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Raymond BOUDON, Marie GAUTIER, Bertrand SAINT-SERNIN, « CAUSALITÉ »,


Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 6 juin 2016.
URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/causalite/

La causalité
« Tout ce qui naît, naît nécessairement d'une cause », proclame Platon (env. 428-
347 av. J.-C.) dans le Timée. Cette assertion retentit comme un aphorisme
axiomatique, c'est-à-dire comme une évidence. Dans ce rapport du « tout » à la
« cause » implicitement posé par Platon, se fonde le principe de causalité. Ce
dernier terme se comprend en effet communément comme une relation de cause à
effet, qui permet de formuler des explications concernant un phénomène ou un
événement. La causalité est ainsi rattachée à un désir de savoir, à une quête de
connaissance de la réalité, et l'idée de cause est associée à celle de « raison
d'être » d'un fait. La cause est nécessairement responsable de l'existence de celui-
ci. L'usage commun du terme « cause » formule d'emblée la dépendance qu'il
entretient à l'égard de sa conséquence.
Si les emplois du terme « cause » sont multiples, tous concourent à exprimer une
recherche de compréhension. Aristote, dans la Métaphysique, avance que « tous
les hommes désirent naturellement le savoir ». Dans son cas, la construction de ce
savoir passe par la science, en opposition à la technique trop intuitive, et repose
sur la recherche de causes fondatrices de connaissance. C'est surtout dans la
Physique qu'il va établir un lien de dépendance entre la connaissance, organisée et
cohérente, et les causes, qu'il détermine selon quatre types : la cause matérielle
désignant la matérialité ; la cause formelle associée à la cohérence ; la cause
efficiente relative au producteur ; la cause finale, c'est-à-dire une forme non encore
réalisée. À travers cette quadripartition, Aristote montre que le savoir découle d'un
mouvement d'enchaînement des causes. La causalité procède selon cette
succession qui permet d'établir une relation ordonnée entre la cause et l'effet. Dans
le cadre aristotélicien, la causalité acquiert un statut spécifique, puisqu'elle permet
de comprendre et d'expliquer les faits, mais aussi de fonder le savoir.
Si la causalité est rapportée au désir de comprendre, il est possible de l'associer à
la question pourquoi ?, qui constitue le chemin vers la cause première, c'est-à-dire
l'origine des faits. Dans cette perspective, la causalité se fonde de manière
rationnelle et formelle. Suivant les propos d'Aristote, aucune place n'est alors
laissée au hasard. La cause est le déterminant de ce qui est ; elle structure,
oriente, fait être. Elle est chargée d'une intentionnalité qui indique la destination des

1
e
choses. Cette pensée est encore prépondérante au XVII siècle, notamment avec
les Méditations métaphysiques (1641), dans lesquelles Descartes concède à la
connaissance un caractère rationnel. La causalité acquiert un statut scientifique
logique et relève d'un raisonnement déductif.
e
Au XVIII siècle, en opposition à cette optique rationaliste, David Hume montre que
l'expérience est la source de toute connaissance. Sa conception de la relation
causale est bien entendu affectée par cette vision empiriste. Dans son Traité de la
nature humaine (1739), que prolongera l'Enquête sur l'entendement humain (1748),
il indique que l'homme cherche à comprendre par la raison ce qui se passe en lui. Il
postule également que tout peut être expliqué, mais critique parallèlement le
rapport rationnel et nécessaire entre cause et effet. S'il ne nie pas que les
événements soient reliés les uns aux autres selon un principe de causalité, il établit
une nuance importante par rapport à ses prédécesseurs. Prenant l'exemple du
choc de deux boules de billard, il montre que la « causalité » est en réalité le reflet
d'une habitude construite sur l'observation d'un phénomène sériel ou sur une
expérience récurrente, qui fonde une croyance, immédiatement assimilée à la
causalité. La relation causale ne relève plus dès lors de la raison, mais d'une
expérience répétée. À partir delà, Hume donne deux spécificités au terme
« cause » : la première correspond à un rapport déterminé, quasi systématique
entre deux événements, rapport qui se renouvelle dès que le premier intervient ; la
seconde correspond à une habitude, relevant d'un processus cognitif. Ce lien
causal, fondé sur l'expérience, favorise l'ouverture à la connaissance.
Parallèlement à ce point de vue, dans la Critique de la raison pure (1781),
Emmanuel Kant ne nie pas que la connaissance commence avec l'expérience.
Mais il ajoute que « si toute connaissance débute avec l'expérience, cela ne prouve
pas qu'elle dérive de toute expérience ». En ce sens, il critique la théorie empiriste
de Hume et réhabilite l'idée d'une relation nécessaire entre la cause et son effet.
Car pour lui la causalité fait partie des catégories de l'entendement. Serait-elle a
priori ? Kant l'affirme, dans la mesure où elle appartient pour lui à la catégorie de la
relation. Le rapport de cause à effet mène à la connaissance par une expérience
objective fondée à partir du donné et aussitôt rattachée aux catégories mentales
structurantes. Le concept de cause est relatif à une « nécessité de la liaison à un
effet et une rigoureuse universalité de la règle ». Seuls les phénomènes relèvent de
ce principe, parce qu'ils sont « rigoureusement déterminés », comme l'explique
Werner Heisenberg lorsqu'il se réfère à la notion kantienne de cause dans La
Nature dans la physique contemporaine (1962). Un phénomène se manifeste dans
la continuité d'un précédent état dont il résulte. Le lien de causalité est donc d'une
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part lié à l'idée de changement en continu, d'autre part dépendant d'un ordre
temporel, comme l'indique Kant dans sa Dissertation de 1770.
La causalité concerne donc principalement les événements, dans leur relation
causale, exigeant un ordonnancement qui distingue clairement l'antécédent et le
conséquent au sein de la relation. L'existence d'un ordre des événements confère à
la causalité une pertinence à la fois cognitive et logique. Dans cette perspective,
elle est reliée à la notion de relation envisagée par Bertrand Russell (1872-1970)
comme suivant une « direction », qui détermine un lien de dépendance
nécessairement graduel entre les deux facteurs de la relation. Mais le rapport entre
eux est-il inductif ou déductif ? En référence à Hume, on peut penser qu'un
« empirisme logique » se construit sur un système inductif : des données
identiques se répètent et permettent par expérience de tirer des conclusions
générales. Or Nelson Goodman critique l'induction dans Faits, fictions et
prédictions (1954), en montrant qu'elle ne fonde pas de vérification absolue et
n'établit que des prédictions, c'est-à-dire des événements probables. Il faut,
semble-t-il, s'orienter vers la déduction. Dans ce cas, dans une perspective propre
aux sciences sociales, la causalité devient dépendante de lois, celles-ci jouant le
rôle de causes, et repose sur des axiomes, qui garantissent la validité du
raisonnement causal.
Les conceptions de la causalité divergent et entretiennent des rapports de tension.
Plutôt que de statuer sur la légitimité de l'une au détriment de l'autre, il convient
d'en reconnaître les nuances. C'est en s'appuyant sur les propos de Paul Ricœur
dans Soi-même comme un autre (1990) qu'il semble possible d'en comprendre
pertinemment deux approches. Le philosophe établit la distinction entre action et
événement et entre motif et cause : l'événement est ce qui arrive, alors que l'action
est ce qui fait arriver. Entre les deux, explique Paul Ricœur, existe un fossé
logique, l'événement relevant d'un énoncé constatif, l'action d'un énoncé
performatif. Le quoi ?, qui s'apparente à l'action (l'effet), est spécifié par son rapport
au pourquoi ?, qui vise à déterminer le motif (cause). Mais si la cause représente la
« raison-de », mieux vaut, précise Paul Ricœur, l'appeler motif pour expliquer
l'action, car il existe entre motif et action une relation d'implication mutuelle, sous-
tendue par la présence d'un agent (qui ?). Ricœur indique que les dyades action et
motif, d'une part, événement et cause, d'autre part, sont à comprendre comme des
jeux de langage, au sens wittgensteinien, qu'il ne faut par conséquent pas
confondre, pour être à même de leur conférer une pertinence respective.
En sciences sociales, la notion de causalité s'inscrit dans la tradition philosophique
e
(Hume, Wittgenstein...). Cependant, dès le XIX siècle, certains sociologues ont
3
remis en question une notion empruntée aux sciences de la nature. À la révélation
des causes, ils préféraient la recherche de lois ou l'explication par les fonctions ou
par la méthode dite compréhensive.

