient, dit-il, à se noyer. « Ces bruits de l’eau c’était pour me narguer, ça voulait
« dire que j ’étais un lâche, que je n ’avais pas le courage de me jeter à l’eau. Le chalet
« avec ses hôtes joyeux, c’était un tas de gens qui voulaient me perdre, qui se moquaient
« de moi et qui voulaient m ’assassiner. »
« Quelques malades cependant ont parfois des Hallucinations agréables. Ils
entendent des musiques, des voix mélodieuses; ils voient des paysages, des tableaux
qui les charment. L ’un d ’eux prétendait sentir les parfums les plus exquis. Un ancien
militaire qui avait passé plusieurs années en Algérie voyait dans un accès de délire
alcoolique, des forêts; chantant, dansant, il traversait des bosquets de fleurs éclairés
par des lumières de mille couleurs... mais encore quelques instants après, le tableau
s’assombrissait et les lions, les hyènes et les serpents remplaçaient les fleurs et les
danseuses.
II. Caractère de mobilité des Hallucinations. — Un autre caractère des conceptions
délirantes et des perceptions illusoires des alcooliques bien indiqué par Lasègue (1869),
c’est leur mobilité. Hommes, choses ou animaux, tout ce qui fait l ’objet des Halluci­
nations se meut et se déplace. Dedà aussi la mobilité, la rapidité des idées et des actes
de l’alcoolique qui, d’ailleurs, effrayé, anxieux, suppliant ou agressif, intervient tou­
jours de la manière la plus active.
III. Les Hallucinations ont pour objet les occupations ordinaires ou les préoccu­
pations dominantes du moment. — Ces Hallucinations varient à l ’infini, mais elles
reflètent souvent l’objet, soit des occupations journalières, soit des préoccupations
dominantes du moment avec, cependant, un choix tout particulier pour ce qui est le
plus désagréable, le plus pénible. Ainsi, lors des derniers événements, pendant la
guerre allemande, les malades voyaient des Prussiens, s’entendaient traiter d ’espions,
on les appelait Bismarck. Plus tard, et aussitôt après la Commune, les alcooliques
appartenant aux troupes régulières voyaient des camarades des Gardes nationaux;
ces derniers, au contraire, des Versaillais. Sous l’Empire, c’était surtout des mou­
chards, des sergents de ville et, en tout temps, les voleurs, les assassins célèbres, les
Tropmann de toutes sortes qui fournissaient matière aux Hallucinations.
« Celles-ci se rapportent aux habitudes, aux professions des individus. Ainsi,
le malade marchand des quatre-saisons voyait à terre autour de lui des choux-fleurs,
de l’oseille, des radis qu’il s’efforçait de ne pas écraser sous ses pieds. Un conducteur
de bestiaux simulait son chien, voyait et appelait les bœufs et les moutons. Le gaveur
de pigeons aux halles (obser. II) croyait tenir un pigeon entre les doigts et s’évertuait
à lui faire avaler le grain. »
N ous avons déjà noté à p ropos des H allucinations visuelles (pp. 143-144),
puis en ap p rofondissant leur structure en ta n t q u ’expériences délirantes et
hallucinatoires (pp. 422-424), les caractères de l 'o n ir is m e . M ais nous devons
encore y revenir p o u r préciser le tab leau clinique d u Délire onirique.
734 P SY C H O SE S AIGUËS H ALLU C IN ATO IRES

a ) La visualisation de l’activité hallucinatoire. — C ’est dans son cham p


perceptif visuel, par les yeux, devant ses yeux, sous forme de « visions » plus
ou moins plaquées au monde extérieur, ou plus ou moins bien ajustées au champ
objectif, que le rêve est vécu.
Les Hallucinations visuelles composent des scènes ou des films qui occupent
la totalité du champ onirique de la Conscience. Mais, soit par secteurs ou p ar
intermittences, certaines figurations « s’encadrent dans ce champ comme des
Hallucinations hypnagogiques » (A. Alheid, 1969), ou comme des scotome^
positifs (F. Morel, 1937) auxquels correspondent des phantéidolies lillipu­
tiennes, zoopsiques, etc. On peut cependant voir s’associer aux Hallucinations
visuelles des Hallucinations cénesthésiques, tactiles, olfactives et surtout
acoustico-verbales, caractéristiques alors de ce « film parlant » q u ’est l ’hallu-
cinose des buveurs de Wemicke. Pour S. M. Saravay (in Keup, 1970), dans
90 % des cas on observerait ces Hallucinations acoustiques (protéidolies) à
type élémentaire et dues, d ’après l ’auteur, à des troubles acoustico-phonatoires
dans le Delirium tremens.

b ) La tram e dramatique. — C ’est une composante caractéristique de ce


délire onirique qui se déroule en aventures complexes, en péripéties à enchaî­
nem ent baroque. Il y a le plus souvent comme une unité d ’action et de signi­
fication thématique qui organise les scènes qui se succèdent dans la Conscience
onirique, soit que le thème se concentre dans un scénario ou q u ’il se diversifie
et se multiplie en fragments plus ou moins télescopés et chaotiques.

c) La forte charge émotionnelle. — Le courant de la Conscience est comme


polarisé par un fort sentiment axial. C ’est le plus souvent l ’angoisse, la terreur,
la pantophobie qui prédominent et saturent le vécu de cauchemars. Mais
comme il y a une sorte de raison inverse entre l ’émotion et le caractère esthé­
tique de l’onirisme, il arrive aussi que ce soit dans une sorte d ’extase ou de
fascination euphorique que se déroule le flux des images.

d ) Le délire des actes. — Cette « réalité » hallucinatoire est vécue inten­


sément. Le Sujet s’y engage à fond et, comme il ne dort pas profondément, il
engage sa conduite dans sa fiction; il joue avec elle, s’y enfonce, s’en défend,
comme happé par le mirage. Il épuise les images de son rêve jusqu’à leur plus
complète expression. Il crie, parle, se débat, et l ’on sait combien l ’agitation
délirante fait partie intégrante de l’onirisme. On dit alors de ces délirants oni­
riques q u ’ils « travaillent », étant en proie aux situations d ’objets hallucina­
toires qui sollicitent leur action (Beschäftigungswahn des auteurs allemands).
Quelquefois cependant, l ’onirique garde une certaine « distance » à l ’égard de
son rêve ; il l ’observe curieusement, comme ensorcelé par lui mais détaché de
son jeu automatique.

e) Les troubles de la Conscience. — Ils constituent la structure négative


de l ’onirisme et se caractérisent par la confusion. L ’effondrement du cadre
temporo-spatial, les altérations des fonctions du réel, les fausses reconnais­
P SY C H O SE S CO NFU SO -O NIRIQ U ES 735

sances, la dramatisation de la Conscience, son obscurcissement, l ’effacement


des divers plans de la perspective psychique, la perplexité, le défaut des capa­
cités de synthèse de la pensée, caractérisent ou rendent sensible l ’obnubilation
de la Conscience onirique, l’enténèbrement qui l ’égale à une sorte de sommeil.

f) L’amnésie consécutive. — Elle peut être totale ou partielle, globale ou


fragmentaire, permanente ou transitoire. Mais l ’accès confuso-onirique laisse
après lui plus d ’émotions que de souvenirs dans la plupart des cas.

— Telle est la description sommaire et classique de la crise confuso-oni­


rique. Il y a lieu de remarquer naturellement que tout ce qui peut se dire de la
pensée du sommeil et notam m ent du rêve, s’applique ici intégralement. Mais
on ne saurait cependant oublier que si la Conscience est ici obnubilée, elle n ’est
pas totalem ent endormie; et pour si « analogue » que l ’onirisme soit au rêve,
il s’en sépare par le fait que le Sujet ici est en proie à son rêve et le vit avec toutes
les ressources intactes de sa psychomotricité épargnée. Il y a, à cet égard, une
grande différence entre le rêve du rêveur dorm ant, à peine haletant, frappé dç
paralysie, à peu près sourd et aveugle, dont le tonus est effondré, et le délirant
onirique capable de décupler son rêve en le vivant sur le plan de l ’action.
Ainsi, le « délire onirique », sauf pour ce qui est de l ’absence de mobilité
et l'effondrement du tonus musculaire qui définissent la neuro-physiologie et
l’électrophysiologie des phases du rêve pendant le sommeil, est analogue, pour
ne pas dire identique au rêve. C ’est en ce sens que Lasègue avait pu intituler
son fameux mémoire (1881) sur le délire alcoolique a L e délire alcoolique n ’est
pas un délire mais un rêve ». Mais le rêve est un délire, et c’est bien comme délire
onirique que doit se décrire l’ojiirisme. C ’est ce que, en 1901, exprim ait très
exactement Régis en rapprochant l ’onirisme de l ’état second hystérique :

« Ce délire est », écrivait-il, « dans toute l’acception du m ot un délire de rêve,


un délire onirique. Il naît et évolue, en effet, dans le sommeil. H est constitué par des
associations fortuites d ’idées, par des reviviscences hallucinatoires d ’images et de sou­
venirs antérieurs, par des scènes de la vie familiale et professionnelle, par des visions
le plus souvent pénibles, par des combinaisons d ’événements étranges, impossibles,
extrêmement mobiles et changeants ou doués, au contraire, d ’une intense fixité, qui
s’imposent plus ou moins complètement à la conviction. Au degré le plus faible ce
délire est exclusivement nocturne et momentané : il cesse au réveil et ne reparaît que
le soir, soit dès le crépuscule, soit seulement plus tard avec le vague assoupissement.
A un degré plus marqué, il cesse encore au réveil, mais incomplètement, et se repro­
duit dans la journée dès que le malade a les yeux fermés et somnole. Enfin à son degré
le plus élevé, le délire ne cesse pas le matin et il se continue le jour tel quel, comme
un véritable rêve prolongé... Mais (ces délirants) ne sont pas des dormeurs ordinaires
assistant passivement à leur automatisme mental; ce sont des dormeurs actifs en
mouvement. Comme les somnambules, ils vont du rêve muet au rêve parlé et au rêve
d ’action, dans une perception plus ou moins confuse de l’ambiant qu’ils mêlent à leurs
conceptions fantastiques, passent parfois à leur état second suivant qu’on les inter­
pelle ou qu’on les abandonne à eux-mêmes, suivant q u’ils ouvrent ou ferment les
yeux; comme les somnambules .aussi, ils sortent de leur délire peur un véritable réveil;
736 P SY C H O SE S AIG U ËS H ALLU C IN ATO IRES

comme eux enfin, ils gardent souvent implantées dans leur esprit... quelques idées
fausses isolées, obsédantes, reliquat d ’une des conceptions principales de leur rêve
hallucinatoire... Ce qui achève de prouver enfin l’identité de nature du délire (onirique)
et des états seconds, c’est qu’on peut fréquemment intervenir dans celui-là comme dans
ceux-ci par Vhypnose suggestive... Cet ensemble morbide fait de confusion mentale et de
délire onirique est vraiment caractéristique. »

L ’évolution des idées de Régis et de la Psychiatrie classique française s’est


opérée depuis le début du siècle en détachant davantage l ’onirisme de sa struc­
ture hystérique, d ’état second, et en l ’intégrant davantage à l ’état confusionnel
pour devenir le délire confuso-onirique.

La synonymie « Onirisme = Psychose toxique — exogene Reaktion » s’est


imposée à la plupart des cliniciens. Nous avons à propos des toxiques halluci­
nogènes {supra, p. 523) et dans ce chapitre même (p. 725 et p. 731) rappelé le
pouvoir délirio-hallucinogène de Valcool. A ce sujet, nous avons insisté sur les deux
grandes formes de « psychoses hallucinatoires alcooliques », l ’une décrite
comme délire onirique par l ’école française et spécialement par Lasègue,
M agnan, Garnier et Régis, l ’autre décrite sous le nom d ’Halluzinose des
buveurs, caractérisée par un état hallucinatoire acoustico-verbal. Mais malgré
cette différence de perspectives, il n ’en reste pas moins que le fond d ’onirisme,
de « clouding o f sensorium », constitue l ’état prim ordial de délire dont les
diverses manifestations hallucinatoires sont l ’expression clinique. Le travail
de M. M. Gross, S. M. Rosenblatt et coll. {in Keup, 1970, C. R., p. 227-236)
est, à cet égard, très intéressant, car il m ontre que lorsqu’on cherche les diverses
conditions étiopathogéniques du tableau clinique symptomatique des « acute
alcohol withdrawal Syndromes » (Syndrome a potu suspenso), il y a une corré­
lation très nette entre le trouble de la Conscience et l ’apparition des Halluci­
nations, même si celles-ci affectent parfois la forme de phénomènes éidoliques.
Les auteurs rappellent à ce sujet les travaux de F. Morel (1937), D. W ollf et
M. M. Gross (1968). Le rapprochement de ces Syndromes hallucinatoires
alcooliques avec le rêve, depuis si longtemps aperçu p ar Lasègue et l’école
française, a fait l ’objet récemment d ’autres travaux américains (R. Green-
berg et C. Pearlman, 1967; I. Feinberg, 1969, etc.).
Nous avons particulièrement insisté sur tous ces travaux anciens ou récents
sur le « Delirium » ou le « Délire onirique », car à ce niveau de déstructuration
du Champ de la conscience il apparaît avec évidence que le vécu onirique —
généralement multisensoriel comme le rêve lui-même — est secondaire à un
bouleversement, à un quasi anéantissement de la structure du Cham p de la
conscience.

— Si p ar sa structure positive le délire onirique s’apparente au rêve, par sa


structure négative il s’apparente naturellement au sommeil. Les études EEG sont
à cet égard intéressantes (W. T. Liberson, 1945; Th. Kämmerer, F. Rohm er et
L. Israël, 1956 et 1958; G. D aum ézonet G. C. Lairy, 1957; G. C. Lairy, L. Gold-
O N IR ISM E — RÊVE — SO M M EIL 737

steinas et A. Guennoc, 1966; A. Guennoc, Thèse, Rennes, 1967). On a notam ­


ment mis en évidence des perturbations du tracé de veille (micro sleep) au cours
desquelles on note des tracés rappelant celui du sommeil (rythmes lents, ondes
delta, abolition des réactions d ’arrêt). Les tracés de nuit spécialement étudiés
dans notre service perm ettent d ’observer des manifestations morphologiques
et chronologiques du tracé du sommeil. Le sommeil est généralement très
troublé. Au lieu de se développer dans le courant d ’une même nuit en 4 cycles
com portant chacun 4 stades, on ne constate généralement q u ’un seul cycle
dans lequel les PM O sont rares ou brèves (C. R. du 15e Meeting d ’EEG,
Bologne, 1967, G. C. Lairy, M. Barros et L. Goldsteinas, 275-283). Le taux des
phases intermédiaires (P. I.) est généralement peu augmenté dans les états
confuso-oniriques simples; il est par contre anormalement élevé dans les confu­
sions de mauvais pronostic. La thèse de A. Guennoc a mis en évidence l ’impor­
tance diagnostique des P. I. dans l ’étude minutieuse d ’une malade dont l ’évo­
lution a été suivie par 28 enregistrements de nuit. Tout se passerait dans ces
cas comme si le sommeil était profondém ent troublé dans ses caractéristiques
normales. Nous reviendrons à la fin de cet ouvrage (7e Partie, chap. Il) sur les
modifications du taux de PM O (phases de sommeil rapide avec mouvements
oculaires) et de PI (phases intermédiaires complexes et vraiment « paradoxales »
où se rencontrent toutes sortes de variétés atypiques de relations entre le vécu
du rêve, le sommeil lent et les mouvements oculaires) que nous avons pu, à
Bonneval, mettre en évidence dans les anomalies du sommeil et du rêve des
Psychoses aiguës, délirantes et hallucinatoires.
I. Feinberg (in Keup, 1969) a m ontré que même si on tient compte des réserves
(D. R. Goodenough et ccjll., 1965; D. Foulkes, 1967, dont on trouvera les réfé­
rences également in Keup, p. 131) qui s’imposent quant à l ’exacte équivalence
des REM (PM O en terminologie française), c ’est-à-dire des mouvements ocu­
laires avec le « sommeil rapide » du rêve, et s’il faut bien adm ettre que la pensée
du rêve (Aristote) a quelque rapport avec le sommeil lent, ce qui nous paraît
évident, il y a comme une invasion de phases de « sommeil rapide » dans l ’état
de vigilance amoindrie de l ’alcoolique en état de « delirium tremens ». Cela
correspond précisément aux travaux de l ’école française que nous venons de
rappeler et qui confirment, sur le plan électroneurophysiologique, ce que la
clinique nous a appris depuis longtemps sur les rapports de l ’onirisme avec le
rêve et le sommeil.

LES HALLUCINATIONS DANS LES SYNDROMES DE KORSAKOV

Dans les psychoses aiguës de type korsakovoïde avec troubles de la mémoire


de fixation, fabulations, fausses reconnaissances et fabulations, il est bien certain
que transparaît la structure confuso-onirique que nous venons de décrire. Sans
doute existe-t-il des cas (Lhermitte, Évol. Psych., 1967) où les troubles paraissent
être si « purs » q u’ils constituent comme un déroulement désintégré (par rapport
au déroulement continu de "la mémoire) d ’un flux d ’images ou de souvenirs
738 P SY C H O SE S AIGUËS H ALLU C IN ATO IRES

incoercibles et désordonnés. Mais le plus souvent la structure psychopatho­


logique est plus complexe et s’apparente aux déstructurations du Champ de la
conscience que nous venons de décrire. Dupré avait noté (1903) les formes déli­
rantes à type onirique de certains syndromes de Korsakov, « remarquables,
comme il disait, par la richesse de ses Hallucinations ». J. Delay rappelle à ce
sujet (Dissolution de la mémoire, p. 136) que dans ces cas où fabulation et
fausses reconnaissances font partie intégrante du syndrome de Korsakov, ces
états de « délire de mémoire » comme disait Régis doivent être rapprochés du
point de vue clinique du rêve, de l ’onirisme et des Hallucinations. Car, en effet,
fabulation et activité hallucinatoire visuelle (et parfois acoustico-verbale ou
somesthésique) y sont intimement mêlées dans le même déroulement, en quelque
sorte juxta-temporel, d ’une imagerie sous-jacente ou parallèle au courant inten­
tionnel de la Conscience. Le travail de H. Burger-Prinz et M. Kaïla ( Z tschr. f .
N . u. P., 1930,124, 553-595) a beaucoup approfondi les relations de la confabu­
lation et de l ’activité hallucinatoire korsakoviennes. Nous avons pu observer
dans notre service (publié p ar F. Bohard et col!., Évol. Psych., 1969), un très
beau cas de psychose de Korsakov survenant à la suite d ’une intervention neuro­
chirurgicale pour un anévrysme de la communicante postérieure, qui avait
présenté au sein de sa prodigieuse confabulation et de son amnésie antéro-
rétrograde des Hallucinations haptico-visuelles (elle voyait et sentait des poux)
qui ont constitué après sa guérison la seule séquelle « post-onirique » de ses
troubles.
U n certain nombre d ’observations m ontrant l ’apparition de phénomènes
hallucinatoires dans la Conscience korsakovoïde (Konfabulose, Halluzinose des
auteurs allemands) ont été publiées. N otons l ’observation 14 de Fr. Reimer (1970)
où la fabulation était liée à une « Halluzinose » visuelle. Dans le paragraphe
que cet auteur consacre à ce problème, il rappelle les cas de Kleist (1934) où
il était difficile de séparer l ’Hallucination de la fabulation. Il insiste aussi sur
les affinités entre ces Éidolies hallucinosiques avec les syndromes transitoires
(Durchgangsyndrom) de Wieck (1956-1957). U n travail de M. Wyke et E. War-
rington (1960) a pour ainsi dire objectivé cette tendance hallucinatoire de la
fabulation dans le syndrome de Korsakov en m ontrant que les patients atteints
de ce trouble hallucinent, comme dans les expériences à l ’aide du tachistos-
cope, les images qui glissent en quelque sorte hors du champ perceptif.
Généralement l ’activité hallucinatoire dans la Conscience korsakovoïde
échappe aux observateurs car elle se fond dans l ’atmosphère générale de fabu­
lation et des troubles de la mémoire ou de la perception (G. A. Talland et
A. Miller, 1959). Il est bien exact que c’est comme « délire de mémoire »
q u ’apparaît l ’activité hallucinatoire. Autrement dit, comme télescopage plus
ou moins « ecmnésique » des souvenirs dans leur interférence avec le vécu
actuel. Lorsque, par exemple (obs. 10 d ’Angelergues, 1958), un malade atteint
d ’une tum eur temporale se trouvait désorienté et « croyait se trouver dans la
maison d ’un médecin de Moulins », il est clair que son trouble de la mémoire
n ’était rien d ’autre q u ’une Hallucination représentant pour lui ce lieu. Lorsque
(obs. 11) un autre malade (présentant aussi une tum eur temporale) voyait des
P SY C H O SE S D E K O R SA K O V 739

stores et des fleurs richement colorés, q u ’il assistait à une scène en relief qui
se déroulait dans une rue où il voyait sa femme et sa belle-sœur avec lesquelles
il liait conversation, q u ’il déclarait « ici on est à l ’Étoile, ce n ’est pas un hôpi­
tal, c’est une pharmacie », ou q u ’il identifiait un infirmier comme un préparateur
qu'il connaissait et le médecin comme un client dans sa boutique, toutes ces
fabulations ne peuvent pas ne pas entrer dans le cadre de l ’imaginaire perçu dans
l'instantanéité ou la kaléidoscopie hallucinatoire d ’une fausse réalité. De même
encore (obs. 13) lorsqu’une malade korsakovienne présentant un « délire de
mémoire » (paraissant symptomatique également d ’une tum eur temporale)
était entourée, étant à l ’hôpital, de ses voisins et, entendant un bruit dans
la salle, s’écriait « touche rien Nadette ! » ou « c’est votre fils qui culbute toutes
ses affaires », et lorsqu’il se croyait dans son village pendant son séjour hos­
pitalier, l’Hallucination onirique et la fabulation se confondaient pour coïncider
dans le vécu, fût-il furtif, d ’une situation imaginaire. Certes, les faux souvenirs,
les fausses reconnaissances, les interprétations, la désorientation, peuvent se
distinguer des Hallucinations dans l ’inventaire clinique des symptômes, mais
qui peut nier q u ’elles y renvoient nécessairement comme au vécu même d ’une
perception sans objet ? On ne peut rien gagner pour l ’étude des Hallucinations
en général à perdre la structure hallucinatoire de ces troubles de l ’expérience
vécue quand ils s’inscrivent précisément dans le bouleversement korsakovien
du Champ de la conscience.
— Si nous n ’avions pas déjà — à propos de la pathologie cérébrale — exposé
le problème des relations de l ’activité hallucinatoire avec VÉpilepsie, ce serait
ici qu’il faudrait placer l ’étude de cette affection. En effet, tout ce que nous
venons de dire des Psychoses aiguës trouve son cadre naturel et le plus signi­
ficatif dans la pathologie de l ’épilepsie qui est bien cette maladie cérébrale qui
démontre les relations des diverses manières de délirer et d ’halluciner avec la
désorganisation de l ’organisation fonctiorinelle du cerveau. Tout comme, en
effet, nous n ’avions cessé de nous référer dans ce chapitre à l’action des Hallu-
linogènes nous aurions pu constamment insister sur les faits psychopatho­
logiques que l ’épilepsie dévoile aux yeux du clinicien en engendrant les plus
typiques déstructurations du Cham p de la conscience. B nous suffit bien sûr
ici. pour ne pas nous répéter, de renvoyer le lecteur à ce que nous avons lon­
guement exposé sur le potentiel hallucinogène du processus comitial.


* *

L'intérêt de tous les faits qui constituent la masse clinique des aspects
hallucinatoires et délirants des Psychoses aiguës est donc essentiellement de
nous montrer comment la décomposition du Champ de la conscience engendre
les expériences délirantes et hallucinatoires. Elles nous permettent de considérer
que si elles sont toujours et nécessairement des projections de l ’Inconscient,
elles dépendent dans leur déterminisme étio-pathogénique des divers niveaux
et structures de l’inconscience dans laquelle tombe le sujet. C ’est pourquoi,
740 P SY C H O SE S AIG U ËS H ALLU C IN ATO IRES

comme nous l ’avons déjà vu à propos de l ’enseignement que nous pouvons


tirer des expériences sur les hallucinogènes et de l ’expérience clinique des affec­
tions cérébrales — et notam m ent de l ’épilepsie — les Psychoses aiguës sont bien
la voie royale — celle de l ’inconscience et non celle de l ’Inconscient — que nous
devons suivre pour pénétrer au cœur même de l ’Hallucination et du délire
pour au tant que l’un et l ’autre sont intimement unis pour form er les « expé­
riences hallucinatoires » qui entrent dans l ’échiquier complexe de l ’ensemble
des Psychoses.
Mais, bien entendu, ces expériences délirantes ne constituent pas le tout
du Délire dans ses rapports avec les Hallucinations, et c’est précisément ce
que nous allons m aintenant préciser en étudiant les Psychoses délirantes chro­
niques dans leurs rapports avec les Hallucinations.

N O T IC E B IB L IO G R A P H IQ U E (1)

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(1) Naturellement, on trouvera dans la bibliographie des travaux parus sur les
Hallucinations depuis 1950, de nombreuses références se rapportant à ce chapitre.
C H A P ITR E I I

LES HALLUCINATIONS
DANS LES PSYCHOSES
DÉLIRANTES CHRONIQUES (1)
(S C H IZ O P H R É N IE S . D É L IR E S SY STÉM A TISÉS.
D É L IR E S F A N T A S T IQ U E S )

Si l ’Hallucination était absolument synonyme de Délire, tous les Délires


seraient hallucinatoires. Mais de même que nous avons pu dire q u ’il y avait
un type d ’Hallucination au sens large qui constituait le groupe des « Éido-
lies hallucinosiques » sans délire, nous pouvons dire aussi que certains délires ne
sont pas hallucinatoires. Lorsque le Délire, en effet, consiste seulement en affects,
soupçons, hypothèses, présomptions, imaginations ou conceptions abstraites,
c’est-à-dire lorsqu’il reste en deçà ou au-delà de toute référence à la réalité
perçue ou perceptible, il gravite sur l ’orbite des fabulations ou des idées hors
de cette région de l ’être où se lient p a r les croyances le m onde de la réalité
sensible et le monde des représentations. Cela revient à dire que si l ’Halluci­
nation est une espèce de Délire, elle n ’en constitue pas le genre (2). Mais ces
réserves méthodologiques étant posées, il n ’en reste pas moins que l’Halluci­
nation sature pour ainsi dire le champ du Délire. Nous venons de voir que les
Psychoses aiguës com portaient des aspects hallucinatoires, ou mieux, constituent
des expériences délirantes à form e hallucinatoire. Nous allons voir m aintenant
que dans l’immense groupe qui constitue le noyau le plus im portant de Yaliéna­
tion, l’Hallucination apparaît presque constamment, fût-ce « a media voce »,
comme la voix même du Délire p ar excellence, ou comme on tend de plus en
plus à l ’appeler, de la Psychose p ar excellence.12

(1) Ce chapitre pourrait constituer, non pas une nouvelle édition, mais une
reprise totale du petit ouvrage que nous avons publié en 1934 « Hallucinations et
Délire ». Le lecteur pourra intituler avec nous ce chapitre « Délires et Hallucina­
tions ».
(2) Pour P. M. L e w i n s o h n (in K eup, 1970), 85 % des Hallucinés sont des Délirants,
mais 35 % seulement des Délirants sont des Hallucinés... Je suis d ’accord sur le
premier point mais pas sur le second.
742 P SYC H O SE S CH RO N IQ U ES H A LLU C IN A TO IR E S

En effet, sous l ’influence notam m ent des études psychanalytiques qui


tendent à homogénéiser, sinon à dissoudre le cadre des « Maladies mentales »,
c ’est le terme de Psychose qui exprime la réalité clinique du Délire.
La « réalité » du Délire, c ’est d ’être une maladie de la réalité. De telle
sorte que dans la plupart des cas, il implique, soit immédiatement, soit médiate-
ment, une altération de la perception, une étrange manière de voir le monde et
d ’entendre son sens p ar les sens. Plus profondém ent encore, il introduit dans la
perception ce contre-sens, cette contravention à la Loi organique de la réalité
qui définit l’Hallucination p ar son imposture même comme un « percept »
d ’irréalité. D ’où, naturellement, les innombrables aspects de la séméiologie
hallucinatoire et pseudo-hallucinatoire que la Psychiatrie classique des cent
dernières années a décrits, plus soucieuse de détails que de viser la structure
globale du délire. On sait à quelles pulvérisations du délire s’est complue,
en effet, l ’analyse clinique infinitésimale des phénomènes illusionnels, inter­
prétatifs, imaginatifs, intuitifs, psycho-sensoriels, pseudo-hallucinatoires,
psychiques, psycho-moteurs, acoustico-verbaux, kinesthésiques, etc. De telle
sorte que si nous voulons ici reprendre ce problème clinique dans son fond, nous
devons rem onter aux sources cliniques et historiques du Délire. Cela nous
perm ettra de comprendre pourquoi le « caractère » ou le « mécanisme » hallu­
cinatoire du délire a paru aux cliniciens si im portant, et cela nous perm ettra
aussi d ’ordonner relativement aux modalités mêmes de sa connaissance et de sa
production les diverses espèces de ce genre commun. En effet, en recherchant
avec eux l’essence du « wahnig » que J. P. Falret appelait le « novum organon »
et M oreau de Tours le « fait primordial », nous rencontrons nécessairement
dans sa germination idéo-verbale le processus hallucinatoire noético-affectif
qui engendre le Délire (le « W ahn ») par sa propre réflexion sur lui-même, p ar
l ’inversion du sens du dialogue que le Sujet entretient avec lui-même devenu
son interlocuteur, ou encore le renversement de la relation objectorale qui
soustrait les signifiants à l ’insatiable demande d ’une impossible réalité — Mais
en même temps que nous suivrons le développement du Délire et des idées sur
le Délire, nous nous convaincrons aussi q u ’il com porte dans sa genèse et sa
fin un travail désespéré de destruction et de remaniement du monde des mots
et des choses qui diversifie ses espèces.
Pour mettre un peu d ’ordre dans ces labyrinthiques problèmes cliniques
et théoriques, nous allons décrire : 1°) du point de vue historique et logique, le
développement des idées sur la genèse du Délire hallucinatoire chronique
— 2°) du point de vue structural, les grandes catégories naturelles de psychoses
délirantes chroniques avec les caractéristiques que leur modalité évolutive tire
également de leur séméiologie hallucinatoire — 3°) du point de vue clinique,
le mouvement évolutif qui fait passer ces formes de Délire hallucinatoire d ’une
structure à l ’autre, comme pour m ontrer la profonde unité de la « maladie
délirante » comme l ’appelle Paul Guiraud.
LE « D É LIR E C H RO N IQ U E » D ES CLASSIQUES 743

I. — L E « D É L IR E C H R O N IQ U E »
(Évolution historique et logique)

L ’école française (Lasègue, Falret, Magnan, etc.) considérait au xixe siècle


le « D élire c h r o n iq u e » comme le modèle même de l ’aliénation mentale.
Cette tragédie classique se déroulait en quatre actes. La première phase, dite
d 'interprétation, était celle de l ’inquiétude, de l ’angoisse, de la méfiance, des
soupçons, des idées erronées : « Il s’agit, disait Lasègue, d ’un drame psycholo-
« gique com portant des ruminations, un échafaudage ou une accumulation
« d ’événements délirants ». La deuxième, dite de systém atisation, correspondait
à une organisation délirante des événements sur la base des Hallucinations
de l'ouïe. « C ’est en effet l ’Hallucination de l ’ouïe qui est, disait J. Falret,
« le symptôme pathognomonique du Délire chronique de persécution. La
« systématisation, d ’abord vague, se précise d ’abord par la constitution
« d ’une persécution collective et plus ou moins anonyme, puis par une per­
ce sonnalisation du persécuteur principal ». La troisième phase était caractérisée
par les Hallucinations de la sensibilité générale (influence, possession, magné­
tisme, dédoublement de la personnalité) et par la mégalomanie. Le Délire
prend alors un caractère de stéréotypie. Enfin, pour certains auteurs (M agnan
principalement), à cette phase de stéréotypie, d ’automatisme et de dégradation
du comportement et de la pensée, succédait une phase de démence.
Si nous considérons ce ce schéma » comme une sorte de modèle (en quelque
sorte statistique) de la physionomie et de l ’évolution des délires chroniques,
nous pouvons comprendre l ’évolution des idées sur les Psychoses délirantes
chroniques et nous faire une idée assez claire de leur classification en fonction
précisément de la structure hallucinatoire en tant q u ’elle est comme leur centre
de gravité.

1° L a d if f é r e n c ia tio n d e s e s p è c e s d e D é lir e s c h r o n iq u e s d a n s
V éco le f r a n ç a i s e e t d a n s l ’é c o le a lle m a n d e à la f i n d u X I X e s iè c le . —
Malgré ses contradictions et ambiguïtés, il est assez facile de saisir le sens
général de l ’évolution des concepts classiques en France et en Allemagne sur
ce point capital (1).
En Allemagne, Kraepelin et son école ont été sensibles au mouvement général
de détérioration de l ’activité psychique qui incline cette masse délirante vers un

(1) On pourra se rapporter sur ce point à mon article dans VEncyclop. Méd.-
Chirur. (1954) « Groupe des psychoses chroniques et des psychoses délirantes chro­
niques (Les organisations vésaniques de la personnalité). Généralités », 37.281A-10,
et notamment au « graphe » qui l’illustre. J ’ai également exposé l’historique des
rapports du Délire chronique et des Schizophrénies dans mon rapport au Congrès
de Zurich, 1957 — et dans m on article sur « Les problèmes cliniques des Schizo­
phrénies », Évolution Psychiatrique, 1958.
E y . — Traité des Hallucinations, u. 25
744 P SY C H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

état de « démence vésanique » (comme disaient les auteurs français) ou de « Verblö­


dung » (comme disait Kraepelin). De telle sorte que cette masse s’est tout natu­
rellement divisée en fonction de ce concept, et q u ’elle comporte deux pôles :
un pôle, disons, négatif vers lequel se précipitent toutes les formes déficitaires
(depuis la démence paranoïde de Kraepelin jusqu’aux états de déficit schizo­
phrénique de Bleuler, et les états plus ou moins dissociatifs des délires para­
noïdes) — un pôle, disons positif, vers lequel se porte le mouvement plus
systématique des délires qui, selon Kraepelin encore, « se développent dans
l ’ordre et la clarté ». Autrement dit, au terme de l’évolution des idées de Krae­
pelin, idées qui ont gagné la plupart des écoles du monde entier, le Délire chro­
nique comprend deux grandes catégories : les délires très nombreux qui entrent
dans la Schizophrénie (héritière de la Dementia praecox), et ceux réputés beau­
coup plus rares qui entrent dans la Paranoïa. Notons simplement ici, en nous
réservant d ’y revenir plus loin, q u ’un des grands critères de la distinction
de ces deux types de Délire est la présence ou l ’absence d'H allucina­
tions. Mais entre ces deux groupes Kraepelin a pensé que la clinique nous
imposait d ’interposer un troisième groupe q u ’il proposait d ’appeler Para­
phrénies. C ’est une idée qui pour n ’avoir pas été assez explicitée par son
auteur (déjà âgé quand il publia les dernières éditions de son fameux Traité),
et encore moins par ses successeurs, n ’en demeure pas moins une intuition
géniale car l ’éventail des Délires chroniques est incomplet s’il ne comprend
pas ce tiers monde délirant. Mais le besoin de simplification — allant jusqu’à
englober tous les délires chroniqués dans la Schizophrénie chez la plupart
des auteurs — l’a généralement emporté, de telle sorte que la plupart des Cli­
niciens sont devenus plus indifférents à la classification, donc au diagnostic
des espèces du Délire que ne l ’étaient, à l ’époque classique, leurs devanciers.
En France, au contraire, le fameux « Délire chronique », loin de donner
lieu à une unification excluant la diversité des espèces, s’est divisé en mul­
tiples variétés. La première, c’est le groupe des Psychoses interprétatives ou
du Délire d ’interprétation (Sérieux et Capgras). La seconde, c’est le groupe
des Psychoses hallucinatoires chroniques ou Délires d ’influence (Gilbert Ballet,
Séglas). L a troisième, c ’est le groupe des Délires d ’imagination (Dupré).
La quatrième enfin, c ’est le groupe des Délires paranoïdes caractéristiques
par leur tendance à la dissociation schizophrénique. Autrement dit, pour l ’école
française il y a deux catégories de délires non hallucinatoires : les psychoses
délirantes interprétatives (entrant dans le groupe de la Paranoïa) et les psy­
choses délirantes imaginatives (plus ou moins apparentées aux délires fantas­
tiques paraphréniques de Kraepelin) — et il y a deux catégories de délires hal­
lucinatoires chroniques : les uns sans dissociation schizophrénique marquée
(Psychoses hallucinatoires chroniques), les autres entrant dans les formes
paranoïdes de la schizophrénie. Il suffit, me semble-t-il, de formuler ainsi dans
sa simplicité, mais aussi dans sa rigueur historique, ce double mouvement
de classification dans les écoles française et allemande, pour saisir ce q u ’il a,
par-delà les artifices de certaines distinctions ou de certaines confusions, de
commun. Et ce q u ’il y a de commun, ce n ’est pas autre chose que la réalité
LE « D É L IR E C H RO NIQ U E » D ES CLASSIQUES 745

clinique des quatre aspects fondamentaux de la masse des Psychoses chro­


niques dégagés p ar référence au modèle du « Délire chronique » classique.
Ce qui, en effet, était considéré comme une phase du processus délirant chro­
nique par les auteurs classiques, définit chacune des catégories isolées dans la
nosographie des Psychoses délirantes chroniques par les diverses écoles. C ’est
ce que le tableau suivant perm et de m ettre en évidence.

La Maladie
<( Délire chronique » Conception française
(Auteurs classiques Conception de K r a e p e l in classique d'espèces
du X IX e siècle) multiples et distinctes

l re Phase :
Interprétation Paranoïa Délires passionnels
Inquiétude Délires systématisés
Pas d'Hallucinations Délires d ’interprétation
2e Phase :
Hallucinations de l’ouïe Paraphrénie systématique Psychose hallucinatoire
et de la sensibilité géné­ chronique
rale
3e Phase :
Idées de grandeur Paraphrénies c o n fa b u la - Délires d ’imagination
Mégalomanie toire et fantastique

4e Phase :
Déficit intellectuel Forme p a ra n o ïd e de la Forme paranoïde de la
(Démence secondaire ou Démence précoce Démence précoce
vésanique) (Schizophrénies paranoïdes) Schizophrénie
/

Il nous apparaît donc clairement que cette vaste construction nosographique,


cette solennelle « entité », « Sa Majesté le Délire chronique », qui domine toute
l'histoire de la Psychiatrie, constitue une sorte de modèle statistique dont les
diverses écoles ont tiré, soit un cadre unique (Paranoïa au xixe siècle, Schizo­
phrénie au xxe siècle), soit en séparant ses deux extrémités, deux sous-groupes
mais d ’inégale importance (Paranoïa et Schizophrénie, comme dans la plupart
des écoles internationales actuelles), soit enfin plusieurs variétés en intercalant
entre ces deux extrémités une ou deux autres catégories correspondant aux
descriptions des phases intermédiaires de Délire chronique (classification de
Kraepelin à la fin de sa vie, intercalant entre Paranoïa et forme paranoïde
de la Démence précoce les Paraphrénies — classification traditionnelle française
intercalant entre les délires les plus systématisés et les plus paranoïdes des
Schizophrénies avec leur déficit pathognomonique des formes intermédiaires
comme la Psychose hallucinatoire chronique ou le Délire d ’imagination).
Tout cela, semble-t-il, malgré quelques chevauchements et quelques imbro-
746 P SY C H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

glios, est plus simple q u ’il ne le paraît et nous permet d ’envisager maintenant
en pleine clarté le problème des Hallucinations dans le genre de ces Psychoses
délirantes chroniques et pour chacune de ses espèces.
Or, formuler ainsi le problème nosographique et clinique de ce genre de
maladies mentales qui constituent le noyau même de l ’aliénation, c ’est non
pas seulement poser au centre de cette aliénation le problème du Délire (der
« W ahn », au sens plein du m ot en allemand), mais celui des Hallucinations.

2° L e s e s p è c e s d e D é lir e r é d u i t à d e s p h é n o m è n e s p r i m a i r e s o u
à d e s m é c a n is m e s é lé m e n ta ir e s . — Revenons encore à cette idée que le
Délire constitue un genre et que, dans ce genre, est centrale l ’Hallucination
et bien sûr ! l ’Hallucination verbale telle que nous l ’avons nous-même enten­
due (cf. supra, p. 212 et sq.) comme la voix du Délire.
L ’aliénation, sous son aspect le plus authentique, est essentiellement
représentée p ar cette transform ation radicale de la personne qui se trans­
forme en objet. En objet de son désir certes, ce qui revient à dire que le déli­
ran t objective dans son monde et dans son propre Moi le Ça qui devrait rester
le sens et non l ’objet de son désir. Prendre ses désirs pour des réalités ou sa pen­
sée pour celle d ’un autre, c ’est naturellement halluciner ou délirer à ce point où
précisément le délire et l’Hallucination se confondent pour faire entendre au
Sujet quelle révolution s’est opérée dans ses rapports avec le m onde; soit que le
« pauvre Moi » soit lui-même refoulé jusqu’au fond de lui-même comme un objet
extérieur de ce monde où il n ’occupe plus q u ’une place exiguë et — à la limite
nulle — soit que ce monde, au contraire, soit devenu esclave de sa propre
pensée et de sa propre puissance. Tels sont, en effet, les mouvements centri­
pètes et centrifuges que découvrent la Psychanalyse (Freud, M. Klein, etc.),
les analyses existentielles ou structurales du Délire en général (L. Binswanger,
E. Minkowski, Kuhn, K. Conrad, etc.). Les analyses les plus approfondies
de la Psychiatrie contemporaine rejoignent ainsi les premières intuitions
des grands auteurs classiques en consacrant le fond existentiel commun de
l ’aliénation en tant q u ’elle se manifeste en clinique p ar le Délire hallucina­
toire évoluant comme une tragédie de l ’existence dans une perpétuelle oscil­
lation entre la persécution et la mégalomanie. Il n ’est pas absurde de se
rappeler à ce sujet le vieux concept de « Monopsychose » (1) (qui soulignait
précisément l ’unité profonde de l ’aliénation mentale), et il est moins absurde
encore de parler comme certains cliniciens avisés (P. Guiraud) de la « Maladie
délirante ». Mais il doit rester bien entendu que lorsque les uns et les autres
et des points de vue les plus divers nous saisissons le problème des Délires

(1) Cette idée maîtresse (Leit idee, dit W. J a n z a r i k , 1959) d ’une « Einheitspsy­
chose » a été reprise en considération par K. M e n n i n g e r , B. L l o p is (1954) et par
moi-même (depuis 1938), cent ans après que Z e l l e r et N e u m a n n l’eurent avancée.
Elle garantit en effet contre les excès de la nosographie kraepelienne des entités.
C’est à elle que revient, me semble-t-il, A. G r e e n (La problématique de la Psychose,
1969), comme moi-même y recours.
M É C A N ISM E S ÉLÉM E N TA IR E S E T ESPÈCES D ÉLIR A N TE S 147

chroniques dans leur généralité, c ’est-à-dire en tan t q u ’ils représentent


vraiment un genre, ce qui constitue leur dénominateur commun c ’est le
binôme Délire-Hallucination. Car il est impossible de parler de cette manière
pour un homme d ’être aliéné sans mettre l ’accent sur le phénomène le plus
manifeste de son aliénation que constitue le fa it prim ordial du Délire. Or, ce
fait primordial, de quelque façon q u ’on le définisse, lie dans sa structure la
plus typique l ’idée délirante à sa forme hallucinatoire. Si, en effet, l’Hallucina­
tion peut être définie comme une « perception-sans-objet-à-percevoir », le Délire
peut être défini comme un « événement sans objet » qui enveloppe pour
autant l ’Hallucination. Et c ’est ce que nous devons d ’abord souligner, car
c'est de ce radical commun q u ’il a été toujours question dans tous les efforts
et toutes les discussions pour rechercher ce qui est le plus fondamental dans
le délire et qui est aussi ce qui est le plus fondamental dans l ’Hallucination.
Le Délire en tant q u ’il est inébranlable, q u ’il est un mode de connaissance
et de conviction irréductible aux erreurs, intuitions et croyances de l’homme
normal, ce délire s’il existe — et il n ’existe que s’il n ’est pas en effet réductible à
ce que tous les hommes peuvent penser « en général » d ’absurdité — se présente
essentiellement comme l ’objectivation du Sujet qui transform e ce q u ’il est
« pour soi » en un objet « en soi ». De telle sorte que chez le jaloux qui projette
sur le linge de sa femme ou sur la physionomie des passants les signes de son
infortune ; que chez le persécuteur qui discerne dans les mots et les silences du
discours des autres les accents d ’une parole infâm ante ou m enaçante; chez
l’influencé qui sent dans sa propre pensée se glisser l’intention d ’autrui; chez le
possédé dont la langue est agitée des mouvements de l 'A utre; chez la victime
d ’un désir ou d ’un viol partagée entre sa défense et son consentement;
où encore dans l ’exaltation du regard dont celui qui se sachant monarque,
prince ou Dieu embrasse son royaume ou sa Création — toutes ces « idées
délirantes », tous ces phénomènes délirants sont essentiellement hallucina­
toires. E t non pas seulement en tan t q u ’ils constituent des « expériences
délirantes » qui, en effet, comme nous l’avons vu, par leur vécu même
s'installent dans la région du sensible et du perçu, mais encore en ce sens
q u ’il s’agit d ’idées délirantes dont l’apparition (on pourra appeler ce phéno­
mène irruption intuitive, conviction absolue, signification incoercible) s’af­
firme dans sa singularité absolue comme le produit d ’un processus idéo-
verbal qui n ’est rien d ’autre que le langage de l ’autre, de Va!ter ego qui fait
entendre sa voix (1).
Bien sûr, tous les aliénistes classiques (il suflït de se rapporter aux grandes
discussions du xixe siècle comme celles qui eurent lieu à la Société Médico-
Psychologique de 1855 à 1893 et dont Bail et Ritti se firent l ’écho dans leur

(1) Bien sûr, nous avons déjà dans cet ouvrage à deux reprises, à propos des
modalités structurales de l ’Hallucination (p. 438-441) et à propos des Psychoses aiguës
(p. 715-742), longuement mis en évidence que le Délire, dans son fond, n ’est pas toujours
expérience vécue comme dans le. rêve mais est aussi — en relation avec l’alchimie
des images du rêve — « idéation ».
748 P SY C H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

fameux article du Dictionnaire Dechambre) ont insisté sur cette « lésion »


de l ’entendement qui constitue le délire, même réduit à sa plus simple et appa­
rente expression. Mais si le Délire dans le sens originel de trouble global,
d ’ « état délirant » (delirium) est généralement interprété comme l ’effet d ’une
dissolution du Cham p de la conscience (dont l ’état confuso-onirique est le
type), il est bien évident que le Délire chronique qui apparaît sous forme
d ’ « idées délirantes » dont le propre est de régner dans un Champ de conscience
lucide et, somme toute, bien constitué, pose le problème difficile de sa structure
primordiale ou primaire.
Rappelons ce que nous avons déjà dit et que nous ne cessons de répéter
à propos de la notion de « prim arité » du Délire. Si cette notion ne s’applique
q u ’à l’aspect descriptif ou physionomique du Délire saisi dans ses manifesta­
tions cliniques spécifiques, elle est valable. Car, bien sûr, soit q u ’il s’agisse
d ’ « expériences délirantes », soit d ’ « idées délirantes », dans la mesure même
où elles apparaissent dans l’incoercibilité et l ’irruptivité du phénomène hallu­
cinatoire, elles sont vécues par le Sujet et observées par le Clinicien comme
une éruption « phénoménale ». — P ar contre, lorsque la notion de « délire
primaire » ou de « prim arité » de ce qui le constitue essentiellement et pri­
mitivement s’applique à là pathogénie du délire et des Hallucinations, cette
notion ne résiste pas à l ’analyse. C ar il apparaît rapidem ent évident que
l ’Hallucination dépend du délire, et que le délire, ne pouvant sans tautologie
dépendre de lui-même, dépend d ’une condition négative (1) qui l’engendre
et par quoi il apparaît alors comme toujours secondaire. Quant à cette condi­
tion négative ou primordiale, comme elle ne saurait être purem ent et simple­
ment identifiée à la condition du sommeil qui engendre le rêve, tous les Clini­
ciens et Psychopathologues se sont demandé en quoi elle consistait quand
le Délire naît et se développe dans sa cristalline pureté dans une Conscience
magnifiquement claire. Ce problème a été résolu dans les deux écoles fran­
çaise et allem ande de la même façon, de la même façon absurde pouvons-
nous dire, car au lieu de rechercher ce qui sous l’apparente simplicité du
phénomène idée délirante constitue l’état primordial du délire, les deux écoles
ont accompli le même mouvement déviationniste. En France, s’éloignant de
plus en plus de la considération de l’état prim ordial de M oreau (de Tours),
on en est venu à décrire des « mécanismes » élémentaires, soi-disant basaux
et spécifiques du Délire — et en Allemagne où justem ent la notion de W ahn
p ur a aidé à cette simplification, les Psychiatres classiques de ces dernières
années se sont éloignés de plus en plus de la notion d ’expérience délirante
primaire au sens de Jaspers pour rapporter le radical primaire du Délire
à certains phénomènes basaux. C ’est cette interprétation réductionniste du
Délire (effectivement réduit à des mécanismes, sinon à des atomes) que nous
allons exposer, telle q u ’est s’est développée dans Yécole française et dans
Y école allemande mais aussi dans Yécole freudienne.

(1) H. J ackson l ’a explicitement proclam é dans les fameuses Cronian Lectu­


res (1884).
I. ÉCOLE F R A N Ç A ISE 749

D a n s l ’é c o le f r a n ç a i s e , on a isolé quatre mécanismes primordiaux


considérés comme troubles générateurs de délire :
a) Le Délire basé sur l’Hallucination. — Le phénomène basal du
Délire, ou en tout cas celui qui a toujours paru aux cliniciens le plus sûr pour
comprendre et expliquer le Délire, c ’est justement l ’Hallucination. Cette H al­
lucination qui était pour les grands Classiques le signe pathognomonique du
Délire. Sous son aspect purement clinique et phénoménologique, il s’agit
en effet d ’une évidence. Le persécuté entend des voix qui le persécutent. L ’in­
fluencé se sent dédoublé, possédé par une pensée et un langage « xénopa-
thique ». La liaison du Délire et de l ’Hallucination est donc évidente. Mais
leur relation de cause à effet, tout en l ’étant moins, a été généralement interpré­
tée dans le sens de ce contre-sens qui consiste à voir dans le Délire un effet de
l’Hallucination. Et ainsi, comme « mécanisme basal » du délire l ’école
française classique a en général considéré que le « radical » le plus authen­
tique, le trouble générateur du délire, c’est l ’Hallucination. E t dès lors, on
a décrit avec un soin méticuleux toutes les modalités des troubles psycho­
sensoriels, des Hallucinations psychiques, des Pseudo-hallucinations, des phé­
nomènes d ’automatisme mental qui, malgré leur diversité, sont là comme pour
démontrer la thèse d ’Opsiphile (Quercy) : le délire s’établit sur des phénomènes
sensoriels, ou psycho-moteurs essentiellement hallucinatoires. D ’où naturel­
lement l ’idée de fonder une catégorie de Délires chroniques : les Psychoses
hallucinatoires chroniques. L ’irruption de fantastique, de l ’illogique, de
l ’affectif, de l ’absurde, par la voie étroite de l ’Hallucination, permet en effet
de se contenter d ’une explication assez superficielle mais commode puisque
de tels « phénomènes d ’automatisme mental » paraissent irréductibles à la
vie psychique normale (caractères de mécanicité et d ’hétérogénéité) et semblent
justifier (en l ’absorbant dans sa genèse) la croyance de l ’halluciné « qui devrait
être fou pour ne pas y croire ». Ceci, seulement rappelé ici pour bien souli­
gner l ’absurdité même de cette théorie de l’absurde qui en fondant le délire
sur la réalité — voire une réalité physique — l ’anéantit.
b ) Le Délire basé sur les Interprétations. — A côté de ce « mécanisme »
hallucinatoire « générateur » de l ’idée délirante, l ’école classique ne pouvait
pas ne pas poser une autre modalité de « phénomènes générateurs » du délire ;
car il est évident que les délirants récusent le caractère hallucinatoire de leurs
Hallucinations. E t même si dans ce domaine clinique du témoignage de l ’hallu­
ciné une grande prudence s’impose, à laquelle est tenu tout clinicien qui connaît
ce que le délire récèle d ’ambiguïté, d ’erreur et parfois de mauvaise foi ■— la
dénégation du Délirant quant aux voies (ou voix) d ’inform ation sensorielle du
délire est une dimension même du délire qui récuse l ’Hallucination pour se réfé­
rer, dit le D élirant halluciné, aux seuls « percepts exacts » q u ’il se contente
d ' « interpréter ». Sérieux et Capgras (1) se sont faits les théoriciens de cette

(1) Sérieux et C apgras , Les. folies raisonnantes. Le Délire d ’interprétation. Éd.


Alcan, Paris, 1909.
750 P SY C H O SE S CH RO NIQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

nouvelle genèse ou exégèse du Délire. Si l ’Hallucination est une « perception


sans objet » (rien, bien sûr, de plus simple...), l ’interprétation, elle, peut se définir
comme « l ’inférence d ’un percept exact à un concept erroné par l ’intermédiaire
d ’une association affective ». Telle est la définition q u ’en donne un des auteurs
(G. D rom ard) qui a le plus profondém ent étudié ce « mécanisme délirant des
folies raisonnantes ». E t tout naturellement, c ’est à l ’Hallucination que le cli­
nicien pense quand il parle d ’interprétation — fût-ce pour distinguer l’une de
l ’autre — mais dans un jeu vraiment infernal où l ’une se mêle constamment à
l ’autre, quand l ’une ne se substitue pas à l’autre. L ’interprétation est à l’idée
délirante ce que l ’illusion est à l ’Hallucination a dit G. D rom ard (1). U n inter­
p rétant découvre un clou dans son jardin (il n ’a pas de perception de clou sans
clou), mais le clou a un sens latent sous son aspect manifeste. E t ce n ’est pas par
hasard que nous retrouvons ici le langage même de l ’interprétation délirante.
Cette interprétation p ar quoi l ’objet prend une figure significative singulière et
proprem ent délirante est, en effet, assez proche de l’illusion qui, elle aussi, tra­
vaille sur un objet réel mais pour l’orner ou le compléter d ’un sens qui, en ser­
tissant d ’orfèvrerie sa matière brute, prend — pour nous situer sur un autre
registre — l ’objet qui s’oflfre p ar profils dans une structure noématique qui lui
confère la plénitude de son existence. Telle est la magie ou la prestidigitation de
l ’interprétation. Combien proche elle est, par-delà l ’illusion, de l’Hallucination
elle-même. De l ’Hallucination dont elle n ’est séparée que par ce qui fait préci­
sément le délire, c’est-à-dire le travail de métaphore et de métamorphose qui
constitue sur le modèle de la réalité une irréalité. La spontanéité et l ’immédiateté
de la form ation interprétative et symbolique sont bien un analogon de l’Hallu­
cination. Elle est, si l ’on veut, une Hallucination démultipliée qui au lieu de
se donner sous l ’espèce monolithique d ’une perception « esthésique » et somme
toute péremptoire, s’oflfre comme un entrelacement de sens qui n ’est pas moins
évident dans son irruption que la donnée irrécusable des sens q u ’il invoque. La
coalescence de l ’interprétation symbolique et de l ’Hallucination est d ’autant
plus grande que le travail du délire s’exerce sur le plan proprem ent verbal
(point sur lequel a particulièrement insisté P. Guiraud) (2), c’est-à-dire lorsque
l ’interprétation coïncide avec sa fonction essentielle, celle de faire parler les
autres ou les choses par son propre mouvement discursif au point où la nature
pathologique du délire se trouve dissimulée sous les simples apparences du
fonctionnement logique de l ’esprit.
La coalescence des phénomènes interprétatifs, illusionnels et hallucinatoires
se manifeste tout spécialement dans ces troubles de l ’identification que sont
les illusions de Sosie, les méconnaissances, ou les fausses reconnaissances,
ou l ’illusion de Fregoli (Syndrome de Capgras). Ces formes elliptiques

(1) D r o m a r d (G.), Journal de Physiologie, 1910, p. 322-366, 1911, p. 288-393


et p. 406-416.
(2) G u i r a u d (P.), Formes verbales de l’interprétation délirante. Ann. Méd.
Psychol., 1921, I, p. 395.
1. ÉCO LE F R A N Ç A ISE 751

du travail délirant m ontrent, que celui-ci ne peut jam ais se réduire à un


mécanisme simple. Autrem ent dit, le Délire à mécanisme d ’interprétation
n ’apparaît comme délire q u ’à la condition de rapprocher l ’interprétation
de l ’Hallucination, c ’est-à-dire de contraindre le clinicien à les considérer
l'une comme l’autre comme les effets du délire et non pas comme des
mécanismes générateurs du délire. C ’est bien dans ce sens que D rom ard disait
que le « Délire préexiste à l’interprétation ». De sorte que si l ’Hallucination
nous est apparue comme un aspect fondamental du Délire mais non point
comme sa cause, sous peine d ’anéantir le délire q u ’elle aurait pour fonction de
justifier, l ’interprétation, à son tour, ne nous apparaît pas constituer non plus
un élément, un germe, un atome paralogique sur lequel s’édifierait le délire
mais seulement un effet du travail discursif du délire, le surgissement « phéno­
ménal » du délire.
c ) Le Délire basé sur l ’Im agination. — Bien entendu, un autre « méca­
nisme » du délire ne pouvait m anquer d ’être mis à jo u r par la psychopatho­
logie atomistique des fonctions et qualités psychiques isolées, et ce « méca­
nisme » fut « découvert » par Dupré (1) : Vimagination. Il est bien difficile,
en effet, de ne pas tenir le délire pour une forme d ’imaginaire ; encore plus
difficile de ne pas tenir pour de l ’imagination l ’irréalité qui entre dans la
fiction du délire. A cet égard, tous les délires sont le « produit de l ’imagi­
nation ». Mais il est vrai que certains délires se révèlent sous forme d ’une
luxuriance d ’invention fabulatoire qui imposent plus que d ’autres l’idée d ’une
production imaginative du délire. Toutefois, le concept même d ’imagination
n ’étant utilisable q u ’à la condition d ’être distribué dans des catégories (qui
sont les formes mêmes de l ’imaginaire que G. D urand (2) a si largement
explicitées dans son ouvrage), l ’imagination dont il est question, quand on
la place à la base même de la production du Délire, n ’est pas une imagination,
une simple production d ’images comme les autres puisque le Délire ne consiste
pas seulement dans l ’exercice de l ’imagination mais dans son exercice, comme
disait Baillarger, involontaire. C ’est-à-dire dans son fonctionnement en quelque
sorte « hallucinatoire » si nous voulons désigner p ar là ce caractère d ’incoer-
cibilité immédiate d ’une illusion qui s’impose avec l ’évidence d ’une simple
perception q u ’elle n ’est d ’ailleurs jam ais purement et simplement.
d ) Le Délire basé sur l ’Intuition. — Restait bien entendu à invoquer un
au tre mécanisme, celui de Vintuition délirante, c ’est-à-dire que l ’idée délirante
est considérée ici comme une représentation ou une figure, une image ou un
système de relations qui tirerait sa force de conviction et d ’évidence de son
irruption incoercible en tan t que constituée, telle la Minerve casquée jaillissant
du cerveau de Jupiter, d ’une apparition de sens proprem ent axiomatique.

(1) D u p r é et L o g r e , Le délire d ’imagination. Encéphale, mars 1911, et D u p r é ,


La Pathologie de l'imagination et de l’émotivité.
(2) D u r a n d (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire. P.U.F.,
Paris, 1963.
752 P SY C H O SE S CH RO NIQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

Bien sûr, cette irruption idéique ne peut être envisagée que comme une pro­
jection idéo-affective tant il est évident que la conviction qui s’attache à l ’idée
délirante plonge ses racines dans le désir, la passion, l ’attente, et plus généra­
lement le système pulsionnel. C ’est, en tout cas, de cette manière, que la plu­
part des auteurs français parlent de l ’irruption idéo-affective du délire et notam ­
ment dans les psychoses passionnelles (délires de jalousie, érotomanie, etc.)
là où, précisément, les postulats de l ’exigence affective empruntent leur
force de conviction et d ’action à la dynamique affective. Mais le souci, là encore,
de séparer le délire passionnel de la passion normale a nécessairement entraîné
les auteurs à lier cette irruption ou ces intuitions à des phénomènes dont l ’auto­
matisme et l ’incoercibilité constituent les caractères essentiels (comme dans
le phénomène obsessionnel ou compulsipnnel, ou encore le mécanisme des
« idées fixes » névrotiques). G. de Clérambault est l ’auteur français qui est
allé le plus loin à cet égard — jusqu’à rapprocher, sinon identifier, ce méca­
nisme idéo-affectif aux phénomènes d ’automatisme mental proprem ent hal­
lucinatoire. C ’est ainsi q u ’en 1933 il insistait sur le fait que les Psychoses
dites interprétatives com portent de nombreux mécanismes autres que l ’inter­
prétation. Et aux « mécanismes » déjà mis en évidence, à savoir imagination
et intuition, il ajoutait les « pseudo-constats stéréotypés et incoercibles ».
C ’est « sur la base » de ces pseudo-constats indéfiniment répétés, sur « ce socle »,
disait-il, que s’élève la statue du délire. Il faut lire ces pages admirables de
l ’œuvre de G. de Clérambault (II, p. 647-654) pour comprendre jusqu’où
a pu aller son interprétation mécaniciste du délire d ’interprétation. Mais
nous devons indiquer ici comment cette genèse du délire devait aboutir à
une explication caduque (mais non à une description superflue) du Délire
puisqu’elle ne l’explique, en définitive, que par lui-même ou en le rédui­
sant à n ’être q u ’un corps étranger. Le livre de R. Targowla et J. Dubli-
neau (1) met en évidence ce procédé ou ce processus de l’idée délirante qui
s’impose par elle-même sans rectification possible, comme une sorte de révé­
lation ou de découverte q u ’aucun jugem ent ou aucune critique ne peuvent
mettre en question. C ’est naturellement, là encore, prendre la partie pour le
to u t ; car s’il est bien vrai que l’idée délirante se manifeste sous cette forme
en quelque sorte monolithique (eingliedrich disent, comme nous le verrons,
les auteurs allemands), il est non moins évident que les conditions de la consti­
tution même de cette éruption idéo-affective verbale, c ’est précisément la
condition négative ; le trouble qui la libère (au sens jacksonien de « release »).
Nous pouvons d ’un seul regard comprendre et limiter à leur juste impor­
tance toutes ces études « atomistes » de l ’école française sur la production
du « Délire chronique ». Toutes n ’expliquent le délire que p ar une tautologie
qui le font naître de lui-même ; car l ’Hallucination, l ’interprétation, l ’imagi­
nation ou l ’intuition ne sont pas des « éléments » du délire mais des effets

(1) R. T argow la et J. D ublineau , L'intuition délirante, Éd. D oin, Paris,


1931, p. 316.
II. ÉCOLE A LLE M A N D E 753

de la totalité du délire qui ne sauraient vraiment réduire le Délire à un méca­


nisme simple sans pouvoir distinguer chaque mécanisme de l ’autre. Car la
perspective atomistique même dans laquelle elles se placent leur interdit de
saisir ce q u ’il y a de commun dans le genre (le délire en tan t q u ’événement
doté d ’un faux statut d ’objectivité, c ’est-à-dire le Délire en tan t que se référant
nécessairement dans tous ses aspects aux modèles de l ’Hallucination) et les
contraint à chercher entre les espèces des distinctions artificielles (les divers
« mécanismes élémentaires ») au lieu des véritables différences structurales.
Car telle est bien la pulvérisation du délire à quoi aboutit sa réduction en atomes,
neutrons ou protons quand il est divisé en ses parties (Hallucinations, Pseudo-
hallucinations, Hallucinations psychiques, psycho-motrices, phénomènes
d ’automatisme mental), c ’est-à-dire proprem ent désintégré, atomisation
qui est incompatible avec son sens, avec le courant de sens ou de contre­
sens qui l ’emporte.

D a n s l ’é c o le a lle m a n d e (1) nous retrouvons à peu près les mêmes dis­


cussions et aussi le même esprit héritier d ’une psychologie des fonctions.
Tandis que les Aliénistes français avaient discuté et approfondi plus que
les autres le problème des Hallucinations, les Psychiatres allemands induits
dans leur recherche p ar le sens fort du m ot « Wahn » ont développé leurs
conception et classification des délires chroniques autour du « echte Wahn »,
du « primäre Wahn ». E t il convient de faire remarquer à ce sujet que les
réflexions des Psychiatres français du début du xxe siècle (Séglas, Sérieux,
Capgras, Vaschide et Vurpas, Masselon, Dupré, etc.) ont précédé celles que
depuis Jaspers l ’école allemande n ’a cessé de prodiguer. C ’est à K. Jaspers
que l ’on rapporte généralement la description de ce « Délire primaire » (Psy­
chopathologie, l re édition, 1913). Mais il suffit de se rapporter à ces descrip­
tions, comme nous l ’avons déjà mentionné plus haut (p. 391) à propos des
« expériences délirantes », pour se convaincre que ce qui est primaire dans
l’émergence du vécu délirant ne l ’est que comme apparition de phénomènes
qui dépendent de cette « atmosphère », de cette « Wahnstimmung » que Moreau
de Tours avait déjà décrite comme « état primordial du délire ». Disons que
dans la psychopathologie de Jaspers (comme dans toutes les psychopathologies
des délires, à l ’exception — et encore peut-on le discuter avec Freud lui-même
comme nous le verrons ultérieurement — de certaines conceptions psychana­
lytiques) ce qui est mis à la base du délire c’est son hétérogénéité (incompré­
hensibilité, absence de relation, de compréhension, etc.). Mais il devait se
produire à propos de la notion d ’ « expérience délirante primaire » de Jaspers

(1) La littérature contemporaine sur le Délire en Allemagne est innombrable.


On en aura une vue panoramique et souvent détaillée en se rapportant à trois grandes
« revues générales » sur le « Wahn » : celle de G. S c h m i d t , in Zentralblatt Neuro-
Psych., 1940, 97, 113-143 ; celle de G. H u b e r , in Fortschr. Neurol., 1955, p. 6-58 et
celle de G. H u b e r dans la même revue, 1964, 32, p. 429-489.
754 P SY C H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

en Allemagne ce qui s’était passé cinquante ans avant en France. De même


que l ’école française a renoncé à ne plus mettre au premier plan du Délire
l’état primordial et l’onirisme, de même les Psychiatres allemands ont cherché
à fonder, eux aussi, le Délire sur des phénomènes simples et basaux.
L ’école de Heidelberg dans le fameux Traité de Bumke (1928-1932), W. Gruhle
et K urt Schneider (de 1925 à 1950) ont contribué à établir le « dogme » (au
fond, le même que celui que, à la même époque, édifiait G. de Clérambault (1)
en France) de la « structure atomique » du délire vrai. Ce qui caractérise ce
« Délire », le « prim äre W ahn » c’est, nous dit W. Gruhle, q u ’il est « ohne Anlass »,
c ’est-à-dire « sans m otif » (on pourrait peut-être dire plus justement, sans
point d ’appui sur la réalité), mais à condition de prendre le terme de réalité
dans tous les sens, réalité objective et réalité subjective, ce qui revient en effet
à couper radicalement le Délire de tout contexte, de toute référence aux évé­
nements réels et de toute m otivation affective. Et c ’est bien au fond l ’idée
qui se trouve indéfiniment répétée (sur le modèle même du concept d ’anidéisme
dans la théorie de l ’automatisme mental de G. de Clérambault) que le Délire
n ’a, ni racines, ni antécédents, ni concomitants : il est et naît comme tel,
il est — dit W. Gruhle — « wahniges », c ’est-à-dire délirant « per se », comme
si rien ne pouvait être dit de lui que cet attribut, mais substantialisé, qui fonde
son essence. D ’où précisément ses caractères d ’incompréhensibilité ou
d ’incongruité radicales par quoi il se détache de toute motivation et est rebelle
à toute analyse qui le dériverait d ’autres phénomènes. C ’est en quoi précisément
répétons-le, ce délire en tan t que modalité essentielle d ’une erreur qui objective
absolument la subjectivité du sujet ; ce phénomène d ’irréalité sans m o tif renvoie
nécessairement à cet autre phénomène qui en est, somme toute, le cas parti­
culier, la perception sans objet. Cela paraît, semble-t-il, tellement évident aux
Psychiatres allemands que le problème du « Wahn » a absorbé entièrement ou
presque le problème des Hallucinations, et que celles-ci ne figurent p ar exemple
dans le tableau de la monographie de Cari Schneider (2) que comme une variété
de troubles perceptifs assez particuliers p o u r ne représenter q u ’une partie des
illusions délirantes (au fond, ce que nous appelons quant à nous les « Éidolies
hallucinosiques »). Et, effectivement, les phénomènes, les atomes dont la
constellation constitue le « echte Wahn » sont : la W ahnstim m m g (état
d ’âme délirant, Stim m ung désignant une disposition émotionnelle ou un mou­
vement animique plus spirituel que ne l ’implique chez nous le m ot d ’humeur)
— la W ahneinfall (l’intuition délirante, m ot à m ot l ’irruption que le terme d ’in­
tuition peut assez bien traduire si l’on pense aux idées qui vous passent p ar la

( 1 ) Pour W. G r u h l e , le « Wahn » est comme pour G . d e C l é r a m b a u l t (et dans


une certaine mesure comme pour P. G u i r a u d ) « ein organisch-zerebrales nicht ableit­
bares oder einfühlbares Symptom » (un symptôme organique et cérébral qui ne peut
être, ni dérivé, ni compréhensible (du point de vue de la motivation psychologique).
( 2 ) Carl S c h n e i d e r , Ueber Sinnentrug. Zeitschr. f . d. g. Neuro-Psych., 1931,
131, p. 730-812.
II. ÉCO LE A LLE M A N D E 755

tête ou qui s’imposent à vous d ’une manière incoercible) — la Wahnwahrnehm­


ung (la « perception délirante » qui, somme toute, comme nous allons le voir,
englobe Hallucination et interprétation dans une même configuration délirante
basale).
Pour W. Gruhle, les trois phénomènes délirants de base sont donc essen­
tiellement caractérisés p ar le fait que la constitution de ces phénomènes
d ’irruption est « immotivée » (« ohne Anlass »). Leur force d ’évidence
qui est au fond le plus grand problème ne vient donc pas de leurs rela­
tions psychologiques ou affectives mais de leur présentation même en tant
q u ’elle comporte et emporte immédiatement l ’adhésion absolue du Sujet.
De telle sorte que l ’incoercibilité de la form ation même des phénomènes
délirants, leur invariabilité et leur incorrigibilité sont bien encore les caractères
morphologiques du « délire vrai ». Sans doute, d ’après H. Müller-Suur (1950),
cette certitude engendrée par le délire lui-même n ’est-elle pas toujours iden­
tique à elle-même ; et cet auteur distingue à ce sujet deux types : l ’un, de
prévalence objective où la certitude se forme dans ses relations avec le monde
extérieur (plus près en quelque sorte du pôle de l’interprétation paranoïaque)
— l’autre, de prévalence subjective où la certitude se lie à l ’expérience interne
(plus près du pôle hallucinatoire schizophrénique).
C ’est que le dogme du Délire vrai basé sur des phénomènes simples et
irréductibles, sur des atomes insécables, admet tout de même des accommo­
dements. Et d ’abord, en effet, il doit s’accommoder d ’une certaine différen­
ciation des trois phénomènes délirants qui sont au premier rang (ersten
Ranger) de la constitution du Délire et déjà en com prom ettant l ’unité mono­
lithique.
La « Wahnstimmung » (terme ancien emprunté à Hagen) est primaire au
sens de la description phénoménologique, en ce sens q u ’elle correspond essen­
tiellement à ce quelque chose que Jaspers avait considéré comme une « vague »
de mystère, d ’opacité ou d ’émotion diffuse. Nous avons vu que les expériences
délirantes primaires des psychoses délirantes aiguës comportaient ce « trem ­
blement de terre ». Mais dans certains délires chroniques et spécialement dans
les schizophrénies, K. Conrad a bien montré que le « trém a », ce tremblement
du sol psychique inaugure l ’Apophanie du monde délirant qui, par l ’inversion
du sens copernicien de son mouvement, accomplit une révolution ptoléméenne
du système planétaire psychique. Mais cette atmosphère de catastrophe déli­
rante n ’a guère retenu l ’attention des auteurs car ce q u ’ils ont visé précisément
ce sont des phénomènes purs et simples éclatant comme dans un ciel serein,
dans une sorte de clarté géométrique plutôt que dans une « aura » de troubles.
On trouve, notam m ent chez K u rt Schneider, une analyse des rapports des
perceptions délirantes avec la Wahnstimmung qui ne tend à rien moins q u ’à
montrer précisément leur indépendance, car, dit-il, si le contenu de la per­
ception délirante gît (eingebetet) dans la Wahnstimmung, elle n ’en dérive pas.
Le « W akneinfall» représente en quelque sorte l ’antipode de la Wahnstim­
mung pour autant qu’il s’agit d ’un phénomène d ’irruption que l’immédiateté de
sa constitution plus logique que temporelle consacre dans l ’absolu dogmatique
756 P SY C H O SE S -CHRONIQUES H ALLU C IN ATO IRES

de sä certitude. Et à ce sujet tous les auteurs (Gruhle, K urt Schneider, B. Pau-


leikoff, H. Müller-Suur, H. Sattes, P. Matussek) n ’ont cessé de chercher les
critères qui distinguent du Wahneinfall l ’intuition basale et normale (celle
d ’un étudiant par exemple qui, allant voir un ami, a l ’idée en voyant la barrière
du passage à niveau fermée que son ami n ’est pas chez lui, et il va au cinéma
en sachant que cette idée est absurde). Car, en effet, cet automatisme idéique
qui jaillit des conditions mêmes de notre idéation normale est difficile à dis­
tinguer du point de vue pathologique, soit de l ’intuition, des lubies, des caprices
et des inspirations normales, soit des phénomènes obsessionnels (H. Müller-
Suur).
M ais si ces phénomènes sont pour ainsi dire des phénomènes ayant une
sorte d ’unité interne, de cohésion (eingliedrich), il n ’en est pas de même pour
les « Wahnwahrnehmungen », c’est-à-dire les perceptions délirantes. Celles-ci
en effet sont, dit K urt Schneider, « zweigliedrich ». Si nous voyons un chien
lever la patte, nous percevrons là quelque chose de commun à toutes les per­
ceptions des autres. Mais si quelqu’un perçoit là comme une injure ou une
accusation, c ’est-à-dire un signe complémentaire et particulier, alors s’introduit
dans la perception un segment de plus, et ce segment c ’est le délire. Ainsi
en est-il lorsqu’un délirant voit dans cinq oranges le signe q u ’il est la cinquième
roue du carrosse, ou dans la casquette rouge du chef de gare le signe, et même
la certitude de la fin du monde. Mais pour W. Gruhle et K urt Schneider ce sup­
plément d ’information qui caractérise l ’interprétation délirante (nous avons vu
le même phénomène étudié par l’école française) est, lui aussi, « ohne Anlass »,
car les relations q u ’il établit sont « incompréhensibles ».

3° L e p r o c e s s u s p r i m o r d i a l d u D é lir e c h r o n iq u e . — Cette notion


de processus (K. Jaspers) que nous avons déjà exposée dans la deuxième Partie
de cet ouvrage et que nous reprendrons encore dans le chapitre III de sa
sixième Partie, cette notion qui correspond à l’idée de « maladie délirante »
(concept qui s’est toujours imposé à tous les cliniciens de J. P. Falret à E. Bleu­
ler, K. Schneider, E. Minkowski ou P. Guiraud), elle a été plus ou moins
directement I t explicitement reprise p ar Daseinsanalyse ou l ’analyse phéno­
ménologique (E. Minkowski L. Binswanger, J. Z utt, etc.). A cet égard,
les travaux de K . Conrad, de W. Janzarik, ou d ’autres dont nous avons plus
haut rappelé les études sur le « délire primaire », m éritent une particulière
attention. On en trouvera un exposé et une discussion dans l ’ouvrage de
F. Alonso Fernandez (1970). Le dynamisme de la production délirante carac­
téristique des Délires chroniques doit être envisagé comme un processus
discursif et non pas seulement comme une expérience vécue. Autrem ent dit, le
Délire chronique m et en jeu, comme l ’avait bien vu Falret, une réflexion qui
engendre le délire p ar le délire. Bien entendu, ce dynamisme est, par les forces
affectives et notam m ent la sphère inconsciente des pulsions et de leurs repré­
sentants, essentiellement phantasmique. Mais si le Délire apparaît en effet
comme une manifestation de la positivité d ’une construction idéo-yerbale
et plus encore de la positivité des tendances affectives q u ’il satisfait dans
III. ÉCOLE P SY C H A N A LYTIQ U E 757

les symboles qui figurent sa thématique, il s’impose aussi comme une


déformation ou une décomposition de l’être conscient, une aliénation de
la personne. Même si parfois il paraît être un pur diam ant, il n ’est pas
possible de l’isoler de la production qui l’a taillé.
Si ce processus idéo-affectif constitue la manifestation clinique du fa it
primordial du Délire, il ne peut évidemment être considéré lui-même comme
primaire e n ce sens que les idées ou le langage dans lequel il se manifeste ne
peuvent être considérés comme composés d ’éléments générateurs du Délire.
Il f a u t plutôt considérer ce processus comme un processus de désorganisation
d o n t le délire est l’effet. A u t r e m e n t d i t , c e q u ’i l y a d e r r i è r e l a n o t i o n
CONTRADICTOIRE DE DÉLIRE PRIMAIRE C ’EST LE CARACTÈRE ESSENTIELLEMENT
SECONDAIRE DU DÉLIRE, EN CE SENS QUE LE DÉLIRE NE SE MANIFESTE COMME UN
PHÉNOMÈNE POSITIF Q U ’A LA CONDITION DE DÉPENDRE D ’UN TROUBLE NÉGA­
TIF. Ce q u ’il y a derrière le Délire ce n ’est pas le Délire, «nais le bouleverse­
ment structural du système de l a réalité et de l a personne tel que tous les
cliniciens classiques l ’ont toujours mis en évidence dans la forme et l ’évolu­
tion du Délire chronique.
Dès lors, les diverses variétés, espèces ou phases du Délire nous apparaissent
en clinique comme des manifestations de ce qui revient dans le processus global
et primordial à la désorganisation de l ’être conscient (de la personnalité)
et à la production idéo-affective qui pousse les forces de l ’Inconscient, des
pulsions et des désirs à envahir ou même à anéantir le système de la réalité
en lui substituant un monde phantasmique. Par là, nous paraît évident que le
processus délirant n ’est réductible, ni à un mécanisme « simple », ni à un phé­
nomène positif réputé par l ’effet d ’une étrange illusion être son propre élé­
ment générateur : il est essentiellement complexe et, en dernière analyse,
secondaire à la désorganisation de l ’être psychique qu’il implique. L ’aliéna­
tion du Moi ne dépend pas seulement de l ’autre que représente l ’Incons­
cient, mais de cette métamorphose, mouvement inverse de son autonomie,
par laquelle il redevient ce q u ’il était avant de devenir ce q u ’il avait à être.
En reprenant ainsi la formule même de Freud, nous entendons indiquer que
l’aliénation du Délirant dans cette forme d ’existence qui obéit à l ’Inconscient
en échappant aux exigences de la loi de constitution de la réalité, que cette
aliénation ne dépend certes pas de quelque avatar événementiel ou conjonc-
tural (fût-il pré- con- ou post-natal) des situations ou des relations intersub­
jectives, mais plus profondém ent d ’un travail d ’auto-destruction. C ’est
pourquoi, pensons-nous, tan t de Psychiatres ont parlé à ce sujet de « Psy­
choses endogènes ». Mais, bien entendu, à notre sens ce concept ne saurait
exclure, comme nous avons déjà eu l ’occasion de le préciser, l ’idée d ’un pro­
cessus acquis.
Ce n ’est pas dans le conflit de l’endogène et de l ’exogène q u ’au terme de
cet exposé historique et logique des idées sur les mécanismes générateurs
spécifiques du Délire chronique, de la Psychose p ar excellence ; ce n ’est pas
dans ce conflit que réside le vrai problème. Il est bien évident que l ’idée même
d ’une ontologie de l ’être psychique renvoie à son ontogenèse. Ce qui est en jeu
758 P SY C H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

pour nous, c’est sous le couvert d ’une découverte d ’atomes psycho-physiques


ou de germes affectifs le problème de savoir si le'Délire dans sa réalité clinique,
sa physionomie, son potentiel évolutif, les modalités de sa manifestation, est
réductible à un mécanisme simple. Les théoriciens du xixe siècle et les théori­
ciens du xxe siècle (y compris les Psychanalystes) n ’ont pas su échapper à ce
réductionnisme. Pour les uns, en effet, la Psychose hallucinatoire est engendrée
p ar des phénomènes neurophysiques ; p ou r les autres, elle est engendrée p ar un
accident de la vie relationnelle contemporaine des protoexpériences infantiles.
Dans les deux cas le Délire se développe, ou comme un cristal, ou comme une
graine, c ’est-à-dire est conditionné p ar une structure élémentaire qui le déter­
mine. Il nous semble q u ’être délirant c’est essentiellement le devenir. E t c ’est
l’histoire de ce destin que nous devons m aintenant tenter de découvrir dans et
p ar la Clinique en donnant au terme de processus prim ordial son sens plein,
celui d ’une impuissance d ’être et celui d ’un besoin de ne plus être.
Mais il faut aller plus loin encore — et nous irons lorsque nous examinerons
les problèmes pathogéniques auxquels nous renvoient nécessairement, comme
nous venons de le voir, les problèmes de description sémiologique, de phéno­
ménologie et de nosographie. Oui, il faut aller jusqu’à nous dem ander ce qui
constitue la réalité du Délire. Si elle n ’est pas une mosaïque d ’atomes physiques
ou de mécanismes psychologiques, cette réalité ne peut être que celle d ’un pro­
cessus de désorganisation. Et c ’est précisément cette réalité processuelle q u ’une
certaine école psychanalytique, puisant d ’ailleurs son inspiration dans la théorie
psycho-dynamique freudienne la plus classique, remet en question. C ’est la
Clinique en tant q u ’elle se saisit d ’une modalité d ’existence pathologique qui
peut et doit répondre à cette question, c ’est-à-dire contester à son tour cette
remise en question. Et c’est ce que nous allons faire. Le lecteur voudra bien
excuser la longueur de cette préface historico-logique à l ’étude des Psychoses
délirantes chroniques. Elle était nécessaire deux fois : pour clarifier les des­
criptions cliniques des structures de l ’aliénation que représentent ces Psychoses
— et préparer les leçons que nous devons tirer « en connaissance de cause » des
mouvements processuels de ces Psychoses, pour envisager leur Pathogénie.
Pour pouvoir expliciter la théorie de ces maladies de la réaüté, nous devons
établir leur réalité...
L E P RO C ESSU S P R IM O R D IA L 759

IL — LES HALLUCINATIONS
DANS LES DIVERSES ESPÈCES DE DÉLIRES CHRONIQUES

En reprenant plus haut le fil de l ’histoire des espèces du Délire chronique


(genre qui enveloppe les formes paranoïdes de la Démence précoce et du groupe
des Schizophrénies trop souvent considérées comme le genre lui-même), nous
avons proposé de discerner des espèces de délires chroniques correspondant
chacune aux phases du « Délire chronique » décrit par les Classiques du
xixe siècle. Nous devons essayer m aintenant de situer toutes les variétés déli­
rantes des « perceptions-sans-objet-à-percevoir » au sens large du terme, dans
la physionomie clinique de ces espèces. Bien entendu, nous devons nous en tenir
ici à une sorte de « synopsis » très schématique de cette description qui constitue
à elle seule les deux tiers de tous les Traités de Psychiatrie et de toute la litté­
rature psychiatrique. On nous pardonnera de viser à être plus concis que
complet. Nous nous devons d ’attirer l ’attention du lecteur sur le fait que la
forme elliptique de ce qui va suivre ne s’en réfère pas moins à nos écrits anté­
rieurs et à nos expériences cliniques.

* *

Cette expérience clinique est naturellement pour chacun de nous, confuse.


C ’est une somme d ’observations en grande partie oubliées et dont l ’accu­
mulation nous fournit une espèce de (( table des matières », de réservoir de
connaissances en quelque sorte « brutes ». Cependant, nous pouvons sur ce
point nous appuyer sur des études cliniques conduites pendant des dizaines
d ’années et dont nous avons entrepris (notam m ent avec P. Bernard il y a
quelque trente ans déjà) de classer quelque deux cents cas. Mais parm i ceux-ci,
quinze observations sont pour nous comme les Tables de la Loi clinique.
Elles sont une sorte de « musée » psychopathologique formé p ar les tableaux
cliniques, on pourrait dire les œuvres ou les chefs-d’œuvre de malades que
nous avons particulièrement étudiées et dont nous avons été, pour ainsi dire,
le compagnon du Délire.
Nous n ’avons certes pas attendu les conseils que nous prodiguent ceux qui
s’avisent que l ’aliénation mentale a un sens, même chez les grands délirants
qui ont perdu tout bon sens, pour entendre le sens de leur délire. Mais cela
ne nous conduit pas à adopter le culte idolâtrique de la Déraison qui attribue
la folie à l ’Hum anité entière en la repérant au niveau même de la constitution,
de la dialectique structurante du symbolique et de l’imaginaire, du signifiant
et du signifié (sinon du référent), de la satisfaction du désir constituant son
objet, et de la déréliction irrémissible d ’une demande sans fin. N on, les délirants
ne sont pas des Hommes dans le plein sens de leur personnelle humanité,
ayant perdu avec le pouvoir de « se faire » la possibilité de leur liberté. Et cela
760 P SYC H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

non plus ne donne pas raison à ceux qui se font d ’eux l ’idée d ’hommes morts
(de corps sans organes, c ’est-à-dire sans vie), « machines désirantes » englobant
d ’ailleurs tous les hommes dans la même absence, le même vide et le même
vice : le néant de toute organisation, de toute conscience et de toute raison.
Pour nous, les délirants, ces hommes que seule la Psychiatrie a à prendre en
charge, ils ne sont justem ent pas comme les autres. Ils sont ces grandes et
tristes figures de l’Aliénation non pas générale mais individuelle, celle de
l ’homme pourri dans les viscères de son « corps psychique ». Les Psychiatres
les font « leurs », non point pour les traiter en objets mais pour en faire les
sujets de leur propre angoisse et de leur propre responsabilité. C ar ce ne sont
pas les philosophes (qu’ils s’appellent J.-P. Sartre, M. Foucault ou G. Deleuze),
ce ne sont pas des idéologues qui, mieux que nous, qui, hélas ! n ’y parvenons
que rarement, sauront résoudre le problème existentiel du Délire, du Délire qui
n ’est jam ais une solution pour n ’être toujours q u ’une fausse solution.
Bien sûr, il est facile aux beaux esprits de surenchérir sur l ’étem el retour
du thème de l ’irréalité de la réalité. Mais, justement, nos Délirants (les vrais
Aliénés et non pas tous les hommes qui font des folies ou font les fous) ce sont
des malades de la réalité. Ils sont là, devant nous, comme pour nous rappeler
par le vide q u ’en eux a creusé le Délire, ce q u ’est la réalité, c ’est-à-dire la loi de
notre existence. Que pour ceux qui considèrent que la Conscience est incons­
ciente, que la Déraison est la suprême raison, il n ’y ait pas plus de Réalité que
d ’irréalité, et que nos Délirants soient des machines merveilleuses et génialement
montées, cela va de soi. Mais pour nous, comme pour ces malheureux dont
nous avons essayé de déchiffrer le secret et de délivrer le destin, la Réalité
perdue, par le Délire nous apparaît, dans ce manque tragique, être la loi
même de l ’existence. Le Délire est une dém onstration ab absurdo de la fausseté
de la thèse des sophistes qui nient la réalité. Nos quinze Personnages Délirants
nous rappellent à l ’ordre de la réalité.

