Vous êtes sur la page 1sur 62

E

,*
.-; a
il;

É..:
I
africain. Ils f ignoraient. C'est un f,ait ! Au cours T
de ces séjours en France, rnon pêre ne prit !
jamais le chenein de la rue des Ecoles oü la I
revue Présence africaine sortait du cerveau a
d'Alioune Diop. Comme ma màre, iI étart a
convaincu que seule la culture occidentale vaut
la peine d'exister et il se montrait reconnaissant a
envers la France qui leur avait perrnis de l'obte- Ma naissance I
nir. En mêrne ternps, ni l'un ni L'autre n'éprou- I
vaient le moindre sentiment d'infériorité à cause t
de leur couleur. Ils se croyaient les plus bril- t
lants, les plus intelligents, la preuve pat neuf de rndifférent cornrne à son habitude, mon pêret
1'avancement de leur Race de Grands-Nàgres. fi'avait pas de préférence. Ma màre, elle, déúraitl
Est-ce cela être << alién é >> ? une fille. La famitle comprait déjà trois filles ero
quatre garçons. Cela égaliserait les camps. passéa
Ia honte d'avoir été prise, à son âge respectable,f
en flagrant délit d'Guvre de chair, ma rnêre ,.r-I
sentit Lrne grande joie de son état. De l,orsu*ill
rnême. L'arbre de son corps n'était pes fr'etri.I
desséché. rl pouvait en"orê porter d.s fi:uits-l
Devant sa glace, elle regardait avec ravisserfientf
s'arrondir son ventre, rêbondir ses seins. cioux)
comme rrne paire de pigeons ramiers. Tout te)
monde lui faisait compliment de sa beauté. C,est)
qu'Llne nouvelie jeunesse activait son sang, iilu-of
minait sa peau et ses yeux. Ses rides s,ãstorn-of
paient magiquernent. Ses cheveux poErssaient, )
porlssaient, touffus corrlrne une forêt et eile fai- e)r
sait sori chignon en fredonnanÊ, chose tare, une )
vieille chanson créole çlu'elle avait entendu ]
chanter à sa màre rnorte cinq ans plus tôt : s
)
,^ )
'r I
,, )
'ti
:ii

*
-i' s
,:'!ái
YJ
.:":Í

F{ t*l
'..ji
t

d
á
Sura an blan,
Ka sanmb on Píion blan
?..
cornrrfe si de rien n'était Sur leurs pages d'écri-
ture.
I{eureusement pour le repos, plus que le
A Sura an gri,
Ka sanmb ort toutewel*. dimanche avec Sa grand-messe devenue une
L. corvée, il y avant le jeudi. Ce jour-Là, mes ainés
?
á
Pourtant, Son état tourna vite à la mauvaise
groSSeSSe. Quand les nausées cessàrent, les
étatenit sornmés de se fanre oublier. Ma mêre
gardant le lit, montagne de chair sous les draps
lA vomissements prirent" 7a relêve. Puis, les insom-
-crampes. de toile brodée, dans la pénombre de sa
là nies. Puis, les Des mordants à crabe
tenaillaient ses mollets à les couper. A parti-r du
chambre, car toutes les persiennes restaient
lA fermées. Le ventilateur ronronnait. Vers dix
lA quatriême mois, elle fut épuisée' en nage . au heures, Gitane, chargée du ménage, avait fini
moindre mouvement. Tenant §oÍr parasot g "l de promener son plumeau sur les meubles, de
poignet sans force, elle poussait son 99T g*t batie les tapis et de boire sa éniêrne tasse de
E ia õhaleur torride du carême jusqu'à Drrbou- kiololo. E',ê montait alors des brocs d'eau
iH'.ii1ii::t
â

3
;3á?!,t ;#E':3üâ?i"1
con!és de maternité; quatre semaines _avant
I'acóouchement, six semaines apràs; ou vice =
versa. Les femmes travaillaient jusqu'à r.*t"lr]ã
:*::f:Hi.JTüà1#:fJirl?"YT;"';Hf:
pointant
en obus coiffé d,un-nombril barbare
devant elle' tandis que la bonne lui récurait le
d'un bouchon de feúllage' Ensuite' Gitane
de leur délivrance. Quand, vannée, eue arriváit ; $os
l'épongeait aveÇ un drap de bain' la farinait de
?, l'école, elle se laissait tomber de tout ";';;id;
l-
H
sur un fauteuil dans le bureau a. ra air.c'úlã,
Marie céianie. Dans son for intérieur, ;li;:;i
poudre de talc'- blanc comrne poisson qui va
frire' et l'aidait à enfiler une chemise de nút en
coton brodé avec des jours' Aprês quoi' ma
:
estimait qu,à quarante ans passés, avec ;;; màre se recouchait et somnolait jusqu'au retour
iléjà vieux-corps, on ne fait plus l'amour. C'est de mon pàre- La cuisiniàre avait beau prépater
â bon pour les jeunesses. poúant, elle ne mani-
ara festait rien de .". páíreãr p"" óí*it"Ules. Elle de pgtit9 n!1ts; blanc de poulet, vol-au-vent de
rÉ.\i ãpã"g.ãit r, ,rr"rrr'd., froni de son arnie et lui lambi, feuilleté de chatrou, ouassous à la nage,
:rlt{ aãrr.rãit à boire de t'àicoot de menthe dilué dans rna mêre, qú avait des envies, repoussait les
r,a áã lru" glacée- Sous la brülure du mélange, -ma plateaux, chagri_née :
aA mêre retrouvait sa respiration, et prenait 1ê che- Je veux des acras pisqrrettes !
r,,i,, A" sa classe. En 1''attendant, ões élêves, qui -Pas découragée, la cuisiniêre se précipitait à
á La ctangnaienÊ, n'en profitaiene pas pour-faire du nouveatr deriàre son potager* tandis que inon
J'â désordre. Têtes baissées, elles s'appliquaient pàre irnpatienté, jugeant que sa fernrne s'écou-
{A

::::
21

I .:4ài
".i9:

,t3
.::
t?it- trop,
r.j.dansse- gardant de trahir son humeur,
-:I t
-

la cassonade, en beignets.
qui môrissaient trop vite L,odeur
s'absorbait lá tecture du À/o uvelliste. de ces fruits,
avec un sentiment de libération que vers c,est s,infil trart, têtue, du,
heures de l- aprês-midi, aprês un baiser posé deux tez-de-chausrég jusqu'aux chambr"r'
à coucherr
du deuxiême étage et tournait re c@ur
vitesse sur le front moit",il quittait la chambreen de files r
coucher qui sentait la fleur^ d, orang"i et à frêres et srcurs.
l, asc
foetida er qu'il rerrouvait le grand sõteil. euelie chaque aprês-midi, vers cinq heures, r., ]
chance d'être à l'abri de t".í** il-áãg"arasse- bonnes amies oe ma mêre s,asseyaient
autour de
son lit- comme morÀ pêre, eres jugeai-ãr;;;iil.
ries ! Rêgles, grossesses, accouchemerrtu,
pauses ! Dans sa satisfaction d,être méno- s'écoutait tr9p" AusJi faisaient-e1res
un homme, iI oreille quand rna rnêre .o*ençait de ra sourde.
bornbait le torse en traversant la place ãe la geindre ü
toire. Les gens le reconnaissaient vic_ et elles rui contaient res faits de La pointe
r" p.*.r.ient baptêmes, les mariagês, res décês. : Ies ü
pour ce qu'il était: un vaniteux. ce "t fui une pé_ Éú;r"_roi, le r
riode oü, sans conrmettre rien de bien coupable, magasin de matériaux ,ce construcdoã pravel
m-ol pêre se rappro ckna des amis qu,il avait bralé coffrme une a[umette ! Des oeu.ir, a u
négligés parce qüiils déplaisaienr à ma mêre. avait retiré res co{ps carcinés de or!
reprit goüt à des tournoú de beiote ou de dorni_ Il M' Pravel, un uiàã.-pays, un sans-cJI:'n*
"i"q ", iJ
t
nos qu'elle trouvait comrlluns et fuma énormé_ sont tous, s,en moqúii pas mal.
grêve- IVrarnêre, q,ri O" ;;;# á;ú
rnent de cigares Montecristo. tááps norrrr"r ,. **;;:ú
vers son septiàfile mois, res jambes ce me ciait pas de probiêmes "" sociaux, s, y intéressait u
mêre commencêrent à enfrer. un *rtirr, elre moins gue jamais. ErIe oevãrrait à e1le-rnêrne g
réveilla avec deux poteaux striés d,un lacis se j'avais bougé dans son ventre. :
Je lui avais déco_*.
veines gonflées qu'ãtte pouvait à peinà bouger. de ché mon premier cclp de pied. Fameux
Dieu ne plaise , j,étlis *" t si, à u
c'étart le signe_grave qi'eile faisait de l,arbu_
footballeur de prãnriêre. !*rç*rr, je serais un ia
rnine- Du c9up, le docteür Méras rui prescrir.,it
re
repos absolu, finie x'école, et un iegi**
três
strict, plus _un grain de ser. Désormais, ffra rnàre
se ncurrit de fruits. Des sapotilles. Des r:t1'i'ffi ãL-;:ffi,:1t31#;ffi*:'1"#fi;
Du raisin- Des porilrnes Flance surÊo*É.bananes. ou sa berceuse. EIre avait rempli ,."ir- pãT..r'r,
ei ::ouges cornme res joues du bébé cadum.i-ondes cararbes avec mes effets et Íes faisait acÍnrirer à ü
pàre les corrrinandaii par cageoÉs enÉiers Mon ses amies- rlans I'uE, res casaques
en batiste, en ü
à un
arni, corrrrnerçant sur rês quaiã. r-a cuisiniêre soie ou en denteEe qnsi q"á--Lu chaussons
chetés au fil Dhfc, re b,rào**, res cro_ Ü
préparaii en ccmpote, au fcur a\rec ia cannerleres iI ;
et bavoirs, Ie tout en rose. Dans I,auÊre,uorrrrài:.
ies girc:ts ..r ry
22
-.i ü
Í:
.ri
.:{
,;áif,
3
H
H
{
à les couches de deux qualités : en tissu-éponge lançaient des piêces à la volée. Ces jours-là, on
â ou simples pointes en coton. Dans le troisiême, ne pouvait retenir Sandrino à \a mai.son. 11 dis-
â les draps UróOOs, les courtepointes, les serviettes paraissait. Parfois, tres bonnes qui pattanent à
A de toilêtte... I1 y avait aussi des bijoux dans une sa recherche le retrouvaient enivré, les habits
) jolie boite en papier mâché : une gon'rrmette salls maculés de taches qui résistaient à la Javel.
â norn gravé, bien sür, une chaine de cou avec Sa Mais c'étant rare. En généraL, il réapparaissait à
A g..ppã de médailles pieuses, un amour de la nuit et, Sans un gémissernent, il recevait tres
Uroõt e. Ensuite, sur la pointe des pieds, les visi- raclées à coups de cuir que lui adneinistrant rnoÍl
A teuses pénétraient dani le saint des saints : la pêre.
â piàce q.ri m'était destinée, un ancien débamas Le matin du Mardi gras, vers dix heures, des
â iransfo?mé au flanc de la charnbre de mes douleurs qu'elle crut reconna?tre saisirent ma
â parents. Ma mêre était tràs fiêre d'une reproduc- rnêre : les prerniàres contractions. Bientôt, pour-
á tion de Ia Visitation, l'ange Gabriel, sa fleur de tant, elles s'espacêrent et la laissàrent tranquille.
t lys au poing, que j'ai considétée toute nlon Le docteur Mélas, quéri en hâte, assura aprês
enfance Sur uná des cloisoÍIS, et, posée Sur la
?
f, table de chevet, d'une rreilleuse en f,orme de
exalnen que rien ne Se passerait avant le lende-
main. À rnidi, ma màre mangea de bon appétit
t? pagode
L chinoise qui distillait une lumiêre rose.
Ó*p*rdant, c'étant le carnaval et La Pointe
étatt ãn chaleur. En fant, il y evant deux calr]a-
les beignets de la cuisiniêre, en redernanda
même et trinqua une coupe de vin mousseux
avec mon pàre. Eile eut I'énergie de Cornposer
F, vals. L'un bourgeois , aveÇ dernoiselles dégui- un sermon éCifiant à l'adresse de Sandrino que
sées et défitrés de chars sur La place Ce la Vic- Gitane venait de rattraper, la chernise flottant
l.?
â
toi.re ei l'auÉre, populaire, le seuL qui irnport?it.
Le dimanche, les bandes de mas* sortaient des
faubourgs et convergeaient vers le coeur de la
cornrrre un drapeau, à l'angle de Ia rLIe I)ugom-
mier. Sous peu, le Bon Dieu lui ferait cadeau
?
? ville. Mãs à fàye, mas à konn, ltras à goudron'
Moko zornbi* juchés sur leurs échasses- Les
qu'il
d'une petite srcur (ou d'un petlt fràre) 'Oons
aurait rnission de guider de ses conseiLs et
â exemp]es. Ce n'étant pas le moment de faire le
l.
á
fcuets claquaieãt. Les sifflets ciéfonçaient les
tympans ei le gvroka* ba&att à ccutr)s qui !ui'
saieãt verser trJbassine d'huile jaune du soXeil'
briganC. Sandrino écoutait avec ce scepticisme
qu'ii réservait à tcus les propos de mes parents.
u
?
Les mas renr.plissaient Les rues, inventaient milie
facétres, carácolaienÊ" La foule se battant sur les
E n'avait envie de servir d'exemple à persoÍLne
et n'avai.t que faire d'un nouveau-né. Pourtan[,
m'assura-t-i]., i.l . m'airna tout de sui,te . quantl,
?
V
trottoirs püur les regarder. Les gens de bien,
chance'úx, Se fi]assaient Sur les balcons et leur queiques heures plus tard, itr rne vit tellement
u. 24 75

B ;&
traide et chétive dans fiLa parure digne d'une faisait comprendre pourquoi je n'étais pas restée
princesse. à l'intérieur de son ventre. I-es couleürs et les
A une heure de l'aprês-midi, déferlant de tous lurniêres du monde autour de moi ne me conso-
les coins des faubourgs, les mas envahirent La laient pas de l'opacité oü, neuf mois dr.r.rant,
Pointe. Quand les premiers coups de gwoka j'avais circulé, aveugle et bienheureuse avec
firent trembler les piliers du ciel, corrune si elle mes nageoires de poisson-chat. Je n'avais
rt'attendait que ce signal-là, ma mêre perdit les qu'une seutre envie : retourner 1à d'oü j étais
,

eaux. Mon pêre, rnes ainés, les servantes s'affo- venue et, ainsi, retrouver un bonheur que, je le
lêrent. Pas de quoi ! Deux heures pius tard, savais, je ne goüterais plus.
j'étais née. Le docteur Mélas arrtva pour rne
recueillir, toute visqueuse, dans ses larges
mains. I1 devait répéter à qui voulait l'entendre
que j'étais passée cofirrne une lettre à la poste.
fl me plait de penser que mon prernier hurle-
rnent de terreur résonna inaperçu au milieu de la
liesse d'une ville. Je veux croire que ce f,ut un
signe, signe que je saurais dissimuler les plus
grands chagrins sous un abord riant. J'en voulus
à ma grande s@ur Emilia qui elle aussi étatt née
eu rnilieu des pétarades eÉ des feux d'arÊifice
d'un L4 lwtllet. Elle volait à ma naissance ce qui
iui donnait à mes yeux son caractàre unique. Je
f,us baptisée en grande pornpe un mois plus tard.
Selon tra couiume des familles nombreuses, n-Ion
f,rêre René et rna smur Érnitia furent mes ç)arraLfi
et marraine.
Quand, dix fois par jcur, par le rnenu et le
détanL, ma màre rne faisait Le récit des incidents
bien ordinaires qui avaient précédé, yr.:'-e nais-
sance, ni éclipse de lune cu de soleii, ni che-
vauchements d'asÉres dans le cibl, ni trernble-
rnents de terre, ni cyctrones, j'étais toute Sretite,
assise contre elle, sur ses genoux. R-ien ne trre

26
a
J
[,.
Lutte des classes

À La Pointe, efl mon temps, il n'y avait pas


de maternelles ni de jardins d'enf,ants. Aussi, les
petites écoles payantes proliféraient. Certaines
s'attribuaient des norns pompeux : << Cours privé
Mondésir >>. D'autres, des nonrs rigolos : << Les
Bambinos Mais la plus cotée, celle oü les
>>.
gens qui se croyaient grands bourgeois en-
voyaient leurs enfants, étatt l'écotre des sffiurs
Rama, Valérie et Adélafde. EIle était située dans
une petite rue paisible, derriàre la cathédrale
Saint-Fierre-et-Saint-Pau1, au rez-de-chaussée
d'une maison haute et basse qui donnait sur une
cour plantée de manguiers qui en toute saison
ombrageaient les jeux des élàves. Les sceurs
Rama étaient deux vieilles demoiselles d'appa-
rence identique au premier coup d'eil. Três
noires, presque bleues. Minces, voire sàches. Le
cheveu soigneusement décrêpé, ttré en chignon.
Vêtues de couleurs scrnbres, hiverÍrage et
carêrrre, cotrri.ure si elles portaient le deuii d'exis-
tences d'épouses et de úàres. À les eiarniner cie
prês cependanÉ. orn rernarquait que Valérie avaÍt
29
s

de chair* au-dessus de la làvre supé-
:,i _llsneplu_s
neure,
.r,.i
mleres années, l'école fut pour r,oi ta félicité.
gros qu'un bouton de manch"it., n'avais pas encore comrnencé de la haÍr, de Je
,

qu'AdélaÍde riait avec les dents écartées du bon- la I

heur et étaít tout de même moins compassée. considérer corrrme une prison oü l,on est sornmé
Ele ajoutait parfois un col de denteltre à ses de se conformer à des iàgi"s dénuées de signifi- {

robes et souvent la blancheur de son jupon cation- r

dépassait. Dans notre milieu, toutes les màres travail_


valérie comme AdélaÍde étaient fort culti- laient, et c'étant leur grande fierté. Elles étaient ;
vées- ceux qui avaient accês au bureau qu,elles pour la piupart instiiutrices et ressentaient le i
partageaient au premier étage admiraiãnt les plus vif mépris pour les tâches manuelles qui ,l
cloisons entiêrement tapissées de livres reliés avaient tellernenf défait leurs màres. pour nous, i
pleine-peau. Tout victõr Hugo. Tout F,alzac. pas de manmans restant à la r,raison en golle .
Tout Emiie zoLa. on admiraii aussi dans sorl défraichie, nous accueiltant avec de gros baisers r
lourd encadrement la figure austêre, quoique sur le pas d9 ra porte, aprês reur jouáee à raver
.
égayé,e d'une sompt.reusã paire de bacchr.rràr, et repasser- le linge avec des carreaux brôlants
de leur défunt pêre. rI avaii été le premier juge ou à faire bouilir des racines et, re soir, ,ro*, {
d'instruction noir de la Guadeloufe. Ma màre racoÍltant les contes créoles de zarnba ou l
de J
grri, j'ignore pourquoi, n'aimait úr res seurs Lapin- À _cinq ans, nous savions tout i"r";;:
Rama déplorait vivement que cetie belle trignée heurs de peau d,Âne. À sept, tout de ;;;;; ü
s ' apprête à s'éteindre. poürquoi sophie- Nos pàres, eux u.,r**i, partaient ;ã',ãi ..
ni vaiérie ni
Adélalde n'avaient-exles trouvé preneurs à leur cravatés, cosÉuntés de drill blanc raide -;o.ru' ü
goüt ? Iv{a màqe jouissait d'une ?eHe réputarion coiffés de casques coloniaux qui ne les empê- u
que les sGLLrs R-ama refusàrent dans *r, chaient pas de suer à grosses gouttes. c,est
ternps de me. compter parmi les filtettei !""mier
sous la conduite d'unà bonne-que rious alxions
dcnc u
à qui às
elles apprenaient ã chânter tràre Jacqi.aes ou I'école en koupe d'enfants du rnême quar-tier.
savez-vous plante, des chowx. Elies ne se lais_ cette bonne devait être une pur*""* à* toute *
sàrent ftéchir qu'à la condition de pouvoir confiance- L'assernbrée d.es parents rejera ü
m'administrer une correccion à chaque fois que l'unanirnité olga, ra bonne ces clavier, uile àü
je Ie mér'iterais" h4a rnàre roncho**á beauccup : fcfotrtre qui faisaic partie cil une compagrri* y
comment cela une correcÊion ? J'e ne veux mas et en can:aval déboutait dans ies ?uàs.
de ;
pas qu'on touche mon enfant I verÊe de goudro*. ErIe récusa eg**Áã*i- cou_
Mais, exceptionnerlernent, rnon pêre eut .ie bonne des Roseau qui avair Ia fâcheuse lr.Ur*áI iu Ü
:
dernier mot et ie fis ma renÉrée. penaãnt ces pre_ d'e se poster aux cóins des rues pour *";;;;;; e'
30 .!
3l Ü
=
Ür

:i'i
':i.i

avec ses galants. Et la bonne des Écanville, trop charnp, attitude qui fut diversernent commentée
jeune. pat les autres parents. Dans leur ensemble, ils
Le choix se porta sur Madonne, notre propre jugêrent que rna mêre avait tort. On le savait
bonne, qui avait la cinquantaine. une grande déjà, c'étant une sans-entrailles. Aprês cela, je
chabine triste qui lai.ssait ses six enfants se crois que ma seur Thérêse fut-chxgée de nous
débrouiller cortrme ils pouvaient sur le mofile mener c};rez les srcurs Rama. A quelques jours
Udol et qui, dês cinq heures du matin, faisait de là, comme, un aprês-midi, je tralnais bonne
couLer le café dans notre cuisine. MadoÍlne derniQre de la troupe à rnon habitude, je me
n'étant pas sévêre. Elle Se contentait de mar- trouvai nez à nez, avec un garçon massi.f et haut,
cher devant nous et de frapper de temps à autre en tout cas c'est a.insi qu'il me parut. I1 murmura
dans Ses mains à rnon intention, cat j'étai.s tou- de maniêre à ce que je sois la seule à l'entendre :
jours en queue de peloton, tête levée à m'aveu- Bou-co-lon (il martelait les trois syllabes
gler avec l'éclat du soleil ou à me rassasier de mon nom avec férocité>, an ké tchouyé-w* !
d'exploits irnaginaires. Elle rne perillettait de Puis, il s'avança sur moi d'un a;lr ptrus terri-
ramasser des graines d'église sur la place de la fiant encore comme s'iL allait joindre le geste à
Victoire dans l'idée de les enfiler en coLlier. Au la paroLe- De toute la vitesse de mes jambes, je
lieu d'un chernin direct, elLe faisait des tours et courus rne rnettre en sü.reté à la tête du petit cor-
des détOurs. Pour toutes CeS raisons, nous nous tàge. Le lendemain matin, je ne le vis pas-
trouvâmes bien chagri.nées quand le drame sur- Hélas ! à quatre heures de 1'aprês-rnidi, le crcur
vint. tremblant d'effroi, je le reconnus debout à un
{-Jn rnatin, Madonne con:snit \a faute irnpar- coin de la rue. Le pire est qu'il avait tout d'un
donnable de ne pas se présenter à son travail. enfant ordinaire. Ni plus sale ni plus en désordre
iJne de mes srcurs dut préparer le petit déieuner. qu'un autre. Chemisette et short kaki, sanda-
une autre, nous conduire à l'école. Vers la fin lettes aux pieds. Je rentrai dnez moi, ma ntain
de la jcurnée, alors qu'on ne l'espérait pas, Bfl ferrnement accrochée à celle de Théràse qui
de ses garÇons se présenca ch.ez nous. Ii illar- n'en revenait pas. Pendant quelques jours, je ne
rnonna dans SoÍI mauvais français que Sa filan- le revis pas et je voulus croire que j'avais fai.t un
rnexl avait dü emrnener Sa filXe, gravel:lent mauvais rêve. Puis, il réapparut alors que,
rnalade, à l'hospice Saint-Jules et que non seule- 1'esprit oublieux, je sautais à cloche-pied en rne
ment etrle avait besoin d'une avance sur soÊ lTlarmonnant une histoire. Cette fois, il ne se
mois, rnais qrJ'elte dentandait plusieurs jours de contenta pas de me rrrenacer. Il m'envoya valser
congé" hfa n:.êre calcula rapidement, paya t*ut à terre d'une boumade dans le côté. Quand la
se qu'elle derrait et renvoya Madonxie su.*Ie- rriolence de mes hurlernents ramena Thóràse
4rt
1'l
.iE
.:1ú

auprês de rnoi, il étatt parti. Elle affirma que


j:t

je mentais ,' chacun chercha une exprication au mystàre.