1. Philosophie
Dès les débuts de la philosophie en Grèce, l'idée de cause se trouve associée à
l'ambition majeure de la pensée : rendre intelligible l'origine, la constitution et le
devenir de ce qui est. Or l'homme ne saisit directement, par les sens et par
l'intelligence, qu'une infime partie du réel. La recherche des causes va alors
apparaître comme le moyen privilégié de surmonter cette limitation et d'élaborer
une stratégie de connaissance et d'action telle que, tout en ne voyant directement
qu'une faible partie de la réalité, l'esprit puisse avancer des hypothèses touchant la
nature dans son ensemble. Un tel résultat n'est pas obtenu en inventant des
mythes cosmologiques, qui représenteraient l'action de puissances surnaturelles,
mais en postulant, avant de s'attacher à le confirmer par l'expérience, que la nature
est régie par des lois constantes, que toutes les réalités obéissent à un ordre, que
l'émergence ou la succession des phénomènes ressemble peut-être à l'action
volontaire des hommes. C'est cette aventure de la causalité que l'on tente ici de
retracer : son état métaphysique, son emploi effectif dans les sciences, les critiques
dont elle a été l'objet, le regain de faveur qu'elle connaît.

• Questions métaphysiques
La causalité constitue un principe dont les philosophes de l'Antiquité ont donné
plusieurs formulations. Platon l'énonce ainsi : « Tout ce qui naît naît
nécessairement par l'action d'une cause » et précise : « car il est impossible que
quoi que ce soit puisse naître sans cause » (Timée, 28 a). Cette seconde
proposition passe en maxime : « Ex nihilo nihil fit », que Descartes traduit : « de
rien rien ne se fait » ; et dont il tire la conclusion que, si du néant rien ne peut sortir,
il faut « qu'il n'y ait rien dans un effet qui n'ait été d'une semblable ou plus
e
excellente façon dans la cause » (Réponses aux II objections). Affirmation à
laquelle eût souscrit Platon. Si les effets contiennent plus que leurs causes, c'est
qu'il y a une puissance qui les produit. La cause est, en effet, le principe
d'explication « de la génération et de la corruption » (Phédon, 95 e) ; « de
l'acheminement du non-être à l'être », c'est-à-dire de la « création » ou poiésis
(Banquet, 205 b) ; qui elle-même se comprend soit comme une opération analogue
à celle de l'artiste, soit, quand il s'agit de la nature, comme une « opération divine »
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(Sophiste, 265 c). En effet, avant Platon, on trouve en Grèce deux modes
d'explication du monde : l'un qui impute le passage du désordre à l'ordre à des
causes inhérentes à l'univers ; l'autre qui y voit, en outre, la marque d'une action
extérieure et divine. Platon retient ces deux genres de causes et en opère la
synthèse : « La naissance de ce monde a eu lieu par le mélange des deux ordres
de la nécessité et de l'intelligence » (Timée, 48 a) ; c'est-à-dire par la composition
d'une causalité mécanique ou errante et d'une causalité intelligente ou divine qui
insuffle au désordre primordial de l'ordre et de la beauté. Et Platon ajoute, en
pensant sans doute à Démocrite, à d'autres « présocratiques » : « Néanmoins, la
plupart estiment que ce ne sont pas des causes accessoires, mais les causes
principales de toutes choses » (Timée, 46 d). On voit ici que l'idée de prendre le
« hasard » ou la cause errante comme principe d'explication dans les sciences
remonte à deux millénaires et demi. Platon est ironique, sceptique, sur ce point. Le
principe de causalité prend forme en fonction de la façon dont on se représente le
passage du désordre à l'ordre, du chaos primordial au monde partiellement
ordonné dans lequel nous vivons. La position que prend Platon dans Timée (30 a)
a été, pour notre conception de la rationalité scientifique, décisive : « Le Dieu a
voulu que toutes choses fussent bonnes : il a exclu, autant qu'il était en son
pouvoir, toute imperfection, et, ainsi, toute cette masse visible, il l'a prise,
dépourvue de tout repos, changeant sans mesure et sans ordre et il l'a amenée du
désordre à l'ordre, car il avait estimé que l'ordre vaut infiniment mieux que le
désordre. »
Le principe de causalité, redisons-le, sert à rendre compte de deux sortes de
mouvements : la génération et la corruption, qui s'observent en particulier chez les
vivants ; le déplacement des objets dans l'espace et à travers le temps.
L'universalité du principe de causalité en fait un principe majeur de la recherche.
Aristote (384-322), élève de Platon, reliant la notion de cause à l'expérience
humaine, artistique et technique, qui elle-même est une propriété du vivant, oriente
pour près de deux millénaires la réflexion en observant que la cause revêt quatre
aspects, qui répondent à quatre questions : D'où provient une chose et de quoi est-
elle faite ? Quelle est sa forme ou le modèle qu'elle imite ? Quel est le principe ou
le mouvement qui lui a donné naissance ? Dans quel but a-t-elle été faite ?
(Physique, II, 3). La conception aristotélicienne suggère que l'analyse causale des
événements et des êtres peut être conduite selon plusieurs stratégies, qui elles-
mêmes correspondent aux déterminations du réel. En transposant son
enseignement – quitte à le déformer quelque peu –, on pourrait dire que les
mathématiques cherchent une prise sur le réel à travers l'étude de ses formes
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stables et changeantes ; que la mécanique enrichit cette perspective d'un examen
des forces qui produisent le mouvement ou occasionnent les transformations ; que
les sciences de la matière ou de la vie y ajoutent la prise en compte du substrat ; et
que l'étude de l'action (ainsi que des vivants) amène à considérer les objectifs et
les fins. Entre ces aspects de la causalité, Aristote observe qu'il n'y a pas une
nécessaire harmonie : « l'art du charpentier ne saurait descendre dans les flûtes »,
note-t-il pour mettre en relief les contraintes respectives de la forme, du matériau,
de l'art de le travailler, et de la fin. Si sa conception de la causalité a pâti, depuis la
Renaissance, de l'usage qu'en avait fait la science du Moyen Âge, la révolution de
la biologie et de la médecine amène, nous le verrons, à redécouvrir la modernité
d'Aristote.
Bref, le terme de cause est associé chez les penseurs grecs à deux types de
réflexion : sur l'origine et l'ordre des choses d'une part ; sur l'action et l'expérience
humaines, de l'autre. Un principe est posé par Platon : tout ce qui naît ou existe a
une cause ; mais des questions subsistent : y a-t-il uniquement des causes
inhérentes à la nature, nécessaires, errantes, sans finalité, et « privées
d'intelligence » ; ou bien discerne-t-on, dans l'ordre et la succession des choses, un
principe qui ressemble à l'action des hommes, quand elle est volontaire, intelligente
et sage, ou même à l'action d'un Dieu ?

