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même de justice internationale qui est menacée, au


désespoir des victimes et des grandes associations de
La Cour pénale internationale est au bord
défense des droits de l’homme.
de l’implosion
PAR FRANÇOIS BONNET
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 25 JANVIER 2019

Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé à La Haye, janvier 2019. © (ICC)

L’acquittement de l’ancien président ivoirien, Laurent


Fatou Bensouda, procureure générale de la CPI depuis 2012. © ICC
Gbagbo, au terme de trois années de procès et de
L’acquittement de l’ancien président ivoirien Laurent huit années de détention, et de son proche ministre
Gbagbo est sans doute le fiasco de trop pour la Cour Charles Blé-Goudé est sans doute le fiasco de trop pour
pénale internationale. Ayant accumulé les scandales l’institution de La Haye. Parce que Laurent Gbagbo
et présentant un bilan judiciaire quasi nul, l’institution était le premier ancien chef d’État poursuivi. Parce que
est décrédibilisée comme jamais. La nomination d’un cette affaire est un condensé de tous les reproches qui
nouveau procureur général l’an prochain pourrait être peuvent être adressés à la Cour : instrumentalisation
l’occasion d’une refondation de ce pilier de la justice politique acceptée par l’ancien procureur général Luis
internationale. Moreno Ocampo ; manipulation menée par un autre
pays, en l’occurrence la France ; non-coopération
La Cour pénale internationale, basée à La Haye,
de la Côte d’Ivoire ; faiblesse voire incompétence
est entrée dans une zone de fortes tempêtes. Déjà
du bureau du procureur en charge de l’enquête et
vivement critiquée, c’est désormais son avenir qui est
l’accusation ; délais invraisemblables.
en jeu. À tout le moins, c’est une profonde réforme
qui est jugée indispensable par bon nombre d’acteurs Comme nous l’avons chroniqué (lire ici nos articles),
et d’États membres, sauf à la voir définitivement le dossier monté pour crimes contre l’humanité s’est
décrédibilisée. effondré au fil des audiences. Affront ultime pour
le bureau du procureur : les juges ont estimé qu’ils
Vingt ans après l’adoption du Statut de Rome qui
n’avaient pas même besoin d’entendre la défense
créait enfin une instance de justice internationale
et son lot de témoins pour prononcer ces deux
pérenne et indépendante, dix-sept ans après sa
acquittements, le 15 janvier. Le vide de l’accusation
naissance effective, le bilan de la CPI peut se résumer
a été jugé suffisant, du jamais-vu dans l’histoire de la
en un mot : catastrophique. À travers elle, c’est l’idée
Cour...
La procureure générale Fatou Bensouda, en fonction
depuis 2012, a certes annoncé son intention de faire
appel. Elle a aussi obtenu au terme de vingt-quatre
heures de bataille procédurale le maintien en détention
des deux hommes jusqu’au 1er février au moins, quand
sera débattu au fond l’appel interjeté quant à leur
libération. Mais ce jugement est une défaite en rase
campagne pour le bureau du procureur. Une de plus,
peut-on dire : en juin dernier, un autre accusé, l’ancien

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vice-président de la RDC-Congo Jean-Pierre Bemba, aucune chance d’aboutir, Alassane Ouattara ayant en
était acquitté en appel après avoir été condamné à 2015 déclaré qu’aucune personne ne serait déférée à
dix-huit ans de prison en première instance. La Haye.
Il n’y aura donc ni justice ni réparation pour les En août dernier, le président ivoirien, au prétexte
milliers de victimes civiles (et les dizaines de milliers de « la réconciliation nationale », faisait un pas
de leurs proches) de la quasi-guerre civile qui a de plus pour organiser une impunité générale. Il
embrasé la Côte d’Ivoire entre décembre 2010 et décidait d’amnistier 800 personnes impliquées dans
avril 2011. « L’acquittement de Laurent Gbagbo les violences de 2010-2011, et dont plusieurs étaient
et Charles Blé Goudé sera ressenti comme une poursuivies devant la justice ivoirienne. Cette décision
vive déception par les victimes des violences post- fut vivement critiquée par onze associations de
électorales en Côte d’Ivoire », estime Marie-Evelyne défense des droits de l’homme et les associations de
Petrus-Barry, responsable à Amnesty International. victimes. « Entre l’amnistie signée par Ouattara et les
« Ces acquittements montrent que les droits de la acquittements de Gbagbo et Blé Goudé, le risque est
défense sont respectés à la CPI, mais, dans le même celui d’une impunité totale. On laisse 3 000 victimes
temps, ils sont une nouvelle désastreuse pour les et leurs familles sans recours possible à la justice »,
victimes qui sont abandonnées », dit Pierre Adjoumani estime Drissa Traoré, responsable de la Fédération
Kouamé, le président de la Ligue ivoirienne des droits internationale des droits de l’homme.
de l’homme. 20 ans, 1,5 milliard d'euros de dépensés,
Pour autant, des crimes contre l’humanité ont bel et trois condamnations
bien été commis. Plusieurs rapports ont évalué à près Le fiasco du dossier ivoirien va peser très lourd (même
de 3 500 le nombre de personnes tuées. Des hommes si un procès en appel est envisagé) dans la jeune
ont été brûlés vifs, des femmes ont été violées. Plus histoire de la CPI. Cette affaire était déjà présente dans
de la moitié ont été les victimes des forces et milices les têtes de tous ceux qui ont participé, en décembre
soutenant Laurent Gbagbo. Les autres ont été tuées dernier, à l’assemblée annuelle des « États parties
par divers groupes armés, mais aussi par les milices ». Cette instance de tutelle de la CPI rassemble des
d’Alassane Ouattara dont l’élection à la présidence du représentants des 123 États signataires du Statut de
pays était contestée par son adversaire Gbagbo. Les Rome et quelques délégués de la Coalition pour la
forces de Ouattara sont en particulier responsables du CPI qui regroupe 2 500 ONG.
massacre de 800 personnes à Duékoué, en mars 2011.
À ce jour, personne n’a été condamné. Le seul
procès à s’être déroulé en Côte d’Ivoire est celui
de l’épouse de l’ancien président, Simone Gbagbo,
acquittée en mars 2017 au terme d’une audience
entachée d’irrégularités. À La Haye, prenant acte de
sa défaite du 15 janvier, la procureure générale a tenu
à « ajouter que [leurs] enquêtes se poursuiv[ai]ent en Fatou Bensouda, procureure générale de la CPI depuis 2012. © ICC

