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Mélanges de l'École française

de Rome. Moyen-Age

Conversions constantinopolitaines au XIVe siècle


Claudine Delacroix-Besnier

Résumé
Claudine Delacroix-Besnier, Conversions constantinopolitaines au XIVe siècle, p. 715-761.

Au moment où l'étau turc se resserre de plus en plus sur l'empire byzantin, des Grecs se sont convertis au catholicisme.
La confrontation des archives pontificales et des sources grecques permet d'élargir le cercle de ces convertis, d'entourer
les grands noms déjà connus, Demetrios Cydonès ou Manuel Chrysoloras, d'un nombre non négligeable de personnalités,
de les replacer dans leur milieu social. Il était nécessaire de mettre en évidence ce phénomène, qui, bien que minoritaire,
marqua profondément l'histoire byzantine du XIVe siècle et eut des prolongements au siècle suivant : le concile de
Ferrare-Florence et l'épanouissement de l'Humanisme en Italie. Il s'agissait de comprendre le cheminement spirituel et
intellectuel de ces hommes, les raisons d'un choix qui fut pour beaucoup douloureux. Il s'agissait aussi de résoudre la
situation paradoxale résultant d'une influence hors de proportion avec leur nombre.

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Delacroix-Besnier Claudine. Conversions constantinopolitaines au XIVe siècle. In: Mélanges de l'École française de
Rome. Moyen-Age, tome 105, n°2. 1993. pp. 715-761;

doi : https://doi.org/10.3406/mefr.1993.3321

https://www.persee.fr/doc/mefr_1123-9883_1993_num_105_2_3321

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CLAUDINE DELACROIX-BESNIER

CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES
AU XIVe SIÈCLE

Les sources très diverses mettent en évidence un mouvement de


conversions au catholicisme assez conséquent parmi les Grecs de Byzance
au cours du XIVe siècle et surtout dans la seconde moitié de ce siècle.
Ce phénomène m'a paru important à bien des égards. Sans précédent,
il s'inscrit à un moment particulier de l'histoire de l'empire byzantin. Non
seulement le contexte politique et militaire est dramatique, il prélude à la
chute de Constantinople. Mais d'autre part, sur le plan culturel et religieux,
ce mouvement fait suite au grand débat théologique du milieu du siècle
entre Grégoire Palamas et ses adversaires. Ces crises multiples, précédant
la fin de l'empire byzantin, peuvent donc expliquer ces conversions.
Certaines de ces dernières sont bien attestées dans les archives pontificales,
d'autres, dans les sources grecques, ne peuvent être considérées que
comme des présomptions.
Mais ce phénomène est important aussi par les personnalités qu'il
touche et leur action. Elles sont le plus souvent liées à la cour,
appartiennent à l'élite intellectuelle. Elles prennent une part importante dans les
négociations avec l'Occident qui aboutirent au concile de Florence. De
plus, par leurs voyages incessants entre Rome et Byzance, ces
personnalités sont partie prenante dans le développement du mouvement humaniste
en Occident.

De nombreux articles et ouvrages, depuis les années 1930, ont traité de


certains de ces constantinopolitains convertis au catholicisme. Tout
d'abord, je citerai le livre toujours important de G. Mercati sur les écrits de
Prochoros et de Demetrios Cydonès, personnalités centrales pour ce
mouvement de conversions comme nous le verrons plus loin Ce livre, d'une
grande richesse documentaire, évoque plus largement les polémistes anti-
palamites et l'influence des Dominicains grecs de Péra.
Toutefois l'œuvre la plus ample reste sans doute celle de RJ. Loenertz

MEFRM - 105 - 1993 - 2, p. 715-761. 50


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O.P. qui a écrit sur ces questions pendant une quarantaine d'années1. Il
s'est d'abord intéressé aux missions dominicaines en Orient dans les
années trente puis a élargi son domaine d'investigation à l'histoire de By-
zance aux XIVe et XVe siècles. Ainsi, en préparant les éditions des
correspondances de Manuel Calecas O.P. et de Demetrios Cydonès, a-t-il
prolongé son étude sur la personnalité et l'œuvre des empereurs byzantins de
cette époque : Jean Cantacuzène, Jean V Paléologue et Manuel II Paléo-
logue. Il a d'autre part évoqué les correspondants de Demetrios Cydonès et
Manuel II : Jean Lascaris Calophéros, Constantin Asanès, Emmanuel
Raoul, entre autres.
Depuis les années 1970, ces travaux ont été repris et complétés dans
des ouvrages récents tels que, par exemple, l'édition des correspondances
de Manuel II par G. T. Dennis2, de Grégoire Acindynos par A. Constanti-
nides Hero3 et une réédition de celle de Demetrios Cydonès par F. Tinne-
feld4. Cependant tous ces ouvrages ne traitent que des personnalités ayant
eu un rôle de premier plan soit dans les relations diplomatiques entre
Rome et Byzance, soit dans la polémique antipalamite. Or la lecture de ces
travaux réalisés à partir de sources grecques et du livre de O. Halecki5, Un
empereur de Byzance à Rome, ouvrage ancien (mais une réédition dans la
collection Variorum Reprints en 1972 montre combien il est encore
important), m'a conduite à penser que d'autres personnages avaient participé à
ce rapprochement politique et culturel entre monde grec et monde latin. Il
fallait donc en faire un inventaire aussi exhaustif que possible afin
d'évaluer l'ampleur de ce mouvement de conversions et de se rendre compte des
milieux sociaux qu'il avait pu toucher. Les archives du Vatican m'ont
semblé être une source documentaire intéressante pour faire cette étude. En
effet, elles comprennent la correspondance des papes avec l'Orient grec. Ce
sont des lettres adressées aux souverains impliqués dans les affaires
d'Orient, en premier l'empereur de Byzance, mais aussi les princes latins
comme le roi de Hongrie, la reine de Naples, le duc de Venise, le podestat
de Gênes, le seigneur de Lesbos, le roi de Chypre... C'est aussi l'ensemble

1 R. J. Loenertz, Byzantina et Franco-Graeca, 2 vol. (Storia e letteratura, 118 et


145), Rome 1970, 1978. Bibliographie complète de cet auteur (1932-1978) et réédition
d'articles publiés entre 1935 et 1969.
2 G. T. Dennis, The Letters of Manuel //, Washington, 1977.
3 A. Constantinides-Hero, Correspondance de Grégoire Acindynos, Dumbarton
Oaks, Washington, 1983.
4 F. Tinnefeld, Demetrios Kydones, Briefe (Bibliothek der griechischen Literatur,
12, 16, 33), Stuttgart, 1981-1991.
5 O. Halecki, Un empereur de Byzance à Rome, 2e éd. (Variorum Reprints),
Londres, 1972.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIV' SIÈCLE 717

de la correspondance avec les personnalités exerçant un pouvoir spirituel


dans le monde grec : les patriarches de Constantinople de rite latin ou grec,
des légats pontificaux comme Pierre Thomas de l'ordre des Carmes ou
Paul, évêque de Smyrne, des évêques, certains d'origine grecque et
convertis récemment comme Barlaam de Seminara, Simon Atumanos, les frères
Chrysobergès... Mais le pape s'est adressé aussi à des personnalités plus
humbles, clercs ou laïcs, pouvant avoir une influence favorable dans les
relations entre Rome et Byzance. Ce très abondant ensemble documentaire
est publié dans deux éditions qui se recouvrent tout en se complétant :
- Fontes, series III (Pontificia Commissio ad redigendum Codicem
iuris canonici orientalis = C.I.C.O.),
- Registres et lettres des papes du XIVe siècle {Bibliothèque des
Écoles françaises d'Athènes et de Rome, 3e série = BEFAR).

Une recherche personnelle aux archives du Vatican a cependant été


nécessaire pour compléter cette documentation.
Ces sources latines ont permis une approche différente des Grecs
convertis. Si elles mettent en évidence des personnages déjà connus, elles
complètent leur portrait et elles en font apparaître d'autres, absents
généralement dans les sources grecques : les archives pontificales ont conservé
leur nom en raison du rôle non négligeable qu'ils eurent dans les tentatives
d'Union, multiples au XIVe siècle. Cependant une confrontation avec les
sources grecques était nécessaire. Un des problèmes importants de cette
étude fut de comprendre l'évolution religieuse de ces convertis, de vérifier
si le chemin vers le catholicisme n'avait pas commencé par une réaction
contre la doctrine de Grégoire Palamas. C'est pourquoi l'une des premières
sources d'investigation devait être la liste des antipalamites publiée par G.
Mercati dans son étude sur les frères Cydonès6. Cette liste se trouve dans
un manuscrit grec de la Bibliothèque Vaticane, Cod. Vat. Grec. 1096,
contenant un recueil de textes patristiques contredisant la doctrine palamite.
Elle date selon G. Mercati du dernier tiers du XIVe siècle. Incomplète, car
des noms de polémistes importants manquent tels que Isaac Argiro ou Jean
Cyparissiotès, elle s'est avérée un point de départ intéressant car les noms
qu'elle donne sont classés en trois groupes reproduisant la hiérarchie
sociale, et aux théoriciens du mouvement que l'on connaît par leur œuvre,
elle ajoute des noms de la noblesse byzantine d'abord, puis des chefs de
l'Église grecque. Cette liste pouvait donc montrer d'une part s'il y avait bien

6 G. Mercati, Notizie de Procoro e Demetrio Cidone, Manuele Caleca e Teodore


Meliteniota ed altri appunti per la storia della teologia e della letteratura bizantina del
secolo XIV, Cité du Vatican, 1931 (Studi e testi, 56).
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une filiation entre l'antipalamisme et la conversion au catholicisme,


d'autre part quelles familles nobles avaient été touchées par ce phénomène.
En effet un autre problème devait être soulevé, celui de son implantation
sociale. Les archives pontificales complétées par d'autres sources grecques
telles que les regestes du patriarcat de Constantinople, la relation du
concile de Florence par Sylvestre Syropoulos dont le récit commence au
tout début du XVe siècle, purent donc répondre à ces différentes questions.
Un repérage dans les actes des papes permit de dresser une liste assez
conséquente de convertis, de faire apparaître les modalités de la
conversion. Ensuite la confrontation avec d'autres sources a conduit à une
approche sociale et à une étude prosopographique de cette question.

Rappelons, tout d'abord, quelques points forts de la situation


politique, militaire et diplomatique de cette seconde moitié du XIVe siècle,
période si critique pour l'empire byzantin. Les rivalités dans la famille
impériale s'imbriquent dans un jeu diplomatique qui affaiblit de plus en plus
l'empire face à ses ennemis, turcs principalement, dont la pression ne cesse
de se renforcer7.
Un danger s'est éloigné, celui de l'hégémonie serbe dans la péninsule
balkanique. En effet, après avoir conquis une grande partie du Nord de
l'Empire byzantin, l'empereur serbe, Etienne Douchan, meurt en 1355 et
les Serbes ne menaceront plus Byzance. Mais les rivalités coloniales entre
Gênes et Venise contribuent, pendant la seconde moitié du XIVe siècle, à
l'affaiblissement de l'empire grec. Cherchant à obtenir la faveur de
l'empereur ou de son rival, elles aggravent les tensions et fragilisent le pouvoir.
Cependant les conflits qui les opposent, en particulier la guerre des
Détroits (1350-1355) et, vingt ans plus tard, la guerre de Chioggia, pour le
contrôle du commerce en Méditerranée orientale et dans la mer Noire, s'ils
ne permirent pas à l'une des deux républiques d'assurer son hégémonie,
provoquèrent, au contraire, leur épuisement militaire et financier.

7 Pour le contexte en général : The Cambridge History of Byzantium, TV, 1


(Byzantium and its Neighbours), 1966. Plus particulièrement, sur les relations entre
Byzance et les républiques marchandes : F. Thiriet, La Romanie vénitienne (BEFAR,
198), Paris, 1959; M. Balard, La Romanie génoise (BEFAR, 235), Rome, 1978. Sur les
relations entre Rome et Byzance : K. M. Setton, The Papacy and the Levant (1204-
1571), 2 vol., Philadelphie, 1976-1978.
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En fait, ce sont les Turcs qui constituent le danger le plus grave. Eux
aussi savent profiter des tentatives d'usurpation du trône de Jean V
Paléologue, celle d'Andronic IV d'abord, en 1379, puis celle de son fils Jean VII,
en 1390, pour renforcer leur mainmise sur le territoire byzantin. En 1394,
la capitale de l'Empire est elle-même assiégée et Manuel II, empereur
depuis trois ans, doit se décider à solliciter l'aide militaire de l'Occident.
Ainsi devant une situation militaire qui ne cesse de s'aggraver depuis
1350, l'empereur de Byzance envisage deux solutions entre lesquelles il
oscille constamment : s'entendre avec le sultan pour soulager l'empire de la
pression territoriale et freiner la conquête, ou demander l'aide militaire de
l'Occident mais cette aide est soumise à une condition, la fin du schisme
grec.
Après l'arrêt des négociations pendant le règne de Jean Cantacuzène,
Jean V Paléologue tente pendant une vingtaine d'années d'obtenir l'aide de
l'Occident. Dès 1355, il proposait un plan très détaillé, élaboré par Paul,
évêque de Smyrne, au pape Innocent VI. Il demandait quinze galères
transportant cinq cents cavaliers, cinq galères plus petites avec mille fantassins;
en contrepartie, Manuel, son fils, resterait comme otage à Rome et il
promettait la latinisation de son peuple et celle de son fils aîné. En cas de
manquement de la part de Byzance, Manuel serait éduqué dans la foi romaine,
marié selon le désir du pape, et reconnu héritier de Jean V. Avignon ne prit
pas cette offre au sérieux et l'empereur dut réitérer son plan par
l'intermédiaire du légat Pierre Thomas. Mais cette seconde tentative n'eut pas plus de
succès. C'est alors qu'en 1366, il demanda l'aide de Louis d'Anjou, roi de
Hongrie. Depuis sa lettre de 1357, Jean V envisageait d'aller
personnellement consulter le pape pour mettre fin au schisme et discuter de sa
conversion. À Buda, il semble avoir été gagné à l'idée d'une conversion de lui-
même et de ses fils cadets, Manuel et Michael. Il apparaît cependant que
l'insistance du roi de Hongrie, qui avait peut-être proposé un second
baptême comme préalable à son aide militaire, ait provoqué une brouille entre
les deux souverains. De retour, il fut bloqué par le roi de Bulgarie, Jean Sis-
man, qui craignait une alliance entre Byzance et la Hongrie. Il fallut
l'intervention du comte Amédée de Savoie pour qu'il soit libéré. Ce dernier était
accompagné de Paul de Smyrne, nommé patriarche latin de Constantinople
par le pape Urbain V, qui amorça des pourparlers à Sozopolis au début de
l'année 1367, en vue de la réunion de l'Église grecque à l'Église latine. Les
négociations se poursuivirent à Constantinople car Jean V désirait l'avis de
Jean Cantacuzène, retiré au monastère des Manganes, sous le nom de Joa-
saph. Une rencontre eut donc lieu au palais des Blachernes en 1367 entre
l'ex-empereur devenu moine et le patriarche latin, en qualité de légat du
pape. Le compte rendu de cette audience expose très précisément la
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conception qu'avait Joasaph de l'Union éventuelle avec l'Église latine8. Il


dénote une réelle volonté de dialogue. Jean Cantacuzène reprenait la thèse
déjà exposée par Barlaam le Calabrais à Avignon en août 1339 devant Benoît
XII. C'est la thèse traditionnelle dans l'Église grecque selon laquelle toute
discussion en matière de doctrine doit se faire dans le cadre d'un concile
œcuménique. Il fut donc décidé qu'un concile serait convoqué à
Constantinople dans la période du 1er juin 1367 au 31 mai 1369. Et le patriarche grec,
Philothée, envoya des lettres de convocation aux patriarches de l'Église
d'Orient. On désirait un concile réellement œcuménique à la différence de celui
de Lyon (1274) sous Michel VIII Paléologue où la délégation byzantine ne
comprenait que trois membres (un laïc comme chef, un ex-patriarche et un
évêque). Les Byzantins ne considéraient donc pas ce concile comme
œcuménique, et en contestaient la validité d'autant qu'il n'y avait pas eu de
possibilité de discussion et que la délégation n'avait pu que réciter une
profession de foi au nom de l'empereur9. Si le dialogue qui s'est instauré entre
les deux Églises en 1367 peut apparaître comme un préliminaire lointain au
concile de Florence, dans l'immédiat, l'entreprise d'Union fut compromise
par les tractations diplomatiques engagées par Jean V auprès du pape par
l'intermédiaire du comte de Savoie en vue d'une union personnelle.
L'ambassade byzantine reçue à Viterbe par le pape Urbain V prépara cette
deuxième solution, plus facile, plus rapide. Elle correspondait plus à la
conception monarchique qu'avait l'Église romaine de l'organisation du
monde que la solution du concile. Ainsi, en 1369, Jean V Paléologue fit-il le
voyage à Rome, accompagné de Démétrios Cydonès qui servit d'interprète,
et il prononça, en octobre, la profession de foi conforme au dogme latin.
Malgré cette démarche et son caractère humiliant, car le pape avait exigé
trois génuflexions et le baiser sur les pieds, l'aide occidentale promise
n'arrivait pas. En 1373, Jean Lascaris Calophéros entreprit une vaste offensive
diplomatique de la France à la Hongrie. Grec converti, au service du pape
Grégoire XI, il a conscience, avant tout, de servir les intérêts de son pays.
Mais c'est un nouvel échec. C'est alors que Jean V, pressé par l'offensive
turque et par de nouvelles tensions dans la famille impériale, doit conclure
une trêve avec le Sultan Murad ainsi qu'il en informe le pape10.

