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Résistance !

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Du même auteur

Céline, un antisémite extraordinaire


Le Bord de l’eau, 2011

L’Esprit du cerf
Le Bord de l’eau, 2011

Ces 600 milliards qui manquent à la France


Seuil, 2013

Corruption
Seuil, 2014

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ANTOINE PEILLON

Résistance !

ÉDITIONS DU SEUIL
25, bd Romain-Rolland, Paris XIV e

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ISBN 978-2-02-128864-3

© ÉDITIONS DU SEUIL, MARS 2016

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
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que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
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À Pierre Pfeffer, en filiale admiration

Sur une étagère de sa bibliothèque, il a casé un diplôme d’honneur


de l’Armée française de la Libération. Si Pierre Pfeffer n’aime
pas trop parler de ces « temps déraisonnables », ses vieux amis
le décrivent comme ayant été un soldat redoutable, tireur d’élite
instinctif, insaisissable, n’ayant jamais ressenti un soupçon
de peur. En 1943, âgé d’à peine 16 ans, le coureur des bois
– une passion d’enfance – a rejoint les maquis de l’Ardèche,
puis participé à la libération de Saint-Étienne et s’est engagé,
enfin, dans la 1re armée française de la Libération, juste
après le débarquement provençal (Toulon) du 15 août 1944.
Combattant volontaire jusqu’à la fin de la guerre, Pierre Pfeffer
a participé aux campagnes d’Alsace, d’Allemagne et d’Autriche,
au cours desquelles il fut blessé, puis démobilisé en janvier 1947.
Son père a été fusillé pendant l’Occupation. Sa mère fut aussi une
grande résistante. Zoologue d’exception, directeur de recherche
au CNRS (Muséum national d’histoire naturelle), créateur de
nombreux parcs nationaux et réserves, il n’a cessé, depuis la fin
des années 1950, d’animer toutes les luttes de protection de la
nature, en Afrique et en Asie autant qu’en France. Il est toujours
un incorrigible amoureux de la vie et de la beauté du monde.

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Introduction

Aujourd’hui, contre quoi faut-il résister ? Il faut


résister contre deux barbaries. Une barbarie que
nous connaissons tous, qui se manifeste par le
Daech, par les attentats, par les fanatismes les
plus divers. Et l’autre barbarie, qui est froide,
glacée, qui est la barbarie du calcul, du fric et de
l’intérêt. Dans le fond, face à ces deux barbaries,
tout le monde devrait, aujourd’hui, résister.
Edgar Morin1.

Assez d’aveuglement2, de langue de bois et de complaisance poli-


tique ! « Secret défense », « secret des affaires » et maintenant « état
d’urgence » permanent couvrent, de fait, les asservissements, les vio-
lences et la corruption systémiques qui attisent la guerre civile globale3

1. Antoine Peillon, « Edgar Morin prend la tête d’un collectif d’intel-


lectuels contre l’évasion fiscale », La Croix (la-croix.com), 8 avril 2015.
2. Marc Ferro, L’Aveuglement. Une autre histoire de notre monde, Tal-
landier, 2015.
3. Allusion au recueil d’essais de Carl Schmitt, La Guerre civile mon-
diale. Essais 1953-1973, Éditions Ère, 2007. Lire aussi Enzo Traverso,
1914-1945. La guerre civile européenne, Hachette, coll. « Pluriel », 2009.
Hannah Arendt évoque aussi, en 1963, en même temps que Schmitt,
« une forme de guerre civile embrasant la terre entière », dans De la
révolution, Gallimard, 1964, coll. « Folio essais », 2012, p. 21. Deux
séminaires tenus par Giorgio Agamben, en octobre 2001, à l’université
de Princeton, ont abouti à la publication de la réflexion philosophique la
plus aiguë sur le thème : La Guerre civile. Pour une théorie politique de
la « stasis », Seuil, coll. « Points Essais » (inédit), 2015 (trad. française

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et font le lit de la dictature1. Ces verrous posés, les uns après les
autres, sur l’État de droit ne font que précipiter l’effondrement de la
République. Aujourd’hui, il n’est plus possible d’écrire, en tant que
journaliste, sans répondre à l’exigence du « courage de la vérité »2,
quand bien même la vérité est pénible ou dangereuse à dire.
J’ai terminé d’écrire ce livre dans les semaines qui ont suivi les
carnages terroristes du vendredi 13 novembre 2015, alors que la
France basculait dans un état de guerre décrété par le président de
la République et les « faucons » du gouvernement. Le Parlement,
presque unanime, votait les pleins pouvoirs à l’État français, à
sa police surtout. Une loi martiale qui n’a pas dit son nom s’est
substituée alors en quelques heures, hors contrôle démocratique réel,
à toutes les procédures judiciaires proportionnées de lutte contre
le terrorisme. Dans un climat de peur, de deuil et de désolation,
mais aussi d’hystérie sécuritaire, de violences xénophobes et poli-
cières, d’arbitraire administratif, de répression élargie à beaucoup
d’insoumissions – notamment écologistes –, de haute corruption,
de mensonge d’État3 et, pour tout dire, de dictature de prétendu
salut public, une résistance s’est tout de même rapidement, clai-
rement et vigoureusement exprimée. Une petite partie de la presse
a assuré sa mission d’information, à rebours de la propagande
étatique, et a ouvert ses colonnes aux analyses et protestations les
plus rationnelles. Dans l’espace public, associations et syndicats,
collectifs civiques et conviviaux ont refusé de se soumettre à
l’interdiction de manifester.

de « Stasis ». La guerra civile come paradigma politico, Turin, Bollati


Boringhieri, 2015).
1. Carl Schmitt, Die Diktatur, Berlin, Dunker & Humblot GmbH, 1921-1989
(trad. française La Dictature, Seuil, 2000). Et surtout Georgio Agamben,
État d’exception. Homo sacer, II, 1, Seuil, 2003.
2. Antoine Peillon, Corruption, Seuil, 2014, p. 57-64.
3. Hannah Arendt, « La désobéissance civile », dans Du mensonge à la
violence (éd. américaines : 1969-1972), Calmann-Lévy, 1972, coll. « Pocket »,
2002, et dans L’Humaine Condition, Gallimard, coll. « Quarto », 2012,
p. 837-1010.

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introduction

Les mois de novembre et décembre 2015 ont donc marqué un


nouveau basculement historique de la France. D’un côté, le masque
du « système » tombait, laissant apparaître en plein jour son visage
affairiste, corrompu, violent, menteur, antidémocratique et antisocial,
comme épisodiquement depuis la Révolution de 17891 ; de l’autre,
une désobéissance civile et une dissidence intellectuelle s’exprimaient
spontanément, bravant surveillance, écoutes, menaces de censure,
interdiction de manifester, omniprésence et hystérie policières.
Désormais, nul n’était plus besoin d’être extralucide pour constater
que la dissolution de la République avait atteint son comble, pour
relever à quel point l’horizon de la démocratie s’était éloigné et
pour comprendre combien la tyrannie des affairistes, libérée de
toute régulation2, nous promettait une fin apocalyptique de l’His-
toire, sous la forme d’une guerre civile globale se propageant entre
catastrophe climatique3 et « choc des civilisations »4.
Depuis mai 2012, le pouvoir politique a continué de consolider
la puissance déjà opaque du renseignement et de la répression

1. Edgar Quinet, Philosophie de l’histoire de France (1857), Payot et


Rivages, 2009. Lire aussi Emmanuel Todd, Après la démocratie, Gallimard,
2008 ; Susan George, « Cette fois-ci, en finir avec la démocratie. » Le rapport
Lugano II, Seuil, 2012 ; Lionel Jospin, Le Mal napoléonien, Seuil, 2014 ;
Antoine Peillon, Corruption, Seuil, 2014, p. 133-141 : « La République en
danger » et « Une démocratie à la dérive ».
2. Ce phénomène fut déjà le sujet de mon précédent livre, Corruption
(Seuil, 2014), et plus précisément de ses chapitres II, « Dans les écuries
d’Augias », et V, « La République en danger ».
3. François Gemmene, Géopolitique du climat. Négociations, stratégies,
impacts, Armand Colin, nouvelle édition, 2015. Lire aussi : Jared Diamond,
Collapse…, New York, Viking Penguin, 2005 (trad. française Effondrement.
Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gal-
limard, 2006, coll. « Folio », 2009), Erik M. Conway et Naomi Oreskes,
L’Effondrement de la civilisation occidentale, Les Liens qui libèrent, 2014,
Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Seuil,
coll. « Anthropocène », 2015, et Collectif, Crime climatique STOP !, Seuil,
coll. « Anthropocène », 2015.
4. Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking
of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996 (trad. française Le
Choc des civilisations, Odile Jacob, 1997).

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des dissidences, légalisant certaines atteintes aux libertés fonda-


mentales, plaçant certaines polices hors de tout contrôle judiciaire
et parlementaire véritable, sous le prétexte de la nécessaire lutte
contre le terrorisme. Dans le même temps, l’État s’est étrangement
abstenu de réprimer sérieusement l’évasion fiscale et la corruption,
opposant même aux lanceurs d’alerte et à la presse un projet de
« secret des affaires » dévastateur du droit à l’information, sans
lequel République et démocratie sont une pure mascarade. Et
pourtant, corruption et terrorisme ont partie liée.

Dès le lendemain des attentats monstrueux du vendredi


13 novembre 2015, le mot « Résistance » a surgi à la une des
journaux et des magazines, dans les conversations intimes autant
que dans les discours publics1. Mais « résistance » à quoi ? La
question mérite d’être posée, car le mot est plus que chargé d’his-
toire et il faut donc justifier sérieusement son usage.

1. Quelques exemples politiques et médiatiques : « La France vient de subir


la pire tragédie terroriste de son histoire. La guerre est parmi nous. L’heure est
à la résistance et au combat contre le fanatisme djihadiste » (François Fillon/
Les Républicains) ; « Je forme le vœu que nul ne s’abandonne à la vindicte et
conserve sa capacité de discernement. […] Et que nous soyons tous capables
de résister à la haine et à la peur que les assassins veulent incruster en nous »
(Jean-Luc Mélenchon/Front de gauche) ; « Voilà qu’une fois de plus nous
sommes sommés de donner le meilleur de nous-mêmes pour ne pas répondre
à l’appel du pire. L’esprit de résistance doit désormais guider chacun de nos
actes » (Cécile Duflot/EELV) ; « Même si le prix à payer pour contrer cet
ennemi doit s’ériger en riposte musclée, la France a le devoir d’entrer en
résistance » (Philippe Palat/Midi libre) ; « Il faut Résister. En lettres majus-
cules. Comme Camus pour son premier texte publié dans Combat, clandestin
en mars 1944, “À guerre totale, résistance totale”. Il nous faudra résister à la
peur parce que ce serait leur faire trop d’honneur, parce qu’elle est obscure
et que c’est dans ces ténèbres-là que l’on veut nous entraîner. Résister à cette
idée que ce qui se passe ailleurs, même à Paris, c’est si loin de chez nous.
Résister à la tentation de prendre le maquis des idées arrêtées, excluantes,
brutales. Résister au consensus mais aussi à la rigidité des postures. Résister
aux sirènes, aux calculs, à la cacophonie de certains leaders politiques et aux
tweets indécents d’une frange brune dont on parlait hier et qui se prolongent
sans vergogne depuis. Résister » (Jean-Michel Marcoul/La Provence).

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introduction

Apparu vers 1270, « Résistance » désigne, dès la fin du XIVe siècle,


« l’action, pour quelqu’un, de résister à une contrainte physique,
spécialement dans le contexte de la guerre ». Ce n’est que depuis
le XVIe siècle, dans le contexte de l’instauration de l’absolutisme et
des guerres de Religion, que le terme « s’emploie avec une valeur
politique, s’appliquant au fait de tenir tête à une autorité établie, à
une limitation de sa liberté ». Ce sens politique a donné, sous la
Révolution, l’expression du droit de résistance à l’oppression (1791)
incluse dans la Déclaration des droits de l’homme. Ensuite, pendant
la Seconde Guerre mondiale, « le mot s’applique à l’action menée
par ceux qui s’opposèrent à l’occupation de leur pays, notamment
la France, la Belgique, par les troupes allemandes (vers 1942, le
plus souvent avec une majuscule)… »1.

Le vendredi 6 juin 2014, dans son discours de commémora-


tion du Jour J, le président de la République, François Hollande,
affirmait : « Aujourd’hui les fléaux s’appellent le terrorisme, les
crimes contre l’humanité, mais aussi le dérèglement climatique, le
chômage de masse. Ce n’est pas comparable, mais c’est aussi ce
qui peut provoquer des conflits. À nous, représentants des peuples
unis ici, de tenir la promesse écrite avec le sang des combattants.
À nous d’être fidèles à leurs sacrifices en construisant un monde
plus juste et plus humain. » Près de deux ans plus tard, où en sont
les « représentants des peuples » quant à leur combat contre les
« fléaux » du terrorisme, du dérèglement climatique, du chômage
de masse ? La « promesse » renouvelée du 6 juin 2014 a-t-elle
été tenue ? Ne sommes-nous pas plutôt entrés, sans en prendre
suffisamment conscience, dans « l’ère des ténèbres »2 ?
Les premiers chapitres de ce livre seront consacrés à l’examen
approfondi des « fléaux » désignés par le président de la République,
au premier rang desquels l’effondrement du renseignement joue un

1. Sous la direction d’Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue


française, Le Robert, t. 3, nouv. éd. augmentée, 2012, p. 3054.
2. Michel Terestchenko, L’Ère des ténèbres, Le Bord de l’eau, coll. « La
Bibliothèque du Mauss », 2015.

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rôle si crucial, s’agissant du terrorisme. On regardera d’un autre œil


peut-être l’abîme dans lequel la France menace d’être précipitée.
Toute la suite de l’analyse procède de ce constat initial et justifie
l’entrée en Résistance, à laquelle s’attacheront les chapitres suivants.

Rejetant l’expression politique perverse du populisme autant qu’elle


dénonce la dictature du marché, une nouvelle résistance civique se
cherche, dont la montée en puissance intellectuelle, éthique et com-
bative semble irrésistible. Sur le terrain des « grands projets inutiles
imposés » qui suscitent autant de ZAD1, ou sur celui de la confiscation
non violente de chaises de grandes banques délinquantes, comme dans
les champs ou les ateliers bio et alternatifs, dans les communautés
écologistes et libertaires, les résistants au pire des mondes proclament
l’état d’urgence écologique, social, démocratique et républicain2.
Mais de quelle République peut-il s’agir aujourd’hui, le mot
lui-même semblant plus épuisé que jamais à force d’avoir été gal-
vaudé, trahi, dévoyé par les propagandes les plus réactionnaires ?
Quelle refondation démocratique peut-elle encore la ressusciter ?
Et quelle résistance, autre que non violente, est aujourd’hui envi-
sageable, quand les systèmes de surveillance généralisée et les
armes téléguidées sont d’une telle efficacité ?
C’est l’ambition de ce livre d’apporter à ces questions pressantes
un commencement de réponse raisonnée, de nourrir intellectuel-
lement l’action spontanée des citoyens indignés ou révoltés, afin
de faire rimer à nouveau résistance avec espérance.
Paris, 11 janvier 2016.

1. Une liste des sigles est proposée en fin de volume.


2. Ces toutes dernières années, la référence à la « République » s’est
substituée à l’invocation de la « nation », selon l’historien Gérard Noiriel,
et de façon flagrante lors des mobilisations spontanées de janvier 2015,
en réaction aux attentats contre Charlie et l’Hypercacher de la porte de
Vincennes, à Paris. Gérard Noiriel, Qu’est-ce qu’une nation ?, Bayard,
2015, p. 83 : « “Je suis Charlie” a été avancé comme un slogan visant à
exalter non pas l’unité nationale, mais les “valeurs républicaines”. Le “nous,
Français” a été remplacé par le “nous, républicains”. »

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I

Vendredi 13

Que les mécréants ne pensent pas qu’ils Nous ont


échappé. Non, ils ne pourront jamais Nous empê-
cher (de les rattraper à n’importe quel moment).
Et préparez (pour lutter) contre eux tout ce que
vous pouvez comme force et comme cavalerie
pTXLSpH D¿Q G¶HIIUD\HU O¶HQQHPL G¶$OODK HW OH
vôtre, et d’autres encore que vous ne connaissez
pas en dehors de ceux-ci mais qu’Allah connaît.
Coran, sourate VIII,
Al-Anfa (Le Butin), versets 59 et 601.

Vendredi 13 novembre 2015. Carnages en plein cœur de Paris.


Vendredi noir. Vendredi de feu et de sang, de terreur et de folie.
Des attaques terroristes se déroulent dans la soirée, entre 21 h 20
et 22 heures, menées pratiquement au même moment. La première a
lieu à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), aux abords du Stade de France,
alors que s’y déroule un match de football France-Allemagne, en
présence du président de la République, les autres dans au moins cinq
lieux de l’est de Paris, dans une salle de spectacle, en pleine rue ou à
des terrasses de cafés et de restaurants. « Ce sont vraisemblablement
trois équipes de terroristes coordonnées qui sont à l’origine de

1. Traduction en français réalisée par Muhammad Hamidullah, révisée


et éditée par le Comité permanent des recherches scientifiques et de la
délivrance des fatwas (Dar Al-Ifta) du royaume d’Arabie saoudite, publiée
en 1990 sous le titre Le Saint Coran et la traduction en langue française
du sens de ses versets.

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cette barbarie », indiquait le procureur de la République près le


tribunal de grande instance de Paris, dès le 14 novembre, soit huit
ou neuf hommes équipés de fusils d’assaut de type Kalachnikov et
de ceintures d’explosifs identiques.
Une semaine plus tard, le bilan est effroyable : 130 personnes
ont été tuées et 352 blessées, dont 99 sont alors dans un état
d’« urgence absolue »1. Plusieurs autres centaines de personnes
sont psychiquement atteintes2. C’est la première fois, en France,
que des attentats sont le fait de terroristes kamikazes. Et ce sont
aussi les plus meurtriers depuis la Libération.

La voix d’Omar

Le 14 novembre, l’État islamique revendiquait les attentats


de la veille en expliquant avoir « pris pour cible la capitale des
abominations et de la perversion, celle qui porte la bannière de
la croix en Europe, Paris. […] Huit frères portant des ceintures
d’explosifs et des fusils d’assaut ont pris pour cible des endroits
choisis minutieusement à l’avance au cœur de la capitale fran-
çaise […]. La France et ceux qui suivent sa voie doivent savoir
qu’ils restent les principales cibles de l’État islamique et qu’ils
continueront à sentir l’odeur de la mort pour avoir pris la tête de
la croisade. […] Cette attaque n’est que le début de la tempête
et un avertissement pour ceux qui veulent méditer et tirer des
leçons3 ».

1. La personne gravement blessée doit être alors traitée ou même opérée


immédiatement et sur place, ou dans des délais minimaux.
2. Carine Bobbera, « Soigner les blessures invisibles », Armées d’au-
jourd’hui, octobre 2012 : « Véritables blessures, ces atteintes psychiques
peuvent être très invalidantes, dans la vie professionnelle, familiale ou sociale.
“Ceux qui en souffrent n’en parlent pas spontanément ou très peu”, observe
le professeur Jean-Philippe Rondier, psychiatre à l’hôpital d’instruction des
armées Percy. »
3. Communiqué en plusieurs langues diffusé par le biais d’une vidéo,
amplement relayée sur les réseaux sociaux. Dans un nouveau numéro de Dar

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vendredi 13

La voix du djihadiste français Fabien Clain est alors identifiée


comme celle qui a revendiqué les attentats au nom de l’État isla-
mique. Le nom de ce Toulousain, originaire de La Réunion, dit
« Omar », apparaît dès 2001 dans des rapports des renseignements
généraux (RG) de Toulouse. En contact avec Mohamed Merah1,
il avait été appréhendé alors qu’il organisait une filière de départs
pour le djihad en Irak et il fut condamné, en 2009, à une peine
de cinq ans de prison. « Omar » est un converti, radicalisé au
début des années 2000. Considéré comme l’un des principaux
animateurs d’un groupuscule salafiste, « la cellule d’Artigat »,
dirigé par « l’émir blanc » Olivier Corel, il est suspecté d’être l’un
des commanditaires du projet d’attentats ratés entrepris par Sid
Ahmed Ghlam contre deux églises de Villejuif (Val-de-Marne),
en avril 2015.
Connu depuis près de quinze ans par les services de rensei-
gnement, Fabien Clain avait pris le chemin de la Syrie en 2014,
en compagnie de plusieurs membres de la mouvance islamiste
radicale toulousaine, dont son frère, afin de rejoindre les rangs de
l’État islamique. Sur place, il était demeuré en contact étroit avec
Abdelhamid Abaaoud, assassin et organisateur des attentats du
13 novembre 2015, tué à Saint-Denis, le mercredi 18 novembre,
alors qu’on le croyait en Syrie.
Comment leur réseau était-il réellement organisé ? Combien de
djihadistes comprenait-il au total ? Quels étaient leurs moyens de
communications, leur équipement, mais surtout leurs capacités

al-Islam, la revue en français de l’État islamique, qui a été mis en ligne le


30 novembre 2015 et diffusé par Twitter, les enseignants de l’école laïque
sont menacés de mort en ces termes : « Il devient clair que les fonction-
naires de l’Éducation nationale qui enseignent la laïcité tout comme ceux
des services sociaux qui retirent les enfants musulmans à leurs parents
sont en guerre ouverte contre la famille musulmane. […] Il est donc une
obligation de combattre et de tuer, de toutes les manières légiférées, ces
ennemis d’Allah » (Memri, 1er décembre 2015).
1. Terroriste qui assassina sept personnes, dont trois enfants juifs, et
fit six blessés, en mars 2012, à Toulouse (Haute-Garonne) et Montauban
(Tarn-et-Garonne).

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financières pour vivre, se nourrir, se loger, louer des véhicules,


acheter des armes et des munitions, des explosifs… ? Début jan-
vier 2016, toutes ces questions fondamentales n’avaient toujours
pas reçu de réponses satisfaisantes.

La Banque de France, comme les carabiniers1…

Étant donné leur ampleur exceptionnelle, « les crimes du


13 novembre ont nécessité au moins plusieurs semaines de
préparation, de nombreuses complicités et des moyens finan-
ciers considérables », m’affirmait, le 26 novembre 2015, un
officier du renseignement intérieur2. Pourtant, il aura fallu
attendre le… 20 novembre 2015 pour que Tracfin3, la cellule
anti-blanchiment du ministère des Finances, et l’autorité de
tutelle des banques4 publient une liste précise et renforcée des
obligations s’imposant aux banques et autres établissements
financiers en matière de lutte contre le financement du terro-
risme et l’argent sale. François Villeroy de Galhau, nouveau
gouverneur de la Banque de France et président de l’ACPR, ne

1. Les brigands d’Offenbach chantaient : « Nous sommes les carabi-


niers/La sécurité des foyers/Mais par un malheureux hasard/Au secours
des particuliers/Nous arrivons toujours trop tard » (Les Brigands, opéra-
bouffe, 1869).
2. Xavier Raufer commente (Atlantico, 30 novembre 2015) : « Des
semaines, voire des mois, vingt individus (repérés à ce jour) sillonnent
l’Europe à leur aise, de la Grèce à Paris via les Pays-Bas et Bruxelles
– Alerte, zéro. »
3. La compétence de Tracfin en matière de renseignement sur les cir-
cuits financiers clandestins et les opérations qui pourraient être destinées
au financement du terrorisme et au blanchiment de fonds illicites est saluée
par tous les professionnels. Ce service d’enquête administrative dépend du
ministère de l’Économie et des Finances et fonctionne principalement à
partir des déclarations de soupçon des organismes financiers assujettis à
l’obligation de déclaration de soupçon.
4. La Banque de France et l’Autorité de contrôle prudentiel et de réso-
lution (ACPR).

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vendredi 13

craignait pas de déclarer alors : « Beaucoup de leçons peuvent


être tirées des dramatiques attentats survenus vendredi dernier
à Paris et en région parisienne, qui doivent nous conduire à
une mobilisation totale. Face à ces actes barbares, je veux
rappeler la détermination de la Banque de France – et du sec-
teur financier – à participer à la lutte contre le terrorisme, en
s’attaquant à son financement1. »
Il était temps, certainement, de tirer « beaucoup de leçons » des
tueries du vendredi 13 novembre, en matière de renseignement
sur le financement du terrorisme. Mais cette déclaration a plongé
Aleph, ce vieux routier du renseignement intérieur qui fut l’une de
mes principales sources dans mon enquête sur UBS2, dans un état
de rage dans lequel je ne l’avais encore jamais vu. Je reviendrai
plus loin sur la raison de cette révolte, en faisant le point sur les
causes réelles de l’aveuglement judiciaire de la France en matière
de délinquance et de criminalité financières3.

Chaos administratif

Ce n’est que le 23 novembre 2015, soit dix jours après les


massacres de Paris, que le ministre des Finances, Michel Sapin,
a autorisé Tracfin à exploiter le fichier des personnes recherchées
(FPR) et le fichier du traitement d’antécédents judiciaires (TAJ).
Ce service de renseignement financier, qui travaille d’abord à
partir de déclarations de soupçon bancaire, aurait pourtant été en
mesure de détecter tout mouvement de fonds susceptible de relever
du financement d’actions terroristes… à condition bien sûr d’avoir

1. Conférence de l’ACPR du 20 novembre 2015, « Le contrôle des


pratiques commerciales », Discours introductif de François Villeroy de Gal-
hau : acpr.banque-france.fr/fileadmin/user_upload/acpr/Communication/
Conferences/20151120-Discours-Francois-Villeroy-de-Galhau.pdf.
2. Ces 600 milliards qui manquent à la France, Seuil, 2012, nouv. éd.
en coll. « Points », 2012, p. 23, 46 et 160, principalement.
3. Lire, au chapitre II, les pages consacrées à la « destruction du rensei-
gnement financier ».

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la possibilité de cibler ses recherches grâce aux fiches « S »1…


auxquelles il n’avait pas accès.
Aleph comme beaucoup de ses collègues du renseignement
ont été pris d’exaspération en apprenant que cette filière cruciale
d’investigation antiterroriste avait fait l’objet d’une proposition
clairement formulée au printemps 2015, mais qu’elle était demeurée
en souffrance d’une décision de Michel Sapin et du ministre de
l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, depuis lors. Pourtant, très vite après
les attentats de janvier 2015, ces deux ministres avaient commandé
« un rapport sur les mesures à prendre pour que les services de
renseignement de l’Intérieur et ceux des Finances communiquent
mieux2 ». Un rapport fut donc rédigé par l’inspecteur général
Alexandre Jevakhoff3 et remis rapidement, au printemps 2015, à ses
deux commanditaires du gouvernement. Or, ce document classifié
souligne précisément les défaillances de communication entre les
services de renseignement rattachés au ministère de l’Intérieur4 et
ceux de Bercy5. Parmi les moyens de remédier à ces défaillances,
Alexandre Jevakhoff recommandait, entre autres, l’accès rapide de
Tracfin au fichier des personnes recherchées…
De même, il aura fallu attendre le 23 novembre 2015 encore,
pour que Michel Sapin prenne la décision de mobiliser un agent

1. Un décret de 2010 précise que peuvent être fichées « S » les personnes


« faisant l’objet de recherches pour prévenir des menaces graves pour la
sécurité publique ou la sûreté de l’État, dès lors que des informations ou
des indices réels ont été recueillis à leur égard ».
2. Intelligence Online, 2 décembre 2015.
3. Inspecteur général des Finances, né en 1952, Alexandre Jevakhoff fut
directeur adjoint du cabinet de Michèle Alliot-Marie aux ministères de la
Défense, de l’Intérieur, de la Justice et des Affaires étrangères, de 2002 à
2011. Lors de son passage au cabinet de la ministre de l’Intérieur (2007-2009),
il fut chargé, entre autres, des questions d’intelligence économique et de
la politique de soutien aux technologies liées à la sécurité des nouveaux
systèmes d’information.
4. Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) et Direction du
renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP).
5. Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières
(DNRED) et Tracfin.

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de liaison de la DNRED auprès de la DGSI1, alors que ce service


douanier, dont l’efficacité est saluée – voire jalousée – par toute la
communauté du renseignement, avait alerté son ministre de tutelle
quant au manque de coordination avec le renseignement attaché
au ministère de l’Intérieur, en janvier 2015…
Enfin, une fois de plus, le ministre de l’Intérieur, en l’occurrence
Bernard Cazeneuve, avait été informé, après janvier 2015, de graves
dysfonctionnements au sein de la DGSI, comme déjà Manuel
Valls, dès l’été 2012, alors qu’il prenait ses fonctions de ministre
de l’Intérieur, fonctions qu’il assuma de mai 2012 à mars 2014
sans entreprendre la moindre réforme réelle du renseignement
intérieur. Or les tiraillements entre la direction du renseignement
et des opérations, la direction générale et les autres directions de
la DGSI étaient connus depuis longtemps.
Le chaos bureaucratique qui caractérise le renseignement français
est un des facteurs indéniablement aggravant du cataclysme ter-
roriste qui a ensanglanté Paris le vendredi 13 novembre 2015.

Français, délinquants et djihadistes

À l’heure où j’écris ces lignes, deux des trois kamikazes du


Stade de France n’ont pas été formellement identifiés, mais l’on
sait que le troisième, Bilal Hadfi, était un Français, né en 1995,
résidant en Belgique depuis son retour de Syrie. Il était parfaite-

1. En mai 2014, la Direction générale de la sécurité intérieure a remplacé


la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), laquelle avait été
fondée en 2008 par la fusion aux effets catastrophiques de la Direction de
la surveillance du territoire (DST) et de la Direction centrale des renseigne-
ments généraux. En janvier 2012, Yves Bertrand, ancien directeur des RG,
estimait que l’« on ne fusionne pas un service dont la vocation est avant
tout judiciaire et opérationnelle, comme la DST, avec un service d’infor-
mation, comme les RG, qui n’a pas d’attribution judiciaire », sinon pour
créer une « police politique », ce qui représentait, selon lui, une « atteinte
aux libertés » (Fabrice Arfi et Karl Laske, « L’ancien patron des RG révèle
l’existence d’un système d’écoutes sauvages », Mediapart, 20 janvier 2012).

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ment connu de l’Organe (belge) de coordination pour l’analyse


de la menace. « Sur Facebook, il aurait lancé un appel en juillet
[2015] pour mener des attaques contre l’Occident, et était ami
avec Abou Isleym Belgiki, un Belge qui avait posé en juillet tout
sourire à côté d’un corps décapité1. »
Le cas de Salah Abdeslam, né en septembre 1989 à Bruxelles,
mais de nationalité française, est particulier. Toujours en fuite
au moment où j’achève ce livre, il serait le loueur des voitures
dont l’une a été utilisée par les terroristes pour parvenir jusqu’à
la salle de spectacle du Bataclan (90 morts et plusieurs dizaines
de blessés graves). Il aurait également loué deux chambres
d’un « appart-hôtel » à Alfortville (Val-de-Marne), et y serait
arrivé, avec ses complices, deux jours avant les attentats. C’est
lui qui aurait déposé les trois kamikazes du Stade de France à
Saint-Denis, avant de revenir à Paris où, muni d’une ceinture
d’explosifs, il aurait finalement renoncé à poursuivre son action.
Salah Abdeslam est ensuite retourné en Belgique durant la mati-
née du 14 novembre 2015, en compagnie de deux complices,
Hamza Attou et Mohamed Amri, venus le chercher dans la
nuit, depuis la Belgique, après qu’il les eut appelés. Contrôlés
sur l’autoroute A2, près de Cambrai (Nord-Pas-de-Calais), par
la gendarmerie, vers 9 h 10 du matin, et encore deux autres
fois, ils purent repartir sans encombre. Les deux exfiltreurs ont
ensuite été rapidement interpellés, en Belgique, et placés en
détention provisoire pour attentat terroriste et participation aux
activités d’un groupe terroriste. Mais Salah Abdeslam, lui, est
resté introuvable.
Les trois tueurs fous du Bataclan ont été identifiés. Tous sont
nés et ont vécu en France. Ils sont « enfants de l’immigration
algérienne ou marocaine, […] purs produits des quartiers popu-
laires français et belges2 ». Le premier, Ismaël Omar Mostefaï,

1. « Terroriste du Stade de France – Bilal Hadfi, kamikaze de 20 ans »,


Paris Match, 16 novembre 2015.
2. Gilles Kepel, avec Antoine Jardin, Terreur dans l’Hexagone. Genèse
du djihad français, Gallimard, 2015, p. II et III.

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né en novembre 1985 à Courcouronnes (Essonne), habitait à


Chartres (Eure-et-Loir) jusqu’en 2012. Il avait été condamné à
huit reprises, entre 2004 et 2010, pour conduite sans permis, vols,
violences et outrages, par les tribunaux d’Évry (Essonne) et de
Chartres, sans avoir jamais été incarcéré. Il faisait l’objet d’une
fiche « S » depuis 2010, du fait de sa radicalisation, fiche qui avait
été renouvelée en octobre 2015. Il avait également été identifié, fin
2013, lors d’un passage en Turquie à destination de la Syrie, où
il aurait séjourné durant plusieurs mois. En avril 2014, on signa-
lait à nouveau sa présence à Chartres, en compagnie de fidèles
salafistes. Trois d’entre eux étaient alors placés sous surveillance
du renseignement intérieur, entre avril 2014 et septembre 2015,
ce qui n’était pas le cas d’Ismaël Omar Mostefaï. Pourtant, selon
un responsable gouvernemental turc, la police de son pays avait
informé la police française, et par deux fois, en décembre 2014
et juin 2015, du profil d’Ismaël Omar Mostefaï, mais sans jamais
recevoir de réaction en retour.
Le second terroriste, Samy Amimour, était né en octobre 1987 à
Paris. En 2006, il avait commencé à fréquenter la mosquée salafiste
Tawhid du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis). En septembre 2012,
il fut interpellé par la DCRI. Un projet de départ vers le Yémen
lui valut alors une mise en examen pour association de malfai-
teurs et un placement sous contrôle judiciaire. Mais neuf mois
plus tard, le fanatique était localisé en Syrie. Faisant alors l’objet
d’un mandat d’arrêt international, il parvint à retourner en France.
Le député-maire UDI de Drancy, Jean-Christophe Lagarde, qui
connaît bien la famille de Samy Amimour, posait, dès le lundi
16 novembre, cette question : « Comment se fait-il que la mosquée
du Blanc-Mesnil, lieu de recrutement et non pas de prière, n’ait
pas été fermée ? Pourquoi les prédicateurs radicaux qui y sévissent
sont-ils toujours dans la nature1 ? »
Le troisième, Foued Mohamed-Aggad, était un Alsacien de
23 ans, qui avait grandi près de Strasbourg. Déçu de ne pas

1. Alain Auffray, « Le parcours de Samy Amimour, kamikaze du Bata-


clan », Libération, 16 novembre 2015.

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avoir réussi à intégrer l’armée, puis la police, il se serait radi-


calisé en 2013, via les réseaux sociaux, et aurait participé à des
week-ends organisés à Lyon par l’un des principaux rabatteurs
de djihadistes français, Mourad Fares, arrêté en septembre 2014.
Foued Mohamed-Aggad avait rejoint la Syrie fin 2013 avec son
frère aîné et huit autres amis, tous originaires des quartiers du
Neuhof et de la Meinau, à Strasbourg. Deux d’entre eux sont
morts au combat. Les sept autres, rentrés en France, ont été
interpellés en mai 2014. Seul Foued Mohamed-Aggad était
resté en Syrie.
Parmi les auteurs des fusillades du vendredi 13 novembre dans
les rues et aux terrasses des cafés ou des restaurants de Paris, deux
au moins étaient français (les frères Brahim et Salah Abdeslam),
vivant en Belgique. Le troisième – tué le 18 novembre à Saint-
Denis – n’a pas été identifié. Le quatrième, Abdelhamid Abaaoud,
tué lui aussi le 18 novembre, était belge. C’est ce djihadiste
d’origine marocaine, âgé de 28 ans, qui a organisé les attentats de
Paris et des abords du Stade de France. Il a également participé
au mitraillage des terrasses des Xe et XIe arrondissements de la
capitale. Proche de Mehdi Nemmouche, le tueur du musée juif de
Bruxelles1, il fut également impliqué dans l’organisation d’autres
attentats majeurs, dont la tuerie de Charlie Hebdo2 et l’attaque
du train Thalys3.

1. Quatre personnes assassinées le samedi 24 mai 2014.


2. Le 7 janvier 2015, vers 11 h 30, les frères Kouachi faisaient irruption
dans les locaux du journal satirique à Paris. Ils y tuaient douze personnes et
en blessaient onze autres, dont quatre grièvement, avec des fusils d’assaut
Kalachnikov.
3. Le 21 août 2015, vers 17 h 50, Ayoub el-Khazzani, armé d’un fusil
d’assaut Kalachnikov, de neuf chargeurs, d’un pistolet automatique Luger
M80 et d’un cutter, monté en gare de Bruxelles-Midi, ouvrit le feu dans le
train à grande vitesse Thalys n° 9364 reliant Amsterdam à Paris, peu après
le passage du convoi en France, à Oignies (Pas-de-Calais). L’attentat ne fit
aucun mort, grâce à l’intervention de plusieurs passagers.

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Abaaoud, incognito en France

Enfin, près de dix personnes sont suspectées d’avoir apporté leur


aide aux tueurs. Parmi celles-ci, Hasna Aït Boulahcen, 26 ans, fut
la dernière logeuse d’Abdelhamid Abaaoud, dans l’appartement
de Saint-Denis, où tous deux ont été tués le 18 novembre. Fait
surprenant : selon une information de la chaîne M6, confirmée par
France 3, une petite dizaine de personnes se serait invitée, le jour
même, peu après 22 heures, au domicile de la mère d’Hasna Aït
Boulahcen, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Les interve-
nants seraient arrivés dans trois voitures immatriculées en Belgique
et auraient effectué un nettoyage de l’appartement où séjournait
régulièrement la jeune femme, tuée quelques heures plus tôt lors
d’un assaut de la police. Ils n’ont pas été inquiétés, et encore
moins arrêtés. « La question est de savoir si ces personnes ont
emporté avec [elles] des éléments présents dans l’appartement
qui pourraient directement intéresser l’enquête », précisait alors
une source judiciaire au journaliste de M6, Adrien Cadorel. La
perquisition du domicile de la mère d’Hasna Aït Boulahcen n’est
intervenue que le jeudi 19 novembre dans l’après-midi.
Pis encore, jusqu’à la confirmation de sa « neutralisation », le
18 novembre, les enquêteurs français ne disposaient d’aucune certi-
tude quant à l’hypothèse de la présence d’Abdelhamid Abaaoud en
France avant, pendant et après les attentats de Paris. Le procureur
de Paris a certes fait ensuite état d’un témoignage, reçu le lundi
16 novembre, qui le laissait à penser, mais les services de rensei-
gnement « n’excluaient en réalité rien et imaginaient qu’Abaaoud
puisse voyager facilement sous une fausse identité grâce à un
vrai-faux passeport1 ».
En fait, le 17 novembre 2015, vers 21 h 30, lorsque Hasna Aït
Boulahcen avait récupéré Abdelhamid Abaaoud, son « cousin », à
Aubervilliers, cela faisait déjà plusieurs heures qu’elle avait affrété

1. « Abaaoud tué : le terroriste le plus recherché d’Europe était à Paris »,


Mediapart, 19 novembre 2015.

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un taxi clandestin, en partie grâce aux 750 euros qu’elle avait


reçus de Bruxelles, via Western Union, quelques jours aupara-
vant. Pour retrouver le terroriste en chef des attentats du vendredi
13 novembre, elle avait été téléguidée par un mercenaire de l’État
islamique, basé en Belgique. Dans le taxi, Abaaoud s’était alors
vanté d’être l’organisateur des attentats. Il affirmait même que
quelque 90 autres « frères », disséminés dans toute l’Île-de-France,
étaient prêts à s’attaquer aux transports en commun, aux écoles
et aux quartiers juifs, pendant les fêtes de fin d’année1. Autant
de comportements et de paroles étonnamment imprudents, qui
exprimaient aussi le sentiment d’être inatteignable.
Après les attentats du vendredi 13 novembre 2015 et ceux qui
ont ensanglanté Paris au mois de janvier précédent, trois ans et
demi après les assassinats commis par Mohamed Merah à Tou-
louse et à Montauban, les services français de renseignement et
de lutte contre le terrorisme2 ont ainsi fait, une fois encore, la
démonstration dramatique de leur impéritie.

« Détruire » les terroristes !

Faisant le point, lundi 16 novembre 2015, sur les perquisitions


qui avaient eu lieu en France la nuit précédente, dans le cadre de
l’état d’urgence, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve pro-
mettait une « riposte implacable de la République contre ceux qui
veulent la détruire ». « La riposte de la République sera d’ampleur,
elle sera totale […], ajoutait-il. Les terroristes ne détruiront jamais
la République car c’est la République qui les détruira. »

1. Aziz Zemouri, « Attentats de Paris : les confidences meurtrières


d’Abaaoud », Le Point (lepoint.fr), 18 décembre 2015.
2. Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale (juillet 2013), qui
fixe la stratégie française, définit le terrorisme comme « un mode d’action
auquel ont recours des adversaires qui s’affranchissent des règles de guerre
conventionnelle, […] frappant sans discernement des civils, la violence qu’ils
déploient visant d’abord à tirer parti des effets que son irruption brutale
produit sur les opinions publiques pour contraindre les gouvernements ».

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Le 14 novembre, déjà, le Premier ministre Manuel Valls s’était


exprimé en des termes identiques : « Ensemble, nous anéantirons
le terrorisme. » Le Premier ministre s’était alors rendu sur le pla-
teau du journal du soir de TF1, après avoir rencontré des blessés
à l’hôpital Saint-Antoine, pour adresser à la nation un message
martial : « Oui nous sommes en guerre. […] Cette guerre se mène
sur le sol national et à l’extérieur, en Syrie. […] Nous faisons face
à un acte de guerre organisé par une armée terroriste djihadiste.
[…] Nous frapperons cet ennemi pour le détruire en France et en
Europe. […] Nous répondrons au même niveau que cette attaque,
avec la volonté de détruire. Et nous gagnerons cette guerre. »
Comment ne pas penser, en relisant ces mots, à ceux de Charles
Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, lorsqu’il affirmait, en 1986, sa
volonté de « terroriser les terroristes1 », en pleine vague d’attentats,
d’enlèvements et d’assassinats terroristes2.
Rien n’a donc vraiment changé ! Depuis plus de vingt ans, les
mêmes causes produisent épisodiquement les mêmes effets : les
déclarations martiales virulentes des plus hauts dirigeants poli-
tiques et les titres vengeurs d’une presse godillot refleurissent à
l’identique après les meurtres de plus en plus massifs de civils.

Continuité du terrorisme islamique

Au milieu des années 1990, déjà, alors que j’enquêtais sur le


terrorisme islamiste, je mis au jour en effet des réseaux, des trafics,

1. Titre d’un entretien entre Pasqua et Philippe Bouvard, paru dans Paris-
Match, n° 1925, 18 avril 1986. Cité aussi par Le Figaro du 8 février 1986
et Le Monde du 16 mars 1989.
2. Dominique Lorentz, Une guerre, Les Arènes, 1997. Selon la journaliste,
les événements terroristes des années 1985 et 1986 (otages au Liban, attentats
à Paris en septembre 1986, assassinat de Georges Besse le 17 novembre
1986…) étaient orchestrés par l’Iran visant à faire pression sur la France,
afin de récupérer ses droits d’actionnaire d’Eurodif, de recevoir la part
d’uranium enrichi contractuellement promise et d’alimenter son programme
nucléaire. Cette thèse n’a jamais été démentie.

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mais aussi des soutiens internationaux et des influences sectaires


quasiment identiques à ceux qui ont été révélés par les enquêtes
sur les attentats perpétrés en France depuis 2012.
En août 1994, l’Armée islamique du salut1, branche armée du
Front islamique du salut algérien, avait mis en place des circuits
routiers de passeurs venant d’Allemagne ou de Belgique. Déjà, le
foyer germanique des réseaux islamistes s’étendait vers les mos-
quées des pays voisins, notamment en France, dans les régions du
Nord et de l’Est, principalement dans l’agglomération lilloise, mais
aussi en Belgique, à Bruxelles et dans ses environs. À l’époque,
les enquêteurs antiterroristes découvraient que les islamistes algé-
riens n’étaient pas isolés et qu’ils étaient presque toujours liés à
des « compagnons » tunisiens et marocains, voire égyptiens. La
coopération terroriste du Groupe islamique armé2 avec des Frères
musulmans tunisiens, notamment, inquiétait les spécialistes qui
y voyaient le signe d’une articulation nouvelle des réseaux de
financement avec ceux de l’armement3.
Au milieu de l’été 1994, après un attentat perpétré à Alger qui avait
coûté la vie à deux agents consulaires et trois gendarmes français,
les policiers de la Direction de la surveillance du territoire (DST),
des RG, et de la police de l’air et des frontières (PAF) découvrirent
à Perpignan un arsenal comportant des revolvers, des fusils, des

1. Groupe combattant qui s’est opposé au gouvernement algérien de 1993


au 13 janvier 2000. Il était issu du Front islamique du salut (FIS), dont il
formait la branche armée. Plusieurs études ont souligné le rôle du finance-
ment extérieur du FIS par l’Arabie saoudite. Fondé le 18 février 1989 dans
la mosquée Al-Sunna de Bab el-Oued à Alger, le FIS est principalement
constitué du clan de la Djazaara, proche des Frères musulmans égyptiens,
et du clan de la Salaafia, partisan d’une islamisation radicale de la société
algérienne, et plutôt internationaliste.
2. Le Groupe islamique armé (GIA) a pour but de renverser le gouver-
nement algérien, pour le remplacer par un État islamique. L’organisation
est considérée comme proche d’Al-Qaïda par l’ONU. Ses actions terroristes,
particulièrement violentes, ont visé la France dans les années 1994, 1995
et 1996.
3. Antoine Peillon, « Les réseaux islamistes européens sous haute sur-
veillance », InfoMatin, 11 août 1994.

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munitions, mais aussi des poignards, des cagoules et des treillis


militaires. Cet équipement ne révélait en rien un classique trafic
d’armes, mais témoignait du parfait équipement d’un commando
terroriste. Aux yeux des enquêteurs, cette découverte révélait
l’implantation de réseaux clandestins islamistes, à vocation terro-
riste, sur le territoire national, comme ailleurs en Europe1.
Toujours en août 1994, l’arrestation d’un autre activiste permit
de mettre au jour le nouveau profil, devenu aujourd’hui banal, du
terroriste islamiste. Arrêté par la police judiciaire des Hauts-de-
Seine, alors qu’il venait de récupérer une centaine de munitions,
deux chargeurs de pistolet automatique et deux silencieux dans
la consigne d’un supermarché de La Défense (Hauts-de-Seine),
ce jeune Algérien de 24 ans fut d’emblée considéré comme un
« gros poisson », par les policiers, typique des réseaux clandestins
islamistes implantés en France. L’homme était alors étudiant en
maîtrise de sciences à l’université de Rouen (Seine-Maritime),
enseignant à Mantes-la-Jolie (Yvelines), mais il était également
recherché pour un hold-up commis le 2 juillet 1994 dans un bureau
de poste, près de Rouen. Le 4 juillet 1994, deux autres islamistes,
père et fils, étaient mis en examen après la saisie de munitions
pour fusils d’assaut à leur domicile2.
Le 8 novembre 1994, pas moins de 95 activistes et dirigeants
islamistes étaient interpellés par quelque 300 policiers en région
parisienne. Ces arrestations et les perquisitions menées à cette occa-
sion permirent de montrer que le GIA disposait d’une forte base
arrière en France et aussi en Europe. Des pistolets automatiques,
des carabines à lunettes, des fusils à pompe, mais aussi des Kalach-
nikovs, des explosifs, des détonateurs et des faux documents furent
alors découverts à Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne). Ces
arrestations et saisies avaient été réalisées grâce à des informations
issues des RG du Val-de-Marne, selon lesquelles des islamistes

1. Antoine Peillon, « Les commandos islamistes mobilisent toutes les


polices », InfoMatin, 8 août 1994.
2. Antoine Peillon, « La police intensifie sa guerre secrète contre les
réseaux islamistes », InfoMatin, 10 août 1994.

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se seraient installés dans deux écoles coraniques, l’une à Orly,


l’autre à Choisy-le-Roi. Une association avait même été créée,
l’Association éducative des musulmans de France, qui servait en
fait de couverture à un trafic coordonné d’armes, de stupéfiants
et de faux papiers.
Plusieurs autres enquêtes, menées depuis 1993, avaient conforté
les soupçons des enquêteurs de la DST, des RG et de la PJ (police
judiciaire) quant à l’organisation de plus en plus structurée des
réseaux fondamentalistes de ce côté-ci de la Méditerranée. Le
6 mai 1994, l’arrestation d’un islamiste de 34 ans, à Beaumont
(Meurthe-et-Moselle), avait permis la saisie de 130 pains de 100 g
d’explosif chacun, d’une centaine de détonateurs, de trois pisto-
lets automatiques, de quatre appareils de vision nocturne, de trois
scanners radio et de milliers de munitions. Ces armements prove-
naient de Belgique, du Luxembourg et de l’ex-Yougoslavie. Ils
tranchaient, par leur qualité militaire, avec les armes jusqu’alors
saisies chez les militants islamistes.
Enfin, à la même époque, les enquêteurs découvrirent les liens
tissés entre eux par les commanditaires de ces « soldats » du
fondamentalisme islamique. C’est ainsi que des responsables
tunisiens du parti Ennahdha1 étaient en contact avec ceux de
l’AIS et du GIA algériens, et aussi avec ceux de mouvements
islamistes égyptiens, afghans et pakistanais. Les connexions dis-
crètes entre ces différents groupes fondamentalistes révélaient
une internationalisation inédite du terrorisme. Des documents sur
la fabrication d’explosifs, en provenance du Hamas (islamistes
palestiniens), avaient été trouvés, par exemple, au siège d’une
association contrôlée par le GIA2…

1. Ennahdha, le « Mouvement de la Renaissance » est un parti politique


islamiste. Selon le politologue Vincent Geisser (cf. Céline Lussato, « Tunisie.
D’où vient le parti islamique Ennahdha ? », Le Nouvel Observateur, 6 février
2013), ce parti « est, au départ, dans la mouvance des Frères musulmans ».
Certes, « il n’a pas de lien organique avec les Frères musulmans égyptiens,
mais il est dans l’idéologie des Frères musulmans ».
2. Antoine Peillon, « La base arrière du GIA en France est déstabilisée »
et « L’islamisme à main armée », InfoMatin, 9 novembre 1994.

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Une généalogie djihadiste

Voici donc que depuis les années 1990 et les vagues d’attentats
du GIA, des générations de djihadistes se sont succédé en France,
presque sans entraves. Les mêmes acteurs, inlassablement, réappa-
raissent, issus souvent de la délinquance. « Accrochés aux mêmes
racines idéologiques, les combattants se recyclent d’un combat à
l’autre », explique Samir Amghar, spécialiste du salafisme, cher-
cheur à l’Université libre de Bruxelles1. Selon lui, la « continuité »
du tissu djihadiste est assurée par les affiliations idéologiques et
les rencontres dans le quartier ou dans les prisons : « Les plus
jeunes se réfèrent aux figures des années 1990 ; les grands frères,
impliqués dans les filières pakistano-afghanes des années 2000, se
réinvestissent dans les groupes terroristes syriens ; et ils recrutent
une nouvelle génération2… »
Preuve en est que c’est bien par l’intermédiaire de Djamel Beghal,
judiciairement connu et suivi de près par le renseignement depuis
1994, plusieurs fois condamné à la prison pour sa participation
internationale aux réseaux terroristes du GIA, puis d’Al-Qaïda,
que Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly, deux des assassins de
janvier 2015, ont fait connaissance durant leur incarcération à
Fleury-Mérogis (Essonne)3.
En 2010, Amedy Coulibaly et Djamel Beghal avaient été arrê-
tés pour avoir projeté l’évasion de Smaïn Aït Ali Belkacem,
auteur principal des attentats dans le RER parisien, en juillet et

1. Flore Thomasset, « Trois générations de djihadistes français », La Croix


(la-croix.com), 18 novembre 2015.
2. Ibid.
3. Cédric Mathiot, « Amedy Coulibaly et son mentor Djamel Beghal
auraient été voisins de cellule en 2005 », Libération (liberation.fr), 16 janvier
2015, et Jacques Follorou, Simon Piel et Matthieu Suc, « Djamel Beghal,
maître à penser du terrorisme », Le Monde (lemonde.fr), 29 janvier 2015.
Dans un document du 26 juillet 2013, le parquet de Paris définit Amedy
Coulibaly et Chérif Kouachi, les futurs auteurs des attentats de janvier 2015,
comme « les “élèves” de Djamel Beghal ».

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r é s i s ta n c e !

octobre 1995, qui firent 8 morts et près de 250 blessés. Amedy


Coulibaly, Chérif Kouachi et Djamel Beghal ont été emprison-
nés dans la même maison d’arrêt, pendant près de sept mois, en
2005 et 2006. Ils se sont beaucoup revus, après leurs libérations
respectives, en 2009 et 2010, dans le Cantal, où Djamel Beghal
vécut un temps en résidence surveillée.
Radicalisé par des anciens du GIA, dans son Algérie natale,
celui-ci était arrivé en France à la fin des années 1980. Dès lors,
il multiplia les contacts avec les communautés salafistes euro-
péennes, avant de rejoindre le Pakistan, puis l’Afghanistan, en
novembre 2000. De retour en France en 2001, il fut condamné,
entre autres, pour sa participation à un projet d’attentat contre
l’ambassade des États-Unis à Paris. En prison, comme en résidence
surveillée, il exerce une influence considérable sur une nouvelle
génération de djihadistes, parmi lesquels se sont distingués les
terroristes abominables de janvier 2015.
Au vu et au su des services de renseignement ?

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II
La destruction du renseignement

Juste ce pressentiment insidieux, rampant. Juste


l’assemblage de certains fragments de souvenirs
qui se positionnent et se repositionnent comme
un kaléidoscope jusqu’à former un motif, d’abord
vague, puis, peu à peu, dérangeant.
John le Carré1.

Le 18 novembre 2015, à 13 h 44, alors que je l’ai quitté quatre


heures plus tôt, à Saint-Denis, où la police prenait d’assaut la planque
de l’organisateur des attentats du vendredi 13, un officier du ren-
seignement me transmettait ce message : « Confirmation : dans les
décombres se trouvait le corps d’Abdelhamid Abaaoud. Les services
de renseignement n’avaient pas détecté son retour de Syrie. […] »
La veille au soir, le procureur de Paris, François Molins, révélait que
les commandos kamikazes emmenés par Abaaoud étaient arrivés le
12 novembre, de Bruxelles, à bord de trois voitures roulant presque
en convoi, à dix minutes d’intervalle, avec armes et explosifs.
Dès lors, la question s’est effectivement posée. « Comment le
djihadiste francophone le plus connu, soupçonné d’avoir un rôle
dans quatre des six attaques “déjouées” en France en 2015, a-t-il
pu se rendre à Paris pour participer à l’attentat le plus meurtrier
jamais commis sur le sol français2 ? » Comment a-t-il pu circuler

1. Une vérité si délicate, Seuil, 2014.


2. Simon Piel et Laurent Borredon, « Des djihadistes surveillés et fichés
en vain », Le Monde (lemonde.fr), 23 novembre 2015.

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si librement entre la Syrie, où il part début 2013, la Belgique,


où il revient fin 2013 en passant par la Grèce, avant de repartir
en Syrie… En février 2015, Abdelhamid Abaaoud s’était même
vanté, dans Dabiq, le magazine de propagande de l’État islamique,
de ses allers-retours entre la Syrie et la Belgique, alors qu’il était
soupçonné des pires menées terroristes.

« Failles »

En janvier 2015, j’avais déjà enquêté sur les ratés de l’action


antiterroriste des services de police1, car, dès la « neutralisation »
des terroristes (Charlie, Hypercacher), le Premier ministre, Manuel
Valls, avait clairement reconnu qu’il y avait eu « des failles » dans
les dispositifs de sécurité2. Plusieurs experts du renseignement et
du terrorisme m’avaient fait part de leurs analyses, plus ou moins
sévères. Tous mettaient en cause un défaut du renseignement intérieur.
Puisque « failles » il y avait, la question se posait donc de savoir
où notre système judiciaire, en général et le renseignement en
particulier, avaient failli. Mathieu Guidère, professeur à l’univer-
sité Toulouse-Jean Jaurès, islamologue, spécialiste de géopolitique
arabe et du terrorisme, me répondit sévèrement qu’« au niveau de
la justice, la déradicalisation dans le système pénitencier est un
échec, puisque tous ces individus (les terroristes qui ont agi ces
derniers jours) sont déjà passés par la case prison sans être traités
efficacement », précisant qu’« il s’agit là d’un problème de décision
politique ». Il ajoutait qu’une deuxième faille « se situe au niveau
de la police » et que l’échec du « suivi et de la surveillance des

1. Antoine Peillon, « Renseignement, justice, police : où sont les


“failles” ? », La Croix (la-croix.com), 10 janvier 2015.
2. « Il y a une faille, bien évidemment ; quand il y a dix-sept morts,
c’est qu’il y a eu des failles », a ainsi reconnu le Premier ministre, Manuel
Valls, sur BFMTV, dès le vendredi soir 9 janvier. Il avait déjà affirmé, peu
auparavant, sur TF1 : « Nous devons tirer des leçons, analyser de près ce
qui s’est passé. Nous le devons, ce devoir de vérité, aux victimes, à leurs
familles et à nos compatriotes. »

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la destruction du renseignement

individus radicalisés signe un nouvel échec patent de la lutte anti-


terroriste ». Il mettait en cause, à ce propos, la « bureaucratisation du
renseignement » et le trop faible nombre d’agents « sur le terrain ».
François-Bernard Huygue, directeur de recherche à l’Institut des
relations internationales et stratégiques (Iris), se voulait moins sévère.
Il relevait, certes aussi, que les frères Kouachi et Amedy Coulibaly
« ont été en prison », qu’« ils étaient connus depuis des années » et
qu’« ils devaient avoir de gros dossiers à la DGSI ». Cependant, ce
spécialiste des stratégies de propagande terroriste, estimait que « les
services de renseignement ne peuvent être que submergés par la masse
des petits réseaux souvent démantelés et des jeunes candidats au
djihad ». Face à ce « problème quantitatif », les services de sécurité
ne peuvent, selon lui, « multiplier à l’infini leurs effectifs, le nombre
d’écoutes, de surveillances… ». D’ailleurs, l’accroissement important
de ces moyens poserait de toute façon « des questions quant à la
liberté individuelle, puisque nous sommes en démocratie », et ne
pourrait se faire qu’« à la faveur d’une profonde réflexion éthique,
juridique et politique ». Réflexion qui n’a jamais eu lieu.
Xavier Raufer, directeur des études du département de recherche
sur les menaces criminelles contemporaines (MCC, université
Paris II Panthéon-Assas), expert en matière de terrorisme, me disait
alors son accord complet avec le propos du Premier ministre :
« Oui, il y a eu des failles et elles sont graves. Tout d’abord en
termes de diagnostic policier quant à la menace réelle sur notre
pays, deuxièmement du point de vue de la décision politique. » Le
criminologue qui connaît – et est connu – des dirigeants du ren-
seignement, à l’étranger comme en France, mettait principalement
en cause les gouvernements qui ne sont pas revenus, depuis 2012,
sur la « décision catastrophique de fusion, en 2008, des RG et de
la DST pour créer la DCRI, renforcée en DGSI le 12 mai 2014 ».
Or, selon lui, « cette boutique [la DGSI] est très mal dirigée et
ne marche pas, contrairement à la Direction du renseignement de
la préfecture de Paris [DRPP]1 ou à l’Unité de coordination de la

1. La DRPP ne dispose que d’un budget de 1,8 million d’euros (hors


personnel) pour 900 agents.

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lutte antiterroriste [Uclat] », dont il déplorait qu’elles ne soient


pas mieux écoutées.
Un officier de la DGSI, une de mes meilleures sources sur ces
sujets, lui donnait raison, m’affirmant lui aussi que les « failles »
étaient programmées dans la disparition des RG, en 2012, « un
service de policiers qui allait au contact, sur le terrain, échangeait
ouvertement ses informations avec les douaniers et d’autres ser-
vices, comme la Police de l’air et des frontières ». Le professionnel
critiquait durement une DGSI qui, « dès sa création en DCRI [en
juillet 2008] s’est trouvée survalorisée, donc isolée et tétanisée par
le secret-défense1 », mais qui « s’est aussi trop centrée sur le ter-
rorisme international, lâchant la prise sur l’islam de France et son
financement, pratiquant un renseignement technologique aux dépens
du renseignement humain ». Il ajoutait que, « du fait de cet état
d’esprit très DST, beaucoup de sources humaines ont été perdues ».
Ce policier de la DGSI lançait même, le 10 janvier 2015, une
alerte prémonitoire2 : « Si nous relevons les défaillances de notre
système actuel de sécurité, il faut tout d’abord parler des éléments
extérieurs d’évaluation du risque terroriste, notamment ceux qui sont
recueillis en Irak et en Syrie. Or, aujourd’hui, les pouvoirs publics
font comme si la puissance réelle du soi-disant État islamique [EI]
n’était pas celle que les services de renseignement évaluent à sa
juste mesure. L’EI se prépare constamment à déstabiliser notre pays,
notamment en représailles contre notre soutien aux États-Unis. Le
degré de dangerosité de cette capacité de déstabilisation justifie
le terme de “guerre”. » Il précisait : « Notre analyse est que les
événements de cette semaine peuvent n’être qu’une amorce d’un

1. La fusion entre les Renseignements généraux et la Direction de la


surveillance du territoire, décidée par le nouveau président de la République
Nicolas Sarkozy, est annoncée le 13 septembre 2007 par la ministre de
l’Intérieur Michèle Alliot-Marie. Les textes fondateurs de la DCRI sont
adoptés le 7 avril 2008, avec une date d’application effective au 1er juillet
2008. Bernard Squarcini, alors directeur de la DST, est nommé à la tête
de la nouvelle DCRI.
2. « Les inquiétudes d’un officier du renseignement », propos recueillis
par Antoine Peillon, La Croix (la-croix.com), 10 janvier 2015.

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la destruction du renseignement

processus de déstabilisation de très grande ampleur. Ceux qui sont


passés à l’acte cette semaine n’étaient pas indépendants. L’un de
ces terroristes, Chérif Kouachi, s’est lui-même vanté d’avoir été
financé par le cheikh Anwar al-Awlaki [Al-Qaïda au Yémen] qui
a été tué en septembre 2011 par un drone américain. »
Manifestant froidement sa colère, l’officier poussait encore plus
loin sa mise en cause de la gestion française du renseignement :
« Quant aux aspects internes des failles ou défaillances de notre
renseignement intérieur, je constate que les fonctionnaires de la
DGSI travaillent de 9 heures à 18 heures, alors que les officiers
de police judiciaire travaillent jour et nuit si nécessaire. Ces
mêmes agents passent leur vie dans des bureaux, attendant les
ordres d’une hiérarchie pesante, tandis que les officiers des RG
étaient habitués à travailler librement, sur le terrain, au contact
de sources humaines, encouragés par une hiérarchie pour qu’ils
soient productifs. De proactifs nous sommes devenus passifs. De
plus, depuis quelques années, nous avons trop négligé – c’est un
euphémisme – le renseignement sur le financement du terrorisme,
sans doute parce que notre accès aux bases de données de Tracfin
nous donnait à connaître des faits troublants quant au financement
politique, voire aux affaires de certaines personnalités. Or, les
terroristes du type des frères Kouachi ou de Coulibaly ont vécu,
voyagé et se sont équipés aux frais d’acteurs extérieurs à notre
pays, par l’intermédiaire d’abondements clandestins massifs de la
zakât1, passés en liquide à travers nos frontières. »

Rétention d’informations

Dix mois plus tard, je refaisais la tournée de mes sources poli-


cières et des experts en renseignement. Tous m’ont confirmé que
les défaillances du renseignement intérieur sont d’abord le fruit de
la destruction, en 2008, du maillage territorial assuré par les RG,

1. La zakât ou zakat, l’« aumône légale », est le troisième des piliers


de l’islam.

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lorsque ceux-ci ont été absorbés en partie dans la DCRI. Plusieurs


dizaines d’implantations locales des RG ont alors été fermées. La
culture sécuritaire du contre-espionnage (DST), encouragée par
Nicolas Sarkozy, s’est imposée dans l’ensemble du renseignement
intérieur, au détriment du renseignement ouvert, implanté dans
toutes les strates de la société et dans tous les départements, tel
qu’il était pratiqué par les RG.
Certes, cette faille du renseignement territorial avait été compen-
sée, début 2014, par la création du Service central de renseignement
territorial (SCRT), mais celui-ci manque toujours cruellement de
moyens et subit encore de nombreux obstacles administratifs, dont
la non-coopération quasi systématique de la DGSI. Par exemple,
les policiers du SCRT n’avaient pas, au moment de mon enquête
de janvier 2015, accès au fichier des enquêtes administratives
liées à la sécurité publique (EASP) et ne pouvaient consulter que
partiellement celui du traitement des antécédents judiciaires.
Mais il y a pire. La DGSI, et même le renseignement extérieur,
semblent sourds et aveugles à ce qui se trame au Moyen-Orient
en général – et en Syrie en particulier. Et même impuissants à
exploiter les informations transmises par d’autres centrales. Les
services français avaient pourtant bénéficié, avant les attentats du
vendredi 13 novembre 2015, d’« informations que plusieurs ser-
vices de renseignement arabes ont transmises à leurs homologues
occidentaux », et selon lesquelles « six capitales ont été ciblées en
priorité par l’État islamique : Paris, Londres, Moscou, Le Caire,
Riyad et Beyrouth1 ». Selon ces renseignements, plusieurs « émirs »
étaient chargés de superviser des opérations dans chaque zone
visée et disposaient d’une large autonomie opérationnelle. Ils
ne répondaient qu’à Abou Ali al-Anbari2, le chef du Conseil de
sécurité et de renseignement de l’État islamique.
Selon les mêmes informateurs, Abdelhamid Abaaoud était chargé
d’organiser des attentats terroristes en France, en Espagne et en

1. Intelligence Online, 18 novembre 2015.


2. Son véritable nom est Kazem Rachid al-Jbouri. C’est un ancien officier
des services de sécurité extérieure de Saddam Hussein.

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Italie. Un autre « émir » terroriste, d’origine pakistanaise, serait


chargé de la Grande-Bretagne. Cette stratégie de la terreur aurait été
décidée lors d’une réunion tenue autour d’Abou Bakr al-Baghdadi1,
fin juin 2015, à Mossoul. Dès lors, les opérations terroristes en
Europe devaient être menées par des djihadistes aguerris en Irak ou
en Syrie, placés directement sous les ordres de cadres du Conseil
de sécurité et de renseignement de l’État islamique et non plus
par des groupes spontanés ou autres « loups solitaires », comme
jusqu’en janvier 2015.
De même, le lundi 16 novembre 2015, un responsable gou-
vernemental turc affirmait, on l’a dit, que la police de son pays
avait alerté la police française par deux fois, en décembre 2014
et en juin 2015, à propos d’Ismaël Mostefaï, l’un des terroristes
kamikazes du Bataclan, mais qu’elle n’avait reçu aucun retour.
Pourtant, son cas était particulièrement inquiétant : « Les services
secrets savaient dès 2009 qu’Ismaël Mostefaï, l’un des kamikazes
du Bataclan, s’était radicalisé à Chartres, dans un groupe dirigé
par un vétéran du djihad, cerveau d’un attentat au Maroc en 19942.
Au printemps 2014, la DGSI a perdu la trace de Mostefaï après
l’avoir repéré à Chartres, quelques mois après son probable retour
de Syrie. Il avait franchi la frontière turque le même jour qu’un
autre kamikaze du Bataclan, Samy Amimour3. »
Les services français auraient également reçu des signalements
du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), le ser-
vice algérien, à propos d’Ismaël Mostefaï. Le DRS aurait repéré

1. Successeur, en 2010, d’Hamid Daoud Muhammad Khalil al-Zawi, alias


Abou Omar al-Baghdadi, à la tête de l’État islamique d’Irak. Le 29 juin
2014, il s’est autoproclamé calife de l’État islamique, sous le nom d’Ibra-
him, se présentant ainsi comme le commandeur universel des musulmans.
2. Il s’agit d’Abdelilah Ziyad, islamiste marocain, condamné à huit ans de
prison pour avoir organisé l’attentat contre l’hôtel Atlas Asni de Marrakech
(2 morts), en août 1994. « Le djihad commande de répondre à la violence
par la violence », affirmait-il en 1996, lors de son procès à Paris.
3. Yann Philippin, Marine Turchi et Fabrice Arfi, « Comment la DGSI
a raté Ismaël Mostefaï, l’un des kamikazes du Bataclan », Mediapart,
22 novembre 2015.

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le futur tueur du Bataclan et l’aurait surveillé fin 2014. Le service


algérien avait en effet découvert qu’il était membre d’une cellule
de recrutement de djihadistes pour la Syrie, au nom de laquelle il
aurait été chargé de transporter des messages, de l’argent et des
faux documents. Par ailleurs, le site d’information Mondafrique
évoquait, en novembre 2015, un signalement du DRS à la DGSE,
en octobre. Mais, une fois encore, ces informations n’auraient pas
été sérieusement exploitées.
Enfin, la communication entre les différents services français
de renseignement et de police semble avoir été catastrophique
jusqu’au bout. À l’automne 2015, plusieurs responsables de la lutte
antiterroriste se plaignaient ainsi de la rétention d’informations pra-
tiquée par la DGSI, laquelle avait visiblement le plus grand mal à
partager ses fiches « S » (atteinte à la sûreté de l’État). La DRPP,
la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire, mais aussi
la DNRED et Tracfin s’en plaignaient clairement, surtout depuis
les attentats de janvier 2015. Même la DGSE semblait souffrir de
cette rétention d’informations, alors qu’une cellule de liaison entre
ce service de renseignement extérieur et le renseignement intérieur
était logée au siège de la DGSI, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine).

Et pourtant…

« J’ai acquis la conviction que les hommes de Daech ont l’ambi-


tion et les moyens de nous atteindre beaucoup plus durement en
organisant des actions d’ampleur, incomparables à celles menées
jusqu’ici. Je le dis en tant que technicien : les jours les plus
sombres sont devant nous », prévenait le juge d’instruction Marc
Trévidic, le 30 septembre 2015, dans Paris Match, alors qu’il
quittait le pôle judiciaire antiterroriste, après dix ans d’enquêtes. Le
vendredi 13 novembre 2015, son avertissement devint prédiction.
Et pourtant, surtout depuis les tueries de Mohamed Merah, en
mars 2012, les gouvernements ont multiplié les réformes du dispo-
sitif judiciaire antiterroriste. Pas moins de quatre lois ont été votées
en quatre ans, et les décrets d’application de la plus récente, la loi
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sur le renseignement promulguée le 24 juillet 2015, ont été publiés


à peine plus d’un mois avant les attentats de novembre 2015. En
réponse à la tentative de fusillade du 21 août 2015 dans le Thalys
Amsterdam-Paris1, l’Assemblée nationale devait même commen-
cer, mardi 17 novembre 2015, l’examen d’un nouveau projet de
loi élargissant les pouvoirs de fouille des agents SNCF, RATP et
des policiers dans les transports. Vendredi 13 novembre, Bernard
Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, présentait un plan de lutte
contre les filières d’armement du banditisme et du terrorisme, à
la préfecture des Hauts-de-Seine.
Et pourtant, encore, la loi relative au renseignement promulguée
le 24 juillet 2015 avait considérablement étendu les pouvoirs des
services de renseignement, en légalisant des techniques de surveil-
lance très intrusives, comme la sonorisation de locaux et de domi-
ciles, les IMSI-catchers, ces valises qui imitent le fonctionnement
d’une antenne-relais sur laquelle se connectent donc les téléphones
mobiles proches et qui permettent l’interception de conversations…
Les moyens financiers et en effectifs des services du rensei-
gnement avaient également été renforcés. Transformée en DGSI,
en juin 2014, et placée directement sous la tutelle du ministre
de l’Intérieur, la DCRI s’était vu promettre 432 postes supplé-
mentaires ainsi qu’un budget supplémentaire de fonctionnement
de 12 millions d’euros par an. Le plan antiterroriste annoncé par
le Premier ministre Manuel Valls, en janvier 2015, y ajoutait un
renfort de 1 400 policiers et gendarmes supplémentaires sur trois
ans, dont 1 100 pour le renseignement intérieur…
Et pourtant, enfin, en juillet, le ministre de l’Intérieur Bernard
Cazeneuve avait créé et placé sous son contrôle direct un état-major
opérationnel de prévention du terrorisme (EMOPT) censé coordonner

1. L’attaque projetée par Ayoub el-Khazzani, un islamiste marocain, fut,


on le sait, déjouée par des passagers du train. Le 26 août 2015, l’agresseur
de 26 ans, qui aurait séjourné en Syrie, vécu pendant une année en Espagne,
en 2014, et déménagé en Belgique en 2015, fut mis en examen pour tenta-
tives d’assassinats, association de malfaiteurs et détention d’armes, le tout
en relation avec une entreprise terroriste.

