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comme une violence en elle-même », indiquait alors


l'ex-députée socialiste Maud Olivier, rapporteure de la
Prostitution: les associations rejouent le
proposition de loi.
match devant le Conseil constitutionnel
PAR LOUISE FESSARD La QPC a mobilisé une vingtaine d’associations, très
ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 23 JANVIER 2019
divisées à la fois sur le bilan de la loi et sur le
La pénalisation des clients de prostituées remet-elle principe même d'une liberté de se prostituer. Pendant
en cause des droits garantis par la Constitution ? Le plus de deux heures le 22 janvier, les tenants et les
Conseil constitutionnel a examiné le 22 janvier une opposants à la pénalisation des clients ont avancé
question prioritaire de constitutionnalité, lancée par leurs arguments devant le Conseil constitutionnel, une
neuf associations et des travailleuses du sexe. instance majoritairement masculine (quatre femmes
sur dix membres).
La pénalisation des clients de prostituées remet-elle en
cause le droit au respect de la vie privée ainsi que la Alors que la loi prévoyait, deux ans après sa
liberté d’entreprendre garantis par la Déclaration des promulgation, la remise par le gouvernement d’un
droits de l'homme et du citoyen ? Devant le Conseil rapport «examinant la situation sanitaire et sociale
constitutionnel s’est rejoué, le 22 janvier 2019, le vif des personnes prostituées », ce bilan se fait toujours
débat qui avait précédé l’adoption de la loi sur la attendre. Ce qui ne contribue pas à éclairer les termes
prostitution du 13 avril 2016. du débat. D'autant que la loi n'a été appliquée que
très partiellement et de façon hétérogène selon les
Saisi par neuf associations et cinq travailleurs et
départements (lire notre reportage à Marseille).
travailleuses du sexe, le Conseil d’État avait jugé
le 13 novembre 2018 que leur question prioritaire En 2010, l’Office central pour la répression de la traite
de constitutionnalité (QPC) présentait un caractère des êtres humains (OCRTEH) avait évalué entre 20
suffisamment « sérieux » pour la transmettre au 000 et 40 000 personnes le nombre de prostituées en
Conseil constitutionnel. Ce dernier devra se prononcer France, dont une grande majorité de femmes et 80 %
sur la conformité de la loi au droit au respect à la vie d'origine étrangère.
privée, à la liberté d’entreprendre et au principe de Pour les associations requérantes, dont Médecins du
nécessité et de proportionnalité des peines. monde, le Strass (Syndicat du travail sexuel) et les
Adoptée au terme de deux ans et demi de vifs débats, Amis du Bus des femmes, la pénalisation des clients a
la loi d'avril 2016 faisait basculer la France parmi les précarisé et mis en danger les prostituées, en inversant
pays européens sanctionnant les clients de prostituées. le rapport de force en faveur des clients plus à
Elle supprimait la verbalisation des prostituées pour même d’imposer leurs prix et des pratiques à risque,
racolage passif instaurée en 2003 et punissait l’achat notamment sans préservatif.
d’actes sexuels par une contravention allant jusqu’à En avril 2018, une enquête menée auprès de
3 500 euros en cas de récidive ou par un stage lui aussi « travailleurs du sexe » (TDS) pour le compte
facturé. d’une douzaine d’associations a pointé une baisse
Le texte prévoyait aussi un volet social, permettant aux « considérable » du nombre de clients, une baisse de
personnes qui s’engageraient à ne plus se prostituer revenus pour les prostituées ainsi qu’une dégradation
de bénéficier d’un accompagnement social pendant de leurs conditions de travail.
deux ans, ainsi que d’un titre de séjour temporaire « Il ne reste que les mauvais clients, prêts à braver
pour les étrangères. S’inspirant de la Suède qui cet interdit aux risques et périls de ces TDS, car
pénalise les clients depuis 1999, l’objectif était « de les bons clients ont peur », a déclaré devant le
faire disparaître la prostitution elle-même, considérée Conseil constitutionnel l’avocat défendant Les Roses
d’acier-Alliance des femmes, une association de