• Vers la causalité scientifique


Ainsi posées, ces questions sont à la fois essentielles et insolubles : elles relèvent
d'un choix plutôt que d'un savoir. On s'est donc demandé : comment formuler l'idée
de cause pour qu'elle puisse recevoir de l'expérience une confirmation ou une
réfutation ?
Le cheminement de la notion métaphysique à un principe utilisable en sciences a
été graduel et lent : il a fallu, du côté de la philosophie, restreindre les ambitions ;
et, du côté des sciences, clarifier les principes et instituer des expériences.
Donnons quelques exemples. Les Grecs distinguaient deux sortes de mouvements
– le changement qualitatif (par exemple, la genèse et la corruption des vivants) et
le déplacement (par exemple des astres) ; on se limite, en astronomie et en
mécanique, au second, le changement de lieu ou « phora ». Les Grecs liaient l'idée
de cause à la naissance des choses : on supposera que les constituants du monde
matériel existent, et on se bornera à étudier leurs propriétés et leurs
transformations, en rejetant ou en limitant les problèmes d'origine. Les Grecs
avaient posé une alternative : ou les causes sont nécessaires, mécaniques,
« errantes » ; ou elles dérivent d'opérations intentionnelles, « démiurgiques » ou
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« divines » : on optera résolument pour la première hypothèse, en niant la finalité
ou en lui laissant un rôle résiduel. Enfin, les Grecs, avaient posé un principe de
causalité, selon lequel « rien ne naît sans cause » ; « on en tire le corollaire que la
nature est stable, régulière, et obéit à des lois telles que, « lorsque les mêmes
conditions sont réalisées, à deux instants différents, en deux lieux différents de
l'espace, les mêmes phénomènes se reproduisent transportés seulement dans
l'espace et le temps » (Paul Painlevé). Cette conjecture, une fois clarifiées les
idées d'espace et de temps, et introduites les idées de grandeur et de mesure,
permet aux fondateurs de la science classique de moderniser la vieille notion de
cause et de lui donner droit de cité. Pour expliquer le passage du chaos à l'ordre,
nul besoin, pensent Kant et Laplace, de faire appel à Dieu. Kant, pénétré de
l'œuvre de Newton, écrit, en 1755, à propos de l'Univers : « Je vois, à l'intérieur de
sa complète dissolution et dispersion, un tout d'ordre et de beauté se développer
tout naturellement » (Histoire générale de la nature et théorie du ciel). La notion de
finalité ne disparaît pas, mais elle quitte le service actif, sous l'influence de
Descartes et des fondateurs de la mécanique, après deux millénaires d'emploi,
pour se cantonner à la fonction (honorifique) d'« idée régulatrice ».
Si, pour prendre rang de principe dans la science classique, la notion de cause a
dû se contenter d'un sens plus restreint, elle a en revanche gagné en extension,
puisque les mêmes lois et les mêmes causes, décrètent les fondateurs de la
science moderne, s'appliquent à la terre et aux cieux, au mouvement des
projectiles et à celui de la Lune autour de la Terre, et régissent les phénomènes en
tout temps et en tout lieu de la même manière. Bien plus, sous le nom de « principe
de la raison suffisante », l'idée de cause acquiert une détermination logique
supplémentaire : le programme de la raison ne consiste pas seulement à expliquer
les causes des phénomènes, mais à établir que le monde que nous observons et
dans lequel nous vivons ne saurait être autre que ce qu'il est. En d'autres termes, il
n'est pas seulement réel, il est le seul possible, il est donc nécessaire. L'extension
du principe de raison suffisante, au-delà de la nature, à l'histoire, aux « vérités
contingentes ou de fait », et aux raisonnements, comme le propose Leibniz
(Monadologie, 30-36), fait apparaître un problème métaphysique essentiel :
comment, dans un univers soumis au principe de causalité, les hommes peuvent-ils
conduire une action libre et être responsables de leurs actes ? Tous les grands
philosophes se sont efforcés de résoudre ce problème et de discerner l'articulation
de ces deux domaines : celui de la causalité nécessaire et celui de la causalité
libre. Kant, par exemple, s'attache à prouver, en accord avec la tradition à la fois
rationaliste et judéo-chrétienne, mais avec des arguments rigoureux, que la
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nécessité dans la nature et la liberté dans l'action sont compatibles.
• Le principe de causalité dans la physique classique
Schématiquement, c'est la forme de la trajectoire des astres (planètes, Soleil,
étoiles) qui est le premier objet de la physique mathématique. Cette description du
déplacement des planètes culmine dans l'œuvre de Ptolémée et, quatorze siècles
plus tard, de Copernic. L'astronomie ne formule pas d'hypothèse sur la nature des
astres ni sur les causes de leur mouvement : elle en étudie la forme et la vitesse.
Cournot appelle ce premier type d'explication « géométrique ».
La statique, qui débute dans l'Antiquité avec les travaux d'Archytas, d'Archimède et
e
de quelques autres savants, et qui, au XVI siècle, prend un nouveau départ,
introduit dans l'explication des machines simples et des phénomènes naturels
(levier, plan incliné, poulies, choc des boules, corps flottants, vases communicants,
gaz, etc.) les masses et les forces. On précise, le cas échéant au moyen d'une
reconstruction artificielle, les conditions initiales, le déroulement temporel et les
états d'équilibre des phénomènes.
e
Au XVII siècle, la statique se trouve absorbée dans une science nouvelle, la
dynamique, qui s'intéresse à l'état de mouvement des corps et aux causes qui le
produisent. En outre, physique céleste et physique terrestre s'unifient : le
mouvement de la Lune autour de la Terre apparaissant identique à celui d'un
projectile.
C'est dans ce contexte que se constitue un deuxième modèle d'explication, qui
restitue la forme des mouvements par un biais nouveau, en tentant de rendre
compte des variations de l'état de mouvement des corps pendant un intervalle de
temps très court sous l'effet des forces extérieures. L'idée même de force subit un
changement radical : alors que la statique, proche de l'expérience humaine de la
traction, de la poussée ou de la pression, lie force et contact, Newton, à travers la
loi de la gravitation universelle, introduit une notion qui trouble les contemporains,
celle d'action à distance : les corps s'attirent en raison de leur masse et en raison
inverse du carré de leur distance. L'explication causale se moule sur les principes
de la mécanique newtonienne, qui, en philosophie, inspire très directement la
réflexion de Kant et sa définition de la causalité.
Quel est ce mode d'explication, et comment entend-il la notion de cause ? Une
distinction faite par Einstein dans Comment je vois le monde entre loi intégrale et
loi différentielle permettra d'éclairer la distinction entre les lois que, faute de mieux,
on nommera descriptives (loi de la chute des corps, lois de Kepler, etc.) et les lois
causales. Les lois de Kepler, remarque Einstein, donnent une « réponse complète
à la question de savoir comment les planètes se meuvent autour du Soleil (forme
8
elliptique de l'orbite, égalité des aires balayées en des temps égaux, relation entre
demi-grands axes et durée de la période de révolution) ». Mais ces règles
mathématisent des mouvements pris comme des « touts », sans fournir le moyen
de calculer « comment, de l'état de mouvement d'un système, découle le
mouvement qui le suit immédiatement dans le temps. » Les lois différentielles en
physique répondent justement à la question de savoir comment un système varie
sous l'influence de forces extérieures pendant un intervalle de temps très court.
C'est ce que font justement des lois de Newton.
Cette condition supposée remplie, on ne dispose pas pour autant d'une explication
causale des phénomènes considérés ; il ne suffit pas en effet de prévoir les effets
d'une force, il faut encore en comprendre la nature, la rendre intelligible. C'est à
quoi s'employa Newton, en posant que la force à laquelle est soumise un point
matériel est déterminée par l'ensemble des masses qui se trouvent à des distances
relativement petites de ce point. Ainsi, la force motrice cesse d'être une entité
extérieure, pour devenir une grandeur calculable, identifiée à la pesanteur et
déterminée par la masse et l'accélération. On a donc une sorte de clôture
conceptuelle de cette forme d'explication : « La cohérence logique du système de
concepts de Newton, conclut Einstein, résidait en ceci que, comme causes
d'accélération des masses d'un système, ne figurent que ces masses elles-
mêmes. »
La mécanique newtonienne, extraordinaire par sa précision et son ampleur, a servi
de modèle – malgré les doutes de son fondateur sur la notion de cause – à la
conception classique de la théorie physique. En premier lieu, le vocabulaire de la
théorie ne comporte qu'un nombre restreint de termes primitifs (non définis à
l'intérieur de la théorie) : espace, temps, masse ; à partir d'eux, on peut construire
des notions comme vitesse, accélération, force, puisque la vitesse est le quotient
d'un espace par le temps mis à le parcourir ; l'accélération, la dérivée de la vitesse
par rapport au temps ; et la force, le produit d'une masse par l'accélération à
laquelle elle est soumise. En deuxième lieu, on suppose que la réalité physique est
assimilable à un ensemble de points matériels. En troisième lieu, on affirme que les
variations des systèmes matériels sont mesurables et obéissent à des lois de type
mathématique. Enfin, on postule que les caractères significatifs de la réalité
physique peuvent être transcrits dans le cadre d'une théorie de type mathématique
sous la forme de fonctions, qui soient en même temps des lois ; et qu'avec des
mots comme « espace », « temps », « masse », ou leurs dérivés que sont
« vitesse », « accélération » et « force », on peut à la fois opérer des déductions au
sein de la théorie et décrire valablement les principaux traits de l'univers physique
9
et faire des prédictions, quant à son évolution, en s'appuyant sur le calcul.
Que le calcul, c'est-à-dire la mise en œuvre des propriétés mathématiques et
formelles d'une théorie physique, aboutisse à des descriptions exactes et à des
prédictions vérifiées semble signifier qu'il existe une profonde affinité,
empiriquement constatable, entre la structure des théories ainsi construites et les
e
caractères du réel. Les succès de la mécanique classique au XVIII siècle et son
empire incontesté sur l'ensemble de la physique, jusqu'aux découvertes de
Maxwell dans le domaine de l'électricité et à celles de Max Planck dans le domaine
des quanta, avaient fait penser à bien des philosophes et à de nombreux savants
que cette efficacité de la dynamique reflétait une similitude profonde, peut-être
même une identité, entre les liens logiques des propositions à l'intérieur des
théories d'une part, et l'ordre des choses de l'autre.
L'hypothèse du déterminisme, selon laquelle, si les positions et les vitesses des
éléments qui constituent un système matériel sont connues à un instant donné et
que les lois auxquelles ce système obéit le soient aussi, alors l'évolution du
système peut être prévue, repose sur une telle conception de la relation entre
théorie et expérience. On confirme cette hypothèse par deux types d'arguments :
ou par le succès pratique des théories et par les prédictions qu'elles autorisent ; ou
par des raisons métaphysiques, en disant que l'Univers a été constitué selon des
schémas et des idées mathématiques. Ainsi, Kepler rendait grâce à Dieu de lui
avoir révélé les idées mises en œuvre dans la création du monde.

