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Vibrations

1. Métissage et pureté : improvisation sur une partition de la


musique
Antoine Hennion

Citer ce document / Cite this document :

Hennion Antoine. 1. Métissage et pureté : improvisation sur une partition de la musique. In: Vibrations, N. 1, 1985. Métissage
et musiques métissées. pp. 15-21;

doi : https://doi.org/10.3406/vibra.1985.848

https://www.persee.fr/doc/vibra_0295-6063_1985_num_1_1_848

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Métissage et musiques métissées

.1

PROBLÉMATIQUES

METISSAGE
IMPROVISATION
PAR
SUR UNE
ANTOINE
PARTITION
ET HENNION
PURETE
DE : LA MUSIQUE,

populaire.
seconde.
musique
sitions
sage
le
Ilnoble,
y s'oppose
aà un
un
savante
Et,
comme
C'est
abondant
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de
pureté,
et
aude
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faire
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blanc,
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Au métis¬
oppo¬
au
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Musique populaire/Musique savante

té. blanc
quatuors
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Plus
que
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Avec
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caractères
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points
blanc,
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pure¬
de
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nous
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des
elle
: on
sa
le
la

Si à la fois la place que tient la musique populaire et les


mots qui servent à décrire cette place sont déterminés par le
Métissage et musiques métissées

travail de définition qu'a opéré la musique classique, il est


inutile de prolonger l'illusion d'un objet d'étude autonome, inu¬
tile d'accumuler les analyses empiriques et théoriques qui
seraient enfin capables de restituer la spécificité irréductible
des musiques populaires : les jeux sont faits, la « partition » est
achevée entre deux réalités qui n'existent qu'à s'opposer, et qui
renforcent leur symétrie de couple chaque fois qu'elles font un
effort supplémentaire pour parvenir à l'autonomie.
Comment libérer l'analyse de cet effet de nœud coulant -
plus on tire dans la direction d'une définition autonome de la
musique populaire, plus celle-ci se réduit à un envers négatif
de l'art distingué ? Il faut déplacer l'objet d'analyse. Non plus
participer à ce lent travail de normalisation qui polarise peu à
peu en un couple d'opposés la multitude des pratiques musi¬
cales, mais faire l'archéologie de cette partition. Enregistrons
comme les énoncés de leur auto-définition l'esthétique purifi¬
catrice de la musique classique et le spontanéisme expressif de
l'art populaire, mais oublions-les pour le moment, et observons
les mécanismes symétriques et complices à travers lesquels les
deux
les caractères
parties secontrastés.
sont distribué
Il fautlesremonter
zones d'influence
de la différence
et attribué
des
partitions à la partition des différences.
Et pour cela pourquoi ne pas prendre au pied de la lettre la
métaphore du métissage, qui est bien, lui aussi, une affaire de
différences et de partition, de passage de un à deux et de deux
à un ? Deux races plus deux sexes égalent un métis. Que peut
nous apprendre le métissage des corps sur la séparation des
musiques ?

Métissage/Pureté

face
sexe.Le
lisé,
tistique,
deux
peut
graphiques,
purification
àpas
le
étrangers,
Avant
deux
métissage
ilsen'existe
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d'abord
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estrace
de
de
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la
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la
et
entre
suite
et
Il
pos-
sta¬
de
ne
le
session de l'esclave par le maître. La colonisation enfoncée
jusque dans le corps, la démesure d'un rapport de propriété
étendu à la peau des autres. Quant au métis, fils de la liberté et
de l'esclavage réunis par la chair, il devient l'esclave libre

:
l'affranchi, celui que le droit disait esclave, mais que les liens
du sang refusent de maintenir ainsi entravé. Là encore, c'est le
corps contre le droit, le sang contre le rang, le désordre de la
chair contre l'ordre des biens - la possession contre la pro¬
priété.
Lorsqu'il ne renvoie pas à la situation juridique de l'escla¬
vage, le métissage continue d'apparaître d'abord sur des rap¬
ports de possession établis à la périphérie des lois. C'est une
réalité de banlieues et de ports, de populations migrantes et de
prostitution, de bases militaires et de commerces lointains, un
accouplement de frontières. Le sexe vient reproduire dans les
corps une union que la violence et la faiblesse, l'argent et la
misère, avaient déjà nouée entre les exclus intérieurs et les
exclus extérieurs de la société blanche aventuriers, soudards,
:

trafiquants, qu'elle dépêche au loin pour étendre son empire ;


immigrés, qu'elle attire et rejette à la fois aux franges de ses
plus fortes concentrations urbaines et industrielles. Comptoirs
d'hier, banlieues d'aujourd'hui : centres des périphéries, péri¬
phéries des centres. Le métissage n'est pas une rencontre
équilibrée, il est un effet d'empire. Le métis est un trait d'union,
mais entre deux peuples inégaux, dont les regards se croisent à
travers leurs rapports d'invasion désirs de conquérants pour
;

des autochtones, attirances entre filles de bons nationaux de


souche et immigrés le blanc garde l'avantage du vocable, qu'il
:

se déplace loin de chez lui ou qu'il déplace les autres chez


lui.

