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Unités de mesure

Dans notre traduction des Neuf chapitres} nous n}avons} par souci d}homogénéit~ traduit aucune unité de
mesure. Il / agissait pour nous de ne pas distinguer artificiellement les unités qui auraient une contrepartie en
français} des autres} voire de crée~ par la traduction} l'impression de systèmes hétérogènes.

UNITÉS DE LONGUEUR

1 zhang = 10 chi = 10 2 cun = 10 3 fin = 104 li = 10 5 hao = 106 miao = 10 7 hu


toise pied pouce part
·Les Neuf chapitres à proprement parler ne recourent qu'aux trois premières unités. La suite de l'échelle est
introduite par Liu Hui, dans son commentaire faisant suite au problème 1.32 par exemple. Le système officiel
d'unités de longueur décrit par l'Histoire des Han (<< Monographie sur la gamme et le calendrier (Lülizhi) »,
Hanshu, rouleau 21, première partie, p. 966) mentionne le zhang, le chi, le cun et le fin. [Guo Zhengzhong
L:o..1993], p. 231, résume dans un tableau les différentes évaluations avancées par des historiens sur la valeur du
chi, en particulier pour l'époque qui nous intéresse. La majeure partie d'entre eux s'accorde pour donner le chi
comme mesurant 23-24 cm.
Le Classique exprime en revanche les dimensions de champs, les distances parcourues, en bu
(pas) ou, pour de plus grandes valeurs, en li. Sous les Han, 1 bu vaut 6 chi «(Qiu Guangming, Qiu
Long et Yang Ping 62001a}, pp. 22-23).
IIi = 300 bu
Par ailleurs, une nouvelle unité est introduite pour la mesure des longueurs de tissus:
1 pi = 4 zhang = 40 chi

UNITÉS DE SURFACE, DE VOLUME, DE CAPACITÉ


Les surfaces et les volumes se mesurent en prenant pour base une unité de même nom que l'unité de
longueur correspondante: le bu (respectivement le chi) peut ainsi exprimer la surface (respective-
ment le volume) d'un carré (respectivement d'un cube) de 1 bu de côté. Le système de numération
décimal, auquel s'adjoignent les fractions de l'unité de base choisie, permettent alors de mesurer
tout montant.
Par ailleurs, dans chacun de ces contextes, une fois une unité prise pour base, les noms des autres
unités de longueur de l'échelle peuvent désigner des unités de surface ou de volume présentant avec
elle le même rapport que celui unissant les unités de longueur de même nom·(voir le commentaire
au problème 5.6).
Les Neuf chapitres introduisent cependant également des unités propres à la mesure des surfaces:
1 mu = 240 bu ; 1 qing = 100 mu
Cette relation entre le mu et le bu entre en vigueur avec l'empereur Wu des Han «Qiu Guangming,
Qiu Long et Yang Ping 62001a}, pp. 22-25).
Un système d'unités propres est de plus introduit pour la mesure des capacités (Hanshu,
« Lüli zhi », rouleau 21, première partie, p. 967) :
2 yue = 1 ge ; 10 ge = 1 sheng ; 10 sheng = 1 dou (boisseau) ; 10 dou = 1 hu
[Guo Zhengzhong L:o..1993], p. 321, résume également dans un tableau les évaluations avancées par des
historiens sur la valeur du sheng à diverses époques. Les divergences sont importantes et nous retiendrons que
l'estimation moyenne donne le sheng comme de l'ordre de 0,2 litre (il y a sans doute des raisons fondamentales à
ces désaccords, voir l'introduction au chapitre 2, section I.l.b).
Seuls le hu, le dou et le sheng se rencontrent dans Les Neuf chapitres. Liu Hui introduit les autres unités en
discutant l'instrument standard à l'aide duquel on les mesurait toutes, voir les commentaires aux problèmes
5.25 et 5.28. Au cours du premier commentaire, il est mentionné un autre système d'unités, en vigueur jadis
au royaume de Qi, le dou, le ou, le fu, le zhong, avec les relations:
4 sheng = 1 dou ; 4 dou = 1 ou ; 4 ou = 1 fu ; 10 fu = 1 zhong
Liu Hui commente: le zhong vaut 6 hu 4 dou, lefu 6 dou 4 sheng.

UNITÉ DE POIDS
Les unités de poids auxquelles recourent Les Neuf chapitres concordent avec la description du système
officiel que l'on trouve dans le Hanshu (<< Lülizhi », rouleau 21, première partie, p. 969) :
1 dan = 4jun ; 1 jun = 30 Jin ; 1 Jin = 16liang; 1liang = 24 zhu
livre once
soit: 1 dan = 46 080 zhu
1 jun = 11 520 zhu
1 Jin = 384 zhu
1 liang = 24 zhu
[Guo Zhenzhong .6.. 1993}, pp. 115-116, insiste sur les variations inhérentes des valeurs de ces unités, même si
l'on se cantonne aux étalons officiels, et résume dans un tableau différentes évaluations dujin, pour l'époque qui nous
intéresse. Retenons, très grossièrement, que l'unité paraît fluctuer entre 220 g et 260 g sous les Han antérieurs et
l'interrègne de Wang Mang, mais qu'elle décroît en moyenne, entre 215 g et 230 g, sous les Han postérieurs.
Sur la valeur cosmologique de ces systèmes et les rapports entre eux, on peut se reporter à [Vogel 1994}.
Sur les évaluations de ces unités au temps des Han, voir également [Qubs 1938-1955}, vol. 1, pp. 279-280.

Abrégé de chronologie chinoise


(se reporter à]. GERNET, Le Monde chinois, 1972)
ZHOU -1122 (?) - - 256
Printemps et Automnes -722 - -481
Royaumes Combattants -453 - - 221
QIN - 221 - -206
HAN -206 220
Han occidentaux (ou Han antérieurs) - 206 9
Interrègne de Wang Mang 9 25
Han orientaux (ou Han postérieurs) 25 220
TROIS ROYAUMES 220 265
Au nord, WEI 221 263
A l'ouest, SHU 200 265
Au sud-est, WU 222 264
JIN OCCIDENTAUX 265 316
DYNASTIES DU NORD ET DU SUD 317 589
SUI 581 618
TANG 618 907
CINQ DYNASTIES 907 960
SONG 960 1279
Song du nord 960 1127
Song du sud 1127 1279
YUAN 1260 1368
MING 1368 1644
QING 1644 1911
LES NEUF CHAPITRES
1f.~
jtj-f
LES NEUF
CHAPITRES
Le Classique mathématique de la Chine ancienne et ses commentaires

Édition critique bilingue traduite, présentée et annotée


par Karine Chemla et Guo Shuchun

Glossaire des termes mathématiques chinois anciens


par Karine Chemla, calligraphies originales de T oshiko Yasumoto

Préface de Geoffrey Lloyd

Ouvrage publil avec le concours du Centre national du livre

DUNOD
© Dunod, Paris, 2004
ISBN 2100077783

Le Code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article


L. 122-5, 2° et 3° a), d'une part, que les « copies ou reproductions strictement
réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective»
et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et
d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite
sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est
illicite» (art. L. 122-4).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constitue-
rait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du
Code de la propriété intellectuelle.
En matière de connaissance,
ce n'est pas la quantité qui importe,
mais le fait d'examiner soigneusement ce que l'on connaît 1

Xunzi

Pour ce qui est des procédures de la voie,


celles dont l'expression est simplifiée,
mais dont l'usage est vaste sont les plus éclairantes
pour connaître les catégories.
Poser un problème (wen) relatif à une catégorie et,
par ce biais, comprendre dix mille situations,
c'est ce qu'on appelle « connaître la Voie »2

Gnomon des Zhou-Zhoubi

1 Shigu zhi bu wu duo, wu shen qi suo zhi


[cité par C. Harbsmeier, 1993, p. 18}
Chapitre 31, « Ai gong»
Edition Wang Xianqian, Zhonghua shuju, p. 540

2 Fu daoshu, yan yue er yong bo zhe, zhi lei zhi ming.


W'én yi lei er yi wanshi da zhi, wei zhi zhi dao
[Qian Baocong L6.1963}, p. 24
[Cullen 1996}, p. 177
A Guo Dianqing & Guo Zang shi
$~~m & $~~~

A Anthony PAMART
TABLE DES MATIÈRES

Préface IX
Geoffrey LLOYD
Avant-propos XIII
Conventions XVII

PREMIÈRE PARTIE: TEXTES DE PRÉSENTATIONS


Chapitre A - Présentation générale des N eu!chapitres
et de leurs commentaires 3
Karine CHEMLA

Chapitre B - Histoire des N eu!chapitres 43


Guo Shuchun
Chapitre C - Travaux d'édition critique et de recherche
sur Les N eu! chapitres 71
Guo Shuchun
Chapitre D - La langue mathématique des N eu! chapitres"
et les problèmes de sa traduction 99
Karine CHEMLA

UXIÈME PARTIE : ÉDITION CRITIQUE ET TRADUCTION


Avertissement pour la lecture de la traduction 123

125

131
150

199
220

263
280

313
340
VIII Les Neuf chapitres

TROISIÈME PARTIE: GLOSSAIRE ET BIBLIOGRAPHIES


Glossaire des expressions techniques 897
Karine CHEMLA

Table d'équivalence entre expressions techniques en français


et transcription pinyin des expressions chinoises correspondantes 1037
Karine CHEMLA

Bibliographie en langues chinoise et japonaise 1043


Guo Shuchun
Bibliographie en langues occidentales 1069
Karine CHEMLA

Index 1091
PRÉFACE

par Geoffrey LLOYD


Needham Research Institute, Cambridge (VK)

Le]iuzhang suanshu - un titre que l'on s'accorde à traduire par Les Neuf chapitres sur les procédures
mathématiques - n'est pas seulement l'un des textes mathématiques chinois qui ont exercé le plus
d'influence, objet d'une importante tradition de commentaires à partir de Liu Hui (263). Il est aussi
un document précieux pour une histoire des mathématiques comparative à l'échelle du monde.
C'est à différents niveaux et à divers titres, en effet, qu'il est susceptible d'être apprécié. Notons en
premier lieu, que de nombreux chercheurs se sont satisfaits dans le passé d'une évaluation du texte
qu'il faut bien considérer maintenant comme très superficielle: il s'agirait essentiellement, selon
eux, d'un manuel pratique, d'un guide pour les fonctionnaires et, plus généralement, pour tous ceux
qui se trouvaient confrontés à l'un des nombreux problèmes de mathématiques qui y sont traités.
Par ailleurs, on peut également admirer ce texte pour sa profondeur au point de vue mathématique
et sa maîtrise d'algorithmes et de procédures fondamentaux. Enfin, et c'est là le plus important au
point de vue de sa signification au plan mondial, il peut être apprécié pour le modèle de systématisation
des mathématiques qu'il propose.
Examinons un peu plus en détail chacune de ces appréciations.
Le traité est formé de neuf chapitres regroupant chacun différents problèmes de type à peu
près identique. Parfois, le titre du chapitre est celui du sujet abordé. Le chapitre « Champ
rectangulaire », par exemple, s'occupe principalement de calcul d'aires. Parfois, le titre dérive de la
procédure utilisée. «Excédent et déficit» renvoie à la technique pour traiter les équations à
plusieurs inconnues que l'on appelle en Occident: règle de fausse position. Le mode de présentation
consiste en général à poser une question, habituellement en termes concrets, c'est-à-dire avec des
valeurs numériques déterminées. La solution est alors donnée comme « la réponse», et celle-ci est
suivie par « la procédure affirme ... », encore qu'il faille souvent, pour une analyse complète de la
façon dont les résultats sont obtenus, se reporter aux commentaires. Les exemples concrets
comprennent des problèmes d'arpentage, la conversion de quantités de grain de différents types, le
calcul des temps de voyage, avec des voyageurs se déplaçant à des vitesses différentes, la détermination
des impôts pour différentes classes de produits ou en rapport avec différents individus ou différents
groupes, et bien d'autres sujets encore.
A lire ces exemples concrets, on a souvent été tenté de considérer le texte comme une liste de
recettes à usage pratique. Ceux qui étaient chargés de répartir équitablement l'impôt entre des
groupes différents d'individus, en fonction de leurs obligations, devaient maîtriser les méthodes de
calculs qu'on y trouve décrites. Si un fonctionnaire avait à calculer les rations nécessaires pour des
travailleurs chargés de creuser un canal d'une certaine dimension pendant un laps de temps donné
et en tenant compte de la répartition du travail et du rang ou grade de chaque ouvrier, il pouvait
utilement s'entraîner en consultant, dans le chapitre 5, l'ensemble des problèmes de ce type ou de
type similaire. Ce qui est certain, cependant, c'est que les implications pratiques du texte ne
devraient pas servir de guide pour évaluer son intérêt stratégique, d'autant qu'elles sont parfois tout
simplement ignorées. Indiquer comme réponse au problème posé dans le problème 5.5 le nombre
x Les Neuf chapitres

de 7 + 427/3 064 travailleurs montre que l'intérêt est dans la solution exacte de l'équation, bien
plus que dans la réalité matérielle de la situation. Le problème 7.9 concernant le poids des hiron-
delles et des moineaux ne se rencontre jamais dans la vie réelle, même si c'est le cas de certains
autres strictement analogues.
C'est pourquoi une autre lecture du texte, plus prometteuse, devrait porter le regard au-delà de
ses implications pratiques et se concentrer sur le traité en tant qu'exploration de procédures mathé-
matiques générales. Plusieurs sections de l'ouvrage poursuivent l'étude des problèmes bien au-delà
du point où ~xistent des applications concrètes évidentes. C'est vrai de la discussion des volumes des
solides tels que le yangma et le bienao au chapitre 5, et des triangles rectangles au chapitre 9.
La comparaison avec le Livre de procédures mathématiques (Suanshushu), un ouvrage mathématique
plus ancien récemment exhumé d'une tombe qui avait été scellée en 186 avant notre ère, met en
évidence à la fois certaines similarités et certaines différences entre ce texte, Les Neuf chapitres et la
tradition de leurs commentaires. Le Suanshushu s'engage dans de nombreuses discussions compara-
bles à celles que l'on trouve dans Les Neuf chapitres: la manipulation des fractions, les calculs
d'impôts et d'intérêts, les aires et les volumes, etc. Cependant, non seulement les problèmes traités
sont souvent plus simples - et parfois entachés d'erreurs de calcul - , mais encore la présentation
est beaucoup moins systématique. C'est ainsi que la procédure utilisée pour l'extraction des racines
carrées donne seulement des résultats approchés, et il n'y a pas de tentative pour extraire une racine
cubique; on ne trouve aucune discussion des sujets traités dans le chapitre 9 des Neuf chapitres,
portant sur les triangles rectangles; la règle des trois est utilisée, mais n'est pas énoncée en termes
abstraits. Bien sûr, le Suanshushu est, à ce jour, le seul ouvrage subsistant pour cette époque, et il
paraît tout à fait improbable qu'il ait été unique. A ceci près, cependant, il confirme la conclusion
prévisible que, dans la période de deux cents ans environ qui le séparent des Neuf chapitres, les
mathématiciens chinois ont gagné en assurance dans leur traitement des problèmes et étendu le
domaine couvert par le suanshu.
La question de savoir ce que recouvrent précisément les mathématiques de la Chine ancienne
mérite plus d'attention qu'il en est parfois donné dans les histoires générales. C'est là qu'est la
tentation, manifeste dans certaines traductions en anglais du titre des Neuf chapitres, de surinter-
préter le lien incontestable entre suan et calcul - et précisément les baguettes de calcul utilisées dans
les mathématiques traditionnelles de la Chine - pour conclure que suanshu est strictement équiva-
lent à « arithmétique ». Mais ce serait trompeur à double titre. D'abord, le Livre de procédures mathé-
matiques (Suanshushu) et, plus encore, Les Neufchapitres traitent de problèmes relevant de ce que nous
appelons la « géométrie», y compris, dans le dernier cas, de questions portant sur les triangles
rectangles semblables. Nos deux termes tendent, en fait, à séparer de façon injustifiée des domaines
ou disciplines pour lesquels rien n'indique que Les Neuf chapitres les traitaient différemment. A tout
prendre, les branches du suanshu que l'ouvrage reconnaît sont les neuf chapitres eux-mêmes. D'autre
part, il est important de voir que ce sont des techniques identiques ou analogues qui sont utilisées
dans tout l'ouvrage pour établir les résultats.
Ceci m'amène au troisième aspect des Neuf chapitres et de la tradition de leurs commentaires, le
plus intéressant également dans une perspective comparative. Si nous nous demandons comment
l'ouvrage obtient ses résultats et réalise la systématisation de son sujet, la réponse est double.
D'abord, comme on l'a dit, à Fintérieur de chaque chapitre sont regroupés des problèmes de type
grosso modo similaire. Les problèmes sont particuliers, mais ils exemplifient des questions générales
et sont résolus par l'application de méthodes générales.
Par ailleurs, l'une des réussites de Liu Hui est d'avoir développé et défini un vocabulaire servant
à souligner les liens entre les différents chapitres. L'un des exemples les plus remarquables en est la
terminologie de l'homogénéisation (qi) et de l'égalisation (tong) , utilisée dans des contextes très
variés tout au long du Classique. Le commentaire général de Liu Hui, à ce propos, est révélateur.
« Multiplier pour les désagréger, simplifier pour les réunir, homogénéiser, égaliser pour les faire
Préface XI

communiquer, comment ne serait-ce pas les points-clefs (gangji) des mathématiques? » Gangji est
un terme de Liu Hui, mais il offre une indication précieuse sur ce qu'il considérait comme étant l'un
des objectifs des Neuf chapitres, à savoir l'identification des principes fondamentaux reliant les diffé-
rents domaines d'étude compris dans le suanshu. Comme Liu Hui l'indique dans sa préface, les diffé-
rentes branches du domaine partagent le même tronc (ben) : elles dérivent toutes de la même source
ou des mêmes principes (duan). Ainsi que l'exprime l'autre grand Classique mathématique de la
période des Han, le Gnomon des Zhou (Zhoubi), dans le texte choisi pour l'épigraphe: « Pour ce qui
est des procédures de la Voie, celles dont l'expression est simplifiée, mais dont l'usage est vaste sont
les plus éclairantes pour connaître les catégories. Poser un problème (wen) relatif à une catégorie et,
par ce biais, comprendre dix mille situations, c'est ce qu'on appelle "connaître la Voie" ».
L'importance de tout ceci n'apparaît pleinement que par comparaison avec d'autres traditions
mathématiques ayant des objectifs stratégiques et des modes de systématisation entièrement diffé-
rents. On peut choisir beaucoup d'autres traditions, mais c'est avec celle qui a dominé, jusqu'à une
date relativement récente, l'histoire des mathématiques en Occident, que le contraste est le plus
frappant. Je me réfère ici au modèle fourni par les Eléments d'Euclide. Bien qu'il soit suivi, en
général, dans les autres textes mathématiques grecs, par exemple chez Archimède et chez Apollo-
nius, il est important de ne pas oublier que les Grecs étaient loin d'être unanimes à faire des mathé-
matiques à la façon d'Euclide. Héron, Diophante, Porphyre et Jamblique avaient tous des
conceptions nettement différentes des objectifs des mathématiques et de la façon de les atteindre,
bien qu'aucun n'ait énoncé clairement l'approche alternative que nous trouvons dans les commen-
taires de Lui Hui aux Neuf chapitres.
Dans la façon euclidienne, cependant, l'accent est mis sur la démonstration axiomatico-déductive.
Le mathématicien doit d'abord poser ce qui va servir de points de départ, indémontrables, mais évidents:
des définitions, des postulats et des opinions communes, dans le cas d'Euclide. En principe,
l'ensemble des mathématiques peut alors être démontré sur leur base. L'unité de l'ensemble du sujet
est garantie par l'unité de sa base axiomatique.
Liu Hui, bien sûr, ne procède pas de cette façon. Il ne fait aucune tentative pour identifier des
principes indémontrables à partir desquels l'ensemble des mathématiques devrait être déduit. Mais
cela ne signifie pas une absence d'intérêt pour la validation des résultats ou pour la recherche d'une
systématisation. D'un côté, la manière dont le commentateur réécrit les procédures et établit la
correction d'algorithmes sera acceptée comme démonstration par quiconque n'exige pas pour cela
une base axiomatique. De l'autre, la systématisation, comme on l'a notée, est une façon de recon-
naître les liens entre des catégories différentes de problèmes, en dégageant les mêmes principes
directeurs de l'examen de différents cas particuliers et en montrant que leur domaine d'applicabilité
n'est pas limité à ces seuls cas. Le caractère ouvert des principes - la possibilité d'extrapoler et
d'étendre leur portée - est relevé par Liu Hui comme l'une de leurs vertus. Le mouvement de
pensée n'est pas déductif, en vue d'assurer l'irréfutabilité des conclusions, mais, je dirais, analogique
et synthétique.
On peut donc dire que les mathématiques classiques de la Chine ancienne et les Eléments d'Euc\ide
représentent deux styles radicalement différents de raisonnement mathématique. La comparaison
nous donne ici une leçon cruciale : il n'existe pas de voie unique de développement, que les mathé-
matiques auraient dû suivre, il n'existe pas d'objectif unique que les mathématiciens auraient dû se
fixer, où qu'ils soient. Ce qui fait la force de l'axiomatique euclidienne, c'est qu'elle identifie ce qui
doit être supposé pour que les différentes conclusions puissent être déduites. La faiblesse qui en
résulte vient toujours de ce qu'il est difficile de trouver des axiomes qui satisfassent tout à la fois aux
critères d'évidence et de vérité. Et, dans la manière de voir de la Grèce ancienne, il ne suffisait pas
que l'ensemble de la discipline présente une consistance interne : c'est par rapport au réel qu'elle
devait être vraie. L'histoire ultérieure des recherches sur le postulat des parallèles illustre le dilemme
auquel la géométrie « euclidienne» était confrontée.
XII Les Neuf chapitres

La force du style de mathématiques pratiqué dans Les Neuf chapitres, c'est qu'il encourage
l'accroissement des connaissances par extrapolation ou encore l'exploration d'applications par
analogie. Celles-ci n'avaient pas, pour être considérées comme résultats, à attendre d'être démon-
trées de façon axiomatico-déductive. En même temps, la validité de ces nouvelles applications ne
pouvait pas être déduite de principes supérieurs - ultimes -, car il n'yen avait pas. L'applicabilité à
des sujets nouveaux constitue plutôt, en elle-même, le moyen par lequel se trouve confirmé le
pouvoir des principes directeurs.
Saisir la possibilité et même l'existence de styles de raisonnements mathématiques différents
est particulièrement important pour des lecteurs occidentaux, qui ne sont pas accoutumés à pareille
diversité. A mesure que l'histoire des mathématiques deviendra plus authentiquement œcuménique,
englobant, entre autres, les traditions de l'Egypte, de la Mésopotamie, de l'Inde, du monde arabe,
de l'Amérique centrale, de la Polynésie, nous acquerrons une vision beaucoup plus riche des réalisations
mathématiques des cultures humaines à travers le temps et l'espace. En attendant, on ne peut que se
réjouir de voir paraître le présent ouvrage, tant pour les aperçus qu'il donne sur les mathématiques
de la Chine ancienne que pour les contributions qu'il apporte à cette vision plus large.
AVANT- PROPOS

par Karine CHEMLA et Guo Shuchun

Le lecteur a entre les mains, sous la forme d'une édition critique et d'une traduction en français,
l'ouvrage qui était appelé à avoir la destinée sans doute la plus singulière dans les traditions mathé-
matiques de la Chine ancienne : Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques 1 .
Composé aux environs des débuts de l'ère commune, il devait, peu après sa mise en forme défi-
nitive, être considéré comme un « Classique (jing) », au sens que la critique littéraire de la Chine
ancienne a donné à ce terme. Corrélativement, Les Neuf chapitres - comme nous en abrégerons
régulièrement le titre tout au long de ce livre - firent l'objet de nombreuse commentaires au fil
des siècles. Certains d'entre eux furent sélectionnés par la tradition écrite pour être transmis avec
l'ouvrage. Ainsi, tous les témoins qui nous permettent d'en reconstituer le texte aujourd'hui
comportent les commentaires achevés par Liu Hui en 263, ainsi que ceux rédigés par une équipe
d'érudits sous la direction de Li Chunfeng 2 et présentés au trône en 656. C'est pourquoi, contraire-
ment à une coutume qui consiste, en Occident, à arracher les textes canoniques aux environnements
textuels concrets dans lesquels ils furent abordés dans l'Empire du Milieu, le lecteur trouvera ici
l'ouvrage tel que la tradition écrite de la Chine ancienne l'a élaboré: le Classique accompagné de ces
deux commentaires.
Deux indices nous suffiront à évoquer le prestige qui fut attaché à ce livre tout au long de l'histoire
chinoise. Lorsqu'en 1148, Rong Qi fait publier le texte d'un des commentaires, plus récent, du
Classique, il saisit l'occasion de préciser, en préface, le statut de l'ouvrage à ses yeux :
« Quand le gouvernement institua les examens mathématiques pour sélectionner les fonctionnaires,
on élit Les Neufchapitres comme le premier des Classiques mathématiques. Il est, en effet, comparable
aux six Canons des confucéens, au (Canon) des difficultés et à la Simplicité (suprême) des écoles médicales
ainsi qu'au Sunzi des militaires! » 3

L'affirmation requerrait de longs développements. Nous nous contenterons ici de relever qu'aux
yeux de Rong Qi, Les Neuf chapitres soutiennent la comparaison avec les plus cruciaux d'entre les
canons que devinrent, à partir de la dynastie Han, les Classiques confucéens.

1. Littéralement: Les Procédures mathématiques en Neuf chapitres (fiuzhang suanshu). La traduction que nous adoptons vise
à ne pas trop nous éloigner du titre sous lequel l'ouvrage est le plus communément désigné en Occident. Cela devrait
permettre d'éviter les confusions avec d'autres ouvrages chinois de mathématiques que leuts auteurs ont désigné par
des expressions proches. Pareille traduction permet, de surcroît, d'abréger naturellement le titre en français, comme
il est usuel depuis longtemps de l'abréger en chinois, en Les Neuf chapitres.
2. Pour ne pas alourdir le texte inutilement, nous y renverrons comme au « commentaire de Li Chunfeng ». Il faudra
garder à l'esprit que, pour l'heure, nous n'avons que bien peu d'informations précises sur la manière dont ce travail
fut exécuté.
3. Rong Qi, « Préface aux Neuf chapitres de Huangdi », in Yang Hui, Explications détaillées des Neuf chapitres sur les méthodes
mathématiques (Xiangjie jiuzhang suanfa, [Guo Shuchun (éd.) 61993], Zhongguo kexue jishu dianji tonghui. Shuxuejuan,
tome 1, p. 950). Les Neuf chapitres sont donc comparés aux Classiques médicaux Simplicité suprême (Taisu) et Canon des
difficultés (Nanjing), dont l'histoire remonte également à la dynastie Han. Le Sttnzi est plus connu en Occident. Pour
plus de détails sur l'ensemble des contextes auxquels il est fait allusion ici, voir les chapitres B et C.
XIV Les Neuf chapitres

Second indice, lorsque Bao Huanzhi réédite, en 1213, la collection des Dix classiques de mathé-
matiques et produit ainsi le document qui était appelé à devenir, aujourd'hui, notre témoin le plus
ancien des Neuf chapitres, il affirme en postface :
« On dénombre dix écoles parmi les traités de procédures mathématiques. Seuls Les Neuf chapitres
peuvent être pris comme le premier des Classiques. Avec les méthodes des neuf parties des mathéma-
tiques correspondantes, il n'y a rien qui n'y soit inclus. Bien que les procédures établies par les
diverses écoles présentent des variations, lorsqu'on cherche leur sens premier (ben yi), elles dérivent
toutes de lui .... »1

On ne peut donc pas s'étonner de ce que Les Neuf chapitres constituent, à strictement parler,
l'ouvrage de mathématiques le plus ancien que la tradition écrite chinoise nous ait transmis. Ces
témoignages révèlent, en effet, le statut singulier qui lui fut longtemps conféré et ils rendent ainsi
compte du soin que les diverses générations ont mis à le conserver. On comprendra également la
responsabilité qui nous incombait, à nous qui voulions permettre aux lecteurs occidentaux d'en
aborder la lecture. Il nous fallait tenter non seulement d'en saisir les subtilités, mais également de
les faire partager, par-delà la différence de langue et le fossé des siècles.
La difficulté de la tâche était accrue par la nature même du livre. Les Neuf chapitres se composent
de problèmes et d'algorithmes permettant de les résoudre. D'aucuns se sont autorisés de l'apparence
de l'ouvrage pour n'y voir qu'un recueil de recettes pratiques. Ils dévalorisaient du même coup les
traditions qui ont considéré le Classique comme primordial. Fallait-il s'en tenir aux apparences,
comme eux? Nous avons, on s'en doute, choisi un autre parti. Mais pour apporter un démenti à
cette thèse et pouvoir ainsi interpréter l'importance qui a été accordée à l'ouvrage, nous avons dû
frayer une nouvelle voie vers le texte.
Tâche plus délicate encore, s'il se peut, le type d'exégèse du Classique qu'ont pratiqué les
commentateurs les a conduits à établir, systématiquement, la correction des algorithmes des Neuf
chapitres. Nous sommes donc confrontés ici aux plus anciens textes de démonstrations mathématiques
qui nous viennent de la Chine ancienne. Ils diffèrent, dans leurs objectifs et dans leurs pratiques, des
textes géométriques de la Grèce ancienne, auxquels ils sont le plus souvent immédiatement
comparés. Il nous fallait restituer et décrire les caractéristiques de ces démonstrations, mais également,
par-dessus tout, en donner une traduction assez fidèle pour permettre au lecteur de prolonger notre
effort d'analyse.

Cette brève présentation des enjeux éclaire comment nous avons sélectionné nos objectifs parmi
l'ensemble de ceux que nous aurions pu nous fixer. Nous avons considéré comme une priorité
absolue d'établir le texte de l'édition critique de la manière la plus rigoureuse possible. C'est, néan-
moins, à l'interprétation des Neuf chapitres et de leurs commentaires que nous avons consacré le plus
clair de notre effort. Nous avons voulu tout particulièrement restituer les .concepts avec lesquels
leurs auteurs appréhendaient les réalités mathématiques qu'ils travaillaient. Il nous fallait pour cela
identifier les termes techniques, derrière les apparences trompeuses de mots ordinaires, et établir
des sens qu'aucun dictionnaire ne fournit. Nous avons, par ailleurs, cherché, lorsque c'était possible,
à faire sentir au lecteur la latitude que le texte chinois laissait à l'interprétation. Ce fut sans doute
d'autant plus aisé que nous étions deux. Enfin, pour proposer une lecture informée des Neuf chapitres
et de leurs commentaires, nous nous sommes également assigné la tâche de reconstituer les éléments
des pratiques et des visions des mathématiques qui leur donnent sens.
En bref, l'ambition de cet ouvrage est de permettre un accès au Classique qui a fondé les tradi-
tions mathématiques de la Chine ancienne, dans sa subtilité, dans la singularité des concepts et de

1. Bao Huanzhi, « Présentation postposée au Classique des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques», in Yang Hui,
Explications détaillées des Neuf chapitres sur les méthodes mathématiques (Xiangjie jiuzhang suanfa, [Guo Shuchun (éd.)
L>.1993J, Zhongguo kexuejishtt dianji tonghui. Shttxuejttan, tome 1, p. 951).
Avant-propos xv

la pratique des mathématiques dont il témoigne. Nous espérons avoir offert aux lecteurs la possibilité
d'approfondir chaque page et d'entrer dans un monde mathématique ancien, certes à jamais disparu,
mais qui nous a laissé résultats et manières de faire en héritage.
Il s'agissait ainsi pour nous de permettre aux études en Occident sur les mathématiques de la
Chine ancienne de rejoindre la qualité d'érudition qui caractérise les outils de travail disponibles
pour les ouvrages grecs de l'Antiquité. Cependant le traitement de ces écrits chinois a exigé également
que nous développions de nouvelles formes d'approche des textes, dont nous espérons qu'en retour,
elles rejailliront sur les modes de lecture d'autres sources.

Le lecteur peut déjà soupeser l'ampleur du programme que nous venons d'esquisser. Nous avons
dû, en conséquence, renoncer à d'autres pistes possibles d'exploration, et nous savons bien que la
lecture de l'ouvrage ne manquera pas d'éveiller des sentiments de frustration, tant il est vrai que
nous laissons bien des questions ouvertes . Nous n'en mentionnerons que deux.
D'une part, nous n'avons pu qu'effleurer les problèmes de comparaison entre textes et de
circulation de savoirs qui permettent de situer, tant conceptuellement qu'historiquement, les
mathématiques de la Chine ancienne dans le paysage de la science internationale à laquelle elles
ont puissamment contribué.
D'autre part, nous avons à peine abordé l'histoire du texte des commentaires et les problèmes
que soulève leur authenticité. Ce n'est pas, on s'en doute, que nous nous désintéressions de ces ques-
tions, ou d'autres que nous aurions également négligées. Mais leur traitement nous a semblé, dans
un cas, requérir au préalable des travaux que nous présentons dans cet ouvrage, dans l'autre, excéder
ses limites. Quoi qu'il en soit, nous espérons avoir œuvré pour qu'elles puissent dorénavant être
mieux abordées, et nous nous promettons d'y revenir ultérieurement.

Venons-en à présent à la manière dont nous avons conçu de donner accès à ce texte ancien.
Quatre premiers chapitres nous ont paru indispensables pour fixer le cadre de notre travail.
Dans le chapitre A, nous cherchons à situer les mathématiques des Neuf chapitres et de leurs
commentaires en regard du savoir et des pratiques d'autres traditions anciennes. Nous y. esquissons
donc les sujets abordés dans le Classique, par contraste avec ce que nous pouvons connaître d'autres
corpus mathématiques. De plus, nous décrivons les éléments principaux de la pratique mathématique
dont Les Neuf chapitres et leurs commentaires attestent.
Le chapitre B retrace les grandes lignes de l'histoire de l'ouvrage, du processus de sa composi-
tion et de son influence sur les mathématiciens de la Chine ancienne, jusqu'à l'époque des dynasties
Song et Yuan. Il évoque, en particulier, les biographies des principaux acteurs qui croisent l'histoire
du livre ou que nos commentaires auront à mentionner.
Le chapitre C décrit le travail d'édition critique des Neuf chapitres et des commentaires, dans le
contexte de l'histoire des recherches auxquelles leur texte a donné lieu.
Le chapitre D, enfin, analyse les problèmes que pose la traduction d'un ouvrage chinois de ce
type et présente les solutions qui ont été élaborées ici pour les dépasser.
Le cœur de l'ouvrage reste constitué de l'édition critique et, en vis-à-vis, de la traduction fran-
çaise. Toutefois, pour seconder le lecteur dans son approche des Neuf chapitres, chacun d'entre eux est
précédé d'une introduction qui en résume et en discute les points clefs. Afin de ne pas accroître de
manière inconsidérée la taille du livre, nous avons imposé des limites à ces présentations. Nous ne
pouvons donc y fournir qu'un examen superficiel du texte: que le lecteur les prenne comme de
simples guides, et qu'il n'en attende en aucun cas la résolution de tous les problèmes que pose le
texte ancien. La littérature secondaire sur le sujet reste un complément essentiel pour approfondir
l'analyse. Enfin, toujours à titre d'aide à la lecture, mais également pour fonder l'interprétation du
texte, un glossaire discute les principaux termes techniques nécessaires pour aborder Les Neuf chapitres
comme leurs commentaires.
XVI Les Neuf chapitres

Nous avons travaillé des années durant en tête-à-tête, et l'ouvrage est imprégné de part en part
de nos discussions. Cependant, au moment de rédiger les textes qui entourent l'édition critique et
la traduction, nous avons estimé plus raisonnable de partager le travail de rédaction. Monsieur Guo
Shuchun a donc rédigé les chapitres B et C, les introductions aux chapitres 1, 5, 7, 8 ainsi que les
notes à l'édition critique. Outre la traduction de ces chapitres et de ces introductions, Karine
Chemla a pris la responsabilité des notes à la traduction française ainsi que de l'écriture des chapi-
tres A et D et des introductions aux chapitres 2, 3,4, 6, 9. C'est enfin elle qui a composé le glossaire.

Il fallait une certaine audace pour se lancer dans une pareille entreprise, dont le résultat était
voué dès l'origine à n'être qu'imparfait. La jeunesse et la témérité ont dû se conjuguer pour nous y
engager. Nous n'avons eu, au long du chemin, pour seul guide, que l'espoir de rendre accessible, sur
la base d'une édition repensée, un texte fondamental de la pensée mathématique chinoise.

Nous souhaitons, avant d'entrer dans le vif du sujet, exprimer notre gratitude envers l'ensemble
de ceux, bien trop nombreux pour être nommés ici, qui nous ont apporté leur aide et ont rendu ce
travail possible. Qu'ils sachent que nous n'oublierons pas tout ce que cet ouvrage leur doit. Nous
tenons cependant à évoquer les soutiens de la dernière heure, la plus difficile sans doute. Confec-
tionner cet ouvrage tenait du pari. Il fallut, dans cette ultime étape, l'immense gentillesse qui
n'eut d'égale que les compétences de plusieurs personnes, pour transformer l'idée en l'objet que le
lecteur a en main. Nous sommes heureux de pouvoir remercier chaleureusement Alberto Arabia,
Jean-Pierre Bué, Guo Jinhai, Christoph Harbsmeier, Michel Mounic, Pan Wuyun, Wang Hongzhi
et celui sans lequel rien n'eut été possible: Cyrille Benhamou.
Last but not least nous sommes tout particulièrement heureux de pouvoir rendre ici hommage à
l'accord entre l'Académie des sciences de Chine (Zhongguo kexueyuan), Pékin, et le Centre national de
la recherche scientifique, sous les auspices duquel nous avons pu nous rencontrer à Paris ou à Pékin,
depuis décembre 1983, pour mener à bien ce travail d'édition critique et de traduction 1. Il est
parfaitement clair pour nous que, sans le soutien indéfectible de nos deux institutions, sans les
conditions de travail, qu'elles nous ont offertes et continuent de nous offrir, cet ouvrage n'aurait
jamais vu le jour.

Le 30 juillet 2004
Pékin, Paris, Ile-Grande, Berlin.

1. Karine Chemla a passé dix jours en Chine en décembre 1983, puis cinq mois en 1984 (du 15 juin au 11 novembre),
à l'Institut d'histoire des sciences de la nature. Monsieur Guo Shuchun a effectué un séjour de cinq mois à Paris en
1985 (de janvier à mai), au sein de l'équipe REHSEIS. Karine Chemla est ensuite retournée pour trois mois à Pékin
en 1991 (d'août à novembre), et Monsieur Guo Shuchun pour un an à Paris en 1993-94 (du 15 janvier 1993 au
4 janvier 1994). Nous exprimons notre gratitude la plus vive à ces deux équipes pour les conditions tant matérielles
qu'intellectuelles qu'elles nous ont procurées. K. Chemla a pu bénéficier d'un an de séjour au Wissenschaftskolleg,
Berlin, en 1994-1995, pour s'y consacrer totalement à la rédaction de l'ouvrage. Elle a également joui de l'aide cons-
tante de la Maison des Sciences de l'Homme. Elle a plaisir à remercier ici ces deux institutions. L'essentiel de
l'ouvrage était achevé en 1997, lorsque pour des raisons de santé affectant l'une d'entre nous deux, son achèvement a
été retardé.
CONVENTIONS

Le titre du livre dont le présent ouvrage donne une édition critique et une traduction, Les Neuf
chapitres sur les procédures mathématiques, sera le plus souvent abrégé en Les Neufchapitres, et nous pren-
drons la liberté, pour ne pas alourdir le texte, de le transformer parfois en Neuf chapitres.

Sauf exception, nous renverrons aux sources primaires chinoises par le nom de l'auteur, lorsque
celui-ci est connu, ainsi que par leur titre chinois, transcrit en pinyin et en italiques. L'édition à
laquelle il est fait référence sera signalée, soit par une appellation, introduite dans la bibliographie
et également donnée dans le corps de l'ouvrage en transcription pinyin, soit par le nom de l'auteur
et l'année de parution de l'édition critique. Le lecteur trouvera de la sorte son chemin dans la
première partie de la bibliographie, en caractères chinois. Au cas où aucune édition n'est mentionnée
dans le corps de l'ouvrage, il faudra comprendre que référence est faite à l'unique édition citée dans
la bibliographie.
On renverra à un item de la littérature secondaire par le nom de l'auteur suivi de la date et
d'une lettre ainsi : [Dupont 1001 w}, ce grâce à quoi le lecteur peut se reporter à la seconde partie de
la bibliographie en caractères chinois ou à la bibliographie des titres en langues occidentales, qui lui
fait suite. De façon générale, toutes les références à des titres en chinois ou en japonais seront marquées
par le caractère 6 .

L'historiographie chinoise recourt à un découpage du temps en dynasties plutôt qu'en siècles.


C'est ce à quoi renvoie le terme qui suit parfois le nom propre d'une personne: l'expression « Liu
Hui des Wei» indique que notre commentateur Liu Hui est rapporté au temps de la dynastie des
Wei. Le lecteur trouvera une table de ces dynasties en tout début d'ouvrage.

L'ouvrage se divise en deux parties, l'une entièrement écrite en caractères chinois, la seconde
sans caractères chinois. Parfois les besoins du commentaire impliquent, dans un texte en français,
d'évoquer deux caractères qui se prononcent de la même manière: nous ajouterons à leur retrans-
cription, exceptionnellement et dans ce contexte, une marque pour les distinguer.
PREMIÈRE P ARTIE

TEXTES DE PRÉSENTATION
CHAPITRE A
Présentation générale des Neuf chapitres
et de leurs commentaires

par Karine CHEMLA

Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques, qui étaient appelés à devenir le « Classique (jing) »
par excellence de leur discipline, prirent forme à l'époque de la dynastie Han. Les mathématiques
participaient en cela d'un mouvement contemporain bien plus large, au cours duquel de multiples
domaines du savoir élaborèrent des écrits qui devaient constituer leur corpus canonique pour nombre
de siècles à venir. Ce fut le cas, pour n'en citer que quelques-uns, de la médecine, de l'astronomie,
de la pharmacopée, de la lexicographie ou de la géographie.
Les mathématiques se révèlent donc, par l'histoire de l'organisation de leur espace d'écrits,
solidaires d'évolutions culturelles qui dépassent largement leur cadre. Nous retiendrons que lire
Les Neuf chapitres, c'est lire un texte qui se vit conférer en Chine un statut singulier. Nous entrons,
avec lui et par les mathématiques, dans un corpus particulier de l'univers des productions textuelles
de la Chine ancienne.

Les sujets qui fournissent matière aux énoncés des problèmes rassemblés dans Les Neuf chapitres
évoquent les questions qui se posaient à certains secteurs de la bureaucratie centralisée, une institution
dont les traits essentiels se dessinèrent, eux aussi, sous la dynastie Han. Nous verrons, dans un moment,
la prudence extrême avec laquelle il convient de traiter ce type d'indice. En l'occurrence, les biographies
des érudits dont le nom est associé aux mathématiques, voire aux Neufchapitres eux-mêmes, révèlent
régulièrement des carrières liées à l'administration des finances, dont la culture laisse des traces
prégnantes dans l'ouvrage 1 . Les mêmes biographies témoignent de ce que ces érudits se préoccupèrent
également de questions de topographie et d'astronomie, tout particulièrement de calendrier. L'impact,
sur Les Neufchapitres, des développements mathématiques nécessaires à ces dernières est moins manifeste,
mais tout aussi présent, nous y reviendrons 2 .
Aujourd'hui, nous pouvons saisir de manière indirecte la part du Classique mathématique qui
adhère plus spécifiquement à chacune de ces deux sphères d'activités par un nouveau biais. En 1984, un
manuscrit de mathématiques sur lattes de bambou, le Livre de procédures mathématiques (Suanshushu),
fut découvert dans une tombe probablement scellée avant 186 avant notre ère, à Zhangjiashan, dans
la province du Hubei 3 . Sa mise au jour faisait ressurgir du néant un témoin matériel des écrits

1. Voir le chapitre B ainsi que les introductions aux chapitres 2 et 6. Ce chapitre, ainsi que quelques autres de ceux dont
j'assume la responsabilité, ont bénéficié des commentaires de Bruno Belhoste, Jean-Pascal Jullien, Serge Pahaut,
Ramon Guardans, Anne Robadey, Dominique Tournès et Jacques Virbel. Je suis heureuse de pouvoir leur exprimer
ici ma reconnaissance. Les notes de ce chapitre ne peuvent donner des éléments extensifs de bibliographie. De
manière générale, dans les articles publiés précédemment sur lesquels je m'appuie, les références sont données de
façon la plus complète possible. J'y renvoie le lecteur pour des compléments. On peut également se reporter à la
bibliographie rassemblée en fin de volume.
2. Voir, en particulier, l'introduction au chapitre 9.
3. Son texte est désormais accessible, voir [Peng Hao L:>.2001a].
4 Les Neuf chapitres

mathématiques de la Chine ancienne, plus âgé que les plus anciens manuscrits repérés jusqu'alors de
quelque mille ans 1 . Elle nous livrait également le premier livre connu, strictement consacré aux
mathématiques, dont la rédaction avait devancé d'au moins plusieurs décennies la composition des
Neufchapitres. La publication de son texte et des premières analyses suggère qu'il s'agit d'un ouvrage
vraisemblablement lié à l'exercice de responsabilités de gestion administrative à l'échelle d'une
sous-préfecture, sous la dynastie Qin et au début des Han2 . Nous aurions ainsi une idée relativement
précise de la nature des connaissances mathématiques requises pour des fonctions de la sorte. Or,
l'ouvrage présente effectivement un certain nombre de thèmes communs avec Les Neuf chapitres. On
peut donc être tenté d'y voir la partie des mathématiques du Classique qui l'attache plus spécifique-
ment à ces aspects des activités administratives. Sur ces thèmes, on relève également des différences
de traitement significatives entre les deux ouvrages. Nous pouvons donc nous demander en quoi
elles tiennent au projet spécifique qui a présidé à la composition des Neuf chapitres.
Par ailleurs, un écrit touchant aux mathématiques de la topographie, de l'astronomie et du
calendrier, également composé aux temps de la dynastie Han, nous est, lui aussi, parvenu par le
biais de la tradition écrite: le Classique mathématique du Gnomon des Zhou (Zhoubi suanjing), ou
Gnomon des Zhou (Zhoubi)3. Sans doute cette survie fut-elle favorisée par le fait que l'ouvrage était
appelé à devenir, comme Les Neuf chapitres, un « Classique ». Tous deux furent effectivement sélec-
tionnés pour figurer, sous la dynastie Tang, dans l'ensemble des Dix Classiques de mathématiques et
servir de manuels de mathématiques dans les institutions d'enseignement de l'Etat4. Le Gnomon des
Zhou indique, pour sa part, celles des connaissances mathématiques que mobilisaient les activités
d'astronomie et de topographie.
Confronter Les Neuf chapitres à ces deux témoins suggère comment sa composition a pu puiser à
des savoirs, ou s'inspirer de questions, élaborés dans des contextes différents. Il n'en reste pas moins
- ce sera la thèse que nous défendrons ici - que le Classique fond l'ensemble de ces connaissances
en un tout théorique. Et nous nous attacherons à son étude, dans la mesure où elle donne de
nombreuses clefs pour appréhender le développement ultérieur des mathématiques en Chine et,
partant, dans le monde.
En contrepoint, un autre ordre de questions restera à l'horizon de nos préoccupations au long
de ce livre. Les Neuf chapitres, nous l'avons dit, se sont vu dotés du statut singulier de « Classique ».
Le témoignage le plus ancien qui le désigne comme «jing» se trouve être le texte que le commen-
tateur Liu Hui rédige en préface 5 à son exégèse, achevée en 263. Nous nous demanderons ce que
signifie, pour Les Neuf chapitres, le fait d'avoir été consacré comme « Classique ». Quelles attitudes
envers le texte, quelles hypothèses sur sa nature ou sur la manière dont il faisait sens, ce statut a-t-il
induit chez les commentateurs ? Garder ces interrogations présentes à l'esprit peut nous prémunir
contre des modes de lecture hâtives ou trop sommaires, qui verraient en cet 'ouvrage un avatar d'un
quelconque manuel d'école. Nous chercherons à nous donner les moyens de l'appréhender en tant
que «Classique» et à formuler des hypothèses sur ce que visent les commentateurs à travers
l'exégèse. L'enjeu en est, à tout le moins, de tenter de saisir l'ouvrage comme il l'a été par ceux qui
y sont constamment revenus et y ont cherché l'inspiration.

1. Sur les manuscrits mathématiques de Dunhuang, voir [Li Yan .6.. 1944/54a}, pp. 33-56.
2. On y relève des problèmes liés à la mesure des terres et à la collecte des impôts, à la gestion des greniers et des travaux
publics. Voir [Peng Hao .6..2000a} & [Peng Hao .6..2001a}, pp. 6-10.
3. Voir [Cullen 1996}. Ce dernier avance l'hypothèse que l'ouvrage aurait été composé par accrétions de textes anté-
rieurs, au temps de l'interrègne de Wang Mang (chapitre 3). C'est à l'occasion de son inclusion dans la collection des
Dix Classiqtles, que le titre original de Gnomon des Zhou (Zhoubi) fut transformé en Classique mathématique du gnomon
des Zhou (Zhoubi suanjing) ([Cullen 1996}, p. 164). Nous utiliserons indifféremment l'un ou l'autre titre.
4. Tous ces points sont développés au chapitre B.
5. Sa traduction et l'édition de son texte figurent pp. 125-129.
Présentation générale 5

U ne fois explicitées les questions générales qui orientent notre analyse du Classique et de ses
commentaires, nous proposerons, dans ce chapitre d'ouverture, une première approche de l'ouvrage.
A titre de préambule, nous fournirons tout d'abord, un aperçu des sujets mathématiques abordés
dans Les Neuf chapitres. Puis nous examinerons tour à tour les divers éléments qui entrent dans la
composition du Classique et de ses commentaires.
Le Classique articule pour l'essentiel des problèmes et des algorithmes, dont l'exécution requiert
d'effectuer des opérations sur une surface à calculer. Nous rassemblerons donc, dans un second temps,
les témoignages disponibles sur ces divers aspects de l'activité mathématique (problème, calcul,
algorithme), dans l'intention de préciser, autant qu'il est possible, les pratiques mathématiques
concrètes dont ces éléments ont fait l'objet en Chine ancienne. Ce préliminaire doit nous donner
une idée plus précise de l'activité mathématique que reflète le texte des Neuf chapitres.
Nous nous tournerons ensuite, dans le même ordre d'idées, vers les commentateurs. Liu Hui
et Li Chunfeng s'intéressent systématiquement à établir la correction des algorithmes énoncés par
Les Neuf chapitres. Ce sont eux qui, en relation avec cette derp.ière activité, introduisent différents
types d'auxiliaires visuels, lesquels restent totalement absents du Classique. Notre troisième partie
cherchera à donner au lecteur un aperçu synthétique et concret des pratiques que les commentateurs
mettent en œuvre aux fins de l'exégèse, et tout particulièrement des objectifs et des modalités de
leurs démonstrations mathématiques.
L'ensemble de ces divers développements donnera à voir comment, dans des contextes historiques
distincts, se sont élaborées des pratiques et des approches de fait différentes des mathématiques.
A titre de contraste, nous conclurons ce chapitre introductif par l'ébauche d'un panorama visant à
saisir la place qu'occupent Les Neuf chapitres et leurs commentaires dans le paysage des mathématiques
mondiales. Même à l'état d'esquisse, ces quelques éléments laissent percevoir combien l'étude de ces
textes devrait bénéficier à notre compréhension des circulations de connaissances qui ont constitué
les mathématiques comme des savoirs et des pratiques internationaux.

1. SURVOL MATHÉMATIQUE DES NEUF CHAPITRES


Tout en nous proposant de donner ici une idée des thèmes mathématiques abordés dans Les Neuf
chapitres, nous poursuivons un objectif, qui organisera notre présentation. Nous souhaitons mettre
en évidence que le contenu du Classique se laisse, pour l'essentiel, dissocier en deux composantes
qui peuvent être plus spécifiquement corrélées, l'une, avec le Livre de procédures mathématiques, et
l'autre avec le Gnomon des Zhou. Or nous avons vu qu'ils étaient attachés, l'un, aux milieux de la gestion
administrative, l'autre à ceux de l'astronomie et de la topographie.
Notons tout d'abord que tous ces ouvrages présupposent les mêmes rudiments, sur lesquels aucun
ne revient. Tout comme le Livre de procédures mathématiques et le Gnomon des Zhou, Les Neuf chapitres
tiennent pour acquise la connaissance d'algorithmes qui permettent d'effectuer les opérations arith-
métiques de base (addition, soustraction, multiplication, division) sur des entiers ou sur des quan-
tités exprimées en fonction d'une suite d'unités de mesure de plus en plus fities 1 . Nous n'avons donc
de certitude ni pour ce qui est de la manière dont les auteurs des Neuf chapitres représentaient les
nombres, ni au sujet des algorithmes qu'ils utilisaient pour les opérations arithmétiques. Les quel-
ques indices qu'on peut toutefois relever, aussi bien dans l'ouvrage que dans d'autres sources de la
même époque, incitent à penser que ces opérations s'effectuaient sans doute sur la surface sur
laquelle les calculs étaient plus généralement exécutés, nous y reviendrons ci-dessous (section II.2).
De plus, nous avons des raisons de croire que la représentation des nombres entiers contemporaine

1. Il convient d'introduire ici une nuance: le Livre de procédures mathématiques présente nombre de tables qui, tout à
l'instar d'une table de multiplication d'aujourd'hui, articule des multiplications élémentaires entre unités, fractions,
fractions d'unités et puissances de dix. En les examinant de près, on pourra sans doute en déduire des informations
intéressantes sur les algorithmes employés pour multiplier des nombres impliquant diverses unités et fractions.
6 Les Neuf chapitres

de la rédaction du Classique était positionnelle et décimale, et qu'elle avait déjà pris la forme attestée
ultérieurement 1 .
En revanche, Les Neuf chapitres décrivent systématiquement des algorithmes pour effectuer les
opérations arithmétiques sur des fractions 2 , conçues comme formées d'un numérateur ainsi que
d'un dénominateur et toujours inférieures à 1. Le Gnomon des Zhou met ces connaissances en œuvre,
sans qu'on puisse déceler de différence avec ce que Les Neuf chapitres prescrivent. Mais elles n'y font
pas l'objet d'un traitement particulier. Au contraire, ce sujet est abondamment détaillé dans le Livre
de procédures mathématiques. Il en va de même pour la « règle de trois» : évoquée dans le Gnomon des
Zhou 3, elle est développée, prolongée, dans Les Neuf chapitres aussi bien que dans le Livre de procédures
mathématiques.
Au nombre des thèmes que Les Neuf chapitres ont en commun avec ce dernier ouvrage, et que le
Gnomon des Zhou n'effleure pas, on relève: des calculs d'aires planes4 ; des algorithmes pour réaliser
des partages inégaux5 ; des calculs de volumes 6 . Il est significatif que les thématiques des problèmes,
dans les chapitres où ils sont traités, se laissent régulièrement corréler avec les questions que posait
la gestion des ressources, matérielles comme humaines, de l'Etat. Les deux ouvrages ont pour autre
sujet commun la règle qu'en Occident on appelle de « fausse position double» et que le Classique,
pour sa part, nomme la « Procédure de l'excédent et du déficit». Cette règle permet de résoudre des
problèmes linéaires de manière systématique à!'aide de suppositions faites sur les valeurs des inconnues.
Elle devait jouir d'un destin exceptionnel avant de tomber en désuétude du fait, sans doute, de
l'avènement de l'algèbre moderne7 .
Sur ces sujets, nous pouvons, cependant, relever quelques différences entre le Classique et le
Livre de procédures mathématiques. Les surfaces et les solides pris en considération dans Les Neuf chapitres
sont plus variés. En particulier, on y trouve les formes que les commentateurs désignent comme
fondamentales, dans la mesure où elles leur permettront d'établir la correction des algorithmes
évaluant les volumes les plus divers 8 . De plus, Les Neuf chapitres rassemblent, en particulier au
chapitre 6, des problèmes dont la résolution combine les algorithmes précédents, ou en étend l'usage
à d'autres objets mathématiques comme les suites. Ce type de procédure obtenue par combinaison
et ces extensions restent pour l'essentiel absentes du Livre de procédures mathématiques9. Plus générale-
ment, le Classique donne de ces sujets un traitement qui révèle, par rapport à ce dernier ouvrage, un
gain en généralité ou en abstraction, nous y reviendrons.

Un autre ensemble des thèmes mathématiques abordés dans Les Neuf chapitres font plutôt écho
aux connaissances mobilisées par le Gnomon des Zhou, mais n'ont pas laissé de trace apparente dans le
Livre de procédures mathématiques 1o. Le plus important d'entre eux - sans doute, celui qui articule les

1. Les indices par lesquels Les Neuf chapitres trahissent ces propriétés de la représentation des nombres sur la surface à
calculer se trouvent pour l'essentiel dans les algorithmes d'extraction de racine qui, par leur description itérative,
autorisent cette conclusion. Voir l'introduction au chapitre 4, et également ci-dessous, section II.2.
2. Voir les chapitres 1 et 4, ainsi que les introductions correspondantes.
3. La référence passe par le biais d'un recours au terme lü (Zhoubi suanjing, édition [Qian Baocong L:>..1963], pp. 26-28),
qui en constitue le concept clef dans Les Neuf chapitres. Voir le chapitre 2 et l'introduction correspondante. En parti-
culier, la section 1.2 discute un autre type de parallèle avec le Livre de procédures,mathématiques.
4. Voir le chapitre 1 et l'introduction correspondante.
5. Voir le chapitre 3 et l'introduction correspondante.
6. Voir le chapitre 5 et l'introduction correspondante.
7. Voir le chapitre 7 et l'introduction correspondante, ainsi que la section (IV) ci-dessous.
8. Sur le qiandu, le yangma et le bienao, voir le chapitre 5 et l'introduction correspondante. Voir également la section
IlIA ci-dessous.
9. Voir le chapitre 6 et l'introduction correspondante, qui précise cette dernière affirmation.
10. [Cullen 1996], pp. 75-92, donne un aperçu des items mathématiques rencontrés dans le Gnomon des Zhou ou dans ses
commentaires.
Présentation générale 7

autres - correspond audit « théorème de Pythagore », que le Classique nomme, conformément à


l'énoncé qu'il en donne, la « Procédure de la base (gou) et de la hauteur (gu) »1. Le Gnomon des Zhou
en décrit les fondements, alors que Les Neuf chapitres parcourent, eux, plus systématiquement les
divers types de problèmes qui en relèvent.
Ceux-ci requièrent l'extraction de racine carrée et parfois même la résolution d'équations
quadratiques. Les deux sujets sont également abordés dans Les Neuf chapitres. L'extraction de racine
carrée, qu'on trouve mise en œuvre dans le Gnomon des Zhou, fait l'objet, au chapitre 4 du Classique
mathématique, d'un traitement systématique ainsi que de diverses extensions, propres à cet
ouvrage, à l'extraction des racines dites circulaire, cubique et sphérique 2 .
Quant aux équations quadratiques, introduites en relation avec un problème relatif au triangle
rectangle (9.19) dans Les Neuf chapitres, leur résolution y renvoie, selon une manière de faire spéci-
fique de la Chine ancienne, à l'algorithme d'extraction de racine carrée3. Le Gnomon des Zhou ne les
mentionne pas à proprement parler, mais le commentaire que Zhao Shuang en rédige au Ille siècle,
tout comme celui de Liu Hui, en considère plusieurs, toujours dans le cadre de questions liées au
triangle rectangle.
Le thème de l'extraction de racine ouvre dans Les Neuf chapitres sur un autre objet mathéma-
tique, lui absent du Gnomon des Zhou: les irrationnels quadratiques4 . Le Classique les introduit, sans
décrire d'algorithmes qui permettent d'opérer sur eux. Seuls les commentaires nous donnent à voir,
à l'occasion d'une discussion sur la sphère, comment ces quantités furent impliquées dans des
calculs 5 . Il est cependant intéressant de relever que ces développements renvoient, eux aussi, à des
questions visiblement liées à l'astronomié.
Or ce second ensemble de thèmes est traité dans le contexte de problèmes dont aucun énoncé
ne me paraît présenter de lien direct avec l'administration des biens et des personnes. Il est, par
contraste, d'autant plus significatif que ceux des chapitres qui traitent de sujets communs avec le
Livre de procédures mathématiques soient ceux-là mêmes dont les énoncés de problèmes évoquent le
secteur de l'administration auquel ce dernier ouvrage adhère.
Enfin, Les Neuf chapitres abordent, de surcroît, un sujet qui ne figure dans aucun des ouvrages
antérieurs connus: la résolution des systèmes de n équations linéaires à n, voire n + 1, inconnues, à

1. Voir le chapitre 9 et l'introduction correspondante. Notons que quelques lattes du Livre de procédures mathématiques,
portant sur les carrés inscrit et circonscrit à un cercle, pourraient être l'écho d'une application du théorème de Pytha-
gore ([Peng Hao L:".2001a], lattes 153-155, pp. 110-113). Cependant, d'une part, leur texte est défectueux.
C. Cullen prépare une édition critique et une traduction du Livre de procédures mathématiques qu'il a eu l'amabilité de
me communiquer en son état actuel, et il y propose une excellente piste pour le reconstituer. D'autre part, les procé-
dures ne trahissent en rien l'algorithme utilisé sur ce point précis. Il est cependant' particulièrement intéressant de
noter leur affinité avec les calculs développés autour du vase de bronze de Wang Mang (voir la note 134 à la traduction
du chapitre 1 et l'introduction au chapitre 2, section 1. Lb).
2. Voir le chapitre 4 et l'introduction correspondante. Il est intéressant de noter que Les Netif chapitres ne recourent
qu'une seule fois à une extraction de racine en dehors des chapitres 4 et 9, pour le problème 5.28 qui porte sur la
contenance d'un grenier à grain, un sujet typique de l'administration des finances (voir l'introduction au chapitre 2,
p. 201). Or le Livre de procédures mathématiques décrit un algorithme singulier d'extraction de racine carrée, par une
méthode d'interpolation mettant justement en œuvre la règle de « fausse position double ». Nous ne lui connaissons
pas de descendance mathématique en Chine et il pourrait renvoyer à une tradition propre au milieu auquel l'ouvrage
est attaché.
3. Voir les chapitres 4 et 9 et les introductions correspondantes (pour le chap. 4 : section 11.1 et, pour le chap. 9 :
sections 1.2 et II. 3).
4. Voir le chapitre 4, p. 365, et l'introduction correspondante, pp. 330-335.
5. Voir le chapitre 4, pp. 381-383, et l'introduction correspondante, p. 332.
6. La sphère y apparaît traitée en relation avec des préoccupations de cosmographie, voire de cosmologie. Remarquons,
à ce sujet, que la figure du cercle est commune aux deux ouvrages que nous comparons aux Neufchapitres. Cependant,
c'est par son aire, et les volumes à section circulaire, qu'elle figure dans le Livre de procédures mathématiques et plutôt
par sa circonférence, dans ses rapports avec le diamètre, dans le Gnomon des Zhou.
8 Les Neuf chapitres

l'aide d'un algorithme équivalent à celui qu'on qualifie aujourd'hui de « pivot de Gauss ». Et, pour
lui assurer une généralité plus grande, coefficients positifs, négatifs ou nuls sont introduits l .