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les différents services et éviter que de nouveaux djihadistes ne passent


entre les mailles du filet du renseignement. L’EMOPT « est chargé de
piloter la totalité du dispositif de détection et de suivi des individus
radicalisés susceptibles de commettre un acte terroriste », soulignait
Bernard Cazeneuve, le 29 octobre 2015, à l’Assemblée nationale.

« Sponsors » de l’État islamique

Dans son entretien avec Frédéric Helbert1, le juge d’instruction


antiterroriste Marc Trévidic insistait : « La menace est à un niveau
maximal, jamais atteint jusqu’alors. D’abord, nous sommes devenus
pour l’État islamique l’ennemi numéro un. La France est la cible
principale d’une armée de terroristes aux moyens illimités. » Or, la
question des « moyens illimités » du terrorisme islamiste est le tabou
par excellence de la communication politique. Un tabou que les vrais
experts du renseignement n’ont parfois plus le cœur de respecter.
Alain Chouet2 a été le chef du service de renseignement de sécurité
de la DGSE, de 2000 à 2002, après avoir été en poste à Beyrouth,
Damas, Rabat, etc. Au lendemain des attentats du 13 novembre
2015, il affirmait ne pas avoir été surpris par ceux-ci : « Cela fait au
moins un an que les spécialistes du renseignement agitent le drapeau
pour prévenir du risque imminent d’attentat. Il faut bien comprendre
que l’État islamique ayant une vraie stratégie pour se développer
sur le terrain en tant qu’État, et commençant à perdre pied quand
ses ressources se tarissent, opère une transition vers le terrorisme
international, comme Al-Qaïda à son époque. Il s’agit pour l’État
islamique de garder sa crédibilité, ses sponsors et ses soutiens3. »
À propos de ces « sponsors » et « soutiens » du terrorisme projeté
par l’État islamique, Alain Chouet ne mâchait pas ses mots : « Oui,

1. Paris Match, 30 septembre 2015.


2. Antoine Peillon, « L’espion qui venait du chaud », La Croix, 7 octobre
2011, p. 24.
3. Michel Deléan, « Un ex-directeur de la DGSE : “On a baissé la garde
sur le renseignement humain” », Mediapart, 20 novembre 2015.

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la destruction du renseignement

il y a les sponsors idéologiques et financiers du terrorisme. Les


pétromonarchies du Golfe, qui essayent par tous les moyens – et
en particulier par la diffusion de l’idéologie salafiste – d’empêcher
la constitution d’un axe chiite du Liban jusqu’à l’Iran, qui ont un
problème de légitimité musulmane, et qui veulent empêcher toute
dérive démocratique. L’Arabie saoudite, par exemple, s’emploie
depuis trente ans à distiller le message salafiste et wahhabite en
Europe, à travers des écoles et des fondations, et le résultat est
là aujourd’hui. » Le propos est on ne peut plus clair et net. J’y
reviendrai précisément un peu plus loin.
Comme pratiquement toutes mes autres sources au sein du
renseignement, l’ex-chef du service de renseignement de sécurité
de la DGSE dénonçait aussi vigoureusement la bureaucratisation
du métier : « À la DGSE, aujourd’hui, il doit y avoir 4 500 à
5 000 personnes, dont 1 000 qui font de l’administratif. Le pro-
blème n’est pas tant les effectifs que la qualité et l’utilisation des
effectifs, comme à la DGSI. J’ajoute qu’à la gendarmerie, il y a
80 000 personnes qui, à une époque, quadrillaient le territoire et
parlaient à tout le monde. On les a reconverties en percepteurs
d’impôts et pères fouettards sur le bord des routes, au lieu de
créer un corps spécifique, une police des routes. Du coup, le
maillage territorial du renseignement et la défense opérationnelle
du territoire ont été affaiblis1. »

Destruction du renseignement financier

Mais ce qui a sans doute été le plus affaibli, pour ne pas dire
tout simplement brisé, c’est le renseignement financier. Le jeudi
26 novembre 2015, Aleph me le dit, une nouvelle fois, crûment :
« Lorsque les RG travaillaient sur le financement du terrorisme,
ses enquêteurs tombaient aussi souvent sur d’autres malversations :
évasion fiscale, financement politique illégal, corruption… Je suis
convaincu que le démembrement et l’absorption des RG par la

1. Ibid.

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DST, lors de la création de la DCRI, en 2008, ont été voulus


par Nicolas Sarkozy et ses généreux amis qui avaient beaucoup
à craindre du renseignement financier. » Résultat : les arcanes du
financement d’un terrorisme toujours très coûteux sont plus obs-
curs et impénétrables que jamais pour le renseignement français.
Aleph confirme ainsi les analyses contenues dans un document
confidentiel d’une rare sévérité, rédigé par un collectif d’officiers
de la DCRI, ce « FBI à la française »1. Rédigé sur 14 pages, en
style parfois télégraphique, ce véritable audit du service de rensei-
gnement, mais aussi de nombreuses autres directions de la police
nationale compétentes en matière de délinquance financière, a été
remis le 16 février 2013 aux parlementaires du groupe de travail
sur les exilés fiscaux, constitué un mois et demi plus tôt. « Avant
la réforme de 2008, les renseignements généraux disposaient d’un
réseau territorial de remontées d’informations économiques et
financières. Leurs services centraux disposaient d’un accès aux
déclarations Tracfin et apportaient des éléments de travail à Tracfin.
Les RG avaient mis en place un maillage au sein des employés
des établissements bancaires pour faire remonter de l’information
financière en amont de Tracfin et recueillir des informations non
filtrées. Lors de la réforme des services de renseignement survenue
en 2008, la recherche du renseignement financier a été centralisée
au sein de la sous-direction en charge de la protection du patrimoine
économique et financier de la DCRI… » Et dès lors, les informations
recueillies sont tombées dans les oubliettes du « secret défense ».
Aussi, la note très précise des officiers de police encourageait
les élus à interroger, si possible dans le cadre d’une commission
d’enquête parlementaire, les anciens et actuels patrons ou res-
ponsables de la DCRI (dont Bernard Squarcini, Gilles Gray, Éric
Bellemin-Comte…), notamment celles et ceux qui étaient et sont
encore chargés du renseignement économique et financier. Les
auteurs du document suggéraient même aux parlementaires des
questions lourdes de sens, révélant, d’une part, la surveillance étroite

1. Publié en exclusivité par La Croix, le 5 avril 2013. Antoine Peillon,


« Un rapport accuse le renseignement intérieur d’entraver la justice ».

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la destruction du renseignement

opérée par la DCRI sur l’organisation de la fraude fiscale interna-


tionale et dénonçant, d’autre part, la non-transmission à la justice
des informations considérables recueillies lors de cette surveillance.
Bernard Squarcini, Gilles Gray, Éric Bellemin-Comte… Dans le
cadre d’une esquisse d’enquête sur la destruction du renseignement
français, quelques questions sur leurs itinéraires professionnels se
posent tout naturellement.

Les hommes du président

Parmi les noms cités dans la note des policiers aux députés, celui
d’Éric Bellemin-Comte retient à nouveau particulièrement l’atten-
tion d’Aleph, car ce haut fonctionnaire de police est toujours, et
depuis juin 2011, « conseiller auprès du coordonnateur national du
renseignement », un poste ultra-sensible créé par Nicolas Sarkozy
en 2008. Un poste installé à l’Élysée. Depuis le 2 septembre 2015,
le coordonnateur est Didier Le Bret, diplomate, ministre plénipoten-
tiaire. Ses adjoints sont un préfet hors cadre et un administrateur
civil hors cadre. Éric Bellemin-Comte, conseiller, est le n° 4 de
ce service présidentiel1. Jusqu’en 2010, le policier était adjoint au
sous-directeur de la protection économique (sous-direction K) de la
DCRI, sous les ordres de Gilles Gray (sous-directeur) et de Bernard
Squarcini (directeur), ce qui trace une carrière très particulière.
En effet, en mars 2012, je révélais le profil excessivement politique
– sarkozyste – de la fameuse sous-direction K de la DCRI2. En
2009, en pleine découverte de l’évasion fiscale organisée à grande
échelle par la banque suisse UBS en France, la sous-direction K
est dirigée par Gilles Gray, un contrôleur général de la police qui

1. Le 3 juin 2013, Éric Bellemin-Comte, jusqu’alors commissaire divi-


sionnaire, mis à disposition des services du Premier ministre pour exercer
les fonctions de conseiller auprès du coordonnateur national du renseigne-
ment à Paris, fut promu contrôleur général des services actifs de la police
nationale, par décret du président de la République.
2. Ces 600 milliards qui manquent à la France, op. cit., p. 48-58.

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ne tarde pas à se rapprocher de l’Élysée. En janvier 2010, Gilles


Gray est nommé adjoint d’Olivier Buquen, délégué interministériel
à l’intelligence économique (DIIE), un proche de Brice Hortefeux.
Le DIIE est alors rattaché en réalité à l’Élysée, où Claude Guéant et
même Nicolas Sarkozy se montrent très intéressés par ses travaux.
En novembre 2009, Gilles Gray est secondé, à la DCRI, par un
très fidèle adjoint, le commissaire divisionnaire Éric Bellemin-
Comte, lequel ne tarde pas non plus à être embauché à la présidence
de la République, où il travaille ensuite dans l’équipe constituée
par Joël Bouchité, alors conseiller pour la sécurité intérieure, en
compagnie d’Ange Mancini, le coordonnateur national du rensei-
gnement (CNR)1, lui-même connu pour appartenir aussi à la très
sarkozyste « maison Guéant ». Gilles Gray et Éric Bellemin-Comte
ont ainsi grimpé ensemble sur le sentier escarpé de « la K », le
cœur de la DCRI, afin d’atteindre les sommets de l’Élysée, sous
la présidence de Nicolas Sarkozy.
Mais il y a plus troublant encore.
Alors que je finissais d’enquêter sur UBS et l’évasion fiscale,
j’appris que le vendredi 2 décembre 2011, « une furia de destruc-
tion de documents et de cédéroms avait saisi les fonctionnaires
de la DCRI, depuis une bonne semaine » et que leurs ordinateurs
tournaient alors en permanence en mode « maintenance », ce qui
signifiait que tous les fichiers sensibles étaient effacés des disques
durs ou des serveurs courants et qu’ils étaient éventuellement
transférés vers un serveur invisible2.
C’est un véritable vent de panique qui soufflait alors dans les
bureaux et les couloirs des quatrième et cinquième étages du 84,
de la rue de Villiers, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), adresse
du siège de la DCRI dirigée par Bernard Squarcini, depuis sa
création en 2008, et employant quelque 3 000 fonctionnaires,
dont plus de 160 commissaires de police, presque tous habilités
« secret défense ».

1. Il restera à l’Élysée, au même poste ultra-sensible, sous la présidence


de François Hollande, jusqu’en juin 2013.
2. Ces 600 milliards qui manquent à la France, op. cit., p. 45-48.

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la destruction du renseignement

Mais, pour quelle raison cette furia et ce vent de panique s’étaient-


ils emparés du saint des saints du renseignement intérieur ?
Une de mes meilleures sources dans l’enquête sur UBS m’expli-
quait, en ce début décembre 2011, que « la destruction de preuves »
avait été « ordonnée par le “patron” » (Bernard Squarcini), car il
y avait « le feu au lac ». Le 10 novembre 2011, une décision du
Conseil constitutionnel1 avait en effet fixé au 1er décembre suivant
l’application d’une limitation importante du « secret défense »,
lequel couvrait extraordinairement, depuis une loi du 29 juillet
2009, les locaux de la présidence de la République, de grands
ministères (Défense, Affaires étrangères, Intérieur) et… des ser-
vices secrets. Les neuf Sages avaient ainsi ouvert les portes, entre
autres, de la DCRI, aux juges d’instruction Roger Le Loire et
Renaud Van Ruymbeke, qui étaient saisis du volet financier de
l’attentat de Karachi2.

Karachi, l’inavouable secret

En octobre 2013, le nom d’Éric Bellemin-Comte resurgissait,


précisément dans le cadre de l’instruction judiciaire sur l’affaire
Karachi. Ancien commissaire de la DST (1991-2008)3, il aurait
été très tôt destinataire de notes de renseignement expliquant
l’attentat de Karachi par des désordres internationaux générés par

1. Décision n° 2011-192 QPC du 10 novembre 2011. Le Conseil consti-


tutionnel avait été saisi le 6 septembre précédent par la Cour de cassation
au nom des familles des victimes de l’attentat de Karachi.
2. Le 8 mai 2002, un attentat-suicide tua 14 personnes, dont 11 employés
français de la Direction des constructions navales (DCN), à Karachi. Jusqu’en
juin 2009, l’attentat fut attribué à Al-Qaïda, notamment par l’ex-juge Bru-
guière chargé de l’enquête de 2002 à 2007. Depuis, les juges du pôle anti-
terroriste du tribunal de grande instance de Paris, Marc Trévidic et Yves
Jannier, privilégient l’hypothèse de représailles à l’encontre de la France,
pour des motifs financiers.
3. Entré à la DST en octobre 1991, il y avait pris la tête de la division
B3, chargée notamment de surveiller les sociétés d’intelligence économique,
en septembre 2001.

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le financement occulte de la campagne présidentielle d’Édouard


Balladur1.
Lundi 7 octobre 2013, le juge antiterroriste Marc Trévidic2 avait
procédé à une audition importante. Devant le magistrat, le journa-
liste Guillaume Dasquié3 affirmait en effet qu’Éric Bellemin-Comte
aurait été tenu au courant très tôt de l’hypothèse selon laquelle
l’attentat du 8 mai 2002 serait lié à l’arrêt du versement, par la
France, de commissions promises en marge des grands contrats
d’armement signés avec le Pakistan (Agosta) et l’Arabie saoudite
(Sawari II, contrat de 3 milliards d’euros). L’un des informateurs du
commissaire de la DST, Gérard Willing, chef d’une entreprise de
renseignement privé (Ciex), excellent connaisseur du Moyen-Orient,
entretenait d’excellentes relations avec la famille royale saoudienne.
En fait, dès 1994, Gérard Willing alertait par écrit ses interlocu-
teurs de « l’arrivée inopinée » du réseau d’intermédiaires de Ziad
Takieddine, dit « réseau K », dans les négociations des contrats
Agosta et Sawari II, liés, affirmait-il, à un système de financement
secret du Parti républicain et de la future campagne présidentielle
d’Édouard Balladur par un jeu de rétro-commissions. Pis, au len-
demain de l’attentat de Karachi, le même informateur expliquait
dans une nouvelle note datée du 13 mai 2002 que l’attentat meur-
trier pourrait avoir été organisé du fait de l’arrêt du versement de
commissions à certains intermédiaires, arrêt décidé par Jacques
Chirac peu après son accession à l’Élysée. Or, Gérard Willing

1. Élisabeth Fleury, « Karachi : un conseiller à l’Élysée au cœur des


interrogations », Le Parisien, 13 octobre 2013.
2. Le juge Marc Trévidic fut chargé de l’enquête, depuis 2007, jusqu’à
son départ contraint du pôle antiterroriste en août 2015. Deux proches
de Nicolas Sarkozy, Nicolas Bazire (ex-directeur de campagne électorale
d’Édouard Balladur en 1995) et Thierry Gaubert, ont été mis en examen dans
ce volet politico-financier de l’affaire Karachi, ainsi que l’ancien ministre
UMP Renaud Donnedieu de Vabres et Ziad Takieddine, intermédiaire dans
les ventes d’armes, proche de Jean-François Copé et de Brice Hortefeux.
3. Journaliste d’investigation hors pair, auteur, entre autres, de Secrètes
Affaires, Flammarion, 1999, de Ben Laden. La vérité interdite, Denoël, 2001
(nouv. éd. en coll. « Folio documents », 2002), et de Al-Qaïda vaincra,
Flammarion/Privé, 2005.

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la destruction du renseignement

aurait remis ces notes à la DST, où Éric Bellemin-Comte était


responsable du suivi de l’informateur.
À partir de 2013, la question de savoir ce que sont devenues
ces notes de renseignement a obsédé le juge Trévidic. Mais le
« secret défense » systématiquement opposé au magistrat l’a tou-
jours empêché d’avancer de façon décisive dans son instruction
judiciaire. Pourtant, en novembre 2015, de nouveaux témoignages
ont confirmé le rôle central joué par Éric Bellemin-Comte dans
ce dossier stratégique. Apparaissant sous son seul pseudonyme,
« Verger », un ancien agent de la DST a ainsi été entendu et son
témoignage, consulté par Le Monde et France Inter1, a été déclassifié
par le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, le 23 octobre
2015. Cette déposition confirme les informations dissimulées si
longtemps par les responsables du renseignement : la DST, chargée
en 2002 de l’enquête sur l’attentat, avait travaillé dès les années
1990 sur un certain Ali ben Moussalem, aujourd’hui considéré
comme un personnage clé de l’affaire, mais sur lequel la DGSI,
affirme ne retrouver aucune trace dans ses archives…
En réalité, ce cheikh saoudien était à la tête d’un réseau d’inter-
médiaires – dont faisait partie Ziad Takieddine – mobilisé par le
gouvernement Balladur à l’occasion de la réalisation de plusieurs
marchés d’armement en 1994 : la vente des sous-marins français
Agosta au Pakistan et des frégates Sawari II à l’Arabie saoudite.
Il est la clé de voûte de l’hypothèse selon laquelle l’attentat de
Karachi aurait été commis en rétorsion à l’interruption du paiement
des commissions prévues par ces contrats. Un certain Ali ben
Moussalem, décédé en 2004, en Suisse, dans des conditions qui
demeurent obscures, avait été lésé de quelque 120 millions d’euros
du fait de cette interruption du versement des commissions. Ses
relations étroites avec les services secrets pakistanais et le terro-
risme islamique laissent à penser que c’est lui qui fut probablement

1. Soren Seelow, « Attentat de Karachi : le témoignage qui révèle les


mensonges de la DST », Le Monde (lemonde.fr), 13 novembre 2014, et
Benoît Collombat, « Ali ben Moussalem : le fantôme de l’affaire Karachi »,
France Inter, 14 novembre 2014.

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le commanditaire de l’attentat de mai 2002. Ali ben Moussalem


était, par ailleurs, un homme d’affaires fortuné, propriétaire de
palaces à Londres et à Paris, mais également un représentant offi-
ciel du royaume saoudien, titulaire d’un passeport diplomatique.
Homme clé des contrats d’armement au Moyen-Orient, il était
considéré comme proche des réseaux djihadistes et d’Al-Qaïda,
lié pour certaines affaires à l’un des frères d’Oussama ben Laden.
Quoi qu’il en soit, le témoignage de « Verger » confirme que
le renseignement intérieur a surveillé les transactions entre Ben
Moussalem et certains membres du gouvernement Balladur, dans
les années 1990. Or, aucune trace de cette surveillance n’a été
retrouvée dans les archives de la DGSI… Pourtant, un document
versé au dossier judiciaire prétend détailler de multiples rencontres
entre Ben Moussalem, Édouard Balladur lui-même et ses soutiens,
entre 1993 et 1995. Gérard Willing, l’« honorable correspondant »
de la DST, avait affirmé lui aussi, dans le bureau du juge Trévidic,
le 28 janvier 2013, avoir enquêté sur Ben Moussalem dès 1994 et
en avoir rendu compte à « Verger », son officier traitant. Il pré-
cisait même avoir transmis une note de renseignement évoquant
la piste politico-financière, cinq jours seulement après l’attentat…
Jusqu’à aujourd’hui, Éric Bellemin-Comte continue d’affirmer
que, « de mémoire », aucun travail n’a été effectué sur Ben Mous-
salem par son service…
Après le 11 septembre 2001, Ben Moussalem est visé par l’admi-
nistration américaine, qui le soupçonne de financer des réseaux
djihadistes et Al-Qaïda1, en compagnie de l’homme d’affaires et
financier égyptien Youssef Moustafa Nada, qui dirigeait la banque
islamique Al-Taqwa de Lugano (canton du Tessin, Suisse) depuis
sa création, en 1988, et qui était l’un des plus hauts responsables
de la branche internationale des Frères musulmans2.
Comme presque toujours, la clé de décryptage complet de ces
« blocages » qui paralysent le renseignement, et surtout la justice,

1. Mémoire du Trésor américain, daté du 4 janvier 2002, signé George


B. Wolfe.
2. Voir le chapitre 4 de ce livre.

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la destruction du renseignement

dans la lutte antiterroriste, se trouve donc probablement en Suisse


et à Washington. Mais, à ce jour, elle est demeurée introuvable.
Elle permettrait sans doute de comprendre comment le financement
du terrorisme international passait (passe toujours ?) par les grands
contrats d’armement, les commissions pharaoniques perçues par de
douteux intermédiaires finissant, pour une grande part, en liquide,
dans les poches de certains chefs djihadistes comme Oussama
ben Laden. Mais aussi de comprendre comment le financement
politique illégal passait (passe encore ?) par les grands contrats
d’armement, les rétro-commissions reversées par les mêmes dou-
teux intermédiaires finissant, en liquide toujours, dans les coffres
de certains partis…
Devant le juge Trévidic, l’ex-honorable correspondant de la DST
Gérard Willing a raconté avoir évoqué le « cas » Ben Moussalem
à l’occasion d’un déjeuner, en 2004, à Paris, avec Éric Bellemin-
Comte : « Nous avons abordé le cas Ben Moussalem. Je m’étais
souvent posé la question de savoir comment il avait pu être
commandeur de la Légion d’honneur. Je me souviens qu’au sujet
d’Ali ben Moussalem, Éric Bellemin-Comte m’a dit : “Vous allez
arrêter de nous emmerder avec vos bâtons merdeux !”1. »

Big business sécuritaire

Parmi les autres noms cités par la note des policiers aux députés,
note dont j’avais révélé le contenu dans La Croix, celui de Bernard
Squarcini2 symbolise, pour Aleph, le mélange des genres, depuis

1. Révélations de Benoît Collombat, dans « Ali ben Moussalem : le


fantôme de l’affaire Karachi », art. cit.
2. Haut fonctionnaire de police, ancien commissaire et préfet, il est
directeur de la DST, puis directeur central de la DCRI, le renseignement
intérieur, du 2 juillet 2008 au 30 mai 2012. En février 2013, il crée sa
société de renseignement privé, Kyrnos Conseil (du nom grec de la Corse)
et intègre, en juin 2013, le cabinet d’intelligence économique américain
Arcanum, leader mondial de l’espionnage industriel, qui a des bureaux à
Washington, Londres, Tel-Aviv, Dubaï, Zurich, New York et Hong Kong.

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2008 surtout, entre la police de renseignement et l’affairisme, un


mélange qui fut et reste particulièrement préjudiciable à la défense
sans entraves de la sécurité publique. « Cette dérive a malheureu-
sement entraîné beaucoup d’autres cadres de la police », regrette
le spécialiste, qui relève que, au cours du premier semestre 2013,
trois hauts fonctionnaires corses du renseignement et de la police,
« choyés sous Nicolas Sarkozy », ont rejoint le secteur privé de
la sécurité des groupes et patrons du CAC 40. Tous trois sont
membres d’un même cercle corse qui se réunit chaque mois.
Ainsi, Ange Mancini, jusqu’alors coordinateur du renseignement
à l’Élysée, a pris sa retraite en juin 2013, mais est aussitôt devenu
conseiller pour les questions de sécurité de Vincent Bolloré, pré-
sident du groupe qui porte son nom1. Avant lui, une vingtaine de
hauts fonctionnaires de police d’origine corse étaient déjà passés
des services de l’État à la sécurité privée. Ensemble ils consti-
tuaient un « club des Corses », qui se réunissait une fois par mois,
pour dîner, tout au long de la présidence de Nicolas Sarkozy, et
qui continue de se rassembler régulièrement. Parmi eux : Ber-
nard Squarcini, bien sûr, mais aussi Jean-Louis Fiamenghi, qui a
commandé le RAID (de 2004 à 2007), comme son créateur Ange

Le 17 octobre 2011, alors qu’il est toujours patron de la DCRI, Bernard


Squarcini est mis en examen par la juge Sylvia Zimmermann pour « atteinte
au secret des correspondances », « collecte illicite de données » et « recel
du secret professionnel » (surveillance électronique de journalistes du quoti-
dien Le Monde). En juin 2013, il est renvoyé en correctionnelle. Le 8 avril
2014, il est condamné à 8 000 euros d’amende pour « collecte de données
à caractère personnel par un moyen frauduleux, déloyal ou illicite » et ne
fait pas appel du jugement. Le commissaire Paul-Antoine Tomi, demi-frère
de Michel Tomi (le « parrain des parrains », selon Le Monde du 28 mars
2014), a été recruté et employé à la toute-puissante DCRI par son direc-
teur, Bernard Squarcini (2008-2012). Cf. Olivia Recasens, Didier Hassoux,
Christophe Labbé, L’Espion du président. Au cœur de la police politique
de Sarkozy, Robert Laffont, 2012, p. 239 et 240.
1. En 2013, le groupe Bolloré réalisait 10,8 milliards d’euros de chiffre
d’affaires et employait 55 000 personnes dans le monde. Il opère dans le
transport, la logistique, la distribution d’énergie, le papier, l’automobile, la
communication et la publicité, les médias et les télécommunications.

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Mancini (1985 à 1990), avant d’assurer, depuis octobre 2012, la


direction de la sécurité de Veolia.
Pionnier de la conversion dans le privé et, lui aussi, pilier du
« club des Corses », l’ex-commissaire divisionnaire Charles Pelle-
grini dirigea l’Office central pour la répression du banditisme
(OCRB), en 1981 et 1982. Dès 1990, il fondait sa société de
sécurité et d’intelligence économique, CP Conseils, laquelle s’est
beaucoup développée dans la sécurité aérienne. En 2013, il devient
le conseiller d’un autre fidèle des dîners corses, Pierre-Antoine
Lorenzi, qui travaillait à la direction de la stratégie de la DGSE
avant de fonder en 2007 sa propre société de sécurité, Amarante
International1, laquelle a connu un développement fulgurant2.
Selon la lettre numérique confidentielle « Intelligence online » du
12 juin 2013, tous ces anciens hauts fonctionnaires d’origine corse
« travaillent peu ou prou pour les mêmes clients ». Elle précise :
« Ainsi, LVMH compte parmi ses consultants Charles Pellegrini
et Bernard Squarcini, et fait protéger sa direction par Management
& Private Protection, la société de Jean-François Rosso, neveu de
Charles Pellegrini. » Ces affaires intelligemment partagées sont
visiblement portées par une croissance mondiale exponentielle du
secteur très peu contrôlé de la sécurité et du renseignement privés3.

1. Pierre-Antoine Lorenzi est réputé proche d’Arnaud Montebourg, de


Manuel Valls et de Cédric Lewandowski, directeur de cabinet du ministre
de la Défense Jean-Yves Le Drian. Ainsi que de Bernard Squarcini.
2. Lire Vincent Lamigeon, « Pourquoi ce Français est la bête noire
de la DGSE », Challenges, 4 février 2014. En octobre 2015, les parts de
Pierre-Antoine Lorenzi dans Amarante (44 % du capital) ont été cédées au
groupe SERIS qui se définit dès lors comme « leader français sur le marché
mondial de la sécurité ».
3. Cf. Marina Robin, Bénédicte Mordier, division Services, INSEE : « La
sécurité, un secteur en pleine expansion » (INSEE Première, n° 1432, jan-
vier 2013). On y lit : « Depuis la fin des années 1990, le secteur des enquêtes
et de la sécurité est en forte croissance, du fait notamment du dynamisme de
grands groupes. De 1998 à 2010, le chiffre d’affaires du secteur progresse
fortement : + 5,5 % par an en volume, contre + 3,4 % pour l’ensemble des
services marchands, et atteint près de 8 milliards d’euros en 2010. Même la
crise de 2009 a peu ralenti l’activité. » L’instauration, en décembre 2011, du

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Ainsi, fin octobre 2015, l’ex-patron de la DCRI Bernard Squarcini


créait une nouvelle société de conseil d’affaires, Trama Conseil,
qui vient s’ajouter à Kyrnos Conseil, alors qu’il dirige également
la branche européenne d’Arcanum Global, une tentaculaire et très
conservatrice société internationale de renseignement stratégique et
de sécurité1, agence dont la puissance est telle que l’on s’étonne
qu’elle n’ait pas su avertir à temps son associé parisien, à l’automne
2015, de la préparation d’attentats d’une ampleur inédite.
En 2007, dans La Stratégie du choc, une enquête phénoménale,
la journaliste canadienne Naomi Klein affirmait que, depuis 2001,
l’émergence spectaculaire de l’industrie de la sécurité intérieure
était un effet des attentats du 11 Septembre, et même un effet
« attendu » par le « capitalisme du désastre » : « Quand arrive le
désastre tant attendu, ils savent que leur heure est enfin venue.
Pendant trois décennies, [Milton] Friedman et ses disciples exploi-

Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS), entré en vigueur


le 1er janvier 2012, illustre la place significative acquise par le secteur :
cette instance, placée sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, est présidée
par Alain Bauer. À noter encore qu’avec près de 64 milliards de dollars de
chiffre d’affaires annuel, le marché de la sécurité privée américain est l’un
des plus importants au monde. Avec une croissance de près de 5 % par an
dans les prochaines années, ce marché devrait approcher les 64 milliards
de dollars de chiffre d’affaires en 2016.
1. Son siège social est à Zurich. Cette multinationale de l’espionnage
privé est une filiale du groupe d’investissement américain RJI Capital
Holding, fondé par Ron Wahib, un Américain originaire du Bangladesh.
Elle emploie, entre autres, l’ancien chef du Mossad Meir Dagan et l’ancien
général américain Joseph B. DiBartolomeo, spécialiste de très haut niveau
des « opérations spéciales » qu’Arcanum présente ainsi : « Vice-président
des opérations spéciales et de la guerre irrégulière à Arcanum. Dans ce rôle,
il conseille les clients d’Arcanum sur les questions stratégiques, y compris
sur les questions liées à la lutte contre le terrorisme et contre les insurrec-
tions, à la sécurité militaire, à la planification et au développement militaire,
au développement de la doctrine militaire, à la formation aux opérations
spéciales, à la sécurité des frontières. La richesse des connaissances et de
l’expérience qu’il apporte à ce poste provient de sa carrière distinguée dans
l’armée. Avant de se joindre à Arcanum, il a servi comme commandant en
chef adjoint des forces spéciales de l’armée américaine. »

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la destruction du renseignement

tèrent de façon méthodique les chocs subis par d’autres pays. À


partir de la chute des tours jumelles, l’idéologie née dans certaines
universités américaines et nourrie par les grandes institutions de
Washington eut enfin l’occasion de rentrer au bercail. L’admi-
nistration Bush profita de la peur suscitée par les attentats non
seulement pour lancer sans délai la “guerre contre le terrorisme”,
mais aussi pour faire de cette dernière une entreprise presque
entièrement à but lucratif, une nouvelle industrie florissante qui
insuffla un dynamisme renouvelé à une économie chancelante.
C’est ce qu’il convient d’appeler le “complexe du capitalisme du
désastre”, entité tentaculaire beaucoup plus vaste que le complexe
militaro-industriel contre lequel Dwight Eisenhower avait mis les
Américains en garde à la fin de sa présidence1… »

Barbouzeries actuelles

Est-ce la puissance de ses nouvelles bases arrière privées et


internationales qui encouragèrent Bernard Squarcini à commenter
les attentats du vendredi 13 novembre, dans le journal d’extrême
droite Valeurs actuelles2 ? « Conscients de ces erreurs politiques
et diplomatiques [de François Hollande et de Manuel Valls], les
islamistes de Daech ont commis un attentat remarquable » [sic],
n’hésite-t-il pas à dire, après avoir affirmé que Manuel Valls, alors
ministre de l’Intérieur, avait refusé de recevoir, par son intermé-
diaire, « la liste de Français combattant en Syrie » établie par les
services de Bachar el-Assad.
Pour mémoire, le 3 février 2015, Yves de Kerdrel, directeur
de Valeurs actuelles, a été condamné à 2 000 € d’amendes pour
provocation à la haine raciale, à la suite d’une plainte déposée par
plusieurs associations en raison de la reproduction, en couverture

1. Naomi Klein, La Stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du


désastre, Actes Sud, 2008 (titre original : The Shock Doctrine. The Rise of
Disaster Capitalism), p. 23.
2. Valeurs actuelles, n° 4121, 19-25 novembre 2015, p. 43 et 44.

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r é s i s ta n c e !

du même numéro du 22 décembre 2013 de l’hebdomadaire, d’une


Marianne voilée rehaussée du titre : « Naturalisés. L’invasion
qu’on cache ». Et, le 5 mars 2015, le même directeur de Valeurs
actuelles a été condamné à 3 000 € d’amendes pour provocation
à la discrimination, à la haine et à la violence envers les Roms
et diffamation, à la suite de la publication, le 22 août 2013, d’un
dossier intitulé « Roms : l’overdose ». Yves de Kerdrel et la société
Valmonde, éditrice du magazine, ont également été condamnés
à verser solidairement 2 000 euros de dommages et intérêts à
la Licra et 1 000 euros à l’association La Voix des Roms. Ces
condamnations ont été confirmées, sur le fond, en appel.
Enfin, le magazine a été impliqué dans une opération peu relui-
sante et parfaitement significative. En octobre 2014, il publiait un
article qui détaillait les rendez-vous professionnels de deux journa-
listes du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme. La direction
du quotidien annonçait aussitôt qu’elle allait demander l’ouverture
d’une « enquête pour espionnage et déposer une plainte pour dif-
famation et injure », tandis que les rédactions de quatorze grands
médias français publiaient un communiqué commun dénonçant
une « atteinte grave au secret des sources ». L’auteur de l’article
de Valeurs actuelles n’était autre que Louis de Raguenel, militant
UMP, ancien responsable de la communication numérique de Claude
Guéant au ministère de l’Intérieur en 2011 et 2012, ancien du
groupe « nouvelles technologies et veille » au cabinet du directeur
général de la police nationale de 2012 jusqu’à mars 2013. C’est
également Louis de Raguenel qui fut l’intervieweur de Bernard
Squarcini dans le fameux entretien publié par l’hebdomadaire à
la suite des attentats du 13 novembre 20151.

1. Bernard Squarcini : « Nous sommes entrés dans la terreur de masse »,


Valeurs actuelles, n° 4121, 19-25 novembre 2015, p. 43 et 44.

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III
L’hydre des Frères musulmans

Je crois que le musulman a le devoir de faire


revivre l’Islam par la renaissance de ses différents
peuples, par le retour de sa législation propre, et
que la bannière de l’Islam doit couvrir le genre
humain et que chaque musulman a pour mission
d’éduquer le monde selon les principes de l’Islam.
Et je promets de combattre pour accomplir cette
PLVVLRQ WDQW TXH MH YLYUDL HW GH VDFUL¿HU SRXU
cela tout ce que je possède.
Hassan al-Banna1.

Les arcanes du financement d’un terrorisme très coûteux sont


plus obscurs et impénétrables que jamais pour le renseignement
français, m’affirmait Aleph, fin novembre 2015. Et pourtant, en
matière de terrorisme et plus largement de djihad, l’argent demeure
le nerf de la guerre. Ce qui suit devrait le démontrer clairement
et aviver la question de savoir pourquoi rien n’est réellement
entrepris, depuis au moins vingt ans, pour tarir définitivement le
financement de l’islamisme dans notre pays.
C’est un double document accablant que j’ai pu consulter,
copier et analyser avec l’aide d’Aleph et d’autres officiers du
renseignement. Et, bien entendu, ces cinq pages sont certaine-
ment aujourd’hui classées « secret défense », puisqu’elles sont

1. « Credo des Frères musulmans », entre 1930 et 1932, entériné par


le IIIe Congrès des Frères musulmans, en mars 1935. Cf. Olivier Carré et
Michel Seurat, Les Frères musulmans (1928-1982), L’Harmattan, 2002, p. 26.

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r é s i s ta n c e !

sans doute archivées par la DGSI. Il s’agit d’un de ces fameux


« blancs » des Renseignements généraux, daté du jeudi 13 sep-
tembre 2007, comportant à la fois une « fiche RG » très factuelle
et une analyse synthétique de deux pages, le tout étant accompagné
d’un tableau de transferts de fonds sur un compte de la banque
suisse UBS. Le contenu de l’ensemble révèle l’investissement
financier clandestin, illégal et néanmoins considérable de l’émirat
du Koweït, du Qatar et de l’organisation internationale des Frères
musulmans en vue du développement de l’Institut européen des
sciences humaines (IESH)1. Il démontre aussi que l’État français
ne pouvait ignorer l’existence de ce financement clandestin du
principal établissement de formation des imams dans notre pays
par un « commanditaire étranger ».

« Fruit d’une collecte dans un pays du Golfe »

Le principal protagoniste du double document de renseignement


est un certain Mohamed Karmous, « ressortissant français installé
au Locle (Suisse)2, [qui] a été contrôlé par les Douanes et trouvé
porteur de 50 000 euros ». Le résumé de la « fiche RG » précise :
« L’intéressé est un militant islamiste, trésorier de l’Institut euro-
péen de sciences humaines de Saint-Léger-de-Fougeret (58). » Et

1. L’IESH est un établissement d’enseignement supérieur privé de théologie


musulmane et de langue arabe. Il forme des imams dans deux établissements,
en France : l’IESH Château-Chinon, installé depuis 1990 dans la commune
de Saint-Léger-de-Fougeret (Nièvre), qui ambitionne d’accueillir quelque
450 étudiants venus de toute l’Europe (France, Allemagne et Belgique pour
l’essentiel) ; l’IESH Paris, fondé en 1999 et localisé à Saint-Denis, qui
forme quelque 1 700 étudiants chaque année. En 2010, ces établissements
et deux de leurs homologues britanniques se sont fédérés dans l’Union
des instituts européens des sciences humaines et islamiques, laquelle serait
présidée par Mohamed Karmous, dont le nom n’est pourtant pas mentionné
dans l’annonce de création de l’association publiée dans Le Journal officiel
du 10 juillet 2010.
2. Plus précisément dans le canton de Neuchâtel, en bordure de la fron-
tière avec la France (Doubs).

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

voici maintenant le récit du contrôle douanier, qui avait intéressé


au plus haut point les RG : « Le 30 avril 2007, le service des
douanes françaises a procédé à un contrôle sur la ligne TGV Zurich-
Paris. Cette opération a abouti à l’interpellation de M. Karmous
Mohamed (connu au FRG, inconnu au STIC)1, trouvé porteur
de la somme de 50 000 euros en liquide. Interrogé au poste de
Pontarlier (Doubs), M. Karmous a […] indiqué spontanément que
la somme de 50 000 euros lui avait été remise par un dénommé
Ahmed Alhmfi [sic] à Genève2. Ce dernier, professeur qatari,
lui aurait remis cette somme, fruit d’une collecte dans un pays
du Golfe, au profit de l’Institut européen des sciences humaines,
association installée dans la Nièvre et dont M. Karmous est le
trésorier depuis une dizaine d’années. » Voici pour les faits initiaux
qui montrent aussi à quel point le « passeur » d’argent liquide,
soupçonné d’« un éventuel blanchiment ou délit pénal », paraît
assuré d’une impunité garantie par sa mention « spontanée » des
noms d’Ahmad al-Hammadi et de Zuhaïr Mahmood (président de
l’IESH), mais aussi, on le verra, de Tariq Ramadan.
La suite de la « fiche RG » ouvre des perspectives plus intéres-
santes quant aux motifs du financement clandestin en (petite) partie
dévoilé. Tout d’abord, Mohamed Karmous déclare qu’il « entendait
remettre cette somme à son président, M. Zuhaïr Mahmood »3,
lequel ne pouvait alors feindre d’ignorer la nature illicite de ce
transfert. Or, Zuhaïr Mahmood est une personnalité remarquable.

1. FRG : Fichier des renseignements généraux (280 000 fiches en 2006).


STIC : Système de traitement des infractions constatées, à propos duquel
la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme,
le 18 septembre 2014.
2. Il s’agit sans doute d’Ahmad al-Hammadi, dont le « blanc » des RG
précise qu’il est « né le 01.01.1956, de nationalité qatarienne, ayant le statut
diplomatique de directeur des affaires légales auprès de l’ambassade du
Qatar […] à Paris ». Lire les pages suivantes, où il est à nouveau question
de sa participation à un financement autrement plus important de l’IESH.
3. La « note RG » précise : « Né le 01.07.1952 à Mossoul (Irak), demeure
[…] à Nevers (58) et par ailleurs membre du Conseil régional du culte
musulman (CRCM) de Bourgogne. »

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r é s i s ta n c e !

Il est très officiellement cofondateur de l’Union des organisations


islamiques de France (UOIF)1 et fondateur de l’IESH de Château-
Chinon. De même, sa biographie signale qu’il a suivi « une for-
mation scientifique nucléaire en Irak » et que Saddam Hussein l’a
envoyé en France, dans les années 1980, en vertu d’un accord de
coopération entre la France et l’Irak.

« Porteur d’une somme de 500 000 euros »

La lecture de l’analyse synthétique à laquelle ont procédé les RG,


en date du 13 septembre 2007, porte un éclairage beaucoup plus précis
sur l’importance des activités institutionnelles de Zuhaïr Mahmood.
Le document, titré « Pourquoi ce regain d’intérêt du Qatar dans les
affaires religieuses de la France ? », se penche sur « le week-end du
25 et 26 août 2007 [qui] restera mémorable pour l’IESH de Saint-
Léger-du-Fougeret (58), [et qui] a commémoré la sortie de la dixième
promotion d’étudiants ». En effet, à cette occasion, « de nombreuses
personnalités religieuses étrangères se sont déplacées ». Cependant,
« le grand âge du cheikh égyptien Youssouf Al Quardawi (81 ans)
ne lui permet plus de voyager comme dans le passé ».
Malgré tout, « ce haut dignitaire des Frères musulmans (Youssouf
Al Quardawi, ou Yûsuf Al-Qaradâwî, ou Youssef al-Qaradawi,
ou Youssef al-Qardaoui), installé au Qatar, théologien qui gère

1. Membre du Conseil français du culte musulman (CFCM), depuis les


élections de 2003, l’UOIF détient une vice-présidence et la présidence de
onze des vingt-cinq conseils régionaux du culte musulman (CRCM). Si l’on
en croit Ahmed Jaballah lui-même, cofondateur de l’UOIF, qui siège toujours
dans l’appareil directeur : « L’UOIF est une fusée à deux étages. Le premier
étage est démocratique, le second mettra en orbite une société islamique. »
(« La face cachée de l’UOIF », L’Express, 2 mai 2005). Comme toutes les
structures liées aux Frères musulmans, elle est inscrite en novembre 2014
sur la liste des groupes terroristes publiée par les Émirats arabes unis avec
81 autres organisations dans le monde entier, dont plusieurs sont (légalement)
actives au sein de l’Union européenne. Lire Fiammetta Venner, OPA sur
l’islam de France. Les ambitions de l’UOIF, Calmann-Lévy, 2005.

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

d’importants capitaux monétaires issus de la zakât collectée dans


divers pays du Moyen-Orient, s’est fait représenter par le docteur
Ahmed Al Hammadi, ressortissant qatari, professeur en théologie
et membre de l’organisation caritative Qatar Charity1. C’est à ce
titre que, devant une assemblée de 400 personnes, il a invité les
représentants religieux à persévérer dans leur engagement à pour-
suivre le développement d’un djihad religieux en Europe. Afin
d’atteindre ces orientations, cet éminent émissaire était porteur d’une
somme de 500 000 euros qu’il aurait remise à Zuhaïr Mahmood,
directeur de l’IESH ». À noter aussi que « la venue en France de
l’émissaire du cheikh Youssouf Al Quardawi ne s’est pas limitée
à cet important événement [la visite bourguignonne], le docteur
Ahmed Al Hammadi [ayant] effectué une tournée nationale pour
se rendre dans différentes villes dont Amiens (80), Marseille (13),
Nancy (54), Grenoble (38) et Besançon (25) »…

Qatar Charity & Co

Pour les officiers des RG, auteurs du « blanc » du 13 septembre


2007, le rôle d’Ahmad al-Hammadi comme pourvoyeur financier
essentiel de l’IESH ne fait aucun doute. Le contrôle des douaniers,
en date du 30 avril 2007, dans le TGV Zurich-Paris, et la saisie
de 50 000 euros en liquide sur Mohamed Karmous « corrobore le
fonctionnement de l’IESH avec des fonds en espèces, remis par le
même commanditaire étranger ». Un « commanditaire étranger »
dont les attaches islamistes, soulignées par sa proximité avec le
haut dignitaire des Frères musulmans Youssef al-Qaradawi et par
son appartenance à l’ONG Qatar Charity, peuvent faire craindre
des visées djihadistes dissimulées.
Les chercheurs Daveed Gartenstein-Ross et Aaron Y. Zelin,
membres du think tank américain « Washington Institute for Near
East Policy », ont en effet cité, en février 2013, Qatar Charity parmi

1. Qatar Charity est souvent accusée de soutenir le terrorisme. On y


reviendra.

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r é s i s ta n c e !

les organisations caritatives qui financent les mouvements islamistes


sous couvert d’aide humanitaire1. Selon eux, Qatar Charity aurait
apporté une aide financière aux groupes djihadistes du Sahel : le
Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), Ansar
Dine, mais aussi Aqmi et le Mujao… Ils affirment aussi que le
Front islamique syrien, un groupe réunissant six organisations dji-
hadistes, a bénéficié de financements et de dons en matériels de
la part de Qatar Charity. Selon le gouvernement américain, Qatar
Charity aurait même été citée par Oussama ben Laden, en 1993, en
tant qu’organe de financement des opérations d’Al-Qaïda au niveau
international2. À l’occasion d’un témoignage déposé auprès de la
justice américaine (février 2001), Jamal Ahmed al-Fadl, ancien
membre d’Al-Qaïda et de la Qatar Charitable Society (qui est
devenue Qatar Charity), a d’ailleurs révélé que le président de la
Qatar Charitable Society, Abdullah Mohamed Yusef, était membre
d’Al-Qaïda et du groupe islamiste soudanais National Islamic Front,
lequel avait accueilli Oussama ben Laden dans les années 1990…
Un document issu du ministère de la Justice américaine explique,
par ailleurs, que « les fonds destinés aux opérations d’Al-Qaïda
étaient listés dans les comptes des organismes de bienfaisance comme
des dépenses pour la construction de mosquées ou d’écoles, ou
bien pour nourrir les personnes dans le besoin3 ». En février 2015,
Yahia Sadam, un responsable de l’aide humanitaire du mouvement
de libération soudanais, Minni Minnawi, a accusé le Qatar d’avoir
soutenu les troupes gouvernementales soudanaises dans leurs actions
de répression de la population civile et de blanchir les fonds issus de
l’industrie pétrolière soudanaise par l’intermédiaire de Qatar Charity4.

1. www.washingtoninstitute.org/policy- analysis/view/uncharitable-
organizations.
2. United States District Court/Northern District of Illinois/Eastern Divi-
sion – Government’s Evidentiary Proffer Supporting the Admissibility of
Co-Conspirator Statements, p. 25 (www.investigativeproject.org/documents/
case_docs/2517.pdf).
3. United States of America v. Usama bin Laden/6 February 2001.
4. « Darfur rebels accuse Qatar of supporting government military cam-
paign », Sudan Tribune, 11 février 2015.

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

En Israël, Qatar Charity figure sur la liste noire de 163 organismes


de bienfaisance entretenant des liens avec le terrorisme1.
En décembre 2015, j’ai pu à nouveau consulter, copier et analyser
une nouvelle note de synthèse des RG, particulièrement documen-
tée et explicite, sur le « financement de l’Institut européen des
sciences humaines (IESH) par un mécène qatari lié à l’extrémisme
musulman ». À la lecture des informations qui y sont portées à
l’attention des autorités gouvernementales, il paraît aujourd’hui
incompréhensible que l’IESH n’ait pas été tout simplement fermé,
après déclenchement d’une enquête judiciaire en bonne et due
forme. L’officier du renseignement, auteur de cette note de deux
pages souligne que la « santé financière [de l’IESH] recouvrée
[depuis 2007] » est redevable au « docteur Ahmad Al-Hammadi,
un mécène affilié aux Frères musulmans, œuvrant également dans
des structures liées à l’extrémisme musulman ».
Bien plus précise que les précédents « blancs » des RG, datés
de 2007, la note de 2008 révèle que « plusieurs rencontres ont
eu lieu à Genève (Suisse) entre ce membre de la Qatar Charity
(Al-Hammadi), ONG islamique qatarie, et Mohammed Karmous,
trésorier de l’IESH », et que « lors de ces entrevues, le docteur
Al-Hammadi lui [Karmous] a remis des espèces pour une somme
totale de 170 000 euros, avec pour mission de les acheminer en
France ». Le document ajoute même : « En septembre de la même
année [2007], c’est Al-Hammadi en personne qui, lors de la sortie
de la dixième promotion de l’IESH, remettait directement à Zuhaïr
Mahmood (président de l’IESH) 500 000 euros en espèces, soit
62 % du budget annuel de l’Institut ».
Enfin, étant donné son rôle crucial dans le nouveau développement
du principal établissement de formation des imams en France, les
RG se sont alors penchés sérieusement sur le pedigree d’Ahmad
al-Hammadi. Le service de renseignement décrit le mécène de
l’IESH comme étant « affilié aux Frères musulmans et œuvrant
également dans des structures liées à l’extrémisme musulman ».

1. Chaim Levinson, « Israel Blacklists 163 Foreign Charities Suspected


of Supporting Terrorism », Haaretz, 12 janvier 2011.

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r é s i s ta n c e !

Ils précisaient : « Outre ses activités de mécénat classique, son


rôle dans le financement des structures liées à l’islam radical a
été remarqué par les services spécialisés (DST et DGSE, entre
autres). Ainsi, en 2000, il avait été signalé pour avoir organisé
le recueil de fonds au profit de la cause tchétchène. […] Enfin,
Ahmad Al-Hammadi est membre du conseil d’administration de
l’ONG qatarie Dar Al-Bir, soupçonnée d’avoir participé par le
passé au financement d’organisations islamistes dans les Balkans.
[…] Cette ONG apparaît comme un bailleur de fonds potentiel à
destination de l’insurrection (djihadiste) irakienne1. »

Une « pluie » de pétrodollars

De fait, Ahmad al-Hammadi, représentant du mythique Youssef


al-Qaradawi2 à Saint-Léger-de-Fougeret et partout ailleurs en France,
au printemps 2007, est un Qatari, membre de premier plan des
Frères musulmans3. Professeur de sciences religieuses au Collège
de la charia et des études islamiques de l’Université de Doha
(Qatar), membre de l’Union internationale des savants musulmans
(UISM) présidée par Youssef al-Qaradawi, Ahmad al-Hammadi est
aussi le quatrième secrétaire général de l’ONG caritative Munaz-
zamat al-Da’wa al-Islamiyyah (Organisation d’appel à l’islam),
une organisation investie dans l’islamisation de l’Afrique, par le

1. Parmi les « câbles » de la diplomatie américaine révélés par WikiLeaks,


on lit ceci à propos de Dar Al-Bir (ou Dar Al Birr, ou Dar al Ber Society) :
« […] organisations soupçonnées d’être des soutiens au terrorisme (Hamas,
Al-Qaïda…) comme l’IHH (Turkish Humanitarian Relief), l’AHF (l’ONG
saoudienne Al-Haramain Foundation), les ONG pakistanaises Al-Rashid
Trust et Al-Akhtar Trust (interdites par l’ONU), Dar Al-Birr une ONG des
Émirats arabes unis »…
2. On trouvera, plus loin, son « portrait ».
3. Les informations qui suivent recoupent celles de Mohamed Louizi,
auteur de Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans, Michalon, 2016 (ouvrage
non encore paru lorsque je terminais ce livre), et animateur du blog « Écrire
sans censures ! » (mlouizi.unblog.fr).

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

biais d’œuvres de charité, la construction de mosquées, l’ouverture


d’écoles et la diffusion de l’idéologie islamiste au Soudan, au Congo,
au Kenya, au Ghana, etc. Ahmad al-Hammadi est également l’un
des dirigeants de Qatar Charity1, puissante fondation, d’apparence
caritative, soupçonnée, par l’administration américaine, d’être l’appui
financier d’Al-Qaïda et, plus généralement, du terrorisme islamiste.
L’engagement de cette ONG dans le financement des groupes dji-
hadistes de Syrie est également dénoncé par de nombreux experts.
Au sein de Qatar Charity, Ahmad al-Hammadi assume, entre
autres, la mission cruciale de lever des fonds afin de soutenir finan-
cièrement et en pétrodollars les projets d’islamisation des Frères
musulmans en Europe, sous les enseignes de l’Union des organi-
sations islamiques en Europe (UOIE) et de l’Union des organisa-
tions islamiques de France (UOIF)2. Durant l’été 2015, le « savant
musulman » s’est illustré tout au long du Ramadan (du 18 juin au
16 juillet) en diffusant sur la chaîne satellitaire qatarie Al-Rayyan
TV, chaque jour, une émission intitulée « Ghaith » (« pluie » en
arabe), par allusion à une parole attribuée au Prophète : « Le
croyant est comme la pluie, partout où il passe, il est bénéfique. »
Les vingt-neuf émissions ont été produites par la société Four
Frame Media Services, fondée en 2012 au Koweït, en grande
partie grâce aux financements de Qatar Charity. À l’origine de

1. On lit, dans la biographie officielle d’Ahmad al-Hammadi qui figure


sur le site de Qatar Charity (page « Qatar Charity Launches “Ghaith” (Rain)
Initiative for Islamic Projects Worldwide ») : « Prédicateur islamique du Qatar
et érudit qui a fait du bénévolat dans la charité et l’humanitaire, [il] travaille
depuis vingt ans avec le Qatar Charity, l’Organisation islamique Dawa, ainsi
qu’avec d’autres organisations. Dr Al-Hammadi est membre de l’assemblée
générale de Qatar Charity et superviseur général de centres, écoles et univer-
sités islamiques d’“Initiative Ghaith” dans le monde entier. Il est diplômé du
Collège de la charia de l’Université du Qatar, et est titulaire d’un doctorat
de l’université islamique Imam Muhammed Ibn Saud, à Riyad (royaume
d’Arabie saoudite). Il a ensuite travaillé en tant que professeur associé en
interprétation du Coran au Collège de la charia de l’Université du Qatar. »
2. Membre du Conseil français du culte musulman, depuis les élections
de 2003, l’UOIF, on l’a dit, détient une vice-présidence et la présidence de
onze des vingt-cinq conseils régionaux du culte musulman (CRCM).

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r é s i s ta n c e !

cette chaîne de télévision, se trouvent des Frères musulmans :


le prédicateur Mohammad al-Awadhi, mais aussi Nayef al-Ajmi,
ministre de la Justice et des Affaires islamiques du Koweït, de
janvier 2014 à avril 2014, qui démissionna quand il fut repéré en
tant qu’acteur majeur du financement du djihad armé en Syrie.
Nayef al-Ajmi s’est distingué pour avoir signé, en juin 2013,
l’appel au djihad armé en Syrie, quelques mois avant la création de
l’État islamique, lancée par une coalition sunnite d’une soixantaine
d’organisations presque toutes liées aux Frères musulmans – dont
l’UISM de Youssef al-Qaradawi – et par des leaders du wahha-
bisme saoudien, en conclusion d’un congrès islamiste international
organisé au Caire en soutien aux sunnites syriens.

« Compte tenu du statut diplomatique de la personnalité »

De même, la personnalité de Zuhaïr Mahmood, fondateur et


directeur de l’IESH, cofondateur de l’UOIF, apparaît, d’après les
informations rassemblées par les enquêteurs des RG, comme étant
excessivement liée aux princes et aux plus hauts dirigeants du Qatar,
lesquels exercent, selon de récentes et profondes enquêtes journa-
listiques, une « influence » dangereuse sur les élites françaises1.
Ainsi, relèvent-ils : « Le mardi 11 septembre [2007], le directeur
de l’IESH s’est déplacé au Bourget pour saluer le départ de ses
invités de marque. Or, ce jour-là, seuls deux vols à destination du
Qatar ont été recensés :
– vol de 13 h 15 à destination de Doha d’un avion qatari
immatriculé A7HJJ de [appartenant à] son excellence Ahmad Bin
Jassem Al Thani2 […] ;

1. Nicolas Beau et Jacques-Marie Bourget, Le Vilain Petit Qatar. Cet


ami qui nous veut du mal, Fayard, 2013, et Vanessa Ratignier, avec Pierre
Péan, Une France sous influence. Quand le Qatar fait de notre pays son
terrain de jeu, Fayard, 2014.
2. Homme d’affaires (pétrole et gaz) et politicien qatari, membre de la
famille royale Al-Thani, directeur général de la chaîne Al Jazeera de sep-
tembre 2011 à juin 2013, ministre de l’Économie et du Commerce depuis

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

– vol de 15 h 00 à destination de Doha d’un appareil qatari imma-


triculé A7HHK de son altesse Abdullah Bin Khalifa Al-Thani1…
Ces vols privés avaient pour spécificité de transporter des ressor-
tissants de différents pays du Moyen-Orient qui n’ont pas pu être
identifiés compte tenu de la personnalité et du statut diplomatique
de la personnalité, garante de ses invités. »
Tout aussi impressionnantes sont les activités islamistes de Moha-
med Karmous, premier acteur cité par les RG dans leur « blanc »
de septembre 2007, en tant que « passeur », on s’en souvient, de
50 000 euros en liquide entre la Suisse et la France.
À son sujet, la « fiche RG » apporte quelques informations signifi-
catives. « M. Karmous indiquait [aux douaniers qui le contrôlèrent le
30 avril 2007] être membre de l’UOIF et connaître personnellement
M. Tarek Ramadan, rencontré à plusieurs reprises à Genève (Suisse). »
Né le 19 novembre 1957 à Menzel Jemil (Tunisie), de nationalité
française (naturalisé) depuis 1990, « M. Karmous est considéré comme
proche du mouvement des Frères musulmans et suspecté membre du
mouvement tunisien Ennahdha ». Les policiers précisent que « dans des
circonstances similaires [contrôle douanier], en 2001, l’intéressé avait
été trouvé porteur d’une intéressante documentation : il apparaissait
que M. Karmous était, en 2001, vice-président de la Fédération des
organisations islamiques en Europe2, avec autorisation de signature
auprès de la banque suisse UBS (compte n° 242-744167) ».

juin 2013. Arabian Business l’avait désigné comme étant l’homme d’affaires
le plus puissant du Qatar, en 2012.
1. Né en 1959, prince et homme d’État qatari, issu de la famille royale
régnante Al-Thani, Premier ministre du Qatar d’octobre 1996 à avril 2007,
actuellement ministre d’État chargé des Affaires intérieures, propriétaire,
depuis 2007, de l’hôtel Lambert, sur l’île Saint-Louis, à Paris.
2. Cette fédération, ou Union des organisations islamiques en Europe,
relaie le Conseil européen pour la fatwa et la recherche, dirigé par le Qatari
d’origine égyptienne Youssef al-Qardaoui. Le Conseil considère que la
charia doit être la norme absolue pour tous les musulmans. L’UOIE est le
promoteur du développement de l’Union des organisations islamiques de
France, de ses nombreuses associations satellites, ainsi que de la création
de l’Institut européen des sciences humaines, lequel aurait déjà formé, entre
1990 et 2004, plus de trois cents imams.

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r é s i s ta n c e !

Stakhanovisme islamique

Selon des informations récoltées en Suisse, Mohamed Karmous,


le premier mis en cause par le rapport confidentiel des RG, est
toujours soutenu par de généreux donateurs des pétromonarchies du
Golfe. Ainsi, en juin 2015, il reçoit un chèque de 140 000 dollars
(environ 132 000 euros) de l’ambassadeur du Koweït en Suisse,
Bader al-Tunaib. Il faut dire qu’il n’a pas démérité depuis qu’il
a créé, en 1997, à Neuchâtel, la Ligue des musulmans de Suisse
(LMS), organisation qu’il a présidée durant une dizaine d’années.
Aujourd’hui, Mohamed Karmous est le fondateur et principal
animateur d’une dizaine d’organisations islamiques européennes.
En 2002, la LMS se présente comme étant membre de l’UOIE,
liée aux Frères musulmans. À la même époque, la Ligue se
réfère au recueil de fatwas publié sous la conduite de Youssef
al-Qaradawi. En 2007, la Ligue de Mohamed Karmous consacre
son congrès à « l’intégration des musulmans », mais elle y invite
le cheikh saoudien Salman Fahd al-Awda qui, lui, a défendu la
« guerre sainte » en Irak et légitimé les attentats-suicides contre
les « mécréants »1. Cependant, la Suisse refusera d’accorder un
visa à ce prédicateur salafiste.
Par ailleurs, Mohamed Karmous crée, en 1999, l’Institut culturel
musulman de Suisse (ICMS), fonde, en 2002, le Centre socioculturel
des musulmans de Lausanne, qu’il préside, tandis qu’il est égale-
ment vice-secrétaire de la Comunità Islamica nel Cantone Ticino
(canton du Tessin, en Suisse) depuis 2004. En décembre 2009, il
participe à la fondation de l’Organisation européenne de bienfaisance
islamique, qui agit en Europe mais aussi en Afrique. Il est alors
président du conseil de la fondation suisse Wakef, créée en 2009,
dont le « but » est de « construire, acheter et assainir les lieux de

1. « Le statut des opérations-martyrs en islam » (Fatwah de cheikh Salman


ibn Fahd al-Awdah Hafizahullah, traduite par Al-Mourabitoune), publié le
30 novembre 2002, et à nouveau le 9 mai 2006 sur le blog « al-islam-wal-
andalous ».

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

culte musulmans en Suisse, offrir un cadre religieux adéquat pour


les centres culturels musulmans, former les imams… ».
En 2010, Mohamed Karmous lance la Fondation euro-suisse
Mithak, et crée, avec le Koweïtien Abdullah Alkandari, l’Union
islamique des enseignants, dont il est secrétaire général. Il parti-
cipe aussi à la création de la Fondation d’œuvres à rayonnement
socioculturelles [sic]. Mais surtout, il est le premier président de
l’Union des instituts européens des sciences humaines et islamiques
(UIESH), qui fédère les Instituts européens de sciences humaines
(IESH) de Saint-Léger-de-Fougeret, de Saint-Denis, de Wales et
de Birmingham.
En conclusion de leur analyse synthétique sur le « regain d’intérêt
du Qatar dans les affaires religieuses de la France », les fonction-
naires du renseignement intérieur faisaient, en septembre 2007, ce
bref « commentaire » : « Le développement des capacités d’accueil
et d’enseignement du centre de formation théologique de Saint-
Léger-du-Fougeret (IESH) est devenu une priorité pour l’orga-
nisation transnationale des Frères musulmans, qui amplifie ses
financements étrangers pour faire de ce centre un vecteur du djihad
moderne. » Il était difficile de dire plus clairement les choses. Et
force est de constater que les Frères musulmans ont eu depuis
tout loisir de développer en France, mais en Angleterre aussi, la
puissance pédagogique de leur « vecteur du djihad moderne ».

L’idole des Frères musulmans

Le rapport des RG, daté du 13 septembre 2007, était sans


ambiguïté : les 26 et 27 août de la même année, pour commé-
morer sa dixième promotion d’étudiants, l’IESH de Saint-Léger-
du-Fougeret avait compté, on l’a dit, sur la présence du cheikh
Youssef al-Qaradawi, celui-ci ayant été présent, en 1997, « lors de
la cérémonie de diplômes de la première promotion ». Mais « le
grand âge » de « la plus prestigieuse » des « autorités religieuses
étrangères » attendues, en 2007, dans la Nièvre, ne lui aura pas
permis de faire le voyage depuis le Qatar.
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r é s i s ta n c e !

Youssef al-Qaradawi fait l’objet, dans le rapport de renseigne-


ment d’une dense notice biographique, qui souligne son importance
historique : « Né en 1926 à Saft At-Turab (Égypte), son affiliation
au mouvement des Frères musulmans lui valut d’être emprisonné
en 1949, 1954, 1956 et 1962. Reçu major de sa promotion à la
faculté des fondements de la religion à l’université Al-Azhar de
Caire (Égypte)1. […] 1960 : thèse sur le thème de la zakât et son
rôle dans la résolution des problèmes sociaux. En 1962, détaché
par l’université Al-Azhar comme président de l’Institut secondaire
des études religieuses au Qatar. En 1977 : président de la fon-
dation de la faculté de droit musulman à l’université du Qatar.
Conseiller religieux de la plupart des grandes banques islamiques,
actionnaire de la banque Al-Taqwa, auteur de nombreux ouvrages
religieux qui sont des références. Dirige le Conseil européen de la
fatwa […]. Ouléma influent au sein de l’Union des organisations
islamiques de France (UOIF). »
Youssef al-Qaradawi est le gourou et patron de Mohamed Kar-
mous, d’Ahmad al-Hammadi et de tous les Frères musulmans
responsables de l’UOIF, entre autres. Théologien, islamologue,

1. En 2014 et en janvier 2015, l’université et la mosquée (c’est tout un)


Al-Azhar, considérée comme la principale autorité mondiale de l’islam sun-
nite, est accusée d’être infiltrée par les Frères musulmans, certains imams
du ministère des Waqfs (legs pieux) affirmant que le cheikh d’Al-Azhar,
Ahmad al-Tayeb, maintenait en poste des conseillers membres des Frères
musulmans au sein de son institution. Selon Sameh Eid, membre dissident
des Frères musulmans, il existe quelque 220 professeurs et 4 000 assistants
dépendant de la confrérie islamiste au sein de l’université d’Al-Azhar. Il
ajoute : « La plupart des imams et des prédicateurs dépendant des Frères
musulmans sont diplômés des facultés d’Al-Azhar. La confrérie a depuis
longtemps demandé à ses membres d’envoyer leurs enfants aux écoles d’Al-
Azhar et à ses facultés. Ainsi, l’emprise de la confrérie s’est renforcée sur
Al-Azhar. C’est une situation qui va perdurer. » Durant son discours du jeudi
1er janvier 2015, prononcé à l’occasion de la célébration de l’anniversaire du
prophète Mahomet, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi s’était adressé
en ces termes au grand imam d’Al-Azhar : « Toi et les prédicateurs, vous
êtes responsables devant Allah de la rectification de l’image de l’islam »
(Al-Ahram Hebdo, 7 janvier 2015).

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

conseiller spirituel des pétromonarques du Golfe et universitaire


qatari, il est aussi président de l’Union internationale des savants
musulmans. Il est également célèbre pour son émission Al-charia
wa Al-Hayat (La voie vers dieu et la vie), diffusée sur Al Jazeera,
et dont l’audience atteindrait les 60 millions de téléspectateurs
dans le monde.
Youssef al-Qaradawi a publié plus de 120 livres, dont Le Licite
et l’Illicite en Islam1 et L’Islam, civilisation de demain2, dont cer-
tains passages ont été jugés incompatibles avec les droits humains
fondamentaux, au point que le livre fut interdit à la vente en France
par arrêté ministériel du 24 avril 1995, avant d’être à nouveau
autorisé. Depuis le vendredi 13 novembre 2015, il ne s’est pas
manifesté avec trop d’évidence, le Qatar, qui l’abrite, faisant profil
bas et ayant signifié à son protégé qu’il devait s’abstenir de jeter
de l’huile sur le feu, lui qui avait pourtant appelé au « meurtre de
tous les fonctionnaires syriens, de tous les soldats de l’armée régu-
lière et en général tous ceux qui soutiennent le pouvoir syrien3 ».
« Il ne s’agit pas d’attentats-suicides, mais d’opérations-martyrs »,
considérant que ces opérations « sont l’arme que Dieu a donnée
aux pauvres pour combattre les forts ». Ces mots, prononcés en
avril 2001 et reproduits dans le journal qatari Al-Raya, visaient
à justifier les attentats-suicides palestiniens. Mais le prédicateur
idolâtré des Frères musulmans a réitéré à plusieurs reprises ces
vues djihadistes, notamment en 2004, dans une interview à la
BBC, au cours de laquelle il affirmait que la prohibition coranique
du suicide ne s’appliquait pas aux attaques kamikazes, puisque
l’intention des assaillants n’était pas de se tuer mais de tuer des
ennemis d’Allah : « Ce n’est pas du suicide, c’est du martyre au
nom de Dieu. Les théologiens et les spécialistes en jurisprudence
ont débattu ce point. Ils y voient une forme du djihad, d’une sorte

1. Écrit vers 1960, à la demande de l’Institut général de la culture


islamique de l’université Al-Azhar (trad. française publiée aux éditions
Al-Qalam, en 2000).
2. Trad. française publiée par la Fondation Al-Falah, en 2000.
3. MondAfrique, 19 novembre 2015.

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r é s i s ta n c e !

qui compromet la vie du moudjahid. Il lui est permis de mettre


son âme en jeu, de croiser le chemin de l’ennemi et d’être tué1. »

Taqiya

La pratique sophistiquée du double discours est une constante


chez les Frères musulmans. Le principe de taqiya (ou taqîya,
taqiyya ou takia : dissimulation) est adopté par plusieurs mouve-
ments sectaires islamistes sunnites, bien que ce furent des sectes
chiites et kharidjites qui eurent, à l’origine, recours à cette méthode,
dans le cadre du djihad. La promotion de la taqiya remonte même
à l’époque où la minorité chiite était persécutée par des califes
sunnites. Elle était alors une condition de survie.
Dans la loi islamique, la taqiya est fondée sur la sourate III,
verset 28, du Coran : « Que les croyants ne prennent pas pour
alliés des infidèles, au lieu de croyants. Celui qui agirait ainsi ne
serait plus en rien lié à l’égard d’Allah, à moins que, de crainte,
vous ne cherchiez seulement à vous protéger d’eux. » Une exégèse
très diffusée explique, à propos du verset « à moins que, de crainte,
vous ne cherchiez seulement à vous protéger d’eux » : « Al Imâm
Abû Ja’far Ibn Jarîr At Tabarî (qu’Allah lui fasse miséricorde) a
commenté cela en disant : “À moins que vous ne soyez sous leur
domination et que vous ne craigniez pour vos vies. Dans un tel
cas, vous pouvez verbalement montrer une certaine complaisance
à leur égard tout en dissimulant votre hostilité et sans jamais les
suivre dans leur mécréance ni les soutenir effectivement contre les
Musulmans.” [Jâmi’ Ul Bayân Fî Tafsîr Il Qur°ân]2. »
« La taqiya, comme on l’entend aujourd’hui, c’est en fait une
version radicalisée de la dissimulation, dans le sens où certains

1. « It’s not suicide, it is martyrdom in the name of God, Islamic theolo-


gians and jurisprudents have debated this issue. Referring to it as a form of
jihad, under the title of jeopardising the life of the mujahideen. It is allowed
to jeopardise your soul and cross the path of the enemy and be killed. » BBC
News, 8 juillet 2004 (news.bbc.co.uk/2/hi/programmes/newsnight/3875119.stm).
2. Site www.at-tawhid.net, Éxégèse coranique (At Tafsîr).

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

religieux extrémistes ont trouvé dans le Coran des “dalils” (des


“preuves”) qui justifieraient leurs actes », expliquait le juge anti-
terroriste Marc Trévidic, le 12 mars 2013, sur la chaîne de télé-
vision France 24.

