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Sciences sociales et santé

D. Fassin, R. Rechtman, L’Empire du traumatisme. Enquête sur


la condition de victime
Emmanuelle Fillion

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Fillion Emmanuelle. D. Fassin, R. Rechtman, L’Empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime . In: Sciences
sociales et santé. Volume 26, n°2, 2008. pp. 113-117;

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Sciences Sociales et Santé, Vol. 26, n° 2, juin 2008

Note de lecture

D. Fassin, R. Rechtman
L’Empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime
Paris, Flammarion, 2007, 452 pages

L’ouvrage de D. Fassin et R. Rechtman se distingue à l’égard d’une


récente production éditoriale sur le traumatisme et les victimes, donnant
parfois des textes plus polémiques que scientifiques, moins éclairants que
dénonciatoires. Leur recherche tranche par son exigence scientifique et sa
richesse, à la fois théorique et empirique. Comment l’analyse est-elle
changée ? D’abord par son refus de préjuger de ce que sont les victimes et
de ce qu’elles veulent. Ensuite, par son refus de rabattre la présence des
victimes sur la scène sociale à une évolution linéaire et univoque, appe-
lant réprobation ou adhésion. Leur propos n’est ni de disqualifier ni d’hé-
roïser les victimes, mais de comprendre comment elles en sont venues à
occuper fortement « l’espace moral des sociétés contemporaines » (p. 17),
comment on est passé d’un régime dans lequel le traumatisme était systé-
matiquement interrogé et la victime soupçonnée à un régime dans lequel
la souffrance atteste d’une violence sociale, confère un statut à la victime
et lui ouvre des droits, notamment à une réparation.
Ce faisant, les auteurs rompent avec une approche qui cherche les
causes de la « victimisation » dans des évolutions générales de la société,
à l’égard desquelles les expériences individuelles n’auraient valeur que
d’illustration. Ils contestent tout autant une vision selon laquelle le sujet
social se résumerait à un sujet psychologique. Une grande force de l’ou-
vrage est de proposer une double lecture, perpétuellement combinée, au
carrefour de l’anthropologie et de la psychologie (une psychologie enten-
due au sens large, comprenant la psychiatrie, la psychanalyse, mais aussi
la neurobiologie). L’analyse s’effectue sur deux plans : à la fois celui des
arènes spécialisées — où s’élaborent savamment les nomenclatures noso-
graphiques — et dans le registre du « sens commun » — où s’élaborent
des valeurs morales. Je reste un peu dubitative sur cette distinction qui
tend à rendre un espace public peu (voire pas) créateur dont le rôle se limi-
terait à offrir (ou non) une résonance sociale, un espace de représentations
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aux catégories savantes. En pointant des affaires morales dans les affaires
médicales, les auteurs semblent soutenir une séparation quasi ontologique
des deux ordres (y compris dans leur superposition) que l’on peut contes-
ter. Mais cette réserve reste circonscrite du fait que les auteurs éclairent
les zones d’interaction de différentes arènes et s’intéressent précisément à
leurs articulations politiques. De la même manière, la double lecture,
anthropologique et psychologique, articule expérience subjective et expé-
rience collective et inscrit l’intrapsychisme dans l’histoire sociale.
L’ouvrage répond à un projet de type foucaldien consistant à mon-
trer, via l’analyse historique de mutations des catégories savantes, un
changement de regard politique et moral qui excède largement les arènes
spécialisées. La question n’est donc pas de savoir si le traumatisme existe,
si la souffrance est réelle, si la victime est un imposteur ou un bouc-émis-
saire, mais de dire ce qu’est, historiquement, la réalité sociale du trauma-
tisme et de la condition de victime et quels en sont les usages politiques.
Et aux auteurs de montrer comment cette notion de traumatisme, long-
temps rapportée à une intériorité du sujet (d’un sujet faible, déficient) a
acquis depuis un nouveau statut d’« objectivité », faisant de la victime un
être ordinaire aux prises avec un événement extraordinaire. Ce faisant,
notre société se dote plus largement d’un « nouveau langage de l’événe-
ment », et d’une nouvelle traduction de la violence qu’elle produit elle-
même. Ambition considérable donc de cette enquête sur la condition de
victime qui observe des déplacements des frontières du subjectif et de
l’objectif, de l’individuel et du collectif, du privé et du public sur une
période d’un peu plus d’un siècle !
L’ouvrage s’organise en quatre parties. La première propose une
généalogie historique et conceptuelle de la notion de traumatisme. Les
trois autres déploient des scènes locales de la psychiatrie et du trauma-
tisme dont elles proposent une ethnographie.
La première partie, « D’une vérité l’autre », restitue en quelque sorte
l’alphabet et la grammaire de ce nouveau langage de l’événement et de la
violence, composé autour des victimes, depuis les premières descriptions
relatives aux accidentés du train à la fin du XIXe siècle, puis des accidentés
du travail et des blessés de guerre, jusqu’aux victimes d’abus sexuels et de
torture. Entre temps, on sera passé de la notion de « névrose traumatique »
mobilisée par la psychiatrie légale, la psychanalyse et la psychiatrie de
guerre, à celle de « post-traumatic stress disorder » (PTSD). On sera aussi
passé d’un soupçon systématique à l’égard des traumatisés à cette idée que
le traumatisé est le témoin de la violence de l’histoire. Tandis que les dif-
férentes écoles et branches de la psychologie concevaient qu’il leur reve-
nait — y compris dans le souci thérapeutique — de débusquer l’oisif
refusant de retourner au travail ou le lâche refusant de retourner au front,
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elles se veulent aujourd’hui plus aidantes et consolantes. La souffrance,


