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Sciences Humaines

Article de la rubrique « Les identités sexuelles »


Mensuel N° 235 - mars 2012
Les identités sexuelles

L'invention de l'hétérosexualité
Louis-Georges Tin - Maître de conférence à l'IUFM-Orléans, enseignant à l'EHESS

La culture hétérosexuelle n’est qu’une construction parmi d’autres. 
Si elle domine
dans les représentations des sociétés occidentales, 
elle n’est ni forcément
naturelle ni universelle.

Depuis des siècles, des milliers d’ouvrages ont été consacrés au mariage, à la famille, à
l’amour ou à la sexualité des hétérosexuels. En fait, l’hétérosexualité en tant que telle
n’apparaissait guère dans ces écrits, en général point de vue, donc point aveugle de toute
vision. Dès lors, l’absence de réflexion sur l’hétérosexualité est en elle-même un fait
5 remarquable, quoique rarement remarqué.
Pourtant, le monde qui nous entoure est tout entier obsédé par l’imaginaire du couple
hétérosexuel : les contes de l’enfance, les romans des adultes, le cinéma, les médias et
les chansons populaires, tout célèbre à l’envi le couple de l’homme et de la femme.
Exaltée comme si elle était un objet culte, l’hétérosexualité est en même temps négligée
10 comme si elle n’était qu’une routine sociale. Elle constitue un sujet orphelin, totalement
ignoré par la communauté intellectuelle, ignoré par la société tout entière en fait.

Sur l’hétérosexualité, les questions les plus simples n’ont guère été posées. À commencer
par la question des causes. En effet, quelle est donc l’origine de l’hétérosexualité ? Bien
qu’en général, l’hétérosexualité semble la chose la plus « naturelle » du monde, il paraît
15 assez difficile d’en rendre raison en termes biologiques. Or, rares sont ceux qui se sont
demandé si l’attirance pour l’autre sexe était commandée par un mécanisme
physiologique quel qu’il soit.


L’hétérosexualité est-elle naturelle ?

20 Pour le sens commun, la réponse est claire : la raison d’être de l’hétérosexualité, c’est la
reproduction de l’espèce, raisonnement qui tend à rechercher l’origine dans la fin. À défaut
de la cause efficiente (serait-ce un phénomène anatomique, hormonal, neuronal,
génétique ?), l’on tiendrait du moins la cause finale : l’origine de l’hétérosexualité résiderait
dans sa finalité génésique.

25 Mais cette explication n’est guère satisfaisante. Tout d’abord, elle ne permet toujours pas
de localiser le principe actif expliquant le comportement hétérosexuel. Est-il dans le
cerveau, dans les gènes, dans les hormones ou ailleurs ? Ensuite, à supposer que l’on
puisse ainsi expliquer le caractère hétérosexué de la reproduction biologique, il est sans
doute plus difficile de rendre compte du caractère hétérosexuel de l’organisation sociale.
30 De fait, une fois la copulation accomplie, il n’y a pas de nécessité apparente à ce que le

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couple se maintienne. C’est de fait ce qui se passe chez la plupart des mammifères, qui
se séparent rapidement, comme le montrent dans l’ensemble les études d’éthologie.

Même chez les primates qui vivent souvent en société, il serait tout à fait inexact de voir
une quelconque hétérosexualité au fondement de l’organisation sociale. Bien sûr, la
35 reproduction biologique est hétérosexuée. Mais, de manière beaucoup plus complexe, la
vie sociale se fonde sur des rapports de dominance, de rivalité, de coopération et de
fonctionnalité assez stricts : le couple hétérosexuel est rarement la cellule de base de
l’organisation du groupe et, dans bien des cas, il n’est même pas nécessaire à l’éducation
des petits. De ce fait, il est clair que l’hétérosexualité n’est pas ce qui règle d’ordinaire les
40 sociétés animales. Il existe sans doute une sorte d’« instinct » qui pousse les individus
d’un sexe vers ceux de l’autre sexe pendant l’œstrus, et ce comportement est
hétérosexué. En réalité, les sociétés animales ne sont guère hétérosexuelles. D’une
manière générale, la science biologique n’apporte pas de réponse sur l’origine de
l’hétérosexualité, qui demeure largement inexplicable.