« Consacrer le pouvoir de Dieu sur terre »

Le principal objectif des Frères musulmans est l’instauration


de régimes islamiques dans les pays à population majoritairement
musulmane, tels que l’Égypte, la Libye, la Tunisie, l’Algérie, le
Maroc ou la Syrie… Le célèbre mot d’ordre de l’organisation est :
« Allah est notre objectif. Le prophète Mahomet est notre chef. Le
Coran est notre loi. Le djihad [la guerre juste] est notre voie1. »
En 1973, les Frères musulmans participent à la fondation du
Conseil islamique d’Europe. Dans les années 1980, ils s’avancent
sur la scène musulmane occidentale avec les fondations simulta-
nées de l’Union des organisations islamiques en Europe (UOIE)
et de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). La
majorité des cadres de l’UOIE sont d’ailleurs membres de l’UOIF.
Bien que ces deux organisations nient, contre toute évidence, être
des émanations institutionnelles des Frères musulmans, elles se
réfèrent aux écrits et dits d’Hassan el-Banna2, de Sayyid Qutb3 et

1. « An Explanatory Memorandum on the General Strategic Goal for


the Group in North America 5/22/1991 », original en arabe, suivi d’une
traduction en anglais (www.investigativeproject.org/documents/misc/20.pdf).
2. Instituteur égyptien (1906-1949), fondateur des Frères musulmans,
grand-père de Tariq Ramadan et Hani Ramadan. El-Banna s’oppose à la
conception spiritualiste de l’islam. Pour lui, au-delà de sa dimension reli-
gieuse, la Oumma (communauté des musulmans) est également dotée d’une
dimension politique. Il projette de restaurer le califat, territoire soumis à
l’autorité d’un calife, successeur de Mahomet, dans l’exercice politique du
pouvoir.
3. Égyptien (1906-1966), poète, journaliste, essayiste et critique littéraire,
militant des Frères musulmans dont il a profondément influencé la doctrine,
dans un sens antimoderniste, anti-occidental et antisémite. Au sujet de son
influence considérable sur le djihadisme apocalyptique, lire, dans Michel

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r é s i s ta n c e !

de Sayyid Abul Ala Maududi1, ainsi qu’aux fatwas de Youssef


al-Qaradawi, tous promoteurs d’un puissant et patient projet visant
à convertir et soumettre toute l’humanité au Coran et à la charia2.
En 1997, le Conseil européen de la fatwa est créé à Dublin
(Irlande). Dirigé par Youssef al-Qaradawi et l’Association musul-
mane de Grande-Bretagne, il est le premier organisme islamiste
sur lequel s’appuient l’UOIE et l’UOIF. Sa mission première est
d’émettre des fatwas destinées aux musulmans vivant en Europe,
afin qu’ils demeurent gouvernés par la charia. Le second objectif
est le développement de la présence des Frères musulmans face
aux autres organisations islamiques britanniques puissantes, comme
le British Muslim Council. Très vite, deux instituts de formation
d’imams liés à l’UOIE et à l’UOIF sont créés : l’Institut européen
des sciences humaines de Château-Chinon, en 1990, et l’European
Institute for Humanitarian and Islamic Studies, au Royaume-Uni.
Par ailleurs, Hani Ramadan3, frère de Tariq Ramadan, fils de Saïd

Terestchenko, L’Ère des ténèbres (op. cit.), le chapitre essentiel qu’il lui
consacre, p. 71-90 : « Sayyid Qutb, doctrinaire de l’islamisme radical ».
1. Théologien pakistanais fondamentaliste (1903-1979), fondateur du parti
pakistanais Jamaat-e-Islami. Il espérait la création d’un État islamique unifié,
fondé sur l’application rigoureuse de la charia, qui s’étendrait progressivement
à tout le sous-continent indien. Il est le premier islamiste du XXe siècle à
prôner le retour au djihad, dont l’objectif doit être, dit-il, d’abolir les lois
non islamiques et d’établir un État islamique mondial : « L’Islam souhaite
détruire tous les États et gouvernements, partout sur la face de la terre, qui
sont opposés au programme de l’Islam, sans regarder le pays ou la nation
qui instaure ces lois. […] L’Islam revendique toute la terre, non une petite
partie, parce que l’humanité entière doit bénéficier du programme de bien-
être de l’Islam » (Jihad in Islam, The Holy Koran Publishing House, 1980).
2. Normes doctrinales, sociales, culturelles et relationnelles édictées par
la Révélation (Coran). Le terme signifie « chemin pour respecter la loi [de
Dieu] ». La charia codifie tout à la fois la vie publique et privée de la vie du
musulman, ainsi que les interactions sociétales. Les musulmans considèrent
cet ensemble de normes comme l’émanation de la volonté de Dieu (Shar’).
3. Le 10 septembre 2002, Hani Ramadan fait référence à la lapidation,
dans un article publié par Le Monde, en la présentant comme une action
légitime « parce qu’il s’agit d’une injonction divine », ajoutant que « la
rigueur de cette loi est éprouvante pour les musulmans eux-mêmes », mais

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

Ramadan1, petit-fils d’Hassan el-Banna, exerce comme prédicateur


et dirige le Centre islamique de Genève, depuis 1995.
Rappelons que Saïd Ramadan a fondé, en 1958, la Société
islamiste d’Allemagne, puis la Ligue musulmane mondiale. Il a
également été soupçonné d’être l’auteur du « Projet », un plan
d’islamisation de l’Europe, daté de décembre 1982 et découvert,
en novembre 2001, par les services de renseignement suisses dans
une villa de l’homme d’affaires et financier égyptien Youssef
Moustafa Nada2, qui dirigeait la banque islamique Al-Taqwa
de Lugano depuis sa création, en 1988, et qui était l’un des
plus hauts responsables de la branche internationale des Frères
musulmans.
« Le Projet », texte de quatorze pages, commence ainsi : « Ce
rapport présente une vision globale d’une stratégie internationale
pour la politique islamique. » Il préconise ensuite d’« entrer en
contact avec tout nouveau mouvement engagé dans le djihad où
qu’il soit sur la planète », afin de « coordonner le travail islamique
dans une seule direction pour […] consacrer le pouvoir de Dieu sur
terre ». Il suggère aux Frères musulmans d’agir ainsi en Occident :
« Construire des institutions sociales, économiques, scientifiques
et médicales, et pénétrer le domaine des services sociaux pour
être en contact avec le peuple… » Le gourou des Frères musul-
mans d’Europe, Youssef al-Qaradawi, était l’un des principaux

qu’elle « constitue une punition » et « aussi une forme de purification ».


Cinq jours après les attentats du 13 novembre 2015, il explique sur son
blog que « l’islam n’a rien à voir avec tout cela » et suggère de commencer
par « surveiller le Mossad ».
1. Héritier spirituel et gendre du fondateur des Frères musulmans, Hassan
el-Banna, lui-même fondateur de la branche palestinienne de la confrérie.
Il aurait été soutenu politiquement, voire financé, par les services secrets
suisses, anglais et surtout américains (CIA), dès les années 1950, selon le
journaliste américain Ian Johnson, auteur de Une mosquée à Munich. Les
nazis, la CIA et la montée des Frères musulmans en Occident, Jean-Claude
Lattès, 2011.
2. Sylvain Besson, La Conquête de l’Occident. Le projet secret des
islamistes, Seuil, 2005.

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r é s i s ta n c e !

actionnaires de la banque Al-Taqwa de Lugano1, établissement


que dirigeait Youssef Moustafa Nada, le receleur du « Projet »…

Tamkin

Dans un entretien avec Tewfik Aclimandos, spécialiste de l’Égypte


et chercheur associé en histoire contemporaine au Collège de France,
réalisé par Flavien Bourrat2, à propos de la prise du pouvoir par
Mohamed Morsi en Égypte3, l’expert expliquait : « Il est clair
que le projet des Frères [musulmans] est une prise de contrôle de
toutes les sphères de l’État et de la société. Dans ses documents
internes – notamment ceux que la police avait saisis entre 1990
et 1992 –, la stratégie de la Confrérie repose sur le concept de
Tamkin, à tendance profondément autoritaire. »
Dans la littérature contemporaine des Frères musulmans, le
Tamkin, c’est le but ultime visé par toute action pour que l’islam

1. Sylvain Besson, « L’islamisme à la conquête du monde », Le Temps,


6 octobre 2005.
2. Lettre de l’IRSEM, n° 9, 2012.
3. Président du parti Liberté et Justice, formation politique issue des
Frères musulmans, Mohamed Morsi représente ce parti islamiste à l’élec-
tion présidentielle qui suit la Révolution de janvier 2011. L’emportant, au
second tour, avec 51,73 % des voix, il devient le premier président élu
démocratiquement en Égypte, investi le 30 juin 2012. Il est renversé par un
coup d’État militaire, le 3 juillet 2013, à la suite d’un mouvement populaire
protestataire massif : le 30 juin, près de vingt millions d’Égyptiens avaient
manifesté pour demander sa démission. Le 13 juillet 2013, le parquet
annonce qu’une enquête pénale est ouverte contre Mohamed Morsi pour
espionnage, incitation à la violence et destruction de l’économie. Début
septembre, le parquet décide de son inculpation pour « avoir commis des
actes de violence et avoir incité au meurtre et au pillage », de même que
quatorze autres responsables des Frères musulmans égyptiens. Le 21 avril
2015, il est condamné à une peine incompressible de vingt ans de prison.
Le 16 mai 2015, il est condamné à mort pour des évasions de prison et des
violences durant la révolution de 2011. Une centaine d’autres accusés, dont
des dirigeants éminents des Frères musulmans, sont également condamnés
à la peine capitale.

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

– tel qu’il est compris par la confrérie – domine toutes les autres
religions et pour que la charia soit en situation de gouverner
l’humanité entière. Pour les Frères musulmans, le Tamkin est le
triomphe, la domination, la suprématie, la victoire et la possession
sans partage du pouvoir politique.
À propos de la stratégie des Frères musulmans en Europe et
en France, Mohamed Louizi1 affirme enfin que « l’UOIF s’inscrit
activement dans la stratégie islamiste globale dite Tamkine (Tam-
kin) que mènent les Frères musulmans dans le monde entier »,
que cette fédération a pour objet « de faire de l’entrisme dans les
différentes sphères de l’État pour faciliter l’influence et la domi-
nation rêvée, au nom d’Allah », et qu’elle « bénéficie de l’argent
du contribuable français et de l’autre argent rapatrié du Golfe,
particulièrement du Qatar (la Qatar Charity), pour avancer, étape
par étape, dans sa stratégie globale ».

Djihad

Le jeudi 11 décembre 2014, l’Académie de géopolitique de Paris


organisait un colloque intitulé « Géopolitique du terrorisme » à
l’Assemblée nationale. L’intervention de Bassam Tahhan, profes-
seur de géostratégie à l’École nationale supérieure de techniques
avancées (Ensta), y fut particulièrement remarquée, notamment en
raison de sa conclusion : « Je dirais au président de la République
française : “Comme je l’ai montré par les textes, l’organisation des
Frères Musulmans est une organisation terroriste. Il faut absolument
la classer comme telle, et officiellement, au niveau juridique2.” »
Avant de parvenir à cette conclusion, il avait développé l’argument
qui suit : « Pour répondre à cette question, nous allons nous limiter
à l’étude du concept de djihad, combat ou guerre sainte, dans les
textes fondateurs [des Frères musulmans], à savoir les épîtres de

1. Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans (ouvrage cité, non encore paru).
2. « Le djihâd selon le fondateur des Frères musulmans », par Bassam
Tahhan, professeur de géostratégie à l’Ensta, le jeudi 11 décembre 2014.

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Hassan el-Banna1 et notamment l’épître qui porte ce titre et qui y


est consacré. Pour bien comprendre la place qu’occupe le djihad
dans l’idéologie ou le système de pensée du fondateur, brossons
à grands traits cette compréhension de l’islam assez particulière
et très simpliste. Le djihad est, pour les Frères musulmans, une
obligation faite à tout musulman ; y manquer est un péché capital.
L’islamisation globale est donc le but ultime de l’organisation
des Frères musulmans. […] Au sein de l’organisation, il y a des
combattants dont c’est le métier d’être djihadistes ; c’est à ceux-
là que s’adresse l’épître intitulée “Le djihad” rédigée en 1936. »
Analysant ce texte fondateur, Bassam Tahhan expliquait :
« L’épître commence par une innovation religieuse en accolant
au nom du Prophète, dans la formule de prière qui lui est consa-
crée, le titre de Seigneur des Moudjahidin, pour se clore en y
incluant tous ceux qui se battent pour sa charia jusqu’au jugement
dernier. […] Il passe ensuite au statut du djihad en jurisprudence
musulmane, s’appuyant surtout sur les juristes tardifs, pour nous
dire que la communauté musulmane a perdu les commandements
de sa religion en n’appelant pas au djihad. […] Il en conclut que,
vu que les musulmans aujourd’hui sont humiliés, comme vous
le savez, gouvernés par des impies…, l’obligation est absolue,
incontournable : tout musulman doit se préparer et cacher en lui
l’intention de la guerre sainte, en attendant de saisir l’occasion,
et ainsi la volonté de Dieu sera accomplie. »
Presque un an plus tard, au lendemain des massacres terroristes
du vendredi 13 novembre 2015, l’écrivain Michaël Prazan, auteur
d’un documentaire et d’un livre d’enquête sur les Frères musulmans2,
établissait lui aussi le lien profond entre les djihadistes kamikazes
de l’État islamique et la confrérie d’origine égyptienne : « Les

1. Grand-père de Tariq et Hani Ramadan, Hassan el-Benna (ou Hassan


al-Bannâ), né le 14 octobre 1906, assassiné le 12 février 1949, instituteur
égyptien, fondateur des Frères musulmans (1928), comme déjà évoqué plus
haut.
2. Documentaire La Confrérie. Enquête sur les Frères musulmans,
France 3, mai 2013, et Frères musulmans. Enquête sur la dernière idéolo-
gie totalitaire, Grasset, 2014.

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terroristes de l’État islamique ne comprennent ni n’admettent les


termes de démocratie, de libertés, de féminisme, d’universalisme,
de reconnaissance des minorités ou des homosexuels ; des droits
humains au sens le plus large. […] Ce changement de paradigme,
celui qui consiste à préférer la mort à la vie, le “martyre” à la
civilisation, à considérer l’humanité comme forclose, réduite à
la sphère de l’Oumma, la communauté des musulmans, hors de
laquelle n’existent que des apostats ou des mécréants qui doivent
être rejetés ou exterminés, Hassan al-Banna, le fondateur des Frères
musulmans en Égypte, l’a théorisé dès la fin des années 19201. »
Michaël Prazan ne se privait pas, alors, de pointer le double dis-
cours des responsables actuels des organisations islamiques issues
de la confrérie : « Les Frères musulmans, via leur conglomérat
associatif et religieux, dont l’Union des organisations islamiques
de France (UOIF) est la version française, ont beau jeu d’affir-
mer, comme au lendemain de chaque attentat, que ces actes sont
indignes, ignominieux, qu’ils ne sont pas l’islam, qu’ils sont le
fait de dégénérés et qu’ils n’ont, eux, rien à voir avec ça. C’est
un peu court. C’est passer bien vite sur le fait qu’ils ont créé le
discours conquérant et dominateur repris sans cesse par les groupes
les plus radicaux et belliqueux de l’islam politique… »

Fatwa contre la France

Nos dirigeants politiques et responsables de nos services de


sécurité sont-ils donc les seuls à ne pas connaître, ou reconnaître,
la menace permanente, persévérante, que fait peser le « discours
conquérant et dominateur » des Frères musulmans sur la démo-
cratie ? Sont-ils à ce point ignorants des modalités du financement
massif du djihadisme, sous couvert de « charité », qui traverse
illégalement et impunément les frontières européennes, depuis les
pétromonarchies du Golfe ? À ce point indifférents aux preuves

1. « Les Frères musulmans et l’UOIF doivent réformer leur théologie »,


Le Monde (lemonde.fr), 23 novembre 2015.

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de l’unité du djihad, de l’action du « totalitarisme islamique à


l’assaut des démocraties1 » ?
Ont-ils seulement lu les livres des meilleurs connaisseurs de
l’islamisme et du terrorisme, qui ont paru depuis plus de vingt ans,
et dont les avertissements semblent avoir été bel et bien ignorés,
pour ne pas dire méprisés ?
Car, dès 1991, Gilles Kepel expliquait, dans son livre sur Les
Banlieues de l’islam2, comment l’augmentation vertigineuse des
prix des hydrocarbures, après la guerre d’octobre 1973 au Moyen-
Orient, avait produit une véritable manne pétrolière permettant à
plusieurs États soucieux de la propagation de l’islam de développer
un réseau de plus en plus dense d’associations et de mosquées sur
le territoire français. À l’époque, Gilles Kepel comptait parmi eux
la Libye du colonel Kadhafi, le Koweït et les Émirats arabes unis,
mais surtout le royaume d’Arabie saoudite. Il relevait aussi très
clairement que « le cartel des producteurs de pétrole [était] dominé
par un pays dont les capacités d’extraction comme les réserves
d’or noir semblent inépuisables : l’Arabie saoudite, qui se fait
de l’islam et de sa propagation une idée précise et vigoureuse »
et que ce royaume mettait « au service de cette idée les moyens
financiers que lui donn[ait] la richesse de son sous-sol3 »…
Le chercheur rappelait encore que la monarchie wahhabite de
l’Arabie saoudite avait ouvert, en 1977, un bureau de la Ligue
islamique mondiale à Paris. Cette organisation internationale, pré-
tendument non gouvernementale, avait pour objet de promouvoir
l’islam, en accordant notamment des subventions aux associations
islamiques qui créeraient ou entretiendraient les mosquées. Certes,
si ce bureau constituait le principal vecteur officiel de l’influence
saoudienne sur l’islam en France, les sommes qui transitaient
par son intermédiaire demeuraient modestes comparées aux flux

1. Alexandre Del Valle, Le Totalitarisme islamiste à l’assaut des démo-


craties, Éditions des Syrtes, 2002.
2. Gilles Kepel, Les Banlieues de l’islam. Naissance d’une religion en
France, Seuil, 1991, p. 211.
3. Ibid., p. 312.

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

financiers qui circulaient, à titre privé, entre hommes d’affaires


membres de la famille royale de la Péninsule et les associations
islamiques en France…
Dans un autre registre, éminemment policier, Roland Jacquard
révélait en 1998, dans un livre intitulé Fatwa contre l’Occident1,
à partir d’une documentation précise récoltée auprès des services
de renseignement européens, les sources de financement de l’isla-
misme radical, ses bases de formation au djihad en Afghanistan,
au Liban, en Algérie ou en Bosnie, ainsi que les réseaux de
soutien ou d’actions terroristes en Europe, réseaux tissés grâce
au « recrutement de jeunes des banlieues désespérés par le chô-
mage et les difficultés d’intégration ». Dans un chapitre consacré
aux « banquiers d’Allah », il relevait que le système des banques
islamiques était né en 1969, lors de la première session de l’orga-
nisation de la Conférence islamique, à l’initiative du roi Fayçal
d’Arabie saoudite. Quelques années plus tard, avec la naissance
de la Banque islamique de solidarité au Soudan, la dimension
militante et idéologique du système bancaire islamique l’emporta
sur la logique purement financière. Ainsi la banque Al-Taqwa,
créée en 1987, dont le contrôle religieux était directement exercé
par les Frères musulmans.
Trois ans et demi avant les attentats du 11 septembre 2001,
Roland Jacquard traçait aussi les liens financiers entre Oussama
ben Laden et les auteurs des attentats du GIA, en 1995, à Paris. Il
décrivait ensuite ce qu’il appelait la « toile d’araignée islamiste »
en Europe, tissée de la Suède à l’Espagne, en passant par le
Danemark, l’Autriche, la Grande-Bretagne, la Suisse, l’Italie, les
Pays-Bas, l’Allemagne, la Belgique, et bien entendu la France,
concluant que « les réseaux de vente d’armes qui associent les
mafias et les terroristes ne se gênent pas pour tourner à leur
avantage la disparition des frontières européennes ».
Dans Guerres contre l’Europe2, Alexandre Del Valle décrivait
dans le détail « une stratégie de conquête planétaire » et les « grands

1. Roland Jacquard, Fatwa contre l’Occident, Albin Michel, 1998.


2. Alexandre Del Valle, Guerres contre l’Europe, Éditions des Syrtes, 2000.

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pôles mondiaux du prosélytisme islamiste ». Parmi les cinq grands


pôles internationaux de « l’exacerbation islamiste », qui appuient
l’action des réseaux islamistes implantés en Europe, le premier est
l’Arabie saoudite et les institutions qu’elle contrôle, expliquait-il :
Ligue islamique mondiale, organisation de la Conférence isla-
mique, et autres associations caritatives et religieuses. « Le nerf
de la guerre de la conquête politique ou religieuse étant l’argent,
l’activité des milliardaires et banques islamiques saoudiens sont
le secret du très efficace prosélytisme saoudo-wahhabite de par
le monde », affirmait-il lui aussi.
En 2002, Alexandre Del Valle dressait à nouveau un état des
lieux de la pénétration islamiste en Europe et aux États-Unis1.
Dans des pages particulièrement documentées, ce professeur de
géopolitique à l’École de guerre économique montrait comment
les structures des Frères musulmans et du pôle indo-pakistanais
du Tabligh embrigadait et drainait les recrues européennes de la
nébuleuse salafiste vers le Pakistan et l’Afghanistan, afin qu’elles
s’y forment au djihad. Il relevait que « depuis une dizaine d’années,
les militants islamistes recrutés dans les banlieues françaises,
londoniennes ou belges sont fortement prisés par les syndicats de
l’islamo-terrorisme international ».
En 2002 encore, Alain Bauer et Xavier Raufer avertissaient que
« la guerre ne fait que commencer2 ». Les deux criminologues
n’hésitaient pas à écrire : « À vue d’homme, la forme principale
que prend la guerre est aujourd’hui celle d’un conflit terroriste, ou
criminel. Ses champs de bataille sont les zones hors contrôle de
la planète, la “jungle de béton”, les banlieues sauvages. Attentats-
massacres, mutilations et enlèvements de masse sont le quotidien
de ces “bandenkriege” [guerre de bandes]. Face à celles des
pays développés, les armées ont disparu ; ce ne sont plus que

1. Alexandre Del Valle, Le Totalitarisme islamiste à l’assaut des démo-


craties, op. cit.
2. Alain Bauer et Xavier Raufer, La guerre ne fait que commencer. Réseaux,
financements, armements, attentats… Les scénarios de demain, Jean-Claude
Lattès, 2002 ; nouv. éd. Gallimard, coll. « Folio documents », 2003.

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

réseaux, protoplasmes, entités irrationnelles violentes, sectes, noyaux


acéphales, guérillas dégénérées et mafias. Et aussi : desperados,
“loups solitaires” et “amoureux du martyre”1. »
Enfin, toujours en 2002, dans une nouvelle édition de leur Ben
Laden. La vérité interdite2, Jean-Charles Brisard et Guillaume
Dasquié n’hésitaient pas à affirmer : « Trois clés permettent de
comprendre le rôle de l’Arabie saoudite dans l’expansion d’une
forme radicale de l’islamisme : la religion, fer de lance du prosé-
lytisme entretenu par le royaume, le système bancaire, comme ins-
trument des ambitions religieuses du royaume, et le pétrole, comme
arme de dissuasion contre l’Occident. » Et ils précisaient que « la
quasi-totalité des réseaux islamistes implantés au Proche-Orient, en
Afrique et en Occident [sont] ainsi financés par l’État saoudien et
par le biais d’institutions islamiques internationales qu’il contrôle ».
Citant Xavier Raufer, ils expliquaient que si l’Arabie saoudite n’a
plus de budget consacré au terrorisme, « les 4 000 princes qui
dirigent le royaume financent au coup par coup les mouvements
islamistes, comme autrefois on achetait des indulgences3 ».
Battant alors en brèche le lieu commun d’un Oussama ben
Laden « renégat de l’Arabie saoudite », ces deux spécialistes du
renseignement s’interrogeaient : « Comment peut-on légitimement
soutenir qu’il n’existe plus aucune relation entre la famille Bin
Laden et Ossama, lorsque cette même famille entretient des relations
économiques étroites et suivies depuis des années avec la famille
de son beau-frère, Khalid Bin Mahfouz, accusé d’avoir injecté
jusqu’à ces derniers mois des millions de dollars pour soutenir
les activités terroristes d’Ossama Bin Laden ? […] Il existe au
royaume du pétrole roi une denrée plus répandue encore. Il s’agit
de l’hypocrisie dont l’Arabie saoudite abreuve l’Occident4. »

1. Ibid., p. 301.
2. Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquié, Ben Laden. La vérité
interdite, Denoël, 2002.
3. Ibid., p. 109-131.
4. Ibid., p. 175. Autres lectures indispensables, auxquelles je ne peux
malheureusement consacrer plus de lignes (par ordre chronologique des
parutions) : Bruno Étienne, L’Islamisme radical, Hachette, 1987 (et surtout

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La formation saoudienne des « soldats de Dieu »

Manuel Valls, Premier ministre depuis avril 2014, et qui fut


ministre de l’Intérieur de mai 2012 à mars 2014, ne peut être
soupçonné d’être ignorant de ces avertissements massifs, experts et
unanimes. Ni d’être un naïf… N’affirmait-il pas, d’ailleurs, le lundi
9 février 2015, sur les ondes d’Europe 1, qu’il fallait « combattre
le discours des Frères musulmans », mettant ouvertement en cause
l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) ? « Il faut
combattre le discours des Frères musulmans dans notre pays. Il faut
combattre les groupes salafistes dans les quartiers », a-t-il martelé.
Interrogé sur les moyens de les combattre, Manuel Valls répon-
dait alors : « Par la loi, par la police, par les services de rensei-
gnement. Beaucoup de choses sont faites. » Ces rodomontades
furent proférées neuf mois avant les tueries terroristes du vendredi
13 novembre 2015.

sa conclusion : « Du messianisme révolutionnaire à l’Apocalypse ») ; Gilles


Kepel, La Revanche de Dieu, Seuil, 1991 et 2003 ; Nicolas Beau, Paris,
capitale arabe, Seuil, 1995 ; Samuel P. Huntington, The Clash of Civili-
zations and the Remaking of World Order, op. cit. ; Benjamin R. Barber,
Djihad versus McWorld. Mondialisation et intégrisme contre la démocra-
tie, Desclée de Brouwer, 1996, en coll. « Pluriel », 2001 ; Gilles Kepel,
Djihad, Gallimard, 2000 ; Jeanne-Hélène Kaltenbach et Michèle Tribalat,
La République et l’Islam. Entre crainte et aveuglement, Gallimard, 2002,
notamment p. 307-326 sur « Un djihad à deux faces » ; Chahdortt Djavann,
Que pense Allah de l’Europe ?, Gallimard, 2004, qui démasque, entre autres,
« le caractère duplice du discours islamiste » (p. 28) ; le hors-série de la
revue Cités (PUF), mars 2003, L’Islam en France, sous la direction de Yves
Charles Zarka, Sylvie Taussig et Cynthia Fleury (une somme !), nouv. éd. en
coll. « Quadrige », PUF, 2008 ; Christian Delacampagne, Islam et Occident.
Les raisons d’un conflit, PUF, 2003 ; Malek Chebel, Manifeste pour un
islam des Lumières, Hachette, 2004 (en coll. « Pluriel », 2011) ; Boualem
Sansal, Gouverner au nom d’Allah. Islamisation et soif de pouvoir dans le
monde arabe, Gallimard, 2013 ; Abdennour Bidar, Lettre ouverte au monde
musulman, Les Liens qui libèrent, 2015 ; Boualem Sansal, 2084. La fin du
monde, Gallimard, 2015 ; Gilles Kepel, avec Antoine Jardin, Terreur dans
l’Hexagone. Genèse du djihad français, op. cit.

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

Le mardi 17 novembre, sur les ondes de France Inter, le Premier


ministre reprenait : « Nous avons aussi un ennemi intérieur et les
Français nous demandent de combattre aussi cet islamisme radical,
ce djihadisme qui est né dans les quartiers populaires. Nous devons
lutter avec la dernière des énergies contre l’islamisme radical et
le djihadisme qui séduit des milliers de jeunes Français. […] On
doit lutter contre l’islamisme qui est une pathologie de l’islam et
qui nécessite que l’islam se rebelle contre cette pathologie qui
le salit. […] Notre ennemi, c’est le terrorisme et nous devons le
combattre partout avec les armes de la République. »
Était-il vraiment plus crédible qu’en février 2015 ?
D’autant que, dans la foulée, le Premier ministre affirmait,
au même micro : « Le pouvoir en Arabie saoudite comme au
Qatar lutte contre Daech, c’est incontestable, et je n’ai pas de
raison aujourd’hui de douter de l’engagement de ces deux gou-
vernements. Reste la question de l’ensemble des financements
[de l’État islamique], mais au Moyen-Orient les choses sont très
compliquées1. »
Si compliquées que ça ? Il y a de quoi douter de la pertinence,
voire de la sincérité de ces derniers mots de Manuel Valls. Car,
début décembre 2015, Aleph me donnait à lire et recopier une
« note d’information » rédigée par un haut fonctionnaire du ren-
seignement et de la coordination de la lutte antiterroriste, datée du
17 janvier 2007, et portant sur « l’université Al-Imam Muhammad
Ibn Saoud de Riyad » (Arabie saoudite)2. Un document de quatre
pages dont les conclusions menaçantes ne sauraient être ignorées
d’un haut dirigeant politique de notre pays, surtout lorsqu’il a été
ministre de l’Intérieur pendant presque deux ans. Car l’université
islamique Al-Imam Muhammad Ibn Saoud, « vaste complexe

1. Le Premier ministre prétendait-il faire écho à cette formule du général


de Gaulle (Mémoires de guerre, t. 1, Plon, 1954) : « Vers l’Orient compliqué,
je volais avec des idées simples », écrite en souvenir d’un séjour au Liban
et en Syrie, alors sous mandat français, dans l’entre-deux-guerres.
2. Adresse : Airport Road, Imam Muhammad Ibn Saud Islamic University,
Riyadh 13318, Arabie saoudite.

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implanté en périphérie de la ville de Riyad », y est décrite comme


une véritable fabrique de terroristes.
Ses infrastructures ont manifestement impressionné les agents
du renseignement extérieur qui l’ont infiltrée : « Extérieurement,
ses clôtures, sa salle de contrôle et de surveillance ultramoderne
installée au sommet du château d’eau, ses systèmes de sécurité
et de protection modernes lui donnent plus une allure de camp
militaire ou de prison que d’université. Impression renforcée par
ses gardes privés, fortement armés, qui en assurent la surveillance.
L’université dispose de sa propre centrale électrique et d’importantes
réserves d’eau. Certains quartiers de l’université sont entourés
de hauts grillages et leur accès est réservé aux seules personnes
autorisées. » Il est manifeste que l’université islamique Al-Imam
Muhammad Ibn Saoud et le clergé wahhabite saoudien qui y
enseigne se sont donné les moyens de soutenir – victorieusement,
on le verra par la suite – un rapport de force menaçant avec les
autorités civiles du royaume. De fait, « ni l’armée ni les forces de
police (civile) ne sont autorisées à pénétrer dans les universités
islamiques », car « toute intrusion des forces de sécurité dans une
université risquerait de causer des troubles que le gouvernement
(saoudien) préfère éviter, d’autant que, dans la police comme dans
l’armée ou la garde nationale, se trouvent des intégristes religieux
qu’il convient de ménager pour qu’ils ne se retournent pas contre
leurs employeurs ».
La note d’information du renseignement antiterroriste entre,
ensuite, dans le vif du sujet : « L’université a trois fonctions : la
formation des oulémas, la formation de la police religieuse et la
formation des “soldats du djihad” au niveau de l’encadrement. En
ce qui concerne cette dernière formation, il est important de préciser
que la notion de terrorisme n’est pas la même en Arabie saoudite
que dans les pays occidentaux. La participation de combattants
au djihad y est considérée comme normale et encouragée comme
étant le devoir sacré de tout musulman. » Ceci étant rappelé, le
document classé continue : « L’université Al-Islam assure la for-
mation des cadres des “soldats de Dieu”. Les jeunes musulmans,
recrutés dans les mosquées du monde entier et qui constitueront la
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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

piétaille, sont envoyés directement dans les camps situés à proxi-


mité des zones de combat, Irak, Afghanistan ou Tchétchénie, où
ils recevront une formation courte, généralement entre trois et six
mois. Par contre, ceux dont la foi et les capacités intellectuelles
ont été remarquées, seront destinés à devenir les cadres de ces
combattants et doivent donc recevoir, en trois ans, une formation
paramilitaire et religieuse en conséquence. »
Et, à partir de ces indications encore générales, la « note d’infor-
mation » précise : « À l’issue de leur formation religieuse, les
étudiants auront pleinement intégré l’islam wahhabite. Leur for-
mation paramilitaire comprend l’apprentissage des techniques de
guérilla, le maniement d’armes et l’étude des explosifs. […] Des
formations annexes sont aussi données dans les annexes implantées
dans le désert et notamment à Burayda. […] À l’issue de leur
scolarité, les étudiants sont renvoyés dans leurs pays d’origine ou
en tout endroit où leur présence sera jugée utile pour la défense de
l’islam. Le choix de leur vie ne leur appartient pas, il appartient
à Dieu, c’est le premier enseignement de leur scolarité. […] Si
sa contribution au djihad est maintenant principalement active en
Irak, la sympathie des enseignants et des élèves de l’université
Al-Imam pour les thèses les plus extrémistes du wahhabisme fait
qu’elle demeure un danger pour l’avenir. »
Le contenu du document ici révélé est également particulièrement
explicite quant au financement des fabriques de djihadistes en
Arabie saoudite, et ce, par « un flot d’argent constant qui alimente
les fondations et universités qui se consacrent à la défense et à
la propagation de l’islam le plus extrémiste ». Pour ceux qui sou-
tiennent encore que « le pouvoir » n’est en rien partie prenante de
l’ensemble, la « note d’information » du renseignement y apporte
un démenti clair, net et précis : « Comme les autres universités,
celle de Riyad est financée par des subventions en provenance de
l’État et des fondations islamiques, ainsi que par des donations de
riches musulmans, souvent saoudiens comme le cheikh…, mais
aussi d’autres originaires des pays du Golfe, d’Égypte, de Brunei
ou du Pakistan. […] Les princes saoudiens, qui auraient, selon la
rumeur, beaucoup à se faire pardonner, donnent en conséquence. »
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r é s i s ta n c e !

Enfin, la synthèse du renseignement antiterroriste sur l’université


Al-Imam Muhammad Ibn Saoud montre à quel point le clergé
wahhabite extrémiste impose sa loi à l’État saoudien, quitte à user
de l’argument ultime, comme en témoigne « l’attentat commis le
21 avril 2004 contre le ministère de l’Intérieur saoudien », attentat
qui « coïncidait avec la clôture d’une conférence sur la prévention
du terrorisme organisée à la demande expresse du prince héritier
et qui n’avait pas été du goût de la majorité des enseignants et
élèves de cette structure ».
Malheureusement, les mises en garde contenues dans ce docu-
ment et dans nombre d’autres notes du renseignement semblent
être restées lettre morte, la « diplomatie économique » l’emportant
encore et toujours sur la sûreté des citoyens occidentaux et obli-
geant les gouvernements français successifs à fermer les yeux sur
les agissements réels de l’Arabie saoudite, mais aussi du Qatar.
Il est vrai qu’en matière d’aveuglement et de dissimulation, la
France n’a pas grand-chose à envier à son grand allié américain.
À Washington, un document de vingt-huit pages, intitulé « Élé-
ments, discussion et récit concernant certains sujets sensibles de
sécurité nationale », est toujours tenu au secret dans une pièce
hypersécurisée du Comité pour le renseignement de la Chambre
des représentants. Il faut dire qu’un élu, qui avait lu ce document
classifié, avait confié au New Yorker que « les preuves du soutien
du gouvernement saoudien pour les événements du 11 septembre
2001 étaient très dérangeantes ». En avril 2014, Barack Obama
s’était dit favorable à la déclassification de ces vingt-huit pages
secrètes, mais les familles des victimes des attentats du 11 Sep-
tembre attendent toujours leur divulgation.
Il faut noter néanmoins qu’en janvier 2015, une « source proche
du renseignement américain » affirmait qu’« un basculement stra-
tégique était en cours à Washington concernant l’évaluation du
rôle des Saoudiens dans la promotion du terrorisme djihadiste1 ».
Et à Paris ?

1. Laure Mandeville, « Washington tenté de revoir son alliance stratégique


avec Riyad », Le Figaro, 23 janvier 2015.

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l’ h y d r e d e s f r è r e s m u s u l m a n s

Le boom salafiste

Une note de la DGSI, datée de février 2015, estimait qu’une


soixantaine de mosquées françaises seraient sous influence sala-
fiste (wahhabite). Dans son livre paru au même moment, Bernard
Godard, ancien responsable du bureau des Cultes au ministère de
l’Intérieur, écrivait que les salafistes « contrôlent » une centaine de
mosquées et salles de prière en France1. Selon lui, le mouvement
de conquête salafiste des mosquées françaises aurait commencé
en région parisienne au milieu des années 1990, notamment à
Stains (Seine-Saint-Denis), à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), à
Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine), puis à Argenteuil et Pon-
toise (Val-d’Oise), à Corbeil-Essonnes et Longjumeau (Essonne).
En 2015, l’Île-de-France comptait environ vingt-cinq mosquées
et oratoires sous contrôle salafiste, le Grand Lyon une vingtaine et
Marseille une douzaine. Dans le Nord, principalement entre Lille
et Roubaix, ils étaient une dizaine. D’autres communautés étaient
aussi repérées à Vitrolles, Alès, Besançon, Brest, et même en milieu
rural, comme à Artigat (Ariège), Châteauneuf (Cher), Marvejols
(Lozère), Saint-Uze (Drôme)… Au total, tous ces lieux de culte
rassemblaient entre 15 000 et 30 000 personnes, une population
qui a doublé depuis 2010.
Si le Qatar finance traditionnellement les associations et les
mosquées affiliées aux Frères musulmans et donc à l’UOIF, les
communautés salafistes bénéficient du soutien financier de Saou-
diens. La mosquée de Cannes a reçu un chèque de 2 millions
d’euros, en 2014, de la part d’un mécène de Djeddah, la deuxième
ville d’Arabie saoudite, nommé Saleh Abdullah Kamel, président
du groupe bancaire islamique Al-Baraka2. De façon générale, les
mosquées de France sollicitent de plus en plus les dons inépuisables

1. Bernard Godard, La Question musulmane en France, Fayard, 2015.


2. Al Baraka Banking Group, dont le siège est à Bahreïn, possède le
plus large réseau mondial de banques islamiques, avec des filiales dans de
nombreux pays musulmans, notamment en Algérie et en Tunisie.

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de Riyad, par l’intermédiaire de nombreuses ONG saoudiennes,


et un grand nombre des 350 mosquées en cours de construction
bénéficieraient des pétrodollars de l’Arabie saoudite, comme ce fut
déjà le cas pour les mosquées d’Évry (Essonne), de Lyon (Rhône)
ou de Strasbourg (Bas-Rhin).
Quant aux prêches tenus dans certaines de ces mosquées, un offi-
cier du renseignement intérieur me rappelait, début décembre 2015,
que plusieurs imams salafistes saoudiens ne s’embarrassaient plus
des convenances du politiquement correct français, tel le cheikh
saoudien Saad Nasser al-Shatry qui avait fait l’objet de l’un des
premiers arrêtés d’expulsion, en 20121. Un autre prédicateur wahha-
bite, Issa Assiri, justifiait ainsi les attentats de janvier 2015, dans
un sermon prononcé à la mosquée Saeed bin Jubair, à Djeddah,
en Arabie saoudite : « L’épée est plus véridique que le livre. Sa
pointe tranchante sépare la sincérité de la facétie. […] C’est le
langage que ces infidèles juifs et chrétiens comprennent. C’est
le seul langage qu’ils comprennent. […] Quand quelqu’un maudit le
prophète Mahomet ou se moque de lui, quelle doit être sa puni-
tion ? Maudire ou se moquer du Prophète est un acte d’apostasie ;
tous les érudits en conviennent, que cette moquerie soit sérieuse
ou légère. Quiconque la commet, musulman ou infidèle, doit être
tué, même s’il se repent. »
Le 8 mai 2015, la mosquée Abou Bakr, dans le quartier du Pile,
à Roubaix, avait accueilli, pour la troisième fois en deux ans, le
cheikh saoudien salafiste Mohammed Ramzan al-Hajiri qui faisait
pourtant l’objet d’une interdiction d’entrée sur le territoire français
jusqu’en 2050, étant fiché « S » par la DGSI comme « individu
susceptible de troubler l’ordre public en raison de ses prêches
islamistes radicaux2 ».

1. Il est issu de l’université Al-Imam Muhammad Ibn Saoud, de Riyad.


Voir les pages précédentes sur « La formation saoudienne des “soldats de
Dieu” ».
2. Une fiche « TE » signale une « opposition à l’entrée en France ».

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IV
Le piège salafiste

1RXV DI¿UPRQV TXH GHV RUJDQLVPHV GH ELHQIDL-


sance établis par le gouvernement du Royaume
d’Arabie saoudite pour propager l’idéologie radi-
cale wahhabite ont servi de sources majeures
GH ¿QDQFHPHQW HW GH VRXWLHQ ORJLVWLTXH j $O
Qaïda, pendant toute la décennie qui a mené
au 11 Septembre.
Sean Carter1.

Au lendemain des attentats, dès le 14 novembre 2015, l’an-


cien juge antiterroriste Marc Trévidic, qui s’y connaît en matière
d’« Orient compliqué »2, dénonçait à l’antenne de France 2 les
relations ambiguës qu’entretiennent les pays occidentaux avec
certains États du Golfe, et notamment avec l’Arabie saoudite.
Les options géopolitiques et économiques des pays occidentaux
sont, selon lui, en partie responsables de l’expansion du groupe
État islamique, parce qu’elles obligent à la complaisance vis-à-
vis de l’idéologie islamiste la plus agressive : « Le wahhabisme

1. Déclaration de Sean Carter, avocat de familles de victimes des atten-


tats du 11 septembre 2001 à Lawrence Wright, auteur de l’article « The
Twenty-Eight Pages », The New Yorker, 9 septembre 2014 : « “We assert
that purported ‘charities’, established by the government of the Kingdom
to propagate radical Wahhabi ideology throughout the world, served as the
primary sources of funding and logistical support for Al Qaeda for more
than a decade leading up to the 9/11 attacks”, Sean Carter, one of the lead
attorneys in the lawsuit, told me. »
2. Voir le chapitre II de ce livre.

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[dont l’Arabie saoudite est le berceau] a diffusé le salafisme sur


la planète, depuis le conflit en Afghanistan, en somme depuis
1979 », soutient l’ex-juge antiterroriste. Avant de préciser sa pen-
sée : « Est-ce qu’on est copains avec les Saoudiens pour des
raisons économiques ? La politique américaine, c’est : “On adore
les fondamentalismes religieux s’ils sont libéraux économique-
ment.” C’est comme ça depuis des années. C’est leur credo !
C’est super les Saoudiens, c’est super le Qatar, les Émirats arabes
unis, parce qu’ils commercent… » Et de conclure : « Elles sont
où, nos valeurs ? On peut serrer la main de quelqu’un qui voile
intégralement sa femme sous prétexte qu’il nous vend des armes
ou qu’on lui achète du pétrole… »
Quatre jours plus tard, il insistait, en des termes assez peu diplo-
matiques : « La France n’est pas crédible dans ses relations avec
l’Arabie saoudite. Nous savons très bien que ce pays du Golfe
a versé le poison dans le verre par la diffusion du wahhabisme.
Les attentats de Paris en sont l’un des résultats. Proclamer qu’on
lutte contre l’islam radical tout en serrant la main au roi d’Arabie
saoudite revient à dire que nous luttons contre le nazisme tout en
invitant Hitler à notre table1. »

« Au cœur du système »

Les rapports du renseignement intérieur sur le financement clan-


destin de l’IESH, dont j’ai révélé les contenus effarants dans le
chapitre III de ce livre, comportent aussi l’extrait de relevé d’un
compte bancaire de l’Institut de formation islamique. Sur quatre
virements à son crédit, pour un montant total de 232 505,97 euros,
la colonne « origine des fonds » est très significative. Un virement
de 95 596 euros aurait, par exemple, été effectué par le Minister
of Awqaf and Islamic Affairs Kuwait (ministère des Donations
et des Affaires islamiques du Koweït), un autre, d’un montant
de 72 968,69 euros référencé sur le document, par l’International

1. Propos recueillis par Kevin Poireault, Les Échos, 18 novembre 2015.

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Development Fund1. Enfin, deux virements ont pour émetteur


l’Institut culturel musulman de Suisse (La Chaux-de-Fonds, can-
ton de Neuchâtel), pour des montants successifs de 38 941,28 et
25 000 euros, à deux mois de distance presque jour pour jour. Par
ailleurs, ce compte aurait également été alimenté de versements
réguliers en espèces. Selon une fiche supplémentaire des RG, ceux-ci
auraient totalisé 165 992 euros entre les 5 février et 11 septembre
2007, par exemple. Je rappelle que cet institut a été fondé (et
qu’il est toujours présidé) par Mohamed Karmous2, le passeur de
50 000 euros en liquide interpellé et contrôlé le 30 avril 2007 par
les douaniers français dans le TGV Zurich-Paris. Et que cet institut
est lui-même massivement financé par des États du Golfe3… Pour

1. Une synthèse des RG, réalisée en 2008, précise qu’il s’agit d’une
« organisation caritative islamique saoudienne créée en 1998 à Londres, […]
contrôlée par les Bin Mahfouz, une puissante famille de financiers d’Arabie
saoudite ». Ce fonds serait géré par l’Islamic Relief Worldwide (IRW) dont
l’Islamic Relief Suisse n’est qu’une antenne. L’IRW est profondément liée
aux Frères musulmans [Global Muslim Brotherhood Daily Watch (GMBDW)]
et serait impliquée dans plusieurs affaires de financement du terrorisme. En
2006, Iyaz Ali, coordinateur de projet de l’organisation centrale de l’IRW,
a ainsi été arrêté en Israël. Son activité consistait, en partie, à financer et à
apporter assistance à des institutions du Hamas. La police a retrouvé dans
son ordinateur des documents prouvant les liens entre l’IRW et le Hamas,
en particulier avec des fonds appartenant à ce groupe terroriste au Royaume-
Uni et en Arabie saoudite. L’ordinateur contenait, en outre, des photos
de croix gammées, de responsables nazis, d’Oussama ben Laden, d’Abou
Moussab al-Zarqaoui (ancien dirigeant d’Al-Qaïda en Irak, mort en 2006)
et de nombreuses photos d’activités militaires du Hamas [Israel Ministry of
Foreign Affairs, « British national arrested for assisting Hamas », 29 May
2006 (Communicated by the Prime Minister’s Office)].
2. L’Institut culturel musulman de Suisse est également dirigé par l’épouse
de Mohamed Karmous, qui est elle-même présidente de l’Association cultu-
relle des femmes musulmanes de Suisse (ACFMS).
3. En juin 2014, Mohamed Karmous a reçu un chèque de 140 000 dol-
lars (environ 132 000 euros) de l’ambassadeur du Koweït en Suisse et au
Liechtenstein, Bader Saleh al-Tunaib, basé à Berne. En 2014 toujours,
l’ambassadeur du Koweït au Canada a offert à Samer Majzoub, un leader
de la Confrérie des Frères musulmans au Québec, président du Forum des
musulmans canadiens, 76 000 dollars (environ 72 000 euros) pour financer

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Aleph, haut fonctionnaire du renseignement intérieur, ces transferts


financiers entre la Suisse et la France, que ce soit en liquide ou
par virements bancaires, ont les caractéristiques classiques de la
dernière phase d’un blanchiment qui masque l’identité réelle du
premier et principal donateur.
Le jeudi 26 novembre 2015, analysant devant moi la documen-
tation des RG sur le financement de l’IESH, Aleph s’exclame :
« Là, nous sommes au cœur du système ! Nous voyons un bout de
l’exportation de la violence islamiste dont l’idéologie est l’œuvre
des Frères musulmans et dont le financement est celle des pétro-
monarchies du Golfe1, de l’Arabie saoudite et du Qatar en premier
lieu. » Il se souvient, ainsi, de ce « petit porteur » de deux valises
bourrées de quelque 600 millions d’euros (en espèces, euros et

l’école musulmane qu’il a fondée à Pierrefonds, un quartier de Montréal.


L’implantation des Frères musulmans au Koweït commence à la fin des
années 1940 par des activités d’ordre social. En 1976, Youssef al-Hajji, pré-
sident de l’association de la réforme sociale (Al-Islah), est nommé ministre
des Awqaf (donations) jusqu’en 1981. Le courant de pensée néo-islamiste a
été importé au Koweït par des Frères musulmans égyptiens qui fuyaient les
persécutions nassériennes. Les Frères musulmans créent une branche locale
au Koweït en 1952, ils fondent des établissements d’enseignement, d’où
sortent leurs militants, et des coopératives où ils fabriquent et vendent des
produits bon marché au bénéfice des classes défavorisées, contrôlant peu à
peu 80 % du marché alimentaire. Ils sont officiellement dès lors reconnus
par les pouvoirs publics et opèrent en toute légalité. Ils s’investissent en
politique à partir de 1981 : les deux premiers députés islamistes sont élus ;
ils seront quatre en 1985. La plateforme politique des Frères musulmans
koweïtiens, le Mouvement constitutionnel islamique (Hadas), voit le jour en
1991. Protégés par leur alliance avec les autres courants islamistes (salafistes)
et les mouvements conservateurs tribaux, les Frères musulmans possèdent
un réseau d’influence extrêmement solide au Koweït, dans les domaines
de l’éducation (syndicats, université) et des associations de bienfaisance,
particulièrement au sein de l’organisation gouvernementale Bayt al-Zakat,
qui récolte l’« impôt islamique ».
1. Le Conseil de coopération des États arabes du golfe Arabique regroupe
six pétromonarchies arabes et musulmanes (sunnites) : Arabie saoudite,
Oman, Koweït, Bahreïn, Émirats arabes unis et Qatar. Ce Conseil a été créé
sous l’impulsion de l’Arabie saoudite, et sous la pression des États-Unis,
le 25 mai 1981.

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dollars), contrôlé par les douaniers entre la Suisse et Paris, en 2006,


et dont les bagages devaient être remis à un officier de sécurité
de l’ambassade d’Arabie saoudite à Paris…

Blanchiments et noircissements princiers

D’ailleurs, si des sommes islamistes fabuleuses transitent ainsi,


clandestinement, entre la Suisse et la France, un flux tout aussi
considérable d’argent s’écoule dans le sens inverse. Blanchiment
d’un côté, noircissement de l’autre, opacité totalement impunie au
total… Ainsi, le 21 février 2004, l’auditeur interne de la banque
suisse UBS en France organisait en urgence une réunion de la
cellule antiblanchiment de son établissement, suite à la remise
d’un chèque de 10 millions de dollars à destination de Genève1.
Or, le bénéficiaire du chèque était le cheikh Khaled ben Ibra-
him al-Ibrahim, l’un des dirigeants et actionnaires de la société
The Arab Palestinian Investment Co Ltd, dirigée par Al-Walid ben
Talal ben Abdelaziz Al Saoud. Le prince Al-Walid, né en 1955,
propriétaire de la Kingdom Holding Company, est un membre
de la famille Al Saoud qui règne alors (et encore) sur l’Arabie
saoudite. Sa fortune a été évaluée à 19,6 milliards de dollars
(15,3 milliards d’euros) par Forbes en mars 2011, le plaçant au
26e rang des personnes les plus fortunées dans le monde. Le
contrôleur de la banque transmet aussitôt ses informations aux
services de Tracfin, car il existe, selon un rapport interne d’UBS
en date du 1er octobre 2004, un « risque avéré sur le dossier qui
devait être traité en urgence »…
Au sujet de ces mouvements financiers suspects, concernant de
près ou de loin la famille princière saoudienne, Aleph m’explique
que, de fait, les services occidentaux sont toujours particulièrement
vigilants depuis les attentats du 11 septembre 2001, qui ont conduit
les enquêteurs américains à mettre au jour les circuits de finance-

1. Antoine Peillon, Ces 600 milliards qui manquent à la France, op. cit.,
p. 103-105.

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ment de Ben Laden1. Ils y soupçonnent a priori du « blanchiment


à l’envers » – dit aussi « noircissement » – de capitaux légaux qui,
par cascade de virements sur des comptes non déclarés, ouverts
dans des paradis fiscaux et judiciaires, finissent par alimenter, au
nom de la taqwa (piété), une multitude d’organisations islamistes
ou d’agents de la diplomatie secrète des Saoud, dont les activités
peuvent être in fine criminelles, voire terroristes.

Un Golfe pas très clair

Dans les jours qui ont suivi les attentats du vendredi 13 novembre,
le président de la République faisait passer le message à plusieurs
émissaires du Golfe à Paris qu’il allait réviser ses relations avec
leur pays d’origine. Non seulement l’opinion publique française
semblait faire le lien, de façons diverses, entre les pétromonarchies
et l’État islamique, mais François Hollande se disait très déçu
de la faiblesse du nombre de contrats effectivement signés avec
l’Arabie saoudite. Ainsi la visite du Premier ministre Manuel Valls
à Riyad, à la mi-octobre, a généré moins d’un milliard d’euros
de commandes fermes.
Pourtant, le 13 octobre 2015, le même Manuel Valls, arrivé la
veille en Arabie saoudite en compagnie du ministre de la Défense
Jean-Yves Le Drian, avait annoncé lui-même dans un tweet triom-
phal : « France-Arabie saoudite : 10 milliards € de contrats ! Le
gouvernement mobilisé pour nos entreprises et l’emploi. MV » Les
services du Premier ministre précisaient dans la foulée que ces

1. Al-Taqwa Bank, banque officieuse des Frères musulmans, basée aux


Bahamas, en Suisse et au Liechtenstein, ainsi que sa filiale domiciliée à
Lugano (Suisse), la Nada Management Organisation, ont été considérées
comme les principales « noircisseuses » des fonds issus des fortunes sans
limites des princes d’Arabie saoudite. Mais d’autres établissements saoudiens
sont cités par les spécialistes de l’antiterrorisme comme étant particulière-
ment surveillés : outre la Saudi-Sudanese Bank, le très puissant Dar al-Maal
al-Islami Trust (Maison de l’argent de l’Islam) et le conglomérat Dallah al-
Baraka (La Bénédiction), tous deux fondés et contrôlés par la famille royale.

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contrats portaient sur différents secteurs industriels : infrastructures,


santé, satellites, agro-alimentaire, activités maritimes, mais aussi
armement – 30 patrouilleurs rapides devant faire l’objet d’une
commande… à la fin de l’année.
Déjà, le 24 juin 2015, le ministre des Affaires étrangères Laurent
Fabius et Mohamed ben Salman, ministre saoudien de la Défense,
avaient annoncé l’achat par Riyad de 23 hélicoptères Airbus H 145,
pour une valeur d’environ 500 millions d’euros. Et selon Laurent
Fabius, une vingtaine d’autres projets, représentant « plusieurs
dizaines de milliards d’euros », étaient alors en discussion entre
les deux pays, qui se promettaient aussi d’étudier la faisabilité
de la construction de deux réacteurs nucléaires pressurisés euro-
péens (EPR) en Arabie saoudite. « Nous allons également signer
un accord sur la formation à la sûreté nucléaire et un autre sur le
traitement des déchets nucléaires », ajoutait, le même jour, Laurent
Fabius. Le chef de la diplomatie française annonçait enfin « un
engagement » de l’Arabie saoudite sur l’achat de patrouilleurs
rapides pour sa marine : « Cela représente à la fois beaucoup de
créations d’emplois et plusieurs centaines de millions d’euros. »
Côté saoudien, Mohamed ben Salman précisait qu’il discutait
encore le prix des navires…
Un peu plus d’un mois plus tôt, le 4 mai 2015, François Hol-
lande lui-même et Laurent Fabius encore rêvaient déjà tout haut de
contrats mirifiques avec Riyad, lors d’un voyage de commerce en
Arabie saoudite avec laquelle la France discutait de vingt projets
économiques « représentant plusieurs dizaines de milliards d’euros ».
La veille, le président français avait assisté, à Doha (Qatar), à
la signature officielle de deux contrats de vente de 24 avions de
combat Rafale à l’émirat, pour un montant de 6,3 milliards d’euros.
Un autre « contrat », confidentiel celui-ci, était parallèlement en
négociation. Il s’agissait d’un accord intergouvernemental portant
sur la formation de 36 pilotes, d’une centaine de mécaniciens, mais
aussi d’officiers de renseignement. De fait, il y a de nombreuses
années que les dirigeants français entretiennent des relations aussi
intenses qu’intéressées avec le Qatar, pourtant soupçonné d’être
excessivement laxiste quant au financement du terrorisme par ses
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nombreuses et richissimes fondations prétendument caritatives.


Beaucoup d’hommes et de femmes politiques français de premier
rang sont ou ont été des habitués des séjours à Doha1…

L’or noir du terrorisme

Dans une tribune éclairée2, Pascal Canfin, conseiller principal sur


le climat au World Resources Institute (WRI), et ancien ministre
délégué du Développement (de mai 2012 à mars 2014), précisait
que « les mouvements terroristes comme certaines filiales d’Al-
Qaïda, en Syrie notamment, sont en partie financés par des dons
en provenance des pays du Golfe comme le Koweït, le Qatar ou
l’Arabie saoudite ». Certes, si « ces dons ne sont pas des finance-
ments directs d’États (même si certains des alliés d’Al-Qaïda en
bénéficient), ils transitent par des fondations privées initiées ou
situées dans le Golfe et dont les autorités n’ignorent rien… sans
pour autant agir ».
L’équation est très simple : « Directement ou indirectement les
revenus du pétrole sont donc à la base de la puissance économique
des groupes terroristes qui ont frappé la France. Or, ces finan-
ceurs des groupes terroristes tirent leur fortune de l’or noir… que
nous consommons. » Sa conséquence politique l’est tout autant :
« La façon dont la France traite – ou non – cette question du
financement dans ces relations plus qu’amicales avec le Qatar et
l’Arabie saoudite mérite un débat public qui n’a jusqu’à présent
pas eu lieu. »
En juin 2014, déjà, le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki,
affirmait : « Nous tenons l’Arabie saoudite pour responsable des
aides financière et morale que les groupes djihadistes reçoivent. »
Les services de renseignement de son pays avaient récupéré, peu

1. Éric Leser, « Comment le Qatar a acheté la France (et s’est payé sa


classe politique) », Slate, 5 juin 2011 et 24 septembre 2012.
2. Pascal Canfin, « Climat, le nerf de la paix », Altereco+ (alterecoplus.
fr), 16 novembre 2015.

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auparavant, 160 clés USB dans la cache d’un chef de l’État isla-
mique en Irak et au Levant, dans lesquelles étaient enregistrées
des informations inédites sur la comptabilité de l’organisation
terroriste1.
La déclaration irakienne n’était pas de nature à surprendre Alain
Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la
DGSE, l’un des meilleurs experts français de l’« Orient compli-
qué ». Dans une postface, datée de 2013, à son témoignage très
dense, Au cœur des services spéciaux, recueilli par le journaliste
Jean Guisnel2, le maître espion dénonçait « l’implication grandis-
sante et parfois déterminante de l’émirat du Qatar, en concurrence
avec les Saoudiens et parfois à leurs dépens, dans le soutien aux
forces politiques islamistes et aux rébellions armées salafistes ». Il
ajoutait : « C’est ainsi qu’on voit maintenant la patte du Qatar sur
tous les théâtres politiques et militaires de l’activisme islamiste,
[…] avec la complaisance naïve, intéressée ou hypocrite de déci-
deurs occidentaux. » Et il se permettait même d’avertir : « Je pose
depuis plusieurs mois cette même question avec insistance : “les
investissements massifs du Qatar et de l’Arabie saoudite dans nos
économies de crise valent-ils notre complaisance face à la montée
d’une barbarie dont nous aurions tort de croire que nous sommes
à l’abri ?” À chacun d’y répondre en son âme et conscience3. »
Ou de ne pas y répondre…

Les enfants djihadistes des émirs

De fait, les dénonciations virulentes des relations « hypocrites »


entre la France et les pétromonarchies du Golfe, Arabie saoudite

1. Martin Chulov, « How an arrest in Iraq revealed Isis’s $2bn jihadist


network », The Guardian, 15 juin 2014.
2. Alain Chouet (entretiens avec Jean Guisnel), Au cœur des services
spéciaux. La menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers, La Décou-
verte, 2013.
3. Ibid., p. 322-324.

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et Qatar en tête, se sont multipliées après les attentats meurtriers


du vendredi 13 novembre. Parmi elles, la tribune de l’écrivain
algérien Kamel Daoud1, publiée en anglais et en français (!), par
le quotidien américain The New York Times2, et largement diffu-
sée sur les réseaux sociaux, a eu un retentissement considérable.
Le texte, inspiré par une colère froide, s’ouvrait sur cette leçon
parfaitement raisonnée : « Daech noir, Daech blanc. Le premier
égorge, tue, lapide, coupe les mains, détruit le patrimoine de
l’humanité, et déteste l’archéologie, la femme et l’étranger non
musulman. Le second est mieux habillé et plus propre, mais il
fait la même chose. L’État islamique et l’Arabie saoudite. Dans
sa lutte contre le terrorisme, l’Occident mène la guerre contre
l’un, tout en serrant la main de l’autre. Mécanique du déni, et
de son prix. On veut sauver la fameuse alliance stratégique avec
l’Arabie saoudite tout en oubliant que ce royaume repose sur une
autre alliance, avec un clergé religieux qui produit, rend légitime,
répand, prêche et défend le wahhabisme, islamisme ultra-puritain
dont se nourrit Daech. »
D’autres grandes plumes ont dénoncé pareillement, au cours
des mêmes jours d’angoisse, les relations « intéressées » avec
l’Arabie saoudite et le Qatar. Dans une tribune publiée par Le
Monde3, le 17 novembre 2015, les historiens Sophie Bessis et
Mohamed Harbi dénonçaient, eux aussi, la filiation idéologique
entre l’État islamique et le royaume saoudien : « Le djihadisme est
avant tout l’enfant des Saoud et autres émirs auxquels [la France]
se félicite de vendre à tour de bras ses armements sophistiqués,
faisant fi des “valeurs” qu’elle convoque un peu vite en d’autres

1. Journaliste au Quotidien d’Oran, prix Goncourt du premier roman


2015 pour Meursault, contre-enquête, Barzakh, 2013, et Actes Sud, 2014.
2. « L’Arabie saoudite, un Daech qui a réussi », New York Times,
20 novembre 2015.
3. « Nous payons les inconséquences de la politique française au Moyen-
Orient », Le Monde, 17 novembre 2015. Sophie Bessis est l’auteur de La
Double Impasse. L’Universel à l’épreuve des fondamentalismes religieux
et marchand, La Découverte, 2014 ; Mohamed Harbi est ancien membre et
historien du Front de libération nationale algérien.

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occasions. Jamais les dirigeants français ne se sont posé la ques-


tion de savoir ce qui différencie la barbarie de Daech de celle du
royaume saoudien. On ne veut pas voir que la même idéologie
les anime. Exigeons que la France mette un terme à ses relations
privilégiées avec l’Arabie saoudite et le Qatar, les deux monar-
chies où l’islam wahhabite est la religion officielle, tant qu’elles
n’auront pas coupé tout lien avec leurs épigones djihadistes, tant
que leurs lois et leurs pratiques iront à l’encontre d’un minimum
décent d’humanité. »
Moins de dix jours plus tard, Sophie Bessis donna la mesure
de la vanité de ses exigences diplomatiques. Le 26 novembre,
répondant en direct aux questions des internautes sur le site du
quotidien Le Monde (lemonde.fr)1, elle expliquait qu’« au total,
l’Arabie saoudite a dépensé des dizaines de milliards de dollars
dans l’ensemble du monde musulman pour construire des mosquées,
former des imams, financer des écoles coraniques enseignant cette
forme particulière d’islam », et qu’« avec cette force de frappe
financière considérable, elle a pu faire progressivement de ce
qui était une secte ultra-minoritaire dans le monde musulman la
forme dominante de l’islam sunnite aujourd’hui ». Elle précisait :
« Depuis 1979 au moins, l’Arabie saoudite est l’un des principaux
bailleurs de fonds des mouvements extrémistes sunnites, armés
ou non. » Mais, surtout, elle concluait que « de toute façon, la
France n’a pour l’instant aucune intention de revoir les relations
privilégiées qu’elle entretient avec l’Arabie saoudite et le Qatar,
[puisque] ses diplomates et ses responsables s’évertuent à dégager
la responsabilité de ces deux pays dans l’expansion du djihadisme,
car la dépendance financière française vis-à-vis d’eux reste extrê-
mement importante ».

1. « La France n’a aucune intention de revoir ses relations avec l’Arabie


saoudite et le Qatar », Le Monde, lemonde.fr, 26 novembre 2015, propos
recueillis par Enora Ollivier et Manon Rescan.

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Le piège

« Dépendance financière française »… Comment expliquer


autrement cette insistance du Premier ministre, Manuel Valls,
à dédouaner de façon répétitive l’Arabie saoudite de toute res-
ponsabilité dans les attentats du vendredi 13 novembre 2015 ?
Car il affirmait, au micro de France Inter, le 17 novembre :
« Le pouvoir en Arabie saoudite comme au Qatar lutte contre
Daech, c’est incontestable, et je n’ai pas de raison aujourd’hui
de douter de l’engagement de ces deux gouvernements. » Puis, le
24 novembre, au Petit Journal de la chaîne de télévision Canal
Plus : « L’Arabie saoudite, contrairement à ce que j’ai lu ici ou
là, ne finance pas Daech, au contraire, elle le combat. » Sans
sourciller…
Le Premier ministre ignore-t-il que la famille royale d’Arabie
saoudite déverse chaque année des dizaines de milliards de pétro-
dollars sur les innombrables comptes bancaires des grands oulémas
du clergé wahhabite de Riyad1, dont beaucoup sont gérés à la City
de Londres ? Que ces fortunes inépuisables sont investies dans le
monde entier afin d’imposer le wahhabisme par le financement,
pour une grande part clandestin, de mosquées, d’écoles coraniques
et de formation d’imams, d’organisations islamistes légales et de
groupes sunnites djihadistes de plus en plus massifs (Al-Qaïda,
Jabhat al-Nosra, État islamique…) ?

1. « Le clergé [saoudien] contrôle les milliers de mosquées du pays, le


secteur de l’éducation, ainsi que le pouvoir judiciaire. Il assure l’endoctri-
nement quotidien de la population. Il dispose, par surcroît, de sa propre
force de police chargée de sanctionner tout manquement aux injonctions de
la charia, spécialement en matière de mœurs. Il est incarné par le Conseil
des grands oulémas qui regroupe une vingtaine de clercs chapeautés par un
grand mufti, c’est-à-dire une autorité ayant la capacité d’émettre des fatwas
et des édits religieux obligatoires », Loulouwa al-Rachid, « L’inconnue
saoudienne », entretien avec Madawi al-Rasheed, anthropologue, professeur
invité à la London School of Economics (LSE), Politique internationale,
n° 148, été 2015.

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le piège salafiste

Pour la plupart des spécialistes du Moyen-Orient, les arcanes du


financement des groupes terroristes, en Syrie et en Irak, ne sont
pourtant pas difficiles à déchiffrer1. Pour eux, il ne fait aucun doute
que l’Arabie saoudite a soutenu dès le début et soutient toujours
des groupes salafistes de l’opposition syrienne, et que le Qatar a
fait de même, en concurrence des Saoudiens, en finançant Jabhat
al-Nosra, organisation rattachée à Al-Qaïda, jusqu’en avril 2013,
date à partir de laquelle ses financements se sont portés sur l’État
islamique.
Pour finir cette évaluation de la nocivité des « relations privi-
légiées » de la France avec le Qatar et l’Arabie saoudite, il est
très utile d’entendre l’analyse de Pierre-Jean Luizard, historien
de l’islam contemporain2. Selon lui, les attentats du vendredi
13 novembre 2015 ont principalement visé à « tenter d’entraîner
la société française, à l’instar de ce qui a été réussi en Irak, vers
un morcellement communautaire entre des groupes confessionnels,
voire ethniques, qui ont peur les uns des autres, qui se suspectent
les uns les autres ».
Cette stratégie d’incitation à la guerre civile doit être prise au
sérieux, selon lui, car « le bain salafiste légitime de plus en plus la
constitution sur le mode sectaire d’une forme de contre-société qui
irrigue aujourd’hui une partie des mosquées et séduit des jeunes
musulmans qui “reviennent” à l’islam dans les banlieues ». Il est en
effet désormais évident que « l’État islamique considère aujourd’hui
qu’un certain nombre de jeunes de banlieue, notamment liés à la
délinquance, constitue un terrain de chasse privilégié pour lui ».

1. Lire, entre autres, l’entretien avec Fabrice Balanche, maître de confé-


rences à l’Université Lyon 2 et directeur du Groupe de recherches et d’études
sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à la Maison de l’Orient et de la
Méditerranée (CNRS, Lyon), publié par Challenges, le 15 janvier 2015.
2. Pierre-Jean Luizard est directeur de recherches au CNRS. Il a séjourné
plusieurs années dans la plupart des pays arabes du Moyen-Orient, parti-
culièrement en Syrie, au Liban, en Irak, dans le Golfe et en Égypte. Il est
l’auteur de Le Piège Daech. L’État islamique ou le retour de l’Histoire,
La Découverte, 2015. Voir également Lydia ben Ytzhak, « Comprendre “le
piège Daech” », Le Journal du CNRS, 3 décembre 2015.

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L’historien est donc inquiet et le dit clairement : « On pense à


une réédition des émeutes de 2005, ce que j’espère on ne verra
pas. Mais, si par malheur cela devait se reproduire, là, les choses
seraient beaucoup plus graves, car elles risqueraient désormais
d’être dans un cadre politique et religieux pouvant aboutir à des
conflits communautaires en France. »

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V
La guerre

La vision pathologique d’une guerre de civilisa-


tion, de la guerre intérieure des minorités eth-
niques contre l’Europe, parce qu’elle est source
de discrimination, d’arbitraire, précipite en réalité
son effondrement.
Raphaël Liogier1.

« C’est un acte de guerre commis par une armée terroriste,


Daech », déclarait, samedi 14 novembre 2015 au matin, le chef
de l’État, dans une allocution prononcée à l’issue d’un Conseil de
défense à l’Élysée. Nicolas Sarkozy lui emboîtait, bien sûr, aus-
sitôt le pas, déclarant même le pays « en guerre », et précisant :
« Notre politique extérieure doit intégrer le fait que nous sommes
en guerre. Notre politique de sécurité intérieure également. »
À ce moment-là, se déclarer « en guerre » était pourtant juri-
diquement absurde. « Seul le Parlement peut déclarer la guerre,
l’article 35 de la Constitution est très clair sur ce point », assurait
Anne-Sophie Traversac, maître de conférences en droit public,
détachée aux écoles militaires Saint-Cyr Coëtquidan2. Selon le
manuel du ministère de la Défense, l’état de guerre découle d’une
déclaration préalable. Dans le cas où des menaces graves et immé-
diates pèseraient sur les intérêts vitaux de la nation, l’article 16

1. Raphaël Liogier, Le Complexe de Suez, Le Bord de l’eau, 2015, p. 170.


2. Propos recueillis par Marie Boëton, « Peut-on parler de “guerre” contre
le terrorisme ? », La Croix (la-croix.com), 14 novembre 2015.

