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BROCHURE DES TEXTES

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participants et ceci, pour des raisons de secret professionnel.

1
SOMMAIRE

FRANCESCA BIAGI-CHAÏ, La boussole du trauma Page 3

PHILIPPE LA SAGNA, La force d’un destin Page 11

PAOLA FRANCESCONI, Une psychose d’autolimitation Page 19

VICENTE PALOMERA, Un savoir misérable ! Page 27

CAROLINA KORETZKY, L’historien du détail Page 34

REGINALD BLANCHET, «  Ô mort où est ta victoire ? » Page 41

2
La boussole du trauma
Francesca Biagi-Chaï

Serge Co(et formulait en 20131 , à propos du trauma:sme, que « tout évènement


douloureux n’est pas trauma:que. Pour parler à bon escient de trauma:sme, il faut la rencontre
inopinée avec un réel générateur d’angoisse. » Ce réel, c’est la jouissance trauma:que qu’induit
le sexuel, plus exactement, l’absence de rapport sexuel.

L’addic'on : le trouma'sme et son remplissage

Je rencontre pour la première fois Mme A à mon cabinet, il y a dix-huit ans. Elle avait alors
trente-cinq ans. Elle arrive sur les conseils d’un de ses amis, psychologue. C’est pour elle la
tenta:ve de la dernière chance. Elle vient parce qu’elle est, dit-elle, « à la ramasse ».
Socialement bien intégrée, elle est adjointe de rédac:on, numéro deux d’un grand journal. Sur
le versant personnel, in:me, elle est « une loque ». Tout a commencé à l’adolescence, lorsque
vers seize ans, elle a pris d’emblée une drogue dure, l’héroïne, et mené une vie « à 200 à
l’heure ». La mort par overdose d’un ami l’ayant alertée, elle a essayé « d’aller parler à
quelqu’un ». Le premier analyste, elle l’a qui(é presque aussitôt, le jugeant trop sévère. Il avait
imposé l’arrêt immédiat des toxiques. Le deuxième, trop laxiste, lui racontait sa vie, ça la
« gonflait ».

Elle va donc « tout naturellement » s’adresser ailleurs, à Narco:ques Anonymes. NA


représentera pour elle une adresse, un lieu social auprès duquel une iden:fica:on est possible,
de même qu’une « négocia:on » avec sa jouissance du toxique. Mais, trop libre, elle n’arrive pas
à se tenir à tout leur système.

Les premiers entre:ens ont mis en jeu, pour favoriser le transfert, deux versants. Le
premier a été de s’intéresser à son histoire, et le second, de pra:quer des séances courtes
d’emblée. Il s’agissait d’aller vers le sujet, comme Jacques-Alain Miller a pu le proposer à propos

1 Serge Co(et, in Le livret trauma, XLIII° Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne, Freud et l’actualité du
trauma, Entre:en avec Serge Co(et, 2013, p. 15.
3
des adolescents2 . Aller vers, tout en maintenant la fonc:on du trou, de la coupure, du coup de
ciseaux dans l’étoffe de « la dépendance ».

Le style du transfert restait celui d’une certaine liberté, défense contre ce(e
dépendance ? Elle ratait régulièrement une à deux séances. Un jour, elle tombe par hasard sur
mon absence : « Je n’arrive pas à vous en vouloir. Vous pourriez me traiter n’importe comment,
me faire poireauter des heures. On peut me faire n’importe quoi, je ne connais pas la limite du
supportable et de l’insupportable. » Comment mieux formuler le trauma:sme qu’était pour elle
l’absence même de trauma:sme ?

Deux souvenirs de nature trauma:que lui reviennent. Son père la tenait par les chevilles
pour la plonger dans la piscine et lui apprendre à être en apnée, toujours trop longtemps. Son
frère, de cinq ans plus âgé qu’elle, jouait à la projeter dans l’herbe comme un ballon.
Évidemment, ceci n’est pas sans rappeler la célèbre raclée de Joyce, à une nuance près, que ce
n’est pas le corps qui se défile comme une pelure, mais le sujet ataraxique, comme dévitalisé,
qui se perçoit comme un objet. Donc, tout cela est « normal », « même pas mal » en est la
formule.

Qu’avaient pensé ses parents de sa toxicomanie ? Son père même, consommateur de


cocaïne, ne s’en inquiétait pas. Quant à sa mère, ma ques:on réveilla une interroga:on qu’elle
ne s’était jamais formulée. Son frère lui, avait qui(é la maison et avait d’autres préoccupa:ons.

Un retour sur l’enfance découvre une pe:te fille qui travaillait bien à l’école, mais
« hyperac:ve, en état d’agita:on permanente ». Les coordonnées parentales ont une couleur et
un impact par:culiers. Le père, journaliste, était suivi et régulièrement hospitalisé pour une
psychose maniaco-dépressive. Elle se souvient de l’hôpital à cinq ans : « il était au fond du
gouffre ». De ce laissé tomber, elle a déduit : « ils ne peuvent rien me donner ». L’indépendance
que lui donnait ce(e jouissance faisait retour sur elle par son envers d’une dépendance, d’une
demande immodérée, qui situait pour elle tout rapport à l’autre comme défini:vement
impossible, voire forclos.

La conséquence en était le collage aux dits de sa mère, collage dont, sans le savoir, elle
rendait compte ainsi : « Ma mère, quand elle me parle, quelque chose s’immisce en moi, même
si je ne suis pas d’accord, j’obéis à ses dires, j’en suis la conséquence. » « Tu n’as personne
comme ami ». « C’est faux, j’avais des amis, mais ça se glisse en moi, c’est comme une fêlure ».

2Jacques-Alain Miller, « En direc:on de l’adolescence », Interven:on de clôture à la 3° Journée de l’Ins:tut


de l’Enfant.
4
Elle en avait :ré un axiome, elle ne pourrait jamais avoir d’enfant, et une jouissance : « Il y a
toujours quelque chose de désespéré dans mes orgasmes. »

Ses parents s’étaient mariés par amour, mais cela s’était vite dégradé. Le père «
draguait », la mère souffrait de troubles physiques respiratoires. De ce fait, Mme A a été
propulsée à la place de sa mère pour accompagner son père, surveiller ses ahtudes, palier à ses
manques. Elle s’y retrouvait pétrifiée, paralysée entre les dires de la mère et la violence du père.
« Mon père aurait-il pu tuer ma mère ? Non, je ne le pense pas. Mais elle, elle le pensait. Je le
vivais. » « À côté de cela, il tenait ma mère dans un mépris, une violence verbale sans bornes.
Moi, cela a(eignait mon corps à chaque fois. »

Tout se passe comme si le signifiant était ici en défaut et pâ:ssait d’un réel qui avait une
place prépondérante, trauma:que. Cela lui apparaissait dans toute sa crudité, « J’ai, disait-elle,
le couple en horreur. »

La prise de toxiques, qui était encore là de manière occasionnelle, disparut


complètement, remplacée par une nouvelle « addic:on » : « les plans cul ». Elle se lança dans
une frénésie de jouissance sexuelle aveugle. Elle rencontrait des hommes sur internet et
exécutait les scénarios les plus extravagants sans broncher. « Même pas mal » ! Cela répondait
au dit maternel « Tu ne rencontreras jamais quelqu’un ». Ce qui donne chez elle : « un mec
amoureux de moi est forcément un looser ».

Dans l’analyse : un signifiant qui fait trauma

Jusque-là, elle n’avait raté que quelques séances de manière occasionnelle, qu’elle avait
toujours réglées. Ce(e fois-ci, trois semaines se passent sans que j’aie de ses nouvelles. Un pe:t
signe, « Où êtes-vous ? Où en êtes-vous ? », à quoi elle répond : « Puis-je venir lundi à ma
prochaine séance ? » Elle ne vient pas. Quinze jours se passent à nouveau, et elle arrive à sa
séance. Reprenant le discours là où il s’était arrêté… Au moment où elle repart, je lui pose la
ques:on : combien pensez-vous me devoir ? Elle ne comprend pas. Ce n’est pas une séance
ratée, c’est une grande coupure. Je lui réponds qu’elle me doit les séances ratées, qu’elle fasse le
calcul elle-même. Vous… comptez. Puis j’adoucis mon propos en lui disant qu’elle pouvait
disposer d’un certain temps pour arriver progressivement au terme du paiement.

À la suite de cela, elle développa une phobie des serpents. Pe:te fille, elle ne les aimait
pas trop. Une phobie qui en fait ne se limitait pas au signifiant, mais s’étendait à toute forme qui
5
pouvait l’évoquer, y faisant donc par:ciper pleinement la fonc:on du regard. Une ligne courbe,
sinueuse, produisait un affect d’angoisse considérable. C’est dire que la vie quo:dienne en était
invalidée. Le monde était devenu comme une sorte de menace diffuse, déréalisante,
angoissante.

Il s’ensuivra pourtant, via ce(e rencontre avec ce signifiant, une entrée dans la
subjec:va:on, moment trauma:que dans la cure, moment d’ouverture de l’inconscient, passage
obligé chez elle pour avoir accès à sa propre différencia:on, à la subjec:va:on de son propre
trauma.

Si la formule « trauma:ser le trauma »3 avait quelque chance d’être vérifiée, ce fut bien
dans ce cas. Le réel du paiement tenait bon face aux différents sens et scénarios imaginaires. En
tant que réel, il faisait nécessairement appel au symbolique et cela percutait l’allure qu’avait
dans sa vie la dimension pulsionnelle. La phobie par:cipe de ce choc au :tre de la sépara:on
d’où l’on pourra espérer l’extrac:on d’un objet privilégié. Jusque-là, l’objet oral, celui de la
dévora:on, était le seul ac:f. Par le pouvoir séparateur du signifiant et du regard de l’Autre, elle
prenait enfin la parole : « Ma vie se fait sans moi. Il me manque la responsabilité vis-à-vis de
moi. La seule chose non passive que je fais, c’est de venir en analyse. » « Je n’ai pas de projet. Je
ne sais pas ce que je fais dans ce journal. Je suis pétrifiée. On pourrait ne pas le croire, mais je
suis au:ste. Si je ne me pose pas la ques:on de l’enfant et du désir, je vais devenir une vieille
journaliste aigrie. Enfant, je faisais tout en courant. »

Une nouvelle forme d’impéra:f s’impose à elle : pas de sexe sans amour. « Je ne voulais
pas du couple parce que c’est l’impunité. C’est la déresponsabilisa:on. On y fait ce qu’on veut.
J’étais moi-même à ce(e place, je faisais couple avec chacun de mes parents, et avec la
responsabilité de les maintenir ensemble. Pourquoi ado, a-t-il fallu que je me dope ? Pour
masquer le vide, la :midité. La phobie m’aurait-elle empêchée de “foncer” ? Foncer, c'est-à-dire
me jeter dans les bras de n’importe qui. » « Dans ma vie, mes hauts et mes bas, mes exalta:ons
et mes dépressions me faisaient croire que j’étais comme mon père. »

« Quand je suis dans un état d’excita:on, d’enthousiasme, quand j’ai de l’appé:t, du


désir, de la rapidité, cela devient superla:f dans tous les domaines. Alors, ma mère me dit : « tu
es en phase maniaque. Tu es comme ton père. Ne prends pas la grosse tête ! A(en:on, tu vas t’y
croire ! » Je suis alors effrayante pour les autres. Quand je suis en état de dépression, je ne suis
pas effrayante pour les autres, je chute dans la dépression, je me replie. Mais je me rends

3 Entendue lors des journées sur le trauma.


6
compte aujourd’hui de mon inhibi:on sans l’alibi de la dépression. » Elle voit enfin l’inhibi:on
comme l’autre face de l’ac:visme. « J’ai besoin de choses concrètes pour me sen:r bien en vie. »
Là où elle craignait le défaut du sen:ment vital, elle a rencontré son symptôme, le trauma du
sexuel sous la forme limite de la phobie. « Pe:te fille, je donnais ma poupée à tout le monde. Ça
m’ouvrait un trou dans le corps. »

Ce trou dans le corps, elle en situe l’origine à 4 ans, à travers ce souvenir d’enfance.
« Lorsqu’il n’y avait pas de réponse à mes premières ques:ons, s’ensuivaient de ma part des cris,
des hurlements, une angoisse profonde, une détresse absolue. » Qu’est-ce que cela signifie ?
Qu’elle ne pouvait pas loger un savoir dans l’Autre ? Qu’entendait-elle par « il n’y a pas de
réponse ? » Peut-être quelque chose du signifiant qui n’a pas pu se me(re en place. Tout se
passe comme si elle n’entrevoyait pas, à ce moment-là, une interpréta:on du monde à travers le
sexuel, c'est-à-dire, à travers le non-rapport comme manque. Elle est en manque
d’interpréta:on sur ce manque, mais elle n’est pas folle pour autant.

Ce cas interroge le peu d’intérêt que l’on marque pour l’angoisse aujourd’hui. En
revanche tout devient, en la réduisant, en la banalisant, « perversion ». C’est bien de la
perversion dont il s’agit ici, de la perversion masochiste où l’a-sujet, le sujet effacé, iden:fié à
pe:t (a), assure à l’Autre « d’être couvert, comblé, masqué. »4 Tout son être était « un chien
impossible à défidéliser, la serpillière de l’autre, et pourquoi pas de l’humanité ». « Le a, dit
Lacan, joue comme masque de ce(e structure de l’Autre que j’ai appelée, en tant qu’elle est la
même chose que ce (a), l’enforme de (a). »5 L’enforme où se moule le chapeau feutre ou la
chaussure6 , qui lui donne sa colora:on, sans nécessairement passer par la dimension
imaginaire, restric:ve, du fantasme. Celle qui ne perme(ait pas à notre pa:ente d’entrevoir la
limite du plaisir et du déplaisir. C’était le trauma a(endu : « Je voulais que les choses me
tombent dessus par hasard. Je commence à vouloir les vouloir, que ça puisse m’arriver ».

Faire avec le trauma et ses traces

Elle a fait la rencontre d’un homme. « Je dirais plutôt ouais ! Pas mal. Je dis ça peut-être
pour empêcher la machine à broyer de se me(re en marche. La machine à énumérer ses

4 Lacan Jacques, Le Séminaire livre XVI, D’un Autre à l’autre, Seuil Paris 2006 p 302.
5 Ibid. p. 303.
6 CF Jacques-Alain Miller « l’orienta:on lacanienne 2005-2006 » « Illumina:ons profanes » cours n° 2.
7
défauts. Je n’ai besoin de personne. J’ai envie de fuir. » Mais là, elle ajoute : « C’est comme si un
autre prenait ma place et me commandait. Sur ce plan de la jouissance et de l’amour, je suis
inconnue à moi-même ». Et elle peut non seulement supporter ce(e division, mais celle-ci lui
ouvre la voie vers l’autre.

Cet homme, elle l’aimera progressivement pour ses qualités comme pour ses défauts, et
aura avec lui des « orgasmes non désespérés ». Elle est à la limite d’âge de la ques:on de la
maternité, elle l’envisage, elle la réfute, elle est sur la brèche.

Elle congédie son lien aux parents dans un rêve : il y a une dent qui lui fait mal. Elle en
voit la racine, qui est une éponge, comme un corail blanc. Cor-ail= le corps lui fait mal, et en
même temps, le corail c’est le lieu de la mort du père, près d’un récif de corail. Mort, dit-elle,
qu’elle a « épongée ». Epongée en retenant sa douleur, en absorbant celle des autres. La dent,
c’est ce qui la relie aussi à sa mère, celle-ci avait toujours mal aux dents et avait très tôt fait
me(re des implants dentaires à ses enfants.