Côte d’Ivoire ». Accusée d’être l’instrument de « la D’ordinaire fort consensuelle, cette assemblée
justice des vainqueurs », parce qu’elle ne poursuivait annuelle a cette fois été l’occasion d’exprimer à
que le camp Gbagbo, la CPI s’est résolue, il y a haute voix inquiétudes, critiques et avertissements.
quelques années, à ouvrir une enquête sur les crimes Le bilan judiciaire, d’abord : en dix-sept ans, trois
commis par les groupes pro-Ouattara. Celle-ci n’a condamnations seulement ont été prononcées, de
miliciens congolais et maliens. Les réparations aux
victimes ensuite : aucune indemnisation n’a à ce

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jour été versée aux victimes malgré la création d’un Sur un ton plus policé, les principaux pays ont repris
fonds solidement doté. La mauvaise coopération des peu ou prou ces critiques (lire ici les interventions
États membres : la CPI ne dispose pas elle-même de faites lors de cette assemblée annuelle). « Nous
moyens d’enquête, elle doit donc s’en remettre aux attendons que la Cour se montre en tout point
collaborations à géométrie variable des justices des exemplaire », a déclaré le représentant de la France,
pays concernées. demandant « une amélioration de la qualité du travail
La liste pourrait encore se poursuivre : quinze mandats judiciaire, une justice plus rapide et plus efficace » et
d’arrêt non exécutés ; une bureaucratie envahissante ; une attention plus grande portée aux victimes.
des délais anormalement longs ; des procédures de De fait, chaque « État partie » signataire du
nomination opaques ; des juges très bien payés (15 Statut de Rome prend ses marques en vue de
000 euros net d’impôt), mais qui se mettent en grève l’année prochaine. C’est en 2020 que sera nommé
pour une revalorisation ; des dossiers qui jusqu’alors un nouveau procureur général. Ancienne adjointe
n’ont concerné que le continent africain ; l’incapacité du catastrophique procureur Ocampo, procureure
à se saisir des drames et des crimes de guerre à grande générale depuis 2012, Fatou Bensouda semble très mal
échelle (Irak, Yémen, Syrie...) partie pour pouvoir briguer un nouveau mandat de huit
Le représentant britannique a été le plus sévère. « Il est ans. Or c’est bien le poste-clé de la CPI.
important d’exprimer clairement nos préoccupations, La coalition des ONG, dans des recommandations
a-t-il déclaré. Certaines enquêtes ont le même âge adressées à l’assemblée annuelle insiste sur la
que la Cour. Cette situation n’est pas durable (...) « nécessaire intégrité des procédures d’élection et
Nous ne pouvons pas nous voiler la face et dire que de nomination ». Elle plaide surtout pour que la
tout va bien lorsque ce n’est pas le cas. Après vingt nomination du futur procureur général, « une fonction
ans et 1,5 milliard d’euros de dépensés, seules trois qui impacte tout le fonctionnement de l’institution »
condamnations ont abouti. Le moment est venu pour soit préparée largement en amont par un comité dédié.
les États de porter un regard fondamental sur le mode « Il nous faut de nouvelles procédures de recherche,
de fonctionnement de la Cour. » d’évaluation et de recommandation », insiste-t-elle.
Et ce représentant n’a pas hésité à poser haut et Cette future nomination apparaît comme une dernière
fort la question « de bonne gouvernance et de chance pour la Cour pénale internationale. Sera-
professionnalisme ». En cause, la série d’enquêtes t-elle marginalisée, destinée à juger des seconds
publiées par Mediapart en octobre 2017. Nous couteaux ? Ou parviendra-t-elle à reconquérir une
révélions les conflits d’intérêts, les sociétés offshore légitimité ? La réponse est du côté des États parties
du procureur Ocampo, sa diplomatie spectacle, les et de leur détermination ou non à faire vivre cette
troubles manœuvres politiques, etc. Ces enquêtes justice internationale. La CPI est depuis sa naissance
ont obligé la CPI à ouvrir une enquête interne. sous les feux croisés des États-Unis, de la Russie,
« L’inquiétude me gagne », disait alors la procureure de la Chine, d’Israël et de l’Arabie saoudite qui
Fatou Bensouda. lui nient toute légitimité et combattent le Statut de
C’était il y a quinze mois, rien n’a avancé Rome. L’état du monde et l’attaque par ces États de
depuis. « Nous exhortons la procureure à tout multilatéralisme ne laissent guère de chances au
procéder rapidement à une enquête exhaustive et tribunal de La Haye.
transparente et à en rendre pleinement compte devant
l’Assemblée », a averti le représentant britannique.

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