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confère au président de la République, en tant que chef des armées,


la faculté de « prendre les mesures exigées par les circonstances ».
L’article 35 de la Constitution indique, en outre : « La déclaration
de guerre est autorisée par le Parlement. Le gouvernement informe
le Parlement de sa décision de faire intervenir les forces armées à
l’étranger, au plus tard trois jours après le début de l’intervention. »

Phraséologie américaine

En 2014 déjà, François Hollande avait déclaré plusieurs fois


que la France était en « guerre contre le terrorisme », reprenant
une expression popularisée par George W. Bush à l’époque de
l’intervention militaire américaine en Irak, en 20031. François
Hollande avait employé le terme, le mardi 23 septembre 2014,
lors de l’assemblée générale des Nations unies à New York. Il
signifiait ainsi son rejet de l’ultimatum posé par l’État islamique
qui donnait 24 heures à la France pour arrêter ses premières frappes
aériennes sur l’Irak, faute de quoi un otage français, enlevé en
Algérie, serait exécuté2. « Nous ne céderons à aucun chantage, à
aucune pression, à aucun ultimatum fût-il le plus odieux, le plus
abject. […] Et notre meilleure réponse à cette menace, à cette
agression, c’est l’unité nationale dans cette guerre, car c’en est
une, contre le terrorisme », martelait alors le président.
À l’automne 2014, cette rhétorique avait fait débat. « Nous
avons adopté la phraséologie américaine », analysait Michel Goya,
historien et colonel de l’infanterie de marine. « Il faut ramener les

1. La « guerre contre le terrorisme » ou « guerre contre la terreur » (« War


on Terrorism », « War on Terror » ou « Global War on Terror ») sont les
termes utilisés par l’administration américaine du président George W. Bush
à propos des campagnes militaires menées en réplique aux attentats du
11 septembre 2001. Ces termes ne sont plus employés par l’administration
américaine depuis l’élection de Barack Obama en 2009.
2. Un groupe lié à l’État islamique a revendiqué, dès le lendemain, le
24 septembre 2014, la décapitation d’Hervé Gourdel, l’otage français enlevé
en Algérie.

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choses à leurs justes proportions », ajoutait le politologue Olivier


Roy, spécialiste de l’islam. Selon lui, la déclaration guerrière relevait
d’une pure logique de communication : « Puisque le président de
la République perd en popularité, on lui construit une image de
grand chef de guerre et défenseur de la civilisation. L’expérience,
avec Nicolas Sarkozy, a montré que cela ne durait que quelques
jours et ne remplaçait pas une vraie politique1. »
Le journaliste et essayiste Jean-Claude Guillebaud, fort de son
expérience de grand reporter qui lui a donné à couvrir de nombreux
conflits contemporains, avait signalé, en 2010 déjà, la vanité de toute
déclaration martiale : « Or, c’est peu dire que la monomanie belli-
queuse l’a emporté en Amérique, et à un moindre degré en Europe.
La “guerre contre le terrorisme”, au-delà de sa nécessité – et de
quelques succès notables –, est devenu un mot d’ordre passe-partout,
une incantation récurrente et plus idéologique qu’on le croit. Cette
phraséologie, reprise sans plus d’examen par les médias, fait du
“terroriste” une nouvelle figure de l’ennemi, au sens où l’entendait
le philosophe allemand Carl Schmitt (1888-1985). Elle évoque le
terrorisme non plus comme un “moyen” criminel mis au service d’un
projet particulier, mais comme une essence, une catégorie construite,
un concept autonome. En cela, elle prolonge et complète la thèse du
“choc des civilisations”. Elle en est même la traduction agissante et
tout aussi contestable. Si l’on pense que le terrorisme est une “essence”,
alors on oublie l’extraordinaire diversité de ses manifestations et l’on
s’empêche de questionner les circonstances politiques particulières qui
le produisent. On sombre ainsi dans la confusion, pour ne pas dire la
gesticulation. […] Au fond, face au terrorisme, une démocratie court
le risque d’être détruite de deux façons : soit de l’extérieur, par excès
de mollesse suicidaire ; soit de l’intérieur si, pour se défendre, elle se
renie elle-même en s’injectant, si l’on peut dire, une dose du mal2. »

1. Propos recueillis par François d’Alançon, « Comment qualifier la


“guerre” contre le terrorisme ? », La Croix (la-croix.com), 25 septembre 2014.
2. Jean-Claude Guillebaud, Le Commencement d’un monde. Vers une
modernité métisse, Seuil, 2008, coll. « Points », 2010, p. 162 et 163, et du
même auteur, Le Goût de l’avenir, Seuil, 2003, coll. « Points », 2006, p. 55 sq.

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La rhétorique guerrière de François Hollande fut, bien entendu,


reprise au lendemain des attentats du vendredi 13 novembre 2015.
Elle fut même adoptée et encore musclée, en ces jours drama-
tiques, par nombre d’autres dirigeants politiques français. Invité
sur le plateau de TF1, le samedi 14 novembre, le Premier ministre
Manuel Valls affirmait ainsi : « Ce que je veux dire aux Français,
c’est que nous sommes en guerre. Le président de la République
l’a dit avec force ce matin : “Oui, nous sommes en guerre.” Nous
faisons face à un acte de guerre organisé méthodiquement par une
armée terroriste djihadiste. […] Parce que nous sommes en guerre,
nous prenons des mesures exceptionnelles. »
Passant de la parole aux actes, trois jours après les attentats de
Paris et de Saint-Denis, le chef de l’État faisait plusieurs annonces,
le lundi 16 novembre, devant les deux chambres du Parlement
réunies exceptionnellement en Congrès, à Versailles, dont celle
de l’intensification des bombardements en Syrie.
Bien entendu, l’usage immodéré du mot « guerre » par le chef
de l’État et le Premier ministre, dès le 14 novembre 2015, n’a pas
tardé à susciter de vives réactions. L’une des plus profondes, et
des plus lues alors, fut celle de David Van Reybrouck1. L’écrivain
et historien y interpelle François Hollande à propos du vocabu-
laire guerrier de son discours du samedi 14 novembre et sur la
surenchère de violence que cette rhétorique pouvait entraîner :
« Le choix extraordinairement irréfléchi de la terminologie que
vous avez utilisée dans votre discours de samedi après-midi, où
vous répétiez qu’il s’agissait d’un “crime de guerre” perpétré par
“une armée terroriste” m’a interpellé. Vous avez dit littéralement :
“Ce qui s’est produit hier à Paris et à Saint-Denis, près du Stade
de France, est un acte de guerre et, face à la guerre, le pays doit
prendre les décisions appropriées. […] C’est un acte de barbarie
absolue.” Si je souscris pleinement à la dernière phrase, force est

1. Né à Bruges le 11 septembre 1971, David Van Reybrouck est un


scientifique, historien de la culture, archéologue et écrivain belge d’expres-
sion néerlandaise. Son livre Congo. Een geschiedenis (Congo. Une histoire,
Actes Sud, 2012) a reçu, entre autres, le prix Médicis essai.

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de constater que le reste de votre discours est la répétition angois-


sante et presque mot à mot de celui que George W. Bush a tenu
devant le Congrès américain peu après les attentats du 11 septembre
2001. Les conséquences de ces paroles historiques sont connues.
[…] Nous en sommes pleinement conscients aujourd’hui : ce qui
s’est passé dans la nuit de vendredi à Paris est une conséquence
indirecte de la rhétorique de guerre que votre collègue Bush
a employée en septembre 2001. Et pourtant, que faites-vous ?
Comment réagissez-vous moins de vingt-quatre heures après les
attentats ? En employant la même terminologie que votre homo-
logue américain de l’époque ! »
L’apostrophe de David Van Reybrouck, écrivain passionné de
démocratie, se concluait ainsi : « Vous êtes tombé dans le panneau,
Monsieur le Président, parce que vous sentez l’haleine chaude de
faucons, tels que Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen, vous brûler
la nuque. […] Vous êtes tombé dans le panneau tête baissée, parce
que vous avez fait mot pour mot ce que les terroristes espéraient
de vous : une déclaration de guerre. Vous avez accepté leur invi-
tation au djihad avec enthousiasme. Mais cette réponse, que vous
avez voulue ferme, fait courir le risque monstrueux d’accélérer
encore la spirale de la violence1. »
Cette tribune, parmi les premières de celles qui furent publiées au
lendemain des attentats du vendredi 13 novembre 2015, annonçait
la résistance intellectuelle qui, de fait, s’est levée, comme jamais
sans doute depuis des décennies, face aux déclarations belliqueuses
des responsables de l’exécutif et l’instauration de l’état d’urgence.

Les hommes du président (bis)

Il est à noter qu’en matière de faucons, le président de la Répu-


blique dispose de tout le nécessaire dans son entourage élyséen.

1. David Van Reybrouck, « Monsieur le Président, vous êtes tombé dans


le piège ! », traduit du néerlandais par Monique Nagielkopf, Le Monde
(lemonde.fr), 16 novembre 2015.

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Dans son très documenté Les Guerres du président1, le journa-


liste David Revault d’Allonnes ausculte dans le détail la mutation
martiale de François Hollande. Une mutation entamée dès le début
du quinquennat, notamment dans le contexte de la guerre au Mali
(opération Serval), en janvier 2013. Puis il y eut surtout la Syrie,
avec le projet avorté de bombardements contre Bachar el-Assad,
les frappes contre l’État islamique en Irak, puis en Syrie. Et enfin,
la lutte contre le terrorisme djihadiste.
Selon le grand reporter du Monde, en charge de l’Élysée, François
Hollande a été encouragé dans la voie martiale par quatre « faucons » :
D’abord le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, « qui
est devenu l’un des piliers du quinquennat » ; Laurent Fabius,
que des diplomates « appellent le “Dick Cheney” de la politique
française », en référence à ses positions intransigeantes vis-à-vis
de l’Iran et de la Syrie ; le général Benoît Puga, chef d’état-major
particulier de François Hollande, qui était déjà celui de Nicolas
Sarkozy depuis mars 2010, après avoir été, entre autres, directeur
du renseignement militaire, numéro 2 du cabinet du président ;
Cédric Lewandowski, enfin, directeur de cabinet de Jean-Yves Le
Drian, champion du commerce international des armes françaises,
« proche du pape de la communication Stéphane Fouks, le vice-
président de l’agence Havas, et du criminologue Alain Bauer,
ancien grand maître du Grand-Orient de France », lesquels sont
tous deux des amis de jeunesse de Manuel Valls2.
Ces « hommes du président » sont parfois en concurrence frontale
entre eux, mais leur influence – y compris psychologique – sur Fran-
çois Hollande a été de plus en plus décisive et devrait le demeurer
jusqu’au terme du quinquennat. Il faut aussi ajouter à ces proches du
président, Jacques Audibert, conseiller diplomatique de François Hol-
lande, arrivé en mai 2014 à l’Élysée, qui décrit lui-même son parcours
de diplomate comme étant essentiellement « politico-militaire » et qui
connaît bien (et apprécie beaucoup) le général Puga. Le conseiller

1. Seuil, 2015.
2. Voir Ariane Chemin, « Valls, Bauer, Fouks : le pacte de Tolbiac »,
Le Monde, 26 novembre 2012.

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diplomatique du président est réputé être partisan de la ligne dure


contre Téhéran. Il était, depuis juillet 2009, directeur des affaires
politiques et de sécurité au ministère des Affaires étrangères, un ser-
vice du Quai d’Orsay réputé être atlantiste. Il fut aussi le conseiller
diplomatique du ministre de la Défense Alain Richard (1998-2001).
Enfin, Bernard Bajolet, diplomate, spécialiste du renseignement et
expert du monde arabo-musulman, fait aussi partie de l’équipe des
« faucons ». Le président l’a fait nommer directeur général de la
sécurité extérieure (DGSE), le 10 avril 2013. Auparavant, il s’était vu
confier, en juillet 2008 exactement, les fonctions (nouvellement créées)
de coordonnateur national du renseignement auprès du président de
la République. Il était resté auprès de Nicolas Sarkozy, à ce poste
crucial, jusqu’en février 2011. Bernard Bajolet bénéficie aujourd’hui
d’un accès direct, parfois plusieurs fois par jour, à François Hollande.

Parachutiste

Une anecdote en dit long sur l’influence de l’un de ces « faucons »


sur le président de la République. Dans la nuit du 14 novembre
2015, vers 4 heures du matin, François Hollande prenait l’appel
de Barack Obama : « François, c’est terrible. Vous aurez tout
notre soutien », assure le président américain. Le chef de l’État
remerciait et indiquait : « Il va falloir frapper rapidement à Rakka.
Nous avons besoin de votre aide. » Barack Obama répondit : « On
va vous aider. Notre conseil de sécurité se réunira ce soir et se
remettra en contact avec Pouga [Puga] », le chef d’état-major
particulier de François Hollande1.
Benoît Puga a occupé presque tous les postes clés de l’armée, des
opérations spéciales au renseignement militaire. L’ancien officier
du 2e régiment étranger de parachutistes (REP) a sauté sur Kolwezi
(Zaïre, aujourd’hui République démocratique du Congo) en 1978. Ce

1. David Revault d’Allonnes et Bastien Bonnefous, « Des attentats à


l’assaut, cinq jours dans les coulisses du pouvoir », Le Monde, 21 novembre
2015.

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fut son fait d’armes initiatique, qui forgea en profondeur sa person-


nalité, sa doctrine militaire et même son esthétique. Le parachutiste
en chef a ensuite été mobilisé au Gabon, en 1979, à Djibouti, en
1980 et 1981, au Liban, en 1982, en République centrafricaine, en
1983, au Tchad (opération Manta), en 1984… En août 1996, Benoît
Puga commandait enfin le 2e régiment étranger de parachutistes, qui
participait aux opérations Almandin en République centrafricaine et
Pélican au Congo. En 2004, franchissant le plafond de verre, il fut
nommé général commandant les opérations spéciales (GCOS), avant
d’assumer la direction du renseignement militaire, de 2008 à 2010.
Nommé par Nicolas Sarkozy, en mars 2010, chef d’état-major
particulier du président de la République, sans doute grâce à l’appui
décisif de Claude Guéant et de Bernard Squarcini, proche des catho-
liques traditionalistes et des militants de la Manif pour tous, père
de onze enfants, frère d’un prêtre de l’église parisienne intégriste
Saint-Nicolas-du-Chardonnet et fils d’Hubert Puga, un colonel
proche des putschistes d’Alger en 19611, il fut pourtant maintenu,
en 2012, à l’Élysée par François Hollande qui le reconduit dans ses
fonctions en janvier 2014, et qui souhaite, à l’évidence, le garder
à ses côtés jusqu’à la fin du quinquennat. Et ce, en dépit d’une
réputation qui le dit peu au fait de la géopolitique contemporaine2.

Tueurs de la République

Cette omniprésence des « faucons » dans l’entourage de François


Hollande n’a pas été sans conséquence lourde sur ses décisions

1. Benoît Puga est l’un des sept enfants du colonel de cavalerie Hubert
Puga, condamné à cinq ans de prison avec sursis à la fin de la guerre
d’Algérie et alors exclu de l’armée. L’officier s’était reconverti dans les
ventes d’armes, à Creusot-Loire, spécialisé dans les ventes de chars français
aux dictatures d’Amérique du Sud. À son décès, en 2010, sa mémoire a été
saluée par le Bulletin de l’association Les Amis de Raoul Salan, du nom
de l’ancien chef de l’OAS.
2. Thomas Cantaloube, « Puga, le général qui a marabouté Hollande »,
Mediapart, 8 juillet 2014.

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diplomatiques, et surtout militaires. « À la guerre comme à la


guerre » fut, depuis 2013, la ligne politique sans cesse durcie de
l’action du président de la République en ces matières. Au point
qu’il a couvert sans ciller, comme aucun autre locataire de l’Élysée
avant lui, les opérations spéciales des « tueurs de la République »1.
Ainsi, à peine élu président de la République, François Hollande
a systématiquement ordonné des représailles (secrètes) en réponse
aux attentats ou aux prises d’otages. Baptême du feu : le mollah
Hazrate, tué par une frappe française en Afghanistan, dans la pro-
vince de Laghman, à l’est de Kaboul, en septembre 2012 ; ce chef
taliban était responsable de l’embuscade d’Uzbin, en Afghanistan,
où neuf soldats français avaient été tués, à l’été 2008.
Plus d’une quinzaine d’opérations « homo » (pour homicide) ont
été décidées, entre 2012 et 2014, par François Hollande, ce qui
fait de lui le président de la République qui a le plus d’assassinats
ciblés à son actif depuis la fin de la guerre d’Algérie.
Ces opérations sont principalement menées par le service Action
de la DGSE, qui compte 800 agents, surtout des militaires, qui
agissent clandestinement. Ce service dispose d’un groupe encore
plus restreint, la cellule Alpha, éliminant dans le plus grand secret
les « cibles de grande valeur ». Mais les forces spéciales de l’armée
française, qui interviennent dans les conflits déclarés, agissent sur
les mêmes objectifs, parfois même en civil. Ces forces spéciales
sont fortes de 3 000 soldats (premier régiment de parachutistes
d’infanterie de marine de Bayonne, commandos de marine, etc.).
Elles ont démontré leur efficacité en Afghanistan, mais aussi dans
le cadre de l’opération Serval2.
Le service Action de la DGSE et les commandos des forces spéciales
des armées n’ont jamais été autant sollicités que depuis septembre 2012.
Vincent Nouzille a révélé que « François Hollande décide seul de ces

1. Vincent Nouzille, Les Tueurs de la République. Assassinats et opéra-


tions spéciales des services secrets, Fayard, 2015.
2. Opération extérieure (Opex) menée au Mali par l’armée française, de
janvier 2013 à juillet 2014, afin de repousser une offensive des groupes
armés islamistes.

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opérations exceptionnelles », et qu’il « ne partage sa liste de cibles


qu’avec une poignée de proches qui le conseillent et savent se taire,
trois personnes principalement : son chef d’état-major particulier, le
général Benoît Puga, son ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian,
et le directeur de la DGSE, le diplomate Bernard Bajolet ». Et, selon
lui, « la détermination de François Hollande ravive bien des souvenirs
dans les milieux militaires et du renseignement. “Franchement, nous
n’avions pas vu cela depuis la guerre d’Algérie”, confie un haut gradé
dans le secret des opérations ». En conséquence de quoi, outre les six
cents à mille combattants djihadistes tués pendant l’opération Serval,
plus d’une quinzaine de cibles de haute valeur (high-value targets)
ont aussi été éliminées au Mali, sur ordre de l’Élysée.

Vendetta mondialisée

La liste des « cibles », tenue personnellement par François Hollande,


concernait, et concerne peut-être toujours au moment où paraît ce livre,
au-delà du Mali, l’Afghanistan, la Somalie et les chefs d’Al-Qaïda
dans la péninsule Arabique (Aqpa), ceux de l’État islamique… L’un
d’entre eux a été tué, le 12 juin 2015, dans la région de l’Haldra-
maout, à l’est du Yémen. Il s’agissait de Nasser al-Wahishi, chef de
la plus redoutable branche d’Aqpa, qui avait revendiqué le massacre
de Charlie Hebdo. Il a été « neutralisé » par un drone américain.
Pour Vincent Nouzille, les conséquences de cette vendetta mon-
dialisée est franchement contre-productive, en termes de sécurité
nationale : « Nous sommes pris dans cette spirale de violence, et
ceci bien avant les attentats de Paris du mois de janvier dernier
[2015]. Un certain nombre d’actions qui nous visent sont des
réponses à des choses que nous avons pu faire. Nous sommes
engagés dans des engrenages où la violence répond à la violence. »
L’auteur de Tueurs de la République se permet – il a l’autorité
pour le faire – de juger sur le fond cette spirale de la violence :
« La lutte contre le terrorisme ne peut pas être qu’une lutte militaire
ou clandestine. Le combat politique, diplomatique, doit permettre
d’endiguer le phénomène. La seule réponse militaire ne suffit pas.
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la guerre

Car après, quand vos ennemis sont déterminés à vous détruire, la


négociation s’en trouve plus que limitée. On voit bien que c’est le
cas aujourd’hui avec Daech ou Aqpa. La vengeance peut conduire
à une escalade infinie1. »
En conclusion de son enquête, le journaliste souligne que « Fran-
çois Hollande, quant à lui, multiplie les actions sur tous les fronts,
assumant davantage [que ses prédécesseurs] les représailles, les
assassinats ciblés et les guérillas. Il envoie de plus en plus d’agents
et de soldats sur des terrains minés, sans que les objectifs soient
toujours évidents et avant que toutes les solutions politiques et
diplomatiques aient été bien soupesées ». Et Vincent Nouzille de
faire part de ses doutes sur les méthodes des services spéciaux
français : « Reste que, si on le regarde de plus près, le bilan de ces
décennies d’actions clandestines n’est pas très glorieux. L’influence
française n’a cessé de décliner au Moyen-Orient et en Afrique.
Les répliques intermittentes n’ont pas empêché les attaques contre
les intérêts français. Et le terrorisme, contenu de manière inégale,
frappe toujours à nos portes2. »
Le sociologue Edgar Morin ne s’y est pas trompé lui non plus,
qui, dès le 16 novembre 2015, dénonçait la dialectique infernale
des « monstruosités »3 : « Rappelons que si les sources de Daech
sont endogènes à l’Islam, y constituant une minorité démoniaque
qui croit lutter contre le Démon, c’est l’Occident, notamment
américain, qui a été l’apprenti sorcier délivrant les forces aveugles
qui se sont alors déchaînées. Ajoutons que si nous sommes dans
le droit, cessons de nous sanctifier. Continuons à dénoncer leurs
monstruosités ici et là-bas, mais ne soyons pas aveugles sur les
nôtres, là-bas. Car nous utilisons aussi, à notre mode occidental,
tueries et terreur : ce que frappent drones et bombardiers sont
principalement non des militaires, mais des populations civiles. »

1. Vincent Nouzille, « “Permis de tuer” : quand les services secrets


français règlent les comptes », Sud-Ouest, 29 mars 2015.
2. Vincent Nouzille, Les Tueurs de la République, op. cit., p. 340.
3. Edgar Morin, « Pour que cesse la lutte armée en France, il faut gagner
la paix au Moyen-Orient », Le Monde, 16 novembre 2015.

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Déjà, au lendemain des attentats de janvier 2015, le sage avertis-


sait que « les forces aveugles » n’étaient pas prêtes de s’épuiser :
« Ainsi la guerre du Moyen-Orient est entrée en France le 7 janvier
2015. Or, l’intervention des États-Unis et de leurs suiveurs, dont la
France, est aussi impuissante, aveugle et illusoire que le furent les
interventions américaines précédentes. […] Vient un moment où un
conflit pourrit. Le conflit au Moyen-Orient pourrit dans son mélange
de guerres civiles, de guerres de religion et de guerre internationa-
lisée par l’intervention de multiples puissances. Sauf redressement
et changement de voie, tout s’aggravera, y compris en France1. »
Car c’est bien en « frappant » les populations civiles que la « guerre
au terrorisme » produit des terroristes de façon exponentielle. D’ail-
leurs, c’est très souvent « sous couvert d’arguments humanitaires
que des djihadistes approchent des adolescents, par des réseaux
sociaux2 ». La puissance de l’engrenage de la radicalisation islamiste,
puis de l’engagement djihadiste, par réaction aux « monstruosités »
perpétrées par les armées occidentales, a ainsi été vérifiée depuis
plus de dix ans en Afghanistan, comme le confirme le témoignage
bouleversant du neurochirurgien franco-afghan Ahmad Ashraf : « On
pourchasse les talibans et les insurgés dans les villages, la guerre
perdure et implique les villageois, la population est maltraitée, les
bombardements et les missiles font des victimes civiles. […] Dans
les villages, la chasse aux talibans a entraîné les bombardements et
la mort de milliers de civils. […] “La plupart des victimes civiles
résultent de frappes ponctuelles, d’appui de troupes au sol ou de
bombardements décidés lors d’opérations d’urgence, plutôt que
d’opérations planifiées à l’avance”, relevait en septembre 2011 l’ONG
Human Rights Watch, pour laquelle “les victimes civiles de frappes
aériennes sont un outil qui aide au recrutement des talibans”3. »

1. Edgar Morin, « Essayons de comprendre… », Le 1, 21 janvier 2015,


repris dans Qui est Daech ? Comprendre le nouveau terrorisme, Le 1 et
Philippe Rey éditeurs, 2015, p. 7-11.
2. Jacques Monin, « Léa, 15 ans, endoctrinée par les djihadistes », France
Inter, 5 février 2015.
3. Ahmad Ashraf, La Dévastation. Qu’avons-nous fait en Afghanistan ?,
Bayard, 2012, p. 85 et 86.

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la guerre

« Oui, la vengeance et l’arrogance conduisent inévitablement à la


catastrophe », se désolait, en 2012, Ahmad Ashraf 1.
Deux ans plus tard, le politologue Pierre Hassner, directeur de
recherche émérite au Centre d’études et de recherches internatio-
nales et à la Fondation nationale des sciences politiques, faisait le
même diagnostic2 : « Selon certains observateurs compétents, si la
stratégie des drones décapite les individus particulièrement dan-
gereux et prévient des attentats en préparation, elle accroît plutôt
les recrutements des organisations [terroristes] en question. Si un
missile tombant du ciel comme la foudre au milieu d’une cérémonie
ou d’un désert peut semer la panique, il inspire aussi, surtout dans
des cultures fondées sur le culte de l’honneur et du courage, le
mépris envers celui qui tue sans prendre de risques et le désir de
vengeance. […] Quand dans la guerre entre, d’un côté, un drone
téléguidé ou un robot, lancés ou manipulés, depuis un bureau, par
un technicien pendant ses heures de bureau et, de l’autre côté, un
adepte de l’attentat-suicide, ce qui disparaît c’est le guerrier. »
Aujourd’hui, les effets de la dynamique folle de cette « catas-
trophe » dénoncée par Ahmad Ashraf, de ce cercle vicieux de la
« vengeance » armée, sont mesurables. Le 9 décembre 2015, un
rapport de l’institut The Soufan Group, spécialisé dans le renseigne-
ment, révélait que le nombre de combattants djihadistes présents en
Syrie et en Irak avait plus que doublé depuis l’été 20143, « malgré
les efforts internationaux pour contenir le groupe État islamique et
réduire le flot de militants voyageant vers la Syrie ». Un double-
ment des départs pour l’État islamique a notamment été constaté
en Europe, par les experts de New York. « Le phénomène des
djihadistes étrangers en Irak et en Syrie est véritablement mondial »,
affirmait aussi le rapport américain, précisant qu’« aujourd’hui

1. Ibid., p. 38.
2. Pierre Hassner, « Violence, conflits, guerres : déclin ou mutation ? »,
conférence du 27 janvier 2014, chaire Grands enjeux stratégiques contem-
porains, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
3. « TSG Report Quoted on The Hill : Foreign Fighters in Syria Have
Doubled Since 2014 », thehill.com/policy/national-security/262421-foreign-
fighters-into-syria-have-doubled-since-last-summer.

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[décembre 2015], entre 27 000 et 31 000 djihadistes étrangers,


originaires de 86 pays, sont présents en Irak et en Syrie ».
L’un des meilleurs stratèges militaires français, le général Vincent
Desportes, s’inquiétait d’ailleurs publiquement, en octobre 2015,
de la stimulation réciproque du terrorisme et de notre action au
Moyen-Orient : « Il serait dangereux de continuer à croire que les
récents attentats terroristes djihadistes en Europe ne sont que des
épiphénomènes dont un accroissement momentané des mesures de
sécurité peut venir à bout : ils sont au contraire les signes avant-
coureurs d’une lame de fond, l’expansion du terrorisme militarisé.
Celui-ci trouve son origine dans la destruction du Moyen-Orient
par la puissance prédatrice occidentale et, se développant tout
autour de l’Europe, il cherchera à s’y déverser en profitant de
la porosité de nos frontières et de la fragilité numérique de nos
sociétés. C’est une tendance lourde, inscrite dans le temps long1. »

Marchands de canons

Une fois de plus, l’expérience afghane a montré combien la


« guerre contre le terrorisme » est aussi « une affaire économique »2.
« Nous fabriquons sans cesse de nouvelles armes, il nous faut des
terrains pour les essayer et en montrer l’efficacité afin de mieux
les vendre », explique ainsi, très simplement, Ahmad Ashraf 3.
Avant de s’interroger : « Quand les intérêts économiques des
grandes puissances industrielles, malmenées par la crise, dictent
aux dirigeants occidentaux leur politique envers les pays où ils
interviennent, que reste-t-il de l’idée de démocratie4 ? »
Ces propos inspirés par « la dévastation » de l’Afghanistan,
après le 11 septembre 2001, sont-ils toujours pertinents pour juger

1. Général Vincent Desportes, La Dernière Bataille de France, Gallimard,


2015, p. 44.
2. Ahmad Ashraf, La Dévastation, op. cit., p. 97-102.
3. Ibid., p. 92.
4. Ibid., p. 100.

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la guerre

des bombardements et engagements militaires plus actuels de la


« coalition arabo-occidentale en Irak et en Syrie1 » ?
Quelques chiffres permettent de répondre positivement à cette
question. En 2015, les ventes d’armes françaises se chiffraient à
environ 17 milliards d’euros. Ce qui faisait de la France le deuxième
exportateur mondial d’armement, derrière les États-Unis et devant
la Russie ! Ces ventes record ont généré près de 60 000 emplois en
l’espace de trois ans. En 2015 encore, la France a conclu des contrats
pour 24 avions Rafale livrables à l’Égypte, 24 autres au Qatar et 36 à
l’Inde, sous l’autorité du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian.
En 2016, Dassault devrait même signer un nouveau contrat avec les
Émirats arabes unis sur la fourniture d’une soixantaine d’appareils
de combat, pour le prix de quelque 12 milliards d’euros…
Le prix du sang civil versé en Irak, en Syrie, mais aussi à
Saint-Denis et à Paris, en novembre 2015 ? Le prix de « l’ère des
ténèbres », où nous plonge inexorablement la dialectique morbide
des Kalachnikovs du djihad répondant, balles pour missiles, aux
drones et chasseurs-bombardiers de la Coalition ?
L’égarement français atteignait, en décembre 2015, son comble
et dépassait même le seuil d’absurdité. Ayant déjà déversé quelque
680 bombes sur des « cibles terroristes » en Irak et en Syrie, la
France s’est alors retrouvée à court de munitions, les réapprovi-
sionnements nécessaires à cette nouvelle « guerre » n’ayant été
initialement programmés que pour la fin de l’année 2016. L’urgence
s’est fait d’autant plus sentir que notre pays avait déjà vendu une
partie de ses stocks de bombes à guidage laser (dites « GBU »)
à… l’Arabie saoudite, engagée dans la guerre (criminelle aussi)
contre les rebelles chiites au Yémen2.

1. Formée en 2014, cette coalition rassemble, principalement, les États-


Unis, la France, l’Australie, le Canada, l’Arabie saoudite, la Jordanie, le
Qatar, Bahreïn et les Émirats arabes unis. Dès septembre 2014, la France
prenait part aux opérations aériennes en Irak. Le 27 septembre 2015, l’Ély-
sée annonçait que la France avait effectué ses premières frappes en Syrie.
2. Un exemple de crimes : « Les forces de la coalition conduite par
l’Arabie saoudite se sont livrées, au Yémen, à plusieurs frappes aériennes
qui ont visé des établissements scolaires toujours utilisés, en violation du

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« Pas en notre nom »

Quelque douze jours après les massacres du vendredi 13 novembre,


une vingtaine d’intellectuels et d’universitaires mettaient en question
l’opportunité d’une nouvelle « guerre au terrorisme »1. « Beau-
coup jugent – et nous les comprenons – que devant l’horreur de
l’événement, seul le recueillement serait décent. Mais nous ne
pouvons pas nous taire, quand d’autres parlent et agissent pour
nous, nous entraînent dans leur guerre. Faut-il les laisser faire,
au nom de l’unité nationale et de l’injonction à penser comme le
gouvernement ? » s’interrogeaient-ils en préambule de leur tribune.
Forts des leçons de l’Histoire, ces historiens, philosophes, socio-
logues et économistes répondaient aussitôt : « En réalité, la spirale
dans laquelle nous entraîne l’État pompier pyromane est infer-
nale. La France est en guerre continuellement. Elle sort d’une
guerre en Afghanistan, lourde de civils assassinés. Les droits des
femmes y sont toujours bafoués, tandis que les talibans regagnent
chaque jour du terrain. Elle sort d’une guerre en Libye qui laisse
le pays ruiné et ravagé, avec des morts par milliers et des armes
free market qui approvisionnent tous les djihads. Elle sort d’une
intervention au Mali. Les groupes djihadistes liés à Al-Qaïda ne
cessent de progresser et de perpétrer des massacres. À Bamako,

droit international humanitaire », écrivait Amnesty International, dans une


synthèse rendue publique vendredi 11 décembre 2015.
1. « À qui sert leur guerre ? », Libération, 25 novembre 2015. Signataires :
Giorgio Agamben, philosophe ; Étienne Balibar, philosophe ; Enzo Traverso,
historien ; Bernard Stiegler, philosophe ; Christophe Bonneuil, historien ;
Thomas Coutrot, économiste ; Jean-Luc Nancy, philosophe ; Siné, dessina-
teur ; Ludivine Bantigny, historienne ; Emmanuel Barot, philosophe ; Jacques
Bidet, philosophe ; Déborah Cohen, historienne ; François Cusset, historien
des idées ; Laurence De Cock, historienne ; Christine Delphy, sociologue ;
Cédric Durand, économiste ; Fanny Gallot, historienne ; Éric Hazan, éditeur ;
Sabina Issehnane, économiste ; Razmig Keucheyan, sociologue ; Marius
Loris, historien, poète ; Marwan Mohammed, sociologue ; Olivier Neveux,
historien de l’art ; Willy Pelletier, sociologue ; Irène Pereira, sociologue ;
Julien Théry-Astruc, historien ; Rémy Toulouse, éditeur.

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la guerre

la France protège un régime corrompu jusqu’à l’os, comme au


Niger et au Gabon. Les oléoducs du Moyen-Orient, l’uranium
exploité dans des conditions monstrueuses par Areva, les intérêts
de Total et de Bolloré ne seraient pour rien dans le choix de ces
interventions très sélectives, qui laissent des pays dévastés ? En
Libye, en Centrafrique, au Mali, la France n’a engagé aucun plan
pour aider les populations à sortir du chaos. Or il ne suffit pas
d’administrer des leçons de prétendue morale (occidentale). Quelle
espérance d’avenir peuvent nourrir des populations condamnées à
végéter dans des camps ou à survivre dans des ruines ? »
Sur le ton de la sainte colère, les signataires d’« À qui sert leur
guerre ? » démontaient les motifs mercantiles de la diplomatie
schizophrénique du chef de l’État et du gouvernement : « La
France prétend détruire Daech ? En bombardant, elle multiplie les
djihadistes. Les Rafale tuent des civils aussi innocents que ceux
du Bataclan. Comme en Irak, certains de ces civils finiront par
se solidariser avec les djihadistes : ces bombardements sont des
bombes à retardement. Daech est l’un de nos pires ennemis : il
massacre, décapite, viole, opprime les femmes et embrigade les
enfants, détruit le patrimoine mondial. Dans le même temps, la
France vend au régime saoudien, pourtant connu pour financer
des réseaux djihadistes, des hélicoptères de combat, des navires
de patrouille, des centrales nucléaires ; l’Arabie saoudite vient de
commander 3 milliards de dollars d’armement ; elle a réglé la
facture des deux navires Mistral, vendus à l’Égypte du maréchal
Al-Sissi qui réprime les démocrates du printemps arabe. En Arabie
saoudite, ne décapite-t-on pas ? N’y coupe-t-on pas les mains ?
Les femmes n’y vivent-elles pas en semi-esclavage ? Engagée au
Yémen au côté du régime, l’aviation saoudienne a bombardé les
populations civiles, détruisant au passage des trésors architectu-
raux. Bombardera-t-on l’Arabie saoudite ? Ou bien l’indignation
fluctue-t-elle selon les alliances économiques de l’heure ? »
Revenant à la philosophie qui nourrit leur indignation, ces
objecteurs de conscience affirmaient : « On ne fera pas reculer la
violence sans s’attaquer à ses racines. Il n’y a pas de raccourcis
magiques : les bombes n’en sont pas. Lorsque furent déclenchées
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les guerres d’Afghanistan et d’Irak, nos mobilisations ont été


puissantes. Nous affirmions que ces interventions sèmeraient,
aveuglément, le chaos et la mort. Avions-nous tort ? La guerre de
François Hollande aura les mêmes conséquences. Il est urgent de
nous rassembler contre les bombardements français qui accroissent
les menaces et contre les dérives liberticides qui ne règlent rien,
mais contournent et nient les causes des désastres. Cette guerre
ne se mènera pas en notre nom. »

Montée aux extrêmes

Le philosophe Michel Terestchenko1, « éveillé soudain par une


sorte d’effroi irrépressible », a su mieux que tout autre figurer cette
« montée aux extrêmes »2 du « djihad versus McWorld » prophétisé
par Benjamin Barber, en 1995 déjà3 : « Tout se passe, écrivait
ce dernier, comme si les démocraties avaient été prises au piège
d’idéologies meurtrières qu’elles ont davantage contribué à nourrir
qu’à combattre efficacement dans le respect de leurs propres prin-
cipes. De l’usage de la torture à l’utilisation croissante de drones
armés, la “guerre contre la terreur” a trop souvent été menée dans
le mépris du droit, alimentant ainsi une spirale sans fin de haine et
de ressentiment, tout en servant de prétexte à une remise en cause
de nos libertés fondamentales. » Le politologue Pierre Hassner sou-
tient, de même, que la violence politique de ce début de siècle voit
s’opposer, comme dans un miroir, les deux figures emblématiques
du pilote de drone armé et l’auteur d’un attentat-suicide4.

1. Michel Terestchenko, L’Ère des ténèbres, op. cit.


2. Selon l’anthropologue René Girard, la guerre napoléonienne (pensée
par Carl von Clausewitz) a ouvert un cycle de violence, une « montée aux
extrêmes », qui a contaminé le monde et le conduit à s’autodétruire par
rivalité mimétique généralisée. Voir Achever Clausewitz, Carnets Nord,
2007 : « Le monde est pris dans une montée aux extrêmes dont on ne voit
pas qu’elle puisse aujourd’hui être interrompue… »
3. Benjamin R. Barber, Djihad versus McWorld, op. cit.
4. Cité par Bruno Tertrais dans La Guerre, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2014.

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la guerre

En conclusion d’une étude consacrée à « l’ère des ténèbres »


qui s’ouvre devant nous1, Michel Terestchenko, donc, se fait
« avertisseur d’incendie »2 : « Au niveau mondial, ce sont des états
de violence où s’opposent, de façon manichéenne, deux formes
d’impérialisme s’alimentant pathologiquement l’une l’autre sur
un espace sans frontières ; et, en même temps, au niveau local,
[ce sont aussi] des luttes intestines qui, dans le monde occidental,
tournent de façon quasi suicidaire l’État démocratique contre ses
propres principes et institutions alors que, dans le monde islamiste,
les groupes confessionnels (sunnites et chiites) se déchirent entre
eux avec une barbarie dont les populations innocentes sont les
premières victimes. Tout se passe comme si chaque camp, dressé
à mort contre l’autre, était en même temps divisé contre lui-même,
créant ainsi les conditions d’une conflagration totalement incon-
trôlable. […] C’est peu dire que nous sommes pris dans un étau
proprement meurtrier. »
La « guerre contre le terrorisme », impulsée dans le monde par
George W. Bush en 2001, réactivée par François Hollande en 2014,
ne donnerait-elle donc qu’un avant-goût de la guerre apocalyptique3
tant attendue par les théologiens salafistes, suppôts du terrorisme
et du djihad ? Et les dirigeants occidentaux s’apprêteraient-ils à
tomber dans le piège ?
Nous sommes « à l’heure du péril », avertissait René Girard
en 2007, en épilogue de son testamentaire Achever Clausewitz.
« Le terrorisme a encore fait monter d’un cran le niveau de la
violence », constatait-il. Avant d’expliquer : « Ce phénomène est

1. L’Ère des ténèbres, op. cit., p. 195.


2. Allusion à Enzo Traverso, « “Avertisseurs d’incendie”. Pour une typo-
logie des intellectuels devant Auschwitz », chap. 1 de L’Histoire déchirée.
Essai sur Auschwitz et les intellectuels, Cerf, 1997, p. 13-44, et à Michael
Löwy, Walter Benjamin : Avertissement d’incendie. Une lecture des thèses
« Sur le concept d’histoire », PUF, 2001, nouv. éd. revue et augmentée,
Éditions de l’Éclat, 2014.
3. Michel Terestchenko, L’Ère des ténèbres, op. cit., chap. 5, p. 91 sq. Lire
aussi Jean-Pierre Filiu, « Un affrontement apocalyptique », Le 1, 21 janvier
2015, repris dans Qui est Daech ?, op. cit., p. 80 et 81.

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r é s i s ta n c e !

mimétique et oppose deux croisades, deux formes de fondamen-


talisme. La “guerre juste” de George W. Bush a réactivé celle de
Mahomet, plus puissante parce que essentiellement religieuse. Mais
l’islamisme n’est qu’un symptôme d’une montée de la violence
beaucoup plus globale. Il vient moins du Sud que de l’Occident
lui-même, puisqu’il apparaît comme une réponse des pauvres aux
nantis. Il est l’une des dernières métastases du cancer qui a déchiré
le monde occidental. Le terrorisme apparaît comme l’avant-garde
d’une revanche globale contre la richesse de l’Occident. […] La
force de l’islamisme vient, entre autres choses, de ce qu’il est une
réponse à l’oppression du Tiers-Monde tout entier. Cette théolo-
gisation réciproque de la guerre (“Grand Satan” contre “Forces
du mal”) est une phase nouvelle de la montée aux extrêmes. »
Au tournant des années 2015 et 2016, n’est-il pas vital de résister
à l’incontestable « montée de la violence plus globale » organisée
par tous les « seigneurs du crime »1 qui sont les vrais maîtres de
notre monde ? Et cette résistance nécessite-t-elle d’en passer par
l’« état d’urgence » décrété, pour plusieurs mois, au lendemain
des massacres du vendredi 13 novembre 2015, par un président
de la République à la fois affolé et rusé ?
À y regarder de près, il apparaît que l’« état d’urgence » institué
en France le 20 novembre 2015 a surtout consisté à autoriser la
multiplication des actes policiers arbitraires – et même des atteintes
aux droits fondamentaux des citoyens ordinaires. La protesta-
tion vigoureuse des esprits libres contre cet état d’exception, les
manifestations de désobéissance civile qui se sont ensuivies ont
révélé la nature profonde de ce qui nous menace aujourd’hui :
l’instauration brutale d’une pure et simple dictature.

1. Allusion au livre pionnier de Jean Ziegler, Les Seigneurs du crime.


Les nouvelles mafias contre la démocratie, Seuil, 1998.

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VI
La dictature

Les rois et les empereurs ont l’habitude de passer


HQUHYXHOHXUVWURXSHV/HVPDJQDWVGHOD¿QDQFH
comptent les fonds qui leur donnent le pouvoir.
Le dictateur fasciste de tout acabit fait l’inventaire
des réactions irrationnelles des hommes pour
conquérir et maintenir sa puissance sur les foules.
Wilhelm Reich1.

Aux déclarations de guerre de François Hollande et de son gou-


vernement ont aussitôt fait suite la loi de prolongation et d’exten-
sion de l’état d’urgence, plébiscitée par le Parlement, mais aussi le
projet extraordinaire de modifier, en conséquence, la Constitution,
dès le début de 2016.
Lors de son intervention devant les députés et sénateurs réunis
en Congrès à Versailles, le lundi 16 novembre 2015, le président
François Hollande a confirmé la prolongation « au-delà des trois
mois » de l’état d’urgence qu’il avait décrété dans la nuit du
vendredi 13 novembre, lors de sa prise de parole après l’assaut
dramatiquement tardif de la police au Bataclan.

État d’urgence, « de jour et de nuit »

Instituée par la loi du 3 avril 1955, lors de la guerre d’Algérie,


cette législation d’exception prévoit de nombreuses dispositions

1. Psychologie de masse du fascisme (1933), Payot & Rivages, 2001, p. 450.

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r é s i s ta n c e !

exceptionnelles destinées à « assurer le maintien de l’ordre public


et prévenir de nouveaux attentats terroristes sur le territoire métro-
politain ». Aux termes de la loi, l’état d’urgence peut être mis en
œuvre « soit en cas de péril imminent résultant d’atteintes graves
à l’ordre public, soit en cas d’événements présentant, par leur
nature et leur gravité, le caractère de calamité publique ». Il est
déclaré par décret en conseil des ministres et ne peut être prolongé
au-delà de douze jours que par le Parlement.
L’état d’urgence donne aux préfets de département les pouvoirs
d’instaurer un couvre-feu, d’instituer des « zones de protection
ou de sécurité où le séjour des personnes est réglementé », mais
aussi d’interdire de séjour « toute personne cherchant à entraver,
de quelque manière que ce soit, l’action des pouvoirs publics ». Le
ministre de l’Intérieur ou les préfets peuvent également « ordonner
la fermeture provisoire des salles de spectacle, débits de boissons et
lieux de réunion », ainsi que « les réunions de nature à provoquer
ou à entretenir le désordre ». Ils peuvent encore exiger la remise
des armes de première, quatrième et cinquième catégories1.
Enfin, par disposition expresse, le décret d’état d’urgence peut
aussi permettre aux préfets et au ministre de l’Intérieur d’ordonner
des perquisitions à domicile, « de jour et de nuit », et même, dans
certaines conditions, de prendre « toutes mesures pour assurer le
contrôle de la presse et des publications de toute nature, ainsi que
celui des émissions radiophoniques, des projections cinématogra-
phiques et des représentations théâtrales ».

Une police hors contrôle

Le mardi 1er décembre, le texte d’un projet de révision constitu-


tionnelle était transmis pour avis au Conseil d’État : le gouvernement
entendait inscrire l’état d’urgence dans la Constitution elle-même.
La réforme constitutionnelle devait être présentée au Conseil des

1. La première catégorie rassemble les armes et munitions de guerre. La


quatrième, les armes de tir ou de défense. La cinquième, les armes de chasse.

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ministres du 23 décembre 2015, puis soumise au Parlement, dès


janvier ou février 2016.
Mais, au-delà de la modification de la loi fondamentale, deux
nouveaux textes de loi devaient être présentés début 2016 en
Conseil des ministres, afin de donner davantage d’« opportunités »
aux services de police. Notamment, un projet de loi « renforçant
la lutte contre la criminalité organisée et son financement, l’effica-
cité et les garanties de la procédure pénale », devait être présenté
en Conseil des ministres, le 3 février 2016, dont le profil était
tellement totalitaire que l’Union syndicale des magistrats (USM,
majoritaire), d’ordinaire modérée, a jugé que certaines dispositions
du projet étaient « scandaleuses et dignes d’un État policier »,
selon les termes de sa présidente, Virginie Duval.
Une première série de mesures de ces projets de loi devait
organiser les nouveaux pouvoirs de la police et « les modalités
de sortie en escalier » de l’état d’urgence – mesures transitoires
ou susceptibles de s’inscrire dans la durée. Une seconde série de
dispositions devrait élargir encore les pouvoirs du parquet et de
la police, en temps ordinaire, dans la lutte antiterroriste. Toutes
ces propositions, formulées fin novembre 2015, programmaient, ce
faisant, une augmentation considérable des pouvoirs policiers, sans
prévoir le moindre contrepoids judiciaire1. Ces textes prévoyaient,
en particulier, la possibilité de saisie, par la police, de tout objet
ou document, lors d’une perquisition administrative, sans aucun
contrôle du procureur.
Dans ce contexte, les hauts fonctionnaires les plus « sécuritaires »
de la police nationale s’en sont donné à cœur joie, réclamant que
soient autorisés les perquisitions de nuit, la création d’un délit
d’obstruction à la perquisition administrative, la mise en intercon-
nexion de tous les fichiers d’informations personnelles, dont ceux
de la sécurité sociale, l’élargissement de la vidéosurveillance dans
les lieux publics, l’assouplissement de la légitime défense pour

1. Le texte transmis au Conseil d’État a été finalisé le samedi 28 novembre,


au cours d’une réunion du chef de l’État avec le Premier ministre, la garde
des Sceaux et le ministre de l’Intérieur.

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r é s i s ta n c e !

les policiers, l’installation obligatoire de GPS sur les voitures de


location, l’obligation pour les opérateurs téléphoniques de conser-
ver les « fadettes »1 pendant deux ans (contre un an jusqu’alors),
la prolongation de la garde à vue « antiterroriste » de six à huit
jours, l’utilisation élargie des IMSI-catchers (qui récoltent, dans un
périmètre assez large, toutes les données téléphoniques), toujours
sans autorisation judiciaire, etc.

Un Parlement godillot

Le jeudi 19 novembre 2015, l’Assemblée nationale a massi-


vement approuvé le projet de loi prolongeant et réformant l’état
d’urgence. Pour stimuler leur acquiescement, le Premier ministre
avait évoqué, dès le matin, un risque d’attaques à l’arme chimique
ou bactériologique. « Pas de juridisme, avançons ! » avait aussi
lancé Manuel Valls aux députés.
La prolongation de l’état d’urgence pour trois mois a ainsi été
votée par 551 voix pour, 6 contre et une abstention2. Au nom de
l’« union nationale » invoquée à l’unisson par le chef de l’État et le
chef du gouvernement, la droite avait largement influencé le texte.
Le 20 novembre 2015, le Sénat, à son tour, adoptait (à l’una-
nimité et définitivement) le projet de loi en question.
Les nouvelles dispositions de l’état d’urgence autorisent désormais
l’assignation à résidence de toute personne à propos de laquelle
« il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement
constitue une menace pour la sécurité et l’ordre public ». La com-
mission administrative, jusqu’alors chargée de donner un avis sur
l’éventuelle contestation d’une assignation, est purement et simple-
ment supprimée. Seul demeure le recours de droit commun devant

1. Factures détaillées des communications téléphoniques.


2. Ont voté contre Barbara Romagnan (PS, Doubs), Sergio Coronado
(Verts, Français de l’étranger), Isabelle Attard (Les Verts, Calvados), Gérard
Sebaoun (PS, Val-d’Oise), Pouria Amirshahi (PS, Français de l’étranger),
Noël Mamère (Les Verts, Gironde).

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l a d i c tat u r e

le tribunal administratif. La police pourra désormais procéder à des


perquisitions administratives sans mandat de l’autorité judiciaire,
sauf dans les locaux affectés à l’exercice d’un mandat parlemen-
taire ou à l’activité professionnelle des avocats, des magistrats et
des journalistes. La loi du 20 novembre 2015 autorise également
la police à copier des données stockées dans tout système infor-
matique ou équipement découvert à l’occasion des perquisitions.
Elle permet aussi de dissoudre les associations ou groupements qui
participent, facilitent ou incitent à la commission d’actes portant
une atteinte grave à l’ordre public et qui comportent en leur sein
des personnes assignées à résidence…
Le député-maire écologiste de Bègles (Gironde), Noël Mamère,
a très vite et vivement réagi à la menace. Dès le 17 novembre
2015, il écrivait dans son blog : « L’Histoire nous prouve que
l’Union Sacrée a toujours été utilisée pour amener la gauche à
se soumettre à la logique de guerre de la droite. Le premier à
mettre en œuvre ce “concept” politique fut le président Poincaré,
le 4 août 1914, au lendemain de l’assassinat de Jean Jaurès, qui
s’opposait à la guerre, pour en appeler à l’union de tous les
partis et lancer la France dans la guerre contre l’Allemagne. On
sait ce qu’il advint : une génération fauchée par les marchands
de canons. En mars 1956, l’Union Sacrée vote les pouvoirs spé-
ciaux à Guy Mollet, pour lutter contre le FLN algérien. C’est
la guerre d’Algérie. L’Union Sacrée n’est qu’un stratagème qui
a pour but de dissimuler les désaccords de fond au sein d’une
société et de faire passer le projet d’une République sécuritaire.
[…] Le “pacte sécuritaire” qui nous est proposé n’est qu’une
habile triangulation pour faire avaler à la gauche la camelote de
la droite : état d’urgence prorogé de trois mois sans explication,
et éventuelles modifications profondes [de la Constitution] déci-
dées dans l’urgence de l’émotion, interdiction des manifestations,
approbation du principe de déchéance de la nationalité, expulsions
massives, régression de l’État de droit par la constitutionnalisation
d’un Patriot Act à la française… Ce n’est rien d’autre qu’une
logique de guerre intérieure permanente qui nous est imposée à
la faveur du massacre du vendredi noir. »
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r é s i s ta n c e !

Juste avant le vote du 19 novembre, sa collègue Isabelle Attard


(Les Verts, Calvados) renchérissait : « La prolongation de l’état
d’urgence n’est pas nécessaire. L’État dispose déjà de moyens
suffisants pour faire face. Pour procéder à des perquisitions, expul-
ser les imams radicaux ou traquer les terroristes, pas besoin de
l’état d’urgence. Ce choix relève de la communication politique
anxiogène. […] Décréter l’état d’urgence, c’est rendre possibles
toutes les dérives de la police et de l’administration, qui pourront
agir selon leur bon vouloir. Depuis les événements de vendredi
[13 novembre 2015], des perquisitions sans lien avec le terrorisme
ont d’ailleurs déjà eu lieu. Si le projet de loi du gouvernement
est voté, pendant trois mois, ce sera “No limit” ! Une association
citoyenne qui lutte contre le réchauffement climatique devient
potentiellement suspecte. Idem pour les militants mobilisés contre
le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Il n’y aura plus
aucun garde-fou1 ! »
Elle ne croyait peut-être pas si bien dire. Quelques jours avant
l’ouverture de la COP212, le dimanche 29 novembre, vingt-quatre
militants écologistes ont été assignés à résidence dans toute la
France3. Des perquisitions ont eu lieu à Ivry-sur-Seine (Val-de-
Marne) et chez des maraîchers bio de Dordogne… Les assignations
à résidence visaient donc clairement d’éventuels mouvements reven-
dicatifs qui pourraient s’exprimer ou même manifester à l’occasion
de l’événement – sans liaison avec le moindre projet terroriste.

1. Propos recueillis par Audrey Salor et Maël Thierry, « Attentats de


Paris : pourquoi ils ont voté contre la prolongation de l’état d’urgence »,
Nouvel Obs, 19 novembre 2015.
2. La Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques,
dite « CCNUCC », a été adoptée au cours du sommet de la Terre de Rio de
Janeiro en 1992. La Conférence des parties (COP), composée de tous les
États-parties, constitue l’organe suprême de la Convention. Elle se réunit
chaque année lors de conférences mondiales où sont prises des décisions
pour respecter les objectifs de lutte contre les changements climatiques. La
COP qui s’est tenue à Paris (Le Bourget), du 30 novembre au 11 décembre
2015, était la 21e, d’où le nom de « COP21 ».
3. Laurent Borredon et Adrien Pécout, « Les militants de la COP21,
cibles de l’état d’urgence », Le Monde (lemonde.fr), 27 novembre 2015.

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l a d i c tat u r e

« Une répression aveugle et incontrôlée »

Deux semaines à peine après sa promulgation, l’état d’urgence


avait entraîné un tel nombre de dérapages, d’interventions mus-
clées et d’arrestations massives que plusieurs avocats décidaient
de déposer des recours contre ces assignations à résidence non
justifiées. Parmi eux, Me Marie Dosé constatait : « L’État veut
prouver à une communauté que c’est l’état d’urgence, que tout le
monde peut aller très vite en prison. Mais en agissant comme ça,
on stigmatise et on produit de la colère, justement ce qu’il ne faut
pas faire dans un temps comme le nôtre. On fait fi de l’équilibre
nécessaire entre l’état d’urgence et le respect des libertés publiques
et individuelles. » Les sites internet de plusieurs médias, Le Monde,
la Quadrature du Net et Mediapart, lançaient des observatoires de
l’état d’urgence, chargés de recenser les interpellations et perqui-
sitions abusives, violentes ou humiliantes1.
Comme les avocats mobilisés contre les abus de l’état d’urgence,
plusieurs juristes de haut niveau s’exprimèrent dans les pages que
leur ouvrit l’hebdomadaire protestant Réforme. Ainsi, Marie-Laure
Basilien-Gainche, professeure de droit public à l’université Jean-
Moulin Lyon III, expliqua que les mesures prises au titre de l’état
d’urgence posaient un certain nombre de problèmes éthiques :
« D’abord, elles peuvent contribuer à légitimer les terroristes et

1. Benjamin Hue, « Perquisitions musclées, assignations à résidence


contestées… La France à l’épreuve de l’état d’urgence », RTL (rtl.fr),
26 novembre 2015, et Collectif d’interpellés du 29 novembre, « Non à
l’état d’urgence contre la contestation sociale », Le Monde (lemonde.fr),
11 décembre 2015 : « Loin d’être une zone de droits dans un État de droit,
la garde à vue est une zone grise, où nos droits sont appliqués a minima :
privation de nourriture, de soins, d’interprète ; pressions exercées sur nous
pour nous faire renoncer à notre droit à voir une avocate… La liste des vices
de procédure serait trop longue à énumérer ici. Cette privation de droits est
venue s’ajouter à la série des humiliations qui sont le lot de toute garde à
vue : refus de donner des protections hygiéniques, surveillance jusque dans
les toilettes, surpopulation des cellules, privation de sommeil, agressions
verbales constantes… »

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r é s i s ta n c e !

leurs actions : quand les régimes se posant comme démocra-


tiques, telle la France, instaurent des mécanismes de contrôle de
la société avec des risques de dérives, ils peuvent apparaître mener
des politiques contraires aux valeurs qu’ils prétendent défendre. »
Elle remarquait d’ailleurs que les mesures prises au titre de l’état
d’urgence ne respectaient pas toujours les principes de nécessité
et de proportionnalité, voire qu’elles ne présentaient aucun lien
réel avec l’état d’urgence au sens strict du terme1.
De même, Christine Lazerges, professeure de droit, ancienne
députée, présidente de la Commission nationale consultative des
droits de l’homme, s’inquiétait des « menaces sur l’État de droit ».
À ses yeux, il n’était en rien nécessaire « de constitutionnaliser
l’état d’urgence, c’est-à-dire une nouvelle exception à l’État de
droit ». Elle relevait que selon la loi du 20 novembre 2015, « pour
perquisitionner ou assigner à résidence sans contrôle du juge judi-
ciaire, il ne fallait pas se fonder sur des “indices précis, graves et
concordants”, mais qu’il suffisait de “raisons sérieuses de penser
que [le] comportement constitue une menace pour la sécurité de
l’ordre public” ». « Ce sont des critères extrêmement flous et bien
subjectifs ! » s’exclamait-elle, avant de relever : « Résultat, il y a
eu des dérives avérées : des assignations à résidence contestées et
des perquisitions qui ont laissé les locaux concernés dans un état
de dégradation inqualifiable. » Et Christine Lazerges de conclure :
« Quand j’observe que la réforme constitutionnelle (programmée
pour début 2016) ne prévoit apparemment pas de durée maximale
pour l’état d’urgence et que l’on autoriserait une sortie lente et
progressive de celui-ci, je trouve cela stupéfiant ! Si tel devait être
le cas, ce serait la grande victoire des terroristes, car cela mettrait
en péril l’État de droit. Et rien ne les satisferait plus2. »
Le 11 décembre 2015, Antoine Garapon, magistrat et secrétaire
général de l’Institut des hautes études sur la justice (IHEJ), expli-

1. Laure Salamon, « Au nom de la lutte contre le terrorisme », Réforme,


10 décembre 2015, p. 4 et 5.
2. Propos recueillis par Laure Salamon, « Menaces sur l’État de droit »,
Réforme, 10 décembre 2015, p. 5.

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l a d i c tat u r e

quait pourquoi l’état d’urgence décrété par François Hollande, et


prorogé par la loi du 20 novembre 2015, échappait en tous points
de son application au cadrage de l’État de droit : « Dans la lutte
contre ce terrorisme extrêmement violent et dont les feux ne sont
pas éteints, les restrictions aux libertés ne peuvent être compatibles
avec l’État de droit qu’à la condition d’être temporaires, spéciales
(c’est-à-dire rapportées à un objectif précis), effectivement contrô-
lées, pragmatiquement justifiées et sanctionnées. Voici les bonnes
questions à se poser. Si ces cinq conditions se trouvent réunies,
ces atteintes aux libertés fondamentales ne me choquent pas.
Cependant, je constate qu’aujourd’hui ces conditions ne sont pas
remplies : on nous annonce d’emblée la durée de ces dispositions
temporaires sans expliquer pourquoi ce temps est nécessaire, ce qui
est un peu surprenant. Pourquoi les directeurs de la DGSI et de
la police nationale ne sont-ils pas auditionnés au Parlement pour
expliquer les raisons pour lesquelles cette prolongation de l’état
d’urgence est nécessaire ? C’est ainsi que fonctionne la police
vis-à-vis de la justice lorsqu’elle vient lui demander un mandat
ou des autorisations pour mener ses enquêtes en toute légalité ;
elle tire sa légitimité de cette surveillance. Les mesures ne sont
pas ciblées quand elles visent en fait les militants zadistes ; elles
ne sont pas contrôlées puisque le juge administratif a refusé de
les contrôler en temps réel ; aucune enceinte n’est offerte pour
vérifier si d’autres méthodes moins attentatoires aux libertés ne
seraient pas davantage justifiées, et, pour l’instant, il n’existe pas
de sanctions1. »
Le même jour, le Conseil d’État devait statuer sur une question
prioritaire de constitutionnalité (QPC) posée par Denis Garreau et
Catherine Bauer-Violas, avocats au Conseil d’État et à la Cour
de cassation, lesquels soulignaient que si l’article 6 de la loi de
1955 sur l’état d’urgence permettait d’assigner à résidence les
personnes « dont l’activité s’avère dangereuse pour la sécurité et
l’ordre public », la nouvelle formule de l’état d’urgence, institué

1. Antoine Garapon, « Imaginer de nouvelles formes de contrôle démo-


cratique », La Croix, 11 décembre 2015.

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r é s i s ta n c e !

par la loi du 20 novembre 2015, vise désormais toute personne


« à l’égard de laquelle il existe de sérieuses raisons de penser
que son comportement constitue une menace pour l’ordre public
et la sécurité ». Donc, non seulement le texte de la loi réprime
désormais un « comportement » plutôt qu’une « activité », mais
il se satisfait de « sérieuses raisons de penser » pour justifier une
privation de liberté… Pour les avocats, le législateur a ainsi failli
« dans sa mission de borner le champ d’application d’un dispositif
particulièrement attentatoire aux libertés ».
Dès le 24 novembre, un premier appel à « braver l’état d’ur-
gence », publié par le quotidien Libération, était signé par plusieurs
personnalités intellectuelles et artistiques1. « Il n’aura pas fallu
attendre longtemps pour comprendre que l’état d’urgence décrété
pour trois mois n’allait pas se limiter à protéger la population
française contre de nouveaux attentats. […] C’est une victoire pour
Daech que d’être parvenu, avec moins d’une dizaine d’hommes,
à faire sombrer l’État dans ses pires réflexes réactionnaires.
C’est une victoire pour Daech que d’avoir provoqué la mise sous
tutelle sécuritaire de la population tout entière », déploraient les
signataires.
Appelant à manifester le dimanche 29 novembre, à Paris, malgré
l’interdiction de le faire2, les auteurs de l’appel justifiaient leur
rébellion civile : « Depuis dix jours, les écrans ressassent la gloire
des “valeurs” françaises. Nous prenons cela au pied de la lettre.
S’il existe quelque chose comme une valeur française, c’est d’avoir
refusé depuis au moins deux siècles de laisser la rue à l’armée
ou à la police. La mobilisation à l’occasion de la COP21 est un

1. Parmi les signataires : Frédéric Lordon, directeur de recherche au


CNRS, Pierre Alféri, romancier, poète et essayiste, Hugues Jallon, éditeur,
écrivain, Éric Hazan, éditeur…
2. Le dimanche 29 novembre 2015, ce rassemblement écologiste a été
violemment dispersé et encerclé, place de la République à Paris. Quelque
340 personnes sont interpellées et 317 ont été placées en garde à vue, dans
des conditions souvent humiliantes. Quatre d’entre elles sont passées en
comparution immédiate devant le tribunal correctionnel de Paris, les 1er et
2 décembre, et trois ont même été condamnées à des peines de prison.

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enjeu primordial et nous n’acceptons pas que le gouvernement


manipule la peur pour nous interdire de manifester. »
Le 24 novembre 2015 encore, Alexis Poulin, directeur d’EurActiv
France1, et Dan Van Raemdonck, secrétaire général de la Fédéra-
tion internationale des ligues des droits de l’homme, demandaient
– en vain – au président de la République de ne pas se tromper
d’adversaire, ni de guerre : « Nous devons rester debout, droits et
inflexibles dans la défense de nos valeurs face à la barbarie, mais
également face aux dérives et récupérations de tous bords, popu-
listes fascisants ou sécuritaires totalisants. Nous devons, solidaires,
garder le cap de nos balises de liberté, égalité et fraternité, de
droits humains, sans accepter que ces attentats servent de prétexte
et d’alibi à l’érosion ou la violation d’un quelconque de ces droits
fondamentaux ou de ceux d’autrui, nous projetant dans une guerre
sans fin. […] Impuissant face aux évolutions économiques, inca-
pable de satisfaire les revendications sociales, l’État concentre son
énergie à mettre davantage la société sous surveillance au prétexte
d’assurer la sécurité des citoyens. Les moyens mis en œuvre, état
d’urgence et lois favorisant un contrôle panoptique, affecteront
l’organisation sociale. Ils seront, comme précédemment, mobilisés
à d’autres fins que la lutte contre le terrorisme et risquent de ser-
vir, en fin de compte, à étouffer tout mouvement contestataire. »
Ironie du sort, la lettre ouverte d’Alexis Poulin et Dan Van
Raemdonck à François Hollande croisait un courrier envoyé le
24 novembre aussi par le gouvernement français pour avertir le
secrétariat général du Conseil de l’Europe que, dans le cadre de
l’état d’urgence instauré suite aux attentats terroristes, certaines
mesures appliquées « sont susceptibles d’impliquer une déroga-
tion aux obligations résultant de la Convention [européenne] de
sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ».
Dans une motion votée à la fin de son congrès des 28 et
29 novembre 2015, le Syndicat de la magistrature affirmait : « Si
l’indéniable gravité de la criminalité terroriste peut justifier des

1. Euractiv.fr : réseau de médias européens présent dans douze capitales


de l’Union européenne.

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r é s i s ta n c e !

mesures d’investigations particulières, elles doivent s’exercer dans


un cadre judiciaire qui garantisse leur nécessité, leur proportion-
nalité et leur efficacité. […] Dans le contexte des mobilisations
autour de la COP21, la lutte contre le terrorisme est détournée :
les interdictions de manifestations, perquisitions et assignations
à domicile visent jusqu’aux militants. En mettant en place une
répression aveugle et incontrôlée, ces mesures dispersent inutile-
ment des forces de police qui seraient bien mieux employées à la
détection et la prévention des projets criminels avérés1. »
Le dévoiement de l’état d’urgence antiterroriste était tellement
flagrant que l’ONG Amnesty International lançait, le 11 décembre
2015, sa propre alerte. « À la veille de la clôture de la COP21,
Amnesty International France s’inquiète que les mesures prises
dans le cadre de l’état d’urgence aient conduit à la restriction
de libertés fondamentales à l’encontre, notamment, de personnes
engagées pour la défense de l’environnement. L’interdiction géné-
ralisée des rassemblements en lien avec la COP21 a été accom-
pagnée de perquisitions et assignations à résidence de militants.
Les autorités françaises ont justifié le recours à l’état d’urgence
sur la base d’une “menace terroriste durable”. Or ces perquisitions
et assignations à résidence ont été engagées à l’encontre de per-
sonnes, sans aucun lien avec la prévention d’actes de terrorisme
et sur la base de critères qui restent assez flous. […] Cibler des
personnes en raison de leur engagement en faveur de la défense
de l’environnement interroge la proportionnalité des mesures adop-
tées sous l’état d’urgence et la liberté d’expression critique dans
notre pays », s’inquiétait alors Geneviève Garrigos, présidente
d’Amnesty International France.
À peine un mois après l’instauration de l’état d’urgence,
2 500 perquisitions administratives avaient eu lieu au nom de la
prévention du terrorisme, mais elles n’avaient entraîné l’ouverture
que de deux enquêtes préliminaires, sans garde à vue, par le pôle
antiterroriste du parquet de Paris.

1. Motion adoptée à l’unanimité par le 49e Congrès du Syndicat de la


magistrature, Toulouse, le 29 novembre 2015.

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l a d i c tat u r e

Appels

Le 30 novembre, Mediapart publiait à son tour un « Appel des


58 », lancé à l’initiative de Noël Mamère, Jean-Baptiste Eyraud et
Olivier Besancenot, dans lequel des personnalités issues de diffé-
rents mouvements, artistes, intellectuels, députés et responsables
politiques exigeaient la liberté « de se réunir, de parler, de se ras-
sembler et de manifester ses opinions » pendant l’état d’urgence,
et dénonçaient la criminalisation des mouvements sociaux. « Voilà
ce que Daech et d’autres veulent interdire. Voilà ce que nous
défendons. Nous déclarons que nous manifesterons pendant l’état
d’urgence », affirmaient « les 58 ».
Le 2 décembre 2015, c’était au tour de « 333 citoyens, res-
ponsables et militants associatifs, syndicaux ou politiques » de
« s’adresser à tous » pour demander « la levée de l’état d’urgence »1.
Ils écrivaient : « Les notions introduites dans la loi – “comporte-
ment”, “trouble à l’ordre public”, “raison de sécurité”, “atteintes
graves à l’ordre public” – permettent les interprétations les plus
extensives et présentent le risque de mettre en cause très largement
tout un chacun. Sous couvert de combattre “le terrorisme”, l’état
d’urgence fait peser un danger sérieux sur nos libertés démocra-
tiques, individuelles, sociales et politiques et sur la démocratie. En
conséquence, nous, signataires de cet appel, en appelons à tous nos
concitoyens pour exiger, au nom de la liberté, de la démocratie,
de la République, la levée immédiate de l’état d’urgence. »
Enfin, le jeudi 10 décembre, Naomi Klein, l’auteur des best-sellers
No Logo, La Stratégie du choc et Tout peut changer 2, accusait :
« Je crois que le gouvernement a profité du chagrin et de la peur
des gens » pour interdire les manifestations en faveur de la lutte
contre le changement climatique. S’exprimant devant un public

1. Libération, 3 décembre 2015.


2. No Logo. La tyrannie des marques, Actes Sud, 2001 ; La Stratégie
du choc. Montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, 2008 ; Tout peut
changer. Capitalisme et changement climatique, Actes Sud, 2015.

