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Le plus célèbre astrophysicien anglais évalue à

50 % les chances de survie de rhumanit.é à l'issue du


XXJf! siècle. MARTIN REES
Aussi grisantes soient-elles, les avancées scientifîques et
technologiques sont aléatoires, créant chaque jour de
nouveaux dangers: poll ution galopante, vi ru s inédits,
cyberterrorisme, ex-périences hasardeuses. Toutes ces
menaces sont, à l'heure actuelle, bien plus inquiétantes
qu e celles d'un conflit nucléaire subies depuis la guerre
Notre•
.-.,,_e rnl e r
froide. Quant à l'environne ment, les traitements que nous
lui infligeons auront des retombées autrement plus graves
qu e celles des catastrophes natu relles (séismes, éruptions
volcaniques, etc. ).
Le progrès n'a jamais autant qu 'aujourd'hui fragilisé le
monde: comment concilier alors l'extension de nos
libe rtés et la protection de l'ave nir ?
Astrophysicien passionné de l'univers contemporain et
grand humaniste, Martin Hees nous met en garde: non
seul ement l'humanité lisque de s'autodétruire, mais elle
pourrait même entraîner dans sa chute le cos mos tout
SIÈCLE?
entier .. Dans ce li vre à la fois profond et accessible, il
nous ex-pose en term es clairs ses doutes et ses inquiéh,des :
Avant-propos de
l'humanité survivra-t-elle à notre siècle? Hub ert Reeves
Membre de la ROljal Societlj el enseign(mt li Ca mbridge
(Kin g's College), MarUn Rees est également l'astronome
officiel de la cour d'Allgleterre et l'allteu r de nombreux
Of/orages.

17 C pnx valable France

04.02.45 _3247.9
ISBN : 2-7096- 23 10-2
9 M"I"""" A.. II.. Il..! .. , ThimofUCf
Je Lattès
Martin Rees

NOTRE
DERNIER SIÈCLE?

Avant-Propos de Hubert Reeves

Traduit de l'anglais (Grande-Bretagne)


par Christine Godbille-Lambert

Je Lattès
www.cditions-jclattcs.fr 17, rue Jacob 75006 Paris
Titre de l'édition originale
Our Final Hour
publiée par Basic Books, Perseus Books

Avant-propos

Martin Rees est une des grandes figures de la cos-


mologie contemporaine. Depuis plusieurs décennies, ses
contributions à l'étude de nombreux sujets astrophy-
siques - tels que l'évolution du cosmos depuis ses pre-
miers temps ou la présence des trous noirs au centre des
galaxies actives - sont pratiquement devenues des cha-
pitres de l'astronomie moderne. De nombreux exemples
illustrent la pertinence de ses intuitions.
Dans ce livre, il dresse un bilan des menaces qui
pèsent auj ourd 'hui sur l'espèce humaine. Il concentre en
particulier son attenti on sur les dangers provoqués par
l'humanité elle-même dans ses développements techno-
logiques et industriels, et plus spécifiquement dans
l'exploration potentielle de nos avancées en génétique
moléculaire, en informatique et en robotique_
Avec la modesti e qui le caractérise, Rees n' impose
pas ses réflexions, il les présente d'une faço n scientifique
et pédagogique, laissant à chacun le soin d'en tirer les
© 2003 by Mar1ill Rccs conclusions.
© 2004, éditions Jean-Claude Lattès pour la traduction française. Pourtant on sent percer, au travers de ses mots,

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Notre dernier siècle?

l'inquiétude qui est la sienne face à l'assombrissement


de notre ~venir à si. brève échéance. On peut espérer que
son travail aura un Impact profond qui atteindra les déci-
~eurs . ~ ce titre, ce livre est beaucoup plus qu ' un simple
liv:e sCI~nt~fique, il participe de ce vaste mouvement qui,
aUJourd hUI, tente de sauver l' hum anité tant (du moins
l'espérons-nous !) qu ' il est encore temps.

Hubert Reeves. Préface

La science n'a jamais progressé aussi vite ni son


champ été aussi vaste: biotechnologie, cybertechno-
logie, nanotechnologie, exploration de l'espace ... Mais,
pour grisants que soient les horizons qu'elle nous ouvre,
ceux-ci ne vont pas sans risques. Les sciences nouvelles
peuvent en effet engendrer des conséquences incalcu-
lables en ceci qu 'elles donnent aux humains les moyens
de perpétrer des actes terrifiants, ou de commettre des
erreurs apparemment anodines aux retombées dévasta-
trices. Cet aspect critique de la technologie du XXI' siècle
pourrait s' avérer plus inquiétant, parce que moins maî-
trisable, que le risque de catastrophe nucléaire auquel
nous sommes confrontés depuis des dizaines d'années.
Nos activités pèsent en outre sur l'environnement au
point que celui-ci est davantage menacé par nous
aujourd'hui qu ' il ne l'a été pendant des millénaires par
les désastres naturels tels que séismes, éruptions volca-
niques ou impacts d'astéroïdes.
Bien que concis, le présent ouvrage aborde de nom-
, breux thèmes. traités par chapitres pouvant être lus

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Notre dernier siècle?

séparément. Il Yest question de la course aux armements,


des nouvelles technologies, des crises liées à l'environ-
nement, des perspectives et des limites des découve rtes
scientifiques, et de l'avenir de la vie sur Terre. Certains
des nombreux spécialistes avec lesquels j 'ai eu le plaisir
de di scuter découvriront que mes pri ses de position dif-
fè rent des leurs; mais n'en va-t-il pas de ces th èmes 1.
controversés comme de tou s les « scénarios» du futu r à
long terme?
J' espère au moins stimuler le débat sur les moyens
de nous prémunir contre les pires dangers tout en faisan t Prologue
progresser les connaissances pour le bien de l'humanité.
Savants et technologues ont des obligations spécifiques
mais, dans un monde interconnecté, il nous incombe
auj ourd' hui à tous d'attirer l'attention des pouvoirs
publics sur les régions du monde les moins pri vilégiées Le xx' siècle nous ayant apporté la bombe, la
et les plus vulnérables. menace nucl éaire pèse à jamais sur nous, les risques à
Mes remerciements vont à John Brockman qu i m'a court terme liés au terrorisme son t une des préoccupa-
encouragé à écrire ce livre. Je lui sui s reconnaissant, ainsi tions majeures des populations et des responsables
qu 'à Eli zabeth Maguire, pour leur infinie patience, tout politiques, et les inégalités de richesse et de bien-être ne
comme à Christine Marra et à son équipe, dont l' effica- cesse nt de croître ... Ces thèmes mobilisateurs sont déjà
cité et le dynamisme ont permi s à cet ouvrage de voir le amplement traités, et mon intenti on n'est pas de m'y
jour. appesantir mais d'insister sur les aléas du XXI" siècle
auxquels on pense moins, men aces pour l'humanité, et
plus encore pour son environnement.
Certains de ces nouveaux dangers se font déjà jour,
d'autres ne sont encore que des conjectures: l'air conta-
miné par des virus mortels « artificiels» pourrait rayer
certains peuples de la carte; des tec hniques nouvelles
bien plus ciblées et plus efficaces que nos panacées et
nos drogues peuvent transformer la nature humaine, et
peut-être serons-nous un jour menacés par des ordina-
teurs hyper intelligents ou des nanomachlnes mal

Il
Notre dernier siècle? Prologue

intentionnées, dotés de la capacité de se reproduire à une la chance; selon d' autres, le risque cumulé de catas-
échelle effroyable. trophe au cours de cette période était d' au moins cin-
D'autres ri sques inédi ts ne sont pas total ement à quante pour cent. Si le danger immédiat d'un conflit
exclure. Les expériences provoquant la collision de par- atomique mondial s'est éloigné, l' utilisation à plus ou
ticules au moyen d'énergies considérables pourraient moins long terme de l' arme atomique dans telle ou teUe
déclencher une réacti on en chaîne qui endommagerait région du monde demeure une menace croissante.
tout sur terre et déchirerait jusqu'à la matière de l'espace Car si les armes nucléaires peuvent être démante-
lui-même - événement « infernal » sans appel, dont les lées, on ne peut pas les dés-inventer: la menace existe
retombées se propageraient à la vitesse de la lumière et à jamais et pourrait refaire surface au cours de ce siècle;
engloutiraient l' univers tout entier. Ce type de scénario on peut en effet imaginer un réalignement donnant lieu
est peut-être tout à fait improbable, mais il soulève de à des prises de positions aussi dangereuses qu ' au temps
façon aiguë la question de savoir qui, et de quelle façon, de la guerre froide et un déploiement d'arsenaux encore
doit prendre la décision d'autori ser ces essais; car ces plus important qu'alors. En outre, une menace peut sem-
derniers, à réelle visée scientifiqu e et offrant vraisem- bler négligeable d'une année sur l'autre mais devenir
blablement des avantages pratiques, présentent néan- plausible si elle perdure sur des décennies. Et au risque
moins le ri sque de conséquences funestes. de conflit nucléaire viendront s'ajouter d'autres, tout
Comme nos générations d'ancêtres, nous vivons aussi dévastateurs et beaucoup moins maîtrisables. Ces
sous la menace de désastres susceptibles de provo- derniers pourraient bien ne pas être déclenchés par des
quer un cataclysme planétaire : éruptions volcaniq ues gouvernements, ni même par des « Etats voyous », mais
majeures et impacts d'astéroïdes géants, par exemple. par des individus ou des groupuscules ayant accès à une
Les catastrophes naturelles de cette ampleur sont heu- technologie de plus en plus sophistiquée, et les moyens
reusement si rares - et donc si peu susceptibles d'advenir qu ' ils auront de provoquer une catastrophe sont malheu-
de notre vivant - que nous n' y pensons pas et qu'elles reusement nombreux.
n' empêchent quasiment personne de dormir. Mais s'y Le principe dissuasif conçu par les stratèges de l' ère
ajoutent aujourd' hui d'autres risques environnementaux, atomique est fondé sur la « destruction mutuelle
dont, cette fois, nous sommes responsables et que nous assurée », dont le sigle anglo-saxon MAD (<< mutually
ne pou vons écarter. assured destruction ») est singulière ment approprié. Pour
Pendant les années de guerre froide, la menace prin- vérifier cette doctrine, des docteurs Folamour en chair et
cipale qui pesait sur le monde étai t celle d' un conflit en os 1 ont imaginé une hypothétique « machine infer-
thermonucl éaire généralisé dû à l'escalade de la lutte nale )), arme dissuasive de dernier recours, trop diabo-
entre deux super puissances. Nous y avons apparemment lique pour être utilisée par un res ponsable politique doté
échappé mais, pour nombre d'ex perts - dont certains de raison. Mais au cours du XXI' siècle, des savants seront
responsables politiques de l'époque - , nous avons eu de peut-être en mesure de mettre au point une véritabl e

12 l3
Notre dernier siècle? Prologue

machine infernale non nucléaire, et il n'est pas inconce- technologiques naîtront de nouveaux moyens genera-
vable que des citoyens lambda parviennent à maîtriser teurs de terreur et de destructi on, et la communication
ce moyen potentiel de destruction, alors qu 'au siècle instantanée d'un point à l'autre du globe amplifiera leur
précédent, cette prérogative effrayante était celle d'un impact social. Encore plus inquiétant, des catastrophes
petit nombre d' hommes au pouvoir dans les pays dotés pourraient advenir du simple fait d'avatars technolo-
de l'anne atomique, Si quelques milliers d'individus giques, des accidents graves (création ou fuite involon-
avaient Je doi gt sur le bouton d ' une machine infernale taire d'un agent pathogène nocif à propagation rapide,
l'~cte fo~ ou même l'erreur d'un seul d'entre eux pour~ ou problème majeur de logiciel, par exemple) pouvant
nut entramer notre fin à tous. se produire au sein même d'organismes bien régle-
Le péril suggéré par ce type de scénarios de mentés. Plus les menaces s'aggraveront et leurs possibles
l'extrême est peut-être moins irréalisable, tout comme responsables se feront nombreux, plus les conséquences
l'édification d' un château de cartes, en th éorie faisable. seront délétères pour la société, qui régressera. A long
Mais bien avant que de simples citoyens acquièrent les terme, ce risque peut affecter l'humanité elle-même.
moyens de l'apocalypse - ce qui pourrait se faire d'ici Loin d'être proche de sa fin comme le prétendent
une dizaine d'années -, certains pourront aussi déclen- certains, la science progresse à un rythme accéléré. Les
cher des événements de même ampleur que les prochaines découvertes qui perceront les mystères face
effroyables attentats terroristes que nous connaissons auxquels nous sommes aujourd'hui perplexes (structures
a~j?urd'hui. Pour ce faire, nul besoin d' un réseau orga- de la réalité physique, complexité de la vie, du cerveau
lllse comme Al Quaida: il suffirait d'un fanatique ou et du cosmos) engendreront des applications mineures,
d'un marginal animé des mêmes intentions que celles mais elles poseront de nouveaux problèmes d'éthique et
des concepteurs de virus infonnatiques. De tels individus feront naître de nouveaux dangers. Comment ferons-
existent dans tous les pays; ils sont certes peu nombreux nous la part des multiples possibilités offertes par la
mais les biotechnologies et cybertechniques seront si per~ génétique, la robotique ou la nanotechnologie et celle
fonnantes que l'acte d'un seul d'entre eux pourrait bien des risques - même mineurs - de catastrophe planétaire ?
suffire. Ma spécialité de scientifique est la cosmologie,
D ' ici 2050, peut-être les sociétés et les nations se c'est-à-dire l'exploration de notre environnement sous
seront-elles radicalement réalignées, nos façons de vivre tous ses aspects. Ceci peut sembler un moyen éloigné
auront-elles complètement changé, notre espérance de des problèmes pratiques de la Terre - Gregory Bendford,
vi: au~men~~ et nos .comportement; (modifiés par la astrophysicien et auteur d'ouvrages de fiction, n'affirme-
medecI.ne, 1 ImplantatIOn de puces electroniques, etc.) (-il pas que l'étude « de la grande giration des mondes
seront-Ils très différents. Mais subsisteront la faillibilité persuade les astronomes de notre ex trême finitude et les
de l'être humain et le risque d'actes malveillants de mar- induit peut-être en erreur» 2 ? Peu nombreux sont cepen-
ginaux aigris et de groupes dissidents. Des avancées dant les savants assez naïfs pour être concernés par cette

14 IS
Notre dern ier siècle? Prologue

réflexion : l' astrophysicien qui s' interroge sur les astronautes ont laissé l'empreinte de leurs pas. Ces vues
espaces presque infinis ne devi ent certes pas très « phi- à di stance du globe terrestre, nous ne les possédons que
losophe » face au quotidien, mais il n'en est pas moins depui s une quarantaine d'années; or, notre planète existe
conscient des problèmes qui se posent et se poseront à depui s plus de cent millions de fois plus longtemps:
nous ici, sur la Terre. Ma démarche personnelle est plus quelles transformations a-t-elle subies pendant tout ce
proche de ce qu 'exprime mon collègue de Cambridge, temps?
le mathématicien et philosophe Frank Ramsey : « Je ne Il y a environ quatre milliards et demi d'années 4,
me sens absolument pas humble face à l'immensité de le Soleil s'est formé à partir de la condensation d'un
l'espace. Aussi vastes que soient les étoiles, elles ne nuage cosmique et a été encerclé par un anneau de gaz
peu vent ni penser ni aimer, ce qui est à mes yeux bien tourbillonnant ; la poussière s'y est agglomérée en un
plus impressionnant que la taille ... Ma représentation du fourmillement de roches tournant en orbite, qui se sont
monde est une vue en perspective, pas un dessin à échelle ensuite fondues ensemble pour former les planètes.
réduite. Ce sont les êtres humai ns qui en constituent la L ' une d'elles est devenue la Terre -« le troisième rocher
toile de fond, et toutes les étoiles y sont minuscules 3. » à partir du Soleil ». La jeune Terre a été secouée par des
De fait, cette perspective cosmique renforce les chocs avec d'autres corps, dont certains étaient aussi gros
préoccupations des astrophysiciens quant à ce qui se que les planètes elles-mêmes; un de ces impacts a creusé
passe ici et maintenant, car elle donne une idée du pro- assez de roches en fusion pour former la Lune. Les choses
digieux potentiel de la vie. Notre biosphère a mis plus se sont calmées et la Terre s'est refroidie. Les transfor-
de quatre milliards d'années à se constituer au cours de mations suivantes, assez distinctes pour être visibles par
plusieurs phases de sélection darwinienne infinime nt un observateur lointain, sont advenues très progressive-
longues, et ce passé immémorial fait désormais partie de ment. Pendant plus d'un milliard d'années, l' oxygène
notre patrimoine. Mais l'avenir pourrait durer encore s'est accumulé dans l'atmosphère terrestre grâce à la
plus longtemps, et au cours de cette éternité à venir, la première vie unicellulaire. Les changements survenus
diversité de la vie sur terre et aiIJeurs pourrait s'avérer par la suite dans la biosphère - formati on de masses de
encore plus éto nn ante. L'évolution de l'intelligence et terre et dérive des continents - ont été plus lents. La
de la co mplexité du vivant pourrait bien n'en être qu'à calotte glaciaire a fondu et diminué ; il se peut même
ses débuts cosmiques. qu ' i! y ait eu des phases de gel au cours desquelles la
On se souvient d'une des premières photos prises Terre entière a pris un aspect blanc plutôt que bleu pâle.
de l'espace: un « lever de Terre» vu de l'engin spatial Les seul s bouleversements violents ont été provo-
en orbite autour de la Lune. Notre habitat de terres, qués par d' importants im pacts d' astéroïdes ou des
d' océans et de nuages y revêt un délicat aspect transpa- éruptions volcaniques maj eures. Lors de ces événements
rent, dont la frag ile beauté contraste avec la désolation exceptionnels, les projections de roches détritiques dans
et la sécheresse du paysage lunaire sur lequel les la stratosphère ont dû être telles que pendant plusieurs

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NOIre dernier siècle? Prologl/e

années, et jusqu'à ce que toute la poussière et les gaz les a menés jusque dans les profondeurs de l' espace
émis se fixent, la Terre a eu un aspect gris foncé et non interstell aire et ils ont à jamais quitté le système solaire.
blanc bleuté, et la lumière so laire n'est pas parvenue Si des extraterrestres pourvus de connaissances
jusqu'aux terres ni aux océans. En dehors de ces chocs scientifiques avancées observaient notre système solaire,
brefs, rien n'est advenu brusquement: des espèces nou- ils pourraient en toute confi ance prédire à notre planète
velles ont surgi les unes après les autres, ont évolué puis une catastrophe dans six milliards d'années: proche de
se sont éteintes au cours de phases de l' ordre de millions sa fin le Soleil enflera jusqu'à devenir un « géant rouge»
d'années. et so~fflera tout de la surface terrestre. La Terre étant à
C'est lors d'un laps de temps minuscule - la der- peine à mi-parcours de sa vie, on ne devrait logiquement
nière millionième phase de l'histoire terrestre, c'est- pas être en mesure aujourd'hui de prévoir ce boulever-
à-dire quelques centaines d'années - que les formes de sement sans précédent. Mais tous ces phénomènes
végétation ont changé bien plus rapidement qu'avant. Ce d'origine humaine adviennent si vite qu' il est déjà pos-
phénomène est à J' ori gine de l'agriculture, qui est sible d' en parler...
l'empreinte sur le sol d' un peuplement humain possédant De quoi pourraient être témoin s ces hypothétiqu~s
des outi ls. La population humaine s'est intensifiée et a étranoers dan s les cent prochaines années s'il s POurSUI-
ainsi accéléré le rythme de l'évolution. Mais par la suite, vaien~ leur observation? y aura-t-il un dernier gronde-
des changements bien différents sont advenus, encore ment suivi de silence? La planète elle-même se
plus soudains. En cinquante ans le volume de dioxyde stabi lisera-t-elle? Quelque part dans le système solaire,
de carbone de l' atmosphère qui, au cours de presque de nouvelles oasis de vie naîtront-elles d'un de ces petits
toute l'histoire de celle-ci avai t lentement diminué, a objets métalliques provenant de la Terre, et s'étendront-
commencé à augmenter à une vitesse anormalement elles très au-delà du système solaire grâce à une forme
élevée. La planète s'est mise à émettre des ondes radio de vie différente, à des machines étranges ou à de~
(produ ites par l' ensemble des émissions de télévision, signaux complexes, créant ain si une « sphère verte» qUl
des téléphones mobiles et des radars) à un rythme finira par recouvrir la galaxie tout entière ?
intensif. AffIrmer que l' espace-temps crucial - mis à part le
Un autre phénomène s'est égaleme nt produit, inédit Big-Bang - se situe ici et maintenant n'est peut-être p~s
au cours des quatre milliards et denai d 'années de vie de déraisonnable. Je pense en effet que les chances de surVle
notre planète : des objets métalliques - certes tout petits, des humains sur la Terre d' ici la fIn du siècle ne dépas-
pesant au plus quelques tonnes chacun - ont quitté la sent pas cinquante pour cent. Seuls nos choix et nos
surface terrestre et ont complètement di sparu de la bio- comportements permettront d'assurer la pérennité de
sphère. Certains sont devenus des orbites tournant autour la vie future sur la Terre et peut-être au-delà ou,
de la Terre; d'autres ont atterri sur la Lune et les pla- au contraire, menaceront le potentiel de vie puis provo-
nètes, d'autres encore ont même suivi une traj ectoire qui queront la fin de l'avenir humain et post-bumain. Ce qui

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Notre dernier siècle?

va donc se passer ici, sur la Terre, au cours du siècle


pourrait faire toute la différence entre deux quasi~
éternités: l'une, riche de fonnes de vie toujours plus
complexes, et l'autre seulement constituée de matière.

2.

Le choc technologique

La science du xxr siècle peut non seulement


transformer la façon de vivre des humains mais les
humains eux-mêmes, et rien ne dit qu'une machine
hyper intelligente ne sera pas notre toute dernière
invention.

« Les bouleversements advenus au cours du siècle


dernier ont été plus nombreux que lors du précédent, et
ils sembleron t minimes comparés à ceux que nous ver-
rons au cours du siècle présent. » Tel était le sentiment
souvent exprimé en 2000 et 2001 , à l'aube du nouveau
millénaire; or, ces paroles, prononcées il y a plus de cent
ans, s'appliquaient respectivement aux XIX" et xx' siè-
cles : il s'agit d' un ex trai t de la conférence intitulée
Découverte dufutur l, donnée en 1902 par le jeune H.a.
Wells à la Royal Institution de Londres.
A la fin du XIX< siècle, les grandes lignes de

21
Notre dernier siècle? Le choc technologiqlle

l'évolution de la Terre et de sa biosphère étaient déjà vapeur de l'intéri eur de la Terre, de nouveaux animaux
connues grâce à Darwin et aux géologues; on ignorait prédateurs, ou encore d' une drogue, ou ~l' ~ne folie
encore l' âge précis de notre planète mais on l'estimait à humaine destructrice. » Wells, dont le peSSlmlSme all a
des centaines de millions d'années. Wells lui-même était grandissant à la fin de sa vie et culmina dans son dernier
au courant de ces données, novatrices et scandaleuses ouvrage, The Milld al the End of its Tether, frôlait le
pour l'époque, qu'il avait acquises de T.H. Huxley, désespoir quant à la « face sombre » de la science, et ~I
défenseur convai ncu et ardent promoteur de Darwin. serait peut-être horrifié s' il vivait encore aujourd' hul.
« L 'humanité a beaucoup progressé, dit Wells lors Car, ayant déjà les moyens de nous détruire par la gue~e
de cette conférence visionnaire, et la distance parcourue atomique, nous sommes, à l' aube de ce siècle, en tram
nous donne une assez bonne idée du chemin qui nous d'acquérir le savoir-faire biologique susceptible de no~s
reste à faire. Tout le passé n'est que le commencement être non mo ins fatal; intégrée, notre société va deverur
du commencement ; tout ce que \' esprit humain a plus vulnérable aux cyber risques, et nos activités pèsent
accompli n'est que le rêve qui précède le réveil. » Ces de plus en plus dangereusement sur l'environnem~nt. Les
tensions exacerbées entre les retombées inoffensives de
ans plus tard, et Wells avait vu juste: le =
paroles non dénuées de cou rage résonnent encore cent
siècle a
connu davantage de bouleversements que les cent ans
nos découvertes et leurs conséquences nuisibles sont une
réalité préoccupante, tout comme les risques inhérents
précédents réunis, el nos connaissances - sur l'atome,la au pouvoir prométhéen que nous offre la science.
vie et le cos mos - se sont amplifiées à un rythme que Comme ne pouvait l'ignorer son auditoire, Wells
pas même lui ne pouvait imaginer. Les retombées de était aussi l'auteur de La machine à explorer le temps.
nouvelles découvertes ont transformé nos existences, et Dans ce roman devenu un classique, « l' Explorateur du
les incroyables innovations tec hniques. comme les pers- Temps» abaisse doucement le levier de sa machine :
pecti ves des prochaines décennies, n'auraient pas « La nuit vint comme on éteint une lampe; et un moment
manqué de l'enthousiasmer. après, demain était là. » Il accélère ~t « la palpitati.on du
Mais l'optimisme de Wells ne faisait pas de lui un jour et de la nuit se fondit en une temte gnse contrnue .. .
naïf et, dans son exposé, il insistait sur le ri sque de Je continuai mon voyage, m' arrêtant de temps à autre,
catastrophe planétaire: «Comment montrer que cer- par enjambées de milliers d'années ou plus, entraîné par
taines choses peuvent détruire à jamais l'humanité et le mystère du destin de la terre, guettant avec une étrange
mettre fin à son histoire? Que la mort peut du j our au fascination le soleil toujours plus large et pl us morne
lendemain fondre sur nous et réduire à néant tou s nos dans le ciel d'occident, et la vie de la vieille terre dans
rêves, tous nos efforts? ... ce pourrait être le fait d'un son déclin graduel. » Il parvient à une époque où l'huma-
objet venu de l'espace, d' une peste, de quelque grave nité s'est divisée en deux sous-espèces: les veules et
dysfonctionnement atmosphérique, d'une trace de poison infantiles Eloïs. et les Morlocks. des brutes souterrain~s
laissée par une comète, d' une puissante émanation de qui les exploitent. Trente millions d'années plus tard, II

22 23
Notre dernier siècle? Le choc technologique

arrive dans un monde où toutes les formes de vie connues Echecs des prévisions
ont disparu. Il rentre alors dans le présent, chargé
d 'étranges plantes qu' il a rapportées et qui témoignent J'ai récemment trouvé chez un bouquiniste des
de son périple. magazines scientifiques datant des an nées 1920, illustrés
Dans ce récit, la séparation des humains en deux de « dessins du futur » très inventifs: les av ions de
espèces a pris huit cent mille ans, période qui correspond l'avenir y sont affublés de rangées d'ailes posées les unes
à l'idée que l'on se fait du temps que l'humanité a mis sur les autres; le dessinateur était parti du principe que,
à émerger grâce à la sélection naturelle. (Les traces de les biplans de l'époque ayant apparemment évolué par
nos ancêtres hominoi"des datent de quatre millions rapport aux monoplans, il était encore plus « évolué» de
d'années et l' homme« moderne » a succédé au néander- leur coller des ailes de type volet vénitien : l'extrapola-
talien il y a environ quarante mille ans.) Mais au cours ti on peut induire en erreur. Ainsi, en effectuant des
de ce siècle, les manipul ations génétiques et biotechno- proj ecti ons de tendances existantes passe-t-on à côté des
logiques devenues courantes pourraient accélérer le innovations les plus révoluti onnaires, c'est-à-dire de ce
rythme des mutati ons physiques et mentales des qui est qualitativement nouveau et change véritablement
humains, qui n'aurait alors plus rien à voir avec celui de le monde.
la sélection darwin ienne ou même de l'élevage à base de Francis Bacon faisait déjà remarquer il y a quatre
sélection. Dans Remaking Eden 2, Lee Silver conjecture cents ans que les progrès les plus importants sont les
même qu'il suffirait peut-être de quelques générations moins prévisibles. Trois découvertes passées le fasci-
pour que l' humanité se divise en deux espèces: si la naient en particulier: la poudre à fu sil, la soie et la
technologie qui permet aux parents de « faire » généti - boussole. « Ces objets ... , écrit-il dans Novum Organwll,
quement des enfants avantagés n'était disponible qu'aux ne furent pas découverts par les philosophes ou les
gens aisés, le fossé entre les « génétiquement nantis » et sciences de la raison, mais par le hasard et l' opportu-
les « autres» ne cesserait de se creuser. Quant aux muta- nité. » Ce sont « des inventions proprement dites», donc
tions non génétiques, elles pourraient être encore plus « aucune notion préconçue ne peut avoir co nduit à leur
rapides et transformer la mentalité humaine en moins découverte ». Bacon était convaincu que « beaucoup de
d' une génération: le temps de fabriquer de nouvelles choses extrêmement utiles sont encore cachées dans la
drogues et de les mettre sur le marché. Ainsi suffi ra- t-il nature, elles n'ont absolument rien en commun avec ce
peut-être d' un siècle pour que les caractéri stiques fon- qui a déjà été découvert ... elles sont très loin des allées
damentales de l' hum anité comme ncent à se modifier, de l'imagination ».
alors qu 'elles n'avaient quasiment pas bougé au cours Les rayons X, découverts en 1895, doivent avoir
des millions d 'années de so n histoi re connue. semblé aussi magiques à Wells que la boussole à Bacon.
Bien que leur utilité soit manifes te, leur découverte ne
peut avoir été programmée, car proposer de chercher un

24 25
Notre dernier siècle? Le choc technologique

moyen de voir le corps par transparence ne rimait à ri en, omniprésents téléphones mobiles et agendas électroni-
et à supposer que celte démarche ait été fondée, la ques auraient effaré il y a un siècle; et d'autres qu 'Arthur
recherche entreprise n' aurait sûrement pas conduit au C. Clarke ont affirmé que toute technologie un peu
rayon X. Les grandes découvertes ne cessent de nous avancée est comparable à de la magie. Alors, que pour-
surprendre, et peu nombreux furent ceux capables de rait-il arriver au cours de ce siècle qui nous semblerait
prévoir les invent ions qui ont bouleversé le monde dans « magique » ?
la deuxième moitié du xx' siècle, En 1937, la NASA Les prévisionni stes, généralement incapables de
entreprit une étude 3 destinée à prédire les avancées scien- prédire les grands bouleversements nés de découvertes
tifiques, dont les prévisionnistes technologiques d'au- totalement imprévisibles, sont en revanche trop prompts
jourd'hui seraient bien avisés de lire les conclusions. à prédire les changements progressifs, souvent bien lents
On y trouve quelques prédictions sensées sur l'agri cul- au regard de la technique existante, Clarke était un
ture, le pétrole et le caoutchouc synthétiques, mais le visionnaire rare mais il nous faudra sans doute attendre
plus remarquable, c'est ce dont il n'est pas question: bien au-delà de 2001 pour assister à l' installation de
l'énergi e nucl éaire, les antibiotiques (pourtant, la péni- grandes colonies spatiales ou de bases lunaires. Qui plus
cilline, inventée par Alexandre Fleming, existait depuis est, la technologie en matière d'aviation civile piétine,
huit ans), les avions à réaction, les fusées et l'utilisation
comme ceUe des vols spatiaux habités - en règle géné-
de l'espace, les ordi nateurs - et pas un mot sur les tran-
rale, la technologie des transports progresse plus lente-
sistors. Etant passés à côté des technologies qui ont
ment que prévu. Logiquement, nous devrions pouvoir
marqué la seconde moitié du xx' siècle, comment
voyager en avions supersoniques, mais ce n'est pas le
auraient-ils pu prévoir les transformations sociales et
cas; pour des raisons d'économies et d'environnement,
politiques advenues au cours de cette période?
Les scientifiques eux-mêmes ne prévoient souvent nous traversons l'Atlantique dan s des av ions à réaction
pas les implications de leurs propres découvertes. Ernest dont les performances n' ont pour ainsi dire pas évolué
Rutherford, le plus grand physicien nucléaire de son depuis quarante-cinq ans et ne le feront sans doute pas
époque, est connu pour avoir traité de «sornettes» l' uti- pendant encore une vingtaine d 'années. Ce qui a changé,
lité supposée de l' énergie nucléaire ; les pionniers de la c'est l'intensité du trafic aérien: les trajets longue dis-
radio considéraient que les transmissions sans fil étaient tance sont maintenant à la portée de presque toutes les
plus un substitut du télégraphe qu ' un moyen de diffusion bourses. Bien sûr, des améliorations techniques se font
d' « une personne vers plusieurs » ; ni le grand mathéma- jour, par exemple dan s le domaine des contrôles infor-
ticien et concepteur informatique John von Neumann, ni matisés et du guidage par satellite grâce au système
le fondateur d'IBM , Thomas J, Watson, n'ont envisagé GPS ; pour les passagers, les changements les plus évi-
que les besoins en ordin ateurs de l'ensemble des Etats- dents se trouvent dans les gadgets touj ours plus
Unis dépasseraient un petit nombre de ces machines. Nos sophistiqués destinés à les distraire en vol. De même, les

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Notre dernier siècle? Le choc technologique

voitures que nous co nduisons ne progressent que lente- composition et l'application de [faits] déjà connus », et
ment depuis dix ans. les artefacts et gadgets que nous connaissons aujourd'hui
Clarke et la plupart de ses pairs se sont en revanche résultent la plupart du temps du cheminement continu
laissé surprendre par la prolifération et la sophisticati on d'améliorations progressives. Mais même si nous béné-
accélérées des ordinateurs personnels et leurs retombées. ficions à présent d'infrastructures inimaginables aux
La vitesse à laquelle les circuits sont gravés sur les puces siècles précédents, des innovations révolutionnaires
électroniques double tous les dix-huit mois depuis près peuvent encore advenir 4 • De fait, plus nous repoussons
de trente ans, conformément à la célèbre « loi » énoncée les limites de nos connaissances, plus nous avons de
par Gordon Moore, co-fondateur d'Inter Corporation. chances d'être surpris par des choses étonnantes.
Les consoles de jeux ont ainsi des processeurs bien plus
performants que ceux des ordinateurs des astronautes
d'Apollo à l'époque où ils mirent le pied sur la Lune. Plus loin, plus vite?
Aujourd'hui, mon collègue de Cambridge George Efs-
tamou, qui simule sur ordinateur la formation et l'évo- Comme on ne peut raisonnablement extrapoler à
lution des galaxies, peut, pendant son heure de déjeuner, l'infini les connaissances dont on dispose aujourd'hui et
refaire sur son portable les calculs qui lui prirent des dire jusqu'où peut aller la science en l'espace d'un siècle,
mois sur le super ordinateur dont il disposait en 1980, il faut se contenter de garder l'esprit ouvert; des
alors l'un des plus puissants qui soient. Nous conversons concepts qui, pour l'instant, nous semblent pour le moins
auj ourd 'hui sur nos téléphones mobiles mais bientôt, spéculatifs, pourraient donner lieu à des données scien-
nous pourrons aussi effectuer des corrununications à tifiques à ce point inimaginables que nous ne sommes
grande largeur de bande et accéder instantanément à même pas en mesure de les nommer.
toutes les connaissances disponibles en ligne. La révo- Selon Ray Kurzweil, grand prêtre de l' « intelli-
lution génomique - une des découvertes majeures du gence artificielle » et auteur de The Age of Spiritual
début du XXI' siècle - progresse elle aussi de plus en plus Machines 5, au XXI" siècle,« 20 000 ans de progrès seront
vite et surprend ceux qui ne s' attendaient pas à ce que accomplis au rythme d' auj ourd'hui ». Façon de parler,
l'ambitieux projet de cartographie du génome humain bien sûr, puisque le « progrès» ne peut être quantifié que
soit quasiment achevé aujourd' hui. dans des domaines donnés.
Francis Bacon faisait la différence entre ses trois Par exemple, la précision avec laq uelle on peut
découvertes « magiques» et l'invention de l'imprimerie, graver les puces de silicone, ou la qualité de définition
où «tout était déjà dit et généralement évident... il des images des microscopes et télescopes sont physique-
semble impensable qu ' il ait fallu tant de temps pour s'en ment limitées, mais des procédés innovants permettant
apercevoir ». Comme l'imprimerie, la plupart des inven- une impression beaucoup plus fine des circuits 6 sont déjà
tions émergent, selon Bacon, « grâce au transfert, la en cours de développement; la « loi de Moore» est donc

28 29
Notre dernier siècle? Le choc technologique

toujours valable. D ' ici dix ans, nous pourrons nous variée qu e celle des virus et des cell ules vivantes, seraient
connec ter à un sys tème Internet sophistiqué et au di spo- capables d'entreprendre des tâches de fabrication, de cir-
sitif de guidage par satellite grâce à des ordinateu rs de culer dans notre corps pour l'explorer, et même de
la tai lle d'une montre et, un peu plus tard, la puissance procéder à des interventions micro-chirurgicales !
de ces derniers sera peut-être encore augmentée grâce à La nanotechnologie pourrait prolonger de trente ans
de minuscules rayons optiques entrecroisés - technique la loi de Moore; les ordinateurs auraient alors des pro-
radicalement différente et li bérée des circuits à puces. cesseurs d' une capacité semblable à celle du cerveau
La miniaturisation, déjà étonnante aujourd 'hui, est humain, et nous évoluerions tous dans un cyberespace
en effet trè s loin d'avoir attei nt ses limites théoriques. nous permettant de communiquer instantanément, par la
Chaque composa nt d'u n circuit à puces contient des mil- voix et le regard mais aussi grâce à une réalité virtuelle
liards d'atomes : déjà in fi niment petit, ce type de circuit complexe.
(de la taille d ' un micron, c'est-à-dire un millionième de D' après le pionnier de la robotique Hans Moravec 8,
mètre) est encore relativement énorme et « grossier » les machines parviendront à une intelligence égale ou
comparé au plus réduit des circuits en principe conce- supérieure à la nôtre. Mais les processeurs n'y suffiront
vable, dont la taille ne devrait pas dépasser un nanomètre pas; il faudra leur adjoindre des détec teu rs capables de
(un milliardième de mètre.) A long terme, on espère voir et d' entendre comme nous, ainsi qu'un logiciel de
pouvoi r fabriquer des pyramides de nanostru ctures et de traitement et d' interprétation des données transmises.
circuits en fixa nt de simples atomes à des moléc ules, Les logiciels progressent beaucoup plus lentement que
c'est-à-dire en reprodui sant la façon dont les orCJani smes le matériel infonnatique (un ordinateur n'arrive pas à la
vivants grandi ssent et se développent, et en c~piant la cheville d' un enfant de trois ans quand il s'agit de recon-
structure des « ordinateurs» de la nature; le cerveau naître et de manipuler des objets solides), mais peut-être
d'un insecte possède en effet plus ou moins la même parviendra-t-on à améliorer leurs performances en
capacité de traitement qu ' un de nos puissants ordina- essayant de « faire régresser » le cerveau humain au lieu
teurs. d'augmenter la vitesse des processeurs traditionnels et
Les partisans de la nanotechnologie 7 prévoient de de les miniaturiser. Car dès lors que les ordi nateurs pour-
fabriquer des processeurs mille fois plus réd uits qu'ils ront observer et interpréter leur environnement comme
ne le sont actuellement, capables de slOc ker l'infonna- nous le faisons, leurs pensées et leurs réactions bien plus
tion dans des mémoires un milliard de fois plus rapides leur donneront peut-être l'avantage sur nous. n
compactes, grâce à un « asse mbl eur » qui capture et s'agirait alors vraiment d'objets (ou d 'êtres) intelligents,
mélange des atomes simples pour les introduire un par avec lesquels nous pourrions échanger, dans certains
un dans des machines dom les composants ne sont pas domaines en tout cas, comme nous le fai sons avec notre
plus gros que des molécules. Les nanomachines, dont la entourage. Se poseront alors des qu estions d'éthique. Car
structure mo léc ulaire pourrait être aussi complexe et plus s'il nous incombe de faire en sorte que nos semblables

30 31
Notre dernier siècle? Le choc technologique

(et un certain nombre d'espèces animales) soient satis- avec des ordinateurs et, ce faisant, perdre leur individua-
fai ts de leur vie, au nom de quoi n' aurions-nous pas les lité et évoluer vers une conscience collecti ve. Si les
mêmes responsabilités envers les robots sophistiqués que tendances techniques actuelles continuaient sur leur
nous aurons créés? Et pourquoi ne nous sentirions-nous lancée, elles donneraient raison à Moravec, selon lequel
pas obligés de pourvoir à leur bien-être, et de nous sentir certains individus actuellement en vie pourraient
coupables s' ils étaient malheureux? atteindre l' immortalité - c'est-à-dire une durée de vie
dépassant leur enveloppe corporelle. Ceux qui souhaitent
l'immortalité devraient ainsi abandonner leurs corps et
L'avenir sera-t-il humain ou posthumain ? faire télécharger leur cerveau dans des machines de sili-
cone, passant ainsi « sur l'autre rive », selon l'expression
Ces proj ections impliquent que nos descendants spiritualiste un peu surannée.
restent visiblement « humains » . Or, sous peu, le carac- Peut-être que la toute dernière invention humaine
tère et l'aspect physique de l'homme seront eux-mêmes dont nous aurons besoin sera une machine hyper intel-
malléables. De nouve lles drogues ou des ordinateurs ligente. En effet, dès lors qu 'elle aura surpassé l'in-
implantés dan s nos cerveaux pourraient accroître cer- telli gence humaine, elle pourra à son tour en concevoir
taines de nos capacités intellectuelles - nos fonctions et en fabriquer d'autres encore plus intelligentes, et ainsi
logiques ou mathématiques mais aussi notre créati vité. de suite; la technologie filera alors vers un sommet, ou
Nous pourrons peut-être nous « brancher » de la «singularité» (terme que le futurologue californien
mémoire supplémentaire, ou acquérir des connaissances Vernon Vinge 10 fut le premier à utiliser dans ce contexte
en transférant directement celles-ci dans nos cerveaux d' apocalypse), à partir de laquelle l' innovation rejoindra
(par injection d'u n « doctorat instantané », par exemple). l'infini. On ne peut dire à quoi ressemblera le monde
John Sulston, l'un des respon sables du projet de génome une fois atteinte cette « singularité», car les limites dic-
humain, voit encore plus loin : « Quelle quantité de maté- tées par les lois physiques actuelles ne seront peut-être
riel non biologique pouvon s-nous adjoindre au corps plus les mêmes: certaines des « données de base» de la
humain sans cesser de le qualifi er d ' humain ? ... Un peu science théorique qui laissent les physiciens d 'au-
plus de mémoire, peut-être? Plus de capacité de traite- jourd ' hui perplexes - voyage dans le temps, distorsions
ment ? Pourquoi pas? Et si c'est le cas, une certaine de l'espace, etc. - pourront être exploitées par les nou-
immortalité est peut-être à portée de main 9. » velles machines, engendrant une transformation phy-
Un pas de plus consisterait à faire régresser le cer- sique du monde.
veau humain pour en extraire des pensées et des Kurzweil et Vinge sont évidemment à la frontière
souvenirs que l'on tél échargerait dan s une machine ou (et même au-delà) du visionnaire, en liant prédiction
que l'on reconstituerait artificiellement. Les humains scientifique et science-fi ction. La croyance dans la « sin-
pourraient alors transcender la biologie en fu sionnant gularité» touche en effet aux grands courants de la

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Notre dernier siècle ? Le choc technologique

futurologie. un peu comme l'espoir millénariste superflus dans la mesure où les télécommunications et
d' « ex tase » - le fait d' être physiquement happé vers les la réalité virtuelle prendront le pas sur eux.
cieux lors du Dernier Jour - relève des grands courants Qu' en sera-t-il de l' exploitation de l'espace, grâce
du christi anisme. à de nouveaux systèmes de propulsion, par exemple ?
D' ici cinquante ans, si notre civilisation n'a pas irréver-
siblement régressé, des esprits entreprenants et aventu-
L'espace, toile de fond immuable riers (p lus sûrement que des gouvernements) mettront en
place un programme spatial ambitieux. Les vols hab ités
Les systèmes informatiques et la biotechnologie seront remplacés par la robotique et la mini aturisation :
peuvent progresser à pas de géant, car ils ne dépendent une foule de minuscules satelli tes tournera en orbite
pas d'infrastructures encombrantes dont la mise en place autour de la Terre, des sondes errantes très perfecti onnées
requiert des années et qu 'il faut exploiter pendant des exploreront l'ensemble du système solaire, et des robots-
décennies, comme par exemple les centrales électriques ouvriers construiront d'énonnes bâtiments et extrairont
classiques et les infrastru ctures de transports. Tout n' est peut-être des matériaux du sol lunaire ou des astéroïdes.
pas aussi facilement transfo rmable que le matériel Cette présence accrue de l' homme dans l' espace ne
électronique. concernera peut-être qu'une petite partie de l'humanité
Selon les scénarios optimistes, nos infrastructures, (l'environnement n'est nulle part aussi clément que sur
débarrassées des lourdeurs du passé, devraient se trans- la Terre), mais l' espace peut .constituer le décor où,
former au cours du XXI" siècle. Il existera toujours des grâce aux explorateurs et aux pionniers, des commu-
routes et probablement des chemins de rer ; cependant, nautés humaines autonomes s' installeront peut-être sur
des innovations permettront de voyager dans de nou- la Lune, sur Mars, ou flotteront librement dans l'espace,
velles conditions (par exemple, le gu idage par satellite devenu refuge ou but d' exploration. Savoir si nous
évitera peut-être les collisions de véhicules terrestres ou investirons l' espace et de quelle façon peut s'avérer
aériens). Mais, sauf catastrophe majeure - ou avancée d' une importance capitale pour l' évolution post
technologique vers une «singularité » , auquel cas les hum aine et celle de la vie intelligente au cours des
super robots pourraient transformer le monde plus radi- siècles à venir. Car si c'était le cas, et bien que cela soit
calement que ce que nous pouvons imaginer aujourd ' hui de peu de consolation pour les humains restés sur Terre,
- la vi tesse à laquelle notre environnement pourrait cela signifierait que la vie aurait réussi à « s'extirper »
changer est bornée par l'énergie et les ressources: sauf de l'ère de danger maximal et serait à l'abri d'une catas-
invention d ' un avion ou d'un véhicule terrestre totale- trophe terrestre capable, à long terme, de détruire le
ment innovant, il est peu probable que tout le monde potentiel cosmique.
puisse voyager à bord d'engins supersoniques. De toute
façon, les déplace ments dans leur ensemble deviendront

