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parti présidentiel La République en marche (LREM),


tandis qu'Alexandre Benalla travaillait encore à
Les liens cachés de Benalla avec l’affaire
l’Élysée.
du contrat russe
PAR FABRICE ARFI, ANTTON ROUGET ET MARINE TURCHI
ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 16 JANVIER 2019

Vincent Crase et Alexandre Benalla le 1er mai à Paris. © Capture d'écran YouTube

Vincent Crase, qui a aussi travaillé à l’Élysée comme


chargé de mission entre 2017 et 2018, est par ailleurs
Alexandre Benalla et Emmanuel Macron, le 24 février 2018. © Reuters
mis en examen pour « violences volontaires » avec
Contrairement à ce qu’il a affirmé il y a un mois, Alexandre Benalla dans l’affaire des violences du 1er
Alexandre Benalla est lié à divers degrés, y compris Mai, commises contre des opposants à la politique du
financiers, aux principaux protagonistes d’un contrat président de la République.
de sécurité signé en juin 2018 avec un oligarque russe Le contrat russe visait la sécurisation du patrimoine
proche de Vladimir Poutine, par ailleurs soupçonné immobilier d’Iskander Makhmudov à Ramatuelle et
d’accointances avec l’un des pires groupes criminels en Sologne, financé par un entrelacs de sociétés
moscovites. dissimulées dans des paradis fiscaux (à Chypre
Contrairement à ce qu’il a affirmé il y a un mois, notamment), ainsi que l’octroi d’une garde rapprochée
Alexandre Benalla est lié à divers degrés, y compris pour les membres de sa famille, à Monaco. Il a été
financiers, aux principaux protagonistes d’un contrat en grande partie exécuté dans un premier temps par
de sécurité signé en juin 2018 avec un oligarque russe l’entreprise de sécurité Velours, dont Benalla a été l’un
proche de Vladimir Poutine, par ailleurs soupçonné des salariés d'octobre 2014 à novembre 2015, avant de
par plusieurs magistrats européens d’accointances rejoindre Emmanuel Macron puis l’Élysée.
avec l’un des pires groupes criminels moscovites. Les négociations ayant précédé la signature du contrat
Mediapart avait révélé, mi-décembre, que l’oligarque ont été menées pour le compte de Makhmudov par
en question, Iskander Makhmudov, avait rémunéré un homme d’affaires français vivant et travaillant en
à hauteur d’au moins 300 000 euros la société d'un Russie depuis plus de trente ans, que connaît bien
proche de Benalla, le gendarme Vincent Crase, à une Alexandre Benalla. « C'est Benalla qui a conseillé et
date où ce dernier était encore chargé de la sécurité du désigné Crase pour ce contrat », a d'ailleurs confié à
Mediapart un acteur du dossier, qui s'exprime sous le
couvert de l'anonymat compte tenu de la sensibilité du
sujet.
Interrogé mi-décembre par Mediapart, l’ancien adjoint
au chef de cabinet d’Emmanuel Macron avait pourtant
assuré, en parlant de lui à la troisième personne : « Il
n’y a pas de lien entre Makhmudov et Benalla. »
La vérité est plus complexe.
Tout démarre par un petit encadré publié, le 2
janvier, dans Le Canard enchaîné. Dans cet entrefilet
intitulé « Un CDD en or », l’hebdomadaire satirique

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affirme qu’Alexandre Benalla, officiellement licencié gendarme Vincent Crase ferme le compte bancaire de
de l’Élysée après la révélation par Le Monde de sa société Mars. Seulement dix jours plus tard, France
l’affaire des violences du 1er Mai, a touché au mois Close Protection voit le jour, dont l’objet social est,
de novembre 2018 de copieux émoluments de 12 474 selon ses statuts, d’assurer, « en France et à l’étranger
euros d’une société de sécurité inconnue, tout juste », « la protection » de personnes mais aussi de réaliser
créée. Sans autre précision. du « conseil pour les affaires ». Le 30 novembre,
Vincent Crase clôt le contrat de domiciliation de Mars.
En août et en septembre, l’ancien adjoint du chef
de cabinet d’Emmanuel Macron avait perçu des Plusieurs sources informées du dossier ont indiqué à
indemnités d’aide au retour à l’emploi de 3 097 et 3 Mediapart que l’activité de la société de Yoann Petit
871 euros. avec Benalla serait selon elles liée au contrat russe, une
affirmation que se refusent à commenter les principaux
Selon les documents et témoignages concordants
acteurs du dossier.
réunis par Mediapart, la nouvelle société qui a
employé Alexandre Benalla est dirigée par un certain
Yoann Petit, 44 ans, qui n’est pas n’importe qui :
ancien militaire – il fut réserviste du 92e régiment
d’infanterie à Clermont-Ferrand –, il s’agit de l’un
des hommes embauchés par Velours au service de
l’oligarque russe Makhmudov, le 28 juin, jour du
versement de 294 000 euros sur le compte d’une
Emmanuel Macron et Alexandre Benalla. © Reuters
société du gendarme Crase, baptisée Mars.
La société de Yoann Petit a pour seul actionnaire Contacté par Mediapart, Alexandre Benalla n’a pas
un homme… de 18 ans, habitant en Normandie, donné suite à nos sollicitations. Déjà questionné mi-
dont sont originaires Crase et Benalla. Elle est en décembre sur le contrat de l’oligarque, l’ex-conseiller
outre domiciliée à Paris, rue de Penthièvre, dans d’Emmanuel Macron avait nié tout rôle dans le contrat
le même centre de domiciliation que celui utilisé russe de son « ami » et ancien collègue Vincent
par l’entreprise Mars, principale contractante du Crase : « Je n’ai jamais pris part à la moindre
contrat russe. La société de Yoann Petit, qui a négociation, ni de près ni de loin, avec M. Makhmudov
grassement rémunéré Alexandre Benalla, a par ailleurs ou ses représentants concernant le contrat avec la
été baptisée France Close Protection tandis que l’une société Mars et M. Vincent Crase », déclarait-il.
des sociétés ayant perçu 147 000 euros issus du Puis auprès du quotidien Libération, il s’était contenté
contrat russe se nommait quant à elle Velours Close d’évoquer une « mission de conseil à l’international
Protection. » pour justifier sa rémunération par France Close
Mais ce n’est pas tout. Outre la similitude de Protection.
personnes, d’adresse et de nom, il y a dans le Également sollicité, Yoann Petit n’a pas donné suite
volet russe de l’affaire Benalla une concordance de non plus. Et malgré plusieurs demandes d’entretien
dates qui ne manque pas d’intriguer. Fin septembre, depuis le mois de décembre, renouvelées avant la
Velours cesse officiellement d’assurer la protection parution de cette enquête, Iskander Makhmudov n’a
de la famille Makhmoudov. Le 30 septembre, Yoann pas répondu.
Petit ouvre une boîte aux lettres pour France Close Cet homme d’affaires de 55 ans, proche de Vladimir
Protection dans le centre de domiciliation, situé à Poutine, a construit sa fortune lors des vagues de
quelques encablures de l’Élysée. Le 2 octobre, les privatisations de la fin des années 1980 et du début des
statuts de cette nouvelle entité sont signés par son années 1990, dans les secteurs industriels et miniers.
fondateur. Une semaine plus tard, le 9 octobre, le D’origine ouzbek, il est à la tête d’un empire industriel

