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14 Acheminement fJerl la parole La parole 15


qui vaut pour toute chose, cela se nomme 1'essence. Repré­ C'est pourquoi nous nous arretons pour penser a {ond :

senter en général ce qui vaut universellement, tel est, a ce qu'en est-il de la parole elle-meme? C'est pourquoi nous

qu'on pense couramment, le trait fondamental de la pensée. posons la question : eomment la parole vien,t-elle a etre

Traiter de la parole en pensant, cela signifie done: proposer en tant que parole? Réponse : la parole est parlante. Sérieu­

une représentation de 1'essence de la parole et délimiter sement, estoce la une réponse? C'en est probablement

comme il faut ceUe représentation par rapport a d'autres déja une; déja, en efIet, sí vient au jour ce que veut dire

représentations. C'est bien .ce qu'a l'air de faire présen­ parlero


tement notre conférence. Toutefois, le titre, aujourd'hui, Penser en suivant la parole exige donc que nous ailions

n'est pas « De 1'essence de la parole D. C'est seulement jusqu'au parler de la parole afin, aupres de la parole,

« La parole D. Nous disons « seulement » - et pourtant, c'est-a-dire en son parler (et non dans le notre), d'y trouver

avec ce titre, nous donnons a notre projet une mesure "aéjour. Seulement ainsi nous pouvons parvenir dans le
bien plus exigeante que de nous restreindre a fixer quelques . omam au sein duquel une attente est comblée ou déQue :
points de repere sur ce sujeto Cependant, parler de la parole l'atten que ce soít a partir de son déploiement que la
est sans doute plus scabreux encore qu'écrire sur le silence. p s'adresse a nous en nous adressant son etre. C'est
Nous ne voulons pas nous jeter sur la parole pour la cap­ a la parole que nous confions ce qu'est parlero Nous aime­
turer et la réduire a 1'aide de représentations déja fixées. rions ne pas {onder la parole a partir d' autre chose qui ne
Nous ne voulons pas ramener son essence a un concept serait pas elle-meme, pas plus que nous ne voudrions
afin que ce dernier livre, sur la parole, un avis universelle­ expliquer autre chose par la parole.
ment utilisable, une idée qui calme les esprits. Le 10 aout 1784, Hamann écrivait a Herder (Ecrits

Situer la parole n'est pas tant la porter que nous porter de Hamann, éd. Roth, VII, p. 151 sq.) :

nous·memes au site de son etre. Cela signifie : mise en 11 Meme aussi éloquent que Démosthene, je ne pourrais

marche pour un recueil, recueillement en l'Ereignis l. pas faire mieux que répéter trois fois un seul et meme mot :

Noua n'aimerions penser que la parole elle-meme; la raison est parole, Aóy~. Tel est ros moelleux que je

ronge et que je me creve a ronger. Tout reste encore obscur

I
noua voudrions seulement aller a sa suite. La parole elle­
meme est : la parole - et rien en dehors de cela. La parole pour moi dans ces profondeurs; j'attends encore l'ange

meme est la parole. L'entendement mis en condition par d'apocalypse ayant la clé de cet abtme. D

la logique, 1'entendement qui calcule tout - ce qui le Pour Hamann, l'abime consiste en ceci que la1 raison
rend en général si sur de lui - nomme une proposition de e!U..garo.k. Hamann est renvoyé a la parole lorsqu i1 tente

ce genre une insignifiante tautologíe. Se borner a la répé­ de dIre ce qu'est la raison. Le regard qui se porte vers la

tition : la parole est parole, comment cela peut-il nous raison tombe dans laJ!rgfolldeut d'¡¡¡J abi¡ne. Cet abtme

mener plus loin? Mais i1 ne s'agit- pas d'aller plus 10ÍD. consiSte-t-il seuleiiient e~ ceci que la raison repose en la

Nous aimerions seulement tenter d'arriver une {ois la parota; 'óu~~tn1te-menm'ñ~est-é1te aúiie'que

meme oil déja nous avons séjour. l'abtme? Nous parlons d'abtme la oil le fond se perd, la

2. L'al1emand dit : VerBammluRB iR das EreigniB. Le 7llcueillement oil un fondement nous fait défaut alors que nous cherchions

n'est pas autre chOle que le tres tenare et tres intense rassemblement sur le fondement et avions pour but de parvenir a un fonde­

lOi (voir p. 254) -l'aaaemblement qui ne fait qu'UR avec un saut, le saut ment solide. Mais nous ne nous demandons pas maintenant

de l' origine.
L'al1emand pricise : ce l'ecueillement eat 7llmuant; ilse remue en alra,., ce qu'est la raison; nous nous occupons d'emblée de la

le recueillir en l'Empil. parole et prenons pour cela comme guide 1'étrange loeu­

Dlls le début du premier texte, nona voyons se de~ainel' le cheminement


mélne de tout le livre, dana Ion unique deaaein : Sr' e le déploiement de
la parole, Ion I bruit de IOUl'Ce ». Pour ce qui eat d l'EreigniB, voir pIna
tion : C'est la parole qui est parole. Elle ne nous porte pas

vers quelque chose d'autre, oil se {onderait la parole. Elle

loiD. ne dit rien non plus qui nous apprenne si la parole elle­
16 Acheminement pera la parole La parole 17

méme est un fondement pour autre chose. La 'phrase : on l'arréte pourtant a l'expression, on cherche a la déter­
11 C'est la parole qui est parole JI nous laisse en suspens ~ miner de plus loin en intégrant 1'expression (entendue
au·dessus d'un abtme, autant que nous serons endurants comme aciivité parmi d'autres) il 1'économie générale des
a ne pas nous éloigner de ce qu'elle dit. performances par lesquelles l'homme se produit lui-méme.
La parole est : parole. La parole est parlante. Si nous Devant cette assimilation de la parole a une activité
nous laissons aller dans l'abtme que nomme cette phrase, seulement humaine, d'autres soulignent au contraire
nous ne nous perdons pas dans le vide d'une chute. C'est que le verbe de la parole est d'origine divine. Le début
ven le haut que nous sommes jetés, dont l'altitude seule du prologue de 1'~vangile selon saint Jean nous enseigne
peut ouvrir une profondeur. Cette hauteur, cette profondeur, que le Verbe était il l'origine avec Dieu.
toutes deux mesurent de part en P!rt ~n sii~. PUlsslOns­ Mais on ne cherche pas a libérer des entraves de 1'expli­
nous nous y acclimater lÜ1l de írouver le·séjour 011 se cation logique et rationnelle la seule question de 1'origine;
déploie l'étre de l'homme. on écarte aussi les bornes d'une description seulement
Penser en suivant la parole, cela veut dire : parvenir logique de la parole. Au lieu de caractériser exclusivement
jusqu'au parler qu'est la parole, et d'une maniere telle les significations a partir des concepts, on fait passer au
qu'il advienne en propre et ait lieu comme cela qui accorde premier plan le cOté imagé et symbolique de la parole.
séjour a l'existence des mortels. Ainsi l'on fait donner la biologie et l'anthropologie phi.
Que veut dire parler? L'opinion courante statue : Parler, losophique, la sociologíe et la psychopathologie, la théologie
c'est la mise en action des organes de la phonation et de et la poétologie pour décrire et expliquer de maniere plus
l'audition. Parler est l'expression sonore et la communica­ compréhensive les phénomenes linguistiques.
tion des émotions et fluctuations intimes de l'homme. Ces Ce faisant, on réfere pourtant d'avance tout énoncé
dernieres sont accompagnées de pensées. Caractériser possible il. la maniere depuis longtemps canonique dont
ainsi la parole prend comme allant de soi trois présuppo­ s'est manifestée la parole. On acheve ainsi de consolider
sitions : ce qu'il y,a de déjil arrété dans la prise en vue de la parole
D'abord et avant tout, parler c'est exprimer. Rien de en son entier. De la vient que la représentation de la parole
plus courant que la représentation de la parole comme _ qu'elle soit grammaticale ou logique, philologique et
extériorisation. Elle présuppose des l'abord l'idée d'un linguistique - est restée la meme depuis deux mille cinq
intérieur qui s'extériorise. Faire de la parole une extério­ cents ans, bien que les connaissances sur la langue n'aient
risation c'est justement rester a l'extérieur, d'autant cessé de se multiplier et de se modifier. On pourrait méme
plus qu'on explique l'extériorisation en renvoyant a un avancer ce fait comme preuve de la justesse inébranlable
domaine d'intimité. des représentations cardinales du langage. Personne aussi
Ensuite, parler passe pour une activité de l'homme. n ne se risquera a qualifier d'inexacte ou méme a rejeter
faut donc logiquement dire : c'est l'homme qui parle, par­ comme inutile la détermination qui caractérise la parole
lant chaque fois une langue particuliere. Nous ne pour­ comme extériorisation sonore de mouvements psychiques
rions des Ion plus dire : c'est la parole qui parle - car intérieurs, comme acuvné !Itimáffié, Cóbiffie exposition
cela voudrait dire : c'est la parole qui fait l'homme, qui syiñbotique et conceptuelle. Cette faQon de prendre en vue
le rend homme. Dans une telle pensée l'homme serait un la parole est exacte; elle s'ajuste exactement il ce qu'un
produit de la parole. examen des phénomenes linguistiques peut achaque
Enfin, l'expression dont l'homme est l'agent représente moment y constater. C'est dans le cerc1e de cette justesse
et expose le réel et l'irrée1. que se meuvent donc aussi toutes les questions qui accom­
On sait depuis longtemps que ces caractéristiques ne pagnent la description et l'explication des pbénomenes
suffisent pas a délimiter la parole en ce qu'elle est, Quand linguistiques.
La. pa.role 21
20 Achemin8inenl fiel" la pa.role
etre brisée? Pourquoi doit-elle etre brisée? La parole
pris a part, serait inconnu ou difficile. A vrai dire, il y a elle-meme n'est pas plus expression qu'elle n'est une
bien quelques vers qui sonnent étrangement ; ainsi le activité de 1'homme. La parole est parlante. Nous cher­
troisieme et le quatrieme de la seconde sU'ophe : choos a présent le parler de la parole dans le poeme. Ainsi
D'or fleurit l'arbre de8 grtkea
donc ce qui est cherché doit etre dans le poétique de la
NI de la terre et de,a. B~ve fratche.
parole parlée 8.
Un Boir d'hil1er, tel est le titre du poeme. De ce poeme,
De meme, le deuxieme ven de la troisieme strophe peut noUS attendons la descnption d'un soir d'hiver comme
surprendre : c'est en réalité. Mais le poeme ne représente pas un
soir d'hiver ayant lieu quelque pan et a tel momento Il
La douleur pttrifia le .euíl. ne veut ni simplement décrire un soir d'hiver préexistant,
Maís les vers que nous soulignons ainsi frappent par la ni donner a un soir d'hiver qui n'a pas lieu l'apparence
singuliere beauté des images. Cette beauté augmente d'Hre la, en nouS en procurant l'impression. tvidemment
l'aurait du poeme et renforce la perfection esthétique de que non, dira tout un chacun. Tout le monde sait bien
cette reuvre d'art. qu'un poeme, c'est de la poésie. C'est de la poésie meme la
Le poeme décrit un soir d'hiver. La premiere strophe ou il a 1'air de décrire. ~crivant son poeme, le poete ima­
montre ce qui se passe au-dehors : la neige tombe, la gine quelque chose qui peut etre, il en figure la présence.
cloche du soir sonne. Ce qui est au-dehon va jusqu'a Devenu poeme, le poeme évoque en nous 1'image de ce
effieurer l'intérieur de la demeure humaioe. La neige qui a été ainsi figuré. Dansla parole du poeme, c'est l'ima­
tombe a la fenetre. La cloche se fait entendre jusque daos gination poétique qui ressort. Da:ps le poeme, ce qui est
chaque maison. A l'iotérieur, tout est bien disposé et la parlé, c'est ce qui, prenant issue de lui, est prononcé par le
table est mise. poete. Ce qui est ainsi prononcé parle dans la mesure OU il
La seconde strophe faít naltre un contraste. Distiocts énonce son contenu. La parola du poeme, a plus d'un titre,
de tous ceux qui sont attablés chez eux, quelques-uns parle dans un mouvement d'extériorisation. Décidément,
voyagent, étran en sur d'obscurs sentiers. Pourtant, la parole s'avere bien etre expression. Mais ce qui est a pré­
de s sentlers - peut-etre sont· s es c emins pénibles sent avéré prend le contre-pied de notre point de départ :
- menent parfois a la porte d'une maison qui les abrite. la parole est parlante - si du moios nous admettons que
Cela n'est toutefois pas expressément décrit. Le poeme parler, dans sa vérité, ne soit pas exprimer.
nomme plutat ici : l'arbre des gra.ces. Meme quand nous tentons de comprendre le parlé du
La troisieme strophe invite le v;~a$!ur a venir del'obscur poeme a partir du dire poétique, le parlé se montre tou­
dehon et a p!nétrer dans la clan . ta malson de chacun jours et exclusivement - sous quelle contrainte? - comme
erra tame des repas quotidiens sont devenues Maison parole qui prononce et énonce. La parole est expression.
de Dieu et Sainte Table. Pourquoi o'en prenoos-nous pas notre parti? Parce que
On pourrait analyser encore plus en détail le contenu
du poeme, cerner plus exactement sa forme; procédant 3•• OiJ. a été parlé J traduit das GupNH:hene. Ce mot allemand est un
subRtantif neutre, formé a partir du participe passé gll8prochen (parlé).
aiosi, nous restenons cependant tout a rait pnsonniers _L'allemand a la particularité de cODRtruire les formes. passées J en faiBant
de la représentation qui, depuis des millénaires, est de précéder le radical du préfixe gil"'. Ce préfixe, nous apprennent les philo­
mise pour la parole. D'apres ceUe représentation, la parole logues, dérive d'une préposition diRparue, dont le sena était : • enaeinble­
aveo J. GHprochen veut dono dire (si nous prenona le mot au mot) : ce
est l'expression, par l'homme, de mouvements psychiques qui se rasseinble une foís qu'une parole a été parlée. On peut noter que
internes et de la vision du monde qui les régit. La contraiote o(r8nemblement sur soi n'est autre que ce que dit le mot grao pour la
que cette représentation rait peser sur la parole peut-elle parale : ),6yo¡;.
22 Acheminement flers la parole La parole 23
ce qu'i1 y a de juste, ce qu'il y a d'usuel dans cette repré­ venir ce qui est appelé pour le déposer au plus proche
sentation de la parole ne suffisent pas pour qu'on puisse dans le cerc1e du déjlt présent et l'y mettre en sécurité.
fonder sur eux la situation de la parole en sa maniere d'~tre L'appel appelle bien pourtant a venir. Ainsi mene-t-il
a elle. Comment prendrons-nous mesure de cette insum­ lt une proximité la présence de ce qUl auparavant n'était
sance? Pour étre capables d'une telle mesure, ne faut-il pas appelé. Mais, appelant a venir, l'appel a d'avance fait
pas que nous soyons déja liés par un autre metre? Assu­ appel a ce qu'il appelle. Dans quelltt.,direction? Au loin,
rément. Cette autre mesure se donne a connaítre dans la oil séjourne, encore absent, l'appe~
notre leitmotiv: la parole est parlante. Jusqu'a présent, L'appel a venir appelle a une proximité. Mais I'appel
ce dernier n'avait ptnn bat que de 110US accoutumer a nous n'arrache pourtant pas ce qu'il appelle au lointain; par
défendre d'une habitude endurcie; celle, au lieu de penser I'appel qui va vera lui, ce qui est appelé demeure maintenu
la parole a partir d'elle-m~me, de la déplacer aussitat pour au loina L'appel appelle en lui-méme, et ainsi toujours s'en
la glisser parmi les phénomenes de l'expression. Le poeme va et s'en vient; a.lPel a venir dans la~nce - appel
qui a été lu a été choisi parce que (bien que d'une fa«;on a_aller dans I'absence. La nelge qUI tOlñ e et la cloche du
qu'il n'est pas possible d'expliquer plus avant) il se révele SOIr qUl sonne : maintenant, icí, dans le poeme, les voila
propre a fournir quelques indications fécondes a notre qui sont adressés a nous daos une parole. lIs viennent en
tentative de situer la parole.
présence dans I'appel. Pourtant ils ne viennent aucunement
La parole e8t parlante. Cela veut dile aussi et d'abord : prendre place parmi ce qui est la, ici et maintenant, dans
la parole parle. La parole? et non I'homme? Ce qu'exige cette salle. Quelle présence est plus haute, celle de ce qui
a présent de nous notre leitmotiv, n'est-ce pas encore plus s'étend sous nos yeux, ou bien celle de ce q1,li est appelé?
insoutenable? Voulons-nous aussi nier que I'homme soit
l'étre qui parle? Nullement. Nous le nions aussi peu que Pou,. beaucoup la taUe eBt mise

nous ne nions la possibilité de rangar les phénomenes Et la maison eBt bien POU1'f1ue.

Iinguistiques sous la rubrique de 1'. expression ». Et cepen­


dant nous demandons : dans quelle exacte mesure I'homme Ces deux vers parlent comme le feraient des énoncés,
parle-t-il? Nous demandons : qu'est-ce que parler? comme s'ils constataient un quelconque état de choses.
Quand il neige d la (eRltre,
Tel semble le ton du • est » catégorique. Et pourtant iI
Que longuement 80nne la cloche du 8oir,
parle en appelant. Les vers portent la table mise et la mai·
son bien pOUrvl,le dans cette présence qui est maintenue
Ce parler nomme la neige; tard, le jour s'évanouissant, face a l'absence.
alors que sonne la cloche du soir, ses flocons tombent sans Qu'appelle cette premiare strophe? Elle appelle des
bruit contre la fenétre. Quand il neige ainsi, tout ce qui choses, leur dit de venir. Gil? Non pas de venir comme
remplit le temps dure plus longtemps. C'est pourquoi présentes parmi ce qui déja est présent; comme si la
la cloche, qui jour apres jour fait retentir la sévere limi. table que nomme le poeme avait a prendre place au milieu
tation de son temps, sonne alors longuement. Le parler des rangées de sieges que vous occupez. 11 ya, dans I'appel
nommele temps du soir d'hiver. Ce« nommer », quel est-il? méme, un site qui est non moins appelé. C'est le site pour
Ne fait·il qu'affubler de mots des objets et événements la venue des cnoses, présence logée au creur de I'absence.
connus et représentables - neige, cloche, fenétre; tomber, C'est a une telle venue que I'appel qui les nomme dit aux
sonner? Non. Nommer, ce n'est pas distribuer des quali. choses de venir. n le leur dit en une inyite. L'invite convie
ficatifs, employer des mots1Ñom mer, c'est appeler par le les choses a se tourner, en tant que choses, vera les hommes,
nomo Nornmer est appeI. L'appel rend ce qu'il appeIle pour étre ce qui les regard.,. La neige tombante porte les
plus proche. Sans doute, cet approchement ne fait-il pas hommes sous le ciel qui entre dana l'dbscunfe de la ñuit.
____- ......----.,...,......... ---~;,.,---..-- . . - _"'-.".. . ... ~,... .....,-
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24 AcAemiMment ver. la parole


La parole :a5
Le Son de la cloche du soir les porte comme mortels face
au divino La maison et la table lient les mortels a la terreo choses, les confie au monde, depuis lequel elles f2!!J; Apptl.
Ainsi venues en appel, toutes ces choses rassemblant aupres rÁtÍQ.n. C'est pourquoi la premiere strophe ne nomme pas
d'ellesle ciel et la terre, les mortels et les dieux. Les Quatre que des choses. Elle nomme en meme temps le monde.
sont, dans une originale uníté, mutuellement les uns aux Elle en appelle ceux qui sont le nombre: (l Pour beaucoup... ll,
autres. Les choseslaissent aupres d'elles séjourner le Cadre ceux-lil., en tant que mortels, appartiennent au cadre du
des Quatre c. Laisser ainsi séjourner en rassemhIant, tel monde. Les choses pourvoient d'elles-memes les mortels'.
est l'~tre-chose des choses (das Dingen der Dinge). Ce Cela veut dire a présent : les choses, en leur temps, rendent
cadre uní de Ciel et Terr!'....1t.l2tl~~vins, ce cadre qui visite aux mortels, et dans cette visite, proprement, il y
est mis en demeure dans le déploiement 'jusqu'A elles­ a monde. La parole de la premiere strophe parle en invitant
m~mes des choses, nous l'appelons le « monde D. Lors de les choses a venir.
leur nomination, les choses nommées sont appelées et La seconde strophe, c'est d'une autre faeon qu'elle parle.
convoquées dans leur etre de choses. En tant qu'elles sont A la vérité, elle aussi invite a venir. Mais son appel com­
ces choses, elles ouvrent a Son déploiement un monde au mence en appelant et nommant les mortels :
sein duquel chacune trouve séjour et oil toutes sont ai.nsi
Plua d'un qui e8t en lJoyage...
les choses de chaque jour. Les choses, en meme temps
qu'elles déploient leur etre de choses, mettent au monde 6.
Ce ne sont pas tous les mortels qui son1 appelés, ni
La vieille langue allemande nomme ce « mettre au monde. : ceux qui sont beaucoup; seulement (l plus d'un II - ceux­
bern, Mren, d'ou viennent les mots gebaren (etre en gesta. la qui voyagent sur d'obscurs sentiers. Ces mortels-Ia
tion, enfanter) et GebiJ,rtU (le geste, les gestes, la conte­ sont en état d'I1ndurer llI4urir (das Sterben), et ils l'endurent
nance). Déployant leur etre de choses, les choses sont les comme le voyage juSQU'ala mort. Dans la mort se recueille
choBes. Déployant leur etre de choses, elles portent un
monde a sa figure. la plus haute retraite de ,. e. La mort a déja devaneé
tout mourt. eux qUl sont« en voyage ll, illeur faut d'abor
La premiere strophe appelle les choses a leur etre de gagner une maison et une table par le cheminement a tra
choses, elle leur dit de venir. L'injonction qui appelle
vers l'obscur de leurs sentiers; pas seulement, pas mem
des choses les appelle pour qu'elles 'approchent, les invite avant tout pour eux-memes, mais pour ceux qui son
au plus proche; en meme temps, l'appels'élance jusqu'aux (l beaucoup ll; car ceux-ci croient qu'a simplement s'ins

4. Cadre. n eeP8Ít hon d'entendre ce mot depuia Ion origine : quadrum, taller dans des maisons et s'asseoir a des tables, ils son
ou pllJ'le le mot e quatre •• Heidegger emploie un mot beaucoup plus déja pourvus des choses et parvenus au site de la demeure.
parlant : dtu GelJierI, ou I'entand, hien IGr, e quatre ._ mail on lel quatre,
d'emhlée, lont ralsemblél lur ce e¡ui les tient enlemble (Ge-). La traduc. La seconde strophe débute en appelant « plus d'un II
tion, le fiant l\ J'esprit du franOlll8, suppose que le CtJIÚ'. est l\ ce point parmi les mortels. Bien que les mortels appartiennent avec
un qu'il1'll88emble en luí lel quatre jusqu'l\ 101 fail'e ouhlier. les divins, avec la terre et le ciel au cadre du monde,
5. Le verhe alJemand elt lIUIlNgen, qui eignifie : poner jusqu'au hout,
SUpponer dans toute Ion ampleur - et en particulier : poner l\ terme. les deux premiers vers de la seconde strophe ne s'adressent
C'eBt hien le seDS du mot frilnOais gtl8tation (qui vient du latín gows,
porter, prendre sur loi). 6. La phraso originaJe dit : Die Dinge be-dingen die Sterbl~hen. Heideg­
Maie en traduiaant 4U81mg." par I mettre au monde J, il s'agit avant gClr, qui écoute parler la langue, entend le verbe betli/'lB.n dire non pas :
- d'entendre cette locution en ce qu'elle die: i!..Y.}! mise au monde u conditionner» (voir p. 218), mail be-dingen: ou le be- parle oomme dans
tWIC le dé loiement m~me dlll cholel en tant qne telJiia. ~_ be-slimmen (doter du ton propre a une détermination donnée), be-grünclm
emen : en ant qw VJent au mon e entre pas comme dans un (donner le fondement), be-fremden (plonger dans J'étrangeté). Be-dinsen,
contena.nt. NuJI.e reJation, icí, entre une e cause. et un e eJJet J. IJ faudrait ainsi entendu, veut dire : doter de ohOles.
arriver l\ entendrel mise au monde. OOmme la mise en jeu ou, éminemment, Remarquons, en franc¡ail, que le mot condilion parle de luí-mbe daD!
o'est le monde luí-m8me qui apparatt - tout au hout, l\ l'eJl:t~me terme UD sens parallille (sans pourtant impliquer en luí les « ohoses »). Condition
d'uue ponée quí n'est autre que J'~tre d. choles. est en eJJet c.oe qui le donn~ ens~mble avec ». Mais engager la trad~I1",
(
dans cette dl1'eotion, oe serlUt qwtter le texte. <+,....'1:;.; ,~ ~
. (O -- I-A(.1..~. ~ 'J L_(
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+" tM.t.. ~v "",ti.) -v-.dA )
26 A~1Itmine1Mnt flerll la parole ~.,) ht...;,o~ ,1 .
La parole , ~ '21
'-Qtv..J1í.- '-l2.V'\.
pas encore en propre au monde. Presque comme la pre­
miere strophe, mais dans une suite autre, ils nomment abrite les choses dans l'éclat du monde. Celui·ci oare
bien plutat du m@me coup les choses : la porte, les sel'tiers aux choses leur déploiement. Les choses : portée du monde.
obscurs. Seuls les deux autres vers de la seconde strophe Le monde: faveur de choses.
appellent expressément le monde. IIs nomment soudain La parole des deux premieres strophes parle en disant
quelque chose de tout autre : aux choses de venir au monde, et au monde de venir aux
choses. Ces deux fallons d'inviter sont distinctes, mais
D'or /leuril l'arbre des grdce8
elles ne sont pas a parto Elles ne sont pourtant pas seule­
N é de la terre el de 8a 8eve fratche.
ment accouplées l'une a l'autre. Car le monde et les choses
ne sont pas l'un a caté de l'autre. Chacun, ils passent l'un
L'arbre s'enracine, robuste, dans la terreo Ainsi crolt­ a travers l'autre. Passant ainsi a travers, ils mesurent,
a eux deux, un milieu. C'est la qu'ils sont ii l'unisson.
il jusqu'il s'épanouir e s qui s'ouvrent a la faveur
du ciel. La levée d arbre t appelée. Elle traverse et
mesure a la fois l'ivr '
En tant qu'ainsi unís, ils sont intimement l'un pour
e. Le milieu des deux est la tendresse intense de l'inti­
e la 11oraison et la sobriété de
la seve nourriciere. La croissance retenue de la terre et
J la prodigalité du ciel se répondent l'~'
appartenant. Le poeme nomme arbre des ~ es. Sa
s'entre­ !riIté Le milieu pour ce u· la langue allemande
omme dall Zwiachen entre-deux Le latin dit : ínter.
A quoi correspond l'allem r. L'intimité 00 monde
belle 11oraison recele la chance du uit i . : le sacré et chose sont l'un pour l'autre n'est pas une fusion 00 tous
et sa libération, qui pour les morte s est grace. Dans la deux se perdent. Il ne regm d'intímité que la 00 ce qui est
\J 110.raison d¡or de l'arbre regnent terre et ciel, divins et a l'unisson, monde eí chose, deVlent distinction pure et
mortels. Leur cadre uni est le monde. e Monde D n'est plus demeure distinct. Au mmeu des deux, dans l'entre·deux
a présent un mot de la Métaphysique. Il ne nomme plus 00 monde et chose difIere.pt, dans leur ínter, regne le Dia·
ni l'univers sécularisé de la nature et de l'histoire, ni fa de leur jonction.
création représentée théologiquement (mundus), ni m@me L'intimité, m,Qode et chose, se déploie dans le llis- de
et seulement l'entier de ce qui est présent (x6a¡LOti). l'entre·deux, daos.la Dif.'férence. Le mot de Dif-férence
Le troisieme et le quatrieme vers de la seconde strophe est ici libéré de tout usage courant. Ce que nomme a pré­
appellent l'arbre des gI'Aces. C'est le monde qu'ils prient sent le mot la 11 Dif·férence D n'est pas un concept géné.
de venir. Dans pe, e onde vient, cepen­ rique pour toutes les différences possibles. La Dif·férence
dant m@me que onde va aux chos aprésent nommée est Une en tant que telle. Elle est uuique.
Les vers commencent avec e mot: e D'or. D Pour mieux A partir d'elle·m@me, la Dif·férence tient ouvert le milieu
entendre ce mol et son appel, qu'il nous soit permis de vers lequel et il travers lequel monde et choses sont réci­
penser a un poeme de Pindare. Au début de la cinquieme proquement a l'unisson. L'intimité de ·la Dif·férence
Jllthmique, le poete nomme l'or : ~p~a&ov 1t1Xv-rCl>V _ ce est l'uníssant de la ~&«q¡op« - ce qui porte a terme en
qui, toute chose, 7r!XvT/X, tout ce qui a l'entour vient en ayant porté d'un bout a l'autre (der durchtragende Austrag).
présence, plus que tout le traverse de son éclat. L'éclat de La Dif-férence porte a terme le monde dans son déploie­
l'or abrite tout ce qui est dans l'ouvert de son almarition. ment en monde; elle porte a terme les choses dans leur
Tout comme l'appel qUI nomme les choses appelle il
venir depuis le lointain et' porte son appel au loin, de m@me ,. Les trola moti traduiaent lMigkllit. Innigkllit pourrait ~"' appel6
le Dire qui nomme le monde est en lui-m@me un le ClEur du recueillement, cette intenle liaison ou ce qui elt lié elt enaemble
dana la mesure ou l'un elt d'aut8nt plus lui-méme qu'il elt uníquement
tel contraste : appel du loin - appel au loin (her und pour et par l'autre, dana l'exigeante fidélité a BOi.
hin). Il remet le monde aux choses, et en m@me temps Innigkllit elt "DI doute le mot en lequel le recueille l'expérience po6­
tique de Hlllderlin.

COlW\f"'<t-..J . . .., /S4.....;)

28 Acheminement vers la parole La parole 29


déploiement en choses. Les portant ainsi, elle les rapporte déploient en gestes du monde; elle approprie le monde a
l'un a l'autre. La Dif·férence n'est pas médiation apres lui-méme, oil il se déploie en faveur des choses.
coup, qui rattacherait le monde et les choses a l'aide d'un La Dif-férence n'est pas plus distinction qu'elle n'est
moyen terme surajouté. La Dif-férence, en tant que relation. La Dif-férence est tout au plus Dimension pour
milieu, fait d'abord arriver monde et choses jusqu'a leur monde et chose. Mais alors ti Dimension », a son tour, ne
déploiement - c'est-a-dire dans ce rapport mutuel dontelle signifie plus une région préexistante oil pourrait s'établir
porte et Supporte l'unité.
n'importe quoi. La Dif-férence est la dimension, pour
« Dif·férence » ne signifie done plus une distinction entre autant qu'elle mesure, et ainsi amene monde et chose
des objets, établie par notre représentation. La Dif-fé­ a ce qui leur est propre. Cette mesure seule ouvre l' écart
rence n'est pas plus une simple relation de fait entre monde oil monde et chose peuvent étre l'un pour l'autre. Une telle
et chose, telle que la représentation, la rencontrant, ouverture est la falton selon laquelle, ici, la Dif-férence
n'aurait plus qu'a la constater. La Dif-férence n'est pas mesure de part en part les deux. La Dif·férence mesure,
extraite apres coup de l'unité du monde et de la chose comme milieu pour le monde et les choses, le metre de leur
comme étant leur rapport. La Dif·férence, pour monde et déploiement. Dans l'invite qui appelle chose et monde, ce
chose, approprie 8 les choses a elles-memes, oil elles se qui est a proprement parler enjoint e'est : la Dif-férence.
8. Voiei le mot pOU1' lequel Heidegger a déployé l'héailation la plus La premiere strophe du poeme enjoint aux choses de
soutenue (voir p. II3 et p. 248) avant de le 18.I8ser, répondant a ee qui venir, elles qui, en tant qu'elles se déploient comme
aimerait se dire, dire ee dont il s'agit. Il apparait ieí sous sa forme de
lJ61'be. C'est bien de la que nous devons tenter de l'apereevoir. choses, portent jusqu'a sa figure un monde. La seconde
Tenter, ear Done nous trouvons devant un de ees intraduisibles qui strophe enjoint au monde de venir, lui qui, en tant qu'il
portent la pensée a entreprendre toujours a nouveau sa tAehe la plus propre.
Ereisnen: trois phrases plusloin, Heidegger déeompose le mot, disant: se déploie comme monde, est faveur de choses. La troisieme
u-eignen, ee dernier étant a son tour expliqué en in das Eisene. strophe enjoint au milieu, pour monde et ehose, de venir:
Ereisnen veut done dire, en une preDUere approximation pensive : il porte jusqu'au bout leur tendre unité. e'est pourquoi
le mouvement d'amener (er-) au propre (das Eisene). Ou toute traduetion
fran9lÚ8e se voit d'emblée frappée d'ínvalidité, e'est quand on remarque la troisieme strophe débute par un appel bien marqué :
que le e propre » (latín propriU8, venant de pro-prilJU8, ee qui cst réservé
a titre privd, par 0PP08ltion au eommun) ne parle pas du tout au méme Voyageur entre paisiblement;
registre l{Ue l'allemand eisen. Eisen signifie étymologiquement non la
proprUU (qui est toujours prilJk), mais ce que l'on a. y a-t-illa une difJé­
renee? Oui. Ce que 1'0n a est originalement e antérieur» a toute propriété Mais oil? Le vers ne le dit paso Mais il appelle a la paix
au poínt qu'il ne peut y avoir Propriété que par rapport a ee e fonds ».
La langue, d'ailleurs, semble penser en ee sens. Dans des loeutions
le voyageur entrant. C'est la paix qui gouverne la porte.
simples (eomme e remis en main pro~re »), e propre » n'est plus du tout
Soudain retentit l'appel qui dépayse :
entendu dans le registre de la propnété ou possession, mais signifie : ce

qui appartient a quellJU'un ou quelque ehose en tant que tel.

Il est donc nécessaJre d'entendre toUjOUl'8 a travera le verbe approprier


La douleur pétrifia le seuil.
non pas e faire qu'une ehose devienne la propriété », mais bien : e amener

quelque chose a Mre ee qu'elle est »,


Ce vera parle solitairement au milieu de ce que parle tout
Cela étant bien noté, remarquons avec Heidegger que l'étymologie
réelle de Ereignen est tout autre 1Ereignen ne vient en efJet pas de BHJisnen, le poeme. Il nomme la douleur. Quelle douleur? Le vers dit
mais de t1NIugnen, qui signifie : mettre devant les yeux, rendre visible. seulement : « La douleur... Il D'oil et en quelle mesure la
Mais qu'est-ee, en fait, que rendrH'isibleP N'est-ce pas montrer en quoi douleur est·elle appelée?
quelque chose apparait comme ce qu'il est? Proposer ici d'entendre
eisen (le propre) au lieu de aus (l'aill) - ailleurs, p. 248, Heidegger rappelle
l'origine histonque de ee mot - ce n'est done pas violenee arbitraire, La douleur pétrifia le 88Uil.
mais puissanee de la :{'ensée, exemple de son Jeu (voir p. u5).
Le mattre mot Erelsnis est traduit par le mot appropriernenl (attesté
en vieux fran\lais). Cette traduction aimerait pouvoir faire entendre « ... pétrifia... ». Ce mot est le seul dans le poeme qui parle
l'ancien sens du verbe proprier qui est : oflrir ee qui est approprié. dans la forme verbale du passé. Et malgré cela il ne nomme
La ptVole 31
30 Acheminement yerll la parole
pas du passé, quelque chose de tel qu'il n'est plus présent. pas noua représenter anthropologiquement la douleur com­
11 nomme quelque chose qui est en ayant déja été - il lDe ce qui noUS aiTecte en nous faisant mal. Nous ne devorui
nomme quelque chose dont 1'etre recueille ce qu'il a été. pas non plus nous représenter psychologiquement rinti­
Dans ce recueil qu'est la pétrification, voila OU d'abord mité comme un endroit ou viendrait se nicher la capacité
le seuil déploie son etre. de ressentir.
Le seuil est rassise racinale qui soutient la porte tout
entiere. 11 maintient le milieu oules deux, dehors et dedans, La douleur pétrifiq. le 8euil.
s'interpénetrent. Le seuil porte 1'entre·deux. En sa soli­
dité s'ajointe ce qui, itans l'enlre·deux, sort et entre. Le La douleur a déja ajointé le seuil dans son support.
solide du milieu ne doit céder d'aucun caté. Pour porter La Dif.férence se déploie déjil en tant que le recueil du
jusqu'au bout l'entre·deux, il faut de l'endurance et, en ce déploiement d'ou advient il soi le port OU monde et chose
sens, de la dureté. Le seuil, en tant qu'il supporte 1'entre· s.ont portés. Mais comment?
\\ deux, est dur ; la douleur l'a pétrifié. Mais la douleur a
peine devenue douleur comme piene, elle ne s'est pas La resplendit en clarlé pure
endurcie en seuil pour se figer en lui. La douleur est dou· Sur la table pain et yin.
leur dans le seuil- s'endurant comme douleur. OU la pure c1arté resplendit-elle? Sur le seuil, dans la
Mais qu'est-ce que la douleur? La douleur déchire. portée de la douleur. Le déchirement de la Dif·férence,
Elle est le déchirement. Mais elle ne déchire pas en lamo c'est luí qui rait resplendir la clarté pureo Son ajointement
beaux éparpillés. La douleur disjoint assurément, elle éclaircissant délivre et dispense la mise au clair du monde
distingue, mais de telle sorte que du meme coup elle tire en ce qu'il a de propre. Le~~t.ie la Dif-férence
tout a soi, rassemble tout en soí. En tant que distinction libere le monde a son déploiement (fe moMe, rl!nd le
rassemblante, ce déchirement est ce tir qui, comme trait IXlj)!,:º~ J!!'2Pre.~ent moñliiní; oevenatii tlfVeur·de choses.
premier ouvrant d'un coup respace, signe et ajointe ensem· Avec la mise- aucraif drr monde en sOY[ resplendt§ftftll'!ht
ble ce qui est tenu a distance dans la Dis·jonction. La dou­ d'or, c'est du meme coup aussi le pain et le vin qui se
leur est ce qui joint dans le déchirement qui distingue et mettent a briller. Les deux choses, grandement nommées,
I rassemble. La douleQt...~st la jointure du déchirement. rayonnent dans la simplicité OU elles se déploient comme
~' Elle est le seuil. Elle suppon~'~iitr&-~,le milieu des choses. Pain et vin sont les fruits du ciel et de la terre,
1 deux qui sont en elle dis·joints. La douleur ajointe le déchi­ oiTerts par les divins aux mortels. Pain et vin recueiUent
,f rement de la Dif·férence. La douleur est la Dif·férence aupres d'eux ces Quatre a partir de ce qu'il y a de simple
1 meme. et d'un dans le partage en quatre. Les choses invitées
pain et vin, sont elles-memes simples parceqúe leur lfeSíe
lA doule",r pAt";'fiq. le 8euil. de porter un monde est immédiatement rempli par la faveur
du monde. De telles choses ont leur content du séjour
Ce vers appelle la Dif-férence; maÍB il ne la pense pas qu'elles ouvrent aupres d'elles pour le cadre du monde.
en propre, pas plus qu'il ne nomme, de ce nom, sa maniere L~.d{u~té.~.du..monde et le simple resplendissement des
d'etre. Le vers appelle le Dis- de 1'entre-deux, le milieu
choses...t!ayersent et mesurent leur entre-deux ; la Dif·
,i qui rassemble. En son intimité le port des choses et la férence'~ --"""'-~---"'~ - '.-', ,oc' ...~ ".-, , . - - - - - - - - ' '

~ faveur du monde se traversent et se mesurent les uns les


autres.
'La 'troisieme strophe appelle monde et choses au milieu
de leur intimité. La jointu..re de leur appartenance est la
L'intimité de la Dif·férence pour monde et chose serait douleur. ""-, ..... ,....-.. '.'--.-"-­
alors la douleur? Assurément. Seulement nous ne devons
La paro" 33
32 Acheminement ver8 la parole
chose le content de faire demeurer le monde. La Dif-férence
Seule la troisieme strophe rassemble l'injonction des apaise doublement. Elle apaise en laissant reposer les choses
choses et l'injonction du monde. Car la troisieme strophe dans la faveur du monde. Elle apaise en laissant le monde
appelle originalement a partir de la simplicité unie d'un se contenter en la chose. En ce double apaisement de la
enjoindre intensément intime t celui qui appelle la Dif­
Dif.férence est en propre : die Stille 10.
férence cependant meme qu'illa laisse hors parole. L'appel Qu'est-ce donc que die Stille -l~~lUlu reine le sile~e?
original qui enjoint de venir a l'intimité du monde et des Elle n'est nullement ce qui simplement ne rend aucun son. ,
choses, voila l'injonction proprement dite. Cette injonction, Ne rendre aucun son, c'est uniquement e.tI~_}~E!Q.hwL
c'est ainsi que se déploie parlero Parler se déploie la ou quant a retentir et résonner. Mais l'immobile n est pas
a été parlé: dans le poeme. C'est le parler de la parole. seulement limité a la résonance du bruit (en tant que~ sup­
La parole est parlante. Elle parle en invitant a venir ce pression de ceUe-ci), pas plus qu'il n'est déja ce qui est
H qui est enjoint : le monde des choses et les choses du monde proprement dans la quiétude. L'immobíle n'est iamais
W - en .rinvita~:J~~.pir. ..d!!pª.l'e.ptre-d_~ux de !.!U2i~:fér.ence. pour ainsi dire que le revers de ce qui est dans la quiétude.
Ce qUl esrainsl enJomt est remlS (befohlen) pour 1 adveliue L'immobile repose lui-meme encore en la quiétude. Or la
venant de la Dif-férence et parvenant en elle. Nous pensons quiétude a son etre en ceci qu'elle apaise. ittant l'apaise­
ici le vieux sens de Befehlen que nous connaissons encore ment du silence, la quiétude - pensée en toute rigueur ­
par la locution : « Befiehl dem Herrn deine Wege l) (Remets est toujours plus mouvementée que tout mouvement et
au Seigneur ton cheminement). L'injonction de la parole, toujours plus remuante que toute levée.
ce qu'eUe enjoint t elle le remet de cette fac;on a la Dif­ Doublement a la fois apaise la Dif-férence : les choses
férence, ou se recueille toute injonction. La Dif-férence en leur déploiement de choses, et le monde a son déploie­
laisse reposer le déploiement des choses en choses dans le ment de monde. Ainsi apaisés t chose et monde n'échappent
déploiement du monde en monde. La Dif-férence aban­ jamais a la Dif-férence. Ds la sauvent bien plutat dans
donne 9 la chose a la quiétude du cadre. Un tel abandon l'apaisement t qui est pour elle-meme la fac;on d'étre la
ne déróbe t n'enleve rien a la chose. 11 enleve bien plutat
la chose jusqu'a ce qu'elle a de propre : qu'elle fasse demeu­ paix du silence.
Apaisant chose et monde en leur propre t laJ.lif::~ence
rer un monde. Abriter au sein de la quiétude, c'est apaiser. appelle ID onde et chose au mílieu de leur intimité. LalJ"íl­
A la chose comme chose t la Dif·férence donne la paix en férénce estce qui enjoint;f.;a-ffif-tét'en.ce;-hpártir d'elle­
la ramenant au monde. meme, rassemble les deux en les appelant a venir daDs le
Mais un tel apaisement est en propre seulement ainsi: déchirement qu'elle est elle-meme. .M>'pele.!..l~..()\~!t:~~.!ili'r t
qu'en meme temps le cadre du monde remplisse le geste e'est sonner. Sonner est autre chose que provoquer la pro·
de la chose pour autant que l'apaisement accorde a la
pagatUm d',me simple onde~~.
9. On traduit ainsi le verbe enleignen (oil se reconnatt le verbe eignen: Quand la Dif-férence rassemble monde et chose dans la
rendre propre). Pour mettre sur la voie, rappelons un paragraphe de simplicité unÍe de la douleur de l'intimité t elle enjoint
Temps el Etre( in L'Endurance de la pensú, pour saluer Jean Beaufrel, aux deux de venir en leur etre. La Dif-férence est le recueil
Plon, 1968, p. 65) : « Dans la mesure, maintenant, oille rassemblement de
la destination repose dans la donation du temps et que celle-ci repose de l'injonetion a partir duquel seulement est appelée toute
avec la destination de I'''tre au sein de l'aP\lropriement lui-m"me, dans injonction : que chacune appartienne au recueil. Le recueil
I'approprier se donne a connaitre cetle propnété singuliilre : que I'appro­
pnement soustrait ce qu'il a de plus propre au désabritement Baos limites.
Pensé a partir du mouvement d'approprier, cela veut dire : I'approprie­ 10. Die StUle, c'estl'état de ce qui se tient BtiU, installé en sa plus parlaite
ment abandonne (au sens qui a été dit) soi·m"me - es enteignet Bieh in límite, donc parvenu a étre pleinement ce que c'est. ~" ..
dem genannteR Sinne Beiner B6lbBt•• Die Salle, au sens courant, signifie: le repos, la paix et le silence. C'est \
Au cceur de l'appropriement - qui amilne proprement tout ce qui est pourquoi la traduction déploie simultanément ces trois sens, malgri la.1 )
11. "tre soi - regne ainsi et gouverne la ressource de ne paB venir en propre lourdeur. .../
au jour. Ainsi y a-t-i1 supr"me liberté de I'appropriement : Enl-eiBRUIlg.
34 Achemi1l81n8nt fiera la parole
La parole 35
d'injonction de la Dif·férence a déja d'avance rassemblé
en soi toute injonction. L'appel rassemblé sur soi qui est un poeme ayant échappé, et pour cette raison un poeme ,1

assemble a soí dans l'appel, voila ce que c'est que 80nntlr, épuisé dans l'usure, duquel a peine encore se fait entendre 1I

lui·meme entendu dans le recueil de la résonance. un appel. ."

L'appel de la Dif-férence est le double apaisement. Le contraire du parlé a l'état pur, c'est-a-dire du poeme, ~',

L'injonction rassemblée, le recueil de l'injonction, en quoi n'est pas la prose. La pure prose n'est jamais «prosaique JI.' . t\

la Dif-férence appelle monde et choses, cela est le recueil Elle est aussi poétique et donc aussi rare que la poésie.

00 sonne le silence de la paix (das Geltiut der Stille). La Si I'on attache son attention uniquement au parler
parole est parlante dansla mesure oille recueil d'injonction humain ¡ si on prend ce dernier seulement comme extério­
de la Dif·férence appelle monde et choses a la simplicíté risation vocale¡ si ron tient la parole ainsi représentée
uníe de leur intimité. pour la parole elle-meme - alors le déploiement de la
1 La parole parle comme recueil OU 80n1l8le ailenee. Le silence parole ne peut jamais apparaftre autrement que comme
~~. ! apaise dansla mesure 00 il supporte monde et choses en leur
¡~.~ déploiement. Supporter monde et chose sur le mode de
.ji l'apaisement, te! est l'appropriement (das Ereignia) de la
: 1Dif·férenee. La parole, recueil oti Sonne le silence, est pour
expression et activité de l'homme. Mais le parler humain,
en tant que parler des mortels, ne repose pas en lui-meme.
Le parler des mortels repose dans l'appartenance au parler
de la parole. ~
w\1)1:~,
autant que la Dif-férence proprement se donne (aich En son remps, il deviendra inévitable d'engager la pen­ l.

ereignet). La parole se déploie en tant que Dif.férence sée a méditer apres ceci : comment c'est dans le parler de
parvenant a sa propriété - celle d'etre Dif·férence pour la parole, recueil oil sonne le silence de la Dif-férence,
monde et choses. que parvient en son propre le parler mortel et son ébruite­
mento Dans l'ébruitement, qu'il soit disco.urs ou écrit,
Le recueil oil sonne le silenee n'est rien d'humain. L'etre
humain, au contraire, en lui-meme est parlant. Ce mot : le silence est brisé. Aquel contact se brise la résonance
silence? Comment le silence parvient-il, en tant que
dU'
e parlant JI, signifie ici : amené a sa propriété a partir du
parler de la parole. Ce qui est ainsi approprié, l'etre humain,
brisé, au bruire du mot? Comment l'apaisement brisé du
r est porté par la parole en son propre; l!Q!1-p r Qpre eft de

silence marque-t·ille discours mortel qui retentit en vers


~ r~-WL~R!ÚiP...Q,J,l.d.~ment de la...l!ftr~re.cueil
et en phrases?
Supposé .qu'un jour la pensée réussÍ8se a donner réponse
, o~~~!e. s~!!.~ce. Un tel app~pñeiiiéñ¡8e fait propriété

dans la mesure óñ pour le déplor.ement de la parole, recueil


a ces questions, il lui faut cependant se garder de tenir
du silenee, il (aut le parler des mortels afin de pouvoir
l'ébruitement et surtout l'expression pour l'élément décisif
retentir comme recueil du silence aux oreilles des mortels.
du parler humain.
C'est seulement dans la mesure oil les hommes sont a
La figure oil s'ajointe le parler humain ne peut etre que
l'écoute, ayant place dans le recueil oil sonne le silence,
le mode (Melos) dans lequelle parler de la parole, le recueil
que les mortels sont capables, sur un mode qui leur soit
oil sonne la paix silencieuse de la Dif-férence, engage les
propre, de parler en faisant retentir une parole.
mortels dans l'appropriement par le recueil d'injonction
Parler, pour les mortels, c'est appeler en nornmant, de la Dif-férence.
enjoindre a la chose et au monde de venir a partir de la Le mode selon lequel les mortels, appelés dans la Dif­
simplicité de la Dif-férenee. Ce qui est enjoint a l'état férence a partir de la Dif-férence, parlent de leur coté,
pur dans la parole mortelle, c'est la oti a été parlé dans le c'est parler en répondant (entsprechen . rler mortel,
poeme. La poésie proprement dite n'est jamais seulement avant toute chose, doit avoir porté ecout au recueil
un mode (Meloa) plus haut de la langue quotidienne. Au d'injonction sous la forme duquel e J en de la Dif­
contraire, c'est bien plutat le discours de tousles jours qui férence appelle monde et choses au déchirement de sa
simplicité. Chaque mot du parler mortel parle a partir
La parole 37
,~~t Achsminement ver, la parols
la parole. Tout revient a apprendre l'habitation dans le
~uDe telle écoute, et parle eD taDt qu'uDe telle écoute.
parler de la parole. 11 est besoiD pour cela de constammeDt
1 Les 'mortels parleDt pour autaDt qu'ils écouteDt. TIs mettre a l'épreuve : sommeS-DOUS capables, et jusqu'a
'1\"porteDt atteDtioD a l'appel eDjoignaDt du sileDce de la quel point, de ce qui est propre il la correspoDdaDce : la
~,a Dif-féreDce, lo~ .mem~ qu'ils De l~ cODDaisseDt pas. L'écoute
, empruDte a I'IDJODctlOD de la Dlf·féreDce ce qu'elle porte prévenance dans la retenue. Car :
L'homme ne parle que daDs la mesure oil il correspond
a la SODOrité du mot. Le parler qui écoute eD empruntant
ainsi, tel est le parler qui répoDd (Ent-sprechen) n. a la parole.