répétait-on à.pqisque je àenhis tout re remps, Qui était T9n agresseur ? (jue me voulait-il réel_
ra maison. ce rnanêge d,ura, me lement ? parents m,ôff irent la leur. Le
rnonde seY-".
semble-t-iI, des semaines. Le garçon se montrait
rarement le matin et n'était paã régulier non plus divisait en deux classes : la classe des
les apràs-midi. Aussitôt qu. enfants bien habillés, bien chaussés, qui s,en,
p".r,r.dée de vont à l'é*core pour apprendre et devenir
rle plus jamais re revoir, iii,étaiã
resurgissait, prus
effrayant encore . La plupart du temps, il ne pou- quelqu'un. L'autré classel teile des sceÉr;"; !

valt pas me toucher. Alssi, il se ôorrt*r, tant de des envieuT qui ne cherchent qu'à reur (
r_ã
m'adresser de loin les grimaces les plus hor_ premiêre classe ne doit donc
lamais ""ir*. en r
tiu.irr",
ribles et les gestes tes plú obscênes. J,en vins à marchant et à tcrut instant se gãrder. r
pleurer dês qu'il me fallait m'aventurer- au- _ L'explication de sandrino me séduisit bien r
dehors et, tout le long du trajet qui àenait à davan!.g.. Elle était plus convaincante parce !
que plus romanesqu:
l'école, à m'accrocherãésespéiernent aux jupes
Madonne .O,aprês lui, il .rult .r., ;
pp:iqr à prusieurô reprises dans norre
de Thérêse. Ma màre attàit se résoudre à quartier, habillée en grand deuii, car sa fille r
m'emmener consulter le docteur Mélas, car la était
constance de mon délire l'inqu íétait, quand morte à l'hospice saint-Jules. son fils, ;;rã d" 'd .

malheur de sa mêre er de I'injusticã


AdélaÍde Rama finit par remarquer un gamin a;";;; u9
famille lui avait faite, avait pris ra résorution
qui tournait fréquemrnent autour de l,école aux de
he*res de sortie. euand erle essaya de l,appro- la venger- rI s'était tâchtment peut-être I
cher, il détala comme s'i1 avait meuvaise attaqué à moi, re membre re plus *ràhrérable.
-
conscience. sa description corresponclait à la Les pêres, concruait sàdrino gri"*enÊ, ü
rnienne. rl ne ressemutãit ni à un vaurien ni à un ont mangé des raisins verÉs et les dents oeó .,
enfants sont agacées. l
lacripant. Peut-être un orphelin. on me crut. $
Déscrmais, moÍ, pêre *'"*ôofia lui-rnême sur le
cherrrin de I'écoIê. sa main enserrait *;;il: $
gnet, sàche comrrre uxle menotte de gend.arme. rI U
rnarchait tellemenr vire que 3e devaiícourir pá"i Ü
garder le ntême pas que lui. E traversaiÉ les rues U
de scn atrlure de géant, eu r,ez ces voitures qui ü
kiaxonnaient poúr I'avertir. &f ais Ie but fuÉ Ü
aÉÉei*t : le gerçon prir peur. E dispar;;. ^À ü
jamais.
e,
34
iy
i]r
D
'g
Yvelise

Ma meilleure arnie, que je connaissais depuis


le cours préparatoire à l'éçohe Dubouchage, sÊ
nornmait Yvelise. Aimante, rieuse corrlme une
libellule, Ce caractêre aussi égal que le mien
était lunatique disait mon entourage. Je tui
enviais son prénom formé par addition de ceux
de son pàre et de sa màre : Yves et Lise. C'est
que je n'aimais guàre le rnien. Mes parents
avaient beau me répéter que c'étant celui de
deux valeureuses avi aÉrices qui avaient
accompli je ne sais quel raid aérien peu avant
Il1a naissance, cela ne m'impressionnait pas
du tout. Quand Yvelise et rnoi. rnarchions bras
dessus bras dessous sur la place de la Victoire,
tres gens peu informés des relations famiiiales à
Í-a Pointe nous der.nandaient si nous étions
jumelles- Nous ne notrs ressemblions Fâs, mai.s
nous étions de même cculeur, pas trop noires
noires, pas rouges non plus, de même hauteur,
pareillemenr" gringalettes, touÉ en j ambes
osseuses eÉ grcs genoux: souvent habillées de
robes sernbXables.

3l
ití I
ff
&
,, ,..
rill
!t
i+f
il
li
4 Bien que
sa cadefte de quelque
+l;a
'qÊ3

1r
comphir parmi les dix ans, Lise r.ai
t.!

f,: mêre- Ellei ,.r.i*rt m",rã";;;ãi., de ma rti


ses trois frêres baissaient
{
Ie mcÃe srarut _ reurs shorts et
sociéré, routes deux envié dans Ia kiki. Íü#"i,_;ê;i,,,
I

#l#ii;;.j#r
i
t m€
§
!

des hommes à r'aise étant i1s1ir.rr.i"ãr, me rais_


I

mariées à I

que ma mêre s'appu ;;ré.t"f;;;ãI. vrui. arors


I

t i
í
í
;
I
a
yait sur un^ partenaire
reproche, yves ét-aít;;;";reur sans
r'.H?xtlb:ffi3j"5"|.f;rir à,ra
T:q" de ses
jamais pu garder niri. Lir" n,avair Ilous *"tt'ãiller, rrous
amie une servante ou une bonne
-yves -uJi, norre nouvelle éco_Ie, *o*i§l**ã"'Lffiy*:, *H
"y"gnie ma- mêre- pere Ie bonheur de 'ces rã pàrin at.é;'J"
verltre à chacune me rap_
d": p;ro parentes donné un ttr..*, dans une
qui, semblait_ii,.,r,*ppãrlerait ville
de Ia cam_
ffif,:.#u'on rui avair^"o,iieê, ;;;;'r..r. éduca_ enfants-, qu,à- nous, Ies
Le *oI*iI *ããJr'ái, .orrr*"
en em oi, Les voiliers oe r, crairin.
poignrtr ?1,#.?I_ffi
s

récir ã;irrr"rr,i"L,;,,.ffi , *." ;,g "#


; ta darse- Les mãlrrurrJÃ?.1ae..ããeme
^,r*iãêãiãir1 fe
sur leurs rarges rggri"*
pressaienr dans
retour, à prodigr*r- Ie sol
ses conseits.
pas par qu*trã crreãi;;,"
_Éfi;-
-c,onrygales et, en
n,y atrIait bour-s ;;fr"i."r-o", ropinam_
ej des"Jã""l.irÀ.-.ôr,
divorce avéc forre.pension recommandant Ie canne dans des ti*uàrãr'à ;;d;J du jus de
r".+ilt. Le perit ,
..

sait Ia sourde alimentai;;. Lise fai_ Lycée venait de *,orrã.


"r.iir"-;;;;"*gu,elle
beau nêgre, tout parents' par pure à. c.muãttu er nos
voltigeur qu,il était.adorait son vanité, s,etaiãnl-bo,rsculés r
Mon bonhe;, .
m'v piui:*i, pà*r ,
a- L *§-- f,ü
s y i tt
Alexandre-tr."à"- rll:.
,

" ".Tri",:,n "i:i,,IJ.l,j: fl?H#::,í"iffã::3";*:


d'une-dT-*a?tresses. .prestige d'enfânt- t
et presqte aussi ür. ;;;n-voisine I'étroit' c' eáii Ensl
belle. iü;'Le:t?ges
de Ia nôtre
blanc *i u39*-o#g"=á;;ii"*, peinrurés en qui ressembiair "I! ancienffir3Í oIriJSLir: :
à cere oJ^ã9,1, Iogions.
balcon en pors sur re salles u
texre der-e{ecú;;;- aã;"Jor.unre. sous pré_ .,,
I'aide. ãu"r
j'étais constamment _ses devojrr;a;J, Ieçons, Ê,:3tT..:i::::",i*iããu'u,.,'*-,i*á.*ées u
aimé rrivre Ià. §; ro.roãJ'chez eIIe. J,aurais
norre
iáã";-ff:j:fi:"[?#i:
désordr. o""r
rrràre, *Urorbée par
déboires anloureux,..T,a:*oi "â?,?=1:: li#*:ã#Ft,t:.marerre ]
son pàre, i*r iã.ãIã.* *g ses
sur noi.e cios . üui, nous
érions
ü
comporrair en joy.** oü ir áràr, arà áãir**, se
,

nous étions assises oanl l;^;ênre classe. üui. Ü


n"úÀ"*]'**,rr_;i souvenr pareilles- _côte a dans rros robes )
un senrencieuxbi*g,r*.rr.
:
M"o,-uàãi"Or*que je conrinuais )
fi:"i§::'r Er
mo*pêre. r:i*=*o;,ssurr";;;#ffT;l?""*ffffi: i
sans effcr

i
cc,rrrrna

3B
í
uo,,,,' ãL'T,L'l-.r:
ce qu'ils étaient, sr*xamffi{L.Hã
elle n auráii:u*u;r-franchi
T
f
r.i
Ie ü
,,à
.t . Íllí
?'.Â.
-t() _
-.Ê*

JILÍ
:+t

seuil du P.Jil Lycée. yvelise ne lisait pas, elle


,'::i t
::, 1

ânonnait. Elle réf\échissait un long moment +? transformant tous les r en w, insinuant un y


pour découvrir ce que font mystérieusernent z et devant les voyelles, ouvrant tous les o. Aux dic_
2. ses dictées comportaienf cinquante fautes. tées, elle_prononçait << un print >> au rieu d, << un
Elle étatt incapable ãe rerenir unê fable de La point >>. c'étant l'antithàse de ma mêre et peut-
Fontaine. Qr.rand la maitresse l, appelait au être déjà de mon image de la femme.
Je c_royais rnes rapports d'amitié avec yvelise
tableau, dans son désespoir, yvelis" r.-tordait et -
éternels, bâtis sur ie roc d'une fondation iné-
gigotait tellement que la classe rugissait de rire. branlable. Pourtant, par sa méchanc eté et la per_
il n'y avait qu'en solfêge et *úiqu* qu,elle versité de son esprit, Mme Ernouville faillit y
excellatt, caÍ le Bon Dieu l'avait dãÉe d,une mettre un terme
voix de rossignol . La m-aitresse de piano lui fai- Au mois de décembre, comme en cette fin
sait chanter en solo la barcarolle des contes d'année elle brillait moins que jamais par le zêle
d'ríaffinann. Qu'Yvelise soit mau.raise élêve et par l'imaginarion, elle nouJ donni à rédiger
n'affectait en rien nos rerations. cela ne faisair un --s,ujet bien peu original : << Décnvez votre
qu'éveiller mon instinct protecteur. J,étais son
chevalier Bayard. cellês qui voulaient se ce devoir m'ennuya. Je le bâclai et n,y son-
moquer d'elle devaient d'abord en découdre plus. une fois remis mon cahier de fránçais.
g^eai
avec moi.
Je n'étais pas la seule au petrt Lycée à affec- Qy"tques jours plus tard,, Mme Ernouville en
tionner Yvelise. pour sa douceur de caractêre, débuta la comection par cette sentence :
notre ma?tresse, Mrne Ernouville, l,a,corait. si Maryse, huit heures de colle à cause des
j'étais sa bête noire à cause de rnon indiscipline quantités de méchancetés que tu as écrites sur
et surtout de ma maniêre, inritée de Sandrinã, de Yvelise.
me riloquer de tout le rnonde, rnême des per- Méch ancetés ? Là-dessus. exle se rnit à lire ma
sonnes, précisait-elle, qui en savaient plus qr* rédaction de sa voix graillonneuse : << yveiise
moi, Yvelise était sa petite doudou. gtt* aÇa*. n'est pas jolie Elle ntest pas ncn plus intel-
plus d'une fois enga§é la directrice, arrrie de ligente. >> Les étêves pouffãrent de irr. et, du
Lise, à mettre cette d.er:niàre en garde contre la coin de 1'*il: lorgnàrent yvelise qui, bless ée par
mauvaise fréquentation que jJ représentais. cette franchise brutale, faisait pit",r." figüre.
cette ma?tresse-là, moi norlpluJ, je nã tra portais Mme Erncuville poursuivit sa lebture. Avec la
pas cans rnon ceur. Elle é{ait courte et grasse. même rnaladresse, je rrr'efforçais errsuite
claire de peau corn'ne une albinos. EIle parlait d'expliquer le mystàre de l, amitié entre la
ar/eÇ uxl accent nasal et grasseyanÉ à iá fcis,
carrcre et la surdouée. À vrai dire, ies choses
en seraient restóes là, cuelques ricanements

11

;i
d'élêves, une bouderie passagêre d,yvelise trop
pgnne- pour garder roirgtemps gros ceur, si qu,Yvelise était loin d'être une beauté. sa mêre
Mme Ernouville n'avait ãe"loe dã faire un rap_ le lui rappelait en soupirant à la moindre occa-
port à la directrice sion- c'est vrai qu'ellé ne faisait rien à l,école.
méchanceté. celle-ci, -sur ce qu,elle appelait ma Tout le rnonde le savait. Les congés de Noêl
outréé, inforÍna la màre dtrrêrent une éternité. Enfin, le Petií Lycée rou-
d'Yvelise qui reprocha violemment à ma mêre
l'éducation qu'efle me donnait. J,avais trarté yrit s9s portes. Yverise et moi nous retrouvâmes
fille de laideron demeuré. eu,est-ce que me sa dans la cour de récréation. À son regard sans
croyais, hein ? J'étais le digne rejeton 3e joie qui m'effleurait tirnidement, à ,ã bouche
d,une sans sourire, je sus qu'elle avatt souffert autant
famille pétait plus haut que ses fesses,
"ü.-l'on
d'une famille de nêg1ei qui se prenaient que moi. Je m'approchai d, elle et lui tendis ma
qu'ils n'ltgrent pas " twa mêre i,offurqr*pour ce barre de chocolat en murrnurant d,une voix sup_
propos- MoT pêre aussi- À soÍ' toui, ledepêre ces pliante :
d'Yvelise prit Ia mouche. Bref, les già"aes per_ Tu veux la moitié ?
sonnes entrêrent dans la danse et oubliêient ElIe fit oui de la tête et me tendit la main du
l'origine enfantine de cette querelle. La pardon- En classe, nous reprimes nos places
consé_ habituelles et Mme Ernouvfle n,osa pas nous
quence fut que ma mêre m'inierdit de mettre
pieds chez yvelise. les séparer.
Je dus obéir et j'en fus à r, Jusqu' aujourd.'hui, mon arnitié avec yvelise,
l'enfant. I'amitié ; Ia violenceagonie.
de
ci,ez
l, amour.
aprês l'éclipse de l'adolescence, a résisté à
Privée d'Yvelise, je ressentis uÍle doureur d'autres drames.
constante, pénétrante cofiIrne un mal aux dents.
Je ne dormais plus. Je n'avais plus f,aim et
tais dans mes robes. Rien ne me distrayaitflot_
: ni t
mel joueÉs rour neufs de la Noel, ni lá ;i"*_ T

neries de sandriflo, ni mêrne les spectãcles en í


rnatinée à la Renaissance. Moi qú a,Jorais le
:i-"e* a, je je prêtais prus aucune atrention aux
Ç

films de shiriey Temp1e. Dans ma tête, je !


composai mitrie lettres à yvelise d.ans resquelles í
je m'expliquais et tenÊais de m,excuser. pour_ Ç

tanÊ, m'excuser de quoi ? eu,esÉ_ce qu,on me ü


reprachait ? D'avoir dit la véri té ? i, *ut vrai ü
T
Án
ü
ü
I
Mabo Julie

Avant de perdre mabo Julie, je n'avais jamais


rencontré la mort. Ma rnêre étatt enfant unique.
Mon pêre aussi. son propre pêre. rnarin au tõng
cours, ayant abandonné son épouse aussitôt
qu'il lui avait planté un enfant dans le ventre.
Ceux qui grandissent au sein de ces vastes tribus
oü l'on ne fait pas Ie compte des derni-fràres,
des demi-seurs, des oncles, des tantes, des cou-
sins, des cousines, des parents et des alltés, sont
un jour ou l'autre confrontés à la terrible gri-
rnace de la mort. Ce n'était pas mon cas.
Est-ce pour cela que la mort avait commencé
d'exercer sur moi une fascination qui ne s'est
jamais dérnentre? chaque fois qu'ün enterre-
ment descendait le faubourg Alexandre-rsaac, je
me précipitais sur le balcon pour contemplâr
la procession qui se dirigeait lentement veri la
cathédrale. Je n'appréciais pas les enterrements
de rnalheureux, ceux çlu'une poignée de fidàles
accorrrpagne à leur derniêre derneure, sans fleurs
ni couronnes. Je n'aimais que les enterrements
fr qui étalent tr'opulence de ceux qui désormais ne
F),
Ft,, 53
r,U
Jl}m
possêdent plus rien. En tête, la nuée des enfants
de chmur dans leurs surplis ailés entourant le vait chez nous, portant sur Ia tête un tray rempli
prêtre brandissant la croii à bout de bras. Der_ d'un linge d'une_propreté,étincelat t" !t parfu-
riàre, le corbillard rnée- Mon pêre tellement sourcilleux sur
argenrés. Dans la fouiê
dans ses oripeaux
^drapéhabillée glacés de ses chemises ne trouvait rien les cols
en ,oiir, je à redire.
n'avais d'yeux pour
Mabo Julie étart une vieille murâtresse, três
_que les premiêres rangées, blanche de peau, les yeux délavés, i", joues
celles des proches : les veuvês, invisibles sous
r-ep1is de leurs crêpes, res hommes, leurs ridées comme pomme õalebasse tombée sous
l.r
lourcs brassards cousus sur la manche, les pied. depuis trois jours. Je crois qu,;il. le
enfants marchant mécaniquement, petits auto_ ginaire de Ter:re-de-Haut des saintes.Ztatt ori_ I

mates. À y réflé,chir, c'étàit commê .i jamais vu ni mari ni enf,ant à l,entour Je n,ai I


l,ãrái.
pressenti que je n'assisterais pas à l,enterrement c'est peut-être pour cette raison qu,elled,elre
dépen_ I
et
de ceux que j'avais de prus Lrr"r. comme si je dait de notre familre.. Moi., je l, adorais à r, égal I
cherchais imaginer ce qu'aurait pu être mon 9? ** propre mêre qui en etárt jalo.r**,J. re sais. t
?
deuil- Parfois, Bien à tort. Mes sentiments pour l,une et l,autre
en ce temps-là, des musiciens étaient radicalement différ*itr. Ma mêre atten_ I
étarent du cortàge. Les ,-,trr soufflaient dans des
dait {op de moi. J'étais perpétuerlemenr som_ I
laTophones. Les autres frappaient sur des cym- rnée de rrre montrer partout et en tout la t
bales- Et leurs accords étaien*t ra prérig,ri.tion d,e meil_
mes bien-aimés_ requiems d' aujolrrd,ãui. leure. En col#q,r.rr.ã, je vivais dans la peur
de
I
mabo Julie tomba malade druãe preurésie euand la décevoir. Ma terreur étant o,ã"t*ã.J"" juge_ {
avec ment sans appel que, bien souvent, elle portait ü
complications pulmonaires, ma mêre eut peur de
la contagion. Aussi, je ne lui rendis pas visite et sur moi : ü
ne la rerris que sur son tit de mort. Tu ne feras jamais rien de bon d.ans ta ü
Mabo Julie était la bonne qui rn,avait char_ vie !
royée dans ses bras eÉ pro**né" sur ta ptace de Elie étatt toujours à critiquer. À me trcuver ü
trop haute pour mon âge, je oep*rrui, tous ü
la victoire pour faire ãdmirer à tous qui enfants de ma classe, trop maigr*, j* iã**. ies ü
avaient des_ yeux pour admirer rnes caseques"**o en avec ma peau sur les os, mes pleos étaient pitié
ü
soie, en tutrie ou en dentelle. Elie rn,avait aidée
qtrand j apprenais à marcher, reler.ée, con§o grands, mes fesses trop plates, rifes jarnbes irop ü
rée Iée-q*- Far coniraste, aux yeux de rdabo 3atÉ
ghaque fois que je tornbais. {,rurrd je *,eus prus Julie. -ie ü
besoin d'el1e, n1a rnêre la g*iou à notre service n'avais aucun effort à folmir püur er* ta pius U
belle eÉ la plus douée
elle était sans ressources et elle devint . ter:re. Mes paroles aussides petites filles de ra r}
bieã que ;;; acrions ]
notre btranchisseuse. chaque mercredi, elle arri-
étaient du sceau dá la perfection. U
''larquées
54 U
55 U
\;
Chaque fois que je la voyais, je l'enlaçais si vio- du Carénage, un quartier que je ne connaissais
lemment que son madras se dénouait et décou- pas. tIn vieux quartier de pêcheurs, serré autour
vrait ses cheveux de soie blanche. Je la dévorais de l'usine Darboussier qui étatt encore en acti-
de baisers. Je me roulais sur ses genoux. Elle me vrté, Malgré l'heure tardive, la rue bordée de
donnait entiàregtent accês à son cmur et à son maisons basses grouillait de monde. Des enfants
corps. Les années précédant sa mort, toujours couraient dans tous les sens- Des marchandes
couchée rmalade avec la dysenterie, la bronchite, offraient toutes qualités de douslets, sukakoko,
la fiêvre, elle ne s'occupait plus de notre linge et gàteaax-patate. Assis devant leurs portes, des
elle me manquait comn:]e un onguent à une bles- homrnes en tricot de corps claquaient leurs dés
sure. ou leurs dorninos en braillant :
Je n'oublierai jamais le soir oü rna màre An tchyou a-w* !
m'apprit sans trop de ménagements qu'elle avait D'autres buvaient coude à coude dans des
fatt une rechute et n'étant plus. Tout d'abord, je débits de boissons. À mes yeux, cette animation
n'eus pas le sentiment que j'éprouvais du cha- n'était pas effrayante, mais choquante. On aurait
grin. J'eus 1'étrange impression que la lune pas- cru que la disparition de mabo Julie ne comptait
sait entre la terre et le soleil et que l'ombre pas pour les gens. En approchant de la rnaison
devenait épaisse autour de moi. Je tâtonnais mortuatre aux portes drapées de noir, oÍ1 enten-
comme une aveugle. J'entendis ma màre dant la rurnerfr des voix. La rnaison de mabo
demander son avis à moil pàre. À moÍ] àge, Julie était petite. {.Jne seule piêce coupée en
est-ce que je pouvais assister à une veillée ? deux par un rideau. Dans la mottté qui servait de
Est-ce que je pouvais voir un mort ? Ils dis- chanebre à coucher, à cause d'une quantité de
cutêrent interminablement. Ils estimaient tous bougies, il faisait aussi clair qu'en pleine jour-
les deux qu'il fallait rn'aguerrir. Je faisais trop n.ée. Il faisait également três chaud. Les voisins
de maniàres. Toujours à pleurnicher pour un et les voisines, qui me rnasquaient la couche
oui, pour un non. Fendant ce temps, rna peine jonchée de fleurs, s'é,cartàrent à la \rlte de rna
naissait, monÊait, montait. Je m'attendais à ce màre. Alors, rnabo Julie rn'apparut, habillée
qu'elle jaillisse plus puissante qu'un geyser. avec sa plus belle robe matador, les cheveux
Enfin, ilra màre décída de m'emmener avec etrle. coiffés en choux gonfiant sur les tempes, à
Nous allions sortir quand sandrino me gtrissa à droite et à gauche de son madras noir. Je ne la
I'oreille, facétieux à son habitude : reconnus pâs. Elle étalt plus grande. Carróe. Eine
Attention ! Si tu ne te tiens pas cofiune autre personne avait pris sa place. Je ne reÊrüu*
uÍle gran,J.e, eile va venir tirer tes pieds. vais pás son sourire. Élle avatt soudain X'air hos-
Mabo Juiie habitait non loin dans ie quarÊier tile et menaçant. Ma màre me conrlnanda :
56 57

r}ffi
!