• Critiques de l'idée de cause


e
C'est justement à la fin du XVII siècle, au moment même où triomphe la
dynamique, à la fois sur le plan mathématique et physique, que le principe de
causalité commence à se lézarder : un coup rude est porté par Malebranche,
admirateur de Descartes : si Dieu est liberté et que ses volontés soient inscrutables
pour la raison humaine, nos « causes » ne sont que des fictions forgées par notre
esprit, et non les raisons réelles de ce qui existe. Certes, nous observons, note
Malebranche, un parallélisme entre des lois mathématiques et des vérités
d'expérience. Il ne faut pas en déduire que nous avons pour autant pénétré les
causes des phénomènes. Cette cohérence entre l'ordre des déductions
mathématiques et celui des observations empiriques peut être voulue et instituée
par Dieu sans exprimer pour autant une affinité ou une identité entre l'ordre de nos
idées et celui des choses. « Laïcisée », comme dit Jean Largeault, par Hume, cette
objection prendra une forme constamment invoquée depuis plus de deux siècles :
« Si nous examinons les opérations des corps et la production des effets par leurs
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causes, nous trouverons que toutes nos facultés ne peuvent jamais nous porter
plus loin dans la connaissance de cette relation que la simple observation d'une
conjonction constante entre des objets particuliers » (Enquête sur l'entendement
humain, sec. 8). À la racine de l'idée de cause, il y a une disposition à confondre
l'habituel et le nécessaire. Nous avons des habitudes, et la nature en a aussi peut-
être, que nous appelons « lois », en leur attribuant une nécessité, qu'elles ne
possèdent pas. Telle fut la thèse que soutint Émile Boutroux dans De la
contingence des lois de la nature (1874).
La notion de cause se trouve liée à celle de nature intime des phénomènes ou de
substance. Or nous ne disposons que des informations fournies par l'expérience.
Dès lors, et c'est la conviction du fondateur du positivisme, Auguste Comte : « nos
études réelles sont strictement circonscrites à l'analyse des phénomènes pour
découvrir leurs lois effectives, c'est-à-dire leurs relations constantes de succession
et de similitude, et ne peuvent nullement concerner leur nature intime, ni leur
cause, ou première ou finale, ni leur mode essentiel de production » (Cours de
e
philosophie positive, 28 leçon). Cette critique de l'idée de cause va trouver dans
les travaux de Joseph Fourier sur La Théorie analytique de la chaleur (1822) une
caution essentielle. Le grand physicien observe, en effet : « Les causes
primordiales ne nous sont point connues ; mais elles sont assujetties à des lois
simples et constantes, que l'on peut découvrir par l'observation. » Il parvient à
formuler les lois mathématiques de la propagation de la chaleur, phénomène aussi
universel que la gravitation, puisque « la chaleur pénètre, comme la gravité, toutes
les substances de l'Univers », sans faire la moindre hypothèse sur les causes ou la
nature de ce phénomène universel, à la fois naturel et industriel. Cette réussite,
célébrée par Auguste Comte, servira d'étendard et d'exemple aux adversaires de la
causalité. Pierre Duhem, dans La Théorie physique (1906), radicalise la critique, en
remarquant : « Une théorie physique n'est pas une explication. » Il s'agit, à ses
yeux, d'un « système de propositions mathématiques... » qui ont pour but de
« représenter aussi simplement, aussi complètement et aussi exactement que
possible un ensemble de lois expérimentales ». Il observe que, dans l'Antiquité et
au Moyen Âge, on fait une distinction entre la « physique », ou connaissance de la
nature réelle, et l'« astronomie », ou connaissance des phénomènes observables.
La seconde, qui seule est proprement scientifique, s'attache à proposer des
représentations logiquement cohérentes de ce qu'on peut observer ou
expérimenter, mais ne se prononce pas sur la vérité ultime de ses hypothèses, sur
e
leur conformité au réel en soi. Au XX siècle, sous l'influence notamment du Cercle
de Vienne, tout un courant d'empirisme logique a développé des thèses de ce
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genre, qui insistent sur la cohérence syntaxique des théories scientifiques, sur les
règles de correspondance entre le vocabulaire théorique et la langue où se font les
observations, et sur l'« inscrutabilité » du lien entre les entités de la théorie et le
réel lui-même. Il en est résulté un idéalisme fortement teinté d'empirisme.
L'idée d'explication causale a fait aussi l'objet d'un autre type de critique, née de
e
l'apparition des probabilités et du hasard, à partir du milieu du XVII siècle, au
nombre des concepts de la science. La mécanique classique lie étroitement
causalité et déterminisme, lois différentielles et prédiction. La réflexion
mathématique, d'abord sur les jeux, puis sur certains phénomènes physiques,
comme le comportement des gaz dans des enceintes fermées, ou biologiques,
comme les lois de l'hérédité, fait émerger un nouveau type d'explication qui, sans
renoncer à l'usage de l'idée de cause, lui dispute la place qu'elle a dans la
mécanique classique. Si les noms de Pascal et de Fermat sont associés, au milieu
e
du XVII siècle, aux débuts d'une « géométrie du hasard » (Pascal), c'est au milieu
e
du XIX siècle que l'on commence à percevoir, comme le note Cournot, que, « si la
mécanique rationnelle est l'une des grandes voies par où les mathématiques nous
font pénétrer dans l'économie du monde, il en est une autre dont la théorie des
combinaisons donne la clef », et qui ouvre « des accès dans des directions bien
plus variées ».
« Cette dualité entre lois dynamiques et lois statistiques est étroitement liée,
observe Max Planck, à l'opposition entre macrocosme et microcosme. » La
recherche d'une explication causale des phénomènes ne va pas disparaître sous
l'effet du développement de théories physiques recourant au calcul des
probabilités, son extension va se limiter, et les deux formes de représentation et
d'explication vont entrer en rivalité. En schématisant, la question se pose ainsi :
l'altérité entre lois statistiques et lois dynamiques est-elle destinée à se perpétuer
ou verra-t-on un jour l'une des formes l'emporter définitivement sur l'autre, soit les
explications causales sur les explications statistiques, soit l'inverse ? Pour le
moment, la dualité subsiste, et les théories probabilistes ont eu même un moment
tendance à se prévaloir de leurs succès en physique et en biologie, pour tenter
d'imposer une conception de la Nature et de l'Être, bref une ontologie, où le hasard
aurait pris le relais du Dieu de Platon. Cette tentative est plus verbale que factuelle,
en ce sens que le hasard n'est pas un principe d'explication, mais seulement, à
travers le calcul des probabilités, un instrument description indispensable, quand
des processus naturels et techniques mettent en jeu un nombre très élevé
d'éléments. Ainsi, des régularités autrement impossibles à discerner sont mises en