Au terme de ce survol, nous constatons donc que Les Neuf chapitres composent divers types de
connaissances mathématiques. Certaines constituent un socle commun au Livre de procédures mathé-
matiques et au Gnomon des Zhou. D'autres n'apparaissent que dans l'un ou dans l'autre ouvrage. Enfin,
le Classique comporte des chapitres qui ne figurent dans aucun de ces deux livres.
Sur un autre plan, par contraste avec les ouvrages auxquels nous l'avons comparé, Les Neuf
chapitres paraissent en général plus systématiques. Abstraction et généralité y sont maniées de façon
différente. De plus, les différents sujets évoqués y sont fondus en un tout à caractère théorique.
L'enjeu qui se présente à nous maintenant, c'est de comprendre comment ces divers thèmes mathé-
matiques ont été traités et organisés en ce qui devait devenir le système mathématique de référence
de la Chine ancienne.
Un dernier contraste mérite d'être relevé: le mode de présentation des connaissances mathé-
matiques oppose Les Neuf chapitres et le Livre de procédures mathématiques au Gnomon des Zhou.
Contrairement, en effet, à ce dernier qui procède par un texte continu, dans lequel s'enchâssent les
énoncés de procédures, les deux premiers ouvrages articulent problèmes et algorithmes, décrivant
le plus souvent ceux-là dans le contexte de ceux-ci. Voilà qui nous ramène, en préalable à toute
analyse, à une description plus concrète du texte du Classique, laquelle nous incitera d'ailleurs à
nuancer la manière dont il convient de décrypter les différents sujets mobilisés par ses énoncés.
Qu'est-ce qu'un problème dans Les Neuf chapitres? Telle est la question vers laquelle nous nous
tournerons maintenant.

II. LES COMPOSANTES DES NEUF CHAPITRES

1. Les problèmes du Classique 2


Décrivons, dans un premier temps, les traits principaux des textes des énoncés des Neuf chapitres. Les
mêmes premiers mots en signalent systématiquement le début: Jin you «SUPPOSONS QU'ON
AIT ... », ou parfois you you « SUPPOSONS QU'ON AIT A NOUVEAU ... », lorsqu'il s'agit d'un problème
résolu, comme le précédent, par une même procédure qui leur fait suite 3 . Et l'énoncé s'achève
toujours en formulant la « DEMANDE (WEN) » de déterminer des inconnues, à l'aide de l'interroga-
tion normalisée: « COMBIEN VIHE) ? ».
De manière générale, les problèmes du Classique sont particuliers à deux titres: ils décrivent
une situation singulière, et ils proposent des valeurs numériques pour les données. Citons-en un
exemple typique :

(9.9) « SUPPOSONS QU'ON AIT UN RONDIN DE BOIS DE SECTION CIRCULAIRE ENFONCÉ DANS UN MUR ET
DONT ON NE CONNAîT PAS LES DIMENSIONS. SI, A L'AIDE D'UNE SCIE, ON LE SCIE, A UNE PROFONDEUR DE
1 CUN, LE TRAJET DE LA SCIE A 1 CHI DE LONGUEUR. ON DEMANDE COMBIEN VAUT LE DIAMÈTRE. »

L'énoncé paraît renvoyer ici à une situation concrète. Dans d'autres cas, le qualificatif de
« récréatif» vient plus volontiers à l'esprit, comme pour ce problème:

1. Voir le chapitre 8 et les notes correspondantes.


2. Cette section s'appuie sur [Chemla 1997c & 2000a], où le lecteur trouvera un traitement plus détaillé de ces ques-
tions. Le Livre de procédures mathématiques requerrait une analyse comparable des problèmes et de leurs rapports avec
les algorithmes. Nous verrons qu'elle doit mettre en œuvre des moyens autres que ceux dont nous disposons pour
traiter des Neuf chapitres. Ce développement dépasse le cadre de cet ouvrage.
3. Voir Jin you. Pour mieux distinguer le texte du Classique de celui de ses commentaires, dans ce qui suit comme dans
la traduction, nous employons, pour le premier, de petites capitales.
Présentation générale 9

(6.14) « SUPPOSONS QU'UN LAPIN COURE D'ABORD 100 BU ET QU'UN CHIEN, LE POURSUIVANT SUR 250
BU, MANQUE DE LE RATTRAPER DE 30 BU ET S'ARRÊTE. ON DEMANDE, SI LE CHIEN NE S'ÉTAIT PAS ARRÊTÉ,
COMBIEN DE BU IL AURAIT ENCORE PARCOURU AVANT DE LE RATTRAPER. »

Cependant quelques problèmes ne répondent pas à cette description, dans la mesure où, s'ils
donnent toujours des valeurs particulières aux données, la situation dans le contexte de laquelle ils
sont posés est, elle, abstraite. En voici un exemple, toujours relatif au triangle rectangle:
(9.1) « SUPPOSONS QUE LA BASE (GOU) SOIT DE 3 CHI ET LA HAUTEUR (GU) DE 4 CHI. ON DEMANDE
COMBIEN FAIT L'HYPOTÉNUSE. »1

Les Neuf chapitres mêlent donc des énoncés qui nous apparaissent tour à tour concrets, récréatifs
ou abstraits. Une première remarque nous avertit de ce qu'il ne faut pas accorder trop d'importance
à ces oppositions. Les problèmes qui conduisent à formuler les algorithmes calculant les volumes de
différents solides, au chapitre 5, sont posés relativement à des formes le plus souvent apparemment
empruntées à l'architecture. Le commentateur y insiste, qui discute régulièrement le sens premier
des termes à l'aide desquels le Classique désigne ces divers corps. Cependant, force est de recon-
naître que, lorsque Liu Hui découpe un « pavillon à base carrée lfang ting) » de quelques dizaines de
centimètres - de fait une « pyramide tronquée à base carrée» - , en un cube, désigné abstraite-
ment, des pyramides dites yangma, dont le nom, selon lui, renvoie à un « coin d'un toit à quatre
gouttières », et des demi-parallélépipèdes dits qiandu, un terme dont il discute le sens sans parvenir
à l'élucider pleinement, on gagne la ferme impression que les praticiens, tout en étant conscients
que les désignations ont pu avoir des significations concrètes, les manipulent comme des index des
formes 2 . N'en allait-il pas de même de la sphaira grecque? Que penserions-nous de traductions qui
rendraient le terme comme « balle », voire « gantelet rond pour le pugilat» ou « oursin »3 ? Pour
revenir à la Chine ancienne, le même phénomène se reproduit dans un autre contexte qui permet de
l'analyser plus avant. Considérons en effet le cas de cet autre problème des Neuf chapitres:
(8.1) «SUPPOSONS QUE 3 BING DE MILLET DE QUALITÉ SUPÉRIEURE, 2 BING DE MILLET DE QUALITÉ
MOYENNE, 1 BING DE MILLET DE QUALITÉ INFÉRIEURE PRODUISENT (SHI) 39 DOU ; QUE 2 BING DE MILLET
DE QUALITÉ SUPÉRIEURE, 3 BING DE MILLET DE QUALITÉ MOYENNE, 1 BING DE MILLET DE QUALITÉ INFÉ-
RIEURE, PRODUISENT (SHI) 34 DOU ; QUE 1 BING DE MILLET DE QUALITÉ SUPÉRIEURE, 2 BING DE MILLET DE

1. Cet exemple invite à relativiser l'importance des données numériques: puisque le problème appartient à une série de
trois énoncés (9.1-9.3), dont chacun fournit la valeur des inconnues que les deux autres demandent de déterminer,
c'est que l'obtention concrète des résultats numériques est un enjeu de peu de poids. Plus largement, les pratiques
dont les données faisaient l'objet, tout particulièrement le travail qu'ont requis leur production et leur traitement,
appellent une recherche systématique qui, à ma connaissance, n'a pas encore été menée. On peut montrer que les
lecteurs de la Chine ancienne s'attendaient à ce qu'on puisse librement leur substituer d'autres valeurs (voir plus
loin). Mais on peut également montrer qu'elles étaient, en tant que telles, le support et la motivation d'activités
mathématiques. Ainsi, parfois, les données numériques fournissent des informations qui complètent l'énoncé: c'est
le cas pour le champ annulaire (1.38) dont le commentateur comprend, grâce à ses dimensions, qu'il n'est pas fermé.
De même, l'examen des valeurs utilisées pour énoncer des problèmes au chapitre 9 révèle des propriétés liées à des
procédures présentées dans Les Neuf chapitres (voir l'introduction audit chapitre, en particulier section II.2). Enfin les
valeurs numériques sont, en tant que telles, impliquées dans le travail de démonstration (voir ci-dessous,
section IlIA). Autant de faits qui donnent à penser que la pratique de ces entités ne peut être considérée comme
allant de soi, mais mérite au contraire d'être décrite.
2. La pyramide tronquée à base carrée est traitée au problème 5.10, p. 423, le yangma au problème 5.15, p. 431, et le
qiandtt, au problème 5.14, p. 429. Nous revenons sur ce cas ci-dessous. La remarque tient pour bon nombre d'opéra-
tions que les commentateurs effectuent au cours du chapitre 5 et qui trahissent le fait que les noms renvoient à des
formes, plus qu'à des objets concrets. Voir également l'introduction au chapitre 5 et le chapitre D, où nous discutons
des principes de traduction adoptés pour ces termes.
3. Voir la discussion par Pierre Cartier du procédé abstrait-figuratif dans le choix de termes en mathématiques in Pierre
Cartier & K. Chemla, « La création des noms mathématiques: l'exemple de Bourbaki », '99. Sciences et humanités, 1,
1999 : La dénomination, pp. 153-170, en particulier p. 161.
10 Les Neuf chapitres

QUALITÉ MOYENNE, 3 BING DE MILLET DE QUALITÉ INFÉRIEURE, PRODUISENT (SHI) 26 DOU ; ON DEMANDE
COMBIEN PRODUISENT (SHI) RESPECTIVEMENT UN BING DE MILLET DE QUALITÉ SUPÉRIEURE, DE QUALITÉ
MOYENNE, DE QUALITÉ INFÉRIEURE. »

A première vue, l'énoncé qui, pour nous, pose un système d'équations linéaires paraît mettre en
œuvre une situation concrète. Un œil plus exercé repère que le terme désignant la production des
divers millets a également le sens technique de « dividende ». Or, on peut montrer qu'il est effecti-
vement actif dans ce contexte. Par ailleurs, les qualités de millet sont identifiées par des termes
(haut/milieu/bas) qui renvoient aux positions concrètes des valeurs associées sur la surface à calculer1 .
Ces observations indiquent que l'énoncé requiert une lecture sur deux plans distincts et révèlent
l'ambiguïté de son statut.
Pour ce dernier cas, un témoignage nous permet d'aller plus loin et nous fera voir tout le parti
que nous pouvons tirer d'un texte comme celui des Neuf chapitres. En effet, à la suite de l'énoncé du
problème 8.1, Liu Hui insère une observation qui s'y rapporte:
« Cette procédure est universelle (dou shu), mais elle est difficile à faire comprendre avec des expres-
sions abstraites (kong yan) ; c'est pourquoi à dessein, on la relie au (cas) de millets pour en éliminer
l'obstacle. »
Le commentateur du me siècle semble précisément répondre ici à la question de savoir pourquoi
la procédure, quoique universelle, est présentée en relation avec des « millets», c'est-à-dire dans le
cadre d'un problème concret. Déplions ce que son observation nous apprend sur la manière dont Liu Hui
saisit les problèmes des Neuf chapitres. Elle révèle que, pour lui, le contexte d'un problème n'a rien
de nécessaire pour la description d'un algorithme tel que celui-ci, mais qu'au contraire, son emploi
requiert une justification. De plus, son affirmation oppose la formulation en relation avec un
problème à des « expressions abstraites», que le lecteur paraît en droit d'attendre pour une « procé-
dure universelle ». A ses yeux, il s'agit là d'un choix qu'effectue le Classique, et d'un choix qu'en
pareil cas, un exégète se doit de légitimer. La consultation des Neuf chapitres le confirme effective-
ment: certains algorithmes sont énoncés sans référence à un problème. Parmi eux, il n'en est qu'un
que les commentateurs qualifient également de « procédure universelle » : la règle de trois ou, selon
les termes du Classique, la « Procédure du "supposons" ». Or, son énoncé paraît bien répondre à
l'attente que Liu Hui prête au lecteur du Classique en pareil cas: formulée en dehors du contexte de
tout problème, elle est coulée en des termes abstraits 2 .
Si choix il y a, pourquoi le Classique recourt-il ici, pour l'algorithmefangcheng de résolution des
systèmes d'équations linéaires qui présente le même caractère d'« universalité», à un problème?
C'est précisément la question que pose Liu Hui. Et la justification que le commentateur avance pour
en rendre compte peut surprendre. Il lit en effet dans cette option une tentative délibérée de « faire
comprendre» la procédure 3 . Si c'est seulement dans la section III.3 ci-dessous que nous serons en
mesure d'interpréter pleinement sa remarque, notons dès à présent qu'elle' paraît manifester une
attente, vis-à-vis des problèmes, différente de ce qu'un lecteur du XXIe siècle escompterait. Loin de se
réduire à avancer un énoncé qu'il faudrait résoudre, le problème renvoie à l'exégèse de l'algorithme.
Cette observation de Liu Hui met en évidence un écart entre l'approche spontanée que nous
pourrions avoir des problèmes des Neuf chapitres et le déchiffrage qu'en opère un commentateur
chinois du me siècle. Elle nous met donc en garde contre les contresens que provoquerait une lecture
naïve du Classique et nous incite à nous en protéger, en élaborant une stratégie d'approche de son
texte en général, et de ses problèmes en particulier. En l'état du corpus mathématique de la Chine
ancienne actuellement disponible, une seule méthode s'offre à nous. Composés comme ils le sont
d'une mosaïque de problèmes et d'algorithmes, Les Neuf chapitres, ou même le Livre de procédures

1. Je ne développe pas l'argumentation ici, renvoyant aux notes correspondantes de la traduction.


2. Voir le chapitre 2 et l'introduction correspondante.
3. Liu Hui avance une justification analogue au cours de son commentaire à la « Procédure du positif et du négatif» (8.3).
Présentation générale 11

mathématiques, ne nous donnent pas de prise pour justifier telle ou telle interprétation. En revanche,
les commentateurs s'expriment en un style plus libre, et nous pouvons glaner dans leurs écrits
nombre de remarques et d'attitudes qui nous informent, en l'occurrence, sur leur lecture et leurs
pratiques des problèmes ainsi que sur leurs attentes. Certes, plusieurs siècles les séparent de la
rédaction des Neufchapitres. Ils n'en restent pas moins les lecteurs les plus anciens et les plus proches
du Classique que nous puissions observer et sur les modes de lecture desquels nous puissions nous
appuyer pour élaborer une approche moins anachronique de son texte. Faut-il nous inquiéter de ce
qu'ils soient des commentateurs et de ce que, par exercice, leur activité mathématique s'oppose à
celles qui ont présidé à la rédaction du Classique? Faut-il nous préoccuper des libertés qu'ils pour-
raient se permettre par définition même de leur fonction et qui pourraient nous induire gravement
en erreur? Ces questions appellent des remarques d'ordres différents.
Tout d'abord, si force est de reconnaître que le texte des Neuf chapitres et les écrits des commen-
taires de Liu Hui et de Li Chunfeng reflètent des activités mathématiques distinctes, il ne faut pas
pour autant perdre de vue, comme c'est trop souvent le cas, tout ce qui les rapproche. Souvent,
l'analyse de développements menés par les commentateurs conduit à prêter attention à des indices,
dans le Classique, qui témoignent de préoccupations semblables. Souvent également, des propriétés
récurrentes, dans Les Neuf chapitres, laissent transparaître une direction de recherche dont on retrouve
l'écho dans des objectifs explicitement poursuivis par les commentateurs 1 . Par-delà des différences
d'apparence, de véritables continuités d'intérêts et de pratiques se manifestent. Elles sont extrême-
ment précieuses pour nous, car elles nous permettent de bénéficier, sur une longue durée, d'un
double éclairage sur les mêmes objets d'étude. Nous aurions tort de nous étonner outre mesure de
pareilles continuités. Après tout, nous pouvons faire l'hypothèse que, si des exégètes comme Liu
Hui commentent Les Neuf chapitres, c'est qu'ils ont pu appartenir à des traditions de recherche qui
remontent au Classique. La manière dont ils font sens des indices que donne à lire le texte des Neuf
chapitres peut donc être des mieux informées. De plus, s'il est des raisons de penser que les pratiques
mathématiques des commentateurs se sont déjà transformées par rapport à ce qui avait cours du
temps de la composition du Classique -les différences entre les textes en sont de fait la première
illustration - , on peut cependant postuler que ces changements se sont produits dans une certaine
forme de continuité avec le passé. A tout le moins, nous avons l'espoir de cerner, du plus près qu'il
nous est possible, les lectures et les usages que des mathématiciens de la Chine ancienne du lUe ou
du Vue siècle ont pu faire de ces problèmes. Autrement dit, s'appuyer sur les commentateurs pour
éclairer les pratiques contemporaines de la rédaction des Neuf chapitres reste une méthode, sinon
idéale, du moins praticable avec une fiabilité relative.
De plus, il n'est pas question pour nous de mettre en œuvre cette méthode aveuglément. Nous
pouvons confronter systématiquement les modes de lecture du Classique que les commentateurs
nous inspirent aux indices qu'il est loisible de prélever dans le texte de ce dernier, voire à d'autres
témoignages contemporains. Le cas de la lecture des problèmes s'avère en ce sens particulièrement
intéressant, car il nous permettra, nous le verrons, de conjuguer ainsi plusieurs types de sources.
Tel est donc, en quelques mots, le dispositif par lequel nous nous proposons de nous prémunir
contre une approche naïve du Classique. On comprend aisément en quoi Les Neuf chapitres offrent,
avec leur appareil de commentaires, un texte particulièrement propice au développement d'inter-
prétations documentées.
C'est donc maintenant en nous appuyant systématiquement sur la manière dont les commentateurs
lisent ou utilisent les problèmes des Neuf chapitres, les modifient, voire en introduisent de nouveaux,
que nous tenterons de reconstruire des éléments de la pratique des problèmes en Chine ancienne.

1. Voir [Chemla 1991a). Nous reviendrons sur ces échos dans le corps de l'ouvrage également, et tout particulièrement
dans la suite de ce chapitre.
12 Les Neuf chapitres

Nous avons déjà relevé, plus haut, que le fait de présenter un algorithme en relation avec un
problème n'allait pas de soi pour le commentateur, mais pouvait requérir une justification. Par
ailleurs, Liu Hui semblait ne pas lire un problème comme un énoncé à résoudre, mais comme
l'introduction d'une situation concrète relativement à laquelle Les Neuf chapitres pouvaient espérer
« faire comprendre» une procédure.
Cependant, cette dernière interprétation de sa déclaration appelle quelques nuances. Car le
commentateur du me siècle paraît également ne pas accorder d'importance en soi au concret de la
situation relativement à laquelle un problème est posé. Nous en trouvons un indice dans le
commentaire qui fait suite au problème 1.36. Soulignant l'imprécision, en général, de la procédure
décrite par le Classique pour déterminer l'aire d'un segment de cercle à l'aide de sa flèche et de sa
corde, Liu Hui s'applique à en produire une nouvelle. A cette fin, il lui faut déterminer, sur la base
des données, le diamètre du cercle sur lequel le segment de cercle a été prélevé. Reconnaissant là la
situation mathématique du problème 9.9, cité plus haut, il le met en œuvre comme suit:
« Il convient alors de s'appuyer sur la procédure du [problème} où l'on scie un rondin circulaire du
(chapitre) "base (gou) et hauteur (gu)" et de chercher le diamètre [du cercle} correspondant en prenant la
corde du segment circulaire comme longueur du trajet de la scie, et la flèche comme profondeur de la partie sciée. »

Liu Hui utilise donc ici directement la procédure proposée pour résoudre 9.9, par le biais d'une
identification terme à terme des éléments des deux situations. Soulignons qu'il ne manifeste pas le
besoin de procéder par abstraction et de définir un troisième terme qui, détaché de 9.9, pourrait
s'appliquer à 1.36. Ainsi, dans la situation et les valeurs particulières de l'énoncé de 9.9, le
commentateur lit une structure mathématique plus générale. Le problème tient lieu d'une classe de
problèmes: le particulier dit le général, d'une manière qu'il nous faudra examiner plus avant. Nous
retrouvons le même phénomène, des siècles plus tard, dans un tout autre contexte, à propos d'un
problème semblable à 6.14, que nous avons également cité plus haut. Le premier problème au
Classique mathématique qui fait suite aux anciens (jigu suanjing) de Wang Xiaotong (VIle siècle) traite
d'une question d'astronomie. Un commentaire, probablement de l'auteur lui-même, affirme: « Le
rouleau « Paiement de l'impôt de façon égalitaire» des Neuf chapitres comporte une procédure d'un
chien poursuivant un lapin, qui est semblable à cette procédure». Et le commentateur de citer le
problème dans la formulation attribuée au Classique et de filer une comparaison directe entre les
deux algorithmes l . De cela, deux conclusions s'ensuivent. Tout d'abord, les modalités de lecture et
d'usage des problèmes que Liu Hui atteste à propos de 9.9 perdurent plusieurs siècles après lui. Ce
témoignage de continuité dans les pratiques nous est précieux. Par ailleurs, nous découvrons, grâce
au détour par le Classique mathématique qui fait suite aux anciens, que le problème 6.14 a une perti-
nence pour l'astronomie. C'est dire la méfiance que doit nous inspirer l'apparence des problèmes:
derrière le concret, se loge le général; derrière le récréatif, peut se trouver l'Jltile.
Ces observations doivent tempérer l'enthousiasme à ne lire dans certains énoncés que les diffi-
cultés pratiques rencontrées par les fonctionnaires de l'administration. Que les problèmes fassent
écho ou non à certaines situations concrètes où ils ont pu être mis en œuvre, Les Neuf chapitres, en les
retenant, les prenaient comme paradigmes plutôt que comme une fin en eux-mêmes 2 • C'est en rela-
tion avec un faisceau de contraintes de natures diverses qu'ils ont pris forme et ont été sélectionnés,
et le lecteur moderne doit se garder de simplification excessive à leur égard.

1. Le problème des Neufchapitres est en fait différent de celui que cite ici le commentateur. Sur ce point et sur la compa-
raison entre les procédures, voir [Bréard 1999], pp. 333-336. On pourrait s'étonner de ne pas trouver de trace dans
le Classique de l'autre domaine intimement lié en Chine ancienne au calendrier: l' harmonique. Il est en fait des
raisons de penser que les grains du chapitre 2, et plus particulièrement les divers vases étalons qui les mesurent,
présentent un lien avec les notes de la gamme. Sur ces vases, voir l'introduction au chapitre 2, section I.1.b.
2. [Chemla 2003a] développe ce point, en s'appuyant sur une analyse détaillée du commentaire au problème 6.18
évoqué plus loin.
Présentation générale 13

La raison avancée par Liu Hui pour chercher une autre procédure relative à l'aire d'un segment
circulaire nous met sur la piste d'une autre dimension de la lecture d'un problème qui confirme ces
premières conclusions. Au terme de son analyse de la correction de la procédure proposée par le
Classique, il constate: « Ici, (la procédure) n'est vérifiée (yan) que pour le segment circulaire qui
vaut la moitié du cercle. Si (le segment circulaire) ne remplit pas le demi-cercle, cela augmente
d'autant plus l'imprécision. »1 Autrement dit, l'algorithme fourni s'applique mal à l'ensemble des
cas dont les problèmes tiennent lieu.
On peut trouver, avec le problème 6.18, un exemple nettement plus significatif sous ce rapport 2 •
La démonstration à laquelle le commentateur se livre de la correction de la procédure fournie par Les
Neuf chapitres met en évidence qu'elle exploite de fait deux particularités numériques du problème
dans le contexte duquel elle est formulée. Si, aux yeux de Liu Hui, un problème ne tenait lieu que
de lui-même et si l'algorithme qui lui faisait suite n'était soumis qu'à la seule contrainte de le
résoudre, cette situation n'appellerait aucun commentaire. Mais Liu Hui poursuit son exégèse d'une
façon révélatrice, en formulant un autre énoncé, lui aussi particulier, identique à celui du Classique,
aux valeurs numériques près. Ces nouvelles données ont deux propriétés. Tout d'abord, elles mettent en
défaut la procédure du Classique aux deux points sur lesquels sa généralité posait problème. De
plus, la résolution que propose Liu Hui du nouveau problème indique, pour une part, comment
restaurer, là où c'est possible, la généralité de la procédure du Classique. Et, pour une autre part, elle
forme, avec cette dernière dûment modifiée, un couple qui couvre désormais l'ensemble des cas
possibles, représentés les uns par le problème du Classique, les autres par celui de Liu Hui. Mais le
commentateur ne s'arrête pas là et poursuit plus loin encore son travail sur la généralité. Reprenant
à nouveau l'énoncé initial, particulier au plus haut point, comme nous l'avons vu, il s'inspire du
problème suivant 3 pour formuler un algorithme cette fois tout à fait différent, mais bien plus
général, puisqu'il résout à lui seul l'ensemble des problèmes semblables à celui des Neuf chapitres.
Ce passage éclaire les attentes que Liu Hui nourrit vis-à-vis de la relation entre problème et
procédure dans le Classique. Le problème, quelles que soient les singularités de la situation qui
fournit le prétexte à son énoncé ou de ses valeurs numériques, doit être paradigme et tenir lieu d'une
classe la plus large possible de problèmes semblables. La procédure, pour sa part, apparaît comme ce
sur la base de quoi l'extension du champ qu'il couvre se définit. C'est à elle qu'incombe le fait de
définir la valeur de généralité d'une situation donnée. C'est donc par un travail sur l'algorithme de
résolution faisant suite à un énoncé donné que le lecteur peut déterminer ce à quoi leur ensemble
renvoie.
On peut lire le commentaire de Li Chunfeng à la « Procédure de la moyenne des parts » comme
une illustration de ce type de travail. On y voit le commentateur justifier la formulation de l'algo-
rithme du Classique par l'argument qu'il garantit ainsi la plus grande généralité4. Ailleurs, c'est la
position d'un problème dans le Classique que Liu Hui interprète comme signalant l'extension parti-
culièrement large de sa validité. Il explique le fait que le problème 9.1 et ses pairs soient promus en
tête du chapitre « Base (gou) et hauteur (gu) » par le fait que leurs procédures de résolution consti-
tuent 1'« origine» de toutes celles qui suivent. C'est dire qu'il est des algorithmes de généralité
variable et que, d'après le commentateur, le Classique distingue les plus remarquables sous ce
rapport. Le positionnement d'un problème n'est donc pas neutre, si l'on en croit les exégètes. Souli-
gnons que ce n'est pas le caractère abstrait de l'énoncé, mais bien sa position dans le chapitre, que
Liu Hui interprète comme une expression de sa supériorité en matière de généralité.

1. La section IlIA discute le sens qu'il convient d'attribuer à ce terme de yan.


2. Nous renvoyons le lecteur aux notes correspondantes pour les détails, nous cantonnant ici à indiquer l'idée générale.
3. Relevons au passage que le sujet en est tout à fait différent. Nous avons donc un cas supplémentaire de circulation
directe d'un algorithme d'un contexte à un autre, sans formulation d'un tiers terme abstrait.
4. Voir le commentaire qui fait suite au problème 1.16, p. 165.
14 Les Neuf chapitres

Si c'est sur la base des commentaires aux Neuf chapitres que nous avançons ces conclusions sur la
manière dont il convient de lire les problèmes du Classique, en relation avec les algorithmes qui
leur font suite, il faut ajouter qu'elles concordent parfaitement avec les remarques à portée philo-
sophique que le Gnomon des Zhou développe dans ses premières pages 1 . Cet ouvrage, composé égale-
ment du temps de la dynastie Han et appelé à devenir, rappelons-le, un Classique comme Les Neuf
chapitres, se distingue de son homologue par le fait de proposer quelques réflexions sur les mathé-
matiques elles-mêmes et la pratique qu'elles requièrent. C'est à l'occasion d'un dialogue entre le
maître Chen Zi et Rong Fang, qui attend de lui de comprendre les procédures mathématiques rela-
tives au cosmos, qu'à titre de première leçon, le disciple se voit expliquer l'essence de l'activité
mathématique. Or la pratique qu'on lui propose de mettre en œuvre rejoint le mode de lecture que
Liu Hui paraît appliquer aux problèmes des Neuf chapitres. De plus, le concept clef qui organise la
description, celui de « classe », ou « catégorie (lei) », joue également un rôle primordial dans les
commentaires: des continuités de divers ordres se manifestent donc entre les Classiques du temps
des Han et les commentateurs sur ce qui constitue les objectifs premiers de l'activité mathéma-
tique 2 . Chen Zi assigne à Rong Fang pour idéal de viser celles des procédures (shu) « dont l'expres-
sion est simplifiée, mais dont l'usage est vaste », lesquelles, dit-il, « sont les plus éclairantes pour
connaître les catégories». Il poursuit: « Poser un problème (wen) relatif à une catégorie et, par ce
biais, comprendre dix mille situations, c'est ce qu'on appelle "connaître la Voie" ». Nous retrouvons
donc l'idée que c'est par un travail sur les « procédures» qu'on détermine les classes de situations.
Dans cette optique, toutes ne se valent pas, et la perfection se définit en termes de simplicité et de
généralité 3 . De plus, l'enjeu consiste bien, à partir d'une question, à saisir l'ensemble des situations
qui relèvent du même traitement. Il se manifeste ainsi une réelle adéquation entre les déclarations
du Gnomon des Zhou et la lecture que les problèmes des Neuf chapitres requièrent.
Il est remarquable que le discours de Chen Zi place le travail sur les procédures mathématiques
dans le contexte beaucoup plus large des modes d'appréhension de « la Voie », qui relèvent des
mêmes principes. Les pratiques intellectuelles prescrites en ce domaine sont donc, du moins aux
yeux des praticiens, en continuité avec les idéaux de connaissance les plus élevés. Le commentateur
Zhao Shuang y voit également la mise en œuvre, dans ce contexte particulier, des qualités que
Confucius, dans ses Entretiens, déclare exiger de ceux auxquels il réserve son enseignement: « Si je
lui présente un coin (d'un carré) et qu'il ne répond pas avec les trois autres, alors je n'y reviens pas ».
Or la même association vient à l'esprit de Liu Hui pour renvoyer au travail qu'il attend d'un lecteur
auquel il donne un paradigmé. C'est dire que, pour eux, ce mode d'appréhension de problèmes
comme ceux qui composent Les Neuf chapitres n'a rien que de très ordinaire.
Au terme de ce développement, nous pourrions être tentés par la conclusion qu'un problème
n'est qu'un simple paradigme au sens où nous le concevons, que les situations et les valeurs numé-
riques choisies pour les poser sont équivalentes, pour peu qu'elles permettent d'exposer l'algorithme
qui traite la question mathématique. Or, une fois de plus, il nous faudra nuancer, et, là, nous

1. Zhottbi suanjing, édition (Qian Baocong .6.1963], pp. 23-24. (Cullen 1996], p. 175-177, en donne une analyse et
une traduction et, pp. 174-175, commente ce passage.
2. Voir lei. La préface de Liu Hui met clairement en évidence ce fait, les notes à sa traduction signalent les parallèles
avec le Zhoubi et son commentateur du me siècle, Zhao Shuang. Nous y renvoyons le lecteur. Nous savons aujourd'hui
que la continuité est même plus forte que nous ne le pensions: alors que le terme de lei ne figure pas dans le texte des
Neuf chapitres même, on le trouve dans le Livre de procédures mathématiques, pour désigner des fractions de même déno-
minateur, par conséquent dans un usage conforme à l'un de ceux du commentateur Liu Hui.
3. Notons qu'au XIXe siècle, le géomètre Michel Chasles articule, lui aussi, ces deux valeurs, dont il exalte l'importance
pour les mathématiques. Voir son Aperçu historique sur l'origine et le développement des méthodes en géométrie,particttlièrement
de celles qui se rapportent à la géométrie moderne, suivi d'tin mémoire de géométrie sur deux principes généraux de la science : la
dualité et l'homographie, Bruxelles: M. Hayez, 1837.
4. Voir la préface, p. 129 ; la « Procédure du "supposons" », au chapitre 2, p. 223 ; et le commentaire au problème
8.18, p. 651, ainsi que les notes correspondantes.
Présentation générale 15

rencontrerons les véritables spécificités de la pratique des problèmes en Chine ancienne. Nous avons
vu les commentateurs s'appuyer sur les procédures et même sur les démonstrations de leur correction
pour travailler les classes dont un problème tient lieu. Nous devons, dans un premier temps, décrire ces
autres éléments de texte et les pratiques auxquelles ils donnent lieu, avant de pouvoir approfondir
notre compréhension de l'usage des problèmes.

2. La surface à calculer 1
Penchons-nous à présent sur un autre aspect de l'activité mathématique que reflètent Les Neuf chapi-
tres : la pratique concrète des calculs. Il est d'autant plus important qu'apparemment, par-delà des
différences matérielles secondaires, les traits essentiels en sont communs à la Chine et à l'Inde
anciennes ainsi qu'au Monde arabe. Sa mise en œuvre dans la pratique mathématique de la Chine
ancienne semble cependant avoir connu un régime spécifique, et nous verrons qu'il s'agit là d'un
élément central auquel on peut rapporter bien des caractéristiques de ses mathématiques.
La présence d'un instrument de calcul à côté du texte est manifeste dans les ouvrages mathématiques
chinois les plus anciens, même si ce n'est que par le biais de traces. Ainsi, les algorithmes du Livre de
procédures mathématiques recourent déjà à une opération que nous rencontrons régulièrement dans Les Neuf
chapitres: la prescription de « placer (zhi) » les nombres sur lesquels le flot de calculs à venir portera.
Mais les deux ouvrages, nous l'avons déjà relevé, ne disent rien ni de la surface sur laquelle les valeurs
sont disposées, ni des modes de représentation qu'y revêtent les nombres. Il est pourtant clair que réfé-
rence est faite à un instrument, dont nous pouvons tenter de reconstituer certains traits.
Un aperçu sur l'histoire des textes mathématiques chinois sous ce rapport nous sera utile pour
argumenter la thèse, usuelle, que les ouvrages datant des Han renvoient tous deux à l'usage, mieux
attesté quelques siècles plus tard, de baguettes à calculer qu'on disposait sur une surface quelconque
et à l'aide desquelles on représentait les nombres 2 •
Si les livres les plus anciens sont avares de détails sur la menée des calculs, les ouvrages ulté-
rieurs abondent en précisions de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que les siècles passent3 .
Le Classique mathématique de Sunzi, qu'on date d'environ 400, est le premier texte connu à expliciter
le mode de représentation des nombres à l'aide de baguettes, et à évoquer le système de numération
positionnel et décimal dans lequel il s'insère. On y trouve également les premières descriptions
attestées d'algorithmes pour effectuer multiplications et divisions. Le même ouvrage donne par ailleurs
un luxe beaucoup plus grand de détails sur les manières de disposer des nombres sur la surface pour
exécuter divers algorithmes. Il partage ce mode de rédaction, qui l'oppose aux ouvrages des Han,
avec plusieurs écrits composés dans les quelques siècles qui suivent, depuis le Classique mathématique
de Zhang Qiujian, dont les détails des méthodes, attribués à Liu Xiaosun, datent du VIe siècle,
jusqu'au Classique mathématique de Xiahou Yang (vm e siècle). Tous ces livres décrivent précisément
les mises en page élaborées pour divers calculs et en général structurées, de manière rigide, le long
d'horizontales et de verticales aménagées sur une surface.

1.. [Guo Shuchun ~ 1991b], pp. 26-27, & [Guo Shuchun ~ 1992a], pp. 92-94, présentent l'ensemble de ce système.
Cette section s'appuie sur [Chemla 1996a], auquel nous renvoyons le lecteur pour des développements et une biblio-
graphie plus détaillés.
2. A ma connaissance, [Martzloff 1987], p. 194, est le premier à avoir relevé cette remarque de [Wang Ling, Needham
1955], p. 365, selon laquelle rien n'indique qu'il ait existé une table ou un support particulier sur lequel effectuer les
calculs avec des baguettes. [Volkov 2001] examine de manière critique l'ensemble des témoignages que les historiens
ont mis à contribution pour dater l'usage de baguettes à des fins mathématiques. Il conclut que le système que nous
décrivons dans ce qui suit était sans doute en place au plus tard au me siècle avant notre ère. Nous renvoyons le
lecteur intéressé par des précisions sur la représentation des chiffres à l'aide de baguettes à ces publications. Dans les
reconstitutions des calculs sur la surface à calculer que nous proposons dans l'ouvrage, nous reproduirons le côté posi-
tionnel et décimal du système de numération de la Chine ancienne, mais nous emploierons les chiffres usuels.
3. Le lecteur trouvera au chapitre B des informations qui situent plus précisément ces ouvrages dans les traditions
mathématiques de la Chine ancienne. Nous ne nous y arrêtons pas ici.
16 Les Neuf chapitres

Une mutation des textes mathématiques qui se produit entre les dynasties Tang et Song
apporte un éclairage de nature tout à fait différente sur les représentations des nombres et les prati-
ques de calcul. En effet, sans doute en raison des conditions nouvelles faites à l'insertion d'illustra-
tions dans les ouvrages, on voit soudain apparaître, sur les pages des livres mathématiques, des
représentations autrefois réservées à la surface à calculer. Non seulement les écrits figurent désor-
mais la manière dont composer les nombres avec des baguettes. Mais les dispositions élaborées sur
la surface à calculer pour exécuter les algorithmes sont également reproduites. L'illustration A.1
montre l'exemple d'une page des Ecrits sur les mathématiques en neuf chapitres (Shushu jiuzhang, 1247)
de Qin ]iushao. Les colonnes de texte y alternent avec des espaces verticaux de taille variable,
réservés à la représentation d'un état provisoire de la surface au cours des opérations, voire d'une de
ses parties. L'auteur insère, plus généralement dans son ouvrage, à titre d'illustrations, une grande
variété de configurations de la surface à calculer 1 .
Or ces différentes perspectives, qui datent d'époques très différentes, sur le système de numéra-
tion ainsi que sur la gestion de la surface au cours des calculs apportent des témoignages où l'on ne
relève pas de discordance. Il semble bien que l'ensemble de ce dispositif se soit transmis, sans muta-
tion majeure pour ce qui est de ses principes, au moins entre les dynasties Han et Yuan2 .
En particulier, les indices que recèlent Les Neuf chapitres sur la représentation des nombres et
l'usage de la surface à calculer ne manifestent aucune contradiction avec ces témoins ultérieurs.
Nous pouvons donc faire l'hypothèse que les traits principaux de cette pratique, tels que ces sources
les donnent à voir, étaient déjà formés à l'époque de la rédaction du Classique, et même probable-
ment antérieurement. Pour préciser cette assertion, nous nous proposons ici de décrire la manière
dont le Classique mathématique de Sunzi prescrit de pratiquer une division sur la surface à calculer3 .
Cela nous permettra de relever par la suite ceux des aspects du calcul qui figurent déjà à l'état de
trace dans Les Neuf chapitres et d'examiner de manière critique ce postulat de continuité dans les
pratiques.
Supposons donc que nous ayons à diviser 1311 par 23, et suivons le déroulement de l'opération,
en nous conformant à la description du Classique mathématique de Sunzi. L'algorithme prescrit de
disposer le nombre à diviser dans la zone médiane de la surface à calculer, et le diviseur, dans un
premier temps, au-dessous de lui, dans la zone inférieure :

Quotient
1 3 1 1 Dividende
2 3 Diviseur

Le premier geste consiste à faire progresser 23 du plus grand nombre possible de positions vers
la gauche tout en restant sous le dividende. Comme 13 est inférieur à 23, on rétrograde aussitôt 23
d'une colonne vers la droite avant d'entamer les transformations proprement dites:

Quotient
1 3 1 1 Dividende
2 3 Diviseur

1. Ces illustrations attendent encore, à ma connaissance, une édition critique et une étude approfondie, qui nous
permettent d'en exploiter les informations de manière plus systématique.
2. Soulignons que nous parlons ici d'une continuité au niveau des principes du système, et non pas d'ttne identité des procé-
dures de calcul sur plus de dix siècles. Il est des algorithmes qui ont, selon nous, bénéficié d'une grande stabilité, pour
des raisons qui nécessitent d'être comprises. L'hypothèse requiert en tout cas d'être justifiée. Mais il est également des
procédures qui ont évolué (voir (Chemla 1994c), tout en restant apparemment dans le cadre d'une même pratique
de la surface à calculer.
3. Sunzi suanjing, édition (Qian Baocong L:::,.1963), volume 2, pp. 282-283.
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Illustration A.l.
Une page de l'ouvrage de Qin]iushao, Ecrits sur les mathématiques en neufchapitres (Shushu jiuzhang) dans l'édition de la Grande encyclopédie
de la période de règne Yongle (Yongle dadian, 1403-1408), rouleau n° 16343, pp. 17b-18a. ""'"'
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18 Les Neuf chapitres

La division de 131 par 23 produit le chiffre 5, que l'algorithme invite à déposer comme
quotient, dans la zone supérieure de la surface:

5 Quotient
1 3 1 1 Dividende
2 3 Diviseur

avant de multiplier par 5 successivement 2, puis 3, et de retirer chacun des résultats partiels de la
position du milieu, respectivement au-dessus du chiffre multiplié. Nous obtenons, dans notre cas,
successivement :

5 Quotient
3 1 1 Dividende
2 3 Diviseur

puis

5 Quotient
1 6 1 Dividende
2 3 Diviseur

A la suite de cette première routine, l'on rétrograde le diviseur 23, à nouveau, d'un cran vers la
droite:

5 Quotient
1 6 1 Dividende
2 3 Diviseur

Et la routine reprend, identique à elle-même: le chiffre suivant du quotient, 7, se trouve


déposé dans la ligne supérieure de la surface, après le chiffre précédent:

5 7 Quotient
1 6 1 Dividende
2 3 Diviseur

On multiplie par 7 le diviseur, c'est-à-dire successivement 2, puis 3, et on élimine chacun des


résultats partiels du dividende dans la zone médiane, respectivement au-dessus du chiffre multiplié.
Ce qui donne :

5 7 Quotient
2 1 Dividende
2 3 Diviseur

puis

5 7 Quotient
Dividende
2 3 Diviseur
Présentation générale 19

La fin de l'opération est signalée, dans ce cas, par le vide laissé dans la ligne centrale. Elle le
serait également par le fait d'obtenir, au centre, un nombre inférieur au diviseur. Ainsi si nous
avions divisé 1312 par 23, la surface présenterait à ce point des calculs la figure suivante:

5 7 Quotient
1 Dividende
2 3 Diviseur

Dans le premier cas, le résultat est à prélever dans la ligne du dessus, tandis que dans le second,
la configuration finale serait lue comme produisant le résultat 57 + 1/23.
Cet algorithme met en œuvre un certain nombre de manières de faire dont on trouve l'écho dans
Les Neufchapitres. Les représentations des nombres sont placées dans des positions (wei), lesquelles, ici,
occupent des lignes, tandis que leur ensemble forme une colonne. Chacun de ces éléments figure dans
le Classique, par le biais des références que permettent des termes techniques 1 . Les positions y sont
organisées, plus généralement, non seulement en colonnes, mais également en lignes, et forment
ainsi des tableaux que la description des algorithmes met à profit. La résolution des systèmes d'équa-
tions linéaires, au chapitre 8, en fournit l'illustration la plus aboutie. La rigidité de ces configurations
de positions apparaît ainsi comme une condition sine qua non de l'emploi de l'algorithme. Ce fait
explique certainement pour partie la permanence sur la longue durée de ces mises en page.
L'algorithme de division décrit s'appuie également sur le fait que les nombres sont représentés
à l'aide de baguettes. En effet, c'est de là que découle la possibilité pour les valeurs rangées dans des
positions d'être modifiées au cours du calcul, voire d'être déplacées. Référence est également faite,
au cours de certains algorithmes des Neuf chapitres, à des mouvements de progression ou de rétrogra-
dation 2 • Ils impliquent que la représentation des nombres contemporaine du Classique permettait
ces transformations. Tout porte donc à croire qu'elle était conforme à la connotation du terme suan
par lequel la « mathématique» est désignée dans son titre. Suan renvoie en effet à cette discipline
par le biais des baguettes à calculer qu'on désigne du même mot et qui en fonde la pratique. C'est
bien ainsi que les nomme la description la plus ancienne disponible de cet outil de calcul, donnée
dans l'Histoire des Han 3 : «La norme pour les baguettes à calculer (suan) consiste à utiliser du
bambou de 1 fen (environ 0,23 cm) de diamètre et de 6 cun (environ 13,8 cm) de longueur, ce avec
quoi 271 tiges engendrent un (cylindre dont la section est un) hexagone et forment une poignée. »

Baguettes disposées de manière déterminée et codifiée sur une surface, ces quelques mots qui
saisissent la pratique de calcul décrite par le Classique mathématique de Sunzi semblent donc bien
pouvoir se rapporter également aux Neuf chapitres.
Il est une dernière caractéristique que l'algorithme de division donné en exemple ci-dessus
atteste et qui s'avérera fondamentale pour la lecture du Classique. Sa description recourt aux termes
de « dividende », « diviseur» et « quotient» tout au long du processus. Or ces mots renvoient, à
des moments différents du calcul, à des nombres différents: ceux-là mêmes qui se trouvent dans la
position ainsi nommée au moment où le flot des calculs la sollicite. Les véritables composantes
entrant dans la description de la procédure sont donc moins les nombres que les positions, qui font
ainsi figure des variables dans l'écriture contemporaine des algorithmes. La physique du calcul, en
permettant que leur contenu évolue au cours de l'opération, offre à la description des algorithmes de
nouvelles possibilités, nous le verrons.

1. Voir wei « position », zhi « placer », lie « disposer; rangée, ligne », hang « rangée, colonne », deng « colonne ». Sur la
gestion concrète des horizontales et des verticales, et l'évolution des sens de certains de ces termes, voir [Chemla 1996a].
2. Voir bu « faire progresser », zhe « rétrograder », tui « rétrograder ».
3. «Mémoire sur la gamme et le calendrier (Lülizhi) », Hanshtt, volume 1 des Mémoires, p. 956. Voir également suan.
Relevons que le titre du Livre de procédures mathématiques, Suanshushu, emploie également ce terme.
20 Les Neuf chapitres

Or ces positions sont l'objet en Chine ancienne de pratiques singulières. Elles fournissent un
support à une comparaison dynamique entre algorithmes, fondée sur leur déroulement sur la surface
à calculer. Ainsi, les algorithmes d'extractions de racine carrée et cubique figurant au chapitre 4 sont
décrits de manière telle que le processus de leur calcul donne à voir une corrélation avec le flot des
opérations que requiert une division. Cette mise en relation est d'ailleurs fondamentale pour argu-
menter leur interprétation. Inversement, c'est cette corrélation qui permet de justifier que l'algo-
rithme de division contemporain de la rédaction des Neuf chapitres est conforme à la description du
Classique mathématique de Sunzi. Plus généralement, si la pratique des algorithmes sur la surface à
calculer a fait l'objet, sur la longue durée, d'un travail du type de celui que nous décrivons, on
comprend que les mises en pages des opérations aient présenté une relative stabilité.
Le point crucial ici, c'est que le maniement des positions joue un rôle essentiel pour manifester
cette corrélation 1. Les Neuf chapitres mettent en œuvre quatre types de lignes dans les extractions de
racine, qu'ils nomment respectivement « quotient», « dividende», « diviseur» et « auxiliaire».
Or la reprise des noms des positions de la division va de pair avec le fait que les lignes en question
sont soumises, au cours de l'opération, à des événements semblables à ceux qui affectent la position
de même nom dans une division. Inversement, les suites d'événements portant sur les lignes qui ne
reçoivent pas de nom, sinon de la fonction d'auxiliaire qui est la leur, ne se laissent pas corréler à un
schéma de comportement qu'on pourrait prélever sur la division.
Si l'on considère ce dispositif du point de vue de la surface à calculer, on voit comment la
gestion dynamique des positions permet d'établir ainsi que d'exprimer des relations entre opéra-
tions. Mais on peut également regarder la situation du point de vue de la description. Les noms
apparaissent en ce cas renvoyer à des objets dynamiques et prennent sens par référence à l'algo-
rithme de base qu'est la division. Affecter un nom à une position consiste alors à conceptualiser
d'une certaine façon la suite d'événements auxquels elle est soumise au cours du processus de
calcul. D'un point de vue comme de l'autre, la division occupe une fonction essentielle au sein des
opérations 2 .
En conclusion, l'algorithme apparaît appréhendé de manière dynamique, comme flot de trans-
formations advenant sur la surface à calculer. Cette hypothèse permet de rendre compte de la
manière spécifique dont certains objets mathématiques ont été introduits, conçus, et dont ils se sont
développés en Chine ancienne. Prenons-en l'exemple du dispositif d'introduction de l'équation
linéaire générale au chapitre 8. L'algorithme de résolution des systèmes d'équations linéaires est
tout d'abord décrit, dans le cadre du problème 8.1, où tous les coefficients sont de simples nombres.
Le problème 8.3 exige par la suite, pour que s'achève la résolution en ce cas, que soient ajoutées des
« marques» positives et négatives sur les nombres, et que l'algorithme soit aménagé en consé-
quence. Il apparaît ainsi, dans un premier temps de manière temporaire sur la'surface à calculer, pour
mener à bien les calculs en pareil cas, des équations à coefficients positifs et négatifs. Or elles sont
prélevées, dans un second temps, sur le flot des opérations et introduites comme nouveaux objets à
part entière, ce grâce à quoi le même algorithme permet de résoudre un ensemble élargi de
problèmes 3 . Le même processus peut également rendre compte de la manière dont l'équation
quadratique fut conceptualisée en Chine ancienné.

1. Nous renvoyons le lecteur au chapitre 4, et tout particulièrement à l'introduction, pour un traitement plus détaillé
de ces questions.
2. Pour être plus précis, c'est le couple d'opérations opposées mais complémentaires que sont la multiplication et la
division qui s'avèrent fondamentales pour le travail sur les algorithmes en tant que flots de calcul. Voir [Chemla 1996b
& 2004a}.
3. Voir le chapitre 8 et les notes correspondantes.
4. Le lecteur peut se reporter aux introductions des chapitres 4 et 9, déjà évoqués à ce sujet. Voir également le chapitre
D, section 1.2, pour un examen de la question du point de vue des noms.
Présentation générale 21

3. Les algorithmes comme listes cl' opérations


Aux flots d'opérations sur la surface à calculer, que nous ne connaissons que par reconstitution,
comme nous venons de le voir, répondent, dans le texte même des Neuf chapitres, les listes de pres-
criptions qui constituent la description des algorithmes. Or elles présentent un certain nombre de
propriétés intéressantes, qui invitent à penser que les textes de procédures, en tant que tels, ont
également fourni un support au travail mathématique et ont fait l'objet d'opérations spécifiques.
C'est, dans cette section, sur l'algorithme en tant que liste d'opérations, tel qu'on le trouve décrit
dans Les Neuf chapitres, que nous nous concentrerons.
Il revient à Donald Knuth, dont les contributions à la théorie des algorithmes au xxe siècle
sont majeures, d'avoir porté un regard neuf sur les sources mathématiques anciennes en y lisant ce
qu'elles donnaient pour la plupart à voir: des listes d'opérations 1. Rompu aux ressources auxquelles
l'écriture de tels textes peut recourir, il proposa un relevé de celles d'entre elles qu'il trouva mises en
œuvre dans un corpus de tablettes babyloniennes. Sans pouvoir développer de manière approfondie
la comparaison, sous ce rapport, entre les différentes traditions qui ont coulé leurs mathématiques
sous la forme d'algorithmes - un programme de recherche pourtant plein de promesses - , nous
nous limiterons ici à un inventaire des savoir-faire et des objectifs dont Les Neufchapitres témoignent
en la matière.
Précisons tout d'abord ce qu'en nous appuyant sur Knuth, nous entendons par le terme
d'« algorithme» - nous disons également dans ce livre, indifféremment, « procédure ». Il s'agit
d'une suite finie d'opérations dénuées d'ambiguïté, à exécuter dans l'ordre dans lequel elles se
présentent, parfois interrompues par des décisions à prendre, laquelle part de valeurs données et
produit des valeurs cherchées. Or telle est bien la forme principale sous laquelle Les Neuf chapitres
délivrent les connaissances mathématiques 2 . S'il s'agissait d'une expression indifférente au travail
intellectuel sous-jacent, point ne serait besoin d'adopter cet angle spécifique d'attaque pour
l'analyse. Mais nous verrons qu'il n'en est rien et qu'au contraire, ce point de vue est essentiel tant
pour éviter les erreurs d'interprétation que pour saisir certains enjeux des Neuf chapitres.
Un premier survol du Classique nous montre que les modes de description des algorithmes y
varient grandement d'un problème à l'autre. Certaines procédures reprennent des éléments de situa-
tion aussi bien que des valeurs numériques à l'énoncé auquel elles font suite. C'est le cas pour la
procédure de résolution du problème 9.9 que nous avons déjà cité:

« PROCÉDURE: LA MOITIÉ DU TRAJET DE LA SCIE ÉTANT MULTIPLIÉE PAR ELLE-MÊME, ON DIVISE PAR LA
PROFONDEUR DE 1 CUN, ET ON AUGMENTE CECI DE LA PROFONDEUR DE 1 CUN, CE QUI DONNE LE
DIAMÈTRE DU RONDIN. »

Nous avons vu que Liu Hui y lit une procédure générale qu'il réemploie, sans changer de
termes, dans un contexte tout à fait distinct. D'autres procédures ne mentionnent aucune valeur
numérique, mais reprennent les noms des données du problème. Ainsi, pour calculer l'aire du
cercle, Les Neuf chapitres prescrivent:

(1.32) « PROCÉDURE: LA MOITIÉ DE LA CIRCONFÉRENCE ET LA MOITIÉ DU DIAMÈTRE ÉTANT MULTIPLIÉES


L'UNE PAR L'AUTRE, ON OBTIENT LES BU DU PRODUIT (JI). »

Les descriptions de certains autres algorithmes sont totalement abstraites, c'est par exemple le
cas des algorithmes d'extraction de racine que le lecteur peut consulter au chapitre 4. Mais c'est

1. Nous nous appuierons ici sur le chapitre 1 «Basic concepts» de [Knuth 1973}. [Knuth 1972-76] proposait une
nouvelle lecture des tablettes babyloniennes. Je dois à Wu Wenjun d'avoir, dès 1981, attiré mon attention sur ce
travail et d'avoir frayé la voie à une lecture des textes mathématiques chinois selon les mêmes principes.
2. Même les énoncés de problèmes peuvent impliquer des algorithmes, comme le montre l'exemple de 7.9.
22 Les Neuf chapitres

également en particulier le cas de la règle de trois dont l'énoncé, comme nous l'avons déjà évoqué,
est même fourni hors du cadre de tout problème :
« PROCÉDURE DU "SUPPOSONS" : ON MULTIPLIE, PAR LA QUANTITÉ (SHU) DE CE QUE L'ON A, LE LÜ DE CE
QU'ON CHERCHE, CE QUI FAIT LE DIVIDENDE. ON PREND LE LÜ DE CE QU'ON A COMME DIVISEUR. »1

Rappelons que c'est probablement cet énoncé en lequel Liu Hui reconnaît une formulation à
l'aide d'« expressions abstraites (kong yan) », par contraste, sans aucun doute, avec des procédures comme
les précédentes.
Quoi qu'il en soit, nous avons établi plus haut que les commentateurs, tout comme le Chen Zi
du Gnomon des Zhou, attendent d'une procédure qu'elle soit générale et puisse traiter les problèmes
de même catégorie que celui en relation avec lequel elle est formulée. Quels moyens pouvons-nous
identifier que Les Neuf chapitres ont mis en œuvre pour satisfaire à cette exigence de généralité?
La marque la plus manifeste de l'intérêt du Classique pour des algorithmes généraux, ce sont
les procédures qui articulent les différents cas possibles. Ainsi, la « Procédure de partage des
parts »2 permet de ramener la division entre quantités mêlant entiers et fractions à une division
entre entiers dans tous les cas. Plusieurs cas sont envisagés successivement. Le plus simple et le plus
fondamental nous confronte à des entiers et se résout par simple division. Le second cas considère la
situation où il n'apparaît que des fractions de même dénominateur. Une sous-procédure le ramène
au premier, ce après quoi le problème peut être résolu comme précédemment. Le dernier cas envi-
sage la possibilité que figurent toutes sortes de fractions distinctes. A nouveau, la même technique
est mise en œuvre: une autre sous-procédure nous ramène au second cas, ce qui permet d'achever la
résolution comme précédemment. L'articulation parfaite de l'ensemble des cas doit être notée. Elle
est typique des Neuf chapitres et de leurs commentaires. Liu Hui propose, par exemple, pour le
même ensemble de problèmes, un algorithme alternatif, qui découpe les cas de façon différente,
mais les articule les uns aux autres avec la même précision. Par ailleurs, nous trouvons, sous le
pinceau de Li Chunfeng, un témoignage sur cette pratique, significatif à deux titres. D'une part, il
atteste explicitement cet intérêt pour pareil regroupement de procédures, que nous reconstituions
via la forme de l'algorithme. D'autre part, il lit, dans le nom de la procédure à propos de laquelle il
formule ce commentaire, « Procédure du champ en toute généralité» (problème 1.24), une indica-
tion, fournie par le Classique lui-même, de cette propriété de l'algorithme. Voici ce qu'il écrit à
propos de cette procédure qui permet de multiplier entre elles des quantités qui mêlent entiers et
fractions:
« En ce qui concerne le champ en toute généralité: dans la procédure du début (<< Procédure du champ
rectangulaire », problème 1.2, n.d.t.), il y avait seulement un nombre entier de bu, et pas de parts de
reste; dans la procédure suivante (<< Procédure de la multiplication des parts», problème 1.21,
n.d.t.), il y avait seulement des parts de reste, mais pas de partie entière de bu ; dans cette procédure,
il apparaît d'abord un nombre entier de bu, puis on a des parts de reste; on peut unir en toute généralité les
trois procédures. C'est pourquoi l'on dit "en toute généralité". » (nous soulignons)
Relevons que le Livre de procédures mathématiques comporte une « Procédure en toute généralité
(daguangshu) », en tous points semblable à cet algorithme des Neuf chapitres 3 . En particulier, elle
présente les mêmes propriétés pour ce qui est d'articuler les cas. Ceci constitue un témoignage de ce
que l'intérêt pour le général et ce mode particulier d'expression que nous en examinons sont donc
tous deux anciens. Dans la traduction des Neuf chapitres qui suit, nous en avons régulièrement

1. L'interprétation en est discutée au cours de l'introduction au chapitre 2.


2. Voir chapitre 1, p. 167, ainsi que l'introduction au chapitre 4.
3. [Peng Bao ..è>.2001a], lattes 183 et 184, pp. 123-124. Cette procédure partage avec celle des Neufchapitres la particularité
de renvoyer, par une unique phrase, à deux transformations parallèles que subissent les deux quantités à multiplier.
Ce trait est fréquent dans le Classique et constitue une autre manifestation d'un intérêt pour le regroupement, en un
unique énoncé, de la prescription d'opérations identiques et à pratiquer en parallèle.
Présentation générale 23

signalé les manifestations au cours des introductions aux divers chapitres ou en note. Relevons une
fois de plus que si l'algorithme ne visait qu'à résoudre un problème, au sens strict du terme, nous ne
rencontrerions pas dans l'ouvrage des phénomènes de ce type.
Le traitement des différents cas par un même algorithme peut prendre des tournures plus
sophistiquées: c'est, par exemple, ce que le commentateur Liu Hui met en évidence à propos du
solide dit yanchu. Sans entrer dans les détailsl, disons que Les Neuf chapitres fournissent un unique
algorithme pour un solide dont le commentateur montre qu'il peut en fait revêtir, lorsque les
données numériques varient, plusieurs formes. Corrélativement, Liu Hui doit mettre en œuvre des
justifications différentes pour établir la correction de l'algorithme, en fonction des cas qui apparaissent
alors. Il reste que le même algorithme demeure valide et que le Classique l'énonce dans le contexte
d'un problème qui n'incarne qu'un seul des divers cas pensables. L'algorithme des Neuf chapitres est-
il alors formulé relativement à l'ensemble des solides possibles? Il y a là place à l'interprétation.
Deux remarques peuvent nous éclairer en la matière. Tout d'abord, Liu Hui semble bien le croire,
qui s'attelle à l'examen de l'algorithme pour tout un ensemble de cas distincts. Par ailleurs, il se
trouve que le Livre de procédures mathématiques comporte, lui aussi, un solide qui répond à la même
appellation de yanchu2 . Or le dispositif du texte à cet endroit apporte des éléments précieux à notre
discussion. En effet, les dimensions particulières du solide en relation avec lequel le Livre de procé-
dures mathématiques énonce l'algorithme pour calculer le volume du yanchu en font un simple demi-
parallélépipède. Or, l'ouvrage n'exploite pas cette particularité pour donner une procédure simpli-
fiée, mais formule l'algorithme pour le cas de yanchu le plus général. Le Livre de procédures mathématiques
paraît donc, une fois de plus, valoriser lui aussi la généralité, et ici justement sur le point sur lequel
Les Neuf chapitres laissent un espace à l'interprétation.
L'enjeu qui se profile derrière la question que nous posons est celui de savoir si les auteurs des
Neuf chapitres ont pu vouloir regrouper des problèmes différents dans une même classe pour la
simple raison que le même algorithme pouvait les résoudre. L'intérêt pour la valeur de généralité les
amènerait en ce cas à pratiquer une opération à caractère algébrique, dans un contexte algorithmique.
Si, ici, nous ne pouvons trancher avec certitude, nous trouvons dans Les Neufchapitres d'autres exem-
ples pour lesquels la réponse est, sans ambiguïté, positive.
L'unité du chapitre 7, « Excédent et déficit », repose précisément sur ce principe. L'ensemble
des problèmes qui y sont réunis sont tous résolus par ladite «Procédure de l'excédent et du
déficit »3. Cependant, il a fallu à cette fin constituer la procédure à l'aide d'opérations que seule une
lecture du texte comme algorithme peut discerner. Nous évoquerons ici les propriétés de sa description,
dans la mesure où elles mettent en valeur le travail que les auteurs des Neuf chapitres ont mené sur la
base des listes d'opérations qui constituent les algorithmes. Mais nous n'en donnerons qu'un compte
rendu abstrait, renvoyant le lecteur au texte lui-même pour lui donner de la substance.
La « Procédure de l'excédent et du déficit» se compose en fait de trois parties, qu'il nous sera
utile, pour les besoins de notre commentaire, de désigner respectivement par l, II, et III. C'est en
réalité la partie 1 qui constitue le lien entre tous les problèmes du chapitre: les procédures de réso-
lution partagent, toutes, le segment 1 comme étapes initiales. Mais les premiers problèmes du
chapitre se concluent par les opérations III, en omettant II, tandis que les problèmes à partir de 7.9
n'atteignent jamais III et s'achèvent par l'étape II. Selon, donc, la nature du problème auquel on est
confronté, les valeurs déterminées au sortir de la phase 1 empruntent, alternativement, soit II, soit III.

