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Sous la direction de

Jean-Pierre Vernant

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ÉTUDES

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Problèmes de la guerre en Grèce ancienne

Dans la même collection sur la Grèce ancienne

.

Claude Mossé

Histoire d' une démo cratie : Ath ènes, Hl

Henri-Irénée Marrou

Histoire de l'éducation dans l'Antiquité

T. 1 : Le Mond e grec, H56

Claude Mossé

La Grèce archaïque d'Homère à Eschyle, H74

L 'Histoire

La Grèce ancienne , H87

NO UVELLE HISTOIRE DE L' ANT IQUITÉ

Jean-Claude Poursat

La Grèce préclassique, H212

Edmond Lévy

La Grèce au V siècle, H213

Pierre Carlier

Le 11'" siècle grec, H214

Pierre Cabane s

Le Monde hellénistique

(328-188 av , J ,-C), H215

Claude Vial

Les Grecs (188-31 av . J. -C.) , H216

Sou s la dir ection de

Jean-Pierre Vernant

Problèmes de la guerre en Grèce ancienne

(/l'ec la collaboration de

E . Ca ssin , P. C ourbin , M , D etienn e , P. Du crey,

M .l.

G . S. Kirk , M. Lejeun e, P. Lé vêqu e , C . Massé

1. de Romilly, 1. Ta illardat, F. Vian , P . Vidal -Naquet

Finl ey , P. Ga relli , Y. Garlan , 1. G ernet ,

SBD-FFLCH-USP

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Éditions de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales

La première edition de ccl ouvrage a paru en 1968 (Il'ec les textes de Geoffr ey S. Kirk el M . 1. Fin ley en version ori gina le. La présent e édition compo n e un e tra d uct ion in édite de ces text es p a r Fra n: Rcg not .

DEDALUS . Acervo . FFLCH

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20900043157

ISB N 2·02 ·038620 -8 (ISBN 2·71 32-0255-8. première publication)

© l '168. M ou ton & C ie e l Écoles pratiques des Hautes Éludes

© 1985. Éditions de l'École des Hautes Éludes en Sciences Sociales

© 1999. Éditions de l'École des Hautes ÉlUdes e n Sciences Sociales

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ill icite e t c onst itue une

À la mémoire d'André Aymard

LISTE DES ABRÉVIATIüNS UTILISÉES DANS LES RÉFÉRENCES

AA

Archa ologischcr A nzeige r

ABSA

Annu al of the Br itish School of Ath en s

AJ A Ann ales (ESC) Arkh. Deltion

Ame rica nJ ournal of Archaeol ogy Annale s. Economie, Soci été, Civilisation s Arkh aiol ogikon. Deltion

Ark h.

Ép héméri s

Arkhaiolog ike Ephéméris

ARW

Ar chiv fur Rel igionswissen schaft

Ath. Mitt

Ath eni sche Mitt ei lun gen

BCH

Bull etin

de Correspondance hellénique

BAGB

Bull etin

de

l' Associa tion G . Bud é

BIAB

Bu lletin

de l'Institut Archéolo giqu e Bulgare

BN

Bcit râge zur Na me nforschung

CAH

Th e Cambridge Ancicnt History

CQ

Cla ssical Qu arterl y

CUF

Collecti on des Universités de France

JHS

Journal of He llenic Studies

IG

In

scriptiones grae cac

KER

Kerameikos

MAL

Memorie delle Cla sse di Scienze morali

e

storiche dell ' Accademia dei Lincei

MMAI

Monument s et Mémoires publ iés par

MH

Académ ie des Inscriptions et Belles-Lettres Mu seum Hel veticum

l'

RA

Revue arch~ologique

REA

Revue des Etudes anciennes

REG

Re vue

des études gre cques

RHR

Re vue de l'histoire des religion s

RIDA

Revue

internat ionale des droit s

RPh

de l'Antiquité Revue de philologie

EGAW

FGrH isl.

HM.

R.E.

S NODGRASS (A.), Early greek armour and weapons

J ACOBY (E) , Die Fragmente der griechischen Historiker LORl~IER (Miss H. L. ). Homer and the Monum ents

P AULYS Realencyklopaed ie des klassischen Altertumswissenschaft

Introduction

Jean-Pierre Vernant

Cet ouvrage sur les Probl èmes de la guerre en Grèce

ancienne a fait date non seulement par la qualité des contribu- tions qu' avait app ortées un éventail très large des meilleurs savants en la matière, mais aussi, et surtout, parce qu 'il s 'est agi de la première tentative pour aborder tout un pan de la vie sociale grecque dans une perspective comparatiste. Le livre est aujourd' hui un classique. Pour donner à sa

neuve - toute sa portée , il n'est rappeler dans quelle s conditions

et dans quel esprit le Centre de recherches comp arées sur les sociétés anciennes, que je dirig eais, a pu engager et mener cette enquête. En première étape , des historiens brossèrent un tableau général, nécessairement très schématique, de la fonc- tion guerrière dans la Chine pré-impériale, chez les Assyriens, les Hittites, dan s l'Ancien Israël, en Grèce, à Rome, dans l'Arabie préisl amiqu e, Cette rapid e confrontation soulignait déjà l'extrême diversité du phénomène. La guerre n 'est pas un fait humain constant et univer sel - il y a des sociétés qui ne la connaissent pas -, elle se présente comme un faisceau d' ins- titutions, relatives à des conditions historique s et comportant toujours un élément d ' arbitraire, au sens que les linguistes donn ent à ce terme. Armes et techn iques de guerre , recrute- ment , dressage , comportement des combattants, cadre spatial et temporel de la lutte, occasions et motifs de conflits, défini - tion de l'ennemi , pro cédure d 'engagement et de sortie des

réédition - sous une forme certainement pas inutile de

12

Problèmes de la guerre en Grèce ancienne

hostilités, sanction de la défaite et de la victoire, c'est tout le jeu guerrier qui accuse, dans la multiplicité de ses règles, des aspects de variété et de variation. Davantage, la place même de la guerre dans une société, les fonctions qu'elle y assume , les significations qu'elle revêt pour les groupes en conflit ne sont pas des données permanentes. Le statut social de la guerre comme la configuration des institutions guerrières s'est transformé . Mais la comparaison dégageait aussi quelques grands thèmes permett ant de définir le cadre dans lequel l'étude devait situer son objet. Aspect diffus ou délimité du phénomène guerrier suivant qu'il embrasse toute s les manifestations de violence entre groupes rivaux ou qu'il se circonscrit aux seuls affrontements entre États organisés - existence ou absence dans ces États d'une fonction guerrière spécialisée -, liens plus ou moins étroits , suivant les lieux et les moments, des activités guerrières avec le religieux, le politique, l'économique - rap- ports réciproques, à l'intérieur d'une société, entre les tech- niques militaires, les formes d'organisation propres au groupe de guerriers, l'ensemble des structures sociales -, autant de dimensions du problème que l'enquête devait, dans chaque aire de civilisation, explorer de façon précise.

le domaine

grec. Les exposés ~roupés dans ce volume ont été présentés au Centre en 1965. A tous ceux qui ont participé à ce travail collectif et d'abord aux auteurs qui nous ont apporté leur pré- cieuse collaboration nous voulons associer, dans nos remerc ie- ments, les noms de Loui s Gemet et d'André Aymard. Ces deux savants avaient l'un et l 'autre abordé, dans leur cours de l'École des Hautes Études, les problèmes qui nous occupent: Louis Gemet, en sociologue, soucieux surtout de repérer à travers les thème s légendaires et les scénario s rituels les aspects les plus anciens des institutions guerrières; André Aymard, en historien, s'adressant à d'autres sources, pour suivre, de l'époque classique à la période hellénistique, les progrès de la poliorcétique ou fixer la place des esclaves dans la guerre et dans l'armée. André Aymard était encore vivant quand notre projet commença à prendre forme. Il fut le premier auquel nous nous en ouvrîmes. Il ne se contenta pas de l' approuver. Il nous prodigua aussitôt aide et conseil. En dépit des charges qui l'accablaient, il nous

Nous avons d 'abord tenté cette analyse dans

Introduction

13

promit sa parti cipation personnelle active. La mort ne lui per-

mit pas de tenir ce t engagement. Dans ce volume qui lui est

dédié et qui associe perspec tive historique et perspective soc io-

logique, sa pensée pourtant -est présente co mme est présente celle de Louis Gemet.

Pour les Grecs de l'époque classique , la guerre es t naturelle. Organisés en petit es cités, également ja louses de leur indépen- dance, également soucieuses d 'affirmer leur suprématie, ils voient dans la guerre l'expression normale de la rivalité qui préside aux rapports entre États ; la paix, ou plut ôt les trêve s,

s' insc rivant comme des temps morts dans la trame toujours renouée des conflits. Au reste, l'esprit de lutte qui oppose entre elles les cités n 'est qu ' un aspect d 'une puissance beaucoup plu s vas te, à l'œuvre da ns tous les rapp orts humains et jusque dan s la nature elle- même. Entre les ind ividus et entre les familles co mme entre les États, dans les concours des Jeux, les procès du tribunal, les débats de l'Assemblée co mme sur le champ de bataille, le Grec reconnaît, sous les noms divers de Polemos, Eris, Ne ikos, cette

même puissance d 'affront ement qu 'H ésiode place aux

du monde et qu 'Héraclite célèbre co mme père et roi de tout l'univers.

Cette co nceptio n agonistique de 1'homme, des rel ations

soc iales , des forces naturelles, a des rac ines profondes non seulement dan s l'éth os héroïque propre à l 'épopée, mais dan s des pratiques institutionnelles où nou s pouvons reconnaître comme la préhi stoire de cette guerre « politique » que mènent les cités. Tant que n ' a pas encore été fondée une organisation judi- ciaire comme celle que la Polis mettra en place pour arbitrer et régler au nom de l'État les rapp orts entre les divers groupes fam iliaux, il n 'existe pas de frontière nette séparant la ven- gea nce privée et la guerre au sens propre. Entre des ven geurs partant en représailles pour faire payer un crim e de sang, une razz ia de bétail, un rapt de femmes, et une expéditio n guer- rière, la différence tient à l 'ampleur des mo yens, à l'étendue des so lidarités mobilisées, mais les mécanismes sociaux et les attitudes psychologiqu es sont les mêmes, « La vendetta, peut écrire Glotz , est une guerre co mme la guerre es t une séri e

racines

14

Probl èmes de la guerre en Grèce ancienne

indéfinie de l'endette » 1. Aussi

encore dans ce contexte comme le type d.institution qui régit les rapports de force entre États. mais comme un aspect. parmi d ' autre s, de s échange s interfamiliaux, une des formes que revêt le commerce entre groupes hum ains. à la fois associés et

la guerre n' apparaît- elle pas

opposé s. Certains fai ts de vocabulaire , qu i subsistent encore à l' époque classique, sont à cet ég ard suggestifs . L 'ennemi,

ÈXo p 6ç, s' oppose à l'ami , <pI Ào ç . que sa valeur de poss essif rap-

d 'abord pour un individu

pro che du latin SI/ l/ S. Le philos est

son proche parent 2; et le mod èle de la ph ilia se trouve réalisé dans le cercle étroit de la famille où en fants, parent s, frères se sentent en quelque façon identiques les uns aux autres,

'enn emi. c 'est l'étranger,

s ' appartenant r éc iproquement .1. L

a voÇ ; or ce mêm e terme de xenos s 'applique à 1'hôte accueilli au foyer pour établir de maison à maison un commerce d 'hos- pit alit é' . Une ambiguïté analogue se retrouve dans le terme

1. G . G LOTZ, La s olidarit é d e la f am ille dam le d roit crim inel l' II Grèce. Paris, 1904, p. 92

2. Cf. ARISTOTE. Poétiqu e,

3. ARISTOTE, Éthique à

1453 b 19-22.

Nico maq ue, 116 1 b 27-30 : « Les pa rents

qu 'en e ux ils se reconn aissent eux- mê mes

ai men t le urs e nfant s parce

sorte d ' autres

; les

frè res . eux. s' aime nt entre e ux parce qu 'il s tirent leu r or igine des même s êt res : l' ident ité de leur relation à ce ux-c i les rend ide ntiques

entre

subs istant en de s individu s sé pa rés ». Et, plu s gé né raleme nt. la défini-

ils so nt donc en q uelq ue so rte un même être . en core qu e

eux-mê mes, autres tou tefois parce que e xistant à part d 'eu x)

(car du fai t qu'i ls procède nt d'e ux, ils so nt en que lque

t i on du

ibid

4

p hil os c om m e u n a lte r e go : « Ëa Tl 1166 a.

v

6 <p iÀoç ü H oç o ùr

e t éc ha n ge

ôc » .

. C f. les re m arq u es dE , B EXVE:\ISTE, « D on

da n s le

voc abu laire indo -européen » , L' AI/liée

(1948 -1949), p . 13-14, au suje t du latin

socio logique , 3' série, 1951 liostis. L' ambi gu ïté de xen os

se m arque tout particul ièrem ent dan s un term e co mme doruxenos, qu i

fai t l' objet de l a 17 ' Qu estion g recq u e de P U jT ARQ L: E. D an s l e s t emp s

ancie ns. les ge ns de Méga re ne form aient pas encore une se ule et même ci té ; ils vivaient dans des villag es, réparti s en ci nq grou pes di fférents. auxquels il arriva it de se faire entre e ux une guerre qu 'il s men aient alors ~flÉflwÇ x al a UYYEvl xWÇ. Qu i ava it fait un pr isonn ier l'amen ait dans sa m aison . lui offrait le sel. l'i nvitait à sa table, pui s le renv oy ait

librement chez lui . De so n côté. l' ancien ca ptif ne manquait j am ais

Introduction

15

68VE:ïoç. Le mot désigne l'étranger, par opposition aux parents. Platon distinguera ainsi deux sortes de conflits: la discorde, stasis, et la guerre,polemos. Stasis se réfère à ce qui est OIXE:ïov x ci tUYYE:vÉç, parent et d'origine commune; polemos, à ce qui

est <1HÔTPIOV xui 68vE:ïov, différent et étranger s. Mais 68vE:ïoç

désigne aussi bien une relation d'alliance entre familles. C'est ce mot qu'à plusieurs reprises emploie Euripide pour désigner le statut d'Alceste dans la famille de son mari 6 . Arès et Aphrodite, Polemos et Philia, Neikos et Harmonia, Éris et Érôs, peuvent ainsi apparaître dans les structures du panthéon, les récits légendaires, les théories des philosophes, comme des couples de puissances, opposées mais étroitement unies , présidant à ces institutions complémentaires que for- ment la guerre et le mariage aussi longtemps que la vengeance privée et l'échange des femmes s'exercent dans le même cadre de relations interfamiliales. Le don d'une fille est un moyen

d 'acquitter le prix du sang, la poin è. Le mariage met fin à la

vendetta et transforme deux groupes ennemis en alliés unis par un pacte de paix privé: la philotès. La procédure de philotès repose sur l'échange solennel de serments entre les deux par-

ties. Horcoi, spondai instituent comme une parenté fictive

entre deux groupes

a même effet. Pour se réconcilier avec Amphiaraos, Adraste lui

donne sa sœur Ériphyle, 0PXIOV wç OTE: TllOTÔV 7. Au reste, le

terme philot ès- qui à l'époque classique encore pourra servir

à désigner un pacte public d'alliance entre cités 8 - s'applique tout spécialement à l'union de l 'homme et de la femme.

jusqu'alors opposés . L 'échange de femmes

d ' acquitter sa rançon et demeurait pour toujours le phi/os de son vain-

doria/ôtas, captif de la lance, mais

qu eur. Au ssi ne l' appelait-on pas

d oruxenos , hôte d e l a lance. Comme l e not e W. R. H ALLID AY , dans son

Commentaire aux Qu estions grecques (O xford , 1928 , p. 98) , doruxe-

nos est employé dans la tragédie attique avec le sens différent de : allié dans la guerre.