L’EXISTENCE DE QUINZE PERSONNAGES DÉLIRANTS

Parmi les quelques centaines de grands délires que nous avons longuement obser­
vés avant l’ère thérapeutique ou en tout cas dans la spontanéité de leur évolution,
soit à Sainte-Anne d ’abord (à la Clinique de la Faculté), puis à Bonneval, quinze
ont été pour nous pendant les quarante années où nous n ’avons cessé de penser aux
rapports du Délire et des Hallucinations, non pas seulement des sujets privilégiés
d ’observation mais de véritables compagnons d’études. Pour la plupart d ’entre eux
nous avons été intimement mêlé à la constitution de leur Délire, à leur milieu fami­
lial et social, jusqu’à partager en grande partie leur fantasque et phantasmique exis­
tence. Il ne s’agit pas de donner ici un résumé (d’ailleurs impossible, presque
aussi impossible qu’est l’illustration de l ’Hallucination) de leur Délire ; encore
moins s’agit-il de décrire les caractères structuraux dont ont été frappées ces figures
numismatiques du Délire mais simplement de silhouetter la physionomie et l ’histoire
de ces Délirants qui n ’ont cessé, sous nos yeux, d ’entrelacer ce qu’ils ont perçu pour
l ’avoir trop craint ou désiré à ce qu’ils ont perdu de raison pour s’être aliénés hors
Q U IN Z E PER SO N N A G E S D É LIR A N TS 761

de la commune réalité. C’est cet imbroglio où se perdent les relations du Délire et


de l’Hallucination que reflète leur « manière-d’être-au-monde-sans-y-être ». Tels
sont ces quinze personnages en quête d ’auteur d ’une psychopathologie du Délire
dans ses rapports avec l’Hallucination qui sont effectivement entrés dans le travail
même de notre œuvre psychiatrique comme pour lui fournir la réalité clinique de leur
irréalité, mais aussi pour nous livrer le sens et le contre-sens de leur existence ima­
ginaire (1). La Clinique du Délire exige en effet cette coopération de l’expérience
sans savoir et du savoir sans expérience. Es s’y sont incorporés et comme dissous
dans une transsubstantiation qui nous dispense de nous référer au détail de leur
observation pour ne saisir que la substance tout entière et implicitement passée de
notre propre connaissance psychopathologique. Ils ne sont pas des objets d ’obser­
vation ni des sujets d ’expériences, ni non plus des collaborateurs; ce sont des
co-auteurs auxquels nous rendons l’hommage que l’on doit à ceux qui ont véritable­
ment participé à.notre savoir. Car il est bien vrai que si le Délire ne saurait,
comme l’avait confusément imaginé Cotard, être assimilé à un travail scientifique
pour n ’être qu’une illusionnelle vérité, la connaissance scientifique du Délire
requiert de tenir son « travail » pour une recherche de la vérité. Sous l’absolu et la
dogmatique du Délire se dissimulent l’incertitude et l’angoisse du Délirant, de
telle sorte que celui-ci tel que nous l’avons connu dans ces « cas » (pour nous aussi
précieux que ceux de Helen West ou de Suzan Urban pour Binswanger), a été et
demeure l’Homme de la Tragédie humaine.

(1) Les catégories de l ’imaginaire dans la vie psychique et leurs rapports avec la
réalité de la personne font l’objet d ’une dialectique difficile que certains sophistes ont
su, par d ’habiles prestidigitations, confisquer au profit d ’une image de soi « pure­
ment littéraire ou théâtrale », celle d ’un masque ou d ’un rôle... J ’ai eu l’occasion, à
ce sujet d ’analyser l ’œuvre de P ir a n d e l l o (Allocution présidentielle au Congrès de
Milan qui a disparu dans les C. R. de ce Congrès comme dans une trappe merveilleu­
sement pirandellienne, en substituant à mon propre nom le nom d ’un autre... On en
trouvera le texte intégral, in Évolution Psychiatrique, 1971, n° 3, sous le titre « Piran­
dello ». Les Personnages et la Réalité ou le Moi n ’est pas l’Autre ). J ’ai ainsi montré que
l’on pouvait précisément tirer de cette représentation des personnages du théâtre piran-
dellien, une tout autre idée que celle du Moi-fiction, reflet des autres. Si, en effet,
l’usage de l ’imaginaire nous permet de disposer d ’histoires ou de personnages dans
l’espace imaginaire (Chacun sa vérité...), il existe une fatalité de l’imaginaire incon­
sciente dont nous subissons les fantasmes dans la fiction du rêve et dans celle de la
folie, et dont nous ne pouvons nous libérer qu’en recouvrant notre liberté d ’imaginer
(c’est le thème d ’Henri IV, du même auteur). La réalité de la personne pour autant
que chacun de nous en est l ’auteur (c’est, à mon avis, le seul sens de l’angoisse méta­
physique des Six Personnages telle que, il y a 50 ans je l’ai si intensément ressentie),
n ’est ni réductible à la fiction librement imaginée qui fait de nous un personnage des
autres (et de nous-mêmes considérés comme de simples auteurs), ni à cet enchaîne­
ment à l’imaginaire (à l’inconscient, c’est-à-dire à l’autre) qui constitue l ’aliénation
de la maladie mentale. Les Quinze personnages dont nous allons retracer en quelques
coups de crayon l’histoire, sont des personnes qui, en s’aliénant, ne sont devenues que
les personnages d ’une fiction, c’est-à-dire des Délirants.
762 P SY C H O SE S C H RO NIQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

Nos Quinze personnages représentent des cas tous typiques de Psychose hallu­
cinatoire chronique (car même si dans le premier groupe l’Hallucination paraît céder
le pas à l’interprétation, celle-ci est encore une forme de perception délirante à type
noético-aifectif), mais l’évolution et la structure de ces psychoses hallucinatoires ne
sont pas les mêmes pour ces quinze histoires exemplaires de Délire chronique.

— Dans un premier groupe nous rassemblerons 4 cas caractéristiques d ’un délire


hallucinatoire parfois très près de l ’interprétation, caractérisés par le travail d ’éla­
boration et de systématisation. Ces cas paraissent correspondre au groupe des Para­
noïas :
Cas 1 — Marguerite L...
2 — Germaine O . D...
3 — Marie L...
4 — Jean X...

On remarquera que ces délires se sont pour ainsi dire cristallisés, de telle sorte
que leur forme hallucinatoire statu nascendi et parfois paroxystique ou cyclique s’est
fixée essentiellement dans un système convictionnel inébranlable.

— Dans un deuxième groupe nous rassemblerons d ’abord deux cas typiques


de schizophrénie à évolution progressive vers une désorganisation autistique de la
personnalité et une désintégration de la forme hallucinatoire pulvérisée dans l’inco­
hérence idéo-verbale :
Cas 5 — Lucienne L...
6 — Henriette T...

Il existe cependant des cas où on observe spontanément une réversibilité à peu


près totale et spontanée d ’une longue évolution schizophrénique :

Cas 7 — Laurienne G. V...

— Dans un troisième groupe nous plaçons des Délires fantastiques (paraphrénies).


Trois de nos personnages peuvent illustrer cette modalité mythologique d ’existence
délirante et hallucinatoire :

Cas 8 — Jeanne D...


9 — Thérèse S. G....
10 — Blanche T...

Mais cette modalité de délire fantastique peut remarquablement succéder à une


phase plus ou moins longue de délire systématisé :

Cas 11 — Henri Sch...


12 — Louise S. F...

— Dans d ’autres cas enfin, le délire fantastique émerge difficilement du chaos


de la désagrégation schizophrénique comme pour nous montrer une fois de plus
Q U IN Z E PERSO N N AG ES D É LIR A N TS 763

quelles profondes anastomoses unissent ces diverses modalités et ces organisations


à divers niveaux de la « maladie délirante hallucinatoire ».

Cas 13 — Marie B. I...


14 — Marie-Anne B. Z...
15 — Marie T. L...

Telles sont les cariatides sur lesquelles nous avons tenté par la convergence de
notre regard et de notre réflexion de dresser l’architrame du temple des délires et
des Hallucinations. Ce sont ces personnages que, tout en en observant des centaines
d ’autres, nous n ’avons jamais perdu de vue pour qu’ils demeurent toujours au centre
même de notre perception des « perceptions-sans-objets-à-percevoir ». Car c’est par
eux qu’a commencé et fini, pour nous, la connaissance que nous avons pu acquérir
en quarante ans des rapports du Délire et de l ’Hallucination.

M a r g u e r i t e L... — D ’une famille de petits bourgeois de la Mayenne, elle était


professeur de piano. Elle présentait toutes les caractéristiques d ’un tempérament sen­
sitif. Pendant une existence conventuelle de plusieurs années, vers l ’âge de 32 ans,
elle développa insidieusement un délire hallucinatoire de persécution érotique (délire
typique des « vieilles filles ») à complexe de culpabilité sexuelle projetée sur un
« objet ». Cet objet, à la fois auteur de persécution et objet d ’érotomanie, a varié
selon les circonstances de sa vie et au travers de ses internements successifs. Le délire
était essentiellement hallucinatoire, à type de communication de pensée, d’échanges
de sensations et de relations intimes. Tous les jours pendant des années elle nous a
remis une lettre de 15 ou 20 pages où étaient relatées presque minute par minute
les perceptions qui lui étaient « envoyées » (et qu’elle recevait, comme la servante
de Marcel Proust « d ’une main confuse mais tendue »...). Toute son existence était
entièrement absorbée par cette introspection voluptueuse de tourments infligés
à sa vertu. Instable, virile, elle vivait parmi ses compagnes d ’internement comme
une déesse outragée mais régnant sur la gent féminine qui l’entourait et qu’elle pos­
sédait aussi dans l’alibi sécurisant de persécutions homosexuelles délirantes. Soumise
aux actions sadiques qu’elle s’infligeait à elle-même et à ses autres compagnes de
même sexe, elle entretenait un perpétuel drame sado-masochiste sous la forme même
d’une projection hallucinatoire devenue la dimension fondamentale de son existence,
comme pour démentir les idées classiques sur l ’absence d'Hallucinations dans la
paranoïa... Elle est décédée après quelques placements dans d ’autres établissements
psychiatriques à l ’âge de 60 ans sans jamais cesser d ’être fixée à cette modalité mas­
turbatoire, narcissique ou homosexuelle de délirer.

G e r m a in e Cl. D... — C’est une paysanne beauceronne née en 1888, à caractère


paranoïaque, méfiante, rigide, hypersthénique. Elle a présenté depuis l ’âge de 32 ans
un délire de persécution, puis de filiation. Elle a littéralement bâti un roman de cape
et d ’épée dont, descendante des Hohenzollern, elle est l ’héroïne. Elle figure assez
exactement T « auguste victime » qu’est à ses propres yeux le persécuté parvenu
à la phase de mégalomanie. Mais l’étude minutieuse du long travail discursif du
délire montre qu’il s’est élaboré à partir d’expériences délirantes hallucinatoires
qui dominèrent le tableau clinique au cours des dix premières années de l’évolution.
Celle-ci a été d ’abord assez cyclique ou intermittente pour qu’elle puisse demeurer
dans sa famille (sauf 2 ou 3 épisodes d ’activité délirante et hallucinatoire plus vive).
764 P S Y C H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

A partir de 55 ans le délire se systématisa en thème de filiation et de grandeur (Elle


est de la famille des Hohenzollern). Son histoire est entrée dans l ’Histoire et les
sources hallucinatoires de l’information (les voix, les persécutions et les suggestions
sorcières qui exerçaient sur elle le pouvoir occulte de la Jésuiterie et de la Franc-
maçonnerie) se sont taries. Cette psychose délirante paraissait évoluer vers un écla­
tement fantastique et mégalomaniaque du monde. Mais après quelques années
encore le délire s’est enkysté, somme toute, s’est arrêté. La conviction délirante
de sa filiation est restée seule dogmatique, mais en quelque sorte résignée à ne rester
pour elle qu’un secret. Finalement elle est sortie pour réintégrer à 78 ans son milieu
familial où elle vit encore.

M a r ie L ...— Toujours difficile de caractère, violente, active, passionnelle, fille-


mère, elle développa à partir de l ’âge de 45 ans un délire de persécution à forme
hallucinatoire (syndrome d ’automatisme mental avec écho de la pensée, commentaire
des actes, idées d ’empoisonnement et de persécution), avec désignation d ’un persé­
cuteur, puis changement d ’identité et du nombre de ses ennemis. Ses persécuteurs
pendant près de quarante ans ont varié sans que leurs maléfices, leurs insinuations,
leurs injures, les courants électriques qu’ils lui envoyaient changeassent beaucoup, ni
dans leurs mauvaises intentions ni dans les moyens pour parvenir à leur but. De par
ailleurs, l ’activité laborieuse de cette femme-servante extrêmement dévouée, véritable
« bourreau de travail », était forcenée, tout comme sa religiosité était, elle aussi,
fanatique. L ’évolution de ce délire hallucinatoire que nous avons suivi, presque jour
par jour, pendant près de trente ans était remarquablement cyclique. Sans aucune
raison apparente, brusquement le délire entrait en effervescence, ses irruptions
étaient toujours violentes et agressives dans leurs modalités stéréotypées. Il était
difficile de comprendre si la persécution était thématisée et romancée ; il semblait
plutôt qu’elle fût basée sur des expériences souvent nocturnes ou simplement liées
à la conjoncture de petits événements insignifiants. H a toujours été impossible de faire
sortir cette malade internée qui recevait (avec une certaine réserve et peu de cha­
leur) la visite de son fils unique sans jamais avoir établi avec lui de lien affectif
profond (autres que des sentiments d ’aversion et parfois de haine). Jusqu’à sa mort
à l ’âge de 82 ans elle a été active, bavarde, sthénique et coléreuse. Elle a vécu toute
la deuxième partie de sa vie dans l’irritation mal contenue et entrecoupée de vio­
lentes crises de délire à la fois interprétatif et hallucinatoire de persécution. L’ac­
tivité hallucinatoire constituait pour elle une référence à la seule réalité pour elle
importante, celle d’un monde ennemi, mystérieux et tout-puissant. L’expérience du
délire était chez elle très contrôlée et le plus souvent réticente ; il éclatait malgré elle
dans ses comportements, ses dialogues hallucinatoires, ses moyens de défense toute
une stratégie dirigée inlassablement contre l’Ennemi invisible toujours présent mais
dont les actions devenaient intolérables pour elle seulement au cours de « moments
féconds » du délire (dont la recrudescence était pour l ’observateur absolument
imprévisible « ohne Anlasse » comme disent les auteurs allemands).

J e a n X.... — Célibataire, fils d ’un savant géographe célèbre, il présenta à plusieurs


reprises, vers l ’âge de 25 ou 30 ans, des crises d ’excitation délirante appelées par
l’école de Magnan (il fut soigné avant 1914 à l ’Admission à Sainte-Anne)
bouffée délirante des dégénérés. Dégénéré il ne l ’était pas du point de vue de son
intelligence, mais il l’était en ce qui concerne l’équilibre de sa vie affective. Excité
et excitable, hypomaniaque, il dut être interné à plusieurs reprises, ses rela-
Q U IN Z E PERSO N N AG ES D É LIR A N TS 765

tions sociales étant profondément troublées. C ’est sur ce fond de troubles cycliques
que s’édifia un délire hallucinatoire d ’abord (avec expérience de persécution, Hallu­
cinations de l ’ouïe, sensation de transformation corporelle), puis essentiellement
interprétatif. Le travail du délire constitua le type même d ’une systématisation pseudo-
raisonnante. L’élaboration riche et solidement construite de ce délire d’interprétation
se développa sur un thème de filiation (il était le petit-fils d ’un prince Bonaparte,
étant bâtard de Persigny). Cette aliénation de sa personne occupa vingt ou trente ans
de son existence : accumulation de preuves et de documents, recherche de symboles,
démonstration par des signes « évidents ». A la fin de son existence (vers 55 ou
60 ans), il était parvenu à une certitude pour ne pas dire à une béatitude parfaite. Il
avait enfin tout prouvé... commeen témoignait, disait-il, lafleur de lys qu’il avait dans
le dos et qu’il « percevait », peut-on dire, sans la voir, interprétation « hallucinatoire »
par le caractère absolu du sceau sensoriel qui sanctionnait à la vue de tous la vérité
qu’il avait toute sa vie su percevoir dans tous les événements historiques les circons­
tances quotidiennes de sa vie, dans ses grimoires, ses archives, comme il avait su
percevoir dans tous les signes et tous les appels qui lui étaient mystérieusement adres­
sés ou déchiffrer les secrets que recélait la vérité de l’Histoire commune et de la
propre histoire de sa personne. Il mourut à l ’âge de 67 ans dans la satisfaction d’un
triomphe total sur ses ennemis dont il avait déjoué, nous disait-il, les complots grâce
à sa lucidité et son extra-lucidité... Ainsi la majeure partie de l’existence de cet homme,
intelligent, disert et charmant s’était-elle passée à composer un roman, mais un roman
dont les péripéties étaient par lui perçues comme les seuls événements de son existence
entièrement falsifiée au point que rien n ’entrait dans le champ de sa perception qui
ne portât le signe d ’une « réalité » cachée mais par lui mise au grand jour.

L u c i e n n e L... — Nous l’avons connue dès ses premières « bouffées délirantes »


à l’âge de 20 ans, puis de 22 ans, alors qu’elle était modéliste dans une maison de
couture parisienne. Elle vivait avec son amant. Celui-ci devint peu à peu son ennemi
persécuteur et hypnotiseur, son image interférant avec celle de son frère aîné qui
avait eu avec elle des rapports sexuels quand ils étaient enfants.
Elle présenta pendant une dizaine d’années, de 25 à 35, un délire d ’influence schi­
zophrénique que nous avons suivi jour par jour (contenus symboliques sexuels,
mode de pensée autistique avec une production phantasmique de rêve recouvrant
progressivement tout le système de la réalité et des communications avec autrui,
thèmes d ’homosexualité, d ’identification objectale à l ’image de la mère posses­
sive, etc.). Pendant trois cents heures d’analyse (1932-1935) nous ne pûmes (ou
nous ne sûmes) pas exploiter l ’énorme « matériel inconscient » qu’elle livrait dans
une « association libre » constante qui n ’était rien d ’autre que le langage du proces­
sus primaire de son Inconscient « retourné en doigt de gant ». Le transfert suffi­
sant pour maintenir la patiente en relation précaire avec la réalité pendant quelques
années ne l’empêcha pas de sombrer vers 35 ans dans un état catatonique terminal
dont elle-même exprimait (dans les rares propos que l ’on obtint d ’elle après 18 ans
d ’évolution) qu’il représentait le retour au sein maternel. Au terme de cette régres­
sion narcissique stuporeuse, incohérente, elle mourut d’une intervention pour un
abcès de la fosse ischio-rectale à l’âge de 38 ans. L’Hallucination — sous forme pré­
dominante de délire d ’influence — fut le phénomène avant-coureur du délire, puis
elle se résorba dans la pensée autistique elle-même, tout événement, comme dans un
rêve. ne pouvant dès lors être vécu que sur le registre d’une perception sans objet,
d'une perception sans monde.
766 P SY C H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

H e n r ie t t e T ... — Née en 1908, fille de parents universitaires tous deux, à


caractère sensitif. Issue d’une famille protestante, très- religieuse, Henriette a présenté
des troubles catatoniques graves dès l’âge de 18 ans (L’observation de ce grand délire
catatonique a été publiée dans l ’JÉvolution Psychiatrique, 1936, n° 4, p. 44-54). Elle
devint alors progressivement stuporeuse, maniérée, présentant de grandes crises
cataleptiques dont elle nous livra dans la suite le vécu délirant et hallucinatoire. Elle
était possédée du démon, soumise à son influence et vouée à de perpétuels exercices
de conjuration, de soumission ou de défense. Après cette grande période catatonique,
elle présenta un délire d’influence avec soliloques, négativisme, bizarreries du compor­
tement, évoluant assez rapidement vers un déficit schizophrénique typique (Le complé­
ment de cette longue observation a été publié également dans l 'Évolution Psychia­
trique en 1951, n° 1, p. 89-99). Elle était constamment ambivalente, oscillant entre
la réalité et le monde autistique de ses phantasmes mais de plus en plus immergée dans
un monde rétréci, stéréotypé et magique. Sa modalité habituelle de relation était
essentiellement humoristique et même bouffonne. Son langage émaillé de coq-à-l’âne,
d'énoncés saugrenus et fantasques reflétait cette tendance profonde au jeu teinté
d ’érotisme abstrait (Je voudrais être toute la journée dans une baignoire avec vous.
J ’aimerais bien être votre fils. J ’ai peur de vous démolir et après je ne vous aurai
plus pour vous mettre au monde tous les 4.000 ans moins 200 ans). C’est dans ce
galimatias abracadabrant que la modalité hallucinatoire du délire s’est progressi­
vement perdue au fur et à mesure que sa vie autistique est devenue de plus en plus
hermétique. Elle est décédée d ’une bronchopneumonie à 57 ans.

L a u r i e n n e G . V... — Née en 1892, c’est à l ’âge de 35 ans que cette mère de


famille vivant avec son mari et ses trois enfants commença à présenter après une
fausse-couche un délire hallucinatoire de persécution de type psychose hallucinatoire
aiguë, puis chronique (psychose paranoïde). Le syndrome d ’automatisme mental
(Hallucinations psychiques, psychomotrices, génitales, phénomènes d ’influence et de
possession érotique) fut intense et progressif. Le délire en quelques années devint
véritablement inextricable, avec néologismes, néoformation de concepts, pensée
magique. La patiente que nous observions presque quotidiennement ne cessait d ’être
hallucinée (trafiquée, transformée, possédée). Le délire dura 15 ans sans aucune autre
modification qu’une marche progressive vers une « démence paranoïde » dont l’évo­
lution paraissait inéluctable. Puis sans que jamais nous ayons pu déterminer sous
quelle influence le délire s’atténua jusqu’à disparaître à peu près complètement.
Il s’est littéralement englouti dans une amnésie systématique et qui dure encore. Son
mari étant décédé et ses enfants ne pouvant pas s’occuper d ’elle, elle fut alors placée
dans le Midi auprès d ’une vieille dame dont elle devint la servante la plus dévouée.
Dans la suite elle se plaça dans une maison de vieillards comme veilleuse de nuit.
La fin de son existence a été parfaitement normale (sauf une certaine tendance aux
soliloques qu’elle a toujours gardée jusqu’en 1969). Elle a été frappée alors d ’une
hémiplégie dont elle est actuellement rétablie mais qui a entraîné un déficit intellectuel
et une légère réactivation des dispositions délirantes anciennes sous forme de simples
« idées de persécution » et de revendication à l ’égard de l’entourage.

J e a n n e D... — Institutrice née en 1880, veuve depuis 1917, a présenté un premier


épisode de délire à l ’âge de 31 ans (1911). Elle a exercé son métier en menant une exis­
tence de petite bourgeoise tranquille et un peu triste à Paris jusqu’en 1924. A partir
de ce moment s’est manifesté un énorme délire hallucinatoire avec Hallucinations
Q U IN Z E PE R SO N N A G E S D É LIR A N TS 767

psychomotrices et toutes sortes de phénomènes d ’automatisme mental. Après plusieurs


années elle fut placée à la Clinique de la Faculté dirigée alors par H. Claude où elle fut
« l’objet » privilégié de toutes les recherches et études sur les Hallucinations et sur la
structure du délire au fur et à mesure qu’elle-même souriante, toujours merveilleu­
sement attentive à tous les événements du service, toujours accueillante, sensible et
compatissante, elle développait un des plus fantastiques délires que l ’on puisse soi-
même imaginer (cf. un petit fragment de ce monde « paraphrénique » dans notre livre
Hallucinations et Délire, p. 139-143). Elle a vécu à partir de l ’âge de 45 ans jusqu’à
sa mort dans une double existence, celle des événements réels et celle de la « mesoni-
rencie », c’est-à-dire d ’un monde à elle révélé par la toute-puissance des esprits qui
l’habitaient. Ceux-ci ont d ’abord cohabité avec elle sur un mode essentiellement hal­
lucinatoire, puis ils ont été absorbés par la fiction lorsque les agents de son information
devenus inutiles ont fait place à l ’imaginaire cosmique des événements prodigieux de
sa mégalomanie. Jusqu’à la fin de son existence elle a toujours été présente à la réalité
« ordinaire » mais uniquement occupée— ayant cessé d ’en être préoccupée ou inquiète
— à la magie d ’une fabulation tout à la fois cocasse et poétique. Elle est morte à l ’âge
de 60 ans en glissant doucement dans un au-delà qui était déjà là comme la création
d ’une infinité et d ’une éternité de douces fantasmagories sans cesse renaissantes
et sans cesse renouvelées, comme la respiration de son être voué au merveilleux.

T h é r è s e S. G... — C’est vers l ’âge de 27 ans que cette femme d ’origine paysanne
mais de très bon niveau intellectuel, fine, malicieuse, active, de caractère syntone,
a présenté un an après son mariage des idées de persécution et de jalousie. Après
4 ans de « méditation délirante » le début de possession érotique, d ’influence
magique et démoniaque s’est constitué à partir d ’expériences oniriques durant
son sommeil. Le délire, en effet, s’est construit sur ses rêves devenus pour elle source
d ’information et d ’expériences irrécusables d’une supra-réalité. La forme halluci­
natoire de cette fiction fantastique a été évidente pendant une dizaine d ’années
(de 1935 à 1945). Le personnage persécuteur nommé « Parent » est l ’auteur des viols
et des agressions psychiques « inimaginables » qu’elle subit. Ce sont des « crimes
royaux ». La source d ’information, ce sont des voix d ’invisibles innombra­
bles qui connaissent toutes ses pensées, la font parler et corrompent son sang
en lui injectant leur venin. Dans la suite c’est l’Administrateur de l’hôpital qui a
remplacé « Parent » augmentant encore la persécution fantastique par ses raffi­
nements pervers. Vers cette époque le délire (1945-1948) se métamorphosa pour
devenir en effet tout à fait fantastique avec un partage du monde en deux ordres
d ’événements : le monde symbolique de l ’eau (celui des rêves, des voix et de la magie
noire, de la sexualité) et le monde de la réalité quotidienne dans laquelle, internée
depuis 35 ans, elle s’est enkystée dans une routine stéréotypée. Elle vit sans vouloir
absolument en sortir (en s’opposant de toutes ses forces à toutes les méthodes et
toutes les entreprises thérapeutiques) dans ce monde délirant où a sombré son exis­
tence tout en conservant un sens aigu de la conception de la réalité et de ses lois.
Mais elle vit dans un « au-delà » d’où elle est inexpugnable.

Blanche T... — Née en 1895, célibataire, d ’origine bretonne. Caractère doux,


tranquille, réfléchie. Enfant elle disait ne vouloir se marier qu’avec un Préfet ou
bien si elle se faisait religieuse elle serait Supérieure. Petite employée à Brest. De mora­
lité très rigide elle n ’eut jamais de relations amoureuses. Le début de la psychose
remonte à l’âge de 42 ans. Elle s’est constituée d ’abord par des expériences délirantes
768 P SY C H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

et hallucinatoires à forte composante maniaque. Le fond dysthymique a d ’ailleurs


persisté pour imprégner tout le délire d ’une expressivité et d ’une fécondité (enthou­
siasme, euphorie, exaltation, espoir, menaces, prophéties) proprement insensées, ou
plus exactement fantastiques. Ainsi a-t-elle produit une extraordinaire fiction « sur­
réaliste » qui développa poétiquement une Théodicée, une Cosmogénie, une Cosmo­
logie, une Histoire et une Géographie absolument mythiques. Les événements pro­
digieux et miraculeux dominés par le combat avec Timothée (son père) sont épars
dans un Temps et un Espace imaginaires sans autre point d ’impact que les sensations
horribles éprouvées dans toutes les parties de son corps, clavier douloureux où se joue
ce martyre grandiose. C’est par kilos qu’on peut mesurer l’énorme production écrite
de ce délire inépuisable. Nous ne 1’avons connue qu’en 1945 alors que le délire évoluait
déjà depuis 8 ans. Elle avait été pendant des années et tout en continuant son métier
(voyageur de commerce) en proie à de véritables transes d’écriture automatique, et
durant toute la nuit au lieu de dormir elle ne cessait d ’avoir des communications et
des dialogues avec des voix. Ensuite la fabulation a submergé la forme hallucinatoire
de l’information délirante. Cela n ’a d ’ailleurs jamais empêché Blanche de se montrer
constamment travailleuse, cordiale, attentionnée, toujours prête à rendre service et
à nous manifester quotidiennement sa confiance et son affection. Un seul incident
troubla nos bonnes relations pendant plusieurs années. Nous égarâmes un de ses
cahiers (une pièce de théâtre qu’aurait pu écrire Ionesco et qu’elle avait écrite sans
bien sûr jamais connaître cet auteur). Elle en fut atterrée, non pas par la perte de cette
composition mais par le danger qu’un écrit faisant état des « choses les plus terribles
du monde » pouvait faire courir à tous ceux qui pouvaient le lire. A la fin de sa vie
elle répétait de mémoire des fragments entiers de son œuvre (1) et sans jamais se dépar­
tir des « vertus théologales » qui la liaient à son Délire, à sa Religion, à son Dieu,
au terrible Père Timothée son créateur et son persécuteur. Quelques mois avant
sa mort, épuisée par cette douloureuse mégalomanie qu’elle subissait comme le plus
horrible martyre (les choses horribles qu’elle savait, qu’elle sentait et que recélaient
sa pensée et son corps), elle devint triste et comme découragée déclarant notamment :
« Je me sentais toujours victorieuse mais maintenant je ne me sens plus la force de
lutter. Nous sommes anéantis, nous sommes vaincus ». Elle mourut à l ’âge de 63 ans
après une intervention pour un cancer de l ’intestin. Elle s’éteignit sous nos yeux dans
les affres d ’une agonie qui portait le délire à son plus tragique désespoir, l’horrible
chose qu’il représentait pour elle dominant, jusqu’à la fin, l’horreur de la mort réelle.

H enri Sch ... — Né en 1874, pharmacien et député. Caractère paranoïaque (idéa­


liste passionné). Le délire s’est développé progressivement à partir de l’âge de 43 ans.
Très préoccupé par la microbiologie, ses prétentions scientifiques devinrent de plus en
plus aberrantes. Il devint guérisseur et fut condamné à ce titre. Très exalté par ses
recherches, il développa d ’abord un délire de revendication (on ne reconnaissait pas
sa science, ses découvertes, ses inventions et ses dons). Il vécut ensuite pendant des
années dans la claustration et dans un état de saleté repoussante. Progressivement
le délire se transforma en délire hallucinatoire d ’inspiration et de communication
divine. Ce qui ne fut pendant 15 ans que la polarisation d ’un système délirant de

(1) On en trouvera des extraits dans mon article « La psychiatrie devant le Sur­
réalisme », in Évol. Psych., 1948, 4, p. 3-52.
Q U IN Z E PER SO N N A G E S D É LIR A N TS 769

persécution devint un délire fantastique cosmique. Pendant les années où nous avons
pu l’observer, il se montrait d ’une solennité grandiose, ayant acquis la physionomie
de Dieu le Père, la figure la plus majestueuse de l’iconographie religieuse. Il avait
des cheveux blancs, une large et soyeuse barbe blanche, un visage lumineux et des yeux
d ’un bleu céleste. Il trônait littéralement dans son lit au milieu de ses innombrables
feuillets où il entassait, plans, schémas, calculs et prophéties. Il était devenu vraiment
« Dieu », le Tout-Puissant qui daignait à peine jeter un regard sur les misérables
« créatures médicales ». II entrait souvent en extase et puisait ainsi dans la force cos­
mique l’inspiration prophétique dont il consentait parfois à prodiguer les divines
inspirations. Il régnait vraiment sur le monde. Tous les événements tournaient autour
de lui. Un matin, après le bombardement d ’une ville voisine, interrogé sur ce qu’il
avait entendu il s’indigna que ce pauvre petit médecin eût l’audace de prétendre
avoir entendu des explosions que seul, lui, pouvait entendre. Il mourut dans cette
omnipotence fantastique de cachexie à l’âge de 69 ans.

L o u is e S. F... — Veuve depuis plusieurs années, musicienne (pianiste) d’un cer­


tain talent, elle développa sur un fond d ’excitation psychique à partir de 40 ans un
délire de persécution à mécanismes interprétatifs et hallucinatoires inextricablement
mêlés. Elle se créa ainsi un monde de fiction qu’elle se représentait et présentait comme
un immense complot de « gens de cinéma et de théâtre » qui cachaient les choses et
les personnes authentiques pour y substituer un monde factice et théâtral. Ce thème
se développa pendant une dizaine d ’années jusqu’à recouvrir complètement toute
la réalité d ’une surréalité artificielle dont elle s’amusait du talent et de la fantaisie
des malicieux et inconnus auteurs tout en les accusant des plus noirs desseins. Il
s’agissait d’abord d ’un complot, puis ce complot a dégénéré en une sorte d ’entre­
prise burlesque de démolition de la réalité. Irritable, joviale, excitée, elle garda jusqu’à
la fin de son existence, à 70 ans, un grand sens de l’humour et des capacités intellec­
tuelles et culturelles de bon niveau. Elle paraissait par son délire d ’omnipotence assu­
mer un rôle de puissance virile qui exerçait son souverain pouvoir sur les choses et
les autres. Laborieuse, au fait de tous les événements de l’univers asilaire, elle vivait
isolée de tous par la barrière d’un délire qui la retranchait d ’une réalité viciée par
les autres et accessible pour elle seulement au second degré, celui d ’une interprétation
constante qui falsifiait toute réalité. Toutes ses perceptions étaient vécues comme
fausses, dans une sorte d'Hallucination à l’envers ; elle ne percevait que de faux objets
mais les percevait comme réellement faux.

M arie B. I... — Fille de petits bourgeois parisiens, elle s’est mariée à l’âge
de 30 ans. Elle ne tarda pas à présenter un délire très actif de persécution avec Hallu­
cinations multisensorielles, expériences délirantes vives et répétées. Dès cette
première effervescence délirante le mari se transforma en persécuteur, et le délire
essentiellement hallucinatoire avec recrudescences oniriques nocturnes d ’abord devint
assez rapidement fabulatoire. Une série de scènes et de faux souvenirs se substitua
à la trame de l’existence réelle par l’effet d ’une fabulation rapide puis stéréotypée.
C’est ainsi que les événements du mariage furent recouverts par une suite abraca­
dabrante d ’aventures burlesques et rocambolesques. Elle se disait informée (infor­
mations à caractère le plus souvent hallucinatoire acoustico-verbal et psychique)
qu’elle était l’épouse d ’Hitler, puis plus tard de Staline. Après une longue phase
(dix ans) de ce délire hallucinatoire assez bien systématisé, elle devint tout à fait
autistique et incohérente. De plus en plus désordonnée dans son comportement,
770 P SY C H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

inadaptée à la moindre vie sociale, elle ne vit depuis vingt-cinq ans que dans et par
les scènes stéréotypées de sa pauvre existence. Elle s’y réfère sans cesse, ajoutant
seulement quelques détails à l’imbroglio dont elle défend avec conviction et véhémence
la véracité. L ’ensemble a subi une transformation de plus en plus mégalomaniaque,
les héros de son monde s’étant divinisés et sa malheureuse existence de recluse aban­
donnée par tous les siens est vécue actuellement (trente-cinq ans après son internement
et sa métamorphose délirante) comme une merveilleuse aventure qui se situe hors
du temps, de l’espace et de l’histoire, dans la dimension proprement fantastique d’un
monde cependant étroitement circonscrit à quelques faux souvenirs anecdotiques,
comme des images d ’Épinal. Sa personne a véritablement subi une transformation radi­
calement autistique. Somme toute, elle a parcouru très rapidement toutes les étapes
du fameux « délire chronique » des auteurs classiques, et elle est parvenue en brûlant
ces étapes à la phase de mégalomanie et de « démence vésanique ». Encore faut-il
ajouter que l’affaiblissement, la « Verblödung », n ’est, au terme actuel de l’évolution,
que relativement peu marqué.

M arie-Anne B. Z... — Née en 1884, en Bretagne. Elle y vécut jusqu’à 18 ans,


après une scolarité médiocre. De caractère très enjoué, très gaie, très sociable, cette
petite bonne bretonne eut la chance d’être prise en affection par une famille égyp­
tienne qui la prit comme « dame de compagnie ». Elle fit en Égypte la connaissance
d ’un petit commerçant qui fut pendant plusieurs années son amant. Us se marièrent.
Elle fit plusieurs fausses-couches. C ’est pendant ce séjour en Égypte, à l ’âge de 28 ans,
qu’elle commença à délirer. Elle présentait des idées de persécution et de jalousie ;
elle avait un langage incohérent, une conduite peu sociable (attitude de rêverie, semi-
mutisme). Elle se croyait très riche, pensait que les commerçants lui prenaient
l’empreinte de ses doigts. Mais pendant des années, elle vécut dans son foyer librement
et sans incidents. Peu avant la guerre de 1914, elle rentra en France pour vivre dans
sa famille dans la Région parisienne. Le délire ne subit aucune rémission et la tolé­
rance du milieu familial lui permit de vivre à peu près normalement jusqu’en 1926.
Il s’agit d’un cas, à cet égard, très remarquable d ’une Psychose délirante ayant évolué
malgré une activité hallucinatoire « fantastique » pendant près de vingt ans, hors
d ’un milieu ou de toute influence psychiatrique. Elle fut d ’abord placée dans une bonne
Maison de Santé de la Région parisienne, au Château d ’Orly, puis transférée à Bonne-
val 7 ans après. Je la connus donc alors qu’elle délirait depuis plus de vingt ans et
qu’elle était âgée de 49 ans.
Pendant 20 ans, elle n ’a cessé de rester confinée, n ’établissant qu’un minimum
de contact avec l ’entourage. Elle s’occupait cependant un peu, mais rien ne l ’intéres­
sait que son monde délirant. Les thèmes initiaux de jalousie et de persécution qui
transparaissaient au travers des propos rares de ses dialogues hallucinatoires se trans­
formèrent en mégalomanie fantastique. Ce délire déjà très systématisé dès le début
de notre observation l’est resté jusqu’à la fin. Il s’exprimait surtout par ses écrits
plus incohérents que son discours. Princesse de Haute-Égypte, elle refuse sa véritable
identité et même de signer de son nom : elle reniait vraiment le Nom de son Père. Elle
se croyait danseuse et mère de plusieurs milliers d’enfants. Tous les jours elle attendait
l’arrivée — en Beauce — d ’un navire qui devait venir la chercher pour la ramener
dans son château où il y a plus de 200 pièces — Les « Égyptiens » sont constamment
auprès d ’elle; elle « décamoufle » leurs visages. Ils se tiennent généralement au plafond
ou derrière elle. La nuit, ils la battent; ils chauffent le matelas. Parfois, ils sont sur
ses doigts. Il leur arrive d ’être jusqu’à douze sur elle. Pendant longtemps, ils la forçaient
Q U IN ZE P E RSO N N AG ES D É L IR A N T S 771

à penser et à parler, mais maintenant ils embrouillent tout. Elle a accouché de


50 enfants. Tous ces événements se réfèrent à une vie autistique qui est particulière­
ment active pendant la nuit. L ’énoncé même du Délire constitue une référence per­
pétuelle à une connaissance hallucinatoire de ce monde fantastique, le seul qu’elle
reconnaisse vrai face à celui où elle vit dans l’attente de la Nef... Une hémorragie
cérébrale mit fin à ce tragique espoir le 31 mai 1954.

M arie T. L... — Née en 1901, maîtresse-servante d’un petit bourgeois qui l’épousa
après quelques années de concubinage, Madeleine présenta à l ’âge de 34 ans un
délire (en 1935) de persécution et d ’influence à thèmes mystiques et érotiques (expé­
riences délirantes oniroïdes avec excitation psychique). Pendant plusieurs années
ce délire correspondit à la description classique française de « la psychose hal­
lucinatoire chronique » avec syndrome d ’automatisme mental très riche (dialogues
hallucinatoires constants, voix, transmission de pensée). Mais vers 1942 le délire
subit une véritable métamorphose fantastique, manifeste dans sa conduite et son
accoutrement (maintenant ce n ’est plus moi qui suis hypnotisée, c’est moi qui
hypnotise). Ses excentricités d ’attitude et de langage révélaient sa mutation mégalo-
maniaque. Princesse du Sahara et impératrice de Thénanie, elle traitait avec hauteur
et dédain tout le personnel de la Clinique qui devait être à ses pieds. Le délire de toute-
puissance phallique et d ’hermaphrodisme lui conférait une identité multiple (je suis
dame-jeune fille, monsieur et bébé. J ’ai l’âge d’un homme de quarante ans. Je suis
une banque et à la tête d ’une banque il y a un homme. Mes organes sont des deux
côtés par transformation automatique en homme et femme). A ces fantasmes de trans­
formation sexuelle s’ajoutait celui du merveilleux corporel (Je suis un fœtus qui
n ’est pas né, un fœtus chez une mère. Moi mon corps d ’homme est chez ma mère. Je ne
suis pas née complètement. Je suis des morceaux). Elle partit un soir d ’hiver, en 1958,
où il gelait à — 20°. Pendant longtemps il fut impossible de la retrouver et on la
crut morte. Nous apprîmes qu’elle avait été internée dans un hôpital psychiatrique
de la région parisienne quelques jours après sa fugue. Depuis lors le délire fantas­
tique n ’a pas cessé mais ne s’est pas enrichi. Par contre, elle est capable d ’une assez
bonne adaptation à la vie sociale du service où elle est encore hospitalisée.

*
* *

C ’est donc en ne cessant de tenir sous notre regard cette « galerie des
tableaux cliniques » que nous allons faire une sorte d ’exposé, ou plutôt, de
« survol » des structures délirantes qui form ent les trois grandes espèces du
genre Délire chronique, pour tâcher d ’en dégager la physionomie et l’évolution
hallucinatoires.
Nous disons bien trois et non pas quatre (chiffre correspondant aux quatre
phases du fameux Délire chronique), car les « espèces intermédiaires » dont tous
les auteurs français et allemands qui se sont appliqués à l ’étude approfondie
de ce problème ont senti la nécessité constituent une masse qui, malgré sa
relative hétérogénéité, peut se contracter en une seule espèce. D ans la mesure
où, tirant la leçon de ce que nous avons établi plus haut sur la nécessité de
substituer un point de vue dynamique aux points de vue statiques traditionnels
et classiques, nous entendons pour examiner le problème de la structure hal-
772 P SYC H O SE S CH RO NIQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

lucinatoire des délires chroniques les classer -selon leur mouvement évolutif
(dont l ’Hallucination est pour ainsi dire l ’index), c’est bien trois grandes caté­
gories de Délires chroniques que nous devons décrire et non pas une (comme
font tan t de paresseux Psychiatres amateurs de simplification) et non pas cinq
ou six ou plus (comme font tant de Psychiatres trop amateurs de la multiplicité
des formes cliniques).

Phases du Délire chronique Espèces de Délire chronique

1. Interprétations. 1. Paranoïa (Délire d ’interprétation).


Hallucinations de l’ouïe.
Hallucinations de la sensibilité générale.

2. Mégalomanie. 2. Paraphrénie systématique (Psychoses


Hallucinations de l’ouïe. hallucinatoires chroniques).
Fabulations. Paraphrénie fantastique ( Délires
d'imagination ).

3. Démence vésanique. Schizophrénies (Délire paranoïde de


l’ancienne D. P.).

Nous allons donc examiner successivement le groupe des Schizophrénies —


le groupe de la Paranoïa et le groupe des Paraphrénies (1). E t pour chacune
de ces espèces de Délire chronique, nous préciserons sa définition (et l’histo­
rique des concepts qui l ’ont fixée), sa séméiologie, son évolution, sa nosogra­
phie et la dialectique de sa production dans leurs rapports avec l’activité
hallucinatoire.
— Mais bien sûr, nous allons le voir, les espèces de Délire ne nous appa­
raîtront pas comme des formes fixes « mécaniques » ou « endogènes » mais
plutôt comme des modalités du mouvement qui substitue ce Désir dont la
« Fantastique » fait des mots et des choses à la Réalité dont la « Logique »
place les choses dans la syntaxe des mots. Telle est, en effet, la leçon des choses
et des m ots ou l ’histoire naturelle de l ’aliénation spécifiquement, individuel­
lement et non génériquement humaine que nous ont enseignée la confidence
et la coexistence des Délirants que nous avons assez longuement fréquentés

(1) Il nous est souvent arrivé de préférer à Paranoïa le terme de Délire systématisé,
et à celui de Paraphrénie celui de Délire fantastique. Mais toute la Psychiatrie doit
tan t à la nosographie kraepelienne qu ’il nous paraît juste — même si nous n ’acceptons
pas les entités rigides que le grand Psychiatre allemand entendait décrire — de repren­
dre les mots et les intuitions mêmes qui ont permis à K raepelin de mettre de Vordre
dans le cadre des Délires chroniques et qui peuvent nous permettre d ’y ajouter main­
tenant un sens.
Q U IN Z E PER SO N N A G E S D É LIR A N TS 773

pour que leur « Histoire », ou plutôt le drame de leur « non-historicité » nous


interdise de les considérer comme des pantins ou des automates en leur consen­
tant un reste dérisoire d ’humanité. Reste conceptualisé comme « machine
désirante » au terme d ’un mouvement qui de G. de Clérambault jusqu’à
G. Deleuze passe par J. Lacan.
Ce n ’est pas parce que nous entendons maintenir l ’ordre d ’une nosographie
indispensable que nous céderons à la tentation de chosifier des abstractions
ou de réduire à des mots !es espèces de la « maladie délirante ». Pour nous,
c ’est Yarbre — pour autant qu’il n ’est pas justem ent une machine pour être
désirant — et non pas un fond mécanique qui est le modèle auquel nous nous
référons dans l ’Histoire naturelle des Délires.
774 P SY C H O SE S C H RO NIQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

G R O U P E D E S S C H IZ O P H R É N IE S

Héritier prolifique de la Démence précoce, le groupe des Schizophrénies est


non pas un vague concept m ais une espèce des maladies mentales caractérisée
p ar un processus de dissociation de la personnalité qui, rom pant ses liens avec
la réalité, se constitue en forme délirante, ou plus exactement, autistique de
l ’existence.

1° D é fin itio n . —■ Cette définition implique, pour nous, quatre carac­


tères fondamentaux : 1°) la Schizophrénie est essentiellement un Délire en
tan t q u ’elle est régression psychotique de l ’existence vers le monde des fantas­
mes; — 2°) le délire manifeste un processus de désorganisation de la per­
sonnalité; — 3°) le délire substitue au monde réel un monde autistique; — 4°)
l’évolution de la Schizophrénie se fait généralement vers un déficit caracté­
ristique de la vie psychique.

2° S é m é io lo g ie . — La Schizophrénie est un processus qui se manifeste


sur le plan clinique et selon Bleuler p ar des signes primaires (ou négatifs)
qui constituent le syndrome de dissociation psychique ou de rupture des
relations avec la réalité et p ar des signes secondaires (qui occupent, dit Bleu­
ler, le premier plan du tableau clinique) dont l’autisme avec ses idées délirantes
et ses Hallucinations. Cette double et complémentaire structure négative et
positive de la Psychose schizophrénique se manifeste en clinique p ar le délire
autistique qui fait de la Schizophrénie la maladie délirante par excellence.
Ce délire est essentiellement hallucinatoire (1) en ce sens que le processus
schizophrénique est vécu et exprimé sous forme de distorsion radicale de la
vie psychique de relation, d ’une expérience d ’altérité, d ’objectivation xéno-
pathique, de dédoublement, d ’étrangeté ou d ’événements insolites dont la
thématique (influence, m étamorphose télépathie, spiritisme, cohabitation
sexuelle) comme la forme structurale (phénomènes irruptifs, discontinus,
automatiques) constituent les caractéristiques du monde autistique, impé-

(1) Certains auteurs disent assez facilement que l ’Hallucination (particulièrement


verbale) est essentiellement schizophrénique... Il est en tout cas certain que les phé­
nomènes hallucinatoires se rencontrent en clinique psychiatrique avec une grande
fréquence chez les Schizophrènes. Ainsi J. H. H i l l (J. o f nervous and ment. Diseases,
1936,83, p. 405-421) estimait que 48 % des Hallucinés sont des schizophrènes. Mais
on peut dire que sauf pour les « formes simples » et surtout pour les « formes florides »,
les phénomènes hallucinatoires (notamment toutes les variétés d ’Hallucinations
délirantes) font partie du tableau clinique du « groupe des Schizophrénies ».
SC H IZO P H R É N IES 775

nétrable, énigmatique, de ses phantasmes. L ’ « extraversion » de l ’Inconscient


est la loi même de l’organisation de la personnalité du schizophrène et fait
de lui la proie de cet « Autre » qui se révèle par les actions, les combinaisons
ou des conjugaisons de forces ou d ’événements qui se déroulent à l ’intérieur
du Sujet ou qui, venus du monde extérieur, le visent en resserrant un cercle
d ’irréalité terrifiante ou cocasse mais toujours singulière, p ar quoi se carac­
térise 1’ « Eigenwelt » schizophrénique, cet univers concentrationnaire de la
solitude.
De telle sorte que tous ou presque tous les auteurs qui se sont attachés
à définir un certain nom bre de caractères généraux de la personne et du monde
schizophréniques, depuis les premières observations de Kraepelin (1) ou celles
de Bleuler (2) jusqu’à celles de H. S. Sullivan, de L. Binswanger ou de J. Wyrsch,
ont noté le mélange inextricable d ’idées délirantes et d ’Hallucinations. Soit que
ces perceptions délirantes (3) entraînent une conviction absolue dans une réalité
pour ainsi dire plus réelle que la réalité commune, soit q u ’au contraire elles
soient dotées d ’un coefficient propre d ’artificialité ou de passivité (dans 24 %
des cas notent par exemple A. Frieske et W. P. Wilson, 1966), comme si elles
entrouvraient un autre monde, le monde d ’une étrangeté si singulière, q u ’elle
ne se confond, ni avec la réalité, ni avec l ’imaginaire (K. Zucker, 1928). — U n
second caractère général des Hallucinations schizophréniques est leur caractère
verbal fantastique tel q u ’il s’exprime dans les énoncés abstraits et parfois incohé­
rents d ’un langage qui n ’en formule le sens que pour l ’ensevelir dans le laby­
rinthe d ’un discours incompréhensible et parfois néologique. — U n troisième
caractère général sur lequel Bleuler et tous les Psychanalystes ont insisté, c ’est
leur symbolisme sexuel qui se présente en effet dans le délire et les Hallucina­
tions des schizophrènes avec une sorte d ’évidence stupéfiante. — Tous les
auteurs insistent aussi depuis Kraepelin sur le fait que, généralement, toutes
ces idées délirantes et ces Hallucinations se présentent dans un Cham p de
conscience qui étonne par sa lucidité (4), ou parfois, son extralucidité. G. Bene-

(1) K raepelin , 1913, tome III, p. 670-684 et p. 833-853.


(2) Bleuler , p. 78-95 et p. 316-356.
(3) E ysenk et ses collaborateurs, et des auteurs comme M onteverde et
A. M arino (1968), ont fait des études sur la perception chez les schizophrènes qui
perm ettent de mettre en évidence ce trouble de l’audition (Pour les rapports avec la
surdité, cf. J. D. R ainer et coll. in K eu p , 1969, et K. Z. A ltshuler , 1971). Pour
P. M atussek , par contre et la plupart des auteurs, il n ’existe pas chez les schizo­
phrènes d ’altération des fonctions perceptives basales. Rappelons que M. A. C or -
ven (in K eup , 1969) a tenté de mettre en évidence, par l’étude des courants transcé­
phaliques directs, des troubles neuro-chimiques cérébraux qui seraient en rapport
avec certains états hallucinatoires des schizophrènes.
(4) Ce fait clinique, qui n ’est d ’ailleurs pas constant, est à la racine de l ’erreur
qui fait dire qu’il n ’y a pas de troubles de la Conscience dans les délires hallucinatoires
schizophréniques. Cela n ’est vrai qu’en partie. Les symptômes de déstructuration
du Champ de la conscience (cf. à ce sujet l’étude de K. L eonhard , 1964 ou celle de
Ey . — Traité des Hallucinations. il. 26
776 P SYC H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

detti (1955) a fait une étude très approfondie des relations de l ’Hallucination
des schizophrènes avec leur « état de Conscience » et nous pouvons en quelques
mots résumer la longue et pénétrante analyse du cas relaté par G. Benedetti.
Son observation, comme sa psychothérapie, m ontrent en effet que le trouble
de la Conscience dans la schizophrénie se situe à un autre niveau que celui qui
caractérise ce que nous appelons la déstructuration du Champ de la conscience.
C ’est-à-dire q u ’il consiste essentiellement en une rupture de la communication
au niveau de la désorganisation de l ’être conscient (aliénation de la personne).
La voix accusatrice est le porte-parole de l ’Autre que le Moi entend en n ’enten­
dant pas être ce qu’il a à être. De sorte que c ’est à un deuxième degré encore
un trouble de l ’être conscient; sans détriment en effet des troubles de la
Conscience que l ’on observe aussi et fréquemment au niveau de la déstructu­
ration de la Conscience, comme y avait insisté Berze. La désorganisation de
l’être conscient apparaît encore comme le fondement de « l’état hallucinatoire »
schizophrénique, ou, si l ’on préfère, la « manière-de-ne-pas-être-au-monde » du
schizophrène. — Enfin, nulle part peut-être ailleurs que dans les manifestations
de l ’autisme schizophrénique les Hallucinations ne sont aussi foncièrement
ambivalentes en ce qui concerne le lieu où se déroulent les événements vus,
entendus ou sentis; ce lieu étant pour ainsi dire tout à la fois extérieur dans le
monde des objets et intérieur dans la propre pensée et le corps du Sujet. —
Même si elles sont parfois « greffées » (Hallucinations réflexes) sur des bruits
extérieurs (O. P. Vitrogradova, 1969), les « voix » des schizophrènes sont des
apparitions ou des voix d ’un autre monde. Les expériences déjà anciennes (1928)
de K. Zucker (1) sont, à cet égard, fort intéressantes. Tandis que chez les sujets
en état d ’expérience hallucinatoire aiguë il y a une sorte de confusion entre per­
ceptions vraies et fausses, le schizophrène distingue parfaitem ent tous les bruits,
odeurs, courants électriques, etc., artificiellement produits de ses voix, de ses
impressions nauséabondes, de ses fluides... Il y a là une indication très intéres­
sante vis-à-vis du problème du diagnostic entre les Hallucinations des Schizo­
phrènes et celles des Délirants aigus (Rappelons les analyses de J. Wyrsch (1937
et 1939) à ce sujet; nous y reviendrons plus loin en exposant sur le même sujet
le travail de J. Glatzel, 1971). Récemment aussi, M. Alpert et K. N. Silvers(1970)
sont revenus sur ce problème du diagnostic particulièrement im portant, en
com parant ce qui se passe chez 35 alcooliques et chez 40 schizophrènes. Ils ont
mis en évidence la fréquence plus grande des Hallucinations acoustico-verbales
chez les schizophrènes, fait bien connu, mais aussi sur le fait q u ’elles se pro­
duisent plus facilement dans la solitude.
Pour ce qui est des diverses variétés de troubles psycho-sensoriels (Sinn­
wahrnehmungen, Sinnestäuschungen) ou des diverses Hallucinations ou Pseudo-

E. Vercellino, 1966, etc.) ne se rencontrent pas seulement dans les phases aiguës
ou processuelles, mais ils se manifestent aussi au fur et à mesure que s’accentue
le « déficit » schizophrénique (J. Berze).
(1) K. Z ucker. Archiv für Psychiatrie, 1928, 83, 706-754.
SC H IZO P H R É N IE S 777

hallucinations, ce sont les Hallucinations de l ’ouïe et les Hallucinations de la


sensibilité générale (Kraepelin, Bleuler) qui sont de beaucoup les plus fréquentes.
Ce fait a été confirmé p ar les études psychanalytiques ou psychiatriques contem­
poraines (Freud, Jung, V. Tausk, S. Federn, H. S. Sullivan, L. Binswanger,
K. Conrad, S. Lebovici, S. N acht et P. C. Racamier, M. A. Sechehaye, etc.)
qui ont tellement approfondi l ’étude des perturbations de la Communication
chez les Schizophrènes, soit en recourant à la minutieuse analyse des rapports
du symbolique et de l ’imaginaire dans le discours schizophrénique ou aux
interférences et surimpressions de la chaîne des signifiants avec le manque,
le désir ou la demande (J. Lacan, S. Leclaire, G. Rosolato, etc.) ; soit, avec
Heidegger, R. Laing, à la division du Moi, son clivage, sa fente, son décolle­
ment, toutes métaphores que l ’existence du Schizophrène « hypostasie »
(seule « réalisation » qui le satisfasse).

L e s H a llu c in a tio n s a c o u s tic o -v e r b a le s . — Toutes les formes du dia­


logue et de l ’écho impliquées dans le langage s’actualisent là, soit sous forme
d ’Hallucinations sensorielles (voix sonores, parfois tonitruantes, explosives) ou
d ’Hallucinations psychiques : transmission de pensées, dédoublement de la pen­
sée, syndrome d ’automatisme mental avec ses traits ici particulièrement caracté­
ristiques d ’écho de la pensée ( Doppelsprache), de vol de la pensée ( Gedankent-
zug), etc. Parfois l ’activité hallucinatoire est exclusivement acoustico-verbale
(B. Jansson, 1968, parle alors d ’Halluzinose auditive), et son caractère de phé­
nomène isolé, étonnant et détonant, serait même pour G. Sedman (1964) un signe
spécifique de schizophrénie. Ces symptômes hallucinatoires et délirants se combi­
nent plus généralement dans le contexte d ’un délire d ’influence, de viol et d ’intru­
sion, etc. A. D. Miller et coll. (1965) ont insisté, tout comme tan t d ’autres
auteurs, sur l’intrication des Hallucinations auditives chez les schizophrènes
avec les troubles de la pensée et du langage qui, effectivement, sont beaucoup
moins manifestes chez les schizophrènes non hallucinés. C ’est précisément
dans la totalité de l’événement délirant, celui d ’une influence étrangère, c’est-
à-dire dans les thèmes du délire qui expriment l ’asservissement, l ’avilissement,
l'anéantissement, la possession du Sujet par l’autre ou les autres, que le syn­
drome d ’automatisme mental à base d ’Hallucinations psychiques (c’est-à-dire
dans sa forme la plus subtile comme disait G. de Clérambault) apparaît
comme la forme la plus typiquement schizophrénique. Tous les phéno­
mènes qui le composent sont éprouvés et exprimés dans un style de lan­
gage et de pensée quï annonce ou indexe la dissociation schizophrénique
(troubles du cours de la pensée, irruption idéique, abstractionnisme, disconti­
nuité, barrages, dérivations prolixes, fond d ’incompréhensibilité et d ’incohé­
rence, défaut ou brouillage des « shifters », selon les linguistes). A cet égard,
la composante motrice de la perception hallucinatoire du langage est parti­
culièrement remarquable. D. Shakow (1966) a, à l’aide du « verbal som m ator »
de Skinner, montré l ’intérêt de l ’investigation tautophonique qui met en évi­
dence les troubles du langage intérieur (undersianning et everararticulating).
Et c’est en effet dans ces délires d ’influence les plus nettement schizophréniques
778 P SY C H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

que l ’on rencontre le plus nettement les Hallucinations et Pseudo-hallucinations


psycho-motrices, les voix entendues et parlées dans les mouvements de la langue,
du larynx, du diaphragme. Cette désintégration psychomotrice du langage
intérieur, cette qualité hallucinatoire des images kinesthésiques verbales sur
lesquelles Séglas avait tan t insisté, se rem arquent bien plus encore dans l’évo­
lution de la maladie dans ses phases terminales. Elle a en tout cas retenu
l’attention des auteurs encore récemment, et nous avons déjà cité les travaux
de L. M. Gould (1948 et 1950) et T. H. Spoerri (1966), de Cerny et Horval (1968)
T. Tnouyé (1970) sur la doublure psychomotrice dans l’Hallucination acoustico-
verbale.
Ces Hallucinations verbales, parfois tonitruantes, parfois au contraire
murmurantes et même « muettes », peuvent être terriblement significatives
(menaces de mort, accusations, insinuations, injures, calomnies, propositions
amoureuses, propos obscènes, communications surnaturelles, transmission
de messages ou d ’ordres par des machines, etc.) ; d ’autres fois elles sont
incompréhensibles (dévidement de phrases absurdes, mots jaculatoires, fortuits
ou néologiques). Parfois les malades tout en énonçant eux-mêmes les énoncés
hallucinatoires les plus chargés de sens déclarent q u ’ils n ’y comprennent rien,
car telle est bien la loi générale de l ’Hallucination q u ’elle est la voix d ’un
Inconscient récusé. Un schizophrène nous disait q u ’il entendait dire « On
lui coupera la braguette » et q u ’il ne comprenait pas ce que ça voulait dire.
Une autre de nos schizophrènes entendait parler toute la journée « Tu es
laide, tu es sale, tu sens mauvais » ; au lieu de comprendre q u ’elle était ainsi
honteusement visée, elle déclarait que c ’était un fou qui était obligé de clamer
ces « insanités incompréhensibles »... N ous avons déjà noté l ’importance attri­
buée par les auteurs de langue allemande (notamment J. Wyrsch (1) et
E. Straus (2)) sur le fait que les Hallucinations verbales les plus typiquement
schizophréniques sont en relation directe avec le Sujet (s’adressant à lui,
étant pour ainsi dire embrayées sur sa propre pensée) au point que, comme
le dit E. Straus, elles constituent un sixième sens, comme une oreille ouverte
sur un au-delà de fantastique. Par contre, il arrive que dans les phases ambiguës
et souvent initiales de la maladie, les voix parlent pour ainsi dire entre elles,
comme si le Sujet était seulement le téléauditeur d ’une conversation q u ’il
surprendrait comme elle le surprend. Naturellement, cette ouverture de la
pensée du Sujet sur le langage des autres — qui peut aller jusqu’à la substitution
totale du discours de l ’autre, à la pensée propre — est si intimement prise dans
le trouble même de la pensée schizophrénique, que c ’est le langage symbolique
et autistique du délire que tiennent les voix comme pour consacrer dans leur
discours ce que le Sujet pense sans vouloir ou pouvoir le dire. Tel est ce point
d ’orgue de l ’aliénation que constitue ici dans toute sa pureté l ’Hallucination
auditivo-verbale du schizophrène. E. Straus fait encore remarquer à ce sujet que.

(1) J. W yrsch, La personne du schizophrène, trad. fr., 1956, p. 25-30 et p. 34-36


(2) E. Straus, Phenomenology of the Hallucinations, in W est, 1962, p. 227-231.
SC H IZO P H R É N IE S 779

ces voix sont généralement peu localisées ou localisables, que, somme toute, elles
n'appartiennent pas au monde de la réalité, q u ’elles ne sont au fond les voix
de personne, comme si le schizophrène pouvait par son ambivalence et dans
son autisme tout à la fois s’entendre lui-même parler avec la conviction abso­
lue que le « je », ni les deux autres personnes (le toi et le il) du discours
n'existent plus.

Les Hallucinations corporelles (ou dites encore de la sensibilité géné­


rale ou cénesthésique) constituent, comme nous l’avons vu, l ’aspect posi­
tif du syndrome de dépersonnalisation. De telle sorte que le processus schizo­
phrénique qui est une aliénation de la personne engendre, tout aussi natu­
rellement et communément que les Hallucinations de l ’ouïe, de constants et
nombreux troubles hallucinatoires de la perception du corps. Et là encore, illu­
sions, interprétations, Hallucinations, Pseudo-hallucinations forment un amal­
game de fantastique à peu près indissociable dans et p ar leur énoncé. Le travail
métaphorique de la « métamorphose » ou de la « régression » psychotique
transforme le corps en lieu analogique où se jouent les scènes, les drames
ou les fantaisies des phantasmes du corps morcelé, de la castration ou du chan­
gement de sexe. Le délire hypocondriaque, les sentiments de changement, de
ride, d ’étrangeté, les illusions de mutilation, d ’empoisonnement, de décompo­
sition, de possession érotique ou diabolique, d ’expériences maléfiques, magné­
tiques, sado-masochistes, etc., multiplient à l ’infini l’angoisse somatique du
schizophrène qui désintègre dans son délire son corps comme sa propre pensée.
Ces symptômes sont parfois si im portants que l ’on a décrit une form e cénesthé­
sique de la Schizophrénie (G. Hüber, 1957) qui a fait l ’objet d ’un travail récent
de W. Thiele, 1971 (1).
Le corps des Schizophrènes en tant q u ’habitacle indésirable d ’une existence
non tolérée est un corps en état de décomposition m étaphorique, ou ce qui
revient au même, de régression phantasmatique. D ’où l ’importance du vécu
de dépersonnalisation et des thèmes somatiques de morcellement. La déper­
sonnalisation se rencontre dans 25 à 35 % des cas selon Bleuler, Benedetti,
W. Mayer-Gross, Slater, G. Sedman et M. Rizzo et coll. (1969) ; elle a paru
beaucoup plus fréquente encore à W. Klages, J. E. Meyer, etc. D ’apiès M. Rizzo
et coll-, les dépersonnalisés présentent deux fois plus d ’Hallucinations corpo­
relles que ceux qui ne le sont pas...
Nous pouvons, bien sûr, renvoyer ici à ce que nous avons déjà décrit à
propos des Hallucinations corporelles et de leur richesse d ’expression insolite
et surréaliste qui entrent dans leur vécu. Et nous avons vu à propos de la
mescaline, du haschich et du L. S. D. quels accents poétiques certains artistes
savent tirer de l ’expérience de ces drogues. Mais il nous faut bien préciser ici
que le Schizophrène est souvent sur ce point miraculeusement et spécifiquement

(1) W. T hiele, « Ueber das Wesen der Leibgefühlstörungen bei des Schizophrenien».
Fortschr. N. Psychiatrie, 1971, 39, 279-287, travail d’inspiration très voisine du point
de vue neurobiologique de P. G uiraud sur l’athymhormie.
780 P SY C H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

inspiré. C ’est que la désintégration de l ’espace vécu, en substituant à l ’espace


clair l ’espace noir (E. Minkowski) fait lever, comme dans la nuit mystique du
sens ou au cours des expériences d ’isolement sensoriel, une nuée d ’imaginaire
dans lequel le corps se dissout comme pour retrouver les délices ou les affres
des premières expériences qui l ’ont constitué. D ’où cet extraordinaire mélange
de lyrisme et d ’abstraction qui confère aux délires somatiques, aux Hallucina­
tions corporelles, aux expériences de dépersonnalisation du schizophrène, ces
accents esthétiques et métaphysiques.
Rappelons les thèmes décrits par Balvet (1936) : irradiation du sentiment de
dépersonnalisation aux objets extérieurs, perte de l ’élan personnel (Je suis un
m ort qui remue), perte de la matérialité du corps (Je passe comme une ombre),
sentiment d ’ubiquité et de limite du corps (Je suis loin de moi..., hors de mon
corps). Le schizophrène ne cesse en effet d ’éprouver des sentiments de trans­
form ation de son être. « Je me sens drôle... M on corps est en train de se
dissoudre... Je sens mes os trop légers... Mes intestins sont trop courts... M on
cœur se déplace... C ’est de l’air qui circule dans mon cerveau... Je suis une
feuille morte... Je deviens comme une spirale de fumée... », etc. On saisit ici
dans ces expériences de plus en plus m étaphoriques le caractère essentiel de
leurs « vécus » : ils ont un accent d ’étrangeté fantastique. Aussi, la plupart du
temps la transform ation somatique et les sensations de bouleversement de
l ’espace corporel (« Mon bras se dédouble »... « M on pied passe par-dessus ma
tête »... « Mes membres s’enroulent autour de m on cou »... « Mes jam bes enva­
hissent mon buste »...) sont-elles exprimées dans un délire de métamorphose
corporelle qui tente, sans y parvenir, de rendre intelligible le vécu ineffable de
l ’état délirant. L ’irradiation des sentiments de dépersonnalisation les étend au
monde des objets (déréalisation, sentiments d ’étrangeté de l’ambiance) et
enrichit ainsi l ’expérience de dépersonnalisation d ’une m ultitude de télescopages
et de fusions des schémas temporo-spatiaux, des perceptions du monde exté­
rieur. « Le m onde semble avoir perdu sa masse... Je passe comme une ombre
dans un monde d ’apparences simples de fantômes... Il n ’y a plus de lieu, c ’est
l ’ubiquité... Le corps n ’est plus formé, il est sans dehors ni dedans... Je suis
loin de moi-même, en dehors de mon corps ». Toutes ces impressions et illu­
sions se condensent dans le thème de transformation du vivant en objet inanimé
(« Une partie du corps est en fer, une autre est épaisse comme un mur...
M on crâne s’illumine comme une lampe »), ou dans celui de perte de la
substance corporelle (cc M a digestion est deux ou trois cents fois trop visible...
La matière est à jour... M on corps est diaphane et exsangue, l’eau et la matière
passent à travers »), ou encore, dans le thème de la dislocation et de morcel­
lement du corps (« M on corps n ’est q u ’une douleur... Mon cerveau se vide
à mesure que m on cœur se remplit de matières fécales... Je me fais l’effet
d ’avoir une tête comme si la bouche était dans le ventre et mes dents dans
les fesses »). Enfin, le fantastique peut au-delà de toute thématique diluer dans
l’abstraction même, la richesse inexprimable de l ’étrangeté vécue comme dans
des propos de ce genre : « C ’est effrayant d ’avoir des ossatures qui font des
voyages... La voix exorbitée sur le verre est à la merci du courant... J ’ai toute
SC H IZO P H R É N IES 781

une caroncule et mes fibres je ne sais pas où ». Si nous insistons sur cette
surcharge de fantastique verbal, c ’est q u ’elle fait partie de l ’expérience sensible
elle-même pour autant que celle-ci est plus infiltrée d ’abstrait que de vividité
sensorielle. Sans doute verrons-nous ailleurs (à propos des paraphrénies) le
fantastique idéo-verbal déborder encore plus largement le cadre de la déper­
sonnalisation immédiatement vécue. Les phénomènes de dépersonnalisation
chez les schizophrènes ont toujours ce halo imaginaire baroque qui les pro­
longe ou les dissout dans des illusions d ’identification (fausses reconnaissances,
sosies, transitivisme) ou de fusions « mystiques » avec la nature (délire cosmo­
logique, panthéistique, etc.) (1).
Cette profonde ambiguïté de l ’expérience schizophrénique, tout à la fois
« sensible » et « imaginaire », a suscité d ’innombrables travaux sur les rapports
de ce « rêve » avec son support sensoriel (« cénesthésie » ou « schéma cor­
porel »). Nous pouvons rappeler ici à titre de référence et de documentation
quelques travaux qui ont repris au cours de ces dernières années le problème
du « vécu » somatique de la dépersonnalisation, des distorsions cénesto-
pathiques ou somatognosiques des schizophrènes (G. E. Harris, 1962 ;
H. P. Remenschik et U. H. Talso, 1963 ; C. Gentili et coll., 1965 ; S. Follin,
1965 ; J. Eicke, 1965 ; A. Saavedia, 1965 ; C. Zanocco et G. P. Guéraldi,
1966 ; A. K. Aufriev, 1969 ; G. Bogliolo et coll. 1969 ; A. Rizzo et
coll. 1969 ; etc.). 11 nous suffit ici de noter que, cliniquement la déper­
sonnalisation chez les schizophrènes est le vécu d ’un processus morbide du
malade qui tend vers le délire ; en devenant persécuté, halluciné, négateur,
le schizophrène retrouve une pseudo-réalité, une pseudo-personnalité « dans
la mesure où le monde imaginaire remplace et joue le rôle du monde
réel » (Follin, 1950). De telle sorte que l’expérience de dépersonnalisation ne
peut être interprétée chez ce genre de malade, selon nous, que comme la
manifestation d ’une déstructuration de la Conscience et notam m ent de la struc­
ture de l ’espace vécu de la représentation des images (Henri Ey, 1954). Mais
s'ajoute à cette déstructuration, comme son complément proprem ent schizo­
phrénique, le bouleversement fantastique du monde autistique.
Nous devons souligner sans crainte de le répéter, que l ’activité délirante et
hallucinatoire lie inextricablement le vécu au pensé et au parlé dans cette rhap­
sodie hallucinatoire dont le corps est le thème. Expérience parfois burlesque
ou tragi-comique comme dans les propos du malade de Minkowski (Le temps
vécu, p. 299) ou étrangement elliptique comme dans la fulgurance de cette
phrase : « On m ’a coupé les cheveux jusqu’à la racine du langage ». Tel est,
en effet, le monde autistique schizophrénique q u ’il vit sur tous les registres
des sens, de la pensée et du discours la singularité d ’une relation essentiel-

(1) S. A rieti (Interpretation o f Schizophrenie, 1955) fait appel au principe de


*on Domarus qui pourrait s’énoncer ainsi : tandis que le sujet normal se conçoit
comme un seul sujet avec des attributs divers, le sujet schizophrénique se disperse
dans la multiplicité de ses attributs.
782 P SY C H O SE S CH RO N IQ U ES H A LLU C IN A TO IR E S

lement phantasmique, singularité qui culmine dans la volatilisation du corps


dans le tissu décharné des mots.
On ne m anquait pas il y a quelques années de signaler les « Hallucinations
génitales », mais la signification sexuelle se retrouve, bien sûr, et dans les
Hallucinations auditivo-verbales (le commerce des voix y apparaît avec l ’évi­
dence d ’une cohabitation symbolique) et, naturellement, dans les Hallucinations
visuelles ou olfactives ; mais ici les modalités érotico-hallucinatoires de l ’expé­
rience schizophrénique du corps sont constantes et infinies. Le retrait des
investissements libidinaux des objets innombrables, compliqués, les rapporte
sur le corps, ses images ou ses fonctions partielles ; et c ’est dans les métaphores
de l ’image du corps que s’inscrivent toutes les am putations, transections,
translocations, fusions, greffes, compénétrations qui figurent toujours le
découpage et les rapprochements des parties du corps ou des parties des autres
corps dans leur mélange et leurs substitutions dans les conjugaisons d ’une
érotique symbolique et fantasmique. On n ’en finirait pas de citer ici l ’invention,
la prodigieuse originalité des configurations hallucinatoires de ces fantasmes
qui pourvoient la riche littérature psychanalytique sur la régression narcissique
des schizophrènes : fantasmes de désir avec leurs cortèges de punitions, pulsions
masochistes avec leurs retournements sadiques, homosexualité et narcissisme,
castration et œdipe etc., etc. Ce sont toutes ces formes du rêve, de l ’am our et de
la m ort qui peuplent de leur archéologie l ’espace corporel, seul lieu où la
relation d ’objet peut s’exercer, ou mieux encore, s’inverser dans une radicale
aliénation de la relation sexuelle qui ne peut trouver que dans le Sujet son
objet. Rappelons que l’ouvrage de Gisèla Pankow (L ’homme et sa Psychose,
1969) et les articles de la Nouvelle R e v .fr. de Psychanalyse (1971), ont appro­
fondi la psychodynamique freudienne et kleinienne des distorsions halluci­
natoires de l ’image du corps chez le schizophrène (p. 119-231).

Les Hallucinations visuelles sont — tous les cliniciens et psychopatho-


logues le savent — relativement rares dans la Schizophrénie. Mais encore
faut-il bien s’entendre ! En effet, dans les soi-disant « Schizophrénies aiguës »
à type oniroïde avec expériences délirantes (du type que nous avons décrites
précédemment), il est assez fréquent d ’observer des « états oniriques » plus
ou moins dégradés, des états crépusculaires de la Conscience. Ils com portent
à peu près ce que nous avons décrit comme typique des psychoses aiguës
(le plus souvent dites « exogènes », « toxi-infectieuses », « organiques » ou
« symptomatiques », (1) etc.) c’est-à-dire des formes de vécu dont le caractère
intuitif, spectaculaire, dramatique et scénique se confond avec celui du rêve,
ou tout au moins s’en rapproche. Et dès lors, les Hallucinations visuelles appa­
raissent dans la présentation d ’événements fantasmagoriques à thème mystique,
érotique ou romanesque pour constituer le scénario ou les images kaléidosco­
piques de la projection hallucinatoire cinématographique. Ce qui se produit

(1) I. F einberg , in W est , pp. 64-76.


SC H IZO P H R É N IES 783

ainsi sous forme d ’états oniroïdes (notamment dans les fameuses expériences
délirantes et hallucinatoires de la fin du monde) au début de l ’évolution, se
reproduit au cours des « poussées aiguës », soit sous forme de crises de stupeur
ou d ’agitation catatonique, soit d ’états crépusculaires de type hystéro-épilep­
tique, soit encore d ’états maniaques ou dépressifs typiques, etc.
Mais l ’Hallucination visuelle apparaît parfois (et plus souvent que les autres)
sous forme d ’ « Éidolies hallucinosiques » (1). Bleuler (p. 84) fait allusion à des
cas de ce genre qui ne sont pas en effet tout à fait exceptionnels. Ce sont sou­
vent des figures ou des images « incongrues », « irréelles » et sans enchaînement
délirant. D ’après E. L. Bliss et L. D. Clark (in West, p. 99), il s’agit le plus
souvent de figures banales et monochromes; elles s’observent surtout au début
de la psychose ou parfois dans les phases subaiguës ou dans la période hypna-
gogique. Dans le travail de D. A. Frieske et Wilson (1966) par exemple (pris
parmi bien d ’autres), sur 50 schizophrènes, 13 cas de crises d ’Hallucina-
tions visuelles brèves ont été enregistrés. Ces « Hallucinations visuelles »
décrites par les auteurs de ce travail sont considérées par eux comme des
« hallucinoses » en raison des caractères nettement sensoriels (couleur 84 % —
intensité 62 % — mouvement 70 % — perspective 96 % — clarté 82 %).
Certains malades (nous verrons q u ’ils entrent plutôt dans le groupe des
paraphrénies, des psychoses hallucinatoires chroniques ou des Délires d ’ima­
gination) ont des visions étranges et des imageries cosmiques. Il s’agit surtout
de « Pseudo-hallucinations » à forte charge narrative ou imaginative qui ont
ouvert les yeux du schizophrène sur les splendeurs surnaturelles, l ’Histoire ou
l’Archéologie de l ’humanité, ou encore les mystères de la création et de la
copulation portant, comme le Président Schreber, jusqu’à l ’origine de l ’horizon
du monde le spectacle de leur fantastique « prévision », etc. Autrement dit,
toute l ’imagerie fantastique de Hiéronymus Bosch à Salvador Dali passe devant
les yeux du schizophrène comme un rêve réfracté dans son autisme. Parfois
et peut-être plus spécifiquement encore, il s’agit d ’étranges visions internes,
de photographies, ou de films, ou d ’images multipliées à l ’infini dans un jeu
de miroirs où se reflètent les mots, les pensées et les personnes. Elles em pruntent
dans leur modalités d ’implication ou de multiplication tendant à l ’infini des
mouvements multidimensionnels et kaléidoscopiques qui inversent radicalement
la fonction même de la vision, qui, braquée sur les profondeurs du Sujet,
devient perception de la pensée plutôt que perception des objets dans l ’espace.

Les Hallucinations gustatives et olfactives sont assez fréquentes, sur­


tout dans les phases aiguës de la maladie disent les auteurs. Kraepelin souli­
gnait q u ’elles s’associent naturellement aux Hallucinations gustatives qui»

(1) On ne confondra pas ces Éidolies hallucinosiques, ni avec le Délire hallucina­


toire auditif décrit par W yrsch sous le titre « schizophrenische Halluzinose » (Arch. f .
Psych., 1938), ni avec les dessins qui « illustrent » plus le Délire que l’image hallucino-
sjque (I. J akab, par exemple).
784 P SY C H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

effectivement, prédominent généralement dans le tableau clinique. S. L. Rubert,


M. H. Hollender et E. M ehrhof (1961) qui les ont spécialement étudiées, tien­
nent ces Hallucinations olfactives pour rares, encore plus rarement isolées et
d ’une valeur pronostique faible. L ’Hallucination auto-olfactive (sensation de
sa propre odeur généralement nauséabonde) est peut-être la plus caractéristique
de cette forme hallucinatoire de l ’autisme schizophrénique, comme nous l’avons
précédemment souligné à propos de A. Nakazawa (1963) et de O. de M aïo (1966)
(cf. supra, p. 257). Une de nos malades vivait cette horrible odeur d ’elle-même
comme l’événement le plus déterm inant de son existence schizophrénique
typique : non seulement elle sentait « q u ’elle puait » mais tout le monde à son
approche se bouchait le nez... Une observation (1959) de J. Alliez (l’auteur fran­
çais qui, avec V. Durand, s’est le plus occupé des Hallucinations olfactives)
illustre assez bien cette relation fondamentale de ce type d ’Hallucination avec
l’idée de persécution et de culpabilité sexuelle (et particulièrement homo­
sexuelle). Nous avons d ’ailleurs dans le chapitre que nous leur avons consacré
insisté sur les caractéristiques de ces olfactions délirantes schizophréniques.
Elles doivent bien avoir une importance particulière dans ces formes archaïques
du « sentir » que, dès l ’origine de toute expérience, sont les odeurs, ce sens
« oral » si profondém ent anastomosé à la libido.

Nous devons signaler aussi que « les troubles des perceptions » en général,
c’est-à-dire les troubles de la Gestaltisation perceptive ont été mis en évidence.
Certains auteurs insistent sur le fond de distorsion fonctionnelle des activités
perceptives (H. J. Eysenk, G. W. Granger et J. Brengelman, 1957; M. Wer-
theim er et C. W. Jackson, 1957; T. E. Weicowicz et G. Witney, 1960; D. Sha-
kow, 1960; etc.). Les rapports des Hallucinations auditives avec la surdité ont
été parfois soulignés (cf. à ce sujet le travail de O. P. Vetrogradova (1969) sur
les conditions d ’audition des schizophrènes hallucinés, et celui de K. L. Alsthü-
ler (1971) qui a fait une étude statistique des rapports de la surdité avec les
formes paranoïdes schizophréniques) (1). P ar contre, la plupart des cliniciens
sont d ’accord pour souligner le contraste entre l ’importance des Hallucinations
délirantes des schizophrènes et l ’intégrité des fonctions perceptives (R. W. Payne,
1958; R. Cooper, 1960; P. Matussek, 1963; M. Boss, 1963). Généralement, en
effet, avec M atussek ou Boss, on considère que c ’est à un niveau supérieur (la
construction symbolique) que se situe l ’activité hallucinatoire. C ’est au fond ce

(1) Dans le même ordre de recherches, nous devons rappeler de quel intérêt peut
être l’étude des Hallucinations hypnagogiques (M. Anderson, 1956 ; C. M cD onald,
1971) et les investigations sur le rêve et le sommeil des schizophrènes et plus géné­
ralement l’électroneurophysiologie (cf. notre article « Disorders of consciousness »,
in Handbook Clinical Neurology, III, p. 127, 1969). Un récent travail de T. O kuma
et coll. (1970), étudiant les rêves et les phases de sommeil rapide, mérite d’être noté
parmi tant d’autres récemment publiés. Les travaux que nous avons poursuivis
pendant plusieurs années à Bonneval avec C. Lairy, M. Barros, L. G oldsteinas, etc.,
seront exposés plus loin (p. 1262 et sq.).
SC H IZO P H R É N IE S 785

que nous disons et répétons en invoquant la désorganisation de l ’être conscient


(die Menschen Wesen, comme dit Boss), le trouble primaire ou négatif comme
condition de la régression vers le monde fantasmique de l'Eigenwelt schizo­
phrénique. A cet égard, bien sûr, les modalités hallucinatoires des Schizo­
phrènes ne paraissent pas être en rapport direct et localisé avec des lésions
cérébrales (P. Glees, 1954).
Tel est l’inventaire que l’on fait ainsi le plus souvent des caractéristiques
et modalités des Hallucinations chez les schizophrènes. Il ne nous a pas paru
inutile de le refaire ici dans sa forme p our ainsi dire la plus classique pour bien
m ontrer comment les Hallucinations s’y m ontrent intégrées dans le délire,
le Délire étant lui-même intégré dans l’autisme et l’autisme intégré dans la
désorganisation de la personne du schizophrène. Cela est si vrai que lorsqu’on
décrit en effet la schizophrénie d ’un point de vue phénoménologique ou psy­
chanalytique, le problème des Hallucinations n ’apparaît pour ainsi dire plus,
pour se dissoudre dans l’analyse de l’existence schizophrénique... M ais comme
nous le verrons plus loin en reprenant le leitmotiv de cet ouvrage, même si
l’Hallucination n ’a de sens que prise dans le Délire qui l’enveloppe, la forme
même de sa présentation et surtout la phase q u ’elle représente dans le mouve­
ment du délire exigent que, tout en renonçant à une « chosification » ou une
dissection atomistique absurdes des phénomènes hallucinatoires, nous sachions
reconnaître dans le Délire schizophrénique la physionomie des Hallucinations
qui sont comme les objets du monde autistique, comme les perceptions de ces
objets qui obéissent non pas au monde physique mais aux désirs les plus
narcissiques. Le Délire du Schizophrène est ce q u ’il lit dans le m iroir qui lui
renvoie sa seule image, non son visage, mais le seul désir qui l ’anime.

3° É v o lu tio n . — La description de la période d ’état ou de la forme typique


d ’une psychose schizophrénique que nous venons de faire, en tan t q u ’elle
réalise seulement une coupe transversale de cette espèce de Délire chronique,
n ’est pas suffisante. Elle est trop statique, et nous devons m aintenant essayer
de reconstituer le mouvement dynamique, longitudinal et transactuel de
l’évolution du processus délirant autistique qui caractérise la « personne du
Schizophrène » au fur et à mesure de son aliénation dans son monde schizo­
phrénique, aliénation qu’indexe l ’Hallucination.