34 35
Notre dernier siècle? Le choc teclmologiqlle

Le monde réel: des horizons plus vastes quelques générations porteraient sur l' aspect phys ique et
la mentali té des humains. Pour les futuristes comme
Selon les prévisionnistes de la technologie, dont le Freeman Dyso n JI , l'homo sapiens se sera peut-être, d' ici
comportement est dicté par le contexte socio-politique quelques siècles, diversifié en plusieurs sous-espèces et
de la côte Ouest des Etats-Unis où vivent tant d' entre adapté à des milieux autres que la Terre.
eux, les changements se fon t sans heurts dans une société Les décisions éco nomiques, dont la durée est sou-
qui encourage les innovations, et les motivations consu- vent limi tée à celle des échéances électorales, ne tiennent
méristes dominent toutes les autres idéologies. Cette généralement pas compte de ce qui peut arriver au-delà
faço n de voir es t aussi erronée que le serait le fait de de vi ngt ans, les risques commerciaux n'étant pris en
minimiser le rôle de la religion dans le commerce inter- compte qu'en fonc tion de leur rentabilité immédiate, a
national, ou d'affirmer que, loin de régresser vers son fortiori quand il s'agit de projets rapidement obsoles-
éradication, l'Afrique sub- saharienne progresse réguliè- cents. Il arrive cependant qu 'on plani fie sur cinquante
rement depuis les années 1970. Les événements socio- ans, comme c'est le cas pour la politique énergétique,
politiques imprévisibles accroissent en fait l'incertitude, par exemple. Certains économistes ten tent d'encourager
et une de mes intentions est de montrer que le progrès les projets à long terme prudenunent co nservateurs et
technique contri bue à fragiliser la société. évaluent fi nancièrement les ressources naturelles d'un
Mais même si cette dernière n 'était pas plus per- pays pour montrer à quel poi nt leur épuisement pèserait
turbée demain qu'elle ne l'est aujourd ' hui, ce genre de sur le budget nationaL Ai nsi, les débats sur le réchauf-
prévisions ne donne qu' un aperçu de ce qui pourrait fement planétaire tiennent compte de ce qui pourrait
arriver, à savoir le fossé susceptible de se creuser entre arriver dans un ou deux siècles, et le Protocole de Kyoto
le potentiel technique et les réalisations tangibles. Pour prévoit que les gouvernements doivent dès aujourd' hui
la sim ple raison que certaines innovations ne créent pas intervenir préventivement dans l' intérêt supposé de ceux
assez de demandes socio-économiques : de même que qui nous succéderont au XXII' siècle (même si ri en ne dit
les voyages en avion supersonique et les vols spatiaux que ces actions préventives seront effectivement entre-
habités stagnent depuis la déce nnie 1970, les potentia- prises).
lités de la technologie à large bande (G3) sont auj our- Le domaine que les gouvernements gèrent à plus
d' hui, en 2003, appliquées lentement, parce que peu long terme encore, non seuleme nt à des centaines mais
d'entre nous ont envie de surfer sur Internet ou de à des mi lliers d'années, est celui de l'éli mination des
regarder des films sur leur téléphone mobile. déchets radioactifs des ce ntrales nuc léaires, dont certains
Dans le domaine des biotec hnologies, les obstacles restent toxiques pendant plusieurs milliers d'années. En
seront davantage éthiques qu 'économiques, car, si Grande-Bretagne et aux Etats-U nis, la législation portant
aucune réglementati on ne devait freiner l'application des sur leur enfo uissement exige que les mati ères dange-
techniques génétiques, les mutations possibles d' ici reuses demeurent scellées - c'est-à-dire sans ri sque

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Notre dernier siècle? Le choc technologique

possible de fuite dans la nappe phréatique ou de fissures transfonnent en l'espace de mille ans, sont censées se
dues aux séismes - pour une durée d'au moins dix mille « passer le flambeau ». Or, un effondrement de la civi-
ans. Ce sont ces contraintes géologiques, imposées par lisation détruirait cette continuité, provoquant une ru p-
l'agence américaine pour la protection de l' environne- ture aussi importante qu e le fossé culturel que nous
ment, qui ont pesé dans la décision d 'enfouir les déchets pouvons éprouver aujourd ' hui face à une lointaine tribu
améri cai ns sous la Yucca Mountain, au Nevada. d' Amazonie. Dans A Canticle fo r Leibowitz lJ de Walter
Les débats sans fi n su r les déchets radioactifs ont M. Miller, l' Amérique du Nord retombe dans un état
au moi ns l'avantage de faire prendre conscience des primitif à la suite d' un co nfl it nucléaire dévastateur ;
répercussions de nos actes sur les milliers d 'années J' Eglise catholique étant la seule institution à surv.ivre,
futures; ce laps de temps ne représente évidemment pas des générations de prêtres essaient, au cours de plUSIeurs
grand-chose comparé à l'avenir de la planète Terre, mais siècles, de reconstituer, à partir de fragments d'archives
il dépasse de très loin les perspectives des plartificateurs et de reliques, les connaissances et la technologie d'avant
et des responsables décisio nnaires. Dans l' optique le conflit. James Lovelock (qui a inventé le concept de
d 'alerter nos lointains descendants sur les dangers cachés Gaia 14, où la biosphère est comparée à un organisme
des dépôts de déchets rad ioac tifs, le département améri- auto-régulé) réclame quant à lui l'élaborati on d' un
cain de l'Energie a même invité un groupe d' intellectuels «manuel de l' utilisateur de la civilisation », qui traiterai t
de tous horizons à débattre du meilleur message suscep- des évolutions technologiq ues comme, par exemple, les
tible d 'être compris par des êtres humains (s' il devai t en techni ques agricoles, de l'élevage à base de sélection
exister) dans plusieurs milliers d'années. jusqu 'à la génétique moderne; la diffusion de ce manuel
Pour encourager la réflexion à long terme, Danny serai t telle qu ' un certai n nombre d'exempl aires su rvi-
Hillis (inventeur de la « Conn ecti on Machine », un des vraient à tout.
premiers ordinateurs à processeur mass ivement parallèle) En nous faisant prendre conscience d' horizons plus
a fondé la Long Now Found ation ; celle-ci se propose lointains, les instigateurs du Long Now nous rappellent
de fabriquer une grande horloge capable de durer très que le bien-être des générations à venir ne doit pas être
longtemps et qui enregistrerait le passage de plusieurs menacé par nos comportements imprudents. Cependant,
milliers d'années. Et dans son ouvrage The Clock of the le Long Now sous-estim e peut-être les conséquences qua-
Long Now 12, Steward Brand passe en revue les façons litativement nouvelles des ordi nateurs et de la techno-
d 'optimiser le contenu des bibliothèques, des capsules logie. Pour les optimistes, celles-ci mèneront aux
de temps et autres artefacts durables qui pourraient nous transformati ons dont il est questi on dans ce chapitre ;
inciter à lever les yeux vers des hori zons plus lointains. quant aux réalistes, ils acceptent de concevoir que ces
Même si les changements ne devaient pas se faire progrès mèneront à un nouveau péril. Les perspectives
plus rapidement qu'au cours des quelques siècles précé- évoluent si rapidement que l' humanité pourrait même ne
dents, les cultu res et les institutions politiques, qUI se pas survivre au-delà d' un siècle - bien moins que mille

38 39
Notre dernier siècle?

ans - à moins que la communauté internationale n'adopte


des politiques durables et de moindre risque fondées sur
la technologie actuelle. Mais ceci exigerait un impossible
frein aux nouvelles découvertes et aux innovations. Une
prévision plus réaliste est que la survie de la société sur
la Terre sera, d'ici un siècle, exposée à des défis si mena-
çants que le niveau de radioactivité au Nevada, d'ici à 3.
des milliers d'années, ne signifiera plus rien. De fait, le
chapitre suivant suggère que nous devons à la chance
d'avoir survécu sans catastrophe au cours des dernières
cinquante années. L'horloge de la fin des temps

Est-ce la chance qui nous a permis de survivre


aussi longtemps?

Si nous aVlOns été conscients de la gravité des


risques que nous courions pendant la guerre
froide, beaucoup d'entre nous auraient refusé d'y
croire. Aujourd'hui, le danger nucléaire est
toujours là mais il ne représente rien, comparé
aux risques auxquels nous exposent les sciences
nouvelles.

Les pires catastrophes qu'ait eu à subir l'humanité


au cours de presque toute son histoire ont été le faÎt des
épidémies et des forces naturelles - inondations, séismes,
éruptions volcaniques, ouragans. Mais celles que nous
avons traversées au xx· siècle n'étaient dues qu'à nous-
mêmes; ce siècle est peut-être en effet le premier au

41
Notre dernier siècle? L 'horloge de la fin des temps

cours duquel les guerres et les dictatures ont causé plus à l' époque, comme il le fut aussi pendant la guerre du
de morts que les fléaux de la nature: une étude 1 indique Vietnam, écrivit plus tard: "Une faible probabilité de
que les deux guerres mondi ales et leurs cohortes de mas- catastrophe est en soi un risque élevé, et je pense que
sacres, de perséc uti ons et de famines programmées ont nous devrions cesser de l' accepter... Cette crise fut à mon
engendré 187 millions de victimes. Ces catastrophes ont sens la mieux gérée de toutes celles de la guerre froide ;
pourtant eu lieu dan s un contexte de mieux-être croissant il n'en reste pas moins qu e, sans le savoir, nous avons
et ce, non seulement dans les pays riches mais dans été à un cheveu du conflit nucl éaire. Nous n'avons pas
nombre de nations en voie de développement, où l' espé- à nous féliciter de l'avoir évité - j ' entends par là que la
rance de vie à la naissance a presque doublé, et où a chance, autant que la raison, a joué en notre faveur...
baissé le nombre de personnes vivant dans des conditions Après la crise des missiles cubains, il m'est clairement
de grande pauvreté. apparu que la faillibilité humaine (dont nous ne nous
C'est lors de la seconde moitié du xx· siècle que déferons jamais) ajoutée à la possession d'armes
l'humanité a vécu so us une menace inédite: un conflit nucléaires est un mélange qui mène très probablement à
atomique mondial. Celui-ci a été évité jusqu'à présent la destruction des pays 3. »
mais le danger existe depuis plus de quarante ans. Pendant la guerre froide, nous avons tou s été soumis
Comme le déclara le Président Kennedy lui-même lors à ce jeu de hasard. Les pessimistes eux-mêmes n'ima-
de la crise des missiles de Cuba en 1962, le risque d' une ginaient sans doute pas que le risque de conflit nucléaire
guerre nucléaire était d' environ « un sur troi s ». Au cours s'élevait à 50 %. Nous avions donc plus de chances de
de ces décennies, celui-ci ne fit bien sûr qu 'augmenter nous en sortir que le contraire et il n'est pas surprenant
et il s'en fallut de peu que, confusion et erreurs d 'appré- que cela ait été le cas, mais cela ne signifi e pas que le
ciation aidant, les super puissances ne réagissent de façon ri sque auquel nous étions exposés était un risque pru-
incontrôlée et ne nous mènent vers une fm du monde dent; pas plus que cela ne justifie la politique de dis-
annoncée. suasion nucléaire pratiquée pendant la guerre froide par
Selon l' histori en Arthur Schlesinger Jr., alors un des les super-puissances qui brandissaient la menace de
bras droits de Kennedy, la crise des missiles cubains fut représailles massives.
« non se ulement le moment le plus dangereux de la
guerre froide mais le plus dangereux de l' histoire de
l'humanité. Avant, jamais deux puissances en conflit Le jeu en valait-il la chandelle?
fi' avaient eu ensemble les moyens de faire sauter le
monde. Heureuse ment que Kennedy et Khrouchtchev Supposez que l'on vous propose de jouer à la rou-
étaient des chefs d'Etats raisonnables, sinon nous ne lette russe (une balle engagée dans l' une des six cham-
serions sans doute pas là aujourd'hui 2. » bres du revolver) : si vous en sortez vivant, vous gagnerez
Robert McNamara, ministre américain de la Défense cinquante dollars. Ce qui se passera probablement (cinq

42 43
Notre dernier siècle? L 'horloge de la fill des temps

chances contre une en votre faveur) est que vous en d'un conflit nucléaire n'auraient pas seulement touché
sortirez gagnant, c'est-à-dire toujours vivant et avec cin- les pays dont les gouvernements en avaient implicitement
quante dollars de plus en poche. Mais à moins que la vie accepté le risque, mais aussi et plus gravement la plupart
ne représente pas grand-chose pour vous, le risque que des nations du tiers-monde, déjà fragilisées par les catas-
vous aurez pris aura été très impmdent - pour ne pas trophes naturelles.
dire complètement fou; car pour que quelqu ' un de rai-
sonnable risque sa vie avec si peu de chances de s'en
sortir, il faut que la récompense soit extrêmement élevée La science, moteur de la course aux armements
- cinq millions de dollars, par exemple, et non cinquante
dollars. De même, si vous êtes malade et avez peu de Le Bulletin of Atomic Scientists 4 a été créé à la fin
chances de guérir sans être opéré, alors - et alors seule- de la Seconde Guerre mondiale par un groupe de phy-
ment - vous opterez pour une opération qui n'a qu'une siciens de Chicago; la plupart avaient travaillé à Los
chance sur six d' échouer. Alamos sur le Projet Manhattan, qui consistait à conce-
Valait-il donc la peine de nous exposer aux risques voir et à fabriquer les bombes atomiques qui ont été
auxquels le monde entier a été confronté pendant la larguées sur Hiroshima et Nagasaki. C'est un magazine
guerre froide? La réponse dépend évidemment de ce encore dynamique et influent, qui traite principalement
qu 'était vraiment la probabilité de conflit nucléaire; et du contrôle des armes et de politique nucléaire. Le logo
force nous est d'accepter ce qu'en dit un responsable qui figure sur la couverture de chaque numéro est une
comme McNamara, qui semble estimer le risque d'alors horloge dont les aiguilles, très proches de minuit, illustrent
à bien plus que de un sur six. Mais la réponse dépend la précarité de la situation mondiale, telle que l'appré-
aussi de ce qui serait advenu faute de diss uasion cient les responsables du magazine. Depuis 1947, la
nucléaire: quelles étaient les probabilités d'expansion grande aiguille est ainsi avancée ou reculée tous les deux
soviétique, et aurions-nous préféré « être plutôt rouges ou trois ans, parfois plus souvent, en fonction des crises
que morts » ? Il serait intéressant de savoir ce que pen- liées aux relations internationales. En ce moment, elle
saient les autres responsables politiques du danger auquel est plus près de minuit qu'elle ne ]' était dans les
ils nous exposaient, et quels risques les citoyens auraient années 1970.
acceptés si on leur avait demandé leur avis. Personnel- C'est néanmoins dans les années 1950 que l'horloge
lement, je n'aurais pas choisi d'opter pour un risque qui signala le risque le plus élevé, l'aiguille n'étant qu'à deux
comportait une chance sur six de désastre susceptible de ou trois minutes de minuit. A la réflexion, cela se justi-
coûter la vie à des centaines de millions de personnes et fiait: c'est au cours de cette décennie que les Etats-Unis
de détruire toutes nos villes, même si l'autre face du et l'Union Soviétique acquirent la bombe H et de nom-
choix était à coup sûr la mainmise soviétique sur breuses armes atomiques (fissiles). Quand on y songe,
l'Europe de l'Ouest. Sans compter que les conséquences l'Europe eut de la chance d'échapper à la destruction

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Notre dernier siècle ? L 'horloge de la fin des temps

nucléaire dans ces années-là. Des armes nucléaires dites Une autre innovation, les missiles anti-missiles des-
tactiques (dont l'une avait pour nom « Davy Crockett ») tinés à protéger les villes et sites stratégiques contre le
étaient détenues par les bataillons; les dispositifs de largage de têtes nucléaires, put être maîtrisée grâce à la
sécurité étaient moins sophistiqués qu'ils ne le devinrent conclusion par les super puissances du Traité des missiles
par la suite, et le danger qu ' un conflit nucléaire ne soit anti-balistiques, auquel des scientifiques contribuèrent en
déclenché par inadvertance ou erreur de jugement bien coulisses, arguant du fait que tout système de dé.fense
réel. Et le monde se trouva, semble-t-il, dans une posture tendrait à déstabiliser « l'équilibre de la terreur » et don-
encore plus dangereuse quand les avions bombardiers nerait lieu à des contre-mesures qui y mettraient fin.
furent épaulés par des missiles balistiques, capables de Dans les années 1980, l'aiguille de l' horloge du
traverser l'Atlantique en une demi-heure, ne laissant à Bulletin of Atomic Scientists se rapprocha à nouveau de
l'adversaire que quelques minutes pour décider ou non minuit. C'est lors de cette décennie que la Grande-
de procéder à des représailles massives avant que son Bretagne et l'Allemagne acquirent de nouvelles armes
propre arsenal ne soit détruit. nucléaires de taille intennédiaire, pour soi-disant rendre
Après la crise des missiles cubains, la ges tion du plus crédible la menace de représailles occidentales en
risque nucléaire devint l'une des premières priorités poli- cas d'attaque soviétique sur l'Europe de l'Ouest. Il
tiques, et l'on encouragea à nouveau la signature de s'agissait surtout de réduire le risque omniprésent d' esca-
traités, à commencer par celui interdisant les essais lade vers un conflit atomique, prémédité ou bien dû à
nucléaires dans l'atmosphère et qui fut signé en 1963. des dysfonctionnements ou des erreurs de calculs. Sur
Mais ceci ne mit pas pour autant fin aux rivalités en une année, ce risque était négligeable mais il serait
matière de fabrication d'armes plus «sophistiquées ». devenu plus sérieux si la situation était restée telle quelle.
« Dans la course à l'armement, quasiment chaque inno- Dans les années 1980, le stock d' armes nucléaires
vation technique vient des Etats-Unis, notait McNamara. de la Ru ssie, de l'Europe et de l'Amérique équivalait à
Mais ceux d'en face les rattrapent toujours très vites.» dix tonnes de TNT par habitant. Carl Sagan et d'autres
Ce syndrome réapparut à la fin des années 1960, quand instituèrent un débat autour de la question de savoir si
on trouva le moyen de fixer plusieurs têtes nucléaires sur un conflit nucléaire mondial provoquerait un «hiver
un seul missile, chacune étant dirigée sur une cible dif- nucléaire 6 » qui, en empêchant le Soleil de bril1er, aurait,
férente. Ce dispositif, appelé MIRVing (pour « multiple entre autres conséquences, entraîné des destructions mas-
independently targeted reentry vehicle»), fut imaginé sives semblables à celles d' un éventuel impact de comète
par des technologues américains puis fabriqué par eux- ou d'astéroïde géant. On supputa fmalernent que même
mêmes et leurs collègues soviétiques. On parvint ainsi à l'explosion de dix mille mégatonnes ne pourrait provo-
accroître l'insécurité des deux côtés: l'un « enchéris- quer un black-out total de longue durée. Des doutes
sait» sur ce que faisait l'autre, surestimait la menace, subsistent cependant encore quant à la fiabilité de
puis réagissait de façon excessive. la simulation; on ignore en particulier la hauteur

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Notre dernier siècle! L 'horloge de la fill des temps

qu 'atteindraient les débri s projetés dans la stratosphère les satellites de surveillance seraient facilement détruits.
et combien de temps ils y resteraient. Quoi qu'il en soit, On risquerait aussi qu'un « Etat voyou» soit tenté de
le scénario de « 1'hiver nucléaire » permit de prendre neutraliser les défenses antimjssiles basées sur satellite
conscience que les principales victimes d ' une guerre ato- en polluant l'espace par la mise en orbite de débris,
mique seraient les populations d 'Asie du Sud, d'Afrique stratagème qui empêcherait l'utilisation de l'espace par
et d' Amérique latine, dont la plupart n'étaient pas parties les satellites en orbite à basse altitude.
prenantes dans la guerre froide. Sally Zuckerman, expert et conseiller scientifique
Ce fut l'époque de l' Initiative de défense straté- de longue date du gouvernement britannique, fut (une
gique, ou « Guerre des étoiles », et le Traité des missiles foi s à la retraite) aussi prompt que Robert McNarnara à
anti-balistiques fut à nouveau à l'ordre du jour. La dénoncer l'absurdité dangereuse de l'escalade ayant
construction d' un « bouclier » défensif capable de conduit aux gigantesques et meurtriers stocks d 'armes
rendre les armes nucléaires « impuissantes et obso- nucléaires américain et soviétique. Selon lui, « tout cela
lètes », but proclamé du Président Reagan, semblait [était] d' autant plus fou que ce n'est pas les militaires
techniquement infaisable, et les contre-mesures persis- qui ont en premier imaginé ce nouveau type d' armement
taient à opter pour l' attaque. Ce traité est à nouveau et mais des groupes de scientifiques et de technologues ...
une foi s de plus remis en question par les Etats-Unis Cet avenir angoissant était le fait des technologues, non
au prétexte qu ' il interdit la mise en place d'un dispositif parce qu'ils avaient des intuitions visionnaires sur la
de défen se antimissile contre d' éventuels bombar- façon dont le monde devait évoluer, mais parce qu'ils
dements de missiles de la part d' « Etats voyous ». faisaient tout simplement ce qu ' ils pensaient être leur
La principale objection à l'égard de ce type de sys- travail ... A la base, la dynamique de la course aux arme-
tème défensif est, à supposer qu'il s'avère efficace ments a de toule évidence été donnée par les techniciens
- au prix d 'efforts et d' investissements considérables - des laboratoires gouvernementaux et des fabricants
son impuissance face à une agression nucléaire som- d' armes 7. »
maire de la part d'« Etats voyous », c' est-à-dire le Les employés des laboratoires d'armement dont le
catapultage d' une bombe de fabrication artisanale à savoir-faire dépassait la compétence routinière, ou qui
partir d' un bateau ou d ' un camion. L'abrogation de ce fai saient preuve d' idées originales, ajoutèrent leur grain
traité serait déplorable et ouvrirait la voie à «l'arme- de sel à cet état de faits préoccupant. Les chercheurs en
ment » de l'espace. Les annes anti-satellites sont en matière d'armement, poursuit Zuckerman, « sont
effet parfaitement concevables et relativement simples devenus les alchimistes modernes, travaillant dans le
à fabriquer; à côté de la difficulté que représente l'in- secret et jetant des sorts qui nous affectent tous. Ils ne
terception d' un missile attaquant, un objet posi- sont peut-être jamais allés au combat, n'ont peut-être
tionné sur une orbite con nue et prévisible serait une j amais subi les horreurs de la guerre, mais ils savent
«cible facile » : les communications, la navigation et fabriquer les moyens de destruction. »

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Notre dernier siècle? L'horloge de la fill des temps

Depuis les années 1980, époque où Zuckerman écri- savoir-faire, contribuent à la mise en vei lle des arse-
vait ceci, d'autres innovations auraient sans doute naux. Mais le défi tech nique majeur le plus long à
contribué à intensifier la course aux armements de façon accomplir sera la destruction de toutes ces armes, ainsi
non négligeable si l'ordre du jour n'avait pas changé du que de leur uranium et de leur plutonium. On peut
tout au tout. Après la fin de la guerre froide, la menace réduire la dangerosité de l'uranium 235 hautement
d'un conflit nucléaire majeur cessa en effet de planer enrichi (encore qu ' il est toujours utilisé dans des réac-
au-dessus de nous (encore qu' Américains et Russes teurs nucléaires pacifiques), en le mélangeant à de
continuent à déployer des milliers de missiles) et, au l'uranium 238; en 1993, les Américains ont accepté
début des années 1990, l' aiguille de l'horloge du Bl/lletin d'acheter à la Russie, sur une période de plus de vingt
of Atomist Scientists descendit à minuit moins dix-sept. ans, jusqu 'à 500 tonnes d'uranium ainsi dil ué ancien-
Elle remonte cependant lentement, et elle marquait nement destiné à l'armement. Se débarrasser du plu-
minuit moins sept en 2002. Car nous assistons à une tonium est moins évident. Les Ru sses refusent de
prolifération des armes nucléaires (en Inde et au considérer comme un « déchet » ce matériau chèrement
Pakistan, par exemple) et à de nouveaux aléas effarants. gagné, mais les centrales nucléaires existantes ne sont
Ils n'augurent pas systématiquement d'une soudaine pas équipées de «surgénérateurs» capables de brûler
catastrophe planétaire (réflexion faite, la métaphore de le plutonium. La meiUeure solution est de l' enterrer1 de
l'horloge de fin du temps n'est peut-être pas si bien le rendre in uti lisable en le mélangeant à des déchets
trouvée) mais, additionnés, ils s'avèrent tout aussi radioactifs, ou de le brûler partiellement dans un
inquiétants. Vue d'ici, la politique figée mais relative- réacteur nucléaire. Selon Richard Garwin et Georges
ment prévisible de l' «ère de stagnati on » de Leonid Charpak, « Le surplus total de matière nucléaire russe
Brej nev et de la rivalité des super puissances est presque suffirait à fabriq uer près de la 000 armes au plutonium
rassurante. et 60 000 armes d' implosion à l'uranium. La mise hors
Pendant toute la décennie 1990, de gigantesques d' état de nu ire de cette matière est véritablement une
provisions d'armes nucléaires ont été accumulées, et tâche dantesque 8. »
c'est encore le cas aujourd ' hui. Les accords prévoyant Tant que tout n'est pas détruit, il faut continuer à
de réduire le déploiement des armes atomiques sont les sécuriser et à inventori er de façon fiable l' ensemble de
bienvenus, mais comment gérer et détruire les quelque l'armement nucléaire de l'ex-Union Soviétique, sinon,
vingt ou trente mille bombes et missiles gisant ici ou c'est bien plus que le stock des « petites» puissances
là? Certes, ces traités exigent le démantèlement de la nucléaires qui passera entre les mains de groupes terro-
plupart des têtes nucléaires, celles-ci devant être ôtées ri stes ou rebelles, comme on soupçonne malheureuse-
des missiles et stockées séparément, et les programmes ment que ce fut le cas (même si l'on n'en a aucune
de 'c iblage peuvent être annulés ; ces mesures, qui preuve tangible) au cours de la période de transition
impliquent un moindre besoin en main-d'œuvre et en chaotique du début des années 1990.

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Notre demier siècle? L'horloge de la fin des temps

Les groupes dissidents sont encore très loin de pou- Chine. Pour que les autres nations ne prennent pas
voir financer la construction d'un missile à longue portée ombrage de cette «discrimination », le traité stipulait
transportant une ogive nucléaire compacte, mais celle-ci que ces puissances nucléaires devaient «poursuivre de
est devenue plausible et il faut en tenir compte. Comme bonne foi des négociations sur des mesures efficaces
le guidage par satellite est aujourd ' hui à la portée de tout relatives à la cessation de la course aux armements
le monde, un missile de type missile de croisière pourrait nucléaires ... » et à « l'arrêt de toutes explosions expéri-
être guidé par un dispositif disponible dans le commerce. mentales d'armes nucléaires à tout jamais ... » (TNP,
Et un missile terre-terre serait plus difficile à déceler et Art. VI, version françai se du texte original conclu à Lon-
à intercepter qu'un missile balistique. Faire exploser une dres, Moscou et Washington le 1" juillet 1968. Source:
bombe transportée par camion ou par bateau et fabriquer, Internet.)
dans un appartement, un système explosif rudimentaite Le TNP aurait plus de poids si ces cinq pays accep-
à base d'uranium volé sont des procédés techniquement taient en échange de procéder à une réduction radicale
très peu exigeants; et, contrairement à une bombe lar- de leurs propres arsenaux. Selon les traités actuellement
guée par missile, la provenance d'un tel engin serait en vigueur, il faudra par exemple dix ans pour que le
indécelable. déploiement d'armes atomiques américain baisse au
moins à deux cents ogives - et celles qui seront mises
hors d'état ne seront pas irréversiblement détruites, mais
Lutte contre la prolifération des armes nucl éaires stockées. C'est également avec réticence que les puis-
sances nucléaires ont accepté une interdiction totale des
L'environnement nucléaire présente au moins un essais visant à réduire la prolifération d'armes encore
aspect rassurant: le nombre de puissances nucléaires a plus sophistiquées; les Etats-Unis ont, quant à eux,
certes augmenté, mais pas aussi rapidement que prévu refusé de signer ce traité. Des essais intermittents soi-
par beaucoup d'experts; elles seraient au nombre de dix, disant nécessaires sont censés vérifier la « fiabilité» des
en comptant les « non déclarées », comme Israël. Au armes stockées - en d'autres termes, qu'elles fonction-
moins vingt pays se sont abstenus de surmonter les pro- neront bien si besoin est. On tente de savoir si le test
blèmes techniques alors qu'ils en avaient les moyens; il séparé des composants, par simulation sur ordinateur
s'agit entre autres du Japon, de l' Allemagne et du Brésil. par exemple, serait suffisamment fi able. Cette fi abilité
L'Afrique du Sud a, quant à e lle, mis au point six armes ne servira peut-être à rien, sauf à un agresseur envisa-
nucléaires, mais elle les a démantelées. geant d'attaquer pour la première fois, puisqu'un missile
Quand les négociations sur le Traité sur la non- nucléaire reste dissuasif même si sa charge n'a que 50 %
prolifération (TNP) ont débuté en 1967, on prit acte du de chance d'exploser. On dit aussi que les essais sont
statut spécial des cinq pays détenteurs de l'arme ato- nécessaires pour s'assurer que les armes sont « sûres»,
mique : Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Russie et c'est-à-dire qu 'elles n'exploseront pas ou ne généreront

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Notre dernier siècle? L 'horloge de la fin des temps

pas de radioactivité dangereuse en cas de man ipulation Mai s le facteur déterminant demeure J' intérêt d' un
accidentelle. Un autre argument avancé par les oppo- pays à faire partie du club des nations nucléari sées. Les
sants à l'interdiction totale des essais est qu ' il est pays actuellement dotés de l' arme atomique pourraient
impossible de vérifier que cette interdiction est effecti- contribuer à la di ss uasion en minimisant le rôle du
vement respectée: les essais souterrains supéri eurs à nucléaire dans leur arsenal défensif. A cet égard , les
quelques kilotonnes laissent des traces sismiques évi- récentes déclarations américaines et britanniques quant
dentes, mais ceux inférieurs à un kilotonne peuvent se à l'utilisation éventuelle de bombes à faible portée pour
fondre parmi les nomb reux séismes mineurs, et s' ils ont attaquer les cachettes terrori stes souterraines constituent
lieu dans de grandes cavités, ils sont parfois étouffés . un véritable pas en arrière; elles atténuent la dimension
On ignore le nombre précis de stations sismologiques nucléaire, banalisent l'utiJisation de la bombe, et attisent
nécessaires à la vérification , et la façon dont les services l'envie des autres pays de se la procurer - envie qui va
de renseignements ou la surveillance par satell ite pour- déjà croissant, puisqu ' il ne semble pas exister d' autre
raient aussi y procéder. Selon un rapport de l'académi e moyen de di ssuader les pressions américaines indési-
des sciences américaine, il est impossible de se livrer à rables ou de s'en protéger: la supériorité des Etats-Unis
des essais indétectables, et ceux nécessaires à la mise en matière d' armes conventionnelles« intelligentes» est
au poi nt de nou ve lles annes « plus sophistiquées» ne telle que ce pays peut, à moindre coût humain pour
sont pas destinés au maintien des stocks d' armes lui-même, imposer sa volonté aux autres.
existants 9.
En soi, l'interdiction totale des essais ne mettrait
pas fi n à la proli fé ration car il est toujours possible, sans L'inquiétude de la communauté scientifique
essai, de fabriquer une bombe fi ssile de première géné-
ration efficace. Mais l'interdiction empêcherait les Les spécialistes de l' atome de Chicago ne sont pas
puissances nucléaires actuelles (les Etats-Unis en parti- les seuls à avoir tenté, hors des voies offi cielles, d'influer
culier) de mettre au point de nouveaux types de bombes, sur le débat politique lié au risque nucléaire depui s la fin
ce qui serait propice au TNP, lequel enjoint à toutes les de la guerre froide. Un autre groupe a mis sur pied une
puissances nucléaires de réduire leurs arsenaux .. . Pour série de conférences, surnommées Pugwash 10, du nom
lutter efficacement contre la prolifération, il faudrait du village de Nouvelle-Ecosse où s'est ten ue la première
avant tout étendre le rôle de l' Agence intern ationale de d' entre eUes sous la houlette du millionnaire canadien
l'énergie atomique , qui doit être en mesure de savoir Cyrus Eaton, lui-même natif de ce village. Les parti ci-
qui détient des mati ères nucléaires récemment acq uises, pants soviétiques et occidentaux aux premières confé-
et de procéder à des inspections sur place. Co mme on rences avaient généralement eu un rôle actif dan s la
le sait, cette question est à l' ori gine de la cri se avec Seconde Guerre mondiale; ayant trava illé sur le projet
l'Iraq. de bombe atomique ou sur celui du radar, ils continuaient

54 55
Notre dernier siècle? L 'horloge de la fin des temps

à Y accorder une attention inquiète. A une époque - les l'y rejoindre et mourut en camp de concentration) et
années 1960-1970 - où les contacts officiels étaient rares, travailla à Liverpool avec l'éminent physicien nucléaire
les conférences de Pugwash pennettaient aux Améri- James Chadwick. Rotblat fit partie du Projet Manhattan
cains et aux Soviétiques de se rencontrer de façon à Los Alamos en tant que membre du petit contingent
informelle. britannique. Il décida de s'en retirer prématurément
Certaines des grandes figures scientifiques de cette lorsque la défaite allemande ne fit plus de doute, car,
génération sont encore en vie. Le plus âgé est Hans selon lui, le projet de bombe ne se justifiait que pour
Bethe, né en 1906 à Strasbourg. Eminent phys icien faire contrepoids à l'anne atomique éventuellement
nucléaire dans les années 1930, il quitta l'Allemagne détenue par Hitler. De fait, il se rappelle avoir perdu ses
pour enseigner aux Etats-Unis et, pendant la Seconde illusions en entendant le général Grover, responsable du
Guerre mondiale, dirigea le département théorique de projet, dire, dès mars 1944, que le but principal de la
Los Alamos. Par la suite, il retourna à la Cornell Uni- bombe était d' « en imposer aux Russes ».
versity où, aujourd'hui encore, il participe activement au Rotblat rentra en Angleterre où il enseigna la bio-
renforcement du contrôle des annes nu cléaires, tout en physique et devint un pionnier de la recherche sur les
poursuivant ses recherches (il s'intéresse depuis peu à la effets de l'exposition aux radiations. En 1955, il encou-
théorie des étoiles explosives et des supernovas). De tous ragea Bertrand Russell à rédiger un manifeste insistant
les physiciens vivants, Bethe est sans doute l'un des plus sur l'urgence de réduire le danger nucléaire. L' un des
respectés dans le monde, non seulement pour ses derniers actes d'Einstein fut d'accepter de signer ce
connaissances scientifiques mais parce qu'il ne cesse de document, dont les auteurs déclaraient avec inquiétude
s'inquiéter de leurs conséquences. C'est peut-être le seul «s'exprimer ici non parce que nous appartenons à telle
panni ses pairs à publier des travaux pointus depuis plus ou telle nation, tel continent ou telle croyance, mais en
de soixante-dix ans. En 1999, son attitude face à la tant qu' êtres humains, appartenant à l'espèce humaine,
recherche militaire s'est durcie, et il a instamment incité dont la survie est menacée 12 ». C'est ce manifeste qui
les scientifiques à « cesser de travailler à la conception, fut à l'origine de la création des conférences de Pugwash
la mise au point et la sophisti cation des armes nucléaires en 1957 ; depuis, Rotblat est resté le premier moteur et
et de destruction massive 11 » qui encourage la course aux l'inspirateur infatigable de celles-ci. Quand, en 1995, le
armements. prix Nobel de la Paix leur fut attribué, il sembla juste de
l'ai également eu le privilège de faire la connais- le partager à égalité entre l'organisme et Rotbl at en
sance de Joseph Rotblat, autre vétéran de Los Alamos. personne. Celui-ci, aujourd'hui âgé de quatre-vingt-
De deux ans plus jeune que Bethe, il est né en Pologne, quatorze ans, milite inlassablement et avec l'énergie d' un
où l'enfant qu'il était a vécu les horreurs de la Première jeune homme pour l'éradication totale de l'anne ato-
Guerre mondiale, et où débuta sa carrière de chercheur. mique. Cette cause, que l'on dit souvent irréaliste et le
En 1939, il se réfugia en Angleterre (sa femme ne put fait de margmaux idéalistes et irresponsables, prête à

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Notre dernier siècle? L 'horloge de la fin des temps

sourire. Elle est cependant soutenue par un nombre gran- harov, leur contrepartie russe la plus connue, impliqué
dissant de personnes grâce à Rotblat - un idéaliste, dans l'invention de la bombe H après la guerre, était un
certes, mais sans illusion quant au fossé qui sépare peu plus jeune.)
l'espoir de l'attente. Les savants atomistes de Chicago et les pionniers
« L'affirmation selon laquelle les armes nucléaires du mouvement Pugwash ont admirablement montré la
peuvent être stockées à perpétuité sans jamais être utili- voie aux chercheurs de toutes les disciplines scientifiques
sées - accidentellement ou intentionnellement - défie la ayant de profonds impacts sociaux: ils ont refusé de
raiso n. » Cette déclaration ferme figure dans un rapport n'être « que des savants» et de dire que l'utilisation de
établi en 1997 par un groupe de personnalités de tous leur travail ne regarde que les seuls responsables poli-
les pays, mis en place par le gouvernement australien et tiques. Ils ont agi en fonction du principe selon lequel
connu sous le nom de Commission de Canberra i3. Parmi un savant doit être concerné par les résultats de ses
ses membres figurent Rotblat, mais aussi l'ancien Pre- recherches; il doit veiller à la façon dont ses idées sont
mier ministre français Michel Rocard, Robert McNamara mises en pratique, c'est- à ~ dire apprécier, et même encou-
et des généraux en retraite des forces armées terrestres rager, leurs retombées simples, mais s'opposer. autant
et aériennes. Cette commission affirme que la seule que faire se peut, à leurs applications dangereuses ou
raison d'être militaire de l' arme atomique est de dis- menaçantes, et informer le public sur celles~ci.
suader les autres de s'en servir, et elle fait des recom- Au cours de ce siècle, les aléas et les dangers vien-
mandations point par point susceptibles de nous faire dront de la biologie et des sciences informatiques autant
progresser sans heurt vers un monde débarrassé de que de la physique, et dans tous ces domaines, la société
l'arme nucléaire. aura grand besoin de statures telles que Bethe et Rotbla!.
Ceux qui sortirent de leurs confortables laboratoires Ces derniers devraient en particulier inspirer les cher-
de recherches pour participer au projet Manhattan appar- cheurs universitaires et leurs collègues indépendants, car
tenaient à ce qui, a posteriori, fut surnommé la « géné- ceux ~ ci sont plus libres que les savants au service des
ration dorée» des physiciens, nombre d'entre eux ayant gouvernements ou des sociétés, soumis aux pressions
eu un rôle prédominant dans la découverte de l'atome et commerciales.
des nucléons. Conscients d'avoir été projetés par le
destin dans des événements historiques, la plupart retour-
nèrent à leurs tâches académiques mais restèrent
préoccupés par les armes nucléaires. Tous furent profon-
dément mais diversement marqués par leur participation
au Projet Manhattan, comme le montrent les carrières
que les deux sommités, J. Robert Oppenheimer et
Edward TeUer 14, épousèrent après-guerre. (Andrei Sak-

58
4.

Les menaces de l'après 2000

Terreur et erreur

D'ici vingt ans, le terrorisme et les erreurs


biologiques pourraient tuer un million d'êtres
humains. Qu'est-ce que ceci augure pour les
décennies à venir ?