12
lumière.
En outre, Henri Poincaré remarque dès 1899, que, même quand les lois de la
mécanique classique s'appliquent, comme dans le problème des trois corps en
mécanique céleste, la prédiction n'est pas toujours assurée ; car, outre les lois, il
faut connaître avec précision les conditions initiales ; or « il peut arriver que de
petites différences dans les conditions initiales en engendrent de très grandes dans
les phénomènes finaux ». Alors, « une petite erreur sur les premières produirait une
erreur énorme sur les derniers. La prédiction devient impossible ». On a vu là la
source de la théorie moderne du chaos. Ce n'est pas le principe de causalité qui
est récusé, mais les conditions de son usage empirique en vue de faire des
prédictions. Ce principe n'est opératoire dans les sciences que si deux conditions
sont satisfaites : que les méthodes mathématiques de résolution et de calcul
nécessaires à la prédiction existent et que les conditions initiales du phénomène
soient entièrement connues.
L'idée de cause soulève enfin une dernière interrogation, millénaire et toujours
renaissante : l'ordre de la nature et l'organisation des êtres vivants constituent-ils
un indice probant de l'existence objective d'une causalité orientée vers des fins,
comparable à l'action intentionnelle des êtres intelligents ; ou bien peut-on attribuer
ce pouvoir de régulation, d'auto-organisation et de complexification à la nécessité,
et au hasard ? La biologie a adopté, comme règle de méthode, de ne prendre en
compte dans ses explications que les causes physico-chimiques, et de ne pas
traiter la finalité comme une espèce de cause efficiente. Toutefois, elle rencontre la
finalité comme un fait, dans ses descriptions des fonctions, des régulations, des
transformations du vivant. Bien plus, l'individu, loin de se comporter comme une
simple machine, utilise d'ingénieux mécanismes pour restaurer la norme qui définit
en lui la santé : jamais il ne se réduit à l'état d'objet. « La pathologie peut être
méthodique, critique, expérimentalement armée », note Georges Canguilhem. Elle
ne se réfère pas moins à une subjectivité. Ici, la causalité apparaît comme
l'ensemble des forces du vivant engagées dans un jeu dont le prix est la vie elle-
même.
Bref, la notion de cause a fait l'objet de quatre remises en question : de la part des
positivistes, qui contestent la possibilité de pénétrer la nature ou les connexions
intimes du réel ; de la part des physiciens et des biologistes, qui constatent la
nécessité du recours aux probabilités dans leurs descriptions et leurs hypothèses ;
de la part des fondateurs de la théorie du chaos, qui observent une dissociation
entre causalité et prédiction ; enfin de la part de tous ceux qui, considérant avec
suspicion l'idée de finalité, redoutent de la voir se réinstaller dans la science à la
13
suite de la notion de cause.
• Idéalisme ou réalisme
Le principe de causalité peut être envisagé de deux points de vue radicalement
différents : ou bien on suppose que notre raison saisit la réalité et le mot
« causalité » désigne un ensemble de relations d'ordre entre les choses elles-
mêmes, touchant leur permanence, leur succession et leurs interactions ; ou bien
l'idée de causalité ne dénote pas une propriété des choses elles-mêmes, mais
seulement un mode d'intellection, important ou au contraire désuet, des
phénomènes dont nous avons l'expérience.
Si la science porte moins sur des choses proprement dites que sur leurs relations,
l'idée de connexion nécessaire peut garder une fonction, sans pour autant
s'appliquer aux choses elles-mêmes : la nécessité étant inhérente non aux choses,
mais à leurs représentations mathématiques. Si on va dans cette direction, on
aboutit à la conclusion que la notion de causalité est ou superflue ou subjective
(même s'il s'agit non de la subjectivité empirique de tel individu ou de telle culture,
mais de subjectivité transcendantale).
On doit donc choisir entre deux positions métaphysiques : l'idéalisme, qui part des
représentations, et limite ses ambitions, du moins en sciences, à « sauver les
phénomènes » ; le réalisme, qui pense que, même si « le réel est voilé », on peut
soulever certains coins du voile, et avoir accès à ce qui est.
e e
En gros, au XIX et dans la première moitié du XX siècle, les physiciens ont plutôt,
à quelques exceptions majeures près, choisi la première voie ; les biologistes et les
médecins, certains à leur corps défendant, ont adopté la seconde, tout simplement
parce qu'ils rencontrent et tentent de comprendre non seulement des phénomènes
ou des processus, mais d'abord des individus qui sont le siège de ces phénomènes
ou de ces processus.
Cette dualité de points de vue, cette oscillation entre idéalisme et réalisme, trouve
ses raisons d'être et sa justification dans le travail scientifique. Considérons la
physique. On y trouve, note Einstein, deux sortes de théories, constructives ou de
principes. Les premières s'attachent à légitimer leurs hypothèses par des
« confirmations extérieures » ; les secondes en les fondant sur des exigences de
simplicité, de symétrie, de « perfection interne ». Les unes se donnent pour des
représentations cohérentes du réel observable, destinées à « sauver les
phénomènes » ; les autres entendent faire davantage, et découvrir les structures et
l'évolution du réel. Là, l'idée de cause a sa place, mais comme simple concept
heuristique, dont on peut à la limite se passer ; ici, les causes sont supposées
palpables.
14
Curieusement, le rôle toujours croissant de la technologie dans la recherche
fondamentale a redonné à l'idée de finalité un nouveau droit de cité dans la
science. En métallurgie, en chimie et maintenant, en biologie, on cherche à jouer
sur les formes, sur les substrats, sur les facteurs mécaniques en vue de produire
des effets, c'est-à-dire de réaliser des fins posées d'avance. Des stratégies de type
aristotélicien, combinant des actions sur la structure, sur le substrat, sur le
façonnage des éléments, des molécules ou des êtres redonnent à la finalité,
comme principe de l'action humaine en science, un poids jusqu'ici inconnu. Mais un
pas de plus pourrait être fait, qu'Aristote avait déjà accompli : l'efficience des
interventions humaines sur les processus naturels ne se comprend que s'il existe
une similitude entre les interventions finalisées de l'homme et les opérations de la
nature elle-même. Sur ce point, on reste réduit à des conjectures, puisque la
morphogenèse des individus et des espèces n'a pas livré ses derniers secrets.
Nous sommes dans une situation intermédiaire, où les pouvoirs de l'homme
augmentent, où sa compréhension des séquences et des interactions causales
s'accroît, sans que pourtant il ait le sentiment d'avoir entièrement mis au jour ce qui
est.
En effet, il n'existe pas, à l'échelon des processus physiques ou biologiques
élémentaires, de théorie explicative complète, c'est-àdire telle qu'à partir d'elle on
puisse constituer un modèle éclairant la totalité de ces processus. Nos théories ne
mériteraient d'être appelées causales que si elles fournissaient le sens et la raison
d'être des phénomènes dont elles permettent de calculer les variations. Ce n'est
encore le cas ni en physique (où mécanique quantique et relativité générale
conservent leur spécificité) ni en biologie (où le pont entre la biologie moléculaire et
l'étude des espèces n'est pas achevé).
Pour le moment, la notion de causalité s'applique d'abord au côté technique ou
même démiurgique de l'activité scientifique. Ce qui est nouveau, cependant, c'est
l'émergence d'un réalisme, qui ne voit pas seulement dans la science un essai de
la raison pour sauver la cohérence des phénomènes, mais une tentative critique
pour faire la part, comme le disait Cournot, entre la configuration changeante de
notre esprit et la constitution plus stable des choses.