Le début de la Schizophrénie est toujours décrit comme com portant deux


modalités : le début insidieux et le début soudain.
Dans les formes progressives, apparaissent d ’abord les traits de la per­
sonnalité préschizophrénique (schizoïdie, introversion, troubles des inves­
tissements libidinaux, c’est-à-dire des relations d ’objet, etc.) ; puis surgissent
les symptômes inquiétants (et dont certains d ’ailleurs donnent à cette forme
de schizophrénie incipiens un caractère de zigzag ou d ’explosions délirantes
intermittentes). Tous ces symptômes, même s’il s’agit de traits globaux du
comportement (apathie, solitude, diminution de la capacité de travail ou de
la sociabilité, irritabilité, claustration), s’ordonnent dans leur désordre p ar
786 P SY C H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

rapport à une sorte de pensée « à côté ». Ils sont des manifestations de l ’activité
psychique (idées saugrenues, idées délirantes, Hallucinations, interprétations,
sentiments d ’influence, aberrations affectives, impulsions) qui, sur le plan
du comportement, traduisent la singularité en quelque sorte « autochtone »
du travail de dissolution qui sape la personne du Schizophrène incipiens.
Nous retrouvons ici le fameux « ohne Anlass » du Délire primaire, ou encore
ce « quelque chose » de si insolite que sont les « acting-out » des schizophrènes,
ou du tragique qui surgit dans la fulguration de « crimes immotivés ». Dans
tous ces cas, il s ’agit d ’une irruption, tantôt par « à-coups », tantôt lente et
progressive, d ’expressions manifestes soudaines ou paradoxales d ’un contenu
latent qui n ’est plus seulement inconscient et caché (comme l ’Inconscient
de tout être normal), mais qui apparaît comme tel c ’est-à-dire comme une
plage d ’intentionnalité « à part », « à côté » et déjà « autistique » — une
sorte d ’ombre oblique qui s’allonge et se multiplie à mesure que décline la
clarté dans le crépuscule de l ’existence. Dans cette forme ou cette phase de
début, les idées délirantes de persécution, d ’empoisonnement, de suggestion,
de modifications ou de préoccupations corporelles occupent p ar leur fréquence
et leur aspect caractéristique le premier plan du tableau clinique. Et, bien
entendu, ces idées délirantes « primaires » (1), ces interprétations dogmatiques,
ces « illuminations », ces voix ou ces « transmissions de pensées », toutes ces
modalités hallucinatoires du délire statu nacendi annoncent déjà p ar vagues
successives l’immersion dans l’autisme. Dans ce premier acte du dram e schizo­
phrénique, les Hallucinations sont d ’ailleurs souvent dissimulées, vagues, et
le Sujet éprouve surtout des sentiments d ’étrangeté nuancés, soit d ’ironie,
soit d ’indiflférence, soit d ’agressivité. Le vécu et l’énoncé s’entrelacent pour
form er la tram e insolite et informulable d ’événements hétéroclites, bizarres
ou énigmatiques qui se déroulent dans son corps et dans sa pensée, comme
en dehors de lui-même. L ’Hallucination apparaît bien alors comme la préface
du Délire — préface écrite p ar le premier énoncé du Délire —•comme un délire
en filigrane qui ne s’offre que p ar profils, fussent-ils fulgurants, ou par esquisses
furtives.
Dans les formes aiguës, la Schizophrénie — nous l ’avons souligné déjà —
commence p ar une sorte de tremblement de terre psychique (le « trém a »
de K. Conrad). C ’est peut-être dans ces formes de début que les expériences
délirantes et hallucinatoires sont le plus typiques ; elles sont parfois elles-mêmes
précédées de ces signes avant-coureurs que sont les Hallucinations hypnago-
giques (M. Anderson, 1956; C. M cDonald, 1971). Tous les auteurs qui se sont le
plus occupés de la clinique et de la psychopathologie de la Schizophrénie ont
senti la nécessité de décrire ces « crises », ces « poussées aiguës initiales », mais

(1) N ous avons souligné précédem m ent que l’idée délirante « prim aire » en tan t
que W ahneinfall (intuition délirante) présentait nécessairem ent la form e hallucinatoire
d ’une perception irrécusable, de telle sorte que les analyses de G . d e C lérambault
et de l ’école allem ande (W . G ruhle e t K . S chneider ) se recoupent.
SC H IZO P H R É N IES 787

aussi les difficultés quasi inextricables q u ’elles opposent à une bonne description
empirique et théorique de la Schizophrénie. Si, en effet, la forme de début
que nous venons de rappeler va pour ainsi dire de soi dans la description de
cette psychose endogène par excellence pour l ’école classique, ou de la régres­
sion archaïque par excellence pour l ’école psychanalytique, le bouleversement
de la vie psychique (disons tout simplement du Champ de la conscience) de
ces schizophrénies aiguës incipiens pose de redoutables problèmes de dia­
gnostic et de pronostic incessamment débattus. Disons à ce sujet que l’on voit
alors se constituer dans ces cas quelque chose qui est très analogue, sinon
identique, à ce que nous avons déjà rencontré et décrit dans les « psychoses
délirantes aiguës ». De telle sorte, que les signes qui permettent d ’établir la
nature schizophrénique de ces épisodes délirants sont conjecturaux pour la
bonne raison que dans ces crises la schizophrénie n ’étant pas, comme nous
l ’avons écrit (1957), au commencement mais à la fin, n ’apparaît que dans la
transparence incertaine d ’une problématique probabilité car le processus ne
se confirme que dans une certaine proportion (50 %) d ’après notre statistique
de 1955 qui coïncide avec celles de M. Bleuler (1948).
Après ce rappel des incertitudes pronostiques, nous devons souligner aussi que
tous les cliniciens ont essayé de caractériser ce q u ’il y a de « déjà schizophrénique »
dans ces « schizophrénies aiguës » ou conjecturales. On a insisté en faveur du
diagnostic de Schizophrénie sur le caractère schizoide ou « prépsychotique » sur
le début lent et progressif, sur le caractère non réactionnel à l ’égard des événe­
ments (toujours le fameux « ohne Anlass »), le caractère plus abstrait et peu scé­
nique de l ’activité délirante et hallucinatoire, sur l ’inconscience de la maladie
(J. Wyrsch), etc. Somme toute, le problème se centre sur la structure profonde de
ces états oniroïdes. Beaucoup d ’auteurs classiques, répétons-le, ont (avec Krae­
pelin) insisté sur l ’absence des troubles de la Conscience dans ces « poussées
aiguës », mais la chose est bien loin d ’être claire ; il nous semble plus vrai de
dire que dans ces expériences délirantes et hallucinatoires primaires la prédo­
minance du syndrome de dépersonnalisation et surtout du syndrome d ’autom a­
tisme mental, des phénomènes et des thèmes d ’influence surtout quand ils sont
exprimés dans une structure idéo-verbale insolite (et parfois hermétique) avec
recours aux expressions énigmatiques, aux néologismes, aux formulations
symboliques, paraissent être un indice du travail serpigineux de dissociation,
de Spaltung, par lequel s’organise le monde autistique. Follin (1963) à qui
nous devons d ’excellentes observations et des réflexions approfondies sur
ce sujet, insiste sur l ’absence d ’ « angoisse objectivante », c ’est-à-dire sur le
fait que dans ces schizophrénies aiguës manque l ’homogénéité du vécu qui
cristallise ou agglutine 1’ « épreuve oniroïde » des états hystériques ou des psy­
choses aiguës dans un terrible mouvement d ’angoisse. Nous reviendrons
plus loin sur les fameuses descriptions de J. Wyrsch (1937 et 1949), sur celles
de K. Conrad, (1958) et sur le récent travail de J. Glatzel (1971) à propos des
modalités de l ’évolution du processus schizophrénique. Disons simplement
ici que la constitution même de l ’existence autistique schizophrénique semble
exiger plus profondém ent cju’une déstructuration du Champ de la cons­
788 P SY C H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

cience une aliénation de la personne, et que les rapports de cause à effet de


l ’un ou de l’autre de ce processus n ’étant pas simples, le processus schizophré­
nique les conjugue pour form er le monde et la personne du schizophrène comme
nous le verrons plus loin. Ce qui est certain en to u t cas, c ’est que les modes
d ’entrée dans la schizophrénie passent nécessairement p ar le Délire qui sous sa
physionomie caractéristique (et primaire dans ce sens) est toujours sedondaire
à la déstructuration du Cham p de la conscience, mais aussi et déjà à la distorsion
du système perm anent de la réalité. L ’Hallucination sous toutes ses formes est
là comme pour manifester la positivité de 1’ « expérience » ou du processus
idéo-verbal du délire qui dépend de la négativité pathogénique qui l ’engendre.
C ’est pourquoi dans ces formes de schizophrénie incipiens les diverses caté­
gories d'H allucinations se groupent pour constituer essentiellement le thème
qui reflète cette désorganisation commençante, inachevée et encore peu appa­
rente de l’être conscient dans sa totalité (celle du Cham p delà conscience et de
la personnalité), c ’est-à-dire le Délire d ’influence avec son cortège d ’Hallucina-
tions psychiques, de phénomènes d ’automatisme... et, lorsque le processus est
encore moins avancé, de Délire seulement interprétatif. Car si la Schizophrénie
est cette forme de Délire chronique caractérisée p ar son évolution vers la qua­
trième phase du Délire chronique quand elle a franchi dans sa période d ’état
la séméiologie hallucinatoire qui correspond aux phases intermédiaires de son
évolution, sa phase initiale correspond bien à la première période du Délire
chronique que les Classiques ont unanimement décrite comme cette phase
prodrom ique et dramatique de l ’invasion délirante et peuplée de ces vagues
perceptions ou illusions délirantes de ces interprétations déjà hallucinatoires qui
sont comme l’ombre anticipée des Hallucinations qui manifesteront la m étam or­
phose autistique que va subir la personne du schizophrène.
La fin de la Schizophrénie. — Le propre d ’une psychose schizophrénique
est de finir p ar où elle n ’a pas commencé, c ’est-à-dire dans cette dissocia­
tion autistique qui définit précisément la Schizophrénie. Sans doute, le proces­
sus schizophrénique peut, en quelque sorte, s’arrêter, adm ettre des rémissions
et même une réversibilité que tous les cliniciens connaissent (bien entendu, dans
la spontanéité de l ’évolution et hors de leur action thérapeutique). Mais
la plupart des malades qui ont fait l ’objet des descriptions de la schizophrénie
achèvent leur vie dans une m odalité d ’existence qui constitue le « schizophre-
nische D efekt » (1) caractéristique de cette forme de Délire chronique et qui ne

(1) Manfred B l e u l e r , en 1972, préfère au terme de « Defekt » qu’il avait employé


en 1941, celui de « Endzustände », états terminaux (p. 248). Et il distingue parmi eux
des formes graves (24 %), des formes moyennes (24 %) ou légères (33 %). Soulignons
que dans ces dernières, l’activité délirante et hallucinatoire persiste (p. 257). Cela
revient à dire, me semble-t-il, que la réversibilité complète si elle est incontestable (et
d’autant plus importante peut-être qu’on inclut dans le groupe des Schizophrénies,
les Schizophrénies aiguës) ne peut être trop surestimée. Pas au point, en tout cas, de
remettre en question la notion même de processus schizophrénique (cf. plus loin,
p. 852 et 853).
SC H IZO P H R É N IE S 789

dépendent pas seulement de la condition asilaire. Les « formes terminales »


des Schizophrénies sont certes variées. Ces deux formes de la fin de l’existence
schizophrénique sont : l ’état de désagrégation schizophrénique et le dépéris­
sement schizophrénique.
L’état de « Verblödung » dont, au fond, Kraepelin faisait le critère de la
Dementia Precox, cet état appelé aussi démence affective, athymhormique, etc.,
constitue effectivement l ’état terminal le plus caractéristique d ’une psychose
schizophrénique envisagée dans son évolution spontanée réelle ; il n ’est pas
seulement l’effet de l ’incarnation asilaire ou des « mauvaises actions » iatrogènes
pour im portants que soient ces facteurs. Ce syndrome d ’affaiblissement
correspondant à la phase de « démence secondaire » dite encore « démence
vésanique » des anciens Cliniciens français constitue, en effet, classiquement la
période terminale de cette espèce de Délire chronique qui a formé, d ’abord, la
masse de la Dementia Precox de Kraepelin, puis le groupe des Schizophrénies de
Bleuler. Il représente l ’accentuation progressive de la structure formelle ou néga­
tive de la psychose schizophrénique étudiée p ar E. Bleuler (syndrome primaire
de dissociation), p ar J. Berze (hypotonie de la Conscience), p ar H. W. Gruhle
(Grundstimmung), p ar K. C onrad (Apophanie et Apokalyptische Erlebnis­
form), etc. T out se passe en effet dans ces cas, et quels que soient les termes plus
ou moins heureux auxquels recourent les auteurs pour les désigner, comme si la
structure négative du processus schizophrénique gagnait ce que sa structure posi­
tive perd. Cet « état terminal » le plus grave (M. Bleuler) correspond au
concept de « démence vésanique » des classiques, pour autant q u ’il visait moins
un état dém entiel que de destruction délirante de la réalité. Et à mesure que
le Schizophrène s’enfonce dans son autisme, que ses rapports avec le monde
extérieur sont progressivement réduits, que la surface de contact du Sujet
avec ses objets se réduit comme un parchemin jusqu’à ne plus représenter
que le point narcissique d ’une relation régressive avec son corps, l ’Halluci­
nation, toutes les modalités de l ’halluciner se dégradent. L ’Hallucination
perd, en effet, elle-même son sens dans une personne qui n ’est plus personne
et un monde qui n ’est plus un monde, dans cette coalescence mortelle du désir
à son objet. Tout le système de relation avec autrui s’écroulant, la relation
hallucinatoire qui substituait à celle de la réalité et de la coexistence un autre
monde imaginaire d ’existence, agonise elle-même dans cette m ort de la vie
de relation q u ’est la schizophrénie parvenue à son état sépulcral de momifica­
tion. Les deux modalités fondamentales de l’activité hallucinatoire qui caracté­
risent le monde et la personne schizophréniques, en refluant avec ce retrait libi­
dinal total jusqu ’à leur anéantissement, se vident de leur contenu. C ’est bien en ce
sens que si les phases d ’activité autistique sont caractérisées, d ’après Berze, par
le passage de la forme au contenu, dans cette forme terminale c ’est le contraire
qui se produit, et les Hallucinations ne persistent plus que dans leur structure for­
melle, on pourrait dire formaliste ou ritualisée dans la routine d ’une vague habi­
tude. Dans le domaine acoustico-verbal, l ’Hallucination se transform e en une
attitude, ou plutôt, une habitude motrice, celle du soliloque, et l ’halluciné est
généralement réduit au mutisme ou au semi-mutisme. Si au contraire il se trans­
790 P SYC H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

forme en une sorte de mécanique de verbigération schizophrénique, le gali­


matias verbal avec ses confusions pronominales efface de ce soliloque sans
interlocuteur (fût-il hallucinatoire) ce qui, au début et au cours de la psychose,
en faisait encore une communication. Autrement dit, les Hallucinations corpo­
relles (si liées aux Hallucinations acoustico-verbales) et notam m ent les Hallu­
cinations génitales, en se généralisant pour ainsi dire jusqu’à ne plus repré­
senter que le seul contact possible avec le seul objet possible, le corps propre
vécu dans son fantasme le plus archaïque (intra-utérin) se dissolvent (1) dans une
sorte de fusion retrouvée avec la matrice même dont ce corps est né, c ’est-à-dire
dans la négation même de toute possibilité pour le Sujet de se constituer « per­
cevant » un objet, fût-il imaginaire.
L ’autre forme terminale presque aussi fréquente mais moins régressive,
se caractérise p ar un dépérissement, une sclérose de l ’ensemble de la vie psy­
chique. T out se passe alors comme si après la catastrophe schizophrénique
et le tum ulte de la création de Y Eigenwelt « autistique » le processus schizo­
phrénique se fixait à un niveau de « schizophrénie résiduelle et simple ». Dans
cette forme d ’extinction et de refroidissement de l ’existence schizophrénique,
celui-ci n ’est plus q u ’un délirant et un halluciné rétrospectif et ludique. Rétros­
pectif, car il se réfère au délire et à son Hallucination comme à un souvenir,
c ’est-à-dire à un événement vivace mais inactuel. Ludique, car il joue encore
des Hallucinations comme d ’une manière de passer le temps, de remplir le
vide de son existence. Par là se révèle la part d ’intentionnalités qui implique
le processus schizophrénique, tout à la fois impuissance et besoin ; car au
terme de cette longue évolution il ne persiste alors dans le tableau clinique
chez le schizophrène que la satisfaction de ce besoin au mom ent où l ’impuis­
sance qui le frappait, sans d ’ailleurs cesser de s’exercer, ne joue plus que pour
lui imposer ce jeu. Et tout se passe dans cette manière de term iner — et en un
certain sens d ’exterminer — le processus schizophrénique, comme si contraire­
m ent à ce qui se passe dans la forme terminale que nous avons décrite plus
haut, vers la fin de son existence le schizophrène pouvait s’arracher au trouble
négatif et formel, tout au moins assez pour activer sous forme hallucinatoire
l’intérêt qui a dirigé son imagination et q u ’il a gardé à la diriger. C ’est natu­
rellement dans cette forme terminale q u ’éclatent — comme ses rires parfois
étouffés, parfois explosifs — les bizarreries, les loufoqueries p ar quoi le schizo­
phrène manifeste q u ’il est tout à la fois, encore jouet de ses Hallucinations,
mais aussi encore meneur naïf ou ironique de leur jeu furtif.
— Ainsi, l ’évolution même du processus schizophrénique nous apparaît
comme indexée sur cette forme de délire autistique que représentent en cli­
nique les diverses variétés d ’Hallucinations (ce genre d ’Hallucinations com por­
tant, répétons-le sans trêve ni merci, toutes les espèces des phénomènes dits
interprétatifs, illusionnels, pseudo-hallucinatoires et psycho-sensoriels). Nous
verrons un peu plus loin comment toutes les structures de la schizophrénie

(1) G. G erminano et coll. (1969) tiennent le syndrome de dépersonnalisation


pour le prix que paye le schizophrène pour sortir de sa catastrophe.
SC H IZO P H R É N IE S 791

à la période d ’état et des formes terminales s’ordonnent relativement à la


constitution de l ’idéation délirante secondaire qui travaille à la création du
monde schizophrénique.

4° N o so g ra p h ie . — Nous avons retracé plus haut le mouvement des idées


des Psychiatres sur la classification des Psychoses délirantes chroniques, et nous
avons vu comment, sans cesser de se référer au modèle du célèbre « Délire chro­
nique » en tant q u ’il représente la masse totale de l’aliénation la plus authentique,
on avait découpé ses phases en espèces ; comment, avec Kraepelin, on a opposé
les Délires paranoïdes de la Démence Précoce aux Délires systématisés de
la Paranoïa ; puis comment Kraepelin a isolé des formes intermédiaires
appelées par lui paraphréniques correspondant à peu près à ce que l ’école
française de son côté, a appelé Délires d ’imagination et Psychoses hallucina­
toires chroniques. Si le lecteur veut bien compléter cette intuition historique
du problème par les exposés que nous en avons faits en 1957 à Y Évolution
Psychiatrique et cette même année au Congrès M ondial de Zürich, il verra
tout aussi clairement que nous que la Schizophrénie est (comme Kolle,
K urt Schneider ou encore Pauleikoff l ’ont souligné à leur tour il y a quel­
ques années, tout comme Wyrsch, Binswanger, ou K. C onrad l ’ont admis
plus ou moins explicitement) essentiellement une forme de délire chro­
nique. Cela veut dire deux choses. L a première, c’est que toutes les schizophré­
nies étant — en tan t que désorganisation autistique de la réalité, du monde
et de la personne — foncièrement et globalement un Délire, toutes les Schizo­
phrénies sont délirantes, et que les formes isolées p ar Kraepelin dites « formes
paranoïdes » constituent un groupe assez artificiel, car le Délire et les Hal­
lucinations sans y être aussi « florides » entrent aussi dans les autres formes de
Schizophrénie (hébéphrénie, hébéphréno-catatonie). Même si elles n ’y entrent
que dans des proportions diverses ou à certaines phases de l’évolution, elles
font partie de tout processus schizophrénique pour manifester l ’organisation
autistique (YEigenwelt, dit Wyrsch) de cette désorganisation. — La seconde,
c’est que, en tant que Délire chronique, elle n ’englobe pas tous les Délires
chroniques (comme le croient tant d ’auteurs contemporains qui assimilent pure­
ment et simplement le genre « Délire chronique » (et même les Psychoses déli­
rantes aiguës) à l ’espèce schizophrénique de ce genre). Par conséquent,
il y a lieu d ’exposer en quoi cette structure schizophrénique (ou, si l’on veut,
paranoïde) (1) des Délires chroniques s’oppose aux autres formes de Délire chro­
nique, notamment (et assez facilement) aux délires systématisés héritiers de
la vieille Paranoïa et (plus difficilement) à l ’égard des formes intermédiaires
de la classification kraepelinienne et de la classification française.
Encore une fois, on trouvera dans nos précédentes études sur ce point
de nosographie toutes les explications et justifications utiles. Mais il nous
importe surtout ici de bien souligner que le monde autistique et la personne
schizophrénique se constituent au travers d ’expériences délirantes et d ’un

(1) A condition de ne pas employer « Paranoïde » dans le sens de Paranoïaque.


792 P SY C H O SE S C H R O N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

processus idéo-délirant dont les Hallucinations de toute espèce sont les mani­
festations cliniques. Plus profondément encore, les*phénomènes p ar lesquels se
manifestent les péripéties de ce voyage au centre de soi-même, de cet ensevelis­
sement de l ’existence que constitue la Schizophrénie en tant q u ’elle est une
métamorphose de toute la vie de relation, un mode d ’aliénation, l’Halluci­
nation constitue dans les formes particulières, que nous avons décrites plus
haut, le signe le plus authentique et quasi pathognomonique.
C ’est ce que nous allons mieux voir encore en m ettant à jo u r les relations
q u ’affecte ce Délire autistique avec les modalités de l ’expérience, de la connais­
sance et du travail hallucinatoires. Car, bien sûr, ce que démontre l’analyse
structurale de la Schizophrénie ce n ’est pas q u ’elle est basée sur des méca­
nismes simples ou des phénomènes isolés, mais plutôt q u ’elle est une modi­
fication fondamentale de la vie de relation qui transform ant l’être dans le
monde (le Dasein) du Sujet qui devient schizophrène passe par des phases
successives de constitution de VEigenwelt. Cette aliénation de la personne
implique une révolution de son système de la réalité dont les divers aspects
hallucinatoires sont les effets... et non, bien sûr, les causes !

La sotte prétention des Sociologues politico-métaphysiciens qui croient pouvoir


jongler par les jeux de mots et les analogies pédantesques en parlant de la folie comme
les fous eux-mêmes, ne saurait effacer des traits innombrables de leurs plumes la
réalité même de la Psychose. Ni Th. Szasz, ni R. Laing, ni Basaglia, ni leurs séides
français (M. Mannoni, R. Gentis, H. Heyward, H. Torrubia, J. Hochman, etc.)
ne pourront jamais démontrer que « la Schizophrénie » n ’existe pas sans la reprendre
eux-mêmes et pour toute l’humanité (A. de Waelhens, G. Deleuze) à leur compte.
Le groupe des Schizophrénies (et non l ’entité à laquelle on voudrait nous clouer),
ce groupe des formes psychopathologiques de l’existence délirante ne disparaîtra
pas au seul souffle de l’esprit contestataire ou heuristique : le savoir psychiatrique
ne dépend pas des capricieuses défenses de l’autruche.

5° D ia le c tiq u e d e la p r o d u c tio n d u D é lire h a llu c in a to ir e e t d e la


p e r s o n n e s c h iz o p h r é n iq u e . — L ’Hallucination c’est essentiellement le Délire.
Ce leitmotiv de notre ouvrage atteint son point d ’orgue ici. Dire en effet d ’un
Schizophrène q u ’il a rom pu son contact avec la réalité, sa communication avec
les autres ou q u ’il n ’investit que son image narcissique, c ’est affirmer q u ’il
glisse dans une « perception sans objet à percevoir » pour ne pouvoir percevoir
que le seul objet de son désir ou du désir d ’un impossible désir. Le processus
schizophrénique apparaît dans sa phénoménologie comme essentiellement
hallucinatoire. La Schizophrénie c ’est le Délire p ar excellence et p ar conséquent
l’Hallucination p ar excellence.
Depuis Bleuler une idée est devenue — aurait dû devenir — familière à tous
les psychiatres : c’est que le tableau clinique schizophrénique (en tant que
modèle de toute maladie mentale d ’ailleurs) articule les phénomènes qui
la composent sur deux plans. Bleuler désigne la Schizophrénie comme une
intrication de la symptomatologie « primaire » et de la symptomatologie
« secondaire ». Bien sûr, cela revient, comme nous l ’avons souvent souligné
SC H IZO P H R É N IE S 793

(cf. notamment notre communication au Congrès de Genève-Lausanne, 1946)


à introduire la distinction jacksonienne capitale des symptômes « négatifs »
et « positifs ». Rien ne peut être compris et expliqué du délire en effet — et,
nous le répétons, d ’aucune maladie mentale — sans que le clinicien ne
saisisse tout à la fois ce qui est objectivement modifié dans l ’ordre et la
forme de la vie psychique, c ’est-à-dire de l ’être conscient en général, et ce qui
est subjectivement vécu, pensé ou agi par la libération des couches inconscientes
du délirant. A la série négative correspond le processus délirant pour autant
q u ’il est une impuissance, une désorganisation formelle de l ’être psychique.
A la série positive correspond la production délirante pour autant q u ’elle
est expression d ’un désir. Car le processus schizophrénique apparaît, avons-nous
dit, tout à la fois comme une impuissance et comme un besoin (cf. Evol. Psych.,
1958). C ’est bien ce que E. Bleuler entendait explicitement dire en écrivant
que le délire et les Hallucinations sont des phénomènes « secondaires » mais
qui, à ce titre, sont principaux pour occuper l’avant-scène du tableau clinique;
et c’est bien ce q u ’avait parfaitem ent vu Jackson quand il écrivait textuel­
lement « Je soutiens que la maladie ne produit que des symptômes mentaux
négatifs... et que tous les symptômes mentaux positifs complexes (illusions,
Hallucinations, délire et conduites extravagantes) sont le résultat de l’activité
de ce q u ’il reste (au Sujet), de ce qui existe encore en lui » ; et il concluait
par cette fulgurante intuition « Les illusions, les Hallucinations, le délire
(d’un aliéné) c’est son esprit ».
La « psychodynamique de la production du Délire », depuis l’analyse
du Président Schreber, a fait basculer dans d ’innombrables travaux (Abraham,
Ferenczi, Mélanie Klein et tant de nouvelles écoles freudiennes ensuite) le
processus schizophrénique dans le sens d ’une pure intentionnalité inconsciente :
la perte de la réalité considérée comme l ’effet du désir de fuite, d ’un désinves­
tissement libidinal ou d ’une régression narcissique ou prégénitale. Dire que la
Psychose est l ’Histoire de la réalité perdue (ou jam ais atteinte, si l ’on suit les
interprétations toujours plus symboliques fatalement entraînées par la chaîne
infinie des signifiants), c’est reculer la viciation du désir jusqu’à l ’origine des
temps, c ’est énoncer une évidence que tous les bons Cliniciens ont depuis long­
temps perçue. Mais c ’est aussi, non pas expliquer la Schizophrénie mais seule­
ment l’expliciter (1). L ’analyse grammaticale des articulations symboliques des
chaînes de signifiants avec la béance du « trou nommé désir », etc. — tous ces

(1) Il ne suffit pas de paraphraser le discours du Schizophrène en langage psychana­


lytique, ni d’écrire un discours psychanalytique en langue schizophrène (cf. le discours
de R. G o r i sur le discours de W o l f s o n par exemple, in « Mouvement psychiatrique »,
1972, 3, p. 20-26) pour traiter valablement la Psychose ou traiter de la Psychose. Les
écrits d ’un étudiant en langues schizophrènes (L. W o l f s o n , trad. fr., éd. de Minuit,
1970), ceux de G . D e l e u z e et F. G u a t t a r i o u de R. L a i n g , le « Pèse-nerfs »
d’A. A r t a u d o u la « thèse » (Traitement des maladies mentales) écrite par un mal­
heureux étudiant en médecine, Fr. K l e in (1938), tous entrent également dans le Délire
sans pouvoir en rien sortir (cf. plus loin, p. 814 et p. 1003).
794 P SY C H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

jeux de mots, ces parties de cache-cache et de colin-maillard industrieux ou


astucieux ont découvert la possibilité de paraplirases infinies sur le thème de
l ’ésotérique et de l ’hermétique de l ’être schizophrène. Mais pour riches que
soient les perspectives que ces études ouvrent à une phénoménologie ou à une
poétique du Délire, ils n ’en consacrent pas moins le contresens de leurs interpré­
tations plus ludiques ou esthétiques que scientifiques (1) de la Schizophrénie,
laquelle ne saurait se réduire, en dernière analyse, à l’intention de devenir
schizophrène, au désir de se replonger dans les formes les plus primitives de
l ’existence et de se replier dans les plis de l’inconscient.
La déréliction dans l ’inconscient est le plus grand m alheur de la conscience.
E t c ’est précisément en étant inconscient de la désorganisation de son être
conscient que le délirant accède au délire en le niant. En dernière analyse, tout
se passe comme s’il devenait conscient de son « Inconscient » et inconscient de
son inconscience (2). Telle est l’amphibologie fondamentale de l ’être délirant,
d ’où résulte que le Délire sous son aspect primaire nous renvoie au bouleverse­
ment de la structure formelle de l ’être conscient, c’est-à-dire q u ’il est toujours
secondaire en ce sens que ce qui est vécu et pensé comme Conscience de quelque
chose, c’est-à-dire comme affirmation d ’une fausse réalité, est bien toujours une
projection du désir dans le système de la réalité et une projection de l ’Inconscient
dans le conscient, m a i s a l a c o n d i t i o n q u e l ’ê t r e c o n s c i e n t s o i t d é c o m p o s é
ET QUE LE SYSTÈME DE LA RÉALITÉ Q U ’IL ASSURE SOIT DÉFAILLANT.
L ’Hallucination, en tant que constituant positivement l ’irréel en percept,
fait partie de ce délire et est par conséquent toujours « secondaire » (3), et
même deux fois secondaire au délire car par-delà le délire elle est encore secon­
daire à la désorganisation de l ’être conscient.
Cette analyse en quelque sorte logique (en tant q u ’elle découvre l ’ontologie
et l’épistémologie du Délire) des rapports phénoménologiques qui lient l ’Hal­
lucination au Délire et celui-ci au processus schizophrénique, n ’a pas seu­
lement le mérite (et bien sûr aussi l ’inconvénient) de nous révéler sa complexité,
elle nous fournit les dimensions exactes de la perspective dynamique dans
laquelle nous devons m aintenant examiner la production du délire et des Hal­
lucinations dans les diverses phases de la psychose schizophrénique.

(1) Pour moi, bien sûr, la science a une valeur, celle d ’une cumulation progressive
du savoir par quoi, précisément, elle se distingue des idéologies métaphysiques ou
politiques et des productions esthétiques.
(2) C ’est ce que j ’ai tenté de montrer dans mon livre sur « La Conscience »
en étudiant les rapports renversés et inversés dans la maladie mentale entre
l’Inconscient et l ’être conscient dont, ici, le délire schizophrénique en nous ren­
voyant essentiellement à l ’Hallucination nous fournit le modèle privilégié et qui nous
autorise peut-être à répéter spécialement encore ce que nous avons déjà établi sur
les rapports du Délire et de l ’Hallucination (p. 741-758).
(3) Rappelons encore que le symptôme secondaire de B leuler (le délire et l ’Hal­
lucination) correspond au symptôme positif de J ackson , comme le symptôme pri­
mitif de B leuler correspond bien au trouble négatif de J ackson (cf. mon travail
au Congrès de Genève-Lausanne, 1946).
SC H IZ O P H R É N IE S 795

— Nous devons, en effet, m aintenant nous ouvrir à une autre évidence


qui ajoute dans l’esprit du clinicien et du psychopathologue une nouvelle
perplexité. L a Schizophrénie qui n ’est pas comme nous venons de le voir
un processus simple et homogène, se développe en nous découvrant une autre
hétérogénéité qui apparaît, elle, dans l ’évolution du processus schizophrénique
sous forme de rapports des « poussées évolutives » et des « phases résiduelles ».
Toute observation clinique des délires ou des Hallucinations des Schizophré­
nies est pour ainsi dire rythmée p ar l ’alternance ou la progression de ces
deux modalités du mouvement schizophrénique. T antôt il s’accélère et se
manifeste comme une crise (une flambée aiguë), tantôt il se refroidit et s’installe
dans un état durable (un équilibre chronique).
Bien sûr, Kraepelin et Bleuler avaient déjà fortement mis l ’accent sur cet
aspect évolutif de la Dementia Precox ou du processus schizophrénique, mais
c ’est J. Berze qui a spécialement m ontré l ’importance clinique et pathognom o­
nique de ces deux mouvements essentiels qui, précisément, nous renvoient
au problème du « primaire » et du « secondaire » dans la constitution du
délire et à la nature même des phénomènes hallucinatoires qui le manifestent.
Les phases aiguës de la maladie, ce que l ’on appelle ses « poussées évolu­
tives », ses « formes processuelles », ses « phases d ’activité » (Berze), comment
devons-nous les envisager relativement à la double structure primaire ou secon­
daire du Délire et des Hallucinations qui en sont l ’effet ?
Nous allons, pour bien saisir ce « dynamisme évolutif du processus schizo­
phrénique », rappeler comment il est envisagé p ar les auteurs de langue alle­
mande qui l ’ont le plus profondém ent étudié. J. Berze, K. Conrad, Wyrsch,
W. Janzarik, J. Glatzel et L. Binswanger. Nous ajouterons, pour son actualité,
à ce petit exposé classique, un résumé du travail récent de J. Glatzel.

— Pour J. Berze (1929), le trouble fondamental est une « insuffisance primaire de


l ’activité psychique » (ce que nous appelons une déstructuration du Champ de la
conscience, concept qui se confond avec celui qu’il désigne comme « hypotonie
de la Conscience »). Il y a lieu, dit-il, de distinguer les phases actives et inactives du
processus, mais aussi les schizophrénies réactives et les schizophrénies compliquées.
Dans les phases aiguës ou actives, il y a une sorte d ’éruption des troubles primaires
(disons négatifs) mais aussi une énorme production de troubles secondaires (disons
positifs). C ’est-à-dire que dans ces phases comme cela se produit dans les poussées
initiales et les poussées évolutives sous la condition générale et constante du processus
primaire, c’est-à-dire de la symptomatologie en quelque sorte négative, le délire éclate
et submerge la personnalité actuelle et, au fond, la remplace. Dans les phases d ’inacti­
vité, l ’activité psychique retrouve bien sa forme normale, mais « le trouble se déplace
en allant — dit J. Berze — de la forme vers le contenu ». Si nous comprenons bien, cela
veut dire que ces phases actives sont tout à la fois la condition nécessaire du processus
mais aussi une condition insuffisante à nous faire saisir son évolution. Car si les délires,
les Hallucinations, tous les symptômes secondaires au processus irruptif, prennent
naissance dans ces phases, ils ne deviennent véritablement schizophréniques qu’en leur
survivant, c’est-à-dire en se compliquant par le travail d ’élaboration secondaire. C ’est
en ce sens que Bleuler avait pu dire, en effet, que toute la symptomatologie schizo­
phrénique est essentiellement secondaire.
796 P SY C H O SE S CH RO NIQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

— K. Conrad (1958), lui, a plus profondément encore placé tout le développement


du processus schizophrénique sous la dépendance des-troubles primaires (disons néga­
tifs) en montrant comment le début de la maladie est conditionné par eux. L ’analyse
formelle du Délire schizophrénique (Gestalt analyse der schizophrenen Wahns) montre
qu’il débute par ce qu’il appelle le « tréma », sorte d ’atmosphère cataclysmique inef­
fable, et que les malades ne peuvent jamais trouver les mots, fussent-ils métaphoriques,
pour exprimer ce qu’ils éprouvent (fait naturellement qui est commun à toutes les
expériences délirantes et hallucinatoires comme nous l’avons vu). L’expérience déli­
rante (absurdité des conduites forcées, Grundstimmung de tonalité dépressive, angoisse
et méfiance incompréhensibles, etc.) est vécue sur le registre de sentiments incoer­
cibles, de rapports avec le monde absolument immotivés (nous retrouvons ici le « ohne
Anlass » de Gruhle). De cet état primordial de délire (et nous rejoignons ici le concept
même de Moreau) (de Tours) émergent alors des formes psychiques (perceptions
délirantes, représentations délirantes, etc.) qui constituent ce que K. Conrad appelle
Vapophanie, l ’avènement d ’une signification, d ’une révélation de sens que le patient
« trouve » en l’attribuant à ce qu’il éprouve (Apophanie des Angetroffenen) ; de
telle sorte que ce terrifiant cataclysme se dresse devant lui, comme surgi dans son
monde devenu plein d ’événements menaçants.
Les perceptions délirantes, les vécus d ’étrangeté, les fausses reconnaissances,
c ’est-à-dire l’illusion que tout le monde gravite autour de lui, qu’il devient le cen­
tre de cette gravitation « ptoléméenne », s’accompagnent d ’un bouleversement du
monde intérieur (inspiration, divulgation et retentissement proche ou lointain de
la pensée, etc.). Parfois, et spécialement dans les formes les plus aiguës, les plus dra­
matiques de ces formes d ’invasion comportant alors l’aspect clinique de catatonie,
l’expérience fondamentale atteint les dimensions d ’une Apocalypse. Tous ces phé­
nomènes délirants s’observent également dans les phases des poussées évolutives.
Ils constituent le noyau (Kern) de l’expérience schizophrénique qui se réduit essen­
tiellement à l ’invasion du système des relations du Moi et du Monde, c’est-à-dire à
l ’impossibilité — dit K. Conrad — d ’en rétablir le sens « épicritique » (celui qui se
soumet au jugement des relations réelles).
— J. Wyrsch dans ses deux grands ouvrages (1937 et 1949), étudiant tout spécia­
lement l’articulation des processus aigus et de la constitution du monde et de la per­
sonne schizophréniques, a utilisé outre sa propre expérience clinique (120 cas) la
fameuse statistique de M. Bleuler (1941) portant sur 1 100 malades pour établir
que 75 % des cas comportent des phases aiguës initiales et parfois intermittentes.
Pour lui (comme pour Berze, comme pour Conrad), ces crises aiguës manifestent
l ’activité même du processus (le processus organique vivant disant Berze), c ’est-à-dire
de la fameuse structure primaire (c’est-à-dire négative puisqu’elle comporte troubles
de la pensée, troubles du Moi relativement auxquels délire et Hallucinations sont
secondaires). Tous ces troubles dits « primaires » sont vécus par le malade comme
à la périphérie de son expérience (nous avons insisté à plusieurs reprises sur les obser­
vations de Wyrsch qui note que les Hallucinations auditives, par exemple, sont en
quelque sorte entendues comme une conversation qui n ’est pas en relation avec le
malade). Mais cette expérience n ’est pas seulement subie (comme le rêve, dirions-nous)
par une personnalité qui l’exclut en quelque sorte, mais plutôt accueillie sinon pro­
voquée par un Moi qui est lui-même déjà altéré. Autrement dit, ce Moi en train
de s’aliéner participe au tableau clinique et le complète par les phénomènes « réaction­
nels » ou « secondaires ». Et ceci est capital, car c’est précisément là que gît le fonde­
ment même de la constitution de la personne et du monde (Eigenwelt) schizophré­
SC H IZO P H R É N IE S 797

niques. C’est cette transformation qui, survivant à l’expérience aiguë, la prolonge —


comme disait Berze — par son contenu et par le mouvement propre du délire autis-
tique, c’est-à-dire par la formation secondaire d ’un monde et d ’une personne schizo­
phréniques. Telle est la manière pour le Schizophrène de n ’être plus dans le monde
commun de l’existence, de rompre sa propre biographie pour lui substituer une bio­
graphie délirante, hallucinatoire et, pour tout dire, autistique.
Nous ne pensons pas trahir, en les exposant aussi sommairement, les excellentes
descriptions et analyses de Wyrsch. Elles mettent l’accent sur l’articulation du « pri­
maire » et du « secondaire » (qui correspondent beaucoup plus naturellement et res­
pectivement au négatif et au positif) ou, plus exactement, sur la proportion inverse
de l ’un et de l ’autre dans les phases aiguës et les périodes d ’état, entre les phases de
processus actif et de processus résiduel, pauvre et stéréotypé qui caractérise les phases
terminales de la maladie.
— L. Binswanger dans sa fameuse Daseinanalyse des cinq cas (Use, 1945 ;
Ellen West, 1945 ; Jürg Zind, 1946 ; Lola Voss, 1949 ; Suzan Urban, 1952 (1»
s’est proposé de détacher du processus formel de la schizophrénie son contenu vivant
et vécu, c’est-à-dire de décrire la phénoménologie de l’existence de ces malades en
se plaçant dans la seule perspective de la finalité des projets, du courant intentionnel,
du « Dasein ». Somme toute, il a explicité avec une grande profondeur la vie autis­
tique (Bleuler), le Eigenwelt (Wyrsch) qui caractérise la « biographie » que le schizo­
phrène enroule au fond de lui-même comme une histoire dont les péripéties le
retranchent du monde de la coexistence et de la réalité, mais tendent désespérément
à constituer encore un monde. Bien sûr, une telle méthode en s’érigeant dans l ’indif­
férence pour ainsi dire radicale à l ’égard du processus primaire ou négatif, brise
la coque du délire pour n ’y voir que le « développement d ’une personnalité » au sens
de Jaspers. De telle sorte que ces cas de « schizophrénie » (dont deux au moins,
Ellen West et Lola Voss sont très près d ’une structure d ’angoisse névrotique, phobique
et obsessionnelle) sont, pour ainsi dire, ramenés à une sorte de dénominateur commun
qui est certainement plutôt celui de Délire chronique dans sa généralité, que celui
de l’expérience proprement schizophrénique. Cette réserve étant faite, il est bien
certain que les analyses de Binswanger mettent l ’accent sur ce travail délirant qui
soutient et, en un certain sens, crée l ’existence, ou plutôt la non-existence du schizo­
phrène.
— Werner Janzarik (2) s’est posé le problème de la dynamique des Psychoses
endogènes, et tout naturellement par conséquent de la notion de « processus schizo­
phrénique ». Pour lui, comme pour nous, il faut renoncer aux « entités » qui consi­
dèrent chaque type ou Syndrome psychiatrique comme ayant, ou plutôt, étant une
spécificité endogène radicale. Il est enclin à reprendre le vieux concept de « Psychose
unique », c’est-à-dire à voir dans les diverses modalités de Psychoses endogènes
(c’est-à-dire de l’aliénation dans son sens le plus profondément pathologique) des
branches d’un tronc commun. Ce tronc commun est essentiellement représenté par

(1) Le cas Suzan U r b a n a été traduit en français par J. V e r d a u x , Ed. Desclée


de Brouwer, 1957. Les cinq cas ont été réunis par B in s w a n g e r dans son ouvrage
« Schizophrénie », Ed. Neske, Phillinger, 1957, qui a été longuement analysé par
A. S t o r c h dans l'Évolution Psychiatrique, 1958, p. 577-602.
(2 ) W. J a n z a r i k . Dynamische Grundkonstellationen in endogenen Psychosen.
Berlin, Springer 1959, 99 p. ‘
798 P SY C H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

ce que P. Guiraud, dont malheureusement il ne fait pas état de sa conception de la


notion « ossitique », appelle chez nous la poussée'affective ou instinctivo-affective
« composante thymique primordiale » (Psychiatrie Générale, pp. 557 et sq.), c’est-
à-dire la poussée affective et instinctive. C’est à cette source, à cette donnée de sens
qu’il convient de rattacher ce que nous appellerons la part positive des Psychoses
et notamment des « poussées » et « formes florides » du Délire paranoïde halluci­
natoire des Schizophrènes. Pour ce qui est du problème qui nous occupe, ici W. Jan-
zarik considère que c’est à cette turbulence de mouvement (Dynamische Unstetigkeit)
qu’est rattachée la « Wahnstimmung ». Mais le Délire ne se constitue que par la
dénégation de ce qui lui est sous-jacent, et c’est précisément cela ( la Ça) qui constitue
l ’essence de la satisfaction (Anmutung) et de l’actualisation (Aktualisierung) des
phénomènes hallucinatoires (p. 49-53). Le Schizophrène s’achemine vers une sorte
de « videment » (Entleerung), de dépérissement de l’existence, mais pour importants
que soient ses troubles déficitaires ou cette tendance au déclin de l’existence on ne
saurait oublier l’importance des forces vives qui, dans cette Psychose endogène,
représentent encore et toujours une finalité du destin, car le Délire est même dans son
état terminal une forme de destin (Das Schickseit des Wahns, p. 63-64).
— Se référant à la conception de Kurt Lewin qui distingue dans l ’usage du
concept de causalité le concept de causalité historique, J. Glatzel (1971) pose (1)
le problème de savoir ce qui distingue les Schizophrénies aiguës (celles qui
pour nous n ’en sont pas pour relever seulement de la psychopathologie du Champ
de la conscience) et les Schizophrénies chroniques (les vraies qui correspondent
vraiment à l’Égopsychopathologie, à l’aliénation de la personne). Ce travail est donc
particulièrement intéressant pour nous puisqu’il vise à établir ce qui distingue les
Hallucinations auditives du « Schizophrène aigu » des Hallucinations auditives du
« Schizophrène chronique ». A cet égard, la lecture de ce long mémoire met en évi­
dence à propos de deux cas cliniques (résumés en quelques lignes, mais bien choisis),
que ce sont les « Hallucinations psychiques » (le syndrome d ’automatisme mental
et d ’influence) qui forment la véritable activité hallucinatoire des schizophrènes
chroniques. Et c’est par une minutieuse analyse de la situation vécue dans
l ’espace et la dynamique psychique du champ interne et du champ externe la
dialectique du réel (le jugement de réalité) que J. Glatzel cherche à distinguer les moda­
lités de disposition de l’espace psychique total (comprenant l’interne et l’externe),
puis la modalité hallucinatoire de l ’existence schizophrénique. Dans les Schizo­
phrénies aiguës, l ’auteur met en évidence le caractère limité et en quelque
sorte privé des mouvements de va-et-vient qui vont normalement du réel à l ’imagi­
naire, et ici, de l ’Hallucination au monde objectif ; de telle sorte qu’il y a une sorte
d ’incorporation de la voix, de la conversation dans le monde réel (Les analyses de
J. Wyrsch, dont il ne parle pas, ont été conduites comme nous venons de le voir dans
le même sens). Tout au contraire, les Hallucinations auditives des schizophrènes chro­
niques (encore une fois des schizophrènes tout court) s’évaporent dans une sorte
d’ivresse ou de rêve (nous interprétons ici la pensée de l’auteur plus que nous ne la
traduisons) dans lesquels s’égarent les mouvements de « locomotion psychique ».
Nous pouvons extraire de tous ces travaux leur véritable substance en disant
que le processus schizophrénique comporte pour ainsi dire deux dimensions.

( 1 ) J. G l a t z e l , Ueber akustisch Sinnestäuschungen bei chronischen Schizo­


phrenen. Nervenarzt, 1971,42, n° 1, p. 17-25.
SC H IZO P H R É N IE S 799

L ’une, qui est fournie au patient par le « pathos » subi, c ’est l’expérience déli­
rante pour autant q u ’elle est (comme l’exprime Follin en traduisant mal selon
nous « Erlebnis » p ar le m ot épreuve) essentiellement une modification déli­
rante du vécu. L ’autre, q u ’il fournit lui-même pour autant q u ’il engage dans
la constitution d ’un monde délirant l ’Inconscient « retourné » de sa propre
personne. Cette « part positive » du délire qui constitue sa manifestation cli­
nique la plus évidente, c ’est ce que après Bleuler on a appelé l ’autisme
dont l ’activité représente le contenu effervescent des phases « florides »
du processus : elle porte le sens, c ’est-à-dire l ’intentionnalité hédonique du
Délire. A cet égard, l ’Hallucination répond à ce besoin tout à la fois narcis­
sique et de réinvestissement objectai. L. L. Havens (1962) a très bien analysé
cette fonction en quelque sorte libidinale de l’Hallucination des schizophrè­
nes : elle tient compagnie, elle est la voix du com pagnon ou la communica­
tion encore maintenue avec le monde des objets virtuellement investis dans
ses seules « imagos ».
Mais tandis que dans les Psychoses aiguës le délirant (comme le rêveur)
n ’engage sa personne q u ’au niveau de son inconscience, de la déstructuration
du Cham p de sa conscience, ici, pour que la Schizophrénie se constitue comme
telle, il faut que le schizophrène y engage sa personne au niveau de l’inconscience
de soi, c’est-à-dire de sa propre aliénation. C'est cette double et complémentaire
manière d'être inconscient qui fa it du processus schizophrénique le modèle
le plus complet du Délire. C ar celui-ci n ’est pas ici seulement une manière
de cheminer vers le rêve, mais encore une manière de mettre au service de
l'A utre ce que le Moi ne veut plus être.
A cette double dimension du processus schizophrénique correspondent
des formes d ’Hallucinations différentes. Dans les phases aiguës (1), quand la
structure négative caractéristique des expériences délirantes domine, les per­
ceptions délirantes se rapprochent un peu de ce que l ’on voit dans les psy­
choses délirantes aiguës (syndrome de dépersonnalisation, Hallucinations
corporelles, sentiment d ’influence et parfois — mais plus rarement — Hallu­
cinations visuelles) ; les expériences délirantes de fin du monde, l ’atmosphère
fantastique du vécu, la perplexité, l ’angoisse, l ’impression de mystère ou de
terreur constituent le fond délirant et hallucinatoire du « trém a » que Conrad
a si bien décrit ; mais l ’importance des Hallucinations acoustico-verbales
et du syndrome d ’automatisme mental, les formulations verbales insolites
(néologismes, propos énigmatiques et abstraits) annoncent assez souvent
(mais pas toujours !) le processus schizophrénique. Celui-ci s’instaure avec
la dissociation schizophrénique (la Spaltung) qui met en mouvement le pro­
cessus discursif, le processus idéo-verbal du travail délirant dont les Halluci­
nations sont les symptômes les plus objectifs. On voit alors les malades attirés,

(1) Elles apparaissent généralement sur un fond de troubles de la Conscience


sur lequel, après J. B e r z e et tant de travaux de l’école de Heidelberg (W. M a y e r -
G r o s s , notamment), puis K. C o n r a d , W. J a n z a r i k et plus récemment E. V e r c e l l in o
(1966), en ont souligné l’importance.
800 P SY C H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

sinon perdus dans leurs rêveries, attentifs aux discours hallucinatoires, aux dialo­
gues qui le portent à discourir avec l’autre q u ’il est resté au centre de lui-même.
De telle sorte que c ’est effectivement au niveau du négativisme, de l ’ambivalence,
de l ’introspection, des troubles de la communication avec autrui que le schizo­
phrène paraît ne plus pouvoir percevoir que par le « sixième sens » qui établit
hallucinatoirement sa relation avec l’autre monde. Et à mesure que ce travail
autistique se poursuit jusqu’à effacer la forme hallucinatoire du délire au
profit de fabulations thématiques ou des formulations abstraites, l ’Halluci­
nation se dégrade pour finalement tom ber dans les formes vides du soliloque.
Autrement dit, les diverses formes d ’Hallucinations indexent les modalités
de production du délire. En passant du « délire-état » au « délire-idée », celui-ci
impose une modification radicale de la moralité hallucinatoire. D ’abord expres­
sion d ’un vécu qui (et cela est plus particulièrement sensible dans les Hallu­
cinations corporelles et psychiques) ne parvient que difficilement et métapho­
riquement à s’exprimer, l ’Hallucination se charge ensuite de tout le dynamisme
d ’un délire qui, en se verbalisant, travaille toujours plus loin des données des
sens réduits au silence et, par contre, jusqu ’à l ’extrême formalisme de signifiants
désincarnés dans le discours de l’Autre.
Le processus schizophrénique en tan t q u ’espèce pour ainsi dire privilégiée
du « Délire chronique » est, répétons-le là encore, la forme la plus authentique
de l ’aliénation.
Il nous permet de saisir au travers les transform ations que subissent les per­
ceptions hallucinatoires des schizophrènes que le Délire schizophrénique par­
court toutes les étapes de l ’existence délirante. Il se rapproche des psychoses
délirantes aiguës dans ses phases initiales ou évolutives ; il se manifeste par
des interprétations ou des Pseudo-hallucinations quand le schizophrène super­
pose à la réalité une doublure d ’imaginaire ou q u ’il maintient encore assez
de contact avec la réalité pour n ’admettre que p ar le canal des sens la méta­
morphose de la réalité. A la période d ’état, ayant rom pu les amarres qui le
retenaient encore dans le système de la réalité et de la coexistence, il constitue
un monde autistique où l ’Hallucination perd ses qualités propres de référence
perceptive pour être transformée en pure idéation ou intuition fabulatoire
quand le Sujet, se transform ant si radicalement en cet Autre q u ’il finit par
être, disparaît lui-même comme Sujet et objet d ’une impossible communication.
Telle est la phénoménologie du processus schizophrénique (le contresens
ontologique de l ’existence et l ’aliénation du Moi) qui fait entendre au Schizo­
phrène ses voix, le seul écho q u ’il puisse recueillir de son monde évanescent.
Ce processus est bien une réelle désorganisation de l ’être, et non pas, comme
A. de Waelhens (1972) l ’a reproché à E. Bleuler, une artificielle projection des
phantasmes de la Psychiatrie, ou, comme l ’ont dénoncé D. Cooper ou R. Laing,
une projection du pouvoir iatrogène du Psychiatre. Plût au ciel q u ’il en fût
ainsi, et q u ’en disparaissant la Psychiatrie fasse disparaître la Schizophrénie !
LES DÉLIRES SYSTÉMATISÉS (PARANOÏA)

D e tout temps on a opposé les deux pôles du Délire chronique car, ne


l ’oublions pas, c’est pour l ’opposer aux Monomanies (Esquirol) que le Délire
chronique a été décrit (J.-P. Falret). C ’est ensuite pour l ’opposer aux formes
paranoïdes de la Dementia Precox, puis des Schizophrénies que l’école de K rae­
pelin a conservé et décrit la Paranoïa. Et c ’est encore pour l ’opposer aux Psy­
choses hallucinatoires chroniques que Sérieux et Capgras ont décrit le Délire
d ’interprétation. Telle est, en effet, l’exigence de la clinique q u ’il faut bien
réserver dans la masse des Délires chroniques une place à ces délires para­
noïaques ou systématisés qui com portent dans leur définition de ne pas entrer
dans le cadre du processus schizophrénique que nous venons de décrire. Et
comme l’un de ces pôles (Délire chronique, Schizophrénie, Psychose hallu­
cinatoire chronique) est plus manifestement hallucinatoire, l’autre (M ono­
manie, Paranoïa, Délire d ’interprétation) paraît ne l ’être pas. Nous essaierons
d ’établir que ce n ’est pas l ’Hallucination considérée comme élément sensoriel
et basal qui peut constituer un critère (de tout ou rien) valable du diagnostic
entre ces deux catégories de délire.

1° D é fin itio n . — « La Paranoïa est, dit Kraepelin, une psychose carac­


térisée par le développement insidieux sous la dépendance de causes internes
et selon une évolution continue, d ’un système délirant durable et impossible
à ébranler qui s’instaure avec une conservation complète de la clarté et de
l ’ordre de la pensée, le vouloir et l ’action ».
Il s’agit donc d ’un délire essentiellement idéo-affectif dont la projection
évoque irrésistiblement par sa structure vectorielle l ’image d ’une flèche. Mais
la psychose paranoïaque ne comporte pas toujours un développement aussi
rectiligne, et G. de Clérambault en décrivait une structure « en réseau ».
Car si, comme le disait l ’illustre clinicien français, cette forme de Délire
chronique affecte la forme d ’un « coin » que le délirant enfonce dans la
réalité contre autrui (délire en secteur), certains de ces délires com portent un
système à ramifications multiples. Mais quel que soit l’usage des métaphores
par lesquelles on désigne cette « folie raisonnante », ses formes ont ceci de
commun q u ’elles constituent, en effet, un système, c ’est-à-dire un ensemble de
phénomènes qui révèlent leur cohésion interne. En quoi précisément elles
s’écartent du modèle de la dissociation schizophrénique que nous venons
d ’exposer. L ’absence d ’Hallucinations (si on les définit comme phénomènes
purement sensoriels), caractère classiquement reconnu à ces Délires, souligne
802 P SY C H O SE S CH RO NIQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

précisément q u ’il s’agit d ’un processus essentiellement discursif, somme toute,


d ’un travail de la pensée dont l ’interprétation constitue la clé de voûte. Mais
nous savons ce que vaut l ’aune de la distinction entre Hallucination, Pseudo­
hallucination et interprétation... ! Et c ’est à retrouver ce q u ’il y a d ’halluci­
natoire dans cette psychose réputée pour ne l ’être pas que nous allons nous
employer.

2° H is to r iq u e . — La monomanie intellectuelle d ’Esquirol constitue


le noyau matriciel de cette espèce de Délire chronique. « Les malades, disait-il,
partent de préceptes faux dont ils suivent sans dévier les raisonnements logiques.
Hors de ce « délire partiel, ils sentent, agissent comme tout le monde » mais
il ajoutait, il est vrai : « les illusions, les Hallucinations et les associations
vicieuses d ’idées, de convictions fausses, erronées et bizarres sont à la base
de ce Délire ». En 1834, Leuret appelait ces délirants des « arrangeurs », et
il caractérisait leur délire par la cohésion anormale et la fixité des idées fausses.
Mais rapidement en France ce fut justem ent au sujet des Hallucinations que
les discussions sur l ’autonomie de cette espèce de délire s’instituèrent. Tandis
que pour Esquirol 80 % des aliénés étaient hallucinés. J. P. Falret fixait cette
proportion seulement à 30 %. Lasègue de son côté mettait l’accent sur le
caractère « persécuteur » du délirant persécuté, c ’est-à-dire sur des dispositions
affectives fondamentales qui se développent par un travail d ’interprétation
excluant le mécanisme hallucinatoire. C ’est la même idée, celle d ’une genèse
instinctivo-affective, celle du développement d ’une disposition délirante en
quelque sorte constitutionnelle, que l ’on retrouve chez Trélat qui parlait
à ce sujet de « folie lucide », ou chez Morel pour qui le délire était dû à une
dégénérescence héréditaire, à un facteur endogène de prédisposition comme
cela lui paraissait être le cas pour ces « maniaques raisonnants systématiseurs
intrépides qui ne reculent devant aucune conséquence absurde ». En 1878,
J. P. Falret insistait à son tour sur cette variété de persécutés raisonnants
essentiellement revendicateurs, tandis que Foville vers la même époque (1871)
insistait sur leurs tendances mégalomaniaques. Mais il appartenait à Magnan
d ’opposer plus nettement à l ’évolution du « délire de persécution » les « délires
des dégénérés » qui, comme le notait son élève Legrain (1886), se caractérisent
quand il s’agit d ’idées délirantes chroniques « par l ’absence fréquente d ’Hal-
lucinations ». Un autre de ses élèves, P. Sérieux, entreprit alors de classer les
« délires des dégénérés » en isolant chez eux un type de délire de persécution
systématisé, mais non hallucinatoire, ce qui l ’amena ensuite à écrire avec
J. Capgras leur fameux ouvrage « Les folies raisonnantes » portent en sous-titre
« Le délire d ’interprétation ». Dans ce livre célèbre, Sérieux et Capgras décri­
virent en effet une psychose constitutionnelle affectant deux formes spéciales :
les délires de revendication et les délires d'interprétation. Dans les premiers
(englobés ensuite par l ’école française dans le cadre des délires passionnels),
il s’agit, soit des fanatiques du droit (processifs ou quérulents), soit des fana­
tiques de la jalousie, soit des fanatiques de la passion amoureuse (érotomanie).
C ’est encore G. de Clérambault qui s ’est illustré dans la description clinique
P A R A N O IA 803

de ce type de délire (1). Quant au délire d'interprétation, il ressort principa­


lement d ’une genèse idéo-affective, d ’un tempérament à tendance agressive
avec hypertrophie du Moi. Il se caractérise par une idée directrice qui se déve­
loppe par le mécanisme de Y interprétation délirante dans le sens d ’un thème
de persécution et de grandeur ; et Sérieux et Capgras y notent l ’absence, la
pénurie ou la contingence des Hallucinations.
Ainsi s’est créé le dogme de la Psychiatrie française classique du début
du xxe siècle : il y a parmi les délirants chroniques un groupe de délires qui
sont caractérisés par leur mécanisme non hallucinatoire. Ces délires comportent,
soit une structure de secteur : ce sont les délires passionnels — soit une structure
en réseau : ce sont les délires d ’interprétation (G. de Clérambault). Mais ceux-ci
peuvent être ramenés essentiellement à ceux-là par l’absence d ’Hallucinations
(ou du syndrome d ’automatisme mental, comme disait le M aître de l’Infirmerie
du Dépôt) et par leur dépendance, au contraire, à l ’égard du caractère para­
noïaque — hypersthénie, psychorigidité, orgueil, méfiance et fausseté du juge­
ment (Génil-Perrin). Pour compléter cet aperçu historique, il convient d ’ajouter
que pour M agnan, pour Sérieux et Capgras et pour G. de Clérambault, ce type
de psychose délirante chronique était relativement rare par rapport à la fré­
quence bien plus grande des psychoses hallucinatoires, soit que celles-ci appar­
tiennent aux formes paranoïdes de la schizophrénie (ou comme on disait du
temps de Kraepelin, de la Démence Précoce), soit q u ’elles constituent cette
espèce particulière de Délire chronique que l ’école française a isolée sous le
nom de Psychose hallucinatoire chronique, point sur lequel nous reviendrons
plus loin.
En Allemagne, tandis que l’école française discutait des délires des dégénérés,
des états délirants aigus, des monomanies et des grands Délires chroniques de
persécution ; des discussions faisaient écho de celles de l’école française. Elles
se sont poursuivies pendant plusieurs lustres autour des notions de Déüre
(Wahnsinn), d ’aliénation (Verrücktheit). U n plan de clivage ne tardait pas
à être trouvé entre, d ’une part, la Paranoïa originaire (Kraft-Ebing), la Para­
noïa primitive (Sander), la Paranoïa simplex ou combinatoire (Mendel) puis
le Délire de relation (Beziehungswahn de Wemicke) — et d ’autre part, les
formes paranoïdes que Kraepelin intégrait dans l’évolution de la Dementia
Precox. Très rapidement aussi, cette ligne de démarcation fut marquée par
l ’absence ou la présence d ’Hallucinations. De telle sorte que le principe de
classification de tous ces Délires chroniques (opposés aux Paranoïas aiguës)
apparut — à la fin du X IX e siècle, comme il l'est encore actuellement — être la
nature hallucinatoire ou non hallucinatoire de ces Délires (2).
Après Kraepelin, la séparation du groupe « Paranoïa » et du groupe « form es

(1) Cf. Œuvre, p. 311-450.


(2) On trouvera un exposé très complet de l’enchevêtrement, à cette époque, de
toutes ces notions et classification dans le fameux article de S é g l a s (Arch. de Neuro.,
1887) et dans le chapitre « Historique » du livre de S é r ie u x et C a p g r a s (p. 305-312).
804 P SY C H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

paranoïdes de la Démence Précoce » fut quasi .unanimement acceptée ; et la


plupart des auteurs qui se sont occupés de ce problème ont consacré cette
division traditionnelle. Mais l’importance du groupe des Psychoses para­
noïaques n ’a cessé de diminuer en nom bre et en intérêt malgré quelques
travaux qui ont maintenu quelque chose de la grandeur classique de cette
entité.

E. Bleuler (1907), reprenant l’essentiel de la conception affective de la paranoïa,


a mis en évidence le facteur réactionnel et les actions en circuit à forte tendance à la
stabilité. Autrement dit, il a assoupli la conception trop constitutionnaliste de Krae­
pelin. En 1909, Gaupp fit une description magistrale du développement de la per­
sonnalité paranoïaque en insistant aussi sur son caractère endogène, c’est-à-dire
caractériel. Plus tard (et jusqu’en 1942, puis en 1947), à propos des fameux cas Wagner
et Huger, il défendit l’autonomie du Délire paranoïaque et la pureté de la Paranoïa
à l’égard de la Schizophrénie.
Cependant, Lange (1924) tout en admettant la nécessité de conserver le concept
de Paranoïa mais en limitant l’usage, c’est-à-dire en tenant ce type de psychose pour
rare, a réduit le domaine de la paranoïa à son secteur « psycho-pathique » (consti­
tutionnel), caractérisé par la quérulence, l’exaltation passionnelle et la revendication
(comme l’a fait Genil-Perrin chez nous). C’est une position qui se retrouve dans les
travaux de Müller-Suur (1944), de Kofer (1952), de Berner (1965) (1), de Nils Rer-
terstol (1960), de H. Heimchen (1968).
La description et l ’analyse d’une paranoïa psychogène plus réactionnelle (dans
le sens déjà indiqué par Bleuler) sont très développées dans la conception de la para­
noïa sensitive de Kretschmer et dans les observations (cas Arnold, cas Else Boss),
de Kehrer (1922), travaux auxquels s’est référé J. Lacan dans sa thèse (1934).

Mais derrière toutes ces discussions se profile toujours la question de


savoir lorsqu’on a expulsé de la Paranoïa les délires hallucinatoires on ne la
vide pas de son contenu, ou plus exactement, si ce n ’est que par l ’effet d ’un
présupposé bâtard que toute paranoïa hallucinatoire cesse d ’être une paranoïa
pour entrer alors dans le groupe des Schizophrénies ? C ’est, en tout cas, dans
cette perspective que doivent être comprises toutes les controverses allemandes
et Scandinaves récentes (W. Gruhle, K urt Schneider, K. Kolle, W. Janzarik
(1959), P. Matussek (1963), H. Müller-Suur (1964), B. Pauleikhoff, P. Berner
(1965), N. Retterstol (1966), R. Holmboe et C. Astrup (1967), U. H. Peters
(1967), H. Heimchen (1968), etc., sur les phénomènes primaires du délire chez
les Schizophrènes et les Paranoïaques.
Pour nous, il nous suffit de noter en nous référant à toutes ces controverses
que si l ’espèce Délire chronique systématisé a une autonomie, c’est en tant
q u ’il est systématisé et non pas en tan t que pourrait lui être appliqué un critère

(1) Le travail de C . et P. B e r n e r (Aktuelle Problem der Wahnforschung, Ner­


venarzt, 1971, 42, p. 511-515) reprend la conception classique des rapports de certains
de ces délires avec un fond cyclothymique (thèse défendue par les auteurs classiques
français, G. d e C l é r a m b a u l t et J. C a p g r a s , et allemands, S p e c h t , etc.).
P A R A N O IA 805

théorique aussi abstrait que l ’absence d ’Hallucinations en adm ettant q u ’il se


développerait « seulement » par des interprétations, des Pseudo-hallucinations
et des illusions et que celles-ci seraient radicalement différentes des Hallucina­
tions...

3° S é m é io lo g ie . — Comme nous l’avons déjà dit en abordant au début


de ce chapitre les « mécanismes » du Délire et notam m ent ses éléments halluci­
natoires, l ’école française avec son concept d ’interprétation délirante et l ’école
allemande avec celui du « Wahnwahrnehmung » et de « Wahneinfall », ont
toutes deux cherché d ’abord à baser le délire sur un phénomène simple ce qui
était bien utopique. Mais elles ne s’en sont pas tenu là — surtout dans l ’école
française — en rattachant à chacun des « mécanismes » simples un type de
Délire caractérisé par cet « élément ». Mais malgré ces distinctions, ou en raison
même de leur artificielle multiplicité, la séméiologie atomistique des symptômes
pathognomoniques, c ’est-à-dire de la spécificité des espèces du Délire, a perdu
beaucoup de son intérêt. La notion de Schizophrénie englobant toutes les
espèces de Délire constitue l ’illustration de cette exigence. Mais si les espèces
de Délires chroniques ne peuvent pas se réduire à un élément simple si artificiel
qu’ils paraissent ne pouvoir être distingués, la structure dynamique des espèces
garantit à cet égard leur relative autonomie, notamment celle du « Délire
systématisé ».
Il nous apparaît donc ici évident que ce que les Classiques français et alle­
mands ont découvert à la base de cette espèce de Délire chronique caractérisé
par la systématisation, c ’est bien en effet l ’interprétation ; mais à la condition
de bien voir du même coup que le plus im portant de ces deux critères est la
systématisation dont l ’interprétation n ’est q u ’un instrument en quelque sorte
lui-même hallucinatoire : celui d ’une projection délirante du Sujet dans son
monde, c ’est-à-dire une falsification de la réalité ou ce qui revient au même, la
constitution d ’une « réalité sans objet... ».
Nous allons essayer précisément en suivant l ’école française dans ses
descriptions cliniques des Délires systématisés, héritiers de la vieille Para­
noïa (comme les Délires schizophréniques sont héritiers des formes para­
noïdes de la Démence Précoce) de m ontrer que la nature interprétative
ou hallucinatoire du Délire se réduit essentiellement à celle d ’un processus
idéo-délirant d ’un travail délirant dont les chaînons intermédiaires ou les
mécanismes d ’édification sont tels q u ’ils rapprochent plus q u ’ils n ’éloignent
l’une de l ’autre interprétation et Hallucination (1).

(1) Parmi les travaux qui généralement confirment l’absence d ’Hallucinations


dans la Paranoïa (P. B e r n e r , 1965), certains cependant, soit en les rapprochant de
la Schizophrénie (M. B e l s a s s o , 1955 ou D. W. S w a n s o n et coll., 1970), soit des
psychoses systématisées symptomatiques (U. H. P e t e r s , 1967), soit en approfon­
dissant la structure des psychoses endogènes ( J . Z u t t , 1957 ; W. J a n z a r i k , 1959)
admettent la modalité hallucinatoire de la Paranoïa appelée alors « Syndrome para-
806 P SY C H O SE S CH RO NIQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

Sérieux et Capgras ont dressé un tableau très complet de toutes les inter­
prétations délirantes que G. D rom ard définissait, répétons-le, comme « des infé­
rences d'un percept exact à un concept erroné ». Ces interprétations sont des
jugements faux qui attribuent à la réalité une valeur imaginaire qui la dotent
d ’une signification qui ne vaut que pour le Sujet mais qui a pour lui valeur
de vérité absolue. De telle sorte que Sérieux et Capgras avaient hésité un
moment à appeler ce type de délire « Délire de signification » car, disaient-ils,
la devise de l ’interprétateur peut être « tua res agitur » devise que, bien sûr,
l ’halluciné peut également prendre pour emblème.

Ils rapportent d’abord une observation (p. 11-24) d ’une malade très méfiante
qui craignait d’être empoisonnée par son beau-père et trompée par son mari. Elle
se mit à interpréter tout et rien. Disait-on une phrase banale (« Voilà ce que c’est
que de prendre les choses à l’envers »), cela veut dire que son mari a eu des rapports
homosexuels avec un de ses amis. Une lettre arrive-t-elle en retard, c’est qu’elle a été
interceptée. Son mari la fait espionner, pratique un trou dans le mur pour l’épier.
Il la pousse au suicide, ou encore tente de se débarrasser d ’elle pour épouser une
autre femme. Internée, elle prétend qu’une infirmière a cherché pendant la nuit
à l’étrangler. Revenue chez elle, son mari la photographie mais fait exprès de gâcher
la plaque de son appareil ou ne réussit qu’une photographie qui la représente noire
comme une négresse. Si son mari jette une allumette, c’est pour la désigner comme
étant, elle, dangereuse. Il l’entend marcher la nuit pour surprendre la bonne. Elle
accuse son médecin de l'hypnotiser. Elle est constamment 1’objet de tentatives d'empoi­
sonnement et d ’attentats multiples. Elle interprète le nom des infirmières. Si on lui
écrit « nous désirons ta guérison », elle remarque que le point terminal est d ’une gros­
seur inusitée, cela veut dire « nous ne désirons point ta guérison ». Elle scrute aussi
tous les écrits, les articles de journaux. Une infirmière s’appelle Mme Viste « or,
dans le jeu de whist il y a un mort ; on veut donc la faire mourir ». Elle déchiffre
constamment les hiéroglyphes qui composent à ses yeux les menus faits de son exis­
tence. Et au terme de cette observation, Sérieux et Capgras concluent que le Délire
est toujours à base d ’interprétation. « Jamais d’Hallucination » sont les trois mots
qui concluent cette observation. Et il est bien vrai que le Délire ici se développe et
se construit sur le plan du jugement, des idées erronées, des comparaisons hasardeuses
et des déchiffrements aussi conjecturaux que péremptoires plutôt que sur des percep­
tions altérées. Mais même si l ’Hallucination n ’est pas présente comme trouble
psychosensoriel avec ses attributs « sensoriels » d’une fausse perception, elle est à
l ’arrière-plan, à l’horizon de l’existence, comme pour transformer ses détails les plus
futiles en événements fulgurants ou prodigieux. La puissance de l ’Hallucination
est là comme un pouvoir diffus de transmutation des mots et des choses ; elle méta­
morphose, comme le roi Midas, la banalité perçue en or du Délire : « Je crains,
écrivait une des malades, (lettre reproduite p. 55) d’être menacée de mort et d’enlève­
ment, « d’être enfermée de force dans un fiacre pour me conduire dans une maison
close, comme on me l’a déjà fait ». Disons donc à propos de cette observation « prin-

nolde », comme pour moins se prêter à une distinction aussi radicale que celle de
K r a e p e l in .
P A R A N O IA 807

ceps » que si l’Hallucination ne se présente pas dans le tableau clinique, l’interprétation


des choses, des mots et des gens est comme une Hallucination à la deuxième puissance,
ou que le délire interprétatif est hallucinatoire au deuxième degré (celui d ’un possible,
d’un caché, d ’un symbole ou d’un faux souvenir) (1). Le contre-sens de la perception
y est, somme toute, pressenti plutôt que ressenti.

Ce halo hallucinatoire qui cerne l ’interprétation et, pourrait-on dire,


la guette, prêt à l’attirer à lui, il devient tout à fait évident dans la
description des diverses variétés d ’interprétation que nous pouvons lire dans
l’ouvrage princeps de Sérieux et Capgras.
Ces classiques définissent les interprétations comme « des raisonnements
« faux ayant pour point de départ une sensation réelle, un fait exact, lequel
« en vertu d ’associations d ’idées liées aux tendances à l’affectivité, prend à l’aide
« d ’inductions ou de déductions erronées une signification personnelle pour le
« malade invinciblement poussé à tout rapporter à lui ». Et ils précisent :
« L ’interprétation est différente de l’Hallucination car elle n ’est pas une
« perception sans objet mais une perception inadéquate à son objet ».
Ils la distinguent aussi de l ’idée délirante : « L ’interprétation est différente
« de l ’idée délirante qui, elle, est une conception imaginaire « créée de toute
« pièce » ou, du moins, déduite d ’un fait observé ». Enfin, pour Sérieux et Cap-
gras, l ’interprétation morbide se distingue de l’interprétation normale « car
« elle tend à sa diffusion, à son rayonnement ; elle est essentiellement égo-
« centrique et tend à entraîner des actes en rapport avec elle ».
Ils classent ensuite ces interprétations en interprétations exogènes et inter­
prétations endogènes « selon, disent-ils, q u ’elles ont pour point de départ
le monde extérieur ou pour origine des sensations internes, la cénesthésie,
des modifications psychiques ou des états de Conscience » (p. 29).

Les interprétations exogènes portent :


a) sur les menus incidents quotidiens : que signifient chaque matin ces
couvertures rouges aux fenêtres voisines ? L ’affranchissement d ’une lettre
par deux timbres à 5 centimes au lieu de 10 signifie q u ’on entend signifier le
divorce. — Une rose veut dire un joli bébé ; un bout de chiffon une pièce
à conviction, etc. ;
b ) les gestes et attitudes d ’autrui. Si on se touche la nuque, c ’est une allu­
sion, to u t de même que le vilain geste de se mettre les doigts dans le nez comme
pour y enfoncer un tire-bouchon. — Un malade de Deny et Camus rapportent

(1) J ’ai entendu dire (dit un de mes malades qui se nomme Gérard) « Salut Gérard »..
Or le salut est dans la fuite. Donc, c’est bien une poursuite puisqu’ils m ’obligent
à fuir. Le hasard de la clinique qui nous fournit cet exemple le jour même où nous
rédigeons ce chapitre, nous permet certainement de saisir la variété des discussions
sur l ’Hallucination et l ’interprétation quand l’une et l ’autre n ’ont de sens et d ’exis­
tence que par le délire qui les enveloppe. Et c’est bien ici le délire qui parle dans son
accent d ’origine...
E y. — Traité des Hallucinations, h . 27
808 P SY C H O SE S CH RO NIQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

les auteurs, a appris par cœur un livre analogue à la clé des songes pour connaître
la signification des objets (épingle veut dire infirme — parapluie, protection —
balai, changement. — Une fille se croit regardée par une actrice, c ’est q u ’elle
est sa fille) ;
c) les événements im portants, les chagrins domestiques, les deuils, les
mauvaises affaires, sont arrangés dans le sens des idées de persécution et
grandeur (C ’est pour lui venir en aide que le roi d ’Angleterre voyage ; les
guerres sont rapportées à sa responsabilité personnelle) ;
d ) les mots. Car le discours p ar ses manques, ses lacunes, ses ambiguïtés,
ses tropes est toujours là pour offrir à l’interprétant l’occasion d ’exercer ce qui,
somme toute, constitue à la fois l ’essence du langage et de son délire : l’inter­
prétation. Voici les exemples que donnent Sérieux et Capgras :

Une phrase, si anodine soit-elle, suffit à faire naître les suppositions les plus
hardies. « Il faut bien qu’elle le connaisse », dit-on à l’une, en lui montrant
un portrait : celui de son père assurément, un puissant monarque. Un autre entend
dans la rue une femme dire à un enfant « tu es bien coiffé », dans un magasin un
employé demande « il n ’y a pas d ’araignées au plafond » ; autant d ’allusions à sa
prétendue folie. Se promenant avec sa fiancée, il surprend dans la conversation de
deux individus ces mots bien significatifs : « Elle ne sera pas pour toi ». « Vogue et
chavire » chante-t-on devant lui. Des dialogues entiers, détournés de leur sens, pro­
voquent des conceptions délirantes. Une malade écoute sa mère et son oncle chuchoter
ceci : « Nous sommes arrivés trop tard, le testament était fait. — Oui, si elle ne meurt
pas... c’est une mauvaise affaire pour nous... ». Ces paroles se gravent dans sa mémoire;
les rapprochant de la mort récente d ’un évêque, elle conclut que, fille de cet évêque,
ses prétendus parents veulent la faire mourir pour dérober son héritage.
Parfois l’expression perçue prend un sens emblématique ; de véritables jeux de
mots constituent autant d ’arguments aux yeux de l ’interprétateur. Coq signifie
orgueilleux ; poire, imbécile ; on lui présente une brosse, « il peut se brosser » ;
on lui offre du riz, « on se rit de lui » ; on lui tend un mètre ; serait-il le maître ?
Parle-t-on de peau ou de gruyère : sa femme est « une peau, une grue d ’hier » ; un
individu nommé Lafay s’asseoit à côté de lui : l ’accuse-t-on d ’un crime ? ( il l ’a fa it).
Une malade prétend qu’une infirmière est payée pour la faire disparaître, elle et une
autre pensionnaire : elle l ’entend en effet fredonner la « chanson du roi de Thulé »
(tue-les).
Ces interprétations basées sur des similitudes de sons, sur des à-peu-près, des
calembours, sont assez caractéristiques. Elles utilisent jusqu’aux noms propres
des personnes de l’entourage. Une de nos pensionnaires, femme intelligente (obs. I)
nous parle un jour de « rapprochements bien intéressants ». « A l ’époque, dit-elle,
du viol (prétendu) de ma fille, j ’ai souvent répété le nom de celle-ci : Marie. Or en
arrivant à la maison de santé, j ’apprends qu’une infirmière s’appelle Marie Potin » :
allusion aux potins qu’on lui reprochait de faire à propos de sa fille. « Autres faits
curieux, ajoute-t-elle, ma belle-mère causait un jour dans une chambre voisine avec
mon mari ; je l ’ai entendue dire : « mon fils, elle devient dangereuse, je compte sur
son internement » et elle le répéta trois fois. Or il y a une surveillante qui s’appelle
« Mme Conté ». Enfin mon mari me disait souvent quej’avais des « voix » et j ’apprends
qu ’une infirmière est originaire de la Savoie ». Le Docteur Mauclaire vient l'examiner ;
encore un nom significatif : sa situation n ’est pas claire !
P A R A N O IA 809

Somme toute, pour résumer la pensée de Sérieux et Capgras, nous pouvons


dire que le monde qui s’offre à la perception est pris par l ’interprétant pour
un « rébus » à déchiffrer (1), pour un hiéroglyphe à décrypter, comme si le
délirant ici préparait par anticipation et à l ’envers le travail du psychanalyste
en refoulant par son interprétation encore plus profondément ce que, croyant
le mettre à jour, il cache plus sûrement à ses propres yeux même. Somme
toute, l ’interprétation délirante enroule le sens q u ’elle prétend dérouler.

Les interprétations endogènes vont nous faire pénétrer dans un domaine


où — nous l’avons bien des fois souligné précédemment — la notion de per­
ception sans objet et, par conséquent, la négation comme l ’affirmation de
l ’Hallucination perdent leurs droits. Tout étant seulement m étaphore et signifi­
cation dans la perception du corps et du vécu psychique en tant que fatalement
ou purement subjectif, toute illusion dans ce domaine va nous apparaître
comme valant tout à fait arbitrairement, soit pour Hallucination, soit pour
interprétation. Suivons encore Sérieux et Capgras dans leur description pour
nous en convaincre :
a) Interprétation de l'état organique (exemple : un persécuté ressent des
picotements ou des mouvements désordonnés ; un autre est fatigué, c’est donc
q u ’on l’hypnotise ; une femme éprouve une excitation clitoridienne, c’est donc
qu’on agit sur ses organes génitaux). L ’observation II (p. 39) peut, à cet égard,
convaincre de l’impossibilité de séparer radicalement dans ce domaine corporel
Hallucination et interprétation, et dans leur vécu et dans les moyens de défense
employés p ar l ’hallucinant et l’interprétant.
b) Interprétations tirées de l ’état mental. — Ici nous devons citer textuelle­
ment to u t le paragraphe :

Certains états de Conscience écrivent Sérieux et Capgras, certains troubles fonc­


tionnels psychiques servent d ’aliment aux interprétations (délire par introspection
mentale de Vaschide et Vurpas). Quelques malades s’étonnent d ’être assaillis par des
pensées inaccoutumées, ou bien ils voient une relation entre ces pensées et les faits
concomitants. L’un d ’eux pensait au maréchal de Biron, un traître né dans son pays,
quand, au même instant, son frère entre : c’est donc que son frère le trahit, est l ’amant
de sa femme. « Comment, dit-il encore, ai-je pu raconter toute ma vie à ma femme
comme à un confesseur ? C’est bizarre, on cherche à me rendre fou ». Un autre
s’étonne des aveux extraordinaires qu’il fait à ses parents ; il faut que par des « pro­
cédés raffinés » on l’oblige à « dévoiler son état d ’âme ». Certains cherchent une cause

(1) Il en est ainsi pour tout acte perceptif qui consiste en un décodage de l ’infor­
mation. Mais tandis que chez le Sujet normal — et quelles que soient ses illusions
et erreurs en quelque sorte anodines — c’est à un code commun qu’il se réfère en
percevant tel ou tel objet, le délirant (et ici l’interprétant pour autant qu’il se rapproche
précisément de l ’halluciné) traite l’information que lui fournissent les canaux senso­
riels selon un code singulier superposant son secret au code commun auquel il affecte
de se tenir.
810 P SYC H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

même à leurs sentiments : tel d ’entre eux, surpris de n ’éprouver aucune affection
pour sa mère, en conclut qu’il n ’est pas son fils. Lés actes répréhensibles commis
antérieurement sont attribués à des suggestions.
Il n ’est pas jusqu’aux manifestations dues aux émotions, à la fatigue, à l ’épui­
sement nerveux qui ne soient interprétées. Un de nos malades remarque que chaque
fois qu’il est examiné par un magistrat, il perd tous ses moyens, balbutie, n ’arrive pas
à s’expliquer : que lui fait-on prendre dans ce but ? Veut-on le faire passer pour atteint
de paralysie générale ? Un autre ne peut concevoir sa pusillanimité ; on doit projeter
sur lui des rayons spéciaux qui ont la propriété de donner l’illusion de la peur.
« Pourquoi suis-je nerveux, irascible, excité ; ou bien ahuri, hébété, incapable
de rien dire ? Comment se fait-il que certains jours j ’écrive avec difficulté, comme si
on me retenait la main ? Parfois, moi instituteur, je fais des fautes d’orthographe !
Est-ce l ’hypnotisme, la suggestion ? D ’autres fois, je ne puis détacher mon regard
des lampes électriques. Pourquoi ai-je un jour tourné autour d ’un puits et me sen-
tais-je poussé à m ’y jeter ? Magnétisme, assurément ! ». Divers interprètent des
troubles neurasthéniques ou psychasthéniques. Marandon de Montyel a publié
une observation qui paraît être un cas de délire d ’interprétation édifié sur des troubles
neurasthéniques, que le malade croit occasionnés par des individus soudoyés pour
l’empoisonner, le troubler dans ses études et ses travaux.
Dans d ’autres cas les épisodes délirants aigus (états de dépression, accès hallu­
cinatoires, etc.) apparaissent parfois au cours du délire d ’interprétation, sont bien
considérés par le Sujet lui-même comme des accès de folie, mais il les attribue à un
empoisonnement ou à des suggestions.
Certains vont jusqu’à interpréter leur délire rétrospectif : il n ’est pas naturel
de se remémorer ainsi les moindres faits passés ; on agit sur eux pour qu’ils puissent
se souvenir des plus petites peccadilles.
Enfin un certain nombre de conceptions délirantes empruntent aux rêves du
sommeil normal des chimères acceptées sans modification ou dénaturées. Un mys­
tique justifie son appel à la tiare par les terreurs nocturnes de son enfance ; il pré­
dit les événements politiques pour les avoir vus en songe. Une Allemande, nom­
mée Katzian, eut ainsi la révélation qu’elle n ’était pas une Katzian : elle vit dans
un rêve son père nourricier en prison, ayant à sa droite un chien, symbole de la fidé­
lité, à sa gauche un chat, symbole de la fausseté ; elle est donc une fausse Katzian
(Katz, chat en allemand).

c) Interprétation des souvenirs. — L’observation du moment présent, l’interpré­


tation des faits actuels ne suffit pas aux malades. Poussés par le besoin de trouver
de nouveaux motifs à leurs malheurs, ou de mieux satisfaire leur orgueil, ils fouillent
dans l ’arrière-fond de la mémoire ; la reviviscence de souvenirs anciens fournit ample
matière à des erreurs de jugement (délire rétrospectif) . L’un d ’eux se demande si
c’est « pour avoir gardé comme malgré lui, des timbres il y a vingt-quatre ans, qu’on
pourra l’embêter toute sa vie ? » Certaines phrases insignifiantes, prononcées il y a
longtemps, viennent confirmer les propos d ’aujourd’hui, éclairer les sous-entendus.
Réflexions puériles de l’enfance, petits compliments, caresses ou réprimandes prennent
tout à coup une signification précise. Le jour de sa première communion l’un déclare :
« Je veux être pape », inspiration divine certes et qui prouve ses droits à la tiare.
Dans cette investigation rétrospective, l’interprétation joue encore un rôle pré­
dominant, mais n ’est pas seule en cause. Les illusions, la falsification des souvenirs
doivent entrer en ligne de compte. Sans doute la trame de ce délire rétrospectif
P A R A N O IA 811

comporte quelques faits exacts, mais la broderie est en grande partie œuvre de l ’ima­
gination.