45 Dès l’origine, la psychanalyse naissante a clairement remis en cause l’illusion selon
laquelle l’hétérosexualité serait chose naturelle. Ainsi, en 1905, dans les Trois Essais sur
la théorie sexuelle, Sigmund Freud écrivait : « L’intérêt exclusif de l’homme pour la femme
est aussi un problème qui requiert une explication et non pas quelque chose qui va de
soi. » Pour lui, l’hétérosexualité n’était pas une donnée immédiate de la conscience.
50 Comme il l’expliquait dans le même essai, « l’intérêt sexuel exclusif des hommes pour les
femmes est aussi un problème qui nécessite d’être élucidé et ce n’est pas un simple fait
fondé sur une attirance qui ressortirait en dernier ressort d’une nature chimique ». Loin
d’être une donnée naturelle, chimique ou biochimique, l’hétérosexualité était donc à ses
yeux, comme l’homosexualité du reste, le résultat de l’histoire psychique de l’individu.

55 En évoquant par ailleurs la bisexualité originelle de l’enfant, Freud entendait ainsi montrer
que l’hétérosexualité est le résultat d’un apprentissage psychique fort difficile, qui se
construit dès la plus tendre enfance. En 1920, dans Névrose, psychose et perversion, il
affirmait encore : « Il faut se dire que la sexualité normale, elle aussi, repose sur une
restriction du choix d’objet. » En ce sens, la psychanalyse entendait démontrer que
60 l’hétérosexualité n’était nullement une disposition innée. Toute l’analytique des complexes,
du complexe d’Œdipe en particulier, tendait à le prouver. Cependant, malgré l’extrême
diffusion de tous les discours de Freud, l’idée selon laquelle l’hétérosexualité serait une
disposition acquise, aussi problématique en somme que l’homosexualité, demeura tout à
fait étrangère à l’immense majorité du public, et même des psychanalystes.

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L’hétérosexualité est-elle universelle ?

Les sociétés humaines sont-elles toutes hétérosexuelles ? La Grèce archaïque ou
classique (exemple très illustre mais non pas isolé, comme le montrent les recherches sur
les Indo-Européens en général (1)) n’est clairement pas une société hétérosexuelle,
70 même si, bien sûr, chez les Grecs comme ailleurs, la reproduction biologique est
hétérosexuée. Certes, tout citoyen entend prendre femme pour assurer sa descendance,
mais il est clair que l’hétérosexualité en elle-même n’est pas la base de la culture grecque
de cette époque.

Pour éclaircir le propos, on pourrait établir une comparaison avec la nourriture. Dans
75 toutes les sociétés humaines, il y a bien sûr des pratiques alimentaires, indispensables à

2
la survie des individus. Pour autant, toutes les sociétés ne construisent pas
nécessairement une culture gastronomique, comme c’est le cas en France. L’art de la
table, du vin et des fromages, les rituels, le service, la convivialité, les livres de recettes,
les guides, les classements et les étoiles pour les bons restaurants, les émissions
80 culinaires à la télé sont autant d’éléments qui définissent la gastronomie à la française. Or
dans la plupart des autres pays du monde, l’alimentation est nécessaire mais secondaire.
On ne se croit pas obligé d’en faire un objet d’euphorie, un rite permanent, une exaltation
collective. En ce sens, la pratique alimentaire est universelle, la culture gastronomique,
elle, ne l’est pas.