5. République , V, 470 bc ; Lettres. VII, 332 a : cf. aus si ISÉE, IV , 18.

6. A/ceste, 532-3 , 646.

7. PI NDAR E, Ném éennes , IX , 16-17 .

8. Cf. in ARISTOPH ANE, Lysistrata , 203 , l a XU)d( <pI ÀoTT)cria utilisée

dans une parodie de pa cte international - avec les remarques de

16

P robl èmes de /a guerre en Grèce ancienne

Comme pui ssance reli gieu se, Philot ès préside aux côtés

d ' Aphrodite au commerce sexuel.

Arès, dieu de la guerre, pard onnant à Cadmos, meurtrier de son fils, lui donn e comme épou se Harm onie , la fille qu 'il a eue

d 'Aphrodite. To us les dieux viennent à ce mariage et y appor- tent des cadeaux. Leur présence confère à cett e réconciliation ,

d 'où la cité de Thèbes tire son origine, une dimension cos- mique 9 . Mais dans le récit des noces de Cadmo s et d 'Harmonie comme dans celui des épousailles de Pélée et de Thétis, à tant d'égards semblable, le thème du cadeau de discorde (collier

d 'Ériphyle, pomme d'é/'is) montre que, si la guerre trou ve son terme dans le mariage , le mariage est aussi à l'origine de la guerre qu'il fait renaître et rebondir. Aux yeux des Grec s, on ne saurait, dans le tissu des relation s sociales comme dan s la tex- ture du monde, isoler les force s de conflit de celles de l'union. Des pratiques culturelles, qui se maintiendront à travers toute l'histoire grecque, témoignent de cette intime solidarité entre affro ntement et association. Les rites dits de comb ats fic- tifs 10 comportent souvent une signification guerrière, mais il en est qui débordent le domaine proprement militaire et dont la por- tée apparaît plus générale : dan s le moment même où le groupe, rassemblé à l'occasion de la fête, affirme son unité, les lutte s rituelles traduisent les ten sion s sur lesquell es repo se son équi- libre , la confrontation entre les éléments divers dont il est constitué. La fête grecque n 'implique pas se ulement, entre participants, des attitudes de communion; la lutte est une de ses composantes sociales et psychologiques essentielles. Les j outes mettent aux prises tantôt les femm es entr e elle s ou les homm es entre eux, tantôt l' élément fém inin et l'élément mâle de la population 11, tantôt différentes class es d ' âge, tantôt, à

l' intéri eur d 'une même génération, spécialement quand la

9. Cf. F. VI A:-J. Les Origines de Th èbes. Cadmo s et les Spartes,

Paris, 1963, p. 118 sq. 10. Sur les comb ats fictifs, cf.

wissenschaft: 7 (1904 ). p. 297 sq . : Kleine Schriften,

IV . p. 432 sq. ; M. P. NIL SSON, Gri cchis clie Fesle von religi ôser

Bede utung, Leipzig. 1906. p. 402-408 et 413-417. 11. Cf. L. G ERNET et A. BO ULANGER, Le Génie grec dans la reli- gion. Paris. 1932, p. 52-54.

Leipzig, 19 13.

H. USE:-JER, Archiv [iir Religions-

Introduction

17

puberté lui fait quitter l'enfance pour l'intégrer dans la com- munauté sociale, les diverses unités territoriales, tribales, fami- liales. Ces batailles, qui ne sont pas toujours purement fictives - elles exigent parfois que le sang coule'? -, utilisent d'autres armes que celles de la guerre, le plus souvent des pierres et des bâtons. Suivant le contexte cultuel, les agents humains, les divinités intéressées, les combats pourront avoir une fonction apotropaïque et purificatoire, une valeur de fécondité comme dans les lithobolies de Trézène et d 'Eleusis 13, ou une finalité

où s 'affrontent

au Platanistas, après le sacrifice d'un chien à Enyalios, les deux moirai d'éphèbes spartiates 14. Mais dans tous les cas et quelle que soit son orientation, le rite possède une vertu d 'intégration et de cohésion sociales. C'est à travers luttes et compétitions que le groupe fait l'expérience de sa solidarité comme si, en lui, les liens sociaux se nouaient suivant les mêmes lignes que dessine le jeu des rivalités. Après la mort d'Alexandre, sous le règne de Philippe V, en un moment de trouble où l'armée macédonienne est divisée contre elle-même, deux ordres de rites sont accom- plis dont la signification est solidairement de lustration et d'unification 15: on fait d'abord défiler l'armée entière entre la

guerrière comme dans

ces batailles à main nue

12. Lor s des Kata gôgia d 'Éphèse, dans une atmosphère de licence

carnavalesque, les luttes se déroulaient à coups de gourdins entre par- ticipants masqués; toutes les places de la ville étaient inondées de sang

(Actes de Timothée, éd. Usener, Progr. Bonn , 1877, p . Il , 1 ; PHOTIUS, Bihl., Cod. 254) . Au 7 d 'Artemision, à Antioche, la fête de la déesse cu lminait : « Avec le sang versé au cours de pugilats; il Y avait autant de lutteurs que de phulai, de tribus , dans la Cité: un lutteur pour chaque tribu » iLibanius, I, Arternis , 236 H); cf. M. P. NILSSON,

p. 417. On fera le rapprochement avec les Hubristica d 'Argos,

op . cit

en rapport avec un thème de combat féminin et un Arès des femmes .

Auxesia :

P AUS ., II , 32, 2; sur la ball ètus d'Eleu sis : Hymne Hom. à Demeter,

265, sq.: HESYCHIUS, S.V. j3aÀÀ~Tuç ;ATHÉNÉE,406 d et 407 c.

13. L ithobolies de Trézène, en l'honneur de Damia et

14. PA US ANI AS , III , 14,8; 20, 8 .

15. TITE-LIVE, 40, 6 ; cf. M. P. NILSSON, op. cit., p. 404-405. La

valeur d'unification et de réconciliation du rite qui, en permettant aux rivalités de s'exprimer sous forme de jeu , en opère la catharsis, est sou- lignée en 40 , 7 : à l'issue du combat fictif, les deux groupes antagonistes devraient normalement se réunir pour banqueter ensemble (henigna

18

Problèmes de la guerre l'II Grèce anci enne

tête et l'arrière-train d 'un chien sacrifié, coupé en deux parties ;

pui s on organise , so us la dire ction des reg ii }111'l' II es du ces , des deux fils du roi, un combat fictif où l'armée est divisée en deux camps ; l'affrontement, note Tite-Live après Polybe, fut d 'une violence qui rappelait de vrais combats, sauf que le fer était interdit. Si les circonstances prêtaient à la lutte ritu elle un aspect plus dramatique que de coutume en raison de la riva- lité des deux jeunes princes, il s ' agissait, selon toute vraisem- blance, d 'une cérémonie annuelle, les :=:av 81x c!, célébrée au mois :=:a v81x aç I6 . On est tenté alors de faire le rapprochement

a vec le c ombat de

de chaque année les Apato uries athéniennes étaient censées commémorer. P. Vid al-Naquet indique ici même ce que nos sources nous laissent entrevoir des Apatouries 17 : fête de phr atrie où, à la puberté, les adol escents athéniens étaient ins- crit s par leur père, après vote favorable des phr a tères, sur les registres des membres du groupe . Mais il semble bien que cette intégration à la phratrie s 'opérait au term e d 'une période de

E cvsoc e t de M ÉÀa v 8 0ç , qu ' au m ois d 'octobre

invitatioï et

liqu ider ce qui pe ut rester d 'agress ivité par d' ami cales

pla isante ries (hilaritas jlll·ellalis.jocosa dicta ). Le se ns profond du rite

est révél é par la re ma rq ue de Dém étrios : c Quin comisa tum adfra trem

imus et iram ejus . si qua ex certaminc resider , simplicitute et liilaritate nostra lenimus 'l »

OUDA ( = Po lyb e , X XII, 10 , 17),

16. H

ESYCHIUS , s .v. :=: a v8 Ix cI : cf. S

s

.v. È:v a y i(wv: « È: v a y Î(ou Cl I o ùv T<;) :=: a v8w oi

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OIOÙClI Cl ÙV irm o «; WTlÀ I Cl fl ÉvO IÇ ».

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m o i s mac éd o nie n , d o nt la

fo rme correcte est :=:av01Xtlç e t qu i se si tue au dé bu t d u printemps. à

l' o uve rture de l a s a is o n mili t aire , c f. J e an N . K ALLERIS, L es A nciens

et historiqu e, 1. p . 237- 238. C'est

Macédoni ens. Étude linguistiqu e

év ide m me nt du mê me rite

3 1. L 'é pi sod e m ontre q ue le

signification o rda liquc e t orac ulaire . De s

de ux cam ps ent re lesqu els les combattants so nt ré part is, l' un est ce nsé

re prése nte r A lexandre , l' autre so n ennemi

c he rie , le « bon parti » l' emporte. Le rappro ch em e nt est d'au tant pl us

fra ppa nt a vec le s fa its lacéd émonie ns q ue la lu tte de s é phè be s au

P latan istas est précédée d ' un com ba t de deu x sa ng lie rs, re prése ntant

Darius. Il faut que, sans tri -

ti o n c he z P LUTARQUE, V ie

co m ba t fictif a au ssi un e

des Xa nthica ou Xandica do nt il est q ues-

d'A lexandre.

l'un e t l' aut re moira. L 'is sue de ce tte bat aille animale préfig ure la

victoire d ' un de s deu x ca mp s.

Introduction

19

latence au cours de laquelle l'éphèbe était, avec toute sa classe d'âge, segrégé de la société, envoyé vers les régions «sau- vages » de la frontière pour y être soumis à un entraînement militaire constituant une sorte d'initiation à l'état de guerrier en même temp s qu 'à celui de membre de la communauté. Les rites masculins d'adolescence, avec leurs combats fic- tifs, ont-ils toujours et partout, en Grèce ancienne, comporté cette double valeur d'initiation guerrière et d'intégration sociale, le garçon entrant comme du même pas dans la vie mili- taire et dans la vie publique? Ou faut-il, avec Louis Gemet 18, faire une place, dans des milieux paysans, à des initiations de jeunes d'un autre type, orientées plutôt vers le mariage que vers la guerre? Sur ce problème deux ordres de remarques nous semblent pouvoir être présentés. On notera d'abord qu'à divers moments, en particulier à l'époque de la réforme hopli- tique, lorsque la fonction guerrière s'est trouvée étendue à de nouvelles couches de la paysannerie, d'anciens rites agraires ont été utilisés et transposés à des fins d'initiation et de dres- sage militaires. C'est manifestement le cas à Sparte où le culte d'Artémis Orthia, avec la flagellation des jeunes garçons, apparaît intégré à tout le système d'épreuves que constitue l'agogè lacédémonienne en vue de sélectionner des guerriers citoyens accomplis. L'exemple spartiate est d'autant plus frap- pant qu'il existe , dans cette cité, à côté d'Artémis Orthia, une Artémis Korythalia, patronne elle aussi de la jeunesse, mais

au domaine du belliqueux 19 . En

deuxième lieu, si les rites de passage signifient pour les gar- çons l'accès à la condition de guerrier, pour les filles, associées à eux dans ces mêmes rites et souvent soumises elles-mêmes à une période de réclusion, les épreuves initiatiques ont la valeur d'une préparation à l'union conjugale. Sur ce plan encore s'accusent le lien et tout à la fois la polarité entre les deux types d'institutions . Le mariage est à la fille ce que la guerre est au

manifestement étrangère

18. L. G ER NET, « Frairie s antique s » , in Re vue de s é tudes grecques ,

1928, t. XLI, p. 313-359 et spécialement 332-340; « Structures sociales et rites d'adolescence dans la Grèce antique » , in Revu e des études

grecques. 1944, t. LVII. p. 242-248 .

courotrophe,

19.

Sur

le

culte

d 'Artémis

Korythalia,

divinité

20

Probl èmes de la guerre l' Il Grèce ancienne

garç on : pour tous deux, ils marquent l' accomplissement de leur nature respective, au sortir d 'un état où chacun participe encore de l 'autre. Au ssi une fille qui se refuse au mariage,

renonçant du même coup à en quelque sorte reje tée du paradoxalement équivalente

sa « féminité » , se trouve-t -elle côté de la guerre pour devenir à un guerrier. C 'est ce que l'on

constate, sur le plan du mythe, avec des personnages féminins du type des Amazones 2o et, sur le plan religieux, avec des

déesses comme Athéna : leur statut de guerrière est lié à leur

aya nt fait vœu à ja mais de virg inité.