Enfin, Sérieux et Capgras notent que par son dynamisme interne le délire
aboutit à une véritable transform ation de la réalité (c’est le monde renversé,
un labyrinthe inextricable) (1) (v. p. 60). On pourrait dire que l’interprétation
n ’est que la pseudo-image du rationalisme en érigeant en système ce que le
délire porte dans ses prémisses.

Nous nous excusons d ’avoir peut-être trop longuement cité l’ouvrage


déjà ancien de Sérieux et Capgras, mais il nous a paru indispensable
d ’en rappeler le sens et peut-être les difficultés conceptuelles de leur interpré­
tation du délire d ’interprétation avant de pénétrer pour notre propre compte
dans le monde de l ’interprétation délirante.
Nous devons en effet bien saisir le sens de l ’interprétation dans ses
rapports avec l ’halluciner pour bien comprendre que l ’interprétation,
tout en se distinguant de l ’Hallucination dans sa physionomie et sa fonction,
ne peut en être séparée, car l ’une renvoie nécessairement à l’autre, l ’une conte­
nant nécessairement l’autre en tan t que les deux termes (le « zweigliedrich » de
K urt Schneider q u ’unit le Délire, fût-il apparem m ent intuitif « eingliedrich »),
impliquent nécessairement un mouvement qui va de l ’un à l’autre. Au fond du
phénomène délirant, en effet, il y a u n double mouvement d ’où jaillit la fausse
évidence, celle des sens et celle du sens. C ’est dans le domaine du sens q u ’est
vécue ou que travaille l ’interprétation; mais pour autant que les données des
sens et la prise par le sens sont à ce niveau inséparables, l'interprétation et l'Hallu­
cination renvoient l'une à l'autre. Si les analyses que nous avons exposées
dans la 3e Partie de cet ouvrage (cf. supra, p. 405) à propos du processus noético-
affectif ou idéo-verbal hallucinatoire qui manifeste l ’aliénation de la per­
sonne — par opposition aux expériences délirantes qui altèrent le Champ de

(1) Il faudrait ajouter ici à cette description de la progression d ’un délire qui
s’engendre lui-même (selon le mot de J.-P. F alret) les travaux de C apgras et de
ses élèves sur les illusions de Sosie et les méconnaissances systématiques qui, en effet,
constituent un renversement de toutes les perspectives de l’existence (et non pas
seulement des perspectives sensorielles) au point d ’aboutir à une sorte de monde
proprement artificiel comme chez notre malade (Louise S. F... cf. supra, p. 769) qui
ne percevait rien qui ne soit faux... « Comme vous jouez bien la comédie ! Vraiment,
quels acteurs vous êtes, on dirait des Médecins... Et ces fausses infirmières avec leurs
fausses seringues et leurs faux uniformes, on croirait qu’elles sont vraies. C ’est très
ressemblant... Et le cloître de ce faux hôpital, je sais bien que c’est un faux cloître.
U n ’y a qu’à gratter un peu en passant les piliers... C ’est du carton-pâte. Mais c’est
vraiment bien fait, on dirait un vrai cloître... » Et tout était ainsi fabriqué, truqué.
Elle seule par sa clairvoyance détenait la vérité d’un monde auquel elle contestait
toute réalité...
812 P SY C H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

la conscience — si ces analyses sont exactes, elles peuvent et doivent rendre


com pte de cette combinaison inextricable d'Hallucinations, d'illusions, d ’inter­
prétations, d ’intuitions (chacun de ces termes pris dans le sens de la séméiologie
classique) qui form ent les nœuds du tissu serré des Délires systématisés.
Il est vrai que l’Interprétation (comme l ’Hallucination) paraît cliniquement
être un phénomène primaire (surgissant tout d ’une pièce et pour ainsi dire
sans contexte ou hors texte), mais elle est toujours secondaire à un travail
délirant antécédent ou sous-jacent.
Généralement, les interprétations constituent une conclusion p our ainsi dire
syllogistique d ’une construction progressive et laborieusement élaborée. U n de
nos malades, M. Jean R. (cf. supra, p. 764), qui avait passé, rappelons-le, des
années et des années à se fabriquer une histoire (et une préhistoire généalogique
de fausse filiation) était parvenu à u n système extraordinairement compliqué
de falsification de sa propre histoire avec les événements de l ’Histoire ; il était
issu d ’une branche bâtarde napoléonienne mais alliée aux Bourbons, de sorte
que le signe authentique de son identité était dans la fleur de lys q u ’il savait (per­
cevait, ou imaginait, ou croyait) porter dans le dos. Cette fleur de lys, il ne la
voyait pas mais il l’apercevait dans les yeux du médecin qui, l ’auscultant, devait
la voir comme lui-même devait l’avoir. L ’image fleur de lys n ’était donc pas vue
mais posée comme l ’évidence d ’un théorème. Et, par là, l ’interprétation se dévoile
pour ce q u ’elle est, c ’est-à-dire pour répondre à l ’exigence d ’un système qui —
comme le processusidéo-hallucinatoire avec ses Hallucinations noético-affecti-
ves — entend s’appuyer sur la réalité tou t en la transgressant. Dans ce sens,
l ’interprétation est secondaire au travail délirant, elle est le délire lui-même qui
s’engendre lui-même sur le modèle d ’un raisonnement-alibi.
Mais l ’Interprétation peut surgir comme si elle était pour ainsi dire « auto­
chtone », et elle apparaît comme un postulat éclatant d ’évidence dans le cristal
logique d ’une connaissance absolue, d ’une intuition irrécusable ( Wahneinfalî,
comme disent Gruhle ou K. Schneider), c’est-à-dire comme une donnée
immédiate et évidente de sens. Le pot de pensées que la belle-sœur d ’une de
nos malades a placé sur sa fenêtre a été pour celle-ci la communication
d ’emblée éclatante d ’une certitude qui ne l ’a jam ais plus quittée : la
belle-sœur « pensait » à son mari, elle « le mettait dans son pot »...
La structure immédiate et intuitive, ou médiate et discursive de l ’interpré­
tation reflète ainsi sur un plan symbolique ou sémantique ce que l ’Hallucination
contient, d ’une part de vécu incoercible et instantanément actuel (dans ses
fausses réalités perçues), d ’autre part de pensé, de dit ou de proclamé (dans la
boucle de réverbération qui répercute comme un écho ou un boomerang le
propre langage du Sujet dans ses oreilles). Car il est bien vrai que l ’un et l ’autre
de ces procédés de la connaissance délirante ont quelque chose de commun.
Mais ce qui distingue justem ent l ’un de l ’autre, c ’est que l ’interprétation se
meut dans la sphère du sens, de l’idée pour ne s’accrocher q u ’occasionnel-
lement à l ’objet de la perception, tandis que l ’Hallucination se réfère sans
cesse et avec prédilection à une relation avec le monde de la perception et
du sentir. En ce sens, l ’interprétation se situe dans une forme d ’imaginaire
P A R A N O IA 813

qui emprunte à l’erreur de l ’intelligence et du jugem ent ce que l ’Hallucination


en se jouant de la réalité perçue emprunte aux illusions du sentir. Cela revient
à dire que l ’interprétation dépasse dans le sens du travail du délire ce que l ’Hal­
lucination au contraire com porte encore de relative solidité dans l ’adhérence
au réel. L ’interprétation rêve plus encore et plus facilement les phantasmes
du Délire q u ’elle enfante que l’Hallucination qui n ’entend entendre que ce que
lui assure le témoignage des sens.
Somme toute, le problème de savoir ce qui est le plus délirant de l’Hallu­
cination ou de la perception nous contraint à les assimiler l ’une à l ’autre. Car,
en effet, si l ’Hallucination altère la réalité jusque dans les assises de la percep­
tion, l ’interprétation l ’altère à un niveau plus élevé de la pensée symbolique
(P. Matussek) ; de telle sorte que l ’on peut dire que l’interprétation est plus déli­
rante que l ’Hallucination, parce q u ’elle falsifie l ’exercice même de la pensée,
ou que l ’Hallucination est plus délirante que l ’interprétation car elle va ju sq u ’à
falsifier l ’inform ation à sa source même, au niveau « sensoriel » de la codifica­
tion des messages. Disons donc et nécessairement que l ’une n ’est pas plus déli­
rante que l ’autre, ou plutôt, qu’elles le sont également ; car ce q u ’il y a au fond
de l ’Hallucination et au fond de l ’interprétation et, par conséquent, au fond du
Délire, c ’est un travail discursif de falsification et d'inversion des rapports du M oi
avec son Monde et avec VAutre. Comme nous le soulignions plus haut, le « Tua
res igitur » de l ’interprétation, c’est aussi la loi même de l ’Hallucination pour
autant q u ’elle donne corps au désir, q u ’elle confère valeur de réalité à l’ima­
ginaire (1).
Et ceci nous conduit à une autre lecture des phénomènes interprétatifs,
à une autre herméneutique de l’interprétation elle-même, celle que nous pro­
pose la psychanalyse.
Il tombe, en effet, sous le sens que lorsque l ’interprétateur voit se dessiner
le sens caché de l ’événement seulement fortuit et manifeste (lorsqu’il saisit
que le pot de fleur est le signe des rapports du mari avec sa belle-sœur, ou
lorsque la fleur de lys est le sceau de la toute-puissance phallique), ce q u ’il
découvre c ’est encore ce q u ’il couvre ou refoule. L ’interprétation allant dans le
contre-sens de l ’interprétation analytique rend justem ent celle-ci possible.

(1) Toutes les discussions des auteurs allemands (P. M a t u s s e k , W. J a n z a r i c k , etc.)


sur la constitution de l ’expérience délirante (Erlebnisvollzug) et les troubles de la
perception ( Wahrnehmungs Störungen) dans la Paranoïa et plus généralement
le Délire, toutes ces discussions, répétons-le encore, tournent autour de cette assi­
milation du phénomène hallucinatoire, au phénomène intuitif et au phénomène inter­
prétatif. Pour autant que le vrai Délire («.echte Wahn») est un, ces phénomènes ou
mécanismes sont assimilables les uns aux autres en tant que modalités de falsification
de la perception, non pas au niveau de la perception elle-même mais de l’activité
symbolique ( M a t u s s e k ) , c'est-à-dire au niveau de la constitution du système de la
réalité pour autant qu’il est milieu de relation du Moi à son Monde.
814 P SY C H O SE S C H R O N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

Ce que fait l ’interprétation délirante, en effet; c’est ce que fait, mais en sens
contraire, l ’interprétation psychanalytique (1).
L ’analyste découvre que le délire en tant que signifiant manifeste la signifi­
cation du désir ; le délirant découvre dans le signifiant constitué en rébus par
la forme elliptique des relations que soutiennent entre eux les éléments de sa
« réalité délirante », un sens qui projette hors de lui (qui objective) ce q u ’il ne
peut lui-même ni être, ni avoir, ni assumer. Et, par là — et c’est tout le paradoxe
du délire — l ’interprétation emprunte le sens les voies et moyens de son être
conscient (ou raisonnable) pour délirer en tournant le dos (comme dans l’inter­
prétation par notre m alade Jean R... « de la fleur de lys dans le dos ») à la
« réalité » de son Inconscient. C ’est bien pourquoi l’interprétation apparaît
bien alors, comme le disaient Sérieux et Capgras, comme le signe même de
la folie raisonnante. De telle sorte que si nous pouvions dire plus haut que
l ’interprétation est aussi délirante que l ’Hallucination, c’est bien parce q u ’elle
ouvre la porte à un délire qui sous les apparences de la Raison énonce la Dérai­
son des idées que nous appelons précisément délirantes. L ’interprétation est le
type même d ’une sublimation de l ’Inconscient qui, au contraire des sublimations
normales et par le truchement de la fiction déréelle fait dépendre plus étroitement
le Sujet de son Inconscient qu’il ne l’en détache. L ’interprétation est la voie
royale de l ’aliénation. Et pour autant q u ’elle en constitue le halo ou l ’anticipa­
tion, elle enveloppe l ’Hallucination.
Et nous découvrons alors le monde délirant comme un monde de signes,
de symboles, de phantasmes ou d ’imaginaire qui ajoute une imposture de plus
à celle de l ’Hallucination, celle d ’une fausse vérité qui entend non pas seu­
lement être entendue par les oreilles du Sujet mais faire entendre raison à tous
les autres. Tout se passe dans ce monde des interprétations comme si le D élirant
mettait au service de son Délire les ressources de sa Raison « intacte » dans sa
forme, mais aliénée dans son fonds. D ’où le recours constant et abusif aux
signes et déchiffrements qui, cessant d ’être des moyens, deviennent les fins
d ’une relation avec le monde essentiellement hiéroglyphique.
Ce qui, du point de vue séméiologique, constitue la réalité propre du
Délire d ’interprétation (ou si l’on veut, de la Paranoïa dont il constitue le

(1) Que l ’interprétation psychanalytique de la Paranoïa exige que cette hermé­


neutique se rapproche des interprétations du délirant jusqu’à se situer au même
niveau phantasmique, paraît évident. Ce qui l’est hélas ! tout autant, c’est que certains
psychanalystes peuvent tomber eux-mêmes dans l’illusion délirante de leur inter­
prétation, Cf. mes commentaires lors des conférences de R. Z agdoun « A propos
de la Paranoïa » {Entretiens Psychiatriques, n° 13) et « Deux cas de Paranoïa infantile )»
{Entretiens Psychiatriques, n° 14). Cette interprétation est portée par G . D eleuze
et F. G uattari {Anti-œdipe, 1972) à son plus haut, poétique et génial degré d ’absur­
dité à propos de l ’interprétation de F reud interprétant le délire du Président Schreber.
Mais le vacarme de la machine désirante et délirante ne perd son tonitruant secret
que pour garder celui de sa « production ».
P A R A N O IA 815

centre), c ’est la form e systématique (ou comme disaient Sérieux et Capgras,


« raisonnante ») du Délire, c’est-à-dire le travail délirant qui s’exerce dans le
sens d ’une « logique » irrémissiblement falsifiée. Que cette logique soit plutôt
une autre logique (celle que l ’on dit affective) n ’enlève rien à cette évidence
puisque, aussi bien la certitude de la vérité découverte p ar le Délirant passe
dans l ’esprit de l ’observateur sous forme d ’une pensée qui entend sans trêve
ni merci avoir toujours raison, d ’une Raison qui récuse la Déraison alors
q u ’elle n ’est elle-même q u ’un semblant de raison.
Tout ce que nous disons de ces Délirants si lucides, ou comme ils le disent
eux-mêmes si hyperlucides ou clairvoyants, savoir q u ’ils sont méfiants, inven­
teurs, orgueilleux, entêtés, opiniâtres, ergoteurs, procéduriers, ne vise rien
d ’autre que cette structure de mauvaise foi systématique qui les prend au
piège de leur propre Raison perdue dans le moment même où ils la proclament
dans leurs démonstrations et leur stratégie ou, encore, la préservent dans leur
réticence calculée. Car, bien sûr, c ’est dans une forteresse de défenses, de ruses,
de résistances et de stratagèmes offensifs, que ce « fou » se défend de l ’être.
Si nous revenons m aintenant et une fois encore aux rapports qui unissent
ou distinguent interprétation et Hallucination dans la form ation du Délire
chronique, nous pouvons dire que ce qui différencie ces deux mécanismes du
délire c’est que l ’un (l’interprétation) est plus typique, plus médiat et discursif
qu’immédiat et vécu, et que l ’autre (l’Hallucination) est plus profondément
passif ou subi, justem ent comme si le Sujet recevait du monde des objets un
message. Mais il est bien clair que, entre ces deux modalités de production
délirante, tous les degrés vont pouvoir se rencontrer autrem ent dit, que le
Délirant chronique hallucinant « interprète » autant et plus q u ’il ne perçoit,
et que l ’interprétant halluciné plus ou moins pour la bonne raison que son
interprétation des choses c’est encore, répétons-le ici, une manière de les
percevoir non pas dans ses sens mais dans leur sens. De sorte que nous ne
pouvons pas nous étonner que le diagnostic entre Délire d ’interprétation et
Délire hallucinatoire soit si difficile en clinique, alors q u ’il est bien plus facile
de reconnaître ce qui, au-delà de cette distinction un peu artificielle, sépare
vraiment un Délire systématisé d ’une Psychose schizophrénique. Si nous
voulons saisir le Délire dans la totalité de son mouvement et de sa structure,
nous devons dire que sa « forme interprétative » indexe spécifiquement sa struc­
ture systématique (c’est-à-dire une modalité de délire qui tient compte, tout
en en faisant un mauvais usage, des règles de la raison).
On comprend dès lors que le Délire paranoïaque et ses interprétations
représentent au fond un niveau de Délire qui paraît se mouvoir plus près
de la réalité que le délire plus évidemment hallucinatoire, car il ne cesse
de s’alimenter par une référence constante, quoique perturbée, aux événe­
ments de l ’existence à la commune réalité du monde. En tant que projec­
tion idéo-affective, il s’enfonce comme un coin ou s’infiltre comme un réseau
dans la réalité. Et nous pouvons par là mieux saisir ce que nous avons jus­
qu'ici laissé en suspens. Sans doute l ’interprétation est aussi délirante que
l'Hallucination ; mais si nous envisageons le Délire interprétatif dans sa
816 P SY C H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

structure de systématisation pour l ’opposer au Délire hallucinatoire (des


paraphrénies, des Psychoses hallucinatoires chroniques ou des formes para­
noïdes de la Schizophrénie), alors nous saisissons que dans le contre-sens
existentiel de son sens il est une création, une « re-création » d ’un m onde qui
s’ordonne p ar une référence constante — fût-elle radicalement falsifiée — à
un système de la réalité. Le Délire paranoïaque, comme le paranoïaque lui-
même, a la prétention de s’exhausser jusqu’à l ’ordre cosmique d ’un monde
idéal, et c ’est cette mégalomanie qui forme son Système de persécution,
gonflé par la boursouflure de son orgueil insensé disaient les anciens auteurs
ou par la projection de ses pulsions narcissiques, disait Freud.

4° É v o lu tio n . — La Psychose délirante systématisée à base d ’interpré­


tation est un délire chronique. Ses thèmes sont généralement ceux de la per­
sécution qui font souvent place progressivement à ceux de la mégalomanie
q u ’ils impliquent. Les thèmes d ’influence maléfique ou de possession érotique,
ou les idées de jalousie, de filiation, ou encore les conceptions mystiques et
les préoccupations hypocondriaques constituent le texte même que déchiffre
l ’interprétation délirante. Cette décryptation travaille dans la réalité extérieure
(les situations privées ou quotidiennes comme dans les circonstances politiques
ou sociales), mais aussi dans la réalité interne, celle du corps ou de la pensée
qui sont également interprétés (comme l ’ont montré, nous l ’avons vu, Sérieux
et Capgras), c’est-à-dire dotés d ’une signification qui les érige en événements
plus ou moins naturels ou magiques, en fa its et « pseudo-constats » qui compo­
sent l ’histoire délirante. Mais, répétons-le, l ’activité interprétative qui extrait
de ces modalités du réel la substance du Délire ne constitue pas l ’état prim ordial
de cette manière de délirer (qui mêle inextricablement interprétations, illusions,
Pseudo-hallucinations et Hallucinations) ; car ce qui représente la structure fon­
damentale c’est la systématisation, c ’est-à-dire la cohésion interne, l ’articula­
tion pseudo-logique des événements, des relations intersubjectives, des péri­
péties du rom an délirant.
C ’est ainsi que ce type de Délire se développe, en effet, comme une tragédie
classique ou un récit d ’aventures selon les lois d ’une progression et d ’une unité
internes. L ’histoire d ’Aimée écrite par J. Lacan dans sa thèse constitue un
excellent exemple de cette m aturation interne de la Psychose paranoïaque (1).

(1) Aimée avait, dès l ’âge de 32 ans, présenté une « bouffée délirante » avec idées
de persécution, de jalousie, illusions, interprétations, Hallucinations (On l ’accusait
de vices extraordinaires, toute la ville était au courant de sa conduite). Dans le déve­
loppement ultérieur du délire, J. L acan note, en les résumant (p. 276), « que les inter­
prétations font partie de tout un cortège de troubles de la perception et de la repré­
sentation qui n ’ont rien de plus raisonnant qu’un symptôme : des illusions de la
perception, des illusions de la mémoire, des sentiments de transformation du monde
extérieur, des phénomènes frustes de dépersonnalisation, des Pseudo-hallucinations
P A R A N O IA 817

L ’évolution générale du Délire se fait donc selon les règles d ’une confection
qui tend à se parfaire et à s’achever. Somme toute, à se clore. Et, en effet,
des Délires qui parfois se construisent pendant des années parviennent à une
sorte de chef-d’œuvre d ’architecture ou à la composition d ’une symphonie
ou, plus simplement, à un rom an de cape et d ’épée, d ’un rom an noir, d ’un
rom an policier ou d ’espionnage. Quand le délire est arrivé à s’organiser selon
un ordre intérieur qui dispose tous ses signifiants en fonction de son signifié
idéo-affectif central ou de sa « Key expérience », il s’achève alors comme se
parfait une toile d ’araignée. Il ne disparaît pas ou presque jam ais complè­
tement, mais il s’arrête et, à la fin de son existence paranoïaque, le délirant
ne vit plus que dans le souvenir de cette biographie imaginaire qui se distingue
du monde autistique par sa pénétrabilité, sa narrativité et sa relative plausi­
bilité, toutes dimensions qui manifestent la perfection du travail d ’annulation du
Délire p ar la construction cohésive, sinon cohérente, du travail délirant.
Nous verrons plus loin qu’il existe des formes évolutives atypiques, véri­
tables formes de passage entre les trois grandes espèces de Délire chronique.
Rappelons que les anciens auteurs allemands parlaient de Paranoïa aiguë
(Westphall), et que l ’on a décrit des « Paranoïas abortives » (Gaupp, 1900),
lorsque le système à peine constitué se résorbe, ou meurt à peine est-il né.
— Certains cas ont, eux, une évolution plus ou moins cyclique avec des
épisodes aigus ressemblant à ce que l ’on observe dans les schizophrénies
incipiens, aux états oniroïdes des psychoses délirantes aiguës. — Parfois aussi,
l ’évolution de ces délires affecte avec les psychoses périodiques des rapports
profonds ; c’est ce que les Classiques français appelaient le Délire systématisé
« secondaire ». Mais tout ceci nous conduit précisément à envisager le problème
nosographique de ces délires.

5° N o so g ra p h ie . — Il y a deux manières assez simples de résoudre le


problème nosographique des Délires chroniques : l ’un consiste à les absor­
ber tous dans le cadre de la Schizophrénie et c ’est celle q u ’adoptent géné­
ralement les écoles psychiatriques étrangères ; — l ’autre, est de ne conserver
q u ’un secteur étroit de Délires chroniques en marge de la Schizophrénie, et
ce sont les cas de Paranoïa (Bleuler et l’école allemande contemporaine).
La ligne de démarcation entre ces deux groupes (de proportion très inégale)
est classiquement constituée, rappelons-le par l’absence, ou la présence d ’Hal-
lncination. Or, il n ’est pas vrai que l ’Hallucination soit un bon critère pour
distinguer les espèces de Délire chronique, car l ’Hallucination se projette
ou projette son ombre sur toute la masse de ces Délires comme nous venons

et même des Hallucinations épisodiques ». Sans doute, comme le dit l ’auteur, il


ne saurait être question d ’un Délire chronique hallucinatoire ; mais il est bien évident
qu’on ne saurait non plus ne pas discerner dans ce cas combien les expériences déli­
rantes interprétatives, surtout dans certains moments féconds, se confondent avec
l’expérience hallucinatoire.
818 P SY C H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

de le voir en analysant l ’interprétation délirante en tant q u ’elle est une « Wahn-


wahmehmung », c ’est-à-dire une perception délirante. Si bien que la noso­
graphie française plus portée à distinguer des variétés et espèces, en isolant
dans la masse restante des Délires chroniques n ’appartenant pas à la Schizo­
phrénie une espèce particulière de Délire systématisé caractérisé p ar l ’im por­
tance des phénomènes hallucinatoires (la Psychose hallucinatoire chronique)
a créé une espèce artificielle. Bon nombre, en effet, de cas étiquetés de la sorte
entrent tout simplement dans les Délires chroniques systématisés même s’ils
sont « hallucinatoires » et pour les raisons exposées plus haut. Et, en effet,
la projection idéo-affective du Délire dans l ’interprétation de l ’expérience
corporelle ou psychique peut naturellement aller jusqu’au délire hallucinatoire
sans que celui-ci cesse d ’être systématique. C ’est dans ce sens que tous les
« Noéphèmes » du début du xxe siècle (Séglas à partir de 1911, Masselon,
Cullier, Claude, etc.) ont insisté sur la croyance délirante et hallucinatoire,
sur sa racine affective dans les nombreux cas d ’érotomanie avec syndrome
d ’influence ou, comme disait Claude, de syndrome d ’action extérieure qui
manifestent par les Hallucinations et les interprétations l ’unité même du
mouvement qui systématise dans leur thématique des délires.
Ainsi pour nous il est clair : 1°) que l ’espèce « Délire systématisé » dans
le genre des Délires chroniques est une espèce voisine des Psychoses schizo­
phréniques mais qui n ’entre pas dans ce cadre; — 2°) que parm i les espèces
de Délires chroniques non schizophréniques il y a lieu de considérer les Délires
systématisés comme form ant une espèce particulière; — 3°) que ces Délires
systématisés sont caractérisés non pas p ar l ’absence d ’Hallucinations mais
par leur structure systématisée même et leur évolution caractéristique;— 4°) que
l’importance du travail interprétatif est bien typique de la production déli­
rante mais q u ’elle se confond souvent avec la projection hallucinatoire du
délire.
Il résulte dès lors de cet éclaircissement conceptuel que le groupe des Psy­
choses délirantes systématisées est beaucoup plus différencié q u ’on ne l ’admet
généralement, car il englobe, bien sûr, une grande partie de ce que l’on appelle
à l ’étranger trop facilement et par pétition de principe « Schizophrénie »
(puisque Schizophrénie = Délire chronique, et même Schizophrénie = Délire !),
et une grande partie de ce que l ’école française classique (G. Ballet, G. de Clé-
ram bault, etc.) a voulu isoler sous le nom de Psychoses hallucinatoires chro­
niques (problème que nous retrouverons plus loin).
Les principales form es de ce groupe des Délires systématisés chroniques
dont nous avons décrit la séméiologie et l ’évolution typique sont : les Psychoses
passionnelles, la Paranoïa sensitive de Kretschmer et la Paranoïa d ’involution
de Kleist. Nous devons ici en dire quelques m ots p our saisir que le mouvement
même du Délire y projette l ’Hallucination.

Les psychoses passionnelles sont celles qui sont dominées p ar une idée
prévalente, ou plutôt une passion (revendication, jalousie, érotomanie).
C ’est d ’elles que G. de Clérambault disait q u ’elles se développent « en
P A R A N O IA 819

secteur » et q u ’elles reposent sur un postulat fondamental, un nœud idéo-


affectif qui constitue la vertèbre du délire (1). Mais qu’il s’agisse du Délire
de jalousie si profondém ent étudié p ar Jaspers ou de l ’érotomanie qui a fait
l’objet des études célèbres de G. de Clérambault, le développement de ces
délires passionnels entraîne fatalement illusion, projections et Hallucina­
tions. Comment ne pas appeler, en elfet, hallucinatoire le syndrome d ’influence
que subit l’amoureuse livrée à son Objet, ou ces intuitions et révélations que
le délirant jaloux tire du délire q u ’il construit sur les « faux constats », sur
ces faits, cette irrécusable vérité « q u ’il faudrait être fou pour ne pas voir et
entendre » ? On trouvera une confirmation éclatante et pour nous inattendue
de ce fait, dans l’étude que B. Pauleikhoff (D er Liebeswahn, Fortschr. Neuro
u. Psych., 1969, 37, p. 251-281) a consacrée à l ’érotomanie en notant expressé­
ment que ce délire est essentiellement hallucinatoire.
G. de Clérambault lui-même soulignait que l ’on ne peut isoler ce type
de Délire des autres auxquels, disait-il, il s’associe souvent. C ’est que,
comme le démontre parfois l ’évolution clinique de quelques-uns, tous ont
une base d ’im plantation plus vaste dans l ’aliénation du Moi que ne le laisse
supposer l ’étroite tranche dans laquelle ils se profilent.

Le « Beziehungwahn » de Kretschmer apparaît sur un terrain sensitif et


met en jeu des situations et des conflits affectifs et moraux, et le Délire y appa­
raît si manifestement secondaire à ses projections affectives que les phéno­
mènes hallucinatoires sont, pour ainsi dire, absorbés dans cette projection
et interprétés eux-mêmes comme une pure interprétation ou une idée obsé­
dante. Mais il suffit de lire tout simplement et p ar exemple le cas princeps de
la malade Renner pour se convaincre que les persécutions y sont vécues sur
un mode hallucinatoire ou, si l ’on veut, pseudo-hallucinatoire (2) ; q u ’il
s’agisse de la paranoïa de désir (Wünschparanoïa) ou de la paranoïa de combat
(Krampfparanoïa), même si le délire est essentiellement à base de réactivité
sensitive et de projection affectives, le tableau clinique est formé p ar une sorte
de perception sans objet globale qui projette les désirs, les craintes, la honte
ou la peur dans la réalité. De telle sorte que, là encore, si l ’Hallucination ne
constitue pas — pour être submergée par l ’angoisse — la base du Délire, elle
est sans cesse virtuelle et s’actualise dans les paroxysmes ou le dévelop­
pement du Délire de relation dans toutes ses « références » aux personnes et
situations.

(1) Comme la « larme batavique », disait-il, « dont il suffit de casser la pointe


pour la briser », ce délire est, en effet, comme polarisé à la pointe même de son idée
prévalente.
(2) Citons, par exemple, quelques extraits : « Elle ne sait pas ce qu’elle entend
« mais se sent concernée par toute bribe de conversation... La chasse d ’eau est déran-
« gée, c’est le signe de sa condamnation, que la source de miséricorde est tarie. Elle
« se sent hypnotisée, électrisée, influencée, etc., etc. ».
820 P SY C H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

Quant à la paranoïa d’involution de Kleist (1912), il s’agit pour cet auteur


de Délires de persécution et de grandeur qui débutent à la période d ’involution
sans altération du fond mental. Dans cette variété de paranoïas, les Halluci­
nations sont fréquentes (dans 50 % des cas) et surtout les Hallucinations de
l ’ouïe. On comprend que pour les Classiques qui définissent la paranoïa
comme un délire non hallucinatoire, cette Paranoïa d ’involution soit consi­
dérée comme une fausse paranoïa et q u ’ils ont tendance plutôt à la faire entrer
dans le cadre des Schizophrénies « tardives » (Mayer Gross, Halberstadt,
Jaspers, etc.) ou des Paraphrénies (Albrecht). Mais les faits demeurent dont
nous ferons pour notre part grand état à la fin de ce chapitre : beaucoup de délires
systématisés de persécution et de grandeur avec activité hallucinatoire acous-
tico-verbale et Hallucinations corporelles, s’observent en effet à un âge assez
avancé et surtout chez les vieillards sourds ou isolés (B. Pauleikhoff et U. Meis­
sner, 1969). Conformément à la loi de l ’âge et de la massivité de G. de Cléram-
bault, ils évoluent sans désagrégation de la personnalité et forment un système
délirant qui est tout à la fois interprétatif, fabulatoire, hallucinatoire.
En déployant ainsi l ’éventail des formes cliniques de ces Paranoïas, depuis
les délires essentiellement idéo-affectifs (les plus purs aux yeux de Kraepelin)
et les délires d ’interprétation des sensitifs jusqu’aux paranoïas hallucinatoires
d ’involution, nous réintégrons tout au moins la possibilité même de l ’Hallu­
cination dans la forme de ces délires systématisés. E t cela nous conduit main­
tenant à mieux comprendre le problème de la production de cette espèce
de délire, et notam m ent du rôle que joue ou peut jouer l’activité halluci­
natoire.

6° L e p r o c e s s u s d u s y s tè m e d é lir a n t e t ses r a p p o r ts a v e c l ’H a l­
lu c in a tio n . — Bien sûr, tous les Psychiatres peuvent le constater dans leur
expérience clinique quotidienne, les Délires systématisés contrastent avec
les délires schizophréniques par le fait q u ’ils sont mus par un puissant m ou­
vement idéo-affectif (1) qui se développe avec un minimum de référence à l ’expé­
rience hallucinatoire. En paraissant si peu « hallucinatoires » et si peu dépendre

(1) Nous avons laissé de côté dans cette analyse formelle de la Paranoïa tout son
« contenu » affectif (qui est pourtant essentiel pour la compréhension de la psychose),
c’est-à-dire la projection même de l’Inconscient tel que depuis les analyses de F reud
(cas Schreber) et les innombrables travaux de l’école psychanalytique (F erenczi,
A braham , M. K lein , Stercke , etc.) nous ont permis de mieux saisir le sens de la Para­
noïa. Nous retrouverons ce problème fondamental plus loin et nous l’envisagerons
dans sa généralité quand nous étudierons les conceptions psychodynamiques des
Hallucinations. Notons simplement ici que les exposés de S chiff (1935) et ceux de
N acht et R acamier (1958), et les travaux de J. L acan (1933-1965) permettent aux
lecteurs français de comprendre avec ces auteurs l’énorme appoint de l ’école freu­
dienne au problème de la projection de l ’Inconscient dans le système paranoïaque.
PA R A N O IA 821

d ’une patente anomalie psychopathologique, ces « Psychoses raisonnantes »,


cette « Folie lucide », se prêtent assez facilement à la dénégation — partagée
par le Délirant et par les Autres — de leur caractère pathologique. Mais la
notion de « réaction psychogène » (Kehrer, Lacan, etc.) se heurte aux études
de H. C. Rümke (Congrès de Paris, 1950), de J. Zutt (Congrès de Zürich, 1957),
de E. Minkowski, de W. Janzarik, etc. Depuis J. P. Falret et K. Jaspers,
presque tous les cliniciens ont reconnu leur base « processuelle ». Ce « processus
générateur », comme nous allons le voir, assimile le travail idéo-verbal et
ses Hallucinations noético-affectives aux mécanismes d ’interprétation et de
projection dans la Paranoïa.
Pour que le Délirant travaille à la construction, à l ’échafaudage des objets
de son Désir, il faut bien que quelque chose de ce qui fait l ’essence même de
l’halluciner passe dans son délire d ’interprétation. Ce qui masque généralement
cette « Hallucination au second degré », c’est sans doute q u ’elle se présente
en clinique comme une conviction, un système de croyances (Hallucinations
noético-affectives) qui dépassent la contingence des informations sensorio-per-
ceptives. Mais nous avons assez développé au cours de cet ouvrage l ’idée que
l ’Hallucination ne se réduit pas à un phénomène sensoriel comme le veut la
doctrine classique, pour pouvoir envisager ici ce q u ’il y a encore d ’hallucina­
toire dans ces délires non hallucinatoires. Et pour saisir le véritable problème
clinique posé à ce sujet par les Paranoïas, il faut bien réintégrer dans la
masse des délires systématisés tous les cas qu’en France on en retire pour les
placer dans les « Psychoses Hallucinatoires Chroniques », ou que à l’étranger,
avec l ’école allemande, on soustrait de la Paranoïa pour les additionner aux
cas des Psychoses schizophréniques. C ’est seulement, en effet, en considérant
cette masse réunie sous la catégorie de la systématisation que l ’activité hallu­
cinatoire, loin d ’y apparaître nulle ou seulement occasionnelle va au contraire
s’imposer à nous comme ce processus psychique (K. Jaspers) ou ce proces­
sus noético-affectif fondamental q u ’est le travail délirant lui-même.

Théorie des « processus » de K. Jaspers et la Paranoïa. — Voyons donc


d ’abord quelle idée se sont faite les Classiques du processus paranoïaque.
C ar c ’est bien là, dans l ’idée d ’une pure psychogenèse ou de la nature réac­
tionnelle de la paranoïa que nous apercevons les exigences auxquelles ils ont
obéi pour refuser à l’H alludnation d ’entrer dans la projection paranoïaque
« pure ». P our cela, nous devons rem onter aux sources mêmes de la conception
de K. Jaspers (1910) des processus psychotiques. N ous nous excusons par avance
du caractère « rébarbatif » de cet exposé qui s’impose pourtant au lecteur dans
la mesure même où, avec l ’auteur de cet ouvrage, il veut aller jusqu’au fond
du problème de la « psychogenèse » du Délire. Et il nous a semblé que c ’est ici
dans cet examen de la production du délire systématisé réputé non hallucina­
toire, ou encore purem ent réactionnel, que le rappel de la théorie jaspérienne
des processus délirants trouvait le plus naturellement sa place. C ’est en effet
à l’occasion même de son étude du plus épineux problème posé p ar le « pro­
cessus paranoïaque » (le délire de jalousie) que Jaspers sentit la nécessité
822 P SY C H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

d ’approfondir et de valider sa psychopathologie. Rappelons l ’essentiel de ces


conclusions tirées de l ’étude de quatre cas de-jalousie (1).
De cette analyse très approfondie, Jaspers a tiré l ’idée q u ’il faut distin­
guer d ’abord le cas où la jalousie se développe en continuité avec le caractère
et les réactions compréhensibles avec les événements selon la trajectoire même qui,
dans son dynamisme, constitue la personnalité ; ce développement de la passion
jalouse se caractérise p ar l ’absence de continuité, c’est-à-dire la progression
lente et en quelque sorte quantitativem ent homogène d ’un état d ’exaltation
passionnelle; seules se produisent des « crises » qui sont des paroxysmes qui
ne bouleversent pas l ’ensemble des dispositions affectives q u ’elles portent seu­
lement à leur extrême puissance. Il s’agit évidemment alors d ’une jalousie
(celle de Swann pour nous rapporter à un exemple littéraire célèbre) dont le
développement est si entièrement compréhensible et dont l ’enchaînement
des péripéties extérieures et intérieures est si accessible à l ’analyse des moti­
vations, q u ’elle constitue le paradigme même des thèmes « romanesques » les
plus constamment exploités p ar les « romanciers » mais aussi les plus dram a­
tiques pour les spectateurs ou lecteurs. Disons to u t simplement q u ’il s’agit de
la jalousie normale, quelles que soient son intensité, ses perplexités, ses incer­
titudes ou ses certitudes. (Plût au ciel, disait G. de Clérambault, q u ’il suffise
d ’être cocu pour n ’être pas délirant !) L ’hyperesthésie jalouse, p ar contre
(Mairet), constitue un état passionnel déjà pathologique par le caractère global
des troubles de l ’hum eur et de l ’éréthisme émotionnel, une disposition fonda­
mentale de la personnalité (Personlichkeitsanlage) pour autant q u ’elle constitue
un abaissement anormal du seuil de résistance à la frustration.
Mais le Délire de jalousie témoigne au contraire d ’une rupture et d ’un
bouleversement irréversible de la trajectoire de la personnalité. Et c ’est ainsi
que Jaspers introduit l ’idée d ’un processus et tant q u ’il implique quelque chose
d ’autre qui opère une modification nouvelle dans le développement de la person­
nalité (neue Entwicklung) . — Mais, dit-il, il y a processus et processus ; et il dis­
tingue un processus dit « p r o c e s s u s p s y c h i q u e » d ’une autre modalité dite
« p r o c e s s u s p h y s i c o - p s y c h o t i q u e ». Voyons cela de plus près, car ces désigna­
tions ne sont pas très claires et, de surcroît, elles ont été assez généralement mal
comprises, voire « scotomisées ». Ce que Jaspers appelle processus psychique, c ’est
essentiellement une transform ation, une conversion du sens de l ’existence qui
s’opère, dit-il, par une sorte de «greffe parasitaire» (Aufpröfung). Cette greffe est
elle-même unique (einmalig), c ’est-à-dire q u ’elle constitue un changement de

(1) Le livre de D. L agache (La jalousie amoureuse, 1947) et mon Étude n° 18


sur la jalousie morbide, se réfèrent explicitement au travail de J aspers, tout comme
la thèse de J. L acan (1932). On trouvera des exposés très complets sur la notion
jaspérienne de « processus » dans le Tome II des Temas psiquiatricos (1966, pp. 36-92)
de M. C abaleiro G oas, dans le Tome I de Fundamentos de la Psiquiatria actual
(1968, pp. 139-175) de F . A lonso F ernandez et dans le travail de B. P auleikhoff
(Fortschr. N. ù P., 1969, 37, 251-281).
P A R A N O IA 823

direction qui, une fois pour toutes, m étamorphose la personnalité. En effet, une
fois la nouvelle direction prise elle dure, et le Sujet développe sa personnalité sur
cette nouvelle base comme dans le cas d ’un simple développement de la per­
sonnalité. Mais il s’agit pourtant d ’une transform ation totale qui a quelque
chose d ’hétérogène (heterogene Umwandlung), bien q u ’elle se développe
comme un enchaînement fortem ent articulé. Jaspers emploie l ’expression « ein
weitgehunder, rationaler und einfühlbarer Zusammentrang » (une liaison pro­
gressive rationnelle et intuitivement compréhensible) pour désigner cette cohé­
rence interne du travail délirant mais qui ne cesse pas d ’être une déviation
fondamentale de la trajectoire de la personne. Ce « pro cessus psy c h iq u e » d e
J aspers co n stitu e e n q u elq u e sorte le m o d èle même d e l a P sychose pa r a ­
comme nous le verrons plus loin (7e Partie, chap. II).
n o ïa q u e ,
Le « processus physico-psychotique », lui, se caractérise p ar un boule­
versement qui accentue l’hétérogénéité de l ’orientation nouvelle et qui, au lieu
d ’être pour ainsi dire univoque, est chaotique car il manifeste l ’irruption de
multiples et nouveaux facteurs hétérogènes, et il se développe pour ainsi dire
pour son propre compte (Parallelprozess) et, de ce fait, il est réfractaire aux
relations de compréhension : c ’est à ce type de processus que correspond
l ’évolution schizophrénique.
Ajoutons enfin que plus tard, dans la « Psychopathologie générale », Jaspers se
référant à la fameuse distinction de Dilthey entre « Verstehen » et « Erklären »
oppose le « développement de la personnalité » en tant q u ’il est, sinon
entièrement conforme, du moins suffisamment susceptible d ’une analyse des
relations de compréhension c ’est-à-dire d ’une compréhension intersubjective des
motifs (1), dans tous les cas où la vie psychique est troublée, c’est-à-dire
justement quand les phénomènes de toutes sortes portent le sceau d ’une
incompréhensibilité qui correspond précisément au bouleversement du
« processus », q u ’il soit psychique ou q u ’il soit physico-psychotique.
Nous gagnons, nous semble-t-il, à cette exégèse de la fameuse doctrine jas-
périenne du processus de confondre l ’erreur qui est généralement commise
lorsqu’on se demande « si dans la conception de Jaspers » tel délire est ou un
développement de la personnalité ou un processus ; car pour Jaspers tous
les Délires sont processuels. Mais en distinguant deux modalités du processus
d ’aliénation, la conception de Jaspers nous permet de considérer que la Para­
noïa qui n ’est précisément pas un simple développement de la personnalité
s’établit sur le modèle de ce processus psychique qui, par une « greffe parasi-

(1) Naturellement, J a s p e r s a dans les dernières éditions de sa « Psychopathologie »


envisagé le problème posé par les « mécanismes inconscients » qui cachent au Sujet
cette motivation. Il rejette d ’ailleurs à ce sujet l’hypothèse d ’une psychogenèse pure
du Délire qui, pour si motivé et compréhensible qu’il soit, porte la marque à ses yeux
d ’une certaine opacité processuelje.
824 P SYC H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

taire » du développement cohérent, métamorphose et inverse le système du


Moi (1).
Il nous paraît capital d ’admettre que c ’est entre développement de la
personnalité et processus que passe la limite du normal et du pathologique.
Car même si le développement de la personnalité s’opère au travers des crises,
il ne cesse d ’être homogène dans sa continuité ; tandis que le Délire (toujours
secondaire à un bouleversement processuel) porte en lui (dans sa physiono­
mie) la trace d ’une empreinte formelle ou processuelle. Sans doute cette
discrimination est difficile dans la pratique du diagnostic, car entre dévelop­
pement de la personnalité et processus physico-psychotique existe précisément
le processus psychique qui fait problème et qui fait notam m ent le problème
de la Paranoïa.
Ce problème au travers de toutes les discussions et les interprétations
ignorantes ou ambiguës dont il a fait l ’objet et dont il ne cesse de faire
l ’objet dans les diverses écoles de Psychiatrie, entre Psychiatres et Psycha­
nalystes, ce problème ne peut être cependant résolu que dans le sens de la
nature processuelle de la paranoïa. Et cela pour deux raisons. L ’une, en quel­
que sorte logique et méthodologique qui touche au concept même de la
maladie mentale. L ’autre empirique, et qui résulte de l’analyse clinique
d ’un Délire systématisé quel q u ’il soit et tel q u ’il est.
Considérons, en effet, la Psychose paranoïaque comme le simple développe­
ment d ’une personnalité « au sens de Jaspers » (en ne la considérant para­
doxalement pas comme un processus psychique au sens de Jaspers), c ’est au
fond lui ôter son caractère pathologique, car tous les hommes « réagissent »
aux difficultés de leur existence avec leur caractère. A la construction de la
personne, à son historicité et à son axiologie qui intègrent dans sa trajectoire
existentielle tes mobiles, les motifs et les idéaux qui, en s’articulant, constituent
sa compréhensibilité, si à ce modèle de développement norm al d ’une person­
nalité nous rapportons purement et simplement celle du D élirant systématisé,
autant dire que nous supprimons de celui-ci le Délire.
Or, ce Délire il apparaît bien tel q u ’il est aux yeux des observateurs : comme
une anomalie du développement, anomalie, bouleversement ou déraillement
qui correspondent à ce que Jaspers appelle un « processus psychique » (2).
Westertep (1924) examinant spécialement ce problème a mis en évidence,

(1) Tandis que dans le processus physico-psychotique, celui de la Schizophrénie


au Moi se substitue une multiplicité de bourgeons hétérogènes les uns aux autres.
(2) Nous avons eu la bonne surprise de trouver dans le livre de P. B erner (1965)
exposé (p. 50) ce même point de vue qui paraissait avoir échappé à la plupart des
auteurs. Une sorte d ’habitude s’était en effet introduite dans l ’esprit et les manuels
des Psychiatres pour ne parler du processus « au sens de J aspers » qu’en opposant
au « développement de la personnalité » le seul « processus physico-psychotique ».
De telle sorte qu’invinciblement la Paranoïa glissait hors de tout processus vers la
PA R A N O IA 825

il y a déjà bien longtemps dans la structure de ces Délires leur nature proces-
suelle « au sens de Jaspers ». Sans doute ne se référait-il pas au « processus
physico-psychotique » comme l ’appelait Jaspers en songeant probablement,
en 1910, à ce que l ’on commençait d ’appeler à cette époque le processus schizo­
phrénique, mais plutôt à ce que Jaspers appelait « processus psychique », terme
qui a paru donner aux interprétations psychogéniques (Kehrer, J. Lacan, etc.)
un semblant de justification malgré l’avis explicite et motivé de Jaspers. C ’est
bien cette structure formelle incompréhensible dans ses fondements (1) qui
caractérise le Délire chronique systématisé malgré toutes les apparences de
rationalisation du Sujet et malgré l ’évidence des formations réactionnelles
secondaires ou compréhensibles aux yeux de l ’observateur qui les interprète
parfois très au-delà de la « compréhension » commune mais jusqu’à un certain
point seulement, ce point de non-retour où commence le « vrai délire » pour
si peu délirant q u ’il paraisse ou veuille paraître... Ce sont tous ces caractères
d ’incoercibilité, de fixité, d ’incorrigibilité, d ’hétérogénéité que le clinicien
observe qui constituent la form e dans laquelle se présente cette conversion du
système de la personnalité quand il devient un système de l’irréalité.

L e s « m o m e n t s fé c o n d s » d e la p r o d u c tio n d é lir a n te h a llu c in o ­


g è n e . — Même si le Délire paranoïaque est le type même de ce que l’on appelle
parfois avec K. Jaspers un « Délire secondaire » (un Délire qui, dans le sens
de J.-P. Falret, est un délire qui s’engendre lui-même), c’est-à-dire un délire
dont la superstructure thématique idéo-verbale dépasse jusqu’à l ’éclipser
l ’état primordial, si le Délire paranoïaque a la réputation (surtout dans l’école
allemande) d ’être, comme on le dit, réactionnel (reaktiv) et non primaire, il
n ’en reste pas moins que conformément à ce que nous venons de dire, il y a à la
base même de ce travail délirant discursif un état primordial, un « processus
psychique » (au vrai sens jaspérien) auquel correspond le travail idéo-verbal
plus près de l ’Hallucination q u ’on ne l ’adm ettait classiquement.
Tout d ’abord, il est exact comme on l ’a fait souvent remarquer et comme
nous venons de le rappeler, que des expériences délirantes et hallucinatoires
paraissent constituer des « moments féconds » (2), des rêves qui peuvent nourrir

notion de développement normal de la personnalité, c’est-à-dire hors du champ de


la Psychiatrie. (Cf. à ce sujet l ’observation de G. G andiglio (1969)).
(1) Même au regard profondément clairvoyant de A. d e W a e l h e n s (La Psychose,
Louvain, Nauweleart, 1972, pp. 142-151) ébloui par la lumière que J. L acan et
P. A ulagnier ont projetée sur l’analyse du Psychotique, la Paranoïa est une maladie
repérable dans ses coordonnées existentielles comme étant à différencier de la position
schizophrénique et de celle du non-psychotique (p. 142). Car, en dernière analyse,
est inintelligible (délirante) l ’intelligibilité phantasmique du tiers-témoin.
(2) Cette expression attribuée à J. L acan , je suis incapable de m ’assurer qu’elle
ne nous a pas été commune.
826 P SYC H O SE S C H RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

de leur fausse réalité la fiction délirante. A cet égard, le Délire systématisé,


la Paranoïa, prend sa source, son élan ou ses racines (comme un fleuve, une
flèche ou un arbre) dans le mouvement originaire qui l ’engendre, dans les
couches embryonnaires de sa germination.
Ce sont à ces expériences délirantes et hallucinatoires aiguës que songent
toujours les cliniciens qui essaient de connaître comment elles déclenchent
et rythment l ’élaboration du délire. Elles sont comme le laboratoire où s’éla­
bore la folie « raisonnante ». A cet égard, les modalités de déstructuration du
Champ de la conscience caractérisée par l ’excitation psychique ou l ’angoisse,
c ’est-à-dire de type maniaco-dépressif, sont peut-être les plus connues comme
l ’avaient noté les anciens auteurs en parlant des Délires secondaires systéma­
tisés, des états oniroïdes ou de dépersonnalisation ; mais par contre elles
sont peut-être moins fréquemment génératrices de systèmes délirants que de
délires schizophréniques. Que l ’on se rapporte à la clinique de tous les jours,
aux grands cas décrits dans la littérature, on ne peut pas ne pas être frappé
de l ’importance de ces « crises » où se noue le complexe idéo-affectif qui consti­
tue l ’axe des psychoses délirantes systématisées.
Toutefois ce n ’est pas seulement dans les phases matricielles des expé­
riences vécues délirantes que jaillit le délire constitué en forme d ’existence.
Nous serions porté, à cet égard, à accorder à cette genèse des délires moins
d ’importance qu’il y a quelques années. Le fait prim ordial du processus idéo-
délirant qui, ici, se caractérise par sa systématisation nous paraît être essen­
tiellement représenté p ar cette dislocation ou déviation du Moi, p ar la désorga­
nisation de la structure diachronique et historique de la Personne qui équivaut
très exactement au « processus psychique » de Jaspers. Et c’est ce travail
de bourgeonnement idéo-affectif qui substitue au système de la personne
une autre histoire et un autre monde. C ’est ce travail qui nous paraît — comme
nous l’avons vu en approfondissant d ’abord la structure des Hallucinations
noético-affectives (cf. supra, p. 428), puis le « mécanisme » de l’interprétation —
constituer l ’état primordial du délire paranoïaque. Précisons q u ’il nous paraît
devoir être rattaché plutôt à ce que P. Janet (1) appelait les « sentiments »
qui expriment une désorganisation du système de la réalité q u ’aux dispositions
affectives constitutionnelles ou caractérielles fondamentales (Bleuler, Gaupp,
Kretschmer). C ar la Psychose paranoïaque, pour si affective q u ’elle soit,
pour si pure q u ’elle ait la bonne réputation d ’être, pour tant q u ’il soit vrai
q u ’elle se développe dans l ’ordre et la clarté comme si précisément elle
dépassait p ar sa lucide raison le concept de folie et excluait tout trouble
de l’esprit, cette Paranoïa implique pourtant et nécessairement une modifi­
cation profonde de l ’être conscient (2) qui entraîne une falsification radi-

(1) P. J a n e t , « Les sentiments dans le Délire de persécution », J. dePsychol., 1932,


p. 161-241 et p. 401-461 ; « Les croyances et les Hallucinations », Revue philosophique,
1932.
(2) Les observations de L agache , groupées par lui dans ses études sur la jalousie
morbide sous la rubrique « Altération de la personnalité », sont démonstratives à cet
P A R A N O IA 827

cale et proprem ent hallucinatoire des rapports du désir et de la réalité. Celui-ci


en tan t que Sujet perd son imité et sa continuité pour développer avec une
implacable idéale et logique rigueur, une systématique erreur sur sa propre
personne, c’est-à-dire son aliénation, quand il interprète, il lit lui-même son
monde selon son seul désir.

— Ayant donc admis que le Délire chronique systématisé ne pouvait se


fonder que sur un processus et singulièrement cette espèce de « processus psy­
chique » qui lui est propre, nous avons ainsi expurgé du problème ce faux pro­
blème qui ne cessait de l ’obscurcir et qui consistait à ne se placer q u ’au niveau
superficiel de la présence ou de l ’absence d ’Hallucinations radicalement dis­
tinctes de l’interprétation.
Q u’il n ’y ait pas d ’Hallucinations dans la projection paranoïaque est
une méconnaissance systématique des Psychoses délirantes systématisées
par les Psychiatres qui ont entendu fonder la Paranoïa sur le modèle d ’une
« réaction purement psychologique ». Or, il n ’en est pas ainsi lorsque les yeux
du clinicien s’ouvrent à la réalité même de la Clinique telle que nous l’avons
exposée en décrivant les formes typiques de ces Délires et leurs variétés. Et le
problème alors change de sens. L ’Hallucination en tan t que forme du délire
ne peut pas être systématiquement exclue de ces Délires systématisés caracté­
risés essentiellement par leur systématisation. Tout le problème alors — le
véritable — consiste à se demander quel rôle l’Hallucination joue dans cette
systématisation qu’est le travail délirant qui construit son monde délirant
dans les limites plausibles d ’une conformité aux lois de la raison.
Comme nous l ’avons longuement exposé en présentant la séméiologie de
cette espèce de Délire, il est bien vrai que celui-ci trouve dans l ’interprétation
délirante son mode propre de connaissance. Mais l ’interprétation délirante,
nous l ’avons vu aussi, ne peut pas être radicalement séparée de l’Hallucination.
Elle n ’en diffère que par le travail plus discursif et imaginatif qui élabore ses
énoncés primaires.
De telle sorte que c ’est la structure globale de la s y s t é m a t i s a t i o n , c ’est-à-dire
la prévalence de l ’idée sur le percept qui doit nous expliquer comment, dans cette
sorte de délires, c’est le travail d ’élaboration raisonnant et pseudo-logique qui
prend le pas sur le sensible. Car ce que contient le Délire systématisé, c’est une
fiction de plausibilité qui répugne au témoignage des sens ou fait appel à un
faux témoin. De sorte que la Psychose paranoïaque (le Délire systématisé) est,
comme l'avaient découverte les auteurs classiques, la manifestation d ’un profond
bouleversement de la personne, un processus (le « processus psychique ») au sens
de Jaspers et que G. de Q éram bault ou P. G uiraud ont eu plutôt tendance

égard. Elles montrent, en effet, comment dans les cas pour ainsi dire les plus purs
(ceux des psychoses passionnelles) le délire ne se développe que dans et par cette alté­
ration de la personne. Et que peut-être une altération ou une aliénation de la personne
qui n ’inverse pas « hallucinatoirement » les rapports du Sujet à son monde ?
828 P SY C H O SE S CH RO N IQ U ES H ALLU C IN ATO IRES

à assimiler à un processus neuro-biologique la maladie délirante, même systé­


matisée, même rationalisée à son niveau le plus typique (délire d ’interprétation)
doit être interprétée elle-même comme un processus en troisième personne
qui modifie précisément les rapports de la première personne du Sujet avec
lui-même et avec la deuxième et la troisième personne qui composent l ’Autrui
et l ’Autre de son Monde. Si bien que c’est une thématique (Persécution,
Influence, érotomanie, jalousie, mégalomanie) de cette existence bouleversée
dans sa « manière-d’être-au-monde » qui est prise et comme solidifiée dans
et par la structure systématique de la Psychose paranoïaque.
La production du Délire paranoïaque dans la projection interprétante
pure, plus même que l’activité hallucinatoire qui travaille seulement dans
les données sensibles, tend pour ainsi dire nécessairement vers une méta­
morphose infinie du système relationnel.
La mégalomanie est la fin (dans les deux sens du mot) de ce travail délirant,
comme la racine égocentrique et orgueilleuse du caractère paranoïaque om bra­
geux et agrès sif, l 'instrument même du combat dont la systématisation est comme
la flèche, le fer de lance dirigés contre un monde ennemi, contre l’obstacle
q u ’il faut briser, et dont la « Raison » élevée jusqu’à l ’absurde puissance d ’une
Déraison don quichotesque doit triompher. Le mouvement même de cette
révolte, de ce désespoir ou de cette conquête porte en lui et nécessairement
la faculté de transformer, en effet, les moulins à vent en chevaliers ennemis,
de grossir jusqu’à l’infini l ’Objet que le Sujet dans son Délire perçoit comme
le signe de sa dérisoire et dramatique vérité.
Disons donc que l ’interprétant est un hallucinant, quand précisément le
D élirant paranoïaque ou « systématisé » soumet à un faux principe de réalité
le dynamisme libidinal de la sphère de ses pulsions et q u ’il parle et écrit le
texte d ’une vérité pour lui seul absolue, alors q u ’elle n ’est pour A utrui que
’énoncé métaphorique de son Désir.
DÉLIRES FANTASTIQUES (PARAPHRÉNIES) 829

L E S D É L IR E S C H R O N IQ U E S F A N T A S T IQ U E S
(P A R A P H R É N IE S )

Sous le nom de Délires fantastiques ou sous celui de paraphrénies, nous


rangeons ici tous les Délires chroniques qui n ’entrent ni dans le groupe des
Schizophrénies ni dans celui des Délires systématisés. Ils se caractérisent par
une fabulation fantastique qui les distingue des « folies raisonnantes » de la
paranoïa et, p ar l ’absence de dissociation, des psychoses schizophréniques.
Cette conception nosographique exige q u ’avant l ’étude de leur structure hal­
lucinatoire nous exposions ici les raisons qui nous séparent de la classification
classique française, laquelle a introduit entre Paranoïa et Schizophrénie
deux entités : le Délire d'imagination et les Psychoses hallucinatoires chroniques
qui, fondés sur des critères trop superficiels, se trouvent en porte-à-faux relati­
vement aux structures délirantes qui représentent les espèces du Délire chro­
nique.
Pour l’école française attachée à rechercher une classification des Délires
chroniques sur la base de leurs mécanismes fondamentaux, il y a lieu en effet
de distinguer dans la masse des Délires chroniques qui n ’entrent pas dans le
processus schizophrénique, les Délires d ’interprétation, les Délires d ’imagi­
nation et les Délires hallucinatoires. Le Délire d ’interprétation que nous
venons d ’exposer en l ’expurgeant de l ’idée fausse qui sépare radicalement
interprétation et Hallucination, constitue le noyau des Délires systématisés.
Reste donc à bien préciser notre position à l ’égard des deux grands types de
Délires chroniques dits d ’imagination ou Psychoses hallucinatoires chroniques.

L e D élire d ’imagination de l ’école française. — En ce qui concerne les Délires


d ’imagination isolés par Dupré et Logre, une seule remarque s’impose : ou bien ils
entrent dans le groupe des Délires fantastiques correspondant à la paraphrenia fan-
tastica de Kraepelin, ou dans le groupe des Délires systématisés (principalement
sous l’aspect du roman de filiation, sorte de thème privilégié des délires étudiés sous
ce nom pour la bonne raison que ce thème est celui de l ’imagination romanesque
par excellence avec les substitutions d ’enfants, les thèmes de cape et d ’épée, les
aventures d ’espionnage et les histoires rocambolesques qu’il implique).
De telle sorte que pris entre la grande mythologie des paraphrénies et le roman
d ’aventures du délirant systématisé, ce cadre éclate. Mais il faut noter aussi qu’en
ce qui concerne le mécanisme particulier le mode de genèse spécial que Dupré et
Logre ont voulu identifier en le distinguant de l ’interprétation et de l ’Hallucination,
le mécanisme imaginatif se trouve fatalement partagé, lui aussi, au profit des deux
830 PSYCHOSES CHRONIQUES HALLUCINATOIRES

autres. Les efforts — à vrai dire un peu laborieux de Dupré et Logre (1) — pour
ériger le mécanisme imaginatif en modalité spéciale de la production délirante se
montrent assez vains. Le mécanisme imaginatif, dit Dupré, se distingue de l’Hallu­
cination en ce que celle-ci est un phénomène sensoriel (qu’il n ’est justement pas),
et de l ’interprétation en ceci que l’interprétation est un raisonnement (qu’elle n ’est
pas toujours ou qu’elle est si peu). Finalement l’imaginatif utilise, dit-il, le procédé
du poète et l’interprétant celui du savant. Après s’être rapidement essoufflé dans cette
recherche d ’un critère sûr, Dupré ajoute : « Il est bien entendu d ’ailleurs que cette
distinction entre le délire hallucinatoire, interprétatif et imaginatif que nous venons
de faire un peu pour le besoin de la cause, est une distinction quelque peu schématique
et en partie artificielle (p. 98). On ne pourrait que s’étonner que les Psychiatres
français aient cependant assez facilement accepté cette espèce de Délire si, d ’une
part les observations souvent pittoresques (et écrites d ’un style si alerte par Dupré
et par Logre) n ’avaient fait illusion ; et si, d ’autre part, la charge de délire fantas­
tique introduite dans ces études cliniques de l’imagination déchaînée n ’avait touché
une réalité clinique, celle des paraphrénies. Dans la mesure même où nous recherchons
ici une forme de Délire chronique qui ne coïncide ni avec la Schizophrénie, ni avec
la Paranoïa, ces fameux délires d ’imagination se réduisent donc aux Délires fantas­
tiques pour autant qu’ils entrent dans cette espèce avec les caractéristiques que nous
devons leur reconnaître.
L es « P sychoses hallucinatoires chroniques » de l ’école française. —
Pour ce qui est de la Psychose hallucinatoire chronique, elle a connu en France un
succès moins étonnant pour, somme toute, consacrer par la conception traditionnelle
classique de l’Hallucination considérée comme un élément générateur du délire.
Depuis G. Ballet et jusqu’à G. de Clérambault (il suffit de se rapporter dans les
Manuels classiques du début du xxe siècle à la nosographie du Délire selon « l’école
française »), ce cadre nosographique a été adopté. Outre la raison théorique que
nous venons d’indiquer, il faut discerner encore les raisons de ce succès dans le
souci des Psychiatres français de décrire des formes de maladies mentales toujours
plus « isolées » et dans leur répugnance à accepter les grandes synthèses de l’école
allemande. Hors de ces raisons en quelque sorte théoriques, on n’en peut guère
voir d ’autres proprement cliniques. Car ce ne sont certainement pas les exigences
de la clinique qui imposent l’évidence d ’un tel groupement hétéroclite à intercaler
entre le Délire d ’interprétation et les Délires paranoïdes de la Schizophrénie.
La description que Gilbert Ballet a fournie de la Psychose hallucinatoire chro­
nique (1911) est assez sommaire, comme toutes celles d ’ailleurs que l’on retrouve dans
tous les Manuels et Traités (2). Il s’agissait d ’ailleurs pour lui de dresser en « entité »,
face à la Démence Précoce, l 'ensemble des délires chroniques et des délires des dégénérés
qui se construisent par la systématisation des Hallucinations, des idées de persécution
et des idées de grandeur (vieux thème antérieur justement à la synthèse kraepelienne).
Il insistait sur trois caractères fondamentaux : le délire est fondamentalement hal-

(1) Cf. La Pathologie de l’imagination et de l’émotivité de D upré (Payot, 1925),


notamment p. 96-98.
(2) A l’exception, bien sûr, des riches descriptions cliniques de G. de C léram­
bault sur les divers Syndromes d ’automatisme mental qui en constituent le noyau
(1925-1933).
LE PROBLÈME DE « LA PS YCHOSE HALLUCINATOIRE CHRONIQ UE » 831

lucinatoire, — les Hallucinations constituent par elles-mêmes un élément de pronostic


de chronicité, — et enfin, la psychose hallucinatoire chronique aboutit bien à la
démence. C’est à peu près tout ce que l’on peut tirer de son article de l’Encéphale (1)
(cours publiés après une série de présentations cliniques).
Mais pour si fragile que fut le concept si peu justifié qu’il fût par la clinique, il
devait connaître un immense succès de facilité. Rien n ’était et n ’est encore plus
simple que l’idée d ’expliquer le délire par les Hallucinations en tant qu’elles sont
des produits de l ’automatisme sensoriel et psychique des centres perceptifs. Dès lors,
la notion de « P. H. C. » par la mosaïque hétérogène qu’elle implique, par la sim­
plicité des mécanismes délirants qu’elle suggère, par la commodité de son dia­
gnostic, par l’indifférence qu’elle entretient dans l’esprit du clinicien à l’égard d ’un
pronostic à peu près toujours fatal et par la méfiance traditionnelle à 1’égard d ’une ana­
lyse plus approfondie des structures et de l’évolution du Délire, pour toutes ces rai­
sons réunies, la Psychose hallucinatoire chronique est devenue ce cadre nosographique
auquel l’école française tient peut-être le plus sans que jamais il n’ait été sérieusement
validé (2).
Il est bien vrai que certains délires paraissent n ’être constitués que d ’Hallucina-
tions considérées comme des phénomènes sensoriels (le vieux concept d ’Halluzinose
au sens de Wernicke s’était déjà appliqué à ce contre-sens ou à cette contradiction) (3).
Mais il faut être un bien mauvais clinicien pour ne point percevoir qu’il s’agit seu­
lement d ’une illusion à laquelle nos malades nous entraînent par la leur.
Car c’est bien délirer comme nos Délirants que de prétendre avec eux quand ils
entendent la voix de leur persécuteur qu’il s’agit non pas de délire mais d’une voix
fabriquée dans et par la mécanique des organes et centres sensoriels et ayant, de
ce fait, tous les attributs sensoriels et spatiaux d’une perception. Il faut donc réinté­
grer l’Hallucination dans le Délire à sa place, non pas à la base mais dans sa masse.
Disons plutôt dans son architectonie ou sa structure, et dès lors, l’Hallucination
apparaît pour ce qu’elle est, un effet et non une cause du délire.
Rappelons les principaux faits qui ont pu induire en erreur. Tout d ’abord, le fait
que les hallucinés ne paraissent pas délirants. Il y a bien des hallucinés qui ne sont
pas délirants : ce sont des sujets présentant les Éidolies hallucinosiques (que nous
avons décrites) et qui, ni par leur intensité ni par leur constance n ’engendrent le délire.
Quant aux malades manifestement délirants comme en témoignent leur comportement,
leurs convictions et plus généralement la modification de leur système de relation
avec le monde, il ne suffit certes pas pour qu’ils nous offrent leur Délire comme s’il
n ’en était pas un, soit par réticence, soit par inconsciente mauvaise foi (soit par
conscience vague de leur aliénation, soit par l’effet même de cette aliénation) pour
que leur Délire se réduise aux constatations empirico-sensorielles sur lesquelles ils

(1) Encéphale, 1911, p. 401-411.


(2) Nous avons inspiré dans le temps à Ch. N odet une thèse (Paris, 1934) destinée
à rompre ce charme ; mais malgré la qualité de ce travail il n ’a pas réussi à ébranler
le mythe en raison du caractère trop rudimentaire et surtout de l’absence de perspec­
tive longitudinale des observations qu’il avait réunies.
(3) Le Délire ne peut pas être considéré, selon la vieille doctrine de « monomanie»,
comme une « lésion partielle de l’entendement » ; et les Hallucinations, dans leur
définition classique de phénomènes « simplement » sensoriels, ne peuvent donc coïn­
cider précisément avec le trouble général dont elles émergent.
832 PSYCHOSES CHRONIQUES HALLUCINATOIRES

se fondent précisément pour délirer « véritablement » (en faisant du Délire l ’objet


de leur dénégation ou, ce qui revient au même, en tenant leur Délire pour une réalité
que seul le témoignage de leurs sens consacre). Pour si subtile que paraît être cette
dialectique, il convient cependant d ’y renvoyer ceux qui, y répugnant, tombent
eux-mêmes dans le délire. Une idée, pensons-nous, est maintenant assez familière
au lecteur, c’est celle que l’Hallucination qu’il faut bien appeler justement vraie
pour être précisément délirante consiste à se nier comme telle. De sorte que le Cli­
nicien ne peut la saisir qu’au travers du Délire de l ’halluciné. Et, effectivement, le
clinicien qui ne se laisse pas duper par l’affirmation du délirant qui affirme « qu’il
entend et qu’il voit, un point c’est tout », ou « qu’il faudrait qu’il soit fou pour ne pas
y croire », ce clinicien ne tarde pas à découvrir le halo ou l ’infrastructure délirante
de l’Hallucination ; autrement dit, la structure même (schizophrénique, systématisée
ou fantastique) du Délire qu’occulte dans ces cas l ’Hallucination. Essayons rapidement
de saisir cette vivante réalité du Délire, saisie en quoi consiste la tâche de diagnostic
et de pronostic du clinicien.
Dans certains cas, les Hallucinations uni- ou multisensorielles (j’entends qu’on
répète ce que je pense... On commente mes actes... On m ’envoie des fluides, des cou­
rants électriques... On me fait des transmissions de pensées... Ils m’accusent à haute
voix... Une machine m ’envoie des rayons... Un voisin me viole, me trafique... Une
amoureuse capte ma pensée, etc.) constituent une machine, une machination ou un
scénario, disons, un événement ou une constellation signifiante dont la psychanalyse,
depuis les travaux de Freud et de Tausk nous a appris la signification phantasmique.
L’Hallucination se découvre alors avec son contexte de délire systématique. La fixité
ou l’évolution cohérente du système apparaît dans le récit d ’une aventure dont la
thématique peut être la sorcellerie, l’envoûtement, la présence invisible d ’un être
surnaturel, la captation ou la possession amoureuse, etc. Rien de moins neutre ou
anidéique comme le voulait G. de Clérambault que ce Délire d ’influence ou d ’auto­
matisme mental où se lit à claire voix le sens de la projection hallucinatoire. Ce sont
ces cas que Séglas avait particulièrement étudiés dans la description de son syndrome
d ’influence ou de possession et que Claude groupa ensuite sous le nom de syndrome
d ’action extérieure. Disons qu’ils manifestent de par la cohésion significative même
de leurs expériences délirantes et hallucinatoires la structure systématisée ou para­
noïaque du Délire.
Dans d ’autres cas, les Hallucinations corporelles, auditives ou psychiques, ou
les phénomènes d ’automatisme mental, sont pris dans un troublé général de la pensée
et du langage ; ce qui est éprouvé, senti dans le corps, dans la tête, dans la pensée
est exprimé dans une formulation idéo-verbale plus ou moins incohérente ou incompré­
hensible qui rend quasi impénétrables ou, en tout cas, ambiguës, les relations qui
unissent le délirant à son corps morcelé, à sa pensée mécanisée, à son monde autis-
tique. Il suffit de formuler ainsi le discours délirant de l ’halluciné pour le désigner
comme un schizophrène dont l’Hallucination est branchée directement sur le lan­
gage de l ’Inconscient.
Enfin, dans une troisième catégorie de cas, l’Hallucination ne figure dans le récit
d ’une transformation physique, morale ou métaphysique du monde géographique
et historique, que comme une simple référence aux voies sensorielles des informations
et inspirations (sous forme généralement de « voix » ou de « transmissions de pensées »,
d ’un au-delà cosmique ou surnaturel), ou comme une révélation sans lieu ni temps
autre qu’imaginaire, parfois passée ou étemelle. Et le syndrome hallucinatoire, comme
dépassé par le Délire qu’il ne contient plus tout en étant proclamé à cor et à cri comme
LE PROBLÈME DE « LA PSYCHOSE HALLUCINATOIRE CHRONIQUE » 833

la communication même qui unit le délirant à son monde séparé de la réalité, s’enkyste
ou se spécialise dans une fonction d ’information sans objet, point imaginaire où
sa production devient poétique ou mythologique. Et, dans ce cas, la psychose hal­
lucinatoire chronique est un Délire fantastique.
Autrement dit, les Hallucinations ne sont rien par elles-mêmes, ou se réduisent
à un dénominateur commun insignifiant, si le clinicien ne sait pas les remettre à leur
place dans un contexte structural qu’une trop superficielle considération empêche
précisément de saisir.
Disons encore que l ’isolement théorique artificiellement introduit dans la masse
des phénomènes hallucinatoires est rendu aisé dans deux conditions cliniques fré­
quentes. Tantôt la « Psychose hallucinatoire chronique » apparaît en effet, comme
constituée récemment et d ’emblée (point sur lequel insistait tant G. de Clérambault),
alors qu’une anamnèse soigneuse montre que ce que l’on peut prendre pour la base, le
commencement ou le « socle » du Délire constitue plutôt l'effet d ’une maturation,
d ’un travail délirant déjà ancien. Tantôt, ce que l’on prend pour des phénomènes hallu­
cinatoires élémentaires et isolés (pour être les formes d’automatisme mental les plus
pures et les plus simples dans leur expression clinique, en quelque sorte schématique)
sont des séquelles d ’une longue évolution d ’un Délire — souvent schizophrénique
ou fantastique — enkysté, comme vidé de sa substance. Lorsque le délire est réduit
à ce « point » qu’il ne paraît constitué que par des éléments simples, ces « éléments »
ne sont pas justement là comme les atomes ou les détonateurs du Délire. Au terme
de l’évolution dont ils sont comme les résidus, des îlots ossifiés ou momifiés, ils sont
plutôt comme les rejetons encore vivaces qui survivent à l’extinction de l’activité
délirante.
Telles sont, du point de vue clinique, les raisons qui permettent de considérer que
cette construction d’un cadre nosographique appelé « Psychose hallucinatoire chro­
nique » est artificielle, superflue et même dangereuse, si on entend par là qu’en rédui­
sant tous ces Délires à des éléments simples elle risque d ’en masquer la multiplicité,
la complexité et la structure évolutive, abusivement vouée à une sorte de mécanique
fatalité.
Il pourrait sembler paradoxal que dans un ouvrage consacré aux Hallucinations
nous nous débarrassions précisément et si lestement de la fameuse « Psychose hallu­
cinatoire chronique ».
Cela serait, en effet, incompréhensible si nous avions de bonnes raisons de penser :
1°) que les Hallucinations sont le produit de l’excitation des centres sensoriels ; —
2°) que ces troubles sensoriels engendrent automatiquement le délire ; — 3°) que cer­
taines psychoses hallucinatoires seraient caractérisées non pas seulement par la
fréquence de ces phénomènes mais par leur seule présence, le Délire étant pour ainsi
dire contingent (le socle hallucinatoire qui attend la statue délirante, disait G. de Clé­
rambault). Mais ces trois propositions — constituant justement le dogme de l’auto­
matisme mental du Maître du Dépôt — sont fausses. Ce qui définit le Délire hallu­
cinatoire, c ’est la structure même du Délire qui manque à une conception de
l ’Hallucination, qui la réduit à un dénominateur commun mythique, sa sensorialité.
Voilà pourquoi l’école française, en s’enrichissant de tous les apports de l’analyse
structurale et psychodynamique du Délire, doit sans regret perdre cette illusion noso­
graphique. Elle peut s’en consoler d ’autant plus facilement que les écoles étrangères
(allemande et anglo-saxonne) ne sont pas plus estimables pour fourrer le Délire chro­
nique sous toutes ses formes (et même le délire aigu) dans le « caput mortuum » schizo­
phrénique. Notre position est differente des unes et des autres en ce que précisément ce
834 PSYCHOSES CHRONIQUES HALLUCINATOIRES

que nous recherchons en nous référant aux études les plus approfondies des cliniciens
de toutes les écoles, c’est à saisir la structure des espèces de Délires chroniques qui ne
sont ni aussi artificielles que le laisseraient supposer la conception française, ni aussi
homogènes que le laissent entendre les Psychiatres du monde entier. Autrement dit,
il faut repenser le problème, et c’est ce que nous tentons de faire depuis quarante ans
et que nous avons continué de faire ici en nous avançant sur le « pont aux ânes » de
la Psychiatrie : la structure hallucinatoire des Délires chroniques.

Reste donc que, entre le groupe de la Paranoïa et le groupe des Schizo­


phrénies, s'il n 'y a place ni pour la « P. H. C. » ni pour le délire d'imagination
de l'école française car ils chevauchent sur les deux, par contre, il y a place
pour une espèce de délire chronique qui a fa it l'objet des descriptions de Krae­
pelin, notamment sous le nom de paraphrénie fantastique et de paraphrénie
confabulante et aussi d'un certain nombre de délires d'imagination des fran­
çais. C ’est parce que personne n ’a jusqu’ici approfondi ce q u ’a d ’original la
structure de ces délires que la plupart des auteurs (avec Kraepelin qui y avait
lui-même renoncé), les englobent dans la nébuleuse de la Schizophrénie. Sans
songer ici à faire une étude complète de ces Délires (étude que nous avons
bien des fois exposée dans notre enseignement clinique ou dispersée dans nos
écrits), nous nous contenterons d ’en dire l’essentiel pour le problème qui nous
intéresse ici.

1° D é fin itio n . — Les Psychoses délirantes chroniques fantastiques (1)


sont caractérisées : 1°) par l ’énorme production délirante à thèmes mul­
tiples principalement mégalomaniaques et cosmiques ; — 2°) par une pensée
archaïque, magique ou paralogique indifférente dans l ’élaboration de ses
conceptions aux valeurs logiques d ’une intelligence de par ailleurs intacte ; —
3°) par la conservation d ’un bon rapport avec le monde réel malgré l ’absurdité
de la fiction qui s’y juxtapose ou s’y superpose ; — 4°) par l ’absence de dété­
rioration psychique notable, même à la fin de l ’évolution.

2° H is to r iq u e . — Kraepelin en observant les malades qui constituaient


la masse des Délires chroniques ne se sentait pas satisfait de devoir les dis­
tribuer, soit dans la Démence Précoce, soit dans la Paranoïa. C ’est de cette
exigence clinique q u ’est né le concept de « paraphrénie » qui désigne, dit-il,
des formes de délires caractérisés par les conceptions délirantes où s’intriquent
les thèmes de persécution et de mégalomanie. 11 en distinguait quatre formes :
la paraphrénie systématique qui reproduit à peu près le type même des Délires
chroniques de M agnan et, à cet égard, en représente plutôt la forme mégalo-

(1) Nous préférons désigner ces Délires chroniques par le terme de « fantastique »
plutôt que par le terme trop pédant de « paraphrénie ». Cela revient d ’ailleurs à dési­
gner l ’élément de ce groupe par le sous-groupe qui en constitue le noyau (Para-
phrenia fantastica).
DÉLIRES FANTASTIQUES (PARAPHRÉNIES) 835

m aniaque terminale ; — la forme expansive qui correspond assez exactement


aux états de manie chronique avec fabulations riches et désordonnées ; — la
forme confabulante (rare) caractérisée par les faux souvenirs, la production
de récits ou d ’histoires étranges et, dit-il, l ’absence d'Hallucinations et qui
correspond dans l’école française, à peu près au Délire d ’imagination à type
de délire de filiation ; — la forme fantastique caractérisée par une production
extraordinairement luxuriante qui succède généralement à une phase d ’ima­
gination, d ’idées de persécution et d ’Hallucinations.

Le Délire, dit Kraepelin, se développe ensuite en recourant sans cesse à des méta­
phores, à des conceptions tout à fait illogiques, <( à des idées chimériques qui témoi­
gnent d’un jeu insensé et sans but d ’une imagination qui va à l ’aventure » (Une auto­
mobile est entrée dans son oreille, dit l’un ; — cet homme a changé de sexe et est
« enceint » ; — cet autre croit qu’il existe une agence internationale de disparition au
moyen d ’ascenseurs d’hôtels qui descendent des souterrains ; — pour celui-là il fut
repêché dans le fleuve de l’Amazone enduit de salive, rapetissé par un appareil, plâtré,
devenu Christ, Paris, Eve et Moïse, Alexandre le Grand ; — pour tel autre, il y a
une machine à saucisses pour égorger des milliards d ’hommes, etc. Les fabulations
paramnésiques jouent un grand rôle dans cette production du Délire. Mais en même
temps qu’ils racontent ces histoires extraordinaires, ces délirants sont parfaitement
capables de soutenir normalement une conversation. Dans la phrase terminale, il
y a bien un certain degré d ’affaiblissement (Verblödung) mais, dit Kraepelin « je
connais aussi des cas où après une ou plusieurs dizaines d ’années il ne pouvait être
question, malgré les idées fantastiques les plus étranges du monde, du moindre
degré de faiblesse intellectuelle ».

Sans doute réduisons-nous ici à un schéma très simple les descriptions


de Kraepelin, mais cela nous suffit pour noter un certain nom bre de points
qui doivent éclairer l ’historique de cette espèce de Délire tombée en désuétude
faute de n ’avoir trouvé aucun Psychiatre pour rassembler les quelques faits
isolés par Kraepelin et surtout découvrir la structure profonde de cette espèce
de Délire chronique qui représente pourtant un cinquième environ de la
masse des Délires chroniques.
Notons donc : 1°) que l ’originalité de la description vise principalement
la paraphrénie fantastique ; — 2°) que ce qui est caractéristique de ces Délires,
c ’est la luxuriance idéo-imaginative ; — 3°) q u ’il y a un extraordinaire contraste
entre l ’irrationnalité des Délires et les conduites du délirant ; — 4°) q u ’il y a un
autre contraste aussi saisissant entre la production d ’un Délire fantastique
et le peu d ’altération du « fonds mental ».
Tous ces caractères du « Délire paraphrénique » ou fantastique doivent
être envisagés dans leur structure globale, et c ’est faute de l’avoir aperçue
dans son originalité que beaucoup de cliniciens l’ont méconnue en intégrant
purement et simplement cette espèce de Délire chronique, soit dans la Schizo­
phrénie, soit dans la Paranoïa. C ’est naturellement la Schizophrénie qui a
attiré dans son orbite le plus grand nombre de cas de ce genre. A peine Krae­
pelin avait-il esquissé ses premières études que sous l’influence de Bleuler,
836 PSYCHOSES CHRONIQUES HALLUCINATOIRES

Pfersdorff (1914), Kuambach (1913) et surtout W- M ayer à la même époque


(à partir du travail considérable de ce dernier, travail clinique très approfondi
portant sur l ’évolution de 78 cas étudiés à la clinique même de Kraepelin
à Munich), on nia l ’autonomie de cette espèce de Délire en soulignant sa
nature et son évolution schizophréniques. Et, effectivement, Kraepelin
impressionné par ces travaux finit p ar rapprocher ce groupe de paraphrénies
q u ’il avait si péniblement tenté d ’isoler du groupe des schizophrénies et à l ’y
confondre. W. Mayer-Gross dans le Traité de Bumke (1928) a consacré cette
assimilation, cet arrêt de m ort du concept de paraphrénie. Q uant à l ’intégration
de ce type de Délire dans la Paranoïa, on comprend bien que des cas comme
celui du Président Schreber (Freud), submergé p ar sa mégalomanie fantastique,
ait pu rappeler que l ’évolution du Délire chronique systématisé se faisait par­
fois vers une sorte de Délire cosmique et de transform ation fantastique des
rapports du Sujet à son monde. Ainsi, certains auteurs (pensant notam m ent
à la paraphrénie systématique de Kraepelin) ont pu trouver que la place
de ces Délires pourrait être dans le cadre des psychoses délirantes sys­
tématiques (Stransky, Kruger, Kolle, Lange, Kehrer). Mais comme le
Phénix, la configuration paraphrénique (essentiellement « fantastique »)
du Délire chronique revit, nous semble-t-il, sans cesse, notam m ent sous le
nom vague de Psychose « paranoïdes » considérées comme des formes m ar­
ginales de la Schizophrénie et de la Paranoïa. Elle s’impose, en tout cas, à
l ’observation des cliniciens qui se refusent à mettre dans le même sac les Délires
systématisés, les formes paranoïdes des schizophrénies et ces Délires fantasti­
ques (Halberstadt, Claude, Clerc).