Dans la mesure pourtant OU le parler mortel emprunte La parole est parlante.

ce qu'il parle 8. l'injoDctioD de la Dif·férence, il a déja Son parler parle pour DOUS la on a été parlé :

~--,.,-,.

obéi, comme illui revieDt, ill'appel. ED taDt qu'emprunter Un 80ir d'higer


a UDe écoute, parler eD répoDdaDt, c'est en méme temps
rendre en toute reconDaissaDce. Les mortels parlent daDs
Quand ü neise el la (e1&&r",
la mesure OU ils répoDdent a la parole sur UD double mode : Que languement 80nne la clache du aoir,

preDaDt d'elle ce qu'ils lui reDdeDt. Le mot des mortels Pour beaucoup la table est mise

parle daos la mesure OU, daos un seDS multiple, il corres­ Et la maison ut bien POUNlue.

pondo
Toute vraie écoute retieDt SOD propre dire. Car l'écoute Plus d'un qui elt en 9oyaS8

se tieDt eD retrait daDs l'apparteDance par laquelle elle Arri96 el la porte Bur d'obacur8 a6ntiera.

reste liée eD propre a la réSODaDce du sileDce. Toute corres· D'01' fleurit l'arbre des grace8

pondance preDd le ton sur la reteDue qui se cODtient. C'est NA de la terra et de 8a aW8 (rafcM.

pourquoi UDe telle reteDue tient taDt, déployant récoute,


a se teDir prite a l'iDjoDctioD de la Dif·féreDce. Mais la Voyaseur entre paisiblement;

retenue doit atre attentive a De pas seulement suivre dans La douleur pétrifia le aeuü.

SOD écoute la résoDaDce du silence; elle doit bieD plutat


aDticiper son écoute, étre teDdue vers elle et aiDsi pour
La reaplendit en ctarlA pUl'''

Sur la table pain et 9Ín.

ainsi dire précéder SOD iDjODctioD eD la prévenant.


Cette préveDaDce dans la reteDue dODDe le ton sur lequel
les mortels correspoDdent a la Dif·féreDce. C'est sur ce
mode que les mortels habitent daDs le parler de la parole.
La parole est parlaDte. Son parler enjoint a la Dif­
féreDce de venir, qui libere mODde et choses au simple de
leur intimité.
La parole est parlaDte.
L2!9,mme~rle•..R911t..a.utaDt qu'il répond a la llarole.

~
épondre, c est &tre a ~Ot.l'm:'~ Il Y a- é<ioute daDs la
esure ou il y a appartenance a l'injonctioD du silence.
D rieD il ne s'agit de présenter UDe vue Douvelle sur

11. Ent-.pJ'ftl1lm. A COm¡Nndre littéralement : .pncllBn, parler, en


allant prendre (Ilnt-neAfMA 1" mota de la p&role. en allant y détacher
(ent-) cea moti grAce. une écoute.
42 Ackeminement llera la parole La parole llana le poeme 43
d'un Dict unique. La grandeur se mesure a l'ampleur de Le dialogue de la pensée avec la poésie est long. A
sa dévotion a I'Unique, de telle sorte qu'il sache y conte­ peine a-t-il commencé. Face au Dict de Georg TrakI, il
nir pur son dire de poete. nécessite meme une retenue toute particuliere. Le dialogue
Le Dict d'un poete n'est pas divulgué par la parole. avec la poésie, s'il est dialogue partant de la pensée,
Aucun des textes poétiques pris isolément, pas meme leur ne peut servir le poeme que m~diatement. C'est pour­
ensemble, ne dit tout. Et pourtant chaque texte parle a quoi il est en péril constant de plutot perturber le dire du
partir du Tout de ce Dict unique et dit achaque fois poeme que de lui laisser son charme a partir du repos qui
celui-ci. C'est au site meme du poeme que l'onde prend luí est propre.
Source qui anime d'un séjour le dire comme poétique. La situation du Dict est un dialogue de la pensée avec
L'onde déserte si peu le site du poeme que, surgissant, la poésie. Elle ne représente pas la vision du monde que
elle laisse au contraire tout mouvement du dire refIuer peut avoir un poete; elle ne passe pas en revue son ate­
vers l'origine toujours plus voilée. Le site du poeme, en líer. Une situation du poeme ne peut surtout pas rem­
tant qu'il est la source de l'onde mouvante, abrite la vérité placer l'audition des textes poétiques, ni meme lui servir
secrete de ce qui, a la représentation métaphysique que de guide. La situation reuvrée par la pensée peut tout au
s'en fait l'esthétique, n'apparait d'abord que comme plus élever l'écoute a la dignité d'une question, et, dans
rythme. le cas le plus favorable, la rendre plus méditante.
Parce que le Dict de I'Unique ne sort pas de l'indivul­ Retenant présentes ces limitations, nous tenterons
gué, nous ne pouvons situer son site qu'a condition tout d'abord d'indiquer le site du Dict indivulgué. Pour
d'essayer, a partir de ce que divulguent tels textes isolés, ce faire, nous devrons partir des textes divulgués. Maia
de mander jusqu'au site. Mais, pour ce faire, chaque texte desquels? Que tous les poemes de TrakI fassent signe avec
pris isolément a besoin d'élucidation. Elle promeut la meme sOreté, bien que de manieres tres diverses, vera
l'élément límpide, qui rayonne a travers tout ce qui est le site unique du Dit poétique, voila qui atteste l'unité de
dit poétiquement, a une premiere splendeur. ton de ses reuvres poétiques a partir du ton fondamental
On voit aisément que bonne élucidation présuppose de son Dict.
déja situation. Car ce n'est qu'a partir du site du Dit Notre tentative de renvoyer en direction du site devra
poétique que resplendissent et vibrent les poemes pris cependant se contenter d'un choix ne retenant que quel­
isolément. Inversement, une situation du Dit poétique ques strophes, quelques vers, quelques phrases. Mais
nécessite déja un parcours précurseur a travers une pre­ l'apparence est inévitable que notre procédé soit en cela
miere élucidation des difiérents textes. arbitraire. Le choix est cependant inspire par un dessein :
Dans ce jeu d'échanges entre élucidation et situation, faire, pour ainsi dire d'un bond, accéder notre attention
persiste tout dialogue de la pensée avec le Dict d'un jusqu'au site du Dit poétique.
poete.
Le dialogue authentique avec le Dict d'un poete n'appar­
tient qu'a la poésie; il est le dialogue poétique entre
I
poetes. Possible est cependant, et meme parfois indis­
pensable, un entretien de la penaée avec la poésie, et
cela pour la raison qu'aux deux est propre un rapport L'~t8 !'!!!!!-. étran8.e~!!!:._~r!!.L ...
insigne, quoique respectivement différent, a la parole.
L'entretien de la pensée avec la poésie vise a évoquer dit l'un des poemes. Nous voila inopinément transpor­
l' etre de la parole, pour que les mortels apprennent de tés par ce vers au beau milieu d'une représentation des
nouveau a trouver séjour dans la parole. choses qui nous est bien connue. Il nous rend présents
44 A~heminement vera la paro1e
La parole dan. le poeTne 45
la terre et l'élément terrestre au sens du périssable.
L'ame au contraire est tenue pour l'impérissable, le pIls a quelqu'un, quelque chose qui pese et qui inquiete.
supraterrestre. L'ame appartient depuis Platon au supra­ ,Or étranger ((remó), en vieil allemand (ram, signifie
sensible. Apparatt-elIe dans le sensible, elle y est seule­ .ptoprement : ven ailleurs en avant, en train de faire che­
ment égarée. Ici-bas, elle n'est pas dans son élément. min... a l'encófifre al! ee qul m d'avan~--,otféi'vé:'--Ce'qui
Elle n'appartient pas a la terreo Elle est en ce monde est étranger pérégrine en a~ant. Mai~,JL!!,er:r~ P~sJ d~.llué
e chose étrange JI. Le corps est prison pour l'ame si ce n'est d6'"toute dl!'lltinatbm; (frseriif'ár€:~~e .p"ar. ,I~ :"l0nd,e. La
pis. 11 ne reste ainsi d'autre issue pour elle que de quitter quét~ de ~'étranger marche al approc~.e, au, ~~~~,~~, com~~
au plus vite le domaine du sensible qui, dans l'optique de p-elenn, d-pourra trouver'demeore. Ve[r!1nger a déJa
Platon, est le non-véritablement-étant, uniquement voué donné suiteA l'appel, a lui-méme a peine ~év()jIé, qlli le_
A la corruption.
met--en roufé'vérssa próprtUe.'·v . .
Mais chose singuliere, la parole
Le poete nomme rame e chose étrange sur terre D. Oil
sa' pérégrination n'a pu jusqu'ici accéder, c'est préci­
L'ame ut en l'érité cha,e Itrange 8ur terre sément la terreo L'ame n'est en quete que de la terre,
loin de la fuir. Pérégriner en quéte de la terre a fin d'éta­
provient d'un poeme intitulé: Printemps de I'dme (149 sq.) '. blissement et de-deMeure poetiqüéSi¡uFTa terre;-eTaiñ'Si
D'une patrie supraterrestre de l'ame immortelle, nous ne seulement pouvoir sauvegarder la terre comme étant la
trouvons mot. Nous commencons a méditer, et ainsi terre, voila qui cambIe l'~tre propre de rame. Ainsi donc
faisons bien d'étre attentifs ala parole du poete. L'ame : l'Ame n'est nullement ame d'abord pour ensuite, du fait de
« chose étrange JI. Dans d'autres poemes, Trakl dit 80uvent teIle ou teIle raison, ne pas appartenir a la terreo
et volontiers en utilisant la méme frappe : « quelque La phrase :
chose de mortel JI (51)... « d'obscur JI (78, 170, 177, 195)...
de e solitaire JI (78)... de « trépassé JI (101)... de « malade JI L'ame esf en l'érité choae étrange Bur terre
(u3, 17 1)... d' e humain JI (u4)... de e pAle JI (138)... de
« mort JI (1'1)... de « silencieux I (196). Cette frappe, nomme bien plut6t la nature de ce que signifie e ame D.
abstraction faite de la diversité de ses contenus respee­ Le texte ne contient aucune énonciation sur rAme déja
tils, n'a pas toujours le méme sens. e Quelque chose de supposée conoue dans son essence, tout comme si, a titre de
solitaire 1... « d'étranger JI... pourrait signifier un donné précision complémentaire, iI s'agissait de simpIement cons­
singulier qui, suivant les cas, serait solitaire, qui, d'une tater qu'a rame soit arrivé un accident contraire et en ce
maniere contingente, a. tel point de vtie particulier et sens déconcertant : ne pouvoir trouver sur terre ni asile
limité, serait étranger. La chose, en ce sens, se laisse fort ni ,consolation. L'llme, tout au contraire, est, eñíi'ñi
bien classer et meUre en dép6t dans la catégorie de qn'Ame, Clans le tréfonds de sa nature, (l chose étrange sur
l'étranger en généraI. Ainsi représentée, l'ame ne serait terre JI. Ainsi elle demeure ce qui est en route, et suit,
qu'un cas parmi d'autres de l'espece étrange ou étranger. pérégrinant, l'attirance de sa nature. Cependant la ques­
Mais que veut dire (l étrange JI? On comprend habi­ tion nous presse : Vers oil est convoquée la marche de
tuellement par ce vocable le non.familier, ce qui ne parle ce qui, dans le sens maintenant élucidé, est (l chose
étrange JI? Une strophe de la troisieme partie du poeme
2. Les nurnlb'ol des pares I'8nvoient au tome 1 (contenant Jes po~mes) Songe de SébCl8tien (107) donne la réponse :
de J'édition OUo M'Q))er, SaJzbourg, des CBuvrel de Trald (61 éd., 1948).
Une pl'8mi~1'8 édition oompJete des po~mel, due aux loina de ¡'ami de TrakI,
KarJ Rack, avait paru en 1 91 7JKurt WoUf, Leipzig). Une nouve))e édition $er.ei1llJme;; dacendre al' coura du fleuve asur
(oomportant en annexe des OOUDlentl et des louvenin), établie p8l' Méditant oublié, lora qu'en le vert branchage
k. Horwitz, a plU'U aux éditioDl de J'Arche (Zunch, 1946). (N. ti. A.)
La grive appelait al' déclin U1llJ nature 6trangere.
46 Acheminement gers la parole
La parole Mm le poerM '7
'. LB l'ert été est del'enu si diacret a

L'ame est appelée au déclin. Alors, dira-t-on, 1'&


Et le p1J8 de l' étranger résonne

doit bien terminer sa carriere terrestre et quit'ter ~


A trlJl'8rsla nuit d'argent.

terre! C'est précisément ce dont ne parlent pas les vera puiB8e un bieu gibier garder mémoire de son 8entier,
cités. Mais ils parlent pourtant bien de déc1in? Assu­
rément. Seulement le déclin ici nommé n'est pas catas­
trophe, non plus qU'affaissement dans la déchéance. Ce
',.,
lr.-
I1~'i;e:~¡;;;~
-.-...,.............'...

ses années en esprit!


qui déc1ine au long du fleuve azur .; Toujours dans la poésie de Trakl revient ce 80 leise.
Nous croyons que discret signifie seulement : peu bruyant,
Cela l'a sombrant dans le repos et le silence. A peine perceptible pour l'oreille. Dans cette acception,
---~----(Auto~;;~~;fi;~ré, 34.) ce qui est nommé est relatit a notre apprésentation.
Mais leise signifie lentement, gelisian veut <lire glisser. Le
Dans quel repos? Dans celui de ce qui est mort. Mais de discret est ce qui échappe en glissant. L'été glisse en
quelle mort? Et dans quel silence? l'automne qui est le soir de l'an.
L'dme est en "érité cMse étrange sur terreo ... Et le p1J8 monne
De l'étranger d tra!'ersla nuit d'argent.
La strophe a laquelle appartient ce vers continue ainsi :
Quí est cet ~nger? Et quels sont ces sentíers dont
... Spirituel bleuit,
« uñDtélÍ~ gibier » pourrait garder mémoire? Garder
Le crépU8cule Bur la for2t entaillée.
mélllOire signifie : méditer l'oublié,
Antérieurement est nommé le soleiI. Les pas de l'étranger ." lora qu'en le gert branchage
s'en vont dans le crépuscule. L~..slair:.<>1?!!.~l;!r du crépus­ La grille appelait au cUclin une nature étrangere.
cule peut signifier d'abord que la nuit tombe. « Le cré­ (Cf. 34, l 0 7·)

puscule bleuit. 11 Serait-ce que s'obscurcit l'azur du jour


ensoleillé?Disparaltrait-il le soir pour faire place a la En quoi II un bleu gibier» (el. 99, 146) doit·il méditer vers ce
nuit? « Crépuscule » cependant ne signifie pas ici la pure qui déc1ine? Le gibier re(}oit-il ce en quoi i1 est bleu de
et simple tombée du jour comme déclin de sa clarté dans cet azur du crépuscule spirituel qui se leve comme étant la
les ténebres. Crépuscule ne signifie pas universellement nuit? Assurément la nuit est obscure. Mais l'obscur n'est
13
et nécessairement couchant. Le matin aussi a son crépus­ pas néeessairement ténebre. Dans un autre poeme ( 9),
~ cule.. Ayec lui, le jour se leve. Le crép~cule est donc la nuít est invoquée par les mots suivants :
'¡aUSSl bIen un levanto Un crépuscule bleUlt sur la foret
,¡entaillée, sur la foret barrée de troncs abattus, effondrée O tendre gerbe de bleuets, la nuit.
I. sur elle-meme. L'azur de la nuit se leve vers le soir.
C'est « spirituel » que bleuit le crépuscule. Le « spiri­ Gerbe de bleuets est la nuit, tendre gerbe. En ce sens,
tuel-»(rHr~crep'uscule. Cequí''"estentendu dans le bleu gibier s'appelle aussi le « gibier timide D (104), le
ce «·spici'fiíel'-»'maiiiies·-IOis nommé, nous aurons 8. le « tendre animal D (97): Ce que la gerba d'az';l~le au
méditer. Le crépuscule est le décours du soleil. n y a la cceu~~e_.~~~.!p'p.ar~!Jd~~t. pr~~~~!J
la Du
aussi bien le déclin du jour que le déc1in de l'an. La
derniere strophe d'un poeme intitulé Déclin de l'été (l69),
3. SOre,,&
chante:
48 Acheminement ver, la parole La parole daral le poeme 49
sein de l'azur resplendit, mais en m~me temps se voile de gibier, face it. l'azur, se repre~d dans la douceu~. Car la
l'élément obscur qui lui est prl!pre1 J~.J~ªilré. Station douceur est, a la lettre, ce qUl tendrement recueIlle. Elle
demeure son retrait. Il proCligUe son arrivée en se réser­ uansfigure la dissension en ce qu'elle assume la lésion et
vant dans la retenue du retrait. Clarté en l'obscur celée la brMure de l' Inculte en la douleur devenue ,paix.
est l'azur. Clair, c'est-il-dire claironn~esi;'"Q'ongihe; le Qui est le bleu gibier a qui le poete enio~nt de ne pas
son qu¡. appelle du fond du silenee qui l'abrite, et ainsi oublier l'étranger? Un animal? Assurément. Et rien
éclate. L~m...Yihr,ILdana sa, doné ~n résonnant. Dans sa qu'un animal? Aucunement. Car il doit remémorer.
clarté vibránte, resplendit rombre de }'azur. .. ~.....­ Son visage doit ~tre aux aguets de l'étranger et avoir
tes'pas de l'étranger résonnent a travers l'argent regard sur lui. Le bleu gibier est une bete dont l'anima­
radieux et sonore de la nuit. Un autre poeme chaote (104) : lité ne consiste sans doute pas dans le bestial, mais réside
dans celte commémoration du regard qu'enjoint le
Et dana l'asur sacrl rlsonnent encore des pos de lumi~re. poHe. Une telle animalité est encore lointaine et a. peine
perceptible. Ainsi l'animalité de la bete ici en question
Ailleurs (uo), il est dit de l'azur : vacille dans l'incertain. Elle n'est pas encore recueillie en
son etre propre. Un tel animal, a savoir l'animal pensant,
l'animal rationale, l'homme, n'est, selon le mot de Nietzsche,
La Saintetl des coroUes bleU88... atteint le Regardant.
pas encore arr~té (festgestellt).
Cette énonciation ne veut absolument pas dire que
Un autre poeme dit (85) : l'homme n'est pas encore festgestellt au sens de constaté.
Cela, il ne l'est que trop résolument. Le mot de Nietz­
.oo Un visa8e animal
sche veut dire : l'animalité de cet animal n'est pas encore
SaiBi d'a::ur, devant fa::ur sacrl8e li8e. parvenue a son établissement, a sa demeure propre, au
foyer de son essence encore voilée. Pour un tel établis­
Azur n' est pas une image pour donner le sens du sacré. sement, la métaphysique occidentale n'a cessé depuis
L'jl1ll:, lui-meme est, de par sa profondeur recueillante Platon de déployer son eflort. Peut-~tre lutte-t-elle en
et qUi ne r~J?lendit que 3.!!.D!ky.!>..ibllJlent.~e, le vain. Peut-etre la voie pour une « mise en route JI est-elle
SacxL..Race a l'azur et, du meme coup, porté a force encore barrée. L'animal non encore arreté en son hre
d'azur au point de la retenue en soi-meme, le visage ani· propre, c'est I'homme de maintenant.~,
mal se fige et prend la figure du gibier. Dans la nomination poétique du « bleu ~JI, Trakl en
La fixité du masque animal n'est pas celle d'un élé· appelle acet etre de I'homme dont le visage, regard qui rayon­
ment mort. Quand il se fige ainsi, le visage de l'animal ne al'encontre, quand la pensée s'adresse aux pas de l' étran­
est saisi. Son masque se ramasse pour, retenu en lui­ ger, advient a.lui-m~me sous le regard d'azur de la nuit, tou­
meme, regarder face au Sacré dans le « miroir de vérité l) ché qu'il est par la lumiere du sacré. La nomination du « Bleu
(85). Regarder signifie : entrer dans le tacite. gibier l) est celle des mortels qui se souviennent de l'étranger
et voudraient avec lui gagner le foyer de l'essence humaine.
Puia8ant eat dana la pierre le tacite Qui sont-ils, ceux qui entreprennent pareille pérégri­
nation? Sans doute ne sont-ils qu'en petit nombre et
dit le ven qui suit immédiatement. La pierre est le mas­ inconnus, s'il est vrai que l'essentiel advient (sich ereignet)
sif de la douleur. La roche recueille, dans son sein de furtivement, a l'improviste, et comme l'exception. De tels
pierre, l'apaisement en lequella douleur donne la paix de voyageurs, le poete les nomme dans Soirée d'hilJer (126),
l'essentiel. D'azur, la douleur se tait. Le masque du dont la seconde strophe commence ainsi :
La parole tlam le ptHnN 51
50 Acheminement ver. la parole
Plus d'un qui faie le I'oyage
Cette nuit n'est elle-mame que le recel qui abrite la marche
Arril'e au.z portu par d'ob8eurs ,entier,.
du solei1. Marcher f.gehen), EhiOt~, c'est, en indo-européen

Le bleu gibier, quand illui arrive de déployer son atre, a


quitté la nature de la forme humaine jusqu'ici de mise.
--
iIr - rannéé (das Jalar).
PuiBse un bleu gibier garder mémoire de 80n sentier,
--

Le vieil homme s'écroule dans la mesure OU il dépose son


atre, autrement dit se décompose. V, feuphonie de Bes annleB en esprit/
Siebengesang des Tode, est le titre d'un poeme de
Trakl. 5ept est le nombre sacré. Le cantique chante le Ce qui, dans les années, est esprit, se détermine a
sacré de la mort. La mort n'est pas ici représentée du partir du crépusc1!!~.iri1.u~Lºy._Jldvie!lt-J'~1}l'" ,<!~" la._
dehors et en général comme la terminaison de la vie nuit.
terrestre. 11 La Mort » signifie poétiquement ce « déclin JI -,. ", _
,'"... "'~

o" Grape, " combien, ton pisage d8 jacinthe, crépUlcule.


danslequel est appelé « ce qui a nature d'étranger J. C'est
pourquoi l'étranger ainsi évoqué s'appelle-t·il aussi 11 quel­ (En chemin, 10~.)
que chose de mort JI (146). 5a mort n'est pas décomposition,
mais déposition de la forme décomposée de l'homme. Aussi Le crépuscule spirituel est de nature si essentielle que
lit-on dans l'avant-derniere strophe du poeme Sieben­ Trakl ~n~1t?I~_I?t.R~~ªém~t~,J!~~~e.~~8Jl,~Sl!,~j-.9llJ»H;.
ge8ang des Tode8 (142) : cule spmtueT( 1 37)' Dans ce poeme aUSSl nous rencontrons
le gibier, mais un gibier sombre. Attirance vers la déso­
o d8 fhomms la forms décomposle: ,on agencement de froida lation d~s ténebres, sa virginitéinculte penche aussi
métau.z, bien vers le recueillement de l'azur. Cependant, le poete
Al'ec la nuie et l'eflroi de for&8 englouties sillonne lui.in~me « sur nuée noire J le 1 lac nocturne du
Et, feu grillant, la saul'agerie de la bete; ciel d'étoile.s J... . , ..-:-:.-~,_.~:-\ . . ..
Calms plat dans l'(fms. Voici le pó~ai.e f!pUié~le.~~i}.,!!!':..,.J
La forme défaite de l'homme est livrée au martyre

~
rtif surgit au seuil tú la (orll
de la morsure et a. l'épine dardée. 5a barbarie n'est pas n gibier sombre;
pénétrée par la lumiere de I'azur. L'ame de cette forme oRfre la coUine meurt 8a1I8 bruit le P!!!~'
humaine n'est pas sous le vent du sacré. Elle est ainsi
sane course. Le vent lui-méme, le souIDe de Dieu, reste Se tait la plainte du msrle,
de ce fait solitaire. Un poeme nommant le bleu gibier Et z" douces (lútes lis l'automne
qui arrive a. peine a se délivrer de «l'épineuse broussaille JI Font Bilence dDna les r088aUZ.
se termine par les vers suivants (99) :

Toujours se fait entendre Sur nuie....wu~ e d8~


Sillon.~_-~u~ ~f.!. _
LB long d8 naires murailles le souffle solitaire de Dieu.
LB lac nocturne,
Toujours veut dire : aussi longtemps que l'an et la
marche de son soleil persistent encore dans le mome de LBcie~-
De tái~r toujour, rkonne la POiz tú lune
l'hiver et que personne ne fait mémoire du sentier sur
lequell'étranger, 11 de son pas sonnant J, parcourt la nuit. --_ _
A traPe" lanuit'8ÍJírifú8ll8."--·--·- .'''.­
.. ...,.... ---~ ......
52 AcMminsment "". la parole La parole Mm le poeme 53
Le ciel d'étoiles est figuré dans I'image poétique BientOt fuient poÍ8son et gibier.
lac nocturne. C'est ce que voit la représentation cou4 Ame bleue, obscur lJoyage
rante. Mais le ciel nocturne eat, dans la vérité de soa Départ de l'Autre, de l'Aimé.
etre, ce lac. En revanche ce que d'habitude nous nomo Le soir change sena et image.
mons la nuit, c'est cela qui n'est que la pale et vaine
réplique de ce qu'elle est en vérité. Souvent revient Les v~y.!l~urs qui suivent I'~tranger se trouvent
dans le Dict du poete le lac et son miroir. Les eaux aussitóf séparés aes « Aiñ1es-j)'-qui"'sonT"])OUl"eux des
tantat bIeues, tantat noires montrent it l'homme Son « Autres D. LeS« Aütl'es '1) ' - entendons la souche de la
propre visage, ce sien regard it I'encontre. Mais, dans forme défaite de I'homme.
le lac nO~!l~,jlll".ci~l d'étoiles, apparatt le bleu Notre langue nomme l'humanité ayant rec;u I'empreinte
crép.uscule e ~,!l,n.Jlit spiri~uelle. Son éclat est fratcheur d'une frappe (Schlag) et dans celte frappe, frappée de
sereme.
spécification (verschlagen): das Geschlecht - l'espece.
C'éttéSereine Íf.heur'd~" lumiere vient du rayon. Le mot signifie aussi bien I'espece humaine, au sens de
nement de la ~~W"fnn,~,~\ftMw«). A l'entour de sa I'humanité, que les especes au sens des troncs, souches
splendeur, palissent' et-tratchissent, comme dit la poésie et familles, tout cela de nouveau frappé de la dualité
e, ',/) de I'an.c"ien~~,g!ece'"l~s, é"t,o,il",es. T~ut~, :. ~tran.
1 ,'" ger ~verse ~ nwt ~~tAPpelé,;",¡ ,&(34).
générique des sexes. L'espece de la « forme défaite D de
I'homme, le poete la nomme I'espece « vouée it se défaire D
" ~@iltq'l'le ,«"dé la samr qui toujours résonne dans la (r86). Celte espece est arrachée a I'ordre de sa nature et
. ~.8piritúeDe, le frere enfin I'entend, s'il essaie, dans est ainsi I'espece « déconcertée D (r62).
sa barque qui est encore barqtie « noire D, a peine illustrée De quoi celte espece est-elle frappée, c'est-it-dire de
par celle d'or de l'étranger, de la suivre en une course quelle plaie? Plaie, c'est le grec 1tA"lrfl - en allemand
nocturne.
Schlag. La plaie de I'espece vouée a se défaire consiste
Si des mortels suivent la nature « étrangere D appelée en ceci que cette antique espece est surprise de déchi·
au déclin, si donc maintenant ils partent sur !la, route , rement dans la dissension générique. A partir d'elle,
it la suite de I'étranger, ils accedent eux-mem~,lX!.,a,n.~ chacun des deux genres se rue it I'effrénement de la
geté, ils deviennent eux-memes des étrangers et des sauvagerie, désolée et réduite a elle-meme, du gibiér.
solita,ires
...!4 , ..." (¡:: 'l' "'8';::¡""1!t~:,\,:'~·"'·'t"'''.''''''
,-\.f4",_'I> ¡, '_¡_ ""'""""-., "" "••,".",__,,,0_'
Ce n'est pas la dualité comme telle, mais la dissension
Par la course nocturne sur le lac d'étoiles qui est le qui est plaie. A partir du soulevement de la sauva­
ciel au-dessus de la terre, I'Ame gagne la terre enfin deve­ gerie aveugle, elle entraine I'espece dans la division et
nue la terre dans la « fratcheur de sa seve !l (126). L'ame I'égare ainsi dans I'individuation déchainée. Ainsi divisée
glis~€l e:p I' al;,J,ll' j;;d¡m,~~y1a,ire.,-du,~4e-1!1!I!IIDée epil'itttélle. et meurtrie, l' « espece déchue D n'est plus it meme de
Elle devient AIQ~,A'~u~.RJPne,.,fi"ainsi,ame dJazmo:' retrouver la bonne frappe."Mais bonne frappe il n'y a que
Les quelques vers que nous allons maintenant citer pour l'espece dont la dualité, délivrée de la dissension,
indiquent, la voie du crépuscule spirituel, mettent sur le se devance dans la douceur d'une simplicité dédoublée, qui
sentier, ~e I'J~trat!g.ef;:jnoñfrent la race et la course de de ce fait est « chose étrange D et en cela suit l'~tranger.
ceuxFqUi~ non oublieux de lui, le suivent dans le déclin. Dans le rapport it un tel ~tranger, toute la postérité
Au ponant de I'été, ce qui est étranger devient, dans sa de l'espece vouée a se défaire reste - les Autres. C'est a
migration, automnal et sombre.
eux, néanmoins, que X!l.Jnour et la vénération demeurent
Voici l'avant-derniere strophe du poeme Ame d'au­ attachés. Or I'obscure pérégrination a 1~~Jllt I'~tran'
tom1l6 (124).
ger conduit dans1'azuJ' de-R'1mtl'::"'L'"tiñé v2I!j,~!.e~
« ame d'azur ! l . _ o , - - '
'", "
" ,1>
54 Acheminement pera la parols La parole dana le poeme 55
Mais en m~me temps, elle va se séparant. Vera oi1? auquel les penseurs attachent Ieur méditation advient
La ou va I'l!tranger qui, de temps a autre, n'est désigné par unie! s01n une paiele aDtPe, Le soir trañárorme, a
par le P.e0ét"~~.!.a..fav~~_,du démons~ratif : Celui-la partír'd'uile autre figareet-d'un autre séii:lí, la tégende (die
(lener¡: Jéner, dans ranclenñe" liingiie-ener, signifie der Sage) du poeme et de la pensée ainsi que leur dialogue. Cela
ander8 - l'autre. Enert dem Baeh, c'est I'autre coté du le soir ne le peut que parce que lui-meme change. Par luí,
ruisseau. Celui-la (lener), l'l!tranger, est l'Autre par le jour parvient a un déclin qui, loin de constituer un
rapport aux autres, c'est-il-dire ill'espece qui va se défai­ terme, est uniquement enclin a préparer ce couchant
santo Celui-lil est l'Appelé hors du groupe des autres, appelé par lequel l'l!tranger accede au début de sa camere.
ti s'en séparer. L'l!tranger est le Dis-cédé.
Le soir.~~e sa propre figure et son prop~~_ sens. Dans
A quoi est mandé ce qui est tel qu'il puisse prendre ce change, S'iiDnte uñe-disacession-af'égird du regne
sur ~~i!'~tr~,..e!~r,~,~.~e."X~tdr'= le 1e?a¡~I.t?
E.V A qUulce qUl esfltranger peu - tre appe é , u, éc ID.
Dé'éliÍler;'":c4e'$t"rlf(f'~l!tltre'ltMml8l!f~l5u5mne"8¡;iríiuel de
l'artn':'Le déclin provientd"iiicliiier versrannéElenesprit.
jusqu'ici valide des époques du jour et de I'année.
Maís 0\1 le soir guide-t-il l'obscure pérégrination..de
l'Ame-d'aZüi?L;lFollS-lJtr-roü'C'Elsl"aütremerií assemblé,
abrité et sauvegardé pour un autre Levant.
ltt Bipareilponlíilt> doit 'trstverser les'app1't:lch~s-'i'1HJ1etisés Les strophes et les vers jusqu'ici cités nous mandent a
de I'hiver, traverser novembre, alora cett~de soi un rassemblement, c'est-A-dire a un site. De quel ordre
ne ;signifie néanmoins pas la chute dans t'inmmsfnance est ce site? Comment le dénommerons-nous? Pas autre­
et dans l'anéantisseme,~t. Se perdre (aieh perUeren) signifie ment, certes, qu'en nous conformant a la parole du poete.
plulat a la lettre : se détacher (aich loa-lasen) et doucement Tout ce que disent les poemes de TrakI demeure ramassé
échapper. Ce qui va se,perdan~,.!1!~ªQ.yjl,d.wJa,destruc­ sur le voyale de I'l!tranger. Il est et il s'appelle le « Dis­
tion de novembre, m4is ne s'y engloutit nullement. A
travers elle, il glisse a~~~scule spirituel de l'azur, « il
cédé 11(ae, 6geACht&lene) (177). A travers ltÚ et a l'ell:tmIi'
la vesprée JI, vers le SÓtr. ~•._." ...,. lear're poétique est accordé a un seul et unique «charme 11.
Parce que les poemes de ce poete sont recueíllis sur le
chant du Dis-cédé, nous nommerons le site de son Dict
A l'Mure du Vlpres, l' gtranger S8 perd dana la noire de81ruction poétique le Dia-ces (die Abgeschiedenheit).
de novembrl1 _ _ __ '_"_'_~' __"'_".'"'' ~
La situation doit maintenant tenter, par une seconde
Soua ls brancl&ag8 mort ls long de mura lépreu:J:, démarche, de plus précisément prendre garde au site
04 d'abord cMmina le ¡,ere consacri,
qui jusqu'ici n'a été qu'indiqué.
NOf/1 dan. la tendres l&arpu de aa dlmence.
(Hilian, 87.)
11
Le soir est le ponant du jour de I)nnée spirituel1e. Le
soir accomplit un change;-f;e--sr¡ii'qtl! !l'í~cline du cOté
de l'esprit donne autre
méditation~ _. ... ·chose -aü regard, autre
· · . c ,'... '. '-.-'
<:1wse a la Le Dis-ces peut-il done encore, et cela en tant que site
du Dit poétique, se laisser maintenir au níveau de notre
méditation? Si oui, ce ne peut etre q11'en stÚvant d'un
Ú soi, cl&ang6 sena et image. reil plus éveillé le cheminement de l'Etranger, en nous
demandant : QtÚ est le Dis-cédé? Aquel domaine appar­
Ce qui para!t, et dont les poetes disent les visages, a tiennent ses chemins?
travers un tel soir, apparatt autre. Le regne invisible
._­ Ds appartiennent a~_la nuit. La lumiere qui
faít résplendií' les pas de l'l!tranger est fra!cheur. Le ven
56 Acheminement vers la parole La parole Mna le poeme r 5,
final d'un texte qui concerne expressément le Dis-cédé Mais celui-ltl descendit les degrés de pierre du mant des Moines,
nomme « les cheminements séléniques des Dis-cédés jI Un bleu sourire sur son visage, étrangement repris par la chrysalide
(17 8). Les Dis-eédés, nous les nommons aussi les Morts. De son enfame, paiA1 plus sereine, et puis mourut.
Mais en quelle mort l'ntranger est-il entré? Dans le poeme
Psaume (6:;¡), Trakl écrit : Ce poeme a pour titre : A un ¡eune mort (135). Le Dis-cédé
est mort entrant dans son matin. C'est pourquoi il est
Le farsené est mon. la « tendre dépouille » (105, 146, etc.), abritée dans la
conque de cette enfance qui sauvegarde en sa paix plus
La strophe suivante dit : sereine tout ce qui, dans la sauvagerie de l'inculte, ne fait
que flamber et ravager. Ainsi appara2t celui qui est mort
On~~J)ger. repris par son matin comme « la sombre figure de la frat­
cheur JI. C'est elle que chante le poeme : Au mont des
Dans Siebengesang des TorJes, il s'appelle le « blanc Moines (II3).
ntranger D. Nous lisons dans la derniere strophe de Psaume,
Toujours au poyageur s'attache la sombre figure de la fratcMur
Dana sa tombe joue le blanc magicien apec ses serpents. (64)
Trapersant passerelle osseuse, la 90i3: tfhyacinthe de l'adolescent
Doucement récite la légenr1e perdue de la for8t,
Le..Mw.-l.sdt.Jla,ns..~-tombe. IJ vit en sa cellule, si sereine­
men!'pe~ll.!:l A~:m¡ son. .re.ve .q.u.~i1.iº~~_e~.W!.aetpents. Ils Non que la (( sombre figure de la fratcheur D s'attache
n'ont aucun pouvoir contre lui. Ils ne sont pas étouffés, aux pas du voyageur. Elle le précede en ce que la voix
mais leur malfaisance est transformée. En revanche, d'azur de l'adolescent reprend a l'oubli ce qui était perdu
dans un autre poeme, Lea Damnés (120), il est dit: et prélude.
Qui done est le jeune Mort repris par son matin? Qui
Un nid de serpents écarlates se cabre est l'adolescent, dont
En ralenti du fond de son sein égaré. (ef. 161, 164)
...Le front apeine saigne
Le Mort est le Farsené. Le mot désigne-t-il un aliéné? De tres 9ieilles légenr1es
Non. La démence n'est pas le songe de l'insensé. Wahn Et de l'augure incertainP (97)
appartient au vieil haut-allemand wana et signifie ohne :
sanso Le farsená songe et ilsonge comme nul autre ne saurait Qui est celui qui traversa passerelle osseuse? Le poete
le faire. Mais il s'est dédit en cela de ce qui est sens pour l'invoque en ces mots :
les autres. Il est autrement sensé. Sinnan signifie d'origine :
faire voyage, tendre vers..., prendre direction. La racine Depuis un si long temps, Elis, es-tu parmi les morta.
indo-européenne sent et set signifie chemin. Le Dis-cédé Elis est l'lttranger appelé au déclin. Elis n'est aucune­
est le Far-sené parce qu'il est en chemin vers ailleurs. ment une ñgureplj:t"laqllén~ Trakl se désigne lui-m~me.
C'est it partir de lA que sa démence peut ~tre nommée Elis est aussi essentiellement distinct du poete que, de
u douee D; car il songe paix plus sereine. Un poeme qui
Nietzsche philosophe, la figure de Zarathoustra. Mais
parle de I'lttranger en le nommant simplement « Celui­ les deux figures conviennent en ceci que leur ~tre et leur
la D, I'Autre, chante
voie commencent par le déclin. Le déclin d'Elis entre
dans l)aiJlflritfíffilñn5rifilª";plus ancienne que, dans son
58 Achemintment p,,.. 14 pa,.ole lA. parole dana le poeme 59
vieillissement, l'espece vouée a se défaire, plus ancienne ...de l'/ngénéré
parce que plus songeuse, plus songeuse parce que plus Le sentíer, le long de l1illages lugubres, d'ités solitaíres.
sereine, plus sereine parce qu'elle-méme plus apaisante.
Dans la figure du jeune Elis, la présence du garQon (Chant des Mures, 101.)

n'est pas en contraste avec une nature de filIe. Le gar~on


Elis est l'apparition de l'eofance profonde. Celle-ci recele Son chemin passe sans s'arreter a e~té de ce qui ne l'admet
et réserve en soi le tendre dédoublement des genres, pas comme hOte, mais ne le traverse déja plus. Au vrai,
l'adolescent aussi bien que «la figure d'or de l'adolescente 11 la course du Dis-cédé aussi est solitaire, mais cela cependant
il partir de la « solitude du lae nocturne, du ciel d'étoiles ».
(179)· Le Far,ené sillonne ce lac non pas sur « nuée noire ll, mais
Elis n'est pas un mort qui se défait dans le révolu
du pur et simple trépas. Elis est le mort dont l'étre s'en sur barque d'or. Qu'en est-il de l'or? Le poeme Coín de
est aUé ven le matin. L'e:tranger déploie ainsi 1'essence toret (33) répond par le vera :
humaine en avant vers le départ de ce qui n'est pas encore AU8Si lB montre d douce ~mence ,oul1ent l'or, le Prai.
advenu a portée (vieil haut-allemand giberan). Cet In-ex­
porté, plus établi en son repos et ainsi sécrétant plus de La piste de l'e:tranger chemine a travers les « années
paix, le poete le nomme l'Ingénéré (das Ungeborene). spiri~~. ll;--dont les jours, partout dirigés-au-cceur
L'e:tranger mort repris par son matin est l'Ingénéré. du vrai départ, sont depuis la régis, c'est-a-dire droits.
Les noms de l' « Ingénéré » et de l' « Etranger JI disent L'an de son ame est recueilli en la rectitude irréprochable.
le Meme. Dans le poeme Clair printemps se trouve le vers
(26) : o rectitude, Elu, de tow tes jours
Et r lng~néré l1eiUe Ion propre reposo chante le poeme Elis (98). Cet appel n'est que 1'écho d'un
autre appel déja entendu :
Il veille et garde l'enfance plus sereine pour l'éveil a
venir du genre bumain. Ainsi en son repos l1it le jeune mort. Depuis un si long tsmp8, Elis, es-tu parmi les morta.
Le Dis-cédé n'est pas le décédé au sens du trépassé. Bien
au contraire. Le Dis-cédé prévoit dans l'azur de la nuit Le matin en lequell'e:tranger par sa mort est entré abrite
spirituelle. Les blanches paupieres qui protegent son la justice qui revient essentieUement a l'Ingénéré. Ce matin
regard brillent dans la parure nuptiale (150) qui promet, est un temps incomparable, le tempa des « années spiri­
plus tendre, le dédoublement du genre. tuelles JI. Un de ses poemes, Trakll'a tout uniment intitulé:
L'Ar¡ (170). 11 commence ainsi : « Q.h~c\U'l'l.. paix de 1'en­
Sereins fleurÍ88ent les myrtes 8ur les blanchu paupieres du mort. fance ... II Face a elle, enlance plus límpide parce que plus
sereine et pour cela autre, est le matin en lequel le Dis­
Ce vers appartient au poeme qui dit aussi : cédé est entré déclinant. Celte enfance, paix plus sereine,
le dernier vera du meme poeme la nomme début (AnbB­
L'ame est en l1érité sur terre chose itrangs. ginn) :
Les deux vera son! immédiatement voisins. Le el mort ­ RBgard flor du d~but, sombre patience de la fin.
est le Dis-cédé, 1'e:tranger, l'Ingénéré.
Mais encore chemine La fin n'est pas ici ce qui suit, ce en quoi vient s'éteindre
le début. La fin précede, comme fin de l'espece corrom­
La parole dans le poeme 61
60 Acheminement vers la parole
pue, le début de 1'espece ingénérée. Toutefois le début, Qu'abrite cette taciturnité de la nuit qui, a partir de
en tant qu'aube plus matinale, a déja surpassé la fin. l'écIat des étoiles, fait lace? - Oil est le lieu d'une telle
Car en un tel matin est sauvegardé le sens originel du nuit? Dans le Dis-ces. n ne s'épuise pas en un pur et simple
temps qui, encore et toujours, demeure sous le voile. Pour état, celui du déces, car en lui vit le jeune Elis.
la pensée qui nous régit il persistera, meme a l'avenir, dans Au Dis-ces appartient la priorité de 1'enlance plus sereine,
sa clOture, aussi longtemps que se maintiendra en vigueur appartient le bleu de la nuit, avec les eheminements de
la représentation du temps qui, depuis Aristote, Iait auto­ l'~tranger, avec le nocturne battement d'aile de l'ame, avec
rité. En vertu de quoi le temps, qu' on le représente méea­ déja le crépuscule comme porche du déclin.
niquement, dynamiquement, et llit-ce meme a partir de Le Dis-ces rassemble ainsi une telle co-appartenance
la désintégration de l'atome, reste la dimension du comput _ non pas sans doute apres coup, mais lui-meme s'éployant
quantitatif ou qualitatif de la durée qui s'écoule dans la dans le regue déja de son éclosion.
succession. Le cr~p\.lll~ll!t}L \~!..~1!~h.~.~_ ..a~!i..g~ ..tE.t~er...se&.~mi­

Mais le temps véritable est la venue de l'atre en tant que nements, le. poete les .nomme. J!p~rit..J1els (geistlich). Le

Dis-cerf-eíit'-it"spiríftieT"-;"' "(geútlich). Que dit ce terme?

déja lui (Anhunft des Gewesenen). DéjIJ n'indique pas un


Sa signification et son usage sont anciens. u Spirituel »

passé pur et simple mais le recueil de l'éclosion qui, rame­


nant tout a elle, devanee toute venue en revenant saos signifie ce qui~.lld~º!lJe.l\e"nll de l'esprit, entire.provcnance

et 6ñeiía"sa nat;u~e. L'usage aujourd'hui courant a res­

cesse puiser au secret de la souree que lui est, dés 1'aube,


treint le le spirituel » (das Geistliche) a son contraste avec

sa percée. Au terme, a ce qu'il pousse a bout, appartient


le temporel, a la qualité u spirituelle » dont est investi

l' « obscure patience ». Elle transporte l'inéclos au devant


l'état ecclésiastique, celui des pretres et de leur église.

de ce qui le sauve. Son endurance défere toute chose au


M~me Trakl para!t, du moins pour 1'oreille inattentive,

déclin en azur de la nuit spirituelle. Au d~~!1t toutefois


donner ce sens a fl spirituel » lorsqu'il dit par exemple dans

rép-ondentunregard et unsonge .q~L!,,,yoM,eJ!t~'or, ilIy:


le poeme A Hellbrunn (19 1) :

_--
minésqu'ils sontpar la nature « de 1'0~J !lu,:wai¿:Tel est
ce qui se 'mire dansle IBe d'étoiléíl qí.i"est la nuit lorsque a Si !J1jl:i~l4tlk"f~rdpient.
EHs, au c~.~~~e son voyage, s'ouvre le coour de la nuit (98) :
.. . .. __ --_ Les cMnes sur les CMmins oubliés des mortB.
~, .." _,'k

Barque d'or, EUs


Peu avant sont nommés u les ombres des princes de l'~glise,

Ton Cll!ur bercé contre le ciel Bolitaire.


de nobles dames », les « ombres de morts anciens D qui

paraissent flotter au·dessus du « lac au printemps ». Mais

La barque de l'~tranger vaeille, mais en un jeu et non le poete, qui chante ici« a nouveau la plainte bleue du soir D,

«anxieusement» (200), comme la barque de ces fils du matin ne pense pas a la cléricature lorsque les chenes, pour lui,

dont la course ne fait que suivre l'Etranger. Leur barque « si spirituels verdoient ». II songe a la primité de ce quí,

ne parvient pas a l'altitude de la nuit et de son lac d'étoiles. depuis un si long temps, est mort, laquelle promet le

Elle sombre. Mais ou? Dans la destruction? Nullement. « Printemps de l'ame D. Ce n'est pas autre chose non plus

Et allant ou? Dans le vide du rien? Aucunement. L'un des que chante le poeme chronologiquement antérieur Chant

derniers poemes, Plainte (200), se termine par ces vers : spirituel, bien que d'une maniére encore plus voilée et
cherchante. L'esprit de ce « Chant spirituel D (20) qui joue
SaJur d'ombrageuse mélancolie
en la pénombre d'une ambiguité singuliere se dévoile plus
VOÍ8, une barque an:tíeusement sombre

distirictement dans les mots de la derniere strophe :


Sousles étoileB,
.,\I'.'.HA ~
Face au fJisage taciturne de la nuit.