1. Voir le problème 5.17, p. 435, et l'introduction au chapitre 5.


2. [Peng Bao ..6.2001a], lattes 141-142, pp. 101-102, en suivant la modification que Peng Bao propose pour le texte.
Je remercie Christopher Cullen d'avoir attiré mon attention sur ce point.
3. Nous ne donnons dans ce chapitre introductif que les grandes lignes. Une fois de plus, nous renvoyons le lecteur,
pour des développements plus approfondis, aux notes de la traduction ou à [Chemla 1988a & 1991a]. En particulier,
quand nous parlons de la « Procédure de l'excédent et du déficit », il faut ici entendre l'ensemble des trois procédures
générales du chapitre 7.
24 Les Neuf chapitres

Nous voyons que c'est une structure singulière, avec un embranchement, qui permet à la procédure
de gouverner l'ensemble des problèmes du chapitre.
Si nous nous concentrons maintenant sur la liste d'opérations qui constituent la partie l, nous
découvrons que les divers problèmes du chapitre qu'elle traite ne présentent pas le même lien à elle.
En d'autres termes, les objectifs que visent les opérations de 1 diffèrent, selon qu'on l'emploie dans
un problème d'un type ou de l'autre. Mais, ce qui permet malgré tout le regroupement, c'est que,
même si les raisons concrètes de recourir à la sous-procédure 1 divergent selon les cas, d'un point de
vue formel, les mêmes opérations peuvent être efficaces pour entamer la résolution des deux types de
problèmes. La raison en est, comme Liu Hui le montrera, que les deux types de problèmes relèvent
de la même stratégie formelle - ce à quoi nous renverrons en disant que les opérations de 1 ont,
dans les deux cas, la même « sémantique formelle» 1. C'est cette propriété qui permet de regrouper
les procédures de résolution de l'ensemble des problèmes en un unique algorithme, sous réserve
d'aménager deux conclusions distinctes. Nous proposons de reconnaître ici une forme d'algèbre
propre à l'activité algorithmique.
Il convient de souligner qu'il semble bien y avoir là un choix de la part des auteurs des Neuf
chapitres. En effet, pour les premiers problèmes du chapitre, ceux que résout la suite d'opérations
I+III, le Classique donne systématiquement une « autre procédure », plus directe d'ailleurs. Mais
elle ne s'applique qu'à eux, et pas aux problèmes de la seconde partie du chapitre. On aurait donc
parfaitement pu n'avoir que cette « autre procédure» pour les uns, et la procédure I+II pour les
autres. Si tel n'est pas le cas, il semble bien qu'il faille y lire l'intérêt des auteurs des Neuf chapitres
pour déterminer les algorithmes les plus généraux qui puissent être et regrouper sous l'égide d'une
même procédure des problèmes pourtant structurellement différents. Le travail qu'a requis cette
montée en généralité demande à être reconstitué, mais on peut d'ores et déjà postuler qu'il a néces-
sité d'opérer sur l'algorithme en tant que liste d'opérations, c'est-à-dire: sur le matériau sur la base
duquel comparaisons et regroupements devaient être pratiqués. Il est intéressant de relever que c'est
justement ce dans quoi Liu Hui reconnaît, dans le contexte des mathématiques, les transformations
à l'œuvre plus généralement dans le réel (bianhua). Cette remarque donne à penser que là réside un
biais majeur par lequel les préoccupations philosophiques interagirent avec le développement des
mathématiques en Chine ancienne 2 .
Le chapitre 8, qui traite pour l'essentiel de la résolution de systèmes de n équations linéaires à
n inconnues, mobilise d'autres types de ressources, que nous avons déjà évoquées, pour réunir les
procédures nécessaires au traitement de l'ensemble des cas en un unique algorithme. En effet, la
procédure fangcheng n'est introduite, dans le cadre du problème 8.1, que pour traiter de systèmes
dont la définition et la solution mettent uniquement en œuvre de simples nombres - nous
dirions: des coefficients positifs 3 . C'est par l'introduction de marques sur les nombres, positives et
négatives, grâce auxquelles spécifier la manière de conduire l'algorithme fangcheng selon les cas, que la
validité de ce dernier est étendue jusqu'à couvrir les systèmes à coefficients rationnels quelconques4.
Pourtant le sens concret des opérations ainsi réunies diffère en fonction des situations. Mais les
formes des procédures peuvent être, comme dans l'exemple précédent, pliées dans un même moule.
La généralité est bien, encore et toujours, l'enjeu, et elle peut être ici accrue grâce à une redéfinition,
appuyée sur des marques algorithmiques, de la manière de pratiquer les opérations de base de la

1. Voir, plus loin, l'explicitation de cette terminologie.


2. Voir [Chemla 1997aJ, Voir également la « Procédure des deux excédents - respectivement des deux déficits - »,
pour l'examen de laquelle Liu Hui désigne la liste d'opérations du terme de bianhua. Ce commentaire porte justement sur
le fait que la procédure regroupe deux listes d'opérations gérant des cas opposés, mais formellement identiques.
3. Sur la nature des « noms» positif et négatif ainsi que la nature de l'extension qu'ils permettent, voir les notes à la
« Procédure du positif et du négatif », à la suite du problème 8.3.
4. De manière générale, Les Neuf chapitres ne considèrent que des systèmes bien définis, qui n'admettent qu'un unique
n-uplet comme solution.
Présentation générale 25

procédure. Par ce biais, l'ensemble des problèmes du chapitre ne relève plus, là encore, que d'un
unique algorithme.
On peut, enfin, lire, dans la forme que prennent les algorithmes d'extraction de racines carrée
ou cubique dans Les Neuf chapitres, la même volonté de régir le traitement de l'ensemble des cas à
l'aide d'un unique algorithme. Les modes d'articulation des différentes procédures requises en un
texte unique munissent la description des deux extractions de racine des mêmes propriétés sophis-
tiquées. Disons, en quelques mots, qu'elles recourent à une itération qui regroupe les traitements de
tous les chiffres au-delà du premier en une unique suite d'opérations et articulent le passage d'un
chiffre à l'autre au moyen de conditionnelles finement placées. Une telle rédaction n'est rendue
possible que par le fait que ces procédures portent en réalité sur des positions, qui, conformément aux
variables modernes des algorithmes, font l'objet d'assignations l . A ma connaissance, Les Neuf chapitres
sont le texte le plus ancien où l'ensemble de ces ressources essentielles pour la description des algo-
rithmes sont mobilisées. On comprend dès lors que, si le Classique recourt à des modes d'expression
propres à ce genre de texte que sont les algorithmes, seule une lecture de ses procédures en tant que
telles peut nous garantir contre les erreurs d'interprétation2 .
De manière plus générale, l'ensemble des moyens mis en œuvre pour décrire ces algorithmes
appelle une étude systématique et diachronique. Une indication suffira, je pense, à en faire appa-
raître l'intérêt. Le texte des procédures recourt régulièrement dans Les Neuf chapitres à l'anaphore zhi
que nous rendons usuellement par « ceci» ou « ceux-ci », selon les cas. Zhi y désigne pour l'essen-
tielle ou les résultats de l'opération précédente - puisque cette dernière peut porter en parallèle
sur un ensemble de nombres. Or, si le Livre de procédures mathématiques utilise également zhi pour
décrire des algorithmes, on trouve des cas où l'anaphore ne renvoie pas au résultat immédiatement
précédent, mais à un autre plus haut dans le flot des opérations 3 . Il revenait alors sans doute au
praticien de décider à quel point du calcul il fallait remonter. Il semble donc qu'entre la rédaction
de ce dernier ouvrage et celle du Classique, on puisse constater une évolution dans les modalités de
description des algorithmes, qui aille dans le sens de lever toute ambiguïté possible. Si nous avons
dans Les Neuf chapitres des algorithmes au sens où nous l'explicitions plus haut, ce pourrait par
conséquent bien être le fruit d'une histoire.
Le cas des procédures d'extraction de racine est également intéressant du point de vue de
la diachronie, à un autre titre. Comme on peut le découvrir au chapitre 4, toutes deux sont ramenées,
en parallèle, à la division. Elles révèlent par là un double travail de confrontation de listes d'opéra-
tions semblables, puisqu'elles sont comparées d'une part, entre elles et, d'autre part, chacune à la
division. Mais ce travail demeure dans Les Neuf chapitres inachevé: l'extraction de racine carrée n'y
est donnée que comme semblable, et non identique, à l'extraction de racine cubique. Or quelque dix
siècles plus tard, au terme d'un travail dont nous pouvons observer quelques étapes, les deux algo-
rithmes seront fondus en une unique procédure qui regroupe division et racines n-ièmes. C'est dire
que l'intérêt pour la généralité que nous lisons dans le Classique aussi bien que déjà dans le Livre de
procédures mathématiques perdure, et que nous pouvons trouver, dans l'histoire des algorithmes
d'extraction de racine, les moyens par lesquels cet objectif est poursuivi4 .
Les commentateurs jugent aussi les algorithmes à!'fLide d'une autre valeur qui figure explicitement
dans le passage du Gnomon des Zhou que nous citions à titre de témoignage ci-dessus: la simplicité 5 .

1. Sur tous ces points, nous renvoyons le lecteur à l'introduction du chapitre 4, où nous développons une description
plus approfondie de l'algorithme.
2. A titre de semblable erreur, citons l'exemple de [Wang Ling & Needham 1955] qui ne saisissent pas que les extractions de
racine mettent en œuvre des assignations de variables et discutent (p. 365) des moyens à la disposition des mathématiciens
de la Chine ancienne pour marquer, sur la surface à calculer, les différentes valeurs désignées par le même nom.
3. La latte de bambou 35 ([Peng Bao L2001a], pp. 52-53) en contient un exemple.
4. Voir [Chemla 1994c].
5. Voir fan « complexe», jian « simple», sheng « économique», yi « aisé», ytte « rendre simple, simplifier».
26 Les Neuf chapitres

Elle les amène à, parfois, critiquer la procédure des Neufchapitres et à introduire une manière de faire
plus simple l . Parfois, au contraire, elle leur permet de rendre compte de la forme que le Classique
donne à une procédure2 . Cette valeur peut, selon les cas, revêtir plusieurs visages. Notons une apparition
furtive, au cours du commentaire au problème 8.18, de remarques comparatives sur la complexité
des algorithmes, qui n'ont pas encore reçu l'attention qu'elles méritent. On peut en rendre compte
par le fait que ce n'est pas la forme de simplicité que paraissent privilégier les exégètes. Nous
verrons dans la section suivante comment leurs commentaires peuvent s'interpréter à la lumière de
cette valeur.
Une dernière remarque sur les procédures des Neuf chapitres nous sera utile pour amorcer notre
examen des commentaires. Si nous revenons à l'algorithme, cité plus haut, pour déterminer l'aire d'un
cercle, nous constatons qu'il prend comme termes simultanément le diamètre et la circonférence.
Or, après en avoir montré la correction, Liu Hui insiste sur le fait que c'est bien en tant qu'il
s'appuie sur la circonférence et le diamètre réels que l'algorithme est correct 3 . Cette remarque est
capitale, si nous voulons préciser la conception qu'un lecteur comme Liu Hui peut avoir des procé-
dures du Classique. Si tel est le cas en effet, c'est que le commentateur distingue l'algorithme en
tant qu'il produit une grandeur de l'algorithme en tant qu'il produit une valeur. L'opération de
multiplier le demi-diamètre par la demi-circonférence produit l'aire du cercle en tant que grandeur:
c'est elle dont Liu Hui établit la correction, mais elle n'implique aucun calcul. Elle doit être distin-
guée de son corrélat sur le plan numérique, qui, appliquant la multiplication à des quantités par
essence approchées, produit, elle, une valeur. En général, les deux niveaux se correspondent parfai-
tement. Il fallait le cas du cercle, où un écart se manifeste, pour révéler ces deux aspects que Liu Hui
prête à l'opération. Notre commentateur ne lit pas uniquement l'algorithme comme prescription de
calcul. Il y voit également l'énoncé d'une relation de transformation. Nous verrons que cette
dernière dimension est centrale pour le projet d'établir la correction des algorithmes.

III. LES COMPOSANTES DES COMMENTAIRES

Alors que Les Neuf chapitres paraissent ne pas accorder d'intérêt au fait de consigner les raisons pour
lesquelles les algorithmes fournis sont corrects, c'est l'un des objectifs premiers des exégètes, qui
abordent cette question systématiquement en commentaire à l'énoncé de chacune des procédures.
Le lecteur pourra découvrir ces textes de démonstration dans le corps du texte, et s'aider des chapitres
introductifs et des notes pour les analyser. Cette section a pour but de décrire les éléments constitutifs
de la démonstration de la correction d'algorithme dans le dispositif que mettent en place les
commentaires des Neuf chapitres.
Une remarque méthodologique préalable est ici nécessaire. Contrairement aux historiens qui
décrivent le système axiomatico-déductif des Eléments d'Euclide en pouvant s'appuyer, pour le
meilleur et pour le pire, sur les Analytiques d'Aristote, d'un côté, et sur des commentateurs tardifs,
de l'autre, nous nous trouvons livrés au texte brut des commentaires de Liu Hui et de Li Chunfeng.
Faute de pouvoir aujourd'hui identifier avec certitude un contexte historique concret qui puisse
garder l'interprétation contre les dérapages, nous sommes confrontés à la tâche de décrire leurs
pratiques de la démonstration de la correction d'algorithme, avec, pour seul outil, la lecture la plus
rigoureuse possible du texte lui-même, dont nous devons traquer les moindres nuances. Il est à
espérer que les recherches à venir pourront établir des ponts entre ces pratiques et d'autres, attestées

1. Voir, par exemple, le commentaire de Li Chunfeng à la suite du problème 4.11.


2. Voir, par exemple, le commentaire attribué à Liu Hui dans le contexte du problème 8.1. Le commentaire de Li Chunfeng
au problème 12 du dernier chapitre du Zhang Qiujian Sttanjing ([Qian Baocong ~ 1963], pp. 381-382), résolu par
l'algorithme fangcheng, reprend également ce point.
3. Voir le commentaire qui fait suite au problème 1.32 ainsi que [Chemla 1996d].
Présentation générale 27

dans d'autres domaines ou à d'autres époques, de sorte que nos hypothèses puissent être éprouvées.
C'est en gardant cette réserve à l'esprit qu'il convient de lire ce qui suit.

1. Démontrer la correction cl' algorithmes


Précisons tout d'abord.l'objectif des exégètes: confrontés aux procédures générales que le Classique
fournit, le plus souvent dans le contexte d'un problème, les commentateurs cherchent en premier
lieu à montrer que la procédure produit bien la valeur des inconnues cherchées. Il s'agit donc
d'établir l'adéquation entre la grandeur déterminée et la valeur calculée, d'une part, et l'inconnue
demandée, de l'autre. C'est pourquoi, en matière d'algorithme, on parle de correction. Mais les
commentateurs ont parfois aussi à cœur d'expliciter les raisons qui motivent la forme concrète que
revêt la liste d'opérations. Tout ceci met en valeur un point clef qu'il ne faut jamais perdre de vue.
Les pratiques de démonstration dont nous parlons ici portent sur des algorithmes. L'enjeu en est
d'établir la correction de procédures, et non pas la vérité d'énoncés. C'est pourquoi le dispositif que
nous décrirons est, par nature, spécifique à ce contexte, et diffère de ce que l'on peut trouver dans les
textes grecs de géométrie comme les Eléments d'Euclide.
Ecartons d'emblée un doute: il ne s'agit nullement pour les exégètes de justifier n'importe
quelle procédure que donneraient Les Neuf chapitres, aveuglés qu'ils seraient par le respect qu'on doit
à un texte canonique. Suite à l'énoncé d'un algorithme que le Classique donne pour déterminer la
surface d'une calotte sphérique, Liu Hui déclare sans détours: « Cette procédure ne se vérifie (yan)
pas», et argumente l'assertion 1. Ailleurs, la procédure de l'extraction de la racine sphérique équivaut
à prendre une sphère inscrite à un cube donné comme en occupant les 9/16. Liu Hui reconstitue la
manière dont la procédure a dû être dérivée, et conclut: « Mais ce raisonnement (yi) est faux. »2
Les commentateurs n'admettent pas non plus n'importe quel argument comme valide pour
établir la correction d'un algorithme. Toujours en relation avec la sphère, après avoir développé un
raisonnement montrant pourquoi le rapport de 9/16 était « par hasard assez proche de la réalité »,
Liu Hui rapporte une expérience qui a pu selon lui donner naissance à cette valeur. On aurait fabriqué
une boule et un cube de mêmes dimensions en métaux purifiés, et le rapport de leurs poids aurait
fourni 9/16. Il ajoute aussitôt: « mais (ces valeurs) n'ont pas encore été démontrées (yan) ». Nous
retrouvons ce terme de yan, déjà rencontré plus haut. Cette occurrence montre à l'évidence que,
pour le commentateur, il ne peut pas se rapporter, dans le contexte des mathématiques, à n'importe
quel type de « vérification », ce que son sens usuel pourrait laisser croire, mais qu'il désigne un
mode d'argument soumis à des contraintes. On comprend qu'il soit particulièrement important,
pour nous, d'en déterminer le sens dans ce cadre, nous y reviendrons à la section IlIA.
Comment les exégètes perçoivent-ils ces développements que nous qualifions de « démonstration
de la correction d'algorithme» ? Certains indices permettent de le préciser. Par exemple, Liu Hui
conclut la première partie de son commentaire relatif à la procédure produisant l'aire du cercle par:
« C'est pourquoi, quand on multiplie la moitié du diamètre par la moitié de la circonférence, alors
cela fait l'aire (mi) du cercle. » Il conçoit donc le raisonnement qu'il vient de formuler comme
tendant vers cette conclusion et susceptible de l'établir.
Le même Liu Hui achève un raisonnement, après la prescription de l'algorithme calculant le
volume de la pyramide tronquée à base carrée (fang ting), par un énoncé semblable, d'un type qu'on
retrouve régulièrement sous son pinceau: « c'est pourquoi/donc (là s'insère la citation de la dernière
opération de la procédure du Classique), on obtient (la grandeur cherchée) »3. La même remarque

1. Voir problème 1.34, p. 189, ainsi que l'introduction au chapitre 1, section III.3. Voir yan «vérifier », sur lequel
nous revenons ci-dessous.
2. Voir problème 4.24, p. 381, ainsi que l'introduction au chapitre 4, section III. Voir yi « raisonnement », sur lequel
nous revenons ci-dessous.
3. Voir problème 5.10, p. 423, sur lequel nous revenons ci-dessous, section IlIA.
28 Les Neuf chapitres

que précédemment est ici valide, et s'applique encore au cas suivant. Explicitant le raisonnement
qui conduit à l'algorithme qu'il propose lui-même pour le volume de la pyramide tronquée à base
circulaire (yuanting), Liu Hui exprime la conclusion par une autre chute, d'un type récurrent dans
son commentaire: «par conséquent (assertion des dernières opérations de l'algorithme) »1. Par
cette dernière tournure, les exégètes concluent, selon les cas, l'exposé des raisons de la correction ou
celui des motifs que les auteurs des Neuf chapitres ont pu avoir pour formuler une procédure d'une
manière plutôt que d'une autre.
Relevons que les commentateurs recourent également à des formules conclusives toutes faites,
qui révèlent la même appréciation des visées de leurs développements: « ce qui donne/d'où ce qui
est conforme à ce qui était demandé (Ji he suowen) »2, ou encore « ce qui donne/d'où le résultat
(Ji de) », mot à mot: « d'où on obtient ». Elles sont à la démonstration de la correction d'algorithmes
ce que le « c.q.f.d. » est à la démonstration de la vérité d'un théorème.
Toutes ces formulations partagent un trait commun: le raisonnement est conçu comme établissant
qu'en appliquant l'algorithme aux données, on obtient bien la grandeur escomptée. Nous rencontrons
ici le premier élément constitutif du processus de démonstration: déterminer le sens de la valeur
calculée et, par voie de conséquence, montrer l'adéquation entre ce qui est produit et ce qui est
cherché. Nous aurons donc à nous demander comment ce sens est établi.

2. Deux sémantiques pour les opérations


Il est des cas où la réponse est simple. Le commentateur peut expliciter ce qu'« obtient» chaque pas,
voire des sous-ensembles de pas, de la procédure, ou, en d'autres termes, le sens de ses opérations, et
élaborer ainsi pas à pas le sens du résultat final. Prenons l'exemple du problème 5.28, qui demande
de déterminer la circonférence C d'un cylindre de section circulaire, connaissant sa hauteur h et son
volume v: A la suite du problème 5.9, Liu Hui a déjà établi, pour une valeur de n correspondant à 3
qu'utilise le Classique 3, la correction de la procédure donnant le volume du cylindre: V = C 2h-l.
12
IlIa rappelle ici, et poursuit en interprétant, grâce à elle, les étapes successives de la procédure
résolvant 5.28 :
« Maintenant, pratiquant l'opération inverse, on place ce volume, on multiplie ceci par 12, on effectue
la division par la hauteur, dJoù cela redonne la valeur de la circonférence dJorigine multipliée par elfe-même.
Chaque fois qu'une chose est multipliée par elle-même, en divisant ceci (le résultat) par extraction de
la racine carrée, cela redonne la quantité (shu) d'origine correspondante. Cest pourquoi diviser ceci par
extraction de la racine carrée donne le résultat » 4 .
On voit bien ici le commentateur élaborer successivement le sens, tout d'abord, des deux
premières opérations, puis de la dernière, établissant de ce fait que le résultat répond à la question
formulée. Nous avions opposé, à propos de l'aire du cercle, l'opération en tant qu'elle produit une
grandeur à l'opération en tant qu'elle fournit une valeur. C'est la première facette qui est ici mise en
œuvre. Nous avançons l'hypothèse que les commentateurs ont réservé un terme pour renvoyer à ce

1. Voir problème 5.11, p. 427, sur lequel nous revenons également, section 1II.5.
2. La formule est modulée de façon intéressante lorsque le commentateur propose, après le problème 6.18 évoqué ci-
dessus, sa procédure alternative et plus générale: « seulement alors est-ce conforme à ce qui est demandé ».
3. Soulignons qu'ici, le commentateur met en évidence la correction, dans le contexte d'une hypothèse qu'il prête expli-
citement au Classique et qui invalide, selon lui, tous les algorithmes qui reposent sur elle. Rendre de la sorte compte
de la correction de ces procédures lui sert ensuite de base pour en proposer d'autres, appuyées sur la valeur du rapport
entre le diamètre et la circonférence du cercle qu'il a déterminée en commentaire au problème 1.32.
4. Je souligne. On peut se reporter au problème 5.28, p. 457, ainsi qu'à l'introduction du chapitre 4, section II.2, où je
le discute également. Ici, nous insistons sur le sens de ce que produisent les opérations. Le chapitre 4 fournit l'occasion
de souligner la préoccupation corrélative: que les opérations numériques fournissent les résultats adéquats. Nous
retrouvons la distinction sur laquelle nous concluions la section précédente.
Présentation générale 29

« sens» des opérations: c'est en effet ainsi que nous interprétons yi, dont la signification première est
« intention ». Pris à l'échelle d'une opération ou d'une sous-procédure, yi désigne sa « visée », son
« intention», au sens de la grandeur qu'elle a pour objectif de déterminer. A l'échelle d'une procé-
dure entière, yi renvoie à la suite des intentions, et, partant, au raisonnement qui permet, selon le
point de vue adopté, de la produire ou de l'établir 1 .
Les commentateurs introduisent donc un premier niveau sémantique, que nous qualifierons de
« matériel », pour mener à bien la preuve d'algorithmes. Il appelle une description systématique
que nous ne pouvons pas développer ici. Signalons-en une dimension particulièrement importante,
que nous croiserons et à laquelle le lecteur pourra prêter attention dans sa lecture du texte: le mode
d'énonciation du sens d'une opération ou, si l'on préfère, l'appellation assignée au résultat. Nous
évoquerons plus loin une autre dimension de cette sémantique, en montrant que le contexte des
problèmes joue, pour sa mise au jour, un rôle clef.
Nous nous tournerons auparavant vers un autre exemple, où se manifeste une seconde forme de
sémantique, nécessaire à la menée des démonstrations telles que nos exégètes les pratiquent. Nous
la qualifierons de « formelle», par opposition à la première à laquelle nous réservons la désignation
de « matérielle». En cela, nous rencontrons ici le deuxième élément constitutif de la démonstration
d'algorithme en Chine ancienne. L'exemple par le biais duquel nous l'introduirons est central à plus
d'un titre pour la lecture de l'ensemble des commentaires: il s'agit de la preuve de la correction de
l'algorithme pour additionner des fractions 2 .
Pour aller à l'essentiel, il nous faut présenter les deux approches des fractions qui se conjuguent
dans l'énoncé de leur valeur, selon la terminologie de la Chine ancienne. D'un point de vue concret,
ces quantités se composent de parts (jen)3, tandis que, d'un point de vue numérique, elles sont
formées du couple d'un numérateur et d'un dénominateur. Liu Hui examine la variabilité propre à
leur « expression» dans son commentaire à la simplification des fractions : on peut les dire de
manière« compliquée» ou « simplifiée», note-t-il, en divisant ou en multipliant, par une même
quantité, le couple de nombres qui les forment. En ouverture de sa glose à!' addition, il considère le
corrélat de ces opérations sur les parts qui composent les fractions: les parts des quantités exprimées
de manière simplifiée sont « grossières », tandis que l'expression « compliquée » correspond à des
parts « fines ». Le problème d'additionner des quantités fractionnaires se pose sur les fractions prises
comme parts: il requiert de déterminer la quantité formée par l'assemblage de parts de tailles
diverses. L'algorithme donné opère, quant à lui, sur les numérateurs et les dénominateurs. Etablir sa
correction, c'est montrer que la valeur fractionnaire qu'il calcule exprime bien la quantité qui agrégeait
les diverses fractions dans l'énoncé du problème.
Conformément à ce que nous avons vu, la démonstration de Liu Hui met au jour la visée des
opérations de l'algorithme. Si ce dernier prescrit de « multiplier des dénominateurs les uns par les
autres », c'est, explicite Liu Hui, qu'il produit un dénominateur commun à tous, déterminant ainsi
une taille unique de part en fonction de laquelle toutes les parts en présence pourront être décou-
pées. En recommandant, par ailleurs, de « multiplier les dénominateurs par les numérateurs qui ne
leur correspondent pas », l'algorithme calcule les numérateurs homogènes aux dénominateurs:
mettant en œuvre l'opération de « compliquer» les fractions, il uniformise les parts en les « raffinant»,
ce qui garantit de conserver les quantités d'origine.

1. Voir yi « intention, signification, raisonnement ». Nous développons un exemple dans l'introduction au chapitre 2,
section n.2, ainsi que dans celle du chapitre 6, section 1.1.
2. Notre présentation sera ici concise jusqu'à frôler l'imprécision. Nous renvoyons pour une analyse plus fouillée de
divers aspects essentiels de cette démonstration à [Chemla 1992a&b, 1997d]. Le lecteur peut surtout consulter égale-
ment le texte lui-même, à la suite du problème 1.9, p. 159, et l'introduction au chapitre 1, section 1.
3. Il faut entendre « concret» au sens où nous le discutions plus haut à propos des noms des solides. La notion de
« part» est ici tout à la fois concrète et abstraite. C'est elle qui permet régulièrement, dans les commentaires relatifs
aux fractions, d'exprimer la sémantique matérielle.
30 Les Neuf chapitres

Le point clef pour nous ici, c'est qu'en conduisant cette démonstration, Liu Hui renomme les
étapes de la procédure. Il assigne le nom d'« égaliser» à l'opération qui produit le dénominateur
commun et celui d'« homogénéiser» à!' opération corrélative sur les numérateurs. Dans un premier
temps, ces noms ne provoquent pas de surprise et semblent simplement exprimer le sens des opéra-
tions que nous attachions au terme yi : l'algorithme procède en « égalisant» les dénominateurs et
en « homogénéisant» les numérateurs. Cependant, la déclaration par laquelle Liu Hui conclut ce
passage indique que quelque chose d'autre est ici en jeu. Il affirme en effet:
« Multiplier pour les désagréger, simplifier pour les réunir, homogénéiser, égaliser pour les faire
communiquer, comment ne serait-ce pas les points clefs des mathématiques? »

Alors qu'il a introduit ces opérations dans le seul cadre des calculs fractionnaires, Liu Hui
formule ici une conclusion relative aux mathématiques dans leur totalité. Pour interpréter ce saut,
nous sommes conduits à considérer l'ensemble des commentaires, et nous y découvrons, comme le
lecteur peut s'en persuader en parcourant la traduction, que ces opérations se présentent effective-
ment au cours de la démonstration de nombre d'autres algorithmes 1 . Nous aurons à en considérer
un exemple dans ce qui suit.
Que signifie ce leitmotiv? Mettre au jour ce qui justifie son retour nous met sur la piste d'un
second sens que ces termes prennent dans le contexte de l'addition des fractions. En effet, la
démonstration des algorithmes où ces opérations se présentent à nouveau montre que, dans tous les
cas, une même stratégie formelle est mise en œuvre: les procédures fonctionnent en égalisant
certaines quantités et en homogénéisant d'autres qui leur sont liées. Les opérations qu'elles renom-
ment ont des sens dis.tincts, dans les différents contextes où elles sont mobilisées, mais le fait est
que, formellement, elles sont identiques. Ainsi se découvre le second sens des termes introduits à
l'occasion de l'addition des fractions: ils soulignent que la « Procédure de la réunion des parts»
fonctionne en égalisant certaines quantités (en l'occurrence, les dénominateurs) et en homogénéi-
sant d'autres (en l'occurrence, les numérateurs correspondants). Egaliser et homogénéiser désignent
également cette stratégie formelle - c'est à cette signification que renvoie notre expression de
« sémantique formelle ».
Ici, deux remarques mettront en valeur l'importance de ce phénomène. D'une part, les
commentateurs semblent avoir réservé un autre terme pour désigner ce second sens d'une procédure
que met au jour sa démonstration: ils y renvoient par le mot yi' 2. D'autre part, la recherche, par le
biais des démonstrations, des stratégies formelles communes aux différents algorithmes, semble être
un des principaux objectifs des commentateurs. En atteste le caractère de la déclaration de Liu Hui,
alors même qu'il vient d'introduire ces opérations. En atteste également le fait que cette dimension
imprègne l'ensemble des démonstrations, qui déterminent ainsi les algorithmes fondamentaux dont
tous les autres procèdent 3 . En atteste enfin le fait que, poursuivant le travail'de commentaire selon
les mêmes principes, Li Chunfeng est amené à formuler une déclaration, pour partie semblable,
pour partie différente, à celle de Liu Hui, comme nous le verrons dans l'introduction au chapitre 2.
Soulignons, par ailleurs, que la mise au jour, par ce biais, d'opérations dont la validité transcende les
différences entre les algorithmes manifeste une affinité avec l'importance accordée à la valeur de
généralité, que nous avons discutée à propos des algorithmes des Neuf chapitres. Liu Hui, comme Li
Chunfeng, identifient ainsi les opérations qui allient la simplicité à la puissance: nous retrouvons
les idéaux que le Gnomon des Zhou proposait et que Liu Hui relaie dans sa préface. Plus largement,
les commentateurs s'avèrent poursuivre, par ce biais, une recherche sur les algorithmes guidée

1. Ces opérations sont centrales dans les commentaires des chapitres 1,6, 7,8.
2. Voir yi' « sens ». Dans la traduction, nous indiquons systématiquement la transcription pinyin sous cette forme pour
opposer ces deux couches de « sens » que les commentateurs distinguent.
3. Les conséquences sur les modalités de traduction du texte pour lesquelles nous avons optées sont exposées au chapitre D.
Présentation générale 31

par les mêmes valeurs que celles qu'ils prisent dans leur lecture du Classique. Malgré la différence
d'approches, Classique et commentaires manifestent donc une continuité d'intérêt 1 .

3. Problèmes et démonstration
En nous tournant à présent vers un autre algorithme pour lequel la démonstration identifie, à
l'œuvre, les opérations d'homogénéisation et d'égalisation, nous reviendrons vers un sujet laissé en
attente: le rôle des problèmes, tels que le Classique les formule, dans l'activité mathématique de la
Chine ancienne. Examinons à cette fin la « Procédure de la multiplication des parts», qui fournit,
sur ces questions, des informations précieuses 2 . En effet, pour démontrer la correction d'un algo-
rit /'
. h me qUl. equlvaut a, abd
c = bd'
ac L'lU H' /
Ul ecarte 1es pro bl'emes d e ca1cu1 d e l" aire d' un camp
h

rectangulaire, dans le contexte desquels Les Neuf chapitres le formulaient, pour les remplacer par

l'énoncé suivant, de son crul : supposons qu'un cheval vaille ~ (~) dejin d'or et qu'une personne

vende ~ (~) de cheval, combien certe personne perçoit-elle d'or?


Le problème 1.19 qu'il remplace nous paraît strictement identique à lui. Seules les distinguent
les situations relativement auxquelles ils sont posés. Le fait que, pour le commentateur, ils soient
différents, au point qu'il substitue l'un à l'autre, indique que sa pratique des problèmes diffère de la
nôtre. En particulier, l'examen que nous avons mené ci-dessus des réactions des commentateurs aux
problèmes nous invitait à penser qu'un problème était un paradigme indifférent au concret de la
situation relativement à laquelle il est posé: c'est ici qu'une nuance s'impose. Comprendre l'enjeu
de cette substitution d'énoncé nous permettra de l'apporter.
Le point clef tient dans la démonstration que Liu Hui veut ici apporter de la correction de la
« Procédure de la multiplication des parts ». Nous pouvons la résumer comme suit:
a c ac bc
- - - - ac
bd bc bd bd
Le commentateur reconnaît ainsi, sous-jacent à l'algorithme, le schéma d'égalisation et
d'homogénéisation. La raison pour laquelle la procédure produit le résultat correct, ainsi que la stra-
tégie qu'elle emploie à cette fin, se laissent toutes deux capter par la description que le dénomina-
teur de la première fraction et le numérateur de la seconde sont « égalisés », tandis que les termes
correspondants sont « homogénéisés». On voit ici que le sens de l'égalisation diffère de l'opération
ainsi renommée dans le cadre de l'addition des fractions. Il reste que la stratégie formelle se coule
dans le même moule.
Or, pour exhiber ce schéma qui apporte la raison de la correction, Liu Hui procède en explicitant
la visée des opérations (yi) dans le contexte du problème qu'il introduit4 : bc s'interprète comme le
nombre de chevaux acquis, ac par la valeur en or qu'ils représentent et bd par le nombre de personnes
qui les achètent. Et c'est là que la différence entre les deux problèmes est essentielle: le problème
des Neufchapitres ne permet pas d'interpréter toutes ces opérations. En particulier, le sens de bc ne s'y
laisse pas formuler naturellement. L'enjeu de la substitution apparaît donc de permettre de déplier
pleinement le schéma de l'égalisation et de l'homogénéisation dont le commentateur veut montrer
qu'il sous-tend la procédure.

1. [Chemla 1991a & 1992b] insistent sur ces points.


2. Voir problèmes 1.19, 1.20, 1.21, chapitre 1, p. 169, ainsi que [Chemla 2000a). Nous commentons ici la seconde
démonstration de la correction. La première recourt à des opérations plus ordinaires.
3. Ici encore, la rapidité de notre présentation nous amène à des imprécisions, que le lecteur peut rectifier en se reportant
au texte original ci-après.
4. En fait, il procède ici par un montage de trois problèmes, dont l'analyse me ferait ici dévier de mon but.
32 Les Neuf chapitres

La situation est riche d'enseignements. La démonstration requiert d'introduire une opération


que l'algorithme ne nécessite en rien: le calcul de l'égalisé bc appartient à la sphère de la preuve de
la correction. C'est la raison pour laquelle le problème relativement auquel la procédure est
formulée se dissocie du problème dans le cadre duquel la correction est abordée. La démonstration
requiert un nombre d'interprétations supérieur au nombre de valeurs calculées par l'algorithme.
Voilà pourquoi Liu Hui change de problème. Ceci dit, tout problème posé dans une situation assez
riche en possibilités d'interprétation pour permettre de déplier la démonstration serait équivalent à
celui que le commentateur introduit: la démonstration requiert de formuler une procédure, sur la
base de laquelle peut à nouveau être définie la classe d'énoncés dont le problème introduit tient lieu.
Nous retrouvons, au niveau de la démonstration, la conclusion relative à la généralité, que nous
formulions à propos des algorithmes du Classique 1.
n est maintenant temps de lire la justification que Liu Hui donne pour changer de problème:
« Si, ici, l'on utilise la formulation d'un champ ayant longueur et largeur», écrit-il, « il est difficile
defaire comprendre (la procédure} dans toute sa généralité ». L'objectif qui l'amène à se situer dans le
contexte d'un autre problème est donc de « faire comprendre» de nouvelles dimensions de la procé-
dure. Or, nous le savons, ceci correspond au fait qu'il développe la démonstration que nous venons
d'évoquer. Deux liens s'établissent par le biais de cet unique énoncé. D'une part, Liu Hui articule
l'exercice de la démonstration à la volonté de « faire comprendre» une procédure. On imagine dès
lors pourquoi, dans le contexte des mathématiques, l'exégèse peut se faire démonstration. D'autre
part, le commentateur relie le contexte d'un problème à chacun de ces deux pôles. Or, à ce point, un
écho s'éveille avec un de nos développements antérieurs: le commentateur justifiait que l'algo-
rithme de résolution des systèmes d'équations linéaires était formulé non pas abstraitement, mais
« en relation avec des millets », rappelons-le, par le fait que le Classique visait ainsi à en faciliter la
compréhension. Nous sommes désormais en mesure de proposer une interprétation plus complète
de cette affirmation. Liu Hui semble prêter aux Neuf chapitres la motivation d'avoir, avec le
problème, offert un champ d'interprétation pour exhiber le sens des opérations de l'algorithme en
vue d'en établir la correction. C'est que, par conséquent, il ne lit pas dans le Classique un texte
indifférent à la préoccupation d'établir la correction des algorithmes - une conclusion vers laquelle
convergent de multiples autres indices.
Récapitulons, pour l'heure, les quelques leçons supplémentaires que l'analyse des démons-
trations nous permet de tirer relativement à la pratique des problèmes, ne serait-ce que chez les
commentateurs.
Tout d'abord, un problème ne se limite pas pour le commentateur à un énoncé à résoudre, mais
constitue de façon essentielle un champ d'interprétation des opérations d'un algorithme - un acte
dont nous avons souligné l'importance pour la démonstration. Cette cOJ?clusion est fortement
renforcée par le fait que lorsqu'il doit prouver la correction d'une procédure formulée en dehors du
contexte de tout problème, Liu Hui introduit un énoncé pour les besoins de la démonstration2 .
Par ailleurs, nous l'avons vu, la situation concrète que fournit l'énoncé d'un problème permet
autant d'exhiber la visée yi des opérations d'une procédure que la stratégie formelle yi' sous-jacente.
Dans le cas de la multiplication des fractions, le changement de problème est la condition sine qua
non de la mise au jour du schéma général sous-jacent à l'algorithme.

1. Nous la retrouvons ici pour ce qui est de la situation particulière dans le cadre de laquelle le problème est posé.
La même conclusion tient pour les valeurs numériques. Liu Hui écarte un argument particulier qui établit la procédure
calculant le volume du yangma dans le cas où ses trois dimensions sont égales. Mais c'est dans le cadre des mêmes
valeurs numériques qu'il développe un argument cette fois général: la généralité reste attachée aux opérations, y
compris dans la démonstration, et non pas aux situations dans lesquelles elles sont appliquées (voir problème 5.15,
p.431).
2. Voir les introductions aux chapitres 2 et 3, p. 211 et p. 268.
Présentation générale 33

Ces faits montrent à loisir les limites de lectures qui se contenteraient de voir, dans les problèmes
du Classique, une collection de situations pratiques pour la résolution desquelles des praticiens
bornés seraient trop heureux de trouver, dans Les Neuf chapitres, des recettes. Pareilles interprétations,
qui ont encore malheureusement cours, se montrent singulièrement peu attentives aux conditions
concrètes d'utilisation de textes de consignes, qui font aujourd'hui l'objet de recherches 1 . Ces
dernières montrent, en effet, que l'usage de procédures est d'autant meilleur que les utilisateurs
comprennent la visée de leurs différentes étapes. En ce sens, la dénlonstration de la correction
d'algorithmes, telle qu'elle se pratiquait en Chine ancienne, a pu être une des conditions de leur bon
maniement. Et, dans la mesure où « faire comprendre» une procédure apparaît y mettre en œuvre
le contexte qu'offrent les problèmes, on entrevoit le changement de perspective que notre approche
propose pour ce qui est de l'usage concret des algorithmes par des praticiens engagés dans l'action2 •
Cette remarque rejoint en fait la description que Donald Knuth donne du texte d'une procédure, en
ouverture de son Fundamental algorithms3. Loin de se réduire à n'être qu'une simple liste de prescriptions,
l'écriture d'un algorithme implique, pour lui, deux autres types d'indications. Chaque pas débute
par une « phrase entre parenthèses qui résume aussi brièvement que possible le contenu principal de
cette étape ». Il s'agit d'aider ainsi à se figurer l'algorithme. La prescription de l'action peut être
suivie de « commentaires entre parenthèses», qui fournissent des « explications» et constituent de
« possibles aides à la compréhension ». Ces adjonctions permettent de travailler avec les listes d'opéra-
tions en tant que telles. Il est intéressant de noter que la forme sous laquelle la tradition chinoise a
choisi de transmettre les procédures des Neuf chapitres paraît inspirée par de semblables recomman-
dations. La différence la plus visible reste cependant l'emploi, en Chine, des problèmes dans le
contexte desquels se pratiquait l'explicitation du « contenu» des opérations.
Ces observations nous ramènent de nouveau à la remarque sur les résultats d'une opération que
le calcul de l'aire du cercle nous suggérait, pour nuancer plus avant notre description de la pratique
mathématique sur la base de problèmes en Chine ancienne. Ce cas nous invitait à distinguer, rappe-
lons-le, l'algorithme en tant que relation de transformation, produisant une grandeur à partir
d'autres grandeurs, de l'algorithme en tant que prescription de calcul, qui fournit une valeur. Notre
description du rôle de l'interprétation du sens yi des opérations dans le contexte de la démonstration
d'algorithme pourrait laisser croire que seul le premier aspect y est mis en œuvre. Nous avons vu le
commentateur modifier la situation concrète d'un problème, sans en changer les valeurs numériques
d'ailleurs, pour pouvoir interpréter les opérations nécessaires à la démonstration. Relevons qu'inver-
sement, le même passage de la multiplication des fractions montre comment le dispositif
« problème + algorithme» peut être mobilisé dans une preuve, pour faire sens d'une sous-procé-
dure d'un algorithme. Le lecteur pourrait former l'hypothèse que l'opération en tant qu'elle produit
une grandeur adhère à la démonstration, tandis que l'opération en tant qu'elle prescrit un calcul
relève de l'emploi de l'algorithme.
En fait, il n'en est rien. Cette dichotomie est à nouveau trop brutale, comme le montre le fait
qu'il arrive aux commentateurs de modifier, non pas la situation, mais seulement les valeurs numé-
riques d'un problème, pour développer leur démonstration de la correction d'un algorithmé. Deux

1. Voir les travaux de l'IRIT (Toulouse) : Jacques Virbel, « Un type de composition d'actes illocutoires directifs et enga-
geants dans les textes de type "consigne" », PArole, numéro spécial Langage et Cognition, 11-12, 1999, pp. 200-221 ;
]. Virbel, ].M. Cellier,].1. Nespoulous (éds.), Cognition, discours procédtlral, action. Pôle Universitaire Européen de Toulouse
& PRESCOT, Novembre 1997, 163 P ; Cognition, discours procédural, action. Volume II. PRESCOT, Mai 1999, p. 308.
2. [Hyjyrup 2002J, passim, justifie de la même manière les particularités de la description des algorithmes dans les
textes paléo-babyloniens, nous y revenons plus loin.
3. [Knuth 1973J, pp. 2-3.
4. La dichotomie est trop brutale en un autre sens: si l'algorithme peut être mené en parallèle sur ces deux faces, il en
résulte l'existence de descriptions qui unissent énoncé du sens des opérations et exécution des calculs, ou, en d'autres
termes, démonstration et procédure. C'est le cas d'une partie du commentaire de Liu Hui à l'aire du cercle, voir
[Chemla 1996d}.
34 Les Neuf chapitres

conclusions s'ensuivent. D'une part, les valeurs numériques d'un problème ne sont pas toutes équi-
valentes, au regard de toutes les pratiques mathématiques. Leur intervention dans certaines
démonstrations appelle une description plus fine. D'autre part, la face « calcul» de l'opération entre
donc pour partie dans l'interprétation du sens yi des procédures. Nous évoquerons l'exemple, déjà
cité, de la pyramide tronquée à base carrée pour mieux saisir ce point l .

4. Auxiliaires visuels et démonstration de type yan


Au problème 5.10, Les Neuf chapitres demandent de déterminer le volume d'une telle pyramide, si
son carré inférieur a 5 zhang de côté (al; 1 zhang faisait environ 2.3 m, soit 10 chi), son carré supé-
rieur 4 zhang de côté (a 2), et sa hauteur 5 zhang (h). Or, pour développer son commentaire, Liu Hui
remplace ces valeurs par, respectivement, 3 chi, 1 chi et 1 chi. La question se pose donc de comprendre
ce qui motive cette substitution. L'enjeu en est au moins double.
Pour le saisir, nous sommes amenés à nous pencher en premier lieu sur un nouvel élément de la
pratique mathématique propre aux commentateurs : les auxiliaires visuels 2 . Nous en dirons donc ici
quelques mots.
Il est remarquable qu'à aucun endroit, Les Neuf chapitres ne renvoient à une figure, ou à une autre
forme de visualisation. En fait, les premières mentions d'auxiliaires visuels dans les mathématiques
de la Chine ancienne se rencontrent dans les commentaires aux Classiques, comme si figures et
autres étaient attachés à l'activité d'exégèse. Si nous rassemblons les indices que nous laissent les
commentateurs sur la matérialité des auxiliaires visuels, nous obtenons un paysage surprenant. Tout
d'abord, les questions de géométrie dans le plan et dans l'espace recourent à deux modes distincts de
visualisation: les figures (tu) pour le plan, les blocs (qi) dans l'espace. Dans les deux cas, il semble
qu'il se soit agi, du temps des commentateurs, d'objets matériels. Si c'est aisé à concevoir pour les
blocs, ce peut l'être moins pour les figures. Mais les indices que nous avons de leur traitement
montrent bien qu'elles sont coloriées, découpées, assemblées. De même que les configurations à calculer
que nous évoquions dans la section II.2, ce n'est que plus tard, au moins à partir du XIe siècle
semble-t-il, que des représentations des figures paraissent avoir été insérées dans les écrits, prenant
alors des visages qui nous sont moins inhabituels. Tout se passe comme si les blocs avaient, eux,
alors disparu de la pratique mathématique : on ne les rencontre au XIIIe siècle que dans les commentaires
des Classiques.
Par ailleurs, tant les figures que les blôcs semblent avoir été formés, ne serait-ce que pour
certains usages, de pièces de dimensions égales à une unité. Tandis que les figures paraissent avoir
été découpées dans des papiers quadrillés, les blocs que les commentaires décrivent ont en général pour
point commun d'avoir des dimensions égales à 1 chi. Nous en verrons l'un des usages ci-dessous.
Penchons-nous auparavant sur la manière dont Liu Hui justifie l'introduction des blocs au
moment même où il y recourt pour la première fois, en commentaire à!'extraction de la racine cubique
(problème 4.22). Citant un texte philosophique clef qu'est le « Grand commentaire» (Xici zhuan)
du Classique du changement (Yijing) - avec un énoncé que nous marquons en italiques - , il déclare :
« Comme la parole (yan) nJépuise pas le sens (yi), pour expliquer ici les points clefs, il faut utiliser des
blocs, c'est alors seulement que l'on arrive à comprendre »3.
Nous retrouvons ainsi une constellation d'éléments désormais familiers. L'objectif que Liu Hui
assigne à son commentaire est d'expliciter le « sens yi », en vue de « comprendre» ou de « faire
comprendre». Or, reprenant le principe au « Grand commentaire», le commentateur tient, en ce

1. Voir chapitre 5, problème 5.10, p.423, ainsi que l'introduction au chapitre 5, section 1.2. Nous ne faisons
qu'effleurer la question ici, pour souligner quelques aspects généraux. Ce développement est mené de façon plus
détaillée dans [Chemla 1990a].
2. Sur ce point, voir [Li Jimin ~1990a], pp. 371-374, [Chemla 1997c & 2001a].
3. Voir chapitre 4, p. 375, ainsi que les notes correspondantes.
Présentation générale 35

cas, des figurations pour nécessaires, afin de pénétrer plus avant dans le yi : si, jusqu'à ce point du
texte, elles pouvaient être constituées par des figures (tu), c'est sous le visage des blocs (qi) qu'elles
se présentent maintenant. Un point mérite ici d'être souligné. Notre pratique des mathématiques
nous a familiarisés avec l'usage d'une interprétation géométrique des opérations. Nous constatons
que, pour les commentateurs des Neuf chapitres, c'est un des domaines d'interprétation parmi ceux
que les divers problèmes offrent. Et ils le démarquent des autres par le fait qu'il exige que l'on sorte
de la sphère de la seule « expression (yan) »1.
Plus haut, nous avons examiné comment le contexte d'un problème permettait d'explorer le
sens yi des opérations. Nous évoquerons maintenant, dans le cadre du commentaire à la pyramide
tronquée à base carrée, la manière dont les blocs constituent une autre modalité possible pour la
mise au jour des intentions d'une procédure2 .
Les Neuf chapitres fournissent un algorithme pour calculer le volume de ce solide qu'à l'aide des
notations introduites plus haut, on peut représenter comme suit:
221
V = (a l a 2 + al + a 2 )h-
3
Le commentaire à 5.10 distingue, dans l'ensemble des solides du chapitre 5, trois formes
comme types de bloc (qi) fondamentaux, à l'aide desquels « reproduire» les volumes: le cube, le
demi-cube ou la pyramide de type yangma, avec, tous, des dimensions de 1 chi. Le terme de « repro-
duire» renvoie au premier enjeu qu'il y a à modifier les valeurs numériques du problème des Neuf
chapitres aussi bien qu'à la première opération grâce à laquelle les blocs permettent de mettre au jour
la visée des opérations: la pyramide tronquée de nouvelles dimensions se laisse directement décom-
poser en blocs de dimensions unitaires. Peut-être ces valeurs permettent-elles donc un travail réel,
mais minimal, avec des objets matériels.
Liu Hui se tourne alors vers la procédure dont il considère les opérations phase par phase.
Prenant tour à tour les parallélépipèdes correspondant aux volumes qu'elles calculent (a 1a2 h, a 12h,
a/h), il les dissèque, de façon adéquate, à l'aide des pièces qui entrent dans la composition de la
pyramide tronquée. C'est donc ici grâce aux blocs qu'il formule progressivement le sens yi des sous-
procédures. Puis, dénombrant les pièces ainsi obtenues pour chaque type, il conclut qu'il peut en
former trois pyramides tronquées. D'où la correction de l'opération finale de division par 3 est
établie. Ceci constitue le second type d'opération, complémentaire du premier, par le biais duquel
les blocs permettent d'exhiber la visée des procédures du Classique.
Ici, les dimensions spécifiques des blocs jouent un rôle clef dans la manière dont l'opération est
menée, et ceci renvoie sans doute au second enjeu qu'il y a à modifier les valeurs numériques. La
particularité que les blocs partagent du fait d'avoir des dimensions égales est que chacun peut, seul
ou par assemblage avec un petit nombre de pièces identiques à lui, former un cubé. La conséquence
en est qu'en interprétant ainsi les trois sous-calculs de l'algorithme des Neuf chapitres, Liu Hui
n'obtient pas seulement un volume triple du volume cherché - ce qui serait le cas pour n'importe
quelles valeurs numériques - , mais, effectivement, trois exemplaires de la pyramide tronquée sur
laquelle porte le problème - ce que permettent les nouvelles valeurs. Il peut donc donner sens à la
procédure du Classique, pas à pas, d'un point de vue à la fois arithmétique et géométrique.

1. Voir yan « expression».


2. Notre analyse se limitera à ce point, le lecteur peut pour plus de détail consulter le chapitre 5.
3. Soulignons que cette remarque concerne la liste de solides fournie par le commentateur au cours de son commentaire
à 5.10, laquelle paraît, en tant que telle, renvoyer à la pratique spécifique de démonstration évoquée ici. Notons que
le commentaire au problème 5.15 implique d'introduire un bloc de forme bienao (Voir bienao, yang17la), qui n'a pas
cette propriété. Soulignons également que le commentaire au problème 4.24 décrit des découpes en blocs de formes
arrondies, qui restent de dimensions unitaires.
36 Les Neuf chapitres

C'est cet ensemble de traits - interprétation géométrique des opérations relativement à un


auxiliaire visuel de dimensions entières - qui semblent caractériser la démonstration à laquelle les
commentateurs réservent le nom de yan « vérifier ». Il se produit à son sujet un phénomène capital:
au XIIIe siècle, Yang Hui recourt toujours à ce terme pour désigner le même mode de démonstration,
appuyé sur des auxiliaires visuels l . Nous avons donc là une pratique de démonstration pour laquelle
nous pouvons repérer, en aval, une survivance sur la longue durée.
En amont, il convient d'insister sur un autre trait de la démonstration que formule le commen-
tateur dans le cas de la pyramide tronquée à base carrée: grâce à l'introduction des blocs, c'est en
exhibant la visée des opérations pas à pas, en suivant donc scrupuleusement la description que le
Classique donne de l'algorithme, que la raison de la correction émerge naturellement. Tout se passe
comme si le commentateur explicitait un sens qu'il lisait - qu'il s'attendait à lire - dans la struc-
turation de la description pour laquelle Les Neuf chapitres avaient opté 2 . De telles corrélations· se
produisent régulièrement. Elles incitent, à nouveau, à se demander si, au nombre des hypothèses
que des exégètes ont pu former vis-à-vis du Classique, ne figurait pas l'idée que Les Neuf chapitres
manifestaient les raisons de la correction des algorithmes, en en indiquant les amorces par les biais
les plus divers, dont celui-ci. A vrai dire, nous avons de bonnes motivations pour poser la question.
Nous n'en citerons qu'une, qui nous fournira une transition vers le dernier élément constitutif de la
démonstration d'algorithme en Chine ancienne. Il arrive au Classique, toujours régulièrement, de
prescrire une division en qualifiant l'opération et en demandant de « diviser en retour »3. Or si cette
précision ne modifie en rien l'opération à effectuer - il s'agit toujours d'une simple division - ,
elle ne peut s'interpréter que par le fait de renvoyer précisément aux raisons qu'il y a, dans le
contexte, à devoir diviser. Nous en donnerons un exemple plus loin. Ici un choix terminologique,
plus haut, une manière de structurer la description des opérations, autant d'indications bien réelles,
que les commentateurs traduisent en démonstrations.
Cependant, tous les algorithmes du Classique ne laissent pas ainsi voir par transparence les
raisons de leur correction. C'est pourquoi, d'ailleurs, nous pouvons considérer comme remarquable
le fait que les commentateurs explorent ces amorces, lorsqu'ils peuvent les saisir. Pour les autres
procédures, il y a une raison fondamentale qui justifie leur manque de transparence et qui tient au
dernier élément constitutif de la démonstration de la correction d'algorithme, vers la description
duquel nous nous tournons maintenant.

5. Démonstration algébrique dans un contexte algorithmique


Esquissons les traits caractéristiques de cet aspect de la démonstration qui nous intéresse ici, avant
d'en évoquer la mise en œuvre sur un exemple.
Dans certains cas, les commentateurs peuvent s'appuyer sur un algorithme qui se trouve opérer
la même transformation que celle accomplie par la procédure dont la correction est à démontrer ou
une transformation corrélée: partant des mêmes données, cet algorithme détermine les mêmes
inconnues, à moins que leurs données et leurs inconnues ne soient liées par une autre relation. Deux
cas peuvent se présenter. Soit la correction de l'algorithme en question a été établie ailleurs dans un
commentairé. Soit, c'est un des premiers objectifs du commentaire que d'établir un tel algorithme.
L'opération qui retient notre attention dans ce paragraphe réalise le passage de ce dernier algorithme,
dont la correction est déjà garantie, à la procédure du Classique, dont la correction reste à établir.

1. Voir yan « démontrer, vérifier ». Voir également [Chemla 1997c}.


2. Cette hypothèse est explorée dans [Chemla 1990a & 1991b}.
3. Voir baochtt. Sur ce point et sur la section suivante, on pourra se reporter à [Chemla 1997/8}.
4. C'est l'exemple du problème 5.28, évoqué plus haut.
Présentation générale 37

Les commentateurs accomplissent cette tâche en appliquant une suite de transformations, à la


liste d'opérations de l'algorithme correct, qui visent à le métamorphoser progressivement en la
procédure à établir. Par comparaison avec la démonstration algébrique qui s'appuie sur une égalité
déjà établie pour produire, au terme d'une suite de transformations, la propriété visée, nous désignons
cette opération, qui se présente régulièrement dans les commentaires, de « démonstration algé-
brique dans un contexte algorithmique».
Evoquons-en un exemple, avec le commentaire de Liu Hui à la procédure calculant le volume
de la « pyramide tronquée à base circulaire », lorsqu'on connaît les circonférences inférieure (cl) et
supérieure (c2 ) ainsi que la hauteur (h)l. Il nous permettra de mettre en évidence un certain nombre
de ces transformations. La procédure peut se traduire symboliquement en la formule suivante:

Le commentateur en démontre la correction, toujours dans le cadre de l'hypothèse d'une valeur


de 1t égale à 3, qu'il prête au Classique. Par la suite, il s'appuie sur le raisonnement ainsi explicité
pour produire une procédure alternative, tenant compte de la nouvelle approximation qu'il a
produite en commentaire à l'aire du cercle. A cette occasion, il récapitule l'essence de la stratégie
selon lui suivie par les auteurs du Classique pour obtenir la procédure, à ce que vient de montrer son
commentaire. Et nous nous appuierons sur ce résumé pour nous former une idée d'ensemble de
l'argument. Pour être brefs, nous y remplacerons, de façon délibérément anachronique, les approxi-
mations par 1t. Deux idées clefs sont articulées dans la démonstration. La première idée revient à
s'appuyer sur l'algorithme, établi immédiatement auparavant, pour déterminer le volume de la
pyramide tronquée à base carrée circonscrite au solide considéré. Cet algorithme s'achève sur une
division par 3. La seconde idée, qui provient du commentaire au problème 5.9, consiste à se fonder
sur le rapport de l!41t pour transformer le volume du corps à section carrée circonscrit en celui du
corps de section circulaire qui y est inscrit, lorsque le volume du premier a été calculé en partant des
valeurs des circonférences inférieure et supérieure du second. La synthèse justifie que ce soit le
facteur 1/121t qui figure dans l'algorithme.
C'est le détail de la démonstration qu'il nous faut évoquer, pour exhiber les opérations qui nous
intéressent. Toujours aux fins de faire bref, nous utiliserons un~ode synthétique de présentation
des algorithmes, qui nous offre une base adéquate pour notre propos. Dans cette optique, la procé-
dure dont la correction est à démontrer se représente par la suite d'opérations que voici :

multiplications multiplication division


et sommes par h par 36

La première étape du commentaire consiste à déterminer le volume de la pyramide tronquée à


base carrée, en s'appuyant sur les données du problème que sont les circonférences et sur la valeur
de 1t du Classique :

divisions par 3 multiplications multiplication


pour produire et sommes par h
les diamètres

1. Voir problème 5.11, pp. 425-427. Insistons ici encore sur le fait que dans ce texte introductif, il ne s'agit que de
donner idée des points clefs. Le lecteur pourra préciser ces aperçus en se reportant au texte original, ou à [Chemla
1997/8], où ce passage est analysé.
38 Les Neuf chapitres

Liu Hui attribue, à la volonté des auteurs de la procédure de ne pas s'encombrer de fractions, la
première transformation du début de cet algorithme:

dl
---4) d
2

Deux opérations sont ici appliquées, qui sont essentielles pour notre propos. Tout d'abord, les
deux premiers calculs, opposés l'un à l'autre, sont annulés, une transformation de l'algorithme dont
la correction est garantie par le fait que le résultat des divisions est donné, en Chine ancienne, de
manière exacte. La formulation de Liu Hui renvoie à cet argument 1 . Mais leur mention n'est pas
vaine: elle permet d'interpréter désormais les circonférences comme tenant lieu des diamètres, à un
facteur près. C'est là que la seconde opération transformant l'algorithme intervient. Travaillant en
amont avec des valeurs triples de ce qu'elles devraient être, il faut en aval diviser par 9 : c'est à ce
type de division que le Classique réserve la qualification de « en retour ». Une fois de plus, sa vali-
dité est garantie par l'exactitude du résultat des divisions. A ce point, il est donc établi que, pour
calculer le volume de la pyramide tronquée à base carrée, circonscrite au volume qui nous intéresse,
on peut appliquer l'algorithme suivant:

L'étape qu'il faut désormais accomplir consiste à passer de ce volume à celui de la pyramide
tronquée de section circulaire. En adjoignant à la liste d'opérations déjà trouvée, une multiplication
par 3 suivie par une division par 4, Liu Hui achève la production d'un algorithme qui effectue le
travail voulu, toujours dans le contexte des hypothèses des Neufchapitres: déterminer sur la base des
circonférences et de la hauteur le volume cherché. A ce point, il se présente comme suit:

division par 9 division par 3

multiplication par 3 division par 4

La fin de la démonstration effectue à nouveau des transformations de la liste d'opérations en


tant que telle, qui ont pour effet de la convertir en la procédure dont la ~orrection est à établir.
Outre l'annulation de la séquence « division par 3/multiplication par 3 » - un type de transformation
déjà rencontré plus haut - , Liu Hui applique à l'algorithme une dernière transformation qui tire
toujours sa validité des mêmes faits: conjoindre les divisions par 4 et 9 en une unique division par
36. Relevons qu'il désigne alors cette opération d'un terme qui ne se présente que dans les démons-
trations et, plus spécifiquement, que dans ces parties des démonstrations auxquelles nous attachons
le qualificatif d'« algébriques» : « diviser d'un coup (lianchu) ». L'appellation renvoie au fait que, si
des raisons différentes rendent compte de chacune des deux divisions, pour la pratique concrète du
calcul, l'algorithme les conjoint. La procédure ainsi obtenue est celle-là même énoncée par le Classique:
elle est donc correcte, et Liu Hui, en le montrant, a explicité une manière de la produire.

