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Pourquoi nous sommes mobilisé.e.

s depuis plus d'un an contre le projet de loi de


programmation 2018 – 2022 pour la justice

Nous sommes Avocat.e.s au Barreau de Lyon, Magistrat.e.s, Greffier.e.s et Fonctionnaires exerçant


dans les juridictions lyonnaises de l'ordre judiciaire et nous souhaitons alerter l'opinion publique sur la
régression des droits induite par le projet de loi de programmation 2018 – 2022 pour la Justice dont l'examen
doit être repris au Parlement à partir du 15 janvier.

Entendons nous bien : nous ne surfons pas sur les mobilisations citoyennes de la fin de l'année 2018 et
sur l'affaiblissement corrélatif du Pouvoir pour chercher à faire passer des revendications corporatistes. Tout
au contraire ! Notre mobilisation contre le projet de loi BELLOUBET se poursuit depuis désormais plus d'un
an et, loin de tout corporatisme, nos professions aux intérêts souvent divergents (avocat.e.s, magistrat.e.s,
greffier.e.s et fonctionnaires), nos organisations syndicales parfois concurrentes, sont unanimes pour dénoncer
un texte qui sacrifie avant tout, bien au delà de nos seules conditions de travail, l’accès de tous à la justice, la
qualité du débat judiciaire, les libertés individuelles et les droits de la défense, et ce, dans une course aveugle à
la productivité et aux économies d’échelle.

De même, nous ne prétendons pas que la Justice fonctionne de manière satisfaisante et nous ne
souhaitons pas le statut quo. Il est évident que la Justice fonctionne mal, à Lyon comme partout en France,
mais c'est le résultat de l'insuffisance des moyens qui lui sont alloués depuis des décennies. D'année en année,
les travaux de la Commission européenne pour l'efficacité de la justice (CEPEJ) continuent de pointer du doigt
la France qui ne consacrait en dernier lieu à son système judiciaire que 65,9 euros par habitant, soit beaucoup
moins que des pays équivalents comme l’Allemagne (121,9 euros) ou la Suisse (215 euros). L’aide
juridictionnelle est l’une des plus faibles d’Europe, tout comme le nombre de tribunaux (1 pour 100.000
habitants) ou le salaire des magistrat.e.s, quand les greffier.e.s et fonctionnaires sont quant à eux plus
particulièrement impactés par le gel de la valeur du point d’indice et la baisse de leur pouvoir d'achat, sans
prise en compte de leurs compétences et responsabilités.

Pourtant, l'augmentation en trompe l'œil du budget de la Justice mise en avant par la garde des sceaux,
madame BELLOUBET, sera absorbée par la création de 7.000 places de prison et de 20 centres éducatifs
fermés. Nous avons le sentiment qu'au lieu de donner à la Justice les moyens de fonctionner, le gouvernement
actuel continue de l'asphyxier pour pouvoir faire la démonstration que cela ne pourra que fonctionner mieux si
la Justice se désengage de ses missions, voir les privatise pour partie.

En effet, sur le volet budgétaire comme sur les autres, nous avons pris connaissance avec attention du
projet de loi BELLOUBET et nous avons malheureusement constaté qu'à rebours des postulats de « réformes
structurelles qui permettront à la justice d’être plus lisible, plus accessible, plus simple et plus efficace », c'est
une justice illisible, déshumanisée et au rabais qui est en réalité envisagée.

Ce projet de loi, s'il était adopté, rendrait d'abord l'organisation judiciaire illisible puisqu'en donnant
aux Premiers Président des Cours d'appel le pouvoir de répartir les contentieux entre les Tribunaux de
Grande Instance (TGI) d'un même département, l'organisation judiciaire serait différente d'un territoire à
l'autre. Le TGI de Lyon, promu chef de file par cette réforme, relèguerait les justiciables du ressort du TGI de
Villefranche-sur-Saône à l'incertitude du périmètre de compétences de leur juridiction de proximité et les
éloignerait de leur juge. A terme, la juridiction de Villefranche-sur-Saône, dévitalisée, pourrait plus aisément
être supprimée.

Le projet de loi BELLOUBET sacrifierait ensuite les contentieux de la précarité actuellement traités
dans des délais raisonnables par les tribunaux d'instance de Lyon et Villeurbanne (tutelles, surendettement,
expulsions locatives, saisie des rémunérations, …) pour affecter les moyens de ces structures, devenus flexibles
et mutualisables, aux services sinistrés des TGI. Les justiciables concernés, sans moyens et rarement
représentés par un avocat, ne seraient vraisemblablement pas considérés comme prioritaires comparativement
à certains contentieux dits plus « nobles » traités dans les TGI.