,! .,,­
62 Acheminement vers la parole La paro16 Mns le P06rM 63
a partir de ce qui est nommé dans la signification originelle
Un mendiant la-bas, contre la vieille borne
du mot Geist; car gheis signifie : etre soulevé, transporté,
Semble abtmé da1l8 8a priere, .
hors de soi.
Doucement un patre descend de la coUine
L'Esprit ainsi entendu déploie son etre selon la double
Et un ange chante da1l8 le bois,
puissance de la doueeur et de la destruction. Loin de rabat­
Proche da1l8 le boiB
tre l'ek-stase de l'embrasement, la douceur la tient ras­
Pour lea en{ants qu'il endort.
semblée dans l'aceueil apaisé de la bienveillance. La
destruction proVIent de l'effrenement qui se consume en
Mais si le poete n'n pas en vue le ti Spiritueh (das Geiat. sa propre subversion, se faisant ainsi entreprise de mal­
liche) comme caractere propre a l'état ecclésiastique, il faisance. Le Mal est toujours provenant d'un Esprit.
aurait bien pu nommer tout simplement geistig ce qui Le mal avec sa méchanceté n'est pas le sensible, le matériel.
a rapport a l;.esprit, et· parler en· ce sens du crépuscule 11 n'est pas non plus de nature simplement immatérielle
spirituel (geistig) etde lanuit.spirituelle (geistige Nacht). (geistig). Le Mal est Esprit (geistlich) comme l'insur­
Pourquoi donc évite-t-il le mot geistigP Paree que le rection de l'effrayant, dont la flambée se dissipe a l'aveugle,
spirituel au sens dEl~~sti8.:'JlaJ:qM~J'oppo~itio~ matériel. et qui transplante dans la dispersion du non-salut, mena~ant
Celle-ci représente fa ditTerence de deüx régions, désignant de dévorer l'éclosion ou se recueille la douceur.
ainsi, dans le langage platonicien de la métaphysique Mais ou réside ce qui, dans la douceur, rassemble?
occidentale, l'abtJ:r.¡,!?__qw._Jl~~.la, ..¡¡pl'a&eUiWe (vo1j'rÓv) Quelles sont, de la douceur, les renes? Par quel Esprit
d~ sensi~l~ (~to&t¡T6v). -~ ... sont-elles maintenues? Comment l'etre humain est-il,
L'é-- Sptntuel ainsi entendu qui, ntre-temps. st devenu comment devient-il « spirituel » (geistlich) ji
le domaine du Rationnel, de I'lnte11e , déologique, C'est dans la mesure OU l'essenee de l'Esprit réside dans
appartient, avec tout son arsenal d'oppositions, a la fa~on .l'embrasement qu'il fraye la voie, lui donne ouverture
de voir propre a l'espece qui va se défaisant. Or c'est d'e11e et mer!!» fOtIte.-eonmre 'fTañiiñe;i'ESP"ñt'e5t'Tfiernrete
précisément que discede l' « ob~voxa~e D de l' a Ame qui « rri6iiteal'assaut du cíel» et a a la conqu~te de Dleu D
b~. Le crépuscule ou nait la nuítaansaqueIlevasom•., (187). L'Esprit jette l'Ame sur la route ou la marche
brant Cé qui est étranger ne peut etre nommé geistig, pas est devaneemeBt. I:.'Eeprit tIamplafit@ en ñaTüre~'~iraii-'
plusq.tteJe .c.~!!!Dinement de l'Etranger. Le Dis·ces est gere. 1\ f:¡l~me est en vérité ehose étrange sur terreo »
geistUch, au sensdeCletermine-paf"l"Esprit, mais non pas C'est l'Esprit qui fait don de l'ame. II es!. l'~!1i.!,!ateur.
toutefois geistig au sens de la métaphysique. Mats" l'Am:_~.~~~~JA'fm:,~~~."g~ l'E~~lt, et cela
Qu'est donc alors I'Esprit? Dans son dernier poeme, de fa~a1ísl essentlelle que sans rAme, l"1!Sprlt peut-etre
Grodek, Trakl nomme « la flamme. ardeBta•..de--ltE-sprit D ne sera jamais l'Esprit. Elle a nourrit D l'Esprit. Mais de
(201). L'Esprit est ce qui flambe, et c'est peut-etre seule­ quelle maniere? De quelle autre maniere qu'en concédant
ment a ce titre qu'il est souille. L'Esprit, Trakl ne l'entend a l'Esprit ce qui en elle-meme est flamme? Cette fi~mJDe
pas d'abord comme Pneuma ou 8piritlU, mais comme est l'ardeur de la mélancolie, a douceur de l'a'ñiesólítª.ire »
flamme qui embrase~orte, dessaisit. Le (55). ~.....t-W.-'.l'J',,,._~.,",""':':''''~~A".,t't;t4,,,,,,~,,,,,,,,,;,·~:o:;¡:->:H,,,,-¡¡IIr-'·..-'·'''

o .-...­
....... ,

flamboiement est ardeur luminante. Le fiampQJl.Ant est La solitude n'esseule pas dans la dispersion, a quoi est
l'exta~!UIui.jllumine et fait resplendir, máisdont la puis· livré ce qui n'est que déréliction (Verlassenheit) pureo La
sance n'en 6.nit pas non plus de tout ronger et consumer solit,!de porte l'ame a.':!.~d~vap.t de l'Unique, la rassemble en
jusqu'au blanchissement de la cendre. l'Un, eT1á-coñfieesse~~ie11~Il:l~nta sapér~gr,!~aH()}h Comme
a La fiamme est frere du plus bleme D, lit-on dans le Ame sotitaire;oelJe'est ame voyageuse. L'ardeur de son cou­
poeme Métamorphose dUo Mal (129). Trakl voit l'Esprit rage"1!"st náse en demew,e tIe pro me"dans la pérégrination
64 Acheminement llera la parole La parole dana le poeme 65
tout le poids de ce qui lui est échu en partage, et ainsi
de se porter, ame, ill'encontre de I'Esprit. lens la nature de la douleur demeure dérobée. Le regard
de flamme détermine dans I'ame la grandeur.
A l'Esprit, COlllelll la flamme, ardente mélancol~. L'Esprit qui donne graodeur d'Ame est, comme douleur,
l'animant. Or l'Ame ainsi douée est ce qui donne vie. C'est
pourquoi tout ce qui vit au sens de I'Ame est transi par le
Ainsi commence le poeme A Lucifer, c'est-a-dire dédié trait fondamental de sa propre nature, la douleur. Tout ce
au porte-lumiere qui projette l'ombre du Mal (tome des qui vit a oature de douleur.
textes posthumes de l'édition de Salzbourg, 14).
Seul ce qui vit plein d'ame peut remplir sa destination
La mélancoHe de l'ame n'advient a son ardeur que la essentielle. Par la vertu d'un tel pouvoir, il est capable de
ou l'ame, au cours de sa migration, entre dans la plus l'unisson de ce comportement mutuel en quoi tout ce qui
vaste ampleur de ce qu'elle est en propre _ essentielle­ a vie s'appareille. Appartenant il. cette capacité, tout ce
ment pérégrinante. C'est ce qui a Heu quand eHe porte qui vit est capable, c'est-a-dire bono Mais le Bien est Bien
son regard a la face de I'azur et regarde ce qui, de l'azur, suivant l'ordre de la douleur.
resplendit. Regardant ainsi, l'ame est « grandeur d'ame 11 :
Tout ce qui est doué d'ame, en accord avec le caractere
fondamental de l'Ame grande, n'est pas seulement, par la
O douleur, regard {lamboyant
De la grandeur d'dmel
douleur, ordonné au Bien, mais c'est la meme sa seule
fa~on d'etre vrai; car c'est par la vertu intime de l'adver­
(L'Orage, 183.) sité de la douleur que le vivant peut découvrir, en le
laissant il. son secret, son partenaire en la présence, et cela
L'ame est grande selon qu'elle est capable du regard suivant le mode qui, il. chaque fois, est sien - donc le
, flamboyant par lequel elle cessc d'etre étrangere il la laisser véritablement a la garde de son ~tre.
/ "';~C)uleur. A la douleur est propre une nature en elle-meme La derniere strophe d'un poeme commence ainsi (26) :
/f) 1 1~verse. _
!r"Or.t l,lD' U? tr~i t deJjilD:l.Q¡Le.,..l~~ Ce gui IIit, com11l6 il ut bon et IIraj dan8 l'orbe de la dow.ur j
\ >'ment mscrIt 1 me voyageus ce de la tempete
'-. ...- et du tourbiHo , assaut du cicl, voudrait s'emparer On pourrait croire que le vers n'emeure qu'en passant la
de Dieu. n semble ainsi qu'un tel emportement veuille douleur. En réalité, il introduit le di,e de toute la strophc
se rendre maitre de ce vers quoi il emporte, au lieu de le qui demeure accordée a I'évocation silencieuse de la dou­
laisser régner dans le voilement de sa propre lumiere. leur. Pour l'entendre, il convient d'etre attentif aux signes
Autre est pourtant la puissance du regard. n n'éteint de ponetuation scrupuleusement placés, sans rien négliger
pas la flamme de l'emportement, mais le compose dans ni modifier. La strophc eontinue ainsi :
la paix du consentement qui est visiono Le regard est le
retrait de la douleur par laquelle elle accede a sa lénité et, Et IIoici, tre. doucement te toUCM une antigue pierre:
a partir de la, au regne de ce qui, en elle, dévoile et conduit.
L'Esprit est flamme. Ardente elle resplendit. Le res­ De nouveau retentit ce leiS8 qui, achaque fois, laisse
plendissement advient a lui-meme dans l'éclair du regard. glisser daos la sphere des appartenances essentielles. De
C'est pour UD tel regard que s'accomplit l'avenement de nouveau apparait la pierre, qui, s'il était permis de faire
la splendeur en laquelle réside tout ce qui est présence. ici un compte, pourrait etre signalée en plus de trente
Un tel regard de flamme est la douleur. A toute pensée passages des poemes de Trakl. Dans la pierre secretement
qui se représente la douleur a partir de l'impression des réside la douleur qui, pétrifiant, s'abrite elle-méme en
l'occlusion du bloc de pierre, dans l'apparition duquel
bOL (~ - poL-DA­
~ VfNtl1lVJlL
66 Acheminement (Jer. la parole La parole dans le poeme 67
resplendit la provenance immémoriale a partir de la pai­ transit universellement en sa persistance. C'est pourquoi
sible ferveur de l'aube la plus lointaine, laquelle, comme la douleur n'est ni le nuisible, ni l'utile. La douleur est le
appareillage sans cesse devan~ant, échoit a tout devenir dOfl d~ P~.<l!QD.d.eJ!t,qgi.r.~gne, en toutepréseru;~:La'Cándeur
comme a toute migration et lui confere l'avimement a de sa nature en elIe-meme"ii(liéiie d'etlirñiíne le devenir
jamais inépuisable de son etre propre.
L'antique bloc de pierre est la douleur meme, en tant
ala Rar[Ir"ª~~!:;l~~! ..d~.J:~~~:rfp'¡~-ióInta1ñe·etraécorde ,en
séréDlte oe a granoeur o ume. .._ .
,,,"",,... "-~-
qu'elle fixe le mortel d'un regard qui est celuí de la terreo ~ ". -.

Les deux points qui, a la fin du vers, suivent le mot pierre Ce qui pit, comme il est bon et prai dans l'orbe de la douleur:
indiquent qu'ici e'est la pierre qui parle. La douleur elle­ Et poici, tres doucement te touche une antique pierre:
, meme a la parole. En son silenee immémorial elle ne dit, En périté I je serai toujours aupres de POU8.
aux voyageurs qui suivent l'Etranger, rien de moins que O bouchel Toi qui trembles dam l'ébranlement du saule d'argent.
i la persistanee de son regne :

La strophe est le pur eantique de la douleur, chanté


En périlé I je .erai toujOUrB auprea de POU8. afin que s'accomplisse en elle le Poeme aux trois parties .:-J
dont le titre est Clair printemp8. L'allegre clarté de l'aube "
A ceUe parole de la douleur, succMe, au début du vers la plus matinale de tout ce qui surgit appareillant tressaille /
suivant, le répons des voyageurs qui cherchent, dans les depuis la paix de la douleur laissée a son seeret. ~
rames du feuillage, la présence dú jeune mort :
Pour l'imagination courante, l'essence en soi adverse
de la douleur, cet emportement qui ne devient lui-meme
o bouchel Toi qui tremble8 dan8l'ébranlement du 8aule d'argent. que dans la rétraetion du trait qui déchire, apparatt
La strophe tout entiere répond a la fin de la deuxieme aisément comme chose absurde. Mais dans ceUe apparenee,
strophe d'un autre poeme, celui qui s'adresse A un jeuR8 s'abrite l'essentielle simplicité de la douleu'r. Elle transporte
mort (135) : flamboyantc, a l'ampleur la plus vaste tandis que, regard,
elle retient en elle au plus intime.
Et dan8l8 jardin demeura, d'argent, l8 pisage de "Ami
Ainsi la douleur, tréfonds de l'ame grande, est pur
A l'écoute dan& l8 feuillage OU dan8 "antique bloc de pierrB.

aceord a la sainteté de l'azur. Car une telle sainteté res­


plendit a la face de l'ame en se retirant dans sa plus intime
La strophe qui commence par profondeur. Le sacré ne persiste, lorsqu'il regne, qu'en
se contenant en un tel retrait et en renvoyant le regard
Ce qui pit, comme ilut bon et prai dansl'orbe de la douleur ; au consentement.
L'essence de la douleur, son rapport se~r~t il. l'azur,
répond aussi bien, contre-chant libérateur, au début de e'est Qáñs'ta:'lterni~re-sti'ó'pbe iran pl:)~iñe'qu'elle advient
de la troisieme partie du poeme auquel elle appartient : au langage. Le titre de ce poeme est Tramfiguration (144) :

Que tout CB qui depiene paratt donc malade I Fleur d'azur

Qui. chantB tout bas dans la pierre jaunie.

Ce qui est troublé, entravé, calamiteux et irrémédiable,


la souffranee qui accable ce qui sombre, n'est a vrai dire La « fleur d'azur D est la « tendre gerbe de bleuets » de la nuít
que l'apparence unique en laquelle s'abrite la nature 8p-irituelle. Les mots chantent la souree vive d'Ou"pr«lnd
que détermint'nt les mots « en vérité » : la douleur qui nmssance la poésie de Trakl. 118 consentent, ils portent
aU8si bien la « Transfiguration D. L'hymne (Ge8ang) est ici
68 Acheminement ger. la parole La parole tlans le poeme 6g
l'unité accomplie du chant (Lied), de la tragédie et de le suscite. La nuit flamboie comme le miroir rayonnant du lae
• l'épopée. Cette poésie est unique entre toutes parce qu'en d'étoiles. L'an libere la flamme, en mettant sur le chemin de
~ elle l'ampleur de la vision, la profondeur de la pensée, la la marche du soleil, des soleils levants, des soleils couchants,_ •
I simplicité du dire, en un défi a tout langage, rayonnent de Qui est I'Esprit d'ou s'éveille le spirituel qui lui fait suite?
r ferveur il jamais. C'est l'Esprit, qui, dans le poeme A un jeune mort, (136)
La douleur n'est vraiment douleur que lorsqu'el1e sert est nommé en propre l'a Esprit du jeune mort l. C'est
la flamme de I'Esprit. Le dernier poeme de Trakl est l'esprit qui expose en le Dís-ces le « mendiant JI du
intitulé Grodek. On le célebre comme poeme de guerreo Ckant 8pirituel (:lo), de sorte qu'il reste, comme dit le
Mais il est infiniment plus, parce qu'il est nutre cltose. Voici poeme Au pillage (SI), le « pauvre ., celui « qui mourut
les deux derniers vera (:lOI) :
"----'" solitaire en esprit •.
Le Dís-ces se déploie comme I'Esprit pur. 11 est, repo­
La flamme ardente de l'uprit, aujourd'kui la nourrit une douleur sant dans sa profondeur, plus paisiblement nrdente,
pUÍ88ante la lumiere de I'azur dont l'or suscite une enCance plus
1M duce1Ulank ing/nlm. sereine a son appareillage. A l'encontre d'un tel matin,
se porte la figure d'or du personnnge Elis. En ce sien
Les descendants ou les neveux ici nommés ne sont nulle­ regard a l'encontre, il snuvegarde la flamme nocturne
ment les fils restés inengendrés des fils tombés a la guerre, de I'Esprit du Dis-ces.
lesquels provenaient de l'espece qui va se défaisant. 5'il Ainsi le Dís-ces n'est ni état d'un etre mort trop jeune,
n'en était qu'ainsi, s'il ne s'agissait que d'une interruption ni espace indéterminé 011 il trouverait séjour. Le Dís-ces
de la mise au monde des générations jusqu'ici engendréell, est, dans le mode de son flamboiement, I'Esprit lui­
alora notre poete devrait exulier d'une pareille fin. Mais il meme, et comme tel, ce qui appareille. Ce qui appareille
souare un deuil; il s'agit certes d'un « deuil plus fier » aínsi reprend l'etre des mortels en son enfance, paix
qui, dans sa fIamme, regarde il la paix de l' Ingénéré. plus sereine, garde en son seín la spécificité non encore
Les Ingénérés sont nommés neveux paree qu'ils ne ex-portée, qui sera l'empreinte de la race a veqir. Ce
sauraient étre lib, c'est-il-dire ne sauraient avoir, avec qui, dans le Dis-ces, va apparcillant, épargne/l'Ingé­
l'espece déchue, aucun lien de descendance dire('te. néré par-dela le Décédé en une résurrection il venir du
Entre les descendants directs et cette espece, vit une genre humain sortant de l'aube. Comme esprit de douceur, •
autre génération. Elle est autre, parce que d'un autre l'appareillant rassérene en meme temps l'Esprit du mal.
ordre conformément a une autre provenan('e de son etre L'insurrection de la malfaisance atteint son comble quand
a partir de la primité de l' Ingénéré. La « douleur puis­ sa fureur vient éclater dans la dissension des genres, jus­
sante • est le regard qui surflambe, le regard divinateur, qu'entre frere et sreur.
entré dans la primité encore en retrait de ceUe région Mais en m~me temps a trouvé abri dans l'ingénuité
de mort a l'encontre de laquelle les a Esprits I de ceux plus sereine de l'enfance, la dualité la-bas appareillée,
qui tomberent des l'aube sont morts.
frere et sreur, du genre humain. Dana le Dísces, l'Esprit
Mais qui veille ceUe douleur puissante, en sorte qu'elle du mal n'est as anéanti ni nié, pas plus que relaché et
nourrisse la fIamme ardente de l'Esprit? Ce qui a re~u afB . e est transmué. Pour acquitter parei~e
la frappe d'un tel Esprit releve de ce qui met en route. c( transmutation ,l'ame doit faire retour en la grandeur
Ce qui porte la frappe d'un tel Esprit est nommé geistlick. e sa n re. e qui, dans ceUe grandeur, est grand.
/'C'est pourquoi le_.pQ~1~. doit avant tout, et du méme déterminé par l'Esprit du Dis-ces. Le Disces est le recueil­
( . coup exclusivement nomlñeIr~b._Je erépuscul~ lement en lequel l'etre humain fait retour au sein de son
\. nuit, les ans. L:_~r.~us~~~~l~isse_.~~l~~~ Jlazu¡.--tIe la nuy enfance, paix plus sereine, et celle-ci au matin d'un nutre
-.. ... -._- .._-----
- "--- .. ------­
Acheminement vers la parole La parole dan8 le pOB1M 71

appareillage. Comma rassemblant a soi, le B' ce fut le bruissement de la foral,
nature du site. La plainte fervente du gibier.
Mais en quoi maintenant le Dis-ces est-il le site d'un Toujours, des tours crépuaculantes, 80nnaient les cloCMa bleU68
Dit poétique, et de ce Dict précisément que les poemes du soir.
de Trakl font advenir a la parole? Le Dis-ces est-il, en
général et de lui-meme, rapport a cette Dictée -la Poésie? Un Ami est il. l'écoute de l'l!tranger. En telle écoute,
Et meme si une telle appartenance déploie un pouvoir, il suit le Dis-cédé et alors devient lui-meme voyageur,
comment le Dis-ces ramenerait-il un dire poétique il. lui lui aussi l!tranger. L'~me de l'Ami demeure a 1'écoute
comme a son site et le déterminerait-il a partir de la? de ce qui est mort (143). La face de l' Ami a« pris le visage de
Le Dis-ces n'est-il pas que demeure insignement tacite la mort !l. Attentive, ellee~ante le cantiC[ue de la mort.
la paix des profondeurs? Comment des lors le Dis-ces C'est pourquoi cette voix qui,gh.tmte~~voix~d'oiseau
peut-il mettre en route un Dire et un Chant? C'est que IIr
de celui qui a figure de mort Le'VQyªgeurJ::IElle répond
le Dis-ces n'est point la désolation de l'inerte. Dans le ala mort dé l'lttranger, a son déclin ve,u.j~azul' -de la mort.
Dis-ces, l'l!tranger prend entiere mesure de la dis-cession Mais avec la mort du Dis-cédé, il chante en meme temps
en laquelle il s'est séparé de l'espece jusqu'ici advenue. la a verte décomposition 11 de cette.~~p~c"~~d.g,pllJlbll(;.Ure
Il est en marche sur un chemin. Qu'en est-il d'un tel pérégrination l'a a séllaré».
chemin? Le poete le dit, clarté suffisante, dans le vers 'Chanter signifie "6é1ébrer et, dans I'hymne, garder ce
souligné par son isolement qui termine le poeme Ponant qui est célébré. L'Ami, en son écoute, est 1'un des a PAtres
de l'été. célébrants 11 (ibid.). Cependant 1'ame de I'Ami qui volon·
tiers a écoute les contes du blanc magicien 11 ne peut suivre
Puis8e un bleu gibier garder mémoire de son sentier, de son chant le Dis-cédé que si, a lui qui fait suite, le Dís·
ces sonne il. l'encontre, si la mélodie qui la-bas retentit est
De l'euplumie de 8e8 années 8pirituellesl appel de cloches, si, comme il est dit dans Chant du soir
(83), a une profonde mélodíe visite l'~me ».
Le sentier de l'étranger est 1'a euphonie de ses années spiri. 'S'il en advient ainsi, alors l'Esprit du jeune mort appa­
tuelles !l. Les pas d'Elis résonnent. L~s pas résonnants ratt dans l'éclat du matin, dont les années spirituelles
rayonnent dans la nuit. Leur mélodie se perd·elle dans le sont le vrai temps de l'l!tranger et de son Ami. Dans l'éclat
vide? Le mort repris par son matin a-t-il fait discession du matin, la nuée jusqu'ici noire devient d'or. Elle est
au sens du Séparé? Ou bien est-il secrété au sens de l'l!lu, maintenant pareille a la « barque d'or », creur d'Elis bereé
c'est-a-dire ramené il. un recueil qui plus doucement appa· contre le ciel solitaire.
reille et plus intimement appelle? La derniere strophe du poeme A un ;eune mort chante (136):
Les strophes 2 et 3 du poeme A un ;eune mort font signe
il. notre interrogation (135) : Nués d'or et Temps. En ceUule solitoire
RefOis-tu parfois le mort en ton inyUe,
Mais celui·za descendit le8 degrés de pierre du mont des Moines
N'allez.f'OUS pas, intime dialogue, soua les ormes, au long du
Un bleu sourire 8ur son Yisage, élrangement repris par la chrysaUde
fleuye yerto
De son enfance, paÚ/; plus sereine, et puis mourut;

Et dana le jardin demeura, d'argent, le visage de l'Ami,


A la visitation bien-sonnante des pas de 1'l!tranger répond
A fécoute dana le feuíUage ou dana l'antique bloc de pierre.
en l' Ami l'invite au dialogue dont le dire est le voyage
qui, en un chant, descend le fleuve - cette poursuite
L'dme chantait la mort, Yerte décomposition de la chair du déclin vers l'azur de la nuit qu'anime I'Esprit du jeune
7" Acheminement fler, la parole La parole llana le poeme 73
mort. Dans uo tel dialogue, le chant de I'Ami est regard La fraicheur sélénienne de l'azur saint de la nuit spirituelle
vers le Dis-cédé. Par ce regard regardé a l'eocontre i1 luit il travers toute vision, sonne a travers tout dire. La
devient pour l'~tranger son frere. Cheminant avec l'~tran­ parole d'un tel dire devient ainsi re·disaote, devieot poésie.
ger, le frere accede au s~jour plus serein de la profondt'ur Son parler divulgué garde le Dict comme I'essentiel1e­
matinale. Il peut s'écrier dans le Ckant du Dis-cédé (177) : ment indivulgué. Le re-dire aiosi appelé a l'ouir accede
par la a u piété plus haute 1), c'est-il-dire a plus haute
O demeurer dana l'azur de la nuit MuA á'dme. attention, lace a l'Inte -t:"1&-~ou le devanceme~
l'étranger s'achemine 'o~e I'enrance Ala clarté
Mais taodis que I'Ami a l'écoute chaote l' u hymne du
Dis-cédé 1), et lui devient ainsi un lrere, c'est seulement par
PttIJ sereme du mati -.f'est ydurquoi le poete peut, en
son écoute, se dire a lui-iñeiñe :
l'~tranger que ce lrere devient, pour sa propre sreur, a
. son tour un frere, elle u d nt. Jav . oi e Avee piété plus haute tu eonnaisle sens des années obscures,

! ' . da;ts la nuit~~.E!ri,t11'é1ie I),-cllmm~ ~e nt les vers qui ,t'Fratcheur et automne dans la solitude de la chambre; .,

n
t termInent re poe~Crépuscule spmtuel (1 7). I Et dans l'azur sacré résonnenl encore des pas de lumiere. /

l Le Dis-ces est 1eBiie"i u 1 e parce que la I .-/ ../


eonnante m~lodie des pas de lumiere, les pas de l'Etran­ '. (En/ance, IOl¡:)
"ger, suscite l'obscur voyage de ceux qui le suivent dans L'ame qui chante l'automne et le déclin de l'An ne
l'attention d'un chant. L'obscur voyage, obscur parce sombre pas dans la déchéance. La piété, suscitée par la
qu'encore a la suite, donne cependant, aux Ames, éclair­ fIamme spirit~ matin, est fougue :
cíe en l'azur. L'essence de l'Ame devenue chant n'est plus
\ des lors que divinatioo de I'Uoique dans l'azur de la nuit O l'dme qui tout has chantait le chant du roseau jauni j fougueuse
\ ou s'abrite la prolondeur plus sereine du matin. pi~. .
\:
L'dme n'est plus qu'instant d'azur. dit le poeJIle Son8e et nuit de l'dme (157). La nuit de l'ame
ici nommée n'est, aussi peu que la démenee, aliénation,
lisoos-nous dans le poeme Enfance (104). pure et simple obnubilation de l'esprit. La nuit qui enve·
Ainsi s'accomplit la nature du Dis-ces. Il n'est le site loppe de nuit le frere, en son chant, de l'~tranger demeure
accompli du poeme que lorsque, recueil de l'enfance la u nuit spirituelle 1) de cette mort dont le Dis-cédé est
plus sereine et sépulture de l'~tranger, iI est du m@me coup mort, repris par l' u or frissonnant 1) de la primité. Regard
appareillage vers lui-m@me de ceux qui suivent le jeune tourné vers un tel mort, l'Ami en son écoute regarde au
Mort dans le déclin. Ils le suivent en ce que, se mainte­ loin dans la lraicheur de l'enfance, paix plus sereine.
nant en son écoute, ils produisent la bien-sonnance de son Un tel regard demeure cependant une séparation de
cheminement dans le son de la parole divulguée, et l'espece née depuis longtemps, celle qui a oublié l'enfance
deviennent ainsi les Dis·cédés. Leur chaot est le dire profonde, appareillage encore réservé, celle qui jamais
poétique. Mais en quoi? Que signifie étre poete (dickten)P encore n'a fait sien le partage de l'Iogéoéré. Le poeme
Dichten, @tre poete, signifie : re-dire - a savoir la Anif - nom d'un cMteau au milieu des eaux pres de
};' bien-sonnance intentée de l'esprit du Dis-cés. Le re-dire, Salzbourg, dit (134) :
¡ avant d'@tre un dire au sens de l'énonciation, est, durant
1 le plus long de son temps, un ouir. Le Dis-ces hale d'abord Grande est la (aure de 'qui est né. Las, or frissonnant

l'ouir en l'intime de sa bien-sonnance, afin que celle-ci pénetre De la mort,

de trans-sonnance le dire en lequel elle demeure résonance. Lora que l'dme songe {leurs plus fratches.

La parole dans le p08ms 75


74 Acheminement per8 la parole
]Ilent accordée en I'Un et le Meme du chant du Disoces,
Mais ce n'est pas seulement la séparation du vieil que la situation jusqu'ici tentée du Dit poétique se trouve
homme qui tombe sous le Las! de la douleur. Cette seis­ confirmée en son intention de laisser les trois poemes,
1!. sion est secretement décidée au destin du départ intent6 sans les élucider davantage, a la musique de leur chant.
\¡¡ a partir du Dis-ces. Le voyage en la nuit qy Dís-ces est ',. La migration au seindtt"~-ces, la vision OU se prodi- \
: «tourment inflni ». Cela ne signifie pas soulfra~ans fin. ~. guent les vis~s l!L!'.i!1YÍiihlre et la douleur accomplie
L'infini est libéré de toute restriction~t étíblement ne font qu'un. XU déchirement de la douleur s'accorde
{\ tenant a l'inhérence du fini. Le « ~ourment ípfini D est l'endurance. Le seul Endurant est capable d'appartenir
la douleur accomplie, parfaite, advenant-a-líi plénitude au retour dans la plus originelle primité de l'espece,
de son etre. Ce n'est que dans le voyage par la -nuit spiri­ celle dont le destin est scellé en un tres vieux cartulaire,
tlretre';'1Cquel toujours se sépare de celle qui ne saurait I! en lequelle poete a inséré, sous le titre Dans un Pieu album
l'etre, que la simplicité de l'adverse qui gouverne la douleur
~I advient a la pureté de son jeu. La douceur de l'esprit est (55), la strophe :
\ appelée a la conquete de Dieu, sa retenue a rassaut du ' Humblement cede ti la douleur l'endurant
\eieI. Résonnant d' eup1wnie et de tendre démence.
j
t Dans le poeme La Nuit (187) nous lisons : Vois I Déja le crépuscule.
Tourment infini
En telle euphonie du dire, les visages de lumiere en

Que tu ai~-pu-ponquérir Dieu


Dans ta<'do~u¡', ~8prit, lesquels Dieu, a la requete démente, prodigue son recel,

Soupir au sein du tourbülon des eauz le poete les promeut a la splendeur de paraUre.

Parmi la houle des piM. C'est pourquoi ce n'est qu'en un Souffle d'apr6s midi
o

que TrakI, dans le poeme qui porte ce titre, suggere (54) :

L'emportement tougueux de eet assaut et de cette


conquete n'abat point « l'abrupte torteresse lli il n'acheve Front qui song8 d6 Dieu le8 COUleur8,

pas ce qu'il a torcé, mais le laisse resurgir en la vision Pres8entant le8 douces ailes de la démenoo (Wabnsinn).

u le ciel prodigue ses visages dont la pure fraicheur


l / oile Dieu. Le songe, devenu chant, d'un tel voyage
b~ppartient au front d'un chef envahi par l'empreinte de
J'Ia douleur accomplie. C'est pourquoi le poeme La Nuit
Le songeur ne devient poete que s'íl suit la trace de ce
«tarsené II (Wahnsinnige), mort repris par son matin, qui,
du Dis-ces OU il a séjour, appel1e de la bien-sonnance de ses
's'acheve ainsi : pas, a sa auite, un frere. Ainsi le visage de l'Ami regarde en la
face de l'~tranger. La splendeur d'un tel «instant II émeut le
Conquiert le ciel
dire de celui qui n'est plus qu'écoute. Dana la motion
Un chef pétrifié.
d'une telle splendeur rayonnant du site propre au Dict
se déploie, mouvance, ronde qui en promeut le dire a la
A quoi répond la fin du poeme Le Caur (180) : parole OU une divulgation s'accomplit.
De quel1e sorte est donc, des lors, la parole propre a la
Abrupte forteres8e.
poésie de Trak1? Elle est parole en ce qu'elle répond a
O creur
cet « atre en route. a._I:l».~!;r¡el. l')4repgp..~"tO'úiours
Scintillement qui 8'exalte en fratcheur de neige.
devanc;iñt. Le chemin ou 7est engagé écarte de la
race dégénérée. n conduit jusqu'au couchant qui décline
Comme aussi bien entre les trois poemes tardifs : Le dans le matin a venir de la race ingénérée. La parole
Caur, L'Orage, La Nuit, regne une consonance si secrete­
76 Acheminement verl la parole La parole daM l8 poime
du Dit poétique qui a site dans le Dis-ces répond A l'av~­
nement en son lieu propre de l'homme, race ingénérée,
Mais ceUe pluralité de sens que prodigue la parole
poétique ne s'éparpille pa~ en un~ po!~~lenc~" indis·
"
prenant place au creur de I'appareillage en lequel se lhe, tincte., Le chant aux multlples VOIX du ditlfoe' Trakl
sienne, une plus haute paix. vient d'uD appareillement, donc d'uD uDisson qui, pris
La parole de ceUe poésie parle a partir de ~e. en lui-m~me, demeure toujours indicibJe. La polyphonie
'\ [ Son chemin traverse le déc1in de ce qui ~8i'fcrweerle de cette parole poétique n'est pas le relAchement du laisser­
L dépasse jusqu'au déc1in en le bleu crépuseUté' du''"'Sacré. aller, mais la rigueur du laisser-etre qui a consenti au
".¡. La. parole .du Dit poétique parle ~ partir de ,Ja~r:'~e sCfupule de la « vision irréprochable D et a l'établissement
',1 qUJ franchlt en sa course le lac d o1'!!!>r~ d~~~~~, de son ordre.
i tuelle. Une tel~e par~le est l~ chant"au DIs-ce.s qUl rapatne Cette parole, propre aux textes poétiques de Trakl
ilh un retour a partIr du fOlsonnement tardlf de~­ et dont la sl1reté n'est pas altérée par la richesse mul­
nération, jusqu'au matin paisible d'un dé~cor' tiple du sens, i1 nous est parfois difficile de marquer la
inadvenu. Dans cette parole est diVUIgUé~.fif;~-en-~oute frontiere qui la sépare du langage d'autres poetes, oil,
dont le jour fait paraltre en son éc1at la s endeur~ la polyvalence trahit l'indétermination et l'inséeurité
nique des années spirituelles du Dis-cédé. ymne du d'un tAtonnement dO. au défaut d'un Dict véritable
Dis-cédé évoque, comme le dit le poeme Révélation et et de son site. La rigueur unique en son geme de la parole
déclin (194), la a splendeur d'une espece qui est retour ». essentiellement plurivoque de Trakl est, en un sens plus
La parole du Dit poétique parle A partir de l'etre­ haut, si univoque, qu'elle l'emporte meme infiniment
en-route qu'est le Dis-ces. Voila pourquoi elle ne cesse sur l'exactitude technique des concepts dont l'univocité
de parler aussi bien A partir de ce qu'elle quitte en son n'est que celle de la science.
départ que de ce vera quoi le départ va eédant, et cela Dans ceUe méme plurivocité de la parole dont la
en sa propre guise. Nous n'entendons rien au dire de détermination est rec;:ue du site propre au Dict de Trakl,
cette poésie, tant que nous ne l'abordons que dans l'obtu­ parlent aussi, et fréquemment, les mots qui appartien­
sion d'uDe pensée a sens unique. nent aux représentations bibliques et religieuses du monde.

~
Crépuseule et nuit, déclin et mort, démence et gibier, Le passage du vieil homme a l' Ingénéré traversa ceUe
.. lae et roche, vol d'oiseau et barque, étranger et frere,
sphere et la langue qu'on y parle. Si, daos quelle mesure
esprit et Dieu - aiDsi que les mots qui nomment la cou­
et en quel sens la poésie de Trakl est parole chrétienne,
leur : bleu et vert, blanc et noir, rouge et argent, or et
selon quel mode le poete était « chrétien », ce qu'ici et
ombre, déploient chaque fois plusieurs sens. en général signifient les mots « chrétien D, « chrétienté »,
a Vert » est pourriture et éclosion, « blane » est pAleur « cbristianisme D, Cl vie chrétienne D, tout cela implique
/ét pureté, « noir » est oeclusioD ténébreuse et recel obscu­ et souleve des questions essentielles. Mais la discussion
, rément voilé, e rouge » est pourpre charnelle et douceur est condamnée ici a rester dans le vide aussi longtemps
rosissante. a Argent D est la pAleur de la mort et le seintille­ que, pour une situation des questions ainsi soulevées,
ment des étoiles. e Or » est l'éclat de la vérité aussi bien lumiere n'a pas été faite, en toute circonspection, sur le
que le a rire grimac;:ant de ror » (133). site du Dict de Trakl. Une telle situation requiert en outre ...
La pluralité ainsi nommée n'est d'abord qu'ambiguité. une méditation pour laquelle aussi bien les concepts de\
Mais cette ambigutté elle-meme en vient, dans son tout, la tbéologie métaphysique que ceux de la tbéologie dog~
a constituer un seul caté dont l'autre est déterminé a matique sont loin d'etre suffisants.
partir du site le plus intérieur du Dict. Un jugement sur le Christianisme de Trakl aurait
La poésie parle ainsi du sein d'une ambigurté elle­ surtout besoin de prendre en considération ses deux
méme ambigue. derniers poemes Plainte et Grodek. Il y aurait lieu de
78 Aclleminemenl vera la parok La parols daM k po~me 79
demander : Pourquoi le poete, dans l'extréme détresse Le domaine ouvert qui promet et accorde demeure,
d'une derniere parole, n'invoque-t-.il ici ni Dieu, ni le notre langue le nomme fl pays 11. Le passage dans le pays
Christ, s'il est si résol . . norome­ de I'Étranger advient au couchant, a travers le crépuscule
t-il a la place re mbre vacill~te de la soour et elle­ spirituel du soir. C'est ce que dit le dernier vera de la
mame comme la e n t e 1I? POürqüOi e chant ne strophe :
finit-il pas sur la perspective de la confiance en la rédemp­
tion chrétienne, mais sur la nomination des fl descendants Le ,oi,. change '"M et image.
ingénérés II? Pourquoi la sreur apparatt-elle également
dans l'autre poeme Plainte (200)? Pourquoi l'éternité Le pays en lequel décline le jeune Mort est le pays
est-elle ici (l Onde glaciale »? Est-ce la une pensée chrétienne? d'un tel couehant. La contrée capable du site qui
Ce n'est mame pas un désespoir chrétien. rassemble en lui-meme le Dict de Trakl est secretement
Mais que chante donc ceUe plainte? Dans l'appel essentielle au Dis-ces et se nomme : « Occident 11 (Abend­
fl Sreur... Vois! Jt ce qui est parole, n'est-ce pas la land). Un tel Occident est plus ancien, car plus pres de
eandeur fervente de ceux qui, avee corome fardeau toute l'aube et pour cela de meilleure promesse que I'Occident
la menace que fait peser le plus extreme retrait du Sauf, platonique et chrétien, et il plus forte raison que l'idéologie
demeurent fideles a la migration qui les porte iI. l'encontre européenne. Car le Dis-ces est « l'appareillage » d'une ere
de la e face d'or de I'homme »? en voie d'éclore, non l'abtme sans fond de la d~chéance.
L'unisson rigoureux de la parole a plusieurs voix a L'Occident latent dans le Dis"ces ne sombre pas, mais
partir de laquelle la poésie de Trakl est langage - ce qui demeure, en ce qu'il est en attente de ses habitants,
veut dire en mame temps demeure tacite - répond au corome pays du déclin en la nuit spirituelle. Le pays du
Dis-ces comme site du Dit poétique. Etre attentif a ce couchant est passage a l'éclosion originelle du matin
site comme il convient de l'etre, cela exige déja beau­ qui lui est secreto
coup de la pensée. A peine osons-nous encore, pour conclure, Pouvons-nous encore, une fois éveillés a ce qui pré­
faire monter la question jusqu'il la contrée capable d'un cede, parler de hasard si deux poemes de Trakl évoquent
tel site. nommément I'Occident? L'un est intitulé Occident (171Sqq.),
l'autre s'appelle Chant occidenra1. (139 sq.). Il chante le
Meme que le chant du Dis-cédé. Le chant débute par ce cri
111
de salutation extasiée :

o de l'tJms nocturne caup d'aile:


L'ultime renvoi au Dis-ces corome site du Dit poétique,
e'est l'avant-derniere strophe d'Ame d'automne (124) Les deux points qui terminent le vers annoncent que
qui nous l'a signifié, des le début de notre démarche en vue ce qui suit est compris dans un meme tout jusqu'au
de le localiser. Elle nomme les voyageurs qui, a travers la passage du déclin en un levanto A cet endroit du poeme,
nuit spirituelle, suivent la route de I'ttranger, afin de juste avant les deux derniers vera, nous trouvons encore
« trouver demeure en son azur doué d'Ame 11. deux points. ns sont suivis de ces mots tout simples :
(l Une race. » e Une Jt est ici souligné. C'est, autant que je

Bíentdt fuíent poiaaon et gibíer. sache, le seul mot écrit en italique dans toute l'reuvre
Ame bleue, ob.cur P01Jag6 poétique de Trakl. Le mot ainsi souligné, «Une race 11,
Depart de l' Autre, de l' Aimé. recele le ton fondamental a partir duque! le Dict du
Poete demeure tacite. L'uníté de cette race surgit de la
La parole daru le poeme 81
80 Acheminement 1161'. la parole
souche qui, il partir du Dis-ces, de la paix plus sereine en Parler est pris ici avec la meme signification transitive
lui régnante, des « légendes de sa foret », de sa « loi et de S8 que plus haut achweigen, que aaigner dans le poeme
mesure », appareilIe, par « les sentiers séléniques des Dis· Au jeune Elis (97) et que bruire dans le dernier vers du
cédés », la dissension des gemes dans l'unité candide d'UD poeme Au mant des Moines (113).
dédoublement plus tendre. La parole de Dieu est le mandement qui assigne a
el Un », dans les mots el Une race », ne veut pas dire
I'homme une nature plus sereine et, par l'assistance d'un
un au lieu de deux. Un ne signifie pas non plus l'indiffé­ tel mandement, l'appelIe a l'ek-sistence pour laquelle,
renciation d'une insipide uniformité. Les mots « Une " il partir du déclin qui lui est propre, il resurgit en son
race » ne nomment ici aucun état de choses biologique­ matin. « Occident » sauvegarde l'éclosion en un matin de
ment déterminable, ni l' el unisexualité », ni l' « indiffé· la race une.
renciation des sexes ». Dans le Un souligné de « Une Comme notre pensée reste courte, si nous nous figu­
race » s'abrite l'unité qui, il partir de 1'azur appareil­ rons que le poete du Chant de l'Occident serait un poete
lant de la nuit spirituelle, réunit. Le mot parle il partir du du déclin au sens de l'écroulement pur et simple. Comme
chant en lequel est chanté le paya du déclin. Par suite, notre audition est médiocre et obtuse si nous ne citons
le mot el race » garde ici la multiple plénitude de signi­ de l'autre poeme de Trakl ::Occident (17 1 sqq.), rien d'autre
fication que déjil nous avons mentionnée. 11 nomme d'abord que sa derniere partie, la troisieme, et si nous restoDs
la race historiale, I'homme, I'humanité, dans la différence obstinément inattentifs a ce qui est au centre de ce trip­
qui la sépare du reste du vital (plante et animal). Le mot tyque, ainsi qu'il sa préparation dans la premiere partie.
« race » nomme ensuite, aussi bien, les générations, troncs, Dans le poeme Occident apparatt de nouveau la figure
souches, familles de ce genre humain. Le mot « race JI d'Elis, tandis que 1[ Hélian »et «Sébastien revant », dans les
nomme en meme temps, il travers toutes ces distinctions, poemes les plus tardifs, ne sont plus nommés. Les pas
le dédoublement générique. de l'Etranger résonnent. lIs tiennent leur accord de I'Esprit
La frappe dont l'empreinte rassemble un tel dédou­ de silence de la tres ancienne légende de la foret. La
blement dans la simplicité de la race une, ramenant partie médiane de ce poeme est déja assomption de sa
ainsi les souches du geme humain et celui-lil meme en la partie terminale oil sont nommées les « grandes villes »
douceur de l'enfance plus sereine, frappe 1'ame d'ouver­ _ « édifices de pierre dans la plaine ». Elles ont déja
ture pour le chemin du bleu printemps. C'est ce chemin leur partage. C'est un autre départ que celui qu'évoque
que chante 1'ame en cela meme qu'elle le tait. Le poeme la parole el au fianc de la colline verdoyante », oil « retentit
Daru l'obacur (151) commence par le vers 1'0rage du printemps » - coIline il laquelle est propre une
«juste mesure» (134), et qui se nomme en outre : « coIline
L'lime lail le bleu printemps. du soir» (150). On a dit de Trakl qu'il était, au plus intime
de lui-meme, el étranger a 1'histoire ». Mais, dans ce juge­
Le verbe schweigen (se taire) a ici une signification tran­ ment, que signifie « histoire » (Geschichte)? Si une telle
sitive. La poésie de Trakl chante le pays du couchant (das nomination n'a en vue que la représentation du passé
Land dea Abends). Elle est un unique appel a l'appropria­ révolu (Historie), alors Trakl est étranger a 1'histoire.
tion (Ereignis) de la juste frappe qui transfigure la fiamme Sa parole de poete n' a pas besoin de « sujets » historiques.
de l'esprit en douceur apaisée. Nouslisons dans le Chant de Et pourquoi donc? Parce que son Dict est, au sens le
Kaspar Hauser (115) : plus haut, historial (geachichtlich). Sa poésie chante la
Dieu parla une douce flamme ti son (;(Bur: mission de la frappe qui spécifie le gema humain en son
O 1uJmme! etre encore réservé, et ainsi le sauve.
La poésie de Trakl chante le chant de !'Ame qui, « chose
8a Acheminement lIer, la parole La parole dans le poeme 8~
étrange sur terre ll, gagne en sa migration la terre, comme Une situation du Dict de Trakl nous le fait apparattre
patrie plus sereine de la race regagnant son propre foyer. comme le poete de la terre du Boir (Abend-Land), Occident
Est-ce la une idylle qui reve a l'écart de la technicité encore en retrait.
économique de la moderne civilisation de masses? Ou
bien estoce - le clair savoir du « Farsené II qui voit et L'dme ut en lIérilA cM8e étrange Bur terreo
songe toute autre chose que les reporters du quotidien, ceux
qui s'évertuent a raconter l'événement du jour dont Cette parole se trouve dans le poeme Printemps de
l'avenir, livré aux calculs de la prévision, n'est jamais l'dme (149 sq.). La transition a la derniilre stropheaIaquelle
que rallonge de l'actualité - avenir qui demeure desd­ elle appartient se fait par le vers suívant :
tué de tout partage capable de concerner l'homme au
point ou appareille ce qui en lui est centre? Mourir prodigieuz el toi, chant de {l4mme au secret du cmur.
L'Ame - e chose étrange 11 - , le poete la voit destinée

a un achemínement qui ne conduit pas a la ruine, mais


Suit alors la montée du cantique dans le pur écho de
tout au contraire l'ouvre a son Occident. Ce déclin
l'euphonie des années spiritue11es que l'ttranger parcourt
s'ordonne en une salutation du mourir prodigieux que
en sa migration et auxquelles eilde le frere qui eommence
sait, montrant la voie, mourir celui qui est mort dans la
a trouver demeure au paya du soir :
primité. A sa suite meurt le frere comme celui qui chante.

Gagnant la meme mort, l' Ami qui s'attache aux pas de


Plus Ob8CUru lea eauz baignent en leur caUrB lea beauz jeuz des
1'1hranger traverse en veillant la nuit spirituelle qu'est
poia8on8.
le temps du Dis-ces. Son chant est le « Chant d'un merle
Heurea du deuil, viaion taciturne du 80leil j
captif 11. C'est le titre que Trakl donne a un poeme dédié
L'dme ut en périté c1wae 4trange 8ur terre. Spirituel 6leuit
a Ludwig von Ficker. Le merle est l'oueau qui appelait
Le crépuscule Bur la forét entaillé6 el tinte
Elis a son déclin. Le merle captif est la voix aérienne de
Longuement au pillage une cloche grape; cortege de paiz.
celui qui a pris le visage de la mort. n est captif dans l'or
Sereina fleurÍ8sent lea myrtu sur lea blanche8 paupieru du 1710".
des pas solitaires qui répondent a la course de la barque

d'or en laquelle le creur d'Elis traverse en sa migration


Tout baa chantent lea ear.u dana l'apm-midi qui cUcline
le lac d'étoiles de l'azur nocturne et ainsi indique a rAme
Et plru Bombre perdoie la 8ylve sur la riPe, joie en la roae du penl j
l'orbite de son enence.
Le douz hymne du frere contre la coUifl6 du Boir.

