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Cahiers de Biblia Patristica

Cahiers de Biblia Patristica


Collection fondée par Pierre MARAVAL,
dirigée par Jean-Marc PRIEUR

1. Lectures anciennes de la Bible, Strasbourg, 1987.


2. Figures de l'Ancien Testament chez les Pères, 1989.
3. Figures du Nouveau Testament chez les Pères, 1991.
4. Le Psautier chez les Pères, 1994. La croix chez les Pères
5. Le livre de Job chez les Pères, 1996.
6. Rois et reines de la Bible au miroir des Pères, 1999.
7. La résurrection chez les Pères, 2003.
(du Ile au début du IVe siècle)
Jean -Marc Prieur

Les Cahiers de Biblia Patristica sont publiés par le Centre d'Analyse


et de Documentation Patristiques, qui appartient à l'Equipe d'Accueil J31~
de la Faculté de théologie protestante de l'Université Marc Bloch de
Strasbourg (9, place de l'Université, 67084 Strasbourg Cedex, France). LfC;
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Ils sont diffusés par :


Brepols Publisher, Steenweg op Tielen 68, 2300 Turnhout, Belgique.
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Université Marc Bloch


Palais Universitaire - 67084 Strasbourg Cedex

2006
Nous remercions Madame Ersie Leria, de l'Université Marc Bloch de
Strasbourg qui a réalisé la maquette et la mise en page de l'ouvrage ainsi
que Mademoiselle Emmanuelle Gaulier qui en a fait l'index biblique.
Introduction

Jean-Marc Prieur est professeur d'histoire du christianisme ancien à la Jésus-Christ est mort sur une croix, tel est un élément important
Faculté de théologie protestante de l'Université Marc Bloch, Strasbourg. de la tradition dont ont hérité les premiers chrétiens. Or, on le sait, ce
mode d'exécution était celui des non citoyens romains, des esclaves
en particulier; un moyen de répression et de terreur tenu pour
exceptionnellement cruel, repoussant et humiliant. On connaît le mot
de Cicéron: «que le nom même de la croix soit écarté non seulement
de la personne des citoyens romains, mais aussi de leur pensée, de
leurs yeux, et leurs oreilles»!. Dans la Clé des songes, un long écrit du
Ile siècle qui enseigne la signification des rêves, Artémidore écrit ceci à
propos du rêve dans lequel on se voit crucifié:
Etre crucifié est bon d'une part pour tous les gens en mer. Car
la croix est faite de bois et de clous comme le navire et le mât
du navire ressemble à une croix. Bon aussi pour un pauvre,
car le crucifié est haut dressé et nourrit beaucoup de rapaces.
Et cela met à découvert les choses cachées: car le crucifié est
pleinement visible. En revanche cela nuit aux riches: car on est
mis en croix à nu et les crucifiés perdent leur chairs .... Ceux
qui veulent vivre en leur patrie, ceux qui cultivent leur propre
terre, ceux qui craignent d'être chassés d'un lieu, cela les chasse
et ne leur permet pas de rester là où ils sont: car la croix
empêche d'avoir pied sur la terre. 2
Au delà des déclaration liées au fait qu'il s'agit de l'interprétation
d'un rêve, on retiendra la description de la réalité de la croix, avec une
Couverture: Détail d'un sarcophage du Ille siècle conservé au musée comparaison à la mâture d'un navire et la mise en évidence de ce que
Ottoman de Constantinople (S. Reinach, Répertoire de Reliefs grecs le crucifié se trouve entre ciel et terre, observation que l'on retrouvera
et romains, t. 2, Paris, 1912, p. 170, 1; C. R. Morey, V, 1, Roman and chez les auteurs chrétiens 3 •
Christian Sculpture, Princeton, 1924, p. 42, fig. 65).
1. CICÉRON, Pro Rabirio 5, 16.
Université Marc Bloch, Strasbourg, 2006. 2. Trad. A. J. FESTUGIÈRE, 1975, p. 166.
3. Au sujet de ce que représentait la crucifixion, voir l'étude classique de
ISBN 2-906805-07-6 M. HENGEL,1981, en particulier la première partie: «La crucifixion dans
ISSN 0982-3468 l'Antiquité» .
La croix chez les Pères Introduction

Le fait que celui que l'on vénérait comme Sauveur et Fils de Dieu Cette malédiction était étendue aux crucifiés et utilisée dans la
était mort de cette manière ne pouvait être qu'une absurdité aux polémique contre le christianisme, comme le montre le propos placé
yeux des païens, qui voyaient une incompatibilité entre l'idée d'un par Justin dans la bouche du Juif Tryphon: « ce prétendu Christ, qui
Dieu incarné et crucifié, abandonné de son Père, et l'image de Dieu est le vôtre fut sans honneur et sans gloire, au point de tomber sous
courante alors, caractérisée par l'impassibilité, l'immuabilité, l'absence la suprême malédiction (-rft Èoxa-rn Ka-rapçt) qui figure dans la Loi: il
de sentiment et de changement4 • Cette absurdité est formulée par les fut en effet crucifié.»9 A un rejet inspiré par l'ignominie du supplice
philosophes Lucien: « celui qu'ils vénèrent encore, l'homme qui fut s'ajoutait une condamnation proprement religieuse.
crucifié en Palestine» 5, et Celse qui raille la foi chrétienne: « celui que Les chrétiens ne pouvaient être insensibles à ces arguments, dont,
je te présente est le fils de Dieu, malgré des liens honteux et un supplice ils partageaient les présupposés, et il faut admettre que la crucifixion
infamant, et bien qu'on l'ait traité avec la dernière des ignominies aux de leur Seigneur leur posa un réel problème, qui transparaît dans
yeux de tous.» Selon lui Jésus aurait dü disparaître de la croix pour l'apologétique contre les païens et contre les Juifs.
faire voir sa divinité 6 • Cette absurdité est très bien évoquée par un
apologète chrétien comme Arnobe: « Les dieux ne nous en veulent pas Des prédications comme celle d'Actes 5, 30 et 10, 39 reprennent
d'honorer le Dieu .tout-puissant, mais de prétendre qu'un homme, né le vocabulaire de Deutéronome 21, 23, dans un contexte polémique et
mortel et mort sur la croix (supplice infamant pour les individus de pour opposer l'œuvre de Dieu, qui a ressuscité Jésus, à celle des Juifs,
basse condition) était dieu, et de croire qu'il vit et de l'adorer dans des qui l'ont «pendu au bois» (Kpef.laŒav-re~ Èrrl ~uÀou). Mais c'est Paul
prières quotidiennes.»7 qui, en Galates 3, 13, cite le passage du Deutéronome, en l'assumant
La croyance en un Messie crucifié était tout aussi peu admissible par totalement: « Christ a payé pour nous libérer de la malédiction de la
les Juifs, qui partageaient les réserves des païens, mais dont le jugement Loi, en devenant lui-même malédiction pour nous, puisqu'il est écrit:
sur la croix était aggravé par Deutéronome 21,23: « car le pendu est une "Maudit quiconque est pendu au bois" »10. Cette affirmation prend
malédiction de Dieu» ; dans la Septante: « maudit de Dieu quiconque est place dans un développement qui montre que personne n'est justifié
pendu au bois», KeKa-r'lpaf.lévo~ ùrro Seau rrêi~ Kpef.laf.levo~ ÈrrL ~UÀOU8. par la Loi, mais que la justice devant Dieu vient de la foi. Pour Paul, il
ne suffit pas que le Christ soit mort pour les péchés, conférant ainsi à
cette mort une portée sacrificielle, mais il faut qu'il meurt sur une croix,
pour tomber ainsi sous le coup de la malédiction de la Loi et, de ce fait,
4. Voir la bonne présentation du problème par L. PADOVESE, 1988. annuler la vertu de cette Loi. Par ailleurs, si 1 Corinthiens 1, 18 à 2, 16
5. LUCIEN, La mort de Peregrinus 11. Trad. G. LACAZE dans Lucien. Histoire reconnaît clairement que le « langage de la croix» est un scandale pour
vraies et autres œuvres (Le livre de poche Classique), Paris, 2003, p. 186. les Juifs et une folie pour les païens, il y voit la puissance et la sagesse
Dans le Iudicium uocalium 12, le même Lucien indique que la lettre T a de Dieu. En 1 Corinthiens 1, 23-24 sont mentionnées les deux parties de
reçu son sens négatif de ce que les tyrans ont fait des «bois» de cette forme
sur lesquels ils ont crucifié des hommes. l'humanité, les Juifs et les païens, qui seront rapprochées conformément
6. Dans ORIGÈNE, Contre Celse VI, 10 (trad. M. BORRET, SC 147, p. 203 et 205) à la théologie de la croix et de la foi formulée en Ga la tes 3,6 à 14. Les
et II, 67. développements de la Lettre aux Corinthiens rejoignent cette autre
7. ARNOBE, Contre les Nations l, 36. affirmation de Galates 6, 14: « Pour moi, non, que je ne me glorifie pas,
8. Sur Dt 21,22-23, voir ROSE, «Le cadavre du pendu», 2002. Rose aboutit à
la conclusion que Dt 21,22-23 évoque une exécution et un empalement,
plutôt que le placement d'un exécuté sur un bois. Mais il fait observer que
la disposition juridique de Dt 21,23 concerne moins l'exécution que ce qui
la suit. Sur les interprétations juives ancienne de Dt 21, 22-23, voir ROSE, 9· JUS;rIN, Dialogue avec Tryphon, 32, 1. Trad. Ph. BOBICHON, 2003, p. 261.
«Les premières interprétations de Deut 21,22-23 »,2002. 10. VOlr DETTWILER, «De la malédiction à la bénédiction ... », 2002.

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La croix chez les Pères Introduction

si ce n'est dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par laquelle le Dans l'Evangile de Marc, la crucifIxion est clairement assumée
monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde.» 11 dans la mesure où l'identité profonde du Christ est liée à sa souffrance
La Lettre aux Colossiens (1,19-20) reprend et développe la dimension (8,31-33), où le centurion reconnaît qu'il est le Fils de Dieu à la
universaliste de l'action de la croix attestée dans celle aux Galates, en manière dont il est mort (15, 39), et où le ressuscité est en même temps
l'étendant au cosmos, conformément à la pensée de l'ensemble de le crucifté (16, 6). De plus, on y trouve cette parole: «Si quelqu'un
l'hymne de Colossiens 1, 15-2012 • De plus, le «document accusateur» veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même et prenne sa croix, et
(XElpoypacpov) annulé par sa ftxation à la croix selon Colossiens 2, 14 qu'il me suive» (8,34). Non qu'il s'agisse nécessairement de porter
peut représenter soit la Loi elle-même, soit les fautes qui découlent la croix du Christ ni de mourir comme lui, bien que cette parole ait
de sa non observance. Le fait qu'il ait été annulé par sa fIxation à été exploitée par la suite pour justifter l'acceptation du martyre et, le
la croix est une manière de dire que, par sa cruciftxion, le Christ a cas échéant, y encourager. Il est bien plutôt question, pour chacun,
annulé la Loi ou les fautes qui en découlent13 • Il s'agit d'un acte de de porter «sa» croix, c'est-à-dire de se renier soi-même ou de ne plus
destruction semblable à celui, plus violent, qu'évoque la victoire sur les mettre sa conftance en soi-même, dans la suivance du ChristI 6 •
Principautés et les Autorités dont il est question tout de suite après au Le présent ouvrage s'intéresse à la manière dont les chrétiens
verset 15. Mais ce verset peut être compris de deux manières, selon que du Ile au début du IVe siècle ont, à leur tour, interprété, expliqué et
l'on rattache le èv alJ1'(jJ ftnal à la croix du verset 14 ou au Christ lui- justifté la croix du Christ, dans les textes qu'ils ont rédigés. L'enquête
même. Dans le premier cas, il s'agirait d'une victoire sur ces puissances porte sur la croix et non sur la mort de Jésus en général, ni même
par la crucifIxion; dans le second, la victoire du Christ s'effectue par sa sur sa crucifIxion, bien que ces réalités ne puissent être entièrement
résurrection et son ascension14 • distinguées. C'est ainsi que nous ferons relativement peu d'allusions au
C'est sans doute encore dans la même perspective que celle de Psaume 21, qui pourtant fut très souvent cité en rapport avec la mort
la Lettre aux Galates qu'il convient de comprendre l'affirmation de Jésus, ni non plus à tous les textes qui associent Jésus à la Pâque.
d'Ephésiens 2, 15 et 16: «Il a aboli la Loi et ses commandements avec Nous éviterons par conséquent de parler de la mort de Jésus en la
leurs observances. Il a voulu ainsi, à partir du Juif et du païen, créer en désignant du mot croix, comme cela se fait souvent dans la littérature
lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les réconcilier théologique moderne, ou comme on peut le constater au chapitre 79
avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix». La de la Démonstration de la prédication apostolique d'Irénée. Et s'il nous
croix permet la réconciliation des Juifs et des païens, et cela est mis en arrive de mentionner des textes qui traitent plutôt de la mort de Jésus
rapport avec l'abolition de la Loi. que de la croix, c'est le plus souvent parce qu'ils se fondent sur des
références bibliques qui sont habituellement appliquées à la croix; il
s'agit plutôt, dans ces cas, d'essayer de compléter un dossier.
Limiter cette enquête à une période qui s'étend du Ile au début du
11. Sur la théologie de la croix chez Paul, voir les contributions rassemblées par IVe siècle a quelque chose d'arbitraire et de réducteur, et il eût certes
DETTWILER et ZUMSTEIN, 2002, notamment celle de ZUMSTEIN. Voir aussi été intéressant d'examiner des textes des siècles suivants. Mais la place
ZUMSTEIN,2001. nous aurait manqué, et ce sont principalement des considérations
12. Sur la compréhension de la croix dans la Lettre aux Colossiens, voir
DETTWILER, «Das Verstandnis des Kreuzes ... », 2002.
13. Dans ce dernier sens, ce verset aurait un sens proche de celui de 2 Co 5, 21,
comme le fait observer A. DETTWILER, ibidem, p. 100.
14. C'est dans ce sens que comprend le texte A. DETTWILER (ibidem, p. 102) 15. Cf. à ce sujet l'étude de CUVILLIER, 2004. Cet auteur parle, à propos de
qui considère que ev aùn'i! désigne le Christ. Origène retiendra la première Marc, de théologie de la croix. Voir aussi CUVILLIER, 2002, et EBNER,
interprétation. 2002.

8 9
La croix chez les Pères

pratiques qui nous ont conduit à effectuer ce choix. La période retenue


présente pourtant certaines caractéristiques, du point de vue qui nous
intéresse. Le christianisme est encore dans une situation de précarité
et ses adeptes sont amenés à se défendre contre les attaques dont ils
sont l'objet. La crucifIXion est une pratique courante, connue de tous, La croix qui accompagne Jésus
et dont il arrive que les chrétiens soient eux-mêmes, en tant que tels,
les victimes. C'est Constantin qui décidera l'abolition de ce supplice l6 .
Sans nous prononcer sur la nature du signe que cet empereur aurait vu Plusieurs écrits mettent en scène une croix qui se déplace et
avant la bataille du pont Milvius 17, rappelons qu'Eusèbe évoque une accompagne Jésus, et même, dans l'un d'entre eux, parle. Le motifle
statue romaine qui célèbre cette victoire et représente cet empereur plus ancien est celui du signe qui précède le Christ lors de son retour
tenant à la main le «trophée de la passion du Sauveur», c'est-à-dire, glorieux. Apparaît ensuite la croix qui accompagne Jésus au moment
très vraisemblablement, une croixl8 . Il donne par ailleurs la description de sa sortie du tombeau. Vient enfin l'idée que la croix l'a accompagné
d'une croix ornée de pierreries dressée dans le palais impérial de au moment de sa montée vers le ciel. C'est dans cet ordre que nous
Constantinople l9 . Avec Constantin, les choses changent donc. La présenterons ces thématiques, bien qu'il ne corresponde pas à la
croix acquiert un statut de symbole public et honorable, sous forme de chronologie des faits qui concernent l'œuvre du Sauveur.
trophée de victoire, une idée qui avait déjà été suggérée par des auteurs
chrétiens dans leurs écrits apologétiques, mais qui débouche sur des
La croix, signe qui précède Jésus lors de sa parousie
représentations matérielles20 •
La Didachè
Signalons que nous nous référons à la numérotation du psautier de
la Septante, puisque c'est celui-ci qu'utilisent nos auteurs. On lit ces mots dans la partie finale de la Didachè(16, 6): «Et
alors les signes de la vérité apparaîtront: premièrement le signe de
l'extension dans le ciel (OlJllelOV ÈK7tel'UOewç Èv oùpav4», puis le signe
de la trompette retentissante, et, troisième signe, la résurrection des
morts»l. La notion d'extension, attestée dans d'autres œuvres comme
signifiant la cruciflXion 2 , précise ici le sens du mot signe: il désigne
la croix qui apparaîtra au moment de la parousie du Seigneur. Nous
rapprochons ce signe de celui de Matthieu 24, 30, «Alors apparaîtra
dans le ciel le signe (0l1lle1ov) du Fils de l'homme », un texte de peu plus
ancien, vraisemblablement issu d'un même milieu, et nous pensons
que, dans les deux cas, le signe désigne la croix elle-même3 • Ce passage

16. Voir AURÉLlUs VICTOR (Livre des Césars 41) et SOZOMÈNE (Histoire
ecclésiastique l, 8, 12). 1. Trad. RORDORF, 1998, p. 197 et 199.
17. Voir les récits de LACTANCE (La mort des persécuteurs 44) et d'EusÈBE (Vie 2. L'idée d'extension des mains est souvent mise en rapport avec ls 65, 2: «J'ai
de Constantin l, 28-31). tendu les mains tout le jour vers un peuple indocile et contradicteur».
18. Histoire ecclésiastique IX, 9, 10-11 et Vie de Constantin l, 40. 3. STOMMEL (1953, p. 26-30) montre, en le rapprochant de Mt 24, 30, que
19. Vie de Constantin III, 49. Didachè 16, 6 contient bien une allusion à la croix comme signe. Dans le
20. Voir WALLRAFF (2004) qui parle de l'utilisation de la croix par Constantin même sens, voir DAVIES et ALLIsoN, 2000, p. 359-360; RORDORF, 1998,
à des fins de propagande impériale. p. 198; MELLO, 1999, p. 422-426. GNILKA (1988, p. 330) propose de voir

10
La croix chez les Pères La croix qui accompagne Jésus

de la Didachè ne dépend pourtant pas de Matthieu, mais doit venir Cette prédiction présente d'évidentes affinités avec celle de
d'une tradition eschatologique également recueillie dans cet évangile 4 • Matthieu 24, 27 et 3D, de même que l'ensemble des chapitres 1 et 2
La Didachè fait apparaître trois notions que nous retrouverons dans de l'Apocalypse de Pierre doivent être rapprochés de Matthieu 24, 3
d'autres textes: la croix désignée comme signe, la crucifIXion évoquée à 32 qui en est certainement la source 7 • La croix qui précède Jésus
comme extension des mains et l'apparition de ce signe au moment du correspond au signe du Fils de l'homme qui apparaîtra dans le ciel
retour eschatologique du Christ. selon Matthieu 24, 3D, de sorte que, sur ce point, l'apocalypse propose
une interprétation de l'évangile là où le sens du mot signe restait
L'Apocalypse de Pierre équivoque.
Le premier chapitre (v. 6 et 7) de l'Apocalypse de Pierres contient
une autre évocation de la croix accompagnatrice de Jésus. La scène se
L'EpUre des Apôtres
déroule au Mont des Oliviers, après la résurrection. Interrogé par ses L'Epître des Apôtres8 contient un passage très proche de celui de
disciples au sujet des signes de sa venue et de la fin du monde, Jésus l'Apocalypse de Pierre. Comme ses disciples l'interrogent sur la manière
livre une réponse qui contient ces mots: «comme la foudre qui brille dont il reviendra, le Seigneur répond: «je viendrai comme le soleil
de l'orient à l'occident, ainsi viendrai-je sur une nuée du ciel, en grande qui se lève, brillant sept fois plus que lui dans la gloire, porté sur les
puissance et dans ma gloire, tandis que ma croix ira devant moi. Je ailes des nuées dans la gloire, tandis que ma croix me précédera. Je
viendrai dans ma gloire, sept fois plus resplendissant que le soleil. Je viendrai sur la terre pour juger les vivants et les morts. »9 Comme dans
viendrai dans ma gloire avec tous mes saints anges, lorsque mon Père Matthieu, dans l'Apocalypse de Pierre, mais aussi dans la Didachè, il est
posera une couronne sur ma tête afin que je juge les vivants et les question de la venue sur les nuées. Mais l'EpUre rejoint l'apocalypse et
morts »6. se distingue de Matthieu et de la Didachè en faisant dire à Jésus «ma
croix me précédera» plutôt que «le signe ... apparaîtra dans le ciel»lo.
De plus ces deux premiers écrits sontles seuls à faire annoncer à Jésus
dans le signe de Mt 24,30 l'étendard d'Is 49, 22. HIPPOLYTE (Commentaire qu'il brillera sept fois plus que le soleil.
sur Matthieu 11, GCS l, 2, p. 206) et ORIGÈNE (Sur Matthieu 24, 30,
GCS 38, p. 99-100) identifient explicitement le signe à la croix. Un long L'Apocalypse d'Elie
discours adressé par Jésus à Pierre (conservé en copte: manuscrits du
Caire, Musée copte, inv. 6566; et en vieux nubien: manuscrit de Berlin, L'Apocalypse d'Elie, un écrit d'origine juive remanié par un
Bibliothèque nationale, Ms. Orient. Quart. 1020) affirme que la «croix rédacteur chrétien1I, contient, elle aussi, une annonce de la venue du
glorieuse» l'accompagnera quand il viendra exercer son jugement: EMMEL, Messie (III, 3-4): «Quand l'Oint viendra, il viendra comme une volée
2003, p. 44-45. EMMEL (p. 28) suggère que ce discours pourrait être la fin de
de colombes; la couronne de colombes l'entourera. Il marchera sur
l'Evangile du Sauveur, dont il a édité et traduit des fragments coptes. Dans
ce cas, nous serions en présence d'une autre attestation de cette thématique les nuées du ciel et le signe de la croix le précédera. Le monde entier
au Ille siècle. Mais cette attribution du discours à l'Evangile du Sauveur ne
nous paraît pas assurée.
4. Voir NORELLI (1991, p. 58-59), selon qui cette tradition utilisait Za 14,5, 7. Voir BAucKHAM, 1988, p. 4723-4724; NORELLI, 1991, p. 61.
tradition que l'on retrouve en Mt 25, 31, dans l'Apocalypse de Pierre (voir 8. Entre 160 et 170 selon PÉRÈS, 1994, p. 21
ci-dessous) et dans l'Ascension d'Isaïe 4,14. 9. Trad. PÉRÈS, 1994, p. 75.
5. Ce passage est conservé dans deux manuscrits éthiopiens qui reflètent 1O. Une dépendance de l'EpUre des Apôtres par rapport à l'Apocalypse de Pierre
l'original grec. BAucKHAM (1988, p. 4738) situe la rédaction de cet est signalée par BAUCKHAM, 1988, p. 4740, note 251.
apocryphe dans le contexte de la révolte de Bar Kokhba (132-135). 11. Texte du Ile-Ille siècle selon ROSENSTIEHL, dans DUPONT-SOMMER et
6. Traduction MARRASSINI, dans BOVON et GEOLTRAIN, 1997, p. 756. PHILONENKO, 1987, p. CXLVI.

12 13
La croix chez les Pères La croix qui accompagne Jésus

le verra du Levant jusqu'aux régions du Couchant. De cette manière il leur prêcher 15 . Sa taille immense et sa tête dépassant les cieux indiquent
viendra, entouré de tous ses anges. »12 On retrouve les thématiques déjà certes sa supériorité sur ceux qui l'accompagnent, mais aussi le fait
observées dans les autres documents: les nuées du ciel, le Levant et le qu'il est déjà dans les cieux16. Il anticipe ainsi son retour au ciel, en
Couchant, l'accompagnement par les anges. Comme chez Matthieu et même temps qu'il établit un lien entre celui-ci, la terre sur laquelle il
dans la Didachè, le Messie est accompagné d'un signe, mais l'apocalypse repose encore, et les lieux inférieurs d'où il vient, ce qui lui confère
précise qu'il s'agit du signe de la croix, et qu'elle le précède. Ce passage une dimension cosmique. On aurait aimé savoir comment s'achevait
de l'Apocalypse d'Elie ne dépend pas de l'Apocalypse de Pierre mais l'évangile, dont la fin est manquante, en particulier s'il était question
de la tradition eschatologique dont nous avons reconnu l'existence d'un retour au ciel qui aurait parachevé ce mouvement d'élévation17 .
derrière Matthieu et la Didachè. Rien n'est dit de la taille de la croix, mais il est remarquable qu'elle
soit présentée pratiquement comme une personne vivante. Elle marche
derrière Jésus, l'accompagne, et c'est elle qui répond à la question posée
La croix qui suit Jésus lors de sa sortie du tombeau: des cieux.
l'Evangile de Pierre Deux explications à cela peuvent être envisagées 18 . Il se peut que
Le texte le plus remarquable du point de vue de ce chapitre est le ressuscité se trouve encore dans une grande faiblesse. L'Evangile de
l'Evangile de Pierre, versets 35 à 42 13 . Il raconte comment, après la
crucifixion de Jésus, durant la nuit où commence le dimanche, on
entendit une grande voix dans le ciel, et les soldats préposés à la garde 15. Il s'agit de la thématique de la descente du Christ aux enfers. Pour un
inventaire des attestations anciennes de cette croyance, voir GOUNELLE,
virent deux hommes enveloppés de lumière descendre et s'approcher
2000, p. 35-59. CROSSAN (1988) Y voit ce qu'il nomme une descente
du tombeau. La porte s'ouvrit, et les hommes, qui étaient des jeunes doctrinale, destinée à prêcher, qu'il distingue de la descente mythologique,
gens, pénétrèrent. Trois hommes sortirent alors, deux d'entre eux qui vise à dépouiller les puissances démoniaques.
soutenant le troisième, et une croix les suivait. Les têtes des deux 16. La thématique des anges immenses est empruntée au judaïsme. Voir
premiers, assurément ceux qui étaient descendus, montaient jusqu'au CROSSAN (1988, p. 346) etJuNoD, dans BOVON et GEOLTRAIN, 1997, p. 252.
ciel, tandis que celle de celui qu'ils conduisaient, Jésus ressuscité, Sur le Christ immense, voir HERMAS, Le Pasteur, Similitude 9, 6, 1 et Actes
de Jean 90. Pour d'autres attestations, voir MARA (1973, p. 185) et JOLY
dépassait les cieux. Une nouvelle voix venue des cieux interrogea alors: (1968, p. 300-301).
«As-tu prêché à ceux qui dorment?» La réponse se fit entendre de la 17. Dans ce cas, l'Evangile de Pierre rejoindrait l'Ascension d'Isaïe 3, 13-18 qui
croix: «Oui». propose un modèle semblable: descente du Bien-Aimé, crucifixion avant
Ce n'est pas la résurrection qui est décrite, mais la sortie du tombeau. le sabbat entre deux malfaiteurs, ensevelissement, garde du tombeau,
Jésus lui-même est engagé dans un procesus global d'élévation, puisque descente d'un ange, ouverture du tombeau, sortie du Bien-Aimé assis sur
les épaules de deux hommes, envoi des disciples, ascension au ciel. Ce
c'est ainsi qu'est désignée sa mort au verset 19: àveÀ~cpeTJ14. Un
rapprochement a notamment été effectué par CROSSAN (1988, ch. 12) et
processus qui le fit passer par le séjour de ceux qui dorment afm de NORELLI (1991, p. 71-72). En outre, il n'est pas impossible que l'Ascension
d'Isaïe 9, 26 atteste, comme les textes que nous examinons dans ce chapitre,
l'idée que la croix a accompagné Jésus jusqu'aux cieux (voir infra, p. 40).
18. Nous ne retenons pas l'interprétation de CROSSAN (1988, p. 386-387)
12. Trad. ROSENSTIEHL, ibidem, p. 1812-1813. selon laquelle la croix pourrait représenter les saints d'Israël auxquels Jésus
13. Ed. MARA, 1973. Ce texte, dont seule une partie appartenant à la fin est a prêché et qui auraient répondu «oui» à la question posée; même si,
conservée, doit avoir été rédigé en Syrie durant la première moitié du comme le pense aussi VAGANAY (1930, p. 302), ceux qui dorment peuvent
Ile siècle. Voir JUNOD, dans BOVON et GEOLTRAIN, 1997, p. 242. être effectivement les justes en question. Sur la prédication aux morts, voir
14. Voir Lc 9, 51 et Jn 12, 32. Cela ne signifie pas que cet évangile soit JUSTIN, Dialogue avec Tryphon 72, 4, citant une parole attribuée à Jérémie,
d'inspiration johannique. retranchée par les Juifs, mais non identifiable chez le prophète.

14 15
La croix chez les Pères La croix qui accompagne Jésus

Pierre ne lui fait-il pas proférer ce cri au moment d'expirer: « Ma force, La croix qui accompagne Jésus dans sa montée vers le ciel
ô force, tu m'as abandonné» (v. 19)? Et Jésus ne doit-il pas être soutenu
Le Concept de notre Grande Puissance (NH VI, 4)
par les deux jeunes gens 19 ? Il se peut aussi que la question céleste
s'adresse à la croix, et non au ressuscité dont la tête se trouve au delà Cette apocalypse ne contient pas les mots croix ou crucifixion, mais
des cieux. Ce qui suppose qu'elle eut un rôle actif dans la prédication évoque l'apparition du «signe (c1Tlf.lelOV) de l'éon qui va venir» (p. 42,
aux dormants. De toute façon elle fut active, et il est très vraisemblable l. 21). Aux pages 39 à 42, la scène se déroule durant l' « éon psychique »,
que, pour l'auteur du récit, elle accompagna Jésus dans son séjour c'est-à-dire le temps présent qui précède l'éon à venir. Un homme vient
20 à l'être, qui connaît la Grande Puissance. Le nom de Jésus n'est pas
auprès des morts, avant d'être associée à sa sortie du tombeau .
Il est clair que la croix n'est pas ici le bois inerte du supplice de Jésus prononcé, mais ce qui est dit de cet homme correspond partiellement
avec lequel il ne faut vraisemblablement pas la confondre. Le verset 39 aux données évangéliques sur la passion. Ce sont les Archontes qui le
ne dit en effet pas que la croix mais qu'une croix les suivait. Par ailleurs saisissent pour le livrer au maître de l'Hadès, et l'homme effectue une
21 descente. Le maître de l'Hadès n'a toutefois aucun pouvoir sur lui, car
la croix du supplice n'est l'objet d'aucune spiritualisation ni non plus
d'aucun intérêt de la part de l'auteur. Les versets 10 et 11 se contentent il ne peut se saisir de la nature de sa chair. Impuissance qui marque sa
de signaler qu'on crucifia le Seigneur entre deux malfaiteurs et que, défaite, ainsi que celle des Archontes, en même temps que le début du
sur la croix, on écrivit: « Celui-ci est le roi d'Israël». Les deux croix nouvel éon. Le Sauveur ne reste pas longtemps dans les lieux inférieurs
sont donc traitées de manière diversifiée et semblent être différentes. car, immédiatement après la mention de.l' éclipse du soleil, il est
Sans que la réalité de la crucifixion ne soit contestée, la croix qui sort question de sa remontée: « après cela, il apparaîtra en montant vers le
du tombeau n'est pas la même que celle du supplice. Elle est une haut. Et apparaîtra le signe de l'éon qui va venir »23.
personne qui accompagne Jésus après sa mort; un symbole de vie, non Il est possible que ce signe soit de nouveau la croix, une croix qui a
de mort, de victoire sur la mort. Elle doit être rapprochée du signe accompagné le Sauveur dans sa descente dans les lieux inférieurs. Elle
qui accompagne Jésus lors de sa venue glorieuse selon l'Apocalypse remonte avec lui, et peut-être l'accompagne-t-elle dans son ascension,
de Pierre. Elle n'est pourtant pas sans rapport avec la première qui bien que le texte ne soit pas explicite non plus sur ce point.
est l'instrument du début de l'élévation de Jésus, laquelle se révèle
pleinement au moment de sa sortie du tombeau22 . La seconde croix est Le livre VI des Oracles sibyllins
une métamorphose de la première. Le livre VI des Oracles sibyllins s'achève par ces mots: « Ô bois,
ô bienheureux, sur lequel Dieu fut étendu, La terre ne pourra te
contenir, mais tu contempleras le ciel pour demeure, Lorsque ton
oeil de feu, Dieu, brillera comme l'éclair! »24 S'il n'est pas question
19. Comme en Ascension d'Isaïe 3, 17 et dans le Codex de Bobbio en addition ici d'un déplacement de la croix devant ou derrière Jésus, ce passage
à Mc 16, 3 (k dans l'apparat de l'édition de NESTLE et ALAND). témoigne de la conviction que la croix monta elle aussi aux cieux, par
20. Il s'agirait d'une association à la mort et à la résurrection du Christ qui est conséquent qu'elle connut le même sort que le Christ et l'accompagna.
peut-être également suggérée par la citation non identifiable de la Lettre
C'est sur cette vision que se fondent implicitement les textes que nous
du PSEUDO-BARNABÉ 12, la: «Quand un bois aura été couché et se sera
relevé».
21. Il n'y a pas de docétisme dans le récit de la crucifixion de l'évangile, en dépit
du verset 10: «comme s'il (ou: «car il») n'éprouvait pas de souffrance». 23. Ed. F. WISSE et E. E. WILLIAMS, dans The coptic gnostic Library (NHS 11),
Voir MCCANT, 1984. Leyde, 1979,p.291-323.
22. Dans cet évangile, on reconnait que Jésus est Fils de Dieu après sa 24. VI, 1. 26-28, GCS 8, p. 132. Traduction aimablement communiquée par
résurrection, non pas à sa mort comme en Mc 15, 39. J.-M. Roessli.

16 17
La croix chez les Pères La croix qui accompagne Jésus

venons d'examiner. Dans ces lignes des Oracles sibyllins, comme dans aucun des textes que nous avons envisagés, mais si on les réunit, on
l'Evangile de Pierre, la croix est l'objet d'une certaine personnification: obtient la vision d'une croix qui aurait été attachée à Jésus de sa mort
on lui parle; elle voit le ciel. à sa parousie, en passant par sa descente aux enfers, sa résurrection et
son ascension.
Conclusions Dans tous les cas, nous avons affaire à une croix en mouvement.
Certains textes tendent à la personnifier, puisqu'ils s'adressent à elle, et
Il a existé une tradition selon laquelle, lors de sa seconde venue, même, comme dans l'Evangile de Pierre, à en faire une croix vivante,
le Sauveur serait précédé d'un signe. Cette tradition a été connue et qui prend la parole 27 •
exploitée indépendamment par Matthieu etlaDidachè. Celle-ci voit dans
le signe la croix, tandis que le texte de Matthieu reste d'interprétation
incertaine, même s'il est vraisemblable que l'évangéliste y a également
vu la croix. La tradition en question présentait-elle le signe comme
celui de la croix? Il est difficile de le dire. La Didachè militerait plutôt
en faveur d'une réponse affirmative; de même que l'Apocalypse d'Elie,
si le passage que nous avons cité dérive de ladite tradition. Mais rien
n'interdit de penser que l'auteur chrétien de ce passage soit tributaire
de Matthieu; auquel cas il serait le témoin d'une interprétation du
texte évangélique que nous avons observée dans l'Apocalypse de Pierre,
et qui est également attestée par Hippolyte et Origène. Car il paraît
clair que l'Apocalypse de Pierre dépend de Matthieu dont elle offre
une réécriture et une interprétation. Quant à l'EpUre des apôtres, elle
semble être tributaire de l'Apocalypse de Pierre sur le point qui nous
intéresse. Dans ces textes, la croix est conçue comme un symbole de
gloire qui précède le Christ lors de sa venue en puissance comme juge.
On peut comprendre qu'elle est devenue ce signe dans la mesure où,
grâce à elle, le Christ a remporté une victoire. Comme nous le verrons
dans la partie que nous consacrerons à ces textes, ce signe est encore
clairement attesté dans le livre VIII des Oracles sibyllins25 •
Le livre VI des Oracles sibyllins et le Concept de notre Grande
Puissance laissent vraisemblablement entendre que le Sauveur fut
accompagné de la croix dans son ascension. Dans l'Evangile de
Pierre, ce mouvement solidaire s'étend à la descente aux enfers et à
la remontée lors de la résurrection26 • L'idée n'est certes attestée dans

25. Voir plus bas, p. 42 et 43.


26. Nous pensons pouvoir trouver aussi cette idée dans l'Ode de Salomon 29.
Voir plus bas, p. 41. 27. Voir PRIEUR, «La croix vivante ... », 1999.

18 19
Ignace d'Antioche
et
Polycarpe de Smyrne

Ignace d'Antioche
Plusieurs lettres d'Ignace évoquent la croix ou la cruciftxion\
Celle aux Ephésiens tout d'abord. Le chapitre 9 Cv. 1) se réfère à des
porteurs de mauvaise doctrine, auxquels les chrétiens d'Ephèse ont su
résister car ils sont les pierres du temple de Dieu. Ignace s'engage dans
un développement métaphorique sur l'édiftcation de ce temple, dans
lequel le Saint-Esprit est présenté comme un cable et la croix comme
une grue au moyen desquels les pierres sont élevées: « élevés jusqu'en
haut par la machine C!l'lxav~) de Jésus-Christ, qui est la croix »2. Ce
langage imagé, qui porte sur l'édiftcation des croyants comme temple
et qui est suggéré par la forme de la croix, ne précise pas de quelle façon
celle-ci contribue à cette construction3 •
La même épître mentionne la croix du Christ, dans un passage
difficile à comprendre, mais qui se réfère clairement à 1 Corinthiens

1. Sur l'authenticité et la datation du corpus des lettres d'Ignace, voir M UNIER


qui défend la datation traditionnelle: entre 110 et 135 (1993, p.380 et
471-484). Récemment, LECHNER (1999) est revenu sur cette question,
pensant que les lettres d'Ignace ont été rédigées vers 165-175 en Asie
mineure, tandis que la Lettre aux Philippiens de Polycarpe date de vers
150.
2. Trad. CAMELOT, 1998, comme les autres passages d'Ignace. L'expression
fllJXavrlflu aWl~pLOv désigne la croix dans le Martyrium prius 14 (PRIEUR,
1989, p. 698,1. 12).
3. SCHOEDEL (1985, p. 65-67) récuse l'interprétation gnostique de fllJXuv~
suggérée par SCHLIER (1929, p. 110-124) à partir de la roue (flIJXUV~) des
manichéens.
La croix chez les Pères Ignace d'Antioche et Polycarpe de Smyrne

l, 18-25: «Mon esprit est la victime 4 (nephl"Wu) de la croix, qui est Dans un raisonnement que l'on peut rapprocher de celui sur le
scandale pour les incroyants, mais pour nous salut et vie éternelle: temple de la Lettre aux Ephésiens 9, l, Ignace a ensuite recours à une
Où est le sage? où est le disputeur?» (18, 1) L'interprétation du mot métaphore végétale: les négateurs des souffrances du Christ sont
nephjtllf1u fait difficulté. On le trouve dans un autre passage de 1 comme une plante qui n'a pas été plantée par le Père 7 • S'ils l'avaient
Corinthiens (4, 13) où Paul, traitant des persécutions que subissent été, «ils apparaîtraient comme des rameaux de la croix (KÀét80L -rou
les apôtres, s'écrie: «Nous sommes les ordures du monde, les déchets crraupou), et leur fruit serait incorruptible» (11, 2). Les négateurs de
de l'univers (7T<lvnov nepl'1'llf1u) ». Ce rapprochement permet de la souffrance du Christ n'ont donc pas part aux bénéfIces de la croix.
comprendre le mot, bien que la traduction «victime» soit sans doute Et Ignace d'ajouter: «Par sa croix, le Christ en sa Passion vous appelle,
plus convenable. Ignace rapproche les deux textes pauliniens et veut vous qui êtes ses membres.» La croix est comparée à un arbre, dont
dire qu'à cause de la croix, qu'il perçoit lui aussi comme une folie les croyants sont les rameaux et qui, de ce fait, portent du fruitS. Elle
paradoxale, il est traité comme un déchet, une victimes. Il fait ainsi unit les membres du Christ, dont Ignace affirme ensuite qu'il est la
clairement référence à sa situation présente de captif maltraité et à tête (11,2). On relève ici une autre influence de 1 Corinthiens (6, 15
son martyre prochain. Bien que cela ne soit pas dit, le rapport entre la et 12, 12-27) pour la notion de membre, et de Colossiens l, 18 pour le
croix du Christ et la situation d'Ignace tient peut-être à ce que celui- Christ comme tête. Ceux qui ne ne sont pas unis au Christ par la croix
ci, comme Paul, est un prédicateur de la croix. Plus certainement, il n'appartiennent pas à ce corps. Ce texte est la première attestation de
tient à ce que, selon la Lettre aux Tralliens 10, il existe un lien entre les la croix comme arbre.
souffrances réelles du Christ et sa propre mort.
Dans la Lettre aux Philadelphiens (8,2), toujours en contexte
Les chapitres 9 à Il de la Lettre aux Tralliens évoquent en effet la polémique, mais apparemment contre des judaïsants cette fois, Ignace
croix et la crucifIxion en développant deux thématiques. Contre des s'oppose à ceux qui disent: «Si je ne le trouve pas dans les archives
négateurs de la réalité de la souffrance de Jésus (ch. 10), Ignace affirme (àpXelov), je ne le crois pas dans l'évangile ». Ces archives sont l'Ancien
tout d'abord, dans un développement christologique (ch. 9), que Testament, et ceux que contredit Ignace sont des chrétiens qui ne
celui-ci a véritablement été crucifIé6 • Comme nous venons de le voir, croient de l'évangile que ce qui se trouve dans la bible juive9 • Quant
cela fonde et justifIe le martyre d'Ignace lui-même, car si le Christ n'a à lui, ses archives ne sont pas des textes, mais ce sont Jésus-Christ,
souffert qu'en apparence, le martyre n'a pas de sens, et Ignace y voit «sa croix, sa mort, sa résurrection et la foi qui vient de lui». Elles sont
alors un mensonge contre le Seigneur. vivantes; c'est le Christ. Elles sont le coeur même de ce par quoi Ignace
déclare ensuite vouloir être justifIé. La croix du Christ en fait partie.
4. Selon la traduction de CAMELOT, 1998, p. 73. LEcHNER (1999, p. 122)
traduit Sühneopfer. Il voit dans les chapitres 18 à 20 un hymne au Christ La Lettre aux Smyrniotes (ch. 1-2) contient enfIn une confession
dont les mots «Mon esprit est l'offrande de la croix» serait le prooimion à relative à la personne du Christ, et polémique de nouveau contre
la manière des hymnes hellénistiques: l'esprit est invoqué comme le sont
les Muses dans ces hymnes (p. 227-229).
5. Le mot désigne également celui que l'on sacrifie. Voir CAMELOT (1998, 7. Comme en Aux Tralliens 6, 1, Ignace compare les hérétiques à de mauvaises
p. 64-65) dans sa note àAux Ephésiens 8,1, où le mot se retrouve. REIJNERS plantes. SCHOEDEL (1985) renvoie à Mt 15, 13 et Jn 15, 1-8.
(1966, p. 19-20) a sans doute tort de traduire surrender, devotion plutôt que 8. Il faut peut-être reconnaitre ici une allusion à Jn 15, 4. CORWIN (1960) en
humiliation. SCHOEDEL (1985, p. 84) traduit: «My spirit is a lowly offering propose l'hypothèse, tout en suggérant qu'il s'agissait peut-être plutôt de
of the cross », sans plus de commentaire sur le mot nep['I'llf!u. Il parle de traditions proches qui circulaient à Antioche.
sacrifice de soi (self sacrifice). 9. SCHOEDEL (1985, p. 207-208) propose aussi de comprendre, non pas «je ne
6. Sur la réalité de la crucifixion du Christ chez Ignace, voir aussi: Aux crois pas en l'évangile», mais «je ne crois pas que ce soit dans l'évangile»
Ephésiens 16, 2; Aux Smyrniotes 1, 2; 2. (it to be in the gospel).

22 23
La croix chez les Pères Ignace d'Antioche et Polycarpe de Smyrne

ceux qui affirment qu'il n'a souffert qu'en apparence. Comme dans dire, il ne précise pas de quelle manière la croix et la crucifixion
la Lettre aux Tralliens la, Ignace réplique ironiquement que ces historiques du Christ apportent le salut, et lorsqu'il affirme «il a été
négateurs n'existent eux-mêmes qu'en apparence. La confession de foi véritablement cloué pour nous dans sa chair» (Aux Smyrniotes l, 2), il
est précédée d'une action de grâce dans laquelle il est affirmé que les le fait de manière traditionnelle, surtout pour affirmer la réalité de la
chrétiens de Smyrne sont «achevés dans une foi inébranlable, comme crucifixion, et sans expliquer la portée de ce «pour nous». Il utilise un
s'ils étaient cloués de chair et d'esprit àla croix de Jésus-Christ» (l, 1). langage imagé qui concerne la vie chrétienne et a pour point commun
La vie chrétienne est conçue comme une union au Christ, comparée d'exprimer l'union au Christ crucifié et par le Christ: la grue qui édifie
au fait d'être soi-même cloué à sa croix; ce qui doit être rapproché le temple, l'arbre auquel les fidèles sont attachés comme des rameaux,
de ce que disait Ignace dans la Lettre aux Tralliens (ch. 11) au travers la croix à laquelle ils sont cloués. La croix est avant tout ce qui unit
de l'image de la plante. Il s'agit certes d'un langage métaphorique, les croyants. Les deux premières de ces images indiquent que la croix
mais qui indique l'importance de la croix dans la pensée théologique est, en même temps, ce qui les distingue des porteurs d'une mauvaise
d'Ignace lO • doctrine et des négateurs de la réalité de la souffrance du Christ. Par
La Lettre aux Smyrniotes (1,2) poursuit en disant que le Christ a été ailleurs, la réalité de cette souffrance est ce qui fonde et justifie le
véritablement cloué pour nous, et que c'est du fruit de cette passion que martyre des chrétiens.
nous existons. Les ressemblances de ce passage avec les chapitres la et
11 de la Lettre aux Tralliens nous engagent à reconnaitre dans ce fruit La Lettre aux Philippiens de Polycarpe de Smyrne
une variante de celui de Tralliens Il, 12 11 , même si, dans un cas le fruit
est celui que produit la crucifixion, et dans l'autre celui que porte celui Les chapitres 7 et 8 de cette lettre contiennent deux mentions de
qui est uni au Christ. Le texte se prolonge en affirmant que le Christ la croix. Polycarpe s'en prend à ce qu'il nomme des «faux frères», qui
fut crucifié «pour lever l'étendard (oûaa'lfloç) dans les siècles». Bien portent hypocritement le nom du Seigneur (6, 3). Il les tient pour des
qu'Ignace ne précise pas ce que désigne effectivement ce mot, nous ne antichrists et leur reproche de ne pas confesser que Jésus-Christ est
pouvons exclure qu'il s'agisse de la croix12 • venu dans la chair1\ ni non plus le témoignage de la croix (flapn'lpLOv
-rou a-raupou)15, de détourner les paroles du Seigneur, et d'affirmer
Ignace insiste donc sur la réalité de la crucifixion du Christ. Celle-ci qu'il n'y a ni résurrection ni jugement (7, 1).
est au coeur de sa sotériologie, et il ne craint pas de parler, comme Paul, Cette polémique, qui vise des contestataires de la venue du Christ
de la croix du Christ ou de la croix, de manière absolue. Plusieurs des dans la chair, rejoint celle d'Ignace contre ceux qui affirmaient
thématiques qu'il présente à ce sujet sont inspirées de Paul, notamment qu'il n'avait souffert qu'en apparence (Aux Tralliens la et Aux
de 1 Corinthiens. On ne peut dire pour autant qu'il reproduise la Smyrniotes 2), auxquels il opposait la réalité de la crucifixion dans la
théologie de la croix paulinienne dans toute son ampleur13 . A vrai

10. SCHLIER (1929, p. 107-108) rapproche à juste titre cette thématique de


l'union au Christ par le moyen de la croix de ce que disent les Actes de 14. VoirlJn4,1-3et2Jn7.
Pierre 37-38. Voir infra, p. 110-117. 15. Selon BAUER (1995, p. 58-59), la formule «témoignage de la croix» peut
11. Comme le pense SCHOEDEL (1985, p. 220), qui rapproche ce texte de Ga 2, 19. avoir le sens d'un genitiuus subjectiuus et désigner le témoignage rendu
12. SCHOEDEL (1985, p. 223) voit la croix dans cet étendard. Il rapproche ce par la croix, par analogie à 1 Jn S, 6-8, ou le sens d'ungenetiuus objectiuus
passage d'Is S, 26; 49, 22; 62, 10. et désigner le témoignage au sujet de la croix. Il s'agirait alors de l'œuvre
13. Ce que pense aussi SCHNEIDER (1966, p. 580), tout en reconnaissant les de salut de la croix du Christ, comme chez Ignace, interprétation à
références à Paul. KUHN (1975), qui signale aussi ces références, pense que laquelle nous nous rallions. En revanche nous ne retenons pas une autre
l'on peut parler de théologie de la croix au sujet d'Ignace, ce dont nous interprétation possible suggérée par Bauer, selon qui il pourrait aussi s'agir
convenons. de la croix eschatologique selon Mt 24, 30 et Didachè 16, 6.

24 25
La croix chez les Pères

chair (Aux Tralliens 9-10). Mais elle s'applique plus généralement aux
négateurs de l'incarnation, tandis que celle d'Ignace se concentrait
sur les contestataires de la réalité de la souffrance de Jésus. Cela tient
peut-être au contexte de martyre dans lequel Ignace écrivait. Quoi
qu'il en soit, les deux auteurs s'attachent à affirmer la réalité de la La Lettre du Pseudo-Barnabé
crucifixion de Jésus. Comme Ignace, Polycarpe parle de la croix (le
«témoiganage de la croix») de manière absolue, et situe celle-ci au
coeur de l'enseignement chrétien. La Lettre attribuée à Barnabé effectue plusieurs références à la
En conclusion de ce passage sur les faux frères, Polycarpe exhorte croix qui toutes s'inscrivent dans le cadre d'une argumentation
ses lecteurs à rester attachés au Christ qui, selon une citation légèrement relative à des attestations dans les Écritures juives. On sait que, selon
modifiée de 1 Pierre 2, 24, «a porté nos fautes en son propre corps, sur ce texte, qui est une sorte de catéchèse\ ces Écritures ont pour seule
le bois ». Par le biais de cette citation, il utilise ainsi le mot bois pour fonction d'annoncer le Christ. Compte tenu de sa date présumée
désigner la croix, et il confère une portée sacrificielle à la mort du de composition2 , il est le premier qui présente des collections de
Christ. références à la croix empruntées à l'Ancien Testament. Mis à part
Le mot croix figure encore au chapitre 12 de la lettre, dans un le Nouveau Testament, il est également le premier document qui
passage conservé en traduction latine. A la suite de 1 Timothée 2, 2 propose des développements sur ce sujet d'une certaine ampleur.
et Matthieu 5, 44, le texte demande que l'on prie pour les rois, les Les autres écrits des Pères apostoliques (Ignace, Polycarpe) que nous
autorités et les princes, «pour ceux qui vous persécutent et vous avons examinés lui accordent certes de l'importance, mais en traitent
haïssent, et pour les ennemis de la croix (pro inimicis crucis) ». Cette occasionnellement, notamment en polémique contre les négateurs de
dernière formule doit être rapprochée de Philippiens 3, 18. Mais tandis la réalité de l'incarnation et des souffrances du Christ.
que les ennemis de la croix de la lettre de Paul paraissent désigner une Les réflexions de la Lettre s'inscrivent sur le fond d'une conception
catégorie de chrétiens, ceux de la version latine de celle de Polycarpe de la souffrance du Christ qui est particulièrement formulée aux
sont des persécuteurs externes. chapitres 5 et 6, 1-7: «c' estlui qui a voulu souffrir de cette manière. Il
fallait, en effet, qu'il souffrît sur le bois» (5, 13)3. Citant Isaïe 53, 5 et 7,
déjà utilisé dans le Nouveau Testament\ elle indique que le Seigneur
a supporté de livrer sa chair à la corruption, affirmant implicitement
la réalité de cette souffrance, et précise qu'il fit cela «pour que nous
soyons purifiés par le pardon des péchés, c'est-à-dire par l'aspersion
faite avec son sang» (5, 1-2). Le pardon des péchés désigne le baptême
(cf. 6, 11), de sorte qu'un lien étroit est établi entre la souffrance du
Christ et ce rite: le baptême est une purification qui s'effectue par

1. Voir BRADSHAW AITKEN, 2004, p. 90-92.


2. Entre 125 et 150 selon PRIGENT, 1971, p.27. Vers 130-131, selon
PROSTMEIER, 1999, p. 128.
3. Trad. PRIGENT, 1971, p. 113.
4. Ac 8, 32-33.

26
La croix chez les Pères La Lettre du Pseudo-Barnabé

le sang du Christ. Les chapitres Il et 12 que nous examinerons plus percez-le, couronnez sa tête de laine écarlate et qu'ainsi il soit chassé
bas confIrment le lien étroit entre cette souffrance et le baptême. Par au désert». L'ordre de cracher et de percer est assurément inspiré des
ailleurs la notion d'aspersion par le sang 5 donne à la souffrance du récits de la Passion, qui trouvent eux-mêmes des préfigurations vétéro-
Christ une dimension sacrifIcielle qui est clairement affirmée en 7, 3, testamentaires 7 • En revanche, si on comprend que le couronnement
comme dans tous les chapitres 7 et 8: «il devait offrir lui-même, pour évoque celui de la couronne d'épines, la laine écarlate ne fIgure dans
nos péchés, le vase de l'Esprit en sacrifIce », et en 7, 5: «moi qui offrirai aucun récit de la Passion de Jésus. Il faut y voir l'influence d'une
ma chair pour les péchés de mon nouveau peuple». Le résultat de tradition juive qui voulait que le grand prêtre attachât un ruban de laine
cette souffrance à portée sacrificielle et dont le croyant bénéficie par le écarlate sur la tête du bouc, et qui devait appartenir à la documentation
baptême, est« d'anéantir la mort» (5,5) et de «prouver la résurrection utilisée par l'auteurs. Selon la Lettre, celui qui conduit le second bouc
des morts» (5,6). En 7, 2, on lit encore que le Seigneur a souffert à au désert enlève alors la laine de sa tête et la dépose sur un buisson.
cause de nous, et que sa blessure nous donne la vie. De plus, la Lettre C'est ainsi que le second bouc préfigure le Christ dans sa Passion.
affirme à plusieurs reprise que la croix et l' œuvre du Christ font l'objet Mais l'épisode de la laine écarlate annonce également la parousie,
d'une espérance: 8, 5; lI, 8; 12, 2 et 3. car, lors de sa manifestation (<<quand viendra le jour», 7, 9), le Christ
portera sur sa chair un manteau écarlate (-TOV 1t08~PTll'oV KOKKlVOV),
qui sera un signe de reconnaissance et fera déclarer à ceux qui l'ont
Les deux boucs. Le sacrifice purificateur de la génisse maltraité: «N'est-ce pas celui que jadis nous avons crucifié après l'avoir
(ch.7et8) méprisé, percé et couvert de crachats?» (7, 9) Ce vêtement ne peut
Dans les chapitres 7 et 8 le texte évoque deux sacrifices prescrits pas ne pas être mis en rapport avec celui dont Jésus fut revêtu selon
dans l'Ancien Testament pour expliquer la souffrance du Christ: celui Matthieu 27, 28 et qui a dû suggérer à l'auteur cette interprétation
des deux boucs au Grand pardon (Lévitique 16) et l'immolation de la de la laine écarlate9 • Dans les deux cas, le manteau est un signe de
génisse rousse (Nombres 19, 1-10). puissance.
Le passage continue en expliquant pourquoi les deux boucs sont
Les deux boucs (7,6-11) semblables. C'est afIn que, lors de la parousie, on soit frappé de
cette similitude, en d'autres termes que l'on reconnaisse celui qui a
Au chapitre 7, l'auteur fait un usage plutôt curieux de la thématique
été crucifié dans celui qui apparaîtra. Ici, le crucifié n'est autre que
des deux boucs du jour du Grand pardon. Ils doivent être beaux
le premier bouc, celui qui fit l'objet de l'holocauste. Si bien que ce
et semblables (6f1olouç)6. Le premier est pris en holocauste pour le
développement de l'argumentation entre en tension avec ce qui a été
péché, ce qui rejoint Lévitique 16, 9 et 27. Le second, qui est maudit
dit précédemment où c'était le second bouc qui préfigurait le crucifIé
(èmKUl'apa-roç), correspond à celui qui, chargé des péchés d'Israël, est
et où l'écarlate marquait le lien entre celui-ci et celui qui reviendra lors
conduit au désert, selon Lévitique 16, 20-22. Le texte donne ici une
de la parousie.
citation qui est censée annoncer le sort réservé au Christ, mais qui ne
Quant au fait que la laine a été déposée sur un buisson, parmi les
figure nullement dans le Lévitique, et ne correspond pas à ce qui, selon
épines, l'auteur y voit une préfiguration des souffrances de l'Église.
les dispositions bibliques, arrive au second bouc: «Crachez tous sur lui,

7. Voir PRIGENT, 1971, p. 134.


5. Voir pavTlof.l6ç en He 12, 24 et 1 P 1, 2; pavT[~w en He 9,13. 8. Voir PRIGENT, 1971, p. 133. Ce motif est également connu de TERTULLIEN:
6. Détail absent du Lévitique, mais venant de traditions juives (voir PRIGENT, Contre Marcion III, 7, 7; Contre les Juifs 14, 9.
1971, p. 133) et attesté chez JUSTIN (Dialogue 40 4) et TERTULLIEN (Contre 9. La tradition biblique voit dans le manteau un attribut du grand-prêtre et du
sauveur messianique. Voir PROSTMEIER, 1999, p. 310-312.
Marcion III, 7, 7).