8 J. Meyendorff, Projets de concile œcuménique en 1367 (Dumbarton OaL·


Papers, 14), Washington, 1960, p. 149-168.
9 M. H. Congourdeau, Le problème de l'Union gréco-latine, dans Histoire du
christianisme, Paris, 1990, p. 821-849. M. Mollat, Le second concile de Lyon, ibid.,
p. 13-24.
10 Lettre de Grégoire XI à Louis de Hongrie (JBEFAR, 3e série, VI, fase. 2, lettre
3120).
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIVe SIÈCLE 721

La politique de son successeur, Manuel II, est sensiblement différente


dans la mesure où il était intimement persuadé que l'Union des Églises
était impossible à cause de l'opposition du peuple grec. Cependant, après
avoir tenté de rester en bons termes avec le sultan, le siège de sa capitale
par Bajazet l'obligea à rechercher activement l'aide de l'Occident. C'est
pourquoi il prit la route de Paris et de Londres11. Bien reçu, il n'obtint
pourtant pas le secours espéré. Mais la victoire de Timour sur les troupes de
Bajazet à Angora, en 1402, desserra la pression turque d'autant qu'elle
provoqua une crise dynastique à Brousse. Manuel II put utiliser sa connaissance
de la famille ottomane pour y négocier des appuis et le règne de Mahomet
Ier (1413-1421) fut une période de calme dans les relations entre Turcs et
Byzantins. Ce n'était cependant qu'une accalmie car le successeur de ce
dernier, Murad II, reprit l'offensive. Les deux grandes villes de l'Empire furent
assiégées en 1422 et 1423. Thessalonique, cédée aux Vénitiens en 1423 fut
prise par les forces turques en 1430. Le nouveau siège de Constantinople en
1453 fut fatal à l'Empire. C'est dans ce contexte extrêmement dramatique
qu'il faut situer la dernière tentative d'Union des Églises. Malgré les
avertissements de son père Manuel, Jean VIII se résolut à reprendre les
négociations avec Rome qui aboutirent à l'Union de Florence en juillet 1439.
Cette ultime tentative échoua, trop rapide, trop tardive; le peuple grec
n'était toujours pas prêt. Cependant les relations entre les deux Églises avaient
beaucoup évolué depuis 1367 et il existait désormais entre elles un certain
équilibre12. Cette évolution était due à différents facteurs. Le grand schisme
de l'Église latine (1378-1417) et le développement de la théorie conciliaire
avaient considérablement affaibli le caractère monarchique de la
papauté13. Les Grecs catholiques diffusant le thomisme avaient relancé la
discussion théologique à Byzance.
Si la situation politique et diplomatique de l'Empire peut éclairer ces
conversions constantinopolitaines au catholicisme, le grand débat
théologique entre Grégoire Palamas et ses adversaires est particulièrement
important pour les comprendre. Ce débat s'inscrit dans une période critique
de l'histoire culturelle de Byzance où le renforcement de l'influence de l'Oc-

11 O. Halecki, o.e., voir note 5. M. Jugie, Le voyage de l'empereur Manuel Paléo-


logue en Occident (1399-1403), dans Échos d'Orient, 15, 1912, p. 322-332. D. M. Nicol,
A Byzantine Emperor in England, Manuel's Visit to London in 1400-1401, dans
University of Birmingham Historical Journal, 12, 1971, p. 204-225.
12 H. G. Beck, Storia della Chiesa; la civiltà bizantina del XII secolo; Aspetti e
problemi, Università di Bari.
13 A. Vauchez, L'idée d'Église, dans Histoire du christianisme, 6, Paris, 1990,
p. 289-297. P. Ourliac, Le Schisme et les conciles (1378-1449), ibid., p. 89-139.
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cident provoque une réaction au moins sur le plan de la philosophie, de la


théologie, et de leur rapport.
Avec les premiers Paléologues, au tournant des XIIIe-XIVe siècles,
s'était développé un mouvement intellectuel et artistique qu'il est convenu
d'appeler «la dernière renaissance byzantine». Si le mouvement s'est
nourri d'apports extérieurs, persans par exemple pour les mathématiques et la
pharmacie, ou latins avec la traduction d'œuvres de saint Augustin par
Maxime Planude, comme pour les autres renaissances byzantines, il s'agit
surtout d'une période où l'élite reprit contact avec l'Antiquité14, moment au
cours duquel Byzance retrouve son hellénité. Dans le prolongement de ce
mouvement Démétrios Cydonès se dit philhellène.
Savants et lettrés recherchent des manuscrits anciens, en font faire des
copies, éditent et commentent ces œuvres. Ainsi Maxime Planude
redécouvre Ptolémée, édite les œuvres de Platon; Théodore Métochites écrit des
commentaires sur l'œuvre d'Aristote, utilise les classiques : Homère,
Hésiode, Pindare, Thucydide. Cette renaissance intellectuelle a commencé à
Nicée, pendant l'occupation latine de Constantinople; elle se poursuit alors
que les Turcs sont de plus en plus menaçants pour l'Empire grec
reconstitué. Elle s'appuie principalement sur le fond hellénique du patrimoine
culturel byzantin, permettant la formation d'un sentiment national grec15.
La guerre contre les Turcs était, alors, comparable à celle des
Athéniens contre les Perses16. Ce nouvel essor des études s'appuie sur une
multiplication des écoles à Thessalonique et à Constantinople, et sur l'ouverture
des écoles monastiques au savoir profane. Le pouvoir impérial
encourageait ce mouvement : il avait en effet toujours cherché à avoir un corps de
fonctionnaires de haut niveau. Toute personne, éditeur d'un auteur ancien,
commentateur d'un texte scientifique, pouvait devenir professeur et ouvrir
une école comme Nicéphore Gregoras, fût-il un étranger comme Barlaam
le Calabrais. Ce dernier faisait des leçons sur la logique et la dialectique
aristotéliciennes, sur la philosophie de Platon, ainsi que sur l'astronomie et
les mathématiques17. L'école monastique de Maxime Planude, au début du

14 1. Sevcenko, Theodore Métochites, the Chora and the Intellectual Trends of His
Time, dans The Kariye Djami, Paul A. Underwood ed., Princeton, 1975, p. 19-55.
15 A. Grabar, The Artistic Climate in Byzantium During the Paleologian Period,
ibid., p. 3-16.
16 D. M. Nicol, The Byzantine Church and Hellenic Learning, dans Studies in
Church History, 5, 1969, p. 23-57; c'est ainsi que l'évoque Théodore Hyrtakenos dans
sa correspondance, p. 32-33.
17 O. Tafrali, Thessalonique au XIVe siècle, 1912, p. 176. D. M. Nicol, Studies in
the Late Byzantine History and Prosopography , Londres (Variorum Reprints), 1986;
Thessalonica as a Cultural Center in the Fourteenth Century.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIV' SIÈCLE 723

XIVe siècle, est un cas exemplaire de l'ouverture de l'enseignement au


savoir laïc puisque les cours se tenaient dans un bâtiment proche de la
bibliothèque publique18.
Cependant, si la dernière renaissance byzantine permet un nouvel
essor dans les domaines de l'art et de la connaissance, tous les domaines de la
pensée ne sont pas également approfondis. Les lettrés de Byzance
cultivent, nous l'avons vu, leur patrimoine philosophique et littéraire, mais
le développement du savoir se fait essentiellement dans le domaine des
mathématiques et des sciences. Ils rédigent des traités sur la numération, sur
l'astrolabe et, cherchant à ménager l'équilibre entre savoir antique et foi
orthodoxe, ils ne s'engagent guère dans les domaines de la philosophie et de
la théologie jusque dans les années 30 du XIVe siècle. Théodore Métochites,
qui a abordé de nombreuses disciplines, ne s'est pas intéressé à la
théologie, fait significatif.
Mais l'équilibre est rompu avec l'arrivée de Barlaam le Calabrais et le
choc de la pensée occidentale.
Celle-ci s'était déjà infiltrée dans l'Empire dès la fin du XIe siècle et
surtout pendant le règne de Manuel Ier Comnène. Mais elle est devenue très
présente depuis la quatrième croisade, en 1204, qui a provoqué un
renforcement des positions latines en territoire grec, avec les comptoirs génois
et vénitiens et l'arrivée des ordres mendiants. Ces derniers ont déjà amorcé
la discussion théologique à Nicée au milieu du XIIIe siècle, préparant le
concile de Lyon. Si Guillaume Bernard de l'ordre des prêcheurs et
fondateur du couvent de Péra, traduit en grec des livres de saint Thomas dans les
premières années du XIVe siècle19, le fait que les manuscrits de ses
traductions aient disparu montre qu'elles ne furent guère diffusées. Mais pour les
Grecs eux-mêmes, le temps n'était plus au «self-containing or self
-contemplating» pour reprendre l'expression de R. Browning20. La logique de
l'histoire, les besoins de la controverse religieuse et les négociations
diplomatiques ont créé la nécessité de la connaissance du latin. Maxime Planude
(1260-1310) traduisit Caton, Ovide, le Songe de Scipion de Cicéron, la
Guerre des Gaules de César, le De consolatione de Boèce, le De Tnnitate de
saint Augustin.
Mais le choc de la pensée occidentale fut provoqué par l'arrivée de
Barlaam à Constantinople en 1327 où il est abbé au monastère du Christ

18 D. Nicol, o.e., note 16.


19 B. Guidonis, dans Monumenta fratrum praedicatorum historica (= MOPH),
XXIV, 199. Th. Kaeppeli, Scriptores ordinis praedicatorum Medii Aevi, 2, p. 91-92.
20 R. Browning, Studies in Byzantine History, «Literature and education»
(Variorum Reprints), Londres, 1977.
724 CLAUDINE DELACRODi-BESNIER

Akataleptos, puis devient professeur à l'université21 grâce à l'intervention de


Jean Cantacuzène. Protégé d'Andronic III qui avait épousé une princesse
occidentale, Anne de Savoie, il est chargé des négociations pour l'union des
Églises à Avignon en 1339, puis il est nommé émissaire impérial à Paris et à
Naples. Originaire de Seminara, en Calabre, c'est un Grec de culture mais
parfait connaisseur des techniques de discussions philosophiques
occidentales. Et il apporte à Constantinople non seulement la scolastique mais
aussi l'idée que la connaissance de la philosophie, des ouvrages de Pytha-
gore, d'Aristote et de Platon était essentielle pour le théologien. Pour lui,
qui ne connaissait rien à la philosophie naturelle des Hellènes ne pouvait
accéder à la vérité de Dieu22. Ceci allait justement à l'encontre de ce que
pensait la majorité des lettrés byzantins de l'époque pour lesquels la
philosophie ne pouvait qu'être l'humble servante de la reine des disciplines : la
théologie. La présence de Barlaam à Constantinople provoqua donc une
vive réaction. Celle-ci se plaça d'abord sur le plan philosophique. Nicé-
phore Grégoras attaqua violemment ses méthodes de raisonnement
inspirées par la philosophie naturaliste d'Aristote que lui-même considérait
comme simpliste. Il était un grand admirateur de Platon dont il préférait le
spiritualisme qui s'accordait mieux, selon lui, avec la doctrine chrétienne.
La virulence de ces attaques obligea Barlaam à quitter la capitale pour
Thessalonique, le second centre intellectuel de l'Empire. Il y séjourna de
1328 à 134123. Son enseignement y eut beaucoup de succès. Mais la
polémique y reprit, plus violente, alors qu'elle se déplaçait sur le plan religieux
et donna naissance à la crise palamite. Barlaam s'attaqua en effet à une
reprise très importante d'une tendance traditionnelle dans le monachisme
byzantin depuis Syméon, le Nouveau Théologien au IXe siècle : l'Hésy-
chasme. Le porte-parole du renouveau des pratiques mystiques, de la
prière solitaire, de la méditation dans la recherche du divin était Grégoire
Palamas. Deux courants s'affrontèrent alors dans la théologie byzantine. Le
premier, défendu par Barlaam, était directement dépendant de la
philosophie grecque, du néoplatonisme plus particulièrement. Pour ses tenants,
l'esprit humain, esprit créé, ne pouvait accéder à la connaissance de Dieu
en raison de ses possibilités limitées à l'appréhension du monde sensible24.

21 S. Impellizzeri, dans Dizionario biografico degli Italiani, 6, Rome, 1964,


p. 392-397.
22 D. M. Nicol, o.e., note 16, 48.
23 R. J. Loenertz, Notes sur la correspondance de Barlaam, évêque de Gerace,
avec ses amis de Grèce, dans Orientalia Christiana periodica, 23, 1957, p. 201-202.
24 Sur la crise palamite en général : J. M. Hussey et T. A. Hart, The Cambridge
Medieval History, IV, 2 {Government, Church and Civilization), 1967, p. 200-204. D.
CONVERSIONS CONSTAOTINOPOLITAINES AU XIV' SIÈCLE 725

Le second était soutenu par Palamas. Bien qu'il eût reçu une éducation
classique plus aristotélicienne que platonicienne25, c'était un adversaire du
rationalisme de la théologie occidentale. N'utilisant du néoplatonisme que
son vocabulaire, alors universellement reconnu, il reconnaissait la
transcendance de Dieu. Mais, distinguant essence et opération divines, il pensait
que l'homme pouvait dépasser son humanité et participer à la révélation
grâce aux opérations divines. Une polémique épistolaire de plus en plus
violente opposa les deux hommes entre 1337 et 1339. Barlaam dut fuir de
nouveau en 1341 avec la condamnation de ses œuvres par l'Église
orthodoxe. Mais ce gros centre urbain resta un foyer de contestation du pouvoir
tant sur le plan religieux que politique. En même temps que s'y développait
l'anti-palamisme, la révolution zélote des années 134026 fit longtemps
obstacle au pouvoir de Jean VI Cantacuzène et empêcha, en 1347, l'entrée de
Grégoire Palamas, métropolite de la ville. Ce lieu s'avérera important pour
les conversions au catholicisme. Malgré la condamnation de Barlaam, les
antipalamites l'emportèrent d'abord pendant la guerre civile entre Jean V
Paléologue et Jean Cantacuzène. Mais, lorsque ce dernier prit le pouvoir,
en 1347, il permit la victoire des palamites et la doctrine de Palamas fut
officiellement déclarée orthodoxe par le concile de 1351.

Ainsi qu'il a été dit dans l'introduction de cette étude, la base


documentaire en a été les archives pontificales afin de recenser les Grecs
convertis qu'elles pouvaient révéler. En effet, O. Halecki, remarquant
qu'Urbain V s'adressait à Jean V Paléologue, en 1369, par la formule «Ca-
rissimus in Christo filius noster...», en déduisait que ce pape considérait
l'empereur comme converti. La lecture des lettres que le pape adressait à
ses correspondants à Byzance m'a montré que la curie utilisait des
formules différentes selon l'appartenance ou non du correspondant à
l'obédience romaine. Le repérage des Grecs convertis grâce à cette formule s'est
donc avéré une méthode commode de recensement. Cependant, il faut
nuancer la remarque qu'avait faite O. Halecki car l'expression «Carissimus

Stiernon, Bulletin sur le palamisme, dans REB, 30, 1972. Pour une connaissance
approfondie de la pensée de Grégoire Palamas : J. Meyendorff, Introduction à l'étude
de Grégoire Palamas, Paris, 1959. M. J. Congourdeau, Histoire du christianisme, 6,
Paris, 1990, p. 315-317; p. 449-450.
25 S. Runciman, The Last Byzantine Renaissance, Cambridge, 1970.
26 1. Sevcenko, Society and Intellectual Life in the Fourteenth Century, Londres,
1981 {Variorum Reprints).
726 CLAUDINE DELACROrX-BESNIER

in Christo filius noster» est plus significative de l'idée que se faisait le pape
du sentiment de son correspondant à l'égard de l'Église catholique que de
la conversion réelle de ce dernier. Il fallut donc chercher, dans les lettres
pontificales, des éléments complémentaires permettant d'affirmer que la
conversion avait bien eu lieu.
Mais les formules utilisées par la curie permettent non seulement de
situer le personnage sur le plan religieux, mais aussi de préciser son statut
social. Ainsi les rois sont désignés par la formule «Carissimus in Christo
filius», les princes et autres laïcs par «dilectus filius». Prenons par exemple
un ensemble de lettres de Clément VI d'octobre à novembre 1343, date à
laquelle le pape tente de relancer les négociations avec Byzance pour l'Union
des Églises, à la suite sans doute d'interventions répétées de Barlaam le
Calabrais27. Il s'adresse à des personnalités orthodoxes capables d'amener à
un rapprochement entre Rome et Byzance : Alexis Apocaucos et Démétrios
Paléologue. Ce dernier est désigné ainsi : «Magnifico viro, Demetrio, des-
poto Graeciae, promereri gratiam in praesenti, quae perducat ad gloriam
in futuro». «Magnifico viro» indique la qualité de prince de Démétrios qui
était fils d'Andronic II Paléologue et d'Irène de Montferrat. La curie utilise
une formule voisine pour Alexis Apocaucos, personnage important à la
cour : «Nobili viro Alexio megaduci imperii Romaniae promereri gratiam
in praesenti...». Il portait le titre de Megadux donc à la septième position
de la liste des offices auliques du Pseudo-Codinos et même au sixième rang
dans l'appendice à l'Hexabiblos, textes du milieu du XIVe siècle28. Mais
n'étant pas prince, on s'est contenté de lui donner sa qualité de noble. Alexis
Apocaucos devait son titre à Jean VI Cantacuzène mais il rallia peu après le
parti de Jean V Paléologue et de l'impératrice Anne de Savoie, et soutint la
révolte des zélotes à Thessalonique. Cette évolution politique, qu'on
interprète souvent comme opportuniste, permet toutefois de comprendre
pourquoi le pape s'adresse alors à lui, soulignant son dévouement pour la cause
de l'Union «Ingenti devotione, quam ad Deum et Sacrosanctam Romanam
Ecclesiam habere, inspirante tibi gratia divina...».
Jean V et sa mère furent le plus souvent favorables à un
rapprochement avec Rome alors que Jean VI Cantacuzène, qui avait alors la réalité
du pouvoir malgré la révolte de Thessalonique, soutenait Grégoire Pala-
mas, donc la tradition spiritualiste de l'Église orthodoxe. Il faut noter
également que Thessalonique est, à ce moment, un foyer de contestation
religieuse, patrie de nombreux antipalamites et, plus tard, convertis. Mais, en