L'dms ut en Yérité chou 4trange Bur terreo

L'ame, en sa migration, s'achemine vera le Pays du


Couchant, qui, gouvemé par l'esprit du Dis-cb ainsi
qu'a lui-meme ordonné, est terre spirituelle.
Toutes les formules sont dangereuses. Elles contraignent
ce qui est dit a l'extériorité d'une opinion bAtive et cor­
rompent aisément la pensée. Mais elles peuvent aussi
etre secoura, en donnant du moins impulsion et appui
a une méditatíon endurante. Sous cette réserve, qu'il nous
soit permis de formuler ce qui suit :


Le déploiement de la parole J 45
144 Acheminement vers la parole
ínterplanétaire. Métalangue et satellites, métalinguistique
hommes d'aujourd'hui, meme si elle ne nous atteint qu',, et teehnique spatiale sont le Meme.
ceci qu'elle nous rende, pour commencer, seulement atte' n ne faut toutefois pas laisser se répandre l'opinion
tifs a notre rapport ala parole, pour que nous restions ensui' que s~rait ainsi P?rté u~ jugement dépréciatif sur l'étude
non oublieux de ce rapport. scientlfique et philosophlque des langues et de la langue.
Admettons en elIet que nous soyons tout d'un COQ' Cet étude garde ses droits et elle a son propre poids.
te instant, a sa maniere, elle donne a apprendre
questionnés : en quel rapport a la parole vivez-vous, a A. chaque
parole de la langue que vous parlez? - nous ne serio des choses utiles. Mais les informations scientifiques et
nullement embarrassés pour répondre; nous trouverio philosophiques sur la langue sont une ehose; autre ehose
aussitot un fU et un appui, de quoi mettre sur la bon est une expérience que nouS faisons avee la parole. Savoir
voie la question. J.
si la tentative de nOUS placer devant la possibilité d'une
Nous parlons la parole. Comment pouvons-nous ~tre telle expérience réussit, savoir jusqu'ou porte ehez chaeun
autrement proches de la parole qu'en la parlant? Et, d'entre nous ce qui, la, peut-@tre a réussi - cela, aueun de
pourtant, notre rapport a la parole est indéterminé, obscur, noUS ne l' a en main.
quasiment privé de mots. Si nous songeons El cet étrange Ce qui au demeurant reste a faire, e'est d'indiquer des
état de choses, il est presque inévitable qu'au premier. chemins qui mlment a la possibilité de faire une expérience
abord toute remarque a ce propos ne dépayse et sonne avec la parole. De tels chemins, il Y en a depuislongtemps.
comme incompréhensible. C'est pourquoi il pourrait etre 11s ne sont que rarement empruntés eomme, il faudrait
profitable de nous désaccoutumer de ne toujours entendre '¡, pour que la possible expérience avec la parole, a son tour,
que ce que nous avons d'avance compris. Cette proposition prenne la parole s. Dans des expériences que nous pou­
ne concerne pas seulement chaque auditeur, elle vaut eneore vons faire avec la parole, la parole se porte elle-meme a
plus pour eelui qui tente de parler de la parole - et surtout la parole, prenant la parole. On pourrait croue que cela
quand cela a lieu dans l'unique intention de montrer des a líeu constamment, en tout geme de parole. Pourtant,
possibilités qui nous permettent un recueil nous menant quand nous parlons une langue, quelle qu'en soit la maniere,
a garder mémoire de la parole et de notre rapport a elle. la parole elle-meme jamais ne se fait entendre. Quand on
Or done, cela, faire une expérienee avec la parole, e'est parle, beaucoup de choses viennent a la parole, deviennent
quelque chose d'autre que se procurer des informations parole¡ avant tout, ce dont on parle en en débattant :
sur la langue. De telles informations, la science des langues, un état de fait, un événement, une question, quelque chose
la linguistique et la philologie des divers idiomes, la qui nous tient a creur. C'est uniquement paree que, daos
psychologie et la philosophie du langage les mettent a notre parole quotidienne, la parole elle-meme ne se porte
notre disposition, et dans une telle aceumulation que plus pas a la parole, mais bien, quant a elle, fait halte et se
personne ne peut les embrasser d'un seul coup d'reil. retient _ c'est uniquement grace a cela que nous sommes
Depuis peu, la reeherche scientifique et philosophique sur en état, comme cela, de parler une langue, e' est-a-dire,
les langues vise toujours plus résolument a produire ce que en paroles, de traiter de quelque ehose et a propos de quel­
l'on nomme la « métalangue D. La philosophie scientifique
que ehose.
qui poursuit la produetion d'une telle « super-parole II Oit done la parole elle-meme, en tant que parole, se
se comprend elle-meme conséquemment eomme méta­
linguistique. Ce mot BORne eomme métaphysiquej mais 2. L'expression qu'emploie ici Heidegger, • ~Ur' Spraohe komrMR .,
est une locution courante, équivalente a peu p~8 au franc
ais
il ne fait pas que sonner eomme lui : il est comme lui; • vew en
diBcussion, venir sur le tapie D. Heidegger r entend littéralement : I'jlnir
car la métalínguistique est la métaphysique de la techni­ d la parole. Au début du demier texto, la locution, légllrement modiliée,
eisation umverselle de toutes les langues en un seul instru­ deviendra méme ID condueleur : Po"'" d la parole la parole coml7lB parole.
ment, l'instrument unique d'information, fonctionnel et
146 Acheminement fiera la parole Le déploiemem de la parole 147
rait-elle entendre? ~trangement la oil, pour quelque cho..; Unjour j'arripai apres un hon 90yage

qui vient a nous en nous concernant, nous accapare en nOQl Apec un joyau riche et tendre

attirant a lui, nous oppresse de son urgence ou bien noUl i)


enflamme d'enthousiasme, nous ne trouvons pas le mOl Elle chercha longtemps et me lit aapoir ..

juste. Nous laissons alors ce que nous avons en vue dalll « Tel na 80mmeille ríen au (ond de l'eau pro(onde 1)

l'inexprímé (im Ungesprochenen) et passons la, sans bien .'


y revenir, par des instants durant lesquels la parole elle.l Sur quoi ila'échappa de mea doigta

meme nous a eIDeurés, depuis bien loin et lugitivement, ' Et jamaia mon pays na gagna le trésor...

de son déploiement.
Ou maintenant il s'agit de porter a la parole quelque Ainsi appris-je, triste, le résignament ..

chose dont jusqu'alors il n'a jamais été parlé, tout tient • Aucuna choae 118 aoit, la OU le mot (aillit.

ceci : la parole fait-elle présent du mot approprié, ou bien


le refuse-t-elle? L'un de ces cas est celui du poete. Ainsi D'apres ce qui a été remarqué plus haut, nous sommes
est-il meme possible qu'un poete parvienne jusque la otl tentés de nous en tenir au dernier vers du poeme : « Aucune
il lui est nécessaire, en propre, et cela veut dire poétique­ chose ne soít, la oule mot laillit. » Car c'est lui qui amene le
ment, de porter a la parole l'expérience qu'il fait avec la mot de la parole, et celle-ci elle-meme, en propres termes,
parole. a prendre la parole; il dit quelque chose a propos du
Parmi les poemes tardifs de Stelan George, si simples rapport entre mot et chose. Le contenu du vers final peut
qu'ils semblent presque Hre des chansons, il s'en trouve etre translormé en un énoncé qui dirait : Aucune chosc
un qui porte comme titre: Le Mot. Le poeme parut d'abord n'est, la ou le mot faillit. Oh quelque chose laillit, il y a
en 19 1 9, et fut recueilli uJtérieurement dans le volume une laille, une rupture, une lésion. Léser quelque chose,
intitulé Das Neue Reich (p. 134). Le poeme consiste en c'est lui retirer du sien, lui faire manquer de quelque partie.
sept strophes de deux verso Les trois premieres sont n faillit, cela veut dire : il manque. Aucune chose n'est oil
c1airement détachées des trois suivantes; les deux triades, manque le mot - El savoir le mot qui, chaque fois, nomme
a leur tour, s'opposent ensemble a la septieme et dernihe la chose. Que veut dire « nommer »? Nous ne sommes
strophe. Le mode sur lequel nous allons ici brievement _ pas en peine de répondre : nommer, e'est pouvoir quelque
mais aussi tout au long des trois conlérences - parler chose d'un nomo Et qu'est-ce qu'un nom? C'est la désigna­
avec le poeme ne prétend en aucune maniere etre scÍenti. tion qui nantit une chose d'un signe phonétique ou gra·
fique. Voici le poeme : phique, d'un chiffre. Et qu'est·ce qu'un signe? Est-ce un
signal? Ou un insigne? Une marque? Ou bien ce qui fait·
LeMot signe (ein Wink)? Ou alors tout cela ensemble et encore
autre chose? Nous sommes devenus extremement laxistes
Prodige du lointain ou Bonga
dans la compréhension des signes, ne les comprenant plus
Jale portaia a la liai~re ds mon paya
qu'a partir de l'opératoire d'un calculo Le nom, le mot
est·il un signe (ein Zeichen)? Tout dépend de la maniere
Et attendaia jusqu'a ce que l'antique Norna
dont nous pensons ce que disent les mots «signe )l et II nom )l.
Le nom troupdt au ClBur de ses (ones _
Et nous sentons déja a ces indications restreintes daDs quel
courant nous entrons quand le mot en tant que mot, la
La·deasus je poupaia le saisir dense et (ort
parole en tant que parole en arrive a prendre la parole.
A présent il fleurit et rayonne par toute la Marche...
Que le poeme lui aussi, quand il s'agit du mot (l mot .,
pense au nom, c'est bien ce que dit la seconde strophe :
148 Acheminement vera ÚI paro" LB déploiement de lo paro18 149
El j'ausrulais juequ',;, ce que r"neique Norns nomme le poete dans la premiere strophe de la premíere
Le nom If'OU9dt au CalU, tú 'u fontl - triade :
Cependant, et la divinité qui trouve le nom, et le lieu Prodige du lointain ou aonge
oil elle le trouve, la No,ne et ses (onu, nous engagent Je le portais ti la lisUre de mon paya
a hésiter : n'entendons pas d'emblée de Cl nom D au sens
d'une pure et simple dénomination. Peut-@tre le nom et le Innombrables, pourtant, sont ceux qui tiennent également
mot qui nomme sont-ils id plutOt entendus au sens que cette Cl chose D, le spoutnik, pour un prodige - cette
Dona connaissons par les tournures : BU nom du roi, au « chose D qui fonce a l'entour, dans un espace « cosmique D
nom de Dieu. Gottfried Benn commence ainsi run de ses détaché de tout monde; et pour beaucoup e'était et c'est
poemes : « Au nom de celui qui prodigue les heures. D Cl Au encore un songe : prodige et songe de la technique moderne,
nom D veut dire ici : sous l'ordre, par l'injonction. Les laquelle est bien la moins prete a aecepter de penser que
mots Cl nom D et Cl mot D sont pensés, dans le poeme de George, c'est le mot qui conrere leur etre aux choses. Pas de mots,
avec plus de profondeur que comme de simples signes. mais des actes, voils ce qui compte dans le calcul du com­
Mais que dis-je? Est-ce qu'en plus, dans un poeme, il y a put planétaire. Pourquoi des poetes...? Et pourtant!
de la pensée? Assurément, dans un poeme de tel rang il Revenons un instant de la hate des pensées. Meme cette
y a pensée, et pour tout dire pensée sans appareil scienti­ « chose D, ce qu'elle est et comment elle est, ne rest-elle
fique ou philosophique. Si cela est vrai, il est licite et meme pas au nom de son nom? Que si! La hate, le mouvement de
nécessaire d'aller niéditer plus pensivement - avec la hater, au sens du plus grand aecroissement possible,
retenue et la prudence qui s'imposent - le vers final du par la technique, des vitesses, dans l' Cl espace 11 desquelles
pollme ayant pour titre : Le Mot. seules les machines et appareillages modernes peuvent
~tre ce qu'ils sont, si ceUe hate n'était pas devenue par­
Aucune clw8e M lOit, Id OU le mot faiUit. lante aux hommes au point de les requérir et de les placer
sous son injonetion; si cette injonction a se hAter n'avait
Nous avons pria le risque d'une transcription : Aucune pas mis l'homme au défi en disposant de lui; si le mot de
chose n'est, la oil manque le moto Cl Chose D est ici compris cette disp08ition n'avait pas parlé - alora i1 n'y aurait
au sens traditionnel et global, par lequel on entend quelque pas non plus de spoutnik : aueune chose n'est, la 00 manque
ch08e en général, c'est-a-dire n'importe quoi pourvu que le moto Ainsi ce dont il s'agit demeure une énigmatique
cela soit d'une maniere ou d'une autre. En ce sens, meme un question : le mot de la parole et son rapport a la chose,
Dieu est une chose. Seulement la oil est trouvé le mot aquoi que ce soit qui est - au fait qu'il soit et ala maniere
pour la chose, seulement la eeUe chose est une ehose. dont il esto
Ce n'p.lIt qu'ainsi qu'elle eat. En conséquence, nous devonll C'est pourquoi nous croyons opportun de préparer une
souligner : Aueune chose n'e8t, la oil le mot, c'est-8.-dire possibilité pour faire une expérience avec la parole_ Aussi
le nom, fait défaut. Le mot seul confere ntre s la cbose. Dona pretons a présent plus attentivement oreille en diree­
Mais comment un simple mot est-i1 en état d'aecomplir tion du lieu 00 une telle expérience prend la parole en
cela: amener quelque chose a @tre? Les choses se passent un mode élevé et noble. Nous écoutons le poeme qui a
bien plutat 8. l'envers. Prenez le spoutnik. Cette chose­ été lu. L'avons-nous entendu? A peine. Nous n'avons faít
8. supposer que e'en soit une - eat indépendamment de ce - non sans brusquerie - que ramasser en passant le
nom, qui lui a été attaché apres eoup. Mais peut-etre, avec dernier vers, pour, en plus, le transcrÍre en un énoneé
les ehoses du genre des fusées, des bombes atomiques, des apoétique : aucune ebose n'est, la 00 manque le mot. n ne
réacteurs et consorts, en est-il autrement qu'avee ce que reste plus qu'a proposer l'énoncé : Quelque chose n'e"
·50 Acheminement pe" la P/lrole Le déploiement de la parole 151
que la ou le mot approprié et donc pertinent le nomme" Ce qui suit les deux points, Goethe le comprend comme
comme étant, et ainsi institue l'étant en question comme l'explication de ce qu'est la couleur, et il dit : « La eouleur
tel. Cela veut-i1 dire en m@me temps : i1 n'y ad'étre que 14 soit... » Mais eomment cela se présente-t-il dans la derniere
ou parle le root approprié? D'ou le mot prend-il pOUl' strophe du poeme de George? La, il ne s'agit pas de l'expli­
cela sa convenanee? Le poete ne dit rien la-dessus. Mais cation théorique d'un phénomene, mais d'un résignement.
le contenu du vers final remerme bien l'énoncé : I'etre de
quoi que ce soit qui est demeure dans le moto De la la Ainsi appris-je, triste, le résignement:
these : la parole est la maison de I'etre. Procédant aiOli, Aucune chose ne Boit, la OU le mot faillit.
nous aunons apporté, pour une pensée mise en jeu autre­
foís, la plus belle eonfirmation : celle de la poésie et - en Est-ce que ce qui suit les deux points dit le contenu du
vérité nous aurions tout emmelé ensemble dans un tour­ résignement? Le poete se résigne-t-il a ce qu'aucune
billonnement de confusions. Nous aunons rabaissé la chose ne soit ou le mot faillit? C'est tout le contraire.
poésie a n'etre que justifieation pour la pensée; quant a la Le résignement appris, c'est justement en lui que se trouve
pensée, nous l'aurions prise trop aIalégere; et nous auriona ce qui permet d'accueillir qu'aucune chose ne soit la oil.
meme déja oublié ce qui nous importe iei, a savoir de faire le mot faillit.
une expérienee avec la parole. . Pour quoi faire, ces raffinements dans I'explication?
C'est pourquoi nous allons ramener intaet dans sa strophe
Tout est pourtant dair. Non! Rien n'est clair; mais
le vers final du poeme, d'abord isolé et transcrit :
tout est signifiant. En quelle mesure? Dans la mesure
oil. il s'agit de preter 1'0reille a la maniere dont se rassemble,
Ainsi appri8-je, tríale, le réBignement: dans la derniere strophe du poeme, I'intégralité de l' expé­
Aucune chose 118 BOit, lQ, o~ le mot faiUit.
.
Apres «résignement 1I, le poete, par ailleurs tres éeonome de

rienee que le poete fait avec le mot, et c'est dire du meme


coup avec la parole; parce que nous avons a faire attention
a ce que la vibration (die Schwingung) du dire poétique
signes, aplacé deux points. On s'attend donc que suive

ne soit rahattue sur le rigide rail d'un énoncé univoque, sa


quelque ehose qui parle grammaticalement au style direet:

ruine. Le dernier vers, « Aucune chose ne soit, la oule mot


Ainsi apprÚl-je, triBIe, le réBignement: faillit », pourrait ainsi avoir encore un autre sens que celui
Aucu1I8 chose ne soit, la o~ le mot faiUit. de l'énoncé, de la eonstatation, tournée en style indirect,
et qui dirait : il n'y a pas de chose, la OU manque le moto
Stefan George dit pourtant : 8oit, au lieu de « est D; et i1 Ce qui fait suite aux deux points, apres le mot « résigne­
pourrait, suivant sa graphie eoutumiere, laisser tomber ment 11, ne nomme pas ce a quoi on renonce, mais au
les deux points, ce qui serait presque plus conforme au contraire nomme le domaine en lequel le résignement
discours indirect du dernier vers - a supposer que ce doit s'engager, nomme l'injonction a s'engager au rapport
soit un discours indirecto Mais de la maniere dont George désormais éprouvé, celui qui regne entre mot et chose.
écrit iei, beaucoup de citations sans doute pourraient venir Ce a quoi le poete a appris a renoneer, c'est a l'opinion
a l'appui; par exemple un passage tiré de I' 1ntrot:luction qu'il avaít jusqu'ici du rapport entre chose et moto Le
au projet d'une doctrine de8 couleur8 de Goethe. On peut y résignement porte sur le rapport poétique au mot, tel
Jire : «Mais afin que nous ne paraissions point trop peureu­ qu'il était cultivé antéríeurement. Le résignement est dis­
sement eraindre une explieation, nous aimerions transerire ponibilité a un autre rapport. En ce eas, dans le vers :
comme suit ce qui a été d'abord dit : la couleur soit un « Aueune chose ne soit, la oule mot faillit », le « soít » - en
phénomene élémentaire de la Nature pour le sens de I'<ei1... » termes de grammaíre - ne seraít pas le suhjonctif de
« est D, mais un genre d'impératif, une injonction a laquelle
Le déploiemem de la parale .53
151l Ac¡'~min~ment pera la parole
le poete obéit pour y prendre garde a l'avenir. En ne peut y avoir plus large ni plus haute pensée. Mais le
IIlO t est en meme temps ce bien qui est promis et remis,
cas, dans le vers : « Aueune ehose ne soit, la OU le mo'
Caillit D, le « soit II signifierait quelque chose comme 2 fié et confié sur un mode inhabituel au poete en tant que
Ne laisse, désormais, aucune ehose passer pour étantel poete. Le poCte éprouve le métier de poCte au sens d'une
la OU le mot Caillit. Dans le « soit D entendu ainsi comme' vocation au mot, entendu comme la source de l'étre.
injonction, le poete se dit li lui-meme ee qu'il a appris, Le résignement que le poete apprend a bien l'allure de
a savoir dédire (Entsagen: dire le détachement), renon­ ce renoncement qui, dans un dire pleinement acquitté,
cerj renonl;ant, il laisse aller l'opinion voulant que qut'l­ est détachement j ce qui longuement a été en retrait et,
que ehose soit déja, meme si le mot fait encore défaut. a proprement parler, a déjo. donné sa parole n'adresse
Que veut dire « résignement D - Verzicht? Le mot Verzieht" jamais la parole qu'li ce seul détachement.
appartient au verbe yerzeihen (pardonner, faire grace de); Mais alors, pour le poHe, cette expérience devrait etre
une ancienne locution dit : « sieh eines Dinges yerzeihen J jubilntion, car elle lui apporte la plus grande joie qui puisse
- ce qui signifie : renoneer a quelque chose, abandonner, i!tre accordée a un poete. Au lieu de cela, le poeme dit :
et que dit le verbe (construit a partir de Verzicht) ye,... « Ainsl appris-je, triste, le résignement. D Le poete se
zichten. Mais zeihen (d'ou vient yerzeihen) , c'est le m~me laisserait donc bien aller, dans l'abattement, au résignement
mot que le latin dicere, dire, et le grec ae:(XVU!!L, montrer, entendu comme perte. Mais le résignement - cela s'est
qu'on dit en allemand zeigen et que le vieil haut-allemand montré - n'est pas une perte. Aussi« triste J ne se rap­
nommait Bagan, d'ou vient l'allemand moderne sagen: porte-t-il pas au résignement, mais a l'apprentissage du
dire. Le résignement est un dire, le dire du détaehement résignement. Et la tristesse? Elle n'est ni simple abatte­
(das Entaagen). En son résignement, le poete dit adieu ment ni mélancolie. La tristesse proprement dite re~oit
ji son rapport antérieur au mot. Ríen que cela? Non :
son ton dans le trait qui la rapporte a la plus grande joie;
alon qu'il dit ainsi adieu, quelque chose déja vient a lui, mais pour autant que cette joie se retire, et dans cette
qui lui dit - et e'est une injonction devant laquelle il retraite tarde et se ménage. Apprenant ce résignement,
ne reste plus interdit. le poete fait l'expérience avec le haut regne du moto 11
Toutefois, ce serait quand meme une interprétation entend ce qui fait originnlement connaitre la tache du dire
violente que d'entendre le « soit D uniquement comme un poétique, et qui est adressé a ce dire corome ce qu'il y a
impératif. Présumons-Ie : ee « soit D, tel qu'il est dit id de plus haut et qui demeure, et pourtant est tenu en réserve.
dans un poéme, le premier et le second sens y vibrent a L'expérience que fait le poete avec le mot, il ne pourrait
l'unisson : une injonction en tant que parole qui s'adresse, jamais aller jusqu'au bout d'elle, si elle n'était pas accordée
el le geste de se plier a elle. au ton de la tristellse, c'est-a-dire a la corde (die Stim'
Le poete a appris le résignement. 11 a fait une expérience. mung: ce qui, accordé a un ton, donne ce ton) du Berein
Avec quoi? Avec la chose et la relation de la chose au moto acquiescement a la proximité de ce qui s'est retiré mais,
Mais le titre du poeme est seulement : Le Mot. L'expé­ \
¡~
du meme coup, est en réserve pour une venue de commen­
nenee proprement dite, le poHe l'a faite avee le mot, -l'. cemento
et ji la vérité avec le mot pour autant que seul le mot a ,
Ji Ces quelques indications suffiront peut-etre pour nous
,~
pouvoir d'instituer une relation a une chose. Plus distinc· Caire mieux voir quelle est l'expérience que le poete a
tement : le poete a éprouvé que seulle mot Cait apparattre faite avec la parole. Faire l'expérience, Er/ahren, sigoifie
et ainsi venir en présence une chose, en tant que la chose au sens exact du mot : eundo a8sequi - en allant, atteindre
qu'elle esto Le mot se dit au poete comme cela qui tient quelque chose en chemin, y arriver grace a la marche sur
et maintient une chose en son etre. Le poete fait l'expé­ un chemin. Qu'est-ce que le poete atteint? Non pas une
rience avec un regne, avec une dignité du mot dont il simple connaissance. Il parvient dans le rapport du mot
154 Acheminemellt ver, la parole
Le déploiement de la parole 155
a la chose. Ce rapport n'est pas une relation entre la Ch086 puiser. Le mot, la parole a sa place dans le domaine de ce
d'un coté et le mot d'un autre. Le mot lui-meme est le
paysage énigmatique ou le dire poétique confine a la source
rapport, qui chaque fois porte en lui-meme et tient la
chose de telle sorte qu'elle «est » une chose. destinale de la parole. D'abord et pour longtemps, il
semble au poete qu'il lui faille seulement porter jusqu'a
Mais avec ce que noua diso ns ainsi - queHe qu'en soit
la source de la parole les prodiges qui l'enchantent, ou
par ailleurs la portée - nous ne faisons encore, pour l'expé­
les songes qUl le ravissent, pour s'y laisser puiser en toute
rience que le poete a faite avec le mot, qu' en tirer la somme,
confiance les mots qui conviennent exactement a ce qu'il
~u li~u. de nous engag~r a I'expérience meme. Com~ent s'est imaginé en fait de merveille et de reve. Ainsi, confirmé
1expenence a-t-elle eu heu? Pour répondre acette questlOn.
par les réussites de sa poésie, le poete est-il d'avis que les
nous avons l'indication du petit mot auquel, seul, nous
choses poétiques, prodiges et songes, se tiennent déja
n'avons pas preté attention quand nous renvoyions a la
derniere strophe du poeme : d'eHes-memes solidement dans l'etre; qu'il ne manque
donc plus que l'art de trouver pour elles encore le mot qui
Ainsi appris-je, triste, le résignement: les décrive et représente. D'abord et pour longtemps tout
Aucune chose ne 8oit, la oll le mot {aillit. se passe comme si les mots avaient pour fonction d'agrip­
per, de capter quelque chose qui déja existe et que ron
« Ainsi appris-je... D Comment donc? Ainsi que le disent tient pour étant, de lui donner densité, de l'exprimer ct
les six strophes qui précedent, Depuis ce qui vient d'etre ainsi de le porter a la beauté.
noté a propos de la derniere strophc, quelque lumiere
pourrait a présent tomber SUr ces .six strophcs. Il faut Prodige du lointain ou songe
toutefois qu'elles parlent d'elles-memes a partir du poeme Je le portais ti la lisiere de mon pays
entier.
Dans les six strophes parle l'expérience que le poete Et auendais jusqu'ii ce que l'antique Norne
fait avec la parole. Quelque chose se destine a lui, l'atteint Le nom trouvat au ceeur de ses {onta ­
et rend autre son rapport au moto C'est pourquoi doit
d'abord etre nommé le rapp0rt a la parole OU se tenait le Ld-dessus je pouyais le saisir dense et {ort
poete ayant l'expérience. Il parle dans les trois premieres A présent il fleurit et rayonne par toute la Marche...
strophes. Le dernier vers de la troisieme s'acheve par
Ici prodiges et songes; la des noms pour saisir. Les deux
trois points, ce qui marque la séparation de la premiere
fondus ensemble - voila ce qu'était la poésie. Satisfai·
triade face a la seconde: Puis, aVec la quatrieme strophe,
sait-eHe a ce qui est la tache du poete, a savoir d'instituer
commence la seconde trIade; et ala vérité d'un seul coup.
ce qui demeure afin qu'il reste perpétucl, c'est-a..dire :
par le mot Einst, qui dit, suivant son ancienne signifi­
soit?
cation : « un jour D. La seconde triade dit ce que le poete
Un jour toutefois vient pour Stefan George l'instant OU
expérimente une fois pour toutes. Expérience est marche
etre poete de cette maniere, dans la sureté de soi, tout
sur un chemin. Le chemin mene a travers un paysage. En
d'un coup s'effondre, le faisant penser au mot de Holder­
lui a place aussi bien le pays du pOete que le site de l'antique
lin :
Norne, c'l'lst-a-dire de l'ancienne divinité du destino
Elle habite a la lisiere, a la frontiere du pays poétique qui, Mais ce qui demeure, les poetes l'instituent.
étant ee Marche », est lui·meme pays de frontiere. L'antique
Norne prend soin de ses fonts, C'est-a-dire de la source ou, Un jour en efiet le poete parvient - c'est meme apres un
dans l'eau profonde, eHe cherche les noms pour les y bon voyage, ce qui renforce l'espoir - aupres de la vieille
156 Acheminement pera la parole Le d~ploiement de la parole 15 7

divinité du destinó et illui demande le nom pour le joyau importions en lui trop de pensée, en nous fermant a
riche et tendre qu'il porte dans sa main. Ce n'est ni un l'atteinte par le remuement du poétique. Et plus grand
prodíge lointain, ni un .onge. La Norne cherche longtempa encore - mais on ne l'avoue pas volontiers aujourd'hui ­
mais en vain. Elle lui donne a savoir : le péril de ne pas assez penser, et de nous hérisser face au
recueillement ou seul peut etre reconnu ceci : l'expérience
It Tel ne 80mmeille ríen au fond de l'eau profonde » proprement dite avec la parole est toujours une expérience
pensante - ce qui ne rait qu'un avec ceci : le plain-chant
Tel, c'est-a-dire étant en meme fa~on que le joyau, la, de toute grande poésie, c'est toujours dans le rythme
sur la main, riche de sa tendresse. Un tel mot qui laisse­ d'unl" pensée qu'il trouve sa vibration 3. Mais alors, si
rait ce joyau etre ce qu'il est, reposant simplement sur tout revient premierement a une expérience pensante
la main du poete, un tel mot devrait sourdre de I'abrite­ avec la parole, pourquoi ce renvoi a une expérience poé·
ment qui repose dans la paix d'un profond sommeil. Seul tique? Parce que la pensée a son tour va ses chemins dans
un mot de telle provenance pourrait hébl'rger le joyau le voisinage de la poésie. Voila pourquoi il est bon de
dans la splendeur et la tendresse de son seul etre. penser au voisin, a celui qui habite dans la meme proximité.
Poésie et pensée, a chacune des deux il faut l'autre, la
« Tel ne 80mmeille ríen au fond de feau profonde D ou elles vont jusqu'au bout, chacune a sa fa~on, en leur
rommun voisinage. En quelle contrée le voisinage meme
Sur quoi Ü 8'écho.ppa de mes doigta a son domaine, cela la poésie et la pensée le détermineron 1
Et jamaiB mon paya ne gagna le trésor... a la vérité d'une fa~on distincte, mais toujours cependant
de telle sorte qu'elles se trouveront dans le meme domaine.
Le tendre et riche joyau, déja a la main, ne parvient pas Mais comme on esl encore pris par un préjugé séculaire,
a étre comme chose, il ne devient pas trésor, c'est-a-dire celui de croire la pensée une affaire de raison, c'est-a-dire
bien propre au pays, poétiquement pris en garde. Le de calcul au sens le plus large, on se méfie rien qu'il enten­
poete ne dit rien sur le joyau qui n'a pu devenir trésor dre parler d'un voisinage de la pensée a la poésie.
de son pays, mais qui toutefois lui a lait présent d'une La pensée n'est pas un moyen pour connattre (daa
expérience avec la parole, occasion d'apprendre ce rési­ Denken ist kein Mittel zum Erkennen). La pensée trace des
gnement ou c'est dans l'acceptation, pour lui, de ne pas sillons dans l'aire de l'etre. Vers 18,5, Nietzsche écrit
dire, qu'au poete vient se dire le rapport de mot a chose. un jour (Grande ~dition Kriiner WW XI, 20) : It Notre
Le « joyau, riche et tendre D est snis a part des « prodiges pensée aura la senteur vigoureuse d'un champ de blé, I'été,
du lointain ou songes •. I1 est permis de conjecturer - si au soir. D Combien sont·ils aujourd'hui ceux qui savent
toutelois ce poeme chante bien le propre chemin poétique encore percevoir ceUe senteur?
de Stefan George - qu'avec ce joyau, c'est la tendre Maintenant, les deux premieres phrases de cette conlé­
plénitude du simple qui est pensée, celle qui a requis, a la rence peuvent etre répétées avec plus de précision : les
fin de sa vie, le poete comme étant ce qu'il y a a dire. trois conférences sont réunies sous le titre « Le déploiement
Qu'il a bien appris le résignement, c'est ce qu'atteste de la parole D. Elles aimeraient nous amener devant une
ce poeme luí-mame, enchantement réalisé du chant de. la possibilité, celle de faire une expérience de pensée avec la
parole. parole. Notez bien : devant une possibilité. Nous nous en
Pour nous cependant, la question doit rester entiere :
sommes-nous en état de nous engager comme il faut dans 3. Pour nOUI, le mot de vibration évoque un mouvement trop I'llpide.
L'allemand SMwíngung donne l entendre un mouvement de battement
cette expérience poétique? Le péril demeure que nous trils lent et tnl majeatueux - par exemple celui del ailet d'un aigle ou
demandions trop a un tel poeme, c'est-a-dire que nous d'un condor.
Le déploiement de la parole 15 9
158 Acheminement pers la parole
la parole elle-meme nous soit déja parlante. Et si nous
tiendrons a ce qu'une tentative a de provisoire. De cela.,j voulo ns demander apres l' « essenee II (l'essenee de la
bien &Ur, le titre ne dit rien. Le titre. ({ Das Wesen de!'. parole), il faut aussi que nous soit parlant ce que veut dire
Sprache » aurait plutot, quant au contenu, une résonance essence - Wesen. La question qui s' en va questionner
présomptueul:lt:, comme s'il était question ici de faire (die Anfrage) aupres de ee qui peut détenir la réponse
connaitre des informations certaines sur l'essence de la aussi bien que la question qui demande apres ce qui est
langue. En outre, ce titre se présente quant a la forme de en question (die Nachfrage) - il leur faut d'avanee, ici
maniere presque trop familiere - comme : l'essence de et partout, que s'adresse a elles ce vers quoi, en question _
l'art, l'essence de la liberté, l'essence de la technique, nant, elles s'avancent, ce apres quoi, en questionnant, eUes
l't'ssence de la vérité, l'essence de la religion, etc. CeUe sont. Chaque amorce de toute question se tient d'avance
accumulation d' ( essences » dont on nous rebat iri les au creur d'une parole oil vient se dire ce qui est mis en la
oreilles, nous en avons quasimellt par-dessus la t~te, et question.
pour des raisons que nous ne sommes guere capables de Qu'apprenons-nous quand nous pensons et repensons

percer. Mais qu'en serait-il si nous arrivions'a mettre de assez eela? Que ce n'est pas questionner qui est le propre

coté le présomptueux et le familier du titre graee a un geste de la pensée, mais : preter l'oreille a la parole oil

simple arrangement? Nous dotons le titre d'un point se promet ce qui devra venir en la question. Or, de toute

d'interrogation et a la vérité de sorte que tout le titre se antiquité pourtant, dans l'histoire de notre pensée le

tienne sous ee signe au point d'en sonner autrement. questionnement passe pour le trait qui donne sa mesure

Alors il dit : L' essenee? - de la parole? a la pensée - et ce n'est pas par hasard qu'il en est ainsi.

A présent, ee n'est plus seulement la parole qui est en Une pensée est d'autant plus pensante que son geste est

question, mais du meme eoup ee que veat dire Wesen (au plus radical, qu'elle va davantage jusqu'a la racine de

sens eourant de « essenee ))) - plus encore : est en question tout ee qui esto Toujours, le questionnement de la pensée

de savoir si Wesen et Parole appartiennent l'un a l'autre, reste une recherche en quete des premiers et derniers

et eomment. fondements. Pourquoi? Paree que cela, asavoir que quelque

Das Wesen? - der SpracheP (Ce qu'est? la parole?). chose soit; et ce qu'il est - paree que ce qui laisse se

Avec le point d'interrogation tout ce que le titre pouvait déployer l' « essenee II (das Wesende des Wesens: ce qui

avoir de présomptueux et de familier s'évanouit. Mais dans l'essenee, est, e'est-a-dire déploie essenee), de tout~

du meme eoup les questions s'enehainent. Tout d'abord antiquité s'est déterminé comme fondement. Comme tout

se posent les deux suivantes : déploiement d'essence a le caractere du fondement, la

Comment faut-il aIler questionner aupres de la parole, reeherche en quete de l'essenee est bien : donation du

si notre rapport a elle est embrouillé et en tout eas indé­ fond commun (Ergründen) et donation du plafond ultime

terminé? Comment faut·iJ questionner apres l'essenee, (Begründen). La pensée qui pense en vue du déploiement

si peut aussitot etre en difIérend ee que veut dire « essence »? d'essence ainsi déterminé est en son fond un questionne.

Nous pourrons, autant que nous le voudrons, imaginer mento A la fin d'une conférence intitulée a La questio n
toutes sortes de chemins pour, eomme qui dirait, remettre de la technique ll, il était dit, il Y a quelque temps : « Car le
aflot et la question en quete de réponse aupres de la parole, questionnement est la prouesse de la pensée. ) Prouesse
et la question qui enquete apres son « essenee II j mais tout est entendu iei au sens aneien; « preux II est « habile II
efIort restera vain tant que nous DOUS fermons a une consi­ a docile » - ici, s'en remettant a ee que la pensée a a pen:
dération qui ne se limite nuIlement d'ailleurs aux questions ser. Il appartient aux stimulantes expériences de la pensée
a présent soulevées. que parfois, les aper\{us qui viennent d'etre atteints, elle
Lorsque nous aIlons questionner aupres de la parole,
demandant apres son « essenee >l, il faut pourtant bien que
d'~
ne sache pas les rattraper pour les reprendre en vue .:.-(.;..
•..':" ,,-'....,
, ..
~,

\,\ ~~
160 Acñsminemem vers la parole Le tUploiement de la parole 161
seul eoup d'reil¡ ainsi elle ne leur satisfait pas d'une mame,,> ter et parler en commun (in ein Gesprach); il a montré
qui serait a leur mesure. Tel est le eas avee la phrase qu¡" ceci : le ven final « Aucune ehose ne soit, la oil le mot faillit »
vient d'étre rappelée : le questionnement est la prOUeate pointe au ereur du rapport entre mot et ehose - et de
de la pensée. En eflet, la eonférenee qui se termine Sur cette ' telle fa con que le mot lui-meme est le rapport, dans la
phrase se meut déja en un Heu oil ee dont il s'agit se tient mesure oil il porte chaque chose a etre et le comporte en
de telle sorte que le propre geste de la peDsée ne peut l'etre. Sans le mot qui ainsi porte, comporte et rapporte,
etre le questionnement, mais doit etre l'attention portée l'ensemble des choses, le 11 monde J, sombre et disparatt
a la parole venant de cela aupres de quoi tout questionne_ dans l'obscurité, y eompris le 11 moi J} qui mene a la lisiere
ment, ensuite seulement, s'en va questionner en posant de son pays, jusqu'it la source des noms, tout ce qu'il
la question en quete de l'essenee.
reneontre en fait de merveille et de reve.
C'est pourquoi le titre des présentes eonférenees, méme Afin que nous entendions encore, mais sur un autre ton,
nanti d'un point d'interrogation, n'en devient pas pour la voix qui vient de l'expérienee poétique que Stefan
autant le titre pour une expérienee de la pensée. George fait avee le mot, je lis pour fluir un poeme de
Et pourtant il est la et attend son eompletement au sens Gottfried Benn, tiré des Poésies statiques (p. 36). Le ton
de ee qui vient d'etre remarqué a propos du geste propre de ce poeme est plus tendu et en meme temps plus brUlant,
de la pensée. QueDe que soit la maniere dont nous allons, paree que plus exposé, tranchant a l'extreme. Le poeme
aupres de la parole, questionner apres son ti esseDec», avant est intitulé, avec une modiflcation earactéristique et
tout il faut ceci : que se dise et se donne a nous la parole prohahlement voulue du titre :
elle-meme. En ce eas, l'essence de la parole devient
ladite donation de son déploiement (die Zusage ihres
Unmot
Wesens) , c'est-a-dire : parole du déploiement (Sprache
des Wesens) [cí. la seeonde eonférenee].
Un mot, une phrase - : d'un chiflre s'ezMusse

Le titre IX Das Wesen der Spraehe 11 (l'essence de la parole)


fintelligence d'une vie, soudain le sena,

perd a préllent meme son role de titre. Ce qu'il dit est

soleil figé, spheres mueltes

le premier aeeord résonnant depuis une expérience pensante


el 10m prend corps en vue de lui.

dont nous tentons d'approeher la possibilité : le déploiement

de la parole - : la parole du déploiement.

Un mot - éclat, vol, ¡eu,

Au cas oil eette phrase (est·ce une phrase?) ne représente


jet de flammes, rayure d'étoilss -,

pas un retournement obtenu artificiellement et, pour


et l'ombre de nouveau, immenae,

cette raison, un retournement vide, alors il peut se faire

dana le vide espace autour du monde et de moi.

qu'en son temps, pour la tournure « parole du déploiement J,

nous remplacions par un autre mot aussi bien « parole »


(Trad. Dominique Pienon.)
que ti déploiement J.
L'ensemble qui nous adresse it présent la parole - le
déploiement de la parole : la parole du déploiement _
n'est plus ni titre ni surtout réponse a une question. Il II
devient parole direetriee (Leitwort) qui aimerait nous
conduire sur le chemin. Ce faisant, l'expéricnee poétique Les trois conférenees aimeraient nous amener a la possi­
avec le mot, celle que nous avons entendue pour déhuter, bilité de faire avec la parole une expérience. Expérimenter
va nous accompagner sur notre chemin de pensée. Avec quelque ehose, cela veut dire : s'aeheminant, arriver a
elle déja nous sommes entrés dans le recueillement d'écou- atteindre quelque chose sur un chemin. Faire une expérience
16a Acheminemsnt ve,.. la pa,.ok lA déploiemsnt de la pa,.o1e t63
avec quelque chose veut dire que cela vera quoi en chemi_ c'est-a-dire doue d'un 11 en-face 11 ou libre espaee ce qu'il
nant nous tendons afin de l'atteindre, cela noos attUoe y a, pour la pensée, a penser. La pensée séjourne dans la
nous-memes, nous touche, s'adresse a nous et nous met contrée en allant les chemins de la contrée. Ici, c'est le
en demeure - en nous retournant jusqu'a nous rendre chemin qui est a sa place dans la contrée. Ce rapport n'est
comme lui.

pas seulement difficile, il est simplement impossible a


Vu qu'il y retourne de faire une expérience - d'etre en
apercevoir depuis le mode de représentation scientifique.
chemin -, nous allons penser aujourd'hui, pendant cette
C'est pourquoi quand, par la suite, nous nous recueillerons
heure de transition entre la premiere et la troisieme conf6­
pour nous remettre dans le sens le chemin de l'expérience
rence, nous allons penser au chemin. Pour cela, une remar­
pcnsante avec la parole, nous ne nous livrerons nullement
que préalable est néeessaire; la plupart d'entre vous, en
a une réflexion méthodologique. Nous allons déja en la
eiJet, consacrent leur travail surtout a penser seientifi­
contrée, daos le domaine qui, nous concernant, vient a
quement. Or les sciences eonnaissent le chemin qui mene
nous.
a savoir sous le nom de méthode. Cette derniere, surtout
Nous parlons, et nOU8 parlons de la parole. Cela, de quoi
dans la science des Temps Modernes, n'est pas un simple
nous parlons, la parole, est toujours déja en avance sur
instrument au service de la science; au contraire, la mé­
nous. Nous ne faisons jamais que parler a sa suite. Ainsi,
thode a son tour a pris les sciences ason serviee. Les tenants
nous sommes perpétuellement suspendus apres cela que
et aboutissants de cette aiJaire ont été reconnus pour la
nous devrions avoir rattrapé et ramené a nous pour pou­
premiere fois dans toute leur portée par Nietzsche; illes
voir en parlero C'est pourquoi, parlant de la parole, nous
expose dans les notes suivantes. Tirées de I'reuvre posthume
restons empetrés dans une parole sans cesse trop courte.
elles sont publiées 80US les numéros 466 et 469 dans La
Cet enchevetrement nous bloque l'acces de ce qui doit
Volonté de puissance. La premiere dit : 11 Non la victoire
se donner a connattre a la pensée. Seulement, cet enchew­
de la science est cela qui caractérise notre XIX e siecle, mais
trement, que la pensée n'a jamais le droit de prendre trop
la victoire de la méthode scientifique sur la science. 11

a la légere, se dénoue des que nous portons attention a ce


La deuxieme note commence avee la phrase : 11 Les vues
que le chemin de pensée a de propre, c'est-a-dire aussitot
ayant le plus de valeur sont trouvées le plus tard :maisles
que nous portons notre regard a l'entour, dans la contrée
vues ayant le plus de valeur, ce sont les méthodes. 11

oil la pensée trouve séjour. Cette contrée, de partout,


Nietzsche lui-meme a trouvé le plus tard cette vue sur le
est ouverte sur le voisinage de la poésie. Méditer le chemin
rapport de la méthode a la science, a savoir pendant la
de pensée oblige a penser et repenser ce voisinage. Repris
derniere année de ciarté dans sa vie, en 1888 a Turin.

extérieurement et en faisant le compte, la premiere confé­


Dans les sciences, le theme de recherche n'est pas
rence traite de trois sortes de choses :
.~
seulement proposé par la méthode; il est en meme temps I.;~,
D'abord le renvoi a une expérience faite poétiquement
implanté dans la méthode oil il lui demeure subordonné. avec la parole. Ce renvoi se limite a quelques remarques
La coursc folle qui emporte aujourd'hui les sciences elles a propos du poeme Le Mot, de Stefan George.
ne savent elles-memes pas oil, provient d'une impulsion Ensuite, la conférence caractérise l'expérience, qu'il
de plus en plus forte, celle de la méthode chaque jour plus
soumise a la technique. Tout le pouvoir de la science repose
dans la méthode. Tout 11 theme 11 est a sa place dans la
méthode.
'i1
f~
s'agit ici pour nous de préparer, comme 11 expérience pen­
sante 11. La oil la pensée, se trouvant, se retrouve dans sa
détermination, celle qui lui donne a proprement parler son
't. ton, elle se rassemble sur l'éeoute de cette fiance (ZusaB6)
Daos la pensée, il en est autrement que daos la repré­ qui nous dit ce qui se donne, pour la pensée, a penser.
sentation scientifique. La, il n'y a ni méthode, ni theme _
Tout questionnement qui va questionner aupres de l'en­
mais la contrée, qui s'appelle ainsi paree qu'elle encontre,
jeu de la pensée, tout questionnement qui questionne apres
Le déploiement de la parole 165
r64 AcAeminemem P6J" la parole
ce qu'est cet enjeu, est d'avance porté par un «lire s'il en retourne d'une expérience pensante avec la parole,
le dire fianciant ou fié (die Zusage 4) de ce qui viendra en d'effacer a leur tour les points a'interrogation - sans
question. Voila pourquoi c'est preter l'oreille a la filUl.;~ pouvoir pour autant revenir a la forme usuelle du titre.
qui est le geste proprement dit de la pensée a prés8JlltJ . • Si nous devons pouvoir penser a la suite du déploiement
urgente, et non pas questionner. Mais comme aBer écout~,: de la parole, il est nécessaire que la parole d'abord se fie
c'est écouter en direction du mot venant a la rencontre'll a no us , ou meme qu'elle se soit déja fiée a nous (una
écouter le dire de ce qu'il y a a penser et qui se fie (di,¡ zugesagt). La parole doit nécessairement, a sa faC}on,
Zusage des zu-Denkende) se développe toujours en ~,I nouS adresser elle-meme la parole - c'est-a-dire son déploie­
questionnement en vue de la réponse. Désigner la penséo; mento La parole se déploie en tant que cette parole adressée
comme écoute dépayse; cela ne satisfait pas non plus a l'intely: 1 (Zuspruch). Nous l'entendons toujours déja, mais nous
ligibilité (Deutlichkeit) dont il est ici besoin. Toutefo~)'! ne pensons pas il. cela. Si nous n'entendions pas partout
voila ce qui fait le propre d'écouter : qu'il accueille ~~ l'adresse de la parole (der Zuspruch der Sprache), nous ne
reC}oive son etre-déterminé (Bestimmtheit - etre déterminé serions pas en état d'employer un seul mot de la parole.
quant au ton) et son intelligibilité (Deutlichkeit) de cellt La parole se déploie en tant que cette adresse. Le déploie­
qui lui est donné a entendre (bedeutet) par le dire fié ment de la parole se déc1are comme parlée 6 (Spruch),
(die Zusage). Pourtant une chose au moins apparatt déja; comme parole de son déploiement. Mais nous ne sommes en
l'écoute dont il s'agit ici est de connivence, étant inclin4 état ni de correctement entendre, encore moins de « lire »
vers elle, avec cette fiance qu'est la Dite (die Sage) a cette déclaration originale. La voici : Le déploiement
laquelle le déploiement de la parole est apparenté. Que de la parole : La parole du déploiement.
réussisse la tentative de porter le regard dans la possibilité Ce qui vient d' etre dit est une mise au défi (eine Zumu­
de faire avec la parole une expérience pensante, et cela tung). Si nous ne faisions la que soutenir une affirmation,
peut apporter une c1arté sur le sens en lequel la peD8é~ il nous serait licite de nous mettre en peine de prouver
est une écoute de la fiance (Zusage). sa justesse ou sa fausseté. Ce serait, de beaucoup, plus facile
En troisieme lieu, la conférence contient ceci : la trans~ que soutenir la mise au défi et nous y trouver.
formation du titre des conférences. Cette transformatiort Le déploiement de la parole : La parole du déploiement.
écarte d'abord ce que le titre pourrait avoir de présomp­ La mise au défi d'expérimenter cela en une pensée vient
tueux et de familier, en lui ajoutant le point d'interrogation a ce qu'il parait de la conférence : elle nous adresse ce
qui met en question aussi bien la parole que l'essence défi. Mais en fait la mise au défi vient d'ailleurs. La méta­
(Wesen). n transforme le titre en une tournure interro­ morphose du titre est de telle nature qu'elle le laisse s'éva­
gative : le déploiement? - de la parole? nouir. Ce qui fait suite a cet évanouissement n'est pas une
A présent, ce qui importe, c'est la tentative de préparer dissertation sur la parole sous un titre modifié. C'est la
une expérience pensante avec la parole. Dans la mesure tentative d'avancer un premier pas dans la contrée qui
toutefois ou la pensée est avant tout une écoute, c'est-a-dire nous réserve des possibilités pour une expérience pen­
un se-laisser-dire, et non une interrogation, il est nécessaire, sante avec la parole. Dans cette contrée, la pensée tombe
sur le voisinage de la poésie. Nous avons entendu parler
d'une expérience poétique avec le moto Recueillie, elle
4. Ce mot dit le fsit de donner Ion accord. En ancien f1'an¡;ais, fia'flCÚlr parle dans la derniere strophe du poeme :
lignifie engager la foi, confiero Día Zuaage elt ce mode original du dire,
ou plut4t de la Dite : le fsit que la Dite (día Sage) se dit tl (su) l'Atre
humain au point qu'en toute rigueur ríen d'autre ne lui dit autant qu'elle.
5. Emgegnendu Worl -le mot dans le mouvement de venir en face, 6. Il ne s'agit pas ici d'un adjectif, mais d'un Bubstantif : la parlée,
en repartíe, n'elt autre que l'Ant-worl, l'anti-mot la condition d'entendre oil l'on peut entendre le fait de parler ce que l'on dit en une sentence.
ami d'une oreille grecque), o'llIt-a-dire la riponu.
iI
Le déploiement de llJ parol6 167
166 Achemirument ver, la parole
En 19 10 , Norbert von HeIlingrath, qui mourra en 19 16
Ainsi appriB-je, triBte, le rúignement: devant Verdun, a publié pour la premiere fois, d'apres les
Aucune chose ne soit, lt:1 OU le mot faülit. manuscrits, les traductions de Pindare qu'avait faites
HOlderlin. Puis, en 1914, ce fut la premiere édition des
A travers une maigre explication des strophes précédentes, Hymnes tardifs de Holderlin. Les deux livres a I'époque
nous avons tenté de jeter le regard sur le chemin poétique furent pour nous autres, étudiants, un tremblement de
de cette expérience. De loin; et seulement un regard sur le terreo Stefan George lui-meme, qui avait orienté Norbert
chemin du poete - n' alIons pas nous imaginer que nous von HeIlingrath sur Hlilderlin, re~ut a son tour de ces édi­
ayons parcouru nous-memes ce chemin. Car le dire poétique tions originales - tout comme Rilke - des impulsions
de Stefan George, dans ce poeme et ceux qui vont avec décisives. Depuis lors, la poésie de Stefan George s'appro­
lui, est une marche, une alIée qui revient a s'en alIer, apres che de plus en plus du Chant. Ce faisant, le poete a déja
que ce poete a parlé d'abord comme un législateur, et dans l' oreille ce que Nietzsche dit dans la troisieme partie
comme un prophete. Aussi ce poeme, Le Mot, se trouve-t-il d'Ainsi parlait Zarathoustra, a la fin du morceau intitulé
dans la derDÍere partie du demier livre de poemes que el De la grande nostalgie » : el O mon Ame, voila que je t'ai
George ait publié, Das Neue Reich (Le Nouveau Regne), donné tout et meme mon derDÍer bien, et avec toi toutes
paru en 1928. La derDÍere partie porte le titre : Das Lied mes mains se sont vidées : - que je t'engage ti chanter,

(La chanson). La chanson est chantée - non pas« en plus », . vois, c'était cela mon dernier bien! » (WW VI, 32 7).