28 29
La croix chez les Pères La Lettre du Pseudo-Barnabé

Les épines sont en effet redoutables, et celui qui veut retirer la laine seulement par l'auteur lui-même. Elle ne saurait être le Christ, qui est
doit beaucoup souffrir. Et l'auteur de citer un agraphon: «ceux qui identifié plus bas avec la génisse. Le rapprochement avec le chapitre 7
veulent me voir et atteindre mon royaume doivent me saisir à travers suggère plutôt d'y voir un attribut de sa souffrance et de sa puissance,
l'épreuve et la souffrance »10. S'agit-il ici d'une annonce du martyre ou ce que confirment ces mots: «Elle signifie que le règne de Jésus est
plus simplement des épreuves de la vie chrétienne, il est difficile d'en sur le bois et que ceux qui espèrent en lui vivront éternellement.»
décider. En tout cas, il est clair que, pour notre auteur comme pour (8,5) Notre écrit propose ici la première attestation de l'utilisation du
d'autres, il existe un lien entre les souffrances du Christ et celles du Psaume 95,10 sous une forme longue qui a circulé parmi les chrétiens:
croyant. «Le Seigneur a régné depuis le bois. » Cette interprétation indique que
la croix est le moyen par lequel le Seigneur est entré dans son règne,
La génisse rousse (ch. 8) mais aussi que la crucifixion elle-même fait partie de ce règne l l •
Comme au chapitre 7, la typologie porte à la fois sur la crucifixion
Au chapitre suivant, l'auteur se tourne vers une autre typologie,
et sur l'eschatologie, car c'est dans un sens eschatologique qu'est
celle de la génisse rousse immolée et brûlée selon Nombres 19, 1-10.
expliquée la présence de l'hysope avec la laine sur le bâton qui préfigure
Le récit biblique lui-même stipule qu'après qu'on ait égorgé la génisse,
la croix: «dans son royaume il y aura des jours mauvais et troubles
Éléazar prendra de son sang et en fera sept fois une aspersion sur le
pendant lesquels nous serons sauvés. En effet, c'est par le suc trouble de
devant de la façade de la tente du témoignage. Plus bas, il ordonne que
l'hysope que guérit celui dont la chair est malade.» (8, 6)
le prêtre prenne du bois de cèdre, de l'hysope et de l'écarlate (KOKKLVOV
selon la Septante) et les jette au milieu du brasier où se consume la
génisse. La circoncision d'Abraham (ch. 9)
La Lettre prend de grandes libertés avec le texte biblique et fusionne Au chapitre 9, l'auteur cherche à établir que la véritable circoncision,
l'aspersion et le plongement du bois dans le brasier, car elle contient celle que Dieu a voulue, concerne l'oreille afm d'entendre et de croire
l'ordre suivant: «Que des enfants prennent alors les cendres et les (9,3), non pas la circoncision charnelle qui a été rejetée (9, 4). Si bien
mettent dans des vases, qu'ils enroulent sur un bois la laine écarlate que si Abraham a effectivement subi la première circoncision, c'est
- vous retrouvez ici la préfiguration de la croix et la laine écarlate - et parce que l'Esprit dirigeait prophétiquement ses regards vers Jésus,
l'hysope, et qu'ainsi les enfants aspergent individuellement tous les l'objectif étant de lui conférer la connaissance de Jésus et de la croix
membres du peuple afin qu'ils soient purifiés de leurs péchés.» (8, 1) qui devait apporter la grâce. L'auteur en veut pour preuve les chiffres
On peut de nouveau repérer ici l'influence de traditions rabbiniques dix-huit et trois cents qui indiquent le nombre des hommes circoncis
qui devaient appartenir aux sources utilisées par l'auteur. A notre par Abraham: « Et Abraham circoncit parmi les gens de sa maison dix-
connaissance, la Lettre du Pseudo-Barnabé est le seul écrit qui exploite huit et trois cents hommes.» (9, 8) A vrai dire cette indication ne figure
ce récit de Nombres 19 comme typologie de la croix, sous une forme pas telle quelle dans la Bible, mais elle est le produit de la combinaison
assez particulière, on le constate. de deux passages: Genèse 17,23-27 qui rapporte la circoncision de la
Lé bois, c'est la croix. Quant à la laine, elle rappelle évidemment maison du patriarche, mais ne dit rien du chiffre, et Genèse 14, 14 où
celle qui est placée sur la tête du second bouc dans le chapitre il va reprendre Loth à ses ennemis accompagné de trois cent dix-huit
précédent, et l'on peut se demander si elle avait déjà été introduite dans hommes.
la source utilisée, laquelle aurait déjà effectué ce rapprochement, ou

10. PRIGBNT (1971, p. 137) le rapproche d'Ac 14, 22 et de l'Evangile se/on


Thomas, log. 58. 11. Voir PRIEUR, «"Le Seigneur a régné depuis le bois" ... », 1999.

30 31
La croix chez les Pères La Lettre du Pseudo-Barnabé

La symbolique des chiffres développée ici n'a de sens qu'en grec. est introduite par ces mots: «celui qui agit ainsi », où il convient sans
L'auteur fait remarquer que dix-huit s'écrit 1 (iota =: dix) et H (èta =: huit), doute de voir ceux dont il est question plus bas au verset 8: «Heureux
12 ceux qui, ayant mis en la croix leur espérance, sont descendus dans
et que ces deux lettres sont les deux premières du nom Jésus • Quant
14
aux trois cents, cela s'écrit T (tau) 13, ce qui désigne la croix • Cette l'eau.» Par ailleurs la manière dont la Lettre interprète le psaume est
symbolique qui apparaît ici pour la première fois, confirme que, selon assez libre, car la littéralité du texte laisserait attendre une comparaison
entre l'arbre et le croyant plutôt qu'entre l'arbre et la croix. Ce qui
notre auteur, le sens des Écritures juives est uniquement d'annoncer le
Christ et ce qui le concerne. La circoncision charnelle, qui est appelée intéresse ici l'auteur, c'est la conjonction des deux thèmes: l'arbre et
l'eau, la croix et le baptême. Espérer en la croix et recevoir le baptême
un sceau (o<ppayl<;) en 9,6, annonce donc la croix.
procurent le salut, tel est ce que proclame le psaume. L'espérance
dans la croix rejoint ce qui était dit en 8, 5 et sera répété en 12, 3 sur
L'eau etle bois (ch. 11 et 12, 1-7) l'espérance en Jésus sur le bois.
Dans un développement qui occupe les chapitres 11 et 12 (1-7), Après cela l'auteur (v. 9 et 10) cite deux extraits de ce qu'il nomme
l'auteur se demande encore si le Seigneur a révélé à l'avance ce qui «un autre prophète », qui, dans son esprit, paraissent émaner du même
concerne l'eau, par quoi il faut comprendre le baptême, et la croix. passage biblique, mais qu'il est impossible de repérer dans les Écritures.
Les versets 1 à 6 du chapitre 11 sont consacrés au seul baptême, mais Le premier est libellée comme suit: «Et la terre de Jacob était célébrée
les versets 6 à 10 rassemblent des citations bibliques qui associent plus que toute autre », la seconde: «Il y avait un fleuve qui coulait,
l'eau au bois, c'est-à-dire à un arbre. Le verset 8 atteste que c'est bien venant de la droite, et des arbres splendides en tiraient leur croissance.
conjointement de l'eau et du bois qu'il est question dans ce passage. Quiconque en mangera vivra éternellement. » Comme le note PrigentI s,
Nous trouvons tout d'abord en 6 une citation du Psaume 1, 3-6, cette seconde citation, qui est un amalgame d'Ezéchie147, 1-2 et de
qui compare l'homme qui observe la loi du Seigneur à un arbre planté Genèse 3, 22, décrit la situation paradisiaque. L'arbre de vie de la
près de ruisseaux. La citation est assez fidèle au texte de la Septante, Genèse est par conséquent perçu comme une préfiguration de la croix.
si ce n'est qu'elle n'évoque pas celui qui observe la loi, mais qu'elle Mais il ne s'agit que d'un rapprochement implicite, suggéré par le
contexte, car l'auteur n'exploite pas cette thématique. Il se concentre
sur la signification du baptême, et ajoute que l'annonce «Quiconque
en mangera vivra éternellement» signifie «Quiconque écoutera ces
12. Même idée dans la Didascalie des Apôtres: «C'est le iota qui ne passera
paroles et croira vivra éternellement». Par quoi on comprend que les
pas de la Loi. En effet, le iota signifie le nom de Jésus dans le Décalogue.
Mais l'apex est le signe de l'extension du bois.» Ed. E. TIDNER, Didascaliae fruits de l'arbre de vie préfigurent les enseignements qui mènent à la
apostolorum (TU 75), Berlin, 1963, p. 79-80. Le mot apex désigne une vie éternelle 16 •
pointe. Après avoir traité de l'eau (lI, 1-5), puis de l'eau en relation avec
13. En fait, T désigne 300000. C'est,' qui désigne 300. Le rapprochement du le bois (Il, 6-10), l'exposé passe enfin à la croix elle-même (12,1-7).
T et de la croix a été fait, en milieu païen, par LUCIEN, Iudicium uocalium Il introduit «les paroles d'un autre prophète» encore: «Quand viendra
12. l'achèvement de ces choses? Le Seigneur dit: quand un bois aura été
14. Le rapprochement du chiffre 300 avec la croix se trouve aussi chez
CLÉMENT D'ALEXANDRIE (Stromate VI, lI, 84). On le retrouvera chez couché et se sera relevé, et quand du sang gouttera du bois.» Cette
AUGUSTIN (Quaestionum in Heptateuchum VII, 37), commentant Jg 7, 5.
Sur ce chiffre, voir PRIGENT, 1971, p. 147-148. Pour d'autres attestations
de ce chiffre, voir aussi PROSTMEIER, 1999, p. 370. BOVON (2001) a mis en 15. PRIGENT, 1971, p. 165.
évidence le lien entre les noms et les chiffres, comme expression de réalités
16. Sur la notion de vie éternelle, voir Jn 6,51 et 58 et sur la vie en rapport avec
religieuses que le langage ne peut entièrement atteindre. Il consacre un
un arbre, voir Ap 22, 1-5.
passage à la Lettre du Pseudo-Barnabé.

33
32
La croix chez les Pères La Lettre du Pseudo-Barnabé

citation, qui n'est pas identifiable dans l'Ancien Testament, se trouve, qui prescrit d'effectuer un geste qui est directement présenté comme
très proche, parmi des références à la crucifixion du Christ, dans «préfiguration de la croix et de celui qui devait souffrir»: Moïse met
les Testimonia du Pseudo-Grégoire de Nysse, où elle est attribuée les armes en tas au milieu de la mêlée et, semble-t-il, se juche dessus
à Isaïe 17 . On peut y reconaître une partie du Deutéro-Ezéchiel: afin de dominer les combattants. L'auteur ne précise pas que Moïse
« ... "quand cela arrivera-t-il?" Et YHWH me dit: " ... un arbre se eut besoin qu'Aaron et Hour lui soutinssent les mains afin qu'il les
courbera et se redressera ... "»18, suivi d'une partie de IV Esdras 5, maintînt étendues; sans doute parce que le Christ lui-même n'eut pas
5, «Le sang dégouttera du bois ». Ce testimonium paraît donc être besoin de ce genre d'aide.
un texte composite 19 . Quoi qu'il en soit, l'auteur indique clairement Avant de passer au second épisode de la vie de Moïse, notre texte
qu'il convient d'y voir la croix et celui qui devait être crucifié, et il introduit une référence légèrement modifiée à Isaïe 65, 2, qui rompt
apparait que le sang qui jaillit du bois est une préfiguration de celui certes la cohérence de l'ensemble consacré à ce personnage, mais qui
qui s'écoulera du corps du Christ. Si bien qu'on observe une sorte est suggérée par la thématique des mains étendues: «Tout le jour j'ai
d'identification entre le bois et le Seigneur qu'il portera. étendu mes mains vers un peuple indocile.»
La suite du chapitre 12 met en scène des préfigurations suggérées Vient alors la seconde préfiguration liée à Moïse, celle des serpents
par deux épisodes de la vie de Moïse: le combat contre Amalek et selon Nombres 21, 6-9. De nouveau, l'explication christologique est
l'érection du serpent d'airain2o • Le combat entre Israël et Amalek directement fournie: « Moïse fait une préfiguration de Jésus montrant
selon Exode 17, 8-13 tout d'abord. Conformément à l'exégèse qu'il met qu'il devait souffrir, mais que c'est lui qui donnerait la vie, lui qu'on
habituellement en œuvre, l'auteur affirme que ces faits se sont déroulés croirait mort sur le signe.» (12, 5) Tel est donc le but de l'épisode,
et que les Israélites ont été attaqués afin de leur rappeler «que c'était préfigurer les souffrances salvifiques du Christ, et, comme dans le
pour leurs péchés qu'ils étaient livrés à la mort» (12, 2), et «qu'ils précédent, convaincre les Juifs de péché. Selon la Septante, le support
sachent qu'ils ne peuvent être sauvés à moins d'espérer en lui (Jésus)>> sur lequel Moïse reçoit l'ordre de placer le serpent porte le nom de
(12, 3). L'interprétation christologique de cet épisode est totale. « signe» (ol1 flelov). Mais ce mot a déjà été utilisé par les chrétiens, avant
Après la Lettre du Pseudo-Barnabé, la référence à ce texte comme la Lettre, pour désigner la croix.
préfiguration de la crucifixion deviendra classique. Il faut toutefois Comme l'épisode précédent, celui-ci présente des différences avec
noter que l'auteur résume l'épisode de manière très libre, ajoutant des le texte de la Septante. Cette fois, Moïse ne paraît pas recevoir d'ordre
détails qui ne figurent pas dans le récit biblique. C'est en effet l'Esprit divin, mais prendre l'initiative de dresser le serpent. C'est après cette
érection que prend place un dialogue entre le peuple et son conducteur,
sur convocation de celui-ci et non avant. Dans un discours absent
du récit biblique, Moïse précise que le serpent est fixé au bois, ce qui
17. PG 46,213 D. confirme l'identité du signe avec la croix. Il ajoute que celui qui a été
18. 4Q Deutéro-Ezéchiel cité par PHILONENKO, 1994, p. 3.
mordu doit venir au serpent, «étant plein d'espérance, ayant cette foi
19. Voir PRIGENT (1961, p. 118-119); DANIÉLOU (1958, p.291, et 1962);
PROSTMEIER (1999, p. 434), qui ajoute IV Esdras 4, 32 (<<où et quand que (celui-ci), bien que mort, peut donner la vie, et à l'heure même il
cela ... »). On trouve une formule comparable dans le Commentaire sur sera sauvé.» (12, 7)
Marc du PSEUDO-JÉRÔME (PL 3D, 639 C) qui met en rapport le Christ Dans la perspective de l'auteur, le serpent d'airain est identifié au
crucifié avec Noé ivre, nu et objet de risée. Le bois serait alors la vigne de Christ, comme son support, le signe, à la croix. Et il remplit les mêmes
Noé, et le sang serait figuré par la sève. fonctions salvatrices, de sorte que c'est bien dans le Christ lui-même
20. Voir PRIGENT, 1971, p. 168. Cette association est également attestée dans le
judaïsme. Selon MANSON (1945), il s'agit d'une réplique au christianisme, que les Israélites ont cru à travers le serpent. L'auteur établit encore une
avec une autre interprétation que celle donnée par les chrétiens. Ce serait analogie entre les serpents dont les Israélites étaient les victimes et celui
une exhortation à garder le coeur tourné vers Dieu. qui, selon Genèse 3, a séduit Ève. Si bien qu'il oppose ce premier groupe

34 35
La croix chez les Pères La Lettre du Pseudo-Barnabé

de serpents maléfiques - celui de Genèse 3 et ceux de Nombres 21 - au contre Amalek et du serpent d'airain, avec le rappel de l'interdiction des
serpent-Jésus auteur du salut. Cette identification préfiguratrice entre images. L'auteur interprète ces textes avec beaucoup de liberté. Le cas
le serpent d'airain et Jésus est confirmée par le fait que l'auteur signale des récits relatifs aux deux boucs et à la génisse rousse (ch. 7-8) pousse
qu'il existe une contradiction entre l'action de Moïse et l'interdiction d'ailleurs à se demander s'il travaille directement sur Lévitique 16 et
formulée par lui-même (Lv 26,1 et Dt 27,15) d'avoir des images pour Nombres 19, 1-10, ou s'il ne dépend pas plutôt d'une documentation
en faire son dieu. Si l'auteur ne s'attarde pas à lever cette contradiction, dans laquelle ces textes auraient déjà fait l'objet d'une interprétation
c'est qu'elle l'est par le simple fait que le serpent d'airain est une et de certaines amplifications, ce qui expliquerait l'introduction de
représentation du Chrise 1 • citations absentes de la Bible et de traditions d'origine juive. Il est vrai
On connaît le passage de l'Evangile de Jean (3, 14-15) qui établit qu'un telle hypothèse ne fait que repousser le problème, car il convient
une analogie entre le serpent élevé dans le désert et l'élévation du ensuite d'expliquer comment cette documentation s'est constituée.
Fils de l'homme, «afin que quiconque croit ait la vie éternelle». Sans En tout cas, il est sûr que, d'une manière ou d'une autre, l'auteur a eu
en déduire une dépendance par rapport à l'évangile, on ne peut que accès à des traditions juives. Par ailleurs, les références à des citations
constater la similitude des raisonnements. L'évangile ne va certes pas non identifiables montre qu'il a utilisé un ou des recueils de testimonia,
dans le sens d'une identification du serpent à Jésus, mais il contient, qui n'étaient en eespèce pas de simples catalogues d'extraits de la Bible,
comme dans la Lettre 12, 5 et 7, l'affirmation de la réception de la vie mais des compositions qui, sur un même thème, regroupaient des
éternelle par la foi au Christ crucifié. Il se peut que cette typologie ait passages bibliques, certains se présentant comme la fusion d'extraits
circulé dans le christianisme ancien, accompagnée de l'idée de la foi d'auteurs différents, mais aussi des textes dont l'origine reste incertaine.
et de la vie. On la retrouve chez Justin, associée au thème de la foi: Ces recueils proposaient en outre déjà des éléments d'interprétation 22 •
Première Apologie 60,3 et Dialogue avec Tryphon 91 et 94. Un regroupement comme celui des récits du combat contre Amalek
et du serpent d'airain sera exploité par d'autres auteurs, comme
Justin, et il est significatif que l'on retrouve chez cet apologète une
Conclusions particularité narrative absente de Nombres 21, 8. Dans la Lettre comme
La réflexion du Pseudo-Barnabé sur la croix est formulée à partir chez Justin 23 , en effet, Moïse s'adresse directement au peuple pour lui
de citations ou de références à des textes de l'Ancien Testament qui ordonner de regarder au serpent, alors que dans le texte biblique c'est
appellent plusieurs observations. Plusieurs d'entre elles ne figurent Dieu qui prescrit à Moïse d'ériger le serpent et que ceux qui ont été
nullement dans les passages dont elles sont censées être extraites. mordus viennent le regarder. Cela confirme que le Pseudo-Barnabé,
D'autres, quoique présentées comme empruntées à des prophètes comme Justin, ne se réfère ici pas directement au texte, mais à un
et mises sur le même plan que d'autres citations, ne sont nullement recueil d'extraits déjà modifiés et interprétés.
repérables dans les Ecritures. D'autres fusionnent plusieurs éléments Parmi les manières dont le Pseudo-Barnabé désigne la croix, on
distincts du récit exploité, ou même d'un même livre biblique, parfois retrouve le bois et le signe. Et parmi les thématiques, on peut relever
en ajoutant des éléments inédits. D'autres encore rapprochent des l'interprétation de la croix à partir d'une lettre et d'un chiffre; mais
récits sur la base d'une thématique commune, comme ceux du combat aussi l'association de l'eau et du bois, du baptême et de la croix. La croix
est un objet d'espérance (11, 7), et l'on observe (12, 1) une association
très étroite entre elle et celui qui y fut crucifié.
21. Cette observation a une dimension apologétique anti-juive, car les Juifs
devaient opposer l'interdiction de se faire des images à l'interprétation
chrétienne du serpent d'airain. La reprise de cette thématique par JUSTIN 22. Sur les testimonia, voir PROSTMEIER, 1999, p. 101-106.
dans son Dialogue (94 et 112) le montre. 23. JUSTIN, Apologie 60, 3. Voir aussi infra, p. 58-62.

36 37
Quatre textes
de la première moitié du Ile siècle

Nous rassemblons ici quatre textes datables de la première moitié


du Ile siècle, dont trois relèvent de la catégorie des écrits apocryphes.

La Prédication de Pierre et l'Ascension d'Isaïe


Dans la Prédication de Pierre 1 , cet écrit qui est principalement
conservé dans plusieurs citations de Clément d'Alexandrie et deux
d'Origène citant lui-même le gnostique Héracléon, on lit ces mots
attribués à Pierre: «nous avons déroulé les livres que nous tenions des
prophètes, qui désignaient le Christ Jésus, ... et nous y avons trouvé sa
venue, sa mort, sa croix et tous les autres tourments que lui ont infligés
les Juifs, son éveil et son enlèvement aux cieux ... »2. C'est le principe
même d'une annonce par les Ecritures qui est posé ici. Même si les
textes présupposés ne sont pas mentionnés, la Prédication de Pierre
rejoint ici les écrits néo-testamentaires qui énoncent le même principe,
ainsi que la Lettre du Pseudo-Barnabé. On remarquera, et c'est la raison
pour laquelle nous mentionnons ce texte, que la croix est nommée
en tant que telle, à côté de la mort de Jésus, et comme premier des
tourments qui lui ont été infligés par les JUifS3.

C'est un texte assez semblable que l'on trouve dans l'Ascension


d'Isaïe (3, 13-24) où ce prophète révèle ce qui concernera le «Bien-

1. CAMBE (BOVON et GEOLTRAIN, 1997, p. 6) la date de 110-120.


2. Conservé par CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Stromates VI, 15, 128, 1.
3. On trouve, chez JUSTIN (Apologie 31, 7) un résumé des faits concernant
Jésus assez semblable, introduit dans des termes presque identiques: « Nous
avons trouvé dans les livres des prophètes ... ». Manque ici l'attribution des
sévices aux Juifs. On la trouve chez CYPRIEN, A Quirinus II, 20: «Que les
Juifs l'attacheraient à la croix».
La croix chez les Pères Quatre textes de la première moitié du Ile siècle

Aimé»: entre autres, pour ce qui nous intéresse, les peines que parole est prononcée dans le contexte d'une victoire du Seigneur et de
devraient lui infliger les fils d'Israël, sa crucifixion «sur le bois» et sa ceux qui croient en lui, et peu après l'affirmation: «Il me remonta des
sortie du tombeau assis sur les épaules de l' «ange du Saint-Esprit» et fonds du Schéol, à la bouche de Mort me soutira». De sorte que l'on
de Michel, une vision qui n'est pas sans rappeler celle de l'Evangile peut suggérer que le signe est ici l'objet de la victoire sur la mort, la croix
de Pierre 4 • De plus, Isaïe annonce que «ceux qui auraient cru à sa que porte le Seigneur quand il retire les sauvés du séjour des morts B•
croix, ainsi qu'à son ascension .. , seraient sauvés»5. De nouveau la «Ceux qui marchent sans tare ne seront pas inquiétés, puisque le
croix est nommée en tant que telle, et elle est elle-même l'objet de la Signe en eux, c'est le Seigneur. Le Signe est la Voie de ceux qui passent
foi en vue du salut. Cette conception est confirmée plus loin, dans le au Nom du Seigneur» (ode 39, 6-7). Peut-être le signe, identifié
récit de l'ascension d'Isaïe jusqu'au septième ciel, quand le prophète au Seigneur et qui se trouve sur ceux qui marchent, est-il ici une
voit les vêtements destinés à beaucoup de personnes de ce monde, protection qui préserve ceux qui sont dans le danger. Ce serait alors le
des justes qui mettront leur confiance dans le Seigneur Christ et en sa signe de la croix que nous retrouverons dans plusieurs documents qui
croix (9, 26). De nouveau, la croix est un objet de foi. De plus, elle est en attestent la fonction protectrice.
étroitement associée au Christ. Il n'est pas impossible enfin qu'elle ait Le dernier texte, presque plus difficile encore à saisir (ode 23,
accompagné Jésus.dans son ascension jusqu'aux cieux. Si cela n'est pas 10-18), évoque une lettre, apparemment porteuse de la révélation
explicité, cela serait dans la logique du texte. qui se fixe sur une roue, laquelle porte en elle un signe. Cette roue se
meut comme une faux qui fauche et tranche les opposants et ouvre
une voie: «Or une roue l(la lettre)' accueillit, elle s'en vint sur elle.
Les Odes de Salomon Il y avait un Signe avec elle, du royaume et de la Providence. Toute
6
Le mot croix ne figure pas dans les Odes de Salomon , mais on y chose qui troublait la roue, elle la fauchait, la tranchait. » (v. 11-13) Ne
trouve le signe, auquel nous sommes maintenant habitués, et qui est convient-il pas de reconnaître ici de nouveau la croix victorieuse des
présenté comme «extension des mains», une formulation que nous ennemis et ouvrant la voie du salut? De sorte que, en quelques textes,
avons également rencontrée: «Je déployai mes mains, je sanctifiai énigmatiques il faut en convenir, les Odes de Salomon proposeraient
mon Seigneur, puisque l'extension de mes mains est mon Signe, et plusieurs compréhensions de la croix nommée signe: la croix qui
7
mon déploiement, le bois dressé.» Dans cette ode 27 , celui qui déploie vainc les opposants et ouvre la voie du salut, la croix qui accompagne
les mains n'est autre que le chantre, qui fait le geste de la prière, en le Christ dans sa sortie du séjour des morts, mais aussi, dans une
imitation de la position du crucifié. perspective liturgique, la croix à l'image de laquelle on déploie les bras
Le signe est comme l'emblème du Seigneur. On le retrouve dans pour la prière, et la croix dont on porte la marque protectrice.
d'autres odes dont l'interprétation reste difficile: «(Le Seigneur) me
montra son Signe, me conduisit en sa Lumière» (ode 29, 7). Cette Les Oracles sibyllins
Les Oracles sibyllins évoquent plusieurs fois la croix, toujours à
4. Voir ci-dessus (p. 14-16), la sortie de Jésus du tombeau, soutenu par deux partir de l'image de l'extension des mains 9 • En 1 (ligne 272) et VIII
hommes venus du ciel, dans l'Evangile de Pierre (v. 39).
5. Trad. NORELLI, dans BOVON et GEOLTRAIN, 1997, p. 517. Norelli situe cet
apocryphe au début du Ile siècle. 8. Nous serions, dans ce cas, en présence d'une attestation supplémentaire
6. Texte du début du Ile siècle, selon M.-J. PIERRE à qui nous empruntons les de la croix qui accompagne le Christ dans sa descente aux enfers. Telle
traductions (dans BOVON et GEOLTRAIN, 1997, p. 676) et LATTKE (2005, n'est pas l'interprétation qu'accepte LATTKE (2005, p. 10) qui écarte
p. VII). . l'interprétation à partir de Mt 24, 30 et voit dans le signe le chemin qui
mène à la connaissance.
7. Ce texte se trouve également, très proche, dans l'ode 42, 1-2.

40 41
La croix chez les Pères
Quatre textes de la première moitié du Ile siècle

(ligne 302), par son extension des mains, le Christ prend la mesure de
Plusieurs termes du vocabulaire consacré à la croix figurent ici: le
toutes choses ou du monde entier (nav-ra fle-rp~an; Koaflov anav-ra
fle-rp~ael), ce qui confère une dimension cosmique à sa crucifIxion,
~ign~, !e bois, ~ais au~si le bâton, que nous rencontrerons chez Justin,
plutôt d'ailleurs qu'à la croix elle-même. En V (lignes 256-257), on lit InspIre de celU1 de MOIse, et la corne, à laquelle plusieurs autres auteurs
comparent la croix, du point de vue de la forme mais aussi en rapport
ceci: «un homme immense viendra de nouveau du ciel, qui étendra
avec des textes comme Genèse 22, 13 (le bélier pris par les cornes dans
les mains sur le bois qui produit beaucoup de fruits ». On retrouve
un b~isson), Deutéronome 33, 17 et Psaume 21, 22. La désignation de
l'idée du Christ immense, comme dans l'Evangile de Pierre, et la
la croIX comme sceau, en revanche, est originale. Comme chez PauP\
comparaison de la croix à un arbre qui porte des fruits, comme dans
elle est présentée comme un scandale, et nous retrouvons, comme dans
la Lettre du Pseudo-Barnabé 11, 10. En VI (lignes 26-27), la croix
la Lettre du Pseudo-Barnabé 11 et 12, l'association avec le baptême
n'est pas seulement un objet terrestre, mais on peut comprendre que,
(<<illuminant les élus dans les eaux des douze sources»). Le poème se
comme les textes qui évoquent son ascension, elle est personnifiée et
prolonge par une référence au combat contre Amalek au cours duquel,
accompagne le Christ jusqu'au ciel: «Ô bois, ô bienheureux, sur lequel
en étendant les bras, Moïse préfigura le Christ crucifié12.
Dieu fut étendu, la terre ne pourra te contenir, mais tu contempleras le
ciel pour demeure »10.
C'est enfIn dans les Oracles sibyllins (VIII, 217-255) que l'on trouve
ce grand poème sous forme d'acrostiche formant les mots Jésus-Christ
Fils de Dieu Sauveur Croix: IHLOYL XPILTOL GEOY YIOL LDTHP
LTAYPOL. Il évoque le jugement fInal et commence par ces mots:
«Quand le signe du jugement (Kpiaewc; a'lfldov) sera là, la terre
se couvrira de sueur. Le futur roi viendra du ciel pour l'éternité».
Assurément, il s'agit de nouveau de la croix, signe accompagnant le
juge à la fin des temps. C'est encore elle que nous trouvons sous le mot
LTAYPOL, à la fin de l'acrostiche:
L Signe (Lflfla) alors pour tous les mortels, sceau (aepP'lyic;) bien
visible
T sera le bois parmi les croyants, la corne (Képac;) désirée,
A vie des hommes pieux, mais scandale du monde,
y illuminant (epw-ri~ov) les élus dans les eaux des douze sources.
P Une houlette ('Pa~ôoc;) de berger en fer dominera.
o Celui qui a maintenant ses initiales écrites en acrostiches est
notre Dieu
L sauveur, roi immortel, qui a souffert pour nous.

9. Les citations que nous faisons nous ont été aimablement communiquées
par J.-M. ROESSLI, qui a signé une utile introduction à cette litérature
(2004). 11. 1 Co 1,23; Ga 5,11.
10. Voir ci-dessus, p. 17.
12. Ex 17, 8-13. Comme dans la Lettre du PSEUDO-BARNABÉ 12, 5.

42
43
Justin

Nous n'examinerons pas la totalité des nombreux passages de


l'œuvre de Justin où sont évoquées la mort et les souffrances du Christ,
mais seulement ceux qui se réfèrent à la croix ou à la cruciftxion. Que
ce soit dans la Première Apologie ou dans le Dialogue avec Tryphon,
les mentions de la croix interviennent essentiellement en fonction des
références aux Écritures juives. Certaines se trouvent dans les deux
ouvrages, si bien que nous les aborderons conjointement, dans la partie
consacrée au Dialogue.

La Première Apologie
Justin traite de la croix dans les chapitres 55 et 60, qui s'inscrivent
dans un long développement sur la tromperie des démons (ch. 54-60).
Celui-ci fait suite aux chapitres 30 à 53 qui s'attachent à montrer la
véracité du christianisme par le fait qu'il est le fruit de l'accomplissement
de prophéties anciennes. Il précède les chapitres 61 à 67 qui présentent
et expliquent les rites chrétiens. Dans le chapitre 54, l'auteur oppose
l'enseignement chrétien, fondé sur des prophéties réalisées, à celui
des fables des poètes païens, en particulier celles relatives aux ms de
Zeus, qui ne reposent sur aucune preuve. Il ajoute que ces fables ont
été forgées par les démons à partir des prophéties bibliques qu'ils ont
connues. Ils ont en effet su que celles-ci annonçaient le Christ, et ils
ont imité leurs dires, imaginant des récits mythologiques proches de
ceux de l'Ancien Testament, aftn de tromper les hommes. Mais, ne
comprenant pas bien leur signifIcation, ils ont produit des contrefaçons
malhabiles: cherchant à tromper, ils ont eux-mêmes été trompés.

Première Apologie 55
En dépit de leurs capacités imaginatives, les démons n'ont pas songé
à attribuer, même de façon déftgurée, la crucifIxion ('TO a'Taupw8~vaL)
La croix chez les Pères Justin

aux « prétendus ms de Zeus». Car tout ce qui avait été dit à son sujet dans L'anatomie humaine (v. 4-5). Justin indique deux spéciftcités: la
l'Ancien Testament l'avait été de manière symbolique (ouIlPOÀLKW<;) station debout et la faculté d'étendre les mains, qui sont une allusion
et les démons ne pouvaient le comprendre. Or, écrit Justin, cette à Isaïe 65, 2 (l'extension des mains) et Exode 17, 8-13 (Moïse étendant
cruciftxion est le symbole de la force et de l'autorité (aullPoÀov -r~<; les mains), deux préftgurations souvent utilisées par notre auteur; le
taxuo<; KCÙ apx~<;) du Christ. Puis la pensée de Justin se déplace, et nez, organe de la respiration, avec une citation de Lamentations 4, 20,
l'auteur passe d'une argumentation sur l'œuvre de tromperie des « Le souffle de notre visage, c'est le Christ, le Seigneur », qui établit un
démons à un raisonnement qui vise à établir la force, l'efficacité et rapport avec le Christ, source de la vie 3 •
l'autorité de la cruciftxion par une comparaison avec des objets, des Des attributs du pouvoir (v. 6-7). Sont évoqués ici les étendards
éléments naturels et des signes de pouvoir dont la forme rappelle celle (P~~LÀÀov, du latin vexillum), composés, comme la voilure, d'une
de la croix. Il pose que rien dans le monde ne peut exister ou avoir pièce d'étoffe pendue à une forme de croix, et les trophées, un terme
consistance sans la croix. Si l'on peut penser qu'il se laisse emporter qui connaîtra un réel succès pour désigner la croix, et qui apparaît ici
par un élan rhétorique, il n'en formule pas moins clairement l'idée que pour la première fois. A quoi Justin ajoute: « Et quand vos empereurs
la forme de la croix imprègne toutes choses pour les maintenir. Sans viennent à mourir, vous consacrez leurs images sous cet aspect et vous
le dire, il présuppose que les démons sont tout aussi peu :éceptifs à les divinisez dans les inscriptions. »4 Une manière indirecte d'accuser
cette symbolique qu'ils l'ont été face à celle que formulait l'Ecriture. Il les païens d'idolâtrer des objets à forme de croix que l'on retrouvera
achève ce développement en afftrmant sa conviction d'avoir montré, dans l'Apologétique de Tertullien (ch. 16).
autant que faire se pouvait, la puissance de la croix, qu'il nomme une Dans ce chapitre, c'est l'aspect (ax~lla, le mot figure sept fois) de
forme ou un aspect (ax~lla). La symbolique à laquelle il a recours la croix qui intéresse Justin. De manière apologétique, il montre que
relève de trois types: tout ce qui est efftcace et puissant, ou symbolise l'autorité, revêt cette
Des objets performants (v. 3) avec, tout d'abord, la voile (la-rlov) forme. Si bien que l'on observe comme une préftguration naturelle de
d'un navire. Justin la présente comme un trophée (-rporcaLOv), terme la croix du Christ, qui n'est envisagée que comme instrument de force
qu'il réemploie plus bas (v. 6) pour désigner les attributs des magistrats. et de victoire. De manière très subtile et ironique, Justin suggère que
A vrai dire, c'est plutôt le mât qui pourrait être comparé à la croix, lui les autorités romaines utilisent les mêmes signes d'autorité que ce qui
qui porte la voile et lui donne sa formel. Il y a ensuite la charrue2 • a assuré la victoire du Christ qu'elles persécutent.

1. ARTÉMIDORE affirme que le mât du navire ressemble à une croix Première Apologie 60
(Onirocriticon II, 53; trad. FESTUGIÈRE, 1975, p. 166). Même comparaison,
suivie d'autres, dans le Physiologus, un texte chrétien du début du Ille s.: Après le chapitre 55, Justin poursuit sa dénonciation de l'activité
« Quiconque n'étend pas les deux mains et ne réalise pas le signe de la croix trompeuse des démons en affirmant que ceux-ci ont également suscité
ne peut franchir la mer de la vie. Car le modèle de la croix s'étend sur toutes les hérétiques, nommant Simon et Ménandre de Samarie, ainsi que
les créatures du ciel. S'il n'étend pas ses rayons, le soleil ne peut briller. Si
elle n'étend pas ses deux cornes, la lune ne luit pas. S'ils n'étendent pas leurs
ailes, les oiseaux du ciel ne volent pas.» (Physiologus 40; éd. OFFERMANNS, 3. La citation, plus complète, est également utilisée par IRÉNÉE (Démonstration
1966, p. 132). 71) comme préfiguration de la Passion.
2. Dans les Actes de Pierre 21, c'est le Christ lui-même qui est nommé charrue 4. Tr~d. d'aprè~ .ty,IUNIER, 199~, p. 107. W ARTELLE (1987, p. 285) explique
(aratrum), dans une liste de titres. Nous ne retenons pas l'identification qu Il peut «s agIr des portraits des empereurs gravés dans des médaillons
de la charrue à la croix que DANIÉLOU (1954) pense pouvoir repérer chez que l'on fixait à la hampe de certaines enseignes», ou des «apothéoses des
IRÉNÉE (Contre les hérésies IV, 34,4). Il nous semble que, dans ce texte, la empereurs défunts, où on les représente enlevés au ciel par un aigle ou par
charrue, union du bois et du fer, renvoie à l'union du Verbe à la chair, non le génie de l'éternité dont les ailes déployées ou les bras étendus évoquent
pas à la croix. la figure de la croix».

46 47
La croix chez les Pères Justin

Marcion (ch. 56-58). Il conclut en écrivant que le seul but de ces démons quant au cercle intérieur, il fut divisé en six, de manière à former sept
est d'arracher les êtres humains à Dieu leur créateur et au Christ. Il cercles; si bien que l'Ame du monde entoure la sphère de l'univers s.
distingue alors deux types d'individus: ceux qui ne peuvent s'élever Cette mise en forme de l'Ame du monde selon un chi aura rappelé
au-dessus de la terre; les démons les maintiennent attachés aux choses la croix du Christ à Justin. Et si l'apologète a pensé que Platon y voyait
terrestres. Ceux qui cherchent à s'élever jusqu'à la contemplation des le Fils de Dieu lui-même, c'est à cause de la place qu'occupe cette
réalités divines: «S'ils ne gardent pas un jugement sain et ne mènent Ame dans la hiérarchie des êtres 6 ; peut-être aussi parce que, plus
pas une vie pure et exempte de passions, (les démons) les précipitent haut (34a), Platon distinguait le «Dieu qui est toujours» du «Dieu qui
dans l'impiété.» (58, 2) Le chapitre 59 enchaîne en disant que c'est aux attendait d'être». Pourtant, si Justin a pu affirmer que Platon n'avait
prophètes que Platon a puisé. Comme plus haut, la pensée sè déplace, qu'imparfaitement compris Moïse, c'est que lui-même a modifié la
et l'auteur procède par association d'idées. Le point commun entre les pensée du philosophe. L'Ame du monde ne saurait évidemment être
chapitres 58 et 59 est représenté par ceux qui ont cherché à accéder à la prise pour le Fils de Dieu au sens chrétien; quant à la formule «Il l'a
contemplation divine. Platon est évidemment de ce nombre, bien qu'il imprimé dans l'univers comme un X», elle ne se trouve pas telle quelle
ne fasse sans doute pas partie de ceux que les démons ont précipités dans le Timée. Justin n'en dit pas moins ceci: Platon a lu le récit biblique.
dans l'impiété. Mais, à l'instar de tout ce qui précède, et comme le Il a vu, comme le font également les chrétiens, qu'il y était question du
précise le chapitre 60, il a emprunté des théories aux prophètes tout en Fils de Dieu, qu'il appelle aussi la «seconde puissance après Dieu qui
ne saisissant qu'imparfaitement ce qu'ils disaient. est la première» (60, 5). Mais, à la différence des chrétiens, il n'a pas
Platon a tout d'abord emprunté à Moïse l'idée que la création de perçu que le monument érigé par Moïse était un «modèle de la croix»
tout l'univers était le fruit de l'activité de Dieu qui a façonné la matière et il y vit un chi, ce qui est la raison pour laquelle il put affirmer que le
informe par sa parole. Et le chapitre 59 de citer Genèse l, 1-3 comme Fils de Dieu avait été imprimé sous cette forme dans l'univers.
source du philosophe. Justin montre ensuite que Platon a envisagé les Une question doit être posée: Justin pense-t-il que Platon a raison
deux autres personnes divines: le Fils de Dieu et l'Esprit (ch. 60). ~e voir le Fils de Dieu imprimé en chi dans l'univers, et prend-il cette
Le Fils tout d'abord; il en a perçu l'existence, en tant que «seconde Idée à son compte? Ou impute-t-il celle-ci au seul Platon, qui se serait
puissance» dans le récit du serpent d'airain de Nombres 21, 6-9, un trompé en l'émettant? Il est certain que, selon lui, Platon a mal saisi le
texte auquel Justin se réfère cinq fois dans son œuvre conservée pour sens réel de Nombres 21, mais il reste à déterminer ce sur quoi porte
y voir un «modèle de la croix» (n'm:o~ O'1'aupou). Toutefois, affirme l'erreur. Sur la confusion entre la figure de la croix et le chi? Cela est
Justin, Platon ne comprit pas exactement le récit biblique, et s'il vit évident. Également sur le fait que le Fils de Dieu ait été imprimé dans
bien qu'il y était question du Fils de Dieu, il ne saisit pas que le texte l'univers? Cela est problématique, et, à vrai dire, il paraît difficile de
évoquait une croix. Il a cru qu'il s'agissait d'un chiasme (selon la forme déterminer ce qu'a effectivement pensé Justin sur ce poine.
d'un chi: X) et en a parlé dans le Timée lorsqu'il écrit du Fils de Dieu:
«Il l'a imprimé en chi dans l'univers» ('Exiaaev airràv Èv ,4> nav,i, 5. Voir les explications de FÉDOU, 1984, p. 75-78. Voir la reprise des idées de
60,1). Pla~on par ALBINOS (Epitomé 14), philosophe contemporain de Justin.
Justin fait ici allusion à un passage du Timée (34a-37c) dans lequel 6. VOlr FÉDOU, p. 76: «Que le Timée parle bien du "fils de Dieu" on pourra
le philosophe traite de l'Ame du monde et explique que celle-ci à été sans doute l'admettre en se rappelant la qualification de dieu co~me "Père"
fendue par Dieu en deux bandes dans le sens de la longueur, et que et la place unique de l'Âme du monde dans la hiérarchie des êtres. » '
7. Quel~e que soit la manière dont on répond à cette question, elle nous paraît
ces bandes ont été fixées l'une sur l'autre, entrecroisées par le milieu devOlr être posée. Or la plupart des commentateurs (ainsi BOUSSET 1913'
en forme de chi (36a). Elles ont ensuite été incurvées de manière à DA~IÉLOU, 1958; FÉDOU, 1984) admettent comme allant de soi qu~ l'idé~
se réunir à l'opposé et à former deux cercles concentriques. Le cercle attnbuée à Platon par Justin reflète la sienne propre. Voir aussi OSBORN,
extérieur est celui du «Même », le cercle intérieur celui de 1'« Autre» ; 1973, p. 50-53.

48 49
La croix chez les Pères
Justin

Contre son adhésion à cette idée, on peut faire valoir que, selon
lui, la juste compréhension du récit des Nombres est d'indiq~er un Il nous paraît difficile de trancher la question posée. Quoi qu'il en
soit de l'intention profonde de Justin, la chose a été écrite. Elle sera lue,
modèle qui renvoie à la crucifrxion du Christ et à sa portée salvlfique.
peut-être répétée, et influencera la pensée d'autres auteurs. Deux idées
C'est du reste ainsi qu'il le comprend dans les quatre passages du
importantes ont été lancées: le Fils de Dieu s'étend corporellement aux
Dialogue avec Tryphon où il se réfère à ce texte. De ce point de vue,
dimensions de l'univers et cette extension se fait selon un mode qui
l'impression du Christ en chi dans l'univers apparaît comme une
évoque la crucifIxion, même s'il s'agit d'un chi et non d'une croix. Cette
déformation du récit biblique. Par ailleurs, si Justin admet que Platon
extension est mise en rapport avec la crucifrxion historique de Jésus,
a perçu des parts de vérité, il serait surprenant q~'il ~econn~sse à ses
celle qu'indique le serpent d'airain dressé pour le salut du peuple.
propos une fonction révélatrice, dans la mesu~e ou, d u~ p~mt de ~e
chrétien, l'idée de l'impression du Fils de DIeu dans 1 umvers ser~t
une véritable nouveauté. N'oublions pas que ce développement faIt Le Dialogue avec Tryphon
suite à des considérations sur l'action trompeuse des démons. On peut Trois ensembles doivent être pris en considération.
ajouter que si Justin avait voulu présenter une ~dée pe~sonnelle aussi
originale, il ne l'aurait vraisemblablement pas mtro~u.Ite .en passant, Dialogue avec Tryphon 40
mais l'aurait développée un tant soit peu, et en auraIt mdlqué le sens
et les conséquences. Justin présente ici deux modèles vétéro-testamentaires de la mort
En faveur de l'adhésion de Justin à l'idée attribuée à Platon, on du Christ. L'agneau pascal selon Exode 12 tout d'abord, dans lequel il
peut en revanche avancer que si notre auteur a modifi~ la pensé~ voit un véritable symbole de la souffrance de la croix: -rou nu8ouC; -rou
du philosophe de cette façon, c'est qu'il souhaitait effe~tlVement IUl a-ruupou ... oUfl~OÀOV9. Cela tient au fait qu'il est disposé de manière à
faire exprimer une idée qui était sienne. De plu~ s~n mtérêt por:e prendre la forme d'un crucifIé, une des deux broches le traversant du
essentiellement sur le fait que Platon a entrevu 1 eXlstence des troIS bas à la tête, l'autre maintenant écartées ses pattes. D'autres auteurs
personnes divines du christianisme à partir de sa lec~u~e de Moïse',.Ce après Paul (1 Co 5, 7) ont comparé le Christ à l'agneau pascal, mais
qu'il a vu de profond ne doit donc pas être erroné. D ailleurs ce qu il a Justin est le seul qui voit dans la manière dont l'agneau était disposé
dit de Dieu comme créateur (ch. 59) et ce qu'il dira de l'Esprit comme pour être grillé une préfIguration de la crucifIxion. Il se situe dans un
occupant la troisième place ne sont pas contestés par Justin8 • registre d'idée qui rappelle les comparaisons de la Première Apologie 55
où le mot aspect était utilisé comme ici: OX~flu -rou a-ruupou.
La seconde préfIguration vétéro-testamentaire de la mort du Christ
est celle des deux boucs du Lévitique 16. Comme dans la Lettre du
8. Au chapitre 60, Justin affirme que Platon a égalemdent perçu l'exist~nc~ Pseudo-Barnabé, et à la différence du texte scripturaire, ceux-ci sont
de l'Esprit, dont il a lu qu'il «était porté au-dess.us es ea~x.», ce qUl es déclarés semblables (OflOLOl). Et, comme cette Lettre, Justin met cette
un clair renvoi à Gn 1 2. Et de préciser: «il aSSIgne la trOISIème place à
l'Esprit ... quand il dit; "Les troisièmes sont autour du troisième"». Cette
similitude en rapport avec les deux venues du Christ. Mais, chez
citation renvoie à la Seconde lettre (312 d-e) pseudépigraphe de Platon dans Justin, c'est le premier bouc qui est chassé 1o, et il préfIgure la première
laquelle il est question de «la petite sphère », du roi de toutes choses autour parousie, celle de Jésus qui est à la fois chassé et mis à mort. Tandis
duquel toutes existent, du «Second» autour duquel sont les cho~~s de
second rang, et du «Troisième» autour duquel sont les chos.es de t~Olslème
rang. CLÉMENT D'ALEXANDRIE (Stromates V, 14, 103, 1) VOlt aUSSI dans ce
passage platonicien une indication de la Trinité. S.u~ l:usa~e de cette lettre 9. Nous utilisons l'édition et la traduction de BOBICHON, 2003.
par des auteurs chrétiens pour y reconnaître la Tnmte, VOlr DROGE, 1989, 10. 00<; à1T0 1TOf.l1T.arOV, même vocabulaire que celui que la Septante (Lv 16,
p.62. 8.10) emplOle à propos du second bouc. La Lettre ne reprend pas ce
vocabulaire.

50
51
La croix chez les Pères
Justin

que le second bouc annonce que c'est à Jérusalem, là où le Christ a passage au nombre de ceux que les Juifs auraient éliminés, càr il ne
été crucifié, qu'interviendra la seconde parousie. Comme le Pseudo-
manque. dans aucun manuscrit hébreu ou grec 14, et il sera exploité
Barnabé, Justin exploite le thème de la reconnaissance: si les boucs sont par plusreurs auteurs chrétiens après lui. A cet endroit, notre auteur
semblables, c'est afin que l'on reconnaisse que celui qui reviendra est le ne paraît toutefois pas être très sûr de son fait, car il concède que ce
même que celui qui fut crucifié. Toutefois Justin n'évoque pas la croix passage figure maintenant encore dans quelques exemplaires présents
ou la crucifixion dans cette seconde typologiel l • dans les synagogue~ juives. Dans ce verset, le locuteur se présente
comme un agneau mnocent, amené pour être immolé, retranché de
Dialogue avec Tryphon 72 à 73 la terre des vivants. Justin le rapproche d'Isaïe 53, 7, ce qui l'amène à
Au chapitre 71, Justin part du fait que les docteurs juifs ne reconnaîtr.e le. Christ dans l'agneau 15. Le contexte et cette interprétation
reconnaissent pas comme exacte la traduction grecque de la Septante, so~t ce qUlIUl permet de voir la crucifIXion dans la formule «jetons du
et qu'ils en ont réalisé de nouvelles, prétendues plus fidèles à l'original bOlS sur so~ pain », le bois étant naturellement perçu comme la croix.
hébreu. De plus, selon lui, ils ont supprimé les passages de la Septante Le dermer exemple fourni en réponse à Tryphon est emprunté
qui attestaient que le crucifié était Dieu, homme, crucifié et ressuscité. au P~aume 95, 10. Justin (ch. 73) soutient que le texte de la Septante
A Tryphon qui lui demande de citer quelques-uns des textes qu'il contIent ces mots: «Le Seigneur a régné depuis le bois (à1tà 'TOU ~uÀou) »
affirme avoir été retouchés, Justin donne quatre exemples dont trois se al~rs que ne su~srste plus dans les textes utilisés par les Juifs que «Le
réfèrent à la croix12 • Sergneur a régne ». En vérité, la forme longue est absente du texte de
Le premier (72, 1) est censé figurer chez Esdras et consister en la Septante, et manque curieusement également dans la citation très
des explications sur la loi de la Pâque: «Esdras dit au peuple: "Cette littérale que fait ensuite Justin de la totalité du Psaume (73, 3_4)16.
Pâque est notre Sauveur et notre refuge. Si vous réfléchissez et que vous Justin se réfère déjà à la forme longue du Psaume 95 10 au
monte au cœur que nous devons l'humilier sur un signe (alll.lel41), et chapitre 41 de l'Apologie. La citation s'insère dans un dévelo;pement
qu'ensuite nous espérerons en lui, ce lieu ne sera point à jamais déserté, (40,5 - 41, 4) où.l'apologète, se situant dans une perspective universaliste,
dit le Seigneur des Puissances; mais si vous ne croyez pas en lui et si cherche à établir que les hommes de toutes races croiraient au Christ
vous n'écoutez pas sa proclamation, vous serez pour les nations un et que celui-ci se verrait soumettre tous ses ennemis, tant humain;
objet de dérision"». Cette citation n'est aucunement repérable dans (~érode, les Juifs, ~ilate) ~ue démoniaques (40,5-7). Justin indique
Esdras, mais on la retrouve sous la plume de Lactance (Institutions lUl-~ême le se?s qu il conVIent de donner au Psaume: «Après avoir été
divines XVIII, 22), également attribuée à Esdras, comme preuve de ce crucifié le Chrrst régnera» (41,1). Le passage qu'il cite, en l'attribuant
que les Juifs mettraient leur Dieu à mort13 • explicitement à David, correspond aux versets 1 à 10 du Psaume 95
La seconde citation, en revanche, est clairement repérable dans mais il présente de nombreuses divergences par rapport au texte d~
Jérémie lI, 19, avec, conformément à la Septante, la formule «jetons la SAeptante; En revanche, il est beaucoup plus proche de la forme que
du bois dans son pain». Il est donc surprenant que Justin compte ce revet le meme Psaume dans 1 Chroniques 16,23-31, toujours selon

11. Justin ne cite pas Za 12, 10 en rapport avecles deux boucs, comme la Lettre 14. Voir BOBICHON, 2003, p. 768.
7,9, mais dans un autre passage, au ch. 32.
15. L:s deux textes sont cités l'un après l'autre par MÉLITON DE SARDES, Sur la
12. Le troisième (72, 4) dans l'ordre est attribué à Jérémie, mais est introuvable Paque, § 63 et 64.
dans ce prophète. Ce texte est connu d'Irénée qui le cite plusieurs fois en
16. Nous ne pensons pas que 1.. C: OTTO (S. Iusti~i philosophi et martyris Opera
l'imputant également à Jérémie. Voir BOBICHON, 2003, p. 769-770.
13. Ce texte peut être rapproché d'Esd 6, 19-21, d'Ex 12, 11 et de 1 Co S, 7. Voir
(~orpus ~polog~tar~m Ch~lStianorum saecuh secundi 1), Iena, 1847, p. 252)
ait eu raIson d mtegrer 1 adjonction dans le texte qu'il édite. BOBICHON
BOBICHON, 2003, p. 767-768.
(2003, p. 382) se contente de la proposer dans l'apparat.

52 53
La croix chez les Pères
Justin

la Septante. L'analyse comparative des trois textes montre pou:tant


récits ou les traditions sur la crucifixion du Christ. Selon les quatre
que celui que cite Justin se rapproche tantôt du Psaume 95, tantot de
évangiles canoniques, mais aussi selon l'Evangile de Pierre, n'est-ce
1 Chroniques 16, de sorte que l'on peut admettre qu'~ est le fr~it d'une
harmonisation ayant 1 Chroniques pour base. Ce n est certamement pas comme roi que Jésus a été condalilné, et ce chef d'accusation
ne fut-il pas inscrit sur sa croix, si bien que le Christ crucifié était
pas Justin qui est l'auteur de cette harmonie, tUisqu'illa cite dans
présenté comme roi des Juifs? C'est ainsi que dut s'imposer l'idée, non
une suite de «prophéties de David» (40,5) quIl a reçues; S~ule ~es
seulement que Jésus régna après sa crucifixion, mais aussi que celle-ci
trois formes textuelles, l'harmonie présente, tout à la fin, .1 adJon~h~n
manifesta cette royauté. Et s'il est question de bois plutôt que de croix,
«depuis le bois». Celle-ci n'est pas davantage due à Justm, ca~ il n y
c'est que ce mot était employé par les chrétiens de préférence à croix
a pas de raison de mettre en cause la sincérité de son affirmatlOn du
quand il s'agissait de renvois à l'Ancien Testament, cela en particulier
Dialogue 73 selon laquelle les docteurs juifs auraient retranché des
en rapport avec la parole du Deutéronome 21, 22-23 relative à celui qui,
mots. Il les a donc trouvés quelque part, et c'est au compilateur de la condamné à mort, est pendu au bois.
forme de recueil de testimonia dont il fait usage ici17 qu'il faut imputer
et l'harmonie et l'adjonction des mots aux deux texte~ bibliques. C~est Dialogue avec Tryphon 86 à 106
par ce biais et sous cette forme que J~stin a dû ~o~t d abord connaItre
le Psaume 95, et il pensait que celle-Cl en reflétait 1 état normal. Il est beaucoup question de la crucifixion et de la mort de Jésus dans
Pour le chapitre 72 du Dialogue, Justin a dû disposer d'une sour.ce les chapitres 86 à 106. Mais deux observations doivent être faites du
particulière, sans doute un recueil de tes,ti~o.nia sur la m~rt du ~hnst point de vue du sujet qui nous intéresse.
qui incluait notamment la citation de Jeremte :~, 1?~8mals a~ssl deux Il n'est pas sûr, tout d'abord, qu'il convienne d'inclure les chapitres
textes non scripturaires imputés à Esdras et à Jeremte . Peut-etre ce~e 86 à 88 dans un ensemble qui traiterait effectivement de la croix. Le
source contenait-elle également la référence au Psau:ne 95, 10, .m~s chapitre 86 débute en effet par ces mots: «Ecoutez donc comment celui
cela n'est pas assuré et l'Apologie 41 montre que Justm la connaIssait dont les Ecritures montrent qu'il doit à nouveau venir dans la gloire, a
sous une forme qu,il tenait vraisemblablement d'un autre document. eu pour symbole, après avoir été crucifié, l'arbre de vie '" » Et s'il dresse
En tout cas, la citation entière du Psaume 95 qu'il donne ensuite au une liste de textes vétéro-testamentaires qui évoquent un bâton ou un
chapitre 73 (3-4) a beaucoup de chances d'être extraite de la Septante arbre, on peut se demander si tous ces textes peuvent légitimement
elle-même. . être mis en rapport avec la croix, ou si, comme l'affirme le début du
Au chapitre 73, Justin propose une interprétation du ~assage qUi chapitre, ils montrent plutôt que, de manière plus générale, «Jésus a
rejoint celle de l'Apologie. Elle exprime unyen de temporall~é e.ntre les eu pour symbole l'arbre de vie »20. Par ailleurs, les chapitres 87 et 88 ne
deux actions, le règne suivant chronologlquement la cruClfooon. ,De parient pas du tout de la croix, isolant le chapitre 86 des chapitres 89
plus la préposition àn6 suggère un lien de causalité, de sorte que c est et suivants. Nous eXalilinerons toutefois le chapitre 86, car si le rapport
par;e qu'il a été crucifié que le Christ a été jugé di.gne ~e régn~r. entre les épisodes vétéro-testamentaires qu'il évoque, l'arbre de vie et
La raison pour laquelle le compilateur du testtmomum a ajouté les
mots «depuis le bois »19 nous parait devoir être recherchée dans les
20. On peut observer que si d'autres auteurs opposent la croix à l'arbre de la
connaissance du bien et du mal, peu, parmi ceux que nous étudions dans
17. Voir SIMON, 1983, p. 185-187; et les analyses très éclairantes de SKARSAUNE, cet ouvrage, comparent clairement la croix et l'arbre de vie (ainsi PSEUDO-
1987, p. 35-42. BARNABÉ, Lettre 11,9). Nous trouvons plutôt des textes qui associent
18. Comme le suggère PRIGENT, 1964, p. 175. . la croix à un arbre porteur de fruits, sans que l'idée d'arbre de vie soit
19. Déjà indirectement attestés dans la Lettre du Pseudo-Barnabé (8, 5). VOlr explicitement formulée. Ainsi IGNACE, Aux Tralliens 11, 1-2; Evangile de
supra, p. 31. Vérité, NH l, 3, p. 18; PSEUDO-HIPPOLYTE, Homélie pascale 51; PSEUDO-
CYPRIEN, Poème V; La Pâque.

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55
Justin
La croix chez les Pères

ce qui va également dans le sens d'une interprétation à partir de la


la croix n'est pas clairement ni logiquement établi par Justin, on ne croix; les soixante-dix saules 22 et les douze sources trouvés par le
peut exclure qu'ils doivent être compris comme des préfigurations de
peuple après sa traversée du Jourdain (Ex 15, 27 et Nb 33, 9); le bâton
la croix, elle-même perçue comme arbre de vie. Certains détails vont
et la baguette par lesquels Dieu console selon le Psaume 22, 4; le bois
d'ailleurs dans ce sens. grâce auquel Elisée repêche un fer de hache en 2 Rois 6, 1-7, un texte
La seconde observation est que, du chapitre 98 au chapitre 106,
qui sera mis en rapport avec la croix par d'autres auteurs.
Justin examine, en le citant, le Psaume 21, mais que cela l'amène à
S~ de~ textes bibliques cités associent le bois et l'eau, ce qui permet
parler également de la résurrection du Christ, si bi~n que les d.eux à Justin d affirmer que lors du baptême le Christ a racheté les croyants
problématiques se trouvent mêlées, et que le chapitre 106, qUi se
par la crucifIxion sur le bois et la purification de l'eau. Cette affirmation
rattache à ce qui précéde dans la mesure où il porte sur le Psaume 21,
doit être rapprochée du chapitre 138 du Dialogue où notre auteur
introduit en fait le développement suivant, qui est clairement consacré
présente le salut de Noé par le bois de l'arche porté sur les eaux comme
à la résurrection. De plus, les chapitres 98 à 106 traitent de la crucifixion un symbole du salut en Christ, «à travers l'eau, la foi et le bois». De
plutôt que de la croix en tant que telle, si bien que nous les tiendrons à
sorte que lorsqu'Isaïe déclare « lors du déluge de Noé je t'ai sauvé »23,
l'écart de notre recherche. c'est aux sauvés en Jésus-Christ que cette parole est annoncée. Comme
Commençons donc par le chapitre 86. Après avoir posé que Jésus
le chapitre 86, le 138 évoque la séparation de la Mer Rouge par le bâton
eut pour symbole l'arbre de vie, il énumère différents épisodes vé~éro­
de Moïse 24 .
testamentaires qui mettent en scène un personnage, nommé un Juste,
Pour finir, le chapitre 86 se réfère encore au bâton qui désigna
réalisant une action bénéfique au moyen d'un bâton. Ces personnages
Juda comme père des enfants de Thamar (Gn 38, 25-26). Cet examen
et leurs actions préfigurent le Christ. montre finalement qu'il n'est pas du tout exclu que ce chapitre doive
On croise tout d'abord la figure de Moïse porteur d'un bâton pour
être compris comme énonçant une série de préfigurations de la croix
libérer le peuple: Exode 4,2; 4,17; 7,15; 8,1; 8,12; 9,23; 10, 13. Il
comIJo1me arbre de vie. Si tel est le cas, mis à part le Psaume l, 3 déjà
sépare les eaux de la mer (Ex 14, 16), fait jaillir de l'eau d'un rocher explOIté par la Lettre du Pseudo-Barnabé, les textes bibliques cités sont
(Ex 17, 5-6 et Nb 20, 8), rend douce l'eau de Merra (Ex 15, 25). Vient mis pour la première fois en rapport avec la croix. Et beaucoup d'entre
ensuite Jacob qui jette des bâtons dans les auges des brebis (Gn 30, eux ne le seront plus par d'autres auteur après Justin.
37-39), et qui, grâce à son bâton, traverse le fleuve (Gn 32, 11). Ce
même Jacob voit une échelle sur laquelle Dieu est appuyé (Gn 28,13); Les chapitres 89 à 97 s'attachent à montrer que le Christ devait
et Justin de préciser que Dieu n'est pas le Père, ce q~i laisse pens~r être crucifié, malgré la malédiction prononcée par la loi juive sur
que, dans son esprit, cette échelle est une représentatlOn de la croIX ceux qui ont subi ce sort, selon Deutéronome 21, 23. Ils répondent à
sur laquelle se trouve le Chrise 1 • Justin évoque ensuite la florai~on du une question, déjà soulevée au chapitre 32 et réitérée aux chapitres 89
bâton d'Aaron (Nb 17,23) qui indique que Jésus sera grand pretre; le et 90 par Tryphon qui reconnaît que toutes les références bibliques
bâton de la racine de Jessé par lequel Isaïe (Il, 1) prophétise qui sera
Christ; l'arbre planté près d'un cours d'eau du Psaume 1, 3; le palmier
du Psaume 91, 13 comparé au juste; le chêne de Mambré (Gn 18, 1), 22. Dans le texte de la Septante, il n'est pas question de saule (t,ea) mais de
avec la précision «C'est d'un bois que Dieu s'est fait voir d'Abraham », palmier (cpOïVl~). Voir BOBICHON, 2003, p. 801. '
23. Cette parole ne figure pas telle quelle dans Isaïe, mais elle peut correspondre
àls 54, 9.
24. La Lettre du PSEUDO-BARNABÉ (11) nous a fourni un tel rapprochement
21. Le texte de la Septante dit que c'était le Seigneur qui était app~yé à l'échelle. du bois de la croix et de l'eau du baptême, également en rapport avec le
IRÉNÉE (Démonstration 45) etle PSEUDO-HIPPOLYTE (Homelte pascale 51)
Ps 1,3.
comprennent ce texte comme une évocation de la croix.