27 C.I.C.O., DC nos 29-30\


28 J. Verpeaux, Pseudo-Codinos, le traité des offices, dans Le monde byzantin, 1,
Paris, 1966.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIVe SIÈCLE 727

1343, ce n'est que le tout début du mouvement de conversion des Grecs et,
en dehors de Barlaam le Calabrais, les seuls catholiques qui apparaissent
dans les lettres du pape sont des Latins; ainsi dans ce même groupe de
documents trouve-t-on «Dilecti filii Conradi habitatoris villae de Peyra,
constantinopolitani diocesis»29. Pour les princes et souverains, la
terminologie est différente comme le montrent les lettres d'octobre et novembre
1369, au moment de la conversion de Jean V à Rome. Auparavant le pape
s'adresse à lui soit selon la forme «Magnificus princeps Johannes Paleolo-
gus, imperator Grecorum illustris», soit par «Magnifico viro Johanni,
imperatori Grecorum illustri»30, termes voisins de l'adresse à Démétrios Pa-
léologue, prince de la famille impériale. Mais dès qu'il arrive à Rome,
Urbain V le félicite en ces termes : «Carissimo in Christo filio, Johanni,
imperatori Grecorum illustri»31. Le 2 novembre 1369, le pape informe le
comte Amédée de Savoie de sa conversion pour laquelle il avait beaucoup
œuvré en utilisant la même formule «Carissimus in Christo filius noster...»
car il est désormais un monarque catholique. En revanche le comte de
Savoie qui a un rang inférieur parmi les souverains laïcs est désigné par «Di-
lecto filio nobili viro Amadeo corniti Sabaudie..».
Si cette distinction par les formules d'adresse peut être utile pour
repérer facilement les catholiques dans les sources pontificales, d'autres
mentions étaient nécessaires afin d'établir de façon certaine la conversion. Le
terme «conversus» est assez peu utilisé (Grégoire Apocaucos32, Emmanuel
Lascaris), mais il est plus souvent précisé dans les textes que le schisme fut
abjuré «inveteratum schisma Grecorum totaliter dereliquit» et que la
personne dont il est question est retournée à l'Église romaine «ac in ritu
Latinorum fidelium ac devotione et sub magisterio et oboedientia Sanctae Ro-
manae Ecclesiae perpetuo permanere...»33 «de novo reducto de schismate
Graecorum ad Sanctam fidem catholicam»34. Ces expressions sont en effet
accompagnées d'indications chronologiques certes peu précises mais utiles
néanmoins : outre «de novo», comme ci-dessus, il est possible de trouver
«jamdiu» ou «ab olim» ou encore «noviter».

29C.I.C.O., IX, n°30.


30 Arch. Vat., Reg. Vat. 238, f. 142; Reg. Vat. 247, f. 80.
31 Arch. Vat., Reg. Vat. 244 L, f. 2, n° 4. La conversion n'est alors qu'une
intention et non une réalité de fait.
32 Grégoire Apocaucos n'apparaît que dans les archives pontificales, C.I.C.O. Ac-
ta Gregorii XI, n°* 168-1683. N'étant pas recensé dans la PLP (= Prosopographisches
Lexikon der Palaiologenzeit, Vienne), il est impossible d'affirmer qu'il est issu de la
même famille que le Megadux Alexis Apocaucos mentionné plus haut.
33 C.I.C.O., XI, n° 75a.
34 C.I.C.O., X, n° 126.
728 CLAUDINE DELACROIX-BESNIER

D'autre part, avant de considérer quelqu'un comme converti le pape a


eu soin de réunir des témoignages concordants ainsi, par exemple, dans la
lettre du pape Urbain V au patriarche latin de Constantinople, Pierre
Thomas, alors son légat en Orient, à propos de Jean Lascaris Calophéros
«...non solum eius expositionem, sed testimonia huiusmodi fide digna...».
Une lettre, datée du même jour (18 avril 1365) et concernant la même
personne, montre que la conversion est attestée35 par plusieurs témoignages
en dehors de ceux de l'intéressé, et du roi, Pierre de Lusignan, auquel ce
document est adressé.
Le passé de «schismatique» est longtemps attesté dans les lettres
pontificales, et le cas des frères Chrysobergès est intéressant à étudier. Une
lettre de Boniface IX, datée du 25 février 1398, alors que Maxime est
devenu Dominicain depuis environ huit ans, indique encore qu'il fut
schismatique dans son enfance «ut esseris, relectis erroribus ipsis in quibus ab in-
fantia instructus...»36. En fait il dut se convertir en même temps que son
frère Théodore vers 1373-1376. Ainsi était-il catholique depuis environ
vingt ans et entré dans le clergé de rite latin. Mais l'intégration dans l'Église
romaine avait été progressive. Ainsi le document accordant le canonicat de
l'Église de Crète à Théodore ne porte pas la formule «dilectus filius» mais
mentionne seulement qu'il était prêtre «in presbyteratus ordine constitu-
tus»37 le fait que le pape lui accorde un bénéfice peut permettre de penser
qu'il s'est converti. C'est pourquoi l'éditeur des actes de Grégoire XI
indique que, comme Démétrios Cydonès et les frères Lascaris, Emmanuel et
Maxime, prêtre de rite grec, il s'est converti. En fait Demetrios Cydonès est
mentionné comme clerc dans un document mais pas comme prêtre et c'est
tout à fait différent. Quant à Maxime, il est abbé du monastère Saint-Pierre
et Saint-Paul de Agro en Sicile, de «l'ordre de saint Basile», expression qui,
au XIVe siècle, dans les sources catholiques, signifie simplement un
monastère de rite grec38. Le même éditeur précise qu'il était auparavant moine du
monastère Sainte-Marie de Peribleptou à Constantinople. Ainsi, malgré sa
conversion, appartient-il toujours à un monastère de rite grec. Un autre
Grec converti, Maxime Lascaris Calophéros, était dans la même situation

35 C.I.C.O., XI, n° 75b.


36 C.I.C.O., XIII, n° 51.
37 C.I.C.O., XII, n° 52; note 2, 102.
38 Horst Enzensberger, Der Ordo sancii Basilii, eine monastische Gliederung der
römischen Kirche (12.-16. Jahrhundert), dans La Chiesa greca in Italia dal Vili al XVI
secolo. Atti del convegno storico inter ecclesiale, Bari 1969, Padoue, 1973 {Italia sacra,
22).
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIVe SIÈCLE 729

en 1374 «Dilecto filio Maximo Laskari, abbati monasterii S. Diomedis


Constantinopolitani . . . » 39.
Ainsi Rome se montrait d'une grande souplesse tant à l'égard de ces
convertis que du rite grec qui, malgré le rattachement de l'Église de Sicile
et de Calabre à l'Église catholique depuis la conquête normande, continua
d'être observé au moins jusqu'au milieu du XVe siècle lorsque le cardinal
Bessarion tente d'y restaurer l'apprentissage de la langue grecque40.
Nous terminerons avec le cadet de cette famille, André Chrysobergès,
converti lui aussi et Dominicain. Il fait exception car les lettres pontificales
taisent son éducation dans le christianisme oriental. Entré jeune dans la
hiérarchie catholique, il y fit une brillante carrière. Il n'est qu'un opposant
à l'Union des Églises, Sylvestre Syropoulos, dans sa relation du concile de
Florence, pour rendre compte de son enfance orthodoxe, une trahison sans
doute pour lui41.
Mais on ne peut réellement parler de conversion que lorsqu'à
l'appellation «Dilectus filius» ou «Carissimus in Christo filius» est associée une
mention donnant quelques précisions sur celle-ci. En effet ces formules
utilisées seules ne permettent pas un repérage certain des convertis. C'est
ce que montre l'étude des lettres adressées à Manuel II Paléologue pendant
la période 1405-1410. Ces documents attestent une reprise des relations
diplomatiques entre Rome et Byzance, montrant que contrairement à ce qui
est admis habituellement, le Grand Schisme d'Occident n'avait pas
interrompu toute tractation entre le pape et l'empereur de Byzance. Dans ces
documents l'empereur est désigné ainsi : «Carissimus in Christo filius nos-
ter Manuel imperator Constantinopolitanus»42. Si l'aide financière et
militaire de l'Occident est une impérieuse nécessité pour l'empereur, il faut
remarquer que le pape se montre particulièrement courtois à son égard. Il
n'est plus l'empereur des Grecs comme ses prédécesseurs mais l'empereur
de Constantinople, le seul désormais à porter ce titre aux yeux du pape.
Mais ce dernier le considère comme faisant partie de l'Église catholique
ainsi qu'il l'avait fait pour Jean V Paléologue en 1356 après la reprise des
négociations et les avances importantes faites par l'empereur. On ne peut

39 G. Mollat, Lettres secrètes et curiales du pape Grégoire XI (1370-1378),


intéressant les pays autres que la France, n° 2886 (BEFAR, 3e série).
40 M. Scaduto s.j., // monachesimo basiliano nella Sicilia medievale, 2e éd. avec
supplì, bibliogr., Rome, 1947, p. 335-339.
41 S. Syropoulos, éd. par V. Laurent, Les mémoires d'un grand ecclésiarque de
l'Église de Constantinople (1438-1439), Rome, 1971.
42 C.I.C.O., XIII, n° 82.
730 CLAUDINE DELACROIX-BESNIER

cependant comprendre l'usage de cette formule, réservée aux catholiques,


sinon comme l'expression par Rome de sa bonne volonté car Manuel II
pensait, comme il l'a clairement exprimé dans ses conseils de
gouvernement à son fils, le futur Jean VIII Paléologue, que l'Union des Églises était
politiquement irréalisable en raison de la ferme opposition de la
population grecque.
Mais si le fait de la conversion est bien établi dans les archives vati-
canes, les modalités en sont moins bien précisées. Une place assez large est
faite à la prédication de Pierre Thomas (de l'ordre des Carmes). Celui-ci
accomplit plusieurs missions en Orient en tant que légat du pape entre 1356
et 1366, date de sa mort à Famagouste. Il était à Constantinople en 1356 et
1357. Accompagnant Guillaume, évêque de Sisopolis, o.p., il rencontra les
Dominicains du couvent de Péra et, sans doute, Philippe Incontri o.p.,
collaborateur de Demetrios Cydonès. C'est vraisemblablement au légat
pontifical qu'il dédia un de ses ouvrages43. Il participa, d'autre part, à une
conférence sur la primauté du pape avec le moine Athanase au monastère du
Pantocrator à Constantinople44. Deux documents montrent clairement qu'il
recueillit des conversions, confirmant le Bullarium Carmelitanum qui
indique qu'il convertit de nombreux nobles. Le premier document est une
supplique de Pierre Thomas datée du 8 juin 1359, alors qu'il est évêque de
Coron, en faveur de Philippe Cycandylès « Supplicai Sanctitati Vestrae
devota creatura vestra P. episcopus Coronem, quatenus devoto Vestra, nobili
Philippo Sicandilho de Constantinopoli, clerico, per eumdem episcopum
de novo reducto de schismate Graecorum ad Sanctam fidem catholi-
cam...»45. Le second est une lettre du pape, Urbain V, datée du 18 juin 1365,
à ce même Pierre Thomas qui est, depuis le 25 juin 1364, patriarche latin
de Constantinople et concerne deux autres nobles byzantins : Jean Lascaris
et Demetrios Ange : «dictum militem [Johannem Lascarum Calopheros] ac
dilectum filium nobilem virum Demetrium Angelum, militem Thessalo-
nicensem, eiusdem Joannis socium, qui, ut esserunt, ad tuam predicatio-
nem ad oboedientiani eiusdem Ecclesiae devenerunt, ...»46.
Si ces lettres, de par leur objet, ne montrent pas les modalités précises
de la conversion, d'autres, en revanche, révèlent que la prononciation d'une

43 Th. Kaeppeli, Deux nouveaux ouvrages de Fr. Philippe Incontri de Péra o.p. ,
dans Archivum fratrum praedicatorum (= AFP), 23, 1953, 171.
44 J. Darrouzès, Conférence sur la primauté du Pape, dans REB, ΧΓΧ, 1961,
p. 76-101.
45 C.I.C.O., X, n° 126.
46 C.I.C.O., XI, n° 75a.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIV· SIÈCLE 731

profession de foi en faisait partie. Je citerai deux exemples. Le premier est


peut-être plus significatif parce qu'il ne concerne pas une personnalité
importante : Grégoire Apocaucos. Il s'agit d'une lettre de Grégoire XI, du 26
septembre 1375, le recommandant au Duc de Durazzo. Il y est précisé qu'il
était sous-diacre de Constantinople et qu'il fit sa profession de foi à la curie
romaine selon la formule habituelle : «ad fidei catholicae conversus unita-
tem, in Romana Curia professionem fecit dictae fidei in forma in talibus
consueta»47. Les archives pontificales du XIVe siècle offrent plusieurs
exemples de ces professions de foi. Dans les actes de Grégoire XI, une
formule fut donnée aux légats en Orient pour la mission de 1374 à laquelle
participait Thomas de Bozolasco o.p. et une autre pour la conversion des
Grecs de Crète en 137548. Ces années constituent en effet un moment
important pour les missions des Prêcheurs en Orient. Mais le pape précédent,
Urbain V, avait, lui aussi, utilisé ces formules en particulier à l'occasion de
la conversion de l'empereur, Jean V, à Rome en octobre 1369, d'abord, puis
l'année suivante à destination des Grecs désirant revenir à l'Église
catholique49.
Le second exemple concerne donc la réunion de Jean V à l'Église
romaine. Cet événement est particulièrement bien relaté dans les sources
pontificales en raison de la personnalité de l'empereur. Pour le pape, cette
conversion était, en effet, éminemment importante à plus d'un titre. Il
espérait qu'elle pourrait servir d'exemple pour le peuple grec et amènerait
ainsi à la fin du Schisme. Et cette idée était dans la continuité de la
politique romaine qui avait abouti à l'Union souscrite par Michel VIII Paléo-
logue au moment du Concile de Lyon50, au siècle précédent. En effet le
pape procédait selon le schéma monarchique de la conception de l'Église
comme de l'État depuis le XIIIe siècle. Il suffisait donc que le souverain
adopte la doctrine catholique pour que son peuple tout entier le suive dans
l'Union. Cette théorie était tout à fait contraire à la conception grecque de
l'organisation de l'Église, ce qui explique l'échec à moyen terme de la
politique pontificale. Mais le voyage de Jean V Paléologue à Rome est
l'aboutissement de quatorze ans de négociations sous l'impulsion de son
«chancelier» Demetrios Cydonès. Celles-ci s'étaient déroulées en deux temps.
D'abord l'ambitieux projet envoyé par Jean V au pape, Innocent VT, en
1355, alors qu'il vient de prendre effectivement le pouvoir après l'abdica-

47 C.I.C.O., XII, n° 168a.


48 C.I.C.O., XII, n°* 17, 155.
49 C.I.C.O., XI, n° 206.
50 V. Laurent et J. Darrouzès, Le dossier grec de l'Union de Lyon (1273-1277),
dans Archives de l'Orient chrétien, 16, Paris, 1976.