85 

Une construction parmi d’autres

De même, si la pratique hétérosexuelle est universelle, la culture hétérosexuelle, elle, ne
l’est pas. En allant plus loin, il faudrait peut-être même se demander si les cultures
hétérosexuelles, c’est-à-dire celles où l’attirance pour l’autre sexe est partout figurée,
90 cultivée, célébrée ne constituent pas un cas particulier que des raisons historiques, liées à
l’expansion économique et coloniale, auraient rendu apparemment général. En effet, dans
de nombreuses sociétés, bien que les pratiques hétérosexuelles soient l’usage ordinaire,
elles ne sont jamais exaltées sur le mode de l’amour, et encore moins de la passion. Elles
constituent une exigence sociale objective, le désir de l’homme pour la femme étant perçu
95 comme nécessaire et secondaire en même temps, ce qui explique bien souvent le peu de
place attribué à l’amour dans ces civilisations. En réalité, l’importance donnée à l’amour,
ou plus exactement à l’hétérosexualité amoureuse, semble être une particularité de nos
sociétés occidentales.

La culture industrielle a fait de ce sujet une véritable obsession. Or très peu de civilisations
100 anciennes ou demeurées à l’écart de l’industrialisation seraient prêtes à admettre – ce que
personne en Occident n’aurait l’idée de contester – que l’homme existe pour aimer une
femme et la femme existe pour aimer un homme. La plupart des humains, de tout temps
et de tout lieu, auraient jugé étroite cette mesure de la valeur humaine : « De nombreuses
civilisations, ainsi que les sociétés occidentales du passé, se sont davantage préoccupé
105 d’autres enjeux culturels : célébration de personnages héroïques ou d’événements hors du
commun, méditations sur les saisons, observations sur la réussite, l’échec ou la précarité
des cycles agricoles, histoires de famille (dans lesquelles l’amour joue un rôle restreint,
lorsqu’il n’est pas complètement absent), études ou élaborations de traditions religieuses
ou politiques (2). »

110 De ce fait, si la reproduction hétérosexuée est la base biologique des sociétés humaines,
la culture hétérosexuelle, elle, n’est qu’une construction parmi d’autres et, en ce sens, ne
saurait être présentée comme le modèle unique et universel. Dès lors, il convient de se
demander à partir de quand, comment et pourquoi notre société a commencé à célébrer le
couple hétérosexuel. Mais il faut pour cela accomplir une véritable révolution
115 épistémologique : sortir l’hétérosexualité de « l’ordre de la nature », et la faire entrer dans
« l’ordre du temps », c’est-à-dire dans l’histoire.

3
NOTES
(1) Voir par exemple Bernard Sergent, Homosexualité et initiation chez les peuples indo-européens,
Payot, 1996.

(2) John Boswell, Les Unions de même sexe dans l’Europe antique et médiévale, Fayard, 1996.

À LIRE
L’Invention de la culture hétérosexuelle.
Louis-Georges Tin, Autrement, 2008.
 • Dictionnaire de
l’homophobie
Louis-Georges Tin (dir.), Puf, 2003.

À savoir

◊ Durant tout le Moyen Âge en Europe, l’homosexualité est combattue, notamment par l’Inquisition, sous
le nom de « bougrerie ».

◊ La doctrine nazie considère les homosexuels comme des « criminels contre la race ». Entre 5 000 et
10 000 furent enfermés dans les camps.

◊ 1973 : l’Association américaine de psychiatrie retire l’homosexualité de sa liste des maladies mentales
(DSM-IV).

◊ 1982 : la France dépénalise définitivement l’homosexualité.

◊ 1990 : l’homosexualité n’est plus considérée comme une maladie par l’OMS.

◊ 2008 : une déclaration est lue à l’Assemblée générale des Nations unies, portée par 68 pays.

http://www.scienceshumaines.com/l-invention-de-l-heterosexualite_fr_28409.html Mis à jour le 22/04/2013. Consulté le 08/05/1013

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Article de la rubrique « Les identités sexuelles »


Mensuel N° 235 - mars 2012
Les identités sexuelles

Y a-t-il un éternel féminin ?


Sarah Chiche*

Petites princesses, garçons manqués, tendances desperate housewives ou femme queer…


À l’heure où les modèles féminins se démultiplient, 
on continue de s’interroger sur les
racines culturelles ou naturelles 
de la féminité. Pourtant ce débat est peut-être derrière
nous.