2. Sciences sociales
L'histoire des rapports entre les sciences sociales et la notion de cause est
dominée par deux faits. Le premier est une conséquence du lien qui, notamment à
leurs débuts, a uni les sciences sociales à la philosophie. Celle-ci comporte en effet
une tradition de pensée vivace, associée à des noms tels que ceux de Hume et de
15
Wittgenstein, selon laquelle l'idée de cause serait un concept obscur et inutilisable.
En écho, de nombreux sociologues contestent la pertinence de l'idée de cause.
Certains affirment comme Auguste Comte que la recherche des causes doit être
remplacée par la recherche des lois. D'autres, arguant de la spécificité des
sciences sociales, rejettent les explications de type causal du côté des sciences de
la nature et proposent de leur substituer l'explication par les fonctions ou la
méthode compréhensive, attachée notamment au nom de Max Weber, qui, chez
Weber lui-même, doit se combiner à l'analyse causale.
Mais le développement des recherches sociales empiriques a réintroduit la notion
de cause. Malgré les contestations théoriques, l'idée est généralement admise
aujourd'hui que le sociologue ne peut guère se dispenser du langage causal.
Cependant, il lui manquait de disposer d'une instrumentation adéquate. Durkheim
est le premier à avoir compris qu'elle suppose l'utilisation de ce qu'on appelle
aujourd'hui la méthode des modèles. Cette méthode est appliquée, quoique de
manière fruste, dans Le Suicide. Mais ce n'est que fort tardivement que les
sociologues ont forgé des instruments d'analyse causale rigoureux, comparables à
ceux qu'utilise l'économétrie.
Ces méthodes permettent de lever le discrédit du langage causal en sociologie, car
elles en font un langage à la fois indispensable et commode.

• Le rôle de l'explication causale dans les sciences sociales


De nombreux sociologues ont contesté ou contestent encore que l'idée de cause
telle qu'elle est utilisée dans les sciences de la nature puisse être retenue par les
sciences sociales. Les arguments sont variés et diffèrent d'Auguste Comte à Max
Weber et de Max Weber à McIver. On peut cependant les réunir.
Tout d'abord, n'est-ce pas à tort et par simplification qu'on parle de cause en
sociologie alors qu'on ne peut jamais observer que des liaisons statistiques ? Ne
faut-il pas abandonner cette notion au profit de termes atténués, et parler
seulement, par exemple, de dépendance ou de relation ?
D'autre part, la notion de cause, si elle a un sens, et s'il est effectivement possible
de décider de la vérité ou de la fausseté de propositions causales, suppose qu'on
admette le postulat du déterminisme. Force est donc de considérer la réalité
sociale comme une nature, c'est-à-dire comme un ensemble d'objets et
d'événements qui s'imposent à l'observateur de l'extérieur sans qu'il ait un accès
immédiat à leurs interrelations. Cela est-il légitime ? Ne doit-on pas préférer à
l'explication par les causes une explication par les fonctions, puisque toute société
forme un tout et que les relations entre les parties dépendent de ce tout ? En outre,
16
les événements qui surviennent dans un système social sont, au moins
partiellement, le fait d'acteurs capables de décisions, d'anticipations, de stratégies.
Les caractères spécifiques de l'objet social n'excluent-ils pas l'explication par les
causes pour appeler une explication par les raisons ?
Plus généralement, peut-on légitimement décrire les phénomènes sociaux comme
s'ils étaient des phénomènes naturels ?
L'explication par les fonctions ou les raisons n'est pas la seule à avoir été mise en
concurrence avec l'explication par les causes. On a aussi opposé, bien à tort,
causalité et compréhension. La première notion serait caractéristique des sciences
où l'observateur est extérieur à son objet ; la seconde, des sciences où une suite
d'événements doit être considérée comme un ensemble, non de faits, mais de
signes dont on ne peut déchiffrer la signification que de l'intérieur et par projection.