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r é s i s ta n c e !

d’un millier de militants écologistes réunis à Paris, elle clamait :


« Nous ne gagnerons rien si nous ne défendons pas notre droit
d’être dans la rue et notre droit d’organiser des manifestations. La
liberté n’est pas qu’un mot. C’est un devoir. Et cela ne concerne
pas que les matchs de foot et les marchés de Noël. »

Les censeurs

Non, bien entendu, la liberté « ne concerne pas que les matchs de


foot et les marchés de Noël » : il se pourrait même qu’elle engage
prioritairement, en régime démocratique, le droit à l’information,
et donc la liberté de la presse… Mais, mi-novembre 2015, tout
le monde ne l’entendait pas ainsi.
En effet, le mercredi 18 novembre, une vingtaine de députés
zélés, entraînés par Sandrine Mazetier, vice-présidente socialiste
de l’Assemblée nationale, fut « à deux doigts de réinstaurer le
contrôle de la presse1 » en proposant un amendement rétablissant
ce contrôle et même celui des pièces de théâtre, dans le cadre
des débats – menés en commission des lois – à propos de la loi
sur l’état d’urgence2.
Voici le texte exact de cet amendement : « Après l’alinéa 22
(du projet de loi de “prorogation de l’état d’urgence”), insérer
l’alinéa suivant : “Le décret déclarant ou la loi prorogeant l’état
d’urgence peut, par une disposition expresse, habiliter les auto-
rités administratives visées à l’article 8 à prendre toutes mesures
pour assurer le contrôle de la presse et des publications de toute
nature ainsi que celui des émissions radiophoniques, des pro-
jections cinématographiques et des représentations théâtrales.” »

1. Mathieu Magnaudeix, « Les censeurs », blog personnel, Mediapart,


20 novembre 2015.
2. « Amendement n° CL41 présenté par Mme Mazetier, M. Fourage,
Mme Dagoma, M. Potier, M. Premat, Mme Massat, Mme Fabre, M. Delcourt,
M. Valax, M. Fournel, Mme Le Houerou, M. Ménard, Mme Gosselin-Fleury,
Mme Bruneau, M. Travert, Mme Gueugneau, Mme Guittet, M. André,
M. Denaja, M. Popelin et M. Gagnaire. »

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L’« exposé sommaire » de ses motifs mérite aussi d’être connu :


« Cet amendement vise à rétablir en l’état une disposition de la
loi relative à l’état d’urgence de 1955, qui ouvre la possibilité de
contrôler toute publication lorsque l’état d’urgence est déclaré. Au
moment des attentats de janvier 2015, des manquements ont été
constatés dans le traitement des attentats dans différentes publica-
tions, manquements qui ont pu mettre en danger nos concitoyens
et les forces de l’ordre. Cette disposition ne donne pas lieu à un
contrôle systématique, elle ouvre une possibilité qu’il serait dom-
mage de supprimer alors qu’elle peut participer à la protection de
nos concitoyens. »
Le journaliste politique et parlementaire de Mediapart, Mathieu
Magnaudeix, a courageusement témoigné de ce qui s’est passé ce
jour-là : « J’étais le seul journaliste présent, et pour la première
fois dans cette enceinte, j’ai ressenti physiquement, brutalement,
ce qu’est la violence de l’État. J’ai vu des élus, et des élus de
gauche, prêts à réactiver la censure. Je les ai vus vaciller, c’est
assez terrifiant à voir de si près1. »
Lorsque l’amendement de Sandrine Mazetier et de ses collègues
fut présenté en commission des lois, le socialiste Sébastien Denaja
considéra que c’était un « amendement de sagesse », soutenu par
l’ancienne ministre de l’Écologie Delphine Batho. Le radical de
gauche Roger-Gérard Schwartzenberg rappelait, quant à lui, que
le gouvernement Pflimlin, formé en mai 1958, « avait pratiqué la
censure, et [que] ce fut aussi le cas sous la guerre d’Algérie »,
avant d’arguer que « ce qui s’est passé peut donc se reproduire ».
La secrétaire d’État Clotilde Valter, qui représentait le ministre de
l’Intérieur, se livra alors à quelques contorsions rhétoriques : « Le
gouvernement n’a jamais souhaité le contrôle de la presse. Il n’a

1. Un effroi civique et professionnel équivalent avait saisi la communauté


des journalistes dits d’investigation « quand l’amendement sur le secret des
affaires est apparu soudainement dans la loi Macron, en février 2015 »,
témoigne Élise Lucet, journaliste à France 2, dans sa préface au salutaire livre
collectif, placé sous la direction de Fabrice Arfi et de Paul Moreira, Informer
n’est pas un délit. Ensemble contre les nouvelles censures, Calmann-Lévy,
2015. Voir aussi le blog informernestpasundelit.tumblr.com.

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jamais été dans nos intentions de le faire, mais on a un trou dans


la raquette, c’est un point qui n’est pas réglé… » Finalement,
l’Élysée considéra que le contrôle de la presse serait insoutenable
et demanda in extremis le retrait de l’amendement liberticide.
Je me souviens, et je ne suis pas le seul, que lors de la dis-
cussion du projet de loi relatif à la lutte contre la fraude fiscale
et la grande délinquance économique et financière, à l’été 2013,
Sandrine Mazetier s’était opposée de façon virulente – en appui
du gouvernement bousculé par l’affaire Cahuzac et des barons
du groupe PS à l’Assemblée nationale – à l’abrogation (pourtant
absolument nécessaire) du « verrou de Bercy »1, ce dispositif
légal qui réserve à l’administration le monopole des poursuites
pénales en matière fiscale, empêchant ainsi toute saisine par la
justice elle-même (parquet et instruction). Et ce, au nom de la
défense des droits fondamentaux des citoyens – et même de leur
liberté… Elle contredisait ce faisant, et sans état d’âme, l’avis
de nombreux députés, dont celui du rapporteur du projet de loi,
le socialiste Yann Galut, et celui de presque toutes les autorités
judiciaires2. Aujourd’hui, le « verrou de Bercy » n’a été réformé
qu’à la marge, et il protège toujours les plus grands fraudeurs
fiscaux de la justice. Quand il est clair que « l’impunité fiscale »
demeure une des pires atteintes à la souveraineté de l’État3.

1. Sandrine Mazetier, « Fraude fiscale : le fétichisme du “verrou de


Bercy” », Libération, 20 septembre 2013.
2. « Fraude fiscale : faire sauter le “verrou de Bercy” », Libération,
16 juillet 2013, tribune signée par Christophe Regnard, président de l’Union
syndicale des magistrats, Charles Prats, magistrat, membre du conseil scien-
tifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques,
Antoine Peillon, auteur de Ces 600 milliards qui manquent à la France,
Françoise Martres, présidente du Syndicat de la magistrature, Chantal Cutajar,
universitaire, directrice du groupe de recherches Actions sur la criminalité
organisée, William Bourdon, avocat, président de Sherpa, Éric Alt, magis-
trat, vice-président d’Anticor et coauteur de L’Esprit de corruption, et Jean
Merckaert, rédacteur en chef de Revue-Projet.com.
3. Alexis Spire et Katia Weindenfeld, L’Impunité fiscale. Quand l’État
brade sa souveraineté, La Découverte, 2015, p. 70-82 : « La machine à
trier les infractions » ; Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Tenta-

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Police : les pleins pouvoirs

Si la presse n’a finalement pas été mise sous « contrôle » de la


censure, mais si la justice n’a toujours pas les moyens de mener
à son initiative des enquêtes sur des délits, voire des crimes finan-
ciers structurés en évasion fiscale, les « forces de sécurité » ont
été spectaculairement consolidées en cet automne 2015.
La veille même des attentats du vendredi 13 novembre, le
ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve proposait de modifier,
en 2016, les conditions dans lesquelles les policiers pourraient
ouvrir le feu, au-delà des règles de la légitime défense valables
jusqu’alors. « Le contexte auquel les policiers peuvent avoir à
faire face – on l’a vu lors des actes terroristes – est celui où
des forcenés tuent en série », déclarait-il le 12 novembre 2015,
de façon prémonitoire, dans un entretien accordé à Libération.
À l’occasion du huitième congrès du syndicat Alliance police
nationale, au début du mois de novembre, Bernard Cazeneuve
avait déjà annoncé vouloir assouplir les possibilités d’ouvrir le
feu dans des « cas très particuliers », répondant positivement à
une revendication de ce syndicat majoritaire dans la profession
et classé politiquement à droite1.
Deux jours après les attentats du vendredi 13 novembre, le
chef de l’État confirmait que la « légitime défense » des policiers
devait être effectivement modifiée. Mais le président de la Répu-
blique promettait en outre la création de milliers de postes dans
« les forces de sécurité », dont le recrutement devrait être inscrit
dans la loi de finances 2016, soit 5 000 postes supplémentaires
de policiers et de gendarmes, 1 000 postes pour les douanes, de

tive d’évasion (fiscale), La Découverte, 2015, p. 49-105 ; Antoine Peillon,


Corruption, Seuil, 2014, p. 83-89 ; Alexis Spire, Faibles et Puissants face
à l’impôt, Raisons d’agir, 2012.
1. Chez les gradés et gardiens de la paix, Alliance (CFE-CGC) est devenu
majoritaire, en décembre 2014, à l’élection à la commission administrative
paritaire nationale, en recueillant 41 % des voix, soit 4 points de plus qu’en
2010.

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même qu’il s’engageait à ce que l’on ne procédât plus à aucune


réduction d’effectif dans l’armée avant 2019.
Mais un nouveau pas sécuritaire fut franchi le 1er décembre
2015, lorsqu’un document interne du ministère de l’Intérieur, établi
par sa Direction des libertés publiques et des affaires juridiques
(DLPAJ), recensa les mesures de police administratives que les
policiers et les gendarmes souhaitaient voir passer dans le cadre de
deux projets de loi en cours d’élaboration, notamment sur la lutte
antiterroriste, projets qui devaient être présentés en janvier 20161.
Le catalogue à la Prévert des desiderata policiers, révélé par Le
Monde, avait de quoi alerter tout citoyen attaché à un minimum
d’État de droit : « Prévoir la possibilité de placer en rétention
administrative de sûreté des personnes visées par une fiche “S”
en période d’état d’urgence », pouvait-on lire, notamment, dans le
document interne du ministère de l’Intérieur. Pour mémoire, les
fiches « S » concernaient alors quelque 20 000 personnes, dont
environ 10 500 « islamistes », et comportaient quinze niveaux de
dangerosité.
D’autres documents internes issus du ministère de l’Intérieur
listaient alors d’autres « propositions » policières visant à perfec-
tionner l’état d’urgence, « propositions » à nouveau révélées par Le
Monde : « fouilles des véhicules et des bagages sans le consentement
des personnes », « contrôles d’identité […] sans nécessité pour
les forces de l’ordre de justifier de circonstances particulières »,
« obligation de signaler ses déplacements », établir un « registre
informatique centralisé des hôteliers et des agences de location
(logements et véhicules) », « interdire les connexions Wi-Fi libres
et partagées » durant l’état d’urgence, supprimer les « connexions
Wi-Fi publiques, sous peine de sanctions pénales », « interdire
et bloquer les communications des réseaux (d’anonymisation sur
Internet) TOR en France », « identifier les applications de VoIP
(téléphonie par Internet) et obliger les éditeurs de ces applications
à communiquer aux forces de sécurité les clés de chiffrement »…

1. Laurent Borredon, « À Beauvau, certains voudraient interner les fichés


“S” », Le Monde (lemonde.fr), 5 décembre 2015.

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Or cette prétention des cadres sécuritaires du ministère de l’Inté-


rieur, visant à mettre à profit le choc des attentats du vendredi
13 novembre 2015 pour donner les pleins pouvoirs à la police, a
reçu, début décembre 2015, l’appui politique du gouvernement1. En
effet, le ministère de l’Intérieur a alors sollicité l’avis du Conseil
d’État sur certaines mesures complémentaires en matière de lutte
antiterroriste, comprenant, entre autres, l’autorisation de procéder
à l’internement administratif de toute personne fichée « S ». La
question était ainsi formulée : « La loi peut-elle autoriser une
privation de liberté des intéressés à titre préventif et prévoir leur
rétention dans des centres prévus à cet effet ? »
Ancien délégué interministériel à la ville, directeur des liber-
tés publiques au ministère de l’Intérieur, contrôleur général des
lieux de privation de liberté et enfin président de la Commission
nationale de contrôle des interceptions de sécurité (CNCIS), Jean-
Marie Delarue n’avait pas attendu la révélation de ces prétentions
délirantes pour juger sévèrement le discours et les décisions sécu-
ritaires précipitées de François Hollande et de son gouvernement2.
« La gauche a fait sienne un discours de la droite que je n’aime
pas trop et qui est : “la sécurité est la première de nos libertés” »,
commentait-il, dès le 17 novembre 2015. Avant d’enfoncer le
clou : « Cette phrase a été reprise par le Premier ministre devant
le Parlement. C’est une phrase prononcée depuis longtemps par
la droite, non seulement sous la présidence précédente, mais bien
avant, du temps de Charles Pasqua. Je suis absolument opposé
à ce discours. Je n’ai pas à choisir dans les libertés qui me sont
offertes, entre la liberté d’aller et de venir, la liberté de me marier
ou celle de ne pas subir la torture. Notre démocratie est précisé-
ment l’alliance de toutes les libertés de façon indistincte. Depuis

1. Jean-Baptiste Jacquin et Laurent Borredon, « Le Conseil d’État sondé


sur des centres de rétention pour les personnes fichées “S” », Le Monde,
10 décembre 2015.
2. Jean-Marie Delarue, « Attentats de Paris : “Je ne reconnais plus la
gauche dans ce pays” », propos recueillis par Antoine Izambard, Challenges
(challenges.fr), 27 novembre 2015.

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longtemps, la République est fondée sur cette alliance de libertés


indistinctes. Je ne reconnais pas ma République. »

Sous contrôle

Parmi les fantasmes de contrôle intégral que l’on a pu consta-


ter, ceux qui concernaient Internet ont révélé le manque de maî-
trise tant technique que déontologique de certains fonctionnaires
de l’Intérieur. L’interdiction des connexions Wi-Fi partagées ou
publiques, le blocage des communications des réseaux d’anony-
misation du type TOR, etc., sont en effet tout simplement irréa-
lisables ou tellement attentatoires aux droits fondamentaux que
même les lois antiterroristes britanniques et américaines les plus
récentes ne comprennent aucune de ces dispositions. L’anonymat
proposé par le réseau TOR est, par exemple, l’un des principaux
outils de survie des dissidents, dans de nombreux pays totalitaires
ou autoritaires. Son utilisation est en outre recommandée par de
nombreuses ONG, dont Reporters sans frontières, pour protéger
les professions nécessitant la confidentialité des échanges.
Nadim Kobeissi, chercheur en cryptographie appliquée à l’Institut
national de recherche en informatique et automatique (INRIA),
spécialisé dans les messageries sécurisées, a ainsi témoigné sur
son blog, le 23 novembre 2015, de l’état d’esprit démocratique des
promoteurs des communications numériques protégées : « Ce qui
motive les créateurs de logiciels de chiffrement n’est pas tellement
de donner aux gens de nouveaux droits ; c’est l’espoir de renforcer
des droits existants, avec des algorithmes garantissant quotidien-
nement la liberté d’expression et, dans une certaine mesure, la vie
privée1. » Il protestait aussi contre la mise à l’index médiatique
et administrative des moyens de cryptographie sans motif réel :
« Les terroristes de Paris n’ont pas utilisé de chiffrement, mais se

1. nadim.computer/2015/11/23/on-encryption-and-terrorists.html, et tra-
duction par Le Monde (lemonde.fr), 27 novembre 2015 : « Le terrorisme
ne se nourrit pas de la technologie, mais de la colère et de l’ignorance. »

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sont coordonnés par SMS, l’un des moyens de communication les


plus faciles à espionner. Pourtant, ils n’ont pas été appréhendés,
ce qui suggère davantage un raté du renseignement humain qu’une
capacité insuffisante en matière de surveillance numérique. Mais
malgré ces preuves soulignant les erreurs humaines des services
de renseignement, la cryptographie, qui est, pour le profane, une
utilisation de codes secrets et d’algorithmes compliqués, est une
cible facile. »
Pourtant, la surveillance électronique et les écoutes demeurent
une obsession dévorante des services de police et de renseigne-
ment. Une obsession qui met bien plus en danger les libertés
publiques et individuelles qu’elle ne menace réellement les ter-
roristes ou les criminels. Les révélations d’Edward Snowden1, en
2013, sur la surveillance mondialisée menée, en toute illégalité,
par l’Agence nationale de sécurité (NSA) américaine, ont ainsi
montré la profondeur et la puissance incontrôlée de « l’Empire de
la surveillance » instauré par les États et les industries géantes du
Web, véritable Big Brother technologique « qui défie les citoyens,
restreint leurs droits civiques et met en péril une certaine concep-
tion de la démocratie »2.
En France, les informations transmises par Edward Snowden
au journal Le Monde ont montré que les services de renseigne-
ment américains (NSA), français (DGSE) et britanniques (GCHQ)
coopéraient et coopèrent toujours intensivement entre eux3. Le
journaliste Jacques Follorou a aussi mis au jour, en mars 2014, les
relations très denses liant les services de renseignement français,

1. Edward Snowden est l’informaticien américain, ancien employé de


la CIA et de la NSA, qui a révélé les détails de plusieurs programmes de
surveillance de masse américains et britanniques, depuis juin 2013, par
l’intermédiaire des médias, notamment The Guardian et The Washington
Post. Edward Snowden a affirmé que son seul objectif était de « dire au
public ce qui est fait en son nom et ce qui est fait contre lui ».
2. Ignacio Ramonet, L’Empire de la surveillance, suivi de deux entretiens
avec Julian Assange et Noam Chomsky, Galilée, 2015.
3. Jacques Follorou, Démocratie sous contrôle. La victoire posthume
d’Oussama ben Laden, CNRS Éditions, 2014.

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notamment la DGSE, et l’opérateur France Télécom/Orange :


« L’une des forces de la DGSE résiderait dans le fait qu’elle ne
se contente pas des autorisations accordées par le législateur pour
accéder aux données des clients de France Télécom-Orange. Elle
dispose surtout, à l’insu de tout contrôle, d’un accès libre et total à
ses réseaux et aux flux de données qui y transitent. Cette collecte
libre de tout contrôle, par le biais de l’opérateur français, portant
sur des données massives, concerne aussi bien des Français que
des étrangers. Elle est utilisée par la DGSE, qui la met à la dis-
position de l’ensemble des agences de renseignement françaises
au titre de la mutualisation du renseignement technique et de sa
base de données. Ces données sont également partagées avec des
alliés étrangers1… »
En France encore, le 24 juin 2015, une large majorité de
députés ont adopté une « loi renseignement » qui offre, depuis,
« aux services de renseignement français très précisément ce
que le Patriot Act américain avait offert à la National Security
Agency2 ». De fait, le texte de cette loi donne aux services de
renseignement les droits et les moyens d’opérer une surveillance
de masse3. La liste des « finalités » du renseignement a été
élargie, au-delà de la lutte contre le terrorisme et la criminalité
organisée, à plusieurs cas mal définis. Incombe ainsi aux ser-
vices la charge d’assurer la défense « des intérêts majeurs de
la politique étrangère, des intérêts économiques, industriels et
scientifiques » de la France. De même, la loi confie aux services
la prévention des « atteintes à la forme républicaine des institu-
tions », ainsi que des « violences collectives de nature à porter
gravement atteinte à la paix publique », termes qui permettent
une mise sous surveillance de n’importe quel mouvement social
par le gouvernement.

1. Jacques Follorou, « Espionnage : comment Orange et les services


secrets coopèrent », Le Monde, 20 mars 2014.
2. Edwy Plenel, « Le putsch de l’État profond », Mediapart, 21 juin 2015.
3. Fabrice Arfi (dir.), La République sur écoute. Chroniques d’une France
sous surveillance, Mediapart et Don Quichotte, 2015.

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Concernant les moyens, la loi relative au renseignement permet,


depuis juin 2015, donc, l’interception de communications, la sono-
risation et la captation d’images de lieux privés, la pose de balise
de géolocalisation sur les véhicules, la captation de données infor-
matiques, la sollicitation en temps réel des fournisseurs d’accès à
Internet afin d’obtenir des données. Quant aux IMSI-catchers, qui
permettent d’intercepter toutes les communications de téléphones
mobiles proches, les services peuvent y recourir sous le régime
juridique des « interceptions administratives », c’est-à-dire sans
contrôle d’un juge.
Évaluant historiquement et politiquement cette mise sous contrôle
des démocraties, Jacques Follorou dressait, il y a peu, un bilan très
sombre des politiques occidentales de « lutte contre le terrorisme ».
Un trimestre avant les attentats de janvier 2015, il affirmait : « Le
2 mai 2011, l’opinion occidentale a pu croire que la mort du chef
d’Al-Qaïda signifiait que le danger était écarté. Pourtant, au cœur
de nos cités, de nos démocraties et de nos États, un mal sans
visage, sournois et plus dévastateur poursuivait son œuvre. De son
vivant, Ben Laden se félicitait des effets de ce poison lent : ces
démocraties qu’il connaissait bien allaient se renier et compromettre
leurs propres valeurs. Recours à la torture, prisons secrètes de la
CIA, frappes de drones, reniement du droit international en sont
les pires exemples. »
Il précisait : « Cette obsession de la menace terroriste a constitué
un formidable rideau de fumée pour que s’édifient, à l’abri des
regards, de vastes complexes sécuritaires n’ayant que marginalement
à voir avec la lutte contre les djihadistes : les États-Unis, mais
aussi la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne ont dépensé des
sommes colossales dans la construction de systèmes mondiaux de
surveillance. La menace terroriste a été ainsi un formidable alibi
pour édifier, à l’insu de tout débat démocratique, des machines
sécuritaires d’autant plus vastes qu’elles ont épousé la révolution
technologique en matière de communication et de surveillance.
La vie de tout individu est aujourd’hui numérisée donnant à ces
puissances technologiques d’État les moyens de tout savoir. Les
enjeux industriels et financiers sont tels et l’idéologie sécuritaire
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s’est incrustée à un tel point dans les esprits que le pouvoir poli-
tique semble avoir renoncé à toute volonté de restaurer des espaces
de liberté perdus1. »

« Violence pure de l’État »

Après les attentats perpétrés à Paris et à Saint-Denis le vendredi


13 novembre 2015, le président de la République, outre l’instaura-
tion de l’état d’urgence, a annoncé une révision de la Constitution
pour « agir contre le terrorisme de guerre ».
Le 16 novembre, le président de la République prononçait un
discours devant le Parlement réuni en Congrès, dont les accents
autoritaires, l’usage illimité de la première personne du singulier et
la portée constitutionnelle faisaient comprendre, à qui a des oreilles
pour entendre, qu’une sorte de coup d’État était en marche sous
couvert de l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du
citoyen qui « affirme que la sûreté et la résistance à l’oppression
sont des droits fondamentaux ».
Ce jour-là, François Hollande parla comme le général de Gaulle
le 1er juin 1958, alors que le premier président de la Ve République
parachevait, devant des députés « couchés »2, le coup d’État qui
lui permit de gouverner par ordonnances pendant six mois et de
faire adopter la nouvelle Constitution : « J’ai décidé que le Parle-
ment serait saisi dès mercredi d’un projet de loi prolongeant l’état
d’urgence pour trois mois et adaptant son contenu à l’évolution
des technologies et des menaces. En effet, la loi qui régit l’état
d’urgence, la loi du 3 avril 1955 comporte deux mesures excep-
tionnelles : l’assignation à résidence et les perquisitions adminis-
tratives. Ces deux mesures offrent des moyens utiles pour prévenir
la commission de nouveaux actes terroristes. Je veux leur donner

1. Jacques Follorou, Démocratie sous contrôle, op. cit.


2. Pierre Mendès France, l’un des farouches opposants à cette investiture
forcée, déclara : « C’est parce que le Parlement s’est couché qu’il n’y a
pas eu de coup d’État ! »

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immédiatement toute leur portée et les consolider. […] Mais nous


devons aller au-delà de l’urgence. Et j’ai beaucoup réfléchi à cette
question. J’estime en conscience que nous devons faire évoluer
notre Constitution pour permettre aux pouvoirs publics d’agir,
conformément à l’État de droit, contre le terrorisme de guerre. »
Changer la Constitution sous prétexte de lutte contre le terro-
risme… Le coup politique était inédit et n’a pas manqué d’inquiéter
les constitutionnalistes du pays1. D’autant que notre pays ne man-
quait pas, alors, d’un arsenal juridique et judiciaire particulièrement
complet en matière antiterroriste.
Depuis les années 1970, la France a été confrontée à des vagues
successives d’actions terroristes, qui se sont même intensifiées
dans les années 1980 et 1990. En réaction, des lois antiterroristes
majeures (1986, 1996) ont été adoptées et, dans les années 2000,
d’autres textes ont été votés en réponse au 11 septembre 2001,
aux attentats de Madrid (2004) et de Londres (juillet 2005).
Depuis 1986, les affaires terroristes échappent aux juridictions
ordinaires, les enquêtes étant confiées à des magistrats instructeurs
ou à des procureurs spécialisés. Les cours d’assises pour les crimes
terroristes sont, depuis lors, composées exclusivement de magistrats,
et non de jurés. L’« association de malfaiteurs en relation avec une
entreprise terroriste » est devenue un délit passible de dix ans de
prison, en 1996. En 2006 et 2008, 2011 et 2013, par ailleurs, la
loi a pris en compte le développement du cyberterrorisme.
Le projet de révision constitutionnelle du président de la Répu-
blique et du gouvernement Valls a été transmis au Conseil d’État,
pour avis, dès le mardi 1er décembre2. L’idée de fond était d’ins-
crire le renforcement de l’état d’urgence dans la Constitution.

1. Entre autres, Bastien François, « La réforme constitutionnelle est au


mieux inutile, au pire dangereuse », Mediapart, 19 novembre 2015, propos
recueillis par Joseph Confavreux : « Si on inscrit dans la Constitution qu’on
peut déroger aux droits fondamentaux, on crée un état d’urgence permanent. »
Et Olivier Beaud, « Il ne faut pas constitutionnaliser l’état d’urgence », Le
Monde, 1er décembre 2015.
2. Jean-Baptiste Jacquin et David Revault d’Allonnes, « État d’urgence :
l’exception va devenir la règle », Le Monde (lemonde.fr), 2 décembre 2015.

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Ainsi, l’état d’urgence pourra être, selon la nouvelle loi suprême,


prononcé pour six mois, contre trois actuellement, et la sortie de
celui-ci pourra être progressive, sous forme d’un état d’urgence
transitoire supplémentaire.
En février 2006, Dominique Rousseau, professeur de droit
constitutionnel à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et ancien
membre du Conseil supérieur de la magistrature de 2002 à 2006,
affirmait déjà : « De quelque manière que l’on tourne les choses,
l’état d’urgence, c’est la mise en suspension de l’État de droit :
les principes constitutionnels qui le fondent et le distinguent et
les mécanismes et exigences du contrôle juridictionnel sont mis
à l’écart. Si l’État de droit est, définition minimale, un équilibre
entre respect des droits fondamentaux et sauvegarde de l’ordre
public, l’état d’urgence, c’est le déséquilibre revendiqué au pro-
fit de la sauvegarde de l’ordre public. L’état d’urgence, c’est la
violence pure de l’État qui entretient une relation ambiguë avec
le droit1… »
Il précisait même, à propos de l’article 16 de la Constitution
de 1958, lequel permet au président de la République, en cas de
menace grave et immédiate pour l’indépendance de la Nation ou
l’intégrité du territoire, de rassembler entre ses seules mains tous
les pouvoirs, législatif, réglementaire et judiciaire, que celui-ci
« instaure donc ce qu’il est légitime d’appeler une dictature prési-
dentielle où les contrôles parlementaire et juridictionnel sont réduits
et dont la durée dépend de la volonté du président ». Or, le projet
de révision de la Constitution transmis le 1er décembre 2015 au
Conseil d’État, pour avis, ne faisait qu’ajouter l’état d’urgence au
régime des pleins pouvoirs présidentiels institué par l’article 16.
D’ailleurs, onze juristes universitaires de grand renom l’affirmaient
alors clairement : « Le projet d’inscrire l’état d’urgence dans la
Constitution ne vise pas à mieux encadrer les pouvoirs exorbitants
accordés à l’exécutif – notamment en rappelant les limites résultant
des droits “indérogeables” énumérés par la Convention européenne
des droits de l’homme –, mais à renforcer ces pouvoirs, en leur

1. Revue Projet, 1er février 2006.

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donnant une base constitutionnelle qui les mette à l’abri d’une


éventuelle censure du Conseil constitutionnel1. »
Ajoutant la xénophobie au sécuritaire, François Hollande, encou-
ragé par Manuel Valls, annonçait, le 23 décembre 2015, que le
projet de révision de la Loi fondamentale ne visait pas seulement
à constitutionnaliser l’état d’urgence, mais qu’il prévoyait éga-
lement la possibilité de déchoir de leur nationalité française des
binationaux condamnés par la justice pour des crimes terroristes.
Cette disposition qui existait déjà pour les binationaux qui ont
acquis la nationalité française devait ainsi être étendue à ceux qui
sont nés en France. Pourtant, dans un avis du 15 novembre 2015,
le Conseil d’État avertissait le gouvernement : « La nationalité
française représente dès la naissance un élément constitutif de la
personne », et en priver quelqu’un « pourrait être regardé comme
une atteinte excessive et disproportionnée à ses droits ».
Il s’agissait effectivement d’une atteinte extraordinaire au principe
d’égalité des citoyens, inscrit à l’article 2 de la Constitution, la
mesure instituant deux catégories de Français : ceux qui le seraient
sans partage et ceux qui le seraient sous condition, au motif que
leurs parents ou grands-parents ne l’étaient pas. De plus, en repre-
nant une revendication traditionnelle du Front national, le chef
de l’État banalisait la démagogie xénophobe de l’extrême droite.
Cette incroyable forfaiture a essuyé immédiatement la dénonciation
quasi unanime et souvent virulente des consciences républicaines
et progressistes, à l’étranger comme en France.
Ainsi, le célèbre économiste Thomas Piketty2 réagissait à chaud
sur son blog hébergé par Le Monde : « À l’incompétence écono-
mique, voici que le gouvernement ajoute l’infamie. Non content
de s’être trompé sur toute la ligne sur ses choix de politique éco-

1. Véronique Champeil-Desplats, Jacques Chevallier, Mireille Delmas-


Marty, Jean-Pierre Dubois, Stéphanie Hennette-Vauchez, Geneviève Koubi,
Christine Lazerges, Danièle Lochak, Yves Mény, Serge Slama, Catherine
Teitgen-Colly : « Non à l’état d’urgence permanent », Le Monde (lemonde.
fr), 20 décembre 2015.
2. Auteur, entre autres, du best-seller Le Capital au XXIe siècle, Seuil, 2013.

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nomique depuis 2012, avec à la clé la montée du chômage et de


la xénophobie, voici que le gouvernement se met à courir derrière
le Front national, en imposant une mesure de déchéance de la
nationalité que la gauche a toujours combattue, et en créant une
inégalité insupportable et stigmatisante – en plus d’être totalement
inutile et inefficace dans la lutte contre le terrorisme – pour des
millions de Français nés en France, dont le seul tort est d’avoir
acquis au cours de leur vie une seconde nationalité pour des rai-
sons familiales. » De même, Henri Leclerc, avocat emblématique
de la gauche française, président d’honneur de la Ligue des droits
de l’homme, commentait : « La déchéance de nationalité, c’est
une mesure qui serait avant tout symbolique, qui n’entrerait pas
beaucoup en pratique, mais l’idée me paraît insupportable1. » À
ces âpres paroles, Edwy Plenel, fondateur de Mediapart, faisait
écho le même jour : « Le chemin de perdition emprunté avec ce
projet de loi cumule l’infamie, l’imposture et l’irresponsabilité.
L’infamie, c’est de suivre l’extrême droite. L’imposture, c’est de
surenchérir sur Nicolas Sarkozy. L’irresponsabilité, c’est de nous
exposer encore un peu plus, de nous fragiliser et de nous diviser,
face au terrorisme. »
En janvier 2015, deux semaines après l’attentat meurtrier des
frères Chérif et Saïd Kouachi contre Charlie Hebdo, le philo-
sophe italien Giorgio Agamben2 passait les lois antiterroristes

1. Michel Deléan, « Henri Leclerc : la déchéance de nationalité est une


idée “insupportable” », Mediapart, 24 décembre 2015.
2. Giorgio Agamben est, entre autres, l’auteur d’une philosophie poli-
tique fondée sur la notion d’« état d’exception », autrement dit sur une
réflexion sur le droit et son dépassement par le souverain, à partir de la
fameuse controverse entre Carl Schmitt et Walter Benjamin à ce sujet
(Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Seuil, 1997 ; État
d’exception. Homo sacer, II, 1, op. cit.). Dans ces ouvrages, Giorgio
Agamben défend l’idée que l’état d’exception tend à devenir indiscernable
de la situation normale contemporaine, rejoignant ainsi les Thèses sur
la philosophie de l’histoire de Benjamin. Lecteur de Michel Foucault,
il lui reprend le thème de la « biopolitique », développé dans le tome I
de l’Histoire de la sexualité (La Volonté de savoir, Gallimard, 1976),
soit l’idée que le pouvoir contemporain intervient jusque dans la vie

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déjà instituées et à venir au vitriol de sa libre pensée : « Peu de


gens savent que la législation en vigueur en matière de sécurité
dans les démocraties occidentales – par exemple en France et en
Italie – est sensiblement plus restrictive que celle en vigueur dans
l’Italie fasciste. […] Le risque est que tout dissentiment politique
radical soit classé comme terrorisme. Une conséquence négative
des lois spéciales sur le terrorisme est aussi l’incertitude qu’elles
introduisent en matière de droit. Puisque l’enquête sur les crimes
terroristes a été soustraite, en France comme aux États-Unis, à la
magistrature ordinaire, il est extrêmement difficile de pouvoir jamais
parvenir à la vérité en ce domaine. Ce qui prend la place de la
certitude juridique est un amalgame haineux de notice médiatique
et de communiqués de police, qui habitue les citoyens à ne plus
se soucier de la vérité1. »
Selon le penseur de l’« état d’exception », ce que visent les
législateurs des lois antiterroristes successives2 « est le passage
des démocraties de masse modernes à ce que les politologues
américains appellent le Security State, c’est-à-dire à une société
où la vie politique devient de fait impossible et où il ne s’agit que

biologique des individus (zoé, ou « vie nue ») et qu’il gère les citoyens
comme de simples vivants. Il va jusqu’à établir une ligne de continuité
entre la politique nazie et celle de l’Occident contemporain, entre autres
dans Moyens sans fins (Payot & Rivages, 1995), où il présente le camp
comme « l’espace biopolitique le plus absolu », où l’homme réduit l’homme
à une pure « vie nue ».
1. « Les Français doivent se battre contre le projet d’une énième loi
antiterroriste », propos recueillis par Olivier Tesquet, Télérama, 20 janvier
2015. Giorgio Agamben avait tenu les mêmes propos, développés de façon
plus précise et documentée, dans « Comment l’obsession sécuritaire fait
muter la démocratie », Le Monde diplomatique, janvier 2014, p. 22 et 23 :
« Dans le paradigme sécuritaire, tout conflit et toute tentative plus ou moins
violente de renverser le pouvoir fournissent à l’État l’occasion d’en gouver-
ner les effets au profit d’intérêts qui lui sont propres. C’est ce que montre
la dialectique qui associe étroitement terrorisme et réponse de l’État dans
une spirale vicieuse. »
2. Quelque vingt-six nouveaux dispositifs légaux ou réglementaires, depuis
septembre 1986, en France (vie-publique.fr : « Trente ans de législation
antiterroriste », 23 novembre 2015).

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de gérer l’économie de la vie reproductive ». Giorgio Agamben


s’efforce alors de nous faire prendre la mesure des conséquences
politiques d’un éventuel Patriot Act français : « Le paradoxe est
ici qu’on voit un libéralisme économique sans bornes cohabiter
parfaitement avec un étatisme sécuritaire tout aussi illimité. Le
moins qu’on puisse dire, c’est que cet État, dont le nom renvoie
étymologiquement à une absence de souci, ne peut au contraire
que nous rendre plus soucieux des dangers qu’il entraîne pour
la démocratie. Une vie politique y est devenue impossible, et
une démocratie sans vie politique n’a pas de sens. C’est pour
cela qu’il est important que les Français se battent contre le
projet annoncé par le gouvernement d’une énième loi contre le
terrorisme. »
Revenant sur l’actualité de la fin de l’année 2015, en France,
le philosophe italien s’en prenait vivement à ces « femmes et
hommes politiques irresponsables, selon lesquels l’état d’urgence
serait un bouclier pour la démocratie », car « l’état d’urgence est
justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont
installés en Europe ». Il dévoilait aussi, sous le masque sécuri-
taire de l’état d’urgence, le visage totalitaire de l’État policier :
« Maintien d’un état de peur généralisé, dépolitisation des citoyens,
renoncement à toute certitude du droit : voilà trois caractères
de l’État de sécurité, qui ont de quoi troubler les esprits. Car
cela signifie, d’une part, que l’État de sécurité dans lequel nous
sommes en train de glisser fait le contraire de ce qu’il promet,
puisque – si sécurité veut dire absence de souci (sine cura) – il
entretient, en revanche, la peur et la terreur. L’État de sécurité
est, d’autre part, un État policier, car, par l’éclipse du pouvoir
judiciaire, il généralise la marge discrétionnaire de la police qui,
dans un état d’urgence devenu normal, agit de plus en plus en
souverain1. »

1. Giorgio Agamben, « De l’État de droit à l’État de sécurité », Le Monde


(lemonde.fr), 23 décembre 2015.

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Dictature et tyrannie

À l’occasion de son travail sur l’« état d’exception », mené depuis


une vingtaine d’années, Giorgio Agamben a étudié la philosophie
de l’Histoire de Carl Schmitt (1888-1985), et notamment, bien
sûr, son grand œuvre sur la dictature1. Ce texte, publié pour la
première fois en 1921, me semble être d’une brûlante actualité :
« À l’origine, la dictature est une institution de la République
romaine. Le dictateur reçoit la mission de rétablir l’ordre républi-
cain dans un temps limité à six mois. La dictature “souveraine”,
spécifiquement moderne, est quant à elle illimitée et vise à créer
un nouvel ordre. Ainsi, quel qu’en soit le type, la dictature est par
essence une institution destinée à faire face à l’état d’exception.
[…] Une dictature qui n’est pas placée sous la dépendance d’un
résultat correspondant à une idée normative et devant être atteint
concrètement, et qui n’a donc pas pour fin de se rendre elle-même
superflue, n’est qu’une espèce de despotisme. […] La dictature
devient suppression de la situation juridique en général à partir de
ce qui doit précisément la justifier, parce qu’elle a pour sens d’être
la domination d’une procédure uniquement intéressée à atteindre
un résultat concret par l’exclusion de toute prise en considération
de la volonté opposée d’un sujet de droit – pourtant essentielle
au droit –, dès lors que cette volonté fait obstacle à l’atteinte du
résultat ; par conséquent, la fin est délivrée des chaînes du droit2. »
La fin délivrée du droit, et par tous les moyens… Il se pourrait
bien que nous en soyons là, que nous vivions désormais, de façon
incontestable, sous le régime d’une « dictature » qui vire au « des-
potisme » (Carl Schmitt), voire sous celui d’un « état d’exception »
(Giorgio Agamben) permanent qui fusionne les concepts de dictature
et de tyrannie selon sa description (dénonciation) comme régime
de non-droit, régime politique où la loi intègre le non-droit, donc

1. Carl Schmitt, La Dictature, op. cit.


2. La Dictature, présentation de l’éditeur et p. 61 et 62 de l’édition en
« Points Essais », 2015.

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sa propre négation, c’est-à-dire la non-loi : « L’état d’exception


est un espace anomique où l’enjeu est une force de loi sans loi
(que l’on devrait par conséquent écrire force-de-loi). Une telle
“force-de-loi”, où la puissance et l’acte sont radicalement sépa-
rés, est certainement quelque chose comme un élément mystique
– ou, plutôt, une fictio par laquelle le droit cherche à s’attribuer
son anomie même1. »
Vivons-nous, désormais, en dictature-tyrannie, dans un État de
non-droit ?
Revenons à Carl Schmitt. À l’origine, donc, la dictature est
« une sage invention de la République romaine, le dictateur [étant]
un magistrat romain extraordinaire, désigné par le consul, sur
requête du Sénat, [pour] mettre fin à la situation périlleuse » qui
justifiait sa nomination. Ainsi, la dictature doit être distinguée de
la tyrannie ou du despotisme2, parce que son objectif est défini,
que sa durée est limitée (six mois maximum) et que le « dicta-
teur » (étymologiquement : « celui qui parle ») agit par délégation
de la République. En revanche, selon Carl Schmitt, le tyran ou le
despote est celui qui prend le pouvoir par la force.
Pour le célèbre juriste et philosophe du droit, la dictature est
avant tout un moyen de restauration de l’ordre menacé ou détruit.
Elle est défense de la République face aux dangers, l’exercice du
pouvoir d’urgence ayant pour objectif le rétablissement de l’ordre,
d’une normalité menacée. La dictature rétablit, en quelque sorte,
la stabilité civile nécessaire à l’utilisation judicieuse du droit et
son efficacité, notamment quand l’opposition au souverain ne
respecte plus la norme du droit. On voit ici combien une certaine
conception de l’état d’urgence, notamment dans l’application
potentielle qu’instituent les articles 16 (pleins pouvoirs) et 36

1. Giorgio Agamben, État d’exception. Homo sacer, II, 1, op. cit., p. 66.
2. Carl Schmitt distingue deux formes de tyrans : le Tyrannus absque titulo
(qui parvient de manière illégale au pouvoir) et le Tyrannus ab exercitio
(qui parvient de manière légale au pouvoir, mais en fait un usage injuste).
Cf. Carl Schmitt (1932), Légalité, Légitimité, Librairie générale de droit et
jurisprudence, 1936.

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(état de siège) de la Constitution française, possède les attri-


buts politiques et juridiques de la dictature tels qu’ils avaient
été définis par Carl Schmitt en 1921. La dictature n’est pas, en
l’occurrence, négation de l’État de droit. Elle est justifiée par le
rétablissement de l’ordre.
Il me faut dire ici que si l’analyse de la dictature par Carl
Schmitt permet certes de comprendre la remise en œuvre de la
« dictature » romaine – sous le nom d’« état d’exception » – au
cœur des régimes politiques contemporains, le travail de dissection
politique par le juriste allemand a principalement pour fonction
de justifier la dictature (état d’exception), de l’instituer comme
compensation de la faiblesse des démocraties vis-à-vis de la guerre
généralisée et même de la révéler comme vérité de l’État de droit.
À rebours, si elles valident l’idée de Carl Schmitt sur la normalité
de la dictature dans nos régimes politiques contemporains, les phi-
losophies libertaires de Walter Benjamin et de Giorgio Agamben1
se proposent de démasquer l’état d’exception en tant que tyrannie,
anomie, voire comme apocalypse, dans l’importante part théologique
de leurs pensées – messianisme juif chez Benjamin, eschatologie
chrétienne chez Agamben2.
Il n’est pas indifférent de se rappeler aussi que Carl Schmitt fut
par la suite le partisan déclaré et reconnu des nouveaux maîtres
de l’Allemagne nazie après le vote de la loi du 24 mars 1933
qui conférait à Adolf Hitler le droit de gouverner par décrets.

1. Sur le penchant libertaire de Benjamin, voir le livre majeur de Michael


Löwy, Rédemption et Utopie. Le judaïsme libertaire en Europe centrale,
PUF, 1988, p. 121 et 161, nouv. éd., Éditions du Sandre, 2009, p. 121-159.
Sur celui d’Agamben, parmi de nombreux livres, voir son Qu’est-ce qu’un
dispositif ?, Payot & Rivages, 2007.
2. Sur le messianisme de Benjamin : Stéphane Mosès, L’Ange de l’Histoire.
Rosenzweig, Benjamin, Scholem, Seuil, 1992, p. 145-181, et Pierre Bouretz,
Témoins du futur. Philosophie et messianisme, Gallimard, 2003, p. 223-299.
Giorgio Agamben poursuit une exégèse radicale de Paul, en particulier, et du
Nouveau Testament, en général, depuis la fin des années 1990. Lire, entre
autres, Le Temps qui reste. Un commentaire de l’« Épître aux Romains »,
Payot & Rivages, 2000, et Pilate et Jésus, Payot & Rivages, 2014.

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Devenu alors professeur à l’université de Berlin, il adhéra au parti


national-socialiste le 1er mai de la même année. Il considérait que
ses théories fournissaient le meilleur fondement idéologique à la
dictature. En juillet 1934, il justifia même les assassinats politiques
commis durant la Nuit des longs couteaux en parlant de « forme
suprême de justice administrative ».
Par ailleurs, il a été savamment remarqué que c’est la montée
en puissance des politiques antiterroristes dans les démocraties
occidentales qui ont remis au goût du jour la théorie de la « dic-
tature constitutionnelle », pensée par les juristes allemands sous
la République de Weimar, Carl Schmitt au premier chef : « On a
récemment assisté à la réapparition dans le champ des études juri-
diques et politiques de la théorie de la dictature constitutionnelle.
Selon certains auteurs, ce paradigme est particulièrement adéquat
pour l’explicitation des mesures adoptées par les démocraties
contemporaines dans le cadre de la lutte contre le terrorisme »,
écrivait Mathieu Carpentier en 20111.
Bernard Manin, l’un des meilleurs théoriciens du « paradigme de
la dictature constitutionnelle », inspiré de la lecture de la dictature
romaine par Carl Schmitt, a soutenu que celui-ci est inadapté à
la réalité du terrorisme contemporain, car « une durée courte [de
la dictature] est une condition nécessaire pour que les mesures
d’urgence soient cohérentes avec les valeurs constitutionnelles2 ».
Or, puisqu’il y a « de nombreuses raisons pour douter que la
menace terroriste actuelle soit temporaire, […] les démocraties
constitutionnelles ne devraient pas avoir recours aux institutions
d’urgence pour faire face au terrorisme contemporain ». Mathieu
Carpentier résumait ainsi l’argumentation de Bernard Manin :

1. Mathieu Carpentier, « État d’exception et dictature », Tracés. Revue


de sciences humaines, n° 20, premier semestre 2011. Mathieu Carpentier
est maître de conférences en droit public, à l’université Paris 2 Panthéon-
Assas.
2. Bernard Manin, « The emergency paradigm and the new terrorism »,
dans Sandrine Baume et Biancamaria Fontana (éd.), Les Usages de la sépa-
ration des pouvoirs, Michel Houdiard, 2008. Extraits traduits par Mathieu
Carpentier.

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« Le terrorisme, en raison de son caractère irrégulier – au sens


dégagé par Schmitt dans La Notion de politique1 – et temporelle-
ment non délimitable, non seulement rend inefficaces les mesures
d’urgence traditionnelles, mais encore et surtout menace de les
rendre inconstitutionnelles. »

État d’exception

Certes, les avertissements de Bernard Manin2 résonnent avec plus


de sonorité aujourd’hui qu’en 2011, lorsque Mathieu Carpentier
admirait sa confraternelle critique de la « dictature constitution-
nelle ». Il n’en reste pas moins, cependant, que la référence à la
dictature telle que l’avait principalement définie Carl Schmitt,
pour évaluer les politiques contemporaines d’exception ou d’état
d’urgence (« constitutional emergency institutions ») justifiées par
la lutte contre le terrorisme, semble nettement insuffisante.
C’est ici que la lecture de Giorgio Agamben apporte un élar-
gissement et un approfondissement de l’analyse de ces politiques.
Ce que le philosophe italien appelle l’« état d’exception » déborde
largement les pleins pouvoirs dictatoriaux que s’accordent les exé-
cutifs occidentaux dans leur prétendue lutte contre le terrorisme.
Au-delà de la dictature, certes incontestable, mais qui relève encore
du droit, se met en place une tyrannie qui est « un vide et un arrêt
du droit » et même une « zone d’anomie »3.
Dans l’« état d’exception », dictature et tyrannie sont fusionnées,
ce qui dépasse bien sûr la distinction opérée par Carl Schmitt dans

1. Carl Schmitt, La Notion de politique. Théorie du partisan, Calmann-


Lévy, 1972, Flammarion, 1992, et coll. « Champs Classiques », 2009.
2. Bernard Manin est, entre autres, directeur d’études à l’EHESS et
professeur à la New York University. Internationalement reconnu pour
ses travaux sur les institutions d’exception, le libéralisme et la démocratie
représentative.
3. Giorgio Agamben, État d’exception. Homo sacer, II, 1, op. cit. Au sujet
de l’anomie comme négation morbide de la loi et de toute règle commune,
voir Antoine Peillon, Corruption, op. cit., p. 197-202.

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ses deux principaux ouvrages du début des années 19201. Le propos


d’Agamben est, dans son chef-d’œuvre de 2003, en conséquence,
parfaitement limpide : « L’état d’exception, que nous avons coutume
d’envisager comme une mesure toute provisoire et extraordinaire,
est en train de devenir sous nos yeux un paradigme normal de
gouvernement, qui détermine toujours davantage la politique des
États modernes. Cet essai se propose de reconstruire l’histoire du
paradigme, et d’analyser le sens et les raisons de son évolution
actuelle, d’Hitler à Guantánamo. Il faut bien voir en effet que,
lorsque l’état d’exception devient la règle, les équilibres fragiles
qui définissent les Constitutions démocratiques ne peuvent plus
fonctionner, la différence même entre démocratie et absolutisme
tend à s’estomper2. »
Pour le philosophe italien, le concept d’« état d’exception » ne
permet donc pas seulement de décrypter le génome des régimes
autoritaires, il éclaire aussi « un principe continuellement à l’œuvre
dans l’État moderne sous la forme de la décision souveraine, un
principe qui, “en tant que structure politique fondamentale, […]
tend[rait], à la fin, à devenir la règle”3 ». Selon Agamben, l’« état
d’exception » est devenu progressivement, depuis la Modernité,
« le paradigme de gouvernement des sociétés contemporaines,
avec comme conséquences l’effacement tendanciel de la distinction
entre démocratie et totalitarisme, et la substitution de “démocraties
gouvernementales” aux “démocraties parlementaires”4. »
Le philosophe italien, qui est aussi un exégète remarquable
de la Bible, est allé jusqu’à stigmatiser la nature métaphysique
de l’« état d’exception », qui institue « l’homme de l’anomie »,

1. Carl Schmitt (1921), La Dictature, op. cit. ; Carl Schmitt (1922),


Théologie politique, Gallimard, 1988.
2. Giorgio Agamben, État d’exception. Homo sacer, II, 1, op. cit., pré-
sentation.
3. Giorgio Agamben, Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue,
op. cit., p. 27.
4. Giorgio Agamben, État d’exception. Homo sacer, II, 1, op. cit. Voir
l’article essentiel de Samuel Hayat et Lucie Tangy, « Exception(s) », Tracés.
Revue de Sciences humaines, n° 20, op. cit., p. 5-27.

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c’est-à-dire l’homme de l’« absence de loi », lequel est identifié


à l’Antichrist des Épîtres de Jean, voire au Satan de la deuxième
Épître de Paul aux Thessaloniciens1.
Cette analyse, certes hautement spirituelle, a été tout récemment
on ne peut mieux confirmée, et même consolidée, par un livre
majeur, mais écrit par un historien cette fois-ci : La Force de gou-
verner, de Nicolas Roussellier2, un pavé de 830 pages captivantes
dans la mare de tous ceux qui se bercent encore de la fable d’une
République française… républicaine. Car la démonstration détaillée
et documentée est désormais faite : entre les années 1930 (encore
elles !) et aujourd’hui, en passant par le coup d’État gaullien de
juin 1958, un « pouvoir exécutif » toujours plus exclusif et un « État
administratif » pléthorique, technocratique et expert3, ont instauré
une « République du président » prestigieuse, adepte des pleins
pouvoirs et du « fait militaire », inspirée par les législateurs consti-
tutionnels monarchistes des années 1870, abaissant et soumettant le
Parlement jusqu’à l’humiliation, gouvernant par décrets-lois, puis
par ordonnances, souvent avec impatience, trahissant absolument
l’idéal républicain et démocratique de la génération Gambetta :
le « gouvernement du peuple par lui-même ». De Daladier et de
De Gaulle, François Mitterrand et Nicolas Sarkozy ont été sans
doute les héritiers antidémocratiques les plus fidèles. Mais nul

1. Giorgio Agamben, Le Temps qui reste, op. cit., p. 176-189. « Et alors


paraîtra l’impie [l’Antichrist], que le Seigneur Jésus détruira par le souffle de
sa bouche, et qu’il anéantira par l’éclat de son avènement. L’apparition de cet
impie se fera, par la puissance de Satan, avec toutes sortes de miracles, de
signes et de prodiges mensongers, et avec toutes les séductions de l’iniquité
pour ceux qui périssent parce qu’ils n’ont pas reçu l’amour de la vérité pour
être sauvés », 2 Th 2,8-10 (trad. Louis Segond, 1910).
2. Nicolas Roussellier, La Force de gouverner. Le pouvoir exécutif en
France, XIXe-XXe siècle, Gallimard, 2015.
3. Un autre historien a montré avec ardeur, cette année, combien l’admi-
nistration française moderne est un héritage inentamé de l’État érigé par
Louis XIV, le roi de l’absolutisme par excellence : Joël Cornette, La Mort
de Louis XIV. Apogée et crépuscule de la royauté, Gallimard, 2015. Lire
aussi : Joël Cornette, « Après Louis XIV, l’État demeurera toujours », propos
recueillis par Antoine Peillon, La Croix, 29-30 août 2015.

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avant François Hollande – pas même George W. Bush aux États-


Unis, après le 11 septembre 2001 – ne s’était attribué à lui-même
les pleins pouvoirs de l’état d’urgence, de l’état d’exception, au
prétexte de la lutte contre le terrorisme.
C’est ainsi qu’en procédant au dépassement de la pensée insuffi-
sante – et ambiguë à l’occasion – de Carl Schmitt sur la dictature,
Giorgio Agamben a ressuscité celle – géniale – de Walter Benjamin
sur le « concept d’histoire »1. Les derniers textes de Benjamin, ras-
semblés sous le titre de Thèses sur le concept d’histoire2, sonnent
comme un avertissement définitif face à la montée apocalyptique
de l’« état d’exception », concept déjà mobilisé par le philosophe
« avertisseur d’incendie » dans sa Critique de la violence, dès 1921,
pour décrire la réponse répressive de l’État à la grève générale
révolutionnaire : « Et, en ce sens, selon la conception des travail-
leurs, qui s’oppose ici à celle de l’État, le droit de grève est bien
le droit d’employer la violence afin de parvenir à des fins déter-
minées. L’opposition entre les deux perspectives se révèle en toute
rigueur lors de la grève générale révolutionnaire. Ici les travailleurs
invoqueront toujours leur droit de grève, tandis que l’État qualifiera
cette invocation d’abus, car, à ses yeux, le droit de grève n’a pas
été entendu “ainsi”, et il édictera ses mesures d’exception3. » Droit

1. Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, Payot & Rivages, 2013,


thèse VIII. Les Thèses sur le concept d’histoire ont été écrites en allemand,
puis traduites par le philosophe lui-même. Elles ont été rédigées au prin-
temps 1940, ce qui en fait une sorte de testament écrit avant le suicide de
Benjamin à Port-Bou (Espagne), le 26 septembre 1940, alors qu’il fuyait
les nazis et le régime de Pétain.
2. Voir Gershom Scholem, Benjamin et son ange (1983), Payot & Rivages,
1995 ; Stéphane Mosès, L’Ange de l’Histoire, op. cit., p. 145-181 ; Enzo
Traverso, « “Avertisseurs d’incendie”. Pour une typologie des intellectuels
devant Auschwitz », chap. 1 de L’Histoire déchirée, op. cit., notamment
les p. 58-69 ; Michael Löwy, Walter Benjamin : Avertissement d’incendie,
op. cit. ; Arno Münster, Progrès et Catastrophe, Walter Benjamin et l’histoire.
Réflexions sur l’itinéraire philosophique d’un marxisme « mélancolique »,
Kimé, 1996.
3. Walter Benjamin, Critique de la violence (août 1921), dans Œuvres,
Gallimard, coll. « Folio Essais », 2000, t. 1, p. 217.

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l a d i c tat u r e

des travailleurs versus mesures d’exception de l’État… Benjamin


écoutait déjà ce que son « ange de l’histoire » lui soufflait à l’esprit.
Quelques semaines avant son suicide, le fugitif juif allemand,
poursuivi par l’État de haine et de lâcheté institué par Hitler et
Pétain, lançait cet éclair prophétique à travers la nuit de la débâcle
et des pleins pouvoirs constituants accordés au maréchal Pétain1 :
« La tradition des opprimés nous enseigne que l’“état d’exception”
dans lequel nous vivons est la règle. Il nous faut en venir à la
conception de l’Histoire qui corresponde à cet état. Dès lors nous
constaterons que notre tâche consiste à mettre en lumière le véri-
table état d’exception ; et ainsi deviendra meilleure notre position
dans la lutte contre le fascisme. »

1. Le 10 juillet 1940, par 569 voix pour, 80 contre et 20 abstentions.


Ce vote eut lieu dans un Parlement retiré à Vichy. Sur ce moment, lire :
Laurent de Boissieu et Antoine Peillon, « Charles de Courson, politique
sans peur et sans reproche », La Croix, 23-24 novembre 2013, p. 6 et 7.

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VII
Du mensonge à la violence

Le secret – ce qu’on appelle diplomatiquement


la « discrétion », ou encore arcana imperii, les
P\VWqUHVGXSRXYRLU±ODWURPSHULHODIDOVL¿FDWLRQ
délibérée et le mensonge pur et simple employés
comme moyens légitimes de parvenir à la réalisation
d’objectifs politiques font partie de l’histoire aussi
loin qu’on remonte dans le passé. La véracité n’a
MDPDLV¿JXUpDXQRPEUHGHVYHUWXVSROLWLTXHVHWOH
mensonge a toujours été considéré comme un moyen
SDUIDLWHPHQW MXVWL¿p GDQV OHV DIIDLUHV SROLWLTXHV
Hannah Arendt1.

Alors que l’état d’urgence renforcé battait son plein de perqui-


sitions, d’arrestations, d’assignations à résidence et autres atteintes
« administratives » aux droits fondamentaux de milliers de per-
sonnes2, et principalement de militants écologistes mobilisés dans

1. Hannah Arendt, Du mensonge à la violence (1969 et 1972), Calmann-


Lévy, 1972, Pocket, 2002, p. 8 et 9, et dans L’Humaine Condition, op. cit.,
p. 846.
2. Du 14 au 23 novembre 2015, durant les dix premiers jours de l’état
d’urgence, la police et la gendarmerie ont mené environ 120 perquisitions
par jour. Au 10 décembre, deux enquêtes préliminaires seulement avaient
été ouvertes par la section antiterroriste du parquet de Paris, à la suite de
perquisitions administratives réalisées les 4 et 10 décembre. Du 14 novembre
au 10 décembre 2015, pas moins de 2 575 perquisitions administratives
ont donné lieu à 311 interpellations et à 273 gardes à vue, dont la plupart
n’avaient rien à voir avec le risque terroriste.

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le contexte de la COP21, la conférence internationale sur le chan-


gement climatique touchait à sa fin.
Au terme de deux semaines (30 novembre-12 décembre 2015)
de négociations tendues impliquant quelque 195 pays, un accord
qualifié – aussitôt signé – d’« historique » était conclu in extre-
mis : « Le premier accord universel pour le climat a été approuvé
à l’unanimité par les 196 délégations (195 États + l’Union
européenne) le 12 décembre 2015. C’est un accord attendu
depuis longtemps, et la France a très largement œuvré au succès
de la Conférence de Paris. L’Accord de Paris est historique »,
communiquait le gouvernement1. De son côté, le ministre des
Affaires étrangères, Laurent Fabius, président de la COP21,
évoquait plus sobrement un accord « ambitieux et équilibré »,
mais François Hollande commentait, en toute modestie : « Il
est rare d’avoir dans une vie l’occasion de changer le monde. »
Le 24 septembre 2015, le président de la République avait déjà
déclaré, il est vrai, dans un entretien donné au Parisien : « C’est
à Paris qu’est née la Révolution française, elle a changé le destin
du monde. Faisons en sorte que dans deux cents ans, on puisse
dire “c’est à Paris qu’il y a eu la révolution climatique”. » Sans
commentaire…

L’état d’urgence, oui, mais climatique !

Pour autant, la lecture attentive du document final de trente et


une pages accouché par la COP21 réserve de lourdes déceptions,
et notamment parce qu’il ne rentrera en vigueur que si 55 pays
représentant au moins 55 % des émissions mondiales de gaz à
effet de serre le ratifient, en général par le biais d’un vote de
chaque Parlement, entre le printemps 2016 et 2020. D’ailleurs,
« à tout moment après un délai de trois ans à partir de l’entrée
en vigueur de l’accord pour un pays », celui-ci pourra s’en retirer,
sur simple notification.

1. Voir www.gouvernement.fr/action/la-cop-21.

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du mensonge à la violence

D’autre part, si l’on en croit la plupart des experts, les « contri-


butions décidées à l’échelle nationale1 » annoncées par les États,
c’est-à-dire les promesses dites « volontaires » – à ne pas confondre
avec des engagements contraignants – de réduction d’émissions
de gaz à effet de serre, ne permettront toujours pas de contenir le
réchauffement à un maximum de 2 °C d’ici à 2100, et a fortiori
en dessous du seuil de 1,5 °C. Au lendemain de l’accord « histo-
rique » du 12 décembre 2015, 190 pays sur 195 avaient remis leurs
« contributions » qui, additionnées les unes aux autres, plaçaient
en réalité le climat mondial sur une projection de réchauffement
moyen d’environ 3 °C.
Voici une anecdote significative de la façon dont l’accord final
a été manipulé discrètement, sur le fond, au tout dernier moment.
Le 5 décembre 2015, le New York Times relevait que le projet
d’accord sur le climat usait du mot « shall » (doivent), ce qui
rendait les engagements juridiquement contraignants. Sept jours
plus tard, dans le texte définitif adopté par les 195 pays repré-
sentés à la COP21, « shall » avait été remplacé, au cours de la
dernière heure de réunion, par le mot bien moins contraignant de
« should » (devraient), notamment au paragraphe 4 de l’article 4
de la version précédente, où il était écrit que « les pays dévelop-
pés doivent continuer à être en première ligne pour mener à bien
des plans nationaux de réduction d’émissions de gaz à effet de
serre ». Entre-temps, le secrétaire d’État américain, John Kerry,
avait menacé de ne pas signer, soutenu par les diplomates chinois.
Une fois de plus, les États-Unis obtenaient satisfaction.
A contrario de la communication triomphaliste du gouvernement
français et de nombreuses chancelleries, les ONG et les associations
mobilisées depuis plus de trente ans dans la lutte contre le chan-
gement climatique n’ont pas manqué d’exprimer leur déception.
Ainsi, Attac France : « À l’état d’urgence climatique, l’accord de
Paris oppose un bricolage constitué de la somme des égoïsmes
nationaux, aussi bien en matière de financements que d’objectifs

1. Les fameuses « Intended Nationally Determined Contributions »


(INDCs).

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de réduction des émissions. Il ne faut pas oublier l’essentiel :


l’accord de Paris entérine un réchauffement climatique supérieur à
3 °C, sans se doter des dispositifs pour revenir sur une trajectoire
inférieure à 1,5 °C ou même 2 °C. Sans feuille de route clairement
établie, sans mention des points de passage en 2020 et 2050 fixés
par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du
climat (GIEC) pour revenir sur une trajectoire de réchauffement
inférieure à 2 °C, l’accord de Paris met en danger le simple droit
à vivre de nombreuses populations à travers la planète. »
Pour toutes ces organisations, le plus grave est que l’accord de
Paris ne transforme pas les INDCs en engagements contraignants :
« Aucun mécanisme de sanction n’est mis en œuvre pour sanction-
ner les États qui ne prendraient pas des engagements suffisants,
qui ne les mèneraient pas à bien ou qui refuseraient de revoir à
la hausse leur ambition », relevait encore Maxime Combes, porte-
parole d’Attac France sur les questions climatiques.
Geneviève Azam, elle aussi porte-parole d’Attac France, jugeait
que « le souffle éthique et politique qui manque [à l’accord du
12 décembre] est celui des mouvements de base, des résistances,
des alternatives, dont l’énergie et la vision relient les expériences
locales à des enjeux qui les dépassent ». Son confrère Thomas
Coutrot ajoutait que « ce très pâle accord reflète l’impuissance des
gouvernements à s’attaquer aux causes réelles des dérèglements
climatiques ». « Rien d’étonnant, insistait-il, car l’avidité des mul-
tinationales, les énergies fossiles et l’obsession de la croissance
sont considérées comme des données intouchables. La France se
prétendait exemplaire ; elle ne remet pas en cause ses propres
projets climaticides. Ce samedi 12 décembre, au cœur de Paris,
nous envoyons un message d’espoir et d’action aux citoyens du
monde entier : “ils” ont failli, décrétons ensemble l’état d’urgence
climatique ! »
À la clôture de la COP21, la protestation civique prit un tour
international. Nick Dearden (Global Justice UK) ne mâchait pas
ses mots : « Il est scandaleux que l’accord soit présenté comme
un succès alors qu’il sape les droits des communautés les plus
vulnérables de la planète et qu’il ne comprend à peu près rien
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du mensonge à la violence

de contraignant qui garantisse un climat sain et vivable pour les


générations futures. Il y a des années, ce sont les États-Unis qui
ont fait du Protocole de Kyoto1 un accord inefficace. L’histoire se
répète à Paris, puisque les États-Unis, avec le soutien de l’Union
européenne et des autres pays riches, ont veillé à ce que les parties
les plus importantes du traité soient dépouillées et édulcorées au
point de devenir absurdes. »
En réalité, cela faisait des semaines qu’il était devenu évident
que la COP21 ne serait qu’un spectacle diplomatique encore plus
vain que tous ceux déjà donnés par les dirigeants du monde depuis
que la Convention-cadre des Nations unies sur les changements
climatiques (CCNUCC) a été adoptée au cours du sommet de la
Terre de Rio de Janeiro, en 19922. Car, si l’objectif annoncé de
la COP21, également appelée « Paris 2015 », était d’aboutir à un
nouvel accord international sur le climat visant à maintenir le
réchauffement mondial en deçà de + 2 °C d’ici à la fin du siècle3,
nombre de scientifiques et d’organisations issues de la société civile

1. Accord international visant à la réduction des émissions de gaz à effet


de serre, signé le 11 décembre 1997, lors de la 3e Conférence des parties
à la convention (COP3), à Kyoto (Japon). Entré en vigueur le 16 février
2005, ce « protocole » visait à réduire, entre 2008 et 2012, d’au moins 5 %
les émissions de six gaz à effet de serre par rapport au niveau de 1990.
2. Antoine Peillon, en introduction à la rencontre « Face à la réalité du
changement climatique, que pouvons-nous faire ? », le 8 septembre 2015, au
Centre Sèvres (Paris), avec Bruno Lamour, président du collectif Roosevelt,
Clémence Hutin, membre de l’atelier climat du collectif, Cécile Renouard,
professeur de philosophie sociale et politique au Centre Sèvres et Domi-
nique Méda, philosophe et sociologue, titulaire, entre autres, de la chaire
Reconversion écologique (FMSH).
3. Article 2 de la CCNUCC : « L’objectif ultime de la présente Conven-
tion et de tous instruments juridiques connexes que la Conférence des
Parties pourrait adopter est de stabiliser […] les concentrations de gaz à
effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation
anthropique dangereuse du système climatique. Il conviendra d’atteindre ce
niveau dans un délai suffisant pour que les écosystèmes puissent s’adapter
naturellement aux changements climatiques, que la production alimentaire ne
soit pas menacée et que le développement économique puisse se poursuivre
d’une manière durable. »

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soulignaient qu’une hausse moyenne de 2 °C serait déjà trop élevée,


avec des impacts violents sur la vie marine, les zones côtières et
les communautés les plus vulnérables. Ces experts appelaient donc
presque unanimement à limiter la hausse moyenne de la température
mondiale à 1,5 °C maximum.

Cette foudre que nul n’avait anticipée

Était-ce, entre autres, la vanité prévisible de la COP21 qui per-


mit à Alain Bauer1, le vendredi 13 novembre 2015, soit quelques
heures avant les attentats, de prédire un éventuel déchaînement
de violence sur la capitale française ? Assemblant, dans un même
cadre sécuritaire, terroristes et « perturbateurs locaux » (qualifiés
de « casseurs », ou de « Black Blocs »2…), le célèbre criminologue
mettait en garde : « Il va y avoir de très nombreux chefs d’État,
qui ne jouissent pas d’une popularité massive. Cela fait donc
beaucoup de cibles symboliques, d’autant plus que nous sommes
dans un climat de tension internationale sur des sujets qui ne sont
pas liés à l’environnement, mais à ce qui se passe en Syrie, en
Irak ou ailleurs. La COP21 est une sorte de paratonnerre. Vous
êtes sûr d’attirer la foudre3. »
La foudre est effectivement tombée sur Paris, ce vendredi 13.
Nul criminologue, nul service de renseignement ou de police, nul

1. Professeur de criminologie appliquée au Conservatoire national des arts


et métiers (CNAM) et consultant en sécurité français, ancien grand maître
du Grand-Orient de France (2000-2003), ami intime de Manuel Valls depuis
1980, conseiller du président Nicolas Sarkozy, dès août 2007 et jusqu’en
2012, sur les questions stratégiques et de sécurité.
2. Le terme « Black Bloc » fut inventé par la Stasi (police secrète de
l’Allemagne de l’Est, avant la réunification), qui désignait certains petits
groupes d’anarchistes ou d’autonomes, cagoulés et vêtus de noir. Les actions
du Black Bloc ciblent le plus souvent des symboles de l’État (police) et du
capitalisme (agences des grandes banques).
3. Pascal Charrier, « Terrorisme et COP21, trois questions à Alain Bauer »,
La Croix (la-croix.com), 13 novembre 2015.

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du mensonge à la violence

responsable politique français, tous de plus en plus empêtrés dans


la « diplomatie économique1 », n’auront été capables de prévenir
le carnage. En revanche, les mêmes n’auront pas manqué d’appe-
ler et d’agir en vue de la répression des manifestations et autres
mobilisations citoyennes, écologistes, libertaires et altermondia-
listes programmées de longue date afin de stimuler civilement les
diplomates négociateurs de la COP21. Les « perturbateurs locaux »,
pour reprendre la phraséologie d’Alain Bauer, étaient-ils aussi
menaçants que les djihadistes de l’État islamique ? Au point de
justifier, comme le fit surtout le ministre de l’Intérieur Bernard
Cazeneuve, la répression « préventive » à leur endroit, en vertu
des opportunités policières ouvertes par l’état d’urgence ?
Dès le 18 novembre 2015, le gouvernement décidait l’annulation
de la grande manifestation qui devait se tenir à Paris, entre les places
de la République et de la Nation, le dimanche 29 novembre, veille
de l’ouverture de la COP21, de même que tous les événements
publics prévus pour le dimanche 13 décembre, au lendemain de la
clôture de la conférence. L’effet de découragement, mais aussi de
révolte, dans la société civile fut considérable, les associations et
collectifs fédérés pour beaucoup dans la « Coalition Climat 21 »2
ayant prévu d’organiser, pour le week-end des 28 et 29 novembre,
la mobilisation de millions de personnes. Quelque « 2 173 évé-
nements se préparent dans plus de 150 pays, 57 marches sont
prévues dans le monde entier et plusieurs dizaines de marches
dans les régions de France sont annoncées », rappelait tout de
même la Coalition juste après les décisions gouvernementales du
18 novembre 2015.

1. Doctrine fétiche du ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius,


mais aussi de François Hollande et de Manuel Valls, qui consiste à mettre
le Quai d’Orsay au service du développement des entreprises françaises à
l’international, mais aussi à attirer des investissements étrangers créateurs
d’emplois vers la France.
2. Voir coalitionclimat21.org : « Plus de 130 organisations de la société
civile, des syndicats, des associations de solidarité internationale, des orga-
nisations confessionnelles, des ONG de défense des droits humains, de
l’environnement ou encore des mouvements sociaux. »

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Aussitôt, un mouvement de rébellion civile se manifesta, au sein


de plusieurs organisations comme sur les réseaux sociaux. « Le
gouvernement peut bloquer ces manifestations, mais il ne stoppera
pas notre mobilisation, et il ne nous empêchera pas de renforcer le
mouvement pour le climat », estimait ainsi Nicolas Haeringer, de
350.org France1, avant d’ajouter que « bien qu’il soit difficile de
maintenir ce que nous avions initialement prévu, nous trouverons
comment faire en sorte que notre aspiration à la justice climatique
soit entendue ». Le 18 novembre 2015, aussitôt après l’annonce
officielle de l’interdiction des manifestations, un « Appel pour le
maintien des mobilisations citoyennes pour le climat » était signé
et publié par 120 personnalités, responsables associatifs et profes-
sionnels de l’environnement principalement : « Les peuples de Paris
et Beyrouth ont vécu des massacres ignobles. […] Nous appelons
à répondre à ces crimes par plus de justice, plus de solidarité,
plus de détermination à lutter contre tout ce qui nous empêche de
faire ensemble société. Nous soutenons les grandes mobilisations
citoyennes qui se dérouleront à Paris à l’occasion de la COP21.
Elles sont un moyen essentiel pour inverser le cours des choses et
vaincre le fatalisme. Elles démontrent qu’un autre monde est en
train de voir le jour. Une dynamique dont les forces, constituées
de citoyen-ne-s du monde entier, agissent pour préserver nos biens
communs, et construire un monde plus juste, durable et solidaire. »
C’est ainsi que le 29 novembre 2015, des manifestants issus
du milieu associatif ont entrepris de braver l’état d’urgence et
de se rendre place de la République, à Paris, pour décréter l’état
d’urgence écologique. Ils ont été accueillis par des escadrons de
policiers qui procédèrent aussitôt à leur encerclement, puis à des
arrestations massives : 341 personnes ont ainsi été interpellées,
316 d’entre elles passèrent la nuit en garde à vue dans des com-
missariats de Paris et de la petite couronne.