On peut même dire que cette déviance par rapport à l' état normal de la femme, faite pour le mariage, non pour la guerre,

co mme par rapport à l'état normal du guerrier, réservé à 1' homme, non à la fem me, donne aux va leurs guerrières, dès lors qu 'elles sont incarnées par une fille, leur maximum d 'in-

tensité. D' une cer taine

limitées à un sexe pour devenir « totales » . Aussi les combats fictifs où les adole sce ntes d ' une même classe d 'âge s'affrontent en guerri ères n' ont-ils pas pour seul effe t de les mettre concurremment à la dis position du groupe en vue de ses intermariages . Ils ont en outre la valeur d' une

épreuve de probation virgi nale:

les jeunes fille s qui succom-

be nt dans les co mbat s se dénoncent elles-mêmes comme n'étant pas de vraie s vierges. En un de s lieux où la tradit ion grecque situait la naissance d 'Athéna Tritogeneia 2 1 - le lac Tri tonis, en Libye - , lors d' une fête annuelle, une je une fille, la plus belle chaque fois, était, en homm age à la déesse, revêtue de la panoplie hoplitique, avec le casque corinthien et l'armure grec que. Représentant, po ur la je une génération venue à matu- rité, la vierge guerrière Athéna, elle fai sait sur un char de guerre rituellement le tour du lac. Après quoi toute la tro upe

des pa rthenoi, partagées en deux camps, combattaient les unes

contre les autres à co ups de pierres et de bâton s ; celles qu i

mouraient

fausses vierges" . Si les fausses parthenoi se trahissent ainsi

faço n, elles cessent d 'être relatives et

condition de p arthenos

de leurs blessures étaie nt appe lées

~Euôonapec:VOl,

20. Cf. DIOD ORE DE SI CILE, III, 69-70.

21. E SCHYLE. Euménides. 292 ; P AUSANIAS. l , 14. 6 ; VIII.

26, 6 ;

IX, 33, 7 ; S CHOL. ApOLL. RHOD . , 1, 109 ; DI ODORE DE SI CILE, V. 72.

lib yen s

22.

H ÉRODOTE. IV, 180 e t 189. Sur le s rapp orts d e s fa its

Introduction

2 1

dans l'épreuve guerrière où elles succombent, le jeune guerrier

peut

apparence de parth enos. Tel est le cas d 'Achille, élevé en fille , parmi les filles, en habit de fille; tel celu i de cet autre guerrier,

farouche adorateur de la lanc e, sur laquelle il prononce ses serments et qu 'il révère plu s que les dieu x : son nom, Parth énopée, dit assez son aspect de jeune vierge 23 . Au reste, pour chaque sexe, l' initiation qui l 'accomplit dans sa qualité spécifique d 'homme ou de femme peut comporter, par

à la

l'échange rituel de vêtements, la parti cipation momentanée

nature de l'autre sexe dont il va devenir, en se séparant de lui, le complément. Les initiations guerrières des jeunes garçons ont normalement recours à des déguisements féminins comme, à Sparte, la jeune mariée, au premier jour de ses noce s, porte

des habit s d'homme .".

rév éler sa nature authentiquement belliqueuse par une

Cette complémentarité de la guerre et du mariage, qui s 'ex-

prime dans

naître aussi dan s les pra tiques institutionnelles liées à la ven-

geance priv ée, disparaît ave c la Cité. D 'abord parce que, dans l'usage courant, les mariages se nouent entre familles d'une même cité, la Polis réservant normalement les femmes dont elle disp ose à ses citoyens. Une loi de Périclès ex igera ainsi, pour la reconnaissance du droit de cito yenn eté, qu 'on soit de naissance athénienne à la fois par le père et par la mère . Enfermé dans les lim ites d 'un seul État , le domaine de s échanges matrimoniaux ne recouvre plus celui de la guerre qui s 'exerce entre États différents. En second lieu , les unités fami- liales se trouvent, dan s la Poli s, regroupées au sein d 'une com- mun auté qui non seulement les dépasse mais qui définit un

la pen sée reli gieuse et que nous avons cru recon-

ave c l a ges te d 'Ath éna , cf . F . V IAN, L a G uerre d es G éa nt s . L e My the

ava nt

l' époque hellénistique, Paris, 1952, p. 265 -279 .

23. ESCHYLE, Sep t contre Th èbes , 529-54 4 ; EURIPIDE, Phén i- ciennes , 145-1 50 ; 1153- 1161. 24. P LUTARQUE, V ie d e L ycurgu e, 15 , 5 . Il sem ble qu ' à Arg os l a femme devait, la nuit de ses noces , po rter une fausse barbe pour dor- mir avec son mari. Sur l' échange de vêtements et ses sig nifica tio ns ,

cf. Marie DELCOURT, Hermaphrodite. Mythes et Rites de la bisexualit é dans l'A ntiquité classique, Paris, 1958.

22

Problèmes de la guerre en Grèce ancienne

autre plan que le leur : les liens politiques, unissant entre eux les citoyens, sont d 'une autre nature et ont un autre objet que les rapports de parenté. Le mariage est chose privée, laissée à l'in itiative des chefs de famille dans le cadre des règles matri- moniales reconnu es. La guerre est chose publique, du ressort excl usif de l'État ; la décider et la mener ne sauraient être l'affaire d'individus, de familles, de groupements particuliers. C' est la Cité qui s'y engage et qui s'y engage en tant que telle, comme entité politique . Le pol itique peut se définir comme la cité vue du dedans, la vie publique des citoyens entre soi, dans ce qui leur est commun par-delà les particularismes familiaux. La guerre , c'est la même cité dans sa face tournée vers le deh ors, l'activité du même group e de citoyens confrontés cette fois avec ce qui n 'est pas eux, l'étranger, c'est-à-dire, en règle générale, d'autres cités . Dans le modèle de la cité hoplitique, l'armée ne forme pas plus un corps spécialisé avec ses techniques particulières, ses formes propres d 'organisation et de commandement, que la guerre ne constitue un domaine à part qui exigerait d 'autres compétences, d'autres règles d'action que la vie publique. Il n'y a pas d'armée de métier , ni mercenaires étrangers, ni catégories de citoyens voués spécialement à la carrière des armes; l'orga- nisation militaire s 'inscrit sans coupure dans l'exact prolon- gement de l'organisation civique. Les stratèges, qui exercent le commandement, sont les plus hauts magistrats civils, élus comme tous les autres, sans que soit exigée d'eux une expé- rience particulière dans l'art du combat. La formatio n d'hoplites dem ande sans doute une discipline de manœuvre qui suppose un apprentissage; mais il s' acquiert dès le gymnase dans le cadre d'une paideia dont la valeur est plus générale: Périclès pourra soutenir, comme une vérité d 'évidence, que les Athéniens n'ont pas besoin, pour faire la guerre, de se soumettre à un dressage quelconque ni de s'assimiler les techniques mili- taires" . Le succès sur le champ de bataille paraît reposer, selon lui, sur les mêmes vertus qui assurent dans la paix le prestige

de la cité d' Athènes. S'engager dan s

expédition guerrière, dresser un plan de campagne : la décision

un conflit, monter une

Introduction

23

est prise à l'Assemblée, par l'ensemble des citoyens, suivant les procédures ordinaires, au terme d'un débat public . Peu importe que l'ennemi soit alerté, l'effet de surprise perdu . Si la «stra- tégie » des Grecs, pour donner à ce terme son sens d'aujour- d 'hui, ignore une notion aussi importante à nos yeux que le secret militaire 26, c'est qu'elle relève du même univers du dis- cours qui caractérise toute la pensée politique des Anciens. Aussi ne serait-il pas exact de définir la guerre des Cités aux YI C et y e siècles comme la continuation, par d'autres moyens, de la politique des États . L 'homogénéité du guerrier et du poli- tique est autrement complète. Plusieurs des contributions de ce volume y insistent avec raison: l'armée, c'est l'assemblée populaire sous les armes, la cité en campagne, comme inver- sement la cité est une communauté de guerriers, les droits poli- tiques n 'appartenant pleinement qu'à ceux qui peuvent à leur frais s'équiper en hoplites. Admettre que les choses de la guerre peuvent être ainsi discutées librement en commun, qu'on peut donc raisonner sur elles ou, ce qui revient au même, en présenter après coup, à la façon de Thucydide, une histoire intelligible, c'est appliquer aux opérations militaires le modèle d'une logique du discours, concevoir les affrontements entre cités par référence aux luttes rhétoriques de l'Assemblée. Dans le jeu politique, chaque faction assure sa prédominance par sa puissance supérieure de persuasion. Si dans l 'épreuve guer- rière la force des armes peut remplacer le poids des arguments, c'est que ce sont puissances de même type, qu'elles visent également à contraindre et à dominer autrui, la première réali- sant sur le terrain et dans les faits ce que l 'autre obtient à l'Assemblée sur l'esprit des auditeurs. Un discours bien argu- menté peut faire l'économie d'une guerre, comme chez Thucydide la victoire sur le champ de bataille tranche un débat qui s'est d'abord exprimé dans la bouche des stratèges ennemis en deux discours antithétiques n.

26. Au IV' siècle encore, dans la Poliorcétique d'ÉN ÉE, le secret

une ruse de guerre , non

un trait général caractérisant la conduite de la guerre en tant que telle .

chez Thucydide , Paris, 1956,

p.148-174.

joue au niveau tactique des opérations : c 'est

27. J. DE RmtlLLY, Histoire et raison

24

Problèmes de la guerre en Grèce ancie nne

Cette transp arence de la guerre à l' égard du logos politique, la tuch é constituant le seul élément opaque à l'intelligence, tient aussi au fait que les cités en confl it ne cherchent pas tant à anéantir l' adversaire, ni même à détruire son armée, qu 'à lui faire reconnaître, au cours d 'une épreuve réglée comme un tournoi, leur supériorité de force. La guerre est limitée dans le temp s, la campagne se déroul ant normalement dans la belle saison pour se terminer avant 1'hiver. En dehors des opérations mineures de harcèlement sur le territ oire adverse, de coups de main pour détruire ses récoltes ou des sièges pour lesquels l'infanterie est mal équipée, la bataille décisive se livre sur un terrain choisi, un pedion où peuvent se déplo yer les deux pha- lange s de fantassins lourdement harnachés. Dans le choc de leurs lignes d 'hoplites, les deux armées adverses, par l'élan, la discipline, la fermeté relative des combattants, fixent la mesure de puissance et de cohésion, la d unamis, des communautés civiques qui s 'affrontent. En principe, l'ennemi n' a pas à être poursuivi; il faut et il suffit que sa ligne n 'ait pas tenu, qu'on

maître du terrain, qu 'il ait dem andé à relever ses

morts, qu ' on ait édifié un troph ée. Le traité de paix n'aura plus

qu 'à consa crer ce pouvoir supérieur de cratein dont une des partie s aura, sur le champ de bataille, fourni contre l 'autre la démon stration . Schéma idéal, certes, que les historiens ne manqueront pas de nuancer mais qui, comme modèle théoriqu e, fixe les traits propre s à la guerre entre cités, en dessine le faciès caractéris- tique. Pour que le jeu guerrier fonctionne selon ces règles, une série de conditions sont requi ses que l'h istoire n' a réalisées et maintenues concurremment que pour une brève période de temps. Cepend ant la cohérence du système, sa solidarité avec l 'univers social et intellectuel de la polis lui donnent valeur exemplaire ; ce modèle de guerre demeurera encore viv ant dan s les esprits, alors même que tout ou presque dans les conflits aura changé : les techniques, le cadre social et national, les objectifs de la lutte. Une des composantes essentielles de cette guerre politique est la prééminence quasi exclusive, comme outil militaire, de l'infanterie lourde, form ée en phalange . Marcel Detienne montre ici même , en s' appuyant sur les données archéo - logiques dégagées par P. Courbin , que la réforme hoplitique

soit resté

Introduction

25

n'est pas le produit d 'une brusque transformation dans les tech- niques de combat, qu 'elle ne tient pas non plus à l'emploi des fantassins suivant une formation serrée qui aurait été aupa- ravant entièrement méconnu e. Sur ce plan il exis te, avec le monde homérique, d ' incontestables continuités. Si cependant le contraste est frappa nt entre la mosaïque de duels que se livrent chez Homère les bons meneurs de chars, champions des deux armées, et la discipline collective qui préside au combat

pas séparable

de toutes les innovations qu 'apporte la Cité sur le plan social, politique et mental. On peut parler ici d 'une coupure qui inaugure un autre système de vie collective en même temp s qu 'une configuration nouvelle de la guerre. En étendant à l'en- semble des petits propriét aires paysans, form ant la commu- nauté civique, les privilèges militaires de l'aristocratie, la Cité

absorbe la fonction guerrière; elle intègre à son propre univers politique ce monde de la guerre que la légende héroïque exal- tait en le séparant de la vie ordinaire. Les activités guerrières perdent alors leur s traits spécifiques, fonctionnels. Le per - sonnage du guerrier, comme type humain , disparaît. Ou, plus précisément, il vient se confondre avec celui du citoyen, qui hérite de son prestige, confisque en les transposant certaines des valeurs que le guerrier incarnait, mais rejette tout le côté inquiétant du personnage, son aspect d' hl/bris que soulignent,

à côté d' autres, les mythes de guerrier s étudiés par F. Vian :

délire et insolence de 1'homme qui, en se vouant totalement à

la guerre, en ne voulant connaître que la guerre, se place lui- même hors société. Cependant la Cité a beau refuser aux pratiques militaires un statut spécial, la guerre n'en comporte pas moins ses exigences

phalange

n 'est adaptée qu 'à un type de terrain et qu 'à une forme de

propre s ; l'emploi de la violence a sa logique . La

d 'hoplites, c 'est que la réforme milit aire n 'est

combat très défin is. La pratique du citoyen-soldat s' équipant

lui-même en hoplite limite dangereu sement le nombre des fan-

tassins disponibl es. La nécessité s' imposera d'élargir le recru-

tement de l'infanterie lourd e pour mobiliser

sources humaines dont peut disposer la Cité. Il faudra aussi diversifier l'outil milita ire suivant les théâtres d 'opérations ; une infanterie légère, des corps de cavalerie, d 'archers seront

ainsi créés . La guerre navale surtout, dont J. Taillardat retrace

toutes les res-

26

Probl èmes de

la guerre en Grèce ancienne

le développement et les formes, et dont l'importance pour une cité comme Athènes est déterminante, oblige à considérer les

entre prise s guerrières

dans le combat naval, c 'es t l' habileté manœuvrière des équi- pages, avec ce qu'elle com porte d 'e ntraîne ment , d 'expérience,

d 'inventi on; ce sont aussi les disponibilités financiè res de

l'É tat qui partage avec les triérarques la charge de con struire

et d ' équiper les bâtiments, de

guerre de siège , les progrès de la poliorcétique, don t traite Y. Garlan, ne mettent pas seulement en cause l'équipement, l 'organisation, la tactique des armées , mais la conceptio n même de la guerre , qui se rév èle différente suivant le poids relatif que la Cité accorde , dans sa défense, au territoire rural et à l 'agglomération urbaine, avec ce que ce choix implique

qua nt à l'équilibre de ses force s sociales et à l'orientation de

ses activités économ iques. Construction de Longs-Murs, prio- rité donnée à la flotte , contrôle des îles et des routes mari times :

dan s la po lis urbanisée de type athénien, tournée vers la mer , dont dépend son ravit aillement et sa puissance , l'esprit d 'en- treprise des citadins con traste avec le trad itionalisme militaire des cités « territoriales » comme Sparte; les aspect s financiers et économiques de la guerre prennent alors plu s de relief et la technè, que Périclès pouvait négliger quan d elle ne concernait que la bat aille d 'hoplites, trouve sa revanche dans les autres do maines du combat. Tout conspire ainsi à une technicité et à

militaire. La guerre

une spécialisation croi ssante s de la chose

tend à se reconstituer comme une activité à part, une fonction

séparée, sous forme d'un art

possédant en lui-même sa fina -

lité et ses moyens, d 'un métier exigeant ses spécialistes à tous

les niveaux, dan s

le commandement et l'exécution. Dès le

IVe siècle le mercenariat réapp araît. La guerre aura cessé d 'ê tre « politique » au plein sens du terme avant même que la Polis ait disparu de la scène de 1'histoire.