3° S é m é io lo g ie . — Le Délire fantastique est essentiellement constitué


par un travail idéo-fabulatoire qui ne correspond ni à celui de l’interprétation
proprem ent dite ni à l’activité hallucinatoire schizophrénique. Le délire ne se sys­
tématise pas, en effet, dans une construction ou une configuration d ’événements
plausibles et « narrables » ; il s’offre, au contraire, comme une sorte de fiction, de
récit ou de mythe sans référence, ni à la réalité, ni aux règles de la logique.
D ’où sa puissance infinie d ’extension et son ouverture cosmique à un monde
hors de l ’espace et du temps. Il n ’y a dans ce Délire ni ordre, ni clarté, mais au
contraire, foisonnement d ’imaginaire, luxuriance de conceptions absurdes, agglu­
tination de constructions paralogiques qui témoignent d ’une pensée absolument
magique et archaïque (A. Storch, 1922). Ces délires rebelles à une systématisation
« raisonnante » ne se développent pas non plus en creusant dans la personne
un monde autistique fermé. Ils ne se substituent pas à la réalité du monde ;
ils ne détruisent pas le monde de la réalité en lui substituant un autre monde,
ils ajoutent plutôt au monde de la réalité commune face auquel ils continuent
généralement et paradoxalement à s’adapter un « au-delà », un horizon mer­
veilleux, métaphysique, mystique, social ou politique sans que (même lorsque,
et c’est souvent le cas, leurs récits lyriques ou poétiques prennent un style sur­
réaliste ou prophétique) leur langage perde toute possibilité de communication,
sans que non plus leur personnalité se désagrège autrem ent que par m étam or­
DÉLIRES FANTASTIQUES (PARAPHRÉNIES) 837

phose métaphorique, sans enfin q u ’ils s’enfoncent dans l’hermétique cachot


d ’une pensée ayant rom pu ses attaches avec celle des autres, pour tout dire,
sans se perdre dans le labyrinthe du processus schizophrénique.
Le délire fantastique est donc une idéologie ou, si l ’on veut, une mythologie.
Et, à ce titre, son travail d ’élaboration ne se réduit ni à l ’interprétation délirante
qui chez les paranoïaques a pour fonction de rationaliser un thème fondamental,
ni à l ’activité hallucinatoire qui chez les schizophrènes lie l ’autisme à un monde
sans ouverture ni horizon pour le réduire à des communications ou des inter­
actions privées, singulières, toujours réfléchies sur elles-mêmes, centripètes
et fermées. Mais, bien entendu, cette forme de Délire, ses mouvements dans
une sphère d ’abstraction ou, en tout cas, de fantasmagorie, n ’est pas sans
rapport analogique avec les deux autres formes de Délire dont on peut dire
q u ’il les contient, mais aussi q u ’il les dépasse. La systématisation, en effet, qui
est le propre de la paranoïa suppose dans son travail, nous l’avons vu, une inven­
tion, mais retenue. L ’autisme schizophrénique suppose la création d ’un monde
propre mais « internalisé » et de moins en moins communicable.
De telle sorte q u ’inversement — et c ’est la racine de l ’illusion qui consiste
à nier l ’autonomie de cette espèce de Délire chronique — le Délire fantastique
comporte un travail d ’interprétation, élargi aux dimensions idéologiques d ’une
signification cosmique et absolue, tout comme il com porte une distorsion logico-
verbale vraiment fantastique mais exhaussée par-delà le discours jusqu’à s’ériger
en sémantique générale, en idéologie pure. C ar la structure même de cette espèce
de Délire c ’est bien, en effet, son caractère essentiellement idéologique. Et par
idéologie, il faut entendre une conception du monde empruntée par le
D élire, non pas a la communauté sociale ou religieuse mais a la singula­
rité de la production pathologique du D élirant . En tant que conception
idéale, on comprend q u ’elle fasse invinciblement penser à la Paranoïa. En tan t
que conception singulière, on comprend q u ’elle fasse penser à la Schizophrénie.
Sans doute cette idéologie rappelle-t-elle (ou recouvre-t-elle) le travail d ’interpré­
tation; sans doute s’apparente-t-elle à l’autisme schizophrénique. Mais elle se
distingue de la systématisation paranoïaque p ar son indifférence radicale à toute
justification logique, car tout simplement pour elle l’idée se suffit à elle-même en
dehors de tout système de relation avec la pensée des autres — et elle se dis­
tingue de l’autisme et de l ’incohérence idéo-verbale du schizophrène en ceci,
que sa personne, sa pensée et son langage demeurent intacts sous l ’idéologie
qui les recouvre. Et nous touchons ici au paradoxe le plus paradoxal de cette
forme d ’aliénation. Elle se présente dans la clinique comme un discours (un
récit, une épopée, un mythe, une métaphysique, une religion), comme un jeu
de signifiants qui, produit par le Sujet, n ’affecte avec lui-même q u ’un minimum
de rapports au point que celui-ci, à double face comme le visage de Janus, ignore
d ’un côté ce q u ’il pense de l ’autre. Il en est de ces Délires (les plus « esthétiques »
justement) comme de la production d ’une œuvre d ’art fantastique (1) : le délire

(1) Cf. à ce sujet mon étude,sur « La Psychiatrie devant le surréalisme », Évol.


Psych., 1948, IV, p. 3-52, ou ce que j ’ai écrit dans l’Avant-Propos de cet ouvrage sur
838 PSYCHOSES CHRONIQUES HALLUCINATOIRES

se détache du délirant. Disons plutôt q u ’il paraît s’en détacher, q u ’il a pour
fonction de s’en détacher ; car, bien sûr, il ne cesse de signifier son Désir,
mais non pas seulement celui d ’atteindre son objet sur le mode imaginaire,
mais un désir d ’imaginaire plus absolu, celui de créer un mode imaginaire,
le désir de transform er par sa propre parole le monde en monde merveilleux
et littéralement fantastique. U n paradoxe est un des traits les plus caractéris­
tiques de cette existence délirante : pour si fantastique que soit le Délire, le
délirant se contente de le « dire », de l’écrire (1) (de le croire aussi par un actè
de foi qui le situe dans l ’au-delà de la réalité) et parfois dans son langage mer­
veilleusement métaphorique, mais sans cesser de s’adapter à la vie réelle et de
disposer du langage commun.
P ar là, la structure de ce Délire fantastique apparaît avec ses caractéristiques
structurales propres. L ’idéologie mythologique avec ses thèmes, idées, élucubra­
tions et fabulations infinies, est enveloppée dans une atmosphère extra-tempo­
relle et extra-spatiale, élargissant ses dimensions jusqu’à l ’infinité et l’éternité
qui constituent les dimensions hyperboliques de sa grandeur mégalomaniaque, ou
d ’absurdité absolue. C ’est ainsi que le Délire reprend généralement à son compte
les grands « archétypes », les mythes que l ’humanité a sécrétés sur les thèmes
éternels de ses origines et de ses fins (fabuleuses naissances et maternités, guerre
des dieux, puissance éternelle, métamorphoses, manichéisme). Plus souvent
encore, c ’est sur un registre plus modeste que le Délire se développe en em prun­
tant ses conceptions et ses images d ’Épinal à la sorcellerie, aux « sciences psy­
chiques », à l ’Histoire, à la Bible, quand ce n ’est pas seulement au catéchisme...
Mais toujours, c’est en tan t que « vision personnelle » d ’un monde personnifié
que naît et s’enrichit sa fantasmagorie. C ’est encore comme une sorte de méga­
lomanie que les thèmes privilégiés reprennent et magnifient les phantasmes
sexuels (comme dans le cas du Président Schreber), ces phantasmes qui gonflent,
en les symbolisant à l ’infini, les relations hallucinatoires du Délirant avec les
imagos du phallus, de la création, de la puissance et de la fécondité. Le Délire
fantastique est, à cet égard, comme le fameux volet du « Jardin des Délices »
où Bosch a peint en images cosmiques et mythologiques tous les phantasmes
sexuels de l ’humanité. Le Délirant fantastique compose ainsi, lui aussi, à la
mesure de ses moyens, une vaste fresque poétique en déroulant ses phantasmes
dans sa fantasmagorie idéologique.
La personne du Délirant se volatilise dans ce monde de fiction, sauf tou­
tefois sur un point : c ’est que, s’identifiant aux métaphores et péripéties du

la production de l’œuvre d’art en tant qu’elle n ’est essentiellement pas hallucinatoire,


pas plus qu’elle ne peut « réellement » être la « représentation » figurée de l’Halluci­
nation.
(1) Pour ceux qui n ’auraient pas eu l’occasion de s’en délecter, je me permettrai
de recommander, entre autres, la lecture des « Enfants du Limon » de R. Queneau
— le numéro consacré par la revue « Bizarre » (avril 1956) aux Hétéroclites... et
aussi ce délire sur le Délire qui constitue — entre autres échantillons de la littérature
métapsychiatrique contemporaine — « l’Anti-Œdipe » de G. D eleuze (1972).
DÉLIRES FANTASTIQUES (PARAPHRÉNIES) 839

monde entier, il se maintient dans la réalité des situations. Le délirant fantas­


tique a son esprit dans les cieux mais les pieds sur la terre.
D ’où ce troisième et fondamental caractère structural que nous avons pro­
posé d ’appeler la diplopie paraphrénique du réel et de l'imaginaire qui partage le
monde du Délirant en deux mondes (inégalement partagés d ’ailleurs, car le
monde magique de l ’au-delà révélé et créé en constitue la majeure et toujours
plus envahissante partie).
Nous ne pouvons ici développer ces analyses structurales du monde fan­
tastique dans les Psychoses paraphréniques nous réservant de reprendre plus
tard dans son ensemble ce que nous avons déjà exposé dans notre enseignement
et nos écrits pour en m ontrer et démontrer la réalité clinique, pressentie certes
par tous les Psychiatres mais jamais jusqu’à présent explicitée, faute de tenir
cette espèce de Délire comme un troisième terme de la trilogie des Délires
chroniques.

Les extraits de l ’observation de la malade Dup... publiée dans mon livre « Hal­
lucinations et Délire » (p. 139-142) et des écrits de la malade Blanche T... qui illus­
trent (p. 29) notre étude sur « La Psychiatrie devant le surréalisme » peuvent donner une
idée de la prodigieuse fécondité de ces délires. On en trouvera des exemples aussi
dans la thèse de Clerc «Les Délires fantastiques », Paris, 1926 et dans bien des observa­
tions publiées avec le diagnostic de paraphrénie, de psychose paranoïde, de délire
d ’imagination. Le Délirant qui a peut-être été le plus étudié depuis qu’il existe une
science psychiatrique, le fameux cas du Président Schreber, nous paraît être un
exemple typique, non pas de ce que l ’on a appelé sa Paranoïa ou sa Démence
paranoïde, mais de la Paraphrénie fantastique.

4° É v o lu tio n . — Il en est de ce type de Délire chronique comme


pour les deux autres. Tantôt il se constitue au travers d ’ « états » aigus, ini­
tiaux ou cyc'iques. Tantôt il paraît se constituer progressivement, parfois
par un travail délirant de plusieurs années. Il ne fait pas de doute que cette
espèce de Délire est l ’apanage de l ’âge m ûr et parfois de l ’âge avancé. Peut-être
se rencontre-t-il plus souvent chez les femmes. Peut-être aussi cette évolution
a-t-elle été particulièrement favorisée par la claustration dans le monde asilaire,
cet univers « concentrationnaire » dans lequel tant de délirants ont été plongés
et maintenus dans les vieux asiles d ’aliénés. Mais on ne peut méconnaître q u ’ils
se sont eux-mêmes, p ar leur propre Délire, privés de liberté. Si ces facteurs
iatrogènes, en effet, jouent un rôle im portant, il n ’en reste pas moins que
l ’évolution du « Délire fantastique » a une évolution spontanée relativement
fréquente et qui, pour être heureusement stoppée par nos moyens thérapeu­
tiques, n ’en représente pas moins une sorte d ’itinéraire naturel de l ’existence
délirante qui se développe avec les caractères que nous venons de lui reconnaître ;
p o u r se développer dans une sorte d ’expansivité cosmique le Délire n ’en
enchaîne pas moins le Sujet au fond de lui-même en l ’aliénant bien plus sûre­
m ent (malgré les sophismes trop largement répandus) que les conditions
déplorables dans lesquelles ils étaient ou il sont encore parfois honteusement
enfermés.
Ey. — Traité des Hallucinations, n. 28
840 PSYCHOSES CHRONIQUES HALLUCINATOIRES

La fin de ces délires n ’est ni le système clos.de la Paranoïa ni le monde


refermé de la Schizophrénie, elle se caractérise par une expansion fantastique
infinie juste inverse de l’enroulement centripète ou autistique de la schizophré­
nie ; juste inverse aussi de la canalisation systématique de la paranoïa. Cette
production mythique s’opère, en effet, en excentrant l ’existence sur l’orbite du
monde, n ’en réservant q u ’une portion centrale (comme une « macula » rétrécie de
vision distincte) à l’accommodation au réel, lequel recule progressivement devant
l ’immensité de son interception par la vision fantastique du visionnaire. C ’est
précisément dans ce renversement de proportions du réel et de l’imaginaire qui
se juxtaposent dans les deux mondes (l’un vécu, l ’autre pensé et parlé) que gît
le problème de Y Hallucination ; car, pour le dire avant que nous n ’abordions
un peu plus loin le fond de ce problème, à mesure que le monde imaginaire
gagne sur le monde réel, l ’Hallucination s’efface comme si elle perdait son
sens.
Ce qui est certain, en effet, c’est que l ’évolution du Délire fantastique le
fait passer d ’une éruption hallucinatoire généralement acoustico-verbale et
somatique à une fabulation qui, effaçant les limites du réel et de l’imaginaire,
transforme le dialogue hallucinatoire en énoncé soliloque.
Parfois ce mouvement créateur, cette production infinie d ’imaginaire s’arrête,
et le délire fantastique se fige (« encapsuled», disent les Anglais) en se concentrant
sur certains thèmes privilégiés (mystiques, mégalomaniaques, de persécution, de
métamorphose sexuelle, etc.). Ces « enkystements » en quelque sorte cicatriciels
cachent parfois au Clinicien les phases matricielles et le long itinéraire délirant
dont ils sont les séquelles. C ’est là un aspect clinique de grande importance,
notam m ent pour ces « délires fantastiques » qui, revenus à leur forme hallucina­
toire primitive, en imposent alors pour un « pur automatisme mental ». Car, en
effet, dans cette éventualité le délire, en se résorbant, se rapproche de ses
sources d ’information et ne se perpétue que dans l’écoute furtive ou les échanges
d ’une communication avec un « au-delà » dont ne subsiste que la forme hallu­
cinatoire réduite à sa plus simple expression, celle d ’une routine rituelle, géné­
ralement celle d ’une écoute stéréotypée ou d ’un discret « a parte ».

5° N o so g ra p h ie . — Le problème nosographique des Délires chroniques


fantastiques ou paraphréniques a été déjà envisagé dans l ’historique que nous
en avons fait et nous pouvons le réduire ici à sa plus extrême simplicité.
Cette espèce de Délire chronique n ’est généralement pas considérée,
car elle est pour ainsi dire absorbée soit dans les délires systématisés,
soit plus généralement dans les schizophrénies. Mais, oui ou non, y a-t-il
des délires chroniques qui ne peuvent pas être, en raison de leur fabulation
chaotique, assimilés aux délires systématisés et qui, en raison de l’absence
de désagrégation autistique, ne peuvent pas entrer dans le cadre de la schizo­
phrénie ? On peut évidemment répondre non ; mais alors, comment envisager
tous ces délires qui, comme nous venons de l ’exposer, sont caractérisés par
une production délirante idéologique et, comme nous allons le voir, proprement
verbale, sans référence aux modèles de la pensée commune, tout en laissant
DÉLIRES FANTASTIQUES « PARAPHRÉNIQUES » 841

ceux-ci intacts ? Si ce paradoxe existe, c’est à lui que correspond le groupe


des Délires fantastiques.
Sans doute peut-on à ce sujet se poser la question de savoir de quelle
importance peut être de distinguer une espèce de Délire chronique séparée
de la Paranoïa déjà si controversée, et de la Schizophrénie cadre nosographique
bien suffisant pour englober, dit-on, l’ensemble des délires chroniques ? Ce
serait vraiment faire bon marché de la clinique elle-même qui s’applique
à décrire des physionomies et des évolutions com portant une prévision pro­
nostique et aussi des indications pratiques d ’assistance et de thérapeutique.
Car s’il est vrai, comme nous y insisterons encore à la fin de ce chapitre,
que les Délires chroniques constituent un genre (celui de l ’aliénation propre­
ment dite), c ’est-à-dire si quelque chose de com m un les unit, ils com portent
des espèces. La Schizophrénie constitue une branche de ce tronc commun,
la Paranoïa, et les Psychoses délirantes fantastiques en représentent les deux
autres. La Psychose délirante fantastique apparaît, dès lors, dans ces trois
modalités de délire comme celle-là même qui altère la réalité dans ses horizons
les plus lointains.

6° L a p r o d u c tio n idéologique d u D élire e t les H allucinations. —

Percevoir im plique imaginer et parler (1). Mais, bien sûr, imaginer et parler
contiennent virtuellement l ’Hallucination. Ce thème longuement développé
au début et tout au long de cet ouvrage nous permet m aintenant de mieux
comprendre les rapports qui soutiennent Hallucination et délire fantastique.
Au début et dans les phases évolutives de cette espèce de Délire — comme
dans toutes les formes de Délires chroniques — les expériences délirantes
primaires sont vécues sur un mode hallucinatoire (voix, syndrome d ’auto­
matisme mental, Hallucinations corporelles et cénesthésiques, sentiments
d ’influence et de transform ation, etc.). L ’irruption du Délire suit, pour ainsi
dire, le canal d ’information psycho-sensoriel et psychique (On me dit... On
me fait savoir, penser ou agir... On agit sur mon corps, etc.). Ainsi apparaît
ce « double » ou déjà cet « au-delà de la réalité ». Ainsi s’ouvre la fenêtre sur
l’Inconscient et le monde de ses désirs et de ses phantasmes.
Mais à la période d ’état, quand le délire fantastique s’est constitué comme
tel, VHallucination est partout et nulle part.
Partout, car rien n ’est dit ou pensé qui ne soit le récit ou la fiction d ’aven­
tures qui, intéressant le Délirant en tant que créateur et centre de sa fantas­
magorie, ne se réfléchisse sur l ’expérience et la représentation de son corps, sa
pensée et sa personne. D ’où l’aspect pseudo-hallucinatoire (c’est-à-dire médiatisé
dans la pensée) de cette « idéologie » qui ne rêve sur le plan des idées que de

(1) Tel est le monde de la perception humaine. Peut-être pouvons-nous dire que
l ’équivalent du percevoir chez l ’animal implique une coalescence du souvenir et de
l’agir telle qu’elle rend trop exigy l’espace psychique nécessaire au rêve et à l’Hallu­
cination.
842 PSYCHOSES CHRONIQUES HALLUCINATOIRES

courants cosmiques, d ’échanges mystérieux avec le. monde, de vases communi­


cants surréalistes, de communions mystiques, de rapports sexuels toujours
décrits et phantasmés dans leur relation syntaxique ou grammaticale, toujours
métaphorique de métamorphoses, de magie, d ’interpénétration des règnes
de la nature entre eux ou avec leur Au-delà surnaturel et métaphysique. Le
Délire, en se réfléchissant sur lui-même, en délirant sur son invention, prend
le langage de l ’A utre dans un discours où se mêlent le Moi et le Monde
dans ses dimensions cosmiques et universelles.
Nulle part, car comme nous l’avons fait remarquer à propos des Hallu­
cinations auditives corporelles et visuelles dans les chapitres que nous leur
avons consacrés, et comme nous venons de le rappeler à propos de la constitu­
tion du monde schizophrénique et du système paranoïaque, le Délire a pour
ainsi dire une tendance naturelle pour se constituer dans sa « chronicité »
même, à se séparer de son vécu pour devenir croyance, verbe, imagination...
De telle sorte que c ’est dans la forme et la formulation d ’un discours constam­
m ent dialogué puis monologué que le Délire se fait entendre à l ’entendement
plutôt q u ’à l ’ouïe du Délirant. C ’est ce mouvement qui est le processus même
de la génération du délire par lui-même. D e telle sorte, que cette espèce de
Délire chronique q u ’est le Délire fantastique ne fait que porter à sa plus extrême
puissance ce qui est en germe ou en premier développement dans tous les Délires
chroniques. E t ici, en effet, dans ce monde de Délire fantastique T Hallucination
éclate et se transforme en fiction pure. Nous touchons ici au point où la structure
fondamentale de cette manière délirante d ’être au monde coïncide avec le mouve­
ment même de la métamorphose de l’Hallucination en fabulation. De telle sorte,
que dans le tableau clinique, c’est-à-dire dans les propos, dans la masse de
signifiants que produit le délirant (ses métaphores, ses allégories, ses histoires,
ses créations pittoresques ou étranges), le clinicien discerne mal l ’Hallucination
q u ’il cherche. Et lorsqu’il tente de préciser par quelles voies sensorielles (Enten­
dez-vous ? Comment savez-vous ? Que sentez-vous ? Voyez-vous par vos yeux ?
etc., etc.) le délirant perçoit le délire, celui-ci lui répond par le délire lui-même
qui, ayant aboli la séparation du Moi et de son monde dans l’espace de son
délire fantastique, ôte à la question son sens. Plus exactement encore, la relative
séparation du Moi et du Monde aussi nécessaire que leur relative confusion
pour que l ’Hallucination se constitue comme une fausse réalité perçue, cette
séparation entre le Sujet et le monde des objets a perdu son sens pour se dépla­
cer dans une autre dimension, celle d ’une séparation si radicale entre le monde
réel et le monde imaginaire que celui-ci peut proliférer indéfiniment jusque
dans les espaces astronomiques et l ’éternité. Bien sûr, dit le paraphrène, je
n ’entends pas, je ne vois pas, je ne sens pas comme vous et moi percevons
les choses ordinaires, mais il y a un autre monde que je connais moi seul ou
par une miraculeuse révélation ou clairvoyance et qui enveloppe celui que nous
connaissons tous (1). Sans doute existe-t-il aussi des cas où c’est précisément

(1) « Comment pouvez-vous, docteur, me dire que vous avez entendu cette nuit
un bombardement qui était pour moi seul et que je pouvais seul entendre ? », nous
DÉLIRES FANTASTIQUES « PARAPHRÉNIQUES » 843

dans le mode de production du délire que le délire travaille, comme pour extraire
de ses voix, de ses communications et de ses expériences corporelles, le fantas­
tique qui les transforme de moyens en fin, en instruments d ’une toute-puissance
ou d ’une sum aturalité absolues. Mais même dans le cas de ces « paraphrénies
enkystées » ou résiduelles, l ’Hallucination se perd dans le dédale des idéologies
au point que le clinicien y perd, lui, si l ’on peut dire, « son latin » !
L a « voix » qui annonçait le délire, cette voix qui avait éclaté comme la
trom pette du Jugement Dernier, comme le signe en quoi se concrétisait d ’abord
la production imaginative comme pour en authentifier l ’objectivité, cette
voix m aintenant couverte p ar sa diffusion et répercutée dans ses échos infinis
même se confond avec ce q u ’elle exprime et, cessant d ’être signifiante ou por­
teuse de messages, elle s’évanouit dans le monde q u ’elle a fait apparaître, ou
plutôt, q u ’elle a une fois pour toutes révélé. U n des caractères cliniques les
plus évidents — noté dans la description de Kraepelin — c’est, en effet, la
référence au fa u x souvenir, c’est-à-dire à une Hallucination rétrospective ou,
plutôt rétroactive, qui restitue comme perçu et vécu mais perdu dans le passé,
un événement prodigieux et comme étemel. Mais tout aussi aisément, la fiction
se projette prophétiquement dans l ’avenir ou l’éternité, ou dans un monde
sans mouvement, hors du temps et de l ’espace où l’Hallucination ne peut plus
se situer avec les indices d ’objectivité que l ’Halluciné et le Psychiatre réclament
d ’elle. Le premier pour affirmer que ce qu’il dit il l ’a entendu vraiment. Le
second pour affirmer que l’halluciné entend bien ses voix, mais seulement
comme l ’écho de son désir.
Telles sont tout à la fois l ’impossibilité clinique (l’impossibilité pour
l ’Hallucination d ’être identifiée par le Psychiatre) et la possibilité infinie
(la possibilité d ’ouvrir la voie du délire aux voix de l’au-delà fantastique)
que représente cette structure hallucinatoire fantastique qui se perd dans la
fabulation. Peut-être pouvons-nous ici écouter un instant cette voix du délire
sans voix pour n ’être que la voix, c ’est-à-dire le langage même du Double
ou de l ’Autre devenu maître du monde.
Voici un fragm ent de l ’œuvre fantastique du délire de Blanche T..., de ce
chef-d’œuvre qui est pour nous comme le paradigme de ce Nouveau Monde
découvert et sans cesse recouvrant celui qui, comme une peau de chagrin,
se rétrécit, celui de la réalité :
« Plusieurs continueront à me manger étant dedans ; c’est inutile de continuer
« à me détacher en me tranchant, je n ’ai que davantage de souffrances, je me dégage
« moi-même comme je peux sans couper par le liquide que j ’ai dans ma Bouche qui
« réussit à dissoudre les métaux qui ne sont pas des mêmes sortes et à m ’en séparer
« et à détacher les Fils Télégraphiques vivants et d ’autres Fils qui s’adaptent quel-
« quefois troublent les communications, il faut éviter de toucher les mains aux bles-
« sures aux chairs des autres créations qui sont en lambeaux. J ’avais aussi à vous

disait le lendemain d ’un bombardement hélas ! très réel, un grand délirant fantasti­
que qui, s’identifiant à la toute-puissance de Dieu, avait épousé dans son regard,
son visage et son maintien l’image merveilleuse de Dieu le Père.
844 PSYCHOSES CHRONIQUES HALLUCINATOIRES

« dire qu’il y a des liquides parmi les malades qui attaquent et qui rongent les bons
« Métaux qui ont servi aux Médecins pour faire des opérations ou aux chirurgiens.
« Je sais que des métaux m ’ont été retirés pour en faire des Aiguilles pour me vacci-
« ner, car je l’ai senti et il y en a qui ont fait des calices et des ciboires et des services
« à thé en chine avec mon métal mélangé de la matière de mon Squelette, quand les
« livres de celui qui se disait Jean Timothée (son père) vont dessus ; c’est affreux
« le supplice que j ’endure sur ma Poitrine du côté droit, c’est de cet endroit que ma
« vie a été retirée pour en faire des Services à thé ou à café, mon île Formose est
« dévastée en grande partie. Ce Jean Timothée est dessus et est dans l ’Océan Paci-
« fique, j ’ai sa photographie reproduite par mes yeux sur du Parchemin entre la
« Chine et l’île Formose ; je puis vous la montrer si vous désirez sur la ligne du tro-
« pique du Cancer... Ils ont vu faire des Plans de Bateaux et d ’autre chose, c’est
cc affreux d ’être touché par la Soudure autogène, les bons et les mauvais Métaux
« ont été soudés ensemble dans beaucoup de Ports de Guerre et dans d ’autres endroits
« et pendant des années il y a des créations qui sont martyres et forcées de vivre avec
« ceux qui leur font souffrir de Siècle en Siècle, les Corps se reforment dans les Ports
« de Guerre dans les doubles ou triples fonds ou quadruples fonds et sont mis en
« contact avec des ennemis qui font toutes sortes d’abominations dessus. Les Ports
« qui sont vus sur le Paradiso Gloria n ’appartiennent pas aux mauvais esprits qui
« ne cessent de vouloir les attraper comme étant les Propriétaires... »

A l ’extrême pointe des relations du Délire et de l ’Hallucination, c’est-à-dire


à ce point où l’Hallucination disparaît dans le délire qui l ’engendre, nous pou­
vons mieux saisir précisément tout ce q u ’elle implique de travail imaginatif
d ’élaboration noético-affective. Mais aussi ce que, parvenue à sa plus haute
puissance représente la « perception sans objet à percevoir », quand elle ne
peut plus s’entendre comme une expérience sensorielle, un « percept » dans
la sphère d ’un sens lequel, somme toute (et c ’est le cas des Éidolies halluci-
nosiques), se retranche alors du monde mais q u ’elle apparaît au contraire
comme l’apparition même d ’un nouveau monde. Nouveau monde purement
signifiant pour ne signifier q u ’au deuxième ou troisième degré ce qu’il signifie,
c’est-à-dire le monde verbal par excellence qui comme un poème ou une
peinture symbolique ne se joue q u ’au niveau des m ots et des idées. P ar là,
c’est tout le monde du délire qui est « sans objet »; sans foi ni loi aussi pour­
rions-nous dire si le Délire hallucinatoire est la transgression la plus absolue
à la Loi de la Réalité, et si, vidant le Sujet de son potentiel existentiel, il trans­
forme sa conviction en verbeux discours.
TRANSFORMATIONS DES ESPÈCES DE DÉLIRE 845

III. — LES TRANSFORMATIONS


DES TROIS ESPÈCES DE DÉLIRE CHRONIQUE
ET LEUR FORME HALLUCINATOIRE

Le genre des Délires chroniques, en tan t q u ’il existe entre eux une certaine
unité, apparaît dans «le transform ism e» des espèces que nous venons de décrire.
Car dans ce domaine théorique tout le monde a raison. Les uns parce que,
attentifs au genre, ils se détournent de ses espèces ; les autres, parce que, plus
attentifs aux différences des espèces, ils oublient ce qui fait leur unité. La cli­
nique est là pour rappeler les uns et les autres à l ’ordre naturel qui fait de chaque
espèce de délire chronique une forme d ’existence mais qui peut se modifier, qui
peut changer de structure et de sens.
Ce sont précisément ces transformations trop peu connues (par les uns
parce q u ’elles ne leur paraissent pas être très importantes — par les autres
parce q u ’ils les tiennent pour des « erreurs de diagnostic » dont, somme toute,
ils s’accommodent assez bien) que nous devons m aintenant envisager. Ceci
nous permettra, en conclusion de cette étude des relations des Délires et des
Hallucinations, de préciser les sens et la structure de celles-ci et de ceux-là.
Si, en effet, nous ne considérons l’Hallucination ni comme un phénomène
simple, (un « atome ») qui serait l ’élément générateur du délire ni comme un
épiphénomène, contingent de certains délires, si nous l ’envisageons plutôt,
comme une modalité fondamentale de la structure délirante, il faut bien alors
que les structures délirantes, c’est-à-dire les modalités propres de l ’Hallucina­
tion et du Délire, se substituent, dans la clinique approfondie des délires,
à leur découpage séméiologique et nosologique traditionnel. Il faut notam m ent
que les m utations structurales que nous allons envisager nous fassent appa­
raître les modalités du délire dans ses rapports avec l’Hallucination, car la
modification structurale q u ’implique le passage d ’une espèce à l ’autre porte
essentiellement sur les relations du Délire et des Hallucinations. Si un délire
se systématise, ce n ’est q u ’en ajoutant à l’Hallucination l’enchaînement dis­
cursif d ’une syntaxe imaginaire. Et s’il tombe dans la désagrégation autistique,
c ’est en vidant l’Hallucination du délire qu’elle contenait pour devenir un
galimatias verbal. Si enfin le Délire s’élève ju sq u ’à devenir une création mytho­
logique, c’est pour porter à sa puissance infinie le fantastique que maintenait,
dans les limites d ’une fausse perception, l ’Hallucination.
Nous allons d ’abord exposer une statistique, ou plutôt l’inventaire d ’un
matériel clinique que nous avons classé dans notre Service (service de Femmes
qui comprend un très grand nom bre de Délirants chroniques dont la plupart
ont été internées pendant une ou plusieurs dizaines d ’années).
Il s’agit d ’un (1) « matériel clinique » ancien et ayant évolué spontanément

(1) H enri E y et M m e B onnafous -S érieux , « É tu d e clinique et considérations


nosographiques sur la D ém ence Précoce », A. M. P., 1938, 2, p. 1-66.
846 PSYCHOSES CHRONIQUES HALLUCINATOIRES

ou si l ’on veut naturellement avant les m anipulations thérapeutiques qui rendent


actuellement un tel travail impossible.
Voici donc comment nous avons réparti dans les trois grandes espèces de
Délires chroniques les 162 cas que nous avons étudiés, et com pte tenu que cer­
tains de ces délires (10 % environ) qui avaient eu une évolution favorable ne
figurent pas dans ce tableau.

Longueur
Nombre Age de début d ’évolution
moyen moyenne

S chizophrénies....................... 80 (50 %) 32 20
Délires systématisés . 55 (33 %) 40 15
Délires fantastiques . . . . 27 (17 %) 32 25

On sera peut-être étonné de l ’âge de début des Schizophrènes. Il y a, à notre


avis, deux explications à cet âge avancé de début. La première, c’est que beau­
coup de malades ont été par principe écartées de cette statistique comme ayant
déjà fait l’objet, dans l ’étude que nous avons publiée avec Mme Bonnafous-
Sérieux (1) de diagnostic d ’hébéphréno-catatonie à évolution assez rapidement
démentielle. Or, selon la fameuse loi de l'âge et de la massivité de G. de Cléram-
bault, il est vrai que le potentiel évolutif déficitaire est plus fort chez les Schizo­
phrènes dont l’âge de début est moins élevé. L a seconde nous paraît relever plus
directement de la nature même des choses, savoir que les Délires schizophré­
niques correspondant aux formes paranoïdes (les plus nombreuses d ’ailleurs)
ont effectivement un âge de début assez avancé, autour de la trentaine et même
plus.
Quant à l ’âge de début des Délires systématisés, s’il se situe en moyenne
vers la quarantaine, c ’est q u ’effectivement la paranoïa d ’involution nous ait
apparue très fréquente. Sans doute beaucoup d ’auteurs ont tendance à cause
de laform e hallucinatoire de ces délires, à les placer dans le groupe des Psychoses
hallucinatoires chroniques en France, ou dans le groupe des Schizophrénies tar­
dives à l ’étranger. Mais pour nous, le critère même de la systématisation nous a
contraint à les placer dans ce groupe dont ils ont, de ce fait, élevé l’âge moyen
de début.
Telle est donc la masse respective des diverses espèces délirantes qui consti­
tuent l’ensemble des Délires chroniques. Tel est aussi, pour chacune de ces
espèces, le sens de l ’Hallucination pour autant q u ’elle n ’est justem ent pas
seulement illusion des sens.

(1) H enri E y e t M m e B onnafous-Sérieux , « É tude clinique e t considérations


nosographiques su r la Démence Précoce », A. M. P., 1938, 2, p . 1-66.
TRANSFORMATIONS DES ESPÈCES DE DÉLIRE 847

M ais l ’évolution de ces D élires chroniques ne se fait pas toujours dans


l ’intérieur même de l ’espèce délirante a laquelle ils appartiennent
POUR AINSI DIRE NATURELLEMENT.
Tout se passe, en effet, comme si la systématisation du délire représentait
en quelque sorte un processus évolutif qui m aintient le Délirant confronté
avec la réalité p ar la constitution même de son délire, c ’est-à-dire à un niveau
d ’aliénation qui transforme la personnalité dans ses relations avec son monde
sans la bouleverser très profondém ent dans sa structure interne. C ’est à ce type
de Psychose délirante que correspond, nous l’avons vu, le fameux « processus
psychique » décrit p ar Jaspers à propos des délires processuels de jalousie. Le
processus schizophrénique représente, p ar contre, le processus appelé physico­
psychotique p ar Jaspers et constitue une forme d ’existence beaucoup plus
régressive caractérisée p ar la constitution d ’un monde autistique et la désagré­
gation de la personnalité. Quant au groupe des « délires fantastiques » ou para-
phréniques, il représente la transform ation des deux espèces de délires systé­
matisés ou schizophréniques lorsque s’ajoute à la systématisation de l’une ou
que le soustrait à l ’autisme de l ’autre, une conception idéologique fantastique
d ’un monde délirant juxtaposé au monde de plus en plus rétréci de la réalité.
Mais ceci, naturellement, exige quelques explications.

Si nous examinons chacun des groupes form ant les trois grandes espèces
de délires, nous pouvons constater d ’abord que leur développement évolutif
a une tendance pour ainsi dire naturelle à tom ber dans la schizophrénie (ce qui
justifie l ’idée de les rassembler toutes dans ce cadre), mais que ce développement
n ’est ni fatal ni même très fréquent. C ar si la « schizophrénisation » paraît
être comme la force d ’inertie, à laquelle obéit le processus délirant chronique,
elle n ’est pas toujours irréversible et fixe — et l ’on voit des Schizophrénies
évoluer, en effet, vers une guérison complète ou plus souvent incomplète, ou
encore évoluer vers un délire fantastique, ou encore se cristalliser dans un délire
systématique. Si l ’on étudie, en effet, ce mouvement évolutif dans son ensemble,
dans ses mouvements de restauration comme dans ses mouvements d ’aggra­
vation, il apparaît clairement que, comme nous l ’indiquions au début de cette
étude, les diverses espèces de délires représentent les phases de la maladie
délirante dans sa généralité, et dès lors on voit que le Délire systématisé et
le Délire fantastique représentent des cicatrisations ou des arrêts de la marche
du Délire vers la schizophrénie et sa démence vésanique.
Tel est, nous semble-t-il, le mouvement évolutif qui dans la masse des Délires
chroniques consacre, et la relative autonomie de chaque espèce c ’est-à-dire du
plus grand nom bre de cas qui entrent dans sa définition, et la relative unité
qui porte certains cas, soit à se désagréger davantage, soit à triom pher du pro­
cessus de désagrégation qui les menace. Autrement dit, dans cette perspective
dynamique la maladie délirante, l’aliénation, nous apparaît tout à la fois
comme u n processus de destruction et un processus de restauration qui, alter­
nant et se com binant, font de cette aliénation non pas une sorte d ’évolution
toujours irréversible et incurable, mais une forme d ’existence qui tend à
848 PSYCHOSES CHRONIQUES HALLUCINATOIRES

constituer une solution fût-elle délirante, aux problèmes existentiels du


Délirant.
Si donc l ’Hallucination apparaît comme une manifestation clinique fré­
quente de ces espèces et pour certains d ’entre elles constante, elle n ’implique
jam ais nécessairement l ’incurabilité. Elle ne signifie même pas la chronicité
puisque, nous l ’avons vu assez, les Hallucinations se rencontrent dans toutes
les expériences délirantes aiguës et transitoires.
M ais bien plus im portant que ces modalités d ’apparition est le sens même
de l ’activité hallucinatoire que le clinicien doit saisir dans les mouvements
complexes qui agitent toute la masse des Délires chroniques, et c ’est ce sens
que nous devons maintenant envisager au terme de cette longue étude des
rapports entre Délire chronique (le Délire p ar excellence) et Hallucination.
Pour cela, nous devons revenir en arrière et nous rappeler ce que nous
avons dit des expériences délirantes et hallucinatoires. Leur phénoménologie
nous renvoie nécessairement par-delà le vécu onirique du rêve et à tous les
degrés de la déstructuration du champ de la conscience, et ce qui les caractérise.
C ’est un vécu absolu, u n « pathos », où les images se référant à tel ou tel sens,
et plus spécialement acoustico-verbal, s ’imposent au Sujet comme un événe­
m ent parce q u ’il éprouve passivement, du fait même q u ’une partie de
lui-même devient l ’objet, le spectacle qu’il perçoit comme un événement
extérieur à lui-même. Ce vécu, irrécusablement présent et présenté, se présente
dans la conscience actuellement déstructurée comme une configuration dra­
m atique ou scénique d ’imaginaire, et apparaît à la conscience réfléchie comme
un événement mystérieux qui le saisit et dont ce à la réflexion » ou « au réveil »
il se déprend quand prend fin l ’expérience vécue.
Mais l ’étude clinique des Psychoses délirantes chroniques nous a fait péné­
trer dans des structures hallucinatoires d ’un tout autre genre.
Ici, ce que l ’école allemande a appelé le Délire primaire (même si en bien
des points notam m ent dans la « Wahnstimmung » elle coïncide avec le vécu
absolu des expériences délirantes et hallucinatoires aiguës), ce Délire se présente
avec des caractères phénoménologiques differents. Car l ’évidence qui s’attache
à la production d ’imaginaire s’impose au ce Délirant chronique », non point
dans l ’immédiat d ’un vécu sensible et irrécusable pour être senti ou ressenti,
mais dans la médiation d ’une vérité irrécusable, axiomatique, àbsolue qui
contraste pathologiquement avec le dogmatisme relatif des convictions hum ai­
nes. Le Délire dogmatise, ratiocine et fabule selon une Déraison qui em prunte
l ’apparence, sinon la loi de la Raison. Si, en effet, il est toujours empreint
d ’une forte passion (et comme disait Saint Augustin, a corde sonat), d ’une
conviction incoercible et incorrigible, c’est toujours comme dans un délire verbal
q u ’il se perd dans ses démonstrations, ou ses complications, ou ses effusions.
De telle sorte que, comme la clinique nous le montre « à satiété », ce Délire pri­
maire qui étonne les autres p ar son effrayante lucidité s’incorpore chez le Sujet
dans un langage et une idéation qui, aux antipodes du rêve, témoignent d ’un
pouvoir discursif (qu’on l ’appelle interprétatif, projectif, systématique, imagi­
natif, etc.) lequel se présente en clinique comme ce « travail » qui constitue
TRANSFORMATIONS DES ESPÈCES DE DÉLIRE 849

vraiment l’état primordial du Délire chronique, ou ce processus idéo-déli-


rant correspondant au processus psychique (au sens fort cette fois de
Jaspers). Sans doute ce travail rappelle-t-il celui du rêve, mais il utilise toutes
les ressources de la veille pour porter à sa plus extrême puissance de destruc­
tion son pouvoir d’aliénation.

F ig . 3. — Masse proportionnelle et Formes évolutives des trois espèces


de Délires chroniques.
I. Masse proportionnelle des divers types de Psychoses délirants chroniques. La figure
représente la proportion des masses respectives des Délires systématisés (33 %),
des Délires fantastiques (17 %) et des Schizophrénies (50 %) à l’époque de la
statistique publiée avec Hélène Bonnafous-Sérieux (Ann. Méd. Psycho., 1938,
tome 2).
II. Les flèches représentent le sens de la progression fâcheuse ou de l’évolution favo­
rable des 470 cas observés de 1937 à 1967. Les cinq modalités d 'évolution régressive
sont figurées par les flèches noires et pleines numérotées de 1 à 5. Les quatre moda­
lités d'évolution réversible sont figurées par des flèches en pointillé numérotées de
I à IV. Les évolutions progressives défavorables représentent encore actuellement
près de 50 % des cas (cf. p. 1345-1348).
N. B. : Nous n ’avons pas décompté dans ces cas les « Psychoses délirantes aiguës »
souvent appelées à l’étranger « Schizophrénies aiguës », et qui augmentent arti­
ficiellement le taux des évolutions favorables.
850 PSYCHOSES CHRONIQUES HALLUCINATOIRES

La figure 3 et les explications de sa légende permettent de comprendre le


sens même du travail délirant (Hallucinations, Interprétations et Pseudo­
hallucinations de type noético-affectif) qui caractérise son mouvement évolu­
tif, c’est-à-dire non seulement les formes mais les changements de sens q u ’effec­
tuent les trois espèces de la grande trilogie délirante de l ’aliénation mentale
quand elles passent de l’un à l ’autre.
— Quand le délire atteint plus ou moins rapidement la fin vers laquelle
il incline to u t naturellement, il affecte la forme schizophrénique.
Et après la période de « trém a » de ses phases initiales (K. Conrad) carac­
térisée par la conjugaison des expériences délirantes et du processus idéo-
délirant primaire (Hallucinations auditives, psychiques, corporelles, intuition
délirante, interprétation, syndrome d ’automatisme mental, idées d ’influence,
dépersonnalisation), le travail de délire constitutif de la personne et du monde
autistique achève de rom pre les liens qui unissent le M oi au M onde de la réalité.
L ’ensemble des Hallucinations et du délire q u ’elles manifestent transforme
le Sujet en Objet de son propre désir. Tel est le sens de la « régression narcis­
sique » que l ’école freudienne a admirablement découvert dans le processus
schizophrénique. Ce mouvement « centripète » jusqu’au centre même du Sujet
engendre les caractères propres de l’activité hallucinatoire : langage incohérent,
fermeture progressive des relations avec la réalité, m étamorphose corporelle,
réfraction de toutes les conduites de tous les sentiments dans le monde autis­
tique submergé p ar l ’Inconscient. Les Hallucinations, en effet, sous forme de
voix, de transmission de pensées, de perceptions corporelles étranges travaillent
dans le sens même du délire à objectiver dans le corps somatique et le corps ver­
bal les fantasmes inconscients. A la fin de cette désagrégation schizophrénique
de la personne, les Hallucinations verbales et psychiques ayant remplacé la
pensée du Sujet et sa possibilité de se confronter au monde se transform ent alors
en soliloque, comme les Hallucinations corporelles régressent jusqu’à coïncider
avec le désir narcissique au point où, se confondant avec lui, elles disparaissent
à leur tour. Ce processus schizophrénique typique admet, certes, bien des
degrés et des durées différentes selon les cas, mais c ’est lui que le clinicien
discerne quand il pose le diagnostic et le pronostic de schizophrénie, c’est-à-dire
d ’un Délire chronique caractérisé par la régression des relations du Sujet avec
son monde qui substitue le principe de plaisir (le processus primaire de
l ’Inconscient) au principe de réalité. La notion jaspérienne du processus physico­
psychotique s’applique très exactement à ce bouleversement total de la person­
nalité schizophrénique.
— Quand le délire, au contraire, s’arrête au stade primaire de cette aliéna­
tion (à la phase dite justem ent d ’interprétation et d'H allucination de l ’ouïe
des anciens auteurs), il se systématise. C ’est-à-dire que toute l ’activité hallu­
cinatoire se polarise dans un travail discursif et constructif. C ’est dans ce cas
que l ’Hallucination se détachant de plus en plus de son vécu est de moins en
moins vécue (1) ; et de plus en plus pensée.

(1) Ce détachement du « vécu » vers le « pensé » a été admirablement décrit par


TRANSFORMATIONS DES ESPÈCES DE DÉLIRE 851

Et c ’est, en effet, sous forme de Pseudo-hallucination et d ’interprétations


que le délire avec ses thèmes de persécution, d ’influence, de possession mystique,
érotique, ou mediumnique, etc., constitue son rom an d ’aventures. En se systé­
matisant, le délire ne se détache pas de la réalité, il s’y projette et s’y enfonce.
Tel est le sens centrifuge de cette manière de délirer dont le mécanisme de pro­
jection constitue la m odalité maîtresse du travail délirant. Il s’agit bien dans
ces cas d ’un système idéo-affectif comme l’ont bien vu Sérieux et Capgras,
Kraepelin, R. Gaupp, P. Janet, etc., dont la structure fondamentale est certes une
croyance constituée en système architectonique linéaire (délire passionnel),
ou radiaire, ou réticulaire (délire d ’interprétation) dans laquelle se projettent
p ar la lecture interprétative (ou hallucinatoire) du monde les exigences pulsion­
nelles des affects inconscients, comme l ’a tout simplement « découvert » Freud.
A partir de ce noyau ou de ce système, les fausses perceptions, les perceptions
délirantes, les Hallucinations et les Pseudo-hallucinations développent par
leur mouvement discursif le contenu idéo-affectif du délire pour le porter à ses
plus extrêmes floraisons. Ces délires et leur cortège d ’Hallucinations se déve­
loppent, en effet, comme un arbre ou, plus généralement, un organisme à partir
d ’un germe qui engendre toute leur systématisation. La notion d ’un « processus
psychique » de Jaspers greffé ou hétérogène, constitue, répétons-le, le modèle
même de cette excroissance paranoïaque.

— La structure des Délires fantastiques ou paraphréniques nous éloigne


davantage encore du vécu, car ici le délire et les Hallucinations qui l ’explicitent
se jouent sur un plan que nous avons appelé idéologique. Il s’agit avant tout
d ’un discours, d ’un délire verbal lequel, comme le langage lui-même, superpose
aux choses les mots, juxtapose au monde de la réalité un monde mythique. Là
aussi, sans doute les expériences délirantes et le processus idéo-délirant mettent
en mouvement l ’imaginaire, mais il se développe comme une immense hyperbole
qui dépasse ju squ’à l ’infini ce qui est vécu ou perçu pour le porter jusqu’à la
limite du pensé à l ’extrême m étaphore d ’une mythologie cosmique. D e telle
sorte que si constamment le Délirant fantastique se réfère (comme à la source
d ’information ou aux constats perceptifs de sa vérification) aux « phénomènes
psycho-sensoriels » (Pseudo-hallucinations, acoustico-verbales, Hallucinations
psychiques, Hallucinations cénesthésiques et corporelles, Pseudo-hallucinations
visuelles, etc.), ceux-ci n ’apparaissent ou plutôt ne transparaissent que sous
une épaisseur de délire verbal et imaginatif qui les submerge progressivement.
Comme nous l ’avons déjà souligné, le contenu même du délire fait éclater
alors sa forme hallucinatoire, c ’est-à-dire ce lien qui, sous forme d ’une référence
au monde des objets, contient encore (1) dans les voix entendues ou les sensa­
tions corporelles subies, la puissance d ’expression du Délire. Mais ces forces
brisent l ’encadrement qui les m aintenait seulement dans leur forme halluci-

Séolas et Baret dans un mémoire d ’une extrême importance, « L’évolution des Hal­
lucinations », Journal de psychologie normale et pathologique, 1913.
(1) Dans le sens de maintenir et de maîtriser.
852 PSYCHOSES CHRONIQUES HALLUCINATOIRES

natoire comme des fenêtres ouvertes sur l ’Inconscient. Dès lors q u ’éclate ce
cadre hallucinatoire la mégalomanie se donne libre cours et le Délire court
à sa fin. Peut-être faudrait-il ici dans ce cas que n ’avait pas explicitement prévu
Jaspers, parler d ’un processus métapsychotique pour bien m arquer que ce qui
distingue et définit cette espèce de Délire chronique, c’est qu’il fait éclater le
D élire hors du cadre des expériences et idées délirantes primaires pour se consti­
tuer en prodigieuse production secondaire, celle d ’un Délire qui s’engendre
lui-même, par lui-même, par l ’effet d ’une toute-puissance absolue du principe
de plaisir qui exige l ’infinité d ’un monde fantastique à côté d ’un monde débor­
dant le principe de réalité (1).
Ainsi, l ’Hallucination sous toutes ses formes, depuis le vécu des expériences
délirantes ju sq u’à l’irruption du syndrome d ’automatisme mental, des fausses

(1) M. Bleuler vient de publier un gros ouvrage (Die schizophrenen Geisteltörungen


int Lechte langjährigen Kranken im Familiengeschichten, Stuttgart, Thieme, 1972,
673 p.). Il a étudié, avec la méthode dont il a le secret, 208 Schizophrènes suivis
pendant plus de 20 ans. Comme j ’ai moi-même fait à peu près à la même époque
que lui la même expérience, sans prétendre l’avoir aussi rigoureusement chiffrée,
je me trouve d ’accord sur l’essentiel. Du point de vue qui nous occupe ici, cet essentiel
est le mouvement évolutif, le dynamisme que l ’on observe parfois après de longues
années chez les Schizophrènes. Il a bien raison de « casser » l’entité kraepelinienne
fondée sur un « facteur », un « noyau » essentiel : la « Verblödung » primitive et
constante. Comme je l’ai fait remarquer dans mon rapport à la réunion de Bonneval,
en 1957 (Évolution Psychiatrique, 1958), la Schizophrénie n ’est pas au début,
mais à la fin, c’est-à-dire qu’elle n ’est pas une maladie monolithique ou monosympto­
matique, elle est une résultante organo-dynamique de bien des facteurs (dont la pré­
disposition héréditaire, si elle n ’obéit pas manifestement aux lois de Mendel, n ’en
est pas moins évidente, comme le soulignent les minutieuses études familiales de
M. Bleuler). Or, la constitution de cette résultante implique tout à la fois que ce
« processus » soit une impuissance et un besoin, c’est-à-dire qu’il soit imposé par la
désorganisation plus ou moins complète et plus ou moins réversible de l’être psy­
chique, mais qu’elle soit aussi animée par l’intentionnalité de la personnalité du Schizo­
phrène.
Je suis, à cet égard, plus à l’aise que M. Bleuler pour suivre, connaître et éventuel­
lement prédire les phases successives de l’évolution des Schizophrènes, si ceux qu’il
appelle d ’un même mot sont, pour moi, des Psychotiques qui présentent des formes
de Délire structuralement variées (Délires systématisés, Délires autistiques, Délires
fantastiques). De telle sorte que dans le genre des Psychoses délirantes chroniques,
des mutations, des évolutions progressives ou régressives peuvent constamment,
sous diverses espèces, changer, se transformer et même régresser, c’est-à-dire guérir.
Tel est, en effet, le sens de l’exposé clinique que nous venons de faire des processus
des Délires chroniques, de ses structures, de ses mouvements qui nous éloignent
du cadre rigide des entités kraepeliniennes qu’Eugène Bleuler sut briser et dont
Manfred Bleuler nous montre (d’accord avec tous les cliniciens, cf. spécialement
les pages 275-285 de son livre, et principalement avec J. Wyrsch, L. Binswanger,
W. J anzarik et moi-même) que la réalité clinique qu’elles exprimaient est celle
d ’un mouvement, d ’une positivité irréductible à une pure, constante et fatale négativité.
TRANSFORMATIONS DÈS ESPÈCES DE DÉLIRE 853

perceptions et des interprétations qui constituent le noyau primaire des Psy­


choses délirantes chroniques jusqu’à leur forme « pseudo-hallucinatoire »
qui, dans les projections noético-affectives, les croyances systématiques et encore
davantage dans les faux souvenirs et les fabulations, constituent tous les signes
de l ’objectivation du Sujet — l’Hallucination nous apparaît-elle à la fin comme
elle s’est révélée à nous au commencement de cet ouvrage, c ’est-à-dire comme
cette fenêtre ouverte sur l ’Inconscient et la sphère pulsionnelle des désirs dont
les caractères dits spatiaux, sensoriels, interprétatifs, illusionnels, etc., sont des
attributs classiques mais contingents. C ’est le mouvement même du délire qui,
pour constituer son Monde, prend les formes les plus variées de ces troubles
psycho-sensoriels. Ceux-ci ne sont jamais que l ’indice de travail qui porte
le délire à se constituer en « manière-de-n’être-plus-au-monde » (schizophrénie),
de construire dans le monde de la réalité un système imaginaire (paranoïa), ou
de juxtaposer au monde de la réalité un monde infiniment absurde ou mer­
veilleux qui symbolise l’infinité du désir (Délire fantastique).
Les aspects cliniques des Hallucinations, leur mode d ’apparition, leurs
caractères sensoriels ou idéiques, le jugem ent q u ’elles impliquent, leurs combi­
naisons et leurs changements, leurs mille et mille facettes ne sont jam ais que
les reflets du travail du Délire chronique qui poursuit son destin, soit dans un
anéantissement de la réalité (Délires chroniques schizophréniques), soit en
l ’arrangeant (Délires systématiques), soit en la dom inant (Délires fantastiques)
pour trouver une solution à l ’impossible existence. L ’Hallucination sous toutes
ses formes et à tous ses degrés est l ’instrum ent de ce travail, l ’organe de cet
organisme qui naît et croît sous la poussée du Désir lequel, entendant triom pher
de la Réalité, se fait entendre dans et par la voix du Délire, dans et p ar le lan­
gage de l’Autre dans lequel s’aliène le Moi, soit dans un monde sans Sujet
ni objet (délire schizophrénique), soit dans un monde sans objet (délire systé­
matisé), soit dans un monde sans Sujet (délire fantastique). Telles sont en effet
les trois modalités de perception sans objet à percevoir, portées à leur plus
extrême puissance par le Délire.

*
* *

Quelques conclusions s’imposent au terme de cette étude des Psychoses


délirantes et hallucinatoires chroniques.
1° Il s’agit d ’espèces d ’un même genre et qui peuvent se transform er d ’une
espèce à l ’autre.
2° Toutes sont processuelles (c’est-à-dire des manifestations sur le plan
clinique) d ’une forme de désorganisation du corps psychique en tant q u ’il
constitue l ’être conscient, en tant q u ’il est le Moi législateur du système de la
réalité et de l ’unité de sa propre personne.
3° Mais le processus psychotique, pour « négatif » q u ’il soit dans sa nature,
libère les forces de l ’inconscient. Il a lui-même un pouvoir dynamogénique qui
donne son sens au Délire. ,
854 PSYCHOSES CHRONIQUES HALLUCINATOIRES

4° Dans une telle perspective organo-dynamique, les psychoses, même les


plus graves et les plus chroniques, ne peuvent pas, ne'doivent jam ais être consi­
dérées comme fatalement irréversibles. C ’est en connaissant et suivant le travail
du délire qui indexe si exactement l ’activité hallucinatoire, que l ’on peut et que
l'o n doit en évaluer et en modifier le cours, sans se laisser aller à trop d ’illusions
faciles et en prenant conscience de la gravité — de la réalité — de ces maladies
de la réalité.

*
* *

N O T IC E B IB L IO G R A P H IQ U E

Les références bibliographiques se trouvent pour ce qui concerne de 1950 à 1970


dans la bibliographie générale sur les Hallucinations à la fin du volume.
De par ailleurs, il est impossible d ’indiquer les ouvrages, même en ne signalant
que les plus importants, traitant des rapports du délire et des Hallucinations, car
on peut dire que presque tous les travaux ou livres de psychopathologie de psychia­
trie clinique visent constamment ce problème.
Le lecteur se montrera particulièrement attentif à toutes les références à la Psy­
chiatrie française et allemande dans le paragraphe initial de ce chapitre et dans ses
diverses parties « historiques ».
C H APITRE I I I

LES HALLUCINATIONS DANS LES NÉVROSES

L ’Hallucination étant particulièrement fréquente dans les Délires chro­


niques comme nous venons de le voir, une sorte de synonymie s’est établie
dans la tradition psychiatrique entre Psychose et Hallucination. Mais s’il est
exact, comme nous essayons de le démontrer dans cet ouvrage, que l’Hallu­
cination n ’est pas un phénomène simple (puisqu’il correspond à toute une
gamme de troubles ayant des structures dynamiques différentes) puisqu’elle
peut ne pas être ou être diversement délirante, le problème que nous devons
envisager revient à se demander ce qui sépare ou ce qui apparente Hallucina­
tion, Délire et Névrose, compte tenu de leur diversité structurale.
Envisagé dans sa généralité, ce problème est évidemment difficile à résoudre,
car lorsque nous songeons à tous ces « borderlines », à ces cas « atypiques »,
à ces « cas-limites » qui si souvent rapprochent Schizophrénie et Névrose,
Paranoïa et Névrose, Mélancolie et Névrose (pour ne parler que des problèmes
cliniques les plus considérables que nous rencontrons tous les jours), nous
sommes bien embarrassés pour distinguer clairement le Délire hallucinatoire
dans les psychoses des projections des phantasmes dans les Névroses. Et, dès
lors, le clinicien est bien souvent obligé de reconnaître q u ’il y a quelque chose
de commun entre ces structures. Mais pour aborder ce difficile problème nous
devons d ’abord le poser d ’abord là où il est, c ’est-à-dire dans la définition
même du concept de Névrose.

A. — DIFFÉRENCES ENTRE NÉVROSES ET PSYCHOSES

D ’un point de vue classique, on distingue les Psychoses des Névroses


(ou Psychonévroses) selon des critères vagues (bénignité, absence de délire,
adaptation possible aux conditions sociales, etc.) ou des différences plus pro­
fondes (psychogenèse et indication psychothérapique) (1).

(1) J ’ai examiné ce problème dans mon travail Névroses et Psychoses (Acta Psycho-
therapeutica, 1964,1, pp. 193-210), puis dans mon livre La Conscience, et enfin, tout
récemment au Colloque du XIIIe*Arrondissement, Paris, 1972.
856 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

Avec Freud et les longs développements théoriques et pratiques de la


Psychanalyse, on a assisté à une sép aratio n 'd ’abord radicale de ces deux
grands groupes de maladies mentales, tout simplement parce q u ’en dépendait
l ’indication d ’une cure psychanalytique (préoccupation qui paraît aux disciples
de Freud paradoxalement, mais largement, dépassée...). Nous allons donc
rappeler quelles sont les principales différences qui séparent Névroses et
Psychoses d ’après Freud. Tout d ’abord, bien sûr, c ’est le refoulement dans
l'Inconscient (Verdrängung) de la scène traum atique, puis des phantasmes
libidinaux originaires qui a représenté le mécanisme névrotique et donné son
sens latent aux manifestations névrotiques. Il est bien évident que si la Névrose
se définit p ar le refoulement du Ça, et plus généralement de l’Inconscient,
tout être humain qui refoule son Inconscient est névrosé, ce qui implique
q u ’il n ’y a pas de différence entre le norm al et le pathologique. P our nous qui
considérons avec G. Canguilhem (1942) ou, mieux, comme Fr. Duyckaerts (1954)
q u ’à l ’idée de « norme » doit se substituer l’idée de « normativité » (conformes
non à une moyenne, c ’est-à-dire à une sorte de médiocrité conditionnée, mais
à une finalité personnelle), pour nous, nous ne pouvons nous contenter d ’une
définition de la névrose qui, somme toute, divise l’humanité en névrosés
(ceux qui refoulent l ’Inconscient) et en psychotiques (ceux dont la névrose
est décompensée).
L ’idée de définir la névrose par les fortes défenses du M oi (1) la vide de
toute la réalité que constitue la force du Moi, la structuration de l ’être conscient.
L ’idée de définir la névrose p ar la régression au « stade génital » et par la
fixation à un des lieux ou à une quelconque figure de la « triangulation œdi­
pienne » nous paraît à la fois juste, mais incomplète. C ar s’il est bien vrai
que le névrosé est, reste ou revient « accroché » à quelque avatar de son déve­
loppement libidinal, il est tout aussi vrai que tous les hommes passent par les
mêmes vicissitudes de leur identité et de leur idéal de soi. Aussi, G. Deleuze
et F. G uattari (1972) ont beau jeu de se gausser de ces dérisoires et génitoires
reproductions. C ’est, en effet, plus profond q u ’il faut aller (et plutôt avec
Freud dans sa notion — n ’en déplaise à ceux qui la récusent — de « Realitâs-
verlust » que dans les entrailles des « machines désirantes », ces molinettes
à fabriquer du schizo-génie).

(1) C’est en effet une étrange conception de la névrose que se font tant de Psy­
chiatres influencés par certains théoriciens de la Psychanalyse quand ils définissent
celle-ci comme une défense (et, ajoutent-ils, réussie) contre la psychose. Cela revient
à dire, en effet, que tous les hommes sont névrosés pour être tous menacés par les
forces de l ’Inconscient contre lesquelles lutte le « pauvre Moi ». Et plus celui-ci serait
fort et bardé de défenses, plus il serait névrotique... Il suffit, pour ne pas s’abandonner
à cette illusion, de ne pas oublier qu’il y a un fonctionnement normal et normatif
de « l’appareil psychique ». De telle sorte que c’est la défaillance de l’Ego conscient
et non pas la force de ses défenses qui le fait tomber dans la Psychose. Un névrosé
n ’est pas un homme qui se défend bien contre la Psychose, mais qui, au contraire,
s’en défend mal et déjà se laisse envahir par elle.
NÉVROSES ET PSYCHOSES 857

Toutes les analyses freudiennes ou phénoménologiques du monde de la


névrose le saisissent, en tout cas comme un monde qui, à l’inverse du monde
délirant, n ’objective pas le Sujet (ne l’aliène pas), mais subjective jusque dans
son Inconscient ce que le Sujet est d ’autre que lui-même, cette part de lui-même
qui échappe à sa propriété (son corps et le « corpus » de son altérité inconsciente).
La Névrose et la Psychose décrivent autour de la position même de la réalité
des figures en quelque sorte opposées, mais leur symétrie même entraîne leur
mouvement dans une démarche commune dont l ’Hallucination est pour ainsi
dire l ’enjeu. Le délirant fait entrer par la voie de ses sens le monde des objets
dans sa propre personne; le névrosé tient de ce qui, en lui, lui échappe pour
un objet d ’angoisse. La perception sans objet, de ce fait, change pour ainsi
dire de sens; car si le délirant, au mépris de la loi de la réalité perçoit l ’objet
de son désir, le névrosé le projette dans ses phantasmes incoercibles.
L’Inconscient constitué comme un monde interne où s’articulent les
désirs et ses « choix objectaux » primaires et la loi de ses interdictions
« archaïques », cette configuration de forces ou de lieux où circulent et se dis­
tribuent les formes embryonnaires de la libido, cet Inconscient est bien le
dénominateur commun de toutes les maladies mentales dans les symptômes
desquelles il entre pour se manifester toujours certes, mais diversement. Une
chose est, en effet, de projeter ce monde interne dans l ’objectivation d ’un monde
délirant et hallucinatoire ; autre chose est d ’en éprouver la force compulsion-
nelle ou de se complaire, en s’y abandonnant cc inconsciemment » à la satis­
faction de ses exigences sur le registre de l’imaginaire ou dans la conversion
somatique. Dans les deux cas (névrose obsessionnelle ou hystérie) le névrosé
se distingue du délirant psychotique en ce q u ’il se trom pe lui-même sans
jam ais trom per ni lui, ni les autres complètement, soit que sa technique d ’éro­
tisation de l’angoisse engendre seulement des phénomènes compulsionnels,
soit que la conscience de son angoisse morale sur le plan physique produise
des symptômes et des manifestations qui demeurent dans leur structure un
simulacre entre les parenthèses du « comme si » qui est comme l ’alibi de son
aliénation. Alibi et non pas seulement défense, idée qui considéra la Névrose,
non comme une maladie mais comme une prophylaxie, sinon une gué­
rison.

B. — ANALOGIES ENTRE NÉVROSES ET PSYCHOSES

Plus on a approfondi la structure des Psychoses (cf. le livre récent de


A. de Waelhens, 1972) et plus l ’idée d ’une « Verleugnung » (reniement ou renon­
cement), d ’une « Verwerfung » (forclusion ou récusation) de la réalité en a
paru être l’essentiel de cette régression (ou fixation) narcissique, puisqu’elle
rend impossible tout « refoulement prim itif ». Mais si la Psychose est une
maladie de la réalité, une invalidité de la réalité, Freud (1924) a montré q u ’il
y a aussi dans la Névrose une altération de la réalité, en ce sens q u ’elle s’ordonne
858 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

une scission, un clivage (Spaltung) du Moi qui investit sur un mode symbolique
un morceau de réalité (ein Stück der Realität), he fétichisme comme la phobie
correspondent à de tels mécanismes. Autrement dit, Freud se rapproche
de P. Janet et de Bleuler (En même temps, d ’ailleurs, que du point de vue
psychothérapique, l’indication des cures analytiques profondément modifiées
rapprochait encore les Névroses des grandes Psychoses narcissiques). Si la
névrose n ’apparaît pas altérer la réalité comme on le répète sans cesse, elle va
à la fois plus loin et moins loin que la Psychose. Moins loin, car elle n ’atteint
la réalité que sous sa forme la plus problématique, celle du Sujet. Plus loin,
car elle adultère radicalement le système des valeurs de l ’homme, sa liberté.
Cela nous explique deux choses, ou si l ’on veut, cela nous permet de sur­
m onter deux apories qui constituent le fond du problème. La première, c’est
que la clinique des névroses va nous faire apparaître ce quelque chose qui
sera toujours semblable à l ’Hallucination du Délirant sans toutefois se confon­
dre avec sa manière de n ’être plus au monde. D ’où la nécessité d ’analyser le
sens même de l ’angoisse contre laquelle le Sujet lutte en faisant de son existence
un martyre ou une duperie. — La seconde, c ’est que le théoricien se croira tou­
jours fondé à voir avec Mélanie Klein dans la névrose une défense contre la
psychose, comme si quelqu’un dont le Moi par sa fonction même reste capable
de ne pas succomber à la tentation d ’établir son monde sur le principe de plaisir
et ses dérivés, était déjà un Moi aliéné du seul fait que son aliénation serait
chez lui comme chez tous les hommes, virtuelle. Le névrosé est déjà struc­
turalem ent engagé dans l ’aliénation de sa personne morale, en ce sens q u ’en
lui le problème éthique, devenu affreusement insoluble, ne peut se résoudre
que dans la production de symptômes et d ’artifices.
Nous en avons assez dit pour comprendre tout à la fois que l’Hallucination
projette son ombre sur les névroses et q u ’elle n ’est chez le névrosé que l ’ombre
d ’elle-même pour n ’être justem ent perçue que comme l ’ombre d ’un objet. D ’où
les caractères « pseudo-hallucinatoires », ou « représentatifs » ou « imaginatifs »
que les Classiques ont toujours reconnus aux « Hallucinations » (toujours en
effet entre ces guillemets) des névrosés (1). Mais nous devons aller plus loin en
m ontrant que ces Pseudo-hallucinations elles-mêmes se meuvent, ou plus
exactement se jouent à un niveau d ’irréalité qui pour n ’être pas celui de la
« fausse réalité » du Délire (même quand celui-ci affecte sa forme « pseudo­
hallucinatoire ») ne cesse pas pourtant d ’apparaître sur le plan des objets
imaginaires. Les Pseudo-hallucinations dans des névroses ne sont pas, en effet,
identiques aux Pseudo-hallucinations des délirants. C ar les Pseudo-hallucina­
tions des Délirants, si elles paraissent fausses parce q u ’elles ne vont pas jusqu’à
la perception (sensorielle) des objets, n ’en accomplissent pas moins leur tâche

(1) Beaucoup tiennent pour fréquentes des « Pseudo-hallucinations », sinon des


Hallucinations (mais nous savons ce que « vaut l’aune de la distance qui les sépare »),
et H. U. Ziolko (1970) n ’hésitait pas récemment à décompter chez 69 névrosés
82 % d'Hallucinations !
LES PHÉNOMÈNES HALLUCINO-NÉVROTIQUES 859

constitutive en posant une irréelle « réalité » absolue, celle p ar exemple d ’une


fabrication de pensées ou d ’un viol à distance (ou p ar des fluides) ; tandis que
les formes hallucinatoires des névroses travaillent seulement à fournir aux
névrosés l’objet de leur angoisse ou à fournir des objets à leur satisfaction
imaginaire : les phantasm es de leur angoisse originaire et les représentations
symboliques de leur désir.
Cela revient à dire que pour résoudre ce difficile problème c ’est à une analyse
structurale du sens et de la forme des symptômes q u ’il faut recourir sans se lais­
ser entraîner p ar la seule intentionnalité du désir inconscient qui, lui, est le
m oteur commun des délires, des Hallucinations, des obsessions ou des idées
fixes hystériques. L ’Hallucination dans la névrose va, dès lors, nous apparaître
comme elle est, la fausse Hallucination p ar excellence (relativement au concept
classique de l ’Hallucination), celle qui malgré tous les attributs sensoriels q u ’elle
peut présenter ne peut jam ais être dans la névrose q u ’un produit falsifié par
l’art de se tromper. C ’est précisément lorsque le clinicien saisit le sens de ce
contre-sens q u ’il dit du névrosé qui halluciné q u ’il n ’est pas halluciné bien sûr,
mais plus encore, q u ’il ne paraît halluciner q u ’en trom pant les autres en se
trom pant lui-même. E t c ’est pointant dans ce deuxième degré de l ’erreur
(par quoi l ’erreur est moins radicale et absolue) que réside l ’essence du
phénomène généralement désigné comme pseudo-hallucinatoire q u ’est l ’Hallu­
cination du névrosé. Celle-ci entre précisément dans les symptômes mêmes de
la névrose, non pas comme une idée délirante ou une Hallucination délirante,
mais comme un délire et une Hallucination incomplète, mais engendrant une
réalité deux fois fausse pour n ’être, ni une cc réalité », ni une « fausse réalité »;
car si la projection hallucinatoire du névrosé se présente dans le champ de
l’artificialité (comme lieu d ’Hallucination du délirant), ce n ’est pas comme
dans le cas des Éidolies par un excès et une incongruité de la sensorialité mais
par sa forme purement phantasmique (1).

(1) Si à l’inverse des Psychiatres classiques les Psychanalystes sont plus enclins
à tenir compte de l ’Hallucination du névrosé (pour autant qu’elle manifeste une régres­
sion vers la satisfaction hallucinatoire du désir du nouveau-né), c’est précisément
parce qu’ils sont plus indifférents aux structures formelles qui interdisent de ne voir
dans la psychose qu’une névrose qui s’est « décompensée », et qu’ils voient inver­
sement dans l ’Hallucination du névrosé le prototype même de l’Hallucination du
délirant.
LES HALLUCINATIONS
DANS LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE
ET LES PHOBIES

Nous allons ici grouper les Obsessions et les Phobies, car malgré leur struc­
ture différente (pensée compulsionnelle et hystérie d ’angoisse) il s’agit de formes
de névroses qui se ressemblent par le fait même q u ’elles sont en rapport direct ou
indirect avec l ’angoisse vécue : la phobie est, comme on la définit classiquement,
une « crainte systématique », un tabou ayant un objet bien défini — tandis
que l ’obsession, plus compliqué, consiste à déplacer et à entretenir sur le plan
des conduites magiques, l ’angoisse. « Se faire peur » (phobie) ou « se m arty­
riser » (obsession) sont des conduites névrotiques qui sont en rapport avec les
mêmes m otivations anxiogènes inconscientes, même si elles se projettent dans le
contenu manifeste du tableau clinique sous forme d ’expression symbolique de
l ’angoisse ou de stratégie des défenses contre l ’angoisse. Dans les deux cas,
l ’imaginaire objective le conflit inconscient, la névrose étant le processus même
de fabrication des fa u x objets q u ’exige l ’angoisse du névrosé.

R a p p e l h isto riq u e.

C ’est bien dans ce sens que M orel (1866) parlait de « Délire ém otif »
pour mettre l ’accent sur le trouble affectif fondamental, et que Wille (1881),
Séglas (1892), Friedman (1903) se firent les défenseurs de la nature affective
de ces phénomènes. Par contre, à cette même époque la Psychiatrie classique
s ’intéressant spécialement « à la nature intellectuelle » des délires systématisés
tenait les idées obsédantes pour des idées fixes ou prévalentes et, naturel­
lement, les rapprochait de la Paranoïa reductoria (Morselli, 1885) ; tandis
que Hack Tuke (1894) parlait d ’ « imperatives ideas », Tam burini d ’idées
incoercibles ou que W emicke les désignait comme « idées autochtones »,
tous ces auteurs m ettant ainsi l ’accent sur le caractère pour ainsi dire « mono­
maniaque » de l ’idée obsédante considérée, somme toute, comme un « délire
abortif » (Meynert, 1877). Mais c ’est surtout Westphal (1877) qui se fit le
malheureux défenseur de cette théorie « intellectualiste ». Peu à peu cependant
s’imposa la thèse de la nature essentiellement affective de ces phénomènes.
Faut-il rappeler que pour Mickle (1896) ils étaient caractérisés par les « trois D »:
Doubt, Dread, Deed, qui mettaient en évidence les structures dynamiques
du doute, de la crainte et de l ’action? En France, A. Pitres et E. Régis, dans
HALLUCINATIONS — OBSESSIONS — PHOBIES 861

leur ouvrage classique (Les obsessions et les impulsions, 1902) se firent les cham ­
pions de la genèse affective de ces phénomènes névrotiques. Rappelons leur
définition, car elle permet précisément de lier dans leur aspect hallucinatoire
les idées obsédantes et les phobies : « L ’obsession est un syndrome mental
« caractérisé par l ’apparition involontaire ou anxieuse dans la conscience de
« sentiments et de pensées parasites qui tendent à s’imposer au Moi, évoluant
« à côté de lui malgré ses efforts pour les repousser, et créant comme une disso-
« d atio n psychique dont le dernier terme est le dédoublement de la personnalité ».
Ce développement incoercible et parasitaire du système idéo-affectif devait
nécessairement poser le problème de ses rapports avec le Délire systématisé
pour autant q u ’il constituait dans le cadre de la paranoïa kraepelinienne un
type de délire chronique, et plus tard le problème de ses rapports avec la schizo­
phrénie pour autant q u ’il aboutissait à une dissociation psychique.
Mais le destin de la névrose obsessionnelle et des phobies ne devait pas être
compromis par les menaces nosographiques qui s’exerçaient sur ses frontières,
et avec les travaux de Freud sur la névrose obsessionnelle et la phobie ces m oda­
lités typiques de névrose devaient être universellement reconnues.
Si nous insistons sur ces origines du concept, c ’est que d ’emblée il pose
le problème de ses rapports avec le Délire et les Hallucinations. A cet égard,
la diversité des opinions des auteurs est intéressante à souligner. Pour J.-P. Fal-
ret et M agnan, l ’obsession ne passait jamais, ni au Délire, ni à l ’Hallucination.
Par contre, soit parce q u ’ils soutenaient la thèse intellectualiste (Westphal),
soit parce q u ’ils réduisaient obsessions et idées prévalentes à un même processus
mécanique (Tamburini, Buccola), soit parce q u ’ils ramenaient l’obsession et
l ’Hallucination à un même phénomène affectif (Séglas, F. Raymond,
F. L. Arnaud, A. Pitres et E. Régis et plus tard H. Claude), soit encore parce
q u ’ils leur reconnaissaient un trouble commun (P. Janet), beaucoup d ’auteurs
ont souligné la possibilité, sinon la fréquence, de la transform ation ou de la
progression de l ’obsession vers l ’Hallucination.
On trouvera un exposé complet de ces divergences d ’opinions dans notre
article publié avec H. Claude (1). D ans cet article, soucieux de rapprocher
l ’Hallucination du Délire et de l ’obsession, comme pour mieux faire saisir leur
mécanisme affectif, somme toute, leur psychogenèse, nous m ontrions que
l ’obsession assez fréquemment em pruntait la forme hallucinatoire q u ’elle tire
de la force même des affects q u ’elle projette... Par contre, G. C. Reda et
E. Paretti (1958) ont, comme de coutume, contesté le caractère « vraiment hallu­
cinatoire » de ces phénomènes. L ’essentiel pour nous est ici de m ontrer que le
problème se pose souvent mais q u ’il ne peut être résolu que par un approfon­
dissement de la structure du Délire et des Névroses obsessionnelles.

(1) H. Claude et Henri E y, Hallucinations, Pseudo-Hallucinations et Obsessions,


in Ann. Méd.-Psycho., octobre 1932.
862 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

L a s tr u c tu r e n é v ro tiq u e obsessionnelle e t p h o b iq u e
e t la fo n c tio n d u réel.

Que nous nous référions aux longues analyses de P. Janet sur les
altérations psychasthéniques des sentiments du réel, ou aux analyses, d ’u n style
phénoménologique, de von Gebsattel, ou plus simplement à ce que la
clinique nous montre chaque jour, il est bien évident que c’est sur le registre
de l ’imaginaire que se meuvent la névrose compulsionnelle (obsession) et
l ’hystérie d ’angoisse (phobies). D ans la névrose obsessionnelle, comme l ’a
si bien m ontré S. Leclaire (1), le doute constitue comme un halo d ’ombre
qui est l ’atmosphère propre au défaut d ’engagement et de sécurité de l ’obsédé.
Il flotte dans un monde symbolique et spécifiquement verbal placé, tout entier
et indéfiniment, sur le registre de l ’interrogation. C ’est ce que souligne éga­
lement un travail de H. Feldman (2) qui, lui, à propos des phobies note
les dimensions imaginaires de la situation phobique. Tous les sentiments
que Janet a si longuement étudiés (sentiments et conduites de l ’irréel, d ’étran­
geté, de vide et du vertige, etc.) participent de cette atmosphère où l ’obsédé
psychasthénique flotte comme dans son milieu artificiel. Une telle évidence
s’impose même aux yeux des observateurs les moins enclins aux analyses
phénoménologiques ou psychanalytiques (cf. par exemple P. Marchais (3)
pour qui l ’obsession est un mode imagé de penser). Même quand la phobie
paraît si étrangement partielle, que la peur ne s’attache q u ’à un objet —
et souvent précisément « dérisoire » ou « enfantin » — elle communique avec
un monde d ’images ou de phantasmes qui la diluent dans l ’existence. Elle
occupe ainsi le monde du phobique jusqu’à l ’infini de son horizon (forme
obsessionnelle pantophobique) ou seulement en quelque point de son centre
(phobie systématique). Le monde extérieur recule (il est refoulé ou désinvesti),
comme pour accueillir cet imaginaire que le névrosé produit, soit pour s’obli­
ger à avoir peur, soit pour entretenir par son existence indéfinie le réseau inex­
tricable de ses jeux de miroir, de ricochets ou de cascades infinies où se volatilise
sans fin, sans trêve ni merci l’angoisse dont il a le mortel besoin.
A utant dire que dans cette structure d ’irréalité où son existence est condam­
née à vivre, ou plutôt à mourir, l’objet de ses phobies ou de ses idées obsédantes,
et to u t le contexte de phantasmes que fait lever à chaque instant sa perpétuelle et
haletante alerte, l ’obsédé dans le désert de cette réalité se fait apparaître les
mots, les idées et les choses qui sont comme les instruments de son supplice

(1) Leclaire (S.), La fonction imaginaire du doute dans la névrose obsession­


nelle. Entretiens Psychiatriques, 1955, 4, p. 193-220.
(2) F eldman (H.), Situationsanalyse des Zwangbefürchtung (Phobies). Arch. f .
Psych., 1967, 209, p. 53-78.
(3) Marchais (P.), Du rôle de l ’image dans la névrose obsessionnelle. Ann. Méd.
Psycho. 1966,1, p. 103-110.
HALLUCINATIONS — OBSESSIONS — PHOBIES 863

et à la seule condition de réserver entre eux et lui la distance d ’un espace ima­
ginaire proprem ent obsessionnel. Car, bien sûr, ce qui porte à la puissance hallu­
cinatoire l’idée fixe ou l ’obsession, ce n ’est pas comme les Classiques l ’imagi­
naient la force de l ’idée, ou comme les Psychanalystes l ’interprètent la force
refoulée du désir, mais la modalité même de constitution d ’une atmosphère
existentielle qui se tient comme dans l’entre-deux proprem ent hallucinatoire du
réel et de l’imaginaire, dans l’espace phantasm ique d ’un monde livré aux tour­
ments d ’une stérilité absolue, et dont la « fixité des idées et les émergences de
l ’Inconscient » sont fatalement les objets crépusculaires.
E t c ’est bien ainsi que devant le Psychiatre ou à côté du Psychanalyste
le névrosé obsédé ou phobique livre ses obsessions ou ses phobies sans cesser
de se livrer lui-même à la magie noire et hallucinante des objets compulsionnels.
Ceux-ci s’imposent à lui dans les jeux interdits ou sévèrement prescrits des
phantasmes auxquels il ne peut échapper q u ’en se soum ettant plus encore à leur
contrainte, cette « contrainte p ar corps » qui le soustrait à sa liberté comme à la
réalité du monde. Comme Freud le notait (1924), la perte de la réalité est
comme la fin vers laquelle court le névrosé, comme si effectivement elle n ’était
là seulement que comme une sorte d ’idéal sans fin et non point comme la
rupture immédiate et consommée que « réalise » le schizophrène avec la réalité
q u ’il fuit. C ar tel est, en effet, le mouvement de la névrose obsessionnelle ou de
l ’hystérie d ’angoisse qu’il tend à s’étendre dans et par la recherche perpé­
tuelle, active et renouvelée de cette fin qui exige une véritable stratégie sans fin :
ce siège que l’obsédé se fait à lui-même, q u ’il pose à l’intérieur même de sa
propre citadelle.
Tel est le milieu existentiel que, comme l ’araignée sa toile, l ’obsédé sécrète
sur le plan de l ’imaginaire et dans lequel il s’englue. C ’est dans ce monde que
les « objets » de ses obsessions deviennent des perceptions sans objet, mais
aussi sans réalité. Ainsi, l ’émergence de l ’imaginaire a, répétons-le, dans
la névrose obsessionnelle et phobique, une structure hallucino-névrotique essen­
tiellement « pseudo-hallucinatoire » qui se meut dans l’atmosphère du doute
et de l’artifice, mais aussi — est-il besoin de le souligner — dans une forme de
factice radicalement différente de celle des illusions éidoliques.

D e sc rip tio n clin iq u e des p h é n o m è n e s hallucinatoires,


des obsessions e t des p h o b ies.

Le caractère incoercible, parasite, im portun de tous les phénomènes obses­


sionnels et phobiques les prédispose donc et pour ainsi dire nécessairement
à être vécus comme des perceptions ou des images qui s’imposent comme la
contrainte q u ’exerce sur le Sujet l ’objet de l ’obsession. Soit en effet que cet
« objet » soit involontairement désiré, c ’est-à-dire n ’apparaisse que malgré le
Sujet mais irrésistiblement, car, craint ou interdit, il est soumis à la force attrac­
tive ou répulsive du vertige et de la peur, c’est toujours en tant qu’opposé,
à soi que le contenu de l ’obsession entre dans l’existence comme l ’objet contre
864 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

lutte le sujet. L’obsession a toujours la configuration d ’un conflit. Obsession


et phobie tirent autant de force du plaisir défendu que du danger désiré
de par l ’ambiguïté même des forces incessamment opposées qui tout à la fois
exaltent le désir et la répulsion de l ’objet phobique ou obsessionnel. De sorte que
toutes les observations des névroses obsessionnelles ou d ’hystérie d ’angoisse se
manifestent par ces phénomènes qui ont précisément la qualité « hallucinatoire »
du désir et de la crainte. Le plus souvent, c’est sous la forme d ’une représentation,
d ’un phantasm e vu dans l ’imagination ou systématiquement pensé, ou encore
magiquement et incoerciblement présente que se présentent en se représentant
tous les phénomènes obsédants ou tous les objets tabous et terrifiants. Nous
n ’en finirions pas de rappeler ici les formes infinies de ces apparitions de
l ’objet obsessionnel, de ses manifestations fulgurantes ou lancinantes, de ses
rebondissements, substitutions, oscillations, symétries indéfiniment répétées et
multipliées. Nous devons cependant nous rapporter en nous remémorant quel­
ques travaux fondamentaux des grands Maîtres de la pathologie névrotique,
aux deux grandes catégories de symptômes phobiques et obsessionnels.

a ) Les phobies. Les phobies d ’objet ne sont justem ent des phobies que si
la peur engendrée par la perception ou la représentation vive de ce tabou-fétiche
est assez forte pour faire plus peur que la réalité q u ’il symbolise. C ar avoir
peur d ’un chien enragé ou d ’une pelote d ’épingles, c’est multiplier à l ’infini
la crainte naturelle q u ’inspire le danger de la rage ou la peur de se piquer;
c ’est gonfler la menace de tout ce q u ’elle représente symboliquement d ’autre.
Ce fait qui avait certainement échappé aux anciens auteurs a été admirablement
analysé par Freud, notam m ent à propos de ces phobies d ’objet que sont encore
les phobies d ’animaux. L ’histoire du petit Hans, celle de l’Homme aux rats
et celle de l'Homme aux loups sont avec tous leurs détails dans la mémoire
de tous les Psychiatres dignes de ce nom. Aussi nous contenterons-nous d ’en
rappeler ici l’essentiel (1).

Le petit H ans (1909) a eu pour ainsi dire deux analystes : Freud et son propre
père qui a fourni au Maître Psychanalyste tout le matériel sur lequel ensemble ils
ont travaillé. Hans déjà appelait sa phobie, sa bêtise. Cette bêtise consistait à avoir
peut d ’être mordu par un cheval blanc. A Gmunden, disait l ’enfant, il y avait un cheval
qui mordait. La vision du cheval apparaissait donc comme un souvenir, un imagi­
naire, mais plus fort que toute réalité perçue. Et lorsqu’un soir il alla rejoindre ses
parents dans leur lit, c’est, dit-il, qu’il y avait dans la chambre une grande girafe
chiffonnée, « et la girafe, dit-il, a crié que je lui avais enlevé la « chiffonée ». La « chif-
fonée était couchée par terre dans son phantasme et il l’a prise dans sa main. Elle
a cessé de crier et alors je me suis assis sur la girafe chiffonnée ». Il assure qu’il n ’a pas
rêvé mais pensé tout ça. Il eut peur un autre jour des voitures de déménagement et des
chevaux qui ont un mors dans la bouche. Le travail d ’interprétation a consisté à
retrouver le contexte de ce texte décousu et le sens de cette phobie pour des objets

(1) F reud (S.), Cinq Psychanalyses.


HALLUCINATIONS — OBSESSIONS — PHOBIES 865

insignifiants. C’est la situation œdipienne que manifeste son contenu, le cheval c’est
son père; la girafe chiffonnée, c’est sa mère, et c’est tout naturellement aux phantasmes
de ses « faire-pipi » et de ses « loumfs » (excréments) que se trouve liée l ’angoisse de la
castration. Réduit à ce schéma qui ampute toute l’analyse de ses incroyables richesses,
la chose pourrait paraître dérisoire si, depuis lors, des milliers d ’analyses n ’avaient
montré que la phobie plonge bien ses racines dans les plaisirs et les terreurs infantiles.
Mais nous retiendrons de cette scène primitive de la genèse psychanalytique que la
phobie de cet enfant, par la puissance interne de ses désirs refoulés, conférait à ses
phantasmes plus de réalité que toutes les réalités. Tout en demeurant, comme il
disait, une bêtise, la phobie dans sa configuration objeetale s’imposait pourtant à lui
comme la plus dure réalité. Le petit Hans, revu à l’âge de 19 ans, était un beau jeune
homme qui avait tout oublié de ses phantasmes et angoisses infantiles.