Elle revient en proie à une grande angoisse. Elle a « vu », « halluciné », le tableau de


Munch, Le cri. « J’ai failli revenir ventre à terre, c’était pire que des serpents ». Aucune
interpréta:on là-dessus. Les vacances arrivent. Au retour, elle m’annonce qu’elle vit en couple
avec R. Le temps de se faire à ce(e vie bien différente, rythmée par des séances, passe. C’est
dans la réalité ce(e fois que ce que l’on appelle un trauma:sme va se manifester. Son
compagnon, a(eint d’une grave maladie, meurt deux ans après leur installa:on. Elle souffre,
mais n’est pas angoissée. Elle déborde d’a(en:on vis-à-vis des filles de R., travaille avec
acharnement, et l’analyste est l’interlocuteur privilégié à qui elle réfère l’amour de cet homme,
l’amour pour cet homme, ce qu’il était et comment il comptait pour elle.

Voilà dix ans aujourd’hui que R. est mort. Elle n’a pas changé de travail bien qu’elle ait
souhaité le faire, ayant repéré qu’elle vivait avec sa « boss » comme elle l’avait toujours fait,
« pour l’autre », pour l’Autre. « La boss de la boss ! »

Elle fait deux rencontres conséquentes mais qui vont vite s’arrêter. La première, c’est
« une tête brûlée ». Qu’il ait perdu sa mère à six ans ne sera pas pour elle un alibi valable. La
deuxième, il est beaucoup plus âgé qu’elle, elle ne sera pas l’infirmière sexy. « Ce n’est pas mon
job, dit-elle, ce n’est pas un job ». Elle n’est pas à présent imperméable à l’idée de faire une
rencontre amoureuse. Elle l’est d’autant moins que l’analyse lui a permis une lecture après-coup
de sa féminité. « Je n’étais ni femme ni homme, j’avais une sexualité masculine. J’étais cash, et
sans nuance. Je n’étais pas la princesse de mon père, bien qu’il m’adorât, j’étais son double. Je
8
me repérais par rapport à une autre femme puisque mes mots étaient ceux de ma mère, n’est-
ce pas ? » Un franchissement avec son point de non-retour a été obtenu, et il modifie la
répé::on propre à la pulsion de mort.

Il n’en va pas de même pour l’addic:on. Impercep:blement d’abord, puis de manière


beaucoup plus soutenue, elle se met à boire des alcools forts, whisky, vodka, etc. Elle n’en dit
rien en analyse, rate des séances, s’absente une quinzaine de jours, revient et « casse le
morceau ». C’est un autre nœud gordien que l’alcool dissimule à présent. Elle avait jusque-là peu
ou pas parlé de son frère. À chaque fois qu’elle men:onnait ce frère, elle s’absentait de l’analyse
pendant quelques séances, on le lui avait fait remarquer.

En même temps qu’elle avoue son alcoolisme, elle dénonce son impossibilité à rester au
journal. Elle veut se lancer dans une carrière d’auto entrepreneur, en Corse. Créer sa propre
boite est une iden:fica:on à son frère, journaliste lui aussi, qu’elle a toujours connu dépressif,
ayant des crises sévères, une certaine instabilité au travail tout en ne se débrouillant pas si mal.
Une interpréta:on s’impose à elle : « Je l’ai toujours trouvé fort et intelligent, et si c’était le
contraire ? Et si j’avais obéi à une mission : sauver Willy à tout prix. Si je prenais sur moi son côté
parano. Mon frère, c’est mon “dossier ultra.” » « Je l’ai refermé en pensant être héroïque, moi
qui ai pris de l’héroïne. Je me suis acharnée à me(re de la vie là où il n’y en avait pas. Vivre sans
désir, c’est laborieux. J’étais comme épuisée par moi-même. » La trace du trauma:sme persiste
dans ces phrases où semblent résonner des structures variées : la mélancolie, « c’est le chant du
cygne », dit-elle au fond du trou, l’hystérie et sa demande impossible, et l’obla:vité de la
névrose obsessionnelle.

Le trauma et après…

A propos de la Corse, « c’est corsé », lui avais-je dit, cela semblait difficile en effet. Elle
n’ira pas mais arrêtera son travail. « Vous n’avez pas fait comme ma mère, vous ne m’avez pas
cassée par rapport à cela. C’était un moment charnière pour moi. Je souhaite en savoir un peu
plus sur moi, peut-être trouver un compagnon. En tout cas, j’ai qui(é un truc comblant, l’alcool,
et un autre qui l’était tout autant, le travail, je sombrais. Il me faut faire face à quelque chose de
moi. Quelque chose à reprendre autrement, trouver ici un truc comblant qui ne comble
pas. Que je ne sois pas toujours adaptable à l’autre. Chose curieuse, j’ai toujours de l’appé:t et
une espèce de compulsivité à vouloir faire, mais depuis ce(e séance, je n’ai pas envie de boire, à
la limite, ça me dégoûte. »
9
Elle envisage alors de s’installer dans une ville de province, dans une ambiance amicale
et familiale, auprès de cousins et d’amis. Elle ne vient pas à ses séances et m’envoie un mot pour
m’annoncer le décès de sa mère. Elle est triste, affectée, mais elle n’a pas perdu, comme elle dit,
« une par:e d’elle-même, comme ça aurait pu être le cas si cela s’était produit avant. »

Lorsqu’elle revient, elle m’annonce que, grâce à ses indemnités, elle envisage de faire
une acquisi:on, en centre-ville, d’une sorte de résidence pour y faire un centre culturel.
« M’inscrire dans quelque chose est toujours important pour moi. Je m’accrochais à l’analyse
même si je ne venais pas, c’était comme si je ne me sentais plus seule ». Il m’est difficile ici de ne
pas entendre la difficulté qui pouvait être la sienne quant à la sépara:on, et à quel point, au
fond, le paiement des absences a pu perme(re ce(e désintrica:on de l’imaginaire et du
symbolique.

En sortant, elle me dit : « Puis-je vous envoyer des photos du lieu ? » Faites comme vous
voulez, lui dis-je. La porte franchie, elle s’est formulée à elle-même, « non ». « C’est comme si je
vous avais dit “regarde, comme ce que je fais est bien”. Comme si j’avais cherché un espace
d’approba:on. Cet acte de par:r me parait juste. Je peux y trouver une vie sociale et
intellectuelle, spor:ve, une vie affec:ve et pourquoi pas amoureuse. Je peux y effectuer mon
travail de journaliste à distance. » Elle ne s’inves:ra pas dans le projet du centre culturel, elle en
mesure la démesure.

« Mon analyse con:nue, ou peut-être commence-t-elle. » Le TGV l’amènera à Paris un


jour par semaine, au cours duquel elle fera trois séances. Car, dit-elle, « il reste une zone
d’ombre. Mon frère, ses démons, et l’amnésie de mon enfance. » « Je ne voudrais pas non plus
passer à côté du deuil de ma mère. M’agiter et rester sans compréhension. Il a fallu du temps
pour que je me rende compte que je prenais de l’héroïne pour cesser d’être une héroïne.
Aujourd’hui, je peux dire des choses à la place, sur ma bê:se, me supposer une certaine bê:se.
Je n’aime pas ce(e séance et pourtant… c’est peut-être une des meilleures ».

10
La force d’un destin

Philippe La Sagna

Certains sujets déploient dès le début du traitement une configura:on psychique qui
présen:fie l’ac:on permanente d’une scène du passé semblant se reproduire sans distorsions. Il
s’agit alors d’un moment trauma:que de l’existence qui n’est pas d’histoire, mais bien un
moment au sens de l’ac:on d’une force constante qui contraint la vie du sujet. Un tel moment a
organisé la vie du sujet que nous allons présenter ici et que nous nommerons Joseph. Ce
moment a configuré chez Joseph un sinthome, au sens ici d’un mixte entre symptôme et
fantasme.

Freud a pu montrer que l’événement trauma:que se noue avec le fantasme d’une façon
indélébile. L’extérieur, l’ac:on de l’événement vécu de façon trauma:que, rejoint l’intérieur,
celui du fantasme et de son ac:on propre. La réalité psychique ainsi cons:tuée devient plus
forte que la réalité matérielle ou historique. Au final, c’est la sexualité qui apparaît trauma:que.
Pour certains sujets, par contre, le trauma se présente non sous les traits d’une névrose de
transfert mais sous ceux d’une névrose narcissique au sens freudien du terme. Freud placera
d’ailleurs la névrose trauma:que du côté des névroses narcissiques. Dans ce cas, l’angoisse n’a
pas joué son rôle, comme c’est le cas dans les névroses de transfert, pour protéger le sujet du
choc du trauma. Ceci a pour effet paradoxal de me(re au premier rang les manifesta:ons
d’angoisse chez ces sujets 7. Le conflit se joue alors surtout entre le moi et le surmoi, plutôt que
dans un conflit du moi avec les pulsions sexuelles comme dans la névrose de transfert, ou du
moi avec le monde extérieur comme dans la psychose. Par contre, la force de la pulsion de
destruc:on est au premier plan.

La crise dépressive

Le narcissisme est au premier plan dans le cas de Joseph, non pas dans sa dimension
classique d’un excès de l’amour de soi, mais dans les varia:ons, plus ou en moins fortes, de
l’es:me de soi. Ces varia:ons vont, dans son cas, jusqu’à la dépression et à la perte du sens et du
goût de soi-même, ce qui marque bien l’incidence du surmoi et du clivage. Surmoi dont la force
est alimentée par la pulsion de mort. Le cas montre que la posi:on subjec:ve de Joseph, mêlant

7 Freud S., « Le moi et le ça », Essais de psychanalyse, p. 270.


11
un idéal moral élevé avec une forte tendance autoagressive, a des racines précises dans son
histoire. Par ailleurs nous verrons que, comme souvent pour ces sujets, l’essen:el de la cure se
situe non dans l’interpréta:on des forma:ons de l’inconscient, qui ne sont pas absentes, mais
sur le terrain du transfert et de son maniement. Ceci implique un maniement de la rela:on à
l’objet par:culier où l’analyste prend tour à tour la figure de l’ego du pa:ent ou de l’idéal
ravageant, et doit savoir le supporter. Ce transfert permet qu’à l’issue du traitement le sujet se
fasse un escabeau assez stable où se maintenir comme parlêtre, ce qui va de pair avec une
pacifica:on du conflit entre le moi et le surmoi.

Joseph, dans la force de l’âge, se présente au départ avec un état discrètement anxieux et
dépressif déjà ancien. Mais depuis quelques mois cet état s’est aggravé car il s’est relié à un
burn-out plus récent. Son mé:er l’accapare et on le surcharge de travail dans l’associa:on où il
est employé. Ce(e associa:on s’occupe de groupes humains en difficulté matérielle et sociale,
et cet homme apporte une exper:se technique sur un plan économique pour trouver des
solu:ons aidantes pour des sujets ou des collec:fs momentanément exclus socialement. Mais,
au-delà de l’excès de travail, ce qui a représenté pour cet homme un trauma était le sen:ment
que l’orienta:on sociale de ce(e associa:on avait été dévoyée par ses dirigeants pour ne plus
viser que sa croissance propre et des buts de promo:on personnelle de ses acteurs, éloignés des
projets idéalisés présentés au public. Le conflit avec ses supérieurs s’est donc rapidement
envenimé : on lui reprochait de passer trop de temps sur ses dossiers, de ne pas faire assez de
rendement, comme il lui était demandé, lui qui souhaitait avant tout trouver des solu:ons
pérennes et justes. Par ailleurs, il assistait souvent à des situa:ons où l’intérêt des plus démunis
était négligé aux dépens d’intérêts privés.

Enfance et Idéal

Joseph est un homme cul:vé et brillant qui n’a pas toujours exercé ses talents dans ce
secteur social. Au sor:r d’études économiques qui ne l’avaient guère passionné, il s’est engagé
dans le commerce. La vanité de ce(e ac:vité et des considéra:ons sociales lui ont fait qui(er
rapidement ce travail au bout de quelques années pour se consacrer au travail associa:f où il
pensait réaliser au mieux ses propres valeurs.

L’injus:ce était, en effet, un sujet très sensible pour lui. Il ne supportait pas l’injus:ce ou
plutôt le caractère strictement inégalitaire du combat social qu’il ne récusait pas pourtant dans
son fond. Il souhaitait simplement que ce combat se déroule avec des armes moins inégales. Son
12
ac:on visait à rééquilibrer la balance dans les conflits et non à changer le monde, en s’orientant
plus de la technique économique et du droit que de la force.

Joseph a très vite pu lui-même déployer pour nous les condi:ons originaires qui avaient
pu orienter la logique de sa vie. Ses premières années d’enfance se présentent de façon
idyllique. Seul avec sa mère, il est l’objet de toutes ses a(en:ons, il est le préféré. Son père est
en mission à l’étranger et il n’est que rarement présent dans la réalité, aussi bien dans ses
souvenirs. Il l’est aussi peu dans le discours maternel. À un moment pourtant le père revient au
foyer. La mère se tourne alors en:èrement vers le père revenu auprès d’elle et laisse en plan
l’enfant. On peut dire qu’à ce moment l’enfant se sent délaissé et trahi. Son monde s’écroule. Il
traverse alors un état dépressif qui n’est pas relevé par son entourage.

On peut penser que si le phallus a pu être présent sur un mode imaginaire entre Joseph
et sa mère, il n’est cependant pas apparu comme un signifiant effec:f dans son discours. C’est
une fonc:on par:culière du père en tant qu’il donne accès au phallus qui ne peut abou:r pour
Joseph. C’est celle que Lacan a posée très tôt : « En quelque sorte, le message du père devient le
message de la mère pour autant qu’il permet et autorise.»8 L’absence de conflit avec le père
marque que la logique ici n’est pas celle d’une crise œdipienne classique. Les rela:ons de Joseph
avec son père ne sont pas mauvaises mais il ne saurait cons:tuer pour cet enfant un support
iden:ficatoire. Ce père a pu faire des choses importantes mais ailleurs et au loin, pas de façon
visible pour l’enfant. De même, l’idylle de l’enfant avec la mère évoque davantage une fusion
close qu’une posi:on plus classique de l’enfant comme phallus de la mère. Ainsi, il ne se trouve
pas en rivalité imaginaire avec le père. Et Joseph ne peut u:liser ce(e rivalité comme une issue
vitale pour s’extraire par le haut du délaissement où il se trouve. C’est le goût de lui-même que
le sujet perd et toute son hos:lité va se retourner contre lui de façon directe et primaire. Cet
épisode de l’enfance, décisif, trouvera une solu:on spontanée au moment de son adolescence
qui se passe sans trop de difficultés ; il se voue à la culture et au sport. Ses premières rela:ons
amoureuses et un premier mariage ne se marquent pas par des difficultés par:culières.

Le traitement : histoire et transfert

La première par:e du traitement de Joseph sera consacrée à une analyse très fine de son
enfance, et par:culièrement de ce moment d’existence trauma:que. C’est l’occasion pour

8 Lacan J., Séminaire Livre V, p. 205.


13
Joseph de consacrer à lui-même ses talents d’analyse des situa:ons sociales complexes. Si le
père ne peut être un support iden:ficatoire pour l’enfant, c’est aussi parce qu’il montre ses
faiblesses très rapidement. Joseph se souvient en par:culier du conflit très sévère de ce père
avec un membre de sa famille pour une ques:on d’héritage. Le père s’est trouvé dépouillé de
ses biens par un parent à la moralité douteuse et très violent. Le conflit finit dans un
affrontement physique que le père ne gagna pas et il échoua à faire valoir son bon droit. La force
et la ruse balaient la jus:ce sous ses yeux.