mais c'est bien quand on la chante que la chanson commence La partie finale du livre Le Noul'eau Regne s'ouvre, sous

a litre chanson. Le poete de la chanson est le Chanteur ­ le titre La Cha1l8on, avec le distique :

der Slinger. La poésie est Plain-Chant (Gesang). Holder­


lin aime, a I'exemple des Anciens, le nom de Gesang pour Quoi que je pense et quoi que j'assemble

la poésie. Tora ce que j'aime par tora se r68semble

Dans I'hymne récemment retrouvé Fete de la paiz,


HtHderlin chante, au début de la huitieme strophe : Le poete est sorti du el CercIe 7 » qu'il avait lui-meme fondé
auparavant; iI n'a pourtant pas résigné le mot; car il
Beaucoup a, des le matin, , chante, et le chant demeure parole (Gesang bleibt
DepuiB qu'un dialogue noua sommes et entendons les uns des Gesprlich). Le résignement du poete ne porte pas sur le
arares, mot, mros sur le rapport du mot a la chose - plus exacte­
E:xpérimenlé 1'1wmme; maiB bientdt no"" serons Plain-Chant. ment : sur ce qu'a de pleinement secret ce rapport, et qui se
réve1e comme secret justement la oil te poete aimerait
Ceux qui « entendent les uns des autres », ce sont les hom­
{' nommer un joyau qui repose daos sa main. Le genre de ce
mes et les dieux. Le Plain-Chant est la fete de I'arrivée
des dieux - en cette arrivée, tout devient paix. Le Plain­ 't joyau, le poete ne le dit paso TI est pourtant permis de
Chant n'est pas I'antithese du dialogue (das Gesprách: ~ penser au sens ancien de joyau - joiel, qui veut dire
:~~
le joli cadeau destiné a un bate; ou bien aussi le cadeau
le recueil sur soi de la parole, oil elle devient pleinement comme signe de faveur particuliere, et que le donataire
parole, partagr.e et commune : entretien), mais, au plus
désormais portera sur lui. J oyau - sa place est au milieu de
haut, intime et intense affinité avec lui; car le Plain-Chant ;Í
'," tout ce qui tourne autour de la faveur et de l'hospitalité.
lui aussi est parole. Dans la strophe précédente, la septieme,
Htilderlin dit : 7. Allulion au George-Kreis, ral8emblement autour du Jlobte de per­
sonnalités marquantes (tels GundoU, Bertram, He11ingrath, Kantorowicz,
Loi du destin est cela: que To"" s'expérimentent, t KommerelI. Staullenberg) ayant reconnu en Stefan George un matm
~; et un voyant.
Que si la paiz rel/ient, également une parole soit.
.~
J68 Acheminement pera la parole Le déploiement de la parore 169
Pretons attention au fait qu'a coté du poeme Le Mot, o'entendons qu'indistinctement : le déploiement de la
sous le titre général de la partie finale du recueil (La Chan­ parole : la parole du déploiement.
son), un autre poeme vient consonner, qui s'appelle Chan­ Afin que se montre une possibilité de faire une tlxpé­
son de la mer et commence : rience pensante avec la parole, nous allons examiner le
voisinage oil habitent poésie et pensée (Dichten und
Quand ti l'horíZlJn, en chute légere Denken). C'est étrangement s'y prendre, alors que nous
Plange la houle rouge feu avons si peu d'expérience en chacune des deux. Il n'em­
Alars sur la dune je fais ha.lte peche que nous les connaissons toutes deux. Sous les quali­
Pour poir si se montre un pÍBage hospitalier. ficatifs de poésie et de philosophie (Poesie undPhilosophie),
nous possédons une masse d'informations sur la poésie (das
La derniere strophe nomme I'hote, et en meme temps ne Dichten) et la pensée. Et sur notre chemin, nous n'allons
le nomme pas. Comme l'hote, le joyau se tient dans l'innom­ pas aveuglément en quete de leur voisinage; car nous avons
mé. Innommé, entierement, reste ce qui approche le 'encore a l'oreille un poeme, Le M ot; ainsi nous avons en
poete comme faveur supreme. Le poeme final de la derniere vue une expérience poétique avec la parole. Il est meme
partie la dit, la chante et cependant ne la nomme pas. permis, avec toutes les réserves d'usage, de la résumer
Joyau, faveur, hote sont dits, mais non pas nommés. dans le dire du résignement : « Aucune chose ne soit, la
Sont·ils tus? Non. Nous ne pouvons taire que ce que nous oil le mot faillit. II A peine avons-nous remarqué qu'ici
savons. Le poete ne tait pas les noms. Il ne les sait pas. le rapport de la chose et du mot est nommé, et ainsi le
Ill'avoue dans un vers qui sonne a travers tous ces poemes rapport de la parole en général a n'importe quel étant
comme une basse continue : comme tel - aussitot nous avons appelé le poétique a
passer dans le voisinage d'une pensée. Mais cette derniere
Vers quoi tu penches - tu ne saÍB paso n'apprend la rien qui lui soit étranger. Car avec le plus
matinal de ce qui, a travers la pensée occidentale, est
L'expérience de ce poete avec le mot s'enfonce dalls parvenu a se faire entendre, il y a le rapport de la chose
l'obscur et reste ainsi elle-meme encore entourée de voiles. et du mot, et a la vérité sous la figure du rapport de retre
Laissons·la telle. Or en repensant l'expérience poétique et du dire. Ce rapport assaille la pensée d'une maniere si
de cette fa\;on, nous la laissons ainsi déja etre dans le voi­ confondante qu'il s'annonce en un seul mot : ;..6yot;. Ce
sinage de la pensée. Cependant, n'allons pas croire qu'une mot parle simuItanément comme nom de l'etre et nom du
expérience pensante avec la parole, a la place de l'expérience dire.
poétique, va mieux mener au c1air, et qu'il lui soit licite Mais encore plus confondant pour nous est le faít que
de lever le voile. De quoi une pen~ée ici est capable, eela malgré cela aucune expérience avec la parole n'est faite ­
re\;oit sa détermination du fait qu'elle écoute, et de la aucune expérience oil la parole elle-meme viendrait pro­
maniere dont elle écoute le dire qui se fie (die Zusage) prement a la parole a la mesure de ce rapport. De cetta
oil l'etre de la parole parle en tant que parole du déploie­ indication nous tirons : l'expérience poétique de Stefan
mento Toutefois, que la tentative en vue de préparer une George nomme quelque chose d'archi-ancien, qui a déja
possibilité d'expérience pensante avec la parole requiere atteint la pensée et, depuis, la tient prisonniere - mais
le voisinage iI. la poésie n'a nullement lieu a titre d'expé­ d'une maniere toutefois (¡ui nous est devenue autant habi­
dient; au contraire, elle tire son origine d'un Soup\;on de tuelle que méconnaissable. Pas plus que l'expérience
bon augure : poésie et pensée n'auraient-elles pas place poétique avec le mot, l'expérience pensante avec le dire
en voisinage? Peut-etre ce confiant soup\;on est·illa parole n'amene la parole en son déploiement ala parole.
qui répond a la mise au défi que, pour commencer, nous Ainsi en est-il; sans que cela porte ombrage au fait que,
17 0 Aclu1minement lIers la parole Le déploiement de la paro18 17 1
du matin de la pensée occidentale au soir de la poésie vouloir dire ici u voisinage D, et de quel droit est-il et peut-il
de Stefan George, beaucoup de choses profondes ont etre question de lIoisinageP Voisin (Nachbar) , le mot
été pensées sur la parole par la pengée, et beaucoup de le dit lui-meme, est celui qui habite a proximité (in der
choses admirables ont été dites par la poésie a propos de Nahe) d'un autre, la partageant avec lui. Cet autre devient
la parole. Maintenant, a quoi cela tient-il que, néanmoins, par la a son tour le voisin du premier. Le voisinage est
le déploiement de la parole, partout, ne se porte pas ~ ainsi une relation qui résulte de ce que l'un vient s'établir
la parole en tant que parole du déploiement, nous ne pou­ a proximité de l'autre. Le voisinage est le résultat, c'est-a­
vons seulement qu'en avoir soup~on. Plus d'une raison dire la conséquence et l'effet du fait que l'un s'installe
parle en faveur du fait que c'est précisément le déploiement vis-a-vis de l'autre. Parler du voisinage de la poésie et de
de la parole qui lui interdit de venir a la parole - a cette la pensée veut dire donc que les deux habitent vis-a-vis
parole en laquelle nous formulons des énoncés sur la parole. l'un de l'autre, que l'un s'est installé vis-a-vis de l'autre,
Si la parole interdit en ce sens partout son déploiement, que l'un est venu s'établir a proximité de l'autre. Cette
alors cet interdit fait partie du déploiement de la parole. indication concernant ce qui caractérise le voisinage se
Ainsi, la parole ne se contient-elle pas seulement la oil meut dans un discours métaphorique. Ou bien disons-nous
nous la parlons a la fa~on coutumiere; cette retenue est déja quelque chose de ce dont ils'agit? Que veut dire «dis­
déterminée par ceci que la parole se retient et se contient cours métaphorique I? Renseignés par cette locution,
(an aick klJlt) avec son origine [retenant et réservant son nous sommes vite a notre aise - oubliant de penser a
origine], et ainsi refuse de dire son déploiement a notre oeci : il ne nous est pas permis de nous réclamer validement
maniere habituelle de penser qui est la représentation. En d'elle tant que reste indéterminé ce que c'est que le « dis­
ce cas, il n'est plus permis non plus, deslors, de dire que le cours 1, ce que c'est que la «métaphore D, en quelle mesure
déploiement de la parole est la parole du déploiement _ la parole parle par images - si meme en général elle parle
a moins que le mot de «parole I veuille dire dans la seconde ainsi. C'est pourquoi nous laisserons ici tout largement
partie de la locution quelque chose d'autre, et m~me ouvert. Tenons-nous-en a ce qui est le plus urgent - il
quelque chose de tel qu'en lui, ce soit la retenue de la savoir d'aller explorer le voisinage de la poésie et de la
parole meme qui... parle. Alors, le déploiement de la pensée, c'est-a-dire maintenant : le vis-a-vis en lequelles
parole se porte bien, a sa maniere la plus propre, a la deux se font face.
parole. Nous n'avons plus le droit d'esquiver cela, il Par bonheur, il ne nous faut ni d'abord chercher, ni
faut m~me porter plusloin la confiance et présumer encore : ensuite explorer le voisinage. Nous séjournons déja en
a quoi peut-il bien tenir que la « parole I proprement dite lui. Nous nous mouvons en lui. C'est le poeme de George
du déploiement qu'est la parole puisse si facilement nous qui nous parle. Vis-il-vis de ce poeme, nous avons esquissé
échapper? Présumons que cela tient, au moins en partie, quelques pensées, meme si ce n'est qu'a tres gros traits.
au fait que les deux modes éminents du Dire, la poésie et
la pensée, n'ont pas été cherchés en propre, c'est-a-dire Aucune Cho'8 ne soit, la ou le mot faillit.
dans leur voisinage. Mais on parle assez, cependant, de la
poésie et de la pensée. La locution est déja devenue une Voila ce que dit le résignement du poete; a quoi nous avons
formule vide et monotone. Peut-~tre le « et 1, dans la locu­ ajouté qu'ici venait a jour le rapport de la chose au mot;
tion «pohsie et pensée 1, s'ouvre-t-il pour recevoir sa pléni­ et nous disions de plus que « chose D était le nom pour
tude et sa détermination c1aire, des que nous nous laissons n'importe quoi qui est en quelque maniere - un étant
entrer dans le sens que cet «et I pourrait viser le voisinage tel qu'il se trouve etre présent. A propos du « mot D, nous
de la poésie et de la pensée. avons dit non seulement qu'il était en un rapport a la
Mais aussitc~t nous exigeons une explication : que doit chose, mais que c'est seulement le mot qui amene la chose,
172 Ackeminement l1ers la parole Le tUploiement de la paro" 173
quelIe qu'elIe soit, en tant que l'étant qui est - qui l'amene
discerner tout a trac si la poésie est proprement une pensée,
et l'installe dans cet « e8t 11, l'y tient, l'y maintient et gou­
ou bien si la pensée est proprement poésie. Obscur demeure
verne sa tenue, lui confere quasiment son entretien. Pour­
par quoi se détermine leur rapport propre, et d'ou cela
suivant, nous avons dit : le mot ne se tient pas seulement
que nous nommons (avec quel manque de vigueurl) le
en un rapport relativement a la chose, mais le mot « est 11
propre, a proprement parler tire son origine. Mais - quelle
lui-meme cela qui tillnt la chose en tant que chose, la tient
que soit la maniere dont nous nous laissons venir au sens
et la retient - le mot est en tant qu'il est cet entretien :
la poésie et la pensée, chaque fois un seul et meme élément
le rapport méme d'entre-tien (das Verhiiltnis selber).
nous est déja devenu plus proche : le dire, que nous puis­
Pour beaucoup, cela qui est pensé face au poeme parattra
sions en propre y porter attention ou non.
redondance inutile, inadéquate et forcée. Pourtant il
Plus encore : poésie et pensée ne font pas seulement que
s'agit ici, dans le voisinage de l'expérience poétique avec
se mouvoir dans l'élément du dire; en meme temps,
le mot, de trouver une possibilité d'expérience pensante
elles sont redevables de leur dire a de complexes expérien­
avec la parole. Cela veut dire a présent et d'abord : appren­
ces avec la parole qui, pour nous, sont a peine remarquées
dre 8. porter attention au voisinage comme tel, dans lequel
et encore moins recueillies. Ou cela avait lieu, manquait
habitent aussi bien la poésie que la pensée. Cependant,
une suffisante ouverture précisément sur ce qui, par la
voici qui est étrange : le voisinage meme demeure invisible.
présente méditation, vient a nous et nous concerne de
Ainsi en est-il, du reste, dans le quotidien. On vit en lui,
toujours plus pres : le voisinage de la poésie et de la pensée.
mais on serait bien embarrassé s'il falIait dire en quoi
Présumons qu'il n'est pas une simple conséquence, pro­
consiste le voisinage. Mais cet embarras n'est qu'un
voquée par le fait que poésie et pensée entrent réciproque­
cas particulier et peut-étre remarquable de cet antique
ment dans un rapport de face a face; car toutes deux,
embarras qui porte loin et ou se trouve partout et toujours d'avance, appartiennent l'une a l'autre, avant méme de
notre pensée et notre dire. Quel embarras avons-nous en pouvoir s'appreter a parvenir dans le vis-a-vis ou les deux
vue? Celui-ei : nous ne sommes pas - et si nous le sommes, se font face. Le dire est le méme élément pour la poésie
alors c'est seulement peu souvent et a peine - en état et la pensée; mais pour les deux il est encore, ou il est
de faire purement et a partir d'elIe seule l'expérience d'une déja, « élément 11 d'une autre maniere que l'eau pour le
relation qui regne entre deux choses, entre deux manieres poisson et l'air pour l'oiseau; d'une telle maniere qu'il
d'etre. Nous nous représentons aussitdt la relation a partir nous faut laisser de parler d'élément, pour autant que le
de ce qui chaque fois est en relation. Nous avons une pietre dire ne fait pas seulement que « porter 11 la poésie et la
intelligence de comment, de par quoi, et d'ou se donne la pensée et qu'offrir le domaine qu'elles mesurent.
relation, et de comment elle est en tant que cette relation. Tout cela, sans doute, est-il vite dit, c'est-a-dire énoncé;
Ainsi est-il bien juste de se représenter le voisinage comme mais en méme temps c'est difficile, pour nous autres,
une relation. Cette représentation porte également sur le aujourd'hui, d'en faire l'expérience. Ce que nous tentons
voisinage de la poésie et de la pensée. Mais elle ne nous dit de penser et repenser sous le nom de « voisinage de la poé­
rien quant a savoir si c'est la poésie qui vient s'établir ",¡,
'f sie et de la pensée 11 est bien éloigné d'un simple fonda
dans le voisinage de la pensée, ou bien au contraire la " de relations représentées. Ce voisinage traverse et régit
pensée qui vient s'établir dans le voisinage de la poésie, partout notre séjour sur cette Terre, et dans ce séjour,
ou bien si ce sont les deux qui sont venues dans le voisi­ notre pérégrination. Mais comme la pensée d'aujourd'hui
nage l'une de l'autre. La poésie se meut en l'élément du devient toujours plus résolument, toujours plus exc1usi·
dire, de meme la pensée. Si nous nous recueillons sur la. vement un calcul, elle met en reuvre tout ce dont elle dis­
poésie, nous nous trouvons du meme coup dans le meme pose: forces et « motivations 11, pour essayer de calculer
élément ou se meut la pensée. Et la, nous ne pouvons pas comment l'homme va pouvoir prochainement s'aménager
174 Acheminement pera lo pal'Ole Le déplowmenl de la parole 17 5
le a: cosmos JI - c'est-il-dire l'espace vidé de monde. Cette l'apparence, sans cesse, de ne parler que sur elle, alors
pensée est sur le point d'abandonner la Terre en tant que que déja, ti partir de la parole et en elle, nous nous la lais­
telle. En tant que calcul elle pousse, a taute vitesse et dana sons dire elle-meme, son déploiement. C'est pourquoí
la frénésie, a la conquéte de l'espace cosmique. Cette il n'est pas permis d'interrompre prématurément le dia­
pensée elIe-meme est l'explosion d'une puissance qui logue entamé avec l'expérience poétique que nous avons
pourrait simplement tout annihiler dans la vanité. La reste, entendue - de l'interrompre en reprochant a la pensée de
ce qui suit apres une telle pensée, le processus technique ne pas laisser la poésie prendre la parole, et de tout faire
de fonctionnement des appareils de destruction ne serait passer du coté du chemin de la pensée.
plus qu'un sombre point final : la folie finissant dans n laut prendre le risque de parcourir en long et en large
l'absence de sens. Stefan George dit déja dans son ode le voisinage du poeme et de la strophe finale en laquelIe
monumentale La Guerre. qui a vu le jour en 1917 : « Ce i1 se rassemble. Nous tentons a nouveau d'écouter ce qui
sont la les signes de feu - pas la Nouvelle 11 (Le Nouveau est dit poétiquement. Nous présumons avec confiance le
Regne, p. 29).
défi qui pourrait etre lancé a la pensée, et nous commen­
La tentative d'apercevoir en propre le vOlsinage de la
cons avec lui.
poésie et de la pensée nous a proprement amenés devant une

difficulté. Négliger de méditer cette difficuIté, ce serait


Ai7l8i appris-je, triste, le ré8ignement:
laisser dans le vague le chemin parcouru par ces conférences
Aucune clwse ne soit, la OU le mot faiUit.
et la marche elle-meme sur ce ehemin. La diffieuIté se

reflete en ce qui nous avait déja eflleuré dans la premiere


De nouveau, nous récrivons le dernier vers de maniere
eonférenee, et qui il présent, en celIe-ei, vient a nous.
qu'ilsonne presque comme un énoncé, si ce n'est comme une
Quand nous écoutons le poete et repensons a notre
these doctrinale : aucune chose n'est, la oil manque le mot.
maniere ce que dit son résignement, nous nous tenons
Une chose commence seulement d'etre, la oil le mot ne
déja dans le voisinage de la poésie et de la pensée - et
manque pas, par conséquent la oil le mot esto Mais si le
d'un autre caté pourtant, nous ne nous y tenons pas; en
mot est, il luí laut donc lui-meme etre également une chose;
tout cas pas de telle sorte que nous expérimentions le
car « chose JI signifie bien icí : tout ce qui est d'une quelcon­
voisinage en tant que tel. Nous ne sommes pas encore en
que lacon : « Prodige du lointain ou songe. II Ou bien le
ehemin (unterwegs) vers lui. II nous laut d'abord retourner
mot, quand il parle, n'est-il pas, en tant que mot, chose ­
nos pas vers lA oil, a proprement parler, nous avons déja
rien de semblable a ce qui est? Le mot est-il un Rien
séjour. Le tranquiIle retour vers la oil déja nous sommes
it (ein Nichts)? Comment pourra-t-il alors aider la chose
est intiniment plus difficile que les courses rapides alIant F.
!'" a etre? Ne faut·il pas que ce qui octroie l'etre « soít JI
oil nous ne sommes pas encore, et oil nous ne serons jamais d'abord lui-meme et avant tout autre - qu'il soit ce qu'il
- a moins de devenir des chimeres techniques adaptées y a de plus étant, plus étant que les choses qui sont?
aux machines. C'est dans cette perspective que doit se montrer a nous
Le pas qui prend du recuI jusqu'au lieu oil retre humain 1 ce tenant de question, tant que nous calculons, c'est-a­
a site demande autre ehose que le pas en avant par lequel .~ dire tant que, pour quelque chose qui est, nous computons
le progres nous précipite dans le machinal. i
(r' le fond qui lui satisfait, la raison suffisante qui rend
Retourner la oil nous avons déja (proprement) séjour, raison de cet étant en le faisant apparaitre comme consé­
tel est le genre de la marche sur le chemin de pensée a quence du fond, comme son eiJet - ce qui assouvit Dotre
présent nécessaire. Si nous portons attention a ce que ce appétit de représentation. Conformément a cette optique,
ehemin a de propre, aIors l'apparence d'inextricable qui le mot, pour pouvoir octroyer le « est JI ala chose, doit néces­
d'abord gene s'évanouit. Nous parlons de la p!lrole dans ~i sairement atre antérieurement a toute chose - mais aussi,
1,6 Acheminement pera la parole
Le déploiement de la parole 1"
mot (zum Wort kommen: parviennent au mot), ce mot,
inéluctablement, etre lui-meme une chose. Nous auriona un dictionnaire n'est pas en état de le capter et de le
ainsi devant nous, d'un seul tenant, ceci : qu'une chole mettre a l' abri. OiJ. donc le mot est-i1 a sa place? On le
(le mot) fournit a une autre chose l'etre. Maisle poete dit:
1 Aucune chose ne soit, la oi! le mot faillit. » Mot et chole
dire est-il chez lui?
Ainsi, l' expérience poétique avec le mot nous fait signe
sont différents, sinon meme a l'écart l'un de l'autre. remarquablement. Le mot - pas une chose, rien d'étant;
Au premier coup d'reil nous croyons comprendre le inversement : nous sommes renseignés sur les choses quand,
poete; mais a peine avons-nous seulement effieuré pensi. pour elles, le mot est a notre disposition, Alors la chose
vement le vers que sombre dans l'obscurité ce qu'il dit. « est ». Mais qu'en est-il de cet « est »? La chose esto Est-ce
Le mot, qui lui-meme est censé ne pas etre une chose, que le « est » lui-meme serait encore une chose, surmontant
c'est-a-dire quelque chose qui « soit », nous file entre les une autre chose, posée sur elle comme un chapeau?
doigts. Il semble que la se passe la meme chose que, dans Le tI est », nous ne le trouvons nulle part comme chose
le poeme, ce qui a lieu avec le joyau. Le poete, parlant du quand nous le cherchoDs sur une chose. n en va du « est »
1 joyau, riche et tendre )}, aurait-il des fois en vue le mot
comme du mot, Pas plus que le mot, le « est » n'est a sa
lui-meme? En ce cas, Stefan George, ayant pressenti
poétiquement que le mot lui-meme ne pouvait etre une place parmi les choses qui sont.
Tout a coup nous voila réveillés de la somnolence des
chose, aurait demandé aupres de la Norne le mot pour idées toutes faites, et nous entrevoyons du tout-autre.
le joyau - c'est-a-dire pour le moto La divinité du destin En cela que l'expérience poétique avec la parole dit du
lui donne a savoir : 11 Tel ne sommeille rien au fond de mot joue le rapport entre le « est » (qui lui-meme n'est
l'eau profonde. 1I pas) et le mot (qui se trouve dans le meme cas, c'est-a­
Le mot pour le mot ne se laisse nulle part trouver la on
le destin dispense, pour l'étant, la parole qui le nomme et dire n'est rien d'étant).
Le déploiement a la maniere d'une chose, l'etre, De
l'institue, afin qu'il soit et, étant, rayonne et éclose. convient ni au « est », ni au « mot » - et encore moiDS au
Le mot pour le mot - un trésor il. la vérité, et pourtant rapport entre le « est » et le mot, auquel il revient, chaque
ingagnable pour le pays du poete; mais pour la pensée? fois, d'accorder un «est ». Et pourtant ni le «est », ni le mot
Quand la pensée essaie de méditer a la suite du mot poé­ et son dire ne peuvent etre relégués dans la vacuité du
tique, alors il se montre ceci : le mot, le dire n'a pas d'etre. nul et non-avenu (der bloaaen Nichtigkeit). Que montre
Cependant notre facon coutumiere de nous représenter l'expérience poétique avec le mot quand la pensée pense
les choses résiste de toutes ses forces a cette méditation a sa suite? Elle montre en direction de ce mémorable
et a ce qui vient s'y donner. Tout un chacun voit bien qui met au défi la pensée depuis toute antiquité, bien
et entend des mots - par écrit et dans la voix. ns sont, que de maniere voilée. Elle montre quelque chose de teI
ces mote; ils peuvent etre comme des choses, perceptibles qu'il y a, et qui pourtant n' « est » pas (Sie zeigt solches,
par nos sens. Il suffit, pour prendre le plus grossier des was es gibt und was gleichwohl nicht « ist 9 »). A cela qu'il y
exemples, d'ouvrir un dictionnaire. Il est plein de choses a appartient aussi le mot; peut-etre meme non seulement
imprimées. Sans doute. Rien que des mots - et pas un aussi, mais bien avant tout, et cela d'une fac;on telle
seul mot 8. Car le mot par lequel les mots viennent au que, dans le mot, dans sa maniere de se déployer, soit a
8. L'al1emand peut, A partir du mot da Wort, faire deux pluriela : 9. A propol de E, gibt, la LtJttre" J«mBlGufrBt 'UI'I'humoniBmI "mIlI'­
a) die W6rler, lea mota du vocabulaire; b) die Wort6, lea mota en tant qu'en quait ~ e II y 11 traduit es gibt BaIlB Y regarder de prh8. - En eltet, dallB E,
em: ae dit quelque cboae. Le aecond aellB eat plua ample, plus profond. ,ibt, l'impersonnel est bien exactement rendu par le e U -, mm le yerba
En lui 8e dit ce qu'eat UD mot : non pa8 un aigne, en 8a fonction tU numl­ dit tout autre choae. La traduCltion, dana lea pbraaea qui auivent, va peu
mire fat:U. et reprlsBntlllif - mai8 ce que notre poete nomme (Varillliom a peu dégager le lenl de la locution allemande dauala penaée de Heide(lU'.
'u
'UI' UlI jet) UlI mot total, MuI, llranpr 11 la lanp et «I11J1M i1lClJ1IIIIloÍl'l.
.7 8 Acheminemsnt ~er. la parole
Le déplo~ement de la parolS .79
l'abri, invisible, cela qui a (jenes, was gibt). Alors, d_
mot, la pensée l'équilibrant en toute rigueur, il ne serait moins que le secret pressenti du mot qui, dans I'interdic­
plus jamais permis de dire : il est - mais au contrairO!1 tion, rend proche la réserve de son déploiement. La chan­
il donne (es gibt); et cela non pas au sens oiJ. « il y a ~ son chante le secret du mot de maniere étonnante, c'est­
des mots, mais oiJ. le mot meme donne (das W ort selber a-dire en posant, dans le poeme, des questions. Il y a
gibt). Le mot : ce qui donne. Donne quoi? Suivant I'exp&, trois strophes, chacune de trois vers :
rience poétique et suivant la plus ancienne tradition
de la pensée, le mot donne : l'etre. Alors, en pensant, Quel est-il, légereté d'audace, ce pas
nous aurions, dans ce domaine oiJ. ce il yace qui donne ., Qui marche par le damaine le plus propre
a chercher le mot comme le donnant lui-meme, ce donnant Du jardin fabuleU$ de l'aieuleP
qui n'est jamais donné.
Nous connaissons la tournure es gibt en de multiples Quel est-il, épeil, cet appel que souffle
emploisj par exemple : es gibt an der sonnigen Raid, Le chasseur apec le cor d'argent
Erdbeeren (au coteau ensoleillé, il y a des fraises) j la, Au plus serré du bois darmant de la DiteP
il y a des fraises j on peut les trouver comme quelque
chose qui se présente, se rencontre. Dans le cheminement Quelle est-elle, cette secrete haleine -
de notre pensée, es gibt est employé autrementj non pas ; Elle s'insinue jusqu'au tréfonds de l'dme­
il Y a le mot, mais : il, le inot, donne. Ainsi vole en éclats Venant d'une mélancolie ti peine lepéeP
toute la fantasmagorie du es, du fli, devant laqueIle plus
d'un, avec juste raison, s'inquiete j mais le mémorable Stefan George prend soin d'écrire sans majuscule tous les
(das Denkwürdige: digne d'etre pensé) demeure, commence mota, excepté ceux par lesquels commencent les verso Or
meme a rayonner. Ce tenant de question, si simple et pour­ il saute aux yeux que dans ce poeme un seul mot porte une
tant insaisissable, que nous nommons par la tournure : majuscule. Il se trouve a la fin de la strophe du milieu,
il, le mot, donne - se dévoile comme étant a proprement et c'est le mot Sage -la Dite 10. Le poete aurait pu intituler
parler le mémorable, pour la détermination duquel, ce poeme La Dite. Il ne l'a pas fait. Le poeme chante la
partout, manquent encore les metres. Peut-etre le poete toute secrete proximité en laqueIle gouverne le mot qui
les connait-il. Mais sa poésie a appris le résignement, ::'1:.
"1Ji,:
tarde au loin. Dans le poeme quelque chose de tout autre
sans rien pourtant perdre par ce résignement. Toutefois, .'~, est dit sur un autre mode - et pourtant c'est le Meme que
ce qui a été pensé a propos du rapport entre le « est D et
~;

le joyau lui file des doigts. Certes. Mais il échappe en cette '\'
maniere que le mot est interdit (perweigert). L'interdiction le mot qui n'a rien d'une ch05e.
est la réserve. La éclate justement ce qu'il y a d'étonnant I Qu'en est-iI maintenant du voisinage de la poésie et de
dans le regne propre au moto Le joyau ne se défait nuIle­ I la pensée? Nous nous trouvons sans voix entre deux modes
ment en rien de rien. Le mot ne sombre pas dans la plati­ tout a fait distincts du dire. Dans le chant (Lied) du
tude de l'impuissance a dire. Le poete ne dit pas adieu au poete, le mot parait comme ce qui plonge en tout secret
moto Le joyau, toutefois, se retire dans l'étonnant secret dans l'étonnement. La méditation pensante attentive a la
d'oiJ. vient, pour nous l que nous nous étonnions. C'est relation entre le « est D et le mot qui n'a rien d'une chose
pourquoi le poete - comme dit l'avant-dire a das Lied­ parvient devant quelque chose de mémorable, digne d'etre
« pense D encore maintenant, et meme pense encore plus
qu'avant : il y assemble autre chose, a savoir un dire 10. Dans le poeme de George, dans le texte de Heidegger, le mot tU.
Sage s'en vient en toute quiétude réunir poésie et pensée. La traduction,
autre que celui d'avant. JI chante des chansons. Et aussitot, avec son partí pris, brise ceUe quiétude. Peut-~tre notre mot de UgeMe
la premiere chanson, restée sans titre, chante rien de pourrait-i1 supportel' une pensée, a condition d'y entendre, a traVeJ'l le
egere latin, le J.tYCIY greco

180 Acheminement fiera la parols


Le tUploiemént d6 la parols 181
pensé, et dont les traits se perdent dans I'indéterJDinl
La ce qui étonne, dans un dire dont I'accomplissement ei vraie proximité, celle qui rend proche, est elle-m&me
chant; ici, ce qui est digne de pensée, dans un dire a PeUa4 I'appropriement (das Ereignis) depuis lequel poésie et
déterminable et en tout cas non chantant. Est-ce cela qulj pensée sont renvoyées a ce qui est propre dans leur maniere,
doit étre un voisinage, a la mesure duquel la poésie et lat ,. il chacune, d'étre.
pensée habitent dans une proximité? Les deux pou1'tan& Si pourtant la proximité de la poésie et de la pensée
s'écartent I'une de I'autre en toute largeur. est une proximité dans le dire, alors notre pensée parvient,
Or nous aimerions que la confiance devienne notre amie, en toute confiance, il présumer que I'appropriement
celle qui présume que le voisinage de la poésie et de la regne en tant que cette Dite en laquelle la parole nous dit
pensée se dissimule a I'abri dans cet écart le plus large son déploiement. Cette Dite OU la parole nous accorde
de leurs dires. ~tre ainsi il distance I'une de I'autre, et nous confie son dire n'erre pas dans le désert. Elle a
c'est pour I'une et I'autre proprement etre face il face. déjil touché en plein (Sie kat 8chon getroffen). Qui donc,
n est temps de se délaire d'une opinion : celle qui sinon I'etre humain? Car l'etre humain n'est humain
voudrait que le voisinage de la poésie et de la pensée que dans la mesure ou, disant oui il I'adrcsse de la parole,
s'épuise avec le trouble et bavard amalgame de ces deux pour la parole, afin de la parler, ille faut.
modes du dire - ce qui rendrait possible d'incertain8
emprunts de I'une a I'autre. Telle peut bien, ca et la, étre
I'apparence. Mais en vérité, il partir de leur déploiement, III
poésie et pensée sont maintenues a distance I'une de
l'autre et tenues chacyne dans leur obscurité propre par
Les trois conférences sont au service d'une tentative :
une tendre mais claire différence : deux paralleles, en
celle de nous mener devant une possibilité de faire avec
grec mep« 6XA~).6)'Y - a caté I'une de I'autre, chacune
la parole une expérience. La premiere conférence préte
face a l'autre, en dépassement, a sa facon, par rappon a
I'oreille a une expérience poétique avec le moto Elle
l'autre. Poésie et pensée ne sont pas séparées, si el sépa­
pense a sa suite. Pensant ainsi, la premiere conférence
ration D veut dire : étre a pan dans ce qui ne souffre plus
se tient déja a I'intérieur du voisinage de la poésie et
aucun rappon. Les paralleles se coupent a I'in-fini. La­
de la pensée. Elle se met en route en lui, allant et
bas, elles se coupent en une taille qu'elles ne font pas
venant.
elles-mémes. Par elle au contraire, elles sont entaillées
La deuxieme conférence médite le chemin de cette mise
dans la gravure de leur déploiement voisinal- elles y sont
''.1,: en route. Pour la pensée d'aujourd'hui, qui est représenta­
Bignées. Cette signature est le trait (der Risa U). n trace tive, et qui a tout point de vue recoit sa forme du calcul
en ouvrant tout d'un coup la poésie et la pensée a leur technique et scientifique, I'objet du savoir est affaire de
commune proximité. Le voisinage de la poésie et de la méthode. Cette derniere est la conséquence de la dégéné­
pensée n'est pas le résultat d'un processus tel que la
poésie et la pensée, venant d'ailleurs - Dieu sait d'ou _ rescence la plus extréme, c'est-il-dire de I'épuisement de
ce qu'est un chemin.
viendraient s'établir a proximité I'une de I'autre, la Pour la pensée qui médite, au contraire, le chemin a sa
proximité elle-méme trouvant ainsi son origine. Non: la place en ce que nous nommons la contrée. Pour le dire en
un prélude allusif, la contrée (en tant qu'elle fait rencon­
11. Ce mot, CJUi a déjA été employé, elt diffieile A traduire, eal' iI dit trer) est I'éclaircie libre-donnante dans laquelle ce qui
• la 'oil la dkhl1'U1'8 et le mouvement de taille, d'entaille, l'll1'1'8ehement est éclairci parvient au libre espace en meme temps que ce
Poal' lequel la déchil'Ure appal'aft en le deslinant. Quant au mot Aufri8I, qui se dissimule en retrait dans I'abri. Le libre-doDnant
Udit la loudaineté en laquelle a Jieu I'ouvenure d'une béaDee.
qui du meme coup abrite dans le retrait - ce mouvement
182 Ach6mi1&6mBnl lJers la parole Le déploiemenl de la parole 183

de la contrée est cette mise en chemin (Be·wegung 18) wegen peut signifier : frayer un chemin, par exemple a
en laquelle se donnent les chemins qui appartiennent a travers une campagne profondément enfouie sous la neige.
la contrée. Wegen (frayer un chemin), be-wegen (pourvoir de che­
Le chemin, s'il est pensé jusqu'a lui-meme, est quelque mins), faire chemin et le chemin lui-meme en tant qu'il
chose qui nous fait atteindre, et plus précisément noua {ait atteindre - tous ces mots appartiennent au meme
fait atteindre ce qui tend vers nous en nous intentant 18. domaine de source et de courant que les verbes : wiegen
Nous comprenons certes le verbe (1 intenter » dans un (balancer pour peser ou pour bercer), wagen (balancer
sens uniquement habituel, oil intenter signifie : intenter dans l'audace du risque) et wogen (balancer sur les flots) u.
une action, un proceso Mais nous pouvons aussi penser Présumons que le mol. Weg - le chemin - est un mol.
intenter dans un sens élevé : appeler, prendre en garde, original de la parole, un mol. qui parle en s'adressant a
tenir. Der Be-lang (l'intention) : ce qui, tendu vers not're l'etre humain en tant qu'il a le sens de la pensée. Le mol.
atre, prétend apres lui et ainsi lui fait atteindre la place directeur dans la pensée dictante de Lao-tseu est Tao,
oil il appartient. et il signifie « a proprement parler » : chemin. Mais comme
Le chemin est quelque chose qui nous fait atteindre ce on se représente facilement le chemin d'une maniere exté­
qui nous intente. El. voici que s'éveille une méfiance : rieure, c'est-a-dire comme trajet de liaison entre deux
pensant ainsi l'intention (das Be-langen), ne procéderions­ lieux, on a inconsidérément trouvé notre mot el chemin D
nous pas arbitrairement avec la langue? C'est en e:lfet inapproprié pour nommer ce que dit Tao. C'est pourquoi
arbitraire si nous mesurons le sens qui vient d'etre dit a on traduit Tao par Raison, Esprit, Sens, Logos.
ce que l'on comprend habituelleinent sous ce moto Mais ce Cependant, le Tao pourrait bien etre le chemin qui met
qui donne mesure a l'emploi méditatif de la parole ne peut tout en chemins (der aUes be-wegende Weg), cela a partir
pas atre ce que 1'0pinion courante se représente couram­ de quoi seulement nous sommes en état de penser ce
ment; c'est au contraire ce que la richesse en retrait de la qu'aimeraient dire proprement, c'est-a-dire a partir de leur
parole tient en réserve afin, depuis la, de nous intenter propre maniere de se déployer, les mots de Raison, Esprit,
a dire la parole. La contrée, c'est elle seulement, en Sens, Logos. Peut-ctre est a l' abri, dans le mot 11 chemin ll,
tant qu'elle est contrée, qui donne des chemins. Elle dote Tao, le secret de tous les secreta du dire pensif, a condi­
de chemin, elle met en chemin (Sie be-wegt). Nous enten­ tion que nous laissions retourner ces noms a leur indi­
dons le mot Be-wégung, mise-en-chemin, au sens de : vulgué (in ihr Ungesprochenes) el. que nous soyons capa­
d'abord et avant tout donner et instituer des chemins. bIes d'un tel laisser. Peut-atre l'énigmatique puissance,
Autrement on entend bewegen (mouvoir) au sens de : aujourd'hui, qui se déploie dans la domination de la
e:lfectuer que quelque chose change sa place, croisse ou méthode, provient-el1e encore précisément du fait que les
dépérisse, et en général devienne autre. Mais be-wégen méthodes, sans vouloir diminuer leur ·efficacité, ne sont
donne a entendre : pourvoir la contrée de chemins. Suivant ~~ I
pourtant rien d'autre que les eaux basses d'un grand fleuve
l'ancien usage du dialecte alémanique en souabe, le verbe secret : le chemin qui met tout en chemins, le chemin qui
a tout trace sa voie. Tout est chemin.
12. Nous reconnaissODl, grAce A cette graphie. la formation du mot Les conférences sont en chemin au creur du voisinage
di6 BIlW6Fg. le mouvement. Be- doit I'entendre comIne dans Be-dlngung de la poésie et de la pensée,. en chemin avec, en vue,
ou Be-,hmmun/f: U lignifie le fait de doter. de pourvoir. Quant A w6gung, l'échappée sur une possibilité de faire une expérience
iI laisle immécbatement voir le chemin (do Weg). e Mise en chemin •
doit étre entendu intransitivement : lel cheminl lont mis en état d'étre avec la parole.
chemins.
13. Le verbe a1lemand elt beumgen - qui elt I'un del verbe8 formé. loi. Toul lel motI mentionnél lont les dérivél germaniquel de la racine
A partir de la racine langen: a1ler jU8qu'a. Le lenl habituel de belangen UIlS" qui a donné en latin PeMre (traDllporter) et Pía (la voie). CMmin
eet : appeler en jU8tice. procéder a une action judiciaire. e8t UD mot celtique. ". ~~~ ~
..: ~
184 Arheminement vera la parole Le déploiement de la parole 185
Or nous présumons la pn toute confiance que ce voisinage la proximité, celle qui porte la poésie et la pensée au voisi­
est le lieu qui donne lieu a l'expérience OU s'éprouve nage l'une de l'autre, Dona la nommons die Sage (la Dite).
ce qu'il pn est de la parole. Ce qui donne lieu pour nous, En elle, Dona augurons, de confiance, la maniere d'@tre
et nous permet, cela nOlls donne une possibilité, c'est-a­ de la parole (das Weaen der Sprache). Dire, sagan, veut dire
dire nous donne quelque chose qui rend possible. La possi. donner a voir, faire apparattre, libérer en une éclaircie
bilité ainsi comprise, ce qui rend possible, veut dire autre qui est également retrait, cette libération entendue comme
chose et davantage que la simple éventualité. dispensation du présent de ce que Dona nommons un
La troisieme conférence aimerait nous porter en prope « monde D. La dispensation de monde, cette offre éclaircis­
clevant une possibilité, c'est-a-dire devant ce qui ren­ sante et voilante, masquante, est ce qui, dans le dire, est
drait possible que nous fassions avec la parole une expé­ en déploiement. La parole directrice pour le chemin au
rience. Pour cela il faut non seulement que nous restions creur du voisinage de la poésie et de la pensée contient
sur le chemin suivi, au creur du voisinage de la poésie et une indication; la suivant, Dona aimerions atteindre la
de la pensée. Nous devons, a l'intérieur de ce voisinage, proximité a partir de laquelle le voisinage se détermine
jeter nos regards alentour, afin de voir s'j] Dona donne en recevant d'elle le ton.
a voir et comment il Dona donne a voir ce qui métamor­ La parole directrice, la voici :
phose notre rapport a la parole. Mais du chemin qui doit
nous mener jusqu'a ce qui rend possible cela, il a été dit
Das Wesen der Sprache :
qu'il ne Dona conduisait que la OU Dona sommes déja. Le
Die Sprache des Wesena.
« ne... que D n'implique ici aucune limitation, mais pointe

L'essence de la parole :
sur ce qu'a d'absolument simple ce chemin. Le chemin

laisse atteindre ce qui nous intente : en son domaine nous .­ La parole du déploiement.
aVOQll déja séjour. Mais alors pourquoi - aimerait-on La parole directrice donne le document original de la
interroger - un chemin encore, et qui Dona y conduise? parole en ce qu'elle esto Nous tentons a présent de l'enten­
Réponse : parce que la OU nous sommes déja, nous y dre plus distinctement, afin qu'elle nous fasse mieux
sommes d'une telle maniere que du m@me coup nous n'y signe, en vue du chemin qui nous fait atteindre la, depuis
soyons pas - dans la mesure OU nous ne sommes pas OU nous sommes déja intentés.
encore arrivés en propre a ce qui Dona intente. Le chemin
qui nous laisse atteindre la OU Dona sommes déja, ce L'esaence de la parole: La parole du déploiement.
chemin demande, a la différence de tout autre chemin,
quelque chose qui l'accompagne tout en portant largement Deux locutions, deux tournures maintenues a l'écart l'une
en avant. Cela est contenu dans la parole directrice que I de l'autre par deux points; l'une étant le retournement de
Dona avons nommée en passant, a la fin de la premiere i l'autre. Si l'ensemble doit @tre une parole directrice,
conférence. En quoi la parole directrice indique le chemin, alora, nécessairement, le signe des deux points donne a
Dona ne l'avons pas encore mis au clair. Et il était impos. entendre que ce qui est avant lui va en s'ouvrant a ce qui
sible que cela eftt lieu. Car la deuxieme conférence avait est apreso En l'ensemble de la parole directrice joue une
auparavant a tourner notre regard vera la contrée OU le ouverture, un faire-signe, qui pointe sur quelque chose que,
chemin est a sa place, ce chemin auquel la parole direc. venant en partant de la premiere tournure, nous ne pou­
trice fait cortege en lui faisant signe loin en avant. Cette vons présumer dans la seponde; car cette derniere ne s'épuise
contrée s'annonce dans le voisinage de lapoésie et de la nullement en un simple renversement de l'ordre des mots
pensée. Voisinage veut dire : @tre voisins, habiter dans la de la premiare tournure. S'il en est ainsi, alors les mots
proximité. Poésie et pensée sont des modes du dire. Mais Weaen et Sprache, des deux cotés des deux points, Don
186 Acheminement per8 la parole Le tUploiement de la parole 187
seulement ne disent pas pareil, mais la forme elle-meme
déploiement », veut dire par conséquent : la parole est a sa
de la tournure est difIérente chaque fois.
place et appartient au creur du déploiement, elle sied
Expliquer cela dans le cercle de la représentation gram­
a ce qui met tout en chemin, elle lui est propre en tant
maticale, c'est-a-dire logique et métaphysique, pourra nous
qu'elle est son plus propre. Ce qui met tout en chemin
rapprocher un brin de ce dont il s'agit; mais ainsi, toute­
met en chemin en ceci qu'il est parlant. Mais reste obscur
fois, jamais il ne sera possible d'atteindre le tenant de la
comment il nous faut penser le déploiement, reste plei­
question que nomme la parole directrice.
nement obscur en quelle mesure le déploiement est par­
Dans la tournure précédant les deux points, et qui dit
lant, le plus obscur restant : que peut' bien vouloir dire
l' « essence de la parole », parole est le sujet, c'est-il-dire
alors parleril C'est a cela pourtant que doit d'abord
ce sur quoi et a propos de quoi doit atre établi ce que
s'attacher notre méditation, si nous méditons bien a la
c'est. Cela, que quelque chose est, -ro ..( 0t'LV, la quiddité,
suite du déploiement de la parole. Or cette méditation­
renferme depuis Platon ce que l'on nomme communément
la est déja en chemin sur un chemin déterminé, a savoir
l' « essence D (essentia) d'une chose. L'essence ainsi comprise
a l'intérieur du voisinage de la poésie et de la pensée.
est enfermée dans les limites de ce qu'on nomme plus
Pour la marche sur ce chemin, la parole directrice fait
tard le concept - la représentation, a l'aide de laquelle
signe, mais ne donne pas de réponse. En quelle direction
nous nous procurons et nous saisissons ce qu'est une chose.
peut-elle faire-signe quand elle fait signe? Rien que dans
Moins serrée, la tournure précédant les deux point5
la direction de ce qui détermine et donne le ton au voisi­
dit alors ceci : Ce qu'est la parole, nous en saisissons nage de la poésie et de la pensée, en tant que voisinage.
le concept pour peu que nous noua engagions a passer Voisiner, habiter dans la proximité recoit le ton de sa
la-has, ce la-bas sur lequel les deux points, pour ainsi détermination depuis la proximité. Or poésie et pensée
dire, ouvrent Une échappée. Et cela, c'est la parole du ¡;f sont des modes du dire, et a la vérité des modes éminents.
,:,\;.,
déploiement. Dans cette tournure, c'est le « déploiement D ·¡IlI'
Si les deux modes du dire voisinent bien a partir de leur
qui joue maintenant le role du sujet, auquel sied la parole.
proximité, alors, nécessairement, la proximité elle-meme
Mais le mot de « déploiement » ne signifie plus du tout

ce qu'est quelque chose. Wesen, nous l'entendons a présent

comme verbe - wesend comme dans anwesend et abwe­

send 15. « Wesen D veut dire etre-durant, déployer-durée,


t ,~'J
doit gouverner sur le mode de la Dite. La proximité et
la Dite seraient alors le Meme. Penser cela demeure une
tres dure mise au défi. Sa violence, en aucun cas, il n'est
permis de l'atténuer.
séjourner (wtihren, weilen). Toutefois, la locution « es }.¡

l./ Si nous avions un jour le bonheur d'atteindre la vers


west D dit plus que seulement : cela persiste, cela dure. quoi la parole directrice fait signe, nous atteindrions a ce
« Es west D veut dire : cela vient se déployer; déployant t
Ji qui rend possible de faire une expérience avec la parole,
sa durée, cela vient a nous, cela nous concerne, cela .ll la parole que nous connaissons. C'est pourquoi il est tres
nous met en route, nous met en chemin et nous intente. ;'.\ I important que nous restions sous l'indication que donne,
Le déploiement (das Wesen), ainsi pensé, nomme cette en faisant signe, la parole directrice rendue plus intel·
durance (das W tihrende) qui, en tout, vient a nous et nous !l
ligible; nous pouvons la récme de la maniere suivante :
concerne parce qu'elle est ce qui met tout en chemin. La Cela qui vient a nous et nous concerne en tant que parole
seconde tournure dans la parole directrice : « La parole du (als die Sprache), cela recoit le ton de sa détermination
depuis la Dite, entendue comme ce qui met tout en che­
15. Les participes présents aTIW8B~rul et abwe8erul (présent et absent) mina (als dem alles Be-wegenden). Ce qui fait signe fait
contieDDent a titre de v~rbe le mot We8~n. Ce sont de plus des mots d'usage
courant (en fran\lais, on n'entend plus aucun verbe dans le mot pré­ signe en partant de quelque chose pour aller vers quelque
s~1II; plus elt8ctement, on ne reconna1t plus comme radical verbal le chose. La parole directrice (das Leitwort) fait signe en
-S8111).
partant des représentations courantes sur la langue
188 ·1chem;nement pera la parole Le déploiement de la parole 189
pour aller a l' pxpérience de la parole en tant CJ1It La Vulgate traduit : Et apparuerunt illis dispertitae
Dite.
linguae tanquam ignis... et coeperunt loqui pariis linguis.
Ce qui fait signe fait signe de maniere multiple (Wi_ Luther traduit : « Et illeur apparut des langues, dispersées,
winken au/ pielldltige Weise). Faisant signe, il peut faire . comme de feu... et ils commencerent de precher avec
voir ce vers quoi il fait signe d'une maniere si simple et d'autres langues. » Néanmoins cette nouvelle capacité de
si pleine que nous nous y laissons porter sans la moindre parler n'est pas comprise au sens d'une simple volu­
équivoque. Mais il peut aussi faire signe de telle fa~on bilité, mais en tant qu'emplie par le 1tVEÜ¡Lrx. &YLOV, le
qu'il nous renvoie d'abord et pour longtemps a ce qu'a souffie saint. Cette représentation biblique de la parole est
de non clair (das Bedenkliche: ce qui demande a @tre précédée par la définition grecque de ce qu'est la parole,
pensé et repensé) ce a partir de quoi il fait signe, cepen­ telle qu'elle est portée par Aristote a sa figure canoniqul'.
dant que cela vers quoi il fait signe, il ne fait d'abord
Le A6yo~, énoncer quelque chose, est représenté en par­
que nous le laisser augurer comme étant ce qui est dign~
tant du parler comme phénomene sonore. Aristote dit
d'etre pensé, et pour quoi le mode de pensée a sa mesure
au début d'un traité qui re9ut ultérieurement le titre
fait encore défaut. De ce second genre est I'indication
1t&p1 ~PII:r¡VC(rx.~, De interpretatione, Sur l'énoncer :
que donne la parole directrice. Car le déploiement de la
« Or cela qui a lieu dans l' ébruitement vocal [les sono­
parole nous est tant connu, et par des déterminations si
rités] est signe de ce qui a lieu dans l'ame en fait d'épreuves,
multiples, que nous n'arrivons a nous en détacher qu'avec
et l'écrit [est] signe des sonorités vocales. Et de meme que
peine. Toutefois ce détachement ne souffre pas d'etre opéré
l'écriture n'est pas la meme chez tous, dc meme les sono­
avec violence, car la tradition reste riche de vérité. C'est
rités vocales ne sont pas les memes. Mais de quoi celles-ci
pourquoi nous sommes tenus d'abord de repenser notre [sonorités et écritures] d'abord sont les signes, cela, chez
représentation usuelle de la parole - meme si ce n'est:~! tous, ce sont les memes épreuves de l'ame, et les choses
qu'en un survol rapide -, mais cela en jetant le regard1 dont elles [les épreuves] sont les représentations ressem­
en avant, vera OU fait signe le voisinage des deux modes blantes, les choses sont elles aussi les memes. »
du dire, la poésie et la pensée : au coour de la proximité Ces phrases d'Aristote forment le texte classique sur
comprise comme la Dite.
lequel devient visible la structure OU la parole (entendue
La parole, quand on se la représente immédiatement comme ébruitement vocal) est a sa place : les lettres sont
comme quelque chose d'étant, 8e rencontre comme I'acti­ les signes des sonorités, les sonorités sont signes des
vité de parler, comme mise en OOuvre des outils de la parole événements ressentis dans l'ame (les « épreuves », 1trx.&f¡¡Lrx.'t'rx.),
que sont : la bouche, les levres, la langue. La parole se et ces derniers sont signes des choses. L'étayage de la
montre, quand on parle, comme un phénomene qui a structure est formé par la relation de signe. Assurément
lieu chez I'homme. Que la parole soit eJlpérimentée, repré­ nous procédons de fa90n bien trop grossiere en parlant
sentée et déterminée depuis longtemps a partir de la, partout, et sans préciser mieux, de signe - c'est-a-dire
c'est ce qu'attestent les noms que se sont donnés elles­ de quelque chose qui désigne et d'une certaine fa90n montre
memes les paroles occidentales : y'Ai'iJaarx., lingua, langue, quelque chose d'autre. Car, si Aristote emploie bien expres­
language. La parole est la langue. Au deuxieme chapitre sément le mot <nj(LCLrx. (les signes), il parle aussi de a'ÚILOoArx. et
des Actes des Apatres, qui rapporte le miracle de la Pente­ de ~ILOL6l¡Lrx.'t'rx..
cate, il est dit aux versets 3 et 4 : Ce qui importe ici, c'est que nous ayons en général sous
les yeux la structure entiere de la relation de signe; car elle
xrx.1 (;)cp&r¡tnV rx.lko~ 8LOt¡LSPLt6¡.r.evrx.L y'Ai'iJaarx.L ~~ el 7tUp6~... xrx.1 est restée canonique - a de multiples variantes pres ­
~p~«V'ro 'AotMi:v nip~ y'A6laarx.L~.
pour touies les théories ultérieures de la parole.
La parole est représentée a partir de l'activité de par­