57
56
La croix chez les Pères Justin

produites par Justin concernent effectivement le Messie, se déclare même; les rapprochements que nous avons effectués le confirment,
ébranlé par l'identité du nom de Jésus avec celui du fIls de Navé, Josué de même que l'interprétation qu'en donne Justin ensuite: les nations
le serviteur de Moïse, admet même que les Écritures annoncent un ont reçu les coups de corne du Christ, soit que les hommes aient été
Messie souffrant, mais ne peut croire que cette souffrance ait été celle, pénétrés de douleur et se soient convertis, soit que, ne se convertissant
déshonorante et maudite du bois de la croix •
25 pas, ils aient couru à leur ruine. Dans le raisonnement justinien,
Pour introduire sa réponse, Justin pose tout d'abord que les la préfiguration du Deutéronome est étroitement liée au récit de la
prophètes ont fait des révélations par le biais de figures et de paraboles victoire sur Amalek. Elle se rattache à ce qui précède et représente une
(7tUpu~oÀcüç Kul TIm:olç; ch. 90). Puis l'essentiel de l'argumentation autre façon de révéler la force du mystère de la croix, et elle se conclut
consiste à montrer que Moïse, lui qui a proféré la malédiction en par un retour au récit de cette victoire.
question, est aussi celui qui a annoncé la croix par des modèles. La Signalons que Justin compare de nouveau la croix à une corne au
démonstration s'organise autour de deux récits principaux qui étaient chapitre 105 du Dialogue, non plus à partir de Deutéronome 33,17, mais
déjà associés dans la Lettre du Pseudo-Barnabé: celui de la victoire du Psaume 21, 22, dont on connaît l'importance pour la compréhension
des Israélites sur Amalek tandis que Moïse étendait les bras en forme des souffrances et de la mort du Christ dans le christianisme ancien:
de croix (Ex 17,8-13), et celui du serpent d'airain dressé par le même « Sauve-moi de la gueule du lion, et des cornes des unicornes mon
Moïse (Nb 21, 8-9). Selon Justin (ch. 90), lors du combat contre abaissement.» Cette utilisation particulière du Psaume 21 apparaît ici
Amalek, Moïse, les bras tendus, réalisait le signe de la croix, et c'est pour la première fois.
ce signe, non pas sa prière, qui permit aux Israélites de vaincre: ils En 91, 4, Justin en vient ensuite au récit du serpent d'airain dressé
vainquirent pas la croix. Nous retrouvons la conception de la croix sur un signe, comme le suggère le texte de la Septante26 • C'est avec
victorieuse déjà rencontrée au chapitre 55 de la Première Apologie. énergie qu'il souligne que ce récit ne doit pas être compris comme
De là Justin passe à un autre texte (ch. 91,1-3), celui de s'il. convenait de mettre sa confiance dans le serpent suspendu, lui
Deutéronome 33, 13-17, dont il reproduit le contenu, notamment le qUI, au contraire, sera mis à mort. Il veut dire deux choses: par Jésus
verset 17: « d'un taureau il a la beauté, ses cornes sont les cornes d'un crucifié la mort atteindra le serpent, à savoir le Diable (de nouveau
unicorne; avec elles, il frappera les nations ensemble jusqu'au bout de la crucifixion est comprise comme une victoire); et ce même crucifié
la terre.» Il se livre à une comparaison très réaliste de la croix à une sera cause de salut pour ceux qui se réfugieront en Dieu. A première
ou à des cornes: la partie verticale ressemble à la corne de l'unicorne, vue, l'interprétation de Justin diverge donc de celle de la Lettre du
les deux parties horizontales sont comme deux cornes, tandis que la Pseudo-Barnabé, où le serpent d'airain était identifié au Christ. Mais
saillie sur laquelle repose le crucifié est, elle aussi, comparable à une la comparaison avec les chapitres 94 (1-3) et surtout 112 (1-2) du
corne. Selon Tertullien (Contre les Juifs 10, 7), dans un navire, les Dialogue 27 , où ce récit est de nouveau évoqué, montre que, dans la
deux extensions horizontales du mât sont appelées cornes, et la partie pensée de Justin, le signe du serpent d'airain représe'nte effectivement
verticale unicorne. Sans que Justin ne le dise explicitement, ce genre Jésus crucifié. Le serpent dressé annonce donc à la fois la crucifixion du
d'observation se tro)1ve peut-être à l'origine de cette interprétation Christ et la mort du serpent, c'est-à-dire du Diable.
de Deutéronome 33, 17, qui apparaît pour la première fois. Elle doit
être rapprochée des images du chapitre 55 de la Première Apologie
qui comptent le mât d'un navire parmi les signes de puissance qui
manifestent la croix. L'image de la corne exprime la puissance par elle- 26. BOBICHON (2003, p. 956-958) propose un appendice sur le serpent d'airain
dans la tradition juive et chrétienne.
27. En 112, 2 comme en 91, 4, on trouve une allusion à Is 27, 1 et à la mise à
25. Voir à ce sujet l'étude de VAN UNNIK, 1979. mort du serpent « par la grande épée».

58 59
La croix chez les Pères
Justin

Les chapitres 92 et 93 contiennent une digression sur le problème


de l'incompréhension des prophéties par les Juifs. Ne saisissant pas dans cette position jusqu'au soir, c'est que Jésus demeura sur la croix
les prophéties, ceux-ci interprètent mal Deutéronome 21, 23, et c est presque aussi longtemps avant d'être mis au tombeau. Il mentionne la
à tort qu'ils en concluent que Jésus-Christ est maudit. La digression préfiguration c~assique d'Isaïe 65, 2: «J'ai étendu mes mains tout le jour
s'achève par l'accusation portée contre les Juifs de ne pas compren?re sur un peuple Infidèle et contradicteur», qui est déjà attestée dans la
les signes posés par Moïse, alors qu'ils ont tous les moyens de le fane, Lettre du Pseudo-Barnabé 12,429 au milieu des deux citations relatives
assortie de celle d'avoir porté la main sur le Christ et de maudire ceux à ~oïse. Puis i~ cite le Psaume 21, 1730, si bien que le chapitre 97 du
qui démontrent que ce crucifié était bien le Christ. 7
D!a!ogue peut tre rapproché du chapitre 35 de la Première Apologie
Après cela, Justin revient au serpent d'airain (chapitre 94), mais .en o~ 1 on trouve egalement Isaïe 65, 2 et le même psaume, en compagnie
commençant par rappeler l'ordre donné par Moïse de ne pas se fmre d une autre préfiguration qui connaîtra un grand succès: Isaïe 9, 5:
d'images. Les éléments sont par conséquent les mêmes que dans la « Son pouvoir est sur ses épaules. » Ce dernier texte, qui apparaît peut-
Lettre du Pseudo-Barnabé: combat contre Amalek, érection du serpent être dans la Lettre du Pseudo-Barnabé 8, 5, peut vraisemblablement
d'airain, rappel de l'interdiction de se faire des images. Mais Justin être mis en rapport avec l'interprétation que donne Justin de la forme
s'efforce de lever la contradiction: en réalité Moïse n'a pas transgressé longue du Psaume 95, 10: «Le Seigneur a régné depuis le bois. » Quant
le commandement qu'il avait lui-même donné, car son intention en au ~hapitre 38 de l'Apologie, il mentionne également Isaïe 65, 2 et
érigeant le serpent était de proclamer le salut en Christ. De plus,. à la plUSIeurs passages du Psaume 21, en compagnie d'Isaïe 50, 6_831.
fin du chapitre 94 (v. 5), il peut affirmer que la malédiction prononcée
Les deux textes qui dominent le raisonnement de Justin se trouvent
en Deutéronome 21 contre ceux qui sont pendus au bois ne s'applique à d'autres endroits du Dialogue. Au chapitre Ill, de manière nouvelle,
pas au Christ car lui-même fut pendu pour délivrer de la malédiction
en rapp~rt ave~ la thématique des deux parousies dont il a été question
les transgresseurs de la Loi. Le fait d'avoir apporté la libération d'une
au chapItre 40 a propos des deux boucs. Justin fait remarquer que, lors
malédiction par la crucifixion annule, du moins pour le Christ, la du combat contre Amalek, deux personnages étaient à l'œuvre: Moïse
malédiction attachée à cette crucifixion. Une idée qu'il prolonge aux dont les bras étendus préfiguraient la croix et Josué qui commandait
chapitres 95 et 96 lorsqu'il affirme explicitement: «ce crucifié n'est pas l'ar~ée et portait le nom de Jésus. Si bien que Moïse préfigure le
cru:lfié, le !ésu~ de la première parousie, tandis que Josué représente
maudit de Dieu» (96, 1)28. Deux contradictions sont donc levées: celle
entre l'érection du serpent et l'interdiction de faire des images, mais le Jesus qUI reVIendra. Justin ajoute qu'un même homme ne pouvait
aussi et surtout celle que générait la condamnation d'un pendu au bois préfigurer à la fois la croix et le nom, si bien qu'il en fallut deux. Ici
selon Deutéronome 21. encore, il affirme que Jésus n'a pas été maudit par la Loi.
Le chapitre 97 propose encore quelques préfigurations de la croix. Tout de suite après (ch. 112), nous retrouvons nos deux textes, mais
Une fois de plus, Justin revient au geste de Moïse durant la bataille dans un contexte très polémique. Il s'agit de dénoncer l'incapacité des
contre Amalek, soulignant que si le récit biblique précise qu'il resta docteurs juifs à comprendre leurs propres Écritures et à reconnaître les
symboles là où ils sont. C'est une telle incapacité qui les amène à mettre
Moïse en contradiction avec la Loi qui interdit les images, faute de voir
28. En 95, 1, JUSTIN cite Dt 27, 26 : «Est appelé maudit quiconq~e ne persév~re
pas dans l'accomplissement de tout ce qui est écrit dans le LlVre de la LOl».
Il doit s'inspirer de Ga 3, 10-13 qui cite les deux te~tes dU,Deutéronome
sur les malédictions: Dt 21, 23 et Dt 27, 26. ToutefoIs, là ou Paul affirme
29. Et peut-être aussi en Didachè 16, 6.
et assume que Christ est devenu lui-même malédiction, Justin écri~ que ~a
malédiction cesse de s'appliquer. Sur l'utilisation de Paul par Justm, vOlr 30. On y trouve encore Ps 3, 5 et 1s 53, 9.
LINDEMANN, 1979, p. 364-366. 31. P~IGENT (1964, p. 204-205) conclut à une même liste de prophéties dans
DIalogue 97 et l Apologie 38.

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61
Justin
La croix chez les Pères

envisagé la croix dans une lecture en partie faussée d'un texte comme
une image du crucifié dans le signe du serpent d'airain et dans Moïse Nombres 21,6-9. Il suggère une dimension cosmique de la crucifixion
étendant les bras. même si nous avons émis des réserves sur la manière dont Justi~
Nos deux préfigurations figurent enfin au chapitre 131,4-5, dans adhère et comprend cette idée.
une énumération d'œuvres de Dieu en faveur des Juifs. Le serpent En directio.n des Juifs, l'argumentation se fonde sur l'exploitation
d'airain est un «signe de celui qui devait être crucifié», tandis que des préfiguratio~s vétéro-tes:amentaires. Trois débats sont en jeu:
1'« extension des mains de Moïse» est qualifiée de modèle (-n')1(oç). De prouver la véracité de ce qUl concerne le Christ, en montrant que
nouveau la crucifixion est comprise comme une œuvre de puissance: ~ela a été annoncé, et, accessoirement, en montrant aux Juifs qu'ils
extermination des démons, soumission des Principautés et des mterprètent mal leurs propres Ecritures; réfuter l'argument fort
Royautés, promesse de conversion de la race humaine. Mais c'est ~ussi embarrassant selon lequel, ceux qui sont pendus au bois étant maudis
dans ce chapitre (131,2) qu'on peut lire ces mots: «nous que DIeu ~ Jésus n~ saurait être le Messie; reprocher aux Juifs d'avoir expurgé l~
appelés par le mystère abject et chargé de mépris de :a croix, no~~ à qUl, traductIon de la Septante afin de retirer ce qui annonce Jésus comme
pour notre confession, notre soumission et notre pIété, des chatIments Messie.
qui vont jusqu'à la mort sont infligés par les démons e~ l'ar~é~ du La conception théologique de la croix de Justin ne saurait être
Diable». Non seulement Justin n'ignore pas le caractère Ignommleux comp:-ise à partir des seuls passages de l'Apologie qui insistent sur
de la croix, mais il la met en rapport avec le martyre des chrétiens. sa p~ssance .et en font un trophée de victoire. Elle doit être, non pas
mO~lfié~, mms complétée par ceux du Dialogue inspirés de la Bible juive.
Justm s y montre sensible au fait que la crucifixion du Christ est un
Conclusions
scan~ale: «.vous placez vos espoirs en un homme crucifié» (10, 3); «le
Dans les œuvres de Justin qui nous sont parvenues, la croix est mystere ab) ect et chargé de mépris de la croix» (131, 2); «la servitude
appelée figure (axflllu), modèle (-ruTCoç), symbole (mJIlPoÀov), s~gne de la croix» (134, 5). Plusieurs références sont faites au Psaume 21
(O'Tlllelov), mystère (Il1JO"r~plov), en particulier dans les expressl.ons parmi lesquelles une longue citation commentée en Dialogue 98 à 106:
«figure», «modèle», «symbole», «signe» ou «mystère de la croIX». Le.sang du C~rist a une vertu purificatrice (Apologie 32, 7; Dialogue 13)
La réflexion de Justin se développe en contexte apologétique, tant en et ~l sauve (Dialogue 24, 1). Le Christ est comparé tant à l'agneau pascal
direction des païens avec la Première Apologie, qu~ des Juifs a,:,ec le qu aux deux boucs de Lévitique 16 (Dialogue 40)32. Par sa crucifixion
Dialogue avec Tryphon, et cela détermine sa conception de la croIX. il nous a rachetés (Dialogue 86, 6). La dimension sacrificielle de l~
En direction des païens, l'argumentation revêt trois formes. Des mort d~ Jésus. est donc bien présente, avec l'attestation de plusieurs
annonces prophétiques, tout d'abord. Elles sont regroupées dans les con~ept~ons dlffér~ntes de ce sacrifice. Sans toutefois que de longues
chapitres 30 à 52 de la Première Apologie, et concernent l'ense~bl~ de explIcatIOns ne SOlent fournies sur ces interprétations sacrificielles
la personne et de l'activité du Christ. Elles montre~t que ce qUlIUl,est e~sentie,llement tr~butaires de la tradition, ni qu'elles ne fassent l' obje~
arrivé mérite d'être pris en considération, car ce qUI a été annoncé s est dune reelle réfleXIOn théologique de la part de Justin.
effectivement réalisé. D'ailleurs les Ecritures juives appartiennent à ce Mais on n'oubliera pas non plus que les conséquences de cette mort
que l'on pourrait nommer le patrimoine de l'humanité, puisqU: elles ont sont victorieuses et que les préfigurations bibliques annoncent aussi «la
été traduites en grec et intégrées à la bibliothèque d'Alexandne sous le fo~ce ~ystérieuse de la croix»: victoire sur Amalek (Dialogue 90, 4-5),
roi ptolémée (ch. 31). Le second genre d'argument s'inspire d'éléments mIse a mort du Diable et anéantissement des démons (Dialogue 91).
naturels et d'objets qui tous attestent la «puissance d~ Christ» .et
indiquent que la forme de la croix - non pas la croIX du .Chn~t
elle-même, il est vrai - imprègne toutes choses pour les mamtemr 32. Sur la vertu du sang du Christ, voir aussi Dialogue 111.
(55,2). Le troisième genre montre qu'un philosophe comme Platon a
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62
La croix chez les Pères
Justin

La croix est aussi celle qui inaugure le règne du Christ, une conviction
ait été rendu attentif à l'importantce d'une re'ré
qui est affirmée par le thème du règne depuis le bois (Apologie 41 et d t t'. ,. LI rence par un recueil

Dialogue 73), mais aussi par celui des cornes qui frappent les nations b ~l ~s ImOn/a, et q~ il ait en~uite cité le texte à partir d'un manuscrit
(Dialogue 91). Ce que résume le chapitre 131 (v. 5): «Par Jésus crucifié, ~ ~que. Les procedés de cItation de Justin sont donc var' , C'
amSI que 1 P 9 d les. est
lui dont ces symboles aussi proclamaient à l'avance tout ce qui le . 1 e .saume 5, ont le verset 10 est cité avec l'adJ' onction
d
« epUlS e b ms» à part' d' '1
concerne, il devait arriver que les démons fussent anéantis et redoutent 4' Ir un recuel de testimonia en l Apologie 41
son nom, que toutes les Principautés et les Royautés le considèrent avec et en DIalogue 73, 1, est reproduit en entier et sans l' d' t' '
Dial 73 3 4 ' . a Jonc wn en
appréhension, et que de toute race d'hommes ceux qui croiraient en lui à Isa~;~~ 2' S~ . IcI,Jus~n se r~fère à un manuscrit de la Septante. Quant
se révèlent pieux et pacifiques.» Chez Justin, les réflexions inspirées de 'è : à' ~sa~ne paTVlent à la conclusion qu'il est cité de trois
la Bible rejoignent celles qui viennent de la nature et des objets. manl res. ,PartIr d une forme modifiée transmise par un testimonium
Certaines des références vétéro-testamentaires mises en rapport en l ApologIe 35, 3; l Apologie 38, 1 et Dialogue 114 2' à art' d 1
avec la croix sont déjà devenues traditionnelles dans ce sens, comme Sept.ant~ avec une influence du testimonium en l Ap;lo~ie ~ 2~~' :t :
partir d un manuscrit de la Septante en Dialogue 24, 4. "
Exode 12, Nombres 21,8-9, Psaume 21, Isaïe 65, 2. D'autres apparaissent
dans le Pseudo-Barnabé: en premier lieu l'association d'Exode 17,
8-13 et de Nombres 21, 8-9; mais aussi Genèse 2, 9 et 3,2 (l'arbre de
vie); Lévitique 16; Psaume 95, 10; et peut-être Isaïe 9, 5. Ce qui ne
signifie pas que Justin dépende du Pseudo-Barnabé, mais plutôt qu'ils
exploitent tous deux une documentation de même genre. D'autres
références apparaissent avec Justin, comme le catalogue de figures de
l'arbre de vie en Dialogue 86; Genèse 6-8 et 49, Il; Deutéronome 33, 17;
Josué 2,18-21; 2 Rois 6,1-6; Jérémie 11, 19. Certaines de ces références
ne seront plus exploitées en rapport avec la croix après lui, tandis que
d'autres sont au contraire promises à un plus ou moins grand succès.
La forme de certaines références ne se trouve pas dans la Septante, mais
apparaît chez d'autres auteurs, comme l'adjonction « depuis le bois» au
Psaume 95, 1; tandis qu'une citation attribuée à Esdras (Dialogue 72,1),
attestée chez Lactance, ne figure nullement chez cet auteur biblique.
Tout cela conduit à penser que, comme le Pseudo-Barnabé, Justin
a recours à des recueils de références scripturaires regroupées par
thèmes, les testimonia, recueils qui seront exploités par d'autres après
lui. Toutefois, ce recours n'est pas systématique, car il cite aussi des
textes directement à partir de la Septante33 • Il peut aussi se faire qu'il

33. Voir SKARSAUNE, 1987, 90-92, qui explique la part entre l'emploi de
testimonia et celui de références directes à la Septante, et caractérise
ces testimonia. Ils contiennent des formes de «targoum» chrétien, des
citations composites, des éléments d'interprétation des textes, et peut-être
des citations empruntées à d'autres sources que l'Ancien Testament. 34. SKARSAUNE, 1987, p. 65-67.

64
65
La Croix-Limite des valentiniens

Les valentiniens ont développé une vision particulière de la croix


qui considère celle-ci comme une limite. La notion de limite est
d'ailleurs prioritaire par rapport à celle de croix, comme nous allons le
voir chez Valentin lui-même.

Valentin
Selon Irénée de Lyon (Contre les hérésies 1,11,1), «Valentin pose
deux Limites (opoç) : l'une, située entre l'Abîme (pu96ç) et le Plérôme,
sépare les Eons engendrés du Père inengendré, tandis que l'autre
sépare leur Mère du Plérôme».l Valentin ne parle donc pas de croix,
mais seulement de Limite. Celle-ci intervient à deux niveaux: dans
le Plérôme lui-même, pour séparer l'être suprême (l'«Inexprimable»,
le «Père inengendré») du reste des entités (Dyades, Eons) qui le
composent; à la base du Plérôme, pour séparer celui-ci du monde créé,
et, en particulier, pour en tenir à l'écart la Mère qui l'a quitté et est
tombée dans la déchéance.
Plusieurs systèmes gnostiques héritiers de Valentin connaissent
cette thématique de la limite, mais la développent de diverses manières,
la présentant comme la Croix.

La Limite-Croix chez Théodote


Théodote est un disciple de Valentin, appartenant à l'école dite
orientale de ce mouvement. Ses idées sont connues grâce aux fragments
conservés par Clément d'Alexandrie dans les Extraits de Théodote, plus
précisément dans les chapitre 1 à 43, 1 de ce texte2 •

1. Les traductions d'Irénée de Lyon sont celles des SC, parfois retouchées.
2. Les traductions sont celles de SAGNARD, 1970.
La Croix-Limite des valentiniens
La croix chez les Pères

~e: cha~itres 42 et 43, 1 distinguent le Christ et Jésus, le Christ étant


La Limite apparaît tout d'abord au chapitre 22, 4. Dans un contexte l~ tete et Jesus les épaules, le Christ soulevant le corps de Jésus. Selon
baptismal, il est question de posséder le Nom afin que «nous ne ~oyons d ,autres passages des, Extraits, le Christ fut émis par la Mère-Sagesse
pas arrêtés par la Limite (opo<;) et la Croix, et empêch~s .d e~~er dech~e hors du Plérome, puis remonta dans celui-ci (23, 1 et 32, 2),
au Plérôme». Le Nom, c'est le «Fils Monogène», la partie lllVlslble tandl~ que Jé~us ~st sorti du Plérôme (23, 1). Cela correspond à ce
de Jésus, qui est descendu sur lui sous la forme de la colombe et l'a quel'dIt la notice d Irénée sur Valentin (Contre les Hérésies 1' Il , 1) qUl.
rachete. La Limite est investie de la seconde fonction attestée chez exp lque que le Christ n'a pas été émis par les Eons du Plérôme mais
Valentin, celle de fermer l'ensemble du Plérôme, de sorte qu'il faut la par la Mère qui l'enfanta selon le souvenir qu'elle conservait des réalités
franchir pour y pénétrer. Cela est possible par l'entremise de Jésus, ainsi su~éri~ures, et qu'il remonta dans le Plérôme. Le Christ est donc celui
que l'exprimera plus clairement le chapitre 42. Ici le texte atteste4 que qUl faIt remonter Jésus, lequel se compose d'une partie invisible et
cette entrée s'effectue grâce au port sacramentel du Nom de Jésus • selon les chapitres 17 (v. 1) et 26 (v. 1), de deux parties visibles' la
Deux autres passages des Extraits de Théodote doivent être pris en Sagesse et l'Eglise des semences. Dans le chapitre 42 (v. 3), l'élévation
compte. Le premier (26, 2-3) est une exégèse de Jean 10, 7 (<< Je suis la du corps de Jésus par le Christ est présentée comme une interprétation
porte»). Cette parole doit être comprise en ce sens que les «semences» de ce~te parole de Jésus: «Celui qui ne soulève pas sa croix et ne me suit
parviendront jusqu'à la Limite où se trouve Jésus, et qu'elles pénétreront pas n est pas mon frère.» Théodote n'envisage pas une association du
dans le plérôme lorsqu'il y entrera lui aussi. croyant à Jésus par le martyre, comme l'admet une interprétation de la
Le second passage mérite d'être cité intégralement (42,1-43,1): parole généralement admise, mais par une union spirituelle7 •
«La Croix est le signe (oTl~e1ov) de la Limite dans le plérôme: car On pour;ait tire~ de cette interprétation de la parole de Jésus,
elle sépare les infidèles, comme la Limite sépare le monde d'avec le comme de 1 affirmatIOn selon laquelle il a, «par ce signe, porté les
Plérôme. C'est pourquoi Jésus, ayant, par ce signe, porté les semences sem~nces sur ses épaules», ou bien l'idée d'une identification entre la
sur ses épaules, les introduit dans le Plérôme. Car Jésus est appelé "les CrolX et Jésus, ou bien celle que c'est en tant que crucifié qu'il porta
épaules" de la semence, et le Christ en est la Tête. De là vient qu'il est les ~emences. Nous voyons pourtant mal comment ce signe pourrait
dit: Celui qui ne soulève pas sa Croix et qui ne me suit pas, celui-là n'est déslg~er la cr~ci~lXio~ historique, car l'ensemble de la logique des
pas mon frère. Le Christ souleva donc le corps de Jésus, corps qui est Extr~lts. condUlt a vou en elle la Limite. A moins que la crucifixion
consubstantiel à l'Eglise.» Nous retrouvons la Limite-Croix dans sa ne slg~fie, symboliquement, le port des semences par Jésus. Mais il
fonction de séparation du Plérôme d'avec le monde, associée à celle de rest~ra~t, dans ce cas, à déterminer l'identité de celui qui aurait été
séparation des fidèles d'avec les infidèles. Les semences sont l'Eglise, cruCIfie, ce que ne permettent pas de faire les Extraits qui ne soufflent
que les Extraits présentent comme le corps de Jésus, son aupKlov, sa mot de la cruciflXion historique.
partie visible selon les chapitres 1 (v. 1) et 26 (v. 1)5. Au moment où La thématique du port des semences doit être rapprochée d'un
celui-ci retourne au Plérôme, il porte avec lui ces semences qui sont à pass~ge de l'Interprétation de la Gnose, un écrit qui présente des
la fois les être sauvés et son corps visible j il leur permet de franchir la affimtés avec les Extraits de Théodote: «C'est moi qui vous porterai
Limite et les fait entrer avec lui. Cette fonction est la seule qu'évoquent
les Extraits parmi les deux que connaît V alentin.
6. Il y. a sans doute ici une allusion à Ep 1, 22; 4, 15; 5, 23; Coll, 18.
7. VOIr Mt 10, 38 et Lc 14, 27. Dans le système de ptolémée selon IRÉNÉE
(Contre ~es hérésies l, ~, 5), cette parole de Jésus est utilisée'pour indiquer
3. Sur cette descente, voir 22,6; 26,1; 31,4. les .fonctIon de consohdation et de délimitation du Sauveur. Ces textes ne
4. Voir la dimension sacramentelle de la Croix dans l'Evangile selon Philippe, retIennent pas l'interprétation, plus concrète, de la suivance du Christ dans
le martyre, comme l'Evangile selon Thomas (NH II, 2, log. 55).
infra p. 84-85.
5. Voir aussi 17, 1.
69
68
La croix chez les Pères La Croix-Limite des valentiniens

sur mes épaules.» (NB XI, l, p. ID, 1. 34) Il est vraisemblable que ces inexprimable », et qui porte le nom de Limite. L'Eon Sagesse la
deux textes s'inspirent de la parabole de la brebis perdue, également rencontre dans le mouvement qui la porte vers la grandeur de l'Abîme
exploitée dans l'Evangile de Vérité (NB l, 3, p}l,36-32,4) et ~ans (!léye8?ç LOU pa8ouç) qui est le Père. Elle s'en trouve retenue (Èrréxw) et
l'Evangile selon Thomas (NB II, 2, log. 107). On peut aussl se affermle (OLT] pl<w ). De plus, «sous le coup de l'admiration», elle dépose
demander si l'association de la Croix et du port sur les épaules n'a pas son «Enthymésis» ('EvW!lT]OLç), en d'autres termes la pensée dont elle
été influencée par l'interprétation d'Isaïe 9, 5 qui voit dans ces mots éta~t animée. Cette Limite, qui ne porte pas ici le nom de Croix, est une
«lui dont la souveraineté est sur ses épaules» une préfiguration de Pmssance, par conséquent une personne active plutôt qu'une barrière
la croix du Christ. A cette différence que les auteurs chrétiens qui se spatiale. Rien n'est dit de la manière dont elle est apparue; on ne fait
réfèrent à ce verset d'Isaïe le font en affirmant la réalité de la crucifixion que constater sa présence et son action. De plus, elle ne semble pas
de Jésus dans le monde, tandis que le valentinisme des Extraits de ve~~ à l' exist~nce à cause de l'audace de Sagesse, mais elle avait pour
Théodote parle de l'entrée dans le Plérôme. mlSSlOn de preserver le Père de l'ensemble des Eons.
Les Extraits de Théodote (43, 1) indiquent enfin que ceux «de la On trouve ensuite (2,4) une Limite dont Irénée dit ceci: «Le Père
droite», qui « connaissaient les noms de Jésus et de Christ, même avant alor.s, ~ar l'intermédiaire du Monogène, émit en surplus (Èrrl LOULOlÇ)
la Venue, ne connaissaient pas la puissance (Mvul-w;) du Signe »9. la Llmite dont nous avons déjà parlé ». Elle reçoit cinq autres noms qui
Il s'agit naturellement du signe qu'est la Croix, dont est affirmée la sont également énumérés en 3,1: Croix, Rédempteur, Emancipateur,
puissance. Théodote reprend ici un vocabulaire relatif à la croix que Délimitateur, Guide. Elle purifie et affermit Sagesse et la réintègre
nous avons rencontré chez d'autres auteurs. dans sa syzygie, c'est-à-dire son couple. Pour cela, elle sépare d'elle
son Enthymésis. Ces fonctions sont très semblables à celles décrites
ci-dessus au paragraphe 2, mais il y a une incohérence dans la
La Limite-Croix selon ptolémée présentation d'Irénée car on se demande pourquoi il parle deux fois
Le Contre les hérésies I d'Irénée de Lyon de la m~me ~hose; de plus, en 2,2, la Puissance-Limite parait être déjà
Ptolémée est le représentant le mieux connu de la tendance italique là, tandls qu en 2,4 elle est émise en surplus par l'intermédiaire du
du valentinisme, grâce à la longue notice du Contre les hérésies (l, 1-8) Monogène. Mais cela n'empêche pas Irénée de dire que cette Limite
d'Irénée, dont s'est inspiré Tertullien dans son Contre les valentiniens est celle «dont nous avons déjà parlé ». Par ailleurs, au chapitre 3, 5, il
7 à 3210. Nous présenterons ce qui relève de la Limite-Croix en suivant n'évoque .q~'une s~ule Limite, qui remplit deux fonctions: «à propos
les indications d'Irénée. Ptolémée connaît les deux fonctions de la de leur Limite, qu ils appellent de plusleurs autres noms ils exposent
Croix selon Valentin, mais la présentation d'Irénée contient une qu,e11e a deux actions, l'une qui consolide, l'autre qui' partage: en
difficulté car on se demande si ces deux fonctions sont associées à deux tant qu'elle consolide et affermit, elle est la Croix; en tant qu'elle
Croix ou à une seule. partage et délimite, elle est la Limite.» Le rapprochement de toutes
On trouve tout d'abord, au chapitre 2 (§2) la «Puissance ces données avec ce que nous avons vu de la pensée de Valentin, nous
(Mvuf.w;) qui consolide les Eons et les garde en dehors de la Grandeur engagerait à penser qu'il existe deux Limites qui sont investies de
deux fonctions. Mais, en dépit des difficultés évoquées, il nous semble
8. Sur ces rapprochements, voir PAGELS et TURNER, 1990, p. 81.. . . que la présentation d'Irénée va plutôt dans le sens d'une seule Limite
9. Ceux de droite représentent les psychiques de la pensée valenhmenne. VOIr qui effectue deux genres d'œuvres. Elle affermit, c'est-à-dire qu'elle
infra, p. 78. . . remet Sagesse à sa place et la réintègre dans sa syzygie1t, Elle sépare,
10. Sur ce système, voir SAGNARD, 1947. Plus récemment, le premIer chapitre
consacré à ce sujet par WANKE, 2000. Nous utilisons, en les retouchant
parfois, les traductions du Contre les hérésies par A. ROUSSEAU et
1. DOUTRELEAU dans SC 264. 11. En compagnie de son conjoint, Thélètos, selon 2, 2.

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La Croix-Limite des valentiniens
La croix chez les Pères

s'~la~ça à.la recherche de la Lumière. Mais .elle en fut empêchée par


c'est-à-dire qu'elle sépare Sagesse de son Enthymésis avec sa passion, LImite qUI poussa un cri: «Iao!» Remarquons que, de nouveau, cette
et «crucifie» (ùrco<1'raupwSilvm) celui-ci, en d'autres termes l'expulse Limite qui crie agit comme une personne vivante et agissante plutôt
hors du Plérôme. Il semble pourtant qu'en dépit du vocabulaire, la que comme un objet.
séparation de Sagesse et de sa passion relève du premier type d'action ~elon Ptolé~ée (6, 1 et 7,2), le Sauveur, qui doit être distingué du
plutôt que du second. Comme l'indique Irénée en 3,.3, il s'a~it d'un.e Chnst évoqué Cl-dessus, était composé de quatre éléments: le Sauveur
thérapie (èSepÙrcEUaeV), par laquelle la Limite sortie du Fils guént ~ui descendit sous la forme d'une colombe, impassible, invisible;
Sagesse en séparant d'elle la passion. En d'autres termes, et si l'on 1élément pneumatique venu d'Achamoth et qu'il était venu sauver'
peut dire, il y a une fonction qui met de l'ordre dans le Plérôme, et l'élément psychique venu du Démiurge; l'élément de l' économie d~
l'autre qui expulse hors de ce plérôme ce qui n'a rien à y faire et lui en manière à être visible, palpable et passible, mais sans revêtir l'élément
refuse l'accès. C'est la seule fonction séparatrice qui est attestée dans hylique ou matériel des humains qui ne pouvait avoir part au salut. De
les Extraits de Théodote. Relevons encore que l'entitée maintenue hors ces quatre éléments, seuls le Christ psychique et celui de l'économie
du Plérôme par la Limite se nomme Mère dans la notice irénéenne ont ,so~ert, (7, 2). Le Sauveur étant dépourvu d'élément hylique, il
sur Valentin (1,11,1); Mère et Sagesse dans les Extraits de Théodote; ne s agit donc pas de la souffrance d'un homme véritable, mais d'une
Enthymésis, Achamoth, mais aussi Mère (3, 5) dans le système de souffrance «en mystère» (flU<1'rTtPlW8wç)13.
Ptolémée12 • Celle-ci a pour fonction de manifester plusieurs épisodes du drame
La description de cette phase du drame est l'occasion pour Irénée connu par Sagesse et Enthymésis. La passion de Sagesse tout d'abord
de signaler que Ptolémée et ses adeptes mettent en rapport chacune des elle qui est le douzième Eon, avant qu'elle ne fiît guérie par Limite. Ell~
deux opérations de la Limite-Croix avec des paroles de Jésus, de Jean- est exprimée «par l'apostasie de Judas, qui était le douzième apôtre,
Baptiste et de Paul. Certes tout cela n'est pas dit clairement dans les et par le fait que le Seigneur souffrit sa Passion le douzième mois»
Ecritures, «mais cela a été indiqué en mystère par le Sauveur, au moyen (3, 3). L'extension du Christ d'en-haut sur la croix afm de donner
de paraboles, à l'intention de ceux qui sont capables de comprendre» forme à A~hamoth ensuite, toutes les choses d'ici-bas étant les figures
(3,1). La consolidation est référée aux paroles sur le port de la croix de de, celles den-haut (7, 2). La douleur éprouvée par Achamoth après
Matthieu 10,38 et Luc 14,27, mais aussi à un composé de Matthieu 16, qu elle eût été formée par le Christ et que la Limite l'eût retenue dans
24 et parallèles et de Matthieu 19, 21 et parallèles; la séparation à celle son mouvement en direction de la lumière, enfin (4,1). Son sentiment
sur le glaive de Matthieu 10, 34 et à celle sur le van de Matthieu 3, 12 et d'abandon fut exprimé par plusieurs paroles du Christ: «Mon Dieu,
Luc 3, 17; et la croix est encore mentionnée par Paul en 1 Corinthiens
1,18 et Ga/ates 6,14 (3, 5).
C'est alors qu'intervient un troisième temps du drame (4, 1). Une 13. Pour autant que l'on puisse synthétiser les informations contenues dans
fois qu'Enthymésis, qui se nomme également Achamoth, eut été les Extr:aits de Théodote, on peut y reconnaître également quatre éléments:
séparée du Plérôme, et comme elle était sans forme ni figure, le Christ le ChrIst; le Nom descendu sur Jésus sous la forme d'une colombe et
qui l'a racheté; Jésus ou le Sauveur; le aapK[ov qui est le corps de Jésus
eut pitié d'elle et s'étendit sur la Croix afin delui conférer une forme
consubstantiel à l'Eglise. Mais dans le système de Ptolémée présenté par
et de la vivifier. Il s'agit toutefois non d'une formation selon la gnose, Irénée, seuls le Sauveur et l'élément pneumatique retournent au Plérôme
mais seulement selon l'essence. Après quoi le Christ remonta dans le tandis que, dans celui de Théodote, l'ensemble des éléments y remonten;'
Plérôme. C'est alors qu'Achamoth, aspirant aux réalités supérieures, Le système de Ptolé~ée attribue un rôle à la crucifixion historique, tandis
que Théodote ne lm en attribue pas. Sur la différence entre la conception
du corps de Jésus dans le système italien (Ptolémée) et dans le système
12. Chez Valentin et chez Théodote, c'est la Mère ou Sagesse qui est retenue oriental (Théo dote), voir KAESTLI, 1980. L'Elenchos (VI, 35) signale très
hors du Plérôme, alors que, selon Ptolémée, c'est sa passion et son clairement cette différence.
Enthymésis.
73
72
La Croix-Limite des valentiniens
La croix chez les Pères

mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? » ; sa trist~sse par ~(Mon âme


Héracléon
est accablée de tristesse»; sa crainte par «Père, si c est possIble, que la Comme Ptolémée, Héracléon appartient à l'école italique du
coupe passe loin de moi t»; son angoisse par «Que dirai-je? Je ne le valentinisme17 • Dans son Commentaire sur saint Jean Origène cite le
sais. 14 » (8,2) propre commentaire de cet auteur gnostique, et en particulier ce qu'il
On le voit Ptolémée connaît les éléments de la cruciftxion historique dit du fouet dont Jésus se munit pour chasser les marchands et les
et leur confè:e une signification. Ceux-ci ne concernent pourtant ni un changeurs du Temple selon Jean 2, 14_15 18 .
homme réel, ni le Sauveur et son élément spirituel; ils n'ont pas, e~ Selon Origène, Héracléon reconnaîtrait dans le hiéron du temple
tant que tels, une portée salvifique. Ils font connaître un drame ~~I le plérôme où se rendent les spirituels, et dans le vestibule le symbole
s'est déroulé en dehors du monde créé, et c'est de ce point de vue qu ils des psychiques, qui ne font pas partie du Plérôme et qui, cependant
servent au salut. Cette conception de l'acte de salut, fondée sur une seront sauvés. Quant au fouet, il est l'image (elKWV) de la puissance et
révélation, est tout à fait caractéristique de la pensée gnostique. de l'énergie du Saint-Esprit qui chasse par son souffle les méchants.
Héracléon ajoute que ce fouet était fixé à un bois, qui est une figure
L'Elenchos (TImoç) de la croix. Sur ce bois périssent les joueurs, les commerçants et
Les chapitres 29 à 37 du livre VI de l'Elenchos attribué à ~~ppolyte tout le mal. Jésus fit ce fouet afin que son Eglise ne soit plus une caverne
de Rome1s présentent les idées de Valentin ou des valentmtens, en de voleurs et de commerçants.
fait un système très proche de celu\~e Ptolém~e et de sa t:ndance
Héracléon se meut ici en pleine exégèse allégorique. Le fouet est
tels que nous venons de les examiner . Cette notice ,n: connrut que.la une figure de la croix qui sépare l'Eglise des méchants. Cela rappelle
seconde fonction de la Limite, celle qui sépare le Plerome de ce qUl a le chapitre 42 Cv. 1) des Extraits de Théodote: «La Croix est le signe
été laissé en dehors, notrunment Sagesse. Comme chez Irénée (Contre de la Limite dans le Plérôme: car elle sépare les infidèles des fidèles,
les hérésies l, 2, 4), elle a été émise par le Père. Mais l'Elenchos contie?t comme la Limite sépare le monde d'avec le Plérôme». Quant au fouet
quelques autres précisions ou informations. Cette Limite est un E~n. lui-même, il fait penser au van de Matthieu 3, 12 qui, selon Ptolémée,
Elle porte également des noms, mais l'Elenchos n'en indique que trOlS: «n'est autre que la Croix, qui consume tous les éléments hyliques
Limite en tant qu'elle sépare, ce qui rejoint les informations d'Irénée; comme le feu consume la paille, mais qui purifie les sauvés »19.
«Participant» (Ile'toxeuç) en tant qu'elle participe à ce qui a été laissé en A s'en tenir à ce qu'en rapporte Origène, Héracléon n'emploie pas
dehors; Croix en tant qu'elle est fixée de manière immuable, empêchant le mot limite, et ne dit pas qu'elle assure la clôture du Plérôme dont il a
évoqué l'existence. Mais il est clair que ce qu'il dit du fouet figure de la
ce qui est au dehors de s'approcher des Eons du Plérôme. .
Au chapitre 34, l'Elenchos cite Ephésiens 3, 18, ne mentlOnnant croix renvoie à la Limite-Croix valentinienne en tant qu'elle sépare les
que trois des quatre dimensions évoquées dans cette lettre .. Les sauvés de ceux qui ne le sont pas.
valentiniens verraient dans la profondeur (~aeoç) le Père, ce qUl est
tout à fait classique; dans la largeur la Croix, Limite du Plérôme; dans
la longueur le plérôme des Eons.
17. Voir ElenchosVI, 35.
14. Jn 12, 27. .,. . , d l' 1 h 18. ORIGÈNE, Commentaire sur saint Jean X, 33, 210-215. Les traductions sont
15. Nous n'entrons pas ici en discusslOn sur 11dentüé de 1 auteur e E enc os. celles de C. BLANC, dans SC 157.
Sur ce sujet, voir MORESCHINI et NORELLI, 2?00, p. 279-2~8. 19. IRÉNÉE, Contre les hérésies I, 3, 5. Le rapprochement est effectué par
16. Sur les particularités de la présentation de 1 Elenchos, VOlT WANKE, 2000, SAGNARD, 1947, p. 252 et 503. Voir aussi les explications de PAGELS, 1973,
p.21-22. SAGNARD (1947, p.140-198) étudie et distingue les systèmes p.68-75.
décrits par Irénée et1'Elenchos en les désignant par A et B.

75
74
La croix chez les Pères
La Croix-Limite des valentiniens

Les Actes de Jean d.es suit~s de l'apparition (ch. 102). Il commence par dire que lorsqu'il
Les Actes de Jean contiennent aux chapitres 94 à 102 un récit par VIt le SeIgneur s?~ffrir, il ne supporta pas cette souffrance et s'enfuit
l'apôtre d'une révélation faite par le Seigneur juste avant et durant la au Mont des OlIVIers. La crucifixion a lieu à la s·" h d
é b ' 21
ooeme eure et es
crucifixion20 • Ces chapitres se présentent comme une sorte de récit de t nè res s emparent de la terre • C'est alors que le Seigneur apparaît à
la Passion qui prend le contre-pied de celui des récits canoniques, et les Jean, se tenant au milieu de la grotte où il se trouve et qu'ill'ill .
chapitres 94 à 96 doivent refléter les pratiques initiatiques qui étaient . Il ~et tout, d'abord en évidence l'erreur de l~ «foule d' e:~~e):
en usage dans le milieu d'origine du texte. qUi crOIt que c est lui qui subit les sévices de la Passion (97 8-10' cf
On peut décomposer ce texte en deux parties, dont la première 99,5-6), alors qu'il n'est pas sur la croix mais se trouve aille~rs (ct' 99'
(ch. 94-96) est introduite par ces mots: «Avant d'être saisi par les Juifs 4~. L~ texte n' ~x~lique pas qu~~ fut le lien entre le Seigneur et le cru~ifié:
sans loi, qui étaient régis par un serpent sans loi, il nous réunit tous et m qUi est CelUI-Cl, pas plus qu il ne confère une signification salvifique à
dit: "Avant que je ne sois livré à ces gens-là, chantons un hymne au cette souffrance et à cette mort. Le crucifié n'est l'objet d'aucun intérêt
Père, puis sortons au-devant de ce qui doit arriver."» (94,1. 1-4) Suit un et tout porte sur la révélation qui suit.
hymne qui occupe les chapitre 94 et 95 et, au chapitre 96, un discours L~ Seigneur montre alors à Jean une « Croix de lumière solidement
adressé par Jésus à une seule personne qui peut être Jean. L'ensemble ét~blIe» (98,.1-2). Cependant la révélation n'est pas prononcée par le
est également présenté comme une danse du Seigneur (97,1 et SeIgneur q~I se trouve dans la grotte, mais par un autre également
101,2-3). Après cela, Jean rapporte comment le Seigneur sortit tandis nommé SeIgneur, qui se tient au-dessus de la Croix de lu'mI'ère J
' . 'il 1 . . ean
que ses compagnons s'enfuyaient chacun de leur côté (97,1-3).
Jean reste alors comme seul témoin de la crucifixion dont le
~recIs,e qu ~ voyaIt, mais qu'il n'avait pas d'aspect extérieur et que
l on n entendart que sa voix (98, 3-5; cf. 99,4-5).
Seigneur va lui révéler en privé la signification réelle, dans une seconde .La Cro.ix de lu~ière (cr-raupoC; <pw-rOC;; 98, 1) n'est pas localisée,
partie qui occupe les chapitres 97 à 102 et que nous allons examiner, ma.r s la SUite du récIt permet de saisir ce qu'elle est. Elle reçoit une
car elle tourne autour de la thématique de la Croix de lumière. Dans séne. de noms à c~use des hommes (98, 8-13), ce qui traduit à la fois la
ces chapitres Jean raconte tout d'abord ce qu'il vit de la crucifixion plémtude de ce qu elle est et l'impossibilité de la saisir totalement M .
terrestre, ainsi qu'une apparition du Seigneur lui annonçant qu'il allait fondame~talement, elle est « délimitation du Tout (ôLopLafloC; 7ta~-rw~):
lui accorder une révélation (ch. 97). Après quoi il rapporte une vision restauratIOn stable de ce qui est ferme en l'écartant d .,
d" . e ce qUi n a pas
dont il fut gratifié (98,1-6), suivie d'un long discours de révélation aSSIse, e~ mIse en ordre de Sagesse (apfloVla ao<plac;)) (98, 14-15). Elle
explicatif de cette vision (98,7; 101,16). Il achève par le récit de la fin et « a affe~mII~ Tout par le Logos, a tracé une limite (ÔLOPl<W) à ce qui est
créé et lllféneuf» (99, 1-2)22.
La Croix de lumière, telle qu'elle est évoquée aux chapitres 97
20. Sur l'originalité etl'hétérogénéité des chapitres 94-102 et 109 par rapport au : 102 présente de~ ressemblances frappantes avec celle des valentiniens
reste des Actes de Jean, voir JUNOD et KAESTLl, 1983, p. 581-677 et 700-702. elle que nous 1 avons aperçue dans les documents étudiés 23 • Elle
Selon eux, ces sections sont d'origine valentinienne orientale, et peuvent
avoir vu le jour durant le troisième quart du Ile siècle, en Syrie. Nous
utilisons les traductions de ces auteurs et nous référons aux chapitres et aux
lignes de leur édition. SCHNEIDER (1991, ch. 4) distingue 94-96 de 97-102 21. Sur!~ manière d.ont il c~nvient de lire ce passage et ses rapports avec la
tradItion évangélIque, vOIr JUNOD et KAESTLI 1983 P 655-656
et ne pense pas pouvoir rattacher 97-102 à un gnosticisme particulier.
22. JU:,OD et KA~STL~ (,1983,,P. 665-666) ont rais~n de ~e~ser que l~s mots ui
LUTTIKHUISEN (1995) admet le caractère gnostique de ces passages, mais
sUl;ent, «pUIS qUI s est repandue en toutes choses» est un ajout q
ne pense pas devoir les rattacher au valentinisme. LALLEMAN (The Acts
23. ~oIr JUNOD et ~AESTLI, 1983, p. 612-614. LUTTIKHu'IZEN (1995, p'. 144-145)
of John, 1998, p. 186-202) ne pense pas non plus que l'on puisse qualifier
94-102 de valentiniens. ca~~e t;.op rapt~e~ent ces rap~rochements, sans les discuter. Il préfère une
exp Ica Ion po emIque contre 1Eglise, qui est par ailleurs vraisemblable.

76
77
La Croix-Limite des valentiniens
La croix chez les Pères

(100,2-3), le Seigneur dit des individus concernés qu'ils n'ont pas une
porte des noms; elle exerce une double fonction de séparation et forme unique. Mais c'est pour préciser que cela tient au fait que «tous
d'affermissement. Elle sépare le Tout, c'est-à-dire le Plérôme, de ce qui les membres de celui qui est descendu n'ont pas encore été rassemblés»
est créé et inférieur, mais aussi, selon un passage vraisemblablement (100,3-4). Celui qui est descendu est le Seigneur, et ses membres non
mal conservé et difficile à interpréter2 4, ce qui est ferme de ce qui n'a encore rassemblés sont l'ensemble des êtres destinés au salut qui ne
pas d'assise. Elle affermit, une action qui est liée à la précédente et qui sont pas encore retournés à leur origine. De sorte que ces êtres sont
concerne le Tout (99, 1), ainsi que la Sagesse (98, 15-16). une espèce de corps du Seigneur, représenté comme proleptiquement
Cette Sagesse est celle qui, selon les valentiniens, conçut une complet dans la vision de Jean au chapitre 98 et comme encoreinachevé
passion pour le Père, menaçant de troubler l'ordre du Plérôme. Elle est dans l'explication fournie au chapitre 100 28 . Ils sont appelés à devenir
ici une entité unique, ce qui rapproche la pensée du texte de la tendance ce qu'il est lui-même, et à le rejoindre au-dessus de la Croix après s'être
orientale du valentinisme, attestée par les Extraits de Théodote, selon rassemblés en elle (cf. 100,6-7). Car dans la vision, le Seigneur se trouve
25
laquelle il n'y a qu'une Sagesse déchue du Plérôme • Sa mise en ordre au-dessus de la Croix de lumière (98,4), manifestant qu'il est le maître
par l'intervention de la Croix a permis à «ceux de droite et ceux de du Tout qu'elle délimite (99,8).
gauche» de venir à l'existence (98,16); par quoi le discours désigne Le discours de révélation à Jean s'achève sur ces paroles: «en
lui-même les forces hostiles, mais encore «la racine inférieure d'où a prem~er lieu, comprends donc le Logos; ensuite tu comprendras
procédé la nature de ce qui est créé» (98,18-19). Le rapprochement le SeIgneur; et, en troisième lieu, l'Homme et ce qu'il a souffert.»
avec les Extraits de Théodote (43, 1 et plus encore 47,2) qui présentent (1OI,14-16) Junod et Kaestli29 pensent que le Logos est le Sauveur
une formule très proche (-rà 8e~là Kal -rà àplO'-repa) et avec Irénée d'en haut, le maître du Tout qui se tient au-dessus de la Croix, et
(Contre les hérésies l, 5, 1 et 5, 2) permet de comprendre que ceux de que le Seigneur est l'être spirituel Jésus apparu à Jean. De plus, un
droite et ceux de gauche correspondent aux êtres psychiques et aux rapprochement avec les Extraits de Théodote (42,2-3) leur permet de
26
êtres hyliques de la théorie valentinienne • . • suggérer que l'Homme représente l'ensemble des hommes spirituels
Autour de la Croix de lumière se trouve «une grande foule qUi sauvés et assumés par le Logos. C'est lui qui serait la forme unique et la
n'a pas une forme unique» (!l[av !l0PCP~v !l~ ëxov-rCl; 98, 2). Et le figure semblable aperçues dans la Croix.
Seigneur d'expliquer qu'il s'agit de la «nature d'en-bas» (100,1-2)27, Si le Seigneur n'est pas celui qui meurt sur la croix de bois il
en d'autres termes «ceux qui sont en dehors du mystère» (100,11), connaît pourtant une forme de souffrance paradoxale que ne per~oit
auxquels appartient la foule d'en-bas. Il n'accèderont pas à la Croix et pas la foule d'en bas (101,6-11). Déjà évoquée au chapitre 96 (4) et
ne franchiront pas la Limite et le passage qu'elle constitue pour entrer plus longuement au chapitre 101 (6-14), cette souffrance concerne
dans le Plérôme, mais resteront en deçà. l'Homme, c'est-à-dire qu'elle est la souffrance solidaire qu'éprouve
Dans la Croix de lumière elle-même, Jean distingue encore ce le Seigneur tant que les êtres humains, ses parents et son corps, ne
qu'il nomme «une forme unique et une figure ressemblante» (!l°PCP~ sont pas sauvés. Pour le dire en d'autres termes, tant que ceux qui se
!lia Kal i8éa o!l0[a; 98,3). Curieusement, lorsqu'il en parle plus bas trouvent sur la Croix de lumière n'ont pas reçu leur forme complète. A
sa manière, cette croix est donc aussi un lieu de souffrance, mais sans
rapport avec celle du Golgotha.
24. 98,14-15. Voir JUNOD et KAESTLI, 1983, p. 660-661.
25. Voir JUNOD et KAESTLI, 1983, p. 614. " , .
26. Voir aussi le Traité tripartite (NH 1,5, p. 98,1. 13-21) et l Expose valentinIen
(NH XI, 2, p. 38,1. 30). 28. Voir le commentaire de JUNOD et KAESTLI, 1983, p. 608-610 et de
27. JUNOD et KAESTLI (1983, p. 211; voir p. 657-658) ajoutent un Il~ en 100,1 LUTTIKHUIZEN, 1995, p. 135-137.
pour obtenir l'expression Il~ Ilovoelo~<; 0XÀo<; qui correspond au o)(Àov 29. P. 608-611 et 674-675.
1toÀlJv, Illuv Ilopq>~v Il~ exov-ra de 98, 2.
79
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La croix chez les Pères
La Croix-Limite des valentiniens

Après le discours de révélation qu'il a rapporté, Jean conclut son


récit en disant que le Seigneur «fut élevé sans que personne dans u~ a~ô~re, la cruciftxion et la détresse qu'elle provoque chez celui-ci le
la foule ne le vît» (102, 2-3). On peut admettre que cette élévation ro e e a foule dans cette crucifixion et son ignorance de ce qu' elle f~t
s'effectua depuis le Mont des Oliviers, et que la foule massée autour le Sa~veur se tenant en dehors de la croix et donnant l' explication d~
ce qUI se passe réellement, aucun intérêt porté au cruc,-clé la m .
de la croix de bois n'en perçut rien. Jean ajoute que lui-même à ré d d '. il] , oquene
redescendit et qu'il se moqua de cette foule et de ce qu'elle disait du . gar e ceux qUI. crOlent crucifier le Sauveur. Dans l'Apocalypse de
Seigneur, témoignant de son ignorance de ce qu'il est véritablement
PIerre, cette moquene est toutefois celle du Sauveur lui-même tandis
que dans les Actes de Jean, c'est l'apôtre illuminé qui se mo~ue L
(102, 3-4). Si la foule en question peut être tout simplement celle des
témoins de la cruciftxion, elle représente plus vraisemblablement, de :,e~ textes connaissent également trois figures dans la person~e ~;
U?lque Sauveur, mais celles-ci ne se correspondent pas exactemene 2
manière symbolique, les croyants de la Grande Eglise qui s'attachent
à cette crucifixion et tiennent sur elle des propos indignes de ce qu'est Re e:o~s e~fin que, si l'Apocalypse de Pierre envisage une unio~
véritablement le Seigneur. La foule regroupée autour de la Croix de pro,:!o~re d une de ces figures à l'être qui souffre sur la croix avant la
cruchlXlOn, les Actes de Jean n'en savent rien.
lumière est, au contraire, celle des gnostiques destinés au salut.

