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LE CALENDRIER MAÇONNIQUE

En 1600, l’évêque Usher, sur base d’une savante exégèse de la Bible, calculait que le
monde avait été créé le 23 octobre de l’an -4004, un samedi à 9 heures du matin.
Cela ne pouvait manquer de taper dans l’œil des maçons, qui ont pris comme point de
départ de l’Ere maçonnique cette date estimée de la création du monde ; mais, comme ils
ne savent ni lire, ni écrire, ni encore moins calculer, il a fallu simplifier les opérations, ils ont
donc arrondi -4004 à -4000. Et voilà pourquoi nous sommes en 6015 de l’Ere Maçonnique
ou de l’Ere de la Vraie Lumière.
Est-ce ésotérisme, ou goût exagéré pour ce qu’un personnage de Jules Romains appelle
des mômeries maçonniques ? On peut comme lui ironiser sur ces langages cryptiques,
devenus des secrets de Polichinelle, auxquels certains maçons attachent sans doute
encore de l’importance (il existe même un alphabet maçonnique). Toute société, y compris
celle des malfrats et celle des ados, se sent renforcée dans sa spécificité en adoptant un
langage propre. C’est le système du secret, qui permet de diviser le monde en deux
espèces : ceux qui le partagent, et ceux qui en sont exclus. Cela peut être utile, mais cela
peut être dangereux.
Mais cela va encore mieux si l’on peut trouver une explication philosophique ou symbolique.
D’après Boucher, dans sa « Symbolique maçonnique », le fait d'ajouter 4000 ans au
millésime, c'était dater symboliquement du commencement du monde. Et il ajoute : C'était
affirmer une liberté religieuse totale. Ah bon ?
Mais Darwin et Cuvier sont passés par là, et la création du monde en -4000, ce n’est plus
guère crédible. La littérature maçonnique a alors défini cette année -4000 comme
représentative de l'époque où l'homme sortit des ténèbres et où sa pensée commença à
évoluer. Un grand ésotériste, l’Hiérophante Marconis de Nègre, écrit en 1855 que les
Francs-Maçons, en adoptant cette ère, n'ont voulu indiquer qu'approximativement l'époque
où l'on a commencé à avoir quelques notions historiques sur l'existence des anciens
peuples.
Depuis, on a découvert Lascaux, mais passons …
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Attention cependant : si nous sommes en 6015, nous ne sommes pas en juin 6015, ni
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même dans le 6 mois de 6015.
Le calendrier maçonnique se réfère en effet à l’ordre des mois qui était en vigueur à
l’époque romaine (calendrier julien) : l’année commence en mars, comme en témoignent
les noms de certains mois : sept-embre est donc, comme l’indique l’étymologie, le 7e mois,
et déc-embre le 10e. Dans son Instruction maçonnique aux Apprentis, Gloton a trouvé à
cela une explication ingénieuse : la maçonnerie prend pour point de départ de l'année le
mois de mars parce que, à ce moment, la nature se réveille et commence son travail.
Mais si décembre est le 10e mois, janvier et février suivants sont donc les 11e et 12e,
forcément de la même année que les 10 premiers. C’est ainsi que le 15 décembre 2014
était le 15e jour du 10e mois de l’an 6014, mais que le 1er janvier 2015 était le 1er jour du
11e mois de la même année 6014, et non pas de l’année 6015. L’année 6015, elle a
commencé seulement le 1er mars.
Voilà donc ce qui est en vigueur au Rite Français.
Il est une raison pratique pour laquelle il est utile de connaître ce code de datation, même si
on n’est ni Secrétaire ni Maître des Banquets : dans beaucoup de locaux maçonniques, il