19° Acheminement pera la parole Le déploiemem de la parole 19 1


ler comme ébruitement vocal, comme un faire-entendre pal' ainsí que se disent en allemand les dialectes) les modes dive"
la voix (stimmliche Verlautbarung). Cette représentation du parler selon le terroir, n'est guere pensé a fondo Leur
n'atteint-elle pas quelque chose qui, achaque instant, diversité ne repose pas seulement et pas d'abord sur difJé­
peut étre vérifié sur toute langue, quelque chose qui est rentes formes de mise en mouvement des organes paroliers.
essentiel a toute parole? Sans aucun doute. Aussi De Dans le dialecte, c'est le pays, c'est-a-dire la terre qui parle
faut-iI en aucun cas laisser s'installer I'idée que nous chaque fois diversement. Mais la bouche n'est pas seule­
voudrions rabaisser I'ébruitement vocal - phénomene ment un genre d'organe dans un corps représenté comme
corporel - en tant que ce qui est seulement sensible organisme - au contraire : corps et bouche appartiennent
dans la parole, au profit de ce que I'on nomme la teneur en au fleuve et au crottre de la terre, au sein duquel nous
signification ou le sens, et que l'on honore comme étant
autres, les mortels, trouvons notre croissance, et a partir
le spirituel, I'esprit de la parole. Il s'agit bien plutot de
de laquelle nous donnons accueil a la solidité d'une assise.
penser une bonne fois et de se demander si, dans la maniere
Perdant la terre, assurément nous perdons aussi I'assise.
traditionnelle de se représenter cette structure, ce par
Hi:Uderlin, dans la cinquieme strophe de I'hymne Cer­
quoi la parole tient au corps, a savoir qu'elle ne soit jamais
manie, laisse l'aigle de Zeus dire a la 11 plus paisible filie
autrement qu'en train de résonner ou en train d'étre
du dieu JI:
écrite, est expérimenté d'une maniere suffisante; penser

une bonne fois et se demander s'il suffit de ramener cette


Et secretement, comme tu r§Pais, j'ai lais.i,
sonorité au seul corps représenté physiologiquement, A midi quittant, pour tai un signe d'amitié,
et de la réduire au domnine métaphysique du sensible. La fleur de la bouche, en gage, et tu parlas solitaire.
Assurément, I'ébruitement et les sonorítés se laissent Pourtant plénitude de paroles d'or tu enl10yais aussi
expliquer physiologiquement comme émission d'ondes Bienheureuse I apec les fleuPeB et ilB .ourdent inépuüabl8ment
sonores. Toutefois reste ici ouvert si par la au grand jamais En tautes les contréeB.
le propre du résonner et retentir dans le fait de parler
est expérimenté et gardé en vue. Alors, on renvoie a la .La parole est la fleur de la bouche. En elle fleurít la terre
mélodie et au rythme dans la parole, et ainsi a la parenté ;f a la rencontre de la floraison du ciel.
du chant et de la parole. Si seulement ne demeurait le
#
péril de comprendre mélodie et rythme, eux aussi, depuis :t La premíere strophe de l'élégie La Promenade au payr
:'f"
I'horizon de la physiologie et de la physique, c'est-a-dire chante:
de les représenter au sens le plus large a partir de la tech­ ~
Dique et de ses calculs. A procéder ainsi, on obtient sans
conteste beaucoup de résultats justes - mais jamais, :í CeBt pourquoi j'espere méme que pa, si l8 souhaiti
Nous commen{:ons et qu'alors seulement natre langue est délU1e
présumons-Ie, ce qui est au príncipe du déploiement. Et troupé l8 mot, et completement OUl'8rt l8 clllur,
Que la parole rende un son, qu'elle ait un timbre et qu'elle Et d'un front ipre plus haute pensée jaülit,
tremble, qu'elle balance et qu'elle batte, cela lui est propre Apec la n8tre en m2me temps commencer la floraison du ciel,
dans la méme mesure que le fait que ce qui est parlé en Et au regard oupert 8fre oupert le Lumineu:z:.
elle ait un sens. Mais notre expérience de cette propriété-la
est encore terriblement gauche, parce que partout I'expli. En relation avec cela que tentent les trois conférences
cation technique et métaphysique vient faire écran et il faut vous laísser songer vous-memes a la suite de cef
nous repousse hors de la méditation qui serait.a la mesure vers afin d'apercevoir un jour en quelle mesure s'annonce
de ce dont iI s'agit. Déja seul le simple fait que nous icí le déploiement de la parole en tant que Dite, en tant
nommions Mundarten (Iitt. 11 genres de la bouche JI, c'est que ce qui met tout en chemin. Un seul mot du poete ne
Acheminement fJ6r. la paro" Le déploiement de la parou 193
J9 a
doit pas échapper, qu'il dit précisément du moti po~ amplement valoir pour de grands et pour de petits poetes.
1'entendre il faut bien preter 1'oreille a l'assemblement Elle ne vaut pas pour le dire de Hólderlin; sa poésie,
des vers depuis lesquels il parle. Gottfried Benn - en toute logique, partant d'ou il se
lIs sont a la fin de la cinquieme strophe de l'Élégie tient - ne la comprend plus que comme un « herbier D,
Pain et vin: une collection de plantes desséchées.
« Mots, comme des fleurs D, cela n'est pas une « rupture
Tel eat l'homme; quand lti e8t le Bien, et a souci avec d-. dans la vision D, mais bien l'éveil du regard le plus large;
présents ici on ne « va >l rien « chercher », mais le mot est remis a
Un dieu mAme de lui, il ne le connatt et ne le voit pas. l'abri dans la provenance d'ou il se déploie. lci ne manque
Porter ü lui faut, d'abord; mai8 maintenant il nomme son PII3 pas la « pose primaire >l, car ici a lieu l'exposition du mot
Cher, a partir de son origine; ici, il n'y a pas « faiblesse de la
Maintenant, maintenant il faut que pour cela des mots, comme transformation créatrice JI, mais la douce puissance de
des fleur8, vÍBnnent a naUre. simplement pouvoir preter oreille. Ce qui est une « trans­
formation créatrice » c'est le satellite artificiel : ce n'est
Pour penser mllrement ces vers il peut etre profitable pas un poeme. Gottfried Benn a reconnu, a sa maniere,
de penser a fond ce que Holderlin lui-meme dit dans une ou il est lui-meme a sa place. 11 a tenu bon et supporté
autre version du meme passage - ce qui toutefois demande cette connaissance. Voila ce qui donne a sa poésie son
une pensée encore plus songeuse : poids.
Si le mot est nommé fleur de la bouche et floraison, alon
nous entendons la résonance de la parole s'ouvrir avec
Long et diffieüe eat le mot de cette advenue maÍB
sa couleur terrestre. En partant d'ou? A partir du dire
Blane (elair) est l'instant. Servants des c¿Zestea üs 80nt
oil s'expose le laisser apparaitre monde. La résonance
MaÍB au fait de la Terre, leur pcu est ver8 l'abíme
retentit a partir du sonnement, appel qui rassemble et quí,
Juvénilement plus humain pourtant cela daJ'l8lea profonMur.
ouvert a I'Ouvert, laisse apparaitre monde dans les choses.
est aTlCÍBn.
Ce qui résonne dans la voix n'est ainsi plus rapporté
(Cf. Hellingrath, IV', annexes, p. 322.) a de seuls organes corporels. II est libéré de l'borizon
~~,
1~:~ d'une explication physique et physiologique de ce qui
A nouveau le mot apparait dans la contrée, en tant que la '~~ n'est que fait phonétique. Ce qui résonne, le terrestre
'ir

contrée qui laisse la Terre et le Ciel, le flux des profon­ dans la parole, est maintenu dans l'entonnement qui,
deurs et la vigueur du Haut aller il. la rencontre 1'un jouant les unes pour les autres, procurant les unes aux
de l'autre en déterminant Terre et Ciel au ton de contrées autres les contrées de l'architecture du monde, les accorde
du monde. A nouveau : « Mots, comme des fleurs. » les unes sur les autres. Renvoyer ainsi a ce qui résonne
Nous resterions en pleine métaphysique a vouloir dans la parole et a sa provenance depuis le dire doit
tenir pour une métaphore cette nomination de Holderlin : d'abord paraitre obscur et dépaysant. Et pourtant,
« mots, comme des fleurs ». c'est viser en sa simplicité la maniere dont se tient ce
A coup sur, Gottfried Benn déclare bien dans son étrange dont il s'agit. 11 nous est possible de l'apercevoir aussitot
conférence « Problemes de la Lyrique» (1951, p. 16) ce qui qu'a neuf nous portons attention a la mesure dans laquelle,
suit ; « Ce comme est toujours une rupture dans la vision, partout, nous sommes en chemin dans le voisinage de
il va chercher, il compare, ce n'est pas une pose primaire... D, modes du dire. Telles sont signées depuis bien longtemps
I la poésie et la pensée. Leur voisinage ne leur est nullement
« un relachement de la tension verbale, une faiblesse de
la transformation créatrice. » Cette interprétation peut i tombé du ciel, comme si elles pouvaient chacune pour
1'1
I
194 Acheminement pera la parole Le déploiement de la parols 195
soi ~tre ce qu'elles sont en dehors de ce voisinage. C' qui, depuis, par cette pensée et au cours des Temps Moder­
pourquoi nous devons les expérimenter au cceur et nes, se voit consolidé en représentation canonique.
partir de leur voisinage, c'est-a-dire a partir de cela Au caractere de parametre de l'espace et du temps, les
donne son ton au voisinage comme te!. Le voisinagejf! nouveIles théories, c'est-a-dire méthodes pour mesurer
a-t-il été dit, ne produit pas entierement la proximité,;, le temps et l'espaee -la théorie de la relativité, la théorie
mais au contraire : la proximité fait advenir a soi le voisi. des quanta et la physique nueléaire -, n'ont rien changé.
nage. Mais que veut dire proximité? '1 Elles sont hors d'état de pouvoir apporter un tel chan­
A peine essayons-nous de penser en ce sens, que noua; gement. Si elles le pouvaient, alors e'est tout l'échafau­
voila déja partis sur un ample chemin de pensée. lci,' dage terhnique des modernes seiences de la nature qui ne
maintenant, ne peuvent nous réussir que quelques pas•. pourrait que s'efJondrer de soi-meme. Rien n'augure
lIs ne conduisent pas en avant, mais en arriere - vers la aujourd'hui en faveur de la possibilité d'une telle ruine.
ou déja nous sommes. Ces pas ne forment aucunement Tout parle eontre, et avant tout la ehasse a la formule
(ou bien c'est une apparence tres extérieure) une succes­ mathématique ultime qui donnerait la elef théorique
sion ou celui-ci précéderait celui·la. Les pas se joignent pour la compréhension physique du monde. Or l'impulsion
bien plutot dans un rassemblement recueilli sur le Mame, de eette chasse ne vient pas d'abord de la passion per­
et ils se jouent en un retour au Mame. Ce qui a l'allure
sonnelle des chereheurs. Leur fa90n d'etre est déja poussée
d'un détour est en fait entrée dans la mise en chemin
par une provocation OU la pensée moderne en entier
proprement dite, a partir de laquelle le voisinage re90it
est foreée. el Scienee physique et responsabilité morale JI
le ton. Cela est la proximité.
- voila qui est bien, et important pour la situation
Que nous pensions proximité et aussitot se présente le
d'aujourd'hui. Mais il n'en reste pas moins que c'est
lointain. Tous deux se tiennent en une certaine opposi­
tenir les comptes en comptabilité double; derriere,
tion, en tant que grandeurs diverses dans la distance
se dissimule une rupture qui n'est curable ni depuis la
entre des objets. La mesure de cette grandeur s'efJectue
science, ni depuis la morale - si mame elle est en général
en comptant des parcours selon le long et le court. Ce
curable.
faisant, les mesures pour les parcours évalués sont toujours
Mais qu'est-ce que tout cela a a voir avec le déploiement
tirées d'une extension sur laquelle et au long de laquelle
de la parole? Plus que nous ne pouvons penser aujour·
on calcule le nombre qui mesure la grandeur du parcours.

.I
I d'hui Nous devrions a présent avoir déja un léger pressen­
Mesurer quelque chose a quelque chose en passant tout
timent faee a l'ordonnance délibérée qui tient compte du
au long de lui, cela se dit en grec 1tocpoc(U't'pei:". Les exten­
I proehe et du lointain en tant que formes de mesure pour
sions au long desquelles et sur lesquelles nous mesurons
des distanees parcourues dans l'espace et le temps devenus
le proche et le lointain entendus comme distances ne sont
I parametres.
I
autres que la succession des u maintenant », c'est-a-díre Qu'est-ee qui ne nous laisse pas en repos ici? Le fait
le temps, et le el a coté », « devant », el derriere », « dessus J que, de cette maniere, il est impossible d'expérimenter
et el dessous D des positions réciproques de lieux de-cí de-la, la proximité OU le voisinage est a sa place. Si la proxi­
c'est-il-dire l'espace. Pour la représentation et ses calculs, mité et l'avoisinement étaient représentables paramétri.
espace et temps apparaissent comme les parametres pour quement, alors une distance mesurée par le millionieme
la mesure du proche et du lointain, et ces derniers comme de seconde et de millimetre, c'est elle qui devrait fournir
~
des états dépendants de distances. L'espace et le temps .'.~~

la proximité la plus grande dans un voisinage - comparée


ne font pas que servir de parametre; leur maniere d'atre, a quoi une distance d'un metre et d'une minute constitue­
mame, bíentot s'épuise a jouer ce role, qui se dessine pré­ rait déja un éloignement extreme. Toutefois on n'oubliera
monitoirement des le début de la pensée occidentale et pas qu'un certain rapport réciproque de l'espace et du
196 Acheminement perl la parole
Le déploiement de la parole 197
temps fait partie de tout voisinage. Deux fermes isolées
Afin d'expérimenter ainsi le vis-a-vis l'une pour l'autre
- dans la mesure oil cela existe encore -, séparées par
des choses, il faut assurément d'abord abandonner la
une heure de marche a travers champs, peuvent etre
représentation et son calcul. Ce qui met en chemin le voisi­
de la plus belle fac;:on en bon voisinage, alors que deux
nement des quatre contrées du monde les fait parvenir
habitations citadines se faisant face dans la meme rue
les unes aux autres et les tient dans la proximité de leur
ou meme construites l'une contre l'autre ne connaissent
largesse, c'est la proximité elle-meme. C'est eHe qui est
aucun voisinage. Ainsi, la proximité avoisinante ne repose
mise en chemin (Be-wegen) du vis-a-vis I'un pour l'autre.
donc pas sur la relation spatio-temporelle. Ainsi, la proxi­
Nous nommons la proximité, eu égard a ce qui en I'lIe
mité déploie son etre a l'extérieur et indépendamment
met ainsi en ('hemin, nous la nommons : die « Nahnis 16 n,
de l'espace et du temps. Croire cela serait trop précipité.
Ce mot semhle forgé de toutes pieces; mais, en fait, il est
n n'est permis que de dire : la proximité qui gouverne le né d'une cxpérience pensive de ce dont il s'agit, cxpél'icnce
voisinage ne repose pas sur l'espace et le temps s'ils
qui peut etre refaite et vérifiée; et ce mot est tout aussi
apparaissent comme parametres. Mais espace et temps
possible que Wildnis par rapport a wild et Gleichnis
sont-ils quelque chose d'autre? Peut-on meme dire qu'ils
par rapport a gleich. Le creur de la proximité n'est pas
sont? A quoi cela tient-il que ce caractere paramétrique
la distance, mais bien la mise en chemin du vis-a-vis
de l'espace et du temps fasse obstacle a la proximité
I'une pour I'autre des contrées du cadre mondia\. Cette
avoisinante? Supposé que les parametres espace et temps
mise en chemin est la proximité en tant qu'approche. Elle
fournissent ce qui donne la mesure pour la proximité
¡'este l'inapprochable et nous est au plus loin quand nous
avoisinante et ainsi produisent la proximité, alors il fau­
parlon!! « sur )) elle. Mais l'espace et le temps ne peuvent,
drait qu'ils contiennent déja d'avance en eux-memes cela
en tant que paramctrcs, ni apporter de la proximité, ni
qui signe le voisinement, a savoir : le vis-a-vis de J'un pour
la mesurcr. Et pourquoi pas? Dans la succession, l'un
l'autre (das Gegen-einander-überJ. Nous avons tendance
apres l'autre, des « maintenant n, compris comme les élé­
a nous représenter le vis-a-vis l'un pour l'autre seulement
ments du temps parametre, jamais aucun maintenant
comme une relation entre des etres humains. Les présentes n'est ouvert vis-u-vis d'un autre maintcnant. C'est si peu
conférences elles aussi ont limité le vis-a-vis l'un pour
le cas que nous ne pouvons pas meme dire que dans la
l'autre, et l'ont mí\me limité au voisinage de la poésie
succession des maintenant, ceux qui précedent et ceux
et de la pensée comme modes du dire. Qu'il s'agisse la ~'¡ I qui suivent sont réciproquement fermés les uns aux autres.
d'une limitation, ou plutot d'une libération hors des '. I Car etre fermé est encore un mode d'etre tourné vers...
limitations, nous laissons ici la question ouverte. Or, ;, I ou d'etre détourné de... au creur du vis-a-vis l'un pour
le vis-a-vis l'un pour l'autre vient de plus loin, a savoir de l'autre. 01' c'est justement cela qui est comme tel exclu
cette large ampleur en laquelle terre et ciel, dieu et homme
du parametre, commc quoi nous apparait le temps quand
s'atteignent. Goethe et aussi Morike emploient volontiers
cette tournure II gegen-einander-über D, et pas seulement en
parlant d'etres humains, mais aussi lorsqu'il s'agit de
choses dans le monde. Quand regne et gouverne le vis-a-vis
1:
~ I
il est représenté.
n en va de meme des éléments de l'espace, des nombres
de tous ordres, des mouvements entendus comme processus
calculés en espace-temps. Nous nous représentons I'inin­
l'un pour l'autre, tout, chacun étant pour l'autre, est .~ I
terrompu et la permanence des parametres et de ce qui
ouvert - ouvert sur son secret; ainsi l'un se tend jusqu'a s'y mesure comme étant le contenu. 01' il exclut un vis­
l'autre, s'en remettant a l'autre, et tout reste ainsi soi­ • I a-vis les uns pour les autres de ses éléments, et si radica­
meme; l'un est vis-a-vis de l'autre en tant qu'il veille sur
lui, le prend en garde, et il est sur lui en tant qu'ille recouvre
et le voile.
r~, I 16. Ce mot sera traduit plus bas par l' « approche » - qu'il serait bon

J I d'entendre comme le mot disant ce qui laisS6 approcher.


: I
I

Le ddploiement de la parof.e 199


198 Acheminement PB" la parole
Du temps se laisse dire : le temps donne temps (die
lement que meme la ou nous tombons sur des interrup-'
tions, les ruptures ne peuvent jamais parvenir a un viI-:~ Zeit zeitigt).
De l' espace se laisse dire : l'espace donne espace (der
a-vis les unes pour les autres.
Or bien que l'espace et le temps, a l'intérieur de le_ Raum rilumO 17.
La représentation habituelle enrage en entendant parler
extension en tant que parametres, ne permettent nu! ainsi, et avec raison. Car il est besoin, pour l'entendre,
visea-vis mutuel de leurs éléments, la domination de
d'expérimenter pensivement ce que veut dire identité.
l'espace et du temps comme parametres pour toute repri­ Le temps murit. Murir veut dire : amener a maturité,
sentation, production et commande - c'est-a-dire comme mener a terme, laisser éclore. Ce qui vient a temps est, en
parametres du monde technique -, ceUe domination
son éclosion, ce qui est éclos. Et que murit le temps?
pourtant porte atteinte d'une maniere tres inquiétante Réponse : ce qui vient également a temps (das Gleich­
au regne de la proximité, c'est-a-dire a l'approche des
Zeitige), c'est.a-dire cela qui, sur le meme mode uni,
contrées du monde. La OU tout est sommé de prendre murit dans le temps. Et qu'est cela? Nous le connaissons
position suivant des distances calculées, c'est justem~nt depuis longtemps, mais négligeons de le penser a partir
le sans-distance qui s'étend, et a cause de l'universelle de la maturation du temps. Ce qui, dans le temps, vient
mise en chitTre, le sans-mesure. Et cela a lieu dans l'emp8­ ti temps également, c'est : le recueil de s'etre déployé
chement qui fait obstacle a la proximité voisinante des (die Gewesenheit) , venir se déployer (die Anwesenheit)
contrées du monde. Dans le sans distance ni mesure, tout et ce qui garde rencontre (die Gegen-wart), qui noUs attend
devient égal, par suite d'une seule volonté de s'assurer en tourné vers nous et d'ordinaire s'appelle l'avenir 18.
un calcul uniforme la maitrise de toute la terreo C'est Menant a terme de temps en temps (zeitigend), le temps nouS
pourquoi a présent le combat pour la maitrise de la terre arrache et nous lance du meme coup dans ce qui, en lui,
est entré dans sa phase décisive. La totale provocation sous ces trois visages, vient a temps a égalité - il nouS
de la terre a la s'lreté de la domination sur elle ne peut transporte ekstatiquement jusque-la, en nous apportant
plus etre organisée qu'ainsi : en prenant possession hors
de la terre d'une ultime position de contrale sur elle. 17. Die ZeU lIlitigC - on voit d'emblée que le verbe zeiliBen reprend
le mot ZeU, comme I'il exiltait en franc¡ais un verbe temporer quí fllt
Le combat pour cette position est toutefois la complete d'usage ablolument courant. ZeUigeB lignifie : faire atteindre I'Age adé­
traduction en calculs de toutes les relations entre tout quat, mener a maturité. On pourrait entendre la phraee de Heidegger:
ce qui est, au sein de ce qui, sans distance ni mesure, « Le templ mOrito D Ou bien : e Le templ fait venir a templ. D La pbrale
de Cervant., ou il elt queltion de e lalller le templ au templ D, parle a
n'est plus que calculable. Voila la dévastation du vis-a­ partir d'une exacte expérience de la temporalité du templ : ceUe oil le
vis les unes pour les autres des quatre contrées du monde, propre du templ elt de donner le templ.
DIJI' Raum riluml : iI enlte en franc¡aille verbe BIIpacer. Maille lenl pro­
l'empechement de la proximité. Dans ce combat pour pre du verbe allemand rilumeB elt plul vigoureulement : tUaerwombrlJl',
la domination de la terre, espace et temps parviennent a ",úür. On peut donc traduíre : « L'elpace fait place. D
leur extreme domination en tant que parametres. Seule­ 18. Lel troil déterminatione temporellel citéel lont a examiner avec
loin. Die GewBllenheit et die AnwBlleMeit ont en commun le verbe wBllen.

, La premi~re elt ceUe oil le déploiement, une foil pour toutel, ele recueilli.
ment - leur puissance ne peut se déchainer que parce
qu'espace et temps sont encore autre chose, sont déja e'elt non palle« paleé D, maiel'intarislable prélence de ce quí, a jamail, a
autre chose que des parametres depuis si longtemps connus. été. La leconde elt celle ou le déploiement vient lur noUS, approcbant.
Ce n'est pal le e prélent D, maílla lobre préeence de ce quí, cbaque foil,
Le caractere paramétrique défigure le déploiement du
temps et de l'espace. Avant tout, il dissimule le rapport ,
~
lit.Die Gegenwart elt d'ordinaire le nom pour le préeent. Heidegger I'écrit
Gegera-wart, laíelant apparaltre ce que dit le moto Wart elt apparenté
de leur déploiement au déploiement de la proximité. a Wahren, prendre en garde, et a warleB, regarder venir, i. e. attendre. Die
Ces rapports sont tellement simples qu'ils demeurent GeBen-wart veut done dire : ce !luí, tourné ven nOUI, nous regarde venir.
inaccessibles iI. toute pensée qui calcule. Ou ils sont montrés, Ce n'eet p81 le « futur D, maie l'lmprévieible préeence de ce qui, toujoun,
la représentation courante se ferme a ce regard. lera.
200 Acheminement vera la parole Le déploiement de la parole 201

ce qui, la, s'ouvre dans ce qui, a égalité, vient a temps : dll vis-a-vis les unes pour les autres des contrées du
l'union, ensemble, d'etre déployé, de venir se déployer monde.
et d'attendre eneontre (die Einigkeit von Gewesen, Anwe­ La possibilité se donne d'apercevoir que, et d'apercevoir
sen, Gegen-Wart). Transportant et apportant, le temps met comment la Dite - en tant que déploiement de la parole ­
en ehemin ce que l'également a temps (das Gleich-Zeitige) vient battre en reflux (zurückschwingt) dans le déploie­
lui cede en lieu et place : le spaeieux du temps (der Zeit­ ment de la proximité. Portant calmement le regard a
Raum). Le temps lui-meme en l'entier de son déploiement l'entour, il devient possible d'aller voir en quelle mesure
ne se meut pas, il est immobile et en paix. la proximité et la Dite, en tant que ce qui se déploie
Le Meme est a dire de l'espaee, qui fait place a la loea­ dans la parole, sont le Meme. Ainsi, la parole n'est pas
lité et aux lieux, les libere et du meme eoup les dégage une simple capacité humaine. Son déploiement appartient
en eux, et reeueille ce qui, a égalité, vient a temps eomme au plus propre de la mise en ehemin du vis-a-vis les unes
Temporel de l'espaee (als Raum-Zeit). L'espaee lui-meme pour les autres des quatre eontrées du monde.
en l'entier de son déploiement ne se meut pas, il est immo­
' ..... La possibilité se donne que nous fassions avec la parole
bile et en paix. Le transportant apport du temps et, une expérienee; que nous parvenions en quelque ehose de
Iaisant place, la libérante dégagée de l'espaee appartien­ tel qu'il nous renverse, e'est-a-dire rende-autre notre
nent ensemble au Meme, le jeu de la sileneieuse paix - sur
'i rapport a la parole. Dans quelle mesure?
lequel il n'est pas possible a présent de penser plus avant. ~; La parole, en tant que Dite du Cadre du monde, n'est plus
. .". seulernent quelque chose a quoi nous autres, les hommes
Le Meme, ce qui tient rassemblés espaee et temps en leur
déploiement, peut s'appeler : l'espaee (de) Jeu (du) temps­ qui parlent, nous avons rapport - au sens d'une relation
der Zeit-Spiel-Raum. Menant a temps et faisant place, l existant entre l'etre humain et la parole. La parolr,
ce qu'a de meme l'espaee (de) Jeu (du) temps met en ehe­ 1 en tant que Dite mettant en ehemin le monde, est le rap­
.~:
min le vis-a-vis les unes pour les autres des quatre eontrées port de tous les rapports. Elle rapporte, tient ensemble,
du monde: terre et eiel, dieu et homme - Jeu du Monde. entretient, tend et enriehit le vis-a-vis les unes pour
La mise en ehemin du vis-a-vis l'un puur l'autre dans les autres des contrées du monde, elle les tient et les
veille eependant qu'elle-meme (la Dite) se retient en soi
le Cadre du monde fait advenir a soi la proximité, est \I (an sich hiilt).
la proximité en tant qu'approehe. La mise en chemin I
elle-meme devrait-elle s'appcler das Ereignis der Stille Se retenant ainsi en soi, la parole comme Dite du
(la venue a soi - l'appropriement - de la paix du Cadre du monde, nous intente (be-langt una), nous qui
silenee) ? avons place dans le Cadre en tant que mortels, nous
Mais ce qui vient d'etre indiqué parle- t-il elH'Ol'C d u qui n'avons possibilité de parler que dans la mesure ou,
déploiement de la parole? AssllrémMt, et meroe dans le prenant mesure sur la parole, nous lui répondons.
sens de ce qu'ont tenté les trois eonférenees : nous mener Les mortels sont ceux qui ont possibilité d'expérimenter
~. devant une possibilité de faire, avee la parole, une expé­
.ji
la mort en tant que mort. La bete n'en est pas capable.
rienee, et de sorte que notre rapport a la parole devienne Mais la bete ne peut pas non plus parlero Le rapport
a l'avenir ce qui est digne d'etre pensé. entre mort et parole, un éclair, s'illumine; mais il est
Sommes-nous parvenus devant une telle possibilité? .~
encore impensé. Il peut pourtant nous faire-signe et nous
En une premiere esquisse, le dire a été déterminé en son indiquer le mode sur lequel le déploiement de la parole
ton. Dire signifie : montrer, laisser apparaitre, présenter nous intente en nous 'réclamant pour elle, et ainsi nous
(Darreichen) un monde dans une éclaireie qui est du meme rapporte pres de soi - pour le eas ou la mort fait ensem­
eoup abritement, les deux s'unissant en libre-donation. ble partie de ce qui nous intente. Étantposéque ce qui
A présent, la proximité s'annonee eomme mise en ehemin met en chemin, tenant les quatre eontT~'S du monde d!.~~NA
..... ,. <:,:.;.. ~" '.,., •
....
q" ~
,.,
T .{..~
.'"
202 Acheminement vera la parole
l'intime proximité de leu~ vis-a-vis les unes pour lea ,
autres, repose dans la Dlte, alors e'est aussi d'abord
la Dite qui fait grAee de ce que nous nomJl1ons du minuseule
mot cr est }) - disant ainsi a sa suite. La Dite donne le .
cr est l) dans l'éclaircie - liberté et abri - oiI il peut étre
mémorablement pensé.
En tant qu'elle met en ehemin le Cadre du monde,
la Dile rassemble tout dans la proximité du vis-a-vis
I'un pour l'autre, et cela sans un bruit, aussi silencieuse­
ment et paisiblement que le temps m~ne a terme, et que
l'espaee donne espace, aussi paisiblement que joue I'espace
(de) jeu (du) temps. Le mo~1
Nous nommons ce reeueil qui appelle sans un bruit, ce
reeueil oula Dite met en ehemin le rapport du monde: lo
reeueil ou sonne la paix du silenee (das Ge14ut de, Stille).
C'est : la parole du déploiement.
Dansle voisinage au po~me de Stefan George, nous avons
entendu dire :

Aucune cho8e ne BOit, Id orlle "!Dt (aiUit.

Nous avons remarqué que dans le po~me quelque chose


demeurait en reste, digne d'etre pensé; a savoir eeci : que
veut dire « une ehose eat 11. Digne de pensée, du meme coup,
nous devint le rapport du mot proféré (paree que ne man­
. quant pas) au « est 11.
A présent, il est permis, pensant dans le voisinage
du mot poétique, de présumer et de dire en confianee : {\;

Un « tIBe JI B6 donne, Id OU le mot 86 bm•. ~


"~
t\
Se briser veut dire iei : le mot proféré retourne dans le
sans-bruit, la depuis ou il est aeeordé : dans le recueil
oiI sonne la paix du silenee - recueil qui, en tant que Dite,
met en chemin vers leur proximité les eontrées du Cadre
du monde.
1. DIJIl Wort, c:omme U a déja été souligné (n. 8, p. 176), eet un terme
Que le mot se brise ainsi, tel est a proprement parler q;ui peut prendre en allemand une portée extréme. Rappelons la traduc­
le pas qui prend du reeul (de,. Sch,.iu zu,.ück) sur le eho' Uon par Luther de l'~vangile selon saint Jean: le Verb6, ou la Paro'-.
min de pensée. est rendu par dM Wort. Wort est de la méme raoine que le latin l'erbuIIl
et le grao 'apiO! - son sene premier est • ce qui dit en toute solennité t.
En ce lene, da8 Wort, le mot, est l'antipode du • signe linguietique t.
Pensons, a partIr de ce heu et pour un instant, il ce que
H6lderlin demande en son Elégie Pain 6t "in (Iixieme
strophe) :
,~ I Pourquoi (ont-ils aua,i ,ilence, lea anciens thédlm 8acrdaP
jJ I Pourquoi ne 8'éjouit-elle pas, la dans6 béniteP
'ii
.~
Au lieu 00 autrefois apparaissaient les dieux, le mot il
\~ présent ne passe plus -le mot comme il fut une fois déjil.
mot. Comment était-ce alore? Dans le dire meme ayait lieu
I'approche du dieu. Le dire était en soi : laisser apparattre
ce que les disants entreyoyaient, pour ayoir été eux­
memes d'abord visités par son regard. Une telle yenue
du regard portait les disants et ceux qui écoutent au
creur de I'intime intensité in-finie du difJérend entre
hommes et dieux. Mais ce difJérend était gouyerné d'encore
plus haut, par ce qui est au-dessus des dieux et des hommes,
ainsi que le dit Antigone :

ou )'lip 'rt ¡.un ZcU¡; ~v, 6 X1JPÚ~ Tri3e, (Y. 450)

, I Car ce n'était paa Zeua qui m'a donné le mot,


.',
(maia Autr6 Cho86, cet CE ü (aut» qui donne a 8a11oir.)
,t
OU Y«P 'r' wv re ~16é¡;, 6»,.' id mlft
I tñ 'rOtÜ'rOt, xou3e~ ot31V c~ 6-rou' «p«vJ¡. (Y. 456-45,)
206 Acheminement lIer8 la parole
Le mot 20 7
Pas d'aujourd'hui et paa d'hier, mais durant toujours et toujoure
/lleve (ó VÓfJo" ce qu'il faut, lui qui donne a savoir) verso La strophe finale ne fait pas que conclure le poeme;
et nm n'a portA regard jusque la d'orl illlint a illuminer. en :"leme temps elle I'ouvre. Cela se voit déja au seul
fait que le dernier vers seul dit en propre ce qui est dana lp
J!:nigme reste un tel mot poétique, dont le dire, depuis titre : le moto Le dernier vers dit :
longtemps, est retourné au silence (ins Schweigen: le silence
de se taire). Est-il licite de risquer une pensée qui aille AUCURe cMse Re soit, la OU le mot faillit.
entreprendre de penser cette énigme (Rlitsel)p Nous fai­
On est tenté de récrire le vers final pour lui donner la formE
sons déja assez en commen~ant a nous laisser dire l'énigme
d'un énoncé : aucune chose n'est, la oil le mot faillit. LB
du mot par la poésie elle-meme, et maintenant en un poeme
int.itulé : oil. quelque chose faillit, il y a faille, une brisure, une lésion.
Léser quelqu'un veut dire : lui retirer, le faire manquer de
quelque chase. Faillir veut dire manquer. Oil. le mot man­
Le mot 1l!
que, il n'est pas de chose. Seul le mot disponible accorde
Prodige du lointain ou songe a la chose l' etre.
,t;
Qu'est-ce que le mot pour etre capable de cela?
Jele portais a la lisiere de mon pays ,'1'
"

Qu'est-ce que la chose pour avoir besoin du mot afin


d'etre?
Et attendais jusqu'a ce quel'antique Norne Que veut dire ici 2tre pour paraítre sous la figure d'un
Le 110m troulll1t au calur de S68 fontIJ _
octroi attribué a la chose a partir du mot?
Questions sur questions, mais qui ne mettent pas aussi­
La-dessus je poullais le saisir dense et fort, tot en branle notre pensée des la premiere écoute et lecture
A présent il fleurit et rayonne par toute la Marche... du poeme. Nous sommes bien plutot charmés par les six
premieres strophes; car elles racontent en faít a mots
Un jour j'arrillai apres un ban l'Oyage
coúverts des expériences faites par le poete. De fa~on
Avec un joyau riche et tendre
plus urgente, assurément, parle la strophe finale. Elle nous
pousse, elle nous jette dans l'inquiétude de penser asa suite.
Elle chercha longtemps et me lit salloir :
D'elle seule nous pouvons entendre ce que, a la mesure
(( Tel ne sommeille ríen au fond de l'eau profonde D
du titre, le poeme entier a dans le sens - dans son sens
Sur quoi ils'échappa de mes doigts poétique : le moto
Et jamais mon pays ne gagna le trésor.•. y a-t-il quelque chose de plus stimulant et de plus péril­
leux pour le poete que le rapport au mot? Guere. Ce rapport
Ainsi appris-je, triste, le résignement: est-il créé d'abord par le poete, ou bien le mot, depuis
AucURe chose Re soit, la orlle mot faiUit. lui-meme et pour lui-meme, lui faut-il le dire poétique,
de telle sorte que c'est seulement par cet (( il faut D que le
Le poeme parut pour la premiere fois dans la livraison poete devient celui qu'il peut etre? Tout cela, et bien
11/12 des (( BHitter für die Kunst D (Feuillu pour l'are) d'autres choses encore, donne a penser et nous rend pen­
en I'année 1919. Plus tard, en 1928, Stefan George l'a sifs. Et pourtant nous hésitons a consentir a une telle
recueilli dans le dernier volume de poemes qu'il ait publié pensée. Car elle ne s'appuie a présent encore que sur un seul
et qui porte le titre : Le Noulleau RoyauTne (Das Neue vers de ce poeme entier. Et ce vers final, nous I'avons de
Reich). Le poeme est construÍt en sept strophes de deux ~i plus transformé en un énoncé. Certes, cette intervention
I n'a pas eu lieu par simple arbitraire. Nous sommes meme

L
ll()9
Le mot
~o8 Acheminement Jlera la paro~

presque contraints a. cette transformation, il peine avo: s'engage-t -il ? Présumons que c'est a cela a quoi le résigne­
nous remarqué que le premier vers de la stropbe fina1e ment se résigne.
termine par deux points. Ces deux points éveillent ....
attente : que la suite énonce quelque chose. Tel est bi_ Ai1l8i IJppris-je, triste, le résignement:
le cas dans la cinqui~me strophe. A la fin de son premie \' Aucune cM8e ne 80it, ld OU le mot faUlit.
vers se trouvent également deux points :
Mais quoi? Le poete résigne-t-il a ce qu'aucune chose ne
Elle chercha Iongtemp8 et me fit 81J110ir: soit, la oil le mot faillit? Nullement. A cela le poete dit si
11 Tel ne 80mmeüte rien au fonU. de l'eau profonde 11 pen adieu qu'au contraire il donne son accord a. ce qui est
dit. Ainsi, cela a quoi les deux points ouvrent le résignement
Les deux points ouvrent quelque chose. Ce qui suit parle ne peut pas dire sur quoi porte le résignement du poete.
(si ron se représente les choses grammaticalement) il 11 doit alors nécessairement dire cela en quoi s'engage le
l'indicatif : 11 Tel ne sommeille rien... 11 En outre, ce qui elt poete. Mais resigner veut dire incontestablement : rester
dit par l'antique Norne est placé entre guillemets. TI en interdit par rapport a quelque chose. Par conséquent, le
va autrement dans la strophe finale. A la fin du premier vers final doit nécessairement quand meme dire ce que le
vers, il y a bien aussi deux points. Mais ce qui suit ne parle poete s'interdit. Oui et non.
pas il l'indicatif et n'est pas placé entre guillemetB. En Comment penser cela? La stropbe finale nous rend
quoi réside la difJérence entre la cinquieme et la septi~me toujours plus pensifs, et elle demande que nouS l'écoutions
strophe? Dans la cinqui~me, l'antique Nome fait savoir en entier et plus distinctement, et que la strophe entiere,
quelque chose. Faire savoir est un genre de l'énoncia­ nouS l'écoutions a son tour comme celle qui du meme coup
tion, c'est une communication. Au contraire, l'accent ouvre le poeme en le concluant.
de la strophe fina1e se rassemble sur le mot 11 résigne­
ment D. Ainsi appris-je, triste, le résignement:
Résigner, Ver:ichten, ce n'est pas énoncer (AU88agen), Aucune ckoBe Re 80it, la OU le mot faillit.
mais c'est peut-@tre quand m~me un dire (ein Sagen).
Venichten a il voir avec le verbe l1erzeihen. Zeihen, :ichten Le poete a appris le résignement. Apprendre veut dire
est le m@me mot que :eigen, le grec 8ch,,,u¡Lt et le latin devenir sachant (wi88end-werden). Sachant est, en latin,
dicere. Zeihen, zeigen veut dire : laisser voir, mettre au qui l1idit, celui qui a vu quelque chose, qui a pris en vue,
jour. Or cela, laisser voir en montrant, est le sens du et qui ne perd plus jamais du regard ce qu'il a entrevu.
vieux mot allemand 8agan, dire. Accuser quelqu'un
I, Apprendre veut dire : parvenir a un tel regard. A cela
(je71UJnden be:eihen, be:ichten) signifie : en face de lni, appartient que nous y arrivions, a savoir en cbemin, a
le montrer et le dire comme tel. Dans le résignement
(Verzichten) regne donc un dire. Pourquoi? Résigner
,·1 travers un parcours. Se plier a l'ex-périence veut dire :
apprendre.
veut dire : renoneer il revendiquer quelque ehose, s'inter­ A travers quels parcours le poete parvient-il ason résigne­
dire, ou rester interdit par rapport il quelque chose (8ich ment? Par quel pays les traversées menent-el1es le voya­
etwlJ8 Jlerlagen). Comme le résignement est un mode du geur? Comment le poete a-t-il expérimenté le résignement?
dire, il peut s'introduire, dans l'écrit, par deux pointB. La strophe finale donne l'indication.
Mais alors ee qui suit n'a pas besoin d'Hre un énoncé. Les
deux points apres le mot 11 résignement 11 n'ouvrent rien Ainsi appris-je, triste, le rúignement :
au sens d'un énoncé ou d'un constat; ils ouvrent le résigne­
ment comme un dire pour cela a quoi il s'engage. A quoi
208 Acheminement "era la parolB
Le mol 2°9

presque contraints a cette transformation, a peine avons­ s'engage-t-il? Présumons que c'est a cela a quoi le résigne­
nous remarqué que le premier vers de la strophe finale se ment se résigne.
termine par deux points. Ces deux points éveillent une
attente : que la suite énonce quelque chose. Tel est bien Ainsi appris-je, triste, le réBignement:
le cas dans la cinquieme strophe. A la fin de son premier Aucune Ch08B ne aoit, la OU le mot faillit.
vers se trouvent également deux points :
Mais quoi? Le poete résigne-t-il a ce qu'aucune chose ne
Elle chercha longtemps et me fit sa!'oir:
soit, la oule mot faillit? NuIlement. A cela le poete dit si
peu adieu qu'au contraire il donne son accord a ce qui est
e TeZ ne aommeüle rien au fond de Z'eau profondB JI

Les deux points ouvrent quelque chose. Ce qui suit parle -


.
dit. Ainsi, cela a quoi les deux points ouvrent le résignement
ne peut pas dire sur quoi porte le résignement du poete.
(si I'on se représente les choses grammaticalement) a
l'indicatif : « Tel ne sommeille rien... JI En outre, ce qui est
dit par I'antique Norne est placé entre guillemets. n en
1 Il doit alors nécessairement dire cela en quoi s'engage le
poete. Mais résigner veut dire incontestablement : rester
interdit par rapport a quelque chose. Par conséquent, le
va autrement dans la strophe finale. A la fin du premier
vera, il y a bien aussi deux points. Mais ce qui suit ne parle i vers final doit nécessairement quand méme dire ce que le

pas a l'indicatif et n'est pas placé entre guillemets. En


quoi réside la différence entre la cinquieme et la septieme
strophe? Dans la cinquieme, l'antique Norne fait savoir
t;, poete s'interdit. Oui et non.
Comment penser cela? La strophe finale nous rend
toujours plus pensifs, et elle demande que nous l'écoutions
en entier et plus distinctement, et que la strophe entiere,
quelque chose. Faire savoir est un genre de l'énoncia­ nouS l'écoutions a son tour comme celle qui du méme coup
tion, c'est une communication. Au contraire, I'accent ;~ ouvre le poeme en le concluant.
de la stropbe finale se rassemble sur le mot « résigne­
ment J. J Ainsi appria-je, triste, le réBignement:
1
Résigner, Verzichten, ce n'est pas énoncer (Aruaagen), Aucune Ch08B ne aoit, la OU le mot faillit.
mais c'est peut-etre quand m@me un dire (ein Sagen).
Venichten a a voir avec le verbe !'erzeihen. Zeihen, zichten Le poete a appris le résignement. Apprendre veut dire :
est le méme mot que zeigen, le grec ae(x"utL~ et le latin devenir sachant (WÍ8aend-werden). Sachant est, en latin,
dicere. Zeihen, zeigen veut dire : laisser voir, meUre au qui I'idit, celui qui a vu quelque chose, qui a pris en vue,
jour. Or cela, laisser voir en montrant, est le sens du et qui ne perd plus jamais du regard ce qu'il a entrevu.
vieux mot aIlemand Bagan, dire. Accuser quelqu'un Apprendre veut dire : parvenir a un tel regard. A cela
(jemanden beuihen, bezichten) signifie : en face de lui, appartient que nous y arriviona, a savoir en chemin, a
le montrer et le dire comme tel. Dans le résignement travera un parcours. Se plier a l'ex-périence veut dire :
(Verzichten) regne donc un dire. Pourquoi? Résigner apprendre.
veut dire : renoneer a revendiquer quelque ehose, s'inter­ A travera quels parcours le poete parvient-il a son résigne­
dire, ou rester interdit par rapport a quelque chose (Bich ment? Par quel pays les traversées menent-el1es le voya­
etwaa "ersagen). Comme le résignement est un mode du geur? Comment le poete a-t-il expérimenté le résignement?
dire, il peut s'introduire, dans l'écrit, par deux points. La stropbe finale donne l'indication.
Mais alora ce qui suit n'a pas besoin d'étre un énoneé. Les
deux points apres le mot e résignement JI n'ouvrent rien r" Ainsi appria-je, triste, le rúignement :
BU sens d'un énoncé ou d'un constat; ils ouvrent le résigne­

l
ment comme un dire pour cela a quoi il s'engage. A quoi
~IO Acheminement perB la parole Le mot !UJ

Comment? Ainsi que le disent les six strophes qui préce­ est rendu a ce point saisissable et dense que, désormais,
dento La, le poete parle de son pays. La, il parle de ses il resplendit et fleurit, et ainsi regne par tout le pays comme
voyages. La quatrieme stropbe débute : beauté. Les noms sont les mots qui exhibent. Hs présentent
a la représentation ce qui est déja. Par la vertu de l'exhi­
Un jour j'arripai apres un hon poyage bition, les noms attestent leur souveraineté magistrale
sur les choses. Le poete lui·meme est poete (dichtet: il
Un jour (Einst) est ici employé dans son sens ancien qui dicte) a partir de l'exigence qui le fait en appeler aux noms.
dit : une fois. Une fois, cela désigne une fois exception­ Pour les atteindre, il doit d'abord par ses voyages arriver
nelle, une expérience unique. C'est pourquoi elle n'est la OU son exigence trouve la réalisation attendue. Cela a
pas dite abruptement; elle est aussi clairement séparée líeu a la lísiere de son pays. La lisiere horde, elle retient,
par rapport aux voyages antérieurs : le dernier vers de la elle limite et délimite le séjour assuré du poete. A la lisiere
stropbe qui précede s'acheve avec trois points de suspen­ du pays poétique - ou bien serait-ce la lisiere meme?
sion. H en va de meme avec le dernier vers de la sixieme - se trouvent les fonts, la source, hors de laquelle l'antique
strophe. Ainsi, les six strophes qui forment un tout par Norne, la divinité du destin, puise les noms. Avec ces
rapport a la septieme sont elles-memes articulées par des noms, elle donne au poete les mots qu'avec confiance et
signes éloquents en deux fois trois strophes.
Les voyages du poete, dont parlent les trois premieres
stropbes, sont d'un autre genre que le voyage unique et
• sUr de lui-meme il attend pour exhiber ce qui lui est étant•
L'exigence du poMe, celle qui en appelle a la souveraineté
de son dire, s'accomplit. La réussite et l'éclat de sa poésie
singulier auquel sont entierement consacrées les trois
strophes suivantes. Afin que nous puissions suivre en pen­ Jl deviennent présence. Le poete es~ aussi S'Ür de son mot
qu'il en est maltre. La troisieme strophe, la derniere du
sant les voyages du poete, et particulierement le voyage
exceptionnel qui lui fait expérimenter le résignement, ,~ premier mouvement, débute fermement avec un 1I La­
dessus II :
nous devons d'abord penser le paysage OU l'expérience '.
;
~:J,
du poete a lieu. { Ld·dessUB je poupais le saisir, deme et ron