Joseph saisit parfaitement comment ces événements résonnent avec sa vie actuelle.
Certes, il a cherché sans le savoir à faire mieux que le père pour défendre les intérêts de ceux qui
n’en ont pas toujours la force et les moyens. Mais ce(e voie de lu(e lui était barrée du côté du
père en tant qu’il lui était impossible d’être l’acteur direct dans le conflit. Il ne pouvait qu’assister
celui qui lu(e sans entrer directement dans le combat, même. Ce recours à la force directe
l’avait pourtant tenté un moment dans sa jeunesse et il s’était voué à un sport de combat. Mais
le risque, dans le cas où il deviendrait acteur, était de devenir alors la réplique de la brute sans
foi ni loi qui humilia le père dans le passé. Le sujet ne peut donc s’iden:fier ni à la vic:me ni à
l’agresseur, mais il peut devenir celui qui fournit à l’autre des armes pour gagner le combat. On
voit que les figures paternelles, clivées entre l’agresseur et la vic:me, hantent son existence sans
qu’il puisse y trouver un véritable appui et une stabilité. Il est évident pour Joseph que son
conflit avec ses supérieurs dans l’associa:on résonne avec ce passé. Cependant il n’est pas, à
l’instar du père, la vic:me, mais celui qu’on empêche de transformer la vic:me du jeu social en
gagnant. C’est bien sa solu:on qui est mise en crise, si son ac:on révèle une alliance imprévue
de ses employeurs avec ceux qui profitent des humbles. Il décèle chez ses supérieurs ce(e
tendance cynique présente chez les ennemis du père.

Libido et intrusion

C’est alors l’occasion pour Joseph de croiser ses choix et ses inves:ssements sociaux avec
ceux de sa vie amoureuse. Avant la dépression qui l’a conduit à l’analyse, sa vie amoureuse était
par:culière. Il s’entendait bien avec sa deuxième épouse avec qui il avait fondé une famille. Mais
ils partaient en vacances en couple, assez souvent, avec des couples qui étaient très libres dans
leurs rela:ons entre les sexes. Ce qui lui plaisait était de se sen:r présent et à la fois absent, et
détaché de ces rela:ons éro:ques plus ou moins collec:ves, dans une sorte de posi:on de
survol et non de jouissance directe. Ceci montre sa posi:on, à ce(e époque, par rapport à la

14
sexualité et à la jalousie, soit le mode d’une extériorité affichée. Le fait qu’à la fin de ces soirées
il se retrouvait seul avec son épouse était le plaisir secret de la mise en scène. Ce retour vers lui
de sa partenaire n’était pas sans écho avec la décep:on de son enfance. Même s’il y avait eu
chez elle du flirt, elle était là pour lui et uniquement pour lui, comme il était là pour elle. La
liberté prise donnait de la valeur au lien élec:f du couple. Joseph pensait ainsi que la vertu
pouvait vaincre, non sans avoir traversé le « vice », ce qui représentait, sous une autre forme
dans le domaine amoureux, une thèse centrale de sa vie. Simplement là il devait bien s’avouer y
consen:r dans une mise en scène cathar:que. On peut cependant remarquer que sa posi:on de
:ers était plus ou moins mêlée de voyeurisme. Ces jeux sexuels éclairaient la source pulsionnelle
scopique qui lui perme(ait aussi de déceler des solu:ons dans son travail en « voyant » tout de
suite la faute juridique commise par l’adversaire dans un conflit. De même, Joseph savait trouver
avant tout le monde la solu:on équitable dans un conflit, inaperçue des autres. On ne peut que
penser ici au carrefour pulsionnel que cons:tue le complexe d’intrusion mis en valeur par Lacan
dans son texte sur « Les complexes familiaux » : « Notons aussi que ceDe intrusion primordiale
fait comprendre toute projecFon du moi consFtué, qu’elle se manifeste comme mythomaniaque
chez l’enfant dont l’idenFficaFon personnelle vacille encore, comme transiFviste chez le
paranoïaque dont le moi régresse à un stade archaïque, ou comme compréhensive quand elle est
intégrée dans un moi normal.»9

Dans le cas de Joseph, si une intrusion ranime le trauma, elle permet aussi d’accéder à
autre chose. En effet, un événement imprévu survint dans sa vie amoureuse peu de temps après
son entrée dans le traitement. Le burn-out qui le rendait néga:f et irritable devait pousser sa
partenaire à rechercher un peu de sou:en et de tendresse dans une très courte idylle sans suite
avec un :ers. Ce :ers, comme par hasard, était par un certain côté lui aussi un exclu social. La
conjonc:on de cet événement de la vie amoureuse avec son état dépressif amena alors Joseph
vers une crise dépressive très aiguë. La réalité disparaissait pour lui derrière un ennui ver:gineux
et un dégoût de vivre. Alors que sa lucidité était grande sur la logique de ce qu’il vivait, cela
n’a(énuait en rien sa douleur morale. Il touchait à un rejet de lui-même qui ne devait plus rien à
la dimension symbolique et sociale précédente, ni même à une dimension de la perte
narcissique originaire de l’enfance, mais il se trouvait projeté bien au-delà, dans le réel. Il n’était
plus que le déchet, et l’ennui le plus aigu le rivait au sol. À l’évidence, rien de ce qu’il vivait ne
pouvait trouver une issue dans le sens de la castra:on symbolique. C’est bien un défaut de
fonc:on de la significa:on phallique, et de son lien au sen:ment de la vie, à quoi Joseph se
trouvait confronté.

9 Lacan J., Autres Ecrits, p. 43.


15
Virage transféren'el

Le traitement à ce moment-là est entré dans une phase très difficile où il s’est agi de
fournir et de maintenir le peu de sens qui perme(e à Joseph de vivre. Le transfert, la régularité
des séances, a fourni une place qui puisse accueillir, dans les rares mouvements de sépara:on
restés possibles, les restes de l’objet. Objets qui ne collent pas trop à l’ego du sujet pour s’y
trouver inclus et niés à la fois. Joseph n’avait plus, dans ce moment de crise, le recours de
l’inconscient, celui des rêves et du désir rejetés. Il ne restait plus en jeu qu’un lien transféren:el
fragile, où le langage se faisait rare. L’incapacité de la cure et de l’analyste à l’arracher à la
tristesse était alors cri:quée avec une ironie qui, en réalité, résonnait avec l’auto-accusa:on. Cet
orage dans la cure donnait aussi une issue extérieure aux tendances autodestruc:ves. Le
traitement et l’analyste, en place d’alter ego, ne sauvait pas plus l’exclu de l’amour et du réel que
Joseph était dans la vie et le lien social, que lui n’avait pu le faire pour les exclus qu’il aidait.

Mais ces exclus étaient ceux dont il me(ait parfois en cause l’intégrité. Eux aussi
pouvaient trahir, abuser, tromper. Rapidement, au cœur même de ce constat, il perçut la
dimension de lâcheté morale qui pouvait faire par:e de sa posi:on de vic:me, comme celle de
certaines des vic:mes en général. Sa partenaire accablée de reproches sut résister à ses
a(aques pour lui fournir l’ami:é nécessaire à se soutenir dans l’existence et il sut enfin lire la
dimension de réponse à ses propres a(aques dans l’infidélité passagère de sa compagne.

Ce(e crise traversée, le mode de vie amoureuse du sujet s’en est trouvé, en par:e,
transformé. Moins prise dans l’écho symptoma:que du trauma infan:le, sa vie amoureuse ne
passait plus par la nécessité d’être vérifiée dans des épreuves construites à l’avance, dans des
jeux collec:fs, sous la forme d’un fantasme mis en acte où le sujet se retrouvait à la fin être le
préféré. Enfin, ce(e période lui permit de gagner en ironie par rapport à ce qu’il ressentait
auparavant comme une fourberie généralisée et un non-dit omniprésent chez les dirigeants avec
qui il s’était trouvé en conflit. Toutes choses qu’il avait rencontrées chez sa mère lors de son
délaissement vécu alors comme une trahison. De même, s’il s’est sen: exclu par l’arrivée d’un
intrus, il a pu s’aviser aussi du lien indissociable et dialec:que pour lui entre l’intrus et l’exclu.
L’autre, le rival, n’est autre que l’ego, voire le « super ego » ! Les épreuves vitales vécues par le
sujet dans le trauma sont revécues sur la scène du transfert, ce qui permet à la répé::on de
prendre un tour créa:f en devenant un mode de savoir-y-faire avec les pousse-au-jouir du
surmoi. Un nouveau rapport à l’objet peut se me(re alors en place, si le transfert permet une

16
extrac:on par:elle de l’objet qui l’amène du côté de l’analyste. La jalousie peut ainsi produire,
avec le supplément du transfert, un nouvel objet que Lacan, très tôt, a qualifié de
communicable ; objet qui permet de trouver « l’autrui et l’objet socialisé ». « Ainsi le sujet,
engagé dans la jalousie par idenFficaFon, débouche sur une alternaFve nouvelle où se joue le
sort de la réalité : ou bien il retrouve l’objet maternel et va s’accrocher au refus du réel et à la
destrucFon de l’autre ; ou bien, conduit à quelque autre objet, il le reçoit sous la forme
caractérisFque de la connaissance humaine, comme objet communicable, puisque concurrence
implique à la fois rivalité et accord ; mais en même temps il reconnaît l’autre avec lequel il
engage la luDe ou le contrat, bref il trouve à la fois l’autrui et l’objet socialisé.»10 Lacan ajoute
que la jalousie est alors « l’archétype des senFments sociaux ». On peut remarquer que ce qui,
chez le premier Lacan, prend le tour d’une étape de matura:on, devient dans ce cas une
épreuve structurante où ce qui était resté trauma:que peut être remis sur le mé:er en dehors
d’une perspec:ve historique.

Comment faire avec l’exclusion

Joseph a pu alors, au sor:r de la crise, faire un nouveau choix sur le plan professionnel. Il
a décidé non pas de tout abandonner, mais de créer sa propre associa:on avec quelques
personnes de confiance. Il choisit aussi de ne pas se cantonner exclusivement à la défense des
exclus, mais de développer en parallèle une ac:vité de conseil pour les autorités ayant affaire
avec ces exclus. Dans ce nouveau rôle il se félicitait de rester un peu le chevalier blanc et de
me(re aussi en ques:on ceux qui, du côté du manche, faisaient appel à ses services. On voit
donc que le sujet a pu trouver une issue de sublima:on à son complexe non abou:, sublima:on
qui est mise en échec dans la psychose 11. Mais on voit que l’ac:vité du sujet reste alimentée par
ce qui pourrait s’appeler le sens du social qui est un mode de faire avec l’altérité, avec l’autre
que l’on sou:ent et qui nous menace à la fois. C’est bien un escabeau qui permet au sujet de
retrouver grâce à ses propres yeux. J-A. Miller soulignait il y a peu que : « L'escabeau, c'est un
concept transversal. Cela traduit d'une façon imagée la sublimaFon freudienne, mais à son
croisement avec le narcissisme. Et voilà un rapprochement qui est proprement de l'époque du
parlêtre. L'escabeau est la sublimaFon, mais en tant qu'elle se fonde sur le je ne pense pas
premier du parlêtre. Qu'est-ce que c'est que ce je ne pense pas ? C'est la négaFon de

10 Ibid. p. 43.
11 Ibid. p. 67.
17
l'inconscient par quoi le parlêtre se croit maître de son être. Et avec son escabeau, il ajoute à cela
qu'il se croit un maître beau.»12 Donc il n’y a pas de raison de vouloir pousser Joseph hors de
ce(e mince garan:e de l’escabeau contre la tristesse. Ce sont là les limites du traitement
analy:que que nous avons décidé de lui donner.

Mais ici la démarche de Joseph lui permet de poursuivre une œuvre humaine pacifiée.
Lacan, dans son texte de 1938, voyait dans la carence paternelle la source d’un tarissement de
l’élan ins:nc:f comme de la dialec:que des sublima:ons. Aujourd’hui on peut penser que le
rejet du symptôme opéré par l’alliance du scien:sme et de l’u:litarisme peut produire dans le
social des conséquences analogues. Ce qui permet de faire résonner pour nous la phrase de
1938 où Lacan livrait un tableau de ces conséquences : « Marraines sinistres installées au
berceau du névrosé, l’impuissance et l’utopie enferment son ambiFon, soit qu’il étouffe en lui les
créaFons qu’aDend le monde où il vient, soit que, dans l’objet qu’il propose à sa révolte, il
méconnaisse son propre mouvement.» 13

12 Miller J-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du Désir, n°88, 2014/3, p. 27.
13 Lacan J., Autres Ecrits, p. 61.
18
Une psychose d’autolimitation

Paola Francesconi

Médecin, spécialiste en radiologie, il s’adresse à moi il y a 5 ans, peu après son départ à la
retraite. Grâce à la retraite an:cipée, il est par: à 57 ans car il s’est rendu compte que sa
psychose ne lui perme(ait plus de travailler. Il a donc qui(é son emploi sans secousse, sur une
décision qu’il a prise et à laquelle un très grave incident a indubitablement contribué : après une
colonoscopie effectuée chez un pa:ent provenant de la division chirurgie, ce dernier est décédé.
Le tribunal a prononcé son acqui(ement au pénal, mais lui et le chirurgien ont été condamnés
en ma:ère de responsabilité civile. Au cours de son analyse, à mi-chemin entre un souvenir et ce
qu’il appelle un énoncé proféré par les voix peuplant sa « réalité virtuelle », il a avancé que son
chef ou précisément la voix de ce dernier, se montrant dans la pièce, lui aurait dit : « Arrête-
toi ! », tandis qu’il était en train d’effectuer une radiographie du système diges:f ; poursuivant sa
tâche, le pa:ent lui aurait répondu : « Tu es fou ?... la psychose ne peut s’arrêter ! »

Voici le problème qui se pose d’emblée : il demande à être arrêté, cet appel est au cœur
de sa requête d’un traitement. Du reste, la con:ngence qui fait précipiter ce(e requête est la
percep:on, alors qu’il marche au bord de la route ou qu’il longe les rails, de risquer d’être
écrasé, ou bien, s’il est en voiture, de sor:r de la route. Rester sur le bord lui semble la seule
manière de se sauver du « précipice ». Il rappelle que, lors du passage de la puberté à
l’adolescence, et des premières formes d’excita:on sexuelle du corps, il avait couru comme un
forcené dans la forêt et s’était pe:t à pe:t déshabillé jusqu’à arriver au bord d’un précipice, où il
s’arrêta pour ne pas y tomber. Aucune métaphore : c’est précisément l’effondrement
métonymique qu’il entend par là, sans possibilité d’accrochage métaphorique. Il est en difficulté
et en même temps en quête d’un arrêt qui, rétroac:vement, produise un point de capitonnage.

Il vient me voir en ma qualité de psychanalyste lacanienne, orienta:on qu’il choisit car


elle est plus accueillante et offre plus de chances de procurer un soulagement à la
symptomatologie psycho:que, excluant les approches purement correc:ves et
comportementales. Cependant ma première réponse n’a pas été accueillante : la présence si
dense de voix entravait un parcours thérapeu:que, si ce n’est avec une dose massive de
médicaments. Il fallait a(endre l’a(énua:on de ce harcèlement d’hallucina:ons audi:ves.

19
Il revint peu après, avec un plan thérapeu:que mis en place par le Service Na:onal de
Santé et en me communiquant que les voix s’étaient raréfiées. À chaque personne connue
directement ou même indirectement, tels que des personnages poli:ques, télévisés, etc.,
correspond une voix. Poten:ellement ce sont les voix de chacun qui lui parlent et l’informent un
peu sur tout. C’est pour ce(e raison qu’il sait un peu tout. Elles l’assaillent, mais ne le poussent
jamais à l’acte, au contraire. Éventuellement elles l’empêchent de mener à terme différentes
ac:ons. Moqueuses, saboteuses, elles s’emparent de sa pensée, mais en même temps elles
prennent de plus en plus la fonc:on d’« arrêt », en vue de le tenir à distance d’un désastre
possible. Dans leur ensemble, les voix non seulement se moquent de lui, sa:sfaites de jouer le
rôle d’interdictrices et de l’empêcher de s’adonner à des ac:vités comme lire, écouter de la
musique, voir un film, mais elles ne vont cesser d’acquérir une valeur salvatrice, même si elles le
prennent en dérision ou se complaisent dans l’interdic:on.