Embrasse-la !
L'embrasser ? sonne, alors qu'au fond fu n,e§ qu,une pol_
a

J'altrais reculer. Au même mgment, je tronne. í

pelai la mis:_ en garde de sanorino. me rap- Je me demande comment tout cela aurait fini (

Je m,effor- si, un soir, ma mêre ne m'avai.t prise sur ses


çai d'obéio- j.'.ç,rrvai ma uo""rre sur la joue que (

j'avais tant oe iôis embrassée je genoux et caressée comme elte savait si b.ren le I

la trouver.non pas fondante et tiüe m,étonnai


et de farre tandis que je pleurais enfin toutes res
comme je la larmes de mon corps.
(

connaissais, r.nais rigide et froide. Froide.


froideur que j* D,une Comment veux_tu
I
comparer
r.-p:ouvais ptutot à rien. pas -gY'une personne qui
mêrne à ôeuã de à grace. t'aimait tant purisse te faire du mal ? C,êst I

pierre- D'une pierre tombale. tJn à ceile d,une comme ton afige gardien I
sentiment à présent I
confus me rernprit : chagrir, Sans doute venait-elle de se souvenir que je I
peur de celle-que j'avais aiàee É,rr, honte d,avoir n'avais que neuf ans. I
et q;i soudain
me devenait étrarr§êre. Je hoquetai et co"',men_ I
çai de pleurer- Mã T_*r* *;ãpp récta pas. EIIe I
aurait voulu que, pareilte à ,rr, árrrrrrt ioirãr,3" ,r. I
manifeste en pu6tic aucune émotion.' t
elle me secoua : Agacée,
)
Tiens-toi bien, voyons !
0
Je reniflai. Nous restdmes une heure
ou deux I
3:: 11_ nroximité du cadávre. chaperer la
rrlaul, ma mêre priait. Moi, sous l,odeuràdes ü
fleurs , je sentais celre de ra charogne. ,
nous rentrârnes à la rnaison. Enfin,
Ç
La mêrne nuit, mes cauchemars comrnen- Ç
càrent- rI suffisait que ma mêre fernre
r" porte de
r*a chanetrre trlur b** mabo Jurie y ."fr*.
Ç

pas ceiie gug j'avais chérie penciant Non ,l


ses années ;
de vie, rnais r'incon*ã""
_i'autre,
couchait à côté,
Des fois, eile se Çl
d.e moi d.ans'mon lit. on me
à dcrmir avec Thérêse que ÉouÉ ce cin mit sl
rrérç+it . ér*,a exes_
.F.u-
qÀL .
.
Ü
T'l es Êoujours rà à faire ta grande per- )
F
5B u
)
t
The bluest eye

La rue Alexandre-rs aac, oü s'élevait notre


maison, cofiunençait un peu plus haut que la
piage de la vicroire, c*ur qui iythmait la vie de
La Pointe, gt se perdait dans un faubourg popu_
leux rnais de boãne tenue. Rien à voir avec le
canal vatable, ses golomines et ses taudis.
c'était une rue digne, habitée par des noÉables,
parfois aussi par des gens aux revenus modestes,
toujours de parfaites maniêres. Mes parents y
avaient emrnénagé quelques mois avant ma
naissance quand rester ruê condé ne convenait
plus ni à leur quantrté d'enfants ni surtout à leur
nouveau standirrg. Mon pêre venait d, être
décoré de la Légion d'honà.ur, je ne sais pes
pourquoi, eÉ rna màre avait fiêrement cousu ães
rubans à toutes ses boutonniêres. Elle se tenait
les côtes de rlre en rapportant la question d, une
curieuse :
Monsieur Boucolon, c'est quoi ce fil
:
j
rouge sur votre veste ?
,
j
Les maiscns de la rue Alexandre-rs eac étaient
i en bois, ccnstruites selon urr rnodêle identique.
,i-s
.:i: !
t
.,.a i
{{- 61
Ét*

rlÇ
I
Pourtant, elles se distinguaient les unes d.es je t'írnaginais flottant légàre comme la flüte des I
autres par de subtiles nuances : le rouge plus ou
moins vif du rninium de la tôie des toits, la frai_ mornes- Nous nous étions découverts au caté- I

cheur du dernier revêtement de peinture ou chisme, à l'occasion d'une retraite pascale, I


parmi une soixantaine d'autres enfantr. ^D"puis, I
l'éclat des fleurs alignées sur les balcons. Les Ílous nous signifiions nos sentiments en passant
Driscotrl, une familte de douze enfants, I
des heures entiàres à nous fixer avec des iegards I
occupaient une rnaison d'angle, três vaste, mais d'adoration de nos balcons. Le jeudi matin,ão,r., I
assez peu entretenue, au toit taprécé, au balcon n' attirtoÍls pas l'attention
car nos farnilles se
sans bougainvillées ni hibiscüs. euand mes bousculaient sur les balcons. Bonne-maman I
parents et eux se croisaient, ils se donnaient Driscoll allongeait ses vieux os dans un pliant T
poliment le bonjour ou le bonsoir. Mais ils ne se ou bien berçait le dernier-,é. Mes soeurs I
fréquentaient pas. Au fond de leur ceur, rnes piquaient l'aiguille dans des services de table. ü
parents se sentaient bien au-dessus d'eux. M. et Les garçons Driscoll apprenaient leurs leçons. l
Mme Driscoll étaient des fonctionnaires obs- Mais l'aprês-midi, il- ãevenair difficile
curs, sans panache, qui ne possédaient même de I
pas une voiture. On disait aussi que c'étanent des
s'attarder parmi les plantes en pots. Tout le T
monde re.ntrait à r'intérieur des mãisorrs pour la
gens spéciaux et qu'ils ne faisaient rien comme sieste et baissait les persiennes. Le petit marché l
les autres. Et puis, c'étatent des mutrâtres. En ce du coin de la rue se mettait deboüt. Les lolos t
temps-là, en Guadeloupe, on ne se mélangeait fermaierrt boutique et il ne restait plus à trainer t
pas. Les nêgres marchaient avec les nêgres. Les dans la rue qu'un fou surnommé Éanjo à cause u
rnulâtres avec les mulâtres. Les blancs-pry* res- de son bas-ventre ballonné par une hernie. Ma
taient dans leur sphêre et le Bon Dieú était t
mêre, en chentise de coton, reposant déjà sous U
content dans son ciel. Fleureusernent, les enfants sa moustiquaire, s'irnpatientait :
ne s'occupaient pas tellernent de ces affaires de U
grand.es personnes. Nous vivions en bon voisi-
\riens donc ! eu'est-ce que tu fais au if
soleil comnle un linge à blanchir
nage avec les Driscoll- de notre âge, tout Je ne bougeais pas. Gilbert,
?
T
mulâtres qu'ils étatent, et Gilbert aurait pu être lui, chaussait des
lunettes noires, se couvrait Ie chef d,un vieux
rtron preneier amcureux. bacoua orJ s'abritait sous un parasor. Moi. je "í t
c'était un petit garçon pas tràs cosÉaud, bcu- n'csais pas, de peur d'éveiller à"r sü*pÇons et, Ç
clé comme un gamin arape, avec un maintien sÉoíque, je continuais à suer à grosses.gouttes
Êirrtide qui tranchaiÊ sur celui de ses bataitleui^s et ?
à recevcir cies corlps de marteau.,sur la tête. . U
de frêres. Apràs. des rnois à riiquer ainsi l,insolaticn, Gil_ U
Je n'avais jarnais entendu re son d.e sa voix et bert s'enhardit. Moins méfiant que rnoi qui rre U
6? I
I
f1 -í,

ü
lr*
m'étais ouverte à personile, il mit dans la confi- ceinture en carata que j'aurais tressée ? Je ne
dence JuLius, l'un des fràres d'yvelise, son savais rien faire de mes dix doigts. Je collection-
meilleur camarade de classe. Récemment, nais les zéros en travaux manuels. Je finis par
j'avais pas mal trituré le kiki de Julius, m,émer-
veillant cie le voir se rigidifier entre mes doigts. fire dócider pour un neud en écaille de tortue
Mais nous n'avions jamais prétendu à un atta- grãce auquel ma màre agrémentait mes coif-
chement du cmur. C'était amusement, initiation fures.
Apràs cela, son amour ayant été officielle-
9.r corps. Déjouant toutes les surveillances, une ment déclaré et agréé, Gilbert rtr]e fit parvenir
fin d_'aprês-midi, Jutrius vint me giisser une
etveloppe. Elle contenait une ptroto qui une lettre par le même messager. Au premier
m'étonna.-_ Au premier abord, oÍl pensait qr" coup d'ei.l, rien à redire. Elle étaít ré,drgée sur
c'était celxe d'un chien. un berger allemaãd, un fort joli papier bleu. pas de pâtés d'*ncre.
assis sur son arriêre-train, énõrme, gueule Les jambages en étarent ferrnes. s'ils avaient
ouverte, langue pendante. Ensuite, on distinguait figuré sur un cahier d'exercices, la maitresse la
dans le coin gauche Gilbert, torse rü, si -petit plus sévàre aurait appréc ré : << Excellente écrt-
qu'on auratt dit un corllac à côté de son élé- ture. >> Je me rrris à la lecture. Mon cceur battait
phant . La photo avait dü être prise d.eux ou trois à grands coups. Pourtarrt, dàs les premiàres
ans auparavant, et il ne devait guêre avoir plus lignes, il s'ar:rêta: << Maryse adarée, po,r, moi,
de six ans. Les cheveux dans leJyeux, iI souriait tu es la plus belle avec tes yeux b1eus. ,,
d'un sourire édenté,. Au verso de la photo, Je crus avoir mal lu. yeux bleus ? Moi ? Je
étatent inscrits les mots magiques a << Je courus jusqu'au cabinet de toilette et me regar-
>> J'enfouis mon trésor ãans un petit
t'aime- dai dans la glace. Pas de doute possible : á*s
panier caraÍbe qui contenait mes af,fairej de yeux étaient rnalTorl foncé. presque noirs. pas
messe, seul endroit que ma màre n'inspectait même kako. Je revins dans ma charnbre et
pas réguliàrement. Puis je rne torturai l;esprit, m'assis sur mon lit. J'étais déconcertée. c'étart
cherchant:e gue je pouvais donner en échange. cornme si j'avais lu une lettre adressée à une
Dans ma famille, on n' appréctait que les phoi-ot auÊre personne. Tout au long du d?ner, je fus si
de groupe : les huit enfants entre papa et morose et silencieuse, contrairement à iÍ]es habi-
maman. ou bien mes fràres avec filon parã. üu tudes, que tout le rnonde s'inqu téta :
bien files smurs et rnoi entourant ma mêie. E n,y Mon Dieu, est-ce que cette enfant-là ne
avait aucuÍl instantané de rxroi seule. fuIêrrre avec fait pes uÍI accàs de fiàvre ?
F+ ui'r chien. Alors, offrir un mouchoir que]. j,aurais Je rerrronÊai dans ma chambre er retrus rne
brocé ? Tin coquillage que j'aurais peinr ? t]ne lettre, Les termes n'avaient pes changé :
+4
Ç+ 64
#,,, 65
{tri"ffi
I

I
<<Maryse adorée, pour moi, tu es la prus beile
avec tes yeux bleus. >>
une grosse voix. presque une voix d, adulte. Le I
Par exception, je ne vourus pas me confier souvenir allait rn'en hãnter. Je ne trouvai rien à I
sandrino qui, je te savais, s'esclafferait et à répondre- Je me précipitai chez yverise et je I
me
servirait une de ces e_xplications aiambiquées foncis en larrnes sur son épaule en racontant le I
dont iI avait re secrer. eü* s'érair-il p;sé ? triste épisode. t
bert m'avait-il mal vue z pst-ce qu,ilãvait voulu Git_
t
se
_moquer de moi ? Est-ce qu'if s,agissait t
méchanr jeu ? Nra colêre *oàt,, finir"pà. d,un
débor_ I
der- Quand Jurius se présenta pour ra réponse,
lui rernis un mot emphatique kouvé dans je Ie
t
Delly favori d'une de me, ,dr..rr, : <. Gilbert, tout t
est fini entre nous. >> l
Je ne me rendis nulrement compte que je i
comrnettais l'erreur qui avait été fitale à i
bert r j. copiais. Je ôopiais de mauvaises Gil_ t
tures. Pour s'aventurer iur le terain inconnurec_
la correspondance amoureuse, iI avait sans de !
doute cherché des guides. HéIas ! Nos guides !
éÉaient des rorrÀans français de quatre t
jours suivants, de peur d" r'apercevoi.r, sous. Les
je ne me ü
montrai point au balcon et rásai ten-ée à l,inté_ ü
rieur. rl ne renonÇa pas tout de suite. Je rne heur_ ü
tai à lui un aprôs-midi, sLrr le trottoir devan t lr
Yvelise. rI était flanqué de son alter ego pour c,,ez
se rr
donner du c€ur, Je ne I'avais j;;rir-ãpproché
d'aussi prês. II s,était peigné. aspergé.d,eau *r
cologne Jean-Marie Fàriãa. Je m'ape.ç*, de ü
a'aiÉ de grands yeux gris méiancoliqu*u. *;ti ü
nlura d'une voix müurante :. n mur_ üf
Qu'est-ce que je t,ai fait? ü
Mais sa voix n'étarÊ pas celle que j'attendais. ü
Qui aurait ccnvenu à rãu, .oqp* gracile. c , étatt 9
v
ÜC
v
t,
ü
Paradis perdu

Quand j'eus neuf ou dix arls, ma màre me mit


chez les .< jeannettes >>, une branche de girt-
scouts. Elle estimait à juste titre que je ne pre.-
nais pas assez d'exercice. Molle. Derniêre en
gymnastique. À vrai dire, je ne faisais guàre que
trainer rnon corps quatre fois par jour de la mai-
son au lycée Michelet êt, au serein, m'asseoir
sur un banc de la place de la victoire à côté
d'Yvelise à rnanger cornet sur cornet de pis-
taches grillées. En dehors de cela, je passaiã le
plus clair du temps dans ma charnbre, per-
siennes baissées, entortillée dans mes draps, des
fois à lire, ph-ls souvent à rêvasser. À meffre au
point les histoires invraisemblables avec les-
quelles je remplissais la tête de ceux qui avaient
la patience de m'écouter. J'avais créé de véri-
tables f,euilletons dont les personnages reve-
naient réguliêrement, toujours aux prises evec
des aventures extraordinaires. Je soutenai.s, par
exernple, que je rencontrais chaque jour urn
hornme et une femme, I\zr. Guiab et Mme Guia-
blesse. Tout de noir vêtus. ils tenaient à ia main

69
une << lantefile des rnagies pour deux noix
le fronr écrarré, par -leuis
bougiár,
>> et,
Ma mê1e n'a pas atteint son but. Je me mis
raccntaient les détails de leurã sept ils rne à harr les jeannettes. D'abord., l,uniforme : gros
D'abord breufs au giquet d.rr* une savane, vies. bleu, malséant, une cravate, un béret uas[ue.
pigeons ramiers vdl.rt oans la verdure, puis Ensuite, les sorties hebdornadaires. chaà""
que sais-je encor. puis... jeudi aprgs le déjeuner, Adétia plaçait dans
I myrhomanie inquié tait un
beaucoup ma mêre. _yq Mains jointes sur mon rivre petit panier une gourde pleine de limonade à
de priêres, elle me l'anis, un pain natté, une ?ablette de chocolat et
à mon ange gardien- forçairãj"" demander pardon des tranches de gâteau marbré. Avec une ving_
et àJ jurer á" ,r. prus taine de fillettes sous la conduite d'un quatuor
m'écarter de É vérité ,rr*iÀ, ce que je faisais I
avec contrition, du fond du ceur. de cheftaines, je. prenais le chemin du morne de í
§i 3.
pas ma promesse, c'est que je n,éfrouvais tenais l'Hôpital. Pour nous y rendre, nous suions en
"e !
bonheur qu'au plus fort o" ces divagations. de tang, deux par deux, une bonne derni-heure sous !
mon jeuni'; âge, ma_vi: me pesait. À le chaud soleil. Arrivées là, nou.s ne pouvions
EII; était trop même pas prendre un peu de fraicheur et nous i
?i:r 1égtée- sans fioritur"J-rrr fanraisie. Je l,ai
déjà dit, nous n'avions ni parents allonger à l'ombre dei pieds de tarnarins des t,

rle recevions personne. Let visitesni alliés. Ir{ous I


.:
rndes. rl fallait tout de suite courir, sauter,
des amies de découvrir d*! signes de piste, chanter à tue_tête. I
ma mêre ne coupaient pas la monotonie
l'existence- c'étarãnt
de 51 j? ,r'aptréciais pas tês aurres jeannettes qui ,r
1es mêmes, pou- me le rendaient bien, j'adorais les cheftaines.
drées, chapeautées, _coujburs
bijdutées : Mme Boricot, I
Mme Revert, Mme Asd-áú"i. Rares surtout I'une d'entre êlles: cheftaine Nisida rl
trouvaient grâce à ses yeux. celle-Iàcerles qui Léto qui cachait des trésors d'affection dans sa
;
riait trop
fort- celIe-là racon tait des bragues grivoises poitrine de jeune fille de tràs bonne farnille,
devant 1es enfants. celie-Ià aimail trop-Ies rnalheureusement montée en graine. J,igncre ce t
teux calembours. Jamais de fêtes de dou_ qu'elle est devenue et lui *oühuit. tout le bon- Ê
fãrnille, de heur du monde avec la tralée d,enfants qu,eile ü
lanquets, d? ripailles ,*o* fin, de veillées.
_
désirait à l'époque. J'étais son chouchou. Eile Ç
'íarnais de bars, de danse, de musique. En ou tre,
au fond de rnoi-même, j'éprouvais m'á.sseyait sur ses genoux et me dorl0tait. I.4a Jr
menÉ d'à-quoi-bon qui *iu rarerneÍ,t
déjà;e senti_ mérnoire garde t'iúage d'une mulâtresse três
quittée et Ê
que, par It suite, j'ui essayé de dissirnuler brune, une. ornbre de moustache, un ne.- aquiiin. It
LLne frénésie C,accivité" sous §e prenais plaisir à coiffer soÍl opulent chignon
toujours à deux doigts de crouler sur ses t
'íe n'étais bien .que lorsquer j'iar,,entais des épaules- on Í,e r*'enlêvera pas de la tête qlu,elle ü
univers à rrÀa fa*tatii*.
avait aussi peu de goüt que rnoi pour la g)rmnas_ )
7ü }|
-t 'l
t\ ü
)
:
tique, les sauts en hauteur, les sauts en longueur, Mon pire souvenir demeure un séjour à Bar-
tous ces exercices à mettre le corps en nage botteau, dans les hauteurs de la Lézarde. J, ai
qu'elle nous faisait pratiquer avec tellem"ãt l'impression qu'un ciel d'encre n'a:rêta pas un
d'enthousiasme- simplement, elle croyait avoir seul jour de crever en eau. Incapables de dresser
découvert la bonne úaniêre de meubier sa vie nos tentes sur l'herbe détrempée, nous
en attendant un mari. occupions un bâtiment saÍls confort, humid.e,
Des fois, aux vacances, nous allions camper. délabré. {.Jne école ? Enfermées à I'intórieur,
oh, pas bien loin ! Jamais au-delà des environs nous jouions à ti point, ti croix. Nous buvions
de PeÉit-Bourg. À Bergette, Juston, Carràre, des té peyi en chantant des chansons absurdes :
Montebello. Au caÊ1p, impossible de rêvasser,
une fois réveillées et rraoittées, iI nous était
défendu de revenir sous les tentes. Mouvement
perpétuel. Nous étions constamment de corvée.
De ménage : le balai à la main. De vaisselle :
Aprà s':
"","*ff
du retour,
!::r:::r ::::*m omen,
persemé de signes funestes,
des piles de gamelles et de quarts à laver. De qu'aveugle, je ne sus pas déchiffrer. L' auto-char
cuisine : des montagnes de rácines à éplucher. de location s'embourba au sorÉir de \a Lézarde.
De ramassage de bús : les íraaÍtazel-Marie nous il fallut descendre la pousser sous des trombes
zébraient les mollets dans res savanes. Le soir, de pluie. À la hauteuf o'Arnouvile, elle écrasa
tra fumée des feux, autour desquels ÍIous étions en purée sanguinolente un coq gimb qui traver-
assises en rond pour débiter des contes insi- sait le goudron luisant en battant ães ailes.
pides, nous piquait les yeux et la gorge. t]ne fois Exceptionnellement, le pont de La Gabarre étart
qu'ils étaient éteints, les moustiqúes nous dévo- ouvert et nous restârrres des ternps et des temps
raient. chaque soir, je m'endormais dans les à l'arrêt sur le bas-cõté de la route. Bref, q,raãc
pleurs. En_ ce temps-là, à ra Guacleloupe, rl n,y nous arrivârnes à La Pointe, iI f,aisait presque
avait pas de téléphone. Je ne pouvais p*r appe- nu1t. Le point de ralliement était toujours le
ler ma màre pour lui confier mes misêres et ra même : devant la rnaison de chefcaine Nisica.
supplier de venir me chercher. À l,issue de ces Elle étatt située dans un quartier plus résidentiel
séj ours interminables (combien de temps que le nôtre, de l'autre côté de la place de la
duraient-ils ?), je retrouvais les miens amaigri*, victoire qui faisair quetrque peu fonction
hagarde et, de trongtemps , je refusais de q*Itt*, de
5' Avenue. c'étatt 1à que servante ou marrran,
le giron de ma rnàre. selon le rang de la farnille, repreÊait possession
Laisse-mci tranquille, iu rn'étouffes, pro- de sa jeannette. Certaines fitriettes retournaient
Êestait-elle quand je ia itrangeais de baisers" au bercail bombant le torse, tcutes faraud.es. eÊ
72