Remarques conclusives L'Evangile selon Philippe


Cet é il
Cette section des Actes de Jean contient la première attestation de . ,vang e e~t un texte composite, dans son état actuel fruit du
la formule «Croix de lumière»30. En revanche ce qui est dit de cette travail .d un compilateur. On en situe la rédaction vraisemblablement
Croix et de sa fonction se comprend bien s'il on les voit comme des en Syrie, dans la seconde moitié du Ille siècle 33 Il f:'t 1 .
allusion à 1 . , 1 . al p uSleurs
expressions de la Croix-Limite valentinienne, plus particulièrement ,s a crolX et a a crucifixion dont l'interprétation n'e t
dans sa tendance orientale31. Le mythe relatif à cette Croix est ici assuree et dont il ' t A ' s pas
n es pas sur qu elles soient pleinement conciliables
formulé au travers d'un récit qui rapporte une apparition du Seigneur entre elles. No~s essaierons pourtant de rendre compte des idées de ce
à un de ses disciples, une vision et son interprétation sous la forme d'un t:xte sur ce pomt, e~ les éclairant les unes par les autres, ce qui ne se
discours de révélation. revèle pas une tâche unpossible.
Sur le plan de la forme, ce texte peut être comparé à d'autres , La pre~~ère allusion figure dans le logion 53 (p. 63, 1. 21-25)'
discours de révélation de Jésus telle l'Apocalypse de Pierre de Nag «~Euch~ns:le est Jésus, car il est appelé en syriaque Pharisatha, c'est-à~
Hammadi. Sur le plan du contenu, on peut le rapprocher du Deuxième ~~re celU.I qUI est étendu. En effet, Jésus est venu crucifiant le monde. »34
Traité du Grand Seth (NH VII, 2, p. 55-56), mais aussi, plus clairement, d extenSlOn ,~e Jésus e~t ~ne façon habituelle de désigner sa crucifixion,
de la même Apocalypse de Pierre (NH VII, 3, p. 81-82) où on trouve e sorte .qu il pourrmt etre question ici de la cruciftxion historique,
des éléments très semblables: une révélation apportée par le Sauveur à ce que lmsse penser le verbe « est venu », qui évoque sa venue dans le
m~nde, comm~ le confirment les pages 52 (1. 19) et 68 (1. 20). On ne
volt pas, de prune abord, ce que signifie l'idée d'une crucifixion du
30. Voir JUNOD et KAESTLI, 1983, p. 657.
31. A la différence de BOUSSET (1913, p. 278-280), nous ne pensons pas que la
croix des Actes de Jean soit l'Ame du monde qu'elle stabilise; au contraire,
comme la tradition valentinienne, elle le sépare du Plérôme. Et, à la 32. Il nous semble que LUTTIKHUIZEN (1995, p. 141) les fait tr d' t
correspondre. op Irec ement
différence d'ORBE (1976, p. 237-242), nous ne pensons pas que cette croix
33. Voir ISENBERG, 1989, p. 131-139' TURNER 1996
confère l'unité à l'univers en joignant le divin (le Plérôme) et le créé. On ne
34. Les traductions sont de MÉNAR~ (1967) ~u fai~es à t' d
peut dire non plus que la croix de Jérusalem soit une image imparfaite de Par di é . par Ir e cet auteur
la céleste, car elles n'ont, au contraire, pas de lien. . t cdo~mo t, nous citons le texte en ayant recours à la division en loO'i~
lU ro ulte par SCHENKE, 1959. l>

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81
La croix chez les Pères La Croix-Limite des valentiniens

monde 35 , mais le rapprochement avec ce que rapporte Irénée de Lyon de ces lieux dans le Saint des Saints, car elle ne pourra pas s'unir à la
de la pensée valentinienne permet de proposer une mterpr . état'wn 36 . Lumière sans mélange et au Plérôme sans déficience, mais elle sera sous
On se souvient en effet que, dans le système valentinien de Ptolémée les ailes de la Croix et sous ses bras ». La divinité est ici le démiurge des
39
présenté par cet évêque, Enthymésis, la pensée de Sagesse qui avait valentiniens , qui n'a pas accès au Plérôme -la chambre nuptiale selon
voulu s'unir au Père, fut « crucifiée », expulsée hors du Plérôme par l'Evangile de Philippe - mais doit demeurer en deçà de la limite établie
Limite, laquelle porte également le nom de Croix. Selon cet exposé, par la Croix. C'est la partie horizontale de la Croix, perçue comme des
l'idée de crucifixion est donc associée à celle d'expulsion. De sorte que ailes ou des bras, qui figure cette limite.
la crucifixion du monde évoquée par l'Evangile selon Philippe pourrait La Croix est encore mentionnée par le logion 91 (p. 73, 1. 8-15):
signifier sa séparation du Plérôme. Le rapprochement avec d'autres «L'Apôtre Philippe racontait que Joseph le charpentier planta un
37
passages va permettre de préciser cette interprétation • « • jardin, parce qu'il avait besoin de bois pour son métier. C'est lui
Il Y a tout d'abord le logion 72 (p. 68, 1. 26-30): « Mon DIeu, qui a fait la Croix avec les arbres qu'il a plantés, et sa semence était
mon Dieu, pourquoi, Seigneur, m'as-tu abandonné?" Il dit cela sur la suspendue à ce qu'il a planté. Sa semence était Jésus, et la Croix la
Croix, car il s'est séparé de ce lieu-là». Nous suivons ici la traduction 1
pante.»
40 '
Joseph est le père terrestre de Jésus, dont il est question à la
proposée par 1. Painchaud38 , qui rapproche ce passage des Extraits de page 55 (1. 34-36). La Croix est présentée comme une plante qui porte
Théodote 61, où il est question de la séparation du Pneu ma au moment Jésus telle une semence. Dans la suite du texte (p. 73,1. 15-16), elle est
de la mort du Sauveur. On reconnaît les paroles prononcées par Jésus opposée à l'arbre de vie qui se trouve au milieu du Paradis, lui-même
sur la croix selon les évangiles synoptiques, avec toutefois l'adjonction opposé à celui de la connaissance du bien et du mal (p. 74,1.5-7).
du mot Seigneur. Selon Painchaud, cet ajout s'explique par le fait Les logia 53, 72 et 91 que nous avons présentés se réfèrent à la croix
qu'il est ici question de la séparation de l'élément spirituel d~ Christ, et à la crucifixion terrestre, qui ne font l'objet d'aucune polémique.
nommé Seigneur, qui abandonne l'enveloppe charnelle. Il n y a pas Lors de cette crucifixion, Jésus sépara le monde du Plérôme ou de
de raison de penser que ce logion évoque une autre crucifixion que la chambre nuptiale, et son élément spirituel fut séparé de l'élément
celle du logion 53, c'est-à-dire la crucifixion historique. Si bien que charnel. C'est la même croix, sur laquelle Jésus est crucifié et séparé,
cette crucifixion est à la fois séparation du monde et du Plérôme, et et qui remplit la fonction de séparation du Plérôme et du monde
séparation du Sauveur par rapport à son enveloppe charnelle. inférieur; sans que le rapport entre ces deux oeuvres ne soit clairement
C'est cette même fonction séparatrice qui, pensons-nous, permet établi. Les deux éléments qui se séparent sont clairement attestés dans
d'interpréter deux autres logia de l'évangile. Vraisemblablement le 125 l'Evangile selon Philippe qui distingue le Jésus fruit de l'union du Père
(p. 84,1. 29-34), qui affirme que lorsque la chambre nuptiale, comparée à la Vierge, dont le corps vint de la chambre nuptiale (p. 73,1. 4-11), et
au « Saint dans le Sainb, sera dévoilée, la « divinité entière ne fuira pas le fils de Joseph.
Tout cela rattache les affirmations sur la croix de l'Evangile selon
Philippe à celles que l'on rencontre dans le valentinismé I • L'évangile
35. Ga 6,14 connait cette idée, mais dans un sens apparemment différent. partage avec les tendances orientale et occidentale de ce mouvement
36. Voir ci-dessus, p. 71-74. l'idée que la Croix établit une limite entre le Plérôme et le monde créé
37. Nous ne pensons pas que THOMASEN (1997) ait raison de voir dans la
crucifixion l'incarnation, le lien à la matière, sans prendre en compte la
notion valentinienne de Limite. 39. Voir MÉNARD, 1967, p. 243.
38. PAINCHAUD, 1996. Elle est confirmée par ISENBERG (1989, p. 179) et par 40. Au sujet de Jésus sur la croix telle fruit d'un arbre, voir l'Evangile de Vérité,
THOMASEN (1997). Si cette interprétation est juste, la parole de Jésus reçoit NH 1,3, p. 18,1. 24-29.
ici une autre interprétation que celle qu'indique Irénée dans Contre les 41. TRAUTMANN (1986) rattache également la croix de cet Evangile à la
hérésies l, 8, 2 au sujet des passions d'Achamoth. tendance valentinienne.

82 83
La Croix-Limite des valentiniens
La croix chez les Pères

les êtres hyliques, comme dans les Actes de Jean (98,16), si bien que
ar le démiurge. Cette Croix est la même qu~ celle qu'év?q~ent les l'évangile conn ait également l'idée selon laquelle la Croix distingue et
~xtraits de Théodote (§42): «La Croix est le Signe de la Limite .da~s sépare les sauvés du reste des créatures. Dans l'Evangile selon Philippe,
le Plérôme: car elle sépare les infidèles des fidèles, comme .la ~imite le sacrement met pratiquement le sauvé au bénéfice de l'œuvre de
é are le monde d'avec le Plérôme».42 La fonction de la crucifixlOn du séparation réalisée par la crucifixion historique du Sauveur.
~~veur n'est toutefois pas la même dans l'évangile que dans le système
occidental de Ptolémée tel que le présente Irénée de Lyon (Contre les
hérésies l, 4, 1), même si toutes deux sont ~nal~ment as~ez proches. Dans Synthèse
le premier cas il s'agit de la crucifixion histonque, qUl sépare le ~~de Si l'on s'en tient à la notice d'Irénée, Valentin connaissait deux
d'avec le Plérôme; dans le second, il n'est pas q~estion de la cr.uC!. ~n Limites, l'une qui séparait le Père inengendré des Eons engendrés,
historique, mais de l'extension du Christ supéneur sur la ,CrOlx-Lim~te l'autre qui tenait la Mère à l'écart du Plérômés. On ne sait s'il les
afin de donner forme à Enthymésis. Quant au cri po~sse sur l~ crOlX, identifiait à la Croix. Cela est toutefois vraisemblable, car les différents
il se réfère dans les deux cas à la crucifixion histonque. MalS da~s systèmes qui dépendent de lui attestent l'idée d'une Croix dont la
l'évangile il signifie la séparation des deux éléments du Sauveur, t.andis fonction est de délimiter. Mais il faut en tout cas reconnaître que la
que pour Ptolémée, il indique les souffrances d' Ach~o~~ et le falt que notion de limite est première par rapport à celle de croix: on attribuera
Sagesse a été abandonnée par la lumière (Contre les heres/es l, 8, 2). le rôle de délimiter à la Croix.
Le système de Ptolémée présenté par Irénée connaît les deux
La dimension sacramentelle de la croix fonctions, mais les attribue à la même Limite, qui est aussi la Croix: une
L'Evangile selon Philippe mentionne encore la Cro~ à deux reprises, fonction à l'intérieur du Plérôme, une autre pour délimiter celui-ci. Les
en rapport avec les considérations sacramentelles qUl sont une ~e ses Actes de Jean attestent la fonction de délimitation et celle de mise en
43 ordre de Sagesse. Les autres documents ne signalent que la délimitation
caractéristiques et le rattachent au valentinisme oriental . Le loglOn 67
indique que les noms du Père, du Fils et de l'Esprit Sai?-t sont reçus p~r et l'imputent également à la Croix. On observe donc, sur ce point, une
l'onction de la puissance de la Croix, celle que les apotres ont ap~elee évolution entre la pensée de Valentin et celle de ses disciples, Ptolémée
la droite et la gauche (p. 67, 1. 19-25). Et la page 74 (1. 18-22) exph~ue étant resté le plus proche de la pensée du maître.
que «celui qui a été oint possède le Tout, il possède la RésurrectlO~, C'est à juste titre que l'on peut écrire le nom de cette Croix avec
la lumière, la Croix, l'Esprit-Saint. Le Père lui a donné. c~la dans a une majuscule, car le système de Ptolémée décrit par Irénée en fait un
chambre nuptiale, il (1') a reçu ». Cette onction, qu~ est admlll~strée après être actif, et, dans ce système comme dans les Actes de Jean, elle reçoit
(57 1 27 28' P 67 1 28-29) et lUl est supéneur des noms variés.
A
1e b ap t eme p. ,. - , . ,. hé (p.
t 74,
1 12-13) est associée à la chambre nuptiale, ce qui est co ren avec L'ensemble des textes que nous avons examinés en fait une Limite,
. ' s avons vu de la Croix comme limite du plérôme et de cette soit que le titre lui soit donné, soit que la fonction soit décrite. Cette
ce que nou d' . 44
chambre. Elle devait être pratiquée en traçant la form,e une croiX : Limite, qui se situe entre le Plérôme et le monde créé se franchit, comme
Celui qui a été oint a reçu la Croix, et profite de ce qu elle représen~e . le montrent les Extraits de Théodote qui évoquent la remontée des
il a pénétré dans la chambre nuptiale dont elle est l~ limite. La .« drOlte «semences» sur les épaules de Jésus. Cette Limite distingue et sépare
et la gauche» désignent très vraisemblablement les etres psychiques et également les spirituels du reste des créatures, en même temps qu'elle
distingue deux catégories parmi ces dernières, la droite et la gauche, les

42 Trad SAGNARD, 1970, p. 149. 1960 45. WANKE (2000, p. 52-;;6) insiste bien sur le fait que, contrairement à ses
43: Sur l;Evangile selon Philippe et les sacrements, voir SEGELBERG, . ' disciples, Valentin distingue deux Limites.
44. Voir TERTULLIEN, infra, p. 167. '
85
84
La croix chez les Pères
La Croix-Limite des valentiniens

psychiques et les hyliques. De sorte que si la Croix rétablit l'équilibre à


Tête; ils citent aussi explicitement la parole sur le port de la Croix
l'intérieur du Plérôme, elle instaure également une sorte d'ordre dans
et la suite de Jésus (Mt ID, 38 et Lc 14, 27) pour désigner le port du
le monde, du moins entre ceux qui le peuplent. Cette Croix ne doit pas
corps de Jésus qui est de même essence que l'Eglise. Or cette parole
être comprise comme une croix cosmique, puisque qu'elle n'intègre
est également exploitée par Ptolémée, mais dans un sens différent,
pas le cosmos, mais, au contraire, le sépare du Plérômé6 •
puisqu'il s'agit ici d'exprimer l'activité de consolidation. Selon Irénée,
Les Extraits de Théodote comme l'Evangile selon Philippe
ces valentiniens s'attachent d'ailleurs à fonder leur doctrine sur des
montrent que la Croix a une dimension sacramentelle. Il s'agit très
enseignements donnés mystérieusement (!!UŒTllPlw8wç) et en paraboles
vraisemblablement du signe tracé sur le front avec onction au moment
(8là TCapa~oÀwv) par le Sauveur. Pour ce qui concerne la Croix, ces
du baptême qui met les sauvés au bénéfice de l'œuvre de la Croix et les
exégèses, très précises, sont signalées par le Contre les hérésies l, 3, 5 et
sépare des autres créatures humaines.
8, 2; elles concernent les évangiles et les lettres de Paul. On y voit que
Le rapport de la Croix-Limite avec1a croix historique est diversement
les valentiniens se livrent clairement à une exégèse allégorique. C'est
envisagée, et trois attitudes sont attestées. Celle qui, comme dans les
le même genre d'exégèse que nous avons reconnue chez Héracléon à
Extraits de Théodote, ignore la croix historique. Celle qui, comme dans propos de Jean 2, 14-15 et dans l'Elenchos à propos d'Ephésiens 3, 18.
les Actes de Jean, évoque cette croix, mais pour la distinguer de la Croix
de lumière, dans une attitude moqueuse et polémique à l'égard de ceux
qui croient que le Sauveur meurt sur l'instrument de supplice. Celle
enfin qui donne une signification à la croix historique, ce qui est le
point de vue de la tendance italienne du valentinisme. Mais ici aussi, les
interprétations varient, car Ptolémée fait de cette croix la manifestation
du drame au cours duquel Sagesse fut remise à sa place et le Christ d'en
haut établit Achamoth hors du Plérôme, tandis que l'Evangile selon
Philippe semble voir dans la croix historique la séparation même du
Plérôme et du monde.
Les références bibliques relèvent du Nouveau Testament, mise
à part tine référence possible, mais en tout cas implicite, à Isaïe 9, 5
dans les Extraits de Théodote. Les mêmes Extraits empruntent des
thématiques aux évangiles, comme la porte et la brebis perdue, et
aux lettres aux Ephésiens et aux Colossiens, pour le Christ comme

46. Dans son Histoire ecclésiastique qui date sans doute du VIe siècle,
BARHADBESHABBA ARBAÏA donne un catalogue d'hérésies, parmi lesquelles
figurent les daisanites, au sujet desquels il écrit ceci: «il (le Verbe) retrancha
du milieu des êtres purs l'obscurité, qui fut chassée (et) tomba à sa place
inférieure, et il sépara les (êtres). Par le mystère de la croix, il établit chacun
d'eux àsa place. Deleur mélange, il fit ce monde, lui fixa le temps et lui pos~
la limite dans laquelle il doit rester.)} (trad. F. NAu, PO 23/2, p. 191-192) ICI
aussi la croix à une fonction de séparation et de délimitation. Les daisanites
sont les sectateurs de Bardesane (154-222). Selon TEIXIDOR (1992, p. 73),
Bardesane ne doit pas être tenu pour un disciple de Valentin.

86 87
Méliton de Sardes

On attribue généralement à l'évêque Méliton de Sardes un écrit Sur


la Pâque vraisemblablement rédigé entre 160 et 170 et conservé dans
différents papyri grecs et versions orientales 1 • Traitant de la crucifIxion
(<< il est élevé sur un bois», 1. 727), il contient en particulier ces mots:
«Celui qui suspendit la terre est suspendu, celui qui fIxa les cieux est
fIxé, celui qui consolida tout est retenu sur le bois, celui qui est Maître
est outragé, celui qui est Dieu est tué, celui qui est le roi d'Israël est
écarté par une main israélite.»2
Il s'agit d'une envolée rhétorique destinée à exprimer le paradoxe
inouï et scandaleux de la crucifIxion du Christ: celui que l'on a crucifIé
est le créateur et consolidateur de toutes choses; il est le maître, le roi
d'Israël. Ce paradoxe est formulé à l'aide de jeux de mots sur les verbes
suspendre, fIxer et consolider. L'auteur se rattache ici à l'idée que
Jésus-Christ fut associé à l'oeuvre de création. Ce que l'on peut retenir,
c'est la corrélation qu'il établit entre cette oeuvre et la crucifIxion.
Ce passage doit être rapproché du fragment XIII attribué à notre
évêque, qui formule le même genre de paradoxe, mais, plus encore,
du fragment XIV 3 qui s'achève par ces mots: «Il se tenait devant
Pilate et il était assis avec son Père; il était fIxé au bois et il soutenait
l'univers. » L'ensemble de ce fragment contient une suite d'affirmations

1. Sur l'authenticité et la date de cet écrit, voir PERLER, 1966, p. 16-24;


MORESCHINI et NORELP, 2000, p. 170-175. A. STEWART-SYKES (1998)
propose de voir dans ce texte non pas une homélie, mais une liturgie de
Pâque quartodécimane, divisée en deux parties: un récit (diegema) de la
Pâque, 1-45; une haggadah, 46-105 (voir en particulierle ch. 3, «The Form
and Function of Peri Pascha»). Le passage qui nous intéresse figure dans
cette seconde partie.
2. §96. Trad. PERLER, 1966.
3. Ce fragment est conservé en syriaque dans le manuscrit Brit. Mus. syr. 729,
addit. 12156. Voir NAUTIN, 1953, p. 43 et 44. Trad. latine et française dans
PERLER, 1966, p. 238-241.
La croix chez les Pères Méliton de Sardes

antithétiques sur la double condition du Fils de Dieu, ce qui est la pas broyé (ŒUV1'p[~w) sur le bois. L'idée et le verbe grec sont les mêmes
logique dans laquelle doivent être comprises les lignes que nous venons qu'en Exode 12,46, repris par Jean 19, 36, au sujet de l'agneau pascal
de citer. Quoiqu'il ne soit plus question ici du scandale exprimé dans dont il est interdit de briser les os.
le Sur la Pâque, la dimension paradoxale n'est pas absente, et les idées C'est vraisemblablement au même agneau qu'il est fait allusion dans
fondamentales sont les mêmes: le Fils de Dieu soutient l'univers; ce le fragment IX6 où il est écrit que Jésus-Christ a été crucifIé comme
soutien est mis en corrélation avec sa crucifIxion. Relevons toutefois un agneau; ce qui suggère une comparaison entre la crucifIxion et la
que si le Sur la Pâqué évoquait la dimension passée de l'oeuvre de manière dont l'agneau est disposé pour être rôti, comme l'a fait Justin,
création du Christ, le fragment XIV présente la crucifIxion et le soutien de manière très réaliste, dans le Dialogue 40, 3. Le même fragment
contient tout de suite après ces mots: « il porta le bois sur ses épaules,
de l'univers comme simultanés.
Une telle corrélation fIgure déjà en Colossiens l, 16-20. Dans le conduit pour être immolé comme Isaac par son père». Nous trouvons
fragment XIV, elle est liée aux affirmations de Méliton sur la double là une première attestation du port du bois par Isaac comme annonce
condition du Christ. Mais il faut souligner que ce n'est pas par sa du port de la croix par Jésus 7 •
crucifIxion que le Christ soutient le monde, ainsi que l'affrrmera la Les fragments XI et XII combinent enfIn la représentation du
vision cosmique de la crucifrxion. Comme nous le verrons, Irénée Christ comme un agneau et les éléments du récit du sacrifIce d'Isaac,
reprendra cette corrélation, mais en lui conférant un sens plus étroit, car ils voient dans le bélier pris dans un buisson selon Genèse 22, 13,
conforme à sa théologie de la récapitulation. une image de Jésus crucillé, le buisson étant explicitement comparé à
la croix8 •
Méliton préfère parler du bois plutôt que de la croix, héritier de
l'usage qui se fonde en particulier sur Deutéronome 21, 23, repris par
Galates 3, 13: «maudit quiconque est pendu au bois». Le vocabulaire est
le même, et Méliton emploie à plusieurs reprises le verbe Kpeflâvvufll,
en particulier aux lignes 507 et 80S, associé au mot bois5.
L'influence vétéro-testamentaire se manifeste également en ce que
Méliton a recours à quelques exégèses typologiques. La première se
trouve vraisemblablement à la ligne 518, où il écrit que Jésus ne fut

4. NAUTIN (1953, p. 73) estime que les propos contenus dans ce fragment
ne sont pas du Ile s., mais n'apparaissent qu'à partir de la crise arienne.
Pourtant le vocabulaire de ce passage ne nous paraît pas suffisamment
précis pour qu'on le rattache à la polémique anti-arienne et qu'on exclue
son appartenance au Ile s.; de plus, les affinités avec le Sur la Pâque restent
très nettes. CANTALAMESSA (1963, p. 1-26) admet l'authenticité de ce
6. Texte grec et traduction française dans PERLER, 1966, p. 234-235.
fragment. Et les arguments qu'il développe pour exclure l'appartenance du
fragment VI à la période de la controverse arienne (p. 23, n. 52) peuvent 7. Sur l'interprétation du récit du sacrifice d'Isaac dans ce fragment comme
dans les deux suivants (XI et XII), voir D. LERCH, 1950, p. 29-32 et 35-38.
également valoir pour le fragment XIV.
5. Il cite aussi Dt 28, 66 (<< Vous verrez votre vie suspendue devant vos 8. L'authenticité du fragment XII est contestée. Relevons pourtant qu'il
yeux ... », 1. 444-446), avec le même verbe, non pas en rapport avec la croix, associe Gn 22, 13 et Ez 47, 3, texte dans lequel il voit une préfiguration
mais dans un ensemble d'annonces vétéro-testamentaires de la mort de du baptême. Il conclut qu'il y a deux moyens de rémission: le martyre et
Jésus. Ce même ensemble inclut Jr 11, 19, avec ces mots: «jetons du bois le baptême. On sait en effet que le martyre était compris par les chrétiens
comme une forme de baptême, celui du sang.
dans son pain» (1. 454-458).

90 91
Irénée de Lyon

La réflexion d'Irénée sur la croix doit être recherchée dans le


Livre V du Contre les hérésies (= CH) et dans les chapitres 33 et 34 de
la Démonstration de la prédication apostolique. Les idées exposées dans
ces deux ouvrages se recoupent et diffèrent tout à la fois. Mais l'auteur
exploite aussi quelques préfigurations vétéro-testamentaires que nous
commencerons par présenter.

Préfigurations vétéro-testamentaires
Irénée connaît tout d'abord Nombres 21, 8-9, le récit du serpent
d'airain. Son intention est de montrer que les scribes et les Pharisiens
avaient toutes les raisons de croire au Fils de Dieu car la Loi les y
engageait, «en disant que les hommes ne pourraient être sauvés de
l'antique blessure du serpent qu'en croyant en Celui qui, élevé de terre
sur le bois du martyre selon la ressemblance de la chair du péché, attire
tout à lui et vivifie les morts» (CH IV, 2, 7)1. L'interprétation se fait à
partir de Jean 3, 14 (l'élévation) et de Romains 8, 3 (<<La ressemblance
de la chair du péché»). Irénée met ce récit en relation avec le salut de
l'ensemble de l'humanité, mais aussi avec le péché induit par la tentation
selon Genèse 3, car tel est le sens qu'il faut donner à 1'« antique morsure
du serpent ». Cette élévation du serpent faisait plus que préfigurer celle
du Fils de Dieu, elle la signifiait, au point que les docteurs juifs de la Loi
auraient dû être capables de croire en lui.
Le récit du port du bois par Isaac (Gn 22,6) est utilisé par Irénée
comme modèle du chrétien portant sa croix (IV, 5, 4-5). Mais tout de
suite après, il présente le récit de Genèse 22 comme une préfiguration
de la Passion du Christ: «comme Abraham était prophète et qu'il
voyait par l'Esprit le jour de la venue du Seigneur et l"'économie" de sa

1. Les traductions sont empruntées àA. ROUSSEAU, Irénée de Lyon. Contre les
hérésies (Sagesses chrétiennes), Paris, 2001.
La croix chez les Pères
Irénée de Lyon

Passion, par laquelle lui-même et tous ceux qui comme lui croiraient
mots désignent allégoriquement la croix contre laquelle Jésus avait son
en Dieu seraient sauvés, il tressaillit d'une grande joie.»
dos qu~nd il y fut cloué. Et il observe que cette croix fut un opprobre
Comme Méliton, Irénée utilise Deutéronome 28, 66, «Ta vie sera
pour lm comme pour les croyants, mais qu'elle est aussi le signe de sa
suspendue devant tes yeux, et tu craindras de jour et de nuit, et tu ne royauté. Il associe encore à la croix Isaïe 65, 2 (<< J'ai étendu les mains
croiras pas en ta vie »2. Il rapproche ce texte de Deutéronome 21, 23
tout le jour ... »)6 parmi les préfigurations de la Démonstration 79, qui
(<< celui qui est pendu au bois») et en fait une annonce de l'incrédulité évoquent plus généralement la crucifixion: Ps 21,15.17.21; 118, 120;
des Juifs par Moïse 3 • Mais dans CH V, 18, 3, un passage que nous 85, 14 et Dt 28, 66.
examinerons en détail, il l'associe à Jean l, 11, «les siens ne l'ont
pas reçu», pour annoncer l'incrédulité des hommes en général.
Dans la Démonstration 79, Deutéronome 28, 66 ne sert que comme Le port de la croix
préfiguration de la crucifixion, sans accusation d'incrédulité. Afm d'affirmer la réalité de la mort du Christ dans sa polémique
Parmi les manifestations prophétiques de l'Ancien Testament contre les gnostiques, Irénée a recours à la parole évangélique du port de
proposées dans la seconde partie de la Démonstration, on peut noter la croix et de la suivance, selon Matthieu 16,24-25 et parallèles (CH III,
ce qui suit. Au chapitre 45, on lit que «Jacob le (= le Fils de Dieu) vit 18, 4-6Y. Que signifierait en effet cette exhortation si Jésus n'était pas
en songe qui se tenait debout sur l'échelle, c'est-à-dire sur le bois» réellement mort, si le Christ s'était envolé avant la crucifixion et si la
(Gn 28, 10-15). Or cette échelle est présentée comme le moyen d'accès cro~ ~u'il fallait vraiment connaître était une «croix d'en haut»? N'y
des croyants jusqu'au ciel, «car sa Passion est notre assomption». La aurait-Il pas, de sa part, une véritable imposture à demander ce qu'il
désignation de l'échelle comme bois, le contexte sotériologique et la n'a pas fait lui-même?
référence à la Passion du Fils de Dieu ne laissent planer aucun doute Bien que ce ne soit pas le propos principal de ce passage, Irénée
sur le fait que l'échelle représente ici la croix4 • Cela nous engage à montre que la réalité de la mort du Christ justifie le martyre des
envisager comme possible que le buisson de Moïse (Ex 3, 7-8), dont il croyants. Et de polémiquer contre ceux qui, dans la même logique de
est question au chapitre suivant (ch. 46), figure aussi la croix, d'autant négation de la mort du Christ, méprisent et blâment ceux qui donnent
plus que ce chapitre s'achève par une allusion au fait que «Jésus leur vie à cause de leur foi.
nous délivre d'Amalek par l'extension de ses mains». Or l'image de Irénée fait encore une allusion à cette parole évangélique en
l'extension des mains de Moïse dans le combat contre Amalek selon CH IV,5,4: «C'est à juste titre enfin que nous, qui avons la même
Exode 17, 10-13, déjà attestée comme représentation de la croix chez foi qu'Abraham, prenant notre croix comme Isaac prit le bois, nous
le Pseudo-Barnabé et chez Justin, paraît être utilisée par Irénée comme suivons ce même Verbe.» Il conjugue la tradition du port de la croix
une manière de parler de la crucifixion de Jésus. On la retrouve en par le chrétien afin de suivre le Christ et la figure d'Isaac portant le bois
effet, dans les mêmes termes en CH IV, 33, l, et, dans les deux textes, de son sacrifice selon Genèse 22,6, comme image du port de la croix. A
c'est Jésus qui est présenté comme victorieux d'Amalek. Au chapitre notre connaissance, Irénée est le seul qui présente Isaac chargé du bois
56 de la Démonstration, Irénée cite Isaïe 9, 5, «la souveraineté a été de son sacrifice comme une figure du croyant portant sa croix à la suite
placée sur son épaule », déjà exploitée par Justins . Il explique que ces du Christ selon l'Evangile.

2. CH IV, 10,2 et V, 18, 3; Démonstration 79.


3. CH IV, 10,2.
4. Elle la représente déjà vraisemblablement chez JUSTIN, Dialogue 86, 2. 6. Texte également plusieurs fois cité par Justin.
5. Apologie 35, 2. 7. Mc 8, 34-35 et Le 9, 23-24.

94 95
Irénée de Lyon
La croix chez les Pères

à savoir le bois. Le rapprochement entre le bois de la croix et celui du


Le Contre les hérésies V, 16,3 - 18,3 jardin d'Eden sert en effet à établir l'unicité de Dieu et de son économie.
Cette section de l'œuvre débute par ces mots: «Ce n'est pas Par ailleurs, c'est le même Verbe qui donna le commandement au
seulement par ce qui vient d'être dit que le Seigneur a fait connaître premier homme et qui, second Adam, lui pardonna ses péchés.
le Père et s'est fait connaître lui-même: c'est aussi par sa Passion.» La désobéissance au commandement divin fait des êtres humains
L'intention est indiquée depuis le début du chapitre 15; elle est de des débiteurs (6cpelÀé'tm, 16, 3; debitores, 17, 1) à l'égard de Dieu.
montrer, contre des gnostiques qui admettent l'existence de plusieurs Or cette dette a été remise par le bois de la croix (17, 3); ce
dieux ou pères, scindent la personne du Sauveur et distinguent le qu'Irénée exprime en recourant, sans la mentionner, à la Lettre aux
Plérôme de la création, qu'il n'y a qu'un seul Dieu et créateur, que le Colossiens 2,14, assimilant le document annulé par Dieu en le clouant
Seigneur est son Fils et son Verbe, associé à son œuvre dès la création à la croix selon cette épître à celui sur lequel, selon lui, cette dette était
puis dans le salut, et qu'il n'existe qu'une création, soutenue par le Père consignée: «Il a détruit le document (chirographum) qui attestait
et par le Fils. En d'autres termes, il s'agit de montrer l'économie divine notre dette et l'a cloué à la croix.» Irénée modifie certes un peu le
et son unicité. sens du texte biblique qui n'évoque pas une dette, mais il est clair
Les arguments développés sont de trois types. que ce fut la Lettre aux Colossiens et son document annulé en étant
cloué à la croix qui lui suggéra la thématique de la dette, le document
1. La désobéissance et la dette: 16, 3 - 17, 3 de Colossiens 2, 14 devenant celui de la dette contractée par les êtres
Irénée prend son point de départ dans la Lettre aux Philippiens 2, 8 : humains à l'égard de Dieul l •
«Il s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix.» Cela
La récapitulation 12
lui permet d'opposer une obéissance à une désobéissance, un bois à un
autre bois, la croix à l'arbre de la connaissance du bien et du mal selon Le texte que nous venons d'examiner n'emploie pas le terme de
Genèse 2 et 3. Dans la Septante, en effet, cet arbre s'appelle ~uÀov, tout récapitulation; c'est pourtant dans cette perspective qu'il doit être
èomme la croix dans l'usage d'Irénée, ce qui favorise la comparaisons. compris. Irénée le dit d'ailleurs explicitement plus loin: «il a récapitulé
Selon Irénée, l'obéissance du Christ sur le bois de la croix détruisit et par son obéissance sur le bois la désobéissance qui avait été perpétrée
guérit la désobéissance première de l'homme perpétrée par le bi~s ~~ par le bois.» (19, 1) La notion vient d'Ephésiens l, 10, mais le contenu
l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Notre auteur explOIte ICI de la thématique est inspiré par Romains 5, 12-19 qui met en rapport
la typologie des deux Adam inspirée de Paut, selon laquelle l'humanité la désobéissance d'un seul homme, Adam, par laquelle la multitude a
offensa Dieu dans le premier (1tpürroç AMfl), tandis qu'elle fut été rendue pécheresse, et l'obéissance de Jésus-Christ, par laquelle elle a
réconciliée par le second (ôeu-repoç)lO. été rendue juste. Elle est exprimée en CH III, 18, 7 et plus longuement
Ce qui prouve que le Dieu annoncé par Jésus est effectivement en III, 21, 10; 23, 7. Elle affirme la nécessité pour le Christ de prendre
le même que celui auquel Adam a désobéi, c'est qu'il détruisit la réellement une condition humaine tout en étant Dieu (18, 7). De sorte
désobéissance par le même moyen que celui par lequel elle est advenue, qu'il fallait qu'il naquit d'une vierge, de même qu'Adam avait été

8. Gn 2,9.17; 3. Sur l'emploi du mot ~ûÀov par Irénée, voir WANKE, 2000,
p.210-213. 11. La thématique de l'édit crucifié au bois figure aussi dans l'Evangile de
9. Rm 5, 19 pour l'obéissance et la désobéissance; 1 Co 15, 45-47 pour les
Vérité, NH l, 3, p. 20,1. 22-27.
deux Adam. Voir NOORMANN (1994, p. 335-345) pour tout le passage de
12. Sur la récapitulation, voir FANTINO (1994, p.240-264) et NOORMANN
CH 16,3-18,3. (1994, p. 439-449).
10. Editon du grec: fragment 15, SC 153, p. 220.

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Irénée de Lyon
La croix chez les Pères

c~n~rme c:tte interprétation par le rapprochement avec deux textes


façonné à partir d'une terre vierge (111,21, 10)13. En d'autres termes,
blbhques; 1un de Matthieu 3, 10, «voici que la hache est à la racine
il fallait que la nature humaine fût pleinement assumée afin que la
des arbres», do~: la. pertinence ne saute pas aux yeux17 ; l'autre, plus
condition pécheresse fût renversée. Par son appartenance aux deux
évocateur, de Jeremte 23, 29: «Le Verbe du Seigneur est une hache à
natures, le Christ a amené l'être humain à la conversion et à l'union
deux tranchants qui fend le rocher. »18
avec Dieu, et à avoir part à l'incorruptibilité (àcp9apala)14 (III, 18, 7).
Irénée poursuit en écrivant que le Verbe perdu par l'humanité à
c:use du premier bois est rendu visible à tous (7tMLV cpavepàç -roïç
2. Le Verbe retrouvé: 17,4
7taat:,) pa~ le second. La crucifixion du Verbe a donc effectué une
L'unicité de Dieu et de son action, traduite par la récapitulation ~anIfesta~o~. Ce faisant, il remplissait deux fonctions. Tout d'abord
salvifique de l'oeuvre liée à un bois par celle d'un autre bois, est il mo~tralt (em8eLKvuwv) différentes dimensions. La version latine du
maintenant illustrée par le recours à un épisode du Deuxième livre text~ lrénéen en indique trois: hauteur, longueur, largeur (altitudo,
des Rois (6, 1-7), compris comme une indication (ostensum) de cette longttudo, latitudo), tandis que le fragment grec 16 est fidèle à la L tt
récapitulation15 . Il s'agit du récit du miracle réalisé par Elisée, déjà Eh" ere
aux :p estens 3, 18 dont Irénée s'inspire ici manifestement et signale
exploité par Justin dans le Dialogue 86, 6. Selon ce qu'en dit Irénée, les également la profondeur . Ensuite, et Irénée précise «co~me l'a dit
19
prophètes qui accompagnaient ce personnage coupaient du bois le long un des anciens» (senioribus, 7tpo~e~f]K6-rwv), le Verbe rassemblait par
du Jourdain pour se constituer un abri, quand un fer de hache tomba l'extension de ses mains les deux peuples vers un seul Dieu, ce qui est
dans l'eau. Appelé à l'aide, Elisée coupa à son tour un morceau de bois assurément ~ne deuxi~me allusion àlaLettre aux Ephésiens (2, 15-16).
et le jeta à l'eau si bien que le fer surnagea et qu'on put le récupérer. La premIère fonction remonte aux origines de la création et le
Or cet acte prophétique signifiait, écrit Iréné, «que le solide Verbe de Verbe crucifié ne fait que la manifester; c'est ce que permet de ~enser
Dieu (a-répeov A6yov -rou eeou)16 que nous avions perdu par le bois la formule «montrant en lui-même» (17,4). Sa nature est précisée par
à cause de notre négligence et que nous ne retrouvions plus; nous le
recouvrerions par l'économie du bois.» (17,4) Une lecture rigoureuse
de la métaphore conduirait à admettre que c'est le fer de la hache qui 17. J?ans l'esprit d'Irénée, la hache à la racine doit être comprise comme
figure le Verbe perdu. Mais dans l'explication d'Irénée, c'est plutôt la l attachement du Verbe au bois de la croix. Tertullien (La couronne 13 2)
rapproche aussi Mt 3, 10 de la croix. '
hache qui représente le Verbe, et son immersion la séparation d'avec
18. Nous ne. ~eteno~s pas l'interprétation de CARCOPINO (1955, p.73-74)
celui-ci. Quant au bois que coupent les prophètes, cause de la perte selon qUi ~ conV1~nt ~e reconnaître dans CH V, 17, 4 une représentation
de la hache, il évoque le bois de l'arbre d'Eden, tandis que celui coupé de la crOlX par l ascta, sorte de hache, plus précisément l'herminette
et jeté à l'eau par Elisée figure la croix. Le Verbe a été retrouvé par la des travailleurs du bois dont on voit de nombreuses représentations
croix, de même que la hache le fut par le bois coupé par Elisée. Irénée ~otamment su~ les ~o~uments funéraires et en Gaule. Selon cet auteur:
c est Irénée q~I auraIt mtroduit cet objet, déjà connu comme symbole
d~n~ le pagamsme~ en tant que représentation codée de la croix (crux
13. L'Evangile selon Philippe, log. 83, (NHII, 3, p. 71,1.16-20) déclare qu'Adam dtssl1;lUlata). La. dIfficulté est que, dans notre texte, c'est le bois qui
est né de l'esprit' et d'une terre vierge, mais que le Christ est né d'une vierge r~pre~ente la CroIX: no~ pas la totalité de la hache. De plus, il est audacieux
pour redresser la chute qui s'est produite au début. Les thématiques sont d attnbuer. à Irénee .IUI-même l'introduction de ce symbole. De manière
comparables à celles d'Irénée, mais dans l'Evangile selon Philippe, les deux encore ~o~ns. c?nvam~a~t~, p.ensons-nous, CARCOPINO avance qu'Irénée
vierges s'opposent, alors que chez Irénée elles se correspondent. est aUSSI à l ongme de l utilIsatIOn du «carré magique» (basé sur ces termes
sat~r are~o tenet opera rotas) comme représentation secrète de la croix
14. Edition du grec: fragment 26, SC 211, p. 365. (vOlr aUSSI CARCOPINO,1953).
15. Voir l'interprétation de ce passage du CH V, 17, 4 par WANKE, 2000,
19. Sur l'usage que font les valentiniens d'Ep 3,18, voir Elenchos VI, 34. Voir
p.225-229. supra, p. 74.
16. Edition du grec: fragment 16, SC 153, p. 232.

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Irénée de Lyon
La croix chez les Pères

Le Verbe crucifié sur le bois, les deux mains étendues et la tête au


Irénée qui cite une troisième fois la Lettre aux Ephésiens (4, 6): <~au centre, renvoie donc globalement à une œuvre de soutien et d'unifIcation.
centre (du Christ crucifié sur le bois), il n'y avait qu'une seule tete, D'un côté il manifeste l'oeuvre de soutien de la création qui est celle de
'il' qu' "un seul Dieu qui est au-dessus de toutes choses, à
parce qu n y a ' . é té Dieu et la sienne propre depuis les origines; de l'autre il unit à Dieu les
travers toutes choses et en nouS tous,,20.» L'oeuvre de ?leU, repr s.en deux peuples dispersés 24 • Ces fonctions sont très bien symbolisées par
par la tête du Christ crucifIé, est cosmique. Le chapItre 18 ~récls:r.a les trois dimensions retenues par Irénée selon la traduction latine de
ue la création est portée par le Père (18, 1) et, citant encore eux ,OlS son texte. Et l'on peut penser que le fragment grec 16 aura ajouté le mot
qE h"
;p estens 4 , 6, affirrmera qu'il est au-dessus de toute chose,
. et que c est
, lan profondeur par souci d'harmonisation avec Ephésiens 3, 18.
lui la tête du Christ (18, 2). Il dira également du Selgne~r qu au Ps la
invisible il soutenait toutes les choses créées et se trouvait fixé. dan Le fragment XXVI
création entière, en tant que Verbe de Dieu, g~uverna:: e; ~lSP~Sa;:: Le Contre les hérésies V, 17,4 doit être rapproché du fragment XXVI25
toutes choses. De sorte que cette oeuvre de soutien est a OIS ce e qui cite 2 Rois 6, 6 et en donne une interprétation différente de celle
Dieu et du Verbe. , . du présentée ci-dessus. Le bois employé par Elisée est toujours une figure
Ces propos doivent être rapprochés de Sagesse l, 7: «L Espnt il de la croix, mais le geste du prophète signifie la remontée des âmes par
. l' l'unl'vers et comme il maintient toutes choses, a le bois sur lequel le Christ a souffert. Lors de sa mort en effet - et le texte
SeIgneur a remp l , ." .
. dl' On peut y reconnaître les Idées stolClennes fait ici manifestement allusion à Matthieu 27,52-53 - beaucoup d'âmes
connalssance e a VOlX». . d
' eu pénètre remplit et maintient l'ulllvers, sens ans de défunts remontèrent et ont été vues dans leur corps. Et le fragment
se1on 1esquelles Dl , , h" 4 6 .
lequel Irénée aura compris et utilisé le passage d Ep eswns , d' q~l d'ajouter que de même que le bois, plus léger, permit au fer plus lourd
devait se référer lui-même aux mêmes idé~s21. I;~née les repren ra e de surnager, l'union du Verbe et de la chair dans la personne de Jésus-
manière plus explicite dans la DémonstratIOn 34. , Christ permet à la nature divine d'emmener la nature humaine au ciel
La seconde fonction est sotériologique. Selon EpheSwns 2, 13-~6 et de lui conférer l'immortalité après la résurrection. Dans ce dernier
auquel se réfère Irénée, la croix est le moyen par lequel Jésu~-.Chnst cas, il s'agit de la personne du Christ et non plus de la résurrection des
créée un seul homme à partir du Juif et du païe?, et les réco~c~he avec êtres humains, comme au début du fragment. Le texte formule l'idée
Dieu tous les deux en un seul corps. Sans qu'il s y réfère ~xphcitement, que la crucifixion du Christ est le début d'un processus qui permet à
Irénée ense peut-être aussi ici à Isaïe Il, 11-12, qUl ne concer~e celui-ci d'arracher les défunts à la mort26 .
p 1 mblement d'Israël des quatre coins de la terre, malS
certes que e rasse , . 1 in du 24. DANIÉLOU (1958, p. 303-306) étudie le même texte d'Irénée, mais son
., 1 t l'idée que cela s'accomplira par 1extenSIon de a ma
~~: : : ; Le rappel de ce texte, associé à une idée qui lu! était ~e toute interprétation nous semble procéder d'un souci excessif d'harmonisation
avec d'autres textes contemporains, sans tenir compte des spécificités, pour
faç~n familière, explique peut-être .p~~rquoi il parle d extenslOn des ne pas dire des divergences, de chacun de ces textes sur le sujet.
mains là où Ephésiens évoque la crolX . 25 Ed. W. W. HARVEY, Sancti Irenaei Episcopi Lugdunensis Libros quinque
adversus haereses II, Cambridge, 1857, 1965 2, p. 492.
26 CH IV, 34, 4 contient une phrase dont certains termes sont très proches de
20 Irénée lit ~fllv comme certains manuscrits du Nouveau Testament. ceux de V, 17, 4: «le Seigneur montra la charrue, c'est-à-dire le bois uni au
21' Voir DUPON; (1949, p. 476-488), ORBE (1956, p. 218-223), SPANNEUT fer et nettoyant ainsi la terre: car le Verbe solide, en étant uni à la chair et
. (1957, ch. XII, «L'unité du monde»), FANTINO (1994, p. 114 et 269). en étant fixé à elle de cette manière, a nettoyé la terre embroussaillée.» Cette
22. Voir infra, p. 104-106. , . d 'ns et le proximité amènent DANIÉLOU (1954) et DOIGNON (1955) à reconnaître
E CH IV 33 1 Irénée associe également l extenSiOn es mal dans la charrue une autre image de la croix. Ce que pense aussi W ANKE
23. r:Ssemble~ent' d~s enfants dispersés, des ;xtré~itg de la ~:~~~~::~i;: (2000, p. 251-273), qui précise toutefois qu'il ne s'agit pas d'une «typologie
bercail du Père. Sur l'idée de réunion des enlants e. I~U ou . ' explicite». Nous pensons que la charrue ne représente pas la croix, mais la
voir Jn 11, 52 et 12, 32. Sur les deux peuples, VOIr l HomélIe pascale du venue du Verbe uni à la chair, en d'autres termes l'incarnation.
PSEUDO-HIPPOLYTE, 25 et 54.
101
100
Irénée de Lyon
La croix chez les Pères

visiblement le Verbe que parce que, invisiblement, elle était portée


3. L'inscription du Verbe dans l'univers et sa manifestation:
par ce même Verbe»; et il propose de restituer le grec: m'tan 'tft K't[ael
18,1-3 è~n:en:'lywç, «fiché dans toute la création »31.
Irénée poursuit son argumentation relative à l'unicité d~ l'économie Nous nous rallions à cette interprétation, tout en soulignant ce
divine en se tournant plus spécifiquement vers la créatlOn (18, 1). qui suit. Comme le chapitre 18, 1, ce passage vise particulièrement
Celle-ci est le lieu où se réalise le salut, et il n'y a pas, comme le font la crucifixion, aboutissement de l'incarnation, plus que cette
les gnostiques, à la considérer comme le produit de l'ignorance et d~ dernière. La citation par Irénée des deux textes bibliques Jean 1, Il et
la déchéance, extérieure au Plérôme. La meilleure preuve en est ~ue SI, Deutéronome 28,66, tels qu'il les associe l'un à l'autre, le confirme, en
comme le montrait déjà le développement précédent, elle est portee par insistant sur le fait que le rejet du Christ incarné est avant tout celui
le Père, elle a porté le Verbe à son tour. Or cela n'aurait pas été ~ossible du crucifié. De plus, le rapprochement avec ce que disait Irénée au
si elle n'avait pas été l'oeuvre de Dieu. Elle po~a l~ Verbe du frut mê~~ chapitre 17,4 laisse penser que la suspension du Verbe sur le bois de
de l'incarnation, mais, semble-t-il, plus partICulièrement p~rce qu il la croix est une manifestation de son inscription dans l'ensemble de la
fut suspendu au bois (suspensum super lignum). Le fait que DIeu porte création et du fait qu'il «gouverne et dispose toutes choses», comme
la création est invisible, alors que le port du Verbe par la création est le dit le chapitre 18,3 32 . Par ailleurs, Irénée reprend ici la thématique
visible. Si bien qu'Irénée met en parallèle et en opposition la visibilité de la récapitulation: si le Verbe a été suspendu au bois, c'est afin de
de la suspension du Verbe au bois de la croix et l'invisibilité du port de récapituler toutes choses en lui-même (cf. Ephésiens 1,10); affirmation
la création par le Père. qui doit être comprise à partir de ce que nous avons écrit plus haut au
Le chapitre 18, 3 prolonge cette réflexion en affirmant que le sujet du bois comme instrument de la récapitulation.
Verbe de Dieu, auteur du monde, «était déjà dans le m,0~de et, au
plan invisible, soutenait toutes les choses créées >:' mai~ qu «~ est ve~u La Démonstration de la prédication apostolique 33-34
de façon visible 27 dans son propre domaine, s est frut .chalr et a eté
suspendu au bois, afin de récapituler toutes choses en lUI.» . Le développement des chapitres 33 et 34 de la Démonstration
Le texte latin ajoute: «il soutenait toutes les choses créées et étrut sur le bois et la crucifixion s'inscrit dans un ensemble qui traite de
fixé dans la création entière» (in universa conditione infixus). Bousset a l'oeuvre de salut du Christ (31-42a). Irénée y reprend ses idées déjà
vu dans ce passage, ainsi que dans la Démonstration 34, une allusion au développées dans le Contre les hérésies sur la récapitulation d'Adam par
chi cosmique de Justin28 . Rousseau, dans sa traduction du v~lume 153 le Christ et sur la destruction de l'antique désobéissance liée au bois par
des Sources chrétiennes également, qui propose de traduIre «et se l'obéissance du Verbe sur le bois de la croix. Il synthétise, tout en les
trouvait imprimé en forme de croix, dans la cré~tion entièr,e », 2~t
N
précisant, plusieurs thématiques rencontrées dans les chapitres 17,4 à
suggère de restituer ainsi le texte grec: ev n:éto'n 'tn K'tl~el KeXlaa~eV?~ .' 18, 3 de son oeuvre précédente.
Mais dans l'Appendice IV de sa traduction de la DemonstratIOn , il
revient sur cette interprétation et écrit que tout ce passage porte sur le
fait que «la création - en l'occurence le bois du calvaire - n'a pu porter 31. Voir aussi la bonne explication du passage par HOUSSIAU, 1955, p. 107-109,
qui propose de traduire: «pénètre (Èf.l1trJyvuf.levoç) la création entière».
27. ROUSSEAU propose de traduire uisibiliter, plutôt que inuisibiliter des 32. ORBE (1956, p.213-215) nous parait avoir tort de penser qu'Irénée
manuscrits latins. Voir SC 152, p. 302, note 3 à la page 245. envisage une croix invisible et une croix visible. Le Verbe soutient le monde
invisiblement, mais pas au moyen d'une croix invisible. SESBOÜÉ (2000,
28. JUSTIN, Apologie 60. Voir supra, p. 48-49. BOUSSET, 1913. . .
p. 133-135 et 141-143) reprend, quoique de manière moins affirmée, cette
29. RENOUX (1976) parvient aussi à la conclusion q~e le verbe qUi devait se
distinction entre une croix visible et une croix invisible, mais pour insister,
trouver dans le texte grec était dérivé du substantif crruup6ç.
à juste titre, sur la dialectique entre invisible et visible.
30. SC 406, p. 377-384.

103
102
Irénée de Lyon
La croix chez les Pères

liée~ à chacune d'en:re elles: «c'est lui qui illumine la "hauteur", c'est-
L'interprétation d'Ephésiens 3,18 tout d'abord. Cette fois les quatre à~dIre le~ choses qUI son~ dans les cieux, qui soutient la "profondeur",
dimensions sont mentionnées: longueur, largeur, hauteur, profondeur. ~ est-à-d~re les cho,~es qUI sont dans les régions de dessous la terre, qui
De plus, il est clairement dit qu'elles sont celles de la création, et que etend la longueur depuis le Levant jusqu'au Couchant, qui dirige à la
le Christ est coextensif à cette dernière et la soutient. Dans le Contre manière d'un pil?te la :'largeur" du Pôle et du Midi, et qui appelle de
les hérésies, cette fonction était prioritairement attribuée au Père et toutes parts les dIsperses à la connaissance du Père.» (ch. 34)
secondairement au Fils. Ici l'activité du Père n'est pas mentionnée et Au plan symbolique, il convient donc de se représenter une croix
33
tout l'intérêt porte sur celle du Fils • dont la partie supérieure remplit une fonction dans les lieux célestes
Selon la traduction française du texte arménien proposée par et la partie i?férieure dans les lieux situés en-dessous de la terre. On
A. Rousseau, Irénée précise à deux reprises que le Fils de Dieu était peut, toutefo~s se demander si cela implique l'image d'une croix latine
34
imprimé en forme de croix dans l'univers. Rousseau suggère que les plutot que d un tau, ce qui était la forme courante de l'instrument de
formules grecques du texte irénéen primitif devaient être KEXluoflévo<; supplice. Peut-être, dans l'idée d'Irénée, est-ce simplement la même
év 't(\> nuv'tl et 'to év 't(\> nuv'tl Xluoflu uU-roü. Si cette restitution est juste, partie verticale qui s'étend de dessous la terre jusqu'au ciel. Quant aux
on peut admettre qu'Irénée se livre ici à une relecture du chapitre 60 deux parties horizontales, il ne faut pas les comprendre comme étant
de la Première Apologie de Justin, où cet auteur attribue à Platon 35
l'idée dans le prolongement l'une de l'autre, mais comme signifiant la surface
selon laquelle le Fils de Dieu a été imprimé en chi dans l'univers • Mais du globe terrestre. Or celui-ci était conçu, dans l'Antiquité, comme une
là où Justin parait imputer cette idée à une mauvaise compréhension de sorte de rectangle dont la longueur s'étend d'Est en Ouest et la largeur
Nombres 21,5-9 par Platon36 , Irénée prendrait à son compte l'idée que du, Nord au Sud. C'est cela que se représente Irénée quand il écrit
le Verbe est imprimé en forme de chi dans l'univers et le maintient. qu un des bras de la croix signifie la longueur depuis le Levant jusqu'au
Plus clairement que dans le Contre les hérésies V, 18, 3, Irénée Couchant, et l'autre la largeur du Pôle au Midi37 •
affirme ensuite que la crucifIXion du Christ sur le bois - il insiste Le Christ n'unit pas ces quatre dimensions de la création; il exerce
sur le fait qu'elle s'est effectuée selon les quatre dimensions - est une plut~t u~e action particulière sur chacune d'elles. Tous comptes faits, il
manifestation de son inscription dans l'univers. Il établit une analogie est difficile de déCIder si elles relèvent du maintien du monde consécutif
entre l'inscription et la crucifIXion, la seconde rendant visible la à la création ou si elles ont également une portée sotériologique 38 • Sans
première qui est invisible. doute faut-il retenir les deux aspects. Le premier est évidemment
Irénée précise ensuite - également une nouveauté - ce que sont présent. ~ais la fru du passage (<< appelle de toutes parts les dispersés
effectivement les quatre dimensions et indique la nature des fonctions à la connaIssance du Père»), qui rejoint le Contre les hérésies V 17 4
(<<.rassen;ble par l'extension de ses mains les deux peuples vers u~ se~
33. Des idées très proches figurent dans trois écrits de GRÉGOIRE DE NYSSE: DIeu») evoque une action de salut. Les références bibliques implicites
l'Homélie sur le Triduum pascal (GNO IX, p. 298,19-303,12); le Contre
Eunome III, 39-40 (GNO II, p.121-122); le Discours catéchétique32
(SC 453, p. 288-293). Ils ont été signalés et étudiés par DANIÉLOU (1963). 37. Voi~ les. éclaircissement de M. CANÉVET (2004, p. 85-86), qui se fonde en
Ils sont traduits en Appendice III dans SC 406, p. 372-376. Ils ont particulIer sur ~trabon. Mê~e représentation cosmologique chez Cos MAS
également été étudiés par CANÉVE: (2004). ?:é?~ire ~e ~ysse affirme que I;',DICOPLEusTEs, Topogr,aphle chrétienne II, 24: « Quant à sa forme, la terre
la forme de la croix manifeste le falt que la dlvmlte mamtlenne et gouverne s etend en longueur de l orient à l'occident et en largeur du nord au sud»
le monde. Dans les deux premiers textes, il met cela en rapport avec Ep 3,
18-19, déclarant que Paul a perçu cette dimension de la croix.
(trad. w,.WOLSKA-CONUS, SC 141, p.326) (information aimablement
commumquée par M. Canévet).
34. SC 406, p. 275-276. 38. SPANNEUT (1957, 419-420) Y voit une action salvifique, puisqu'il cite ce
35. WANKE (2000, p. 317 s.) admet cette dépendance, et l'étend à CH V, 18, 3. passage dans un chapitre portant sur « La rédemption cosmique».
36. Voir supra, p. 49-51.
105
104
Irénée de Lyon
La croix chez les Pères

être dissociées, et la crucifixion du Verbe selon quatre dimensions se


sont également sotériologiques: Colossiens 1,20 pour les cieux (la A
rapporte à la fois à la création et au salut des composantes de celle-ci.
hauteur) ; Ephésiens 4, 9 pour les régions inférieures de la terre; peut-etre
Matthieu 24, 31: «des quatre vents, d'une extrémité des cieux à l'autre, La conception irénéenne de la crucifixion et la pensée gnostique
ils rassembleront ses élus». Par ailleurs, on peut rapprocher ce texte de
CH III (19, 3) qui évoque la descente du Fils dans les profondeurs de Dans son étude sur La théologie d'Irénée, J. Fantino 4o a très
la terre afin d'y rechercher les brebis perdues, et sa remontée dans les justement mis en évidence combien la pensée théologique du Contre
hauteurs pour remettre au Père l'homme retrouvé.
les hérésies était influencée par la gnose contre laquelle cet ouvrage
est dirigé. Non seulement le choix des thèmes est marqué par cette
polémique, ce qui est inévitable, mais le contenu même des idées;
Conclusions en tout cas par le valentinisme occidental, représenté par Ptolémée,
Dans le Contre les hérésies comme dans la Démonstration de la tel qu'Irénée lui-même en décrit le système dans la notice des neuf
prédication apostolique, la crucifixion du Christ d.oit êt~e co~pr~~e dans premiers chapitres du livre 1. La pensée d'Irénée s'oppose à ce système,
le contexte de la pensée irénéenne sur la récapItulatlOn: l obeissance tout en lui correspondant. Elle rejoint Ptolémée sur ce point: la
du Verbe sur le bois de la croix récapitule, c'est-à-dire annule, crucifixion historique visible renvoie à une réalité supérieure invisible
la désobéissance d'Adam par le bois de Genèse 3. De cette façon, qu'elle manifeste: l'extension du Christ d'en haut sur la Croix-Limite
l'humanité a retrouvé le Verbe qu'elle avait perdu, et qui la conduit chez Ptolémée, l'impression du Verbe dans l'univers chez Irénée. Par
au Père. En d'autres termes elle peut entrer dans la communion avec ailleurs, ces deux fonctions invisibles ont une portée stabilisatrice.
Dieu et participer à l'incorruptibilité qui, selon Irénée, constituent la Mais là où Ptolémée distingue deux mondes, le Plérôme et l'univers
9 créé, Irénée insiste sur le fait qu'il n'y a qu'une seule et même création.
réalisation du salue •
plus précisément, la portée de la cruciftxion est double, la première Là où le premier fait intervenir un Christ d'en haut, un Sauveur et un
paraissant plus importante que la seconde, compte tenu de la pl~ce Christ psychique, Irénée ne connaît qu'un seul Verbe, Fils de Dieu, à la
que lui confère Irénée dans son argumentatio~ ..La princi~ale f~nctlOn fois créateur et sauveur d'un monde unique. Là où Ptolémée envisageait
est de faire connaître, d'indiquer, de rendre vlSlble ce qUi ne l est pas. deux croix, la Croix-Limite et la croix terrestre, Irénée ne considère que
Elle se réfère à un ordre instauré depuis l'origine de la création, que cette dernière, reflet non d'une autre crucifixion, mais, tout au plus
la crucifixion manifeste. Cet ordre consiste en ce que Dieu soutient la dans le développement de la Démonstration, de l'inscription en forme
création une oeuvre qu'il partage avec son Fils qui est lui-même inscrit de chi du Christ dans l'univers qu'il soutient. Là enfin où la Croix-
dans cet~e création. Par sa crucifixion, le Fils manifeste son inscription Limite séparera les êtres pneumatiques des psychiques qui resteront
dans l'univers, et le fait qu'il gouverne et dispose toutes choses. Cette attachés au Démiurge, dans une dimension verticale, l'extension
idée est développée de la manière la plus précise au chapitre 34 de la horizontale des bras du Fils de Dieu réunira les deux peuples de Dieu
Démonstration qui insiste sur le thème de la visibilité et sur les qu~tre dispersés. En bref, à une économie foncièrement dualiste est opposée
dimensions de la croix, reflet de l'inscription du Verbe dans la créatiOn. une économie unifiée concernant un seul et même univers créé et
La seconde fonction relève d'une oeuvre propre de la crucifixion. sauvé par un seul et même Dieu.
Elle est d'unification et de rassemblement autour du Père des deux Répétons que, dans le valentinisme, aucune des deux croix ou des
peuples, c'est-à-dire des Juifs et des païens. Si la première dimension se deux crucifixions ne peut être tenue pour cosmique. Car celle d'en bas
rattache à la création et la seconde au salut, toutes deux ne peuvent pas est terrestre, tandis que la Croix-Limite est un Eon, qui appartient au
Plérôme, et donc, en aucune façon, à l'univers créé.