La raréfac:on du cortège très dense de voix qui l’entouraient, et que j’ai invoquée
comme condi:on première, peut à mon avis avoir contribué à un mode de construc:on
par:culier de son délire : il m’apprend trois ans plus tard que ma voix a trouvé sa place parmi les
autres voix, qu’elle s’est inscrite dans l’intervalle qui s’est, pour ainsi dire, creusé entre les autres.
Moi aussi, je deviens double : d’une part la psychiatre et de l’autre ma voix qui peu à peu
prendra la forme de la voix qui l’éloigne des « précipices » ou empêche tous dépassement
risqués. J’entre dans le narcissisme (c’est ainsi qu’il l’appelle) sui generis composé de toutes les
voix, comme une espèce d’idéal du moi extérieur. Je lui indique quand il doit s’arrêter, quand il
doit « s’en aller » lorsque sa psychose risque de lui causer une expulsion et le révéler
soudainement aux autres. La fonc:on de limite que sa psychose cherchait et qu’il trouve dans la
psychanalyse, se précisera de plus en plus en m’intégrant en tant que voix, une voix à part
comparée aux autres, en ce qu’elle vise essen:ellement à lui perme(re d’éviter des désastres et
aussi à lui perme(re parfois, comme il le dit, des « expériences du vrai ». À travers ma voix, il
me(ra au point un mode de délimiter des moments poten:ellement trauma:sants, non pas
tant en ce qu’elle parvient à les prévenir, mais en ce qu’elle en a(énue l’expérience.

Par exemple, il m’informera que j’avais avancé que la catastrophe est une expérience…
En fait, ma voix est rigoureusement séparée de ma personne. Il m’informe aussi sur ce que je lui
aurais dit en tant que voix et que j’ignore. Il convient de dire que si je lui pose des ques:ons
pour en savoir davantage sur le fonc:onnement de sa langue par:culière, si je lui demande des
explica:ons, la plupart du temps il ne me répond pas. Ou il se tait, ou il affirme que « c’est
comme ça », comme s’il n’y avait aucun interlocuteur devant lui. En somme, aucun dialogue

20
n’est possible, ce qui rend sa psychose par:culière de ce point de vue-là. À ce propos, il me
raconte un rêve : « on s’embrassait, dit-il, mais pas avec la langue ». Par-delà l’apparente
érotomanie transféren:elle, d’ailleurs extrêmement pauvre, arrêtée par l’interven:on de ma
voix, il ressort ici que sa « langue » reje(e toute a(ache, tout rapport avec l’autre. À ce sujet,
observons un trait important concernant ses rêves qu’il écrit et recueille dans un agenda. Il parle
et, en fin de séance, il lit son ou ses rêves. Notamment, lors d’un récit, il assure que « presque
toujours dans mes rêves je risque d’être tué, ou de me tuer, non, d’être passivement tué »,
d’être vic:me d’un homicide passif. J’émets l’hypothèse que, là où le rapport avec le grand Autre
est structuré, comme dans le rêve, sa forclusion se manifeste sous la forme du rejet, de
l’homicide, du « tu ». Le pronom « tu » est véritablement un mode de tuer et dans ce cas précis,
la langue française nous vient en aide.

Avec le « peu » de savoir qu’il a, « un peu de tout », comme il dit, il sait qu’il est
psycho:que et il en serait presque fier : c’est bien plus qu’une simple conscience de maladie, en
fait il se sou:ent par la psychanalyse qui devient un élément à part en:ère de son délire. Il lui
arrive de dire : cela n’a rien à voir avec la psychanalyse et donc je n’en parle pas ; je ne peux pas
m’occuper médicalement de ma mère, parce que ses problèmes métaboliques n’ont rien à voir
avec la psychanalyse. Ou bien encore : si je m’appauvris, ce sera un problème pour la
psychanalyse, voulant dire par là que n’importe quel problème économique pourrait menacer la
possibilité de con:nuer son traitement psychanaly:que. Mais ce(e phrase sous-tend l’idée
mégalomaniaque de son indispensabilité pour l’avancement de la doctrine psychanaly:que.

Il « sait » que sa psychose s’est déclenchée peu après la naissance de son fils, qui porte le
même nom que son frère. La naissance de son frère, bien plus jeune que lui, était
« ina(endue », tandis que la naissance de l’autre R., son fils, était indésirée. Il compare très
souvent les homonymes, les individus à l’aspect ressemblant, les voix, les signifiants et sans
doute, pourrait-on dire, pour tenter de réparer une chaîne signifiante brisée.

Lorsque son fils fut conçu, il aurait sen: une « présence », laquelle présence l’a
profondément inquiété, trauma:sé puisqu’il ne désirait pas la paternité. Cependant, lors de la
naissance de son fils, il aurait eu une illumina:on, et la contrariété se serait transformée en joie
immense. Il arrive, presque toujours, qu’un événement trauma:sant, indésirable, défavorable à
son égard, devienne quelque chose qui ressemble à une pe:te solu:on : soit parce que les voix
l’ont aver: soit parce qu’il a trouvé une manière con:ngente de se défendre. Économiquement
parlant, il a pourvu aux besoins de son fils et à ses études, y compris à la licence, aux masters à
l’étranger, et aujourd’hui aux forma:ons. Sa femme, infirmière, aurait commencé à le « faire
21
cocu » et à coucher avec tous ceux qu’elle rencontrait. Être fait cocu est aujourd’hui une locu:on
passe-partout, qui correspond à avoir été roulé. Tout ce qui dans son récit pourrait faire penser à
une par:cipa:on émo:onnelle, à une forme quelconque de pathos, n’en comporte en vérité
aucune. Il y règne l’ironie, la formula:on impassible, informa:onnelle, désiden:fiée. Ce n’est
pas « à » moi qu’il s’adresse, mais à un témoin qu’il informe même sur ce que sa voix (en
d’autres termes, la mienne en qualité de témoin) lui aurait dit. Il m’informe, comme je l’ai déjà
dit, sur ce que moi, en tant que voix, je lui ai suggéré, conseillé.

Son divorce a, lui aussi, été vécu en termes assez pacifiques. Sa femme et lui ont perdu
tout contact depuis longtemps. Par contre, il entre:ent de bons rapports avec le demi-frère de
son fils. Là aussi, il ne fallait pas aller plus loin, et il en fut ainsi. Il finira par trouver lui-même le
nom de sa psychose et la définira une psychose d’autolimita:on, qu’il opposera à une psychose
impulsive.

La ‘coupure’ de la séance a joué la fonc:on de vérité, variante psycho:que à l’effet vérité


qui, par contre, dans la névrose est véhiculée par le déchiffrement et par l’acte dans sa rela:on
avec le refoulement. De ce point de vue, le traitement s’est déroulé en deux phases. Durant la
première, je coupais la séance lorsque disparaissait l’équivoque ou le sens, je la coupais, comme
il dit, sur les pe:tes choses. Il m’a(ribue ainsi l’inten:on d’interrompre la séance pour limiter la
fragmenta:on. D’ailleurs les voix parfois l’accusent d’être fragmenté ou dissocié s’il ne vient pas
à la séance avec une ou plusieurs feuilles écrites, des notes qu’il abandonnera par la suite : ce
sont des phrases fragmentées, écrites sur des lignes obliques, horizontales, ver:cales, qui se
croisent, une sorte d’encadrement de la fragmenta:on.

Une seconde phase du traitement a enregistré un changement au niveau de la coupure


de la séance. Maintenant, c’est lui qui coupe la séance en disant « ça suffit » ou « c’est tout », ou
en me le demandant. Au fil du temps, les séances sont devenues de véritables séances brèves,
même de quelques minutes. Le long voyage qu’il entreprend chaque semaine l’amène à
a(endre devant mon cabinet, parfois pendant une heure. Il réagit mal à tout déplacement de
jour et d’heure : le temps passant, il a prévu une alterna:ve de jour et d’heure, qui est toujours
la même. Le réel revient toujours à la même place, fait par:e intégrante de son système. Je
pourrais avancer que, progressivement, le réel, la scansion, la nomina:on lui ont permis de
trouver dans la psychanalyse une sorte de Nom du Père délirant.

Peu de temps avant de mourir, son père infirme était assis dans un fauteuil roulant, peut-
être à cause d’un accident vasculaire cérébral. Ce(e situa:on l’aurait quelque peu soulagé et la

22
mort de son père, survenue peu après, lui aurait permis de commencer à lire. La lecture
cons:tue un autre chapitre important de son délire, dont je vous parlerai plus tard. À l’entendre,
son père a été son professeur de mathéma:ques pendant ses trois années au collège et deux
années au lycée. D’après lui, c’était un homme d’extrême droite. Il « était dans l’avoir brutal
plutôt que dans l’être ». Comme toujours, il décrit sans aucune affec:vité, sans énoncia:on. Son
père ne voulait entendre aucun mot et moins encore le terme “merde”. « Quand il a fait la
phrase, il est par: », comme pour souligner l’incompa:bilité entre le père et la parole. Il était
juste sévère, il était l’homme des interdits, pourrions-nous dire, mais pas dans le bon sens du
terme, pas à l’image du sauveur. Détail qui a son importance : dans sa réalité virtuelle, c’est ainsi
qu’il l’appelle - il est conscient qu’elle vient de l’intérieur -, seule manque la voix de son père. Du
reste, même sur le plan poli:que, il reje(e son père, il se rebelle, il par:cipe aux manifesta:ons
poli:ques de l’extrême gauche, du moins tant que les voix ne l’inviteront pas à s’en aller. Il se
définit comme un anarchiste. Il imagine asympto:quement de s’établir, dans un avenir éventuel,
aux îles Trobriand où règne la liberté sexuelle. Asymptote sans aucune importance effec:ve dans
sa psychose, qui reste, en revanche, rigoureusement dans le cadre d’une psychose
d’autolimita:on, et non pas du sans limite.

La voix de sa mère, enseignante elle aussi, qui vit avec lui, est la voix par rapport à
laquelle « il n’y a guère d’alterna:ves », comme s’il voulait affirmer son statut à part.

Son rapport à la lecture est très par:culier. Il achète beaucoup de livres, il les range dans
sa bibliothèque parfois dans un certain ordre. Par exemple, il a mis le livre d’un célèbre
psychiatre, qu’il rencontra lors d’une visite et dont il reçut un des best-sellers, entre la
biographie de Buffon, le célèbre gardien de but de l’équipe na:onale de football, et le Devoto,
remarquable dic:onnaire de la langue italienne. « Buffone » (bouffon, clown) parce qu’il pare de
manière rocambolesque les coups qui peuvent lui arriver du réel ; et « devoto » (dévoué,
fervent) parce que dévoué à la langue, en tant qu’étoffe de l’être qu’il s’est construit dans son
analyse. La psychiatrie se situe entre ces deux signifiants. Il ajoutera, dans d’autres
circonstances, que l’Idiot de Dostoïevski est parfait, car on ne peut rien lui reprocher, car il est
sans faille. Aucune interlocu:on, un dire sans Autre, c’est le triomphe des mots vides, peut-être.
Cela le posi:onne par-delà toutes les possibles compé::ons dangereuses avec l’Autre. Dans un
de ses rêves, il dit qu’il voulait faire un match de tennis avec son ennemi, mais il ne croit pas que
ce soit possible. Aucun match ne permet d’affronter « son ennemi ». Tout au plus pourrait-il faire
le gardien de but dérisoire, pour parer aux mauvais coups.

23
À cause de la cer:fica:on d’invalidité mentale, reconnue après son départ à la retraite, il
pouvait conduire sa voiture mais à certaines condi:ons : il ne pouvait pas parcourir plus de 50
km depuis son domicile ni prendre l’autoroute. De plus, tous les ans ou tous les deux ans, il
devait se soume(re à une visite médicale pour proroger son permis de conduire. Il y a trois ans,
après le début des vacances d’été et l’interrup:on es:vale des séances, il s’est rendu chez le
médecin, qui a éliminé les restric:ons au volant. Les portes d’un monde sans limite se sont alors
ouvertes. Désormais, il pouvait conduire librement. En septembre, il m’a téléphoné en me disant
qu’il avait buté contre son vélo et qu’il s’était fracturé la cheville. C’est ainsi qu’il a rétabli une
limite dans l’usage de sa voiture. Le mois suivant, il est venu en train avec des béquilles et aussi
en voiture, le pied protégé par des bandes élas:ques. Il m’a dit qu’il aurait voulu trouver le
moyen de me prévenir en me laissant un message vocal, mais qu’il ne l’a pas fait parce que cela
aurait représenté une forme de psychose d’affec:vité. Autres exemples de ce genre d’ahtude : il
voulait réserver un hôtel loin de mon cabinet afin d’éviter toute sensa:on de proximité, ou
encore prévenir le kinésithérapeute quand il avait mal, en lui disant que c’était une psychose du
corps. La douleur et d’autres sensa:ons corporelles sont pour lui des psychoses du corps et il
cherche la façon d’y remédier et de prendre ses distances par rapport à elles. Par conséquent,
l’affec:on, la psychose affec:ve, expression à ses yeux d’une sorte de transfert, ne doivent pas le
concerner. Il s’agit d’expressions d’une psychose sans limite. Tout ce qui appar:ent au registre du
sans limite, de l’asymptote ne le concerne pas. Par contre, le traitement lui a apporté une
stabilisa:on après qu’il ait repéré un Nom du Père dans la psychanalyse.

Quant à la lecture, il convient de dire que les voix, normalement, et c’est là un aspect
dérangeant, interfèrent de manière agaçante, ne lui perme(ent de lire qu’une ou deux pages. Il
aime lire Balzac, Eric Fromm, Laing, les philosophes et les poètes, par exemple l’Anthologie de
Spoon River. B. Russel revient souvent, au point de devenir un nom commun : ça c’est un
bertrand russel, un type de raisonnement. En fait, le monde est peuplé d’individus qui
raisonnent et qui ne raisonnent pas. Il y eut une période où il pouvait lire quelques pages en
plus, comme moi à travers ma voix je le lui avais indiqué, en se rendant chaque jour dans un lieu
dont le nom évoquait, à la le(re, la mesure. Il n’y a que là, ou dans une forêt dense ou dans
d’autres lieux circonscrits, qu’il peut trouver un peu de paix dans la lecture.

Quant au système délirant qu’il s’est créé, je suis parfois intervenue pour qu’il se stabilise
tel qu’il était. Par exemple, lorsque j’ai refusé de recevoir son fils. En effet, il avait remarqué que
j’avais hoché la tête quand je l’entendis dire que son fils était né 200 ans après la révolu:on
française. Je lui ai fait un signe net et sans équivoque que non, que ce n’était absolument pas le

24
cas de me l’amener ; cela, pour éviter de trop bouger, révolu:onner, une significa:on phallique
forclose.

L’importance du réel, et son isolement comme ce qui revient toujours au même endroit,
revêt différents modes de se signaler dans le traitement. Entre autres, le besoin d’inexpressivité
faciale, une certaine fixité du regard, le :ent loin de toute possibilité interpréta:ve en termes de
quelque chose d’équivoque. Il fait siens les équivoques, les jeux de langue incessants, lui qui se
considère comme le maître de la langue. Par les équivoques, par les jeux de mots, il établit des
liens, rapides et fugaces, avec des événements et de pe:tes rencontres.