9
IF
t
on pouvait imaginer leurs récits romancés. Je vant ainsi. cheftaine Nisida n'accorda aucun d

rentrais toujours la tête basse et moi, si bavard.e, crédrt à ces malparlants êt, à force de baisers, í
je n'avais rien à dire. parvint à me calmer. Nous retournâmes dnez a
ce soir-là, j' attendis sur re trottoir
pend,ant elle. Je marchais comme une zombie, compre- I
plus d'une heure : personne ne vint me chercher. nant que ce soir-là encore, j'allais rn'endoimir
Aussi, cheftaine Nisida me prit par la main et, sans ma màre.
T

accompagnées de ses frêres, nous nous rendimes í


Deux bonnes voletaient autour de la table, et
rue Alexandre-fsaac. de \a fanrille Léro qui s'apprêtait à diner. LJne t
En passant devant la cathédr ale saint-pierre- farnille tràs bourgeoise, rieuse pourtant. Le pêre, I
et-saint-Paul, massive dans la noirceur, sombre un vieux mulâtre assez desséché, rnais blagüeur. I
présage, un nuage de chauves-souris s'envo]a La mêre, pareille à sa fille, l'embonpoint en I
des niches des sai-nts et nous enveloppa. pique- plus. Les fils chahuteurs . La bonne-marnan, une t
!é? des quinqrrets des marchandes. laplace dê ta mantille sur ses cheveux de neige. Tante Cé,cé t
Victoire étart livrée à ceux qui caihent leurs aux façons uÍ} peu ma-soeur. Deux cousins
agissements dans l'ombre. ], avançais, mon bitako*. t]ne cousine. on rne fit place à côté I
creur battant un rythme de deuil. Mon intuition de cheftaine Nisida et tout le monde rivalisa I
me soufflait que ma souffrance ne faisait que d'attentions. Si mes parents n'étaient pas rentrés I
cornmencer. Nous arrivârnes à l'angle de la rue le lendernain matin, me promit M. Léro, son I
Condé chauffeur m'emmênerait à sarcelles. ce soir, je I
La maison de mes parents étatt plcngée dans dorsrirais dans sa chambre, me sourit cheftaine t
l'obscurité. De haut en bas, elle ^étai{ hermé- Nisida. Quels jolis z,aÍaÍtoje porÉais aux oreilles* I
tiquernent close. Grosses portes tirées, bouclées me câtrina MmeLéro. Je n'entendais rien. Far
à double tour. {.Jne voisiné, Mme Linsseuil, tou- égards pour tant de gentillesse, je m'efforçais de
I
jours makrel, nous inforrna de son balcon que retenir rnes gémissements et le ftrot de mes i
mes parents s'étaient rendus dans notre rn-ai- larmes. Mais j'avais la gorge serrée, je ne pou- a
son de changement d'air -à sarcelles. euand vais rien avaler. Rien de rien. Mon asúefte ;
devaient-ils rentrer ? EIle n'en savait rien. En derneurait pieine. Je ne tcuchai à aucun plat. Ni t
entendant cela, je poussai un hurlement si ter- au vivarlot griilé. Ni aux christophines ars, graÉin. t,
ribie que d'autres voisins sortirent sur les batr- Ni à Ia salade de pourpiers. poúr finir, uÍle ser- ;
cons, me reconnurent, cofiunentêrent que j'étais vante posa devant moi uÍi ramequin rernpii de ü
bien grande pour faire uÍre scàne p*r"iite. lt est cràrne au chocolat. ü
vrai qu'avec l'éducation que je rêcevais ! Mes J'adorais la cràme au chocolat.
parents se préparaient un bel avenir en m,éIe- ü
Malgré rll,a peine, mes yeux séchàrenr instan-
t
74 ü
75
ü
a
t-
F{
F
F tanément. J'hésitai, infiniment hontelrse de
céder à la gourmandise en un moment pareil.
7,
|1
Enfin, je me décidai. J'allais comrne à regret rne
saisir de ma cuiller quand, rapide, l'autre ser-
l.IA vante m'enleva la crême et la rapporta dans les
profondeurs de la cuisine. Je restai mof,wase*.
Pourquoi, à plus de cinquante ans de distance,
ts f image de ce ramequin bleu liséré d'or ernpli Bonne fête, maman !
ts? d'un délice onctueux auquel je n'ai pas pu goü-
7
7r
ter passe et repasse devant mes yeux, symbole
de tout ce que j'a, désiré et n'ai pas obtenu ?
?
tA 28
L'artniversaire de ma mêre tombait le
avruL, date querien n'a jamais pu effacer de
f-
A
ma nrémoire. C'étatt chaque année un événe-
ment à l'ordonnancement précis comrne un
sacre. À I'école Dubouchage oü elle enseignait
t
à

á
depuis vingt ans, ses élêves favorites, car elle
avant sa cour, lui récttaient des compliments et
lui remettaient un bouquet de roses, ses fleurs
Lrf préférées, âu nom de toute la classe. À la rnai-
l. son, au déjeuner, morl pêre lui offrait un cadeau,
généralement un collier ou un bracelet qui irait
n
á
ir-{
encore alourdir le poids de sa bo?te à biioux. À
quatre heures de l'áprês-midi, la sorbetidre grin-
fi' çait dans la cour. Adé]ra, qui résistait fidàlement
aux sautes dlhumeur malgré une paye de misàre,
4
I

servait le goâter à ma màre et à ses amies parfu-


á mées et pomponnées" rl y avant des roses Éout
7a partouÉ. Puis, devant ce parterre, mes fràres et
a) seurs grimés et costumés jouaient une saynàte
á ce leur composition qu'ils avaient répétée dans
á le ptrus grand secret. Enfin, môn pêre áébouchait
le les bouteilles de champagÍle, mises à rafra?chir
f,
7l 77
É
#r", -*..&iry''ffi
T:,:

I
t.

depuis la veile. pendant des années, je


i
l,'
i

me venaient chercher leur secours tous


I

lt,'
1., contentai d'être une sorte de mouche ler
importune à tout le monde. Je voular.s ão"h;, du
l.:
;.

I
dimanches. Elre avait acquis ra ,ep"ation
moule à gâteau, tourner la manivelle lécher le personnage. de légende. on faisaii circulerd,ur
betiêre. Je refusais d'embrasser les de la sor- commentaires .l jugements,
se§

mêre. Mais je m'ingéniais à ra couvrir


amies de ma acerbes- on amplifiait:es touj ourr
*"*".Jrps de gueule et ser
poisseux. Je renverãais du sirop de baisers coups de sang. on racoÍltait comment elle
d,orgeat sur ma avait
robe- Je vidais re fond des ,Lo.r. Bref, cassé son parasol sur le dos d,un agent
de
disait ma sreur Thérêse, ra seure de Ia comme police, coupable de rui manquer de respectr
me traiter avec un peu de sóvéri té,- o je familre à d'aprês elle. car la base de son caractere
était
mon intéressante ,r. A, fur et à *"r,ri" faisais I'orgueil- EIIe étatt filre d'une bâtarde anaroha_
que je
grandissais, ce rôle de figuration _bêt9 qui avait quirté La Treile po,r.
ne me
tait plus- À rrres dix arls, je voulus attirer conten_ La Pointe- Bonne-maman Érodie. une;"-il.ã;; photo sul
tion de ma mêre, mériter" *u, féricitations I,atten- le piano représentait
S":" fragile, erlcore rnurâtràss. por_r
une
exploit hors du coffutlun. par un tant mouchoir, fragilisée
rci, il faut peut-être que je tente d,ébaucher vie d'exclusion et de tôte baissé.-.. Oui,par und
misié.r
portrait de nla mêre. clesi une tâche re Oui, madanm >>. Ma rnêre àvait donc grandi;
je l.ui pu. m'e.ssayer que récemrnent, à laquelle hurniliée par res enfants des maitres, pràs
dur
ne disant jarnais un mot sur elle-même,ma mêre potager des cuisines d-es maisons bour
elle n'avait ni frêres ni sreurs, quelques comme Lt &stin aurait voulu qu'elle fasse bjr"i?iitti'
marie-galantais qui nous poíaient des cousins manger comrrie sa màre et qu,elle récolt"--""r
rines au Jour de i'An, q**^* propre manda_ ventre à crédit du premier bougre ,,*rr*-.^
fer-mé ses yeux avant.que j'oúvrê mêre avait dàs l'école primairê, ra coronie, qui ,ri"riM;i
ret'était facile d'imaginer *" mêre xes rniens, il toujolr'rs aveugle, avait remarqué son üi
intelli-l
limbes tout adurte pour enfanter n3asortie ces gence exceptionnelle. À coups oe
bourses et del
frêrgset scgurs. ' 'rçt Lr'traré,e de
r
prêts d'honneur, elle en fit'une des premiêresl
Eile slappelair Jeanne Quidal. Ma mérnoire enseignantes noires- De'enue un be-uu"puyti,
garde f image d'une Éràs uàne femme. peau rnàre fur vite courti.é?: Elle pouvait ;;;
de marier à l'égrise en voile .à*ronne. Fr .ip*r", seü
sapctixie, souire étincelanÊ. F{aute,
*tut.,esque.
Toujours habilée ave? goüt, à l,excepri;; elle ne u'.* laissait point "t
de ses coriter, íl,igrro;:TxT;.
bas trop clairs- À Lã poinre, peu de gens que nornbre de ses pretendants ,r,urroT"rrt aii5;"r
i'aimaient malgré ses charités inlassables que pour sa solde d'institutrice de pr**iã""r
entretenait des dizaines de malheureux: elre classe. À u?r vingt-trois âns, elle rencontra
mon]
qui pàre' I1 avait quu.iat Êe-Êrois ***^ru^I.'ã;
prém a-Ç
78
ol
79t
o
tsr
á turérnent blanchie. rl venait de mettre en terre sa Qu'est-ce que tu veux, répétait-il. Elte
?
?l
prerniêre épouse et se trouvait seul avec deux
petits garÇons, Albert et serge. Tout de rnême,
s'est vendue à un vieux-corps. Je parie qu'elle
Ít' a pas fait coÍrectement l'amour depuis des
,t ma màre accepta de l'épouser. Bien que rien ne années. Toi, c'étant un accident.
a
á
m'y autorise, je soupçonne l'amour ãe n,avoir
eu que peu de part dans cette d.écision. Jeanne
Sous ses dehors flamboyants, j'imagine que
fi:,'a mêre avait peur de la vie, jurnent sans hCou
?
?
ne chérissait pas ce veuf chargé d'enfants, déjà
arthritique et rnalvoyant derriêre ses lunettes à
grosses rnontures en é,carlle. Mais le quadr agé-
qui avait tellement malmené sa mêre et sa
grand-mêre. Lrn inconnu avait violenté Élooie
? naire, ambitieux de prerniêre, qui lui prorne tíatt
dont quinze ans plus tôt un usinier marie-galan-
tais avait violenté la mêre. lfoutes les d.eux
?
n
d'ouater sa vie, avait construit sa maison haute
et basse rue de condé et possédait une avaient été abandonnées avec leur monta glrre de
La vértté et leurs deux yeux pour pleurer. Élodie
á citroên c4. rl avait donné sa démission de n'avait jamais rien eu à elle. Mêrne pas une
á l'enseignement pour se lancer dans les affaires. case. Même pas une bonne robe. Même pas une
>1 Avec un groupe d'autres entreprenants de sa tombe. Elle dormait son sofiuneil d'éternité dans
sorte, il avait fondé la Caisse coopérative d,es
4
4 prêts, future Banque antillaise, destinée à venir
en aide aux fonctionnaires. En apparence, le
le caveau de ses derniers employeurs. En consé-
quence, la hantise de ma màre étatt de tomber là
zrl oü elles étaient tombées" Et surtout qu'on la
mariage de mes parents fut l'usuef mélange de confonde avec une personne ordinaire, qu'on ne
7l bonheur et de malheur. trls firent huic en?ants. rende pas hommage à ce çlu'elle étart devenue à
-l
1
Quatre garçons. Quatre filtres. rls en perdirent
deux dans leur jeune âge, ce dont ma mêre ne se
la force du poignet. Elle terrifiait mes scilrs.
Seuls Sandrino et moi tui tenions tête. Toute
ccrisola jamais. rls ne manquêrent pas d'argent petite, certains de ses axiomes me mettaient en
-? et voyagêrent loin. Jusqu'en rtalie. Mon pêre fut fureur. surtout celui-trà qu'elle me répétait fré-
à,, un mari fidàtre. Aucun derni-frêre, aucunê demi-
/) quemment, vLI rna propension à reckrercher la
sceur ne venait réclamer de l'argent poun- des compagnie d'Adélia :
á souliers d'école. Pourtant, rien ne rntôtera de Tu ne feras jamais rien de bon, Les fiiles
- L'ídée que moÍr pàre ne móritait pas rna màre. rl intelligenÉes ne passent pas leur temps dans la
avant beau l'appeler constarnment << rnon tré- cuisine.
- sor >>, il ne la comprenait pas et, qui prus est, elle
â Je ne pouvais pas comprendre que c'étant sa
f, |' effrayait. sandrino était caégõrique. D' apràs maniêre à el}e de déplorer la distance qui, au f,il
1 lui, ma rsràre étatt une femme insatisraite et frus*
tré,e.
des années, s'était úeusée exrtre se servante de
á mêre et eIle. Les gens de La trointe raconÉaient
t 80
4
â
81

§i -:ru
qu'elle étart une sans-sentiment qui avait brisé reuse. capable de tuer avec l'arme blanche de
le ceur d'Élodie. eu'elle ne là laissait pas ses mots et incapable de demander pardon. pen-
plus toucher à ses enfants qu'une pestiféiee. dant des semaines, je travaillai d'ârrache-pied,
Qu'ayant honte de son mouchoir, eue l'avait néglrgeant mes devoirs d'école. Je nee réveillais
forcée à prendre chapeau et à dénuder ses La nuit et voyais La lune ronde comme un fro-
tempes dégarnies; de son parler créole, elle m.age de Brie posée sur le rebord de ma fenêtre.
1'avant forcée au silence ; de tõute scn attitude de Je me levais à quatre heures du matin veillant à
subaltenle, elle La cachait à chaque fois qu'elle ne pas atttrer l'attention de ma mêre déjà habil-
recevait son monde. lée dans la piêce d'à côté. Car tous les jours que
À dix ans donc, confo rtée par mes bonnes Dieu fant, sans tour de cou ni zaÍaÍ7o, dépouillée
notes en f,rançais, je demandat d'offrir un texte comrrre un crucifix, ma mêre se rendait à la
de ma composition lors de l? anniversaire de ma messe d'aurore. Elle y prenait quotidiennement
mêre. on accepta puisqu'on rne passait tout. Je la comrnunion et, de retcur dans son banc, elle
ne sollicitai I'aide de personne" Même pas celle restait ployée jusqu'à 1'Ite missa est, à murrnu-
de sandrino, qui d'ailleurs faisait dei gorges rer des priàres exaltées. Que dernandait-elle au
chaudes de ces anniversaires et n'acãe píart Bon Dieu ?
jamais de rôle aux saynêtes. Je n'avais pas une Aprês ces semaines de transe, le soleil éclaira
idée précise de ce que je voulais écrire. Je sen- le jour de l'anniversaire. Dàs le matin le destin
tais seulement çlu'une personr'alrté, telle que rn'indiqua par mille signes que les choses ne se
celle de ma rnàre méritait son scribe. eue je passeraient pas corrune je le souhaitais. Mal-
devais rrf attacher à représenter de mon rnieüx heureusement, j'étais une enfant aveugle et
un être aussi complexe. Aprês de longues têtue. À Duborichage, les élàves favorites ne
réfllexions, j'optai pour un poá*. en vers libres purent se souvenir de leur complirnent at,
qui ressemblerait aussi à une piàce de thé,ãtre. rI bouche ouverte, se dandinêrent d'ún pied sur
Ir'y aurait qu'un seul personnage. par ses rnéta- l'autre, comrne des dindes, leur lança rr1e màre.
Forphoses, ce personnage unique exprim erant Au déjeuner, Ír1or1 pàre exhiba une brcche qui
les différentes facettes du caractàre de ma mêre. manifesternent ne fit pas plaisir à sa destinataire
A la fois , gérréreuse, prête à distribuer ses der- et, qui pius est, il la piqua en l'épingtrant sur son
niers biilets de banque à des rnalheureux et corsage de crêpe georgette. Adélia trébucha
pron'rpte à chicaner Adétria,Four une augmenta- dans la cuisine et érnietta toutes les flütes. à
ticn de quelques francs. ÉrnoÉive ei.l paint de ghampagn?. La saynête Íut un désastre malgré
pleurer à chaudes larrnes sur les infcrtuàes d'un l'énergie des soufflerrrs. Les rarissiffles eppiáw-
inconnu. Arrcgante. Coiéreuse. surtout colé- cissements de ma màre exprimêrent sâ ãasup-
82
83
_t
I-
H
rr probation. rl ne restait que ma création pour màre. Même pas quand elle s'était cassé l,os
?
F
réparer l'honneur perdu de la famille.
Ce texte a évidemment disparu et je ne peux
du bras en glissant dans l'escalier. J'éprouvai
d'abord un sentiment capiteux qui ressernblait à
?) di1? ce qu'il contenait exacternent. Je me rap- de l'orgueil. Moi, dix arls-, la petite derniêre,
i.
á
pelle qu'tl étatt farci de références à la mytholô-
gie classique puisque, en classe de sixiàme,
j'étudiais << l'Orient et la Grêce >>. En sa pre-
j'avais dompté la Bête qui menaçait d'avaler le
soleil. J'avais arrêté les bmufs de porto Rico en
A plein galop. Puis le désespoir me prit. Bon Dieu,
n
>a
rniêre métamorphose, ma rnàre étart comparée
à une des srcurs Gorgones, La tête couronnée qu'est-ce que j'avais fatt? Je n'avais pas rete-
nu ma leçon. Mes dérnêIés avec yvelise ne
d'une chevelure de serpents venimeux. En la
4 secoÍIde, à Léda, dont la douce beauté séduisit le rn'avaient pas su$i. E ne faut pas dire la vértté.
Jamais. Jarnais. À ceux qu'on aime. rt faut les
4
tl
plus puissant des dieux. Dês que je me mis à
parler, les visages de rnon pêre, de rrres srcurs, peindre sous les pius brillantes couleurs. Leur
des amies de ma mêre et même de sandrino donner à s'admirer. Leur faire croire qu'ils sont
â ce qu'ils ne sont pas. Je me précipitai hors du
n
*;
s'affaissàrent, exprimant la surprise, l'ahurisse-
ment, f incrédulité. Mais le beau masque de ma
màre resta impassible. Assise bien droite dans
salon, montai l'escalier quatre à quatre. Mais la
porte de la chambre à coucher de rna rnêre étatt
>a
I

son fauteuil, elle avait pris une pose qu'elle close. J'eus beau hurler, cogner sur le bois des
?l affectionnait : la rrtain gauche appuyée contre le deux poings et aussi des deux pieds, elle ne
â cou et soutenant le menton. Ses yeux étaient à s'ourrrit pas.
â demi fermés cornme si elte se concentrait pour Je passai 7a nuit à pleurer.
tl mieux rrr'entendre. r-e lendemain, ma mêre affecta de me traiter
â Vêtue d'une tunique bleu ciel, je paradai et cofiIlrre à l'habitude. Elle ne coiffa pas mes che-
Ét pc;sturai devant elle pendant trois bons quarts veux d'une main plus rude et planta rnes quatre
d'heure. nattes d'un noeud rose. EIle fit briller rnes
â tsrusquement, elle me fixa. Ses yeux étarent jarnbes avec un peu d'huile de carapate. Elte rrre
4 recouverts d'une pellicutre brillante. Bientôt, fit réviser mes leçons. Quand, pleurant toutes les
2l celle-ci se dóchira et des larmes dessinàrent des larmes rje rnon corps, j'entourai son cou de mes
>a sillons le long de ses joues poud.rées. bras, expliquant qtle je n'avais pas vu nealice et
â C'est comrne Ça que tu me vois ? lui demandai pardon, elle questionna, gl.acrale :
7) interrogea-t-elle sans coXàre. Pardon ? Pourquoi pardon ? Tu as dit ce
>a Puis elle se leva, traversa le salon et monta à que tu pensais"
A sa chambre. Je n'avais jarnais vu pleurer rna ce catrrne donnait la rnesure de sa blessure.
á 84

IM
La plus belle femme
du rnonde

A la cathédrale saint-pierre-et-saint-paul,
notre banc portait le numéra 32 d,e l'allée cen-
iraie. Toute petite , j' aurais pu me diriger les
yeul _fermés vers ce refuge, pásser le bedãuu qui
i
m'effrayait fort quand il frappait le sol de ia
I

li
: hallebarde, me laisser guider par le flot de Ia
rnusique de l'orgue et les odeurs des lys et des
l

tubéreuses entassés sur le ma?tre-autel. Le banc


étatt étroit. Le bois en était brillant ccmme f,rotté
à la cire. Le dossier, três haut. E aurait fallu que
je rfle mette à genoux sur la banquette, ce à"i
m'était défendu, si j'avais voulu ãpercevoir ce
qui se passait derriêre. I
Mon pêre qui avait ftirté avec la franc- I
maçonnerie ne rrous accornpagnait jamais à ia
cathédrale. trl restait à la n:raison en bras de che- t
rnise et eÍl profitait pour recevoir ses amis, I
r*écréants conrme lui, soupiraiÉ ma irlêre. Avec I
eux, il fi;.mait des cigares et, une fois n'est pas I
coutume, prenait un sec ou deux. De notre rnai- t
son à la cathédrale, il n'y avait güàre que quetr- a
ques nlinutes de marche en ligne droite. li siffi_ í
í
87 I
a

sait de traverser la place de la Victoire. Mais ma Malgré une excessive coquetterie qui me fai-
mêre s'arrêtait tous les dix pas pour donner le sait adorer la parure, je n'aimais pas aller à
bonjollr" faire la conversation avec une connais- l'égli.se. I1 fallait porter un chapeau qui tirait les
sance et nous devions l'attendre. De toute façon, cheverlX, des chaussures vernies qui serraient les
j e ne pouvais pas m'éloigner, Earnbader, orteils, des rni-bas de coton qui tenaient chaud
rl:'égailler de droite et de gauche, car elle empri- ot, surtout, se taire pendant plus d'une heure, ce
sonnait ma main dans la sienne. Sandrino venait qui rr.' était une torture puisque j'avais tout le
toujours en queue de peloton, faisant une tête temps Ltne histoire à raconter. Souvent, dans
d'enterrement, lui qui se prétendait athée. Nous illon inconfort, je fermais les yeux et parvenais à
gravissions de concert les rnarches du parvis, piquer du nez aprés l'évangile. Mais cela déplai-
entrions deux par deux à f intérieur de l'église, sait à ma màre qui me secouait le bras comrne
ma rnêre et moi ouvrant la marche. Arrivés à la une branche de surettier. Elle, qui me passait
hauteur de notre banc, nous nous signions, et, tout à en croire mes srcurs, mallifestait La plus
cofi]me un singe savant, je m'efforçais d.'imiter grande sévérité en ce qui concernait la tenue à la
le geste ample de ma mêre. Puis, nous nous age- rnesse. Elle était déterrninée à ce que je demeure
nouillions sur l'arête coupante du prie-Dieu. éveillée jusqu'à la phrase ltbératrice de l' Ite
Nous gardi.ons la tête entre les mains pendant missa est. Pour Íle pas prendre sofirrneiX., je chan-
quelques rninutes, toujolrrs à f imitation de rna tonnais une rengaine dans rna tête. Hélas, je
mêre. Apràs quoi, nous nous asseyions. Dans la rn'oubliais parfois. Elle descendait alors dans
cathédrale aussi claire qu'une verriàre, le silence nla bouche et je recevais une tape sans douceur.
étatt entrecoupé de toux retenues et de pleurs Je détaillai s pour la éniême fois les statues de
d'enfants. Enfin, l'orgue donnait de la voix et le plâtre au fond de leurs niches : saint Antoine de
prêtre faisait son apparition, entouré d'un aréo' Padoue avec sa calvitie. L'Enfant Jésus assi.s à
page d'enfants de chmur en robe rouge, balan- cheval sur son livre de priàres. Sainte Théràse
çant 1'encensoir à toute volée. .Ie crois que, l'un de Lisieux les yeux levés vers le ciel sous sa
aprês l'autre, rlres grands frêres arzaient été couronne de boutons de rose. Saint ]\4ichel
enfants de chceur, à l'exception de Sandrino qui Archange portant des sandales quelle intpru-
s'y étatt farouchernent refusé. Dieu, l'Eglise dence ! pour piétiner -
un serpenÊ. Je tournais
étarerrt les seuls sujets de divergence de mes le regard- vers les vitraux illuminés par le soleil.
parents. Pourtant, ils Íle se disputaient pas 1à- Rien de nouveau de ce côté-là non plus. Du
dessus. Mon pàre trouvait naturel qu'une f,emme jaune, du rouge, du bleu" J'essayais de repórer
de bien ait de la religion et ma màre, inévitable les arnis de nles parents dans la rnarée des
qu'un hornrne n'en ait pas. visages. Quelques-uns étanerú 1à pareillement
88 89