Place Clichy, à Paris, une matinée d’hiver. Une femme fardée, les pieds chaussés d’escarpins à
talons bobines, enlace sa petite amie, cheveux ras et jean baggy. Une autre traverse la rue en
poussant un landau d’où s’échappe une minuscule main, un autre enfant, plus grand, accroché à
elle, dans une écharpe de portage. Café dans une main, ordinateur portable dans l’autre, une
5 blonde presse le pas sans jeter un œil à la mendiante assise devant le distributeur à billets, avant
de s’engouffrer dans un immeuble de bureaux à côté duquel se trouve un fast-food devant lequel
un groupe de jeunes Blacks, sanglées dans leurs jeans taille basse, grignotent des ailerons de
poulet en riant. Il suffit d’observer les rues des grandes villes occidentales pour comprendre cette
mystérieuse phrase de Jacques Lacan : « La femme n’existe pas. » Désormais, les visages de la
10 féminité sont multiples. Mais comment cette féminité vient-elle aux femmes ?
Pour tout un courant des sciences sociales et pour beaucoup de féministes, les comportements
dits féminins seraient donc avant tout une affaire de construction sociale. Dans l’Amérique
puritaine des années 1930, les travaux de Margaret Mead (1) firent l’effet d’une bombe.
L’anthropologue y affirmait que les caractères des hommes et des femmes sont conditionnés par
15 le groupe au sein duquel ils évoluent. Ainsi, chez les Chambulis de Nouvelle-Guinée, les
hommes ne pensent qu’à séduire et se laissent aller à de violents accès émotifs, tandis que les
femmes font montre d’un esprit pratique et d’une rationalité à toute épreuve ; chez leurs voisins
Arapeshs, douceur, empathie et amour des enfants sont des traits partagés par les deux sexes ;
les Mungundors, hommes et femmes, ne seraient, eux, que colère et agressivité.

20 Si l’on reproche parfois aux travaux de M. Mead d’être plutôt proches du conte philosophique
rousseauiste, ils ont le mérite d’avoir ouvert la voie à de multiples interrogations sur la
construction des identités sexuées. Dès les années 1960, les féministes anglo-saxonnes puis
françaises s’empareront de la question pour revendiquer l’égalité des droits entre hommes et
femmes (2). Leur combat permettra à bien des femmes de connaître dans un certain nombre de
25 pays une spectaculaire émancipation depuis les années 1970.


Les stéréotypes ont la vie dure

Reste que les stéréotypes dans les représentations sociales du masculin et du féminin ont
toujours la vie dure. Dans Masculin/Féminin. La pensée de la différence (1996), l’anthropologue
30 Françoise Héritier postule l’existence d’une « valence différentielle des sexes » : toute la pensée
humaine s’est déployée à partir de la première différence observable, celle du corps des hommes
et des femmes. Or, dit-elle, toute pensée de la différence aboutit à une classification
hiérarchique. Pour F. Héritier, le caractère universel de la domination masculine participe d’une
volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent pas de ce pouvoir si

5
35 particulier, la contraception marquant une rupture radicale en permettant aux femmes d’user
différemment de leur corps. Le sociologue Pierre Bourdieu soulignera pour sa part que la
domination masculine procède d’une « construction sociale naturalisée », les femmes ayant
intégré des habitus – des modes de pensée et de comportements conscients et inconscients –
de sexe, le principe de la perpétuation de ce rapport de domination étant savamment entretenu
40 par des instances telles que l’école ou l’État.

D’autres travaux insistent sur l’extrême précocité des phénomènes de socialisation différenciée
entre filles et garçons. Dans Le Sexe des émotions (1998), le psychiatre Alain Braconnier
souligne que dans nos sociétés occidentales, les comportements des parents et des adultes
proches de l’enfant s’adaptent souvent, inconsciemment, dès les premières semaines de la vie,
45 en fonction du sexe de l’enfant. Si l’on rappelle souvent à l’ordre une petite fille turbulente en lui
demandant d’être « bien élevée » ou « gentille », on rit plus volontiers aux facéties d’un garçon
tout aussi colérique car « c’est bien, il ne se laisse pas faire ».