1. Sur ce point, voir l'introduction au chapitre 4, section n.2.


Présentation générale 39

On voit comment, tout au long de cette démonstration, le commentateur tisse deux types
d'actes. L'un relève de la production d'une procédure, accompagnée, dans chacune de ses étapes, par
l'élucidation des visées qui sont les siennes ou, en les termes des exégètes, de son yi. C'est par elle
que le sens du résultat s'élabore progressivement. Le second type d'acte, qui fait l'objet spécifique de
ce paragraphe, consiste à transformer la procédure produite en la procédure du Classique, en appli-
quant des transformations valides à la liste d'opérations en tant que telle. Sa description complète la
panoplie des éléments constitutifs des démonstrations que pratiquent les commentateurs des Neuf
chapitres. Au terme de ce parcours, les liens intimes qui articulent algorithme et démonstration atti-
rent l'attention. Nous avons vu que, dans la structure de sa description, l'algorithme peut pointer
vers les raisons de la correction. Mais, nous avons également montré comment la démonstration
mettait en œuvre procédures et opérations, donnant d'ailleurs des perspectives sur la production
d'algorithmes comme les exégètes la conçoivent. Entre leurs mains, la démonstration apparaît
comme un outil d'analyse des procédures, qui peut conduire à l'énoncé de nouveaux algorithmes,
souvent plus généraux 1 .

Ici s'achève donc notre évocation des démonstrations de la correction des algorithmes dans le cadre
du Classique. Le lecteur peut désormais se pencher sur tel ou tel passage du texte original et mettre
à profit ces éléments de description pour observer leur mise en œuvre dans le concret. Il importe
cependant de souligner un point. Les pratiques que nous avons décrites sont en petit nombre et
présentent une stabilité suffisamment grande pour s'être vu attacher un certain nombre de termes
spécifiques. Ce fait témoigne de ce que les démonstrations que développent nos commentateurs ne
sont pas ad hoc, mais que la façon dont il convenait de les mener a fait l'objet d'une élaboration
conduite assez loin pour que l'exercice se pratique sous l'empire de normes.
Une dernière remarque, à caractère comparatif, introduira la dernière section de ce chapitre. Si
l'on excepte les textes grecs de géométrie, les documents mathématiques les plus anciens dans
lesquels nous pouvons identifier une préoccupation pour la justification d'assertions traitent d'algo-
rithmes. Jens H!25yrup [l990b} a, voici plus de dix ans, proposé un mode de lecture de textes paléo-
babyloniens qui déchiffre dans la prescription des calculs l'énoncé simultané des raisons de leur vali-
dité. Si le principe de l'interprétation pose des questions proches de celles que nous soulevions plus
haut à propos des Neufchapitres, deux remarques permettent d'opposer, en l'état actuel de la descrip-
tion, les démonstrations que représenteraient ces textes et ce que nous avons décrit. D'une part, à
suivre les propositions de H!25yrup, l'interprétation du sens des opérations qui rendrait compte des
algorithmes s'appuierait sur un seul champ sémantique, géométrique, là où les textes chinois
paraissent mobiliser la variété de situations sur lesquelles peuvent porter les problèmes. Par ailleurs,
c'est une interprétation directe qui met au jour le sens des procédures: de façon significative, le
corpus babylonien ne présenterait donc pas le dernier type d'opération que nous avons décrit et qui
renverrait à la forme de démonstration algébrique.
La comparaison avec les premiers textes indiens aujourd'hui connus qui exposent les raisons
de la correction d'algorithmes, les commentaires de Bhaskara (629) à l'Aryabhatiya, suscite, elle,
d'autres remarques 2 • Relevons en particulier un intérêt commun aux deux corpus pour ce que les
commentateurs désignent par le terme de yi' 3. Puissent ces quelques éléments inspirer le dévelop-
pement de recherches sur les modes de démonstration dans les traditions anciennes et sur leurs
comparaisons.

1. Ce n'est pas toujours le cas, l'exemple du volume de la sphère (problème 4.24) est édifiant sur les relations entre
démonstration, analyse de procédures et production de nouveaux algorithmes.
2. [Keller 2000} décrit dans la section 1.8 de son introduction les modes de raisonnement déployés par Bhaskara.
3. Il porte sur la règle de trois, voir les introductions aux chapitres 2, 3, et 6 où nous montrons comment cette dernière
procédure exprime le sens yi' des procédures.
40 Les Neuf chapitres

IV. APERÇU D'UNE HISTOIRE MONDIALE DES MATHÉMATIQUES


A titre de conclusion de ce premier survol, il nous paraît utile d'esquisser les perspectives qu'ouvre
l'étude des Neuf chapitres et de leurs commentaires pour une histoire mondiale des mathématiques.
Nous ne pourrons pas proposer ici un examen approfondi de cette dimension, qui requerrait un
autre volume. Mais à tout le moins, nous indiquerons les contours du problème tels qu'ils nous
apparaissent aujourd'hui.
Situer les mathématiques de la Chine ancienne dans le paysage de la science mondiale implique
deux types de préoccupations de nature distincte. Nous nous intéressons à la manière dont, en des
lieux et en des contextes différents, des traditions mathématiques ont pris forme, qui présentent
tout à la fois des invariants et des différences, sur le plan des sujets, des manières de faire et des
concepts. C'est à cette préoccupation que se rattachent, par exemple, les remarques comparatives
qui précèdent relatives à la démonstration. Mais il nous importe, également, de comprendre
comment les connaissances ou les pratiques élaborées en Chine au cours de l'histoire ont pu circuler
en d'autres lieux et être reprises par des traditions mathématiques autres ou, inversement, comment
le développement des mathématiques en Chine a pu intégrer des savoir-faire venus d'ailleurs.
Etant donné l'état de nos sources, les deux ordres de préoccupation sont indissociables. En
l'absence, le plus souvent, de documents qui nous permettent d'aborder la question de la circulation
sur un plan historique, nous sommes réduits à nous appuyer sur une confrontation, la plus précise
possible, des écrits mathématiques des diverses traditions pour tenter d'avancer quelques hypo-
thèses. Il faut alors presser les textes comme des citrons, pour saisir les similarités éventuelles par
tous les biais: concepts et procédures bien sûr, mais également mises en page, modes de description,
etc. Donnons un aperçu des questions que soulèvent ces confrontations pour ce qui est des Neufchapitres
et de leurs commentaires.
La première remarque importante concerne les résonances qu'éveillent les mathématiques du
Classique dans le premier écrit indien d'importance connu, le Ganita-pada (Chapitre sur les mathé-
matiques) de l'ouvrage d'astronomie intitulé l'Aryabhatiya, qu'on date de la fin du v e siècle ou du
début du VIe siècle 1. D'une part, sur le plan des pratiques, l'instrument de calcul auquel renvoie ce
dernier a des propriétés semblables à la surface à calculer chinoise, en ceci que la représentation des
nombres y est modifiable et déplaçable. Ce n'est que dans des manuscrits tardifs qu'on en trouve des
illustrations reproduites sur les pages des ouvrages, mais elles paraissent attester des pratiques
comparables à ce que nous pouvons reconstituer des pratiques de la Chine ancienne. Elles n'ont
cependant pas encore été étudiées avec une précision qui nous permette de fonder une comparaison
poussée. Par ailleurs, on se rappelle les similarités que présentent les manières qu'ont les commen-
tateurs de ces Classiques, en Chine comme en Inde, d'établir la correction de procédures.
D'autre part, on relève, sur le plan des connaissances, de nombreux po~nts communs entre les
deux ouvrages. Quoique le tracé des chiffres diffère, le système de numération qui se trouve à la base
de leurs algorithmes est dans les deux cas positionnel et décimal, et ceux de ces algorithmes qui
nous sont parvenus, comme les extractions de racine, présentent de fortes ressemblances. Les
concepts de fraction, fondés sur le couple d'un numérateur et d'un dénominateur, ainsi que les
procédures pour le calcul fractionnaire sont essentiellement les mêmes 2 • Les ouvrages introduisent,
tous deux, des quantités irrationnelles quadratiques, dans le contexte des mêmes sujets mathémati-
ques (théorème de Pythagore, discussion du cercle et de la sphère) et les algorithmes de calcul qui
les impliquent sont similaires 3 . Outre les problèmes liés au triangle rectangle, pour lesquels les
procédures correspondant, dans les deux sphères, audit théorème de Pythagore sont mises en œuvré,

1. Sur ce texte que nous avons déjà mentionné, nous renvoyons à l'analyse et à la traduction de [Keller 2000].
2. Voir [Chemla, Djebbar, Mazars 1992].
3. Voir [Chemla & Keller 2002].
4. L'introduction au chapitre 9 esquisse d'autres éléments de comparaison sur ce sujet.
Présentation générale 41

la règle de trois occupe une place comparable dans les deux systèmes, nous y avons fait allusion.
Nous nous trouvons donc là devant un faisceau de traits communs, qui appelle deux remarques.
On sait que, depuis au moins le 1er siècle de l'ère commune, l'introduction du bouddhisme en
Chine s'est accompagnée d'importants échanges culturels entre les deux zones. Il n'est donc pas
étonnant que leurs mathématiques attestent des points communs qui ne peuvent s'expliquer que
par des contacts, sans qu'on puisse préciser leur nature. Une confrontation avec les textes babylo-
niens et égyptiens fait valoir que les options communes aux textes chinois et indiens n'étaient en
aucune manière nécessaires. Si nous prenons pour seul exemple le cas des fractions, d'autres solu-
tions furent élaborées, tant en Egypte qu'à Babylone, pour résoudre les mêmes problèmes, et leur
longévité assure qu'elles étaient parfaitement viables l . Par contraste, le fait que nos textes chinois et
indiens partagent le même concept semble indiquer que les communautés de travail avaient des
contacts suffisamment étroits pour partager leurs connaissances et leurs pratiques de base. Soulignons
que chacun des systèmes mathématiques de ces deux traditions textuelles présente cependant des
spécificités assez stables pour qu'on ne puisse pas parler d'une unique entité.
Pourtant, et ce sera notre seconde remarque, à regarder de plus près, un constat s'impose à
nous: le faisceau des points communs constitue justement cette partie du système des Neuf chapitres
dont nous avons constaté la proximité à l'astronomie 2 . Or, c'est justement comme chapitres d'un
traité d'astronomie que les textes mathématiques les plus anciens comme le Ganita-pada nous sont
parvenus d'Inde. Cette succession de coïncidences semble désigner l'activité astronomique comme
un vecteur potentiel de transmission en la matière3. Insistons néanmoins sur le fait qu'il nous est
impossible, en l'état actuel de notre documentation, de déterminer lesquelles de ces connaissances
tirent leur origine de la Chine et lesquelles de l'Inde.
C'est sans doute par le biais de l'Inde que cet ensemble devait passer dans les mathématiques de
langue arabe. On sait combien les traductions du sanskrit en arabe, à côté des traductions du grec
ou du syriaque, ont eu d'impact sur le développement des sciences du monde musulman à partir du
VIlle siècle. On peut leur attribuer le fait que tant les pratiques que les connaissances que nous
venons de mentionner sont attestées dans les textes arabes à partir du 1Xe siècle de notre ère. Il va de
soi qu'une analyse fine des différences pourrait permettre de préciser plus avant les chemins éventuels
que ces connaissances ont pu emprunter.
La « route de l'Inde» n'explique cependant pas tout. Nous pouvons relever nombre de connais-
sances mathématiques présentes dans Les Neuf chapitres, reprises dans les textes chinois ultérieurs,
qu'on ne trouve dans aucune source indienne ancienne connue aujourd'hui, mais qui font leur appa-
rition dans le monde arabe. Parmi elles, mentionnons la règle de fausse double position, qui devait
connaître une faveur particulière autant en Chine que dans le monde arabe et dans l'Occident
latin4 ; une tradition de mises en page d'algorithmes d'extractions, différente de celles de l'Inde, et
l'algorithme de Ruffini-Horner qui lui est attaché 5 ; la conception des équations quadratiques
comme opérations arithmétiques dépendant de l'extraction de racine, qui s'articule sur d'autres
approches des équations au plus tard au XIIe siècle dans le monde arabé. Ce faisceau de faits semble
indiquer à son tour qu'il y eut des contacts directs entre la Chine et le monde arabe y compris dans
le domaine des mathématiques, et ce à partir du 1Xe siècle. Mais ces conclusions restent fragiles et
doivent être réévaluées à la lumière de comparaisons plus poussées et plus étendues. Toujours est-il

1. Voir [Benoit, Chemla, Ritter 1992}.


2. Il convient de souligner que les équations quadratiques n'appartiennent pas à ce faisceau. Elles font l'objet, dans les
documents connus de la Chine et de l'Inde anciennes, d'approches radicalement différentes.
3. On se rappelle que, sous la dynastie Tang, des astronomes indiens travaillaient à la cour de Chine. L'hypothèse n'est
pas absurde, même si les seules indications concrètes dont nous disposions sont plus tardives.
4. Voir [Qian Baocong L::,.1927a}, [Suter 1901 & 1909}, [Chemla 1997b}.
5. Voir[Suter 1906-7}, [Luckey 1948a&b}, [Chemla 1994c}.
6. Voir [Chemla 1993a}.
42 Les Neuf chapitres

que les mathématiques qui furent pratiquées en Chine ancienne se retrouvent pour partie au cours
du Moyen Age formulées en arabe: la Chine n'était donc pas mathématiquement coupée du reste
du monde. Or l'arabe devait constituer la première langue véritablement internationale dans
laquelle les mathématiques de multiples traditions furent toutes rendues et de ce fait interagirent.
La nature de la synthèse qui en a résulté en pays d'Islam reste l'un des chantiers les plus prometteurs
des recherches futures.
Nous avons vu que cette synthèse a impliqué non pas seulement des connaissances, mais égale-
ment des pratiques, comme celle de calculer sur des supports effaçables. Les synthèses qui ont pu se
produire entre pratiques de démonstration restent, elles, pour l'instant, terra incognita. Et c'est
certainement l'un des enjeux les plus importants de la traduction en français des Neuf chapitres et de
leurs commentaires que de permettre d'avancer dans cette direction.
Certaines des démonstrations pratiquées par les exégètes chinois ne manquent pas d'évoquer les
textes géométriques grecs de l'Antiquité. C'est le cas, en particulier, du traitement du cercle (1.32),
de la sphère (4.24) et de la pyramide (5.15)1. Mais, d'une part, par-delà des ressemblances de surface,
ces démonstrations présentent des différences stables. D'autre part, il s'agit là de la pointe émergée
de l'iceberg - la pointe certes qui a attiré le plus d'attention, tant les classiques grecs de l'Anti-
quité dominent jusqu'à aujourd'hui la discussion relative à l'histoire de la démonstration. Tout ce
que nous avons dit plus haut montre qu'il est une différence fondamentale entre les pratiques de nos
commentateurs et ce que nous pouvons trouver en Grèce: en Chine comme en Inde et à Babylone,
ce fut la correction des algorithmes qui fut au centre des démonstrations. Or le point clef, c'est que
les écrits arabes manifestent également un intérêt pour la démonstration d'algorithmes 2 . Les mêmes
causes produisant les mêmes effets, on a, une fois encore, beaucoup souligné l'impact qu'ont pu
avoir les Eléments sur l'exercice. Mais il reste des traditions et des pratiques qui ne s'y laissent pas
ramener. Quelles similarités peuvent-elles présenter, quelles relations peuvent-elles avoir eues, avec
les démonstrations telles qu'elles se pratiquaient en Chine ancienne ? En quoi cette histoire de la
preuve de la correction des algorithmes a-t-elle pu interférer avec l'histoire de la démonstration
algébrique? Telles sont quelques-unes des grandes questions qui promettent d'être fécondes.

On le voit au terme de ce chapitre introductif: Les Neufchapitres et leurs commentaires se proposent


à nous comme un excellent moyen de remettre en cause quelques évidences. Problème, algorithme,
démonstration, rapport entre théorie et pratique, lien entre algorithme et démonstration, abstraction
et généralité, autant de thèmes fondamentaux pour lesquels nous trouvons en Chine ancienne quelques
matériaux propres à alimenter notre réflexion.
Tournons-nous à présent vers l'histoire du livre, dans la tradition textuelle qu'il a fondée en
Chine même.

1. Voir les introductions à ces chapitres, ainsi que les textes correspondants. Sur la comparaison, voir également [Liu Dun
.6.. 1982a & .6.. 1985a), [Chemla 1992d), [Lloyd 1996b), et pour une approche critique de l'exercice de comparaison
ainsi que sa mise en œuvre plus globale, [Lloyd 1990 & 1996a). Signalons enfin Du Shiran, "Essai sur les échanges
mathématiques entre la Chine et les pays islamiques », in Qian Baocong et al. (éds.), Song Yuan Shttxueshi Lunwenji
(Recueil d'articles sur l'histoire des mathématiques pendant les dynasties Song et Yuan), Beijing, Kexue chubanshe,
1966, pp. 241-265 ; Du Shiran, « Nouvelles Discussions sur les rapports mathématiques entre la Chine et les pays
arabes », Ziran kexueshi yanjiu, (Etudes d'histoire des sciences de la nature), 3, 1984, pp. 299-303 (en chinois).
2. Voir, pour n'en citer que quelques exemples, [Suter 1909), [Luckey 1941), [Rashed 1986}, [Rashed 1993b},
pp. 472-486.
CHAPITRE B
Histoire des N eu! chapitres
sur les procédures mathématiques

par Guo Shuchun

A la manière dont le livre s'est transmis jusqu'à nous, Les Neuf chapitres sur les procédures mathémati-
ques comprennent trois strates d'écrits: le texte des Neuf chapitres à proprement parler, le commen-
taire de Liu Hui de la dynastie des Wei, les gloses de Li Chunfeng et de son équipe des Tang. Ce
chapitre donne un aperçu de l'histoire du texte depuis l'époque où Les Neuf chapitres sur les procédures
mathématiques deviennent un ouvrage jusqu'à, environ, celle où vécut Yang Hui, sous la dynastie des
Song du Sud. On sait que ce millénaire fut une période florissante pour les mathématiques de la Chine
ancienne. Les recherches qui se menèrent sur Les Neuf chapitres ou sous leur influence en formèrent la
tradition principale de développement. Pour ce qui est de l'histoire des Neufchapitres dans la période
ultérieure, à partir du début de la dynastie Ming, nous y reviendrons au chapitre suivant.

1. LA COMPOSITION DES NEUF CHAPITRES SUR LES PROCÉDURES


MATHÉMATIQUES

Les Neuf chapitres ne comportent pas de signature d'auteur. Il ne fait aucun doute qu'ils rassemblent
les fruits de la recherche sur plusieurs siècles d'un certain nombre de mathématiciens. Cela explique
pourquoi les avis relatifs au processus de composition des Neuf chapitres, ou à la date à laquelle ils
devinrent un livre, divergent depuis toujours.

1. Quatre thèses différentes


Voici, résumées de manière schématique, les différentes thèses qui ont été émises par le passé sur
l'histoire de la composition de l'ouvrage:

- Les Neuf chapitres sont le résultat d'un travail de rédaction et de complétions effectué par
Zhang Cang et Geng Shouchang des Han occidentaux sur la base de morceaux de textes antérieurs
à la dynastie Qin. Telle est l'opinion du plus grand commentateur des Neuf chapitres, Liu Hui. En
263, il écrit dans sa préface à l'ouvrage:
« C'est seulement quand le duc de Zhou établit les rites que [1'on sait que} les neuf parties des mathé-
matiques existaient; c'est le développement de ces neuf parties des mathématiques qui donna Les Neuf
chapitres. Autrefois, le cruel Qin brûla les livres. Les procédures du Classique furent dispersées et endom-
magées. Après cette période, le marquis de Bei Ping, Zhang Cang, et le Secrétaire adjoint du Palais au
Chambellan du Trésor National, Geng Shouchang, de la (dynastie) Han acquirent tous deux une
réputation universelle pour leur excellence en mathématiques. Sur la base de fragments de vieux
textes qui avaient survécu, Zhang Cang et d'autres effectuèrent respectivement (un travail) d'élagages et
de complétions. C'est pourquoi, quand on examine ses sections, par endroits elles diffèrent des anciennes,
et ce qui y est discuté l'est pour beaucoup en termes modernes. » (voir p. 127)
44 Les Neuf chapitres

- Selon une autre thèse, Les Neuf chapitres seraient l'œuvre du duc de Zhou, Ji Dan. C'est
l'opinion que professent Wang Xiaotong, des Tang!, et Bao Huanzhi, des Song du Sud2 . Jusqu'au
milieu de la dynastie Qing, l'ami de Dai Zhen, Qu Zengfa pensait encore que « les Neuf chapitres
sont les "neuf parties des mathématiques" que Monsieur Bao enseigne, d'après le chapitre "Dasitu"
du Zhouli (Les rites des Zhou) ». 3
- Une troisième thèse voit dans Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques l'œuvre de
Huangdi ou d'un de ses ministres, Lishou. La préface de l'apocryphe Classique mathématique de
Xiahou Yang (Xiahou Yang suanjing) avance cette théorié, que soutiennent également Jia Xian des Song
du Nord, Rong Qi des Song du Suds , et Mo Ruo des Yuan 6.
- Enfin, le XVIIIe siècle vit la formation d'une dernière opinion: Zhang Cang n'aurait pas participé
à la mise en ordre des Neufchapitres, qui ne devinrent un livre qu'entre le milieu des Han occidentaux et
le début des Han orientaux. Dai Zhen (1724-1777) fut le premier à avancer cette opinion: « Si l'on
examine le livre, écrit-il, on y trouve les noms de Chang'an et de Shanglin. Le parc de Shanglin date de
l'empereur Wu, or Zhang a vécu au début des Han. Comment expliquer qu'il aurait mentionné ce parc
plus tôt? Cela nous apprend que celui qui a rédigé ce livre a vécu après le milieu des Han. » 7
A peine Dai Zhen eut-il exprimé cette théorie, selon laquelle Zhang Cang n'aurait pas parti-
cipé au travail d'élagages et d'ajouts dont proviennent Les Neuf chapitres, qu'elle prit, selon toute
apparence, les dehors d'une conclusion définitive. Les érudits qui ont traité de ce point par la suite
se sont prononcés pour la plupart en faveur de périodes qui vont du milieu des Han occidentaux au
début des Han orientaux. Pour certains, Les Neuf chapitres constitueraient l'œuvre d'un auteur de la
région de Qi, ayant vécu au cours de la période centrale des Han occidentaux. Pour d'autres, c'est
devenu un ouvrage du temps de l'empereur Xuan, c'est-à-dire de la première moitié du 1er siècle
avant notre ère. Pour d'autres encore, il fut achevé au 1er siècle avant notre ère, en même temps que
le Classique mathématique du Gnomon des Zhou (Zhoubi suanjing). Certains avancent l'idée qu'il aurait
été achevé par Liu Xin au cours la dynastie Xin, fondée par Wang Mang, tandis que d'autres pensent
qu'il date de la dernière moitié du 1er siècle de notre ère, ou en attribuent la rédaction à Ma Xu. Il est
enfin des historiens pour tenir que l'ouvrage fut composé aux alentours de l'an 100, etc. De toutes
ces théories, celle de Qian Baocong, qui soutenait que le livre avait vu le jour dans la seconde moitié
du 1er siècle de notre ère, fut celle qui eut le plus d'influences.

1. Wang Xiaotong, Shang jigu suanjing biao, in [Guo Shuchun (éd.) .6.1993], tome 1, p. 358 ; [Qian Baocong .6.1963],
]iaodian Suanjing shishu, volume 2, pp. 493-494 ; repris dans [Guo Shuchun (avec Liu Dun) .6. 1998e], volume 4,
pp. 376-377 ; Guo Shuchun dianjiaoben, Liaoning jiaoyu chubanshe, p. 1, ]iuzhang chubanshe, p. 413.
2. Bao Huanzhi, «Présentation postposée au Classique des Netif chapitres sur les procédures mathématiques », in [Guo
Shuchun .6.1990], Huijiao ]iuzhangsttanshu, pp. 491-492 ; in ]uzhenban jittzhangsuanshu, l'édition des Explications
détaillées de Yang Hui dans le Yijiatang congshu et le Zhujia sttanfa ji xuji, respectivem~nt in [Guo Shuchun (éd.)
.6.1993], tome 1, p. 213, p. 951, pp. 1451-1452.
3. Qu Zengfa, « Préface à la gravure conjointe des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques et du Classique mathéma-
tique de Nie maritime », in [Guo Shuchun .6.1990], Huijiao]iuzhangsuanshu, pp. 501-502.
4. Xiahou Yang suanjing, in [Guo Shuchun (éd.) .6.1993], tome 1, p. 380 ; [Qian Baocong .6. 1963],]iaodian Suanjing
shishu, volume 2, p. 555, repris dans [Guo Shuchun (avec Liu Dun) .6. 1998e], volume 4, p. 425 ; Guo Shuchun
dianjiao Xiahou Yang suanjing, Liaoning jiaoyu chubanshe, p. 1, ]iuzhang chubanshe, p. 461.
5. Rong Qi, « Préface aux Neufchapitres de Huangdi », in [Guo Shuchun '.6.1990], Huijiao]ittzhangsuanshu, pp. 489-490 ;
in l'édition des Explications détaillées de Yang Hui dans le Yijiatang congshu et le Zhujia manfa ji xuji, respectivement
in [Guo Shuchun (éd.) .6.1993], tome 1, p. 950, pp. 1449-1450.
6. Mo Ruo, «Préface au Miroir de jade des quatre incon12ttes », in Siyuan yujian, [Guo Shuchun (éd.) .6.1993], tome 1,
p. 1205, et également Luo Shilin, Siyuan yujian xicao, Wanyouwenkuben, pp. 1-3.
7. Dai Zhen, «]iuzhang suanshu tiyao (Sommaire des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques) », in [Guo Shuchun
.6.1990], Huijiao]ittzhangsuanshu, pp. 498-499 ; [Guo Shuchun (éd.) .6.1993], tome 1, pp. 95-96.
8. [Qian Baocong .6. 1963a], «]ittzhang suanshu tiyao (Sommaire des Neuf chapitres sur les procédures mathématiqttes) », in
Qian Baocong,]iaodian Suanjing shishu, volume 1, pp. 83-87 ; repris dans [Guo Shuchun (avec Liu Dun) .6. 1998e],
vol. 4, pp. 67-70; voir également [Guo Shuchun .6.1990], Huijiao]ittzhangsuanshu, pp. 510-514; [Qian Baocong
.6. 1964a], pp. 28-33 ; repris dans [Guo Shuchun (avec Liu Dun) .6. 1998e], vol. 5, pp. 31-37.
Histoire du texte 45

Nous pensons que la thèse de Liu Hui sur la modalité de formation des Neuf chapitres est la plus
fiable de toutes celles que nous venons de mentionner.
Aujourd'hui, les deuxième et troisième positions sont considérées comme irrecevables. Le duc
de Zhou, dont le nom est Ji et le prénom Dan, était un grand homme d'Etat du début des Zhou
occidentaux (XIe siècle avant notre ère). Il aida son frère le roi Wu à anéantir le roi Zhou des Yin et,
après sa mort, il fit office de régent auprès de son fils, le roi Cheng, encore enfant. Le duc de Zhou
réprima les révoltes intérieures et inféoda les vassaux, il définit les rites, créa la musique et établit
toutes sortes d'institutions. De tout temps, il a été tenu par les Confucéens comme incarnant le
summum même de la perfection. Son influence sur la Chine des générations postérieures est
immense. Les spécialistes des Classiques confucéens du courant guwen (<< Textes anciens») le tien-
nent pour l'auteur du Zhouli (Les rites des Zhou). La critique textuelle contemporaine considère, en
revanche, que le Zhouli atteste des institutions sociales des Zhou occidentaux ou des périodes encore
plus tardives, et y voit un ouvrage de la période des Royaumes Combattants. Quoique Liu Hui se
range à l'idée selon laquelle « quand le duc de Zhou établit les rites, les neuf parties des mathé-
matiques existaient », il distingue les « neuf parties des mathématiques» (Jiu shu) et Les Neufchapitres.
La thèse de Wang Xiaotong et autres sur la formation de l'ouvrage ne représente de fait qu'une révision
peu inspirée du traitement de la question par Liu Hui. Elle témoigne d'une sorte de réaction
tendancieuse, qui attache plus d'importance au passé qu'au présent, et valorise l'ancien. L'expression
la plus extrême de pareille tendance est, bien entendu, de considérer que c'est Huangdi, ou bien
Lishou, qui sont les auteurs des Neuf chapitres. Huangdi (son nom est Ji, son nom honorifique
Monsieur Xuanyuan) est, selon la légende, l'ancêtre commun à tous les peuples des régions de la
plaine centrale chinoise et il fut porté à la tête de la confédération de toutes les tribus. Selon la légende
encore, agriculture et tissage, bateaux et voitures, écriture, musique, mathématiques et autres inventions
ou créations remonteraient toutes à la période de Huangdi. A ce que rapporte le Shiben (Livre des
générations), Huangdi ordonna que « Lishou crée les mathématiques (shu) »1. L'époque de Huangdi
se situe aux environs de la fin de la période néolithique. Qu'à cette époque, on ait produit le concept
abstrait de nombre et la notation consacrée par l'usage, cela peut s'envisager. Mais il paraît inconcevable
qu'on ait pu alors composer un ouvrage de mathématiques d'un niveau aussi élevé que Les Neufchapitres
sur les procédures mathématiques.
Le problème qui affecte la quatrième théorie, à laquelle se rangent tout particulièrement Dai Zhen
et Qian Baocong, c'est qu'elle procède d'une critique textuelle. Dai Zhen était l'un des grands maîtres
du mouvement de pensée Qianjia, le chef de file du groupe Wan. Ce mouvement s'est consacré à la
critique textuelle et a corrigé un certain nombre d'erreurs transmises sur plus de mille ans par la
tradition d'érudition relative aux Classiques confucéens et à l'historiographie. Il a clarifié des ques-
tions pendantes ou des cas douteux. Ses contributions sont extrêmement importantes, et sa méthode
de critique textuelle garde aujourd'hui toute sa pertinence. Qian Baocong a hérité de l'excellente
tradition de ce mouvement, mais, qui plus est, il avait la maîtrise des mathématiques les plus
récentes. Il put réunir, tout comme Li Yan d'ailleurs, un nouvel ensemble de compétences, en recourant
tant aux mathématiques de son temps qu'aux méthodes historiques pour étudier les mathématiques
de la Chine ancienne. C'est en ce sens que tous deux peuvent être considérés comme les fondateurs
de cette discipline qu'est l'histoire des mathématiques en Chine. Leurs idées pénétrantes, leur
rigueur intellectuelle, leur ont apporté une renommée tant dans le monde académique chinois que
dans le milieu international de l'histoire des mathématiques en Chine.
Mais les critiques textuelles du mouvement de pensée Qianjia ont contredit certaines théories
consacrées par l'histoire, en ne prenant, pour l'essentiel, comme base que les matériaux qu'il était
possible de consulter à l'époque. Et si leurs propositions abondent en thèses puissantes et originales,

1. Shiben, Congshtt jicheng chttbian ben, p. 108.


46 Les Neuf chapitres

débusquant les erreurs pour faire éclater la vérité, sur certaines questions, ils avaient cependant
leurs limites. Le problème de fond, c'est que les pertes de documents produits par les générations
passées ont été sévères, que ce soit en raison des calamités naturelles, des désastres causés par
l'homme ou des vicissitudes des affaires humaines. Les matériaux que pouvaient consulter les
tenants du mouvement Qianjia en représentaient donc tout au plus un ou deux pour cent. De
surcroît, aussi faible qu'ait été la quantité des matériaux à avoir survécu, elle excédait les capacités
de lecture de quiconque. Par conséquent, un certain nombre de leurs conclusions sont inévitable-
ment entachées de biais, au point que l'on peut se demander si elles ne portent pas la marque de
l'arbitraire, basées comme elles le sont sur des informations partielles.
Lorsque Dai Zhen avance des faits contredisant l'argument selon lequel Zhang Cang aurait
dans le passé participé au travail d'élagages et d'ajouts dont proviennent Les Neuf chapitres, on en a
un exemple. En fait, le parc de Shanglin existait déjà sous les Qin 1. Il revient à Qian Baocong
d'avoir relevé cette erreur qu'avait commise Dai Zhen2 • Pourtant il se range, malgré tout, à l'avis de
ce dernier, en arguant cette fois, comme le milieu historique de son époque, que ce fut l'empereur
Wu des Han qui, le premier, mit en application la loijunshu (paiement de l'impôt de manière égali-
taire en fonction du transport). De plus, tirant argument du fait que Liu Xin dans son Qilüe ne
mentionne pas Les Neufchapitres sur les procédures mathématiques, Qian Baocong repousse à encore plus
tard la date à laquelle Les Neuf chapitres seraient devenus un livré. Or on a découvert, en 1984, dans
une tombe du début des Han, à Zhangjiashan (province du Hubei), un manuscrit intitulé Livre de
procédures mathématiques (Suanshushu). Et, parmi les lattes de bambou excavées dans le même lot, il se
trouvait un « règlement pour le paiement de l'impôt de manière égalitaire en fonction du trans-
port» (junshu lü)4. Cela montre que pareille loi existait déjà au plus tard sous les Qin ou au début
des Han, et non pas seulement à partir de l'empereur Wu. Ainsi l'argument principal en vertu
duquel on niait que Zhang Cang ait participé à la composition des Neuf chapitres s'évanouit. En
outre, il convient de distinguer entre l'assertion selon laquelle le Qilüe ne consigne pas Les Neuf
chapitres et l'affirmation posant que Les Neuf chapitres n'existaient donc pas à l'époque. En fait, le
Qilüe ne mentionne pas plus le Zhoubi (Le Gnomon des Zhou). Pourtant le monde académique s'est
rangé à l'opinion de Qian Baocong selon laquelle ce dernier livre aurait été élaboré aux environs de
l'an 100 avant notre ère 5 , soit avant la compilation du Qilüe.
Pour ce qui nous concerne, nous endossons le point de vue de Liu Hui. Ce n'est pas parce que
c'est celui qui fut émis le plus tôt, mais parce que la rigueur intellectudle de Liu Hui nous incite à
accorder du crédit à ses affirmations 6 . De fait, le texte même des Neuf chapitres et les documents pré-
Qin fournissent des preuves à l'appui de sa thèse. Il affirme, à propos des Neuf chapitres, que « quand
on examine ses sections, par endroits elles diffèrent de l'ancien, et ce qui y est discuté l'est pour
beaucoup en termes modernes ». (Voir p. 127.) Cette remarque indique qu'il.a effectué un travail de
confrontation entre diverses sources, qu'il s'est enquis de vérification textuelle, et que sa conclusion
n'est en aucun cas dénuée de fondement.

1. Shiji,« Qinshihuangdi benji (Annales fondamentales du premier empereur des Qin) », p. 256.
2. [Qian Baocong ..6. 1934a), p. 14; [Qian Baocong ..6.1983a), p. 167, repris in [Guo Shuchun (avec Liu Dun)
..6. 1998e], volume 9, pp. 159-160.
3. [Qian Baocong ..6. 1964a], p. 32, repris in [Guo Shuchun (avec Liu Dun) ..6. 1998e], volume 5, p. 36.
4. «]iangling Zhangjiashan hanjian gaishu (Présentation générale des lattes de bambou de l'époque Han de Zhang-
jiashan dans le ]iangling) », Wenwu, 1985, 1, pp. 9-15.
5. [Qian Baocong ..6.1963], Suanjing shishu, vol. 1 p. 4, repris in [Guo Shuchun (avec Liu Dun) ..6. 1998e], volume 4,
p. 4. [Qian Baocong ..6. 1964a], pp. 29-30, repris in [Guo Shuchun (avec Liu Dun) ..6. 1998e], volume 5, p. 33.
6. [Guo Shuchun ..6. 1992a], p. 102, pp. 363-368 (édition de Mingwen shuju, pp. 365-370).
Histoire du texte 47

2. La structure des N eu!chapitres


On entend régulièrement, dans le monde académique, avancer l'opinion selon laquelle Les Neuf
chapitres seraient un recueil de problèmes pratiques. Les tenants de cette position insistent sur le fait
que l'ouvrage comporte neuf chapitres et 246 problèmes pratiques, mais ne font aucun cas de ses
procédures (shu), c'est-à-dire de ses méthodes de résolution. En fait, il suffit de lire un tant soit peu
Les Neuf chapitres pour réaliser que ce point de vue n'est pas conforme à la réalité. Problèmes et
procédures n'entretiennent pas un rapport de correspondance univoque dans l'ouvrage. Les procé-
dures ne se situent par ailleurs pas toutes sur le même plan. Il est des méthodes de résolution
abstraites, communes à une classe de problèmes. Il est des méthodes concrètes qui se bornent à la
résolution de questions spécifiques. Certaines de ces dernières, en revanche, constituent également
la mise en œuvre, dans le concret, d'une méthode de résolution abstraite permettant de traiter la
classe de problèmes correspondante. Analysons plus avant les relations entre procédures et problèmes
dans Les Neuf chapitres. On rencontre pour l'essentielles quatre types de situation suivants 1 :

Premier type. On expose tout d'abord un ou plusieurs exemples, ce après quoi on donne le texte
d'une procédure abstraite. Les cas suivants relèvent de ce type de situation:

Rouleau Nombre Procédure


d}exemples

1 2 Champ rectangulaire
2 Champ en li
2 Simplification des parts
3 Réunion des parts
2 Soustraction des parts
3 Comparaison des parts
2 Moyenne des parts
2 Partage des parts
3 Multiplication des parts
3 Champ en toute généralité
2 Champ triangulaire
2 Champ oblique
2 Champ trapézoïdal
2 Champ circulaire
A nouveau
A nouveau
A nouveau
2 Champ en forme de calotte sphérique
2 Champ en forme de segment
2 Champ en forme d'anneau

II 2 Partage des lü
4 Partage des lü
6 lü de diverses sortes
3 Inversion des lü de diverses sortes

1. [Guo Shuchun L>.1992a), pp. 87-90 (édition de Mingwen shuju, pp. 85-88), [Guo Shuchun L>.1992f], pp. 55-56.
[Guo Shuchun L>.2001a). Ce dernier article propose des corrections dans la classification.
48 Les Neuf chapitres

Rouleau Nombre Procédure


d'exemples

IV 5 Extraction de racine carrée


2 Extraction de racine circulaire
4 Extraction de racine cubique
2 Extraction de racine sphérique

V 1 Terre creusée
1 Cylindre à base carrée (fang baodao)
1 Cylindre à base circulaire (yuan baodao)
1 Pyramide tronquée à base carrée (fang ting)
1 Pyramide tronquée à base circulaire (yuan ting)
1 Cône à base carrée (fang zhui)
1 Cône à base circulaire (yuan zhui)
1 Demi-parallélépipède (qiandu)
1 Pyramide droite à base carrée (yangma)
1 Une pyramide à base triangulaire (bienao)
1 Un pentaèdre droit à base trapézoïdale (yanchu)
1 Un autre type de pentaèdre (chumeng)
3 Petit mil en tas
1 Chercher la largeur
1 Hauteur du grenier
1 Chercher la circonférence
1 Règle d'hiver 1 (*)
1 Règle de printemps (*)
1 Règle d'été (*)
1 Règle d'automne (*)
1 Terre portée (*)
1 Terre transportée (*)

VI 1 Paiement de l'impôt de manière égalitaire en fonction du


transport en petit mil
1 Paiement de l'impôt de manière égalitaire en fonction du
transport en soldats
1 Paiement de l'impôt de manière égalitaire en petit mil
1 Paiement de l'impôt de manière égalitaire en petit mil

VII 4 Excédent et déficit


Une procédure parmi d'autres
2 Deux excédents, deux déficits
Une procédure parmi d'autres
2 Excédent et juste assez, déficit et juste assez

1. Avec (*) : les exemples correspondant à ce type de procédure sont ajoutés dans le cadre d'autres problèmes. On n'en
tient pas compte dans le décompte des 246 problèmes.
Histoire du texte 49

Rouleau Nombre Procédure


d'exemples
IX 3 Base et hauteur (gougu)
A nouveau
A nouveau
1 Carré inscrit au triangle rectangle
1 Cercle inscrit au triangle rectangle
5 Cinq procédures pour mesurer une ville

Total 106 72

Ce cas représente donc en tout 72 procédures, lesquelles gouvernent 106 problèmes particu-
liers. L'intégralité du chapitre 1, une grande partie des chapitres 4 et 5 et une partie des chapitres 2,
6, 7 et 9 relèvent de ce type de situation. Les procédures sont d'une abstraction, d'une concision et
d'une généralité d'un niveau élevé. L'exemple ne consiste qu'en l'énoncé et les données du problème
ainsi qu'en la réponse. En général, on ne détaille pas les calculs concrets.

Deuxième type, opposé au premier type. Tout d'abord, une procédure générale est proposée, puis
on expose des problèmes particuliers, pour lesquels seuls sont donnés énoncés et réponses, sans que
la procédure correspondante soit spécifiée. On relève, pour ce cas, dans le chapitre « Discuter des
travaux », la procédure donnée pour le rempart, le muret, la digue, le fossé, la douve et le canal, avec
les six problèmes particuliers correspondants, ainsi que la procédure pour le chutong, la douve
incurvée, la douve en forme de pan et le ravin obscur, qui correspond à 4 problèmes. Soit, relèvent,
en tout, de ce cas, 2 procédures et 10 problèmes.

Troisième type. On donne d'abord la procédure générale, puis on expose des problèmes particuliers
suivis de la procédure correspondante.

Rouleau Procédure Nombre


d'exemples
II Supposons 31
III Parts pondérées en fonction des degrés 7
Inversion des coefficients de la pondération 2
IV Petite largeur 11
VII Excédent et déficit l (**) 11
Procédure pour trouver les parcours du bon et du mauvais cheval
VIII Fangcheng
Positif et négatif
Diminution et augmentation 18

Total 9 80
Ce cas couvre donc en tout 9 procédures, lesquelles gouvernent 80 problèmes particuliers.
Relèvent de ce type de situation environ la moitié de chacun des chapitres 2, 3, 7, une petite partie
du chapitre 4, ainsi que l'intégralité du chapitre 8. Ces procédures possèdent, elles aussi, une
abstraction, une concision et une généralité d'un niveau élevé. Après que la situation et les données

1. Avec (**) : cette procédure désigne la première partie de la « Procédure de l'excédent et du déficit », fournie pour
le premier type de situation.
50 Les Neuf chapitres

du problème particulier sont fournies, mis à part la réponse, on détaille également la procédure des
calculs concrets. Il s'agit à chaque fois d'une stricte application de la procédure abstraite donnée
auparavant. D'un point de vue formel, ce mode de présentation s'apparente aux « détails des procé-
dures» (xicao) que l'on rencontre dans des textes plus tardifs.

Quatrième type. A chaque problème correspond une procédure. En outre, la procédure ne s'écarte
jamais de l'objectif spécifique affiché par le problème, ni même des valeurs numériques concrètes.
La présentation paraît donc adopter la forme d'un recueil de problèmes pratiques. 50 problèmes et
procédures relèvent de ce type de situation: les onze derniers problèmes du chapitre 3 ; les vingt-
quatre derniers problèmes du chapitre 6 ; le problème du jade et de la pierre mêlés de manière
dissimulée, résolu sans recourir à la procédure de l'excédent et du déficit du chapitre 7 (l'insertion
de ce problème relève probablement d'une négligence des auteurs de la composition) ; quatorze
problèmes du chapitre 9 - certains où l'on détermine les dimensions d'un triangle rectangle, d'autres
où l'on se sert d'un arbre pour observer une montagne, etc. Leur forme est la suivante: problème,
réponse, procédure spécifique donnant les calculs à effectuer pour obtenir la réponse.

Cette analyse nous permet d'énoncer les conclusions suivantes:


- L'élément essentiel dans les unités textuelles qui relèvent des trois premiers types de situation
distingués ci-dessus se trouve être la procédure. Et ce cas recouvre en tout 83 procédures ainsi que
196 problèmes, soit: l'intégralité des chapitres 1,2,4, 5, 7,8 ainsi qu'une partie des chapitres 3, 6, 9.
Pour le dire autrement, une grande partie des Neuf chapitres - environ les quatre cinquièmes de
l'ouvrage - adopte une forme où les procédures commandent aux problèmes particuliers. Arrêtons-
nous un moment sur ce terme de shu (procédure), important pour l'histoire de la pensée depuis
l'époque pré-Qin jusque bien plus tard. Dans le chapitre « Renjian xun» du Livre du Maître du Huainan
(Huainanzi), Liu An en avance une définition pertinente: « Voir la base et, de ce fait, connaître les
extrémités, observer les intentions et, de ce fait, voir ce dont elles procèdent, maîtriser l'un et, de ce
fait, l'adapter aux dix mille, tenir l'essentiel et, de ce fait, gouverner aux détails, c'est ce qu'on
appelle shu. »1 Il en ressort bien que shu renvoie à une méthode générale qui, lorsqu'on la maîtrise,
permet de résoudre nombre de problèmes de même catégorie. Les 83 procédures dégagées plus haut
forment, toutes, des méthodes de ce type, qui, douées de généralité, permettent, « maîtrisant l'un,
de l'adapter aux dix mille». C'est la raison pour laquelle nous récusons la thèse selon laquelle
Les Neuf chapitres seraient un recueil de problèmes pratiques.
- L'analyse précédente montre que des parties des chapitres 3, 6 et 9 adoptent, au contraire, la
forme d'un recueil de ce type. Dans la mesure où les règles de présentation de ces parties diffèrent
de celles des autres sections des Neuf chapitres, elles ont une allure de pièces rapportées. Si l'on prête
attention au fait que la partie en question du chapitre « Parts pondérées en fonction des degrés» est
de surcroît entièrement constituée de problèmes qui ne relèvent pas du type des « Parts pondérées
en fonction des degrés», qu'il en va de même de la partie correspondante du chapitre « Paiement de
l'impôt de manière égalitaire en fonction du transport », la conclusion selon laquelle l'on aurait ici
les traces de pièces rapportées gagne en vraisemblance.
- Ces divers éléments conduisent à poser, à titre d'hypothèse, que le processus de composition
des Neuf chapitres a connu au moins trois phases différentes, dont nous exposerons ici les grandes
lignes. Dans la mesure où le premier type de situation relève de l'induction, sa composition doit
être plutôt plus ancienne. Le second type de situation présente, lui, un caractère déductif: la partie
correspondante a donc dû prendre forme un peu plus tard. Quant au troisième type de situation,
l'ouvrage adopte là les règles de présentation d'un recueil d'application à des problèmes pratiques.

1. Huainanzi (Le livre du maître de Huainan), Ershierzi, p. 1289.


Histoire du texte 51

Ce doit donc être la partie la plus récente du tout. Il va de soi qu'il y a ici des chevauchements.
Ainsi, toutes les procédures d'extraction de racine, qui relèvent du premier type de situations, sont
certainement plus tardives que la « Procédure de la petite largeur », elle, du troisième type. Quant
aux procédures de « Parts pondérées en fonction des degrés » et de l' « Inversion des coefficients de la
pondération », qui sont du troisième type, elles sont certainement plus anciennes que les procédures
pour le « Paiement de l'impôt de manière égalitaire en fonction du transport », du premier type.

3. Les N eu!chapitres sur les procédures mathématiques


et les neuf parties des mathématiques (jiu shu)
Si aucune des thèses avancées sur la composition des Neuf chapitres n'emporte aujourd'hui l'unani-
mité, personne, en revanche, ne songe à nier qu'une intime relation associe cet ouvrage et les « neuf
parties des mathématiques ». Cette appellation de « neuf parties des mathématiques » se présente
dans le chapitre « Dasitu. Baoshi» du Zhouli (Les Rites des Zhou)l et y désigne l'un des « six arts»
(Jiu yi) en lesquels consistait l'éducation dispensée aux. fils de la noblesse. Ce que recouvraient cesJiu
shu, à savoir: « les neuf parties des mathématiques», ou « les neuf branches des mathématiques»,
fut explicité par un grand maître des Classiques confucéens de la fin des Han orientaux, Zheng
Xuan (127-200) qui, dans son commentaire aux Rites des Zhou, cite à ce sujet le Chambellan du
Trésor National (Dasinong) du début des Han orientaux, Zheng Zhong ( ?,.83) :
« Les neuf parties des mathématiques étaient: Champ rectangulaire, Petit mil et grains décortiqués,
Partage selon le rang, Petite largeur, Discuter des travaux, Paiement de l'impôt de manière égalitaire
en fonction du transport, Fangcheng, Excédent et déficit, Pangyao. Maintenant il y a : Double différence
(chongcha), Xijie, Base et hauteur (gougu). »2

Dans sonJingdian shiwen (Explication du texte des Classiques), Lu Deming (ca. 550-630) affirme
que « les deux caractères xijie ne sont pas du commentaire de Zheng »3. Et, de fait, lorsque Kong Yingda
(574-648) cite le commentaire de Zheng, son texte ne comporte pas non plus ces deux caractères4 .
Ceci porte à croire qu'ils ne faisaient pas partie de l'énoncé original dans lequel les deux Zheng four-
nissaient une liste détaillée des « neuf parties des mathématiques» : ils se sont introduits subrepti-
cement dans le commentaire de Zheng dès avant les Tang.
Les neuf items que sont « Champ rectangulaire, Petit mil et grains décortiqués, Partage selon
le rang, Petite largeur, Discuter des travaux, Paiement de l'impôt de manière égalitaire en fonction.
du transport, Fangcheng, Excédent et déficit, Base et hauteur (gougu) » se trouvent tous dans Les Neuf
chapitres. La « double différence» s'est transmise dans l'ouvrage de Liu Hui intitulé Haidao suanjing
(Classique mathématique de l'île maritime)5 ainsi que dans sa préface au commentaire sur Les Neufchapitres.
Les sens de ces expressions ne font aucun doute. En revanche, depuis le milieu de la dynastie Qing,
de nombreux historiens ont discuté du sens qu'il convenait d'attribuer à pangyao et à hujie. Mis à
part le commentaire de Zheng, les documents conservés les plus anciens à reprendre l'expression de
pangyao se trouvent être les Détails des procédures du Classique des Neuf chapitres sur les mathématiques de
Huangdi de Jia Xian 6 et les Explications détaillées des Neuf chapitres sur les méthodes mathématiques de Yang
Hui 7 , dans le chapitre «Jiuzhang zuanlei » (Mise en ordre des catégories des Neuf chapitres). Ce que ces

1. Zhottli (Les rites des Zhott), Shisanjing zhttshtt, p. 731.


2. Ibid., Shisanjing zhushtt, p. 731.
3. Jingdian shiwen, p. 454, Shisanjing zhttshtt, p. 731.
4. Liji (Mémoires sur les rites), commentaire de Zheng Xuan, Sens correct de Kong Yingda, Shisanjing zhttshu, p. 1513.
5. Voir [Guo Shuchun (éd.) .61993}, tome 1, pp. 215-223. [Qian Baocong .61963}, Suanjing shishu, volume 1,
pp. 259-272 ; repris dans [Guo Shuchun (avec Liu Dun) .61998e}, volume 4, pp. 208-213. Guo Shuchun et Liu
Dun, Sttanjing shishtt, édition du Liaoning jiaoyu chubanshe, pp. 1-9; édition de ]iuzhang chubanshe, pp. 245-255.
6. [Guo Shuchun (éd.) .61993}, tome 1, p. 980-981.
7. [Guo Shuchun (éd.) .61993}, tome 1, p. 1025.
52 Les Neuf chapitres

deux ouvrages appellent « Procédure gougu pangyao » (pangyao de la base et de la hauteur), ce sont la
procédure du carré inscrit au triangle rectangle et le principe qui en dérive, selon lequel, lorsque
deux parallèles aux côtés d'un rectangle se coupent sur sa diagonale, les deux rectangles qu'elles
forment respectivement de part et d'autre de ladite diagonale ont des aires égales. Cette propriété
constitue la base théorique de l'usage du principe « ce qui entre et ce qui sort se compensent »,
lequel est mis en œuvre pour résoudre des problèmes simples de mesure à distance. Malheureusement,
les discussions qui ont porté sur cette question depuis plus de deux cents ans ont négligé le témoi-
gnage que lia Xian et Yang Hui offraient à ce sujet. Certains ont donné de pangyao l'interprétation
abusive qu'il s'agirait de la trigonométrie telle qu'elle avait été introduite d'Occident l . D'autres ont
affirmé que « Pangyao, c'est "Base et hauteur" (gougu) , les noms anciens et modernes diffèrent »2.
Pour Kong ]ihan, « Pangyao n'a pas en fait nécessairement cette forme. Il est possible que l'appella-
tion provienne du fait qu'on émet des suppositions auxiliaires (pang) pour obtenir ce qu l'on veut
(yao). »3 Qian Baocong s'est rangé à l'avis de Kong ]ihan4 . Pour ce qui nous concerne, en nous
basant sur notre analyse de la structure du-chapitre « Base et hauteur (gougu) », ainsi que sur les
indications de lia Xian et de Yang Hui, nous interprétons pangyao comme recouvrant les problèmes
du carré et du cercle inscrits à un triangle rectangle, ainsi que les problèmes simples de mesure à
distance, et la « Procédure de la base et de la hauteur». Le terme renverrait donc à la partie du
chapitre 9 qui relève du premier genre de situation que nous avons distingué ci-dessus. Au temps
de la dynastie Han, Zhang Cang ou Geng Shouchang ont fondu, en une unique catégorie, les
problèmes du genre « Base et hauteur» et les problèmes du genre pangyao. Corrélativement, ils ont
retenu pour l'ensemble l'appellation générale de « Base et hauteur», en abandonnant le nom de
pangyao, ce qui permettait de rester conforme à l'idée de « neuf parties de mathématiques». Quant
à la « double différence» (chongcha), la méthode n'existait qu'à l'état embryonnaire sous les Han et,
comme elle ne s'était pas encore véritablement développée, elle n'avait donc pas été incorporée dans
la compositions. Enfin, jusqu'aujourd'hui, l'expression de xijie reste énigmatique, et il est difficile
de lui assigner un sens de façon définitive.
Retournons, à présent, aux règles de présentation et à la structure des Neuf chapitres. Si nous resti-
tuons son nom de pangyao à la partie du chapitre 9 qu'au terme de notre analyse précédente, nous
avons identifiée comme telle, et que nous écartons les autres parties; si, de même, nous ôtons des
chapitres 3 et 6 ce qui ne relève pas, respectivement, des « Parts pondérées en fonction des degrés»
ou du « Paiement de l'impôt de manière égalitaire en fonction du transport» ; alors le contenu
intégral que recouvraient, respectivement, « Champ rectangulaire, Petit mil et grains décortiqués,
Parts pondérées en fonction des degrés, Petite largeur, Discuter des travaux, Paiement de l'impôt de
manière égalitaire en fonction du transport, Excédent et déficit, Fangcheng, Pangyao » est en adéqua-
tion avec le nom du chapitre correspondant. De plus, l'ensemble du texte ainsi identifié présente
une homogénéité certaine en matière d'organisation, puisque les procédures gouvernent aux
problèmes, et il est, de surcroît, en concordance parfaite avec ce que les deux Zheng décrivent
comme étant les « neuf parties des mathématiques »6 .

1. Kong Guangsen, « Lixue zhiyan », Xttnxuan Kongshi suo zhttshu.


2. Sun Yirang, Zhouli zhengyi.
3. Kong Jihan, «Postface aux Neuf chapitres sur les procédures mathématiqttes », in [Guo Shuchun ~1990], Huijiao
]iuzhangsuanshu, pp. 505-506.
4. [Qian Baocong ~ 1921a], p. 2 ; [Qian Baocong ~ 1930a], p. 2 ; [Qian Baocong ~ 1983a], p. 2. [Guo Shuchun
(avec Liu Dun) ~ 1998e], p. 8.
5. [Guo Shuchun ~ 1990], Httijiao]ittzhangsttamhu, p. 8 ; [Guo Shuchun ~ 1992a], (édition de Shandong kexue jishu
chubanshe), p. 98, pp. 338-340; (édition de Mingwen shuju), p. 96, pp. 340-341.
6. [Guo Shuchun ~ 1992a], pp. 96-98, pp. 94-96.
Histoire du texte 53

Récapitulons-nous: en nous appuyant sur les témoignages des deux Zheng et de Liu Hui, ainsi
que sur une analyse de la structure et des modes de présentation des Neuf chapitres, nous pouvons
conclure qu'il existait, dès avant les Qin, un ouvrage intitulé Les Neuf chapitres sur les procédures
mathém,atiques, dont nous pouvons appréhender partiellement la forme et qui délivrait les fruits de
développements appuyés sur les « neuf parties des mathématiques» 1. Ce texte constituait la partie
principale des Neuf chapitres tels qu'ils se sont transmis jusqu'à nous. Malheureusement, après avoir
unifié la Chine, l'empereur Qinshihuang fit preuve de despotisme culturel, en faisant brûler les
livres canoniques et enterrer vivants les lettrés. Les Neufchapitres, de même que d'autres textes canoniques
de la culture chinoise, en subirent de graves dommages.
L'ouvrage sur lattes de bambou intitulé le Livre de procédures mathématiques (Suanshushu), qui fut
excavé à la fin de 1983 et au début de 1984 dans la tombe Han n° 247 à Zhangjiashan dans le
Hubei, a suscité un vif intérêt. L'interprétation du texte des lattes qu'il était loisible de déchiffrer
fut publié en 2000 2 , suivi de peu par les planches offrant des photographies du document originaI3.
« La plupart des problèmes {du Livre de procédures mathématiques}, écrit son éditeur Peng Hao, n'ont
pas pu prendre forme après la dynastie Qin. Certains sont même plus anciens »4. Nous inclinons,
pour notre part, plutôt à penser que c'est l'essentiel du texte qui date d'avant les Qin. Quoi qu'il en
soit, il s'agit à ce jour de l'ouvrage de mathématiques chinois le plus ancien qui soit parvenu jusqu'à
nous. On pensait jusqu'il y a peu que tout un ensemble des résultats majeurs des mathématiques de
la tradition chinoise était apparu pour la première fois dans Les Neuf chapitres: mentionnons, par
exemple, dans le domaine de l'arithmétique, les procédures pour l'arithmétique des fractions
(simplification, addition, soustraction, multiplication, division, etc.), la « Procédure de la petite
largeur», le calcul des proportions ou les procédures pour le partage en parts proportionnelles à des
montants donnés (<< Procédure des parts pondérées en fonction des degrés»), la « Procédure de
l'excédent et du déficit », ou, dans le domaine de la géométrie, les formules donnant l'aire de toutes
sortes de formes planes, ou les volumes de polyèdres ou de corps circulaires, l'utilisation du concept
de nombre négatif et les règles pour leur addition ou leur soustraction, etc. Il nous faut maintenant
revoir cette thèse, dans la mesure où ces connaissances sont déjà consignées dans le Livre de procédures
mathématiques. Les problèmes et méthodes en sont, pour une petite partie, presque identiques à ce qu'on
peut lire dans Les Neuf chapitres, mais leur énoncé en est plus simple. Ainsi, pour n'en citer qu'un
exemple, dans la section « Petite largeur», la procédure de même nom et les neuf problèmes qui lui
font suite sont de teneur quasiment identique au passage correspondant des Neuf chapitres. Prenons-
en le cas du premier problème, qui s'énonce dans le Livre de procédures mathématiques comme suit:
« La largeur d'un champ fait un bu et un demi bu. On prend 1 comme 2, un demi comme 1 ; en les
unissant, cela donne 3, ce qui est pris comme diviseur. Puis on place les 240 bu (de l'aire) et on prend
également 1 comme 2, et on divise. Si, lorsque c'est comme le diviseur, on obtient une longueur de
1 bu, cela fait comme longueur 160 bu. D'où on en multiplie un bu et un demi bu. »5

Cet extrait présente de fortes similarités avec le premier problème du type de la « Procédure de
la petite largeur» dans le quatrième des Neuf chapitres, pour ce qui est de l'énoncé, de la procédure
de résolution aussi bien que des réponses numériques. Seule la formulation manifeste de légères
différences. C'est la raison pour laquelle, même si d'un point de vue global, le Livre de procédures
mathématiques n'est pas un prédécesseur direct des Neuf chapitres, il fournit une preuve supplémentaire

1. De nombreux textes pré-Qin témoignent de préoccupations identiques à celles qui ont donné naissance aux procé-
dures que contiennent Les Neuf chapitres. Le lecteur trouvera dans [Guo Shuchun L:>.1992a), pp. 98-102, pp. 96-99,
les passages les plus significatifs de ces textes. Cela nous confirme dans l'idée que nombre des méthodes et des
problèmes de ce Classique remontent à cette époque.
2. Voir Stta11Shttshtt, 2000.
3. Voir Zhangjiashan hanmo zhttjian, 2002.
4. [Peng Hao L:>. 2000).
5. [Guo Shuchun L:>.2001c).
54 Les Neuf chapitres

forte en faveur de la thèse avancée par Liu Hui sur le processus de compilation du canon mathéma-
tique, laquelle veut que les contributions principales des Neuf chapitres aient vu le jour au cours de
la période antérieure à la dynastie Qin 1.

4. La mise en ordre des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques


par Zhang Cang et Geng Shouchang
Après avoir examiné les matériaux ayant trait aux Neuf chapitres, Liu Hui déclare à propos de
l'ouvrage: « Quand on examine ses sections, par endroits elles diffèrent des anciennes, et ce qui y
est discuté l'est pour beaucoup en termes modernes. » (Voir p. 127.) Cette assertion témoigne de ce
que la rédaction des sections des Neuf chapitres présentaient des différences avec les items des « neuf
parties des mathématiques» que le commentateur pouvait avoir sous les yeux. L'ouvrage, lui-
même, se présente alors comme un texte écrit en langue moderne des Han et sa mise en ordre est
l'œuvre de Zhang Cang ainsi que de Geng Shouchang.
La dynastie Han est la seconde dynastie féodale à avoir régné sur la Chine unifiée. Elle abolit
la tyrannie de la dynastie Qin et procura une détente pour le bien-être du peuple. Les forces de
production sociales se développèrent plus avant et les mathématiques connurent également des
progrès considérables. Zhang Cang est un astronome et mathématicien chinois des débuts de cette
dynastie. «Du temps des Qin, il était censeur impérial (yushi) et traitait, sous les colonnes du
Palais, des documents reçus de toutes les localités.» «Il dominait parfaitement les registres
comportant les données administratives du pays entier. » Par la suite, il se soumit aux Han. En la
sixième année de règne de Gaozu (202 avant notre ère), il reçut pour ses mérites le titre de marquis
de Bei Ping. Comme il excellait en mathématiques, en gamme et en calendrier, « on le muta au
poste de ministre des finances (jixiang). De plus, en tant que marquis en titre, il fit office de contrôleur
fiscal (zhuji) pour quatre ans. » Il avait la responsabilité de vérifier les registres de comptabilité de
toutes les unités territoriales administratives. « Zhang aimait réellement les livres. Il les regardait
et les comprenait tous sans exception. » « Sous la dynastie Han, si quelqu'un parlait de gamme et
de calendrier, il s'appuyait sur Zhang Cang. » Dans la se année de la période de règne de l'impéra-
trice Lü (ISO avant notre ère), il devint Censeur en chef (yushi dafu) et, en la 4 e année du règne de
l'empereur Wen (176 avant notre ère), Chancelier (chengxiang). Il mourut en la cinquième année de
règne de l'empereur Jing, soit en 152 avant notre ère, âgé de plus de cent ans 2 . Après l'unification,
par Liu Bang, de la Chine par les armes, exceptionnels furent ceux des généraux, des ducs, des
ministres, des chambellans, qui, à l'image d'érudits comme Zhang Cang, officiers de l'armée à
l'origine, reçurent un poste de grand conseiller (xiang). Sima Qian en conçoit la plus grande estime
pour lui. Son érudition, son expérience, sa position dans l'appareil bureaucratique lui permirent de
réunir les conditions pour rassembler les fragments de textes pré-Qin concernant calendrier et
mathématiques.
Le Secrétaire adjoint du Palais au Chambellan du Trésor National sous l'empereur Xuan des
Han, Geng Shouchang, était également un grand érudit. Il « excellait en mathématiques, et avait la
capacité d'évaluer l'intérêt (qu'il y avait à tirer) des travaux », ce qui lui permit d'obtenir les faveurs
de l'empereur. Il « était très expérimenté dans les questions requérant d'évaluer les travaux ainsi que
lesfen et les zhu (de contenance) ». Au cours de la période de règne Wufeng (57 à 54 avant notre ère),
il proposa « d'acheter le grain de la région de Sanfu (trois commanderies proches de la capitale) ainsi
que des commanderies Hongnong, Hedong, Shangdang et Taiyuan, en quantité suffisante pour
fournir la capitale, ce qui permettrait d'économiser plus de la moitié des soldats et du transport par

1. [Guo Shuchun ~2000a}.