payer la solde des équipages. La

sous un jour nouveau . Ce qui compte

Pour que la guerre soit politique, il ne suffit pas en effet qu'ex istent des cit és. Il faut aus si qu'elles forme nt toute s ensemble un sys tème organisé, où chaque unité, libre de choi- sir allié s et adversaires, puisse mene r son jeu propre dan s la compétition généra le vers l'hégémonie. C 'est au sein de cet ensemble que se nouent les conflits, la guerre se dérou lant dans

Introduction

27

le cadre d'un monde grec qui, dans leur affrontement même , rassemble les cités en une communauté unie par la langue, la religio n, les mœurs, les formes de vie sociale, les modes de penser. Le xenos n'est pas quelqu 'un de radicalement autre ,

que l'on combat comme on chasse une bête parce qu 'il est étra nger à tout ce qui fait la civilisation, qu 'il se situe hors humanité ; même le barbare n' est pas vraiment cela pour le Grec. Le xenos est un partena ire du commerce social ; jusque

dans la haine qu 'on lui porte, il

dieux qu 'il vénère , les sanctuaires qu 'il fréquente, les usages et les norme s qu 'il partage avec vous, Les cité s en guerre sont « rivales » ; il n 'est de rivalité qu 'entre semblables, recon- naissant les mêmes valeurs, se jaugeant aux mêmes critères,

acceptant d'entrer dans le même je u. Pour ne retenir ici que les aspects religieux des conflits, on notera que les Grecs ne peuvent, comme les Hébreux, vouloir détruire les dieux de l'adve rsaire, ni comme les Hittites ou les Romain s les attirer en transfuges de leur côté pour s' incorporer les forces religieuses de l'ennemi. Les dieux étant communs aux deux camps, on les invoque comme des arbitres garants des règles que l'une et l'autre partie doivent également respecter. En ce sens, la guerre de cités prolonge les affrontements familiaux de la vendetta. Antagonisme et solidarité, lutte et accord ne sont pas en elle séparables. Sous sa form e de compétition organisée, excl uant aussi bien la lutte à mort pour anéantir l' être socia l et religieux de l'ennemi que la conquête pour l'intégrer entièrement à soi, la guerre grecque classique est un agôn . Elle s'apparente aux Grands Jeux panhelléniques où la rivalité s'exerce, suivant un

scé nario à bien des égards analogue, sur un plan

pacifique.

Ceux qui prennent part aux Jeux s'affrontent au nom des mêmes cités qui se combattent dans la guerre. L 'identité des protagonistes, l'homologie de structure des deux institutions en font comme les deux faces, alternativement présentées, d'un

reste proche de vous par les

même phénomène social: toute opération milit aire doit être suspendue aussi longtemps que dure la célébration des Jeux. Entre les combats fictifs qui donnent à l'agressivité au sein d 'un groupe une forme ritualisée, les concours qui opposent entre eux les divers éléments d 'une communauté civique particulière, les Grands Jeux qui rassemblent toutes les cités

28

Problèmes de la guerre en Grè ce ancienne

grecques dans une même compétition, la guerre enfin, il y a

se fasse par fois d 'une

une autre .". Si nou s en croyons les historiens grecs ,

certains conflits de cités ont pu être, au cours du VIe siè cle, réglés d'un commun accord par des procédures de duel entre champions, ou des tournois organisés entre unités d 'élite com- port ant, de part et d ' autre, le même nomb re de combattants" . Souv enir des temps « hom ériques » sans dout e, mais qui sou- ligne la parenté de la joute guerrière, non seulement avec les Jeu x, mais avec de s pratiques de droit ou plu s précis ément , pour reprendre l'e xpre ssion de L. Gernet, de prédroit. Le com -

form e à

assez de continuité pour que le passage

bat n 'utilise alors la for ce des armes que comme moy en de

« preuve » dan s un procès de type ordalique dont on confie aux

pui ssances

même titre que l'agôn judiciaire, dont il emprunte les forme s les plus arch aïque s, le contest guerrier suppose , sinon un tri- bunal et des lois comme dans le droit de cité , du moin s un juge, fût-il divin , dont l'autorité est reconnue par les deu x partie s et des proc édures de décision auxquelles elles acce ptent égaie- ment de se soumettre. Dans la quer elle qui les divi se, les cité s

surnaturelles le soin de pronon cer le ju gement. Au

s' affirment solidaires d 'un système commun qui les place,

comme des

différend devant l'arbitre, en position d 'exacte symétrie. Il n 'y

un dro it international:

par définition le domaine du droit est intérieur à chaque cité. Mais les croyances religieuses, les traditions sociales des Grec s

- que désigne le même terme de nom oi qui s'applique précisé-

ment aux lois civiques - sont assez fortement dessin ées pour

impo ser

ce point de vue, guerre et paix ne constituent pas deux états radicalement oppo sés l'un à l' autre , l'ouverture des hostilités inaugurant une rupture complète avec le statut de droit anté-

rieur, l'abandon des règles reconnues dan s les rapports entre groupes, l' entrée dans un monde rel igieu x ent ièrement diffé- rent. La guerre n'e st pas et ne peut pas être anomia, absence de

leur s norme s dans la guerre comme dans la paix . De

a rien, bien entendu , qui ressemble à

plaideurs au tribun al ou des famill es portant leur

28. Cf. A :-IGELO B RELICH. Guerre. agoni e CI/IIi nella Grecia

arcaica, Bonn, 1961.

Introduction

29

règles. Elle se déroule au contra ire dans le cadre des normes

acceptées par tous les Grecs, précisément parce que ces norme s

ne relèvent pas du droit , propre à chaque polis - et

qu 'il n 'y a

pas, comme à Rome, une juridisation de la guerre - , mais de cet ensemble de pratique s, de valeurs, de croy ances communes dans lesquelles l' Hellade se reconnaît en tant qu 'elle con stitue une communauté unique, compo sée de cités diverses, s' affir- mant toujours plus ou moins rivales et affrontées dans la paix, mais demeurant toujours aussi plus ou moins solidaires et asso-

ciées dans la guerre .

Ici

encore le tableau n 'est vrai qu 'à la limite. D'abord parce

que la guerre n 'est jamais restée confinée dans les seules fron- tières du monde grec et qu 'en particulier l 'invasion perse, par la vaste coalition qu'elle a suscitée, a préparé cette hégémonie d 'Athènes, qui s'est rapidement muée en une dom ination imposée par la contrainte ; dès lors, coupée en deux camps antagonistes, la Grèce s 'est engag ée dans une lutte dont l' en- jeu , l'échelle et la forme n' étaient plu s les mêmes, Comme le note Mmede Romilly, c' est tout le système des règles anciennes

qui, dans la guerre du Péloponnèse, a craqué. Auparavant déjà l'équilibre était néces sairement instable qui reposait sur la ten- sion entre la volonté hégémonique des diver s états et l'idéal d 'autonomie auquel nulle cité ne pouv ait renoncer sans se nier elle-même. En dehors d'alliances occasionnelles, les regrou -

comme

celle de Delphes, autour d 'un sanctuaire. L'union était possible

même

tension s' exprime au niveau proprement idéologique : d' un côt é l es lo is c ommunes à t oute la Grèc e, Tà TWV 'EÀÀ ~vw v vojnuo ; de l 'autre la notion, plus ou moins clairement formu - lée, que chaque cité étant souveraine, l'arch éque lui confère la victoire lui donne sur l'ennemi un pouvoir quasi absolu de cra- tein, de le traiter en maître, d 'en disposer à sa guise, au besoin de l' asservir. Cependant M. Ducrey pourra constater qu 'en dépit des violence s qui se sont maintes fois exercées, les règles non écrites ont été dan s l'ensemble assez fortes pour imposer au traitement des vaincus certaines limites. Elles n 'ont pas tou-

sur un plan religieux , non dans un cadre politiqu e. La

pements se faisaient dans des amphi ctionies centrées,

jours été respect ées. Mai s leur emprise se manifeste jusque dans les viol ation s dont elles ont été l'objet : le malaise, le repentir parfois des coupables, l' indignation générale suscitée

30

Problèmes de la guerre en Grèce ancienne

par le crime, prouvent assez la force que con servent les règles du jeu qui, d'un accord tacite, président aux lutte s entre cité s.

La guerre grecque nous est ainsi apparue à la fois comme un système, qui a une cohérence profonde, et comme un phéno- mène historique, étroitement locali sé dan s l'espace et le temp s, lié à trop de conditions particulières, marqué par trop de ten- sions internes pour que son équilibre ait pu se maintenir long- temp s. Le système se dé sagrège pour donner nais sance à cette guerre hellénistique dont P. Lév êque brosse le tableau: le mot est le même , les dieux invoqués n'ont pas changé, la phalange subsiste, les traditions militaires de la Grèce parai ssent encore vivantes, mai s c 'e st une autre réalité guerrière qui a fait son apparition dan s un monde transformé. Armées de mercenaires, au service de princes, recrutées pour tailler et conserver des empires qui rassemblent désormais les peuples les plus divers:

la guerre, séparée de la politique, a perdu le statut qui était le sien dans la Cité des hoplites. Elle tient dans l'ensemble de la vie sociale une tout autre place qu'autrefois. Comment ce système, dont nou s pouvons suivre à travers

les témoignages des historiens anciens et d 'autres doc ument s écrits la destruction , s'était-il con stitué au cours du VIl e siècle ? De quelles institutions guerri ères était -il issu ? Quelles inno- vations technique s et sociales avaient bouleversé les plu s anciennes traditions militaire s des Grec s pour donner naissance

à ce type de guerre politique, de guerrier citoyen, dont nous

avon s tenté de fixer le modèle ? Pour répondre à ces questions,

nos sources sont indirectes, lacunaires, équivoques. Nous disposons maintenant des tablettes en linéaire B dont cer-

taines concernent l'organisation militaire de Cnossos et de Pylos. Mais la lumière qu'elles projettent sur divers aspects de la guerre mycénienne suscite plus de questions qu 'elle

nous impose de regarder d 'un œil neuf, d 'un

n 'en résout. Elle

œil critique, des documents aussi vénérables que les poèmes homériques, sans pour autant autori ser de s affirm ation s tran- chantes. Entre l'univers guerrier mycénien et celui dont

Homère nou s offre le tableau, y a-t-il concordance

réelle continuité ? Dan s 1'hypothèse contraire, où situer les

ruptures, comment déterminer l'ampleur des distorsions?

ou même

Introdu ction

31

précaution comparer des documents administratifs à une œuvre de poé sie épique. Le monde d 'Homère n'a d 'unité qu'au

niveau de la création littéraire. L 'analyse historique y fait aus-

pour les

domaines qui nous concernent, dans l 'armement, les modes de combat, le statut social et psychologique du guerrier, des couches diverses, plus ou moins compatibles, dont la mise en place suivant une perspective temporelle dépend précisément

de la conception qu'on se fait des rapports de l'œuvre homé- rique avec le monde mycénien - ce monde qui est à la fois l'objet immédiat du poème et un arrière-plan historique, éloi - gné de l'auteur par plusieurs siècles de tradition orale. Nul mieux que M. Lejeune ne pouv ait dresser le bilan de la docu-

que G. S. Kirk débrouiller

l'écheveau du témoignage homérique. À cette enquête menée dans une double direction il fallait d 'évidence adjoindre le point de vue de l'archéologie : toute s les données de fait, tous

les realia dont nous disposons en ce qui concerne la guerre à haute époque, ont été rassemblés dans une très claire et convaincante mise au point, par P. Courbin. Mais nous n'au- rion s pas jugé la confrontation complète si, pour achever le recoupement, nous n 'avions ajouté à cette difficile recherche

mentation myc énienne, ni mieux

sitôt apparaître, dan s la langue d 'abord, mais auss i,

un quatrième volet. À propos de la Chine anci enne, M. Granet pouvait dire qu 'en un certain sens la légende est plu s vraie que 1'histoire. Il reven ait à F. Vian de se pencher sur les mythes de guerriers qui se sont développés autour des grands centres

vivre dan s la mémoire des

Grec s. En dégageant la physionomie du combattant légendaire, en fixant sa place dans des confréries, tantôt intégrées dans la société, tantôt en marge de la vie commune, F. Vian rencontre, au niveau de la pen sée sociale et des représentations col- lectives, le problème de la classe militaire, de son rôle , de sa

achéens et qui n'ont pas cessé de

spécificité. C 'e st en tenant compte de toutes les pièces de ce quadruple dossier que M. Detienne aborde le problème crucial de la réforme hoplitique : la pratique du combat en formation ser-

rée , qui

conduit, dans le cadre nouve au de la Cité, à intégrer entière-

à donner au per sonnage du

guerrier la figure du citoyen. Deux contributions d'une certaine

ment la guerre dans le politique,

semble à l 'origine l 'apanage d'une élite militaire,

32

Prob l èmes de la guerre el/ Grèce ancienne

façon symétriques pro longent son étude. M. 1. Finley montre comment, à Sparte, l'apparition de l'h oplite, le transfert de la fonction militaire du laos à l'ensemble des Éga ux s 'i nsère nt dans une réorganisation du système socia l lacédémonien, assez

complète et profonde pour qu 'on pui sse parler, à

révolution du vr siècle. À travers l'agogè, pièce maîtresse du système, utilis ant à des fins nouvelles les anciens rites d 'ini- tiation, c' est toute la cité de Spart e qui se fait alors organisation milit aire , sélection et dressage guerriers, esprit de lutte et de rivalité à tous les niveaux en même temp s qu 'obéissance et dis-

cipline. Mais cette armée, maintenue en état permanent de ten- sion et d 'exercice, est moins diri gée vers le dehors que tourn ée vers le dedans ; elle est davantage un vaste appareil de police dont le rôle est de protéger un ordre intérie ur toujours menacé que l' instrument des conqu êtes à l'étranger. L'engagement de cet outil dan s la guerre, les succès que lui vaut sa supériorité dans le combat d 'infanterie, se retourneront finalement contre lui et entraîneront la destruction du modèle de l'État guerrie r. En contrepartie, Pierre Vidal-Naquet, partant du tableau de l' organisation militaire athénienne à la fin du I y e siècle, montre comment la tradition hop litique, man ifestement dépassée dans un État démocratique à prédomin ance urbaine, se survit et se transpose dans les institutions au moment même où, dan s les réflexions théoriques des philosophe s, l'idéologie de la fonc-

tion guerri ère spéc ialisée tente de répondre aux

posés par l' évolution de la stratég ie militaire et par la cr ise

probl èmes

son sujet, de

de la Cité.