La sociologue Martine Court (3) a pour sa part analysé la façon dont les corps féminins et
masculins se construisent au cours de l’enfance. Pour la chercheuse, ces différences sont
50 observables dès la fin de l’école primaire chez des filles et des garçons d’une dizaine d’années,
la famille, les médias et les pairs contribuant grandement à la fabrique d’une « vraie » fille ou d’un
« garçon manqué ». Nuance intéressante, M. Court insiste sur le fait que l’on demande avant tout
aux filles de se comporter comme « des filles de leur classe sociale ». Telle petite fille issue des
classes populaires pourra être encouragée à « faire chanteuse » comme ses idoles de « La Star
55 Academy » quand telle autre, issue d’une famille très bourgeoise, sera invitée à devenir une
parfaite femme au foyer ou une brillante avocate.


Les hormones font-elles un destin ?

Mais M. Court montre aussi que cette socialisation genrée n’est en rien automatique. Les enfants
60 ne sont pas – heureusement – de simples réceptacles des désirs parentaux ; d’autre part, les
personnes dans l’entourage auxquels les enfants peuvent s’identifier sont multiples (un parent,
un professeur, un adulte, un héros de la télévision), et offrent des modèles d’identification
nuancés et contradictoires.

Pourtant, un certain nombre de travaux récents, dans les champs de la neurobiologie, de la
65 génétique ou de la psychologie cognitive, insistent sur la présence de différences innées,
comportementales et cognitives entre les hommes et les femmes, différences dues à l’action des
gènes, des hormones, voire à une organisation neuronale sexuée. La psychologue canadienne
Susan Pinker soutient l’existence d’une nature et des qualités spécifiquement féminines.
Dans Sexual Paradox (4), S. Pinker dresse un constat : dans son pays, les garçons ont deux fois
70 plus de problèmes d’hyperactivité, quatre fois plus de troubles du langage et de l’apprentissage,
dix fois plus de dyslexie. 70 % des filles ont leur bac contre seulement 59 % des garçons.
Pourtant, remarque-t-elle, les hommes détiennent la plupart des postes à responsabilité et ont
des salaires supérieurs. Pour quelles raisons ? Pour S. Pinker, il s’agit moins d’un effet de la
domination masculine que de désirs différents des femmes face au travail et à leur façon
75 d’appréhender l’existence. Et ces désirs seraient liés à des composantes biologiques. La
testostérone rend les hommes plus vulnérables mais plus enclins à la prise de risque. L’ocytocine
rend les femmes douces et empathiques. On ne compte désormais plus les études qui
rebiologisent la différence des sexes, invoquant les structures cérébrales, les comportements
sexuels, les soins aux enfants, les performances cognitives, chaque fois en tentant de prouver
80 que les différences subsistent malgré toutes les variations sociales. Mais qu’en penser ? Pour la
philosophe Peggy Sastre (encadré ci-dessous) : « S’agissant de la féminité, désormais on
trouvera relativement peu d’études qui montrent que l’inné prime sur l’acquis, car ce n’est plus

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comme ça que les chercheurs travaillent, mais davantage en considérant que l’inné donne une
tendance que façonne ensuite l’environnement, comme le montre l’épigénétique. »

85 Ainsi, par exemple, le débat autour de l’existence d’un instinct maternel. Dès 1980, dans L’Amour
en plus, puis plus récemment dans Le Conflit, la Femme et la Mère, Élisabeth Badinter a
souligné que non seulement être mère n’est pas au cœur du destin féminin mais que parler
d’instinct maternel n’est absolument pas pertinent du point de vue biologique. Pour sa part, la
sociobiologiste Sarah Blaffer Hrdy conteste à la fois l’idée de femmes biologiquement assignées
90 à un rôle de « pondeuses », tout en prenant ces distances avec la thèse culturaliste qui fait de
l’amour maternel une construction sociale. Pour S. Blaffer Hrdy, s’il existe d’importants
soubassements biologiques (hormones de grossesse, odeur dégagée par le nourrisson, etc.) qui
peuvent expliquer les mécanismes biologiques de l’attachement maternel, cet amour peut se
développer ou non selon l’environnement.