quelles que soient ses causes, impose aujourd’hui, a minima, du respect. La
Shoah a été assurément un point de bascule dans cette réévaluation, met-
tant à mal l’idée que l’étiologie du traumatisme est à rechercher dans le
psychisme de l’individu. Bien au contraire, s’est peu à peu imposée l’idée
que le traumatisme « est à la fois le produit d’une expérience inhumaine et
la preuve de l’humanité de ceux qui l’ont vécue » (p. 36).
Un regard nouveau sur l’histoire s’est aussi peu à peu constitué dans
cette veine, moins focalisé sur le récit des vainqueurs et plus sensible à
l’historiographie des vaincus. Cette inflexion de la pensée savante s’est
faite également dans les suites d’une alliance de la psychiatrie avec les
mouvements sociaux américains des années 1960. Les féministes ont ainsi
demandé aux spécialistes de la santé mentale de montrer les traces du trau-
matisme dans le psychisme des femmes et des enfants sexuellement abu-
sés. S’est alors construite la dénonciation politique de la domination
masculine, qui récusait au passage la théorie freudienne du fantasme. Le
discours psychologique, d’abord réservé à la clinique, est devenu de plus
en plus politique. La notion de PTSD, élaborée dans les années 1980 dans
les suites de la guerre du Viêt-Nam, achèvera de renverser tout à fait la
perspective, d’asseoir la notion de traumatisme et de réhabiliter les victi-
mes. Avec un fait nouveau, et a priori paradoxal, puisque cette notion per-
met de penser (et de soigner) non seulement les victimes, mais aussi les
bourreaux : « le traumatisme n’y (est) plus seulement l’attribut des victi-
mes, mais il (devient) également le stigmate des auteurs d’atrocités »
(p. 37). Le changement de regard sur le traumatisme et ses victimes s’ins-
crit dans l’évolution massive de la médecine contemporaine vers la méde-
cine des preuves. Dans ce processus, est investi un fort registre de
l’éthique, là où s’imposaient avant des catégories morales traditionnelles.
Les trois autres parties montrent comment cette notion de trauma-
tisme et le statut de victime sont aujourd’hui travaillés dans des disposi-
tifs spécifiques et mobilisés dans des usages politiques d’échelles et de
natures diverses. Chacune retrace l’histoire d’une branche de la psychia-
trie puis analyse un cas exemplaire. C’est d’abord la victimologie psy-
chiatrique et AZF à Toulouse où les auteurs analysent l’élaboration d’une
« Politique de la réparation », le traumatisme étant pensé comme ouvrant
droit à des indemnisations. La psychiatrie humanitaire et la seconde
Intifada en Palestine permettent ensuite d’analyser une « Politique du
témoignage », le traumatisme étant la base légitime pour dire la violence
du conflit. Enfin, le troisième cas est celui de la psychotraumatologie
exercée auprès des victimes de guerre et de l’élaboration d’une « Politique
de la preuve », le traumatisme devant permettre d’attester de la souffrance
subie pour obtenir le statut de réfugié politique.
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Parmi ses nombreux apports, le travail de Fassin et Rechtman per-