L ’H omme aux rats (1909) souffrait d ’obsessions (obsession-impulsion à se tran­


cher la gorge ; obsession de compter, de protéger, de douter). Survint un jour la grande
crainte obsédante qui s’empara de lui lorsqu’un officier avec qui il faisait les manœuvres
lui parla d ’un supplice oriental consistant à faire enfoncer des rats dans le rectum,
propos qu’il mêla dans ses « élucubrations cogitatives » à une histoire compliquée
d ’argent à rendre pour tenir son serment. Mais cette histoire inextricable fut préci­
sément élucidée par ce chef-d’œuvre de l ’orfèvrerie psychanalytique que fut l’interpré­
tation de ces terribles obsessions qui conduisit Freud en quelques séances à déchiffrer
l’énigme complexuelle (érotisme anal, symbolisme de l’argent, fixation au père, etc.).
Mais ce qui nous intéresse ici essentiellement, c’est l’analyse de la pensée compulsion-
nelle que ce cas donne à Freud l’occasion de développer. II y insiste sur la structure
superstitieuse ou magique de ce mode de pensée, et il ne manque pas de le souligner
que l’obsession se meut dans la sphère de l ’incertitude et du doute comme si la névrose
se servait de cette incertitude même pour retirer le patient de la réalité et le faire vivre
dans ce monde magique qu’il appelle l ’empire du doute et de la compulsion. « La
fonction de l ’incertitude (écrit Freud, p. 250 de la traduction française des « Cinq
Psychanalyses ») est une méthode dont le névrosé se sert pour se retirer de la réalité
et s’isoler du monde extérieur ». L’incertitude, en effet, compense par ses caprices
et ses violences la réalité perdue des actions. Et c’est bien ici qu’éclate avec évidence
ce que nous notions au début de ce chapitre. Les représentations obsédantes, les
phobies, même pour ne se présenter ou représenter dans la réalité psychique ou
symbolique, sont, certes et en quelque sorte, le contraire de l’Hallucination; mais
faisant de la réalité un phantasme, le seul qui puisse remplir le vide de l’existence,
elles fournissent au Sujet l ’obligation de ne percevoir plus qu’un monde peuplé
des objets de son angoisse, d ’institutionnaliser l’Hallucination comme signifiant
d ’une existence qui a perdu toute autre signification (1).

L’H omme aux loups (1918) fit une véritable « névrose infantile » (2). Le grand
intérêt de cette analyse merveilleuse est aussi dans l’emboîtement des formes

(1) Cf. le protocole du cas, in Rev. fi. de Psychanalyse, 1971, 475-526.


(2) « L ’homme aux loups » (qui vit je crois encore) fut repris en analyse d ’abord
par F reud quelques années après, puis bien longtemps ensuite par Mme R. M. Brun-
schwig. Il présentait alors une hypocondrie avec idées prévalentes de type paranoïaque.
A son tour, l ’analyse de R. M. Brunschwig a fait l ’objet d ’un très intéressant article
866 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

qu’implique sa structure. C’est, en effet, au cours de l’analyse que sont venus les
souvenirs des phantasmes infantiles et le fameux rêve des loups blancs qui renvoie
lui-même à un souvenir infantile de lecture du Petit Chaperon rouge et d ’un
conte Le loup et les sept chevreaux, puis enfin à un souvenir oublié de « scène
primitive » (le coït a tergo) de ses parents en passant par l’étrange Hallucination néga­
tive du doigt coupé qu’il avait vécue dans un rêve. Aucune observation n ’est peut-être
aussi démonstrative de cette continuité de la vie inconsciente qui, par ses ramifications
et ses stratifications, constitue l’histoire phantasmique des névroses, leur préhistoire,
leur archéologie. De telle sorte qu’il n ’est peut-être pas étonnant que dans ce cas
comme dans tant d ’autres, malgré le travail psychanalytique le mieux fait du monde,
les arborescences de ce noyau d ’imaginaire aient pu ultérieurement pousser leurs
rejetons et cela — comme nous y insisterons plus loin — jusqu’aux confins du Délire.

Pour ne point séparer, dans la collection des chefs-d’œuvre, Janet de Freud,


il faut bien que nous nous remémorions aussi le fameux cas de Madeleine
(D e l ’angoisse à l ’extase) :

M adeleine aurait eu dès l’âge de 9 ans des visions et des impressions de surnatu­
rel, mais, dit Janet, il semble qu’il y ait dans ses « souvenirs » un efFet de délire rétros­
pectif. Très aimée, très douce, de faible santé, elle était un « cœur simple », très sage,
très pieuse. Au moment de sa première communion, son journal exprime sa joie et elle
se voue à l ’amour de Dieu : « Sans cesse il pense à moi comme je pense à lui. Je veux
un entretien avec lui continuellement ! » A partir de l ’âge de 11 ans, elle présenta des
crises d ’engourdissement et de « véritables crises d ’extase », d ’« immobilité heureuse ».
Après la puberté se sont développées des idées obsédantes (scrupules, obsession de
propreté et de pureté).
Elle quitta brusquement sa famille et se rendit en Allemagne pour se placer comme
institutrice, puis revient en France pour y exercer de misérables métiers en prenant
soin d ’échapper aux recherches de sa famille. Son existence de pauvre fille lui valut
des démêlés avec la police. Arrêtée à Paris, elle déclara s’appeler Madeleine Le Bouc,
car elle avait choisi ce nom en se considérant comme l ’amante du Christ et le bouc
émissaire des péchés du Monde. Et à 23 ans, elle fut envoyée à Saint-Lazare. Ces
tribulations la troublèrent peu. Elle soigna pendant six mois une vieille femme can­
céreuse et qui présentait des troubles mentaux. Pendant toute cette première partie
de sa vie, les troubles névropathiques de sa jeunesse avaient beaucoup diminué.
Vers l’âge de 37 ans, commencèrent des « accidents bizarres » ; troubles fonction­
nels divers, troubles de la marche, contractures, etc. Elle entra alors à la Salpêtrière
et devint l ’objet de longues et minutieuses observations de Janet. En suivant le cours
de sa vie, celui-ci classa ses observations en « cinq états principaux » : un état M’équi­
libre qui est devenu presque constant à la fin de sa vie ; — un état de consolation qui
était « l ’état le plus remarquable » et capable en s’accentuant de parvenir à l’extase ;

de S. Leclaire (La Psychanalyse, 1958, 4, pp. 85-110). La grande discussion à la


Société psychanalytique de Paris sur « Analyse terminée et Analyse interminable »
(1966) dont les Comptes rendus ont été publiés dans la Revue fr. de Psychanal., 1968)
est d ’un particulier intérêt par sa référence à ce cas célèbre.
HALLUCINATIONS — OBSESSIONS — PHOBIES 867

— un état de torture avec agitation et douleur morale ; — un état de sécheresse avec


des sentiments très réduits et même supprimés ; — et enfin un état de tentation qui
était surtout un état d ’obsession, d ’interrogation et de doute. Ce sont tous ces états
dont la description forme la matière du premier volume de l ’ouvrage (527 pages !)-
Pendant les périodes d ’extase, « Madeleine, dit Janet (p. 82), semble bien avoir
des Hallucinations auditives et visuelles ». « J ’ai la possibilité, dit-elle », de me rendre
« en esprit où je voudrais être, et je vois tout comme si j ’y étais réellement. Je regrettais
« de ne pas assister au service à Notre-Dame pour la mort du Pape, et j ’ai vu toute
« la cérémonie, mieux que si j ’avais été mal placée dans la cathédrale ». Elle a aussi
des visions télépathiques au moment de la mort des gens. Ainsi ayant eu beaucoup
d ’affection pour une vieille servante, Julie, une nuit elle la vit comme à distance. Elle
sentit qu’elle lui prenait les mains, qu’elle l’embrassait et toutes deux pleuraient :
« Dans son étreinte, j ’ai ressenti une très vive émotion qui a continué lorsque, subi-
« tement, la vision a disparu. Il me semblait, ajoute-t-elle, que j ’étais éveillée quand
« j ’ai eu cette vision ». Le récit des voix qu’elle entend dans ces périodes de conso­
lation et d ’extase sont, tantôt des paroles divines ou pieuses, tantôt des récits naïfs
ou poétiques. Elle s’est sentie aussi transformée en Jésus, unie à lui sur la croix. P. Janet
reproduit (p. 90-92) un long récit d ’une véritable crise extatique au cours de laquelle
Madeleine « se figurait placée dans une armoire qui est l’intérieur de la Vierge ».
Et dans le « laboratoire de la Salpêtrière », Madeleine et Pierre Janet ont collaboré
au déroulement de scènes extatiques, à l’accomplissement « des métamorphoses
de rêve, de tous les symbolismes et de toutes les comédies par changement d ’attitude ».
Ce théâtralisme naturellement érotique dans certaines « séquences » montre jusqu’à
quel point P. Janet — plus près de Freud que de Breuer — pouvait tolérer les assauts
libidinaux de la névrose, assauts qu’il sut aussi bien que Freud maîtriser et utiliser
dans la psychothérapie de Madeleine (1).

Un autre chapitre des analyses et descriptions de la névrose de Madeleine mérite


une particulière attention, c ’est celui que P. Janet consacre aux croyances dans la
réalité et au « délire psychasthénique », c’est-à-dire à la constitution de toute une
gamme de quasi-réalités qui indexent en quelque sorte les oscillations de la « tension
psychologique ». L ’apparition des Hallucinations et les conduites relatives à l’imagi­
naire doivent être, nous dit-il, interprétées dans la hiérarchie des fonctions du réel.
Thème qu’il reprend et explicite dans le deuxième volume de l ’ouvrage en exposant sa
fameuse théorie des « sentiments psychasthéniques ».

Si nous avons insisté sur cette observation plus justem ent célèbre p ar
l’extrême richesse des analyses de l ’auteur que par les caractéristiques cli­
niques somme toute banales, c’est pour bien m ontrer que dès que l’on appro­
fondit l’équilibre psychique, la pensée compulsionnelle, la fonction de l ’ima­
ginaire des obsédés, du même coup se dévoile le caractère phantasmique et

(1) L ’état d ’équilibre terminal mérite, en effet, d ’être spécialement noté (p. 175-
177). Si Madeleine est restée à la fin de sa vie une vieille fille dévote, sa vie religieuse,
sa foi et ses pratiques se sont normalisées et ont perdu précisément le caractère « per­
sonne] » et « absolu » dit P. Janet qui caractérisait ses conduites névrotiques.
868 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

hallucinatoire de l ’obsession. Et parler de pseudo-hallucination ou de pseudo-


délire ne suffit pas à exorciser de la structure de l ’obsession l’Hallucination
qui l’habite.

— Il est donc bien évident que les névroses obsessionnelles et phobiques (les
hystéries d ’angoisse) avec leurs frayeurs, leurs inhibitions, leurs manies, leurs
sentiments psychasthéniques, leurs rituels, somme toute, toutes les techniques
compulsionnelles d ’érotisation masochiste de l’angoisse, ne cessent de faire
apparaître, pour en jouir, l ’objet même de leur dégoût, de leur répulsion ou de
leurs désirs inconscients. Telle est, en effet, la structure imaginative compul-
sionnelle qui, faisant de l ’objet de l ’obsession un objet imaginaire et spécifi­
quement subjectif, se distingue p ar là du délire hallucinatoire (fût-il même,
comme nous l ’avons vu et le reverrons encore, pseudo-esthésique) sans cepen­
dant pouvoir en être non plus radicalement séparé.
Rien d ’étonnant dès lors que les auteurs et les cliniciens obsédés eux-mêmes
par l’analogie hallucinatoire des obsessions —- ou l’analogie obsessionnelle
des Hallucinations — aient remarqué que l ’obsession sous ses formes phobiques,
idéatives ou impulsives se présente aussi sous forme hallucinatoire quand,
disent-ils généralement, elle aboutit à la fameuse transform ation sensoriale
de 1’ « idée-force » ou plutôt de 1’ « idée forcée ». C ’est ainsi que dans les tra­
vaux anciens (surtout français, allemands et italiens) on a souligné de nom­
breux aspects hallucinatoires des obsessions (Buccola, 1886 ; Séglas, 1892 ;
Larrousine, 1896 ; Meuriot, 1903 ; Pitres et Régis, 1902 ; Lowenfeld, 1904 ;
B. Leroy, 1907 ; A. Ceillier, 1922 ; L. Redalié, 1926).
En feuilletant ce vieil album de la Psychiatrie classique, nous y pouvons
consulter à loisir le florilège de l ’obsession hallucinatoire ou de l ’Hallucination
obsédante... Tout d ’abord, on ne manque guère de noter que les phobies d'objet
bien entendu consistent à se représenter avec tous les attributs d ’une présence
terrifiante, les couteaux, épingles, carottes, et pour aller jusqu’aux objets les
plus dérisoires et les plus neutres ou éloignés de toute préoccupation intrin­
sèque à leur sens, des bobines de fil ou les pneus de bicyclette. Quand la phobie
d ’objet est celle d ’objets animés, nous avons affaire, comme dans les fameux
cas de Freud, aux phobies de petites bêtes (araignées, mouches, rats, souris) ou
de grands animaux (chevaux, chiens, lions, girafes, etc.) qui hantent et parfois
occupent le champ perceptif jusqu’à parfois le remplir de toute l ’angoisse des
déplacements symboliques qu’ils représentent. Quand il s’agit d ’animalcules
parasites (gale, petits vers), il est encore bien plus évident que leur présence
sur ou sous les téguments ou dans le corps ne peut se manifester que par les
sensations q u ’ils provoquent (1). Nous touchons ici à un point extrême de
l’Hallucination névrotique qui se présente sous forme d ’une conversion

(1) Cf. ce que nous avons dit plus haut à propos des délires ectozoïques (chapitre
Hallucinations tactiles, p. 246-248).
HALLUCINATIONS — OBSESSIONS — PHOBIES 869

somato-perceptive au niveau en quelque sorte synaptique, à l’articulation


que le prurit hallucinatoire établit entre la peur et l’attente, entre la repré­
sentation et la sensation (Rappelons l ’observation que nous avons publiée
avec A. Borel et que nous avons citée p. 246). — Les phobies de situation
(agoraphobie, claustrophobie) reproduisent également l’événement social
ou spatial qui fait de l ’objet de la panique une constante de la relation per­
ceptive avec le monde des objets. N on seulement la phobie se manifeste
dans ses phantasmes directs, mais comme Freud et Janet l ’ont noté (au sens
en quelque sorte opposé de leur conception de l ’activité symbolique), elle fait
surgir des phantasmes indirects. U n agoraphobique voit une cour de collège
avec ses arbres, ajoutant ainsi un souvenir et une allégorie supplémentaire
à son obsession. Une éreutophobe voit sa propre rougeur se « refléter » dans
le regard et les paroles des autres, « comme si » entre eux ils parlaient des
scènes honteuses et de ses désirs secrets, etc. — Dans les phobies d'action
avec leur tendance irrésistible ou, en tout cas, compulsionnelle de commettre
des actes redoutés (tantôt plus redoutés que désirés, tantôt plus désirés que
redoutés), la crainte du geste à accomplir, de la tentation de tuer, de se tuer,
constituent déjà un commencement d ’action qui actualise le cadre perceptif dans
lequel elle apparaît vertigineusement comme un début et une fin horribles (1).

b) Q uant aux idées obsédantes ou obsessions représentatives, q u ’il


s’agisse d ’images sacrilèges, érotiques ou neutres, c’est-à-dire neutralisées
dans des signifiants insignifiants (chiffres, mots absurdes, pensées sans rapport
avec les préoccupations ou les sentiments), elles tirent de la force du désir
q u ’elles expriment ou combattent, la vividité d ’une représentation qui, pour
être obsédante, doit précisément apparaître dans la constance d ’un
objet qui s’impose de l’extérieur, fût-ce à l ’intérieur de la vie psychique.
Un malade de Buccola ne cessait de voir des billets de banque avec une telle
absurde évidence obsédante que même pour lui (et pour nous bien sûr) elle
signifiait bien que ce n ’était pas de ces billets dont il était réellement question
dans sa perception délirante de ce symbole d ’argent. Toutes les conduites
compulsionnelles, les rituels, les cérémoniaux et consignes magiques (manies
de l ’au-delà, de la perfection, de l ’infini, du présage, de la conjuration), toutes
les manipulations ou évitements des objets fétichistes ou « transitionnels »,
c’est l ’obsession en acte, et qui nécessairement actualise le phantasme, mais
non point pour le saisir comme dans la perception hallucinatoire et l ’instaurer
comme objet, mais pour le situer toujours plus loin, dans l ’au-delà du monde
obsessionnel qui est celui d ’une irréalité absolue, d ’un doute systématique
en quelque sorte symétrique à la certitude du Délirant halluciné.

(1) Parfois on observe des états d’angoisse avec dépersonnalisation qui consti­
tuent une véritable anxiété phobique, comme dans les cas signalés par M. R oth et
M. H arper (1962) au cours d ’une Épilepsie temporale.
870 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

Les choses sont d ’ailleurs aussi peu claires quand l’idéation obsédante
se présente sous son aspect directement libidinal, quand le malade de M euriot
avait la représentation de langues de feu sur son pénis ou que celle de M agnan
devait s’imaginer et nommer « le trou du c... du Pape »; et que, à longueur
de journée, le psychiatre entend exprimer les obsessions qui fixent l’angoisse,
les préoccupations et les occupations de son patient sur le corps, ses fonctions
et sa conjonction sexuelle. Il est bien évident encore que sous les apparences
d ’une signification simple et « crûment » directe l ’obsession ne laisse affleurer
à sa surface représentative ou perceptive que ce qui lui sert encore de truchement,
de déplacement ou d ’instrum ent pour son angoisse inconsciente. Tel était bien
le cas de cette jeune religieuse que nous avons longtemps analysée et qui était
obsédée par les carottes et les chats dans une représentation d ’autant plus
terrifiante qu’elle était consciente du sens sexuel de ces symboles ; elle les faisait
surgir constamment dans sa vie, à la chapelle comme au confessionnal ou dans la
rue. Les images obsédantes manifestaient non seulement, bien sûr, ses désirs et
ses souvenirs infantiles sexuels, mais surtout — et ce qui était vraiment incons­
cient — la situation œdipienne qui transparaissait dans le désir de communi­
quer ainsi avec le chat de sa mère par la propre et fétichiste carotte phallique
dont son obsession ne cessait de la pourvoir sans jam ais cesser de lui apparaî­
tre comme l ’insaisissable et fuyant objet de son impossible désir.
Mais, nous n ’en finirions pas de raconter nos histoires cliniques ou celles
des autres qui sont au fond toujours les mêmes, celles d ’une coalescence auto­
matique et compulsionnelle entre la phobie et ce que Hesnard (1) appelait
la « philie », englobant le plaisir défendu et le plaisir de souffrir ; somme toute,
la fusion compulsionnelle du plaisir et de la douleur, du désir et de l ’angoisse
dans le martyre complaisamment engendré et entretenu de l ’obsédé. Car,
comme le soulignait A. Green (2), si l ’obsession est le bu t d ’une régression
de la structure de la libido, elle est aussi un investissement destructif de l’inves­
tissement érotique. Elle s’exerce donc, pourrions-nous dire, comme au deuxième
degré de la puissance de l’imaginaire qui, même s’il se présente sous forme
hallucinatoire, n ’a de cesse ni de repos q u ’il n ’ait porté dans son « Grübelsucht »
(besoin insatiable d ’interminables ruminations) sa représentation phantasmique,
non pas jusqu’à la réalité absolue de l ’idée délirante mais jusqu’à l ’irréalité
absolue et infinie de l ’idée obsédante. C ’est en ce sens que l ’on pourrait dire
que les Hallucinations obsessionnelles sont des « Hallucinations négatives »,
non pas pour faire disparaître les objets mais pour incorporer leur représen­
tation dans les objets de la réalité psychique comme des reflets symboliques
des réalités existentielles.

(1) H esnard (A.), La phobie et la névrose phobique, Paris, éd. Payot, 1961.
(2) G reen (A.), Névrose obsessionnelle et Hystérie. Leurs relations chez Freud et
depuis. Rev. fr. de Psychanalyse, 1964, 28, p. 679-716.
BORDERLINES — OBSESSION ET PARANOIA 871

L es c a s-lim ite s (b o rd e rlin e s) de la n évrose obsessionnelle


e t de la p a ra n o ïa ( 1) .

Cette dernière réflexion nous ramène en arrière, au principe même du


développement de la psychopathologie des idées obsédantes et des idées déli­
rantes. Bien sûr, comme nous n ’avons cessé de le souligner dans ce chapitre,
Délire et Obsessions, Hallucinations et Compulsions sont, pour ainsi dire,
antinomiques dans leur mouvement existentiel. Et c’est bien ainsi que, même
s’ils ont parfois noté l ’analogie entre ces deux manières de déréaliser la réalité,
les classiques (J.-P. Falret, Magnan, Séglas, Janet, Freud) ont séparé le Délire
de l ’Obsession et, en fin de compte, l ’Hallucination de l ’idée obsédante ou de
la phobie et, plus profondément encore, la Psychose de la Névrose.
Mais ceci posé et bien posé, il n ’en reste pas moins que bien des cas cliniques
dits justem ent cc intermédiaires » ou « limites », apparentent ce que l’analyse
clinique ou existentielle distingue. D ans son étude sur la différence et les
rapports de l’idée délirante et de l’idée obsédante, Müller-Suur (2) à propos
d ’un de ces nombreux cas de Paranoïa qui posent ce problème (chez son malade
arithmomaniaque dont les jongleries obsessionnelles étaient intimement mêlées
à des idées délirantes) m ontre que l’obsession, comme le délire, est secondaire
à un processus générateur. C ’est bien ce que nous soulignions au début de ce
chapitre à propos des relations entre Hallucinations et Névroses, en rappelant
la nécessité d ’une analyse de la structure formelle des névroses comme de
celle des psychoses. Nous pouvons dire, à ce sujet, que les processus délirants
systématiques et les processus obsessionnels, en tant q u ’ils sont justem ent des
processus qui bouleversent la personnalité, ont quelque chose de commun que
la clinique confond précisément dans ces « cas-limites », où délire de persé­
cution et surtout délire d ’influence ont une structure analogue et tendant à
s’identifier à la structure obsessionnelle.
Ce n ’est pas Freud qui aurait pu assurer le contraire en se souvenant de
« L ’Homme aux loups » qui glissa dans la Paranoïa. N i non plus P. Janet qui
a analysé aussi profondément la perte de la fonction du réel dans la psychasthé­
nie que dans les délires de persécution et qui, à la fin de son ouvrage « Les
Obsessions et la Psychasthénie » (Observations 230 à 236, tome II, p. 506-
527), fit largement état des rapports cliniques qui soutiennent les états obsession­
nels avec les délires systématisés. C ’est que, comme le disait il y a cent ans

(1) On trouvera dans le n° 4 de PÉvolution Psychiatrique, 1971, une série d ’études


sur la notion d ’ « états-limites »; il sera aisé à chacun de constater que si cette notion
conteste — avec raison — les cadres trop rigides de la nosographie classique, elle est
bien loin d ’être elle-même très claire... hors de l ’usage auquel nous référons ici « cas-
limites » entre Névroses et Psychoses.
(2) M üller-S u u r (H.), Beziehungen und Unterschiede zwischen Zwang und
Wahn. Ztsch. /. d. g. Neuro-Psych., 1944, 117, p. 238.
E y . — Traité des Hallucinations. II. 29
872 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

Morel (1866), l ’Hallucination apparaît dans la névrose déjà annonciatrice de


la folie et, inversement pouvons-nous dire, le délire sous sa forme principale­
ment systématisée ou paranoïaque transparaît dans la maladie obsessionnelle.
On comprend bien pourquoi la plupart des auteurs qui ont publié des obser­
vations de ce genre (1) ont entendu m ontrer et démontrer la genèse affective
inconsciente de la projection paranoïaque en la rapprochant du déterminisme
inconscient de la pensée compulsionnelle.
Mais laissons de côté cet esprit — fût-il traditionnel — de controverses
et voyons les choses comme elles sont. Il est certain que, d ’une part la masse
des Hallucinations qui constituent l ’expérience et le travail délirant des Délires
chroniques comporte une proportion énorme de « Pseudo-hallucinations ».
Celles-ci, sous forme de transmission de pensées, de pensées imposées, de phé­
nomènes étrangers (Hallucinations psychiques, psychomotrices, symptômes
subtiles de l ’automatisme mental) se référant à l ’objectivation de la pensée,
sont situées dans 1’ « Innenwelt », le monde intérieur du Sujet. Il est certain,
d ’autre part, que la pensée « compulsive » travaille de son côté à l ’intérieur
du Sujet pour autant q u ’il s’engage dans un com bat avec lui-même, conflit
interne dont la technique compulsionnelle représente la stratégie. On comprend,
dès lors, que en tan t que phénomènes se déroulant dans la sphère de la subjec­
tivité la plus « psychique », l ’une et l ’autre séries de phénomènes s’apparentent
et que les Cliniciens qui plaident leur identité ont beau jeu de les comparer
point par point (Séglas, A. Ceillier, Claude, etc.) ; mais la structure globale du
monde du délirant et de l ’obsédé, le sens même de l’existence délirante ou
compulsionnelle sont et restent différents, comme nous l’avons plus haut sou­
ligné.
Si les rapports que soutiennent entre elles toutes les formes nosographiques
ne peuvent plus être envisagés dans la rigidité des perspectives des « entités »
kraepeliniennes, nous devons alors nous attendre à voir entre le monde de
l ’obsédé et le monde du délirant ces cas « limites » qui sont comme la réponse
de la nature « qui ne fait pas de sauts » à la rigueur géométrique de nos défi­
nitions. Et c ’est ainsi que bien des cas de « transform ation » (plutôt que de

(1) Il s’agit d ’innombrables articles ou communications de type « Un cas de... »


qui ont rempli les archives des Sociétés de Psychiatrie au début du siècle ; ou encore,
de ces innombrables publications psychanalytiques de fragments (arbitrairement
choisis ou insignifiants d ’analyses le plus souvent interminables ou tronquées).
Dans les deux cas, cliniciens et psychanalystes se rejoignent pour montrer la psy­
chogenèse affective du délire en la rapprochant de l ’obsession où elle paraît plus
évidente. C’est à cette tentation qu’avec notre Maître C laude nous avons succombé.
Mais si nous devons souligner ici le caractère « apologétique » sinon artificiel de ces
observations, il n ’en reste pas moins que le fait demeure d ’une certaine parenté
entre la structure dite « pseudo-hallucinatoire », du syndrome d ’automatisme
mental et des phénomènes d ’influence de certains délires systématisés et la projection
dite « pseudo-hallucinatoire » de la névrose obsessionnelle.
OBSESSION ET DÉLIRE HALLUCINATOIRE 873

« mélanges ») m ontrent que le Délirant et l ’Obsédé sont, sinon des frères,


tout au moins des cousins germains.
On peut tirer de cette parenté l ’une ou l ’autre conclusion. Ou bien que
la « psychogenèse » des obsessions s’étend aux Délires — ou que la psycho­
genèse incompatible avec le processus du Délire l’est aussi avec le processus de
l ’Obsession... Pour nous, c’est la réalité même de la maladie mentale dans sa
généralité qui nous fait opter pour la seconde hypothèse. S’il est vrai q u ’il
n ’y a logiquement place dans un genre que pour des espèces, celles-ci (le Délire
ou la Névrose obsessionnelle) ont quelque chose de commun. Et ce quelque
chose de commun, c ’est précisément la désorganisation de l ’être psychique
qui entraîne toujours (névroses et psychoses) une pathologie de la liberté,
et dans ses formes les plus graves (Psychoses), une maladie de la réalité. L ’acti­
vité hallucinatoire (ou, si l ’on veut, pseudo-hallucinatoire puisque nous savons
bien q u ’il ne s’agit là que d ’une différence superficielle) propre aux névroses
obsessionnelles est là comme pour faire apparaître le processus névrotique
qui diffère, non pas comme un simple degré quantitatif du processus délirant,
mais comme un niveau structural de la psychopathologie de la personnalité.
Celle-ci, aliénée dans le Délire, dans les Psychoses délirantes et hallucinatoires
chroniques comme nous l’avons vu, est ici altérée dans le mouvement d ’unité
et d ’identification de l ’Etre conscient de Soi divisé contre lui-même selon ce
« clivage du M oi » (terme que les Psychanalystes depuis quelque temps ont
pris, semble-t-il, l ’habitude de privilégier), qui établit un pont entre la Névrose
et l’Hallucination, entre les phénomènes hallucino-névrotiques et les Halluci­
nations délirantes.
LES HALLUCINATIONS DANS L’HYSTÉRIE

Le problème des relations de l ’Hallucination des Névroses avec le Délire


est à la fois plus complexe et plus simple que celui que nous venons d ’envisager.
Plus simple, car il s’agit de problèmes que la clinique pose avec moins de fré­
quence. Plus complexe, car la structure de la névrose hystérique tire sa dimen­
sion de simulacre d ’une conversion massive et autom atique des affects
inconscients sur le plan de la conscience, de telle sorte que cette irruption —
par exemple dans l ’hypnose ou les phénomènes d ’auto-suggestion — affecte
un mode hallucinatoire qui constitue bien, en effet, une perception sans objet,
une perception « sur commande » pour obéir plutôt à l ’ordre de l ’hypnoti­
seur q u ’à la loi de la perception. Cette malade qui revit une scène de terreur,
ce paralysé qui « fantasmise » l’am putation de son corps, cette possédée qui
parle dans sa bouche les paroles du démon, cette mystique stigmatisée qui
fait couler des larmes de sang de ses yeux extatiques, tous ces cas et mille autres
semblables ne se laissent interpréter que par la puissance hallucinatoire de
l ’image et, en dernière analyse, du désir et de ses phantasmes complexuels. La
grande névrose est bien en effet celle du désir, de l ’imagination, de la psycho­
plasticité et de l ’automatisme psychologique. Et, à ce titre, elle présente
bien une structure hallucinatoire dont nous devons préciser les caractéristiques
pour l ’intégrer justem ent au niveau névrotique et non pas au niveau psychotique
(ou proprem ent délirant).

L es H a llucinations da n s la g ra n d e névrose
au te m p s de C harcot.

Disons d ’abord que les Hallucinations des hystériques du temps de Briquet,


de Charcot et de P. Janet entraient « tout naturellement » dans le groupe
d ’ailleurs hétérogène des troubles sensoriels ou de la perception. Ceux-ci
comportent, pêle-mêle, les anesthésies, les cécités hystériques, les stigmates
sensoriels, toute sorte de troubles étranges (allochirie, métalloscopie, polyopie
monoculaire, etc.) ou qui ont depuis été considérés comme des syndromes
sensoriels « réels » (dyschromatopsie, synesthésie, hémianopsies, crises oculo-
gyres, etc.). C ’est que, en effet, au temps de la grande époque de la Sal­
pêtrière, c’était le critère même de l’extravagance et du caricatural qui défi­
nissait la névrose si protéiforme dans ses manifestations spectaculaires. On sait
combien le trouble hystérique pour être justement « réellement » hystérique
HALLUCINATIONS HYSTÉRIQUES 875

doit paraître par définition « suspect », comme entaché du péché originel de


simulacre, sinon de simulation, de mythomanie, sinon de mensonge. Et c’est
bien en effet comme phénomènes toujours « paradoxaux » mais toujours « tro u ­
blants » que peuvent nous apparaître des fameuses Hallucinations hystéri­
ques étudiées au temps de Binet et Féré (1) par l ’ophtalmologiste Parinaud.
Voici comment il a présenté ses observations :

« Un carton moitié blanc et moitié vert sur une de ses faces, complètement blanc
sur l’autre, porte à son centre, sur les deux faces, un point destiné à immobiliser
le regard. Vous fixez pendant une demi-minute la face blanche-verte, puis, retournant
le carton, le point central de la face complètement blanche. Vous voyez sur la moitié
qui correspond à la surface verte une teinte rouge qui n ’est autre que l ’image consécu­
tive définitive, et sur l’autre moitié la teinte verte, complémentaire. L’image consécutive
rouge a donc développé, par induction, la sensation du vert dans une partie de la
rétine qui n ’a été impressionnée que par du blanc. Cette expérience que l ’on peut
varier de différentes manières, de façon à bien établir qu’il ne s’agit pas d ’erreurs
de jugement mais bien de sensations positives, démontre que toute impression de
couleur se traduit par une modification plus ou moins persistante des éléments ner­
veux qui donnent lieu à l’image consécutive, et que cette modification détermine dans
les parties non impressionnées une modification de sens contraire qui développe la
sensation complémentaire par un phénomène analogue à ce qui se passe dans un corps
que l ’on aimante ».
Or, 1* « image hallucinatoire » a la propriété de provoquer les mêmes effets de
contraste que la sensation. Si, par exemple, nous disent les mêmes auteurs (Binet
et Féré), on présente à une malade en état de suggestion une feuille de papier divisée
en deux parties par une ligne et qu’on lui donne sur une des moitiés l’Hallucination
du rouge, elle accuse sur l’autre moitié la sensation du vert complémentaire. Si la
sensation du rouge persiste après le réveil, celle du vert persiste également. Cette expé­
rience permet évidemment de conclure que Vimage hallucinatoire se comporte abso­
lument comme une sensation réelle.
Binet et Féré ont objectivé également la sensorialité de l’Hallucination suggérée,
et voici comment ils relatent leur expérience :
On prie le Sujet en état de somnambulisme de regarder avec attention un carré
de papier blanc au milieu duquel on a marqué un point noir afin d ’immobiliser son
regard ; en même temps on lui suggère que ce carré de papier est coloré en rouge ou
en vert, etc. Au bout d ’un instant, on lui présente un second carré de papier qui pré­
sente aussi au centre un point noir ; il suffit d ’attirer l ’attention du Sujet sur ce point
pour que, spontanément, il s’écrie que le point est entouré d ’un carré coloré, et la
couleur qu’il indique est la complémentaire de celle qu’on lui a fait apparaître par
suggestion. Cette couleur complémentaire est l’image négative laissée par l ’Hallu­
cination colorée ; elle dure peu de temps, s’efface, se perd, meurt, comme disent les
malades ; elle a bien les allures d ’une image négative ordinaire ».
Binet et Féré font remarquer : Cette expérience est une réponse péremptoire à ceux
qui croient encore à une simulation générale. On ne peut soutenir qu’une femme
hystérique qui sait à peine lire et écrire connaît sur le bout des doigts la théorie des

(1) Binet et F éré, Le magnétisme animal, Paris, Alcan, 1888.


876 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

couleurs complémentaires. Nos malades ont toujours répondu juste ; et de plus, ce que
nous tenons à faire observer, c’est qu’elles ont répondu juste dès la première expérience.

Ces vieux travaux de psycho-physiologie expérimentale ont été plus récem­


ment repris p ar K. R. G raham (1969). Il a tenté, lui aussi, d ’objectiver les
qualités neuro-sensorielles de l’Hallucination suggérée pendant l ’hypnose. Il
entraînait ainsi des sujets à voir deux cercles gris sur fond bleu, puis sur fond
noir et sur fond blanc, et il a pu observer dans ces conditions des effets de
contraste qui paraissent en effet (chez des sujets « hypersuggestibles », souligne-
t-il) provoquer une image obéissant aux lois de contraste purement physio­
logique.
Le travail de J. P. Brody (1969, in Keup, p. 180-182) prétend également
prouver la réalité neuro-sensorielle de l’Hallucination visuelle provoquée par
suggestion hypnotique, par le contrôle des manifestations opto-cinétiques
(nystagmus). Les observations faites sur l ’accélération des rythmes cardiaques
pendant la suggestion hypnotique « hallucinogène » (A. L. Arne et S. F. Bowers,
1970) paraissent évidemment moins « troublantes ».
L ’Hallucination hystérique, ou si l ’on veut, l ’image hallucinatoire qui
manifeste la structure hystérique peut donc constituer, au sens fort du terme,
une conversion psycho-physiologique. Elle est pour ainsi dire une prise en
masse soudaine et complète de l ’image d ’un objet, une métamorphose de la
représentation en sensation. C ’est en ce sens que W. R. Brion (1958) opposa
l ’Hallucination hystérique (totale) à l’Hallucination schizophrénique (mor­
celée). Telle est la force de l ’image chez l’hystérique. Au fond, n ’est-ce pas ce
que nous discernerons chez ces névrosés lorsque nous pouvons avec Logre
ou avec Klages attribuer à l ’hystérique cette devise : « L ’image, toute l’image,
rien que l’image ». Mais, naturellement, ce qui fait l’hystérie ce n ’est pas ce
que fait l ’hystérique; car l ’hystérie apparaît comme une forme de névrose qui
a sa structure propre dont les manifestations hystériques (suggestion comprise)
sont les effets. Pour si « intéressants » et « expressifs » que soient les symptômes
hystériques, ils sont les effets secondaires de la structure psychoplastique de
la personnalité hystérique qui les conditionne.

L a s tr u c tu re h a llu cin a to ire de la n évrose h y sté riq u e .

Tout le domaine de l ’hystérie est saturé d ’auto-suggestion. Et c ’est


bien à cette structure proprem ent « hypnotique » d ’une névrose où le Sujet
est son propre hypnotiseur, que se réfèrent tous les termes par lesquels on
désigne l’essence même des phénomènes hystériques (imagination, pithiatisme,
simulation, mensonge inconscient, etc.). L ’hystérique fait, pense, agit, perçoit
« comme si » (1). Et ce « comme si » est sa manière métaphorique de jouer l’irréa-

(1) « Als ob », dénomination de la Philosophie de Hans Vaihinger auquel


A. Adler était particulièrement attaché (cf. H. F. Ellenberger, The discovery o f the
Unconscious, 1970, p. 606-608.
HALLUCINATIONS HYSTÉRIQUES 877

lité, de déjouer la réalité « comme si » précisément m ontait du fond de lui-même


l ’exigence (qu’on peut bien appeler narcissique ou libidinale) de transgresser
les lois de la réalité, de projeter dans le monde extérieur, corporel ou psychique
subordonné au principe de réalité, les objets de son désir ou des contre-désirs
dont ils sont eux-mêmes l ’objet. Nous avons vu à propos de la névrose obses­
sionnelle que celle-ci tournait pour ainsi dire le dos au délire en fournissant
un objet indéfiniment imaginaire, un objet infini d ’angoisse. Ici, dans l ’hystérie,
l ’objet est par contre immédiatement atteint et fini, comme objet ou instrument
de plaisir ou de satisfaction. Mais les symptômes hystériques constitutifs de
cet investissement libidinal de la réalité par ses images demeurent dans l ’ordre
de l’imaginaire ou du « comme si »... L ’hystérique, en effet, n ’est pas plus
« réellement » hypnotisé que l ’hypnotisé ne l ’est par l ’hypnotiseur. La situation
de l ’hypnose, même si elle comporte — comme lorsque le buveur fait semblant
d ’être saoul quand déjà l ’ivresse l ’envahit — une condition pathogénique,
est essentiellement celle d ’une « fausse expérience ».
Il s’agit bien, en effet, d ’une expérience dans laquelle l ’engagement du Sujet
est le plus souvent problématique, et l’on n ’en finit pas de discuter des effets
« réels », « imaginaires » simulés de la suggestion, de l’auto-suggestion, etc.
On sait combien à la grande époque à laquelle nous venons de nous rapporter
ces discussions étaient vives. Elles ne le sont pas moins de nos jours et surtout
dans l ’école anglo-américaine (G. H. Estabrooks, 1943, et plus récemment
N. P. Spanos et T. X. Barber (1968, K. S. Bowers et J. B. Gilmore, 1967 et
1969). Les C. R. de la 14e Réunion annuelle de la « Eastern Psychiatrie Research
Association », New York, 1969, édités sous la direction de W. Keup (1970),
contiennent trois études remarquablement méthodiques de ce difficile problème.
L ’intéressant travail de T. X. Barber (in Keup, p. 167-179) est tout à fait édifiant
à ce sujet, car s’il est évident q u ’un grand nombre de perceptions hallucina­
toires suggérées, ou induites, ne paraissent relever que d ’une simple et normale
influence de la suggestion focalisant l ’attention sur les représentations, il n ’en
reste pas moins que, soit en recourant à des vérifications expérimentales (comme
celles auxquelles nous avons fait allusion plus haut, p. 875), soit en se fiant
aux témoignages « crédibles » des sujets dont la sincérité a été testée (honest
report) , certains sujets, et plus particulièrement par suggestion, accusent des
phénomènes hallucinatoires (plus d ’ailleurs auditifs que visuels) qui nous
renvoient un peu aux problèmes posés par les « sensations reported » dans
l’isolement sensoriel (cf. p. 697). Il semble bien que, pour si im portant que soit
le simple effet de la suggestion, l ’hypnose, la transe hystérique, la suggestibilité
hystérique soient « réellement » hallucinogènes. Ce n ’est pas nous qui nous
étonnerons que la « réalité » des hallucinations comporte nécessairement une
forte composante de suggestion, d ’auto-suggestion, somme toute, de
<( croyance » même si celle-ci ne suffit pas à expliquer celle-là.
La situation hystérique, comme celle de l ’hypnose, est engendrée par la
force d ’un affect qui soustrait l ’hystérique à son propre contrôle sans qu’il cesse
pourtant de s’y engager dans les expressions forcées, massives, exogènes,
théâtrales de ce q u ’il veut paraître, être en se faisant apparaître les objets
878 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

phantasmiques de son désir. De telle sorte que la. complaisance, la complicité,


les bénéfices secondaires de la névrose sont les dimensions mêmes de cette
névrose dite encore d ’ « expression », de « compensation » ou « mythoma-
niaque »; tous termes qui visent la part active que prend le Sujet à la pré­
sentation de sa représentation.
Cette structure « psychoplastique » de l ’hystérie si manifeste dans les
manifestations paroxystiques et idées fixes lorsque l ’hystérique s’évanouit
dans l ’état crépusculaire de sa conscience hypnotisée, elle se rencontre
encore dans les manifestations psycho-somatiques de l ’hystérie dite « de
conversion ». Et ceci exige un m ot d ’explication. L ’Hystérie de style
ancien comprenait tout ce que nous venons de rapporter d ’extravagances et
d ’expressions pittoresques (les mêmes que l ’on rencontre chez les convulsion­
naires ou dans les transes collectives, les danses et rites de possession, etc.).
Cette hystérie a disparu. Disons plutôt q u ’elle a changé de nom et de camp.
C ’est dans beaucoup de troubles que les cliniciens superficiels — qui sont
légion— appellent « Psychoses », Schizophrénies, etc., que cette masse de faits
cliniques s’est résorbée. Mais il suffit d ’y penser et de se référer au sens fort de
l ’hystérie pour apercevoir dans la clinique quotidienne ces formes majeures ou
dites parfois psychotiques (Follin) de l’hystérie. Celle-ci, p ar contre, s’est pour
ainsi dire « spécifiée » et spécialisée dans l’hystérie de conversion, c’est-à-dire
q u ’elle ne coïncide plus q u ’avec ce secteur de l’hystérie où la cc comédie »
auto-suggestive de l’hystérique se joue au niveau du corps et de ses fonctions;
au point où précisément elle incorpore (1) l’idée fixe et ses phantasmes dans une

(1) « Elle se dissocie, dit H. M ichaux, elle se bipersonnalise, se pluriperson-


nalise, en peu de temps, parfois presque dans le même moment. Les émotions, les
idées, les impressions, des spectacles, des suggestions, tout ce qui l ’a marquée, tout
ce qui a fait empreinte sur cette cire molle, peut la reformer autre. Plus que per­
sonne, elle sait se déconnecter. Elle sait couper les ponts. Elle se déconnecte de son
œil qui ne voit plus (quoique ses pupilles réagissent à la lumière), elle s’absente de
ses oreilles qui, intactes, ne bougent plus ; de ses pieds qui, sans mal physique, ne la
portent plus, de son épiderme qui ne ressent plus les piqûres, ni le contact, ni la
chaleur, et elle s’absente de sa souffrance. Et d ’elle-même... et si bien que ce n ’est
pas elle qui se sépare, mais son être second, son subconscient, sans qu’elle-même y
soit pour rien. Et de son âge et de sa personnalité première et d ’une personnalité
seconde, et parfois d ’une troisième ou quatrième, elle sait se retirer, allant de
l’une à l’autre, à l’exclusion totale des précédentes. Elle répond à côté, agit à côté,
répond pour échapper à la réalité, à l ’entourage, au milieu, aux circonstances
qu’elle va dramatiser coûte que coûte. Elle inventera une réalité, puis une autre,
puis cent autres, et mille et dix mille autres, autant qu’il en faudra, mensonges au
pied levé, il faut qu’elle échappe. Elle sait se déconnecter de son passé, de ce qui vient
presque à l ’instant de se passer. La situation ne lui convient-elle pas ? Elle l ’oublie
comme une pierre tombe et se perd. Sans l 'avoir réellement oubliée, elle s ’en retranche,
comme si elle n ’avait pas eu lieu. Puérilement, miraculeusement. « Situation » non
HALLUCINATIONS HYSTÉRIQUES 879

réalité qui s’y prête par les ambiguïtés que nous lui connaissons (cf. ce que nous
avons dit plus haut des perceptions somatiques et de la somatognosie) (p. 267) :
celle du corps. Et là, quand l ’hystérique s’hypnotise sur les fonctions et l ’ana­
tomie de son corps, la fausse réalité qui exprime son désir de paraître pose
le masque le plus difficile à démasquer, car le « je sens », « je ne puis pas remuer
mes jambes », « je ne vois pas » ou encore « mon corps est habité », sont des
signifiants où se cristallise dans le réduit inexpugnable de ses défenses le désir
de l ’hystérique caché dans son déguisement corporel. Ainsi, l ’hystérie de conver­
sion est bien la forme la plus pure de l ’hystérie, mais aussi celle sous laquelle
se présentant comme un phénomène isolé, elle met en jeu toute la structure
imaginaire de l ’hystérie. Autrement dit, c ’est par la vieille hystérie que doit
se comprendre cliniquement — comme historiquement Freud l ’a comprise —
la nouvelle hystérie, celle du « pithiatisme » ou de 1’ « hystérie de conversion
psycho-somatique ». Telle est l ’unité de cette structure qui lie le désir à son
expression dans l’hypnose de l’auto-suggestion phantasmique. L ’Hallucination
hystérique est la manifestation de cette régression qui lie le désir à son objet,
qui retrouve la fonction archaïque de cette relation d ’objet. Mais nous devons
dire aussi que — et nous retrouverons ce fait quand nous étudierons les concep­
tions psychanalytiques de l ’Hallucination — cette relation si simple et si
massive est prise dans une structure négative qui ne pose l ’objet hallucinatoire,
c ’est-à-dire la perception sans objet, q u ’à la condition même d ’une distorsion
diffuse du monde de la réalité et des valeurs, celle que tous les cliniciens de
l ’hystérie ont reconnue au cc caractère » de l ’hystérique, c ’est-à-dire à sa mytho­
manie. Certes, comme nous venons de le souligner, le délire et l’Hallucination
entrent constamment dans les manifestations cliniques de l ’hystérie, mais dans
le monde imaginaire, factice et fabulatoire de l ’hystérique le délire et l’Hallu­
cination sont eux-mêmes des phénomènes falsifiés, comme nous l ’avons fait
déjà remarquer. L ’Hallucination de l ’hystérique ne pose pas l ’objet là où il
n ’y en a pas; elle pose les objets sans réalité dans un monde pour lui soumis
au principe du plaisir. Elle n ’est pas seulement une perception sans objet pour
lui deux fois impossible, mais essentiellement une perception de l ’objet de son
désir sur la scène de son existence. L ’Hallucination hystérique traverse la réalité
non pas comme le rêve qui la pose, mais comme l’art qui la déjoue.
Elle n ’en demeure pas moins à cataloguer dans le groupe des Hallucinations
délirantes, dans la mesure même où l ’Hystérie contient beaucoup de Délire et,
à ce titre, entre dans les fameux « états-limites » où la structure névrotique et
psychotique ne peuvent pas se distinguer radicalement.

avenue. Le fait désagréable est refoulé par une censure sans exemple ailleurs. Elle
seule sait faire des censures presque immédiates. Intolérante au réel, à un certain
réel moyen, il y a en elle un « Non » puissant, un refus sauvage d ’être comme
on croirait qu’elle est ». (H. M ichaux , Connaissance par les gouffres. Éd. Galli­
mard, Paris, 1961, p. 269-271).
880 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

Nous pouvons classer les divers aspects hallucinatoires de l ’hystérie en


envisageant successivement : l'hypnose, — les « idées fixes » hystériques, — et
les états crépusculaires hystériques (1).

a ) Hypnose et Hallucination (2). — L'Hypnose est cet état de somnam­


bulisme provoqué, de transe ou d ’automatisme psychologique dans lequel
se trouve l'hypnotisé sous la suggestion de l ’hypnotiseur. Que cet état
hypnotique soit en rapport avec le sommeil comme l’indique son nom,
cela est évident puisque l ’hypnose est une modification de la conscience
qui retranche, comme le sommeil, l’hypnotisé du monde extérieur. Mais
il s’agit d ’un sommeil assez singulier pour paraître contestable (3). L ’état
de transe, dit encore de suggestion, de somnambulisme provoqué, d ’état
second, est donc un état provoqué par l’action de l ’hypnotiseur. Mais à
peine celui-ci est apparu q u ’il disparaît aux yeux fermés (ou à demi fermés),
ou à l ’esprit endormi (ou à demi endormi) ou à l’inconscience (ou à la sub­
conscience) de l ’hypnotisé. Dépendant de l’ordre reçu, ou de l ’induction et
de l ’emprise exercée, le champ de la conscience de celui-ci n ’est plus orienté
du dehors que par l’hypnotiseur (aboli), ou du dedans que p ar son propre
automatisme (inconscient). Telle est la configuration générale de la « situation
hypnotique » qui a permis précisément à P. Janet d ’étudier les automatismes
psychologiques q u ’elle met en jeu. C ’est bien d ’un certain jeu q u ’il s’agit;
car l’état hypnotique implique une certaine complaisance de l ’hypnotisé —
quand ce n ’est pas, bien sûr, une complicité certaine comme dans les scènes
d ’hypnotisme des spectacles de prestidigitations ou des galas de music-hall,
voire des cérémonies spirites et médiumniques, des « expériences » méta-
psychiques, etc. Cela est rendu évident par le témoignage même des hypnotisés
qui, rendant compte de l’expérience vécue de leur état hypnotique, soulignent

(1) Le lecteur pourra compléter ce que nous allons dire sur l ’hystérie en se rappor­
tant à notre étude déjà ancienne parue dans «La Gazette des Hôpitaux », nos 47 et 48,
1935.
(2) On consultera pour la mise au point de tous les problèmes anciens et actuels
de l’Hypnose, l ’ouvrage de M. G ill et M. Brenman « Hypnosis and related States »,
Int. Univ. Press, New York, 1959 ; — celui de L. Wolberg, a Medical Hypnosis »,
2 vol., Grune et Stratton, New York, 1948 ; — et celui de L. Chertok, « L'Hypnose »,
Masson et Cie, 1963.
(3) Depuis que l’Abbé F aria (1819) avait parlé de sommeil lucide, certains auteurs
ont admis l’assimilation de l’hypnose au sommeil (Schilder, K retschmer, etc.).
Certaines études E. E. G. récentes ont opposé les auteurs russes (Vadenski) en faveur
généralement de cette assimilation et les auteurs américains (G ill et Brenman) qui
la tiennent, ou pour conjecturale, ou pour partielle. C ’est généralement à cette conclu­
sion que la plupart des auteurs aboutissent (Bellak, 1955 ; Chertok et K ramarz,
1959) ou se rallient. On trouvera dans mon article « Troubles de la conscience en
Psychiatrie » dans le « Handbook o f Neurology » (1968), ou dans le travail de N. J. W il ­
son (Dis. Nerv. Syst., 1968, 29, p. 618-620), un exposé de ce problème.
HYPNOSE ET HALLUCINATIONS 881

qu’ils étaient dans des états à la fois d ’hétéro- et d ’auto-suggestion (1), ou


encore, par la difficulté même que l ’hypnotiseur rencontre pour hypnotiser
son Sujet. Il faut bien en effet que, comme l ’ont si nettement établi les psych­
analystes, un lien transférentiel, en quelque sorte fulgurant, subjugue l ’hyp­
notisé à l ’action de l ’hypnotiseur, s’il n ’est pas précisément lui-même hysté­
rique (2).
L ’hypnose est donc un état dans lequel l ’hypnotisé vit une expérience qui
lui est suggérée, soit par autrui, l’hypnotiseur, soit par cet autre que constitue
sa personnalité inconsciente ou seconde. Soit donc que son Inconscient se
projette dans l ’expérience de l’hypnose, soit q u ’il soit inconscient des sugges­
tions q u ’il reçoit, c ’est toujours à l ’Inconscient que nous renvoie l ’inconscience
de l’hypnotisé. Rien de plus ce hallucinatoire » que cette expérience qui, comme
en témoignent tous les récits de « suggestion hypnotique », inclut massivement
dans l’expérience vécue par le Sujet ce qui n ’appartient, ni à la réalité du monde,
ni à la réalité du Moi.
Tout d ’abord, sous l ’influence de la suggestion directe de l ’hypnotiseur,
l ’hypnotisé voit, entend les « objets » qui sont ainsi imposés à sa perception.
Si pour G. H. Estabrooks (1943) tous les sujets en état d ’hypnose peuvent voir
ou entendre des « Hallucinations induites », par contre, d ’après T. X. Barber
et D. S. Calverley (1968), les sujets hypnotisés sont rebelles à la suggestion
à l’ordre de voir ou d ’entendre n ’importe quoi. Mais comme le fait rem ar­
quer T. X. Barber, si on ne tient compte parmi les sujets hypnotisés que de ceux
qui se sont montrés sensibles à la suggestion « hallucinogène », on peut com­
prendre que tant de cliniciens aient considéré que l ’Hallucination produite
par l ’hypnose existe chez les hystériques. C ’est tout au moins ce que — sous
les réserves, mais aussi les vérifications dont nous avons fait état plus haut
(cf. supra, p. 875) — beaucoup de cliniciens, ayant la pratique des hystériques
et de l ’hypnose, adm ettent (cf. à ce sujet un petit travail intéressant de
J. M. Schneck, 1968, dans la Psych. Quarterly, et aussi l ’article de K. S. Bowers
et J. B. Gilmore, 1969) et qui pensent que les Hallucinations induites par
suggestion sont différentes de celles qui sont seulement simulées. Aucune
Hallucination n ’est aussi détachée du Sujet que celle qui lui vient de l ’hypno­
tiseur certes, et cependant, cette suggestion si extérieurement commandée exige
un assentiment du Sujet puisque celui-ci peut résister aux suggestions q u ’il

(1) Cf. le récit de cet hypnotiseur hypnotisé qui n ’était autre qu’Eugène Bleuler
(in A. F orel, Hypnotismus, 1911) et H. F. Ellenberger, The Discovery on Unconscious,
1970, p. 116).
(2) Nous devons noter à ce sujet une véritable révolution (cf. dans le livre de Cher-
tok le chapitre « Hypnotisabilité ». Si l ’on tenait, du temps de Charcot et de J anet,
l’hystérique pour être essentiellement hypnotisable, on a fini par s’apercevoir qu’il
l ’est moins qu’on le croyait ; mais cela, comme nous le verrons plus loin, ne modifie
pas le fait que la névrose hystérique a des rapports évidents avec l ’hypnose pour être
une sorte d ’état d ’hypnose, en quelque sorte spontanée.
882 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

reçoit. C ’est donc p ar un acte d ’adhésion, soit à la condition générale de


fascination par le personnage de l ’hypnotiseur, soit à la projection même de
ses affects « autom atiques » que l ’hypnotisé répond à l ’ordre d ’halluciner.
Et c’est bien ainsi que se déroulent les scènes hallucinatoires suggérées (Vous
allez sentir une rose, voir se transform er cette couleur en une autre, vous êtes
environné de flammes, vous parlez avec votre père, vous êtes dans un wagon
de chemin de fer, etc.). Les ordres hallucinatoires sont exécutés par l’hypnotisé
de telle sorte que son comportement général manifeste la « perception sans
objet » induite (c’est-à-dire la perception q u ’il est arbitrairem ent tenu de per­
cevoir) ou q u ’il la signale, sur consigne, par exemple par un mouvement de
doigt qui établit ainsi une communication ou, peut-on dire, une complicité entre
le M aître et l ’Esclave de cette expérience. Tous les livres sur l ’hypnotisme
(et particulièrement les ouvrages de P. Janet, L ’automatisme psychologique,
Névroses et Idées fixes) sont remplis d ’exemples de ce genre. Parmi les travaux
récents, nous devons encore souligner l’importance de ceux de T. X. Barber et
de D. S. Calverley (1964), de K. S. Bowers (1967) et de N. P. Spanos et T. X. Bar­
ber (1968). Tous sont exposés dans l’excellent article de T. X. Barber (in Keup,
1970, p. 167-180). Il semble bien q u ’un des effets les plus manifestes du pouvoir
de suggestion dans l ’hypnose porte plus particulièrement sur les images visuelles.
Parfois l ’hypnose est constituée seulement comme un état de dépendance
et de réduction à l ’automatisme sous la consigne générale « Dormez ! ». Et,
dès lors, l ’hypnotiseur réduisant son rôle à celui d ’un maître dont les ordres
ne se détaillent pas laisse à l ’hypnotisé la liberté d ’agir, de penser, de percevoir
comme il le ferait dans un rêve. Dans cette condition, la participation active
mais inconsciente de l ’hypnotisé est flagrante, et l ’hypnose est équivalente
à la production onirique pour autant que, libéré de la censure (levée par l’ordre
de l’hypnotiseur), la vie psychique du Sujet manifeste son Inconscient.
Enfin, l ’Hallucination apparaît dans une condition plus singulière sous
forme de suggestion post-hypnotique quand, après les transes, l ’ordre de
percevoir tel ou tel objet, de vivre tel ou tel événement, de se figurer telle
ou telle situation, prend son effet; quand l ’hypnotiseur sorti de l’hypnose
n ’en garde plus le souvenir mais en conserve inconsciemment l’injonction.
On trouvera un très intéressant chapitre sur ces suggestions post-hypnotiques
dans « L'automatisme psychologique » de P. Janet (p. 245-249) où il rappelle
les vieilles expériences des magnétiseurs (1). Dans ces cas, la scène ou l ’objet
hallucinatoire obéissent à l ’ordre dans la mesure même où l’hypnotisé, non
seulement a obéi à la suggestion pendant l ’hypnose, mais continue inconsciem­
ment à lui obéir en projetant les images, les souvenirs et les sentiments dans
son champ perceptif pourtant vigile.

(1) H. F. Ellenberger (The Discovery o f Unconscious, 1970, p. 110-180) a très


minutieusement rapporté les expériences des magnétiseurs et hypnotiseurs de ces
premiers manipulateurs de l 'Inconscient : L. Charpignon, J. D upotet, dit baron du
Potet, Dr. Alfred P errier, puis, bien sûr, A. Liébault, etc.
HYPNOSE ET IDÉES FIXES HYSTÉRIQUES 883

Bien sûr, tous ces phénomènes hypnotiques ou post-hypnotiques sont


hallucinatoires. On pourrait même dire q u ’aucune Hallucination n ’est aussi
hallucinatoire que celle qui projette dans la « perception-sans-objet-à-perce-
voir », non pas seulement l ’Inconscient du Sujet, mais l ’ordre d ’un Autre
à qui il obéit. Mais de même que nous avons pu dire à propos des Éidolies
hallucinosiques que rien ne leur m anque que l’essentiel, ici aussi ces Hallu­
cinations sont au moins en partie vidées de leur substance pour ne comporter
q u ’une sorte de minimum de simple apparence ou de jeu dans l ’engagement
du Sujet dans sa fausse perception. Ce désengagement est cependant lui-même
plus apparent que réel (ou, si l’on veut, l ’Hallucination est plus « vraie » q u ’elle
ne le paraît) car, comme nous venons de le noter, la relation du Sujet avec le
faux objet perçu demeure encore, soit que l’hypnotiseur lui ait laissé assez
de liberté de vivre « ce qui lui vient à l’esprit » pour q u ’il se projette lui-même
dans l ’Hallucination, soit que subjugué une fois pour toutes par lui il se projette
lui-même sur lui. Toutes ces ambiguïtés de l ’Hallucination hypnotique se résu­
ment dans le caractère artificiel de la situation qui est bien, en effet, une expé­
rience, non pas seulement une expérience au sens d ’ « Erlebnis » ou une expé­
rience au sens d ’une « expérience scientifique », mais une expérience au sens
d ’une épreuve. Dans l ’hypnose, l ’hypnotisé est mis à l’épreuve d ’un expédient
que l ’hypnotiseur tend comme un piège à son désir, et c ’est, en définitive,
toujours à la dynamique de ce désir que celui-ci se laisse prendre en se sou­
m ettant à celui-là.
L ’état hypnotique en tan t q u ’Hallucination du désir, ou plus généra­
lement des affects ou du transfert (les anciens hypnotiseurs disaient du
« rapport » de l ’hypnotisé), nous aide à comprendre justem ent la structure
même de la névrose hystérique. C ar s’il n ’est pas vrai que (comme on le
croyait à la fin du xixe siècle, au grand mom ent des études des transes som­
nambuliques de l ’hystérie et de l ’hypnose) les hystériques sont particulière­
ment faciles à hypnotiser, il n ’en reste pas moins que phénoménologiquement
ce qui se passe dans l’hypnose c ’est ce qui se passe dans l ’hystérie. C ’est au
travers de toutes les ambiguïtés de l’hypnose que l’hystérie apparaît en effet
avec sa structure propre qui est celle de jouer jusqu’au bout le jeu du jeu,
celle d ’un besoin autom atique des modes d ’action ou de représentation ayant
une fin en soi, c ’est-à-dire le sens d ’une expressivité artificielle ou théâtrale.

b) Hallucinations et « idées fixes » hystériques. — Si la névrose hys­


térique — symétrique de la névrose compulsionnelle comme l ’a si admi­
rablement vu P. Janet (1) — est la névrose qui m et en jeu des systèmes idéo-
m oteurs partiels exprimant un phantasm e inconscient (ou, si l’on veut, un
complexe d ’images, ou comme il disait, une « idée fixe »), elle ne peut se mani­
fester, sous ses aspects les plus typiques, que comme une névrose dont les

(1) Cette symétrie est remarquablement illustrée dans son petit livre sur « Les
Névroses » (1909).
884 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

symptômes sont tout à la fois « automatiques » et « spectaculaires » — Auto­


matiques, en ce sens que la form ation des symptômes se fait sous l ’influence
des forces inconscientes automatiques, mais aussi en ce sens que ces symp­
tômes prennent la forme de comportements ou de représentations « montés »
qui se déroulent machinalement, ou encore parce q u ’ils se développent en
systèmes fonctionnels excentriques dans et par leur ém ancipation— Phénomènes
inconscients, machinaux et excentriques, ce sont bien les caractères que tous
les cliniciens reconnaissent aussi bien aux crises hystériques, aux émotions
hystériques, q u ’aux manifestations psycho-somatiques hystériques, etc., car tou­
tes ont ce quelque chose de forcé et d ’artificiel qui les définit — Spectaculaires
aussi sont les manifestations de l ’hystérique, pour exprimer dans leur outrance
ou leur théâtralité tragi-comique les images q u ’il exhibe en s’ofifrant en spec­
tacle aux autres et à lui-même.
Sans doute beaucoup de symptômes — sinon tous — qui constituent les
maladies mentales en général sont-ils une manifestation de l ’Inconscient et de
l’automatisme psychologique, mais dans cette structure de complexité névro­
tique la névrose hystérique apparaît comme portant à son extrême degré d ’inten­
tionnalité le désir de m ontrer et de cacher son désir, de l’exhiber non seulement
dans sa simulation mais encore dans sa dissimulation. C ’est à ce point de
l ’analyse structurale de l ’hystérie que Freud et Janet se rencontrent mais
doivent se compléter du fait de leur divergence même. Car si l’hystérie comporte
une désagrégation de la personnalité comme le disait Janet et un refoulement
de la libido comme le découvrit Freud, toutes ses manifestations sont celles
d ’un système idéo-affectif dont l ’unité autonome contraste avec l ’unité et
l ’autonomie de l’ensemble de la personnalité. De telle sorte que si Janet voyait
dans les symptômes de l’hystérie l ’expression d ’une « idée fixe » (c’est-à-dire
d ’une image ou d ’un système d ’images qui s’enracine, se manifeste et se joue
dans les couches de l’automatisme subconscient), et si Freud voyait dans l ’hys­
térie l’expression d ’une satisfaction libidinale inconsciente (c’est-à-dire d ’une
image figurant par son symbolisme un circuit fermé, un jeu de « signifiants »),
tous les deux ont découvert, l ’un sur le plan du subconscient et l ’autre plus pro­
fondément sur le plan de l’Inconscient, le sens imaginaire de la névrose hysté­
rique. Mais, nous y insistons : il ne faut pas dire que l ’un n ’a rien vu et que
l ’autre a to u t vu (1). En effet, s’il est indispensable de dévoiler l’enracinement
inconscient de la névrose de l’hystérique, il est tout aussi nécessaire de décou­
vrir la structure formelle de la régression névrotique par quoi précisément
celle-ci se rapproche plus des psychoses que des modalités de l ’existence de

(1) Là encore nous devons renvoyer à l ’ouvrage de H. F. Ellenberger (1970)


que nous avons déjà cité plus haut, car pour lui — comme pour nous — la décou­
verte de l’Inconscient, si elle est due principalement à S. F reud, s’inscrit dans un mou­
vement de psychologie des profondeurs dont les études de P. J anet sur l ’Automa­
tisme psychologique constitue un moment essentiel.
IDÉES FIXES HYSTÉRIQUES (P. JANET) 885

l ’homme normal, pour si puissant que soit le libre mouvement de son ima­
gination.
Disons donc que ce qui caractérise l ’hystérie, c ’est 1’ « idée fixe »; comme
ce qui caractérise la névrose compulsionnelle c ’est l ’obsession ou la phobie,
quels que soient les fantasmes complexuels inconscients que les uns et les autres
manifestent. Dès lors, l ’idée fixe nous apparaît comme une forme de l ’imagi­
naire caractérisée par la force que l ’image ou le système d ’images tirent de
leur « isolement », de cette séparation à l ’égard de l ’ensemble de la vie psychique
qui consacre son excentricité (1). Ce qui est im portant dans l ’idée fixe, ce n ’est
pas l ’idée en tan t que signification, que « donnée de sens », mais sa fixité.
Et si nous envisageons m aintenant le problème de l ’Hallucination en tant
que manière pour l ’idée fixe de se manifester dans sa représentation, nous allons
voir que cette structure imaginaire de l ’Hallucination hystérique constitue bien
une modalité très particulière de l ’halluciner, car l ’objet q u ’elle pose demeure
pour la conscience de l ’hystérique un imaginaire (2) pris dans la duplicité
même, dans la théâtralité (3) de son existence.
Pour illustrer cette structure propre à l ’Hallucination hystérique, nous
devons nous rapporter à une des observations de P. Janet à l’occasion de
laquelle ce M aître de 1’ « Automatisme psychologique » a donné la mesure
de sa perspicacité et de ses talents psychothérapiques.

Observation de J ustine (4). Justine est arrivée à la Salpêtrière en 1890 ; elle était
dans un état d ’angoisse extrême. Elle avait peur du choléra (5) et faisait des attaques
d ’hystérie avec l ’idée fixe de cette maladie. Cette idée se rapportait à un événement
ancien (6). Sa mère était garde-malade et elle l ’aidait parfois à ensevelir les morts.

(1) Des cas comme ceux rapportés par F. P. M c K egney (1967) et considérés par
lui comme relevant d ’une conversion hystérique ne sont certainement pas rares. Ce
sont ces cas où l ’Hallucination peut en imposer pour être une Éidolie alors qu’il s’agit
d ’un mécanisme d ’isolation névrotique.
(2) Imaginaire très différent de celui des phantéidolies hallucinosiques avec
lesquelles on l ’a parfois confondu ; car si l ’hallucinosique pose ses Hallucina­
tions entre les parenthèses de la réalité à l ’égard de laquelle elle ne figure que comme
une image sans importance existentielle, l’hystérique fait de son idée fixe « excentrique »
le centre hallucinatoire de son existence imaginaire. Les deux ordres de phénomènes
sont, non pas identiques, mais différents, et même absolument symétriques, l ’un étant
un « véritable » accident de la perception, l ’autre étant la perception « imaginaire »
d ’une réalité falsifiée.
(3) Cf. à ce sujet l ’étude de P. C. R acamier « Hystérie et Théâtre », in Évol. Psych.,
1952, p. 260-289.
(4) J anet (P.), Névroses et Idées fixes, I, p. 156-212.
(5) Une telle observation peut naturellement être rapprochée davantage de l ’hys­
térie d ’angoisse (phobie) que de l’hystérie de conversion.
(6) L’événement auquel s’est arrêté J anet est un événement auquel ne se serait
pas arrêté F reud qui aurait recherché par-delà cet incident la « scène » traumatique
infantile.
886 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

C’est dans cet office qu’elle aperçut à 17 ans les cadavres de deux cholériques. C ’est
cette image qui entra dans son subconscient, y acquit une force qui la projetait dans
les crises d ’hystérie que Janet décrit ainsi :
« U suffit, pour provoquer des manifestations intelligentes, de déterminer des
« phénomènes en rapport avec ceux que la malade perçoit encore, d ’entrer pour
« ainsi dire dans le rêve. Au moment où Justine s’écrie : « Le choléra, il va me pren-
« dre... » je lui réponds : « Oui, il te tient par la jambe droite », et la voici qui retire
« violemment sa jambe droite. De cette façon, on arrive, avec un peu de patience,
« à provoquer des réponses et à causer même avec la malade : « Où est-il donc ton
« choléra ? — Là, vous voyez bien, ce mort tout bleu, comme ça pue ! ». Quand
« on en est arrivé à ce point, on peut diriger l’esprit lentement sur d ’autres sujets
« et causer un peu de choses et d ’autres. Il est vrai que la conversation va être fré-
« quemment interrompue par des contorsions et des cris de terreur, mais elle sera
« bientôt de plus en plus complète. A la fin de l ’attaque, Justine ne se souvient pas
« plus de la conversation intercalée que du délire lui-même. Ce sont là des phéno-
« mènes bien connus sous le nom de somnambulisme, qui vont nous permettre d'entrer
« plus avant dans la connaissance de l’attaque elle-même. Dans les premières expé-
« riences, nous étions obligé de provoquer l ’attaque avant de faire naître cet état
« somnambulique, plus tard il fut possible de supprimer presque complètement les
« convulsions du début et de provoquer le somnambulisme plus directement. »
P. Janet pratiqua la méthode des associations libres en faisant affluer à la conscience
de la malade tout un système d’images :
« Ce sont d ’abord des images visuelles : deux cadavres, dont l ’un surtout est
« visible au premier plan, « un pauvre vieux tout nu, vert et bleu »; des images olfac-
« tives, une odeur infecte de putréfaction; des images auditives : « on sonne les morts,
« on crie : choléra, choléra »; des images kinesthésiques qui se manifestent par les
« crampes, les cris, les vomissements, la diarrhée. Toutes ces images ont une origine
« bien nette, elles représentent toutes les sensations que cette femme a pu éprouver
« par rapport au choléra. »
C’est ce système d ’images cristallisées dans l ’idée fixe que P. Janet entreprit de
diviser et de transformer en lui substituant une autre « figuration plus pittoresque
et moins dramatique : celle d ’un général chinois ! :
« Au lieu de les supprimer, je me bornais à les modifier par une sorte de substi-
« tution. Ainsi j ’ai cherché à transformer l’aspect des cadavres et surtout j ’ai passé
« plusieurs séances à les habiller. L’Hallucination d ’un vêtement, puis un autre,
« réussit assez bien ; enfin le cadavre principal parut affublé du costume d ’un général
« chinois que Justine avait vu à l ’Exposition. Le succès fut surtout complet quand je
«. parvins à faire lever et marcher le général chinois, il n ’était plus terrifiant et mêlait
« à l’attaque un élément comique de l’effet le plus heureux. Il est inutile de raconter
« par le détail plusieurs transformations du même genre qui tendaient toutes au même
« but, décomposer l’idée de choléra et la rendre méconnaissable. Sous cette influence,
« la maladie se transformait très rapidement, les crises devenues très incomplètes
« n ’amenaient plus de vomissements ni de diarrhée, elles ne consistaient plus qu’en
« quelques cris mêlés d ’éclats de rire. Chose singulière, mais que j ’ai notée déjà fré-
« quemment, les cris cessèrent de se produire pendant le jour et n ’apparurent plus
« que pendant la nuit. Il semblait, si l’on peut faire cette supposition, que l ’idée
« subconsciente de choléra était trop faible pour apparaître au milieu des sensa-
IDÉES FIXES ET PERSONNALITÉS MULTIPLES 887

« tiöns et des idées de la veille, mais qu’elle développait plus facilement à la faveur
« du sommeil. Justine pendant la nuit avait des mouvements de terreur, des convul-
« sions, appelait au secours, etc. Une dissociation plus avancée, la substitution de
« rêves suggérés réduisirent encore ces cauchemars et la maladie semblait considé-
« rablement réduite au moins sous cette première forme. »
P. Janet entreprit ensuite une nouvelle étape dans la dislocation de l’idée fixe,
celle de sa destruction sur le plan verbal :
« Je transformai par suggestion le mot cho-lé-ra en nom propre du général chinois.
« Je laissai la main écrire automatiquement la première syllabe cho, puis je la dirigeais
« et lui faisais finir le mot chocolat. Je déterminai par suggestion des paroles automa-
« tiques, des mots commençant par co, comme coton, coqueluche, cocorico. Ce dernier
<( terme détermina même une Hallucination spontanée, celle d ’un coq que la malade
« voyait apparaître dès qu’elle commençait à penser aux mots commençant par co.
« Nous n ’osons pas insister sur la description de ces procédés et d ’autres du même
« genre qui sont très utiles, mais qui paraîtront un peu enfantines. Nous dirons, pour
« notre excuse, que la pédagogie ne nous a pas encore indiqué beaucoup de procédés
'< pratiques pour décomposer et détruire les souvenirs. Au milieu de toutes ces Hal-
« lucinations, de toutes ces paroles automatiques, Justine arrive à s’embrouiller
« complètement. Quel est donc ce mot qui me tourmentait, disait-elle, je le
« cherche depuis huit jours, il se sépare, je ne peux plus le rassembler, c’est co... coton,
« non, c’est cho lé ra, c’est un mot étranger. Qu’est-ce qu’il signifie ? »

Ainsi, ces crises hallucinatoires avec « ecmnésie » de la scène terrifiante


qui formait une sorte d ’enclave psychique dans la personnalité de Justine ont
disparu quand s’est dissipée au cours de l ’analyse — on peut dire de la psych­
analyse — la cohésion elliptique de l ’énoncé, de l ’idée fixe. Et c ’est bien ainsi,
q u ’en général, les symptômes de la névrose hystérique paraissent et disparaissent
comme s’ils constituaient un système idéo-affectif parasitaire qui tend constam­
ment à s’émanciper par et dans la force de sa conglomération, à échapper au
contrôle du Moi, à se libérer tant que le Sujet n ’en est pas libéré.
Mais il existe des cas où cette structure hallucino-névrotique est permanente
et constitue même le premier plan de l’existence. Parfois, comme dans les fameu­
ses « personnalités multiples », ce parallélisme établit plusieurs plans de clivage
ou de compartimentage, allant jusqu’à juxtaposer plusieurs systèmes de person­
nalités. Les fameux cas de la dame de Macnish(1836), l’Estelle de Despine(1840),
Ansel Bourne de Hodgson (1891), Felida d ’E. Azam (1887), Miss Beauchamp
de M orton Prince (1906), etc., sont bien connus de tous. H. F. Ellenberger
(1970) en a fait un très remarquable exposé dans son ouvrage sur la « Décou­
verte de l ’Inconscient » (p. 126-147). C ’est le plus souvent sous forme de
possession (diabolique ou médiumnique) que se manifeste le développement
de l’idée fixe. Et, en effet, les phénomènes d ’écriture automatique, les transes
somnambuliques ou spirites et, bien sûr, les cohabitations érotiques incubes ou
succubes constituent les modalités les plus spectaculaires du développement sté­
réotypé, à partir des albums d ’images d ’Épinal, de l’iconographie de saint Sul-
pice ou des almanachs de l ’érotisme et de l ’ésotérisme des plus scéniques, rituelles
passionnelles et convulsives figurations du plaisir, du désir et du mystère.
888 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

Tel était le cas d ’Achille dont nous pouvons rappeler l’histoire que l ’on
trouvera également dans « Névroses et Idées fixes"» (p. 375-406) :

Cas d ’A chille. Achille après un petit voyage d ’affaires au cours duquel il


commit quelques infidélités conjugales devint sombre et, ne pouvant plus parler,
U fit littéralement le mort jusqu’au jour où il éclata de rire et fit toutes sortes d ’excen­
tricités, se disant possédé par le démon. Voici comment P. Janet pratiqua ce qu’il
appelle lui-même son « exorcisme » :
« Au lieu de m ’adresser directement au malade, qui je le savais trop bien, m ’aurait
« répondu par des injures, je le laissai délirer et déclamer tout à son aise ; mais
« me plaçant derrière lui, je commandai tout bas quelques mouvements. Ces mou-
« vements ne s’exécutèrent point ; mais, à ma grande surprise, la main qui tenait
« le crayon se mit à écrire rapidement sur le papier placé devant elle et je lus cette
« petite phrase que le malade avait écrite à son insu, comme tout à l ’heure il signait
« son nom sans le savoir. La main avait écrit : « Je ne veux pas ». Cela semblait
« une réponse à mon ordre, il fallait continuer. Et pourquoi ne veux-tu pas ? lui
« dis-je tout bas sur le même ton ; la main répondit immédiatement en écrivant :
« parce que je suis plus fort que vous. — Qui donc es-tu ? — Je suis le diable. — Ah !
« très bien, nous allons pouvoir causer. »
« Tout le monde n ’a pas eu l ’occasion de pouvoir causer avec un diable, il fallait
« en profiter. Pour forcer le diable à m ’obéir, je le pris par le sentiment qui a toujours
« été le péché mignon des diables, par la vanité. Je ne crois pas à ton pouvoir, lui
« dis-je, et je n ’y croirai que si tu me donnes une preuve. — Laquelle ? répondit
« le diable, en empruntant comme toujours pour me répondre la main d ’Achille
« qui ne se doutait de rien. « Lève le bras gauche de ce pauvre homme sans qu’il
« le sache ». Le bras gauche d ’Achille se leva immédiatement.
« Je me tournai alors vers Achille, je le secouai pour attirer son attention sur
<( moi et je lui fis remarquer que son bras gauche était levé. Il en fut tout surpris et
« il éprouva quelque peine à le baisser. « Le démon me joue encore un tour, dit-il ».
« C’était juste, mais cette fois le démon avait fait cette mauvaise plaisanterie par
« mon ordre.
« Par le même procédé je fis faire au diable une foule d ’actions différentes, il
« obéissait toujours parfaitement. Il faisait danser Achille, lui faisait tirer la langue,
« embrasser un papier, etc. Je dis même au diable, toujours pendant une distraction
« d ’Achille, de montrer des roses à sa victime et de lui piquer les doigts, et voici Achille
« qui s’exclame parce qu’il voit devant lui un beau bouquet de roses ou qui pousse
« des cris parce qu’on vient de lui piquer les doigts. »
P. Janet conduisit le traitement un peu comme une psychanalyse, là encore, et
il mit à jour la culpabilité (1) de ce malheureux possédé, non plus par le diable, mais
par le remords :
« Ces modifications n ’avaient lieu que pendant le somnambulisme, mais elles
« avaient un contre-coup bien remarquable sur la conscience du personnage après

(1) Bien entendu, P. J anet s’arrêta à cette culpabilité subconsciente, là où F reud


ne se serait pas arrêté, pour aller jusqu’aux phantasmes plus profonds d ’une culpa­
bilité plus anachronique.
IDÉES FIXES ET PSYCHOSES HYSTÉRIQUES 889

« le réveil. Il se sentait soulagé, délivré de cette puissance intérieure qui lui enlevait
« la libre disposition de ses sensations et de ses idées. Il devenait sensible sur tout
« son corps, il retrouvait tous ses souvenirs, bien plus il commençait à juger son délire.
« Au bout de peu de jours il avait fait assez de progrès pour rire de son diable et il
« expliquait lui-même sa folie en disant qu’il avait lu trop de romans. A ce moment
« il faut remarquer un fait curieux : le délire existait encore pendant la nuit. Achille
« endormi gémissait et rêvait à des tortures infernales : les diables le faisaient monter
« à une échelle qui s’allongeait indéfiniment et au bout de laquelle se trouvait un
« verre d ’eau ou bien ils s’amusaient encore à lui enfoncer des clous dans les yeux.
« Le délire existait aussi dans l’écriture subconsciente et le diable se vantait ainsi
« de reprendre bientôt sa victime. Ces procédés nous montrent donc encore les der-
« nières traces du délire qui pourrait persister à notre insu. Il est bon d ’en tenir compte,
« car un malade abandonné à ce moment ne tarderait pas à retomber dans les mêmes
« divagations.
« Grâce à des procédés analogues, les derniers rêves furent transformés et bientôt
« ils disparurent complètement. J ’ai constaté à ce moment un fait sur lequel j ’ai déjà
« souvent attiré l ’attention, c’est que les somnambulismes et l’écriture automatique
« diminuèrent aussi en même temps. Le malade n ’eut plus un oubli aussi complet
« après les somnambulismes, il n ’était plus aussi anesthésique pendant les écritures
« subconscientes. En un mot, après la disparition de l ’idée fixe, l’unité de l’esprit
« se reconstituait ».

De tels cas peuvent paraître nous éloigner de l ’Hystérie pour nous rap­
procher des Délires systématisés. Et cela est bien vrai, car nous rencontrons
ici ce point de contact sur lequel nous avons déjà insisté (notamment au début
de ce chapitre) entre Névroses et Psychoses. Les rapports cliniques entre la
Paranoïa, les Délires d ’influence médiumnique ou de possession et les idées
fixes hystériques sont là pour nous le rappeler. Mais dans ces idées fixes hysté­
riques — pour si hallucinatoires ou pseudo-hallucinatoires q u ’elles soient —
l ’imaginaire se joue sur le plan de l ’imagerie, et c’est précisément ce jeu que
déjoue le clinicien en traitant son malade comme un hystérique et en réussissant
à rompre l ’auto-suggestion par sa contre-suggestion. Et c ’est cette structure
« psychoplastique » de l ’idée fixe qui la distingue justem ent de l ’idée délirante
dont nous avons vu q u ’elle est essentiellement irréductible, et à un jeu du Sujet et
au jeu du psychothérapeute. Telle est, en effet, la forme même de ces idées
fixes et de leur aspect hallucinatoire que constituent leur facticité, leur théâ­
tralité, somme toute, leur plasticité (1).

