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Bullying dans les collèges: un phénomène inquiétant

Coupe de cheveux hors norme, rarement en uniforme, le bully (tyran) par excellence tient à tout prix à
se démarquer des autres élèves. C’est ce que laissent entendre de nombreux enseignants et recteurs que
l’express a interrogés pour apporter un éclairage sur les brimades (bullying), véritable fléau qui ronge
des établissements scolaires du pays. La semaine dernière, deux cas ont été enregistrés, à la Mahatma
Gandhi Secondary School(MGSS) de Nouvelle-France et au John Kennedy College (JKC)
respectivement. Qui sont ces élèves ? Pourquoi terrorisent-ils leurs semblables ? Incursion.

«Les brutes de l’école sont, pour la plupart, des élèves qui ont un problème de personnalité. Ils
effraient les autres élèves en tentant de les intimider physiquement ou en les harcelant
moralement», fait ressortir Yash Bujun, le Head Boy du collège Royal de Port-Louis (RCPL). Et de
préciser que ces tyrans cherchent souvent à soutirer de l’argent ou de la nourriture à leurs victimes (des
élèves plus jeunes qu’eux), ou les harcèlent tout simplement pour montrer leur force. «La plupart du
temps, les tyrans viennent de familles pauvres ou vivent des situations familiales difficiles», fait-il
valoir.

Ally Yearoo, président de l’Education Officers' Union, explique que les tyrans tentent toujours de se
démarquer, en adoptant un look qui les différencie des autres collégiens, avec
un style vestimentaire hors norme, par exemple. «Ils portent rarement l’uniforme», dit-il. Et d’ajouter
que ces intimidateurs opèrent en groupe, avec quelques «ringleaders» et des suiveurs. C’est l’influence
de leurs pairs (peer pressure), selon cet enseignant, qui encourage des élèves à harceler leurs
condisciples. Une tendance qui prend forme dès la Form III, dans la majorité des cas.

AllyYearoo fait état de deux exemples. Il y a ceux dont les places sont réservées sur les banquettes
arrière de l’autobus. Les «petits» n’y ont pas droit. AllyYearoo explique qu’il y a de plus en plus de cas
impliquant des téléphones portables. «Si un élève a un téléphone dernier cri, les tyrans peuvent le lui
voler ou simplement l’endommager.»

Dans de nombreux cas, des élèves plus âgés réclament de l’argent aux plus jeunes pour s’acheter de
l’alcool et des cigarettes. Selon un recteur ayant longtemps travaillé dans un collège dit «difficile», les
brimades découlent souvent d’une habitude.

Humiliation profonde
«Il y a des cas où un élève demande, par exemple, à un plus jeune de lui acheter à manger. Cela se fait
une fois, deux fois, et puis cela devient une obligation», indique le recteur. Dans les collèges pour
garçons, le fait de «pran nisa» est aussi un type de brimade, poursuit-il. Des adolescents timides
sont notamment affublés d’un sobriquet méprisant et risible.

Le harcèlement scolaire est, cependant, loin d’être un phénomène nouveau. Comme en témoigne un
ancien élève du collège Royal de Curepipe dans les années 80. «À cette époque-là, les élèves des
grandes classes descendaient nos pantalons quand on marchait dans la cour de l’école. Et puis, ils
nous empêchaient de jouer au foot sur le terrain. Si on faisait de la résistance, on recevait des
coups», explique ce quadragénaire aujourd’hui devenu enseignant. Il soutient qu’à présent, l’Internet a
tout changé. La possibilité de filmer et de poster des clips crée ainsi une prise de conscience.

Quand ces brimades dégénèrent- elles ? Selon les enseignants interrogés, c’est lorsque les «petits» font
de la résistance. «Tant que les jeunes encaissent sans rien dire, il est rare que les tyrans utilisent la
force. Du moment que les premiers décident de résister, cela risque de mal se passer», confie un
enseignant d’une Star School.

Les collégiens victimes arrivent-ils à en parler ? Pour Ally Yearoo, il est difficile, pour les garçons
surtout, de s’exprimer, l’humiliation étant trop profonde. «Parfois, nous (NdlR : les enseignants)
remarquons que le comportement de certains élèves a changé. Nous les interrogeons en privé et c’est
là que nous apprenons qu’ils ont été harcelés par leurs camarades », souligne-t-il.

Interrogé sur le cas d’intimidation au JKC, Taariq Abdullatif, Head Boy, déclare qu’il s’agit d’un
incident isolé. «Le bullying n’a pas lieu uniquement à l’école mais est omniprésent dans la société. Il y
a également le cyber bullying. Il n’y a pas qu’au JKC que des cas de brimades existent.» Il affirme que
les adolescents devraient être encouragés à dénoncer ces actes de violence s’ils en sont victimes. «C’est
un acte qui cause des dommages énormes. Il faut dénoncer pour décourager les tyrans.»

Sommes-nous bien équipés pour lutter contre les brimades dans les écoles ? Pour Ally Yearoo, ce n’est
pas le cas. «Le personnel enseignant croule sous tout le travail qui leur est attribué. La discipline est
reléguée au second plan», dit-il. Et de rappeler que la demande d’affecter un Discipline Master dans
les écoles secondaires n’a pas été retenue. Même si, en théorie, un psychologue doit être attaché à
chaque établissement secondaire, celui-ci ne s’y trouve pas en permanence.
Pour sa part, le Head Boy du RCPL est d’avis que le système éducatif mauricien n’adopte pas une
approche holistique. «Les écoles sont là pour des besoins institutionnels et n’arrivent pas à inculquer
les valeurs civiques. Avec la montée de l’indiscipline et une attitude qui prône le laisser-aller, cela
devient encore plus difficile de contrôler la situation.»

Une solution ? Pour Yash Bujun, le «student monitoring» doit être introduit. «Le modèle éducatif
finlandais est un bon exemple. Les sanctions et règlements ne sont que des moyens utilisés pour
effrayer les élèves. Il faut voir le problème à la base et adopter une approche holistique avec le sens
des valeurs.»