MEFRM 1993, 2 51
732 CLAUDINE DELACROIX-BESNIER

tion de Jean VI Cantacuzène. Ce plan prévoyait une aide militaire


conséquente de l'Occident contre une promesse de conversion, et le pape avait
envoyé une profession de foi. Pierre Thomas partit alors pour
Constantinople dans le but de recevoir l'empereur dans la foi catholique. Et, en effet,
Philippe de Mézières raconte, dans sa biographie du saint homme, que
celui-ci administre la communion à l'empereur selon le rite latin et que,
devant ses barons et de nombreux évêques, il dit, une fois de plus, son
obéissance envers l'Église catholique. Il jura même qu'il resterait fidèle à sa foi
jusqu'à sa mort, invoquant l'exemple de Michel VIII Paléologue. Il exprima
aussi le souhait de se présenter en personne devant le souverain pontife51.
En fait le voyage à Rome tarda à se réaliser et O. Halecki doute de la réalité
de la conversion de l'empereur52; ce que semblent confirmer les sources
pontificales. En effet, pendant dix ans, entre 1359 et 1369, Jean V n'est plus
désigné selon la formule «carissimus in Christo filius...». Innocent VI est
mort en 1362 et son successeur, Urbain V, ne fait aucune allusion à la
conversion de l'empereur jusqu'à son arrivée à Rome. J. Gill évoque un
mauvais classement des documents pontificaux pour comprendre l'oubli
de cette formule entre 1359 et 1369, mais pense que cette explication n'est
guère convaincante53. Mais le pape estimait que la signature ou la
prononciation d'une profession de foi catholique était indispensable, ce qui fut fait
en 1369. Il faut cependant écarter la nécessité du second baptême54, que les
archives pontificales n'évoquent jamais. Et J. Gill indique que l'Église
latine ne contesta jamais la validité du baptême selon le rite grec et que, par
conséquent, Louis de Hongrie n'exigea pas le second baptême de Jean V,
lors de son voyage à Buda en 1366, contrairement à l'opinion de J. Meyen-
dorff. Il faut donc attendre le voyage à Rome et la souscription de la
profession de foi pour que le pape reconnaisse publiquement le catholicisme de
l'empereur. La conversion est établie dans deux sources complémentaires :
les actes d'Urbain V et le récit de la vie de ce pape. Le 18 octobre 1369, Jean
V se rendit à l'hôpital du Saint-Esprit en compagnie de ceux de son
entourage qui étaient catholiques : Francesco Gattilusio, prince de Lesbos et My-

51 J. Smet, The life of St Peter Thomas, Rome, 1954. Ce texte est la seule source
relatant cette participation de Jean V au rite latin.
52 O. Halecki, o.e., voir note 5.
53 J. Gill, John V Paleologus at the court of Louis I of Hungary (1366), dans By-
zantinoslavica, 38, 1977, p. 31-38.
54 Y. Congar, dans Catholicisme, 1, Paris, 1948, c. 1229 : Le baptême chez les
dissidents : «L'accord doctrinal et liturgique entre les Églises d'Orient et l'Église
catholique romaine sur la question du baptême est trop profond pour que le baptême
des orientaux dissidents ait jamais posé la moindre question. On ne le réitère
jamais».
CONVERSIONS CONSTAOTINOPOLITAINES AU XIV« SIÈCLE 733

tilène, Demetrios Cydonès, son «chancelier», Michael Strongilo et Philippe


Cycandylès. Ces derniers, sachant le grec et le latin, étaient sans doute
fonctionnaires à la chancellerie, collaborateurs de Démétrios Cydonès. Là,
Jean signa publiquement une formule d'abjuration et de profession en
bonne et due forme «secundum débitas formas alias (per) praeclarae
memoriae Michaelem Paleologum imperatorem Graecorum praedecessorem
eiusdem imperatoris in simile casu servatas, ..»55. Là encore, il est fait
référence au concile de Lyon II (1274). Puis, le dimanche suivant, 21 octobre,
l'empereur se rendit à la basilique Saint-Pierre, où, en signe de soumission,
il fit trois génuflexions devant le Saint-Père, lui baisant les pieds et les
genoux. Ensuite il participa à une messe chantée selon le rite latin56. À partir
de ce moment les actes pontificaux portent la formule d'usage pour les
monarques catholiques «Carissimus in Christo filius...». Ces deux exemples
montrent donc que la profession de foi était une condition nécessaire à la
reconnaissance de la conversion par le pape.
Les autres sources ne donnent guère plus de précisions mais peuvent
apporter des informations complémentaires. Une lettre de Demetrios
Cydonès à un de ses amis et sans doute parent, Georges le Philosophe,
indique que ce dernier avait adhéré au catholicisme en se confessant à
Philippe Incontri o.p., du couvent de Péra, selon le rite latin. Ainsi la
participation à un sacrement selon ce rite pouvait être une preuve de conversion57.
Il faut maintenant évoquer celle du «chancelier» de l'empereur en
raison de l'importance de ce personnage dans le mouvement de conversion de
la seconde moitié du XIVe siècle Elle est relatée dans une source
dominicaine : le «libellus de notitia orbis» de Jean, évêque de Sultanieh, o.p. :
«anathematizat ille antipatriarcha et specialiter illos, qui noviter conver-
tuntur ad nos, sicut fecerunt istis diebus de aliquibus nobilibus et mona-
chis conversis per unum fratrem nostrum de Hispania. Inter ceteros fuit
unus doctor linguam latinam... et transtulit libros contra gentiles Sancti
Thomae...»58. Ainsi ce texte, comme la biographie de Pierre Thomas,
évoque des conversions nombreuses qui semblent s'être déroulées au cours
de cérémonies publiques, avec profession de foi peut-on supposer. Mais ce

55 Lampros, Chrysobulles des empereurs byzantins relatives à l'Union des Églises,


dans Neos Hellenomnemon XI, 1914, p. 241-254.
56 Et. Baluze, Vitae paparum avinionensium, éd. G. Mollat, IV, Paris, 1916.
57 R. J. Loenertz, Fr. Philippe de Bindo Incontri o.p. du couvent de Péra,
inquisiteur en Orient, dans AFP, 18, 1948, p. 274.
58 A. Kern, éd. «Libellus de notitia orbis» de Jean de Sultanieh, dans AFP, 8,
1938, p. 82-123.
734 CLAUDINE DELACRODC-BESNIER

document est intéressant aussi parce qu'il évoque les milieux sociaux
affectés pai* ce mouvement : nobles et moines. Avant d'y revenir plus en détail et
d'étudier plus particulièrement le cercle des proches de Demetrios Cydo-
nès, ce docteur, traducteur de la «Somme contre les Gentils», converti par
un Dominicain d'origine espagnole, il faut évoquer les premières
conversions et leur contexte.

Les formules utilisées par la curie pontificale permettent donc de faire


un recensement fiable des constantinopolitains convertis au catholicisme.
En complétant par les sources grecques ce que les archives pontificales
nous en disent, faisons maintenant un portrait aussi précis que possible de
ces transfuges de l'orthodoxie indiquant leur environnement social et leur
évolution spirituelle.
Le premier à apparaître dans les sources pontificales est Barlaam le
Calabrais, dans la bulle de Glément VI qui l'élève sur le trône episcopal de
Gerace le 2 octobre 1342. Né à Seminara en Calabre à la fin du XIIIe
siècle59, il fut éduqué dans l'Église grecque, encore très vivante dans le Sud
de l'Italie et en Sicile. Moine dans un monastère de rite grec, il avait fait des
études de philosophie et de théologie comme le montrent ses œuvres. Il
connaissait non seulement les philosophes grecs classiques, mais aussi les
grands auteurs de la scolastique jusqu'aux nominalistes. On ne sait
exactement les raisons qui le poussèrent vers Constantinople, sans doute un
approfondissement de la culture grecque. Il se trouvait donc dans la capitale,
en 1328, alors qu'Andronic III, époux d'Anne de Savoie, succède à son père
et avec lui un parti favorable à l'Union des Églises. Il a les faveurs de la
cour et le grand domestique, Jean Cantacuzène, le futur Jean VI, dont il est
un familier, lui confie une chaire à l'Université. Barlaam est alors higou-
mène d'un des grands monastères de la capitale, celui du Christ Akatalep-
tos, nom qui est apparemment traduit par Saint-Sauveur dans les sources
latines60. La renommée de son enseignement est telle qu'elle provoque une
réaction des milieux lettrés à la tête de laquelle se trouve Nicéphore Grégo-
ras qui tenait la chaire du monastère de la Chora. On lui reproche une affl-

S9PLP 2284.
60 C.I.C.O., VIII, n° 42. Le monastère auquel appartenait Barlaam apparaît sous
ce nom dans les actes pontificaux mais il n'existait pas de monastère de ce nom à
Constantinople. Dans le Oxford Dictionary of Byzxmtium, I, p. 257, Barlaam est dit
«higoumène du monastère Akataleptos». R. Janin, Géographie ecclésiastique de
l'empire byzantin, Paris, 1953, 3, p. 519-520.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIV· SIÈCLE 735

nité trop marquée pour la science profane et, d'autre part, son usage de la
pensée occidentale rationnelle heurtait le mysticisme traditionnel de la
théologie byzantine. Il dut alors se réfugier dans la seconde capitale
intellectuelle de l'Empire, Thessalonique, où il continua à enseigner avec succès
rencontrant Grégoire Akindynos, Nil Cabasilas, et un Demetrios qui n'est
peut-être pas le futur «chancelier» impérial. Mais la cour lui était toujours
favorable et Andronic III le fit venir à Constantinople, en 1334, pour
discuter de l'Union avec deux Dominicains, François de Camerino et Richard
l'Anglais, missionnaires au bord de la mer Noire. Sans doute était-il le plus
apte à disputer avec eux disposant des mêmes armes. Mais alors que la
réaction anti-occidentale est de plus en plus forte et que commence la
polémique contre Grégoire Palamas, il est envoyé en Avignon par l'empereur et
le patriarche Jean Calecas en 1339. Il y plaida longuement en faveur de la
tenue d'un concile œcuménique pour réaliser l'Union61. Mais, à ce moment,
la papauté n'était pas prête à accepter cette modalité qui, selon le prétexte
officiel, exigeait beaucoup de temps et d'argent. Ainsi sa mission échoua-t-
elle et lorsqu'il rentra à Constantinople, les discussions entre lui et
Grégoire Palamas furent de plus en plus virulentes. Le synode, qui eut lieu à
Sainte-Sophie le 10 juin 1341, condamna ses œuvres à être détruites; puis,
quelques jours plus tard, survint la mort d'Andronic III. Ces deux
événements le décidèrent à quitter Byzance pour rentrer en Calabre en juillet.
Il s'installa quelque temps à Naples où sa mission de 1339 l'avait déjà
conduit et où il avait dû déjà nouer des relations. Il travailla, en effet avec
l'humaniste Paolo de Perugia dans la bibliothèque des Angevins, alors en
pleine expansion. Puis, il se rendit en Avignon. C'est là qu'il se convertit. Il
fut alors nommé évêque de Gérace, sans doute grâce à l'intervention de son
ami Pétrarque qu'il initiait à la langue grecque. Il fut consacré selon le rite
latin par le cardinal Bertrando del Poggetto62.
Ce qui incita Barlaam à retourner en Occident est donc la victoire du
palamisme. Un de ses disciples, Simon Atumanos, le suivit, pour les mêmes
raisons, six ans plus tard. Selon les Actes pontificaux, il lui succède sur le
siège de Gerace, le 23 juin 134863. Alors qu'on hésitait sur la date de sa
mort, cette bulle de Clément VI indique qu'il est décédé à la Curie, peu de
temps avant cette date : «per obitum bonae memoriae Barlaae episcopi Gi-
racensis, qui nuper apud sedem Apostolicam diem clausit extremum...».
Simon Atumanos fut consacré par le même cardinal que Barlaam.
Comme ce dernier, c'est un moine de rite grec converti. Il était né à

61 C.I.C.O., Vffl, n» 43.


« C.I.C.O., DC, n° 10, 14 (2 oct. 1342-12 nov. 1342).
" C.I.C.O., DC, n° 135.
736 CLAUDINE DELACROK-BESNIER

Constantinople d'une mère grecque et d'un père turc d'où son patronyme64.
Il fut moine au monastère Saint- Jean-Baptiste de Stoudiou qui était un
centre d'études important de la littérature profane, de la philosophie et de
la théologie; on y pratiquait en outre le chant sacré, la peinture et
également la calligraphie et l'art de la miniature pour la copie des manuscrits.
Très lié à l'élite intellectuelle de Constantinople, Simon Atumanos était
devenu un ami de Demetrios Cydonès avec lequel il entretint une
correspondance suivie. Les différents services rendus à la cause de l'Union, après sa
conversion, lui permirent d'atteindre le siège archiépiscopal de Thèbes en
1366, diocèse sous domination latine. En fait, il effectua de nombreux
séjours en Occident (Venise, Avignon, Rome), en particulier au moment de
l'occupation de Thèbes par les Navarrais.
Ainsi Barlaam et Simon Atumanos, tous deux moines orthodoxes,
convertis, devenus évêques dans la hiérarchie catholique, partagèrent leur
vie entre les études et la cause de l'Union. Ils durent s'exiler en Occident,
fuyant l'hostilité des Palamites, particulièrement virulents depuis les
synodes de 1341 et surtout 1347 au moment où Jean VI Cantacuzène est
devenu le véritable maître de l'empire et où ce dernier appuyait le parti de
Grégoire Palamas.
Les archives du Vatican montrent une seconde période pendant
laquelle les conversions apparaissent plus nombreuses, dans les années 1360.
Ce second temps est très différent du premier. Par le contexte d'abord qui
est inverse. Il prélude au voyage à Rome de Jean V qui a succédé à Jean VI
après l'abdication de ce dernier en 1354. Il s'agit donc d'un temps de la
politique d'Union menée conjointement par Rome et par Byzance. Par les
hommes qui sont concernés aussi, proches du pouvoir impérial, et liés à
une personnalité déterminante car tout semble s'ordonner autour d'elle :
Demetrios Cydonès, «chancelier» impérial et traducteur de saint Thomas.
Il n'est pas sans lien avec les deux précédents. J'ai déjà évoqué la
correspondance entre Demetrios Cydonès et Simon Atumanos. Pour ce qui est
de ses liens avec Barlaam le Calabrais le problème est complexe. Il existe
en effet un échange de lettres entre Barlaam et des amis de Thessalonique,
en particulier un certain Démétrios. Le contenu de ces lettres est purement
théologique. Le correspondant de Barlaam demande à celui-ci les raisons
qui l'ont poussé à accepter la doctrine catholique du Filioque «... nécessitas
quae philosophanti animae satisfacere posset...»65. Or l'usage de la
philosophie dans la discussion théologique était au cœur de la querelle entre

64 PLP n° 1648. G. Fedalto, La Chiesa latina in Oriente, 1, 321; Oxford Dictionary


of Byzantium, 1, p. 231 (A. Kazhdan).
65 P.G., 151, 1284 A.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIV» SIÈCLE 737

Grégoire Palamas et ses adversaires. Demetrios Cydonès appartient à ce


groupe, et progresse sur la voie de la conversion puisqu'à la fin de l'année
1354 il achève la traduction de la Somme contre les Gentils qui fut une
étape capitale de son évolution spirituelle. Il est possible de penser que les
arguments de Barlaam furent convaincants.
Mais un autre Demetrios de Thessalonique apparaît au même moment
dans les sources pontificales, Demetrios Ange. Les incertitudes
chronologiques sont telles qu'il est difficile de trancher entre les deux. Il semble
cependant que Cydonès était peut-être un peu jeune pour avoir suivi
l'enseignement de Barlaam à Thessalonique puisqu'il serait né vers 1325 selon
G. Mercati66. S'il ne fut pas directement initié à la dialectique par le moine
calabrais, Thessalonicien, il ne put qu'avoir entendu parler de son
enseignement. Mais il fut conduit à la lecture de saint Thomas par un
Prêcheur du couvent de Péra qui lui enseignait le latin. Il apparaît comme
converti pour la première fois dans un groupe de plusieurs lettres du pape
Urbain V datant du 18 avril 1365 et félicitant cinq Grecs, dont Demetrios
Cydonès, pour leur conversion. Les quatre autres sont Jean et Maxime Las-
caris Kalopheros d'une part, Demetrios et Manuel Ange d'autre part67.
Il faut donc situer ces conversions entre la fin de l'année 1354 et 1365.
La date de 1357 semble probable d'après deux sources. La première, déjà
évoquée plus haut, est la lettre du pape au patriarche Pierre Thomas datée
du 18 avril qui mentionne son rôle de prédicateur alors qu'il était en
mission à Constantinople en 1357. La seconde source est un ouvrage de
Philippe Incontri ο. p. «Libellus qualiter Graeci recesserunt ab oboedientia Ec-
clesiae Romanae», achevé en 1357. Dans son prologue, il considère
Demetrios Cydonès comme catholique puisqu'il le qualifie de «Conversus ad
fldem»68. Ces cinq personnes durent donc passer au catholicisme à peu
près en même temps sous l'influence du légat Pierre Thomas et des
Dominicains de Péra.
Mais si Demetrios Cydonès apparaît comme la personnalité centrale
dans ce mouvement, si la plupart des Grecs désignés comme convertis
dans la seconde moitié du XIVe siècle appartiennent à son cercle de
relations, c'est en raison de son rôle politique et de son influence *dans le
monde des lettres. Il est donc nécessaire de rappeler quelques éléments
d'une biographie maintenant bien connue afin de mettre en évidence les
raisons de son rôle auprès de l'élite byzantine69.