Je mets la dernière main à ce chapitre en décembre


2002, un peu plus d'un an après les attentats du Il sep-
tembre aux Etats-Unis. Depuis cette tragédie, on craint
que d'autres actes de barbarie ne viennent s' inscrire dans
notre mémoire collective; Israël est d'ailleurs terrorisé
par une série d'attentats suicides perpétrés par de jeunes
Palestiniens (hommes et femmes) intelligents mais à
l'idéalisme dévoyé. A la fin du xx' siècle, des groupes
terroristes organisés animés d'intentions politiques sen-
sées (ceux opérant en Irlande, par exemple) se sont,

61
Notre demier siècle? Les menaces de l'après 2000

malgré leur extrémisme, interdit de commettre le pire «asymétriques»: ils n'émanent pas d'Etats-nations
parce qu'ils jugeaient qu'au-delà d'une certaine limite, mais de groupuscules et même d'individus isolés.
cela desservirait leur cause; les terroristes d'Al Qaida A supposer que des lois strictes sur la manipulation
qui ont précipité les avions sur le World Trade Center et des matières nucléaires et des virus dangereux soient
le Pentagone n'ont, quant à eux, pas eu de tels scrupules. imposées dans tous les pays, eUes ne seraient sans doute
Si ces gens-là devaient se procurer des aIïlleS nucléaires, pas plus respectées à l'échelle mondiale que celles qui
ils n'hésiteraient pas à les faire exploser dans des villes, réglementent les drogues illicites; or, une seule infrac-
tuant des milliers de personnes avec eux - et seraient tion suffit pour déclencher une catastrophe majeure. On
acclamés en héros par des millions de personnes dans le ne peut évidemment jamais écarter ce risque à cent pour
monde. Pires seraient les conséquences d'une épidémie cent, mais aujourd'hui, ce dernier semble sur le point de
de variole - ou de futurs virus plus meurtriers encore, devenir moins maîtrisable et donc plus menaçant.
pour lesquels il n'existera pas d'antidote - déclenchée Chaque pays a en effet toujours son lot de marginaux
par un fanatique suicidaire ayant intentionnellement aigris, mais la «pression» que chacun d'eux peut
contracté cette maladie. exercer s'accroît. S'ajoutent à cela des menaces d'un
Dans les années 1950, les savants bien informés du autre ordre. Dans le domaine du cyberespace, par
danger nucléaire étaient déjà inquiets, comme en exemple, la concurrence qui fait rage en matière de ten-
témoigne le manifeste Einstein-Russell: «Aucun d'eux tatives pour renforcer la fiabilité et la sauvegarde des
ne dira que le pire adviendra certainement. Ce qu'ils systèmes n'a d'égale que l'ingénuité croissante des mal-
disent, c'est que le pire est possible, et personne ne peut faiteurs susceptibles de s'introduire dans ces systèmes et
affIrmer qu'il n'adviendra pas. Nous ignorons encore si de les saboter.
les avis des experts sur ces problèmes ont quoi que ce
soit à voir avec leurs opinions politiques ou leurs pré-
jugés. Les résultats de nos recherches révèlent que leurs Le méga danger nucléaire
avis ne se fondent que su r les connaissances de tel cher-
cheur en particulier et que [ceux] qui en savent le plus Le danger lié au nucléaire est de taille. Comme dans
sont les plus pessimistes. » The Sum of our Fears (La somme de toutes les peurs),
Ceci pourrait s'appliquer aux risques non moins roman de Tom Clancy dont l'adaptation filmée est sortie
graves qui se profilent auj ourd'hui, car la technologie du en 2002, il suffirait de voler un dispositif nucléaire et de
XXI' siècle laisse entrevoir d'incommensurables perspec- le faire exploser dans un stade de football bondé pour
tives meurtrières, inconnues du temps de la guerre froide. provoquer un carnage 1. La puissance de destruction
Qui plus est, les criminels potentiels sont plus nom- d'une explosion atomique est en effet un million de foi s
breux aujourd'hui et, venant d'horizons divers, ils sont supérieure par kilo à celle d' une explosion chimique.
diffi cilement identifIables. Les nouveaux risques sont Lors de l'attentat d'Oklahoma City - qui causa plus de

62 63
Notre dernier siècle? Les menaces de l'après 2000

160 morts et fut le plus meurtrier qui soit advenu sur le propulsant, à l'aide d'un canon ou d'un mortier, une
sol américain avant le Il septembre 2001-, la bombe masse sur-critique en forme de coquillage ou de balle à
utilisée équivalait à environ trois tonnes de TNT; quant l'intérieur d'une autre masse sur-critique en forme
aux stocks de l'ex-Union Soviétique et des Etats-Unis, d'anneau ou de cylindre creux.
ils représentent la même quantité d' explosif par habitant Une explosion au World Trade Center à base de
de la population mondiale: on imagine ce qui advien- deux morceaux d'uranium enrichi de la taille d'une
drait si une quantité infime de cet arsenal - disons une grappe de raisin dévasterait le sud de Manhattan sur plus
seule des dizaines de milliers de têtes nucléaires existant de trois kilomètres carrés, dont tout Wall Street 3 ; si elle
actuellement - était utilisée à mauvais escient. avait lieu pendant les heures de travail, elle ferait des
Les bombes au plutonium sont déclenchées par une centaines de milliers de morts, et il en irait de même
implosion dont la configuration complexe ne serait peut-
dans d' autres grandes villes. Des explosifs convention-
être techniquement pas à la portée des groupes terro-
nels pounaient provoquer des désastres de même
ristes. Mais on peut enduire de plutonium la surface
d'une bombe conventionnelle et en faire une «bombe ampleur s'ils étaient par exemple déclenchés dans le but
sale» ; celle-ci ne provoquerait pas plus de morts immé- de détruire des réservoirs de pétrole ou de gaz naturels.
diates qu'une grosse bombe conventionnelle, mais ses (De fait, l' explosion du World Trade Center en 1993
conséquences à long terme seraient considérables dans aurait pu être aussi dévastatrice que l'attentat de 2001 si
la mesure où ses retombées très radioactives pollueraient l'explosion, déclenchée dans un coin des fondations de
des superficies importantes. L'uranium enrichi (U-235 l'immeuble, avait provoqué la chute d'une des tours, car
séparé) constituerait un risque terroriste encore plus celle-ci se serait écrasée sur l'autre.) «Nous avons
grand, car il est beaucoup plus facile de provoquer une vaincu le dragon mais nous vivons à présent dans une
véritable explosion nucléaire en utilisant cette énergie. jungle où pullulent les serpents venimeux 4» ; James
Selon le prix Nobel de physique Luis Alvarez: «Avec Wolsey, ex-responsable de la CIA, a fait cette compa-
l'uranium de qualité militaire, ... des terrori stes pour- raison en 1993 pour désigner les turbulences qui suivirent
raient déclencher une explosion de grande portée en se la chute de l'Union Soviétique et la fin de la guerre
contentant de lâcher la moitié de cette matière sur J'autre froide, mais dix ans plus tard, elle s'applique plus encore
moitié. La plupart des gens semblent ignorer que déclen- aux groupes invisibles qui nous menacent.
cher une explosion atomique à partir d'U-235 séparé est Ces risques à court tenne montrent qu'il est primor-
un jeu d'enfant, alors qu 'à mes yeux, si l'on ne dispose dial de surveiller le plutonium et l'uranium enrichi de la
que de plutonium, le faire exploser est ce qu'il y a de Communauté d'Etats indépendants (CEl) née de l'ex-
plus difficile 2.» Alvarez semble sous-estimer la diffi- Union Soviétique. A supposer qu'il ne soit pas déjà trop
culté à fabriquer une arme à l'uranium ; il est néan- tard: étant donné le laxisme ayant régné là-bas dans les
moins exact que l'on peut déclencher une explosion en années 1990, rien ne dit que les rebelles Tchétchènes et
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Notre dernier siècle? Les mellaces de l'après 2000

d'autres groupuscules ne se sont pas emparés d' une de quelques-uns par an pour l'Europe et l'Amérique du
partie de ces matières stratégiques. Nord, et la possibilité qu ' ils ne s'écrasent sur le caisson
En 2001, l'Amérique a néan moins réduit l'aide de de confinement 5 en particu lier est heureusement très
trois milliards de dollars destinée à la Russie et à la CEl basse : bien infé rieure à une sur un million par an. Mais
pour qu'elles ferment les centrales nucléaires, décou- nous savons aujourd'hui que ces calculs sont erronés:
ragent les « défections» de chercheurs et se débarrassent ils ne tiennent pas compte du risque qui fait maintenant
du plutonium - tout ceci étant pourtant autrement plus partie de nos cauchemars, à savoir que des terroristes
urgent que la « défense missile nationale ». Un pas kamikazes peuvent choisir une centrale pour cible et y
positif a cependant été accompli avec la création de l'Ini- précipiter un gros avion plein de kérosène, ou un petit
tiative de menace nucléaire, créée par le fondateur de appareil chargé d'explosifs. Les techniciens et ingénieurs
CNN Ted Turner et présidée par l' anci en sénateur Sam les plus doués ne peuvent pas évaluer ce ri sque, dans la
Nunn ; cet organisme auto-financé se sert de ses contacts mesure où il relève du jugement politique ou sociolo-
politiques pour encourager les mesures allant dan s le gique; il faudrait cependant être d'un optimisme naïf
sens d' une réduction du danger nucléaire. pour l' estimer inférieur à un sur cent par an. Si l'on avait
Le terrori sme est un ri sque nouveau qui doit nous tenu compte de cette probabilité élevée lors de la pro-
faire appréhender différemment les centrales nucléaires grammation des centrales nucléaires existantes, celles-ci
civiles en provisionnant davantage les coûts d'investis- n'auraient peut-être pas été construites, et il se pourrait
sement élevés, fermer les centrales problématiques et que les normes de sécurité afférant aux futures centrales
gérer les déchets toxiques que nous laisseron s aux géné- exigent que celles-ci soient enfouies sous terre.
rations à venir. Outre le « cœur» hautement radioactif, Quoi qu ' il en soit, le rôle de l'énergie atomique
une centrale nu cléaire renferme aussi un stock de crayons pourrait diminuer au cours des vingt prochaines années
combustibles potentiellement dangereux : leur seule mise si les centrales existantes atteignaient la fin de leur durée
à feu suffirait en effet à produire dix fois plus de de vie et n'étaient pas remplacées. Mais si l'énergie
césium-137 (don t la demi-vie est de trente ans) que lors nucléaire contribuai t de façon importante à réduire les
de l'accident de Tchernobyl. émissions de gaz à effet de serre, plusieurs milliers de
Pour tenter de réduire la probabilité d'accidents nouvelles centrales serai ent nécessaires. Outre les ri sques
majeurs à moins de un par million « d'années- de sabotage et de terrori sme, les chances d' accidents
réacteurs », les constructeurs de réacteurs prennent en augmentent si la maintenance n' est pas fiable. Et, à la
compte toutes les éventualités de pannes et d'accidents, différence de certaines compagni es aériennes du tiers-
y compris celle qu ' un gros avion ne s'écrase sur le monde dont les mesures de sécurité médiocres ne mettent
caisson de confinement. D' après des estimations fondées en danger que leurs passagers, les réacteurs mal entre-
sur les rapports d'accidents aériens et les projections tenus constituent une menace qui dépasse les frontières
futures. le risque de chute d' avions en général n' est que nationales.

66 67
Notre dernier siècle? Les menaces de l'après 2000

L'énergie nucléaire serait promise à un avenir meil- Les bio-risques


leur si de nouveaux types de réacteurs fi ssiles, capables
de surmonter les problèmes de sécurité des centrales, se Plus inquiétants que les risq ues nucléaires sont les
banalisaient. La fusion nucléaire (version maîtrisée du dangers potentiels liés à la microbiologie et à la géné-
processus permettant au Soleil de briller et qui fait fonc- tique. Plusieurs pays cherchent dep uis des dizaines
tionner la bombe H) est quant à elle une perspective à d'années et dans le plus grand secret à fabriquer des
long tenne. Bien que depuis longtemps considérée armes chimiques et biologiques; on soupçonne l'Iraq de
comme une source d'énergie inépuisable, elle ne fait plus poursuivre un programme offensif, comme l'a fait
partie des projets immédiats: elle a pris un faux départ l' Afrique du Sud dans le passé. Les techniques de fabri-
dans les années 1950, avant que les vraies difficultés ne cation et de dispersion d'agents pathogènes mortels sont
surgissent, et son utilisation n'est apparemment pas envi- de mieux en mieux maîtrisées, surtout aux Etats-Unis et
sageable avant une trentaine d'années au moins. en Grande-Bretagne où l'on ne cesse de chercher à amé-
Fusion ou fission, l'énergie nucléaire a pour prin- liorer les systèmes de défense contre ce type d'attaques.
cipal avantage de résoudre simultanément deux pro- Pendant les années 1970 et 1980, l'Union Sovié-
blèmes : les réserves de pétrole limitées et le réchauffe- tique mobilisa comme jamais ses chercheurs dans le but
ment de la Terre. Mais il serait mieux, pour l'environ- de développer des annes biologiques et chimiques. L' un
nement et la sécurité, de lui préférer les matières de ceux-ci, Kanatjan Alibekov (qui occidentalisa son
renouvelables. Celles-ci satisferont certainement un nom en Ken Alibeck quand il passa à l'Ouest en 1992)
volume croissant des besoins du monde, mais il faudra fut à un moment donné l' un des responsables du pro-
un certain nombre de progrès techniques pour qu'elles gramme Biopreparat. Dans son ouvrage Biohazard 6 , il
répondent à la demande mondiale; les turbines éoliennes fait état d' une équipe de plus de trente mille ouvriers et
seules, par exemple, ne suffiront pas, et la transformation décrit les efforts entrepris pour modifier les organismes
de l'énergie solaire est trop chère et pas assez efficace. de façon à les rendre plus virulents et plus résistants aux
Mais si cette dernière pouvait être maîtrisée par un maté- vaccins. En 1992, Boris Eltsin admit ce que les obser-
riau photovoltaïque économique et fiable pouvant être vateurs occidentaux suspectaient depuis longtemps, à
étendu sur de vastes superficies de terres non produc- savoir qu'au moins soixante-six des morts mystéri euses
tives, alors, ce qu'on appelle « l'économie à l'hydro- advenues dans la vi lle de Sverdl ovsk en 1979 étaient
gène» serait possible: des centrales électriques à énergie dues à des champignons de la maladie du charbon pro-
solaire extrairaient l'hydrogène de l'eau, cet hydrogène venant d'un des laboratoires de Biopreparat.
pourrait ensuite être utilisé dans des cellules de pétrole, La guerre biologique ou chimique est longtemps
qui remplaceraient les engins à combustion interne. restée perçue comme un choix médiocre pour les pays
non dotés de l' arme atomique. Mais aujourd'hui, une
attaque dévastatrice n' a plus besoin d'être organisée à

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Notre dernier siècle? Les menaces de l'après 2000

l'échell e d'un Etat ou d'une organisation, des indi vidus d'aller voter aux électi ons municipales, ce qui aurait
isolés pouvant se procurer ce qu'il faut - le problème favorisé l'adoption d ' un plan d' urbanis me dans la
majeur consiste donc à gérer ces groupes ou groupus- commune où était basée la sec te. Mais l' origine de cette
cules. Contrairement aux techniques d'enrichissement de épidémie ne fut découverte qu'un an plus tard, ce qui
l'uranium destiné aux armes fissiles, qui nécess itent un montre bien la difficulté à retrouver les auleurs d'une
équi pement sophistiqué non réutilisable, la fabricati on attaque biologique. La secte j aponaise Aum Shinrikyo
de produi ts chim iq ues ou de tox ines mortels exige en qui, au début des années 1990, mit au poi nt plusieurs
effet peu de matériel; celui-ci est en outre qu as iment le agents pathogènes , dont la tox ine botulique, la fièvre Q
même qu' en médecine ou en agriculture et les techniques et la maladie du charbon , lâcha du sarin, un gaz neuro-
et le savoir-faire sont réutilisables. Selon Fred rkJ e, « Les toxique, dans le métro de Tokyo, faisant douze morts;
connaissances et les techniques requises dans la fabrica- les victimes auraient pu être bien plus nombreuses si la
tion de super annes biologiques seront dispersées dans dispersion du gaz dans l'air avait été plus efficace.
les laboratoires de recherches hospitaliers ou agricoles En septembre 200 1, des enveloppes contenant des
et les usines existant un peu partout. Seul un Etat po licier champignons de la mal adie du charbon furent adressées
pourrai t contrôler officiellement ces nouveaux instru- à deux sénateurs améri cains ainsi qu'à plusieurs médias.
ments pour s'en servir comme armes de destruc tion TI y eut ci nq morts - événement tragique mais de moindre
massive 7. » ampleur que le nombre d 'accidents de la route mortels
Des mi lliers, voire des mill ions d'in dividus pour- enregistrés en une journée. Mais - et ceci est important
ront un jour accéder aux moyens de disséminer des - la couverture médiatique américaine de cet événement
« armes» susceptibl es de provoquer des pandémies, cer- provoqua une « vague de terreur » déferlant sur tout le
taines pouvant se propager dans le monde entier. Il pays. On imagi ne facilement les conséquences psycho-
suffirait que quelques membres d'une secte suicidaire, logiques sur la population d' une attaque qu i ferait des
ou même un seu l individu aigri, déclenchent ce type milliers de victimes. De fait, l'i mpact de ce type
d'attaque. De fait, des bio-attaques mineures ont déjà été d'attentat pourrait être plus grave avec une variante de
tentées, mais leurs auteurs n'étaient pas suffisamment la bactérie résistant aux antib iotiques et, bien sûr, si sa
compétents et les tec hniques utilisées trop rudimentaires dispersion était efficace. Cette menace pousse à la
pour atteindre la puissance de destruction d'un explosif « course aux armes» biolog iq ues, qui consiste à essayer
conventionnel. En 1984, des disciples de la secte Raj - de créer des drogues et des virus pouvan t cibler une
neeshee (l' homme aux saris jaunes et aux cinquante bactérie spécifique, et à fabriquer des détecteurs pour
Rolls Royce) cont aminèrent à la salmonelle des bars à déceler les agents pathogènes au sein de concentrations
sandwich de Wasco, dans l'Etat d' Oregon ; 750 per- infimes.
sonnes furent atteintes de gastro-entérite. Le but de cette
opération étai t, semble-t-il, d'empêcher les habitants

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Notre dernier siècle? Les menaces de l'après 2000

Quels seraient les effets Pour ce qui est des maladies infectieuses, la di sper-
d'une attaque biologique aujourd'hui? sion initiale n'est pas un facteur aussi détenninant que
pour l'anthrax (qui ne se transmet pas d' un individu à
Les études et essais effectués pour évaluer les l'autre), et même une dispersion localisée, en particulier
conséquences possibles d' une attaque biologique et la sur une population mobile, pourrait provoquer une épi-
réponse des services services d' urgence sont nombreux. démie de grande ampleur. A cet égard, le plus inquiétant
En 1970, l'Organisation mondiale de la santé estima que des virus connus est celui de la variole. Il a été totalement
le largage par avion de cinquante kilos de champi gnons éradiqué grâce aux efforts louables entrepris par l'OMS
de la maladie du charbon sur une ville pourrait causer dans les années 1970, mais deux stocks en ont été
près de cent mille morts. Plus récemment, en 1999, le conservés, l'un au Center for Disease Control à Atl anta
groupe Jaso n, un consortium de chercheurs très pointus, en Amérique, l'autre dans un laboratoire de Moscou au
conseillers régulier du ministère de la Défense américain, nom inquiétant de Vector. La rai son avancée est que ces
a imaginé plusieurs scénarios 8 pour tenter d' imaginer ce virus pourraient servir à la fabrication de vaccins, mais
qui se passerait si le virus de l'anthrax était lâché dans on soupçonne l' existence de lieux de stockage clandes-
le métro de New York, le microbe se répandant dans les tins dans d' autres pays, ce qui accroît les craintes
tunnels via les passagers. Si l'opération se faisait à l'insu d' acti ons terroristes liées à ce virus.
du public, les premiers signes de la maladie apparaî- Cette maladie presque aussi contagieuse que les
traient seulement quelques jours plus tard, au moment oreillons tue près d' un tiers des individus atteints. Selon
où les victimes (alors dispersées dans tout le pays) se plusieurs études officielles portant sur les conséquences
plaindraient de symptômes auprès de leurs médecins. d' une propagation de ce virus mortel, celles-ci seraient
Le groupe Jason a également étudié les effets du catastrophiques pour une grande ville, même si l'épi-
ricin, un agent chimique qui attaque les ribosomes et démie était maîtrisée et que les victimes ne s'élevaient
perturbe l'action des protéines, et dont la dose mortelle qu' à quelques centaines. Les médicaments manque-
n'est que de dix microgrammes. Mais l' attaque au sarin raient, surtout en l'absence de vaccins suffisants, et si
dan s le métro de Tokyo a tout de même épargné des l'épidémie s'étendait au-delà des fronti ères, eUe cause-
milliers de personnes, preuve que la dispersion d' un rait plusieurs millions de morts.
agent pathogène est techniquement complexe. En juillet 2001, une opération américaine appelée
Parvenir à une dispersion aérienne effi cace est une « Hiver noir 9 » à laquelle partici pèrent des personnalités
difficulté commune à tous les agents chimiques, comme (l'ancien sénateur Sam Nunn était le président américain
aux agents biologiques non infec tieux (l' anthrax, par et le gouverneur de l'Oklahoma tenait son propre rôle)
exemple), même s' il est vrai que quelques grammes d' un simula une attaque secrète de variole aux Etats-Unis
agent pathogène pourraient en principe causer des mil- accompagnée des réactions et des mesures y affé rant. On
lions de morts. supposa que les nuages aériens contaminés par le virus

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Notre dern ier siècle? Les menaces de l'après 2000

étaient simultanément largués dans trois centres commer- le contact physique. Selon certains experts, un mul tipli-
ciaux de plusieurs Etats. Au pire, le scénari o provoquait cateur de dix, approprié pour un hôpital, serait de cinq
l'infection de trois millions de personnes (dont un tiers à l'extérieur ; pour d'autres, le multiplicateur ne serait
mourait). La vaccination en catastrophe mettait radica- que de deux.
lement fin à la dispersion de la maladie (le vaccin reste Ces éléments variables sont d'u ne importance capi-
effectif qu atre jours après l'appari tion de l'infection). tale car ce sont eux qui pennettent de déterminer le temps
Mais une infecti on à l'échelle planétaire ~ le virus étant nécessaire pour venir à bout d' une épidémie par la vac-
largué au-dessus d' un aéroport ou lâché dans un avion cination massive ou la mise en quarantaine. Il serait
~ pourrait déc lencher une épidémie galopante dans des évidemment plus difficile de la maîtri ser si (comme c'est
régions du monde où le vacc in est moins disponible que le cas dans le scénario de la BBC) avant d'être détectée,
dans les pays industrialisés. La période d' incubation est elle était introduite dans les pays en voie de développe-
de douze jours; donc, à partir du premier cas manifeste, ment, où la réacti on face à ce type de situati on d ' urgence
les premi ères victimes s'éparpilleraient dans le monde serait plus lente et moins effi cace. Et il existe certaine-
entier et induiraient des infections secondaires. Il serait ment des virus à transmission encore plus rapide. En
alors trop tard pour imposer une quarantaine efficace. Grande-Bretagne, l'épidémie de fièvre aphteuse sur-
Dans " Smallpox 2002 : Silent weapon », doc u- venue en 2001 a eu des conséquences désastreuses sur
drame diffusé par la BBC, un fanatique sui cidaire new- l'agricultu re nationale malgré les mesu res d'envergure
yorkais infecte assez de personnes pour déclencher une prises pou r la contenir. Les conséquences d' une infection
pandémie de soixante millions de victimes. Ce scénario de ce genre seraient pires encore si la maladie était pro-
de l'extrême s' inspirait d' un modèle informatique (peUl- pagée volontairement. Les attaques biologiques mena-
être pas complètement fiable) de la faço n dont le virus cent les humains et les animaux mais pourraient aussi
se déploie. Le fac teur essentiel des calculs d'évaluation menacer les récoltes et les écosystèmes. Récemment le
de progression d' une épidémie est le « multiplicateu r », groupe Jason a fait l'expérience de tenler de saboter la
c'est-à-dire le nombre de personnes infectées par une production agricole du Mid-West américain pou r essayer
victime type. Pour cette évaluation-là, le multiplicateur d'évaluer les dommages que causerait le « wheat rust »,
était de dix. Certains experts font cependant valoir que un champignon qui sévit à l'état naturel et détruit parfois
la variole n'est pas si infec tieuse qu 'on le dit, que sa jusqu'à dix pour cent des récoltes en Cali fo rni e.
transmission interhumaine demand e généralement plu- Une des caractéri stiques communes à toutes les
sieurs heures de proxim ité, et que ces scénari os exagèrent attaques biologiques est que, même si leurs consé-
donc la fac ilité avec laquelle une personne infec tée quences n'affectent pas encore le monde enti er, elles sont
transmet la malad ie. Mais il est prouvé (un accès de détectées trop tard. En fait, si l' on n'a pas recours à
variole dans un hôpital allemand en 1970, par exemple) l'arme biologique lors des conflits organ isés, ce n'est
que le virus pe ut être transmis par les courants d 'air et pas seulement par scrupule mai s parce que les militaires

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Notre dernier siècle? Les menaces de l 'après 2000

manqueraient de temps et n'auraient pas les moyens de variété d'armes biologiques mortelles susceptibles de
maîtriser la propagation du virus. C'est en cela que les menacer sérieusement la population américaine. Ces
dissidents ou les terroristes isolés détiennent un avan ~ individus pourraient en outre créer ces agents biolo-
tage : celui de pouvoir, en un ri en de temps, camoufler giques à l'aide d' un équipement disponible dans le
l' origine d'une attaque, à l' heure et au lieu où l'agent commerce, c'est-à-dire dont on se sert pour fabriquer des
pathogène a été lâché. On aurait plus de chances de produits chimiques, pharmaceutiques, des aliments ou de
localiser ce l ui~ci rapidement si l'on disposait d ' informa~ la bière, et qui serait donc tout à fait anodin. Le décryp-
tia ns et d' analyses médi cales au niveau national, car tage de la séquence du génome humain et l'élucidation
celle s ~ci permettraient de détecter une soudaine augmen ~
complète de nombreux génomes pathogènes ... font que
tation du nombre de patients présentant tels ou tels la science peut être utilisée pour créer de nouveaux
symptômes spécifiques, ou l'apparition quasi simultanée agents de destruction massive 10. »
d' un syndrome rare ou anormal.
Si ce rapport souligne le « bon côté » des nouvelles
Une attaque, de quelque nature qu'elle soit, provo ~
technologies - eUes permettent d ' identifier l' apparition
querait la débâcle et la panique. La couverture média-
d'un agent pathogène et d'y réagir plus rapidement - , il
tique alarmiste de l' épisode de la maladie du charbon
n'en est pas moins préoccupant. Car il admet, même si
aux Etats-Unis en 2001 montre qu ' une menace, même
l'on soupçonne actuellement plutôt des groupes terro-
localisée, peut affec ter les mentalités de tout un conti-
nent. Car même dans l'hypothèse d'une épidémie de ri stes, qu'un individu « isolé» comme il en existe par-
variole annoncée avec prudence, la peur et l' hystérie, tout, sachant procéder à des manipulations génétiques et
encouragées et amplifiées par les médias, bouleverse- cultiver des micro-organismes, pourrait à lui seul déclen-
raient la vie quotidienne à l'échelle planétaire. cher une épidémie aux conséquences catastrophiques. En
2002, les autorités américaines ont approuvé une aug-
mentation considérable du budget destiné à la défense
Des virus artificiels ? contre les attaques biologiques ; la conséquence malheu-
reuse de cette mesure est que le savoir-faire dan s ce
Toutes les épidém ies d'avant l'an 2000 (exceptée, domaine va devenir accessible au plus grand nombre.
pe ut~être, celle de la maladie du charbon survenue en Selon George Poste, biologiste britannique et conseiller
Ru ssie en 1979) étaient le fait d'agents pathogènes natu- officiel travaillant à présent aux Etats ~ U ni s, « le pro-
rels. Aujourd' hui, les progrès en matière de biotechno- gramme "Biotechnology 101" fait de plus en plus partie
logies soulèvent d'autres craintes. Selon une étude du cursus universitaire un peu partout dans le monde; à
menée en juin 2002 par l' académie américaine des supposer que [Unabomber] ait été étudi ant dans les
sciences, « quelques spécialistes ayant accès à un labo- années 1990, il serait intéressant de se demander si, au
ratoire pourraient fabriquer à moindre prix toute une lieu de se servir de bombes, il n'aurait pas choisi de

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Notre dernier siècle? Les menaces de l'après 2000

déposer négligemment tel objet dans une usme de essayé de retrouver le virus Ebola à l'état naturel en
hamburgers Il ». Afrique - sans succès, car il est heureusement rare, mais
En juin 2002, Eckard Wimmer et ses collègues de ils y parviendraient plus facilement aujourd ' hui dans un
l'Universi té de New York ont annoncé avo ir mis au point laboratoire personnel. Les ordinateurs personnels et
un virus de la poliomyélite 12 à partir de l'ADN et d'un Internet ont en effet ouvert d'énormes perspectives aux
programme génétique obtenu sur Internet. Ce virus arti- apprentis savants. Ceci est un événement de taille mille
ficiel présente peu de risques dans la mesure où nous foi s bienvenu dan s un domaine comme l'astronomie,
sommes presque tous vaccinés contre la polio, mais il ne mais les motifs d'inquiétude demeurent, face aux
serait pas bien compliqué d'en fabriquer des vari antes moyens dont dispose actuellement une communauté bien
infec tieuses, voire mortelles. Les experts savaient depuis infonnée de biologistes amateurs.
longtemps que cette synthèse était plausible, et certains La création de virus de synthèse est une technologie
ont reproché à Wimmer de s'être livré à une expérience flori ssante, qui permet à la médecine de mieux appré-
inutile pour attirer l' attention. Mais pour ce chercheur, hender le système immunitaire humain, mais elle facilite
la découverte que les viru s peuvent être fabriqués aussi
aussi les choses à ceux dont le but est de supprimer cette
facilement « fait froid dans le dos ». Les virus comme
immunité. Une série de virus de synthèse dépourvus
la variole, dont les génomes sont plus compl exes que
d'antidote et contre lesquels on ne pourrait être immunisé
celui de la polio, sont techniquement plus diffic iles à
pourrait avoir des conséquences planétaires encore plus
reproduire; en outre, on ne pourrait recréer celui de la
dévastatrices que celles du SIDA actuellement en
variole qu' en y ajoutant les enzymes de reproduction
provenant d'autres virus de cette maladie. Des virus plus Afrique, où il fait reculer des décennies de progrès éco-
simples mais eux aussi mortels - comme le VIH et nomique - un équivalent de la vari ole sans vaccin, par
l'Ebola, par exemple - pourraient néanmoins être créés exemple, ou bien un virus à propagation plus rapide que
dès aujourd'hui en réunissant des chromosomes de gènes la variole, ou une vari ante du SIDA transmissible co mme
individuels, comme l'a fait Wimmer. la grippe, ou encore une version du virus Ebola, dont la
D'ici quelques années, les projets génétiques de très période d'incubation serait plus longue. (Les consé-
nombreux virus, y compris ceux d'animaux ou de quences de cette horrible maladie contagieuse sont
plantes, seront archivés dans les bases de données des généralement limitées car elle agit très vite, ses victimes
laboratoires et les chercheurs pourront se les procurer succombant par rongement des chairs sans avoir le temps
sur Internet. Le projet génétique du virus Ebola, par d'infecter leur entourage, contrairement au SIDA, dont
exemple, est déjà disponible, et des ntilliers de personnes l'incubation lente facilite la transmission.)
sont en mesure de le fabriquer en utilisant des fibres Si les nouveaux virus créés ne sont pas accompa-
d'ADN disponibles dans le commerce. Dans les gnés des vaccins correspondants, nous pourrions devenir
années 1990, des adeptes de la secte Aum Shinrikyo ont aussi vulnérables que les Indiens d'Amérique décimés

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Notre dernier siècle? Les menaces de l'après 2000

par les maladies importées par les pionniers européens ingéreraient le plastique de polyuréthane et le détrui-
contre lesquelles ils n'étaient pas immunisés. raient. Les machines elles-mêmes ne seraient pas à
li se peut aussi que les virus artificiels « bousculent l'abri: des bactéries spécialement conçues pour trans-
l'ordre des choses» et entraînent des changements plus former le pétrole en un matériau cristallin pourraient
radicaux que ceux de la mutation naturelle 13. Du fait de ainsi provoquer des pannes.
celle-ci, il existe déjà des bactéries non réceptives aux
antibiotiques - certain s services hospitaliers sont infestés
de « microbes» qui résistent même à l'antibiotique de Erreurs expérimentales
dernier recours qu 'est la Vancomycine - mais on peut
cultiver d'autres souches de ce type. Tout comme on Un événement récemment advenu en Australie
pourrait inventer de nouveaux organismes dont le rôle illustre de façon inquiétante l'accroissement des risques
serait d'attaquer les plantes et même les substances liés aux expériences en laboratoire, davantage dus aux
. .
lllorgamques. erreurs et aux aléas qu'à la malveil1ance. Ron Jackson
Et peut-être verrons-nous sous peu l'apparition de travaillait au centre de recherche de la coopérative de
nouveaux types de microbes synthétiques génétiquement contrôle des animaux à Canberra, un laboratoire d'Etat
conçus. Craig Venter, ancien directeur général de Celera,
dont la mission principale est d'améliorer les techniques
société qui a séquencé le génome humain '\ a déjà
de dératisation. Avec son collègue lan Ramshaw, il était
annoncé qu'il comptait créer de nouveaux microbes sus-
en quête de nouveaux moyens de réduire les populations
ceptibles de répondre à nos problèmes d'énergie et de
de souris, leur idée étant de modifier le virus de la variole
réchauffement de la Terre: certains fragmenteraient
l'eau en oxygène et en hydrogène (pour « l'économie à de la souris pour en faire un contraceptif infectieux et
stériliser ces rongeurs 15. Au cours de leurs expérimen-
l'hydrogène »), d'autres se nourriraient du dioxyde de
carbone de l' atmosphère (et ce faisant, combattraient tations, début 200 l , ils créèrent par inadvertance une
l'effet de serre) et le convertiraient en produits chimiques nouvelle souche de variole très virulente et toutes les
organiques tels que ceux à base de pétrole et de gaz souris du laboratoire périrent: les chercheurs avaient
existant actuellement. La technique de Venter consiste, ajouté un gène à la protéine d' interleukine-4 qui avait
entre autres, à fabriquer un chromosome artificiel à partir accru la production d'anticorps et supprimé le système
d'environ cinq cents gènes et à l'insérer dans un microbe immunitaire des animaux; même ceux qui avaient été
existant dont le génome a été détruit par radiation. Si vaccinés contre la variole étaient donc également
cette technique réussissait, elle permettrait d'envisager morts 16, A supposer que les deux hommes aient travaillé
la création de nouvelles formes de vies se nourrissant sur le virus de la variole humaine, auraient-ils pu le
d'autres matériaux présents dans l'environnement. Par modifier lui aussi et le rendre encore plus virulent, ren-
exemple, on pourrait créer des champignons qui dant ainsi le vaccin inefficace? Comme le dit Richard

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Notre dernier siècle? Les menaces de l'après 2000

Preston, «seul le sens des responsabilités entre biolo- reproduire rapidement et, en l'espace de quelques jours,
gistes empêche les humains de créer un supervirus ». réduire à néant la biosphère. Des "réplicateurs" dange-
Ces expéri ences en laboratoire, susceptibles de reux pourraient aisément s' avérer trop petits et trop
créer involontairement des agents pathogènes plus dan- résistants et se reproduire trop rapidement pour être
gereux que prévu et peut-être plus virulents que tous stoppés - en tout cas si nous ne prenons pas les devants.
ceux ayant jamais existé à l'état naturel, constituent le Nous avons déjà bien du mal à maîtriser les virus et les
type de dangers auxquels les scientifiques vont être drosophiles 17 . »
confrontés - et qu'ils devront essayer de minimiser - Le peuplement soudain né de ces « réplicateurs bio-
dans d'autres secteurs de recherche, dont la nanotech- voraces 18» pourrait ensuite dévaster un continent en
nologie (et même la physique fondamentale). La nano- quelques jours. Ce scénario-catastrophe est tout à fait
technologie promet beaucoup à long terme, mais ses théorique, mais il laisse entendre que le développement
inconvénients pourraient s'avérer plus fâcheux que technologique de machines auto-reproductrices pourrait
n' importe quelle erreur biologique. On peut imaginer- éventuellement entraîner un désastre à propagation
scénario encore improbable - qu'il soit possible de fabri- rapide.
quer des nanomachines capables, si elles étaient livrées Faut-il prendre le danger du « scénario grey gOO»
à elles-mêmes, de se reproduire de façon exponentielle au sérieux, même en étendant nos prévisions sur un
jusqu'à ce qu'elles « meurent de faim ». Si leur consom- siècle? Une propagation galopante de ces réplicateurs
mation était très sélective, ces machi nes remplaceraient ne serait scientifiqu ement pas impossible mais ceci n'en
uti lement les usines chimiques, comme le feraient peut- fait pas un ri sq ue sérieux. Une autre technologie futu-
être les « virus de synthèse». Mais les choses se gâte- riste - une fusée spatiale dont le combustible serait de
raient si ces machines étaient conçues pour être plus l' anti-matière, et dont la vitesse serail à 90 % celle de la
omnivores qu ' une bac térie et même capables d'avaler lumière - est, elle aussi, scientifiquement possible, mais
des matériaux organiques. Grâce à un métabolisme effi- nous sommes loin d'en avoir les moyens techniques, et
cace et à l'énergie solaire, eUes proliféreraient sans nous le savons. Peut-être ces reproducteurs hyper effi-
contrôle et n'atteindraient pas ]a limite malthusienne caces se nourrissant de biosphère sont-ils aussi peu
avant d'avoir ingéré toute forme de vie. réalistes qu'un « vaisseau stellaire », autre exemple
Eric Drexler a appelé cette cascade d'événements conforme aux lois scientifiques et donc théoriquement
« le scénari o grey gOO». « Des "plantes" à " feuilles" possible mais loin d'être probable? Faut-il donc ne voir
guère plus efficaces que nos capteurs solaires actuels dan s les idées de Drexler et consorts que de la science-
pourraient vaincre les plantes réelles et envahir la bio- fiction desti née à faire peu r ?
sphère d' un feuillage non comestible. Des "bactéries" Les virus et les bactéries sont eux-mêmes des nano-
omnivores résistantes pourraient vaincre les vraies bac- machines su perbement conçues, et un mangeur omnivore
téries et se disséminer dans l' air comme du pollen, se capable de croître n'importe où gagnerait la course à la

82 83
Notre dernier siècle? Les menaces de l'après 2000

sélection naturelle. Les critiques de Drexler pourraient évaluons nos inquiétudes vis-à-vis des ouragans, des
donc s'étonner que cette catastrophe d'organismes des- impacts d'astéroïdes et des épidémjes. Si nous appli-
tructeurs n'ait pas surgi par sélection naturelle il y a quon s ce procédé à tous les risques futurs liés aux
longtemps. Pourquoi la biosphère serait-elle uniquement activités humaines, nous pouvons nous attendre à ce que
menacée par des créatures nées d'une intelligence les aiguilles de l' horloge de la fin des temps se rappro-
humaine dévoyée au lieu de s'être auto-détruite «natu- chent encore de minuit.
rellement 19 » ? Une des réponses à cet argument est que
l'être humain peut concevoir des mutations dont la nature
est incapable: les généticiens peuvent rendre des singes
ou du blé fluorescents par transfert d'un gène de méduse,
alors que la sélection naturelle ne peut ainsi sauter les
barrières des espèces. De même, la nanotechnologie par-
vient, en l'espace de quelques décennies, à ce à quoi la
nature ne parvient jamais.
Après 2020, les manipulations avancées de virus et
de cellules deviendront des lieux communs et les réseaux
informatiques intégrés auront pris en main de nombreux
aspects de nos vies. Toutes les prévisions pour le milieu
du siècle relèvent du domaine des conjectures et des
« scénarios». D'ici là, les nanorobots pourraient être
devenus réalité; de fait, nous serons peut-être si nom-
breux à tenter de fabriquer des nanoréplicateurs qu'une
seule tentative pourrait déclencher une catastrophe. Il est
plus facile d'imaginer des menaces extrêmes que des
antidotes efficaces.
Ces inquiétudes liées à un avenir apparemment loin-
tain ne doivent pas nous faire oublier les divers aléas
dont il est question dans ce chapitre, car ils sont déjà
présents et en expansion. Ils devraient nous inspirer au
moins autant de «pessimisme» que celui des premiers
savants atomistes il y a un siècle face à la menace
nucléaire. La gravité d' une menace tient à sa magnitude,
multipliée par ses probabilités: c'est ainsi que nous

84
5.

Crimes et palliatifs

Alors qu'une poignée d'adeptes de la technique


peUl menacer la société humaine, le prix à payer
pour notre sécurité serait peut-être de renoncer à
notre vie privée. Mais une « société transparente»
serait-elle suffisamment sûre?

Nous entrons dans une ère dans laquelle un individu


isolé peut, en agissant une seule fois à l'insu de tous,
provoquer des millions de morts ou rendre une ville
inhabitable pendant des années, et où un dysfonctionne-
ment du cyberespace est susceptible de détruire tout un
secteur de l'économie mondiale: les transports aériens,
les centrales électriques ou le système financier. De fait,
un tel désastre serait davantage le produit de l'incompé-
tence plutôt que d'intentions malveillantes.
Ce risque augmente pour troi s raisons. D 'abord, les
moyens de destruction ou susceptibles de provoquer le

87
Notre dernier siècle? Crimes et palliatifs

chaos dont dispose un individu formé à la génétique, à technologie spatiale entre autres sciences, s'ajoutaient
la bactériologie ou aux réseaux informatiques, vont de des croyances qui défiaient le raisonnement scientifique.
pair avec les avancées scientifiques; ensuite, la société Nombre de ses membres s'étaient en effet auto-castrés
est devenue plus intégrée et plus interdépendante, au et proclamaient sur le site leur souhait de se transfonner
niveau international autant que national; enfin, les en «corps physique appartenant au vrai Royaume de
communications instantanées confèrent à un désastre, Dieu -le Niveau d'Evolution supérieur à l'Humain - en
même localisé, des répercussions mondiales sur les atti- abandonnant ce monde temporel et périssable au profit
tudes et les comportements. d'un monde durable et incorruptible ».
La menace planétaire la plus évidente aujourd'hui L'arrivée des êtres qui devaient les transporter
vient des musulmans intégristes, dont les valeurs et les jusqu'à ce niveau supérieur serait, disaient-ils, annoncée
croyances traditionnelles sont très éloignées de celles qui par une comète: «L'approche de la comète Hale-Bopp
prévalent aux Etats-Unis et en Europe. D'autres causes est le "signe" que nous attendons - l'arrivée du vaisseau
et conflits, eux aussi rationnels et individuels, peuvent spatial en provenance du Niveau supérieur à l' Humain
de même inspirer des actes fanatiques à des groupes qui nous y emmènera, nous rentrerons chez nous. Nous
sectaires ou à des individus isolés. Sans compter le sommes heureux et prêts à quitter ce monde.» Quand
danger potentiel que représentent les personnalilés psy- ladite comète - l'une des plus brillantes des dix der-
chologiquement fragiles - dont le nombre pourrait nières années - fut très proche de la Terre, trente-neuf
augmenter aux Etats-Unis - si elles avaient accès aux des membres de la secte, dont leur chef Marshall
progrès technologiques. Applewhite, se suicidèrent après s'être méthodiquement
purifiés.
Les suicides collectifs ne sont évidemment pas une
La techno-irrationalité nouveauté; ils ont cours depuis près de deux mille ans
et se perpétuent, même en Occident. En 1972, le révérend
Selon certains optimistes, le fait d'avoir suivi des James Jones, chef d'une secte messianique retirée dans
études scientifiques ou techniques réduit la propension à un coin perdu d'Amérique du Sud - « Jonestown », en
r extrême irrationalité et à la délinquance. De nombreux Guyana - mit au point un suicide collectif au cours
contre-exemples existent pourtant et montrent ce qui peut duquel les neuf cents adeptes de la secte moururent
au contraire arriver dans notre Occident technocratique. d'empoisonnement au cyanure. Paradoxalement, la tech-
Certains membres de la petite secte «Heaven's Gate 1 », nologie moderne permet à la fois de communiquer dans
constitués en une « cellule» basée en Californie, vivaient l'instant d'un point à l'autre du globe et de vivre entre
en communauté fennée et gagnaient leur vie en créant soi dans un cocon intellectuel. La secte Heaven's Gate
des sites web sur Internet. Mais à leur savoir-faire n'avait pas besoin de s'isoler dans la forêt amazo-
technique et à leur curiosité non feinte vis-à-vis de la nienne: économiquement autonomes grâce à Internet.

88 89
Notre dernier siècle? Cnmes et palliatifs

ses membres pouvaient éviter tout contact avec leurs mélange de principes « new age» et de science-fiction;
voisins et avec toute personne « normale » en général, elle n' était pas la seule et il s' agit peut-être là d'une
puisque leurs croyances se nourrissaient d'u n contact tendance résurgente. Les Raéliens, dont le siège est au
électronique spécial avec les autres adeptes vivant ail- Canada, comptent cinquante mille adeptes dans plus de
leurs dans le monde. quatre-vingts pays. Leur chef et fondateur, Claude
Car Internet, qui permet en principe d'échanger des Vorilhon, à l' origine un journaliste spécialisé dans les
opinions et des informations à un niveau inédit, peut courses automobiles, déclara en 1973 avoir été kidnappé
aussi réduire la compréhension et les échanges entre per- par des extraterrestres qui lui révélèrent la façon dont
sonnes en incitant certaines à rester enfermées dans une l'humanité avait été créée grâce à la « technologie de
cybercommunauté d'affinités spirituelles. Pour Cass l'ADN ». Les Raéliens défendent un programme de clo-
Susstein, professeur de droit à l'université de Chicago et nage humain qui ne pose pas de problème au regard de
auteur de Republic.com 2, Internet nous permet à tous de l'éthique mais semble dangereusement prématuré, même
« filtrer» ce que nous y mettons, chacun pouvant ainsi aux yeux de ses défenseurs.
lire un « moi quotidien » taillé sur mesure et, plus insi- Ces sectes donnent l' impression d' être issues des
dieusement, débarrassé d' idées susceptibles d'ébranler mêmes « franges» que les tenants du complot selon
ses préjugés. Au lieu d'échanger avec ceux dont les atti- lequel des OVNI nous observent. Mais aux Etats-Unis,
tudes et les goûts sont différents des leurs, de nombreux des croyances tout aussi fantaisistes semblent quasiment
internautes pourront à l'avenir «vivre dans des pièces faire partie de la société. Des millions de gens croient
de résonance créées par eux-mêmes}) et « n' auront pas par exemple à 1' « Extase» - jour où le Christ, revenu
besoin de se frotter à des problèmes et à des opinions sur Terre, enlèvera les vrais croyants pour les emporter
qu 'ils n'auront pas cherchés. On pourra ainsi et le plus au paradis - ou au millénarisme imminent tel qu'il est
facilement du monde voir exactement ce qu'on voudra, décrit dans l'Apocalypse : l'avenir à long tenne de la
ni plus, ni moins. » Il est encore trop tôt pour prédire les planète et de sa biosphère n'a aucune importance. Panni
conséquences de Internet sur la société en général et les millénaristes figurent des personnalités influentes;
surtout à l'échelle internationale, mais on peut déjà entre- sous l'administration Reagan, l'environnement et la
voir que ce phénomène ri sque d'encourager l' isolement politique énergétiques furent confiés à James Watt, un
et, si nous le voulons, nous permettre d'éviter plus faci- fondamentaliste religieux, secrétaire aux Affaires inté-
lement les contacts avec des avis contraires. Susstein fait rieures. Selon lui, le monde parviendra à sa fin avant que
aussi état des «groupes de polarisation », où les indi- les ressources pétrolières ne soient épuisées ou que nous
vidus qui ne dialoguent qu'avec ceux qui partagent leurs ne subissions les conséquences d'un réchauffement pla-
idées, confortent leurs préjugés et leurs obsessions tou- nétaire et de la déforestation globale, de sorte qu'il nous
jours plus rigides. incomberait quasiment de consommer jusqu'à la déme-
La croyance de la secte Heaven's Gate était un sure les ressources terrestres 3.