*--.-,:- . - '.,,-.,-*=**O**fl
solenners et endimanchés.
venait de me soigner d,uneLe docteur Méras qui ' kougnans- Mes camarades branches,
oüte.
enfermait des ciapauds dans M. vitarise qui quitté r'écore, je n'auraii-3"m*i* eu une fois
pharrnacie- Ar.l fur et à res bocaux de sa ; r,idée de
Ies fréquenter. si nos cheráins se croisaient,
sais, je ne pouvais *;.*p'echer'que je grandis_
mesure nos
regards savaient ne pas se croiser.
combien erles étaient rar..] àL'r*marquer ur, ãi*anche,
je ne sais pqulguoi] je me mis à considérer
simplement cororées c.rr,'tures figures noires ou blancs-pays à l,àntour avec curiosité. res
n.í*"ntrale de ra
cathédrare sous ra carêne renversée Je savais que Ie créole res oaptisái
Elles tranchaient co,,,me si elres de ra voüte.
étaient Et c'est vrai que res rrommls et les tgarçonnets
<< zorey >>.
dans le bor de lait a" iã ã""À|rine tombées exhibaient des robes rouges, puissants,
tions sans y voir aucune ironie que nous chan_ décol1és.
Les femrnes s'efforçaienr de ies oissiáurer
:
les volutes de reurs th"velures; res sous
Une négresse qui buvait du firettes
leurs angraises et reurs ,oburr*. Matgré sous
lait
Ah, se dit-elle, si je t" pouvais cela, i

Tremper ma frguie dàns urt droire àgauche de leirrs-


Je deviendrais-plus bianche bor de rait regard rnonta, descendit, parcourut
"o.r..iã_.rràrr. Mon i
de figures rnarquées d,un àá** les rangées
eue tous les Fiaruçaris- sceau de pâIeur r
J

Ais-ais_ais ! jaunâtre, buta sur re promontoire


rte'., rôda autour des iê.rr"s dessineesirnpé.i..r* des r
Des blancs-pays tout pa*.ut.
Des blancs-pays
d'un rasoir. Et c'est arors que, à ra avec le fit r\
dans Ie banc d.íarr, mon exploration un peu mõqueuse, je f,aveur de
nous- sorti-q des quake ããrr* re banc derriàre tornbai r
"ouiu,
coins de La Fointe. Des sur une f,emme, ffês jeune, ung
hornmes, des ferrimes, des noire plantée sur ses cheveux rauves, toque de paille r
enfants. »** vieux,
des jeunes, des bébés a*r.-1., rnoitié recouvert par *rr. voilette,' rà fronÉ à u
bras. on n,en
vovair jamais auranr qu,à d-;r;;ãj*L*r*. Ia bouchà en bouÉon de rose.
i., joues ü
croire -que ra cathédra1e etaii- À 'eloutées,
tait un tailleur de lil beigaãorr, le EIre nôr_ u
Ieirr
Bon Dieu était leur proche parent. bie*. eue Ie piqué d'un camée. Je rry*r*i, jamais ,*r,"lf ffi;
Je n'éprouvais aucun senliment d'aussi parfait. Du restanÉ de ra ;;;"" ;J ü
vis-à-vis des brancs-p3y.: margré d,agressivité ffresse, je ne pus ri
m'arrêter de t'obserrr.". À ã-*ornent,
Anne-Marie de su.,riuó, ; ;;;; l,épisode avec reÍlcontrêrent les miens eÊ, à Írra ses yeux rt
dément enfoui dans ma mémoire.époque com*lo_ se détournàrent aussitôt, iJ rrive douleur, itrs rt
parenrs ** parl3ienr_pas
on \.u, mes
pr"*-[,r,i, férence- EIte ne rn'avaii pas;;ntenant qu,indif_ u
'a
i
qt
:.' ry,en
racontaient des histoires oà ne me
zombies ou de sou_ |'rte missa est, e1le se tqva deremqrquée.
son
Apràs u
,:, i

nouiltra pieusemenr, se signa b-ar", s,age- Ü


90 ", ;;i; i" à?;- d,un ü
g1 Ü
(}
f"i i

F,? hornme. Le dimanche suivant, de rnon poste Et j'ajoutai salls prendre garde à sa mine :
tsr d'obse vation, je la vis amiver entourée des C'est nlon idéal de beauté !
siens, toujours au bras de son mari três jeune lui Silence de mort. Elle resta sans voix. Elle fit
F{ aussi, moustachu.- la mine assez ordinai.re, quérir mon pêre qui rigolait au salon, convoquer
n
á
indigne en tous points de posséde.r un pareil tré-
sor. Cette fois, elle étant de dentelle blanche
m"r fràres et sceurs qui devisaient tranquille-
meÍtt à la fenêtre de leur chambre. Elle exposa
vêtue, sa toque rempl acée par une capeline à mon crime : comment mon tdéal de beauté pou-
H larges bords, son çarnée par un collier chou de vait-il être une femrne blanche ? N'existait-il pas
r{
irn
grosseur respectable. Avec ce qui rne semblait
une grâce inimitable, elle prit place dans la ran-
des personnes de ma couleur qui wtérrtaient cette
l,-l distinction ? Passe encore si j'avais choisi une
gée 29. Tel un détective , je notai le nurnéro. La
mutrâtresse, une capresse, une koolie môme !
I{ curiosité me dévorait. LJne fois à \a maison, je Mon pêre, qui savait qu'il ne faisait pas bon
F
lr{
demandai à ma mêre qui étatt cette farnille de
blancs-pays de la rangée 29, non loin de la
contredire rna mêre, pour une fois prit ma
défense. N'était-ce pas beaucoup de bruit pour
i{ nôtre. Je le savais, ma mêre et ses bonnes arnies
étanent des généalogistes de premiàre. Elles ma1-
rien ? J' étais bien jeune. Ma màre n'accepta pas
ces circonstances atténuantes. J'avais déjà du
i1 trisaient de mérnoire le tableau des pareÍrtés, des
rt mariages, des alliances, des séparations. IJne
grande partie de leurs entretiens consistait à le
jugement,, Je savais ce que je faisai.s. S'ensuivit
un discours bien senti dont les thêmes préfigu-
mettre à jour tant et si bien qu'elles auraient pu raient ceux de Black is beautiful. Mes joues
ã étanent incendiées. J'éprouvais d'autant plus de
á conseiller des notaires peinant sur des pro-
blêmes de successions et de partages de biens. honte que Sandrifio, rllon aÍLté de chaque instant,
Ird avant l'air d'approuver. Je me retirai dans ma
â, Elle connut sa réponse sur le bout des doigts :
,I
Ce sont les Linsseuil. Bonne affaire, ils chambre. D'une certaine façon, je devinais que
viennent de rnarier Amélie au fils Cu proprié- ma rnàre avait raison. En même temps, je n'étais
J,, tai.re de l'usine Grosse h4ontagne. pas coupable. Je n'avai.s pes admiré AméIie
7a, Elle atrlait pour passer à autre chose quand, à parce qu'elIe étatt blanche. Oui, rnais sa peau
á la réflexion, rna question l'éÉonfia. Elle vira de rosée, ses yeux clairs et ses cheveux moussants
A bcrd sur moi. Qu'est-ce que j'avais à faire avec étaient parties intégrantes de cet eÍ'rserÍlble que
A ces gens-là ? j'adrnirãis tant. Tout cela dépassait mon enten-
A ciement.
,1, à ma passion, parce que je trouve Arnénie la plus Le dirnanche suivant, du coin de l'4i1, je vis
);q beXle perscnne que j'aie jarrais vue. An:élie s'agenouiltrer et se signer à l'entrée de
i 92 93
4^,
v)
.-m
í
son banc. Je ne tournai pas la tête dans sa direc-
I
tion.
J'avais compris que sa beauté rn'étatt inter- t
dite. t
I
{
{
Mots interdits {
ü
I
ü
I-Jne fin d'année, rna mêre cescendit s'asseoir I
à tabie, soir aprês soir, les yeux en eau, les pau-
I
piêres boursouflées et ruméfiées. Adélia emphs-
sait son assiette avec dévotioo, mais ma rnêre ü
n'y touchait pas et filait en vitesse se claquemu- t
rer dans sa chambre d'oü nous l'entendions ü
geindre comme une blessée. Mon pàre restait à T
sa p1ace. Mais il arborait une rnine de cir- t
constance et soupirait fortement entre deux cuil- ü
lerées de soupe grasse. Apràs le repas, Adélia ü
montait un thé de siminn kontra, recoflnaissable
à son odeur poivrée, et demeurait avec ma mêre U
des ternps et des temps. It
En I'attendant, je trépignais d'irnpatience. ü
Sandrino et moi ne pouvions pas traverser la rue e
sans elle et chercher une place dans la cour des f
clavier" Dàs les premiers jours du rnois de f
décernbre, nous nous groupicns entre gens cu ü
quartietr, et tête levée vers la vcâte du ciel étaiié, ü
Êous braiitrions ies cantiques du temps de Ü
I'event, parfois jusqu'à neinuit. Mênae Bonne-
mainan Drisccll apportait soft banc et s'asseyait ü
ü
95 ü
t

L*
HI dans Llne encoignure. Mes parents, qui ne *""t dait dês qu'il évoquait sa fille premiêre-née, }a
mêlaient jamais à ces assembtrées, nous lais- r,i préférée.de son ceur. I1 citait ses traits d'esprit.
saient quand mêrne y prendre part. Les << Chan- it vantait son intelligence, son charme, la dou-
tez Noêl >> étanent l'unique concession qu'ils fai- ceur de Son caractêre, et tous ces compliments
Hi saient aLlx traditions populaires. Car si le rythme
des cantiques était aussi endiablé que celui des
paraissaient autant de flêches décochées contre
ia pauvre Thérêse que la famille s'accordait à
biguines ou des mazurkas créoles, nous tapions trouver bougollne, un laideron. Ma mêre affir-
avec emporternent sur des bassines ou des fonds rnait, en exhibant les photographies de son
de casserole, les paroles étanent fort correctes. album, eu'Éntilia étart son portrait craché.
En bon français. En français-français. Je suis Celle-ci avait épousé Joris Tertullien, le fils
ãl encore capable de chanter sans rne tromper
<< Michaud veillait la nuit dans sa chaumiêre >>,
d'un notable fort connu et fort riche de Marie-
Galante. Leur photo trônait sur le piano. Ils
qui reste mon cantique favori. Mais aussi << Voi- s'étaient mariés à Paris, deux étudiants ano-
sin, d'oü venait ce grand bruit ? >>. << Venez,
H divin Messie, veÍtez, sorJrce de vie >>. Ou encore
n)/r-res,pour évtter sans doute les falbalas fami-
liaux. Je savais qu'ils avaient perdu un enfant.
<< Joseph, mon cher fidêle >>.
Je ne m'intéressais guêre à eux. Mes parents
ni Four moi, la cause de \'état de ma mêre étatt
un mystêre. Elle tt'étant pas rnalade puisque rnon
étanent extrêmement honorés de cette alliance
avec les Tertullien et la rappelaient au moindre
pêre n'avait pas appelé le docteur Mélas en prétexte. À leurs yeux, l'ünion d'Émilia et de
consutrtation. Elle ne s'était fâchée ni disputée Joris pouvait se comparer à celle des héritiers de
avec personne, uÍl voisin, une coltrêgue , un deux dynasties dont les arbres généalogiques
étranger, à l'école Dubouchage, dans la rue, s'égalent. Plus secràtement, pour ma rnàre,
H] dans un magasin, au cinéma. Qu'est-ce qui
ni
FÇi
I'avait contrariée ? Sandrino finit par tne chu-
j'irnagine qu'elle symboiisait une revanche sur
une ile que sa màre avait quittée dans la gêne et
:t.1 ' choter à l'oreille que le mari de rna smur Eneilia la pauvreté.
lQt
l'avait quittée. Iis allaient divorcer. Peu de temps apràs le neariage d'Émi.Lia et de
Divorcer ? Joris, un 15 aoüt, jour de la fête patronale de
-'ti .tre ne connaissais pas beauccup rna s&ur Erni- Grand.-Bourg, Thérêse, Sandrino et moi avions
á, lia. Depuis des années, elle vivait à Paris et je ne été expédiés auprês des Tertullien en térnoi-
)1' la rencontrais qu'à 1'occasion de nos séjours en gnage des nouvelles relations famitriales" C'étant
lt France" Plus de vingt ans nous séparaient, nous mon premier voyage à Marie-Galante, ma Desi-
-#
ra$",.
n'avicfls pas grand-chose à échanger. Mon pàre,
qui rnanifestait raremenÉ quetrque sentirnent, fon-
rada à rnoi. Le bras de mer étatt" dérnonté. Le
Delgràs qui assurait la liaison avec La Pointe

tH
-*'. 96 97

5il
1

étart bondé. rl montait jusqu,à la tête des lames, eu qu'un 13iq,re firs, m-e gâtêrent plus qu,il
I
puis descendait brutalêment jusqu,au fin fond
des creux, plusieurs màtres plus bu.r. Les passa- permis- .Chaque marinl Mme irrt,rllienn,est me
I

gers vomissaient dans tous les coins du dat"..r. demandait gravement ce que je désirais ;;"g.; T

Les plus avisés avaient fait provision de sacs en comme ,1. une princessJ de contes de fées. I
M- Tertullien m'acheta une poupée qui ouvrait I
qapier qu'ils allaient en trébuchant lancer par_ et fermlil res yeux- Je n'urrãi, j.*ui. imaginé
dessus le bastingage. souvent, ils manqu*l"rrt I
leur but et le contenu des sacs s'écrasait sur le pareille liberté et quand je revis ma mêre atttfée t
pont- La foule, le mouvement, la puanteur. Je en grande. pompe sur le quai cle La pointã,-l; t
me serais évanouie si Thérêse Íle m, avait pleurai à chaudés rarmes comme une évadé,e
qui
retrouve sa ceilule- Trop fine_pour s,y tromper, I
constamment fourré des rondelles de citron vert I
dans ia bouche. Aprês ces trois heures et demie elle commenra avec méfancotie t,i"li.titude
c@ur des enfants. Depuis, res T..t",rú"r, de ü
-d_"gonie, 1'?1e était sortie de l'eau. Des faiaises
blanches, parsemées de cases, agrippées como,e
nous
adressaie.nt fréquemrnent par des compatriotes t
des cabrits dans les positions l*r ptrrs su{pre- marie-galantais des panierJ pleins de iã.ir"s, t
pois d'Angole ou de pois ruiro, et des de
nantes, aual*tt surgi au-dessus des vagues. La bouteiles I
rrrer s'était calmée comme par enchantãment et de rhum agricore à 5s o"grés qui parfumait
gâteaux d'Adélia. les 'ü
le Delgràs étatt venu s'arúrre, en douceur le Divorcer.? ü
long de I'appontement. M. et Mme Tertullien À ;
mes _orei1les, re mot avait une résonance
lgus guiprirent. Tout le contraire de nos parents. obscêne- il vourait dire qu,un homrne ';
simples, souriants, affables. L'épouse, trainant et une
ses sandales, étatt coiff,ée d'rln chàpeau de paille felnme . qui s'étaienr embiassés sur r" 'uãL#, I
retenu par des brides nouées sous le cou. qui avaient dormi kolé seré scus la même ü
tiquaire, s'en alraient chacun de son mous_
L'époux, gigantesclue mais débonnaire, gagna côté et se t
aussitôt firorl affection, quand ii me soulei, { a" comportaient à ra maniêre de deux pá.ro*nes ;
étrangàres. gré les i"rommandations
expresses de Y"l
Éerre en rne bapti.sant << la perle de 1,écrin >>. ;
Ma1gré leur abord sarls maniàres, ils habitaient sandriilo, je ne pus garder une t
la plus belle maison de Grand-Bourg sur la pareille information pour rnoi'et
muniquai à yverise. Yvelise apporta -iã lu corri- u
place de l'ÉgHse et, chaque rnatin, une file cisions- D'apràs erle, si I.r oáor" p*r*o*nes des pré- U
s'allongeait devant ieur pôote : les suppliants avaient fait des enfants, on res parta.geait U
venaient quérnander les faveurs de M. Tertul- les poules d'une basse-cour. Les cofiune
lien. Cette sernaine passée à Marie-Galante fut filles ]
avec leur rnêre. Les garçons partaient restaient )
un enchantemenÉ. Les TertuHien, qui n,avaient avec le*r
,-
]ràre- Je sn'indignai contre ce jugement de salc_ ]
9gj |}
*ç ]
ü
mon. J'objectai. Et si un garçon préférait rest*iÉ l'ép,rer dans la peine que lui causait la mauvaise
avec sa màre, une fille partir avec son pêre ? Et chartce de sa fille, s'en repaitre, s'en réjouir.
si un frêre et une seur ne pouvaient p.r vivre Aussi, ces visites la plongeaient soir aprês soir
l'un sans l'autre ? Yvelise n'en démôrdit pas. dans une colàre mêlée d'amertume.
Elle étatt au courant : sa rnêre menaçait souvent Quand le flot des visiteuses comrnença de se
de divorcer d'avec son pàre. tartr et que ma màre eut la tête à autre chose
Quelques jours plus tard, ma nnàre revint de qu'à tenir dignement son rôle, une question se
I'école hors d'elle-mêrne. Nous l'entendimes posa. D'gà venait la fuite ? Qui avait laissé fil-
rager longuement dans sa chambre. EIle avait trer une information que mes parents avaient la
de bonnes raisons de le fanre I À l'heure de La ferme intention de garder secrête pour pas rnal
récréation, des collàgues, ayant appris le rnal- de temps encore ? Mes larmes Ín'accusêrent.
heur de sa fille, lui avaient exprimé leur plus J'avouai piteusernent que je m'étais confiée à
profonde sympathie. Etle l'avait pris de três haut mon ins éparable Yvelise. Tout le monde
et les avatt rabrouées vertemeni De quel mal- cornprit qu'Yvelise avait rappofié cette nouvelle
heur parlaient-elles ? Du prochain divolce de sa à Lise qui l'avait jugée trop croustillante pour la
fille ? A1lons donc ! Joris Tertullien, en quittant consomn'rer en égorste et l'avait partagée avec
Éneitia, ava7t, une fois de plus, donné la preuve ses collêgues de Dubouchage. De là, elle avait
de I'irresponsabilité des rnâles antillais. essaimé à travers toute La Pointe. Je dois à la
Dàs le lendemain, un flot de voisines déferla vérrté de dire que ni mon pàre ni rna rnêre ne
sur notre rnaison. Ma mêre était à peine rentrée levêrent la main sur rnoi. Je ne fus ni punie ni
de l'école que les visiteuses frappaient à La brutalisée. Fourtant, je me trouvai ptrus honteuse
porte. Finalement, elle tint salon, ãssise bien et mortifiée que si mon pàre avait défait son cuir
raide sur le canapé, d'angle jusqu'au diner. Les et m'avait administré une de ces raclées qu'il
visiteuses comptaient surtout -des màres qui réservait à Sandrino. Mes parents me répétêrent
redoutaientpour leurs enfants un sort semblable 7a chanson déjà maintes fois entendue. Nous
à celui d'Erydlia, ou qui le ciéploraient déjà. éti.ons assiégés-de tous côtés. Divorce. Détresse.
Mais on comptait également des vieilles fiEás, Maladie, Déficit financier. Échec scolaire. Si,
des laissées-pour-corrrpte, des femmes trompées, paÍ impossible, ces drames survenaient, rien
des fernrnes battues, toutes qualités d'aigràs et n'en devait transpirer paÍce que alors, comme je
de révoltées disposées à crácher du ,r"áin sur venais d'en être témoin, nos ennernis toujours
les hommes. 1!fa mêre ne vit pas dans 'cette aux aguets tire.raient avantage de notre malheur.
affluence une rnarque de syrnpathie. Au Le treitmotiv revint. Comrnent est-ce qu'une
contraire, d'aprês eLle, ces fer-nmés venaient petite fille aussi. douée que moi ne coÍIaprenait
10ü 1üi
pas cela? Pourquoi est-ce que j'y mettais tant de
nrauvaise volonté?
Je n'entendis jamais prononcer une seule
parole de compassion pour Érnitia. Je ne sus
.:l
jamais ce qui avait causé le désolant épilogue de
.,i
.!
son union avec Joris. À la vérité, pdrronne ne
:i s_'en préoccupait. Émili a étart.o,rpu.Ll.. L,échec
de son mariage avec I'héritier des Tertullien pri_
vait Tn?s parents d'un lustre de plus. rtr ouvrait Gros plan
une brêche dans l'orgueilleuse muraille dont
notre famille entendait s'entourer. pour cette
raison, personne ne pouvait la plaindre.
Ma mêre n'entretenait de relations suivies
qu'avec un de ses cousins de Marie-Galante. De .
vrngt ans sorl cadet, il répondait au prénom ,
céleste de Séraphin. C'était un gros garçon taci_ I
turne et emba:rassé qui respirait de loin son I
bitako. Dans sa bouche, le français prenait des a
allures de créole et iI s'emmêlait u..rr*i bien d.ans
ri
les articles que dans les adiectifs possessifs.
Mon pêre lui donnait volontiers ses affaires d

défraichies et le dimanche, quand iI venait I


déjeuner à la maison, il apparáissait a\/ec des ,
souliers ressemelés, des chernises à co} et poi_ d
gnets élirnés que nous reconnaissions. rl ne t
firanquait jarnais c'être présent avec un bouquet d
de roses roses aux anniversaires de ma màre ,
qu'il considérait gravement corrune sa bienf,ai- ü
trice. ce garçon respectueux était la risée de rlf,es ü
i
fràres et seurs parce que lors des repas domini- rf
'I
i:.
.
caux, quand fila rnàre lui proposait de se resser_ ü
i*;
vir, iI répondait à.chaque fois eÍl secolrant poii- ü
rnent tra tête : ü
l;
ü
1C3
ü
Ê
:,].' Merci, cousine Jeanne, J'ai mangé mon Fonds en Grande-TeÍTe. Elle lui était bien assor-
i, content ! tie, aussi ventrue et fessue que Iui, dans sa robe
i, Moi, je l'aimais bien. Je suppose que j'avais grenat à manches gigot. Í1 étart visible que San-
j url peu pitré de lui. En attendant le déjeuner, drino, assis de l'autre côté de la table, la paraly-
', puisque personne ne prenait la peine de conver- sait avec ses yeux auxquels rien n'échappait et
.. ser avec lui, il se réfugiait dans ma chambre et que les rnaniêres de rnes parents \a terrifiaienÉ.
tirait de ses poches des cadeaux : des flütes tail- Dans la peur de cornmettre la moindre faute de
1ées dans aes tiges de barnbor.l, des chars à grammanle, elle resta bouche cousue pendant
boeufs dans des graines d'avocat; une fois, ulle tout le repas. Elle se résigna à prononcer quel-
pipe au calumet qu'on aurait dit verni creusé ques paroXes inaudibles quand on lui présenta
dans un noyau de letchi.. C'est lui,.r, j'en suis süre, pour la deuxiàrne fois la langue de bauf aux
!
qui a éveillé la passion que j'éprouve pour
. lrç
, a
câpres dont Adélia étart tellement fiêre. Aprês
Marie-Galante. Son pêre étart raboteur à Saint- mou].t débats, la famille finit par conclure
', Louis et il me décrivait les copeaux s'enroulant qu'elle avait rnurrnuré :
r on boucle autour de son poignet dans l'odeur du Ça me suffit.
bois frais. I1 me décrivait aussi les cabrits barbi- Puisque j'étais de toutes les corvées, rnes
chus gambadant à travers les razyé, les grottes parents rne tra?nêrent au mariage de Séraphin et
aux parois vertigineuses comme celles de l'enfer de Charlotte. La bénédiction nuptiale leur fut
: et, tout aLentour, le royaume violet de la rner. Je donnée à l'église Saint-Jutres dans le quartier dit
.
renonçai
.,- .
à f interroger
- \
sur fira mêre. Ila n'en.
tt-
de l'Assainissernent. Je n'allais jamais guàre
i savait rien. ^
Quand,
, I
à ses dix-sept alls, il avant plus troin que la place de la Victoire et ne f,ran-
i quitté son ?le plate, ses parents s'étaient enhar- chissais le canal Vatable qu'en voiture quand
, dis. Ils avaient a,Cressé une supplique à cette nous nous rendions en changement d'air à Sar-
parente qu'itrs n'avaient jarnais rencontrée, mais ceLles. Aussi, c'étant la deuxiàme fois que je me
trouvais d.ans un quartier poputraire. L'Assai-
gràce à rnàre que Séraphi"n étatt devenu un
ÍÍaa" nissement offrait alors une étrange mosaique.
employé modàIe, gravissant tous les échelons C'étant à la fois un ramassis de misérables ceses
, des PTT, elle aimait à le rappeler. en bois ncn peinturées, parfois posées à même
Année apràs artnée, rtous v?rrres Séraphin la pierraille, et un gigantesque chantier d'oü, on
grandir? cofi]flre ii norrs vit grandir. Nous le l'espérait, sortkaient des immeubles rnodernes,
, v?rnes prendre femme. LJn dimanche, il nous un Grand F{ôtel, le bâtiment de tra Banque de la
amena sa proneise Charlotte. Etle n'étai.t pas oi- Guadelcupe, rlne clinique. L'église Saint-Juies,
' ginaire de Marie-GaiaÍlte, neais Ces Grands- avec sa f,açade de bois déLavé,e par les internpé-