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qui comprend l’entreprise UMMC (métallurgie), le reprises par Guennadi Petrov et son entourage, sous
groupe Transmashholding (premier fabricant russe de le surnom du « Chinois » (en référence à son origine
matériel ferroviaire) et la société Kuzbassrazrezugol ouzbek) et parfois sous son prénom d’« Iskander ».
(charbon). La revue Forbes estime son patrimoine « En Russie, il y a deux types d'oligarques : ceux qui
personnel à près de 6,5 milliards d’euros. ont volé et dilapidé et ceux qui ont pris et construit.
Mais il est également soupçonné de longue date d’être Makhmudov appartient à la deuxième catégorie.
personnellement lié au groupe criminel moscovite Cela a suscité beaucoup de jalousies pouvant
Ismajlovskaya, réputé l’un des plus dangereux au expliquer les enquêtes judiciaires qui n'aboutissent
monde, comme Mediapart l’a raconté, en s’appuyant sur rien de concret », tient à nuancer un proche de
sur des documents judiciaires obtenus en Espagne et l'oligarque russe. Cet interlocuteur confirme toutefois
en Allemagne (lire ici). la proximité de Makhmudov avec Vladimir Poutine :
Iskander Makhmudov avait été mis en cause dans le « Comme la plupart des oligarques, ce sont les soldats
cadre d’une vaste enquête ouverte en Espagne en 2005, du pouvoir face au système américain. »
sur les activités de barons du crime organisé russe. Les Iskander Makhmudov a transféré, en janvier 2018,
enquêteurs soupçonnent des groupes mafieux russes l’essentiel de ses titres de société en France à
établis sur le littoral espagnol d’avoir blanchi plusieurs une structure domiciliée à Monaco, où il a de
dizaines de millions d’euros tirés du trafic de drogue nombreux intérêts. C’est d’ailleurs d’un des comptes
et autres activités illégales, en utilisant des sociétés monégasques de l’oligarque qu’est parti le virement
domiciliées en Espagne et dans des paradis fiscaux. Ils de 294 000 euros, le 28 juin 2018, au profit de la
ont découvert que Makhmudov contrôlait la maison société de Vincent Crase ; lui aussi s’est refusé à tout
mère de Vera Metallurgica S.A., une structure au cœur commentaire.
de ce réseau (lire ici). Les auditions de la commission d’enquête du Sénat
Enregistrée à Alicante, cette société de commerce de sur le dossier Benalla doivent reprendre ce mercredi
métal aurait permis, entre 2001 et 2004, de blanchir au 16 janvier. Elles porteront à la fois sur l’affaire des
moins 4 millions d’euros de l’argent du crime. passeports diplomatiques de l’ancien collaborateur
Selon l’acte d’accusation du parquet espagnol daté du d’Emmanuel Macron et les fonds russes. Le directeur
13 mars 2009, que Mediapart s’est procuré, l’oligarque de cabinet d’Emmanuel Macron (Patrick Strzoda),
russo-ouzbek a été mis en cause pour « association le ministre de l’intérieur Christophe Castaner et le
illicite » (avec le groupe criminel Ismajlovskaya) et « ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian
blanchiment de capitaux ». Un autre acte d’accusation, doivent être entendus sous serment dans l’après-midi.
daté du 29 mai 2015, souligne aussi qu’il était « en Quant à Alexandre Benalla, il est à nouveau convoqué
lien direct » avec Guennadi Petrov, le chef présumé devant la commission le lundi 21 janvier. Lors de
de Tambovskaya-Malychevskaya, le plus important sa première audition en septembre dernier, l’ancien
groupe criminel russe. chargé de mission du chef de l’État était arrivé au
Des écoutes téléphoniques effectuées en 2007 et 2008, Sénat accompagné d’un seul homme : Yoann Petit.
que Mediapart s’est procurées, ont permis d’étayer ce
lien : Iskander Makhmudov y est cité à de nombreuses

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