Il ne saurait être question de suivre dans le détail la trame des diverses contributions dont nou s ve nons de rapp eler les

thèmes pour les situer dans l 'archit ecture d 'ensemble de ce

volume. Ces études sont trop

vement résumer ; leur dessin est trop ferme pour que ce soit nécessaire. Nou s voulons seulement dégager en quelques ligne s le problème qui co nstitue, pour toute cett e partie de l'enquête, le fil directeur de la recherche. La guerre, avons-nous dit, représente , dans les rappo rts entre cités, l'état norm al. Cep end ant ce tte présence , naturelle et nécessaire, revêt aussi bien la forme d 'une absence pui sque la guerre ne constitue plus, dans la vie sociale, un domaine à part,

riches pour qu ' on les pui sse briè-

Intro duction

33

avec ses institutions et ses agents spécialisés, ses valeurs, son idéologie, sa religion propres, mais qu 'elle se confond avec la vie commune du groupe telle qu ' elle s 'e xprime dan s les struc-

tures de l'État. La guerre n'e st pas seulement soumise à la cité, au service de la politique; elle est le politique lui-même ; elle 'identifie avec la cité, pui sque l' agent guerrier coïn cide avec

est

un agent politique aya nt pou voir de régler, à part égale, les

affa ires communes du gro upe. Cette abso rption du phénomène guerrier dan s la sphère « civique » est d ' autant plus frappante qu'elle se produit chez un des peuples indo-européen s dont nou s savons qu 'ils ont conçu la société comme un en semble dan s lequel la guerre occupe une place imp ortante, mais très nettement délimitée 30 ;

chez les

hommes, s'organise en une fonction spécialisée, le guerrier apparaissant comme un type d ' homme à part , soumis à un

dre ssage, un

pouvoirs , ses mode s d 'action, so n éthique, doté d 'un statut social et d 'une psychologie différencié s. La Grèce, sur ce point , ne paraît pas faire exception à la règ le. La présence, dans le panthéon , d'un dieu aussi stricte- ment voué aux combats qu 'Arès, le rôle dans les luttes divine s pour la so uveraineté de collectivités mythiques comme celle des Géants, dont il faut rapprocher les confréries légendaires de guerriers spécialisés, les Spartes à Thèbes, les Phl égyen s à Orchomène, autori sent à pen ser, avec F. Vian, que les Grec s

drill , po ssédant sa ph ysionom ie parti culière , ses

tout ce qu i touche à la guerre, chez les dieux comme

le citoyen, qu 'il se manifeste comm e guerrier en tant qu 'il

ont part agé l'idéolo gie de la fonction guerrière. Quand Platon,

après Hipp odamos, se

taire vivant retranchée sur l'Acropole, ség régée des éléments « produ cteur s » de la communauté pour se consacrer exclusi- vement aux activités guerrières, il répond certes à des préoc- cupations de politique et de stratégie cont emp orain es mais, en s' accordant avec une certaine image de Sparte, il renoue, par- delà l'idéal hoplitique et en partie contre lui, avec une tradition guerrière demeurée vivante dan s les légend es de héro s.

prononce en faveur d 'une classe mili -

30. Est-il nécessaire de rappeler ici les travaux de G. D U~ÉzIL.et

tout spécialement. pour le problème qui nous occupe. Aspects de la

fo ncti o n g uerri ère ch e: l es l ndo -Euro p écns, Paris. 1956 ?

34

Probl èmes de la guerre en Grèce an cienne

Quels témoignages nous apporte 1' histoire sur le statut de cett e classe militaire, à l'époque mycénienne, et comment expliquer qu 'en Grèce, contrairement à d ' autres civili sations, la fonction guerrière, que ce groupe incarnait, se soit , vers le v tr' siècle, effacée ?

une

charrerie dépendant militairement et économiquement du roi, puisque chaque chef d 'équipage recevait du palais, en dotation réglementaire : un char, deux chevaux, deux pièces de cuirasse. Nos documents ne nous permettent pas de préciser le statut socia l de ces chev aliers qui devaient être assez rompus à la conduite du char léger pour le mener en terrain varié, se déployer en ordre de bata ille, charger, poursuivre l'ennemi, combattre en pleine course, sauter et remonter en marche . Mais la comparaison avec les autr es peupl es qui, dans la seconde moitié du deuxième millénaire, ont éga lement développ é l'em-

ploi militaire de la charrerie est éclairante . On trouvera en fin de volum e, dan s un appendice, les éléments de cett e confron-

la Chine (J. Gern et), la Mésopotamie (E. Cassin,

P. Garelli ), la Grèce (M. Detienne) .". Quelles que soient les

tation pour

À côté d 'une piét aille, l' armée mycénienne comportait

diffé rences dans les modèles de chars utilisés, dan s la compo- sition et l'armement des équipages, dans la tactiqu e de combat, certains traits communs rapprochent les sociétés dont la char- rerie représente un produit caractéristique. Ce sont des États puis sants , assez fortem ent centralisés pour conc entrer dan s les mêm es main s les moyens techniques, économiques et admi- nistratifs que requièrent la construction, le stockage, la répara- tion, la répartition d 'une charrerie nombreuse. Les hommes des chars forment, dans l'armée et dan s le pays, une aristocratie dont le statut est étroitement lié à leur activit é militaire .

Po sséder des chev aux, monter

un char, impliquent à la foi s

un mode de vie, voué essentiellement à la chas se et à la guerre , et une prééminence sociale. Le cheval est une bête noble, guerrière, dont la posse ssion, l'élève, le dressage sont le privi- lège d'une minorité. Le char est un objet presti gieux fait pour la parade comm e pour le combat. Son mani ement suppose,

3 1. Pour les faits hittit es, on se re portera à l' étude dAlb recht

1963 ,

G OETZE, « Warfare in Asia Min or » , in Iraq, vol. XXV. 2, p. 124-130.

Introduction

35

difficile, le savo ir-faire de pro- classe guerrière, la charrerie n 'a

pu que renfor cer sa spécialisation ; là où il n'en existait pas, elle a dû contribuer à la former. L 'allégeance de cette classe par

rapport au souverain a revêtu des forme s diverses. Mais on peut dire de façon générale que l 'emploi en masse de la char- rerie comme arme de combat suppose toujours, pour la caste guerrière, une dépendance à l ' égard du prince d 'autant plus forte que le système d 'économie palatiale aura étendu davan- tage son emprise sur la vie du pays. Dans tous les cas connus, les chars sont fourni s aux comb attants par le pala is, ce qui n'implique pas nécessairement une armée permanente, fixée en garnison. Le char est souvent objet de don ; sa présence dans les tombe s guerrières prouve que le chevalier pouvait en dis- poser ju sque dans la mort. Ainsi offert par le souverain, le char symbolise les privilèges que le roi reconnaît au bénéficiaire, mais il implique en contrepartie pour ce dernier une obligation de service à l' égard du donateur . Le serment qu'à l' entrée en campagne les combattants de l' armée hittite prêtent devant le roi les engage de façon unilatérale ; il con sacre le lien d'allé- geance personnelle du guerrier à l 'égard de celui qui n'e st pas seulement chef de l'armée mais souverain du royaume. Il s' oppose par là très nettement au pacte de philotès qui, chez Homère, se conclut par l 'échange réciproque de serments, chaque j ureur s ' engageant solidairement, en son nom et en celui de ses ph iloi, pour la durée d 'une expédition. Achille pourra ainsi, au début de l'Iliad e, se retirer de la coa lition comme il y était entré avec tout e la troup e de ses hetairoi. D' autres changements semblent bien accompagner cette trans - formation du serment militaire , de l'horcos, qui rassemble en une même armée des groupes guerriers différents. Désormais l'équipement militaire n' est plus centralisé; ni les chevaux, ni les chars, ni les cuirasses ne sont fourni s aux combattants par

un quelconque palais. Ce sont des

Les chevaux font l' orgueil de leur propriétaire. Chars et cui-

rasses sont fabriqués par les soins du guerrier, à son propre

ktèma ta , des bien s privés.

d 'autre part , un apprentissage fessionnels. Là où existait une

usage. L ' ancienne dépendance,

économique et militaire, des

meneurs de chars par rapport au

souverain, à l' anax, n 'a

donc

pas survécu à l'écroulement des roya umes mycénien s. À

cette

autonomie plus grande de l' aristocratie guerrière qui n'est plus

36

Prohlèmes de la guerre en Grèce ancienne

pouvoir d'un État centralisé

répond , sur le plan militaire, la disparition de la charrerie en

tant qu 'arme de combat. Le

bataille exclut non seulement l'emploi des chars en ligne, pour charger et bousculer l'ennemi, mais même la lutte individuelle du guerrier du haut de son char , en marche ou arrêt é; l'engin

n'est plus une arme de combat, c'est un simple moyen de trans-

qu'un signe de prestige social marquant héros à l'élite guerrière. Cette élite se

déplace en char, ce qui lui donne évidemment plus de mob ilité,

mais elle comb at toujours à pied . On ne saurait alors échapper

à la contradiction que relève G. S. Kirk: ou les chars jouent

bien le rôle qu 'Homère leur assigne ; ils devraient alors demeu-

étant d'amener

à pied d 'œuvre

archaïque , pour les Hippeis, leurs chevaux, du moins jusqu'à la création d'un corps spécialisé de cavalerie ; ou les chars évo- luent devant les lignes , conform ément au récit d'Homère, mais ce devrait être alors pour charger en mas se, à la façon des Hittites ou des Assyriens, ou au moins pour combattre de char

à char , à la façon des Chinoi s, et non simplement pour se dépla-

cer d 'un point à un autre sur le champ de bataille , ce qui les offre presque sans défense aux coups de l'ennemi. On ne saurait trop insister sur l'importance du double phé- nomène dont témoi gne, par sa confusion même , le texte d'Homère : d 'un côté la survie du char , symbole du statut social privil égié dont continue à jouir une aristo cratie spécia- lisée dans la guerre, fidèle à l'idéal héroïque; de l' autre, la dis- parition complète de la charrerie en tant qu 'institution militaire

caractéristique d'un État centralisé. Si l'aristocratie militaire livre bataille à pied, on comprend que ce soit en son sein, comme le suggère M. Detienne, que se soit développée la pra- tique du comb at en formation serrée. La premi ère phalange a pu rassembler une petite troupe de combattants d 'élite et assu- rer à ces spécialistes de la guerre la suprématie dan s les tra- vaux d'Arès. Mais la phalange impliquait une transformation radicale de l'éthique guerrière: au lieu de l'exploit individuel, la discipline collective ; à la place du menas, de l'état de fureur guerrière , la maîtri se de soi, la s ôphrosun è. Elle rendait aussi possible, dan s le contexte des luttes sociales du VIl e siècle,

les chefs de guerre , comme le font à l'époque

rer en place à l'arrière des ligne s, leur mission

port en même temp s l'appartenance d 'un

tableau qu' Homère trace de la

soumi se, comme autrefois, au

Introduction

37

l'accès de l'ancienne piétaille (ces hommes du demos, ces laoi groi ôtai qu 'Homère oppose aux couroi, aux aristoii à tous

es privilèges que leur supériorité militaire, symbolisée par le

aux seul s Hippeis et

heniochoi. Avec la phalange, en effet, la panoplie du guerrier se réduit à cet équipement hoplitique dont les petits proprié- taires paysans peuvent, au même titre que les possesseurs de hevaux, faire les frais . Enfin, la phalange réalise sur le champ de bataille le modèle d'un groupe humain où chacun est l'égal de l' autre et ne prétend à être que cela. L'idéal d'isotès, d'ho- moiotès, avec son corollaire: le droit d'isègoria , de libre parole dan s l'assemblée militaire, s'il est d'abord le fait d'une élite de combattants, liés entre eux par la pistis que scellent les ser- ments réciproques, pourra s'étendre à d'autres catégories sociales, à tous ceux qui combattent, à l'ensemble des citoyens.