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sert d’huissier électronique pour tuiler les visiteurs et écarter les profanes - du moins ceux
qui n’ont jamais lu de livres sur la maçonnerie.
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Tout cela n’est finalement pas chinois. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire
compliqué ? Si c’est à la portée de tout le monde, qu’est-ce qui permettra aux Grands
Initiés de snober le commun des maçons ?
Au début du XIXe, avec l’arrivée du REAA, la maçonnerie entre dans cette logique
prétentieuse. Les hauts grades écossais se devaient de se singulariser. Leur calendrier
utilisant la chronologie juive (Anno Hébraïco) connut au XIXe un certain succès. Le
décalage n'est plus ici que de 3760 ans, mais l’année commence le 18 septembre et les
mois ont des noms très exotiques. Aujourd’hui par exemple, nous sommes le 7 Tamouz
5775 ; il n’est donc possible d’utiliser un tel calendrier qu’avec une table de correspondance
sous la main ; cette difficulté d’emploi a progressivement entraîné son abandon
Et tout le monde s’y met à ce moment : c’est aussi l’époque des résurgences templières, où
l’on compte depuis la date de création de l'Ordre du Temple (1118 après J.-C.), c'est l'anno
ordinis.
La campagne d’Egypte de Napoléon a mis l’égyptomanie à la mode, on invente donc des
calendriers égyptiens : nous sommes aujourd’hui au dernier jour du mois de Psyrie de la
saison de Schemon de l’an Sacré 3307, parce que le point de départ est l'avènement de
Ramsès II, en -1292.
Et j’ai même trouvé un document d’une Loge d’Adoption mentionnant très poétiquement la
date de la 5e aurore du 10e signe de 5811 (soit le 5 décembre 1811 style profane).
Les Ecossais ont l’obsession de montrer qu’ils se démarquent du Rite Français : en 1875,
le Convent de Lausanne, qui avait pour objet de donner une organisation internationale à
l’ensemble de la maçonnerie écossaise et de lui donner de Grandes Constitutions devant
régir l’ensemble des maçons écossais de par le monde, décide pour une fois de faire
simple et revient au calendrier grégorien. Mais en ajoutant le suffixe E. V. (Ere Vulgaire ou
commune).
Si bien que finalement on en arrive à ce résultat cocasse : les laïcards qui se félicitent
d’avoir supprimé du calendrier maçonnique la référence religieuse à la naissance de Jésus
ne s’en rendent probablement pas compte, mais celle qu’ils y ont substituée ne vaut sans
doute guère mieux, du point de vue de ses implications philosophiques, puisque c’est celle
d’une superstition bien pire encore, le créationnisme. Ils peuvent se consoler en se
rappelant qu’il ne s’agit que de symboles.
Mais au XVIIIe, cette date de -4004 pour la création du monde n’avait rien de symbolique :
c’était un fait historique, aussi avéré que l’est pour nous Waterloo 1815 ou Marignan 1515.
Et cette croyance reste fort répandue de nos jours, y compris aux Etats-Unis où elle est
encore partagée par 46 % de la population. L’univers, tel qu’il est encore aujourd’hui, est
sorti tout fait et quasi instantanément (allez, une semaine quand même …) de l’imagination
et de la perfection divines. La tâche de l’homme, sous peine de défier la volonté divine, est
donc de le maintenir tel quel plutôt que de le faire évoluer vers un mieux, puisqu’il serait
blasphématoire de vouloir faire mieux que la perfection divine. Cette croyance, qui justifie
notamment le maintien d’un ordre social immuable, peut être considérée comme la base
des convictions conservatrices des anti-lumières.
Voilà pourquoi les Anglais continuent à penser que les landmarks de la maçonnerie sont
immuables : aux yeux des traditionnalistes, qui considèrent la maçonnerie comme une

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institution plutôt que comme un mouvement, les maçons sont faits pour l’Institution, et non
l’Institution pour – et encore moins par – les maçons.
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L’année maçonnique est traditionnellement marquée par deux événements, qui sont les
deux fêtes de Saint Jean, la Saint Jean d’été le 24 juin et la Saint Jean d’hiver le 27
décembre. Fêtes religieuses, puisque la maçonnerie des origines est profondément
religieuse : Saint Jean est d’ailleurs le patron de la maçonnerie, et au XVIIIe toutes les
Loges étaient des Loges de Saint Jean. Dans les Loges qui se disent régulières, c’est
d’ailleurs à la première page de l’Evangile de Jean qu’au début de chaque Tenue est
ouverte la Bible sur ces paroles ésotériques, très proches de l'esprit et de la forme de nos
Rituels : Dans la parole était la vie, et la vie était dans la lumière des hommes... Et la
lumière luit dans les ténèbres, mais les ténèbres ne l'ont point reçue ... Celui qui s'adonne à
la vérité vient à la lumière.
Des commentateurs ont abondamment glosé sur le parallélisme - qui n’est certainement
pas fortuit – entre le couple des solstices, les fonctions complémentaires des deux Jean et
les deux visages, symbolisant le passé et l’avenir, du dieu latin Janus, dont le nom est si
semblable à Jean et que les Romains célébraient précisément aux solstices.
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C’est justement le 24 juin 1717 qu’eut lieu la fameuse réunion de 4 Loges londoniennes qui
est censée marquer la naissance de la maçonnerie spéculative, et c’est au 24 juin de
chaque année que fut fixée ce jour-là l’assemblée annuelle de la Grande Loge ainsi créée.
Ce n’est, statistiquement, qu’une fois sur 7 que le 24 juin tombe un mercredi et que nous
avons l’occasion de tenir notre réunion solsticiale un 24 juin, ce qui lui donne cette année
un cachet particulier ; ce n’était plus arrivé depuis 2009 et la prochaine fois, ce sera en
2020.