90 91
Notre dernier siècle? Crimes et palliatifs

Comme les di sciples de Heaven's Gate, certai ns comme les Etats-Unis en ont récemment fait l'expé-
adeptes de ces sectes ne menacent qu 'eux-mêmes et il rience, le problème interne des sec tes nihilistes ou
serait inj uste de les diaboliser tous ou de faire l' amal- apocalyptiques et des individus insatisfaits est de toute
game de croyances n'ayant aucun point commun entre évidence un ennemi invisible.
elles; en outre, comparées aux idéologies classiques, ces
sectes résurgentes sont encore marginales. Mais le pro-
sélytisme d'exaltés reli gieux traditionnels allié, par La surveillance de la sphère privée
exemple, au fanati sme pur et dur des défenseurs des est-elle la forme de sécurité la plus acceptable?
droits des animaux britanniques et américains, peut
mener à un mélange inquiétant, surtout s'il s'appuie sur Un moyen de pallier ces inquiétudes serait de
des moyens technologiq ues pointus. Une poignée d' indi- confier notre sécurité aux nouvelles techniques, au prix
vidus animés de ces croyances et capables de s'organi ser du renoncement à toute vie privée. La surveillance uni-
et d'accéder à des savoir-faire techniques via Internet verselle est en effet devenue possible et pourrait tout
peut exercer un pouvoir énorme sur notre système socio- simplement devenir un outil de prévention des activités
économique interconnecté et donc facilement à portée clandestines indésirables. Des méthodes comme
de main. l'implantation chirurgicale d'émetteurs sont déjà sérieu-
A supposer que l' on puisse maîtriser un événement sement envisagées. pour surveiller les pri sonniers libérés
subversif isolé, une série de plusieurs, dont l'impact psy- sur parole, par exemple. La plupart d'entre nou s n'appré-
chologique serait amplifié par des reportages médiati- cieraient pas d 'être traités ainsi, mais peut-être
ques touj ours plus convaincants, finirait par être délétère. finiri ons-nous par nous y résigner si l' inséc urité augmen-
La prise de conscience de l'éventualité de tels événe- tait; et les prochaines générations n'y verraient rien à
ments donnerait lieu à une peur généralisée qui entraî- redire.
nerait, à l'échelle mondiale, le délitement des liens La surveillance de type totalitaire décrite dans
sociaux , déjà à l' œuvre dans les régions où sévit le ter- l'œuvre de George Orwell serait carrément inacceptable,
rori sme : on appréhende de prendre l'autobus de peur a fortiori si le degré d' intrusion augmentait au rythme
qu 'un kamikaze lesté d' une bombe ne soit parmi les des avancées techniques, à moins que les procédés de
passagers, on hésite à aider un inconnu, et les plus riches cryptage n'évoluent également. Supposons maintenant
se réfugient dans des communautés enclavées hautement que cette surveillance soit à double sens, et que chacu n
sécurisées. de nous puisse « épier » non seulement le gouvernement
Ces préoccupations sont évidemment une rai son de mais le monde entier. Dans The Tran sparent Society 4,
plus pour inspirer aux Etats et à la communau té inter- l'auteur de science-fiction David Brin, se faisant peut-
nationale le désir d'atténuer les mécontentements et être un peu provocateur, suggère que la surve illance
les injusti ces qui inspirent les redresseurs de torts. Mai s, «symétrique » (et d'autant plus intrusive) soit la façon

92 93
Notre dernier siècle? Crimes et palliatifs

la plus acceptable de nous garantir un avenir moins dan- caritatifs. Mais il semble im probable, aux Etats-Unis,
gereux. Ceci impliquerait bien sûr un changement des que les habitants des quartiers sécurisés, isolés des
mentalités, mais nous n'en sommes peut-être pas loin: pauvres jusque dans leur propre voisinage, tendent la
les circuits fermés de télésurveillance dans les lieux main aux peuples désespérés d'Afrique; à supposer
publics sont courants en Grande-Bretagne et inspirent qu'ils puissent s'en faire des amis et avoir avec eux des
généralement confiance, bien qu ' ils s' immiscent dans la contacts visuels, la compassion fe rait rapidement long
vie privée. Une quantité croissante d'informations nous feu - autre exemple de la segmentation sociale croissante
concernant personnellement so nt déjà enregistrées sur les induite par le cybermonde.
« cartes à puce» avec lesquelles nous réglons nos achats Les peuples d'Afrique et d'Asie du Sud deviendront
et chaque foi s que nous nous servons d' un téléphone quant à eux encore plus conscients de ce dont ils sont
portable; j e suis, quant à moi, surpris du nombre de mes privés, surtout si (comme c' est possible) l'accès au
amis qui se confient sans hésiter sur leurs sites web, cyberespace leur coûte moins cher que les installations
lisibles par le monde entier. Nous serions donc sans doute sanitaires de base, la nourriture et les soins. Moins pas-
prêts à accepter une «société transparente » où les sifs face aux pays riches, ils seront également plus au
comportements déviants ne pourraient échapper à per- fait des moyens techniques susceptibles d'engendrer des
sonne, plutôt que le contraire. conflits majeurs. Car le fondamentalisme religieux n'est
Ces scénarios futuristes échafaudés en Europe et en pas seul à pouvoir déclencher la colère vis-à-vis de
Amérique du Nord peuvent sembler superflus aux popu- l'Occident: si l'ensemble des pays pauvres adoptait les
lations du reste du monde que la pau vreté prive des soi-disant valeurs occidental es, ils seraient encore plus
techniques de première nécessité. Mais cette transpa- aigris face aux inégalités issues de la mondialisation, et
rence pourrait les atteindre, conune l'ont fait le téléphone à un système d'incitations économiques fo urni ssant le
portab le et Internet. superflu aux riches plutôt que les produits de première
Qu'en sera-t-il alors des relations entre pays ri ches nécessité aux démunis.
et pays pauvres? Comment la perception occidentale du
reste du monde évoluera-t-elle lorsq ue les liens seront
directs et non plus seulement ceux des films et des repor- Pouvons-nous rester humains?
tages télévisés 5 ? On pourrait, en étant optim iste, ima-
giner que la preuve graphique en « temps réel » des Depuis touj ours, c'est la religion, l'idéologie, la
besoins personnels des individus - ceux atteints du culture, l'économie et la géopolitique qui façonnent les
SIDA, par exemple, pri vés du do llar quotidien que coû- sociétés, et qui sont aussi, de par leur immense diversité,
tent les premiers soins - stimulera peut-être la générosité prétextes aux conflits internes et aux guerres. L'être
plus efficacement que les messages et les photos régu- humai n demeure le seul élément inchangé au cours des
lièrement adressés aux donateurs par les organis mes siècles. Mais au XXI' siècle, les drogues, la modification

94 95
Notre dernier siècle? Crimes et palliatifs

génétique et peut-être les implantations de silicone dans d'autres désirs profonds de l'être humain, l'hypo-
le cerveau transformeront les mentalités, les comporte- thalamus étant le centre de circuits cérébraux qui
ments et jusqu'à l'apparence physique des humains. commandent le désir et l'orientation sexuels 7. »
Bien que les transformations génétiques soient Fukuyama craint que l'usage généralisé des drogues
beaucoup plus rapides que toutes les mutations survenues réduise l'intensité des humeurs et des comportements el
par évolution natu relle, il faudra attendre plusieurs géné- que notre espèce dégénère en zombies acquiesçant à
rations avant qu'elles n'aient lieu. Mais les altérations tout ; la société deviendrait alors une contre-utopie sem-
de l'humeur et des mentalités pourraient, quant à elles, blable au Meilleur des mOI/des d' Aldous Huxley: sans
s'étendre à des populations entières du fait de la dépen- changer d'apparence, nous cesserions d'être vivants.
dance à certaines drogues et, qui sait, des implants Fukuyama prône un contrôle strict de toutes les drogues
électroniques. altérant le cerveau ~ les interdictions n'auraient pas
Dans La Fin de ['homme: les conséquences de la besoin d'être respectées à cent pour cent mais tiendraient
révolution biotechnique 6 , Francis Fukuyama remarque à distance les personnalités extrêmes; et si, enfreignant
que l'usage régulier et généralisé des médicaments qui la loi, quelques délinquants se procuraient illégalement
altèrent l'humeur peut réduire et appauvrir le potentiel des drogues, les conséquences sur le caractère d'un pays
du caractère humain. Selon lui, le Prozac pris comme seraient négligeables.
antidépresseur et la Ritaline, qui atténue l'hyperactivité Mon inquiétude est à l'opposé de celle de Fukuyama.
des enfants ag ités mais en parfaite santé, sont déjà en La« nature humaine» est faite d'une immense variété de
train de réduire les types de personnalités considérées personnalités, y compris celles qui sont attirées par les
comme normales. Selon Fukuyama, ce phénomène va franges de mécontents. Or, l'influence déstabilisante et
encore s'accroître avec l' apparition de nouvelles drogues délétère d'un petit nombre de ces personnes deviendra
susceptibles de menacer ce qu'il considère comme d'autant plus puissante que leur pouvoir et leur savoir-
l'essence de l'être humain. faire techniques augmenteront et que le monde deviendra
De fait, l'injection d'hormones agissant directement plus interconnecté.
sur le cerveau pourra bientôt provoquer des changements il y a trente ans, le psychologue B.F. Skinner pré-
de personnalité bien plus importants et " ciblés » que le disait, dans son ouvrage Beyond Freedom and Dignity8
Prozac et autres produits de même type. L' hormone PYY qu'une certaine forme de contrôle de l'esprit pouvait être
3-36, qui élimine la sensation de faim en agissant direc- nécessaire pour éviter une panne de la société ~ selon lui,
tement sur l'hypothalamus, inspire des inquiétudes à Je « conditionnement» de l'ensemble de la population
Steve Bloom, l'un des spécialistes de cette technique au est indispensable là où les individus sont heureux et que
Hammersmith Hospital de Londres, au sujet des consé- où personne ne souhaite les déstabiliser.
quences possibles d'ici dix ans: « Si l'on peut modifier Skinner était un comporternentaliste, et ses théories
le désir de nourriture, on pourra également transformer fondées sur le mécanjsrne de « stimulation-réaction )}

96 97
Notre dernier siècle? Crimes et palliatifs

sont aujourd' hui discréditées. Mais le problème qu' il individuali té? Devons-nous, pour survivre, être assu-
soulevait est aujourd'hui d'actualité, car les avancées jettis par un Etat policier, privés de toute vie intime ou
scientifiques permettent à un seul individu à personnalité calmés jusqu'à la passivité?
« aberrante » de provoquer une catastrophe généralisée. Ou pourrait-on réduire les risques en freinant
Si un psychologue avait actuellement le courage de pro- l'avancée de sciences et de technologies potentiellement
poser une panacée, celle-ci ressemblerait ironiquement dangereuses, ou bien même abandonner complètement
au cauchemar de Fukuyama: une population rendue certains domaines de la recherche scientifique?
docile et obéissante par des drogues ciblées et des inter-
ventions génétiques destinées à « corriger » les person-
nalités extrêmes. Les futures sciences du cerveau pour-
ront peut-être même - perspective encore plus contre-
utopique - « modifier » la personnalité d'individus sus-
ceptibles de devenir de dangereux mécontents.
Dans le roman fantastique de Philip K. Dick Minority
Report " dont Steven Spielberg a tiré un film , les êtres
humains « pré-cognitifs », mentalement anormaux et spé-
cialement conçus pour cela, sont capables d'identifier les
futurs criminels poten tiels, quj sont alors traqués et empri-
sonnés dans des cuves. Si nos intentions étaient effective-
ment déterminées génétiquement et phys iologiquement
(nous ignorons encore dans quelle mesure c'est le cas),
l'identification de criminels potentiels pourrait bientôt
dépasser les pouvoirs psychiques. La tentation serait alors
plus forte d'instituer ce type d'actions préventives dans le
monde réel afin de nous protéger d'éventuels actes crimi-
nels - de plus en plus graves à mesure que les tech niques
progressent - commis par un déli nquant isolé
Notre civilisation, remarque Stewart Brand, est « de
plus en plus imbriquée et poussée au-dessus de l'abîme
d'une superstructure technologique hautement sophis-
tiquée dont chacune des parties dépend de toutes
les autres JO ». Son essence peut-elle être sauvegardée
sans que J'humanlté doive y sacrifier sa diversité et son

98
6.

Faut-il freiner la science ?

Les sciences du XXI' siècle ouvrent de belles


perspectives mais ne présentent pas que des
avantages. Les contraintes éthiques sur la
rech erche ou ["abandon de technologies
potentiellement dangereuses sont difficiles à
accepter et encore plus à mettre en Œuvre.

En 2002, le magazine Wired, mensuel de luxe spé-


cial.isé dans le matériel informatique et les gadgets
électroniques, a eu J' idée d'ouvrir une série de «paris à
long terme 1 », afin de débattre des évolutions de la
société, de la science et de la technolog ie. Esther Dyson,
gourou de l'univers Internet, a ainsi prédit que la Russie
serait dans dix ans le premier fabricant mondial de logi-
ciels; des physiciens ont non seulement misé sur le
temps qu'il faudrait pour établir une théorie unifiée des
forces fondamental es mais aussi sur l'existence même

101
Notre dernier siècle? Faut-il freiner la science?

de cette théorie 2 ; d'autres ont avancé qu'un être humain (comme en chirurgie), le seuil de tolérance peut être
a aujourd'hui des chances de vivre jusqu'à l'âge de cent repoussé. C'est ce qu 'illustre a contrario Freeman Dyson
cinquante ans - ce qui n'est pas impossible étant donné dan s un essai intitulé " The Hidden Cast of Saying
le rythme auquel progresse la médecine mais constitue No 4 », où il note que la recherche et le développement
un pari étrange dans la mesure où ses auteurs ne seront de nouveaux médicaments so nt entravés - parfois au
plus là pour constater ou non sa réalité 3. détriment de ceux auxquels ils pourraient sauver la vie
J'ai quant à moi parié mille dollars que" d'ici 2020, - par la durée et le coût des essais requis avant l' auto-
une bio-erreur ou une bio-terreur aura causé un million risation de mise sur le marché.
de morts». J' espère ardemment, bien sûr, perdre mon Mais lorsqu ' il s'agit d'un « scénario catastrophe »,
pari, mais, honnêtement, je ne croi s pas que ce sera le ou quand un risque ne peut être évalué, il en va autrement
cas. L' horizon étant inférieur à vingt ans, je pense que pour les individus qui y sont exposés et qui n'ont rien à
ce ri sque est important, à supposer même que l'on y gagner. Certains scientifiques sont fatalistes au sujet
« gè le» les programmes de recherches, ou que les des ri sques ; selon d'autres, plus optimistes, voire
auteurs potentiels de telles horreurs ne disposent que des complaisants, plus le ri sque est grand plus le « pire »
techniques d'aujourd'hui. Car rien n'avance plus vite que peut être évité - perception qui peut sembler un peu
la biotechnologie, et ses progrès vont intensifier et mul- déplacée. On peut en revanche se demander si éviter de
tiplier les ri sques. prendre des ri sques incontrôlables ne revient pas à
Il est surprenant que la communauté scientifique « freiner» la recherche dans tels ou tels secteurs, ou à
soit si di scrète au sujet de ces craintes. La plupart des sacrifier certaines des ouvertures traditionnelles de ]a
experts pensent en fait que le meil leur moyen d'affronter science.
les aléas inhérents aux avantages colossaux des nouvelles Quasiment chaque découverte susceptible d'engen-
technologies est d'acquérir encore plus de technologie. drer une application positive peut en effet comporter
ou de cibler celle-ci différemment, et leurs préoccupa- aussi un versant pernicieux, et les avancées biologiques
tions portent plutôt sur ce dont nous serions privés si débouchent aujourd'hu i sur un nombre croissant de pra-
nous n'allions pas de l'avant. A ses débuts, la maîtrise tiques potentielles - clonage humain, organismes géné-
de la vapeur a coûté la vie dans des conditions atroces tiquement modifiés, etc. - qu i devront être réglementées.
à des centaines de personnes lors de l'explosion de chau- Mais les chercheurs acceptent que leurs méthodes de
dières rudimentaires; il en fu t de même à l'aube de travail et l'application de leurs découvertes fassent
l'aviation, et la plupart des interventions chirurgicales, l'objet de contrôles; aucu n scientifique responsable ne
tenues pour acquises aujourd'hui, s'avéraient parfois ferait siennes les paroles du monstrueux docteur Moreau
mortelles lors de leurs premières tentatives. Tout progrès de H.G. Wells: " J' ai continué mes recherches dans la
procède de « tâtonnements », mais si le risque est volon- voie où elles m'ont mené. C'est la seule façon que je
tairement accepté, et que le rés ultat en vaut la peine sache de conduire des recherches. Je pose une questio n,

102 103
Notre dernier siècle? Fau t-il freiner la science!

invente quelque méthode d'avoir une réponse et Baltimore, autre participant de cette conférence,
j 'obtiens ... une nouvelle questi on. ( ... ) La chose que vous demeure, quant à lui , sati sfait de cette initiative; il fallait,
avez devant vous n'est plus un animal, une créature dit-il , « encourager la société à réfléchir à ces pro-
comme vous, mais un problème. ( ... ) Je voulais (.. .) blèmes ; si nous ne l'incitons pas à en débattre, elle peut
trouver la limite extrême de plasticité dan s une forme freiner l' exploitation de nos travaux. »
vivante 5. » Le moratoire d'Asilomar était encourageant en ce
qu 'il prouvait qu'un groupe d'éminents chercheurs de
tous pays pouvaient être d'accord sur un principe d'auto-
La retenue scientifique retenue 7, et qu'ils en imposaient suffi samment au sein
de la communauté sc ientifique pour que ce texte so it
La modération en matière de recherche se justifie appliqué. Aujourd' hui, les motifs de prudence ont encore
évidemment si les expériences elles-mêmes présentent doublé mais un consensus volontaire semble encore plus
un ri sque comme, par exemple, celui de provoquer des improbable : la communauté sc ientifique est infiniment
concentrations extrêmes d'énergie, ou de créer de dan- plus nombreuse et la concurrence, accrue par les pres-
gereux agents pathogènes. Dans certains secteurs de sions commerciales, plus intensive.
recherche, les scientifiques s'imposent donc des mora- Dans beaucoup de pays, les expérimentations sur
toires. Il y eut jurisprudence en 1975 lorsque d'éminents les animaux sont officiellement réglementées pour des
spéciali stes en biologie molécu laire s' interdirent 6 cer- rai sons humanitaire s, et un certain nombre d'entre e ll es,
tains types d'expérimentations rendues possibles par ]a pourtant ni cruelles ni dangereuses, font même l'objet
technique, nouvelle à l'époque, de l'ADN recombinant. de directives extrêmement strictes.
Cette déclaration vi nt à la suite d'une rencontre organisée Les autorités bioéthiques utilisent le terme de « fac-
à Asilomar, en Californie, à l'initiative de Paul Berg de teur de dégoût » pour désigner la réaction émotionnelle
l'univers ité de Stanfo rd . Sans être déraisonnable - le qu'inspire la violation de « l'ordre naturel ». Cette réac-
niveau de risque était alors véritablement préoccupant -, tion ne reflète parfoi s qu 'un co nservatisme irréfléchi en
le moratoire d'Asilomar ne tarda pas à paraître exagéré- voie de disparition: à leurs débuts, les transplantations
ment préventif et, avec le temps, James Watson, co- de rein s et même de cornées provoquèrent ce genre de
découvreur de la double hélice de l'ADN, considère cette réactions, et sont acceptées aujourd ' hui . Il arrive égale-
ten tative d'auto-réglementation comme une erreur. ment que les réticences soient excessives, comme lorsque
(Généralement « fonceur » quant aux applicati ons de la les journaux publièrent les photos d'une souris à laquelle
biotechnolog ie, Watson pense que nous devrions être on avait implanté un support où de la peau poussait sous
mo ins timorés face à l'utilisation des découvertes géné- forme d'une oreille humaine presque aussi grande que
tiques. « Si les biologistes refusent d'être démiurges, qui le corps de l' animal: celui-ci ne souffrait pas et n'avait
le sera? » demande-t-il non sans arrogance.) Dav id que faire de son aspect.

104 105
Notre dernier siècle? Faut-il freiner la science?

J'ai moi-même un certain dégoût face aux expé- des raisons morales mais parce que de nouvelles mala-
riences invasives destinées à modifier les comportements dies animales pourraient contaminer l'homme. A cet
animaux. Des physiologistes du centre médi cal de Broo- égard, l'utilisation de cellules de tiges végétales permet-
klyn, de l' université de New York, implantèrent par tant à un organe de substitution de pousser in situ
exemple des électrodes dans le cerveau de rats. L'une semblerait de loin la méthode de remplacement la plus
d' elles stimulait le «centre du plaisir », deux autres acceptable en matière de transplantation chirurgicale,
activaient les régions qui contrôlent les moustaches ; alors que celle-ci contraint aujourd' hui à l'attente, dans
ceci transformait les animaux en « robots-rats» dirigés un mélange ambigu d'angoisse et d'impatience, qu'un
latéralement et forcés de se comporter de façon abso- accident de la route ou un malheur cause la mort d'un
lument contraire à l'instinct. Ces expériences ne sont «donneur» compatible.
pas forcément cruel1es envers les rats, et en un sens, Quant au clonage, il sera peut-être bientôt banalisé
elles diffèrent peu de la façon dont un cheval ou un pour ce qui est des animaux, mais les tentatives sur
bœuf est harnaché ou dirigé, mais elles préfigurent peut- l'homme inspirent une réaction de dégoût unanime. La
être des modifications intrusives de ce que beaucoup raison voudrait que les chercheurs s'y opposent à cause
considèrent comme la nature intrinsèque des humains et du risque d'horribles anomalies du nouveau-né. Pourtant,
des animaux; .les techniques hormonales sophistiquées la naissance du premier humain cloné n'est peut-être
modifiant le processus de la pensée inspireront la même qu'une ques tion d'années, comme le laissent craindre les
réaction. rumeurs selon lesquelles la secte des Raéliens posséde-
Ce dégoût excessif face aux expériences sur les rats rait déjà des centaines d'embryons clonés,
et les souris peut être le fait d'une minorité, mais cer- Les choix dictant les applications scientifiques, en
taines expériences à venir pourraient bientôt provoquer matière de médecine, d'environnement, etc., doivent
des levées de bouclier rédhibitoires. Comme la «créa- faire l'objet de débats bien au-delà de la communauté
tion» d'animaux inanimés perçus conune des légumes scientifique 8 mais donner la place à des opinions dépas-
et que l'on pourrait traiter de façon atroce sans aucun sionnées indifférentes aux unes tapageuses des tabloïdes.
état d'âme (l'industrie alimentaire cesserait ainsi d'être C'est pourquoi le public devrait acquérir un minimum
accusée de cruauté envers les animaux élevés en bat- de notions scientifiques et savoir au moins faire la dif-
terie). Plus grave encore sur le plan éthiqu e serait la férence entre un proton et une protéine! Notons l'une
création d'hominoïdes décérébrés aux organes consi- des particularités louables du projet de génome humain :
dérés comme des pièces détachées. En revanche, les son financement public est en partie destiné à la discus-
transplantations d'organ es animaux sur les humains ne sion et à l'analyse des conséquences morales et sociales
devraient pas soulever plus de protestations que la de ce programme.
consommation de la viande - encore que cette technique
(la xénotransplantation) puisse être interdite, non pour

106 107
Notre dernier siècle? Faut-il freiner la science?

Le financement de la science purement intellectuel aussi bien que matériel. Certains


programmes empruntent la « voie royale » et obtiennent
La recherche scientifique et les motifs que nous des financements faramineux; d ' autres, comme les
avons de la poursuivre ne peuvent être séparés de leur recherches liées à l'environnement, aux énergies renou-
contexte social, car si la science est le soubassement de velables et à la biodiversité semblent laissés pour
la société moderne, les comportements humains déter- compte. Dans le secteur médical, par exemple, les
minent en contrepartie les choix scientifiques et les faveurs vont à la recherche sur les maladies comme le
programmes susceptibles de séduire les gouvernements cancer ou les problèmes cardiovasculaires, qui frappent
ou les industriels. surtout les pays riches, alors que les pays du tiers-monde
Pour le seul domaine scientifique, dans lequel je souffrent de maladies infectieuses endémiques.
suis moi-même impliqué, plusieurs exemples illustrent La plupart des chercheurs considèrent cependant
ce propos. D'énormes machines destinées à l'étude des que les connaissances valent d'être acquises pour elles-
particules subatomiques furent en partie financées par mêmes, et qu'à condition de ne pas présenter de danger
l 'Etat parce que les programmes étaient dirigés par des ni d 'enfreindre l'éthique, la recherche « pure » ne doit
physiciens devenus célèbres pendant la Seconde Guerre pas être limitée. Mais n'est-ce pas un peu réducteur? Ne
mondiale; les détecteurs utilisés par les astronomes pour devrait-on pas se demander si, à cause du malaise qu'ils
déceler les faibles émissions en provenance d'étoiles et provoquent, certains secteurs de recherche - comme ceux
de planètes lointaines, et désormai s intégrés dans les des laboratoires universitaires - ne devraient pas être
appareils photo numériques ' , ont d 'abord été conçus freinés par le grand public? La meilleure façon de se
pour permettre à l'armée améri caine de di scerner les protéger contre un nouveau danger pourrait être d'inter-
Vietnamiens dans la jungle; et les projets spatiaux coû- dire au monde les connaissances scientifiques de base
teux - comme les sondes ayant atterri sur Mars et donné sur lesquelles il repose.
des photos rapprochées de Jupiter et de Saturne - vont Dans tou s les pays, ce sont les secteurs scientifiques
de pair avec un énorme programme spatial iniLialement à fortes retombées potentielles qui obtiennent des aides
mû par la rivalité entre superpuissances pendant la guerre financières importantes, et ce pour des rai sons straté-
froide; quant au télescope spatial Hubble, il aurait coûté giques ; la préférence va par exemple à la biologie
encore plus cher si sa fabrication n' avait pas été en partie moléculaire plutôt qu ' à l'étude des trous noirs (je tra-
financée en même temps que celle des satellites espions ... vaille sur ces derniers mais ne considère pas pour autant
Et la liste serait aussi longue dans d'autres domaines ce choix comme injuste). Mais la réciproque est-elle
scientifiques. valable: la recherche pure, quel que soit son intérêt évi-
Ce type d'aides fin ancières extérieures au monde dent, doit-elle être privée de soutien financier sous
scientifique freine l' optimisation des travaux de prétexte que les recherches ri squent d'être dévoyées? Je
recherche : c'est apparenunent le cas, d' un point de vue
1
crois que oui, surtout depui s que l'allocation de l'aide

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109
1
Notre dernier siècle? Faut-il freiner la science?

financi ère aux différents secteurs dépend de « tensions» médical intensif destiné à voi r à travers la peau. Autre
complexes entre des facteurs extérieurs à la science. Bien exemple: au X1X' siècle, un projet visant à améliorer la
sûr. on n' empêchera jamais complètement un chercheur reproduction de la musique, qui devait mener à la créa-
de réfléchir et de spéculer, puisque ses meilleures intui- tion d'un orchestrion à la mécanique co mplexe, ne nous
tions lui viennent spontanément, dans ses moments de aurait pas appris grand-chose sur les techniques utilisées
loisir ; mais tout chercheur auquel on a supprimé sa de fait au xx' siècle; c'est à la curiosité de Michael
bourse sait combien cela peut ralentir sa recherche. Faraday et ses successeurs et à leu rs rec herches su r
Les recherches qui promettent des retombées lucra- l'électricité et le magnétisme qu e nous le devons. Plus
tives à court terme n'ont pas besoin de l'aide publique, récemment, les pionniers du laser ignoraient la façon
car les entreprises sont mises à contribution, et dans ce dont leur invention serait utilisée - et ils étaient certai-
cas, seule une décision gouvernementale peut mettre fin nement loin d' imaginer qu 'u ne de ses premières
à la recherche. Cette contrainte s'applique aussi aux bien- utilisations serait de recoudre les rétines décollées.
faiteurs privés, de riches individus pouvant détourner une Lors d' une découverte, il faudrait se demander si
recherche dans leur propre intérêt - tel cet Américain son application potentielle effraie au point de se l'inter-
fortuné qui donn a cinq millions de dollars à l' université dire, ou du moins de s' imposer des limites. La
texane A & M pour la recherche sur le clonage parce nanotechnologie, par exemple, pourrait fai re avancer la
qu 'il voulait cloner son vieux chien 10 •. . médecine, l'informatique, la surve illance, entre autres
Pour qu'un champ de rec herche soit efficacement domaines pratiques, mais aussi donner naissance à un
freiné, le consensus doit être international; si un pays réplicateur et aux dangers qu'il comporte; le risque
impose une réglementation, les chercheurs et les entre- serait alors, co mme c'est le cas aujourd ' hui en tech-
prises les plus dynamiques peuvent toujours aller s'ins- nologie, de « déclencher » une catastrophe, ou que la
taller ailleurs, dans des pays moins strictement régle- technique soit utilisée comme une arme « suicidaire » ;
mentés. C'est déjà le cas en matière de recherche cellu- la seule parade possible consisterait en un système
laire végétale, certains pays, comme le Royaume-Uni et immunitaire de type nanotechniq ue. Pour se protéger de
le Danemark, aux lois relativement permi ssives attirant les ce genre d'aléas, Robert Freitas propose la signatu re d'u n
«cerveaux ». Et d 'autres, comme Singapour et la Chine, moratoire comme celui d'Asilomar, aux termes duquel
cherchent à les concurrencer en offrant des conditions J'étude de la vie artificielle se ferait sur ordinateur et non
encore plus attrayantes à leur industri e biotechnologique sur des machines « réelles », et interd isant la fabricati on
naissante et aux chercheurs. de nanomachines capables de se reproduire dans un envi-
Les retombées d'envergure d'une politique diri giste ronnement naturel. On pourrait prendre les mêmes pré-
en matière scientifique sont imprévisibles. Comme je l'ai cautions concernant les réseaux informatiques hyper
noté au début de cet ouvrage, la découverte des rayons intelligents, entre autres extrapolations de la technologie
X fut le fruit du hasard et non le résultat d'un programme actuelle.

110 111
Notre dernier siècle? Faut-il freiner la science?

gées. La tenue au secret de projets clandestins serait en


effet rendue moins facile dans un contexte d'ouverture
Secret ou transparence? des frontières et des échanges entre étudiants et cher-
cheurs. Les migrations intern ationales sont en pratique
Et si, au lieu de vouloir freiner les avancées d'un réglementées par la délivrance de visas d' entrée, mais si
domaine de recherche, on en limitait les risques en inter- les universités avaient leur mot à dire, je crois que la
disant l'utilisation des nouvelles connaissances à ceux plupart se montreraient ouvertes vis-à-vis des étudiants
qui pourraient en fai re mauvais usage? Les travaux liés étrangers Il, quitte à être plus regardantes quant à l'entrée
à la défense nationale sont depuis toujours tenus secrets dans le pays de chercheurs plus expérimentés.
par les gouvernements, mais la recherche qu i n' est pas Une des mesures en cours de di sc ussion - et forte-
classée secrète (ni confidentielle, pour des raisons ment préconisée par Matthew Meselson, enseignant à
commerciales) est accessible à tout un chacun. En 2002, Harvard et sommité en matière d'armes biologiques -
le gouvernement américain proposa ainsi que les scien- serait d'une part la signature d'un accord international
tifiques eux-mêmes limitent la diffusion des nouvelles semblable à celui déjà appliqué aux pirates aériens, per-
recherches qui, bien que non classées secrètes, sont sen- mettant d'artêter et de juger toute personne, où qu'elle
sibles et ri squées; cette mesure constituait une telle soit, qui tente d'obtenir ou qui détient des agents patho-
rupture avec la tradition de liberté qu 'elle donna lieu à gènes dangereux, et d'autre part, d'inculquer aux sociétés
une controverse non seulement parmi les scientifiques le principe de dénonciation.
américains mais dan s le pays tout entier. Les chercheurs étant à la foi s auteurs et critiques de
Que peut faire une université si un étudiant appa- leurs propres travaux, toute nouveIJe découverte doit
remment qualifi é et titulaire d'une bourse appréciable faire l'objet d ' un «contrôle de qualité par les pairs »
mais de provenance douteuse souhaite obtenir un doc- avant publication dans les supports de presse des univer-
torat en ingénierie nucléaire ou en microbiologie? Tenter sités, pour éviter les annonces intempestives ou outran-
de faire obstacle à la formation de délinquants potentiels cières. Cette procédure de principe est cependant de plus
peut, tout au plus, retarder un peu la diffusion de nou- en plus souvent contournée du fait des pressions
velles idées, surtout depuis que les individus «à haut commerciales ou parfois simplement de la forte rivalité
ri sque » ne peuvent être identifiés avec certitude. Cer- entre universités. Les découvertes dignes de publication
tains considèrent peut-être que tout ce qui constitue un font ainsi grand bruit grâce aux dépêches de presse ou
frein , même négligeable, vaut la peine; pour d'autres, le aux conférences, avant d'avoir été vérifiées, tandis que
savoir-faire étant de toutes façons diffu sé, il serait peut- d'autres demeurent confidentie lles pour des raisons
être plus efficace que l'université entretienne son réseau commerciales. Et les chercheurs eux-mêmes sont face à
d'anciens étudiants: un projet suspec t aurait ainsi moins un dilemme lorsqu'ils entreprennent des recherches
de chances de passer inaperçu grâce aux fuites échan- « sensibles », comme les virus mortels.

112 113
Notre dernier siècle? Faut-il freiner la science?

Une infraction des plus notoires aux nonnes sc ien- l' énergie d'une bombe à hydrogène. Leurs collègues de
tifiques a eu lieu en 1989, lorsque Stanley Pons et Martin Oak Ridge eux-mêmes n'y crurent pas : cette annonce
Fleischmann, qui travaillaient à l'université de l'Utah, ne violait pas les « précieuses croyances» autant que la
déclarèrent avoir obtenu de l'énergie nucléaire à tempé- fu sion à froid mais elle ne semblait pas plausible.
rature ambiante en utiLi sant du matériel de laboratoire Taleyarkhan soumit néanmoins un article au prestigieux
classique. Si ene avait été crédible, celle annonce aurait magazine Science qui , malgré le sceptici sme des pairs
mérité tout son écho et aurait figuré parmi les grandes de l'auteur, décida de le publier; il avertit néanmoin s
découvertes du siècle, aussi importante que celle du feu, ses lecteurs de la controverse, l'annonce était donc enca-
car la « fusion à froid » nous aurait offert des ressources drée au maximum 13.
inimitées et bon marché en énergie propre. Le fiasco de la « fusion à froid » n'eut pas de consé-
Mais, très vite, des doutes d'ordre technique surgi- quence néfaste à long tenne ct seules les réputations de
rent. Les annonces d'envergure ex igent des preuves à Pons, Fleischmann et de ceux qui les avaient crus aveu-
leur mesure et, dans ce cas précis, c'était loin d'être le glément en pâtirent. Quant à la validité de l'annonce de
cas. Des incohérences furent décelées dans les exposés Taleyarkhan, il en sera décidé bientôt après des débats et
de Pons et Fleischmann et des expérimentateurs de plu- les reproductions de son expériences par des chercheurs
sieurs au tres laboratoires tentèrent en vain de reproduire indépendants. Cette histoire prouve qu'à condition d'être
le phénomène. La plupart des scientifiques s'étaient faite en toute transparence 14, l'annonce d'une découverte
montrés sceptiques dès le début et, en l'espace d'un an , peut-être maj eure éveille systématiquement l' intérêt de la
il fut unanimement conven u que les résultats de l'expé- communauté scientifique mondiale et l'infraction de la
rience avaient été mal interprétés, même si certains « y vérificati on des pairs ne porte pas à conséquence.
croient » encore aujourd'hui 12. Mais supposons qu'une annonce aussi incroyable
Un épisode similaire advint en 2002, mais il fut que ce ll e de Pons et F1eischmann ait émané de cher-
mieux géré. Un groupe de chercheurs dirigé par Rusi cheurs expérimentés au sein d'un laboratoire poursuivant
Taleyarkhan, du laboratoire national de Oak Ridge, tra- des recherches secrètes à objectifs militaires ou commer-
vaillait sur le curieux effet appelé « sonoluminescence » : ciaux. Que serait-il arrivé ? Le grand public n'en aurait
des ondes sonores intenses passent à travers un liquide très probablement pas eu connaissance, car une fois
pétillant, les bulles sont alors compressées et émettent l'importance économique et stratégique de cette décou-
des éclairs lumineux. Les chercheurs de Oak Ridge pré- verte sans précédent validée par les autorités, un pro-
tendirent avoir écrasé les bulles grâce à une technique gramme de recherche d'envergure aurait été entrepris,
astucieuse: à température très élevée, elles atteignaient consommant des sonunes faramineuses à l'in su de tout
une chaleur suffisante pour déclencher une fu sion le monde.
nucléaire, une version infiniment miniaturisée du pro- Un événement comparable s'est produit dans les
cessus qui permet au Soleil de briller et qui génère années 1980. Le Livermore Laboratory - l'un des deux

114 115
Notre dernier siècle? Fallt-il freiner la science?

géants américains en matière de fabrication d'armes ato- l' aven ir n'a pas besoin de nous 15 », témoigne d'une
miques - poursuivait un programme secret d'envergure inquiétude sincère, surprenante de la part de cette figure
destiné à produire des lasers X. Ces travaux étaient en de la cy bertechnol ogie. Publié en 2002 - par Wired, qui
partie financés par l'Initiative de défense stratégique - plus est -, ce texte fit beaucoup de bruit et, dans un
la « Guerre des étoiles» - du Président Reagan. Il s'agis- éditorial, le Time s de Londres l 'assimila au célèbre
sait de provoquer des rayons lasers dan s ]' espace grâce mémorandum de 1940 des phys iciens Robert Frisch et
à une explosion nucléaire; une micro-seconde avant Rudolph Peierl s, par lequel ces derniers attiraient J' atten-
d 'être atomisé, le dispositif était censé envoyer des tion des autorités britanniques sur la faisabilité de la
« rayons mortels» intenses capables de détruire des mis- bombe atomique.
siles ennemis à l'attaque. La plupart des chercheurs Plutôt que de craindre les conséquences de la géné-
indépendants n'avaient que mépris pour ce projet, mais tique et de la biotechnologie au cours des dix prochaines
ses inventeurs étaient Edward Teller et ses protégés, années - application à mauvais escient de la génomique,
qui travaillaient dans un environnement « fermé» et ri sque de bio terreur par des indi vidus isolés, etc., - Joy
accédaient aux vastes ressources du Pentagone : ils se préoccupe des risques à plus long terme posés par les
dépensèrent littéralement des milliards de dollars dans technologies fondées sur la physique et, en particulier,
ce programme de « lasers X », qui avorta. Mais si l'un des conséquences incontrôlables d'un potentiel des ordi-
des chercheurs de Teller était parvenu à découvrir une nateurs et des robots supérieur à celui des humains. TI
nouvelle source d'énergie, on imagine aisément les négo- craint en effet avant tout que la génétique, la nan otech-
ciations qui auraient eu lieu dans le plus grand secret, nol ogie et la robotique (les technologies GNR) n' évo-
pour convaincre de l'intérêt national d'un « programme luent sans contrôle et ne «nous dépassent ».
intensif ». Dans un cas comme celui-ci, le secret mène La solution qu'il propose est de « renoncer» aux
au gaspillage d'argent et d'efforts. Et que dire d'un projet recherches et aux développements susceptibles d'engen-
clandestin et risqué, que la plupart des chercheurs exté- drer ces dangers: « Si, en tant qu 'espèce, nous pouvions
rieurs tenteraient d' arrêter mais qui serait ignoré ou nous mettre d'accord sur ce que nous voulons et où nous
minimisé par les scientifiques impliqués dans le projet? allons, et pourquoi, alors nous rendri ons notre avenir
moins dangereux, alors nous comprendrions ce à quoi
nous pouvons et devons renoncer. Dans le cas contraire,
« Renoncement finement ajusté» il est facile d'imaginer une course aux armements dépas-
sant les technologies GNR, comme ce fu t le cas avec les
Bill Joy, co-fondateur de Sun Microsystems et technologies [nucléaires] au cours du xx· siècle. Ceci est
inventeur du langage informatique Java, est un de ceux peut-être le ri sq ue majeur, car à partir du moment où elle
qui militent en faveur d' un «ralentissement» de la commence, elle est très diffici le à arrêter. Cette fois-ci -
recherche scientifique. Son article intitulé « Pourquoi contrairement à ce qui s'est passé du temps du Projet

116 117
Notre dernier siècle? Fa/tt-il f reiller la science?

Manhattan - , nous ne sommes pas en guerre, aucun totalement en sécurité. Des ri sques subsisteront toujours,
ennemi ne menace notre civilisation ; seuls nous pous- sauf à instaurer des mesures elles-mêmes indésirables,
sent nos habitudes, nos désirs, notre système écono- comme la surveillance électronique de la vie privée.
mique, et notre besoin de savoir mû par J' esprit de Joy souhaiterait retarder le jour où nous serons
compétition. » dépassés par des robots hyper intelligents, ou celui de la
Comme Joy ne l' ignore pas, il est déjà difficile pour désintégration de la biosphère en « masse grise et vis-
une seule personne raisonnab le d 'entrevoir la limite en queuse ». Mon pessimisme porte sur un avenir plus
matière de recherche; il le serait encore plus de parvenir proche que le sien, et en un sens, il va plus loin. Je crains
à un consensus aux termes duquel on abandonnerai t l' une en effet qu' avant l'avènemen t de tels phénomènes fu tu-
d 'eUes en raison du danger extrême qu 'elle présente: ristes, la société ne subisse un choc effroyable dû à une
nous sommes rarement capables « en tant qu 'espèce, de application dévoyée de la technologie, existante ou à
nous mettre d' accord », même pour les choses urgentes ... venir au cours des deux prochaines décennies. Paradoxa-
Alors, le renoncement peut-il être assez « finement lement, si ces craintes se réalisaient, la seul e sati sfac tion
ajusté » pour que soit faite la di stinction entre proj ets serait que la technologie de poi nte nécessaire aux nano-
inoffensifs et projets dangereux? Les techniques et machines et aux ordinateurs super humains régresserait
découvertes novatrices ont généralement une utilité à peut-être irréversiblement - nous épargnant ai nsi les scé-
court terme évidente, mais elles nous mènent aussi vers narios échafaudés par Bill Joy.
le cauchemar à long terme dont parle Joy. Les procédés
susceptibles d' engendrer des « nanorobots» voraces
pourraient aussi servir à créer des vaccins contre eux.
A supposer que toutes les universités du monde
admettent le caractère dangereux de certains domaines
de recherche et que tous les pays en imposent l'interdic-
tion formelle, quelle en serait l'efficacité? Un moratoire
universel pourrait au moi ns freiner telles lignes de
recherche incontournables - mieux vaut une interdk tion
partiellement respectée que pas d' interdicti on du tout.
Quant aux recherches très risquées, leur interdiction doit
être respectée à près de cent pour cent pour rassurer
vraiment, étant donné les conséquences dévastatrices, par
exemple, d' une seul e fuite de virus mortel. Mais en
matière de bic erreur et de bio terreur, le danger est
désormais là et il serait irréaliste d' espérer jamais être

118
7.

Les risques de catastrophes naturelles

Le risque d'impact d'astéroide géant est plus élevé


que celui des accidents d'avions, mais aucune
catastrophe naturelle n 'est aussi préoccupante que
les menaces croissantes d 'origine humaine.