Deux fois - au deuxieme vers de la premiere strophe et A préaent il fleurit et rayonn6 par toute la Marche...

au deuxieme vers de la sixieme strophe, c'est-a-dire au


I Remarquons bien le changement de temps des verbes dans
début et a la fin des six premieres strophes - le poete dit :
1I mon pays ». Sien est le pays en tant qu'orbe assurée
I
le second vers de cette strophe. lIs parlent au présent. La
de son dire poétique. Les noms sont ce vers quoi est tendu souveraineté de l'état poétique est achevée. Elle est a
le dire poétique. Dans quel but? son but, et elle est parfaite. Aucun manque, aucun doute
Le premier vers du poeme donne la réponse : ne trouhle l'assurance du poete.
Jusqu'a ce qu'une fois une tout autre expérience l'attei­
Prodige du lointain ou songe gne. Elle est dite dans le second groupe de trois strophes,
,l¿ qui est construit en exacte analogie par rapport au premier.
Des noms pour cela qui est apporté au poete, étonnant, 1,
i~
Les indices de cette construction analogique sont les
depuis le lointain, ou bien qui le visite en songe. Tous deux, ,~
suivants : les dernieres strophes des deux groupes débutent
pour le poete, lui sont en toute assurance ce qui le concerne "1 l'une par un 1I La-dessus ll, l'autre par un 1I Sur quoi ll.
vraiment, ce qui est - qu'il ne doit toutefois pas garder ~~ Le 1I La-dessus II est précédé, a la fin de la seconde strophe,
pour lui, mais qu'il veut exhiber (darstellen). C'est pour !
jt." par un tiret. Le 1I Sur quoi » est lui aussi précédé par un
cela qu'il y a besoin des noms. Hs sont des mots, par signe : les guillemets de la cinquieme strophe.
lesquels ce qui par ailleurs est déja, et passe pour étant, Lors de ce nouveau et singulier voyage, le poete n' apporte
212 Acheminement ver8 la parore Le mot 213

plus 11 prodige du lointain ou songe D a la lisiere de son sant, il ne se déCait pas et ne se réduit pas a rien. Il r¡'ste
pays. Il arrive, apres bon voyage, avec un joyau a la source trésor - mais qu'il ne sera jamais licite au poete de meUre
de la Norne. La provenance du joyau reste obscure. Le a I'abri dans son pays.
poete, simplement, le porte sur la main. Ce qui repose
dans sa main n'est ni quelque chose de revé, ni quelque Sur quoi il s'échappa de mes doigts

chose du lointain. Mais étrange et précieux, il est en meme Et jamais mon pays ne gagna le trésor...

temps 11 riche et tendre D. C'est pourquoi la divinité du


destin doit longuement chercher un nom pour le joyau, Est-il permis de pousser au large la pensée et de p. ésu­
et finalement renvoyer le poete en le meUant au fait : mer qu'a présent un terme est mis aux voyages du poe"e il
la source de la Norne? Prohablement oui. Car le poete,
« Tel ne sommeills rien au fond de l'eau profonde D par ceUe expérience nouvelle, a entrevu - bien que sous
un voile - un autre regne du mot. Oh cette expérience
Les Doma qu'abrite la source sont censés etre quelque chose porte-t-elle le poete et sa maniere antérieure de dire jl
qui dort et qu'il Caut seulement réveiller pour qu'il trouve Le poete doit abandonner son exigence et ne plus préten­
son usage comme cela qui exhibe les choses. Les noms et dre a ce que, en toute so.reté et a sa demande, le nom lui
mots sont comme un fonds stable, destiné aux choses et soit livré pour ce qu'il a établi et supposé véritablement
coordonné a elles, et qui leur est auribué pour qu'elles étant. CeUe supposition, et d'abord son exigence, voila
s'y exhibent. Mais ceUe source, 011 jusqu'ici le dire poétique ce qu'il doit s'interdire. Le poete doit rehoncer a avoir en
puisait les mots qui servaient, en tant que noms, a exhiber sa puissance le mot en tant que nom qui exhibe un étant
ce qui est - ceUe source ne dispense plus rien. fixé. Résigner, en tant que s'interdire, est un dirp. qui se
Quelle expérience y a-t-il la pour le poete? Seulement dit :
d'apprendre que dansle cas du joyau reposant sur sa main
le nom fait déCaut? Seulement d'apprendre qu'a présent Aucune chose ne soít, úl ou le mot faiUit
le joyau doit se passer de nom, mais peut malgré tout rester
dans la main du poete? Non paso Autre chose, renversant, Cependant que, éclairant les six premieres strophes du
a líeu. Pourtant n'est renversant ni le défaut du nom, ni poeme, Dona portions aUention au voyage qui a fait expé­
la disparition du joyau. Ce qui est renversant c'est que le rimenter le l'ésignement au poete, le résignement lui-meme
joyau disparaisse au moment OU le mot Cait défaut. Ainsi, s'est en meme temps quelque peu éclairci. Quelque peu
c'est bien le mot, et lui seul, qui tient le joyau en présence, seulement; car dans ce poeme bien des choses restent encore
qui meme va le chercher pour I'y tenir, I'y amene et le obscures, et avant tout le joyau lui-meme, auquel le nom
prend la en garde. Subitement, le mot donne a voir un est refusé. C'est pourquoi d'ailleurs le poete ne peut pas
autre, un plus haut regne. Il n'est plus seulement une dire ce qu'est ce joyau. Il nous est d'autant moins permis
simple prise, un instrument pour donner un nom a quelque
chose qui est la, déja representé; il n'est pas seulement
un moyen pour exhiber ce qui se présente tout seuI. Tout
au contraire : c'est le mot seu! qui accorde la venue en
présence, c'est-a-dire I'etre - en quoi quelque chose peut
,
.po
.~
i

i
de risquer une supposition - a moins que le poeme lui­
meme ne donne une indication. Or illa donne. Nous pou­
vons la percevoir, a condition d'écouter assez pensivement.
Nous satisfaisons a ceUe écoute pour peu que nous repen­
sions a quelque chose qui ne peut maintenant que nous
faire apparition comme étant. hausser au ton le plus pensif.
Cet autre regne du mot se donne a voir au poete en un Avoir entrevu I'expérience du poete avec le mot, c'est­
éclair. Mais du meme coup le mot, qui regne ainsi, fait a-dire avoir entrevu I'apprentissage du résignement, nous
défaut. Voila pourquoi le joyau s'évanouit. Mais, s'évanouis- pousse a poser une question : pourquoi le poete, apres qu'il
Le mot 215
214 Achemínement pera la parole
Depuis, le poete doit répondre a ce secret il peine preso
a appris le résignement, n'a-t·il pas pu résigner le dire? senti, il ce secret qu'il n'est possible de pressentir qu'en
Pourquoi dit-il précisément le résignement? Pourquoi y songeant. Et cela ne peut réussir que si le mot poétique
dicte-t-il justement un poeme ayant pour titre Le MotP
Réponse : parce que ce résignement est a proprement parler ."
retentit sur le ton du chant. Nous pouvons entendre ce
ton dans une particuliere clarté en écoutant l'un des chants,
un résignement, et non pas dire adieu au dire, ce qui serait publié sans titre pour la premiere fois dans la derniere
simplement perdre la parole. En tant que s'interdire, partie du dernier volume de poemes (Das Neue Reich,
le résignement reste un dire. Ainsi sauvegarde-t-il en
p. 13 7) :
vérité le rapport au moto Mais comme le mot s'est donné
a voir en un autre et plus haut regne, nécessairement le En la tres paisible quiétude
rapport au mot doit éprouver une métamorphose. Le dire D'un jour plein de se1l8
parvient en une autre membrure, en un autre ¡dAOC;, en un Éeiate tout ti eoup un regard
autre ton. Que le résignement du poete soit expérimenté Qui d'un sursaut non pressenti
en ce sens, c'est ce qu'atteste le poeme lui-meme - qui Trouble l' dme iJ8surée
dit le résignement cependant qu'ille chante. Cal' ce poeme
est un chant (eín Lied). Il se trouve dans la derDÍere partie Ai1l8i que sur les hauteurs
du dernier volume de poemes édité par Stefan George. Le trone solide
Cette partie porte le titre Das Líed (le chant, la chanson), ,I
Sa1l8 bouger fiSrement s'élance
et commence par le préambule : Et puis pourtant plus tard une temp8te
Le plie jusqu'au Bol:
Quoi que je pe1l8e et quoi que j'assemble

Tout ce que i' aime par tout se ressemble


Ai1l8i que la mer
Apee un bruít strident
Pensant - assemblant - aimant, tel est le dire : s'incliner Apee un ehoe sau"age
paisiblement dans le bonheur de l'alIégresse, vénérer dans Encore une {oís plonge en
la jubilation, célébrer, chanter la louange : laudare. Laudes, La conque longtemps délaísBée.
c'est le nom latin pour les chants. Dire des chants signifie
chanter (singen). Le plain-chant (der Geaang) est le recueil Le rythme de ce chant est autant magnifique qu'il est
oil le dire se rassemble en chant. Si nous méconnaissons clair. Qu'il suffi!'e de le donner il entendre par une indi­
le haut sens du plain-chant en tant qu'il est dire, alors il cation. Rythme, pua¡.t.6c;, cependant, ne veut pas dire
devient simple (/. mise en musique JI de ce qui est parlé et fleuve ou flux, mais bien jointure (Fügung). L~ rythme
,,¡o
écrit. •• est l'élément reposant qui ajointe et dispose la mise en
Avec Le Chant, derniers poemes rassemblés sous ce titre, :} chemin de la danse et du chant, et ainsi les laisse reposer en
le poete sort définitivement du (/. Cercle 8 )) qui était le sien soi. Le rythme accorde le reposo Dans le chant que nous
auparavant. Pour alIer oil? Au résignement qu'il a appris. .. avons entendu, la jointure se laisse voir si nous portons
attention a une jointe qui, dans les trois strophes, sous
,~

L'apprentissage fut une expérience subite, en un éclair,


celui oille regne tout autre du mot le foudroya du regard, trois figures, vient chanter il notre encontre : ame assurée
ébranlant l'assurance de son dire d'avant. L'imprévisible, et subit éclair d'un regard, tronC et tempete, mer et conque.
il faire sursauter, le foudroya du regard : ceci, que seulle Mais ce qu'il y a de singulier dans ce chant, c'est un
mot laisse etre la chose en tant que chose. signe, l'unique signe, il part le point final, que le poete
prend soin de marquer. Plus singulier encore est l'endroit
, Voill'}'I note 7, p. 167.
u6 Ar},l'mint'mmt vera la parole Le mot 21 7
ou il a placé ce signe. C'est 1(' double point a la fin du dernier titre du poeme Le Mot et de reeonnattre eomment sa
vers de la strophe médiane. Ce signe, it cet ('ndroit, est strophe finale non seulement conelut le poeme, et non
d'autant plus étonnant que les deux strophes en question, seulement l' écl6t, mais comment en meme temps elle y
la médiane et la derniere, se reliant toutes deux ala premii'rf', inclut le seeret du mot.
commencent également avec un « Ainsi que... D :
Ainsi appris·je, triste, le réBignement:
Ainsi que Bur les Muteurs Aueune chOBe ne Boit, la OU le mot faillit.
Le trone Bolide ~.
La strophe finale parle du mot sur le mode du résignement.
('t :
:*
lt
Ce dernier est en lui-meme un dire, a savoir : s'interdire...
Ainsi que la mer ~ et ici, s'interdire de prétendre a quelque chose. Ainsi
·éI compris, le résignement garde un accent de dénégation :
Avee un bruit strident

Les deux strophes paraissent @tre a égalité ('n I('ur succes­


i (l Aucune ehose D, done : pas une ehose j «le mot faillit D,

c'est-a.dire : il n'est pas disponible. D'apres la ·.-egle, une


sion. Mais elles ne le sont paso Les deux points a la fin de
la strophe laissent la derniere strophe renvoyer en propre
a la premiere, tout en incluant la seconde dans ce mouve­
ment de renvoi. La premiere strophe dit le poete troublé
et réveillé de son assurance. Toutefois le « sursaut non
t

·lo
double négation donne une affirmation. Le résignement
dit : Une chose Boit seulement, la oil le mot est accordé.
Le résignement parle en disant oui. Le simple dire-adieu
non seulement n'épuise pas le résignement en son déploie­
ment - il ne le contient tout simplement paso Le résigne­
pressenti D ne le trouble pas jusqu'a le détruire. Mais il ;~ I ment possede bien a la vérité une face négative, mais
aussi une face positive. Cependant, parler de « faces D
le plie jusqu'au sol, comme la tempéte le tronc, afin qu'il i I
s'ouvre a ce que chante la troisieme strophe, elle-méme l~¡' \ est ici fallacieux. Car c'est placer le négatif et le positif
a égalité l'un par rapport a I'autre, et ainsi dissimuler le
ouverte par les deux points. Encore une fois la mer plonge
sa v6ix sans fond au creur de l'écoute du poete, qui s'appelle
~~ I dire qui regne a proprement parler dans le résignement.
« conque longtemps délaissée D; car jusque-Ia le poete était C'est pour suivre ce dire qu'il importe avant tout de penser.
;.,j II
resté sans recevoir le pur don du regne du mot. Au lieu de Et cela n'est pas assez. Il est urgent de penser et de repen­
I
cela, les noms quémandés aupres de la Norne nourrissaient ser quel résignement a en vue la derniere strophe. Il est
l'assurance du Mattre-voyant. d'un genre uniquej car il ne renvoie pas a une quelconque
Le résignement appris ne fait pas simplement que dire possession de quelque chose. Le résignement concerne en
~
adieu a une prétention; c'est une métamorphose 8 du tant que s'interdire - c'est-a-dire en tant que dire ­
~ le mot lui-meme. Le résignement met le rapport au mot
dire, qu'il se tourne en écho presque inaudible - murmure :1
a l'anure de chant - d'une Dite indicible. A présent nous
:f..
j
en chemin vers ce qui regarde tout dire en tant que dire.
devrions @tre mieux en état de suivre en pensée la strophe Nous pressentons qu'a s'interdire ainsi, et dans cette inter­
finale, afin que la elle parle elle-m@me de telle sorte qu'en diction, le rapport au mot gagne presque une (l intimité
elle ce soit le poeme entier qui se rassemble. Si cela pouvait outre mesure D. Ce qu'a d'énigmatique la strophe finale
réussir, ne serait-ce qu'en partie, alors il nous serait possible, se déploie au-dessus de nous en nous dépassant. Mais nous
propices les instants, d'entendre plus distinctement le n'aurions pas le creur de le dissoudre; au contraire nous
aimerions seulement le lire : rassembler notre pensée afin
3. Le tate dit Wandllmg, mot que e métamorphOle • traduit trM de luí faire suivre l'énigme.
mal. DllD8 une Wantlllmg, 1'IlIIentiel est le mouvement de tourner de fond D'abord, pensons le résignement en tant que s'interdire
en comble, par lequel on peut étre - au nsque d'un vertige ­
tout retourné, ce qui est plus qu'Otre changé et plus qu'étre transformé. quelque chose. Dans une explication grammaticale, le
:u8 Acheminement llera la parok lA mot lUg

pronominal « se 11 est au datif et renvoie au poete. Cela, dire adieu et retirer sa parole - est en vérité: ne pas s'inter­
que le poete s'interdit, se trouve lui iI. l'accusatif. Il s'agit dire. Ne pas s'interdire au secret du mot. Ne pas s'interdire
de la prétention revendiquée par le poete a dominer la au secret du mot ne peut parler que sur un mode, celui 00
puissance représentative du mot. Entre-temps est apparu il dit : qu'il soit. Que désormais le mot soit : la mise en cause
dans le résignement un autre trait. Il se dit en e1Jet et de la chose (die BedingnÍB des Dinges). « Soit 11 laisse
s'abandonne a un regne plus haut du mot, celui qui seul etre ce qu' est et comment est a proprement parler le rap­
laisse une chose etre comme chose. Le mot est ce qui port du mot et de la chose : aucune chose n'est sans le
amene une chose a etre chose (das W ort be-dingt das mot. Cet « est 11, le résignement se le dit et se l'adrtsse dans
Ding z;um Ding 'J. Nous aimerions nommer ce regne du le «il soit 11. C'est pourquoi il n'est pas besoin de transcrire
mot : die Bedingnis. Ce vieux mot a disparu de notre usage. apres coup le vers final en énoncé pour faire paraltre le
Goethe le connalt encore. Bedingnis, dans le présent « est 11. Le « soit 11 nous fait plus purement présent du « est I
contexte, dit toutefois autre chose que Bedingung, la condi­ parce qu'il y est a l'abri sous un voile.
tion - ainsi que Goethe lui-meme entend encore die
BedingnÍB. La condition est, pour quelque chose d'étant, Aucune chose ne soit, la OU le mot (aiUit.
ce qui est son fondement (der seiende Grund). La condition
donne le fondement et fonde. Elle satisfait au principe En ce « ne pas s'interdire D, le résignement se dit lui-meme
de raison (Satz; pom Grund). Mais le mot ne donne pas le en tant que dire qui rend grAce entierement au secret du
fondement de la chose. Le mot laisse venir en présence la mot. Le résignement, en ne s'interdisant pas, est : savoir
chose comme chose. Ce laÍBser, qu'il re~oive le nom de rendre grAce (Sich-perdanken). La habite le résignement.
die BedingnÍB. Le poete n'explique pas ce qu'elle esto Mais Le résignement est reconnaissance, et ainsi il est gratitude
le poete se dit et se fie - il dédie son dire a ce secret du mot. (Dank). Le résignement, ce n'est pas simplement dire
Se fiant ainsi, celui qui résigne s'interdit par rapport a adieu, c'est encore moins une perte.
ce qu'il voulait antérieurement : sa prétention. S'interdire Mais pourquoi le poete est-il au ton de la tristesse?
a changé de sens. Le « se 11 n'est plus au datif mais a l'accu­
satif, et la prétention n'est plus a l'accusatif mais au datif. Ainsí appris-je, triste, le rlBígnement:
Dans la métamorphose du sens grammatical d'un « inter­
dire a soi la prétention 11 en un « s'interdire a la préten­ Est-ce le résignement qui le rend triste? Ou bien la tristesse
tion 11 - dans ce toumant se dissimule la métamorphose du le prit-elle alors qu'il apprenait le résignement? En ce cas,
poete lui-meme. Il s'est laissé porter soi-meme, c'est-a-dire la tristesse qui lui rendait naguere le creur lourd pourrait
son dire encore possible a l'avenir, devant le secret du mot, etre a nouveau évanouie, a peine se sera-t-il engagé dans
devant la mise en cause (BedingnÍB) de la chose dans le mot. le résignement entendu comme reconnaissance; car savoir
Toutefois, meme dans le changement du « s'interdire 11, rendre grAce, en tant que gratitude, re~oit son ton de la
le caractere négatif du résignement garde encore la prépon­ joie. Ce ton de la joie, nous l'entendons résonner depuis
dérance. Entre-temps est devenu toujours plus net que le un autre chant. A ce poeme aussi manque un titre. Mais il
résignement du poete n'est en rien un <lire-non, mais qu'il porte un signe S1 unique et si étrange qu'il nous contraint
est au contraire un dire-oui. S'interdire - apparemment a I'entendre a partir d'une intime parenté avec le chant
intitulé lA Mot (Das Neue Reich, p. 1:a5). Le voici :
4. Nous retrouvons encore une fois le tnvaU de Heidegger IUI' be­
ding/ln. Cette fois, la traduction propole I alDener la chole a "tre une chole _
- et plus loin, pour traduire d~ Bedingni8, on rilqWlra : la miae en cause. Quel m-U, UgBreU tl'audacs, ~ ptJ8
n lerait bon d'ent8ndre dans le 1D0t. cause _ le doublet de I chOle _, et Quí marche par le domaíne le plus propre
dans la I mite _ le 1D0uvelD8nt de .e lDettre.
Du jardín (abul8U41 de l'areuleP

,1

Al
Le mot \&\&1
uo Acheminement ~er8 la parok
flottements, tient les mortels dans le repos de leur maniere
Quel e8t-a, é"eil, eet appel que 80uffk
d'etre. Le « creur » qui correspond a la douleur, le creur
Le chas8eur a"ee k cor d'argent
qui reQoit d'elle le ton en se mettant a son unisson, c'est
Au plus 8erré du bois dormant de la DiteP
le cwur 10urd (die Sehwermut: la mélancolie). La mélan­
colie peut écraser le creur; mais elle peut aussi perdre
Quelle e8t-elle, eeete 8ecrete haleine -
sa pesanteur et insinuer en l'ame son « haleine secrete »,
Elle 8'insinue jusqu'qu tréfonds de 1'l1me ­
lui octroyer la parure qui la vet dans le précieux rapport
Venant d'une mélaneolie a peine le"éeil
au mot et, dans ce vetement, la met a couvert.
Stefan George prend soin d'écrire tous les mots sans majus­ Ce sont de telles choses, probablement, que pE'nse la
cule, it 1'exception de ceux par qui commencent les verso troisieme strophe du poeme que nous venuns tI'entendrr.

,
Pourtant, dans ce poeme, se trouve un seul mot a majus­ Avec la secrete haleine de la mélancolie a peine évanouie, la
cule j il est presque a la moitié du poeme, a la fin de la tristesse souIDe it travers le résignement meme; cal' elle
strophe du milieu. Le mot est : die Sage (la Dite). Le poete va avec lui, pour peu que nous pensions le résignement
aurait pu choisir ce mot comme titre, avec en retrait une a partir de son poids le plus propre. 01' c'est : ne pas
discrete allusion donnant it entendre que la Dite -entendue s'interdire au secret du mot, a cela qu'il soit la mise en
comme la fable du jardin fabuleux - fait connaitre la '1
~ I
cause de la chose (die Bedingnis des Dinges).
En tant que secret, il reste le lointain; en tant quc secret
provenance du moto
La premiere strophe chante le pas, comme voyage a '7 I appris dans 1'expérience, le lointain est proehe. Porter
travers le domaine de la Dite. La seconde strophe chante jusqu'au bout le lointain d'une telle proximité, c'est
l' appel qui éveille la Dite. La troisieme strophe chante ne pas s'interdire au secret du moto Pour ce secret manque
1'haleine dont le souffie s'insinue dans 1'ame. Pas (c'est-a­ le mot, c'est-a-dire le dire qui serait en état de pouvoir
dire chemin) et appel et haleine - leur rythme entoure mener a la parole lc déploiement de la parolE'.
Le trésor que le pays du poete ne gagnera jamais, c'est
de son battement le regne du moto Le secret du mot
le mot pour le déploiement de la parole. Ce qui a été tout a
a non seulement réveillé 1'time auparavant sure d'elle­
coup aperQu, le regne tranquille du mot - ce qUl se
meme j illui a du meme coup pris la mélancolie qui mena­
déploie avec lui - , aimerait parvenir a placer son moto
cait de 1'entratner en bas. Donc, la tristesse a disparu du
Mais le mot pour le déploiement du mot n'est pas accordé.
rapport entre le poete et le moto Elle ne concernait que
Et si rien d'autre que cela, le mot pour ce qui se déploie avec
1'apprentissage du résignement. Tout cela serait exact
la parole était le joyau meme qui, tout proche du poete,
si la tristesse était simplement le contre-pied de la joie ­ reposant sur sa main, cependant lui échappe, et pourtant,
si mélancolie et tristesse, c'était dú pareil au meme. comme enfui et jamais gagné, reste le plus lointain au
Mais plus joyeuse la joie, plus pure la tristesse qui cwur de la proximité la plus proche? Depuis cette proxi­
sommeille en elle. Plus profonde la tristesse, plus appelante mité-la, le joyau est - merveille du secret - familier
la joie qui y est au repos. Tristesse et joie, leur jeu d'inter­ au poete; autrement il ne pourrait pas célébrer le joyau :
férence les portt' 1'une dans 1'autre. Le jeu lui-meme,
« riche et tendre ».
qui les accorde toutes deux au ton de 1'autre en laissant 'r Riehe: ayant les moyens d'accorder, ayant les moyens de
le lointain etre proche, et le proche lointain, c'est la ~¡
faire tenir, ayant les moyens de laisser atteindre et de
douleur (der Schmerz). C'est pourquoi toutes deux, la joie laisser parvenir. 01' cela, c'est la richesse de déploie­
la plm haute et la plus profonde tristesse, sont chacune ment du mot -r- que dans le dire, c'est-it-dire daos le don­
it sa maniere douloureuses. Mais la douleur s'en vient de ner a voir, il porte la chose en tant que chose a 1'éclat
telle sorte au cwur des mortels que ce cwur recoit d'elle
son poids de gravité. Voilit ce qui, au milieu de tous les du parattre.
Le mot u3
2U Acheminement verB la parole
Le mot le plus ancien pour le regne du mot ainsi pensé,
Tendre: en suivant le vieux verbe zarton, tendre veut dire pour le dire, est : Abro; : die Sage, la Dite - ce qui,
le meme que: familier, réjouissant, choyant et ménageant. donnant a voir, laisse apparattre l'étant en son il esto
Ménager, c'est procurer, pourvoir et libérer, mais sana Le meme mot Abro; est, en tant que mot pour le Jire,
volonté ni violence, sans rage ni domination. du meme coup le mot pour l'litre, c'est-a-dire pour la venue
Le joyau, riche et tendre, c'est, en retrait, le déploiement en présence de ce qui est présent. Dite et etre, mot et
du mot qui, disant, nous met en présence, invisiblement •
- ;in
chose appartiennent ensemble l'un a l'autre sur un mode
et déja dans le non-parlé, de la chose en tant que chose. voilé, a peine repensé et impossible a épuiser par aucune
Dans la mesure oil le résignement s'est fié au secret du
pensée.
mot, le poete garde en mémoire le joyau grace au rési­ Tout dire essentiel s'en revient prher oreille a cette entre­
gnement. Sur ce mode, le joyau devient ce que le poete appartenance voilée OU Dite et etre, mot et chose vont
en tant que disant préfere a tout et dignifie par-dessus énsemble. Les deux, poésie et pensée, sont un dire éminent
tout. Le joyau devient a proprement parler ce qui est dans la mesure ou, lui correspondant, elles s'en remettent
digne de pensée pour le poete. En effet, que peut-il y au sp.cret du mot comme a ce qui leur est le plus digne de
avoir de plus digne d'etre pensé, pour quelqu'un qui dít, pensée; par la, depuis toujours, elles restent ajointées en
que le déploiement du mot se recouvrant lui-meme d'un la parenté rune de l'autre.
voile, le mot critique pour le mot? Afin qu'il. ce digne de pensée, tel qu'il se dit a la poésie,
Quand nous écoutons le poeme comme chant sonnant a nouS fassions sur un mode convenable cortege -le suivant
l'unisson avec les autres chants apparentés, alors nous nous et allant a sa rencontre en pensant -, nous abandonnons
laissons dire par le poete et avec lui ce qui est digne d'etre a présent tout ce qui a été dit il. un oubli (einer Ver­
pensé pour l'état de poésie. gesBenheit). Nous écoutons le poeme. Nous devenons a
Se laisser dire le digne de pensée est ce qui s'appelle présent encore plus pensifs eu égard a la possibilité que,
penser. dans l'écoute, nous malentendions d'autant plus facilement
En écoutant le poeme, nous pensons a la suite de la que le poeme résonne en toute simplicité sur le mode du
poésie. En ce mode est: poésie et pensée.
chant.
Ce qui, au premier abord, a l'air d'une épigraphe au­
dessus d'un theme : poésie et pensée - se donne a voir
comme l'inscription dans laquelle depuis longtemps notre
maniere destinale d'etre le la s'inscrit. L'inscription signe
que poésie et pensée appartiennent l'une a l'autre. Leur
rencontre a une longue provenance. Si nous retournons
en pensant dans cette provenance, nous parvenons devant
l'archi-antique digne de pensée, a la suite duquel jamais il
ne sera assez pensé. C'est le meme digne de pensée qui
tout d'un coup foudroya d'un regard le poete, et auquel
il ne s'interdit pas, disant :
"
Aucune choBe ne Boít, la OU le mot faíUit. ~
Le regne du mot fulgure comme mise en cause de la chose.
Le mot commence a luire comme le rassemblement qui
porte enfin a sa présence ce qui vient en présence..
,.1
I
~.

Pour commencer écoutons un mot de Novalis. 11 se


trouve dans un texte intitulé Monologue. Le titre fait
allusion au secret de la parole : elle parle uniquement et
solitairemen1. avec elle-méme. Une phrase du texte dit :
e Précisément ce que la parole a de propre, a savoir qu'elle
ne se soucie que d'elle-méme, personne ne le sait. JI
Ce que nous allons a présent tenter de dire, si nOU8 1"
saisissons comme une suite d'énoncés sur la langue,
ce ne sera jamais qu'une chatne d'affirmations sans
preuve, d'assertions impossibles a prouver scientifique­
mento Si par contre nous expérimentons le chemin vers
la parole a partir de ce qui se donne en chemin avec le
chemin, alors il serait possible qu'en toute confiance
s'éveille un pressentiment au sein duquel, désormais,
la parole vienne nous toucher de son dépaysement.
Le chemin vers la parole - voilil. qui sonne comme si la
parole se trouvait bien loin de nous, quelque part vers ou
nous aurions d'abord a nous mettre en chemin. Mais
faut-il un chemin ver. la parole? Suivant une ancienne
doctrine, nous sommes bien nous-mémes les étres capables
de parler, qui donc avons déja la parole. La capacité de
parler, d'ailleurs, n'est pas seulement une aptitude de
l'étre humain, qui serait au méme rang que les autres. La
capacité de parler signale l'étre humain en le marquant
comme étre humain. Cette signature détient l'esquÍ8se
(der Aufris.) de sa maniere d'étre. L'homme ne serait
pas homme s'il lui était interdit de sans cesse, depuis
partout, en direction de chaque chose, sous de multiples
¡

228 Achemine11l8nt "ers la parole Le chemin "er, la parole 229

avatars et la plupart du temps sans que ce soit exprimé _ nomme le domaine déterminé d'avance dans lequel non
de parler en un « il est ll. Dans la mesure oil la parole seulement la série de ces conférences, mais toute la linguis­
accorde cela, l'etre humain repose dans la parole. tique, toute théorie de la langue et toute philosophie de
Donc nous sommes avant tout dans la parole et aupra. ;~. la langue, toute tentative meme de penser et songer a la
de la parole. Un chemin vers elle est inutile. Le chernin , suite de la paroles nécessairement doivent se tenir.
vers la parole est meme impossible si tant est que noua
.~.

Un entrelacement resserre, rétrécit et rend difficile


sommes déja la oil il devrait mener. Cependant, sommes­
une vision directe a travers ce qui s'entrelace. Mais en
nous la? Sommes-nous tellement dans la parole que nOU8
meme temps l'entrelacement que nomme la formule de
expérimentions son déploiement, que nous la pensions en
notre chemin est en propre ce dont il s'agit avec la parole.
tant que parole, c'est-a-dire, portant écoute au propre
C'est pourquoi il n'est pas permis de détourner le regard
de la parole, apprenions ce propre? Avons-nous déja séjour,
de cet entrelacement - qui, apparemment, resserre tout,
sans que nous y soyons pour quelque chose, dans la proxi­
ici, en quelque chose d'inextricable. La formule doit plu­
mité de la parole? Ou bien le chemin vers la parole en tant
tot presser notre pensée afin qu'elle tente non, bien sur,
que parole est-il le chemin le plus long qui puisse etre
de se débarrasser de l'entrelacement, mais de le dénouer
pensé? Et pas seulement le plus long, mais aussi semé
de telle sorte qu'illaisse voir comment s'entre-appartien­
d'obstacles venant de la parole elle-meme, des que nous
nent et vont ensemble les relations que nomme la formule.
tentons de penser purement a la suite de la parole jusqu'a
Peut-etre l'entrelacement est-il lacé et traversé d'un lien
elle-meme, sans coups d'reil a caté?
qui, d'une maniere sans cesse déconcertante, délie la parole
Nous risquons ici quelque chose d'étrange, que nous
jusqu'a ce qui lui est propre. Il s'agit d'expérimenter dans
aimerions circonscrire de la maniere suivante : porter a la
l'entrelacement de la parole le lien qui la délie.
parole la parole en tant que parole l. Voila qui sonne comme
La conférence qui se penche sur la parole comme infor­
une formule. Sa fonction est de nous servir de fil conduc­
mation et, ce faisant, se voit contrainte de penser l'infor­
teur sur le chemin qui va a la parole. La formule emploie
mation comme parole 1I nomme « cercle II ce rapport de
trois fois le mot « parole D - les trois fois, ce mot dit
régression sur soi, et a la vérité un cercle inévitable mais
quelque chose d'autre et pourtant il dit le Meme. Ce Meme,
en meme temps plein de sens. Le cercle a un sens parce
c'est cela qui, a partir de l'unité oil repose le propre de la
que la direction et le genre de la circulation sont gou­
parole, tient en un seul tenant les uns pour les autres
vernés depuis la parole meme, par un mouvement qui est
les trois que la distinction tient a l'écart les uns des
en elle. L'allure et la portée de ce mouvement, nous aime­
autres. Tout d'abord, bien sur, la formule renvoie a un
rions en faire l'expérience a partir de la parole elle-meme
entrelacement de relations a l'intérieur desquelles nous - en nous engageant pour entrer a fond dans l'entre­
sommes d'avance compris. Avoir le dessein d'un chemin lacement.
vers la parole est impliqué dans un parler qui aimerait Comment cela peut-il réussir? En suivant sans relflChe
justement présenter la parole en liberté afin de la repré­ ce qu'indique la formule de notre chemin : porter a la
senter en tant que parole et, une fois représentée, de parole la parole en tant que parole.
l'exprimer - ce qui du meme coup atteste que la parole Ce faisant, plus la parole elle-meme se montre lisible­
meme nous a impliqués dans le parlero ment en son propre, plus significatif pour elle-meme
Cet entrelacement qu'indique la formule du chemin devient, en chemin, le chemin vers la parole, plus décisi­
vement se transforme le sens de la formule du chemin.
J. La locution a1lemande trbs courante : etWI18 ZUI' Sprache bringlln
signifie a peu pr8S e mettre quelque chose a l'ordre du jour, en faire le 2. Cf. les Références, p. 260. Dans la série de conférences en question,
tMme de la discussion •. Heidegger l'entend littéralement, ce qui force C. Fr. v. Weizsácker prit la parole sur le tMme : La Paro18 comlM infor­
le traducteur a traduire littéralement ,\ malion. (N. d. A.)
¡~
',l'

230 Aclaemnaemsnt ver' la paroltJ Le chemin ver, la ptJJ'OltJ 231

Elle perd son caractere de formule, elle est lnopinémeJl\ « Or il est, ce qui (a Heu) dans l'ébruitement vocal,
une premiere résonance silencieuse qui nous fait entendJte un montrer de ce qu'il y a dans I'ame et qui y est subi,
quelque peu de ce que la parole a de propre. et ce qui est écrit est un montrer des sons de la voix.
Et de m~me que I'écriture n'est pas la m~me chez tous (les
hommes), les aona de la voix ne sont pas tous les m~mes.
+ De quoi, cependant, ceux·la (sons et écriture) sont pre­
mierement un montrer, cela c'est chez tous (les hommes)
ce qui est identiquement subi en l'ame, et les choses, dont
La parole : nous voulons dire le parler; nous le connais­ ce qui est subi est une représentation approchant de
sons comme une activité natre, et nous nous reposons sur I'égalité, les choses sont aussi les mames. »
I'aptitude a parlero Et pourtant ce n'est pas une possession La traduction comprend les <r1¡(J.e:i:oc (ce qui donne a voir),
assurée. L'étonnement ou la frayeur assaillant l'&tre les GÚ(J.60Aot (ce qui tient ensemble) et les b(J.o~(J.ot'l'oc (ce
humain, la parole lui fait défaut. Alora il n'est plus qu'éton­ qui tend a égaler) globalement a partir du montrer, entendu
nement; il est atteint. 11 ne parle plus: il fait silenee. au sens de laisaer-apparaltre - laisser-apparattre qui,
Quelqu'un perd la parole par accidento 11 ne parle plus. 11 a son tour, repose dans le regue du désabritement (aA~ae;Lot).
ne peut plus non plus faire silence. 11 est devenu muet. Par contre, la traduction ne tient pas compte de la diver·
Pour parler, il faut articuler des sona, soit que nousl'accom­ sité des trois modes de montrer que distingue le texte.
plissions - en parlant; soit que nous nous en abstenions _ Le texte d'Aristote dit clairement et en toute sobriété ce
en faisant silence; soit que nous en soyons incapables _ qui rend visible la structure classique en laquelle la parole
en devenant muets. Pour parler, il faut que la voix arti. en tant que parler demeure a I'abri. Les lettres montrent
cule des sons. La parole se montre, dans le parler, comme les sons de la voix. Les sons de la voix montrent ce qui
mise en reuvre des outils vocaux que sont : la bouche, est éprouvé dans l'ame, qui a son tour montre les choses
les levrell, la « barriere des dents D, la langue, le gosier. qui atteignent l' ame.
Que la parole soit représentée, depuis lea temps anciens, L'entrecroisement de la strueture, c'est le montrer (das
immédiatement a partir de ces phéno~enes, c'est ce Zeigen) qui le porte et lui donne figure. Montrer, c'est
qu'attestent les noms que se sont donnés elles-m~mes sur de multiples modes, en dévoilant ou en voilant, amener
les • langues D occidentales: 'rAi:ialrot, lingua, langue, lan­ quelque chose a apparattre, laisser appréhender (ver­
guage. La parole est la langue - chose de la bouche. nehmen laasen) ce qui apparatt ainsi, et laisser repren­
Au début d'un traité qui reout plus tard le titore napl dre (travailler ou traiter) ce qui a été appréhendé. Le
ip(J.1)w1«(, De interpretatione, De l'énonciation, Aristote dit trait qui líe le montrer il ce qu'il montre, trait qui jamais
ce qui suit : n'a été développé purement a partir de soi-mame et de
sa provenance, se transforme dans la suite du temps en
"Eml ¡.rAv OW '1'« lv 'l'jj fCJ)vfi 'I'i:>v lv 'l'jj lJIuxñ 7roc67¡¡J4'1'CIJ'I aíJ(J.60Aot, une relation arr~tée par convention entre un signe et son
X41 '1'« 'rPOCf6¡LCYot 'I'i:>v lv 'l'jj fCJ)vjj. X41 ~P o6al 'YP«~'l'ot signifié. A la grande époque des Grecs, le signe (das
7rML '1'« ot?n«, 0631 fCJ)Votl oct ocU'!'otl' ~v ELMoL 'rtlÜTot <r1¡luirot Zeichen) est expérimenté a partir du montrer (aus dem
7rP6rrCJ)v, 'I'otO'l'l1 n&<n =%(J.ot'l'ot ñic; ~ijc;, X41 ~v 'l'ot~ b(J.O~¡¿«'l'ot Zeigen); il est signé par lui et en vue de lui. Depuis le
np«r(J.ot'l'ot ~a1) 'I'@r«. temps hel1énistique (Stoa), le signe procede d'une fixa­
tion, il est décrété comme instrument d'une désignation;
Ce texte ne pourrait ~tre adéquatement traduit qu'a par la, la représentation est aiguillée et ajustée d'un objet
travera une explication scrupuleuse. Qu'ici sumse un pis­ sur un autre objeto Désiguer, ce n'est plus montrer au sens
aller. Aristote dit : de laisser·apparattre. L'altération du signe - passer de ce
232 Acheminement pe,. la parole Le chemin 11'1" la parole 233
qui montre S ce qui désigne - repose dans la mutation du § 10, p. 65). Dans le paragraphe 8, page 41 de son essai,
déploiement de la vérité 8.
Humboldt appuie les phrases qui sont assurément souvent
Depuis le temps des Grecs, I'étant est expérimenté comme citées, mais rarement repensées, il. savoir repensées dans
ce qui vient en présence. Pour autant que la parole est, l'unique perspective d'ouvrir sur la fa90n dont elles déter­
elle appartient, I'activité de parler telle qu'elle se pré­ minent pour Humboldt son chemin lIer8 la parole. Ces
sente chaque fois, s ce qui entre en présence. On repré­ phrases, les voici :
sente la parole s partir de I'activité de parler, dans la « La parole (Sprache) , saisie en son essence eflective,
perspective portant sur les sons articulés porteurs de est quelque chose de constamment et s chaque instant
signification. Parler est un genre d'activité humaine. pa88ager. Meme sa conservation par l'écriture n'est jamais
Avec de nombreuses variations, la représentation de la qu'une sauvegarde imparfaite, du genre de celle des
parole qui vient d'étre indiquée s grands traits est restée momies, et qui demande donc toujours s nouveau qu'on
s travers les siecles, dans la pensée occidentale et euro­ cherche il. y rendre sensible le discours vivant. Elle-meme
péenne, la représentation directrice et canonique. Cette n'est pas une reuvre (Ergon), mais une activité (Energeia).
fa90n de considérer la parole, qui s'amorce dans l'anti­ C'est pourquoi sa vraie définition ne peut etre que géné­
quité grecque et était visée s travers de multiples chemi­ tique. Elle est en eflet le trallail de l'esprit dans sa répé­
nements, se rassemble á sa hauteur de culmination dans tition éternelle en vue de rendre le 80n articulé apte s
la méditation de Guillaume de Humboldt, et pour finir exprimcr la pensée. Immédiatement et en toute rigueur,
dans la grande introduction s son livre sur la langue Kawi l:'est la la définition du fait, chaque fois, de parl'r; mais
de l'lle de Java. Un an apresla mort de son frere, Alexandre au sens vrai et essentiel, on ne peut considérer comme
de Humboldt a fait paraftre isolément l'introduction sous parole que la totalité, en quelque sorte, de ce parler. D
le titre : De la diller.ité de 8trUcture de la parole humains Humboldt dit ici qu'il voit l'essentiel de fa parole
et .on influence 'Ur le tUlleloppement 8pirituel de l'upece dans le fait de parler. Dit-il seulement aussi ce que la
humaine (Berlin, 1836) '. Depuis, cet essai détermine, parole ainsi considérée est en tant que parole? Amene­
qu'on soit pour ou qu'on soit contre, qu'on le nomme ou t·ille parler s la parole en tant que parole? Nous laissons
qu'on le passe sous silence, toute la linguistique et toute la intentionnellemcnt la question sans réponse, mais en
philosophie du langage qui lui font suite jusqu's aujourd'hui. remarquant ceci :
Chaque auditeur de la série de conférences ici tentée Humboldt représente la parole comme un particuliel'
devrait avoir pensé s fond et avoir présent s la mémoire « travail de l'esprit J. Conduit par cette perspective, il est s
cet essai étonnant, difficile s pénétrer, cet essai obscur et ia poursuite de cela en tant que quoi la parole se donne s
vacillant dans ses concepts fondamentaux, et pourtant voir, c'est-a-dire cela qu'elle esto Cela, ce que c'est, on le
partout stimulant. Ainsi nous serait s tous tenu ouvert un nomme l'essence. Or des que nous serrons et délimitous
horizon commun pour jeter le regard dans la parole. Voils
le travail de l'esprit eu égard au fait qu'il produit la
ce qui manque. Accommodons-nous de ce manque. Ce Bera
parole, l'essence - telle qu'elle est ainsi saisie - doit
déjs bien si nous ne l'oublions paso
ressortir plus nettement. Seulement, I'esprit vit (meme
Le « son articulé» est, d'apres Guillaume de Humboldt,
au sens de Humboldt) en d'autres activités et productioos.
« la base et l'essence de tout parler... » (De la dill,r8iU, Si pourtant la parole est comptée parIni ces dernieres,
alors parler n'est pa, expérimenté s partir de ce qu'il
3. el. LG Doctriu platonieimne • lo 1'IrlU, 1947 (puhli6 pOUl' la pre­ est en propre - s partir de la parole - mais au contralre
mi6re loil dalll GeiBti,e tJ1HJrlie(mm, 11, 1942, p. 96-124). (N. d. A.)
4. Les citatiolll qui Buivent Bont donnéea d'_a-pr/lI la nouve1Ie édition mesuré en portant le regard sur autre chose. Cet autre,
anutatique publiée pll1' E. WaBmuth (1936). (N. d. A.) CI. Trad. fran\1. toutefois, est trop significatif pour que, méditant la parole,
par P. Caullat, Le Seui', PariB, 1974. il nouS Boit permis de le négliger. Quelle activité Hum­

234 Achsminement "e,.8 la pa,.ole Le chemin I'ers la parole 235


boldt a-t-il en vue quand il con~oit la parole comme de la parole en tant que parole, qu'a partir de l'efl'ort pour
travail de l'esprit? Quelques phrases, au début du para­ exposer historiquement et en entier le développement
graphe 8, donnent la réponse : historique et spirituel de l'homme en sa totalité et, en
1I On doit considérer la pa,.ole non pas tant comme un m@me temps, dans son individualité concrete. Dans le
p,.oduit (ein Erzeugtes) mort que comme une procluction fragment d'autobiographie de l'année 1816, Humboldt
(eine Erzeugung), la tirer plutot de cela qu'elle efl'ectue crit : « Saisir le monde dans son individualité et sa tota­
en tant que désignation des objets et communication lité, voila justement mon efl'ort. II
(VermittelungJ de la compréhension, et en contrepartie Il se trouve qu'une saisie du monde ainsi orientée peut
revenir avec plus de soin a son origine qui est étroitement puiser a diverses sources; en effet, la force de l'esprit,
m@lée a l'activité interne de l'esprit et a leur influence dans l'expression d'elle-m@me, est active en de multiples
réciproque la-dessus. II modes. Comme l'une des sources principales Humboldt
Humboldt fait allusion ici a la notion circonscrite au reconnait et élit la parole. Elle n'est assurément pas la
paragraphe 11, notion difficile a détermmer dans sa propre seule forme développée par la subjectivité humaine en
terminologie, celle de 1I Forme interne de la parole II (innere vue d'apercevoir le monde; mais c'est pourtant celle dont
SprachformJ. Nous nous en rapprochons un peu graoe a la la force donne en chaque cas une empreinte typique, ce
question : qu'est-ce que le parler en tant qu'expression qui contraint a la reconnaitre en quelque fa~on comme
de la pensée, quand nous le repensons en direction de sa l'étalon du développement historique de l'homme. A
provenance a partir de l'activité interne de l'esprit? présent, le titre de l'essai de Humboldt parle plus claire­
La réponse se trouve dans une phrase (§ 20 1 p. 205) dont JiJent dans la perspective de son chemin vers la parole.
l'explication suffisante réclamerait une mise au point Humboldt traite « de la diversité de structure de la
spéciale : parolc humaine ll, et il en traite pour autant que Cl le déve­
1I Quand, dans l'ame, s'éveille pour de vrai le sentiment loppement spirituel de l'espece humaine II est sous « son
que la parole n'est pas simplement un moyen d'échange influence !l. Humboldt amime a la parole la parole en tant
pour la compréhension réciproque, mais qu'elle est au qu'elle est une espece et une forme de l'aper~u du monde
contraire un vrai monde que l' esprit doit nécessairement élaboré dans la subjectivité humaine.
poser entre lui et les obiets grace au travail interne de sa A quelle parole l'amene-t-il? A une suite de proposi­
force, alors elle est sur le vrai chemin de toujours mieux s'y tions parlant dans la langue de la métaphysique de son
retrouver et d'y trouver gtte. II époque; dans cette langue, la philosophie de Leibniz a un
Le travail de l'esprit, conformément a l'enseignement mot décisif a dire, un mot qui donne la mesure. Cela se
de l' Idéalisme moderne, est le fait de poser (Setzen J. Comme manifeste le plus nettement au fait que Humboldt déter­
l'esprit est con~u en tant que sujet, et donc représenté mine l'essence de la parole comme energeía, mais qu'il
au sein du schéma sujet-objet, la position (Thesis) doit comprend cette derniere de fa~on entierement étrangere
nécessairement etre la synthese entre le sujet et ses objets. au grec, dans le sens de la Monadologie de Leibniz, c'est-a­
Ce qui est ainsi posé donne un aper~u des objets en leur dire en tant qu'activité du sujeto Le chemin de Humboldt
entier. Ce que produit la force du sujet, ce qu'il pose, vers la parole s'oriente sur l'homme, mene a travers la
grace au travail, entre lui et les objets, Humboldt le parole et débouche sur autre chose : donner le fonde­
nomme un « monde D. Dans un tel « aper~u du monde ll, ment du développement spirituel de l'espece humaine et
une humanité s'éleve a sa propre expression. exposer ce développement.
Pourquoi, maintenant, Humboldt prend-il en vue la L'essence de la parole con~ue a partir d'une telle pers­
parole comme monde et aper~u du monde? Parce que son pective ne donne pas encore a voir le déploiement-meme
chemin vers la parole n'est pas tant déterminé a partir de la parole : la maniere suivant laquelle la parole se
)

