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El Desdichado Nerval Introduction

Ce poème appartient au court recueil des Chimères composé de douze sonnets et paru en
1854 à la suite des nouvelles des Filles du feu. Les deux poèmes « Artémis » et « El Desdichado
» furent adressés à A. Dumas par Nerval le 14/11/1853 c’est à dire quelques mois après la crise
de folie du début 1853. Placé sous le signe de l’errance, du désespoir et de la solitude, le texte
décrit une succession de situations qui s’opposent à la fois sur le plan temporel et sur le plan
affectif. Le jeu sur des temps pourtant proches (passé composé et présent), l’alternance
constante entre l’ombre et la lumière, symbole de joie et de bonheur, et l’obscurité, signe de
mort et d’oubli, lui donnent un mouvement discontinu. Les ruptures successives conduisent le
poète à se définir et à s’interroger sur une identité incertaine.

L’utilisation répétée et insistante de la première personne fait du texte la transcription d’une


expérience personnelle unique et met en évidence un phénomène de dédoublement révélateur
d’une personnalité complexe.

[Structure du sonnet

1. Le 1er quatrain définit la situation du poète au présent

2. Le reste du sonnet est une série d’évocations

• L’Italie heureuse et lumineuse (2ème quatrain)

• Deux rencontres déterminantes et une interrogation pressante sur son identité (1er tercet)

• Une expérience décisive qui permet au poète de s’associer à Orphée, et de terminer le poème
sur une note plus optimiste. (2ème tercet)]

Plan de l’étude

I) Un poème en contraste et II) Quête d’une identité

i) Un poème en contraste

1) Un présent triste et sombre

Le 1er quatrain est dominé par l’obscurité, la négation, le malheur : le poète y définit sa
situation présente et les raisons de cette situation.

• Trois caractérisations renvoient toutes à la couleur noire, soit de manière directe comme dans
« le ténébreux » (c’est à dire l’habitant de la nuit) soit par référence culturelle « le veuf, l’inconsolé
» (couleur du deuil + Référence à Jenny Colon

morte en 1842, Adrienne morte en 1832, appelée Aurélie dans Sylvie). • La couleur noire est
encore présente à la fin du quatrain dans l’oxymore « le soleil noir » qui lui même renvoie à «
l’étoile morte » c’est à dire celle qui a cessé d’éclairer le poète.

• On note aussi le rythme du 1er vers dont l’irrégularité (6/2/3) renforce l’impression d’un être
bancal, solitaire.

• Dans les vers 3 et 4 le poète explique les raisons de sa solitude en évoquant la mort de son
inspiratrice et de sa lumière « ma seule étoile est morte ». [La conséquence « mon luth
constellé » (c’est à dire en deuil) permet, par une image filée, de percevoir le poète rendu
incapable de créer.]
• 2) La lumière du passé

• Le 2ème quatrain se construit sur l’évocation d’un séjour lumineux et heureux en Italie. Il
concerne les éléments d’un paysage.

• « le Pausilippe » (v.6) est un promontoire rocheux dans la baie de Naples où se trouve le


tombeau du poète Virgile.

• Le décor harmonieux du v.8 est intéressant dans sa symbolique, puisqu’il allie un végétal
masculin « le pampre » à un autre féminin « la rose ». Cela signifie que la reconquête de
soi s’effectue dans l’alliance et aboutit à la création d’une fleur nouvelle.

• Au v.7 le mot « fleur » est volontairement abstrait. Le mot prend la place du soleil ou de
l’étoile dans la mesure où il est mis en italiques comme l’étaient « soleil noir » et « étoile
» dans le 1er quatrain.

• En même temps on remarque l’utilisation du passé composé qui rappelle que tout ceci est
achevé. Avec ces quelques éléments, le poète exprime le charme de l’Italie, en même
temps qu’il suggère tout un ensemble d’expériences et de sentiments personnels

• 3. Appel à une consolatrice

• a) invocation à une consolatrice Le 2ème quatrain se construit aussi sur une invocation à une
consolatrice. La strophe est en réalité faite d’une réminiscence alternée de moments
heureux et douloureux.

• [ Il fait état d’un malheur antérieur à la rencontre qui est exprimé dans la double évocation
d’éléments obscurs « la nuit du tombeau » et « mon cœur désolé ».]

• L’appel exprimé par un impératif au v.6 « rends-moi » s’adresse peut-être à une mère
consolatrice qui est dans la tombe et qui pourrait le consoler une seconde fois. On peut
imaginer aussi une femme providentielle qu’aurait rencontrée Nerval. Mais sans doute
faut-il comprendre dans cette évocation féminine la référence à une femme mythique,
à un idéal abstrait qui serait la Femme celle qui engloberait toutes les femmes aimées
par le poète.