66 G. Mercati, Notizie di Prochoro e Denteino Cidone, o.e. note 6, p. 519-521.


67 O. Halecki, Un empereur de Byzance à Rome, o.e., pièce justificative n° 5.
68 Th. Kaeppeli, Deux nouveaux ouvrages, dans AFP, 23, 1953, p. 170.
69 Outre plusieurs ouvrages de R. J. Loenertz sur D. Cydonès (voir note 1), dont
738 CLAUDINE DELACROK-BESNIER

II est né à Thessalonique d'une famille noble. Et cette origine


géographique d'abord est intéressante puisque Thessalonique était alors et une
des deux capitales intellectuelles de l'Empire et un foyer important d'anti-
palamisme. C'est là qu'il fit ses études sous le magistère de Nil Cabasilas,
qui se rangera dans le camp de Grégoire Palamas, et qu'il subit l'influence
de Barlaam; comme d'autres Thessaloniciens il passera de l'antipalamisme
au catholicisme.
Il appartient donc au monde des lettres, influent par ses traductions
d'auteurs latins (saint Thomas, saint Augustin, Anselme de Canterbury,
Riccoldo de Monte Croce...) et par ses œuvres personnelles, comme un
traité sur la procession du Saint Esprit, qui ont pour objet soit de défendre
la doctrine latine, soit de faire comprendre son cheminement personnel. Il
a également défendu son frère, Prochoros, attaqué par les Palamites, et
plaidé en faveur d'une aide militaire de l'Occident. Comme les traductions
de l'œuvre de Saint Augustin par Maxime Planude, ses traductions de Saint
Thomas contribuèrent à faire redécouvrir aux Grecs Platon et Aristote70.
Mais Demetrios Cydonès est un personnage capital dans l'histoire des
conversions au XIVe siècle à cause de sa fortune politique. Lorsque son
père meurt en 1347, sa famille est ruinée et il demande l'aide de Jean VI
Cantacuzène qui était un ami de son père. Celui-ci l'accueille donc à la cour
et remarque rapidement ses qualités d'intelligence qui peuvent en faire un
excellent collaborateur. Malgré son jeune âge, il semble bien qu'il ait exercé
rapidement les plus hautes fonctions auprès de l'empereur, dont il devient
le mesazon. Cette charge est généralement traduite par «chancelier» ou
«premier ministre», mais la fonction est sensiblement différente. Elle
n'apparaît pas parmi les titres honorifiques de la cour mais celui qui est investi
de cette charge est le personnage central de l'administration byzantine71.
C'est Demetrios qui décrit sa fonction dans une de ses apologies.
Intermédiaire entre l'empereur et son peuple, il en reçoit les demandes, ainsi
que celles des résidents étrangers, de même qu'il dépouille la
correspondance adressée au Basileus. Si le mesazon n'est plus, au milieu du XIVe
siècle, le premier ministre que furent Nicéphore Choumnos et Théodore

une édition de sa correspondance dans la collection Studi e testi, 186 (1956) et 208
(1960), voir l'édition de cette même correspondance par F. Tinnefeld, Demetrios Ky-
dones, Briefe (Bibliothek der griechischen Literatur, 12, 16, et 33), Stuttgart, 1981-1991,
p. 4-54.
70 H. Beck, Kirche und theologische Literatur im byzantinischen Reich, Munich,
1959, p. 733.
71 J. Verpeaux, Contribution à l'étude de l'administration byzantine, dans Byzan-
tinoslavica, 16, 1955, p. 270-296.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIV· SIÈCLE 739

Metochitès au début du siècle, il est une sorte de secrétaire particulier de


l'empereur, dont la présence est indispensable jour et nuit ainsi que le dit
Jean Cantacuzène. Les deux hommes étaient très liés malgré des
divergences de plus en plus marquées entre le défenseur du palamisme et son
mesazon sur la voie du catholicisme.
Malgré la faveur impériale, Demetrios Cydonès exprime souvent le
regret de voir sa fonction politique envahir sa vie et l'obliger à délaisser ses
chères études. Cependant l'exercice même de cette fonction le mit sur la
route de l'Occident. En effet, à un moment où les relations avec les Latins
sont de plus en plus fréquentes et en raison de la médiocre compétence des
interprètes qui étaient à son service, il voulut apprendre lui-même le latin;
c'est ce qui le conduisit à Saint Thomas, à une curiosité sans cesse
croissante pour la culture occidentale et à mettre en œuvre une politique dont le
but était d'obtenir une aide militaire en échange de la fin du Schisme. Sa
conversion coïncide avec l'arrivée au pouvoir de Jean V qui le réinstalle
dans sa charge de mesazon et on peut considérer qu'il est l'artisan de la
réussite des négociations qui ont eu lieu de 1356 à 1369 entre le pape et
l'empereur, aboutissant à la conversion de Jean V.
Il faut cependant s'interroger sur les raisons de la durée de l'exercice
du pouvoir par Demetrios Cydonès. Il resta dans sa charge jusqu'en 1386.
Pourtant l'entourage du prince était divisé entre partisans du palamisme et
pro-latins. Le premier parti, de plus en plus puissant, profita de l'absence
de l'empereur pour faire condamner le frère de Demetrios, Prochoros,
fermement anti-palamite. Il obtint également un retournement de la politique
de Byzance et la conclusion d'une trêve avec les Turcs, alors que Demetrios
Cydonès se trouvait momentanément éloigné du pouvoir entre 1371 et
1375. Et la coïncidence de ces deux faits n'est pas fortuite. Ainsi son œuvre
littéraire et son action politique furent-elles étroitement liées. Il pensait en
effet que la seule chance de sauver l'Empire de l'invasion turque était l'aide
militaire de l'Occident, dont il admirait la culture. Si sa fonction politique
lui permit d'infléchir durablement la diplomatie byzantine, son
rayonnement intellectuel dans l'entourage du Basileus fut considérable. Il participa
même à l'éducation de son fils et successeur à la tête de l'Empire, Manuel.
La correspondance entre les deux hommes montre une grande admiration
de l'élève envers son maître.
Parmi les amis de Demetrios Cydonès, il faut commencer par ses deux
compatriotes, mentionnés comme convertis dans les lettres de 1365,
Demetrios et Manuel Ange. Il est regrettable que nous ne puissions connaître la
composition du groupe des Thessaloniciens qui l'accompagne au
monastère des Manganes pour une brève retraite en 1355 au moment de
l'abdication de Jean VI. Il est possible de supposer néanmoins que ces deux
740 CLAUDINE DELACROIX-BESNIER

personnages en faisaient partie. En faisant la synthèse des informations


données dans l'édition des actes pontificaux72 et dans la PLP1*, il apparaît
qu'ils appartenaient à une même famille originaire de Thessalonique, et
apparentée à la famille impériale, comme l'indique leur patronyme. Le
premier est peut-être le correspondant de Barlaam le Calabrais, le second est
mieux connu dans les sources grecques. Il est oikeios de Jean V et occupe la
charge importante de «epi tou kanikleiou», située au treizième rang dans
la hiérarchie des offices du palais74. Il appartient donc à l'entourage
immédiat de l'empereur. Et quelques éléments de sa biographie le montrent. À
l'automne 1354, à la fin de la guerre civile qui opposait Jean VI et son
neveu, Jean V, il est le médiateur entre les deux empereurs qui lui ont, tous
deux, accordé leur confiance. Comme beaucoup des Grecs qui se
convertissent alors, son évolution spirituelle commence par l'opposition à la
doctrine palamite, et au cours de nombreux voyages, il prend contact avec
plusieurs personnalités de la liste des anti-palamites, publiée par G. Mercati75 :
Ignatios, patriarche d'Antioche; Georges Lapithès, philosophe vivant à
Chypre; Nicephoros Gregoras, son ami et professeur auquel il rendit visite
plusieurs fois en prison entre 1351 et 1354 : celui-ci avait pris la tête du
parti anti-palamite. L'ancien adversaire de Barlaam, s'était en effet opposé à
Grégoire Palamas. Mais Manuel Ange va plus loin que son maître et décide
d'entrer dans l'Église romaine. Il accompagne Jean V Paléologue à Rome. Il
est cité comme témoin de la conversion de l'empereur dans l'acte du 1er
février 1370, signé à l'hôpital du Saint-Esprit.
Il était sans doute animé par les mêmes raisons que son ami Cydonès :
le rejet du palamisme, des affinités avec la pensée occidentale, sans oublier
la raison d'État.
Parmi les proches de Demetrios Cydonès se trouvent ses
collaborateurs. Deux d'entre eux, secrétaires et interprètes, sont cités dans le
document pontifical où figure la profession de foi signée par Jean V le 18
octobre 136976. Ce texte précise qu'ils ont été choisis pour leur connaissance de
la langue et de la grammaire latines et grecques. Ils sont nobles puisqu'ils
sont désignés comme «nobilis vir» pour Philippe Cycandilès, et «miles»
pour Michael Strongilo. Eux aussi apparaissent comme appartenant à l'en-

72 C.I.C.O., XI, 75a; O. Halecki, o.e., pièce justificative n° 5.


73 PLP, 1, n° 214.
74 J. Verpeaux, Les Oikeioi, dans REB, 23, 1965, p. 89-99. epi tou kanikleiou =
«préposé à l'encrier».
75 G. Mercati, Notizie di Prochoro..., p. 218-225.
76 C.I.C.O., ΧΙΟ, η° 168.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIVe SIÈCLE 741

tourage de l'empereur. Michael Strongilo était une figure majeure de la


diplomatie byzantine. Il accompagnait déjà l'empereur lorsque celui-ci
rencontra le comte de Savoie à Messembria au retour de son voyage à Buda77.
Il est alors désigné, dans les sources latines comme «miles imperatoris», ce
qui ne nous renseigne guère sur ses fonctions auprès de l'empereur.
D'autre part n'étant guère mentionné sans doute dans les sources grecques,
il n'est pas répertorié dans la PLP. En revanche, Philippe Cycandylès est
mieux connu car il apparaît deux fois dans les registres du Patriarcat où il
est désigné comme oikeios. Ce terme définit un homme lié
personnellement à l'empereur et ayant, à la cour, une situation analogue à celle des
parents et alliés. Comme Manuel Ange, homme de confiance, il participe au
pouvoir du souverain qui le charge de nombreuses missions. En 1374, par
exemple, il est envoyé à la curie pour expliquer au pape le changement
d'orientation de la politique extérieure de l'empereur. C'était une mission
délicate car il fallait annoncer un revirement complet de la diplomatie
byzantine78 et il fallait un officiel de la cour, catholique et connaissant bien la
curie, d'où le choix de Philippe Cycandylès. Les oikeioi sont donc des
fidèles, indispensables au service du pouvoir; avec les parents et alliés de
l'empereur, ils forment alors une sorte de caste où sont choisis
fonctionnaires et dignitaires. Et les mariages sont fréquents à l'intérieur de cette
caste79. C'est ainsi que cette personnalité importante épousa une fille
d'Anna Paléologine, tante de l'empereur. Le registre du Patriarcat traite de
problèmes d'héritage dus à ce mariage, et datent de 140080. À ce moment, il
appartient donc toujours à l'entourage impérial malgré sa conversion.
Parmi les secrétaires de la chancellerie, il faut encore citer Manuel
Sgouropoulos. Une lettre de Grégoire XI datée du 1er février 1375 le
remercie pour la traduction des lettres impériales que lui a transmises Jean,
évêque de Tabriz, O.P., et pour les services de tous ordres rendus aux frères
Prêcheurs81. D'une origine sociale plus humble, c'est pourtant un ami de
Demetrios Cydonès. Deux lettres de ce dernier témoignent d'un échange de
correspondance et de relations assez intimes82. Dans l'une d'elles, le
«chancelier» le remercie pour un envoi de fleurs. Dans l'autre il répond à Manuel
Sgouropoulos, alors à Mistra. Celui-ci lui avait fait part des études de latin

77 F. Bollati, Illustrazioni n° XVII.


78 C.I.C.O., XII, n° 128.
79 J. Verpeaux, Les Oikeioi, o.e.
80 Actes du Patriarcat, éd. J. Darrouzès, 6, n05 3092, 3155.
81 Grégoire XI, Lettres secrètes et curiales, o.e., n° 3132 (BEFAR, 3e série).
82 F. Tinnefeld, Demetrios Kydones, Briefe, o.e., lettres nos 110-0118.
742 CLAUDINE DELACROK-BESNIER

suivies par leur «despote commun», qui devrait être Manuel Cantacuzène.
Demetrios Cydonès souhaiterait que son ami amène ce dernier à une étude
approfondie des textes, que le Despote ne se contente pas de l'aspect
linguistique de l'apprentissage. Sans doute veut-il faire allusion au contenu
philosophique et théologique des œuvres dont il propose la lecture. Cette
lettre, dont on ne connaît pas précisément la date, montre donc l'influence
que peuvent exercer alors les Grecs convertis, auprès même des membres
de la famille impériale qui sont en charge du pouvoir. Le despote n'alla
sans doute pas jusqu'à la conversion, mais une lettre de Grégoire XI
témoigne qu'en 1374 il avait pu en émettre le désir83. Le pape en avait été
informé par Philippe Cycandilès, au cours de la mission diplomatique
évoquée plus haut. Ce dernier était accompagné d'un nommé Cassian, converti
aussi, dont il faut maintenant parler malgré la difficulté que comporte la
reconstitution de son origine familiale. Les archives du Vatican ne nous y
aident guère. En effet le manuscrit comporte un blanc entre son nom et sa
qualité «domicello Constantinopolitano»84. Il est donc issu d'une famille
noble mais l'intervalle resté vierge signifie-t-il que le scribe a omis une
précision? L'étude de différentes sources révèle trois personnages de ce nom.
Le premier est donc un noble grec, converti, originaire de Constantinople;
le second apparaît dans les mêmes archives avec la qualité de «civis
Constantinopolitanus», recommandé au roi de Chypre par le pape85. Il
semblerait qu'il s'agisse de quelqu'un d'origine sociale plus modeste. Le
troisième figure dans la liste des antipalamites éditée par G. Mercati86. Ce
personnage est assez bien connu dans les sources grecques87. Fils de
Georges Choumnos, donc petit-fils du mesazon, Nicéphore Choumnos, ils
était aussi le neveu dlrène Paléologine, retirée dans un monastère depuis
la mort de son mari, le despote Jean Paléologue88. Celle-ci fut très active
contre Grégoire Palamas89. Elle correspondit avec Grégoire Acindynos, un

83 Grégoire XI, Lettres secrètes et curiaies, o.e., n° 3041 (BEFAR, 3e série).


84 Arch. Vat., Reg. Vat. 270, f. 70.
85 C.I.C.O., XII, n° 120«.
"G. Mercati, Notizie..., o.e., p. 223.
87 J. Verpeaux, Noies de prosopographie sur L· famille Choumnos, dans Byzanti-
noslavica, 20, 1959, p. 252-266.
88 V. Laurent, Une princesse au cloître, dans Échos d'Orient, 29, 1930, p. 29-60.
89 A. Constantinides Hero, dans Byz. Forschungen, 9, 1985, p. 119-147, «Irene-
Eulqgia Choumnaina Palaiologina, Abbess of the Convent of Philanthropos Soter in
Constantinople». Sur ce couvent, R. Janin, Géographie ecclésiastique, o.e., 3, p. 527-
529.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIV« SIÈCLE 743

des chefs anti-palamites90 avec Nicéphore Grégoras. Georges Choumnos et


son fils Cassian défendant la cause anti-palamite durent se retirer dans un
monastère dans les années 1340, au moment où Jean VI Cantacuzène est
au pouvoir. Cassian, d'origine noble, a pu passer de l'anti-palamisme au
catholicisme. La PLP, se référant aux archives pontificales, distingue deux
personnes et n'évoque pas la troisième. Il me semble cependant que les
deux premières n'en font qu'une car les lettres de Grégoire XI datent de la
même période (novembre et décembre 1374), alors que Philippe Cycandy-
lès est à la curie; or ce dernier avait servi le roi de Chypre. Peut-on
identifier le fils de Georges Choumnos avec ce «domicelle» qui accompagne
Philippe Cycandylès?
Ainsi, comme l'avait remarqué G. Weiss91, les membres de la tendance
pro-latine à Byzance appartiennent à l'élite, et sont souvent des
personnalités de l'entourage direct de l'empereur. Ce sont des laïcs lettrés mais ce
sont également des prêtres et des moines, eux aussi liés pour la plupart à
Demetrios Cydonès, directement, par leurs activités à la cour ou par leurs
relations amicales.
Il faut d'abord distinguer une famille importante parmi les Grecs
catholiques : la famille Lascaris Calophéros. Si l'un d'entre eux, le plus
important par son action diplomatique en faveur d'un rapprochement entre
Rome et Constantinople, est un laïc, Jean Lascaris, ses frères sont clercs.
Jean Lascaris ne fut jamais l'émissaire de Jean V auprès du pape, car
son mariage avec Marie Cantacuzène l'avait fait tomber en disgrâce à
partir de 1363, et il ne put jamais revenir à Constantinople. Il s'établit d'abord
à Chypre auprès du roi Pierre de Lusignan. Et Chypre apparaît à nouveau
comme terre d'accueil pour les Grecs catholiques. Il participa à l'expédition
contre Alexandrie, en 1365, dans la galère du roi, avec les hauts
dignitaires92. Le légat Pierre Thomas faisait aussi partie de la croisade. Après
l'assassinat de Pierre de Lusignan en 1369, Jean Lascaris est emprisonné
puis libéré grâce à des interventions répétées du pape. Alors, parcourant la
Méditerranée et l'Europe pour la cause de l'Union, il devint le conseiller et
l'homme de confiance de Grégoire XI.