40. FANTINO, 1994.


39. CH III, 18,7.

107
106
Les Actes apocryphes d'apôtre

Les Actes apocryphes de Pierre


Tels qu'ils nous sont parvenus, les Actes apocryphes de Pierre (Ac
Pierre) sont le fruit d'une rédaction en plusieurs étapes qui a abouti à
une forme que l'on peut dater des premières décennies du Ille siècle l •
Un ou plusieurs états plus anciens ont existé, et nous admettons que
les chapitres 37 et 38, qui conservent un discours prononcé par Pierre
au moment d'être crucifié, puis sur la croix, appartenaient à l'un ou
l'autre de ces états. Il est reproduit en latin dans le codex de Verceil
(CLVIII) et dans trois manuscrits grecs: Patmos 48; Mont Athos
Vatopédie 79; Achrid Bibliothèque municipale 4. Son contenu ne laisse
pas transpara1tre de transformation orthodoxisante, et sa comparaison
avec les Actes apocryphes d'André (Ac And) confirme un lien entre
ceux-ci et les Ac Pierre, ce qui nous engage à situer l'origine de ce
passage dans la seconde moitié du Ile siècle2 •
La crucifixion de Pierre était annoncée dans l'épisode du Quo vadis3
où Jésus annonça à celui-ci qu'il serait lui-même de nouveau crucifié
dans sa personne. Une identification qui manifeste la similitude
des destins du Seigneur et de son apôtre, et qui prendra toute sa
signification dans le discours de révélation du chapitre 38, Pierre

1. Voir POUPON (1988), SCHNEEMELCHER (1997), THOMAS (1999). Ed.


R. A. LIPISUS, dans R.A. LIPSIUS etM. BONNET, Acta apostolorum apocrypha
l, Leipzig, 1891, repr. Darmstadt, 1959, p. 45-103, p. 90-97 pour le discours.
Trad. POUPON, 1997, p. 1110-1112.
2. La dépendance fonctionne vraisemblablement dans le sens des Ac And par
rapport aux Ac Pierre.
3. ITov iliôe au ch. 35. Les mots quo uadis figurent au ch. 6 du Martyrium
beati Petri apostoli a Lino episcopo conscriptum (PSEUDO-LINus) (éd.
LIPSIUS, idem, p. 7). A cet endroit du récit, le codex de Verceil présente une
lacune.
Les Actes apocryphes d'apôtre
La croix chez les Pères

Pierre se tourne alors vers ceux qui l'entourent, ceux qui


crucifié la tête en bas figurant le premier homme appelé à se redresser
« espèrent dans le Christ»; c'est la seconde partie du premier discours.
en s'attachant à la croix du Christ.
L'exhortation centrale est de ne pas s'attacher à l'apparence de la croix,
'TO <patVollevov, mot qui revient trois fois dans cette section. Non
Discours au pied de la croix (chapitre 37)
que la croix à laquelle et dont parle Pierre n'ait pas de réalité, encore
Le premier des deux discours est prononcé par Pierre au pied de sa moins qu'il faille admettre l'existence de deux croix différentes, l'une
croix (ch. 37). Il débute par une apostrophe à la croix, dont le maître matérielle, l'autre spirituelle9 • Mais l'apôtre appelle à discerner derrière
mot est «mystère», Iluo"r~plov. La croix est elle-~ême un ~ys~è~é ; l'aspect extérieur des choses une réalité profonde, spirituelle, d'ordre
elle renferme un mystère, par nature caché, inexpnmable et m~ICI~1e, sotériologique, qui est l'essentiel et à l'aune de laquelle la matérialité
qui était dissimulé à Pierre lui-même. Mais voici qu~, désormaiS, ~ le n'est qu'une apparence. Il propose une démarche en deux temps, qui
connaît et se trouve en mesure de le dévoiler. La croIX a une fonchon consiste tout d'abord à détacher son âme de tout ce qui est sensible
révélatrice, et il semble que Pierre en découvre toute la signific~tion au (ai(J'eT]'T~pIOV), qui se perçoit par la vue et l'ouïe, et n'est pas vrai, pour
moment où il la rencontres. Il s'adresse à elle, mais on ne peut dIre pour être ensuite capable de « connaître ce qui s'est passé pour le Christ et
autant qu'elle soit personnalisée. Elle n'éprouve ,ras de sent~men~~, tout le mystère de votre salut». La réalité matérielle de la croix et de
ni n'entre réellement en rapport avec l'apôtre. C est à sa croIX qu il la crucifixion n'est donc pas contestée; elle est dévalorisée. Le salut se
parle, mais, au-delà, à la croix comme instrument de salut qui est joue au-delà, dans une vérité qu'il faut s'attacher à découvrir.
fondamentalement celle du Christ. Pierre invite ses auditeurs à une modification de leur rapport aux
La première apostrophe est suivie de trois autres, mais to~tes réalités qui s'effectue tant au plan de la connaissance (juger comme
quatre ne concernent pas directement la croix, car seule la premIère apparence ce qui est sensible pour connaître le mystère du salut) qu'à
6
est introduite en ces termes: « Ô nom de la croix» • Les trois autres celui des relations pratiques: détacher son âme du sensible avec tout
débutent ainsi: « Ô grâce 7 ineffable », « Ô nature de l'homm~ », « Ô ce que cela implique. Le discours se meut clairement dans une forme
amitié indicible ». Mais ces réalités sont incarnées par la croIX dans de dualisme pour laquelle le croyant doit se détourner du monde qui
la mesure où sa vérité est de donner le salut. Par ailleurs, les quatre n'a pas de valeur pour accéder au salut conçu comme une libération, et
apostrophes anticipent la conclusion du second discours. Il y est e~ dont la mort est l'aboutissement.
effet déjà question de la nature de l'homme (qnJat ç . àvepW1t~u) ~~l Le discours n'est pas adressé à tout un chacun, mais seulement à un
sera présentée comme la partie transv~rsale de la cro~, et ~e 1 amitié nombre limité d'auditeurs, ceux qui ont «le pouvoir d'écouter» (ch. 37),
(<pLÀ[a), indicible et inséparable, qui n est sans doute nen d autr~ que ceux « dont c'est le rôle d'écouter », les «biens-aimés» du chapitre 38,
l'union de la nature humaine au Christ-Verbe, figurée par la croIX de même si, dans ce chapitre, Pierre envisage que d'autres écouteront par
celui-ci. la suite. Cette dimension secrète est soulignée, à la fm de cette première
Par ailleurs, Pierre reconnaît dans la croix l'instrument de sa section du discours, par une parole qui n'est, il est vrai, attestée que par
délivrance d'ici-bas. C'est pourquoi il la saisit avec empressements. un des manuscrits grecs, celui de Patmos 48 10 : « Et que cela vous soit

4. JUSTIN nomme la croix un mystère dans le Dialogue 131, 2 et 134), 5.


5. Même idée dans les Ac And grecs 54. VOUAUX (1922, p. 437, n. 5 ne pense
9. Nous ne pouvons suivre ORBE (1956, ch. 7) qui pense que les Ac Pierre
distinguent deux croix, une visible et une invisible. Selon lui, Pierre montre
pas que Pierre découvre quelque chose au sujet de la croix.
ici la croix gnostique, et ce texte se meut dans les mêmes idées que les
6. Il s'agit d'un septuagintisme. On trouve la même formule dans le
Actes de Jean. Nous ne suivons pas non plus SCHLIER (1929, p. 103) qui
Martyrium prius 14. Voir PRIEUR, 1989, p. 698-699. rapproche la croix des Ac Pierre de celle des valentiniens .
7. La croix est également appelée une grâce dans les Ac And grecs 63.
10. Ce passage est également absent du texe latin.
8. Même idée d'union à la croix dans les Ac And grecs 54.

111
110
Les Actes apocryphes d'apôtre
La croix chez les Pères

Discours sur la croix (chapitre 38)


dit, à vous qui écoutez, comme si cela n'était pas dit». Cela ressemble
aux merveilles et aux miracles qu'il faut taire «parce qu'ils sont , :e second discours est entièrement adressé aux auditeurs de
inexprimables et sans doute impossibles à dire et à entendre» évoqués 1apo~e. Il propose une révélation capitale, relative au salut en Christ,
dans les Actes de Jean (ch. 93)11. Mais dans les Ac Pierre, il s'agit d'un et qu~ prend tout son sens du fait de la position symbolique adoptée
enseignement réservé à certains plutôt qu'impossible à formuler. Pierre p:u- PIerre. Il.concerne le «mystère de votre salut»16, ainsi qu'il était
se déclare en effet capable de dire un mystère jusqu'alors caché. ~It dans l~ dIscours précédent, «le mystère de toute la nature» ('t~<;
Au début de cette seconde partie du premier discours, les manuscrits amlO'f]<; cpuO'~w<; 'to f.lUO''t~PlOV), «1'origine de toutes choses» (~ 'tWV
divergent. Dans celui du Mont Athos, on lit «Car elle (la croix) est autre nuvtwv UPXIl).
chose que cette apparence pour vous », tandis que celui de Patmos ~l peut être rappro~hé de deux passages des Ac And grecs dont
propose cette leçon: « Car elle est autre chose que cette apparence selon les Idées et le vo~abulaIre sont très voisins: le chapitre 49, qui révèle
la souffrance du Christ».12 Il ne nous paraît pas possible de choisir également ce qUI se passe depuis l'origine (<'mo 't~<; nuv'twv uPX~<;)
entre ces deux textes, mais cela ne modifie pas le sens général du et le chapitre 47, qui évoque les «mystères relatifs à la nature propre>;
passage. Dans le premier cas, la phrase reprend ces paroles du discours: (f.l~O"t~pla ... ~E~l 't~v lÔ[~v cpuow). Comme les Ac Pierre les Ac And
«que la croix ne soit pas pour vous cette apparence ». Dans le second, traItent des ongmes de 1humanité et de ce que l'on peut nommer
elle distingue entre la croix selon l'apparence et la croix selon la Passion la n~t~re prop~e qui a été dévoyée et doit être réintégrée dans sa
du Christ, réalité qu'il faut saisir. condItIOn premIère.
Pierre conclut ce premier discours en s'adressant à lui-même, Par la manière dont il est crucifié, Pierre figure le «premier
car il prend conscience que le moment est venu de livrer son corps homm~»17 (npw'to<; avepwno<;) qui, «placé la tête en bas manifesta
aux bourreauxl3 ; son corps seul et non la totalité de sa personne. Il une ?aIssance (yéVEO'l<;)18 qui n'était pas autrefois », et qui «inversa tous
leur donne alors l'ordre de le crucifier, manifestant une maîtrise des les SIgnes ~~ la. nature, ~e, sorte qu'il jugeât beau ce qui ne l'était pas et
événements également attestée dans les Ac And grecs (ch. 54)14. Il bon ce qUI ~t~It :n réalIte mauvais »19. Le texte ajoute que ce premier
sera crucifié la tête en bas, position dont il donnera la signification homme ~VaIt Jete à terre son origine (uPX~?O, et que la naissance dans
dans le discours suivant. Rien n'indique, notons-le en passant, qu'il laquelle il se trouvait était morte et privée de mouvement.
faille se représenter Pierre crucifié les bras écartés; peut-être n'est-il . O~ peut envisager deux façons de comprendre l'origine de cette
que suspendu par les pieds. Dans la symbolique développée par les mversIOn. de ,condi~ion et de jugement. La première reconnaît ici
1s
Ac Pierre, ce qui compte, c'est qu'il ait la tête en bas . une. all~sIOn a Genese 3, selon la compréhension qu'en a Paul en 1
Corm.thlens 15,45 et 47 21 . Il s'agit du péché lié à la désobéissance du
premIer homme qu'est Adam. Cette interprétation est corroborée par

11. Voir aussi les Ac And grecs 65. 16. Voir Ac And grecs 16 et 50.
12. Upsius et Vouaux retiennent la seconde leçon, Poupon la première. 17. L'ex~ression «premier homme» apparaît dans un discours de Pierr d
13. Le texte dit ici ot<; È(rnv '(BLov. On peut traduire ainsi cette formule: «à Ac PIerre 8. e es
vous dont c'est le bien» ; dans ce cas il s'agirait du corps qui appartient aux 18. Poupon traduit «créature».
bourreaux. Mais la même formule se retrouve au début du ch. 38, dans le 19. Modification du jugement lié à la position: voir PLATON Timée 43
sens de «vous dont c'est le rôle». Nous retenons cette traduction. 20. Poupon traduit «tête». ,e.
14. Voir aussi PLATON, Phédon 117a. 21. C'est
rth dl'interprétation
' de VOUAUX (1922,P. 444445)- qUI. ClaI't une 1ecture
15. Ce discours ne contient pas l'idée que Pierre chercherait à ne pas être o 0 oxe du dls~ours. ?n ne peut dire, comme le fait PESTHY (1998,
crucifié comme Jésus, par exemple parce qu'il n'en serait pas digne. VoirIe p. 129-132), que PIerre SOIt un second Adam.
PSEUDO-LINUS 37 et JÉRÔME, Les hommes illustres 1,2.

113
112
Les Actes apocryphes d'apôtre
La croix chez les Pères

à deux reprises le sort du premier homme comme la venue dans


la notion d' «erreur primitive» évoquée plus bas dans le discours,
une «naissance», par quoi nous traduisons le mot grec yéVWl<; qui,
expression qui correspond à un vocabulaire utilisé par différents
2 également dans les Ac And26, caractérise la condition terrestre avec
écrits chrétiens anciens pour désigner le péche . Mais il est vrai que
tout ce qu'elle représente de néfaste.
l'erreur peut dépendre de la chute dans une condition néfaste, seconde
En bref, changement d'attitude à l'intérieur d'une condition
explication possible, qui amène l'homme à fausser son jugeme~t.
terrestre déjà donnée, changement dont une des conséquences est un
En faveur de cette première interprétation, on peut également fane
attachement excessif aux réalités sensibles; ou chute dans une condition
valoir le fait que le discours affirme qu'en «jetant à terre son origine»,
nouvelle et inférieure? On ne peut exclure aucune des deux possibilités.
le premier homme «disposa toute l'ordonnance de ce monde» (ra
Le texte se situe à la limite des deux logiques: péché et conversion d'un
nêiv 'tou'to 't~<; 8laKocrl1~crew<;)23, ce qui évoquerait les conséquences
côté; chute et reconnaissance de l'autre. Le vocabulaire de la nature
de l'erreur de l'homme pour un cosmos dans lequel il se trouverait
et de. la naissance, la nécessité de se dégager du sensible, ainsi que les
déjà et qui serait en solidarité avec lui. A moins que cette disposition
affimtés avec les Ac And nous engagent pourtant à incliner vers la
n'évoque une erreur de perception des réalités mondaines de la part du
seconde 27 . Nous avons affaire à une pensée gnosticisante, plutôt que
premier homme, ce qui, de nouveau, irait dans le sens de la seconde
franchement gnostique28 .
interprétation que nous allons présenter maintenant. Au-delà de ces visées théologiques de base, l'idée de l'inversion de la
Celle-d24 voit dans le «premier homme» un être céleste préexistant
position des valeurs a été suggérée à l'auteur par la conjonction de deux
qui transforma sa nature première en prenant la condition d'un
données qu'il a héritées de la tradition: la croix sur laquelle Pierre a été
homme terrestre, ce qui se traduisit par une chute vers le bas. Elle nous
crucifié tout d'abord. Elle est porteuse d'une symbolique de la gauche
paraît être confortée par les similitudes du discours avec la pensée
e: de la droite, du supérieur et de l'inférieur, du devant et du derrière.
des Ac And, notamment de leur chapitre 49 qui évoque, à l'origine de
L autre donnée est un agraphon, une parole de Jésus, attesté sous des
toutes choses, l'abaissement d'un être sans origine (avapxo <;) dans ce formes variées dans la littérature chrétienne ancienne. Dans les Ac
qui a une origine (àPX~) et lui est inférieur. Les mêmes Actes (ch. 37)
Pie~re, il est ~ité en c:s termes: «Si vous ne faites pas gauche ce qui est
évoquent Adam et Eve, sans les nommer premier homme ni première
drOIte, et drOlte ce qUl est gauche, bas ce qui est haut, et devant ce qui est
femme, mais en tant que ceux dont l'intellect (vou<;) a été entraîné
derrière, vous ne connaîtrez pas le Royaume.» Ce logion, qui exige un
vers le bas et déchu de soi-même, avec les conséquences éthiques,
renversement des valeurs afin de parvenir au Royaume, est assurément
sexuelles en particulier, que cela provoqua. Or, dans la logique des Ac
ce qui a suggéré à l'auteur de présenter Pierre crucifié la tête en bas
And, Adam et Eve sont les premiers êtres où s'est effectuée la chute du
pour figurer l'homme perdu et appeler ses auditeurs à renverser cette
principe sans origine 25 . Par ailleurs, le discours des Ac Pierre présente

22. PSEUDO-BARNABÉ, Lettre 2, 10 et 12, 10; POLYCARPE, Lettre 2, 1; Lettre à


Diognète 12, 3; JUSTIN, Dialogue 35, 2 et 88. ~ar cette section du te~te, nous pensons tout de même que la logique de
23. La suite corrompue du texte (voir l'édition de LIPSIUS, p. 94 et POUPON, l ensemble du passage evoque un événement qui se situe aux origines et
1997, p. 1111, n. F) rend toutefois difficile la compréhension de ce non au début du processus de salut. '
passage. 26. Ac And grecs 12; 33; 38.
24. C'est la théorie du Urmensch. Elle est soutenue notamment par BOUSSET, 27. QUISPEL (1974,~. 193-194) associe ce passage à des textes plus tardifs pour
1913, p. 276. Elle est reprise par POUPON (1997, p. 1111, n. A) et BOLYKI lesquels le premIer homme est tombé sur la terre, et qui se rapprochent de
(1998). la gnose et du Poimandres.
25. CALZOLARI (2000, p. 161-170) conteste cette interprétation, à partir d'~n~ 28. Dans le même sens: LALLEMAN (1998, p.164-165) et POUPON (1997,
comparaison avec la version arménienne du passage, et pe~se que ceIUl-CI p. 1043) qui parle d'un milieu gnosticisant et platonisant.
évoquait plutôt l'incarnation du Christ. Sans contester les dIfficultés posées

115
114
Les Actes apocryphes d'apôtre
La croix chez les Pères

ChriSht-~ erbe, que ~élébrait déjà Pierre dans la troisième acclamati'