• b) Evocation de souvenirs clés : De même, il est difficile de dire si les expériences dans le 1er
tercet se situent dans un contexte de bonheur ou de regret. Il semble cependant possible
d’affirmer qu’il soit l’évocation de moments essentiels pour le poète.

Ainsi, Nerval se remémore le « baiser de la reine » ce qui correspond à une reconnaissance du


poète par la femme. Il s’agit d’une reine mythique ce qui confirme une interprétation symbolique
(c’est le poète et non l’homme qui est reconnu). La marque du baiser reste sur le front et le «
rouge » contraste ainsi avec le noir du reste du sonnet. Il est le signe d’une identité
émotionnelle.

L’évocation de « la sirène » v.11 est plus ambiguë. Si le personnage est enchanteur, il est aussi
dangereux. Cependant le réel ici se fait plus incertain comme le montre le verbe « j’ai rêvé ». Le
thème de la grotte est un thème éminemment maternel qui renvoie l’image d’une mère
inquiétante.

On a ainsi une reine comme une sainte « les soupirs de la sainte » (Adrienne = la sainte morte
religieusement) et une sirène comme une fée « les cris de la fée » (Jenny = la fée de la rampe).

II. Quête d’une identité


1) La quête d’une aristocratie perdue

a) Une noblesse déchue

Le titre signifie le malheureux. Il possède une résonance littéraire car il évoque un passage
d’Ivanhoé de W. Scott ( au ch. 8 un chevalier s’est vu dépossédé par le roi d’un château qu’il
tenait de Richard cœur de Lion. Vivant masqué, il choisit de porter sur son écusson la devise «
déshérité » dont le symbole est un chêne déraciné). C’est une devise, un nom, ce sont les
armoiries. L’idée contenue est celle d’un homme à qui l’on a enlevé son nom, elle est le signe de
l’absence de nom. Le poème commence donc avec un nom qui n’en est pas un, un titre qui est
une « absence » de titre, un nom qui dissimule l’être.

• Le vers 2 suggère la situation malheureuse du personnage (perte de son pouvoir par


destruction de sa « tour ») et établit ainsi une correspondance avec le titre. Elle est le
signe d’une noblesse déchue (mais aussi d’un échec sentimental). On se rappelle que
le poète Labrunie s’est composé de toutes pièces une généalogie fictive rendue évidente
par le choix de son pseudonyme « de Nerval » (les armoiries des Labrunie, portent trois
tours d’argent).

• Au vers 4 le verbe « porte » renvoie au thème héraldique, fait à nouveau référence aux
armoiries car il signifie « faire emblème » du nom de celui qui le porte. Le soleil noir
devient donc l’écusson recouvert des armoiries du poète.

• b) Références historiques et mythiques

• Dans le 1er tercet le poète s’interroge par quatre fois sur son identité en citant d’abord
deux noms aux références aristocratiques « Lusignan ou Biron ».

• Lusignan était un croisé, duc de Lorraine, dont la légende raconte qu’il avait épousé la fée
Mélusine. Celle-ci avait la particularité de se métamorphoser. Il la surprit un jour dans
son bain sous sa forme originelle de femme serpent : répudiée, elle s’envola avec des
cris perçants (« les cris de la fée » v.14). Comme Lusignan, Nerval a perdu son amour
parce qu’il a voulu savoir.

• Quant à Biron, il était un ami d’Henri IV et son souvenir est perpétué par une chanson
rapportée dans Chansons et légendes du Valois. Il s’est compromis par amour pour une
femme et a été décapité.

• Deux autres noms interviennent « Amour ou Phébus » qui font référence à la mythologie
grecque. (Phébus est le dieu du soleilóóóó Apollon ; Amour avait interdit à sa femme de
le regarder cf. Psyché). Plus que leur caractère divin, il faut en retenir le symbole «
aristocratique » d’êtres supérieurs au commun des mortels.

• Amour et Lusignan ont en commun d’avoir perdu leurs épouses pour les avoir regardées.

• Amour et Phébus sont deux identités mythiques tandis que Lusignan et Biron sont deux
identités pseudo-historiques. Cela signifie donc que le poète s’interroge sur une
identité mythique.