90 A. Constantinides Hero, Correspondance de G. Akindynos, Dumbarton Oaks,


Washington, 1983.
91 G. Weiss, Joannes Kantakuzenos, Aristokrat, Staatsmann, Kaiser und Mönch,
Wiesbaden, 1969.
92 A. Eszer, Das abenteuerlichen Leben des Johannes Laskaris Kalopheros,
Wiesbaden, 1969. - D. Jacoby, Jean Lascaris Calophéros, Chypre et h Morée, dans REB, 26,
1968, dans p. 189-228. - R. J. Loenertz, Jean Lascaris Calophéros, dans REB, 28,
1970, p. 129-139.
744 CLAUDINE DELACROIX-BESNIER

Ses frères sont plus discrets. Maxime a connu un parcours spirituel


assez tourmenté et semble avoir longuement hésité sur la position qu'il
adopterait face au palamisme93. Demetrios Cydonès lui adresse une lettre entre
1347 et 1349 où il apparaît comme ancien dignitaire de la cour retiré dans
un monastère du Mont Athos, ce qui surprend l'auteur de la lettre94. Ainsi
peut-on penser qu'il venait de quitter le parti anti-palamite pour le Mont
Athos, centre de la spiritualité orthodoxe, où il rencontra Grégoire Pala-
mas. En 1350, il dut abjurer la doctrine d'Acindynos et des Latins; il lut, en
1351, le tomos de l'orthodoxie en présence de l'empereur, Jean VI Cantacu-
zène. Mais à partir de 1355, il revient au parti pro-latin; en effet, il écrivit à
Avignon, confirmant les intentions sincères de Jean V qui désirait mettre
fin au Schisme et, pour cela, reçut une lettre de remerciement du pape. Il
n'est désigné comme converti qu'en 1365, le pape se fondant sur le
témoignage de son frère, Jean95. À cette date, bien que catholique, il est pro-
tosyncelle du patriarche, ce qui n'est guère conciliable. En effet le proto-
syncelle était un clerc de haut rang faisant fonction de frère spirituel du
patriarche. Dans les cérémonies officielles, il venait devant les métropolites. Il
était nommé par l'empereur. Au XIe siècle, plusieurs syncelles faisaient
fonction en même temps; le titre honorifique s'étant dévalué, celui de pro-
tosyncelle fut créé pendant le règne de Constantin IX Monomaque (1042-
1055)96. Mais, en 1374, Grégoire XI recommande à ses légats l'abbé
catholique du monastère Saint-Diomède à Constantinople qu'il faut sans doute
identifier avec lui97. Ce monastère, détaché du patriarcat, pouvait être
dirigé par un moine de rite latin. Cet itinéraire quelque peu hésitant peut sans
doute s'expliquer par un certain opportunisme politique puisque son
retour provisoire à l'orthodoxie avait coïncidé avec le règne de Jean Cantacu-
zène. Mais l'influence de son réseau d'amitiés, Demetrios Cydonès,
Grégoire Acindynos avec lesquels il correspondait98, l'influence de ses frères
finissent par l'emporter avec la prise du pouvoir d'un empereur favorable à
l'Union.
Son frère Emmanuel n'est mentionné dans les sources pontificales
qu'en 1373 et 1374, prêtre, converti avec toute sa famille. Prêtre orthodoxe,

93 PLP n° 10733.
94 R. J. Loenertz, Demetrios Cydonès, de la naisssance à 1373, dans OCP, 36,
1970, p. 52.
95 C.I.C.O., XI, n° 76.
96 Emil Herman, s.j., The Cambridge History of Byzantium, TV, 2, p. 114.
97 Grégoire XI, Lettres secrètes et curiales, o.e., n° 2886.
98 A. Constantinides Hero, Correspondance de G. Akindynos, o.e. , lettre n° 70,
p. 427.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIVe SIÈCLE 745

il avait dû se marier et avoir des enfants. En fait la date de la conversion


doit être reportée bien avant car le bénéfice dont il réclame de pouvoir
profiter lui avait été conféré par Urbain V. Les documents précisent qu'outre
ses qualités de probité et d'honnêteté, c'était un lettré" comme tous les
Grecs que l'on voit passer au catholicisme dans ce type de sources.
Il faut aussi mentionner un autre exemple de clerc et lettré
appartenant au cercle prolatin de Demetrios Cydonès et Jean Lascaris, dont les
échanges de lettres furent particulièrement nombreux. Plusieurs lettres de
Grégoire XI évoquent un personnage du nom de Manuel Frangopoulos100.
Il suivit des études de philosophie et de médecine à l'université de Bologne
aux frais du pape car il était de famille modeste. Il entra ensuite au service
de Jean Lascaris comme secrétaire et bénéficia du canonicat de Patras. Il
faut également citer Demetrios Scaranos, agent financier de Jean Lascaris.
Il veilla au règlement de la succession de ce dernier puis entra dans l'ordre
des Camaldules entre 1412 et 1416, à Florence.
Ainsi la période pendant laquelle Demetrios Cydonès est très influent
a-t-elle montré nombre d'exemples de conversion. Mais son influence est
restée importante après 1375 et d'autres suivent parmi ses proches.
Là encore des personnalités émergent comme les trois frères Chry-
sobergès. Non seulement ils deviennent, eux aussi, catholiques mais ils
entrent dans l'ordre des Dominicains, au couvent de Péra101. Ce couvent a
un rôle important dans l'histoire des conversions des Grecs au
catholicisme. Avec la réaction anti-latine qui suivit la mort de Michel VIII Paléo-
logue et l'arrivée au pouvoir de son fils, Andronic II, à la fin du siècle
précédent, les Prêcheurs avaient dû quitter leur couvent de Constantinople et
s'installer à Négrepont. Puis, cette réaction se calmant, ils avaient pu
fonder un nouvel établissement dans la colonie génoise de Péra, en face de
Constantinople, sur la Corne d'Or. Le couvent était devenu un centre
missionnaire important, relai entre Rome et les couvents de la mer Noire, de
Géorgie et d'Arménie. Les Prêcheurs envoyés en Orient y venaient étudier
les langues des pays où ils se rendaient, y retournaient rendre compte de la
situation de leur couvent, souvent s'y arrêtaient sur la route de la curie où
ils allaient demander des missionnaires pour accroître des effectifs géné-

99 C.I.C.O., XII, n° 110.


100 Grégoire XI, Lettres secrètes et curiales, o.e., n° 2960; C.I.C.O., XII, nos 124,
129, 242. Il faut sans doute le distinguer d'un homonyme, gouverneur de Morée (G.
T. Dennis, The Letters of Manuel II, o.e., XLII, note 70).
101 R. J. Loenertz, La Société des Frères Pérégrinants, 1, Rome, 1937; Les
établissements dominicains de Péra-Constantinople, dans EO, 34, 1935, p. 332-349.
746 CLAUDINE DELACROK-BESNIER

ralement trop réduits. Il était devenu aussi un centre d'études renommé.


C'est pourquoi, lorsque Demetrios Cydonès voulut apprendre le latin, il
demanda à ce couvent de lui envoyer un professeur. Il ne nous a pas donné le
nom de celui-ci. Il est possible que ce soit Fr. Philippe Incontri o.p. dont j'ai
parlé plus haut car ce dernier indique dans une de ses œuvres qu'ils ont
recherché ensemble les actes du huitième concile au monastère Saint-Jean
de Pétra et qu'ils les ont traduits, après en avoir discuté102. Les Dominicains
de Péra et Frère Philippe en particulier ont fait découvrir à Demetrios
Cydonès et, à travers lui, aux lettrés de l'entourage de l'empereur, l'œuvre de
saint Thomas et la scolastique plus généralement. Leur centre d'études a
donc permis une meilleure connaissance mutuelle des deux grandes aires
culturelles, latine et grecque.
C'est dans ce couvent qu'entrèrent trois membres d'une même famille
de Constantinople, ancienne et importante, sans doute, puisqu'on connaît,
au XIIe siècle un patriarche de ce nom. Maxime était l'aîné des frères Chry-
sobergès. C'était un disciple de Demetrios Cydonès. Ce dernier lui fit
connaître l'œuvre de saint Thomas dans ses traductions car les données de
sa biographie indiquent qu'il savait mal le latin. Il n'a écrit qu'en grec, et il
a cherché à mettre en usage une liturgie catholique dans cette langue,
demandant à Manuel Chrysoloras une traduction du missel dominicain103 et,
au pape, l'autorisation de célébrer les offices dans sa langue maternelle. Ce
qui permettrait de mieux diffuser le catholicisme dans les pays helléno-
phones104.
En 1387-1389, il accompagnait Manuel II Paléologue au cours de son
exil à Lemnos105. Déjà converti, il avait été introduit auprès de lui par
Demetrios Cydonès. Il faut donc remarquer à nouveau un lettré grec et
catholique dans l'entourage du prince.
C'est au retour de Lemnos qu'il semble être entré au couvent de Péra,
en même temps que son frère Théodore. Ils complétèrent leur formation en
philosophie et en théologie aux couvents de Padoue puis de Venise
jusqu'en 1398. Maxime se consacra essentiellement à la prédication et à la
polémique contre la doctrine orthodoxe. En Crète, vers 1400, il participa à

102 Th. Kaeppeli, AFP, 23, 1953, o.e.


103 G. Cammelli, / dotti bizantini. 1. Manuele Crisolora, Florence, 1941, p. 202-
204.
104 C.I.C.O., XIII (1), n° 52.
105 R. J. Loenertz, L'exil de Manuel II Paléologue à Lemnos (I387-I389) 1972,
p. 116-140, (QCP, 38).
CONVERSIONS CONSTAOTINOPOLITAINES AU XIVe SIÈCLE 747

une discussion avec Joseph Bryennios, à la suite de laquelle il écrivit son


ouvrage «Oratio ad Cretenses, de Processione Spiritus Sancti» (traduction
latine du titre)106. Il se rendit ensuite à Chios puis à Mitylène où il mourut
avant 1430107.
Théodore ainsi que son frère André, qui fit ses études de théologie au
couvent de Padoue108, se succédèrent à la tête de la province dominicaine
d'Orient et furent inquisiteurs. S'ils se consacrèrent donc à renforcer les
missions en Orient, ils eurent un rôle très important au cours des conciles
du début du XVe siècle qui furent conclus par l'Union de Florence en 1439.
Mais bien qu'il n'apparaisse pas dans les sources pontificales, du
moins n'ai-je pas réussi à l'y découvrir, il est impossible de passer sous
silence un autre Prêcheur grec converti comme les précédents, Manuel Cale-
cas, en raison de son origine familiale, de ses liens avec Demetrios
Cydonès, les frères Chrysobergès, et de sa correspondance avec l'empereur
Manuel II109.
Il était en effet le neveu de Jean XIV Calecas, patriarche déposé en
1347 à cause de son opposition à Grégoire Palamas et mort en prison. Il
vécut toute sa jeunesse dans la crainte des persécutions. Il avait fondé, en
1390, à Constantinople, une école de grammaire et de rhétorique selon la
tradition byzantine héritée de l'Antiquité classique. Puis, ayant fait la
connaissance de Demetrios Cydonès, avant le départ de ce dernier pour
l'Italie, il en devint l'élève à son retour, il regarda vers la culture occidentale,
l'œuvre de saint Thomas en particulier, puis se perfectionna en latin auprès
de l'humaniste Jacopo Angeli qui apprend le grec chez Manuel
Chrysoloras. C'est dans ce cercle de relations qu'il fit la connaissance de Maxime
Chrysobergès. C'est ainsi qu'il se tourna peu à peu vers l'Église romaine.
Alors que les persécutions reprennent contre les anti-palamites, que
Demetrios Cydonès et Manuel Chrysoloras repartent en Italie (sans doute pour
cette raison)110, il est traduit devant le tribunal synodal en 1396, où il devait
souscrire au tomos palamite de 1351. Demandant un délai pour préparer sa
défense, il ne se présenta plus devant le tribunal et se réfugia à Péra. Il fut
exclu de l'Église grecque111. Il pense alors aller à Mitylène comme en té-

106 PG 154.
107 R. J. Loenertz, La correspondance de Manuel Calecas, Cité du Vatican, 1950,
p. 57-61 (Studi e testi, 152). - Oxford Dictionary of Byzantium, 1, p. 451.
108 Y. Brotto et G. Zonta, Acta graduum academicorurn gymnasii Patavini,
n° 134, p. 35.
109 R. J. Loenertz, Manuel Calecas, sa vie, ses œuvres, dans AFP, 17, 1947, p. 196-
207. - La correspondance de Manuel Calecas, o.e.
110 A. Kern, Libellus de notitia orbis de J. de Sultanieh, o.e., p. 101.
111 Regestes du Patriarcat , éd. J. Darrouzès, 1, fase. 6, p. 285, n° 3022.

MEFRM 1993, 2 52
748 CLAUDINE DELACROIX-BESNIER

moigne sa lettre, en latin, à Fr. Élie Petit, vicaire général de la Société des
Frères Peregrinante (les missions dominicaines d'Orient)112. Ce projet ne fut
réalisé que plus tard. En effet il fit un long séjour en Italie de 1401 à 1403.
Au monastère Saint-Ambroise de Milan, il fait ses premières traductions de
Boèce {De Trìnitate). Ce n'est qu'à son retour en Orient, après 1403 qu'il prit
l'habit des Dominicains, au couvent de Mitylène, protégé par les seigneurs
de Lesbos, les Gattilusio. C'est là qu'il mourut en 1410.
Il passa donc les quatorze dernières années de sa vie en exil. Ses lettres
à l'empereur Manuel II expriment le regret de cet éloignement forcé, de la
patrie, et du souverain qu' il a en grande estime. Dans son apologie, écrite à
Péra en 1396, il justifie auprès de l'empereur sa rupture avec l'Église
orthodoxe. Dans sa correspondance, il expose son avis sur la situation de sa
patrie, et ne doute pas d'être approuvé par son souverain. Surtout, ses lettres
montrent des relations littéraires avec échanges d'ouvrages et de critiques
sur ceux-ci et donc des relations de confiance et d'estime entre l'empereur
et un Grec converti devenu Dominicain.
Afin que cette étude soit la plus exhaustive possible et avant de parler
du compagnon de voyage de Demetrios Cydonès, Manuel Chrysoloras, je
dirai quelques mots de Jean Cyparissiotès, un écrivain et philosophe
correspondant de Demetrios Cydonès. Comme tous les exilés à cause de leur
opposition à la doctrine officielle, il cherche à revenir à Constantinople en
1370-1371. Mais son ami lui conseille de rester à Chypre car, dans la
capitale, il risque un procès pour blasphème113. Il est tenté, lui aussi, par le
voyage en Italie, mais Demetrios Cydonès estime qu'il ne possède pas assez
la langue latine pour cela. Il apparaît comme converti en 1376-1377 dans
les archives pontificales, alors qu'il a réalisé son projet de voyage à Rome114.
Manuel Chrysoloras est mentionné dans les actes de Benoît XIII en
même temps que son neveu Jean et trois autres Byzantins : Constantin
Raoul Paléologue, Alexis Dishypatos et Alexis Vrana. Le pape les considère
tous alors comme convertis, comme Manuel II qui y est également
indiqué115. Il s'agit de missions en Occident que j'étudierai en détail plus loin. Si
l'on peut douter de la conversion de l'empereur, celle de Manuel
Chrysoloras est beaucoup moins douteuse, à cause de ses relations avec Demetrios
Cydonès mais aussi avec les Dominicains. On a vu qu'il a traduit le missel
de l'ordre des Prêcheurs pour Maxime Chrysobergès; Manuel Calecas lui

112 G. Mercati, Notizie di Prochoro e Demetrio Ciclone, o.e., p. 106-109.


113 F. Tinnefeld, D. Kydoms, Briefe, o.e., n° 87.
114 A. Mercati, Giovanni Ciparìssiota alla corte di Gregorio XI, dans BZ, 30, 1929
(1930), p. 496-501.
115 C.I.C.O., XIII, 2, n° 91, 93, 95, 96, 97.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIV« SIÈCLE 749

écrit; il fut inhumé au couvent des Dominicains de Constance en 1415 alors


qu'il était présent au concile116. D'autre part deux documents abondent
dans ce sens : l'éloge funèbre d'André Zulian117 et une supplique au pape
Innocent VI à la fin de l'année 1405 lui demandant l'autorisation d'être
ordonné selon le rite latin avec la permission de célébrer les offices en grec118.
C'est aussi un familier de l'empereur, son compagnon de voyage en
Occident, son conseiller et ambassadeur pour les négociations avec le pape.
Leur correspondance révèle des liens plus étroits, telle cette lettre de
Manuel II accompagnant l'oraison funèbre qu'il a composée pour son frère
Théodore avec des références à la littérature classique : comme Apelles et
Lysippe montraient leurs ouvrages à d'autres afin de recevoir leurs
remarques et en corriger les défauts, compagnons de voyages et de
littérature119, Manuel II tient aux conseils de Manuel Chrysoloras comme à ceux
de Manuel Calecas.
Alexis Dishypatos n'apparaît que dans les archives pontificales.
Cependant cette famille est apparentée à celle des Paléologue120. Il est
vraisemblable que les ambassadeurs de Jean VIII à Bàie et au concile de Ferrare-
Florence entre 1433 et 1439 sont issus de cette même famille121. L'un d'entre
eux, Jean Dishypatos, est même familier du pape Eugène IV122. Alexis Vra-
na et un clerc constantinopolitain, Antonius, ne semblent être connus que
par ces documents. Constantin Raoul Paléologue l'est davantage123 car il est
mentionné dans d'autres documents concernant les relations
diplomatiques avec la cour d'Aragon. Les actes de Benoît XIII l'indiquent comme
«consanguineus imperatorie», mais il est impossible de préciser son degré
de parenté124.
Les archives pontificales permettent donc de mettre en évidence des
conversions de Grecs à Byzance au cours du XIVe siècle. Ce mouvement
commence dans les années 1340 avec la crise religieuse provoquée par la
diffusion de la pensée scolastique par le moine Barlaam le Calabrais dans
les milieux lettrés de Constantinople et de Thessalonique, où elle fut suivie
par la réaction de Grégoire Palamas. Il se poursuit en s'amplifiant autour

116 G. Cammelli, / dotti Bizantini, o.e., - G. T. Dennis, Letters of Manuel II Paleo-


logus (Dumbarton OaL· Texts), Washington D.C., 1977.
117 A. Calogerà, Raccolta d'opusculi scientifici, 25, Venise, 1741, p. 326.
118 G. Cammelli, o.e., p. 141, note 2.
119 G. T. Dennis, Letters of Manuel II, o.e., n° 56.
120 S. Lampros, Neos Hellenomnenon, t. III, 1906, p. 122.
121 pLP no, 5529, 5537, 5540.
122 Cecconi, Studi storici sul concilio di Firenze, Florence, 1869, CXLV.
123 S. Fassoulakis, The Byzantine family of Raoul Ral(l)es, Athènes, 1973.
124 C.I.C.O., XIII, 2, n° 82, p. 119.
750 CLAUDINE DELACRODC-BESNIER

de 1360 grâce à Demetrios Cydonès et à ses traductions de l'œuvre de saint


Thomas. La réaction contre le palamisme et le succès du thomisme vont
même amener des Grecs à entrer dans l'ordre des Dominicains à la fin du
XIVe siècle.
Cependant ces sources, en raison de leur nature, ne montrent l'impact
du catholicisme que sur l'élite, l'entourage de l'empereur, d'où émerge la
personnalité très influente de son mesazon.
Mais il faut s'étonner de la tolérance du souverain vis-à-vis de ses
sujets convertis alors qu'il n'était pas toujours en accord avec ce choix
spirituel. Il dut même parfois les protéger quand il le pouvait car ils étaient
indispensables à la mise en œuvre de sa politique d'ouverture vers l'Occident
lorsque la pression turque devenait trop forte. Cependant, outre ces raisons
politiques, les empereurs et plus particulièrement Manuel II, empereur-
écrivain, comme avant lui Jean VI Cantacuzène, étaient fortement attirés
par des personnalités souvent très brillantes.
«Cette situation des Grecs convertis explique une influence hors de
proportion avec leur nombre»125.
Les actes pontificaux permettent donc de repérer les constantinopoli-
tains convertis au catholicisme pendant la seconde moitié du XIVe siècle.
Grâce à ces documents, j'ai pu montrer que des membres de familles
illustres de la noblesse byzantine, proches du pouvoir, comme les Choum-
nos, les Ange, les Lascaris, les Chrysobergès, les Apocaucos, les Calecas,
souvent par rejet du palamisme, sont passés à l'obédience romaine. Mais
ces sources les montrent aussi dans leur champ d'action : le
rapprochement politique et spirituel entre les deux capitales de la romanité. Car s'il
semble bien que le point de départ de leur évolution ait été la crise
palamite et l'attrait de la culture occidentale, ils sont, dans cette partie de la
documentation, avant tout des acteurs politiques. S'il n'est pas utile de
revenir sur le rôle du personnage le plus important de ce mouvement,
Demetrios Cydonès, celui de certains de ses compagnons doit être mis en valeur
davantage qu'on ne l'a fait jusqu'à présent.

