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NECESSITE, PREDESTINATION ET PREDISPOSITIONS “Pour moi, j’ai parcouru le champ des Muses, et pris l’essor vers les hauteurs; j’ai touché a bien des doctrines, sans trouver rien de plus fort que la Nécessité.”' Cette partie de la méditation du chceur, dans TAleste d’Euripide, sur la fameuse Ananké, expression des forces impla- cables qui gouvernent l’univers et s'imposent méme aux dieux, sem- ble étre déja une intuition bien lointaine de ce que représentera la vision des prédispositions éternelles des prototypes immuables chez les akbariens, quoique avec davantage de difference que de ressem- blance. Nous retrouverons, bien plus tard, dans les diverses théolo- gies chrétiennes, le célébre débat sur la prédestination qui aborde certainement une réalité bien plus approchante de ce qui nous concerne ici. De fagon générale, nous pouvons dire d’emblée, que la vision akbarienne sur tout ce qui touche au destin lié aux prédis- positions est nettement plus positive que les visions précédentes: les visions grecque et chrétienne veulent rendre compte, avant tout, du malheur et de la damnation, en posant homme comme ‘victime’ du destin; la vision akbarienne assume toute la réalité du destin et, en la ramenant au Réel, lui donne cette note positive de manifes- tation de la divinité dans le serviteur. En abordant ce probléme, nous nous enfongons “dans une mer débordante, vaste, immense, profonde et déchainée ott se sont noyés des foules de gens incapables de comprendre. Ils n’ont pas su que c’était un secret dont la compréhension est réservée ceux qui savent. Derriére cette mer se trouve le secret du destin (sirr al-gadr) qui confond la majorité des gens et que ceux a qui il est dévoilé ont Vinterdiction de divulguer.” Tels sont les termes avec lesquels al- Ghazali, cité par Emir, met en garde ceux qui voudraient élucider ce grand mystére avec leur seule raison. En effet, le destin qui com- mande les créatures se confondant avec la réalité de ce qui est, c’est- a-dire, en dernier ressort, avec le Réel, n’a ni cause ni raison, ni comment ni pourquoi, d’oit son inconnaissance. Ici, on rejoint ce ' Euripide, Aleeste, in Les tragiques grecs, t. 2, éd. Robert Laffont, Paris 2001, p. 91. 2 Halte 369, 1. 3. 2 NECESSITE, PREDESTINATION ET PREDISPOSITIONS dont la tradition prophétique avait cu intuition vague, quand elle affirmait, d’une part, que ‘la question est déja le début du blas- phéme’, la question au sujet de ces réalités fondamentales, s’entend; et quand, d’autre part, elle rappelait avec insistance qu’on ne doit ‘pas chercher a connaitre Dieu dans son Essence, mais uniquement & travers les dons qu'il nous procure.’ Avant d’exposer état de la question tel que le développe Emir au cours de ces Haltes, il serait bon de préciser la terminologie rela- tive a ce probléme. Il faut d’abord distinguer entre ce qu’on appelle ‘prédisposition’ (istidad) et ce qu’on appelle ‘capacité d’accucil’ (gabila, terme employé le plus souvent au pluriel, savoir gawdbil). Nous di- sons que tout individu de Pespéce humaine poss¢de une capacité accueil par rapport a la perfection divine, en vertu de sa création ‘a l'image de Dieu’. Mais tout le monde n’est pas prédisposé a cette perfection, car la prédisposition est ce qui fait parvenir effectivement au degré de la perfection.’ C’est ainsi qu’Adam jouit, a la fois, de la capacité d’accueil ct de la prédisposition par rapport a cette image de Dieu en lui; tandis que ses descendants ne jouissent que de la capacité d’accueil, car en eux cette image est en puissance, mais pas toujours et pour tous en acte. On rencontre aussi la distinction entre ‘prédisposition générale, globale ou essentielle’ (ist‘dad Auli) et ‘pré- disposition particuliére, partielle ou accidentelle’ (istdéd djuzt). Il ne s’agit pas exactement de ce que nous pourrions appeler la prédispo- sition innée ct la prédisposition acquise; car la prédisposition gené- rale se confond avec la réalité méme de la réalité prédisposée, tandis que la prédisposition particuliére n'est qu’une conséquence néces- saire de cette méme réalité, comme la prédisposition de la substance a recevoir l’accident et celle de l’accident 4 étre accueilli par la sub- stance.' On rencontre plusieurs analogies qui peuvent donner une idée du fondement d'une telle distinction. D’abord, celle du miro’ Ce dernier est en soi apte a réfléchir le visage du roi; mais il n'est digne d’étre utilisé par lui que s'il est orné et de belle facture.’ Autre exemple: selon les apparences, tel ministre au service du roi semble suffisamment doué et qualifié pour assumer une fonction encore plus importante que celle qu’il a; mais, le roi connaissant ce qu'il est en * Halte 370, v. 3. * Thidem 129, t. 1 ° Thidem 259, 1. 2. ements NECESSITE, PREDESTINATION ET PREDISPOSITIONS 3 réalité, ne la lui confiera pas, car, de fait, il n’en a pas la prédispo- sition essentielle.° Il faut bien reconnaitre que notre auteur semble parfois ne pas faire de distinction entre ‘capacité d’accueil’ et ‘pré- disposition essentielle’. Principe et fondement des prédispositions Avec ‘Abd al-Karim al-Djili,’ nous devons faire les distinctions sui- vantes, pour situer le fondement de la prédisposition essentielle. Il y a dabord, le niveau de l’inexistence dans la science divine, puis celui de l’existence extérieure a cette méme science. Le premier est celui des prototypes immuables, le second, celui des essences particuliéres. Au premier niveau, Dieu est l'Innovateur absolu qui appelle les pro- totypes immuables dans l’effusion trés sainte; au second niveau, il est l’Existenciateur qui crée les essences particuliéres dans l’effusion sainte; voila pourquoi, on dit que Dieu crée a partir de rien, car lorsqu’ll dit 4 une chose: ‘Sois!’, cette chose se situe dans l’inexis- tence de la science divine. Or c’est 4 ce méme niveau que se situent initialement les prédispositions essentielles que, pour cette raison, on qualifie d’éternelles et d’incréées. En effet, elles ne sont que les épiphanies des noms divins qui, a leur tour, ne sont que les manifestations de la divinité, lieu théopha- nique de I’Essence du Réel. “Les noms divins disposent des créa- tures et se comportent en elles en fonction de la louange et du blame, de ce qu’il faut et de ce qu’il ne faut pas, extérieurement et inté- rieurement, en prenant possession d’elles et en les circonvenant dans le bonheur comme dans le malheur. En dehors de cela, on ne peut rien dire ni rien demander.”® Par le fait méme, le Réel contient en lui tous les destins contraires des croyants et des incroyants, des gens du paradis et de ceux de l’enfer, étant donnée sa capacité de tout rassembler et de tout embrasser, car regrouper les contraires est la caractéristiques principale de la divinité.’ Certes, le Réel fait ce qu’il veut, mais il ne veut que ce qu'il sait; or sa connaissance dépend de son objet, a savoir la réalité telle ® Tbidem 206, t. 1. 7 Thidem 366, t. 3. ® Halte 364, t. 3. ® Halte 369, t. 3