situation29 • Fondamentalement, ce discours a pour objet de révéler une d u c apItre 37'• <( 0 nat ure d e l'h omme qui ne peut être séparée on
D' 32 de
vérité sur la condition humaine et la manière de l'abandonner. Ce qui,
/etu» . Cl ette union permet de retrouver la condition originelle et
soit souligné en passant, conduit à voir dans la position inversée du c es en ce a que consiste le salut. '
premier homme un langage métaphorique suggéré par le logion, plutôt Le texte a ici une phr . t d'
"Q , . a.se lU ro UIte en ces termes: « L'Esprit dit:
qu'une description de sa chute tête en bas. Le logion établit la transition u est-ce que le ChrIst, SI ce n'est le Verbe, écho de Dieu 7" N
pen~ons ~us
3o
avec les explications de la fin du discours • que, comme précédemment, il s'agit d'une sorte d; ».
Cette dernière partie du second discours est une exhortation à
abandonner l'erreur première (npoJ'T'l nÀav'l) et à revenir en arrière,
~ttrIbué hyp~~:;e:;
à !'E.sprit reçu par l'auteur en tradition 33 • Si cette
Juste, ~el~l-Cl ~ura employé cette parole pour décrire les deux parties de
ce qui est un appel à la conversion et au repentir, en d'autres termes
~a cro~, lden.tIfiant, de manière classique, le Christ au Verbe, figuré ar
à retourner la situation et à rejoindre l'état précédant l'inversion
provoquée par le premier homme. Car l'attitude de celui-ci détermina
; partIe ve~IC~e, ~anière
et, de inattendue, les êtres humains à l'éc~o
19urés par l élement hOrIzontal. '
celle de ses descendants. Pour ce faire, il convient de « monter sur la
croix du Christ» (èn:L~ulvelv -r4> -rou XplatoU O'-ruup4». Conclusion
Cette croix n'est pas présentée comme le lieu où le Christ est
attaché, encore moins celui où il souffre et meurt. Elle est le Christ lui- , Les. A~ Pierre proposent ici une typologie originale: la crucifixion
même, « Verbe (À61'oç) étendu », « bois vertical », «Verbe31de vie» qui d udn dl~clple du Christ est présentée comme une antithèse de cell d
. .On peut rapproch er cette typologIe
ce , ermer. . lUversée
. de celle de lae
est le « bois », ainsi que le répétera la prière du chapitre 39 • Il est clair
D,emonstratton de la prédication apostolique (ch. 33) d'Irénée de L :n
~~~r~~\:;éde b~~ récapit~ation, l'~béissance du Fils cloué au hoi~
que le Verbe est étendu la tête en haut, à l'inverse de Pierre.
Le discours envisage une union de la nature humaine au Verbe.
Celle-ci ne se réalise toutefois pas par une superposition verticale de . so lssance d Adam qUI mangea du fruit de l'arbre d l
cette nature au Verbe, mais est exprimée symboliquement par le fait connaIssance du b'len et d u m al . Ce rapprochement n'est pas artificiel
e a
qu'elle est représentée par la traverse horizontale de la croix, attachée à dans ~a mesure où le Pierre crucifié tête en bas des Ac Pierre figure l'
l'axe vertical, qui est le Verbe. Et le clou qui unit les deux parties est la premIer homme qui n'est rien d'autre que l'Adam évoqu' l é ' e
Il existe p rt t e par r nee.
conversion et le repentir de l'homme, qui rend possible cette union. En A p' ou an une grande différence entre le texte irénéen et les
conséquence, la conversion provoque l'union de la nature humaine au c lerre car ce.ux-ci n'attribuent aucune activité au Christ, en tout
cas pas en ce qUI concerne sa mort sur la croix34 La typ l .
fonction de révéler quelque chose sur eux-mê~es aux ::l~::r;our
29. Voir PRIEUR, 2001. Sur la thématique de l'inversion dans les Ac Pierre, au-~:!~, aux lecteurs de l'oeuvre. Elle les appelle à se détourner de ie~;
on peut aussi consulter SMITH, 1969. Cet auteur n'évite toutefois pas une co; llOn.en.se c?nvertissant et en s'attachant au Christ, puisque c'est
tendance à la surinterprétation du texte. ce a que slgmfie l appel à monter sur la croix.
30. Les Actes de Philippe, un apocryphe conservé en trois recensions, contient,
au ch. 34 du Martyre, un récit qui s'inspire des Ac Pierre. L'apôtre est
pendu la tête en bas, et le texte reproduit une forme du logion. La forme
la plus proche des Ac Pierre est celle du codex du Vatican, grec 824. Ed. et
trad. F. BOVON, B. BOUVIER, S. AMSLBR, Acta Philippi. Textus (CCSA 11),
d~s-Chnst,. co~me le
32. Il ne s'agit donc pas de l'union des deux natures en 's .
pense aussi CANTALAMBSSA, 1967 P 133-134 L" d,Je
~~:~~ ~~rist se trouve chez Im:A~B, Lettre ~u; se~yr~~~e~r~,ct~on à la
Turnhout, 1999. Voir PRIEUR, 2001, p. 418-419.
31. La notion d'extension, qui est courante pour signifier la crucifixion du 33.
Christ, n'implique pas que les Ac Pierre évoquent ici l'extension du 34 On t ( 97, p. 1112: n.~) propose de corriger: «Qu'est-ce que la croix».
Verbe dans l'univers, comme le présentent les stoïciens, ainsi que le pense . ne rouve pas de refleXlOn sur ce sujet ailleurs dans les Ac Pierre.
POUPON (1997, p. 1112, n. B).
117
116
La croix chez les Pères Les Actes apocryphes d'apôtre

De bout en bout, la croix a une fonction symbolique et révélatrice. du texte, ne le reproduit pas avec précision mais prend des libertés et
C'est la même croix à laquelle Pierre est attaché pour révéler ce qu'est la l'infléchit dans un sens orthodoxe 38 . Il est également attesté par deux
condition humaine, qui est celle du Christ, en fait le Christ lui-même, récits hagiographiques sur André dépendant d'une source commune,
auquel il faut s'unir pour être sauvé. L'intérêt, cela est clairement qui e~t une copie partielle des Ac And dont elle reproduit des extraits,
affirmé, ne porte pas sur la réalité matérielle de la croix, ni non plus sur parfOIs fidèlement, d'autres fois en y introduisant des modifications.
celle de la mort du Christ. Rien n'indique que l'auteur les ait contestées, Ces deux récits hagiographiques sont le Martyrium prius et la Laudatio
mais le texte ne propose pas de réflexion sur leur signification et paraît de Nicétas le Paphlagonien39 . La forme du discours à la croix qu'ils
pouvoir en faire l'économie. Le salut dépend de l'agir humain qui se contiennent est plus éloignée de l'original que celle de la Passion
35 arménienne. Le Martyrium prius se révèle toutefois plus prohe de cet
convertit après avoir reçu la connaissance et s'unit au Christ-V erbe .
original que la Laudatio. Et si c'est à tort que l'on a parfois présenté et
étudié son texte comme étant celui des Ac And eux-mêmes, il doit être
Les Actes apocryphes d'André pris en compte pour la reconstitution du texte primitif.
Les Actes apocryphes d'André (= Ac And)36 contiennent au L'examen du discours à la croix que nous proposons concerne
chapitre 54 un disçours adressé par André à sa croix au moment d'être en effet la forme originale du texte, pour autant qu'on puisse y avoir
crucifié37 . Après s'être entretenu sereinement avec un des ses proches accès à partir des fragments conservés dans les manuscrits grecs, de la
sur le chemin du supplice (ch. 53), il prononce ces mots: «Mais c'est Passion arménienne et du Martyrium prius. Et nous menons de front
ici que prend fin ce discours; car je pense que nous sommes arrivés sur les deux études: la reconstitution de cette forme et son commentaire.
les lieux, tout en conversant. La croix enfoncée m'est en effet un signe Nous ajouterons à cela la présentation d'une prière dans laquelle André
que c'est le lieu. » Après quoi débute le discours. évoque la croix. Dans une seconde partie, nous étudierons le texte du
Malheureusement, ce discours n'est pas conservé dans l'intégralité Martyrium prius en tant que tel, car il présente une vision de la croix
de sa forme grecque première. Les manuscrits qui permettent la cosmique très intéressante, même si elle était certainement absente des
reconstitution des Actes d'André grecs primitifs (= Ac And grecs) sont Ac And.
fort brefs à cet endroit, et les traductions et remaniements de l'oeuvre
montrent que le discours était beaucoup plus développé. Il est conservé 1. La croix dans les Actes d'André
entièrement dans une version arménienne qui, si elle traduit la totalité Le discours à la croix des Ac And peut être divisé en trois parties.
Pour leur présentation, nous nous référons au tableau synoptique et à
la numérotation des lignes que nous proposons aux pages 737 à 745 de
35. Le discours des Ac Pierre 7, qui débute un peu comme celui du ch. 38
(<< Hommes qui avez espéré dans le Christ») insiste aussi sur la suppression
de l'ignorance.
36. Ed. et trad. PRIEUR, 1989. Traduction reprise dans BOVON et GEOLTRAIN, 38. Trad. 1. LELOIR dans Ecrits apocryphes sur les apôtres. Traduction de
l'édition arménienne de Venise (CCSA 3), p. 242-244.
1997, p. 887-928.
37. Ce discours parait avoir des ressemblances avec deux discours adressés 39. Sur ces deux textes, voir PRIEUR, 1989, p. 14-17. FLAMION (1911, p. 61)
par Jésus à sa croix, conservé dans des fragments coptes de l'Evangile du date le Martyrium prius du VIlle siècle. Ce texte est édité dans PRIEUR,
Sauveur (EMMEL, 2003, p. 42-43 pour la traduction anglaise, p. 50-5~ pour 1989, p. 675-703. Nicétas le Paphlagonien est un panégyriste byzantin du
l'édition du copte; voir supra, p. 12). La ressemblance porte au moms sur IXe_Xe siècl~. Son texte est édité par M. BONNET, «Acta Andreae apostoli
le fait de parler à sa croix avant de monter dessus. Jésus s'adress~ à elle en cum laudatlOne contexta», Analecta Bollandiana 13, 1894, p. 311-352 (tiré
ces termes: «0 croix ". ». li lui parle comme à une personne, qm éprouve à part: Supplementum codicis apocryphi II, Paris, 1895, p. 1-44).
des sentiments et avec laquelle il reconnaît une solidarité. Mais le texte est 40. PRIEUR, 1989.
trop mal conservé pour permettre une comparaison véritablement utile. 41. PRIEUR, 1989.

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Les Actes apocryphes d'apôtre
La croix chez les Pères

Le Martyrium prius et la version arménienne diffèrent ensuite.


notre ouvrages sur les Ac And40 . Pour les renvois aux autres chapitres
41 Le premier développe des thématiques liées à la croix cosmique
des Ac And grecs, nouS nous référons aux lignes de notre édition .
(1.17-18 et 41-60) et à une orientation nettement christologique. La
seconde (1. 17-40) est moins précise, mais est plus proche de ce qu'était
L'apostrophe (Passion arménienne, lignes 1 à 14)
l'original. Elle présente des idées attestées ailleurs dans les Ac And
La comparaison des sources montre qu'ici, c'est le Martyrium prius
grecs et quelques éléments qui ont pu suggérer les développements sur
qui a conservé le plus fidèlement le texte. . ' la croix cosmique du Martyrium prius.
André s'adresse à sa croix comme à une personne vlVante, qUi
Le texte de la Passion arménienne commence par prolonger
éprouve des sentiments. Le premier mot qu'il p~on~nce est: «~éjouis­
l'introduction de la partie centrale du discours et traite de la découverte
toi ô croix» (Xalpol<; if> c}"taupé)42. Elle se réJOUit de ce qU,elle va
de la croix faite par André (1.15-25). Le vocabulaire, bien dans le genre
rencontrer l'apôtre qu'elle attend depuis lo?-gtem~s, :t de ~e ~u elle va,
des Ac And, insiste sur la connaissance et sur l'unité profonde qui lie
de ce fait, trouver le repos. La croix est le bien de 1apotre (.lÔLOV flOU ~ et
André à sa croix. Ainsi cette affirmation: «J'ai vu quelque chose en
c'est intentionnellement que celui-ci est venu à elle. Cette mtroductIOn
toi; pour autant qu'il est en moi» (1. 19-20). Fondamentalement,
du discours décrit la rencontre de deux être destinés l'un à l'autre et
ces affinités tiennent au fait que la croix permet un départ qu'André
qui, comme il sera dit plus bas, vont s'unir. Se réjouir, t~ouver le repos,
considère comme très désirable.
être son bien, ces formules appartiennent au vocabulaIre des Ac And
Après cela, André prononce plusieurs interrogations sur ce qu'est
qui désignent ainsi l'union de ceUX qui appartiennent à la même race
la croix (1. 26-40), et c'est là que l'on trouve les éléments qui ont pu
et sont destinés solidairement au même salut. influencer le développement sur la croix cosmique du Martyrium prius:
La partie centrale (passion arménienne, lignes 15 à 138) «Quelle forme est la tienne?» (1. 26), «Qu'est-ce qui est transversal en
toi?» (1. 28), «Où est le milieu?» (1. 29). Par ailleurs, André suggère
L'étude de cette partie est délicate car les manuscrits des Ac And
qu'il y a dans la croix des aspects invisibles et cachés et d'autres
grecs font presque totalement défaut, e~ la Passion a~énienne, et le
qui sont manifestes et se révèlent, une idée également présente en
Martyrium prius divergent assez conSIdérablement 1un de 1autre
Ac And grecs 65, 4_5 44 . Ce passage contient encore une interrogation
comme de l'original. On peut cependant répérer les éléments suivants.
rappelant un discours des Ac And grecs (7 et 9) qui présente la
La découverte de la croix (lignes 15 à 71) conversion comme un accouchement spirituel: «Dans quelle mesure
Tous les témoins concordent sur cette introduction: «Je reconnais es-tu en douleur d'enfantement?» (1. 38-39). Quant à la phrase finale,
ton mystère, à cause duquel tu as été enfoncée (n~ywfll).» La cr~~ est «et trouves-tu ceux qui t'écoutent» (1. 40), elle rejoint les paroles
porteuse d'un mystère dont André perce le secret au moment ou il la prononcées par André au sujet d'un de ses fidèles: «J'ai celui que je
cherchais; j'ai trouvé celui que je désirais» (Ac And grecs 43, 2-3).
rencontré 3 •
Dans cette section du discours, la croix remplit pour André et ceux
qui assistent à la scène une fonction révélatrice comparable à celle
42 L'Epître des presbytres et diacres d'Achaïe (ch. 10), qui est un remaniement d'André lui-même auprès de ses frères, telle que la présente l'ensemble
. latin des Ac And (VIe s. selonFLAMION, 1911, p. 40), enafaitSalu~ cru~. Elle
des Ac And, formulée dans les mêmes termes.
conserve des éléments de la structure primitive du discours, malS present~
totalement la croix comme étant celle du Christ, sur laquelle monte Andre
afin de rejoindre le Christ qui l'a sauvé sur la croix. Ed. M. BONNET,.da~s
R.A. LIPSIUS et M. BONNET, Acta apostolorum apocrypha II, 1, Lelpzlg,
1898, repr. Darmstadt, p. 24-26.
43. Sur la croix comme mystère, voir JUSTIN, Dialogue 131,2 et 134,5 et 44. Voir Ac Pierre 37.
Ac Pierre 37 et 38.
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La croix chez les Pères Les Actes apocryphes d'apôtre

Les acclamations (1. 72 à 138) Sur ce dernier point, ce passage des Ac And présente donc des
Martyrium prius et Passion arménienne se rejoignent sur une affi~tés avec des textes,gnostiques qui tous trois admettent par ailleurs
acclamation qui marque un tournant dans le discours: «6 nom le faIt que le Sauveur n a pas réellement été crucifié, mais que c'est un
de la croix, tout rempli des choses», dl ovolla maupov npaYllul'wv autre qui le fut à sa place, et c'est peut-être dans ce sens qu'il convient
avullwl'oV oÀov (1. 72-73). Cette section est de nouveau principalement d'interpréter la suite du passagé 5 • Les instruments de supplice énumérés
conservée par la version arménienne, bien que le Martyrium prius en ne correspondent que partiellement à ceux dont Jésus a subi les sévices
ait reproduit quelques éléments qui concordent assez précisément avec selon les récits de sa Passion. Ils représentent plus généralement toute
l'arménien. for~e de c~âtiment dont ne disposaient pas les juges sans Dieu, ou
Rien, dans le discours tel qu'il est conservé dans l'arménien, ni dans plutot dont ils ne furent pas en mesure d'user contre Jésus. De sorte que
les Ac And en général, ne pousse à voir dans la formule «nom de la le texte affirme que les juges de Jésus, hommes ignorants et sans Dieu
croix tout rempli des choses» l'affirmation d'une dimension cosmique n'eurent aucun pouvoir sur lui. '
de la croix. Dans la cohérence du discours, il s'agit plutôt de magnifier Cette affirmation peut tout d'abord s'expliquer dans le contexte
la croix comme porteuse d'une révélation complète. général de la pensée des Ac And. Ceux-ci avancent à plusieurs
Les lignes qui suivent, conservées exclusivement en arménien, reprises que l'être véritable d'une personne ayant adhéré au message
proposent un texte d'interprétation délicate dans le cadre des Ac And, proposé par André ne peut être saisi par ses ennemis 46 • Les juges et
et où, comme à l'accoutumée, il faut compter avec des modifications l~s bo~rreaux se seraient donc saisis du corps charnel de Jésus, mais
de la traduction: «Quelle merveille! Que faut-il te dire, autre André? n ~uraIent pa~ pu atteindre sa nature réelle, lui qui est la «pensée de
Quand Dieu, père de toute notre nature, a communiqué sa pensée, DIeU». Du pomt de vue de la christologie, cette affirmation pourrait
Jésus, à des hommes ignorants, qui étaient juges sans Dieu à cette aussi rejoindre celle des Actes de Jean, de l'Apocalypse de Pierre et du
époque, ils n'avaient ni feu, ni glaive, ni oubliettes, ni cordes pour Deuxième Traité du Grand Seth que nous venons d'évoquer, selon
étrangler, ni liens, ni famine, ni prison, ni pierres, ni autres instruments; laquelle le crucifié n'est pas le Sauveur qui se trouve ailleurs au moment
ils comprirent qu'un autre, sur lequel ils avaient pu mettre la main de la crucifixion. Mais rien, dans le reste des AA, ne permet d'affirmer
consommerait la croix.» (1. 74-88) que l'auteur professait une christologie à plusieurs niveaux du type de
Relevons tout d'abord l'idée selon laquelle la croix est un autre celle de ces textes gnostiques.
André, qui exprime la parenté spirituelle entre tous deux. La nature . Reste à déterminer qui est cet «autre» sur lequel les hommes
dont Dieu est le père est celle des sauvés, plusieurs fois évoquée dans Ignorants pourront mettre la main et qui consommera la croix. Dans la
les Ac And grecs. Jésus pensée du Père, communiqué aux hommes, doit même perspe~tive gnostique, ce seraitle corps terrestre de Jésus, dont
se référer à la livraison de Jésus à ceux qui le crucifièrent selon les récits la pensée, le Jesus réel, se serait dégagée. Mais il peut aussi s'agir d'une
de la Passion. Le mot livrer doit en effet traduire le grec napaôlôwllL annonce de la crucifixion d'André, étant bien entendu qu'il ne peut pas
(cf. Matthieu 17, 22) et se retrouve, dans le même contexte, dans les davantage êtr.e affecté par les sévices de la croix qui, s'ils provoqueront
Actes de Jean 94. Quant aux hommes ignorants, juges sans Dieu, il faut sa mort phYSIque, seront, au plan spirituel, l'occasion de sa libération
les rapprocher, pour l'ignorance de l'Apocalypse de Pierre (NB VII, 3), Si cet «autre». désigne effectivement André, hypothèse que nou~
p. 72 (1.12-13), p. 73 (1. 12-14) et p. 81 (1.30), et du Deuxième Traité du tenons pour vraisemblable, ce passage illustre le tendance des Ac And à
Grand Seth (NB VII, 2), p. 55 (1. 33-34) et p. 56 (1. 1-2); pour l'absence déplacer la christologie sur la personne et l'oeuvre de l'apôtre, présenté
de Dieu, en d'autres termes l'injustice des juges, des Actes de Jean 94 et
de l'Apocalypse de Pierre, p. 80 (l. 27-29).
45. Voir notre étude de ces textes, p. 77-81 et 187-190.
46. Voir PRIEUR, 1989, p. 313-314.

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La croix chez les Pères Les Actes apocryphes d'apôtre

comme le révélateur et celui auquel ses disciples s'attachent47 • De toute -r~v Uf.l0Pcpov f.l0PCP~v. De sorte que cette acclamation correspondrait à
façon, ce texte montre que, dans les Ac And, la mort du Christ n'est en la précédente au plan de la forme. Elle signifierait que la connaissance
rien le lieu d'un salut. confère une forme à ce qui en est privé en son absence. Elle rej oindrait les
Après cela, les acclamations revêtent une autre forme et sont affirmations gnostiques selon lesquelles la réception de la connaissance
toutes introduites par l'interjection «Bravo!», (1. 89-150). De nouveau donne forme à ceux qui la reçoivent49 •
la Passion arménienne est plus développée, quoique le Martyrium « Bravo! lien non liable qui as lié le premier non lié ! » : André va être
prius conserve trois de ces acclamations, introduites par dl ye. Nous lié à la croix afin d'échapper à tous les liens terrestres. Il est le premier
les commentons à partir de l'arménien. Elles s'adressent toujours parmi l'ensemble des frères qui ont adhéré à son message à connaître
clairement à la croix. ce destin. Une même thématique se retrouve aux chapitres 61 et
«Bravo! ô Croix, appelée parfaite puissance! Bravo! forme (directement en relation avec la croix) 63 des Ac And grecs.
intelligente, née d'une parole intelligente! Eux ils ignoraient, mais «Bravo pour les tourments de l'invisible, auparavant invisible
nous, nous avons connu et, par là, nous avons trouvé miséricorde.» et incompréhensible! Bravo! donneur de correction qui corriges
(1. 89-95): Le mot grec t'l-6vuf.u<; figure dans les Ac And grecs pour celui qui n'a pas besoin de correction!» Ces deux acclamations sont
désigner celle du Seigneur (16, 3; 30, 5) et celle d'André (26, 12-13). fusionnées en une seule dans le Martyrium prius. Elles sont formulées
Quant à intelligent, il doit traduire le grec voepo<; qui se trouve dans en un vocabulaire familier des Ac And grecs: invisible (acpuv~<;: 65, 5),
les Ac And 38, Il pour qualifier l'homme intérieur d'une disciple de châtier (KoM~w: 40, 16; 44, 7; 58, 8. 14). Les tourments etla correction
l'apôtre. La croix est donc, comme l'homme intérieur, saisissable par le paraissent être ceux de l'être intérieur d'André, invisible avant la
vou<;. Ces deux mots manifestent la parenté qui, sur le plan spirituel, révélation et qui n'a pas besoin de correction.
unit le Christ, André et ses disciples. Dans la Passion arménienne, la partie centrale du discours se
«Bravo! ô Croix, qui as enjambé les distractions de ce monde!», prolonge par trois dernières acclamations également introduites par
conservé dans le Martyrium prius sous cette forme : -r~v nepLcpopàv -rou Bravo! (1. 114-138). Celles-ci sont pourtant d'un autre type que les
KOO'f.WU neô~O'u<;. Le verbe grec neôaw (arrêter) nous paraît devoir être précédentes car elles ne s'adressent plus à la croix, mais au Christ lui-
préféré à ce qui est traduit par enjambé à partir de l'arménien. Cette même qu'elles louent en rappelant des épisodes de sa Passion. De sorte
acclamation signifierait que, par sa vertu révélatrice, la croix a arrêté qu'elles introduisent une rupture dans la composition générale du
l'erreur ou les distractions de ce monde. Ce qui s'accorde avec les Ac discours, adressé à la croix. Il ne semble pourtant pas qu'elles aient été
And selon lesquels le monde est victime de l'ignorance et de l'erreur ajoutées par le traducteur, car le contenu de la troisième correspond
(nMv 'l)48. à une idée des Ac And selon laquelle les ennemis de l'apôtre ignorent
«Bravo! vision de violence, qui, continuellement, violentes la ce qu'ils sont eux-mêmes; et elle peut n'avoir été que faiblement
violence violente!»: La violence violente est sans doute le Diable et remaniée: «Bravo à toi qui n'as pas fui celui qui ne pouvait connaître
ses Puissances, mises en déroute par la réception de la révélation et la ce qu'il avait perpétré lui-même!» En revanche, il nous paraît très
résistance que leur opposent les convertis. vraisemblable que le reste du texte de ces acclamations a été retouché,
«Bravo! figure de sagesse, qui as figuré ce qui était sans figure»,
en grec: f.lopcp~ O'UvÉO'ew<;, -r~v uf.l0Pcpov f.l0pcpwO'aau. Le grec -r~v
uf.l0Pcpov sans substantif surprend et nous pensons qu'il faut suppléer
49. Voir PRIEUR, 1989, p. 260-261. Cette acclamation des Ac And peut aussi
avoir été influencée par l'idée platonicienne selon laquelle la matière
47. Sur le rôle de l'apôtre et la christologie dans les Ac And, voir PRIEUR, 1989, informe reçoit forme par l'intervention du Démiurge (voir FANTINO, 1994,
p. 297-306 et 344-367. p. 166-175). Si tel est le cas, l'acclamation ne viserait pas seulement les
48. Voir PRIEUR, 1989, p. 257-260. individus sauvés, mais l'ensemble du monde créé.

124 125
Les Actes apocryphes d'apôtre
La croix chez les Pères

Remarques conclusives
voire légèrement complété, dans un sens christologique que n'attestent
ni l'ensemble du discours ni les Ac And grecs. La croix des Ac And est un instrument de supplice réel, et André y
meurt véritablement. Tel n'est pourtant pas ce qui retient l'attention,
La conclusion (Passion arménienne, lignes 151 à 169) mais bien plutôt sa dimension spirituelle. Elle est une personne qui
Le début de cette conclusion est conservée dans u~e fa~i11e des éprouve des sentiments, à laquelle André s'adresse, et qu'il rencontre
rits grecs des Ac And grecs: « C'est pourqUOl, croIX ~ure, comme étant de même nature que lui car il reconnaît leur commune
manusc . ., b emé » parenté, qui est d'origine divine. Elle est un mystère qui se manifeste,
lumineuse, pleine de vie et d'éclat, reçois-mOl qu~ ~ eaucoup'p .
L suite n'est conservée que dans la Passion armenzenne, avec Just~ un mais dont il est difficile de percer et de dire toute la profondeur. Elle
é~ment de l'original reproduit dans le MartY,rium pri~s. A~d~é Ydit sa est un instrument de salut qui tient sa vertu de ce que la mort dont
conviction de ne pouvoir exprimer tout ce qu est la c~o~, reJOlgnant ses elle est le vecteur se présente en fait comme une libération, le retour
interrogations du début de la partie centrale: « Mrus Jusques .à qu.an~ de l'âme à son origine supérieure. Les Ac And n'ignorent pas que cette
dirai-je cela, sans arriver à exprimer tout ce que t~ . nous fats vOlr'd~ croix fut également celle du Christ, mais ils ne développent aucune
C oix?» A quoi il ajoute ceci: « Debout devant tOl, Je te recomman considération sur le sens de cette mort. Tout au plus peut-on supposer
U:es a~diteurs, car il n'y a pas pour nous d'autre moment d'approcher qu'elle fut, pour lui aussi, l'instrument d'une telle libération. André
de cette manifestation, ô Croix!» Ces mots présentent ~e nou~eau la s'adresse moins à sa croix en particulier qu'à la croix en général, en tant
croix comme une personne avec laquelle il est très déstrable ~ .entrer qu'elle est, pour tous ceux qui s'y lieront, le moyen de cette libération.
relation puisqu'André lui confie ses auditeurs. Par quOl Il faut Tel est, en effet, le sort désirable qu'il promet à ses disciples.
enmprendr~ que ceux-ci sont destinés à connaître un sort ~omparable
~o celui d'André, ainsi qu'il l'annonçait déjà dans un dtscours des 2. Le discours à la croix du Martyrium prius
Ac And grecs (49,4-7). Le chapitre 14 du Martyrium prius contient une forme du discours
à la croix des Ac And, qui est également attestée dans la Laudatio de
La Prière d'André sur la croix (Ac And grecs 63, 3-7)
Nicétas le Paphlagonien. Ces deux documents dépendent d'une source
Alors qu'il est crucifié depuis trois jours, mais encore vivant, et que, commune, elle-même dépendante des Ac And, mais dont le Martyrium
sous la pression de la foule qui a pris son parti, le proconsul de Pa~ras prius a conservé une forme plus fidèle 52 • C'est par conséquent de ce
. l' condrunné vient le délivrer, André prononce encore une pnère
!
d~~t ~oici le début: « Maître, ne permets pas qu' André ~ui a é.té lié ton
bois soit à nouveau délié! Jésus, ne me livre pas au Diable ~pu ent,
texte que nous ferons ici le commentaire.
Le discours à la croix du Martyrium prius est structuré selon le
même plan que dans les Ac And. L'apostrophe est mieux conservée
moi qui suis attaché à ton mystère! Père, que ton adversrure ne me dans ce témoin, et nous l'avons déjà présentée. Les éléments originaux
délie pas, moi qui suis suspendu à ta grâce! » (Ac And gre~s .63, 3-7). La de la forme textuelle attestée dans le Martyrium prius figurent dans la
croix est celle de Dieu ou de Jésus, mais les Ac And ~e dtstmguent pas partie centrale et dans la conclusion.
clairement entre les personnes divines 50 • En tout cas ils ad~ettent, sans
le préciser que Jésus y fut également lié. Elle est un mystere, comme La partie centrale
dans le di;cours à la croix, une grâce 51 • Si André n'accepte pas de la Comme dans les Ac And, elle est introduite par «Je reconnais
quitter, c'est qu'elle est l'instrument de sa délivrance. ton mystère à cause duquel tu as été enfoncée». Après quoi le texte
développe la raison de cet enfoncement: la croix a «été enfoncée dans
50 Voir PRIEUR, 1989, p. 344-367. d
51: Comme dans la seconde acclamation à la croix du début du ch. 37 es 52. Voir supra, p. 119.
Ac Pierre.
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126
Les Actes apocryphes d'apôtre
La croix chez les Pères

le monde pour affermir ce qui est instable». Telle qu'elle est décrite démoniaques 55 • Le rassemblement concerne le monde (Kul,ôv Koaflov
auvuyayn elç ëv) et rejoint l'affermissement de ce qui est instable du
par la suite, cette oeuvre est sotériologique et s'étend à l'ensemble du
monde créé. Elle se rattache à la fonction de maintien de l'univers début de la partie centrale 56 • Notons cependant, qu'à la différence
d'Irénée (Contre les hérésies V, 17,4), le discours du Martyrium prius
attribuée au Christ lui-même dans Colossiens l, 17, et attestée dans
n'évoque pas l'union des peuples: son propos est cosmologique plutôt
la Lettre de Clément de Rome (33, 3), dans le Pasteur d'Hermas
qu'ecclésiologique.
(Similitude 9, 14, 5), chez Méliton de Sardes (Sur la Pâque 96;
La partie verticale inférieure est « enfoncée dans la terre afin que tu
fragments XIII et XIV) et chez Irénée (Contre les hérésies V, 18). Une
lies ce qui est sur la terre et ce qui est souterrain à ce qui est dans les
fonction qui est directement imputée à la croix dans l'Homélie pascale
cieux.» Cette thématique est inspirée de plusieurs lettres pauliniennes:
du Pseudo-Hippolyte (51, 9), un texte qui développe des idées très
Philippiens 2, 10 qui connaît la même répartition cosmologique;
proches de celle de notre discours 53 • Rien ne permet en revanche de
mettre cette fonction d'affermissement, qui concerne la création, en
Ephésiens l, 10, où toutes choses sont récapitulées en Christ, ce qui
est dans les cieux et ce qui et sur la terre; et Colossiens 1, 20, où toutes
lien avec celle de consolidation et d'affermissement de la Croix-Limite
choses sont réconciliées en Christ, ce qui est sur la terre et ce qui
selon Ptolémée. Cette dernière affecte le Plérôme, et le discours du
est dans les cieux. Bien que trois domaines soient nommés, comme
Martyrium prius n'a rien de gnostique.
en Philippiens, le discours établit pratiquement un lien entre deux
La partie centrale: les quatre dimensions de la croix niveaux, comme en Ephésiens et Colossiens: le terrestre et le souterrain
La suite du discours explicite la fonction d'affermissement dont il d'une part, le céleste d'autre part. La croix exerce ici une fonction
vient d'être question par la valorisation des quatre dimensions de la unificatrice, fondée sur la réconciliation entre des domaines qui étaient
croix. A la différence d'Irénée dans le Contre les hérésies V, 17,4 et dans opposés et sans communication. Sans que cela ne soit dit explicitement,
la Démonstration de la prédication apostolique 34, cette valorisation ne elle est comme une voie qui permet la communication entre ces zones,
se fait pas à partir d'Ephésiens 3, 18. en particulier l'accès vers le ciel. C'est aussi ce qu'exprime l'Homélie
La partie verticale supérieure « s'étend vers le ciel pour que tu pascale du Pseudo-Hippolyte (51, 7-8) qui voit dans la croix un arbre
signifies le Verbe céleste», '(vu 'ôv oùpavlov ÀOyov OlJflu[vnç· Il s'agit et un chemin vers le ciel. La croix sera présentée comme un arbre un
clairement du Christ-Verbe ressuscité, en tant qu'il est monté au ciel, et peu plus bas dans le discours 57 •
non en tant qu'il se trouve sur la croix54 • De sorte que la croix remplit
55. Cela. rejoint l'Homélie du PSEUDO-HIPPOLYTE (51, 10) qui précise que les
cette fonction par elle-même et non du fait que le Christ y est crucifié. espnts sont nombreux dans l'air. Sans que cela ne soit dit explicitement,
Remarquons que cette représentation suggère une croix latine, dotée cette problématique rejoint aussi la pensée d'Origène qui interprète Col 2,
d'une partie verticale dépassant la partie horizontale. 14-15 comme une crucifixion du Diable (voir infra, p. 150-154). Voir aussi
La partie horizontale, qui s'étend à droite et à gauche, joue les deux ATHANASE (L'incarnation du Verbe 25) qui évoque la crucifixion les mains
rôles de mettre en déroute et de rassembler. La Laudatio précise ici étendues et dans les airs, ainsi que la victoire sur le Diable et les démons qui
les peuplent.
que ces parties médianes sont semblables à des mains, ce qui rejoint 56. On trouve une idée semblable dans les Oracles sibyllins: « Quand il étendra
une façon classique de désigner la crucifixion. La mise en déroute n'a les mains, qu'il prendra la mesure de toutes choses» (1, 1. 272) ; « Il étendra
rien à faire avec la fonction de séparation valentinienne, mais concerne les mains et prendra la mesure du monde entier» (VIII, 1. 302). De même
«la puissance jalouse et ennemie», en d'autres termes les forces chez LACTANCE (Institutions divines IV, 26, 36) et CYRILLE DE JÉRUSALEM
(Catéchèse XIII, PG 33, 805 B).
57. L'image des trois régions cosmiques reliées par un axe a été étudiée par
53. Voir infra, p. 138-144. ELIADE (1952). La variante la plus répandue de ce symbolisme est «l'Arbre
54. A la différence de la fin du discours du ch. 38 des Ac Pierre. Cela rejoint le cosmique qui se trouve au milieu de l'Univers et qui soutient comme un
Christ appuyé au sommet de l'échelle de Jacob de l'Homélie du PSEUDO- axe les trois mondes» (p. 55).
HIPPOLYTE (ch. 51).

129
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La croix chez les Peres Les Actes apocryphes d'apôtre

La partie centrale: les acclamations toute la symbolique qu'il déploie repose sur les dimensions verticale et
Quatre acclamations sont introduites par «Ô », w, mais seule la horizontale. C'est pourquoi nous préférons laisser ouverte la question
dernière se retrouve dans la Passion arménienne: «Ô nom de la croix, de l'interprétation de cette acclamation. Ou bien on s'en tient à celle
tout rempli des choses! » Nous en avons traité dans le chapitre consacré qui est attestée par la Passion arménienne, l'arrêt de l'erreur du monde,
aux Ac And. La première voit dans la croix un «mécanisme (fl'lxav'lfla) ou bien on reconnaît dans la croix une fonction de stabilisation du
de salut du Très-haut». Le mot fl'lxav~ est employé par Ignace cosmos. Mais celle-ci ne peut être décrite dans des termes aussi précis
d'Antioche (Lettre aux Bphésiens 9, 1) pour désigner la croix de Jésus- que ceux qu'a suggérés Bousset.
Christ qui élève les pierres du temple du Père, en d'autre termes l'Eglise. Parmi les trois autres acclamations introduites par «Bravo », l'une
La seconde la présente comme «un trophée de victoire du Christ a déjà été examinée dans l'étude des Ac And61 , l'autre est le résultat de
contre les ennemis», une métaphore fréquente depuis Justin (Première la fusion de deux acclamations du texte arménien: «Bravo, châtiment
Apologie 55, 6). Selon la troisième acclamation, la croix est «plantée sur invisible, qui châties ouvertement l'être de la connaissance polythéiste
la terre, mais porte du fruit dans les cieux». Ce fruit est le salut céleste, et qui chasses son inventeur de l'humanité! » La dernière, comme dans
et cette acclamation, pour laquelle la croix est un arbre, rejoint les la Passion arménienne, évoque la Passion du Christ, mais beaucoup
affirmations sur le lien entre le souterrain, le terrestre et le ciel. plus brièvement et sans être directement adressée à celui-ci: «Bravo,
Quatre autres acclamations sont introduites par «Bravo» (e,) ye). ~ crA°ix qui as revêtu le maître, porté comme fruit le brigand, appelé
La première (<< Bravo, ô croix, qui as arrêté l'erreur du monde! », -r~v 1 apotre à la conversion et n'as pas jugé indigne de nous recevoir!»
neplcpopàv -rou Koaflou necS~aa<;) a déjà été évoquée dans le chapitre
sur les Ac And, mais nous devons y revenir à cause de l'interprétation La conclusion
qu'en a proposé Bousset et plusieurs autres auteurs à sa suite 58 à partir La conclusion est formulée ainsi, le début étant attesté par la
du Martyrium prius. Bousset propose de voir dans ce passage la même Passion arménienne, quoique dans un sens différent (lignes 158-160) :
idée que celle que défendrait Justin à partir du Timée de Platon59 • La «Mais jusqu'à quand vais-je tenir ce discours, au lieu d'enlacer la
croix serait l'âme du monde platonicienne, en forme de X, qui entoure croix, afin d'être vivifié dans la croix et d'échapper, grâce à la croix, à
l'univers. Le mot neplcpopa n'aurait pas le sens d'erreur, soutenu par la la mort, commune de la vie? Allons, approchez, ministres de ma joie
Passion arménienne, mais de mouvement circulaire, de voûte du ciel, et serviteurs d'Egéate, et accomplissez notre volonté à tous deux et
que la croix freinerait. Cette interprétation ne doit pas être écartée, liez-moi, l'agneau, à la souffrance, l'homme au Démiurge, l'âme' au
car elle s'inscrirait dans la dimension cosmique conférée à la croix Sauveur.»
par le discours du Martyrium prius. Toutefois, il est contestable que Le Martyrium prius remplace les considérations primitives sur la
l'assimilation de la croix à l'Ame du monde platonicienne soit un difficulté d'exprimer ce que la croix manifeste par une déclaration
motif bien attesté dans la littérature chrétienne antique 60 • De plus, rien paradoxale sur le caractère désirable de la croix qui permet d'être vivifié
dans le discours ne permet de conférer à la croix la forme d'un X, car en entrant dans la vie véritable et d'échapper ainsi à la vie qui n'est rien
d'autre qu'une mort. Par ailleurs, c'est André qui donne aux soldats du
proconsul Egéate l'ordre de le crucifier, manifestant ainsi sa maîtrise
58. BOUSSET, 1913; SCHLIER, 1929; SAGNARD, 1947; RAHNER, 1954; DANIÉLOU, des événements 62 •
1958, ch. 9; CANTALAMESSA, 1967; BÔHLIG, 1978, p. 473-491. Voir PRIEUR,
1989, p. 257-260.
59. Voir supra, p. 48-49. 61. «Bravo, forme d'intelligence, qui as donné forme à l'absence de forme».
60. C'est douteux pour Justin et à exclure pour les Actes de Jean, les Actes de 62. ~'auteur du ~artyrium prius réécrit sans doute Ac And grecs 54, 11-13 qui
Pierre et le valentinisme présentés en bonne place par Bousset à l'appui de signalent qu André ordonne que les bourreaux s'approchent pour exécuter
sa thèse. ce qui leur a été prescrit.

130 131
La croix chez les Pères Les Actes apocryphes d'apôtre

La présence côte à côte du Démiurge et du Sauveur ne doit pas compris comme une allégorie de la croix. Par ailleurs, le modèle de la
être comprise dans le sens gnostique d'une distinction entre deux croix qu'effectue Thècle peut être compris de deux manières: comme
divinités opposées. Pas plus que l'homme et l'âme ne seraient deux le signe de la croix que l'on trace sur soi ou comme un geste plus large,
63 la martyre, les bras écartés, figurant le Christ au moment où elle monte
réalités anthropologiques dont le sort final serait différent . Il est en
effet difficilement pensable que l'auteur de cette forme du discours ait sur le bois. La conjonction du bois et du geste nous engage à préférer
introduit ce type de pensée qui ne figurait pas dans les Ac And. De cette interprétation64 . Dans ce cas, nous serions en présence d'une mise
plus, une telle hypothèse se heurte à la structure même du texte, car, en scène de l'idée de l'imitation du Christ jusque dans la mort.
pour en respecter la logique, il faudrait que l'agneau soit une troisième Cette scène rappelle celle de Blandine, selon la Lettre des chrétiens de
réalité anthropologique et la souffrance un troisième titre divin, ce Lyon sur la persécution de 17765 . Exposée aux bêtes, elle est suspendue
qui est impossible. Agneau, homme et âme désignent par conséquent à un bois, qui prend l'aspect d'une croix (<J'Laupou OX~f1a-rL), ce qui
tous trois André. Et s'il existe une différence entre le Démiurge et le permet aux frères qui assistent de reconnaitre par leur sœur (8Là -r~<;
Sauveur, c'est celle, orthodoxe entre le Père et le Fils. MeÀcp~<;) celui qui a été crucifié pour eux. Ici aussi, la martyre, non
seulement imite le Christ en confessant sa foi jusqu'à la mort, mais le
Remarques conclusives représente physiquement et visiblement dans la manière dont elle se
Le discours à la croix de la source commune au Martyrium prius et à présente.
la Laudatio était une réécriture de celui des Ac And. Dans le Martyrium
prius, et comme dans les Ac And, il s'adresse de bout en bout à la Les Actes apocryphes de Thomas
croix. Celle-ci est créditée d'une vertu propre, mais il est clair qu'elle
l'a acquise du fait qu'elle fut la croix du Christ. Cette vertu relève du Dans les Actes de Thomas, la croix apparaît à deux reprises, en
salut plutôt que de la création. Elle revêt deux dimensions principales: contexte liturgique, dans des prières prononcées à l'occasion de
la victoire sur le Diable et les forces démoniaques tout d'abord; une l'onction qui précède le baptême. Au chapitre 121, selon la version
action cosmique, qui est d'affermissement, de rassemblement et syriaque des Actes, l'huile est caractérisée comme le « mystère caché
d'unification, ensuite. Ce discours a donc modifié celui des Ac And, de la croix qui est apparu en elle »66. Ce que la version grecque traduit:
tout en en conservant des éléments. Les deux dimensions principales « mystère caché dans lequel la croix nous a été montrée» 67 . C'est donc
n'étaient nullement au cœur du discours des Ac And. Tout au plus l'huile, non pas la croix, qui est désignée comme mystère. Celle-ci n'en
ont-elles été suggérées par des acclamations qui ont été modifiées et est pas moins cachée elle aussi, et, comme il existe un lien entre l'huile
développées dans un autre sens. et elle, l'onction la manifeste. Ce lien n'est pas autrement défini, et il
ne convient sans doute pas de trop presser un texte qui est avant tout
liturgique. On peut supposer toutefois que ce lien tient au fait que la
Les Actes apocryphes de Paul
Au chapitre 22 des Actes de Paul et Thècle, Thècle est condamnée
à périr brûlée sur un bû.cher. Au moment où elle monte sur les bois 64. C'est de cette manière que le comprendra le Physiologus: «C'est en
étendant les mains que Moïse vainquit Amalek, Daniel les lions, Suzanne
(-rGlY ~uÀWY), elle forme le modèle de la croix: -rOY LU1tOY -rOU O"-raupou.
les vieillards, Thècle le feu et les bêtes, et fut sauvée par la foi.)} (ch. 40; éd.
Certes le mot bois est au pluriel et ne doit pas nécessairement être OFFERMANNS, 1966, p. 132)
65. Dans EUSÈBE DE CÉSARÉE, Histoire ecclésiastique V, 1, 41.
63. Comme le pensaient des auteurs qui donnaient une interprétation gnostique 66. Trad. P.-H. POIRIER et Y. TISSOT, dans BOVON et GEOLTRAIN, 1997.
de ce texte tels que LIPSIUS, 1883, p. 597; LIETZ, 1894; HENNECKE, 1904, 67. Ed. M. BONNET, dans A. LIPSIUS et M. BONNET, Acta apostolorum
p.558.
apocrypha II, 2, Leipzig, 1903, repr. Darmstadt, 1959.

132 133
La croix chez les Pères

croix et l'huile sont toutes deux liées a~ sal~t. Mais il ~e semble pas
que l'onction s'effectue sous la forme d un sIgne de croIX, car le texte,
dans ses deux formes syriaque et grecque, évoque le geste de verser
(Ka-raXÉw) sur la tête. . 1 1 Hippolyte
Au chapitre 157, Thomas prononce cette invocation, se on . a
version syriaque: «mon Seigneur, viens deme~rer sur c~tte huile
mme tu as demeuré sur le bois»; en grec: «qu elle (la pUIssance ~e
~~sus) s'établisse sur cette huile, comme sa puissance s'est ~ors établ~e
sur le bois son parent (01)yyev~<;).» Au-delà de la compar~son entre a
Hippolyte
venue de Jésus (ou de sa puissance) sur l'huile et son étabhssement s~r Hippolyte est un auteur dont les éléments de la réflexion sur la
le bois (de la croix), on peut souligner l'idée d'une parenté entre la croIX croix sont déterminés à la fois par son observation de la réalité et par
et Jésus, que nous avons déjà rencontrée dans les Ac And. son exégèse biblique, plusieurs de ces exégèses étant en outre suggérées
par le rapprochement de plusieurs textes entre eux 1 • Nous disons des
éléments, car il ne s'agit pas de longs développements, mais de petites
sections, parfois d'affirmations que l'on découvre au détour d'un texte.
On retrouve plusieurs références déjà exploitées par d'autres auteurs,
comme Isaïe 9, 5 (<<Le pouvoir a été sur son épaule») et Isaïe 65, 2
(<<J'ai étendu les mains tout le jour vers un peuple rebelle») dans les
Bénédictions de Moise 2 • Les «cornes de l'unicorne» de Deutéronome 33,
17 apparaissent également dans un développement des Bénédictions
de Moïse qui précise comment ces cornes évoquent concrètement les
éléments de la croix: elles s'étendent à la fois à droite et à gauche, et
«L'unicorne est la pièce de bois perpendiculaire qui fut fichée en terre,
laquelle, d'une part, extermine la génération incrédule, une fois qu'elle
l'a confondue; d'autre part rassemblera en son Royaume ceux qui ont
cru»3. Quant aux «cornes de l'unicorne du Psaume 21, 22, elles sont
mises en relation avec celle dont David a été oint pour manifester
prophétiquement la victoire du Christ sur la mort, dans le Traité sur
David et Goliath 4, 3 4 • Le traité Sur la grande Ode, pour sa part, évoque
le serpent de Nombres 21,9, ajoutant qu'Adam, qui avait été vaincu au
moyen du bois, est trouvé maintenant vainqueur par le boiss.

1. Sur la croix chez Hippolyte, voir REIJNERS, 1973 et ZANI, 1983.


2. PO 27, p. 130-131 et 165-166.
3. Bénédictions de Moïse, Joseph. Trad. L. MARIÈS, PO 27, p. 173-174.
4. CSCO 264, p. 3-4: trad. latine du géorgien.
5. Fragment I. Ed. et trad. NAUTIN, 1953, p. 20 et 21.

134
La croix chez les Pères Hippolyte

Mais Hippolyte propose aussi des préfigurations nouvelles et même notre auteur compare le lézard de Proverbes 3D, 28 au croyant appuyé,
uniques. Dans les Bénédictions de Moïse 6 , Matthieu 23,37, qu'il ne cite «grâce à l'extension des mains, sur la sainte chair du Christ», ou au
d'ailleurs pas explicitement, et la thématique de l'extension des mains, « brigand appuyé à la croix du Christ» 14.
lui permettent d'interpréter plusieurs textes de l'Ancien Testamene Hippolyte connaît également la thématique de la croix comme
comme des préfigurations du Christ couvrant tous ses fidèles, telle une trophée, qui est d'ailleurs le signe porté au front par les chrétiens
powe abritant ses petits. Il faut remarquer qu'Hippolyte n'évoque pas (Commentaire sur Daniel IV, 9)15. Et l'Antichrist (59) compare l'Eglise
explicitement la croix à cet endroit, mais la citation d'Isaïe 65, 2 et le à un navire «qui porte au milieu le trophée contre la mort, comme
rapprochement avec l'Antichrist 61, qui associe clairement l'ext~nsio~ elle porte la croix du Seigneur avec elle»16, comparant la croix à la
des mains sur le bois et les ailes déployées de la powe, condmsent a voilure, une image connue depuis Justin. Hippolyte introduit aussi
admettre que c'est bien de la croix qu'il est question. Dans les mêmes l'image de Jésus, crucifié comme une lampe sur un chandelier à sept
Bénédictions de Moïse 8, il désigne la croix en associant Isaïe 9, 5 à branches appelant les nations au salut (Bénédictions d'Isaac et de Jacob,
Deutéronome 33 (<< Sur l'entredeux de ses épawes il s'est reposé»), une Préambwe), et comme un livre de vie déployé sur le bois, «avec son titre
référence dont nous n'avons pas trouvé d'autre attestation dans ce sens. rédigé en latin, en grec et en hébreu, afin que les Romains, les Grecs
Dans les Bénédictions d'Isaac et de Jacob 9, Genèse 49, 15 (<<il soumit et les Hébreux soient enseignés» (Commentaire sur Daniel IV, 60)17.
son épaule à la peine») associé à Isaïe 9, 5 (<<le pouvoir est sur son Comme Méliton de Sardes, il souligne le paradoxe que celui qui a fixé
épaule» )10 suggère la comparaison de la croix à une charrue, tandis que le ciel, telle une voûte, soit fixé au bois (Contre Noët)18. Il est aussi le
Genèse 49, 11 (<< il lave sa robe dans le vin et son vêtement dans le sang premier qui identifie explicitement le signe de Matthieu 24, 30 à la
du raisin mûr») évoque la cruciftxion de Jésus telle la grappe portée par croix: « Le signe dont il parle est le signe de la croix de notre Sauveur. »
l1
une vigne d'où cowe du jus, en d'autres termes le sang et l'eau • On (Commentaire sur Matthieu 11)19.
peut rapprocher cette métaphore de celle du Traité sur le Cantique où Hippolyte, qui est un esprit imaginatif, propose une riche palette
Hippolyte développe, à partir de Cantique des Cantiques 1, 14 et 2, 3, de références et de métaphores qui se combinent, s'appellent et
l'idée que, suspendu au bois, le Christ émettait de l'arôme, c'est-à-dire s'éclairent mutuellement. Elles confèrent à la cruciftxion, plusieurs
sa parole12 • Dans le Traité sur David et Goliath 12,2, c'est le bâton de fois appelée extension des mains, des significations variées dont on
David face à Goliath qui devient une préfiguration de la croix: «Notre ne peut toutefois dire qu'elles relèvent d'une réflexion cohérente. La
Seigneur marcha contre Satan avec le mystère de la croix comme un
bâton»13. Et dans le fragment LXX du Commentaire sur les Proverbes,
serpent par le bois et arraché Adam des enfers du Tartare comme une
6. PO 27, p. 130-131. Texte cité ci-dessus. brebis morte». '
7. Dt 33,3; Esd 7, 27; Is 65,2. 14. Ed. M. RICHARD, «Les fragments du Commentaire de S. Hippolyte sur
8. PO 27, p. 165-166. les Proverbes de Salomon. II. Edition provisoire», Le Muséon 79, 1966,
9. PO 27, p. 88 et 90. p. 60-94, ici p. 91 et 92.
10. Texte fréquemment utilisé par les auteurs, mais sans référence à la 15 C'est peut-être dans le même sens qu'il convient de comprendre les mots
charrue. de l'Antichrist 59 cités dans la phrase suivante.
11. Gn 49,11 est également exploité dans l'Antichrist 11. Voir aussi le recours 16 GCS Il 2, p. 39,1. 15-16.
à ce texte par Justin (1 Apologie 32, 1) et par Cyprien (Lettre LXIII, 6, 2). 17 L'idée du Christ crucifié tel un écrit peut être inspirée de Col 2, 14. Elle
12. Commentaire sur le Cantique des cantiques 13, 1. CSCO 264, p. 36 (trad. fi~re dans l'Evangile de Vérité qui connaît aussi la comparaison avec un
latine du géorgien). Dans le même traité (18, 2), Hippolyte écrit que, frUIt: NH 1, 3, p. 18 et 20.
suspendu au bois, le Christ émettait un arôme, telle la pomme. 18 Ed. et trad. du grec P. NAUTIN, Hippolyte. Contre toutes les hérésies, Paris,
13. CSCO 264, p. 15: trad. latine du géorgien. Dans le même traité (lI, 4), le 1949, p. 262-263.
Christ est présenté comme le «véritable David», qui a «brisé la tête du 19 GCS II2, p. 206.

136 137
La croix chez les Pères Hippolyte

croix revêt un caractère sacrificiel, elle purifie, donne la vie, rassemble, que Jésus a préféré souffrir celle-ci plutôt que de la manger23 . Après
protège. Mais la fonction le plus souvent affirmée est celle de victoire quoi le texte introduit une typologie qui oppose la manducation du
et d'extermination de la mort et des opposants. Hippolyte souligne à fruit de l'arbre de Genèse 3, avec les souffrances qui se sont ensuivies
plusieurs reprises que les destinataires de cette œuvre sont les nations. pour les êtres humains, à la nourriture salvifique que constitue le corps
Par la métaphore du lézard qui compare le croyant à cet animal, il de Jésus. Le contexte est eucharistique, car l'homélie cite ces paroles:
affirme, après d'autres, l'union au Christ crucifié. Cette idée est étendue «Prenez, mangez ... prenez, buvez ». Ce développement se conclut par
au cas particulier de Paul qui, ayant cru à la croix du Seigneur, y trouve ces mots: «S'il ne désire pas tant manger qu'il ne désire souffrir, c'est
repos et justification (Bénédictions de Moïse ).
20 afin de nous délivrer de la souffrance encourue en mangeant. »
Le chapitre 50 prolonge la typologie par une mise en opposition du
21 bois de la croix à celui de la Genèse. C'est Jésus lui-même qui a planté
L'Homélie pascale attribuée à Hippolyte ce bois, dont il est en même temps le fruit, ce que l'homéliste exprime
22
L'auteur comme la datation de cette homélie sont discutés . Sa par une parole vraisemblablement inspirée de Deutéronome 28, 66:
seconde partie, qui débute au chapitre 43, porte sur la venue du Christ. «il a montré en lui-même toute la vie suspendue.» Nous retrouvons
Elle traite tout d'abord de l'incarnation, puis, du chapitre 49 à la fin la thématique de la croix comme arbre, avec le Christ comme fruit 24 •
(ch. 63), de la Passion. De plus, cette typologie est associée à l'eucharistie, pour ne pas dire
En rapport avec l'ensemble de l'homélie, qui concerne la Pâque, suggérée par elle: le Christ fruit de l'arbre qu'est la croix est en même
le chapitre 49 commence par évoquer la mort de Jésus et sa portée temps celui dont le croyant mange le corps. Ce second développement
salvatrice. Cette mort est présentée comme la Pâque, et le texte précise oppose encore la «main qui s'est jadis étendue avec impiété», en
d'autres termes celle d'Adam, à la main que Jésus a cloué sur le bois2s .
La formule «il a montré la vie », laisse penser que, pour l'homéliste,
la crucifixion a une vertu révélatrice. Bien que le point de départ du
raisonnement soit eucharistique, il n'est pas sûr que la participation
20. PO 27, p. 165-166.
21. Ed. et trad. P. NAUTIN, SC 27,1950 (trad. française) et VISONA, 1988 (trad. aux bénéfices du fruit qu'est le Christ pendu à la croix se fasse par la
italienne). Nous suivons l'édition de Visona. Les traductions sont inspirées réception de l'eucharistie. L'homéliste précise en effet que lui et ses
de Nautin. auditeurs ont mangé de cet arbre «avec une connaissance spirituelle
22. NAUTIN (1950) pense que l'homélie date du IVe s. et que sa source est un
indestructible »26, de sorte qu'il paraît se mouvoir dans un registre
écrit perdu d'Hippolyte, le IIepl TO\) IIacrxa. RICHARD (1961) la situe. au
milieu ou dans la première moitié du lUe s. et y voit un texte monarchlen. symbolique. La manducation dont il est question est spirituelle
CANTALAMESSA (1967) en situe la rédaction en Asie mineure, dans la
seconde moitié du ne s.. REIJNERS la situe à l'époque de Constantin (1966,
p. 213; l'appendice II de cet ouvrage est consacr.é à ~otr.e texte, so~s le titre 23 NAUTIN (1950, p. 52-53) rapproche ce passage d'une citation du IIepl TO\)
« The Eulogy on the Cross in the Pascal Homily msplred by Hlppolytus IIacrxa, qui affirme que Jésus n'a pas mangé la Pâque, mais l'a soufferte. LOI
IIepl TO\) IIacrxa ). LOI (1977, p. 461-484) admet que l'homélie doit être (1977) pense que l'homélie se rattache à la chronologie johannique selon
attribuée à Hippolyte de Rome, qu'il convient de distinguer de l'Hippolyte laquelle Jésus n'a pas pris un repas pascal la veille de sa mort, mais qu'il est
auteur du IIepl TO\) IIacrxa. VISONA (1988) pe~se que l'hom~lie propo~e mort au moment où on immolait les agneaux.
une christologie archaïque, binaire (pneumatique et somatique), malS 24 Voir Evangile de Vérité, NH l, 3, p. 18 et Martyrium prius (voir supra,
qu'on ne peut défendre une localisation exclusivement asiate du ne s.. p.130).
Nous pensons que l'homélie peut avoir été rédigée vers la fin du ne s. ou 25 Voir IRÉNÉE, Démonstration 33.
le début du me. Le fait qu'elle présente un état plus avancé des idées sur la 26 CANTALAMESSA (1967) rapproche la manducation du ch. 50 d'Ap 2, 7,
crucifixion cosmique que les textes du ne s. que nous avons envisagés peut auquel notre texte pourrait faire allusion. Ille rapproche aussi du Testament
militer en faveur d'une datation postérieure à ces textes. de Lévi 18, 11.

138 139
La croix chez les Pères Hippolyte

et consiste en la réception de la connaissance salvifique. Elle est L'arbre de la croix est enfin comparé à un sentier étroit, une route
vraisemblablement opposée à la connaissance du bien et du mal de resserrée, comme en Matthieu 7, 13, ce qui confirme que, comme le
l'arbre de Genèse 3. chemin de cet évangile, il mène à la vie. Il est également comparé à
L'homéliste se lance ensuite dans une sorte de louange de la l'échelle de Jacob: «il est l'échelle de Jacob et le chemin des anges, au
croix comme plante (<p\rrov) ou arbre (<'5év<'lpov), dans un passage faîte duquel le Seigneur est vraiment appuyé» (ÈO-r~plK-raL 0 KUplOÇ).
(ch. 51) rythmé et composé d'acclamations introduites par le même Il s'agit évidemment d'un renvoi à Genèse 28, 12-13, et l'homéliste
démonstratif -rou-ro, plusieurs fois suivi de flOl . Cette section traite tout rejoint la traduction de la Septante: «le Seigneur était appuyé sur elle»
d'abord de ce qu'est la croix pour le croyant (51, lignes 1-25), en suite (0 <'li:: KUplOÇ È7tW-r~plK-rO È7t' aU-r~ç). Comme pour Justin et Irénée, le
de quoi l'homéliste présente sa dimension cosmique (51, 1. 26-40). Seigneur représente ici le Chriseo.
Les lignes 1 à 25, consacrées à ce qu'est la croix pour les croyants La suite du chapitre 51 (1. 26-40) passe ensuite à la dimension
dans le présent, doivent s'inspirer de Daniel 4, 10-12 et du Psaume l, cosmique: l'arbre «s'est élevé de la terre aux cieux, se fixant, plante
3. L'arbre y apparaît essentiellement comme ce qui procure nourriture éternelle, au milieu du ciel et de la terre.» Après quoi elle glisse à la
et ombrage. L'homéliste paraît envisager une union du croyant à la personne du Christ lui-même, qui affermissait «la terre par ses pieds»
croix, quand il prononce ces mots: «Par ses racines je m'enracine et et étreignait «par ses mains immenses l'esprit nombreux de l'air» et
par ses branches je m'étends». A deux reprises, il mentionne la rosée «luttait nu contre les puissances de l'air» 31. Si bien que le passage associe
qui émane de l'arbre, ce qu'il semble associer à l'Esprit~7. Apr~s qu.e étroitement l'action de l'arbre et celle du Christ, et que c'est parce que le
le Christ et la connaisance aient été comparés aux frUlts et 1 Espnt Christ a été cloué à l'arbre de la croix que celui-ci remplit cette fonction. Il
à la rosée, c'est au tour des feuilles de représenter ce dernier. Elles semble bien toutefois que l'oeuvre de l'arbre soit permanente (à9àva-rov
constituent un vêtement qui est opposé aux feuilles de figuier, dans <pu-rov), tandis que celle du Christ dura le temps de sa crucifixion. Mais
lesquelles il faut évidemment voir celles dont Adam et Eve se ceignirent, l'arbre est présenté comme définitivement ajusté au divin 32 •
selon Genèse 3, 7, consécutivement à leur désobéissance •
28
L'oeuvre de cet arbre consiste à soutenir (o-r~plYfla), et joindre
L'homéliste passe ensuite à un nouveau registre, celui du combat, (ëpelofla) l'ensemble de l'univers et de la terre habitée; elle assemble
de la victoire et de la protection: «Il est ma protection (<puÀaK-r~ploV) toute l'humanité (-r~ç 7tOlK[ÀllÇ Kat àv9pum[vllç oùo[aç). Quant au
quand je redoute Dieu, un soutien (o-r~plYfla) quand je chancelle, un Christ, il eut également une fonction d'affermissement (a-rllP[~w), et,
prix (~pa~elov) quand je combats, un trophée (-rp07taLov) quand je par ses mains immenses, il étreignait de tous côtés l'esprit nombreux de
triomphe29 • La crainte de Dieu doit être celle de son jugement, contre l'air entre ciel et terre. L'homélie présente ici le Christ comme un être
lequel la croix, instrument de salut, assure une protection. Quant aux gigantesque 33 • Par ailleurs, elle reflète l'idée antique selon laquelle l'air
combats, ils sont ceux que le croyant livre contre le Diable qui fut vaincu
lors de la grande confrontation avec Jésus évoquée au chapitre 55. 30. JUSTIN, Dialogue 86, 2; IRÉNÉE, Démonstration 45.
31. Au ch. 29, l'homéliste suggère une disposition semblable en rapprochant
27. IRÉNÉE associela rosée à l'Esprit en Contre les hérésies lU, 17, 3. l'agneau que l'on fait cuire «la tête, les pieds et les entrailles », selon
28. Selon IRÉNÉE (Contre les hérésies III, 23, 5), les feuilles de figuier sont un Ex 12,9, d'Ep 3,18 (la hauteur, la profondeur et la largeur), à quoi il ajoute
vêtement de pénitence. Selon Hippolyte (fragment du Commentaire V sur les fondements de la terre.
la Genèse; éd. H. ACHELIS, GCS l, 2, p. 53.), ces feuilles sont un symbole du 32. CANTALAMESSA (1967, p. 132-133) ne doit pas avoir raison de voir dans ce
passage l'union de l'humanité des hommes au divin par la croix, comme
péché. ,. , . . .
29. REIJNERS (1966, p. 202) signale qu il s agit du premler emplOl du ~ot chez Ignace (Aux Smyrniotes 1, 1) et dans les Actes de Pierre 38.
q)\)ÀaKl~pLOv pour désigner la cro~, et en donne <.J.uelqu~s a~tres att,estatlOns 33. De même aux ch. 26 (<<le grand corps du Christ») et 55 (<<le grand Jésus»).
plus tardives, mais désignant le slgne de la crOlx,ou l objet P?rte pour se Sur d'autres attestations de la thématique du Christ gigantesque, voir, à
protéger. L,~plYfla et ~pa~elov ne trouvent pas d autre emplOl analogue. propos de l'Evangile de Pierre 40, MARA, 1973, p. 183-185.

140 141
Hippolyte
La croix chez les Pères

dans le même chapitre 37 . Par cette séparation et cette répartition des


était peuplé de démons 34, et que, par sa crucifixion entre ciel et terre,
trois éléments de sa personne, le Christ assure le lien entre les différents
Jésus remporta sur eux une victoire dont il est de nouveau question aux
lieux qu'il investit.
chapitres 52, 1 et 55, 1. Le passage contient encore ces mots, que l'on
peut rapprocher d'Ephésiens l, 10 et de Colossiens l, 17: «il était tout
entier en tout et partout» et «lui qui remplissait tout». Conclusions: la croix cosmique
La suite de l'homélie décrit la crucifixion. Nous en retiendrons
ces deux passages, qui tous deux relèvent de la thématique de la La crucifixion de Jésus représente un combat et une victoire contre
crucifixion cosmique: «Quand prit fin le combat cosmique (KOO'fllKà<; la mort et les forces démoniaques. Elle a en même temps une vertu
àywv) et que de tous côtés le Christ eut lutté victorieusement ... il unificatrice, non seulement des êtres humains, mais de l'ensemble
demeura planté aux confins (fle8oplq» de toutes choses, marchant de l'univers. Cette fonction est assurée par le Christ au moment de
en tête du cortège triomphal, lui-même en sa personne trophée sa mort, mais également de manière permanente par la croix, à cause
de victoire contre l'ennemi.» (55, l. 1-5) «Ô divine extension en de celui qu'elle a porté. Outre cette œuvre à dimension cosmique38 , la
tout et partout! Ô crucifixion qui s'étend à travers toutes choses.» croix a des effets sur la vie individuelle du croyant.
(56, l. 1-2) Les phénomènes cosmiques, survenus à ce moment-là selon A première vue, l'ensemble de ces fonctions est sotériologique,
Matthieu 27, 45. 51 et parallèles, sont alors évoqués: les cieux sont c'est-à-dire qu'elles paraissent avoir débuté avec la crucifixion de Jésus.
ébranlés, les Pouvoirs, les Trônes et les «Lois supraterrestres» sont Mais il n'est pas exclu, bien que ce ne soit pas dit clairement, que,
secoués, les étoiles du ciel manquent de tomber, le feu du soleil s'éteint, comme chez Irénée, la fonction de soutien de l'univers relève aussi de
-l'ordre créationnel.
et les pierres se fendent.
Le mot fle86pLO<; désigne ce qui sépare et unit à la fois deux zones Cette homélie est le premier témoin d'une réelle conception
ou deux réalités différentes, de sorte que le Christ crucifié se trouve cosmique de la croix et de la crucifixion du Christ, si on définit celle-
35 ci de la manière suivante: une crucifixion ou une croix inscrites dans
à la jonction des différentes réalités cosmiques qu'il relie , ce qui
lui confère une taille gigantesque. Quant au thème du triomphe l'espace, s'étendant aux quatre points de l'univers, horizontalement à
gauche et à droite, mais aussi verticalement en haut et en bas, du ciel
(8plafl~euw), il est inspiré de Colossiens 2,15.
Le chapitre 56, contient encore cette exclamation: «Ô unique aux zones inférieures. Une crucifixion ou une croix dont la portée
des uniques vraiment tout en tout, que les cieux aient ton esprit, le est à la fois sotériologique et créationnelle j qui affecte l'ensemble des
paradis ton âme ... la terre ton corps. »36 La mort est perçue comme êtres vivants, mais aussi le monde créé. Une crucifixion et une croix
la séparation des composantes de la personne du Christ, à partir d'une
anthropologie classique inspirée de 1 Thessaloniciens 5, 23. Le paradis
doit désigner le lieu d'en-bas (Kérrw ,6n:o<;) dont il est question ensuite 37. Voir NAUTIN, 1950, p. 104. Selon le ch. 58 de l'homélie, le Christ demeura
trois jours sous terre, «afin que le genre humain tout entier fût sauvé ».
ORIGÈNE (Contre Celse II, 16 et 43) pense que l'âme du Christ est allée
34. Voir Ep 2, 2 et 6, 12. dépouillée de son corps, prêcher aux âmes elles-mêmes dépouillée~
35. Sur ce mot, voir DANIÉLOU, «La notion de confins ... », 1961, et HARL, 1962. de leur corps (voir CROUZEL, 1978). Pour d'autres attestations, voir
Nous ne voyons pas ici une fonction de séparation, qui serait à rapprocher CANTALAMESSA, 1967, p. 253-259. GOUNELLE (2000, p.416) émet des
de celle de la Croix des valentiniens, comme le fait CANTALAMESSA (1967, doutes sur le fait que l'homélie évoquerait la descente aux enfers.
p. 135-136). 38. Selon l'homéliste, la mort de Jésus évite d'ailleurs une catastrophe totale
36. De la même manière, au ch. 7, l'homélie distingue l'esprit qui est déposé puisqu'il conclut: «peu s'en fallut que le monde entier ne fût anéanti'
entre les mains du Père, le corps qui va dans un sépulcre neuf, et elle dissous de peur devant la Passion, si le grand Jésus n'avait exhalé le divi~
s'interroge sur ce qui va au paradis et sur ce que sont les trois jours passés Esprit» (55,1. 17-19).
sous terre.

143
142
La croix chez les Pères

dont la fonction est principalement d'unification, de stabilisation et


d' affermissemene 9 •
L'homéliste reprend des idées que nous avons déjà rencontrées
chez Méliton et Irénée au sujet du Christ, mais il les étend à la croix
elle-même. Ces idées, suggérées par Ephésiens l, 10 et Colossiens l, 17,
Clément d'Alexandrie
étendent à l'oeuvre du Christ, et, par lui, de la croix, le thème stoïcien
de l'unité cosmiquéo. L'auteur s'engage dans ce que l'on peut appeler
La réflexion de Clément d'Alexandrie sur la croix est peu développée,
une spiritualisation de la croix, mais sans toutefois, il faut le souligner,
et on la repère dans de brefs passages. Il utilise le mot croix, mais
mettre en cause la réalité des souffrances et de la mort de Jésus.
appelle le plus souvent celle-ci bois ou signe, comme dans le Quis diues
saluetur 8, 2: «Le Seigneur est venu et a souffert pour nous, parcourant
l'humanité de la naissance jusqu'au signe ».
Les références vétéro-testamentaires ne sont guère nombreuses,
mais on trouve les suivantes. Dans le Pédagogue (l, 5,23, 1), Clément
voit en Isaac le modèle du Seigneur, qui ne fut toutefois pas sacrifié,
mais se borna à porter le bois du sacrifice comme le Seigneur le bois
(Gn 22, 6). Dans le Premier Stromate (24, 164, 4), il reconnaît dans
la colonne de feu d'Exode 13,21, «qui flambe à travers le buisson, le
symbole de la lumière sainte qui part de la terre et retourne au ciel par
le bois ». La croix est donc le vecteur de cette lumière qui unit la terre au
ciel, et si Clément ne se réfère pas à la thématique de l'échelle, celle de
Genèse 28, 12 en l'occurrence, l'idée est peut-être présente à son esprit.
De plus, il semble rapprocher le bois de la croix de celui du buisson
d'Exode 3, 2. Dans le Cinquième Stromate (6, 35, 1), le chandelier d'or
d'Exode 25, 31 et 26, 35 présente «l'énigme du signe du Christ, non par