Sur le plan social, il ne déborde pas. Il sait quand il faut changer d’hôtel, non pas qu’il
craigne que sa psychose soit visible, mais parce qu’on peut l’expulser ou parce qu’elle peut être
la cause d’une désapproba:on de l’autre. Comme Bologne devenait une sorte de seconde
maison, il a acheté une tente et pour éviter justement d’être expulsé, il la monte là où ma voix le
lui indique. Il se présente à mon cabinet avec sur les épaules un énorme sac à dos qui la
con:ent. Il connaît de mieux en mieux la ville et en fréquente les endroits. Il a divisé son compte
courant bancaire en deux comptes différents. L’un est ouvert auprès de la Banca “E:ca”, installée
il y a plusieurs années entre l’Émilie et la Véné:e et d’où il prélève l’argent pour payer sa séance.

À un certain stade du traitement, il a demandé si l’analyse devait se poursuivre sur la


base du récit des événements de la semaine ou sur « la seule présence », sur le fait de me
rencontrer comme présence. Puis il commença à dis:nguer la voix de la parole, qui ne
coïncidaient pas. Parfois la voix peut se présenter comme un « état vital » qu’il ne décrit pas, si
ce n’est de façon tautologique. Une voix sans parole. Il dira qu’il a trouvé le moyen de mieux
dormir dans sa tente quand il est à Bologne, simplement en enfilant un chandail appelé
dolcevita 14 , autrement dit, à col roulé.

Il garde la mort à distance, sauf aux premiers temps où il risquait de tomber dans le
précipice et donc de mourir. Il énonce la mort de quelqu’un qu’il connaît ou ne connaît pas, pour
trouver une issue à un pe:t problème. Ou alors il se borne à un tour d’horizon de men:ons,
d’épigraphes qu’il voit dans la rue, de demi-phrases, de restes de mots écrits sur une pierre
datant de l’époque fasciste et qu’il lit par fragments. Des phrases interrompues, des traces
écrites du dictateur Mussolini : l’homme tout d’une pièce qu’il était, à l’instar de son père
d’ailleurs, brisé dans la transmission, devenue caduque. Par contre, il voit de bon augure la
devise écrite en grec ancien, des:née à un très grand peintre italien. Il s’agit d’une men:on

14 Dolcevita est le nom italien d’un type de chandail, qui équivoque avec “vie douce”.
25
écrite, qui en commémore le passage et qui veut dire « bien suprême ». Comme holophrase, on
pourrait dire, tout d’une pièce mais sans plus de maître qui la fasse sienne, sans plus un père
dictateur qui la dicte sienne.

26
Un savoir misérable !

Vincente Palomera

Le sujet dont je vais vous parler est venu me voir après une première tranche d’analyse.
Quand je le vois pour la première fois, il souffre depuis six ans d’oppression thoracique et de
crises d’allergie, qui sont apparues durant sa première analyse. Ces crises, apériodiques,
n’étaient améliorées ni par les traitements ni par les changements de climat ou de lieu. La seule
chose qu’il supportait était le cadre de son cabinet de travail comme écrivain.

Première analyse

Il avait consulté pour une dépression qui lui avait fait cesser toute ac:vité. Cet état était,
selon lui, provoqué par l'abandon d'une femme. C’est à ce moment-là qu’ont commencé ce qu’il
appelle « la chose » et les pleurs. En même temps apparaissent aussi ce qu’il nomme « les
batailles mentales ». Six mois plus tard, il « tombe malade ». Il en arrive à peser 54 kg. Durant
ce(e période, on lui prescrit des an: vomi:fs et des comprimés pour l’estomac. Alors qu’il
marchait en rue, il s’écroule. Une autre fois, il est a(eint d’une paralysie latérale de tout le corps.
Il essaie de prendre un taxi mais s’aperçoit qu’il a perdu l’usage de la parole. Il est alors traité
pendant un an par tranquillisants et an:dépresseurs.

Depuis l'adolescence, cet homme est en débat avec son père parce que celui-ci « pensait
détenir la vérité dans tous les domaines » et « le bombardait de conseils ». Mais ce qui le gênait
le plus, c'étaient les « batailles mentales ». C'était toujours le même scénario : ils parlent d'un
thème quelconque et c’est lui, le fils, qui finit par analyser « la bataille » et qui qualifie son père
« d'ignorant ». Ce(e situa:on aura une incidence sur le transfert. L'hypothèse qu’il fait de
l’ignorance de l’analyste le confirme dans sa façon de se compléter : « Lui, il sait tout » !

Il tenait un cahier dans lequel il rédigeait ses associa:ons et les conclusions qu'il en :rait,
ainsi que l'analyse qu'il faisait de ses rêves. « Je fais de l'auto-analyse », disait-il. L'interpréta:on
de son premier analyste, « il n'y a pas d'auto-analyse », produisit un mouvement qui mena à la
produc:on du signifiant « je sais tout »15 , comme on l'appelait dans sa famille quand il était
pe:t. « Tout savoir, c'est faire avec la pensée que tout soit parfait ».

15Traduc:on de sabelotodo. Equivalent du français « Monsieur-je-sais-tout ». Il déclare être « el


sabelotodo ».
27
Ce qui le met le plus en colère c'est que les choses ne sont pas parfaites, c'est-à-dire, qu’il
y a toujours quelque chose qui se perd. Ce qu’il a perdu, c’est l’enfance ! Pour lui, « tout ce qui
appar:ent au passé est meilleur », c'est l'époque de l'enfance ou « le plaisir d'exister, c'était être
malade » ! Dans ces moments-là, l'a(en:on de sa mère et de sa grand-mère se centrait sur lui.
Les deux « abandonnaient » le père à ses affaires et se consacraient à lui. Le père protestait,
es:mant qu'elles lui manifestaient trop d'a(en:on. Il se souvient, tout par:culièrement, que sa
grand-mère lui racontait ses histoires in:mes avec le grand-père, centrées sur les mauvais
traitements. Quand le pa:ent relate ces détails, quelque chose d’une jouissance manifeste
apparaît dans sa voix.

C'est après ces révéla:ons de sa grand-mère qu'il ne peut plus prendre de décisions. La
« maladie » l'empêche de prendre des décisions, de faire ce qu'il veut, comme il le dit : « Être
malade c'est ne pas pouvoir prendre de décisions ». La « maladie » est un problème de peau
que le médecin diagnos:que comme étant une allergie et qui affecte son visage et ses mains. Il
existe un écart important entre l’appari:on des érup:ons et la subjec:va:on qu’il peut faire de
sa « maladie invalidante ». Même si ce(e allergie était présente pendant son enfance et à
certains moments de son existence, c'est par l’analyse qu’il en fait que le problème a pris toute
son ampleur.

Ne pas pouvoir prendre de décisions s’avère comme dissimulé derrière la maladie qu’il
:ent pour responsable du blocage. Ajoutons que, pour une part, la rupture avec sa femme est
en rela:on avec le fait qu’il était incapable de se décider entre se marier ou abandonner ce(e
femme.

Son père voulait qu’il reprenne l'entreprise familiale, lui désirait être écrivain. Après de
nombreuses difficultés, il fait des études li(éraires et commence à écrire. Il veut être écrivain,
mais il déplace la ques:on sur une reconnaissance par les autres et, en fin de compte, il ne
produit rien. Il vit de façon marginale et dans des condi:ons très précaires. Il reçoit des offres de
travail intéressantes, mais ne peut pas les accepter à cause de la « maladie ». Un point
par:culier est à souligner : plus il a du succès et plus son problème s'accentue. Quand les choses
vont bien, l’allergie apparaît, quand il est déprimé, elle disparaît. Il pense que la vie est comme
une balance qu'il faut équilibrer : s'il se sent bien, après, il doit se sen:r mal. Il explique que ce
n'est pas un choix de sa part, mais l’oscilla:on de ce(e balance.

28
Le salut dans le choix

Parallèlement à son analyse, les examens et visites chez les médecins se poursuivent. On
ne lui trouve rien. Les médecins ne peuvent guère le soigner. Il fait confiance à l’analyse, mais
n’arrive pas non plus à se guérir. Sans argent, il décide de se consacrer uniquement à son ac:vité
d’écrivain. Il se sépare du père (« la haine ») et qui(e son analyste, abandonnant le traitement
dans un état de rage intense.

Le fait de devoir choisir le perturbe. Quand il était pe:t, il devait accepter les
contrariétés, mais ne le pouvait pas ; actuellement, il se sent « divisé entre des contraires, même
si je suis intelligent, je ne peux pas résoudre ce problème ». Ces « opposés » se présentent
uniquement quand, lors des « bagarres mentales » avec son père, il prend le dessus et que, par
la suite, il se sent torturé par la culpabilité.

Quand il vient me voir, il demande à être reconnu comme malade soma:que ; mais « s’il
est un malade soma:que, alors, à quoi sert l'analyse ? », se demande-t-il. Quand il se sent bien,
il parle de l'analyse, « je m'isole, la maladie m'envahit et je ne suis plus en contact avec la
réalité ».

La « maladie » l'empêche de décider pour tout projet « d'envergure ». En ponctuant ce


signifiant, il signale qu'être un homme, ne pas être un lâche, c'est avoir des projets
« d’envergure » avec une femme et un travail, ce qu’il ne peut pas faire à cause de la
« maladie ». La maladie l’éloigne de ses aspira:ons en tant qu'homme, dit-il.

Pendant longtemps, ce(e probléma:que est restée figée dans une iner:e immuable et
elle semble réaliser l'inexorable balance. Plus il se sent mieux quand il commence ses ac:vités,
et plus son obsession fait qu’il vit de façon encore plus malheureuse.

Un contrat li(éraire important le plonge dans un profond conflit. P ne recherche pas les
contrats, c'est son éditeur qui a insisté et il se sent obligé d'accepter, vu que ce(e situa:on lui
procurerait beaucoup d’argent. Il achète un cadeau à l'éditeur pour l'a(en:on qu'il a eue envers
lui car il lui a obtenu le contrat malgré sa faible produc:on et son indécision. En descendant du
bus, il se rend compte qu'il y a oublié le cadeau et « l'allergie » apparaît alors.

Un jour, il arrive à sa séance et commente un rêve : « Je marchais avec une énorme


fardeau sur le dos ». Il se souvient alors du signifiant « misérable » pris à Victor Hugo. Son
« cadeau était misérable » ! Un jour où il a(endait son tour à la banque pour toucher un chèque
important, il se plongea dans une fantaisie qui lui procura un plaisir intense : « Être un misérable
29
envahi par des pustules ». Son père lui disait que s'il n'avait pas un travail sérieux, il serait un
misérable, en citant comme exemple un voisin vieux et malade. En possession de l'argent et ses
condi:ons de vie s'améliorant, il se bagarre avec son père et l’idée de le tuer surgit dans ses
pensées car, bien qu'il soit « ignorant », il se promenait à travers le monde en toute tranquillité !

Payer pour ne rien changer

Ce(e époque fut par:culièrement difficile. La « maladie » se manifestait dans toute son
ampleur, insistait et empêchait tout travail associa:f. Le vécu de culpabilité quant à son
existence misérable en rela:on avec la maladie s’accentue mais, en même temps, il déclare que
s'il va chez l'allergologue c’est pour « payer pour ne rien changer ». Ce(e affirma:on est comme
un commentaire du déroulement de l'analyse. À la séance suivante, il affirme qu'il ne veut rien
changer, qu'il veut conserver sa « saleté ». Il veut con:nuer à venir afin de jouir d'être « un
malade soma:que », c'est-à-dire, ne pas prendre de décisions, pour ne rien perdre. Il va chez le
médecin, mais affirme que son problème n'est pas psychologique mais soma:que, même s’il se
rend chez un analyste. Je lui explique que ce n'est pas possible et qu'il doit choisir.

Il téléphone et annonce qu'il ne viendra plus parce qu'il ne peut pas choisir ; il revient
néanmoins à la séance suivante. Il accuse l’analyste de tous les maux. Le lendemain, lorsqu’il
revient, un changement s'est produit. L'allergie a disparu, alors qu'elle était là sans interrup:on
depuis plus d'un mois. Il précise son inquiétude : ne pas pouvoir assumer ses engagements
comme un homme. Le thème de la « maladie » qui l'empêche de décider a disparu et il a
commencé, avec enthousiasme, sa produc:on li(éraire et une rela:on amoureuse. Il commente
ses difficultés au cours de la séance.

Le déclenchement de la névrose apparaît chez P quand il est confronté à des projets


« d'envergure » comme, par exemple, être avec une femme ou être au travail. La difficulté pour
les assumer remet au premier plan les « batailles mentales » avec son père, donc lui qui gagne
depuis sa posi:on de « je sais tout ».

La demande d'analyse se centre sur la dépression qui l'empêche d'agir. Le début fait
ressor:r une difficulté centrale dans l'analyse de l'obsession : la par:cularité de la répression
dans ce(e structure qui laisse le sujet s'analyser lui-même. La ques:on vers l'Autre est bloquée
par le « je sais tout ». La formula:on symptoma:que « la maladie qui empêche de prendre des
décisions » est un syntagme figé qui montre son enfermement subjec:f. La difficulté ne le

30
concernerait pas lui, qui n’est qu’un produit de la « maladie ». Dans un sens, le pa:ent a raison,
la « maladie » est une jouissance retenue qui l'empêche de choisir, c'est-à-dire d'assumer ses
engagements en tant qu'homme. Il conserve la jouissance obtenue sans le montrer à son père,
c’est « l'ignorance paternelle ». Celle de celui qui ignore tout autant les in:mités du grand-père
que celles de son fils. Mais la par:cularité de la rela:on avec le père se révèle dans toute son
intensité.

D'une part, il fait des choses que son père ne désire pas, mais en même temps, il
respecte la prédic:on paternelle.

Concernant le traitement de sa posi:on comme « je sais tout », il cherche à annuler les


places du médecin et de l'analyste, qui se retrouvent dans la même situa:on « d'ignorants ».
L'annula:on des opposés main:ent un intervalle fermé. Dans ce cas, P est resté maître, depuis
l'enfance, en essayant de faire « des choses parfaites au travers de la pensée ».

Les cycles d’angoisse/vomissements — « la chose », comme il l’appelle —, commencent à


s’allonger. Cela durait trois ou quatre jours, « d’une souffrance hors du monde, hors des mots ».
Une fois commencés, il était impossible de les arrêter. Venaient ensuite trois ou quatre jours
d’un certain bien-être. Selon ses dires, « c’était deux mondes séparés ». Il fait la connaissance
d’une jeune fille avec laquelle il vit pendant quelques mois. Un jour, alors qu’il est avec elle sur la
plage, « la chose » se rappelle à lui ; il la stoppe en se jetant dans l’eau froide.

Au cours de son analyse, les examens et les visites chez les médecins se poursuivent. On
ne lui trouve rien. Les médecins ne peuvent guère le soigner. Il fait confiance à l’analyse, mais
n’arrive pas non plus « à se guérir ».

Il me(ra en cause les résultats de son analyse. Pendant son traitement, il avait l’habitude
de m’appeler pour me dire qu’il ne reviendrait plus. À son retour, il accuse l’analyste de tout.
Enfin, en bloc, il accuse la médecine et la psychanalyse de ne pouvoir venir à bout de sa maladie
qui l’empêche de décider et, dans sa vie, d’être comme les autres. De lâcher la bride aux insultes
semblait le soulager. En effet, sa rancune était mieux accueillie sans que je réponde à sa
demande d’être reconnu comme un malade soma:que. Mais cela insiste : s’il est un malade
soma:que, à quoi sert l’analyse ? Il oscille dans ce(e vacilla:on : « Je m’isole, la maladie me
prend et je me débranche ». L’analyse oscille ainsi entre sa confiance périodique dans l’analyse
et la cer:tude que son problème est soma:que.