Le projet de loi BELLOUBET, considérant qu'un litige d'une valeur inférieure à 5.000 euros est un
petit litige (ce qui est rarement l'avis des justiciables concernés ...), créerait des obstacles à la saisine du juge en
imposant aux parties une conciliation ou médiation préalable obligatoire. En l'absence de conciliateurs de
justice en nombre suffisant (dont l'intervention est gratuite), des médiations payantes en ligne seront alors
proposées à nos concitoyens, la seule précaution prise par le gouvernement en la matière étant d'interdire que
les méthodes de médiation « mises en œuvre ne résultent pas exclusivement d’un traitement par algorithme ou
d’un traitement automatisé ». Il est ainsi manifeste que cette disposition du projet de loi, en alourdissant
inutilement les procédures dans lesquelles les parties ne souhaitent pas se concilier, en éloignant les justiciables
du service public de la justice et, pour tout dire, en cherchant à dissuader les justiciables de saisir la justice pour
désengorger les tribunaux, cache mal le marché juteux offert aux Start-up des Legal Tech et les prémices d'une
privatisation de la Justice.

Le projet de loi BELLOUBET, en portant de trois à six mois le délai imposé au procureur de la
République pour répondre à une plainte simple avant que la victime ne puisse saisir un juge d'instruction, est
finalement assez emblématique d'une conception très personnelle des promoteurs de ce projet de loi
concernant l'accessibilité et la qualité de la Justice. La victime d'une infraction devrait ainsi patienter six mois,
délai durant lequel elle souffrirait (notamment) du risque de déperdition des preuves, sans pouvoir faire de
demande d'actes.

Enfin, le projet de loi BELLOUBET étendrait les possibilités de recours à la visio-conférence pour
laquelle l’accord de la personne ne sera plus nécessaire en matière de de détention provisoire, prévoirait que
certains litiges soient jugés sans audience, multiplierait les délits qui pourront être jugés à juge unique alors
qu'une formation collégiale de jugement, du fait de la délibération de 3 juges sur un même dossier, est une
garantie évidente de qualité, ...

Nous pourrions multiplier encore les exemples ad nauseam ...

A Lyon comme ailleurs, pour réduire les délais de traitement des affaires, il serait tout simplement
nécessaire de créer des postes de magistrat.e.s et de greffier.e.s, voir de re-créer des juridictions de proximité
pour désengorger une méga-structure qui, pour faire face aux urgences du moment, ne cesse de chercher quels
contentieux peuvent être dégradés ou sacrifiés. Nous faisons le constat que le projet de loi BELLOUBET
n'apporterait aucune solution aux stocks de dossiers en attente d'audiencement (jusqu'à quatre ans dans
certaines chambres civiles du TGI de Lyon) mais qu'au contraire, l'entrée en vigueur du Pôle social à Lyon au
1er janvier 2019, avec un stock de 15.000 affaires (9.000 dossiers du Tribunal des Affaires de Sécurité Sociale -
TASS-, auxquels s'ajouteront 6.000 dossier venant du Tribunal du Contentieux de l'Incapacité -TCI-) sans les
moyens correspondant pour les traiter, préfigure la logique de rationnement à l'œuvre du projet
BELLOUBET et s'annonce d'ores et déjà comme un naufrage connu de tous les responsables locaux et
nationaux.

A l'inverse, nous considérons qu'il est impérieux de doter la Justice, puissant régulateur de paix social,
des moyens indispensables à son bon fonctionnement et de mener une réflexion approfondie pour une
réforme ambitieuse répondant aux attentes légitimes de nos concitoyens en matière d’accès au droit, de
proximité et d’accessibilité de la Justice et de protection des libertés. A l'heure où il est question d'un « Grand
Débat National » en matière « d'organisation de l'Etat et de ses services publics », l'adoption dans l'urgence et la
précipitation d'un projet de réforme en profondeur du fonctionnement de la Justice en France ne peut
qu'inquiéter et désoler, s'agissant d'un des piliers du fonctionnement de nos institutions républicaines : c'est
pourquoi nous demandons le retrait du projet de loi BELLOUBET.

Les signataires :
– Le Barreau de LYON
– La section régionale de la CGT-Service judiciaire
– La section lyonnaise du Syndicat des Avocats de France
– La section régionale du Syndicat de la Magistrature
– L'Union des jeunes Avocats de Lyon
– La section lyonnaise de l'Union Syndicale des Magistrats
– La section régionale de l'UNSA Service judiciaire