Relations causales et relations statistiques


Eu égard à la première question, remarquons qu'une relation statistique, si elle ne
peut s'accompagner d'une interprétation causale, est dépourvue de sens : elle peut
donner lieu à une proposition constatant l'existence de cette relation, mais non à un
énoncé empirique. Une relation statistique n'a généralement de sens que si elle est
interprétable en termes de causalité.
Prenons un exemple : les Glueck constatent que la pratique religieuse est moins
fréquente chez les délinquants que chez les non-délinquants. Mais cette
constatation ne nous avance guère tant que le sens de la causalité n'est pas
déterminé : la relation est-elle due au fait que le détachement de certaines valeurs
crée un terrain favorable à l'apparition de la conduite déviante, ou à ce que la
déviance entraîne un isolement par rapport aux normes du groupe dont on se
retranche ? Les Glueck estiment, pour leur part, qu'il suffit de constater la relation :
« Nous n'avons pas entrepris, à propos de l'assistance au culte, d'exploration
intensive pour déterminer les raisons de la plus faible assiduité des délinquants.
Notre propos était seulement d'établir des faits concernant l'assistance au culte. »
Une telle assertion repose sur une définition inacceptable de la notion de fait :
énoncer un fait, c'est énoncer une proposition empirique. Or, on déduit de la
relation statistique observée non pas une mais deux propositions empiriques
contraires. La question qui se pose alors, et à laquelle une relation statistique en
tant que telle ne peut répondre, est précisément de savoir laquelle de ces deux
propositions est vraie : est-ce que x est cause de y ou, au contraire, y cause de x ?
Le terme « cause » est-il cependant approprié, si l'idée de cause implique bien que
d'une même cause un même effet doive découler ? Comment une relation
17
statistique imparfaite peut-elle être interprétée comme une relation causale,
puisque, par définition, les mêmes antécédents ne sont pas toujours suivis des
mêmes conséquences ?
Supposons qu'on se demande, par exemple, si le fait d'appartenir à un groupe
considéré comme marginal par la société globale entraîne l'apparition de
symptômes dépressifs chez l'individu. Pour répondre à cette question, on peut
entreprendre d'observer un certain nombre d'individus, les uns appartenant au
groupe marginal, les autres non. Évidemment, on ne trouvera pas deux individus
semblables. En supposant qu'on puisse décrire un individu par une suite de
caractères, étant donné le nombre de caractères qu'on devra inclure, aucune suite
ne sera identique à aucune autre. De plus, on ne peut décrire exhaustivement ces
suites idéales : la personnalité réelle est inobservable.
Supposons alors qu'il existe une loi de la nature telle que l'appartenance à un
groupe marginal entraîne toujours l'apparition de symptômes dépressifs, à
condition que le terrain soit favorable. La notion de terrain favorable correspond
elle-même, dans l'idéal, à un sous-ensemble de caractères dans la suite décrivant
la personnalité ; on ne peut évidemment dénombrer ni observer tous ces
caractères. Cependant, si on peut supposer que la suite ou les suites de caractères
définissant la notion de terrain favorable ont autant de chances d'apparaître chez
un individu non marginal que chez un individu marginal et si la loi de la nature est
vérifiée, bien que x entraîne toujours y, on observera seulement que x est associé
avec une plus grande probabilité à y qu'à son contraire ȳ. Ainsi, le fait qu'on puisse
seulement énoncer une relation de causalité sur la foi d'une relation statistique,
sauf exception imparfaite, n'entraîne nullement qu'on doive admettre une définition
affaiblie de la notion de cause. En réalité, il faut admettre à la fois que les mêmes
causes entraînent toujours les mêmes effets, mais que l'on ne peut jamais observer
directement l'action d'un phénomène social, car cette dernière est toujours
confondue avec un ensemble d'autres actions.
Ainsi, on peut demander à une relation statistique de vérifier l'existence d'une
relation causale. De plus, une relation statistique est, dans la plupart des cas,
dépourvue de signification si on ne peut lui associer une relation de causalité
déterminée, qui seule peut être considérée comme un énoncé empirique. Ces deux
remarques suffisent à démontrer la possibilité et la nécessité d'accepter dans les
sciences sociales la notion de relation causale.
Mais la spécificité de l'objet sociologique et l'originalité du rapport entre la
sociologie et son objet ont souvent servi d'argument pour opposer à l'explication
par les causes d'autres modes d'explication.
18
Causes, fonctions, raisons
L'idée de cause n'est-elle pas inapplicable, sachant que l'objet observé par la
sociologie est une totalité et que ses composantes ne peuvent être expliquées que
par référence à cette totalité ? Si oui, il faut expliquer ces composantes non par
leurs causes, mais par leurs fonctions.
En fait, c'est seulement sous sa forme radicale que le fonctionnalisme permet de
fournir une explication des phénomènes sociaux et constitue une méthode
concurrente de l'explication par les causes. Or, comme l'a montré Merton dans un
texte classique, le fonctionnalisme radical est inacceptable.
Selon Merton, en effet, la théorie fonctionnaliste, au sens de Radcliffe-Brown ou
Malinowski, comporte trois postulats essentiels : postulats de l'unité fonctionnelle
de la société, de la nécessité des éléments culturels, et de l'universalité du
fonctionnalisme. Ces trois postulats constituent des propositions générales sur la
réalité sociale. En tant que tels, ils permettent d'énoncer a priori de nouvelles
propositions sociologiques appliquées à des contenus particuliers : étant donné un
élément de culture quelconque, on saura toujours a priori qu'il possède une
fonction et que cette fonction est définissable par rapport à un ensemble social. En
ce sens, le fonctionnalisme radical fournit un mode d'explication concurrent de
l'explication causale, car il permet de déduire la nécessité d'un phénomène social à
partir du moment où on a déterminé la fonction qu'il remplit. Mais on sait la critique
adressée par Merton aux postulats du fonctionnalisme : elle consiste à admettre,
au lieu de la nécessité de tout élément culturel, l'idée qu'une même fonction peut
être assurée par un élément quelconque d'une classe de substituts ou équivalents
fonctionnels, de sorte qu'on ne peut plus déduire la nécessité d'un élément culturel
particulier. En outre, de façon à éviter les définitions ad hoc de la notion de
fonction, il faut admettre l'existence d'éléments afonctionnels ou dysfonctionnels.
Enfin, certains éléments peuvent être fonctionnels par rapport à certains sous-
groupes et dysfonctionnels par rapport à d'autres. Le passage du fonctionnalisme
radical au fonctionnalisme de Merton représente donc un saut logique important.
Pour le nouveau fonctionnalisme, un élément culturel peut être, par rapport à un
sous-groupe déterminé, soit fonctionnel, soit dysfonctionnel, soit afonctionnel. Il ne
s'agit pas de propositions visant à expliquer, par subsumption des cas particuliers
sous une règle générale, les phénomènes sociaux particuliers. Elles affirment
seulement le rôle heuristique de la notion de fonction. Mais la question de savoir si
un sous-groupe et un élément culturel sont ou non liés de manière fonctionnelle est
une question de fait. En d'autres termes, la fonction cesse d'être un principe
d'explication pour devenir un simple objet d'observation.
19
On a souvent prétendu, enfin, que les raisons de l'homo sociologicus ou les buts de
ses actions constitueraient des principes explicatifs suffisants ou exclusifs, que le
fait que l'homme soit capable de désir, d'anticipation, de calcul était incompatible
avec une explication par les causes. En réalité, une action est un événement qui
modifie le monde extérieur, l'acteur et la situation de ce dernier dans son milieu.
Sans doute cet événement a-t-il une signification pour l'acteur et pour les autres,
mais cette signification est elle-même un événement. À ce titre, elle peut être
expliquée comme une chose et relève alors de l'analyse causale, sans que cela
implique aucune métaphysique réductrice.
Qui songerait, par exemple, à voir une proposition illégitime dans l'équation banale
de l'offre introduite par les modèles économétriques ? Pourtant, elle fait dépendre
un comportement, l'offre, d'un événement que le producteur a contribué à
provoquer, à savoir le prix dans la période précédente, ou plus exactement, de la
signification que l'acteur prête à l'événement, s'il croit que le prix courant sera fixé
au niveau précédent. Une telle équation recourt évidemment à une explication
causale : des événements, des variables quantifiées sont ordonnées dans le
temps, agissent et réagissent les unes sur les autres selon un schéma
déterministe. Que ces événements soient des croyances, des comportements ou
des significations ne contredit nullement le schéma déterministe qui s'applique à la
forme de leurs relations, mais non à leur contenu.
En fin de compte, c'est la méconnaissance du caractère formel de l'explication qui
conduit certains à admettre que la spécificité de l'objet sociologique interdise
l'explication causale.

Causalité et compréhension
Dernier argument contre le recours à l'explication causale dans les sciences
sociales : par opposition aux phénomènes naturels, les phénomènes sociaux sont
immédiatement signifiants pour l'observateur.
Il est certain que le sociologue a un rapport privilégié avec son objet. Cependant,
ce privilège ne lui confère pas la garantie d'un accès direct aux phénomènes
sociaux. Sans doute, la relation entre colère et violence, selon l'exemple fameux de
Jaspers, ne peut être comprise que par la projection par l'observateur de sa propre
expérience, mais c'est là un cas particulier. En fait, lorsqu'on se fie à la
« compréhension » pour analyser un fait social, on trouve en général que des
interprétations également banales, et donc également « compréhensibles »,
peuvent être contradictoires ; comme l'écrit Halbwachs : « C'est un fait qu'on ne
rend pas toujours justice à la sociologie, parce qu'elle a l'air, souvent, de découvrir
20
des truismes. Quand Durkheim, après Morselli, a démontré que le mariage
protégeait contre le suicide, et que les gens qui ont des enfants se tuent moins que
les gens mariés sans descendance, aux yeux de beaucoup de lecteurs c'était là
une de ces vérités de bon sens qu'il ne paraissait guère utile de retrouver à grand
renfort de chiffres. Mais, dans le domaine du vraisemblable, à une proposition s'en
oppose généralement une autre qui peut paraître aussi évidente. Il y a donc autant
de mérite scientifique à déterminer, de deux opinions vraisemblables, laquelle
répond à la réalité, qu'à mettre au jour une vérité entièrement nouvelle. C'est
exactement franchir la limite qui sépare la connaissance scientifique de la
connaissance vulgaire. »
Il ne saurait donc être question de donner à la « compréhension » des faits sociaux
le statut d'une méthode spécifique. Mais cela n'implique pas qu'on doive ignorer la
signification des faits sociaux, tout au contraire. Durkheim, de manière indirecte et
contre ses principes, donne à la compréhension son statut épistémologique le plus
convenable, celui que, de manière directe, lui donne Weber lorsqu'il affirme la
nécessité de combiner analyse causale et « compréhension ». Lorsqu'il énonce sa
fameuse règle selon laquelle la cause d'un fait social ne saurait être recherchée
que dans un autre fait social, il prend simultanément position contre deux écoles, le
positivisme italien de Lombroso et Ferri, d'une part, le psychologisme de Tarde,
d'autre part. Au premier, il reproche de ramener les phénomènes sociaux à des
phénomènes naturels et montre que la prétendue influence des causes naturelles
peut ou être démontrée fausse, ou être ramenée à des causes sociales. Mais cela
signifie seulement qu'une relation causale, pour être acceptée, doit être signifiante,
c'est-à-dire comprise par projection ou « compréhensible » au sens de Weber.
Ainsi, la corrélation entre taux de suicide et longueur du jour est parfaite, de sorte
qu'il n'y a aucune raison statistique de pousser plus loin l'explication, sinon que, le
fait étant établi, il faut l'expliquer, ou le rendre compréhensible. Or le critère de
l'intelligibilité peut-il être en fin de compte autre chose que la transparence qu'il
acquiert pour l'observateur à la lumière de sa propre expérience ? Cependant, de
ce qu'une relation causale doive être compréhensible, il ne résulte pas qu'on y ait
un accès immédiat. Aussi Durkheim se tourne-t-il contre Tarde, qui préfigure le
dogmatisme de la sociologie compréhensive lorsqu'il écrit : « En sociologie, nous
avons un privilège particulier, la connaissance intime de l'élément qui est notre
conscience individuelle aussi bien que du composé qui est l'ensemble des
consciences. »