31
La tache intolérable.

Son père « prenait l’ini:a:ve dans les espaces ouverts ». Alors qu’il avait six ans, le père
achète une nouvelle voiture et lui apprend tout sur les automobiles. Il s’imagine que son père
est le seul bon conducteur. La première crise d’allergie survient lors d’une excursion en voiture.
Comme ils ne peuvent tous dormir dans la tente de camping, son père et lui couchent dans la
voiture. Il avait « le privilège de dormir avec le père dans la voiture ». C’est le printemps et il
« surprend sa mère urinant protégée par l’herbe haute » et, le lendemain au lever, il pense au
pubis « comme à une grande tache noire ». C’est ainsi qu’il se le représente et il le nomme « la
touffe». Ce qui l’a frappé, c’est le fait qu’il y avait « quelque chose d’excessif et d’agressif à la
fois ; la sensa:on que les deux choses ne pouvaient exister ensemble, la manque de pénis et la
touffe ». « “La touffe” était comme une barrière qui cachait ». Depuis ce(e scène, il n’a plus pu
serrer sa mère dans ses bras.

La nuit suivante, survient la crise d’allergie, dans la voiture, à côté de son père. Angoissé,
il se redresse et l’air ne lui vient plus : un blocage respiratoire. Son père reste paralysé,
paraissant ne rien comprendre. Il le regarde avec son « visage d’hibou avec ses yeux pe:ts et
ouverts », et sans rien faire. Ce qui n’avait pas été symbolisé de la castra:on maternelle fait
retour dans l’imaginaire de ses « batailles mentales » avec le père et dans les crises d’allergie.

Dans l’analyse, il manifeste une nostalgie et un chagrin portant sur lui-même, à quoi il
ajoute qu’il trouve du plaisir dans le malheur. La nostalgie du sujet est une défense face à la
ruine de l’unité qui s’est défaite lors de l’irrup:on de la nudité de la mère. Présentée comme un
cadre qui se donne à voir, la scène montre que l’Autre — présen:fié par le corps de la mère — se
divise, faisant surgir en son lieu ce qui n’a pas de nom. Un signifiant manque dans l’Autre et, face
à l’appel qui vient de la béance du sexe de la mère, notre sujet répond en faisant fonc:on de
bouchon du manque.

En effet, il indiquera avoir deux façons d’être : « être malade » ou « être puissant ». Cet
être « puissant » le renvoie à son grand-père paternel. L’analysant écoutait le récit de sa grand-
mère à propos des « excès sexuels » du grand-père, c’était une pe:te histoire qui lui servait de
consola:on, ces confessions de la vie malheureuse de sa grand-mère qui lui racontait comment
son mari « la baisait brutalement, la chevauchait, sans en avoir rien à faire, il la violait », dit-il
avec une jouissance manifeste dans la voix. Ce qu’il reprochait intérieurement à son père est le
fait qu’il ne savait rien de ces confessions.

32
Bien que son ac:vité ar:s:que et son talent li(éraire lui procuraient des ressources, il
vivait marginalement et dans des condi:ons très précaires. Il ne pouvait accepter les offres
professionnelles à cause de la « maladie ». C’est ce qui le sépare de ce à quoi il aspire en tant
qu’homme, c’est sa grande limita:on. Il rêve de faire de grands sacrifices, de faire « une grève de
la faim » et de s’enfermer dans son cabinet de travail. Il jouit en pensant à ce(e souffrance.
Enfant, sa mère l’enfermait dans l’obscurité de sa chambre et l’obligeait à y rester jusqu’à ce qu’il
prome(e de bien se conduire. Un comportement sévère et menaçant de la mère qui le punissait
souvent. Il enrageait contre sa mère. Il s’enfermait aussi dans les toile(es où il récitait le Notre
Père : « Dieu me surveillait, il savait tout sur moi. Je priais comme un perroquet ». Il s’est complu
dans ce(e fantaisie: « Être un misérable chargé de pustules ». Il veut rester seul avec ses
« ordures » et con:nuer à venir jouir d’être un malade. Il dit que parler ne changera pas son
des:n, qui est de « mourir ruiné et comme un misérable ». Dans ce(e iner:e mor:fère, il me
place en posi:on de témoin de son autodestruc:on par l’abus qu’il fait de la médica:on et de
l’alcool. Il dit que ça ne sert à rien de s’analyser. Mais il semble que ce pis-aller thérapeu:que ait
permis au sujet de guérir à force de se plaindre de son médecin et de son analyste. Quelques
mois plus tard, il me demandera de ne pas venir pendant quelques semaines. Je pris
l’opportunité de ce moment pour lui dire que, pour ma part, je serais présent au rendez-vous à
l’heure de ses séances. Il se montra par:culièrement surpris que je lui dise que je voulais le
sor:r de son penchant mor:fère qui ne laissait pas une grande place à l’analyse. Il revint soulagé
et, plusieurs mois plus tard, j’ai reçu une le(re m’annonçant que, dorénavant, il allait poursuivre
l’analyse. Au cours des années suivantes, j’ai reçu des le(res dans lesquelles il relatait le cours de
sa vie. Il me remerciait de ce que son premier analyste et moi-même ayons accueilli les
manifesta:ons de ses ressen:ments. Les périodes de crises étaient allées en s’espaçant. Dans
tout cela, le rôle de sa nouvelle compagne fut substan:el. Il avait noué une rela:on avec une
belle femme — écrivaine comme lui — qui était ahrée par son talent d’écrivain.

33
L’historien du détail

Carolina Koretzky

« Il n’y a pas d’autre trauma:sme de la naissance que de naître comme désiré. Désiré, ou
pas – c’est du pareil au même, puisque c’est par le parlêtre. »16 Le cas de Mateo m’a permis
d’entrer dans ce que c’est que d’aborder le trauma à par:r du dernier enseignement de Lacan.
La cure de cet enfant montre la manière dont un corps est affecté par les signifiants, « choc pur
du langage sur le corps »17 , ainsi que les stratégies que le sujet cherche à me(re en place quand
il n’arrive pas à faire symptôme de ces traces inéliminables. Ainsi, pour Mateo, le corps affecté
par le trauma est celui percuté non par le scalpel mais par l’incidence de la langue.

Si le véritable noyau trauma:que c’est le rapport à la langue, le trauma n’est pas à être ici
saisi à par:r du vécu, voire même du sens et de l’histoire 18. Le signifiant ne s’introduit pas ici à
:tre d’élément symbolique qui ordonne et néga:vise la jouissance, mais en tant qu’il est
« puissance de désordre »19.

Mateo, 8 ans, est venu me voir pendant trois ans, jusqu’au moment où sa famille qui(e
le pays pour s’installer à l’étranger. Il m’a qui(ée avec la promesse de me revoir à son retour en
France (prévu dans 2 ans), je l’ai rassuré quant à ma présence. Dès nos premières rencontres
Mateo a déposé, dans le lien qu’il a créé avec moi, les « signes discrets » des phénomènes
psycho:ques qui rendaient souvent son quo:dien fort désagréable et parasitaient le lien aux
pe:ts autres. Si la cure a été un lieu de témoignage et de dépôt des bizarreries rencontrées par
cet enfant, elle a également été le lieu où s’est effectuée une découverte qui reprend les
signifiants majeurs de l’arrivée au monde de cet enfant. L’effet significa:f étant un allégement en
termes de jouissance mor:fère.

16 J. Lacan, « Le Malentendu », Ornicar ?, N°22/23, juin 1980.


17 J.-A. Miller, « Lire un symptôme » in Mental, n°26, p. 58.
18 J.-A Miller, L’Orienta:on lacanienne, « Cause et consentement », 1987-88, cours du 13 janvier 1988,
inédit.
19 J.-A Miller, L’Orienta:on lacanienne, « Le lieu et le lien », 2000-2001, cours du 28 mars 2001, inédit.
34
Coordonnées de naissance

Mateo m’a été adressé par un collègue psychanalyste qui suit sa mère depuis vingt ans.
Les parents sont issus d’un milieu favorisé. Mateo est fils unique et vit la plupart du temps avec
sa mère et sa grand-mère, puisque le père s’est récemment installé, pour son travail, dans une
autre ville mais les rejoint chaque week-end. Il faut souligner que c’est dans le contexte du
départ du père, moment où mère et enfant se retrouvent seuls, que l’enfant est amené à me
voir. C’est un fait déterminant.

Dans ce(e demande ini:ale, les parents se plaignent de l’inves:ssement faible du savoir
scolaire par Mateo, élève moyen qui oublie souvent ses devoirs et qu’il faut quo:diennement
pousser à travailler. Les parents pensent Mateo comme un enfant qui n’est pas concerné par les
appren:ssages et qui reste extérieur au savoir. Ainsi, l’exigence de réussite scolaire occupe une
place centrale dans le lien de la mère à l’enfant, celle-ci s’en occupe sous la forme de la
répé::on comme puni:on face aux oublis et aux mauvais résultats. Ce(e femme, qui a pourtant
fait un travail analy:que de longue durée, a dit à son fils qu’il allait parler à une « coach » (moi).
Pendant les trois ans de suivi Mateo m’a appelé sa « coach » sans jamais demander ni conseils ni
rece(es prêtes à porter. Il est venu témoigner et déposer ce qui faisait problème pour lui et je
l’ai accompagné dans la quête de ses propres solu:ons.

Surtout, la mère de Mateo prend rendez-vous pour son fils dans un état de grande
angoisse suite à un épisode concret. Un acte de son fils l’a profondément interpellée : alors
qu’elle lui faisait recopier 50 fois sur son cahier « je ne dois pas oublier mes devoirs », l’enfant
s’est précipité sur le balcon sans raison apparente et il est resté longtemps, dehors, dans le froid.
La mère interloquée lui a demandé les raisons de son acte, l’enfant dit avoir obéi à sa demande :
aller tout de suite sur le balcon finir ses devoirs. Perplexité de la mère et de l’enfant : « J’ai eu
très peur, me dit-elle au premier entre:en, j’ai pensé qu’il allait se jeter par le balcon.»

Mais, bien au-delà des soucis scolaires, d’autres signes de son enfant l’inquiètent, des
« comportements bizarres » que la mère déplie lors de ce premier entre:en où je la reçois
seule : elle a remarqué le lien persécu:f mais diffus aux autres. Mateo a fait part à sa mère qu’il
se sent parfois suivi dans la rue : « on me regarde de travers, on me regarde méchamment ».

La mère lie elle-même ce « regard méchant » à l’arrivée au monde de son fils et pose
ainsi sa propre demande à mon égard. Elle détaille alors les coordonnées subjec:ves de
naissance de Mateo : elle a a(endu trois ans l’arrivée de cet enfant. Si la grossesse s’est bien
passée pour elle, l’accouchement est vécu comme un moment extrêmement douloureux :
35
l’enfant est mal engagé et, face au risque d’une détresse respiratoire, une césarienne est
pra:quée en urgence. Pendant cet acte chirurgical, le médecin blesse la joue de l’enfant en
coupant l’utérus avec le scalpel. Aujourd’hui, Mateo porte une trace quasi invisible à première
vue, mais ce(e blessure a eu un effet d’effondrement pour ce(e femme. Elle traduit son vécu
ainsi : « j’avais donné vie à un enfant parfait et on me rend cet enfant blessé.» Ce(e femme ne
peut donner qu’une seule et même significa:on aux pleurs de l’enfant : il a mal à la joue. Elle ne
dort plus, l’enfant pleure jour et nuit, elle est épuisée, « je l’aurais jeté par la fenêtre » me
confie-t-elle sans connecter sa phrase au mo:f de sa venue. Un état dépressif s’ensuit, auquel
s’ajoute un licenciement. Elle a(aque son patron en jus:ce et la procédure judiciaire l’occupera
jour et nuit pendant la première année de vie de Mateo, elle ne pense qu’à cela et reste absente
vis-à-vis de l’enfant.

Le père sera très présent durant ce(e période. Elle me confie : « moi, j’étais là mais je
n’étais pas là. J’étais complètement absente. Je m’occupais de lui mais j’avais l’impression de ne
pas l’aimer.» Elle est encore rongée par une immense culpabilité. Elle garde en mémoire une
scène terrible : Mateo a quatre ou cinq ans, il la regarde et lui demande soudain : « maman, est-
ce que tu vas me tuer ?» Face au drame de la confronta:on avec le désir de la mère et à
l’énigme de sa significa:on, l’enfant ne trouve pas comme défense le recours au symptôme et au
fantasme. La mère, interloquée face à ce(e ques:on, n’a donné aucune réponse : silence,
bouche cousue. Mateo reste suspendu à une ques:on.

La mère termine ce premier entre:en en exprimant sa demande : « Je voudrais qu’il


comprenne que j’étais mal à l’époque, que je n’arrivais pas à faire autrement, que je ne pouvais
pas être là, qu’il n’est pour rien dans tout cela, et que maintenant je l’aime ».

Pourquoi un seul enfant ? La mère me parle de sa difficulté à tomber enceinte à cause


d’une endométriose qu’elle a dû soigner avant la concep:on de l’enfant. Ce(e maladie lui a
provoqué des souffrances importantes, notamment des saignements abondants lors des règles,
accompagnés des fortes douleurs. Une interven:on chirurgicale l’a rendue fer:le et l’enfant a pu
alors être conçu, mais le souvenir de ce traitement et, par la suite, de l’accouchement, ont mis
fin pour elle au désir d’un autre enfant. Pour ce(e femme, son utérus est un organe malade, un
organe douloureux et blessé ayant subi des interven:ons.

Le père, de son côté, ne partage pas tout à fait les mêmes inquiétudes que la mère. Il a
repéré un côté « suiveur » chez son fils. Comme exemple, il m’explique que Mateo, face à un
camarade, n’arrive pas à imposer ses propres choix de jeux et se laisse facilement convaincre par

36
une opinion contraire. Si d’un côté le père craint que Mateo, plus tard, n’arrive pas à me(re de
limites aux mauvaises influences, ce(e posi:on de son fils ne répond pas aux idéaux néolibéraux
dont il est lui-même imprégné, car il veut un « champion », un enfant performant, un futur
leader. Si le père repère bien le « suiveur » qu’est son fils, il se trompe cependant d’objet :
Mateo suit moins les camarades de jeux que les voix qui, ponctuellement, éme(ent des ordres.

La course et la blessure

Le premier temps de travail avec Mateo a été scandé par trois axes : les courses, son
problème d’« hypersensibilité » et les « bruits ».

D’emblée, trouver un créneau pour les séances de Mateo n’a pas été une tâche simple,
car son planning était surchargé d’ac:vités les plus diverses : tennis, athlé:sme, théâtre, chorale,
rugby, football, anglais. Il fallait remplir cet enfant de tous les types de connaissances, qu’il
redevienne cet « être parfait » qu’il fut l’instant d’avant sa naissance.

Dès nos premiers entre:ens, Mateo a déposé ce qui faisait problème pour lui, souvent,
dans son milieu scolaire. Les séances furent, au début, le lieu du récit des « courses
d’athlé:sme » : il décrivait combien d’écoles avaient par:cipé, son classement par rapport à son
groupe, à quelle place il est arrivé, le classement de son école par rapport aux autres écoles. S’il
me décrivait fièrement sa collec:on de trophées rapportés, sa décep:on était presque assurée :
être bien placé ne servait à rien s’il n’était pas le premier. J’entendais dans ces récits à quel point
son existence même était une course d’athlé:sme avec, dans son dos, un désir de mort qu’il
éloignait tant qu’il courait. Mais c’était une boucle sans fin, la décep:on est au rendez-vous, la
mort planait au-dessus.