Enjuillet 1994, nous fûmes des millions à observer,


grâce à Internet, les vues télescopiques d' « éclabous-
sures» incroyables et inédites à nos yeux: des fragments
d'une grosse planète s'écrasant sur Jupiter. Chacune de
ces taches noires plus grandes que la Terre était la « cica-
trice» d'un impact massif et resta visible sur la surface
de Jupiter pendant les semaines qui suivirent. La comète
Shoemaker-Levy 1 qui volait ainsi en éclats était sous
observation depuis un an car elle était en train de se
fragmenter en une vingtaine de morceaux. Estimant que
Jupiter était dans la ligne de mire de leurs trajectoires,

121
Notre dernier siècle? Les risques de catastrophes naturelles

les astronomes s'étaient préparés à observer l'impact à astéroi"des, objets plus volatiles que les comètes et
l' heure prévue. composés de matière roc heuse, tournent de façon quasi
Cet événement mit au jour la vulnérabilité de notre circulaire autour du Soleil, entre les orbites de Mars et
planète face à de tels impacts. Si la Terre est plus petite de Jupiter. La plupart restent trop éloignés de nous pour
que la cible géante qu 'est Jupiter, les comètes et les être dangereux, mais certains, appe lés géocroiseurs, sui-
astéroïdes s'en approchent néanmoins assez pour consti- vent des orbites susceptibles de croiser celle de la Terre.
tuer un danger. li y a environ soixante-cinq millions Ces géocroiseurs sont de tailles très vari ées allant
d'années, la Terre fut frappée par un objet de près de dix du simple caillou à celles de " petites planètes» de plus
kilomètres de diamètre dont l'impact dégagea autant de cent kilomètres de diamètre. On pense qu ' un astéroïde
d'énergie qu' un million de bombes H et provoqua des de dix kilomètres de diamètre, capable de provoquer une
raz-de-marée et des séismes qui ébranlèrent les monta- catastrophe planétaire et des extinctions massives, peut
gnes de par le globe; les roches détritiques projetées frapper la Terre entre une fois tous les cinquante millions
dans l'atmosphère supérieure furen t telles qu ' elles d'années seulement et une fois tous les cent millions
cachèrent le Soleil pendant plus d'un an ; ce choc est d'années. Celui qui a creusé le cratère de Chicxulub est
vraisemblablement la cause de la disparition des dino- peut-être l'événement le plus récent de cette ampleur.
saures. La Terre en garde encore la trace : cet impact Deux autres cratères de même dimension, l'un à Woo-
exceptionnel est à l'origine du cratère de Chicxulub dans dleigh en Australie, ]' autre à Manicouagan, près du
le golfe du Mexique, qui mesure près de deux cents Québec, pourraient provenir d' impacts semblables
kilomètres de di amètre. advenus il y a deux cents à deux cent cinquante millions
Les comètes et les astéroïdes sont deux types dif- d'années, et l'un d'eux fut peut-être à l'origine des
férents d'objets «suspects» tournant à toute vitesse extinctions d'espèces les plus importantes de toutes,
autour de notre système solaire. Les comètes, principa- advenues lors de la transition entre le permien et le trias-
lement constituées de glace et de gaz froids comme sique. A l'époque, l' océan Atlantique n'existait pas et la
l'ammoniaque et le méthane, sont souvent décrites plus grande partie des terres ne formait qu'un seul et
comme des «boules de neige sales» . Presque toutes même continent connu sous le nom de Pangée.
nous demeurent invisibles et passent la plus grande partie Les petits astéroïdes, aux impacts moins dévasta-
de leur temps à rôder dans les régions froides du système teurs, sont beaucoup plus communs; les géocroiseurs
solaire, bien au-delà de Neptune ou de Pluton. Il leur d'un kilomètre de diamètre sont en effet cent fois plus
arri ve cependant de foncer vers le Soleil selon des tra- nombreux que ceux de dix kilomètres de diamètre res-
jectoires presque radiales; elles se réchauffent alors ponsables des extinctions d'espèces, et les éléments de
assez pour vaporiser de la glace, ce qui libère du gaz et cent mètres de diamètre probablement cent fois plus fré-
de la poussière dans lesquels se reflète la lumière solaire quents encore. Le célèbre cratère Barringer en Arizona
et donne ces « queues» que nous voyons bien. Les a été creusé il y a quelque cinquante mille ans par un

122 123
Notre dernier siècle? Les risques de catastrophes naturelles

astéroïde de près de ce nt mètres de diamètre; un cratère séismes et aux ouragans, un impact d 'astéroïde demeure
semblable à Wolfe Creek en Australie date d'environ le premier risque naturel. Il ne s'agirait probablement
trois cent müle ans. Il semble que des géocroiseurs de pas d' un événement de l'ampleur de Toungouska mais
cinquante mètres de diamètre frappent la Terre une foi s de chocs moindres qui dévasteraient chaque fois
par siècle. En 1908, la météorite Toungouska dévasta d ' immenses superficies.
une région retirée de Sibérie. Sa vitesse (près de Quelqu' un de vingt-cinq an s dont l'espérance de vie
40 kilomètres/seconde) était telle que l' impact corres- est aujourd ' hui d' encore cinquante ans peut être victime
po ndit à la force d' une explosion de quarante méga- d' un impact d'astéroïde majeur pendant ce laps de temps.
tonnes; elle se vaporisa et explosa très haut dans D 'ici là, il existe environ une chance sur dix mill e qu ' un
l'atmosphère, gomma mille kilomètres carrés de forêt astéroïde de cinq cents mètres de diamètre s' éc rase dans
mais ne laissa pas de cratère d'impact. l'Atlantique Nord et provoque des raz-de- marée, détrui-
sant les côtes nord-américaines et européennes; dans le
Pacifique, son impact dévasterait les côtes d'A sie ori en-
Un risque faible mais non négligeable tale et de l'ouest des Etats-Uni s. La probabilité que des
millions d'entre nous perdent la vie au cours d' un tel
Nous ignorons si un grand géocroiseur frappera la événement est à peu près la même que de la mort de
Terre au cours du XXI" siècle. Nous en savons néanmoins monsieur Tout-le-Monde au cours d'accident d'avion (ce
assez sur le nombre d'astéroïdes présents sur les orbites risque étant majoré s' il vit près d'une côte, où les raz-
croisant celle de la Terre pour quantifier cette probabilité. de-marée mineurs sont plus fréquents).
Le ri sque, qui est de cinquante pour ce nt, n'est pas C'est un risque faible 2 mais il n'est pas moins élevé
important au point de nous empêcher de dormir ; la que d' autres, contre lesquels les gouvernements tentent
majeure partie de la surface terrestre est constituée de nous prémunir. Une récente étude sur les géocroiseurs
d'océans ou de régions faiblement peuplées et un impact commandée par les autorités britanniques présentait ainsi
sur une région à fone densité de population est donc peu les choses: « Si un quart de la populalion mondiale cou-
probable. Mais il n' est pas négligeable pour autant el rait le ri sque de subir l'impact d'un objet d' un ki lomètre
causerait des millions de morts. de diamètre, et quand bien même un tel événement
Les inondations, tornades et séismes constituent des n'advient en moyenne qu'une foi s tous les cent mille
dangers beaucoup plus grands. Un tremblement de terre ans, alors, d'après les critères de sécurité actuellement
à Tokyo ou à Los Angeles, régions les plus exposées aux en vigueur au Royaume-Uni , ce ri sque serait très supé-
pires catastrophes naturelles, entraînerait un e dévastati on rieur au niveau acceptable. Si ce type de danger émanait
immédiate dont les « retombées» à long terme affec- d'une usine ou de toute autre activité in dustri elle, les
teraient l'éco nomie mondiale. Mais pour l' Europe el responsables seraient dan s l'obligation de prendre des
les régions d'Amériq ue du Nord moins exposées aux mesures pour le réduire. »

124 125
Notre dernier siècle? Les risques de catastrophes naturelles

Nous ne pouvons rien faire pour changer la trajec- Terre par surprise. Ainsi commença le Projet Sauve-
toire d'un géocroiseur, mais sa détection et sa surveil- garde. »
lance nous pennettraient d'anticiper, des années à Les projets de ce type\ qui non seulement nous
l'avance, une catastrophe d'envergure. Si nous appre- avertiraient des impacts d'astéroïdes mais nous en pro-
nions par exemple qu'un impact allait advenir au milieu tégeraient, ne participent pas nécessairement de la
de l'Atlantique, l'évacuation des régions côtières pour- science-fiction: ils pourraient être mis en place en cin-
rait sauver des millions de vies. La communauté inter- quante ans. Nous serions alors technologiquement
nationale dépense des milliards de dollars par an à capables de dévier la trajec toire s de ces objets et d'en
prédire le temps qu'il va faire et peut ainsi prévoir les écarter le danger; car plus nous prendrions d'avance en
ouragans: il semblerait judicieux d'investir quelques matière de prévention, plus la repoussée orbitale néces-
millions pour se prémunir, comme dans le film Deep saire à éloigner la trajectoire serait faible. Mais ce type
Impact, d'un raz-de-marée géant (très improbable mais de procédé demeure aléatoire tant que nous n'en savons
dévastateur). pas beaucoup plus sur la composition d'un astéroïde.
Certains sont de gros rochers ronds, mais d'autres (voire
la plupart) peuvent être des amas de rochers simplement
«collés» les uns aux autres par leur très faible gravité.
Réduire le risque?
Dans ce dernier cas, la déviation de trajectoire de l'asté-
roïde par une méthode radicale, comme une explosion
Autre motif d'observation et d'inventaire des géo-
nucléaire par exemple, pourrait le faire éclater en mor-
croiseurs de façon à avoir une connaissance très pointue ceaux, ce qui s'avérerait plus dangereux pour nous qu'un
de leurs orbites: à long tenne, on pourrait peut-être astéroïde entier.
dévier leur trajectoire et les éloigner de la Terre. Dans Les comètes, plus difficiles à appréhender, demeu-
Rendez-volis with Rama, le roman d'Arthur C. Clarke, rent un risque insoluble et peut-être irréductible. Cer-
un événement de type Toungouska 3 balaie l'Italie du taines, comme celle de Halley, ne cessent de réapparaître
Nord. (Clarke le place en 2077 et, étrangement, un sur des orbites bien définies, mais la plupart surgissent
11 septembre.) « Passé le premier choc, lit-on, les êtres « tout à coup» des profondeurs de l'espace. ce qui ne
humains réagirent avec une détermination et une una- nous laisse qu'un an d'avertissement. Leurs orbites sont
nimité inédites jusqu'alors. Ce genre de catastrophe aussi quelque peu erratiques car il en gicle du gaz, et
pourrait certes ne pas se reproduire avant mille ans - des fragments s'en détachent de façon imprévisible.
mais si elle se reproduisait demain ... ? Eh bien, qu'à Un indice numérique du niveau de gravité de catas-
cela ne tienne: il n'y aurait plus de prochaine fois! trophes peu probables a été dressé par Richard Binzel,
Aucune météorite assez grande pour provoquer une professeur au Massachusetts Institute of Technology ;
catastr-ophe ne serait à nouveau en mesure de prendre la adopté lors d'une conférence internationale tenue à

126 127
Notre dernier siècle? Les risques de catastrophes naturelles

Turin, il est aujourd'hui connu sous le nom d'échelle de des raisons de s'inquiéter et la gradation dans l'échelle
Turin 6 de 1 à 10. C'est l'équivalent de la célèbre échelle de Turin s'élève alors, passant de 8 à 10, par exemple.
sismologique de Richter, mais outre qu'elle gradue la Les experts en matière de géocroiseurs ont égale-
magnitude d' un événement, l'échelle de Turin ti ent aussi ment mis au point l'échelle de Palenne 7, indice plus sûr
compte de sa probabilité: la gravité d' un danger poten- qui prend en compte le laps de temps au bout duquel
tiel est évaluée en fonction de sa probabilité, multipliée aura lieu l'impact éventuel, ce qui précise encore la gra-
par l'ampleur des dévastations qu ' il provoquerait. Un vité du danger. Si l'on sait, par exemple, qu'un astéroïde
astéroïde de cinquante mètres, comme celui qui a explosé de cinquante mètres de diamètre nous frappera l'année
au-dessus de la Sibérie en 1908, serait classé 8 sur prochaine, l 'événement sera classé haut sur l'échelle de
l'échelle de Turin si la collision avec la Terre était cer- Palerme ; mais si l'on prédit avec autant de certitude que
taine ; un astéroïde d'un kilomètre aurait la gradation 10 l'impact aura lieu en 2890, nous ne serons pas plus
si la collision était certaine, mais seulement 8 si, peu inquiets pour autant: non seulement les risques futurs
informés sur son orbite, nous ne pouvions prédire qu'une seront écartés (ils seront si éloignés dans le temps que
chose: le passage de l'objet à un million de kilomètres nous ne serons plus là pour les subir), mais la loi des
de la Terre. Le diamètre de celle-ci n'étant que de probabilités nous dit qu 'avant que cet événement parti-
culier n'advienne, plusieurs autres impacts de type
12 750 kilomètres, les chances que l'astéroïde « mette
Toungouska se produiront.
dans le mille » ne seraient alors que d'une sur dix mille.
Tenter, même modestement, de contrôler les grands
L 'indice de Turin assigné à un événement spéci-
géocroiseurs susceptibles de menacer notre planète ne
fique peut changer en fonction des connaissances que
serait pas inutile. Si nous devions conclure qu 'aucun
nous en acquérons. Par exemple, il peut dans un premier
d'eux ne frappera la Terre au cours des cinquante pro-
temps être difficile de prédire la traj ectoire d' un ouragan chaines années, notre soulagement justifierait le faible
mais, à mesure qu'il progresse, on peut prévoir de façon financement investi. Si les conclusions étaient plus pes-
plus affinée s'il passera ou non sur telle île très peuplée. simistes, nous serions au moins en mesure de nous faire
De même, plus nous prenons le temps d' observer un à l'idée d' un impact; en outre, s' il était prévu d' ici cin-
géocroiseur, plus se précisent nos informations concer- quante ans, peut-être aurions-nous le temps de mettre au
nant sa future traj ectoire. Les gros astéroïdes qui pour- point la technologie nécessaire à dévier la trajectoire du
raient menacer la Terre sont régulièrement identifiés. géocroiseur. Il serait également utile d'affiner nos
Mais une fois leurs orbites évaluées avec plus de préci- connaissances statistiques des petits astéroïdes, même si,
sion, on est généralement certain que ces corps ne nous l'un d'eux se dirigeant vers nous, nous ne pourrions pas
frapperont pas; leur classement sur l'échelle de Turin nous y préparer assez longtemps à l'avance.
est alors de zéro. Cependant, dans les rares cas où sont
pronostiqués des points d'impacts, dont la Terre, on a

128 129
Notre dernier siècle?

Les éruptions majeures

Outre les menaces omniprésentes que constituent


les impacts d'astéroïdes et de comètes, d'autres catas-
trophes nature lles sont di fficiles à prévoir à long tenne :
les séismes et les éruptions volcaniques extrêmement
violents, par exemple. Parmi ces dernières fi gurent les 8.
« éruptions majeures », mille fois plus importantes que
celle du Krakatoa en 1883, qui projetteraient des mi lliers
de kilomètres cubes de débri s dans l'atmosphère supé-
rieure. Un cratère du Wyoming, de quatre-vingts kilo- Les dangers induits par [' homme
mètres de diamètre, témoigne de ce type d'événement
datant d'un million d'années. Plus près de nous, une
éruption majeure au nord de Sumatra il y a soixante-dix
mille ans laissa un cratère d'un kilomètre de diamètre et
projeta plusieurs milliers de kilomètres cubes de cendres, Encore mal appréhendées, les transformations de
cachant la lumière solaire pendant plus d'un an. l'environnement du fait des activités humaines
Nous avo ns cependant deux raisons de ne pas nous peuvent être plus graves que les catastrophes
inquiéter outre mesure de ces catastrophes naturelles naturelles que sont les séismes, éruptions
majeures. D'abord, les impacts de gros astéroïdes et les volcaniques et impacts d'astéroiaes.
éruptions volcaniques colossales adviennent si rarement
qu ' il n'y a pas lieu d 'en être angoissé (même si, la tech-
nologie aidant, investir dan s la réduction de ces risques « La vie dans son ensemble - biosphère pour les
ne serai t pas inutile). Ensuite, la fréquence de ces catas- scientifiques. création pour les théologiens - est d'abord
trophes n'augmente pas ; nous en sommes plus une membrane d'organismes qui enveloppe la Terre;
conscients que les générati ons précédentes et plus elle est tellement fine qu'elle est invisible de profil
méfiants qu'elles face aux risques, mais aucune de nos à partir d'un vaisseau spatial, mais à l' intérie ur, tout est
activités n'est susceptible de les accroître. si complexe que la plupart des espèces qui la compo-
Ceux-ci ne sont donc que des moyens de «jauger » sent nous sont encore inco nnues.» C'est ai nsi que
les menaces croissantes pour l'environnement induites E.O. Wilson, dans The Fu ture of Life l, attire notre atten-
par l' homme, et qui, selon les scénarios les plus pessi- tion sur la fragilité complexe du « vaisseau spatial
mistes, pourraient s'avérer mille fo is plus inquiétantes. Terre ».
Or, le nombre d' espèces végétales et an imales

131
Notre dernier siècle? Les dan gers induits par l'hol1lme

vivant sur Terre est en voie de réduction du fait de l'holllo sapiens, environ une espèce sur un million dis-
l' homme. L 'extinction est, certes, un phénomène intrin- paraissait chaque année; il en meurt actuellement une
sèque à l'évolution et à la sélection naturelles et, de tou s les cent ans. Certaines sont directement éliminées,
l'ensemble des espèces aquatiques, rampantes ou mais la plupart des extinctions participent d ' intentions
volantes qui ont de tou t temps existé, moins de dix pOUI humaines involontaires, conséquence des transforma-
cent sont encore là auj ourd 'hui. Mais il a fallu plus d'un tions de l'habitat ou de l'introduction dans l'écosystème
milliard d'années et un extraordinaire cortège d'espèces, d'espèces non indigènes.
ayant chacune vécu plusieurs millions d' années, pour Ces extinctions sont navrantes, et pas seulement
passer des organismes unicellulaires à notre biosphère pour les raisons esthétiques et sentimentales démesurées
actuelle. qu' inspire la petite minorité des vertébrés à plumes, à
Les fossiles nous apprennent qu'à l'époque cam- fourrure et surtout marines. D'u n point de vue purement
brienne, il y a cinq cent cinquante millions d'années, une utilitaire, nous détruisons la variété généti que qui pour-
faune aquatique et rampan te a évolué et mené à une rait s'avérer précieuse pour nous, la plupart des espèces
grande diversité d'espèces. Pendant les deux cent mil- n'étant même pas encore cataloguées; comme le dit
lions d' années suivantes, la végétation est apparue sur la Robert May, « nous brûlons les li vres avant d'avoir
Terre, permettant l'appariti on et la vie de créatures appri s à les lire 2 ». Il serait urgent d'envisager de pré-
étranges: libellules aussi grosses que des mouettes, lever et de congeler des échantillons de la faune complète
mille-pattes mesurant plus d'un mètre de long, scorpions d ' une forêt tropicale, pour les ranger dans une « biblio-
géants et monstres marins de la famille des calmars. Puis thèque de la vie » telle qu'imaginée par Gregory Ben-
vinrent les dinosaures. Leur di sparition soudaine il y a ford 3, non pour remplacer des mesures conservatoires
soixante-cinq millions d'années a ouvert la voie aux mais pour nous « assurer ».
mammifères, à l'émergence des singes puis à celle des Les progrès biologiques aggravent encore les
humains. menaces qui pèsent sur la biosphère. Par exemple, le
saumon d'élevage, génétiquement modifié pour être plus
gros et parvenir plus vite à maturité, ri sq ue de prendre
La sixième extinction le pas sur le saumon sauvage s' il s'échappe dans la
nature. Pire encore, en se propageant sans qu 'o n l' ait
Les études géologiques font état de cinq grandes voulu, de nouvelles maladies pourraient co ntribuer à
extinctions, dont les deux plus importantes advinrent il détruire certaines espèces. Mais la diminution imm..inente
y a environ 250 et 65 millions d'années. Une «sixième des richesses naturelles démonLre surtout notre incapa-
extinction» est en cours par la faute des humains. Les cité à gérer la Planète.
espèces disparaissent en effet auj ourd'hui de cent à miLle Souhaiter un monde « naturel » préservé es t cepen-
fois plus vite que normalement. Avant l' apparition de dant naïf. La nature, à laquelle nous tenons - en ce qui

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Notre dernier siècle? Les dangers induits par l'homme

me concerne, je su is particu lièrement attaché à la cam- Une population de dix ntilliards de personnes serait
pagne anglaise -, n'est en fait qu' une création artificielle, tout à fait viable si, au lieu du consumérisme effréné de
le produit de siècles de cultures intensives, enrichies de l'Occident nanti, les humai ns adoptaient un style de vie
nombreuses variétés végétales étrangères introduites par frugal et peu de besoins en énergie et en ressources
les agriculteurs et les jardini ers. Même le paysage du naturelles: minuscules appartements du type des « hôtels
« Far West » américain est loin d'être naturel; bien avant capsules» ex istant déjà à Tokyo, régime alimentaire
les transformation s pratiquées par les premiers colons et végétarien à base de ri z, déplacements rares et diverti s-
celles, encore plus inten sives, du xx· siècle, les Indiens sements basés sur la réalité virtuelle. Ceci ne serait pas
avaient travai llé le sol, et la culture sur brûlis étai t pra- pour autant incompatible avec les progrès culturels et
tiquée depuis au moins ntille ans, d'où ce paysage, plus techniques car les principaux moteurs d'expansion éco-
ouvert, moins arboré qu'il ne l'était à l'origine. nomique que sont la miniaturisation et les technologies
de l'information affectent peu l'environnement.
Ce qui serait souhaitable, à condition de survivre
Les prévisions de populations jusqu'au siècle prochain sans catastrophes, serait une
population mondiale inférieure à celle d'aujourd ' hui
A long terme, les effets de J'activité humaine sur la (et bien inférieure à so n summum projeté vers 2050).
Terre dépendent à la foi s des populations et des styles Or, bien que le taux de fertilité de nombreux pays
de vie. Selon les estimations du Fonds mondial de pro- développés et d'autres acc use une baisse impression-
tection de la nature, il faudrait, en 2050, une su rface nante du fait de la libération des fe mmes, la population
éq uivalant à « près de trois planètes » pour subvenir aux mondiale augmente - comme par exemple dans certains
besoins de la population mondiale. Cette évaluation est pays d'Europe -, du fait de l'immigration et de l'allon-
controversée et peut-être un peu tendancieuse, entre gement de l'espérance de vie. A l' exclusion des pays les
autres parce que cette superfi cie, ou «emprein te 4 », plus pauvres, cette dernière croît en effet grâce au pro-
englobe la surface forestière req uise pour absorber le grès médical et aux politiques de santé publique.
dioxyde de carbone provenant de la consommation Sauf catastrophe inattendue, la population mondiale
d'énergie par personne. Mais elle ne tient pas compte va donc augmenter j usqu 'en 2050, où elle attei ndra huit
d'un passage à l'utilisation d'énergies renouvelables, ni milliards, cette estimation étant basée sur la neUe pré-
du fait qu'une petite augmentation des niveaux de dontinance actuelle des populations jeunes dans les pays
dioxyde de carbone est tolérable. Il est néanmoins évi- développés. Combinée avec l'urbanisation galopante, cet
dent que les besoins de la population mondiale ne accroissement de population donnera lieu à l'exi stence
pourront être pourvus si les classes moyennes euro- d'au moins vingt« mégacités» de plus de vingt millions
péennes et nord-américaines co ntinuent à vivre comme d'habitants.
aujourd ' hui. Du fait de la diminution impressionnante du taux de

134 135
Notre dernier siècle? Les dangers induits par l'homme

fertilité, les Nations-Unies ont cependant revu leurs pré- nombre total de malades augmente en Chine et en Inde,
visions de population à la baisse; on estime actuellement où le SIDA risque de causer plus de morts qu' en Afrique
que, si les progrès de la médecine n'allongent pas l 'espé- au cours des dix prochai nes années.
rance de vie dans les proportions importantes prévues par Pouvons-nous craindre d'autres calamités « natu-
les experts, la population commencera à diminuer à partir relles 6 » ? Certains experts se montrent rassurants face à
de 2050 pour retrouver peut-être son niveau actuel vers tant de pessimisme. Paul W. Erwald fait par exemple
la fin du siècle, et les « plus de cinquante ans» prédomi- remarquer qu 'au cours du siècle précédent, le monde
neront en Europe et en Amérique du Nord. Il se peut entier a été exposé aux agents pathogènes lors des bras-
néanmoins que cette tendance soit occultée par l 'immi- sages de population nés des migrations internationales,
gration issue des pays en voie de développement, aux mais une seule pandémie fut dévastatrice: le SIDA. Il
Etats-Unis en particulier, la stabilisation puis la baisse (si note également que d'autres virus naturels, comme
elle advient jamais) étant alors retardées. l'Ebola, ne durent pas assez longtemps pour provoquer
Ces prévisions dépendent bien sûr de paramètres une épidémie galopante. Mais ce point de vue se veut
sociaux. Si les gouvernements européens s'inquiétaient optimiste et ne tient pas compte du risque que constitue-
de la baisse de leurs populations, des mesures natalistes rait une épidémie déclenchée non par la nature mais par
seraient mises en œuvre. Dans le cas contraire, la pro- une bio-erreur ou le bio-terrorisme.
pagation d'épidémies dans les mégacités pourrait réduire
la population mondiale aux niveaux catastrophiques déjà
projetés pour certaines régions d'Afrique, d'ailleurs sus- Les inconstances du climat
ceptibles d'être radicalement démentis d'ici 2050 par les
progrès de la robotique et de la médecine envisagés par Les changements climatiques font partie de l'évo-
les passionnés de technologie. lution historique de la Terre au même titre que la
Ces prévisions doivent également tenir compte du disparition des espèces; mais, comme pour celle-ci, leur
fléau que constitue le SIDA, apparu dans les années 1980 fréquence est accélérée par l'activité humaine de façon
et qui n'a pas atteint son maximum. Cette pandémie en préoccupante.
expansion est sur le point de dévaster l'Afrique. En Le climat change naturellement sur des périodes
Afrique du Sud " près de dix pour cent des 42 millions variées allant d'une dizaine à une centaine d'années 7. Il
d 'habitants sont séropositifs et l'on craint que la maladie s'est même modifié de façon notoire pendant la période
ne fasse sept millions de victimes dans ce seul pays d' ici relativement courte depuis laquelle sont notées ses varia-
2010, éliminant la tranche d'âge la plus productive, tion s. Il y a cent ans, il faisait plus chaud en Europe du
réduisant de vingt ans l'espérance de vie et faisant des Nord qu' auj ourd ' hui: des peuplements de fenniers
millions de jeunes orphelins. On prévoit que des millions vivaient au Groenland et les animau x paissaient sur
de personnes seront également touchées en Russie, et le l' herbe actuellement recouverte par les glaces ; et l'on

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Notre dernier siècle? Les dangers indldts par ['homme

faisait pousser de la vigne en Angleterre. L'ère de temps «amplificateur » qui les rende capables de modifier
chaud semble avoir pris fin vers le xv' siècle et a été suivie substantiellement la co uverture nuageuse?
d' une « courte période glaciaire» qui a duré jusqu 'à la fin Les grandes éruptions volcaniques affectent elles
du XVIII' siècle. Au cours de ceBe-ci, la couche de glace aussi le climat. Celle du Tambora en Indonésie, advenue
était si épaisse sur la Tamise que l'on pouvait y faire du en 1815, projeta dans la stratosphère près de cent kilo-
feu, et les glaci ers alpins ont progressé. Cette «courte mètres cubes de poussière, ainsi que des gaz qui se
période glaciaire» est peut-être un indice de taille pour mélangèrent avec la vapeur d' eau et créèrent une atmo-
répondre à la question que l'on ne cesse de se poser, à sphère constituée de gouttes d'acide sulfurique. L'année
savoir: les mouvements du Soleil peuvent-ils déclencher suivante, l'Europe et la Nouvelle-Angleterre connurent
des variations climatiques ? Car au cours de cette période un climat exceptionnellement froid et l'on appela cette
froide, le Soleil semble s'être comporté quelque peu bizar- période« l'année sans été» (au cours de laquelle Marie
rement. Pendant la seconde moitié du XVIl' siècle et au Shelley écrivit Frankensrein) ,
début du xvrne , il y eut une énigmatique période de Un changement climatique d'origine humaine tota-
soixante-dix ans, surnommée minimum de Maunder (du lement imprévu fut l'apparition d' un trou d'ozone au-
nom du chercheur qui le remarqua en premi er), pendant dessus de l'Antarctique, causé par les réactions chimi-
ques au sein de la stratosphère des chlorofluorocarbones
laquelle il n' y eut quasiment pas de taches solai res, Or,
(CFC), utilisés dans les bombes aérosols et comme gaz
l'activité sur la turbulente surface du Soleil - poussées de
réfrigérant. Un accord international visant à réduire la
feu, taches, etc. - grimpe nonnalement vers un summum
quantité de ces gaz indésirables est parvenu à combler
pour redescendre ensuite, et ce cycle se répète en gros tous
le trou d'ozone. Nous avons eu de la chance que le
les onze ou douze ans, périodicité qui, dit-on, affecterait problème soit si vite résolu. Selon Paul Crutzen, un des
aussi la température moyenne. Comme on prétend que les chimistes qui comprirent comment les CFC agissent dans
cycles économiques« correspondent» à l' activité solaire, la haute atmosphère, un accident technique doublé d' un
on suppose de même depuis plus de deux cents ans sans caprice de la chimie avaient fait du chlore la base de ce
en être certain que celle-ci affecte le climat. réfrigérant commercial adopté dans les années 1930 : les
Personne ne comprend vraiment comment les pous- effets sur l'atmosphère auraient été plus violents et plus
sées de feu et les taches solaires (ou leur absence) durables si l' on avait utilisé du brome.
pourraient affecter le climat. Les taches solaires sont
liées au comportement magnétique du Soleil et aux pous-
sées de feu qui engendrent des particules très rapides L'effet de serre
venant frapper la Terre. Ces particules ne comportent
qu ' une minuscule fraction d' énergie solaire, mais pour- Contrairement à la diminution de la couche
quoi ne pas concevoir, dans l'atmosphère supérieure, un d'ozone, le réchauffement de la Terre dû à ce que l'on

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Notre dernier siècle? Les dangers induits par ['homme

nomme l' « effet de serre » est un problème environne- hausse ne constituerait pas une catastrophe planétaire,
mental dépourvu de solution rapide. L'atmosphère dans la mesure où une action concertée des gouverne-
absorbe plus de lumière solaire que de« radiations chauf- ments pourrait en atténuer les conséquences.
fantes » infrarouges émises par la Terre; la chaleur est Le ral entissement apparent de la croissance de
alors « piégée 8 », un peu comme dans une serre. A population est bien sûr une bonne chose eu égard aux
l' instar de la vapeur d'eau et du méthane, le dioxyde de scénatios de réchauffement global car les émissions de
carbone est un de s « gaz à effet de serre». Comme nous gaz à effet de serre sont alors moindres. Mais l'inertie
consommons de plus en plus de gaz fossiles, le volume des systèmes atmosphérique et océanique est assez
de dioxyde de carbone de l' atmosphère est déjà 50 % grande pour faire augmenter la température moyenne
supérieur à celui que créent nos industries, et l'on sait d' au moins deux degrés d' ici 2 100. Au-delà de ceUe date,
qu'au cours du XXI" siècle, il en résultera un réchauffe- les prévisions dépendent évidemment de l' ampleur de la
ment de la Terre, probablement de deux à cinq degrés. population humaine et de ses activités. On ignore éga-
Ne serait-il que de deux degrés - ce qui est une estima- lement si les gaz fossiles seront ou non remplacés par
tion optimiste -, le climat de certaines régions du monde d'autres sources d'énergie. Les optimistes 9 pensent que
en serait très bouleversé (augmentation de la fréquence c'est inévitable. Bjarn Lomberg cite par exemple un
des orages et autres phénomènes extrêmes). ministre de l'Industrie saoudien selon lequel « l' ère du
Le climat est un phénomène auquel les humains pétrole aura une fin mais non parce qu ' il n'y aura plus
s'adaptent depui s toujours, tou t comme la faune et la de pétrole, tout comme l'âge de pierre s'est étei nt non
flore. Le réchauffement de la Terre pourrait nous affecter par manque de pierres » . Quoi qu ' il en soit, la plupart
de façon préoccupante en raiso n de son extrême rapidité des experts pensent que les limites imposées aux émis-
par rapport aux changements advenus naturellement sions de dioxyde de carbone sont non seulement béné-
jusqu' à présent, c'est-à-dire trop vite pour que la végé- fiques pour l'environnement mais qu 'elles stimulent
tation et nous-mêmes ayons le temps de nous y adapter. aussi la recherche de sources d' énergie renouvelables.
Il peut en effet provoquer une hausse du ni veau des mers,
une augmentation des climats extrêmes et, à haute alti-
tude, une vague de maladies propagées par les mous- Quels sont les « scénarios catastrophes » ?
tiques. La bonne nouvelle (pour nous humains) est la
modération du climat au Canada et en Sibérie. De l' avis quasi général, les conflits idéologiques
Un réchauffement global réguli er de deux ou trois Est-Ouest qui ont provoqué le face-à-face nucléaire
degrés freinerait la croissance économique et appauvri- furent un prétexte pour détourner notre attention des pro-
rai t de nombreux pays. Il faudrait en outre adapter blèmes immédiats : pauvreté et risques environnemen-
l'agriculture, protéger les océans et lutter contre la séche- taux. Aux séculaires « menaces sans ennemis » que so nt
resse croissante dans certaines région s. Mais cette faible les phénomènes naturels s'ajoutent à présent celles que

140 14 1
Notre dernier siècle? Les dangers induits par l'homme

les humains font peser sur la biosphère et les océans. La par la salinité et la température des océans, indispensable
biosphère s'est toujou rs transfonnée, mais ses avatars au maintien du climat tempéré de l' Europe du Nord. Si
actu els - pollution, dim inution de la biodiversité, le Gulf Stream était interrompu ou inversé, la Grande-
réchauffement global, etc. - s'accélèrent de façon iné- Bretagne et les pays voisins pourraient être plongés dans
dite. des hivers quasi arctiques comme ceux qui prévalent
Les dommages préocc upants sur l'environnement actuellement aux mêmes latitudes au Canada ou en
vont empirer, et l'écosystème peut ne pas être en mesure Sibérie.
de s'y adapter. Même si le réchauffe ment de la planète Grâce à la mesure des couches de glace du Groen-
ad vient lentement, ses conséquences - concurrence pour land et de l' Antarctique, qui constituent une sorte de
l'eau et migrations massives, par exemple - pourraient regi stre des températures, nous savons que de tels bou-
engendrer des tensions, voire des conflits régionau x et leversements ont eu lieu dans le passé. Des refroidisse-
mondi aux, lesquels seraient encore aggravés en cas de ments importants de plusieurs di zaines d'années ou
croissance continue de la population mondiale. Qu'en moins sont en effet survenus fréquemment au cours des
sera-t-il si les groupu scules accèdent au pouvoir que derni ers siècles. Lors des huit siècles précédents, le
donnent les nouvelles technologies? climat semble avoir été étonnamment stable, et l'on
Par ai lleurs, les aléas et la complexité de l' interac- s'inquiète de ce que le réchauffement induit par l'homme
tion entre l'atmosphère et les océans pourraient engen- ne provoque le prochain « basculement» du Gulf Stream
drer d' ici 2100 un réchauffement de la planète bien bien plus vite que prévu 11 .
supérieur aux cinq degrés prévus par les plus optimistes. Si tel était le cas, et bien que les effets puissent être
Pire, il pourrait ne pas demeurer simplement « linéaire », positifs dans certaines régions du monde, ce phénomène
c'est-à-dire directement proportionnel à la concentration serait catastrophique pour l'Europe occidentale. Un autre
accrue de dioxyde de carbone, mais donner lieu à un scénario (assez improbable, il est vrai) serait un « effet
brusque changement du schéma de circulation des vents de serre incontrôlable » , l'augmentation des tempéra-
et des océans. tures entraînant des émissions accrues de gaz à effet de
Le Gulf Stream fait partie d' un système dit en serre. Pour que l'eau des océans s'évapore de façon
«courroie de transmission 10» qui oriente les courants incontrôlable, il faudrait que la temr:érature terrestre soit
d'eau chaude de surface dans le sens nord-est, vers bien plus élevée qu 'elle ne l'est 2, mais on ne peut
l'Europe, et reviennent plus en profondeur et refroidi s. exclure le risque d' une catastrophe à l'échelle planétaire
La fonte des glaces du Groenland produirait un énonne provoquée par l'émission d'u n énorme volume de
volume d'eau fro ide qui , en se mélangeant à l' eau salée, méthane (gaz à effet de serre au moins vingt foi s plus
la diluerait et la rendrait si active qu' elle n'irait pas vers efficace que le dioxyde de carbone) piégé dans le sol.
le bas, même une foi s refroidie. Cette injection d'eau Il serait rassurant d'être absolument certains
froide étouffe rait la circulation thermohaline maintenue que seules adviendront les variations climatiques

142 143
Notre dernier siècle?

« linéaires» : mieux vaut un ri sque majeur d'événements


contrôlables qu'un ri sque faible de grande catastrophe.
L'humanité ne pourrait pas être détruite d'un coup par
les seules variations climatiques les plus rudes qu'on
puisse imaginer, mais les pires de celles-ci accompa-
gnées de basculements vers des schémas climatiques
variables et extrêmes pourraient mettre fin à des décen- 9.
nies de progrès économiques et sociaux.
Même si un tel phénomène n'avait qu'une chance
sur cent de se produire, cela justifierait des mesures de
précaution plus convaincantes que celles du protocole de Les risques extrêmes
Kyoto, qui ex.ige que, d'ici 20 12, les pays ramènent leurs
émissions de dioxyde de carbone à leurs niveaux de
1990.
Je conclurai ce chapitre en ci tant la sobre déclara-
tion du prince Charles, dont le point de vue est rarement VII pari pascalim
approuvé par les scientLfiques : « De tous les dangers qui
menacent notre sécurité, les problèmes d'environnement A partir de qlleilliveali de risque reconnu
et de développement planétaires so nt les plus complexes, certaines expériences dangereuses devraient-elles
les plus inex.tricables et potentiellement les plus dévas- être interdites ?
tateurs. La réalité pourrait s' avérer pire que les prévisions
optimistes des scientifiq ues ... qui ne saisissent pas toutes
les conséquences de nos agressions tous azimuts sur Blaise Pascal a tenté de convaincre les incroyants
l'interaction entre l' atmosphère, les milieux marin et ter- qu'en pariant pour l'existence de Dieu, ils n'avaient rien
restre et les diverses formes de vie. En matière militaire, à perdre et tout à gagner. Selon lui, mi eux vaut être
on prône depuis longtemps la nécessité de se préparer prudent et payer le prix limité du renoncement aux plai-
au pire. Pourquoi en est-il autrement quand il s'agit de sirs interdits de la vie que prendre le ri sque, même
la sécurité de la planète et de notre avenir à long infime, d'encourir l'enfer éternel dans la mort.
terme i3 ? » Le « pari» de Pascal, qui n'inspire pas grand monde
de nos jours, pas même les croyants, est une version
extrême de notre «principe de précaution 1 », très sou-
vent invoqué en matière de santé et d'environnement.
Par exemple, les conséquences à long terme des modi-

145
NOIre dernier siècle? Les risques extrêmes

fications génétiques de la faune et de la flore sur notre « simple» destructi on de la civi lisati on ou même de
santé et sur l'équilibre écologique sont de toute évidence l'humanité. Encore faut-il savoir comment quantifier
incertaines mais, si une catastrophe semble improbable, l'horreur, quelles précautions prendre, et qui doit les
on ne peul affirmer qu 'elle est impossible. Les tenants prendre, face à des événements hautement improbables
du principe de précaution incitent donc à la prudence: mais dont l'issue négative serait « quasiment infinie ».
il incomberait aux partisans de la modifi cation gé nétique Serions-nous donc bien avisés de parier sur la prudence,
de nous convaincre, au moins, que ces procédés pré- comme Pascal, en renonçant à certains types d ' expé-
sentent des avantages précis et concrets justifiant riences?
quelques risq ues négl igeables. De même que si nous
renoncions au confort permis par la consommation
excessive d'énergie, nous réduirions les conséquences La Terre en danger
dél étères du réchauffement de la Terre - d'autant que
celles-ci pourraient s'avérer bien plus graves que les esti- Ces grandes questions touchant la mise en danger
mations les plus optimistes. de la planèle datent du projet de bombe atomique né lors
La technologie et les perspectives qu'elle ouvre ne de la Seconde Guerre mondiale. Pouvait-on en effet être
vont pas sans le ri sque de désastres potentiels en cascade, absolument certain q~ ' une explosion nucléaire ne ferait
fruits de mauvaises intentions mais aussi de l' inadver- pas exploser l'atmosphère elles océans? Avant les pre-
tance (pandémies accidentelles sans antidotes et autres miers essais nucl éaires de 1945 au Nouveau-Mexique,
menaces robotiques et nanotechnologiques encore plus Edward Teller 2 et deux collègues s' interrogèrent à ce
effrayantes). suj et dans un rapport publié à Los Alamos '. Une de leurs
On ne peut pas non plus écarter le fait que la phy- préoccupations portait sur la réaction peut-être incon-
sique soi t elle aussi porteuse de dangers puisque cer- trôlable de l'azote atmosphérique. « Le seul aspect
taines expériences sont entreprises pour générer des inquiétant, écrivaient-ils, est que la baisse de température
conditions extrêmes qui n'adviendraient pas naturelle- entraîne une diminution rapide de la " marge de sécu-
ment et dont personne ne connait l' issue - le contraire rité."» On sait aujourd'hui que ]a « marge de sécurité)
ne servirait d'ailleurs à rien. Selon certains, des événe- était en réalité confortable; on peut néanmoins se
ments incontrôlables produits en laboratoire pourraient demander jusqu'où aurait dû baisser cette marge sup-
être fatals non seulement à l'humanité mais à la Terre posée pour que les autorités jugent prudent d'abandonner
elle-même. Une catastrophe de ce genre est certes plus les essais sur la bombe H.
aléatoire qu ' un acci dent biologique ou technologique Nous savons à présent avec certitude qu ' une seule
provoqué par l'homme, et encore plus improbable qu ' un bombe atomique a un pou vo ir de destruction énorme
impact de gros astéroïde; mais à supposer qu'elle mais ne peut entraîner une réact ion en chaîne susceptible
advienne, les conséquences iraient bien au-delà de la de détruire la Terre ou son atmosphère (cela dit, si les

146 147
Notre dernier siècle? Les risques extrêmes

arsenals américains et russes étaient utilisés, il s pour- étayée par des théories parfaitement établies, mais néan-
ralent faire autant de mal que n'importe quelle catas- moins susceptible d'être modifiée à la lumière d'intui-
trophe naturelle envisageable au cours du siècle à venir). tions ou d'éléments nouveaux.
Certaines expérimentations physiques menées pour des
raisons de pure spéculation scientifique pourraient
cependant, dit-on, constituer des menaces planétaires ou Notre « dernière» expérience?
même cosmiques.
La plupart des physiciens (moi y compris) considè- Le but des physiciens est de comprendre les parti -
rent celles-ci comme très, très improbables, et ce, sur la cules qui constituent le monde et les forces qui les
base de deux méthodes différentes d'estimation du gouvernent ~ pour obtenir les énergies, les pressions et
danger, qu ' il est important d'expliciter. La première est les températures les plus extrêmes, ils se servent d'accé-
une probabilité ferme et objective; elle s'applique quand lérateurs de particules. Ces machines permettent de
le mécanisme sous-jacent est bien compris, ou quand produire une concentration d'énergie intense en accé lé-
l'événement étudié s'est reproduit plusieurs foi s anté- rant de façon prodigieuse la vitesse des atomes et en les
rieurement. Par exemple, il est facile de dire qu'une pièce précipitant les uns contre les autres. Il vaut mieux utiliser
de monnaie non truquée lancée en l'air dix fois a un peu des atomes très lourds, comme l' or, par exemple, dont
moins d'une chance sur mille de tomber dix fois sur le la masse est près de deux cents foi s celle d'un atome
côté pile ; il est également aisé de quantifier les risques d'hydrogène; un noyau de plomb est encore plus lourd.
de contagion des oreillons lors d'une épidémie, car Quand deux atomes de ce type entrent en collision, les
même sans comprendre les détails biologiques de la protons et les neutrons dont il s sont constitués implosent
transmission du virus, les informations sur les épidémies à une densiLé et une pression bien supérieures que
précédentes sont connues. La seconde probabilité n'est, lorsqu'ils étaient enveloppés dans un noyau normal d'or
elle, rien d'autre qu'une hypothèse bien informée, qui ou de plomb. Ils peuvent ensuite se briser en particu les
peut varier avec les connaissances que l'on acquiert. encore plus petites. Théoriqu ement, chaque proton et
Dans une enquête, la police peut dire qu'il lui « semble chaque neutron est constitué de troi s quarks ; le « choc »
très probable » qu' un corps soit caché dans tel endroit, dû à la collision produit donc plus d'un millier de quarks.
mais elle ne fait que parier en fonction des éléments dont Un accélérateur de particules reproduit, à très petite
eUe dispose; en progressant, l'enquête révélera le lieu échelle, les conditions qui prévalaient lors des premières
où se trouve le corps et la probabilité est donc de un ou microsecondes suivant le « Big Bang » , lorsque toute la
zéro. C'est à ce genre d'estimations que procèdent les mati ère de l'univers s'est agrégée et qu'il est passé de
physiciens quand ils se prononcent sur un événement l'opacité à la lumière.
inédit ou envisagent un procédé encore mal appréhendé: Selon certains physiciens, ces expériences pour-
c'est une probabilité bien informée (parfois très), bien raient provoquer bien plus qu' une explosion de quelques

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Notre dernier siècle? Les risques extrêmes

atomes et aller jusqu'à détruire la Terre ou même tout catastrophe provoquée par un strangelet pourrait ainsi
l'univers. C'est de cela qu'il est question dan s COSM, transformer la planète en une sphère inerte et hyper dense
le ro man de Greg Benford, où une expérience menée au d'une centaine de mètres de diamètre.
laboratoire de Brookhaven 4 anéantit l'accélérateur et Le troisième scénario, encore plus étonnant, est
crée un micro unive rs nouveau (heureusement contenu potentiellement le plus dangereux: une catastrophe non
dan s une sphère assez petite pour que son propriétaire seulement terrestre mais cosmique, où l'espace lui-même
puisse la transporter avec lui). est englouti. L 'espace vide - «l'espace sans air »,
Une expérience produisant une concentrati on comme disent les physic iens - est plus que du néant ;
j amais vue d' énergie pourrait - même si cela est très c'est là que tout se passe, car il contient l'ensemble des
improbable - déclencher trois scénarios catastrophes tout forces et des particules qui gouvernent le monde phy-
à fait différents. sique. Certains physiciens pensent que l'espace peut
Premier scénario: un trou noir se forme et aspire tout adopter différentes « formes successives », comme l'eau
ce qui l'entoure. Selon la théorie de la relativité d'Eins- peut exister sous forme de glace, de liquide et de vapeur.
tein, l'énergie requise pour produire ne serait-ce qu'un Le vide dont nous parlons pourrait aussi être fragile et
minuscule trou no ir est bien supéri eure à celle qu' engen- instable, comme de l'eau « hyper refroidie ». De l' eau
drerait une teUe collision. Mais selon certaines nouvelles très pure et statique peut être refroidie en dessous de so n
théories, des dimensions extra-spatiales existeraient en point de congélation, mais il suffit d' un infime mouve-
plus des trois que nous connaissons 5 ; dan s ce cas, ment bien précis - provoqué par un grain de poussière
l' attraction gravitationnelle s'en trouverait augmentée et par exemple - pour que cette eau hyper refroidie se
un petit objet imploserait difficilement dans un trou noir. transforme en glace. De même, certains pensent que
Ces mêmes théories suggèrent néanmoins que ces trous l'énergie concentrée due à la collision des particules
resteraient inoffensifs car ils se désintégreraient presque pourrait déclencher une « transition momentanée » qui
1
immédiatement, au lieu d'absorber ce qui les entoure. déchirerait la matière de l'espace elle-même. Les bords
Deuxième scénario : les quarks s'agrègent en un de ce vide nouvellement créé s'étireraient alors à la façon
1
objet très compact appelé strangelet. Phénomène inof- d' une bulle qui enfle. A l' intérieur, les atomes ne pour-
fen sif en soi, car le strangelet serait touj ours bien plus raient pas exister : rideau! pour nous, pour la Terre et
petit qu'un atome. Le danger résiderait dans la capacité 1 pour le cosmos car, pour finir, la Galaxie tout entière se
du strangelet à transformer tout ce qu'il croise en une trouverait engloutie. Nous ne serions donc j amais
autre matière. Dans Le Berceau du chat 6, roman de Kurt 1 témoins de cette catastrophe et, la « bulJe » de vide pro-
Vonnegut, un chercheur du Pentagone crée une nouvelle gressant à la vitesse de la lumière, nous n'aurions pas le
forme de glace appelée « ice nin e », qui, à température temps de comprendre ce qui nous arrive.
ambiante, reste solide; cette glace sort du laboratoire, Ces scénarios peuvent sembler fantai sistes, mais les
« infecte» l'eau et solidifie jusqu'aux océans. Une physiciens en discutent très sérieusement. Les scénarios

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Notre dernier siècle? Les nsques extrêmes

rassurants ont leur préférence car ils impliquent un risque calculs en raisonnant comme Hut et moi l' avions fait
nul, mais dont on ne peut pas être absolument sûr. Quels et en conclut que la destruction du cosmos ne pouvait
que soient les scénarios imaginés par les spécialistes, être provoquée par la mise en pièces de la matière
chacun d' eux peut se réaliser, et ce n'est pas parce qu' ils spatiale.
sont improbables qu' ils sont impossibles. Ds ne purent cependant être aussi rassurants quant
Lors de mon passage à l'institut d'études avancées aux risques liés aux strangelets. Des collisions sem-
de Princeton, j'ai évoqué ces problèmes avec un collègue blables à celles produites en laboratoire adviennent sans
hollandais, Piet Hut. Nous sommes tombés d'accord sur aucun doute dans l'espace, mais dans des conditions
le fait qu'une des façons de vérifier si une expérience différentes, susceptibles de modifier les probabilités de
est sans danger serait de chercher à savoir si elle est déjà catastrophe.
advenue dans la nature. D s'avéra que des collisions La plupart des collisions cosmiques « naturelles»
similaires à celles envisagées par les scientifiques étaient adviennent dans l'espace interstellaire, où l'air est si
choses courantes dans l'univers. Le cosmos est en effet raréfié que même un strangelet né du choc aurait peu de
plein de particules connues sous le nom de rayons cos-
chance de rencontrer un troisième nucléus et donc de
miques, qui traversent l'espace à une vitesse proche de
provoquer un désastre. Les collisions avec la Terre
celle de la lumière et entrent régulièrement en collision
adviennent aussi autrement qu'en accélérateur, car les
avec des noyaux atomiques, bien plus violemment qu'en
laboratoire. Hut et moi en avons conclu 7 que l'espace nucléus qui se dirigent sur la planète sont stoppés dans
n'est pas fragile au point de pouvoir être déchiré par l'atmosphère. qui ne contient pas d'atomes lourds
quoi que ce soit résultant d'expériences en acctlérateurs. comme le plomb et l'or.
Si c'était le cas, l'univers n'aurait pas duré assez long- Certains noyaux atomiques rapides frappent cepen-
temps pour nous permettre d'être là. Cependant, si nous dant directement la surface solide de la Lune, qui, elle,
avions les moyens financiers de fabriquer des accéléra- contient ce type d'atomes. Ces impacts ont lieu depuis
teurs cent fois plus puissants, nous aurions des raisons que la Lune existe, pourtant, celle-ci est toujours là. Mais
de nous inquiéter - sauf à ce que, d'ici là, nos connais- les conditions dans lesquelles ils adviennent diffèrent
sances aient progressé au point que nous puissions aussi de celles des expériences en laboratoire. Quand une
prédire plus sûrement les choses grâce aux seules théo- particule rapide frappe la surface lunaire, qui est presque
ries, sans recourir aux expériences 8. statique, la particule subit un « coup» et a un mouvement
Récemment, les vieilles peurs ont refait surface de recul; les débris dus à la collision, ou strangelets,
quand le laboratoire américain de Brookhaven et le vont accuser ce mouvement de recul et donc être projetés
CERN à Genève annoncèrent qu' ils envisageaient de dans la matière lunaire. En laboratoire, deux particules
procéder à des collisions d'atomes à des puissances se fracassent « de front », il n'y a donc pas de mouve-
encore jamais vues. Un groupe d'experts effectua des ment de recul: les strangelets ne subissent pas de

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NOIre dernier siècle? Les risques extrêmes

mouvement net et on t donc plus de chances de rencontrer Quels sont les risques acceptables?
la matière ambiante.
Puisque l' expérience en laboratoire et ce qui se Les expériences en accélérateur de particules ne
passe dans la nature ne permet pas de tirer des conclu- m'ont pas empêché de dormir et aucun physicien de ma
sions définiti ves, on se rassure grâce à deux arguments connaissance n'exprime jamais la moindre angoisse à
théoriques. Premièrement, même si les strangelets pou- leur sujet. Cependant, ces attitudes sont purement sub-
vaient exister, ils ne se formeraien t probablement pas jectives et reposent sur des connaissances bien spéci-
dans des conditions aussi violentes; au lieu de s' amal- fiques ; comme le disent clairement Glashow et Wilson,
gamer en un se ul ag régat, ces débris se disperseraient l' argumentation théorique dépend de probabilités plus
après la collision. Deuxièmement, s' il y avait fonnation que de certitudes. Nous n' avons pas de preu ves que les
de strangelets, leur charge électrique serait probablement phénomènes se passent dans la nature comme en labo-
positive; or, pour déclencher un agrégat incontrôlable, ratoire et ne pouvons donc pas être absolument certains
ils doivent être chargés négativement (pour attirer les que les strangelets ne pourraient pas mener à un désastre.
nucléus atomiq ues positi fs). Les expériences menées au laboratoire de Brook-
Les meilleurs pari s théoriques so nt donc rassurants. haven et au CERN 10 sont rassurantes. Cependant, même
Comme l'ont résu mé le théoricien Sheldon Glashow et si l' on accepte d'être rassurés les yeux fe rmés, les garan-
l'expert en matière d'énergie et d'environnement Richard ti es offertes laissent un peu à désirer. Elles tablent sur
Wilson 9 :« Si les strangeJets existaient (ce qui n'est pas une expérience de dix ans, où le ri sque de catastrophe
inconcevable), s'ils pouvaient former des agrégats rai- ne serait pas supérieur à un sur ci nquante milli ons: pari
sonnablement stables (ce qui est peu probable), s'ils sont assez étonnant, dont la probabilité de catastrophe est
chargés négativement (bien que la théorie favorise for- inférieure aux chances de gagner à la loterie avec un seul
tement dans leur cas une charge positive), et si le fra- billet, c'est-à-dire une sur quatorze millions. Il y a di s-
casseur d 'atomes [de Brookhaven] était capable de créer proportion entre le danger potentiel - la destructi on de
de tels petits agrégats (ce qui est extrêmement impro- la population mondi ale - et l' avantage - l'apport de
bable), alors, il pourrait y avoir un problème. Un connaissances à la science « pure» - donc, la garantie
strangelet nouveau-né pourrai t avaler des noyaux atomi- que l' on nous propose n'est pas suffi sante. La gravi té
ques les uns après les autres, grossissant sans cesse et d' un danger se mesure ainsi : on procède à une estima-
finalement avalant la Terre entière. Le mot "improbable", tion du « nombre supposé» de morts en multipliant la
même répé té plusieurs foi s, ne suffit certainement pas à probabilité de danger par le nombre d ' individus menacés
apaiser nos craintes face à l'hypothèse d'un désastre - ici, la population mondiale. Les experts nous di sent
aussi total. » donc que le nombre supposé de morts pourrai t s'élever
à 120 (s ix milliards d'êtres humains divisé par cinquante
millions).