« Biographie du Conseiller-en-chef Zhang
2. Shiji (Mémoires historiques), », pp. 2675-2689 ; Hanshtt (Histoire des Han),
« Biographie de Zhang Cang », pp. 2093-2100.
Histoire du texte 55

canaux depuis les régions à l'est des passes (Hanguguan et Tongguan) ». L'empereur Xuan suivit son
conseil et en tira des bénéfices sociaux appréciables. De plus, Geng Shouchang « fit construire dans
les commanderies frontalières des greniers. Grâce à eux, quand le grain était bon marché, il en'
faisait monter le prix en l'achetant, de sorte à en faire profiter les paysans. Lorsque le grain était cher,
il en diminuait le prix en vendant. C'est ce qu'on appelle les "greniers pour maintenir l'uniformité
du prix des grains", et ce système fut bénéfique au peuple. »1 En outre, Geng Shouchang était versé
en astronomie et en calendrier. Dans la seconde année de la période de règne Ganlu (52 avant notre
ère), il raconta à l'empereur qu'il « avait utilisé figures et gnomons (ou un autre instrument astro-
nomique, yi) pour mesurer les parcours du soleil et de la lune, et vérifier les mouvements célestes,
les parcours du soleil et de la lune sur l'équateur »2. Il est également donné pour avoir composé le
Yuexing botu (Cartes sur soie du parcours de la lune), en 232 rouleaux, et le Yuexing du (Mesures du
parcours de la lune), en deux rouleaux 3 . Geng Shouchang était un mathématicien qui se préoccupait
de l'économie nationale et du bien-être du peuple. Qu'au poste de Secrétaire adjoint du Palais au
Chambellan du Trésor National, il rassemble et synthétise les apports mathématiques de ses prédé-
cesseurs et de ses collègues, qu'il les développe et parachève ainsi Les Neuf chapitres sur les procédures
mathématiques, l'idée en est parfaitement crédible. C'est bien ce que Li Xueqin souligne lorsqu'il
affirme: «La thèse selon laquelle Zhang Cang, Geng Shouchang et autres, des Han, se seraient
servis de fragments ayant survécu de textes anciens pour effectuer un travail d'élagages et de
complétions est la plus conforme aux principes qui président aux processus de mise en forme des
livres anciens. Cette théorie de Liu Hui prend certainement sa source dans ce qui a été transmis de
professeur à disciple. Elle représente la synthèse de théories admises depuis les Qin et les Han. »4

Le travail de mise en ordre des Neufchapitres par Zhang Cang et GengShouchang recouvre pour
l'essentielles opérations suivantes S :
- Il leur fallait, tout d'abord, recueillir les fragments des Neufchapitres sur les procédures mathéma-
tiques qui avaient survécu aux feux des Qin.
- Ils devaient ensuite réélaborer les textes préservés de la période d'avant les Qin, ce qui impli-
quait d'en classer le contenu, de retravailler leur style pour en actualiser la langue.
- Le travail requérait de plus une troisième tâche: intégrer, pour compléter Les Neuf chapitres,
des connaissances mathématiques disponibles dès avant la dynastie Qin, mais qui n'avaient pas été
insérées dans les prototypes des Neuf chapitres, ou des sujets développés sous les Han antérieurs, en
relation avec des problèmes que posaient la production, la vie et les diverses activités sociales de
l'époque. Dans certains cas, cette dernière opération s'est traduite par le fait d'ajouter, pour des
méthodes déjà retenues, des problèmes nouveaux. Par exemple, un des problèmes dépendant de la
procédure des « Parts pondérées en fonction des degrés», dans le chapitre 3, et portant sur le
nombre d'hommes corvéables de trois cantons date clairement de l'époque Han. On peut lire dans
l'Histoire des Han (Hanshu) , au chapitre « Gaodi ji », (Annales de l'empereur Gaozu), 4 e année de
règne de Gaozu (203 avant notre ère), l'information suivante: « Au huitième mois, on commence à
prélever les impôts en fonction des suan (unités pour l'impôt). » Ru Chun affirme à ce sujet: « Selon
le Hanyizhu (Commentaire aux Rites des Han), les gens dont l'âge varie entre 15 ans et 56 ans, payent
des impôts en pièces - pour une personne, 120 pièces font un suan - , afin de gérer les greniers,
l'armée, les voitures, les chevaux. »6 Et nombreux sont les cas comparables.

1. Hanshu (Histoire des Han), « Shihttozhi (Monographie sur les vivres et la monnaie) », p. 1141.
2. Hou Han shtt (Histoire des Han postérieurs), « Li/li zhi (Monographie sur la gamme et sur le calendrier) », p. 3029.
3. Hanshu (Histoire des Han), « Yiwenzhi (Monographie bibliographique) », p. 1766.
4. [Li Xueqin L:>.1990a}, p. 545.
5. [Guo Shuchun L:>.1992a}, (édition de Shandong kexue jishu chubanshe), pp. 104-105 ; (édition de Mingwen shuju),
pp. 101-103.
6. Hanshu,« Gaodi ji (Annales de l'Empereur Gaozu) », p. 46.
56 Les Neuf chapitres

- Plus important encore, Zhang Cang et Geng Shouchang intégrèrent au chapitre 3, « Partage
selon le rang» (cifen) , des problèmes particulièrement simples concernant le commerce des fils de
soie et du tissu de chanvre, la production des champs en petit mil, l'embauche de main-d'œuvre,
l'emprunt d'argent, tous problèmes que l'on peut directement résoudre par la «Procédure du
"supposons" » ; et ils transformèrent le titre de « Partage selon le rang» (cifen) en « Parts pondérées
en fonction des degrés» (cuifen). De plus, des problèmes arithmétiques assez complexes furent inté-
grés dans le chapitre 6, « Paiement de l'impôt de manière égalitaire en fonction du transport» :ils
portent, respectivement sur la distribution du petit mil des greniers publics, le passage de douane
avec une somme d'argent ou du grain, le port de corbeille, la transmission par relais de poste, les
transformations entre types de soie, entre types de grains, ainsi que la fabrication de tuiles, le labour
réalisé selon les règles, la location de champ, le redressage de flèches, le bambou à neuf entrenœuds,
le tronc en forme de bambou en or, la course après un hôte avec le vêtement qu'il a oublié. Enfin, les
connaissances relatives au triangle rectangle, pour l'essentiel la résolution de tels triangles, furent
incorporées au chapitre 9, le chapitre pangyao, dont le nom fut changé en «Base et hauteur
(gougu) ». En fait, les problèmes qui, dans Les Neuf chapitres, trahissent la marque d'une époque se
réduisent pour la plupart à ceux que nous venons de mentionner.

Les spécificités de présentation des ajouts de Zhang Cang et de Geng Shouchang, d'une part, et
de la partie principale, d'autre part, reflètent également bien les caractéristiques d'époques de composi-
tion différentes. Aux cours des périodes des Printemps et Automnes, des Royaumes Combattants,
les sciences étaient en plein essor. Cent écoles rivalisaient et, qu'elles soient confucéennes, mohistes,
taoïstes, nominalistes ou légistes, toutes étaient engagées dans des débats opposant les unes aux
autres; elles exercèrent ainsi des influences les unes sur les autres, s'imprégnèrent les unes des
autres. L'aptitude des cercles académiques aux explorations théoriques, à la pensée abstraite, fut à
cette époque particulièrement prononcée, et il devint pratique courante de s'adonner à ces activités. Par
voie de conséquence, la plupart des méthodes mathématiques forgées à cette époque se distinguent par
leur haut degré d'abstraction, et il se constitua alors une forme de présentation des connaissances où
les procédures prirent le pas sur les problèmes particuliers. Sous les Han, en revanche, et en particulier
lorsque l'empereur Wu honora la seule doctrine confucéenne, la pensée abstraite tomba, dans les
cercles académiques, bien en-deça du niveau qui avait été le sien sous les Royaumes Combattants,
tandis que le penchant à l'utilitarisme s'affirmait 1 . C'est pourquoi les parties de texte que Zhang
Cang et Geng Shouchang ajoutèrent aux Neuf chapitres sont toutes constituées de problèmes auxquels
répondent leurs procédures. L'abstraction des procédures déclina, et la présentation adopta corrélati-
vement une forme du type du recueil de problèmes pratiques.
Qian Baocong a avancé la thèse que Les Neuf chapitres avaient été composés sous l'influence
confucéenne de l'école de Xunzi 2 . Ce point de vue nous paraît fondé, ce d'autant plus que, comme
le montrent des recherches textuelles, Zhang Cang était un élève de Xunzi 3 .
Pour nous résumer, Les Neuf chapitres représentent le fruit d'un processus de développement des
« neuf parties des mathématiques». Ces dernières subirent des dommages du fait de la destruction
des livres par le feu que perpétra l'empereur Qinshihuang. Les deux érudits de la dynastie Han,
Zhang Cang et Geng Shoucheng, rassemblèrent successivement les fragments des textes Qin, les
mirent en ordre, les retravaillèrent, y firent des ajouts, et c'est ainsi que fut élaboré le livre sous la
forme qui s'est transmise jusqu'à nous. La mise au point finale a dû en être effectuée au milieu du
1er siècle avant notre ère.

1. Voir Feng Youlan, Zhonggtto zhextteshi jianbian.


2. [Qian Baocong .6. 1983b), pp. 600-603,688-692.
3. Chtmqitt zttozhuan zhengyi (Sens correct du commentaire de Maître Ztto attx Annales de Printemps et d'Automnes), Shisanjing zhushtt,
p. 1703 ; Lu Deming,]ingdian shiwen. Xttltt, p. 52 ; Xtmzi jijie. Kaozheng xia, pp. 21, 39,46,47 ; [Knoblock 1988].
Histoire du texte 57

II. LE COMMENTAIRE PAR LIU HUI AUX NEUF CHAPITRES

En raison de la profondeur et de l'étendue de leur contenu, Les Neuf chapitres sur les procédures mathé-
matiques, à peine la version définitive mise au point, se virent conférer l'autorité d'un Classique et
devinrent le livre de base pour la fabrication des poids et mesures étalons dans le pays. Ainsi, les
inscriptions du hu et des poids réalisés par le Chambellan du Trésor National (Dasinong) de la période
de règne Guanghe (179) des Han orientaux déclarent: « On s'est basé sur la gamme et le calendrier
avec le huangzhong (la note de base de la gamme), sur Les Nezifchapitres sur les procédures mathématiques,
pour unifier les longueurs, les poids, les tailles, pour ajuster le soleil, la lune et les cinq planètes, par
suite de quoi tout ce qui est à l'intérieur des mers se trouve en harmonie. » 1
Corrélativement, comme Les Neuf chapitres ne comportaient que des procédures et des problèmes,
et donc ni raisonnement, ni démonstration, l'ouvrage suscita l'intérêt de nombreux commentateurs
au fil des générations suivantes, et la rédaction de commentaires portant sur ces aspects devint une
forme importante de recherche chez les mathématiciens chinois. Liu Hui, Zu Chongzhi et son fils,
Li Chunfeng, Jia Xian et Yang Hui font figure des plus importants.
C'est en l'an 4 de la période de règne Jingyuan des Wei (263) que Liu Hui composa son
commentaire des Neufchapitres sur les procédures mathématiques2 • A l'origine, cette exégèse était constituée
de dix rouleaux. Les neuf premiers comportaient le commentaire aux Neuf chapitres à proprement
parler. Par ailleurs, s'étant confronté à la question de la distance de la terre au soleil, Liu Hui avait
constaté que « dans les procédures des NeufChapitres où l'on érige quatre gnomons pour observer au
loin et où l'on utilise un arbre pour observer une montagne, dans tous les cas, des extrémités ou des
côtés se font apparaître réciproquement, mais il n'yen a pas de la catégorie (lei) qui dépasse ainsi ce
qui est loin» (Préface, p. 129). Or il découvre qu'une des « neuf parties des mathématiques» s'intitule
« double différence» et que son analyse met sur la piste d'un traitement de ce nouveau problème. Il
poursuit dans sa préface: «J'ai donc à dessein rédigé [un rouleau intitulé] "double différence", j'en
ai fait des commentaires pour approfondir ce que voulaient dire (yi) les personnes du passé, et j'ai
adjoint ceci après le (chapitre) "Base (gou) et hauteur (gu)". » C'est cet ajout qui constituait, à
l'origine, le dixième rouleau3 . Par la suite, il devint un volume séparé. Et comme son premier
problème consiste à mesurer à distance la hauteur et l'éloignement d'une île sur la mer, il fut intitulé
le Classique mathématique de Fîle maritime (Haidao suanjing). Le livre tel qu'il s'est transmis jusqu'à
nous comporte en tout neuf problèmes, lesquels sont tous des problèmes complexes de mesure à
distance qui ne peuvent être résolus qu'en recourant à deux, trois, voire quatre mesures. Malheureu-
sement les gloses que Liu Hui lui-même en a rédigées sont perdues. En revanche, son commentaire
aux neuf premiers rouleaux est à l'heure actuelle la plus ancienne des exégèses des Neuf chapitres à
avoir été transmise, celle, également, dont les contributions sont les plus importantes et, de surcroît,
la conservation, la plus complète. Ce commentaire fait entrer l'histoire des mathématiques en Chine
dans une ère nouvelle.

Liu Hui raconte lui-même son itinéraire: « Enfant, j'ai étudié Les Neuf chapitres; adulte, je l'ai
examiné à nouveau en détail. J'y ai observé le partage du Yin et du Yang, et j'ai synthétisé la source
des procédures mathématiques. Dans un moment de loisir au cours duquel j'en explorais les profondeurs,
je suis parvenu à en comprendre la signification (yi). C'est la raison pour laquelle j'ose mettre en œuvre
la totalité de mes faibles ressources intellectuelles, et rassembler (les matériaux) que j'ai vus pour en

1. Voir Zhongguo gttdai dttlianghengtttji (Collection d'illustrations de poids et mesures de la Chine ancienne), figure 147 (pp. 96-
97) et légende p. 23.
2. Histoire des Jin (jinshu) , « Monographie sur la gamme et le calendrier ( Li/li zhi) », pp. 491-492; Histoire des Sui
(Suishu) , « Monographie sur la gamme et le calendrier ( Liili zhi) », pp. 388,409.
3. Voirla préface de Liu Hui, p. 129.
58 Les Neuf chapitres

faire un commentaire. » (Voir p. 127.) Ce témoignage montre à l'évidence que le commentaire de


Liu Hui comprend deux parties: l'une rassemble les matériaux qu'il a pu consulter, et, dans l'autre,
il rapporte ses résultats personnels en matière d'interprétation du sens du Classique.
Il est aujourd'hui impossible de se pencher en détail sur l'état des recherches sur Les Neufchapitres
avant Liu Hui. Les sources anciennes mentionnent, pour la période qui s'étend des Han occidentaux
aux Trois royaumes, les travaux suivants sur le Classique:

- Xu Shang et Du Zhong, qui vécurent au temps des Han occidentaux, ont composé, respecti-
vement, Les Procédures mathématiques de Xu Shang, en 26 rouleaux, et Les procédures mathématiques de
Du Zhong, en 16 volumes l . Le dictionnaire de rimes Guangyun (Rimes générales) des Song avance qu'il
s'agit là de procédures des Neuf chapitres 2 . Xu Shang, de nom personnel public Changbo, était origi-
naire de Chang'an. Au début du 1er siècle avant notre ère, il occupa les positionsdejiangzuo dajiang
(Architecte de la Cour), de Hedi duwei (Commandant en chef des fleuves et des digues) et de Dasinong
(Chambellan du Trésor National), etc. On rapporte qu'« il excellait en mathématiques, et était en
mesure de mesurer l'utilité des travaux », ou encore « d'évaluer l'intérêt (qu'il y avait à tirer) des
travaux »3. On ne sait, en revanche, rien de la biographie de Du Zhong.
- On rencontre la mention de plusieurs personnes susceptibles d'avoir mené des recherches
sur Les Neuf chapitres au cours de la dynastie des Han orientaux. Ma Xu, originaire de Fufeng
(aujourd'hui province du Shaanxi), était le frère aîné du spécialiste des Classiques confucéens, Ma
Rong (79-166). Il excellait dans Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques4 et collabora avec
l'historienne Ban Zhao (environ 49-120) pour achever la rédaction de la « Monographie sur l'astro-
nomie » (Tianwenzhi) de l'Histoire des Han (Hanshu). Il se distingua également, à de multiples
reprises, comme général, par des faits d'armes.
L'astronome et homme de lettres Zhang Heng (78-139) était de Nanyang (aujourd'hui
province du Henan). Liu Hui cite son travail sur l'extraction de la racine sphérique 5 . Parmi ses écrits,
on mentionne un Suanwanglun 6 , dont on ignore s'il s'agit ou non d'u même ouvrage que le Zhang
Heng suan (Livre de mathématiques de Zhang Heng) auquel Liu Hui renvoie.
Zheng Xuan (127-200), originaire de Gaomi (Beihai, aujourd'hui dans la province du Shandong),
était un grand spécialiste des Classiques confucéens qui synthétisa les courants jinwen (textes modernes)
et guwen (textes anciens). On rapporte qu'« enfant, il étudia calligraphie et mathématiques» 7 .
Il comprenait le Santong li (calendrier Santong) et Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques8 .
Sur la fin de sa vie, il étudia avec Liu Hong le Qianxiang li (calendrier Qianxiang). Dans son commen-
taire au Zhouli (Rites des Zhou), il met en œuvre un certain nombre de connaissances mathématiques.
La théorie des « neuf parties des mathématiques » qu'il emprunte à Zheng Zhong a depuis lors été
considérée comme canonique. Le traitement des étalons de mesures que donne Liu Hui dans son
commentaire cite des extraits de son commentaire au Zhouli.
Liu Hong (environ 135-210), de Mengyin (Taishan), « avait, rapporte-t-on, du talent pour les
mathématiques et confectionna le Qianxiang li (calendrier Qianxiang) »9. Ce calendrier comportait
une procédure pour les nombres positifs et négatifs, identique pour l'essentiel à ce qu'on trouve

1. Hamhtt,« Yiwenzhi », p. 1766.


2. Guangytm, p. 384.
3. Hanshtt,« Gottxuzhi (Monographie sur les fossés et les canaux) », pp. 1688-1689.
4. Hott Han shu, « Ma Yuan zhuan (Biographie de Ma Yuan) », p. 682.
5. Voir le commentaire de Liu Hui au chapitre 4, p. 383.
6. Voir Hott Han shtt, « Zhang Heng zhuan (Biographie de Zhang Heng) », p. 1897-1951.
7. Voir Shishtto xinyu (Nottveau recueil de propos mondains), pp. 113-114.
8. Voir Hott Han shu, « Zheng Xttan zhttan (Biographie de Zheng Xttan) », pp. 1207-1216.
9. Voir Hott Han shu, « Liili zhi », pp. 3043,3082.
Histoire du texte 59

dans Les Neuf chapitres. On attribue à Liu Hong un ouvrage intitulé Les Neuf chapitres sur les procédures
mathématiques l , lequel comprenait sans doute une partie des fruits de sa recherche.
Xu Yue, de nom personnel public Gonghe, était originaire de Donglai. Selon son propre témoi-
gnage, il avait reçu sa formation de Liu Hong. Il « étudiait depuis toujours Les Neufchapitres, et avait une
aptitude certaine à élaborer des stratagèmes »2. Des sources anciennes consignent cinq Commentaires
aux Neuf chapitres sur les procédures mathématiques de sa main, qui comportent des nombres de chapi-
tres différents 3 . L'ouvrage que la tradition écrite nous a conservé sous le titre de Mémoire sur les procé-
dures de dénombrement (Shushu jiyi) porte une inscription qui en attribue la rédaction à Xu Yue. Qian
Baocong aussi bien que Dai Zhen pensaient qu'il s'agissait d'un faux4 , mais nombre d'historiens des
mathématiques en Chine aujourd'hui ne partagent pas cette thèse 5 .
Wang Can, originaire de Gaoping, homme de lettres, est l'un des sept maîtres de l'ère de règne
Jian'an. « Il était par nature excellent en mathématiques. »6 Le Guangyun des Song avance l'inter-
prétation qu'il excellait dans les procédures des Neuf chapitres7 .
- Pour ce qui est de l'époque des Trois Royaumes, voici les noms d'érudits ayant eu une activité
mathématique à nous être parvenus :
Kan Ze ( ?-243), qui vécut dans le royaume de Wu, de nom personnel public Derun, originaire
de Shanyin (Guiji), était président du grand secrétariat impérial (zhong shu ling) de ce Royaume.
Et, dans son Chuxueji, XuJian, de la dynastie des Tang, cite un ouvrage de lui intitulé Neuf chapitres:
il s'agit probablement d'un commentaire de sa mains. Par ailleurs, il avait, dans le passé, étudié le
Qianxiang li avec Xu Yue.
Zhao Shuang, qui porte également le prénom Ying, et le nom honorifique de Junqing, est
l'auteur d'un commentaire au Zhoubi suanjing (Classique mathématique du gnomon des Zhou)9. Ses
figures et sa théorie « de la base (gou) et de la hauteur (gu), du carré et du cercle» présentent de
fortes similarités avec celles du commentaire de Liu Hui au chapitre 9. Il était plus ou moins
contemporain de Liu Hui ou un peu antérieur à lui.
Wang Fan (228-266), qui servait au Royaume de Wu, était, lui, contemporain de Liu Hui.
Il proposa une « nouvelle» valeur pour le Iii de la circonférence du cercle lo , mais elle manquait de
précision.
Ceux des matériaux que, selon ses propres termes, Liu Hui a rassemblés sont signalés, chemin
faisant, par des expressions qui émaillent son commentaire, comme, par exemple: «une théorie
ancienne dit que », ou « parmi les procédures, il en est une ... », « quelqu'un a dit », « le
commentaire dit ». Liu Hui évoque même « ceux qui s'occupent de mathématiques », etc.
Mis à part ces indices, une analyse de la structure du commentaire de Liu Hui nous permet d'établir
qu'il convient de faire remonter également aux matériaux qu'il a rassemblés les éléments suivants

1. Voir Yao Zhenzong, Hott Han Yiwenzhi, p. 2402.


2. Wang Lang, « Saishi », in Ya Kejuh, Qttan shanggtt sandai Qin Han Littchao wen, Volume 22, p. 1175.
3. Voir le Suishtt (Histoire des Stti), «Jingji zhi (Monographie bibliographique) », p. 1025 et le Xin Tangshu (Nouvelle
histoire des Tang), « Yiwen zhi (Monographie bibliographique) », p. 1545.
4. Edition critique, in [Qian Baocong L:o..1963}, Jiaodian Sunajing shishu, pp. 531-532, p. 403 ; repris dans [Guo
Shuchun (éd.) L:o..1993}, tome 1, p. 343-344. Voir également le « sommaire» (tiyao) de Dai Zhen pour le Shushu jiyi.
5. [Feng Lisheng L:o..1989a}, pp. 58-60 ; [Li Zhaohua L:o..1995a}, p. 94, [Li Di L:o..1997a}, pp. 153-154, [Li Di L:o..1998b},
p. 15, [Guo Shuchun L:o..2000b}, pp. 23-24.
6. Voir San Guo zhi (Histoire des trois royaumes). Weishtt (Histoire de la dynastie Wei). « Wang Can zhttan (Biographie de Wang
Can) », p. 599.
7. Voir Guangyun, p. 384.
8. Voir Chuxueji, p. 636.
9. Voir les diverses éditions du Zhoubi suanjing : Songke suanjing littzhong ; [Guo Shuchun (éd.) L:o..1993}, tome 1, pp. 1-78.
Voir la préface de Zhao Shuang, la présentation postfacée de Bao Huanzhi, [Qian Baocong L:o..1963},Jiaodian Suan-
jing shishu.
10. Voir le Chottrenzhuan (Biographie des astronomes et mathématiciens), « Wang Fan », premier chapitre, p. 68.
60 Les Neuf chapitres

de son commentaire : la méthode de « ce qui entre et ce qui sort se compensent », la méthode de


vérification par les blocs, les traitements qui reposent sur un rapport de 1 à 3 entre le diamètre et la
circonférence, la méthode qui consiste à comparer les aires des bases pour déduire du volume d'un
corps à base carrée le volume du corps à base circulaire qui lui correspond, etc.!. Mais chez qui les a-t-
il prélevés? dans quel ouvrage? dans la majeure partie des cas, il est difficile de le déterminer avec
précision.
Dans l'ensemble, avant Liu Hui, les mathématiciens faisaient des efforts louables dans leurs
recherches sur Les Neufchapitres, mais leur niveau théorique n'était pas très élevé; beaucoup de leurs
commentaires n'étaient pas des démonstrations, mais se cantonnaient au stade de la vérification.
Liu Hui, partant de la base qu'ils lui offraient, donna à la recherche mathématique une grande
impulsion. Il élabora le concept de lü que contenaient déjà Les Neuf chapitres sur les procédures mathé-
matiques ainsi que le principe d'homogénéisation et d'égalisation. Il les développa au point qu'ils
embrassent la plupart des procédures et environ deux cents des problèmes des Neuf chapitres. Il en fit
ainsi les « points clefs des mathématiques» (voir p. 159). Il hérita du principe traditionnel selon
lequel « ce qui entre et ce qui sort se compensent », qu'il développa. De plus, il introduisit dans les
démonstrations mathématiques la méthode de découpe en parties infiniment petites et une concep-
tion des limites, ce à l'aide de quoi il démontra la formule de l'aire du cercle, et les formules
donnant les volumes du yangma et du bienao. Il créa une méthode rigoureuse de recherche du lü de
la circonférence du cercle (n). Par ailleurs, il releva et corrigea un certain nombre d'erreurs ou
d'imprécisions dans Les Neuf chapitres.
Dans les démonstrations par lesquelles Liu Hui établit systématiquement la correction des
méthodes de résolution, des formules, des Neuf chapitres, il recourt le plus souvent à la logique
déductive. Il dépeint les mathématiques comme un grand arbre dans la mesure où, même si elles se
divisent en branches, elles ne proviennent que d'un seul principe et partagent le même tronc.
Partant, il les constitue en un grand système. Par beaucoup de ses résultats et de ses conceptions, ce
commentateur se trouvait déjà près du seuil des mathématiques contemporaines. 2
Sur la biographie de Liu Hui, nous ne disposons d'aucun autre document que les passages de sa
main, mentionnés ci-dessus. En l'an 3 de la période de règne Daguan des Song du Nord, on lui
conféra le titre de « baron de Zixiang (Zixiang nan) » et, corrélativement, on lui offrit un sacrifice au
temple de Confucius 3 . En raison du fait qu'en général, à l'époque, le titre assigné renvoyait au lieu
de naissance, nous estimons que Liu Hui est donc originaire de Zixiang4 . Et nous conjecturons, sur
la base des mentions relatives à Zixiang et aux princes de Zixiang contenues dans le « Tableau des
principautés (Wangziho 1dbiao)5 » et la « Monographie sur les configurations terrestres (Dili zhi) 6» de
l'Histoire des Han, ainsi que dans le Yuanfeng jiuyu zhi de Wang Cun des Song7 et dans le ]inshi
(Histoire des ]in)8, que Zixiang est le district de Zouping dans la province d,:! Shandong. Liu Hui
serait donc un descendant d'un prince de Zixiang des Han. La région de Qi et de Lu dans laquelle se
trouve Zouping a été florissante sur le plan académique depuis la période des Printemps et
Automnes, et ce jusqu'à la période Wei-Jin. De nombreux penseurs, de prestigieuses institutions y
ont vu le jour, parmi lesquels on relève Confucius, Mozi, l'académie Jixia, Zheng Xuan, Xu Gan,
etc. De la fin des Han à la dynastie Wei, nombre de mathématiciens y naquirent également, parmi

1. Voir [Guo Shuchun .61992a}, pp. 129-139; pp. 125-135.


2. Voir [Guo Shuchun .61990c}, [Li]imin .61991a} et [Guo Shuchun .61992a}.
3. Voir Song shi, «Li zhi (Monographie sur les rites) », pp. 2551-2552.
4. Voir [Guo Shuchun .61992a}, pp. 346-353, pp. 349-355, et [Guo Shuchun .61992b}, pp. 60-63.
5. Voir Hanshtt, p. 503.
6. Voir Hanshtt, p. 1570.
7. Voirp.15.
8. Voir]inshi,« Dilizhi (Monographie sur l'organisation de l'espace terrestre) », p. 612.
Histoire du texte 61

lesquels Zheng Xmtn, Liu Hong, Xu Yue. On peut donc, sans risque d'exagération, parler même, à
l'époque, de la formation, autour du Taishan (le mont Tai), d'un centre de mathématiques. Pareilles
conditions ne pouvaient que favoriser le fait que Liu Hui devienne un mathématicien remarquable.

La Chine de l'époque, et ce depuis la fin des Han, se trouvait en proie à de grandes transformations
sociales. Les rapports économiques s'y caractérisaient essentiellement par le servage, qui s'exerçait
dans de vastes domaines. Les grandes familles et la caste des lettrés occupaient le centre de la scène.
Dans le domaine de la pensée et de la culture, les études contournées des Classiques confucéens ainsi
que les superstitions des apocryphes, qui avaient fleuri au cours des deux périodes Han, avaient,
elles, quitté la scène historique. La position des Confucéens se dégrada notablement tandis que la
pratique d'argumentations, débattant en premier lieu des trois mystères (San xuan) (le Yijing, le Laozi,
le Zhuangzi), gagna en importance. On vit ainsi renaître ce climat fiévreux qui avait disparu depuis
le temps des rivalités entre les cent écoles de l'époque des Royaumes Combattants l . Les diverses
écoles réprimées des siècles durant, après que l'empereur Qinshihuang eut fait brûler les livres cano-
niques et enterrer vivants les lettrés, que l'empereur Wu des Han « eut pratiqué le culte exclusif du
confucianisme en discréditant les autres écoles », les Taoïstes, les Nominalistes, les Légistes et les
Mohistes, relevèrent à nouveau la tête et firent l'objet d'un intérêt certain. L'époque abonda, elle
aussi, en hommes de talent. Mentionnons pour mémoire les politiciens et stratèges comme Cao Cao,
Zhuge Liang, Zhou Yu, les penseurs comme Zheng Xuan, Ji Kang, He Yan, Wang Bi, l'astronome
Liu Hong, les mathématiciens Liu Hui, Zhao Shuang, le spécialiste en mécanique Ma Jun, le carto-
graphe Pei Xiu, les médecins Hua Tuo, Wang Shuhe, les hommes de lettres Cao Zhi, Cao Pi, les
sept sages de l'ère de règne Jian'an au nombre desquels Wang Can qui, tous, virent le jour au cours de
cette période. La plupart d'entre eux, particulièrement précoces, réalisèrent leurs œuvres immortelles
entre vingt et trente ans.
Liu Hui explicite dans sa préface l'objectif principal de son commentaire aux Neuf chapitres:
« On recourt à des énoncés pour analyser les constitutions internes (li) ; on se sert de figures pour
disséquer des corps. » Or l'expression d'« analyser les constitutions internes (li) » désigne précisé-
ment le sujet principal de la pratique des argumentations. Lorsque Liu Hui les analyse, qu'il
recherche la clarté dans les concepts mathématiques, la justesse dans les raisonnements, la rigueur
dans les démonstrations, etc., il est en affinité avec la direction prise par la pratique des argumenta-
tions dans le monde intellectuel de l'époque, et son style s'accorde parfaitement à elle. Simultané-
ment, quand il analyse les raisons, il insiste sur l'importance de la simplicité, dénonçant ce qui est
inutilement compliqué. Il préconise ainsi, lorsqu'on « se voit présenter un coin [d'}en conclure par
analogie pour les trois autres» (voir p. 223), de procéder « en se familiarisant avec [une chose
d'une} catégorie de sorte à en étendre [la connaissance aux choses de même catégorie} » (voir sa
préface, p. 129), et met l'accent sur la pensée rationnelle, etc. En tout cela, il est en parfait accord
avec le monde intellectuel de son époque 2 , allant également jusqu'à reprendre un grand nombre de
termes, de structures phrastiques, à He Yan, Ji Kang, et Wang Bi. Ces remarques permettent
d'avancer des conclusions sur sa biographie: nous pouvons en déduire que Liu Hui a dû naître dans
les dernières années de la seconde décennie du Ille siècle ou un peu après, et qu'il a commenté
Les Neuf chapitres quand il avait environ trente ans. 3
Par ailleurs, Liu Hui avait une bonne connaissance des différentes écoles de pensée de l'époque
pré-Qin. Il excellait à puiser idées et matériaux dans leurs textes fondamentaux ainsi que dans les
livres des deux dynasties Han,. Dans son commentaire, mis à part les matériaux cités de sources qu'il

1. Voir [Hou Wailu L'".1957a}, pp. 26-262.


2. Voir [Guo Shuchun L'".1984d}, pp. 57-62.
3. Voir [Guo Shuchun L'".1992a}, p. 363.
62 Les Neuf chapitres

explicite lui-même -le Mozi, le Mémoire sur l'examen des travaux artisanaux (Kao gong ji), le Commen-
taire de Maître Zuo (aux Annales de Printemps et Automnes) (Zuoshi zhuan), il utilise aussi abon-
damment idées et formulations du Zhouyi (ou Yijing, Classique du. changement), du Guanzi, du Lunyu
(Entretiens de Confucius), du Laozi, du Zhuangzi, du Zhouli (Les Rites des Zhou) ainsi que du Huainanzi,
du Shiji (Mémoires historiques), du Lttnheng (Discours pesés), et autres livres. Il s'en saisit sans effort, les
mettant à profit pour ses propres créations mathématiques, sans laisser de trace de la couture 1. Par
exemple, son affirmation, lors d'une découpe en parties infiniment petites, du fait qu'il arrive un
moment où on ne peut pas couper vient tout droit de la conception de l'insécable chez Mozi 2 . L'idée
qu'il formule en affirmant: « l'extrême du fin, on le dit infime; infime, il n'a donc pas de forme»
vient clairement du passage où Zhuangzi écrit que «l'extrême du subtil, on le dit infime»,
« l'infime n'a pas de forme »3. Et lorsque Liu Hui réfute la procédure de l'extraction de la racine
sphérique, dans Les Neuf chapitres, son style est tout à fait le même que celui de Wang Chong
lorsque, dans son Lunheng, il réfute le saint qui sait mille choses anciennes et connaît dix mille géné-
rations 4 .
Liu Hui met l'accent sur la discipline de l'esprit qui consiste à rechercher la vérité en se basant
sur les faits tels qu'ils sont. Dans l'intégralité de son commentaire, il ne parle que s'il a des preuves,
et ne dit tien qui soit dénué de sens. On en a un exemple clair lorsque, rapportant que des sources
affirment que « Lishou créa les mathématiques », Liu Hui ajoute: « on n'a rien entendu dire de
plus précis à ce sujet ». (Voir p. 127.) Ce fait témoigne d'un autre trait: Liu Hui n'a pas le culte des
anciens, et il enjoint au contraire à ne pas leur « emboîter le pas» (voir p. 179). Les Neuf chapitres
furent très tôt considérés comme un Classique, et Liu Hui en rédigea un commentaire. Mais si ce
dernier manifeste la plus grande estime pour l'ouvrage, il est aussi le premier mathématicien à en
critiquer les erreurs, et c'est lui qui en mettra le plus grand nombre en évidence. Il condamne égale-
ment les mathématiciens des générations passées qui ont suivi Les Neuf chapitres jusque dans leurs
erreurs, sans tenter de l'améliorer, comme en témoigne l'affirmation suivante: « Depuis des généra-
tions, on a transmis cette méthode [à savoir le rapport de 3 à 1 po~r celui de la circonférence au
diamètre] ; c'est que personne n'a voulu la vérifier avec minutie. Les érudits ont emboîté le pas des
anciens, et ils ont copié leurs erreurs. » (voir p. 179) Ainsi, Liu Hui ne craint pas de faire œuvre de
créateur, de proposer des idées nouvelles, des méthodes nouvelles, des formules nouvelles. Il s'oppose,
en revanche, fermement au mysticisme des nombres. Sous les deux dynasties Han, les superstitions
des livres apocryphes connurent une grande vogue, et le mysticisme numérique fit à cette époque
son apparition. Zhang Heng, qui est un astronome et un homme de lettres remarquable du temps
des Han orientaux, s'y enlise lorsqu'il traite du volume de la sphère, ce en quoi Liu Hui le critique:
Il veut « s'accorder avec la théorie du pair et de l'impair, du Yin et du Yang, et il ne prend pas en
considération la précision. Quoique [sa théorie] comporte des phrases éléga~tes, rendre ainsi chao-
tique la méthode (dao) et détériorer le sens, c'est vicié. » (voir p. 383) On ne peut déceler aucune
trace de mysticisme numérique dans l'intégralité du commentaire de Liu Hui. Il se représente
l'humanité comme développant et faisant progresser sans cesse les connaissances mathématiques. Et
lorsque lui-même est confronté à un problème que, temporairement, il n'arrive pas à résoudre, il
consigne un message d'espoir à l'intention des générations ultérieures. C'est ainsi qu'au moment
même où il met en évidence l'erreur qui affecte la procédure pour l'extraction de la racine sphérique
dans Les Neuf chapitres, il introduit le corps qui a la forme de dais carrés qui s'emboîtent exactement
(mou he fang gai). Il suffirait de trouver le. volume de ce corps, et la résolution du problème du
volume de la sphère s'ensuivrait aussitôt. Mais Liu Hui n'est pas en mesure d'établir lui-même

1. [Guo Shuchun 61992a], pp. 330-345, pp. 332-346, [Guo Shuchun 61993e], pp. 3-10.
2. Voir Mozi, p. 257.
3. Zhtlangzi,« Qitlshui (La crue dJautomne) », [Guo Qingfan 61961], p. 572.
4. Voir[Guo Shuchun 61993e], pp. 3-10 et [Guo Shuchun 61992a], pp. 341-345, pp. 342-346.
Histoire du texte 63

comment déterminer ce volume. Il l'écrit sans détour: «Je voudrais, avec mes maigres [ressources},
m'appliquer (à ce problème), mais je crains de manquer du principe exact. Je n'oserai pas à la légère
discuter ce point, mais attendrai quelqu'un capable d'en parler. » (Voir p. 381.) Cette déclaration
témoigne de la qualité de son sens moral ainsi que de la largesse d'esprit d'un scientifique qui ne se
figure pas qu'il sait, lorsqu'il ne sait pas, et qui ne cherche pas à jouir d'une réputation usurpée.
C'est précisément en suivant la direction indiquée par Liu Hui que, deux cents ans plus tard,
Zu Gengzhi résoudra avec succès ce problème.
Liu Hui préconise souplesse et diversité, et déplore que certains, maladroits à en saisir les prin-
cipes subtils, se contentent de s'appuyer sur les procédures d'origine (voir p. 651). Par conséquent,
pour un même problème, il proposera des modes de résolution et des idées différents. Ce style de
recherche qui le conduit à étudier le vrai en se basant sur les faits eux-mêmes, cette ouverture
d'esprit, cette hardiesse dans la création, ces capacités exceptionnelles, telles sont les conditions
subjectives qui lui ont permis, dans des circonstances objectives données, au cours d'une époque
marquée par de profondes transformations, de provoquer une mutation d'envergure dans les mathé-
matiques de la Chine ancienne.

III. LES RECHERCHES DE Zu CHONGZHI ET DE SON FILS


SUR LES NEUF CHAPITRES

Zu Chongzhi (429-500), qui a réalisé la prouesse de porter la précision du lü de la circonférence du


cercle jusqu'à huit chiffres significatifs, est, en Chine, connu de tous et bien plus renommé que Liu
Hui. Pourtant rares sont ceux de ses apports mathématiques pour lesquels nous disposons
aujourd'hui de témoignages. La raison en est que son ouvrage Zhuishu (shu : procédure) s'est perdu
depuis les Tang. Les ascendants de Zu Chongzhi, de nom personnel public Wenyuan, étaient origi-
naires du district de Qiu dans la préfecture de Fanyang (aujourd'hui le district de Laishui dans la
province du Hebei) ; par la suite ils se déplacèrent vers le sud.
Zu possédait un vaste savoir, et il était doué de multiples talents. Il apporta des contributions
dans des domaines aussi variés que les mathématiques, le calendrier et la construction mécanique.
Il était de surcroît homme de lettres. Zu Chongzhi établit le Daming li (le calendrier Daming), où,
le premier, il réfléchit au calcul de la précession des équinoxes. Les temps de révolution du soleil et
de la lune y sont également plus précis que dans les calendriers de l'époque. Quand il soumet un mémoire
à la cour pour proposer d'améliorer le calendrier, il rencontre l'opposition de ministres influents.
C'est dans ces circonstances qu'il rédige son Boyi (Réfutation), dans lequel il fait montre d'un esprit
noble, qui persiste dans la vérité scientifique, ne manifeste pas de crainte devant les puissants, et se
refuse à vénérer les auteurs. anciens sans raison.
Zu Chongzhi fabriqua, par ailleurs, le bateau de mille li et le moulin à eau pour décortiquer le
riz. Il améliora le chariot qui pointe vers le sud, le « bœuf de bois-cheval mécanique» (mécanique
pour transporter les vivres), etc. Dans un autre domaine, il rédigea un ouvrage intitulé Anbianlun
(Sur le maintien des défenses aux frontières), de même qu'il étudia le Zhouyi (Classique du changement), le
Laozi, le Zhuangzi, le Lunyu (Les Entretiens de Confucius), leXiaojing (Le Canon de la piétéfiliale), etc.,
tous sujets sur lesquels il commit des écrits. En outre, il commenta Les Neuf chapitres, et rédigea un
ouvrage intitulé Zhuishu (shu: exposé), lequel ouvrage comportait plusieurs dizaines de parties l .
Zhuishu (shu : procédure) et Zhuishu (shu : exposé) sont-ils le même ouvrage ou des livres différents?
L'auteur en est-il Zu Chongzhi ou son fils Zu Gengzhi (ou Zu Geng) ? Quels sont les rapports de ces
textes avec le commentaire de Zu Chongzhi aux Neuf chapitres? Autant de questions auxquelles il
est difficile d'apporter des réponses satisfaisantes. Selon Li Chunfeng, Zu Chongzhi a rédigé le Zhuishu
(shu : procédure). « Sa préoccupation essentielle, écrit-il, était la précision et c'était le meilleur des

1. Nan Qi shu, « Zu Chongzhi zhttan (Biographie de Zu Chongzhi) », pp. 903-906.


64 Les Neuf chapitres

mathématiciens. »1 Wang Xiaotong 2 et Shen Kuo (aussi appelé Shen Gua)3 donnent, tous deux,
l'auteur du Zhuishu (shu: procédure) pour être Zu Gengzhi. Quant à Qian Baocong, il avance la
thèse que le titre de Zhuishu (shu : exposé) recouvrirait le commentaire de Zu Chongzhi aux Neuf
chapitres, tandis que le Zhuishu (shu : procédure) serait, lui, une œuvre que Zu Gengzhi achève en y
mettant à profit l'enseignement prodigué par son pèré. Quoi qu'il en soit, comme, selon des
sources anciennes, « aucun des fonctionnaires professeurs de mathématiques n'était en mesure de
pénétrer totalement ses obscurités »5, l'ouvrage se perdit.
Zu Chongzhi proposa d'autres valeurs pour la circonférence du cercle et son diamètre : les lü
précis de 355 et de 113, ainsi que les lü simplifiés de 22 et de 7 respectivement. Il élabora aussi les
procédures « kaichali » (<< extraction cubique avec différence»), « kaichanzi » (<< extraction carrée avec
différence») où il introduisit les concepts de « positif» et de « négatif »6 : il s'agit probablement de
la résolution de problèmes d'équations des deuxième et troisième degrés avec cœfficients négatifs 7 .
Dans ses gloses sur les Neuf chapitres, Li Chunfeng cite la procédure que Zu Gengzhi élabora
pour l'extraction de la racine sphérique et mentionne le principe auquel on associe aujourd'hui son
nom: celui-ci résolut, en effet, complètement le problème du volume de la sphère, en s'appuyant sur
l'avancée réalisée sur cette question par Liu Hui. Zu Gengzhi, de nom personnel public Jingshuo,
fut mathématicien et astronome. Grâce à ses efforts, le calendrier élaboré par son père, le Daming li,
fut finalement mis en application par la dynastie Liang. Il exerça une influence importante sur le
mathématicien du Nord Xin Dufang s .
Les sources anciennes mentionnent également un certain nombre d'autres ouvrages portant sur
Les Neuf chapitres et antérieurs à Li Chunfeng : Xu Yue, Zhen Luan ont réécrit des Neuf chapitres sur les
procédures mathématiques en deux rouleaux. Li Zunyi a commenté l'ouvrage en un rouleau. Yang Shu a
rédigé le]iujiu suanshu (Procédures mathématiques de la table de multiplication), en deux rouleaux. Xu Yue,
Zhen Luan, et d'autres ont rédigé le ]iuzhangbieshu (Autres procédures pour les Neuf chapitres), en
deux rouleaux ainsi que le Classique des Neuf chapitres sur les mathématiques, en vingt-neuf rouleaux.
Zhang Jun a écrit le]iuzhang tuitu jingfa (Figures proposées et méthodes projet(es sur les Neufchapitres), en un
volume9 . Zhen Luan aurait composé un Classique des Neufchapitres sur les mathématiques, en neuf rouleaux,
Liu Yu un]iuzhang za suanwen (Nombreuses procédures pour les Neuf chapitres) en deux rouleaux, Song
Quanzhi un]iuzhang shu shu (Commentaire sur les Neuf chapitres de procédures) en neuf rouleaux10 , etc.
Parmi eux, nous sommes dans l'incapacité, faute de sources, d'appréhender les apports de Li, Yang,
Zhang, ou de Song. Quant à savoir si les trois premiers seraient de la dynastie du Nord ou du Sud, s'ils
ont vécu avant ou après Zu Chongzhi, ces questions restent aujourd'hui hors de portée. Zhen Luan, qui
a vécu sous les Zhou du Nord, est originaire de Wuji (Zhongshan) et vécut au VIe siècle. Il a mené des
recherches sur les mathématiques tout autant que sur le calendrier. Selon nos sources, il aurait rédigé
des commentaires sur tous ceux des Suanjing shishu (Dix Classiques de mathérnatiques)l1 qui avaient été

1. Sttishtt,« Lüli zhi », p. 388.


2. Voir son Shang jigtt suanjing biao, in [Guo Shuchun (éd.) 6..1993], tome 1, p. 358, [Qian Baocong 6..1963],Jiaodian
Suanjing shishu, p. 493, repris dans [Guo Shuchun (avec Liu Dun) 6.. 1998e], vol. 4, p. 376 ; Guo Shuchun jiao-
dianben (édition du Liaoning jiaoyu chubanshe), p. 1, (édition de Jiuzhang chubanshe), p. 413.
3. Voir Mengxi bitan jiaozheng, [Hu Daojing 6..1987], p. 572.
4. Voir [Qian Baocong 6.. 1964a], pp. 85-86, pp. 93-94.
5. Voir Sttishu, « Li/li zhi », p. 388.
6. Voir Suishtt, « Lüli zhi », p. 388.
7. Voir[Qian Baocong 6.. 1964a], pp. 89-90, pp. 97-98.
8. Voir Beishi,« Xin Dufang », pp. 2933-2934.
9. Suishtt, «Jingji zhi », p. 1025.
10. Jiu Tang shtt, «Jingji zhi », pp. 2038-2039. Xin Tang shu, « Yiwen zhi », pp. 1545-1546.
11. Suanjing shishu, édition critique de Dai Zhen, Weiboxieben. [Qian Baocong 6.. 1963],Jiaodian Suanjing shishu prend
cette dernière édition comme base. Le Dianjiaoben de Guo Shuchun et Liu Dun prend comme édition de base
l'édition des Song du Sud, le texte du Jigttge ainsi que la copie par Dai Zhen de l'encyclopédie Yongle (éditions de
Liaoning jiaoyu chubanshe et de Jiuzhang chubanshe).
Histoire du texte 65

produits antérieurement à lui, le Zhuishu excepté. Les livres intitulés Wucao suanjing (Classique mathé-
matique des cinq bureaux), Wujing suanshu (Procédures mathématiques des cinq Classiques) lui sont en fait
attribués. Le Zhoubi suanjing (Classique mathématique du Gnomon des Zhou) et le Shushu jiyi (Mémoire
sur les procédures de dénombrement) comportent un commentaire de lui, mais les éditions parvenues
jusqu'à nous des autres ouvrages ne présentent pas d'exégèse qui soit de sa plume. L'explication que
Zhen Luan développe relativement au boulier, dans son commentaire à ce dernier livre, permet de
mieux comprendre le sens qu'il convient d'attribuer à ce terme. S'il n'est pas identique à l'abaque
qui devait s'imposer par la suite, il semble, sans aucun doute possible, avoir profité à l'élaboration
de celle-ci. Zhen Luan a également rédigé un texte intitulé San deng shu (Les Nombres sur trois rangs),
et Zhen Luan suanshu (Procédures mathématiques de Zhen Luan). Dans l'ensemble, son niveau mathéma-
tique paraît cependant peu élevé. Les sources mentionnent également Liu You, originaire de
Xingyang, qui a exercé des fonctions publiques sous les Sui.
Le Sunzi suanjing (Classique mathématique de Sunzi, environ 400) et le Zhang Qiujian suanjing
(Classique mathématique de Zhang Qiujian, seconde moitié du v e siècle), qui furent rédigés durant la
période des dynasties du Nord et du Sud, citent tous deux des problèmes des Neuf chapitres sur les
procédures mathématiques.
On relève dans les sources anciennes d'autres mentions de trava_ux qui ont porté sur les Neuf
chapitres. Evoquons-les: Yin Shao (première moitié du ve siècle), professeur de mathématiques dans
une école d'Etat (boshi) des Wei du Nord, qui « connaissait à fond Les Neuf chapitres», dit de lui-
même qu'il a étudié Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques auprès de Cheng Gongxing, de
Shitan Yong, de Fa Mu 1 . Xin Dufang, originaire de Hejian, qui vécut durant la seconde moitié du
v e siècle et la première moitié du VIe siècle, a étudié les mathématiques auprès de Zu Gengzhi, et
rédigé des commentaires à La Double différence, Base et hauteur2 . Gu Yue (480-569), dont la vie se
déroula sous les dynasties du Sud Liang et Chen, possédait à fond Les Neuf chapitres 3 , tout comme
Liu Zhuo, qui vécut au temps de la dynastie des Sui et était originaire de Xindu. Ce dernier élabora
le Huangji li (calendrier Huangji)4 et créa une méthode d'interpolation du second ordres.
En résumé, malgré la division de la Chine au temps des dynasties du Nord et du Sud, et malgré
les fréquents changements du pouvoir politique, les lettrés poursuivirent leurs recherches sur
Les Neuf chapitres. Malheureusement, aucun de leurs travaux semble n'avoir été conservé.

IV. LES RECHERCHES SUR LES NEUF CHAPITRES DE WANG XIAOTONG,


DE LI CHUNFENG ET DE LI JI
Au début de la dynastie Tang, Wang Xiaotong rédigea sonJigu suanjing (Classique mathématique qui
fait suite aux anciens). Comme le titre l'indique, l'ouvrage constitue donc, aux yeux de son auteur,
une suite aux Neuf chapitres. La biographie de Wang Xiaotong n'est pas connue avec précision. Nous
savons qu'au moment où la dynastie Tang fut instaurée, il avait déjà un certain âge et qu'il fut, au
début de cette dynastie, professeur d'astronomie et de mathématiques. Les sources anciennes
rapportent également qu'il avait dans le passé critiqué le calendrier wuyin yuan de Fu Renjun. En
matière d'astronomie, il était conservateué. Son Jigu suanjing introduit «l'extraction de racine
cubique comportant des (termes) rejoints» (kai daicong lifang, soit la recherche d'une racine positive
à des équations cubiques), ce en vue de quoi il combine toutes sortes de problèmes se rapportant à
des travaux de construction, ou à des triangles rectangles. Après la perte du Zhuishu, cet ouvrage se

1. Voir Weishu, Shuyi, « Yin Shao », pp. 1955-1956.


2. Voir Beishi, « Xin Dufa », pp. 2933-2934.
3. Voir Nanshi, « Rulin », « Gu Yue », p. 1752.
4. Voir Suishtt, « Rulin », « Liu Zhuo », pp. 1718-1719.
5. Voir [Qian Baocong .61964a], pp. 103-104, pp. 113-115.
6. Voir[Qian Baocong .61964a], p. 95, p. 103.
66 Les Neuf chapitres

trouve être le plus ancien, en Chine, à aborder ce type de question. Il paraît cependant inapproprié
que Wang Xiaotong se vante du fait que son propre travail soit sans précédent dans l'histoire et
appelé à rester sans lendemain. De Liu Hui, il affirme qu'il « n'a jamais été un bon guide », et il
critique sans motif le Zhttishu. Ces faits montrent à l'évidence que, tout comme d'autres érudits
contemporains, il ne saisit pas la signification théorique des contributions de Liu Hui et qu'il ne
comprend pas le Zhuishu 1 .
Li Chunfeng (602-670) fut invité, de même que Liang Shu, professeur du département de
mathématiques de la Direction de l'Education (Guozijian), Wang Zhenru, assistant-professeur de
l'Université nationale et d'autres, sur ordre de l'Empereur, à commenter Le Classique mathématique
du Gnomon des Zhou (Zhoubi suanjing), Les Neuf chapitres et d'autres Classiques mathématiques formant
en tout un ensemble de dix ouvrages. Au douzième mois de la première année de la période de règne
Xianqing (656), le livre fut achevé et l'empereur Tang Gaozong ordonna qu'il soit utilisé comme
manuel dans l'Université impériale 2 . Les Neuf chapitres et Le Classique mathématique de rîle maritime
y étaient étudiés en tout pendant trois années et devinrent, de plus, les matières principales de
l'examen officiel de mathématiques 3 . Evoquons ici la biographie de Li Chunfeng. Originaire de
Yong (Qizhou), il occupa le poste de Taishiling (Directeur du service astrologique). On lui doit
d'avoir composé le Linde li (calendrier Linde) et d'avoir rédigé, pour leJinshu (Histoire des Jin) et le
Suishu (Histoire des Sui), la « Monographie sur l'astronomie (Tianwen zhi) » ainsi que la « Monographie
sur la gamme et le calendrier (Lüli zhi) ». Cette collection de dix Classiques de mathématiques dont
Li Chunfeng dirigea la mise en ordre représente une synthèse des ouvrages mathématiques rédigés
en Chine avant le début des Tang, et son importance pour l'histoire des mathématiques en Chine est
inestimable. Il est probable que le changement de titre qui transforma l'appellation des Neuf chapi-
tres sur les procédures mathématiques en Classique des Neuf chapitres sur les mathématiques date de cette
époque. Cependant, si l'on omet les idées nouvelles avancées à propos du problème du port des
corbeilles dans le chapitre 6, les gloses de Li Chunfeng et de son équipe paraissent pour l'essentiel
dénuées d'originalité. Par endroits, ils émettent des critiques à l'encontre d'idées pourtant exactes
de Liu Hui. Ils ne perçoivent pas ses contributions théoriques, et vont même parfois jusqu'à les dépré-
cieé. Ce que les gloses de Li Chunfeng et de son équipe nous offrent de plus précieux, c'est d'avoir
conservé la procédure de l'extraction de la racine sphérique de Zu Gengzhi.
Après que Les Neuf chapitres eurent fait l'objet de l'exégèse de Li Chunfeng et de son équipe,
le texte du Classique ainsi que les commentaires de Liu Hui et de Li Chunfeng formèrent un
ensemble qui se transmit tel quel au cours des siècles postérieurs. A l'époque de Li Ji au plus tard, il
était déjà apparu de légères divergences entre manuscrits. La biographie de Li Ji n'est pas connue
dans le détail; fonctionnaire temporairement assistant-directeur (jiachengwulang), il eut la charge de
collationner les textes de Classiques des mathématiques au Département de la Bibliothèque
impériale (mishusheng). Selon nos recherches, il aurait vécu sous les Tang, dans la première moitié du
VIlle siècle. Nous rejoignons donc sur ce point l'imprimé des Bijoux assembl'és (juzhen) ou la Biblio-
thèque complète (Siku quanshu) qui le donnent pour un homme des Tang. En revanche, les preuves
réunies par Huang Zhongjun, qui, dans son Chouren zhuan sipian (Quatre chapitres de biographies
dJastronomes-mathématiciens) , en fait un lettré des Song, ne nous paraissent pas suffisantes. Li Ji a
composé le Zhoubi suanjing yinyi (Prononciation et sens du Classique mathématique du gnomon des
Zhou), et le Jiuzhang suanjing yinyi (Prononciation et sens du Classique des Neuf chapitres de mathéma-
tiques). Sous quelques centaines d'entrées constituées de caractères ou de mots, ce dernier ouvrage
donne les prononciations et explique le sens des termes. Certes ces éléments devaient s'avérer utiles

1. Voir [Guo Shuchun L::.1993b}, pp. 317-319, [Guo Shuchun L::.2001c}, pp. 20-25.
2. Voir leJitt Tang shtt, « Li Chttnfeng zhttan (Biographie de Li Chttlzfeng) », pp. 2717-2719, et le Tang Httiyao, rouleau 66,
p. 1163.
3. Voir le Tang Littdian, Siktt qttanshtt, volume 595, p. 202.
4. Voir [Guo Shuchun L::.1992a}, pp. 385-387, pp. 386-388.
Histoire du texte 67

pour la postérité. Mais Li ]i fait montre au total de peu d'originalité: ses explications des termes
mathématiques sont pour la plupart tirées du Hanshu (Histoire des Han), du Suishu (Histoire des Sui)
ainsi que des commentaires de Liu Hui et de Li Chunfeng. Il reste malgré tout éminemment
précieux dans la mesure où il recèle des informations concernant un certain nombre d'éditions 1 .

v. LES RECHERCHES SUR LES NEUF CHAPITRES DE JIA XIAN ET DE YANG HUI

Entre le milieu de la dynastie Tang et le début des Song, la société chinoise connut des transforma-
tions radicales du point de vue tant de l'économie que de la politique. Des quatre inventions
chinoises qui eurent une influence remarquable sur la civilisation mondiale, trois datent de cette
époque. Il s'agit de la diffusion de l'impression par gravure et de la découverte de la technique
d'impression à caractères mobiles, de la boussole et de son utilisation pour la navigation, ainsi que
de la poudre à canon. L'invention de l'imprimerie, tout particulièrement, joua un rôle crucial dans
la diffusion de la connaissance mathématique. En 1084, sous les Song du Nord (septième année de
la période Yuanfeng), le Département de la Bibliothèque impériale (17zishusheng) fit graver Les Neuf
chapitres sur les procédures mathématiques, qui s'étaient transmis de génération en génération, ainsi que
neuf Classiques mathématiques rédigés depuis les Han jusqu'au Tang. Au cours des années 1200-1213,
sous les Song du Sud (périodes Qingyuan etJiading) le mathématicien et astronome Bao Huanzhi en
fit graver de nouvelles planches. Les œuvres de mathématiciens comme ]iaXian, Qin ]iushao, Li
Ye, Yang Hui, Zhu Shijie, furent, elles, gravées dès leur parution. Les mathématiques avaient
connu, avec les dynasties Sui et Tang, plusieurs centaines d'années au cours desquelles les connais-
sances avaient stagné. Elles entrèrent avec les Song dans une nouvelle période de développement et
d'apogée. La parution du livre de lia Xian intitulé le Huangdi jiuzhang suanjing xicao (Détails des
procédures du Classique des Neuf chapitres sur les mathématiques de Huangdi) en fournit un indice. On ne
connaît que quelques éléments de la biographie de lia Xian. Il fut l'élève du mathématicien et
astronome célèbre des Song du Nord Chu Yan. Il vécut sans doute au cours de la première moitié du
XIe siècle et occupa le poste de "Fonctionnaire militaire en fonction à gauche du Palais" (zuoban
dianzhi) au cours du règne de l'Empereur Renzong 2 , ce qui, au temps des deux dynasties Song,
représentait un poste modeste dans l'administration militaire. Il semble que les mathématiques
aient été un penchant auquel il s'adonnait à ses heures de loisir. Outre le commentaire mentionné
ci-dessus, lia Xian a également composé un Suanfaxueguji (Recueil de procédures de calcul pour étudier
les anciens), en deux rouleaux, qui ne nous est pas parvenu3 . Le Huangdi jiuzhang suanjing xicao
(Détails des procédures du Classique des Neuf chapitres sur les mathématiques de Huangdi), en neuf
rouleaux, a dû être écrit entre 1023 et 1034. 4 C'est grâce au fait qu'il était amené à devenir le livre
sur la base duquel Yang Hui composa son Xiangjie jiuzhang suanfa (Explications détaillées des Neuf
chapitres sur les méthodes mathématiques) qu'il a partiellement été conservé: nous disposons de la
seconde moitié du chapitre 3, du chapitre 4 (Grande encyclopédie Yongle, chapitres 16343, 16344)5
ainsi que des chapitres 5 (en partie), 6, 7, 8, 9. 6 Les autres parties sont, elles, perdues. Les « détails
des méthodes» que composa lia Xian ne sont pas, comme les commentaires de Liu Hui ou de Li
Chunfeng, insérés entre les phrases du texte des Neuf chapitres. C'est à la suite de l'énoncé des
problèmes et des procédures de l'ouvrage ainsi que de leurs commentaires par Liu Hui ou Li Chun-
feng que lia Xian propose de nouvelles procédures (ou « méthodes (fa) ») et des « détails des procé-
dures (xicao) ». Parfois il formule également de nouveaux problèmes et en fournit des méthodes de

