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Trakl et la peinture

Introduction :

Avant de parler directement de Trakl et de ses rapports avec la peinture, il serait en premier lieu
important de se pencher sur le mouvement artistique qui l'a inspiré. Ce mouvement est
l'expressionnisme ; né au début du XXème siècle dans le Nord de l'Europe, en Allemagne tout
particulièrement. Le poète est rattaché à l'expressionnisme par ses poèmes extrêmement
pessimistes, morbides et sombres. Mais ce n'est pas seulement ses poèmes qui le rattache à ce
mouvement. En effet, il a côtoyé des artistes faisant parti intégrante de l'expressionnisme. Il a
fréquenté l'atelier de Max Von Esterle où il fera une première expérience directe avec la peinture
comme le montre son autoportrait. De plus, chez Kokoska, il donnera, à l'une des toiles du peintre,
le nom de Die Windsbraut (La fiancée du vent) qui est notamment un double portrait : Kokschka et
sa femme Alma y sont tous deux représentés. Pour l'anecdote, si ce tableau porte ce nom c'est parce
que Kokaschka soupçonnait sa femme de ne plus lui être très fidèle. Il la sentait « couler entre ses
doigts » comme il y est fait mention dans le livre de Florian Illiès – 1913 : Chronique d'un monde
disparu. Revenons-en à Trakl, ces expériences artistiques prouvent bel et bien que le poète est
intimement lié à la peinture.
Quelle est la filiation de Trakl à la peinture ?
En premier lieu, il serait important d'aborder ce qu'est l'expressionnisme dans la littérature et la
peinture.
De plus, développer ce qu'est l'expressionnisme dans l’œuvre de Trakl.
Et enfin, faire correspondre l’œuvre de Trakl avec la peinture expressionniste elle-même.

I. 1. L'expressionnisme dans la littérature revêt, à peu de choses près, les mêmes habits que
l'expressionnisme dans la peinture. En effet, l'expressionnisme tend vers une déformation de la
réalité. Cette déformation doit procurer aux lecteurs des émotions vives et fulgurantes. Ces
déformations sont souvent angoissantes, oppressantes, dérangeantes car leur but premier est de
provoquer une réaction ; un éveil des sens. De plus, l'expressionnisme n'est qu'une représentation de
la vision extrêmement pessimiste qu'ont les artistes de leur société. Tout cela avec pour toile de fond
la menace grondante de la Première Guerre mondiale. L'agressivité montante dans la société se
ressent dans les écrits des expressionnistes. Tout n'est que désespoir, tout part en fumée au sein de
ce monde. Chez Trakl, il est très souvent fait allusion à la fumée, aux cendres, aux flammes qui
détruisent tout. Le but d'une vie n'est, au final, que la mort.

I. 2. L'expressionnisme est un courant artistique du Xxeme siècle qui a touché la littérature,


mais aussi l'art visuel comme la peinture. Ce genre, comme dit précédemment ne cherche pas
à montrer le monde tel qu'il est mais à l'exprimer. Il est dans la continuité de l'art de Van
Gogh. C'est souvent les corps et les portraits qui sont réalisés, avec souvent des distorsions au
niveau des traits. Ce courant est né peu avant la Iere guerre mondiale. Les artistes peintres
on, à travers leurs œuvres, exprimé leurs sentiments sur ce sujet à travers des images
torturées. Ils cherchaient une peinture capable d'exprimer les progrès humains, une peinture
qui permettait d'exprimer un cri de désespoir face à la société allemande qui en tant de guerre
n'offrait que de l'angoisse et la peur de l'avenir. L'expressionnisme est brut et nerveux.
Cependant, l'expressionnisme allemand se distingue en deux groupes : Die Brücke et Der
Blaue Reiter.
Die Brücke (signifiant : Le pont) est un groupe qui naît en 1905 à Dresde en Allemagne. Ce
groupe symbolise l'idée de passer d'un monde à l'autre, les artistes voulant rompre avec le