1. 350.org (www.350.org) est un « réseau planétaire actif dans plus


de 188 pays », qui fédère différentes campagnes comme la lutte contre
le charbon en Inde, l’arrêt de l’oléoduc Keystone XL aux États-Unis, le
désinvestissement du secteur des combustibles fossiles, etc.

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du mensonge à la violence

Intervenant en fin de journée, le 29 novembre, le ministre de


l’Intérieur Bernard Cazeneuve, le Premier ministre Manuel Valls
et le président François Hollande ont condamné les « violences »
du jour. Pas celles des forces de l’ordre, bien entendu. Bernard
Cazeneuve déclara ainsi, lors d’une conférence de presse, qu’« une
minorité violente a cherché à organiser un cortège interdit [et
que] plusieurs dizaines d’individus cagoulés ou masqués ont pris
à partie les forces de l’ordre ». Il promit, en conséquence, d’être
d’une « extrême fermeté ». « La fermeté sera totale », ajouta-t-il. Au
même moment, Manuel Valls tweetait de son côté : « Les violences
contre les forces de l’ordre place de la République sont indignes.
Respecter ce lieu, c’est respecter la mémoire des victimes [des
attentats du 13 novembre]. » Enfin, François Hollande dénonçait
l’action « scandaleuse d’éléments perturbateurs ».
Au-delà des incidents violents du 29 novembre, dès le début de
l’état d’urgence, vingt-quatre militants écologistes ont été assignés
à résidence, parmi lesquels Joël Domenjoud, de la legal team
(conseil juridique) de la Coalition Climat 21, afin de les empêcher
de manifester dans la capitale pendant la tenue de la COP21. En
contradiction étonnante avec les faits, à moins qu’il n’ait entrepris
de jouer sur les mots, le chef de l’État crut bon d’affirmer, le
samedi 29 novembre, qu’il s’engageait à ce qu’il n’y ait « plus
d’assignations à résidence de militants climat pendant la COP21 »,
devant quatorze représentants d’ONG qu’il recevait à l’Élysée. Au
ministère de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve déclarait le même jour
« assumer totalement » les assignations à résidence des vingt-quatre
militants écologistes, considérés comme susceptibles de manifester
violemment à l’occasion de la COP21 : « J’assume totalement
cette fermeté. Ne pas assumer cela devant les Français, [ce serait]
être, dans un contexte de menace très élevée, dans une prise de
risque que les Français ne toléreraient pas. » L’argument de la
menace terroriste justifiait ainsi le contrôle policier draconien des
« activistes » de la mouvance écologiste.
Le directeur général de Greenpeace France, Jean-François Julliard,
dénonçait vivement ces « mesures arbitraires » visant, en réalité,
à « étouffer une critique qui monte dans les milieux militants ».
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Et d’affirmer, en réponse au ministre de l’Intérieur : « À notre


connaissance, tous les militants qui ont reçu ces assignations à
résidence sont des militants pacifistes qui n’ont jamais commis
aucune violence. »

Pauvreté et instabilité sociale

Il existe pourtant un lien certain entre terrorisme et écologie.


Mais il est d’un ordre bien différent de celui qu’imaginent
Bernard Cazeneuve, Manuel Valls et François Hollande. C’est
un lien beaucoup plus profond et dangereux, in fine, pour la
sécurité du monde, que Pascal Canfin, ancien ministre délégué
au Développement auprès du ministre des Affaires étrangères
Laurent Fabius (mai 2012-mars 2014)1, a osé dévoiler, dès le
16 novembre 2015 : « Il n’y a évidemment aucun lien mécanique
entre le fait qu’une région soit frappée par les conséquences du
dérèglement climatique et le fait qu’elle devienne, soit victime
du terrorisme, soit source du terrorisme. Mais le ministère de
la Défense américain a désigné depuis quelques années le chan-
gement climatique comme un “multiplicateur de menaces”. » Et
de préciser : « Le cas de la Syrie est éloquent : 1 million de
déplacés internes liés à une sécheresse historique entre 2006
et 2010 ont contribué à la dislocation du pays. Un million de
déplacés dans un pays de 20 millions d’habitants comme la
Syrie reviendrait à 3 millions de personnes fuyant en France
des régions frappées par quatre ans de sécheresse. Imagine-
t-on que cela n’aurait pas d’impact sur la stabilité politique du
pays ? Le deuxième exemple qui frappe les esprits est celui de
Boko Haram. Le ministre de la Défense du Niger, Mahamadou
Karidjo, était il y a quelques semaines à Paris pour une journée
de travail – enfin – organisée par le ministère français de la
Défense sur le thème “climat et sécurité”. Il rappelait que le
lac Tchad, qui faisait vivre 30 millions de personnes, a perdu

1. Il est aujourd’hui directeur général du WWF France.

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80 % de sa superficie depuis 1980 et que cela engendre pauvreté,


instabilité sociale, fragilisation du pouvoir parental vis-à-vis de
jeunes qui n’ont plus aucun avenir dans cette région frontalière
du Nigeria, du Niger, du Cameroun et du Tchad. Cette même
région où l’influence de Boko Haram grandit et où se multiplient
ses exactions1. »
Or pauvreté et instabilité sociale ne sont-elles pas facteurs de
violence, de terrorisme et « multiplicateurs de menaces » en Europe
aussi, voire en France ?
Au lendemain des attentats de janvier 2015, à Charlie Hebdo et
à l’Hypercacher de la porte de Vincennes, Edgar Morin, éminent
philosophe et sociologue, ancien résistant, répondait par l’affirma-
tive à cette question2 : « Tout d’abord, comprendre les conditions
proprement françaises qui ont conduit des jeunes Français au fana-
tisme du djihad. Il y a les conditions de vie dans les banlieues où
sont concentrées des populations d’origine arabo-musulmane. Ces
conditions sont celles d’une ghettoïsation croissante. Là se forment
des bandes d’adolescents qui, comme tous les adolescents, aiment
transgresser. Les bandes deviennent gangs quand les familles sont
brisées, que le chômage sévit. » Cependant, tous ne l’entendent
pas de cette oreille sociale.

La haine des causes

Le jeudi 26 novembre, au Sénat, Manuel Valls affirmait qu’il


fallait « mener une lutte implacable contre la radicalisation »,
mais il ajoutait aussi, sur un ton véhément, et reprenant des
propos qu’il avait déjà tenus la veille à l’Assemblée nationale :
« Mais moi, je vous le dis : j’en ai assez de ceux qui cherchent
en permanence des excuses et des explications culturelles ou
sociologiques à ce qui s’est passé [le 13 novembre]. » Certains
ont entendu dans cette harangue comme un écho d’une déclaration

1. Pascal Canfin, « Climat, le nerf de la paix », op. cit.


2. Edgar Morin, « Essayons de comprendre », op. cit., p. 7-11.

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de Nicolas Sarkozy, en 2006, après l’incendie criminel d’un


bus à Marseille, et alors qu’il était ministre de l’Intérieur : « Le
chômage, les discriminations, le racisme, l’injustice ne sauraient
excuser de tels actes. »
Ces discours de stigmatisation de ce qu’il est convenu d’appeler,
selon la rhétorique réactionnaire, les « excuses sociologiques » ne
parviennent pas, cependant, à empêcher certaines sciences sociales
(économie, sociologie, criminologie) de faire la démonstration que
les partants pour le djihad sont souvent, mais pas toujours il est
vrai, issus de groupes sociaux qui subissent lourdement pauvreté
et discriminations, des situations que Manuel Valls dénonçait lui-
même, en janvier 2015, comme relevant d’un « apartheid territorial,
social, ethnique ». Nier ces faits relève de la « haine des causes »1.
Haine de ce qu’enseigne, par exemple, Farhad Khosrokhavar,
directeur d’études à l’EHESS, directeur du Centre d’analyse et
d’intervention sociologiques (CADIS) depuis mai 2015. Dans son
remarquable Radicalisation2, le sociologue explique que deux fac-
teurs se combinent pour pousser à la radicalisation : les « conditions
de vie dans le ghetto des banlieues françaises » et un « sentiment
de déshumanisation intense qui donne à la personne la conviction
désespérée que toutes les portes lui sont fermées et que son horizon
est définitivement bouché ». À l’arrière-plan de la radicalisation,
en Europe et tout particulièrement en France, il y a le « sentiment
d’enfermement dans un monde clos et déshumanisé, sans espoir
de sortie », un sentiment qui se traduit soit par la délinquance,
soit par « un sombre désespoir qui s’exprime souvent par un excès
d’agressivité ».
En France, trois générations après une immigration économique
massive en provenance d’Algérie, du Maroc ou de Tunisie, une

1. Joseph Confavreux, « La haine des causes », Revue du crieur, n° 2,


Mediapart et La Découverte, 22 octobre 2015.
2. Farhad Khosrokhavar, Radicalisation, Éditions de la Maison des sciences
de l’homme, 2014. Et, avec David Bénichou et Philippe Migaux, Le Jiha-
disme. Le comprendre pour mieux le combattre, Plon, 2015 ; L’Islam dans les
prisons, Balland, 2004 ; Les Nouveaux Martyrs d’Allah, Flammarion, 2002.

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partie importante des enfants et des petits-enfants des ouvriers non


spécialisés venus d’outre-Méditerranée vivent dans des conditions
de grande pauvreté, voire d’exclusion sociale. « Une partie de ces
jeunes, numériquement importante, est laissée dans une situation
de précarité, mais aussi de déni de citoyenneté. » Ce phénomène
est assorti d’un certain nombre de caractéristiques comme « un
taux de chômage beaucoup plus élevé que dans la société globale
et la concentration dans des quartiers ayant mauvaise réputation,
où la ségrégation sociale est importante et le niveau de vie très
inférieur à la moyenne nationale, où la délinquance est plus élevée
et le niveau d’éducation plus bas. »
Farhad Khosrokhavar décrit précisément « la vie de ces jeunes
qui passent le plus clair de leur temps au pied de leur immeuble et
qui trempent dans la délinquance », une vie de « galère », marquée
par le « glissement des jeunes sans emploi dans la délinquance ».
Il ajoute : « Une partie de la jeunesse de ces quartiers vit son
existence comme dépourvue d’avenir, l’intégration économique
au sein de la société globale relevant d’un leurre. L’islam devient
alors un enjeu identitaire pour une partie de cette jeunesse qui ne
pratique pas la religion, parce qu’il est une tentative de surmonter
symboliquement un double déni, déni d’arabité, déni de francité,
en recourant à une nouvelle identité qui bénéficie d’une légitimité
sacrée1. »
Marie Kortam, sociologue, membre du Conseil arabe pour les
sciences sociales et chercheuse associée à l’Institut français du
Proche-Orient, confirme les leçons de Farhad Khosrokhavar. Elle
explique ainsi que les recruteurs de l’État islamique comme d’Al-
Qaïda approchent surtout des jeunes (18 à 35 ans) « isolés, à
problèmes, habitant des quartiers populaires et qui ont commis
de petits actes de délinquance, voire ont fait des passages en pri-
son, des jeunes qui ont “manqué de chance” dans la vie et sont
déjà stigmatisés ». L’engrenage fatal est alors souvent le même :
« Isolés, ces jeunes aspirent à faire partie de quelque chose. C’est
là qu’interviennent les salafistes. La plupart du temps, ils repèrent

1. Farhad Khosrokhavar, Radicalisation, op. cit., p. 102-111.

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leurs futures recrues sur internet. Leur stratégie générale : l’écoute


empathique, une promesse de solidarité et d’émotions fortes, d’une
femme ou d’un mari, mais aussi celle de “blesser cette société qui
a mis ces jeunes à l’écart”1. »
La jeune sociologue dénonce la responsabilité politique des gou-
vernements successifs, en France, surtout depuis 2007, dans cette
dérive : « Avec la stratégie d’abandon et de relégation des politiques
publiques dans les banlieues, les habitants et les jeunes s’enfoncent
dans un état de léthargie intellectuelle et de désespérance. Ces jeunes
des milieux défavorisés sont de plus en plus isolés du reste de la
société, ils subissent de plus en plus de discriminations de fait, en
face d’un discours égalitaire. En examinant la trajectoire de vie
des jeunes qui forment principalement le profil de recrutement des
réseaux djihadistes, on remarque que l’oisiveté est un facteur de
leur radicalisation, en l’absence des espaces pour développer leurs
compétences. La majorité d’entre eux ont commis des délits et ont
fait un passage en prison. Ismaël Omar Mostefaï, Samy Amimour,
Brahim Abdeslam, Salah Abdeslam (terroristes du 13 novembre
2015) ont tous les quatre eu un passage dans la délinquance ou se
sont retrouvés liés de près ou de loin à des trafics de stupéfiants2. »
Au-delà de la sociologie, la philosophie, quand elle ausculte
le monde contemporain en mobilisant l’économie politique et
la psychologie, apporte, elle aussi, une réponse sans ambiguïté.
Ainsi, lorsque Bernard Stiegler3 répond frontalement au « Nous
sommes en guerre » d’un François Hollande qui entreprend de
constitutionnaliser l’état d’urgence : « Ce n’est pas de guerre contre
Daech qu’il s’agit, mais de guerre économique et mondiale, qui
nous entraînera dans la guerre civile si nous ne la combattons

1. Propos recueillis par Alexandra Tauziac, « De la délinquance à la radi-


calisation, comment Daech recrute ses jeunes ? », Sud-Ouest, 20 novembre
2015.
2. Marie Kortam, « Le long travail pour freiner la radicalisation des jeunes
Français », Le Huffington Post (www.huffingtonpost.fr), 23 novembre 2015.
3. Philosophe, fondateur et président du groupe de réflexion Ars industrialis
créé en 2005, Bernard Stiegler dirige également, depuis avril 2006, l’Institut
de recherche et d’innovation (IRI) qu’il a créé au Centre Georges-Pompidou.

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pas. L’emploi va s’effondrer, notamment auprès des jeunes. Et le


désespoir engendre la violence… On ne produit plus de raisons
d’espérer aujourd’hui. Les attentats du 13 novembre sont des
attentats-suicides, et ce n’est pas anodin : le suicide est en voie de
développement dans le monde entier, et en particulier auprès d’une
jeunesse qui sait qu’elle sera au chômage pendant très longtemps.
[…] C’est contre cette bêtise, cette folie, que je suis en guerre1. »

Mortel chômage

Comment ne pas imaginer les effets délétères produits par le


chômage sur ces jeunes marginalisés, lorsque l’on relève les sta-
tistiques toujours plus catastrophiques du non-emploi (chômage
intégral), du mal-emploi (précarité) et de la pauvreté ?
Toutes catégories confondues, avec 5,436 millions de chômeurs
dans l’Hexagone (5,740 millions si l’on tient compte des territoires
d’outre-mer) en octobre 2015, le non-emploi a atteint un niveau
record, au début du deuxième semestre 2015, loin des 4,4 millions
de mai 2012, date de l’élection de François Hollande à la prési-
dence de la République, et des 3,2 millions de mai 2007, date de
celle de Nicolas Sarkozy. Au dernier trimestre 2015, le taux de
chômage, calculé au sens du Bureau international du travail (BIT)2,
avait bondi de 0,2 point, pour atteindre 10,2 % de la population
active en France métropolitaine, selon l’INSEE3. Les jeunes et

1. Bernard Stiegler, « Ce n’est qu’en projetant un véritable avenir qu’on


pourra combattre Daech », Le Monde (lemonde.fr), 19 novembre 2015,
propos recueillis par Margherita Nasi.
2. Un chômeur, au sens du BIT, est une personne en âge de travailler
(c’est-à-dire ayant 15 ans ou plus) qui n’a pas travaillé, ne serait-ce qu’une
heure, au cours de la semaine référencée, est disponible pour travailler
dans les deux semaines qui suivent et a entrepris des démarches actives de
recherche d’emploi dans le mois précédent.
3. INSEE, Informations rapides, n° 298, 3 décembre 2015 : « Chômage
au sens du BIT et indicateurs sur le marché du travail (résultats de l’enquête
emploi), 3e trimestre 2015 ».

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les seniors étaient les plus touchés par cette nouvelle dégradation
de l’emploi. « La hausse concerne l’ensemble des tranches d’âge,
mais plus particulièrement les jeunes », détaillaient les experts de
l’INSEE. De fait, selon les chiffres publiés sur un an, le taux de
chômage des 15-24 ans avait augmenté de 0,8 point. Au total,
en France, le nombre de chômeurs intégraux1 a donc augmenté,
durant la seule année 2015, de 3,5 % – et même de 3,7 % dans
l’Hexagone.
Cette augmentation du chômage est la première cause de l’ac-
croissement de la pauvreté dans notre pays. Le 23 décembre 2015,
l’INSEE révélait que le taux de pauvreté avait légèrement aug-
menté en 2014, passant de 14 % en 2013 à 14,2 % des ménages
français, qui vivent donc avec des ressources ne dépassant pas
1 002 euros (60 % du revenu médian) par mois et par unité de
consommation2. Quelque 4 millions de ménages, familles mono-
parentales en tête, soit 9 millions de personnes, vivent donc dans
la pauvreté en France. Cette pauvreté avait déjà beaucoup empiré,
entre 2008 et 2011, passant de 13 % à 14,4 % des 28 millions de
ménages, puis légèrement reculé en 2012 (14,3 %) et 2013 (14 %),
avant de repartir à la hausse. Elle s’explique essentiellement par
l’aggravation du chômage et par la multiplication des périodes
d’inactivité des travailleurs en contrat à durée déterminée ou en
intérim (précarité)3.
Le 24 décembre 2015, nous avons assisté à un nouveau festival de
mauvaise foi gouvernementale : le nombre de demandeurs d’emploi
de catégorie A, c’est-à-dire sans aucune activité, ayant très légè-
rement diminué de 0,4 % en novembre 2015 par rapport au mois
précédent, la ministre du Travail, Myriam El Khomri, crut bon,

1. Demandeurs d’emploi sans aucune activité (catégorie A de Pôle


emploi).
2. Dans un ménage, le premier adulte compte pour une unité de consom-
mation (UC), toute autre personne âgée de plus de 14 ans pour 0,5 UC,
et tout enfant de moins de 14 ans pour 0,3. Un couple avec deux enfants,
dont l’un de moins de 14 ans, représente 2,3 UC.
3. Maëlle Fontaine et Michaël Sicsic, division Études sociales, INSEE,
« Des indicateurs précoces de pauvreté et d’inégalités », 23 décembre 2015.

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en effet, d’expliquer que « nous sommes dans une phase de sta-


bilisation du chômage ». Pourtant tous les indicateurs sociaux
témoignaient du contraire : le nombre de chômeurs, toutes catégo-
ries confondues, continuait de progresser pour atteindre un record
absolu en France, soit 6 475 000 personnes (catégories A, B, C,
D, E, sur l’ensemble du territoire), selon les chiffres publiés par
Pôle emploi et le ministère du Travail ; le chômage de longue
durée continuait lui aussi à s’amplifier, 2 447 300 demandeurs
d’emploi étant à la recherche d’un travail depuis plus d’un an,
un chiffre en hausse de 9,7 % sur un an, tandis que le nombre de
demandeurs inscrits depuis plus de trois ans avait progressé de
16,5 % ; la précarité ne cessait d’augmenter, elle aussi, nombre
des dernières créations d’emplois ayant été pourvues en contrats
courts, CDD ou missions d’intérim ; ainsi, en novembre 2015, le
pourcentage de demandeurs d’emploi ayant exercé une activité
réduite avait encore progressé de 0,9 % en catégorie B (+ 6,4 %
sur un an) et de 1,4 % pour la catégorie C (+ 12,8 % sur un an) ;
et plus d’un chômeur inscrit à Pôle emploi sur deux (52,1 %) ne
percevait aucune indemnité, ni ARE (allocation retour à l’emploi),
ni allocation de solidarité (ASS, AER)…
Or il faut savoir que le chômage et la pauvreté tuent. Toujours
très peu médiatisées, les études épidémiologiques sur la surmorta-
lité générée par le chômage se succèdent sans susciter la moindre
réaction adéquate du côté des dirigeants politiques du pays. Selon la
toute dernière étude sur le sujet, le taux de mortalité des chômeurs
est en effet trois fois supérieur à celui des travailleurs1. Publiée
dans une grande revue internationale d’épidémiologie2, celle-ci
révèle que le chômage tue chaque année en France 14 000 per-
sonnes, soit presque deux fois plus que les accidents de la route.

1. Olivia Recasens, « Le chômage tue 14 000 Français par an », Le Point


(lepoint.fr), 4 février 2015.
2. Pierre Meneton, Serge Hercberg, Joël Ménard, « Unemployment is asso-
ciated with high cardiovascular event rate and increased all-cause mortality
in middle-aged socially privileged individuals », International Archives of
Occupational and Environmental Health, janvier 2014.

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La journaliste Olivia Recasens, qui s’est distinguée par ses


enquêtes sur les sujets les plus sensibles1, résumait ainsi les conclu-
sions des épidémiologistes : « Pendant douze ans, les chercheurs
de l’INSERM ont suivi 6 000 Français, âgés de 35 à 64 ans, dans
huit régions. Après avoir écarté tous les facteurs de risque et
autres biais possibles, leurs conclusions sont sans appel : perdre
son emploi fait chuter l’espérance de vie ! La mortalité des chô-
meurs est en effet trois fois supérieure à celle des travailleurs. Non
seulement les scientifiques ont découvert que les personnes sans
emploi affichaient un taux de mortalité par suicide plus élevé que
les actifs, mais aussi que la perte de travail favorisait l’apparition
de pathologies cardio-vasculaires. Les chômeurs ont ainsi un risque
d’AVC et d’infarctus augmenté de 80 % par rapport aux actifs.
Ils sont aussi plus nombreux à mourir de cancer. Le constat est
identique chez les femmes ou les hommes. […] Comme l’écrivent
les épidémiologistes, en conclusion de leur étude, “tuer des emplois
signifie tuer des gens, au sens figuré comme au sens propre”. »
Il y a une quinzaine d’années, j’enquêtais moi-même sur « les
conséquences humaines » du chômage et de la précarité sociale.
De nombreuses données médicales et sociales étaient alors déjà
disponibles2. Mais elles n’étaient pas moins négligées par les pou-

1. Lire, notamment, l’extraordinaire L’Espion du président. Au cœur de


la police politique de Sarkozy, avec Christophe Labbé et Didier Hassoux,
Robert Laffont, 2012.
2. Voir le considérable Déchiffrer les inégalités d’Alain Bihr et Roland Pfef-
ferkorn, Syros et Alternatives économiques, 1999, notamment p. 229-253, ainsi
que Les Inégalités sociales de santé, sous la direction d’Annette Leclerc, Didier
Fassin, Hélène Grandjean, Monique Kaminski et Thierry Lang (INSERM),
La Découverte, 2000. Les premiers travaux sur l’impact considérable des
inégalités sociales, de la précarité et de la pauvreté sur la santé et l’espérance
de vie datent de la fin des années 1960 (aux États-Unis : A. Antonovsky sur-
tout) et des années 1970 et 1980 (en France : entre autres, Catherine Sermet,
Morbidité et Conditions de vie, rapport du CREDOC, 1982 ; Andrée et Arié
Mizrahi, « Mortalité, morbidité et soins médicaux des populations pauvres »,
Journal d’économie médicale, 1, 3, 1983, p. 161-179 ; Jean-Daniel Rainhorn et
François Grémy, La Progression de la précarité en France et ses effets sur la
santé, Haut comité de la santé publique, éditions de l’ENSP, Rennes, 1998…).

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voirs publics qu’aujourd’hui. Pourtant, leurs conclusions étaient déjà


terribles. Ainsi, selon certaines statistiques de l’INSEE, synthétisées
par Georges Menahem1, travailler sous un CDD ou en intérim
entraîne l’aggravation spectaculaire du « stress ». Or, la vie dans
le stress accroît de façon spectaculaire les risques de pathologies
cardio-vasculaires2. Elle favorise l’alcoolisme et le tabagisme3,
facteur majeur de nombreuses maladies graves, au premier rang
desquelles figure le cancer. Ce qui induit des écarts importants
de « mortalité prématurée4 » (mort des moins de 65 ans, pour les
démographes). Enfin, le risque suicidaire est 12 fois plus élevé
chez les chômeurs – 20 fois plus chez ceux de longue durée – que
dans le reste de la population active5…

Un mode de domination

La cause du chômage, de la précarité est évidemment politique, et


elle ne pourra être réduite que par un combat clairement politique,
légitimé par la prise de conscience de la gravité du phénomène et du
mal qu’il incarne6. La lecture de Pierre Bourdieu est ici salutaire :

1. Georges Menahem est directeur de recherche au CNRS. Après avoir effec-


tué des recherches en physique, puis en sociologie du travail, de la famille et
de la santé, il poursuit des travaux portant sur les comparaisons internationales
des indicateurs économiques et de la soutenabilité écologique des sociétés.
2. J. V. Johnson, E. M. Hall, « Job strain, work place social support,
and cardiovascular disease », American Journal of Public Health, 78, 1988,
p. 1336-1342.
3. F. Otten, H. Bosma, H. Swinkels, « Job stress and smoking in the Dutch
labour force », European Journal of Public Health, 9, 1, 1999, p. 58-61.
4. E. Michel, E. Jougla, F. Hatton, « Mourir avant de vieillir », INSEE
Première, n° 429, INSEE, 1996.
5. Communication du Dr Françoise Chastang (psychiatre) au congrès de
l’Association pour la médecine du non-travail (ASNOTRA), en janvier 2000
(Viva. Le magazine mutualiste, n° 145, mai 2000, p. 44).
6. Au sens donné à ce mot par Hannah Arendt, dans son Eichmann à
Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963), Gallimard, nouv. éd., 1991,
réflexion qui prolonge l’idée de « mal radical » développée par Emmanuel

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« La concurrence pour le travail se double d’une concurrence dans


le travail, qui est encore une forme de concurrence pour le travail,
qu’il faut garder, parfois à n’importe quel prix, contre le chantage
au débauchage. Cette concurrence, parfois aussi sauvage que celle
que se livrent les entreprises, est au principe d’une nouvelle lutte
de tous contre tous, destructrice de toutes les valeurs de solidarité
et d’humanité et, parfois, d’une violence sans phrases. Ceux qui
déplorent le cynisme qui caractérise, selon eux, les hommes et les
femmes de notre temps, ne devraient pas omettre de le rapporter
aux conditions économiques et sociales qui le favorisent ou l’exigent
et qui le récompensent1. »
Au-delà du constat de « destruction de toutes les valeurs de
solidarité et d’humanité », le sociologue passe à l’explication
du phénomène : « Ainsi, la précarité agit directement sur ceux
qu’elle touche (et qu’elle met en fait hors d’état de se mobiliser)
et indirectement sur tous les autres, par la crainte qu’elle suscite et
qu’exploitent méthodiquement les stratégies de précarisation […].
On commence ainsi à soupçonner que la précarité est le produit non
d’une fatalité économique, identifiée à la fameuse “mondialisation”,
mais d’une volonté politique. » La conclusion vient logiquement :
« La précarité s’inscrit dans un mode de domination d’un type
nouveau, fondé sur l’institution d’un état généralisé et permanent
d’insécurité visant à contraindre les travailleurs à la soumission,
à l’acceptation de l’exploitation2. »
Pour Bourdieu, la responsabilité de chacun et de tous envers les
chômeurs ou les travailleurs précarisés invite à « développer des
forces de résistance contre les forces d’oppression3 ». Car, face au

Kant dans La Religion dans les limites de la simple raison (1794), Vrin, 1994,
p. 65 sq. Voir également Myriam Revault d’Allonnes, Ce que l’homme fait
à l’homme. Essai sur le mal politique, Seuil, 1995 ; Jorge Semprun, Mal et
Modernité, Seuil, 1997, p. 21-43 ; Christian Delacampagne, De l’indifférence.
Essai sur la banalisation du mal, Odile Jacob, 1998.
1. Pierre Bourdieu, « La précarité est aujourd’hui partout », Contre-feux,
Liber, 1998, p. 98.
2. Ibid., p. 98 et 99.
3. Ibid., p. 88.

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chômage et à la précarité de masse, il n’est plus de propos mesuré


qui ne risque pas d’être consensuel1. Car elle nous confronte à
une domination qui rend malade et fait mourir plus vite, à un
« bio-pouvoir » d’une violence inavouée.
Peu d’autres phénomènes sociaux valident à ce point les analyses
généalogiques du monde moderne entreprises par Michel Foucault,
lesquelles s’appuient sur les notions liées de « bio-pouvoir », « bio-
politique » et « bio-histoire ». Le philosophe a ainsi démontré
combien le « pouvoir de faire vivre ou de rejeter dans la mort2 »
est la marque de la souveraineté première dans la société occiden-
tale à partir du XIXe siècle. Le « bio-pouvoir », tel que défini par
Foucault a pu parfois paraître trop abstrait, le philosophe n’ayant
pas eu le temps de poursuivre les recherches documentaires qui
avaient permis de soutenir son idée. Mais tout ce que j’ai déjà
dit sur le chômage et la précarité (croissance inexorable, impacts
sur la santé et l’espérance de vie, fonction de domination, etc.)
tend à valider la pertinence du concept pour décrypter la violence
sociale inouïe, telle qu’elle se déploie en ce début du XXIe siècle.
À la suite de Foucault, le concept de bio-pouvoir a été heureu-
sement pris en charge par une nouvelle génération de philosophes,
parmi lesquels Olivier Razac, auteur d’une fulgurante Histoire du
barbelé, qui n’hésite pas à écrire : « Il se crée ainsi une échelle
sociale, qui se mesure selon la capacité d’accès aux lieux symbo-
liquement et économiquement valorisés. Et ceux qui ne peuvent
entrer nulle part errent dans un “no man’s land social” et spatial.
Il ne leur reste que l’extérieur, le dehors, qui peut être partout,
en tant qu’il représente l’angle mort de l’inclusion démocratique
libérale, le non-lieu du renversement du “faire-vivre” bio-politique

1. Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs. De l’incitation à


l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés, Exils, 1998, p. 15 : « Être
passé de la chair à canon à la chair à consensus et à la pâte à informer est
certes un “progrès”. Mais ces chairs se gâtent vite : la matière première
consensuelle est essentiellement putrescible et se transforme en une unanimité
populiste des majorités silencieuses, qui n’est jamais innocente. »
2. Michel Foucault, Histoire de la sexualité, t. 1, La Volonté de savoir,
Gallimard, 1976, p. 181.

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en un discret “laisser mourir” social et réel, et pourquoi pas, un


jour, en un “faire mourir” tout aussi discret1. »
De même, l’Italien Giorgio Agamben se réfère lui aussi à
Michel Foucault lorsqu’il entreprend de mener jusqu’au bout
sa méditation lumineuse sur Auschwitz : « La césure fonda-
mentale qui partage le domaine bio-politique passe entre le
peuple et la population ; elle fait émerger au sein même du
peuple une population, autrement dit, elle transforme un corps
essentiellement politique en un corps essentiellement biologique,
dont il s’agit de réguler la natalité et la mortalité, la santé et
la maladie. Avec la naissance du bio-pouvoir, chaque peuple
se double d’une population, chaque peuple démocratique est
en même temps démographique2. » Il ne faut jamais oublier
que le processus chosifiant s’est logé au cœur de la civilisation
occidentale moderne. Le philosophe allemand Peter Sloterdijk a
ainsi poussé jusqu’au bout la démonstration que la « bio-culture »
occidentale classique (le prétendu « humanisme », très bientôt
relayé par l’« anthropotechnologie ») n’était qu’un dispositif de
« sélection », de « domestication » et d’« élevage » du « troupeau
humain » au profit de certains3.
C’est donc bien déjà du « droit à la vie » qu’il s’agit, quand
il est question du chômage et de la précarité, de la pauvreté et
des inégalités sociales. En ce début de XXIe siècle, la ségrégation
et les exclusions sociales ont bien pour effet une surmortalité de
masse. La conclusion brute de l’œuvre collective entreprise par une
cinquantaine de chercheurs, publiée par l’INSERM, initialement
en septembre 2000, ne dit pas autre chose : « Si les ouvriers et
employés avaient la même espérance de vie que les cadres et pro-
fessions libérales, on éviterait chaque année 10 000 décès prématurés

1. Olivier Razac, Histoire du barbelé. La prairie, la tranchée, le camp,


La Fabrique, 2000, p. 103-104, nouv. éd., Flammarion, coll. « Champs
Essais », 2009.
2. Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz, Payot & Rivages, 1999,
p. 109. Lire également Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue,
op. cit.
3. Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, Mille et Une Nuits, 2000.

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(avant 65 ans)1. » L’étude d’autres chercheurs de l’INSERM, publiée


quinze ans plus tard et citée plus haut, qui révèle que le chômage
tue chaque année en France quelque 14 000 personnes, confirme
les dégâts occasionnés par la violence structurelle du monde2.

Violences contre violence

Cette violence sociale extrême, occultée et déniée par les pou-


voirs publics depuis tant d’années, est une clé pour expliquer la
radicalisation islamiste et djihadiste des jeunes issus des ghettos
urbains, mais aussi de nombreuses autres violences qui montent
aujourd’hui aux extrêmes, dans notre société, et font craindre la
guerre civile, comme l’anticipe Bernard Stiegler.
L’économiste Pierre Larrouturou, presque seul parmi les dirigeants
politiques de notre pays à alerter inlassablement sur « l’urgence
sociale », a d’ailleurs porté plainte, le 29 octobre 2015, contre
Manuel Valls, Michel Sapin, Myriam El Khomri, Jean-Pierre Jouyet,
Emmanuel Macron3, pour non-assistance à personne en danger, en
raison de la hausse dramatique du taux de chômage depuis 2012, en
parallèle à la sortie de son livre intitulé Non-Assistance à peuple en
danger4. Le chef de file du parti Nouvelle Donne entendait dénoncer
ainsi l’inertie du pouvoir face au chômage et à ses effets morbides,
en s’appuyant, entre autres, sur l’étude de l’INSERM citée plus haut5.

1. Collectif, sous la direction d’Annette Leclerc, Didier Fassin, Hélène


Grandjean, Monique Kaminski et Thierry Lang, Les Inégalités sociales de
santé, INSERM et La Découverte, 2000.
2. Pierre Meneton, Serge Hercberg, Joël Ménard, « Unemployment is
associated with high cardiovascular event rate… », art. cit.
3. Respectivement Premier ministre, ministre des Finances, ministre du
Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social,
secrétaire général de la présidence de la République, ministre de l’Économie,
de l’Industrie et du Numérique.
4. Pierre Larrouturou, Non-Assistance à peuple en danger. Chômage,
précarité, logement… La crise s’aggrave, ils ne font rien, Fayard, 2015.
5. www.youscribe.com/catalogue/tous/la-plainte-de-nouvelle-donne-2668893.

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La violence symbolique de la démarche de Pierre Larrouturou est


certes inédite, mais elle se maintient dans le registre de la civilité
républicaine1. Ce qui n’est plus le cas des nombreux Français qui
s’arment à nouveau, dans une perspective de plus en plus assumée
d’autodéfense. Même s’il est très difficile d’obtenir, sur ce sujet,
des informations officielles, les policiers du renseignement intérieur
ont relevé, depuis quelques années, un accroissement du nombre
d’armes à feu réellement détenues en France (environ 10 millions
de fusils, carabines, pistolets, revolvers…, dont seulement 4 mil-
lions sont déclarés), mais aussi la multiplication des entraînements
paramilitaires à armes réelles dans les milieux d’extrême droite
les plus activistes.
Selon le ministère de l’Intérieur lui-même, il existe, « en marge
du marché légal », un important trafic d’armes « en provenance des
États de l’Union européenne et de pays tiers », alimenté à partir
d’« arsenaux de guerre tombés aux mains de civils ou d’organi-
sations mafieuses », notamment « à la suite de l’effondrement du
bloc soviétique » et des guerres dans les Balkans. Parmi les armes
de guerre circulant en France, le fusil mitrailleur Kalachnikov est
l’un des plus répandus. Une petite moitié des 175 armes de guerre
saisies en France en 2014 était de ce type. Outre le florissant
marché illégal des armes, un nombre croissant de « citoyens »
passent le permis de chasser ou s’inscrivent à des clubs de tir
sportif avec le seul objectif de s’acheter et de détenir chez eux,
légalement, une arme à feu. Ainsi, le nombre d’adhérents recensés
par la Fédération française de tir est passé de 133 000 en 2000
à 171 000 en 2014. Et depuis 2008, quelque 120 000 nouveaux
permis de chasser ont été délivrés, alors que le nombre de chas-
seurs diminue inexorablement, depuis le milieu des années 19702…

1. Voir Claude Habib et Philippe Raynaud, Malaise dans la civilité ?, Perrin,


2012, ensemble d’études contemporaines qui font référence à l’« actualité de
Norbert Elias », l’historien génial de « la civilisation des mœurs » (1939).
2. Les chasseurs français étaient environ 2 400 000 en 1975 ; ils étaient
deux fois moins nombreux au début des années 2010. Aujourd’hui, ils ne
seraient plus que 900 000. Voir P.-H. H.-C., « Le grand secret. Combien
sommes-nous ? », Plaisirs de la chasse, n° 707, juin 2011.

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Les attentats de janvier et de novembre 2015 ont aussi réveillé


les ardeurs des sociétés privées de sécurité et de protection rap-
prochée, qui, soutenues par certains responsables politiques, ont
demandé à nouveau aux autorités publiques1 un élargissement de
la possibilité de doter leurs employés d’armes de poing. Pourtant,
certaines de ces sociétés ont déjà employé des personnes fichées
« S » et suspectées de radicalisation islamiste.
À ces indicateurs souvent confidentiels d’une « société française
en grande tension », pour reprendre les termes du Défenseur des
droits, Jacques Toubon, lorsqu’il a présenté son dernier rapport
annuel, le 27 janvier 2015, d’autres faits autorisent à considérer
avec le plus grand sérieux le risque de guerre civile dans notre
pays. Car, en dépit des dénégations rituelles du gouvernement, tous
les indicateurs de la violence sont à la hausse. Le 6 novembre
2015, l’INSEE notait une augmentation des cambriolages, des
vols avec violence ou encore des agressions, en deuxième moi-
tié de l’année. À cette date, le Service statistique ministériel de
la sécurité intérieure (SSMSI), piloté par l’inspecteur général
de l’INSEE François Clanché, annonçait, pour le second mois
consécutif, une reprise de la délinquance sur presque tous les
fronts. Entre août et octobre 2015, le nombre des cambriolages
avait augmenté de 3,1 % par rapport aux trois mois précédents.
Les vols de véhicules avaient redoublé (+ 4,6 %). Les vols com-
mis à l’intérieur des voitures ou des camionnettes connaissaient
une hausse de 6 % au troisième trimestre 2015 : « Orientés à la
hausse depuis 2013, les vols dans les véhicules constatés par les
forces de sécurité atteignent leur niveau le plus haut depuis cinq
ans », notait l’INSEE.
Pis encore, les « vols violents sans arme » connaissaient une
nouvelle croissance de 1,2 %, alors même que le bilan précédent
enregistrait déjà une hausse de 3,9 % des mêmes exactions. Enfin,
les coups et blessures volontaires sur des personnes âgées de 15 ans
ou plus progressaient de 1,4 % au dernier trimestre 2015, avec un
total massif de 53 814 victimes. Observant à ce sujet une courbe

1. Notamment auprès de l’UCLAT.

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en progression depuis le printemps 2015, le service statistique


du ministère de l’Intérieur précisait que « les coups et blessures
volontaires enregistrés se situent, à la fin de l’été 2015, à un niveau
supérieur à celui du début de l’année et de la fin de 2014 ».
Or, il faut savoir que ces statistiques ne couvrent qu’une partie
des crimes et délits : « Au total, nous n’avons retenu que neuf
domaines pertinents sur le plan scientifique, qui représentent
85 % des vols et 75 % des atteintes aux personnes », expliquait,
en octobre 2015, l’inspecteur général François Clanché. Saisies
de stupéfiants, actes de vandalisme, violences intrafamiliales et
même viols ne sont pas ici recensés dans la mesure où ils ne
peuvent faire l’objet de chiffrages suffisamment fiables. On sait
néanmoins que les viols dénoncés aux autorités judiciaires ont
augmenté de 18 % en cinq ans, tandis que les viols sur mineurs
répertoriés se sont accrus, durant la même période, de plus de
20 %.
Il est encore un autre indicateur, trop peu pris en compte dans
la mesure et l’analyse de l’extension de la violence qui ronge
progressivement la France depuis quelques années : les accidents
de la route. Au point que peu de journaux ont relevé l’incroyable
inversion historique, depuis 2014, de la baisse de la mortalité
par accidents routiers, baisse continue, jusqu’alors, depuis 19721.
Pourtant, selon le bilan de l’Observatoire national interministériel
de sécurité routière (ONISR), 3 384 personnes avaient perdu la
vie, en 2014, sur les routes de France métropolitaine, soit 116
de plus que l’année précédente (+ 3,5 %). En y regardant de plus
près, les statistiques sont encore plus significatives et inquiétantes.
Entre 2013 et 2014, tous les indicateurs ont augmenté : nombre
de blessés (+ 3,5 %), de blessés hospitalisés (+ 2,6 %) et nombre
d’accidents corporels (+ 2,4 %). Cette dégradation a touché presque
toutes les catégories d’usagers (sauf les conducteurs poids lourds :

1. Depuis 1960, au moins 350 000 personnes sont mortes des suites
d’un accident de la route, en France : la seule année 1972 a enregistré
18 034 morts. Et depuis 1945, on compte au moins 500 000 morts dans les
mêmes circonstances.

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– 1,8 %), puisque la mortalité était dramatiquement en hausse chez


les piétons (+ 7,3 %), les cyclistes (+ 8,2 %), les cyclomotoristes
(+ 3,8 %) et les automobilistes (+ 3,2 %).
D’un point de vue qualitatif, si j’ose dire, il faut relever que
piétons et cyclistes, les usagers les plus vulnérables, payaient un
tribut particulièrement alarmant, puisqu’ils sont les seuls usagers
dont la mortalité avait augmenté entre 2013 et 2014, mais aussi
depuis 2010 (respectivement + 4 % et + 7 %). En 2015, cette
tendance morbide n’a cessé de se confirmer. Le 10 décembre, la
Sécurité routière annonçait que le nombre de morts sur les routes
françaises avait augmenté de 3,6 % en novembre, avec 290 per-
sonnes tuées, soit 10 de plus qu’au même mois de 2014. Au total,
selon les derniers chiffres dont je dispose, les onze premiers mois
de 2015 auront fait 66 victimes supplémentaires par rapport à la
même période de l’année précédente, soit une hausse de 2,1 % de
la mortalité routière.
Les spécialistes de la sécurité routière savent que si les acci-
dents et la gravité de leurs conséquences s’expliquent par une
combinaison de facteurs liés au conducteur, au véhicule, à la
route, aux conditions de circulation, aux secours, etc., les « fac-
teurs humains » interviennent dans plus de 90 % des accidents
corporels. Il est même bien connu que les comportements trans-
gressifs, délinquants ou déviants, sont le facteur le plus lourd de
la violence routière : selon l’ONISR, l’alcoolémie positive d’un
des conducteurs est présente dans les accidents causant 28 % des
tués sur la route, les excès de vitesse sont la cause principale de
26 % des accidents mortels, 23 % des décès surviennent dans
des accidents impliquant un conducteur contrôlé positif aux stu-
péfiants, 21 % des tués dans les véhicules ne portaient pas leur
ceinture, 12 % des tués à cyclomoteur et 3 % à moto ne portaient
pas de casque…
Face à ce massacre de masse, Chantal Perrichon, présidente de la
Ligue contre la violence routière, me confiait, en septembre 2014,
déjà : « Nous n’acceptons plus le manque de gouvernance pour
cette problématique majeure de santé publique qui représente la
première cause de mortalité de notre jeunesse et la première cause

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de mortalité dans le monde du travail. […] Face à la désinfor-


mation massive des lobbys, le gouvernement et les institutions se
réfugient dans le mutisme, tétanisés à l’idée de créer le moindre
remous. Ce silence fait la part belle à une politisation de ce sujet
par des groupes qui s’emparent de la sécurité routière pour générer
la peur et la haine du contrôle des comportements dangereux, et
pour diffuser in fine, sous couvert de défense de la liberté, des
messages pernicieux justifiant la transgression d’automobilistes
qui n’ont pour credo que le “Moi je”1. »
Analysant en sociologue cette hausse significative de la violence
routière depuis 2013, Emmanuel Pagès me précisait, au même
moment : « Les prises de risques des individus peuvent aussi être
comprises au regard de notre “horizon temporel”. Ainsi une per-
ception incertaine de notre avenir (précarité, chômage, jeunesse)
nous amènerait à moins nous préoccuper de notre existence dans
le futur et à prendre des risques. Cette analyse montre combien la
route est le reflet de la société actuelle, tant les statistiques montrent
des différences de mortalité routière entre classes sociales, comme
si cette mortalité était révélatrice des difficultés socio-économiques
rencontrées2. »

Guerre civile

Mais, sur le fond, c’est le sociologue et philosophe Gérard Rabi-


novitch3 qui m’a le mieux éclairé quant au fait que la violence
routière doit être lue comme une « guerre de tous contre tous ».
L’auteur, entre autres livres avertisseurs d’incendie, d’un remar-

1. Chantal Perrichon, « La violence routière. Contre la montée en puis-


sance de l’agressivité », La Croix, 19 septembre 2014.
2. Emmanuel Pagès, « L’insécurité sur la route, miroir des situations
sociales », La Croix, 19 septembre 2014.
3. Gérard Rabinovitch est chercheur au CNRS, membre du CERSES
(Centre de recherche Sens, Éthique, Société), et chercheur associé au Centre
de recherche « Psychanalyse, médecine et société » de l’université Paris
Diderot-Paris 7.

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quable essai intitulé De la destructivité humaine1, m’expliquait


ainsi : « Il faut d’abord repérer les signes culturels des pousse-
au-crime. Les comportements “à risque” sur la route, mais aussi
les offres toujours plus agressives du marché automobile, sont des
symptômes parmi d’autres – buissonnants – de la perte du sens
de la responsabilité et des règles communes dans notre société,
au même titre que l’explosion du suicide des jeunes et des sports
dits “extrêmes”. Tout ceci est, pour une grande part, entretenu
par les productions publicitaires, médiatiques (séries télévisées)
et cinématographiques de masse (pensons à Taxi et à Taxi 2, par
exemple) qui incitent le public aux rodéos, carambolages et incen-
dies de voitures, en imposant tout un imaginaire où les gangsters
sont des héros. »
Poussant la réflexion aux limites de l’anthropologie et de la
psychanalyse, le disciple de Max Weber, des chercheurs de l’École
de Francfort, de Hannah Arendt, Walter Benjamin et Ernst Bloch,
méditait : « Les statistiques massives de la Sécurité routière, qui
ne font pas la distinction entre victimes et fauteurs d’accidents,
tendent à effacer la signification dramatique de chaque mort sur
la route ou dans la rue. En fait, la voiture individuelle est infan-
tilisante. Elle est à la fois ventre maternel et armure agressive.
Elle peut être un instrument de la guerre de tous contre tous. Elle
contribue à la domestication des masses par l’illusion du loisir à
laquelle elle contribue de donner une aura de liberté. D’un côté,
les gens sont littéralement entassés comme des déchets dans les
transports en commun. De l’autre, on leur vend des voitures
comme instrument de compensation de leur humiliation quotidienne
d’être traités comme du bétail. Ce sont les deux pôles d’un même
assujettissement2. »

1. Gérard Rabinovitch, De la destructivité humaine. Fragments sur le


Béhémoth, PUF, 2009.
2. Gérard Rabinovitch, « Violence routière : “La guerre de tous contre
tous…” », propos recueillis par Antoine Peillon, 26 avril 2001. Dans le
même sens, voir Jean-Jacques Delfour, « La délinquance routière, soupape
sociale », Libération, 16 juillet 2001 : « La route fonctionne comme un
espace saturé de règles, comme tout espace social. Mais, à la différence des

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« Guerre de tous contre tous »… Bellum omnium contra omnes :


la référence à Hobbes n’est pas faite, ici, à la légère1. Le thème
est au fondement de la philosophie politique du grand penseur de
l’État moderne : il y revient dans toutes ses œuvres les plus impor-
tantes, au premier rang desquelles, bien sûr, le Léviathan (1651)2.
Horrifié par la Première Révolution anglaise (1641-1649), appelée
English Civil War par les historiens britanniques, le philosophe du
Béhémoth3 développait, dans la première partie du Léviathan, « De
l’homme », sa conviction que les hommes à l’« état de nature » ne
cherchent qu’à survivre par tous les moyens (théorie du conatus,
reprise en 1675 par Spinoza), n’obéissant qu’à leur droit naturel.
Hobbes affirmait que dans cet état de nature, la société est tou-
jours soumise au chaos et à la guerre civile, selon la loi du bellum
omnium contra omnes.
Mais cette guerre civile si subtilement modélisée par Hobbes au
milieu du XVIIe siècle n’est-elle vraiment qu’histoire ancienne ? La
violence indissolublement politique, économique, sociale, la violence
dite « de civilisation », est-elle vraiment conjurée aujourd’hui en
vertu de la formule magique, ritournelle de l’Occident depuis 1929,

autres espaces, celui de la route est également saturé de règles inversées de


transgression de telle sorte qu’il forme un contre-espace où toutes les règles
de sociabilité sont renversées. »
1. Avant Locke, Hobbes s’attaqua résolument à la cause théologico-
politique des conflits religieux qui ensanglantèrent le XVIe siècle français
et le XVIIe siècle britannique. Son Léviathan (1651) préconisait que l’État
n’institue la liberté religieuse que dans l’espace privé.
2. La « guerre de tous contre tous » est abordée par Hobbes dans la
première partie, chapitre 13, paragraphe 62 du Léviathan (1654), dans la
préface (section 14) et le premier chapitre (section 12) du De Cive (Du
citoyen, 1642).
3. Behemoth Or the Long Parliament : première édition (pirate) en 1679 ;
première édition autorisée en 1682 : « Je présente à Votre Seigneurie quatre
courts dialogues concernant la mémorable guerre civile qui eut lieu sur le
territoire de Sa Majesté de 1640 à 1660. […] Il ne peut rien y avoir de plus
instructif pour la loyauté et la justice que le souvenir de cette guerre, tant
qu’il durera. » Édition française de référence : Thomas Hobbes, Œuvres,
t. 9, Béhémoth ou le Long Parlement, Vrin, 1990.

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du « plus jamais ça » ou du « plus jamais la guerre » ? Ce serait


mépriser les faits – documentés et référencés par l’enquête – que
de faire semblant d’y croire, et ce serait renoncer à notre devoir
d’éclairer l’opinion : « Oui, face à la violence, la philosophie,
toute la philosophie, action et pensée, œuvres et relations, histoire
et actualité, sans quoi on serait démuni aujourd’hui encore, avec
quoi on peut résister, aujourd’hui encore1. »
Car souvenons-nous que les « intellectuels » antifascistes des
années 1930, dont nombre de philosophes2, fournirent le principal
des tout premiers mouvements de la Résistance, dès l’été 1940.
Oui, la résistance au nazisme fut d’abord intellectuelle, morale
et spirituelle3. C’est ainsi que les universitaires antifascistes ont
tenu les premiers rôles dans la fondation du mouvement Libé-
ration : Emmanuel d’Astier de La Vigerie était journaliste, Jean
Cavaillès, philosophe et mathématicien à l’université de Stras-
bourg. Ils étaient tout aussi nombreux, autour de Jean Cassou
et Boris Vildé, dans le réseau du Musée de l’Homme, dont le
premier bulletin titré Résistance fut diffusé en décembre 19404.
Certains francs-maçons, résistants de la première heure, comme
Pierre Brossolette et François Verdier, étaient également des
intellectuels, et les membres du Comité de vigilance des intel-
lectuels antifascistes qui résistèrent dès le début de l’Occupation
l’étaient aussi. Dès 1940 encore, la communauté protestante (dont
Jean Cavaillès, Berty Albrecht et Lucie Aubrac faisaient partie)
développe une forte résistance spirituelle inspirée par celle de
l’Église confessante allemande et par des lettres du théologien
Karl Barth, qui circulent sous forme dactylographiée. Le 23 juin

1. Marc Crépon et Frédéric Worms, La Philosophie face à la violence,


Éditions des Équateurs, 2015, p. 11.
2. Gaston Bachelard, Jean Cavaillès, Georges Canguilhem, Albert Camus,
Jean-Pierre Vernant, Vladimir Jankélévitch, Jacques Ellul, Jean-Toussaint
Desanti, Georges Politzer, Jacques D’Hondt, Albert Lautman…
3. Voir Antoine Peillon, Corruption, op. cit., p. 67, 68, 234-239.
4. Julien Blanc, Au commencement de la Résistance. Du côté du Musée
de l’Homme, Seuil, coll. « Librairie du XXIe siècle », 2010. L’historien Julien
Blanc est le petit-fils de Jean-Pierre Vernant.

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1940, le pasteur André Trocmé prononce, devant ses paroissiens


du Chambon-sur-Lignon, son sermon dit des « armes de l’Esprit »,
qui est considéré comme le premier appel public français à la
résistance1.
En philosophe du contemporain, Giorgio Agamben2 a également
pensé les dimensions historiques et métaphysiques de la guerre
civile. Dans le recueil, publié tardivement de deux séminaires
tenus à l’université de Princeton en octobre 2001, La Guerre
civile3, il relevait ainsi « qu’une théorie de la guerre civile fait
aujourd’hui complètement défaut » et que, paradoxalement, ce
« manque d’attention pour la guerre civile [va] de pair avec le
développement de la guerre civile mondiale4 ». Relisant les œuvres
majeures de Carl Schmitt (Théorie du partisan) et de Hannah
Arendt (De la révolution), toutes deux publiées en 1963, mais
aussi les travaux plus récents de l’anthropologie historique de la
Grèce ancienne (Jean-Pierre Vernant et Nicole Loraux), tout en
déchiffrant la théologie politique de Hobbes dans un chapitre d’une
extraordinaire virtuosité herméneutique, « Léviathan et Béhémoth »,
le philosophe italien affirme : « La forme qu’a prise aujourd’hui
la guerre civile dans l’histoire mondiale est le terrorisme. Si le
diagnostic foucaldien de la politique moderne comme biopolitique
est correct et si l’est également la généalogie qui la ramène à
un paradigme théologico-économique, le terrorisme mondial est
la forme que prend la guerre civile quand la vie comme telle
devient l’enjeu de la politique. […] Le terrorisme est la “guerre

1. Patrick Cabanel, Résister. Voix protestantes, Alcide, 2012, et De la


paix aux résistances. Les protestants en France 1930-1945, Fayard, 2015.
2. « Le contemporain n’est pas seulement celui qui, en percevant l’obs-
curité du présent, en cerne l’inaccessible lumière ; il est aussi celui qui […]
est en mesure de le transformer et de le mettre en relation avec d’autres
temps. C’est comme si cette invisible lumière qu’est l’obscurité du présent
projetait son ombre sur le passé tandis que celui-ci, frappé par ce faisceau
d’ombre, acquérait la capacité de répondre aux ténèbres du moment. » Giorgio
Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Payot & Rivages, 2008, p. 36-37.
3. Giorgio Agamben, La Guerre civile, op. cit.
4. Ibid., p. 9.

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civile mondiale” qui investit à chaque fois telle ou telle zone de


l’espace planétaire1. »
Cette pensée d’une guerre civile mondiale, dont le terrorisme
est une des expressions, est en réalité venue d’abord sous la
plume de Carl Schmitt, en 1943 exactement, dans un essai intitulé
« Changement de structure du droit international »2. Prenant acte
de l’étau géopolitique dans lequel l’Allemagne allait bientôt être
broyée, le juriste-philosophe de Berlin prophétisait : « Puisque
le gouvernement des États-Unis a le pouvoir de discriminer les
autres gouvernements, il a bien sûr aussi le droit de dresser les
peuples contre leurs propres gouvernements et de transformer la
guerre entre États en guerre civile. La guerre mondiale discri-
minatoire de style américain se transforme ainsi en guerre civile
mondiale de caractère total et global. C’est la clé de cette union
à première vue invraisemblable entre le capitalisme occidental et
le bolchevisme oriental. L’un comme l’autre font de la guerre un
phénomène global et total, et transforment la guerre interétatique
du droit international européen en guerre civile mondiale3. »
Revenant à nouveau, en 1963, sur ce thème qui l’obsédait, Carl
Schmitt développait alors sa célèbre Théorie du partisan, où la
figure du combattant non conventionnel est déjà dotée de tous les
attributs du terroriste. Prenant acte de ce que « le développement
technique et industriel a porté les armes de l’homme à un niveau
où elles sont de purs instruments d’extermination », il entrevoyait
l’avènement d’« un monde où les protagonistes se précipitent
ainsi mutuellement dans l’abîme de la dégradation totale avant
de s’exterminer physiquement »4.
Enfin, lui aussi lecteur du Léviathan et du Béhémoth de Hobbes,
ainsi que des essais de Carl Schmitt et de Franz Neumann5 sur

1. Ibid., p. 30 et 31.
2. Carl Schmitt, La Guerre civile mondiale, op. cit., p. 29-50.
3. Ibid., p. 48.
4. Carl Schmitt, Théorie du partisan, op. cit., p. 303 et 304.
5. Carl Schmitt, Le Léviathan dans la doctrine de l’État de Thomas
Hobbes (1938), Seuil, 2002. Franz L. Neumann, Behemoth. The Structure

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Hobbes, l’historien et politologue Enzo Traverso a montré comment,


en Europe, entre 1914 et 1945, le renforcement des États totali-
taires (figure du Léviathan), « souvent au prix de contre-révolutions
sanglantes et de l’instauration de dictatures », s’est articulé avec
« la dérive du continent vers une nouvelle guerre encore plus
dévastatrice que l’ancienne », comment, en bref, « l’Europe a pris
les traits d’un gigantesque Béhémoth », sombrant dans « une ère
de chaos et de guerre civile »1.
Comme quoi, depuis la Première Guerre mondiale, dictature,
guerre civile et terrorisme (Léviathan et Béhémoth) semblent orga-
niquement et dialectiquement nécessaires les uns aux autres. Et,
aujourd’hui, il est manifeste que « la prolifération de la violence
est l’une des caractéristiques de la globalisation2 ».

« Veilleur, que dis-tu de la nuit ? »

Assez de mensonges donc, fussent-ils commis par omission !


Assez de lâcheté intellectuelle, morale et spirituelle face à l’état
d’urgence mondialisé3, avatar dialectique de la guerre civile mon-
diale diagnostiquée, depuis le début des années 1960, par Hannah
Arendt et Carl Schmitt4. Assez de sommeil et d’endormissement

and Practice of National Socialism, 1933-1944, Harper, 1944 (trad. française


Structure et Pratique du national-socialisme, 1933-1944, Payot, 1979).
1. Enzo Traverso, 1914-1945. La guerre civile européenne, op. cit.,
p. 245 et 246.
2. Voir le fondamental Arjun Appadurai, Géographie de la colère. La
violence à l’âge de la globalisation, Payot & Rivages, 2007.
3. À la veille de Noël 2015, alors que le Conseil constitutionnel fran-
çais validait, le 22 décembre, l’article 6 de la loi sur l’état d’urgence qui
détaillait la mesure d’assignation à résidence, y compris quand celle-ci a
été abusivement mise en œuvre à l’encontre de militants écologistes, l’état
d’urgence était proclamé au Mali, pour dix jours (21 décembre) et prolongé
de deux mois en Tunisie (23 décembre)…
4. Carl Schmitt, La Guerre civile mondiale, op. cit. Hannah Arendt évoque
elle aussi en 1963, soit en même temps que Schmitt, « une forme de guerre
civile embrasant la terre entière », dans De la révolution, op. cit., p. 21.

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du mensonge à la violence

volontaire face à la violence qui monte aux extrêmes ! Écoutons


l’avertissement d’incendie de René Girard qui, en conclusion de
son testamentaire Achever Clausewitz, clamait : « Il faut donc
réveiller les consciences endormies. Vouloir rassurer, c’est toujours
contribuer au pire1. »
Nous le savons bien, il est une relation organique entre le
mensonge généralisé et la montée de la violence. Les discours
lénifiants des dirigeants politiques de notre pays sur les tenants
et les aboutissants du terrorisme, sur l’appareil sécuritaire – en
réalité déliquescent – de l’État, sur la catastrophe économique et
sociale qui désarticule la société, surtout dans ses marges appau-
vries et ghettoïsées de plus en plus étendues, sur les corruptions
et les fraudes fiscales protégées, etc., ne font qu’alimenter toutes
les violences, qu’elles se déploient à l’intérieur ou à l’extérieur du
pays. Dans ses essais réunis en 1972 sous le titre Du mensonge à
la violence, Hannah Arendt a parfaitement établi cette dialectique
morbide entre le mensonge d’État et la violence. Prolongeant ses
réflexions élaborées entre Condition de l’homme moderne (1958)
et De la révolution (1963), la philosophe démontrait que le recours
des gouvernants au mensonge affaiblit leur pouvoir, ce qui, com-
biné avec la crise de l’autorité, produit une « invite manifeste à
la violence, ne serait-ce que du fait que les détenteurs du pouvoir,
qu’il s’agisse des gouvernants ou des gouvernés, sentant que ce
pouvoir est sur le point de leur échapper, éprouvent toujours les
plus grandes difficultés à résister à la tentation de le remplacer
par la violence2 ».
« Nos sociétés paresseuses et infantiles n’ont pas retenu la sen-
tence attribuée à Thomas Jefferson : “Le prix de la liberté, c’est

Carl Schmitt parle pour la première fois de « guerre civile mondiale » à


l’occasion d’une conférence prononcée en juin 1943 à Madrid. Carl Schmitt
caractérise, sous cette expression, un nouvel ordre mondial en vertu duquel
la guerre de l’ère industrielle, guerre « totale » (économique, technologique
et idéologique), s’étend au-delà du champ militaire.
1. René Girard, Achever Clausewitz, 2007, op. cit., p. 364, et nouv. éd.
Flammarion, coll. « Champs Essais », 2011, p. 362.
2. Hannah Arendt, L’Humaine Condition, op. cit., p. 840, 973, 1002.

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une vigilance éternelle.” Et la France ferait bien de se souvenir


de ce qu’un de ses plus éminents esprits, Pascal, lançait en alerte
du fond de ses Pensées : “Il ne faut pas dormir” », avertissait
Gérard Rabinovitch, dans l’édition française du Jerusalem Post
du 23 décembre 2013.
Il faut même veiller – sans relâche – sur la nuit ! « Veilleur,
que dis-tu de la nuit ? Veilleur, que dis-tu de la nuit ?/Et le veil-
leur répond : “Le matin vient, et la nuit vient aussi.” Si vous
voulez poser des questions, posez-les ! Revenez-y, oui, venez à
nouveau1 ! » Car c’est bien la vocation de la philosophie que de
se confronter à l’épreuve de la politique la plus sombre, épreuve
tissée de l’expérience de la violence, une vocation qui appelle ceux
qui n’ont pas renoncé à penser à prendre leurs responsabilités,
au risque de l’erreur ou même de la faute, affirme Marc Crépon
dans La Philosophie face à la violence. Dans cette perspective,
il est urgent de mener l’analyse précise de toutes les violences :
violence de la guerre, violence des régimes totalitaires, mais aussi
« du capitalisme et du confort bourgeois des démocraties occiden-
tales2 », du régime carcéral des sociétés punitives, du racisme, de
l’antisémitisme, du mépris du droit des étrangers…
Pour les philosophes authentiques, il est devenu incontestable
« que le rapport à la violence (son acceptation ou son refus, sa
critique ou sa justification) reste plus que jamais un fil conduc-
teur pertinent pour mesurer l’épreuve de la politique ». Et il l’est
d’autant plus qu’« au-delà de ses manifestations extrêmes – la
famine, les meurtres de masse, des exécutions arbitraires et toutes
ces guerres oubliées sur tous les continents, sur lesquels l’attention
ne se concentre qu’un instant avant de passer à autre chose, sans
rien dire du terrorisme dont la menace ne cesse de se rappeler
à nous –, la violence est partout », et qu’« il n’est aucun régime
politique qui puisse s’en tenir pour quitte ». Marc Crépon insiste :
« Les démocraties elles-mêmes, dont le tabou du sang reste le plus

1. Ésaïe 21,11-12, La Bible, version du Semeur, révision 2015, p. 845.


2. Marc Crépon et Frédéric Worms, La Philosophie face à la violence,
op. cit., p. 23.

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du mensonge à la violence

souvent un trait distinctif majeur, s’accommodent sans peine de


multiples formes d’exclusion, sociale mais aussi raciale, sinon de
discrimination, qui logent la violence au cœur de leur goût du
confort et de leur passion de la sécurité1. »
C’est bien, une fois encore, « le courage de la vérité » qui est en
jeu2. « Ce courage, en quoi consiste-t-il aujourd’hui ? » s’interroge
Marc Crépon avant de répondre : « D’abord, dans le refus que le
sens du monde soit imposé de l’extérieur par une force idéologique,
religieuse ou politique certaine de le détenir et prête à tous les moyens,
y compris les plus meurtriers, pour conserver le privilège de l’acca-
parer. Une telle imposition autoritaire, confiscatoire, sera toujours le
contraire de la vérité et une source de violence renouvelée, à plus
forte raison quand elle a pour elle le soutien de masses embrigadées,
conquises par une compréhension simplifiée du monde : celle par
exemple qui voudrait nous faire croire à un inéluctable choc entre
les civilisations dressées par nature les unes contre les autres3. »
Le courage de la vérité n’est jamais donné. Il y a dix ans,
dans une somme particulièrement lucide sur notre monde, La
Dissociété, Jacques Généreux avait pris le parti de dénoncer ce
qu’il comprenait déjà comme une guerre civile4. Dans le même
sens que Giorgio Agamben, il dénonçait la stratégie de l’État de
sécurité, de cet état d’urgence qui a, en réalité, « bien du mal à
faire reculer la violence globale puisqu’elle n’en combat jamais
les causes », et qu’en conséquence « le risque est grand de devoir
indéfiniment consentir de nouvelles dépenses et renier les libertés
publiques, sans effet notable sur l’insécurité réelle comme sur le
sentiment d’insécurité ».
Et c’est à partir de ce premier constat que l’avertissement de
l’économiste politique prenait le tour le plus critique : « Dans

1. Ibid., p. 199 et 200.


2. Antoine Peillon, Corruption, op. cit., p. 57-69.
3. Marc Crépon et Frédéric Worms, La Philosophie face à la violence,
op. cit., p. 203.
4. Jacques Généreux, La Dissociété, Seuil, 2006, nouv. éd., revue et
augmentée, coll. « Points Essais », 2008.

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une nation qui préserve au moins l’apparence d’une démocratie,


le gouvernement engagé dans ce cercle vicieux (du sécuritaire)
doit justifier l’injustifiable devant des électeurs : un État poli-
cier qui ne fait pas vraiment la police ! La poursuite d’une telle
politique, dans un régime d’élections libres, ne peut reposer que
sur le mensonge et la stimulation d’une peur irrationnelle qui, à
défaut de légitimer vraiment cette politique, peut du moins entre-
tenir l’illusion de sa nécessité. Paradoxalement, dans ce monde
de fous, toute nouvelle violence un peu spectaculaire est bonne
à prendre puisqu’elle vient justifier une politique dont elle révèle
pourtant la vanité ! »
Poussant au plus loin son raisonnement, Jacques généreux préve-
nait : « Et si la violence des ennemis de l’intérieur ne suffit plus à
légitimer l’État-gendarme, un État qui en a les moyens peut toujours
s’inventer des ennemis de l’extérieur, d’autant plus effrayants et
faciles à haïr qu’ils sont à la fois étrangers et imaginaires. Et c’est
ainsi qu’à la fin la logique de guerre économique et de guerre
incivile peut bien se solder en guerre tout court. Quand on coupe
les vivres à ses propres citoyens au lieu de leur donner un emploi,
on peut bien faire la guerre aux pays sous-développés au lieu
de les aider à se développer. Par ailleurs, l’État policier restaure
plus aisément sa légitimité par la guerre contre les étrangers que
par la guerre contre les siens. Lorsque des décennies de guerre
économique font vaciller le sentiment d’être encore un peuple
ou une nation, prendre les armes contre un étranger basané, à la
langue inaudible et aux croyances bizarres, peut constituer l’ultime
moyen de préserver le minimum vital de cohésion communautaire,
l’ultime dérivatif détournant les regards de l’horreur intérieure. »
Cette admonestation prophétique date de 2006.

Apocalypse

La guerre, la « vraie », nous y sommes déjà, nous y sommes de


plus en plus engagés, même si nous refusons – bien faiblement –
que ce soit en notre nom.
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du mensonge à la violence

Le général Vincent Desportes1, l’un des meilleurs connaisseurs


de l’armée française, affirmait ainsi, dans La Dernière Bataille
de France2, que « jamais l’armée française n’a été mobilisée
simultanément sur autant de théâtres d’interventions ». L’expert
en stratégie militaire était parfaitement conscient que la situation
était plus menaçante que jamais, qu’elle était même susceptible
de dégénérer en guerre globale. Il écrivait : « Nous constatons
une dégradation brutale, profonde et durable de la sécurité natio-
nale et internationale. Cette décennie est un temps de vérité.
Même aux plus myopes, elle dessille les yeux : le monde s’est
enflammé autour de la péninsule Europe, et le cercle de feu se
resserre. Ainsi, de ponctuelle et lointaine, la menace est devenue
stratégique et proche. »
S’autorisant un commentaire, le général Desportes ajoutait :
« De vidéos barbares en reportages saturés de violence, avec le
retour des vandales égorgeurs, les Français redécouvrent une guerre
longtemps disparue de leur horizon. Les scènes de cruauté obscène
filmées en Syrie ou en Irak leur montre que, contrairement à leurs
schémas de pensée judéo-chrétienne, la communauté humaine ne
progresse pas de manière linéaire du mal vers le bien. Et que le
monde “postmoderne” est bien une utopie de nantis3. »
Citant enfin le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, dans
une communication datée du 9 septembre 2014, le général Des-
portes nous avertissait : « Le contexte international et stratégique
est d’une exceptionnelle gravité. […] Qu’on le veuille ou non, nous
sommes entrés non pas dans une guerre mondiale mais dans une

1. En juillet 2010, à la suite de la publication d’un entretien publié par


le quotidien Le Monde, et portant sur la stratégie américaine en Afghanis-
tan, le général de division Vincent Desportes a été sanctionné par le chef
d’état-major des armées, l’amiral Guillaud, sur ordre du ministre de la
Défense Hervé Morin, et il dut quitter le ministère de la Défense. Il était
alors commandant du Collège interarmées de défense. Il est aujourd’hui
professeur associé à Sciences Po et enseigne la stratégie à HEC.
2. Général Vincent Desportes, La Dernière Bataille de France. Lettre aux
Français qui croient encore être défendus, Gallimard, 2015.
3. Ibid., p. 14 et 15.

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guerre mondialisée, à “l’échelle du monde”, aux acteurs multiples,


aux explosions de violence apparemment faiblement corrélées – un
conflit mondial par épisodes de plus en plus rapprochés, sur des
théâtres dispersés et changeants. Terrorisme et djihadisme en sont
les deux faces les plus visibles. La France, avec sa géopolitique
planétaire, sa géographie étendue de l’Atlantique au Pacifique, ses
vastes intérêts, sa population variée et ses territoires d’outre-mer,
voit se concrétiser devant elle un éventail de conflits auxquels elle
devra prendre part, sauf à renier l’image qu’elle a d’elle-même et
renoncer de facto à la sécurité de ses citoyens1. »
Nous voici donc invités à « prendre [notre] part à la “guerre
mondialisée” »… À cette étape, comment ne pas nous souvenir
de cette Europe, apparemment prospère et rationnelle, qui, en
1914, s’est laissée engloutir dans la Première Guerre mondiale
à la suite d’un seul attentat commis à sa périphérie ? Dans le
chef-d’œuvre qu’il a consacré à l’été 1914, Christopher Clark
a parfaitement démonté les mécanismes par lesquels « les som-
nambules », c’est-à-dire à peine quelques dizaines de gouvernants
des pays européens, ont conduit les peuples à une boucherie sans
précédent dans l’Histoire. Une des thèses majeures de son livre
est que « les événements de juillet 1914 ne prennent tout leur
sens qu’une fois la lumière faite sur le parcours des différents
décideurs, parcours qui influencèrent leur perception des événe-
ments », car c’est dans leurs esprits particuliers que le sort de
millions d’Européens fut scellé – et pour le pire. Et Christopher
Clark de s’interroger : « Pourquoi ces hommes, dont les décisions
entraînèrent l’Europe dans la guerre, agissaient-ils comme ils le
faisaient ? Comment voyaient-ils les choses ? Comment le senti-
ment de crainte et d’appréhension, que l’on retrouve dans tant de
documents, s’articule-t-il avec l’arrogance et la bravade, souvent
chez les mêmes individus2 ? » Ces questions peuvent et doivent
être à nouveau posées aujourd’hui.