La marge de manœuvre était étroite, car comment faire pour desserrer le lien à
l’exigence tout en respectant la valeur de solu:on de ce symptôme de « course » ? Une double
orienta:on s’imposait à moi : respecter la valeur de solu:on tout en introduisant des écarts et
des nuances quand l’effet de la course devenait mor:fère.

Deuxièmement, les séances étaient également le lieu où Mateo déployait son rapport
difficile aux autres. Mateo aime être avec les autres mais souvent il se sent blessé, il suffit d’une
remarque de la part de l’autre (camarade de classe, enseignant, animateur, entraîneur) pour
qu’il se sente immédiatement dénigré et que des pleurs incontrôlables le submergent. Le récit
qu’il en donne est confus, les places des uns et des autres sont interchangeables. Souvent, le
37
sen:ment d’injus:ce est au premier plan de la séance. J’ai opté souvent pour prendre au sérieux
ces alterca:ons, lui demandant de revenir sur chaque situa:on. Ce que Mateo ressentait comme
des insultes n’étaient pas des mots pris dans la significa:on commune mais des mots qui sont,
pour lui, des offenses et des a(aques. La mise en forme du récit de l’alterca:on perme(ait la
mise en évidence du noyau de la confusion imaginaire qui pouvait être réduit à une phrase :
« T’as pas compris le jeu ! », « Laisse-nous jouer tranquilles », « T’es un peu tête en l’air » et bien
d’autres. Le prélèvement de la phrase permet alors d’amenuiser le sen:ment d’injus:ce et de
dégonfler l’Autre de ses mauvaises inten:ons. Ainsi, le monde se pacifie, à chacun son lieu
d’énoncia:on, l’autre qui « blesse » peut par la suite être « ignoré ». « J’ai un problème
d’hypersensibilité », c’est le nom que Mateo a trouvé pour désigner ses pleurs et sa douleur
d’être avec les autres.

Troisièmement, Mateo me fera part d’un autre type de phénomène hallucinatoire et


restreint au moment de l’endormissement : « des bruits » dont il arrive à situer l’arrivée vers
l’âge de 4 ou 5 ans et venant d’un appareil de télévision dans sa chambre. Pourtant, me dit-il,
« la télé s’est cassée et les bruits sont restés ». Les coordonnées précises de l’irrup:on de ces
bruits n’ont jamais pu être élucidées. Ces bruits l’empêchent d’entrer dans le sommeil, mais
Mateo a trouvé comme solu:on de recouvrir les bruits par des bruits de l’extérieur : il a
demandé à changer de chambre, côté rue, et trouve à dormir paisiblement bercé par les bruits
des voitures et des sirènes.

Ces bricolages cons:tuent des solu:ons transitoires qui apaisent Mateo. Le lien
transféren:el posi:f noué avec les parents m’a permis de suggérer à la mère de Mateo de ne
plus s’occuper directement des devoirs de son fils mais plutôt d’embaucher une jeune étudiante.
Les résultats scolaires s’améliorent, un goût pour le savoir commence à émerger.

Les tanks, le rêve et l’histoire

Le passage au collège avec le changement d’établissement scolaire se déroule


sereinement. Dans ce contexte, il va trouver une solu:on autre que la course infinie, une
solu:on qui prend appui sur l’une des passions du père, à savoir, l’histoire de la première et de
la deuxième guerres mondiales. Avec l’aide de son père, Mateo entame une collec:on
importante de tanks et chars blindés. Les tanks eux-mêmes arrivent à la séance : il m’amène sa
collec:on, il va les classer par modèle, par guerre, par année, par pays de provenance. Je m’y
intéresse, je lui pose des ques:ons et je suis surprise par ses connaissances hautement pointues.
38
Il commence à exceller en histoire, il reçoit souvent des félicita:ons dans ce(e ma:ère, lit
beaucoup en dehors des demandes scolaires. Mateo noue un lien plus vivant au savoir.

Mateo amène alors un rêve en séance, le seul rêve qu’il m’ait raconté, un rêve qu’il
présente ainsi : « il a changé ma vie ». Ce rêve n’est pas à déchiffrer, ne porte aucun message ni
savoir énigma:que, il a une fonc:on éminemment u:litaire : « il me sert beaucoup ». Voici le
récit du rêve dont son contenu effroyable n’a, à ses dires, produit ni angoisse, ni interrup:on du
sommeil : « C’était un champ de bataille. J’étais avec d’autres soldats et je donnais comme ordre
de m’exécuter ! C’était bizarre ! C’est moi-même qui commandais ma propre mort. J’ordonnais
d’exécuter ma mort. Et puis, je mourais avec une grenade ».

En quoi ce rêve lui sert-il ? Rien n’est à déchiffrer, pour Mateo, ce rêve lui livre un savoir
qui s’éprouve dans son corps : « J’ai vraiment sen: dans mon corps ce qu’est mourir ». Il a un
savoir impossible : désormais, il sait ce qu’est mourir, il l’a sen: dans son corps : « je connais
l’effet que fait sur le corps de recevoir une balle ». Il connaît parfaitement la sensa:on d’une
balle qui traverse et blesse le corps. Ce n’est pas un savoir encyclopédique, mais un savoir
délirant prenant appui sur un évènement de corps, un ressen: dans le corps durant le rêve dont
il dégage, de manière certes discrète, une place d’excep:on. Ce rêve est un « vécu » pour lui,
« quand on dit qu’un tel est mort, une chose c’est de le dire, une autre de le sen:r », « je peux
sen:r et non seulement savoir ce que les personnages de l’histoire ont vécu », affirme-t-il.

Quel statut peut-on a(ribuer à ce rêve ? Certes, il est une forma:on de l’inconscient à
laquelle le sujet n’a(ribue nul savoir opaque à déchiffrer. Dans ce rêve, on retrouve les
signifiants trauma:ques de sa venue au monde. Les signifiants du rêve sont des marques
primi:ves éprouvées directement dans le corps. Je me demande si on peut accorder à ce rêve le
statut d’un évènement de corps où viennent se retraduire imaginairement et réellement les
effets de lalangue – moins Autre scène qu’ob-scène - sur le corps 20 . Le sujet se sert de la
fonc:on imaginaire du rêve pour, par la suite, dans son élucubra:on, déplacer le désir de mort
maternel.

20 « Ce que l’analyste sait, c’est qu’il ne parle qu’à côté du vrai, parce que le Vrai, il l’ignore. Freud là, délire,
juste ce qu’il faut, car il s’imagine que le Vrai, c’est ce qu’il appelle, lui, le noyau traumaFque. C’est comme
ça qu’il s’exprime formellement, à savoir que, à mesure que le sujet énonce quelque chose de plus près de
son noyau trauma:que, ce soi-disant noyau, et qui n’a pas d'existence, il n'y a que la roulure, que
l'analysant est tout comme son analyste, c’est-à-dire comme je l'ai fait remarquer en invoquant mon pe:t-
fils, l’appren:ssage qu’il a subi d’une langue entre autres, qui est pour lui lalangue que j’écris, on le sait, en
un seul mot, dans l’espoir de ferrer, elle, la langue, ce qui équivoque avec faire-réel. Lalangue quelle qu’elle
soit est une obscénité ». J. Lacan, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile a mourre », leçon du 19 avril 1977,
inédit.
39
On peut constater l’effort de l’enfant qui cherche à traiter ces marques en les prenant à
sa propre charge, et pour cela, il s’appuie sur l’objet qui passionne le père avec un effet qui
semble pacifiant. On passe de la ques:on à l’affirma:on : il part d’un « vas-tu me tuer ? »
précocement adressé à l’Autre, ques:on qui suspend le sujet dans une incer:tude énigma:que
et mor:fère, et que la solu:on « course » ne réussissait pas à stopper. Ici, dans le rêve, Mateo
répond à la ques:on par un « tue-moi » et tente par là de prendre à sa charge ce qui lui vient de
l’Autre, - ce qui est bien autre chose qu’un sujet agi par les mots hallucinés de la mère.

Dans ce rêve qui a eu des effets sur le corps, se vérifient les deux mouvements de mort
et de renaissance du sujet. Le sujet traverse la mort dans son corps mais il sera toujours là pour
le dire.

L’enfant, comme objet métonymique du corps de la mère, est l’utérus blessé de la mère,
la joue blessée par le scalpel. Mais dans le rêve, la balle que lui-même commande et qui le
traverse le rend plus vivant. La « balle » du rêve c’est le verbe qui fait chair, véritable incarna:on
qu’il nomme si rigoureusement « une chose c’est de le dire, une autre de le sen:r ». Ainsi,
l’incer:tude cesse (pour le moment) et le savoir sur la mort ouvre une nouvelle perspec:ve bien
plus stabilisante que la course infinie.

Ce rêve aura comme conséquence une consolida:on de sa passion pour l’histoire car il a,
désormais, un savoir unique à lui, qu’il appellera par la suite « le goût du détail ». Alors que ses
camarades se rappellent les grandes lignes de l’histoire comme les dates et les lieux des
événements, lui, il a une mémoire excep:onnelle pour « les moindres détails ». En effet, les
enseignants sont étonnés de voir Mateo amener des détails qui enrichissent les récits
historiques et qu’il ira chercher dans les livres et les encyclopédies. Pour l’instant, si sa posi:on
d’excep:on relève du délire, le savoir historique n’est soumis à aucune inven:on. Témoin de la
guerre, le récit historique est respecté à la le(re, son inven:on réside plutôt dans sa posi:on
d’historien, historien du détail et non pas inventeur de l’histoire.

Les dernières semaines avant son départ à l’étranger, j’ai suivi Mateo dans la prépara:on
de ce nouveau démarrage. Il est par: en sachant qu’il me retrouvera à son retour.

40
« Ô mort où est ta victoire ? »

Réginald Blanchet

« [… Il existe des] millions d’hommes pour qui la


douleur d’exister est l’évidence originelle
[…] » (Jacques Lacan) 21

« Ô mort où est ta victoire ? » (Saint Paul) 22

C’est en proie au sen:ment persistant de sa mort imminente qu’Espérance, sexagénaire


élégante, se présenta à l’analyse. Elle était en effet suje(e à des crises d’angoisse aigües qui la
jetaient dans la panique. À chaque fois, elle avait la convic:on défini:ve qu’elle était en train de
mourir. Elle accourait affolée à l’hôpital pour être renvoyée chez elle aussitôt après avoir été
soumise aux examens de rigueur. La sentence tombait, toujours la même : R À S.

Ce sen:ment de mort imminente qui submergeait la pa:ente fit son appari:on à la mort


de sa mère. Elle vint consulter peu de temps après, voici maintenant douze ans. Espérance mène
son analyse avec décision. Le premier point qui se présenta à son interroga:on fut le lien à
établir entre la dispari:on de sa mère et le sen:ment de sa propre mort.

L’enfance trauma'que

Deux peurs, dit-elle dans un seul souffle, peut-être la même en vérité, l’avaient, pe:te,
plongée dans une terreur extrême : la peur de l’obscurité et la peur de sa mère. Son monde était
un univers clos qui la tenait cloîtrée dans un tête à tête infernal avec sa mère. Celle-ci avait tôt
pris la figure de la poigne de fer sous l’emprise de laquelle Espérance vivait terrorisée. Ce qui
était a(endu d’elle, c’était tout uniment d’être une enfant disciplinée et une bonne élève à
l’école. Entre elle et sa mère, pas de signe d’affec:on, pas d’épanchement, aucune tendresse,
seulement l’inconcevable dureté de ce(e dernière. Pour la pe:te fille, et cela demeura jusqu’à
l’entrée d’Espérance en analyse, sa mère était un monstre d’inhumanité. Espérance se conforma
sans mot dire à ses exigences. Le plus angoissant pour elle était de ne pas comprendre toujours

21 Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, p. 777.


22 Saint Paul, 1ère Épître aux Corinthiens, XV, 54-55.
41
ce que lui voulait sa mère. Que celle-ci « lui Žt la gueule » lui était foncièrement insupportable.
C’était son cauchemar. Se retrouver dans l’incapacité de savoir ce que la mère voulait d’elle
l’anéan:ssait. Aussi en fit-elle la ma:ère de l’une des trois clauses rédhibitoires dont elle imposa
plus tard le respect absolu, sous peine de rupture immédiate, à celui qui voulait l’épouser : « Tu
ne me feras pas la tête ! »

Ce n’est pas qu’Espérance se trouvât là, à l’instar du pe:t Hans, dans le « moment
criFque » de « sa suspension radicale au désir de sa mère, […] sans compensa:on, sans recours,
sans issue »23. Confrontée à l’absence clairement manifestée de la volonté maternelle,
Espérance, loin de seulement « se sen:r un être à la dérive du caprice maternel »24 , se trouvait
bien plus radicalement suspendue à l’aboli:on même de son être. En effet, comme elle en
témoigna en analyse et comme son existence le démontra amplement, la vie de la pe:te
Espérance se borna à exécuter les ordres de sa mère. Aussi bien se trouvait-elle dans un désarroi
total lorsque la volonté maternelle s’absentait, soit pour ne pas se manifester, soit pour
demeurer illisible et énigma:que. Dans ces cas-là, le silence de la volonté de l’Autre entrait en
opposi:on au sujet et lui signifiait sa mort : son rejet et son aboli:on.

Ce(e conjoncture cons:tue le moment traumaFque ini:al. Il fait la base de la posi:on


d’Espérance dans l’existence. Ne pouvant se raccrocher à rien, à aucun signifiant qui le
représentât, le sujet sombrait dans la détresse. Il se réduisait alors à la pure expérience affec:ve
qui le traversait. Il était tout uniment affecté, plus précisément indexé à l’affect, à l’affect de
dérélic:on. Le trauma:sme ici est d’abord que le signifiant se montre défaillant pour
représenter le sujet. Mais plus profondément, le trauma:sme est que le signifiant même est
a(aqué dans sa fonc:on et menacé d’anéan:ssement. Espérance faisait alors au plus vif
l’expérience du laisser-tomber. Affranchie de la volonté de l’Autre, de sa tyrannie même,
Espérance échouait dans le no man’s land du hors-sens et de l’inhumain. L’inhumanité imputée
à la mère ne veut pas dire autre chose.

« J’étais elle, je vivais en elle »

23 Lacan J., Le Séminaire, livre IX, « L’iden:fica:on », leçon du 29.12.1961, inédit. La phobie comme
« forma:on d’ar:fice » « en tant qu’elle introduit un ressort signifiant clef qui permet au sujet de préserver
ce dont il s’agit pour lui, à savoir ce minimum d’ancrage, de centrage de son être, qui lui perme(e de ne pas
se sen:r un être complètement à la dérive du caprice maternel » viendra, démontre Lacan, ménager une
porte de sor:e à Hans.
24 Lacan J., Le Séminaire, livre IX, ibid.
42
C’est donc très exactement comme objet de la volonté de l’Autre qu’Espérance se tenait
dans l’existence. Sans elle, hors d’elle, Espérance n’avait pas d’être. C’est ce qui donnait au
vouloir de l’Autre maternel son caractère d’absolu:sme. Mais Espérance en analyse se rendra à
l’évidence : « Ma mère, dira-t-elle, c’était moi. Je ne faisais pas qu’exécuter ses ordres. J’étais
elle. Je vivais en elle, li(éralement. C’est pourquoi, lorsqu’elle est morte, j’ai eu toutes ces crises
et que je me sentais mourir… » Dans le rêve où lui apparaissait l’image de sa mère morte,
Espérance vit également le canon d’un fusil braqué sur elle-même. L’équivalence de l’une à
l’autre s’établit ainsi, en effet.