(1) C’est dans le sens de ces analyses classiques (P. J anet) de l’idée fixe que S. F ol-
lin, J. Chazaud et L. Pilon ont publié trois cas de « Psychoses hystériques » (Évol.
Psych., 1961, p. 257-286), en insistant sur le fait que les Hallucinations y étaient mar­
quées d ’un signe de « presque » (ou de « comme si »), tandis que l’ensemble de cette
modalité « psychotique » d’hystérie se joue la comédie dramatique d’un « sujet à la
« recherche de son personnage dans son identité sexuée et sa filiation œdipienne ».
Dans sa récente étude, P. A. Martin (1971) sur les Psychoses hystériques indique
(p. 747) qu’elles comportent des Hallucinations (cf. aussi l’article deM. H. H üllender,
Amer. J. Psych., 1964, 120, pp. 1-066-1074).
890 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

Nous pouvons ici faire état d ’un cas que la « clinique quotidienne » nous a
donné d ’observer au moment même où nous rédigions ce chapitre. Il s’agit
d ’une jeune fille de 20 ans qui a brusquement présenté un « syndrome hallu­
cinatoire avec automatisme mental ». Elle a senti et entendu « la machine »
d ’un contremaître de son usine la prendre à partie. Il lui parle, connaît sa
pensée, l ’attire, la viole aussi. Dès q u ’elle passe dans son « rayon d ’action »,
elle est soumise à des rapports intimes qui la bouleversent et q u ’elle se sent
obligée d ’accepter même chez elle, et notam m ent lorsqu’elle s’étend sur le lit
de ses parents. A u cours de l’observation et de la psychothérapie, elle a ressenti,
alors q u ’elle est hospitalisée et p ar conséquent loin de la machine, des sensations
voluptueuses, et son bras s’est engourdi ou paralysé comme si, dit-elle, elle
était empêchée de s’en servir pour participer aux rapports qui lui sont imposés.
Le symbolisme de la machine, le mécanisme évident de projection de la libido,
les orgasmes éprouvés sous l ’influence de la machine hallucinatoire — alors
que dans les relations sexuelles « normales » elle était frigide — la configuration
délirante parfaitem ent claire limitée dans ses contours scéniques et dans la
répétition stéréotypée d ’une situation érotique si manifestement désirée et
refoulée, constituaient un ensemble de symptômes qui s’ordonnaient concen­
triquem ent à un complexe affectif fondamental. Sans doute lorsqu’on parle
du Délire, ou d ’une Psychose hallucinatoire systématisée abortive ou résiduelle,
vise-t-on une constellation de troubles hallucinatoires ou d ’idées délirantes
caractérisées p ar la simplicité schématique des phénomènes d ’automatisme
mental (Hallucinations psychiques, écho et devinement de la pensée, Halluci­
nations corporelles et spécialement génitales). Mais le caractère de ce scénario
découpé ici, à l ’emporte-pièce dans l ’existence de la jeune fille est si manifeste­
ment symbolique et si caricaturalement expressif d ’une libido qui s’investit vio­
lemment sur des images hallucinatoires, et plus aisément sur elles que dans les
relations réelles, que ces phénomènes de possession érotique nous ont fait
poser le diagnostic d ’une idée fixe hystérique plutôt que celui d ’un Délire
systématisé ou schizophrénique. Car ici, la fixité du « système » n ’a pas paru
être celle d ’un « système délirant » précisément irréductible et inébranlable,
mais plutôt celle d ’un drame, d ’une scène se jouant dans la sphère de la repré­
sentation, pour tout dire, dans cette atmosphère de théâtralité dont nous venons
de rappeler q u ’elle est la structure névrotique par excellence. Et c ’est bien à ce
degré d ’approfondissement que doit aller le diagnostic clinique — le diagnostic
mais aussi le pronostic et le traitem ent — pour saisir ce q u ’il peut y avoir
d ’hystérique dans cette imagerie hallucinatoire où s’exprime jusqu’à s’y épuiser
la satisfaction du désir. L ’évolution même des troubles, leur rapide disparition
sous l ’influence d ’une psychothérapie « cathartique » nous ont montré que
nous n ’avons pas eu tort de poser le diagnostic d ’hystérie et de traiter cette
névrose comme telle.
La morale à tirer de cette histoire — et certainement de centaines d ’autres
semblables — c’est, non pas comme on ne cesse de le dire ou le proclamer
que ces cas m ontrent la psychogenèse du Délire et des Hallucinations, mais
que la névrose comporte, comme la psychose, une certaine manière de délirer,
ÉTATS CRÉPUSCULAIRES HYSTÉRIQUES 891

c ’est-à-dire une modification du système de la personnalité, un « processus


psychique » au sens de Jaspers (cf. plus haut, le chapitre II, pp. 429-432 de la
3e partie et le chapitre II de la 5e partie, pp. 813-816), et q u ’il ne suffit pas
que le tableau clinique soit occupé par des Hallucinations pour être « psycho­
tique », et encore moins q u ’il s’agisse d ’un Délire chronique schizophrénique
ou systématique. E t il suffit, en effet, pour se prém unir contre cette erreur ou
ce préjugé d ’avoir présente à l’esprit cette vérité clinique si simple pour que
tan t de cas abusivement rangés dans la forme hallucinatoire des Psychoses
soient to u t simplement placés dans les formes hallucino-névrotiques.
Certes, on peut se demander si, après ce que nous venons de dire, le dia­
gnostic « de jure » étant bien correctement établi il n ’est pas difficile de tran­
cher « de fa cto », c’est-à-dire de s’assurer que certains « délirants » ne sont pas
« seulement » des hystériques ? Nous le croirions volontiers, et ce ne serait pas
le moindre mérite de nos analyses de l’Hallucination en général et de l’Hallu­
cination névrotique en particulier, que de lever l’hypothèque d ’un diagnostic
qui, en ne se posant pas dans cette alternative, risque souvent d ’être tranché
dans le seul sens d ’un véritable délire attribué à ces « faux délirants... ». Tant
il est vrai que l’hystérie ne fabrique pas seulement de fausses maladies orga­
niques, mais fabrique aussi de fausses maladies mentales et brouille les cartes
nosographiques selon le génie propre à cette m odalité morbide de falsification,
d ’inauthenticité de l ’existence, fût-elle délirante...

c) Les états crépusculaires hystériques. — Ce sont, si Ton veut, des


états d ’hypnose spontanée placés sous le signe de Tauto-suggestion, comme
l ’hypnose se place sous le signe de l’hétéro-suggestion. De tels états hypnoïdes
(ou « seconds », ou « somnambuliques ») sont appelés hystériques, parce q u ’on
les observe chez les névrosés hystériques comme une manifestation typique de
leur névrose. Mais ils peuvent se présenter aussi dans des conditions exception­
nelles, comme un choc émotionnel, une situation dramatique. C ’est ainsi que
ce que Ton a appelé parfois « l ’hypnose des batailles » dans la Psychiatrie
de guerre, ou les « réactions de panique », ou des « états névrotiques d ’an­
goisse » plus ou moins paroxystiques et réactionnels (Ausnahmezustände des
auteurs de langue allemande) qui ont été souvent observés et décrits dans
la Psychiatrie de guerre, les catastrophes ou à l’occasion d ’un traumatisme
psychique (deuil, crime, viol, accident).
Nous avons certainement omis dans nos études sur la déstructuration du
Champ de la conscience de faire état de ce premier degré de sa désorganisation
qui a fait l’objet dans l ’école allemande de ce que Jaspers et Mayer-Gross
appellent « das veränderte Bewusstsein » opposé à « das zerfallende Bewusst­
sein » (1). Ce qui caractérise, en effet, cette modalité de déstructuration de

(1) Nous avons essayé de combler cette lacune dans notre étude sur les Troubles
de la Conscience (texte anglais) paru dans le Handbook o f Neurology (1968). Si l ’école
allemande oppose ainsi cette conscience hypnoïde agglutinée ou cristallisée dans son
892 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

la conscience, c’est précisément sa concentration (le rétrécissement du Champ


de la conscience, dirait Janet). L ’expérience vécuê est constituée par un flux
d ’images qui se développent dans un mouvement intrinsèque et autonome,
comme diaphragmé par les contours de l ’idée fixe. Que celle-ci soit un souvenir
d ’une scène d ’épouvante ou la représentation mystique ou érotique d ’une
image d ’Épinal, elle isole dans le spectacle ou la situation hallucinatoire qui
la fascinent et la captent toutes les péripéties qui l ’animent. Sidérée et happée
par cette configuration, la Conscience dans cet « état second » crée, en effet,
une sorte de Second foyer de la conscience où éclipsant la réalité, flambe l ’ima­
gination. C ’est « à côté » de la réalité refoulée à la périphérie de son champ
que la conscience hypnotisée de ces états crépusculaires concentre les rayons
de son intentionnalité. Et c ’est bien comme syndrome de cet « à côté » du réel
que fut décrit justement le fameux « Syndrome de Ganser » pour autant préci­
sément q u ’il vise moins un trouble profond de la Conscience q u ’une certaine
manière de se prendre à son contenu et de se laisser absorber par lui. Sans doute,
un tel état crépusculaire est-il analogue en bien des points à l’état onirique (1).
Mais une différence profonde — ou, si l ’on veut, la profondeur même de la
déstructuration de la Conscience — sépare les états crépusculaires de ce niveau
névrotique du niveau confuso-onirique, et même des états oniroïdes des expé­
riences délirantes ; car, ici, la Conscience ne se prend pas entièrement à la fiction
qu’elle laisse se développer en elle en s’adonnant au charme, au mystère ou
à l ’intérêt dramatique (comique ou tragique) de la représentation qui s’y joue.
Si toute déstructuration du Champ de la conscience comporte cette structure
scénique, par contre 1’ « expérience » typiquement vécue dans l ’état crépusculaire
hystérique se détache du vécu. De telle sorte qu’il s’agit moins d ’une expé­
rience vécue que d ’un jeu dont l ’hystérique est l ’auteur, l ’acteur et le specta­
teur (2). C ’est bien ainsi que jouait par exemple sa scène dramatique cette jeune
fille qui se livrait à l ’image horrible de son père transformé en serpent, en serpent
réel q u ’elle avait capté dans un bois et q u ’elle arborait comme le glorieux sym­
bole de son irréalité ou l’affreux objet de son impossible désir. Elle nous tint
longtemps dans la crainte d ’une évolution schizophrénique, mais voilà main­
tenant vingt ans que nous assistions à la tragédie œdipienne q u ’elle nous

vécu compact à la conscience disloquée, tandis que P. Janet la désignait comme un


« rétrécissement » du Champ de la conscience, les deux interprétations ou analyses
phénoménologiques se recoupent pour souligner le caractère essentiellement « hyp­
notique » de cette expérience concentrée par le diaphragme de son intentionnalité,
de sa visée scénique.
(1) R égis en découvrant l’onirisme ne le rapprochait-il pas explicitement de l ’hyp­
nose et de ces « états seconds » ? (Régis, Hallucinations oniriques des dégénérés mys­
tiques, Congrès des Aliénistes, 1894).
(2) R acamier (P. C.), Hystérie et Théâtre. Entretiens Psychiatriques, tome I,
1952, p. 17-52.
ÉTATS CRÉPUSCULAIRES HYSTÉRIQUES 893

donnait et q u ’elle se donnait en spectacle, et q u ’elle a une vie sociale normale


sans aucune rechute. Cliniquement, l ’excès même de l’expression, la vio­
lence passionnée de l ’affect, le symbolisme sexuel en quelque sorte carica­
tural, sont des caractéristiques de ces scènes de reviviscence ou d ’imagination
dans lesquelles le Sujet s’absorbe. Il s’hypnotise lui-même, il s’auto-sugges-
tionne et se prend lui-même en s’y livrant avec complaisance au mirage
q u ’il crée comme pour, dans son défi, son plaisir, son extase ou sa peur,
satisfaire le paroxystique besoin d ’épuiser jusque dans ses dernières
possibilités ce que son image — ici, le plus souvent unique, même quand
elle est composée — contient et implique de concret, de singulier et d ’exorbitant.
E t ce sont, en effet, tous ces caractères de l ’attitude du Sujet engagé dans sa
propre production d ’imaginaire qui impriment à cet « état crépusculaire hys­
térique » sa marque hystérique, celle d ’un faux semblant auquel l’intensité
pittoresque et outrancière de son simulacre ajoute un artifice de plus.
Pour bien comprendre la « singularité » des Hallucinations dites Pseudo-hal­
lucinations névrotiques, nous avons dû approfondir la structure même des
névroses (1).
Ce sont essentiellement des maladies de la personnalité, terme, certes, vague
q u ’il s’agit de préciser. En effet, les Psychiatres et Psychanalystes parlent de for­
mes psychopathologiques de « la Conscience » ou « du Moi » en confondant
ainsi des faits de désorganisation de la vie psychique qui constituent pourtant
deux modalités différentes de « troubles mentaux ». Tantôt, en effet, ceux-ci sont
fondamentalement vécus comme des expériences de l’imaginaire qui se substitue
au réel. Tantôt, ils sont fondamentalement pris dans une altération ou aliénation
du Moi qui perd l’axe de sa trajectoire existentielle (déséquilibre) ou renverse
le système des croyances et des idées qui représentent sa conscience de soi
et ses relations fixes à son monde (délires chroniques). Les Névroses se situent
dans cette dernière manière de n ’être pas au monde de la réalité. Leur carac-

(1) En écrivant ce chapitre sur les Hallucinations des Névroses, comme le cha­
pitre précédent sur les Hallucinations des Délires chroniques, nous avons obéi aux
enseignements de la clinique en ce sens que l’Hallucination nous est apparue « sur
le tas », sur le terrain de la clinique, comme la clé de voûte de toute la psychopathologie
pour autant qu’elle gravite tout entière sur le problème de la réalité dans ses rapports
avec le désir ou, si l ’on veut, celui de l ’objectivité dans ses rapports avec ses affects.
Nous avons été ainsi entraîné par la clinique même de l ’Hallucination à esquisser
une fois de plus notre propre conception des Psychoses chroniques et des Névroses.
Par là, le travail que nous venons de faire — comme nous l’avons fait déjà dans notre
livre sur « La Conscience », et aussi dans notre « Manuel » en collaboration avec
P. Bernard et Ch. Brisset ou encore au Colloque du XIIIe à Paris (1972) — s’il ne
nous dispense pas des « Études » que nous nous proposons toujours de consacrer
aux Psychoses chroniques et aux Névroses, en découvre par anticipation le sens géné­
ral. De sorte que si nous ne pouvons pas mener à bonne fin la série de nos « Études »
qui sont pour nous l ’essentiel de notre œuvre psychiatrique, même si elles n ’étaient
pas achevées, elles seraient pour ainsi dire déjà contenues, ici et là, dans leur premier
développement « embryonnaire ».
894 NÉVROSES ET HALLUCINATIONS

téristique essentielle est de se développer comme une personnalité tronquée


au niveau de son achèvement ou de sa m aturation (1), celui de l’identité du per­
sonnage que l’homme normal, dépassant ses propres contradictions et ses
conflits internes, assume en se libérant de l ’angoisse qui tout à la fois manifeste
et consacre la précarité et la problématique de son image de soi. Tout, dans
la névrose, se joue en effet sur la scène intérieure de la représentation de soi.
Non pas comme dans le rêve quand le Sujet qui dort (ou dans les états délirants
analogues) vit comme des scènes ses expériences plus ou moins analogues
à celles du rêve, mais plutôt dans cette forme de la représentation de l ’existence
dans la sphère des croyances, dans le lieu anthropologique où s’articule le
propos existentiel, là où le Moi a à devenir.
E t c’est ainsi que le monde de l ’obsédé, ce névrosé du tourment, est essen­
tiellement celui du doute qui « problématisé » toutes ses relations dans un uni­
vers d ’objets magiques (ses actions, son langage, ses images) dont il ne cesse
de faire l ’aliment d ’une angoisse perpétuellement entretenue et indéfiniment
renouvelée.
C ’est aussi dans cet imaginaire que l’hystérique, ce névrosé du désir, truque
la réalité en la troquant contre le jeu de ses fantasmes, dans un irrésistible et
inextinguible besoin de tricher au bénéfice de son désir. Cet ordre du désir
est comme l ’agent de son auto-suggestion, de cette auto-hypnose qui place
son existence entre les parenthèses d ’un « comme si », d ’un simulacre de vaines
et vaniteuses satisfactions. Si la névrose obsessionnelle ou psychasthénique
touche assez rarement et profondément la structure même du Cham p de la
conscience, par contre l’hystérie se complaît à son évanouissement et à ses
éclipses. Gagné par le développement et les forces de ses idées fixes, comme
le yoga ou l ’extatique, ou encore l ’homme foudroyé par l ’émotion ou entraîné
par l’exaltation collective, l ’hystérique se laisse aller à un état crépusculaire
où il vit avec intensité sa représentation.
L ’Hallucination dans ses formes d ’existence est comme le corrélât de leur
artifice. Chez l’obsédé, elle est l ’instrument même du supplice q u ’il s’inflige
par la représentation même de l’objet de son obsession. Chez l’hystérique, elle
est la « réalisation » d ’une image qui abolit la distance qui sépare le désir de
la réalité. Mais dans les deux cas, l’Hallucination demeure comme entre les
parenthèses d ’un doute ou d ’un simulacre; de telle sorte q u ’elle est prise, soit
dans l’irréalité d ’une angoisse obsédante plutôt que délirante, soit dans l’irréalité
d ’un fantasme qui, comme dans l ’hypnose, est suggérée, c’est-à-dire ordon­
née.
Ainsi, les phénomènes hallucino-névrotiques ne peuvent certes pas être
considérés comme radicalement différents des Hallucinations délirantes, mais
ils ne se confondent pas non plus avec elles. Le monde de la névrose ne peut ni
engendrer, ni accueillir l ’Hallucination comme le monde du Délire en tan t que

(1) Erkrankung der Entschlussfähigkeit, dit (comme P. J anet) O. S chw artz


(1935), Neurasthenie Entstehung, Bâle, éd. B. Schwabe, 1951.
BIBLIOGRAPHIE 895

celui-ci sape les fondements mêmes de la réalité; de telle sorte que l ’Hallucina­
tio n des névrotiques apparaît spécifiquement dans un au-delà de la réalité
qui ne comporte, ni perception, ni objet.
Mais la création d ’un monde névrotique artificiel ne saurait pas non plus
être tenue pour radicalement différente de la substitution d ’une autre réalité
à la réalité (Freud), de la création du monde délirant ; car l ’un comme
l ’autre sont des manières de ne pas être au monde, dans le Délire en substi­
tuant l’imaginaire à sa réalité, dans la Névrose en surchargeant d ’imaginaire
s a réalité. Le Délire et l ’Hallucination « travaillent » à se soustraire dans
l ’aliénation de la personne au système de la réalité; la Névrose et ses Halluci­
nations travaillent dans la falsification du personnage à altérer le système
des valeurs, c’est-à-dire de fausser le mouvement de sa liberté.

N O T IC E B IB L IO G R A P H IQ U E (1)

B inet et F éré (Ch.). — Le magnétisme animal, Paris, F ollin (S.), Chazaud (J.) et P ilon (L.). — Cas
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psi e nevrosi obsessional. Rio. sper. di Freniatria, 148, 745-772.
1958, p. 588-617.

(1) On trouvera dans les travaux que nous citons ici la bibliographie la plus impor­
tante jusqu’en 1950, puis dans la Bibliographie des « travaux sur les Hallucinations »
à la fin de cet ouvrage, les travaux qui se rapportent à ce sujet de 1950 à 1971.
SIX IÈ M E P A R T IE

THÉORIES PATHOGÉNIQUES
« LINÉAIRES »
(M O D È L E S M É C A N IS T E E T P SY C H O D Y N A M IQ U E )
GÉNÉRALITÉS

Comme nous l’avons précédemment exposé (Première partie) en esquissant


les données du problème général des Hallucinations, il existe deux modèles
fondamentaux d ’une théorie de l ’Hallucination. L ’un est « linéaire » et consiste
à lier p ar une ligne ou vecteur et dans un rapport simple l ’image à la perception,
soit que l ’image devienne perception sous l’effet d ’une force mécanique, soit
que l ’image devienne perception sous l ’effet d ’une force psychique(1). — L ’autre
est « architectonique » et consiste à faire dépendre la genèse de l ’Hallucination
d ’une désorganisation de l ’appareil psychique, à la considérer comme l ’effet
d ’un « échappement au contrôle » de l ’être conscient altéré en lui-même ou
dans ses organes sensoriels.

Aux théories « linéaires » correspondent, d ’une part les théories méca­


niques de l ’Hallucination, et d ’autre part les théories psychogéniques de l’Hal­
lucination. En examinant les thèses, implications et corollaires qu’elles compor­
tent, nous nous proposons de m ontrer q u ’elles sont également insoutenables.
En effet, leur erreur commune — et constamment dénoncée dans cet ouvrage —
consiste à réduire l’Hallucination à un phénomène de simple émergence « posi­
tive »: ici, excitation des centres sensoriels; là, poussée d ’affects — hypothèses
se heurtant, dans les deux cas, aux exigences d ’une « complication » du modèle
théorique qui requiert une conception architectonique, ici, de l’édifice fonction­
nel du système nerveux, et là, de l’appareil psychique; car l ’Hallucination

(1) Le modèle linéaire de ces deux classiques théories — également insoutenables —


de l’Hallucination considérée comme un phénomène positif, consiste à réduire l ’Hal­
lucination à Vintensité de l ’image mais en deux sens bien différents. Les théories méca-
nicistes fondent cette intensité sur un processus de néo-production pathologique,
la création « ex nihilo » (l’ecphorie de la trace d ’une image) d ’une sensation ; de telle
sorte que l ’Hallucination, phénomène radicalement hétérogène à la vie psychique,
en définitive est un objet, un corps étranger perçu par le Sujet. — Les théories psycho­
géniques fondent cette intensité de la représentation sur le développement quantitatif
de l ’affect dont le désir, en dernière analyse, se projette dans l’objet hallucinatoire ;
de telle sorte que l’Hallucination se déduit des propriétés générales de l’image et ne
constitue aucun phénomène pathologique particulier. Tant il est vrai que fonder
l’Hallucination comme simple phénomène positif réductible à l’intensité des images
n ’explique rien pour conduire -à deux interprétations abstraites, diamétralement
opposées et complètement contradictoires.
900 LES THÉORIES PATHOGÉNIQUES (GÉNÉRALITÉS)

n ’apparaît jam ais que comme l ’effet négatif de' leur déstructuration. De telle
sorte que tout naturellement après avoir contesté la validité des théories étiopa­
thogéniques, mécanistes et psychodynamiques de la « projection hallucina­
toire », nous serons amené à formuler une conception organo-dynamique de
l ’Hallucination qui tienne compte de Y architectonie de l’être psychique
to u t entière construite contre l’illusion des images. Car si l ’Hallucination n ’est
pas « chez l ’hallucinant » une image intensifiée ni p ar la seule « ecphorie
de ses engrammes », ni par la seule vivacité de son désir, elle est toujours
pour lui et les autres une « manière-de-n’être-plus-au-monde-de-la-réalité »
qui suppose une désorganisation totale ou partielle de l ’acte perceptif.
Les théories « mécanistes » de l ’Hallucination se réduisent en fin de compte
à la doter d ’un objet fabriqué par l’excitation des centres nerveux. Elles détrui­
sent l’Hallucination pour l’expliquer en dotant d ’un objet la « perception sans
objet ». De telle sorte que l ’Hallucination ne com porterait aucune anomalie
de l’expérience et de l’ordre de la réalité pour n ’être q u ’une perception fondée
sur les propriétés physiques de la mécanique corporelle et spécialement céré­
brale, thèse incompatible bien entendu non seulement avec la manière délirante
de « n ’être-plus-au-monde-de-la-réalité », mais aussi avec la manière « éido-
lique » de ne plus s’accorder avec le système de la réalité.
Les théories « psychogéniques » également, mais en sens inverse, « scoto-
misent » (parfois inconsciemment, mais parfois systématiquement) dans les
théories générales de l’Hallucination la « manière-de-n’être-plus-au-monde-de-
la-réalité ». N ’être plus au monde de la réalité c’est bien, en effet, en un certain
sens, adhérer aux phantasmes du désir, être enraciné dans sa « volonté de puis­
sance » ; et c’est bien là la condition originaire de l ’existence pour autant qu’elle
est tout entière dirigée p ar les forces « affectives » — au sens le plus large du
terme — du Sujet. Mais c ’est aussi une manière d ’être nécessairement fantas­
magorique ou utopique, car l ’existence humaine (1) ne commence précisément
que par la constitution du système de la réalité. De telle sorte que, en thèse
générale, invoquer la « régression » vers le principe du plaisir ou la satisfaction
hallucinatoire du désir pour rendre compte de « la perception sans objet »,
c ’est se condamner à ne voir le phénomène (l’apparition) hallucinatoire que
dans sa virtualité affective certes toujours, exigible d ’une théorie générale
de l’Hallucination, mais toujours révocable pour ne jam ais rendre compte
de son passage à l’acte même du percept et, en définitive, à sa fausse « réalité ».
C ar l’Hallucination et le Délire ne sont rien ou ne sont que des maladies de la
réalité irréductibles à la pure et commune finalité du désir.
Tel sera le sens général de l ’exposé des deux thèses qui ne cessent de s’oppo­
ser dans les discussions sur l’étio-pathogénie de l ’Hallucination ; chacune
d ’elles m anque d ’ailleurs l ’essentiel de l ’Hallucination (l’une en la basant
sur un objet « réel », l ’autre en en faisant un objet du désir). Dès

(1) En tant qu’être au monde, c’est disposer d’un modèle personnel de son monde
(La Conscience, P. U. F., 1963).
GÉNÉRALITÉS 901

lors, il nous restera si nous voulons saisir l ’Hallucination dans la totalité


de sa structure, c ’est-à-dire (comme percept d ’un objet faussement objectivé,
c ’est-à-dire comme le paradoxe même d ’une réelle irréalité) à rechercher les
conditions de son apparition dans l ’organisation même de l ’être psychique,
ou plus exactement, dans sa désorganisation.
La théorie « organo-dynamique » qui se dégagera donc naturellement
de la critique des deux grands modèles classiques, se présentera essentiellement
comme une interprétation de l’Hallucination qui ne la réduit à être, ni un corps
étranger, ni une simple projection du désir inconscient, c’est-à-dire qui ne la
prend pas pour un phénomène « positif » pur et simple mais qui, au contraire,
la considère comme l’effet d ’une désorganisation de l ’être conscient, c ’est-à-dire
d ’un trouble négatif. Une telle vue systématique des conditions d ’apparition
du sens et de l ’évolution de l’activité hallucinatoire envisagée sous toutes ses
formes cliniques, seule peut permettre de mettre de l ’ordre dans tous ces pro­
blèmes touchant à la nature, à la séméiologie, à la nosographie et à la patho­
logie des Hallucinations, en nous perm ettant une classification naturelle de
cette modalité fondamentale de l’exercice involontaire de l ’imagination (comme
disait Baillarger), soit q u ’elle soit une maladie de la réalité (Délire), soit q u ’elle
soit un accident de la perception de la réalité (Éidolies).
Les trois solutions possibles au problème de la causalité de l ’Hallucination,
savoir : elle dépend d ’une excitation mécanique d ’images qui la basent sur
un objet réel mais inadéquat ; — elle dépend de la force de la représentation
d ’un affect inconscient qui la base sur les fantasmes du Sujet ; — elle dépend
d ’une désorganisation de l ’être conscient qui donne à l’irréalité des images
force de loi d ’une illusoire réalité; ces trois solutions mettent en question la
structure même de l ’être psychique pour autant q u ’il fonctionne « automati­
quement ». C ar le Sujet (l’être conscient) ne constitue pas la totalité de l’être
psychique, et quelque chose en lui lui échappe pour être mû p ar un mouvement
qui ne coïncide pas avec sa volonté. L ’Hallucination est dès lors, en effet,
interprétée selon les trois modèles théoriques que nous allons exposer. T antôt
elle est considérée comme l’effet d ’une perception intime d ’un objet autom ati­
quement et physiquement fabriqué. T antôt elle est considérée comme l ’effet
d ’une force machinale et inconsciente dont lé mouvement autom atique m et
le désir à portée de son objet. Tantôt, enfin, c ’est la désorganisation de l ’être
conscient qui libère les automatismes sous-jacents qui entrent alors dans un
monde de faux objets, ou plus exactement, dans un monde dont le statut de
l ’objectivité n ’est plus possible. C ’est bien, en effet, autour de cette notion
d ’ « autom atisme mental » comme l ’a si bien vu l ’école française depuis Baillar­
ger et Séglas ju sq u’à G. de Clérambault et P. Janet, que gravitent toutes les
positions doctrinales sur la nature et la genèse de l ’Hallucination. Nous allons
tâcher de ne pas l’oublier en exposant d ’abord les thèses qui s’affrontent puis
celle qui prétend les dépasser.
I
C H A P ITR E P R E M IE R

MODÈLE MÉCANISTE

Ce modèle postule la n o tio n d ’intensitém écanique(stim uliinternes)desim a­


ges « engrammées » dans les structures neuro-moléculaires. C ’est la théorie de
l ’excitation mécanique ou électrique neuro-sensorielle qui depuis le milieu du
xixe siècle a servi de support à ce modèle. La théorie mécaniste des Hallucina­
tions interprète un certain nombre de faits pathologiques et expérimentaux
incontestables pour en tirer une explication contestable des psychoses hallu­
cinatoires. Comme ce modèle mécaniste ne correspond évidemment pas à la
totalité et à la complexité des phénomènes hallucinatoires, nous verrons q u ’il
a subi des amendements, des inflexions, qui indiquent assez nettement que
cette conception classique de l ’Hallucination est en voie de régression.
Ce sont ces divers points que nous allons envisager (1).

(1) Ce chapitre écrit en 1968, puis révisé en 1972, reproduit le travail que nous
avons publié avec H. C laude (« Hallucinose et Hallucination. Les théories neuro­
logiques des phénomènes sensoriels », Encéphale, 1932, 27, p. 576-620) ; — le
mémoire que j ’ai publié dans l'Évolution Psychiatrique (« Les problèmes physiopa­
thologiques de l ’activité hallucinatoire », 1938, n° 2, p. 1-74). Nous reprenons donc
ici un travail commencé il y a 40 ans. Nous pensons que sa lecture pour être vraiment
efficace doit comporter la connaissance des travaux parallèles qui s’inscrivent en
contrepoint de cette longue réflexion : ceux de P . S chröder qui, dans sa critique
du point de vue mécaniste d ’Henschen (« Ueber Gesicht halluzinationen bei orga­
nischer Hirnleider », Archiv f. Psych., 1925, 73, p. 276-308), va à peu près dans le
même sens que les nôtres ; — le chapitre que Pierre Q uercy a consacré à ces pro­
blèmes (La neurologie de l’Hallucination, dans son ouvrage « L'Hallucination » (2 vol.,
Paris, Alcan, 1930) où il soutient la théorie d ’Opsiphile qui tend à se rapprocher du
modèle linéaire mécaniste) ; — le mémoire de G. de M orsier (Revue Oto-neuro­
ophtalmologique, 1938) qui constitue la somme la plus monumentale de faits et
d’analyses pouvant à ses yeux justifier la théorie mécaniste de l’Hallucination ; —
le livre de R. M ourgue (« Neurobiologie de l'Hallucination. Essai sur une
variété particulière de désintégration de la fonction », 1932, Bruxelles, éd. M. Lamer-
tin); — les C. R. du Symposium de Washington (L. W est, 1962); — le travail de
S. M ellina et R. V izoli (1968); — les récents articles de G. de M orsier (1969); —
les C. R. de la réunion de New York (W. K eup , 1969) publiés sous le titre « Origin
and Mechanism of Hallucinations ». On trouvera une documentation considéra­
ble sur l’ensemble des problèmes psychologiques et neurophysiologiques de la
projection hallucinatoire dans tôus ces travaux.
Ey. — Traité des Hallucinations. H. 30
904 LE MODÈLE MÉCANISTE

CONCEPTS FO N D A M E N TA U X

« L ’intensité de l ’image mentale fait sa vérité », s’exclame J. Soury en


rendant compte des conceptions sur les centres sensoriels à la fin du xixe siècle.
C ’est bien cette proclam ation que nous devons placer en manière d ’épigraphe
au début de cet exposé des théories mécanistes, la m ettant ainsi en vedette
pour la révoquer en doute.

L ’in te n s ific a tio n m é c a n iq u e d e s im a g e s. — Le modèle linéaire méca­


niste de l ’Hallucination attribue sa genèse à une intensification de l ’image
produite par l ’excitation de son support cérébral ou de ses voies de conduc­
tion. L ’Hallucination est dans cette perspective l’effet d ’une cause mécanique
qui, produisant la « transform ation sensoriale » de l ’image, introduit comme
un corps étranger un objet dans l ’activité psychique du Sujet. Cette intuition
théorique, la plus primitive et la plus simple vient à l ’esprit de tous les hommes
qui, sachant que le cerveau garde la trace des souvenirs pensent que ces repré­
sentations se combinent pour former les idées, de telle sorte que 1’ « autom a­
tisme », « la mise en marche » des supports (appareils et centres sensoriels) des
images les intensifient jusqu’à en faire des sensations, des re-présentations (des
re-perceptions), somme toute, des « perceptions sans objet » p ar excellence
puisqu’elles produisent une matière sensorielle (lumière, son, couleur) en quel­
que sorte autochtone sans rapport avec les Stimuli extérieurs venant des objets.
Autrement dit, cette théorie de l ’Hallucination est essentiellement sensation­
niste et elle a été effectivement soutenue p ar tous les psychologues empiristes
(de Locke à Condillac et Taine) qui, posant la sensation à la base de toute
connaissance à l ’extrémité de l ’arc psychophysique sensori-moteur, n ’avaient
ensuite aucune peine en inversant le courant de l ’influx nerveux à penser
que l ’image mécaniquement produite devenait à son tour source de connais­
sance et d ’expérience, c ’est-à-dire sensation. Tout naturellement, les physio­
logistes et plus spécialement les neurophysiologistes, travaillant sur l ’unité
neuronale du réflexe sont à peu près tous devenus des psychologues
empiristes, sensationnistes et associationnistes qui ont trouvé évident
que si le stimulus extérieur et normalement physiologique aboutit à la
sensation d ’une perception d ’objet, le stimulus interne à l ’autre bout de
l ’arc réflexe produit une sensation sans objet. C ’est ce q u ’exprimait parfaite­
ment déjà le naturaliste et philosophe Charles Bonnet lorsque, au xvm e siècle
nous rappelle Mourgue, il écrivait : « il n ’est pas difficile d ’imaginer des causes
« physiques (internes) qui ébranlent assez fortement différents faisceaux de
« fibres sensibles pour représenter à l ’âme l ’image des divers objets avec autant
« de vivacité que si les objets eux-mêmes agissaient sur ces faisceaux... » (Essai
analytique sur les facultés de T âme, 1783). Cette théorie de l ’intensification des
images par Stimuli internes, elle était d ’ailleurs elliptiquement impliquée dans
la définition d ’Asclépiade (ex visis veris ducentes quidam mentis errorem),
L'INTENSITÉ DES IMAGES 905

comme elle a été explicitée par Descartes lorsque dans le « Traité des passions
de l'âme », art. 26), il les attribuait au « cours fortuit », des esprits animaux.
Malebranche (Recherche de la vérité, tome II, chapitre I), en tan t que repré­
sentant mécanicisme cartésien le plus rigoureux, ne pouvait m anquer de
noter que l’âme qui est touchée normalement surtout par les objets extérieurs
peut être impressionnée p ar l ’agitation interne des esprits animaux : « Il arrive
« quelquefois dans les personnes qui ont les esprits animaux fort agités par
« des jeûnes, par des veilles, par quelque fièvre chaude ou par quelque passion
« violente, que ces esprits remuent les fibres intérieures de leur cerveau avec
« autant de force que les objets extérieurs, de sorte que ces personnes sentent
« ce q u ’elles ne devraient qa'imaginer et croient avoir devant leurs yeux les
« objets qui ne sont que dans leur imagination ». Et il insistait encore sur cette
théorie quantitative de l ’Hallucination par l’excitation anormale des sens en
soulignant que « cela montre bien que les sens et l ’imagination ne diffèrent
que du plus et du moins » (p. 42).
Plus tard, Boerhaave (1762) reprenait à peu près les mêmes idées quand il
disait dans ses « Prœlectiones » : « Omnes hi nervi excitant eosdem sensus sine
actione alla objecti externi ». Boissier de Sauvages (1768) faisait dépendre
l’Hallucination « a fortiori vividorique fluidi nervei refluxu spontaneo, seu sine
objecti externiprœsentia sed ob motum in organi fibris, arteris, fluidisve excitatum
a causa intrinseca ». Mais de même que Boerhave invoquait aussi une condition
déficitaire, celle du sommeil ou d ’un état analogue, Boissier de Sauvages consi­
dérait également q u ’une condition négative devait elle aussi intervenir et il
invoquait le défaut d ’attention « a defectis attentionis ad omnes circumtantias
quce errorem fugaret » (p. 166).
Nous n ’en finirions pas de rappeler ici tout ce que les médecins, philosophes
et naturalistes ont dit et redit sur cette intensification mécanique de l’image (1).
Répétons et soulignons encore à propos des opinions de Boerhaave et de Bois­
sier de Sauvages que nous venons de rappeler, que, à peine formulée, cette thèse
a été généralement dans l ’esprit des auteurs, atténuée par l ’idée d ’une autre
condition de phénomène hallucinatoire, celle d ’un dysfonctionnement, d ’un
trouble, d ’une « méiopragie » fonctionnelle. Et d ’emblée en examinant la doc­
trine mécanique de l’excitation des nerfs et des centres nerveux nous pouvons
prévoir q u ’en fin de compte elle n ’a pu résister à la critique — parfois de ses
adeptes, sinon de ses propres auteurs — car la causalité mécanique de l ’inten­
sité de « Pimage-devenant-hallucinatoire » ne peut pas être tenue pour une
bonne théorie de la perception sans objet, pour la bonne raison q u ’elle en fait
la perception d ’un objet physique qui stimule de l ’intérieur les organes des
sens, les nerfs ou les centres sensoriels, c ’est-à-dire q u ’elle vise l ’Hallucination
là où elle n ’est pas, ou en tout cas là où elle n ’est pas essentiellement (dans la

(1) K a n t d a n s s o n m é m o ire « Krankheiten des Kopfes » (1764) a r e p ris l a m ê m e


id é e , c elle d ’u n e in te n s e v iv id ité .d e l ’im a g e p r o d u ite p a r c e rta in e s a ffe c tio n s d u c e r­
veau.
906 LE MODÈLE MÉCANISTE

sensorialité) pour la m anquer là où elle est (c’est-à-dire au niveau de l’erreur


sinon du délire).

Nous devons en effet bien comprendre (cf. note supra, p. 83) que la notion
d ’intensification de l ’image telle qu’elle est classiquement utilisée par les théories
linéaires, en entrecroise précisément les lignes. D ’où la confusion de toutes les discus­
sions sur les rapports de l’image et de l ’Hallucination, toujours les mêmes depuis 1855
(cf. supra, p. 90-92) jusqu’à la réunion de New York sur l’origine et le mécanisme des
Hallucinations (cf. in Keup, 1970, spécialement les contributions de S. J. Ségal, p. 103-
114; de R. Rabkin, p. 115-125; de S. Bauer, p. 191-204). La thèse de la théorie quan­
titative postule celle d’une homogénéité de tous les phénomènes perceptifs et hallu­
cinatoires; la thèse de la discontinuité postule celle d ’une hétérogénéité totale entre
perception et Hallucination. Autant dire qu’aucune de ces deux thèses n ’est soute­
nable jusqu’à ses extrêmes conséquences.
Si nous revenons une fois encore sur ce que nous avons dit à ce sujet dans le
chapitre « Historique » de la Première Partie (1), c’est pour souligner que sous la

(1) Ce « cursus » historique sur la notion de quanta éidétriques n ’est pas


seulement un chapitre important de l’évolution des idées sur la pathogénie des Hal­
lucinations, car l’idée que l ’Hallucination résulte de la puissance de l’image (idée que
l’on retrouve dans l ’autre modèle théorique linéaire, celui de la psychogenèse de l’Hal­
lucination) constitue la clé de voûte de toutes les conceptions classiques. Ou plus
exactement encore, elle constitue l’erreur fondamentale de toutes les théories qui,
ne considérant que la positivité de l ’Hallucination, la font dépendre essentiellement
de la force de l’image. R. M ourgue ne s’y était pas trompé, lui qui dans sa thèse
(1919) puis dans la « Neurobiologie de l'Hallucination » a fait de la relation
image-Hallucination le centre des discussions classiques sur ce thème ; il a notamment
montré comment la thèse d’une hétérogénéité au moins relative de l’image et de l ’Hal­
lucination était seule capable au contraire d ’orienter l ’explication des « illusions
des sens » qui se donnent cliniquement toujours comme une modalité du percevoir
et du sentir qui se distinguent autant de l ’imagination que de la perception normale.
Son chapitre II intitulé « L’Hallucination vraie est-elle une image intensifiée ? »
est entièrement consacré à ce problème. Il y rappelle notamment (p. 64) l’opinion de
K andinski qui parlait « en connaissance de cause » pour avoir éprouvé (comme
d ’ailleurs J. M üller et B ürdach ) les Hallucinations qu’il a décrites (1881-1890)
« En dépit de la vieille théorie fort répandue, écrivait-il (1884) en aucun cas une Hal­
lucination ne peut naître d ’une image sensorielle mnémonique... uniquement
par gradation de l ’attention ou de l ’intensité de la représentation. Un degré élevé
d’intensité n ’en est nullement une condition nécessaire ». Nous avons déjà vu et
nous verrons encore mieux dans la suite de ces exposés des modèles linéaires
qui reprennent à leur compte cette thèse insoutenable, que l ’intensification de l’image
n ’est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante de l ’Hallucination puisque
l ’Hallucination ne comporte pas toujours une particulière vividité, et que l’intensité
esthésique des phénomènes éidoliques n ’aboutit justement pas à 1’ « Hallucination
délirante ».
L'INTENSITÉ DES IMAGES 907

thèse de l’intensification de l ’image s’est dissimulée au xixe siècle la théorie de l’exci­


tation neuronique, comme au xxe siècle la théorie de l’excitation libidinale.
L ’intensité de l ’image, la « transformation sensoriale » de l’image telle que
la décrivait Lelut peut, en effet, être également attribuée à ce que l ’on appelle, soit
la force de l ’imagination, soit l’exaltation de l ’attention ou de la passion, soit la
charge affective, etc. Et il n ’y a alors entre l ’image ou la représentation et la sensation
ou l ’Hallucination que des différences de degrés sans hétérogénéité. Au contraire,
l ’intensité de l ’image que postule la théorie mécaniste, si elle n ’admet secondairement
que des gradients quantitatifs entre l ’image et la perception, se définit comme un
processus pathologique radicalement différent de tout exercice volontaire ou invo­
lontaire de l ’imagination. Ceci doit nous permettre de comprendre les discussions
classiques sur la nature (cf. ce que nous en avons déjà dit, p. 83) des Hallucinations,
notamment à l ’époque de la fameuse discussion de 1855, de la comprendre même
mieux cent ans après, en mettant entre les positions des protagonistes plus
d ’ordre qu’ils n ’avaient su eux-mêmes en introduire dans leurs fameux débats. La
thèse de la continuité homogène de l 'image et de l 'Hallucination (fondement du modèle
psychogénique comme nous le verrons) fut soutenue par Lelut, Peisse, Bûchez,
Brierre de Boismont, Maury, puis plus tard par Simon (1882), etc., auteurs qui tout
naturellement rapprochaient l ’Hallucination de l ’activité psychique normale et n ’hési­
taient pas à comparer plus ou moins directement l ’Halluciné au saint qui prie, à l’ana­
chorète exalté par sa solitude, ou au poète dans l’exaltation de sa création, ou encore
au génie philosophique, que ce soit celui de Socrate ou de Pascal... Autrement dit,
l’Hallucination n ’existe pas, elle n ’est qu’une image !
A cette même époque, la théorie de la discontinuité fondamentalement hétérogène
de l ’image et de la sensation dans la série des phénomènes hallucinatoires fut soutenue
par A. Garnier, B. de Castelnau, Michea Sandras, puis Bourdin (1879) qui tout natu­
rellement ont plaidé la nature radicalement pathologique et cérébrale de l’Halluci­
nation et son caractère « neurologique » c’est-à-dire son hétérogénéité à l’égard de
l’imagination normale comme le pensèrent aussi plus ou moins clairement Burdach,
J. Müller, Calmeil, Brierre de Boismont, etc., c’est-à-dire les auteurs qui devaient
être parmi les doctrinaires du modèle sensoriel de l’Hallucination. C’est, évidemment,
dans ce mouvement classique d’opinion que réside la racine du dogme classique
de l’Hallucination pour autant qu’elle fut considérée comme phénomène originai­
rement sensoriel, le produit direct d ’une lésion périphérique ou centrale sans qu’inter­
vienne dans son déterminisme le moindre trouble psychique, pas l’ombre d ’un délire...
Mais beaucoup d ’auteurs qui ont été sensibles à l’hétérogénéité du phénomène
hallucinatoire à l’égard de tous les phénomènes de la vie psychique normale (y compris
l ’imagination et les illusions qu’elle comporte nécessairement) n ’ont pas tardé à s’aper­
cevoir que cette hétérogénéité n ’est pas si radicale qu’elle doive exiger un modèle
théorique qui rende compte de phénomènes n ’ayant aucune commune mesure ni
aucune relation avec l’activité psychique en général. D ’où la constitution au
sein même des écoles « organicistes » attachées à l ’hétérogénéité de la production
hallucinatoire d ’un mouvement doctrinal (représenté par J.-P. Falret, Meynert,
Baillarger, Magnan, Moreau de Tours, et plus tard H. Jackson et Wernicke) qui,
tout en posant le postulat d ’une hétérogénéité relative de l’activité hallucinatoire
à l ’égard de l’exercice de l’imagination, considère l ’automatisme des phénomènes
hallucinatoires comme irréductible à la simplicité d ’une néo-production ou d’une
intensification pathologique d ’jmages sous l’effet d’une excitation mécanique des
organes, voies et centres sensoriels.
908 LE MODÈLE MÉCANISTE

Il serait tout à fait inutile de reprendre ou de poursuivre davantage ici cet


« historique » de la notion d ’intensité hallucinatoire de l ’image (équivalent, dans
ce modèle mécanique, à la notion de projection énergétique d ’affect inconscient
dans le modèle psychogénique). Mais nous en avons certainement assez
dit pour en faire apparaître les principales difficultés, notam m ent la
plus difficile à réduire et qui consiste pour chaque auteur à croire que cette
notion d ’accroissement quantitatif de l ’image est univoque alors q u ’elle
laisse en suspens le sens contradictoire q u ’elle implique (1). C ar l ’inten­
sité de l ’image peut être invoquée, soit comme l ’effet de sa propre force
intrinsèque, soit comme l ’effet d ’une causalité hétérogène (physique,
« mécanique »), soit enfin comme l ’effet d ’une désorganisation fonctionnelle
des analyseurs perceptifs ou généralement de l’organisation psychique. Il est
bien évident que la première thèse correspond au modèle linéaire psychogénique
que nous étudierons dans le chapitre suivant (2). Par contre, les deux autres
hypothèses constituent ce que l ’on peut appeler la thèse de l’organicité du phé­
nomène hallucinatoire. Mais celle-ci, p ar conséquent, dans sa généralité admet
deux options totalem ent différentes : le modèle linéaire mécanique dont nous
sommes en train ici de faire l’exposé critique, et le modèle architectonique que

(1) Ceci est particulièrement évident lorsqu’on se rapporte au fameux livre de


H. T aine « De l’Intelligence ». Il est très facile de tirer de cet ouvrage de longs extraits
qui montrent que pour T aine il n ’y a entre l’image et la sensation que des différences
de degrés ; en considérant l’ensemble de la vie psychique comme un polypier d’images
dont le mouvement moléculaire cérébral règle les figures, il adopte tout naturellement
l ’idée des cartésiens (cf. supra, p. 905), des philosophes empiristes ou des psycho­
logues associationnistes, savoir que c’est du mouvement moléculaire de l ’exercice
des centres nerveux (tome I, p. 241-245) que naissent les Hallucinations. Mais sa
théorie générale de l’organisation psychique (qui pourrait en bien des points nous
renvoyer à 1'Entwurf de F reud ...) se situe au fond dans une tout autre perspective.
Car dans sa fameuse « théorie de la réduction », ou comme il dit aussi de la <crépression »
des images, comme dans sa théorie de la perception tenue pour une Hallucination
vraie (tome 2, p. 10), ou encore lorsqu’il montre que l ’esprit a une tendance générale
à l’Hallucination et que nos diverses opérations mentales ne sont que les divers stades
de cette Hallucination, il est clair que pour H. T aine , l’intensité de l’image jusqu’à
son degré hallucinatoire ne dépend plus seulement de la force intrinsèque des images
mais d’une modification plus ou moins globale du régime et de la capacité fonction­
nelle des centres nerveux, point de vue qui le rapproche beaucoup plus qu’on ne le dit
généralement de tous ceux qui tiennent l’image pour une Hallucination purement
virtuelle qui ne s’actualise qu’à la condition que survienne un changement d ’état
(ou si l’on veut de niveau) dans l’organisation psychique. Il était temps, me semble-t-il,
de disculper le célèbre psychologue français des reproches « d ’atomisme psychologi­
que » dont on l ’accable généralement.
(2) Ce qui est commun aux deux modèles linéaires qui forment l ’objet de ces
deux chapitres pathogéniques, c’est précisément la notion d ’intensification de l’image
mais interprétée dans deux sens différents... et également faux.
POSTULATS DE LA CAUSALITÉ MÉCANIQUE 909

nous reprendrons plus loin à notre compte. Ceci doit être bien précisé, car la
plus grande confusion règne dans l ’usage de tous ces concepts.

P o stu la ts e t th èses d e la p a th o g én ie m é c a n iq u e . — Nous pouvons


m aintenant rechercher l ’articulation des thèses qui forment dans sa cohérence
et sa pureté le dogme de la « m écanidté » de l ’Hallucination, comme disait son
plus intrépide théoricien G. G atian de Clérambault.
La structure logique de ce modèle linéaire comporte un assemblage de
concepts qui forment p ar leur articulation le dogme de la genèse mécanique
de l’Hallucination. Nous pouvons discerner dans cet appareil conceptuel trois
plans, c ’est-à-dire, au fond, trois idées qui sont ici mélangées mais dont nous
avons justem ent à nous demander si leur assemblage est cohérent et surtout
s’il peut s’appliquer à toutes les catégories d ’Hallucinations, à la totalité
des phénomènes hallucinatoires.
— La première thèse impliquée dans le dogme de la mécanicité hallucina­
toire, c’est la thèse de la genèse organique de l ’Hallucination. Cette thèse
« affirme » hétérogénéité du phénomène hallucinatoire à l’égard de l’exercice
norm al et contrôlé de l’imagination. Mais comme nous l ’avons souligné plus
haut le modèle mécanique de l ’Hallucination ne se contente pas de la tenir
pour l ’effet d ’une progression de l’intensité, d ’une accumulation quanti­
tative des propriétés représentatives ou mnésiques de l ’image jusqu’à la
« sensation hallucinatoire », elle postule que « ab ovo », dès son origine, l’H allu­
cination est le produit sui generis d ’une excitation anormale des « engrammes ».
De sorte que tout en développant l’idée que l ’Hallucination « n ’est q u ’ » une
image intensifiée, elle postule autre chose, savoir : la causalité mécanique de
cette intensification. Par là, le « Dogme » s’affirme comme une conception orga­
nique portée à son plus haut degré de causalité physique : l ’Hallucination y est
tenue pour être un phénomène qui cesse d ’être psychique pour être purement
physique du fait même de la mécanicité de la cause qui l’engendre.
— La deuxième thèse c’est que l ’Hallucination ne dépend pas d ’un trouble
général, q u ’elle est essentiellement un phénomène partiel et élémentaire. Cela
revient à dire que lorsque nous sommes en présence d ’un tableau clinique de
Délire hallucinatoire, l ’Hallucination non seulement ne dépend pas du Délire
mais q u ’elle se constitue hors de lui, et que non seulement il n ’en est pas la
cause mais q u ’il en est l ’effet.
— La troisième thèse est celle de Y intensification mécanique de l'image.
C ’est, pourrions-nous dire, la thèse mécaniste par excellence. Elle postule deux
propositions dogmatiques. La première est la nature sensorielle de l ’Halluci­
nation, son « esthésie » primitive et originelle. La seconde est la production
de cette esthésie par l'excitation des organes, nerfs ou centres sensoriels. Bien
sûr, ces deux propositions sont intimement liées, car on ne peut pas soutenir
la thèse de l ’esthésie primitive de l ’Hallucination sans du même coup attribuer
l ’intensification « sui generis » et « anormale » de ses qualités sensibles à une
excitation pathologique des images que « contient » l ’organe des sens ou son
centre « psycho-sensoriel ».
910 LE MODÈLE MÉCANISTE

Tel est le dogme de la mécanicité de l'Hallucination. Nous verrons plus loin


que faute de pouvoir aller jusqu’à la généralisation de cette position « méca­
niste », certains auteurs renoncent à la troisième thèse et s’arrêtent à une théorie
« mécaniste » plus relative ou atténuée. Dès lors, le plan que nous allons suivre
dans cet exposé est parfaitement clair et logique. Nous allons successivement
envisager dans les perspectives suivantes: la théorie intégrale de l’excitation des
organes et centres sensoriels— puis sa conformité ou sa non-conformité avec la
clinique des Hallucinations (ce qui nous donnera l ’occasion d ’exposer et de cri­
tiquer le dogme de l’automatisme mental) — et enfin le complément du schéma
linéaire emprunté au schéma architectonique et de la désorganisation de l’être
conscient et de la désintégration des fonctions de l’analyseur perceptif (1).

D É V E L O P P E M E N T D E LA T H É O R IE
D E L ’E X C IT A T IO N H A L L U C IN O G È N E
D E S N E U R O N E S S E N S O R IE L S

Quand les neurones sensoriels sont excités par des Stimuli qui ne proviennent
pas des messages q u ’ils reçoivent normalement des objets extérieurs (ou de ces
objets intérieurs que sont les diverses parties du corps qui font partie aussi du
monde des « objets »), ils se déchargent en produisant des effets analogues sinon
identiques aux sensations perçues. L ’Hallucination est le produit de cette
excitation inadéquate des neurones sensoriels qui reproduit la sensation en
intensifiant l ’image qui en représentait le souvenir, la trace mnésique. De telles
propositions théoriques sont communément énoncées et incessamment répétées
dans tous les traités de psychologie, de neuro-physiologie ou de psychopatho­
logie en accord, comme nous l’avons vu, avec un courant continu de philosophie
empiriste, associationniste et sensationniste qui place l ’image et la sensation aux
deux extrémités d ’une même chaîne neuronale. De telle sorte que le courant
qui va de l’une à l ’autre peut s’inverser selon q u ’il va de la perception vers
le souvenir, ou de la trace mnésique vers la sensation, et que c’est précisément
par cette réversibilité pure, simple et idéale, que se trouve consacrée la para­
phrase neurophysiologique de la psychologie associationniste. Il suffit, en
effet, de dire q u ’un stimulus physique (électrique ou mécanique) d ’excitation
des neurones sensoriels reproduit le même effet sensorio-perceptif que produit
le stimulus (message d ’information) venant de l ’objet extérieur, que la sen­
sation croît comme le logarithme de l ’excitation, que celle-ci soit adéquate

(1) En exposant dans le prochain chapitre le modèle linéaire psychogénique, nous


suivrons à peu près le même itinéraire critique en montrant que la projection de
l’Inconscient n ’est qu’une dimension du phénomène hallucinatoire et que celui-ci
exige en fin de compte un complément théorique faisant intervenir un modèle archi­
tectonique, c’est-à-dire le concept négatif d ’une désorganisation comme cause de
l’Hallucination.
L'EXCITATION NEURO-SENSORIELLE 911

ou inadéquate, ou bien de dire que l’image d ’un objet peut devenir si intense
q u ’elle reproduit la sensation dont l ’empreinte était gardée dans la mémoire
pour dire toujours la même chose. Et c’est toujours le même discours « scienti­
fique » qui est, en effet, ainsi tenu en se référant aux conceptions neurophysiolo­
giques de la sensation, de la perception ou de la mémoire. C ’est le même lan­
gage qui, en effet, dans cette « paraphrase » (c’est-à-dire dans le jeu de mots
de ce double sens) fait de la trace mnésique, de l ’engramme, la fin de la sen­
sation et le commencement de l ’Hallucination. O r ce langage n ’est pas seulement
analogique ou hypothétique, il se révèle être celui d ’une mystification en posant
plus de problèmes q u ’il n ’en résout en postulant l ’identité de l’image et de la
sensation, ou ce qui revient au même, que les engrammes contenus dans
la substance nerveuse peuvent sous l ’effet d ’une stimulation quelconque
produire des sensations (dites alors hallucinatoires pour n ’être pas pro­
voquées par le stimulus « physiologique »). C ’est précisément à souligner le
caractère arbitraire ou artificiel de cette hypothèse que nous devons nous
employer.

F o n d e m e n ts th éo riq u es.

Cette théorie psycho-anatomo-physiologique de l ’Hallucination — encore


une fois traditionnelle, classique, académique — car elle est celle qui vient le
plus facilement à l ’esprit (1), com porte une référence nécessaire à deux hypo­
thèses auxiliaires : celle du principe de Johannes Müller (1840) sur l'énergie
spécifique des nerfs — et celle des centres psycho-sensoriels d'images dérivée de
l ’étude des localisations cérébrales au cours du xixe siècle après les travaux de
Broca et les expériences de Fritsch et Hitzig (1870), de Ferrier (1876), de M unk
(1877-1879), etc.

a) L’énergie spécifique des nerfs. — D ans son Traité (2), Johannes M ül­
ler, le célèbre physiologiste allemand, a énoncé pour introduire l’étude de la
physiologie des sens un certain nom bre de principes qui forment la loi de l'éner­
gie spécifique des nerfs de la sensibilité.
Les sensations des divers sens tirent leurs qualités particulières des

(1) Elle vient plus facilement à l’esprit, car elle s’appuie tout simplement sur
cette évidence que percevoir quelque chose qui n ’est pas là actuellement, c’est évidem­
ment faire appel à un objet absent, c’est-à-dire passé, pour rendre compte de la fausse
perception. Mais cette évidence ne comporte pas comme une autre évidence que cette
fausse perception dépende seulement et nécessairement de l ’intensification mécanique
des engrammes.
(2) J. M üller, Handbuch der Physiologie des Menschen, Koblentz, 1844, éd.
Hœscher, trad. fr., éd. Baillière, 184S. Nous avons déjà eu l ’occasion (cf. supra, p. 80)
de faire allusion aux idées de Müller qui constituent en effet un aspect fondamental
de toute théorie mécaniste de l’Hallucination. Nous y reviendrons plus loin, notam­
ment à propos de la théorie dès sensations de H elmholtz (p. 1125-1132).
912 LE MODÈLE MÉCANISTE

organes excités et non de là qualité des excitants. N ous ne pouvons, pré­


cise-t-il, avoir p ar l ’effet de causes extérieures aucune manière de sentir que
nous n ’ayons également sans ces causes et p ar la sensation des états de nos nerfs
(des causes internes peuvent provoquer des sensations de froid, de chaud, de
sons, de lumière). Une même cause interne produit des sensations différentes
dans les divers sens (La congestion des capillaires des nerfs sensibles détermine
des phénomènes lumineux dans les nerfs optiques, des bourdonnements dans les
nerfs acoustiques) U n même stimulus externe produit des sensations différentes
selon qu’il est appliqué aux divers sens (U n cornant électrique provoque des
sensations tactiles, visuelles, auditives, selon le système sensoriel excité). Les
sensations propres à chaque nerf sensoriel peuvent être provoquées, à la fois
p ar plusieurs influences internes et externes. Ainsi, des sensations lumineuses
peuvent être provoquées non seulement par un excitant lumineux mais des
stimulations mécaniques, chimiques, électriques ou par troubles de la circu­
lation. L a sensation est la transmission à la conscience non pas d ’une qualité
ou d ’un état des corps extérieurs, mais d ’une qualité, d ’un état du nerf senso­
riel déterminé par une cause extérieure. Müller conclut que « chacun de ces
nerfs sensoriels a une énergie qui lui est spécifique ». Toute l ’école classique
de la physiologie des sensations (Stumpf, HeJmholtz Hering, ces deux auteurs
différant toutefois dans leurs explications sur le rôle des fonctions intellectuelles
et de la projection affective dans la sensation) a repris et explicité cette thèse des
qualités sensorielles inhérentes aux analyseurs perceptifs. Et il semble bien vrai
que ne puisse se contester que « chaque sens » n ’est pas seulement un récepteur
ouvert à des signaux ou messages spécifiques, mais q u ’il est déjà — comme
on le dit, après Bergson (1), en neurophysiologie moderne — un organe
sélecteur qui encode l ’inform ation et, somme toute, élimine plus de signaux q u ’il
ne retient à chaque instant de messages (redundancy reducing hypothesis de
H. Barlow, 1959). Sans doute, les messages sensoriels (Adrian) et leurs
potentiels d ’action, malgré certaines caractéristiques communes, sont dis­
tincts d ’un récepteur à l ’autre, mais comme l’indique Ch. M arx (2), l’analyse
des messages cutanés ou olfactifs m ontre que la notion de spécificité n ’est
pas absolument générale. Il cite à ce sujet le travail de Rufini. Nous pouvons
rappeler aussi les travaux également anciens de von Kries (1923), de von Weiz­
sâcker (1920-1925) et l ’exposé de physiologie et de pathologie des perceptions
de J. Stein (Traité de Bumke, 1928, tome I, p. 360-426) qui m ontrent à quelle
stratification fonctionnelle complexe correspond la fonction de form ation et

(1) Bergson , Matière et Mémoire, p. 190 et p. 180-190, éd. P. U. F.


(2) In Physiologie de Ch. K ayser (tome II, p. 166-175). Assez curieusement, il
paraît tirer argument contre le principe d ’énergie spécifique des nerfs du fait que cer­
taines fibres sensitives cutanées transmettent des messages aussi bien produits par
le toucher que par le froid, et que si certaines fibres gustatives sont spécifiques, d ’autres
répondent de la même manière à des Stimuli divers...
L'EXCITATION NEURO-SENSORIELLE 913

d ’inform ation perceptives dont les qualités sensorielles paraissent être plutôt les
effets que les causes (1).
L a spécificité des organes des sens ne peut évidemment pas être mise en
doute, mais peut-être peut-on dire que ce qui apparaissait à la psychophysio­
logie du xixe siècle comme des « données », des « propriétés » sensorielles en
quelque sorte « atomiques » apparaît plutôt comme l ’effet d ’une organisation
plus « moléculaire », ou « molaire », c’est-à-dire adm ettant une élaboration
infiniment plus complexe et dynamique des éléments qui concourent à l ’ana­
lyse perceptive et au traitem ent de l ’information.
N ous reprendrons assez longuement plus loin quand nous examinerons
pour notre propre compte l ’ensemble du problème des rapports entre « sensa­
tion » et « perception », l’exposé critique de la théorie de l ’énergie spécifique des
nerfs (cf., p. 1125-1143). Mais nous devons souligner ici l ’importance des
réflexions que Er. Straus a consacrées à ce problème (2). Pour lui, le processus
vital, psychophysiologique, en quoi consiste l ’activité des organes des sens
ne saurait se placer sous la catégorie de la causalité physique en récitant le
« Credo » de la Psychologie objective (dont Lashley a rappelé les six articles
au Hixon Symposium de New Y ork en 1951). Or, c’est à une véritable confusion
entre cette causalité et celle de l ’intentionnalité que répond la confusion entre
l ’idée d ’excitation et l ’idée de sensation {Empfindung). On ne saurait méconnaître
ce fait, que le signal n ’est en aucune façon une excitation mais essentiellement
une réponse (p. 147-162). On ne saurait encore moins considérer que des excita­
tions soient des objets (Reize sind keine Gegenstände)... Cet « épiphénoména-
lisme » (qui consiste à ne considérer pour ainsi dire le problème de la perception
par les organes des sens que par le petit bout de la lorgnette) peut rendre compte
(quelle que soit la réalité des tonalités spécifiques qui entrent dans la perception)
de l’acte même de percevoir, lequel permet précisément de « voir » ou d ’entendre
au travers — et presque en dépit — des éléments sensoriels en eux-mêmes
insignifiants. Nous paraphrasons ainsi et en peu de mots la critique que la
phénoménologie, PAktpsychologie et la Gestaltpsychologie n ’ont jam ais cessé
de faire à la théorie de l ’énergie spécifique des nerfs pour autant q u ’elle assimile
objet, stimulus et sensation, critique qui apparaîtra plus radicale quand nous
reprendrons to u t le problème de la fonction des organes des sens et des centres
psycho-sensoriels.
Ceci nous conduit à nous demander ce que signifie la notion d ’énergie
spécifique des nerfs appliquée • aux centres sensoriels ou psychosensoriels
cérébraux. La « spécificité » tient-elle à l ’organe périphérique, au nerf, au
centre nerveux ou à l ’analyseur considéré dans sa totalité ? J. Muller tenait
cette question pour insoluble et se bornait à indiquer que certaines parties

(1) C’est dans ce sens, par exemple, que Pradines parle du rôle instrumental
de la qualité (Psychologie générale, I, p. 319-453).
(2) On retrouvera le même leitmotiv dans le « Gestaltkreis » de V. von Weiszacker
(1939) et dans la a Phénoménologie de la Perception » de M erleau-Ponty (1945).
914 LE MODÈLE MÉCANISTE

du cerveau participent aux énergies spécifiques (1). Il semble bien que ce qui
apparaissait comme le privilège des « récepteurs »', c’est-à-dire leur excitabilité
spécifique a été ensuite attribué aux neurones des centres sensoriels et
même psycho-sensoriels. Inversement aussi, le pouvoir de synthèse ou d ’élabo­
ration des données perceptives attribué spécifiquement à l ’écorce cérébrale
par la neuro-physiologie classique paraît devoir aussi descendre jusqu’à la
périphérie des organes des sens dans la mesure où ils ne sont pas seulement
des récepteurs, mais des filtres sélectifs, qui déjà à ce niveau opèrent des choix
et traitent de l ’information. Cela revient à dire q u ’un analyseur fonctionne
comme un tout dans l ’exercice de son intégration intrasystémique, comme
il est également connecté dans sa relation intersystémique avec les autres centres
sensoriels. La spécificité de l ’énergie sensorielle q u ’il comporte est tout à la
fois diffuse dans tout l’appareil psychique et central et en liaison fonctionnelle
avec les modalités spécifiques de l’énergie sensorielle des autres sens, notam m ent
par le mécanisme des transferts d ’association du conditionnement.

b) Les « centres sensoriels ou psycho-sensoriels ». — Il est à peine


besoin de rappeler comment, contre Flourens, s’est constitué le régiona­
lisme fonctionnel cérébral à mesure que, avec Broca, à propos de l ’aphasie
et avec Fritsch et Hitzig à propos des premières expériences d ’excitation élec­
trique des centres moteurs prérolandiques, le cortex cérébral a perdu son hom o­
généité et son équipotentialité. Il est intéressant naturellement pour le problème
qui nous occupe ici de nous rappeler que la localisation de l’aphasie est entiè­
rement liée au concept d ’images sensori-motrices verbales, et que c ’est grâce
à l’excitation électrique (courants galvaniques) de l ’écorce cérébrale (2) que
les localisations cérébrales furent expérimentalement démontrées. Car, malgré
toutes les réserves que depuis lors (de Jackson à Goldstein et Lashley) on n ’a
cessé de faire à cette notion de « centre nerveux supérieur », malgré les faits qui
m ontrent que ce découpage spatial est lui-même intégré dans des activités
opérationnelles plus globales, il est indéniable que la cartographie fonctionnelle
de l ’écorce cérébrale existe.
Les centres sensitivo-sensoriels « spécifiques » n ’ont reçu une vérifica-

(1) Nous avons déjà examiné ce problème à propos notamment des études de
neurophysiopathologie de la mescaline (cf. supra, p. 637) et tout particulièrement
en exposant le travail de Zador (1930).
(2) Le mémoire de G. F ritsch et E. H itzig (Ueber die elektrische Erregbarkeit
des Grosshirns) fut publié dans les Reichert's und am Bois-Reymond Archiv, 1870
(p. 300-332). Ce sont surtout les travaux de H itzig qui sont importants. Il les a publiés
dans son livre Untersuchungen über das Gehirn, Berlin, 1874. On trouvera dans le
monumental ouvrage (hélas ! peu connu et peu accessible) de J. Soury , Le Système
nerveux central, Ed. Carré et Naud, Paris, 1899, p. 1017-1538, l’exposé le plus complet
et le plus passionnant des recherches de ces physiologistes et de tous les autres à qui
nous devons nos meilleures connaissances à cette époque des « centres cérébraux »
(David F errier, Munk, H enschen, Monakow, etc.).
L'EXCITATION NEURO-SENSORIELLE 915

tion expérimentale q u ’après la validation des centres moteurs. C ’est le cen­


tre cérébral de la vision qui a donné lieu aux premières observations et
expériences (celles de M unk, 1890; David Ferrier, 1891 ; de Monakow,
1892; de Henschen, 1890-1894; de Wilbrand, 1892; de H. Gallet et Vial-
let, 1893; de A. Pick, 1895). Elles ont porté sur la localisation de la rétine
corticale, la projection de la macula, la mémoire visuelle, les composantes
motrices de la perception visuelle, l ’hémianopsie, l ’agnosie visuelle, etc., et ont
eu recours aux recherches anatomo-cliniques chez l ’homme, aux ablations
expérimentales chez les animaux. Nous examinerons plus loin (p. 1164 et sq.)
comment les centres occipito-pariétaux (centre de projection spécifique
primaire (champ 17 ou aire striée), champ secondaire (champ 18) et
champ associatif (champ 19)) fonctionnent comme aire d ’intégration
intersystémique en connexion avec l ’ensemble des activités corticales. C ’est
évidemment sur le même modèle, celui d ’un étalement des fonctions (allant
de la projection spécifique des messages sur des aires primaires jusqu’à leur
élaboration au niveau des activités « associatives », au « highest level ») que,
avec les travaux de Broca, de M unk, de Fleschsig, de Wemicke, de Heschl,
de Déjerine, la structure des centres acoustico-verbaux temporaux est actuel­
lement connue (aires primitives des circonvolutions de Heschl 41 et 42 et
aires d ’élaboration acoustico-verbale 40, 39 et 22). Une chose assez curieuse
à noter, c ’est que si cette découverte des centres sensori-moteurs a commencé
par celle des centres moteurs, les auteurs de cette époque (notamment Mey-
nert et Exner) ont éprouvé une certaine répugnance à admettre la notion des
centres moteurs, soit q u ’ils considérassent que toute l ’écorce cérébrale était
sensori-motrice, soit même q u ’elle fût essentiellement réceptrice et que les
mouvements provoqués par l ’excitation électrique des parties excitables du cer­
veau ne pouvaient être que secondaires aux impressions sensibles q u ’elles pro­
voquaient... Ce sont les auteurs italiens Tamburini (1), Luciani (2) et Tanzi (3)
qui ont le plus longuement soutenu ce point de vue qui, en soulignant l’im por­
tance du cerveau comme organe central des sens, devait préparer la théorie de
l ’Hallucination considérée comme une « épilepsie sensorielle ». Mais il est
im portant aussi de souligner que la composante motrice de l ’analyseur percep­
tif, que les convergences multi-sensori-motrices et plus généralement l ’inter­
vention de facteurs « non spécifiques » qui entrent dans ces modalités d ’inté­
gration (thème généralement repris par la neuro-physiologie contemporaine)
nous éloignent beaucoup du schéma de stricte projection spécifique auquel
se réduisait la conception classique et ancienne des centres sensoriels et psycho-

(1) T amburini (A.), Contribuzzione aile fisiologie e patologie del linguaggio.


Reggio Emilia, 1876.
(2) L uciani, Sui centri psico-sensori corticali. Rivista sper. di Freniatria, 1879,
p. 47-70.
(3) T anzi (E.), Su una teoria degli allucinazioni. Rivista di Pato. nerv. e men.,
1904, et Trattato delli malattie mentali, 1905.
916 LE MODÈLE MÉCANISTE

sensoriels sur laquelle s’est édifiée la théorie de l ’excitation sensorielle des cen­
tres d ’images. Il est intéressant à cet égard de noter les embarras et les hésitations
de l ’école classique italienne qui s’est la plus illustrée dans l ’élaboration de ce
modèle mécanique de l ’Hallucination produite par une irritation des centres
sensoriels. Pour Tamburini (1876), la lésion irritative des organes, voies et cen­
tres sensoriels constitue une cause suffisante de l ’Hallucination. Plus tard (1882),
après les travaux de Séglas sur les Hallucinations psycho-motrices, il a insisté
sur la notion de centre « sensori-moteur », et proposé l ’hypothèse que l ’irri­
tation des images motrices était nécessaire à la projection des images sensorielles
dans l ’espace. Sensible à la critique (1) de Jolïroy (1896) et à la difficulté posée
p ar l ’unilatéralité des centres sensoriels spécifiques, Tanzi (1903) reprit l’idée de
Cajal sur la bilatéralité et la symétrie topographique des centres perceptifs oppo­
sées à l ’unilatéralité des centres primaire et secondaire proprem ent mnésiques,
pour expliquer que l’Hallucination engendrée par l ’irritation des centres sen­
soriels n ’était hémianopsique ou unilatérale que tout à fait exceptionnellement.
D e p ar ailleurs, Tanzi insiste sur le fait que l ’Hallucination ne peut pas être
tenue seulement pour une « représentation spasmodique », et il adm et que
« sensation » et « Hallucination » « font bon ménage ». « De cette manière,
ajoute-t-il assez curieusement, les Hallucinations arrivent à acquérir une indi­
vidualité propre. Par leur provenance transcorticale ce sont d ’anciennes
représentations, par leur déterminisme pathologique ce sont des associations
aberrantes extraordinaires, régressives ». Quels que soient les ajustements et
réajustements du modèle mécanique de l ’excitation des centres sensoriels (aussi
bien chez Wemicke que chez G. de Clérambault), la logique même du système
conduit, ou à une paraphrase neurologique absurde (2), ou à une m utilation
également absurde du phénomène hallucinatoire. Nul mieux que M ourgue
n ’a montré que ce dogme de l ’excitation pathologique des centres d ’images
est en contradiction avec la phénoménologie des Hallucinations même les
plus simples car il s’agit de phénomènes de résonance im pliquant leur
connexion avec des systèmes à fonctions multiples : « horizontalement »
à des analyseurs sensoriels synchrones, mais aussi « verticalement » à la
sphère des instincts et de leurs mouvements. Disons donc tout simplement
en nous excusant de répéter ici ce qui est devenu une sorte de banal leitmotiv
(mais dont l’enseignement n ’est pas épuisé) que, à l ’idée d ’une trace mnésique
emmagasinée statiquement dans l ’espace cérébral, s’est substituée l ’idée d ’un
système plus dynamique plus organisé et multidimensionnel, c ’est-à-dire une
idée incompatible avec la simplicité du mécanisme d ’ « ecphorie » des
engrammes. Le cerveau n ’est pas un dépôt d ’images, d ’où le deux ex machina
de l ’excitation tirerait l ’Hallucination p ar la mise à feu de cette poudre
« engrammée », entreposée dans les magasins de l’écorce cérébrale. Les

(1) Cf. plus loin p. 921.


(2) Cf. plus loin, à titre d ’exemple, la paraphrase neurologique d ’un délire hallu­
cinatoire par C atsaras (1892).
THÉORIES MÉCANISTES CLASSIQUES 917

« centres sensoriels » ne sont pas des dépôts d ’images; ce sont des analyseurs
perceptifs qui extraient du monde extérieur l ’information nécessaire à l ’expé­
rience actuelle du Sujet et qui règlent dans son monde intérieur (du champ
représentatif interne dans le sens où G. Fr. Gothlin, 1927, rappelle Mourgue,
parlait d ’un champ interne) la form ation autom atique des images qui satis­
font aux exigences pulsionnelles de ses désirs. Autrement dit encore, les
« centres sensoriels » ne sont jam ais en repos; ils sont toujours en mouve­
ment, et le modèle mécaniste qui fait appel à une source supplémentaire
de propulsion de l ’image est, pour ainsi dire, et, à tout le moins, superflu. C ar
nous devons en effet le souligner pour terminer ces préliminaires, l ’image
en tant que représentation de la donnée sensible étant toujours prête à livrer
et délivrer les qualités sensorielles q u ’elle implique, cette profusion virtuelle
et infinie des mouvements internes qui sont comme l ’incessante respiration
de l’être psychique, rend effectivement superflu le concept même d ’excitation
des centres d ’images lesquelles sont toujours prêtes à se décharger. Nous ver­
rons qu’en définitive le problème de l ’Hallucination est celui de la décharge
d ’un système énergétique toujours chargé plutôt que de sa charge par excitation
pathologique.
Mais n ’anticipons pas trop et contentons-nous ici pour introduire correc­
tement le débat de l ’avoir préfacé par ces deux réflexions liminaires sur la
notion d ’énergie spécifique des nerfs et sur celle de centre d ’images, c’est-à-dire
sur les concepts fondamentaux qui lient l 'intensité de l’image à Yecphorie des
engrammes au sens de Richard Sémon (1908). Car, en effet, dire que l ’Hallu­
cination est une image intensifiée et q u ’elle résulte de l ’excitation de l ’énergie
sensorielle contenue dans les nerfs ou les centres cérébraux sensoriels, c ’est
la même chose — la même erreur.

L es th éo ries m é c a n iste s classiques de l’H a llu cin a tio n •

A vrai dire, elles sont presque toutes anciennes (1), tout au moins en tan t que
formulation explicite de la théorie de l ’excitation mécanique des nerfs et des cen­
tres d ’images, mais l ’esprit mécaniciste— même s’il ne se risque guère à produire
un schéma systématique d ’explication basé sur les postulats de la mécanicité que
nous avons exposés plus haut — cet esprit ne cesse de renaître de ses cendres
comme nous l ’avons tant de fois rappelé dans cet ouvrage. Aussi, les cliniciens
sont-ils souvent bien plus « mécanistes » q u ’ils ne le croient ou ne le disent en
recourant constamment à des concepts comme l ’explication de l ’Hallucination
par des lésions irritatives du cerveau ou des voies sensorielles, plus souvent encore
en affirmant la nature sensorielle primitive de l ’esthésie hallucinatoire dans
l ’Hallucination « vraie », ou encore et surtout en adm ettant la genèse du Délire

(1) Cf. supra, p. 904 et sq., où au début de ce chapitre nous avions rappelé les
théories anciennes de style empirico-sensationniste (M alebranche, B oissier de Sau­
vages , etc.).
918 LE MODÈLE MÉCANISTE

à partir d ’Hallucinations... Mais ceci dit qui vise à rappeler que les Modernes
ne sont pas tellement différents des Anciens, c’esf bien en effet dans les vieux
modèles que nous allons trouver les prototypes des théories mécanistes « par
excellence » de l ’Hallucination.
T out d ’abord, l’idée de rechercher dans l ’excitation nerveuse la cause des
Hallucinations a fourni la théorie physiologique périphérique défendue par
E. Darwin, Burdach et J. Müller au début du xixe siècle, puis par Calmeil.
Ce dernier, dans l ’article « Hallucinations » du dictionnaire de Médecine (1836)
écrivait : « On peut supposer, en théorie, q u ’il existe des Hallucinations symp-
« tomatiques et que le système nerveux périphérique est le point de départ
« des Hallucinations les plus variées et peut-être les plus nombreuses... Pour
« des causes qui restent impalpables, sous l ’influence de la calorique, de l’élec-
« trique, d ’un fluide animal, ne peut-il pas s’effectuer dans les organes des
« sens et alors que les agents placés au dehors n ’y sollicitent plus aucun ébran-
« lement, des modifications intestines à celles qui y ont pris naissance
« lorsqu’en réalité ces excitants matériels agissent sur eux par leur nature
« et leur contact ? » (p. 547).
Mais au cours du xixe siècle, c’est comme nous l ’avons souligné vers les
centres que l ’excitation neuronale hallucinogène va se déplacer dans les théo­
ries physiologiques de l ’Hallucination. Ce fut d ’abord les centres sous-corti­
caux que les auteurs désignèrent comme siège des excitations anormales
dont l’Hallucination serait l’effet. Foville en 1829 écrivait que les Hallucinations
sont liées à la lésion des parties nerveuses intermédiaires aux organes des
sens et au centre des perceptions. Christian dans son article du Diction­
naire Dechambre cite encore les opinions de Bergmann, de Hildesheim et
Schrœder van der Kolck à la même époque. J. Luys (1865) dans ses Recherches
sur le Système nerveux central insistait sur le fait que la couche optique est
le lieu où toutes les impressions périphériques viennent se concentrer; de telle
sorte q u ’il en avait tiré une théorie de l’Hallucination (Traité des maladies
mentales, 1885, p. 396-399) où il faisait jouer le principal rôle à l ’éréthisme des
noyaux thalamiques, tandis que les idées délirantes qui se superposent aux
Hallucinations ne se constituaient, à ses yeux, que si au processus proprem ent
sensoriel s’ajoutait l’éréthisme des centres idéatoires corticaux : « Suivant,
« écrivait-il, que ce seront les régions centrales thalamiques de nature senso-
« rielle qui résonneront le plus fort, la manifestation symptomatique reflétera
« principalement le caractère d ’éléments qui lui auront donné naissance
« — et suivant que ce sera la sphère psychique qui sera le plus en période d ’éré-
« thisme, le processus perdra rapidement le caractère sensoriel pour devenir
cc une conception systématisée, fixe... ne gardant que des traces atténuées de
« ses premières impulsions pathogéniques » (p. 397).
L ’importance des centres corticaux sensoriels et sensori-moteurs ne
cessant de s’imposer, ils ne tardèrent pas à acquérir leurs titres de noblesse
dans le royaume des Hallucinations au cours de la célèbre discussion de 1855
à la Société Médico-Psychologique notam m ent avec l ’intervention ultime de
Parchappe. Celui-ci a eu le dernier m ot dans cette mémorable controverse
THÉORIES MÉCANISTES CLASSIQUES 919

en concluant : « Aussi pour moi, non seulement les Hallucinations vraies


« sont toujours encéphaliques mais elles sont cérébrales, et la condition orga-
« nique de leur manifestation doit être recherchée dans un état vital particulier
« de la couche corticale cérébrale » (Ann. Méd. Psycho., 1856, p. 446).
Dès cette époque — époque héroïque des localisations cérébrales — la
notion même de « centre sensoriel » devait pour ainsi dire automatiquement
appeler le développement d ’une théorie de l’Hallucination fondée sur l ’idée
d ’une excitation des centres corticaux. Ritti (1) en France (dans sa thèse,
Paris, 1874, sur la théorie physiologique de VHallucination), K. Kahlbaum (2)
(Die Sinnesdelirien, Ztschr. f . Psych., 1866, 23), Séglas (3) aussi dans ses pre­
miers travaux (jusqu’en 1895), puis Régis (4) et de nombreux autres cliniciens
acceptèrent assez facilement cette conception sensationniste et mécaniste
de l ’Hallucination en se référant plus ou moins explicitement au modèle
théorique dont nous avons plus haut articulé dans leur cohérence les diverses
propositions.

Mais c’est avec l’école italienne (A. Tamburini, Luciani, E. Tanzi) que
s’est naturellement constitué le prototype du modèle mécaniste de l ’Hal­
lucination considérée comme un symptôme d ’excitation des centres d ’images,
comme une « é p il e p s ie s e n s o r ie l l e ».
En 1881 ( Revue Scientifique), Tamburini (5) écrivait : « La cause fondamen-
« taie des Hallucinations est un état d ’excitation des centres sensoriels corti-

(1) Dans son dernier écrit « Séméiologie » du Traité de Psychiatrie de la collection


Sergent (1921), à propos des théories pathogéniques de l’Hallucination, il devait
écrire que ces « théories sensorielles » ont perdu « non sans raison » beaucoup de
leur crédit...
(2) En 1866 (Die Sinnesdelirien, Ztschr. f. Psych., 23), K ahlbaum distinguait
des Hallucinations stables intéressant généralement un seul sens, les Hallucinations
paroxystiques (éréthistiques), les Hallucinations fonctionnelles (induites par des
associations, c’est-à-dire conditionnées), et des Hallucinations variables et multi-
sensorielles. Ces diverses Hallucinations sont expliquées par les diverses modalités
et circuits de l’influx nerveux au travers des centres perceptifs cérébraux.
(3) Séglas qui dans ses leçons cliniques, 1895 (p. 451) paraissait gagné à la théorie
physico-mécaniste des Hallucinations, dans son rapport sur l’Hallucination de l’ouïe
(Congrès de Nancy, 1895), puis dans le chapitre « Séméiologie » du Traité de Gil­
bert B allet (1903) fit à partir de ce moment-là des réserves croissantes jusqu’au point
de renverser sa position (cf. la préface qu’il a faite à mon livre « Hallucinations et
Délire ».
(4) Dans son Précis, l ’importance qu’il donne à la théorie de Tanzi ; comme nous
le verrons plus loin, est significative.
(5) T amburini (nous l’avons rappelé déjà, cf. supra p. 916) avait collaboré avec
L uciani à l ’élaboration du concept du centre sensori-moteur, et il s’était pour ainsi
dire préparé à la théorie d ’épilepsie sensorielle appliquée à l ’Hallucination en mettant
en évidence la composante motrice de l ’image (cf. sur ce point la réflexion de R. M our -
gue , pp. 39-40 et surtout 43-45).*
920 LE MODÈLE MÉCANISTE

« eaux, c’est-à-dire des points de l’écorce cérébrale où se perçoivent les impres-


« sions reçues par l ’intermédiaire des différents organes et où sont déposées
« les images mnémoniques sensibles ». Pour lui, l ’Hallucination dépend d ’un
état irritatif des centres sensoriaux de l ’écorce. De même q u ’un centre m oteur
produit des mouvements désordonnés et intenses (mouvements épileptiformes),
de même l ’excitation d ’un centre sensoriel doit produire des sensations patho­
logiques (p. 141). Appliquant cette théorie aux Hallucinations verbales et
psycho-motrices (1890), il adm it que dans les Hallucinations motrices verbales
de Séglas, une excitation anormale des centres corticaux du langage engendre
à la fois, et l’image sensorielle des mouvements correspondant à la représen­
tation verbale propre des éléments excités, et l ’impulsion relative à ces mouve­
ments eux-mêmes. En 1904, Tanzi (1) se référant, nous l’avons déjà noté, à
l ’hypothèse de Ram on y Cajal basée sur la distinction des « centres perceptifs »
et des « centres mnémoniques » (la bilatéralité et la symétrie topographique des
centres perceptifs opposées à l ’unilatéralité des centres primaires et secondai­
res de la mémoire), avance que l’image extériorisée dans l’Hallucination provien­
drait des centres mnésiques d ’où, par une marche inverse de celle qui est habi­
tuelle (normale), elle est transportée au « centre des perceptions » par les fibres
mnémoperceptives. U n tel schéma, pour si compliqué que soit l’itinéraire
qui va de l ’image à la sensation hallucinatoire, est bien typique du modèle
linéaire mécaniste. E t comme pour l’illustrer l ’auteur ne craint pas de se lancer
dans une sorte de fable analogique que Régis reproduit dans son fameux
Précis (6e édition, p. 101) :

« T anzi compare ingénieusement le mécanisme de l ’Hallucination telle qu’il


la conçoit, à un phonographe. Le cylindre est le centre représentatif ; la lame est le
centre sensoriel ; l’onde sonore est la réalité extérieure quand elle entre dans le phono­
graphe et l’Hallucination quand elle sort. La lame vibrante est privée de mémoire,
et à la façon du centre sensoriel elle ne vibre que lorsqu’une voix parle dans le phono­
graphe ou quand le cylindre est mis en mouvement. Le cylindre tournant est parfai­
tement aphone et ne contient, ni sons, ni images de sons, mais les symboles graphiques
qui ne ressemblent point aux sons. Et cependant la lame est capable de parler sous
l ’action motrice du cylindre tournant, se comportant de la même manière que si elle
avait été exposée aux vibrations d ’une voix extérieure ; et si la lame est touchée autre­
ment, il se produira un son élémentaire mais non une parole. La similitude est
complète ; l ’instrument physique est même plus parfait que l ’appareil physiologique.
La pathogenèse des Hallucinations peut donc se comprendre concrètement ainsi dans
toutes ses phases malgré sa difficulté ».

Il s’agit bien là, comme l ’a fortement souligné R. Mourgue, d ’une théorie


de l ’Hallucination « dont la simplicité apparente a séduit tan t de Psychiatres
malgré son schématisme grossier ». De telle sorte q u ’on ne saurait s’étonner

(1) Riv. P. n. e. m. (1904). Il y répétait sans le savoir ce qu’avait déjà dit Freud
(1895).
THÉORIES MÉCANISTES CLASSIQUES 921

que de fortes critiques aient été opposées à cette naïve et simpliste « mythologie
cérébrale ». Joffroy, par exemple (Les Hallucinations unilatérales, Archives
de Neurologie, 1896), a parfaitem ent critiqué la notion de lésion irritative ou
d ’excitant électrophysiologique. « Si une lésion cérébrale, dit-il, détruit un
« centre, elle se traduit alors symptomatiquement par la suppression
« de la fonction ; si elle ne fait que l ’irriter, elle modifie son fonctionnement (1),
« donne lieu à une exagération ou une perversion de la fonction... mais jamais
« le cerveau étant normalement constitué ne donnera lieu à une Hallucination »,
M ais même si d ’excellents esprits (dont certains avaient succombé, ainsi que
nous l ’avons rappelé, à la facilité de cette naïve hypothèse, tels Ritti et
Séglas) se sont toujours dressés contre cette interprétation simpliste, pas
que cette théorie paraphrase (2) n ’a jam ais cessé d ’exercer a été telle q u ’elle

(1) Souligné par nous.