95 Les hormones ne font pas un destin, l’environnement précoce non plus. Car, si l’on peut
compliquer la boucle à l’envi – le biologique détermine le social qui redétermine le biologique
etc. –, ce qui est très frappant dans ce débat, c’est l’évacuation complète d’un questionnement
sur l’éventail des possibles que permet la féminité. On en retrouve paradoxalement les traces
dans certaines formes extrêmes de constructivisme de la théorie queer, où des auteures comme
100 Judith Butler et Beatriz Preciado contestent la fixité des normes sexuelles et ne négligent pas
que la féminité est avant tout un concept érotique avec lequel on peut jouer, tout au long de
l’existence.

105 NOTES
(1) Margaret Mead, Coming of Age in Samoa: A psychological study of primitive youth for Western
civilisation, 1928.

(2) Martine Fournier (coord.), « Femmes. Combats et débats », Sciences Humaines, hors-série spécial,
n° 4, novembre-décembre 2005.

110 (3) Martine Court, Corps de filles, corps de garçons. Une construction sociale, La Dispute, 2010.

(4) Susan Pinker, Le sexe fort n’est pas celui qu’on croit (Sexual Paradox), Les Arènes, 2009.

* Ecrivain, psychologue clinicienne et psychananlyste, Sarah Chiche est l'auteure de L’emprise (2010, ed. Grasset.)

À savoir
115
◊ La théorie queer
Cette théorie propose de subvertir les normes de sexes 
et leur fixité : masculin, féminin, transsexuel ou
travesti… 
Ces catégories peuvent être endossées selon les individus mais aussi selon les moments de la
journée.
120 ◊ Épigénétique
L'épigénétique est le domaine qui étudie comment l'environnement et l'histoire individuelle influent sur
l'expression des gènes, et plus précisément l'ensemble des modifications transmissibles d'une génération
à l'autre et réversibles de l'expression génique sans altération des séquences nucléotidiques.

125 • Trouble dans le genre. 
Le féminisme et la subversion de l’identité.
Judith Butler, La


Découverte, 2006.

7
Peggy Sastre, la néodarwinienne de choc

À 30 ans, Peggy Sastre est l’un des esprits les plus décapants de sa génération. Cette philosophe
qui aime les pendentifs à tête de mort, Bach et les rats-taupes, a posé un regard absolument neuf
sur des questions où les préjugés ont la dent dure et où la science a tôt fait d’être vue en ennemie.
Dans son détonnant Ex utero, P. Sastre prend à rebrousse-poil la maxime hippocratique « tota
mulier in utero » (toute la femme est dans son utérus) et démontre, philosophie, études
scientifiques et références à la mythologie, à la littérature et aux films pornos à l’appui, que les
femmes sont peut-être les premières responsables des injustices dont elles sont encore victimes.
Proche des thèses de Sarah Blaffer Hrdy et de Marcela Iacub, juriste qui défend le droit à la
prostitution et la procréation artificielle, P. Sastre se montre très critique vis-à-vis de la bioéthique
et défend l’ectogénèse (le développement de l’embryon et du fœtus dans un utérus artificiel),
laquelle permettrait de donner naissance à « une autre façon de penser le féminisme ». Car, dit-
elle, « rien ne m’agace plus que cette idée selon laquelle le fait de posséder deux chromosomes X
m’obligerait à me reconnaître et appartenir de facto à 50 % de l’humanité ». P. Sastre prépare
actuellement un essai sur la virilité. Sa façon extrêmement novatrice de mêler histoire, sociologie
et théorie scientifique déconcerte parfois, pour l’instant encore, le public français…
• Ex utero. Pour en finir avec le féminisme.
Peggy Sastre, La Musardine, 2008.

Sarah Chiche

http://www.scienceshumaines.com/articleprint2.php?lg=fr&id_article=28401 Mis à jour le 02/03/2012. Consulté le 08/05/1013