1. Voir {Guo Shuchun L:;,.1989b}, pp. 197-204 et {Guo Shuchun L:;,.1992a}, pp. 387-392, pp. 388-392.
2. Voir Wangshi tanltt (Propos de monsieur Wang), Siktt quanshtt ben, volume 862, p. 589.
3. Voir Zheng Qiao, Tongzhi (Traité généra!), p. 802.
4. {Guo Shuchun L:;,.1992a}, p. 393 ; p. 393.
5. Voir Yongle dadian, reproduit dans {Guo Shuchun (éd.) L:;,.1993}, tome 1, pp. 1399-1427.
6. Voir {Guo Shuchun L:;,.1988d}, pp. 328-334.
68 Les Neuf chapitres

résolution ainsi que les détails des procédures. Jia Xian a amélioré les méthodes traditionnelles
d'extraction de racine, et les a généralisées de sorte à leur permettre d'extraire des racines d'ordre
plus élevé. De plus, il a introduit ce que nous appelons le « triangle de Jia Xian» (ou « triangle de
Pascal»), en lui donnant le statut d'un tableau avec lequel calculer. Il a aussi élaboré la méthode
d'extraction dite « par addition et par multiplication» (zengcheng kaifangfa, c'est-à-dire la méthode
de Horner), qui représente, vis-à-vis des méthodes traditionnelles, un gain en simplicité et en rapi-
dité et possède un caractère algorithmique plus prononcé. Il a rendu abstraites celles des procédures
des Nett/ chapitres auxquelles l'abstraction faisait défaut, proposé des méthodes générales et il a, en
somme, accru le niveau théorique du Classique. Jia Xian a de surcroît élaboré un certain nombre de
nouvelles méthodes. On peut considérer qu'il fut le principal promoteur de la nouvelle apogée que
devaient connaître les mathématiques en Chine au cours des dynasties Song et Yuan 1.
Le Xiangjie jiuzhang suanfa (Explications détaillées des Neuf chapitres sur les méthodes mathématiques)
que le lettré des Song du Sud Yang Hui publie en 1261 fut le dernier commentaire des Neufchapitres
sur les procédures mathématiques à paraître avant le déclin qui allait peu après affecter les mathématiques de
la Chine ancienne. Yang Hui, de nom personnel public Qianguang, était originaire de la localité de
Qiantang (l'actuelle ville de Hangzhou). Il fut fonctionnaire, au niveau local --:- un fonctionnaire
intègre 2 - , dans des villes comme Hangzhou, Suzhou, Taizhou, etc. L'ouvrage qu'il rédigea en
1262, sous le titre de Méthodes de calcul à l'usage de la vie courante (Riyong suan/a), afin de servir de
propédeutique à l'étude des Neuf chapitres, est aujourd'hui perdu. Ayant constaté que les connais-
sances des étudiants se limitaient à l'addition, à la soustraction, à la muhiplication, et à la division,
sans qu'ils soient en mesure de les transformer, il composa, en 1274, le Chengchu tongbian benmo
(Origine et développement des transformations de la multiplication et de la division), en trois rouleaux.
Quand il lui fut donné de lire le Yigu genyttan (Discussion sur la source des mathématiqUres anciennes) de
Liu Yi (des Song du Nord), il considéra qu'il lui fallait en poursuivre l'effort et rédigea donc, l'année
suivante, le Tianmu bilei chengchu jiefa (Méthodes rapides de multiplication et de division pour le calcul de
l'aire des champs et des problèmes analogues), en deux rouleaux. Au cours de la même année, il publia
également le Xugu zhai qisuanfa (Sélection de méthodes mathématiques étranges dans le droit-fil des anciens),
en deux rouleaux. 3 Ces trois derniers ouvrages furent par la suite régulièrement rassemblés en un
seul volume, sous le titre de Yang Hui suanfa (Méthodes mathématiques de Yang Hui), en sept rouleaux.
On peut constater que le travail mathématique de Yang Hui a constamment porté sur les théma-
tiques des Nett/ chapitres sur les procédures mathématiques. Son Xiangjie jiuzhetng suanfa (Explications
détaillées des Neuf chapitres sur les méthodes mathématiques) comprenait à l'origine douze rouleaux. Les
deux premiers présentaient, à titre de supplément au Classique, des figures nouvelles ainsi que des
procédures pour la multiplication et la division. Les neuf rouleaux centraux donnaient les « explica-
tions détaillées» des Neuf chapitres. Le dernier rouleau, quant à lui, prése1l-tait une « Mi?e en ordre
des catégories des Neufchapitres ». Il nous en reste aujourd'hui le chapitre « Parts pondérées en fonc-
tion des degrés» (seconde moitié), le chapitre « Petite largeur» (ces derniers dans la Grande encyclo-
pédie), le chapitre « Discuter des travaux» (environ une moitié), les chapitres « Paiement de l'impôt
de manière égalitaire en fonction du transport », « Excédent et déficit », « Fangcheng », « Base (gou)
et hauteur (gu) » et « Mise en ordre des catégories des Neuf chapitres» (ces derniers dans la Collection
Yijia tang). Depuis qu'au milieu de la dynastie Qing, Yu Songnian a fait graver la Collection Yijia
tang, l'idée semblait acquise que ce qui, des neuf chapitres centraux de l'ouvrage, n'était ni le texte
même des Neufchapitres, ni les commentaires de Liu Hui ou de Li Chunfeng, constituait globalement

1. Voir [Guo Shuchun L"--1989a}, pp. 53-61.


2. Voir la préface de Chen]ixian au Riyong suanfa, [Guo Shuchun (éd.) L"--1993}, tome 1, p~ 1452.
3. Voir [Yan Dunjie L"--1966a}, pp. 149-165 et Yang Hui, Xugu zhaiqi suanfaxII, in Zhltjia stlanfa ji xuji, reproduit dans
[Guo Shuchun (éd.) L"--1993}, tome 1, pp. 1452-1453.
Histoire du texte 69

les explications détaillées de Yang Hui l . Mais cette thèse ne concorde pas avec le témoignage de
Yang Hui lui-même, qui décrit ainsi sa contribution: «J'ai choisi 80 problèmes comme modèles.
Pour ce qui est des 166 problèmes restants, ils n'ajoutent rien au contenu ancien. Mais je n'ai pas
osé éliminer letexte des Sages d'autrefois. »2 Et cette thèse correspond également mal à ce que nous
pouvons connaître de l'ouvrage de Yang Hui. En réalité, ce livre contient cinq strates de contenu:
le texte même des Neuf chapitres, les commentaires de Liu Hui, les gloses de Li Chunfeng et de son
équipe, les « détails des procédures» de Jia Xian et les « explications détaillées» de Yang Hui 3 .
Ces dernières se rapportent de fait aux « détails des procédures» de Jia Xian. Nous n'avons pas
encore identifié de cas, dans la partie du livre qui nous a été transmise, pour lesquels Yang Hui
donnerait des « explications détaillées» sans que Jia Xian ait proposé de « détails de la procédure».
Ces « explications détailléès » de Yang Huicompottent trois types de rubriques: des jieti (explica-
tion des problèmes), des bilei (analogies), des zhushi (gloses). L'ensemble est composé en petits carac-
tères. Les bilei données pour le chapitre « Discuter des travaux» se signalent à l'attention: en y
proposant, pour toutes les sortes de solides, des analogies avec des « empilements », Yang Hui déve-
loppe les procédures d'« empilement avec interstices (xijishu) » données par Shen Kuo (1031-1095)4
et propose des formules pour sommer des séries aux différences du second ordre égales. Le chapitre
intitulé « Mise en ordre des catégories des Neuf chapitres» consiste, pour sa part, en une redistribution
des méthodes et des problèmes des Neuf chapitres, en fonction de leur nature mathématique. Yang
Hui élabore les neuf catégories que voici: multiplication et division (15 méthodes, 40 problèmes),
échanges (huhuan, règle de trois, 2 méthodes, 55 problèmes), lü combinés (3 méthodes, 20 problèmes),
partage des lü (3 méthodes, 17 problèmes), parts pondérées en fonction des degrés (2 méthodes,
18 problèmes), empilements (Dieji, 15 méthodes, 28 problèmes), excédent et déficit (5 méthodes,
Il problèmes),fangcheng (4 méthodes, 20 problèmes), base et hauteur (21 méthodes, 37 problèmes)5.
Il est clair que cette classification est inadéquate sur un certain nombre de points ; ainsi, Yang Hui
classe les procédures d'extraction de racine sous la rubrique « Base (gou) e.t hauteur (gu) », alors que
cela ne correspond pas à leur catégorie. Mais, somme toute, depuis la publication des Neuf chapitres,
il s'agit de la première tentative d'en repenser la structure. Et il faut souligner la nouveauté que
représente l'essai de Classer en fonction non pas de l'utilité, mais des méthodes mathématiques.
Dans son Chengchu tongbian benmo (Origine et développement des transformations de la multiplication et
de la division),Yang Hui propose par ailleurs un «programme d'études des mathématiques»
(Xisuan gangmu)6. Ce dernier consiste en un projet pour l'apprentissage de la discipline et, en réalité,
plus précisément, en un règlement détaillé pour enseigner Les Neuf chapitres7 . Le point le plus
saillant qui se dégage cependant de l'ensemble des livres des Méthodes mathématiques de Yang Hui
reste d'avoir offert une synthèse de méthodes populaires rapides pour la multiplication et la division
qui améliore le calcul avec baguettes. Ce travail contribua à réunir les conditions mathématiques
qui devaient permettre l'apparition de l'abaque. En effet, parmi les formules mnémotechniques
rimées que Yang Hui reprend, certaines présentent de fortes similarités avec des comptines qui
seront utilisées pour calculer avec ce nouvel insttument. Enfin, notons que Yang Hui proposera
également une synthèse des méthodes de construction des carrés magiques.

1. Voir sa préface à l'édition Yijiatang des Explications détaillées des Neufchapitres sur les méthodes mathématiques, reproduite
dans [GuoShùchun (éd.).·.ê>.1993], tome 1, p. 1026; [Guo Shuchun .ê>.1990], Huijiaojiuzhangsuanshu, p. 509.
2. Voir Xiangjie jittzhàtig suan/a xu (Préfateaù}C Explicdtionsdétaillées des Neuf chapitres sur les méthodes mathématiques),
[Guo Shuèhun (éd.) L:.1993], tome 1, p. 951, p. 1450 ; [Guo Shuchun ..6.1990], Huijiaoben, p. 493.
3. Voir [Guo Shuchun ..6. 1988d], pp. 328-334.
4. Shen Kuo, Mengxi bitan, [Hu Daojing ..6.1987], pp. 574-584.
5. Voir Xiangjie jittzhang manfa zttanlei, [Guo Shuchun (éd.) ..6.1993], tome 1, pp. 1004-1025.
6. Voir Chengchtt tongbian bemno, [Guo Shuchun (éd.) ..6.1993], tome 1, pp. 1048-1049.
7. Voir[Yan Dunjie ..6. 1966a], pp. 159-160.
70 Les Neuf chapitres

Un grand nombre des ouvrages mathématiques des Song et des Yuan se présentent comme des
développements appuyés sur l'un des Neuf chapitres, voire sur un de leurs problèmes. Ainsi le Yigu
genyuan (Discussion sur la source des mathématiques anciennes) de Liu Yi (XIIe siècle), évoqué ci-dessous,
s'inscrit dans la continuité du chapitre « Champ rectangulaire» des Neuf chapitres. Liu Yi y introduit
des équations du second degré avec coefficients négatifs et décrit des méthodes de résolution corres-
pondantes. Et c'est cet ouvrage dont Yang Hui poursuit l'effort dans son Tianmu bilei chengchu jiefa
(Méthodes rapides de multiplication et de division pour le calcul de taire des champs et des problèmes analogues).
Le Dongyuan jiurong (1275) (Les Neuffigures inscrites de Dong Yuan) constitue un point d'aboutisse-
ment d'une lignée de recherche basée sur le problème du cercle inscrit à un triangle rectangle dans
le chapitre « Base (gou) et hauteur (gu) ». Le Ceyuan haijing (Reflets des mesures du cercle sur la mer)
publié en 1248 par Li Ye des Yuan en est à son tour une extension. Ce dernier y recourt à la « procé-
dure de l'inconnue céleste (tianyuanshu) », qui désigne une méthode consistant, en vue de résoudre
un problème, à se donner une inconnue et à établir une équation pour la déterminer. La combi-
naison entre la méthode de la procédure de l'inconnue céleste et la procédure fangcheng des Neuf
chapitres engendrera la « procédure à quatre inconnues (siyuanshu) », laquelle recouvre une méthode
de résolution de systèmes d'équations simultanées de degré élevé. On la trouve, pour la première
fois, dans l'ouvrage de Zhu Shijie, de la dynastie Yuan, intitulé Siyuan yujian (Le Miroir de jade des
quatre inconnues, 1303). Quant à Qin ]iushao, qui vécut sous la dynastie des Song du Sud, il est
manifeste qu'il composa son remarquable Shushu jiuzhang (Ecrits mathématiques en Neuf chapitres,
1247), en neuf chapitres, sous l'influence des Neuf chapitres.
Alors même qu'au cours de la dynastie Ming et jusqu'au milieu de la dynastie Qing, les mathé-
matiques traditionnelles déclinaient, que Les Neuf chapitres paraissaient perdus, les titres de nombreux
ouvrages continuent de reprendre l'expression de «Neuf chapitres» : on peut en mentionner
l'exemple, du livre de Wu]ing,]iuzhang suanshu bilei daquan (Somme des Neuf chapitres sur les méthodes
mathématiques et des problèmes analogues, 1450). L'influence des Neuf chapitres se manifeste également
par un'autre biais: si les titres d'autres ouvrages ne reprennent pas cette mention, leur composition
reflète encore la classification du Classique. C'est le cas de la partie principale de l'ouvrage de Cheng
Dawei, Suanfa tongzong (Traité systématique sur les méthodes mathématiques). Et même après l'introduc-
tion de savoirs d'Occident, beaucoup de lettrés rangent ces nouvelles connaissances dans les rubri-
ques des Neuf chapitres. Le]iushu tongkao (Examen général des Neufparties des mathématiques, 1773) de
Qu Zengfa classe ainsi les calculs occidentaux selon les neuf parties des mathématiques. On l'aura
constaté: Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques auront donc exercé une influence parti-
culièrement prégnante tout au long de l'histoire des mathématiques en Chine.

Traduit par I<arine CHEMLA


CHAPITRE C
Travaux d'édition critique et de recherche
sur Les N eu! chapitres sur les procédures mathématiques

par Guo Shuchun

1. EDITIONS DES NEUF CHAPITRES


Les divergences que présentent les diverses éditions d'un même ouvrage ont tendance à se multi-
plier en proportion du nombre de ceux qui y consacrent des recherches 1. De tous les ouvrages
anciens de mathématiques, Les Neuf chapitres constituent celui qui, en Chine, a fait l'objet de la plus
grande attention. C'est pourquoi il règne une confusion maximale dans les diverses éditions proposées
au lecteur, dont une vingtaine subsiste sur une période qui s'étend depuis la dynastie des Song du
Sud 2 jusqu'à aujourd'hui.
Liu Hui a rédigé un commentaire des Neuf chapitres, puis le Classique a été l'objet des gloses de
Li Chunfeng, au début de la dynastie Tang. Par suite, les trois écrits ont formé une entité unique
qui s'est transmise telle quelle à la postérité.
Selon le témoignage qu'apporte Li Ji, qui vivait au début du IXe siècle (dynastie des Tang), il
existait déjà à son époque des manuscrits présentant de légères variantes. L'ouvrage que ce dernier
rédigea sous le titre de Prononciation et sens des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques (un
titre que nous abrégerons ci-dessous en Prononciation et sens) renferme en effet dix-neuf observations
portant sur les différences entre les documents qu'il avait sous les yeux3 . Celles-ci sont pour la plupart
attestées dans les éditions anciennes qui ont survécu. Cependant l'ouvrage signale également
dix variantes qu'on ne trouve dans aucune d'entre elles4 .

1. L'impression sous les Song du sud des Procédures du Classique


des N eu! chapitres sur les mathématiques
En 1084, sous les Song du Nord (septième année de la période yuanfeng), le Département de la
Bibliothèque impériale (mishusheng) a fait graver une édition des Neufchapitres sur les procédures mathé-
matiques accompagnés des commentaires de Liu Hui ainsi que des gloses de Li Chunfeng et de son
équipe. Il s'agit là de la première impression de l'ouvrage, dans le cadre d'une entreprise qui englobait
neuf autres Classiques mathématiques rédigés depuis la dynastie des Han jusqu'à l'époque des Tang.
C'est à cette occasion que les ouvrages dont le titre comportait à l'origine l'expression de « procé-
dures mathématiques (suanshu) » ont été tous renommés « Classiques mathématiques (suanjing) ».
Au milieu de la dynastie Qing, Dai Zhen restitua aux Neuf chapitres leur titre de Neuf chapitres sur les

1. Le lecteur peut suivre l'histoire des différentes éditions de l'ouvrage sur le tableau reproduit à la fin de ce livre.
2. Il s'agit de l'édition incluse dans le Songke suanjing liuzhong. Voir [Guo Shuchun 61990], Huijiao ]ittzhangsuanshu ;
[Guo Shuchun 61991a].
3. Voir les éditions [Guo Shuchun (éd.) 61993], Zhongguo kexue jishu dianji tonghtti. Shuxuejuan, tome 1, pp. 202-212
[Guo Shuchun 61990], Httijiao]ittzhangsuanshu, pp. 457-485.
4. [Guo Shuchun 61989b], [Guo Shuchun 61992a], pp. 387-392 ; pp. 388-392.
72 Les Neuf chapitres

procédures mathématiques. Jusqu'à nos jours, en revanche, les autres ouvrages ont conservé, dans leurs
titres, l'appellation de « Classique mathématique ».
La publication de 1084 représente la première impression d'ouvrages mathématiques jamais
attestée. Elle a été suivie, au cours des décennies ultérieures, d'autres entreprises de même nature.
En 1148, sous les Song du Sud (dix-huitième année de la période Shaoxing), le mathématicien Rong
Qi fit ainsi graver les Détails des procédures du Classique des Neuf chapitres sur les mathématiques de
Huangdi (Huangdi jittzhang suanjing xicao). Ces deux impressions sont aujourd'hui, l'une comme
l'autre, introuvables. Par ailleurs, en l'an 1200, toujours sous les Song du Sud (première année de la
période Qingyuan), le mathématicien et astronome Bao Huanzhi fit graver de nouvelles planches, à
Tingzhou, pour le Classique des Neufchapitres sur les procédures mathématiques jadis publié par le Dépar-
tement de la Bibliothèque impériale l . Il s'agit de l'édition la plus ancienne du Classique des Neuf
chapitres sur les procédures mathématiques à avoir été conservée. Bien plus: ce témoin représente l'un
des plus anciens ouvrages mathématiques imprimés ayant survécu aux injures du temps. C'est une
très belle réalisation sur le plan éditorial, et les erreurs textuelles, les omissions, y sont extrêmement
rares. Le texte des Neuf chapitres proprement dit y figure en grands caractères; les problèmes débu-
tent dans la partie supérieure d'une colonne, la réponse qui leur correspond dans une autre colonne,
en retrait de quatre espaces correspondant à un caractère, tandis que la procédure liée se trouve dans
une troisième colonne, également en retrait, mais de deux espaces. Les commentaires de Liu Hui
ainsi que de Li Chunfeng et de son équipe sont insérés dans le texte, disposés en colonnes doubles et
en petits caractères. Les cinq premiers chapitres de cet imprimé partagent trois points communs
avec le manuscrit dont Li Ji signale les variantes textuelles dans son Prononciation et sens. Elles doivent
donc remonter à leur prototype commun2 .
De cette édition Song, il ne subsistait, au début de la dynastie Qing (milieu du XVIIe siècle),
qu'un unique exemplaire, lequel, de surcroît, ne contenait que cinq chapitres: « Champ rectangu-
laire », « Petit mil et grains décortiqués», «Parts pondérées en fonction des degrés», « Petite
largeur» et « Discuter des travaux ». Il lui manquait donc les quatre derniers chapitres ainsi que la
préface de Liu Hui. Cet exemplaire est aujourd'hui conservé à la bibliothèque de Shanghai. La
maison d'édition Wenwu l'a reproduit par phototypie en 1980, dans l'ouvrage intitulé Six classiques
mathématiques gravés sous les Song, lui assurant ainsi une large diffusion.
En fait, la première moitié de cet imprimé Song des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques
fut calquée, en 1684, par le propriétaire de la bibliothèque « où l'on se plonge dans l'Antiquité
(jigttge) » à Changshu, Mao Yi. Ce document, auquel nous renverrons par l'appellation d'« édition
de la bibliothèque jigu », entra, au milieu de la dynastie Qing, dans les collections du Palais impérial
où il fut conservé dans la bibliothèque Tianlulinlang (Tianlulinlang ge). Le musée du Palais impérial
en réalisa, en 1932, une phototypie qui fut incorporée dans la Collection Tianlulinlang, ce qui en
rendit l'accès plus commode. L'original se trouve à l'heure actuelle au musée du Palais impérial, à
Taibei. L'édition de la bibliothèquejigu est très proche de l'imprimé des Song, puisqu'elle en constitue
une reproduction en fac-similé. Cependant quelques caractères diffèrent de l'une à l'autre.

2. La copie du Classique des N eu!chapitres sur les procédures


mathématiques dans la Grande encyclopédie Yongle
La rédaction de la Grande encyclopédie de la période de règne Yongle (Yongle dadian, ci-dessous abrégé en
Grande encyclopédie) est une œuvre de la dynastie Ming, dont la réalisation fut achevée en 1408
(sixième année de la période de règne Yongle). Les divers items des Neuf chapitres sur les procédures
mathé17zatiques y furent insérés, en fonction de leur « catégorie », dans les rouleaux 16336 à 16359 de

1. Voir Bao Huanzhi, « Présentation postposée au Classique des Neufchapitres sur les procédures mathématiques ».
2. [Guo Shuchun L::" 1992a], p. 389 ; p. 390.
Travaux d'édition critique et de recherche 73

la rubrique « mathématiques» (suan). Ainsi, le chapitre « Parts pondérées en fonction des degrés»
(cuifen) fut scindé en deux parties, intégrées, respectivement, dans les rouleaux « Parts pondérées en
fonction des degrés» (cuifen) et « Multiplications des différents, divisions par les identiques (yicheng
tongchu) »1. Le chapitre « Discussion des travaux» (shanggong) fut réparti entre les rouleaux « Discussion
des travaux» et « Amas de grains» (weisu). Par ailleurs, le rouleau 16336 comportait une « Synthèse
(zonglu) des Neuf chapitres» ; le rouleau 16358 reprenait le texte de « Prononciation et sens », tandis
que le rouleau 16359 fournissait une « Mise en ordre des catégories (zuanlei) des Neuf chapitres »2.
Le texte des Neuf Chapitres à proprement parler y figurait en grands caractères. Les commentaires de
Liu Hui et de Li Chunfeng y apparaissaient entre les énoncés du Classique, sous la forme de simple
colonne et en petits caractères. Le travail de copie fut effectué soigneusement, consciencieusement.
Au milieu de la dynastie Qing, la rubrique « Mathématiques» de la Grande encyclopédie était encore
disponible intégralement, et c'est sur elle que Dai Zhen et d'autres s'appuyèrent pour compiler les
Classiques anciens de mathématiques. Par la suite, en raison des incendies et des pillages perpétrés
par les grandes puissances, des larcins commis par les fonctionnaires du gouvernement, la Grande
encyclopédie fut mise en pièces et égarée. De la rubrique «Mathématiques» n'existent plus
aujourd'hui que la catégorie « Multiplications différentes, divisions identiques» du rouleau 16343
et la catégorie « Petite largeur» (shaoguang) du rouleau 16344, qui sont, tous deux, conservés à
l'Université de Cambridge (Grande-Bretagne). Parmi les dix-neuf divergences textuelles entre sources
que mentionne Prononciation et sens de Li Ji, le manuscrit qu'il utilise est en accord avec la Grande
encyclopédie sur seize d'entre elles. On peut donc en conclure que ce manuscrit a dû constituer le
prototype de l'édition de la Grande encyclopédie, ou qu'il en était très proche 3 . Soulignons que,
contrairement à ce que Dai Zhen et bien d'autres à sa suite affirment, cette édition de la Grande ency-
clopédie n'a en aucun cas été copiée sur l'imprimé des Song du Sud. En 1960, la maison d'édition
La Chine (Zhonghua shuju) publia une reproduction phototypique de la Grande encyclopédie, comprenant
les deux rouleaux mentionnés ci-dessus.

3. L'édition de Yang Hui des Neuf chapitres sur les procédures


mathématiques
Le mathématicien de la fin des Song du Sud, Yang Hui, rédigea un ouvrage intitulé Explications détaillées
des Neuf chapitres sur les méthodes mathématiques (Xiangjie jiuzhang suanfa), en y incorporant cinq compo-
santes: le texte même des Neuf Chapitres, le commentaire de Liu Hui, les gloses de Li Chunfeng et
de son équipe, les détails des procédures (xicao) de Jia Xian et ses propres explicationé. La famille
de Mao Yuesheng (1791-1841) de la dynastie Qing en détenait un manuscrit du studio Shiyan,
lequel ne comportait que les préfaces à l'ouvrage rédigées par Liu Hui, Rong Qi, Bao Huanzhi et
Yang Hui, ainsi que des parties des chapitres « Excédent et déficit» (yingbuzu), Fangcheng, « Base
(gou) et hauteur (gu) », « Discuter des travaux» (shanggong) , « Paiement de l'impôt de manière
égalitaire en fonction du transport» (junshu) et « Mise en ordre des catégories des Neuf chapitres»
(Jiuzhang zuanlei) ~ si l'on met à part le chapitre 9, la sévérité des pertes du texte varie d'un
chapitre à l'autre. Le texte proprement dit des Neuf chapitres ainsi que les détails des procédures de
Jia Xian y figurent en grands caractères, tandis que les commentaires de Liu Hui et de Li Chunfeng, les
explications détaillées de Yang Hui y sont reproduits en petits caractères. En 1843, Yu Songnian

1. Cette expression renvoie ici à la règle de trois, dans la mesure où, si a étant transformé en b, on demande en quelle
quantité B, A sera transformé, la solution qui donne B=Ab/a conduit à multiplier des valeurs correspondant à des
choses de catégorie différente (A et b), mais à diviser A par la valeur a qui est de même catégorie.
2. Voir [Li Yan L:o..l928a), repris dans [Li Yan L:o..1935a), pp. 83-92. [Li Yan L:o..1955b), pp. 47-53 ; [Li Yan L:o..1998d),
pp. 434-440.
3. [Guo Shuchun L:o..1988d), [Guo Shuchun L:o..1992a), pp. 387-390 ; pp. 388-391.
4. [Guo Shuchhn L:o..1988d), [Guo Shuchun L:o..1992a), pp. 394-400 ; pp. 395-400.
74 Les Neuf chapitres

confia à Song Jingchang le soin d'en réaliser une édition, qu'il fit ensuite graver dans la Collection
Yijia tang l . Prononciation et sens de Li Ji mentionne, pour le chapitre 5 (<< Discuter des travaux»),
au total, quatre passages pour lesquels les diverses sources présentent des différences. Or l'édition de
Yang Hui s'accorde, sur ces points, parfaitement avec l'imprimé des Song du Sud, tandis qu'elle se
démarque du manuscrit sur lequel s'appuient l'ouvrage de Li Ji et la Grande encyclopédie. Cette
remarque incite à penser que l'édition de Yang Hui et l'imprimé des Song du Sud ont dû partager
le même prototype. Pour ce qui est des cinq derniers chapitres, Prononciation et sens signale, en tout,
dix cas où les diverses sources diffèrent. Le manuscrit qu'utilise Li Ji est identique à l'édition de la
Grande encyclopédie pour neuf d'entre eux, alors qu'il ne s'accorde avec l'édition de Yang Hui que sur
quatre d'entre eux. En revanche, l'autre édition à laquelle Li Ji se réfère présente six points
communs avec l'édition de Yang Hui 2 . Le manuscrit du studio Shiyan est peu soigné et défectueux.
Les erreurs textuelles, les omissions de caractères y sont multiples. Mais il se trouve comporter des
parties qui font précisément défaut dans l'imprimé des Song du Sud. Dans la mesure où, par
ailleurs, l'édition de la Grande encyclopédie fut pour l'essentiel détruite, que, dans la compilation
qu'en tira Dai Zhen, les erreurs de copie abondent, ce manuscrit se révèle extrêmement précieux.
Les documents que nous avons considérés jusqu'à présent n'ont pas subi l'influence de Dai
Zhen. Ils tirent leur origine de deux manuscrits différents dont l'existence est attestée à l'époque
de Li Ji : l'un se trouve être celui-là même sur lequel ce dernier fonde Prononciation et sens et dont
l'édition ultérieure de la Grande encyclopédie Ming dérive; Li Ji a compulsé l'autre, et tant l'édition
gravée par le Département de la Bibliothèque impériale (mishusheng) sous les Song du Nord que sa
réimpression par Bao Huanzhi sous les Song du Sud, ou l'édition qu'utiliseront Jia Xian et Yang
Hui, en dépendent. Du temps de Li Ji existaient également un troisième, et même un quatrième
manuscrits, mais ils ne paraissent pas avoir été transmis. Il est intéressant de remarquer qu'un grand
nombre d'erreurs que comporte le commentaire de Liu Hui, et en particulier de longs passages où il
n'y a pas moyen de ponctuer, se présentent à l'identique dans l'édition dela Grande encyclopédie, dans
l'imprimé de Song du Sud, et dans le manuscrit du studio shiyan. Ce fait révèle que ces erreurs ont
dû survenir très tôt dans le processus de transmission, dès avant Li Ji. Peut-être ces erreurs étaient-
elles déjà présentes dans les sources par le biais desquelles Li Chunfeng et son équipe pouvaient
avoir connaissance du commentaire de Liu Hui. Cependant ni Li Chunfeng, ni, par la suite, LiJi, Jia
Xian ou Yang Hui, n'ont tenté d'en restituer une version correcte.

4. Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques mis en ordre


par Dai Zhen
Dai Zhen (1724-1777), un érudit qui exerça ses activités au milieu de la dynastie Qing, compila Les
Neuf chapitres sur les procédures mathématiques à partir de la Grande encyclopédie Yongle et réalisa, sur
cette base, un important travail philologique. Toutes les éditions critiques dès Neuf chapitres St/r les
procédures mathématiques qui furent produites par la suite portent la marque de son influence.

a) La Compilation des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques à partir


de la Grande encyclopédie par Dai Zhen
Au cours de la 38 e année de son règne (1773), l'empereur Qianlong prit la décision de réunir la Biblio-
thèque complète des quatre magasins (Siku quanshu). Dès l'année suivante, dans le cadre de ce projet, Dai
Zhen compila Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques à partir de la Grande encyclopédie Yongle.
Nous appellerons ce document, qui n'est plus disponible aujourd'hui, la Compilation de Dai Zhen à

1. Cette édition de la « Collection de la librairie Yijia » est reproduite dans {Guo Shuchun (éd.) 61993], Zhongguo
kextte jishu dianji tonghui. Shttxttejuan, tome 1, pp. 949-1004.
2. {Guo Shuchun 61992a], p. 389; p. 390.
Travaux d'édition critique et de recherche 75

partir de la Grande encyclopédie. Nous le reconstituons à partir des éditions auxquelles il a donné
naissance, au nombre desquelles on compte celles de la Bibliothèque complète des quatre magasins (abrégé
ci-dessous en Bibliothèque complète)l et de la Collection Wuyingdian juzhenban (Collection des imprimés des
Bijoux assemblés du Palais Wuying; cette édition sera ci-dessous désignée comme «l'imprimé
juzhen »). Notre reconstitution a adopté la méthode suivante: après collation des deux éditions,
nous avons retenu, pour les passages où elles concordaient, le texte qu'elles fournissaient toutes deux ;
aux endroits où les deux éditions différaient, en revanche, nous avons opté pour celle des deux qui se
lisait de la manière la plus naturelle. Dans un second temps, nous nous sommes appuyés sur les notes
éditoriales de Dai Zhen pour restituer, là où il le mentionnait explicitement, le texte qu'il avait
copié 2 . Si maintenant nous confrontons la Compilation de Dai Zhen à partir de la Grande encyclopédie
avec les parties correspondantes des rouleaux 16343 et 16344 qui sont disponibles de nos jours,
nous découvrons que le travail de copie de Dai Zhen est extrêmement bâclé. Interpolations et omis-
sions, les erreurs sont trop nombreuses pour pouvoir être toutes mentionnées, à tel point qu'elles
rendent ses différences avec son prototype, qu'est l'édition de la Grande encyclopédie Yongle, incompara-
blement plus importantes que les différences entre ce dernier texte et l'imprimé des Song du Sud.
Or ces deux derniers documents ne partagent pas le même prototype 3 . Par ailleurs, la Compilation de
Dai Zhen à partir de la Grande encyclopédie omet le problème de 1'« achat en commun de porcs » du
chapitre « Excédent et déficit», et elle ne comporte donc en fait que 245 problèmes.

b) Le travail d}édition critique de la Compilation par Dai Zhen, Les Neuf chapitres
sur les procédures mathématiques dans la Bibliothèque complète des quatre magasins
(siku quanshu) et dans la Collection des imprimés ]uzhen du Palais Wuying
(Wuyingdian juzhenban)
Dai Zhen rétablit tout d'abord le titre de Neuf chapitres sur les procédures mathématiques. Par ailleurs,
après avoir achevé sa compilation, il se lance dans un travail d'édition critique dont nous désigne-
rons le produit par la formule de Travail dJédition critique de la compilation par Dai Zhen. Les moda-
lités d'expression de ses propositions diffèrent selon les cas. Parfois, Dai Zhen reproduit le texte reçu
et discute les questions d'édition critique dans des notes éditoriales. Parfois, il corrige directement
le texte et consigne en note la leçon de l'encyclopédie, tout en développant les raisons qui l'incitent
à le modifier ou la manière dont lui-même comprend le passage en question. Dans le Travail
dJédition critique de la compilation par Dai Zhen, le texte même des Neuf chapitres aussi bien que les
commentaires de Liu Hui et de Li Chunfeng figurent en grands caractères de même taille. Le texte
même du Classique se distingue par le fait d'être reproduit depuis la case supérieure d'une colonne;
les réponses font directement suite au problème, et les textes des procédures débutent à la colonne
suivante. Les commentaires de Liu Hui comme ceux de Li Chunfeng sont également renvoyés à la
colonne suivante, mais présentent un retrait de deux cases. Quant aux notes éditoriales en question,
elles forment un commentaire inséré, en petits caractères, à la suite du texte sur lequel elles portent.
Une grande partie du travail philologique de Dai Zhen ne souffre aucune critique. Mais il est égale-
ment de nombreux points qui posent problème : la ponctuation des énoncés qu'il propose peut être
erronée; parfois il ne saisit pas le sens du texte ancien ou n'a pas une compréhension suffisante du
développement des mathématiques en Chine; parfois encore, c'est la structure de la composition du
commentaire de Liu Hui qui lui échappe, et il lui arrive de modifier des passages qui ne compor-
taient pourtant aucune erreur4 . L'empereur Qianlong rédigea une inscription en vers pour les Neuf

1. Il s'agit de l'exemplaire de la bibliothèque wenyuan.


2. Voir [Guo Shuchun L 1990J, Httijiao}iuzhangsuanshtt, [Guo Shuchun L 1990a, cJ.
3. Voir [Guo Shuchun L 1991a}.
4. Voir [Qian Baocong L 1963aJ, [Guo Shuchun L 1991aJ.
76 Les Neuf chapitres

chapitres sur les procédures mathématiques, intitulée « Inscription rédigée par l'empereur sur Les Neuf
chapitres sur les procédures mathématiques». Dai Zhen et ses collègues en rédigèrent, quant à eux, un
sommaire. Ils adjoignirent, par ailleurs, à l'ensemble Prononciation et sens de Li Ji, ainsi que la
« Présentation postposée aux Procédures du Classique des Neuf chapitres sur les mathématiques» de Bao
Huanzhi.
La version des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques qui fut insérée dans la Bibliothèque
complète (Siku quanshu) fut copiée sur l'original du Travail d}édition critique de la compilation par Dai Zhen.
Le « sommaire des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques» qu'elle comporte fut publié au cours
de la 4g e année du règne de Qianlong (1784), signé des noms des fonctionnaires qui dirigèrent le
travail de compilation d'ensemble: Ji Yun, Lu Xixiong et al. Sept exemplaires de la Bibliothèque
complète seront copiés jusqu'en 1789 et distribués à sept bibliothèques au nombre desquelles le
wenyuan ge (la bibliothèque impériale) et le wenjin ge (Bibliothèque wenjin, à Chengde). Au cours des
guerres, les copies placées dans les bibliothèques wenyuan, au Palais d'Eté, wenhui, à Yang Zhou, et
wenzong, à Zhenjiang, ont brûlé dans des incendies. L'exemplaire de la bibliothèque wenlan, à Hang-
zhou, n'a été que partiellement détruit, ce à la suite de quoi on le reconstitua. Quant aux exem-
plaires des bibliothèques wenyuan, wenjin et wensu (à Shenyang), ils sont demeurés intacts.
Aujourd'hui l'exemplaire de la bibliothèque wenjin est conservé à la Bibliothèque de Pékin. L'exem-
plaire de la bibliothèque wenyuan a été transporté par le Kuomintang à Taibei, où il a fait l'objet
d'une reproduction phototypique incluse successivement au Siku zhenben bieji (Autre collection de livres
précieux des quatre magasins), puis au Siku quanshu. Il est disponible aujourd'hui sous forme de micro-
films. Ces publications lui ont assuré une large diffusion. La copie des Neuf chapitres sur les procédures
mathématiques réalisée pour être insérée dans l'édition de la Bibliothèque complète a été effectuée de
manière extrêmement peu consciencieuse. Elle est victime d'un grand nombre d'interpolations,
d'omissions et d'erreurs. Mais il est également des caractères pour lesquels l'imprimé ]uzhen est
erroné, alors que l'édition de la Bibliothèque complète reste correcte. Cela lui conserve, malgré tout, sa
valeur de référence 1 .
Peu après la création de la commission de la Bibliothèque complète, l'empereur Qianlong décida
que le PalaisWuying imprimerait, par la technique à caractères mobiles, une sélection de ses
ouvrages. Les Neufchapitres firent partie des ouvrages retenus, et ce projet donna naissance à l'édition
de la Collection des imprimés]uzhen du palais Wuying 2 . La composition et l'impression s'appuyaient sur
un double du Travail d}édition critique de la Compilation par Dai Zhen. La forme s'inspirait, elle, tota-
lement de l'édition de la Bibliothèque complète. En revanche, le livre s'ouvrait par une « Inscription en
dix rimes rédigée par l'empereur pour les imprimés]uzhen du Palais Wuying ». La composition de
l'imprimé]uzhen fut réalisée de manière un peu plus consciencieuse que la copie de la Bibliothèque
Complète. Il comporte cependant encore de nombreuses erreurs textuelles et souffre d'innombrables
omissions. L'imprimé]uzhen fut publié en 1774, c'est-à-dire, en réalité, avant l'édition de la Biblio-
thèque Complète. Par la suite, l'empereur Qianlong donna l'ordre à la commission de procéder à une
révision des imprimés]uzhen et de les rééditer, processus grâce auquel une dizaine de fautes purent
être éliminées. Un exemplaire de cette édition fut conservé au « Hameau de montagne où l'on fuit la
chaleur» (Palais d'été de Jehol, Chengde) parmi les livres lus par l'Empereur Qianlong. Elle se trouve
à l'heure actuelle au Musée de Nankin 3 .
Les exemplaires des imprimés]uzhen publiés par le Palais Wuying ne sont pas nombreux et ils
sont d'accès difficile en Chine. Une version en fut produite qui connut une diffusion relativement
importante: l'édition gravée sur bois du Fujian4 . L'empereur Qianlong avait en effet gratifié, en 1776,

1. Voir (Guo Shuchun ~ 1990}, Httijiao}ittzhangsttanshtt.


2. Il s'agit de la première édition de l'imprimé}uzhen, de 1774, conservé à la Bibliothèque nationale à Pékin
3. Voir Les Netifchapitres sur les procédures mathématiques, imprimé}uzhen.
4. Voir Les Netif chapitres sur les procédttres mathématiques, gravure du Fujian de l'imprimé}ttzhen, 1777.
Travaux d'édition critiqtte et de recherche 77

toutes les provinces du sud-est des imprimés]uzhen et leur avait ordonné d'en réaliser une édition
gravée dans l'objectif d'une circulation large. Seul le Fujian imprima les Neuf chapitres, l'année
suivante. De fait, il s'agissait d'une édition gravée par décalque et, au cours du processus de gravure,
plusieurs dizaines d'erreurs s'introduisirent.

c) LJédition de la librairie yuzan (yuzan tang), réalisée par Dai Zhen


et gravée par Qu Zengfa
En la 41 e année de règne de Qianlong (1776), Qu Zengfafit graver la reprise par Dai Zhen de son
travail d'édition critique des Neuf chapitres, ainsi que, d'ailleurs, le Classique mathématique de rlle
maritime. L'inscription la désigne comme «l'imprimé conservé au yuzantang »1. Cett~ édition
s'appuie principalement sur le Travail d}édition critique de la Compilation réalisée par Dai Zhen sur la
base de la Grande encyclopédie. Mais l'édition critique des cinq premiers rouleaux y tient compte de
l'édition calquée sur l'imprimé Song de la Bibliothèque ]igu, que l'on venait de découvrir. C'est
précisément là que débute la fusion entre les deux lignes d'éditions remontant l'une à l'imprimé
Song et l'autre à la Grande encyclopédie Yongle 2 . Cette édition gravée par Qu Zengfa ne comporte que
.trente-sept notes éditoriales, toutes reprises de celles rédigées par Dai Zhen pour son Travail
d}édition critique de la Compilation réalisée sur la base de la Grande encyclopédie. La majeure partie des
autres notes a été éliminée, alors que par ailleurs, sans explication aucune, le texte original est
modifié par endroits. Cette reprise de son édition critique par Dai Zhen représente sur certains
points un progrès. Cependant, sur d'autres plans, c'est une régression. Dai Zhen y retravaille large-
ment le style du texte original, ce qui, d'un point de vue philologique, ne peut s'admettre. En
conséquence, après le Travail d}édition critique de la Compilation réalisée par Dai Zhen sur la base de la
Grande encyclopédie, la confusion s'aggrave désormais autour des Neuf chapitres. L'édition gravée par
Qu rajoute le problème de l'achat en commun des porcs du chapitre « Excédent et déficit », mais
omet de graver le 40 e problème du chapitre « Petit mil et grains décortiqués». Elle comporte par
conséquent toujours 245 problèmes. Les règles de présentation de l'édition s'inspirent du Travail
d}édition critique de la Compilation réalisée par Dai Zhen sur la base de la Grande encyclopédie. Donner,
comme ce fut le cas à partir de Dai Dunyuan, cette édition gravée par Qu comme la gravure de
nouvelles planches sur la base de l'édition gravée par Kong procède donc d'un malentendu3 .

cl) LJédition weiboxie réalisée par Dai Zhen et gravée par KongJihan
Ce fut la version des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques la plus répandue à partir du milieu
de la dynastie Qing4 . On en fit regraver des planches à de multiples reprises 5 . Kong ]ihan la décrit,
lui-même, comme une gravure de nouvelles planches sur la base de l'édition produite, par la Biblio-
thèque]igu, par décalque de l'édition Song. Il revint à Qian Baocong de dénoncer la fraudé. En fait,
pour les cinq premiers rouleaux, l'édition gravée par Kong représente le résultat d'un travail où Dai Zhen
prend maintenant comme document de base l'édition de la Bibliothèque]igu, tout en tenant compte
du Travail d}édition critique de la Compilation qu'il a réalisée sur la base de la Grande encyclopédie. Quant

1. Voir l'édition gravée par Qu Zengfa des Neuf chapitres SIIr les procédures mathématiques, 1776.
2. Voir [Guo Shuchun 61990), Huijiao}ittzhangsttanshu ; [Guo Shuchun 61991a).
3. Voir Dai Dunyuan, Préface à Li Huang,}ittzhang sttanshu xicao tushuo, [Guo Shuchun (éd.) 61993), Zhongguo keXlf,e
jishtt dianji tonghui. Shttxtte juan, tome 4, p. 947, repris in [Guo Shuchun 61990), Httijiao}ittzhangsttanshu, pp. 507-
508.
4. Voir}iuzhang sttanshu, édition gravée par Kong ]ihan, 1777.
5. Voir}ittzhang suanshtt, réédition de l'édition Weiboxie, Shanghai, 1890.
6. [Qian Baocong 61934a), repris dans [Qian 61983a), pp. 151-174; [Qian Baocong 1998e), pp. 143-167.
78 Les Neuf chapitres

aux quatre derniers rouleaux, Dai Zhen y retravaille l'édition gravée par Qu. L'ensemble a dû être
préparé 1 entre l'automne de 1776 et le printemps de 1777. Tout comme dans l'édition gravée par
Qu, Dai Zhen fait passer pour le texte original une grande partie de ses propres corrections sans le
mentionner en note, et il continue de plus belle à polir le style du texte original. La publication
accrut la confusion dans les éditions des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques2 . La mise en
page employée par Kong est conforme à celle de l'imprimé Song, et les notes éditoriales, qui repren-
nent à peu de choses près celles de l'édition gravée par Qu, sont réunies à la fin de chaque rouleau.
De plus, l'édition gravée par Kong modifie l'ordre d'apparition de quelques problèmes. Comme elle
n'en omet aucun, il s'agit en fait de la première édition complète du texte des Neuf chapitres sur les
procédures mathématiques réalisée sous la dynastie Qing.

5. Les N eu!chapitres sur les procédures mathématiques


sous l'influence conjointe de Dai Zhen et de Li Huang
a) Explications avec figures des détails des procédures des Neuf chapitres
sur les procédures mathématiques de Li Huang
Venant après Dai Zhen, Li Huang ( ?-1812) prit comme texte de base l'édition gravée par Kong
pour composer son]iuzhang suanshtt xicao tushuo (Explications avec figures des détails des procédures des
Neuf chapitres sur les procédures mathématiques)3. Une fois la révision des mathématiques achevée
par Shen Qinpeî, la librairie Hongyu (Hongyutang) le fit graver en 1820. Les explications détaillées,
accompagnées de figures, que Li Huang proposa pour les Neuf chapitres ainsi que pour les commen-
taires de Liu Hui et de Li Chunfeng, et les quelques suggestions d'édition qu'il avança s'avérèrent
très profitables pour les recherches ultérieures sur les Neuf chapitres. Cependant certaines de ses
propositions éditoriales doivent être rejetées. A certains endroits, il corrige à tort un texte original
en réalité correct ou en donne des explications erronées. Il a le mérite, cependant, de signaler
plusieurs erreurs de Dai Zhen dans sa compilation et d'intégrer quelques suggestions éditoriales
de Li Rui, de Shen Qinpei et de Dai Dunyuan. Mais il s'avère que celles de Dai Dunyuan ne méritent
pas d'être retenues.
A peu près au même moment, Wang Lai (1768-1813) proposa également quelques amende-
ments à l'édition gravée par Kong 4 . Quoiqu'en petit nombre, elles sont en général parfaitement
recevables et plus intéressantes que celles de Li Huang.

b) LJédition des Explications détaillées des Neuf chapitres sur les méthodes
mathématiques de la Collection Yi j iatang 5
La version des Explications détaillées des Neuf chapitres sur les méthodes mathématiques de la Collec-
tion Yijiatang, que Yu Songnian fit graver en 1843, est le fruit d'un travail d'édition critique que
Song ]ingchang réalisa en se référant à l'édition des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques gravée
par Kong et aux Explications avec figures des détails des procédures des Neuf chapitres sur les procédures
mathématiques de Li Huang. Il reprit un grand nombre de suggestions éditoriales élaborées par
Dai Zhen et par Li Huang, mais également un certain nombre de leurs corrections erronées 6 .

1. Voir [Guo Shuchun .61990], Huijiaojiuzhangsttanshtt; [Guo Shuchun .61991a].


2. Voir [Guo Shuchun .61990], Huijiaojittzhangsttanshu.
3. Voir Li Huang,jitt zhang suanshtt xicao tttshtto, 1820, [Guo Shuchun (éd.) .61993], Zhongguo kexue jishu dianji tonghtti.
Shuxuejttan, tome 4, pp. 945-1195.
4. Voir Wang Lai,jiaozheng ]iuzhang suanshuji Dai shi ding'e. Hengzhai yishu volume 5, pp. 1-8.
5. Cette édition est reproduite dans [Guo Shuchun (éd.) .61993], Zhonggtto kexue jishu dianji tonghtti. Shuxttejuan,
tome 1, pp. 949-1004.
6. Voir [Guo Shuchun .61994e).
Travaux d'édition critique et de recherche 79

c) L'édition gravée et amendée du Fujian, l'édition de la Librairie Guangya


des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques inclus dans la Collection
des imprimés]uzhen du Palais Wuying
Au cours de la 1ge année de la période de règne Guangxu (1893), le Fujian fit graver de nouvelles
planches de l'édition réalisée par décalque sur la base de l'imprimé, qui avait été inclus dans la
Collection Wuyingdian juzhenban, des Neuf chapitres sur les procédures mathénzatiques1 . Lors de la nouvelle
gravure, quelques retouches furent apportées en consultant les éditions publiées par Kong Jihan et
par Li Huang. C'est la raison pour laquelle un grand nombre des suggestions avancées par Li Huang
s'y trouvent incluses, ainsi, d'ailleurs, que des caractères de l'imprimé Song2 • La Librairie Guangya
fit par suite graver, en 1899, de nouvelles planches de l'édition amendée des Neuf chapitres sur les
procédures mathématiques du Fujian3 . On corrigea, à cette occasion, un certain nombre d'erreurs, mais
on en introduisit aussi de nouvelles. Ainsi, la partie essentielle de la procédure pour l'extraction de
la racine sphérique de Zu Gengzhi à (voir le chapitre 4, p. 385) fut simplement omise. Les versions
de l'imprimé, inclus dans la Collection Wuyingdian juzhenban, des Neuf chapitres que l'on trouve à
l'heure actuelle dans les bibliothèques du monde entier sont en général l'une de ces deux-ci. De fait,
tant pour ce qui concerne la forme que le contenu, aucune des deux n'est à proprement parler un
imprimé j uzhen.
En 1936, la maison d'édition Shangwu (Shangwu yinshuguan) republia l'édition des Neufchapitres
sur les procédures mathématiques imprimée par la Librairie Guangya, et c'est cette version qui fut
reprise dans la première édition du Congshu jicheng (Réunion de Collections)4.

6. L'édition critique ponctuée des Dix classiques de mathématiques


par Qian Baocong
La Maison d'édition La Chine (Zhonghua shuju) de Pékin publia en 1963 l'édition critique ponctuée
des Dix classiques de mathématiques par Qian Baocong. Les Neuf chapitres s'y trouvent dans le premier
volume 5 . Pour la première fois, une édition des Neufchapitres sur les procédures mathématiques recourait
aux signes modernes de ponctuation. Le principal mérite de Qian Baocong est d'avoir fait voler en
éclats la vénération qui entourait le travail d'édition critique de Dai Zhen, et d'avoir corrigé un
grand nombre d'erreurs qu'avaient commises ce dernier ou encore Li Huang. Par ailleurs, Qian
Baocong amenda de nombreux passages qu'aussi bien l'un que l'autre avaient omis d'éditer. Cepen-
dant les conditions historiques dans lesquelles il opéra imposèrent des limites à son utilisation des
sources et l'empêchèrent, par exemple, d'avoir accès aux véritables imprimés juzhen, puisqu'il
recourut en fait à!' édition de la Librairie Guangya. De plus il adopta concrètement, dans son travail,
l'édition gravée par Kong comme version de base. Enfin, il manqua de relever un certain nombre
d'erreurs commises par Dai Zhen, Li Huang ou d'autres, et y ajouta les siennes propres6.

1. Voir]iuzhang suanshu, édition gravée du Fujian, 1893.


2. Voir [Guo Shuchun L::,.1991a].
3. Voir]iuzhang suanshu, édition gravée et amendée, Guangzhou, 1899.
4. Voir]ittzhang suanshu, édition du Congshu jicheng, 1936.
5. Qian Baocong,]iaodian Suanjing shishu, volume 1, pp. 83;.258.
6. Voir [Guo Shuchun L::,.1990a, c} ; [Guo Shuchun L::,.1991a].
80 Les N eu! chapitres

7. LEdition des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques


où convergent les travaux d Jédition et Preuves pour Pédition
des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques
Guo Shuchun a collationné près de vingt versions différentes des Neuf chapitres réalisées depuis les
Song du sud. Il a démêlé le réseau de parentés et d'influences qui, depuis le milieu de la dynastie
Tang, relie entre elles les diverses éditions des Neuf chapitres. Il a également déterminé les points
forts et les faiblesses de chacune d'entre elles. Ce travail l'a conduit à se ranger à l'idée que l'on n'était
pas fondamentalement sorti de l'état de confusion qui régnait dans les éditions des Neuf chapitres
depuis Dai Zhen et qu'il fallait à nouveau procéder à une édition critique du texte. Dans cet
objectif, aucune des éditions réalisées depuis Dai Zhen ne pouvait être retenue comme base du
travail de collation. En 1990, les Editions de l'éducation du Liaoning (Liaoning jiaoyu chubanshe)
publièrent son Edition des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques où convergent les travaux
dJédition (ci-dessous abrégé en Edition où convergent les différents travaux dJédition, ou en Huijiaoben)l. Cet
ouvrage reproduit les matériaux que donnent près de vingt éditions différentes, en fournissant des
notes éditoriales qui couvrent plus de 1700 points. Pour les cinq premiers rouleaux, il prend comme
édition de base l'imprimé des Song du sud, et pour les quatre derniers ainsi que pour la préface de Liu
Hui, il s'appuie sur la reconstitution de la compilation effectuée par Dai Zhen à partir de la Grande
encyclopédie Yongle. Il restitue plus de 450 passages corrects du texte original, modifiés de manière
erronée par Dai Zhan ou par d'autres. Quant aux endroits réédités parceque, le texte original étant
incorrect, Dai Zhen ou d'autres l'ont corrigé de manière inadéquate ou encore qu'ils ont omis de
l'examiner, leur nombre dépasse la centaine. L'ouvrage reprend, en outre, plus de 300 points
d'édition de Dai Zhen, Li Huang, Qian Baocong et d'autres. Cette Edition où convergent les différents
travaux d Jédition comporte quelques erreurs et elle omet de signaler des passages où Dai Zhen ou
d'autres avaient avancé des modifications erronées, les laissant ainsi en l'état.
Dans Preuves pour tédition des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques 2 , publié en 1993,
Li ] imin prend comme texte de base l'édition de Qian Baocong. Cet ouvrage propose quelques
nouveaux points d'édition, parmi lesquels des corrections d'erreurs commises par l'Edition où conver-
gent les différents travaux dJédition. Cependant son utilisation des sources témoigne de partialité et il
avance des propositions de modification erronées.

8. Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques hors de Chine


Avant les années 1970, seul le texte des Neufchapitres stricto sensu avait été traduit, et ce en japonais 3 ,
en russé, et en allemand 5 . Aucun de ces ouvrages ne donnait la traduction des commentaires de Liu
Hui ou de Li Chunfeng. En 1980, la maison d'édition japonaise Asahi shuppansha publia la traduc-
tion par Kawahara Hideki du commentaire de Liu Hui aux Neuf chapitres sur les procédures mathémati-
ques6 , de fait la première en une langue autre que le chinois. Kawahara s'appuyait sur l'édition
critique de Dai Zhen publiée par Kong ]ihan, tout en retenant des points éditoriaux proposés par
Li Huang, ou Qian Baocong, et en corrigeant quelques erreurs d'édition commises par Dai Zhen.

1. Voir [Guo Shuchun 6199à], Httijiaojùtzhangsuanshtt.


2. [Li Jimin 61993],jùtzhang sttanshtt jiaozheng.
3. Voir [Oya 61979].
4. Voir [Berioskina 1957b).
5. Voir [Vogel1968).
6. Voir [Kawahara 61980).
Travaux d'édition critique et de recherche 81

La traduction française des Neuf chapitres prend pour base une édition réalisée en sélectionnant,
en cas de divergence, les passages considérés comme les meilleurs dans l'imprimé des Song, dans
l'édition de la Grande encyclopédie et la compilation que réalisa Dai Zhen à partir d'elle, ou dans
l'édition du studio Shiyan de l'ouvrage de Yang Hui. Le texte sur lequel elle s'appuie procède d'une
poursuite du travail philologique dont l'Edition où convergent les différents travaux dJédition représente
la base, mais qui examine à nouveaux frais les publications de Dai Zhen, Li Huang, Qian Baocong et
autres. Alors que le travail de finition du présent livre touchait à sa fin, Preuves pour l'édition des Neuf
chapitres sur les procédures mathématiques paraissait. Il fut donc possible de tenir compte de certains points
de vue nouveaux qu'apportait cet ouvrage. Nous avons foi dans le fait que notre travail représente un
progrès dans la mise en ordre des Neuf chapitres, sans prétendre en aucune manière qu'il en soit l'achè-
vement. Il y demeure inévitablement des problèmes. Qu'il nous soit permis d'espérer que nos collègues
du milieu sinologique nous fassent part de leurs critiques, nous suggèrent comment corriger nos erreurs
de sorte que nous puissions en tenir compte si cet ouvrage connaît une seconde édition.

II. RECHERCHES SUR LES NEUF CHAPITRES SUR LES PROCÉDURES


MATHÉlVIATIQUES DEPUIS LE MILIEU DE LA DYNASTIE QING

1. Explication de l'addition, de la soustraction, de la multiplication


et de la division par Jiao Xun
Les travaux de mise en ordre des Neuf chapitres que Dai Zhen entreprit provoquèrent la première
vague importante de recherches sur l'ouvrage. Que, pendant trois ou quatre années, Dai Zhen ait
remanié à trois reprises l'édition critique des Neuf chapitres témoigne de l'énergie qu'il mit dans
cette entreprise. Par la suite, les recherches sur Les Neufchapitres devinrent un des thèmes importants de
l'Ecole Qianjia, comme en témoigne la parution de nombreux ouvrages qui leur furent consacrés.
Evoquons les titres représentatifs de quelques-uns d'entre eux : Explications avec figures des détails des
procédures des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques de Li Huang, Corriger Les Neuf
chapitres sur les procédures mathématiques et les erreurs à leur sujet de Monsieur Dai (Jiaozheng
jiuzhang suanshu ji Dai shi dingJe) de Wang Lai, Détails de la nouvelle procédure fangcheng (fangcheng
xinshu cao) de Li Rui et Explication de l'addition J de la soustraction} de la multiplication et de la division de
Jiao Xun. Les travaux de Dai Zhen, de Li Huang, de Wang Lai et de Li Rui sont respectivement
discutés dans les sections (1) et (III). Nous ne présentons ici que ceux de Jiao Xun.
Jiao Xun (1763-1820) étudia le commentaire aux Neuf chapitres sur les procédures mathématiques
de Liu Hui à partir de 1794. Il compare ce texte au Shuowen jiezi (Interprétation des graphies, Explication
des caractères) de Xu Shen. « Si l'on veut connaître, dit-il, les motivations pour lesquelles les anciens
levaient la tête pour observer, la baissaient pour examiner, il est impossible de laisser de côté les
écrits de Monsieur Xu. Si l'on veut connaître les raisons pour lesquelles les anciens associaient des
nombres impairs avec le ciel ou des nombres pairs avec la terre, il est impossible de laisser de côté
les écrits de Monsieur Liu. » Pour la première fois dans l'histoire de Chine, quelqu'un émet donc une
évaluation équitable et élogieuse de Liu Hui. Jiao Xun considère que les principes des méthodes
« Petite largeur» (shaoguang) , «Base (gou) et hauteur (gu) », «Parts pondérées en fonction des
degrés» (cuifen) , « Excédent et déficit» (yingbuzu), fangcheng, etc., ainsi que certaines applications
dans les chapitres 1 (<< Champ rectangulaire»), 2 (<< Petit mil et grains décortiqués»), 5 (<< Discuter
des travaux»), 6 (<< Paiement de l'impôt de manière égalitaire en fonction du transport») prennent
leur origine dans « les transformations intriquées des quatre opérations que sont l'addition, la sous-
traction, la multiplication et la division ». De plus, « le mélange de ces quatre opérations dans Les
Neuf chapitres, pense-t-il, est identique au mélange des sons des six genres de caractères dans chaque
catégorie d'écrits ». Par conséquent, « Les Neuf chapitres ne peuvent venir à bout de l'utilité de l'addi-
tion, de la soustraction, de la multiplication et de la division, mais en revanche ces quatre opérations
82 Les Neuf chapitres

permettent de pénétrer parfait~ment Les Neuf chapitres ». On peut dès lors comprendre qu'il pour-
suive: « sur la base des écrits de Monsieur Liu, je considère addition, soustraction, multiplication
et division comme principes directeurs; en les commentant avec le contenu des Neuf chapitres, je
fais comprendre ce point» 1. Par la suite, au cours de la seconde année de la période de règne
Jiaqing (1797), il amenda son manuscrit de 1794 avec minutie, pour « saisir le sens (yi) du
commentaire de Liu Hui aux Neuf chapitres sur les procédures mathématiques et composer Explication de
Faddition J de la soustraction J de la multiplication et de la division en 8 rouleaux »2. Cet ouvrage met
l'accent sur la recherche des lois fondamentales gouvernant les quatre opérations arithmétiques, en
incluant toutes sortes de propriétés de commutativité, d'associativité, de distributivité, des opéra-
tions arithmétiques, frayant ainsi une nouvelle voie à l'étude des Neufchapitres 3 . De plus son exposé
« ne recourt pas partout à des nombres, mais fournit des explications à l'aide des signes]ia, Yi,
etc. ». Il utilise ainsi les troncs célestes comme symboles pour les opérations arithmétiques, ce qui
revient à l'usage contemporain de lettres comme a, b, c, etc. Il s'agit également là d'une première
dans l'histoire des mathématiques en Chine. En outre, Jiao Xun publia, à propos des reproches que
Li Chunfeng émet à l'endroit de Liu Hui et des déclarations présomptueuses de Wang Xiaotong,
des évaluations tout à fait pertinentes. Il critiqua Li Chunfeng ainsi que Wang Xiaotong, et loua Liu
Hui, estimant que « lorsque l'on s'appuie sur lui, on colle au texte; lorsqu'on s'en écarte, on tombe
dans l'erreur »4 .