Les Grecs convertis étaient certes peu nombreux, mais ils travaillèrent
sans relâche à l'Union des Églises et s'ils apparaissent dans les sources
pontificales c'est en raison de cette action. Après avoir rapidement rappelé les

R. J. Loenertz, Correspondance de Manuel Caleças, o.e., p. 50.


'
CONVERSIONS CONSTAJSTTINOPOLITAINES AU XIV' SIÈCLE 751

tractations qui précèdent le voyage à Rome de Jean V, on examinera


l'action de Jean Lascaris Calophéros et de Manuel Chrysoloras sur un plan
surtout diplomatique avant d'étudier celle de Théodore et d'André Chry-
sobergès qui s'exerce plutôt depuis l'intérieur de l'Église romaine.
Depuis la visite de Barlaam le Calabrais à Avignon en 1339, la crise
palamite et la prise du pouvoir par Jean VI Cantacuzène, si elles n'avaient pas
complètement arrêté les relations diplomatiques entre Rome et Byzance,
avaient beaucoup rétréci l'ouverture vers l'Occident. Mais avec le retour de
Jean V Paléologue, le climat politique à la cour était plus favorable à une
évolution pouvant aller vers la fin du Schisme.
Dès 1355, le projet d'aide militaire de l'Occident en échange de l'Union
des Églises est formé vraisemblablement dans le parti anti-palamite de la
cour. Et le pape Innocent VI en remercie Maxime Lascaris. Mais il faut
attendre 1369 pour que les négociations incessantes aboutissent à une union
qui n'est que personnelle entre Jean V et l'Église romaine. Les nombreuses
lettres d'Urbain V en 1365 et 1367 remerciant ou encourageant les
membres catholiques de la cour, témoignent des nombreux efforts qui
furent nécessaires et de la détermination de Demetrios Cydonès.
S'il fallut tout ce temps pour un résultat somme toute assez médiocre
c'est que l'Occident - le pape et le roi de Hongrie - exigeait la fin du
Schisme avant la mise en œuvre de l'aide militaire. Or, si l'Union
personnelle du prince et de certains membres de l'élite était possible,
l'entreprise politique destinée à ramener l'ensemble du peuple grec dans
l'obédience romaine s'avérait irréalisable. Et ce thème revient sous la plume de
Manuel II dans ses conseils de gouvernement à son fils.
C'est pourquoi, alors que l'aide occidentale se faisait toujours attendre
en 1373 et que Jean V Paléologue cherchait à conclure une trêve avec les
Turcs, Jean Lascaris Calophéros mit en œuvre une vaste campagne
diplomatique pour l'obtenir.
C'était un fin diplomate qui avait su se faire connaître dans de
nombreuses cours d'Europe. Le pape Grégoire XI appréciait particulièrement
ses compétences surtout en ce qui concernait les affaires d'Orient qu'il
connaissait évidemment très bien126. L'initiative de ce tour des capitales
européennes lui revient et il a pu obtenir que la condition de l'Union des
Églises soit retirée. Mais c'est au nom du pape qu'il intervient, et celui-ci le
recommande auprès des différents souverains qu'il doit visiter. Dans sa
lettre au roi de France, Charles V, il prend soin de rappeler les liens d'ami-

126 Grégoire XI; Lettres secrètes et curìales, o.e., η°* 1606, 1773, 1933, 1934, 1946,
1948, 1954, 1973; Arch. Vat., Reg. Vat. 269, surtout ff. 58-61.
752 CLAUDINE DELACROIX-BESNIER

tié qui se sont noués entre Philippe de Mézières, «servitor tuus», et Jean
Lascaris, alors que le premier était chancelier de Pierre de Lusignan127. Ils
avaient participé ensemble à l'expédition contre l'Egypte de 1365, et
Grégoire XI rappelle à Louis de Hongrie l'action personnelle de Jean Lascaris
contre les Turcs : «animosus sit plurimum contra turcos eosdem».
De juillet 1373 à octobre 1374, il parcourt donc l'Occident afin de
rassembler les forces nécessaires à une grande offensive. À Paris, ses
démarches eurent peu de succès car le roi de France avait mobilisé ses
propres troupes contre les Anglais. Il alla ensuite à Naples où il rencontra
la reine Jeanne et Philippe de Tarente, prince d'Achaïe, qui répondirent
plus favorablement. Il se rendit alors en Hongrie mais les relations de ce
royaume avec Byzance étaient très tendues et le roi, Louis d'Anjou, faisait
tarder sa réponse, ce qui étonna le pape puisque les Turcs commençaient à
menacer son domaine128. La ligue contre les ennemis de Byzance se
trouvait ainsi fort diminuée, ne comprenant que des galères fournies par la
reine de Sicile, le duc de Gênes et les Hospitaliers de Rhodes. L'absence de
Venise s'explique par les tensions permanentes entre les deux républiques
marchandes rivales en Méditerranée orientale. La signature d'une trêve
entre Jean V et les Turcs met définitivement en échec cette vaste entreprise
diplomatique. Mais le pape ne perdit pas espoir et sollicita l'avis de Jean
Cantacuzène sur l'Union et ses modalités129.
Trente ans plus tard, Manuel Chrysoloras reprend la route des cours
occidentales pour rassembler les fonds nécessaires à la défense de l'Empire
byzantin. Il est le représentant officiel de l'empereur Manuel II «predilec-
tum ambassatorem, cambellanum ac intimum consiliarium» et le pape,
Benoît XIII, lui permet de percevoir les fonds, au nom de l'Église. Dans ces
différents documents sont mentionnées ses qualités de diplomate «fidelis
et circumspectus»; le pape y ajoute la prudence et précise qu'il a une totale
confiance en lui130. Manuel Chrysoloras était en effet la personnalité qui
s'imposait pour ce genre de mission. Comme Jean Lascaris, il connaissait
parfaitement la situation en Orient, mais ayant effectué plusieurs voyages
en Italie, il savait aussi parfaitement le latin. Ces qualités étaient
indispensables pour remplacer ses trois prédécesseurs : Alexis Vranas, Alexis Dishy-
patos et Constantin Raoul Paléologue, qui avaient échoué dans leur
mission. En effet, ils avaient choisi des fondés de pouvoir qui avaient bien en-

127 N. Jorga, Philippe de Mézières et la croisade au XIVe siècle, Paris, 1896. O. Ha-
lecki, Un empereur de Byzance à Rome, o.e.
128 Arch. Vat., Reg. Vat. 270, f. 55V.
129 Arch. Vat., Reg. Vat. 271, f. 4V; Grégoire XI, o.e. note 39, n° 3119.
130 C.I.C.O., XIII, 2, n° 91, p. 136.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIVe SIÈCLE 753

caisse l'argent des indulgences que le pape avait accordées pour secourir le
peuple grec, mais s'étaient enfuis avec. Une ordonnance de Charles VI
précise qu'ils ne connaissaient pas assez la langue du royaume131. Manuel
Chrysoloras se rendit donc à Paris en 1408, et il offrit à cette occasion, de la
part de l'empereur, le très beau manuscrit du Pseudo-Denys à l'abbaye de
Saint-Denis. De là il prit la direction de Londres et de Salisbury en 1409 et
acheva son périple par l'Espagne132 avant de rejoindre la Curie à Bologne
en 1410. Les sources pontificales ne donnent pas le résultat de cette mission
mais la solution du problème de l'empire résidait désormais, pour les Grecs
convertis, dans l'Union des Églises et l'organisation d'un concile
œcuménique.
Ce fut le but des cinq dernières années de sa vie, multipliant les
démarches entre la Curie à Rome, où il demeura généralement, le Nord de
l'Italie à la rencontre de l'empereur Sigismond, et Byzance où il consultait
Manuel II. La bulle de convocation du concile fut publiée en décembre
1413 et il devait se réunir à Constance le 1er novembre 1414. C'est là que
Manuel Chrysoloras mourut, sans avoir pu recueillir le fruit de tant d'années
passées à la cause de son pays et de l'Union133. En effet, ce concile mit fin
au Schisme d'Occident, condition nécessaire à la réunion d'un concile
œcuménique qui permettrait les discussions entre les deux Églises. Les
frères Chrysobergès l'avaient bien compris et continuèrent son œuvre.
André avait soutenu la candidature de Martin V. En effet, ils assistaient tous
deux au concile de Constance.
Deux lettres du roi de Pologne, Ladislas Jagellon, recommandent
Théodore aux Pères du concile134. L'intervention de ce souverain s'explique
par plusieurs raisons. Les couvents de la province dominicaine de Pologne
sont sous l'autorité du vicaire général de la Société des Frères Peregrinante,
donc de Théodore Chrysobergès. D'autre part, le roi de Pologne doit
montrer qu'il est un champion du catholicisme : en effet, il est alors en conflit
avec les Chevaliers teutoniques à cause de la christianisation de la Samogi-

131 Berger de Xtvrey, Mémoire sur la vie et les ouvrages de l'empereur Manuel II
Paléologue, dans Mémoires de l'Institut de France. Académie des inscriptions et belles-
lettres, XIX, 2, p. 185, p. 1-201.
132 C. Marinesco, Manuel II et les Rois d'Aragon, commentaire sur quatre lettres
inédites en latin, dans Bullettin de la section historique de l'Académie roumaine, 11,
1924, p. 192-206.
133 Dans son éloge funèbre, l'humaniste Andrea Zulian souligne l'activité de
Manuel Chrysoloras dans les travaux du concile sur la cession des papes et la reprise
des discussions sur l'Union. A. Calogerà, o.e.
134 H. Finke, Acta concilii Constanciensis , Munster, 1896-1928, II, p. 266-268; III,
p. 281.
754 CLAUDINE DELACROIX-BESNIER

tie, et ceux-ci risquent de dénoncer au concile son expansionnisme. Mais il


semble bien qu'il soit intervenu à l'initiative des Grecs catholiques qui ont
manifesté leur désir de réaliser l'Union sans doute à l'occasion d'une
ambassade grecque venue demander une aide alimentaire en Pologne135.
André Chrysobergès, quant à lui, servait d'interprète, juste après l'élection de
Martin V, entre l'ambassadeur grec Nicolas Eudaimonoioannes et le pape.
Il jugea les trente-six propositions grecques très honnêtes. Il prononça
également un sermon136.
Son frère Théodore reprend alors la suite de ces tractations. En 1420, il
intervient comme porte-parole de l'empereur ainsi que le montre la
relation que Fr. Antoine de Massa O.F.M., légat du pape, a faite de ces
négociations137. Alors que Martin V était hostile à la tenue d'un concile
œcuménique, il céda devant l'insistance des ambassadeurs grecs, Théodore
Chrysobergès, o.p., et Nicolas Eudaimonoioannes. Depuis Barlaam, les Grecs
favorables à l'Union avaient toujours œuvré pour faire accepter cette
modalité, seule capable de ramener le peuple dans l'obédience romaine. Au
début du XVe siècle les circonstances étaient plus favorables à la thèse
byzantine en raison du succès de la théorie conciliaire en Occident. Mais
Manuel II était toujours aussi réticent, et ses deux envoyés furent désavoués
pour avoir outrepassé leurs instructions.
André Chrysobergès eut un rôle important au cours des deux conciles
suivants qui aboutirent à la signature du décret d'Union à Florence en
1439. Il fut d'abord chargé, en 1426, par le pape, de reprendre les
négociations avec le successeur de Manuel II, Jean VIII Paléologue, et le patriarche
Joseph II. Sylvestre Syropoulos, dans sa relation du concile de Florence,
raconte l'échec de cette mission. Alors que l'empereur semblait prêt à
accepter les propositions du pape, une réunion avec le patriarche au monastère
du Stoudiou, un des bastions de l'orthodoxie, le fit changer d'avis et il
congédia l'envoyé du pape. Ce texte montre combien l'aboutissement de
cette mission était importante pour notre Dominicain138. Il est donc
particulièrement qualifié pour mener à bien ces négociations d'autant qu'il sait
exactement la volonté du pape dans cette affaire : «Je sais, moi, exacte-

135 R. J. Loenertz, Théodore et André Chrysobergès, dans AFP, 9, 1939, p. 17-33.


136 Bibliothèque Vaticane, Cod. Palat. Lat. 607.
137 C.I.C.O., XTV, n° 229e, 619. - V. Laurent, Le pape Martin Vet le patriarche
Joseph II, dans REB, 20, 1962.
138 S. Syropoulos, éd. V. Laurent, o.e. : «II (André Chrysobergès) disait en
parlant de lui : 'Je suis de Constantinople, l'obligé de cette patrie-ci dont le bien me tient
à cœur. Pourquoi donc l'empereur ne m'avoue-t-il pas l'intention qu'il a en écrivant
au pape'». Traduction en français de V. Laurent, éd. des mémoires de Sylvestre
Syropoulos, o.e., ainsi que la citation suivante (p. 117).
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIVe SIÈCLE 755

ment, ..., quels sont les sentiments du pape en ces sortes d'affaires,
jusqu'où il cédera, ce qu'il fera ou ne fera pas». Depuis le concile de
Constance, il jouit en effet d'une grande faveur auprès de Martin V qui l'a
nommé à ce moment son «familier»139.
Il continua son œuvre sous le pontificat d'Eugène IV, dont il prit le
parti aux côtés du cardinal Julien Cesarini alors que le pape était en conflit
avec les Pères du concile de Bàie. Il faut noter une parfaite cohérence dans
son attitude depuis le concile de Constance. L'Union ne peut se faire que si
l'Église latine reste tout entière sous l'autorité du souverain pontife140. Or
en 1435 coexistent deux missions diplomatiques auprès de l'empereur
byzantin. Jean de Raguse O.P. dirigeait celle des Pères conciliaires de Bâle,
mais c'est celle du pape qui obtint l'adhésion de Jean VIII. L'autorité du
souverain pontife semblait à l'empereur, en effet, nécessaire à la
conclusion de cette Union de l'Église grecque si difficile à entreprendre et à
réaliser. Il demandait d'autre part le transfert du concile dans une ville d'Italie,
plus proche que Bâle. C'est pourquoi André Chrysobergès intervint auprès
des Pères conciliaires pour qu'ils acceptent le transfert.
Il prit part aux disputes doctrinales de nombreuses fois au cours des
sessions à Ferrare et à Florence, pour l'Église romaine , en qualité de
docteur en théologie. Là aussi, il était particulièrement apte à remplir son rôle.
Grâce à sa double culture, il était capable de discuter aussi bien sur les
textes grecs que latins et connaissait les deux patrologies. La délégation
grecque fut donc sensible à ses arguments et c'est, sans doute, grâce à une
lettre à Bessarion, évêque de Nicée, qu'il obtint le ralliement de ce dernier à
la thèse catholique au cours du concile de Florence141. La lettre d'André
Chrysobergès était une sorte d'apologie de la théologie de saint Thomas.
Si l'Union de Florence s'avéra impossible à réaliser à cause de
l'opposition de la plus grande partie des Grecs qui restèrent fidèles à l'orthodoxie,
si l'invasion de l'Empire par les Turcs ne put être évitée, peu nombreux, ces
Grecs convertis avaient tout fait pour accomplir l'impossible. En effet,
leurs raisons étaient très profondes : sauver leur pays, participer à une
pensée plus moderne, ouverte sur l'avenir tout en prenant en compte les
valeurs de leur propre culture. Mais leur adhésion à l'Église romaine fut pour

139 M. H. Laurent, L'activité d'André Chrysobergès sous le pontificat de Martin V,


dans EO, 34, 1935, n° 3.
140 M ansi, Sacrorum conciliorum nova et amplissima collectio, Florence, 1759-
1798, 29, c. 468-481.
141 E. Candal, Andreae Rhodiensis, o.p., inedita ad Bessarionem epistula, dans
OCP, 4, 1938, p. 329-371.
756 CLAUDINE DELACROEX-BESNIER

beaucoup dans la ténacité de leur action. Simon Atumanos s'inquiète pour


le salut de son ami Cydonès qui s'entête à rester au milieu des schisma-
tiques et Maxime Chrysobergès pensait que les malheurs s'abattaient sur
l'empire à cause du Schisme142.
Cette étude sur ce mouvement de conversion au catholicisme à By-
zance nous a donc permis de mieux connaître les personnages qui y ont
participé, leur environnement social, les raisons qui les ont poussés vers
l'Église romaine : affinités intellectuelles, interrogations spirituelles,
inquiétude pour l'avenir de leur pays.
Et il fallait que ces raisons fussent impérieuses car le passage à
l'obédience romaine a été l'occasion de bien des hésitations pour certains,
comme le montrent les sources grecques, principalement les lettres qui
furent échangées entre eux, sorte de correspondance triangulaire entre De-
metrios Cydonès, ses amis et Manuel II.
Il est vrai que pour beaucoup la conversion fut grave de conséquences.
L'autre versant de la documentation, les sources pontificales, montre que
le pape et l'Italie s'efforcèrent de soulager leur situation, et même de
récompenser une décision aussi difficile.