Les valeurs aristocratiques et guerrières ne meurent donc pas avec la Cité; elles perdent leurs traits spécifiques, elles s' effa- cent dans la mesure même où c 'est la Cité qui se fait tout entière aristocratie, élite militaire. Pour que la fonction guerrière s 'intègre dans la polis et disparaisse, il a donc fallu d'abord qu 'elle s 'affirme en son autonomie, qu'elle se libère de sa soumission à un type d'État centralisé, impliquant un ordre hiérarchique de la société, une forme « mystique» du pouvoir souverain. Alors pou- vaient s'élaborer, au sein même des groupes guerriers, les pra- tiques institutionnelles et les modes de pensée qui devaient conduire à une forme nouvelle d'État, la polis étant simplement

r ù x oivri, les affaires communes du groupe, réglées

entre égaux

par un débat publ ic. Si dans sa famille, ses affaires privées, chaque Grec demeure hégémonique, comme un roi par rapport à ses sujets, dans la Cité, dans la vie publique, il doit se recon- naître un homme différent, isonomique comme le sont les com- battants de la phalange, qui, chacun à sa place, ont même part dans le combat. L'apparition avec la Cité d'un plan proprement politique, se superposant aux liens de parenté, aux solidarités familiales , aux rapports hiérarchiques de dépendance, apparaît ainsi comme l'extension à l'ensemble de la communauté d'un modèle de relations égalitaires, symétriques, réversibles, qui s 'est, dans une très large mesure, développé dans les milieux de guerriers .

har et les chevaux, réservait ju squ 'alors

38

Probl

èmes de la guerre en Gr èce ancienne

Quand nous disons qu ' à l'âge de la Cité le politique absorbe

la fonction militaire, cela signifie certes qu 'il la fait disparaître , mais aussi qu 'il en prolonge dans ses institutions les pratiques et l' esprit. De là cette tension, cette oscillation que Claude Mossé illustre par deux exemples historiques, précis et frap-

pants: d'une part l' armée

mais d 'un autre côté, c' est la Cité qui n'est rien qu'une troupe

de guerriers .

n 'est rien , que la Cité elle-même;

Avant de quitter le lecteur que nous avons, au seuil de ce volum e, trop longtemps retenu, il nous faut signaler, parmi les lacunes de notre ouvrage , la plus évidente. Nous aurions voulu consacrer toute une étude aux aspec ts éco nomiques de la guerre, tenter d'évaluer ce que représente un conflit pour les finances et l'économie d'un État, le coût et les profits d 'une guerre, préciser aussi « l' objet éco nomique» des diver ses

entreprises militaires, suivant le type de cité d'abord, suivant aussi qu 'il s'agit d'expédition de piraterie, de quête de butin, de pillage des villes, d 'a ppropriation de sanctuaires, de terres, fer- tiles ou infertiles, de mouillage ou de ports, d'o ccupation de positions stratégiques. La recherche aurait exigé un long et dif- ficile travail pour rassembler une doc umentation qui n'a pas

l'objet d 'u n recense ment systématique. L'ampleur

de la tâche ne nous a pas permis d' aborder de front cet impor-

encore fait

tant problème qui n'a été évoqué par divers auteurs que de façon incidente. Dans le constat de carence que nous nous trouvons contraints de dresser, une note d'optimisme se mêle cependant à notre regret : il nous semble de bon augure, pour un centre de recherches comme le nôtre, qu 'au terme du travail mené en commun l' étude qui s'achève apparaisse aussi bien comme le point de départ d' une enquête nouvelle.

1

La civilisation mycénienne et la guerre

Michel Lejeune

l. La comptabilité des grands palais mycéniens était tenue , au cours de chaque année, par inscription des donnée s sur des

tablettes d ' argile crue;

probable qu 'en fin d 'exercice

l'essentiel du bilan était reporté sur d'autres matériaux moins encombrants, mais qui ont péri . Les incendies des palais ont cuit, et conservé, l'argile des tablettes. Nous avons donc, à Pylo s et à Cnos sos, les comptes de la dern ière année d'exis- tence des palais , ou tout au moin s une partie de ces comptes ; car tous n 'avaient sans doute pas encore été établis au moment de la destruction, et rien ne garantit non plu s que tous ceux qui avaient été établi s aient été retrouvés. Si précieuse qu 'elle soit , cette documentation est souvent décevante: parce qu 'elle est lacunaire ; parce qu 'elle est encore en partie obscure pour nous, malgré les progrès notables de la

philologie mycénienne; enfin, parce qu'elle est, par nature , allusive, non explicite, sur des questions souvent importantes à nos yeux. À Pylos (et, apparemment, de même à Cnossos), le deuxième personnage de l'Etat, après le wanaka (fava() , paraît avoir été le rawaketa (ÀiifaytTiiç). L 'analyse du mot celui qui conduit le Àiif oç ») et le sens qu 'a encore Ààoç chez Homère condui- sent à voir dans le rawaketa le chef militaire suprême. Mais , en fait, nos textes ne mentionnent le ÀiifiiyiTiiç qu'à propos de ses apanages fonciers et du personnel de sa « maison

il

est

40

Problèmes de la guerre l' II Grèce ancienne

civile » 1. Si ce personnage dirig e et symbolise à la fois une « classe militaire » de la société pylienne, la réalité d'une telle

classe est difficilement saisiss able dans nos textes. Si, par exempl e, un état des effe ctifs et de la répartition des garnisons

côtières, que le hasard nous a

entrevoir deu x niveaux de la société militaire, celui des « troupe s » articulée s en groupes élémentaires de dix hommes, et celui des « officiers », nommément désignés par nos texte s et constituant la catégorie supérieure de chaque garnison , nou s ignorons comment les « troupes » étaient recrutées, et comment les « officiers » étaient choi sis ; peu t-être cependant tel inventaire de cuirasses et de chars à Cno ssos (§ 7) donne-t-il

con servé pour Pylo s (§ 4) ,laisse

à pré sumer l'existence permanente et organique, au niveau supérieur, d 'une sorte de « chevalerie » . Pour les institutions mycéniennes, nous dépendons de nos

seules tablettes. Pour les realia, données épigraphiques et don-

née s archéologiques se recoupent et se

s' agit (comme pou r l'armement) d 'objets non péri ssables. Il ne sera que stion ici que des données épigraphiques. On verra

qu 'elles ne nous

Nous avons , pour Cnossos, des inventaires de chars montés sur roue s (série Sc), de caisso ns de chars sans leurs roue s (séries Sd , Se) et de paires de roue s (série So) ; mais, pour Pylos, nou s

n'avons que des inventaires de paires de roue s (série Sa ). À peu près tout ce que nous savons de l'armement proprement dit nou s provient de Cno ssos (exception faite de la série pylienne Sh ) ; mais le hasard veut qu 'il ne soit nulle part que stion de boucliers. On ne devra donc jamais perdre de vue le car actère lacunaire de notre documentation.

fourni ssent que des informations partielles.

complètent, lorsqu 'il

2. Un second ordre de difficultés app araît à l'examen des texte s. Nou s saisissons la vie de ces États mycéniens à la veille de s catastrophes qui les ont soit détruits, soit gravement atteints, et dont les incendies des palais port ent témoi gna ge. Événements de guerre 2, selon toute prob abilité , mais qui n 'ont

1. Voir . da ns REG . LXXVIII . 1965. notre article sur le oàfloÇ. où se

rawak eta , et

notamm ent l' unicité de cc personnage da ns chaque État mycéni en . 2 . Le m ot TlTcJ ÀEfloÇ i ntervient d ans l' anthrop onymi e : d ériv és

trouvent discutées 4) quelques questi ons concernant le

La civilisation mycénienn e et la guerre

41

sans doute pas fondu brut alement sur des sociétés vivant dan s la sécurité et la paix. Les destructions de Cno ssos et de Pylos ont pu être préc édées d 'une période plu s ou moin s longue de crise, d ' alertes et de combats, dont nos tablettes, en ce cas , sont, nécessairement, contemporaines. Dès lors, dans quelle mes ure l'image qu 'elles nous donnent de l'organisation mili- taire doit- elle être con sidérée comme reflétant des institutions permanentes ou des dispositions exceptionnelles? Il est diffi- cile de le savoir. C 'e st pour Pylo s seulement que nou s avons des indices de cet état troubl é .

a ) Un rôle d 'imposition s en nature (série Ma), concernant dix-sept chefs-lieu x de district , indique que dan s neuf d 'entre eux 3 « les forgerons ne contribuent pas » : kakew e oudidosi ( Xa ÀXîï f gç ÔiÔO VOl) . D ans la même situ ation s e trouv ent , de plus : à m etapa (90) les k ur ewe (dont nou s savons que c 'est un corps de troupe s 4 c) ; à rijo (193) les p erajqo et à zam aewij a (393) les maranenijo , dont nou s ne savons rien (mais qui, comme les kurewe, pourraient être des militaires). Privilèges fiscaux, donc, pour certains responsables tant de l'armement que de la d éfense".

comme p otore mata (nTOÀEllciTllç nom d 'un

composés co mme eurupo toremojo (gé n. de

autre per sonnage pyli en , Fn 324) . 3. Si x d ans la « Provin ce Pro che » : apu 2 we

forgeron pylien , Jn 60 1),

EÙPUflTOÀElloÇ, nom d 'un

(124), II/l'tapa (90) ,

pakijapi (22 1), petono (120), pi-82 (225), rijo (193 ) ; tro is dans la « Province Lointaine » : al. ]66 (397), sali/ara (378), lill/ito akei ( 123). Le district zamaewija (393 : vo ir ci-après pour les maranenijoï appar- tient à la Province Loint aine. 4. À dir e vrai, pour rouso (Prov ince Pro che), on a, en Ma 365 , une

ment ion curieuse : kake we a .rero weto didosi ; cf . pour pi-82 (Ma 225)

la men tion : kakewe zawe te oudidos i. Les mots atero weto (ôrcpov

f ÉTOÇ, « po ur la se co nde anné e ») et zawete (c o ôf'er eç, « ce tte an née-

ci ») ne font pas diffi culté, mais (compte ten u de la seconde ph rase ) la

prem ière phrase a reç u des interp rétatio ns d iverses. En tout éta t de cause, si la non- contribution des forgeron s est liée à l' état de guerre, on concl ura de Ma 365 que cet état était antérieur de une année au moins (et pro bablement de plusieurs) à l'année de nos tablett es.

42

Problèmes de la guerre en Grèce ancienne

h) Autre s contributions agricoles, celles-ci concernant au

des exemp-

tions fiscales est ici, dans les mots au moins, plus compliqué;

certain s « ne contribuent pas » toudidosi ï, d'autres bénéfi cient

d 'une « f ra nchi s e » (ere utera :

ÈÀEUeEpa , a djectif se r apportant

à la denrée, avec indication du bénéficiaire au datif), d'autres

enfin pratiquent une « retenue » (ekosi: ËXOV(H). Dans la premi ère catégorie, on rencontre des naudomoi (vcu ôouo. :

charpentiers de navire s; Na 568) et des marate we rawakesijo (Na 245 ; artisans" relevant du ÀafayÉTaç). Dans la deuxième, essentiellement , des kak ewe (Nn 1357 ; Na 104, 106,252,425, 529,923,941). Dans la troisième (Na 103,396,405,514,516, 543, 928 ), des militaires tkekide, korokuraij o ou urup ijajo :

voir § 4 c) .

moins cinquante localité s ; série Na. Le système

c) Rien ne prouve que la répartition de une tonne environ de bronze entre quelque deux douzaines de forges enregistrées dans notre série Jn 6 ait un caractère exceptionnel ou des fins exclu sivement militaires ; c'est seulement possible. Mais un texte curieux (ln 829) enjoint aux chefs des district s des deux provinces de réquisitionner du bronze dans les temple s

(le total requi s

étant seulement d 'une cinquantaine de kilos ),

bronze destiné à fabriquer des pointe s de flèche s et de jave-

kako nawijo patajoiqe ekesiqe a.kasarna,

c'e st-à-dir e ? wç ôw crOVCJl

lots : jodososi

xa ÀY.àv vd f i ov nah aiOl (h) î TE

5. Le sen s précis de lappellati f ma rateu n'est pas co nnu.

6. Voir § 5c. Si l'on néglige Ja 1188 et Jn 881 , et si l' on met à part

(vo ir plus bas) les ordres de réquisition Jn 819 et Jo 43 8, nos tablette s

J- de Pylo s comprennent : d ' une pa rt, vingt-six tablettes Jn , enti ères ou frag mentaire s, concernan t cha cune une localité (exce ptionnell ement deu x ou trois : 71 5. 831) . e t un réca pitula tif (Ja 749) ; J' état des tablettes nou s perm et de totali ser les quantités de bron ze pour treize

localités (Jn

310 . 310. 389. 4 15, 431. 478 . 601. 605 , 608 . 691, 706 ,

750, 845) et on ar rive à plu s de 520 kg : les donn ées du réca pitulatif Ja 749 (1 046 kg) s 'accord ent bien avec un tot al de 520 kg environ

se uleme nt de s tablettes Jn . On notera qu e l'in tirul é de

Jn . qu i devait figurer sur la premi ère tabl ette de la série, ne

nou s est pas parvenu .

pour la moitié la sé rie

7. Symaxiqu ement, aka sania

bronze co mme pointes (= po ur en

est apposé

faire de s poi nte s) » . Pour la forme ,

kako : « do nner du

il

La civilisation myc énienne et la guerre

43

é: YXE: o oi TE: a ixofl clvÇ. Ici a ppara î t à l 'évidence une m e sur e de temps de guerre. Par analogie, on co nsidérera de même la levée d 'or (destinée sans doute à un trésor public en difficult é) mise sous la responsab ilité d 'une trentaine de fon ctionnaires des

deux provinces, port ant sur

et relat ée " par la tablette Jo 438 .

cinq à six kilos de méta l précieux,

d ) On a (An 1), pour cinq localit és ", un état de ram eurs

(trente en tout ) destinés à partir pour Pleuron ; ereta pere uro-

(~p gT al m . E: Up WVcl OE: i OV TE:Ç) : tém oi gnage , s e mble-

t-il, d 'une levée . Mai s les deu x aut res textes co ncerna nt des ereta (An 610 , 724) dem eurent obscur s. Le dispo sitif des gar- nisons côtières donné par les « tablettes oka » 4) résulte sans doute, éga lement, des mesure s de circonsta nce. En revanche, les document s qui , à Pylos comme à Cno ssos, prévoient l'équ i- pement de « chevaliers » 7) peuvent témoigner d 'une orga- nisatio n de caractère perm anent.

n ade i jote

3. Compte tenu de ces deux réserves (caractère lacu naire et

souvent ambigu de nos textes ; incert itudes sur la nature nor-

male

ou exceptionnelle

de certaine s mesures),

on

peut utile -

ment

fa ire état de trois

groupes de données assez cohérents,

concern ant: un dispositif militaire pylien 4) , l' armement offensif et défen sif 5), les chars de guerre (§§ 6-7 ). On rappellera que chaque rubrique de nos tablettes comprend en princ ipe trois éléments : une légende (en langue grecque et en écriture linéaire B), dont le développement et le contenu sont variables; un idéogramme, symbolisant ce qui est dénombré ; des indications quantitatives. Il se trouve (ce n 'e st pas toujours le cas) que les idéogrammes concernés par cette étude 10 ont un

a iXcr flU es t l'

ter patajo- un dérivé nc xr uïov de ncxrov, ce qui est plausible. Sur les

attestations de ekea et pataja, voir § 5 b.

e st perdu p o u r n o u s l 'intitul é d e

la tablette. 9. À savoir : roowa , rijo, porapi , tetarane . aponewe , 10 . y comp ris l' idé ogra mme Hml ~1E pour les inve ntaire s de personnel masculin, en l' espèce pour les divers contingents des oka 4 c).

antécédent atte nd u de a iXfl n: o n a s u pposé p our i nt erpré -

8 . M a lh eu re u se ment , a vec l a 1. l

,

44

Probl èmes de la guerre en Gr èce an cienn e

caractère nettement pictographique, et, par là, concourent à notre inform ation I I.