154 155
Notre dernier siècle? Les risques extrêmes

Evidemment, personne n'est d' accord pour entre- Jonathan Schell, que: « S'il est vrai que l'extinctÎon ne
prendre une expérience susceplible de faire 120 morts. peut être vécue par ceux dont el1e constitue le destin -
Mais ceci n'est pas tout à fait ce qu'on nous propose. les non-nés, qui le restent - on ne peut pas en dire autant
Ce qu'on nous dit, c'est que le ri sque de tuer six milliards du contraire de l'extinction qu'est la survie. Si l'on main-
d'humains n'est que de un sur cinquante millions : est-ce tient les non-nés hors de la vie, il s ne pourront jamais
plus acceptable? Pour la plupart d'entre nous, je ne pleurer sur eux-mêmes, mais si on leur permet d'être en
pense pas, car les ri sques que nous acceptons sont ceux vie, ils auront d'amples raisons de se réjouir d'être nés
auxquels nous nous exposons volontairement ou bien plutôt que d'avoir été tués avant la naissance. Ce qu ' il
ceux où nous avons quelque chose à gagner. Or, ni l'une faut avant tout désirer est qu'ils naissent, pour leur propre
ni l' autre de ces propositions ne s'applique ici (sauf pour bien et rien d'autre. Tout le reste - notre souhait d'aider
les physiciens, susceptibles d'apprendre quelque chose les générations futures en leur préparant un monde
de l'expérience). viable, et notre désir de mener pour nous-mêmes une vie
Mon collègue de Cambridge Adrian Kent atti re satisfai sante dans un monde solidaire que nous préser-
l' attention sur un deuxième problème: le caractère irré- vons pour les générations futures - découle de cet
versible de l'extinction éventuelle qu'impliquerait ce engagement. La vie est prioritaire, le reste est secon-
scénario. Cette catastrophe nous priverait en effet de daire l l . »
l'espoir - important pour la plupart des humai ns - de
lai sser derrière nous un patri moine biologique ou
culturel, annulant ainsi la chaîne de progrès ininter- Qui doit décider?
rompue de nos vies et de notre travail. Pire encore, cette
extinction effacerait l'exi stence de l'humanité pour La décision d'entreprendre une expérience impli-
toutes les générations à venir. On peut donc co nsidérer quant un risque de fin du monde ne devrait être prise
que la disparition de la totali té de la population mondiale que si le public ou son représentant avait la garantie que
et celle de la biosphère sont bien plus graves que la mort le risque est inférieur à ce qu'il considère comme une
d'une seule personne. Peut-être faudrait-il donc fixer des limite acceptable. Concernant l'expérience dont il est
limites plus rigoureuses à certaines expériences avant de question ici , les théoriciens semblent avoir tenté de ras-
les autoriser. surer le public au lieu d'établir une analyse objective.
Les philosophes débattent depuis longtemps de la Francesco Calogero, physicien mais aussi, et depuis
façon d'équilibrer les droits et les intérêts des individus longtemps, militant du contrôle de l'armement et ancien
à venir « éventuel1 ement » et ceux des êtres existant secrétaire des conférences de Pugwash, est un des rares
actuellement. Pour certains, comme Schopenhauer, l'éli- chercheurs à s'être vraiment interrogés à ce sujet. « Ce
mination indolore du monde ne serait pas une mauvaise qui me dérange un peu, dit-il, c'est ce que je perçois
chose du tout, mais la plupart diraient plutôt, avec comme un manque d'honnêteté quand il est questi on de

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Notre dernier siècle? Les risques extrêmes

ces problèmes ... En fait, la plupart [de ceux avec lesquels mille par an. Si ce critère extrêmement rigoureux était
j'ai échangé] semblent plus soucieux de la façon dont le appliqué à l' expérience en accélérateur, on exigerai t
public réagit à ce qui se dit et s'écrit que de s'assurer d'être certain que les chances de catastrophe soient infé-
que les faits en question sont décrits en toute objectivité rieures à une sur mille milli ards (JO .1'). Si l'on prêtait
scientifique 12 .» autant d' importance aux vies de tous les indi vidus
Commen t la société peut-elle éviter d'être sans le - position philosophiquement co ntroversée, bien sûr -
savoir exposée au ri sque, même minime, d'une catas- alors on pourrait même dire que le seuil de risque accep-
trophe terminale? Pour Calogero, une telle expérience table est encore un million de fo is inférieur.
ne devrait être approuvée qu'après un exercice de simu-
lation, avec une «équipe d'alerte» constituée d 'experts
(hors ceux impliqués dan s l'expérience), qui joueraient Le prix caché du refus de prise de risques
les avocats du diable, et une « équipe médicale» dont le
rôle serai t d'imaginer des contre-arguments ou des Ceci mène à un dilemme. Le plus prudent serait
antidotes. d'interdire toute expérience susceptible de créer de nou-
Quand il s'agit de tester des conditions phys iques velles conditions artificielles (sauf à ce que celles-ci
« extrêmes» en terrain peu connu, il est diffici le d'en soient préalablement advenues quelque part dans la
écarter tous les risques éventuels, et il est impossible de nature). Mais la science serait alors complètement para-
quantifier la probabilité d'une catastrophe de façon lysée. Il est évident que la création d' un nouveau type
crédible. de matière - un matériau chimique, par exemple - n'a
A supposer que l'on y parvienne, reste à connaître pas à être interdite dans la mesure où nous sommes, dan s
le seuil de risque minimum à partir duquel l'expérience ce cas, absolument certains d'appréhender les principes
est dûment autorisée. Pour certains, le ratio serait de un scientifiques de base. Mais, une foi s atteinte la limite du
sur cinquante millions, car il est inférieur au ri squ e qu'un danger - comme pour l'expérience en accélérateur, où
astéroïde ne dévaste le monde pendant l'année en cours. les noyaux atomiques se fracassent en éléments que l'on
Ce seuil est cependant encore trop élevé car, si on peut ne connaît pas bien -, il faudrait peut-être réfléchir.
se résigner à un ri sque de catastrophe naturelle (impact Un certain nombre d'expériences auraient déjà dO
d 'astéroïde ou polluants naturels par exemple), personne inspirer plus de vigilance. Par exemple, les laboratoires
n'est censé accepter un danger de même ampleur mais utilisent des réfrigérateurs fonctionnant à l'hélium
tout à fait évitable. Donc, quand c'est possible, on essaie liquide pour obtenir des températures à près d'une frac-
de réduire encore ce seuil. tion de degré du zéro absolu (- 273 degrés centigrades).
En Angleterre, le ri sque de mourir des effets des Or, probablement rien, nulle part dans la nature, n'est
radi ations couru par les seul s employés d'une centrale aussi froid, la température étant partout de trois degrés
nucléaire ne doit pas être supérieur à une chance sur cent au-dessus de zéro, trace de la forte température qui

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Notre dernier siècle? Les risques extrêmes

régnait lors des débuts de l'univers. N'aurait~ on pas dû Les expériences relatives aux accélérateurs de par-
réfléchir à deux foi s avant de mettre le premier de ces ticules mettent en lumière la question qui se posera de
réfrigérateurs en marche? plus en plus souvent dans d'autres domaines scienti-
A mon avis, oui. Certes, rien ne signalait alors un fiques : qui (et de quelle façon) doit décider d'entre-
danger potentiel. Mais peut~ ê tre manquait-on d ' im ag in a~ prendre une expérience dont on peut attendre un résultat
tian, car selon certaines théories actuelles (très désastreux même hautement improbable? Ces expé-
im probables, il est vrai), le risque existe ; mais lorsque riences sont l'illustration extrême de ces situations à
furent obtenues les premières températures ultra basses, double tranchant. Le cas, précédemment mentionné, de
de nombreux doutes persistaient et les physiciens la variole de la souris en Australie montre à une moindre
n'étaient pas en mesure d'affirmer que la probabilité de échelle ce qui arriverait si un dangereux agent pathogène
danger était inférieure à une sur un milliard de milliards. était involontairement créé et lâché dans la nature. Plus
Lorsque l'on décide d'expérimenter pour la pre- tard au cours de ce siècle, il se pourrait que des micro~
mière fois ce qui nous entoure, il faut se demander si machines non biologiques soient aussi dangereuses que
nos connaissances permettent d'affirmer que l'expé- des virus nocifs, tout comme le scénario «grey goo »
rience ne comporte pas de risque inquiétant. On ne peut, pourrait sortir du domaine de la science-fiction.
à ce propos, qu' approuver Adrian Kent, selon lequel : Le « côté sombre )} de l'expérience biologique la
« Le problème consistant à décider de ce qui constitue plus dangereuse qui puisse être imaginée n'aurait pas le
un risque acceptable dépend des seuls critères personnels pouvoir de destruction de l'expérience en accélérateur,
de ceux auxquels il est posé. Ceci est de toute évidence la Terre n'étant pas menacée. Mais dans les domaines de
insatisfaisant car, tout sincères et rationnels qu'ils soient, la biologie et de la nanotechnologie, les expériences sont
ces critères ne sont pas toujours ceux de l'opinion à plus petite échelle et peuvent donc être entreprises bien
publique 13 . » plus souve nt et de façon beaucoup plus diversifiée. Il
Les expériences dont le seul but est de satisfaire nous faut donc avoir la garantie qu'aucune d'elles n' aura
notre curiosité face à la nature devraient se conformer à des conséquences funestes.
des critères de sécurité très stricts. Le public peut, certes, Entre autres méthodes d' évaluation des risques, il
approuver que d'autres prennent à sa place la décision en est une dont les résultats ne justifient pas l' optimisme
de se livrer à des expériences dont l'enjeu est capital. qu'ils inspirent. Un accident majeur - d'avion ou d'engin
Mettre fin à la Seconde Guerre mondiale, par exemple, spatial, par exemple - peu t advenir de plusieurs façons,
était sans doute le but de Hans Bethe et Edward Teller chacune impliquant des problèmes en série. Les chances
lorsqu 'ils tentaient de savoir si la première bombe ato- de se prémunir contre chacun sont donc combinées, un
mique ferait exploser l' atmosphère. Cet enjeu majeur peu comme on multiplie ses chances en pariant sur une
aurait justifié qu'ils entreprennent l'expérience en combinaison de chevaux gagnants. En procédant ainsi,
l'absence de garanties absolues de sécurité. on risque de ne pas tenir compte de certaines pannes ;

160 161
Notre dernier siècle?

cette méthode offre donc peu de garantie. La sécurité de


la navette spatiale était considérée comme suffisante pour
que les risques courus par les astronautes soient estimés
inférieurs à un sur mille - mais l'explosion de 1987 a
eu lieu lors du vingt-cinquième vol: avec le recul, il
aurait mieux valu tabler sur un risque d'accident sur
vingt-cinq. Les pannes susceptibles d'advenir dans les JO.
centrales nucléaires sont estimées de la même façon, il
faut donc prendre les estimations avec prudence.
Pour jauger un moindre risque touchant la Terre, on
multiplie une probabilité infime par un nombre colossal,
de l'ordre du pire des impacts d'astéroïdes sur l'échelle
Les philosophes de l'Apocalypse
de Turin. La probabilité n'est jamais nulle, car notre
connaissance fondamentale en matière de physique de
base est incomplète; mais même si cette probabilité était
très mince, sa multiplication par un nombre énorme don-
nerait un résultat justifiant qu'on s'en inquiète. La pensée pure peut-elle nous dire
Le pouvoir croissant de la science me semble pro- si les jours de l' humanité sont comptés?
voquer des risques plus variés et plus fréquents. Même
si chacun d'eux est insignifiant, l'ensemble, cumulé, peut
constituer un danger important. Alors, en cas de catas- Les philosophes suggèrent parfois des propositions
trophe, non seulement sur les accélérateurs de particules non dénuées d' intérêt; elles trouvent grâce aux yeux de
mais en matière de génétique, de robotique et de nano- certains quand d'autres n'y voient que des jeux de mots
technologie, les savants sont-ils en mesure de rassurer le ou d'esprit, sans bien savoir pourquoi. Mon collègue et
public à cent pour cent, comme celui-ci l'exige? Quelles ami Brandon Carter en a avancé une en 1983 qui, bien
doivent être les recommandations concernant ces expé- qu'appartenant à la deuxième catégorie, a fait couler pas
riences, qui doit les formuler et surtout, comment mal d'encre. Son idée, présentée à la Royal Society de
seront-elles appliquées? Londres devant un auditoire de savants perplexes, n'était
en fait qu'une réflexion au détour d'un exposé consacré
aux possibilités de vie sur des planètes orbitant d'autres
étoiles. La conclusion de Carter était que la vie intelli-
gente était rare ailleurs que sur Terre, et que, même dans
l'hypothèse d'un Soleil brillant encore pendant des

163
Notre dernier siècle? Les philosophes de l'Apocalypse

milliards d'années, l'avenir à long terme de la vie la Terre et augmente à l'infi ni), de sorte que troi s mille
s'annonçait sombre 1. milliards d'individus sont à venir. Selon Brandon Carter,
Cet « argument de l'Apocalypse 2 » se fonde sur une le « principe de médiocri té» doit nous inciter à parier
sorte de « principe de Copernic» ou « principe de sur le scénario « pessimiste ». Notre emplacement dans
médiocrité» appliqué à notre position dans le temps. De la descendance de l'humani té (nous en sommes à peu
même que, depuis Copernic, nous nous dénions tout rôle près à mi-chemin) est donc tout à fait logique et peu
géocentrique dans l' univers, de même, selon Carter, il surprenant. Alors que selon le scénario « optimiste », où
serait erroné de croire que nous vivons dans un temps une population élevée perdure à très long tenne, ceux
spécifique de l' histoire de l' humanité, ou que nous qui vivent au x:x:r siècle sont les premiers dans la des-
sommes les premiers ou les derniers de notre espèce. cendance humaine.
Considérons notre emplacement dans la « descendance» Cet argument se fonde sur une simple analogie.
de l'homo sapiens. Nous n'en sommes pas très sûrs, mais Imaginez-vous face à deux urnes identiques. L'une, vous
la plupart des estimations indiquent que nous aurions été indique-t-on, ne contient que dix ti ckets, numérotés de
précédés par soixante milliards d'êtres humains. Il res- 1 à 10, l'autre en contient mille, numérotés de 1 à 1 000.
sort de cela que dix pour cent des individus ayant jamais Vous choisissez une des deux urnes et en sortez un
vécu sont en vie aujourd'hui - ce qui semble beaucoup, ticket j il se trouve que c'est le numéro 6. Vous allez
étant donné que l'humanité s'étend sur des milliers de sûrement en déduire que vous avez pris ce ticket dans
générations. Mais pendant la plus grande partie de son l'ume qui n'en contenai t que dix, car il serait très éton-
histoire - c'est-à-dire l'ère pré-agricole, probablement nant de tirer un ti cket portant un chiffre aussi bas que 6
8000 ans avant J.-c. -, moins de dix millions de per- de l'urne contenant mille tickets. En fait, vous aviez
sonnes vivaient sur Terre; pendant l'ère romaine, la certes au tant de chances, a pri ori, de vous servir indif-
population mondiale était d'environ trois cents millions féremment dans l'une ou l'autre des deux urnes, mais
et n'a atteint le milliard qu 'au XIX' siècle. Le nombre de un simple calcul de probabilité montre que, maintenant
morts n'est donc que de dix pour cent supérieur à celui que vous avez tiré le ti cket numéro 6, les chances que
des vivants. vous l' ayez pris dans l' urne contenant dix tickets ne sont
Voyons maintenant les deux scénarios rel atifs à plus que de cent contre une.
l' avenir de l' humanité. Selon l'un, « pessimiste », notre Selon ce raisonnement, Carter soutient que notre
espèce disparaît en un ou deux siècles (si elle survit place con nue dans la chaîne de l'évolution humaine
au-delà, nous sommes très peu nombreux) et la popula- (environ soixante milliards d'humains nous ont précédés)
tion mondiale est de cent milliards maximum. Selon penche en faveur de l' hypothèse selon laquelle il n' exis-
l'autre, « optimiste », l'humanité survit pendant plu- tera que cent milliards d ' humains, et non cent mille
sieurs milliers d'années avec une population au moins mill iards. Donc, la population mondiale ne peut perdurer
égale à celle d'aujourd' hui (ou s'étend bien au-de là de longtemps à son niveau: eUe va décroître progressive-

164 165
NOIre dernier siècle? Les philosophes de l'Apocalypse

ment et perdurer à un niveau bien inféri eur au niveau connaissance de la société américain e, de l' économie du
actuel, ou bien être détruite par une catastrophe d'ici théâtre, en mi sant sur la solidité et la durée des artefacts,
quelques générati ons. etc. ; car plus nous possédons d'information s, plus nos
Un argument encore plus simple est avancé depuis prévisions sont fiables. Mais même un extra-terrestre
trente ans par Richard Gatt 3. Cet enseignant à l'univer- nouveau venu, dépourvu de ces informations de base et
sité de Princeton est animé d'intuitions un peu loufoques ne connaissant que le temps qu'ont duré ces spectacles,
mais intéressantes sur les voyages plus rapides que la aurait pu user de l'argument de Gott et faire des prévi-
lumière, les machines à remonter le temps, etc. Selon sion s peu précises mais correctes. Pour en revenir à la
lui , si nous rencontrons tel objet ou tel phénomène, nous durée future de l'humanité, nous sommes aussi ignorants
avons peu de chances de le faire au début ou à la fin de à ce sujet qu'un Martien le serait quant aux spectacles
la vie de cet objet ou de ce phénomène. On peut donc de Broadway. Pour Gatt, comme pour Carter, ce raison-
présumer que quelque chose d' ancien durera longtemps nement peut donc nouS donner une idée - certes peu
et que quelque chose de récent devrait avoir une durée réjouissante - de la longévité probable de notre espèce.
de vie courte. Gatt se rappelle, par exemple, être allé, en 1 Celle-ci ne peut évidemment pas être réduite à une
1970, voir le Mur de Berlin (alors construit depuis douze simple démonstration mathématique et dépend de nom-
ans) et les pyramides d' Egypte (vieilles de plus de quatre 1 breux autres facteurs, en particulier - et c'est l'un des
mille ans); selon son raisonnement, les pyramides thèmes du présent ouvrage - des choix que nous ferons
devaient être encore là au XXI" siècle et il aurait été au cours de ce siècle. Pour le philosophe canadien John
surprenant que le Mur de Berlin le soit encore - et Leslie ', l' argument de l' Apocalypse a néanmoins du
comme on le sait, il n'est effectivement plus là. 1 poids et devrait nous rendre moins optimi stes quant à
Souhaitant démontrer que cet argument s'applique notre avenir à long terme. Si l'on pense que l'humanité
aux spectacles de Broadway, il fit une liste de toutes les perdurera a priori pendant des millénaires avec une popu-
1
pièces et comédies musicales à l' affiche à une date lation élevée, alors l'argument de l' Apocalypse va nous
donnée (le 27 mai 1993) et chercha depuis combien de faire douter - san s pour autant nous faire abandonner ce
1
temps chacune était sortie. Sur cette base, il prédit que scénari o. Ceci s'explique en appliquant l'exemple de
celles qui étaient à l'affiche depuis le plus longtemps y l'ume. Supposez qu'au lieu de deux urnes, il y en ait des
seraient encore dans l'avenir: Cats existait alors depuis 1 milijons ; chacune contient mille tickets, à l'exception
10,6 ans et resta à l'affiche sept ans de plus; la plupart d'une, qui n'en contient que dix. En choisissant une u~e
des autres spectacles, alors à l'affiche depuis moins d'un 1 au hasard, vou s serez surpris de tirer le numéro 6. Mrus
mois, en disparurent au bout de quelques semaines. s' il y avait des millions d'urnes contenant chacune des
La plupart d'entre nous auraient bien sûr pu prédire milliers de tickets, alors tirer de l'une d'elles un nombre
la même chose sans nous aider de cet argument, mais en exceptionnellement bas serait moins surprenant que
nous reposant sur nos rudiments d'histoire, notre tomber sur la seule ume ne contenant que dix tickets.

166 167
Notre dernier siècle? Les philosophes de l'Apocalypse

De même, si la probabilité a priori donne nettement quantifier la chaîne de l' évolution humaine, et l'argu-
l'avantage à un avenir humain de longue durée, alors la ment de l'Apocalypse s'effondre. La prentière fois qu,
thèse selon laquelle « l'apocalypse est pour bientôt » j'ai entendu parler de celui-ci, j 'ai songé au commentaire
pourrait être moins improbable que le fait de nous trouver sans appel émis par George Orwell dans un contexte
les premiers dans la chaîne de l' évol ution humaine. différent : « Il faut vraiment être un intellec tuel pOUl
John Lesl ie peut ainsi résoudre un autre problème avoir ce genre de préoccupations - personne d'autre
qui semble à première vue discréditer tout ce raisonne- n'irait chercher des idées pareilles. » Mais mettre le doigt
ment. Supposons que nous devions prendre une décision sur un problème évident n'est pas inutile, et vaut d'autant
cruciale dont dépendrait la destruction prochaine de plus la peine qu'aucun de nous n'est prêt à admettre la
l' espèce humaine ou sa survie quasi infinie; par possibilité que nos jours soient comptés.
exemple, choisir entre créer ou non la première commu-
nauté ailleurs que sur Terre, laquelle, une fois établie, se
reproduirait assez pour assurer la survie de l'humanité.
Le cas échéant, nous serions, actuellement, aux tout
débuts de la chaîne. L'argument de l'Apocalypse nous
incite-t-j] au choix d' un avenir humain écourté? Nous
sommes libres de choisir, dit John Leslie, mais notre
décision concernant la première proposition des deux
scénarios sera détenninante.
L'autre question que l'on peut se poser est celle de
la définition de l'humanité: qui ou quoi dénombrer ? Ne
parlons pas de la destruction de toute la biosphère en cas
de catastrophe planétaire, puisque alors, on sait d' avance
quand finirait la chaîne humaine. Mais qu'adviendrait-il
si notre espèce se transformait en autre chose: serait-ce
toujours la fin de l' humanité? Si tel était le cas, l'argu-
ment de Carter et Gatt rejoindrait Kurzweil, Moravec et
d'autres, qui prédisent que les machines auront la
« mainmise» sur nous au cours de ce siècle capital.
Supposons maintenant l'existence d'autres êtres
dans d' autres mondes: tous les êtres intelligents, et pas
seulement humain s, devraient-ils faire partie du « clas-
sement de référence» ? Nous n'avons aucun moyen de

168
]J.

La fin de la science?

Il se peut que les théories actuelles sur l'espace,


le temps et les mondes infiniment petits soient un
jour prouvées par de futurs Einstein. Mais les
sciences holistiques soulèvent des questions sur les
mystères et la complexité de la vie auxquelles
l 'esprit humain ne sera peut-être jamais ell mesure
1 de répondre.

1
La science est-elle amenée à poursuivre ses avan-
cées et à faire naître de nouvelles intuitions, ou, s'arrêtant
1
aux succès atteints, à régresser au siècle prochain?
Le journaliste John Horgan parie sur la seconde
1
proposition 1, arguant du fait que toutes les grandes idées
ont d'ores et déjà été émises et qu ' il ne reste qu'à en
1 fignoler les détails, sinon, dit-il, nous tomberons dans
la «science fantaisiste », jouant avec des conjectures
1 excentriques et mal cadrées autour de sujets qui n'auront

171
Notre dernier siècle? La fin de la science ?

rien à voir avec J'étude empirique sérieuse. Je trouve peu fondées. Il n'empêche que les plus circonspects
cette façon de voir fondamentalement erronée et je pense d'entre nous savent que nous comprenons d' ores et déjà
que des idées aussi révolutionnaires que celles émises au le cosmos dans ses grandes lignes et ce dont il est fait.
xx· siècle restent à découvrir. Isaac Asimov a un point li reste au XXI" siècle d' affiner ces connaissances,
de vue plus séduisant, qui compare la frontière de la d'en déceler les détails manquants, comme des généra-
science à un fractal - cette structure fonnée de couches tions d'arpenteurs l'ont fait pour la Terre, et surtout de
empilées les unes sur les autres qui fait qu'une fois sonder les endroits mystérieux de la carte du ciel où les
grossie, une partie infime est une représentation du tout: premiers chercheurs ont noté: « Ici, il doit y avoir des
« Quelle que soit l' ampleur de nos connaissances, le peu dragons. »
que nous ignorons peut-être encore est aussi complexe
que tout ce que nous avons appris 2. »
Les progrès accomplis au xx' siècle en matière de Des paradigmes fluctuants
compréhension des atomes, de la vie et du cosmos consti-
tuent le plus grand patrimoine intellectuel commun, et C'est Thomas Kuhn qui, dans son ouvrage The
j'insiste sur l'importance du tenne « commun». Les Structure of Scientific Revolution, a popularisé le terme
savants ont chacun leur personnalité marquante mais il de« paradigme». Un paradigme n'est pas seulement une
est rare que le travail d 'un seul soit prépondérant à long nouvelle idée - si c'était cas, la plupart des scientifiques
terme : si tel d'entre eux ne l'effectue pas, tel autre le pourraient se targuer d'en avoir trouvé quelques-uns.
fera un jour; c'est ainsi que la science progresse. Le cas Un mouvement paradigmatique est une avancée intel-
du grand savant que fut Einstein est une exception qui lectuelle qui donne lieu à de nouvelles intuitions et
confinne cette règle, car s'il n'avait pas existé, ses intui- transforme les perspectives de la science. Le plus grand
tions de génie auraient vu le jour bien plus tard, diffé- paradigme du xx' siècle est la théorie quantique 3 qui,
remment peut-être mais grâce aux efforts de plusieurs à l'encontre de toutes les intuitions, suggère que
individus et non d' un seul. Aucun scientifique, pas même sur l'échelle atomique, la nature est intrinsèquement
Einstein, ne laisse une empreinte person nelle comme le « floue» mais que les atomes se comportent de façon
fait un grand écrivain ou un grand compositeur. très mathématique quand ils émettent et absorbent la
Depuis J' ère grecque classique où l'on croyait que lumière ou s'assemblent pour former des molécules.
le monde était constitué de terre, d'air, de feu et d'eau, Comme le fait remarquer Stephen Hawking, « ce qui fait
les savants cherchent à « unifier » l'ensemble des formes honneur aux connaissances que nous avons acquises en
de la nature et à comprendre le mystère de l'espace. On matière de physique théorique est qu'aujourd 'hui, il faut
reproche souvent aux astrophysiciens d'être «souvent d'énormes machines et beaucoup d'argent pour parvenir
dans l'erreur mais jamais dans le doute », et il est vrai à faire une expérience [sur les particules subatomiques]
qu'ils s'emballent souvent pour des spéc ulations parfois dont nous ne pouvons prévoir le résultat 4 » .

172 173
Notre demier siècle? La fin de la science?

La théori e quantique se justifie chaque foi s que nous constitués de quantas finis au lieu de « flotter » sans fin.
prenons une photo numérique, que nous surfons sur le En l'état actuel, ni la théorie d'Einstein ni celle des
web ou que nous utilisons un gadget - support de CD quantas ne sont en mesure de nous dire ce qu'est la
ou code-barre - impliquant le laser, dont les fabuleuses microstructure de l' espace et du temps6. Cette éni gme
applications ne cessent de nous émerveiller. Celui-ci est de taille a été laissée en suspens par la science du
à l'origine d'orcti nateurs de conception tout à fait inno- xx· siècle et il incombe au XXI" siècle d 'en relever le
vante et dont le fonctionnement surpasse celui des défi '.
ordinateurs «classiques », même s' ils ne font pas mentir L ' histoire de la science semble indiquer que
la loi de Moore. lorsqu'un e théorie s'effondre ou est confrontée à un para-
Un des paradigmes, ou autre bond intellectuel éton- doxe, sa résolution future constituera un nouveau para-
nant, qui ont marqué le xx· siècle est l'œuvre d'un digme qui sera un bond en avant par rapport au précé-
homme, Albert Ei nstein, dont la théorie de la Relativité dent. Il ne faut pas mélanger la th éorie d'Einstein et la
générale a affiné notre compréhension de l'espace, du théorie quantique qui, bien qu'étant toutes deux superbes
temps et de la gravité. Cette théori e a été confirmée 5 par malgré leurs limites, se contredisent finalement; à moins
le tracé au radar très précis des planètes et de la mati ère d'en faire une synthèse, nou s ne sauron s sans doute
de l'espace et par l'étude des étoiles de neutron et des jamais ce qui s'est passé au tout début de l' Univers et
trous noirs - objets où la pesanteur est telle que l'espace pourrons encore moins donner un sens à cette question:
et le temps en sont grossièrement déformés. La théorie « Que s'est-il passé avant le Big Bang?» A l' « instant »
d 'Einstein, tout obscure qu 'elle ait pu paraître, se vérifie du Big Bang, tout a été compressé en quelque chose de
chaque fois qu'un camion ou qu' un avion peut être loca- plus petit qu ' un seul atome, et les fluctu ations quantiques
lisé grâce au système de positionnement par satellite ont pu secouer l'univers tout entier.
(GPS). 1
Selon la théorie des supercordes 8, actuellement très
près d'être considérée comme une théorie unifiée, les
particules qui constituent les atomes participent toutes
1
Lier le très grand et le très petit de l'espace lui-même. Les objets de base ne sont en
effet pas des points mais de minuscules boucles, ou
1
La théori e d'Einstein est cependant incomplète par « cordes », et les différentes particules subnucléaires sont
nature ; eile traite en effet l'espace et le temps comme des modes de vibration différents - différentes harmonies
un continuum lisse. Or, si l'on coupe par exemple un 1
- de ces cordes. En outre, celles-ci ne vibrent pas dans
morceau de métal (ou d' une au tre matière) en des frag- l'espace que nous connaissons (1'espace tri dimensionnel
ments de plus en plus petits, on finit par atteindre la 1
plus le temps) mais dans un espace à dix ou onze
limite final e, le niveau quantique des atomes indi viduels: dimensions.
comme le métal, l' espace et même le temps doivent être 1

174 175
Notre dernier siècle? La fin de la science?

TI aurait pu y avoir eu non pas le seul Big Bang qui


Au-delà de l'espace et du temps a présidé à la naissance de notre univers, mais plusieurs,
et même peut-être une infinité de big bangs. Notre« uni-
A nos propres yeux, nous sommes des êtres tridi- vers », l 'après-coup de « notre » Big Bang, s'étend
mensionnels : nous pou vons bouger de gauche à droite, peut-être bien au-delà des dix milliards d'années-lumière
d'avant en arrière, de haut en bas, un point c'est tout. que peuvent sonder les télescopes; il comprend peut-être
Alors s' il existe d'autres dimensions, comment se fait-il des régions encore plus vastes qui s'étendent si loin
que nous ne les voyions pas? Il se peut qu'elles soient qu 'aucune lumière n'a encore eu le temps de nous par-
toutes très serrées les unes contre les autres. Vu de loin, venir de là-bas. Si cet autre univers était semblable au
un long tuyau a l'air d'une ligne (unidimensionnelle), nôtre, alors les étoiles, les galaxies et les trous noirs s'y
mais quand on s'approche, on voit qu 'il s'agit en fait formeraient, et ces trou s noirs donneraient à leur tour
d'un long cylindre (bidimensionnel); en s'approchant naissance à une autre génération d'univers, et ainsi de
encore plus près, on s'aperçoit que ce cylindre est fait suite, jusqu' à l'infini . Peut-être pourrons-nous un jour
d ' un matériau qui n'est pas très mince mais qui peut créer des univers en laboratoire: en faisant imploser un
s'étirer en une troi sième dimension. Par analogie, chaque agrégat de matière qui formerait un petit trou noir, ou
point apparent de notre espace tridimensionnel, s'il est en faisant se percuter des atomes à des énergies extrê-
très grossi, peut en fait avoir une structure très complexe: mement élevées. Si c'était le cas, les arguments
un origami très serré en plusieurs autres dimensions. théologiques sur la conception de l'univers pourraient
On pourrait peut-être observer au microscope cer- être remises à l'ordre du jour sous une forme différente,
taines de ces dimensions supplémentaires - encore rendant ainsi plus floue la limite entre le naturel et le
qu'elles doivent être trop serrées pour cela. Plus intéres- surnaturel.
sant encore, il se peut que l'une d 'elles ne soi t pas Depuis que Copernic a fait descendre la Terre de
resserrée du tout et qu ' il existe un autre univers tridi- son piédestal, nous savons que notre système solaire
mensionnel « à côté» du nôtre, encastré dans un espace n'est qu ' un des milliards de systèmes visibles au téle-
dimensionnel plus vaste. Tout comme un insecte rampant scope. Nos hori zons cosmiques sont maintenant et une
sur une grande feuille de papier (son univers bidimen- fois encore en train de grossir démesurément: ce que
sionnel) ignore qu'il y a une autre feuille de papier en nous appelons depuis toujours l'univers n'est peut-être
dessous de la sienne et qui ne la touche pas, il pourrait qu ' une des « îles» d'un archipel sans frontière.
y avoir, à moins d'un millimètre de nous, un autre univers Pour être en mesure de faire des prévisions scien-
tridimensionnel comme le nôtre; mais nous ne le savons tifiques, il faut partir du principe que la nature n'est pas
pas parce que ce millimètre est mesuré dans une qua- capricieuse, et avoir découvert quelques schémas
trième dimension spatiale et nous sommes enfermés dans constants, sans nécessairement bien les comprendre. Par
trois dimensions seulement. exemple, il y a plus de deux mille ans, les Babyloniens

176 177
Notre dernier siècle? La fin de la science?

purent prédire à quels moments auraient lieu les éclipses A première vue, le concept d'univers parallèles peut
solaires parce que, grâce aux informations qui existaient sembl er trop co mplexe pour pouvoir avoir une applica-
depuis des siècles, ils découvrirent que des schémas répé- tion pratique. Il permet peut-être cependant d ' imaginer
titifs advenaient dans le cycle des éclipses (en particulier, un type d' ordinateur tout à fait nouveau, l'ordinateur
que celles-ci reviennent tous les dix-huit ans). Mais il s quantique, capable de transcender les Limi tes du proces-
ignoraient ce qui commande les mouvements du Soleil seur numérique le plus rapide en pattageanl tout le poids
et de la Lune. Il fa llut attendre le XVll' siècle - l'ère de l'inform ati on avec un nombre d'u nivers parallèles
d' Isaac Newlon et de Edmund Halley - pour attribuer le quasiment infini.
cycle de dix-huit ans à un « voilage» de l'orbite lunaire. Au xx~ siècle, nous avons découvert la nature ato-
La mécanique quantique est à ce point efficace que mique de Ioule la matière du monde. Au XXl' siècle, le défi
la plupart des chercheurs l' appl iquenl sans presque y sera de comprendre la nature profonde de l' espace et du
penser ; comme le dit mon collègue John Polkinghome, temps. Des intuitions nouvelles nous éclaireront sans
« La mécanique qu antique simple n'est pas plus abstraite doute sur la façon dont notre univers a commencé et nous
que celle d' un moteur. » Mais depuis Einstein, nombreux diront s' il n'est qu'un parmi d'autres. A un niveau plus
sont les savants qui, à y réfléchir, la trouvent « effrayante» terre-à-terre, nous découvrirons peut-être de nouvelles
el doulent qu 'on l'ail appréhendée de façon optimale. sources d'énergie latente dans le vide spatial même.
Peut-être n'en avons-nous qu ' une connaissance « utili- Comme les poissons, qui n'ont pas idée du milieu
taire », un peu comme les Babyloniens qui prédisaient les où ils vivent car ils ne peuvent savoir que l'eau est consti-
éclipses sans vrai ment les comprendre. tuée d'hydrogène et d'oxygène, nous sommes peut-être
On pourrait peut-être expliciter certains des mys- intellectuellement incapables de concevoir la microstruc-
tères du monde quantique avec un paramètre connu de ture du vide parce qu'elle est bien trop complexe pour
la science-fiction: les « univers parallèles », concept pré- nous. Nous aspirons à comprendre notre habitat cos-
figuré dans le roman bien connu d' Olaf Slapledon, mique - et nous n'y parviendrons pas, sauf à essayer -
Créateu r d'étoiles. Celui-ci crée des univers, et dans un mais il se pourrait que nous ne puissions pas plus que
des plus élaborés, «chaque fois qu ' une créalure avait le des poissons dans l'eau 9.
choix entre plusieurs possibililés d'agir, elle les prenait
toules, el ce faisant, créait beaucoup (... ) d' hisloires dif-
férenles du cosmos. Puisque dans chaque séquence Les frontières du temps
évolutive du cosmos il y avait beaucoup de créatures et
que chacune avait le choix entre beaucoup de possibilités Comme le savaient Wells et son Explorateur du
d'agir, et que les combinaisons de toutes leurs façons temps, le Temps est une quatrième dimension, et la
d 'agir étaient innombrables, une infinité d'univers dis- possibilité d'y voyager ne viole aucune loi physique
tincts surgissait à tout moment. » fondamentale. Un vaisseau spatial capable de se mouvoir

178 179
Notre dernier siècle? La fin de la science?