son seul aspect, mais parce qu'il illumine ceux qui croient et espèrent
en lui»l. Dans le Sixième Stromate, Clément présente à deux reprises
le chiffre 300, comme un modèle (n'm:oç) ou un symbole (OÛIlPoÀOV)
du «signe du Seigneur»: tout d'abord (11, 84) en rapport avec les trois
cent dix-huit hommes de la maison d'Abraham selon Genèse 14, 14,
reprenant ainsi l'interprétation déjà proposée par la Lettre du Pseudo-
Barnabé (9, 8), à laquelle il se réfère très vraisemblablement, comme le
suggère la formule «on dit» par laquelle il introduit cette explication2 ;

39. Voir PRIEUR, 1998. Nous ne pensons pas pouvoir repérer d'attestation de
cette conception dans la littérature chrétienne avant notre homélie.
1. Trad. d'après P. VOULBT, SC 278.
40. SPANNBUT (1957, p. 418-419) consacre un bref développement à notre
homélie dans son chapitre« L'unité du cosmos dans le Christ. La 2. Comme dans la Lettre, Clément interprète le chiffre dix-huit (IH) comme
«le nom sauveur». Il mentionne cette Lettre en Stromates VI, 8, 64, 3, et
rédemption cosmique ».

144
La croix chez les Pères
Clément d'Alexandrie

ensuite (11, 86-87) en relation avec l'arche de Noé, qui était de trois
Nous avons vu que Clément conférait à la croix un rôle en matière
cents coudées, selon Genèse 6, 15. Selon lui, les compagnons d'Abraham
de révélation de la morale. Ille précise en lui conférant une vertu de
indiquent le salut car, écrit-il, «ils se sont réfugiés auprès du signe».
limitation, de séparation et de protection des croyants par rapports
Chez Clément, la croix a une fonction révélatrice. Selon le Deuxième
aux maux et aux vices, comme le suggère un des sens du mot cr-raupo<; :
Stromate (4, 19, 1), le Christ «exécute la volonté du Père inscrit aux
«Prenons comme limite la croix du Seigneur, qui nous défend de nos
yeux de tous sur un bois élevé, proposé comme un exemple de divine
fautes passées comme une palissade et un rempart! Puisque nous avons
vertu à ceux qui sont capables de voir clair »3. Ici, la révélation est
été régénérés, soyons cloués à la vérité ... » (Pédagogue III, 12, 85, 3)1;
d'ordre moral, d'obéissance à la volonté divine, en accomplissement de
«Car si tu consens à libérer ton âme, à l'éloigner, à la séparer _ c'est
la Loi. Et, selon le Cinquième Stromate (11, 72,3), le Verbe «a donné
ce que signifie la croix - des charmes et des voluptés qui se trouvent
la vie à ceux qui ont goûté sa bonté, puisque ce n'est pas sans le bois
dans cette existence, tu lui permettras de trouver, pour s'y reposer,
qu'il est venu se faire connaitre à nous: notre vie y a été suspendue l'espérance qui attend.» (Stromates II, 20, 108,4)
pour notre foi». Non seulement le Verbe donne la vie, mais il se fait
. ~lément évoque enfin le port de la croix par le gnostique (le
connaitre par le bois, du fait qu'il y est suspendu. La fin de la citation
diSCIple accompli), ce qui signifie «revêtir la mort », en interprétation
est en effet une allusion à Deutéronome 28, 66\ texte cité par d'autres
de Luc 14, 26-27, qu'il cite librement de cette façon: «si vous ne portez
auteurs comme évocation de la crucifIXion de Jésus, ce qui autorise à pas le signe» (Stromates VII, 12, 79, 5 et 7).
penser que la vie dont il est question est le Christ lui-même, en tant
qu'il communique la vie par sa morts.
Deux références du Protreptique à des figures de la littérature
grecque montrent que Clément connait aussi l'idée d'un attachement
du croyant à la croix. Au chapitre 12 (118, 4), on lit en effet ceci:
«Pousse ton navire outre ce chant, artisan de mort; il suffit que tu
le veuilles, et te voilà vainqueur de la perdition; attaché au bois, tu
seras délivré de toute corruption, le Verbe de Dieu sera ton pilote, et
l'Esprit saint te fera aborder aux portes célestes» ; et, plus loin (119, 3):
«Vois, je te donne le bois pour t'y appuyer; hâte-toi, Tirésias, crois:
tu verras!» 6 Ces injonctions appartiennent au long appel à s'attacher
à Dieu et à son Verbe par lequel s'achève l'ouvrage. L'attachement à la
croix fait, spirituellement et métaphoriquement, partie des moyens d'y
parvenir.

la cite (6, lOb), sans la nommer, en Stromates VI, 8, 65, 2. IlIa mentionne
plusieurs fois dans le Cinquième Stromate.
3. Trad. C. MONTDÉSERT, SC 38.
4. Voir DANIÉLOU, 1960, p. 22.
5. C'est ainsi que comprend aussi ce passage ORIGÈNE, dans le Contre Celse
II, 75, qui dénonce l'incrédulité des Juifs.
6. Trad. d'après C. MONTDÉSERT, SC2. On reconnait Ulysse dans l'Odyssée XII,
l. 178-179. Tirésias apparait dans EURIPIDE, Bacchantes 170-210.
7. Trad. C. MONTDÉSERT et Ch. MATRAY, SC 158.

146
147
Origène

Pour Origène, la croix et la crucifixion sont une réalité, qu'il défend


sur trois fronts l •
Dans son Contre Celse (1, 13), il affirme avec Paul (I Co 1,23-24):
«Nous prêchons Jésus crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les
gentils, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, Christ, puissance
de Dieu et sagesse de Dieu» 2 ; et il justifie, après d'autres apologètes, les
faiblesses de la Passion de Jésus par le fait qu'elles ont été prophétisées
(1,54-55). Comme Celse, dans son Discours véritable, ironisait au sujet
du Christ: «s'il y avait une telle urgence à faire voir sa divinité, c'est
bien du haut de la croix qu'il aurait dû soudain disparaître »3, il pose
la nécessité de la crucifixion qui a un sens plus profond que ce que
l'on peut en percevoir. Selon lui, il a fallu que Jésus fût crucifié à la vue
de tous afin d'obvier à tout soupçon sur sa résurrection (II, 56). Et la
rencontre de Jésus et Thomas racontée en Jean 20, 24-29 confirme que
ses blessures étaient réelles et ne relevaient pas d'une mise en scène
(II,61).
Contre les Juifs, Origène avance la même citation de Paul et produit
également les preuves par l'Ecriturë. Et contre les marcionites, il
reprend toujours la même citation de Paul et affirme que, si l'on
accepte la croix du Christ, on doit également admettre la réalité de sa
naissance, en d'autres termes son incarnationS. Après Paul, Origène est
donc conscient du scandale que représente la croix du Christ, mais il
n'en affirme pas moins la réalité.

1. Sur la croix chez Origène, voir l'étude de REIJNERS, 1983.


2. Origène corrige Celse selon qui les chrétiens préfèrent la folie à la sagesse,
sans se rendre compte que c'est la sagesse de ce monde que Paul condamne,
non pas la sagesse en tant que telle.
3. Trad. M. BORRET, SC 132.
4. Commentaire sur la lettre au Romains VIII, 5; Contre Celse l, 55.
5. Homélies sur Ezéchiel l, 4. Sur Marcion, voir la polémique de Tertullien,
infra, p. 165.
La croix chez les Pères Origène

Toutefois, il donne une interprétation originale de la phrase de en spectacle, triomphant d'elles sur elle». Pour Origène ce dernier
Paul: «J'ai jugé bon de ne rien savoir parmi vous si ce n'est Jésus-Christ pronom personnel (èv uv-r'ÏJ dans le grec du Nouveau Testament)
et Jésus-Christ crucifié », en la rapprochant de celle-ci: «C'est du lait renvoie clairement à la croix précédemment mentionnée au verset 14.
que je vous ai fait boire, non de la nourriture solide: vous ne l'auriez Et ses citations de Colossiens 2, 15 sont formulées de plusieurs
pas supportée»6. L'enseignement sur Jésus crucifié, en d'autres termes manières: «triomphant d'elles sur la croix», «sur le bois» ou «sur le
sur Jésus selon la chair, est en effet destiné à ceux qui n'ont pas la bois de la croix»lO. De plus le verset n'est pas toujours cité en entier
maturité nécessaire pour en recevoir un autre, plus avancé et qui porte et certains de ses éléments, pas toujours les mêmes, manquent dans
sur le Christ en tant qu'il est Sagesse; Sagesse cachée dans le mystère plusieurs références l l •
selon 1 Corinthiens 2,77 • En d'autres termes, si la croix relève bien de Parmi les nombreux emplois de Colossiens 2, 14-15, signalons
la sagesse de Dieu, la Sagesse personnifiée, qui est le Christ, se découvre celui du Livre VI du Commentaire sur Jean (55,285-287). Après avoir
au-delà de la croixs . affirmé que Jésus-Christ était une victime propitiatoire (lÀaGllaç) pour
Au reste, la conception origénienne de la rédemption est les péchés du monde entier, Origène évoque Colossiens 2,14: «lui qui
principalement celle d'une victoire sur le Diable, de son anéantissement a effacé par son sang l'acte écrit contre nous, qui l'a fait disparaître afin
9
et d'une libération des humains qui sont en son pouvoir • qu'on ne trouve nulle trace des péchés effacés et l'a cloué à la croix». A
quoi il ajoute: «Après avoir dépouillé les Principautés et les Autorités,
il les a données en spectacle à la face du monde en triomphant sur le
La crucifixion du Diable et de ses Principautés et Autorités. bois. »12 Origène se réfère aussi à Colossiens 2, 15 au Livre XX du même
La double crucifixion. L'interprétation de Colossiens 2,14-15 Commentaire (36, 330), en ajoutant: «et a dressé la croix comme un
Ce que dit Origène de la croix est tout particulièrement inspiré de trophée contre toute Puissance adverse. »
Colossiens 2, 14 et 15, passage auquel il se réfère fréquemment: «il a Signalons encore les chapitres 6 et 7 de la Quatrième Homélie sur
annulé le document accusateur (XELpaypu<pov) que les commandements l'Exode. Au chapitre 6, le bâton de Moïse «grâce auquel l'Egypte est
retournaient contre nous, il l'a fait disparaître, il l'a cloué à la croix, il a soumise et Pharaon dominé» est compris comme la croix par laquelle se
dépouillé les Principautés et les Autorités, il les a publiquement livrées produit le triomphe sur le prince de ce monde, avec ses Principautés et
ses Autorités. Tandis qu'au chapitre 7 Origène voit dans l'extermination
6. 1 Co 2, 2 et 3, 2 (voir He 5, 12). des premiers nés des Egyptiens celle des Principautés et Autorités dont
7. Commentaire sur Jean XIX, 11,65-68; Homélies sur l'Exode XII, 4. le Christ a triomphé sur le bois de la croix. Dans la Huitième homélie
8. Sur la prédication paulinienne de Jésus-Christ crucifié selon Origène, voir
sur le Lévitique (ch. 10), il reconnaît dans le bois de cèdre qui sert à la
ROUKEMA,1995·
9. A la suite de J.A. ALCAIN (Cautiverio y redencion dei hombre en Origenes,
Bilbao, 1973), CROUZEL (Origène, 1985, p. 253-257) distingue cinq schèmes
à partir desquels on peut regrouper les explications de la rédemption chez 10. Dans Homélies sur Josué VIII, 3, le traducteur Rufin précise «bien que
Origène, étant donné que celles-ci sont dépendantes les unes des autres certains exemplaires portent: triomphant d'elles en lui-même; mais chez
et ne sauraient donc être séparées: le schème «mercantile» qui consiste les Grecs, il y a: surIe bois ». Pourtant les manuscrits grecs n'attestent pas
à racheter au Diable les êtres humains dont il a la propriété; le schème cette variante. EPIPHANE (Panarion 66, 73) connaît la forme «il a triomphé
«guerrier» selon lequel le Diable est vaincu; le schème «juridique» par sur la croix». Il arrive qu'Origène traduise «en lui-même», in semetipso
lequel est payé la dette inscrite sur le chirographe selon Col 2, 14; le (Homélies sur la Genèse IX, 3).
schème «rituel», c'est-à-dire sacrificiel; le schème «mystérique», comme 11. Pour l'ensemble de ces références, on peut se reporter à Biblia patristica
participation des humains à la mort et à la résurrection du Christ par le III, Paris, 1980, p. 438-439. REIJNERS (1983) a repéré 36 attestations de Col
baptême. Les textes relatifs à la croix relèvent principalement des schèmes 2,14-15 chez Origène (voir les p. 59-66). Voir aussi C. BLANC, SC 157, p.
guerrier et mercantile. Sur le sens théologique de la mort du Christ, voir 346-347, n. 1.
aussi DALY, 1972 et 1975; PSEPHTOGAS, 1980; STUDER, 2000. 12. Trad. d'après C. BLANC, SC 157, p. 347.

150 151
La croix chez les Pères Origène

purification d'un lépreux guéri selon Lévitique 14,4 «le bois sur lequel comparé au Diable. Mais comment celui-ci a-t-il été suspendu à un
le Sauveur a dépouillé les Principautés et les Autorités en triomphant bois double? C'est que Jésus-Christ le fut lui-même sur un tel bois;
d'elles sur le bois». Et dans le chapitre 6 de la Dix-septième Homélie sur ce qu'Origène explique en citant Colossiens 2, 14 et 15. La croix du
les Nombres il compare le lion couché de Nombres 24, 9 au Christ qui Christ est à la fois celle où le Fils de Dieu a été crucifié visiblement
se repose sur la croix, ayant dépouillé les Principautés et les Autorités dans la chair, et celle où le Diable et ses Principautés ont été clouées
et triomphé d'elles sur le bois de la croix. invisiblement. Non qu'il faille envisager l'existence de deux croix, mais
La croix est donc l'instrument du triomphe sur les puissances parce que la même croix - en vérité la crucifixion du Christ - remplit
hostiles, un trophée de victoire contre elles, et le Diable et ses serviteurs une double fonction. La première est explicitement formulée à partir
sont comme exhibés dans cette sorte de défllé triomphal qu'est la de la parole «le Christ crucifié nous a laissé un modèle», qui est une
crucifixion de Jésus 13. référence à 1 Pierre 2,21: «Or c'est à cela que vous avez été appelés, car
Cela amène Origène à développer l'idée selon laquelle ces le Christ a souffert pour vous, vous laissant un exemple afin que vous
Principautés et Autorités elles-mêmes ont été crucifiées 14 . Dans ces cas, suiviez ses traces. » La seconde est celle par laquelle le crucifié remporte
ce n'est plus le document accusateur de Colossiens 2, 14 qui est cloué au une victoire sur le Diable. Si Origène s'attache à parler de double sens
bois, et les citations de cette lettre deviennent un composé des versets de la croix, ce n'est pas parce que celle-ci tiendrait sa puissance d'elle-
14 et 15. Ainsi dans la Neuvième Homélie sur la Genèse: «il fixa avec même, mais parce que le Christ crucifié y a vaincu les forces hostiles et
assurance les Principautés et les Autorités à sa croix, triomphant d'elles a fait d'elle un trophée, comme nous l'avons vu précédemment.
en lui-même» (ch. 3), où on relève la formule «en lui-même» plutôt Origène exprime encore ce double sens de la croix à l'aide d'une
que «sur la croix». L'affirmation de la crucifIXion des Principautés et citation de Galates 6, 14, telle que la restitue le texte de l'Homélie sur
Autorités en relation avec Colossiens 2, 14 et 15 est encore attestée dans Josué: «Puissé-je me garder de me glorifier, si ce n'est dans la croix de
les Homélies sur le Lévitique (IX, 5), sur les Nombres (XVIII, 4), et sur mon Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est crucifié pour moi,
Josué (l, 3 et VIII, 4 et 6), ainsi que dans le Commentaire sur la Lettre comme je le suis pour le monde.» Il établit une analogie entre ces
aux Romains, V, 10, en rapport avec Matthieu 12, 29 et Marc 3, 27, et mots de Paul et le raisonnement qu'il vient de tenir, en sorte que la
dans le Sur la Pâqué s . crucifixion pour le monde intervient lorsque «le prince de ce monde
vient et qu'il ne trouve rien en nous »16, ce qui doit être mis en parallèle
La cruciftxion sur un bois double et la double cruciftxion du avec la crucifIXion visible du Christ en tant que modèle. La crucifIXion
Diable du monde, quant à elle, a lieu «lorsque nous nous refusons à l'attrait du
Au chapitre 3 de sa Huitième Homélie sur Josué, et toujours en péché », ce qui correspond à la crucifixion du Diable.
rapport avec sa réflexion sur Colossiens 2, 14 et 15, Origène en vient Au chapitre 4 de la Huitième Homélie sur Josué, Origène prolonge
à affirmer une double croix du Christ. Il part de l'affirmation selon encore sa réflexion pour concevoir une double crucifixion du Diable.
laquelle le roi de Haï (Josué 8, 29) fut suspendu à un bois double: in Il apparaît en effet que, malgré sa crucifixion à l'occasion de celle de
ligno gemino, selon la traduction latine dans laquelle est conservée Jésus, il reste actif et continue d'attaquer les serviteurs de Dieu. Origène
l'homélie (èrrl ~uÀou ÔlôU!10U dans la Septante). Or ce roi peut être explique cela par la double venue du Christ. Ce n'est en effet que lors
de son second avènement, quand toutes choses seront parachevées, que
13. Voir l'Homélie du PSEUDO-HIPPOLYTE, 55,1. le Diable disparaîtra totalement. Il n'y aura alors plus de mort, et l'on
14. Dans l'Evangile des Egyptiens (NH III, 2, p. 64,1. 3-4 et NH IV, 2, p. 75, parlera d'une seconde crucifixion du Diable, définitive cette foi s l7.
1. 18-19), le grand Seth a cloué, par Jésus, les «Puissances des treize éons».
15. Sur la Pâque, p. 46, 24-29. Ed. O. GUÉRAUD et P. NAUTIN, Origène: Sur la 16. Vraisemblablement une allusion à Jn 14, 30.
Pâque (Christianisme antique 2), Paris, 1979, p. 244. 17. Sur cette victoire définitive sur l'ennemi, voir ORIGÈNE, Les principes III, 6, 5.

152 153
La croix chez les Pères
Origène

Au chapitre 6 de la même Homélie, Origène revient sur la


suspension du roi à un bois double, afin d'en proposer une nouvelle préfiguration de la croix du Christ, dont la forme était celle d'un tau
explication, suggérée par le bois de la science du bien et du mal de (T). Il représente à la fois le signe que reçoivent les baptisés et celui
dont le chrétien se marque à différents moments de la journée20.
Genèse 2, 9. Sur le bois de la croix aussi, il y avait la science du bien et
du mal, mais le bien, c'était le Christ, qui était bon et était suspendu
afin de faire vivre, tandis que le mal était le Diable, suspendu afin de La dimension spatiale de la croix ou de la crucifixion
périr. Cette interprétation du bois de la Genèse est originale; et il est
Origène développe à plusieurs reprises des thématiques qui
remarquable de constater comment Origène parvient à moduler les
confèrent à la croix ou à la crucifixion une dimension spatiale, c'est-
interprétations d'un même fait, la crucifixion du Christ, à partir d'un
à-dire où l'oeuvre du Christ crucifié affecte différentes parties de
même récit de l'Ancien Testament, Josué 8, 9, rapproché de différents
l'univers; sans d'ailleurs que l'on puisse, dans chaque cas, parler d'une
textes bibliques.
croix ou d'une crucifixion cosmique au sens que nous avons défini21.
La croix signe qui repousse les démons L'étreinte du globe terrestre
Selon la Sixième homélie sur l'Exode (ch. 8), le fait que la croix
Dans la Onzième Homélie sur l'Exode (ch. 4), Origène commente
ait été l'instrument de la victoire du Christ sur les démons selon
Exode 17, 11 et l'élévation des mains par Moïse durant le combat
Colossiens 2, 15 confère au signe de la croix (signum crucis) le pouvoir
entre Amalek et Israël. Il fait valoir que Moïse élevait (eleuat) les
de repousser les démons. «Crainte et tremblement tombent sur eux
mains mais ne les tendait pas, alors que Jésus «exalté sur la croix,
quand ils perçoivent le signe de la croix fermement fixé en nous »,
étreindrait (complexurus erat) de ses bras tout le globe terrestre» et
s'écrie Origène, de sorte que le croyant peut dire avec Paul «Pour moi,
déclarerait: «J'ai étendu (extendi) les mains vers un peuple incrédule
que je ne me glorifie pas, si ce n'est dans la croix du Christ» (Ga 6,14),
et qui me contredisait»22, où on reconnaît la citation d'Isaïe 65, 2.
parole à laquelle notre auteur aime à se référer.
Plusieurs auteurs ont compris ce texte comme une préfiguration de la
Ce signe fixé est de toute évidence celui, indélébile, que reçoit au
crucifIXion du Christ, mais Origène est le seul qui, tout en admettant
front le néophyte à l'occasion de son baptême18 . Cela est confirmé par
cette préfiguration, oppose l'attitude de Moïse durant le combat à celle
une interprétation d'Ezéchiel 9, 4, «donne un signe» (MC; O'fJllelOV), 23
de Jésus selon Isaïe 65, 2 . On retiendra de ce passage de l'homélie
qu'Origène affirme avoir reçue d'un Hébreu croyant au Christ, sur la
base des traductions d'Aquila et de Théodotion: «un signe (a'lllelwO'lC;)
tau sur les fronts de ceux qui gémissent et souffrent»19. Cet Hébreu 20. Sel~n D~NIÉ~O,U (~es symb~le~ chrétiens primitifs, 1961, ch. 9, p. 146-149),
aurait répondu «que le tau ressemblait à la figure de la croix, et qu'il le, SIgne mspire d Ez 9, 4 etait représenté par le signe + et désignait, au
annonçait prophétiquement le signe que portent au front les chrétiens; depart, le nom de Iahweh: on était marqué du nom de Dieu. Ce n'est donc
celui que font tous les croyants au début de tout acte, principalement que plus tar~ qu'il a représenté la croix elle-même. Si tel est le cas, Origène
est ~n témOl~ de ce que le signe inspiré d'Ez 9, 4 est compris comme
des prières ou des saintes lectures.» Le taw du texte hébreu d'Eûchiel C~lUl de la croIX. MICHAELIS (1956, p. 521-524) souligne à juste titre la
V'!.
9, 4 est donc devenu un tau grec dans les traductions d'Aquila et dIfférence entre l'mstrument de supplice, qui avait la forme d'un T et le
de Théodotion, et la tradition recueillie par Origène y voit une signe de la croix, qui a cette forme: +. Il nous semble pourtant qU'O;igène
est le témoin de l'assimilation du signe liturgique en +, à celui de la croix
du Christ qui avait la forme d'un T.
18. TERTULLIEN (Contre Marcion III, 22, 6) reconnaît aussi dans le signe ~'Ez 21. Voir supra, p. 143-144.
9,4 un T en forme de croix. Il sera, dit-il, porté au front par les chrétiens 22. Trad. d'après M. BORRET, SC 321, p. 335.
dans la «Jérusalem véritable».
19. Selecta in Ezechielem IX, PG XIII, 800 D - 801 A. 23. Dans Homélies sur Samuel I, 9, ORIGÈNE signale qu'il «est courant
d'appliquer ce récit au mystère de la croix et aux mains du Sauveur

154
155
La croix chez les Pères Origène

le fait que, par sa crucifIxion, Jésus étreint le globe terrestre (orbem Ce passage fut également partiellement cité en grec à l'initiative de
terrae). On reconnaît ici, à proprement parler, une vision cosmique de 27
l'empereur Justinien . Tout en convenant qu'Origène ne l'a pas
la crucifIxion, dont la portée n'est toutefois pas précisée par Origène, formellement dit, Jérôme affirme que les propos origéniens ont pour
mais que l'on peut rapprocher de l'Homélie pascale du Pseudo- conséquence l'idée d'une seconde crucifixion. Le rapprochement avec
Hippolyte et d'autres oeuvres24 • d'autres textes permet au contraire de penser qu'Origène avait en vue
une conséquence de l'unique crucifIxion du Christ sur terre comme
Le mouvement descendant et ascendant du Christ 28
dans les airs . Il s'y réfère à Colossiens l, 20: «de tout réconcilier par
Traitant des dimensions de l'arche de Noé dans la Deuxième lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par
Homélie sur la Genèse (ch. 5), Origène se réfère à Ephésiens 3, 18 le sang de sa croix. » Et ses commentaires montrent qu'il comprend ce
qui, selon lui, évoque le mystère de la croix. Des quatre dimensions passage en ce sens que la crucifIXion du Christ a des effets tant pour les
énumérées par cette lettre, il ne retient pourtant que la profondeur humains que pour les êtres célestes.
et la hauteur, comme exprimant la même chose; à ceci près que la
hauteur est mesurée de bas en haut et signifIe le «rétablissement de Adam et le Christ
ceux que le Christ ramène des régions d'en bas aux régions célestes» 25, Dans son Contre Celse (VI, 36), Origène évoque l'opposition des
tandis que la profondeur, mesurée de haut en bas, atteste la descente deux bois, celui qui donne la mort en Adam et celui qui donne la vie
du Christ des régions d'en haut vers celles d'en bas. Ce texte ne décrit dans le Christ. Mais plus digne de retenir l'attention au sujet de la
par conséquent pas un lien entre les différentes zones de l'univers établi relation entre Adam et le Christ, et cela avec une dimension spatiale,
par la croix, mais le mouvement descendant et ascendant du Christ en est ce qu'il écrit dans son Commentaire de Matthieu: «Concernant le
vue du salut des humains. Bien qu'Origène connaisse par ailleurs l'idée lieu du Calvaire, une tradition hébraïque est venue jusqu'à moi disant
de la descente du Christ aux enfers 26 , rien ne permet d'affirmer qu'il que le corps d'Adam y est enterré. »29 Cette tradition connaît peut-être
convienne de comprendre ce texte dans ce sens. sa première attestation au ne siècle chez Jules l'Africain, ainsi que le
30
suggère J. Jeremias . Elle doit trouver son origine dans les idées juives
L'effet céleste de la crucifixion du Christ qui situaient le lieu de l'inhumation d'Adam, ainsi que celui de sa
Dans sa Lettre CXXIV à Auitus (ch. 12), Jérôme affirme que, dans naissance, à l'emplacement du futur autel du Temple de Jérusalem. Les
le Traité des principes, Origène avance que le Christ devra souffrir dans chrétiens n'eurent qu'à étendre au Golgotha ces affirmations relatives
l'air et les lieux supérieurs pour le salut des démons. Il cite à l'appui au Temple. Le fait qu'Origène affirme que la tradition soit hébraïque
un passage de l'oeuvre origénienne qui ne figure plus dans le texte tient sans doute à cette origine. Il se peut même que le rapprochement
latin traduit par RufIn, mais dont on peut situer l'emplacement au en question ait déjà été effectué en milieu judéo-chrétien3!.
Livre IV, chapitre 3, entre la fIn du paragraphe 13 et le début du 14.

27. Texte et explications dans H. CROUZEL et M. SIMONETTI, SC 269,


p.228-229.
attachées à elle». Mais il interprète ici le texte comme une exhortation 28. En particulier Commentaire de la Lettre aux Romains V, 10. Voir aussi les
adressée au serviteur de Dieu d'élever ses actes (actus suas) vers Dieu, car références signalées par CROUZEL et SIMONETTI dans SC 269, p. 230.
s'li les laisse tomber, le vainqueur est l'ennemi de Dieu. 29. Commentaire sur Mt 27, 33. GCS 38, p. 265. Trad. P. NAUTIN, 1977,
24. Voir 138-144. p.326.
25. Trad. L. DOUTRELEAU, SC 7 bis, p. 99. 30. JEREMIAS, 1926, p. 34-45.
26. Voir GOUNELLE, 2000, p. 49-50. 31. C'est ce que suggère JEREMIAS, 1926, p. 38.

156 157
Origène
La croix chez les Pères

cite Matthieu 16, 24 à 27, Luc 9, 23 à 25 et Marc 8, 34-36. Ainsi dans la


La tradition évoquée par Origène doit également être rapprochée
même Exhortation 36: « si tu marches comme en procession en portant
de la conviction chrétienne attestée par l'Homélie pascale du Pseudo-
la croix de Jésus, saint Ambroise, et si, en le suivant, il te mène devant
Hippolyte (ch. 51) selon laquelle le Christ a été crucifié au centre du
les chefs et les rois ... ». Cette thématique doit être comprise dans la
monde. Or, toujours selon des traditions juives, ce centre n'était autre
valorisation générale du martyre par notre auteur 37 • On la retrouve
que le Temple32 • Cette localisation est attestée dans le Cinquième
dans des homélies, ainsi sur les Nombres X, 2, 2.
Stromate (6, 33,2) de Clément d'Alexandrie, selon qui on dit que l'autel
Mais Origène évoque aussi le port de la croix dans la perspective du
des parfums est le milieu entre le ciel et la terre. renoncement au monde, qui constitue d'ailleurs une étape importante en
La tradition restituée par Origène trouva un développement dans
direction de l'acceptation du martyre: Homélies sur Jérémie XVIII, 2 38 •
l'idée, apparue en Orient dans la seconde moitié du IV· siècle, que c'est
De même pour exprimer le fait que le disciple rejoindra le Verbe, selon
le crâne d'Adam qui fut inhumé au Golgotha; de sorte que Jésus fut
Jean 13, 33 (Commentaire sur l'Evangile de Jean XXXII, 398-400).
crucifié au-dessus de ce crâne, et que c'est ainsi que s'explique le nom
du lieu de son exécution33 • Ces diverses idées sont synthétisées dans
Les références bibliques
un texte comme l'Homélie sur la résurrection et les Apôtres attr~buée à
Chrysostome où il est expliqué que Dieu devenu homme ordonna que Nous avons vu qu'Origène recourait à des références vétéro-
sa croix fût plantée dans le crâne d'Adam, afin que son sang se déversât testamentaires attestées chez d'autres auteurs, telles que Genèse 6 à 8
sur tout le corps de celui-ci pour sa rédemption. Cette homélie précise pour l'arche de Noé, Exode 7 à 8 pour le bâton de Moïse et 17, 8 à 13
que le corps du premier homme avait été déplacé à Jérusalem, centre pour l'extension de ses mains, Isaïe 65, 2 pour la formule «j'ai étendu les
de l'univers, par les eaux du déluge34 • L'Eloge de Jean Baptiste, quant à mains tout le jour vers un peuple rebelle et contradicteur», Ezéchiel9, 4
lui, affIrme qu'Adam fut transporté jusqu'à Jérusalem lors du déluge: et pour I.e signe au front. En revanche ses exploitations de Lévitique 14, 4
contient ces mots: « A l'instant même où le Sauveur disait cela son pIed (le bOlS de cèdre), Nombres 24, 9 (le lion couché) et Josué 8, 29 (le roi
droit reposait sur la tête d'Adam. »35 de Haï) sont originales.
Origène utilise encore d'autres préfigurations: Genèse 22 où Isaac
portant le bois est comparé au Christ portant lui-même sa croix39 ;
Autres thématiques Exode 15, 25 où le bois qui adoucit l'eau de Merra est comparé au bois
Le port de la croix de la croix qui adoucit les commandements de la Loi en y introduisant
Origène connaît la thématique du port de la croix à la suite du Chris~ l'intelligence spirituelle et en en faisant des commandements de viéo .
pour désigner le martyre 36 • Ainsi dans l'Exhortation au martyre 12, qUI Nombres 17,23 où le bâton d'Aaron est comparé àla croix, qui a «no~
seulement germé, mais fleuri et produit tous ces fruits que sont les
32. JEREMIAS, 1926, p. 43. .
33. JEREMIAS, 1926, p. 35. JÉRÔME reprend cette idée dans son CommentaIre
sur Matthieu 4, 27 et dans la Lettre XXXXVI, 3, où il précise que le sang du 37. Voir DALY, 1975.
second Adam coula ainsi de sa croix et lava les péchés du premier Adam. 38. Peut-être dans le même sens dans le Commentaire sur Matthieu, au sujet de
34. Homélie sur la résurrection et les Apôtres 37-38. Texte copte CS CO 524. Mt 27, 32: GCS 38, p. 263.
Trad. anglaise CSCO 525, p. 66. 39. Homélies sur la Genèse VIII, 6. Voir LERCH, 1950, p. 52. Au ch. 9 de la
35. Eloge de Jean Baptiste 134,27-31 et 135, 1-3 (dans BovON et GEOLTRAIN, même homélie, Origène compare Isaac portant le bois et le bélier pris
1997, p. 1567-1568). Sur l'idée qu'Adam est enterré au centre de la terre, dans un buisson au Christ. Il ne compare pas expressément le buisson à la
voir aussi la Caverne aux trésors; éd. du syriaque CSCO 486; trad. CSCO cr?ix, comme le fait Méliton (voir p. 91), mais cette comparaison n'est pas
487, p. 156. Sur Jérusalem, centre de la terrre, voir INGLEBERT, 2001, p. 80. à ecarter.
36. Sur ce sujet, voir le ch. VI de REIJNERS, 1983, p. 80-89: «Das Kreuztragen 40. Homélies sur l'Exode VII, 1-2.
in der Nachfolge Jesu».

159
158
La croix chez les Pères Origène

peuples croyants »41. Juges 7, 16 (<<dans leurs mains des cruches, des Matthieu 24,30: «le signe du Fils de l'homme ... apparaîtra alors, l'acte
torches, des trompes de corne») est rapproché du Psaume Ill, 9 (<<Sa de force que réalisa le Fils de l'homme pendu au bois» 48.
corne sera exaltée dans la gloire») pour exposer «les mystères de la On remarque combien Origène excelle à combiner les textes entre
croix» et le fait qu'en «combattant avec cette corne et en luttant avec eux, ceux de l'Ancien et du Nouveau Testament, les faisant s'éclairer
elle, nous sommes vainqueurs des étrangers et nous mettons en fuite les mutuellement, et faisant apparaître une pluralité d'interprétations, qui
ennemis» 42. Et, toujours dans le même registre, 1 Samuel 2, 1 est associé débouchent souvent sur des idées originales par rapport aux lectures
à trois textes qui évoquent la corne pour signifier aussi le combat du plus conformistes d'autres auteurs.
croyant contre les ennemis 43 . La célèbre parole de Jérémie 11, 19,
«Venez, jetons du bois dans son pain» est interprétée positivement et
de manière très originale, en ce sens que le pain est l'enseignement de
Jésus rendu plus fort par sa crucifixion. «Après que le pain eut reçu de
la puissance par le bois jeté en lui, la parole de son enseignement a pris
possession de toute la terre habitée », écrit Origène qui renforce son
argumentation pal,' une nouvelle comparaison avec les eaux de Merra,
loi de Moïse devenue plus suave par l'enseignement du Sauveur44 . Et le
mot d'Isaïe 9, 5, «le pouvoir est sur ses épaules» amène notre auteur à
conclure: «Il a régné parce qu'il a souffert sur la croix» 45.
Nous avons vu combien Origène valorisait Colossiens 2,14 et 15. Il
exploite également plusieurs fois Galates 6, 14 pour exprimer la force
protectrice de la croix, la vertu de la crucifIXion du Christ pour détruire
le péché et conférer le salut, et ses bénéfices pour le croyant46 .
Il se réfère au serpent d'airain, mais au travers de la parole de
Jean 3, 14, pour affirmer que le serpent est le modèle de la Passion47 .
Et, commentant Matthieu 12, 39, il reconnaît dans le «signe de Jonas»
celui de la croix; de même que dans celui du Fils de l'homme selon

41. Homélies sur les Nombres IX, 7, 2. Trad. d'après 1. DOUTRELEAU, SC 415,
p. 253. Origène argumente à partir de 1 Co 4, 21.
42. Homélies sur les Juges IX, 2. Trad. d'après P. MESSIÉ, 1. NEYRAND, M.
BORRET, SC 289, p. 219 et 221.
43. Ps 43, 6; Ps 74, 11; Is 5, 1. Homélies sur Samuel l, 10.
44. Homélies sur Jérémie X, 2. Trad. P. HUSSON et P. NAUTIN, SC 232, p. 401.
45. Commentaire sur l'Evangile de Jean l, 38,278.
46. En plus des textes déjà signalés: Commentaire sur l'Evangile de Matthieu,
GCS 41, p. 126; Sur la première Lettre aux Corinthiens, fragment VI, éd. C.
JENKINS, JThS IX, 1908, p. 231-247, ici p. 235; Sur la Pâque, p. 15, éd. O.
GUÉRAUD et P. NAUTIN, op. cit., p. 182-185. 48. GCS 41, p. 124 et 38, p. 99-100. Sur le signe du Fils de l'homme identifié à
47. Sur la Pâque, voir supra. la croix, voir les références des p. 11-12.

160 161
Tertullien et Minucius Félix

Tertullien1
Tertullien affirme de la manière la plus nette la réalité de la
crucifIxion comme conséquence de la naissance et de l'incarnation,
en particulier dans sa polémique contre Marcion à qui il reproche
d'admettre la crucifIxion et la mort de Jésus, mais pas sa naissance 2 •
La croix est un trophée, par lequel le Christ livre combat à la mort et
triomphe d'elle 3 ; elle est donc un instrument de salut par la force et
la victoire. Mais Tertullien n'ignore pas non plus les thématiques de
la crojx comme abaissement et folie, ainsi qu'en témoigne La chair
du Christ 4 et 5. Pour lui, le bois de la croix est un sacramentum, ce
qui rejoint la notion de mystère déjà relevée chez plusieurs auteurs. Sa
réflexion sur la croix se développe dans trois directions.

L'apologétique
La première direction, apologétique, fIgure dans le Aux nations
(l, 12, 1-16) et dans l'Apologétique (12, 3 et 16, 6-8), le premier des deux
textes attestant une forme plus développée d'un même raisonnement.
Elle répond à ceux qui reprochent aux chrétiens de rendre un culte à la
croix; or, fait observer Tertullien de son ironie cinglante, ils ne voient
pas que tout ce qu'ils vénèrent revêt aussi la forme d'une croix. Les
représentations des divinités sont façonnées sur des supports qui ont
la forme de la croix, et toute la religion des camps militaires porte sur

l. Sur la sotériologie de Tertullien, voir WOLFL, 1960; DUNN, 2003.


2. Contre Marcion III, 8-11; La chair du Christ 4-5.
3. Contre Marcion IV, 20,4. Selon BRAUN (SC 456, p. 254, n. 2), nous sommes
en présence du seul emploi du mot tropaeum au singulier chez Tertullien.
« Les autres occurrences, au pluriel, se rencontre dans Nat. et Ap. toujours
à propos des victoires de Rome. »
La croix chez les Pères Tertullien et Minucius Félix

des objets qui ont cet aspect: Victoires, trophées, enseignes, bannières, références vétéro-testamentaires sur la croix. On les trouve dans
étendards 4 • Certaines des figures proposées sont les mêmes que celles le Contre les Juifs 10, 1 à 14 et 13, 8 à 21, ainsi que dans le Contre
de Justin dans sa Première Apologie (55, 6): étendards (uexilla), Marcion III, 18, 1 à 19, 5, le second texte dépendant du premiee. Il
trophées. Mais l'usage qu'en fait Tertullien diffère, car il évite les s'agit de répondre aux Juifs comme aux marcionites qui nient que
références aux éléments de la nature et aux instruments qui expriment la croix ait été prédite et que Dieu ait soumis son fils à une mort
l'efficacité, et ne reconnait nullement dans les objets de culte païen condamnée en Deutéronome 21, 23. Tertullien répond en affirmant
une image positive de la croix. Au contraire, son propos, polémique et que cette malédiction ne concerne pas le Christ puisqu'elle s'applique
mordant, vise à mettre les détracteurs des chrétiens en contradiction à celui qui a commis une faute. Or le Christ n'est pas mort à cause des
A
avec eux-memes .
5 fautes qu'il aurait acomplies, mais pour accomplir ce que les prophètes
Selon Tertullien, la croix est la marque distinctive des chrétiens, qui ont annoncé.
s'oppose aux signes honorifiques païens. Elle est leur laticlave, c'est-à- Contre Marcion, en particulier, Tertullien déclare, présentant
dire la bande de pourpre portée par les sénateurs, comme il l' écrit dans ironiquement la position de l'hérésiarque: «Mais il n'était pas véritable,
La couronne (13, 2): «ta pourpre estle sang du Seigneur, et ton laticlave lui qu'on ne voyait pas: aussi, même pour la malédiction de la croix,
(clauus) est en sa croix; là les haches sont placées au tronc de l'arbre; on ne devait pas rougir de lui à qui faisait défaut la vérité de la croix
là les verges (uirgae) sortent de la racine de Jessé.» Ces deux dernières puisque lui faisait défaut le corps. »8 Ces mots s'insèrent dans un
références (Mt 3,10 et Is lI, 1) renvoient très vraisemblablement, elles passage où il dénonce le fait que, selon Marcion, Jésus n'a pas connu la
aussi, à la croix6 • naissance, mais a été déposé du ciel dans sa maturité. Paradoxalement
Tertullien oppose aussi la mort du païen et celle du chrétien: «si Marcion ne contestait pas la croix, mais il l' opposait à la malédiction
tu meurs pour Dieu, comme en avertit le Paraclet, ce n'est pas dans de de Deutéronome 21, 23 et pensait que la crucifixion n'avait pas été
douces fièvres ni dans des lits, mais dans le martyre, si tu prends ta croix annoncée par le dieu créateur9 •
et suis le Seigneur comme il le prescrit lui-même». Ainsi s'exprime-t- Dans notre présentation, nous suivons le texte du Contre les Juifs,
il dans L'âme (55, 5), un traité rédigé sous influence montaniste où le chapitre 10 pour commencer. Les textes sont largement les mêmes
il affirme que lorsqu'il prescrit de prendre sa croix et de le suivre, le que chez le Pseudo-Barnabé, Justin et Irénée, ce qui implique au moins
Seigneur demande d'être prêt à endurer le martyre. le recours à des sources communes ou du moins semblables lO • Il y a en
particulier les deux préfigurations mosaïques: le combat contre Amalek
Les préfigurations vétéro-testamentaires et le serpent d'airain, accompagnées de la remarque sur l'interdiction
La seconde direction est inspirée par les préfigurations bibliques,
et Tertullien propose les premiers catalogues aussi importants de 7. Voir BRAUN, 1994, p. 23. Contre Marcion III, 18,1-19,5 correspond à
Contre les Juifs 10,1-14 qui se prolonge ensuite.
8. Contre Marcion IV, 21, 11. Trad. R. BRAUN, SC 456, p. 275.
4. Sur le fait que signa et uexi/la faisaient l'objet d'honneurs religieux dans 9. Voir HARNACK, 2003, p. 114 et 155.
l'armée romaine, voir LE BOHEC, 1998, p. 266. 10. TERTULLIEN, dans le Contre Marcion III, 7, 7, et le PSEUDO-BARNABÉ, dans
5. Son propos diffère non seulement de celui de Justin, mais aussi de celui de la Lettre 7, 6-9, présentent les deux boucs de Lv 16 comme les figures des
Minucius Félix (cf. infra). deux venues du Christ, et reproduisent des détails semblables (voir supra,
6. Mt 3, 10 est exploité par Irénée pour désigner la croix (Contre les hérésies p.28-30). Mais dans le Pseudo-Barnabé, c'est le bouc envoyé au désert
V, 17, 4). Le mot uirga pourrait se traduire par branche ou rameau, qui est l'image du Christ qui reviendra, alors que c'est le contraire chez
mais Tertullien doit faire un jeu de mots avec les faisceaux de verges qui Tertullien. S'il y a utilisation d'une même tradition, il est impossible de tirer
entourent les haches portées par les licteurs, dont il est question dans la argument de cette ressemblance pour conclure à l'utilisation du Pseudo-
métaphore précédente. Barnabé par Tertullien.

164 165
La croix chez les Pères Tertullien et Minucius Félix

de se faire des images. Déjà, pour les Juifs, le bois du serpent était celui Les gestes liturgiques
de la croix: «Moïse montrait ici la croix du Seigneur, par laquelle le
serpent était manifesté comme Diable, et que quiconque était blessé En troisième lieu Tertullien met en rapport la croix et ses
par ce genre de vipère - c'est-à-dire de ses anges - s'il se tournait vers préfigurations avec des gestes liturgiques. C'est ainsi que, dans Le
le sacrement de sa croix, était délivré de l'attaque des fautes» Il. A partir baptême 9, 2, il précise, à propos du bâton plongé par Moïse dans l'eau
de Deutéronome 33, 17 (<<Joseph sa beauté est celle du taureau, ses de Merra (Ex 15, 25), que, par le bois de sa croix, le Christ a rendu
cornes celles d'un unicorne»), Tertullien exploite à son tour l'image très salubre l'eau du baptême. Tandis qu'en 8, 2 il voit dans le geste
de la croix évocatrice de cornes, et, par la même occasion, celle de de bénédiction d'Ephraïm et Manassé par Jacob en croisement des
l'antenne d'un navire. A ce sujet, il afflrme que, par la «puissance de mains (Gn 48,14) une préfiguration de la bénédiction que reçoivent les
la croix, le Christ tourmente toutes les nations par la foi». Il associe le néophytes après le baptême. Il explique que le geste de Jacob prenait la
Psaume 95 (v. 10), avecl'adjonction «depuis le bois», etIsaïe 9, 5 pour forme d'une croix et était une image du Christ. Peut-être fait-il allusion
affrrmerlaroyauté du ChristI2.Jérémie Il, 19 (<<jetons du bois dans son au X première lettre du mot Christ, qui revêt la forme d'une croix à
pain») est l'occasion de rappeler que Jésus a effectivement appelé son moins qu'il ne pense à la crucifixion elle-même 16 • '

corps du pain, ce qui est une allusion à l'eucharistie 13 • Le chapitre 10 Dans le Contre Marcion III, 22, 6, Tertullien est le premier à voir
du Contre les Juifs se réfère aussi au Psaume 21. dans le si~ne inscrit sur le front des croyants en Ezéchiel 9, 4-6 un
Le chapitre 13, 8 à 12 et 17 à 21 du Contre les Juifs prolonge cette tau (T) qUi a la forme d'une croix et qui préfigure celui que porteront
démonstration, avec Isaïe 65, 2 et, de nouveau, le Psaume 21. Le les chrétiens dans la Jérusalem céleste. Il s'agit vraisemblablement
Psaume 1 (v. 3), vraisemblablement associé au Psaume 66 (v. 7) permet du signe que reçoivent au front ceux qui ont été baptisés, mais aussi
à Tertullien d'opposer deux terres vierges à la manière d'lrénée14 et de celui que l'on faisait régulièrement sur soi pour se protéger des
17
deux fruits, celui du bois du paradis qui a donné la mort et celui du attaques diab?liques • Il avait la forme de deux traits croisés (+ ou x),
bois de la Passion où a été pendue la vielS. Deux allusions le conduisent et on se SOUVIent que celui d'Ezéchiel avait aussi cet aspect. Tertullien
à associer, lui aussi, le bois de la croix et le baptême: Exode 15, 25 et y reconnaît la lettre grecque T, qui a la forme de la croix18• Et le traité
le bois dans les eaux de Merra, et 2 Rois 6, 1-6 et la hache d'Elisée. sur La prière (ch. 14) reconnaît dans le geste de l'orant une figure du
Finalement Isaac portant le bois pour en être ensuite délié (Gn 22) est Christ crucifié.
présenté comme «un mystère réservé pour être compris au temps du
Christ», et il semble que le bélier pris dans un buisson par les cornes Minucius Félix: Octauius
soit, lui aussi, une image de Jésus crucifié. Au chap~tre 29 (v. 2 et 6-7) de l'Octauius, Minucius Félix reprend
une thématique que nous avons rencontrée dans l'Ad nationes et
11. Contre les Juifs ID, 10. Dans L'idolâtrie S, 3-4, TERTULLIEN développe les
mêmes idées, en précisant que, dans sa croix, le Christ a «suspendu le
l'Apologétique de Tertullien. L'auteur récuse, lui aussi, l'accusation
Diable qui est le serpent». Il connait donc, lui aussi l'idée d'une sorte de selon laquelle les chrétiens offriraient un culte à des croix 19, et retourne
crucifixion du Diable.
12. Selon R. BRAUN (SC 399, p. 165 et 181), chez Tertullien le «depuis» a un 16. Dans La Trinité 19, 19-20, NOVATIEN voit explicitement dans le geste de
sens temporel. Cela semble vrai pour l'interprétation qui est donnée du Jacob un modèle du «mystère de la passion». Mais il ne s'exprime pas ici
Ps 95, 10: «le Christ a régné à partir de la croix, après avoir triomphé». par rapport au rite d'initiation.
Mais l'interprétation qui est donnée d'Is 9, 5 tout de suite après suggère 17. Voir TER'7ULLIEN, ~ sa femme II, s, 3 et La couronne 3, 4. Il n'est pourtant
aussi l'idée que le port du bois est l'insigne de cette royauté. p.as question de «sIgne de croix», mais de se signer ou de signe: signo,
13. Même association d'idées dans le Contre Marcion IV, 40, 3-4. stgnaculum.
14. IRÉNÉE, Démonstration 33. 18. Voir ORIGÈNE, supra, p. 154-155.
15. Allusion à Dt 28, 66. 19. Au sujet de cette accusation, voir aussi Octauius 9, 4.

166 167
La croix chez les Pères

ce soupçon contre les païens en faisant valoir que des supports en


forme de croix se trouvent à la base des représentations des dieux,
de même que des enseignes, des bannières, des étendards et des
trophées de victoire. On retrouve le même genre d'argumentation et
le même matériel de dévotion que chez Tertullien, l'ironie mordante Cyprien
en moins 20 .
Minucius Félix poursuit en ces termes: «Pour le signe de la croix, et
aucun doute: la réalité l'offre à nos regards dans le navire qui file avec
ses voiles gonflées, qui glisse avec ses rames déployées; un joug que l'on
écrits pseudo-cyprianiques
dresse, c'est également un signe de la croix, et de même un homme qui
adore Dieu avec un cœur pur, les mains étendues.» Et de conclure:
«Ainsi le signe de la croix est dans l'ordre des réalités ou vous sert
à exprimer votre dévotion »21. Le mât du navire se touvait déjà chez
Cyprien
Justin, accompagné du trophée et de l'étendard. Notre auteur y ajoute Cyprien de Carthage consacre trois chapitres du livre II de l'A
le joug et la posture de l'orant. Quant à la conclusion, elle se rapproche Quirinus à la croix. Il s'agit d'un catalogue de testimonia, relatifs à la
de celle du philosophe grec: la croix se trouve dans des objets tant personne du Christ, pratiquement dépourvus d'argumentation, mais qui
pratiques que religieux dont se servent les païens. sont regroupés selon les trois rubriques: «Que les Juifs l'attacheraient
Minucius allie par conséquent les argumentations des deux auteurs. à une· croix» (ch. 20), «Que toute force et pouvoir se trouve dans la
De Tertullien, il reprend le rejet de l'accusation d'adoration d'une croix Passion et le signe de la croix» (ch. 21), «Que par ce signe le salut est
et son retournement contre les païens (vous adorez la croix sans vous pour tous ceux qui en sont marqués aufront» (ch. 22).
en rendre compte), de Justin l'argument selon lequel la croix se trouve On retrouve des textes dont l'usage est devenu classique et qui
partout. Mais sa conclusion les associe dans un sens globalement figurent notamment dans les passages du Contre les Juifs de Tertullien
positif et non agressif, plus proche de l'argumentation de Justin que de que nous avons examinés: au chapitre 20, Isaïe 65, 2; Jérémie 11, 19;
celle de Tertullien. Deutéronome 28, 66; Psaume 21; au chapitre 21, Isaïe 9, 5; Exode 17,
9-14 \ Mais l'agencement des citations est différent de chez Tertullien, et
le découpage des citations n'est pas non plus identique. De plus, Cyprien
introduit des références nouvelles: Psaume 118, 120; Psaume 140,2;
Sophonie 1, 7; Zacharie 12, la; Psaume 87, la; Nombres 23, 19 2 • La
mention du serpent d'airain se fait à partir de Jean 3, 14, et Cyprien
ne l'associe pas à la scène du combat contre Amalek (Exode 17, 9-14),
qui est évoquée indépendamment. La citation d'Habaquq 3, 3 à 5, avec,

1. Dans A Fortunatus 8, l'élévation des mains par Moïse lors du combat


contre Amalek est présenté comme un signe et un sacrement et comme un
modèle de persévérance et de persistance.
2. Cyprien reproduit la traduction latine Non quasi homo Deus suspenditur.
20. Ce passage confirme que Minucius Félix dépend bien de Tertullien et non
Le grec de la Septante, plus proche de l'hébreu a: «Dieu n'est pas comme
l'inverse. Voir MORESCHINI et NORELLI, 2000, p. 418-419. un homme pour être trompé «'ltupT'18~vat)} (trad. La Bible d'Alexandrie 4,
21. Trad. J. BEAUJEU, CDF, p. 51. Paris, 1994, p. 438). Le verbe cSlupnlw signifie, en premier lieu, suspendre.

168
Cyprien et écrits pseudo-cyprianiques
La croix chez les Pères

de Sion, une affirmation qui est formulée de plusieurs manières dans le


en particulier, ces mots «des cornes dans ses mains» est également
passage concerné: «la montagne de Sion est le règne du bois sacré », «la
originale. De sorte que, si Cyprien utilise un document, peut-être
mon.tagne de Si~n est spirituellement la croix», «la sainte montagne
Tertullien, ce qui est fort vraisemblable, il marque sa collection de de SIOn est le bOlS de la Passion du Seigneur». Cette idée est déclinée
testimonia de son empreinte3 • Le chapitre 22 est une association de de t~ois manières. Tout d'abord pour affirmer la royauté du Christ, à
textes relatifs au port du signe au front et à son efficacité pour le salut: p~tir du Psaume 95, 10, «le Seigneur a régné depuis le bois», associé
Ezéchiel9, 4; Exode 9, 5 à 6; Apocalypse 14, 1 et 22, 13 à 14. ~ 1 é~isode dans lequel Pilate fit apposer une tablette sur laquelle était
La vertu salvifique de la croix elle-même est affirmée par Cyprien lUscnt « Jésus de Nazareth roi des Juifs» (Jn 19, 19). Cette première
dans le traité La mort (ch. 14): «Qu'il craigne de mourir celui qui ne thématique se conclut par la citation de 1 Corinthiens l, 23 qui permet
se réclame pas de la croix et de la Passion du Christ.» Et le traité La de confirmer que la croix est la puissance de Dieu.
jalousie et l'envie (ch. 17) invite le croyant à ~ren~re «~ourr~ture e~ La seconde thématique porte sur l'innocence du crucifié, à partir du
boisson du mystère de la croix», afin que le bOlS qUi servIt en 1Illage a Psaume 23, 3 à 5: «Qui gravira la montagne du Seigneur ... l'innocent
Merra pour adoucir le goût de l'eau adoucisse son cœur «qui a besoin de ~ains et pur de cœur». A la différencce de Moïse qui ne monta
d'apaisement» . pas.lUn~cent sur la montagne du Sinaï pour y recevoir la Loi puisqu'il
On ne s'étonnera pas de ce que le bois de la croix serve de référence
aVait tue un homme, le Christ gravit la montagne sainte innocent lui
aux exhortations au martyre que prodigue Cyprien. La bastonnade ne qui n'avait tué personne, à l'exception du Diable, ennemi du g~nre
doit pas être crainte par le martyr, car toute son espérance est en un humain.
bâton dans lequel il reconnait le mystère de son salut: «racheté par Cela introduit la troisième thématique, celle de la loi, car «la loi des
un bois pour la vie éternelle, c'est par un bois qu'il s'est avancé vers la chrétiens, c'est la croix sainte du Christ Fils du Dieu vivant». L'auteur
couronne (Lettre LXXVI, 2, 1). Cyprien assume le scandale de la croix la fonde sur Isaïe 2, 3 «une loi sortira de Sion et une parole du Seigneur
du Christlorsque, dans La tenue des vierges (ch. 6), il cite Galates 6,14 de Jérusalem», associé au Psaume 39 (v. 9): « ta loi au milieu de mon
(<< que je ne me glorifie pas, si ce n'est dans la croix de mon Seigneur»),
sein». Il compare cette loi au sang et à l'eau qui coulèrent du flanc de
et c'est pour engager les vierges à ne pas se glorifier de l'apparence Jésus, ajoutant la citation de Jean 7, 37 à 38, «des fleuves d'eau vive
de la chair et de la beauté de leur corps, mais à reconnaitre dans les couleront de son sein », et celle du Psaume l, 3: «il sera comme un bois
tourments qu'on leur fait subir «les précieux joyaux de la chair», «les planté le long de torrents d'eau, qui donnera son fruit en sa saison»
meilleurs ornements du corps », parmi eux la croix. Dans L'oraison Et l' au~eur de conclure que cette parole prophétique doit être compris~
dominicale (ch. 15), il exhorte encore à «tenir fortement et avec du frUit de la résurrection, «comme il est dit "car la loi sortira de Sion"
assurance à la croix» du Christ dans «le combat pour son nom et son c'es~-à-dire du bois royal, "et la parole du Seigneur de Jérusalem", qui
honneur». est 1Eglise. »

Ecrits pseudo-cyprianiques Poème V. La Pâque


Les montagnes du Sinaï et de Sion Le Po.èm~ V, La PâqueS, présente quelques difficultés d'interprétation,
et la croIX n y est pas formellement mentionnée. Mais la référence au
Parmi quelques écrits pseudo-cyprianiques, celui qui est intitulé Les
Golgotha et au bois dans ses premières lignes montre qu'il s'agit
montagnes du Sinaï et de Sion (ch. 9)4 compare la croix à la montagne
clairement de la crucifIXion:

3. Voir DANIÉLOU, 1978, 1991 2 , p. 234-239. 5. Ed. G. HARTEL, CSEL 3, 3, p. 305-307 (lignes 1-44).
4. Ed. G. HARTEL, CSEL 3,3, p. 113-115.

171
170
La croix chez les Pères

TI est un lieu que nous croyons au milieu de toute la terre,


les Juifs l'appellent Golgotha dans leur langue: , .
je me souviens que là un bois cou.pé sur u~ chêne sterile,
a produit, une fois planté, des frUIts salutmres.
Autres auteurs latins
L'arbre a une dimension et une vertu cosmiques: le Golgotha est
situé au milieu de la terre 6 , l'arbre «atteint le ciel du haut de sa cime »,
il «enfonce sa tête sainte tout en haut », et ses douze rameaux couvrent
toute la terre et «procurent à tous les peuples une no~rritur~ et la vie
éternelle ». On retrouve donc l'image des rameaux, malS aUSSi celle des Victorin de Poetovio
bras étendus, celle des antennes et des voiles, celle du joug. Le poème Dans L'Apocalypse, Victorin de Poetovio introduit deux idées
s'inspire encore du Psaume 1, 3, associant l'eau aux r~~eaux et au:c originales au sujet de la croix. Commentant Apocalypse 4, 5, il affIrme
fruits. Et quand il évoque les peuples innombrables qUi 1 entourent, il que les sept torches ardentes qui brûlaient devant le trône «sont le don
conclut: de l'Esprit saint qui, perdu par le premier homme sur le bois, nous
ils regardent les fruits qui pendent de l'arbre élevé: fut rendu par le bois de la Passion» 1. Cette idée rappelle celle d'Irénée
alors, tout ce qui tombe, élagué, de ces rameaux, selon laquelle le Verbe perdu par un bois fut retrouvé par un autre bois,
et les doux fruits ruisselants de nectar abondant, celui de la croix2 •
ils s'en nourrissent, désireux de saisir les fruits véritables. Et, commentant Apocalypse 5, 8 et 9, Victorin compare la cithare
Ces thématiques étaient particulièrement présentes dans l'Homélie que tiennent les vingt-quatre vieillards et les quatre animaux à la croix.
du Pseudo-Hippolyte, mais aussi, dispersées, chez d'autres auteurs. Il s'agit d'une comparaison inédite: les cordes tendues sur le bois de
Leur utilisation allusive montre qu'elles sont devenues courantes, et l'instrument de musique désignent le corps du Christ, «c'est-à-dire la
qu'il suffit de les évoquer pour que le lecteur saisisse qu'elles se réfèrent chair du Christ unie à la Passion» 3 •
àla croix.
Commodien
Dans le livre 1 des Instructions, Commodien consacre deux poèmes
au bois de la croix, l'un intitulé «L'arbre de la vie et de la mort» (XXXV),
l'autre «La folie de la croix» (XXXVI), en latin De crucistultitia 4 • Tous
deux se fondent, de manière devenue classique, sur l'idée qu'il y eut un
double bois (duplex lignum), chacun portant son fruit, celui de la mort
pour le premier, celui de la vie, en référence à Deutéronome 28, 66,
pour le secondS. Chacun de ces bois était porteur d'une loi: la première,

1. L'Apocalypse 4, 6. Trad. M. DULAEY, SC 423, p. 73.


2. Contre les hérésies V, 17,4. Voir supra, p. 98-99.
3. L'Apocalypse 5, 3.
4. Ed. J. MARTIN, CCSL 128, p. 29-30.
5. Voir l'examen de cette citation chez Commodien par DANIÉLOU, 1978,
1991 2, p. 226-228.
6. Voir supra, p. 157-158.

172
La croix chez les Pères Autres auteurs latins

loi primordiale, qui devait être honorée par les êtres humains, mais qu'il semble inacceptable d'infliger à un homme libre, fût-il même
qui fut délaissée; la seconde, qui est celle des commandements du coupable »10. Il en propose plusieurs. Il fallait tout d'abord que le Christ
Seigneur, dont il convient de cueillir les fruits. souffrît d'une mort humble, afin de porter secours aux humbles et aux
Le Poème des deux peuples6 rattache à la croix les textes de faibles, et Lactance précise même que celui qui était venu pour faire
Jérémie 11, 19 et Deutéronome 28, 66. Après quoi il reprend l'idée apparaître aux yeux de tous l'espoir du salut «devait subir le genre de
des deux bois, celui dans lequel était la mort et celui dans lequel était supplice auquel sont habituellement soumis les humbles et les petits,
cachée la vie. Ce dernier, l'arbre de vie de Genèse 3, 22, était déjà la pour qu'il n'y eût absolument personne qui ne pût l'imiter. »11 Il fallait
croix à laquelle le Seigneur serait suspendu. ensuite que son corps fût gardé intact, afin de ressusciter en entier.
Il fallait enfin - et c'est la raison principale - que, de cette façon, le
Christ fût manifesté aux nations, puisque celui qui est suspendu au
Lactance gibet est soumis aux regards de tous. Et Lactance de reprendre l'idée de
Les Institutions divines de Lactance et leur Epitomé introduisent la mesure du monde, attestée dans les Oracles sibyllins, mais aussi du
des nouveautés7 • Cet auteur reconnaît clairement que la croix est rassemblement des peuples sous ses ailes que nous avons rencontrée
un scandale qui a été déploré par le monde. Il en indique quelques chez Hippolyte.
B
préfigurations, dont celle attribuée à Esdras, déjà citée par Justin , Lactance précise ici que tout cela a été prophétisé lorsque, au
mais introuvable telle quelle dans le texte biblique: «Et Esdras dit au moment de la sortie d'Egypte, les Hébreux reçurent l'ordre de marquer
peuple: "Cette Pâque est notre sauveur et notre refuge. Pensez-y, et les linteaux de leurs portes du sang d'un agneau. Le Christ fut cet
que monte en votre cœur cette idée que nous allons l'humilier sur un agneau, qui a été immolé« pour le salut de tous ceux qui ont tracé
signe, et, après cela, nous espérerons en lui, pour que ce lieu n~ soit pas sur leur front le signe du sang, c'est-à-dire de la croix par laquelle il
abandonné pour l'éternité, dit le Seigneur Dieu des vertus. SI vous ne a répandu son sang. Car le front est le linteau de l'homme, et le bois
croyez pas en lui et n'écoutez pas son annonce, vous serez la risée des mouillé de sang signifie la croix »12. Où l'on voit que Lactance identifie
nations"» Et il se peut que, comme chez Tertullien, le bois jeté dans le clairement le signe porté au front par les chrétiens à celui de la croix.
pain selon Jérémie 11, 19 soit un renvoi à l'eucharistie, bien que, si le Il illustre la puissance de la croix en affirmant que le port de ce signe
mot nourriture est prononcé, on ne trouve pas celui d'eucharistie. au front inspire la crainte aux démons, au point que la présence de
Lactance connaît aussi l'idée du port de la croix: «Il n'est pas donné chrétiens à des cérémonies païennes empêche les devins de proférer
à l'homme d'autre espoir d'atteindre l'immortalité que de croire en lui leurs oracles 13 •
et d'assumer la tâche de porter et de souffrir cette croix. »9 Au Livre V 1 \ Lactance revient encore sur la croix, pour affIrmer, de
Mais le plus intéressant est ce qu'il nomme «la force et le sens» de manière polémique, que si une grande multitude d'hommes ont péri
la croix qu'il cherche à faire apparaître, en d'autres termes les raisons sur la croix, aucun n'a été pour autant appelé, non seulement dieu, mais
pour lesquelles Dieu a choisi de soumettre son fIls à ce genre de mort,
plutôt qu'à une mort honorable, «un supplice d'une espèce infamante,
10. Ibidem IV, 26, 29.
11. Ibidem IV, 26, 30
6. Ed. ibidem, p. 83,1. 273-276 et p. 85,1. 325-334. 12. Ibidem IV, 26, 39.
7. Institutions divines IV, 18, 12.22.27-29.32; 19, 11; 26, 24. 29-42; 27, 13. Dans son traité Sur l'incarnation du Verbe (21-32), ATHANASE a un
1-4; éd. et trad. P. MaNAT, SC 377. V, 3, 5-6. 9. 20; éd. et trad. P. MaNAT, développement assez semblable, quoique beaucoup plus long. Il y montre
SC 204. Epitomé 46, 1-8; éd. et trad. M. PERRIN, SC 335. également pourquoi le Christ devait mourir sur une croix, puis comment
ce signe met en fuite les démons et les dieux.
8. JUSTIN, Dialogue avec Tryphon 72, 1.
14. Institutions V, 3, 5. 20.
9. Institutions IV, 19, 11.

174 175
La croix chez les Pères

homme. C'est pour conclure: « Ainsi, nous le croyo~s Dieu b~en moins
à cause de ses actes et de ses œuvres admirables qu à cause Justement
de cette croix que vous venez lécher comme des chiens, et parce qu'elle
aussi a été annoncée en même temps. » On ne saurait mieux assumer la La croix et la crucifixion
réalité de la croix, affIrmer son caractère central pour la foi et dire plus
clairement ce que l'on peut nommer son paradoxe. dans les écrits de N ag Hammadi

Plusieurs des écrits conservés dans la bibliothèque copte de Nag


Hammadi évoquent la croix ou la crucifIxion. D'une manière ou
d'une autre, elles sont mises en rapport avec le Sauveur, le Christ ou
Jésus. Mais ce qui en est dit diffère assez considérablement d'un texte
à l'autre. Elles n'y reçoivent pas la même signification, n'y occupent
pas la même place, et le rapport au Sauveur n'est pas le même. Nous
nous efforcerons de montrer que toutes ces conceptions relèvent
fondamentalement d'une vision très proche du rapport du Sauveur à la
mort, conditionnée par le fait que ces textes ont en commun d'émaner
de milieux gnostiques. Du point de vue du thème de cette étude, ils
peuvent être regroupés en deux ensembles: ceux qui présentent la croix
comme celle du Sauveur et lui confèrent une quelconque signifIcation
positive; ceux qui ne la considèrent pas comme la croix du Sauveur
et, pour certains, contestent explicitement sa crucifIXionl • Nous avons
déjà traité de l'Evangile selon Philippe, que l'on peut placer dans le
premier groupe, et du Concept de notre Grande Puissance, que l'on peut
placer dans le second2 •

Textes selon lesquels le Sauveur a été crucifié


L'Evangile de Vérité (NH 1,3 = Codex Jung)
Cet écrit, qui n'est pas un évangile au sens habituel du terme et se
présente plutôt comme une méditation ou une homélie, appartient
à la tendance valentinienne. Il est possible qu'il faille y reconnaître

1. Sur ce sujet, on peut consulter K-W. TROGER, 1978; J. A. COZBY, 1985;


D. VOORGANG, 1991; M. FRANZMANN, 1996.
2. Pour l'Evangile se/on Philippe, voir p. 81-85. Pour Le Concept de notre
Grande Puissance, voir p. 17.

176
La croix chez les Pères La croix et la crucifixion dans les écrits de Nag Hammadi

l'Evangile de Vérité signalé par Irénée comme récemment composé il est présenté comme revêtu d'un livre, le «Livre vivant des vivants»
par les disciples de Valentin (Contre les hérésies III, 11,9). Sa rédaction dont il est également question à la page 19 (1. 34) et à la page 23 (1. 1).
3 Inscrit dans la Pensée et l'Intelligence du Père avant la fondation du
paraît devoir être située vers 150 •
Tout (p. 19,1. 36 - p. 20, 1.2), ce livre contient les noms des élus (p. 21,
Jésus-Christ fruit de la connaissance 1. 4-5). Il est la «disposition» (ôléttawu) du Père (p. 20,1.26-27). Seul
A la page 18 (1. 24-29), l'auteur de l'évangile évoque la révélation celui qui allait être immolé devait le prendre (p. 20, 1. 4-6), ce qui est
effectuée par Jésus-Christ et s'écrie: «On le cloua à un bois, il devint vraisemblablement une idée empruntée à l'Apocalypse selon laquelle le
fruit de la connaissance du Père; il n'a pas éte cause de perdition pour Livre de vie est celui de l'agneau immolé6 • De sorte que la crucifIxion de
ceux qui en ont mangé. Au contraire, pour ceux qui en ont mangé, il Jésus est une manifestation de ce livre, comme le laissent entendre les
a été une cause de joie à cause de la découverte.» La formule «on le pages 19 (<< Il s'est manifesté»; 1. 34) et 20 (<<tant que ce Livre-là n'était
cloua au bois », est reprise à la page 20 (1. 25). Bien qu'elle ait une vertu apparu »; 1. 8-9), ainsi que le rapprochement avec la fonction révélatrice
bénéfIque, cette crucifIxion est présentée comme l'oeuvre de forces précédemment évoquée de cette crucifIxion.
hostiles, c'est-à-dire de l'erreur (7tÀavll)4. Désignée par le mot bois, L'Evangile de Vérité s'inspire très vraisemblablement de
la croix est clairement, quoiqu'implicitement, opposée à l'arbre de la Colossiens 2,14 (le document accusateur cloué à la croix), mais dans
connaissance du bien et du mal de Genèse 3. Ici le fruit, c'est le Christ un sens différent, car il n'est pas question d'annulation du document,
lui-même, pendu au bois, et ceux qui en mangent, loin d'être perdus, mais de la manifestation du Livre de vie dans la crucifIxion de Jésus.
ont la joie de faire la découverte salutaireS. De sorte que le Christ est L'Evangile de Vérité conjugue ainsi la référence à Colossiens 2, 14 et
le fruit qui mène à la véritable connaissance, par opposition à celui de celle au Livre de vie du Christ immolé selon l'Apocalypse.
L'Evangile accepte l'idée que Jésus souffrit (il a reçu des coups;
l'arbre de la Genèse.
Si la crucifIxion de Jésus-Christ n'est pas contestée, ses effets sont p.20, 1. 11) et qu'il mourut. Il affirme que cette mort est vie pour
expliqués de manière symbolique. C'est symboliquement que le Christ plusieurs (p. 20, 1. 13-14); ce qui rejoint des affirmations d'écrits néo-
est présenté comme un fruit, et la manducation de celui-ci désigne testamentaires7 • Elle ne l'est toutefois pas à cause de sa vertu propre,
symboliquement l'accueil de la connaissance qui permet l'éradication mais parce qu'à cette occasion une révélation s'est effectuée, celle du
de l'oubli. La crucifIxion au bois est comprise comme une révélation. Livre vivant. La portée de la crucifIxion est, ici aussi, comprise de
manière symbolique.
Jésus-Christ revêtu du Livre des vivants L'Evangile de Vérité n'accepte pourtant pas l'incarnation dans toutes
La crucifIxion de Jésus est de nouveau évoquée à la page 20, dans ses conséquences. Certes il dit que le Fils vint dans une chair (p. 31,
les mêmes termes que précédemment: «Il fut cloué au bois» (l. 25). l. 5), mais le mot copte qui suit peut être compris dans le sens que
Cette fois Jésus n'est plus assimilé au fruit de la connaissance, mais celle-ci est une apparences. De plus les lignes suivantes (6-9) affIrment
que cette chair n'avait «aucun obstacle à son cheminement, parce que
l'Incorruptibilité et l'Incoercibilité lui appartenaient». Ce qui laisse
3. M. MALININE, H. PUECH, G. QUISPEL, Evangeliurn veritatis, Zurich, 1956.
H. W. ATTRIDGE et G. W. MACRAE, 1985, p. 60-81.
6. Ap 3, 5; 5,2-9; 13, 8; 30, 12. 15; 21, 27. Voir Ps 68, 29; Ph 4, 3.
4. Même formule dans la notice sur Marc le Mage d'IRÉNÉE, Contre les
7. Mc 10, 45 et 1 Tm 2, 6, cités par VOORGANG, 1991, p. 128.
hérésies l, 14, 6. 8. Le Fils est Jésus-Christ, comme le laisse comprendre la p. 30. Nous
5. Sur le Christ pendu à la croix tel un fruit, voir TERTULLIEN, Contre ~es
ne pensons pas, comme le suggèrent W. ATTRIDGE et G. W. MACRAE
Juifs 13, 1; HIPPOLYTE, Bénédictions d'Isaac et de Jacob 18 et Cornrnenta!~e
(1985, p. 74-75), qu'il faille distinguer deux sphères d'activité liées à deux
sur le Cantique des cantiques 18, 2; PSEUDO-HIPPOLYTE, Hornelte
personnes.
pascale 50.

178 179