met de comprendre les motifs de notre ambivalence à l’égard des victi-
mes, où se mêlent réticences et empathie. Je voudrais signaler une piste
très intéressante proposée par les auteurs qui suggèrent (et peut-être par-
tagent ?) une nostalgie à l’égard d’une forme d’engagement plus directe-
ment politique, davantage présente jusque dans les années 1980, où les
mondes en lutte se peuplaient de héros plutôt que de victimes. La troi-
sième partie sur la psychiatrie humanitaire est de ce point de vue très
éclairante pour saisir l’émergence d’un monde politique dans lequel le
sens du tragique est moins présent, au profit d’une vision beaucoup moins
idéalisée de la violence, où ce qu’il est permis d’espérer n’est pas tant la
« libération » d’une minorité ou d’une Nation que la résilience d’indivi-
dus injustement éprouvés par l’histoire.
On pourrait objecter aux auteurs qu’ils insistent sur l’existence
aujourd’hui incontournable des victimes sur la scène politique, mais que,
en revanche, ils signalent moins toutes une série d’opérations pour tenter
d’endiguer cette évolution, de dénier aux victimes un rôle politique (du
moins un rôle politique qui ne soit pas délétère). Ils vont peut-être un peu
vite en proclamant « la fin du soupçon » (partie I). Dans le même temps,
on ne peut pas leur reprocher d’être réducteurs. Ils montrent en effet
(notamment dans la partie IV) l’ambiguïté actuelle dans laquelle on tend,
d’un côté, à donner une visibilité sociale à la souffrance des individus, à
créer des outils et des dispositifs qui leur soient spécifiques, mais dans
laquelle on tente aussi d’exclure — sur la base de ces mêmes dispositifs
— un nombre considérable d’entre eux du périmètre des victimes « légi-
times ». Le traitement actuel fait par la France aux demandeurs d’asile
offre de ce point de vue un cas aussi exemplaire que consternant. Les
auteurs ont su éviter aussi le piège de la dénonciation : dénonciation des
« fausses » victimes détournant à des fins personnelles des outils fabriqués
à des fins de solidarité sociale ou encore des victimes « en concurrence »
se disputant les bénéfices de la compassion publique. L’exemple d’AZF
montre de ce point de vue avec force la dynamique politique de la cause
des victimes, comme ses limites. En effet, les habitants socialement défa-
vorisés du quartier du Mirail à Toulouse ont élaboré, sur la base du trau-
matisme, un véritable travail et un processus de subjectivation politique
pour obtenir des indemnisations. Mais, dans le même temps, les victimes
de l’explosion les plus marginalisées, les malades de l’hôpital psychia-
trique, sont en revanche restées complètement absentes des processus de
reconnaissance et de réparation.
Les auteurs ont donc su rendre la complexité du réel tout en tenant
les promesses d’une analyse d’une mutation macrosociale au long cours.
L’ouvrage permet de saisir à la fois une montée de la légitimité des victi-
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mes, en même temps que les tensions et les résistances qui s’expriment, y
compris dans les dispositifs concrets qui leur sont dédiés. La notion de
traumatisme et la condition de victime s’imposent comme objets de
batailles aujourd’hui très actives. D. Fassin et R. Rechtman proposent
donc une source de réflexions qui manquait jusqu’à présent sur un objet
d’une importance particulière pour les sciences sociales pour lesquelles
l’« économie morale » des sociétés contemporaines est en travail.

Emmanuelle Fillion
CERMES