(2) Le caractère de paraphrase en langage neuro-physiologique de l ’analyse psy­
chologique du phénomène hallucinatoire est bien mis en évidence (et jusqu’à un point
de comique vraiment moliéresque qui a pu nous faire hésiter à recourir ici à une
citation qui pourrait paraître tout à la fois irrévérencieuse, impertinente et superflue)
par cette interprétation qui, parmi cent autres, on peut lire dans la littérature psy­
chiatrique du xixe siècle... et même du xxe siècle. Il s’agit d ’une observation publiée par
C a tsa r a s et suivie de son interprétation physiologique {Ann. Med. Psychol., 1892, obser­
vation, I, p. 444) et de son hasardeuse « paraphrase neurologique dans les commen­
taires » p. 456-457 : « Je n ’ai pu dormir cette nuit car un dialogue se faisait dans ma
« tête. Soudain, M. G., d ’Alexandrie, m ’apparaît et m ’adresse la parole au sujet
« d ’une question que j ’avais complètement oubliée. Il me dit : « Dis donc, tu ne
« consentiras pas enfin à épouser la demoiselle X. Elle est belle..., elle est jeune, etc. »
« Sa figure fantastique prenait un aspect souriant : « Vous savez, dit-il, elle a assez
« d ’argent ». D ’autres fois, quand il voit son père ou une autre personne, les conversa-
« tions reviennent. Dès qu’il voit quelqu’un éternuer, il doit éternuer également, etc. ».
L ’apparition soudaine, dit C atsaras, au champ de la conscience de M. G . ou
d’une autre personne nous montre que le lobule du pli courbe est en jeu. La mise
en action de ce centre cortical, le plus souvent automatique, avait parfois une origine
primitivement psychique (toutes les fois qu’il pense à son père surgit immédiatement
son image qu’il l’entretient d ’un propos quelconque) ; d ’autres fois enfin, la mise
en action était d’origine périphérique (la vue d ’une personne qui ressemblait à un
ami faisait surgir dans son cerveau l ’image de cet ami qui entretenait également une
conversation avec lui). Ces apparitions, en vertu de la loi des associations, servaient
de point de repère, mettaient en action le centre de l’association mentale, à savoir
la l re circonvolution temporale et le malade entendait M. G. lui dire : « Dis-donc,
« tu ne consentiras pas enfin à épouser », et puis en vertu de la même loi, le centre de
la vision mentale, le lobule du pli courbe étant mis en action, notre malade voyait
la figure fantastique prendre un aspect ; ensuite, grâce à la même loi, le centre de
l’audition mentale entrait de nouveau en action et M. G. dit : « Vous savez elle est
belle, elle a assez d ’argent, etc... » Enfin, la mise en action des centres de la vision
mentale générale et de l ’audition mentale des mots... et, en vertu de la même loi,
les images visuelles de M. G . .du lobule du pli courbe et les images audi-
922 LE MODÈLE MÉCANISTE

s’est subrepticement glissée dans la théorie de nombreux cliniciens et


surtout de Neuro-Psychiatres ou Psychiatres à tendance neurologique, De
telle sorte que beaucoup de conceptions modernes de l ’Hallucination,
disait Mourgue en 1932 (et nous pouvons ajouter que cela est vrai encore de
nos jours), doivent être rangées parmi ces « théories-paraphrases ».
Si, en effet, sous sa forme la plus complète — c ’est-à-dire la plus absurde —
une telle théorie est « passée de mode » et n ’est plus guère soutenue avec
l ’héroïque intrépidité des tenants de la psychophysiologie atomiste et asso-
ciationniste du siècle dernier, il n ’en demeure pas moins que le modèle linéaire
mécaniste a continué à s ’imposer à bien des esprits... Car, bien sûr, c ’est à ce
schéma et à cette idée de l ’intensification de l ’image que se réfèrent plus ou
moins implicitement tous les auteurs qui se figurent l ’Hallucination comme
l ’effet d ’une excitation neuronale..., et ils sont encore légion ! Les tenants
les plus connus de cette conception au XXe siècle ont été parmi les neurologistes
Henschen (1) et Niessl von M ayendorf (2), et pour les psychiatres surtout
G. de Clérambault et ses élèves, F. Morel (3) et G. de Morsier (4). Le credo
neurophysiologique mécaniste prend à son compte les trois propositions essen­
tielles du modèle linéaire que nous exposons ici : l ’Hallucination est l ’effet
d ’un processus pathologique neuro-sensoriel — elle n ’est pas l’effet d ’un trouble

tives des mots de M. G. de la l re temporale font surgir des images motrices d ’arti­
culation associées... et voilà que notre malade parle... Comme le dit en termes modérés
J. P. F alret à la fin de la discussion de cette communication à la société Médico-Psy­
chologique : « L ’auteur suppose établi a priori ce qu’il faudrait démontrer... ».
(1) Toute l’œuvre du grand neurophysiologiste et clinicien suédois S. E. H enschen
(Pathologie des Gehirns, 7 vol., 1890-1922), et notamment un de ses derniers travaux
« Uber Sinnesempfindung und Vorstellung aus anatomisch — Klinischen Gesicht­
punkte », Acta medica Scandinavica, 1923, 57, p. 458-502, s’inspira du plus pur esprit
« mécaniste », en ce sens qu’il s’en tient constamment et intégralement aux proposi­
tions qui constituent, comme nous l’avons vu, le modèle linéaire dont l’excitation
neuronale constitue l’essentiel.
(2) N iessl von Mayendorf, « Die halluzinatorische Zustände der Veranlagten »,
Arch. f Psych., 1922, p. 518-329 — « Uber den Hirnmechanismus der halluzina­
torischen Wahnbildung ». Congrès d ’Innsbrück, C. R. in Zentralblatt Neuro-Psych.,
1925, 40 — « Uber der Prinzipien des Gehirn mechanik », 1926, Stuttgart, éd. Enke.
(3) Ferdinand Morel, neuro-psychiatre suisse, grand admirateur du Maître
de l ’Infirmerie du Dépôt G. de C lérambault. On trouvera dans son livre « Intro­
duction à la Psychiatrie neurologique », éd. Masson, Paris, et Roth, Lausanne, 1947,
l’exposé de sa méthodique contribution aux études sur l’Hallucination.
(4) G. de Morsier est, comme le fut F. Morel, un des adeptes les plus enthou­
siastes du Dogme de l’Automatisme Mental. Sa contribution la plus importante au
problème des Hallucinations est représentée par son substantiel Mémoire sur « Les
Hallucinations » systématiquement confié à une revue spécifiquement neuro-oto­
ophtalmologique (Revue d'oto-neuro-ophtalmologie, 1938, 16, p. 241-352). Les récents
et intéressants travaux (1967, 1669, 1971) montrent avec quelle vigueur et quelle
constance G. de Morsier entend demeurer fidèle à ce modèle théorique.
THÉORIES MÉCANISTES CLASSIQUES 923

général comme le délire dont elle est au contraire une cause — elle est l’effet
d ’une excitation des organes, voies et centres sensoriels. Et tout naturellement,
l ’Hallucination a été étudiée par ces auteurs en choisissant les cas d ’Éidolies
hallucinosiques symptomatiques de lésions centrales ou périphériques.

Nous devons consacrer quelques réflexions à la contribution de G. de Morsier.


Depuis près de 40 ans (à peu près dans le même temps que nous-même avons consacré
à ce problème, il n ’a cessé de soutenir par ses observations, ses réflexions et une énorme
documentation la thèse qui constitue par excellence le modèle linéaire mécaniste de
l'Hallucination considérée essentiellement par lui comme un phénomène d ’excitation
neuronale. Sans doute arrive-t-il à G. de Morsier d ’admettre (1938) que l ’Hallucination
peut dépendre d ’un trouble négatif (comme par exemple lorsqu’il expose (p. 339) et
accepte dans une certaine mesure les conclusions du travail de F. Morel sur le déficit,
les ratés enregistrés dans l’audiogramme pendant l’Hallucination auditive). Mais il se
reprend vite et c’est avec un vigilant souci de soustraire à tout déficit le processus
d ’excitation qu’il a grand soin (à propos des auras hallucinatoires ou des rapports de
l’Hallucination visuelle, avec les agnosies et les hémianopsies, ou de l ’Hallucination
auditive avec les troubles de la série aphasique) de bien indiquer qu’il peut y avoir
association ou juxtaposition des troubles hallucinatoires (positifs) et des troubles fonc­
tionnels perceptifs (négatifs), mais jamais subordination des premiers aux seconds. Et
c’est précisément cette persévérance systématique dans l'hypothèse qu’il entend démon­
trer qui fait à nos yeux la valeur exemplaire de la conception mécaniste de G. de Mor­
sier (1). Mais pour nous qui nous plaçons dans une perspective théorique exactement
inverse, il nous importe de souligner ici que c’est bien, en définitive, la thèse de l’exci­
tation sensorielle identifiée à l ’excitation neuronale qui constitue chez G. de Morsier,
comme chez tous les théoriciens du modèle linéaire mécaniste, l’essentiel de leur
position. Et c ’est bien, en effet, à ce concept d ’excitation des centres nerveux que
G. de Morsier est en définitive confronté lorsque à la fin de son Mémoire (1938), après
avoir montré et démontré que toutes les Hallucinations sont l ’effet d ’excitants
physiques ou chimiques agissant sur les centres cérébraux, il en vient à conclure :
« Nous avons insisté tout au long de ce travail sur les rapports qui unissent les Hal-
« lucinations avec les symptômes de déficit des fonctions sensorielles correspondantes.
« L ’antinomie traditionnelle qui existe entre excitation et déficience ne doit pas être
« maintenue. Il ne s’agit, en réalité, que de deux degrés différents de la désintégration
« de la fonction, l’Hallucination étant un des degrés les plus légers alors que le degré
« le plus avancé réalise l ’agnosie ou l ’aphasie ». De telle sorte que l ’Hallucination
apparaît bien à ses yeux, en définitive, un phénomène d ’excitation, puisque le défi­
cit fonctionnel ne le conditionne pas mais lui succède et, de ce chef, lui est secon­
daire. Et c’est bien en effet le postulat fondamental commun aux théoriciens de la
mécanicité hallucinatoire que de soustraire la production de l ’Hallucination à l’ombre
d ’un quelconque trouble négatif, pour la bonne raison que ce qui caractérise le plus
fondamentalement toute théorie mécaniste de l’Hallucination c’est d ’exclure — ou de
réduire à n ’être qu’une ombre contingente — la désintégration fonctionnelle qui ne

(1) Il me plait, en effet, de souligner que lorsque j ’ai critiqué G. de Clérambault


et G. de M orsier, ce n ’est pas en ménageant l ’admiration que m ’inspire l ’inflexibilité
de leur rigoureuse position théorique, somme toute, de leur « classicisme ».
924 LE MODÈLE MÉCANISTE

l ’accompagnerait qu’occasionnellement pour ne considérer que sa part positive mécani­


quement produite par l ’excitation neuronale. De telle sorte que lorsque G. de Morsier
tout à la fin de son Mémoire de 1938 perçoit les difficultés de sa position théorique
à l’égard des faits de désintégration fonctionnelle auxquels il n ’a cessé en effet de se
référer plus ou moins implicitement, il ne peut souscrire que verbalement à cette idée que
l ’Hallucination dépend d’une désintégration fonctionnelle puisque, pour lui (comme
pour Henschen ,Niessl von Mayendorf, etc.), il y a d ’abord un processus d ’excitation
neuronale auquel peut s’ajouter ou s’associer (1) un trouble fonctionnel dont elle
ne dépend pas. Certes, à l ’extrême pointe de ces discussions sur le processus d ’exci­
tation ou le processus de désintégration fonctionnelle on peut dire, qu’en définitive,
il ne s’agit que d’un jeu de mots, mais nous pensons au contraire que ce qui est mis
en question c’est une conception générale de l ’Hallucination qui en change radicale­
ment le sens. Et c’est bien pourquoi les tenants de la théorie mécaniste de l’Halluci­
nation sont si ardents à la défendre contre ceux qui s’y opposent — et réciproquement.

Nous pensons avoir ainsi montré en exposant les échantillons les plus divers
des diverses théories mécanistes classiques, que si parfois sous la pression des
faits elles s’infléchissent, elles n ’en demeurent pas moins — par leur cohé­
rence même — tenues de se conformer au modèle fondamentale de l ’intensifi­
cation des images produites par l’excitation neuronale. Pour nous qui avons eu
tan t de mal à l ’admettre, nous comprenons bien que cette position doctrinale
est inconfortable et que ses doctrinaires peuvent être tentés de l ’abandonner,
car (comme nous allons le voir), les faits mêmes auxquels elles se réfèrent
doivent contraindre les doctrinaires du modèle linéaire mécaniste à l’aban­
donner... pour se rapprocher (comme nous le verrons plus loin), d ’u n modèle
architectonique basant l ’Hallucination non plus sur une excitation mécanique
mais sur une désorganisation fonctionnelle.

E X P O S É C R IT IQ U E D E S E F F E T S H A L L U C IN O G È N E S
D E S L É S IO N S « IR R IT A T IV E S » L O C A L ISÉ E S
E T D E S E X P É R IE N C E S D ’« E X C IT A T IO N » É L E C T R IQ U E

Outre bien entendu le présupposé doctrinal qui suggère l’idée d ’une inten­
sification hallucinatoire de l’image qui serait l ’effet de Stimuli nerveux anor­
maux, le modèle mécaniste de la genèse de l ’Hallucination se réfère à un certain
nom bre de faits im portants. Nous devons résumer ici tous ceux (que dans
cet ouvrage nous avons, pour la plupart, déjà exposés) qui ont servi à l ’édifica­
tion, sinon à la validation du dogme de la mécanicité. En règle générale, tout
rattachem ent empirique d ’une Hallucination à forte composante cc sensorielle »

(1) La lecture attentive du mémoire peut permettre à tout un chacun de se rendre


compte à chaque page du texte que c’est bien là l ’idée directrice et proprement doctri­
nale de l ’auteur.
LES « LÉSIONS IRRITATIVES HALLUCINOGÈNES » 925

à une lésion bien « localisée » des nerfs et centres sensoriels passe assez faci­
lement pour une vérification de l’hypothèse mécaniste. C ’est que, effectivement,
comme nous venons de le voir dans le paragraphe précédent, la théorie de
l ’excitation neuronale est née à une époque où les localisations des fonctions
nerveuses postulaient une mosaïque de fonctions partielles et d ’atomes psy­
chiques qui imposaient pour ainsi dire nécessairement l ’idée q u ’à la stimulation
de tel point de l’espace cérébral correspondaient tels phénomènes psychiques
et, en l’espèce, que, à l’irritation des centres sensoriels correspondait comme un
signe local, l ’intensification de l ’image qui devenait par l ’intensité de son « esthé-
sie » hallucinatoire. Comme on ne s’interrogeait guère sur le processus patho­
génique auquel correspondait l ’apparition du phénomène hallucinatoire, il
paraissait plus simple de le réduire à un mécanisme simple : celui de l ’excitation,
c ’est-à-dire de l ’ébranlement des nerfs ou des centres. De telle sorte que les faits
qui m ontrent à l’évidence q u ’il existe une relation entre les lésions périphériques
ou centrales des analyseurs perceptifs et l ’apparition de phénomènes hallucina­
toires, ont été tout naturellement inscrits au crédit de la théorie de l ’exci­
tation neuronale. Le fa it q u ’en portant un courant électrique sur telle ou telle
partie du tissu nerveux qui forme les récepteurs, voies et centres sensoriels
ou produit des phénomènes hallucinatoires, a été également — et bien plus
facilement encore — porté au crédit de l’interprétation de l’apparition de l ’Hal­
lucination par l ’effet de stimulation spécifique exercé par l ’excitation électrique.
Ce sont donc ces deux ordres de faits que nous devons m aintenant envisager,
en rappelant et en accentuant ce que nous avons déjà eu l’occasion de dire
en rapportant plus haut la remarque si pertinente de Joffroy (1896), savoir
q u ’il ne suffit pas q u ’une Hallucination soit causée p ar une lésion spontanée
ou expérimentale (y compris l ’application d ’un courant électrique) pour que
soit démontrée par là la théorie de l’excitation neuronale, car il restera encore
à se demander si une lésion ou un trouble de désintégration partielle ne peut
s’interpréter que par le concept d ’excitation.

I. — LES LÉSIONS « IRRITATIVES » LOCALISÉES DES ORGANES,


VOIES ET CENTRES SENSORIELS

Comme nous l ’avons déjà noté en exposant les théories mécanistes clas­
siques du xixe siècle, l’origine périphérique des Hallucinations s’est d ’abord
imposée à l ’esprit de beaucoup de philosophes et de cliniciens et non des
moindres (Darwin, Bürdach, J. Müller, Calmeil). L ’ouvrage de V. U rbant-
schitsch (1908) (1) doit être signalé comme une des plus importantes contri­
butions à cette thèse. Puis à mesure que se sont développées les connaissances,
sur les centres cérébraux sensoriels, tout naturellement la théorie de l’excitation

(1) V. U rbantschitsch . Ueher subjektive Hörererscheinungen und subjektive optische


Auschaungsbilder, Leipzig, Deurlicke, 1908.
926 LE MODÈLE MÉCANISTE

neuronale a glissé vers les centres psycho-sensoriels (1). Dès lors nous devons
examiner ici deux ordres de faits : 1°) les lésions périphériques (des organes
des sens et des voies c ’est-à-dire les lésions qui atteignent les récepteurs
(rétine — membrane basilaire et organe de Corti — corpuscules cutanés, etc.)
ou les deuxièmes neurones de relais diencéphaliques (voies optiques et
acoustiques relayant dans les corps genouillés — voies de la sensibilité cons­
tituant le lemnisque médian et la voie spino-thalamique, etc.) — 2°) les lésions
centrales, c’est-à-dire celles qui atteignent, soit les centres spécifiques primaires
de projection des messages sensoriels, soit celles qui atteignent les centres
secondaires d ’élaboration et d ’association (aires 17, 18 et 19 pour les centres
visuels occipito-pariétaux; aire gyrus transverse et aires 20 et 21 pour les centres
acoustico-temporaux — aires pariétales supérieures 5 et 7 pour la somato-
gnosie — aires somesthésiques primaires 1, 2 et 3 pour les perceptions tactiles—
aires olfactives rhinencéphaliques de l ’espace perforé antérieur de l ’amygdala
et du cortex prépiriforme).

1° L ésions p é rip h é riq u e s. — Les lésions de l ’analyseur perceptif,


même à ce niveau, produisent tout d ’abord et essentiellement des troubles dans
l ’élaboration des messages sensoriels. C ’est là un fait q u ’on ne saurait oublier,
car la production d ’Hallucinations y apparaît alors manifestement « secon­
daire » à l ’amblyopie, à l ’hypoacousie et plus généralement aux troubles de
la perception des « formes » que l ’appareil sensoriel sélectionne normalement
parmi l ’infinité des Stimuli que constamment il reçoit. Nous ne pouvons pas
passer en revue (2) une fois encore tous les faits que nous avons déjà rappor­
tés et dont nous aurons l ’occasion de souligner l ’importance plus loin (6e Par­
tie.). Nous nous contenterons ici d ’en rappeler l ’essentiel en ce qui
concerne les lésions hallucinogènes périphériques du « récepteur visuel » et du
« récepteur auditif ».

Les Hallucinations des ophtalmopathes et dans les lésions du nerf optique


et des voies optiques. — Les faits les plus caractéristiques entrent généralement
dans le cadre de ce que G. de Morsier (1967) a proposé d ’appeler le « Syndrome
de Charles Bonnet ». Ce célèbre naturaliste et philosophe genevois a rapporté
en 1760 le cas de son aïeul âgé de 89 ans qui souffrait d ’Éidolies hallucinosi-
ques typiques ; puis sa propre auto-observation car lui-même était atteint de

(1) A nglade (1927) a très justement fait remarquer que même « refoulée dans
le cerveau » la théorie de l’origine périphérique des Hallucinations restait aussi
périphérique...
(2) Nous l’avons déjà fait à propos des Éidolies hallucinosiques en général (p. 353
et sq. et p. 365 et sq.), des Hallucinations visuelles (p. 1140-1150), des Hallucinations
acoustico-verbales (p. 227 et sq.), des Hallucinations corporelles (p. 282 et sq.) et
dans mon chapitre consacré à l’Isolement sensoriel (p. 702 et sq., p. 705 et sq.
et p. 1371 et sq.).
LES « LÉSIONS IRRITATIVES HALLUCINOGÈNES » 927

troubles de la vue et éprouva les mêmes phénomènes (Il voyait une multitude
d ’objets fantastiques tout en reconnaissant son « illusion »). Pour G. de M or-
sier, ce syndrome ne serait pas caractéristique, comme on le dit le plus
souvent, de 1’ « état hallucinosique » causé par les lésions périphériques, mais
la conséquence de lésions toujours centrales. Ceci nous paraît capital à noter car
11 s’agit, comme nous le verrons, d ’un aspect fondamental du problème qui
nous occupe ici. Quoi q u ’il en soit, nous retrouvons dans l ’auto-observation
d ’un autre philosophe et physicien genevois, Pierre Prévost, publiée par le
fameux philosophe et psychologue genevois, Ernest Naville, le même type
d ’activité hallucinatoire sans lésions oculaires. Le cas rapporté en 1923 (et
dont nous avons cité (p. 125) et citerons (p. 1317 et sq.) de larges fragments par
H. Flournoy) était celui d ’un vieillard qui, lui, présentait une cataracte bilaté­
rale (1) avec une réduction de l ’acuité visuelle à 1/20 pour l ’œil droit et à 1/6
pour l ’œil gauche. Disons donc que le « Syndrome de Charles Bonnet », même
si — et c ’est bien probable — il ne dépend pas exclusivement de lésions périphé­
riques, se rencontre chez les vieillards et souvent chez les vieillards présentant
des lésions des organes récepteurs (D ’après les statistiques de G. de M orsier
lui-même, sur 18 cas présentant ce syndrome typique, on notait au moins
12 cas de lésions oculaires). Et c ’est ce fait qui a évidemment frappé tous
les auteurs qui ont publié des cas semblables. A commencer tout d ’abord (1899)
par W. Uthoff (2) qui en a rapporté 4 cas (choroïdite avec dans le scotome posi­
tif, Éidolies hallucinosiques — énucléation d ’un œil et ophtalmie sympathi­
que, images d ’anges, de nuages et d ’oiseaux — choroïdite avec scotome central
positif et « vision d ’un policier »).
Mais depuis lors les observations des ophtalmologistes et neurologues
sont très nombreuses. Nous en avons rappelé un certain nom bre dans le
chapitre consacré aux Éidolies hallucinosiques et dans l’étude de la désaffé­
rentation clinique à la fin du chapitre que nous avons consacré à l ’isolement
sensoriel. On en trouvera un inventaire très complet, soit dans l ’article de
H. Hécaen et J. Badaracco (Évol. Psych., 1956), soit dans le mémoire de
J. J. Bürgermeister, R. Tissot et J. de Ajuriaguerra (1965) et celui de J. de Aju-
riaguerra et G. Garrone (1965). Deux faits doivent, à notre avis, être considérés
comme établis par toutes ces observations. Le premier, c’est que l’imagerie

(1) On se demande pourquoi G. de Morsier (1967, p. 683 et 1969, p. 424-425)


voulant montrer que le « Syndrome de Charles Bonnet » est indépendant des lésions
périphériques, oublie de noter que l’auteur de cette fameuse auto-observation
(Un monde inconnu vivant, écrit en 1915, et reproduit intégralement dans le livre de
R. Mourgue, p. 217-235) était précisément un ophtalmopathe... Il est vrai que
R. Mourgue nous apprend (p. 216) que ce vieillard avait aussi « présenté des troubles
vasculaires centraux »...
(2) W. U thoff, Beiträge zu den Gesichtstauschangen (Halluzinationen. Illusionen,
u. s. w.) bei Erkankungen des Seheorgans. Monatschr. Psych. Neurol., 1899,5, p. 241-
264 et p. 370-379.
928 LE MODÈLE MÉCANISTE

hallucinatoire dans les ophtalmopathies est de type nettement éidolo-halluci-


nosique : tout ce que nous avons décrit sous ce nom (et correspondant au
concept trop vague et ambigu d ’hallucinose de nos premiers travaux) coïncide
très exactement avec cette pathologie hallucinatoire périphérique. Le second,
c ’est que — malgré l ’opinion de G. de Morsier et conformément à celle de
Hécaen et Badaracco d ’une part, et à celle de Bürgermeister, Tissot et J. de Aju-
riaguerra d ’autre part — il y a une corrélation entre le déficit fonctionnel de
la perception visuelle même réalisée au niveau « périphérique » et l ’apparition
de ces phénomènes. Tout naturellement d ’ailleurs, ces auteurs rapprochent les
conditions de déficit sensoriel hallucinogène de l ’isolement sensoriel et du syn­
drom e du bandeau. Bien sûr, il ne saurait être question d ’oublier q u ’il y a
en France 45 000 aveugles (Blanc et Bourgeois, 1966) et que l’on compte seu­
lement par quelques centaines de cas tous les ans les syndromes éidolo-halluci-
nosiques des ophtalmopathes... D ’où naturellement l ’idée que les centres
visuels occipito-pariétaux doivent être aussi lésés pour que se produisent les Hal­
lucinations de ce type. D ’où encore l ’idée (Horowitz, 1964 et 1965) que seules
les photopsies (1), c ’est-à-dire les protéidolies visuelles, dépendent de l ’excita­
tion de la rétine et du nerf optique (en vertu du principe de l’énergie spécifique
des nerfs). De telle sorte que la « Gestaltisation » de ces lésions entoptiques
n ’ajouterait q u ’un complément artificiel (décoratif, géométrique, chromatique)
aux données sensorielles sans que l’image hallucinatoire puisse se dérouler,
s’orchestrer comme une scène, comme un rêve. Mais to u t ce que nous avons
exposé, soit dans l ’analyse structurale des Éidolies (protéidolies et phântéi-
dolies) des hallucinogènes (et particulièrement de la mescaline), soit dans les
effets de l ’isolement sensoriel, soit, comme nous allons y insister plus loin,
à propos de la pathologie éidolo-hallucinosique des lésions centrales, montre
que cette interprétation est fausse, car il y a des phénomènes hallucinatoires
complexes qui dépendent d’une désafférentation périphérique, comme il y a
des phénomènes hallucinatoires élémentaires qui dépendent des déficits cen­
traux.
— Les phénomènes hallucinatoires observés dans les lésions des voies optiques
sont très analogues et posent les mêmes problèmes. Rappelons, par exemple,
le cas de Bouzigue (1909) où il s’agissait d ’une névrite optique, ou celui de Baruk,
ou encore celui de l’observation que nous avons publiée (cf. supra, p. 331)
où les neurones du relais diencéphalique étaient atteints.

Les Hallucinations des otopathes. — Les « acouphènes », le « tintoin »,


le « syringmos » sont ces phénomènes sensoriels du sens de l’ouïe que du

(1) Ou autres phénomènes élémentaires locaux (protéidolies) en rapport avec les


structures du globe oculaire et la rétine, de telle sorte qu’ils tirent de cette relation
quelques caractères que nous avons soulignés précédemment (p. 353) : caractères
dysmorphiques des images, solidarité des images et des mouvements oculaires, dis­
parition à l’occlusion des paupières, etc. A la fin de la 7e Partie, nous reviendrons
sur ce point.
LES « LÉSIONS IRRITATIVES HALLUCINOGÈNES » 929

tem ps de Félix Plater (1625), ou plus près de nous, de Boissier de Sauvages (1768)
et de Erasme Darwin (1801) les médecins rapportaient tout naturellement aux
affections des fibres nerveuses qui forment les nerfs. C ’est à Régis (1882), puis
à Urbantschitsch que l ’on attribue généralement le mérite des fameuses des­
criptions précises de ces phénomènes dont Calmeil (1840), puis Koppe (1867)
avaient pressenti l ’intérêt. Tandis que pour Esquirol, comme nous l’avons noté
au début de cet ouvrage (cf. supra, p. 79 et sq.), il y avait lieu de séparer ces
« illusions des sens » dans lesquelles « la sensibilité des extrémités nerveuses est
altérée », des Hallucinations. Vers la fin du XIXe siècle — et certainement par
le truchement de l ’hypothèse de l ’excitation neuronale — les deux catégories
se sont trouvées correspondre, et beaucoup de cliniciens ont été d ’accord pour
décrire des Hallucinations d ’origine périphérique p ar lésion des récepteurs
auditifs (otites, oto-spongiose, presbyacousie, névrites du nerf acoustique).
D ’assez nombreuses observations ont été publiées entre 1885 et 1910 (celles
de Cozzolino, 1887; Toulouse, 1892; Bechterev, 1903; de Mabille, 1903; de
V. Urbantschitsch, 1908 ; de Escat, 1908 ; de Stransky, 1911 ; de Klienberger,
1912). Nous en avons rapporté quelques exemples, soit dans notre travail de
1938, soit dans les chapitres précédents. Rappelons q u ’il s’agit généralement de
bruits endo-auriculaires, parfois unilatéraux que le Sujet entend comme une
sensation « brute » sonore plus ou moins intense (avec ses caractéristiques
de timbre, de hauteur de rythme), ou de sons plus complexes (verbaux
ou musicaux). L a constance, la durée, l ’absence du jugement de réalité
et le déficit permanent de l ’audition, sont la règle. A cet égard, il ne fait
pas de doute que ces phénomènes hallucinatoires entrent dans le cadre
des Éidolies acoustiques. Nous pouvons même ajouter, acousticoverbales. Il
arriverait même, si nous en croyons une observation de Régis (Encéphale,
1881), que la lésion otitique provoque un syndrome hallucinatoire à type
« automatisme mental » (troubles qui guérirent en même temps que
l ’otite...).
Après le travail critique de Lugano (1), on a noté un déclin de l ’intérêt
des chercheurs. Cependant, depuis cette époque bien d ’autres observations
et études ont été publiées (Claude, Baruk et Henri Ey, 1932; C ourbon et Cha-
poulaud; Gelma et Singer, 1951 ; Kämmerer, C ahn et Dorey, 1958) ; certains
travaux doivent être signalés pour leur importance ou pour leur actualité.
Car si le problème a été bien posé dès 1903 par J. Séglas à propos des Hallu­
cinations unilatérales de l ’ouïe, et à la même époque par S. Bryant (1907)
qui soulignait la grande importance psychique des affections de l’oreille, ou
encore par un autre oto-rhino-laryngologiste G. Bergreen (1919), il a été repris
dans le mémoire de P. Ottonello (1930) et plus récemment dans l’article de
H. Hécaen et R. R opert (1963), puis dans le travail de J. D. Rainer et coll.
(in Keup, 1969) sur la « phénoménologie » des Hallucinations dans la surdité.

(1) Rivista di Pato-nervose e mentale, 1903, 8, p. 1.


930 LE MODÈLE MÉCANISTE

Comme pour les Éidolies ballucinosiques visuelles des ophtalmopathes,


on a to u t naturellement discuté de savoir si le facteur périphérique était néces­
saire et suffisant, et surtout si l’hypoacousie généralement constatée était
d ’origine périphérique ou centrale. Le travail de F. Morel (examens audio­
métriques de 34 malades présentant des Hallucinations acoustico-verbales
généralement délirantes) lui a permis de prendre la position symétrique à celle
de son collaborateur G. de Morsier sur l’origine centrale du « syndrome
de Bonnet », car, pour lui, l ’hypoacousie comme les Hallucinations sont
des symptômes de lésions centrales.
Pour le mom ent nous pouvons négliger ce point de vue — dont nous
verrons plus loin qu’il est dépassé par la conception globale du fonctionnement
de l’analyseur perceptif (p. 1164), en nous bornant à souligner, comme nous
l ’avons fait pour les Éidolies des ophtalmopathes, que les lésions périphériques
atteignant l ’organe de C orti produisent déjà à ce niveau un trouble de la
perception acoustique, et que c ’est de ce trouble et non de l’excitation physique
des neurones sensoriels que paraissent dépendre ces phénomènes hallucina­
toires. A ce sujet, on ne peut sous-estimer l’intérêt des travaux des otologistes
(M artin et Aubert, 1963; P. Pazat et P. Groteau, 1970) qui ont m ontré que les
acouphènes étaient les bruits fantômes correspondant à l’am putation du
cham p auditif dans le syndrome post-sonotraumatique.

2° L é s io n s c e n tra le s. — Ce sont deux ordres de symptômes qui ont


attiré l ’attention des cliniciens neurologistes et psychiatres sur la production
des Hallucinations dans les lésions cérébrales : les Hallucinations des hémianop-
siques et les Hallucinations dans les auras épileptiques. Nous avons vu dans
les chapitres Ier et II de la 4e Partie de cet ouvrage que, en définitive, ce sont
à ces deux structures fondamentales de l’Hallucination typique des lésions
cérébrales localisées que nous renvoie, après un long détour, l ’examen des nom­
breux cas des lésions vasculaires, traum atiques ou tumorales. Nous ne pouvons
songer à reprendre tous les faits que nous avons déjà exposés et que nous
interpréterons quand nous exposerons la théorie organo-dynamique de l ’acti­
vité hallucinatoire (p. 1283) ; nous nous contenterons de rappeler les principales
données de fait en indiquant que la théorie de l ’excitation sensorielle n ’y paraît
pas s’y adapter et encore moins s’y valider.

Ce sont les « lésions vasculaires » (hémorragies cérébrales, ictus, syn­


dromes hémiplégiques, aphasiques, etc.) qui ont tout d ’abord attiré l’atten­
tion des auteurs, bien avant que la pathologie tumorale ne soit connue. On cite
parfois la vieille observation de P. Schirmer, 1895 : au moment de l ’ictus qui
entraîna une cécité totale (thrombose des deux artères cérébrales postérieures)
se produisit une Hallucination (vision de feu), ce qui parut à Soury, qui la
commenta (1899), constituer « l’expérience physiologique la plus décisive
pour la localisation de la vision mentale ».
Mais c’est généralement, soit dans le contexte d ’une cécité psychique
(observation de Berger, 1913, homme de 77 ans présentant un double
LES « LÉSIONS IRRITATIVES HALLUCINOGÈNES » 931

ramollissement de la cérébrale postérieure, vision d ’une personne puis de


paysages ; — observation de Barat, 1913, ramollissement symétrique de la
cérébrale postérieure, anosognosie, vision compensatrice de la cécité repré­
sentant le milieu familier avec quelques phénomènes photopsiques, lueurs,
flammes, lampes éblouissantes ; — observation de Bakessy et Peter, 1961,
cécité corticale avec crises hallucinatoires à lampes déformées, cf. supra, p. 195).
Rappelons aussi le cas de Lafora (1926); il s’agissait d ’une endartérite occipitale
avec syndrome d ’agnosie visuelle; les Hallucinations visuelles apparaissaient
dans le champ hémianopsique.
Le contingent de troubles vasculaires dans les observations d ’Hallucina-
tions hémianopsiques est considérable pour ce qui concerne les cas publiés
à la fin du xixe siècle (Séguin, Féré, Bidon, etc., cf. à ce sujet S. Colman,
Brit., med. J., 1894, et H. Lamy, Revue Neurologique, mars 1895), ou au
cours des 40 dernières années (Esckuschen, 1911; W ilbrand et Sänger, 1917;
Niessl von Mayendorf, 1936; Hoff et Pötzl, 1938; R. G. Goladec, 1951, etc.).
Pour la plupart des auteurs (comme anciennement pour Soury), il est évi­
dent que les troubles vasculaires constituent une lésion irritative qui provoque
des Hallucinations visuelles à côté du déficit agnosoperceptif dû, lui, à son
action destructrice (Henschen (1)). Depuis lors, une interprétation moins méca­
niste et plus jacksonienne a été proposée de ces faits. Les deux si intéressantes
observations d ’Engerth, Hoff et Pötzl (1929 et 1931) dont nous avons déjà
parlé (2), concernaient des malades frappés d ’ictus, et il a paru évident aux
auteurs que le travail positif de l ’Hallucination (travail rapproché p ar eux du
travail du rêve) ne saurait s’accommoder d ’une interprétation aussi sommaire
que celle d ’une explication par des excitations neuronales fortuitement pro­
duites par l’irritation lésionnelle.
Il est plus rare d ’observer dans cette pathologie occipito-pariétale vasculaire
des auras visuelles épileptiques, car les crises de l ’uncus et les dreamy States
relèvent plutôt d ’une pathologie temporale et il est rare, d ’autre part, que des
lésions vasculaires atteignent électivement cette région. Rappelons cependant
que Jackson avait publié avec Colman en 1898 un cas de ramollissement cir­
conscrit à la région temporale gauche avec dreamy state.
La pathologie (thrombose, anévrysme) de l ’artère cérébrale postérieure
produit le plus souvent des Éidolies hallucinosiques (surtout à forme phantéi-
dolique) en même temps que se constitue un syndrome de déficit fonctionnel
(cécité corticale, agnosie, hémianopsie).
— Nous retrouvons à peu près, mais peut-être plus rarement, les mêmes
faits dans la sphère acoustico-verbale centrale avec les lésions vasculaires
et notam m ent les thromboses de la sylvienne produisant des phénomènes
hallucinatoires acoustico-verbaux. Magalhaes Lemos publia il y a bien long-

(1) Arch. f Psych., 1925, 75, p. 630.


(2) Cf. mon travail, Évol. Psych., 1938, p. 26-27 et supra, H. Visuelles (p. 150)
et Éidolies (p. 348-351), et plus loin p. 1008 et sq.
932 LE MODÈLE MÉCANISTE

temps (1911) une observation qui eut ses années de célébrité. Il s’agissait d ’Hal-
lucinations (disons Éidolies hallucinosiques) unilatérales par ramollissement
sylvien de l’hémisphère droit. Les lésions vasculaires temporales produisent,
bien sûr, beaucoup plus souvent des syndromes aphasiques quand elles atteignent
l'hémisphère dominant, mais l ’Hallucination acoustico-verbale figure fort
rarement dans le syndrome de désintégration du langage. Le cas d ’Arnold Pick
(rapporté dans une leçon de Wemicke et dont R. M ourgue fait mention p. 116)
est intéressant à ce sujet puisqu’il s’agissait d ’une aphasie sensorielle et que le
malade présenta ensuite des Hallucinations de l ’ouïe à caractère paraphasique.
Les cas de F. Sanz (1922) et de Klein (1924) m ontrent que des syndromes
artériopathiques à type d ’aphasie peuvent s’accompagner aussi d ’écho de la
pensée (de Gedankenlantwerderi). Ainsi, au cours des lésions vasculaires céré­
brales nous voyons les phénomènes acoustico-verbaux apparaître avec un halo
de troubles — ici l ’atmosphère aphasique analogue à l ’agnosie visuelle ou
de l ’hémianopsie (1) quand ce n ’est pas pour les unes comme pour les autres
l ’atmosphère onirique (cf. plus loin p. 1298 du chapitre Hallucinations et affec­
tions cérébrales), soit autant de troubles irréductibles à la notion d ’excitation.
Généralement les auteurs estiment soit que les Hallucinations sont
rares dans la symptomatologie des affections vasculaires cérébrales (F. Stern,
1930), soit q u ’elles se présentent cliniquement dans une atmosphère d ’oni­
risme ou, comme disent les Psychiatres allemands, de « optische Halluzi-
nose » (F. Reimer, 1970). C ’est surtout dans les cas d ’artério-sclérose des
petits vaisseaux (U. de Giacomo, 1952) que s’observent ces états confuso-
oniriques qui constituent le fond de l ’activité hallucinatoire. Il arrive aussi
que ces expériences délirantes hallucinatoires débutent ou soient accompa-
pagnées de phénomènes éidoliques et spécialement phantéidoliques (les cas
rapportés par F. Reimer). Mais q u ’il s’agisse de l’un ou l ’autre aspect de ces
diverses variétés d ‘Hallucinations, il suffit de se rapporter aux détails de l ’obser­
vation clinique pour se convaincre q u ’elles sont toujours secondaires à un
déficit partiel ou global.

— Les traum atism es cranio-cérébraux et notam m ent les blessures de


guerre ont donné lieu également à la publication et à l’analyse de nombreux
cas d ’Hallucination d ’origine cérébrale (cf. supra, p. 475 et sq.).
Dans la sphère visuelle centrale, Poppelreuter (1916), Pötzl (1916-1919),
W. Sänger (1919) et Kleist dans sa « Gehirnpathologie » adm ettent que les phé­
nomènes hallucinatoires apparaissent comme symptômes précoces du pro­
cessus traum atique cérébral (hémorragies notamment), et plus tard quand
s’établit l’amaurose dont ils suivent généralement les progrès. Bien entendu,

(1) Nous devons rappeler, en effet, que les Hallucinations unilatérales de l’ouïe
ne sont pas l’apanage des lésions périphériques et qu’il existe des phénomènes d ’hémi-
acousie corticale (Lund, 1952) équivalant aux troubles hémianopsiques dans les
lésions occipitales.
LES « LÉSIONS IRRITATIVES HALLUCINOGÈNES » 933

là encore, ces auteurs ne m anquent pas de remarquer que ces phénomènes


hallucinatoires se rencontrent, soit au sein des amblyopies agnosiques ou hémi-
anopsiques et plus généralement du déficit des fonctions des centres occipito-
pariétaux d ’intégration des données perceptives visuelles, et bien plus souvent
encore au cours des auras épileptiques, ce qui limite d ’autant l’interprétation
pure et simple p ar le processus d ’excitation de l ’énergie spécifique des centres
optiques ou d ’ecphorie des engrammes comme Kleist tendait à le penser en
prenant à son compte les idées de Henschen (1) ou de Niessl von M ayendorf (2).
Pour ce qui est des phénomènes hallucinatoires d ’origine traum atique
symptomatiques considérées pourtant par lui comme des phénomènes d ’exci­
tation de lésions occipitales ou temporales, Kleist fait remarquer, comme nous
l ’avons souligné (p. 476), q u ’ils se produisent presque constamment au cours
d ’auras épileptiques. C ’est d ’ailleurs la conclusion q u ’il est facile de tirer de la
lecture du mémoire que H. Hécaen et R. R opert (1959) ont consacré aux Hal­
lucinations auditives dans les lésions cérébrales. Parm i les 32 cas q u ’ils rappor­
tent, on note 5 cas de traumatisme, tous com portant un encadrement comitial
(auras) de l ’apparition des Hallucinations auditives. Seul peut-être le cas n° 6
(traumatisme pariéto-tem poral droit avec crises hallucinatoires de caractère
paroxystique) pourrait paraître ne pas com porter de structure typique d ’aura.
Dans ces diverses observations il s’agissait, soit d ’Hallucinations élémentaires
(nos 6 et 17), soit d ’Hallucinations verbales (n° 7), soit d ’Hallucinations musi­
cales (n° 23), soit d ’associations hallucinatoires acoustico-visuelles (n° 23). Au­
tan t dire que dans ces cas, comme dans la plupart de ceux q u ’on retrouve dans
la littérature, les Hallucinations auditives, q u ’elles soient élémentaires ou
complexes, verbales ou musicales, ont généralement une structure éidolo-
hallucinosique et paraissent dépendre d ’une désorganisation permanente
ou plus souvent paroxystique de l ’analyseur perceptif.
Nous avons suffisamment insisté (p. 479) sur les troubles de la perception
qui constituent le fo n d sur lequel s’inscrit la form e hallucinatoire (notamment
ceux de E. Bay, 1932; G. H. Fischer et J. Kumpf, 1949; de J. E. Meyer et
L. Witlkowsky, 1951; de H. Heintel, 1965, etc.), pour q u ’il nous soit permis
d ’en faire état sommairement ici. C ’est à ces travaux d ’analyses approfondies
du travail structural des fonctions perceptives que nous devons demander
précisément la dém onstration du caractère artificiel de la réduction des hallu­
cinations à des phénomènes purs et simples d ’excitation.
Rappelons aussi que, comme nous l ’avons noté à propos des lésions vas­
culaires, les syndromes post-traumatiques qui com portent une activité hallu­
cinatoire se manifestent souvent non seulement par des troubles éidolo-hallu-
cinosiques visuels, corporels ou acoustico-verbaux, mais par des états à type
de psychose aiguë confuso-onirique et parfois korsakowoïde (Benon, P. Schrö­
der, R. Angelergues et H. Hécaen, Friedmann et C. Bremer, etc.). D ’après

(1) Arch. f. Psych., 1925, 75, p. 630.


(2) Zentralblatt N. P., XI, 1924, C. R. Congrès d ’Innsbrück.
934 LE MODÈLE MÉCANISTE

Kleist, et comme K. P. Kisker (1960) l’a depuis lors encore souligné, il est
probable que c’est avec la pathologie du tronc cérébral que sont en rapport
ces expériences délirantes hallucinatoires souvent paroxystiques ou transitoires.
— Mais c’est surtout à la pathologie des tum eurs cérébrales que le pro­
blème des Hallucinations d ’origine centrale a été rattaché depuis le début
du siècle, et c’est en effet au fur et à mesure que s’est développée la neuro­
chirurgie que quantité d ’observations ont été publiées depuis celles de Kennedy,
Cushing, Clovis Vincent et David il y a 40 ans. Nous avons déjà consacré
une étude approfondie à ce problème (cf. supra, p. 466-474) après l ’avoir
deux fois déjà exposé en 1932, puis en 1938; aussi pouvons-nous nous per­
mettre de ne dire ici que l ’essentiel. Cet essentiel étant pour nous de m ontrer
inlassablement que l ’Hallucination, même sous sa forme éidolo-hallucinosique,
n ’est pas seulement un phénomène de simple excitation de neurones, fussent-ils
corticaux. L ’hypothèse d ’une « irritation » produite par un méningiome ou un
gliome est éclipsée par l ’hypothèse plus immédiatement vérifiable, sinon plus
évidente, que la lésion produit d ’abord un trouble fonctionnel dont l ’appa­
rition de l’Hallucination n ’est que l’effet. Voilà pourquoi la dém onstration déjà
faite plus haut et que nous poursuivons ici consiste à m ontrer avec les obser­
vateurs eux-mêmes que les processus expansifs cérébraux produisent d ’abord
des troubles ou syndromes déficitaires dont les figures hallucinatoires ne sont
que les effets plus ou moins directs. Et cela est tellement vrai que, comme nous
venons de le voir pour les traumatismes cranio-cérébraux, c'est généralement
par l'épilepsie que passe la pathologie hallucinatoire des tum eurs cérébrales.
Par l ’épilepsie, mais aussi, quoique plus rarement, par les syndromes d 'agnosie
ou de déficit perceptif que la tum eur engendre.
La grande question qui se pose est évidemment de savoir si le siège de
la tum eur a une influence sur la production des Hallucinations.

Si nous nous rapportons à ce que nous avons déjà dit à ce sujet, on peut
dire q u ’en ce qui concerne les tum eurs occipitales (le plus souvent occipito-
temporales d ’ailleurs), les Hallucinations visuelles sont celles que l ’on observe
le plus sans aucun doute sous forme d ’Éidolies hallucinosiques, soit « élémen­
taires » (protéidolies), soit « complexes » (phantéidolies), toutes étant caractéri­
sées par la distorsion morphologique et fonctionnelle propre à ces images. Nous
l’avons déjà noté (cf. supra, p. 472), sur 93 cas d ’Hallucinations visuelles
observées dans des cas de tumeurs cérébrales diverses (Hécaen et Aju-
riaguerra, Tarachov, Campana, etc.), dans 15 cas seulement il s’agissait de
tumeurs occipitales. Par contre, les autres Hallucinations sont rares dans ce cas.
Il convient de noter, en se rapportant aux observations que l ’on ne manque
jam ais de citer (cf. supra, p. 466) et dont la plupart ont été faites — parfois
hâtivement et sans analyse clinique suffisante — par les neuro-chirurgiens, que
ces phénomènes se présentent comme des Éidolies dont la « figure » se détache
d ’un « fo n d » de déficit perceptif (troubles de l ’orientation, de la mémoire ou
de la reconnaissance des formes visuelles ou des couleurs, troubles opto-
cinétiques, etc.) dont le champ hémianopsique constitue la structure lacunaire
LES « LÉSIONS IRRITATIVES HALLUCINOGÈNES » 935

la plus évidente. On ne saurait non plus méconnaître le fait que c’est plus
souvent comme aura psycho-sensorielle que les Hallucinations se pré­
sentent.

Les tum eurs temporales se manifestent généralement selon deux modalités


hallucinatoires. L ’une, de beaucoup la plus connue, sinon la plus fréquente,
est la fameuse crise de l'uncus (dreamy state). On en trouvera des exemples dans
les observations publiées p ar Cushing (1921), H orrax (1923), K. Wilson (1928),
Germ an et Fox (1934), J. Edmund, W. Penfield et coll. (de 1951 à 1958)
G. Moscatelli (1959). D ’après Hécaen et J. de Ajuriaguerra, sur 32 cas de tumeurs
temporales à manifestation hallucinatoire, 24 présentaient ce type d ’aura ou de
crise psychomotrice typique de la pathologie sphénoïdo-temporale. P ar contre,
P. Gai (1958), sur 61 tumeurs temporales, n ’a observé que 7 cas de dreamy
state et H. Depen (1961), sur 80 tumeurs temporales, n ’en a observé que 3 cas
seulement. Hécaen et R opert tiennent également cette éventualité pour rare,
mais les symptômes accusés par leurs malades paraissent plus près de ces auras
temporales q u ’ils ne l ’admettent. Notons d ’ailleurs que sur 7 observations
(sur un total de 34) d ’Hallucinations auditives, au moins 2 (n08 12 et 16) parais­
sent se rapprocher de ce modèle d ’accident paroxystique. N otons aussi les tra­
vaux de H. Klüver (1958), de R. G. Blickford et coll. (1953), de M. Baldwin et
coll. (1959) qui, comme le souligne M. Baldwin (in Keup, 1970, p. 6), ont assi­
milé les états hallucinatoires de l’épilepsie temporale à ceux que produit le LSD.
L ’autre modalité est représentée par l ’apparition d ’Hallucinations acoustico-
verbales sur fo n d agnoso-aphasique dans les tumeurs qui siègent dans la région
temporo-pariétale et notam m ent au niveau des aires primaires et secondaires
de l ’analyseur acoustique et acoustico-verbal. Le fameux cas de Sérieux et
R. Mignot (1901) ne peut m anquer d ’être rappelé : l ’autopsie d ’un malade
présentant des symptômes aphasiques et des Hallucinations auditivo-verbales
m ontra des kystes hydatiques siégeant au niveau du lobe tem poral gauche.
Depuis lors, quelques observations de ce genre ont été publiées (Courville, 1928 ;
Tarochov, 1941 ; Hécaen et J. de Ajuriaguerra, 1956; Hécaen et Ropert, 1959),
soit q u ’il s’agisse d ’Hallucinations élémentaires ou complexes, verbales ou
musicales. Le syndrome tem poral décrit p ar Förster Kennedy (1911) et compre­
nant troubles du langage, troubles émotionnels et troubles perceptifs, peut cons­
tituer quelquefois le fond sur lequel apparaissent certaines figures éidolo-
hallucinosiques (M. B. Bender et M. G. Kanzer, 1941). On peut donc sans
forcer les faits dire que presque constamment ces Éidolies hallucinosiques
émergent d ’une désorganisation du champ perceptif acoustico-verbal.
Bien entendu, le problème du siège de la tum eur (cf. supra p. 471), c’est-
à-dire celui de son pouvoir hallucinogène en rapport avec les centres « spécifi­
ques », ne peut être résolu p ar le seul fait de sa « localisation » souvent mal
circonscrite. E n effet, même dans les cas que nous venons de rappeler,
la tum eur n ’est pas toujours strictement localisée à tel ou tel « centre »
ni même à tel ou tel lobe (les tum eurs temporo-pariéto-occipitales sont
fréquentes). De plus, les Hallucinations sous forme surtout de phantéidolies
E y . — Traité des H allucinations. il 31
936 LE MODÈLE MÉCANISTE

ou d ’expériences oniriques s’observent au cours de l ’évolution des tum eurs


mésodiencéphaliques et même sous-tentorielles.

R é p a r t it io n d e s d if f é r e n t s t r o u b l e s h a l l u c i n a t o i r e s p a r o x y s t iq u e s
SELON LE SIÈGE DE LA TUMEUR

(J. de A juriaguerra e t H. H écaen, L e cortex cérébral, 2e édition, 1960, p. 418)

Fronto- Rolan- Temporal Pariétal Occipital Mésodien­ Sous-


Frontal temporal dique céphalique tentoriel

H allucinations
visuelles . 5(6,25) 0 0 10(13,33) 1 (1,33) 6(24) 8(13,11) 6(7,05)
H allucinations
auditives . 1(1,25) 0 0 6(8) 0 0 2(3,29) 0
H allucinations
gustatives 0 0 0 4(5,33) I (1,33) 0 0 0
H allucinations
olfactiv es. 1(1,25) 0 0 7(9,33) 1 (1,33) 0 0 0
H allucinations
som atogno-
siq u e s. . 0 0 0 1(1,33) 6(8) 1(4) 0 0

Les chiffres entre parenthèses ind iq u en t les pourcentages.

— N ous pouvons donc conclure de ce bref rappel de faits qui commencent


à être connus de tous, que, somme toute, les Hallucinations sont assez rares
dans le tableau clinique des lésions cérébrales expansives, et que lorsqu’elles
se produisent principalement ou exclusivement dans le champ perceptif spé­
cifique visuel et acoustique elles sont en corrélation significative avec le siège
de la tumeur, sans — bien entendu — que cette corrélation soit, et de loin,
constante. C ’est ainsi (et nous l ’avons noté, cf. p. 468) que beaucoup de tumeurs
siégeant loin des voies ou centres de projection sensorielle (il s’agit notam m ent
de tumeurs frontales ou de tumeurs sous-tentorielles) peuvent provoquer des
phénomènes hallucinatoires, ce qui diminue d ’autant la valeur localisatrice
stricte de ces symptômes.
Ainsi, l ’idée q u ’une tum eur cérébrale excite les « centres sensoriels » se
heurte à une double objection de faits : 1° il n ’y a pas de stricte localisation du
pouvoir hallucinogène tum oral; 2° même sous leur forme éidolique (dite géné­
ralem ent élémentaire) les Hallucinations que l ’on observe dans la symptoma­
tologie clinique paraissent « secondaires à une désintégration des centres spé­
cifiques » et non à une simple « irritation des neurones centraux sensoriels.
Le processus hallucinogène tum oral est certainement plus complexe et plus
hétérogène que ne se figuraient Tam burini ou Henschen. Récemment
M. Feldman et M. B. Bender (1969) interprétaient aussi l ’apparition des
Hallucinations symptomatiques des tum eurs pariéto-occipitales comme l ’effet
EXCITATIONS ÉLECTRIQUES EXPÉRIMENTALES 937

du déroulement temporel perturbé (palinopsie) et de la persévération des post­


images.

II. — LES EX C ITA TIO N S ÉLECTRIQUES EXPÉRIMENTALES

L ’application des courants électriques aux nerfs, organes sensoriels et centres


corticaux, a toujours été employée comme méthode expérimentale d ’exploration
du système nerveux, et cela pour ce qui concerne les nerfs, depuis Volta et Gal-
vani(1792). Depuis Johannès M üller (1826) et H. Helmholtz, il est admis, selon
la physiologie classique des sensations, que les excitations mécaniques ou élec­
triques (1) provoquent au niveau des récepteurs (organes et nerfs) des phéno­
mènes sensoriels en vertu de la loi de Y énergie spécifique des neurones récep­
teurs. Tel est le « fait », ou plus exactement le postulat de la neurophysiologie
des Hallucinations qui réduit celles-ci à une production de données sensorielles
qui seraient en quelque sorte « complétées » {Ergänzung des auteurs allemands),
ou « habillées » disent Hécaen et Ropert) p ar le supplément d ’imagination
q u ’apporterait le Sujet à ces stimulations élémentaires et spécifiques.

L e s exp érien ces d ’ex cita tio n éle c triq u e


des organes d es sens (récep teu rs, voies, relais).

L ’excitabilité est une des propriétés essentielles du système nerveux puisque


chaque neurone est toujours prêt à « se décharger », la masse neuronique
tendant à une synchronisation généralisée. Si l ’excitabilité lui est immanente,
l’ordre même du S. N. C. (son organisation) exige des inhibitions modulées
de cette charge explosive. L ’excitation reste « physiologique » quand elle
s’intégre dans cette organisation, elle a un effet pathologique quand elle la
rompt. R. Jung (1967, p. 423) affirme que ces notions sont aussi nécessaires
à nos connaissances de l ’organisation du système nerveux central que la théorie
de l ’atome pour la Physique. Il est donc évident q u ’une fois acquise la connais­
sance des « mécanismes » de charge et de décharge, connaissance que nous
devons à E. D. Adrian, J. C. Eccles, etc. (polarisation et dépolarisation des
potentiels de membranes, potentiels de repos, potentiels d ’action phénomènes
chimiques et électriques de la transmission synaptique, loi du tout ou rien
de la transmission des passages par l ’axone), il faut intégrer dans le système la
régulation (la fonction d ’ « intégration ») des aiguillages et des répartitions
de l’excitation et de l ’inhibition au niveau des synapses qui constituent un

(1) Toute excitation galvanique appliquée sur le globe oculaire provoque des
phosphènes. G. de M orsier a rappelé les expériences de C harousek (1928) qui a
provoqué des sensations de bruit par excitation mécanique de la cochlée — et celles
de M ann (1911) et de R amadiçr et D avid (1927) qui ont provoqué également des
acouphènes par excitation galvanique de l ’organe de Corti.
938 LE MODÈLE MÉCANISTE

système de décision et de choix orienté p ar la « motivation ». A utant dire,


comme nous le verrons plus loin (p. 1285), q u ’il ne s’agit pas de confondre les
expériences d ’excitation électrique, c ’est-à-dire l ’étude des charges et la propa­
gation de l ’influx nerveux expérimentalement isolé ou celle des potentiels
évoqués par l’excitation (stimuli électriques ou sensoriels) recueillis dans telle
ou telle région des systèmes et sous-systèmes nerveux, avec l ’exercice normal
de la propagation des influx nerveux, avec l ’ordre que ces « stimulations »
troublent ou détruisent.
Lorsqu’il s’agit, par exemple, d ’établir les rapports qui lient l’apparition
des protéidolies (phosphènes, photopsies, acouphènes, sensations tactiles
parasites, etc.) à l ’excitation électrique des organes sensoriels, il tombe sous
le sens, comme y insiste R. Jung, que cette connaissance exige une investigation
psycho-physiologique. On ne saurait, en effet, perdre de vue la participation
active (l’intentionnalité) du Sujet même à ce niveau d ’où il paraît être absent.
Les photopsies et les phosphènes q u ’il perçoit ne sont pas des corps étrangers
(comme le courant électrique), ce sont des réactions propres à sa modalité de
sentir.
Pour ne pas trop allonger cet exposé, nous nous en tiendrons aux excitations
du système visuel (1).
La rétine, comme nous l ’avons signalé (dans l ’introduction de l ’étude des
Hallucinations visuelles) et comme nous le verrons plus loin (Sixième Partie,
chapitre III, p. 1164-1168), est un véritable centre nerveux fort complexe
comprenant trois niveaux : celui des photo- et scotorécepteurs chimi­
ques (cônes, bâtonnets), celui de leur première élaboration (au niveau des 5e,
6e et 7e couches) par les cellules horizontales, bipolaires ou amacrines, et la
couche ganglionnaire (8e couche). Le rétinogramme paraît enregistrer, d ’après
la plupart des auteurs et malgré les discussions qui se sont instituées entre eux
(R. Granit, 1947-1956 — K. M otakawa, 1949 — G. S. Brindley, 1951 —
G. Svaetichin, 1953 — H. K. Hartline et F. Ratliff, 1957 — W. K. Noell, 1951-
1959 — L. A. Riggs, 1958 — etc.), non pas l ’activité de cellules ganglionnaires
mais plutôt l’effet des structures plus périphériques au niveau même des cellules
réceptrices. Comme les cent millions d ’éléments récepteurs rassemblent leurs
éléments générateurs d ’information dans un million de fibres du nerf optique,
il est bien évident que la rétine a une capacité de sélection qui constitue préci­
sément sa fonction essentielle. C ’est ce que nous verrons mieux plus loin(p. 1165)
en faisant état des systèmes antagonistes qui s’équilibrent dans son activité,
notam m ent en ce qui concerne la photoscopie et la scotoscopie (R. Jung).
C ’est donc sur cet organe intégrateur et non pas seulement comme sur une
plaque sensible photographique que les expériences d ’excitation électrique ont
été pratiquées afin de connaître quelle « sensation » elles provoquent.

(1) Signalons cependant un travail récent de G. G erken (1970) sur la stimulation


à l’aide d ’électrodes implantées dans le complexe olivaire supérieur, le colliculus
inférieur et le corps géniculé médian.
EXCITATIONS ÉLECTRIQUES EXPÉRIMENTALES 939

N ous ferons état ici de quelques travaux qui nous ont paru particulièrement
intéressants, qui sont le plus souvent cités et que nous avons attentivement
étudiés.
Les phosphènes ont été décrits depuis longtemps (Schwarz, 1890; Finkel-
stein, 1892; Helmholtz, 1911 les ont spécialement étudiés). Rapidement on a
distingué les phosphènes rapides élémentaires (phosphènes préliminaires) cor­
respondant, d ’après Bourguignon (1926), à l ’excitation de la partie de la rétine
sous-jacente à l ’électrode ou l ’excitation diamétralement opposée (le siège de
ces phénomènes a été rapporté p ar lui aux cellules bipolaires) — et des phos­
phènes durables correspondant à de fortes intensités qui apparaissent à l’empla­
cement de la tache aveugle et qui se manifestent à l ’excitation cathodique sous la
forme d ’un petit cercle brillant (lorsqu’on coupe le courant cathodique le
phénomène réapparaît) dont l ’image inverse s’observe lorsque l’électrode
différente sert d ’anode.
Les deux articles d ’Alexei I. Bogoslowski et J. Ségal (1) donnent une
description détaillée des phénomènes visuels engendrés p ar le passage du cou­
rant électrique dans l ’œil. Ils ont étudié les phosphènes sur eux-mêmes et 6 autres
sujets en notant les effets de l ’excitation anodique et cathodique, de l’applica­
tion ou de la suppression du courant, etc. Ces expériences ont eu lieu « dans
une chambre noire mais faiblement éclairée par une lampe à lumière de jo u r ».
Ils distinguent, comme Bourguignon, les phosphènes paraliminaires rapides
et les phosphènes toniques. Les premiers ont un seuil bas et n ’apparaissent q u ’à
la fermeture et à l ’ouverture du courant et com portent deux phénomènes :
l’un naissant toujours dans la partie temporale du champ visuel ; — l ’autre
dans la région de la rétine opposée à l’électrode différenciée— Pour A. I. Bogos­
lowski et J. Ségal, ce premier type de phosphène répond aux lois d ’excitation
des nerfs périphériques, les seconds n ’apparaissent q u ’à des intensités beau­
coup plus grandes de l ’ordre de 1 milliampère; ils ne com portent pas de m ou­
vements stroboscopiques. Les auteurs, pour les expliquer, rappellent les tra­
vaux de Barron et Matthews (1938) et de H. Pieron et J. Ségal (1938) qui ont
établi la non-validité de la loi du tout ou rien dans l ’activité des centres nerveux.
Analysant les conditions dans lesquelles apparaissent ces phosphènes toniques
qui subissent, eux, la polarité du courant, ils pensent que c ’est l ’excitation des
éléments radiaires (cellules sensorielles avec leur neurite et cellules bipolaires)
qui entre en jeu. Aux fortes intensités l’excitation cathodique se manifeste
par l ’obscurcissement de la moyenne partie du champ visuel, tandis que les
effets lumineux se manifestent au voisinage de la fovéa. On arrive, disent les
auteurs, à une explication satisfaisante de ces phénomènes en adm ettant que
le phosphène prend naissance dans les éléments radiaires de la rétine et en
tenant compte du parcours des lignes de force à l ’intérieur de l ’œil. En conclu-

(1) La sensibilité électrique de l ’œil. La phénoménologie des phosphènes électri­


ques (p. 87-99). Analyse de facteurs physiques et physiologiques dans l’excitabilité
électrique de l ’organe visuel (p. 101-117). Journal de Physiologie, 1947, t. 39.
940 LE MODÈLE MÉCANISTE

sion (conclusion qui annonce les travaux ultérieurs sur l ’antagonisme des sys­
tèmes photorécepteurs, cf. à ce sujet R. Jung, 1967), les auteurs pensent que
le « neurone » serait le siège de deux fonctions : l ’une stimulante et l ’autre
inhibitrice, trouvant normalement un état d ’équilibre dans lequel l ’action
inhibitrice subirait plus facilement l ’action du courant. Autrement dit, si nous
avons bien compris et notam m ent en nous rapportant à ce q u ’écrivent très
explicitement A. I. Bogoslowski et J. Ségal (p. 115) sur la prédominance de la
« fonction bloquante » sur la « fonction stimulante », ils considèrent que le pro­
cessus d ’excitation réalise plutôt une rupture de l’équilibre fonctionnel, une
désorganisation de l ’ordre représenté à ce niveau « inférieur » de l ’élaboration
des messages sensoriels par la prévalence du processus d ’inhibition.
La monographie de J. Clausen (1) rend compte des travaux q u ’il a fait
aux U. S. A. en recherchant le seuil de la « sensation papillotante » et non pas
la sensation lumineuse tout court. Le phosphène périphérique présente un seuil
croissant entre 20 et 70 Hz. Lorsqu’il est fovéal ou périfovéal, il accuse la même
allure quelle que soit la couleur du fond éclairé. Dans la phosphène périphé­
rique l ’augmentation du niveau d ’adaptation fait m onter le seuil quand la
stimulation varie de 5 Hz à 20 Hz. L ’intérêt pour nous le plus grand de cette
étude, c’est q u ’elle montre et démontre que l ’application d ’un courant alter­
natif sinusoïdal produit d'abord un désordre dans la continuité et la stabilité
du courant d ’inform ation et que, de p ar ailleurs, l ’apparition de phosphènes
n ’est pas plus séparable du courant spontané d ’information lumineuse que du
courant électrique expérimental.
D ans son mémoire sur le siège de l ’excitation électrique de l ’œil humain,
G. S. Brindley (2) étudie précisément les relations entre l ’apparition du phos­
phène produit par l ’application des diverses électrodes conjonctivales (simples
ou circulaires) chez lui-même et deux autres Sujets, et leur inhibition p ar la
pression des globes oculaires. Il rappelle, en effet, les travaux anciens de Fin-
kelstein (1894) et ceux plus récents de C. I. H owarth (1954) entre autres, qui
ont montré que le seuil d ’excitation était plus élevé dans l ’œil soumis à la pres­
sion. De par ailleurs, G. S. Brindley n ’adm et pas que ces phosphènes soient en
% relation avec l ’excitation des fibres optiques ; elles lui paraissent liées à l ’acti­
vité des cellules bipoaires — Dans son article de 1962 (3), le même auteur fait une
description détaillée des papillotements (beats) que produisent à basse et à haute
fréquence les courants alternatifs. Ces « beats » se produisent lorsque ce courant

(1) J. Clausen, Visual sensations (phosphènes) produced by A. C. sinusoidal


wave stimulation. Copenhague, Munksgaard, 1955, 101 pages.
(2) G. S. Brindley, The site of electrical excitation of the human eye. J. Physio-
logy, 1955, 127, p. 189-200.
(3) G. S. Brindley, Beats produced by simultaneous stimulation of the human
eye with intermittent light and intermittent on alternating electric current. J. Phy-
siology, 1962, 164, p. 157-167.
EXCITATIONS ÉLECTRIQUES EXPÉRIMENTALES 941

électrique est approximativement un « integral-multiple » de la fréquence de la


lumière (par exemple 441 c/s pour un excitant lumineux de 40 c/s, inter-action
qui donne un papillotement de 1 c/s). N ous sommes « là encore » confrontés
avec des faits expérimentaux qui m ontrent le caractère « temporel » de la genèse
« photopsique » et sa liaison pour ainsi dire constante avec les Stimuli pho-
tiques physiologiques.
Il ne nous paraît pas utile de multiplier les comptes rendus et analyses de
l ’apparition et de l’étude des seuils de ces phosphènes. Il nous suffit de souli­
gner que l ’excitation électrique ne produit pas « ex nihilo » une sensation
lumineuse. L ’excitation électrique n ’est « hallucinogène » q u ’en étant
« pathogène », c’est-à-dire en perturbant l’équilibre fonctionnel des sys­
tèmes antagonistes q u ’intègre l ’exercice normal de la fonction perceptive en
distribuant et limitant l’excitabilité des systèmes neuronaux selon un ordre
temporel (R. Jung).

Quant aux travaux sur l ’excitation électrique expérimentale chez les animaux,
ce n ’est évidemment que par référence à l’expérience subjective des phosphènes
c ’est-à-dire des sensations éprouvées par les hommes dans des conditions ana­
logues qu’elles peuvent nous servir à éclairer le problème qui nous occupe. Mais
qu’il s’agisse des expériences faites par R. Granit, K. Motokawa, W. K. Noell,
H. K. Hartline et F. Rotlif, G. S. Brindley, etc., etc., chez les grenouilles, les poissons
ou les mammifères sur des rétines isolées et parfois après la mort de l ’animal
(G. van den Bos, J. de Physiologie, Paris, 1966, p. 357-363), ils reviennent toujours
à l ’étude du rétinogramme et des potentiels évoqués pour déterminer l’origine et les
trajets des messages que compose l ’excitation électrique sur le clavier de l’équilibre
physiologique, photique ou scotopique. Nous ne dirons un mot que du plus
remarquable d ’entre eux : le mémoire de D. R. Crapper et W. K. Noell (1963) (1).
Ces auteurs ont provoqué chez des lapins anesthésiés et curarisés de brèves stimu­
lations transrétiniennes de 5 mis et mesuré l’activité des décharges des cellules gan­
glionnaires isolées (bursts, c’est-à-dire groupement de spikes). Ils ont pu montrer
comment l ’efficacité du courant électrique dépend de l’alternance ou de l’antagonisme
des phases d ’inhibition et d’excitation même à ce niveau élémentaire. Autrement dit,
là encore, comme ne le rappelions plus haut, l’excitant électrique n ’agit pas en fonc­
tion d ’un simple mécanisme d ’excitation, mais en modifiant l ’ordre ou l ’équilibre
fonctionnel sur lequel il exerce son action pathogène. Autrement dit encore, l ’excitation
ne produit ses effets hallucinogènes sur les cellules nerveuses sensorielles que si
celles-ci « veulent » bien les recevoir, ou plus exactement, que si leur ordre fonctionnel
est vulnérable ou tend à l’inertie hallucinatoire. Nous exposerons dans le chapitre IV
de la 7e Partie ce que nous entendons par là.

— L'excitation des nerfs optiques pratiquée depuis bien longtemps (depuis


Volta) selon des modalités plus ou moins directes, paraît moins efficace géné­
ralement que ne le pensaient A. I. Bogoslowski et J. Ségal en 1947 en ce qui

(1) D. R. Crapper et W. K.*Noell, Retinal excitation and inhibition from direct


electrical stimulation. J. o f Neurophysiology, 1963, 26, p. 924-947.
942 LE MODÈLE MÉCANISTE

concerne les phosphènes. Mais, bien entendu, depuis les expériences de R. G ra­
nit (1955-1959) qui ont permis de connaître la systématisation de trois groupes
de fibres (sans effet « off » avec exclusivement effet « off » et avec effet tout
à la fois « on » et « off »), l’analyse des potentiels évoqués permet de suivre
les messages dans le nerf optique. On recueille les potentiels évoqués après
stimulation photique de la rétine, mais aussi il y a déjà longtemps (W. H . M ar­
shall et coll., 1942) ou plus récemment (M. A. Lennox, 1958) après stimulation
électrique des nerfs. Les potentiels évoqués transmis les plus vite sont recueillis
dans la couche IV de l'area striata. Mais bien entendu, là encore, l’efficacité
de l ’excitation électrique du nerf est inséparable du flux d ’information lumi­
neuse actuel, latent ou précédent...
— Quant aux « excitations du corps genouillé » elles consistent essentiel­
lement en excitations photiques (R. L. de Valois et coll., 1958). Cependant
si l ’on stimule électriquement les couches A et A.1 (G. H. Bishop et
M. H. Cläre, 1955) on constate que ces cellules du relais géniculé projettent
directement au cortex, tandis que la couche B projette par un relais thalamique,
mais ce ne sont là que des indications sur les voies de conduction des messages.
De telles expériences ne nous ont pas paru présenter beaucoup d ’intérêt
pour la démonstration du pouvoir hallucino-photogène de l ’excitation élec­
trique géniculée.

Nous devons faire au sujet de toutes ces recherches sur l ’excitation des
organes récepteurs et des premiers relais du système perceptif visuel encore
deux remarques sur la « spécificité » de l ’activité d ’un analyseur perceptif.
Cette notion ne peut pas être prise au pied de la lettre, car, d ’une part l’acti­
vité de l ’organe sensoriel (la vision que nous avons prise comme centre de
nos réflexions critiques) est soumise à une régulation par le système réticulaire
(J. H. Jacobson, 1959, a mis en évidence l’influence de la formation réticulée
chez les chats et les singes par les fibres récurrentielles qui la transm ettent aux
corps genouillés), et aussi à des stimulations labyrintho-acoustiques qui sont
capables (et ceci est im portant pour comprendre certains faits de photopsies
chez les aveugles, notam m ent ceux qui ont été observés par H. Jacob, 1949)
d ’agir sur l’activité du système visuel spécifique. Rappelons à ce sujet que
H. Ahlenstiel (1949) a confirmé les observations anciennes de H. Aubert
(Physiologie der Netzhaut, Breslau, 1865) sur le rôle que jouent les Stimuli
acoustiques dans l ’éclosion des « Weckblitze » et des « Schreckblitze » dans
l ’occlusion des yeux, et par conséquent sur le fond d 'Eigengrau qui est la per­
ception de l’équilibre de deux systèmes de photo et de scotoréception. Tout
cela doit entrer en ligne de compte pour nous faire comprendre une fois pour
toutes que même à ces niveaux élémentaires la notion d’excitation sensorielle
hallucinogène est trop simpliste pour être prise en considération. Nous
saurons tirer parti de ces faits et de ces réflexions to u t à la fin de l ’exposé
de notre propre conception organo-dynamique des protéidolies (cf. plus loin,
p. 1321-1338).
EXCITATIONS ÉLECTRIQUES EXPÉRIMENTALES 943

L es exp érien ces d ’ex cita tio n fa r a d iq u e


d es c e n tre s c o rtic a u x visu els e t a u d itifs.

L ’excitation ou les stimulations électriques des aires sensorielles corticales


ont été expérimentées bien après que Fritsch et Hitzig (1870) aient réussi à exci­
ter efficacement le cortex m oteur d ’un chat anesthésié, que Ferrier « à la même
époque » ait localisé chez le singe le centre cortical de la vision dans la circonvo­
lution angulaire et celui de l ’ouïe dans la première circonvolution tem poro-
sphénoïdale, et que M unk (1877) ait confirmé les deux localisations des centres
occipito-visuel et temporo-auditif. C ’est à l ’école de neuro-chirurgie que nou-
devons les expériences les plus intéressantes sur ce point capital.
Nous pouvons exposer les résultats des excitations électriques des centres
cortico-sensoriels ou psycho-sensoriels en suivant un ordre à la fois historique
et logique. Car, en effet, dans u n premier temps l ’excitation des structures
nerveuses centrales des analyseurs perceptifs a fait apparaître des phénomènes
hallucinatoires que to u t le monde s’accorde pour considérer comme « élémen­
taires ». — Puis avec les expériences de Penfield ce sont des phénomènes de type
« dreamy state » et « aura » qui ont été mis en évidence par les excitations élec­
triques temporales ou de la zone dite interprétative (interprétative cortex).
De telle sorte que nous allons exposer, d ’abord dans ce paragraphe, les expé­
riences d ’excitations des centres de projection spécifique.

En 1909, Harvey Cushing m ontra que la stimulation faradique du gyrus


post-central des malades conscients provoquait une sensation éprouvée par
le sujet dans l ’hémicorps contro-latéral.
En 1918, Lœwenstein et Borchardt ont excité électriquement la région
occipitale gauche d ’un trépané et ils ont ainsi produit dans le champ visuel
opposé des photopsies.
En 1924, F. Krause opéra un homme blessé en 1914 (projectile ayant
atteint le lobe occipital gauche) qui présentait une hémianopsie droite et
des Hallucinations dans le champ aveugle (figures d ’animaux entourées de
feu) ju sq u ’en 1932. A cette date apparurent des crises d ’épilepsie avec auras
visuelles (animaux entourés de feu, rarem ent des personnes, puis des soldats
qui se transform aient en étoiles). F. Krause extirpa un kyste post-traum a­
tique plongeant dans la corne postérieure. L ’exploration de la cavité par une
grosse sonde cannelée ne provoqua aucune réponse. Par contre, l ’excitation
faradique bipolaire permit de déterminer six points excitables : 1°) à un centi­
mètre et demi sur la partie médiane de l ’entrée de la corne postérieure : sen­
sation d ’étoiles dans le champ visuel hémianopsique ; — 2°) à 2 centimètres
sur la partie médiane et au-dessus de la corne postérieure, même sensation dans
le quadrant supérieur du champ visuel droit ; — 3°) à un centimètre au-dessus
de la corne postérieure, même phénomène mais cette fois dans le quadrant
inférieur ; — 4°) à un centimètre et demi de la corne postérieure et plus laté-
944 LE MODÈLE MÉCANISTE

râlement, encore sensation d ’étoiles ; — 5°) un peu plus latéralement encore,


mêmes sensations ; — 6°) à un centimètre de la corne latérale, sensation d ’étoiles.
— Si l’expérimentateur augmentait l ’intensité du courant, l ’apparition d ’étoiles
restait la même mais augmentait d ’intensité, le patient disait q u ’il voyait des
masses plus compactes d ’étoiles (sans images consécutives). Après l ’opération,
le malade précisa que le contact des électrodes sur les points excitables provo­
quaient l ’apparition de cercles dentelées comme lorsqu’on jette une pierre
à la surface d ’une eau tranquille; il a précisé aussi que ces sensations étaient
pour lui localisées « à droite en dehors de l ’œil ». — Somme toute, cette expéri­
m entation rejoignait et confirmait celle de Lœwenstein et Borchardt et consacrait
un fait qui a été ensuite souvent noté, savoir que l ’excitation électrique des
aires primaires occipitales de la vision produit des Hallucinations élémentaires
de phosphènes ou des photopsies, comme ces lueurs entoptiques que l ’on peut
observer dans les lésions oculaires périphériques, tous phénomènes que nous
avons groupés sous le nom de protèidoUes.
En 1928-1929, O. Foerster réalisa un assez grand nom bre d ’excitations fara­
diques chez les trépanés. Dans 7 cas il put exciter la sphère visuelle (primaire 17
et secondaires 18 et 19) en divers points. Chez un blessé (lésion de Yarea striata
avec hémianopsie localisée en segment interne du quadrant inférieur gauche et
présentant des crises épileptiques avec auras visuelles com portant des étoiles,
des points brillants, puis des Hallucinations figurées), l ’excitation faradique
de la zone immédiatement postérieure de la lésion provoque u n scotome
scintillant et l ’excitation de l’aire 19 (aire secondaire d ’élaboration percep­
tive) ne provoque que des sensations de flammes ou des boules lumineuses.
Chez un autre blessé du lobe occipital droit (hémianopsie homonyme
gauche, épilepsie, avec aura visuelle com portant boules lumineuses, formes
et figures d ’animaux), l ’excitation faradique du champ 17 provoque l ’apparition
d ’une lumière immobile, celle du champ 18 des flammes et celle du cham p 19
des personnages, des animaux qui se rapprochent du blessé venant de la gauche.
Dans un autre cas de traumatisme (blessé du lobe occipital droit avec sco­
tome hémianopsique paracentral gauche et épilepsie avec aura com portant
lumières, étoiles, animaux, personnages venant de la gauche), l’excitation de
l ’aire 19 provoque la vision de flammes, de nuages et d ’animaux qui viennent
de la gauche.
U n autre traum atisé du lobe occipital (avec champ visuel norm al et épi­
lepsie avec auras visuelles com portant lumières, éclairs, boules lumineuses,
personnages, animaux venant à droite) fut, en cours d ’intervention, l ’objet
d ’une expérimentation analogue. L ’excitation de Yarea striata provoqua seu­
lement des photopsies. L ’excitation du pôle occipital et de sa partie postérieure
de la calcarine fit apparaître simplement une lumière immobile. L ’excitation
de l ’aire 19 p ar contre fit éprouver au patient des Hallucinations visuelles
complexes semblables à celles de l’aura.
Il s’agissait encore d ’un blessé du lobe occipital dans la 5e observation
de O. Foerster, mais l’éclat d ’obus qui l ’avait blessé avait sectionné le nerf
optique gauche (épilepsie avec auras visuelles com portant flammes, nuages,
EXCITATIONS ÉLECTRIQUES EXPÉRIMENTALES 945

animaux, personnages venant à droite et parfois se produisant dans le champ


gauche et venant de la gauche). L ’excitation faradique du champ 19 provoqua
des Hallucinations identiques à celles de l ’aura.
D ans la 6e observation, il s’agissait d ’une cicatrice du cunéus gauche,
séquelle d ’hémiplégie infantile (épilepsie avec auras visuelles — scotome scin­
tillant). En cours d ’intervention, l ’excitation de l ’aire 19 ne produit que flammes,
formes noires et nuages.
Enfin, la dernière observation est celle d ’un jeune épileptique avec auras
(lumières, disques bleus, animaux et personne venant à gauche). L ’excitation
faradique du champ 17 a provoqué des lumières immobiles, celle du champ 18
un disque bleu avec anneau rouge, images bleues et noires, et enfin l ’excitation
de l ’aire 19 lui a fait voir un de ses amis qui lui fait signe depuis la gauche, puis
un vol de petits oiseaux venant aussi du côté gauche.
Foerster (1) conclut de ses expériences que lorsque l’excitation se déplace
sur la convexité occipitale, les Hallucinations qui répondent à cette excita­
tion paraissent se compliquer.
E n dehors de ces excitations des centres visuels, O. Foerster a excité,
en usant du courant galvanique, le bord inférieur du sillon interpariétal
gauche et n ’a réussi à provoquer q u ’une sensation violente de déplacement
des objets. E n excitant au moyen du courant faradique l ’aire 22 (centre auditif
secondaire) chez divers trépanés, il a noté que les malades entendaient des bruits
de cloches, des sifflements, des chuchotements, rarem ent des voix ou des mots
(U n de ces malades au mom ent de la faradisation s’entendait appeler p ar son
nom). H. U rban (1935) a très nettem ent m arqué la différence entre l ’excitation
faradique et l ’excitation galvanique. Cette dernière ne paraît être efficace que
sur la substance blanche au niveau des radiations optiques; elle provoque
alors des photopsies qui ne sont pas toujours contro-latérales et qui sont diffé­
rentes de celles obtenues par le courant faradique (scotomes scintillants à bords
pointus et à forme radiaire). H. U rban a enfin noté que le refroidissement de
l ’écorce occipitale avec du chlorure d ’éthyle empêche la stimulation électrique
de produire des Hallucinations.
W. Penfield avec Boldrey (1937), puis avec plusieurs de ses collaborateurs,
s’est appliqué peu avant la deuxième guerre mondiale à l ’étude des stimulations
des centres sensoriels corticaux (Harvey, Lecture, 1936). Dans son ouvrage
« The cerebral cortex o f M an » (2), il considère que les Hallucinations qui
proviennent de la stimulation électrique occipitale sont essentiellement des
sensations plus ou moins lumineuses parfois colorées, tandis que les Hallu-

(1) Cf. notamment son travail avec H. Altenburger, « Elektrophysiologische


Vorgänge in der menschlichen Hirnrinde», Dtsche. Z. Nervenheilk., 1935, p. 277-288,
et celui avec W. Penfield paru dans la Zeitschr. f d. g. N. à. P., 1930, p. 475-572.
(2) Cf. spécialement ce qui a trait aux excitations expérimentales de la sphère
de la vision (p. 134-147) et aûx centres corticaux de l’audition (p. 149-155).
946 LE MODÈLE MÉCANISTE

F ig . 4. — Hallucinations provoquées par l ’excitation du cortex chez l’homme (1)


( d ’a p r è s W . P e n f ie l d ).
1. Boule lumineuse, devant. — 2. Lumière colorée. — 3. Lumière blanche. —
4. Disques bleus avec anneau rouge. — 5. Flamme venant de côté. — 6. Nuages
bleus, de côté. — 7. Personnages, animaux venant de côté en bas. — 8. Un ami
fait un signe, venant de côté. — 9. Personnages. — 10. Animaux. — 11. Person­
nages et papillons. — 12. Vol d ’oiseau. — 13. Lumière jaune. — 14. Personnages
et animaux ayant parfois la tête en bas. — 15. Figures humaines, noires et colo­
rées. — 16. Écho de la pensée (par réfrigération). — 17. Bruits de voix. —
18. Bourdonnement. — 19 et 20. Roulement de tambour. — 21 et 22. Hallucina­
tions gustatives. — 23. Sensation de mouvement dans la langue. — 24, 25
et 26. Hallucinations vestibulaires (sensation de tourner de côté). — 27, 28
et 26. Vocalisation (émission forcée et voix). — 30. Émissions forcées de paroles.

cinations complexes sont d ’un autre ordre, en ce sens q u ’elles sont des « réactions
psychiques » d ’origine temporale (Ferrier Lectures, 1946).
C ’est ce leitmotiv que W. Penfield n ’a cessé de développer. Dans son petit
volume « The excitable cortex in consciousness Man » (1938), il précise que
l ’application d ’un courant électrique interfère avec la capacité du patient
d ’assurer le fonctionnement norm al de l ’aire corticale intéressée, et q u ’il
active à distance des dispositifs neuro-ganglionnaires avec lesquels l’aire corti­
cale est connectée. Le premier effet du courant est 1’ « electrical interférence »
et le second 1’ « electrical activation » (2). Quoi q u ’il en soit, W. Penfield

(1) Ce schéma que nous empruntons à G. d e Morsier (1938, p. 257) a été établi
par cet auteur d ’après les résultats des excitations électriques obtenus par F oerster,
P e n f ie l d , P ôtzl, U rban et H o f f .
(2) Autrement dit, l ’excitation électrique est ici présentée comme un phéno­
mène entièrement mécanique s’enfonçant comme un coin dans une zone fonc-
EXCITATIONS ÉLECTRIQUES EXPÉRIMENTALES 947

souligne que cette stimulation corticale appliquée aux aires spécifiques de pro­
jection ne provoque que des réponses élémentaires (pour nous des protéidolies).
— Pour ce qui concerne le cortex visuel, l’excitation de la calcarine provoque
des lumières, des formes colorées ou noires en mouvement ou stationnaires
qui apparaissent généralement dans le champ visuel contro-latéral. L ’exci­
tation des aires secondaires du lobe occipital produit les mêmes effets mais les
phénomènes hallucinatoires élémentaires peuvent apparaître dans le champ
visuel du même côté ou des deux côtés. — Pour ce qui est de l ’excitation du
cortex auditif, les stimulations électriques des circonvolutions d ’Heschl pro­
voquent des sensations sonores, de bruits, de bourdonnements, de sifflements,
de sonnerie. Les sujets se plaignent seulement d ’être un peu sourds. Lorsque
ces phénomènes (Hallucinations ou surdité) sont latéralisés, ils apparaissent
dans le champ acoutisque contro-latéral. L ’excitation des centres acoustico-
verbaux provoque donc des « sensations » de caractère élémentaire des sons
et des bruits. Cependant, W. Penfield et P. P erot (1963), en excitant le cortex
tem poral (T l au voisinage de l’insula et des circonvolutions de Heschl), ont
provoqué des sensations acoustico-optiques. Mais pour W. Penfield, il s’agit
plutôt alors d ’un phénomène élémentaire que d ’une « expérience » complexe
comme celles qui sont vécues comme nous le verrons par l ’excitation en pro­
fondeur du lobe tem poral. De même lorsque, avec Rasmussen (1950), ils
« excitent » les centres du langage, ils constatent une inhibition de la phonation
quand l ’excitation porte sur les deux hémisphères et des troubles aphasiques
(aphasie arrest) dans l’excitation de l’hémisphère dominant.
W. Penfield a le plus grand souci de réduire l ’importance de ces phénomènes
hallucinatoires produits p ar l ’excitation des centres primaires (et secondaires)
de projection spécifique des divers sens au niveau de l ’écorce, car, selon lui,
les centres sensoriels corticaux ne sont eux-mêmes que des relais (W ay-stations)
des afférences qui doivent converger vers le véritable système d ’intégration
centrencéphalique (Les schémas p. 11 et p. 14 du « The excitable cortex in
conscious Man » sont à cet égard parfaitem ent clairs). Nous pouvons ajouter
que le plus évident effet de ces excitations sont des symptômes négatifs.
Avant de passer à l ’exposé des excitations électrique