La croix chez les Peres La croix et la crucifixion dans les écrits de Nag Hammadi

penser que le corps terrestre de Jésus n'avait pas les caractéristiques de localisation du Fils12. Le bas de la page (1. 37) indique que la croix
de celui d'un être humain. Par ailleurs, la page 20 (1. 30-32) fait suivre clouait les membres, mais la suite du texte manque, et le sens de cette
les considérations sur la disposition divine fIxée à la croix de ces action reste incertain. On peut pourtant se demander si la croix n'a pas
mots: « Après s'être dépouillé des haillons périssables, il se revêtit ici la fonction d'unir la tête qu'est le Sauveur à ses membres.
de l'incorruptibilité». Ce qui paraît indiquer que la crucifIXion est Comme d'autres écrits gnostiques, L'interprétation de la Gnose
l'occasion de la séparation entre un corps périssable et un corps connaît différentes composantes dans le Sauveur. Et, à la page 12,
incorruptible, qui est peut-être celui que nous avons évoqué ci-dessus. elle distingue entre celui qui a subi des reproches, qui a été humilié,
Cet évangile hésite entre des affirmations traditionnelles sur la mort et celui qui a été racheté. Le premier serait le Jésus visible 13 , celui qui
du Christ et ses idées qui tendent à spiritualiser son corps. Il se situe a été pénétré par une chair (p. 12,1. 35-36); c'est lui qui a été crucifIé.
dans la logique valentinienne orientale, pour laquelle le Sauveur n'avait Mais l'état du texte ne permet pas de préciser de manière satisfaisante
qu'un corps spiritue19 • Il ne conteste pas la réalité de la crucifIXion du l'articulation entre ces deux composantes
Christ et lui accorde une valeur sotériologique. Tout se passe comme
si la crucifIXion du corps périssable était l'occasion de sa séparation La croix de Jésus et les souffrances du gnostique
d'avec le corps incorruptible, mais que celui-ci connaissait alors
également une sorte de crucifIxion. Plusieurs textes de Nag Hammadi préconisent l'acceptation des
souffrances et du martyre en les fondant sur la croix ou la crucifIxion
de Jésus.
L'Interprétation de la Gnose (NH XI, 1)
L'Interprétation de la Gnose mentionne à deux reprises la crucifIXion L'EpUre apocryphe de Jacques (NH l, 2 = Codex Jung)
et la croix, dans des passages malheureusement imparfaitement Ce texte rapporte un entretien entre Pierre et Jacques, et le Jésus
14
conservés et d'interprétation incertaine 10. ressuscité • Les pages 4 à 6 du codex évoquent la nécessité d'accepter
A la page 5 (1. 30-38), il est tout d'abord écrit que le Sauveur fut la persécution afIn d'effectuer la volonté du Père (p. 4, 1. 33; p.4,
crucifIé et qu'il mourut, puis qu'il fut cloué, qu'il subit l'humiliation 1.40 - p. 5, 1. 1). La raison en est de traduire le mépris de la chair, des
et la souffrance. Il s'agit de Jésus, et cette crucifIxion et cette mort souffrances (p. 5, 1. 7-9 et 1. 21) et de la mort (p. 5,1. 31), car aucun
ne font pas l'objet d'une contestation ni d'une relativisationl l • Elles de ceux qui aiment la chair et redoutent la souffrance et la mort ne
se produisent en faveur de l'Eglise et revêtent donc une signifIcation seront sauvés (p. 6,1. 15-17). De plus, le mépris de la mort et même sa
salvifIque. recherche permettent d'accéder à la vie, la vie véritable bien entendu
A la page l3 (1. 20-38), on peut comprendre que le Fils est la tête (p. 5,1. 31-32; p. 6,1.9). Le texte s'exprime ici selon un paradoxe qui
de l'Eglise. De la croix, il se penche vers le « Tartare» de manière à ce n'est pas sans rappeler l'Evangile selon Jean (12, 25): il faut mourir à
que ceux qui se trouvent en-dessous puissent regarder vers le haut, la vie terrestre pour gagner la vie véritable, afIn de ne pas connaître
tels les membres dont il est la tête. La croix a plutôt ici une fonction ce qu'il nomme le Règne de la mort (p. 6,1. 17-18). Ces affirmations
s'inscrivent pleinement dans une logique gnostique qui insiste sur le
9. Voir Elenchos VI, 35, 5-7 et KAESTLI, 1980. peu de valeur de la vie terrestre et appelle à se dégager de la chair et
10. E. PAGELS (1990, p. 21-25) souligne l'utilisation du vocabulaire à la fois accueillir la mort comme une délivrance.
néo-testamentaire et gnostique. Elle établit des parallèles avec les Extraits
de Théodote 43-68, et l'Evangile de Vérité.
11. Si la ligne 32 précise que Jésus ne méritait pas la mort, elle ne laisse pas 12. Voir VOORGANG, 1991, p. 230.
penser qu'il ne soit pas réellement mort, comme le suggère V OORGANG, 13. Voir PAGELS, 1990, p. 27.
1991, p. 229. 14. Selon G. QurSPEL (1996), cet écrit est valentinien.

180 181
La croix chez les Pères La croix et la crucifixion dans les écrits de Nag Hammadi

Le mot croix figure quatre fois dans ces deux pages. Elle est celle du logion 55 trouve un écho dans des béatitudes qui concernent «l'homme
Seigneur et signifie sa mort (p. 5, 1. 33-38). Les auditeurs du message qui a peiné; il a trouvé la vie» (logion 58) et ceux qui sont persécutés
sont exhortés à s'en rappeler, ainsi que de sa mort, et à y avoir foi afin (logia 68 et 69). Comme l'EpUre apocryphe de Jacques, l'Evangile selon
d'être sauvés: «Rappelez-vous ma croix et ma mort et vous vivrez» Thomas connaît donc la persécution et les souffrances des disciples
(p. 5, 1. 33-35); «Personne ne sera sauvé s'il n'a foi en ma croix. Car du Christ en imitation de leur maître. Et c'est sans doute dans ce sens
ceux qui auront cru en ma croix, à eux est le Royaume de Dieu» (p. 6, que ses rédacteurs et lecteurs ont compris le logion 55; dont il faut
1.3_7)15. Se rappeler et avoir foi désignent ici la même attitude, avec les du reste relever que le texte ne fournit aucune interprétation. Cette
mêmes conséquences. Il s'agit de subir les mêmes mauvais traitements compréhension de la parole sur le port de la croix était traditionnelle, et
que le Christ - ceux-ci sont énumérés, y compris la crucifixion - et de aura influencé les rédacteurs et lecteurs en question. Mais rien n'oblige
passer par la mort comme lui, afm d'être sauvé (p. 5,1. 10-20). à penser qu'ils aient donné au port de la croix par le Christ un autre
La crucifixion du Seigneur, dont la réalité n'est pas niée, et à laquelle sens que celui de fournir un modèle aux gnostiques. Il n'est même pas
nulle autre portée n'est conférée, a donc pour fonction de manifester la assuré qu'ils aient tenu le logion pour une évocation de sa mort.
voie à suivre; et le texte appelle le gnostique à devenir son imitateur. Ce De sorte que l'Evangile s'accorde avec l'Epître apocryphe de Jacques
n'est pourtant que le Jésus terrestre qui subit cette Passion, car l'écrit pour prôner l'acceptation de la persécution et l'imitiation de Jésus dans
le distingue du «Fils de l'Esprit saint» qui ne vient pas sur la terre et les peines. Mais il ne la rejoint pas dans la clarté avec laquelle elle fonde
auquel il faut se rendre semblable: «Soyez meilleur que moi, rendez- celles-ci sur sa croix et sa mort.
vous semblables au Fils de l'Esprit saint» (p. 6,1. 19-21)16.
La Lettre de Pierre à Philippe (NH VIII, 2)
L'Evangile selon Thomas (NH II, 2) Cette Lettre met également les souffrances des apôtres en rapport
On peut rapprocher de ce que nous venons de voir dans l'EpUre avec celles de Jésus:« Si lui notre Seigneur a souffert, à plus forte raison
apocryphe de Jacques le /ogion 55 de l'Evangile se/on Thomas: «Celui nous!» (p. 138,1. 15-16)19. Et la lettre d'ajouter cette parole de Jésus,
qui ne haïra pas son père et sa mère ne pourra pas devenir mon disciple proche de Matthieu 10, 17-18 et parallèles: «Je vous ai dit bien des fois
et qui ne haïra pas ses frères et ses sœurs et qui ne portera pas sa croix qu'il vous faut souffrir, qu'il faut que l'on vous mène dans des synagogues
comme moi, ne sera pas digne de moi.» 17 Ce /ogion, qui reprend des et (devant) des gouverneurs afin que vous souffriez.» (p. 138,1.22-27)
formules attestées parles synoptiques (Mt 10, 37-38 et parallèles), estle Parole qui se prolonge par cette phrase, malheureusement mutilée dans
seul endroit de l'Evangile se/on Thomas qui mentionne la croix. le manuscrit: «Mais celui qui ne souffrira pas, non plus ... » (1. 27-28);
L'intention est manifestement d'insister sur l'imitation de Jésus où l'on peut toutefois comprendre que, comme dans l'EpUre apocryphe
plutôt que sur une quelconque signification de sa crucifixion18 • Il n'est de Jacques, celui qui ne souffrira pas ne sera pas sauvé.
pas explicitement question de la mort de Jésus dans cet Evangile, et A trois reprises, la Lettre de Pierre à Philippe mentionne le fait
il n'est pas sûr que les /ogia 12 et 38, qui évoquent plutôt son départ que le Seigneur a été «dans le corps» (p. 136, 1. 17; p. 138, 1. 3; p. 139,
ou son absence, doivent être compris dans ce sens. En revanche, le 1.11). Elle évoque aussi, avec précision, sa descente, sa Passion, sa
crucifixion, son inhumation et sa résurrection (p. 139,1. 15-21). Mais
elle s'empresse d'ajouter: «Jésus est étranger à cette souffrance»
15. Trad. D. ROULEAU, EpUre apocryphe de Jacques (BCNH, Section «Textes»
18), Québec, 1987. (1. 21-22) et «toute chose, il l'a accompli en apparence, par notre
16. Voir VOORGANG, 1991, p. 122. intermédiaire» (1. 24-25). Il n'y a donc pas de réalité de la souffrance
17. Trad. R. KUNTZMANN et J.-D. DUBOIS dans Nag Hammadi, Evangile selon
Thomas, Supplément au Cahier Evangile 58,1987, p. 51. 19. Trad. J. E. MÉNARD, La Lettre de Pierre à Philippe (BCNH, Section
18. Voir VOORGANG, 1991, p. 146. «Textes» 1), Québec, 1977.

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La croix chez les Pères La croix et la crucifixion dans les écrits de Nag Hammadi

du Sauveur, mais seulement une apparence. Il n'en existe pas moins un Le second passage figure à la page 65 (1. 17-18) du codex III
20
lien entre cette souffrance de Jésus et les récepteurs de la révélation • (codex IV, p. 77, 1. 13-15): «Jésus, celui de la vie, venu crucifier ce(1ui)
Comme dans l'EpUre apocryphe de Jacques, la souffrance du Sauveur qui est sous la loi.» Il s'inscrit dans une liste de personnages porteurs
révèle et fonde la nécessité de celle des gnostiques. du salut qui parait avoir été, au départ, une pièce indépendante, mais
qui peut être interprétée dans le cadre de l'ensemble de l'Evangile des
Egyptiens26 •
Textes selon lesquels le Sauveur n'a pas été crucifié
De nouveau il s'agit de la crucifixion de ce qui doit être anéanti;
Certains textes de N ag Hammadi évoquent la croix ou la crucifixion, ici ce qui est sous la loi. Et on se demande si cela s'effectue par la seule
mais sans qu'il s'agisse de celle du Sauveur21 • crucifixion de ce qui est sous la loi par Jésus, ou si cette opération
implique la crucifixion de Jésus lui-même. Cette seconde possibilité
L'Evangile des Egyptiens (NH III, 2 et IV, 2) serait confortée par le rapprochement avec un autre texte du corpus
Ce texte est conservé dans deux codex de N ag Hammadi, le paulinien, Ephésiens 2, 13-17, qui évoque l'abolition de la Loi par le
troisième et le quatrième. Il se rattache à la tendance séthienne, et on Christ en rapport avec sa crucifixion. Mais de nouveau, rien ne permet
situe sa rédaction, de manière imprécise, au Ile ou au Ille siècle 22 • Il d'affirmer que Jé.sus ait lui-même été crucifié. L'Evangile des Egyptiens
parait admettre que, par l'intermédiaire de Jésus, le Grand Seth crucifia
évoque la crucifixion à deux reprises.
Tout d'abord à la page 64 du codex III (p. 75 du codex IV) où on lit et anéantit les Eons et ce qui est sous la loi.
que le Grand Seth «cloua les puissances des treize Eons» (1. 3_4)23. Les
lignes qui précèdent permettent de comprendre que cette opération
La Prôtennoia Trimorphe (NH XIII, 1)
se fit par «l'incorruptible logogène, Jésus le vivant, celui qu'a revêtu le Cet écrit est structuré en trois parties dans lesquelles la Prôtennoia,
Grand Seth». De sorte que ce passage rappelle l'interprétation donnée c'est-à-dire la pensée première, présente ses trois modes de révélation27 •
par Origène de Colossiens 2, 14-15, selon laquelle les Principautés et La troisième traite du Logos. Dans un développement dont plusieurs
les Autorités ont été crucifiées et anéanties par la crucifixion de Jésus idées sont proches de l'Evangile de Jean, la Prôtennoia-Logos explique
lui-même 24 • Et c'est ainsi que pourrait être compris l'Evangile des qu'elle s'est manifestée de manière cachée dans différentes réalités
Egyptiens, qui s'inspire peut-être aussi de la Lettre au Colossiens. (Principautés, Puissances, anges, mais aussi être humains), mais qu'elle
Le rapprochement avec le second passage dont nous allons a été ignorée, ne pouvant être connue que de ses frères, les Fils de
traiter permet de penser que celui que nous examinons évoque bien Lumière.
une crucifixion et un anéantissement des Eons. Cela s'effectue par Tout à la fm du discours (p. 50,1.12-15), elle ajoute: «Moi, j'ai
l'intermédiaire de Jésus, mais il ne semble pas que cela implique sa revêtu Jésus, je l'ai enlevé du bois maudit, et je l'ai établi dans les
propre crucifixion25 •

20. Chez les êtres humains, il faut distinguer deux souffrances: celle liée à la 25. Voir VOORGANG, 1991, p. 158.
transgression de la Mère, qui marque leur condition (p. 139, 1. 22-23), et 26. Cette pièce couvre le codex III, p. 64, 1. 9 - p. 65, 1. 26 qui correspond au
celle provoquée par la persécution, dont il vient d'être question. codex IV, p. 75,1. 24 - p. 77,1. 20. Voir A. BOHLIG et F. WISSE, NHS IV,
21. Nous avons déjà observé quelque chose de semblable dans Le Concept de Leyde, 1975, p. 194. J.-M. SEVRIN (1986, p. 94-109) pense qu'il s'agit d'un
notre Grande Puissance. Voir p. 17. formulaire liturgique retravaillé pour le rapprocher du vocabulaire et de la
22. Voir J.-M. SEVRIN, 1986, p. 81-82. doctrine de l'Evangile des Egyptiens.
23. Trad. SEVRIN, 1986, p. 87. 27. On peut rattacher ce texte à la tendance séthienne: J.-M. SEVRIN, 1986,
24. Voir supra, p. 150-152. p. 4-7; R. MeL. WILSON, 1977.

184 185
La croix chez les Pères La croix et la crucifixion dans les écrits de Nag Hammadi

demeures de son Père. Et ils ne m'ont pas connue, ceux qui gardaient Le Sauveur qui se moque de ceux qui croient le crucifier
leurs demeures. »28 C'est le seul endroit de l'oeuvre où figure le nom Deux écrits de Nag Hammadi peuvent être rapprochés l'un de
de Jésus. Le Logos indique qu'il l'a revêtu, mais sans préciser à quel l'~utre du point .~e vue qui nous intéresse. Ce sont l'Apocalypse de
moment, dans quel but, ni jusqu'à quand. Le «bois maudit» désigne Pierre et le Deuxteme Traité du Grand Seth.
manifestement la croix, et la littéralité du texte pourrait suggérer que
le Logos n'a revêtu Jésus que sur celle-ci, afin de l'en libérer. Mais L'Apocalypse de Pierre (NH VII, 3)
cela serait peu conforme à une pensée gnostique, notamment avec le Les pages 80 à 82 du codex qui contient l'Apocalypse de Pierre
rapprochement que nous allons faire avec ce qu'écrit Irénée de Lyon rapportent une révélation faite à Pierre par le Sauveur au sujet de la
au sujet des Ophites. Il faut sans doute plutôt admettre que le Logos a crucifixion30 • L'apôtre a l'impression que la foule se saisit du Sauveur
revêtu Jésus au cours de sa vie terrestre, puis l'a quitté pour l'enlever et qu'on le crucifie alors que celui-ci se trouve à côté de lui et lui tient
du bois. Aucune signification n'est accordée à la crucifIXion de Jésus, la main. En même temps, il aperçoit à côté de la croix un être qui rit.
et le texte met plutôt en valeur le fait qu'il en fut libéré pour être établi Le Sauveur lui explique la signification de la scène. Celui qui se tient à
dans les demeures de son Père 29 . Quant au Logos, il n'est pas affecté c?té de la croix et qui rit n'est autre que le Jésus vivant (p. 81,1. 18), en
par la crucifIXion. d autres termes le Sauveur (p. 82, l. 28). Il est maintenant distinct du
Ce passage de la Prôtennoia Trimorphe, globalement peu explicite, crucifié, mais était auparavant en lui et en a été libéré par la violence de
présente de frappantes affmités avec ce qu'écrit Irénée, de manière la foule qui veut le crucifier. L'élément libéré est le «corps incorporel»
beaucoup plus développée, sur les Ophites (Contre les hérésies l, 3D, du Sauveur. S'il rit, c'est qu'il se moque de la cécité de la foule (des
12-14). Ici, le Christ descend sur Jésus qui est, pour lui, comme un vase prêtres, des scribes et du peuple) qui s'imagine crucifier le Sauveur
où il est ignoré de beaucoup. Il s'en retire au moment où il est conduit alors qu'elle n'a pu saisir que son élément charnel; cet élément qui est
à la mort, et seul Jésus est crucifié. Cela se rapproche fortement de ce le «fils de leur gloire» (p. 82, l. 1-2), la demeure des démons le vase de
que dit la Prâtennoia, mais Irénée ajoute que Jésus fut ressuscité dans pierre dans lequel il habite; lui qui appartient à Elohim et à l~ croix qui
un corps psychique et pneumatique, et qu'il abandonna les éléments est sous la loi (p. 82, 1. 22-26)31. '
du monde (mundalia: 3D, 13). De plus, il ne se retira pas tout de suite, ~e S~uveur lui-~ême revêt plusieurs figures, et le texte distingue:
mais resta dix-huit mois sur la terre où, l'intelligence étant descendu CelUI qUI parle à PIerre et se qualifie d'« Esprit intelligent» (p. 83,
sur lui (sensibilitate in eum descendente: 3D, 14), il enseigna le petit 1. 8-9); celui qui rit, Jésus vivant qui est le serviteur du premier (p. 82,
nombre de ses disciples. Après quoi il fut enlevé au ciel où il siège à la l. 2) et.a a~andonné le cr~cifié; une autre figure qui s'approche
droite de son Père Jaldabaoth. de celUI qUI parle et de PIerre, qualifiée de «plérôme intelligent»

30. ~elon J. BR.A~HLER (~HS XXX, Leyde, 1996, p. 208 et 214), ce texte pourrait
etre valentimen, malS sans raison décisive. Il serait à situer dans le Ile ou le
Ille siècle.
31. L'e~seI?ble de ce récit de genre apocalyptique doit être rapproché de la
28. Trad. Y. JANSSENS, La Prôtennoia Trimorphe (BCNH, Section «Textes» 4), rév~latlOn reçue par Jean de la part du Seigneur dans les Actes de Jean 97-102
Québec, 1978, p. 49. (vOlr supra:~: 76-8.1). Mais i~i, c'est l'apôtre et non le Sauveur qui se moque
29. Le rapprochement avec la notice d'Irénée sur les Ophites laisse penser que de ceux qUi s Imagment crucIfier celui-ci. On peut le rapprocher également
ce Père est celui de Jésus, et non de la Prâtennoia; contrairement à ce que de la Premiè~e Apo~alypse de Jacques (NH V, 3, p. 30-31) qui présente un
pense VOORGANG (1991, p. 239-240), qui signale d'ailleurs également la ~ême ~e d entretien au cours duquel le Seigneur indique à l'apôtre qu'il
n est en nen concerné par les souffrances du crucifié.
première possibilité.

186 187
La croix chez les Pères La croix et la crucifixion dans les écrits de Nag Hammadi

(p. 82, 4-5) et ressemblant aux deux premières. Pratiquement, il faut Avec la tradition évangélique, le texte affirme que ce fut Simon qui
comprendre que le Sauveur revêt trois figures supérieures, et qu'il s'est porta la croix (p. 56,1. 10-11). Mais rien n'indique que, comme pour les
lié momentanément à!' élément charnel32. basilidiens présentés par Irénée (Contre les hérésies l, 24, 4), ce fut lui
Dans cette révélation, le crucifié n'est l'objet d'aucun salut ni 36
aussi que l'on crucifia • Le passage où s'insère cette affirmation parait
d'aucune estime. Il relève d'Elohim, et sa croix ou sa crucifixion ne sont d'ailleurs distinguer, avec les evangiles, entre Simon qui porta la croix
créditées d'aucune signification sotériologique. Tout l'accent porte sur et celui qui subit les avanies de la Passion: «Celui qui buvait le fiel et le
la distinction entre le crucifié et le Sauveur, sur l'ignorance de la foule vinaigre, ce n'était pas moi. Ils me flagellaient avec le roseau, c'était un
qui ne se rend pas compte que le Sauveur a abandonné le crucifié, et sur autre. Celui qui portait la croix sur son épaule, c'était Simon. C'était un
la moquerie du Sauveur face à cette cécité; cela dans une perspective autre qui recevait la couronne d'épines.» (p. 56, 1. 6-13)
vraisemblablement polémique contre les chrétiens qui admettent et Comme dans l'Apocalypse de Pierre, le Deuxième Traité du Grand
valorisent la crucifIXion du Sauveur33 . Il n'est pas question non plus Seth affirme donc l'erreur de ceux qui croient crucifier le Sauveur.
d'une défaite des forces hostiles comme dans le Deuxième Traité du C'est un autre qu'ils ont saisi, «le ms de leur gloire », dans le premier
Grand Seth. texte, «leur homme» dans le second. Et le Sauveur se moque de cette
méprise. On trouve des idées semblables chez les basilidiens d'Irénée
Le Deuxième Traité du Grand Seth (NH VII, 2)
(Contre les hérésies l, 24, 4).
Le Deuxième Traité du Grand Seth présente des idées proches de Le Traité du Grand Seth va pourtant plus loin dans la réflexion. Car,
ce que nous venons de voir dans l'Apocalypse de Pierre34 • Aux pages 55 selon lui, cette tentative de crucifIXion du Sauveur se retourne contre les
et 56, le Sauveur qui s'exprime à la première personne indique qu'un Archontes qui en sont les auteurs et signifie leur condamnation et leur
complot a été ourdi contre lui et qu'il a été châtié et est mort, mais anéantissement. Et le Traité d'évoquer le «plan qu'ils ont ourdi contre
pas en réalité (p. 55, 18). Ceux qui croyaient le tuer se sont en effet Moi en vue de la destruction de leur erreur et de leur déraison» (p. 55,
totalement trompés et n'ont cloué que «leur homme pour leur propre 1.10-13); le fait que «cette mort qui est mienne et qu'ils pensent être
mort» (p. 55,1.34-35)35. Ce n'est donc pas lui qui a subi les différentes arrivée, s'est produite pour eux dans leur erreur et leur aveuglement: ils
épreuves. ont cloué leur homme pour leur propre mort» (p. 55,1.30-35); et, pour
conclure: «Toutes leurs Puissances, je les ai réduites en esclavage.»
32. D. VOORGANG (1991, p. 200-201) parle d'une conception christologique (p. 56,1.20-21) La moquerie du Sauveur tient à l'erreur des Archontes,
trichotomique. J. BRASHLER (NHS XXX, op. cit., p. 205-206) parle de mais aussi et surtout à ce que, par cette erreur, ils se détruisent eux-
deux ou trois figures superposées. H. M. SCHENKE (<< Bemerkungen mêmes. La tromperie et l'erreur sont en effet le principe de leur perte;
zur Apokalypse des Petrus », Essays on the Nag Hammadi Texts, éd. M.
KRAUSE (NHS VI), Leyde, 1975, p. 277-285) précise que la christologie de ce qui se vérifie également à leur incapacité de reconnaître le Sauveur
l'Apocalypse de Pierre oscille entre dichotomie et trichotomie. Le Sauveur au moment de sa descente sur la terre (p. 56, 1. 21-p. 57, 1.2). Le
venu sur terre se compose de deux natures. L'être réel, spirituel, du Sauveur Deuxième Traité du Grand Seth n'attribue aucune fonction de salut
n'est pas descendu sur terre mais agit depuis le ciel. aux souffrances et à la mort du crucifié en tant que telles. Mais dans
33. Voir VOORGANG, 1991, p. 194 et 201. la mesure où la crucifixion est l'occasion de l'anéantissement des
34. L. PAINCHAUD reconnaît une origine séthienne possible à ce Traité: Le
Archontes, elle revêt une dimension salvifique. Il ne semble pas, par
Deuxième Traité du Grand Seth, (BCNH, Section «Textes» 6), Québec, 1982,
p. 21. VOORGANG (1991, p. 185) ne l'affecte pas à une école particulière, ailleurs, que le crucifié ait jamais eu aucun lien avec le Sauveur.
mais relève des résonnances valentiniennes. G. RILEY (NHS XXX, Leyde,
1996, p. 142) Y voit des influences valentiniennes et séthiennes, et pense
qu'il peut avoir vu le jour dans la deuxième moitié du Ile siècle. 36. Voir L. PAINCHAUD, ibidem, p. 105 (il reconnaît pourtant une influence de
35. Trad. L. PAINCHAUD, ibidem. Basilide) et G. RILEY, op. cit., p. 137.

188 189
La croix chez les Pères La croix et la crucifixion dans les écrits de Nag Hammadi

Le Deuxième Traité du Grand Seth évoque encore la crucifixion pas tous la croix comme Limite. L'Evangile selon Philippe 39 le fait,
à la page 58 du codex, dans un bref développement introduit par en des termes que l'on peut comparer avec ce que l'on connaît par
ces mots: «Je suis celui dont le monde n'a pas compris l'élévation» ailleurs des idées valentiniennes 4o , mais pas l'Evangile de Vérité dans
(p. 58, l. 13-14). Le terme élévation, vraisemblablement inspiré de lequel le Christ crucifié remplit une fonction révélatrice. Quant
Jean 12, 32 37 , désigne l'apparente crucifixion du Sauveur, avec ses à l'Interprétation de la Gnose, elle paraît connaître une fonction
conséquences indiquées en ces termes: «Quand fut chassé le feu unificatrice des membres de l'Eglise par le Sauveur crucifié, attestée
des sept Dominations et que le soleil des puissances des Archontes dans d'autres textes valentiniens.
sombra ... », (p. 58, l. 17-21). La crucifixion de l'homme des Archontes, Si les textes présentés dans la première partie attribuent une vertu
quant à elle, est évoquée un peu plus bas: «Il fut cloué au bois et fixé sotériologique à la crucifixion du Sauveur, tous ceux de la seconde ne la
à l'aide de quatre clous de bronze» (p. 58,1. 24-26). Il s'agit bien de la contestent pas. Mais elle est soit incertaine, comme dans l'Evangile des
crucifixion réelle, car, comme aux pages 55 et 56, le Sauveur s'exprime Egyptiens, où il semble plutôt que ce soit Jésus qui crucifie - c'est-à-dire
ici à la première personne du singulier quand il parle de lui-même, anéantit - les Eons et ce qui est sous la loi; soit indirecte, comme dans
réservant la troisième du singulier à celui qui fut vraiment crucifies. le Deuxième Traité du Grand Seth, où c'est la tromperie dont sont
Comme aux pages 55 et 56, le Traité du Grand Seth se réfère ici à victimes les Archontes, et non la crucifIxion elle-même, qui assure la
la crucifixion historique, reprenant les détails fournis par la tradition victoire sur ces derniers.
évangélique. Elle est réelle, mais affecte un autre que le Sauveur L'ensemble des textes ont ceci en commun de ne pas envisager
qui n'est crucifié qu'au regard de ceux qui se trompent à son sujet. l'unicité de la personne du Sauveur et du crucifié, et de développer
L'ensemble de cet événement marque la victoire sur les Puissances des une christologie à plusieurs niveaux: deux au moins et, jusqu'à quatre,
Archontes. Il faut encore relever que le Traité connaît, lui aussi, une comme dans l'Apocalypse de Pierre. Les écrits du premiers groupe,
christologie à plusieurs niveaux, puisque la page 57 (l. 7-11) distingue qui admettent la crucifIxion du Sauveur, soulignent parfois même sa
entre le Sauveur qui s'exprime et de Fils de la Grandeur qui était caché souffrance, et lui confèrent une portée sotériologique, considèrent
dans la région inférieure, nous l'avons ramené dans les hauteurs où je pourtant qu'il existe une différence entre le corps terrestre crucifié
demeure dans et avec tous les éons ». et le corps incorruptible du Sauveur. Une distinction que l'on peut
rapprocher de celle entre nature humaine et nature divine, mais qui
ne lui est pas identique, dans la mesure où il s'agit ici à la fois de deux
Conclusions natures et de deux corps. La crucifixion subie par le corps terrestre
Nous avons regroupé les textes examinés en deux groupes, selon la concerne pourtant le corps incorruptible, comme nous croyons avoir
manière dont ils admettent ou écartent la crucifixion du Sauveur. La pu le reconnaître dans l'Evangile de Vérité et l'Evangile selon Philippe.
plupart des écrits relevant de la tradition valentinienne se trouvent dans A l'opposé, l'Apocalypse de Pierre ne porte aucun intérêt au crucifié,
la première partie, à l'exception de l'Apocalypse de Pierre si elle peut lui et il semble même que, dans le Deuxième Traité du Grand Seth, celui-ci
être rattachée. Cela signifie que cette tradition prend la crucifixion soit un produit de ses meurtriers, qui n'a jamais eu aucun lien avec le
au sérieux et qu'elle lui reconnaît une fonction sotériologique. Celle- Sauveur.
ci n'est pourtant pas identique dans tous les textes, qui n'évoquent

39. Voir supra, p. 81-84.


37. Voir L. PAINCHAUD, ibidem, p. 112. 40. On peut aussi mentionner l'Exposé valentinien (NH XI, 2) qui, dans une
38. Même dualité à la p. 65 du Traité. page mal conservée (p. 33), évoque à la fois la croix et la Limite.

190 191
La croix chez les Pères

Si bien que, en fm de compte, le rôle et le sort du crucifié sont de


trois types:
1. Sa crucifixion est celle du Sauveur (Evangile de Vérité, Evangile
selon Philippe, Epître apocryphe de Jacques, Lettre de Pierre à
Philippe).
Conclusion
2. Le Sauveur libère le crucifié de la croix et le conduit dans les
demeures de son Père (Prôtennoia Trimorphe).
3. Le Sauveur n'a rien à voir avec le crucifié dont le sort est dépourvu Cette figure, s'il faut parler de manière à la définir, est
fondement de la victoire, descente de Dieu vers les hommes,
d'intérêt (Apocalypse de Pierre, Deuxième Traité du Grand Seth).
trophée contre les esprits matériels, délivrance de la mort,
Chacune à leur manière, ces conceptions sont cohérentes avec une
point de départ de la montée vers le jour véritable et échelle
vision gnostique du monde, pour laquelle le corps physique ne fait pas pour ceux qui se pressent de jouir de la lumière qui s'y trouve,
l'objet du salut et ne peut donc être le support de l'incarnation. Elles machine par laquelle ceux qui sont aptes à édifier l'Eglise d'en
montrent comment ces différentes tendances gnostiques ont composé bas, telle une pierre quadrangulaire, sont tirés vers le haut
avec cette donnée héritée de la tradition chrétienne, la crucifixion pour être ajustés au Verbe de Dieu. C'est pourquoi les rois
de Jésus, et l'ont exploitée dans des interprétations qui ne sauraient d'ici ont fabriqué ce que l'on nomme uexilla en langue latine,
faire de la réalité de la souffrance et de la mort du Sauveur la cause du conscients d'adopter la figure de la croix pour disperser toute
mauvaise disposition. La mer cède devant cette figure et se
salut.
rend navigable aux hommes. Par ce signe, toute la création a,
pour ainsi dire, été revêtue pour la libération. Car lorsque les
oiseaux volent en hauteur, ils évoquent la figure de la croix
par l'extension de leurs ailes. Même l'homme, lorsqu'il écarte
les mains, ne manifeste rien d'autre que cela. C'est pourquoi
le Seigneur, prenant cette figure qui était disposée depuis la
création, l'a mêlée à la divinité, afin d'être à l'avenir un saint
instrument de Dieu, délivré de toute dissonance et de toute
absence de mesure. 1
Ce fragment du Contre Porphyre de Méthode d'Olympe, rédigé à la
fin du Ille ou au début du IVe siècle en contexte polémique, rassemble
nombre d'images de la croix que nous avons rencontrées dans cet
ouvrage. Il en est comme un résumé.
Dans les textes que nous avons examinés, la croix est appelée bois,
selon Deutéronome 21, 23, ou signe, selon Nombres 21, 8 j mais aussi
mystère depuis Justin.
Sa forme, qui est celle d'un tau (T) plutôt que d'une croix latine,
suggère des comparaisons avec des objets qui ont le même aspect:
machine, mâture d'un navire, charrue, joug, fouet, van, trophé de

1. Ed. G. N. BONWETSCH, GCS 27, p. 504-505.

192
La croix chez les Pères Conclusion

victoire, étendard, mais aussi avec la morphologie humaine (visage, Les préfigurations vétéro-testamentaires de la croix sont nombreuses,
bras étendus) ou les ailes d'un oiseau. et plusieurs auteurs, tels Justin, Hippolyte et Cyprien, en proposent
Beaucoup de ces comparaisons sont suggérées à la fois par l'aspect chacun qui sont originales. Mais il existe aussi un catalogue de références
de la croix et par des références bibliques: la lettre T, les épaules attestées par plusieurs d'entre eux à la fois, en particulier chez ceux qui
chargées, les cornes (d'un bélier, d'un taureau ou d'un (<unicorne»), le proposent des recueils de ce que l'on peut appeler des testimonia: le
bâton de Moïse, l'échelle de Jacob, et, de manière générale, tout ce qui Pseudo-Barnabé, Justin, Irénée, Tertullien, Cyprien. Quatre références
est en bois: un arbre avec ses fruits, l'arche de Noé, le buisson. sont présentes chez tous les cinq: Exode 17, 8-13 (Moïse élevant les
Les fonctions qui sont attribuées à la croix sont également liées à son bras durant le combat contre Amalek), Nombres 21,8 et 9 (le serpent
aspect de tau. Sa dimension verticale suggère tout naturellement le lien d'airain), Isaïe 9, 5 (<<un enfant dontle pouvoir est sur ses épaules») et
et la circulation entre le bas et le haut (lieux inférieurs, surface terrestre, 65, 2 (<< J'ai étendu les mains vers un peuple indocile et contradicteur»).
lieux supérieurs). Les interprétations de sa dimension horizontale sont Elles le sont chez d'autres auteurs, Origène notamment.
plus riches encore. Elle suggère la mise à!' écart des forces hostiles, mais D'autres références sont bien attestées: Genèse 2, 9 (et tout ce qui
aussi le rassemblement des peuples, l'étreinte ou la mesure de l'univers. concerne l'arbre de vie) ; 22, 6-13 (le bois porté par Isaac et le buisson
Elle protège, telles les branches d'un arbre ou les ailes d'une poule, qui retient un bélier par les cornes); 28,12-13; Exode 12,8-9; 15,25;
ceux qui se rassemblent dessous. Elle représente une limite entre le Deutéronome 21,22-23; 28, 66; 33, 17; 2 Rois 6,1-7; Jérémie 11, 19
bas et le haut, attestée en particulier dans la pensée valentinienne. Elle (<<Jetons du bois dans son pain»); Psaume 21; Psaume 95,10 (<<Le
consolide. Par ailleurs, la position même du crucifié, au-dessus du sol, Seigneur a régné depuis le bois»).
dans l'air par conséquent, associe la croix à la lutte contre les démons Il est clair que ces auteurs dépendent de listes de testimonia.
qui peuplent les espaces aériens. Et le croisement des deux bois, signifie Ces listes incluaient des éléments de rédaction, comme le montre
sa position au centre du monde. l'association d'Exode 17, 8-13 etNombres 21,8-9, avecle commandement
Nous avons pourtant vu qu'il ne fallait pas s'empresser de parler apparemment contradictoire de se faire des images, dans le Pseudo-
de croix cosmique, partout où ce genre de thématique était évoqué. La Barnabé, chez Justin et chez Tertullien. De plus, elles comportaient des
crucifixion cosmique implique que la croix elle-même, par la vertu du références constituées pour l'occasion, vraisemblablement à partir de
Christ qui y est crucifié, remplisse une fonction, à la fois créationnelle différents textes bibliques, comme le prouvent les citations du Pseudo-
et salvifique, d'unification et de stabilisation du monde. Cette idée est Barnabé 12, 1 et du Dialogue de Justin (72, 1). Ces deux passages sont
clairement attestée dans l'Homélie du Pseudo-Hippolyte. en effet connus par d'autres sources patristiques, mais ne sont pas
On observe chez certains auteurs une personnalisation de la croix identifiables dans l'Ancien Testament. Mais si les listes proposées par
à qui il arrive de se déplacer en accompagnement de Jésus et même nos auteurs contiennent des textes communs, ce n'est jamais le même
de parler, comme dans l'Evangile de Pierre. Mais, de manière moins nombre, ni dans le même ordre, et les citations elles-même ne sont pas
spectaculaire, on s'adresse à elle, comme dans les Actes d'André, à identiques. De sorte qu'il est impossible d'en savoir plus sur le nombre
moins que l'on ne formule l'idée d'une union entre le croyant et elle, de ces recueils de testimonia et sur leur composition exacte.
ou d'une foi en elle. La plupart des auteurs reconnaissent dans la croix celle du Christ
L'usage du terme signe et le rapprochement des formes de ce signe, et admettent que celui-ci y fut crucifié. Mais plusieurs, parmi les textes
même si le + et le T ne sont pas absolument identiques, ont permis à de Nag Hammadi et chez les valentiniens, contestent que le Sauveur
Tertullien et à Origène de reconnaitre dans la marque que portent les venu d'en haut ait effectivement été crucifié. Les valentiniens attribuent
chrétiens au front, selon Ezéchiel 9, 4, le signe de la croix. Et, toujours une autre fonction à la croix, qui n'est pas liée à la croix historique. Il
dans le domaine liturgique, le geste de l'orant, les bras étendus, rappelle existe aussi des textes qui, sans nier la réalité de la croix du Christ, ne
la croix.

194 195
La croix chez les Pères Conclusion

victoire, étendard, mais aussi avec la morphologie humaine (visage, Les préfigurations vétéro-testamentaires de la croix sont nombreuses,
bras étendus) ou les ailes d'un oiseau. et plusieurs auteurs, tels Justin, Hippolyte et Cyprien, en proposent
Beaucoup de ces comparaisons sont suggérées à la fois par l'aspect chacun qui sont originales. Mais il existe aussi un catalogue de références
de la croix et par des références bibliques: la lettre T, les épaules attestées par plusieurs d'entre eux à la fois, en particulier chez ceux qui
chargées, les cornes (d'un bélier, d'un taureau ou d'un (<unicorne»), le proposent des recueils de ce que l'on peut appeler des testimonia: le
bâton de Moïse, l'échelle de Jacob, et, de manière générale, tout ce qui Pseudo-Barnabé, Justin, Irénée, Tertullien, Cyprien. Quatre références
est en bois: un arbre avec ses fruits, l'arche de Noé, le buisson. sont présentes chez tous les cinq: Exode 17, 8-13 (Moïse élevant les
Les fonctions qui sont attribuées à la croix sont également liées à son bras durant le combat contre Amalek), Nombres 21,8 et 9 (le serpent
aspect de tau. Sa dimension verticale suggère tout naturellement le lien d'airain), Isaïe 9, 5 (<< un enfant dont le pouvoir est sur ses épaules») et
et la circulation entre le bas et le haut (lieux inférieurs, surface terrestre, 65,2 (<<J'ai étendu les mains vers un peuple indocile et contradicteur»).
lieux supérieurs). Les interprétations de sa dimension horizontale sont Elles le sont chez d'autres auteurs, Origène notamment.
plus riches encore. Elle suggère la mise à l'écart des forces hostiles, mais D'autres références sont bien attestées: Genèse 2, 9 (et tout ce qui
aussi le rassemblement des peuples, l'étreinte ou la mesure de l'univers. concerne l'arbre de vie); 22, 6-13 (le bois porté par Isaac et le buisson
Elle protège, telles les branches d'un arbre ou les ailes d'une poule, qui retient un bélier par les cornes); 28, 12-13; Exode 12, 8-9; 15,25;
ceux qui se rassemblent dessous. Elle représente une limite entre le Deutéronome 21, 22-23; 28, 66; 33, 17; 2 Rois 6, 1-7; Jérémie lI, 19
bas et le haut, attestée en particulier dans la pensée valentinienne. Elle (<<Jetons du bois dans son pain»); Psaume 21; Psaume 95, 10 (<<Le
consolide. Par ailleurs, la position même du crucifié, au-dessus du sol, Seigneur a régné depuis le bois»).
dans l'air par conséquent, associe la croix à la lutte contre les démons Il est clair que ces auteurs dépendent de listes de testimonia.
qui peuplent les espaces aériens. Et le croisement des deux bois, signifie Ces listes incluaient des éléments de rédaction, comme le montre
sa position au centre du monde. l'association d'Exode 17, 8-13 etNombres21, 8-9, avecle commandement
Nous avons pourtant vu qu'il ne fallait pas s'empresser de parler apparemment contradictoire de se faire des images, dans le Pseudo-
de croix cosmique, partout où ce genre de thématique était évoqué. La Barnabé, chez Justin et chez Tertullien. De plus, elles comportaient des
crucifixion cosmique implique que la croix elle-même, par la vertu du références constituées pour l'occasion, vraisemblablement à partir de
Christ qui y est crucifié, remplisse une fonction, à la fois créationnelle différents textes bibliques, comme le prouvent les citations du Pseudo-
et salvifique, d'unification et de stabilisation du monde. Cette idée est Barnabé 12, 1 et du Dialogue de Justin (72, 1). Ces deux passages sont
clairement attestée dans l'Homélie du Pseudo-Hippolyte. en effet connus par d'autres sources patristiques, mais ne sont pas
On observe chez certains auteurs une personnalisation de la croix identifiables dans l'Ancien Testament. Mais si les listes proposées par
à qui il arrive de se déplacer en accompagnement de Jésus et même nos auteurs contiennent des textes communs, ce n'est jamais le même
de parler, comme dans l'Evangile de Pierre. Mais, de manière moins nombre, ni dans le même ordre, et les citations elles-même ne sont pas
spectaculaire, on s'adresse à elle, comme dans les Actes d'André, à identiques. De sorte qu'il est impossible d'en savoir plus sur le nombre
moins que l'on ne formule l'idée d'une union entre le croyant et elle, de ces recueils de testimonia et sur leur composition exacte.
ou d'une foi en elle. La plupart des auteurs reconnaissent dans la croix celle du Christ
L'usage du terme signe et le rapprochement des formes de ce signe, et admettent que celui-ci y fut crucifié. Mais plusieurs, parmi les textes
même si le + et le T ne sont pas absolument identiques, ont permis à de N ag Hammadi et chez les valentiniens, contestent que le Sauveur
Tertullien et à Origène de reconnaitre dans la marque que portent les venu d'en haut ait effectivement été crucifié. Les valentiniens attribuent
chrétiens au front, selon Ezéchiel 9, 4, le signe de la croix. Et, toujours une autre fonction à la croix, qui n'est pas liée à la croix historique. Il
dans le domaine liturgique, le geste de l'orant, les bras étendus, rappelle existe aussi des textes qui, sans nier la réalité de la croix du Christ, ne
la croix.

194 195
La croix chez les Pères
Conclusion

s'y intéressent pas et préfèrent en donner une interprétation spirituelle, Chez ces auteurs des premiers siècles, la préoccupation apologétique
comme les Actes de Pierre et les Actes d'André. n'est jamais très éloignée, et leur souci paraît être de rendre la
Parmi les auteurs qui admettent la réalité de la croix historique croix compréhensible et si possible acceptable par les détracteurs
et reconnaissent une portée salvifique à la mort du Christ - ils sont du christianisme, tant juifs que païens. Il se déploie aussi dans une
la majorité - peu nombreux sont pourtant ceux chez qui la croix, perspective catéchétique, en direction des croyants eux-mêmes. On
avec tout ce qu'elle représente concrètement, constitue un élément peut dire que, pour ce faire et chacun à leur manière, ils donnent
important de la pensée théologique. La tendance est plutôt de rendre des gages à leurs interlocuteurs. Ils tendent à lever ou à dépasser le
la croix acceptable, en montrant qu'elle réalise la volonté de Dieu qui 3
scandale • Si bien qu'ils ne développent pas de théologie dont la croix
l'a annoncée par les prophètes. On ne voit pas en elle un instrument serait un élément essentiel, mais bien plutôt des réflexions théologiques
de supplice, ou plutôt on s'efforce de voir au-delà, d'en expliciter le sur la croix. Un Lactance fait figure d'exception quand il reconnaît dans
mystère profond, d'en dégager la dimension symbolique ou la portée la réalité de la croix une grande puissance, et qu'il montre pourquoi
révélatrice. On en fait un instrument de force et de victoire contre Jésus devait mourir de cette manière se faisant humble pour ouvrir la
les Puissances diaboliques. Dans ce cas, la réflexion théologique est voie aux humbles, afin « que personne n'aille dire: s'il devait subir la
manifestement influencée par une imagerie guerrière, et la croix prend, mort, ce n'était a,ssurément pas une mort infâme et honteuse, mais une
pour les chrétiens, la place des emblèmes militaires dans la société mort qui fût quelque peu honorable».
romaine. En référence au Psaume 95, 10 et à Isaïe 9, 5, elle devient aussi
l'instrument du règne du Christ.
S'il n'y a pas de raison de mesurer toute réflexion sur la croix à
l'aune de la théologie paulinienne, il est toutefois intéressant d'observer
que, chez Paul, ce que l'on nomme théologie de la croix est en fait une
théologie du Christ crucifié. Car lorsque Paul parle de la croix, il est
bien question de celle sur laquelle mourut Jésus. Alors qu'il n'en va
pas de même de certains de nos auteurs, chez qui nous avons observé
une tendance à distinguer la croix de celui qui y fut crucifié, et à la
considérer pour elle-même. Sans vouloir pousser trop loin le paradoxe,
on peut dire que cette autonomisation permet pourtant une sorte de
théologie de la croix, non pas en ce sens que la croix serait au centre
de la théologie, mais que la réflexion porte sur l'objet lui-même. C'est
d'ailleurs cette tendance qui a rendu possible la réalisation du présent
ouvrage.
L'idée que la croix est un scandale est expressément formulée
par un Tertullien ou un Origène. Mais s'il est vrai que la plupart des
autres auteurs reconnaissent aussi ce scandale, beaucoup sont loin
de l'assumer et de lui faire une réelle place dans leur réflexion. Ils
privilégient plutôt la force qui se dégage de la croix, une force réelle,
plutôt que celle, paradoxale, qui s'accomplit dans la faiblesse.
3. Cf. PRIEUR, 2004.

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212 213
Index des références bibliques
Genèse 9,23 56
1,1-3 48 10,13 56
1,2 50 12 51,64
2 96 12,8-9 195
2,9 64,96,154,195 12,9 141
2,17 96 12,11 52
3 36, 93, 96, 106, 113, 139, 12,46 91
140, 178 13,21 145
3,2 64 14,16 56
3,7 140 15,25 56,159,166,167,195
3,22 33, 174 15,27 57
6,15 146 17,5-6 56
6-8 64,159 17,8-13 34,47,58,64,159,195
14, 14 145 17,9-14 169
18,1 56 17,10-13 94
22 159,166 17,11 155
22,6 93,95,145 25,31 145
22,6-13 195 26,35 145
22,13 43,91 Lévitique
28,10-15 94 14,4 152,159
28,12 145 16 28, 37, 51, 63, 165
28,12-13 141,195 16,8 51
28,13 56 16,9 28
30,37-39 56 16,10 51
32,11 56 16,20-22 28
38,25-26 57 16,27 28
48, 14 167 26,1 36
49,11 64,136 Nombres
49, 15 136 56,159
17,23
Exode 19,1-10 28,30,37
3,2 145 20,8 56
3,7-8 94 21 36,49
4,2 56 21,5-9 104
4,17 56 21,6-9 35,48,63
7-8 159 21,8 37,193,195
7,15 56 21,8-9 58,64,93,195
8,1 56 21,9 135,195
8, 12 56 23,19 169
9,5-6 170 24,9 152,159
Index des références bibliques
La croix chez les Pères

160 136,155,159,166,169,195 8,34 9


33,9 57 43,6
166 8,34-35 95
66, 7 Jérémie
Deutéronome 68,29 179 Il,19 52,54,64,90, 160, 166, 169, 8,34-36 159
21 60 160 174, 195 10,45 179
74,11
21,22-23 6,55,195 95 23,29 15,39 9, 16
85, 14 99
21,23 6,7,57,60,90,94,165,193 16,6 9
87,10 169 Ezéchiel
27, 15 35 56 Luc
91,13 9,4 154,155,159,170,194
27,26 60 64 3, 17 72
95, 1 9,4-6 167
28,66 90, 94, 95, 103, 139, 146, 9,23-24 95
95,1-10 53 47,1-2 33
166,169,173,174,195 53, 61, 65, 166, 171, 195, 9,23-25 159
95, 10 47,3 91
33 136 196 9,51 14
33,13-17 58 Daniel 14,26-27 147
111,9 160
33, 17 58,59,64,135,166,195 4,10-12 140 14,27 69,87
118,120 95,169
Josué 140,2 169 Matthieu Jean
2,18-21 64 3,10 99,164 1,11 94
Proverbes
8,9 154 3,12 72,75 2,14-15 75,87
30,28 137
8,29 152 5,44 26 3,14 93,160,169
Cantique des cantiques 7, 13 141
Juges 136 3,14-15 36
1,14 10,17-18 183
7,5 32 136 6,51 33
2,3 10,34 72
7, 16 160 6,58 33
Sagesse 10,37-38 182 7,37-38 171
1 Samuel 1,7 100 10,38 69,72,87
2,1 160 10,7 68
Sophonie 11 12 11,52 100
2 Rois 1,7 169 12,29 152 12,25 181
6,1-6 64, 166 12,39 160
Zacharie 12,27 74
6,1-7 57,98,195 15,13 23 12,32 14,100,190
101 12,10 52, 169
6,6 16,24 72 13,33 159
14,5 12 16,24-25 95
1 Chroniques 14,27 72
16,23-31 53 Isaïe 16,24-27 159 14,30 153
2,3 171 17,22 122
Esdras 15,1-8 23
5,1 160 19,21 72
6,19-21 52 15,4 23
5,26 24 23,37 136
7,27 136 19,19 171
9,5 61, 64, 94, 135, 136, 160, 24,3-32 13 19,36 91
Psaumes 166,169,195,196 24,27 13
56,57,140,166,171,172 20,24-29 149
1,3 11,1 56, 164 24,30 11-13,25,41,137,161
1,3-6 32,56 11,11-12 100 24,31 106 Actes des Apôtres
3,5 60 27,1 59 25,31 12 5,30 7
21 9, 56, 59, 61, 63, 64, 166, 49,22 12,24 27,28 29 8,32-33 27
169, 195 50,6 61 27,33 157 10,39 7
21,15 95 53,5 27 27,45 142 Romains
21, 17 61,95 53, 7 27,53 27,51 142 5,12-19 97
21,21 95 53,9 60 27,52-53 101 5,19 96
21,22 43,59,135 54,9 57 8,3 93
Marc
22,4 57 62,10 24 3,27 152 1 Corinthiens
23,3-5 171 65,2 11, 35, 47, 61, 65, 95, 135,
8,31-33 9
39,9 171

217
216
La croix chez les Pères

1,18-25 21 Colossiens
1,18 7, 72 1,15-20 8
1,23 171 1,16-20 90
1,23-24 7, 149 1,17 128, 142, 144 Index des auteurs anciens
2,2 150 1,18 23,69
2,7 150 1,19-20 8
2, 16 7 1,20 106, 129, 157
3,2 150 2,14 8, 97, 137, 150-153, 160,
4,13 22 179 Actes d'André Nicétas le Paphlagonien, Laudatio
4,21 160 2,14-15 129, 150, 151, 184 Actes d'André grecs 119, 127, 128, 132
51,52 2,15 142, 151-154, 160 7 121 EpUre des presbytres et diacres
5,7
6,15 23 9 121 d'Achaïe
1 Thessaloniciens
12,12-27 23 142 12 115 10 120
5,23 113
15,45 113 16 Actes de Jean
15,45-47 96 1 Timothée 16,3 124 111
15,47 113 2,2 26 26,12-13 124 90 15
2,6 179 30,5 124 93 112
Galates 33 115
24 Hébreux 94 122
2, 19 37 114
7 5, 12 150 94-102 76-81
3,6-14 38 115
60 9,13 28 97-102 187
3,10-13 38,11· 124
7,90 12,24 28 98,16 85
3,13 40, 16 125
6,14 7,72,81,153,154,160,170 43,2-3 121 Actes de Paul et Thècle
1 Pierre 22 132,133
Philippiens 1,2 28 44,7 125
129 2,21 153 47 113 Actes de Philippe
2,10
26 2,24 26 49 113,114 Martyre 34 116
3,18
4,3 179 49,4-7 126 Actes de Pierre
1 Jean 50 113 7 118
Ephésiens 4,1-3 25 53 118 8 113
1,10 97,103,129,142,144 5,6-8 25 54 110,112,118-127, 21 46
1,22 69 2 Jean 194, 196 37 110-112,120,121,
2,2 142 25 58,8 125 126,196
7
2,13-16 100 58,14 125 37-38 24,110
2,13-17 185 Apocalypse 61 125 38 111-117,120,128,
2,15-16 8 3,5 179 63 110,125 141,196
3,18 74, 87, 99, 101, 104, 128, 4,5 173 63,3-7 126 Pseudo-Linus
141, 156 5,2-9 179 65 112 6 109
3,18-19 104 5,8-9 173 65,4-5 121
100 179 Actes de Thomas
4,6 13,8 65,5 125
170 121 133
4,9 106 14,1 Passion arménienne
69 179 157 134
4, 15 21, 27 119-122, 124-126,
5,23 69 22,1-5 33 130,131 Albinos, Epitomé
6, 12 142 22,13-14 170 Martyrium prius 14 49
30, 12 179 14 110,119-122, Apocalypse d'Elie
30,15 179 124-132, 139 III, 3-4 13,14,18

218
La croix chez les Pères
Index des auteurs anciens

Apocalypse de Pierre 8,5 28,54,61 Stromates


6-7 12-14,16,18 9 31,32 A Quirinus
l, 24, 164,4 145 II, 20
9,8 145 39
Apocalypse de Pierre (NH VII, 3) II, 4, 19, 1 146 II, 20-22
11 32,33,57 169
191,192 II, 20, 108,4 147 La tenue des vierges
p. 72 122 11,8 28 V, 6, 33, 2 158
11,9 55 6 170
p.73 122 V, 6, 35, 1 145
122 11,10 42 V, Il, 72, 3 146 Pseudo-Cyprien
p.80
p.81 122, 187 11-l2 27,43 V, 14, 103, 1 50 Les montagnes du Sinaï et de Sion
p.81-82 80,81 12,1 16, 195 VI, 8, 64, 3 145 9 170,171
p.82 187, 188 12, 1-7 33-36 VI, 8, 65, 2 146 Poème V; La Pâque
p.83 187 12,2-3 28 VI, Il, 84 145 55
12,4 60 VI, Il, 86-87 146 Cyrille de Jérusalem, Catéchèses
Arnobe, Contre les nations 12,5-7 59
1,36 6 VI, 15, 128, 1 39 XIII 129
12,10 114 VII, 12, 79, 5 145
Artémidore, Clé des songes Deuxième Traité du Grand Seth
Caverne aux trésors VII, l2, 79, 7 145 (NHVII,2)
7,46 158 Clément de Rome, Lettre aux 191-192
Ascension d'Isaïe Celse, Discours véritable Corinthiens p.55-56 80,122,188-190
3, 13-18 15 33,3 128 p.57
6 189,190
3, 13-24 39,40 Cicéron, Pro Rabirio p.58 190
3,17 16 Commodien
5,16 5 Instructions Didachè
4,14 12
9,26 15 Clément d'Alexandrie l, XXXV. XXXVI 173,174 16,6 11-14,18,25,60
Extraits de Théodote Poème des deux peuples Didascalie des Apôtres
Athanase, L'incarnation du Verbe 1,1 68
21-32 175 174 32
17,1 68,69
25 129 Concept de notre Grande Puissance Lettre à Diognète
22,4-6 68
(NHVI,4) 12,3 114
Aurélius Victor, Livre des Césars 23,1 69
41 10 26,1-3 68,69 17, 18, 184 Eloge de Jean-Baptiste
31,4 68 Corpus Hermeticum, Poimandres 135-135 158
Barhadbeshabba Arbaïa, Histoire
ecclésiastique 32,2 69 115 Epiphane, Panarion
86 42, 1- 43, 1 68-70, 72, 73, 75, Cosmas Indicopleustès, 66, 73 151
78,84 Topographie chrétienne Epître apocryphe de Jacques (NH l, 2)
Pseudo-Barnabé, Lettre
42,2-3 79 II,24 105 p.5-6 181-184, 192
27-37,39
43-68 180 Cyprien
2, 10 114 Epître des Apôtres
47,2 78 A Fortunatus
5 27 13,18
61 82 8 169
5,1-2 27 Euripide, Bacchantes
5,5-6 28
Protreptique La jalousie et l'envie
12,118,4 146 210-210 146
6,1-7 27 17 170
12,119,3 146 Lettres Eusèbe de Césarée
6,11 27
7,2-3 28
Pédagogue LXIII, 6, 2 136 Histoire ecclésiastique
1,5,23,1 145 LXXVI, 2, 1 170 IX, 9, 10-11 10
7,5 28
III, 12,85,3 147 La mort Vie de Constantin
7,6-9 165
7,6-11 28-30,51,52
Quis diues saluetur 14 170 1,28-31 10
8,2 145 L'oraison dominicale 1,40 10
7-8 28-31
8 30,31 15 170 III, 49 10

220
221
La croix chez les Pères Index des auteurs anciens

Evangile des Egyptiens Discours catéchétique Traité sur David et Goliath 1,2,4 74
NH III, 2, p. 64 152, 184, 191 32 104 4,3 135 1,3,5 69,75,87
NH IV, 2, p. 75 152, 184, 191 Homélie sur le Triduum pascal 11,4 136 1,4,1 84
Deutéro-Ezéchiel 104 12,2 136 I,5,1-2 78
34 Pseudo-Grégoire de Nysse, Pseudo-Hippolyte, Homélie pascale 1,8,2 82,84,87
Evangile selon Philippe (NH II, 3) Testimonia 26 141 I,l1,l 68,69
191-192 34 49 138,139 1,14,6 178
log. 53 81-83 Hermas, Le Pasteur 50 139,140,178 l, 24, 4 189
log. 67 84 Similitude 9, 6, 1 15 51 55,56, 128, 140- l, 30,12-14 186
log. 72 82,83 Similitude 9, 14, 5 128 142,158 III, 11,9 178
log. 83 98 51,7-8 129 III,17,3 140
Hippolyte
log. 91 83 51,9 128 III, 18,4-6 95
Antichrist
log. 125 82 51,10 129 III,18,7 97,98,106
11 136
55 141 III,19,3 106
Evangile de Pierre 59 137
55, 1 152 III,21,10 97
55 61 136
Homère, Odyssée III,23,5 140
v.35-42 14-16,18,19,40, Bénédictions d'Isaac et de Jacob
XII, 1. 178-179 146 III,23,7 97
42, 194 136,137
IV, 2,7 93
v.40 141 Bénédictions de Moïse Ignace d'Antioche IV, 5,4 95
Evangile du Sauveur 135, 136, 138 22-25 IV, 5, 4-5 93
12,118 Commentaire V sur la Genèse Lettre aux Ephésiens IV, 10,2 94
140 8,1 22
Evangile selon Thomas (NH II, 2) IV, 33, 1 94
Commentaire sur les Proverbes 9, 1 22, 23, 130
log. 12 182 IV,34,4 46, 101
fragment LXX 136 16,2 22
log. 38 182 V, 16, 3 - 17, 3 96-97
Commentaire sur le Cantique des Lettre aux Tralliens
log. 55 69,182-183 V, 16,3 - 18,3 96
cantiques 6,1 23
log. 58 30, 183 V,17,4 98-101, 105, 128,
1,14 136 9-10 26
log. 68 183 129, 164, 173
2,3 136 9-11 22, 23, 55
log. 69 183 13,1 136 V, 18, 1-3 102,103, 128
10 24,25 V,18,3 94,104
log. 107 70 18,2 136,178 11 24
Evangile de Vérité (NH l, 3) Commentaire sur Daniel Démonstration de la prédication
Lettre aux Philadelphiens apostolique
177-180,191,192 IV, 9 137 8,2 23
p.18 55,83,137,139, 33 117,139,166
IV, 60 137 Lettre aux Smyrniotes
178 33-34 93,103-106
Commentaire sur Matthieu 1, 1 141
p.19 179 34 102,106,128
11 12,137 1,2 22,24,25
p.20 97,137,178-180 45 56,94,141
Contre Noët 2 22,25
p.21 179 46 94
137
p.23 179
Interprétation de la Gnose (NH XI, 1) 56 94
Elenchos
p.31 70,179 191 71 47
VI,29-37 74 p.5 180 79 94,95
Exposé valentinien (NHXI, 2) VI,34 99 p.10 69, 70 Jean Chrysostome, Homélie sur la
p.33 191 VI,35 73,75 p. 12 181 résurrection et les Apôtres
p.38 78 VI, 35, 5-7 180 p.13 180 37-38 158
Sur la grande Ode
Grégoire de Nysse Irénée de Lyon
135 Jérôme
Contre Eunome Contre les hérésies
III, 39-40 104 Commentaire sur Marc
I,1-8 70-74
34

222 223
Index des auteurs anciens
La croix chez les Peres

61, 63 fragment XIII 89, 128 1,54-55 149


Commentaire sur Matthieu 111 fragment XIV 89,90,128 II, 56 149
158 112 36
4,27 Méthode d'Olympe II, 61 149
112, 1-2 59
Les hommes illustres Contre Porphyre II, 75 146
112 114,2 65
1,2 62,63, 110, 120 193 VI, 36 157
131,2
Lettres 62,63 Exhortation au martyre
XXXXVI,3 158 131,4-5 Minucius Félix
64,110,120 12 158
CXXIV,12 156, 157 134,5 Octauius 36 159
138 57 9,4 167
Jules l'Africain Homélies sur la Genese
Justinien (empereur) 29 167, 168 156
157 II, 5
157 Novatien VIII, 6 159
Justin La Trinité VIII, 9 159
Apologie Lactance
Epitomé des Institutions divines 19, 19-20 167 IX, 3 151, 152
30-52 62
136 46,1-8 174 Odes de Salomon Homélies sur l'Exode
32, 1
Institutions divines 23,10-18 41 IV, 6-7 151
32,7 63
61,65 IV 174-175 27 40 VI, 8 154
35 174 VII, 1-2 159
61,65 IV, 19, 11 29 18
38 155
53,54,64,65 IV, 26, 29-30 175 29,4 18,41 XI, 4
41 XII, 4 150
65 IV, 26, 36 129 29, 7 40
49,2-4
46,47,51,58 V, 3, 5-6. 9. 20 175 39,6-7 41 Homélies sur le Lévitique
55 52 VIII, 10 151
55,6 BD, 164 XVIII, 22 42,1-2 40
47-51, 104 La mort des persécuteurs IX, 5 152
60 Oracles sibyllins
36,37 44 10
1,1. 272 41,129
Homélies sur les Nombres
60,3
Lettre des chrétiens de Lyon IX, 7, 2 160
Dialogue avec Tryphon V, 1. 256-257 42
133 X,2,2 159
10,3 63 VI, 1. 26-28 17,18,42
XVII, 6 152
13 63 Lettre de Pierre à Philippe VIII, 1. 217-255 18,42
63 XVIII, 4 152
24,1 (NHVIII,2) VIII, 1. 302 42,129
65 Homélies sur Josué
24,4 192 Origène 152
1,3
32,1 7 p. 136 183 Commentaire sur Matthieu VIII, 3 151-153
35,2 114 p.138 183 160,161
51,52,63 VIII, 4 152,153
40 p.139 183, 184 sur 24, 30 12 VIII, 6 152,154
40,3 91 sur 27,32 159
52-55,64 Lucien Homélies sur les Juges
72-73 Iudicium uocalium sur 27,33 157 160
174,195 IX, 2
72,1 32 Commentaire sur Jean
15 12 Homélies sur Samuel
72,4 La mort de Peregrinus 1,38,278 160 155
64,65 1,9
73 6 VI, 55, 285-287 151 1,10 160
55-62,64 11
86-106 X, 33, 210-215 75
94, 141 Méliton de Sardes Homélies sur Jérémie
86,2 XIX, Il, 65-68 150 160
63,98 Sur la Pâque X,2
86,6 XX, 36, 330 151 159
114 63-64 53 XVIII, 2
88 XXXII, 32, 398-400 159 Homélies sur Ezéchiel
63 96 89,128
90,4-5 Commentaire sur Romains 149
36,64 fragment VI 90 1,4
91 V, 10 152,157 Les principes
36 fragment IX 91
94 Contre Celse III, 6, 5 153
94,1-3 59 fragment XI 91
1,13 149 IV, 3,13-14 156
59 fragment XII 91
105

225
224
La croix chez les Pères

Sur la Pâque Le baptême


152, 160 8,2 167
Sur 1 Corinthiens 9,3 167
fragment VI 160 La chair du Christ
Selecta in Ezechielem 4-5 163 Index des noms, des mots et des notions
IK 154 Contre les Juifs
10,1-14 165, 166
Physiologus
13,1 178 Adam: 96-98, 106, lB, 114, 117, 135, Etendre, extension: Il, 12, 35, 40-42,
40 46,133
13,8-21 165-166 137,139,140,157,158 46, 47, 51, 58, 62, 81, 84, 94, lOI,
Platon 14,9 29 Agneau pascal: 51, 63, 91, 141, 175 107, 116, 129, 135-137, 139, 155,
Phédon Contre Marcion Aile: 83, 136, 175, 193, 194 159, 168, 172, 194, 195
117a 112 III,7,7 29,165 Arbre:23,32, 33,42,55-57,64,83,96, Eve: 35, 114
Seconde lettre III,8-11 163 98, 117, 129, 139-141, 164, 172, Folie:7,22,149
312d-e 50 III, 18, 1-19, 5 165 174, 178, 194, 195 Fouet: 75, 193
Timée III,22,6 154,167 Arche:57,146,156,159,194 Fruit: 23, 33, 42, 55,130, BI, 140, 166,
34a-37c 48-50, 104, 130 IV, 20, 4 163 Baptême: 27, 28, 32, 33, 37, 43, 91, 171,172,178,194
43e 113 IV, 21, 11 165 166,167 Hache: 98,99, 164, 166
Polycarpe de Smyrne, IV, 40, 3-4 166 Bâton: 31, 42, 55-57, 136, 151, 159, Hauteur, profondeur, longueur, largeur:
Lettre aux Philippiens Contre les valentiniens 167,170,194 99,104,105,141,156
21 7-32 70 Bois: passim Isaac: 91,93,95, 145, 159, 166, 195
2, 1 114 La couronne Buisson: 91, 94, 145, 159, 166, 194, Joug: 168, 172, 193
8-8 25,26 3,4 167 195 Juifs: 7, 8, 15, 35, 36, 39, 52, 53, 60-63,
12 26 13,2 164 Charrue: 46, lOI, 136, 193 94,106,149,166:
Prédication de Pierre L'idolâtrie Chi:48-51,102,104, 107, 130 Laine: 29-31
39 5,3-4 166 Ciel: 5, 11-17,40,42,46,47,94, lOI, Lézard: 137, 138
La prière 104, 105, 128-130, 137, 141, 142, Limite: 67-75, 78, 80, 82, 83, 85, 107,
Première Apocalypse de Jacques 14 167 145, 157, 172, 186 147
(NHV,3)
Testament de Lévi Corne:42,43,46,58,59,64,135,160, 11achine:22, 130, 193
p.30-31 187
18,11 139 166, 194, 195 11ain: Il, 35, 40-42, 46, 47, 62, 128,
Prôtennoia Trimorphe (NH XIII, 1) Cosmos, cosmique: 15, 85, 86, 90, 129, 135-137, 139, 141, 155, 159,
p.50 186,192 Traité tripartite (NH l, 5) 167-169,193,195
100, 102, 107, 114, 119-122, 129,
p.98 78
Sozomène, Histoire ecclésiastique 130, 132, 138, 140-144, 155, 156, 11arcion, marcionisme: 48, 149, 163,
I, 8, 12 10 Victorin de Poetovio, L'Apocalypse 172,194 165
4,6 173 Démon: 45-48, 50, 61, 63, 142, 154, 11artyre: 9, 22, 26, 30, 69, 91, 95, 133,
Strabon 105
156,175,187,194 158,159,164,170
Tertullien Diable: 59, 63,140,150,152-154,166, 11ât, voilure: 5, 46, 58, 137, 166, 168,
L'âme 171 172,193
55,5 164 Document, livre: 8, 97,137,150,179 11erra: 56, 159, 160, 166, 167,170
Apologétique Eau:32,33,37,43,57,98,171,172 11oïse: 34-37,43,47-50,56-62,94,133,
12,3 163 Echelle: 56, 94, 128, 141, 145, 193, 155, 159, 160, 165-167, 169, 171,
16,6-8 163 194 194, 195
Asafemme Elisée: 57,98, lOI, 166 11ystère: 62, 63, 110, Ill, lB, 120,
II, 5, 3 167 Enfer, Hadès: 14-19,41,106,143, 156 126, 127, 133, 136, 155, 156, 163,
Aux nations Epaule: 61,68, 85, 136, 160, 194, 195 166,167,193,196
I, 12, 1-6 163 Etendard: 24,47, 164, 168, 193, 194 Noé: 34, 57, 146, 156, 159, 194

226
La croix chez les Pères

Païens: 7, 8, 47, 62, 106 Suivre: 9, 164 Table des matières


Symbole, symbolique: 10, 16, 18, 61,
Pâque: 9, 138, 139
Pendre, suspendre: 102, 103, 146, 154, 62,105,131,178,196
Tau: 32, 154, 155, 167, 193, 194 Introduction ...................................................................................... 5
169
Port, porter: 9, 68-70, 87, 93, 95, 147, Testimonium: 34, 37, 54, 64, 65, 169, La croix qui accompagne Jésus ........................................................ Il
158,164,174,183 170, 195
Trois cents: 32, 145 La croix, signe qui précède Jésus lors de sa parousie ................... 11
Prière: 40,41, 58, 154, 167, 168, 194
La croix qui suit Jésus lors de sa sortie du tombeau:
Principautés, Autorités: 8, 62, 64, 150, Trophée: 10,46,47,63,130, 137, 142,
151, 153, 184
151-153,163,164,193 l'Evangile de Pierre ............................................................................ 14
Scandale: 7,22,43,63, 89, 90, 149, 170, Van: 72, 75,193 La croix qui accompagne Jésus dans sa montée vers le ciel ........ 17
Victoire: 8, 10, 16, 18,41,47,58,59,63, Conclusions ........................................................................................ 18
196, 197
130, 138, 140, 142, 143, 150, 153,
Sceau: 32, 43 Ignace d'Antioche et Polycarpe de Smyrne .................................... 21
Serpent: 34-37, 48, 51, 58-62, 93, 135, 154, 163, 190, 193, 194, 196
Ignace d'Antioche ............................................................................. 21
160,165,166,169,195 La Lettre aux Philippiens de Polycarpe de Smyrne ....................... 25
Signe: 11-14, 16-18, 35, 37, 40-43, 46,
52,59,62,68-70,95,133,137,145- La Lettre du Pseudo-Barnabé .......................................................... 27
147, 154, 159-161, 167-170, 174, Les deux boucs.
175,193,194 Le sacrifice purificateur de la génisse (ch. 7 et 8) .......................... 28
La circoncision d'Abraham (ch. 9) ................................................. 31
L'eau etle bois (ch. 11 et 12, 1-7) ................................................... 32
Conclusions ........................................................................................ 36
Quatre textes de la première moitié du Ile siècle ........................... 39
La Prédication de Pierre et l'Ascension d'Isaïe ...... ......................... 39
Les Odes de Salomon ......................................................................... 40
Les Oracles sibyllins ........................................................................... 41
Justin .................................................................................................. 45
La Première Apologie ......................................................................... 45
Le Dialogue avec Tryphon ................................................................ 51
Conclusions ........................................................................................ 62
La Croix-Limite des valentiniens .................................................... 67
Valentin .............................................................................................. 67
La Limite-Croix chez Théodote ...................................................... 67
La Limite-Croix selon Ptolémée ..................................................... 70
Héracléon ........................................................................................... 75
Les Actes de Jean ................................................................................. 76
L'Evangile selon Philippe ..................................................................... 81
Synthèse ................................................................................................ 85
Méliton de Sardes ............................................................................. 89
Irénée de Lyon .................................................................................. 93
Préfigurations vétéro-testamentaires ............................................. 93
Le port de la croix ............................................................................. 95

228
La croix chez les peres

Le Contre les hérésies V, 16, 3 - 18, 3 ........................................... 96


La Démonstration de la prédication apostolique 33-34 .............. 103
Conclusions ...................................................................................... 106
Les Actes apocryphes d'apôtre ....................................................... 109
Les Actes apocryphes de Pierre ....................................................... 109
Les Actes apocryphes d'André ........................................................ 118
Les Actes apocryphes de Paul ......................................................... 132
Les Actes apocryphes de Thomas ................................................... 133
Hippolyte ......................................................................................... 135
Hippolyte .......................................................................................... 135
L'Homélie pascale attribuée à Hippolyte ...................................... 138
Clément d'Alexandrie .................................................................... 145
Origène ............................................................................................ 149
La crucifixion du Diable et de ses Principautés et Autorités.
La double crucifixion. L'interprétation de Colossiens 2, 14-15 .. 150
La dimension spatiale de la croix ou de la crucifIxion .............. 155
Autres thématiques ......................................................................... 158
Tertullien et Minucius Félix .......................................................... 163
Tertullien .......................................................................................... 163
Minucius Félix: Octauius ............................................................... 167
Cyprien et écrits pseudo-cyprianiques .......................................... 169
Cyprien ............................................................................................. 169
Ecrits pseudo-cyprianiques ............................................................ 170
Autres auteurs latins ...................................................................... 173
Victorin de Poetovio ....................................................................... 173
Commodien ..................................................................................... 173
Lactance ............................................................................................ 174
La croix et la crucifixion dans les écrits de Nag Hammadi ......... 177
Textes selon lesquels le Sauveur a été crucifié ............................ 177
Textes selon lesquels le Sauveur n'a pas été crucifié .................. 184
Conclusions ...................................................................................... 190
Conclusion ........................................................................................ 193
Bibliographie ................................................................................... 199
Index des références bibliques ......................................................... 215
Index des auteurs anciens ................................................................ 219
Index des noms, des mots et des notions ........................................ 227