Mais avec la laïcisation de la maçonnerie, les fêtes des Saints Jean ont laissé la place aux
fêtes solsticiales, basées cette fois sur le calendrier astronomique, et qui célèbrent
symboliquement les deux jours de l’année où la lumière cesse de croître pour commencer à
décroître, et inversement.
Le jour de notre initiation, ce que nous avons demandé, c’est la Lumière, et il est donc bien
normal que les cycles maçonniques tournent autour de l’évolution de la lumière.
JPB, 24.6.2015

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Bonus

1. Les détails du calcul de l’évêque Usher :


Les 4004 années se décomposent ainsi :
• De la création du monde à la construction de l’Arche de Noé : 1556
• De la construction de l’Arche de Noé à celle du Tabernacle de Moïse : 959
• De la construction du Tabernacle de Moïse à la fondation du Temple de Salomon :
480
• De la fondation du Temple de Salomon à celle du Temple de Zorobabel : 490
• De la fondation de ce second Temple de Salomon à la reconstruction du 3e par
Hérode : 500
• De là à la naissance du Christ : 19
2. Les mois du calendrier hébraïque
Tishri - Heshvan - Chislev - Teveèd – Shevat - Avat - Nisàn - Ijjàr - Sivan - Tammuz - Av -
Elùl.
3. Extrait des Constitutions d’Anderson
XXII. Les Frères de toutes les Loges de Londres, Westminster et environs, doivent se réunir
en COMMUNICATION ANNUELLE et Fête, en quelque Lieu convenable, le Jour de Saint-
Jean Baptiste, ou le Jour de Saint Jean-l'EVANGÉLISTE; la Grande Loge déterminera cela
par un nouveau Règlement; comme elle s'est réunie les Années précédentes au Jour de la
Saint Jean-Baptiste; mais à condition que la Majorité des Vénérables et Surveillants, avec
le Grand-Maître, son Adjoint et ses Surveillants, aient décidé, lors de leur Assemblée
Trimestrielle, trois mois plus tôt, qu'il doit y avoir une Fête, et une Assemblée Générale de
tous les Frères. Par contre, si le Grand-Maître ou la Majorité des Vénérables particuliers y
sont opposés, on doit y renoncer pour cette Fois. Mais que la Fête pour tous les Frères ait
été décidée ou non, la Grande Loge doit cependant se réunir annuellement en quelque Lieu
convenable, le Jour de la SAINT-JEAN. Si ce Jour est un Dimanche, alors on prendra le
Jour suivant, de façon à choisir chaque Année un nouveau GRAND-MAITRE, un Adjoint, et
des Surveillants.
4. Sur les anti-lumières
Il faut absolument lire l’ouvrage de Zeev Sternhell, Les anti-Lumières : Du XVIIIe siècle à la
guerre froide (Folio histoire).
5. Sur le 24 juin 1717
Les noms de ces 4 Loges sont ceux des auberges où elles se réunissaient : L’oie et le Gril -
A la Couronne - Au Pommier - Le gobelet et les raisins.
Plus de détails sur http://www.rudyard-kipling.fr/Travaux-1717-oie-et-le-gril.html
On peut voir l’enseigne de Le gobelet et les raisins à une gravure de Hogarth :
http://mvmm.org/c/docs/div19/legret35.html#a