• 2) Une identité rendue incertaine

• a)Le texte commence par « je suis » c’est à dire l’affirmation d’une identité. Cependant la
définition de cet être est qualifiée par trois adjectifs « le ténébreux, le veuf, l’inconsolé »
qui tous trois évoquent une identité amputée. La répétition de l’article défini donne une
résonance particulière à l’identité perçue comme absolue. Mais le singulier renvoie aussi
à une unité, il est l’indice d’un manque. C’est donc une construction qui s’effectue dans la
contradiction.

• b)On remarque aussi que ce « je » s’abolit progressivement car les définitions qu’il en donne
sont négatives. Dans le 2ème quatrain, c’est l’Autre qui lui confère une identité. Dans le
1er tercet l’identité est encore plus incertaine puisqu’il commence par l’interrogation «
suis-je? »

• c)On doit aussi noter dans ce sonnet le rythme qui se met en place à partir du tiret v.1. C’est
un signe graphique qui chez Nerval fonctionne comme un silence. Correspond-il à une
incertitude ? De même au vers 11 les points de suspension ouvrent sur une évocation
inachevée, un monde de non-dit, rempli de réminiscences. Ce qu’il y a d’intéressant,
c’est que l’identité n’apparaît pas comme donnée (sur un plan juridique) mais comme
une quête.

• 3) Le poème de la destinée

• a) L’échec Le second sens du titre est celui qui est victime d’un destin fatal et ce n’est pas un
hasard si le titre originel du poème était « Le destin ».

• La « tour abolie » du vers 2 ne va pas sans rappeler une carte du tarot qui dans les
prédictions est le symbole de la mort.

• « Ma seule étoile est morte » peut se comprendre aussi dans un thème astrologique celui du
destin disparu, l’étoile qui pouvait le guider s’est éteinte. Ici encore le « luth constellé »
rappelle phonétiquement et étymologiquement l’étoile.

• Le « soleil noir » est encore intéressant dans la mesure où le thème du soleil trouve son
inscription phonétique tout au long des deux quatrains « inconsolé, consolé, désolé ». (Il
pourrait faire référence à une gravure de Dürer.)

Le symbole du malheur déjà présent dans « le soleil noir » se trouve renforcé par l’allégorie de
« la mélancolie » et établit l’image désolée d’un poète errant à la recherche de son destin.
(L’évocation est inspirée d’un tableau de Dürer.) D’un point de vue symbolique l’ancolie (une fleur
) représente la tristesse mais aussi la folie. Il est intéressant de noter que le poète se trouve
marqué dans ses armoiries par le signe de ce qui détruira son existence.

b) La rédemption (renaissance)

Nerval s’identifie à Orphée qui est la synthèse mythique de tous les personnages évoqués
dans le sonnet. En effet, il est celui qui reconquiert sa femme, Eurydice, par sa musique. Les
deux images suggèrent deux types des femmes magiques et inaccessibles, qui hantent l’univers
nervalien. La poésie et la lyre d’Orphée les réconcilient.

L’alternance régulière de mots d’une ou deux syllabes, d’assonances en [o] dans le vers 13 et en
[i] dans le vers 14 et la régularité syntaxique du vers 14 sont en liaison avec le pouvoir magique
des chants d’Orphée. Le danger de retrouver une femme morte ou de mourir est lui-même
compensé par le désir de la revoir.

La référence à l’obscurité nous intéresse dans le dernier tercet car on voit le poète lutter contre
elle et la vaincre, alors que tout le premier quatrain était un constat totalement désespéré. Nerval
relate une expérience privilégiée, une double descente aux enfers qui pourrait être une crise de
désespoir ou de folie dont il sort « vainqueur » (Nerval a eu deux crise de folie en 1841 et
1853. Il les évoque dans Aurélia comme une descente aux enfers).

Le tercet retrace sous une forme métaphorique une double expérience de souffrance et une
double expérience affective présentée comme un véritable remède.

Conclusion

Le poète retrace dans ce sonnet harmonieux et complexe, un itinéraire dont le résultat,


paradoxalement, est donné non à la fin mais au début, ce qui semble anéantir toutes les
ouvertures vers la lumière et l’espoir. Dans la vie qui est retracée ici, toutes les expériences
n’ont abouti, désespérément, qu’à la solitude et à l’errance.

Il reste cependant au poète le pouvoir magique d’exprimer ce voyage d’une vie, et de


suggérer, à chaque évocation, une réalité encore présente, ou toujours possible. Si le premier
quatrain est le douloureux constat d’un échec, les autres strophes restent suspendues au temps,
ne sont pas fermées par une conclusion et s’ouvrent sur le pouvoir toujours renouvelé de la
mémoire.

C’est pourquoi on peut dire de ce texte qu’il est à la fois un « adieu à la vie réelle » et une «
tentative de renaissance ».