", ' 1ü4 1C5


rres et son toit en forme de carêne de navire, me
sembla une rnerveille. Malgré sa ceinture de tu,r_ rapide. D'abord, oÍl les admirait tout nus cou_
dis, elle me parut un lieu ãe dévotion sincêre et chés sur le ventre. Ensuite, on les admirait en
costum" plantés sur leurs jambes-poteaux.
sans apprêts. Elle débordait de fleurs fraiches,
lys, tubéreuses, gardénias, et laissait passer toute un mois T*in
de juillet g-" nous pasÁions le change_
la lumiêre du jour par ses hautes persi.rrrr*. rnent d'air à sarcelles, une lettre apprit à á^
mêre que Q{*phin_{lrigeait re bureari de posre
{éco_upées en ogive. La famille de sàraphin .t de sainte-Marie. Elte prit cela comrne une
de charlotte, deux tribus qui totalisaient cha_ bonne nouvelle. sainte-Marie n,é.tait éloignée de
cune une cinquantaine de membres, étatt ridi_ sarcelles que d'environ quinze kilomêtres. En
culement endimanchée. pourtant, je n,avais pas ce temps-là, en Guadeloupe, la visite
le ceur à rire de ces taffetas et de ces dentelles. ne
Au contraire ! {_éprouvais une profonde sympa- s'annonçait pas. Les parents proches ou moins
proches, les intimes, les conãaissances s,ame_
thie pour ces fillettes de mon ãgu, les chevéux naient sans crier gare et attend"aient d,être reçus
frisottés à coups de fer brülant et de vaseline avec le sourire. Miraculeusement, c, étant tó,r_,
blanche, fiêres comme Artaban d.ans leurs robes jours Ie cas. A,ussi, un dimanche apràs Ia messe
en satin sousoun k1érant, et leurs chaussures ver- ma màre trouva tout naturel d'alier sulprendre,,,
nies à hauts talons. J'aurais voulu me mêler à Séraphin et Charlotte. On chargea des paniers de'
elles- J'aurais voulu monter dans une des autos- racines et de fruits du verger, orangeJ uo.rruorr- '
chars de location qui, sitôt la cérérnonie termi- naises,_figues poffine, corossols daãs la citroên.'
née, conduiraient la noce dans les Grands- carméIien, notre homme à tout faire, s,installa,
Fonds. J' imaginais le repas de Gargantua, bou- derriêre le volant. car, mon pàre souffrant d,une,
din, colombo de cabrit, chatroux, tarãuis, rhum à cataracte qui lui bleuissait les prunelles avait i
flots, les rires, l'orchestre de biguines endiablées renoncé à conduire. E nous fallut plus d., une
et, par cornparaison, tous les amusements que heure pour couvrir l*r_ quelques kilornàtres qu1 1
j'avais connus_me paraissaient ternes. peu *pies longeaient la rner. Lã rolt* étart tout eil ;
leur mariage, séraphin et charlotte disparui.rrt. caprices, en sinuosités. Ma mêre, peureuse, ,,r.- r
Ma mêre nous apprit que séraphin àvait été veillait fiévreusernent l'aiguille ã,* compt;;;. 'l
affecté tràs loin de La Pointe dáns le nord de sainte-Marie n'aurait été qtr',rn point à. pá" *
1a Grande-Terre. À Anse-Bertrand. ou à petit- d'irnportance sur la carte d.u-peys ôi la *u.r*oãn;r
canal. Pencant piusieurs années, ma rnêre reçut de chrisiophe colomb n'y arãir aborcé en 1493.r
d'eux des quantités de photos qu,elle datart et À cause d", cela, une statue en pied de notre u
rangeait dans ses atbumã. Des photographies de Découvreur s'étrevait au rnitan cl,*ie petite placey
*suàcession
treurs enfants, des garÇons, ,rés en baptisóe place ciu souvenir- séraphin et Õh*_
s
106 U
LÜ7
U
Ç
ld
lotte habitaient derriêre le bureau de poste, une capeline et entra?na Séraphin dans la chambre.
maison bien mal entretenue, la galerie Je restai à hésiter dans le living-room, me
encombrée de bicyclettes et de toutes sortes dernand,ant ce que j'allais faire de moi-même.
d'appareils hors d'usage. Carmélien eut beau E y avait bien des livres sur les rayons d'une
klaxonrler, ma màre donner de la voix, personne vieille bibliothàque. Mais est-ce que je pcuvais
n'apparut sur la véranda. Au bout d'un moment, m'asseoir et IIle mettre à lire en pareille cir-
elle se décida à entrer, moi sur ses talons, et it constance ? C'est alors que j'entendis des rires,
rlous apparut dês le seuil que quelque chose des chuchotements étouffés. J'ouvris Llne autre
allait de travers. Le living-room était dans un porte. Debout sur un lit, trois enfants, pas plus
état de saleté et de désordre qui dépassait l'irna-
gination : une vraie porcherie. trn gérnissement, hauts ni plus épais que les touffes d'herbes de
entrecoupé de plaintes violentes et de cris Guinée, se bousculaienÉ en se tordant de rire
rauques, sortait d'une des charnbres. On aurait devant une sorte de lucarne découpée dans la
cru qu'un cochon avait trouvé son samedi et cloison. En rne voyant, ils détalàrent dans toutes
perdait son sang pendu par les pieds au-dessus les directions. Je nl'approchai. Je les irnitai et à
d'un baquet. Inquiête, ma mêre lança à la canto- mon tour collai rnon ttez à la lucarne.
nade : Moi qui vivais les yeux barrés, moi à qui ma
E y a du monde? rnêre ne parlait jamais de rien ; ni de rêgles ni
Enfin, Séraphin surgit d'une des piêces. Un de rnenstrues; moi qui avais dü me fier aux
tablier de boucher autour des reins, barbu, che- racontars d'Yvelise pour découvrir que les
r-i velu, la figure bouffie, il avait encore grossi. En enfants ne viennent pas dans les choLrx, parés de
4l reconnaissant ma mêre, il parut saisi et se rnit à casaques roses ou bleues, je vis de rnes deux
ái
pleurer : yeux, en gros pLan, grandeur nature, u11 accou-
â Cousine Jeanne ! Cousine Jeanne ! chement. .Lrne odeur à faire vorrrir frappa rnes
# n se trouvait qu'en ce rnoment précis Char-
lotte accouchait de leur quatriàrne enfant.
narlnes. i:norme, cofiune un ballon dirigeable,
Ch*rlotte gis ant écartelée sur son ]it. Son centre,
Comme c'était un dimanche, Séraphin n'avait béant conlrne un tuyau d'arrosage, pissait le
-, pu rnettre la rnain sur la sage-femme. Charlotte sang. De sa bouche, sortait une plainte continue
â perdait des litres de sang, se fatiguait, n'arrivait << An rreoué ! An moué ! » interrornpue à inter-
plus à pousser. Aidé de tra servante, Séraphin se valles réguliers par des hurlements à vous gla-
al donnait beaucoup de rnal, mais en vain. J'ai dójà cer. LIne se.rvante, elle aussi eÍi tablier de bou-
{1
,

'r dit que ma màre ne manquait pas d'aplornb. cher, courait à l'entour du lit en sangloÊant et en
fi'
.,1
Sans tergi.verser, eitre pcsa son sac, enleva sa se tordant les rnains" Ma màre s'emmaillota
l":r

;Ç;; :
108
109
4,,,,,'.,
Á,
IF .:*rc
i' ..t
ri

dans une serviette, écarta tout le monde


avec autorité : et cria avatt donné pendant des années n,avait servi à
t, , Ou kaye pousé à pwé zan* ! rien. Quand je racontai l'affaire à sandriro, it
i: , -c'étant la premiêre fois fut extrêmement mortifié de n'avoir pas été,
que jã r,entendais par_ présent. D'un seul coup, sa cadette le depassait.
, ; ler créole. I\zrargré r'oàeu, p.r'tirentiepe, margré Je devenais riche d'une expérience q.riil étatt
, vue de tout sang, une horrible fascination
:, , 3 retenait à la lucarne.
me loin de posséder.
i ':] J,en disputai l,espace L'enfant S,ri naquit ce jour-là fut baptisée
aux trois enfants, revenus à la
comptaient bieg profiter des moindres et qui
charge Maryse. Je fus choisie pour marraine.
,, o.u spectacie. miettes
.À frésent, charlotte hurlait
' ' s'arrêter. Je vis sans
appa.rritre la tête de l,enfant. Je
,' la vis sortir. Je re iá,rt entier, pareil à un ver,
:
,'a

gluant d'hurnus et"i", de matiêres Í'écates. J,enten_


gl"pitr"**rrt
i'
:i 9f,-tiT^9-i?mie1 pendanr que séra-
phin s'exclamaiihdrs de fui_rãe;; ,
;, = An ti fi ! Môsi Bon Dié* I
Alors, incapable
I

d'en lupporter davantage, je I

tornbai doucement en étai. Les enfants rn,en I

tiràrent en me versant sans ménag**àrr,,


broc d'eau su1 r-a figure. euand, r,oídre rétabri, un I

le nouveau-né dans- son moíse , l,accouchée en I

chemise de nuit de soie, ma mêre et (

retrouvâmes face à face, elle soupira : moi nous I


,' : euelle rrisite ! Ma pauvr. eee, eu,esÉ_ce I
B,
' q"?^r: a"il pendanr ce temps "t? I
_T
Je prétendis qy- j'avais ru i, ,o*u.r, qui rra?- I
nait par là. Je súis ãa1e qu,eEe- ne i="ü;-
-F'avais e*core Ia filine^ bor.lleversée,- i" cupe.
ü

faible et l?* jambes frageot*rrt.r. EIre changeavoix ü


ü
en vitesse.le gujet de ra ãorrr*rsation et
se r',it à
critiquer la façon dcnÊ seraphin et charlotte ü
tenaient leur maison. Est-ce qi. j,avais t
saleté? vrairnent, re bon exàrnpie qu,elte vu cette ü
leur
ü
11C ,
ü
G
jambes s'étaient arquées. Mon Ltez s'était empli
de morye. La tignasse grenée de mes crr.veLx
7+ s'était roussie sur ma tête sous l'effet du soleil.
z; J'étais devenue .Iosélita, seur ou cousine d;
7o mon héros. c'était la premiêre fois que je dévo_
?
? rais une vie. J'allais bientôt y prendre §oüt.
Aujourd'hui, tout me porte à croirJ que ce
?
â
que j'ar appelé plus tard un peu pompeusenrent
<< mon engagement politiqLr.e >>
est né de ce
Yacances en forêt
7a mornent-là, de mon identification forcée au mal_
?a, heureux José. La lecture de Joseph zobeL. plus
á que des discours théoriques , tn'a ouvert les cette année-là, l'arthrose de rna màre décida
â
yeux. Alors j'ai compris que re milieu auquel mes parents à bouder Sarcelles et à passer leur
j'appartenais n'avait rien dê rien à offrir et j,ai
â changerrrent d'air à Gourbeyre, à cause des eaux
commencé de le prendre en grippe. À cause de
i, lui, j'étais sans saveur ni pãrrúm, uil rnauvais de Dolé-les-Bains dont on disait le plus grand
bien. J'accueillis f idée avec enthousiasme, car,
â décalque des petits Français que je côtoyais. à la longue, sarcelles rn'était devenu trop fami-
â J'étais << peau noire, masque blanc ,, êt c'est lier. Je connaissais ses moind.res tours et
;a, pour moi que Frantz Fanon allait écrire. détours, le cours rongé de sangsues de sa riviàre,
âi ses fonds oü poussaient goyaves eÉ icaques et le
A goüt de chaque qualité de mangues de ies man-
-i guiers : rnangot fil, mangues Amélie, mangues
-i
-d
Julie, mangot bêf, mangues pornme, rnangues
greffées. Quand j'états petite, outre sandiifto,
,) rnes corllpagnons de jeux avaient été les trois
enfants sans mêre du gardien. Nous avions
4
,)
grandi à présent et je ne savais plus jouer.
Gourbeyre se situe dans le súc de la Basse-
â {i Terre. Je me souviens qu'il fallut une iournée
entiàre pour y amiver bien qu'elle ne joit pas
,
â I
,
,

a? I
I
distante de La Pointe de plus de soixante ou
á soixante-dix kilornêtres. hda màre me révetlla à
4 son retour de la messe d'aurore et cn prit ].a
4
â 12i
â
[+.:.. ,;]' r
i.ii.,.. . .I i

ri;t'r. :

;+:rj,.,i:j:r -
àii;1; :r': l
i:r:l ,.. .
li , :
route dans le devantl'our , la voiture chargée
ir',i;i':.
paniers, de valises, o. cantines. un de une boutiqu€, guêrg plus
t,: lli .',
véritable main, maii foã achaiandáe, large que
-I,oore plat de la
dérnénagemenr ! passé Rivicre-saráã,
'
:

bt
.tl
.j ,,
'.,:'
; ,l .

re rrajer
fut d'abord sans surprise, une route plaisante tour, des biscuirs fleur á" vendait de
r*irà,-ã.
ll :

ii ,

plate- un horizon dá morn;s verdoyants et sache, de la morue:-du pétrole, Ia mous_


j

i', adossés
contre le ciel" Des ponts suspendus au_dessus er surtour des roquilt"s á* d; üài, gomrne
:

t ll riviêres endormies. Des tabrits de ,g""i ürr;Ie pour Ie


plus grand bonhâur des boit_srrrí_rãr
À.*uadant
': ll

oreitrles dressées. Des on s'en aqerçut Ie t"rrã"il.irr, du coin.


boeufs à bossã
méIancoliques.au passage des voitures. meuglant un clienr déjà parri ., ,ãi", quand
à I'entré* Soudain, ""i ã"r*;""
siêre- somme tôure, I,*rr.iià ;;;" ra cais_
qui n'était p., er.it uárràr". pare,s
baptisée Bs.--c"p.sterré encore
elle-b*., , r,insolite d, ün tempre à tant d'autres vacanciers à
tu";;^f" monde,
indien, barioré aux coureurs de lvrayêmin, mes parents avaient été trompés
tira de rna somnolence c, était cela aussi me cité mensongàre - La .. .r*ã- p;; une pubri_
deloupe ? Ia Gua_ réclame donãait sur url d"úã;;oi" » de ,a ,

mur et
cie ,a plage » se chiffráientrás .. "rú rninutes
,

A l'ento,rr, ]., paysage se mit à changer. Des en ,'ois quarts I


mornes a::rondirent leurs ventres. Des d'heure de marche- s'ils
l.rrrrr"_
raies aux longues feuilles vãrnissées prirent si cruellemenÉ, c'.sl qu'à,*rr*rtirent ra méprise I
place des charnps de canne à sucre la dans I.f quarre piêôes ;lse retrouver à l,étroit r
et siétagàrent
"iil;;,rrs *
sur les hauteurÀ. L'eau des cascades conrigu à
bas-côté de ra roure. L, aír fo;i.ú;. inonda le apparence, ils retornbaienr**,rüL',[Tãlr::rJ3:ff :
nant, on buta sur le panorama des X;" rour_ petits-nêgres' selon ra ãu lang redouté des
igàJ geographie sociale r
t

Ter:re-de-Haut, Terre-ciejB.r, assises Saintes, de ce Éernps-rà les


ssions ãe Í.o1*_aiviêres, t,
;

Ie bleu de la mer. Je regardais de tousen rond sur Gourbeyre, B asse-TJrre


et j'avais mes yeux
Iintuition q** j,étais née, sans re mulârres' sainr-ciaude *i appartenaient aux
savok, dans un coin à,, fiefs des, blan.t-pàyr qui úatouba éraient res l
rnaiso*- qyr parents
$aradis terresrre. La rndiens. y"r p*rJrrt., qüantles disputaienÍ aux I
rres ávaient roué à Gour_ place en Gran^de-Terre. à eux, avaient leur r
beyre était d'appã."rr"* fort
chagrina ma mêie, ce ne fut pas
modeste. ce qui avaienr s11n_di, q,r;i1, c,est Ià que res nêgres r
besoin d'un bon coup de peirrt,rr*, que çru,eile avait trque ainsi que dans ,'er*iJrrt
tcus
irnpcsés en poli_ |
était ti'op étroite: eue I'eáu ne montait sa galerie jeune je ,es dornaines. Trop
, ne sãurais pes dire si on t
xa douche, que lei wc se tio.rrr*ient pas dans rément corrrprendrJ que nou,s frr déIibá_
nous devriorrã-r*partir |
infâme réduit au fond ce la coilr ei que.ies dans un c'oü nous venions-
robi_
nets de la cuisine fuyaienÊ. c'est q*,ãHe jouxtait no*s fÊmel. igrrorer. Ç: d"l. sais, c,esr que ü
rouler en citróen C4 MeJ pãi.rr, a:yaienr beau a
722
t ;; ãr#* avaiÉ beau gar_ ü
ü
123 t
f
rotter son cou de soÍl collier chou et mon pêre nella lui rendit son tablier et escortée de
plastronner son ruban de la Légion d'honneur Mme Durimel vint en pleine table la couvrir
qui faisait tellement d'effet à La Pointe, per- d'injures. c'étant inimaginable. À La pointe,
sonne ne nous prêtait attention. À l'abri des tout le monde s'aplatissait devant ma màre.
parasols, tout le monde se serrait Ia main, Moi, j'adorais Gourbeyre. Enfin, j'étais ano-
s'embrassait, bavardait sur le parvis de I'église nyme. Fersonne ne m'y connaissaii, personne
au sortir de la grand-messe. Nous, nous nous n'y faisait attention à moi- J'aurais f" courir
faufilions à travers la foule sans recevoir ni don- sans souliers dans la rue si j'en avais ãu la fan-
ner le bonjour. Au serein, mes parents se prome- taisie. Trois fois par semaine, tandi.s que mon
naient longeant les grilles d'élégantes demeures pàre restait à relire Le comte de Montà-Cristo,
qui ne s'ouvraient jamais pour eux, puis, retour- ma mêre rnontait prendre les eaux à Dolé-les-
naient s'asseoir sur 7a minable galerie de leur Bai.ns et m'emmenait avec elle. ce qui aurait pu
villa de location aussi longtemps que le permet- être une corvée devint un enchantement. Dans
taient les moustiques. Ils se couchaient à neuf un cadre de château de la Beile au bois dorrnant
heures aprês avoir bu une infusion de citron- se nichait tre Grand Frôtel récenlrnent dés affecté.
nelle. Dans sa frustration, contre l'avis de mon c'étaít une énorrne bar.aque de bois peinturé en
pêre qui considérant la situation en philosophe, vert, ceinfurée-par deux balcons. {-lne fois, je
ma màre s'en prenait à Mme Durimel, la pro- réussis à rne glisser à l'intérieur et je décou,rii*
piétaire. r.Jne maitresse femme qui réguliêre- des miroirs sans tain, des tapis effiangés et de
ment, en plein mitan du déjeuner, envoyait son lourds meubles de courbaril à moitié lnr.ãngés par
garçon nous livrer une lettre aussi incendiaire les poux de bois. suiv ant ma rnêre de iám, j.
que celle qu'elle avait reçue. Cet échange épis- cherninais sous I'ornbrage des piébwa .orrgás
tolaire dura tout au long du séjour. Au bout de
deux semairles, Mme Durimel consentit à quel- $'épiphyres, dans I'odeur Êiàdê de l,humís,
jusqu'à
ques réparations. Mais l'eau de la douche refusa
un bassin poétiquement dénomrné le
Bain d'Amour. Tandis qureHe y entrait précau-
obstinément de perler au pofilrneau et, tant bien tionneusernent pour tremp er ses jarnLes, je
que mal, nous tlous lavions dans la cour avec retournais me perdre sous ra vocrte des arbres à
des seaux et des bassines. Les choses prirent un lait et des arbres à soie. Je cognais mes pieds sur
tour encore plus drarnatique quanci Marin ella, les racines dressées comme ães arceaux ou des
qui faisait office de servânte, louée avec les béquitrles. Je prenais sorruereitr allongée sur le
meubles, posa xln carreau trop br&lanÉ sur le tapis de molrsse et de lichens et je *ã réveiliais
plastron de la chernise de ffiioÍr pàre. Ma rnêre en sursaut quand., folle d'inquiétude, yÍLa màre
décida d.e rogner sur ses gages, apràs quoi Mari- criait mon nom tor*t partout. rê ne sais plus com-
124
125
ment je finis par me lier avec Jean
des jumeaux qui habitaient le et Jeannette, Je swis né dans une *e amoLíreuse
maison basse était de piêtrevoisin age. Leur
apparence, its
du vent
oà r'air a des odeurs de sucre et de
étaient res enfants c,un transporteur cannette...
Gourbeyre-B as se-Terre- S aint-ctaude, routier En même temps, le bruiÊ, la gaieté. par
conduisait son auto-char en jurant qui comparaison, je croyaiscomprendre
soudard- Mes parents n,étaiãnt comme un quait à mes parents. ces i.****, ãe qui rnan_
donc pas tràs
favorables à cetie amitié. Mais étantdonné rresses, n' étaient pas plus belles ces rnurâ_
,
isolement, ils_ne pouvaient m,empêcher mon rnême si elres étaienf prus claires,q; -t",r*
lr1, rnêre,
fréquenter- ils *'irrterdirent cependant de res rentes cheverures coiffàs avec opu_
une dents que découvrait reur sourir.-
grand art. Les
excursion au massif de la soufriêre,
une autre ,r, ài*i.rrt pas
la Trace-des-Étangs et j'en fus enragée. à plus nacrées- Leurs peaux n, étaient
portais de plus en plús mar reur Je sup_ verourées. Eries n,étaienr pa; pas plus
régler ma vie. pour me pacif,ier, Inaniàre de Leurs bijoux n'étaient pas pt,r, mieux habillées.
risêre"' accompagrer les j**.u*^ ils m,auto_ ment travatrés- ces homrnes,Iourds ou riche_ I