236 Acheminement vera la parole Le f:hemin ver8 la parole 23,


déploie (weat) , c'est-a-dire dure (wahrt) , c'est-a-dire Avec le fait de parler VODt ceux qui parlent, mais pas
reste rassemblée en cela qui recueille et garde et accorde seulement comme la cause va avec l'efret. Ceux qui par­
(Bew4hrt) eD SOD propre, en taDt que parole, la parole leDt viennent bien plutot eD présence dans le fait de par­
a elle-m@me. ler. Ven oh vienDent-ils en présence? Ver8 cela avec
quoi ils parlE'nt, aupres de quoi ils séjournent, en tant
que c'est ce qui justement chaque fois les concerne. Cela,
c'est, a leur maniere, les « freres humains 11 et puis lf's
fI
('hoses - tout ce qui fait choses (be·dingt) celles-d, et
tout ('e qui, il ceux-Ia, leur donne le ton (be-stimmt). A tout
Que nous songions a la parole en tant que pnroll', <'t cela, chaque fois, on adresse d'avaDce la parole, tantOt
nous avons abaDdonné le procédé qui était jllsqu'a présent ainsi, tantot autremeDt; en tant qu' on lui adresse la parolt',
de mise pour la <'onsidération de la parole. II n'est plu8 c'est mis en discussion et passé au crible d'un débat
possible de se pourvoir en représentations générales, comme (beaprochen und durchsprochen) , parlé de telle maniere
« énergie 11, « activité -, « travail _, « force de l'esprit _, que ceux qui parlent se parlent les uns aux autres, le8
« aper~u du mODde -, « expressioD 11 - eD vue d'y caser la uns avec les autre8 et se parlent a eux-m@me8. Ce qui e8t
parole comme ca8 particulier de ceUe généralité. Au lieu parlé demeure a SOD tour complexe. Souvent ce n'est que ce
d'expliquer la parole en la disant etre <'eci et cela, f't qui est prononcé (das AusBeaprochene) et qui, ou bien
ainsi se meUre en sOrdé loin de la parole, le ('hemin rapidement disparatt, ou bien est conservé d'une maniere
vers elle aimerait laisser expérimenter la parole en tant ou d'uDe autre. Ce qui est parlé (das Geaprochene) peut
que parole. Dans l'esseDce de la parole, ('plle-ci pst pour­ etre passé et dépa8sé, mais il peut aussi, depuis long­
tllnt bien prise et comprise, mais l'emprise sur elle vient temps, etre arrivé comme parole qui requiert (ala das Zuge­
de quelque ehose d'autre qu'elle-meme. Si au ('ontraire sprochene).
nous portons uniquement attention a la parole commc Ce qui est parlé tire origine en multiple fa~oD de I'imparlé
parole, alor8 elle demande de nOU8 que nous commen­ (Ungesprochenes ), que ce dernier ne 80it pas encore
parlé ou bieD qu'il' doive rester imparlé au seDS de ce
cions d'abord une bonne foi8 par mettre en avant tout ce
qui appartient a la parole en tant que telle. qui e8t en réserve pour le parlero Ainsi, ce qui est de
Cependant, UDe chose est d'ordonner ensemble toute la multiple maniere parlé eD arrive a avoir rair d'etre
variété de ce qui 8e mODtre dan8 le déploiement de la détaché du fait de parler et de ceux qui parlent, au POiDt
parole, autre ch08e de ra88embler ~e regard sur ce qui, de De plus leur appartenir, alon que pourtant c'est lui
depui8 80i-meme, unifie ce qui va ensemble, dans la mesure qui d'abord porte et présente au parler et a ceux qui
ou cet unifiant accorde a la parole en son déploiement parlent quelque chose a quoi ils 8e rapporteDt, quelle que
I'unité qui 80it proprement la 8ienne. 80it la fa~on dont ils 8e tienneDt et 8éjourDent la oh la
Le chemin ven la parole cherche maintenant a aller parole trouve a átre parlée depuis I'imparlé (im Gespro­
plus rigoureusemeDt au 10Dg du til conducteur que DomlOe chenen des Ungesprochenen).
la formule: amener la parole en tant que parole a la parole. Dan8 le déploiemeDt de la parole 8e montre une multi­
11 s'agit d'approcher la propriété meme de la parole. Meme
la, d'abord, la parole 8e montre comme le fait que nous 5. On rilque ici un mot qui n'emte p.. en fran9ail, mais qui ne lemble
parlioDs. Aussi allons-Dou8 a pré8ent porter attention pal contraire .. l'elprit de la langue. En fran9ais, leI moti commen~t
par im- ou i~ ne dilent pal quelque chOle de limplement négatif. L'incoJll­
uDiquemeDt a tout ce qui, toujour8 déja d'avance et cient elt bien plul que du non-coDlcient; I'impatience, tout autre chole
daDs la meme mesure - qu'on le remarque ou Don - , parle que le fa'it de ne p.. "tre patient. D lerait bon, .. propOI de l'imparU.
de chercher .. entendre ce qui, en lui, va plUlloin que le négatif.
avec alon que nous parlons.

l
238 Acheminement fJer8 la parole
Le chemin fJers la parol8 23 9
plicité d'éléments et de traits. lIs ont été énumérés sans

pour autant etre alignés les uns derriere les autres. Les
ne portons pas en propre attention au sens dans lequel il
passant en revue, ce qui est originalement les compter
vient, au sujet de parler et d'etre parlé - justement
- un compte qui ne calcule pas encore avec des chiRres _,
d'etre parlé.
s'est donnée I'annonce d'un ensemble d'appartenance.
Parler, c'est pourtant bien faire entendre un son. Cela
Compter, ici, c'est conter - un conte qui lance en avant
se laisse aussi concevoir comme une activité de I'homme. Les
le regard sur ce qui, dans I'entre-appartenance, est uni.
deux sont des représentations justes de la parole entendue
fiant, sans pourtant pouvoir le mettre a jour.
comme le fait de parler. Mais a présent ce n'est pas a cela
qu'il s'agit de faire attention, bien que nous aimerions
L'incapacité du regard de la pensée qui se révele ainsi,

incapacité a expérimenter l'unité unifiante de la parole


ne pas laisser échapper depuis combien de temps déja la
en son déploiement, a une longue histoire. C'est pourquol
résonance de la parole attend une détermination qui soit
a sa mesure; car I'explication phonétique, acoustique et
cette unité est restée sans nomo Les noms traditionnels

physiologique de la sonorité ne fait pas l' expérience de


pour ce qu'on entend sous le vocable de « parole , ne

sa provenance a partir du recueil oil résonne la paix du


nomment jamais cette derniere que sous I'une ou

silence; eUe fait encore moins celle de la détermination


I'autre des perspectives que permet le dépJoiement de la

parole. (oil se donne le ton: Be-stimmung) qui, par la, est apportée
au son de la parole.
L'unité cherchée de la parole en son déploiement, qu'elle Mais comment sont pensés, dans le rapide conte ci·
s'appelle le tracé-ouvrant (del' Au!riss 8). Ce nom nous
dessus, p:uler et parlé (Sprechen und Gesprochene8)?
appelle a apercevoir plus nettement le propre de la parole
lIs se montrent d'emblée comme ce par quoi et en quoi
en son déploiement. Tracé (Ris8) est le meme mot que
quelque chose est amené a la parole, c'est-a-dire vient a
rayer (ritzen). Nous ne connaissons le « tracé» souvent paraitre dans la mesure ou quelque chose est dit. Dire et
que sous sa forme dévaluée, par exemple comme raie
parler ne sont pas pareiJs. Quelqu'un peut parler et parler
dans le mur (Riss in del' Wand). « Einen Acker auf. sans fin, et cela ne veut rien dire. Au contraire, voila
und umreissen » (défricher et retourner un champ), cela quelqu'un qui fait silence, il ne parle pas, et en ne parlant
veut dire aujourd'hui encore en dialecte : tracer les sil.
pas il peut beaucoup dire.
lons. lIs ouvrent le champ, afin qu'il recueille et garde Mais au fait, que veut dire direP Pour en faire I'expérience
les semences et la croissance. Le· tracé-ouvrant, c'est nous sommes tenus d'en rester a ce que notre langue
I'entier des traits de cette gravure qui assemble et ajointe elle-meme nous invite a penser a propos de ce moto « Dire »
d'un bout a I'autre le trait de lumiere qu'est la parole - sagan - veut dire : montrer, laisser apparaitre, donner
en sa libre dégagée. Le tracé-ouvrant est la gravure a voir et a entendre.
de la parole en son déploiement, le recueil d'ajointement Nous disons la des choses qui vont de soi, qui se compren·
d'un montrer (Zeigen) au creur duquel ceux qui parlent nent toutes seules, mais qui pourtant sont a peine repensées
et le fait qu'ils parlent, ce qui est parlé et l'imparlé qui en leur portée si nous nous avisons de ce qui suit. Se
lui est ressource - tous ensemble sont répartis a partir parler les uns aux autres veut dire : se dire quelque chose
de la parole requérante (au8 dem Zugesprochenen). mutuellement, se montrer réciproquement quelque chose, a
Pourtant, le tracé-ouvrant de la parole en son déploie. tour de role se fier a ce qui est montré. Parler ensemble
ment reste voilé en sa gravure approximative tant que nous veut dire : ensemble dire de quelque chose, se montrer
les uns aux autres ce que veut dire la parole intentée
dans ce qui est en débat, ce que d'elle-meme elle fait
6. n laut se souvenir, a propos de ce mot, qu'il dit un déchirement égal
a celui qu'opbre l'éclair (paJ' exemple selon le fragment 64 d'Héraclite). ,, apparaitre. L'imparlé n'est pas seulement ce qui est privé
,~~ d'ébruitement. C'est ce qui n'est pas dit, das Ungesagte ... ..... ~ ~ ~r f

l
,"

:
240 Acheminemenl pe" la parole Le chemin pera la parole 241

(I'indit 7), le non encore montré, non encore parvenu d'un montrer dans l'horizon et pour les intentions duquel
dans. I'apparition. Et ce qui doit tout il fait rester imparlé, seulement ils peuvent &tre signes.
cela est retenu et gardé dans l'indit, demeure en tant Gardant en vue l'ajointement de la Dite, il n'est cepen­
qu'inmontrable en retrait, est secret (Geheimnis). Ce dant pas permis d'attribuer, exclusivement ou de facon
qui est adressé dans la parole qui requiert (das Zuge­ telle qu'elle en devienne la mesure, le montrer a l'activité
8prochene) parle, en tant que parole, au sens de ce qui est humaine. Qu'il se montre est la marque a laquelle se
assigné - et cela parle sans m~me avoir besoin de retentir. reconnait comme un apparaitre la venue en présence et
Parler a place en tant que dire dans le tracé-ouvrant la sortie hors de la présence de I'étant quel que soit son
de la parole en son déploiement i ce tracé est tressé et genre ou son rango Meme la oiJ. le montrer s'accomplit
traversé par des modes du dire et de ce qui est dit, ou grace A notre dire, un se·laisser-montrer précede ce montrer
vient se dire, ou se dédie ou bien s'interdit - se montre oiJ. l' on montre du doigt.
ou se dérobe - ce qui vient en présence et ce qui sort de C'est seulement si nous repensons le dire humain en
'la présence. Ce qui transit de fond en comble le tracé­ suivant cette indication que se donne une suffisante déter­
ouvert de la parole en son déploiement, c'est le dire mul­ mination de ce qui se déploie en tout parlero On connalt
tiforme a partir d'une provenance diverse. Portant égard le parler comme ébruitement articulé de la pensée au moyen
aux traits du dire, nous nommons la parole en entier : la des organes de la voix. Mais parler c'est en meme temps
Dite (die Sage) , tout en avouant que méme a présent écouter. Suivant l'habitude, on oppose parler et écouter :
n'est pas apercu ce qui en unifie les traits. I'un parle, l'autre écoute. Mais écouter non seulement
Nous avons l'habitude d'employer le mot Sage, comme accompagne et entoure parler, ainsi que cela se passe dans
bien d'autres mots de notre langue, dans un sens appau­ un entretien (im Geapriich). Que parler et écouter aient
vrissant. Sage ne signifie plus que « simple on-dit ", la lieu en m&me temps veut dire plus. Parler est, depuis soi­
rumeur non attestée et par conséquent indigne d'~tre crue. meme, écouter. C'est écouter la parole que nous parlons.
Di.e Sage n'est pas pensée ici en ce sens. Elle n'est pas non Ainsi donc parler ce n'est pas en meme temps écouterj
plus prise au sens de l'expression die GOUer- und Belden­ parler est al1ant tout écouter. Cette écoute de la parole
sage (la saga des dieux et des héros). Mais peut-~tre (1 la précerle meme de la facon la plus inapparente toutes les
vénérable Dite de la source d'azur Il (G. TraId)? Suivant écoutes ordinaires. Nous parlons non aeulement la parole
l'emploi le plus ancien du mot, nous entendons la Dite nous parlons a partir de la parole. Cela, nous n'en sommes
a partir du dire compris en tant que montrer, et nous capables uniquement que parce que, toujours déja,
employons pour nommer la Dite, dans la mesure OU, en nous avons porté écoute a la parole. Et qu'entendons­
elle, repose la parole en son déploiement, un vieux mot, nous lil? Nous entendons parler la parole.
bien attesté, mais éteint : la monstre (die Zeige). Prono­ Alora, la parole parle elle-meme? Comment pourrait­
men demonslralil1um a été traduit par : Zeigewortlin. elle opérer cette merveille, elle qui n'est pas équipée
Jean·Paul nomme les phénomenes de la Nature : den d'organes vocaux? Et pourtant la parole parle. Elle
gei8tigen Zeige{inger (l'index spirituel.). observe et suit d'abord et en propre ce qui se déploie
Ce qui 8e déploíe dans la parole 88t la Dite en tant que dans le parler : le dire. La parole parle cependant qu'elle
monstre (Das Wesende der Sprache íst die Sage ala die dit, c'est-a-dire montre. Son dire tire sa source de la Dite
Zeige). Qu'elle montre ne se fonde pas en Dieu sait quels un jour parlée et jusqu'a ce jour encore imparlée, qui
signes, mais au contraire : tous les signes tirent origine traverse et lie le tracé-ouvrant de la parole en 80n déploie­
mento La parole parle cependant que, monstre, por­
7. A propos de ce néologisme, mIme remarque que pour I'imparlcl. tant en toutes les contrées du venir en présence, elle
n. 5. P. ~37. .laisse a partir d'elIes chaque fois apparattre et se défaire

242 Acheminement pers la parole Le chemin pers la paro18 243


l'éclat de ce qui vient en présence. En cette mesure, nous opere son liant? A la parole, il faut le parler humain,
écoutons la parole en telle sorte que nous nous laissons et cependant elle n'est pas purement et simplement
dire sa Dite. De quelques fallons que par ailleurs encore le produit de notre activité paroliere. En quoi repose,
nous écoutions, partout oil nous entendons quelque c'est-a-dire se fonde la parole en son déploiement? Peut­
chose, l'écoute est le se-Iaisser-dire qui tient déja en lui etre, cherchant un fondement, notre question passe-t-elle
toute perception et toute représentation. Dans le parler a coté de la parole-meme.
en tant qu'écoute de la parole, nous répétons, nous redi­ La Dite elle-meme serait-elle donc pour toute la diver­
sons, i.e. nous disons a sa suite (sagen wir nach) la Dite sité de ce qui est a sa place dans la parole en son déploie­
entendue. Nous laissons venir sa voix qui ne rend aucun ment la reposée, ce qui accorde le repos de s'entre-appar­
son, et ce faisant nous réclamons le son qui nous est déja tenir ensemble?
réservé, nous l'appelons, étant tendus vers lui. Désormais, Avant de poursuivre cette pensée, portons a nouveau
dans le tracé-ouvrant de la parole, pourrait se donner a attention au chemin vers la parole. En commenllantl
connaitre plus nettement un trait au moins, auquel avait été indiqué : plus nettement la parole vient au jour
nous apercevons comment la parole en tant que parler en tant qu'elle-meme, plus décisivement se transforme
est ressourcée en son propre, et ainsi parle comme parole. le chemin qui va vers elle. Jusqu'ici, le chemin avait
Si le parler, en tant qu'écoute de la parole, se laisse !'allure d'une démarche menant notre méditation dans la
dire la Dite, alors ce laisser ne peut se produire que dans direction de la parole, a l'intérieur d'un entrelacement
la mesure - lointaine et proche - OU notre propre etre, étrange que nomme la formule du chemin. Nous sommes
engagé en elle, entre a fond dans la Dite (in die Sage partis, avec Guillaume de Humboldt, du fait de parler,
eingelassen). Nous ne l'entendons que paree que nous et avons essayé d'abord de constituer la représentation de
nous entendons avec elle, paree que nous sommes en elle l'essence de la parole, puis de la fonder en·raison. Ensuite
a notre place (Wir hOren sie nur, weil wir in sie gehOren). il s'est agi de conter ce qui appartient au tracé-ouvrant
C'est seulement a ceux qui lui appartiennent (den ihr de la parole en son déploiement. Méditant en suivant cela,
GehOrenden) que la Dite accorde d'écouter la parole, nous sommes parvenus a la parole en tant que Dite.
et ainsi de parler. Dans la Dite se déploie (wiihrt) un tel
accord (solches Gewiihren). Il nous laisse parvenir au
pouvoir de parler. Ce qui se déploie dans la parole repose
dans la Dite qui accorde ainsi. 111
Et la Dite elle-meme? Est-elle quelque chose de séparé,
a l'écart de notre parler, vers quoi d'abord un pont devrait ~claircissant en un conte la parole en son déploiement
etre lancé? Ou bien la Dite est-elle le fleuve du silence comme Dite, le chemin vers la parole est arrivé aupres
qui lui-meme relie ses rives, le dire et notre dire qui le de la parole en tant que parole, il a atteint son but. La
redit, alors meme qu'il les produit? Nos représentations pensée a mené a bonne fin le chemin vers la parole, et
habituelles de la parole ne trouvent guere leur chemin l'a maintenant derriere elle. Telle est l'apparence; telle
jusque-Ia. La Dite - ne sommes-nous pas en péril, ten­ est meme la réalité tant que l' on tient le chemin vera
tant de penser la parole a partir d'elle, d'élever la parole la parole pour la démarche d'une pensée qui songe en
au niveau d'une entité fantomatique, existant en soi quete de la parole. En vérité la méditation se voit pourtant
et rencontrable nulle part tant que la méditation est seulement transportée devant le chemin pers la paro18,
sobrement en quete de la parole? La parole reste pourtant celui qui elit cherché - elle n'est qu'a peine engagée
indubitablement liée au pouvoir humain de parler. Certes. dans sa trace. Car entre-temps, dans la parole meme s'est
-8eulement, de quel genre est ce lien? D'ou et comment montré quelque chose qui dit : dans la parole en tant que

:'A:. ,
lA chsmin vel'$ la parols 245
244 Acheminement vel'$ la pal'oie
Dite se déploie quelque chose de tel qu'un chemin. la présence qui est la sienne; elle délivre ce qui s'absente
Qu'est-ce qu'un chemin? Le chemin fait parvenir, il il l' absence qui luí sied. La Dite, de part en part, gouverne
et ajointe le libre jeu de l'éc1aircie (das Fl'eie del' Lichtung 8),
laisse atteindre. La Dite, voila ce qui nous laisse atteindre,
dans la mesure ou nous lui portons écoute, le fait de parler cette éclaircie que tout parattre doit venir visiter, que tout
la parole. disparattre doit délaisser, cette éc1aircie jusqu'oiJ. tout
Le chemin vers la parole se déploie dans la parole elle­ venir en présence et tout absentement doit entrer se
meme. Le chemin vers la parole au sens du fait de parler, montrer, c'est-il-dire venir se dire.
La Dite est le recueil, ajointant tout pal'attre, du mon­
c'est la parole en tant que Dite. Le propre de la parole trer en soi-meme multiple qui partout laisse demeurer
s'abrite en retrait, donc, dans le chemin qu'est la Dite qui,
en tant que ce chemin laisse ceux qui écoutent la Dite aupres de lui ce qui est montré.
Quelle est l'origine du montrer? Cette question demande
atteindre a la parole. Nous ne pouvons etre ces écoutants rop et trop vite. 11 suffit de porter attention a ce qui
que dans la mesure ou nous allons prendre place dans la se remue dans le montrer et mene au terme de sa portée la
Dite 8. Laisser atteindre - cheminement qui conduit motion de montrer. Ici, pas besoin de longues recherches.
a parler - provient d'emblée de laisser prendre place Le coup d' reil simple et soudain, inoubliable et done tou­
dans la Dite (aua einem GehOl'enlasaen in die Sage). Ce jours neuf, suffit - ce coup d'reil qui porte le regard au
dernier recele ce qui proprement se déploie dans le che­ creur de ce qui nous est a la vérité familier, mais que
min vers la parole. Mais comment la Dite se déploie-t-elle, pourtant nous ne cherchons meme pas a connattre et
pour etre capable de laisser prendre place? Ce qui se encare moins a reconnattre d'une maniere qui lui soit
déploie dans la Dite devrait en propre se donner a connaitre appropriée. Ce familier inconnu, qui commotionne le
- il supposer qu'ille puisse jamais - des que nous a110ns montrer de la Dite en sa motion (aUea Zeigen del' Sage
plus instamment porter attentioil a ce qu'a révélé l'éc1air­ in ihl' l'egaamea E,.,.egendes), est, pour toute venuc en pré­
cissement dont nous parlions plus haut. sence et toute sortie hors de la présence, la primeur du
La Dite est montl'el'. En tout ce qui vient nous parler matin avec lequel seulement s'amorce l'échange possible
(una anapl'icht), en tout ce qui nous atteint, étant ce dont du jour et de la nuit : le plus matinal et l'archi-ancien
on parle (Beapl'ochenea) et ce que l' on parle (Geapl'ochenea), du meme coup. Nous ne pouvons que le nommer, car il
en tout ce qui nous adresse sa parole requérante (una ne soufJre aucune mise au point, étant la pointe meme
zuapl'ichtj, en tout ce qui, comme imparlé, nous attend de tous les points et de tous les espaces (de) jeu (du)
- mais aussi dans le parler qui Ilst notl'e fait, partout temps. Nous le nommons a l'aíde d'un vieux mot, dísant :
regne le montrer qui laisse apparAitre ce qui vient en
présence, et laisse disparaitre ce qui sort de la présence. La ressource, dansle montrer de la Dite, e'est proprier.
La Dite n'est nullement, apres coup, l'expression en
paroles de ce qui apparait¡ c'est bien plutot tout éclat DM Regende im Zeigen del' Sage i&t das Eignen 10.
qu'il paraisse ou qu'il s'échappe - qui repose dans la
montrante Dite. Elle libere ce qui vient en présence dans 9. 1m, comme allleura, le neutre das Freie est tl'aduit a I'aide d'une
tournure qui chel'Che a rendre le propre de das Freie - a lavoir qu'iJ elt
ce qui, libre, rend libre, p81'Ce qu'iJ laiBse p1'endre place ce qu'iJ libllre
8. La phrale allemande laille jouer entre ewt deux motI étroitement au Cl8ur de l'abri qu'elt la liberté.
apparentél : « Diue H orende kormm wir nur ,ein, iTllOfern wir in die 10. Dewt remarquel : DIJI Regende elt jtraduit par la « reBIOuroe t;
Sage gMoren. t Ilsgen dit le mouvement le plUl secret, celui qui elt, au principe de tout
Le lenl courant de gMoren est « appartenir t, « avoir la place •• Mail mouvement visible, plUl remlllJJlt que tout mouvement vÍlible. DGI
l'étymologie (et la lonorité) du mot nous apprend que ce verbe veut dire : Regende veut done dire : ce qui 1'8mue ce mouvement lec1'et.
« se recueillir lur ce qui elt entendu., d'ou, étant tout ouIe, Atre la d'ou EigMn elt traduit par propríer - traduction il. toUl pointa de vue inluf­
nou. vient ce que noul écoutonl. Ce mouvement d'allu appartenir est fiaante. Cal' eignen elt iCI UD verbe a la croiaée del ehemÍlll. Son sena le
nettement indiqué par l'accUlatif in die Sage.

246 Acheminement "er8 la parole Le chemin IIer8 la parole 247


11 apporte ce qui vient en présence ou en sort au propre de plus simple; e'est le plus proehe dans le proehe et le
qui, chaque fois, est le sien; depuis ce propre, ce qui plus lointain dans le lointain oil. nous autres, les mortels,
vient en présence ou en sort se montre en soi-m~me avons séjour le temps d'une vie.
et séjourne suivant son genre. Le proprier qui apporte, L'appropriement qui regne dans la Dite, il n'est possible
lui qui remue la Dite en tant que monstre en son montrer, que de le nommer en disant : il-l'appropriement - rend
qu'il s'appelle : approprier : das Ereigni8. L'approprie­ propre (Es - das Ereignia - eignet). Disant cela, nous
ment livre le libre de l'éc1aircie, en laquelle ce qui vient parlons dans notre propre langue, parole déjit parlée.
en présence peut venir déployer son séjour, de laquelle Eeoutons des vers de Goethe, qui emploient le verbe
ce qui sort de la présence peut s'en alIer et, dans l'échap­ eignen, sich eignen (rendre propre, ~tre approprié, eonvenir)
pée, garder son déploiement. Ce que livre l'approprie­ dans la proximité des verbes sich zeigen (se montrer)
ment grace it la Dite, ce n'est jamais comme l'efJet produit et bezeichnen (signer, signaler, désigner). Mais ee n'est
par une cause, ou la conséquence d'un principe. Proprier pas toutefois en référenee au déploiement de la parole.
en apportant, l'appropriement est plus octroyant (gewiih­ Goethe dit :
render) que tout reuvrer, que tout faire et que tout baser
sur des fondements. Ce qui approprie, c'est l'approprie­ Von Aberglauben (rah und spiit umgarnt:

ment méme - et rien en dehors l1• L'appropriement, Ea eignet sich 15, es zeigt sich an, es warnt UI.

apercu dans le montrer de la Dite, ne se laisse représenter


ni comme un avénement ni comme un achevement. n (De superstitions, matin et soir, entourés :

ne se laisse qu'expérimenter, dans le montr.er de la Dite, Cela convient, cela vient se montrer, cela met en garde.)

comme l'octroyant (da8 Gewiihrende lJ ). 11 n'y a rien a


quoi l'appropriement pourrait encore faire remonter, et En un nutre endroit, il est dit d'une fac;on modifiée :

d'ou, en plus, il pourrait étre expliqué. L'appropriement


n'est pas le produit (résultat) d'autre chose, mais la dona­ Sei auch nock so "lel bezeichnet,

tion-méme, dont seul le don en présent accorde quelque Was man (archtet, was begehrt,

chose de tel qu'un E8 gibt 18; de cet « il donne », m~me Nur weü es dem Dank sich eignet,

l' « étre J a encore besoin pour parvenir' a son propre 1st das Leben sch/ltzenawert 17.

en tant que venue en présence 14.


(Que soit en toute vanété signalé

L'appropriement rassemble le tracé-ouvrant de la Dite


Ce que l'on eraint et ce que l'on désire,

et le déploie en unité ajointée des multiples modes de


montrer. L'appropriement est, parmi l'inapparent, ce Parce qu'elle sied 18 au remerciement,

qu'il y a de plus inapparent; parmi le simple, ce qu'il y a Pour cela seulla vie est digne d'estime.)

pluseimple eel erenclre propre J, I laire que quelque cboee eied Aquelqu'un J. 15. Lee nuancee e'entrecroieent ici Al'extrAme. Dane le texte de Goethe.
Mais lo~'on dit par exemple : I le deuil eied A ~Ieclre J, ce qui vient IJBeignet sich eignifie - selon un usage ancien : e iI y a dee apparitione J,
aUI8Ít6t e impoeer a la peneée, c'eet que dane le deuil ~Iectre parvient La traduction hasardée (cela convientl entend e convellÍl' J au eene de
a Atre le plus ouvertement ce qu'elle 681 en propre. Ausei eigMn a-t-il, vellÍl' ensemble. Mais que IJB eignet sicÁ pUÍlse vouloir dire I des eeprits
COllllne en eourdine, le eene de I laire connaflre J, I révéler en propre J. ee manilestent J, cela n'est compréheneible que si I'on voit comment ce
e Proprier J - on le voil trap bien - n'eet qu'un expédient pour rencln qui est propre rend l'Í8ible.
Ifigur&.
16. Fellut, seconde partíe de la tregédie, ve acte : Minuit. (N. d. A.)
u. CI. ldenllU el diRlrence, 1957, in Qu68Iiou 1, p. 270 eqq. (N. d. A.) 17. Au Grand-Duc CharleB-Au,"," poUl' la lIOUI'elle IJnnH 18R1J.
12. n eet l'ocIroytanl dane rencle mesure OU, recueilli eur eoi (Ge-), (N.d.A.)
de ce lait iI déploie a plein la durée de tout léjour (wlJhrlfn). 18. Elle sied, elle eet tout a lait propre au remerciement - dllDl le
13. Es gibt. VOl1' la note 9, paga 17.7.
remerciement (DIJTIlr.), la vie parvient a parattre en propre : nul1e paJ't
14· CI. 8lfin UIltl Zeit, 1927, § 44. (N. d. A.)
il n'y a vie plUl vivante que la ou ee dit merci.

!l48 Ac1aeminemllnl Yerll la parok Le chemin vera la parole ~49

L'appropriement dote les mortels du séjour en leur etre­ La remise en propre de l'homme, en tant que celui qui
qu'ils soient capables d'etre ccux qui parlent. Si nous écoute, a la Dite tient son trait caractéristique de ceci
entendons sous le mot dc Gelletz (la loi, lc stlltut) le ras­ qu'elle délivre la maniere d'etre humaine en son propre,
semblement de cela qui laisse chaque chose venir en pré­ mais uniquement afin que l'homme, en tant que celui qui
sence en son propre, c'est-a-dire etre a sa place la OU parle, c'est-a-dire qui dit, aille a la rencontre de la Dite,
il appartient a ce qui lui revient, alors l'appropriement et a la vérité en partant de ce qui, pour lui, est son propre.
est le plus sImple et le plus dome des statuts, plus dome Or cela, c'est : faire retentir le moto Le dire des mortels,
encore que celui qu'Adalbert Stifter avait reconnu comme dire aIlant a la rencontre (entgegnendea Sagen), c'est
le « doux statut lO. L'appropriement n'est certes pas un répondre (Antworten: dire les mots qui correspondent).
stntut au sens d'une norme qui planerait quelque part Tout mot parlé est déja réponse : contre-dite, Gegensage,
au-dessus de nous; ce n'est pas un décret qui ordonnan<'e dire alIant a la rencontre et écoutant. La remise en propre
et regle un processus des mortels a la Dite délivre l'etre humain, le projetant
L'appropriement est le statut - en cette mesure qu'il dans le domaine d'un « il faut II (der Brauch) a partir
rassemble en l'approprler les mortels sur leur maniere duquel il faut l'homme pour porter la Dite silencieuse a
d'etre et qu'illes y tiento la résonance de la parole.
Comme le creur du montrer, en la Dite, c'est proprier L'appropriement, dans la remise en propre qu'il faut,
(Eignen), pouvoir éeouter la Dite, lui appartenir, repose laisse parvenir la Dite au parlero Le chemin vers la parole
lui aussi dans l'appropriement. Pour apercevoir ce dont appartient a la Dite qui a recu sa détermination de l'appro­
il s'agit ici, sa teneur de question, dans l'entiereté de sa priement. En ce chemin, qui appartient a la parole en
portée, il serait nécessaire de penser d'une facon suffisam­ son déploiement, c'est ce que la parole a de propre qui
ment complete et dans tous ses tenants et aboutissants la est dissimulé et a l'abri. Le chemin est appropriant.
maniere dont se déploie l'etre des mortels, et d'abord Frayer un chemin, par exemple a travers la campagne
sana doute J'appropriement comme tel 19• Qu'une indica­ couverte de neige" cela se dit encore aujourd'hui en dia­
tion, ici, suffise. lecte souabe-alémanique : wegen. Ce verbe, employé
L'appropriement, amenant a voir le déploiement de transitivement, signifie : former un chemin, en le formant
l'etre humain, approprie les mortels par cela qu'il les le tenir pret. Be-wegen (Be-wegung) veut dire, mnsi pensé"
remet en propre (yereignet) a ce qui venant de partout, non plus : déplacer quelque chose sur un chemin déja
alIant vers ce qui est en retrait, se dit en s'adressant a existant, mais au contraire : d'abord ouvrir le chemin
l'homme dans la Dite. vers... et ainsi etre le chemin.
L'appropriement approprie l'homme en ce qu'il tauttAlpour
lui-meme, l'appropriement. Appropriant ainsi le montrer
19. ef. &'fJi8 el eonfÚ"BrICU (1954) : e La cho.e 1, p. 194: e BAtir Hahiter
Pen.er 1, p. 170; e La question de la technique 1, p. 9. en tant que proprier, l'appropriement est la mise en che­
Aujo111'd'hui, aJon que ce qui est a peine pensé ou a demi pensé est min (die Be-wegung) de la Dite vers la parole.
instantanément propubé dana une quelconque forme de puhlication, La mise en chemin mene la parole (la parole en son
plus d'UD trouvera incroyable le fait que l'auteUl', dana BeS manuseriw,
emploie depuis plul de vingt-cinq anl le mot de EM".w pOUl' ce qu'il déploiement) en tant que parole (la Dite) a la parole (au
I'agit ici de penser. retentissement du mot). La locution « chemin vers la
Ce dont il I'agit, bien que ce lOit en Boi-méme limple, demeure d'abord
difficile a penser paree que la pensée doit commencer par perdre I'habitude parola 11 n'entend 'plus maintenant seulement ni en premier
de tomber dana I'opinlon Belon laquelle l' e 4ltre » le verrait ici pensé lieu la marche de notre pensée, en sa démarche a la suite
comme appropriement. Or I'appropriement est, quant a Bon déploiement, de la parole. Le chemin vers la parole, en chemin, s'est
autre - paree que plUB riche - que toute poeaible détermination méta­
physique de 1'4ltre. En revanche, l'4lve, eu éprd a la provenance de Ion
aéploiement, Be Iaisle peJll8r a partir de I'appropriement. (N. d. A.) :10. In den BrfJuch.

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.
/.;'50
".'
Arht'minemt'nt ver' la parole Le chemin I'er, la parole 251

mltarnorphosé. De notre artivité, il s'est déplar~ dans la apereu depuis la mise en chemin, se dénoue en cet élé­
parOle appropriée en son déploiE'ment. SeulemE'nt, la ment libérant qu'apporte la mise en chemin amenée a
méta:¡ . rphose du chemin vers la parole n'apparatt que soi-meme dans la Dite. La mise en chemin délie la Dite en
pour ... s et e1l considération de nous comme un dépla­ parlero Elle lui garde le chemin libre, sur lequelle parler,
cernen qui viendrait juste d'avoir liE'u. En vérité, le en tant qu'écoute, accueille en le prenant de la Dite ce
rhemin ~rsla parole a toujoun son unique site dans gu'iJ "t. achaque fois a dire, et hausse ce qu'il a accueilli
le déploi nt de la parole meme. Mais cela signifie du jusqu au mot et a son retentissement. La mise en cbemin
m~me coup .. a premiere entente du chemin vers la parole de la Dite vers la parole est le lien déliant qui relie cepen·
ne devient P1-. caduque; au contraire c'est seulement dant C{u'il approprie.
grAce au ('hem~1Proprement dit, c'est-a-dire la mise en Ainsl déliée dans sa libre propriété, la parole peut se
chemin amenant:l.ropre qu'i) faut, qu'eUe devient possi­ soucier uniquement d'elle-meme. Cela peut s'entendre
ble et nécessaire. mme en elTet le déploiement de la comme si ron parlait d'un solipsisme égoiste. Mais la
parole en tant que. ite montrante repose en l'approprie­ parole ne se raidit pas sur elle-meme au sens d'une contem­
ment qui nous confi~ en propre (übereignet), nous autres plation de soi narcissique et oublieuse de tout. En tant
hommes, au détachlment OU se recueille tout savoir que Dite, le déploiement de la parole est monstration
laisser (GelasaenheitÜJ" - le détachement qui rend appropriante, qui justement détourne le regard de soi­
possible une libre écoute; la mise en chemin de la Dite meme afin de pouvoir ainsi libérer ce qui est montré dans
ven le parler nous ouvré:' elle seule les sentiers sur les­ le propre de son apparition.
quels nous pouvons ~ér en suÍvant le propre chemin La parole qui parle cependant qu'elle dit se soucie de
vers la parole. ceci : que notre parler, portant écoute a l'imparlé, réponde
La formule du c emin : amener la parole en tant qut' et corresponde (entapricht) il ce qui, dans la parole, a
parole ti la parole, contient plus seulement une indication été dit. Ainsi meme faire silence (Schweigen), volontiers
pour nous qui ensons la parole; elle dit au contraire rattaché a parler comm~ étant son origine, est-il d'emblée
la forma, la ture de l'ajointement dans lequel se met une réponse (Entaprechen) 1II. Faire silence, c'est répondre
en chemin le déploiement de la parole qui repose dans a la consonance silencieuse de la paix OU la Dite approprie
l'appropriement.. en montrant. La Dite reposant dans l'appropriement
Si on ne la rep~nse pas, si on se contente d'entendre la est, en tant que monstration, le mode le plus propre
simple sonorité des mots, la formule exprime un entrela­ d'approprier. L'appropriement est disanto En cette mesure,
cement de relations dans lequel la parole s'enchev@tre. la parole parle chaque foia en suivant le mode sur lequel
TI semblerait que touta tentative pour représenter la l'appropriement en tant que tel se décMt ou se retire.
parole ait besoin d'artifices dialectiques pour mattriser Une pensée qui pense a la suite de l'appropriement peut
cet enchevetrement. Une telle maniere de procéder, a juste encore présumer ce dernier, et pourtant déja l'expé­
laquelle la formule pousse formellement, manque cependant rimenter daos le déploiement de la technique moderne,
la possibilité d'apercevoir en déployant le sens, c'est-a-dire qui est dénommé du nom toujours dépaysant de Ge-,teU­
en s'epgageant proprement dans la mise en cbemin, (l'unité de tous les modes de mise en po'ition). Dans la
le simple du déploiement de la parole, au lieu de vouloir mesure ou ce déploiement de la technique met en position,
rep'résenter la parole. c'est-a-dire met au défi l'homme de commettre tout ce qui
Ce qui a rallure d'un entrelacement confus, une foia est corome stock technique de disponibilité, l'unité de tOUd
22. Cf. S"in und Z"U, 1927, § 34. (N. d. A.)
21. Lo mot parJe do Jui-mAme. C'en 1'6tat d'Atre enti~rement raslembJ6 23. Cf.ldentil4l undDiflerens, 1957,P' 31 sc¡., trad. QusltlDn lp. la72lC1q·
I\a l'UDiquo tacho do laÍllor Am. Le lona courant du mot elt : I8pue. E..ais el Confm- trad.: franc;o p. 32 .qq. (N. d.A.) .

252 Acheminement IIer8 la parole Le chemin llera la parole 253


les modes de mise en position - das Ge'stell - se déploie langue non fOl'malisable - meme la, la « langue naturelle »
suivant le mode de l'appropriement et a la vérité de telle n'est encore déterminée que négativement, c'est-a-dire
sorte qu'eIle déguise (IIerstellt) ce dernier, vu que toute mesurée relativement a la possibilité ou non de la forma­
mise it disposition se trouve renvoyée it une pensée cal­
lisation.
culante, et ainsi 'parle la langue du Dis-positif (Ge-stell). Et si la « langue naturelle », qui pour la théorie de l'infor­
Parler est mis au défi de répondre en tous sens a la mise mation n'est qu'un reste genant, puisait sa nature,
en disponibilité de ce qui esto
e'est-a-dire le déploi de la parole en son déploiemeut,
La parole ainsi mise en position devient information". de la Dite ~ Et si la Dite, plutót que de seulement déran­
Elle s'informe sur elle-meme, afin d'assurer sa propre ger I'information (qui, elle, dél'ange jusqu'a la détruire
démarche par des théories informa tiques. Le Dis-positif, la parole), avait déja devancé I'information a partir
déploiement partout régnant de la technique moderne, se de I'indisponible de I'appropriemcnt? Et si I'approprie­
rend disponible la langue formalisée, genre de l'informa­ ment - personne ne sait quand ni comment - devenait
tion par la force de laquelle retre humain se voit formé regard d'éclair (Ein-Blick) dont le coup d'reil éclaircis'
au déploiement technique et calculateur, c'est-a-dire sant fulgure jusqu'au creur de ce qui est et de ce qui est
installé en lui, abandonnant peu a peu la « langue natu­ tenu pour étant? Et si I'appropriement, par le tournant
relle D. Meme la oiJ. la théorie de I'information doit avouer de sa rentrée, retirait tout ce qui est a la pure et simple
que la langue formalisée est malgré tout en fin de compte disponibilité, le ramenant a ce qui lui est le propre?
renvoyée a la « langue naturelle D - de sorte que par la Toute parole de I'etre humain est appropriée daos la
parole non formalisée, la Dite de la disponibilité tech­ Dite, et en tant que telle elle est, au sens strict du mot,
nique soit amenée it la parole -, cet état de fait ne carac­ bien que suivant des metres divers de la proximité a
térise, dans I'optique courante de la théorie informatique, I'appropriement, parole proprement dite. Toute parole
qu'un stade provisoire. Car la « langue naturelle D, dont proprement dite, étant adressée par la mise en chemin
on doit encore parler, est d'emblée mise en jeu comme la de la Dite a l'etre humain, est destinée, par la destinale,
langue non encore formalisée, mais promise it la forma­ historique.
lisation. La formalisation, disponibilisation, grace au Il n'y a pas de parole naturelle au sens OU elle serait
calcul, du dire, est bien le but et la norme. Ce qui, dans la parole d'une nature humaine sans destin, anhistorique
la volonté de formalisation, est encore toléré quasiment et donnée en soi. Toute parole est historique, meme la
par force comme étaIlt le « naturel D de la langue n'est OU I'homme ne connait pas I'historisation au sens moderne
pas expérimenté en portant le regard vers la nature ini­ et européen. Meme la langue comme information n'est
tiale de la parole. Cette nature est la cpúall;, qui de son pas la parole en soi - elle est au contraire historique,
coté repose dans I'appropriement, a partir duquella Dite selon le sens et dans les limites de l'époque présente du
se leve dans I'unité de sa motion. La théorie de I'infor­ monde, qui n'entame rien de neuf, mais acheve seulement
mation comprend le naturel comme manque de forma­ I'ancien, poussant a ses dernieres extrémités le programme
lisation.
des Temps Modernes.
Et pourtant, meme si, sur un long chemin1 pouvait C'est dans la provenance appropriée du mot, e'est-a-dire
etre reconnu que le déploiement de la parole ne se laisse du parler humain a partir de la Dite, que repose ce que la
jamais dissoudre ni computer dans le formalisme, et que, parole a de propre.
par suite, nous devons dire : la « langue naturelle D est la Rappelons pour finir comme pour commencer le mot de
NdValis : « Précisément ce que la parole a de propre, a
24· Cf. H,Hl-I'ami _14 malIon, 1957, in QuutioM llI, p.
(N. tl.A.)
57 Iqq. savoir qu'elle ne se soucie que d'elle-meme, personne ne
le sait. D Novalis entend le « propre » dans le sens du parti­

::&54 Acheminement Yer8 la parols Le chemin vers la parote 255

culier, ce qui caractérise la parole. Par l'expérience du ou nous sommes sidérés, pris en vue (angeblickt) par
déploiement de la parole en tant que Dite, dont la mons­ lui-meme, étant remis en propre (vereignet) en lui. Le fait
tration repose dans l'appropriement, le propre parvient que nouS ne puissions pas savoir le déploiement de la
dans la proximité du rendre propre et de l'approprier. parole - savoir, au sens traditionnel, suivant le concept
Le propre rec;oit de la sa détermination originale, apres du savoir déterminé a partir de la eonnaissancc entendue
laquelle ce n'est pas le líeu ici de penser. comme représentation - n'est assurément pas un manque,
Le propre de la parole, déterminé depuis l'approprie­ mais au contraire l'avantage par lequel nous sommes
ment, se laisse encore moins savoir que la particularité de avancés en un domaine insigne, celui ou nous, qui sommes
la langue, si savoir veut dire : avoir vu quelque chose en ceux qu'il faut pour parler la parole, habitoDs en tant que
l'entiereté de son déploiement en cernant ce demer du mortels.
regard. Impossible pour nous d'embrasser le déploiement La Dite (die Sage) ne se laisse pas capturer en un énoneé

de la parole; car nous autres, qui ne pouvons dire qu'en (Aussage). Elle exige que nous arrivions a laisser dans le

disant a la suite de la Dite, nous appartenons nous-memes silence (er-schweigen) la mise en chemin appropriante,

a la Dite, ayant place en elle. Le caractere monologique du celle qui regne dans le déploiement de la parole, sans

déploiement de la parole s'ajointe dans le tracé-ouvrant discourir du faire-silence.


de la Dite, qui ne recouvre pas ce que Novalis a pensé La Dite, qui repose en l'appropriement, est en tant
comme Monologue, et ne peut pas le recouvrir, parce qu'elle montre le mode le plus propre d'approprier. Voilll
que NovaJis représente dialectiquement la parole, dans qui sonne comme un énoncé. Si nous ne percevons que
l'horizon de l'Idéalísme absolu, a partir de la subjectivité. lui, alors il ne dit pas ce qu'il y a a penser. La Dite est
Mais la parole est Monologue. Cela veut dire a présent le mode en lequel parle l'appropriement; le mode, non
deux choses : La parole seute est cela qui, a proprement pas tant au sens de la modalité ou du genre - mais
parler, parle. Et elle parle Bolitairement. Pourtant, ne mode entendu comme ¡.áAO~, le chant (das Lied) qui
peut ~tre solitaire que ce qui n'est pas seul; pas seul, dit cependant qu'il chante. Car la Dite appropriante
c'est-a-dire pas séparé, isolé, sans aucun rapport. Or porte a l'éclat du paraitre ce qui vient en présence h
dans la soJitude, c'est justement le défaut du commun partir de ce qui lui est propre : elle le loue, c'est-il-dire
qui regne en tant que le rapport le plus Jiant ti la commu­ l'alloue a son propre déploiement. Hl)lderlin chante au
nauté. Solitaire. Einsam. Sam, le gotique Barna, le grec début de la huitieme strophe de l'hymne Fete de la Paix:
4¡.t.Ot. Einsam veut dire : soi, dans ce qu'a d'unifiant Je
fait de s'entre-appartenir. La montrante Dite met en
chemin la parole vers le parler humain. La Dite, illui faut Beaucoup a, depuis le matin,

résonner en mot. Mais l'etre humain n'est capable de parler Depuis qu'un dialogue nous 8om77le8 et entendons lea uns des

que dans la mesure ou, appartenant a la Dite, illui pr~te autres,


écoute afin de pouvoir, disant a sa suite, dire un mot. Ce Expérimenté l'homme; mais bientdt nous serons Plain-Chant.
qu'il faut ala Dite, et devoir dire a sa suite, tous deux repo­
sent dans ce défaut, qui ntest ni un simple manque, ni en La parole a été nommée la « maison de I'etre » lI&. Elle est
général quelque chose de négatif. . prise en garde de la venue en présence, dans la mesure ou
Comme nous autres les hommes, pour etre ceux que nous l'éclat de venir en présence demeure confié a la monstra­
sommes, restons engagés dans le déploiement de la parole, tion appropriante de la Dite. Maison de l'etre est la parole :
et de ce fait ne pouvons jamais sortir de lui afin de rem­ en tant que Dite, elle est la mélodie de l'appropriement.
brasser du regard depuis quelque autre lieu, nous n'aper­
cevons le déploiement de la parole que dans la mesure :15. el. Lellrll sur l'humanÍ8mll, 1947· (N. d. A.)
Le chemin pers la parole 25 7
256 Acheminement pers la parole
Humboldt a travaillé a cet essai jusqu'il. sa mort « solio
Pour penser en sUlvant le déploiement de la parole, pour
dire apres lui ce qui est le sien, il faut une métamorphose tairement, dans la proximité d'un tombeau ».
de la parole que nous ne pouvons ni obtenir par force Guillaume de Humboldt, dont nous ne devons pas cesser
nI meme inventer. La métamorphose ne se produit pas
d'admirer les coups d'reil pénétrants qu'il jette jusqu'au
par la fabrication de termes nouveaux ou l'acquisition creur du déploiement de la parole, déclare :
« L'application aux intentions internes de la parole,
d'un autre vocabulaire. La métamorphose releve de notre
rapport it la parole. Ce dernier rel)oit son ton du destin : de formes sonores préexistantes... peut etre pensée comme
sommes-nous tenus par le déploiement de la parole, en possible dans les périodes moyennes de la formation
tant qu'annonce originale de l'appropriement, sommes­ de la parole. Par une illumination intérieure et par la grace
nous tenus au creur du déploiement de la parole, et com­ de eirconstances extérieures favorables, un peuple pourrait
ment? Car l'appropriement - amenant tout a soi, l'y impartir it la parole dont il a hérité une forme tellement
tenant, et se retenant en cette tenue - est le rapport qui différente qu'elle en deviendrait une parole tout A fait
entretient tous les rapports. C'est pourquoi notre dire, autre et neuve » (§ 10, p. 84).
qui est répondre, s'en tient toujours a ce qui est du genre Plus loin il est dit (§ ll, p. 100) :
du rapport 18. Le rapport (das Ver·1u'iltnis: ce qui entre­ « Sans changer la parole en ses sonorités et moins encore
tient tous les rapports) est ici partout pensé it partir de en ses formes et lois, c'est le temps qui souvent, par un
l'appropriement et non plus représenté sous la forme développement croissant des idées,· une élévation de la
d'une simple relation. Notre rapport a la parole rel)oit force de pensée et un approfondissement de la capacité
son ton de la mélodie suivant laquelle, lui pretant écoute, de ressentir, introduit en elle ce qu'autrefois elle ne possé­
nous avons place en l'appropriement en tant que ceux dait paso Alors, dans la meme demeure un autre sens est
qu'il lui faut. placé, sous le meme sccau quelque chose de diflérent est
Peut-etre pouvons-nous quelque peu préparer la méta­ donné, en suivant les memes lois de liaison s'annonce un
"llorphose de notre rapport it la parole. L'expérience pour­ cours des idées autrement échelonné. Voila qui est le fruit
rait s'éveiller : Toute pensée qui déploie le sens est poésie, constant de la littérature d'un peuple, mais en cette der­
mais toute poésie est pensée. Toutes deux s'entre-appar­ niere par excellence de la poésie et de la philo8ophie. a
tiennent et vont ensemble a partir de ce dire qui s'est
d'avance dédié it l'indit, parce qu'il est rassemblement sur
soi de la connaissance, étant reconnaissance 27.
Que l'idée d'une métamorphose possible et suffisante
de la parole ait pris place dans I'horizon ou pensait Guil­
laume de Humboldt, c'est ce qu'attestent des passages de
son essai De la dipersité de structure de la parole humaine.
Comme son frere l'écrit dans la préface, Guillaume de

26. La traduction est ici littérale par manque. Le mot aUemand est
tlaa VIl,.h4ltnÍBarligll - le sens immédiat étant a peu pr~s : I'analogique.
Toute parole humaine est relative. analogique. Ce n'est pas une faiblesse,
mais au contraire la marque de la fidélité a sa nature, qui est de corres­
pondre au rapport de tous les rapports.
27. WllilllB de,. GIldankIl ÍBI al8 tkr Danh. DIlI' GIldanhe, c'es~ le pensé,
ce qui est pensé. 01', Heidegger entend ce mot dire le « recueil du remer­
ciement » (Danh). Pour suivre cette pensée, reprendre la citation de
Goethe. p. 247. et ce qni est dit p. 219.