à 99,99 pour cent de la vitesse de la lumière permettrait Nous ne di sposons donc pas encore d' une théorie
en effet à son équipage de se propulser d' un bond vers unifiée 10, et les univers parallèles, boucles temporelles
le futur. Un astronaute qui parviendrait, sans tomber, à et dimensions supplémentaires promettent beaucoup
naviguer dans l'orbite la plus proche possible d' un trou pour la science du xx]" siècle dan s la mesure où, à condi-
noir tourbillonnant très vite, aurait, dans une période ti on de bien les maîtriser, elles aideront à appréhender
subjectivement courte, une vue imprenable sur l'avenir le monde physique qui nous laisse perplexes aujour-
qui s'étendrait devant lui. De telles aventures sont peut- d' hui. Une théorie unifiée pourrait aussi nous signaler
être infaisables mais physiquement, elles sont possibles. les expériences extrêmes susceptibles de déclencher un
Qu'en est-il des voyages dans le passé? Il Y a plus cataclysme.
de cinquante ans, le grand logicien Kurt Godel imagina
un étrange univers hypothétique, conforme à la théorie
d'Einstein, où des« boucles temporelles » contiendraient L'infiniment complexe -
des événements futurs qui « provoqueraient» des évé- troisième frontière de la science
nements passés qui à leur tour se provoqueraient eux-
mêmes, donnant ainsi lieu à un enchaînement de bizar- A supposer qu' on parvienne un j our à établir une
reries, mais sans contradictions. Plusieurs théories se théorie défi nitive du cosmos et du micro monde, celle-ci
sont depuis appuyées sur celles d 'Einstein pour imaginer ne présagerait toujours pas de « la fin de la science ». Il
des « machines à explorer le temps» susceptibles de y a en effet une autre frontière à passer: l'étude des
créer des boucles temporelles. Mais celles-ci seraient objets très compliqués, en particulier l'humain et son
difficiles à manier, certaines seraient très longues, habitat. Nous comprenons la structure d' un atome indi-
d 'autres auraient besoin d'énormément d'énergie; le viduel, des mystérieux quarks et des autres particules qui
retour dans le passé implique le risque de le changer au rôdent autour de son noyau, mais nous ignorons toujours
point que l'histoire en serait chamboulée. Mais dire que comment les atomes se combinent et donnent les struc-
voyager dans le temps ne peut pas changer le temps n'est tures complexes de notre environnement, surtout les
pas la même chose que dire que voyager dans le temps structures vivantes. L'expression« théorie du tout », sou-
est impossible en principe: cela signifie seulement que vent utilisée dans les ouvrages de vulgarisation, est non
la volonté du voyageur est limitée. Rien de nouveau à seulement prétentieuse mais erronée. Pour la presque
cela cependant puisque la physique nous limite déjà: totalité des chercheurs, une soi-disant théorie du tout ne
nous ne sommes pas libres de marcber au plafond, par servirait strictement à rien.
exemple. Une autre possibilité serait que les voyageurs Le brillant et charismatique physicien Richard
dans le temps passent dans un univers parallèle, où les Feynman se plaisait à démontrer ceci par une jolie ana-
événements se dérouleraient différemment, sans se logie qui remonte en fait au XIX' siècle et à T.H. Huxley.
renouveler, comme dans le film Un jour sans fin. Imaginez que vous n'avez jamais vu jouer une partie

180 18 1
Notre dernier siècle? La fill de la science?

d' échecs; vous pouvez en observer quelques-unes et en qu ' on peut attendre de la science postgénornique, qui
déduire un certain nombre de règles; mais aux échecs, consistera à comprendre comment le code génétique
apprendre la façon dont les pièces se déplacent n'est que commande l'assemblage de protéines qui permet à un
le début du long apprentissage nécessaire pour passer de embryon de se développer. D'autres aspects de la bio-
novice à grand maître. De la même façon, on peut logie, la nature du cerveau en particulier, constituent des
connaître les bases de la physique, mais comprendre défis à peine formulables aujourd'hui.
comment elles ont évolué au cours de l'évolution du
cosmos est une toute autre histoire.
La science n'en est qu 'à ses balbutiements: chaque Les limites de l'esprit humain
progrès fait naître de nouvelles questions, et je suis
d'accord avec John Maddox: « Les grandes surprises Certains domaines scientifiques pourraient un jour
répondront aux questions que nous ne sommes pas cesser de faire l'objet de recherches, non pas faute de
encore assez intelligents pour poser. La démarche scien- sujets à exploiter mais parce que le cerveau humain aura
tifique n'a pas de fin et il en sera à jamais ainsi II . » atteint la limite de ses capacités de compréhension. En
Ce qui fait la difficulté de compréhension d'un sujet ce qui me concerne, je pense que les systèmes très
est non pas sa taille mais sa complexité. Les planètes et complexes - comme le cerveau humain lui-même -
les étoiles sont vastes mais elles se meuvent selon des seront les premiers à pâtir de ces limites. Et il n'est
lois simples que nous comprenons, alors que le quoti- pas certain que des assemblage d'atomes - cerveau ou
dien, surtout le monde vivant, est bien plus complexe; machines - puissent aider à leur compréhension.
la diététique est par exemple bien plus difficile à appré- Les ordinateurs capables d'agir comme les
hender que la cosmologie ou la physique subatomique. humains feront cependant avancer la science, même
L'être humain, qui est l' entité connue la plus complexe s'ils ne pensent pas comme nous. Deep Blue, l'ordina-
de l'univers, est à mi-chemin entre les atomes et les teur joueur d' échecs conçu par IBM, n'améliore pas sa
étoiles 12 : il faudrait autant de corps humains pour faire stratégie comme le fait un joueur humain mais peut
le Soleil qu ' il faut d'atomes pour constituer un seul faire perdre un grand champion. D'autres machines
d'entre nous 13. - permettront des découvertes qui ne sont pas à la portée
La science du XXI" siècle devra donc faire face au du seul cerveau humain comme, par exemple, la
défi maj eur que constitue le quotidien: biologie, chimie, «recette» de fabrication d' un superconducteur capable
environnement, manifestations météorologiques impré- de refroidir certaines substances à de très basses tem-
visibles, etc., dont certains des mystères restent non pératures mais pouvant fonctionner à température
résolus car on n'en connaît pas les structures et les inte- ambiante (300 degrés au-dessus du zéro absolu - la
racti ons. Le « décryptage» du génome humain, décou- température la plus élevée à laquelle on soit parvenu
verte faramineuse s'il en est, n'est que le prélude de ce jusqu'à présent est 120 degrés).

182 183
Notre dernier siècle? La fin de la science?

Si une machine trouvait la bonne formule, elle le elle participe du hasard. La réponse à cette question
ferait à la façon dont Deep Blue gagne ses partie d'échecs cruciale, qui influencera la façon dont nous nous voyons
contre Kasparov, c'est-à-dire en tentant des millions de nous-mêmes et dont nous voyons l'avenir à long terme
possibilités plutôt qu'en adoptant une théorie ou une de la Terre, constituera un bouleversement de même
stratégie de type humain, mais elle pennettrait à un cher- envergure que le darwinisme il y a un siècle et demi.
cheur de décrocher le prix Nobel. Ce type de percée Nous sommes bien sûr limités puisque nous ne disposons
technologique permettrait aussi et entre autres de conce- que d'un exemple de vie, mais notre horizon peut
voir des ordinateurs toujours plus puissants 14, participant changer. La quête d'une autre vie est peut-être en cela
ainsi à l'accélération du progrès qui inquiète Bill Joy et le défi scientifique le plus fascinant du XXI' siècle.
d'autres parce qu e, supplantant le cerveau humain, ils
pourraient devenir incontrôlables.

La première vie

Toute vie sur Terre semble avoir eu un ancêtre


commun, mais comment cette première chose vivante
est-elle apparue? Qu'est-ce qui a mené des acides
aminés aux premiers systèmes de reproduction et à la
chimie complexe de la vie unicellulaire? La réponse à
cette question - le passage du non vivant au vivant - est
un travail fondamental non fini et c'est un des défis
restant à relever.
Les expériences en laboratoire et les simulations
sur ordinateur tentant de reproduire la «soupe» chi-
mique de la jeune Terre peuvent en donner des clefs.
S'agit-il d'une « petite mare d'eau chaude », comme le
suggérait Darwin, d'un volcan bouillonnant dans les
profondeurs souterraines, ou encore de la mixture chi-
miquement riche d'un nuage de poussière interstel-
laire ?
Notre grand questionnement est surtout de savoir si
l'apparition de la vie fut peu ou prou inévitable, ou si

184
12.

Notre destin a-t-il un sens cosmique?

Il se pourrait fort qu'aucune autre forme de vie


complexe n'existe (et ne survive) ailleurs que sur
la Terre, ce qui fera it de celle-ci la seule oasis
d 'intelligence consciente de toute la Galaxie.
Notre destin aurait alors véritablement un sens
cosmique.

y a- t-il de la vie ailleurs que sur Terre, ou notre


planète est-elle unique en cela, non seulement pour nous
mais pour le cosmos?
Tant que nous ne connaissons qu'une biosphère -
la nôtre - nous ne pouvons exclure qu'elle est unique.
La vie complexe pourrait en effet être le résultat d'une
série d'événements si exceptionnels qu'elle ne s' est pro-
duite qu'une fois sur notre planète. Mais la vie pourrait
aussi être apparue ailleurs, sur n'importe quelle autre
planète semblable à la Terre, et dans d'autres environ-

187
Notre dernier siècle? Notre destill a-t-il un sens cosmique ?

nements cosmiques. Nous en savons encore trop peu sur d' impacts d'astéroïdes qui en projellent des débris dans
les débuts et l'évolution de la vie pour être en mesure l'espace; après avoir orbité pendant plusieurs millions
de trancher entre ces deux hypothèses extrêmes, et le d'années. certains d'entre eux, devenus météorites,
plus grand pas que nous pourrions faire serait de décou- frappent la Terre. En 1996, donc, des responsables de la
vrir une autre biosphère - une autre vie. NASA organisèrent une conférence de presse qUI fit
Les explorations purement techniques du système grand bruit - le président Clinton y assist~it d'ailleurs .-,
solaire au cours des prochaines décennies amélioreront au cours de laquelle ils annoncèrent qu une météonte
peut-être nos connaissances. Depuis les années 1960, des retrouvée dans l'Antarctique portait des particules chi-
sondes spatiales sont envoyées sur les autres planètes et miques provenant de Mars et des traces de ~uscules
nous renvoient des images de mondes visiblement diffé- orgarlismes. Mais les chercheurs font depUIS marche
rents, dont aucun ne semble être propice à la vie, arrière: « la vie sur Mars» peut disparaître comme l'ont
contrairement à la Terre. Mais la planète Mars ne cesse fait les «canaux» il y a un siècle. L'espoir de trouver
de nous intriguer. Son paysage est en effet étonnant: de la vie sur la planète rouge n' est cependant pas aban-
volcans de parfois vingt kil omètres de haut, canyon pro- donné, même si les plus optimistes ne comptent pas
fond de six kilomètres de profondeur qui traverse la trouver autre chose que des bactéries dormantes.
planète sur quatre cents kilomètres, rivières asséchées et D'autres sondes spatiales plus perfectionnées que Viking
même un lac, dont on semble distinguer les bords ; si de analyseront la surface de Mars de façon plus probante
l'eau a un jour coulé sur Mars, elle a probablement et, lors de missions ultérieures, nous en enverront des
trouvé sa source dans les grandes profondeurs et été échantillons.
poussée à la surface par un épais permafrost. Mars n'est pas la seule destination de ces voyages
de reconnaissance. En 2004, la sonde Huygens de
l'Agence spatiale européenne partira avec la mission
Sonder Mars et au-delà Cassini de la NASA et sera parachutée dans l'atmosphère
de Titan - la lune géante de Saturne -, à la recherche
C'est dans les années 1970 que les premières d' une forme de vie éventuelle. Dans le même but et à
recherches de vie sur Mars ont été sérieusement entre- plus long terme, il est également envisagé de faire allerrir
prises par la NASA. Les sondes Viking furent parachu- une sonde submersible sur Europa, la lune de Jupiter, où
tées sur un désert parsemé de rocs et prélevèrent des des organismes pourvus de nageoires ou de tentacules
échantillons du sol, qui n'y révélèrent aucun signe vivent peut-être dans les océans couverts de glace.
d'organisme, même primitif. La seule trace tangible de Si la vie existait dans deux endroits de notre système
vie fossile apparut plus tard, lorsque l'on analysa des solaire -lequel, nous le savons aujourd'hui, ne constitue
fragments du sol martien parvenus d'eux-mêmes jusqu'à qu'un des millions de systèmes pl~nétaires de notre
la Terre. Comme celle-ci, Mars est en effet bombardée galaxie - on pourrait en dédUIre qu 11 est pOSSIble de

188 189
Notre dernier siècle? Notre destin a-t-il un sens cosmique?

vivre ailleurs dans l'uni vers. Nous en conclurions immé- former un disque ; à l' intérieur de celui -ci, les gaz de
diatement que celu i-ci (qui possède des milliards de poussières peuvent s'agglomérer pour former des pla-
galaxies contenant chac une des milliards d'étoil es) peut nètes, exactement comme ce qui s'est passé autour du
abriter des milliards de milliards d' habitats où existent jeune Soleil. Mais jusqu'aux années 1990, on ne dispo-
certains types de vie, ou des vesti ges de vie éteinte. C'est sait pas de techniques capables de détecter des planètes
pourquoi il est scientifiquement si important de recher- lointaines 1. A l'heure où j 'écris ceci, on sait qu'une cen-
cher la vie sur les autres planètes et les autres lunes de taine d'étoiles semblables au Soleil ont au moins une
notre système solaire. planète, et on en découvre une presque chaque mois. Ces
A une restriction près cependant: avant de conclure planètes, qui tournent autour d'étoiles de type solaire,
à l' omniprésence de la vie, il nous faudrait être absolu- sont toutes plus ou moins de la taille de Ju piter ou de
ment certai ns qu'une quelconque vie extra-terrestre a Saturne, les géantes de notre système. Une planète
émergé en toute in dépendance, c'est-à-dire que des orga- comme la Terre, trois cents fois plus petite que Jupiter,
nismes n'ont pas joué les interméd iaires d'une planète à ne serait pas visible avec nos instruments actuels, même
l'autre, via des poussières cosmiques ou des météorites. si elle tournait autour d'étoiles très proches. Quant à
Après tout, si les météorites en provenance de Mars trou- observer des planètes de type terrestre, il faudra pour
vées sur Terre portaien t des organismes vivants, nous cela déployer d'immenses télescopes dans l'espace. Ori-
pourrions en déduire que la vie sur Terre a débuté ainsi gins, le projet phare de la NASA, est, comme son nom
- et que chacun de nous a donc un ancêtre martien. l'indique, destiné à étudier l' origine de l'univers, des
planètes et de la vie, et un de ses principaux programmes
sera le Détecteur de planètes extrasolaires (Terrestrial
D'autres Terres? Planet Finder, ou TPF), un mur de télescopes déployé
dan s l'espace 2 . Les Européens envisagent un projet simi-
S'il Y a de la vie ailleurs que sur notre système laire appelé « Darwin ».
solaire, rares sont les chercheurs qui s'attendent à ce que Enfants, nous avons tou s appris la disposition du
ce soit une forme de vie « avancée » . Mais qu'en est-il système solaire: la taille des neuf principales planètes
du cosmos plus lointain et quelles y sont les possibilités et la façon dont elles tournent autour du Soleil ; mais
de vie? Depuis 1995, un nouveau champ scientifique dans vingt ans, nous pourrons en dire beaucoup plus sur
s'est ouvert: celui d' autres familles de planètes qui orbi- le ciel à nos petits-enfants. Les étoiles que nous verrons
tent des étoiles très éloignées. Peu d'entre nous ont été ne seront plus seulement de petits points scintillants,
surpris d'apprendre l'existence de ces planètes; les nous y penserons comme à des soleil s d'autres systèmes
astronomes sava ient en effet que d'autres étoiles se sont so laires; nous connaîtrons l' orbite de la cohorte de
formées comme le Soleil , à partir d'un nuage interstel- planètes de chaque étoile, et même certains détails
laire tourbillonnant lentement, qui s'est contracté pour topographiques des plus grosses d'entre elles.

190 191
Notre dernier siècle? Notre destin a- t-il un sens cosmique?

Le détecteur de planètes extrasolaires américain et d'immenses miroirs dans l'espace, car même un panneau
sa contrepartie européenne devraient en découvrir de étendu sur des centaines de kilomètres donnerait une
nombreuses, mais qui ne seront que des points lumineux. image grossière, tout juste capable de montrer un océan
Leur image précise n'est cependant pas nécessaire pour ou une masse de terre. Plus tard, les fabricants de robo-
en apprendre beaucoup. La Terre, par exemple, vue de tiques seront peut-être en mesure de construire, dans la
cinquante années-lumière - c'est-à-dire sa distance avec gravité zéro de l'espace, des miroirs quasi transparents
une étoile proche - serait, selon Carl Sagan, « un petit de taille encore plus impressionnante, qui nous permet-
point bleu » qui ressemble de très près à une étoile (notre tront de voir plus loin et révéleront avec plus de précision
Soleil) de plusieurs milliards de fois plus brillant qu 'eUe. quelque planète susceptible d'abriter la vie.
Sa couleur bleue est plus ou moins intense selon qu'on
est face à l'océan Pacifique ou au continent asiatique.
Ainsi, la seule observation d'autres planètes, même si Une vie ailleurs?
l'on ne sai t pas grand-chose de leur surface, permet de
dire si elles ont un mouvement tourbillonnant, de calculer Se pourrait-il que certaines de ces planètes qui orbi-
la durée de leur «journée » et même d'avoir une idée de tent d'autres étoiles abritent des formes de vie plus
leur topographie et de leur climat. exotiques que ce qu 'on peut, avec optimisme, imaginer
Nous chercherons tout particulièrement à savoir si sur Mars et Europa - voire même de l'intelligence? Pour
la Terre a des sœurs « jumelles 3 » : des planètes de même tenter de répondre à cette question, il nous faudrait déjà
taille, tournant autour d'autres étoiles semblables au bien comprendre la spécificité de l'environnement phy-
Soleil, et au climat tempéré où l'eau ne peut ni geler ni sique de la Terre elle-même, qui a permis le long pro-
bouillir. En analysant leur lointain scintillement, on pour- cessus de sélection menant aux formes supérieures de
rait dire quels gaz existent dans leur atmosphère; s'il y vie animale. Dans Rare Earth 4 , l'ouvrage de Donald
avait de l'ozone - ce qui signalerait une richesse en Brownlee et Peter Ward, ces derniers affirment que très
oxygène, comme l'atmosphère terrestre - ceci indique- rares sont les planètes - même celles très semblables à
rait une biosphère. la Terre en taille et en température - dont la stabilité
Il nous sera plus facile d'observer ces planètes sur durerait assez longtemps pour permettre la longue évo-
les écrans géants qui remplaceront alors les posters qui lution prolongée précédant la vie avancée. Selon eux, il
décorent actuellement nos murs que d' après les images faudrait qu'elles remplissent d'autres conditions, et peu
classiques que nous avons aujourd'hui de la Terre vue sont susceptibles de le faire. Par exemple, l'orbite de la
de l'espace; mais même si les programmes de la NASA planète ne doit pas être trop près de son « solei.l », ni
et d'autres de même envergure étaient poursuivis sur trop loin, ce qui serait le cas si une autre planète. s'en
plusieurs décennies, nous ne disposerions pas de ces étant approchée, l'avait envoyée sur une autre orbite; sa
écrans avant 2025. Il nous faudra pour cela installer spirale doit être stable (ceci étant dû à la grosseur de la

192 193
Notre dernier siècle? Notre destin a-t-il un sens cosmique ?

Lune) ; les bombardements d'astéroïdes ne doivent pas sphères complexes comme celle de la Terre sont peut-être
y être trop fréquents, etc. rares : un obstacle de taille difficile à surmonter peut
Les aléas les plus conséquents ne sont cependant faire obstacle à l' évolution. Peut-être est-ce ainsi que la
pas d'ordre astronomique mais ressortissent du domaine vie multicellulaire est apparue. (Le fait que la vie primi-
de la biologie. D'abord, comment la vie a-t-elle tive semble avoir émergé assez soudainement sur la
commencé? Je crois que répondre à cela nous ferait faire Terre, alors que les organismes de base ont mis près de
un grand pas, car nous saurions alors si la vie est un trois milliards d'années à le faire, suggère qu e d'impor-
hasard ou si la «soupe » primitive advient inévitable- tantes barrières peuvent bloquer l'émergence d'une vie
ment sur une planète jeune. Deuxième question: même complexe.) L 'obstacle majeur peut aussi surgir après, car
si la vie simple existe, quelles sont les chances qu 'elle même au sein d'une biosphère complexe, l' émergence
se transforme en quelque chose susceptible d'être qua- de l'intelligence humaine n'est pas garantie. Si, par
lifié d'intelligent? La réponse à cela peut s'avérer bien exemple, les dinosaures n'avaient pas été extenninés, ]a
plus problématique, car si des formes de vie primitive chaîne de l'évolution des mammifères qui ont mené à
e~istent un peu partout, ce n' est peut-être pas le cas des l' homo sapiens se serait arrêtée là et une autre espèce
VIes « avancées». aurait peut-être pris notre place. Selon certains évolu-
Nous connaissons en gros les principales étapes du tionnistes, l' apparition de l'intelligence est une contin-
développement de la vie sur Terre. li semble que les gence, voire une contingence improbable. D'autres
organismes les plus simples aient émergé au cours des s'inscrivent en faux face à cela, comme mon collègue
cent millions d'années qui ont suivi le dernier refroidis- Simon Conway Morris, grand spécialiste des variétés de
sement de la croûte terrestre, il y a environ quatre mil- formes de vie cambriennes des montagnes rocheuses en
liards d'années. Mais près de deux milliards d'années Colombie-Britannique. Pour lui, le phénomène de
semblent s'être écoulées avant l'apparition des premières « convergence» dans l' évolution est tellement évident
cellules pourvues d'un noyau (les eucaryotes), et encore qu'on peut être quasiment sûrs de voir apparaître une vie
deux milliards d'années avant qu'apparaisse la vie mul- semblable à la nôtre: « Quelle que soit]' abondance de
ticellulaire. La plupart des types de corps standards la vie sur Terre, on ne peut en ignorer la trace d' une
semblent être advenus pour la première fois au cours de limite évidente; ce qui permet non se ulement de prévoir
l'explosion cambrienne, il y a un peu plus de cinq cents la vie ici, mais aussi ai lleurs 5. »
millions d'années ; l'immense variété de créatures ter- Mais, et ce peut être plus inquiétant, un obstacle de
restres émergea à partir de cette période, qui a été taille pourrait barrer la route de notre évolution actuelle,
ponctuée par des extinctions majeures, comme celle des à savoir le moment où la vie intelligente se met à fabri-
dinosaures il y a 65 millions d'années. quer de la technologie. Si c'était le cas, l' évolution de
Même si une vie primitive existait sur de nom- la vie dépendrait de la survie éventuelle des humains
breuses planètes orbitant des étoiles proches, les bio- au-delà de ce stade. Ceci n'implique pas que la Terre

194 195
Notre dernier siècle? Notre destin a-t-il un sens cosmique?

doit éviter un désastre, mais que, avant que ceci que notre Soleil: si des êtres intelligents existent ai lleurs,
n'advienne, certains humains ou certains de nos artefacts il s ont dû commencer à vivre 6 sur certaines des planètes
avancés se seront disséminés au-delà de notre planète. orbitant ces étoiles. L' idée de Frank Tipler, astrophysi-
Notre quête d'autres formes de vie se portera en cien qui soutient haut et fort que nous ne sommes pas
toute logique sur les planètes semblables à la Terre et seu ls, n'est pas que des extraterrestres peuvent eux-
orbitant des étoiles anciennes. Mais, comme nous le sug- mêmes avoir parcouru des distances interstellaires, mais
gèrent les auteurs de science-ficti on, il existe d'autres qu'au moins une civilisation étrangère peut avoir lnÎ S au
possibilités plus intéressantes. Pourquoi, en effet, la vie point des machines auto-reproductrices et les avoir lan-
serait-elle impossible sur une planète perdue dans la froi- cées dans l'espace ; allant de planète en planète, celles-ci
deur de l'espace interstellaire seulement chauffée par sa pourraient se multiplier en chemin et se propager à tra-
radioactivité interne (comme c'est le cas de la Terre) ? vers la Galaxie d'ici dix millions d'années. Quant aux
Pourquoi n'existerait-il pas d'entités vivantes (et pen- prétendues visites d'OVNI 7, «signées» par des ronds
santes, le cas échéant), flottant librement dans des nuages dans les champs de blé ang lais dans les années 1990, et
interstellaires et prenant tout leur temps pour se former? les soi-disant enlèvements d'humains par des extrater-
Aucune vie ne serait cependant possible sur une restres, je suis extrêmement sceptique, comme la plupart
planète dont l'étoile centrale semblable au Soleil devien- des scientifiques qui ont étudié les rapports y afférant.
drait gigantesque et ferait exploser ses couches externes. Quand on avance des faits sortant de l'ordinaire, il y fau t
Ce qui nous ramène au caractère éphémère des mondes des preuves ad hoc, or tous ces événements ne reposent
inhabités, et nous rappelle aussi que tout signe apparem- sur rien de tangible. Si des extraterrestres avaient vrai-
ment artificiel pourrait venir d'ordinateurs hyper ment l'intelli gence et la technologie nécessaires pour se
intelligents (mais pas nécessairement conscients), conçus poser sur Terre, se contenteraient-i ls de saccager des
par une race d'êtres étrangers disparus depuis longtemps. champs de blé ou d'enlever quelques loufoques
notoires? Tout cec i paraît auss i peu sérieux que les soi-
disant messages de l'au-delà dont il était question au plus
Une intelligence venue d'ailleurs: fort de l'époque spiritualiste il y a un siècle.
visites ou signes? Il ne faut cependant pas en conclure que les extra-
terrestres n'existent pas. Nous n'avons sans doute pas
S'il Y a des êtres intelligents ailleurs que sur notre été visités par des étrangers de type bumain, mais rien
planète, il faut se poser la fameuse question du grand ne dit qu'une civilisation d'extraterrestres ayant maîtrisé
physicien Enrico Fenrti : pourquoi ne sont-ils pas déjà la nanotechnologie et transféré son intelligence sur des
venus sur Terre? Pourquoi eux ou leurs artefacts ne nous machines, ne nous a pas « envahis» sous forme d'un
regardent-ils pas dans les yeux? D'autant qu'on sait que fourmillement de sondes microscopiques que personne
certaines étoiles sont des milliards d' années plus âgées ne voit. S' ils existent, il leur est en effet bien plus facile

196 197
NOire dernier siècle? NOire destin a+il un sens cosmique?

d'envoyer un signal radio ou laser que de traverser phy- conçues par des êtres di sparus depuis longtemps et dont
siquement les distances inimaginables de l' espace nous serions en mesure de reconnaître la technologie, du
interstellaire ; et, le cas échéant, équi pés de grandes moins en partie; ce qui ne présage en rien du reste,
antennes radio, ils peuvent intercepter nos puissants l'absence de preuve n'étant pas la preuve de l'absence.
signaux radar de détection de missiles et tous ceux pro- li peut en effet exister là-haut des choses que nous
venant de nos émetteurs de télév ision. sommes incapables de comprendre: une perception de
Des travaux de recherche d'intelligence extrater- la réalité différente de la nôtre, des êtres purement
restre, généreusement et gracieusement financés par Pau l contemplatifs et non communicants, etc.
Allen, co-fondateur de la société Microsoft, et d'autres Nous en savons trop peu sur les débu ts de la vie et
bienfaiteurs privés, sont actuellement menés par le SET! son évolution pour dire s' il existe ou non une intelligencc
(Searches for Extraterrestrial Intelli gence). Tout amateur ailleurs que sur Terre. Si le cosmos fourmille d'êtres
intéressé disposant d'un ordinateur peut télécharger et vivants, ricn de ce qui se passe ici-bas ne peut avoir de
analyser une partie du flot d'informations en provenance conséquences sur l'avenir infini du vivant. Il se peut aussi
du télescope radio du SET!, et ils sont des millions à le que l' apparition de l'intelligence n'ait pu se faire qu 'à
faire, dans l' espoir d'être le premier à trouver « E.T. ». partir d'événements n' étant advenus que sur Terre et
(Etant donné cet engouement du public, il est surprenant nulle part ai lieurs.
que le SET! ne soit pas plus aidé par l'Etat - si, en tant Nous ne pouvons pas non plus nous prononcer sur
que chercheur, j'étais amené à parler devant le Congrès la façon optimale de rechercher unc éventuelle vic intel-
américain, je préférerais solliciter quelques millions de ligente ; il faut donc nous contenter des in struments dont
dollars pour le SET! plutôt que pour des sciences plus nous disposons, susceptibles de détecter les émissions
spécifiques ou même des projets spatiaux.) radio étranges, des lueurs curieuses et autres signes
Dans un premier temps, se mettre à l' écoute surprenants.
d'autres intelligences vaut mieux qu'essayer de trans- Il serait certes décevant que nos recherches restent
mettre, et de toute façon, il faudrait des décennies pour vain es, mais cet échec serait aussi assez réconfortant
que s' instaure un échange. Le logicien Hans Freudenthal pour nous: si nous devions en conclure que la Terre est
a proposé tout un langage de communication interstel- la seule oasis d'intelligence, notre planète n'en serait-elle
laire', d'abord basé sur un vocabulaire limité, suffi sant pas plus digne d'intérêt ?
à de simples observations mathématiques, qui s'élabore-
rait petit à petit.
Si la vie sur d'autres planètes a quoi que ce soit à
voir avec les scénarios d'« intelligence artificielle » que
nous avons imaginés pour le XXl' siècle, il est probable
que la forme de vie la plus durable soit des machines

198
13.

Au-delà de la Terre

Si les sondes robotisées et leurs créateurs


s'égaillaient dans le système solaire,
des communautés humaines
menées par des esprits aventuriers
s'établiraient-elles loin de la Terre?
Quant à un éventuel périple
au-delà du système solaire,
cette conjectu re participe d'un avenir post-humain.

Une des illustrations emblématiques des Sixties fut


la première photo de la Terre prise de l'espace. Pour
Jonathan Schell, il faudrait en ajouter une autre, qui
montrerai t notre planète, mais posée dans le temps
plutôt que dan s l' espace: ({ Ce qui compte , c'est voir
la Terre à partir de la Terre, de l' intérieur de la vie .. .
A partir de là, la vue serait bien plus dégagée que sur
une photo pri se de l'espace. Y figureraient. s'avançant

201
Notre dernier siècle? Au-delà de la Terre

dans le temps, nos enfants, nos petits-enfants et


l'ensemble des générations humaines à venir.. . La seule
pensée que ce fl ot de vie puisse être interrompu est si Quid des vols spatiaux habités?
choquante et tellement contre- nature qu 'ell e en est
insupportable et qu 'on s'en détourne en refusant d'y Dans les années 1960, le projet de Kennedy de
croire 1. » « poser un homme sur la Lune avant la fin de la décennie
La plupart d'entre nous tiennent à l' avenir, non et de le faire rentrer sur Terre sain et sauf » devint réalité,
seulement parce que nos enfants et petits-enfants sont et ceux d'entre nous qui ont aujourd'hui la cinquantaine
concernés mais que ce que nous faisons n'aurait plus se rappellent les images un peu tremblotantes projetées
de sens si nous ne pouvions en projeter la perpétuation par la télévision du « petit pas » de Neil Armstrong sur
dans l'avenir. Ain si faudrait-il peut-être nous assurer la Lune. Cela n'était qu ' un début et nous imaginions la
que, quoi qu'il advienne, quelque chose survivra de suite : une « base lunaire» permanente, un peu comme
l'humanité. celle installée au Pôle Nord, ou même d' immenses
li serait absurde d'affirmer que l'émigrati on dans « hôtels de l' espace » tournant autour de la Terre ; puis
l'espace répond aux problèmes de surpopulati on, ou suivraient naturellement les expéditions humaines sur
que nous serons nombreux à quitter volontairement la Mars ... Mais ri en de tou t cela n'est advenu. Loin d'être
Terre ; à supposer même que la population humaine le premier d'une série ambitieuse de vol s spatiaux
baisse radicalement à la suite d'un cataclys me et qu'il habités, Apollo ne fut qu ' un épisode éphémère, dont le
n'en reste qu'une minorité vivant dans des conditions but était surtout de « faire mieux que les Russes », et
déplorables sur la planète dévastée, celle-ci resterait l' année 2001 ne fut pas ceUe que décrivait Arthur D.
malgré tout la plus hospitalière de toutes. Mais la Clarke.
pensée qu'une poignée de pionniers puisse s'aventurer Le dernier alunissage eut lieu en 1972 et pour les
hors de la Terre et sauvegarder le patrimoine humain moins de trente-cinq ans, c'est de la préhistoire; ils
d'une extinction totale est rassurante. savent que les Américains ont fait alunir des humains
Nous avons vu qu'au ri sque, faible mais omnipré- comme il s savent que les pyramides ont été construites
sent, d'une catastrophe naturelle planétaire, s' aj oute par les Egypti ens : les motivations leur semblent presque
celui d' un danger né de la technologie du XXI' siècle. aussi bizarres dans les deux cas. Pour moi et san s doute
Face à ces menaces, l'humanité sera donc vulnérable beaucoup de personnes de ma génération, Apollo 13, le
tant qu'elle res tera confinée sur la Terre. Quell es sont docudrarne sorti en 1995, où Tom Hanks/James Lovell
donc les possibilités pour l' homme de s'établir ail- et son équipe survivent de justesse à la catastrophe véri-
leurs? tablement advenue lors d' un voyage autour de la Lune,
fut le rappel d' un événement dont nous avons à l'époque
suivi les péripéties avec angoisse. Mais pour les plus

202 203
NOIre dernier siècle? Ali-delà de la Terre

jeunes, les gadgets dépassés et les valeurs qui fai saient plus chères que dans Mir. Alors que j'écri s ceci, on a
l' « étoffe des héros» firent figure de western démodé. réduit l' équipage prévu à troi s astronautes pour des rai-
Au plan pratique, les vols spatiaux habités n'ont sons de sécurité et d'économies: ils s'occuperont de
jamais vraiment tenu la route, et les progrès actuels de « travaux ménagers» - on est en droit de se demander
la robotique et de la miniaturisation les rendent encore qui , à bord, sera en mesure d'entreprendre des tâches
plus improbables. L'espace peu t être économiquement sérieuses et de quelque intérêt. En fait, on a autant de
rentable à long terme mais si c'est le cas, les humains chances de faire de la recherche scientifique sur la SOI
n'en seront pas les maîtres d'œuvre, car l'explorati on de que de l'astronomie à partir d' un bateau. Même la
l'espace à des fms scientifiques peut être mieux (et à communauté scientifique américaine s'est élevée contre
bien moindres frais) effectuée par des sondes. D' ici ce projet, mais la campagne and-SOI s'est tue quand
à vingt-cinq ans, un nombre considérable de ces l'aspect politique a pris le dessus. li est malheureux que
« machines intelligentes» parsèmeront le système cette opposition n'ait pas été écoutée car il s'agit là d'un
solaire; elles nous renverron t des images de planètes. de échec politique et d'un gaspillage des fonds publics:
lunes, de comètes et d'astéroïdes qui nous permettront l'argent aurait pu être donné aux mêmes sociétés aéros-
de savoir de quoi ils sont faits, et concevront peut-être patiales mais pour des projets mieux in spirés ou plus
des artefacts à partir des matières brutes qu'on y trou- utiles, et la SOI n'est ni l'un ni l'autre.
vera. La seule raison que l' on ait d'approuver ce projet
Qu'en sera-t-il donc des vols spatiaux habités? est que, à condition de croire que les voyages dans
Dans les années 1990, des cosmonautes russes passèrent l'espace deviendront rou tiniers à long terme, la SOI
des mois et même des années à tourner autour de la Terre garantit que les quarante ans d'expérience acquise par
dans la station orbitale Mir, laquelle se détériorait à vue les Etats-Unis et la Russ ie en matière de vols spatiaux
d'œil; ayant de beaucoup dépassé sa durée de vie, elle habités n'auront pas servi à rien.
a tiré sa révérence en 200 1 par un plongeon dans l'océan Une repri se des vols spatiaux habités n'est envisa-
Pacifique. Son successeur, la station orbitale internatio- geable que si la technologie, et surtout les procédés
nale (SOI), sera l'engin le plus cher qui ai t jamais été techniques, progressent. Pour l'heure, les lancements
conçu, ce qui est aberrant. A supposer qu'on parvienne d'engins spatiaux coûteraient le prix de voyages en
à finir de le construire - ce qui est moins que certain avions s' il fallait remplacer les avions après chaque vol.
étant donné les retards prolongés dus aux dépassements Mais lorsque la technologie y afférant aura rejoint celle
de budget - ri en de ce qu'il fera ne justifiera son coût des supersoniques, les voyages dans l' espace dev iendront
somptuaire. Trente ans après que des hommes eurent abordables, voire routiniers. Déjà, des individus fortunés
marché sur la Lune, une nouvelle génération d'astro- comme le financier Dennis Tito et le magnat sud-africain
nautes est ainsi censée tourner autour de la Terre dans des logiciels informatiques Mark Shuttleworth ont
des conditions bien plus confortables mais auss i bien dépensé vingt millions de dollars pour un aller-retour en

204 205
Notre dernier siècle? Au-delà de la Terre

SOI; si le billet coûtait moins cher, la file de « touristes l'usine chimique, qui utiliserait l'hydrogène pour trans-
de l'espace» s'allongerait aisément. former le dioxyde de carbone de l'atmosphère de Mars
D'ailleurs, à long terme, la balade deviendra mono- en méthane et en eau. L' eau - éventuellement extraite
tone et ces derniers ne se contenteront pas de n'être que du pennafrost - serai t ensuite décomposée, l'oxygène
des passagers tournant autour de la Terre sans rien faire. étant stocké et l'hydrogène recyclé pour produire du
Les vols, peut-être financés à cent pour cent par des méthane. La fusée retour serait ainsi propulsée au
personnes privées ou des groupes, pourraient devenir le méthane et à l'oxygène. Six tonnes d' hydrogène permet-
domaine réservé de gens fortunés qui, comme les futurs traient de produire cent tonnes de méthane: assez pour
pilotes ou les explorateurs du grand Nord, seront prêts à faire fonctionner la fusée.
en accepter les ri sques. Si les milliardaires du high-tech Deux ans plus tard 3, on enverrait sur Mars un
comme Bill Gates ou Larry Ellison cherchent des défis deuxième puis un troisième vaisseau spatial, l' un chargé
susceptibles de pimenter leurs vies, peut-être sponsori- comme le premier, l'autre transportant l'équipage et des
seront-ils la première base lunaire ou une expédition sur provisions pour deux ans. Ce dernier, piloté par des
Mars? humains, suivrait une traj ectoire plus rapide et atteindrait
Mars en premier. Une foi s effectuée cette mission de
reconnaissance, d'autres pourraient suivre tous les deux
Aller·retour sur Mars à « bon marché» ans, et peu à peu, une infrastructure serait érigée sur
Mars.
Face aux déclarations décourageantes de la NASA Comme les explorateurs partis d'Europe aux siècles
selon lesquelles une expédition sur Mars coûterait plus passés ou les sportifs qui escaladent les montagnes et
de cent milliards de dollars, Robert Zubrin, un original font le tour du monde en bateau aujourd ' hui, les premiers
américain, ingénieur de profession, a proposé une stra- voyageurs sur Mars ou les premiers habitants d'une base
tégie moins coûteuse que celle de la station orbitale lunaire seraient animés d' un esprit de défi et d'aventure.
internationale 2, qui résoudrait un des principaux pro- Les risques encourus seraient appréciables, mais pas
blèmes, à savoir l'obligation d'embarquer à l' aller le autant que pour les premiers navigateurs et explorateurs,
carburant du retour. Pour éviter cela, Zubrin suggère qui s'aventuraient véritablement dans l'inconnu et dont
d'envoyer d' abord sur Mars une sonde qui fabriquerait beaucoup périrent. Les voyageurs de l'espace ne seraient
le carburant du vol retour; elle emporterait une usi ne en outre pas coupés de tout contact avec la Terre.
foncti onnant chimiquement, un petit réacteur nucléaire Partir à la découverte de nouveaux mondes est un
tiré par un tracteur et une fu sée capable de ramener le enjeu de taille. TI semble entendu que tous les voyageurs
premier groupe de voyageurs sur Terre. Les réservoirs reviendront sur Terre, mais les plus motivés, se sacrifiant
de la fusée ne seraient pas pleins de fuel mais d' hydro- pour une grande cause comme le firent beaucoup d'Euro-
gène pur. Le réacteur produirait l' énergie nécessaire à péens quand ils partirent pour le Nouveau Monde,

206 207
Notre dernier siècle? Ali-delà de la Terre

pourraient accepter l'idée de ne pas rentrer. Ils laisse- câble dont la solidité serait consti tuée de la fo rce de
raient ainsi leur nom dans l'histoire tout en contribuant chaque min.) Cet «ascenseur » soulèverait le matériel
à réduire les coûts, puisqu'il ne serait alors pas nécessaire et les passagers grâce à de l' énergie produite à terre.
de prévoir le transport d' une fusée et de l'hydrogène du L'énergie nécessaire au reste du vol pourrait être fournie
retour. par une fusée (éventuellement nucléaire) à faible
Quoi qu'il en soit, ces programmes seront à la fois propulsion.
moins chers et moins aléatoires quand les systèmes de D'ici à ce que nous nous aventurions dans l'espace
propulsion seront plus etficaces 4 . A vrai dire, si l'on lointain, on au ra dressé la carte de l'ensemble du système
di sposait de fuel, donc de puissance, en quantité illi- solaire, que des flottilles de vaisseaux miniatures robo-
mitée, les vols spatiaux seraient un jeu d'enfant. La tisés auront sondé. L'expédition sur Mars aura été pré-
difficulté majeure est en effet de prévoir la trajectoire cédée par les chargements de provisions imaginés par
avec assez de précision pour minim.iser la consommation Zubrin. On aura peut-être aussi prévu des plantations;
de carburant. Il fa ut aujourd ' hui plusieurs tonnes de fuel Freeman Dyson imagine des « arbres» créés génétique-
chimique pour arracher à la gravité terrestre une charge ment, donnant naissance à une membrane transparente
d'une tonne; si la capacité de propulsion pour une charge qui s' enroulerait autour d'eux et fonctionnerait comme
d' un kilo était, disons dix fois plus puissante, on pourrait une serre.
procéder à des ajustements de trajectoire en cours de La transformation de la surface de Mars dans le but
route, comme on le fai t pour une voiture. de la rendre habitable pourrait se faire par la manière
Nous ignorons encore quels nouveaux systèmes de forte. Son réc hauffement pourrait être effectué en injec-
propulsion s'avéreront les plus prometteurs 5; à court tant des gaz à effet de serre dans son atmosphère rare,
terme, l'énergie solaire et l'énergie nucléaire sont les en plaçant d'immenses miroirs en orbite de façon à
plus évidentes. Dans l' idéal, il faudrait que le système diriger la lumière solaire sur les pôles, ou encore en
de propulsion et le carburant nécessaires pour s' arracher prévoyant des pistes enduites d'une matière noire (suie
à l'attraction terrestre soient sur terre et n'aient pas à ou poudre de basalte) qui absorberait la lumière solaire.
être embarqués. On pense à des lasers terrestres hyper Tout ceci prendrait des siècles, mais en une centaine
puissants, ou encore à un ascenseur spatial : un câble de d'années, la présence humaine pourrait être permanente
fibre de carbone qui monterait à plus de vingt-cinq naille en certains endroits de Mars et une fois que l'infrastruc-
kilomètres dans l' espace et serait maintenu en l'air par ture serait là, les allers-retours seraient meilleur marché
un satellite géostationnaire. (Les nanotubes de carbone et donc plus fréquents.
peuvent s'étirer très loin. On fabrique déjà des « filins» Les problèmes d'environnement pourraient être
de carbone de trente centimètres de long 6 ; il faudrait en nombreux. Acceptera-t-on d'exploiter Mars comme les
fabriquer qui soient extrêmement longs, ou concevoir un premiers pionniers-ont investi les Etats-Unis en progres-
moyen d'en entrelacer beaucoup pour faire un très long sant vers l' Ouest (ce qui eut des conséquences tragiques

208 209
Notre dernier siècle? Au-delà de la Terre

sur les Indiens d'Amérique) ? Ou la planète rouge doit- générée par le mouvement tourn ant. Les cylindres
elle être considérée comme fai sant partie de la nature et seraient assez grands pour avoir une atmosphère. des
à ce titre être protégée, comme l'Antarctique? Pour moi, nuages et de la pluie, et ils pourraient loger di x mille
les réponses devraient être fonction de l'état d'origine personnes dans un environnement qui, selon les plans
de Mars. S' il y avait déjà de la vie là-haut - et surtout peut-être un peu fantaisistes de O'Neill, ressemblerait à
si l'ADN des êtres qui y vivaient était diffé rent du nôtre, une banlieue californienne très arborée. Ces énormes
ce qui prouverait qu ' il ne s'agit pas d' humains - des structures seraient faites de matériaux « extraits» de la
voix s'élèveraient pour qu'on évite de polluer Mars. Tout Lune ou des astéroïdes car, fit à juste titre remarquer
peut aussi dépendre de la nature des premières expé- O'Neill, dès lors que des projets d' ingénierie robotique
diti ons. Si celles-ci avaient un caractère national ou pourront être entrepris dans l'espace à partir de matières
international, on se comporterait avec retenue, comme premières provenant de la Terre, on pourra construire
c'es t le cas en Antarctique. En revanche, si les explora- autant de plates-formes spatiales artificielles que
teurs étaient des aventuriers financés par des fonds privés nécessaire.
et n' agissant que pour eux-mêmes (voire dans un but Ces types de scénarios potentiellement réalisables
anarchiste), il faudrait sans doute craindre une mainmise au plan technique restent néanmoins sociologiquement
de type ruée vers l'Ouest américain. inimaginables, une structure fragile abritant dix mille
personnes étant encore plus vulnérable à un seul acte de
sabotage que des communautés intégrées sur la Terre ;
Plus loin dans l'espace plusieurs habitats dispersés auraient en effet plus de
chances de survivre et de se développer.
Outre la Lune et Mars, la vie pourrait finalement se Il se pourrait ainsi que, dès la seconde moitié du
disséminer parmi les comètes et les astéroïdes, voire XXI" siècle, des centaines d'humains vivent sur des bases
jusqu' aux confins du système solaire, car celui-ci est lunaires, comme c'est actuellement le cas au Pôle Sud, et
constitué de nombreux corps de petite taille dont la sur- certains pionniers pourraient déjà être installés sur Mars
face habitable tolale est bien plus vaste que celles des ou sur de petits habitats artificiels autour du système
planètes, solaire, fixés à des astéroïdes ou à des comètes. L 'espace
On pourrait également construire un habitat artifi- grouillerait de robots et de « fabricants» intelligents
ciel flottant librement dans l'espace, comme celui robotisés qui se serviraient des matières premières
qu'im aginait Gerard O'Neill, un professeur d' ingénierie extraites des astéroïdes pour construire des stru ctures de
à l' université de Princeton, dès les années 1970 7• n s' agi- taille de plus en plus grande, Tout ceci ne me dit per-
rait d 'immenses cylindres tournant autour de leur axe ; sonnellement ri en mais c'est néanmoins possible
les occupants vivraient à l'intérieur des parois, aux- techniquement et sociologiquement.
quelles ils seraient accrochés par la gravité artificielle

210 2 11
Notre dernier siècle? AlI·delà de la Terre

s'établir dans l'espace avant qu'une catastrophe terrestre


L'avenir lointain ne les en empêche dépend de ce que nous faisons main-
tenant sur la Terre.
Un peu plus loin encore, à l' horizon de quelques Les êtres susceptibles de vivre sur des sites du sys-
siècles, il se pourrait que des robots et des «fabri- tème solaire d'ici quelques centaines d'années seraient
cants» aient envahi tout le système solaire, encore tous visiblement des humanoïdes, certes complémcntés
qu'on ne peut dire aujourd'hui si les humains feront par des robots à l' intelligence humaine. Néanmoins, si
partie de cette diaspora 8. Si c'était le cas, des commu- voyager au-delà du système solaire via l'espace inters-
nautés se développeraient de sorte qu ' ils ne dépen- tellaire était possible, ceci constituerait un défi post
draient plus de la Terre. Débarrassés de toutes humain. Les voyages, via des sondes robotisées dans un
contraintes, certains exploiteraient sans doute toutes les premier temps, se feraient sur plusieurs générations
techniques génétiques di sponibles et se subdiviseraient d' humains. Le matériel génétique, ou des blue prints
en de nouvelles espèces. Les environnements très dif- téléchargés dans des mémoires inorganiques, pourraient
férents selon qu ' il s'agirait de Mars, de la ceinture aussi être lancés dans le cosmos au moyen d'un vaisseau
d'astéroïdes et des lointaines et froides contrées du sys- miniaturisé. Programmés pour attenir sur des planètes
tème solaire, encourageraient la diversification biolo- viables et faire des copies d'eux-mêmes, ils commence-
gique. raient ainsi à se disséminer dans toute la Galaxie. Outre
Cependant, et bien que l'on prétende souvent le les problèmes des limites de stockage d' informations que
contraire, l'utilisation de l'espace ne répondra probable- ceci implique aujourd'hui, nous sommes également face
ment pas aux problèmes de ressources ou de population au questionnement philosophique quant à notre identité.
rencontrés sur la Terre et, à supposer que notre civilisa- Cette phase de l'évolution humaine constituerait un évé-
tion ne subisse pas de régression désastreuse, c'est nement historique semblable à celle qui a mené à la vie
ici-bas que ces problèmes devront être résolus. Si la sur Terre, mais elle n'est peut-être qu'un premier pas
population humaine se multipliait de façon exponentielle vers une évolution cosmique.
dans l'espace, ce serait un phénomène indépendant et
non la conséquence d'une «émigration » de population
terrestre. Car les humains qui iront dans l'espace y seront Un ayenir quasi infini
appelés par le besoin d' aller voir ailleurs. TI n'empêche
que ceci fera date dans l'histoire. Une fois qu'ils seront Les enseignants en astronomie connai ssent bien
devenu s autonomes par rapport à la Terre, le futur à long l'anecdote suivante: un homme inquiet demande:
tenne de la vie sera en effet assuré, loin des dangers de « Combien as-tu dit qu'il faudrait de temps avant que le
la planète - à moins bien sûr à ce que l'espace lui-même Soleil n'enflamme la Terre? » La réponse étant « Six
ne soit détruit. Savoir si de telles communautés pourront milliards d'années », l'homme rétorque avec soulage-

212 2 13
Notre dernier siècle? Au-delà de la Terre

ment: « Dieu merci! J'avais compris six millions mal, l'évolution de la faune terrestre aurait été menacée.
d'années. »Ce qui se passera dans une éternité d'années Comment le plus misanthrope d'entre nous pourrait-il
peut ne nous faire ni chaud ni froid, mais je pense que accepter que l'immense potentiel post-humain soit anni-
ce qui se passe dans le cosmos a des conséquences sur hilé par nous-mêmes?
notre façon de percevoir la Terre et notre destin.
Selon le grand biologiste Christian de Duve,
«l'arbre de vie peut doubler de taille, Ceci peut être le
fait d' une poussée de la branche humaine, mais pas
nécessairement. D'autres branches ont le temps de faire
leur apparition et de pousser pour finir par atteindre une
hauteur bien supérieure à celle de la branche humaine
pendant qu' elle s'épanouit... Ce qui adviendra dépend
dans une certaine mesure de nous, puisque nous avons
maintenant le pouvoir déterminant d'influencer l'avenir
de la vie et de l'humani té sur terre 9. »
Notre espèce peut changer et se diversifier plus vite
que tout ce qui nous a précédés, mais via des mutations
induites par l'intel1igence et non par la seule sélection
naturelle; Darwin lui-même remarquait que « pas une
seule espèce vivante ne transmettra un exact double
d'elle-même dans un futur lointain ». Dès maintenant,
bien avant que le Soleil ne finisse par raser la surface
terrestre ou que nous ne provoquions une catastrophe
irréversible, un founnillement de vie ou de ses artefacts
pourrait se propager bien au-delà de la Terre et avoir un
avenir presque infini 10. Les trous de ver, dimensions sup-
plémentaires et ordinateurs quantiques ouvrent la voie à
des possibles susceptibles de transformer tout notre uni-
vers en un «cosmos vivant » .
Il y a plus de trois cents millions d'années, au cours
de l'ère silurienne, les premières créatures aquatiques
rampaient sur une terre sèche; il s'agissait peut-être de
brutes peu avenantes, mais si eUes avaient été mises à

214
14.