?
rnidi littéraire à un aprês-
org.rri.e par ià pr.oisse. n'étatettt pas plus avantageux ces rnulâtres, I

Le prografilme n'éàit o., bien excitant. Fourtant, its possédaient qí"rq".que mon pàre. t

ferair roujours défaut. ú;;" parenrs chose qui reur


Déclamation_ des poàmes à'E*manuel-Flavia t
Léopold et d'une certaine varentine jarnais naturels- on aurait n,éraienr t
corbin qui dit qu,ils .,*ff*rçaient
avatt chanté Dolé-les-Bains une constarrrment de ma?triser, de \
; ou deux scênes contrôIer quelque
chose tapi à r'inÉérieur dieux-mêmes.
du Ivfalade imaginaire. pourtant, j,étais \
tiême ciel entre Jean et Jeannette, au sep_ chose qui à tout moment pouvait euelque t
pleine de doukouns . La salle étaítcomble. ra bouche et causer les pires dégâts. reur eàrrapper
I
pàree,
la parole de sandrino oont Quoi ? -Ie ** .app"lurs
rnêres, frêres, seurs, ondes, tantes ^ã,r,ours !
en grande pes bien cornpris le sens : 3e
tenue se pressaient pour applar-ldir
talents de ";;;; I
leur jeune parent. En aitànaant 1es ie spectacre,
papa et maman
sont une paire d,aiiénés. ü
I'assistance riait à preine g".g. que je Éouchais au coeur
guait- , bavardait, bra-
Enfin, re rideau *'õ*r.it..I,entendis orJijenrais du pro- I
.t
ver s sucrés que nous avions
tous appris per
1es Le séjour à Gourbeyre dura six I
à I'école primaire ce*r six sernaines de ra cure. De rerour semaines, rps
t
mêre enÉerra Çe souvenir au à La pointe,
:

',la
rrréntaire et ne s'exprima it;;s*s fin fond de sa U
126 que par so*_ ül
d
1n-?
LLI u
ü
li,*1,
H pirs, mimiques et hochements de tête. pour moi,
l+{ ce fut au contraire une source de récits oe plúi
Il.
H
en plus magiques dont je rebattais les or"i["s
d'Yvelise.
li-
ll-
l{- nous la liberté ?
tsr "A
ll'a
lF.
Fr Pour mes seize ans, mes parents me firent
F. cadeau d'un vélo, un Motob écane, urre jolie
t4 machine bleue avec des garde-boue d, argent et,
F{ alors, des ailes me poussàrent.
I{ Le séjour à Dolé-les-Bains rn'avait donné
l'envie d'ouvrir la cage d.ans laquelle j , étais
ts
l{), enfermée rjepuis ma naissance. Je ,n'étaij aper-
Lr; çue que je ne connaissais pas mon pays. Je
rn'étais aperçue que je ne ãonnaissaiÀ â* La
Hi Pointe qú'uá étrãit quadrilarêre. comme je
Hí devenais de plus en plus rétive, nles parents
f,i comprirent qu'ils devaient me peffinettre de oes-
H pirer un peu d'air. À soixante-dix-huit arls, mcn
!1 pêre avait pratiquement perdu la vue. Si des iils
ta invisibles le guidaient tánt qu'il restait à l,inté-
,i, rieur de sa maison, une fõis dehors, tout se
ri brouiliait" rl ne pouvait ni traverser les nles ni
trouver son chemin. Ma mêre n'ayant aucuile
{, paÉience avec lui, il se réfugiait à sárcelles, seul
A endrcit oü il se sentait bien, et, pareil à un sou-
A bawou, passait les jours sans charrg*r de rrêiÕ- .

A ments ni se laver. Ma rnêre, quant à eile, n, étatt


ái
1 t r:1.
&u.,.!
,
i29
;)
.I5
llr:
,;,i

í
plus la même. À la suite d'une mauvaise grippe, í
elle était devenue presque chauve et .õ""iuii sph:re_ le veillée funêbre. Le deuxiàme étage
son front de maladroits postiches d,un noir avaít été condamné. portes et fenêtres clouõs v

d'encre qui contrastaient ãvec son restant de puis.que personne n'y habitait plus. J,errais !

cheveux poivre et sel. sa piété avait atteint d;; misérablement à travers une enfilãde de piêces U

extrêmes que 7a mort de §andriflo, moins d,un vides : la chambre de Théràse, celle de san- U

afl plus tard, allait encore accentuer" Elle ,r" drino- Je feuilletais des livres couverts de pous- U

ratant ni messe d'aurore, ni grand-messe, ni siàre sur les étagêres. J'ouvrais des penderies oü U
tra?naient encore de vieux linges. Jê m,asseyais
messe basse, ni rnesse c]nanté,é, ni vêpres, ni sur des lits aux sommiers ãefoncés. c, étuit I
rosaire, ni ténêbres, ni chemin de croix, ni mois comrne si je rôdais dans un cimetiêre pour me T
de Marie. Elle faisait de.s neuvaines, des péni_ ressouvenir de ceux que j'avais pridrr. À :
tences, des jeünes, roulait les grains de son cha_ présenÍ, Sandrino venait d,êtip admis à l,hôpital U
pelet, de son rosaire, prenait la confession, la de la salpêtriêre. Ma mêre se persuadait que sa t
communion. Quand elle rt'étatt pas occupée à maladie étart bénigne, mais -ette en devinait
ses dévotiorls, elle se disputait avec rnoi, pour Y
l'issue. Elle n'avait pas la force de se rendre en ü
un oui, pour un non. poui un non, pour un oui. France pour le voir et sa pensée le tuait. Thé_
Je ne me rappetle_ plus ce qui cauJait ces que- rêse, elle, se vengeait. Elle adressait de rares et
t
retrles constantes. Je rne rappelle seulement que courtes lettres. Etle s'était rnariée à un étudiant ü
j'avais toujours le derniei rnot. Je la tacéiais en rnédecine africain, lui-mêrne fils d,un rnéde- t
avec ÍIles coups de langue et elle finissait cin fort connu dans son pays. pourtantt, rnes ü
immanquablement par fóndre en larmes en parents, si sensibles au prestige, Ít, a.va1ent pas I
bégayant :
apprécré. D'abord, parce que depuis l,enfance I
Tu es une vipêre ! *'.appréciaient rien de cá que faisait Théràse.
F{éias !Le sentiment d'ivresse de rnes dix ans {r
Ensuite parce que l'Afrique est trop loin, de
ü
avait disparu. Ces larrnes étanent devenues un I
l'autre côté de la terre. Mi màre parlàt d,ingra- ü
spectacle quotidien et banal qui, du coup, ne titude et d'égoÍsme. ElIe n'avait Leême pes pris
retenait plus rnon attention. Mes premiêres la peine {e disposer sur le piano les^ phôto- ü
années avaient été ensotreillées par Iá présence ü
ce rfles frêres et seurs, secràternent en fronde graphies d'Aminata, pourtant sà premiàre petite-
fille. ü
contre mes parents. Mon adolescence avant la À quiraz.e je me regard.ais dans la glace et ül
c*illeur d'une fin de vie. Je rne retrouvais face à ?ns,
me trouvais iaide. Laide à pleuqer. ,{u bout i'un .y
deux vieux corps dont je Íre comprenais pas les coríls en gaule sans fin, urre figure Êriste et fer_
humeurs. rlans notre rnaison régãait une atmo- ü
mée- Les yeux à rreine fendn s. L.s cheveux peri I
130 ü
i31 ü
ü
r--J
a;
-ai I
fournis et mal coiffés. Les dents d'un bonheur connaissais que celle de viard, avec son sable
{ t
dont je ne voyais pas l'amorce. seule parure, volcanique endeuillé comme les ongles d,un
{: une peau de velours que 1'acné n'osait pas atta- pied lo.t lavé. Trois ou quatre fois pJndant les
quer. Aucun garçon ne tournait plus la tête de grandes vacances, nous y passiorrr -i* journée,
-â mon côté, ce qui me chagrinait, car j'avais ma mêre affublée d'un ensêmble fait *rin par
á comrnencé d'*pprécier les beaux mâles. Gilbert Jeanne Repentir, sa couturiàre, mon pêre portant
â
Driscoll s'était métamorphosé en un bellâtre des caleçons longs, mais dénudanr i*püdique_
7)
coiffé à l'embusqué qui parad.ait ses garnines ment les poils blancs de son torse. {.Jne servante
â {3"9 le quartier. Je n'avais pas plus d'arnies que louée à Petit-Bourg pour 1a saison réchauffait le
d'admirateurs, Yvelise ayant quitté l'école afin colombo sur un feu allumé entre quatre pierres
,e de travailler pour son pàre. Nous ne nous fré-
9t nous pique-1luuions sous les amàndiers-pays.
a) quentions plus et ma rnêre malparlait, affirrnant Parfois, un natif-natal rôdait dans les parages et
qu'elle prenait des hommes et récolterait bientôt lorgnait ce tableau farnilial avec curios iíe. Je
-Â un ventre. Au lycée, oü j'étais plus impertinente restais des heures n'en croyant pas mes yeux,
,o que jarnais, professeurs et élêves avaient peur d.e
rnci. Esseulée, j'affütais comrne des ftêches des
allongée sur le sable, à grimacer sous la brülure
du soleil. Malgré rnon envie, je ne ptongeais pas
â éprgrammes que je lançais à La volée contre dans ce grand bleu. certes, sandrirrd m,arlait
â tous. ccmrne je m'apprêtais à passer mon appris à nager,. un peu à la maniêre des chiens,
-
deuxiêrne bac a,vec un an d'avance, je paraissais mais je n'avais pas de maillot de bain. cet
l'incarnation de f intelligence coupléé avec Ia article vestimentaire n'appara?trait que fort tar-
-â méchanceté. divernent dans rna garãê-robe et 3, étui, trop
á {-Jne fois que j'eus mon Motobé,cane, je n,eus grande pour entrer dans Ia rner en cúlotte petii
plus besoin de personne. Je ne m'occupai plus Bateau comme autrefois. Aprês Ie Bas-du-Fort,
-â de ma mauvaise réputation. Je péda1ais, je peaa- je m'enhardis et pédalai jusqu'au Gosier. J,avais
te lais. Je rn'aventurai bientôt en dehors dã La déjà connaissance de virginia woolf et de sa
Pointe. Je découvris les côtes basses et vaseuses Promenade phare. sa je n'inventais plus
,a du Vieu>l-Bourg de Morne-à-I'Eau, à moitié .Gu
d'histoires , je compensais en lisant voracernent
reccuverÊes par l',eau de mer, la mangrove peu-

plée d'échassiers tout de blanc vêtus. Je poüssai lg,rt- ce qui me tombait sous la main. Aussi, je
fixais l'?let, largué dans la mer à quelques enca-
;a dans une autre direction vers tre'Bas-du-Fort. blures de la côte. Je le transfig,rr*is en objet trit-
?a ÉmerveillemenÉ ! Je n'avai.s jarnais admiré les téraire, intersecti"on du rêve ãt du désir. {.Jne
7a hautes falaises calcaires ciselées de lapiés iitto- f^ois, efi peinant, -ie me rendis jusqu'à sainte-
?a raux et le sabtre d'or. En fatt de plage, je ne Anne, en ce temps-là paisibie commune igno-
1? t-l
1 -'

4
â
LJL
IJJ

m
rant le tourisme. Je me raissai tomber sur re
de rner- Assis en tailleur à côté de moi, bord,.r*
d'haleine, j'arrivai à Ia rue Alexandre_rs
aac,ma
s'occuper de ma mine peu commune, res mêre me guettait du salon. ErIe
pêcheurs blaguaient en ravaudant imprécations' Qu'esj-:e que j'avais ""**ã.rçu ses
Les revendeuses offraient à l"r* leurs filets. coÍrune une femme folre ,àr, à courir
pratiques
d"l kreyes de tanche et de grand,gueure. Des que je n'étais pas assez laide I" .oiãil z Esr_ce
enfants noirs comme du go.rãron ,ã o.ig"Ã"t co,,une cela ? Je ressemblais et assez noire
à
c'esr un hom-,,le que je .h;;;hais,une rãrgo. si
tout pris sofirrrreil, ra bouche ouvefie, et
nLrs- Je je perdais ma
ne rourrig les yeux qu'au serein. Autour de peine.
la plage étart désertê, la marée haute. "i"i, Je passai sur erle sans r,a
m'enferrner dans ma chambre. regarder et montai
D'habiÉude, je m',efforçais de rentrer à
Fointe avant la nuit. c'é,.,.ít la premiêre fois q;; La babier' Au bout d'un rrroment, EIie continua à
essoufflée, eIIe se
je laissais la noirceur tomber sur rnoi en tra?tre. tut et à son tour monta au prernier
urr* des diffi_
ravais_ peur. peur de la route tout en courbes. cultés infinies, car elle etaii I
cluse avec cete amhror;;;leuà dg nr*À ;; plus per_
Peur des formes des maisons soudain méta_ *,á-ieguée. Je I
morphosées eÍI guiablesses, des arbres mena- l'entendis cogner aux meubles, I
place dans son lit chercher sa
çants, des bancs de nuages aux bord.s déchiq;_ g,ri .ruq,ràit canot I
tés- Alors , je firai co*rr,e une foile, *., genoux qui prend ra mer. sbus l;ã*teurs "o*Ã*-.r,
de Ia pitié, tout I'amour iio*peuses I
touchant mon rnenton, apratie sur mcn guidon. que je rui portais refrua
Et sans qu: Je comprenne pourquoi, me vitesse vers mon cGur et manqua I
sans frapper dans sa ôhambre, m'éto"?f";. -qui
J,entrai I
me mcnta à ia tête. Elle mJrendit libre, de toute .*
ia liberté dolr j'arlais bienrôt jouir. défendu- Àssise dans Ie .niiãr, était I
je quitterais la Guadeloupe, rnoi quiD,íci,r,
,r.
urr, adossée à une pile d'oreilG;, du
car
rir, elle était ü
jarnais sóparée de mes perents poui plus *,étais gnair d'érouffemenrs Ia
nuii.
elre se plai_
§o* rivre-ãe priàres ü
de deux étart ouvert devant eIIe.
semaines-
9?1r" perspeõdve m'exaltattet rne ter- tiches et son crâne était EiIe avait ôté ses pcs_ ü
rifiait. Qu'aliaisje êudier ? Jé ne ffle sentais aãnuoe par endroits. ü
aucune vocaticí]. Mes professeurs fi}e desti_ E,le étair vieille et seule.
celles depuis Ie début de M;; pêre étaít à sar_ I
naienÉ à l'hypokhâgne, aux grandes écores, la semaine. seule et
c'est-à-dire que je retrcuverais lã lycée Fénelon. vieiltre- Je gri.mpui-r,r. í
oü j'érais ú*tel oü *en
son tit cornrrre du temps
cela revenair t quirter , une priún pà,r" une ;;uvait *,ár,
l; irrt*rdictions.ernpê_
U
autre. Quanc rnême, j?entrevoyais au-áerà cher' même res prus sévêrer- ü
geôig qu'on §1e préparait des portes pardeles-- la serrai dans mes bras, r"ri,
?";, -à et ra couvris
Je Ia U
quelles je pourrais ,,xe gtisser. baisers- Brusquerr.rent, de rfi
e"""a, il;, ,

nous rn?mes à pleurer.comrne un signai. rlous


sur quoi ? sur Ie bien_
',-l
,li
1J+ À

irt
13s ir
a

ü
4
n
á aimé Sandrino qui se mourait au loin. Sur la f,in
de mon enfance. Sur la fin d'une certaine forme
?
I

I,
de vie. D'un certain bonheur.
Je glissai la main entre ses sei.ns qui avaient
?
F
allatté huit enfants, à présent inutiles, flétris, êt
je passai toute la nuit, elle agrippée à moi, moi
?
n
roulée en boule contre son flanc, dans son odeur
d'âge et d'arnica, dans sa chai,eur.
C'est cette étreinte-}à dont je veux garder le
La maitresse et Nfarguerite
f, souvenir.
â
â Au milieu des années 50, un 4 septenlbre,
â déjà ernmitouflé dans les couleurs de l'automne,
je retrouvai Paris. sans enthousiasme. sans
-â déplaisir non plus. Avec indifférence. IJne
vieille connaissance.
- J'avais cornmençé de n'être ptrus ce que
- j'étais, à peine le pied posé sur le pont de
l'Alexartdria, ufl bananier qui faisait la traversée
4
-
en dix jours. Nous étions une douzaine de passa-
á gers, garçons, filles, allant étudier en France.
I J'étais la ptrus jeune avec mes seize ans et tous
t me trartatent en enfant prodige. L'atrnosphàre
étart funêbre. Ni flirts, ni danses, ni blagues, le
- lenbé nous travaillait l'ârne. En outre, il n'y
- avait aucune distraction à bord. Nous tuions les
â heures de la matinée à lire, vautrés sur les fau-
) teuils, face à la rner. Aprês le déjeuner, chacun

s'enfermait dans sa cabine pour des siestes
interrninables jusqu'au d?ner. Ensuite, aggiuti-
) nés au furnoir, nous jouions rrrollement à Ia
;) belote. Je n'aurais jamais imaginé cornbien'ma
7a màre ailait nle firanqller. Je rn'âpercevais qu'elle
f,
A L37
â

était, comme dit re poême d'Audêo, .. *ú'
tttot, s.qrgin, ntron carême er épaules une toison de princesse hindoue.
3:*"t,T:^got,
mon hivernage >>. Loin d,edl, je ,r,^rái*'or,iJ ne me gênait pas re moins du monde. comme cera
je
d'appétit- Je me réveilais o"-rom*eils me croyais ra fille ta prus laide de la terre, je
fiévreux me comparais à personne. pourtant, j,étais ne
espérant que j'allais me retrouver t
sa poitrine- Je rui écrivai* serrée contre pée par *1. incongruité. Bien que ma
jour á*, pages "p_
coureur
et des pages, Ia supplianr;;;.
"rr*que pardonner m'assimilât aux petits-nêgies, coupeurs de
mauvaise conduite ã.s récentes ma canne, amrnareuses, pêcheurs, revendeuses,
répétanr combign, je I'aimái;:" ãnnées et rui manceuvres sur res quais, que sais-je
Dieppe, je postai dú reüres dlun ,{'^il;;ivée à
encore
éloignée h,*u, â". tes donzelles ?
du temps à me- coup. EIIe rnit lÍ]irr^pjI
peau claire qui rn'entouraient. Eiles au à
TÍpondre. puis, m'adressa dês
Iors de courts biilãrc rnoins
parlaient constamment le créole, trompeffiaient
sans âme que terminait bruyarrunent reurs rires êt, sans vergogfle,
invariablement ra f-ormure creuse
: << Ta maman naient leurs bondas au rythme des biguines. bren_
J'essaie encore maintenant de croire qye reurs parents ne À
me consotrer. leur avãient
incutqué les bonnei marriêres I À;";;;u,ils pas
cette surprenanre indifférente étatt probabre_ ne
t

ment de narure pathotogiqu". gtt. partageaie*t pas Ie rnépris des I


miens pour
premier signe dê ra mysté.i..rr. oevâit être re traditions locales ! cornm.*i cela
eoãit_il
les I
maradie qui ra
cloua un marin au rit et la- fit p*ri, sible ? santlrino était *"n, pos_
jou5s plqr tard dans son luetques là n,avais prus
sonrle pour rne guider. perdue dans per_ t
I
sommeil.
A Paris, j'habitais rue i-Ãã*ond à deux pas de rnes réflexiús, j'arb"""i. une ie lâby.iátrre
de la rue Mouffetard, au cieuse et fermée. Je ne dormais rnine rnargra_ I
"*,r. du vieuxm,avait
Théràse, devenue ma correspondante,
paris. le bonsoir à personne. AussiÉôt re re bonjour ou I
je rn'enferúais dans ma chambre d?ner achevé, I
trouvé une chambre dans,rrr'
fréquenté p.T g"r jeunes fitles rcy"i-;;;p*ctabre
tapissée
de reproductions de picasso eÍ, compagnie t
de Ia bonãe bour_
geoisie antillaise,-principuiã*enr l'Í{yntne à la Joie ou des concertoi de {
marriniquaise. brarude_
bourgeois- Assez vite, je finis cependant
Entourée de murâtresses btrondes e
bouclées ou f,risottées, de chabines ou brunes, lier avec J-9celyne, el1ã *,rrri singuliàre. par me
Née er ü
yeux multicolores, verts, gris dorées aux grandie à Dakar oü son pàre était
or.l bleus, jiétais la ma._{is trat, eltre a
seule à porter peau noire ãt crrã\íeux corinaissait à peine le pàys d;
grenés. Des ses parents. EHe ü
deux autres Guacieloupée&nes. I,i.rné, erl considérait les moeurs et couturnes
Daniàre, avec amu_ d
était si blanche qu'elle p"""ãt *
rapide ; I'autre, JoceiyLe, úàr*r, tromper un ei1
çait sur ses
, tiF ffi #u.u sí' HffiT,ff*:' *.,;r*:?
?,
belles doudous >> *r .trj :
a
I
13,8
-;"ãit-qirlil.. prenaienr ra i
')
lry )
;::-:-**'ffire@Ê
J
Sorbonne pour une foire aux maris. Elle se comment trouver la route qui y menait ? Les
croyait intellectuellernent supérieure à tout le professeurs s'accordaient pour ne pas déranger
monde, sauf à moi, ce qui rne flattait. Ensemble, írta paresse : leur attitude si.gnifiait que cette
nous idolâtrions Gérard PhiLipe ot, les week- petite Guadeloupéenne rt'étant pas à sa place ici,
ends, nous ne manquions pas une représentation pas une canCidate pour les grandes écoles.
du TNP. Nous partagions aussi une même pas- Seule, Mme Epée, le professeur de français, se
sion pour le cinéma. J'enviais sa beauté, son distingua. C'était une blonde platinée, plutôt
assurarlce, sa maniàre de mordre son fume-ciga- forte, engoncée dans un rnanteau de fournrre et
rette quand elle s'asseyait à la terrasse des cafés, qui, dês qu'elle eut posé les yeux sur moi, n1e
oü je ne me hasardais qu'avec elle, d'intimider prit en grippe. Mon apathie, mon indifférence
les garçons du feu de ses yeux barbouillés de l'exaspéraient- Elle s'interrogeait sur la meil-
mascara. leure façon de rne torturer quand, à la fin du
Pas plus qu'à La Pointe, rnon exi.stence ne mois d'octobre, une nouvelle élàve ar:riva. Elle
laissait place à l'imprévu. Je ne prenais jamais s'appelait Marguerire Diop et étatt la fille d'un
l'autobus. Je marchais à grands pas à travers le haut dignitalre du Sénégal. Aussi petite que
Quartier latin, depuis la rue Lhomond jusqu'au j'étais haute. tIne figure ronde et des yeux
Lycée Fénelon. Les cours terminés, un cornet de pleins de malice. Tellement menue que les pull-
<< chauds les marrons >> à la main, je prenais overs qu'elle enfilait l'un sur ]'autre sans se sou-
place sur un banc du jardin du Luxembourg et le cier d'éLégance, pour se barricader contre tre
souvenir de ma mêre me mettait les yeux en eau. froid, ne l'épanssissaient pas. Souriante. Tou-
Quand la nui.t tornb ait, je reprenais le chemin du jours prête à régaler \a cour de récré,ation
foyer à temps pour le d?ner bruyant dans un d'une histoire africaine. À partager une frian-
réfeçtoire rempli de rires et d'éclats de voix, dise, cadeau d'une de ses innorrrbrables tantes.
Pareille à un zombie, je lapais ma soupe. C'étant une excellente élàve, studielrse, vive.
,4.u lycée, je découvrais La rigueur d'un pro- Mon contraire, en un mot. Mme F;pée se saisit
gramme d'hypokhâgne. Comrne je n'ouvrais pas de notre différence et I'exploita contre mci.
un livre, comme je n'approchais jarnais de Désormais, les classes de français devinrent des
Sainte-Geneviêve, j' étais pratiquement derniêre zoos oü un gardien exhibait dês bêtes captives-
en tout. En classe, bâiIlant sLlr d'ingrates ver- Des arênes oü le montreur les forçart à des tours.
sions gréco-latines, oE obligée de méditer sur les Villon, Du Bellay, Chateaubriand, tr-amartine,
insom:ries de Marcel, j'entendais le cmur de la toute la littérature françai.se devint prétexte à des
vie qui battait, battait loin de ces serres d'ennui. rnises à mort. Quelquefois, les brorrzes du tsénin
Le rnonde existait aux al.entours. Il vibrait. Mais étaient appelés à la rescousse ou les fresques du
14ü 141
Monomotaqa. Mme Épée m'affe cta un rôle. champ de cannes. oui, mes parents étaient des
rmmuable. A l'évidence, j'incarnais la dégrada- notables. 9ri, j'avais toujouis parlé le français
tion de l'Afrique transportée dans le Nouveau dans ma famille. Mes camaradês auraient aussi
Monde. tJne fois eniambé les océans, les valeurs voulu que je me révolte, que je réponde aux
si bellement incarÃées par Marguerite s'étio- attaques de mon assaillante. Eltes rrã compre-
laient . La gaieté, l'humour disparaissaient. naien_t _pas que, privée de ma màre et de ào,
L'intelligence et la sensibilité s'éteignaient. La grand frêre, je n'avais plus de force.
grâce s'envolait. Ne restaient plus que lourdeur constamrnent opposées l'une à l,autre, Mar-
d'esprit, agressivité et morosité. I\Áme F;pée ne guerite et moi aurions dü ne pas nous supporter.
99 gênait pas pour nous intemoger l'une aprês Au contraire. Mme Epée rapprocha nos carae_
I'autre, nous assigner le même exposé êt, pre- têres dissemblables. Assise au Luxembourg,
nant la classe à térnoin, pour conlmenter nos grelottant sous ses lannages, Marguerite balay;rí
performances. sans le savoir peut-être, elle de la main mes arguments. Je rne trompãi, ,
rejoignait la longue lignée des missionnaires et Mme F,yée n'en ,oãl*it pas qu'à rnoi. c, était
des administrateurs coloniaux qui ont ridiculisé, une raciste qui nous haf§sait autant l,une que
vilipendé << l'Africain détribarisé >>, le << trouse- 1'autre. Diviser pour régner, le programrne colo_
red nigger >> sans vouloir reconna?tre que Mar- nial est connu. ses tirades sür És vertus de
guerite, formée dans un pensionnat cátholique l'Afrique étaient des hypocrisies. Aussi insul-
de Dakar, admise dans un des meilleurs lycêes t_antes que ses élucubrations sur l'avilissement
de Paris, n'était pas plus << pure >> que moi. Je des Antilles. Brusquement, lMarguerite s,inter_
dois dire qu'à l'exception de trois ou quatre rompait au rnilieu d'une d.octe et me
fiiles, inconscientes de ce qui se perpétrait montrait, passant pressé sur xe "xpti"ation
bóulevard saint-
devant elles, les élêves n'appréciaient pas ces Michel, son << cousin >> cheikh Hamidou Kane,
jeux du cirque. Par leur indiscipline, leuis inso- jeune et briilant économi.ste, son << cousin I
lences, treurs graffitis au tableau, faits rares à cheikh Anta Diop qui terminait un li,re ter:rible
>>

