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On se demande parfois, surtout en présence du péché : « Faut-

il recourir à la force ou à l’humble amour ? » N’employez jamais


que cet amour, vous pourrez ainsi soumettre le monde entier.
L’humanité pleine d’amour est une force redoutable, à nulle
autre pareille. Chaque jour, à chaque instant, surveillez-vous,
gardez une attitude digne. Vous avez passé à côté d’un petit
enfant en blasphémant, sous l’empire de la colère, sans le
remarquer ; mais lui vous a vu, et il garde peut-être dans son
cœur innocent votre image avilissante. Sans le savoir vous avez
peut- être semé dans son âme un mauvais germe qui risque de
se développer, et cela parce que vous vous êtes oublié devant
cet enfant, parce que vous n’avez pas cultivé en vous l’amour
actif, réfléchi. Mes frères, l’amour est un maître, mais il faut
savoir l’acquérir, car il s’acquiert difficilement, au prix d’un
effort prolongé ; il faut aimer, en effet, non pour un instant, mais
jusqu’au bout. N’importe qui, même un scélérat, est capable
d’un amour fortuit. Mon frère demandait pardon aux oiseaux ;
cela semble absurde, mais c’est juste, car tout ressemble à
l’Océan, où tout s’écoule et communique, on touche à une place
et cela se répercute à l’autre bout du monde. Admettons que
ce soit une folie de demander pardon aux oiseaux, mais les
oiseaux, et l’enfant, et chaque animal qui vous entoure se
sentiraient plus à l’aise, si vous-même étiez plus digne que vous
ne l’êtes maintenant, si peu que ce fût. Alors vous prieriez les
oiseaux ; possédé tout entier par l’amour dans une sorte d’extase,
vous les prieriez de vous pardonner vos péchés. Chérissez cette
extase, si absurde qu’elle paraisse aux hommes.
Dostoïevski, Les frères Karamazov