Épilogue

La culture occidentale traditionnelle établissait un


commencement et une fin de l'histoire, séparés par un
laps de temps restreint - seulement quelques milliers
d'années. (On doute néanmoins de la réalité des affir-
mations de l'archevêque d'Annagh, James Ussher,
lequel datait la création du samedi après-midi 22 octobre
4004 avant J.-c. ') On croyait aussi que l'histoire était
entrée dans son derni er millénaire. Selon Sir Thomas
Browne, essayiste du XVII" siècle, « Le monde semble
être en voie d'extinction. li y a plus de temps passé qu 'à
vernr. »
Pour Ussher, pas plus d'une semaine s'était écoulée
entre la création du monde et celle de l'humanité alors
que ces deux événements sont séparés par un temps
infini, l'humanité ayant été précédée par une longue
absence, dont chaque rocher est une preuve évidente.
Nous savons aujourd'hui que l'évolution de la biosphère
terrestre s'est faite sur plusieurs milliards d'années, et

217
NOIre dernier siècle? tpi/oglle

nous pensons que l' avenir de notre univers physiq ue est libertés personnel1es auxquelles nous tenons, il sera dif-
encore plus lo ng, voire infini. Mais bien que le passé et ficile d'en circonscrire l' éventualité .
l' avenir soie?t iLHmüés, les pess imistes soutienn ent que La biotechnologie, la robotique et la nanotechno-
le temps qUI nous reste avant de di sparaître de nous- logie nous ouvrent des possibili tés évidentes, mais il faut
mêmes ou d'être détruits par une apocalypse final e est tenir compte des dangers et des problèmes éthiques
plus court que celui dont di sposaient nos prédécesseurs, qu ' el1es impliquent car, utilisées à mauvais escient, eUes
dont la foi éri geait des cathédrales qu'ils ne verraient peuvent avoir des conséquences incalculables. La res-
jamais finies. La planète Terre peut perdurer, mais les ponsabilité incombe en particulier aux scientifiques, qui
hum~ins ne seront pas témoins de son explosion par le doivent veiller à l' applicatio n de leurs travaux et
SoleIl en voie de di sparition, ni même de l'épuisement s' assurer que le public est informé des risques éventuels.
de ses ressources. Les penseurs comme H.G. WeUs ou les scientifiques
. Si l'on, pouvait .voir ({ en accé léré» tout le cycle de de son temps n' ont pas su prédire les aspects les plus
VIC d~ systeme solatre, de sa nai ssance dans un nuage marquants de la science du XX" siècle, et le XXI" siècle
coslTIlque à sa mort par déflagrati on, cette vue ne durerait est encore moins prévisible dans la mesure où ses trans-
pas plus d ' une minute au débu t du mois de juin : le formations dépendent de l'intellect humain.
XX" siècle nous filerait sous les yeux en un tiers de
sec~nde ; quan~ à la fraction de seconde suivante que L' un des grands défi s est de comprendre la nature
seraIt le XXI" sIècle, elle serait « critique » car c'est là de la vie: comment elle est apparue et si elle existe
que l' humanité sera plus que jamais en danger. ailleurs que sur la Terre - je souhaiterais personnell ement
Pendant plusieurs décenni es, nous avons vécu sous plus que tout connaître la réponse à ces questions. Il se
la menace d'u n holocauste nucléaire. Nous y avons pourrait que notre planète ne soi t qu 'u ne parmi des
échappé, mai s to ut compte fait, notre survie semble millions d'au tres planètes habitées, et que notre envi-
devoir autant à la chance qu 'au hasard qui fait bien les ronnement soit biologiquement convivial et founnille
choses. Ce que nous avons appri s, surtout en biologie, déjà de vie; alors, les grands moments de l' histoire de
peut donner lieu à des dangers non nucléaires qui, au la Terre, y compri s notre propre extinction, ne seraient
cours de la seconde moitié du siècle, pourrai ent s'avérer qu'un simple fait cosmique. Pour Thomas Wright, astro-
bien pires: l'arme atomique donn e au pays attaquant un no me et mystique anglais du XVlll" siècle, « Dans cette
avantage meurtri er qui empêche le pays attaqué de se vaste Création Céleste, une catastrophe mondiale,
défendre et les sciences nouvelles donneront bientôt le comme celle qui pourrait nous frapper, ou même la di s-
même pouvoir à des groupusc ules et à des individus parition totale d ' un ensemble de mondes, peut n' être rien
isolés; de plus en plus interconnectés. nous all ons être de plus po ur le Créateur que le plus commun des acci-
confrontés aux menaces que sont les cyber et bioerreurs dents de la vie qui puisse nou s arriver, et en toute pro-
ou terreurs et, à moins d 'empiéter sur certaines des babilité, ce genre de cataclysmes sont peut-être aussi

218 219
Notre dernier siècle?

fré~uents là-haut que nos naissances et nos morts l Cl -


bas . »
Mais il y a aussi de fortes chances qu' aucune autre
vie n'existe ailleurs, de sorte que notre biosphère serait
le seul refuge de vie consciente et intelligente de la
Galaxie. Le destin de notre petite Terre aurait alors un
sens véritablement cosmique - d' une ampleur qui se
propagerait à travers toute la « création céleste )}.
Nos préoccupati ons portent bien sûr d'abord sur ce
qui nous attend aujourd'hui et sur nos moyens d'action
contre les dangers qui nous guettent. Mais pour moi, et Notes
peut-être pour d'autres (en particuli ers les non-croyants),
si l'humanité a un « sens cosmique », alors il est d' autant
plus urgent de veiller sur notre « petite tache bleue », et
de faire en sorte que les innovations techniques ne lui CHAPITRE 1
soient pas fatales, l. Un des plus fminents stratèges du nucléaÎre fut Hennan Kahn. auteur de
Il dépend de nos actes au cours de ce siècle que le On Thermonuc/ear \Var, Princeton Unh'ersîry Press, 1960.
2. Gregory Benford. Deep 1ime, Avon Books. New York, 1999.
cosmos, dont l'avenir est peut-être infini, demeure vivace 3. FP. Ramsey, Kegan Paul. Trench & Trubner. Londres. Foundations of
ou aussi stérile que les premiers océans de la Terre. Marhemo tics and Olher Logica l Essays. 1931 (publication posthume), p. 29 1.
4. Cf. Martin Rees. Our Cosmic Habitat. Princeton University Press et édition
de poche Phoenix, 2003.

CHAPITRE 2
l , .. Discovery of the Future ,., conférence donnée par H.a. Wells à la Royal
Institution de Londres le 24 janvier 1902, a été republiée in extenso dans la revue
Nature. Les notes y indiquent que B.G. Wells était titulaire d'une licence obtenue
e n tant qu'étudiant libre de l' université de Londres. ce dont il était particulièrement
fier.
2. Lee Silver. Remaking Eden, Avon Books. New York. 1997.
3. Celle f tude de la NASA est décrite en détails et analyste de façon très
intéressante par C.B. Townes, co-inventeur du maser (amplificateur de micro-
ondes par l'émission stim ulée des alOmes - N.d.T.) dans Making mnoes,
Springer-Verlag, 1995. ,
4. La science et la technologie sont aujourd' hui en symbiose complexe. ce qUi
n'était pas le cas il y a un siècle; la recherche inspire les applications. et inver-
sement, les nouveaux instruments et techniques stimulent les découvertes scien-
tifiques.

221
Notre dernier siècle? Notes

5. Ray Kurzweil, The Age of Spiritual Machines, Viking, NY, 1999. 8. R. L. Ganvin et G. Charpak, Megotons and Megawatts, Random House.
6. Une des techniques promeneuses, imaginée par les ingénieurs électriciens 2002.
de l'université de Princeton, consiste à graver le circuit sur une lamelle de quanz, 9. Technical Issues related to the Comprehensil'e Nuclear Test Ban Treary,
à le recouvri r d'une couche de silicone puis à passer le tout au laser pour faire rappon du Committee on International Security and Arrns Control, National Aca-
prendre le mélange silicone.quanz. derny of Sciences (2002).
7. Douglas MulhalJ. Qllr Molt'cl//ar Fm/ln!. Promethus Books (2002) est un 10. Des renseignements sur les conférences de Pugwash et leur histoire SOllt
rappon récent trait3nt des perspeclives à coun terme de la nanotechnologie. accessibles sur le site http://www.pugwash.org/. Le village retiré dont les confé-
8. Hans Moravec. Mind Cllildrrn .. The FI/tl/re of Robot and Human hlle/Ji. rences ponent le nom a parfois été confondu à ton avec le capitaine Pugwash,
gence. Harvard University Press. 1988. personnage de bande dessinée destinée aux petits Anglais.
9. John SulstOn. Big Question in Science, Jonathan Cape, Londres, 2002, I I. Extrait d' un anicle de Hans Bethe paru dans la New York Review of
pp. 159-163. 1
Books.
10. Anicle de Vernon Vinge sur la singularité. paru en 1993 dans le magazine 12. Le manifeste Einstein-Russell a récemment été republié avec des commen-
\Vhoie Ear/h. taires du Groupe Pugwash.
1
1L Freeman Dyson, The Sun. the Genome and the Internet, Oxford University 13. Le Tappon de la Commission Canberra sur l'élimination des armes
Press, 1999. nucléaires fut présenté au gouvernement australien en 1997. Outre les membres
12. Steward Brand, The Clock of the Long Now, Basic Books, NY, Orion dont les noms sont mentionnés dans le texte, en faisaient également panie le
Books, Londres, 1999. 1 général Lee Butler, ancien responsable des forces stratégiques aériennes des Etats-
13. \V3lter M. Miller Jr., A Call/ie/efor Leibowitz, 1960, et paru en édition de Unis, et un éminent militaire britannique, le maréchal Carver.
poche Orbit, 1993. 14. Pour plus de détails, lire Brotherhood of the Bomb: The Tangled Lives
1
14. James Lovelock cité par Steward Brand dans The Clock of the Long Now. and Loyalties of Robert Oppenheimer. Ernest LAwrence and Edwa rd Tclier, de
Gregg Herken, Henry Holt, 2002.
1
CHAPITRE 3
1. Z. Brzezinski, Qllt of COli/roI: Global Tunnoil 011 the EI'e of tire Ikenry- CHAPnRE4
First Cenlllr)', New York, 1993. Cene estimation est validée par Eric Hobsbaum 1 1. Laprcscience et la précision technique de l'œuvre de Tom Clancy sont impres-
dans Age of Extremes, Michael Joseph. Londres ( 1994). sionnantes. Dans un de ses premiers romans. Debt of Honour, un avion de ligne est
2. Les remarques de Anhur M. Schlesinger Jr. som citées par le New York utilisé comme missile pour attaquer l'immeuble du Capitole à Washington...
Times du 12 octobre 2002 dans un reponage sur une conférence destinée à marquer 1 2. Cene citation de Luis Alvarez figure sur le site web du Nuclear Control
le quarantième anniversaire de la crise des missiles cubains. Lors de cette confé. Institute, Washington, OC.
re nce émergèrent de nouveaux failS montrant que le monde était en plus m3uvaise 3. Il est, entre autres, question de ce scénario dans Avoiding Nue/ear Anan:hy,
posrure que le public ne le pensait. Pendam cette crise. un sous-marin russe fUI 1 publié par G.T. Allison. BCSlA Studies in Intem3tional Securi!y (1996).
pris pour cible par un navire de guerre américain: le sous-marin transponait une 4. James Wolsey s'exprimait devan t une commission du Sénat américain en
torpille à tête nuclé3ire qui aurait pu ctre déclenchée par un !lroupe de trois février 1993.
officiers. L'un d'eux, Vasily Arkhipov. s'opposa heureusement au lancement et 1 5. Un bref rappon traitant de ces risques (accompagné de références) est
évita ainsi une escalade qu'on n'aurait peut-être pas maîtrisée. Nue/ear Power Plants and Their Fuel as Terrorist Targe/s, de D. M. Chaplin et
3. Interview de Robcn McN3mara par Jonathan Schell dans Natioll. dix-huit co-auteurs, publié par Science nO297 (2002), pp. 997-998. Réagissant à
4. Le Bul/etin of Atomic Scien/ists est maintenant un bimensuel pub[i~ par la ce Tappon, Richard Garwin affinna que les au teurs "vaient minimisé les risques,
Foundation for Nuclear Science, une association éducative de Chicago qui sont traités plus sérieusement dans un rappon de [' Académie nationale des
(http://www.thebulletin.org). sciences. (Voir également Science n° 299 (2003), pp. 201-203.)
5.. McNamara est cité par Sally Zuckennan dans Nue/ear Illusion and Realiry, 1 6. Ken Alibeck et Stephen Handelman, Biohazard, Random House, New York,
Collins, Londres ( 1982). 1999.
6. Le concept d'hiver nuc léaire a été suggéré en 1983 dans un r3ppon de R.P. 7. Fred Ikle, mars 1997, cité dans The Shield of Achilles, Philip Bobbitt.
Turco, O.B. Toon, T.P. Ackennan, 1.B. Pollack et C. Sagnn (TIAPS). Les détnils Pengui n, New York et Londres (2002).
de ce rappon concernant les émissions de fumée et de suie el leur durée dans 8. L'étude du groupe Jason Sut les risques biologiques est résumée dans un
1'3tmosphère Ont été controversés par la suite. anicle de Steven Koonin, présiden t du California Institute of Technology et res-
7. Solly Zuckernmn, NI/clcor 1/Ilisiol! and Realiry, pp. ID3 et ID7 . ponsable du groupe Jason, dans Ellgineering and Science. 64 [3·4] (2001).

222 223
Notre dern ier siècle? Notes

9. L'opération .. Hiver noir -.. fut organisée par John Hop1dns Center for Civi- 8. B.F. Skinner, Beyond Freedom and Dignity, BantamlVintage, 1971.
lian Biodefence Strategies, en collaboration avec le Center for Strategie and 9. Minority Report fait partie du recueil de nouvelles de Philip K. Dick.
International Studics (CSlS), l'Analytic Services (ANSER), the Institute for 10. Stewart Brand, Clock of the Long Now, Basic Books, NY, Orion Books,
Homeland Security et The Oklahoma National Memorial Ins{Îtute for the Preven- Londres, 1999.
tion o f Terrorism.
10. Ce rapport est intitulé Making the Nation Safer." The Rore of Science and
Technology in Coun/ering Terrorism, National Academy Press (2002). CHAPITRE 6
II . George Poste dans Prospect (mai 2002). 1. Les paris à long tenne ont élé publiés dans la livraison de mai 2002 de
12. l . Cello, A.Y. Paul Ct E. Wimmer, Science n° 207 (2002), p. 1016. Wircd.
13. Une technique utilisée par Morphotek, une société américaine, consiste à 2. Pour plus de détails sur les théories fondamentales, se reporter au chapitre 2.
accélérer le rythme des mutations en introduisant dans les animaux, plantes ou 3. Steven Austad et Jay Olshansky ont parié à ce sujet, l'enjeu étant que les
bactéries le gène PMSl-!).j, version anonnale d'un gène capable de réparer l'ADN. héritiers du gagnant pourraient, en 2150, recevoir pas moins de cinq cents millions
14. Le projet de Craig Venter a fait l'objet de nombreux articles, dont celui de dollars.
de Clive Cookson publié par le Financial Times du 30 septembre 2002. 4... The Hidden COS! of Saying No ", de Freeman Dyson, a été publié dans
15. L'article relatif aux expériences de Ron Jackson et lan Ramshaw a été le Bullerin of/he Atomic Sciel1lisrs de juillet 1975 et a été reproduit dans lmagined
publié dans Journal of Virology (février 2001). Worlds. Penguin (1985).
16. Dans The Demon in Ihe Freezer (Random House, 2002), Richard Preston 5. H.G. Wells. L'Ile du docteur Moreau, première parution en 1896. Traduction
fai t état d'expériences, menées par Mark Buller et ses collègues à l'école de française Mercure de France, 1961. (N.d.T.)
médecine de Saint Louis, destinées à tenter de reproduire les résul tats australiens. 6. Déclaration d'Asilomar. Commentaires de H.F. lutson dans The Eighlh Day
lis réussirent, à l'exception du fait que certaines souris récemment vaccinées of Creation (979).
restèrent immunisées contre la variole de [a souris. 7. Les opinions rétrospectives de plusieurs participants d'Asilomar figurent
17. Eric Drex.ler, Engines of Creation, Anchor Books, NY, 1986. dans l'article intitulé .. Reconsidering Asilomar -.., The Scientist 14[7} : 15 (3 avril
18. La virulence et la vitesse d'attaque ont cenaines limites, mais elles n'en 2000).
sont pas moins effrayantes. Dans un article intitulé .. Certaines limites à l'éco- 8. On a cependant deux raisons d'éCOUler [es scientifiques. Premièrement, ils
phagie planétaire par des nanoreproducteurs biovoraces -.., Roben A. Freitas sont mieux placés que quiconque pour dire si un problème peut être résolu ou
conclut que le temps de replication pourrait ne pas excéder 1,40 minute. non. Certains problèmes peuvent effectivement être d'un intérêt capital mais il
19. Un autre argument est qu'un organisme qui réussit en ternies d'évolution est parfois trop tÔt pour les traiter de front, il est donc inutile d'y investir finan-
ne doit pas détruire tout son habitat mais au contraire vivre en symbiose avec lui. cièrement : la « guerre contre le cancer" proposée par le Président Nixon était,
par exemple, prématurée, il aurait mieux valu, à l'époque, mise r sur une recherche
fondamentale non ciblée. Deuxièmement, quand les chercheurs affument que la
CHAmRE' recherche la plus productive est celle dénuée de but pratique, ce n'est pas seule-
1. Le contenu du site de la secte Hea\'Cn's Gate aujourd'hui disparue est ment parce qu'ils veulent avoir la liberté d'aller là où les mène leur curiosité.
archivé sur hnp :lIwww.wa.·e.netlupglheavensgate.html D'un point de vue purement pratique, ceci est parfois vrai: trente ans après le
2. Cass Susstein, Republic.com, Princeton University Press, 200!. programme de Nixon contre le cancer. le défi principal de la recherche sur le
3. Une série d'ouvrages - les Left Behind - traitant de l'ère apocalyptique a cancer reste la nécessité de comprendre la division des cellules au niveau molé-
beaucoup de succès auprès des lecteurs américains. culaire.
4. David Brin, The Transpa rel1l Society. Addison-Wesley, NY, 1998. 9. Entre la décennie 70 et aujourd'hui, on a assisté à un échange de rôles
5. D'après une étude menée par l'hebdomadaire The Economist intéressant. Les découvertes de pointe étaient auparavant faites par les militaires
(20-27 décembre 2002), plus de deux milliards de personnes accèdem à la télé- et étaient ensuite adaptées à un usage scientifique. Aujourd'hui, c'est la production
vision par satellite. Les programmes locaux som de plus en plus prisés, mais le de masse des produits électroniques (appareils photo numériques, logiciels de
western le plus populaire dans plusieurs pays (dom l'Iran) est « Baywatch ". (Etre jeux et consoles) qui donne le la.
sur ses gardes. surveiller. N.d.T.) 10. Le donateur, John Spalding, fondateur de l' Université de Phoenix, n'a pas
6. Francis Fukuyama, La Fin de ['homme." les conséquences de la révolution réussi à faire cloner son chien, mais le premier chat cloné a vu le jour en mars 2002.
bio/echnique, traduction française Denis-Armand Canal, La Table Ronde, 2002. 11. Cette indulgence ne doit évidemment pas s'appliquer aux personnes dom
(N.d.T.) l'intention n'est pas d' étudier mais de se faire passer pour des étudiants dans le
7. Cel article de Steve Bloom a été publié par New Sciel11ist, 10 octobre 2002. seul but d'avoir accès aux agents palhogènes des laboratoires universitaires.

224 225
Notre dernier siècle? NOIes

12. L'anecdotc de 13 fusion à froid est décrite dans Too HOI to Handle, anic1e diminuer lorsque les plantes colonisèrent le sol et sc mirent à consommer ce gaz
de Frank Close, Princeton University Press, 199 1. qui senrait de matière première à leur photosynthèse. l'augmentation progressive
13. Science n 295, 1868 (2002).
Q
de la luminosité solaire (conséquence bien connue du processus de vieillissement
14. L'ouvenure d'esprit ne garantirait pas une rigueur optimale si la preuve des étoiles) a compensé l'effet de serre qui diminuait. ce qui fait que la température
scientifique provenait d'une (scule) grosse machine, un engin spatial, par exemple, moyenne de la Terre n'a pas beaucoup varié. Entre les ères glaciaire et intergla-
ou un énonne accélérateur de panicules. Dans ce cas, le seul moyen efficace de ciaire, la température a néanmoins accusé des variations allant jusqu' à dix degrés
sau vegarde repose sur le contrôle de qualité interne du groupe de chercheurs, cenligrades par rnppon aux \'aleurs moyennes. Il y a cÎnquante millions d'années,
aussi nombreux et intellectuellement diversifiés que possible. pendant la période glaciaire de l'Eocène, l'atmosphère contenait encore trois foi s
15 . ., Pourquoi l'avenir n'a pas besoin de nous .. , anic1e de Bill Joy qui a fait plus de dioxyde de carbone qu'aujourd'hui; la température était a~ors d'en~n
l'objet du dossier de la livraison d'avril 2002 de lVired. quinze degrés supérieure à la nôtre (encore que ce phénomèn~ étan en panle d~
1 à la dérive des continents et aux variations du mouvement axtal de la Terre, qUI
faisaient que l'Angleterre était proche de l'équateur et avait des forêts tropicales
CHAPITRE 7 et des mangroves).
1
1. Cette comète a été découvene par Eugène Shoemaker, spécialiste de la l une 8. Cet effet provoque un réchauffement de la Terre de 35 de~s. La qu~st.ion
et des planètes, son épouse Carolyn, et David Levy, astronome tra vaillant en est de savoir de combien de degrés s'élèvera la température du Cali des aCIJV1Iés
Arizona. En 1993, cette comète est passée non loin de Jupite r. dont les ondes humaines au cours du XXI' siècle.
gravitationnelles l'Ont brisée en vingt fragments. On a pu calculer que ces derniers 1 9. Les problèmes posés par le réchauffement de la Terre sont traités sur le site
frapperaient Ju piter seize moi s plus tard. hltp ://www.ipcc.ch
2. Report on the Hazard of Near Earth Objects, établi à la demande du gou- 10. Sur le concept de «courroie de transmission .. , voir l'ouvrage de W.S.
vernement britannique par un comité dirigé par le docteur Harry Atkinson. 1 Broecker, « What if the Conveyor werc to Shut Down '1 Retlections on a Possible
3. Anhur C. Clarke, Rent/ez-vous with Rama, 1972. Outcome of the Great Global Expcriment ", GSA Toda)' 9 (1) : 1-7 (janvier 1999).
4. Le rappon de la NASA est sur le site http://impaCl.arcnasalreoonsl II. Bjom lomberg, The Skeptical Environmentalist, Cambridge University
spaceguardlindex.html 1 Press, 200 1.
5. Comme l'a remarqué Carl Sagan, si l'on pouvait modifier l'orbite des 12. Un événement de ce type adviendrait si le niveau de dioxyde de carbone
astéroïdes, on dirigerait ccux-ci vers la Terre au lieu de les en éloigner, ce qui s'approchait de ce qu'il était il y a cinq cents millions d'années, la lumière solaire
augmenterait de beaucoup le rythme d'impacts naturels et U'aIlSfonnerait les asté- 1 étant plus intense aujourd'hui qu'elle ne l'était alors. Mais on estime que l'aug-
roïdes en armes ou en instruments de suicide planétaire. mentation du carbone de dioxyde induite par l'activité humaine ne ferait pas plus
6. Echelle de Turin : voir le site http :/Iimpact.arc.nasa.gov/torinol
1
que doubler, ce qui est peu, comparé à l'envergure des changements advenu~ à
7. L'échelle dc Palcrnle aété suggérée dans Icarius, anicle de SR Chesley, P.W. l' échelle géologique. Si les choses suivaient leur cours naturel, l'augmentation
Chodas, A. Milani, O.B. Valscechi et O.K. Yeomans (2002), pp. 159,423-432. progressive de l'intensité solaire pourrait, d'ici un milliard d'années peut-être:
1 provoquer un effet de serre imponant du fait ~e l~év~por~lIion des océ~S. C?ecl
aurait pour conséquence que la \'ic terreslrC seraIt detrulte bien avant.que n ad~len­
alAPmtE 8 nent les violentes convulsions qui accompagneront la lin du Solell dans SIX ou
1. E.O. Wilson, The FI/ture of Ufe, Knopf, New York, 2002. 1 sept milliards d'années. Le réchauffement dû à l'effet de serre eSI encore plus
2. Robcn May, CI/rrent Science, 1325, 2002, pp. 82. draconien sur Vénus, où il fait une chaleur extrême.
3. Gregory Benford, Deep TIme . 13. Ex posé du prince de Galles à l'université de Cambridge en 1994,Iors de
4. Sur le concept d' « empreinte », voir le site du Fonds mondial pour la nature l'inauguration du programme sur la sécurité planétaire.
hltp ://www.panda.org
5. Ces chiffres figurent dans un rappon récent de NMG-Levy. organisme sud-
africain spécialisé dans les relations de travail. CHAPrnŒ9
6. Paul W. Erwald. The Nexl Fifty YeaTS, Vintage Paperbacks, 2002, édit~ par 1. La littérature sur le principe de précaution ne manque pas. On peut lire,
John Brockman, p. 289. entre autres, Retltill/.:ing Risi:. a/Id lite Precalllionary Prillciple, édité par Julian
7.11 Y a cinq cents millions d'années, l'atmosphère contenait dix fois plus de Morris. Butterwonh-Heinemann (2000).
dioxyde de carbone qu'aujourd'hui, et l'cffet de serre était alors bien plus impor- 2. Edward Teller, Memoirs.' A twentietlt Cell/ury JOl/rnl!)' in Science and Poli·
tant. Mais la température moyenne n'était à celte époque pas beaucoup plus élevée ries, Perseus, 200 1. p. 20 1. .
car la lumière solaire ~tait plus faible. Le dioxyde de carbone commença à 3. C. Marvin el E. Telle" Los Alamos Repott, Ignition of the Armosphere wllh

226 227
Notre dernier siècle? Notes

Nuclear Bombs. Ce rapport était jusqu'en 2001 accessible sur le site de Los
Alamos.
4. Gregory Benford, COSM, Avon Eos, NY, 1998. CHAPITRE Il
5. Voir les commentaires sur ces théories au chapitre 2. 1. lohn Horgan, The End of Science, Addison-Wesley, NY. 1996. On peut lire
6. Kurt Vonnegm, Le Berceau du chat. (Traduit de l'anglais par Jacques B. son antidote, What Remains to be Discol'ered, de lohn Maddox. Frec Press, New
Hess, le Seuil, 1972. (Source: http://sdm.gc.ca/txtdoc/sf/adu/(N.d.T.) York et Londres (1999).
7. Notre article a été publié sous le titre « How stable is our vacuum"'» dans 2. Citation en guise de réponse à la question de Heinz Pagel extraite de A
Nature n 302 (1983), pp. 508-509.
Q
Memoir, Isaac Asimov.
8. U: rapport de Brookhaven, intitulé « Review of Speculative "Disaster Sce- 3. La théorie quantique n'est pas le fruit d'un seul individu. Les grandes idées
narios" at RHIC» a été publié dans Reviews of Modem Physics nO 72, 2000, dont elle est née étaient déjà « dans l'air» dans les années 1920 ; la théorie a été
1125-11-37. établie par un groupe de jeunes et brillants théoriciens dirigés par Erwin Schro-
9. S.L. Glashow et R. Wilson, Nature nO402 et 596, 1999. (Traduction fran- dinger, Werner Heisenberg et Paul Dirac.
çaise: site voilà.fr/faroukonline ~ N.d.T.) 4. Stephen Hawking, Une brère histoire du temps (Flammarion, 1989, pour
JO. Les travaux des chercheurs du CERN A. Dar, A. de Rujula et U. Heinz la traduction française ~ N.d.T.).
ont été publiés sous le titre « Will Relativistic Heavy Iron Colliders Destroy our 5. Dès que cette théorie fut proposée, Einstein entrevit qu'elle expliquait cer-
Planet 7» dans Phys. Leu. B470,1999, pp. 142-148. tains des mystères concernant l'orbite de la planète Mercure. La théorie fut
I l. Jonathan Schen, The Fate of The Earth, Knopf, New York, 1982, confirmée en 1919 par Arthur Eddington (un de mes prédécesseurs à Cambridge)
pp. 171-172. (N.d.T.: Traduction libre.) qui, avec quelques collègues, mesura la façon dont la gravité dévie les rayons
12. Comme je l'ai noté au chapitre 3, il semble que nous ayons été exposés à lumineux qui passent près du Soleil lors d'une éclipse IOtale.
un risque plùs important qu'on ne le pensait, et je dirais même plus élevé que ne 6. Bien qu'aucune théorie quantique n'existe encore, on peut facilement éva-
l'auraient accepté les anti-communistes les plus fervents s'ils en avaient eu luer le moment où la théorie d'Einstein s'effondre. Par exemple, elle ne peut pas
connaissance. décrire logiquement un trou noir tellement petit que son rayon es! inférieur à
13. «A critical look at catastrophe risk assessment », Adrian Kent, Risk (sous l'incertitude de sa position établie par la relation d'Heisenberg, ce qui donne une
presse) ; on peut se procurer cet article avant publication sous la référence hep- longueur minimum de lO·]3 cm. Le quantum de temps minimum (appelé constante
phJOOO9204. de Planck) correspondrait à cette longueur, divisée par la vitesse de la lumière,
c'est-à-dire environ 3 x 10..... secondes.
7. Ce vide conceptuel n'a cependant pas fait obstacle aux avancées impres-
CHAPfIRE JO sionnantes du XX' siècle en matière de compréhension du monde physique, des
1. L'anicle de Carter a été publié sous le titre «The anthropic principle and atomes aux galaxies. Ceei est dû au fait que la plupart des phénomènes impliquent
its implications for biological evolution », Phil Trans R·Soc A 310, 347. soit des effets quantiques soit la gravité, mais pas les deux ensemble. Dans Je
2. La critique la plus fouillée de cet argument est publiée dansAnthropic Bias: monde microscopique des atomes ct des molécules. il n'y a presque pas de gravité,
Observation Selection Effects in Science and Philosophy, Nick Bostrom, Rou- alors que les effets quantiques sont importants. A l'inverse, on peut ignorer J'incer-
tledge, New York (2002). Voir aussi Contemporary Physics, C. Caves, 2000, titude quantique dans le ciel. où la gravité domine: les planètes. les étoiles et les
pp. 4 1, 143-153. galaxies sont si vastes que le «flou» quantique n'a pas d'effet discernable sur
3. «Implications of the Copemican principle for our future prospects, leurs mouvements.
1. Richard Gott ru, Nature (1993), pp. 363, 315. Voir aussi son ouvrage Time 8. On trouvera un résumé simple et agréable à lire de la théorie des supercordes
Travel in Einstein's Universe, Houghton MifIlin, New York, 2001. et des dimensions supplémentaires dans l'ouvrage de Tom Siegfried Strange
4. Cet argument est décrit dans l'ouvrage de John Leslie The End ofthe World : Matrers: Undiscorered Ideas at the Fromiers of Space and Time, Joseph Henry
The Science and Ethics of Human Extinction, Routledge, Londres, 1996 (réim- Press, 2002.
primé en 2000). L'auteur, qui est philosophe, traite avec optimisme les thèmes 9. Cette suggestion a été étudiée pM E.H. F<lhri et A.H. Guth, Phys.LeIl.B 183,
les plus sombres. On trouvera d'autres références relatives à l'argument de l'Apo- 149 (1987) et par E.R. Harrison, Q.J. Roy. Ast.Soc. 36, 193 (1995), entre autres.
calypse dans l'ouvrage de Bostrom précédemment cité. 10. Si les physiciens parvenaient à établir une théorie unifiée, cela constituerait
le summum d'une quête intellectuelle qui a commencé avant Newton et s'est
poursuivie avec Einstein et ses successeurs. Ce serait l'il1ustration de ce que le
grand physicien Eugene Wigner appelait «l'efficacité déraisonnable des mathé-
matiques dans les sciences physiques ». Si l'intellect humain y parvenait sans

228 229
Notre dernier siècle? Notes

aide, cela montrerait également que nos capacités mentales peuvent appréhender 4. Rare Eartll est publié par Copemicus, NY, 2000.
les fondements de la réalité physique, ce qui serait remarquable. 5. Extrait d'un al1icle de Simon Conway intitulé The Far Future U,liverse,
11. Extrait de \Vhat Remains to be Discovered, John Maddox, op. cit. édité par G. Ellis. Templeton Foundation Press, Philadelphie et Londres, 2002,
12. Dans mon prologue au présent ouvrage, je fais référence aux vues de Frank p. 169. Voir également l'ouvrage de Conway Morris The Crucible of Creation,
Ramsey. qui tient l'être humain pour plus important que les étoiles. De fait, ce Cambridge University Press, 1998.
point de vue personnel a un fondement scientifique objectif. Du point de vue des 6. L'astronome Ben Zuckerman suggère (in Mercury, septembre-octobre 2002,
physiciens, les étoiles sont d'énonnes masses de gaz scintillant, pressé et chauffé pp.15·21) une autre raison pour laquelle, si des extraterrestres existaient, ils vien-
par leur propre gravité jusqu'à des tempéralUres très élevées: ce sont des objets draient nous voir: à supposer qu'ils aient examiné la Galaxie avec des instruments
simples parce qu'aucun complexe chimique ne pourrait survivre à de telles cha- comme le détecteu r de planètes extrasolaires, ils auront identifié la Terre comme
leurs. Alors qu'un organisme vivant, constilUé de couches superposées étant une planète intéressante à la biosphère complexe, et ce, bien avant que les
chimiquement complexes, doit logiquement être beaucoup plus petit qu'une étoile humains n'entrent en scène: ils ont donc tout le temps d'arriver jusqu'à nous.
pour éviter d'être écrasé par la gravité. 7. Peut·être devrions-nous nous considérer heureux qu'on nous laisse en paix,
13. Il Y a 1,3 x IO l7 nucléons (proto ns et neutrons) dans le Soleil. La racine car une invasion d'extraterrestres pourrait bien avoir sur l'humanité l'effet qu'ont
carrée de ceci (3,4 x 1018) correspond à une masse d'environ cinquante kilos, soit eu les Européens sur les Indiens d'Amérique du Nord et des îles du Pacifique
près de deux fois le poids d'un humain. Sud. A cet égard. le film Indepclldell ce Day est peut-être plus réaliste que E.T.
14. La limite théorique absolue de la puissance d'un ordinateur, qui est bien 8. Hans Freudenthal, Lincos, a Language for Cosmic In/errourse, Springer,
supérieure à ce que pourrait faire la nanotechnologie. est l'objet d'élUde de Seth Berlin, 1960.
Lloyd, théoricien au MIT. II considère qu'un ordinateur est si compact qu'il n'est
pas loin d'être un trou noir. Se reporter à son article intitulé « Ultimate physical
limits to computation", Nature 406,2000, pp. 1047-1054. CHAPITRE 13
1. Jonathan Schell, Th e Fare of rhe Ear/h, p. 154.
2. Robert Zubrin et Richard Wagner, Th e Case for Mars.' The Plan to Seule
CHAPITRE 12 the Red Planet and Why We Must, Touchstone. 1996.
1. La technique actuelle la plus probante est une technique indirecte qui 3. Les positions relatives de la Terre et de Mars sont optimales une fois tous
consiste à détecter non la planète elle-même mais le léger tremblement de l' étoile les deux ans: c'est la raison pour laquelle les expédi tions sont espacées de deux
centrale induit par l'attraction gravitationnelle de la planète. Les planètes comme ans en deux ans.
Jupiter induisent des mouvements de plusieurs mètres/seconde: les planètes 4. Le problème serait le même sur n'importe quelle planète habitable, car la
comme la Terre induisent des mouvements de seulement quelques centimètresl gravité doit avoir cette force pour maintenir une atmosphère à une température
seconde, trop faibles pour être mesurés. Mais les planètes de la taille de la Terre permellant la vie.
pourraient se manifester par d'autres moyens. Par exemple, si une de ces planètes 5. Des panneaux solaires peuvent fournir une propulsion faible pour un temps
passait devant une étoile, la luminosité de celle-ci diminuerait d'un facteur de un illimité à l'intérieur du système solaire, mais à l'extérieur, la lumière du Soleil
pour di x mille. La meilleure façon de détecter cette infime baisse de lumière serait est trop faible, et même des panneaux immenses et lourds ne fourniraient pas
d'utiliser un télescope dans l'espace, où le rayonnement d'une étoile n' est pas assez d·énergie. Actuellement, des sondes lancées dans l'espace lointain trans-
affecté par l'atmosphère terrestre et est donc plus stable. La mission spatiale portent des générateurs thennoélectriques radio· isotopes fourni ssant assez
Eddington qui est envisagée devrait d'ici dix ans être en mesure de détecter ces d'énergie pour les radio-transmissions et autres équipements. mai s la production
passages de planètes de type Terre devant des étoiles brillantes. d'énergie nécessaire à la propulsion exigerait, elle, un réacteur nucléaire fissile:
2, Le système envisagé qui a la préférence - et dont on ignore encore les c'est une perspective envisageable à moyen terme. A plus long terme, on pourrait
détails - comprendrait quatre ou cinq té lescopes spatiaux, disposés en interféro- peut·être envisager des réacteurs à fusion nucléaire ou même des réacteurs
mètre, la propre lumière de l'étoile s'annulant par interférence et par conséquent, matière·antimatière.
ne masquant pas la très faible lumière provenant des objets en orbite. 6. Lire K. Jiang, Q. Li et S. Fan, Nall/fC n0 4 19, 801, 2002.
3, On n'est pas sûr du type d'étoiles susceptibles de posséder une planète 7. Les idées de O'Neill sont exposées dans The High Fron/ier, publié par
comme la Terre. La plupart des systèmes planétaires connus sont étonnamment William Murrow, NY, 1977; l'association « L5 Society» en fait la promotion. L~
différents du nôtre. Beaucoup possèdent des planètes de type Jupiter sur des orbites est la position à l'intérieur du système Terre-Lune à partir de laquelle on peul
excentriques bicn plus proches que notre Jupiter. Celles·ci déstabiliseraient une localiser un «habitat ». L'anthologie de G. Benford el G. Zebrowski intitulée
planète orbitant sur une trajectoire quasi circulaire à une distance « appropriée » Skyflje.- Space Habira/s ;'1 Srory and Science est un recueil d'articles de fiction
de l'étoile·mère pour que la vie soit possible sur cette planète. ou scientifiques traitant de ce thème.

230 231
Notre dernier siècle?

8. Ceci est un des thèmes préférés de Freeman Dyson ; il a commencé à les


esquisser lors de son exposé sur Bernai qui, dès 1929, avançait ces idées-là. Voir
l'ouvrage récent de DySOll intitulé Imagined Worlds, Harvard/Jérusalem Lectures
(2001).
9. Christian de Duve, Life Evoil>ing." Molecules, Mind and Meaning, Oxford
University Press, 2002.
10. Dans les années 1960, Arthur C. Clarke imagmait qu'un « long crépus-
cule» suivrait la fin du Soleil ct des autres étoiles chaudes d'aujourd'hui et
donnerait naissance à une ère à la fois majestueuse et un peu nostalgique: « Ce
sera une époque éclairée seulement par les rouges et les infrarouges d'étoiles peu
lumineuses et à peine visibles; mais les nuances sombres de cet univers éternel
sera peut-être plein de couleurs et de beauté aux yeux des êtres bizarres qui y
seront habitués. Ils sauront que devant eux s'élendront. non pas ... les milliards
d'années qu'aura duré la vie passée des étoiles, mais des milliards de milliards
d'années. Dans cette éternité, ils auront tout le temps de tout essayer et
d'apprendre. Mais malgré cela, ils pourraient bien nous envier, nous qui nous
Table
prélassons dans les derniers reflets radieux de la création; car nous aurons connu
la jeunesse de l'univers. » (réimprimé dans Profiles of the Future, Wamer Books,
NY, 1985. (Traduction libre - N.d.T.)

Avant-propos , ... .. ........ . 7


CHAPITRE t4
1. La vie et les travaux de l'archevêque Ussher sont résumés dans Aeons, de Préface .... 9
Martin Gors!, Founh Estate, Londres, 2001.
2. Thomas Wright de Durham, An Original Th eory or New Hypothesis of [he 1. Prologue .............. . . . . . . . . . 11
Universe, 1750, réimprimé par Cambridge University Press, avec une préface de
Michael Hoskin.
2. Le choc technologique .. .. .
3. L'horloge de la fin des temps
. . . 21
41
4. Les menaces de l'après 2000 61
5. Crimes et palliatifs ..... .. . 87
6. Faut-il frei ner la science? ........ . 101
7. Les risques de catastrophes naturelles 121
8. Les dangers induits par l'homme. 131
9. Les risques extrêmes ... ... . . 145
10. Les philosophes de l' Apocalypse. 163
11. La fin de la science? ........ . 171
12. Notre destin a-t-il un sens cosmique? 187
13. Au-delà de la Terre ............ . 201
Epilogue . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .. . . .. 217
Notes ... . .. . . . . . . . . . . . .. .. .. .. . 221
Ce volume a élé composé
par IGS-Chareme Phmogmvure à 1'Isle-d'Espagnac
el achevé d'imprimer en février 2004
par B",~sjère Comedon Impn'men'es
à Saim-Amand-Momrond (Cher)
pour le COll/pœ des édifions Lat/ès

N° d'Édition; 49490, - N° d'Impression: 040548/4.


Dépôt légal; février 2004.
Imprimé en France