Le métissage n'est pas le symbole des dominés, la liberté et


la sauvagerie qui seraient opposées à l'ordre et à la civilité des
dominants. C'est un rapport de domination, il inclut à la fois les
maîtres et les esclaves. Même et surtout s'il engendre une
réalité imprévisible, irréductible à ses géniteurs, c'est un rap¬
port commandé par le déséquilibre des forces entre ceux qu'il
rapporte. Et la pureté n'est pas un titre de noblesse inné des
dominants, mais l'idéal auquel rêve leur force avoir étendu si
:

loin leur empire qu'on ne voie même plus les traces de leurs
combats victorieux - qu'on ne parle plus de guerre, mais de
paix.
Si le métissé ne s'oppose pas au pur comme le dominé au
Métissage et musiques métissées

dominant, mais que métissage et purification sont les deux


versants opposés d'un même rapport de domination, que reste-
t-il de l'argument qui associe à la culture populaire une vitalité
de sang-mêlé, par opposition à l'hémophilie aristocratique de la
culture savante, fière de son endogamie ? S'il s'agit toujours de
posséder l'autre, tantôt en l'annexant, tantôt en l'excluant, il
n'est pas possible d'accepter comme un fait naturel l'existence
parallèle de ces deux cultures, de ne s'intéresser qu'à l'une
d'elle, et de risquer de revendiquer pour celle-ci comme trait
le plus caractéristique ce qui révèle le plus manifestement sa
dépendance à l'autre.
On voit mieux se préciser les termes de cette querelle de
doubles. La même opération de métissage, par laquelle une
culture dominante s'est annexé une culture dominée, est re¬
vendiquée par la culture populaire et rejetée par la culture
savante (laquelle ne parle que d'emprunts et d'influences).
Mais ce n'est pas qu'il y ait désaccord entre elles, c'est au
deux
contraire
la même
que, chose
de chaque
: leur autonomie.
côté d'un miroir,
L'une laelles
cherche
visent
dans
toutes
ses
sources, l'autre dans ses œuvres. Car qu'on le revendique ou
qu'on s'en écarte, le métissage suppose l'idée à laquelle il-
s'oppose, il n'a de sens que par rapport à elle : l'unité, la pureté,
la perfection d'un être qui ne tiendrait que de lui-même. Et on
voit mal quelle culture réelle, savante ou populaire, purifiée par
l'ascèse esthétique ou certifiée par l'authenticité d'un peuple,
pourrait être représentée de façon vraisemblable comme la
surface unie d'une eau claire ou la pureté d'une source origi¬
nelle, autrement que dans un système de valeurs idéales qui
attribue d'office à la culture populaire et à la culture savante les
puretés symétriques de l'origine et de la finalité de toutes les
cultures.

L'opposition mythique métissage/pureté appartient à un tel


système de représentation. C'est en cela qu'elle fait moins
apparaître une analyse contrastée entre deux formes de culture
qu'elle ne trahit l'engagement commun et symétrique des dé¬
fenseurs de l'une et de l'autre dans leur quête de l'unité par¬
faite, perdue ou retrouvée. Cette nostalgie de l'unité première
ou dernière fait se ressembler, au-delà des marques de dédain
réciproque qu'ils s'adressent, les travaux sur les origines afri¬
caines du jazz et le pessimisme hautain de l'esthétique d'un
Adorno, ou la restitution méticuleuse par les folkloristes de
l'authenticité des provinces françaises et les manifestes d'un art
contemporain entièrement absorbé par l'affirmation de son
indépendance absolue - c'est-à-dire par la dénégation de sa
dépendance.
Est-il aussi facile, en dehors de ces cas extrêmes, de
remonter à l'effet de couple qui définirait musique savante et
musique populaire par leur opposition ? Il faudrait mettre en
évidence le mécanisme commun dont la stratégie de la pureté
et la revendication du métissage seraient les deux rouages
complémentaires, étroitement imbriqués l'un dans l'autre. Nous
ne prétendons pas ici réaliser un tel programme, mais en éta¬
blir l'utilité, et suggérer des pistes de recherche. Et il est au
moins une piste que le rapprochement entre la partition des
musiques et le métissage des races invite à ouvrir : c'est celle
de la musique comme possession.

Mesure/Démesure

La musique est un moyen de se grandir, en s'annexant les


autres et en s'annexant aux autres. En ce sens, classique ou
populaire, elle ne cesse de métisser d'abord l'homme et la
:

matière, la technique acoustique et la palette des passions, le


bois d'un instrument et la chair d'une main et puis l'homme et
;

l'homme, le musicien et ses proches, la musique et un public


toujours plus lointain. La création musicale est un modèle de
composition généralisée, une machine à intégrer le monde.
Mais qui plus est, comme dans le métissage des races, il faut
passer par le corps de l'autre pour le posséder en musique.
L'hybride qualifiait l'état de démesure, Yhybris grecque,
avant de désigner le fruit que cet état engendre, le bâtard.
Mesure/démesure, pureté/hybridation : à travers les barres de
ses mesures, la musique est un ordre qui vient se plaquer sur la
démesure des rapports de possession. Après tout, les Noirs ne
sont peut-être pas musiciens parce qu'ils sont noirs, mais parce
que le corps des esclaves était physiquement une possession
de leur maître. Tout comme le métissage des races fait passer
la possession charnelle de l'esclave par le maître dans les
registres plus mesurés des statistiques démographiques, le
métissage des musiques transporte dans la culture l'appropria¬
tion physique d'un peuple. La musique est cette charnière qui
fait passer du corps de chair au corps collectif, parce que son
travail est une mesure du corps, une transformation de pulsions
Métissage et musiques métissées

en pulsations. Le métissage ne s'oppose pas à la purification, ce


sont deux possessions qui se succèdent pour discipliner la
démesure aux frontières de notre monde. Si le jazz n'a pas
déplacé d'un millimètre les Noirs dans la société américaine, il
a agrandi jusqu'aux confins de la Louisiane le monde intelligible
des élites européennes. <4