1. Ibid., p. 54 et 55.
2. Christopher Clark, Les Somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a
marché vers la guerre, Flammarion, 2013, et coll. « Champs », 2015, p. 20.

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du mensonge à la violence

De son côté, l’historien Marc Ferro analysait, dans L’Aveugle-


ment, comment non seulement les dirigeants politiques mais aussi
les peuples ont été et sont toujours « tellement aveugles devant
la réalité ». Et Ferro de rappeler que « la durée de la Grande
Guerre, la montée du nazisme, l’extermination des Juifs, Mai 68,
la chute du communisme, l’attaque du 11 septembre 2001, les
crises économiques ou la montée de l’islamisme radical [furent]
autant d’épisodes de notre siècle qui ont bouleversé l’ordre du
monde et qui nous ont pris au dépourvu »1.
Aujourd’hui, pourtant, nul ne pourra prétendre être « pris au
dépourvu ». Tant de livres sont disponibles, tant d’alertes sont
lancées !
Ainsi, l’un des meilleurs spécialistes des questions géostratégiques
et mondiales, Dominique Moïsi, fondateur de l’Institut français des
relations internationales (IFRI), professeur invité à Harvard puis
au King’s College de Londres, a dressé, dans un très original et
puissant essai, La Géopolitique de l’émotion, un scénario catas-
trophe, à l’horizon de 2025, intitulé « La peur prévaut ». Présenté
comme un récit de fiction réaliste, voire anticipateur, le texte
de Dominique Moïsi démêle les fils de notre actualité. Il écrit :
« L’obsession de la sécurité, et le poison qu’elle distille dans la vie
quotidienne, n’est pas le seul privilège d’Israël. De fait, on peut
désormais parler d’une “Isréalisation” du monde. La culture de la
peur est devenue universelle, ou peu s’en faut, surtout depuis que
des réseaux terroristes ont utilisé, avec le succès qu’on sait, des
armes biologiques, dans les attentats de San Francisco, Londres,
Paris, Prague, Tokyo, Mumbai, et dans plusieurs autres villes
d’Asie et d’Europe, lors de la tristement célèbre campagne de la
“Mort Blanche”, en 2019-2020. À la suite de ces attaques, qui
firent quelque 30 000 morts, la plupart des gouvernements ont pris
des mesures de sécurité drastiques. Les frontières sont fermées ;
la carte nationale d’identité est pour ainsi dire obligatoire dès
qu’on envisage la moindre activité économique ; les mouvements
d’opposition (y compris non violente) sont interdits, et leurs diri-

1. Marc Ferro, L’Aveuglement. Une autre histoire de notre monde, op. cit.

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geants ont été arrêtés ; la vie quotidienne passe sous les fourches
caudines des points de contrôle de l’armée, des fouilles au corps,
et autres désagréments qui maintiennent des millions de gens dans
un état constant de tension, de frustration et d’anxiété1. » Bien
entendu, toute ressemblance avec notre présent, ou avec notre
futur proche, tel que construit par la dialectique « terrorisme/état
d’urgence perpétuel », relève de l’imagination délirante.
Et, bien entendu, René Girard, lui aussi, fut victime de son
imagination délirante lorsqu’il entreprit d’écrire l’épilogue de son
Achever Clausewitz, en 2007, auquel il donnait le beau titre « À
l’heure du péril » et que j’ai déjà cité à propos de l’actuelle logique
de guerre comme « montée aux extrêmes »2. D’autant qu’il ne
s’y privait pas, au lendemain du 11 septembre 2001, d’y révéler
que le terrorisme islamiste est le miroir dans lequel l’Occident
découvre l’écho de sa propre violence : « Le terrorisme apparaît
comme l’avant-garde d’une revanche globale contre la richesse de
l’Occident. […] Contrairement à beaucoup, je persiste à penser que
l’histoire a un sens, qui est précisément celui dont nous n’avons
cessé de parler. Cette montée vers l’apocalypse3 est la réalisation
supérieure de l’humanité. Or plus cette fin devient probable, et
moins on en parle. J’en suis venu à un point décisif : celui d’une
profession de foi, plus que d’un traité stratégique, à moins que les
deux mystérieusement s’équivalent, dans cette guerre essentielle
que la vérité livre à la violence. […] Satan est l’autre nom de la
montée aux extrêmes. »
« Apocalypse » : le mot peut sembler excessif, il est pourtant,
avec « chaos », « basculement » ou « effondrement », d’un usage
désormais courant en géostratégie, en économie politique, en droit

1. Dominique Moïsi, La Géopolitique de l’émotion, Flammarion, nouv.


éd. coll. « Champs », 2015, p. 231.
2. René Girard, Achever Clausewitz, 2007, op. cit., p. 355-364, nouv. éd.
2011, op. cit., p. 353-362.
 'XJUHFਕʌȠțȐȜȣȥȚȢDSRNiOXSVLVTXLVLJQLILH©GpYRLOHPHQWª©UpYpOD-
tion », bien plus que « catastrophe ». Le prophétisme du Jean de l’Apocalypse
est parfaitement établi par le travail exégétique monumental de Pierre Prigent :
L’Apocalypse de saint Jean, Labor et Fides, éd. revue et augmentée, 2014.

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du mensonge à la violence

international, en prospective environnementale et, bien sûr, en


philosophie. Il suffit, pour s’en convaincre – et sortir de l’aveu-
glement –, de se tourner vers tant d’excellents ouvrages, qu’il ne
m’est pas possible d’analyser plus précisément ici, mais dont il
est bon de connaître l’existence1.
Se faisant volontiers provocateur, face à l’aveuglement fauteur
de violence, le sociologue Michel Maffesoli ose parler, lui aussi,
d’apocalypse. Dans un petit livre paru sous ce titre2, il affirme ainsi
que « des signes, maintenant irréfutables, sont en train d’apparaître
dans le ciel de la société. On ne peut plus les ignorer, d’autant
qu’ils ont tendance à s’incarner ». Sur la base de ses propres
travaux, il établit un lien de cause à effet entre la tendance des
élites et des dirigeants de ce monde à la fiction, c’est-à-dire au
mensonge, et la violence, caractéristique de la guerre civile larvée
« qui est un élément remarquable de l’époque ». En sociologue des
bandes et des marginalités, Michel Maffesoli affirme : « Quand
les idées officielles ne sont plus en accord avec l’existence, on
est confronté à une fiction de la représentation. Comme ce n’est
plus le peuple qui est représenté, mais les institutions étatiques,
bureaucratiques ou autres, il n’est pas étonnant que se multiplient

1. Michel Beaud, Le Basculement du monde, La Découverte, 2000 ;


Frédéric Encel, Géopolitique de l’apocalypse. La démocratie à l’épreuve
de l’islamisme, Flammarion, 2002 ; Thérèse Delpech, Politique du chaos.
L’autre face de la mondialisation, Seuil, 2002 ; Jared Diamond, Effondre-
ment, Gallimard, 2006 ; Edgar Morin, Vers l’abîme ?, L’Herne, 2007 ; Jean-
Pierre Dupuy, La Marque du sacré, Carnets Nord, 2008 ; André Lebeau,
L’Enfermement planétaire, Gallimard, 2008 ; Patrick Artus et Marie-Paule
Virard, Globalisation : le pire est à venir, La Découverte, 2008 ; Isabelle
Stengers, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, La
Découverte, 2009 ; Slavoj Zizek, Vivre la fin des temps. L’apocalypse à
venir, Flammarion, 2011 ; Viviane Forrester, La Promesse du pire. Résister
à l’horreur économique, Seuil, 2013 ; Erik M. Conway et Naomi Oreskes,
L’Effondrement de la civilisation occidentale, Les Liens qui libèrent, 2014 ;
Michel Rocard, Suicide de l’Occident, Suicide de l’humanité ?, Flammarion,
2015 ; Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer,
Seuil, 2015 ; Pierre-Noël Giraud, L’Homme inutile, Odile Jacob, 2015.
2. Michel Maffesoli, Apocalypse, CNRS Éditions, 2009.

207

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r é s i s ta n c e !

des actes de rébellion et de révolte. C’est en ce sens que les élites


déphasées sont les fourriers de la guerre civile larvée qui est un
élément remarquable de l’époque. »
Il se pourrait bien, en effet, que soit venu le temps de la rébellion
et de la révolte. Celles-ci prendront-elles la forme de la guerre civile
annoncée, ou plutôt celle de la Résistance espérée par beaucoup ?
À cette question cruciale, il faut répondre par un clair appel à la
Résistance. « Résistance ! » est plus que jamais à l’ordre du jour.

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VIII
Les désobéissants

L’assujettissement des hommes ne repose pas


seulement sur la violence qu’ils subissent mais
aussi sur l’obéissance qu’ils consentent. Si la
domination physique d’un peuple est un état de
fait, sa soumission politique est un état d’esprit.
La résistance civile est précisément le moyen
d’accroître le fossé entre cet état de fait et cet
état d’esprit.
Jacques Semelin1.

Face à tous les fauteurs de guerre civile, la désobéissance civile


a commencé, dès le début des années 2000, à se lever, notamment
dans certains pays d’Amérique latine et d’Asie, sous les bannières
altermondialistes des « forums sociaux », des « Indignés »2 et du

1. Jacques Semelin, Face au totalitarisme, la résistance civile, André


Versaille éditeur, 2011, p. 40 et 41, où le Discours de la servitude volon-
taire d’Étienne de La Boétie (rédigé en 1547, publié en 1574 sous le titre
Contr’Un par les monarchomaques protestants) est judicieusement cité.
2. Le mouvement des « Indignés » (Indignados, en espagnol) ou Mou-
vement 15-M est un mouvement non violent né sur la Puerta del Sol, en
Espagne, le 15 mai 2011. Ce jour-là, des centaines de milliers de manifestants
se sont réunis dans une centaine de villes. Le mouvement s’est prolongé,
sous différents modes d’action (campements, marches), jusqu’à aujourd’hui.
Le nom « Indignés » a été inspiré par le titre du manifeste Indignez-vous !
de Stéphane Hessel (Indigène éditions, coll. « Ceux qui marchent contre le
vent », 2010). Les manifestants espagnols se réfèrent plutôt au sigle 15-M,
pour 15 mai 2011, date du commencement du mouvement.

209

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r é s i s ta n c e !

mouvement « Occupy »1, tous mobilisés contre le « néolibéralisme


zombie »2. En France, ce mouvement s’est massivement exprimé
au lendemain des attentats du vendredi 13 novembre 2015 et de
l’instauration de l’état d’urgence, dénonçant la « constitution-
nalisation d’une frénésie sécuritaire », pour reprendre les mots
de quarante-quatre juristes universitaires français, unis dans la
dénonciation solennelle de la « forfaiture » du président Hollande
et du gouvernement Valls3.

Réfractaires à la guerre civile

Une des premières préoccupations exprimées par les réfractaires


à l’état d’urgence fut d’appeler les dirigeants politiques français
à ne pas tomber dans le « piège » tendu par l’État islamique à
la démocratie : susciter, en réaction aux attentats terroristes, des
réactions islamophobes et xénophobes incontrôlables, elles-mêmes
génératrices d’une multiplication d’engagements djihadistes et de
violences terroristes, jusqu’à entraîner la société française dans le
cercle vicieux de la guerre civile. Gilles Kepel confirma très vite

1. Mouvement international de protestation contre les inégalités écono-


miques et sociales. Le groupe activiste canadien Adbusters est à l’origine
d’Occupy Wall Street (OWS). Le mouvement débute fin 2011 à Kuala
Lumpur avec Occupy Dataran, suivi de Occupy Wall Street et Occupy San
Francisco. En octobre 2011, « Occupy » est présent dans plus de 95 villes
de 82 pays. Voir Judy Rebick, Le Mouvement Occupy. Nous sommes les
99 %, Hermann, 2014.
2. Dixit Paul Krugman, prix Nobel d’économie en 2008, dans le New
York Times du 23 août 2009. Voir Colin Crouch, The Strange Non-Death
of Neoliberalism, Oxford, Polity Press, 2011, et Geoffrey Pleyers, « Brève
histoire du mouvement altermondialiste », La Vie des idées, 29 mars 2013.
3. Collectif de juristes universitaires, « Contre la constitutionnalisation de
la frénésie sécuritaire », Le Monde (lemonde.fr), 21 décembre 2015 : « […]
Le gouvernement par la peur et la division montre aujourd’hui clairement
ses limites. Il faut rétablir les bases d’un État de droit digne de ce nom.
Il est temps de répondre au terrorisme par la raison, la préservation des
libertés et la construction de la paix. […] »

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l’importance de ce risque : « Ce que souhaite l’État islamique,


c’est déclencher la guerre civile. Une stratégie mise en place, dès
2005, par Abou Moussab Al-Souri dans son fameux “Appel à la
résistance islamique mondiale” : la multiplication des attentats
aveugles va susciter des lynchages de musulmans, des attaques de
mosquées, des agressions de femmes voilées et ainsi provoquer des
guerres d’enclaves qui mettront à feu et à sang l’Europe, perçue
comme le ventre mou de l’Occident1. »
Le deuxième engagement des réfractaires à la guerre civile pro-
grammée par la dialectique morbide du « terrorisme versus état
d’exception » fut, lors des élections régionales des 6 et 13 décembre
2015 en France, de ne pas laisser prise aux manipulations politi-
ciennes du moment. D’un côté Marine Le Pen, présidente du Front
national, assénait sur France 2, au 20 heures du 17 novembre :
« Nous devons retrouver des frontières nationales. Nous devons
arrêter les flux de migrants. » De l’autre, le Premier ministre
Manuel Valls déclarait, le 11 décembre, soit deux jours avant le
second tour, sur France Inter : « Il y a deux options pour notre
pays. Il y a une option qui est celle de l’extrême droite qui, au
fond, prône la division. Cette division peut conduire à la guerre
civile, et il y a une autre vision qui est celle de la République et
des valeurs, qui est le rassemblement. » En lisant L’Homme inutile,
le Premier ministre aurait pourtant compris qu’une politique résolue
de lutte contre la production mondialisée d’« hommes inutiles »,
c’est-à-dire de pauvres, d’opprimés et de migrants par centaines
de millions, est la seule voie réelle de lutte contre les « partis de
guerre civile », à l’inverse des vociférations électoralistes2.

1. « L’État islamique cherche à déclencher une guerre civile », propos


recueillis par Nicolas Truong, Le Monde (lemonde.fr), 14 novembre 2015.
2. Pierre-Noël Giraud, L’Homme inutile. Du bon usage de l’économie,
Odile Jacob, 2015, et « De la lutte des classes à la guerre civile », Mediapart,
20 juin 2014 : « La question aujourd’hui en Europe, après des décennies
d’errance des conflits économiques et sociaux, est de savoir s’ils ne sont
pas en train de muter et de prendre la forme d’une “guerre civile contre
l’étranger”. Si, plus généralement, la forme contemporaine de la politique
dans le monde n’est pas en voie de devenir la guerre civile, sous l’effet de

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En France, l’aggravation constante de la précarité et du chômage,


autrement dit la multiplication des « hommes inutiles », dont le
Premier ministre devrait s’estimer comptable, a produit le résultat
électoral auquel on pouvait s’attendre1. Au premier tour de ces
élections régionales, et à dix-huit mois de la prochaine présiden-
tielle, le Front national est arrivé en tête dans 6 des 13 nouvelles
grandes régions françaises et a dépassé les 40 % des suffrages
exprimés dans deux régions : le Nord-Pas-de-Calais-Picardie où
se présentait Marine Le Pen, et la région Provence-Alpes-Côte
d’Azur où se présentait Marion Maréchal Le Pen. Dans l’ensemble
du pays, le parti de Marine Le Pen a recueilli environ 28 % des
suffrages exprimés, dépassant les 6 millions de voix, et a donc pu
à bon droit se revendiquer comme le « premier parti de France ».
Au second tour, le Front national dépassait son record de voix
antérieur et triplait le nombre de ses conseillers régionaux, ceux-
ci passant de 118 en 2010 à 358 en 2015, le Parti socialiste n’en
comptant plus dès lors que 339.
Il faut aussi noter que la fraction des électeurs qui n’ont pas
souhaité prendre part à un jeu politicien de moins en moins clair,
en pratiquant l’abstention, le vote blanc ou le vote nul, était majo-
ritaire au premier tour (52,08 % des inscrits) et encore très massive
au second tour (44,44 %). S’interrogeant vivement, en 2012, sur le
« cirque électoral », l’excellent philosophe Jean Salem avait livré
une analyse au scalpel des causes réelles de ce « non-vote » et de
cet « anti-vote » aujourd’hui majoritaires : « Ni les votes “utiles”
ni les paniques sans grands lendemains des petits-bourgeois ne

la fin de la lutte des classes et des inégalités croissantes engendrées par la


globalisation. »
1. Jean-François Léger, « Le chômage, terreau du vote Front national ? »,
Population & Avenir, n° 723, mars 2015 ; « Y a-t-il une corrélation entre
vote frontiste et chômage ? », Le Parisien, 7 décembre 2015 ; Faÿçal Hafied
(économiste à Sciences Po) et Philippe Englebert (économiste et analyste
financier dans une grande banque d’investissement), « La percée du FN :
“Un vote contre le chômage et non contre les étrangers” », Le Monde,
12 décembre 2015 ; Voir aussi Bernard Stiegler, Pharmacologie du Front
national, Flammarion, 2013.

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pourront faire office de rempart approprié contre ce qui vient !


C’est en pensant à cela, surtout, c’est-à-dire au vacillement de notre
civilisation, que je souhaiterais ici parler de ce que j’appellerai
volontiers l’actuel cirque électoral, de la confiscation du pouvoir
que ce cirque autorise et entretient sous nos yeux et du régime
d’élection ininterrompue dans lequel on fait vivre aujourd’hui le
citoyen de démocraties épuisées, régime qui participe d’une période
de crise suraiguë du capitalisme, d’une période d’anxiété et de
troubles, d’une période qui sent l’avant-guerre1. »
À propos du même phénomène « anti-électoral », Thomas Ama-
dieu et Nicolas Framont, chercheurs associés au Groupe d’étude des
méthodes de l’analyse sociologique de la Sorbonne (GEMASS), ont
donné, dans un livre clairvoyant paru en octobre 2015, l’explication
que voici : « Notre état des lieux de l’offre politique française en
2015 peut se résumer à un constat : la majorité de la population en
est absente, aussi bien dans sa composition sociologique que dans
ses ambitions programmatiques. […] Dans un pays où la moitié la
plus pauvre de la population souffre de la précarité, d’une baisse
de revenus, d’un chômage endémique, rarement les organisations
politiques n’ont été aussi élitistes dans leur recrutement et leur
fonctionnement. Il est tout à fait compréhensible qu’une telle
défiance envers les partis s’exprime dans les sondages et dans
les urnes. […] L’abstention devient le seul moyen d’expression
de la majorité de la population, ce qui est tout à fait paradoxal.
Mais un cercle vicieux se produit actuellement en France : les
politiques dérégulationnistes-interventionnistes qui fragilisent les
classes populaires et renforcent les classes supérieures ne font
que diminuer les possibilités de participation des premières et
augmenter celles des secondes2 ! »
Comme prévu, au premier tour des élections régionales de
décembre 2015, les « jeunes » ont une nouvelle fois massivement

1. Jean Salem, « Élections, piège à cons ». Que reste-t-il de la démocra-


tie ?, Flammarion, coll. « Antidote », 2012, p. 11 et 12.
2. Thomas Amadieu, Nicolas Framont, Les citoyens ont de bonnes raisons
de ne pas voter, Le Bord de l’eau, 2015, p. 141 et 142.

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boudé les urnes, selon une étude IFOP et Fiducial pour iTélé,
Paris Match et Sud Radio : 76 % d’abstention chez les 18-24 ans ;
65 % d’abstention chez les 25-34 ans. Plus précisément, 25 % des
abstentionnistes de 18 à 24 ans ne sont pas allés voter parce qu’ils
étaient « en week-end, en congé ou en déplacement » (première
cause). Et, chez les 25-34 ans, le sentiment que « ces élections
ne changeront rien à leur situation » est le premier motif de leur
abstention massive1. Par ailleurs, 61 % des ouvriers et 58 % des
employés n’ont pas voté le 6 décembre.
À la veille du même scrutin, les électeurs qui envisageaient de
voter pour le Front national étaient 68 % à déclarer le faire pour
exprimer leur opposition à François Hollande, 32 % seulement
votant ainsi indépendamment d’un vote sanction. Dans un entretien
qu’il m’avait accordé en juillet 2013, Bernard Stiegler expliquait
déjà : « Je dis que la seule façon de lutter contre le FN, c’est de
prendre soin de ses électeurs, non pas pour leur faire plaisir, en
s’en prenant aux immigrés par exemple, mais finalement en prenant
soin de tous. Les électeurs du FN sont ceux qui souffrent le plus
de ce qui nous fait tous souffrir. Par exemple, nous sommes tous
très inquiets pour nos enfants. Tous les gens que je rencontre, me
disent : “J’ai peur pour mes enfants.” Et pas simplement à cause
du chômage, pourtant sujet d’angoisse important, mais à cause
du développement d’une société devenue extrêmement toxique2. »
Deux ans et demi plus tard, le « prendre-soin » se faisait toujours
attendre.
Enfin, il apparaît aujourd’hui, et de plus en plus nettement, que
nombre de militants et même d’anciens élus des partis politiques
institutionnels ou dits « de gouvernement » ont également choisi
l’abstention, rejoignant pour certains les rangs croissants des asso-
ciations écologistes et des actions libertaires qui convergent sur les
ZAD, ces nouveaux « squats politiques » déterminés à s’opposer

1. Voir l’enquête significative du quotidien Le Monde, « “Voter ne sert


à rien” : les abstentionnistes expliquent leur choix », 11 décembre 2015.
2. Bernard Stiegler, « Instaurer une nouvelle politique de l’esprit », propos
recueillis par Antoine Peillon, La Croix, 5 juillet 2013.

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aux « grands projets d’aménagement inutiles imposés » (GPII),


organisés par des écologistes radicaux, des militants anticapitalistes,
altermondialistes et anarchistes1.
Entre autres témoignages recueillis par Le Monde, un ancien
conseiller municipal socialiste d’une ville de 10 000 habitants
expliquait, fin décembre 2015, avoir quitté le PS dès 2007, parce
qu’il n’y avait pas trouvé « le soutien technique et intellectuel »
qu’il attendait de lui en tant qu’élu. Non-votant de fait, puisqu’il
n’était plus inscrit sur les listes électorales, il racontait, cependant,
ne pas avoir pour autant laissé tomber la politique et militait
désormais « pour une organisation libertaire ». Il vantait ainsi
« l’innovation que sont les ZAD et leur système de démocratie
directe ». Plus généralement, le quotidien du soir soulignait que
« les anciens militants nouveaux abstentionnistes restent passionnés
par la chose publique et réfléchissent à un système de meilleure
prise en compte de l’avis des citoyens »2.

Zadistes

Aujourd’hui, les ZAD, « écolieux », sites d’« utopie concrète »


ou d’« hétérotopie », collectifs d’« initiatives alternatives », « bases
nomades », « fermes autogérées », « squats politiques », coopéra-
tives de permaculture et d’agriculture biologique, biodynamique,
etc., se comptent par centaines3.
« Tant qu’il y aura des bouilles » : c’est le nom d’un des
principaux réseaux d’activistes et d’occupants des ZAD fran-
çaises, ancré sur le site naturel menacé par le projet de bar-

1. ZAD partout. Zone à défendre à Notre-Dame-des-Landes, L’Insom-


niaque, 2013 ; Paul Ariès et les Z’indignés, Anti-extractivisme et Lutte contre
les grands projets inutiles, Golias, 2012 ; Grégoire Souchay et Marc Laimé,
préface d’Hervé Kempf, Sivens, le barrage de trop, Seuil et Reporterre, 2015.
2. Enora Ollivier, « Anciens militants politiques, ils ont choisi l’absten-
tion », Le Monde (lemonde.fr), 20 décembre 2015.
3. Nombre de ces « alternatives » sont cartographiées sur le site internet
des Utopies concrètes : utopies-concretes.org.

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rage de Sivens (Tarn)1. Les zadistes qui s’y reconnaissent ont


essaimé aux alentours de Sivens, à Toulouse (Haute-Garonne),
Graulhet (Tarn), Gaillac (Tarn), Vaour (Tarn), Lisle-sur-Tarn
(Tarn), Rabastens (Tarn), et se mobilisent aussi sur les ZAD
de Roybon (Isère), Agen (Lot-et-Garonne), Romans (Drôme),
Montesson (Yvelines), L’Amassada (Saint-Victor-et-Melvieu, en
Aveyron) et même Bruxelles (Belgique)… Dans un « Appel »
d’octobre 2014, « les Bouilles » déclaraient : « Nous sommes
organisés hors parti et hors syndicat, venez avec vos proches
et vos camarades, et sans drapeaux ! » Ils s’adressaient aux
« copains et copines de la ville ou des champs, étudiant.es et
lycéen.nes, militant.es politiques ou associatif.ves, syndicalistes,
défenseur.es des biens communs. »
À la même époque, sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes
(Loire-Atlantique), un « éloge de la ZAD », de même tonalité
libertaire, était porté par des « zadophiles non fanatiques de Nantes,
de Grenoble, de Carcassonne et d’ailleurs » : « Une ZAD est un
territoire où des êtres décident de se passer des institutions pour
construire leurs vies. Elle se constitue comme “zone à défendre”,
mais ses perspectives et sa raison d’être sont en réalité offensives,
car elle est aussi le lieu pour une opposition résolue au grand sac-
cage de l’aménagement, où peuvent s’expérimenter des relations
humaines hors du cash, de la hiérarchie, de l’utilitarisme économique
(écologique), en bref de l’unique pensée des obsessionnels du
développement ; le lieu où tente de s’élaborer une utopie à portée
de lutte ». Les « zadophiles non fanatiques » se référaient aussi
à un « texte circulant à Notre-Dame-des-Landes », « utopique »
lui aussi, mais où la notion de « communs » occupait une place
centrale : « Pour donner corps aux communaux, une assemblée

1. Blog : tantquilyauradesbouilles.wordpress.com. L’occupation de la zone


d’aménagement du projet d’aéroport du Grand Ouest à Notre-Dame-des-Landes
commence en 2008. En 2009 a lieu un premier « Camp action climat » sur
le site. En 2013, le collectif « Tant qu’il y aura des bouilles » amorce une
occupation similaire dans la zone humide du Testet, où se situe le projet de
barrage de Sivens (Tarn). Lire : Ben Lefetay, Sivens : un barrage contre
la démocratie, avec une préface de José Bové, Les Petits Matins, 2015.

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saisonnière ne suffira donc pas, il s’agit de faire communauté. Si


nous voulons parvenir à faire coexister les différents usages du
territoire, les différents rapports au monde qui se déploient dans ce
bocage, il nous faut créer des coutumes, des rites, des solidarités
et des habitudes communes. Multiplier les moments de travail en
commun, densifier les échanges et les solidarités, les dons et contre-
dons qui font l’épaisseur de nos liens. Il faut pour cela construire
d’autres espaces, expérimenter d’autres outils, d’autres pratiques,
d’autres formes que les assemblées, même si ces dernières sont
indispensables par ailleurs. Il nous faut approfondir les rencontres,
les passerelles entre les mondes, et les amitiés improbables nées
de cette lutte1. »
Nicolas Truong, responsable des pages « Idées-débats » du
quotidien Le Monde, auteur de Résistances intellectuelles2, a très
précisément défini les « zadistes » comme étant tout à la fois des
« communards antiproductivistes » qui « installent des communes
et communautés nomades », mais aussi des « décroissants » qui
tentent de « sortir du modèle productiviste » et d’inventer des
« territoires résilients et habitables dans le monde de l’après-
pétrole », et encore des « transitionneurs » qui « multiplient et
pollinisent les expériences écologiques alternatives, de l’écovil-
lage à la ferme pédagogique, de la monnaie locale à la perma-
culture ». À tous ceux-ci, il faut enfin ajouter les « anarchistes
néo-luddites », qui « s’attaquent à l’emprise de la machine et de
la technoscience » sur l’humanité, dans la tradition des luddites
du XIXe siècle, tisserands sur coton et autres tondeurs de draps
qui brisaient les métiers à tisser mécanisés3… J’ajoute que tous

1. « De la ZAD aux communaux ? Quelques pistes à explorer pour aller


plus loin… », novembre 2014. Lire l’excellent condensé de l’idéal et des
pratiques zadistes, « ZAD, espace de création », dans Grégoire Souchay et
Marc Laimé, préface d’Hervé Kempf, Sivens, le barrage de trop, op. cit.,
p. 88 et 89.
2. Nicolas Truong (entretiens dirigés par), Résistances intellectuelles. Les
combats de la pensée critique, L’Aube, 2013.
3. Nicolas Truong, « La résistance des renoncules », Le Monde, 4 novembre
2014.

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partagent une culture libertaire1 nourrie par la lecture intensive


de Henry David Thoreau, d’Élisée Reclus, de George Orwell, de
Jacques Ellul…
Pour sa part, Nicolas Haeringer, chargé de campagne à 350.
org France, entre autres responsabilités militantes (ATTAC, revue
Mouvements, etc.), écrit : « Ce ne sont pas seulement des reven-
dications environnementales. Les mobilisations se jouent aussi
autour de revendications liées à la démocratie. Il y a notamment
un enjeu autour de l’idée d’une égalité absolue : tout le monde, et
non les seuls élus, doit pouvoir participer aux décisions et est fondé
à les remettre en cause. Dans les ZAD, on voit aussi apparaître
de nouveaux acteurs et de nouvelles revendications : comme, par
exemple, les naturalistes en lutte, des personnes qui se mobilisent
pour recenser les espèces animales ou végétales menacées par ces
projets. Que ce soit de la permaculture2, de l’agro-écologie ou des
formes d’habitat alternatives, l’expérimentation occupe une place
centrale dans les ZAD : il s’agit de préfigurer d’autres modes
de vie, durables, décarbonés. Les zadistes veulent préfigurer une
société qui fonctionne sur d’autres bases que la prédation des
ressources naturelles3. »
A contrario, dans le registre « policier » de la sociologie, le
ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, auditionné le 3 février
2015 par des députés de la commission d’enquête sur le maintien
de l’ordre républicain, mettait l’accent sur la dangerosité des
« nouvelles formes de contestation sociale », au nombre desquelles
il désignait les ZAD « disséminées sur de vastes terrains », lieux

1. André Bernard et Pierre Sommermeyer, Désobéissances libertaires.


Manières d’agir et autres façons de faire, Nada, 2014. Lire aussi l’essai très
personnel et profond de David Graeber : Pour une anthropologie anarchiste,
Lux, 2006, ainsi que La Démocratie aux marges, préface d’Alain Caillé,
Le Bord de l’eau, 2014.
2. Graham Burnett, La Permaculture. Une brève introduction, Écosociété,
2013 ; Perrine et Charles Hervé-Gruyer, Permaculture. Guérir la Terre,
nourrir les hommes, Actes Sud, 2014.
3. « Des ZAD, mais pour quoi faire ? », propos recueillis par Camille
Bordenet, Le Monde (lemonde.fr), 14 décembre 2014.

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de « présence ponctuelle de manifestants non violents », mais aussi


de « groupes très structurés » cherchant l’affrontement violent
avec les forces de l’ordre. Selon le ministre de l’Intérieur, il n’est
« plus rare, dans les opérations de maintien de l’ordre, de voir des
Black Blocs1 associés dans l’action à des individus a priori moins
politisés issus de la mouvance des raveurs, à des adeptes de Flash
mobs aussi bien qu’à des altermondialistes ou à des groupes issus
de mouvements anarchistes ou radicaux ». À l’occasion, ajoutait
Bernard Cazeneuve, « certaines franges de l’islamisme radical
peuvent faire cause commune avec des groupes de supporters
de football liés à des mouvements identitaires ». Un cauchemar !
Un cauchemar policier qui se justifie, en réalité, par une vision
« criminologique » de la « contestation sociale », celle-ci étant
conjointement promue, en France, depuis le début des années 2000,
par Alain Bauer et Xavier Raufer2, sous la forme d’une doc-
trine policière d’origine britannique, dite de l’« intelligence-led
policing » ou du « décèlement précoce » d’un éventuel « pré-
terrorisme ». Cette doctrine a produit, entre autres, les délires
et fiasco judiciaire des services de renseignement français et
britannique dans l’affaire dite « de Tarnac »3, ainsi que celle
concernant le meurtre de Rémi Fraisse par un gendarme, sur
la ZAD du barrage de Sivens4. Elle est éminemment politique,

1. Jacques Leclercq, Ultra-gauches. Autonomes, émeutiers et insurrec-


tionnels (1968-2013), L’Harmattan, 2013.
2. Alain Bauer et Xavier Raufer, Violences et Insécurité urbaine, PUF,
coll. « Que sais-je ? », 2002. En contradiction avec les visées sécuritaires
de ces deux « criminologues », voir la mise au point du sociologue Laurent
Mucchielli : Violences et Insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat
français, La Découverte, 2002.
3. David Dufresne, Tarnac, magasin général, Calmann-Lévy, 2012, et le
blog « Tarnac, une instruction française », qui rassemble l’énorme enquête
de Laurent Borredon, journaliste au Monde : tarnac.blog.lemonde.fr.
4. Le 26 octobre 2014, vers 1 h 50 du matin, un tir de grenade offensive
tue Rémi Fraisse, un naturaliste (botaniste) et militant écologiste de 21 ans
qui avait rejoint la grande manifestation des 25 et 26 octobre contre le bar-
rage de Sivens. Voir Laurent Borredon, « Mort de Rémi Fraisse : l’enquête
bâclée de la gendarmerie », Le Monde, 23 octobre 2015.

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visant expressément les « euro-anarchistes »1 ou « l’utra-gauche »,


les « anarchistes » et les « autonomes », pour reprendre les termes
de Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur2. Cette doctrine règne
aujourd’hui sans partage au sein du gouvernement et elle inspire
les pratiques des « forces de l’ordre ». Entendu par les députés
le 22 janvier 2015, le sociologue Cédric Moreau de Bellaing,
maître de conférences à l’École normale supérieure, qui travaille
depuis dix-sept ans sur la police, signalait « un changement de
doctrine » policière, jugé « inquiétant », relevant que « l’intensité
de l’engagement des forces de maintien de l’ordre serait justifiée
par l’intensité de la violence des protestataires », mais que cette
escalade de la violence est « radicalement opposée aux doctrines
sous-tendant l’école française de maintien de l’ordre »3.

Braver l’état d’urgence

C’est bien au nom de cette doctrine sécuritaire que le gouver-


nement de Manuel Valls a tenté d’empêcher toute manifestation
alternative aux négociations officielles confinées dans une « zone
bleue », lors de la COP21, entre le 29 novembre et le 12 décembre
2015, prenant prétexte de l’état d’urgence antiterroriste. Certains
arrêtés d’assignation à résidence de militants écologistes men-
tionnèrent même, alors, explicitement la tenue de la Conférence

1. Le chef du BKA allemand (renseignement intérieur) l’a lui-même


affirmé, à la commission d’enquête parlementaire sur l’affaire Kennedy,
un agent de renseignement britannique qui avait infiltré la communauté
du Tarnac : « Contre les euro-anarchistes, contre ceux qui s’organisent
conspirativement et internationalement, nous devons nous organiser tout
aussi conspirativement et tout aussi internationalement. »
2. Giorgio Agamben et Yildune Lévy, « Le secret le mieux gardé de
l’affaire de Tarnac », Le Monde, 15 novembre 2012.
3. Commission d’enquête sur les missions et modalités du maintien de
l’ordre républicain dans un contexte de respect des libertés publiques et
du droit de manifestation, instituée à la suite de la mort de Rémi Fraisse
(60 auditions menées du 3 décembre 2014 au 21 mai 2015).

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internationale : « Au regard de la gravité de la menace terroriste,


des mesures particulières s’imposent pour assurer la sécurité de
la COP21. […] La forte mobilisation des forces de sécurité pour
lutter contre la menace terroriste ne saurait être détournée pour
répondre aux risques d’ordre public liés à des manifestations
revendicatives. » Ainsi, Joël Domenjoud, membre de la legal
team de la Coalition Climat 21 (130 associations et syndicats),
a été contraint de pointer trois fois par jour au commissariat de
Malakoff (Hauts-de-Seine), à 9 heures, 13 heures et 19 h 30.
Selon la Coalition et la Ligue des droits de l’homme, le ministère
de l’Intérieur reprochait à ce membre du collectif de soutien à la
ZAD de Notre-Dame-des-Landes de faire « partie de l’ultragauche
parisienne qui veut remettre en cause la tenue de la COP21 »1.
Ces précautions sécuritaires et répressions policières inédites ne
sont pas parvenues à entraver complètement l’action des militants
altermondialistes, écologistes, libertaires, syndicalistes et même
politiques qui entendaient manifester pour un « état d’urgence cli-
matique », en scandant le slogan adopté par presque tous : « Chan-
geons le système, pas le climat ! » Le dimanche 29 novembre 2015,
place de la République, à Paris, des associations de désobéissance
civile non violentes, comme le « Parti pirate Île-de-France », les
« Décroissants », ou le collectif des « Désobéissants », ont ignoré
l’interdiction de manifester. L’association Avaaz2 a ainsi disposé
plusieurs tonnes de chaussures place de la République en décla-
rant : « Nos chaussures marcheront pour nous. » Les dépôts de
chaussures du pape François, de Ban Ki-moon, secrétaire géné-
ral de l’ONU, et d’artistes connus ont légitimé fortement cette
mise en scène de la colère de la société civile. Des manifestants
ont aussi formé une chaîne humaine, depuis la même place, sur

1. « Moi, Joël Domenjoud, militant assigné à résidence… », propos recueil-


lis par Alexandre Fache, L’Humanité, 3 décembre 2015.
2. Avaaz – qui signifie « voix » dans plusieurs langues d’Asie, du Moyen-
Orient et de l’Europe de l’Est – est un « mouvement mondial en ligne »,
lancé en janvier 2007, souhaitant « fédérer les citoyen(ne)s de toutes les
nations pour réduire l’écart entre le monde que nous avons et le monde
voulu par le plus grand nombre ».

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r é s i s ta n c e !

le boulevard Voltaire, à l’appel d’autres organisations, parmi les-


quelles Attac, Les Amis de la Terre, Alternatiba et l’Union syndicale
Solidaires. L’ancien porte-parole du NPA, Olivier Besancenot, était
également présent ; il dénonça à cette occasion « un dimanche noir
pour le droit de manifester ». L’organisation anarchiste Alternative
libertaire (AL) et Ensemble !, membre du Front de gauche, avaient
également mobilisé leurs militants.
Beaucoup d’entre eux avaient lu et diffusé un appel lancé par
une trentaine de personnalités intellectuelles et artistiques, publié
par Libération le 24 novembre 2015, sous le titre de « Bravons
l’état d’urgence, retrouvons-nous le 29 novembre place de la Répu-
blique ». Parmi les différents abus de l’état d’urgence dénoncés
par cet appel, le blocage des zadistes de Notre-Dame-des-Landes
était souligné : « Dimanche [22 novembre], en Loire-Atlantique,
c’est une caravane de 200 vélos accompagnée de 5 tracteurs qui
a été bloquée par les forces de l’ordre : il s’agissait de dissuader
les cyclistes de rejoindre Paris pour la COP21. »
Peine perdue ! Environ 200 zadistes de Notre-Dame-des-
Landes sont parvenus à se regrouper, avant la fin novembre,
sur plusieurs lieux de la région parisienne. Le 1er décembre,
par exemple, ils étaient nombreux au Jardin d’Alice, un local
associatif de Montreuil (Seine-Saint-Denis). « S’il faut, comme
tous l’ont répété, continuer à vivre, pour nous, continuer à
vivre, c’est continuer à manifester. COP21 maintenue, projet
d’aéroport maintenu, il n’y a pas eu d’hésitation à maintenir le
convoi », témoignait une opposante au projet d’aéroport à Notre-
Dame-des Landes venue à vélo de Loire-Atlantique1. Empêchés
de rejoindre le plateau de Saclay (Essonne), où ils devaient
être accueillis par un agriculteur, les zadistes ont accompli la
mission qu’ils s’étaient assignée : « Porter notre message sur
la route jusqu’à Paris, car notre lutte est porteuse d’espoir pour
beaucoup de gens. » Ensuite, beaucoup d’entre eux sont restés

1. Marie-Adélaïde Scigacz, « Malgré l’état d’urgence, les zadistes de


Notre-Dame-des-Landes se mobilisent pour la COP21 : “On a tellement
l’habitude d’être bâillonnés” », Francetv info, 3 décembre 2015.

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les désobéissants

pour participer aux mobilisations alternatives du « off » de la


COP21, comme le Tribunal international des droits de la nature,
réuni les 4 et 5 décembre, à la Maison des métallos, par Global
Alliance for the Rights of Nature, End Ecocide on Earth, Nature
Rights et Attac France, ou comme le Sommet citoyen pour le
climat, organisé les 5 et 6 décembre par la Coalition Climat 21,
à Montreuil, avant d’ouvrir une Zone d’action climat (ZAC),
du 7 au 11 décembre, au « Centquatre », dans le XIXe arron-
dissement de Paris.

Faucheurs de chaises

Au cours de la même période, où état d’urgence et COP21 coha-


bitaient tant bien que mal, d’autres militants alternatifs, écologistes
et non-violents passèrent à l’action, par centaines, contre l’évasion
fiscale. Le 3 décembre 2015, à 10 heures du matin, les Faucheurs
de chaises se pressaient en masse au 16, boulevard des Italiens,
à Paris, devant le siège prestigieux de BNP Paribas, obligeant les
agents de sécurité de la plus grande banque française à fermer ses
portes pour toute la matinée. Au même moment, six agences de
la même banque étaient également fermées aux alentours. Boule-
vard des Italiens, des centaines de militants écologistes formaient
une chaîne humaine pour barrer l’accès au siège haussmannien
de BNP Paribas. Membres d’Action non violente-COP21, vêtus
de gilets jaune fluo, altermondialistes d’Attac en T-shirts blancs,
clowns activistes bariolés, écologistes aux couleurs vertes de Bizi !
(« Vivre ! », en basque), d’Alternatiba ou des Amis de la Terre,
tous se sont alignés derrière un filin en plastique rouge et blanc
indiquant « Zone d’évasion fiscale », brandissant des crocodiles
gonflables pour évoquer les îles Caïmans où BNP Paribas main-
tient plusieurs filiales.
« Il s’agit d’une action de réquisition citoyenne », précisait l’éco-
nomiste Thomas Coutrot, porte-parole du collectif les Faucheurs
de chaises. « Nous sommes ici pour fermer symboliquement la
banque, qui est une zone d’évasion fiscale », expliquait l’écono-
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r é s i s ta n c e !

miste Maxime Combes, membre d’Attac. Plusieurs personnalités


intellectuelles, morales, politiques et des mouvements sociaux
étaient venues soutenir l’action de désobéissance civile : Patrick
Viveret, philosophe, ancien conseiller référendaire à la Cour des
comptes et ancien conseiller de Michel Rocard, Claude Alphandéry,
ancien résistant et financier de haut niveau, Pierre Larrouturou,
président de Nouvelle Donne, Éric Coquerel, coordinateur national
du Parti de gauche, Jean-Baptiste Eyraud, fondateur de Droit au
logement (DAL), José Bové, député européen écologiste, lequel
expliquait : « On a essayé d’obliger à la transparence sur la cir-
culation fiscale, mais il y a un blocage institutionnel. Quand tous
les canaux de la démocratie sont bouchés, il ne reste aux citoyens
que la désobéissance. »
En quelques mois d’actions pacifiques, depuis février 2015,
235 chaises ont été « réquisitionnées » dans différentes banques,
en France, et 196 d’entre elles se sont retrouvées exposées place
Jean-Jaurès, à Montreuil, le dimanche 6 décembre 2015, lors d’un
Forum citoyen mondial des alternatives, où les cinq continents
étaient représentés et où se sont pressées plus de 30 000 personnes.
Ces 196 chaises correspondaient au nombre exact de pays pré-
sents au sommet officiel de la COP21, façon symbolique, pour le
Mouvement pour la justice climatique, de faire entendre sa voix,
en dépit de l’état d’urgence.
L’initiative des actions des Faucheurs de chaises revient aux
militants écologistes et altermondialistes de l’association basque
Bizi !, lesquels avaient « saisi » huit chaises de l’agence HSBC
de Bayonne, promettant de les restituer lorsque la banque se serait
acquittée des sommes qu’elle aurait dû payer au fisc français. Le
succès médiatique de ce premier « fauchage de chaises » avait
alors incité l’association à multiplier ce type d’opérations pour
dénoncer les paradis fiscaux en général.
Les fauchages de chaises bancaires se sont donc multipliés,
avec le soutien d’Attac, des Amis de la Terre et de personnalités
a priori intouchables. Edgar Morin, Patrick Viveret, l’essayiste
franco-américaine Susan George, le sociologue Alain Caillé, à
l’origine du Manifeste convivialiste, et Claude Alphandéry ont
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les désobéissants

accepté, les premiers, de recéler des chaises confisquées par Bizi !,


en « complice solidarité ».
Le dimanche 6 décembre 2015, les explications des Faucheurs de
chaises ont facilement convaincu les milliers de visiteurs du Forum
citoyen de Montreuil. « Alors que les décideurs laissent entendre qu’il
manque quelques dizaines de milliards d’euros pour financer la lutte
contre le dérèglement climatique et permettre l’adaptation des pays les
plus vulnérables, il y a aujourd’hui pas moins de 20 000 milliards de
dollars perdus dans les paradis fiscaux, avec la complicité de banques
françaises ! Depuis plusieurs mois, un mouvement populaire non violent
de réquisition de chaises prouve la détermination des citoyens à rétablir
la justice climatique », plaida Txetx Etcheverry, porte-parole de Bizi !
« Il est scandaleux que l’un des sponsors de la COP21, la BNP Pari-
bas, maintienne ses filiales dans les paradis fiscaux et poursuive son
soutien à des activités climaticides, comme les énergies fossiles. En
plaçant la Conférence climat sous un tel patronage, le gouvernement
français prouve que la porte est toujours grande ouverte aux lobbies
des grands pollueurs, contre les intérêts des peuples », dénonça de
son côté Florent Compain, des Amis de la Terre.
Devant 196 délégués de la société civile venus du monde entier
et qui s’étaient donné rendez-vous pour siéger au Sommet des
196 Chaises, les animateurs des Faucheurs de chaises, mouvement
de « désobéissance civique non violente », annoncèrent que le fau-
chage de chaises bancaires allait se poursuivre et s’étendre au plan
international. Des personnalités comme Marcos Arruda, économiste
brésilien, Hindou Oumarou Ibrahim, coordinatrice de l’Association
des femmes peules autochtones du Tchad, Anabella Rosemberg,
responsable des questions environnementales à la Confédération
internationale des syndicats, Yeb Saño, négociateur philippin à la
COP21, Txetx Etcheverry, de Bixi ! et d’Alternatiba, Susan George
et d’autres porte-parole venus des cinq continents firent connaître
les « solutions des peuples pour financer la transition »1 : taxe

1. Voir Thomas Coutrot, David Flacher et Dominique Méda (dir.), Pour


en finir avec ce vieux monde. Les chemins de la transition, Utopia, 2011,
et Pascal Chabot, L’Âge des transitions, PUF, 2015.

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r é s i s ta n c e !

sur les transactions financières, taxe carbone, restructuration des


dettes publiques, création monétaire pour le climat et l’emploi,
désinvestissement des combustibles fossiles, etc. Tous lancèrent
également cet appel en faveur du fauchage de chaises bancaires :
« Nous appelons l’ensemble des mouvements citoyens du monde
entier à utiliser cette méthode simple, non violente et créative,
pour placer au cœur du débat public mondial cette question de
l’évasion fiscale et des paradis fiscaux et obtenir enfin la mise
en œuvre effective de décisions plusieurs fois annoncées mais
régulièrement étouffées sous la pression des lobbies financiers. »
Huit mois plus tôt, à Paris, j’avais rejoint Edgar Morin, Patrick
Viveret, Susan George, Alain Caillé, Claude Alphandéry et Txetx
Etcheverry, afin d’assister à leur action commune de « receleurs
solidaires » de chaises « saisies » à la banque HSBC, début février1.
Depuis le 12 février, une enquête préliminaire sur le « vol en
réunion » de huit chaises à l’agence HSBC de Bayonne (Pyrénées-
Atlantiques) rencontrait des difficultés, semblait-il, insurmontables.
Le 18 février, trois de ces sièges seulement avaient été repris, à
l’occasion d’une perquisition au siège de l’association écologiste
non violente Bizi !, mais cinq chaises d’HSBC demeuraient introu-
vables, en dépit des efforts de la police : auditions de militants de
Bizi !, demandes de prises d’empreintes génétiques sur les mêmes
militants, interrogatoires pressants, etc.
Le 31 mars 2015, Txetx Etcheverry était auditionné pour la troi-
sième fois, notamment sur l’implication éventuelle dans le recel des
cinq sièges manquants de Thomas Coutrot, coprésident d’Attac, de
Florent Compain, président des Amis de la Terre, de Vincent Drezet,
secrétaire général du syndicat Solidaires Finances publiques (premier
syndicat de la Direction générale des finances publiques) et de Patrick
Viveret, président du mouvement SOL (« pour une appropriation
citoyenne de la monnaie »). Le militant basque non violent déclara
alors : « Les moyens incroyables mis dans la recherche de ces cinq
chaises soulignent d’autant plus cyniquement l’absence scandaleuse

1. Antoine Peillon, « Edgar Morin prend la tête d’un collectif d’intellec-


tuels contre l’évasion fiscale », art. cit.

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les désobéissants

de mesures prises pour retrouver les mille milliards d’euros que coûte
chaque année l’évasion fiscale aux recettes publiques européennes,
selon l’ancien commissaire Michel Barnier. »
Dès lors, la cause de l’association Bizi ! a été partagée par un
nombre croissant d’associations, dont le CCFD-Terre solidaire,
Attac, les Amis de la Terre, etc. Le 8 avril 2015, Patrick Vive-
ret organisait une réunion à Paris, au domicile d’Alain Caillé.
Avaient une nouvelle fois répondu à l’appel Claude Alphandéry,
Susan George et Edgar Morin. Tous se sont alors assis sur la
chaise HSBC apportée par Patrick Viveret et se la sont échan-
gée, sur le trottoir d’une avenue du XIVe arrondissement, devant
une agence de BNP Paribas, tandis que je les interviewais et les
photographiais…
Répondant à mes questions, Edgar Morin, au meilleur de sa
forme, inscrivait sa présence et celle de son ami Claude Alphandéry
« dans une lignée de ce que fut la Résistance, mais aussi d’autres
résistances beaucoup moins dangereuses, mais qui nous impliquaient
quand même ». Il me déclara, avec vivacité : « Aujourd’hui, contre
quoi faut-il résister ? Il faut résister contre deux barbaries. Une
barbarie que nous connaissons tous, qui se manifeste par le Daech,
par les attentats, par les fanatismes les plus divers. Et l’autre
barbarie, qui est froide, glacée, qui est la barbarie du calcul, du
fric et de l’intérêt. Dans le fond, face à ces deux barbaries, tout
le monde devrait, aujourd’hui, résister. »
Qualifiant sa solidarité symbolique avec l’association Bizi !
de « geste de résistance », Edgar Morin précisa : « Vous savez,
quand on était contre l’occupant nazi, on était pour la liberté.
Aujourd’hui, je suis contre l’évasion fiscale et les procédés de
ces banques comme HSBC, mais je suis aussi pour le bien de la
France et le bien-être des Français. »

Les Désobéissants

Une filiation est ainsi tracée entre les résistants à l’occupation


nazie et les militants écologistes, altermondialistes et non violents
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d’aujourd’hui, lesquels se reconnaissent volontiers dans l’esprit et


les méthodes du collectif des Désobéissants, qui entend « promou-
voir et former à l’action directe non violente et la désobéissance
civile1 ». Le premier stage de formation à l’activisme non violent a
été organisé dans le Vercors, en décembre 2006, lieu évidemment
symbolique. Depuis, des dizaines de stages se sont déroulés dans
toute la France et à l’étranger. Des stages spéciaux ont également
été organisés pour former les militants aux techniques particulières
du clown-activisme, de la grimpe militante, du vidéo-activisme,
de la relation aux médias…
Le manifeste du collectif des Désobéissants rappelle les motivations
et expose les choix tactiques de leurs partisans : « Nous sommes
un certain nombre à penser que la situation inquiétante de notre
planète nous impose de retrouver le chemin de formes d’action et
de lutte plus efficaces et plus radicales. Nous croyons que la réalité
des rapports de force que nous subissons en matière de nucléaire
civil et militaire, de protection de l’environnement contre les pra-
tiques de certaines multinationales, de mondialisation de l’injustice
sociale… exigent de renouer avec une culture de la désobéissance
civile/civique, de l’action directe non violente, du refus radical et
ludique. […] Parce que nous voulons nous battre pour la défense de
la vie et de la justice sociale, nous avons décidé de nous organiser
en un groupe de volontaires et d’activistes prêts à agir de manière
directe et non violente aussi souvent que nécessaire et possible. »
Les Désobéissants se décrivent eux-mêmes en ces termes : « Nous
sommes des faucheurs d’OGM, des démonteurs de panneaux publi-
citaires, des clowns-activistes, des dé-gonfleurs de 4 × 4 de ville,
des inspecteurs citoyens de sites nucléaires, des intermittents du
spectacle, des activistes écologistes, des hébergeurs de sans-papiers,
etc. Nous pensons que nos luttes et nos méthodes relèvent d’une
dynamique altermondialiste plus indispensable que jamais, et que
c’est ensemble, et dans l’action directe non violente, que nous
rendrons possible la transformation radicale de notre société, et
de ce fait notre survie à tous dans un monde redevenu vivable. »

1. Voir www.desobeir.net.

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les désobéissants

Le succès de cette initiative est indiscutable : « Depuis sep-


tembre 2015, il y a bien un millier de personnes à travers la
France qui ont été formées à la désobéissance civile, trois cents
durant ces derniers jours », affirmait, le 10 décembre, Isabelle
Frémeaux, membre du laboratoire d’imagination insurrectionnelle,
elle-même formatrice. « Nous sommes face à un gouvernement
qui utilise un événement tragique pour faire taire la critique sur
la question climatique », protestait-elle, à propos de l’interdiction
des grandes marches pour cause d’état d’urgence. « Et comme les
gens – et pas forcément les plus militants – restent déterminés à
agir, ils se tournent vers les actions de désobéissance », assurait-
elle1. Sylvine Bouffaron, qui participait alors aux mobilisations
d’action non violente (ANV COP21), partageait son espoir : « On
rêve, pour le combat climatique, de faire émerger un mouvement
à la Martin Luther King ! »
De fait, le mouvement de désobéissance civile pour la justice
climatique vise à mondialiser sa cause et ses actions, à l’occasion
d’un prochain « printemps du climat ». « Du 7 au 15 mai pro-
chains [2016], au Brésil, au Canada, aux États-Unis, en Indonésie
et ailleurs, nous allons organiser d’importants mouvements de
désobéissance civile et des actions non violentes pour combattre
directement les projets d’exploitation des énergies fossiles », a
ainsi annoncé Payal Parekh, directrice générale de l’ONG 350.org
lors d’une conférence de presse, le jeudi 10 décembre, en marge
de la COP21. « Des gens se disent : “Trop, c’est trop” et sont
prêts à aller en prison », ajoutait Kumi Naidoo, directeur exécutif
international de Greenpeace.
La sociologue Sylvie Ollitrault a bien vu que la nouvelle généra-
tion d’écologistes français, celle qui commença à se faire entendre
dans les années 2010, recourt plus volontiers que celle issue
des années 2000 à « un mode d’action direct qui emprunte aux
formes d’illégalisme de l’occupation comme les ZAD2 ». Elle a

1. Terra Eco, 10 décembre 2015.


2. La Vie des idées (laviedesidees.fr), 8 décembre 2015. Sylvie Ollitrault,
Militer pour la planète. Sociologie des écologistes, PUR, 2008 ; Graeme

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r é s i s ta n c e !

aussi noté que, « dans ce contexte, une forte circulation entre le


monde des associations organisées et celui des réseaux militants
qui veulent expérimenter de nouveaux modes de consommation,
de production tout en luttant contre des projets d’aménagement,
marque la période », mais aussi qu’« une forme de radicalisation,
y compris non violente et ludique, traverse ces mouvements portés
par les ONG ».
Ainsi, désormais, parmi les ONG écologistes, « une aile modérée
côtoie une tendance qui tend à se radicaliser, portée par une nou-
velle génération “mouvementiste” qui pense que les négociations
ne suffisent plus et qu’il est temps de passer à l’action directe,
aux projets alternatifs ». Au nom du climat, une nouvelle radicalité
se fait ainsi jour qui interpelle les analystes en place, « comme si
les citoyens non entendus essayaient de se réapproprier un espace
de protestation citoyenne ». « Quand on parle de “radicalisation”,
précise Sylvie Ollitrault, il faut penser aux actions dites violentes
méprisant la vie humaine et à celles qui, peu à peu, se multiplient
et sont nourries par une exaspération citoyenne face à une classe
politique qui perd en légitimité à force de renoncements nationaux
ou internationaux1. »

Le temps de la résistance civile

Dans ce contexte de terrorisme, d’état d’urgence policier, de


montée des violences, de déni démocratique et, en réaction, de
radicalisation des luttes écologistes, sociales et altermondialistes,

Hayes et Sylvie Ollitrault, La Désobéissance civile, Les Presses de Sciences


Po, coll. « Contester », 2013. Lire aussi, de Sandra Laugier et Albert Ogien :
Pourquoi désobéir en démocratie ?, La Découverte, 2010, nouv. éd., 2011.
La philosophe Sandra Laugier est particulièrement inspirée par Ralph Waldo
Emerson dont l’idéal est la « démocratie radicale » : Une autre pensée
politique américaine. La démocratie radicale, d’Emerson à Stanley Cavell,
Michel Houdiard, 2004.
1. Lire aussi Albert Ogien et Sandra Laugier, Le Principe démocratie.
Enquête sur les nouvelles formes du politique, La Découverte, 2014.

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les désobéissants

l’historien Jacques Semelin me confia, aux fins de publication, un


texte précis et méditatif sur notre temps et la nécessité d’organiser
la résistance civile1.
« On ne peut plus échapper à ce terrible constat : le retour de
la Peste en Europe, singulièrement en France », disait-il d’emblée.
Avant de poursuivre : « La Cité est aujourd’hui gagnée par la peur,
ou plutôt par une angoisse diffuse qui risque de dresser les indivi-
dus les uns contre les autres. La Peste ronge les esprits jusqu’aux
plus intelligents. Ce mouvement ne date pas d’aujourd’hui, prenant
racine dans le chômage de masse et le ressentiment de tous ceux
qui se sentent méprisés et rejetés. Dans ce pays, ça sent la guerre. »
Rejetant « la clôture identitaire, d’un “Nous” triomphant – décom-
plexé – qui s’affirme contre un “Eux” à vilipender et exclure »,
et dénonçant les « discours xénophobes qui appellent au rejet de
cet Autre en trop, vu comme une cinquième colonne », l’historien2
disqualifiait aussi « la surenchère sécuritaire » et démagogique entre
les élites politiques qui risque de porter l’État « jusqu’à créer des
camps d’internement pour étrangers, comme l’a fait le gouverne-
ment Daladier en 1938, puis le régime de Vichy pour les Juifs ».
De ce point de vue, la promulgation de l’état d’urgence et les
interdictions qui ont pesé sur les manifestations, dans le contexte
de la COP21, « aux fins de prévenir une action terroriste », ont eu
comme conséquence que « les forces de l’ordre ont réprimé des
manifestants non violents qui se battent pour la vie ».
Pour Jacques Semelin, il n’existe qu’un seul remède véritable
« à la Peste », une solution « qui tient aux ressources propres de la

1. Jacques Semelin, « Le temps de la résistance civile », recueilli par


Antoine Peillon, La Croix, 18 décembre 2015.
2. Professeur à l’Institut d’études politiques de Paris (IEP Sciences Po)
et directeur de recherche au CNRS, Jacques Semelin a créé un cours
sur les génocides et violences de masse à l’IEP. Il a publié, entre autres
livres majeurs : Sans armes face à Hitler. La Résistance civile en Europe
(1939-1943), Payot, 1989 ; Purifier et détruire. Usages politiques des mas-
sacres et génocides, Seuil, 2005 ; Résistance civile et Totalitarisme, André
Versaille, 2011 ; Persécutions et Entraides dans la France occupée. Comment
75 % des Juifs de France ont échappé à la mort, Seuil, 2013.

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r é s i s ta n c e !

société civile ». Tirant la pleine leçon de ses travaux scientifiques,


l’historien affirmait : « Mes quelque trente années de recherches
sur les résistances non armées tendent à le montrer, y compris
dans des situations d’extrême violence : l’antidote à la Peste,
c’est déjà l’entraide spontanée entre les individus, telle qu’elle
s’est aussitôt exprimée avec les victimes des attentats ; des jeunes
ont su tout de suite utiliser les réseaux sociaux en ce sens. Dans
le quotidien, elle se traduit par un geste d’amitié et de convivia-
lité avec celui ou celle qui est stigmatisé. Plus encore, c’est une
solidarité agissante et organisée envers cet “Autre en trop”. […]
C’est une résistance du quotidien contre la peur, qui passe par la
parole et la sociabilité. »
Sur la base de cette expérience nourrie par près d’un siècle
d’Histoire européenne, Jacques Semelin concluait : « Bref, le temps
est au développement d’une résistance civile, de l’intime et du
partage. Qui sait si elle se transformera un jour en une force du
nombre dans l’espace public ? C’est une résistance de vie, qui nous
fait redécouvrir les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, et
qui donne sens à nos fragiles existences. »

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IX
L’esprit de Résistance

La Résistance fait obstacle à la libido dominandi


(saint Augustin). La terreur appartient pleinement
à l’ordre de la domination et de la cruauté et
contredit de facto les horizons émancipateurs de
tout projet « libérateur ». […] Là où la Résistance
dessine une « société éthique » transversale, fût-
elle exceptionnelle, contingente, transitoire, le
« terrorisme », lui, porte la mort pour la mort,
dans une tension de destruction, de haine, de
toute-puissance et de raison instrumentale. […] La
confusion entre « Résistance » et « terrorisme »
n’a pas donc pour conséquence un défaut cognitif,
elle participe d’une « carence éthique » – comme
on dit « carence affective » ou « carence alimen-
taire » – qui entame l’humain dans l’Homme.
Gérard Rabinovitch1.

Il est donc revenu le temps de la Résistance. Et ce sont les


derniers grands résistants à l’occupation nazie qui nous le disent.

1. Gérard Rabinovitch, Terrorisme/Résistance. D’une confusion lexicale


à l’époque des sociétés de masse, Le Bord de l’eau, 2014. Né en 1948
à Paris, Gérard Rabinovitch est le fils du résistant Léopold Rabinovitch
– membre du réseau Carmagnole-Liberté des FTP-MOI (Francs-tireurs
et partisans-Main-d’œuvre immigrée) de Lyon, déporté comme résistant
à Dachau en 1944 – et d’Anna née Portnoï, « enfant cachée » pendant la
guerre. Il est le neveu du résistant Léon Rabinovitch, également membre
du réseau Carmagnole-Liberté des FTP-MOI de Lyon, déporté avec son
frère Léopold à Dachau.

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r é s i s ta n c e !

J’ai déjà évoqué ce que me confia Edgar Morin, en avril 2015,


alors qu’il se constituait receleur de chaises confisquées dans une
agence bancaire de HSBC.
Le 16 juin 2015, Edgard Morin me raconta encore ce qu’avait
été pour lui le sens de sa Résistance, à l’époque de l’Occupa-
tion : « Évidemment, c’était bien entendu l’horreur du nazisme,
c’était bien entendu un sentiment patriotique, mais j’avais aussi
l’impression que je luttais pour le sort de toute l’humanité, que
j’étais un tout petit atome dans une bulle gigantesque qui luttait
pour l’émancipation de toute l’humanité. Et, aujourd’hui, cette
idée de l’humanité, je l’ai gardée, je l’ai toujours gardée dans ma
perspective et dans mes engagements successifs1. »

Plus de justice, plus de liberté

À l’occasion de l’entrée au Panthéon de Germaine Tillion,


Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette et Jean Zay, le
27 mai 2015, Edgar Nahoum, qui entra en Résistance en 1942, à
l’âge de 21 ans, sous le pseudonyme de Morin, se souvenait des
tout premiers jeunes gens à avoir dit non, tel Pierre Hervé, l’un des
chefs du mouvement Libération-Sud avec Jean-Pierre Vernant, et
témoignait de son état d’esprit à l’époque : « Nous étions jeunes,
nous avions l’élan et la ferveur de la jeunesse, nous pensions que
vivre, c’était risquer notre vie plutôt que de nous planquer. »
Il racontait aussi quels étaient les espoirs et l’idéal de tous ces
jeunes gens qui s’engagèrent dans le combat, armés ou non, contre
l’ordre pétainiste de collaboration avec les nazis : « Il régnait un
certain messianisme. Nous avions la conviction qu’après la guerre,
on allait créer une société nouvelle, un monde nouveau. Résister,
c’était bien sûr risquer sa vie, mais aussi vivre dans l’exaltation
pour la patrie et pour l’humanité. Malgré les malheurs, malgré les
amis arrêtés, tués, j’étais plein de vie. Au point que, après la Libé-
ration, j’ai eu une mauvaise période, une sorte de dépression. » À

1. Entretien vidéo pour cogito.tv.

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l’ e s p r i t d e r é s i s ta n c e

propos du programme du Conseil national de la Résistance (CNR),


publié en mars 1944 sous le titre Les Jours heureux, Edgar Morin
soutenait que « le programme du CNR était une façon à la fois
juste et naïve d’annoncer cette démocratie sociale » qu’il espérait
avec la plupart de ses camarades. Il analysait : « Il s’agissait de
marquer une rupture avec la IIIe République, qui était frappée d’un
profond discrédit, avec ses scandales à répétition, son incapacité à
surmonter la crise, les événements du 6 février 1934 ou encore les
échecs du Front populaire. » Et concernant notre époque, d’affirmer :
« Je crois que, dans nos temps actuels, il faut résister contre les
deux grandes menaces que sont le retour des fanatismes religieux,
ethniques et nationalistes, d’un côté, et le pouvoir hégémonique
de la spéculation financière, de l’autre. Derrière le règne du fric,
c’est le règne du calcul qui est en train de s’imposer. On croit
que l’on peut connaître le monde seulement par le calcul : le PIB,
le taux de croissance, les sondages d’opinion… Il n’y a aucune
mesure du danger, aucune pensée politique. L’état du monde se
dégrade, mais les optimistes se félicitent qu’il y ait de plus en plus
de voitures en Chine ou au Brésil ! La mondialisation a créé des
richesses, oui, c’est incontestable, mais elle crée encore plus de
misère. Sans oublier les périls planétaires liés à l’environnement. »
Faisant, comme d’autres, la comparaison entre les années 1930
et la période actuelle, Edgar Morin confiait : « Tout au long de ces
années 1930, l’Occident a été dans un état d’aveuglement perma-
nent, accumulant erreurs et illusions. […] Sommes-nous dans une
situation comparable ? Nous avons la chance de ne pas avoir un
voisin hégémonique susceptible de déclencher la guerre. Mais nous
sommes dans un même somnambulisme, par exemple dans notre
politique au Moyen-Orient. On intervient par des frappes aériennes
qui font de plus en plus de morts civils, créant l’impression que
l’Occident repart en croisade contre les Arabes. Et nos alliés, ce sont
l’Arabie saoudite et le Qatar… Quelle incohérence quand on prétend
défendre les droits de l’homme ! C’est ça, le somnambulisme1. »

1. Edgar Morin, « Nous sommes condamnés à résister », propos recueillis


par Éric Aeschimann et François Armanet, L’Obs, 21-27 mai 2015, p. 80 et 81.

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r é s i s ta n c e !

En avril 2015, lors du recel symbolique des chaises de la banque


HSBC organisé par Alain Caillé, un camarade de Résistance
d’Edgar Morin était également présent : Claude Alphandéry, ancien
lieutenant-colonel des Forces françaises de l’intérieur, qui fut
énarque, diplomate, expert économique auprès de l’ONU à New
York, président de la Banque de construction et des travaux publics.
Un temps conseiller de Michel Rocard et de François Mitterrand,
l’ancien banquier a témoigné de la continuité de l’esprit de Résis-
tance dans toutes ses activités militantes, jusqu’à aujourd’hui. Dans
un petit livre très personnel1, Claude Alphandéry rappelait : « En
m’attachant depuis trente ans à l’économie sociale et solidaire, je
pense avoir retrouvé les valeurs de résistance qui ont traversé les
générations de mes aïeux. Je vis moi-même mes derniers combats
entre inquiétude et espérance : les capteurs de pouvoir et d’argent
sécrètent des illusions, des fantasmes, des frustrations, des détresses,
des angoisses et des boucs émissaires. Mais beaucoup d’autres,
avec qui je vis de grands moments d’espérance, ont appris à mieux
utiliser leurs connaissances pour défendre nos chances de bâtir un
nouveau monde. Comment ne pas voir l’urgence d’organiser, avec
eux, cette Résistance, d’affermir cette occasion de renouveau ? »
Par ailleurs, depuis quelques années, un autre compagnon d’Ed-
gar Morin et de Claude Alphandéry, Stéphane Hessel, n’a cessé
d’exprimer sa conviction que le temps de la Résistance était bien
à nouveau d’actualité. Né à Berlin en 1917, naturalisé français
en 1937, élève à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm en
1939, il rejoint dès mai 1941 la France Libre du général de Gaulle,
à Londres. Travaillant alors au Bureau de contre-espionnage, de
renseignement et d’action (le BCRA), il mène des missions clandes-
tines en France, en 1944, avant d’être arrêté, torturé, déporté et de
réussir finalement à s’évader… En 2010, il publiait Indignez-vous !,
un livret dont la diffusion se compta rapidement en centaines de
milliers d’exemplaires2. À l’âge de 93 ans, il s’exclamait : « Quelle

1. Claude Alphandéry, Une famille engagée, Odile Jacob, 2015.


2. Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Indigène éditions, 2010, éd. revue
et augmentée, décembre 2011.