I
Fénelon, elles manifestaient leur aversion pour pour dire la vérrté sur tes Égyptiens, et rna soli_
Mrne Epé,e. À l'opposé, elles me témoigrrâi"rrt tude se réchauffait ü

leur active sympathie. J'étais submergéeã'invi- 1 f idée q*, touls les nàgres
étarent ces parents. Elle I
m'invitait souvent dnez
tations à déjeuner, à passer le week-end dans la uÍle de ses tantes, épouse d'ul: parler-nentaire du I
maison de campagne de leurs parents. J'accep- sénégal. Douze piêces avenue h,farc eaLt, t
tais. Pourtant, de retour au foyer, j'avais à encombrées de maffinaille, de visiteurs, de vrais t
chaque f,ois conscience d'avoir tenu le rôle de la parents, de parasites et de femrnes au col de i
négresse à talents. r.don, je Íle sortais pas d'un cygne juchées sur leurs talons aiguilles. À toute t
142
t
143 {
t
-f,
,d heure du jour et de la nuit, on y mangeait du riz lait à son bébé. Son opulence épanouie narguait
I{ au poisson dans de la vaisselle de grand prix, les diatribes de Mme Epée. En rnêrne temps,
rt
tsQr
ébréçh.ée par les mains sans soin des servantes.
Camille, un de ses << cousins >>, tomba amoureux
j'espérais une lettre, une carte, un signe .nfrn,
pour conforter nla représentation de son bon-
IÔi de moi jusqu'à 1'adoration. Íl étatt court et gros, heur. Flie Íle m'écrivit jamais.
n
Ft
suprêmernent intelligent, un futur cadre de la
Banque mondiale. << Dans vingt-cinq ans, prédi-
sait-il, nos pays seront indépendants. >> Il se
l+, trompait, ils le furent avant cinq ans. C'étatt bon
É' d'être enfin ciésirée, d'être embrassée sur la
l'r+ bouche, un peu pelotée. Cependant, je n'étais
â pas prête pour l'Afrique. A la fin du deuxiême
?
n
trimestre, Marguerite disparut. IJne rumeur cir-
cula, devint bientôt certitude. Elle étart retour-
tsr née au Séné,gal. Pour se marier. On apprit même
lq qu'elle étatt enceinte et s' était sanglée tout
!â l'hiver. Du coup, Mme F;pée m'oubli* pour
s'acharner sur son anci.enne favorite. Cours
F
á
aprês cours, elle en fit le lamentable symbole
des femmes de sa race, veules et dépourvues
A d' ambition intellectuelle. Dans quelques arlnées,
h eltre se retrouverait engraissóe, un cure-dent à la
F
n
bouche, trainant la sandale.
Moi, assise au banc des cancres, j'avais repris
!á mes rêveries éveillées. Je m'imaginais Margue-
rite sous les traits d'une Sénégalaise d'une gra-
Iá vure ancienne que j'aimais. Dans un jardin oü
I{
â
poussaient des fleurs altiàres et barbares, elle
étaít allongée sur un divan, le dos reposant sur
;a des coussins multicolores. Sa tête étart envelop-
ta pée d'un énorme mouchoir bleu" Ses pieds
lla chaussés cie bottines à laniàres. Elle ouvrait son
?a corsage de taffetas et offrait son sein gonfté de
r]a 1,44
Â
,n
..9
Olnel ou Ia vraie vie I
I
I
À la fin de I'année, je fus i
khâgne' Je n'attendais"p". renvo yéede tr,hypo- t
ne fit aucun commentáire. ã"oe chose. Ma màre t
Lrne
Mon pàre
leftre, r,odêre du g.*r., oü m,adressa
que j'étais la honte de-son-nom.ir me signifiait
t
époque, je crois, qu'*l. refutationC,est de cefte ü
de me corler dans- ra familt, commença I
accepter pour vérité.: margré Çue je finis par ü
ligence, je n,arriverais à rien. toute mon intel_ I
En novernbre, je ."j;l;nis la ü
comme un prisonnier toücnã Sorbonne ü
évasion- Je me coulai, anonyrne à ra terre de son ü
dans ses amphithéâtre-s sulpeuplés. et radieuse, ü
D,un coup ü
Í: -p*d:.j'.enroyar vardingi.r res lerrres ctras-
slques. Finis Ie latin, Ie gã", t* vieux rr*rrçais, ü
le ffroye*
_ir.nçais. J'olrai pour des études ü
d'anglais- c'é.*ít tout de même rnoins po*ssié_ ü
reux' Et puis, j'avais découvert }es grands J
poêces, Keats, tsyroo,
sheiley- r. me saoulais de ü
leur poésie : #
i;
i;
147 *
J
FT
l+'tl What is a vision, or a waking dream ? slasme s'était desséché et avait flambé conlme
l{'Çr Fled is that music Do I w,ake or sleep ? l'herbe d'un boucan. La rittérature angraise
ltdi Kears, Ode à un rossignol. ne
H; lomptait pas seulement shakespeare et mon trio
de génies rebelres. La saga à", Forsyte, res
h{i Je me passionnais aussi pour leurs cruelles romans de Jane Austen, mebesaient encore
h)" histoires de vie, comprenant que seule la souf- que Tacite et platon. Et puii, il y avait prus
france donne son véiitable prix à la créativité. aussi du
anglais, du moyen ângrai.. j,envoyai bala_
lf.{r Grâce à ma nouvelle liblrté, je retrouvai 'ieil
lirCr
d'anciennes camarades de La poinie, ma << srcur der la sorbonne. Je ne sais"plus
ll-Cl de prerniêre communion >r. Mes caÍraarades j'occupais mes journg". t já me três bien à quoi
rappelle que je
d'trypokhâgne, devenlres khâgneusÊs, ne passais énormément de terips au Mahie,,
li'4r les librairies. D'une certairie maniêre, bien oaá,
rn'avaient pas Làchée. Françoise qri se piquait "i que
h,?:
d'être rouge comme son pêre, pr^ofesseür dorée, mon existence n'était pas gaie. Loin
[{r ã la de
là- Je vivais dans un désert affectif. Tr;p
Sorbonne, avait appris avêc iui ^à disserter sur
H 1'anticolonialisme. Pour mon anniversaire, elle d'années rne séparaient de mes soeurs Emilia et
Théràse- Leurs õeurs n'abrirài""iõrj
{,{' m'offrit un exemplaire du cahier d'un retour au moi que
É prys natal. La poésie de césaire ne me révolu- des sentiments fort tiêdes" À leurs yeux, j,étais
É golna pas cornme la prose transparente de une derniêre-née gàté,e par nos parents
_
zabel l'avait fait quelqúes années ptus tôt. À t10p
vieillissants,_ eue, DieL
É ãerci , r,existence ailait
I.
frü
prerniàre lecture, je décrétai qu'elle ne soutenait
pas la comparaison avec celle de mes idoles
se charger de dresser. Rituellement, i"
je déjeunais dnez Émilia. pour évitersamedi,
conversation, toure
f,. anglaises. Pourtant, l' enthousiasrrie de Françoise tandis que je mangeais, elie
_çiui en déclamait des passages à la terrassê du s'enfermait, assise au piand dans sa chambre.
,f Mahieu finit par devenir contagieux. per.r à peu, c'était une merveiileüse musicienne qui me
I j'ouvris mes bondes et rne laissai emportei par mettait les larmes aux yeux. Je savais
çlu,eile
,. son tumulte d'images. J'accompagnai Françoise avair rêvé pianist. o" concert.
{'êrl? Au Iieu cie
Ia rue Danton, à la saltre des Sociéiés savantes. Des cela mon pêre I avait guidée vers des études de
communistes français et africains y débattaient pharmacie qu'elle nravait jamais terminées.
{ c'une nouveltre loi élaborée par Gasion Defferre,
4 Rituellement, avant re baiseràe t,aLI revoir,
la lci-cadre. Ces discours árides r§'ennuyêrent. *e glissait des billets baneu€, de quoi soure- erle
,) $g
Je ne remarquai même pas un des orateurs, syn-
-
nir une famüe de hilre *dy*nne. À chaque
* dicaliste venu de la Gúnée : sékou Touré. f-ois, j'avais I'irnpression
,,t Moins de deux mois plus tard, pcurÉant, de rne demandefpardon d; d;- c,étatt sa maniàre
j'étais revenue à La case départ. h,{on enthou- son incifférence. Je
É passais un week-end sur quatre dans Ia jolie
4
ÊÇ
148
149
rf
Ir
l;
l:

l,
bicoque biscornue de Théràse, à l'ombre de la !:'
I
*
{ d'être mêre étaient fortement diminuées. Moi
basilique de saint-Denis. euand nous ne nous qui mettrais au monde quatre enfants, je pleurai
disputions pas, nous n'avions rien de rien à nous
dire : elle n'avait à l'idée que sa petire fille et à chaudes larmes sur mã f,ture stérilité. Même
son mari, et puis je l'avans toujour§ agacée. Elle TO3 corps m'abandonnait. pourtant, ce mois à
rne trouvait narcissique et velléitairé. Elle me l'hôpital fut aussi un enchantement. Ma voisine
croyait méprisante alors qu'au fond de moi je de lit, Mme Lucette, était une marchande qui
tremblais de peur. Je n'avais pas d'arnoureux. vendait ses quatre-saisons rue Rambuteau. Je
Í:,e garçon qui s'apprêtait à rn'aimer, Jocelyne l'écoutais fascinée comme une enfant qui vient
d- ,pprendre à lire et tourne res pug"* 'á,
l'avait enlevé d'une rnain de maitre, avec sa album. c'est tout cela l'existenóe í nt*e Lu_
;;;
superbe couturniêre. Cet échec n'étant pas de
nature à augmenter ÍTta canfiance en moi. cette me présentait fiêrement à son flot de visi-
Je compris três vite que solitude vaut mieux teurs et quand ceux-ci s'extasiaient sur mon
que mauvaise .frtlç"ir, j1 n'étai! pas vexée. Je pérorais de prus
-compagnie. Avec ma solitude, je belle pour leur fairê plaisir. Je lelr montrais des
courais toutes les expositions de Léonor Fini õu
de Bernard tsuffet. Nous faisions la photos de ma famillé et tous renchérissaient sur
queue Ia beauté de ma mêre. Mais une fois sortie de
devant les films de Louis Malte. pas intimidée,
elle entrait avec moi dans les plus grandes bras- l'hôpital, mon amitié pour Mme Lucette ne
résista pas à^u, dans le raudis qu,elle
occupait au fond§éjeunei
series et pa-tientait pendant qué j'avalais des pla-
teaux d'huitres sous 1es yeux d.es autres cHànts d'une cour dans le quatriême
stupéfaits. Elie était à mes côtés quand je ai:rondissement. Le pot-au-feu étatt sublime,
comparais t?I déptiants des agences touristiquás mais je restais tra fille de rnes parents. .Au prin-
et décidais d'acheter tel ou tel billet ce chemin temps, Jérôme, un carnarad.e oe la Guadelàupe
de fer. Arrec elle, je parcourus l'Angleterre, qui, à rna différence, poursuivait studieusement
sa licence d'histoire, me demanda d,anirner avec
l'Espagne, Ie Portugal, I'ftaHe, l,A1l"oign*. En I

sa compagnie, je me cassai une jambe sur une lui le cercle Luis carlos prestes. eui est Luis I
piste de ski en Autriche et fus d.escendue carlos Prestes ? {.ln martyr ? Lln hãrnrne pcli-
en tique ? un nationaliste culiurel ? Je ne rrà,en sou_ I
hélicoptàre cans tra vallé,e. Nous fêtâmes 1,anni- I
versaire de rnes dix-sept ans à 1,Hôtei-I)ieu. viens p_lus du tout aujourd'hui. Nous argani"-
Entrée pour ce que je crcyais une banale crise sâmes fiévreusement dôs aprês-midi llmerãires, I

d'appendicite, je fus opérée pour une tumeur à {.* colloques, des confér".rô*s, et je cornmençai I
l'ovaire. Les docteurs consternés m'informêrent de prendre gcüt à ces activités qui ont tellemenÉ I
que j'avais failli y passer et que files chances encombré flra vie. Moi-même, jã prononçai une I
t
i
conférence. sur ra cultur* §"áaeloupéeilne. t
{
150 I
t
,i
15i t
!
t-
{'
I

J'ignore cofirment elle fut accueillie. C'est sim- mulâtres, faillirent se battre. Jérôme et moi
plement la preuve qu'à I'époque je n'avais pas fümes irnpuissants à calmer une bataille à
peur des sujets que j'ignorais. Le cercle Luis laquelle nous ne courprenions pas grand-chose.
Carlos Frestes prospéra. Je fus soltricitée pour Témoin d'une telle passion, j'éprouvais un sen-
parl.er, écrrre dans des journaux. Je remportai un timent d'envie. Ah, être née dans un vrai pays,
prix pour une Ílouvelle publiée dans la revue des un pays indépendant et non dans un kraztlr. de
étudiants antillais catholiques. C'est dire que, ter:re départementale ! Se battre pour un pouvoir
tout en coÍrtinuant à ne fourni.r auclrn travail uni- national ! Posséder un palais présidentiel avec
versitarre, je gagnai.s un prestige d'intellectuelle un président en habit charnarré ! Du jour au len-
parrni les étudiants. Cette année-là, j'échouai dernain, je me liai étroitement avec deux étu-
misérablement à rnes examens et mon pàre, diants haÍtiens en sciences poiitiques, Jacques
furieux, refusa de ín-e fante rentrer en Guade- et Adrien, qui, vrai ou faux ? se déclarêrent
loupe pour les a,/ecârlces. Cette décisior, juste arlr.oureux de moi à la folie. Três savants, ils
dans une certaine logique, eut une conséquence n'ignoraient rien de leur pays : ni I'histoire, ni
terrible. la religioo, ni l'économie, ni les tensions
Je ne devais plus revoir ma màre vivante. politico-raciales, ni La ltttérature, ni la peinture
tIn aprês-rnidi du cercle fut consacré à uÍl nafve. Travailleurs, deux rats de biblioihàques,
débat sur Hafti oü uÍl certain docteur François ils rne firent honte de mon inactivité. J'avais un
Duvalier pa*ait favori dans la course à 7a pré- faible pour Jacques avec son menton en sabot
sidence. Ce que je savais d'HaÍti se limitait aux creusé d'une fossette et ses yeux brumeux. << Tu
ballets de l(atherine Dunham que j'avais admi- vois, soupirait-il, la vie, c'est un téléphone haí-
rés quelques arlnées auparavant assise au théâtre tien. Tu appelles Jacmel. Tu obtiens Le Cap. Tu
de X'Empire entre papa et mam"an. J'ignorais Çe n'as jamais ce que tu veux. >> Il me conseitrla les
qu'on lui reprochait, à ce François, à part son lettres modernes qui, à l'en croire, me convien-
masque un peu sirrriesque. Face à ses opposants, draient à merveille. C'est lui qui, en douceur,
petits-bourgeois mulâtres pour la plupart, la rne ramena vers l'amphithéâtre Richelieu oü
couleur Ce sa peau me le rendait plutôt syrnpa- Marie-Jeanne Durry faisait son cinéma. Mais,
thique. Mon éducaticn avatt ét€, << noiriste », Jacques et Adrien étaient surtout les ombres de
sarls }e savoir. Sandrino, deux grands fràres retrouvés. Je
De Éoute son existerlce, le cercle I-uis Carlos n'an:rivais pas à me décider" Aussi, ils étaient,
PresÉes Í1'avait conÍlu séance aussi hor.rleuse que l'un eÉ l'autre, trop f,ils de bonne famille, bien
celle cie ce soir-là. I-es duvaliéristes et les anti- élevés, rasstlrants dans leurs duffte-coats iden-
ciuvaliéristes, les étuCiants noirs et les étudiants tiques. .Alors qu'une part de rrroi, confuse, Céjà
í52 153
í'tr:
it'
í
véhémente, attendait l'insolite, l,inconnu? le f{
danger, la vraie vie, quoi ! j'imaginais |exis- II ce qu'olnel avait en réserve pour I
t
i
coi. moi. E resta
tence que nous mênerions à Pétionville ou à :
i t
r(enscoff.r long fleuve d'ennui tranquilre.
i
Nous ?oyr engageâmes sur le bourevard t
J'étais loin tn
de prévoir les malheurs qui allaient
sainr-Àdichel, zébíe ãe tumiêres.
quillés, le troupeau des voitures Les yeux écar_ I
s'abattre sur les r{aÍtiens, que Jac{ues serait mugissant vers rà seine. ce soir-rà, ioutait en I
obligé de s'exiler au canadâ, qu,Aàrie" -;;;; m'en aperçoive, ma soritude se d,étacha ,àrr. que je t
toute sa famille serait une des p."*iêres vic_ et me fit ses adieux. EIle m, avait de moi t
times des tontons macoutes. accompagnée pendant plus de fidêrement I
je suivis mes inséparables d,ez un de
{.Jn soir, n'avais plus besoin d'elfe. Je venais deux ans. Je t
leurs compatriotes qui ]nab:r',ãrt rue Monsieur_le_ contrer, la vr-aie vie, avec son cortêge de ra ren_ ü
Frince. La discussion tournait autour du monde de ratages, de souffrarlces indicibxes, de deuils, ü
rural et nous écoutions avec une attention reli_ heur:s tlop tarciifs. EIIe resta et de bon_
gieuse olnel, un rnurâtre, ingénieur agronome, ããuo,rt au coin de ra t
rue cujas agita,t faiblement tã *rir.
qui décriv aít la détresse des pãyru.ns de la vaEée ingrate, -ie n1 ra regard.ai même Mais moi, U
de l'Artibonite. un moment; il s,interrompit m'avançais fausseáent éblouie pas tandis que je
vers I,avenir.
U
pour me faire coffrplirnent d'un article qL* U
j'avais écrit sur « compêre Général soleil >r. si U
le Bon Dieu en personÍIe du haut du ciel avait U
éçarté le rideau des nuages pour m, adresser la T
parole, je n'aurais pas ete pi,ru exartée. ry
eu,un
homrne si beau, si impressionnant. ait remarqué
quelqu'un d'aussi piêire que moi dépassait mes f
espérances- Quand nous dêcid.âmes d;alter diner, ü
tout à mon transpoffi, je trébuchai dans l,esca- rll
lier. Alors, devançant Íacq,r"s et Adrien, iI me (}
retint C'une main possessive. ü
artge gardien que pencant des années rna ü
-cetra'avait
môre ü
forcée d?implorer ne rernplit pas
son office. Apràs rant dJ priàres, dizaines de ü
chapelets? ileuvaines, d'un iigrr* même irnper- ü
ceptible, il au.rait dü n:'avertir, m,avertir cie i*,rt J
a,
154 ü
ü
ü
rdÉ
1§-
I

H Glossaire

H ammareuse : femme qui amaÍTe les gerbes de cannes à sucre


lors de la récolte
H aru ké tch.ouyé-w : je vais te tuer
an tchyou a-w ! : en plein là-dedans !
an ti fi ! màsi Bon Dié / .' une petite fille ! rnerci, mon Dieu !
bitako.' campagnard
H
H
dannikite : galette salée
gwoka.' tambour
jattelé .' crochu
H ka sanmb on pijon blan.' qui ressemble à un pigeon blanc
ka sanmb on toutewel : qui ressernble à une tôúereile
ki ruon G.-w Z .- comrnent t'appelles-tu ?
H kouni-.. .' l'injure suprême
kras à boyo.' litt. crasse à boyaux; se dit d'un d.errrier enfant
á
H venu sur le tard
mas.' masque de carnaval

n
Fe
n|
moko zombi.' masque sur échasse
moftryase .' bouche bée
ow lcalte pousé à pwéz.an ! .- tu vas pousser maintenant !
petits-t?àgres .' les pauvres
r{i potrger .' fourneau à charbon
á signe de chair .- grain de beauté
IÇ Sura an blan..' Sura en bianc
Sura an gri.' Sura en gris
á toma.' pot de chamLrre en terre
Â
','i
torcrtà dso : tonnerre du sorÍ


I
*