4. Le premier document est sans doute de ceux qui revê- tent un caractère exceptionnel 2) lié à l'état de guerre et à la crainte de débarquements ennemis. Il est con stitué par une série 12 de cinq tablettes (PY An 657 + 519 + 654 + 656 + 661) dues au même scribe scribe 1 ») ; nous ne savon s si nous le possédon s au compl et. C 'e st un état descriptif du commande- ment et des effectifs de dix poste s de garde-c ôtes (ci-contre,

I à X) , échelonn és le long de s rivage s pylien s 13, intitulé ( An

657 .1): o uru to opia , ra epikowo , c 'est-à-dire 14 fpÜ VTO I

6n î(h)a Àa èmx of' o i.

a ) Le nom générique de ces postes est oka, terme de lecture

ambiguë, dont l'interprétation la plus plausible est *6PXa « commandement » (répondant à att. àpXrl, mais avec le voca-

li sme rad ical de hom o o pXallo Ç) . La définition de s po stes, en

tête de chacune des dix rubriques, est donn ée par la formule:

anthroponyme au génitif + oka, ce st-à-dire « commandement de Un Tel » ; dans le tableau ci-contre nous avons également fait figurer, pour chaque oka, le nombre (Off.) des « officiers »

11. Voi r la ligure (o ù les idéogr ammes o nt été rangés dan s l' ord re

de leurs num é ro s conven tionnel s). Pour les mot s m ycéni en s qu i y rép ondent . se repo rter au co rp s de l'art icle .

12.

Cf.

no tam m ent

VEI'TRIS-C HADWICK.

Documents

.,

1956,

p. 5 2 sq .: H . M ÜIILESTEI:-.J, Die oka - Tafelll \ '011 Pylos, 1956 :

L.

R. PAL\1ER.llltelpr etmio/lS ., 1963 . p. 147 sq.

13.

Un e é tude géograph iq ue a été tent ée par L. R. PAL\1ER, Minos ,

IV

,1 95 6,p .120 sq .

14. Est cl ai r. par sa forma tion. le mot *Èrll%ùFoç « surve illant »

c h ez H e s ych ius. e t g rou pe de x oéœ,

( cf. g lo ses BUTl %( )oç. rro p x o o c e tc

sur qu oi f RISK, Griechisches ctym ologisch es Würterhuch. 1 890 ) :

le mycénien a par aille urs d ' autres co mposés de ce typ e : p ukowo

(nup -), sitokowo (o îr o- ), etc

de cpikowo ( èrn -) . Es t clair aussi *à ni(h)a Àoç (ic i au pluriel neutre,

o u au fé mi nin en so us-e ntenda nt xwpu); c f. homoi:<paÀoç « côtier ».

Le ve rbe appart ient au co rresp onda nt athématiq ue *Fpùlw l de {lIJOflUl

« prot éger » , atte sté chez Hom ère (imparfa it 3' pl. (lùaTo, infinitif

pùa BUl ) ; ici, vraise mblableme nt. présent 3" pl. à désin ence -VTOI.

not amm en t un doublet opik owo ( ôrn - )

La civilisation my cénie nne et la guerre

45

(voir b), celui (TI.) des effectifs des troupes (voir c), celui enfin (Eq.) des eqeta (voir d).

An 657

An 519

An 654

An 656

An 661

 

Of f.

Tr.

Eq.

 

2-4

:

1

marewo o . nedawatao o. toroo o . kewon ojo o.

5

50

a

6-14 :

II

4

80

2

1-4

:

III

5

110

a

6-16 :

IV

7

80 +

1

(

1-9:

V

kurumenoj o o. tatiqowewo o. waparojo o. duwojojo o. ekinojo o. ekomenatao o.

4

110

1

11-18 :

VI

8

60

a

(

1-9:

VII

4

30

2

11-20 :

VIII

3

80

3

(

1-7 :

IX

4

140

1

9- 13

:

X

4

30

1

 

48

770 +

Il

Sur ces dix comma ndants de p oste 15, nous n e savo n s par ailleurs que peu de chose 16 . Il est possible que nous retrouvions

notre kurumeno (V)

comme bénéfic iaire 17 des allocations de

15. Au

nominatif : duwojo (VIII), ekino

(IX) , ekomenata (X)

kewono (IV) , kurumeno (V) , mareu (I) , nedawata (II), tatiqo weu (VI) , toro (III) , waparo (VII ).

16. Les noms IX, IV, III, VII ne se retro uvent pas ailleurs ; VIII et 1 ne se retrouvent que par suite d 'homonymies (un duwojo, forgeron

à asijatija , ln 750 ; un mareu, « officier » dans l'oka X).

17. Parmi les 22 personnages (importants) mentionnés dans ce

(kurum enoi, cinq de

no s « officiers»

(IV a), marateu (1I),p okiroqo (VI) et troi s de nos eqeta (voir not e 43 ) :

aeriq ota [kekilio (Il a), akota adaraitiijo (Il b), rouko kusamenijo (IV ).

On notera que ake[r e]ll (An 661. 11) et [a]karell (An 218.11) sont deu x graphies possibles d'un nom tel que 'AypE:uç (uel sim .); qu 'en An 661, le personnage e st l' un des « officiers » de l' oka de ekomenata;

qu 'en An 218, il est qualifié de e komenatao

cadastre figurent , outre un commandant d'oka

(voi r note 26 ) : [a]kar eu (X) , erutara (V ), etawoneu

34-t e ( nom en -T ~P, dont

la

première syllabe est rendue par le signe , de lecture controversée, 34) .

O

n en conclura que le nom générique de 1'« officier » peut être 34-te.

On observera d ' autre part qu 'en Sn 64. 5, kurumeno est accompagné

d 'un nom de dignité, moroqa, et d'un nom de fon ction (il est donné comme administra teur [kOl'ete] du district d'iterewa, qu 'on ne connaît

46

Probl èmes de la guerre en Grèce ancienne

terres du cadastre Sn 64-An 218 , notre nedawata (II) parmi les

réqui sition d'or Jo 438 , notre tatiqoweu

responsables IR de la

parmi ceux 19 qui accordent des dispenses de conscription à cer- tains rameurs en An 724. Cinq fois sur dix, la désignation de l'oka est immédiatement suivie d 'un toponyme 20, apparemment au locatif : akerewa (VIII), newokito (VII), owitono (1), romm (III), timito akei (X ), qui en indique le quartier général ; cette mention est omise dans les cinq autres cas, mais divers éléments du texte (ou recoupe- ments avec le cadastre Su 64-An 218) permettent plus d 'une

fois de remédier à cette omi ssion . Ils montrent que II devait

voisiner avec 1dans la région d' owitono'" et IV avec V dans la

de vait voi si-

r égion de m etapa èè ; ils m ontrent aus si 2 .' que VIII

pas pa r aille urs. m ais q u ' o n se ra donc tent é de loc al iser dans la région de metapa : voir pl us bas).

tex te II) e t ce tte

mêm e oka). On y trou ve aus si (1. 22), co mme e n Sn 64 (vo ir not e 17).

ekemedc (le pre mie r nommé. en A n 657. 6, des « o ffic ie rs » de

figurent cô te à cô te (II. 7 e t 8) nedawata (comm anda nt

18. Parm i les 29 per sonnages (impo rtants) mentionn és dan s cc

de l'oka

un pokiroqo,

V I (voi r not e

à identi fie r pro babl ement à un de s < officie rs » de l'oka 26 ).

19.

Dont le rawa kcta (v oi r § 1).

20.

Le mo t t Olm (hapax ) qui . e n A n 654 .11. suit la ment ion tatiqo-

\l'e lm

oka. po urrait ê tre à la rigu e ur un top o nyme, m ais e st pl us pro-

babl em ent anthropo nyme (no m d ' un « officie r» [voir note 26 ]) . 21 . Parmi les continge nts de troupes. des okara , (voi r ci-dessous . c ) d 'owitono so nt mentionn és e t po ur 1 (An 657. I I ) et pour II (A n 657. 13). C' est. d ' aut re part. à owitono q ue A n 2 18. 5 locali se un ae ri- qota[kekiljo qu e nou s trou vons e n An 657. 11 co mme eqeta a uprè s de

l' oka II.

V fig urent des ke kide de

mctapu (A n 654. 3). et Sn 64. 16 locali se à metapa un des « offi- cie rs » de l'oka V. erutara . D'autre part . à o-34-ta sont loc ali sé s à la

fo is des urupijajo de l' oka IV (A n 519. I l ) et des kekide de l'oka V

(A n 654 . 3) .

figurent (A n 657. 13) de s

kekide opu . Lanc (e thn iq ue pl. e n -ii VEÇ) ; et le tém oign age de A n 2 18.

apu ka : e thnique sg e n -iivç) locali se au même e nd ro it un

des officiers de l' oka II (marate u, An 657. 7). D 'autre part , de s kekide

apll2kane ap partienne nt à l' oka V III (A n 656.

13) e t le troisièm e eqeta

auprès de l' oka V III es t kacsa mc no apll2 ka (A n 656.19). O n en

22 . Par m i les co nt inge nt s

(vo ir

c ) de

23. Dan s les co ntinge nts (v oir c ) de Il

15 (mara te u

La civilisation my céni enn e et la guerre

47

ner avec II , ce qui impliquerait, pour tenir compte des liaisons géographiques, l' institution pou r la série oka d 'un ordre de présentation 24 différent de l'ordre traditionnel 25 à savoir :

 

1

OWilOl1O

An 657

 

II

VII

newokito

An

656

VIII

akcrcwa

An

519

III

roo wa

 

IV

An 654

V

VI

An

66 1

IX

 

X

timit o akei

[O \l 'i lOllO et ap u 2k al/ e)

[et ap u 2kal/ e]

[metapa ]

[metapa)

[ka ra doro ]

concl ura que la posi tion des apu]kan e était interm édiaire à la région

ào witono et à ce lle de akcrewa.

24 . L 'intitul é (A n. 657. 1) prou ve qu e la tablette 657 vient en tête. La position des ap u] ka ne étant interm édi aire à owitono et ak erewa ,

656

une position vo isine de ce lle des apu ]kane. L' ordre de success ion 519 - 654 es t déter mi né par l' app arten an ce com m une de IV e t de V à la

régio n de II/ l'tapa . il ne

qu' avant 519 ou après 654 : cette dern ière place (qui est traditionn elle)

est de beaucoup la plus plausib le (pour des mo tifs extéri eurs à notre doc ume nt : karodoro, co mme akerewa et metapa, appa rtient à la

« Prov ince Proche » , timito akei à la « Province Lointaine » [voir, en

dernie r lieu, sur les ci rco nscriptions administratives de Pylos, notre

article de REA. LXVII . 1965, p. 5-24n.

py liens, dont les objets sont di vers,

énumèrent les (neuf) districts de la « Province Pro che » dans le même

ord re. qui devait donc être officiel

rrll'a en sixième, karad oro en hu itièm e ). L. R. P ALM ER (article cité note 13) a supposé que cet ordre était géographique (de l' embouchure de l' Alphée, au NW . à celle du N édo n, au SE ) ; mais c 'e st une hypo- thèse q ue rien n 'i mpose a priori. et qui n ' a pas été dém o ntrée . Il a sup- posé éga lement que l'én umération oka suiva it un ordre géographique, et, par conséquent . le même ordr e (An 656 , ave c akerewa, devant done

des kekide de metapa . et avant 66 1,

se placer après 654. où figu rent

(metapa venant en deu xième, ake-

res te dès lor s. po ur 66 1, d ' autre pl ace po ssibl e

doi t ve nir e n deu xièm e, newokito (VII) devant, dè s lors, occuper

25. Un certa in nombre de texte s

où il est ques tion de karadoroï. Or , dans les docu men ts oka ex istent

48

Pro bl èmes de la guerre en Gr èce an cienn e

h) Immédiatement après la mention « oka de Un Tel » (et,

éventuellement, un toponyme au locatif) vient, toujours, une liste de trois à huit noms d'hommes ; on en connaît en tout

presque

une cinquantaine " . Tr aditionn ellem ent, et avec vrai-

semblance, on voit là des milit aires d 'un rang assez élevé pour être nommément désignés ici, des « officiers » assistant le chef de l' oka dans son commandement. Nous pensons 27 que le nom générique de 1' « officier » était le mot 34-te (nom en -r rip}; mais il nous instruit d 'aut ant moins qu ' on ne sait pas le lire. Il faut, toutefois, marquer que rien n 'indique que ces « offi-

ciers » aient effectivement commandé les divers contingents (voir c) dont étaient constituées les oka . D'une part , leur nombre n' est pas prop ortionnel à celui des effectifs (voir

des conn exions géog raphiques qu 'o n ne peut méconn aître : lorsqu'une même localité fournit de s contin gents à deux oka, il est raiso nnable de penser que ce lles -c i étaien t voisines . Pour mett re les listes oka

d ' a ccord a vec l' or dr e « ca n o n ique» d es n eu f di s tr ic t s, L. H. P AL:-'1E R

a été obligé de faire violence à l' év idence interne qu 'ell es proposent

sur le vo isina ge de

qu ' on d oive respecter les données object ives qui am ènent à situer

II et VIII (v oir not e 23). À l' inver se, il sem ble

metapa entre akcrewa et

l' ord re « ca nonique » des

26. En suppos ant

et ren once r à l'i dée (g ratuite) que

districts é tait rigoureuse ment géo graphique.