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l’ e s p r i t d e r é s i s ta n c e

chance de pouvoir en profiter pour rappeler ce qui a servi de socle


à mon engagement politique : les années de Résistance et le pro-
gramme élaboré il y a soixante-six ans par le Conseil national de
la Résistance ! […] De ces principes et de ces valeurs, nous avons
aujourd’hui plus que jamais besoin. Il nous appartient de veiller
tous ensemble à ce que notre société reste une société dont nous
soyons fiers : pas cette société des sans-papiers, des expulsions,
des soupçons à l’égard des immigrés, pas cette société où l’on
remet en cause les retraites, les acquis de la Sécurité sociale, pas
cette société où les médias sont entre les mains des nantis, toutes
choses que nous aurions refusé de cautionner si nous avions été
les véritables héritiers du Conseil national de la Résistance. »
Souhaitant insuffler l’énergie morale de la révolte dans les
générations actuelles, Stéphane Hessel écrivait encore : « Le
motif de base de la Résistance était l’indignation. Nous, vétérans
des mouvements de Résistance et des forces combattantes de la
France Libre, nous appelons les jeunes générations à faire vivre,
transmettre, l’héritage de la Résistance et ses idéaux. Nous leur
disons : prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables poli-
tiques, économiques, intellectuels et l’ensemble de la société ne
doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l’actuelle
dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix
et la démocratie. Je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous,
d’avoir votre motif d’indignation. C’est précieux. Quand quelque
chose vous indigne comme j’ai été indigné par le nazisme, alors on
devient militant, fort et engagé. On rejoint ce courant de l’histoire
et le grand courant de l’histoire doit se poursuivre grâce à chacun.
Et ce courant va vers plus de justice, plus de liberté, mais pas
cette liberté incontrôlée du renard dans le poulailler1. »
Regardant le présent avec un optimisme volontaire, Stéphane
Hessel constatait « avec plaisir qu’au cours des dernières décen-
nies se sont multipliés les organisations non gouvernementales, les
mouvements sociaux comme Attac, la Fédération internationale
des droits de l’homme, Amnesty international… qui sont agissants

1. Ibid., p. 11 et 12.

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r é s i s ta n c e !

et performants. Il est évident que pour être efficace aujourd’hui,


il faut agir en réseau, profiter de tous les moyens modernes de
communication. Aux jeunes, je dis : regardez autour de vous, vous
y trouverez les thèmes qui justifient votre indignation […]. Vous
trouverez des situations concrètes qui vous amènent à donner cours
à une action citoyenne forte. Cherchez et vous trouverez ! »1.
En mars 2012, à peine un an avant sa mort survenue le 27 février
2013, Stéphane Hessel écrivait la présentation d’une nouvelle édition
du programme du Conseil national de la Résistance, sous le titre
Vérités d’hier, Résistances d’aujourd’hui2. Il nous laissait ainsi un
testament politique dans lequel il réaffirmait : « Le Programme
insiste sur l’instauration d’une véritable démocratie économique et
sociale, le droit au travail et le droit au repos, la sécurité sociale
et de l’emploi, l’éviction des féodalités économiques et financières
de la direction de l’économie, la nationalisation des grands moyens
de production, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol,
des assurances et des grandes banques, la possibilité effective
pour tous les enfants, quelle que soit leur origine, de bénéficier
de l’instruction et d’accéder à la culture, pour réellement fonder
une république nouvelle. Tout le sens de mon petit livre Indignez-
vous !, c’est de rappeler que ces valeurs, qui devraient nous être
chères aujourd’hui encore, ne sont plus respectées3. »
Au-delà du rappel des objectifs du programme du Conseil natio-
nal de la Résistance, l’ancien diplomate, qui fut secrétaire de la
commission ayant élaboré, à l’ONU, la Déclaration universelle
des droits de l’homme, en 1948, appelait une dernière fois ses
concitoyens à « réinventer la démocratie ». Il affirmait, non sans
une profonde inquiétude : « La démocratie est un objectif diffi-
cile à atteindre, mais il mérite que l’on s’y consacre. Certaines
mesures du programme du CNR, destinées à être appliquées dès
la Libération, l’ont été, mais bien sûr pas toutes. Et combien

1. Ibid., p. 16.
2. Stéphane Hessel, Vérités d’hier, Résistances d’aujourd’hui. Suivi du
programme du Conseil national de la Résistance, L’Esprit du temps, 2012.
3. Ibid., p. 19 et 20.

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l’ e s p r i t d e r é s i s ta n c e

subsistent vraiment aujourd’hui ? Par exemple, celles concernant


l’établissement d’une démocratie qui se veuille la plus large pos-
sible et rende la parole au peuple français. Sur ce point, on peut
se demander si la France d’aujourd’hui est encore démocratique.
Je ne le pense pas, ne serait-ce que parce que nous avons un
président élu au suffrage universel, ce qui pour moi est contraire
à la vraie démocratie. C’est antidémocratique au sens britannique
du terme. Et au sens du Conseil national de la Résistance, qui ne
souhaitait pas ce mode d’élection. Nous sommes incontestablement
dans un processus de “dessèchement” de la démocratie. […] En
France, nous observons depuis plusieurs décennies une dérive de
l’appareil d’État vers une forme d’autocratie. […] Sur le seul plan
des institutions, notre Constitution de la Ve République, transformée
en 1961 par l’élection du président au suffrage universel, n’est
pas démocratique1. »
Revenant sur son petit livre Indignez-vous ! et sur le succès
international extraordinaire de celui-ci, Stéphane Hessel rappelait :
« S’il suffisait de s’indigner pour que les choses changent, on se
tromperait tout à fait d’objectif. Le second petit livre que j’ai
publié, Engagez-vous !2, indique bien qu’il ne faut pas s’en tenir à
l’indignation, mais aller vers un objectif politique clair. De plus, si
l’indignation doit vous amener à pratiquer une violence agressive,
on manque également le but. Mon petit livre Indignez-vous ! insiste
sur la non-violence comme moyen de faire progresser les choses3. »
Enfin, en conclusion de son dernier texte, Vérités d’hier, Résis-
tances d’aujourd’hui, Stéphane Hessel indiquait que l’écologie était
devenue le « nouveau combat », nous invitant tous à nous attaquer
« aux problèmes fondamentaux de la Terre et de la dégradation
de notre biosphère4 ».

1. Ibid., p. 23-26.
2. Stéphane Hesssel, entretiens avec Gilles Vanderpooten, Engagez-vous !,
Éditions de l’Aube, 2011, nouv. éd. 2013.
3. Stéphane Hessel, Indignez-vous !, op. cit., p. 31 et 32.
4. Stéphane Hessel, Vérités d’hier, Résistances d’aujourd’hui, op. cit.,
p. 39-41.

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r é s i s ta n c e !

Accueil des étrangers, progrès social, solidarité économique,


démocratie, non-violence, écologie… Les lignes de fond de l’idéal
et de l’action du résistant perpétuel étaient ainsi clairement tracées
afin d’orienter les citoyens d’aujourd’hui. Des lignes de fond
éthiques et politiques partagées par tous ses anciens camarades,
vétérans les plus célèbres de la Résistance contre la Collaboration
et les nazis.

Les jours heureux

En témoigne l’Appel à la commémoration du soixantième


anniversaire du programme du CNR, proclamé à la Maison de
l’Amérique latine, à Paris, le 8 mars 2004, à l’initiative des
associations Attac et Nantes est une fête. Sa première publication
fut suivie la semaine suivante d’un colloque, à Nanterre (Hauts-
de-Seine), en présence des derniers résistants les plus impor-
tants, d’historiens et de responsables associatifs ou syndicaux.
À l’occasion, le texte fut renommé « Appel des résistants aux
jeunes générations ». Voici les passages les plus significatifs du
message que ces personnalités souhaitaient transmettre aux géné-
rations actuelles : « Au moment où nous voyons remis en cause
le socle des conquêtes sociales de la Libération, nous, vétérans
des mouvements de Résistance et des forces combattantes de la
France Libre, appelons les jeunes générations à faire vivre et
retransmettre l’héritage de la Résistance et ses idéaux toujours
actuels de démocratie économique, sociale et culturelle. […] Nous
appelons, en conscience, à célébrer l’actualité de la Résistance,
non pas au profit de causes partisanes ou instrumentalisées par
un quelconque enjeu de pouvoir, mais pour proposer aux géné-
rations qui nous succéderont d’accomplir trois gestes humanistes
et profondément politiques au sens vrai du terme, pour que la
flamme de la Résistance ne s’éteigne jamais ». L’essentiel de ces
trois gestes tient en quelques lignes :
« Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l’en-
semble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser
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l’ e s p r i t d e r é s i s ta n c e

impressionner par l’actuelle dictature internationale des marchés


financiers qui menace la paix et la démocratie. »
« Nous appelons ensuite les mouvements, partis, associations,
institutions et syndicats héritiers de la Résistance à dépasser les
enjeux sectoriels, et à se consacrer en priorité aux causes politiques
des injustices et des conflits sociaux, et non plus seulement à leurs
conséquences, […] sachant que le fascisme se nourrit toujours
du racisme, de l’intolérance et de la guerre, qui eux-mêmes se
nourrissent des injustices sociales. »
« Nous appelons enfin les enfants, les jeunes, les parents, les
anciens et les grands-parents, les éducateurs, les autorités publiques,
à une véritable insurrection pacifique contre les moyens de com-
munication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre
jeunesse que la consommation marchande, le mépris des plus
faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à
outrance de tous contre tous. »
L’Appel se concluait ainsi : « Plus que jamais, à ceux et celles
qui feront le siècle qui commence, nous voulons dire avec notre
affection : “Créer, c’est résister. Résister, c’est créer.” » Il était
signé par Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel
Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel,
Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London, Georges Séguy, Germaine
Tillion, Jean-Pierre Vernant et Maurice Voutey.
En 2007, 2008 et 2009, l’esprit de Résistance, pour reprendre
le titre d’un livre de Serge Ravanel1, a soufflé fort lors des ras-
semblements citoyens qui prirent place sur le plateau des Glières
(Haute-Savoie), haut lieu de la Résistance où un Maquis fut décimé
en mars 1944 par les nazis et la milice française. À l’appel de
Stéphane Hessel et de Raymond Aubrac, l’association Citoyens
résistants d’hier et d’aujourd’hui entendait dénoncer « l’imposture »
de Nicolas Sarkozy, lequel était venu aux Glières, à trois reprises,
afin d’y affirmer que son action politique était la continuation du
programme du Conseil national de la Résistance… En 2010, les

1. Serge Ravanel, L’Esprit de résistance, Seuil, coll. « L’histoire immé-


diate », 1995.

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r é s i s ta n c e !

Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui republiaient le programme


du CNR sous son très beau titre d’origine : Les Jours heureux1.
Le 17 mai 2009, les Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui
organisèrent, sur le plateau des Glières, un rassemblement de près
de 4 000 personnes, venues sans banderoles, ni tracts, ni insignes
politiques. Après Raymond Aubrac et d’autres orateurs, Stéphane
Hessel concluait cette réunion par un dernier discours : « Sachez
que la désobéissance, la préférence donnée aux valeurs par rapport
à la loi, c’est une partie de notre citoyenneté, de notre citoyenneté
résistante. Résister, c’est refuser d’accepter le déshonneur, c’est
continuer à s’indigner lorsque quelque chose est proposé qui
n’est pas conforme à ses valeurs, qui n’est pas acceptable, qui est
scandaleux. » Se tournant vers les plus jeunes, venus nombreux,
il les avertissait qu’ils allaient « avoir en face d’eux un monde
avec des défis qui ne peuvent être abordés utilement qu’en restant
fermement attachés aux valeurs fondamentales sans lesquelles notre
humanité risque de péricliter »2.
En annexe des Jours heureux, on trouve une sorte de Bottin
des collectifs et des associations civiques qui recense ceux qui
« s’associent, s’activent, résistent ensemble et, […] obtiennent des
résultats ». De nombreux domaines d’action sont ainsi arpentés : lutte
contre le chômage, défense des droits de l’homme, désobéissance
pédagogique à l’Éducation nationale, dénonciation du « flicage »,
de la vidéosurveillance et même des nanotechnologies, défense de
l’information et observation des médias, action contre la publicité
ravageuse dans le paysage, logement, nucléaire, OGM, sans-papiers,
santé publique, semences paysannes, services publics, solidarités
internationales, vélo et transports collectifs, et même humour3…
Comment refuser ou seulement ignorer encore que les leçons
des résistants à l’occupation nazie, tissées d’idéaux humanistes
et sociaux, forgées dans l’épreuve de la haine et de la violence,

1. Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui, Les Jours heureux, La


Découverte, 2010.
2. Ibid., p. 163-165.
3. Ibid., p. 177-195.

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l’ e s p r i t d e r é s i s ta n c e

puissent inspirer et même guider la citoyenneté actuelle ? Com-


ment ne pas comprendre, en les écoutant ou en les lisant, qu’il ne
peut y avoir de saine et bonne politique que fondée sur la « vertu
morale » ? C’est ce que Tzvetan Todorov a souhaité démontrer
à partir des destins d’une pléiade d’« insoumis »1. Ressuscitant
les pensées et les actes les plus significatifs d’Etty Hillesum, de
Germaine Tillion, de Boris Pasternak, d’Alexandre Soljenitsyne,
de Nelson Mandela, de David Shulman et d’Edward Snowden,
l’historien et philosophe relève que « le trait commun de tous les
personnages dont je relate le destin est le refus de se soumettre
docilement à la contrainte ». Il ajoute que « l’insoumission est en
même temps une résistance, une affirmation ». Développant cette
idée dialectique de l’insoumission, Todorov explique : « C’est
un double mouvement permanent, où l’amour de la vie se mêle
inextricablement avec la détestation de ce qui l’infecte. Résister
signifie, d’abord, une forme de combat qu’un ou plusieurs êtres
humains livrent contre une autre action, physique et publique,
menés par d’autres humains. » Mais, au-delà de l’opposition plus
ou moins violente à d’autres hommes, l’insoumission « s’entend
aussi dans un autre sens, non plus par opposition à un adversaire
plus puissant, mais par rapport à des forces impersonnelles qui
agissent à l’intérieur de nous », et l’essayiste de conclure : « Ces
divers personnages ont quelques autres traits communs, en par-
ticulier chacun est engagé simultanément dans l’action et dans
la réflexion, la pratique et la théorie : ils sont acteurs de la vie
publique et, en même temps, écrivent des textes ou prononcent
des discours publics2. »
À nouveau, on le voit, la Résistance fondée sur l’indignation et
l’insoumission est autant morale et spirituelle que pratique et phy-
sique. Par ailleurs, il faut relever avec force que, même chez ceux
dont l’engagement n’a pas échappé à l’usage des armes, l’éthique
de la non-violence est un thème constant. Pour résumer, il n’y a
pas de Résistance qui vaille sans philosophie de la Résistance.

1. Tzvetan Todorov, Insoumis, Robert Laffont/Versilio, 2015.


2. Ibid., p. 33, 34 et 37.

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r é s i s ta n c e !

Humanisme

Edgar Morin a compris, dès 1942, et clairement dit, en 2015,


qu’« il régnait un certain messianisme » dans la Résistance. L’his-
torienne Alya Aglan dans son ouvrage Le Temps de la résistance1
cite Bernanos (« L’espérance est un risque à courir. C’est même
le risque des risques ») et le commente : « Ce risque assumé par
des individus est le signe authentique de leur liberté, qui se fonde
elle-même sur le risque irréductiblement singulier de la mort. » Et
en même temps, la Résistance est un continuum de gestes modestes
et d’actes qualifiés a posteriori d’héroïques, aussi courageux les
uns que les autres, tous inspirés par une finalité qui nécessite
de la patience et le sens des opportunités immédiates. Ainsi, en
Résistance, l’attente n’est pas passive, elle est prudente prépara-
tion. Et Alya Aglan cite René Cerf-Ferrière : « Rien n’est inutile
dans la Résistance : le tract, le journal, la radio, le murmure, le
sabotage, l’action directe. Tout est lié et ne fait qu’un. » Et tout
est justifié par une espérance révolutionnaire qu’Edgar Morin
qualifie de « messianique ».
Le temps de la Résistance est tendu vers l’avenir par l’espé-
rance. Alya Aglan évoque le « temps des planificateurs », qui
commence dès 1940 lorsque le général de Gaulle et les premiers
résistants « intérieurs » rédigent les « plans » d’un monde nouveau,
démocratique, social, pacifique, dont l’utopie fraternelle s’inscrit
dans la tradition humaniste de la Renaissance et des Lumières
européennes. C’est dire que l’espérance était dans la Résistance
– comme ensuite dans les années de la guerre froide – un prin-

1. Alya Aglan, Le Temps de la Résistance, Actes Sud, 2008. Alya Aglan


est historienne, professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, auteur
d’une thèse sur le mouvement Libération-Nord (La Résistance sacrifiée. Le
mouvement Libération-Nord, 1940-1947, Flammarion, 1999, coll. « Champs »,
2006), co-directrice, avec Jean-Pierre Azéma, de Jean Cavaillès résistant.
Ou La pensée en actes (Flammarion, 2002), co-directrice, avec Robert
Frank, de 1937-1947. La guerre-monde, Gallimard, coll. « Folio Histoire »,
2 vol., 2015.

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l’ e s p r i t d e r é s i s ta n c e

cipe révolutionnaire1, y compris chez les royalistes, nombreux


dans les maquis, car lecteurs enthousiastes de Bernanos. Femmes
et hommes, de droite et de gauche, communistes et chrétiens,
aristocrates, bourgeois, ouvriers : la Résistance se référait presque
toujours à la Révolution de 1789, règne de l’esprit humaniste qui se
formalisa dans le programme du CNR comme dans le magnifique
préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 qui institua la
IVe République2. Et Alya Aglan de résumer : « La Résistance est
un humanisme3. »
Il y a donc, sous le terme « humanisme », l’incontestable esprit
de Résistance que philosophes, historiens, ethnologues, écrivains,
poètes, journalistes – nombreux parmi les tout premiers à refuser
de se soumettre à l’occupant, comme déjà évoqué – ont irri-
gué de leurs lectures et de leurs recherches. Quant aux ouvriers,
employés et paysans engagés dans la même première Résistance,
les témoignages recueillis par les historiens montrent à quel point
leur combat était mené au nom d’une philosophie souvent aussi
explicite qu’implicite, d’une éthique revendiquant radicalement
dignité, liberté et justice.
Alya Aglan a définitivement montré que l’engagement de tous
était fondé sur « la conscience d’un passé partagé », notamment la
Révolution française, mais également sur des valeurs universelles,
parmi lesquelles le respect de la personne humaine, inscrites dans
la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 17894, mais

1. Voir l’œuvre philosophique majeure d’Ernst Bloch, Le Principe Espé-


rance (1954-1959), Gallimard, 3 vol., 1976, 1982 et 1991. Sur le crucial
enjeu métaphysique du « principe Espérance », mais également du « principe
Responsabilité », voir Avishag Zafrani, Le Défi du nihilisme. Ernst Bloch
et Hans Jonas, Hermann, 2014.
2. Lire la belle méditation de Tzvetan Todorov sur la valeur contemporaine
de la tradition humaniste dans Le Jardin imparfait. La pensée humaniste
en France, Grasset, 1998, Livre de poche, coll. « Biblio Essais », 1999.
3. Voir le magnifique chapitre de son Temps de la Résistance, op. cit.,
p. 223-253, consacré au « temps de l’humanité ».
4. À propos de la Révolution française comme source d’inspiration
politique : Hannah Arendt, De la révolution, op. cit., p. 329-430 ; Claude
Lefort, Essais sur le politique XIXe-XXe siècle, Seuil, 1986, coll. « Points

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également sur les Tables de la loi de Moïse et dans le Testament


chrétien. Ainsi, la Résistance fut aussi « une confrontation entre
vérité et réalité », une disqualification presque métaphysique des
« réalistes » de Vichy. « Le choix d’un absolu de vérité consti-
tue l’horizon commun de tout engagement résistant », affirme
l’historienne. L’histoire de la Résistance est conçue ici comme la
révélation de « la volonté d’hommes et de femmes engagés dans
des combats qui dépassent les horizons purement militaires, afin
d’assurer l’avènement d’une humanité mieux armée moralement,
capable de répondre au souci premier du bonheur humain ».
Tous les grands mouvements de Résistance, Libération-Nord,
Libération-Sud, Combat, etc., se préoccupaient tout à la fois du
« court terme de la Libération » et de la « République à refonder »,
du « moyen terme de l’Europe à construire » et du « long terme
de l’humanité désaliénée, libérée ». Dès juillet 1942, de vifs débats
ont lieu, à Lyon, au sein du Comité général d’études créé à l’ini-
tiative de Jean Moulin, qui portent sur la reconstruction à venir de
la France, de ses institutions, solidarités sociales et économiques,
mais également sur l’Europe à créer, et même sur l’humanité qu’il
faudra préserver pour toujours du totalitarisme. Presque tous les
grands mouvements de Résistance ont rédigé et diffusé, dans la
clandestinité, des programmes de réconciliation entre les peuples
et de création d’une Europe fédérale, conçue comme étant une
première étape d’une fédération mondiale des peuples. Un chapitre
du livre d’Alya Aglan est consacré à ces projets universalistes et
à la coordination, encore trop ignorée, des Résistances française,
danoise, norvégienne, néerlandaise, polonaise, tchécoslovaque,
yougoslave, italienne et allemande1.

Essais », 2001, p. 81-212 (« Sur la Révolution ») ; Olivier Bétourné et


Aglaia I. Hartig, Penser la Révolution. Deux siècles de passion française,
La Découverte, 1989, p. 202-216 (« Edgar Quinet et Hannah Arendt : retour
au politique ») ; Marcel Gauchet, La Révolution des droits de l’homme,
Gallimard, 1989.
1. Quatre rencontres eurent lieu, entre mars et juillet 1944, au cours
desquelles des représentants des mouvements de Résistance de ces neuf
pays se mirent d’accord sur le programme commun d’une Europe fédérale

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Il apparaît alors clairement, en lisant cette analyse des motifs


politiques et spirituels de la Résistance, que celle-ci était plus un
soulèvement, voire une révolution, pour l’avènement d’un nouveau
monde qu’une insurrection contre la barbarie de l’occupant nazi
et de ses serviteurs pétainistes. Gérard Rabinovitch confirme plei-
nement ce point de vue, dans son très dense ouvrage Terrorisme/
Résistance : « Pour la notion de résistance, tout est simple. Elle
prend consistance dans le soubassement éthico-politique de la
Révolution. Elle appartient à sa logique interne émancipatrice et
anti-tyrannique. Elle est congruente à l’universalisme et à l’huma-
nisme (l’amour du genre humain) de l’élan révolutionnaire de la
première période. Sa scène originelle consonne avec celle des
Founding Fathers de 1776, des Pères fondateurs des États-Unis,
chers à Hannah Arendt. La même qui avait servi de socle aux
puritains anglais du XVIIe siècle1. »
Suivant, comme Alya Aglan et Tzvetan Todorov, la ligne de décryp-
tage philosophique de la Résistance, Gérard Rabinovitch souligne à
quel point, dans les actions de sabotage ou les coups de main armés,
celles et ceux qui luttaient – parfois à mort – contre l’occupant faisaient
tout pour éviter d’atteindre les populations civiles, au prix parfois
« d’attaques avortées en raison des risques possibles » pour celles-ci.
Il écrit : « Les actions des résistants comportaient une dimension
supplémentaire. Elles contenaient, en elles-mêmes, l’empreinte du
motif de leur combat. Posant des limites à leurs actions, les résistants
faisaient une distinction, qui avait une signification éthique, entre ceux
qui pouvaient être tués et ceux que l’on ne devait pas tuer, même
par accident. […] Les fins de la Résistance : abattre la tyrannie, sous
forme d’oppression ou d’occupation, sauvegarder quelque chose de
la Menschlichkeit, du “sentiment d’humanité”, éléments constitutifs
d’une civilisation de vie, bornaient les moyens en retenue. La légi-
timité des moyens y était corrélée à l’équité des fins2. »

incarnant les valeurs de la Résistance et réintégrant l’Allemagne dénazifiée


dans la communauté européenne.
1. Gérard Rabinovitch, Terrorisme/Résistance, op. cit., p. 15 et 16.
2. Ibid., p. 59 et 60.

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Enfin, le philosophe et sociologue tient à relever la dimension


principalement éthique de la Résistance, en redonnant à celle-ci
toute son étendue opérationnelle, sociale et morale : « Il convient
d’ajouter qu’étaient inclus dans le maillage des actes de Résistance
tous les actes de Résistance civile non armée, pas moins héroïques
que ceux des groupes de partisans armés : ainsi du sauvetage des
enfants juifs et, dans la mesure du possible de leurs familles, le
sauvetage des livres interdits et de bibliothèques entières vouées
aux bûchers, ou celui d’objets de culte. Là encore, une œuvre
pratique de civilisation. La Résistance armée et la Résistance de
sauvetage ont été travail de culture, non de “faibles”, mais de
“petits”. […] Transcendant les différences d’origine sociale, les
clivages politiques, les asymétries de responsabilités politiques, les
diversités professionnelles ; mobilisant des hommes et des femmes
de toutes conditions, des enseignants laïcs et des hommes de foi,
des ouvriers et des paysans, des diplomates et des fonctionnaires,
la Résistance solidarisa des individualités dans un lien social
momentané, invisible, inexploré de l’ordinaire sociologique : la
société éthique1. »

Combat pour la Vie

Cette société éthique fut profondément une communauté fra-


ternelle où s’expérimenta, comme jamais, la vertu politique de
l’amitié2. Ainsi en témoigna Jean-Pierre Vernant, dans son très
beau livre Entre mythe et politique, et comme je l’ai entendu nous
le dire souvent, lorsque j’étais enfant : « Pendant la guerre, je me
suis trouvé proche de gens qui étaient des militants catholiques,

1. Ibid., p. 60 et 61.
2. Voir Giorgio Agamben, L’Amitié, Payot & Rivages, 2007, où la relec-
ture d’Aristote permet d’affirmer que « l’amitié est si étroitement liée à la
définition de la philosophie que l’on peut dire que sans elle la philosophie
ne serait pas possible » (p. 7). Lire également les profondes réflexions
personnelles de Jean-Pierre Vernant, sous le titre « Tisser l’amitié », dans
Entre mythe et politique, Seuil, 1996, p. 17-31.

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ou même qui avaient été membres de l’Action française. Le fait


d’avoir pris ensemble, avec passion, des risques très grands m’a
conduit à ne plus les voir de la même façon, et moi, je ne suis
plus exactement le même depuis. Je n’ai plus porté le même regard
sur les chrétiens, ni même sur les nationalistes, à certains égards,
dès lors qu’ils sont devenus presque automatiquement mes amis,
c’est-à-dire mes proches, de par notre engagement commun dans
des choses d’une importance affective considérable. De même,
ceux qui étaient communistes et qui ont participé activement à
la Résistance à côté de non-communistes ont été profondément
modifiés dans leur façon d’être communistes ; ils ont, à mes yeux,
cessé de croire qu’il s’agissait soit de conquérir les autres, soit
de les éliminer. Ils ont été amenés à penser qu’il devait exister
un moyen de s’entendre avec les autres pour créer quelque chose
ensemble. Et l’amitié, c’est aussi cela : s’accorder avec quelqu’un
qui est différent de soi pour construire quelque chose de commun1. »
D’autres paroles de Jean-Pierre Vernant, citées dans un phé-
noménal recueil de soixante témoignages, La France résistante
d’Alain Vincenot, permettent de saisir à quel point l’éthique de
la Résistance, cette amitié citoyenne, était un combat pour la
vie : « Pétain ne suscitait pas seulement en moi une réaction à
ce qu’il y a de plus noir et de plus haïssable, mais symbolisait
le crétinisme, la bêtise grotesque. J’étais là et il y avait contre
lui toute ma jeunesse, mes copains, les filles que j’ai connues,
les chansons, le Front populaire, les vacances, les auberges de
jeunesse, toute cette joie de vivre dans l’amitié, dans un monde
de liberté, d’espoir2. » Cet hymne à la vie trouve un écho dans

1. Jean-Pierre Vernant, ibid., p. 26 et 27, cité dans l’indispensable album et


recueil de documents de Guillaume Piketty, Résister. Les archives intimes des
combattants de l’ombre, préface de Raymond Aubrac, Textuel, 2011, p. 72,
et dans Julien Blanc, Au commencement de la Résistance, op. cit., p. 374.
2. Alain Vincenot, La France résistante. Histoires de héros ordinaires,
Éditions des Syrtes, 2004, p. 18. Lire aussi Georges Charpak, avec Domi-
nique Saudinos, La Vie à fil tendu, Odile Jacob, 1993 ; Serge Ravanel,
L’Esprit de résistance, op. cit. ; Georges-Marc Benamou, C’était un temps
déraisonnable. Les premiers résistants racontent, Robert Laffont, 1999 ;

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le prologue du puissant témoignage de Marie-José Chombart de


Lauwe, Résister toujours, où l’enseignement inlassable de l’Histoire
se nourrit du même mouvement, à la fois instinctif et raisonné,
que le premier engagement dans la Résistance : « Je voudrais vous
raconter l’histoire d’une jeune femme de 92 ans. Bien sûr, entre la
gamine qui est entrée dans la Résistance à 17 ans et la personne
qui écrit ces lignes, il s’est écoulé une longue vie. Physiquement,
je suis une personne différente, presque étrangère au feu follet qui
pédalait sur les routes de Bretagne avec des messages planqués
dans sa ceinture ou dans ses cours. Mais je ne peux m’empêcher
de penser qu’en mon for intérieur je suis restée la même, intacte.
Mes choix, mes engagements, mes révoltes sont identiques. […]
Alors, encore et encore, jusqu’à mon dernier souffle, je dois
raconter, comme une dernière manière de résister. Et aux jeunes
gens à qui je m’adresse, j’ai toujours la même conclusion : la
vie est belle1. » Pierre Brossolette lui-même ne déclara-t-il pas, le
18 juin 1943 : « Colonels de 30 ans, capitaines de 20 ans, héros
de 18 ans, la France combattante n’a été qu’un long dialogue de
la jeunesse et de la vie2. »
Il faut pourtant se garder de confondre ce goût pour la vie, ces
réflexes éthiques, avec un quelconque penchant naturel de certains
individus. Le travail original de Fabienne Federini, sociologue,
sur l’engagement des intellectuels dans la première Résistance, et
notamment sur l’engagement dans la lutte armée des philosophes
Jean Cavaillès et Jean Gosset, dès 1940, a montré que leurs choix
individuels, comme ceux des frères Jacques et Jean-Pierre Ver-
nant, tout jeunes agrégés de philosophie, se sont inscrits dans la
continuité d’engagements politiques au cours des années 1930, ont

Robert Belot, Paroles de résistants, Berg International, 2001 ; Jeanne-Marie


Martin, Portraits de résistants. 10 vies de courage, Librio, 2015 ; Pierre
Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay
au Panthéon, introduction de Mona Ozouf, Textuel, 2015.
1. Marie-José Chombart de Lauwe, Résister toujours. Mémoires, Flam-
marion, 2015, p. 13 et 16.
2. Pierre Brossolette, Résistance (1927-1943), textes rassemblés et pré-
sentés par Guillaume Piketty, Odile Jacob, 1998, nouv. éd., 2015, p. 202.

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exprimé des cultures familiales et parfois religieuses (le protes-


tantisme chez les Cavaillès) et ont profité de réseaux relationnels
tissés bien avant la guerre. La détermination sociale et culturelle de
l’entrée en Résistance ne peut être niée, d’où l’importance donnée
à l’éducation civique des enfants et des adolescents. En conclu-
sion de son livre, Fabienne Federini affirme : « Cette recherche
établit en effet clairement que c’est grâce à l’existence de rela-
tions sociales, nouées préalablement à juin 1940, et surtout grâce
à leur persistance, qu’ont pu se constituer les premiers “noyaux”
de Résistance1. »
C’est bien dans des engagements politiques précédents qu’ont
germé souvent des réflexes de Résistance immédiate. Ainsi, le
17 juin 1940, lorsque Jean-Pierre Vernant (1914-2007) écoute
le discours radiodiffusé du maréchal Pétain dans lequel celui-ci
annonce la capitulation de la France, le tout jeune agrégé de phi-
losophie2, officier en déroute, démobilisé par surprise, mais déjà
militant antifasciste chevronné, décide aussitôt qu’il faut continuer
le combat : « On ne peut tout accepter. J’ai tout de suite remis
à sa place ce vieux maréchal de France, avec son képi et ses
yeux bleus, comme représentant de tout ce que je détestais : la
xénophobie, l’antisémitisme, la réaction. C’est mon pays, “ma”
France, qui dégringole et vole en éclats avec ce type, qui se met

1. Fabienne Federini, Écrire ou Combattre. Des intellectuels prennent les


armes, La Découverte, 2006, p. 269. À propos des intellectuels résistants, lire
Georges Canguilhem, Vie et Mort de Jean Cavaillès, Éditions Allia, 1996 ;
Alya Aglan et Jean-Pierre Azéma (dir.), Jean Cavaillès résistant, op. cit. ;
Gabrielle Ferrières, Jean Cavaillès. Un philosophe dans la guerre, 1903-1944,
Éditions du Félin, nouv. éd., 2003 ; Julien Blanc, Au commencement de la
Résistance, op. cit. ; Jorge Semprún, Le Métier d’homme. Husserl, Bloch,
Orwell. Morales de résistance, Flammarion, Climats, 2013.
2. Il entre au CNRS en 1948 et devient l’un des meilleurs spécialistes
de la Grèce antique, de sa religion et de ses mythes. De 1975 à 1984, il
est professeur au Collège de France. Compagnon de la Libération, grand
officier de la Légion d’honneur, grand-croix de l’Ordre national du Mérite
et titulaire de plusieurs autres distinctions, il est l’auteur de nombreux livres
rassemblés en deux volumes : Œuvres, Religions, Rationalités, Politique,
Seuil, 2007.

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au service de l’Allemagne nazie en jouant les patriotes, qui fait


sonner des musiques militaires, va chercher la bénédiction de
l’Église catholique pour prendre des lois antisémites et supprime
toute forme de vie démocratique1. » En février 1942, Vernant a
rejoint le réseau Libération-Sud, fondé par Emmanuel d’Astier de
La Vigerie. Il est nommé responsable départemental de l’Armée
secrète dès novembre 1942. En 1944, il est le « colonel Berthier »,
commandant des Forces françaises de l’intérieur de Haute-Garonne,
qui organise la libération de Toulouse (19 août), avec Serge Rava-
nel2, chef régional des FFI.
Plus largement encore, il est important de reconnaître la force
de l’éducation, de la culture, des convictions et des idées dans
la décision ou la résolution de résister. Michel Terestchenko a
très certainement élucidé, une bonne fois pour toutes, le prétendu
mystère de ce type d’action altruiste, en analysant, d’une part, des
expériences de soumission à l’autorité, de conformisme de groupe
ou de passivité face à des situations de détresse, mais aussi, à
l’inverse, en relisant dans le détail les actions considérées comme
héroïques de grands « altruistes » pendant l’Occupation, notamment
celles du pasteur André Trocmé et de son épouse Magda, dans
la cité-refuge du Chambon-sur-Lignon3. Le philosophe a ainsi
démontré de façon particulièrement rigoureuse que le courage
d’agir pour le bien est motivé par le désir de se réaliser par la
mise en œuvre de principes acquis : « Ce qui ressort d’enquêtes
menées auprès de gens qui ont sauvé des Juifs pendant la Seconde
Guerre mondiale, et notamment des travaux de Samuel et Pearl
Oliner4, c’est l’importance cruciale de l’éducation et des convic-
tions éthiques, religieuses ou philosophiques dans la constitution
de ce qu’ils ont appelé la “personnalité altruiste”, dont un trait

1. Musée de la Résistance 1940-1945 en ligne (Fondation de la Résistance).


2. Serge Ravanel, L’Esprit de résistance, op. cit.
3. Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d’humanité. Banalité du
mal, banalité du bien, La Découverte, 2005, nouv. éd., 2007.
4. Samuel P. Oliner, Pearl M. Oliner, The Altruistic Personality. Rescuers
of Jews in Nazi Europe, Macmillan, 1988.

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l’ e s p r i t d e r é s i s ta n c e

remarquable est qu’elle se distingue par une puissante autonomie


personnelle, la capacité à agir en accord avec ses propres principes,
indépendamment des valeurs sociales en vigueur et de tout désir
de reconnaissance. »
Et Michel Terestchenko d’insister : « À la définition de l’altruisme
comme désintéressement sacrificiel qui exige l’oubli, l’abnégation
de soi en faveur d’autrui – définition que la tradition morale et
religieuse a presque unanimement consacrée –, les résultats des
recherches entreprises sur ce sujet nous invitent à substituer celle-ci :
l’altruisme comme relation bienveillante envers autrui qui résulte
de la présence à soi, de la fidélité à soi, de l’obligation, éprouvée
au plus intime de soi, d’accorder ses actes avec ses convictions
(philosophiques, éthiques ou religieuses) en même temps qu’avec
ses sentiments (d’empathie ou de compassion), parfois même, plus
simplement encore, d’agir en accord avec l’image de soi indépen-
damment de tout regard ou jugement d’autrui, de tout désir social
de reconnaissance1. »
Résister n’est pas affaire d’héroïsme, mais bien plus de fidélité
à soi-même, de « présence à soi », d’obligation vis-à-vis d’un idéal
et d’une éthique, souvent reçus en héritage2. La Résistance est tra-
dition. Une tradition qui vit dans toutes les dissidences, objections
de conscience et désobéissances civiles plus ou moins organisées
qui ressurgissent dans l’Histoire chaque fois que la liberté et la
dignité sont trop menacées pour que la vie demeure encore vie
humaine. Que ce soit « face à l’extrême », sous les régimes nazi
et stalinien par exemple, ou en période de montée aux extrêmes
comme aujourd’hui, nul ne peut se dérober à la nécessité de « l’action
morale » par laquelle « on se conforme à l’idée même d’humanité »,
et par laquelle on participe même à « son accomplissement ». Ce
qui d’ailleurs nous fait « éprouver une joie profonde »3…

1. Ibid., p. 16 et 17.
2. En témoigne, de façon exemplaire, Charles d’Aragon, La Résistance sans
héroïsme, texte présenté par Guillaume Piketty, Éditions du Tricorne, 2001.
3. Tzvetan Todorov, Face à l’extrême, Seuil, 1991, nouv. éd., coll.
« Points Essais », 1994, p. 317.

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La même anthropologie de l’action morale, expression de l’al-


truisme, est développée par Michel Terestchenko dans Un si fragile
vernis d’humanité : « Aussi comprend-on mieux les trois aspects
clés de l’action altruiste : il est nécessaire que le sujet se soustraie à
la léthargie du témoin par le sentiment d’une obligation impérieuse
qu’il éprouve comme allant de soi, comme étant “naturelle”, qu’il
n’y réponde pas par respect de principes éthiques purement formels
et abstraits, et qu’il trouve dans son engagement, aussi périlleux
puisse-t-il être, une réelle joie, une plénitude de l’accomplissement
de soi dans la mise en œuvre de toutes ses facultés, en sorte que
cet engagement n’a rien, strictement rien, de sacrificiel1. »

Calvin & Cie

Se dérober plus longtemps, par aveuglement, lâcheté ou servi-


tude volontaire, à l’Appel lancé en 2004 par les vétérans de la
Résistance et de la France Libre, aux injonctions fraternelles de
Stéphane Hessel, à la leçon d’accomplissement de soi dans l’action
morale et altruiste, telle que vérifiée par Tzvetan Todorov et Michel
Terestchenko chez les « sauveurs » du Chambon-sur-Lignon, serait
faillir une nouvelle fois à ce « métier d’homme » auquel Jorge
Semprún a rendu hommage dans son essai sur Husserl, Orwell
et Marc Bloch, auxquels il a rendu le plus vif hommage. À cette
fin, il est indispensable de faire mémoire, c’est-à-dire de connaître
l’histoire de la Résistance plutôt que de la commémorer machinale-
ment, et donc de se libérer de la mythologie belliciste du « héros »,
laquelle est toujours prétexte à rester tétanisé devant les ennemis
de l’humanité, à se réfugier dans l’indifférence et l’impuissance.
Faire mémoire, c’est faire vivre en soi les valeurs et les exemples
de celles et ceux qui, pour le plus grand nombre, se considéraient
comme des « petits » ou des « amateurs inspirés »2, mais non pas

1. Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d’humanité, op. cit., p. 264.


2. Philip P. Hallie, Lest Innocent Blood be Shed. The Story of the Village
of Le Chambon and How Goodness Happened There, New York, Harper &

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comme des « faibles »1, ni comme des « héros »2. C’est comprendre
que l’esprit de Résistance nécessite sa transmission rigoureuse et
vigoureuse, qu’il doit être le sujet d’une vivante tradition.
Les historiens Arlette Farge et Michel Chaumont ont insisté sur
cette puissance morale et spirituelle des « mots » des résistants, à
condition de les lire et de les étudier toujours. Que ce soit dans
les manifestes politiques ou les poèmes de cette époque, tous
deux ont vu « vivre un langage d’espoir et de révolte, qui pousse
à agir ». Ils ont aussi relevé que les anciens résistants qu’ils ont
interviewés « tentent d’appeler les jeunes à la vigilance » et ont
cité à ce propos Claire Chevrillon, auteur de Une résistance ordi-
naire3, qui comme beaucoup de ses anciens compagnons s’adressait
prioritairement à la jeunesse : « Pour vous qui êtes jeunes, il me
semble intéressant d’avoir une vision de cette époque plus per-
sonnelle que celle qu’en donnent les livres d’histoire. Les grands
mots comme “valeurs spirituelles”, “civilisation contre barbarie”
n’ont plus cours aujourd’hui. Mais imaginez un instant ce qu’aurait
été votre vie si Hitler avait gagné la guerre4. »
Parlant de la force initiatique du sentiment d’admiration, cette
« vertu » magnifiée par Descartes, Mona Ozouf insistait, de même
que Claire Chevrillon et Marie-José Chombart de Lauwe, sur « la
valeur de l’exemple », à l’occasion de l’entrée au Panthéon de Pierre

Row, 1979 (trad. française Le Sang des innocents, Stock, 1980), abondam-
ment cité par Tzvetan Todorov et Michel Terestchenko. Pour une histoire
particulièrement complète de la Résistance au Chambon-sur-Lignon, voir
Patrick Cabanel, Philippe Joutard, Jacques Semelin et Annette Wieviorka,
La Montagne refuge. Accueil et sauvetage des juifs autour du Chambon-
sur-Lignon, Albin Michel, 2013.
1. Pour « petits » versus « faibles », voir Gérard Rabinovitch, Terrorisme/
Résistance, op. cit., p. 60.
2. Tzvetan Todorov, Face à l’extrême, op. cit., p. 257, et Michel
Terestchenko, Un si fragile vernis d’humanité, op. cit., p. 217-222.
3. Claire Chevrillon, Une résistance ordinaire. Septembre 1939-août 1944,
Éditions du Félin, coll. « Résistance », 1999.
4. Arlette Farge et Michel Chaumont, Les Mots pour résister. Voyage de
notre vocabulaire politique de la Résistance à aujourd’hui, Bayard, 2005,
p. 204.

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Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et


Jean Zay : « Il [l’exemple des résistants] ne nous dit pas ce que
nous pourrions faire, mais ce que nous devrions faire. Il ne nous
garantit nullement la réussite. Mais même quand il nous paraît hors
de portée, impossible à égaler, reste qu’il nous tire vers le haut,
qu’il nous élève, et convient donc à ceux qu’il s’agit, justement,
d’élever. À ces élèves, donnons à lire les quatre histoires que réunit
ce petit livre : celles d’hommes et de femmes très différents les uns
des autres, venus d’horizons politiques et familiaux souvent très
éloignés ; si fraternels pourtant, et si semblables dans leurs choix
profonds : le mépris des passions partisanes, l’exercice éclairé de
la raison, la foi mise dans l’éducation ; tout cela soutenu par le
courage, valeur cardinale sans laquelle les autres valeurs, fussent-
elles républicaines, s’effondreraient1. »
Oui, l’esprit de Résistance est une tradition vivante, à condition
d’en faire mémoire précisément. Aussi, il me semble indispensable
de tracer ici, à grands traits, une généalogie des notions et des
pratiques de désobéissance et de Résistance, telles qu’elles sont
nées lors de la Réforme au XVIe siècle et telles qu’elles se sont
développées, par la suite, dans des allers et retours entre les deux
rives de l’Atlantique.
Il revient certainement à Jean Calvin d’avoir, dès la première
publication de son Institution de la religion chrétienne, en 1536,
introduit « la possibilité pour l’homme d’user de sa raison pour
examiner le contenu et la nature de la loi positive »2, c’est-à-dire des

1. Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion


et Jean Zay au Panthéon, op. cit., p. 12 et 13. Sur la vertu cardinale du
courage, lire Cynthia Fleury, La Fin du courage, Fayard, 2010, Le Livre
de Poche, 2011.
2. Hourya Bentouhami-Molino, Le Dépôt des armes. Non-violence et
désobéissance civile, PUF, 2015, p. 83 sq. Les premiers fondements théolo-
giques du « droit de résistance » sont surtout développés dans l’Institution de
la religion chrétienne, Livre IV, chap. XX, section 31 de l’édition de 1560,
la dernière du vivant de Calvin (Kerygma-Excelsis, 2009, p. 1429-1431),
mais déjà dans la première édition française de 1541 (traduction de Calvin
lui-même), édition critique par Olivier Millet, Droz, 2008, t. II, chap. XVI,

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autorités humaines. L’historienne Isabelle Bouvignies y voit l’acte


de naissance des droits de désobéissance et de résister, lesquels
sont au fondement de la philosophie politique moderne1. Dans le
dernier quart du XVIe siècle, plusieurs essais « monarchomaques »
– écrits par des juristes, théologiens et aristocrates protestants qui
combattent le monarque, surtout après les massacres dits de la Saint-
Barthélemy (août à octobre 1572) – s’en prennent à Machiavel,
présenté comme le défenseur des tyrans, mais défendent surtout
l’idée que les rois ne sont rois que par investiture populaire et
ensuite par contrat. Que l’on ne s’y trompe pas, les thèses des
monarchomaques huguenots ne justifiaient en rien le tyrannicide,
mais elles furent, cependant, « le lieu de gestation d’un droit de
résistance au pouvoir »2. Et l’on sait comment la première publi-
cation complète, en 1576, du Discours de la servitude volontaire
(écrit en 1549) d’Étienne de La Boétie, sous le titre Contr’Un,
fut le fait « des partisans calvinistes » qui prirent le prudent Mon-
taigne de court3.
« Bien plus fortement que Calvin, les monarchomaques ont
permis de légitimer un droit de résistance à la tyrannie, sur base
théologique évidente et convaincante », synthétise ainsi Denis
Müller, remarquable professeur honoraire d’éthique à la Faculté
de théologie et de sciences des religions de Lausanne (Suisse).
Avant d’en tirer de fortes et lucides conclusions pour aujourd’hui :
« Le droit de résistance constitue en quelque sorte la face critique
indispensable de toute éthique théologique du politique […]. On

« Du gouvernement civil », p. 1631-1633 (ou édition par Jacques Pannier,


Les Belles Lettres, 1961, t. IV, p. 238-240).
1. Isabelle Bouvignies, « Monarchomachie : tyrannicide ou droit de
résistance ? », dans Tolérance et Réforme. Éléments pour une généalogie du
concept de tolérance, textes réunis par Nicolas Piqué et Ghislain Waterlot,
L’Harmattan, 1999, p. 71-98.
2. Ibid., p. 72 et 73. Voir l’article très dense d’Éric Fuchs, « Résistance »,
dans Encyclopédie du protestantisme, sous la dir. de Pierre Gisel, Labor et
Fides, PUF, coll. « Quadrige », 2006, p. 1217.
3. Étienne de La Boétie, Le Discours de la servitude volontaire, Payot,
1976, nouv. éd., Payot & Rivages, 2002, p. 12.

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ne dira jamais assez l’importance cruciale d’un tel droit de résis-


tance. La puissance de la tyrannie menace toujours aux portes des
démocraties apparemment les plus avancées et les plus établies. Elle
n’est pas seulement la tentation des nations en développement, elle
opère aussi, de manière sourde et sournoise, au cœur des sociétés
modernes les plus sophistiquées. La résistance, exemplifiée par
de hautes figures historiques (Bonhoeffer, Gandhi, Martin Luther
King, Mandela, Sakharov, Havel, etc.), ne représente pas unique-
ment une attitude politique liée à une stratégie conjoncturelle. Elle
plonge ses racines dans un état d’esprit fondamental, dans un sol
spirituel inépuisable, ressource de la liberté intérieure et du refus
de la soumission. Une éthique politique authentique repose sur
ce socle inamovible de résistance et d’insoumission, qui ne peut
jamais être mis à l’écart ou entre parenthèses1. »
En 1561, John Knox, disciple écossais de Calvin, s’entretenait
ainsi avec la reine Marie Stuart : « Croyez-vous, lui demandait
celle-ci, que, s’ils en ont le pouvoir, les sujets puissent résister à
leurs princes ? » Knox lui répondit : « Si leurs princes excèdent
leur mandat, Madame, et contreviennent aux principes en vertu
desquels on leur doit obéissance, cela ne fait aucun doute : on peut
leur résister, même par la force2. » Moins d’un siècle plus tard,
entre 1641 et 1648, les puritains indépendants, dont Cromwell,
furent pour une grande part à l’origine de la Première Révolution
anglaise (English Civil War), pendant laquelle le roi Charles Ier fut
destitué, condamné pour haute trahison et décapité le 30 janvier
16493. Ce fut, dans toute l’Europe, un « coup de semonce adressé
à l’absolutisme », qui « représentait une mise en pratique du droit
de Résistance et marquait la désacralisation de l’autorité royale ».
Publié en février 1649, l’essai de John Milton, De la légitimité

1. Denis Müller, Jean Calvin. Puissance de la Loi et limite du Pouvoir,


Michalon, coll. « Le Bien commun », 2001, p. 75 et 76.
2. Éric Fuchs et Christian Grappe, Le Droit de résister. Le protestantisme
face au pouvoir, Labor et Fides, 1990, p. 48.
3. Bernard Cottret, La Révolution anglaise. Une rébellion britannique,
1603-1660, Perrin, 2015.

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des rois et du gouvernement civil, s’efforçait de légitimer le sou-


lèvement populaire qui fut à l’origine de la Première Révolution
anglaise et proposait une théorie du contrat dans laquelle s’expri-
mait la profonde méfiance des puritains indépendants vis-à-vis du
pouvoir politique : « Ceux qui désormais par expérience avaient
découvert le danger et les inconvénients d’un pouvoir arbitraire,
confié à n’importe qui, inventèrent des lois, élaborées ou consenties
par tous, lois qui cantonneraient et limiteraient l’autorité de ceux
qu’ils choisissaient pour les gouverner1. »
Au milieu du XVIIe siècle, de nombreux membres de la Société
religieuse des Amis, plus connus sous le nom de Quakers, fuyèrent
les persécutions de l’Église anglicane et partirent s’établir aux
États-Unis2. Ils fondèrent la ville de Philadelphie et l’État de
Pennsylvanie, créant une république fondée sur une interprétation
de la Bible qui impliquait, entre autres, de considérer les Indiens
comme leurs semblables et de refuser l’esclavage. En 1688, une
colonie quaker germanophone de Pennsylvanie fut à l’origine
de la première pétition américaine contre l’esclavage. En 1775,
la Pennsylvania Abolition Society se constitua, puis une autre,
équivalente, vit rapidement le jour à New York, dont la moitié
des membres étaient des Quakers. Ceux-ci menèrent des actions
contre l’esclavage en créant les premiers réseaux d’évasion vers
le Canada, en établissant des écoles pour les Noirs, alors qu’une
loi punissait toute personne qui apprenait à lire aux esclaves,
en exprimant leur opposition par des pétitions et en menant des
campagnes de pression sur les parlementaires. Si leur engagement
fut strictement non violent, les Quakers connurent cependant
l’emprisonnement pour non-respect de la législation esclavagiste.
Ils furent même parfois persécutés, lynchés et exécutés3.

1. Ibid., p. 66 et 67. Lire aussi le chef-d’œuvre de Michael Walzer, La


Révolution des saints. Éthique protestante et radicalisme politique, Belin, 1987.
2. Jeanne Henriette Louis et Jean-Olivier Héron, William Penn et les
Quakers : ils inventèrent le Nouveau Monde, Gallimard, coll. « Décou-
vertes », 1990.
3. Graeme Hayes et Sylvie Ollitrault, La Désobéissance civile, op. cit.,
p. 19-21.

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Dans cette généalogie calviniste de la résistance, il est revenu à


Henry David Thoreau (1817-1862) d’être le premier promoteur du
concept de « désobéissance civile ». L’auteur de Walden ou la Vie
dans les bois (1854) s’était en quelque sorte exilé à l’intérieur même
de son État afin de ne plus soutenir la guerre et de « ne plus avoir
à cautionner l’esclavage par son consentement tacite ». En 1849,
Thoreau avait déjà publié Résistance au gouvernement civil, une
conférence prononcée en 1848, où s’exprimait son « engagement
brûlant contre la barbarie de l’esclavage, qui le conduisit à remettre
en cause le texte même de la Constitution américaine de 17871 ».
Selon Hourya Bentouhami-Molino, les prises de position publiques
contre l’esclavage de l’objecteur de conscience des forêts du Maine
donnèrent « un tour plus politique à la notion de Résistance civile
qu’il avait contribué à édifier par sa conférence de 1848 et dont
la traduction en termes de “désobéissance civile” allait connaître
une impressionnante fortune ». En fait, cette expression, inventée
par l’éditeur de Thoreau, quatre ans après la mort de celui-ci,
« inaugurait une radicale nouveauté dans l’approche du politique, en
rupture avec les théories traditionnelles de la Résistance civile au
gouvernement »2. Ami et maître en transcendantalisme3 de Thoreau,
Ralph Waldo Emerson (1803-1882), l’un des plus grands penseurs
américains, également issu de l’Église protestante unitarienne, fut
un éminent désobéissant et résistant civil face à l’esclavagisme4.

1. Henry David Thoreau, Désobéissance civile, Climats, 1992 ; Résistance


au gouvernement civil et autres textes, Le Mot et le Reste, 2011.
2. Hourya Bentouhami-Molino, Le Dépôt des armes, op. cit., p. 8 sq.
3. Mouvement d’éducation culturelle et spirituelle issu tout à la fois de
l’anti-esclavagisme, du calvinisme américain, du protestantisme évangélique
et unitarien, des théories libertaires de Charles Fourier… Voir Raphaël
Picon, Emerson. Le sublime ordinaire, CNRS Éditions, 2015, chap. V, « Le
transcendantalisme ou le soi sans entrave ».
4. Sandra Laugier, Une autre pensée politique américaine. La démocratie
radicale d’Emerson à Stanley Cavell, Michel Houdiard, 2004, p. 99-124, et
Raphaël Picon, Emerson, op. cit., chap. X, « L’Anti-Amérique ». Lire aussi
Stephen Kalberg, L’Éthique protestante et l’Esprit de la démocratie. Max
Weber et la culture politique américaine, préface d’Alain Caillé et Philippe
Chanial, Le Bord de l’eau, coll. « La Bibliothèque du Mauss », 2014.

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Deux grands penseurs contemporains comme Hannah Arendt1 et


John Rawls s’inscrivent nettement, entre autres, dans cette tradition
hyper-démocratique américaine de la désobéissance civile.

Les armes de l’esprit

Par la suite, c’est dans la lecture de Thoreau que Tolstoï, Gandhi


et Martin Luther King puisèrent la philosophie de leurs stratégies
de désobéissance non violente. Et, au-delà de ces figures tuté-
laires de la Résistance civile, les œuvres de l’ermite de Walden
inspirent encore aujourd’hui nombre de désobéissants. En 1940,
c’est au contact des Quakers agissant déjà dans le Sud de la
France pour sauver des Juifs qu’André Trocmé engagea tout le
plateau du Chambon-sur-Lignon, où il était pasteur depuis 1934,
dans l’extraordinaire et aujourd’hui célèbre sauvetage de milliers
de réfugiés et d’enfants cachés2.
Très tôt le pasteur rencontra, à Marseille, Burns Chalmers,
un quaker américain engagé, dès l’été 1940, dans l’aide huma-
nitaire aux Juifs détenus à Gurs, l’un des premiers et plus
importants centres d’internement, créé près d’Oloron-Sainte-
Marie (Pyrénées-Atlantiques) aux fins d’y retenir les républi-
cains espagnols fuyant l’Espagne après la victoire de Franco.
Et cette rencontre fut décisive. Lorsque les Juifs étrangers pris
dans des rafles arrivaient à Gurs, les Quakers leur apportaient

1. Hannah Arendt, « La désobéissance civile », dans Du mensonge


à la violence (éd. américaines : 1969-1972), Calmann- Lévy, 1972,
coll. « Pocket », 2002, et dans L’Humaine Condition, Gallimard, coll.
« Quarto », 2012, p. 877-913 ; John Rawls, Le Droit des gens, Esprit,
1996, p. 79-83.
2. Magda et André Trocmé. Figures de résistances, textes choisis et
présentés par Pierre Boismorand, préface de Lucien Lazare, Cerf, 2008 ;
Patrick Cabanel, Philippe Joutard, Jacques Semelin, Annette Wieviorka
(dir.), La Montagne refuge. Accueil et sauvetage des juifs autour du
Chambon-sur-Lignon, Albin Michel, 2013. D’André Trocmé, lire Jésus-
Christ et la Révolution non violente, Labor et Fides, 1961.

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de la nourriture, tandis que le Comité inter-mouvements auprès


des évacués (devenu « la Cimade ») y créait une bibliothèque
de 5 000 livres et distribuait des instruments de musique, ce qui
n’améliorait que de façon très relative les conditions inhumaines
d’internement1.
Lors d’un autre de leurs rendez-vous, Burns Chalmers demanda
son aide à André Trocmé en ces termes : « Nous pouvons faire
héberger les internés hors des camps, mais personne n’en veut.
Il est très difficile de trouver une commune française qui accepte
de courir le risque de recevoir des hôtes adultes, adolescents
ou enfants aussi compromettants. Voulez-vous être cette com-
mune ? » Le pasteur l’assura aussitôt que Le Chambon-sur-Lignon
accepterait certainement de répondre positivement à son appel.
Chalmers lui promit alors que les Quakers et la Fellowship of
Reconciliation2 soutiendraient financièrement l’accueil de leurs
protégés.
Lorsque André Trocmé rentra au Chambon, le conseil presbyté-
ral de sa paroisse vota immédiatement son engagement dans cette
action. Tout au long de l’Occupation, des fonds parvinrent en
Haute-Loire, depuis Genève, envoyés par les Quakers, la Fellowship
of Reconciliation et les Congrégationalistes (Églises protestantes

1. Dès fin septembre ou début octobre 1939, des mouvements de jeu-


nesse protestants se regroupent dans le Comité inter-mouvements (CIM),
qui devient Cimade dès mars 1940, et envoient des équipes humanitaires
dans le Sud-Ouest. À partir d’août 1940, la Cimade intervient dans le
camp d’internement de Gurs, où sont retenus Tziganes, réfugiés politiques,
intellectuels allemands ayant fui le nazisme… La Cimade assiste également
les Juifs fuyant les persécutions, en organisant notamment leur accueil au
Chambon-sur-Lignon, dès 1940, en coordination avec le « Comité de Nîmes ».
À partir de 1943, la Cimade fournit des faux papiers et achemine en Suisse
les Juifs menacés de déportation.
2. L’International Fellowship of Reconciliation, ou Mouvement inter-
national de la réconciliation (MIR) est une organisation non violente née
de la promesse faite, en août 1914, sur le quai de la gare de Cologne, par
deux chrétiens pacifistes, le quaker anglais Henry Hodgkin (1877-1933) et
le luthérien allemand Friedrich Siegmund-Schultze (1885-1969), de ne pas
participer à la Première Guerre mondiale qui venait d’éclater.

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américaines). Le mémorialiste du Chambon-sur-Lignon, Gérard


Bollon, affirme que le message de Trocmé à ses paroissiens fut :
« Il faut accueillir, il faut protéger, il faut sauver ces réfugiés. »
Arrêté le 13 février 1943 par les Allemands, interné au camp de
Saint-Paul-d’Eyjeaux (Haute-Vienne) pendant près d’un mois, André
Trocmé prit finalement le maquis en août 1943, afin d’échapper
à une nouvelle arrestation qui s’annonçait fatale. Maquis à partir
duquel il continua, jusqu’à la Libération, son œuvre de sauvetage.
Le pasteur André Trocmé et son épouse Magda, comme tous leurs
compagnons, furent nommés Justes parmi les nations en 1971. En
1990, le gouvernement israélien reconnut également toute la région
du Chambon-sur-Lignon et ses habitants comme Justes parmi les
nations. Au-delà de l’accueil, les habitants du plateau Vivarais-
Lignon avaient fourni des faux papiers d’identité, des cartes de
rationnement et avaient aidé des dizaines de Juifs à passer la
frontière vers la Suisse.
Cette Résistance exemplaire avait commencé par un sermon
prononcé par les deux pasteurs du Chambon-sur-Lignon, André
Trocmé et Édouard Theis, le dimanche 23 juin 1940, alors que
l’armistice avec l’Allemagne nazie avait été signé la veille. Le
texte de cette prédication historique fut d’emblée sans ambiguïté :
« Frères et sœurs, […] parce que nous n’avons pas bien usé de la
liberté qui nous était donnée, ne renonçons pas à la liberté, sous
prétexte d’humilité, pour devenir des esclaves, et plier lâchement
devant les idéologies nouvelles. Ne nous faisons pas d’illusions :
la doctrine totalitaire de la violence a acquis ces derniers jours
un formidable prestige aux yeux du monde, parce qu’elle a, du
point de vue humain, merveilleusement réussi. […] Des pressions
païennes formidables vont s’exercer, disions-nous, sur nous-mêmes
et sur nos familles, pour tenter de nous entraîner à une soumission
passive à l’idéologie totalitaire. Si l’on ne parvient pas tout de
suite à soumettre nos âmes, on voudra soumettre tout au moins nos
corps. Le devoir des chrétiens est d’opposer à la violence exercée
sur leur conscience les armes de l’Esprit. […] Nous résisterons,
lorsque nos adversaires voudront exiger de nous des soumissions
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contraires aux ordres de l’Évangile. Nous le ferons sans crainte,


comme aussi sans orgueil et sans haine1. »

Maquisards-camisards

Il y eut, après-guerre, une vaine polémique sur la distinction à


faire entre « Résistance passive », c’est-à-dire spirituelle et civile, et
« Résistance active »2. Dans un livre considérable, Patrick Cabanel
a récemment qualifié de « mythes historiographiques » les récits
et commentaires selon lesquels les Résistances spirituelle et civile
étaient radicalement différentes de la Résistance armée, au point
que les unes n’avaient jamais rejoint l’autre3. Malheureusement,
l’équipée non violente d’André Trocmé a souvent servi à alimenter
cette dichotomie légendaire. Mais en réalité, à partir de l’année
1942, nombre de résistants civils passèrent à la Résistance armée,
notamment dans les régions refuges comme la Drôme, le plateau
Vivarais-Lignon, ou les Cévennes, qui furent également les lieux
où s’installèrent de très grands maquis.
Il est intéressant de relever que la Résistance protestante armée du
Sud de la France s’est rapidement référée à l’épopée des Camisards4,
mais aussi à la force de conviction des prisonnières de la tour de
Constance5, sous Louis XV, et aux guerres des anciens huguenots

1. Patrick Cabanel, Résister, op. cit., p. 45-54.


2. Voir Sabine Zeitoun, « Résistance active, résistance passive, un faux
débat », dans Les Juifs dans la Résistance et la Libération. Histoire, témoi-
gnages, débats, textes réunis et présentés par RHICOJ (Association pour la
recherche et l’histoire contemporaine des juifs), Éditions du Scribe, 1985.
3. Patrick Cabanel, De la paix aux résistances, op. cit., p. 317.
4. Les Camisards, huguenots des Cévennes, menèrent une insurrection
contre les persécutions qui suivirent la révocation de l’édit de Nantes, en
1685. La Guerre des Cévennes éclata en 1702, à Pont-de-Monvert (Lozère)
et dura jusqu’en 1710 environ. Lire Philippe Joutard, Les Camisards, Galli-
mard, 1976, coll. « Folio Histoire », 1994, et Marianne Carbonnier-Burkard,
Comprendre la révolte des Camisards, Éditions Ouest-France, 2008.
5. Lire Ysabelle Lacamp, Marie Durand : « Non à l’intolérance reli-
gieuse », Actes Sud, 2012. Arrêtée en 1730, à l’âge de 15 ans, Marie Durand

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du Midi : autant d’éléments de mémoire qui légitimaient la vio-


lence à l’encontre des « collabos » et des nazis. Le « résister ! »,
gravé dans la pierre par Marie Durand, ou l’une de ses compagnes,
devint un mot d’ordre et fut relevé sur de nombreux documents,
dont le blason des protestants gaullistes de Londres, dessiné par
le pasteur Franck Christol, aumônier des Forces françaises libres.
Le blason additionne la tour de Constance, la croix huguenote et
la croix de Lorraine, sous le mot « RÉSISTEZ ». Jacques Poujol
est l’auteur de l’hymne d’un maquis cévenol, dans lequel il cite
ce « Résistez » et fait rimer « camisards » avec « maquisards »1.
Dès l’été 1943, chaque grande vallée cévenole eut son maquis,
rattaché à l’Organisation de Résistance de l’armée (ORA), à l’Armée
secrète, aux FTP, ou indépendants2. Pierre Poujol (1889-1969), le
père des frères résistants Jacques Poujol (1922-2012) et Robert
Poujol (1923-2003)3, écrivait en 1944 : « La période du maquis est
précédée presque partout par la période des réfugiés (politiques ou
raciaux) augmentés – à partir de février 1943 – par les réfractaires
au service du travail [obligatoire]4. » C’est ainsi que les terres de

passa trente-huit années emprisonnée dans la tour de Constance, à Aigues-


Mortes (Gard), parce que son frère était un pasteur clandestin. Au début
du XXe siècle, elle personnifie la résistance pacifique au nom de la liberté
de conscience et de la tolérance. La référence à Marie Durand s’accentue
pendant l’Occupation. L’inscription « résister ! » (« REGISTER ») gravée sur
la margelle du puits de la prison est attribuée à Marie Durand qui refusa
toujours d’abjurer sa foi.
1. Sur les nombreuses références des résistants et maquisards protestants
aux « huguenots » et surtout aux « camisards » : Philippe Joutard, La Légende
des Camisards. Une sensibilité au passé, Gallimard, 1977, p. 268-270, et
Patrick Cabanel, Résister, op. cit., p. 37-40.
2. Patrick Cabanel, De la paix aux résistances, op. cit., p. 330-334.
3. Maquis de la Soureilhade ou d’Ardaillès (Cévennes), fondé et dirigé
par le pasteur Laurent Olivès, puis maquis Aigoual-Cévennes, à partir de
juin 1944.
4. Pierre Poujol, « Le Maquis au pays des Camisards », Bulletin de la
Société de l’histoire du protestantisme, 1944 (imprimé début 1945), cité
par Jacques Poujol, « Refuge et maquis », dans Philippe Joutard, Jacques
Poujol et Patrick Cabanel (dir.), Cévennes. Terre de refuge 1940-1944, Club
Cévenol et Nouvelles Presses du Languedoc, p. 347.

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refuge pour les Juifs sont devenues terres de maquis. Y compris


le plateau du Chambon-sur-Lignon, où certains leaders protestants,
juifs et étudiants en théologie de l’École nouvelle cévenole sont
passés très massivement au maquis.
« En fait, il y a moins opposition que complémentarité entre les
modes armé et spirituel de résistance », peut affirmer l’historien
Patrick Cabanel1.
Le dimanche 14 juillet 1940, le pasteur Roland de Pury
(1907-1978) a lu, dans son temple lyonnais de la rue Lanterne,
une prédication qui fut un appel explicite à résister au nazisme et
à la Collaboration2. Ce commentaire du huitième commandement
des Tables de la Loi est considéré comme étant une des toutes
premières actions de Résistance spirituelle en France3 : « Je sais

1. François Marcot (dir.), Dictionnaire historique de la Résistance, Robert


Laffont, coll. « Bouquins », 2006, p. 907.
2. Patrick Cabanel, Résister, op. cit., p. 56-66. Voir également la somme
du même historien, Histoire des Justes en France, Armand Colin, 2012,
ainsi que le classique Lucien Lazare, Le Livre des Justes, Jean-Claude Lat-
tès, 1993, coll. « Pluriel », 1996, p. 156-163, où il est question de Roland
et Jacqueline de Pury (Lyon), ainsi que de Magda et André Trocmé (Le
Chambon-sur-Lignon). Plus largement, le chef-d’œuvre de Jacques Semelin,
Persécutions et Entraides dans la France occupée, op. cit., a modifié en
profondeur l’historiographie de la Résistance civile : « Face à la persécution
antisémite, nous soutenons donc que la France a connu entre 1942 et 1944
un important mouvement de réactivité sociale, au sens où nombre d’indi-
vidus, sans nécessairement se connaître entre eux, ont porté assistance à
d’autres que, le plus souvent, ils ne connaissaient pas davantage, mais dont
ils percevaient la situation de détresse – du moins de grande vulnérabilité.
C’est ce phénomène qui est en soi remarquable et constitue la marque de
cette période historique » (« La solidarité des petits gestes », p. 451-604).
3. Les thèses de Pomeyrol furent rédigées les 16 et 17 septembre 1941
par douze membres de l’Église réformée de France (ERF), afin de fournir un
appui théologique à la résistance au nazisme, à la collaboration et au défai-
tisme. Les signataires souhaitaient que l’ERF prenne ouvertement position sur
l’Occupation et ses conséquences, notamment pour les juifs persécutés. Ces
thèses ont été adoptées par le synode régional d’Annecy, en octobre 1941, et
le Conseil national de l’ERF décida, début 1942, de les diffuser à tous les
présidents de ses conseils régionaux. Les thèses de Pomeyrol sont à l’ori-
gine de la résistance spirituelle d’un grand nombre de chrétiens. Voir Henry

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bien qu’après un tel carnage, la France peut bien se reposer et


dire : j’ai fait ce que je pouvais. Oui, elle avait le droit de déposer
les armes. Mais non pas, non jamais de consentir intérieurement à
l’injustice. […] La France morte, on pourrait pleurer sur elle, mais
la France qui trahirait l’espoir que les opprimés mettent en elle,
mais la France qui aurait vendu son âme et renoncé à sa mission,
nous aurait dérobé jusqu’à nos larmes. Elle ne serait plus la France.
[…] Si la France, parce qu’elle est défaite, se met à douter de la
justice de cette lutte qu’elle a menée, et si par conséquent elle
étouffe sa mission de justice, alors elle est pis que morte, elle est
décomposée, elle est prête pour toutes les infamies. »
Jusqu’au dimanche 30 mai 1943, jour de son arrestation par
la Gestapo, Roland de Pury continua à faire des prédications de
Résistance. En octobre 1940, il entra également dans l’action,
organisant le passage en Suisse de dizaines de Juifs, dont beaucoup
d’enfants. Lui et son épouse Jacqueline offrirent leur maison et
le presbytère du temple pour héberger des membres de la Résis-
tance, des Juifs ou des passeurs qui convoyaient des enfants du
Chambon-sur-Lignon vers la Suisse.
En mai 1943, arrêté par la Gestapo, il est enfermé au fort de Montluc
(Lyon), à cause de l’aide qu’il apportait au mouvement Combat. Avec
des bouts de crayons et des morceaux de papier conservés au risque
de se faire fusiller, Roland de Pury écrivit un Journal de cellule, dont
une première édition parut en Suisse avant même la Libération. Vers
le 20 juin 1943, il y écrivait, s’adressant au « Rédempteur » : « Ah !
Tu me fais durement saisir que c’est là justement tout le problème,
l’unique problème de notre destinée : esclavage ou liberté1. »
« Vivre libre ou mourir ! », telle était la devise du maquis des
Glières, mais celle également de la première République, en 1792.

Mottu, avec Jérôme Cottin, Félix Moser, Didier Halter, Confessions de foi
réformées contemporaines, Labor et Fides, 2000, et La Résistance spirituelle
1941-1944. Les Cahiers clandestins du Témoignage chrétien, textes présentés
par Renée et François Bédarida, Albin Michel, 2001.
1. Roland de Pury, Journal de cellule, La Guilde du Livre (Lausanne), 1944,
p. 90. Roland de Pury (1907-1979) est Juste parmi les nations. Voir Daniel Gal-
land, Roland de Pury. Le souffle de la liberté, Les Bergers et les Mages, 1994.

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X
Résister, c’est créer

Tout acte de résistance n’est pas une œuvre d’art


bien que, d’une certaine manière, elle en soit une.
Toute œuvre d’art n’est pas un acte de résistance
et pourtant, d’une certaine manière, elle l’est.
Gilles Deleuze1.

Oh ! Rencontrée, nos ailes vont côte à côte


(W O¶D]XU OHXU HVW ¿GqOH
Mais qu’est-ce qui brille encore au-dessus de nous ?
/H UHÀHW PRXUDQW GH QRWUH DXGDFH
Lorsque nous l’aurons parcouru,
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