Cependant, même dans l'élite byzantine, le passage de l'anti-pala-


misme au catholicisme ne se fit pas toujours, parce qu'il représentait une
rupture trop difficile à assumer pour différentes raisons. Surtout, pour
beaucoup, lorsque la faveur impériale était impuissante à les protéger, la
question qui se posait était l'orthodoxie ou l'exil.
La rupture avec la patrie ne fut pas le seul obstacle à la conversion, et
trois proches de Demetrios Cydonès vont le montrer.
Le premier, dit Georges le Philosophe, correspondant et ami du mesa-
zon de l'empereur, converti depuis qu'il s'était confessé à Fr. Philippe
Incontri, se distingue surtout par une grande indépendance d'esprit. C'est un
proche du pouvoir puisque la correspondance de Demetrios Cydonès nous
le montre comme connu de l'empereur143 et il fit plusieurs séjours à la cour
de Mistra, auprès du despote Manuel Cantacuzène144. Il est anti-palamite
parce qu'il s'oppose à l'étroitesse doctrinale de Grégoire Palamas.
Philosophe, il ne peut accepter son refus de la philosophie dans l'approche de
Dieu. Platonicien, il aspire à la liberté et à l'autonomie vis-à-vis des

142 Oxford Dictionary of Byzantium, I, p. 451.


143 G. Cammelli, Correspondance de D. Cydonès, Paris, 1930, p. 209.
no 3433 Gabrielopoulos Georgios Kydones, philosophos.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIVe SIÈCLE 757

contraintes du dogme et de l'état145. L'influence de son ami aidant, il se


tourne alors vers le catholicisme. Il est cependant assez critique à l'en-
contre du thomisme. Mais cette indépendance d'esprit lui attira bien des
ennuis et il passa une grande partie de sa vie entre les îles de Méditerranée
orientale et le Péloponnèse. Ainsi, au cours d'un voyage à Chypre, prit-il le
parti des Grecs au cours d'une violente manifestation contre le légat Pierre
Thomas devant la cathédrale de Nicosie, ce qui lui valut coups de bâton et
emprisonnement146. Ces faits ne le conduisirent sans doute pas jusqu'à la
rupture avec le catholicisme mais cette liberté d'esprit, au nom de Platon et
de la philosophie antique, rendit sa situation très difficile tant vis-à-vis de
ses compatriotes que vis-à-vis du pouvoir byzantin comme l'indiquent les
conseils que lui donne Demetrios Cydonès.
Peut-être est-ce un lien de parenté étroit avec l'empereur qui empêcha
un autre de ses amis et correspondants, Constantin Asanès, de se convertir.
Dans les sources grecques, ce dernier est généralement désigné comme
oncle de l'empereur, tant de Jean V que de Manuel II. Il était en effet un
descendant de Jean III Asen, tsar des Bulgares et époux d'Irène Paléolo-
gine, fille de Michel VIII147. Il est toutefois difficile à situer dans la
généalogie de cette famille. En 1358, lorsque Demetrios Cydonès s'adresse à lui, le
ton de la lettre indique qu'il doit être un tout jeune homme148. Sa naissance
doit donc se situer entre 1330 et 1340 et être contemporaine de celle
d'Hélène Cantacuzène, épouse de Jean V Paléologue, dont il est l'oncle. Sachant
que le terme «oncle» désigne une parenté de branche collatérale à quelque
degré que ce soit et que les mêmes prénoms se répètent d'une génération à
l'autre, il semblerait être un fils d'un autre Constantin, fils de Jean III Asen.
Il est donc doublement apparenté à la famille impériale : petit-fils d'Irène
Paléologine et oncle d'Hélène Cantacuzène.
Mais c'est un proche de l'empereur aussi par son rôle de confident tant
de Jean V que de Manuel II149. Constantin Asanès est en effet un homme
dont on recherche l'amitié pour ses conseils comme pour sa grande
culture, et il figure parmi les correspondants de plusieurs de ses
contemporains et notamment des convertis : Demetrios Cydonès mentionné plus

145 F. Tinnefeld, Georgios Philosophos, ein Korrespondent und Freund des


Demetrios Kydones, dans OCP, 38, 1972, p. 141-171.
146 R. J. Loenertz, Fr. Philippe de Bindo Incontri o.p., o.e., p. 276-277.
147 1. Bozilov, La famille Asen, généalogie et prosopographie, dans Bulgarian
Historical Review, 9, 1981, p. 135-156.
148 G. T. Dennis, Letters of Manuel II..., o.e., Prosopographie : les Correspondants
de Manuel II.
i49PLPn° 1503.
758 CLAUDINE DELACROIX-BESNIER

haut, mais d'autres aussi, comme Manuel Calecas. Une lettre de Manuel II
évoque leur ami commun qui a dû se réfugier à Péra150. L'empereur critique
alors vigoureusement le protégé de Constantin Asanès qui avait été sollicité
afin d'intervenir en sa faveur. Les lettres de Manuel Calecas à Constantin
entre 1391 et 1398 révèlent leurs liens d'amitié et leurs goûts littéraires
communs. Il s'agit souvent de prêts de livres151 : les œuvres de logique d'A-
ristote, des ouvrages de philosophie et de théologie latine que Calecas
apprécie beaucoup. Mais cette période est, pour lui, difficile car il est
soupçonné d'anti-palamisme en raison de ses relations épistolaires en
particulier. Demetrios Cydonès lui avait envoyé dans les années 1360 une lettre
contenant un petit traité contre le palamisme. Il fut donc traduit en même
temps que Manuel Calecas devant le tribunal synodal. Les actes se
succèdent exactement dans les registres du patriarcat152. Mais il ne suivit pas
son ami dans la rupture avec l'orthodoxie et se soumit comme il avait déjà
dû le faire dans les années 1380153.
Mais même le frère de Demetrios Cydonès, Prochoros, ne se convertit
pas non plus malgré une contestation très forte du palamisme. Il était
moine au Mont Athos et avait décidé de défendre ses idées depuis le
sanctuaire même de l'orthodoxie. Il avait suivi les mêmes études que son frère
et savait parfaitement le latin. C'est ainsi qu'il avait entrepris, lui aussi, la
traduction d'œuvres de saint Thomas, saint Augustin, Hervé Nédelec,
complétant l'œuvre de Demetrios. Il composa aussi un livre en six parties,
De l'essence et de l'«energeia», qui est, selon G. Mercati, unique dans la
littérature byzantine car il suit, dans le fond comme dans la forme, la
théologie scolastique, utilisant de larges passages de la somme théologique de
saint Thomas154. Cette œuvre montre donc qu'il avait parfaitement assimilé
les leçons de la théologie latine. Cependant, il avait décidé de défendre
catte théologie moderne par ses méthodes de raisonnement sans rompre
avec l'orthodoxie, et ce choix lui fut fatal. Malgré les interventions répétées
de Demetrios auprès du patriarche Philothée, ce dernier, qui pourtant
pensait qu'il était impossible de trouver un théologien capable de réfuter son
œuvre, le condamna et Prochoros Cydonès mourut peu après en 1368.
Même Manuel Calecas a hésité longuement à passer dans l'obédience
de Rome. En effet, il avait commencé par vouloir, comme Prochoros
Cydonès, défendre l'orthodoxie avec les méthodes de la scolastique, composant

150 G. T. Dennis, Letters of Manuel //..., o.e., lettre n° 30, p. 74-75.


151 R. J. Loenertz, Correspondance de Manuel Calecas, o.e., lettres n08 11, 37.
152 D. Stiernon, Bulletin sur le palamisme, dans REB, 30, 1972, p. 251.
153 J. Darrouzès, Regestes du Patriarcat, o.e., nm 2836, 3021.
154 G. Mercati, Notizie di Prochoro e Demetrio Cidone, o.e., p. 1.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIV« SIÈCLE 759

un traité «De la foi et des principes de la foi catholique» qui montre que la
rupture n'a pas eu lieu155. Ce sont les persécutions qui ont précipité sa
décision de fuir à Péra. Son œuvre théologique et épistolaire s'en fait souvent
l'écho. Il dénonce la haine de ses compatriotes envers les Latins, déplorant
une attitude dénuée de raison156. Avant de partir, il avait fait l'objet de
pressions multiples : on lui offre des perspectives de carrière dans
l'enseignement, au service de l'empereur, puis il fut menacé de la prison, de l'exil, de
bastonnades, et on était même passé aux voies de fait1". À tel point qu'il
s'estimait en danger s'il demeurait à Constantinople.
En effet, la contestation du palamisme, doctrine officielle de l'Église
orthodoxe depuis Jean VI Cantacuzène, comportait bien des risques, et
beaucoup d'opposants durent s'exiler et s'installer dans les îles de la
Méditerranée orientale et en Italie, ainsi que l'indique Jean de Sultanieh : «Fi-
naliter ipse [Demetrios Cydones] et omnes qui sequaces fuerunt publice
anathematizati et exules, venientesque in Ytaliam propter fidem multa
passi sunt»158.
J'en donnerai quelques exemples, sans pouvoir préciser s'il s'agit de
Grecs convertis car ils n'apparaissent pas dans les sources pontificales,
mais la cause de leur exil est leur opposition religieuse.
Ainsi Manuel Raoul occupait à Chypre une place importante auprès du
roi, Jacques Ier de Lusignan159. Manuel II lui adresse ses compliments pour
avoir su garder un grand intérêt pour les lettres malgré ses fonctions à la
cour160. Après un voyage à Constantinople, en 1395-1396, où il avait dû
rencontrer Manuel Calecas, il correspondit ensuite avec lui, ses lettres
montrent son opposition au palamisme. Manuel Raoul est donc, comme
les Grecs convertis qui sont mentionnés dans les sources pontificales, un
lettré de l'entourage de l'empereur qui avait dû se priver des services d'un
homme compétent dans son administration.
Chypre était, depuis le milieu du XIVe siècle, un foyer important de
l'anti-palamisme et le roi aimait s'entourer de lettrés et de savants tel le
philosophe Georges Lapithès, écrivain apprécié chez les opposants de Pala-
mas comme Irène, la fille de Nicéphore Choumnos. Chypre est aussi le
refuge de Jean Cyparissiotès et nous avons vu Georges, autre philosophe,
l'ami de Cydones, y séjourner, sans parler de Jean Lascaris.

155 A. Guillou, San Tommaso e l'Oriente bizantino, Viterbe, 1975, p. 232-233.


156 P. G., 152, c. 214-218.
157 R. J. Loenertz, Correspondance de Manuel Calecas, o.e., p. 156-157.
158 O.e., note 48.
159 S. Fassoulakis, The Byzantine family of Raoul, o.e., p. 62.
160 G. T. Dennis, Letters of Manuel II..., o.e., lettre n° 32.
760 CLAUDINE DELACRODt-BESNIER

Un correspondant de Manuel Calecas, Manuel Paléologue, lui a confié


l'éducation de son fils. C'était probablement un notable de Lesbos. Le fait
qu'il ait confié son fils à un Dominicain et qu'il proteste de la nécessité de
l'étude des lettres contrairement à d'autres (malheureux) qui pensent
qu'elles nuisent à la foi est, tout à fait, dans la ligne de pensée des
opposants au palamisme161. D'autres se sont installés en Crète, comme
Emmanuel Lascaris, ou sur la côte dalmate, comme Grégoire Apocaucos. Thèbes
ou Patras apparaissent dans les sources pontificales comme d'autres terres
d'accueil. Il faut remarquer que toutes ces régions appartiennent au
domaine culturel grec, mais sont sous souveraineté latine, d'où l'accueil
réservé à ces catholiques ou opposants au palamisme.
Mais la terre d'accueil par excellence fut l'Italie. À la suite de Barlaam
et de Simon Atumanos, Demetrios Cydonès, Maxime et Théodore Chry-
sobergès et plus encore André, leur frère cadet, Manuel Chrysoloras, y
séjournèrent. Les deux derniers s'y créèrent des relations durables dans les
milieux humanistes : André et Poggio Bracciolini, par exemple; Manuel
Chrysoloras et Pallas Strozzi, Nicolo Niccolini, Francesco Filefo et tant
d'autres. Manuel Chrysoloras avait enseigné le grec pendant six ans à
Florence.
Cependant la rupture avec la patrie est difficile à supporter et Manuel
Calecas l'a souvent regrettée d'autant qu'elle s'accompagne de difficultés
matérielles. C'est pourquoi le pape y a remédié en accordant prébendes et
sinécures : tous les convertis purent en profiter. Je ne donnerai que deux
exemples significatifs. Le canonicat de Patras fut accordé successivement à
Philippe Cycandylès, à Démétrios Cydonès, Théodore Chrysobergès et
Manuel Frangopoulos. Emmanuel Lascaris se vit accorder un bénéfice en
Crète dont il eut beaucoup de mal à profiter à cause de l'évidente mauvaise
volonté des clercs et des laïcs de la région. Il est même venu à la curie
plaider sa cause et Grégoire XI dut faire intervenir André Contareno, souverain
de l'île. Il appuya sa demande de l'argument selon lequel la générosité à
l'égard des convertis ne pouvait que favoriser d'autres conversions162. Le pape
leur accorda aussi des situations élevées dans la hiérarchie catholique :
Simon Atumanos fut archevêque de Thèbes; André Chrysobergès, outre les
importantes fonctions qu'il occupa à la curie ou dans l'Ordre des
Prêcheurs, termina sa carrière archevêque de Nicosie. Certains furent
également honorés en tant que citoyens de Venise, comme Demetrios Cydonès,
Simon Atumanos, Jean Lascaris et Demetrios Scaranos.

161 R. J. Loenertz, Correspondance de Manuel Calecas, o.e., 84, p. 154.


162 Arch. Vat., Reg. Vat. 270, f. 58V. Grégoire XI, o.e., n° 2893.
CONVERSIONS CONSTANTINOPOLITAINES AU XIVe SIÈCLE 761

*
* *

Les archives du Vatican permettent donc de mettre en évidence des


conversions au catholicisme à Byzance au cours du XIVe siècle. Certes leur
nombre est assez restreint, mais la nature même de ces sources peut
expliquer cela. En effet, elles ne peuvent montrer que les personnalités ayant eu
une action dans le cadre des négociations pour l'Union, celles qui
pouvaient avoir accès à la Curie. Il s'agit donc, avant tout, de l'élite cultivée,
proche du pouvoir et, par là, influente.
Sans doute ces conversions n'ont-elles jamais été massives mais les
formules de profession de foi envoyées par Urbain V et Grégoire IX dans la
seconde moitié du XIVe siècle peuvent permettre de penser qu'il y eut des
conversions plus nombreuses, plus populaires, en Crète par exemple. Les
réactions contre le clergé romain, comme à Chypre au moment de la
légation de Pierre Thomas, furent vives et les nouveaux catholiques durent fuir
les persécutions. Mais les archives du Vatican montrent que le pape sut
mettre en œuvre une politique à l'égard du rite grec plus souple qu'on ne
pouvait le prévoir.
Cependant, même si ce phénomène est resté limité à quelques
individualités, il est important en raison du rôle considérable que celles-ci ont
joué dans le rapprochement des cultures. Elles ont, en effet, permis une
certaine diffusion de la pensée occidentale auprès de l'élite cultivée
byzantine et, par là, un nouvel élan de la création littéraire jusqu'à la conquête
turque. Il faut également mettre à leur compte le rapprochement des points
de vue doctrinaux entre Latins et Orthodoxes, le progrès de l'idée de
concile œcuménique à Rome. Elles ont eu une influence considérable sur
les «empereurs-écrivains», Jean Cantacuzène et Manuel IL Et,
paradoxalement, le premier eut un rôle important dans le cheminement de l'Église
orthodoxe vers l'Union de Florence, en 1439. Il avait, en effet, compris la
nécessité du renouveau de la théologie byzantine qui devait permettre à
l'Église grecque de discuter d'égale à égale avec l'Église romaine.
Enfin les contacts répétés entre lettrés grecs et latins, que ces
négociations rendaient nécessaires, l'ouverture de ces derniers vers l'Antiquité
hellénique, leur demande d'ouvrages grecs et l'exil des catholiques en Italie
ont aidé à l'épanouissement de l'Humanisme dans ce pays au XVe siècle.

Claudine Delacrolx-Besnier