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prostituées chinoises à Paris (lire notre reportage à contre le VIH/sida) sont également intervenues pour
Belleville). Selon lui, ces femmes sans papiers, donc demander une censure des dispositions de la loi d’avril
plus vulnérables, ont été « contraintes de déplacer 2016 pénalisant les clients.
leur activité dans des lieux confidentiels, et sont donc Réalité du consentement
encore plus exposées à des violences ».
De l’autre côté, le gouvernement ainsi que les
Pour ces associations, qui effectuent des maraudes, associations « abolitionnistes », qui souhaitent
la loi est également un obstacle à leur travail de interdire la prostitution, ont défendu la pénalisation
prévention des risques. « S’ils [les travailleurs du des clients en estimant qu’il ne revenait pas au Conseil
sexe – ndlr] s’isolent, s’ils se cachent, comment les constitutionnel d’invalider un choix de société effectué
associations peuvent les accompagner, et même leur par le législateur.
proposer un parcours de sortie de prostitution ?
D'autant que tout bilan est illusoire, selon ces
», a demandé Me Amandine Le Roy, au nom de associations, en raison des retards d'application de la
l’association nantaise Paloma.
loi. Me Vanina Meplain, des Équipes d’action contre
Et elle n’aurait pas atteint son objectif premier, à savoir le proxénétisme (EACP), juge ainsi « particulièrement
lutter contre les réseaux de proxénétisme et de traite malhonnête de venir mettre sur le dos d’une loi
des êtres humains. « Cette loi ne va pas protéger la réalité de ce que vivent les prostituées depuis
cette jeune femme nigériane victime de traite ni celle toujours ». « Si les prix baissent, c’est à cause de la
victime de violence et de viol, elle va les fragiliser », a concurrence des réseaux de traite, et la prostitution
dénoncé l'avocate de l’association des Amis du Bus sur Internet n’a pas attendu la loi de 2016 », a-t-elle
des femmes qui, depuis les années 1990, sillonne la argué.
région parisienne en distribuant café et préservatifs.
Sur le fond, « il n’y a là aucune incohérence : protéger
Sur le principe, Me Patrice Spinosi, l’avocat des les victimes, responsabiliser les clients », a défendu
requérants et de l’Inter LGBT, a dénoncé « un Me Cédric Uzan-Sarano, avocat de l’Amicale du Nid,
coup de force moral fait au mépris de l’avis de une association abolitionniste qui emploie environ
personnes prostituées […] assimilées à des majeurs 200 salariés, pour la plupart travailleurs sociaux.
incapables d’exprimer leur consentement ». « Le «Ça envoie un message normatif très fort : nous
législateur méprise mes clients : qui êtes-vous pour ne voulons pas d’une société où on peut louer ou
m’interdire de disposer de mon corps le cas échéant acheter le corps d’autres », ajoute-t-il. Reconnaître la
en le monnayant ? », a-t-il demandé. Pour l’avocat, liberté d’entreprendre des prostituées comme un droit
en s’arrêtant « au milieu du gué », le législateur a de constitutionnel reviendrait selon lui à ouvrir la boîte
plus créé un « paradoxe juridique : les dispositions de Pandore : « Si la prostitution est un travail, on
interdisent tout recours à une activité qui est pourtant pourra demain salarier des prostitués, et [considérer
reconnue par la loi de notre pays ». les proxénètes – ndlr] comme des chefs d’entreprise.
« Les travailleurs du sexe détestent cette loi car elle » Il brocarde les requérants, qui sont « très actifs
les humilie, elle les nie dans leur libre arbitre, la mais qui ne représentent qu’une infirme minorité des
disposition de leur corps et leur capacité à faire prostitués […] adeptes de la prostitution choisie ».
des choix », a déclaré un avocat qui défend vingt- Les abolitionnistes rappellent que la France a signé la
quatre TDS, dénonçant « une loi criminelle, car Convention pour la répression de la traite des êtres
idéologique qui ne tient pas compte de la réalité ». humains des Nations unies, en date du 2 décembre
Plusieurs associations comme le Planning familial, 1949, selon laquelle «la prostitution et le mal qui
SOS Homophobie, Act Up et Arcat santé (qui lutte

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l’accompagne, à savoir la traite des êtres humains Les associations féministes sont elles-mêmes très
en vue de la prostitution, sont incompatibles avec la divisées. Alors que Safya Akorri, l'avocate du
dignité et la valeur de la personne humaine». Planning familial, a estimé que la loi remettait
« User d’une contrainte financière pour imposer un en cause « le droit à l’autonomie personnelle et
rapport sexuel n’est pas un droit », a déclaré l'avocat à la liberté sexuelle » des femmes prostituées en
de la Coalition pour l’abolition de la prostitution, citant Simone Weil et Simone de Beauvoir, l’avocate
qui regroupe 28 associations abolitionnistes dans le représentant l'Association européenne contre les
monde, dont le Mouvement du Nid en France. « Dans violences faites aux femmes au travail (AVFT) et
certains pays, des personnes vendent leurs organes, le Collectif féministe contre le viol (CFCV) a,
consentent à se séparer d’un rein pour subvenir aux quant à elle, cité le cas des victimes de violences
besoins de leur famille, qui pourrait se prévaloir que sexuelles dans leur jeunesse « qui disent reprendre
ces personnes consentent ? », a poursuivi l’avocat. du pouvoir en faisant payer les hommes ». « Les
Usant de force qualificatifs moraux dans un plaidoyer prostituées qui ont pu sortir de la prostitution vous
enflammé, l’avocate du Mouvement du Nid a elle expliquent très bien que c’est là la seule solution pour
dénoncé un « dévoiement des concepts de liberté et supporter l’insupportable, a-t-elle argué. L’argument
de dignité ».« D’ailleurs, qui renonce à ses droits du consentement n’a d’autre but que de nier le rapport
fondamentaux ?, demande-t-elle. Les plus pauvres, de force et d’inégalité. »
c’est bizarre ! » Au-delà d’un débat réel sur les conséquences de la
Les partisans de la pénalisation mettent en doute la loi pour les personnes prostituées, ce sont donc deux
réalité du libre choix des personnes prostituées, même conceptions qui s’affrontent sur la question du libre
en dehors de tout réseau de proxénétisme ou de traite. arbitre et de la dignité de la personne. Me Cédric
Me Philippe Blanc, chargé de mission représentant le Uzan-Sarano voit dans la position des requérants «
premier ministre Édouard Philippe, a estimé que « une conception de la liberté individuelle qui est ultra
la majorité des personnes prostituées sont soumises individualisante et contractualiste » et une « négation
à une contrainte physique ou morale » et que leur pure et simple de la notion même d’ordre public ». Prié
consentement « ne peut donc être regardé comme par les requérants de s’en tenir au droit « sans affect »,
véritable ». le Conseil constitutionnel se prononcera le 1er février
au matin.

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