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Trakl et la peinture

style académique pour créer une nouvelle modernité. Ses principaux représentants sont : Emil
Nolde, Ernst Ludwig Kirchner Fritz Bleyl Max Pechstein Erich Heckel Karl Schmidt-
Rottluff. On passe sans aucune transition des couleurs criardes à sombres. Le travail est
brutal, convulsif, les paysages et les personnages sont déformés. (Kirchner, « Rue à Dresde »)
→ Montre la dureté de la toîle. (Schmidt-Rottluff « Le soleil sur les pins », 1913) → Montre la
nature qui devient une mythologie. Se compose de couleurs outrées, de composition simplifiée
et d'angoisse.
Ex d'oeuvres : Demi-nu féminin avec chapeau, 1911, Ernst Ludwig Kirchner, Potsdamer
Platz, 1914, Ernst Ludwig Kirchner. La tour rouge à Halle, 1914, Ernst Ludwig Kirchner,
Marcella, 1910, Ernst Ludwig Kirchner, Autoportrait habillé en soldat, 1915, Ernst Kirchner.

Der Blaue Reiter (signifiant le cavalier bleu) est principalement représenté par 2 artistes :
Alexei von Jawlensky et Vassilly Kandinsky. Ces artistes sont plus préoccupés par la
formation, la composition de la toile que par l'envie d'exprimer comme le premier groupe « le
sens tragique de la vie » (CF. Page 14 du livre de Fauchereau).
Ex : Jawlensky Autoportrait de 1905, Kandinsky, Fugue 1914.
C'est plutôt un expressionnisme joyeux et plein de vitalité comme le représente : Le cheval
bleu de Franz Marc (1911).

Transition :
Après s'être penché de près sur le mouvement artistique en lui-même, il serait maintenant
intéressant de poser le regard sur la peinture poétique de Trakl. En effet, tout comme la peinture
représente de visu un objet, un paysage, une ville, un personnage, la poésie peut également
représenter de façon toute particulière ces mêmes sujets. Nous verrons quel est l'écho entre peinture
et poésie.

II. 1. Dans la poésie de Trakl transparaît un véritable malaise. Une sorte d'appel au secours lancé au
monde entier. Comme l'écrira Adrien Finck dans la préface de Poèmes II, la « plainte devient cri »,
un cri de souffrance lancé avec violence vers notre inconscient. Ce cri réveille en nous des émotions
fortes et sombres. Peut-être essaye-t-il même de nous réveiller tout entier de notre torpeur.
Ce cri de Trakl nous pouvons le retrouver dans la peinture de Munch, Le Cri, datant de 1893.
Il y traite le thème de l'angoisse, avec en arrière plan un ciel rouge sang.
La poésie de Trakl cherche à nous montrer que le monde que nous voyons n'est en fait que
d'ébauche, instabilité et menace. C'est pourquoi il nous fait parvenir des visages, des paysages, des
villes totalement déformés par cette vision pessimiste qu'il a du monde. Cette vision est tout à fait
dans la lignée de l'expressionnisme. Rien ne pourra arrêter la course de la fatalité.
Ludwig Meidner peint une ville en flammes, sous le nom de Brennende Stadt (1912). On y voit
des personnages hurlants, de la fumée, des flammes, le tout étant prit dans un tourbillon de
terreur, une impression de distorsions qui peut se montrer apocalyptique.
Remettons nous aussi dans le contexte ; la vie de Trakl n'était qu'une vie difficile marquée par les
échecs successifs et par l'absorption de drogue probablement pour oublier, le temps d'une envolée
cette vie complexe qu'il ne comprenait pas et dans laquelle il a été jeté avec violence.
2. En parlant de violence, il est important de souligner qu'une grande partie de l’œuvre de Trakl est
entièrement tournée vers elle. En effet, la violence est mise en exergue grâce aux flammes dont fait
si souvent référence le poète. Dans le poème La jeune servante page 53, il est fait mention d'un
« valet de feu » et de la servante qui « attrape les folles étincelles ». Le feu est dévastateur mais
chez Trakl, il éclaire souvent les pièces sombres qu'il décrit. Par exemple, page 61 dans Musique à
Mirabell : « le reflet d'une flamme éclate dans la pièce ». Dans le poème Rêve de mal page 79 le feu