Le discrédit de l'analyse causale


21
La concurrence faite à l'idée de cause par le fonctionnalisme, par la méthode
« compréhensive » ou par l'explication à partir des raisons, la répulsion de certains
sociologues à accepter l'idée wébérienne d'une complémentarité entre
« explication » et « compréhension », bien que guidées par la spécificité du social,
sont sans doute liées au discrédit philosophique de la causalité qui a suivi le
développement des sciences de la nature. Les démonstrations de Hume ne sont
pas compréhensibles sans référence au développement de ces sciences et aux
hésitations de la plupart des physiciens, de Galilée à Newton, devant la notion de
cause. Mais, tandis que ces derniers s'en tenaient à leur domaine et déclaraient
seulement que le travail du savant doit se borner à étudier les lois du mouvement
plutôt que d'en rechercher les causes, Hume tente de prouver que les causes sont,
en tant que telles, inconnaissables, passant ainsi d'une proposition
épistémologique de fait à une proposition métaphysique de droit. Le même
processus caractérise la déclaration de Comte, selon qui la recherche des causes
est caractéristique de l'état métaphysique, comme la célèbre démonstration de
Wittgenstein relative à l'impossibilité de l'induction causale.
Lorsque les sciences physico-chimiques cessent d'être les seules à avoir atteint
l'état scientifique et que la méthode expérimentale acquiert ses titres de noblesse
en biologie, les philosophes reviennent, notamment avec John Stuart Mill, à la
notion de cause et la réinstallent dans sa dignité. Cependant, il paraît incontestable
que la tradition philosophique pèse encore sur les réflexions des sociologues. Les
démonstrations condamnant le recours à la causalité et prétendant substituer à un
déterminisme inconcevable des méthodes spécifiques des sciences sociales sont
comparables à celles de Hume ou de Comte. On retrouve toujours au cœur de ces
démonstrations l'idée erronée, contredite par un peu de réflexion sur l'histoire des
sciences, que l'utilité de la notion de cause est, non pas une question de fait, mais
une question de droit.
• Les méthodes d'analyse causale
Or, il suffit d'observer le sociologue à l'œuvre pour constater que l'analyse
sociologique consiste le plus souvent à déterminer la structure causale des
relations qui caractérisent un ensemble de « variables ».
Schématiquement, l'information dont dispose le sociologue, qu'elle ait été recueillie
à partir de questionnaires, d'entretiens, de statistiques administratives ou de toute
autre manière, prend en effet généralement la forme de données permettant de
classer les éléments observés par rapport à un certain nombre de variables. Parmi
ces variables, certaines sont conçues comme explicatives (explicantia), d'autres
comme à expliquer (explicanda).
22
Ainsi, Durkheim fait l'hypothèse que le suicide est facilité par l'état d'anomie :
lorsque la pression des règles sociales sur l'individu se relâche, ce dernier, n'étant
plus guidé par des impératifs extérieurs, étant livré à lui-même, a du mal à diriger
son existence et à lui trouver un sens. Bref, le relâchement des règles sociales
conduit, non à la libération de l'individu, mais à son insatisfaction. Cette hypothèse
causale conduit Durkheim à postuler l'existence de certaines liaisons statistiques :
les célibataires, dont la vie sexuelle et affective est moins réglée que celle des gens
mariés, doivent être davantage prédisposés au suicide. Certaines professions,
certains contextes sociaux, certaines situations doivent être associés à des taux de
suicide plus élevés, etc. L'analyse va donc consister à déterminer les relations
causales entre l'explicandum (fréquence du suicide) et les divers explicantia (âge,
sexe, état civil, contexte social, profession).
Mais on rencontre alors une difficulté technique (qui explique en grande partie que
le langage causal ait été longtemps contesté dans les sciences sociales). C'est
que, en règle générale, on ne peut pas interpréter directement les corrélations
entre les explicantia et l'explicandum. En effet, supposons qu'une variable x1
exerce une action sur une variable x2 et que celle-ci détermine à son tour la
variable dépendante xd : il serait illégitime de tirer de l'examen des corrélations
entre x1 et xd, d'une part, de x2 et de xd, d'autre part, la proposition : « x1 et x2
influencent xd ». En d'autres termes, dès qu'on a affaire, comme c'est le cas
général en sociologie, à plusieurs variables explicatives liées entre elles, il est
nécessaire, non d'observer simplement la présence ou l'absence d'une liaison
statistique, mais de déterminer la structure causale des variables en présence. Il
est évident, en effet, que même dans le cas banal où on essaie d'analyser un
comportement ou une opinion en fonction d'une série de variables comme l'âge, le
sexe, la profession, le revenu, etc., les liaisons de dépendance causale
s'organisent plutôt selon un schéma complexe où les variables explicatives sont
elles-mêmes liées les unes aux autres, dans un certain ordre, que selon un schéma
simple où chaque variable agirait pour son compte sur la variable à expliquer.
On ne dispose pas encore, malgré les travaux innombrables des méthodologues
de diverses disciplines, d'une solution complète et définitive du problème de
l'analyse causale des relations statistiques. Cependant, les efforts entrepris en vue
d'une formalisation du problème permettent de mieux répondre à des questions
telles que celles-ci : Étant donné un ensemble de variables dépendantes et
indépendantes, comment déterminer avec rigueur si l'hypothèse d'une structure
causale est compatible avec les résultats de l'observation ? Comment apprécier
l'intensité de l'action d'une variable sur une autre ou comparer l'action de
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différentes variables explicatives sur la variable à expliquer ?

Le modèle causal chez Durkheim


Le premier sociologue qui ait compris l'importance pour la sociologie de la
recherche des structures causales est sans doute Durkheim. Un exemple très
simple, tiré du Suicide, illustre la révolution méthodologique introduite par
Durkheim : il s'agit de l'analyse de la corrélation entre le suicide et la longueur du
jour.
En vertu du postulat selon lequel la cause d'un fait social ne saurait être qu'un autre
fait social, Durkheim raisonne de la façon suivante : si la longueur du jour exerce
son action, non pas par l'intermédiaire de facteurs physiques, mais parce qu'elle
est associée à des variations dans le temps social, il faut montrer que le
phénomène du suicide est bien dans tous les cas en relation avec les périodes
d'activité et de repos du temps social. Effectivement, on constate que le suicide est
associé au rythme de l'activité qui caractérise les jours de la semaine comme les
heures de la journée. De plus, lorsque le temps social varie avec les sous-cultures
ou sous-groupes d'une société, le suicide suit ces différences de rythme. Ainsi, le
taux de suicides féminins s'élève à la fin de la semaine, où les activités sociales de
la femme sont plus grandes. De même, le temps social urbain est beaucoup plus
régularisé que le temps social rural lié plus étroitement au temps astronomique ;
aussi, alors que, dans les pays qui ont fait l'objet d'enquêtes, le taux maximal de
suicides par rapport à la population globale se situe régulièrement en été, dans les
métropoles de ces mêmes pays il apparaît tantôt au printemps tantôt en été ; en
outre, alors que dans l'ensemble des pays les taux de suicides s'accroissent de
50 p. 100 environ de la saison où le suicide est le moins fréquent (l'hiver) à celle où
il est le plus fréquent, il ne s'accroît que de 25 p. 100 ou moins dans les grandes
villes de ces mêmes pays. On peut résumer le raisonnement en dressant un
graphique des liaisons causales mises en évidence.
Dessin

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