(ce qu i n 'est pas établi) qu e suwe rowij o (An

karadoro

657. 4) , towa (An 65 4. II ), wakatija ta (An 656.4) so ient des anthro-

po nym es (et non des indicatio ns de lieu) et en supposant (ce qui es t pro babl e) qu e moroqa en An 5 19.2 es t un appell atif (nom d ' une

di gnité)

so ns 48

apposé à kadasijo (e t non un anthropo nyrne), nous connai s- de ce s « officiers»: ak e[re ]u (X ), akcwato (X ), ak iwonijo

(VII), aperitaw o (1) apij eta (II). atijawo (V ), atipamo (IX) ,

adij eu

(VII), ak unijo (VIII) , a .tep o (IV b), deukarijo (VI), dewijo (I V b), doqoro (VI), ekemede (II), eII01l'Oro (VI), eoteu (IX ), erikowo (VII), erutara (V), eserea , (IX ), [eta ]lI'one[u ] (IV a), etewa (I), idaijo (IX ), kadasij o (moroqa ; III ), ka ke[u ] (I V a), kirijaijo (III), kokij o (I),

koma we (IV b), ma rateu (II) , mareu (X) , mut ona (III) , oreta (I), perimede (VIII), perino (VI), perirawo (VI), periteu (V) , pokiroqo

(VI), poteu (IV a), p ll2tija (VIII) , rape do (VI), roqota (X) , sUll'ero -

wijo (I), tanik o (II), towa (V I), tusijeu (IV a), waka tijala (VII), watu-

wao ko (III), ll'ollell'a (V), ::011'0 (III ).

La civilisation mycénienne et la guerre

4 9

tableau a ci-dess us) . D 'autre part, ils sont " menti onnés tout de suite après le commandant, implicitement donc au quartier général de l'oka , et non en liaison avec les contingents qui, le plus souvent, étaient stationnés en diverses localités, distinctes du quartier général. Plutôt que des lieutenants assignés chacun à un commandement subalterne, nous serions tenté de voir en eux, auprès du commandant de l'oka (qui ne serait que l'un des leurs, plu s élevé en grade), les repré sentants d 'une aristocra tie militaire, socialement supérieurs aux troupes anonymes des divers contingents, et assi milables peut- être aux « chevaliers » dont on parlera plus loin 7f). En dehors du cadastre 29 Sn 64- An 218 et de la réqui sition d'or ' o10 438, les noms de ces « offi- ciers » ne figurent pas ailleurs à Pylos 31, sauf peut-être eri- kowo (VII), si c'était le même per sonn age que le qasireu (fonctionnaire local) de ln 845.

c) Pour chaque oka , après la liste des « officiers » vient l' énumération des contingents, toujours constitués d'un

nombre entier (de 1 à Il ) de

dizaines d 'h omm es, ce qui

donn e

à penser

que la décurie était l'unité de base des troup es

mycé-

niennes. Ces contingents sont de six espèces différentes, dont

les dénominations demeurent pou r nou s obscures, à savoir:

28 . Sa uf pour l' oka IV : première liste (IV a) de quat re « officiers »

à la place atte ndue, et avant la menti on du premier contin gent; seconde liste (IV b), de troi s c officiers », ensuite. av ant la me ntion des deuxième e t troisièm e co ntingen ts : les quatre étaient- ils stationnés, comme kcwono , à apitewa . et les troi s à 0-34-ta ') Cela expliquera it la présence de la cop ule -qc en An 5 19. II : c a! lepo. dcwijo, kontawe.

ET (cm l~lE E U X) à 0 - 3 4- ta

, d e s iwa so a u n ombre d e [

29 . Voir notes 17 et 23.

30. Voir note 18.

. ]

» .

31. C'est sans dou te homonymie si l' on renc ontre : un akercu

(cf. X) en Un 1193 : un forgeron atijawo (cf. V) e n ln 845: des forge-

rons atipamo à oremoakereu (ln 320) et à asijatiju (ln 750): un erikowo

théodu le en Ep 212 ; un kakeu forgero n à asijatija (l n 750 ) et un autre. berger à daweupi (C n 925 ) : un maratcu berger à rouso (Cn 328) : un

mut ona forgeron à p atodote (l n

706) ; un pote u, TEÀÉcH iiç à pakijani ja

(E n 4 6 7 . Eo 268 ), e t un a u tre . p orcher à p uro rawarutij o ( C n 4 5); un pli! tija forge ron à powiteja (l n 601 ) ; un taniko en An 1281.

50

Problèmes de la guerre en Grèce ancienne

(A) des iwaso ou iwasijota

(B) des kekide

(C) des korokuraijo

(D) de s kurewe

(E) des okara ou okara,

(F) des urup ijajo

Ces dénomination s se retrouvent , d 'une part, en Cn 3, docu- ment dir ectement lié à nos tablettes oka , et stipulant qu e cha cun des groupes III E, IV D, IX A, IV F, X F du tableau ci-contre fourn ira 32 un bœuf (po ur un sacrifice ?) . Elles se

retrouvent , d 'autre part, dans la série Na (rôle d 'impositions agricoles pour une cinquantaine de localités) : dan s sept au moins de ces localités, des kekide (Na 103, 514) ou des koro -

(Na 928) qui

kuraijo (Na 396, 405 , 51 6, 54 3) ou des urupijajo

y tiennent garnison 33 gardent par-devers eux (ekosi: ËXOVOl )

les livraisons dues. Aucune oka n'a à la fois les six types de contingents (maxi-

mum : cinq, en VI ), et certaines n 'en ont qu'un (I, X). Il arrive

qu 'une même oka ait plu sieurs unit és · q d'un même type

de

contingents (trois de C en IX ; troi s de B en II ; deu x de B en VIII) que notre document distingue parce qu 'elles ont des loca- lisation s différentes. Les effec tifs totaux de chaque oka varient

de 30 à 140 hommes avec une moyenne gén éra le de l'ordre de 80. La répartition est indiquée dans le tableau page suivante. En généra l 3 5, l a m ention d e c haq ue co ntingent, à qu elqu e

32. L "intitu lé est en partie obscur, mais laisse reconnaître le ve rbe

des dive rse s

rubriques con sti tuent le suj et ou sont ap po sés a u s ujet. Cf. auss i note 48.

33. Les top ony mes so nt perdus en 103 et 516. Les karadoro koro-

kuraijo de Na 543 répondent à ceu x de An 66 1. 5 (IX Cb), les kupa -

riso kekide de Na 5 14 à ce ux de An 657. 8 ou 10 (Il Ba ou Bb ). Mai s

wonoqewa

korok uraijo de Na 396. les torowaso korokuraijo de Na 405. les (J 2 kewoakito urupijajo de Na 928.

dans no s documents oka . nou s ne pouv ons identifier les

-ijesi (i'EVaI ) e t l'objet qoo (~wç): les termes kekidc, ete

34. Distingués ci-après comme suit : IX Ca : premier (a) des cont in-

gents koro kuraijo (C) de l' oka IX: etc .

La civilisation mycénienne et la guerr e

51

oka

A

B

C

D

E

F

To tal

1

 

50

50

 

20

II

 

{

10

20

 

30

80

 

III

 

110

110

IV

[

]

50

30

80 +

V

 

50

60

110

VI

10

 

10

20

10

10

60

VII

 

10

20

30

VIII

 

( 20

10

50

80

   

20

IX

70

 

{

30

20

 

140

 

X

 

30

30

Total

80 +

 

150

140

130

200

70

770+

type qu'il appartienne, est accompagnée : soit ." d 'un toponyme au locatif (qui doit indiquer le lieu de stationnement de l'unité) , soit ." d 'un ethnique (qui doit indiquer la localité où l'unité a été levée), soit 3R de l 'un et de l'autre. On rappellera que les unités d 'une oka avaient des garn isons diverses, généralement distinctes de la localité (pour autant qu 'on la connaisse) où se trouvait le quartier général. Il arrive une fois (An 656 . 15 ; VIII

aucune de ces déterminations, mais introduits globalement par la for-

mule to sode p ediewe wawoude, c ' est-à-di re To aOIOe ITeOlîi Feç

terme wawo ude dem eurant obs cur ( nominatif pluri el e n - ôc ç ? topo- nyme à l' accusatif suivi de la postpo sition -Oe '1).

36. III E, IV A, IV D, VII B, VII C, VIII Bb, VIII C. IX A, IX Ca,

, le

IXCb,IXCc. 37.1 E. V

D .

38.

II Ba, II Bb, II E (où owitono est écrit au lieu de owitin ijo i, II

Be (si

l' on con sidère, comm e y invite la copule -qe , que le toponyme

erapo rimene de la rubrique préc édente, II E, est mis en facteur co m- mun) , IV F, V B, VIII Ba, X F (où l'on trouv e un toponyme au latif

nedowotade, et non au locatif, sans doute parce que cette unit é

s'a pprêtait à faire mouv ement et que le scribe a enregistré sa garni son

52

Problèmes de la guerre en Grèce ancienne

Bb) que l'indication du contingent (kekide), assortie de celle du lieu de stationnement (locatif l/wasi ), est accompagnée, non d'un ethniqu e indiqu ant l'origine des troupes, mais de l'adjec- tif newo (v éf'o i : « fraîchement levés »). Ces soldats anonymes, articulés en décuries, sans doute levés dans la région même au moment du besoin, s'opposent à

l' aristocratie des 34-tere, des « officiers» (ci-dessus, b). Et il

à pied, alors que les

est qua siment certain qu 'ils combattent

« officiers » comb attaient probablement avec des chars. Il se

trouve 39 que An 654.14 nous livre un nom générique de ces troupiers (valable , dans le contexte, pour les catégories A, B,

D, E, F, mais selon toute probabilité valable aussi pour C) : les

lui-même, n'est pas clair :

c 'est un dérivé en -EUÇ d 'un thème

rir à neôiov « plaine » 40 ne conduit pas à un sens satisfais ant;

le plu s prob able est que le thèm e de base, non conservé par

p edijewe (nEôli'jfEÇ). Le terme, en

*nE81o-

ou *nEôla - ; recou-

le

grec

ultérieur,

était une désignation (*n E8ia, uel sim .) de la

«

pié t a ill e » , d e 1' « in fanterie » , et

qu e, fi nalement, le s n Eôl i'j f EÇ

un a utre do cument c onfirme

que nous avons bien là le nom générique de ces troupes de second rang, de statut inférie ur à celui des « officiers» ou

s ont de s n ECo i. Quoi qu 'il en s oit,

«

chevaliers» ; c 'est un bref inventaire:" qui ment ionne

d

'abord trente ekeija (ÈYXEiat ) « javelots » (sans spécification,

mais sans doute du type utilisé par les combattants

puis vingt

en char) ,

pedijewija (n Eôlll ftal , scilicet ÈYXEiat), « armes de

nE8l i'jf EÇ » .

d) Dernier élément des tablette s oka : aussitôt après la men- tion de tel ou tel contingent (en l'espèce, après II Bb, II Be, IV D, V D, VII B, VII C, VIII Ba, VIlI Bb, VIII C, IX Cc, X F), on trouve la formule metaqe pei eqeta, suivie (sauf" pour X F)

39. Voir note 35. 40 . Cf. (oi )nEoLEiç . désignation d 'une partie de la plaine attique. 4 1. Va 1324 (état de livraiso n de pièces de bois travaillé, compre- nant aussi deux essie ux). 42 . Inachèvement de la tablette (dont eqeta est le dern ier mot). Négligence ? Information non parvenue au scribe sur la personnalité de ce t eqeta do nt la présence était signalée auprès de l'oka X?

La civilisation mycénienne et la guerre

53

d ' un nom de personne :", soit donc : flETcl TE c;q>Ei(h)1 Én ù lÏç 6 oEiva « et avec eux, Un Tel , ayant qualité d' eqeta » ; l 'appella- tif est un nom d 'agent en -TlÏÇ du verbe ënouo1. Dans la moitié des cas , l'anthroponyme est accompagn é:" d 'un dé rivé en _jo 4\ de valeur probablement patronymique . Les données, dans l 'ordre du texte, sont les suivantes :

(1

:

Il

Bb )

metaqe pei eqeta kekijo aeriqota

(2

:

IIBc )

metaqe pei akota eqeta

(3 :

IV

D

)

metaqe pei eqeta rouko kusamenijo

(4 :

V

D

)

metaqe pei eqeta arekuturuwo etewokereweijo

(5 :

VII

B

)

metaqe pei eqeta pe reqonijo areijo

(6 :

VII

C

)

metaq e pei eqeta diwijeu

(7 :

VIII

Ba)

metaq e pe i dikonaro adaratijo

43 . À sav oi r ; aeri qota tk ckij o ); 1; areijo ipercqonijoï. 5 ; arekutu- ruwo (ctcwokerewcijot . 4; akot« (*adaral ijo, cf. A n 2 18. 6), 2 ; diko- nara tadarcuijo J, 7 ; diwij eu, 6 ; kacsamcno, 9 ; pereuronijo. 8 ; rouko

se re trouvent (en

même temps que des comm andants et < officiers » de no s oka, voi r

plus haut) dan s le cad astre Sn 64 -A n 2 18; aeriqot a lkekiljo

2 18.5) , akota ada ra[liljo (A n 2 18. 6) [roJuko kusa nienijo (A n 2 18. 4 ),

ce texte situant d 'ai lleurs ako ta à owi tono et rouko à metapa, ce qu i s' accorde avec ce qu' on sai t de la position des oka II et IV . - De plu s, arckuturuwo es t un de s bén éficiaires du cadastre Es (6 50, 644 , 649 ); aeriqota figure sur la liste de not abl es A n 192 : on ne sait si kaesan- mena es t à ident ifier avec le per sonn age mentionné en Vn 1191 e ntre autres attributaires de fe mmes es claves . 44 . Dan s un des cas où le patro nyme n ' est pas do nné , le scr ibe a, en revanche, aj outé un ethnique (9 : apuka) . 45 . Sauf keki (qui figure sur la liste de not ables An 192 ), les an thro- ponymes d 'o ù so nt tirés ces dérivés n ' apparai ssen t pa s sur nos table ttes : o n ne ren contre ni "adarato. ni "ctewokerewe ni " kusa- mena , et on n ' assimilera pa s au père de notre areijo le forgeron per- eqono de Jn 665 et 725 ni le porcher pcreqono de Ea 270 . Cette ob ser- vation (tem pérée par la conscienc e des lacunes de not re informat ion) es t défavorabl e à la thèse de N. V A:'\ BROCK (RPh. 34 , 1960, p . 224

sq .ï , se lon laqu elle no s adjectifs en - jo marqueraient un lien d ' allé-

gea nce féodale, non de fili ation . On ob servera qu e , s ' il s' agit

nymique s, ak ota (don né par An 21 8 co mme ada ra[lijjo) éta it le frère

de diko naro e t q ue acriqo ta é tait le frère du personnage de A n 2 18. 12

(kusamenijoi. 3 ; worotuminijo, 10. T rois d 'entre e ux

(An

de patro -

54

Problèmes de la guerre en Gr èce ancienne

(8 :

VIII Bb)

metaqe pei pereuronijo eqeta

(9 :

VIII

C

)

metaqe pei eqeta kaesam eno apu .ka

(l0

:

IX

Cc)