2. Les recherches de Li Yan et de Qian Baocong


Quoique, pendant un siècle environ après Jiao Xun, Wang Lai, Li Rui et Li Huang, de nombreux
ouvrages furent consacrés aux Neuf chapitres, il n'en est aucun qui mérite que nous nous y arrêtions.
La tradition de mathématiques de la Chine ancienne s'interrompit à la fin du XIXe ou au début du
Xxe siècle. La première décennie du xxe siècle vit le vent de la science et de la démocratie souffler
jusqu'en Chine et y déclencher le mouvement de la nouvelle culture. C'est l'époque à laquelle
Li Yan et Qian Baocong entamèrent leurs travaux de mise en ordre de l'héritage mathématique
chinois ancien, pour lesquels ils recoururent aux méthodes mathématiques et historiques les plus
modernes. C'est essentiellement sur Les Neuf chapitres que leurs recherches portèrent. Li Yan publia,
entre autres ouvrages, Recueil dJarticles sur Fhistoire des mathématiques en Chine 5 , Histoire des mathématiques
(suan) en Chiné, Les grandes lignes de Fhistoire des mathématiques en Chine7 , Matériaux pour Fhistoire des
mathématiques chinoises anciennes 8 . Qian Baocong, quant à lui, rédigea Histoire des mathématiques (suan)
en Chine (premier volume)9, Propos sur Fhistoire des mathématiques en Chine 10 , Histoire des mathématiques
(shu) en Chine l1 , Edition critique ponctuée des Dix classiques de mathématiques12 , Sélection dJarticles de
Qian Baocong sur Fhistoire des sciences 13 , etc. Leurs écrits ont tous été rassemblés dans l'ouvrage en

1. Voir Jiao Xun, Explication de l'addition, de la soustraction, de la multiplication et de la division, in Zhongguo kextte jishtt
dianji tonghtti. Shuxuejttan, tome 4, pp. 1292-1410.
2. Voir la préface de Huang Chengji à Explication de l'addition, de la soustraction} de la multiplication et de la division,
in Zhongguo kexue jishu dianji tonghui. Shttxtajuan, tome 4, p. 1291.
3. Voir [Wu Yubin .6. 1986aJ,
4. Jiao Xun, ibid.
5. Cinq volumes, [Li Yan' .6. 1931a), [Li Yan .6. 1933a), [Li Yan .6.1935a), [Li Yan .6.1937a), [Li Yan .6.1937bJ,
[Li Yan .6. 1955b, C, d, e, f}, [Li Yan .6. 1998d, e, f}.
6. [Li Yan .6. 1938aJ, [Li Yan .6. 1998a), pp. 347-611.
7. [Li Yan .6. 1958a), 2 volumès. [Li Yan .6. 1998c].
8. [Li Yan ~ 1955a). [Li Yan .6. 1963a), [Li Yan .6. 1998b), pp. 1-281.
9. [Qian Baocong .6. 1932a), [Qian Baocong .6. 1998a), pp. 165-345.
10. [Qian Baocong .6. 1957a), [Qian Baocong .6. 1998b), pp. 491-640.
11. [Qian Baocong .6. 1964a), [Qian Baocong .6. 1998d).
12. Voir [Qian Baocong .6. 1963),jiaodian Suanjing shishu.
13. [Qian Baocong .6. 1983a).
Travaux d'édition critique et de recherche 83

dix volumes paru en 1998 : Œuvres complètes en histoire des sciences de Li Yan et Qian Baocong1• Au nombre
de leurs apports, on compte des recherches sur la théorie des fractions, les procédures pour l'extraction
de racine, la procédure de l'excédent et du déficit, la procédure fangcheng et la théorie du triangle
rectangle (gougu), tant dans Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques que dans le commentaire
de Liu Hui. Ils explorèrent l'origine de toutes les procédures des Neuf chapitres, leur transmission, leur
classification. Ils travaillèrent les rapports des méthodes des Neuf chapitres avec celles d'autres tradi-
tions ainsi que les relations entre la composition des Neuf chapitres et les courants de pensée dans la
société. Mais ils examinèrent également les diverses éditions existantes et les problèmes philologiques
qu'elles posaient, tout autant que la place des Neuf chapitres dans l'histoire de la culture chinoise et
dans l'histoire des mathématiques mondiales. Leurs travaux inaugurèrent une nouvelle ère de
recherches sur Les Neuf chapitres et sur Liu Hui. Leur rigueur intellectuelle, leur respect des faits,
créèrent un climat favorable au développement de l'histoire des mathématiques en Chine.

3. La vague importante de recherches sur les Neuf chapitres


et sur Liu Hui dans les vingt dernières années
La grande révolution culturelle chinoise, et la mort, successivement, de Li Yan, puis de Qian
Baocong, plongèrent pour un temps l'histoire des mathématiques en Chine dans une période de
déclin. Au sortir de la révolution culturelle, les chercheurs de ce domaine craignaient qu'il ne reste
désormais plus de sujet à creuser. Pourtant, à partir de la fin des années 1970, débuta une vague
importante de travaux sur Les Neuf chapitres et sur Liu Hui, laquelle eut raison de ce climat et mit
fin à cette période de déclin. Le mathématicien Wu Wenjun et l'historien des sciences Yan Dunjie
apportèrent personnellement leur contribution et leur soutien à ces recherches. Les premiers résul-
tats furent réunis dans deux tomes de journaux publiés par l'Institut d'histoire des sciences de la
nature de l'Académie des Sciences de Chine: le huitième numéro (consacré à l'histoire des mathé-
matiques) de la revue Recueil dJarticles dJhistoire des sciences et des techniques 2 ; et le onzième recueil
(également consacré à l'histoire des mathématiques) de la Revue dJhistoire des sciences3 . Un ouvrage
collectif préparé sous la direction de Wu Wenjun parut également sous le titre: Les Neuf chapitres
sur les procédures mathématiques et Liu Hui 4 . On trouve un bilan de ces travaux dans les livres de
Guo Shuchun intitulés Edition des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques où convergent les
travaux dJédition et Liu Hui, une grande figure des mathématiques mondiales anciennes, ainsi que dans
l'ouvrage de Li ]imin : Recherches sur le Classique mathématique oriental Neuf chapitres sur les procé-
dures mathématiques et sur son commentaire par Liu Hui 5 . Il importe de souligner que si, avant la
révolution culturelle, les recherches sur Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques avaient été
assez abondantes, on n'avait pas suffisamment prêté attention à Liu Hui et on ne lui avait pas
accordé la place qu'il mérite. La cause en est sans doute que l'on n'avait pas compris de nombreux
passages clefs de son commentaire et que l'on n'avait donc pas pris conscience de plusieurs de ses
contributions parmi les plus importantes. Mentionnons certains aspects sur lesquels cet ensemble
de travaux apporta de nouveaux résultats :

- Sur Les Neuf chapitres: Nous avons maintenant une connaissance plus exacte de la structure et
de la forme de l'ouvrage. On peut établir de façon irréfutable que Dai Zhen se trompe lorsqu'il

1. [Guo Shuchun (avec Liu Dun) ..6.1998e].


2. [Institut d'histoire des sciences de la nature de l'Académie des Sciences chinoise (Zhongguo kexueyuan Ziran kexueshi
yanjiusuo) ..6. 1982a].
3. [Institut d'histoire des sciences de la nature de l'Académie des Sciences chinoise (Zhongguo kexueyuan Ziran kexueshi
yanjiusuo) ..6. 1984a}.
4. [Wu Wenjun ..6. 1982b}.
5. [Li Jimin ..6. 1991a].
84 Les Neuf chapitres

rejette la thèse selon laquelle Zhang Cang aurait participé au travail d'élaboration des Neuf Chapi-
tres. Par contraste, la thèse émise par Liu Hui à propos du processus historique de composition des
Neuf chapitres se trouve désormais confirmée. La formule mise en œuvre par Les Neuf chapitres pour
la résolution générale des triplets pythagoriciens a été, en outre, identifiée. Il est enfin possible de
proposer une interprétation correcte des expressions : « avec "côté" le nommer» et « diviser en
ouvrant le carré ».
- A propos des contributions mathématiques de Liu Hui: La «procédure de découpe du
cercle », que nos prédécesseurs n'avaient pas correctement saisie, a été éclaircie. Et il a été établi que
la démonstration de la formule de l'aire du cercle recourt de façon essentielle à l'idée d'une découpe
en parties infiniment petites. Nous comprenons de façon plus correcte l'algorithme mis en œuvre
par Liu Hui pour chercher les Iii de la circonférence du cercle. Le processus de passage à la limite
dans le commentaire de Liu Hui à la procédure pour la pyramide a été élucidé - alors qu'il était
resté lettre morte pour nos prédécesseurs. Nous disposons désormais d'une analyse plus complète et
plus approfondie de sa théorie des polyèdres. Le concept du lü et sa mise en œuvre dans Les Neuf
chapitres aussi bien que dans le commentaire de Liu Hui ont, tous deux, été décrits. Nous savons
maintenant que ce concept, négligé par nos prédécesseurs, se trouve être le point clef des calculs.
Enfin, notre compréhension du principe selon lequel « ce qui entre et ce qui sort se compensent
mutuellement» s'est trouvée renouvelée.
- A propos de la théorie mathématique de Liu Hui: Les raisonnements par analogie,par
induction, ainsi que les raisonnements déductifs du commentaire de Liu Hui ont été étudiés. Il est
désormais établi qu'il utilise essentiellement la logique déductive dans ses démonstrations des
propositions principales. Les Neuf chapitres avaient posé le cadre des mathématiques de la Chine
ancienne. C'est seulement avec Liu Hui que ces connaissances mathématiques devaient former un
système théorique.
- A propos du contexte social dans lequel Liu Hui opéra et des sources de sa pensée: On a
étudié les relations que manifeste le commentaire de Liu Hui avec la culture de débat de l'époque
Wei-Jin, avec les penseurs de l'époque pré-impériale ainsi qu'avec les écrits d'érudits de la dynastie
Han. Le lieu de naissance de Liu Hui a été déterminé comme étant Zixiang, qui se situe dans le
district de Zouping dans l'actuelle province du Shandong. Les terres fertiles de la riche culture Qi-Lu
exercèrent une influence déterminante sur ses contributions théoriques aux mathématiques.
- A propos des diverses éditions et du travail philologique sur Les Neuf chapitres: Ce travail est
également entré dans une nouvelle phase, nous en donnons un compte rendu détaillé dans les
sections (1) et (III) de ce chapitre.

Parmi les chercheurs qui ont contribué aux travaux sur Les Neuf chapitres, on trouve non seule-
ment des chercheurs chinois des deux rives du détroit l mais également des chercheurs japonais2
pour lesquels la situation des mathématiques en Chine présente un intérêt spécifique, ou encore
des chercheurs de nombreux pays occidentaux comme des Danois 3 , des Français4 , des Russes 5 , et des

1. Voir [Horng Wann-sheng L 1979b], [Horng Wann-sheng L 1980a], [Horng Wann-sheng L 1991a], [Horng

Wann-sheng L 1991b], [Horng Wann-sheng L 1992a], [Chen Liangzuo L 1987a], [Chen Liangzuo L 1992a],
[Chen Liangzuo L 1993a], [Chen Liangzuo L 1978a], [Kawahara L 1980], [Lih Ko-wei L 1994a], [Fu Daiwie
L 1988], [Fu Daiwie 1991].'

2. Voir [Oya L 1979], [Kawahara L 1980].


3. Voir [Wagner 1979].
4. Voir [Martzloff 1987], [Chemla 1991a], [Chemla 1992a], [Chemla1992b], [Chemla 1992c], [Chemla1992d].
5. Voir [Volkov 1984a], [Volkov 1984b], [Volkov 1985a], [Volkov 1985b], [Volkov 1985c], [Volkov 1985d], [Volkov
1986a], [Volkov 1986b], [Volkov 1986c], [Volkov 1987], [Volkov 1988a], [Volkov 1988b], [Volkov 1989],
[Volkov 1990a], [Volkov 1990b], [Volkov 1991], [Volkov 1992].
Travaux d'édition critique et de recherche 85

Américains l . Le nombre de leurs ouvrages et de leurs articles, le nombre de personnes engagées dans
cet effort, l'ampleur du domaine exploré sont inégalés dans-l'histoire de l'histoire des mathémati-
ques en Chine.
Pour nous récapituler, cet effort de plus de dix années de recherches nous a donné une connais-
sance plus approfondie et plus exacte des Neuf chapitres. En outre, notre compréhension de Liu Hui
et de son commentaire au Classique s'est améliorée sur plusieurs plans et s'étend désormais à
plusieurs questions auxquelles nos prédécesseurs n'avaient pas apporté de solution, ou qu'ils
n'avaient pas traitées correctement, voire même qu'ils n'avaient pas envisagées. Ces travaux ont jeté
les bases pour une nouvelle édition critique des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques et pour
sa traduction en langue occidentale.

III. SUR L'ÉDITION CRITIQUE DES NEUF CHAPITRES SUR LES PROCÉDURES
MATHÉMATIQUES

L'essentiel du travail que requiert l'édition critique des Neuf chapitres porte sur le commentaire de
Liu Hui. En effet, la comparaison des différentes sources révèle, pour le texte même des Neuf chapi-
tres, peu de divergences. En revanche, un grand nombre d'erreurs affectent le commentaire de Liu
Hui. Parfois des passages de près de cent caractères d'affilée posent des problèmes de ponctuation
insolubles. Comparativement, les gloses de Li Chunfeng et de son équipe comportent peu d'erreurs.
De plus, si l'on résout les problèmes posés par l'édition critique du commentaire de Liu Hui, celle
du commentaire de Li Chunfeng s'ensuit pour l'essentiel presque aussitôt 2 .

1. Rétrospective de l'édition critique des N eu! chapitres


On ne peut aujourd'hui déterminer avec certitude à quand remontent les débuts du travail d'édition
critique des Neuf chapitres. Que Li Chunfeng et son équipe se soient attaqués à cette tâche, il y en a
des traces écrites que l'on peut examiner. Leurs gloses des Neuf chapitres comportent en particulier
un travail éditorial relatif au commentaire de Liu Hui dont il reste des vestiges à la suite de la
« Procédure du "supposons" » (Jin you shu) et de la « Procédure pour l'extraction de la racine circu-
laire (kai yuan shu) »3. Plus tard, Li Ji, qui eut entre les mains des manuscrits différents des Neuf
chapitres ainsi que des commentaires de Liu Hui et de Li Chunfeng, les a collationnés. Son ouvrage
Prononciation et sens comporte des remarques qui sont en fait autant de notes éditoriales: il y
consigne les variantes des manuscrits, allant parfois jusqu'à émettre des opinions sur lesquels sont,
selon lui, corrects4 . Yang Hui a, pour sa part, également émaillé par ci, par là son ouvrage de quelques
notes éditoriales 5 . Mais ces travaux restent tous fragmentaires.
Dai Zhen est le premier à avoir entrepris un travail intégral d'édition critique des Neuf chapi-
'tres, proposant plus de 300 suggestions éditoriales. Les erreurs qu'il signale dans les versions reçues
remontent, pour certaines, probablement à l'époque des dynasties du Nord et du Sud, mais ni Li
Chunfeng, ni Li Ji, ni Jia Xian, ni Yang Hui n'ont pu les corriger. Le travail d'édition critique de
Dai Zhen consiste en plusieurs opérations: supprimer des morceaux de texte interpolés, restituer
des passages omis, rectifier les erreurs d'attributions de texte entre les Neuf chapitres, le commentaire

1. ]. Dauben dirige à l'heure actuelle un projet de traduction en anglais des parties les plus importantes des Dix Classiques
de mathématiques.
2. [Guo Shuchun 61990c}, p. 114, [Guo Shuchun 61992d), [Guo Shuchun 61994e).
3. Voir [Guo Shuchun 61990c), pp. 114-115 ; [Guo Shuchun 61991a).
4. Voir son texte dans [Guo Shuchun 61990), Huijiao jittzhangsuanshu, pp. 457-485 ; juzhmban jiuzhang suanshtt,
reproduit dans le [Guo Shuchun (éd.) 61993), Zhonggtto kexue jishtt dianji tonghui. Shttxttejuan, tome 1, pp. 202-212.
5. Xiangjie jittzhang sttan/a, Yijiatang congshu, p. 32, reproduite dans [Guo Shuchun (éd.) 61993), Zhonggtto kextte jishu
dianji tonghui. Shttxuejttan, tome 1, p. 967.
86 Les Neuf chapitres

de Liu Hui ou celui de Li Chunfeng, rétablir l'ordre de caractères inversés, et corriger des erreurs de
toutes sortes. Environ 120 de ces points d'édition ne souffrent aucune réfutation, et ils jouent un
rôle crucial pour nous permettre de comprendre le commentaire de Liu Hui. Mais un certain
nombre d'autres propositions sont sans doute aucun erronées. Parmi elles, il est des situations où le
texte original ne présente aucune erreur, mais où Dai Zhen le modifie arbitrairement; il est égale-
ment des cas où le texte original pose problème, mais où il propose des modifications inadéquates.
Il va sans dire que ces erreurs dans l'édition critique ont introduit une grande confusion dans le
texte des Neuf chapitres. A cela s'ajoutent deux problèmes: d'une part, lorsque Dai Zhen a effectué
sa compilation sur la base de la Grande encyclopédie Yongle, il s'est montré plus que négligent;
d'autre part, pour les deux éditions de Qu et de Kong - et tout particulièrement pour cette
dernière - , il a retravaillé le style. Par suite, la confusion qu'il a causée à propos du texte des Neuf
chapitres est également sans précédent. Il n'en reste pas moins que Dai Zhen a été un pionnier dans
ce travail éditorial: il a défriché une terre vierge, et sa contribution est au total immense l .
Li Huang discute, dans ses Explications avec figures des détails des procédures des Neuf chapitres sur
les procédures mathématiques, de nombreux problèmes d'édition. Si l'on met de côté ses désaccords
avec Dai Zhen quant aux transformations du caractère « segment» (hu) en « polygone» (gu), dans
la procédure pour le champ circulaire (chapitre 1), ou du caractère « homme» (ren) en « entrer»
(ru), dans la « Procédure du positif et du négatif », il n'a proposé de modifications éditoriales - au
total plus de cent - que sur des points que Dai Zhen avait omis de considérer. Plus de soixante-dix
d'entre eux ont une pertinence indéniable. Son apport a permis de rendre le texte des Neuf chapitres
sur les procédures mathématiques de lecture pour l'essentiel aisée. Mais il convient de souligner également
que plusieurs de ses suggestions d'édition ne sont pas recevables non plus, et tout particulièrement
qu'il lui arrive également de corriger de manière erronée des textes originaux pourtant corrects 2 .
Presqu'en même temps que Li Huang, Wang Lai (1768-1813) et Li Rui (1768-1817) travaillè-
rent à l'édition critique des Neuf chapitres sur la base de la version gravée par Kong. Dans l'ouvrage
intitulé Corriger Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques et les erreurs de Monsieur Dai à
leur sujet (fiaozheng jiuzhang suanshu ji Dai shi dinle)3, Wang Lai propose, certes, peu d'amende-
ments, mais ils sont pour la plupart d'une rigueur exemplaire. Certains rejoignent des propositions
de Li Huang sans que les deux hommes se soient consultés. D'autres sont plus judicieuses que celles
de Li Huang. Li Rui, dans ses Détails de la nouvelle procédure fangcheng lfangcheng xinshu cao)4 corrige
de façon tout à fait pertinente treize caractères erronés que, dans la nouvelle procédure fangcheng,
Dai Zhen avait laissés tels quels. Tant Li Huang que Qian Baocong et l'Edition où convergent les
travaux d}édition ont adopté ses suggestions. L'exemplaire de la première édition des Neufchapitres sur
les procédures mathématiques incluse dans les imprimés ]uzhen du Palais Wuying, que la Bibliothèque
Nationale de Chine conserve, comporte, en notes marginales, des propositions éditoriales d'un érudit
qu'il n'est pas possible à l'heure actuelle d'identifier 5 . Le nombre n'en est p~s non plus élevé, mais
leur valeur réside en ce qu'elles s'attachent à rectifier des erreurs éditoriales commises par Dai Zhen.
C'est le cas, tout particulièrement, pour l'édition critique de la procédure de fausse double position:
Dai Zhen y est critiqué pour avoir agi sans comprendre au préalable le sens de l'original, et l'auteur
propose de restituer le texte, correct, de l'édition de la Grande encyclopédie.
C'est à Qian Baocong qu'il revient d'avoir, le premier, mis en évidence de façon systématique
les erreurs d'édition de Dai Zhen et de Li Huang. Sur plus de trente points, il a suggéré de restituer
le texte tel que les sources anciennes s'accordent à le donner, alors que Dai Zhen ou d'autres l'avaient

1. Voir [Guo Shuchun .6. 1990}, Huijiaojiuzhangsttanshu ; [Guo Shuchun .6. 1991a}.
2. Voir [Guo Shuchun .6. 1990c}, pp. 125-48 ; [Guo Shuchun .6. 1991a}.
3. Voir Wang Lai,jiaozhengjiuzhang suanshuji Dai shi ding'e, Hengzhai yishu, volume 5, pp. 1-8.
4. Voir Li Rui, Fangcheng xinshu cao, Li shi suanxtte yishu, pp. 1-25.
5. Voir Les Neuf chapitres sur les procédttres mathématiques de l'imprimé de la collectionjuzhen, conservé à la Bibliothèque
nationale à Pékin. Voir également [Guo Shuchun .6. 1990c}, pp. 117-119.
Travaux d'édition critique et de recherche 87

modifié. Il a de plus accordé une attention toute particulière à de nombreux passages où les sources
anciennes présentaient un texte défectueux, mais que Dai Zhen ou d'autres avaient transformés de
manière inadéquate l . Il a montré ainsi concrètement, par ces travaux, la marche à suivre pour pour-
suivre le travail d'édition critique des Neuf chapitres. Ceci mis à part, Qian Baocong a également
proposé des amendements pour un certain nombre d'endroits que Dai Zhen ou Li Huang avaient à
tort selon lui omis de corriger. Si l'on écarte de notre décompte les passages où il reprend un texte
original correct, on peut évaluer à environ plus de soixante-dix les suggestions pertinentes de cette
sorte qu'il formule dans son édition critiquez. Son travail incorpore cependant un grand nombre de
propositions erronées avancées par Dai Zhen et Li Huang. En outre, un certain nombre de ses
suggestions sont, après analyse, irrecevables. Qui plus est, en raison des difficultés inhérentes aux
éditions prises pour base de son travail, il ne put éliminer les erreurs introduites du fait de la négli-
gence avec laquelle Dai Zhen avait effectué sa compilation ou du fait que ce dernier avait retravaillé
le style du texte.
L'Edition où convergent les différents travaux d Jédition de Guo Shuchun3 et les Preuves pour Fédition
des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques de Li ]imin se fondent sur une enquête exhaus-
tive portant sur l'ensemble des éditions des Neuf chapitres qui ont été transmises jusqu'à nous et sur
une clarification fondamentale du sens du commentaire de Liu Hui. Etant donné la gravité des
erreurs d'édition critique et le désordre qui régnaient, depuis l'époque de Dai Zhen, dans les diffé-
rentes éditions des Neuf chapitres, l'Edition où convergent les travaux dJédition, de Guo Shuchun, prend,
comme édition de base, pour les cinq premiers rouleaux, l'imprimé des Song du Sud et, pour les
quatre derniers chapitres et la préface de Liu Hui, la Compilation des Neuf chapitres sur les procé-
dures mathématiques effectuée par Dai Zhen à partir de la Grande encyclopédie Yongle, qu'il recons-
titue. Son travail philologique tient compte des fragments de l'édition de la Grande encyclopédie
Yongle conservés ainsi que de l'édition de Yang Hui. Parallèlement, l'ouvrage confronte et examine
les travaux d'édition critique de Dai Zhen, de Li Huang, de Qian Baocong et d'autres, afin de les
exploiter de manière adéquate. Par suite, l'enjolivement du style pratiqué par Dai Zhen est complè-
tement éliminé de l'édition, et l'impact du caractère négligé de sa Compilation peut également être
réduit au maximum. En outre, les erreurs provoquées par des transformations intempestives, effec-
tuées par Dai Zhen ou d'autres, de passages corrects du texte original s'en trouvent pratiquement
éliminés. Si l'on prend l'édition de Qian Baocong comme référence, les items précédents se montent
en tout à 450 points. A ceci, il faut ajouter environ une centaine d'endroits où Dai Zhen ou d'autres
ont corrigé un texte original fautif de manière également inadéquate ou bien des passages dont ils
ont omis de considérer les problèmes.
Li ]imin a également réalisé son Preuves pour Fédition des Neuf chapitres sur les procédures
mathématiques en tirant parti d'une compréhension en profondeur du commentaire de Liu Hui4 .
Il y reprend un grand nombre de résultats de l'Edition où convergent les différents travaux dJédition ,
et en corrige quelques erreurs. Il y introduit, de plus, un certain nombre de suggestions édito-
riales pertinentes. Il reste que les notes éditoriales sont confuses dans leur manière de renvoyer
aux diverses sources 5 et qu'il adopte un grand nombre de corrections erronées de Dai Zhen et de
Li Huang 6.

1. Voir [Qian Baocong .L:>.1934a), [Qian Baocong .L:>.1963b).


2. Voir [Guo Shuchun .L:>.1990c), p. 171.
3. Voir [Guo Shuchun .L:>.1990), Httijiaojiuzhangsuanshu.
4. [Li Jimin .L:>.1993), Jiuzhang suanshu jiaozheng.
5. [Guo Shuchun .L:>.1996a).
6. [Guo Shuchun .L:>.1998b).
88 Les Neuf chapitres

2. Exemples d'erreur d'édition chez Dai Zhen ou d'autres,


examen de leurs causes
Analyser les erreurs d'édition de Dai Zhen et d'autres philologues est extrêmement instructif pour
qui souhaite s'engager dans la voie d'une édition critique correcte. Nous en proposerons ici une
typologie où nous distinguons les types suivants l :
Ponctuer de façon erronée, par suite, mal interpréter le texte original et le modifier arbitrai-
rement. Le cas se produit à propos de la procédurefangcheng du chapitre 8 : lorsqu'il s'agit de déter-
miner la production de la céréale de qualité moyenne à l'aide de la colonne centrale, il peut se
produire que le dividende d'en dessous « ait le diviseur comme dénominateur». Le commentaire de
Liu Hui poursuit alors ainsi: « il a pour dénominateur le diviseur, d'où, pour ce qui est des lü, ils ne
communiquent pas. Par conséquent si tout d'abord "on multiplie par le diviseur", c'est qu'on les
(les dénominateurs) égalise en faisant communiquer. On fait en sorte qu'ils aient tous le diviseur
comme dénominateur {... } » (voir problème 8.1, p. 621). L'expression « on les égalise en faisant
communiquer» se présente parfois sous la forme « on les fait communiquer en égalisant ». C'est
une expression technique des mathématiques de la Chine ancienne. Elle se rencontre à de multiples
reprises dans Les Nett/ chapitres, et le commentaire de Liu Hui ne pose ici à proprement parler pas de
problème. Cependant Dai Zhen lie l'expression «les faire communiquer» (qitong) avec ce qui
précède. Par sui~e, le texte devient énigmatique, et il transforme donc la phrase en : « on multiplie
leurs dividendes par le diviseur »2. Le chapitre 5 en fournit un autre exemple. Le commentaire de
Liu Hui à la procédure pour yangma déclare: «Supposons que l'on prenne le yangma comme à
l'intérieur de la coupe, et le bienao à l'extérieur. Alors si les blocs, malgré les variations dans leur
longueur ou leur largeur, présentent toujours des lü invariables par ce partage, ces formes dissem-
blables, ces corps différents, sont néanmoins égaux, et ainsi c'est terminé! » (voir problème 5.15,
p. 431). Ce passage ne comporte pas d'erreur. Cependant Li Huang, qui lie le mot « bloc» (qi) avec
ce qui précède, considère que les deux phrases ne se répondent pas. Il propose donc de rajouter le
caractère qi (bloc) à la suite de fin nei (<< à l'intérieur de la coupe »3). Multiples sont les passages où,
ainsi, à la suite d'une erreur de ponctuation, on conjecture que le texte original doit être modifié, et
ils se situent de plus tous à des endroits importants du commentaire.
Ne pas comprendre le sens ancien de quelques caractères et modifier, par suite, arbitrairement.
Dans le problème où l'on se propose de sortir par une porte en tenant une perche (voir problème
9.24, p. 745), Liu Hui déclare, dans son commentaire: « ce qui remplit ce carré, ce sont alors les
deux morceaux (du gnomon) laissés (yu l ) (à l'extérieur du carré de la base), qui sont superposés dans
les coins ». Ce caractère YU l est en fait, tant pour le sens que pour le son, semblable au caractère YU 2
(<< restant»). On peut en prendre pour preuve le Commentaire de maître Zuo (Z!'oshi zhuan), première
année du Duc Wen4, où on lit: « Quand les anciens ont établi le calendrier correct, ils en ont fait
commencer le calcul au solstice d'hiver, ils ont érigé les positions exactes (du solstice d'été et des
équinoxes) au centre (des saisons), reportant ce qui restait à la fin. »5 Quand les Mémoires historiques

1. Voir [Guo Shuchun .6. 1990c], pp. 119-169; [Guo Shuchun .6. 1992d].
2. Voir l'imprimé}ttzhen, reproduit dans le Zhongguo kextte jishtt dianji tonghtti. Shuxuejttan, tome 1, p. 179.
3. Voir Li Huang,}iuzhang suanshu xicao tttshtto, 1820, reproduit dans [Guo Shuchun (éd.) .6.1993], Zhongguo kexue jishu
dianji tonghtti. Shttxuejuan, tome 4, p. 1058.
4. Voir Zuo zhuan, p. 1836.
5. Voir [Couvreur 1951], tome 1, p. 442, dont la traduction développe une explication: « D'après la règle établie par les
anciens souverains pour le calcul du temps, le premier mois lunaire du cycle de dix-neuf ans commence le même jour que
l'une des vingt-quatre tsie kJi [i.e.jieqi] parties de l'année solaire. Les mois lunaires suivants commencent chacun, non plus
le premier jour, mais durant le temps d'une de ces parties de l'année solaire. A la fin, après environ trente-six lunaisons, le
surplus (yu) des jours des années solaires sur les années de douze mois lunaires forme un mois intercalaire. »
Travaux d'édition critique et de recherche 89

(Shiji) citent ce passage (chapitre « Lishu »), le caractère YU 2 devient yu 1 . Dans son Recueil de commen-
taires, Pei Yin glose que ce caractère se lit yu, et cite Wei Zhao qui donne son sens comme étant
«partie restante »1. Liu Hui signale ici simplement que, pour un triangle donné, si l'on place les
gnomons qui ont pour aire le carré de la base (gouju) ou le carré de la hauteur (guju) dans un carré de
côté l'hypoténuse, la partie laissée pour compte a une aire égale à celle des pièces qui sont répétées
dans les deux coins du carré. Son énoncé ne comporte aucune erreur et n'a pas été victime de la
moindre omission. Mais Dai Zhen a lu ce caractère comme xie (oblique), et, partant, il n'a pu faire
sens du passage. Il a donc transformé « les deux morceaux laissés (yu 1) » en « les côtés (tian) des
deux morceaux »2, produisant ainsi un texte dénué de sens. Le commentaire à l'addition des frac-
tions, dans le premier chapitre, en fournit un autre exemple, lorsque Liu Hui écrit: « Si elles sont
éloignées mais que l'on fait communiquer leurs corps {...} Si elles sont proches mais différentes de
formes {... } » (voir problème 1.9, p. 159). Ici et en de multiples autres endroits où l'on trouve le
caractère zhi - en tout quatorze - , Dai Zhen le transforme, dans les éditions gravées par Qu et par
Kong, en zhe. Cependant en fait, selon Li Xueqin, ces deux caractères pouvaient être, dans les temps
anciens, utilisés l'un pour l'autré. Il est donc inutile de modifier le texte que donnent les sources
anciennes. Les transformations arbitraires de semblables mots vides, là où, pourtant, le texte n'était
pas erroné, constituent une source importante de confusion dans les éditions des Netif chapitres.

Modifier arbitrairement en raison d'une méconnaissance des règles de grammaire. Dans


l'exemple ci-dessus, Dai Zhen lie les caractères « les faire communiquer» (qitong) avec le caractère
« multiplier» (cheng). La raison en est probablement qu'il pense qu'après le caractère « multi-
plier», il doit nécessairement apparaître un complément. Or, dans la procédure donnée pour la
résolution du problème où l'on transforme de la soie verte en soie brute, au chapitre 6, le texte
original prescrit: « ON MULTIPLIE, PAR LA QUANTITÉ EN ZHU DE 1 JIN DE SOIE BLEU-VERT, LA QUAN-
TITÉ EN LIANG DU 1 JIN DE SOIE DÉCREUSÉE, ET ON MULTIPLIE EN OUTRE, PAR UN JIN DE SOIE TORSE,
CE QUI FAIT LE DIVIDENDE» (voir problème 6.10, p. 515). Il n'y a pas là la moindre faute. Pourtant
Dai Zhen ajoute au texte le caractère zhi (ceci)4. Or, le contexte ne laisse planer aucun doute sur le
complément de « multiplier», et il est donc parfaitement loisible de pratiquer une ellipse. Des
énoncés de ce type se rencontrent dans plusieurs autres passages, apportant ainsi la preuve de ce
fait. Le commentaire de Liu Hui à la procédure de l'excédent et du déficit du chapitre 7 en fournit
un exemple supplémentaire. On y lit : « Si l'on ne peut pas simplifier, par conséquent, par multi-
plication, on les égalise. » De même, le texte est ici parfaitement correct. Quand, donc, Li Huang
le transforme en : « Si l'on ne peut pas simplifier, par conséquent, on les multiplie par l'égalisé»,
il ne respecte pas le sens d'origine et fait fond, de manière comparable à Dai Zhen, sur des connais-
sances erronées.

Transformer par erreur des caractères qui peuvent de fait être pris l'un pour l'autre. Les
ouvrages anciens utilisent souvent des caractères les uns pour les autres. Lorsqu'on en prépare une
édition critique, il ne faut pas les transformer. Ainsi dans le commentaire de Liu Hui à la procé-
dure du champ circulaire, au chapitre 1, on lit : « Pour en déduire combien fait sa différence avec
le cercle, eh bien, c'est celle de l'arc et de la corde. » (Voir p. 179.) Ici le caractère jiao 1 (différence)
est emprunté en guise du caractère jiao 2 , un échange régulièrement attesté dans les sources
anciennes. Mentionnons, pour exemple, le commentaire de Zhao Qi au chapitre « Lilou » (dernière

1. Voir Mémoires historiques (Shiji), p. 1259.


2. Voir l'exemplaire de la bibliothèque wenyttan ; l'imprimé}uzhen, reproduit dans le Zhongguo kexue jishtt dianji tonghui.
Shttxuejuan, tome l, p. 201 ; l'édition gravée par Qu Zengfa ; l'édition gravée par Kong ]ihan.
3. Voir [Guo Shuchun L:" 1990c}, pp. 130-131.
4. Voir l'exemplaire de la bibliothèque wenyuan ; l'imprimé}ttzhen, reproduit dans le Zhonggtto kextte jishu dianji tonghtti.
Shuxuejttan, tome l, p. 160 ; l'édition gravée par Qu Zengfa ; l'édition gravée par Kong ]ihan.
90 Les Neu! chapitres

partie) du Mengzi: « Comment la différence (jiao 1) entre Sages et gens de peu peut-elle être aussi
insignifiante ? »1 Dai Zhen affirme ici que le caractère jue est une erreur et le transforme en jiao :
c'est en fait inutile 2 .

Compléter de manière erronée des passages, alors qu'ils recourent à l'ellipse. Les livres
anciens pratiquent constamment l'ellipse. Les éléments sous-entendus peuvent être restitués en
fonction du contexte. Une édition critique n'a pas à compléter le texte comme si l'original avait été
victime d'une omission. Ainsi quand Liu Hui, dans son commentaire à la « Procédure du "suppo-
sons" » (chapitre 2), déclare: « si l'on veut transformer du petit mil pour en faire du grain décor-
tiqué (mi) {... } » (voir p. 225), le contexte permet de comprendre que, par ce dernier caractère, le
commentateur désigne le grain grossièrement décortiqué. Il est donc inutile, comme le propose
pourtant Qian Baocong3 , d'insérer le caractère li, qui est, de fait, sous-entendu. Cette ellipse de limi
en mi est attestée à de multiples reprises autant dans Les Neuf chapitres que dans les commentaires
de Liu Hui ou de Li Chunfeng.

Modifier arbitrairement, faute d'avoir saisi la structure du commentaire de Liu Hui. Les
anciens, dans leurs commentaires des textes du passé, proposaient une synthèse des dires de toutes
les écoles des générations antérieures et y ajoutaient leurs propres points de vue. Le commentaire
de Liu Hui ne fait pas figure d'exception. Comme il le dit explicitement, son commentaire
présente des éléments de deux types: il a « rassembl[é} (les matériaux) qu'[il a} vus» (voir p. 127)
et il y ajoute ce par quoi il pense être « parvenu à en [i.e. Les Neuf chapitres} comprendre la signifi-
cation» (voir p. 127). Les discordances entre ces deux sortes de contenu sont manifestes. Dès qu'il
s'en produit une, Dai Zhen propose d'attribuer un des passages à Li Chunfeng - il s'agit souvent
d'un texte situé en fin de commentaire. Pareille pratique pose problème. En réalité, là où Dai Zhen
croit voir une partie du commentaire de Liu Hui, il s'agit probablement d'un passage où ce dernier
cite les commentaires de ses prédécesseurs, tandis que Dai Zhen attribue à Li Chunfeng ce qui est
de la main de Liu Hui. Lorsque les anciens commentaient des livres, ils ne se contentaient pas de
citer les commentaires d'autres auteurs, mais il leur arrivait également de se citer eux-mêmes.
Dans un problème du chapitre 6 concernant le paiement de l'impôt en petit mil (problème 6.3,
p. 495), Liu Hui cite ainsi son propre commentaire à l'addition des fractions de même que son
commentaire à 1'« Inversion des coefficients de la pondération» (voir chapitre 3, p. 295). Dai
Zhen en conclut: « Il ne fait donc pas de doute qu'il s'agit de Li Chunfeng et de son équipe infé-
rant le sens de la procédure. »4 Son imprudence le conduit ici clairement à l'erreur. Quant aux
passages du commentaire de Liu Hui à la « Procédure de l'excédent et du déficit» (chapitre 7) où
on lit: « Le commentaire dit que, si les deux quantités testées comportent des parts, on homogé-
néise leurs numérateurs et on égalise leurs dénominateurs» ou « Il dit de plus qu'on effectue la
multiplication en croix du bas par le haut, puis que, lorsqu'elle est achevée', on simplifie ceux-ci
par l'égalisé» (voir p. 561), les mentions « le commentaire dit» ou « il dit de plus» signalent
probablement la citation, par Liu Hui, de commentaires de prédécesseurs, à moins qu'elles n'indi-
quent une citation du commentateur par lui-même. Quoi qu'il en soit, il convient de les garder. Et
les écarter simplement en arguant que: « des successeurs ont uni les passages du commentaire.

1. Voir Mengzi, p. 2726.


2. Voir l'exemplaire de la bibliothèque wenyuan ; l'imprimé]uzhen, reproduit dans le Zhonggtto kextte jishtt dianji tonghtti.
Shttxttejttan, tome 1, p. 105 ; l'édition gravée par Qu Zengfa ; l'édition gravée par Kong Jihan.
3. [Qian Baocong L':-.1963],]iaodian Suanjing shishu, volume 1, pp. 114-115 ; [Qian Baocong L':-.1998c], p. 92.
4. Voir l'exemplaire de la bibliothèque wenyttan ; l'imprimé]ttzhen, reproduit dans le Zhonggtto kextte jishtt dianji tonghtti.
Shttxttejttan, tome 1, pp. 155-156; l'édition gravée par Qu Zengfa ; l'édition gravée par Kong Jihan.
Travaux d'édition critique et de recherche 91

Comme les débuts ne s'enchaînaient pas, ils ont inséré les deux caractères "le commentaire dit"
pour les distinguer »1, c'est également se tromper par manque de prudence.

Modifier arbitrairement, faute de maîtriser les règles qui gouvernent interpolations et


omissions. La copie d'ouvrages conduisait régulièrement, par manque d'attention, à interpoler ou
à omettre un caractère, plusieurs caractères, voire une colonne. Cela se produisait d'autant plus
facilement que des caractères ou des phrases identiques se trouvaient dans la même colonne ou
dans une colonne voisine. Ainsi le problème de la porte à un battant dont la hauteur dépasse la
largeur du chapitre 9 (voir problème 9.11, p. 719) comporte 91 caractères qu'on ne peut
comprendre. Il est manifeste qu'environ une colonne s'est trouvée répétée, et que la raison
commande de la supprimer. Comme Dai Zhen ne l'a pas remarqué, il a suggéré l'addition d'un
certain nombre de caractères. Mais on quitte là le domaine de l'édition critique, pour procéder à
une réécriture pure et simple. Par ailleurs, ce même paragraphe affirme: « Si l'on prend la moitié
de ce dont l'un dépasse l'autre et qu'on multiplie celle-ci par elle-même, qu'on double ceci, cela
fait également le carré de l'hypoténuse. » Mais, mathématiquement, un tel énoncé ne fait pas sens.
C'est donc qu'après « on double ceci », ont été omis sept caractères qui donnent « ... qu'on multi-
plie de plus par elle-même la moitié de la somme, qu'on double ceci, ... ». En raison du fait
qu'apparaissaient deux fois les caractères bei zhi (qu'on double ceci), un copiste a sauté du même au
même, d'où l'omission. La manière dont Dai Zhen édite le texte n'est pas erronée du point de vue
du sens, mais il propose une adjonction trop importante. Et, même là où le texte ne comportait pas
d'erreur, il lui arrive de le transformer en l'étoffant.

Modifier arbitrairement, faute d'avoir élucidé le sens de concepts mathématiques. Le commen-


taire de Liu Hui à l'extraction de la racine sphérique dans le chapitre 4 déclare: « Si l'on effectue en
outre la multiplication du diamètre de 2 chi par lui-même, on obtient, pour le diamètre, le côté de 4
chi» (p. 383), ce qui n'est pas faux. Ici le terme de « côté» (mian) provient de l'extraction de la racine
carrée dans Les Neuf chapitres: « SI, PAR EXTRACTION, LE (NOMBRE-PRODUIT) N'EST PAS ÉPUISÉ, C'EST
QU'ON NE PEUT PAS EN EXTRAIRE LA RACINE. IL FAUT ALORS LE (LE NOMBRE-PRODUIT) NOMMER AVEC
"CÔTÉ". » Il désigne en fait la racine du nombre sur lequel porte l'opération d'extract,ion. Dai Zhen
modifie cet énoncé comme suit: « si l'on suppose, en outre, que le diamètre soit de 1 chi, le péri-
mètre du carré est de 4 chi; s'il est multiplié par lui-même, on obtient le côté de 16 chi »2. La modi-
fication est erronée, et l'Edition où convergent les travaux d}édition ne rectifie pas 3 , tandis que Li ]imin,
lui, reprend le texte original4 . Dans le problème de la porte à un battant dont la hauteur dépasse la
largeur du chapitre 9 (voir problème 9.11, p. 717), Liu Hui commente: « Si l'on fait en sorte que le
gnomon base (gou) fasse une aire, la largeur obtenue donne la différence entre base (gou) et hauteur
(gu), Le double étant pris comme diviseur rejoint, si l'on extrait la racine de l'aire du gnomon base
(gou) , cela fait également la différence entre base (gou) et hauteur (gu) » (voir p. 721). Ce « gnomon
base» désigne la différence entre le carré de la hauteur et le carré de la base. Par conséquent, seul le
caractère gou (base) a été omis après le caractère bei (double), et le reste du passage s'interprète aisé-
ment. En particulier, il n'a été victime d'aucune omission. Dai Zhen et Qian Baocong tiennent ce
gnomon base comme identique au « gnomon de la base» (la différence entre le carré de l'hypoténuse
et le carré de la base) et forcent sur le texte une interprétation induite par le traitement correspondant

1. Voir l'exemplaire de la bibliothèque wenyuan ; l'imprimé}uzhen, reproduit dans le Zhongguo kexue jishu dir:mji tonghui.
Shuxuejuan, tome 1, p. 169; l'édition gravée par Qu Zengfa; l'édition gravée par Kong Jihan.
2. Voir l'exemplaire de la bibliothèque wenyuan ; l'imprimé}ttzhen, reproduit dans le Zhongguo kexue jishtt dianji tonghui.
Shttxttejttan, tome 1, p. 137 ; l'édition gravée par Qu Zengfa ; l'édition gravée par Kong Jihan.
3. Voir [Guo Shuchun ..61990}, Huijiao}iuzhangsuanshtt, pp. 265,275.
4. [Li Jimin ..61993}, Preuves pour l'édition des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques, pp. 163, 173.
92 Les Neuf chapitres

que donne Zhao Shuang de la différence entre la hauteur et l'hypoténuse 1 . Ainsi, ils modifient le
texte en « la base multipliée par elle-même étant faite aire, la largeur obtenue donne la différence
entre hypoténuse et hauteur. Si l'on extrait la racine carrée de l'aire du gnomon base (ju gou), le double
de la hauteur (gu) étant pris comme diviseur rejoint, cela fait également la différence entre hauteur
(gu) et hypoténuse. »2 Ils se trompent tous deux sur le sens originel du commentaire de Liu Hui. En
fait il y a, dans le chapitre 9, plusieurs problèmes qui portent sur la différence entre l'hypoténuse et
la hauteur. Seul celui-ci traite de la différence entre la base et la hauteur. Il paraît exclu que la discus-
sion porte ici sur le problème de la différence entre l'hypoténuse et la hauteur.

Modifier arbitrairement, faute de saisir le contenu mathématique d'un paragraphe. Le traite-


ment du problème que nous venons d'examiner à propos du « gnomon base» nécessite de saisir l'idée
maîtresse de tout un morceau de commentaire de Liu Hui. Il en va de même de la procédure de l'excé-
dent et du déficit du chapitre 7. A partir de l'énoncé « ON PLACE LES LÜ DE CE QUI EST PAYÉ» (voir
p. 563), jusqu'à « S'IL Y ADES PARTS, ON LES FAIT COMMUNIQUER », l'algorithme vise à trouver la quan-
tité exacte, sans excédent ni déficit, et on l'utilise pour résoudre les problèmes arithmétiques généraux.
Mais à partir de « SI LA RELATION L'UN AVEC L'AUTRE DE L'EXCÉDENT ET DU DÉFICIT ALIEU DANS UN CAS
OÙ [LES QUANTITÉS DE PERSONNES} CORRESPONDANTES QUI ACHÈTENT LA CHOSE SONT IDENTIQUES»
jusqu'à «LE DNISEUR LA QUANTITÉ DE PERSONNES», l'algorithme ne concerne que les problèmes
d'excédent et de déficit qui se présentent avec l'achat de choses. Ainsi interprété, le texte ne présente
pas la moindre erreur. Mais Dai Zhen suppose que l'ensemble de la méthode ne concerne que les
problèmes d'achat de choses. D'où il modifie qi (la quantité de personnes correspondantes) en gong (en
commun), et déplace le début de la procédure. En outre, il supprime « ON EFFECTUE LA DIVISION DU
DIVIDENDE PAR LE DNISEUR» ; avant «ON PLACE LES LÜ DE CE QUI EST PAYÉ », il ajoute le caractèrefu
(en auxiliaire). L'ensemble de ces modifications doit être rejeté, comme Qian Baocong l'a suggéré 3. Le
détail de la nouvelle procédure fangcheng atteste un phénomène comparable. On y lit: « Si on place le
Iii du blé, 4, le Iii du soja, 3, le Iii du haricot mungo, 5, le Iii de millet glutineux, 6, et qu'on les multi-
plie tous par le grain de chanvre, chacun fait respectivement un dividende. En prenant 7, le Iii du divi-
dende, comme diviseur, ce qu'on obtient fait alors respectivement les dividendes» (voir p. 657,
problème 8.18). Là, « le Iii du dividende» devait être « le Iii du grain de chanvre» ; cette modification
éditoriale avancée par Dai Zhen est juste. Ceci mis à part, « fait les dividendes» devait à l'origine être
« fait les prix », mais le reste du texte n'est pas erroné. Il s'agit, sur la base des Iii, donnés en relation
les uns avec les autres, de toutes ces choses et grâce au prix du grain de chanvre, de déterminer, par le
biais de règles de trois, les prix du blé, du soja, du haricot mungo et du millet glutineux. Mais Dai
Zhen n'en a pas saisi la signification mathématique. Et, partant, il modifie « qu'on les multiplie tous
par le grain de chanvre» en « qu'on les multiplie tous par leur quantité de dou ». De même, il trans-
forme « ce qu'on obtient alors fait respectivement les dividendes» en « ce qu'of). obtient alors fait pour
tous la quantité de grain de chanvre ». Ainsi, non seulement il change le sens d'origine, mais de plus
il en fait une simple répétition de ce qui a été dit plus haut. Kawahara a corrigé cette erreur d'édition4 .
Il en va encore de même dans le problème du chapitre 6 où ayant du mauvais petit mil, on cherche à
obtenir du grain grossièrement décortiqué (problème 6.11, p. 517). Il faut utiliser une procédure du

1. Voir Zhottbi Sttanjing, premier chapitre, Nansongben, p. 5 ; juzhenban, pp. 6-7, reproduit dans [Guo Shuchun (éd.)
~ 1993}, Zhongguo kextte jishu dianji tonghtd. Shttxttejttan, tome 1, p. 11-12.
2. Voir l'exemplaire de la bibliothèque wmyuan ; l'impriméjuzhm, reproduit dans le Zhongguo kexttejishtt dianji tonghtd.
Shttxmjuan, tome 1, p. 194; ia gravure par Qu Zengfa; l'édition gravée par Kong Jihan. Voir également [Qian
Baocong ~ 1963},jiaodian Suanjing shishu, volume 1, pp. 206-207.
3. Voir l'exemplaire de la bibliothèque wenyttan ; l'imprimé jttzhen, reproduit dans le Zhongguo kextte jishtt dianji tonghtti.
Shttxmjttan, tome 1, p. 169 ; la gravure par Qu Zengfa; l'édition gravée par Kong Jihan. Voir également [Qian
Baocong ~ 1963},]iaodian Suanjing shishu, volume 1, pp. 83-258.
4. [Kawahara ~ 1980}, p. 234.
Travaux d'édition critique et de recherche 93

« supposons» (règle de trois) réitérée, et par conséquent le commentaire de Liu Hui déclare: « Dans
cette procédure, quand on place les 10 dou de grain passablement décortiqué que l'on cherche à faire
maintenant, qu'on multiplie ceci par le lü du grain grossièrement décortiqué, 10, et qu'on divise par
le lü du grain passablement décortiqué, 9, cela donne que le grain grossièrement décortiqué est égale-
ment transformé en mauvais petit mil. » Il est manifeste qu'un morceau du texte a été omis par un
copiste, mais Dai Zhen ne l'a pas restitué dans l'édition critique. Quant à Li Huang, il modifie « et
qu'on divise par le lû' du grain grossièrement décortiqué, 9 » en « et qu'on divise par le lû' du grain
passablement décortiqué, 9 ». A la suite de cela, il ajoute les 21 caractères suivants: « alors le grain
passablement décortiqué est transformé en grain grossièrement décortiqué. Si, à nouveau, on multiplie
ceci par les 20 dou du mauvais petit mil, et qu'on divise par les 9 dou du grain grossièrement décor-
tiqué »1. Or cet ajout n'est conforme ni à la procédure du « supposons» ni à sa réitération. Avant « et
qu'on divise par le lü du grain grossièrement décortiqué, 9 », Wang Lai ajoute, pour sa part, 20 carac-
tères : « et qu'on divise par le lü du grain passablement décortiqué, 9, alors le grain passablement
décortiqué est transformé en grain grossièrement décortiqué. Quand, à nouveau, on multiplie ceci par
le lü du mauvais petit mil, 20 »2. Non seulement cette modification respecte l'esprit de la procédure
du « supposons» et de sa réitération, mais elle peut également s'argumenter sur la base des règles qui
rendent compte de la perte d'une colonne dans la transmission des textes anciens: dans l'ouvrage
original, il se trouvait à deux reprises l'expression « on multiplie ceci ». Le copiste a manqué de soin et
a sauté une colonne. Autre exemple, dans son commentaire à la « Procédure du "supposons" », Liu
Hui utilise deux modalités d'expression des rapports entre petit mil et grain grossièrement décor-
tiqué: il emploie des nombres entiers ou des fractions. Il renvoie au premier cas par la formule: « si on
les exprime en nombres entiers », et au dernier par : « si on les exprime par des fractions ». Le texte de
l'imprimé des Song du Sud est correct quand il emploie le caractère wan (entier). La Compilation de Dai
Zhen comporte à cet endroit Jiu (chercher), sans qu'on puisse déterminer s'il s'agit d'une erreur que
comportait la Grande encyclopédie, ou d'un lapsus de Dai Zhen au cours de son travail de copie. Cepen-
dant, comme visiblement ce dernier ne maîtrisait pas le sens des expressions « si on les exprime en
nombres entiers» et « si on les exprime par des fractions», il utilise à tort toujours le caractère Jiu
dans les éditions de Qu et de Kong. Dans la même veine, on peut en déduire que les deux occurrences
dans le chapitre 6 de l'expression « si on les exprime de manière déterminée» (ding yan zhi) doivent
aussi avoir été à l'origine: « si on les exprime en nombres entiers ». L'erreur s'est produite en raison du
fait que les caractères affectent des formes semblables.

Modifier arbitrairement, faute de comprendre la pensée mathématique de Liu Hui. Le


commentaire de Liu Hui au problème du puéraire qui fait le tour de l'arbre du chapitre 9,
(problème 9.5, p. 709) comporte 23 caractères entachés d'erreurs (voir notes éditoriales 13 et 14).
Dai Zhen les modifie comme suit: « Si, ayant une base (gou) et une hauteur (gu), on cherche l'hypo-
ténuse, c'est également comme sur le dessin antérieur. La base, 3, multipliée par elle-même fait
l'aire rouge. La hauteur, 4, multipliée par elle-même fait l'aire verte. En réunissant rouge et vert, on
obtient 25, ce qui fait l'aire correspondante à l'hypoténuse, 5, multipliée par elle-même. Ceci
provient du premier dessin ci-dessus. » Il ajoute ainsi 41 caractères 3 , ce qui est énorme, mais, de
surcroît, cet ajout n'est en rien conforme à la pensée mathématique de Liu Hui. En effet, ce qu'il y
a de remarquable chez Liu Hui, ce qui le démarque des mathématiciens qui lui sont antérieurs et
même des mathématiciens postérieurs, c'est qu'il n'utilise pas d'exemple pour vérifier la justesse
de propositions, mais qu'il essaie de les démontrer. Ainsi, dans le cas de la « Procédure de la base et de

1. Voir Li Huang, chapitre 6, p. 46, reproduit dans [Guo Shuchun (éd.) 61993}, Zhonggtto kexue jishu dianji tonghtti.
Shttxttejttan, tome 4, p. 1103.
2. Voir Wang Lai, op. cit., p. 5.
3. Voir l'exemplaire de la bibliothèque wenyttan ; l'impriméjuzhen, reproduit dans le Zhongguo kextte jishtt dianji tonghui.
Shttxttejuan, tome l, p. 191 ; la gravure par Qu Zengfa ; l'édition gravée par Kong Jihan.
94 Les Neuf chapitres

la hauteur» (voir p. 705), malgré le fait que les trois problèmes auxquels elle se rapporte recourent
au triplet pythagoricien 3, 4, 5, la démonstration porte, elle, sur la procédure générale et elle est
elle-même générale. Le commentateur ne recourt en rien aux valeurs de 3, 4, et 5, pour présenter ses
arguments. Le dessin que Dai Zhen trace est dans son principe erroné. Par conséquent, dans le
problème du puéraire qui fait le tour de l'arbre, Liu Hui serait encore moins susceptible de se servir
- et d'ailleurs n'a pas besoin de se servir - des valeurs 3, 4, 5, pour exposer son argument et
obtenir la conclusion: « Que les carrés (mi) de la base (gou) et de la hauteur (gu), réunis, fassent le
carré (mi) de l'hypoténuse, c'est clair. » La transformation de Dai Zhen est en fait à verser au dossier
de ses erreurs d'édition. Le problème du puéraire qui fait le tour de l'arbre porte à l'origine sur une
ligne courbe. Les Neuf chapitres et Liu Hui le transforment en un problème plan. Il est alors néces-
saire d'expliquer tout d'abord que, dans ce cas, les relations entre base, hauteur et hypoténuse
restent les mêmes que pour un dessin plan. Il faut ensuite expliquer que l'aire qu'engendre la multi-
plication de l'hypoténuse par elle-même est la même que celle du dessin associé à la « Procédure de
la base et de la hauteur ». C'est alors qu'on peut conclure, y compris dans ce cas, « que les carrés (mi)
de la base (gou) et de la hauteur (gu), réunis, fassent le carré (mi) de l'hypoténuse, c'est clair. » Par
suite, les expressions « cinq », « vingt-cinq vert », que comporte la Grande encyclopédie, sont toutes
des interpolations. Il s'agit probablement de notes marginales d'un lecteur peu éclairé qui se sont
insérées dans le texte. «Le premier tour» devait être, comme Dai Zhen l'a proposé, « le premier
dessin», mais le reste du texte n'appelle pas les modifications qu'il effectue, à condition de
comprendre yi, comme ruo, ru (c'est comme). Pareils cas où, n'ayant pas compris la pensée mathéma-
tique de Liu Hui, on a arbitrairement modifié son texte ne sont pas rares.

Modifier arbitrairement le texte, du fait d'une connaissance trop partielle du processus


historique de dév~loppement des mathématiques en Chine. Dans son commentaire à la
procédure fangcheng au chapitre 8, Liu Hui écrit: « Réaliser l'homogénéisation-égalisation, c'est
soustraire, entre quantités qui se font face, la colonne de droite de la colonne du centre» (p. 619).
Le texte ne comporte aucune erreur et reflète correctement le sens de la méthode de soustraction
colonne à colonne, ainsi que le principe d'homogénéisation et d'égalisation qui en est le cœur. En
effet la procédure fangcheng des Neuf'chapitres recourt à la méthode de soustraction colonne à
colonne pour éliminer les inconnues. Liu Hui, quant à lui, crée la méthode d'élimination par
produit croisé des deux équations par leur coefficient correspondant à la même inconnue. Les
méthodes seront toutes deux utilisées jusqu'à l'époque de J ia Xian 1. Il faudra attendre Qin
Jiushao au XIIIe siècle, pour que la méthode d'élimination par produit croisé s'impose 2 . Et c'est
elle que l'on trouvera dans les textes des dynasties Ming et Qing. Mais Dai Zhen ne connaît pas
cette histoire, et il transforme un texte original exact en la méthode d'élimination par produit
croisé courante à son époque. C'est ainsi qu'il modifie le texte que nous avons cité ci-dessus en :
« Réaliser l'homogénéisation-égalisation, cela signifie que la céréale de qualité supérieure de la
colonne du milieu multiplie également la colonne de droite »3. Il propose donc à tort un texte en
contradiction avec l'intention première de Liu Hui. C'est à Qian Baocong qu'il revient d'avoir
rectifié cette erreur de Dai Zhen4 .

Modifier arbitrairement le texte sur la base de sa propre édition critique ou de celle de


quelqu'un d'autre. Sa propre édition critique ou l'édition critique de quelqu'un d'autre ne peut

1. Voir Xiangjie jiuzhang suan/a,- Yijiatang congshu, pp. 21-43, reproduite dans [Guo Shuchun (éd.) L::,.1993}, Zhongguo
kexue jishu dianji tonghui. Shuxuejuan, tome 1, pp. 962-973. .
2. Qin ]iushao, Shushu jiuzhang, Yijiatang congshu, chapitre 3, pp. 21-31, chapitre 17, pp. 1-22, reproduite dans [Guo
Shuchun (éd.) L::,.1993}, Zhongguo kexue jishu dianji tonghui. Shuxuejuan, tome 1, pp. 624-635.
3. Voir l'exemplaire de la bibliothèque wenyuan ; l'imprimé]uzhen, reproduit dans le Zhongguo kexue jishu dianji tonghui.
Shttxttejuan, tome 1, pp. 178-179 ; la gravure par Qu Zengfa ; l'édition gravée par Kong ]ihan.
4. [Qian Baocong L::,.1963},]iaodian Suanjing shishu, volume 1, pp. 222-223 ; [Qian Baocong L::,.1998c}, p. 175.
Travaux d'édition critique et de recherche 95

devenir la base des transformations éditoriales. C'est un principe fondamental de la philologie. Or


dans l'édition des Neuf chapitres, il apparaît des cas où l'on a dérogé à ce principe pour modifier arbi-
trairement le texte. Dans l'exemple mentionné ci-dessus, Dai Zhen s'appuie sur le dessin qu'il
supplée à la « Procédure de la base et de la hauteur » (pareil acte est aussi de l'ordre de la linguis-
tique) pour amender le commentaire de Liu Hui au problème du puéraire qui fait le tour de l'arbre :
c'est un exemple typique du travers que ce paragraphe dénonce.

Nous ne poursuivrons pas plus avant la liste des types d'erreur que l'analyse du travail philo-
logique de nos prédécesseurs nous a permis d'identifier, même si nous n'avons pas pu en fournir avec
ces quelques points une liste exhaustive. Notons que nous n'avons cité que les exemples des grands
maîtres, nous permettant de laisser hors du champ de notre commentaire des travaux qui ne mani-
festeraient pas les connaissances philologiques élémentaires. Ces exemples suffisent à montrer que,
lorsque le travail d'édition critique s'assigne comme tâche de mettre en ordre les écrits anciens, il
peut causer, comme dans le cas des Neufchapitres sur les procédures mathématiques, une confusion consi-
dérable. On ne peut être surpris de lire sous le pinceau de Gu Qianli : « Les erreurs dans les écrits
viennent en fait du travail d'édition critique. »1 Un grand maître de la philologie de la dynastie
Qing, Wang Niansun, affirma après avoir édité le Huainanzi : « Mes corrections se montent au total
à plus de 900. Si je remonte à la cause des erreurs, elles sont dues pour moitié aux erreurs et omis-
sions qui surviennent lors de la transmission écrite, mais elles sont aussi dues pour moitié au fait
que, s'appuyant sur son idée, on ait corrigé à la légère. »2 Si l'on porte le même regard sur Les Neuf
chapitres au cours des deux cents ans qui nous séparent de Dai Zhen, et si l'on ne compte pas les
erreurs de gravure, de composition et d'impression, le travail éditorial qui s'est transmis jusqu'à
aujourd'hui représente environ 800 à 900 points, et les erreurs dans les modifications s'élèvent à
plus de 500 3 . La situation paraît encore plus grave que dans le cas du Huainanzi.