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Trakl et la peinture

est également présent pour éclairer : « Joue appuyée aux flammes qui dansent à la fenêtre ». Trakl
fait aussi appel au feu destructeur, par exemple dans le poème Dans une chambre abandonnée page
73 les « flammes flambent aux parterres ». Ce feu « calcine » dans le poème Métamorphose page
103. Dans le poème Humanité, le poète nous exposé l'humanité confrontée au feu : « Exposée à des
gouffres de feu, l'humanité ». Le feu peut également être allumé volontairement, comme preuve
manifeste de violence. Dans le poème La promenade page 109 : « Un jeune garçon près du hameau
allume un incendie ». Cette violence du feu peut-être prise comme une sorte de catharsis pour
l'humanité. En brûlant, on purifie et on peut ainsi renaître. Car il est souvent fait mention chez Trakl
de vermines telles que les mouches, les corbeaux et les rats qui véhiculent bon nombre de maladie
(dont la peste pour les rats). Un poème entièrement consacré aux rats se trouve page 125, ainsi
qu'un poème entièrement dédié aux corbeaux page 49. Les mouches quand à elles se retrouvent
dans plusieurs poèmes, souvent dans les bouches ou en essaims. Il est donc important d'endiguer les
atroces épidémies que ces vermines véhiculent en purifiant la terre par le feu.
Cependant, selon nos recherches nous avons pu constater que les peintres expressionnistes de
cette époque avaient plus tendance à utiliser le feu et les flammes pour détruire des villes que
pour purifier comme dans la poésie de Trakl.
De plus, la violence peut-être tout à fait physique comme nous pouvons le remarquer grâce aux
bouches que nous expose Trakl ; toujours ou presque déformées. Prenons l'exemple du poème La
jeune servante, page 51, deux mentions de la bouche de cette jeune femme y sont faites : « Sa
bouche ressemble à une blessure », « Des mouches tournoient autour de sa bouche ». Dans le
poème Maternité bénie page 69, il est aussi fait mention d'un « sourire angoissant ». Dans
Mélancolie page 91 nous avons à faire à des « lèvres écroulées ». Trakl apostrophera même cette
bouche « O bouche ! » écrit-il dans le poème Printemps serein page 121. Enfin, page 171 dans le
poème Ronde des heures les bouches sont « pourpre et se brisent ». Les traits chez Trakl sont
déformés, il ne parvient aux lecteurs que des bribes de corps. Ce sont comme cité avant, la bouche
mais les yeux sont aussi très importants et peuvent, à certains moment, n'être plus que des orbites
vides. Reprenons l'exemple du poème La jeune servante, page 51, ces yeux sont « enflammés ».
Dans le poème Musique à Mirabell page 61, les yeux sont « morts ». Il ne subsiste dans ces yeux-ci
plus aucune flamme de vie. Trakl fera également référence aux yeux d'or. Page 133 dans le poème
Psaume il fait référence à « l'oeil d'or de Dieu » et dans un autre poème aux « yeux d'or du hibou ».
Dans le poème Chant de l'isolé page 281 le poète fait à nouveau références aux yeux de Dieu encore
une fois : « Par les mains de Dieu, et de ses yeux cernés de nuit te contemple ».
La peinture expressionniste a très souvent crée des distorsions au niveau des visages. Dans le
double self-portrait de Kirchner, nous pouvons constater que les visages sont difformes, leurs
traits sont durs et anguleux. Les couleurs sont de plus peu habituelles, et les yeux semble
n'être que des orbites creuses et vides. Leurs expressions sont tristes. REGARDER CAHIER
FINCK POUR COMPLETER
Ces yeux que Trakl mentionnent si souvent sont extrêmement importants car c'est par eux que l'on
perçoit les couleurs. Et les couleurs sont également un phare de la poésie de Trakl.
3. En effet, la quasi totalité des poèmes mentionnent des couleurs : jaune, rouge, vert, bleu, rose,
noir, blanc, argenté, doré. Les couleurs chez Trakl représentent souvent la nature. Les rouges, les
verts et les bruns se mêlent souvent et se confondent. L'automne semble être la saison de
prédilection du poète. C'est justement en cette saison que les rouges, les verts, les bruns et les jaunes
se confondent le plus jusqu'à ne laisser que des arbres nus et noirâtres. Dans le poème La jeune
servante, page 55 il résonne des violons dans « le brun hameau ». Dans le poème Musique à
Mirabell page 61, « Les feuilles tombent, rouge du vieil arbre », ces mêmes feuilles se retrouvent
dans le poème Maternité bénie page 69 : « Rouges les feuilles à terre coulent ». Dans le poème En
automne page 83, « on presse aujourd'hui les grappes brunes ». Page 105 dans le poème Petit