Mais on ne se méprendra pas, il n’est pas ques:on ici d’iden:fica:on. Il s’agit bien plutôt
d’idenFté. Espérance ne se posait pas dans la ressemblance avec sa mère. Elle ne reprenait
aucun de ses traits, ni sur le plan de l’image ni sur le plan de l’idéal. Espérance équivalait à sa
mère. Celle-ci n’était pas même son alter ego. Pour le dire en termes freudiens, Espérance avait
introjecté sa mère, plus précisément le surmoi maternel. Dans les termes de la structure
lacanienne, il y allait d’une aliéna:on sans sépara:on. Le sujet ici ne s’est pas séparé : son être
de sujet se confond avec l’objet de jouissance à quoi il se résout pour l’Autre. C’est aussi bien là
le mode d’appui qu’Espérance trouvait chez l’Autre. Le moment traumaFque trouve ici une
deuxième défini:on, celle du besoin vital qu’avait le sujet d’un Autre de type sadien. C’est dire
qu’il requérait pour exister d’être la substance jouissante de l’Autre, l’objet de sa Loi sans objet
sinon d’être la pure loi de son être.

L’Autre maternel, Autre sadien

Espérance inves:ssait en effet sa mère en Autre sadien. Elle était l’Autre qui non
seulement lui dictait sa volonté mais s’emparait de sa propre volonté. L’Autre sadien, en effet,
enseigne Lacan, c’est l’Autre qui s’immisce au « plus in:me du sujet »25 et le réduit, ajoute
Jacques-Alain Miller, à être la momie de sa volonté de jouissance. Mais ici, à la différence de
l’expérience sadienne, la volonté imprescrip:ble de jouissance ne portait pas sur la jouissance
du corps pris en tout ou en par:e, mais sur l’être. C’est de l’être dont il était joui. Autant dire que
l’être s’assimilant à l’objet de jouissance se réduit à l’objet a. C’est là l’expérience que vivait
Espérance de la mort qui s’aba(ait sur elle : elle faisait l’expérience de sa momificaFon, soit
précisément de la sorte de « réalisa:on extrême de soi comme objet »26 . Ce qui était imputé à

25 Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, p. 771.


26 Miller J.-A., « Silet », Cours du 8/3/1995, inédit.
43
l’Autre comme sa monstruosité, et de façon subséquente comme sa méchanceté, n’était que la
manifesta:on d’un réel : du réel de la substance jouissante que le sujet s’avérait être
sommairement. Appelons cela la douleur d’in-exister. Le parlêtre peut être conduit à s’y loger.

Ce fut la tenta:ve d’Espérance, voire son sinthome. La modalité de ce rapport à l’Autre


maternel est ici cons:tu:ve : la personne y trouve le ressort de son existence. Mais ce rapport
est aussi mortel : le sujet y fait l’expérience de son inexistence comme être séparé. C’est cet
impossible logique qui fait la réalité d’Espérance. C’est son trauma, sa jouissance de morte
vivante : elle in-existe li(éralement. C’est aussi l’expérience de la mort que fait le sujet
mélancolique, c’est son infinie douleur et sa grande lassitude. Il vit dans le délaissement de soi,
immergé dans la Chose.

Toute la vie d’Espérance se sera déroulée ainsi dans l’itéra:on de ce rapport de


conjonc:on essen:elle à l’Autre maternel, sans disjonc:on effec:ve. C’est là marquer que le
fantasme ne fonc:onnait pas. La perte de sa mère équivalut à sa propre mort. De là les crises
d’angoisse panique, véritables phénomènes de corps, qui lui ont valu de devoir consulter.
Espérance peut dire à présent la menace où elle fut tenue. Le cauchemar rapporté en cure est
transparent : elle voit son conjoint mort. Elle crie : « Maman ! » Son cri la réveille. Son conjoint,
entend-on, c’est bien sa mère, et sans elle, Espérance est morte. Mais sans lui pas moins, car il
est l’autre visage de la mère, c’est-à-dire l’appui qu’il faut à Espérance pour vivre. C’est ce que
disait peu de temps auparavant le rêve suivant : elle embrasse sa mère, qui n’a plus le visage de
l’ennemie ! Elle se réveille en sursaut. La forma:on de l’inconscient dit toute l’ambigüité du
personnage maternel, puissance de vie et de mort, et l’ambivalence du sujet à son endroit. Sans
la haine qu’Espérance lui voue, sans la haine qui la re:ent de s’abandonner à sa mère, sans la
haine aussi qui la relie d’un lien indissoluble à elle, qu’en serait-il d’elle-même, que serait-elle ?

La haine cons'tu've du sujet

La haine en effet est au fondement de l’épouvante où était Espérance face à sa mère,


haine inexpiable qui fut à la mesure de la terreur que celle-ci lui inspirait. Haine et terreur furent
également trauma:ques. Elles furent le tourment du sujet. Dévastatrices, leur virulence, qui
relevait de l’ordre de l’irreprésentable, vint répondre à l’étrangeté inouïe de l’Autre maternel. Sa
mère fut en effet pour Espérance celle qui, tout ensemble, interdisait, empêchait, emprisonnait,
enfermait, disciplinait, annulait, n’aimait pas, était imprévisible et hermé:que, insensible et
inflexible, sévère et tourmenteuse. Bref, monstrueuse au-delà de toute imagina:on, elle était la
44
quintessence de l’inhumanité sur terre, la mort personnifiée dans la brutalité de son horreur. On
mesurera le pas fait par l’analysante lorsqu’il lui fut possible de s’avouer qu’en vérité, ce qu’elle
appelait sa mère était bien une part d’elle-même, la part qui voulait la mort, qui la demandait
instamment, la part qui se dressait contre son désir de vivre, et de vivre autrement que dans la
mort.

Ce fut là à nouveau un effet de vérité obtenu de la parole analysante sur le rapport


délirant qui liait Espérance à sa mère. Dans le délire de la fille, qui se trouvait en bu(e à
l’étrangeté de la vie, la mère était le principe de lecture de la tératologie de l’existence, voire la
clé de l’élucida:on de la puissance de mort qui s’exerçait sur elle. Espérance le reconnaissait
désormais en épelant en toutes le(res les termes défini:fs : « j’étais, comme elle, une loque, qui
se mourait ». La mort, en effet, disait-elle encore, était sa vie. « Vivre, c’était vivre dans la
mort ». La responsable de son état de morte vivante n’était dès lors plus la mère, mais ce(e part
obscure et abhorrée d’elle-même qui demandait à être sa:sfaite. C’était la momie en elle, la
momie qu’en désespoir de cause et comme à son corps défendant elle s’était voulue.

À vrai dire, elle n’avait pas seulement eu peur « de sa mère et de l’obscurité », comme
elle disait tout à trac de façon éloquente. Elle redoutait de façon générale les autres, se repliait
seule dans son coin avec ses livres, dans le plaisir qu’elle prenait à la fréquenta:on du savoir. « Je
lisais, c’était ma vie, dit-elle. Les livres me suffisaient, j’existais à travers eux, je m’iden:fiais aux
héros des histoires que je lisais.» Mais ce n’était pas moins là encore reconduire l’emprise de la
volonté maternelle sur elle. « J’étais son instrument, constate Espérance, vouée à réaliser ce
qu’elle n’avait pu réaliser. J’étais son accessoire ». Sa mère, en effet, se désolait de n’avoir pu
faire d’études. Elle fit montre, sans fléchir, du désir intraitable de voir ses trois enfants, y compris
la fille qu’était Espérance, poursuivre leurs études. Elle sut prendre sur elle et se sacrifier.
« J’étais inexistante, conclut, quant à elle, Espérance. Je m’étonne aujourd’hui à quel point j’ai pu
l’être. Je ne voulais rien pour moi. Pas de rêves, pas de perspec:ves, rien. Je ne songeais qu’à
qui(er la maison et avoir ma propre maison ».

Hans, Gide, Espérance : l’enjeu différen'el du moment trauma'que

Si le moment trauma:que est pour Hans comme pour Espérance le moment de leur
suspension radicale et sans recours à l’Autre, de l’un à l’autre toutefois l’enjeu subjec:f diffère
essen:ellement. L’angoisse du sujet phobique porte sur son « être de désir » dans l’Autre
maternel, l’angoisse d’Espérance porte sur son « être de jouissance » pour la mère, soit, en
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l’occurrence, sur son « être-pour-la-mort » (sa momifica:on). De même, la « douleur d’exister »
n’a pas le même empan dans les deux cas. Hans se refuse à s’assujehr « à la dérive du caprice
maternel » et se remparde dans sa phobie. Espérance, au contraire, se plie au tourment qu’est
pour elle la volonté de l’Autre maternel, et y trouve sa forme de survie. Elle fut cet être de devoir
avançant dans la vie sous la férule du « comme il faut » maternel. Cela dura jusqu’à
l’ébranlement tardif qui survint, on l’a dit, à la mort de la mère. Entretemps, c’est de son
abandon aux mains de l’Autre comme l’objet et l’instrument de sa jouissance, c’est-à-dire de sa
momifica:on, qu’elle :ra le plus clair de sa sa:sfac:on. Cela fut son trauma, soit la rencontre
avec le réel de sa jouissance. Ce(e jouissance trauma:que, quoiqu’endossée par le sujet, lui
demeura néanmoins inassimilable. Elle ne la porta pas moins : elle cons:tua sa puissance d’in-
existence.

C’est un paradoxe analogue, mais sur le versant du désir et de son signifiant, le phallus,
que fait valoir Philippe Hellebois pour ce qui concerne André Gide. C’est la rencontre qu’il fit,
dans l’événement trauma:que que fut pour lui la scène de séduc:on sexuelle où sa tante
l’entreprit fort gaillardement, du « réel violent, sauvage mais aussi salvateur » du désir, qui lui
valut de s’extraire en bonne par:e de la pétrifica:on létale de l’homme de devoir qu’il était déjà
27. « L’enfant disgracié » qu’il était, s’abîmant dans la douleur d’exister, devint tout d’un coup

« l’enfant désiré »28. Le trauma:sme de la rencontre avec le réel du désir sexuel le sauva donc.
Jacques-Alain Miller écrit la conjoncture subjec:ve qui s’ensuivit, nous indique l’auteur, comme
suit : -/Φ.

Il en va tout autrement d’Espérance. Sa posi:on dans l’existence se donne tout à


l’opposé dans l’algorithme a/Φ0. La forclusion de la jouissance phallique, dont on pouvait déjà
faire l’hypothèse au vu de son rapport à l’objet de jouissance, se trouve amplement confirmée
dans le retranchement primordial du sujet du champ du sexuel. Espérance a(ribua d’abord son
absten:on à l’interdic:on que sa mère lui aurait dûment signifiée. L’analyse fit pourtant bouger
les lignes. C’est elle-même, avoue-t-elle aujourd’hui, qui décida de se retrancher du lien social
d’amour. Elle déclina l’invita:on à danser (elle ne dansa jamais de sa vie) et fit sécession.

On le notera, sa tendance à l’isolement, sa misanthropie même, est générale. Espérance


ne se lie pas facilement. « Je ne peux coexister avec les autres », reconnaît-elle. Elle supporte
mal la posture et les faiseurs. Elle dépiste aussitôt l’insincérité : elle s’en offusque. « Quelque

27Hellebois Ph., « Pe:t éloge du trauma », La Cause du désir, n° 86, Trauma. Les trauma:smes dans la cure
analy:que, 2014, p. 159.
28 Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les forma:ons de l’inconscient , Seuil, mai 1998 pp. 259-260.
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chose se brise alors en moi », dit-elle. Comme de juste, elle se sent bernée. Sa vie sexuelle à
l’âge adulte, réduite à bien peu de choses, débuta par son mariage peu avant la trentaine.
Espérance eut deux partenaires. Elle épousa d’abord l’homme, de quinze ans son aîné, qui
voulait bien d’elle. De désir, en ce qui la concerne, il ne fut pas ques:on, d’amour non plus, de
tendre compagnonnage bien plutôt : elle voulait qui(er la maison paternelle. C’était à la
condi:on qu’elle se marie. C’était l’usage. Elle fit ce qu’il fallait et eut deux enfants. De vie
sexuelle, il ne fut pas davantage ques:on. Aussitôt les enfants par:s, le couple, à son ini:a:ve,
se sépara. Dans ces condi:ons, le tête-à-tête avec son compagnon, par ailleurs aimant et
dévoué, l’insupporta.

Substance jouissante hors phallus

Espérance l’admet. Elle a vécu jusqu’ici « sans être femme et sans sexualité ». De façon
paradigma:que elle vit en rêve, voici deux ans, des corps nus et couverts de sueur. Ce sont des
êtres sans sexe, ce sont des femmes, y était-il dit. Dans les liens sociaux elle a affaire non à des
hommes et des femmes dans leur spécificité, mais indifféremment à des êtres humains
(άνθρωποι). Espérance :ent sa neutralité sexuelle pour une infirmité. Sur le plan sexuel, c’est
un sen:ment de rejet qu’elle éprouve pour sa personne. Le désir sexuel lui est inconnu.
L’éro:sme lui est inaccessible. Il n’en demeure pas moins que c’est derechef à la sévérité de sa
mère qu’elle imputa son handicap. Si d’aventure elle faisait mine de s’approcher de l’autre sexe,
dit-elle, « c’est aussitôt un mur qui se dressait devant moi et le spectre interdicteur de la mère
qui s’interposait. Elle me tenait prisonnière dans son carcan. Il n’y avait pas moyen d’y
échapper ».

Ici comme ailleurs, l’interdit, convenons-en comme nous l’enseigne Lacan, est le voile qui
vient masquer l’impossible. C’est ainsi qu’Espérance put se tenir à distance respectable du réel,
et s’en préserver. C’est l’expédient qu’elle trouva, comme nombre de parlêtres, pour suppléer à
la fonc:on phallique qui n’opère pas. À défaut, c’est comme objet de jouissance sexuelle qu’elle
concéda un temps la jouissance de son corps à l’amant à qui elle s’était raccrochée comme à une
bouée de sauvetage lorsque ses enfants, parvenus à l’âge adulte, qui(èrent le foyer. Elle vécut la
rela:on dans le tourment. Elle ne parvint à y me(re un terme comme elle le souhaitait que
grâce au secours de l’analyse. Ce fut pour elle le bénéfice premier du transfert analy:que. Il lui
permit de s’affranchir de ce(e rela:on marquée au coin de la jouissance tyrannique exercée à
son détriment. De manière générale, s’employant à être, selon la belle expression de Serge

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Co(et, « l’ar:san d’une autre rencontre avec le réel », l’analyste se trouve requis, spécialement
dans les situa:ons subjec:ves de ce type, à la tâche de « res:tuer un sujet, là où il n’y avait,
jusque-là, que mor:fica:on et iner:e »29 . C’est tout l’effort d’élucubra:on de savoir qu’appelle le
trouma, impossible à combler, du parlêtre.

Si les phénomènes de corps qui furent à l’origine de l’engagement d’Espérance dans le


travail psychanaly:que se sont évanouis, nommément le sen:ment atroce de mort imminente
qui la me(ait à l’agonie de même que la kyrielle de phobies d’allure hypocondriaque auxquelles
elle était suje(e, Espérance ne devra pas moins s’acqui(er d’un tribut redevable à la solitude
assumée désormais à l’encontre des démons de la jouissance létale. Elle le confesse : elle a le
sen:ment que les changements qui s’opèrent dans sa mentalité, comme elle s’exprime, ne lui
imposent rien de moins que de « renaître à elle-même ». Quoi de plus engageant en effet pour
l’analysant affrontant les tribula:ons du parlêtre que la gageure convoitée d’une victoire sur lui-
même l’emportant sur la mort ?

29 Co(et S., « Freud et l’actualité du trauma », La Cause du désir, n° 86, ibid., p. 33.
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