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Trakl et la peinture

concert les « champs [sont] jaunes ».


Nous pouvons rattacher cette représentation de la nature à l'oeuvre de Vincent Van Gogh,
Oliviers avec ciel jaune et soleil (1889) ou nous pouvons retrouver les couleurs décrites par
Trakl dans ses poèmes qui ont été précédemment mentionnés.
Les autres couleurs telles que le bleu, le noir, le blanc, l'argenté et le doré sont chez Trakl liées à un
autre monde. Ces couleurs semblent être des couleurs métaphysiques. Grâce à ces couleurs nous
découvrons une espèce de monde à l'envers. Ce ne sont en effet pas des couleurs très communes
dans la nature. Comme cité avant, l’œil de Dieu est souvent bleu ou doré (il est parfois cerné de
noir).
Dans l'oeuvre Portrait de Ersnt Ludwig Kirchner, les traits ne paraissent pas réalistes, seuls
les yeux nous rattachent à la réalité du portrait.
Le bleu semble être un symbole de vitalité pour le poète. Les animaux chez Trakl sont souvent
bleus. Ils sont donc présentés comme plein de vitalité.
Dans l'oeuvre de Franz Marc Le cheval bleu, on voit la représentation de ce qu'on a pu lire
chez Trakl. Cette œuvre a d'ailleurs été créée au début de la formation du groupe « Die Bleue
Reiter ».
Les ombres également chez le poète sont bleuâtres. Ce sont des fantômes ? Des âmes ? On ne sait
pas mais il y est fait mention. Par exemple page : 91 dans le poème Mélancolie : des « ombres
bleuâtres » saisissent le lecteur. L'eau est également bleue dans la poésie trakléenne. Dans le poème
Ame de la vie page 93 : « Belle coule la rivière bleue » dans le poème suivant Automne transfiguré
apparaît aussi cette « rivière bleue ».

Conclusion :

Le poème Humanité semble être une bonne conclusion à ces parties traitant de la peinture poétique
de Trakl et de la peinture à proprement parler. En effet, Trakl, dans ce poème fait directement
référence à deux tableaux : La Cène et L'incrédulité de Saint Thomas. Il était important de souligner
que le poète faisait lui-même référence à des œuvres avant que nous-mêmes ayons abordés
l'expressionnisme dans la peinture qui aurait pu l'inspirer.
Parallèlement à la poésie de Trakl nous avons pu illustrer son œuvre au travers d'exemples
picturaux. Nous avons pu constater que l'expressionnisme littéraire et pictural étaient
étroitement lié sur le plan conceptuel. Cependant d'autres formes d'arts se sont inspirés de ce
mouvement, avec par exemple le cinéma de Fritz Lang ou encore le théâtre de Bertold Brecht.

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Trakl et la peinture

Die Windsbraut – Kokoschka

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Trakl et la peinture

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Trakl et la peinture

Autoportrait – Trakl

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Trakl et la peinture

La Cène – De Vinci

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Trakl et la peinture

L'incrédulité de Saint Thomas – Le Caravage