3. La tâche d'édition critique des N eu!chapitres


Etant donné la situation des éditions des Neuf chapitres et du travail philologique dans les deux cents
années qui nous séparent de Dai Zhen, la poursuite de l'effort d'édition critique sur cet ouvrage
implique essentiellement trois types de tâcheé.
Tout d'abord, il faut éliminer radicalement la confusion introduite dans les éditions, depuis
Dai Zhen, par des actes contraires aux principes de la philologie. Ceci inclut les omissions, les inter-
polations et autres erreurs qui se sont infiltrées dans le texte quand Dai Zhen a effectué sa Compila-
tion, l'enjolivement du style du texte que Dai Zhen a surajouté, les erreurs apparues dans le
processus de changement des éditions. I;Edition où convergent les différents travaux dJédition remplit
cette tâche de manière assez satisfaisante.
De plus, nous devons effectuer un tri dans tous les travaux d'édition critique qui ont été menés
depuis Dai Zhen. Cette opération implique trois niveaux :
- Il faut dans un premier temps scruter si le passage du texte original amendé par Dai Zhen ou
d'autres comporte effectivement interpolations, omissions ou erreurs. Si tel n'est pas le cas, il faut
alors rétablir le texte original.
- Si, dans un second temps, il s'avère que le texte original est effectivement entaché d'erreur,
l'édition critique qu'en ont effectuée Dai Zhen ou d'autres est-elle recevable?

1. Gu Qianli, Shu Wenyuan yinghua bianzhenghou.


2. Voir Wang Niansun, Huainan neipian zazhi, n° 22, p. 45, Dushu zazhi, dernier volume, Beijing, Zhonghua shudian,
1985.
3. Voir [Guo Shuchun 61990c}, p. 171, [Guo Shuchun 61992dJ,
4. Voir [Guo Shuchun 61990c}, pp. 119-171 et [Guo Shuchun 61992d}, p. 131.
96 Les Neuf chapitres

- Et, dans un troisième temps, si tel n'est pas le cas, comment éditer de manière correcte?

Enfin, se pose le problème des erreurs textuelles que Dai Zhen et les autres ont omis de consi-
dérer et pour lesquels il faut continuer le travail d'édition critique. Cette question implique de décider
si le texte est entaché ou non d'erreur, et de se demander, en cas de réponse positive, comment il
convient d'éditer.
Les deux derniers aspects sont les points clefs du travail d'édition critique, et c'est là aussi où
réside toute la difficulté de l'exercice. LEdition où convergent les différents travaux dJédition représente
sur ces deux axes un grand pas en avant. A la suite de Qian Baocong, de multiples passages du texte
qui avaient été transformés à tort par l'édition y sont rétablis. Cependant, étant donné que la
majeure partie des suggestions éditoriales s'appuie sur le sens du texte pour proposer des amende-
ments l et que les avis sont partagés sur la manière dont il convient d'interpréter, dans ces passages
défectueux, le commentaire de Liu Hui, il est inévitable qu'il se présente là des désacccords, les
points de vue divergeant même parfois pour décider de ceux des passages du texte original qui
seraient entachés d'erreur. Cependant, une certitude demeure: ce travail de recherche et ces contro-
verses, qui se poursuivront nécessairement sur la longue durée, serreront de plus en plus près l'idée
primitive de Liu Hui et son texte original. Le travail d'édition critique de Li ]imin depuis ces
dernières années relève également du même type d'effort.
Guo Shuchun a poursuivi son travail philologique sur le texte en réalisant successivement deux
nouvelles éditions critiques: l'une prend pour base la Compilation de Dai Zhen à partir de la Grande
encyclopédie Yongle 2 , l'autre s'appuie sur l'imprimé des Song du Sud pour les cinq premiers chapitres
et sur l'édition de Yang Hui pour les quatre derniers ainsi que la préface de Liu Hui 3 .

Sur la base des leçons du passé, l'Edition où convergent les travaux dJédition avance les principes
suivants que le travail d'édition critique doit respecter4 : tout d'abord il faut respecter les livres
anciens, et tout particulièrement les éditions rares qui se sont transmises sur la longue durée de
génération en génération; maîtriser les règles générales portant sur les interpolations et omissions,
les erreurs par inversion et autres fautes que peuvent comporter des livres anciens; faire usage des
résultats de la recherche paléographique et des travaux sur les mots et caractères du chinois ancien,
afin de chercher à donner une ponctuation exacte des Neuf chapitres sur les procédures mathématiques,
d'en comprendre le sens ancien, et afin de décider avec certitude là où le texte original est vraiment
erroné; dominer le contenu mathématique des Neuf chapitres et de leurs commentaires par Liu Hui
ainsi que Li Chunfeng, analyser leurs méthodes logiques, la structure des chapitres, les particula-
rités de l'époque et la place que ces écrits tiennent dans l'histoire des mathématiques en Chine.
Telles sont, en quelques mots, les bases de l'édition critique. Ne modifier que celles des parties qui
sont véritablement erronées; garder, par ailleurs, autant qu'il est possible, le texte original;
s'efforcer de donner de ces endroits entachés d'erreur une édition qui soit conforme à la raison
mathématique aussi bien qu'au sens d'origine; éviter de corriger le faux par le faux, éviter plus
encore de corriger par le faux ce qui n'est pas faux. Adopter, pour les endroits que pour un temps on
n'arrive pas à restituer, le principe de « beaucoup écouter et laisser le problème ouvert» ; ne pas
corriger le texte original à la légère. Et pour ces endroits pour lesquels il faut vraiment modifier le
texte, dès lors que la manière de procéder a mûri, encore faut-il s'efforcer de conserver les traits de
l'édition de base. Nous pensons que, quel que soit le nombre d'avis divergents qui se manifestent au
cours du travail d'édition critique, il faut absolument respecter ces principes.

1. Voir [Chen Yuan .61959}'


2. ]ittzhang sttanshu, Chuanshi cangshtt, 1997.
3. ]iuzhang sttanshtt, in [Guo Shuchun & Liu Dun .61998], [Guo Shuchun & Liu Dun .62üül}.
4. Voir [Guo Shuchun .6199üc], pp. 161-162.
Travaux d'édition critique et de recherche 97

4. Choix de l'édition de base pour ce livre


Comme nous l'avons montré plus haut, aucune des versions des Neuf chapitres sur les procédures ?nathé-
matiques produites depuis Dai Zhen jusque dans les années 1980 n'est appropriée pour servir
d'édition de base relativement à laquelle effectuer le travail de collation. Mais aucune des éditions
antérieures au travail de Dai Zhen, que ce soit l'imprimé des Song du sud, l'édition de la Grande
e17cyclopédie, ou l'édition de Yang Hui, n'est complète. De plus, ces trois sources s'inscrivent, comme
nous l'avons également montré, dans des lignes d'édition différentes. Leurs ancêtres étaient déjà
différents du temps de Li Ji, et ces derniers constituèrent sans doute ceux sur la base desquels
Li Chunfeng et son équipe, établis au début des Tang à l'Université, ont rédigé leurs gloses. C'est
pourquoi nous avons adopté comme édition de base, pour le travail de collation, le texte que nous
avons reconstitué selon le principe suivant: sur la base d'une comparaison entre les trois témoins
que sont l'imprimé des Song du Sud, la Conzpilation effectuée sur la base de la Grande e17cyclopédie, et
l'édition de Yang Hui, nous avons opté, en cas de divergence, pour la meilleure leçon, et ce dans
l'espoir qu'elle puisse être la plus proche des éditions glosées par Li Chunfeng et son équipe. Les
notes éditoriales consignent les différentes leçons de ces diverses éditions. Quant à ce qui relève des
erreurs de copie ou d'impression, nous n'en faisons pas mention. Pour ce qui concerne l'édition des
passages présentant des difficultés, nous prenons modèle sur l'Edition où converge17t les travaux
d'édition. Nous corrigeons quelques erreurs d'édition de ce dernier ouvrage et adoptons des sugges-
tions éditoriales pertinentes qui ont été formulées après sa parution. Les points d'édition adoptés
par l'Edition où converge17t les travaux d'édition et dus à des érudits comme Dai Zhen, Li Huang, Wang
Lai, Li Rui, Qian Baocong et autres, font chacun l'objet de notes. Quant à leurs erreurs d'édition, on
n'y revient pas.

Traduit par Karine CHEMLA


CHAPITRE D
La langue mathématique des Neuf chapitres
et les problèmes de sa traduction
Oscillations entre l'étrange et l'infidèle

par Karine CHEMLA

Traduire Les Neuf chapitres et leurs commentaires imposait d'affronter des préoccupations de deux
ordres. Il fallait analyser la langue et les formes de textes techniques élaborées en Chine ancienne
aux fins de travailler les mathématiques. Mais il fallait également réunir, voire créer, les moyens de
rendre l'un et l'autre de ces aspects en français. Le premier objet de ce chapitre est d'exposer l'ébauche
d'analyse des termes, des énoncés et des textes chinois que nous avons développée à l'occasion du travail
de traduction en français. Nous restons cependant conscients que beaucoup reste encore à faire en ce
domaine. Son second objet consiste à exposer et à justifier un certain nombre de partis pris que nous
avons retenus dans la traduction. Je formulerai, chemin faisant, les linéaments d'un programme de
travail en vue d'appeler à poursuivre sur un axe diachronique ces premières recherches.
En matière d'analyse des textes mathématiques de la Chine ancienne, il importe ici de dégager
trois niveaux: ce sont eux qui structureront le plan de cette introduction.
Tout d'abord, Les Neuf chapitres et leurs commentaires recourent à des termes ou à des expressions
techniques, et ils les utilisent de façon technique. Nous décrirons quelques aspects spécifiques de
cette langue. Certains renvoient à l'environnement matériel dans lequel les mathématiciens de la
Chine ancienne ont opéré, et nous montrerons qu'il est donc impossible de dissocier l'usage des
termes techniques d'autres facettes du travail mathématique. Comme nous le verrons, lorsque cela
nous paraissait possible et intéressant du point de vue des effets de sens, nous avons choisi de rester
fidèles à l'esprit du texte chinois, même lorsque cela nous amenait à opter pour une traduction sans
doute étrange aux yeux d'un lecteur moderne. Pour d'autres aspects, qui nous ont paru impossibles
à rendre en français, la traduction est relayée par un glossaire dans lequel le lecteur trouvera, outre
des analyses d'ordre sémantique, des développements relatifs à la syntaxe. De façon générale, le
lecteur est invité à le consulter, dès qu'il rencontre des termes ou des expressions à première vue
surprenantes. Dans la mesure où ce glossaire est ordonné selon la prononciation du chinois, une
table d'équivalence français/pinyin l indique l'entrée vers laquelle se reporter.
Il est un second niveau - aussi essentiel qu'il est malaisé à traduire - qui renvoie au mode
d'utilisation, et donc de rédaction, des textes. Ainsi, je donnerai des arguments en faveur de la thèse
selon laquelle les termes sont parfois employés de façon à créer des corrélations entre passages éloi-
gnés du texte, lesquelles sont porteuses de sens mathématique. Il paraît clair, si tel est le cas, que la
traduction doit permettre au lecteur francophone d'effectuer les mêmes corrélations. C'est l'option
que nous avons retenue, au risque, on s'en doute, de proposer un texte français parfois, ici encore,
étrange. Cette difficulté nous a conduits à donner la traduction sous forme d'un dispositif textuel

1. Il s'agit du système international de transcription du chinois aujourd'hui, et nous y avons recouru systématiquement
dans l'ouvrage.
100 Les Neuf chapitres

sur lequel je m'expliquerai dans ce qui suit. Mais un point doit être dès à présent précisé: la traduc-
tion est un texte français parfaitement artificiel, auquel il convient, pour dégager des strates de sens
non immédiatement disponibles, d'appliquer des opérations de lecture inusitées - inusitées, du
moins pour ce qui est de la prose et, plus encore sans doute, pour ce qui touche aux mathématiques.
En réalité, il n'y a là rien de singulier, puisque de telles pratiques de lecture sont monnaie courante
dans d'autres sphères de l'écrit. Il se trouve simplement que ces potentialités du texte ont été mises
à profit, en Chine ancienne, pour l'expression de significations mathématiques.
Il nous faudra considérer un troisième niveau, relatif, lui, à la langue chinoise. Certaines questions
de traduction se posent de façon spécifique à qui interprète du chinois classique. Je les indiquerai
pour mettre en évidence quelques situations clefs où la liberté du traducteur est sollicitée de façon
systématique, ou encore des situations où le français impose des limites,à la fidélité que l'on pourrait
souhaiter.

En conclusion de ce préambule, il importe de signaler un problème capital qu'il conviendra de


garder à l'esprit tout au long de ce chapitre. Nous avons traduit un texte qui se compose d'au moins
trois strates d'écrits d'époques différentes. La couche fondamentale est constituée par le Classique
mathématique compilé au temps de la dynastie Han: Les Neufchapitres - rappelons que nous avons
distingué cette partie du texte en la transcrivant systématiquement en capitales. Entre ses énoncés,
sont venus s'insérer les commentaires de Liu Hui, achevés en 263. Ils correspondent à cette partie
du texte qui n'est, dans la traduction, ni marquée, ni introduite par une mention en gras. Enfin, en
656, Li Chunfeng présente au trône un texte des Neuf chapitres, comportant l'exégèse de Liu Hui,
ainsi qu'une nouvelle strate de commentaires rédigés par une équipe ayant opéré sous sa direction.
Leurs gloses sont composées, dans la traduction, en bas-de-casse, et placées, conformément au
chinois, systématiquement après une mention comme: « Li Chunfeng et ses associés commentent
respectueusement », que nous avons choisi de marquer en gras. Soulignons le fait qu'aucune
édition ancienne n'a survécu, qui ne comporte ces trois couches de textes, signe, s'il en fut, qu'elles
furent essentiellement lues ensemble. Si nous rappelons d'entrée de jeu ce point, c'est pour attirer
l'attention du lecteur sur le fait que ces textes mathématiques, écrits à des époques distinctes,
présentent du point de vue de la langue des différences. Il est ainsi des termes mathématiques tech-
niques propres aux commentairesl, comme il est des termes dont le sens a évolué entre le temps de
la compilation des Neuf chapitres et l'époque de leurs exégètes 2 . De façon générale, nous n'avons pas
marqué ces différences dans la traduction, confiant, là aussi, au glossaire des expressions techniques
le rôle de décrire ces évolutions 3 . Par contraste, la traduction privilégie, elle, le fait de marquer la
continuité de tradition entre le Classique et ses commentaires.

I. TERMES ET EXPRESSIONS TECHNIQUES

En première approximation, Les Neuf chapitres se composent, pour l'essentiel, d'unités de textes
constituées, en premier lieu, de problèmes, dont l'énoncé s'achève sur la demande de déterminer
une ou plusieurs inconnues, en second lieu, des réponses numériques qui leur correspondent et,

1. On peut citer l'exemple de lianchtt « diviser d'un coup ».


2. Tong« égaliser» illustre ce point, on peut se reporter au glossaire pour plus de détails.
3. Ces différentes strates de texte sont précieuses pour qui s'intéresse à la manière dont la lettre d'un Classique, en
l'occurrence mathématique, a pu être interprétée par des lecteurs chinois anciens. [Chemla 2003b & à paraître-a]
sont consacrés à ce problème. Il nous est impossible d'aborder systématiquement ce sujet en tant que tel ici, mais le
lecteur pourra, en parcourant la traduction, garder cette problématique présente à l'esprit. Soulignons, à titre
d'exemple, que les commentateurs paraissent donner sens à l'arrangement des problèmes: c'est le cas lorsque Liu Hui
cherche, au cours de son commentaire à la « Procédure de la base et de la hauteur» (9.3), à rendre compte du fait
qu'elle a été placée en tête du chapitre.
La langue mathématique et les problèmes de sa traduction 101

enfin, d'un algorithme. Ces procédures, que le Classique munit parfois d'un nom, consistent en
listes d'opérations qui, appliquées aux données, engendrent en général les valeurs des inconnues 1 .
Les commentaires, quant à eux, s'emploient pour l'essentiel à établir la correction des algorithmes.
Ce faisant, comme nous l'avons souligné au chapitre A, section III.S, ils formulent des listes
d'opérations, les réécrivent en d'autres listes d'opérations, parfois énoncent de nouveaux problèmes,
voire renvoient aux problèmes du Classique 2. En conclusion de cette description simplifiée à
l'extrême, il apparaît que les questions centrales relatives aux termes et expressions techniques ainsi
qu'à leur traduction porteront donc sur les manières de désigner les objets mathématiques et d'énoncer
les opérations portant sur eux.

1. Objets mathématiques
Laissons pour l'instant de côté les problèmes dont les énoncés décrivent des situations concrètes;
nous reviendrons plus loin sur la manière dont les textes des algorithmes en reprennent les données
comme termes de leurs opérations. Et concentrons-nous sur les objets mathématiques que les
énoncés introduisent par un nom. C'est le cas, par exemple, du triangle, du cercle et des formes
planes en généraP.
La traduction de ces termes-ci ne soulève pas de problème, dans la mesure où Les Neuf chapitres
considèrent un ensemble de figures dont les noms ne présentent, entre eux, aucune relation morpho-
logique et qui ont, pour la plupart, un équivalent adéquat en français 4 . Du point de vue de la termi-
nologie, des questions de deux ordres se posent toutefois à leur sujet. Les discuter d'entrée de jeu
nous permettra de saisir quelques particularités des termes techniques du chinois, de poser les
problèmes et d'introduire certains principes de leur traduction.
Le premier type de questions concerne les termes renvoyant aux dimensions de ces figures.
Si nous avons adopté, pour traduire les deux côtés du rectangle, les mots de « longueur» et
« largeur», c'est au prix d'une légère inexactitude: zong et guang renvoient plutôt aux directions
nord-sud et est-ouest. Pour le dire autrement, là où pour le rectangle, le français choisit d'opposer
les deux côtés du point de vue de leur taille, c'est l'orientation cardinale que marquent les termes
chinois.
Par ailleurs, les noms de leurs dimensions fondamentales ont un effet organisateur sur
l'ensemble des figures planes, puisqu'elles rattachent toute figure soit au rectangle, soit au cercle.
Sont ainsi associées au rectangle les formes géométriques pour lesquelles l'énoncé fournit des
dimensions qui sont du type d'une longueur et d'une largeur. Le triangle, par exemple, a une
« largeur », que représente l'un quelconque de ses côtés, et une « longueur droite », qui consiste en
la hauteur correspondante. Par contraste, la calotte sphérique et l'anneau ont, comme le cercle, deux

1. Je simplifie ici pour les besoins de l'exposé, dans la mesure où les variations importent peu pour mon propos. Mais,
pour être précis, rappelons que certains algorithmes sont énoncés hors du contexte d'un problème (voir les procédures
données au début des chapitres 2, 3, ou 4) ou déterminent des valeurs différentes de celles qui sont directement
demandées (voir le problème 6.19). Enfin, certains problèmes sont suivis de plusieurs algorithmes de résolution,
tandis que certains algorithmes sont suivis, ou précédés, de plusieurs problèmes.
2. Les commentateurs désignent en général les problèmes à l'aide de quelques caractères qui saisissent l'essence de la
situation décrite dans l'énoncé. Parfois ils rappellent le titre du chapitre où ils ont été insérés. Pour une analyse des
modes de renvoi aux problèmes, voir [Chemla 1997c}.
3. Voir les problèmes 1.26 et 1.31 respectivement, et plus généralement la seconde partie du chapitre 1. Les Neufchapitres
parlent du « champ triangulaire» ou du « champ circulaire ». Mais je m'explique dans le glossaire sur les raisons
pour lesquelles on peut considérer que le terme de « champ» (tian) doit être entendu abstraitement.
4. Il se présente une exception avec le cas du « champ oblique» (xietian). Son interprétation pose problème, et plutôt
que le traduire, conformément à notre analyse, comme espèce d'un genre « quadrilatère» - genre, de surcroît, que
le Classique n'introduit pas - , nous avons préféré rendre littéralement l'expression chinoise et nous expliquer sur ce
qu'elle dénote.
102 Les Neuf chapitres

types de dimensions qui sont de l'ordre, respectivement, du diamètre et de la circonférence 1. La


traduction avait donc le choix: on pouvait soit rendre l'esprit de la terminologie chinoise ainsi que
ses significations mathématiques, et être opaque en français, soit détruire le réseau de relations entre
figures que le texte original donne à voir. Dans ce cas, nous avons tenté une voie médiane, associant
à la traduction factuelle une version plus proche du chinois, entre parenthèses, ou formant parfois
des termes qui présentaient entre eux des relations parallèles à ce que l'original donnait à lire.
Le second ordre de questions se rapporte au triangle rectangle. Le chapitre 9 y est consacré, sans
que, jamais, le mot de « triangle» n'y apparaisse. Le fait reflète un contraste: à la différence des
autres formes géométriques, aucun terme ne désigne spécifiquement la figure du triangle rectangle,
si ce n'est peut-être la concaténation des noms de ses côtés 2 . De plus, ces derniers ne reprennent pas
les termes qui désignent usuellement, nous venons de le voir, les dimensions associées à un triangle
quelconque, comme s'il ne s'agissait en aucun cas de figures apparentées. En réalité, ce faisceau
d'indices marque à mes yeux le fait que nous avons là deux types distincts d'objets mathématiques:
les figures que le Classique considère au chapitre 1 sont avant tout des étendues planes, sur
lesquelles on prélève des dimensions: bords ou segments transversaux; par contraste, le triangle
rectangle se présente, au chapitre 9, comme une configuration particulière de lignes, dont une
procédure - la « Procédure de la base (gou) et de la hauteur (gu) » - lie les longueurs. On n'en
considère d'ailleurs pas l'aire, si ce n'est dans les commentaires et en relation avec la démonstration
d'algorithmes 3 . Corrélativement, signaler un triangle rectangle au sein d'une situation spatiale,
c'est affecter à certains segments les noms des lignes formant cette configuration, et désigner ainsi à
l'attention des grandeurs entretenant les unes avec les autres' des relations exprimées par la « Procé-
dure de la base (gou) et de la hauteur (gu) »4. C'est ce contraste que nous avons voulu marquer en
choisissant, pour la traduction du titre du chapitre 9, « Base (gou) et hauteur (gu) », plutôt que
« Triangle rectangle ». Par ailleurs, les termes chinois désignant les côtés de l'angle droit, gou et gu,

1. Le fait que le cercle se voit associer deux dimensions, son diamètre et sa circonférence, est lu par Liu Hui comme la
marque de sa subordination, en fin de compte, à la figure du rectangle. Il est intéressant de relever l'insistance du
commentateur sur le fait que l'algorithme donnant l'aire du cercle comme le produit de son demi-diamètre par sa
demi-circonférence, de ses demi-« dimensions» donc, est correct non pour les valeurs de l'énoncé, mais pour des
valeurs « exactes» (se reporter aux notes correspondantes). Nous reviendrons sur ce point. Notons, par ailleurs, que
seul échappe à la dichotomie évoquée ici le segment de cercle, dont les deux dimensions sont une flèche et une corde,
elle-même désignée par le terme d'« hypoténuse». Faut-il voir là un appel à associer la forme à celle du triangle
rectangle? Je laisse la question ouverte.
2. Voir les premiers paragraphes de l'introduction au chapitre 9.
3. C'est par exemple le cas pour la démonstration des algorithmes attachés au théorème de Pythagore (<< Procédure de
la base et de la hauteur », 9.3) et avec l'inscription corrélative de la figure du triangle rectangle comme côtés de la
forme pleine d'un demi-rectangle, dans la première figure fondamentale, voir l'introduction au chapitre 9, section
11.1. C'est encore le cas quand Liu Hui cherche un nouvel algorithme pour calculer l'aire du segment de cercle (1.36).
En revanche, dans le contexte du commentaire sur l'aire du cercle, le triangle rectangle n'est mobilisé qu'aux fins de
calculer la longueur d'un périmètre qui approche mieux la circonférence du cercle.
4. Par voie de conséquence, un même segment peut, au cours d'un raisonnement, prendre successivement deux noms
différents en fonction des triangles relativement auxquels il est considéré. Le manque à reconnaître ce fonctionne-
ment de la terminologie a amené des philologues à considérer le texte original comme fautif, là où il ne faisait
qu'employer les termes de façon spécifique (voir les notes relatives à la calotte sphérique (1.34) ou à l'extraction de la
racine sphérique (4.24». La traduction en français reproduit cet usage à l'identique, le lecteur ne doit pas s'y tromper.
La différence avec la pratique qui consiste à désigner un triangle par les appellations de ses trois sommets est nette:
donner à des segments les noms de « base (gO!t) », « hauteur (gu) » et « hypoténuse» est une façon d'affirmer à propos
du triangle qu'ils forment qu'il est rectangle. Relevons que, ce faisant, ces termes fonctionnent comme celui que nous
rendons par la périphrase suivante: « coefficients de la pondération en fonction des degrés (cui) » (voir chapitre 3).
Leur emploi signale immédiatement des propriétés des objets ainsi désignés et la pertinence de la procédure qui les
lie dans le contexte où ils sont employés. C'est donc pour marquer la relation du concept de cui à la procédure des
« Parts pondérées en fonction des degrés », et dans la mesure où la périphrase paraissait faire sens dans l'ensemble de
ses occurrences, que nous avons opté systématiquement pour une traduction aussi lourde du simple terme de cui.
La langue mathématique et les problèmes de sa traduction 103

les distinguent en vertu de leur taille, tout comme le français le fait pour le rectangle. Nous avons
renoncé à alourdir leur traduction pour marquer cette opposition, et avons retenu les simples mots
de « base » et de « hauteur», faisant systématiquement suivre ces termes du pinyin pour signaler
notre emploi, par convention, technique, de ces mots ordinaires.
Si nous nous tournons à présent vers les volumes traités au chapitre 5, nous verrons que
l'ensemble des termes qui les désignent présentent, eux aussi, une structure, privilégiant la mise en
évidence de certains types de relation entre les corps, au détriment d'autres. Examinons cette orga-
nisation avant de décrire l'option retenue pour sa traduction. Je ne reviens pas ici sur le fait que les
noms concrets désignant les solides sont pour l'essentiel à interpréter comme des termes généraux 1 .
Ces appellations se composent toutes d'au moins deux caractères, et six d'entre elles se regroupent
en paires structurées selon le même principe, puisque leurs éléments s'opposent systématiquement
par leur premier caractère: fang-x « carré-x» désigne le solide x à base carrée circonscrit au yuan-x
« cercle-x », de même nature mais à base circulaire 2 • Nous avons rendu cette structure, en
employant, pour traduire x, le terme générique correspondant, à savoir, respectivement: cylindre
(baodao), cône (zhui) et pyramide tronquée (ting), et en prenant donc soin de n'introduire, entre les
noms français retenus pour ces solides, aucune relation que le chinois ne marquerait pas 3 . A titre
d'exemple, fang baodao devient « cylindre à base carrée» - on aurait pu également traduire « cylindre
à section carrée» - , tandis que yuan baodao se transforme, lui, en « cylindre à base (ou: à section)
circulaire». Tous les autres solides sont, en revanche, désignés, dans le texte original, par des termes
dont la lettre n'indique aucune relation ni entre eux, ni aux précédents4 . Le fait nous a paru signifi-
catif, dans un contexte où tant de noms donnent, au contraire, à lire des liens entre les objets
auxquels ils se rapportent. C'est pourquoi, par contraste avec le cas qui vient d'être évoqué, nous
avons choisi de ne pas traduire ces autres appellations en une terminologie moderne qui introduirait
de fait des rapports de genre et d'espèce étrangers au chinois. Par voie de conséquence, nous avons
retenu ici l'option d'utiliser la transcription en pinyin. Le lecteur trouvera systématiquement, dans
le glossaire, la description du solide correspondant en termes modernes.

1. Je renvoie pour cela au chapitre A, section 11.1, en y apportant toutefois ici quelques nuances. Cette affirmation vaut
pour l'ensemble de solides qui se trouvent, chacun, désignés, dans tous leurs contextes d'occurrence, par un seul et
même terme. C'est sur eux que se concentre la discussion qui suit. Cependant, le chapitre 5 introduit également,
pour traiter de certaines formes, d'autres types de désignations, à interpréter, elles, comme renvoyant à des situations
concrètes. Ainsi, à deux reprises, le Classique donne une liste de volumes particuliers pour souligner qu'ils« partagent
la même procédure ». Ces listes, placées avant les problèmes 5.2 et 5.19, sont suivies de ladite procédure, puis d'un
ensemble de problèmes portant tour à tour sur chacun de ces volumes. Soulignons, dans un premier temps, que le fait
de « partager la même procédure» n'implique pas nécessairement pour ces masses d'avoir la même forme: c'est ce
qu'illustre l'exemple de la douve incurvée (5.20) par rapport au chtttong (5.19). Cependant, la première liste regroupe,
elle, des volumes de forme identique. Il n'est sans doute pas indifférent qu'on trouve, avec ces deux ensembles, les
seuls problèmes du chapitre dont la réponse soit immédiatement suivie d'un énoncé complémentaire relatif à l'or ga-
nisation de travaux publics. Or, selon la nature du volume, la répartition du travail requiert des procédures distinctes.
C'est cet ensemble de faits qui conduit à interpréter ici les appellations comme renvoyant, non pas seulement à une
forme, mais aux volumes réels, en suivant une acception ordinaire. Dans ces cas seulement, la traduction en rend
donc le sens concret. En revanche, lorsqu'il arrive à Liu Hui de mobiliser un solide de cette forme dans le contexte
d'une discussion géométrique (voir le commentaire au problème 5.14), il ne reprend, de cette liste, que seuls les deux
termes de « rempart» (excroissance) et de « douve» qian (creux).
2. Le commentaire exploite abondamment les liens entre solides que ces termes indiquent, se reporter au chapitre 5.
3. Il faut cependant souligner une exception à ce principe: il existe pour le cube et la sphère deux appellations qui reposent
sur l'opposition entre « carré» et « cercle» : lifang, mot à mot « carré érigé », versus liyuan, « cercle érigé », mais
nous avons renoncé à alourdir la traduction pour marquer ce phénomène.
4. A ceci, il faut apporter deux nuances. Les termes chumeng et chtttong (voir le glossaire) partagent le même premier
caractère, et cela renvoie au fait que le commentaire les traite ensemble. Mais nous n'avons pas trouvé de moyen de
marquer ce fait par une traduction qui reste légère. Par ailleurs, le terme de qiandtt reprend le caractère qian
« douve», ce en écho à quoi le commentaire à 5.14 évoque ce dernier solide.
104 Les Neuf chapitres

Analysons la situation plus avant. Il est intéressant de constater qu'à examiner les noms retenus
pour les solides, les deux formes fondamentales qui se dégagent sont encore le cercle et le carré (ou
le rectangle), comme c'était le cas pour les figures planes, quoique selon d'autres modalités. Le
solide que Les Neuf chapitres désignent du nom de qiandu (voir figure 5.5 du chapitre 5) aurait pu,
par exemple, être conçu comme un cylindre à base triangulaire. Mais tel n'est pas le cas. Plus géné-
ralement, en fait, aucune autre des formes traitées dans le chapitre 1 n'est utilisée, comme le sont le
carré et le cercle, pour engendrer cônes ou cylindres. Les solides qu'on obtiendrait à procéder ainsi
sont pourtant considérés, mais dénommés différemment.
Etant introduits dans le contexte de problèmes, ces termes ne sont pas « définis» dans le Clas-
sique. Et sans les commentaires, nous serions bien en peine de préciser le sens exact de certains
d'entre eux. C'est le cas, par exemple, duyangma (problème 5.15 & figure 5.6). Cependant, le plus
souvent, les noms des dimensions significatives des solides traités fournissent des indications sur leur
forme. L'introduction du bienao au problème 5.16 (voir figure 5.7) est de ce point de vue intéres-
sante: du fait qu'il est donné comme ayant, en haut, une longueur et pas de largeur et, en bas, une
largeur sans hauteur, sa forme se trouve croquée l . Insistons toutefois sur le fait que, si les dimen-
sions esquissent ici un bienao, elles ne permettent pas de circonscrire l'ensemble des solides auxquels
ce terme peut renvoyer: le nom de bienao sera étendu par Liu Hui pour désigner toutes sortes de
tétraèdres qui ne se conforment pas à la description qu'évoquent ici ces dimensions, mais qui partagent
néanmoins la même procédure 2 . Fait important relatif à l'usage de ces termes, ce phénomène
témoigne donc, au moins chez les commentateurs, d'une dissociation entre le nom et la forme.

2. Fonctions et sous-produits d'un algorithme


Avec des mots comme « hypoténuse », nous avons de fait glissé vers un nouveau type de termes:
s'ils renvoient à un objet géométrique, sur lequel il est loisible de poser un problème, ils dénotent
également des fonctions au sein d'algorithmes. La différence entre ces deux rôles est celle qui oppose
l'hypoténuse comme donnée d'un énoncé ou possible résultat d'un algorithme, à l'hypoténuse
comme fonction qu'on attribue à un segment dans une figure, en relation avec l'interprétation
d'autres lignes comme « base (gou) » ou comme « hauteur (gu) » et en vue de mobiliser la « Procé-
dure de la base et de la hauteur ». En l'occurrence, les relations de l'objet à d'autres items sont expri-
mées par une procédure, et désigner un segment du nom d'« hypoténuse», c'est tout à la fois énoncer
de telles relations et signaler le possible recours à la procédure. Le lien d'un certain nombre de
concepts aux algorithmes fondamentaux qui leur donnent sens, qui expriment leur relation à
d'autres et dont ils appellent la mise en œuvre constitue, plus généralement, un trait essentiel, qui
caractérise un sous-ensemble de la terminologie mathématique dans le Classique aussi bien que
dans ses commentaires.
Il est, dans Les Neuf chapitres, des termes techniques, qui paraissent désigner de pures fonctions
au sein d'algorithmes. On peut penser à « dividende» ou à « diviseur », souvent mobilisés dans la
description de procédures pour désigner les valeurs intermédiaires élaborées dans un algorithme
avant de le conclure par une division. Nous reviendrons sur ces désignations plus loin3 . Mais il est
d'autres termes qui, à l'instar d'« hypoténuse », peuvent assumer les deux rôles. Je pense ici en
particulier au terme que nous avons rendu en pinyin: lü. Introduit par Les Neuf chapitres en relation
avec la « Procédure du "supposons" » -l'appellation que le Classique réserve pour notre règle

1. Mentionnons également, dans cette veine, le problème 5.23 qui introduit la forme du cône par la simple évocation
de ses dimensions fondamentales.
2. Voir en particulier le commentaire au problème 5.17 et les figures 5.16, 5.21, 5.29 du chapitre 5.
3. En réalité, même les termes de « dividende» et de « diviseur» peuvent également assumer les deux rôles, comme
l'indique l'emploi spécifique qui en est fait au chapitre 8 : voir la traduction du problème 8.1 et les notes correspon-
dantes, ou se reporter au glossaire.
La langue mathématique et les problèmes de sa traduction 105

de trois l - , hors du contexte de tout problème, lü qualifie les deux valeurs exprimant l'équivalence
entre la chose que l'on a et celle en laquelle on voudrait la changer. Ce faisant, ce terme dénote la
propriété des deux valeurs de pouvoir être multipliées ou divisées par un même nombre, sans que la
fonction qu'elles jouent dans l'algorithme n'en soit affectée. Le Classique reprend, par la suite, le
terme de lü au cours de l'énoncé de problèmes, comme 9.13, pour introduire des valeurs qui présen-
tent le même rapport que des grandeurs intervenant dans la situation. Corrélativement, le commen-
tateur interprétera une partie de la procédure de résolution de 9.13 comme l'application d'une règle
de trois 2 . Le terme saisit donc à nouveau une propriété des valeurs, un mode de relation entre elles,
de même qu'il indique leur possible mise en œuvre dans la procédure à laquelle les lü sont attachés 3 .
Il importait donc de signaler ses occurrences par la reprise systématique d'une même traduction. Si
seuls les emplois du terme dans le Classique avaient dû être pris en compte, sans doute aurions-nous
pu lui trouver un équivalent spécifique en français. Mais les commentateurs retravaillent le concept
de lü jusqu'à lui donner une extension si large qu'elle a rendu vains tous nos efforts pour le traduire.
Nous en avons donc été réduits, pour garder son unité à ce concept central, à le conserver en trans-
cription pinyin. Le lecteur peut ainsi suivre l'interprétation que les exégètes en ont faite et l'extension
qu'ils lui ont donnée. Mais il lui faut garder à l'esprit, au cours de la lecture, que le concept adhère
à une procédure qui lui donne sens et qu'il appelle.
Notons que de tels termes peuvent être mobilisés de concert. C'est ce dont témoigne, par exemple,
le problème 9.16, dans le contexte duquel Liu Hui propose de prendre une valeur, qui correspond à
une grandeur de la situation, comme « lü de la base (gou) », relativement à d'autres qui seront
respectivement la « base réelle» et le « lü de la hauteur (gu) ». En distribuant ici cet ensemble
d'appellations, tout à la fois il exhibe deux triangles rectangles dans le dispositif, énonce une relation
(de similitude) entre eux qui signale la possible efficacité de la règle de trois dans le contexte et rend
loisible l'application de simplifications aux valeurs des lü. Cet exemple le montre clairement : donner
des noms constitue ici une opération complexe, qui s'apparente à la prédication de propriétés ou à la
mise en évidence de relations, mais ouvre également sur l'introduction légitime des grandeurs ainsi
nommées au sein de procédures. En l'occurrence, l'imposition de ces noms se produit au cours de la
démonstration de la correction de l'algorithme, et Liu Hui traduit par ce biais la procédure en une
autre, qui fait apparaître son sens et du même coup l'établit. Il se manifeste donc ici un lien intime
entre ce mode de fonctionnement de la terminologie et les particularités de la démonstration d'algo-
rithmes, telle que la pratiquent les commentateurs4 . Soulignons cependant que, si le phénomène est
massif dans les commentaires, le fait n'est pas le propre des exégètes: lorsqu'au cours de la procédure
de résolution du problème 6.17, Les Neuf chapitres qualifient des valeurs de « coefficients de la pondé-
ration en fonction des degrés », l'opération donne prise à la même analyses.
D'autres termes manifestent, selon d'autres modalités, un lien essentiel entre le concept qu'ils
désignent et l'algorithme au sein duquel il trouve, tout à la fois, son sens et les modalités de son
calcul. Prenons-en l'exemple du « nombre égal» (dengshu). Au cours de la « Procédure de la simpli-
fication des parts» (1.6), un sous-algorithme prescrit de répéter une opération sur deux nombres
jusqu'à les rendre égaux. La valeur obtenue à ce point des calculs est ensuite reprise, avec les données
du problème, dans des opérations, de sorte à achever la simplification requise. En réalité, la valeur
en question est répertoriée dans la langue mathématique moderne sous le nom, en français, du plus
grand commun diviseur (p.g.c.d.) des deux nombres initiaux6. De plus, indice de ce qu'il est identifié

1. Voir Jin yott shtt « Procédure du "supposons" », pour une justification de ce choix de traduction.
2. Voir l'introduction au chapitre 9.
3. Le terme cui évoqué plus haut partage l'ensemble de ces propriétés.
4. De manière plus générale, la manière dont le sens yi d'une opération est saisi par l'expression en laquelle le commentaire
en désigne le résultat appelle une analyse que nous ne pouvons développer ici.
5. Voir l'introduction au chapitre 3, p. 272, ou au chapitre 6, p. 460.
6. Je renvoie au glossaire ainsi qu'à la procédure ou à l'introduction au chapitre 1, pour plus de précision.
106 Les Neuf chapitres

en tant que tel en Chine ancienne, le concept sera réemployé dans d'autres contextes des Neuf chapi-
tres, sous le vocable de « nombre égal ». Le nom retenu donne à penser que le lecteur chinois est
invité à prélever le sous-algorithme de la « Procédure de la simplification des parts» dont la conclu-
sion est marquée par l'obtention de deux nombres égaux. C'est ainsi que ledit lecteur peut donner
sens à l'appellation et trouver, au sein de la procédure, les moyens de déterminer sa valeur. Le nom
marque l'adhérence de l'objet à l'algorithme, dont il s'avère, en fait, constituer un sous-produit. Cet
exemple est loin d'être isolé dans Les Neuf chapitres. On peut penser aux « parts du produit Ciifen) »,
où il est loisible de reconnaître le plus petit commun multiple (p.p.c.m.) : le terme, comme la procédure
de son calcul, sont introduits au cours d'un algorithme, dans le contexte duquel ils seront identifiés,
puis détachés 1 .
Le même phénomène se produit également avec le « diviseur rejoint (congfa) ». A un moment
précis du flot des calculs qui réalisent une extraction de racine, il est prescrit que le nombre se
trouvant dans la position qui fait office de « diviseur» soit « rejoint» par un autre. La partie de
l'algorithme qui débute à ce point précis se voit conférer dans Les Neuf chapitres, nous l'avons déjà
signalé, le statut d'une opération autonome, où nous reconnaissons l'équation quadratique 2 •
Le terme de l'opération que le Classique désigne, en référence à cet événement advenu au cours du
flot des calculs, par l'appellation de « diviseur rejoint» correspond, pour nous, au coefficient en x
dans l',équation.
Dans les trois cas évoqués, soulignons-le, un concept est introduit comme sous-produit d'un
algorithme, et les appellations qui lui sont par suite affectées paraissent toutes être formées selon le
même principe: le nom retenu indique l'algorithme au sein duquel l'objet se présente et comment
il faut y prélever la sous-procédure qui lui donne sens et par le biais de laquelle il peut être déterminé
ou pris comme terme. Ce n'est là, sous le rapport de la terminologie, que le reflet d'un phénomène
bien plus général, discuté au chapitre A, relatif à la centralité des algorithmes dans la pratique
mathématique savante de la Chine ancienne.
La traduction est donc régulièrement confrontée au même problème. Faut-il rendre le terme
par l'appellation du signifié dans la langue moderne? Ou faut-il donner à voir les modalités de
constitution des signifiants? Dans la mesure où ces derniers appartiennent au faisceau d'indices qui
nous permettent de reconstituer divers traits de l'activité mathématique en Chine ancienne, la
traduction prend systématiquement le second parti, confiant au glossaire le soin de guider le lecteur
dans cet ensemble d'expressions par définition étranges.
A ce point du chapitre, nous avons introduit certains des principaux types de termes techniques
qui peuvent désigner objets ou concepts mathématiques, et nous nous tournerons à présent vers
l'examen de la description des algorithmes et vers les problèmes de leur traduction.

3. La description d'algorithmes
A première vue, rien ne paraît plus simple: un algorithme est une liste d'opérations portant sur des
termes et menant à un résultat escompté, dont l'explicitation conclut le plus souvent son énoncé.
Pourtant, cette apparente simplicité, nous allons le mettre en évidence, recouvre un certain nombre
de problèmes et requiert des décisions de la part du traducteur.

1. Le lecteur peut se reporter au glossaire, ainsi qu'à la procédure qui ouvre le chapitre 4, ou à l'introduction de ce
chapitre.
2. Sur les modalités de l'autonomisation de cet objet mathématique, voir le chapitre A, section II.2, et voir également
les introductions au chapitre 4 (section 11.1, pour le lien à l'extraction de racine) et au chapitre 9 (sections 1.2 et 11.3,
pour la prescription d'une équation quadratique et son lien à la figure du gnomon).
La langue mathématique et les problèmes de sa traduction 107

a) L}algorithme comme liste d}opérations


Soulignons-le d'entrée de jeu, le texte d'un algorithme constitue, entre autres choses, une assertion.
En concluant le premier énoncé de la « Procédure du champ rectangulaire» (1.2) par :« [ ... } ON
OBTIENT (DE) LES BU DU PRODUIT/DE L'AIRE (JI) », ou son second par « [ ... } DONNE (JI) LA QUANTITÉ
DE MU », Les Neuf chapitres affirment que la valeur obtenue au terme des opérations correspond à la
grandeur cherchée l . C'est cette assertion dont les commentaires visent à établir la validité, et ils
recourent, ce faisant, à des énoncés du même type, qu'ils coordonnent en vue d'élaborer, au terme
d'une suite d'interprétations de résultats d'opérations, la signification du produit finaF.
Pouvait-on interpréter néanmoins le texte du Classique comme la pure prescription d'un
calcul? Et fallait-il, par exemple, traduire ces opérations à l'impératif? La question se posait dans la
mesure où, pour un certain nombre d'algorithmes, le chinois classique laisse sur ce point toute
liberté au traducteur. Des raisons de trois ordres nous en ont dissuadés.
Tout d'abord, opter pour cette interprétation, c'était introduire une différence de nature entre
les algorithmes du Classique et les énoncés comparables des commentaires. Or, dans la mesure où
ces derniers sont, eux, clairement engagés dans un mouvement progressif de raisonnement, il s'avère
le plus souvent impossible d'y lire des prescriptions. Puisque, du point de vue du texte, rien ne me
paraît permettre une telle opposition, la traduction choisit l'option qui marque la continuité entre
les deux types d'écrits.
Par ailleurs, si l'énoncé des opérations peut autoriser à lire certains algorithmes comme de
pures prescriptions, cette interprétation serait, dans d'autres cas, réductrice. L'exemple nous en est
fourni dès la première procédure du Classique, déjà évoquée ci-dessus: « LES QUANTITÉS (SHU) DE BU
DE LA LARGEUR ET DE LA LONGUEUR ÉTANT MULTIPLIÉES L'UNE PAR L'AUTRE, ON OBTIENT LES BU DU
PRODUIT. » L'option retenue permet donc d'interpréter de façon uniforme l'ensemble des procédures
des Neuf chapitres.
Enfin, et surtout, traduire à l'impératif ne retient de l'énoncé de l'opération que la prescription
d'effectuer un calcul. Or, nous y avons insisté dans le chapitre A, section II.3, l'algorithme n'est pas
seulement l'assertion de ce que la valeur calculée correspond à la grandeur cherchée. Il est au moins
autant l'affirmation d'une relation entre les grandeurs que constituent les données et les résultats.
Liu Hui en témoigne, qui lit l'algorithme énoncé pour le calcul de l'aire du cercle, déjà évoqué,
comme relation, avant de le lire comme prescription (1.32). La procédure faisant suite au problème

1. Relevons qu'au signe d'égalité dont fait usage la formule correspondent ici des termes indiquant la conséquence des
calculs (Ji) ou ce que ces derniers produisent (de). On rencontre également wei « faire », mais ce dernier vocable intro-
duit plus régulièrement aux fonctions conférées à des valeurs dans un algorithme ou à des interprétations dans les
commentaires. Ces particules sont toujours employées en 1247 dans l'énoncé de formules tel qu'il est pratiqué dans
Reflets des mesures dtt cercle sur la mer (Ceyuan haijing) de Li Ye, voir [Chemla 1982], chapitre 2.
2. Voir la section III.2 du chapitre A. On peut donner ici un exemple de cette relation entre texte du Classique et texte
des commentaires avec la « Procédure de la base (gou) et de la hauteur (gu) », qui ouvre le chapitre 9, consacré au
triangle rectangle. Voici comment Les Neuf chapitres l'énoncent: « BASE (GOU) ET HAUTEUR (GU) ÉTANT CHACUNE
MULTIPLIÉE PAR ELLE-MÊME, ON SOMME (LES RÉSULTATS) ET ON DIVISE CECI PAR EXTRACTION DE LA RACINE CARRÉE, CE
QUI DONNE L'HYPOTÉNUSE ». On trouve également mention de la procédure au début du commentaire que Zhao
Shuang consacre au triangle rectangle et que nous avons traduit en appendice de l'introduction au chapitre 9. Citons-
en l'énoncé correspondant, en marquant par des guillemets les formulations que l'on retrouve à l'identique dans le
texte chinois des Neufchapitres: « "Base (gou) et hauteur (gu) étant chacune multipliée par elle-même, sommer" ceux-
ci (les résultats) fait le carré (shi) de l'hypoténuse. "On divise ceci par extraction de la racine carrée, ce qui donne
l'hypoténuse." » Les deux énoncés sont très proches. Il est pourtant un détail qui fait que l'un adhère à la sphère des
algorithmes, tandis que l'autre tient au domaine de la démonstration: c'est l'adjonction, dans le second texte, de
l'incise « fait le carré (shi) de l'hypoténuse». Elle marque que le texte met en évidence progressivement les sens yi des
sous-procédures de l'algorithme, en vue d'établir l'adéquation de son résultat à ce qui en est annoncé. On constate
que cette adjonction fait de la première partie de l'énoncé de Zhao Shuang un texte de nature comparable à l'énoncé
global de la procédure des Neuf chapitres.
108 Les Neuf chapitres

9.10 en donne un indice supplémentaire intéressant 1 : « ON MULTIPLIE LA DISTANCE AU SEUIL DE LA


PORTE, 1 CHI, PAR ELLE-MÊME. ON DIVISE CE QU'ON OBTIENT PAR L'OUVERTURE LAISSÉE, 2 CUN, DONT
ON A PRIS LA MOITIÉ. ON AUGMENTE CE QU'ON OBTIENT DE LA MOITIÉ DE L'OUVERTURE LAISSÉE, CE QUI
DONNE COMME RÉSULTAT LA LARGEUR DE LA PORTE. » Le fait que l'énoncé reprenne comme terme,
en conclusion, l'expression « la moitié de l'ouverture laissée », au lieu de renvoyer au résultat de
l'opération, qui a pourtant été produit auparavant, paraît bien révéler, plus qu'une prescription
entièrement tournée vers le calcul, un intérêt pour une description qui laisse voir par transparence
les relations entre les grandeurs impliquées. Par conséquent, il importait d'opter pour une traduction
qui donne à lire ces deux aspects du texte, sans privilégier à l'excès l'un d'entre eux.
Il se présente de fait une raison supplémentaire pour opérer ce choix. Elle procède d'une autre
décision cruciale que l'exercice de traduction appelle et qui engage une interprétation de la nature
des algorithmes. Reprenons l'exemple, simple à l'extrême, du second énoncé de la première procé-
dure: « DIVISER CECI PAR LE DIVISEUR DES MU, 240 BU, DONNE LA QUANTITÉ (SHU) DE MU. » Notre
traduction s'inscrit dans un continuum d'interprétations possibles 2 , qui vont de : « SION DIVISE
CECI PAR LE DIVISEUR DES lHU, 240 BU, ALORS (ON OBTIENT) LA QUANTITÉ DE MU », à : « ON DIVISE
CECI PAR LE DIVISEUR DES MU, 240 BU, CE QUI DONNE LA QUANTITÉ DE MU ». La question clef qui
permet de saisir l'opposition, à mes yeux la plus fondamentale, entre ces différentes versions tient ici
à la volonté de généralité qu'on prête aux auteurs de la procédure. La dernière version paraît en effet
décrire le chemin à suivre dans un cas, ou dans la famille de cas où le résultat comporte des mu, pour
rendre compte du résultat numérique. Elle a pour effet de lire l'énoncé de l'algorithme comme
spécifique à ces cas. La seconde interprétation propose l'opération en question comme une option, y
compris dans les cas où elle est pertinente. L'algorithme y est du coup lu comme fourni pour
l'ensemble des possibles et s'achève par une suggestion de mise en forme du résultat, valable pour
certains cas. Elle conserve donc à la procédure sa généralité. La première version, celle que nous
avons retenue, relève également de ce choix. Ici encore, deux raisons de nature très différente le
motivent. D'une part, dans ce cas précis, la procédure est énoncée après deux problèmes (1.1 et 1.2).
Or la réponse au second ne requiert pas de recourir à cette partie de la procédure, signe clair, me
semble-t-il, du statut qu'il convient de lui donner ici. D'autre part, j'ai exposé, au chapitre A, les
raisons qu'il y avait de prêter aux algorithmes des Neuf chapitres une visée de généralité. Un souci de
cohérence paraît devoir, en conséquence, inciter à opter à présent pour l'interprétation que nous
donnons. Cependant, il faut ici prendre garde à ne pas entrer dans un cercle vicieux. Si nous pouvons
nous réjouir de ne pas rencontrer, dans le cas examiné, de démenti, encore faudra-t-il poser la ques-
tion en chaque occasion. La rigueur exige de la considérer de façon systématique, afin de renforcer
nos conclusions plutôt que de les imposer subrepticement au texte, en le tordant systématiquement.
Nous revenons sur ce problème à la section IlL 1 de ce chapitre.

b) Les termes des opérations


Enoncer un algorithme implique d'articuler une suite d'opérations portant, chacune, sur des termes.
Nous examinerons à présent comment ces derniers sont formulés dans Les Neuf chapitres. L'exemple
de la procédure qui fait suite au problème 9.10, citée précédemment, illustre un cas relativement
courant qui appelle un commentaire, revenons-y. L'énoncé décrit, comme le plus souvent, une situa-
tion concrète, et l'algorithme désigne les grandeurs sur lesquelles faire porter les opérations par une
expression renvoyant au rôle qu'elles jouent dans la situation et rappelant leur valeur: «LA
DISTANCE AU SEUIL DE LA PORTE, 1 CHI », « L'OUVERTURE LAISSÉE, 2 CUN ». Soulignons que, dans ce
dernier cas, est prise, comme terme de l'opération, une formule renvoyant à la chose en tant que

1. Je renvoie aux notes correspondantes ainsi qu'à l'introduction du chapitre pour le contenu mathématique.
2. Pour les raisons de cet état de faits, on peut se reporter à la section III. 1 du présent chapitre.
La langue mathématique et les problèmes de sa traduction 109

telle, et non pas à sa dimension ou à sa valeur, comme ce peut être aussi parfois le cas. Quelque
étrange que ce parti pris puisse paraître à un lecteur francophone, nous avons choisi de rendre ces
expressions des Neuf chapitres telles quelles et dans leur variété. On verra donc des hommes multi-
plier des parcours, et autres formulations inattendues.
Plus encore, il arrive régulièrement que l'expression désignant une grandeur soit de plus en
plus abrégée au fur et à mesure de sa reprise dans le texte. Ainsi, dans la procédure faisant suite au
problème 6.4, on lit: «ON PREND (LE RÉSULTAT DE) LA MULTIPLICATION L'UN PAR L'AUTRE DES
PARCOURS RÉGLEMENTAIRES DES VOITURES QUAND ELLES SONT VIDES OU CHARGÉES COMME DIVISEUR.
ON SOMME VIDE ET CHARGÉ, ET ON EN MULTIPLIE LES LI DES ROUTES, CE QUI FAIT RESPECTIVEMENT LES
DIVIDENDES », où «VIDE» et «CHARGÉ» renvoient, dans leur seconde occurrence, aux mêmes
valeurs que les expressions formant les termes de l'opération précédente. Il nous a paru important
que le lecteur ait une idée concrète des choix de formulations du texte, et nous les avons donc rendus
aussi fidèlement qu'il était possible sans nuire à la clarté de la traduction. Parfois, nous avons
suppléé des éléments omis entre parenthèses pour permettre au lecteur d'apprécier la concision de la
formulation chinoise l . Ce phénomène relatif aux abréviations, notons-le, n'affecte pas seulement les
expressions de ce type. Les termes techniques peuvent être eux aussi repris de façon elliptique,
lorsque le contexte ne permet aucune ambiguïté. On peut en mentionner l'exemple du problème 5.18
où l'expression de « largeur inférieure» devient « largeur », quand la référence ne pose aucun problème.
Ainsi les signifiants font, de manière générale, l'objet de variations en fonction du contexte de leur
occurrence. Il est clair qu'une étude systématique des pratiques d'abréviation serait un outil précieux,
ne serait-ce qu'à des fins d'édition critique.
Avec l'expression « LES LI DES ROUTES », pour désigne, en l'unité du li, les longueurs des parcours
que les habitants d'une localité doivent effectuer pour livrer l'impôt, la citation précédente de la
procédure de 6.4 illustre un autre mode courant de formulation du terme d'une opération: la locu-
tion renvoie à la valeur par le nom de l'unité qui lui correspond, déterminé par une formule saisis-
sant la nature de la grandeur relativement à la situation décrite par l'énoncé. Sachant qu'ailleurs, on
pourrait parfaitement rencontrer des expressions comme « les quantités de li des longueurs des
routes», là encore, nous avons choisi de rendre le contraste, au prix d'une traduction, certes fidèle,
mais quelque peu rugueuse.
Il est intéressant de relever que, de ce fait, la description de la procédure ne consiste pas en une
suite de calculs portant sur de simples nombres, mais qu'elle manifeste en général une relation avec
la situation proposée dans l'énoncé du problème. Les exemples précédents en fournissent également
des illustrations : parfois les valeurs concrètes accompagnent l'expression désignant la grandeur,
parfois pas. Il est également des cas où le terme de l'opération est énoncé par la valeur seule qu'il
prend dans le problème correspondant. On en trouve un exemple dans la procédure faisant suite à
9.11, qui débute ainsi: « ON EFFECTUE LA MULTIPLICATION DE 1 ZHANG PAR LUI-MÊME, CE QUI FAIT
LE DIVIDENDE. ON PREND LA MOITIÉ DE CE DONT L'UNE DÉPASSE L'AUTRE, ON EN EFFECTUE LA MULTI-
PLICATION PAR ELLE-MÊME, ON DOUBLE CECI, ET ON SOUSTRAIT DU DIVIDENDE; ON PREND LA MOITIÉ
DE CE RESTE, ET ON DIVISE CECI PAR EXTRACTION DE LA RACINE CARRÉE. » Ici, « 1 ZHANG » renvoie à la
diagonale d'une porte rectangulaire, et, au-delà, les commentaires l'interprètent comme hypoténuse
d'un triangle. Dans un texte où, nous l'avons vu au chapitre A, le particulier énonce le général, il ne
faut, à mon sens, pas s'étonner de rencontrer divers modes d'énonciation paradigmatique.
Avec cette dernière citation, toutefois, il se manifeste d'autres formes d'expression des termes
des opérations, dont l'usage présente des singularités essentielles à décrire: le résultat de la première
multiplication, qualifié de « dividende», sera par la suite repris sous ce nom comme terme d'une
soustraction. Le phénomène est intéressant à plus d'un titre, analysons-le plus avant. L'appellation
renvoie à une fonction au sein d'un algorithme, du type de celles que nous avons décrites dans la

1. On peut se reporter, à titre d'exemple, au problème 6.18, dont la formulation est particulièrement concise.
110 Les N eu! chapitres

section 1.2 ci-dessus. De fait, Les Neuf chapitres et leurs commentaires reprennent régulièrement,
pour désigner les termes d'opérations, l'ensemble de ces noms de fonctions. Dans le cas du problème
9.11, l'introduction du terme« dividende» s'explique par le fait qu'il constituera, en fin de calcul,
la valeur sur laquelle porte l'extraction de racine finale l . Laissons, pour l'heure, les effets de la
reprise du terme de « dividende» dans le contexte de l'extraction, nous y reviendrons ci-dessous, et
penchons-nous plutôt sur son fonctionnement ici. Ce n'est pas, en effet, sur la valeur résultant de la
première multiplication que porte l'extraction de racine, mais bien sur la valeur produite au
moment où elle est prescrite. C'est dire que ce qui fait office de « dividende» à ce point des calculs
diffère de ce qui a été qualifié de « dividende» plus haut. Le phénomène est récurrent, et il a
trompé bien des interprètes qui ont vu, dans cet emploi des mots, des « obscurités» ou des « ambi-
guïtés » de la langue mathématique chinoise2 . En réalité, nous avons simplement affaire ici à un
usage technique du mot « dividende », qui correspond, en matière de description d'algorithme, à
une assignation de variable. Il importe pour l'analyser de revenir à la réalité d'une procédure.
Comme nous l'avons rappelé au chapitre A, aux sections II.2 et 11.3 respectivement, un algorithme
a deux versants: il produit, pour une part, une valeur et, pour une autre part, une grandeur.
L'obtention de la valeur renvoie au fait que l'algorithme se traduit en opérations sur des positions
d'une surface à calculer. Or, le terme de « dividende» ne désigne pas seulement une fonction au sein
d'une division ou d'une extraction de racine. Il renvoie aussi à une telle position, et il désigne systé-
matiquement la valeur qui s'y trouve au moment où il est repris comme terme d'une opération3 .
Dans le cas de la procédure pour 9.11, un flot de calculs porte sur la première valeur du « dividende »
et la transforme en la valeur, toujours située à la même position de la surface et donc désormais
dénommée « dividende», qui fera l'objet de l'extraction. C'est dans des situations de ce type que les
spécificités de la terminologie renvoient à l'environnement matériel dans lequel les mathématiciens
opèrent. La traduction prend le parti d'employer les désignations de la même façon et requiert donc
du lecteur qu'il interprète leur sens de façon techniqué.

c) Les opérations
Si nous nous tournons maintenant vers les formulations élaborées pour l'énoncé des opérations elles-
mêmes, nous nous trouvons devant un ensemble d'expressions certes diverses, mais susceptibles de
moins de variété. Les nuances entre les différents modes d'énonciation d'une opération n'ont, à ma
connaissance, pas encore fait l'objet d'une étude systématique, pour ce qui est du chinois, et si la
traduction tente de marquer les contrastes avec des moyens lexicaux, nous ne pouvons pas prétendre
aujourd'hui les maîtriser. Il va de soi qu'outre permettre d'interpréter le texte plus finement, une
telle étude serait un out~l indispensable au phil0logue5 .

1. La procédure d'extraction des racines carrées est décrite au chapitre 4, on peut se reporter à l'introduction pour plus
de précisions sur les fonctions que mobilise cet algorithme.
2. Il suffit de lire comment [Wang Ling et Needham 1955] commentent l'algorithme d'extraction de racine tel que
décrit par Les Neuf chapitres.
3. L'introduction au chapitre 4 décrit l'usage de ces positions et de leurs noms dans des algorithmes où il est tout à la
fois subtil et essentiel.
4. Sous réserve d'inventaire, le Livre de procédures mathématiques ne me paraît pas recourir à une teUe technique dans la
rédaction des algorithmes. On relève cependant une pratique proche aux lattes 44-45 ([Peng Hao .6.2001a], p. 58),
mais il me paraît significatif que les premières valeurs désignées du nom de « dividende» soient qualifiées par le
nom du grain qui leur correspond, par contraste avec les secondes.
5. Peut-être pouvons-nous établir une corrélation entre les diverses manières dont Les Neuf chapitres prescrivent une
division et la façon dont les exégètes en justifient la correction. Ce serait une manière de tester si, comme [HlIlyruP
2002] l'a montré des textes babyloniens, le Classique a pu utiliser ce moyen d'expression pour donner à lire, par
transparence, les raisons qui sous-tendent un algorithme. Le commentaire portant sur la procédure suivant le
problème 5.18 pourrait en constituer un premier exemple. Le fait est déjà avéré pour certaines expressions comme
baochu « diviser en retour ». Le glossaire présente le point de ma connaissance sur les divers modes concrets d'énon-
ciation des opérations dans Les Neuf chapitres et leurs commentaires.
La langue mathématique et les problèmes de sa traduction 111

Il est intéressant de relever, toutefois, qu'il se présente deux grandes familles d'expression des
opérations: les formulations polonaises et la formulation infixe. Par cette dernière expression, nous
désignons les tournures pour lesquelles le nom de l'opération se situe entre les dénominations des
termes sur lesquels elle porte. C'est le cas, par exemple, du segment suivant prélevé dans la procé-
dure associée au problème 9.10, citée plus haut: « ON AUGMENTE CE QU'ON OBTIENT DE LA MOITIÉ
DE L'OUVERTURE LAISSÉE. » Le chinois dit dans l'ordre: « ce qu'on obtient/ augmenter/ouverture
laissée1/moitié ». Le lecteur constate donc que nous avons renoncé à marquer cet état de fait dans la
traduction, sinon par un choix lexical, nous y reviendrons.
On rencontre également dans Les Neuf chapitres des formulations polonaises de deux types.
L'une, ordinaire, pose le nom de l'opération avant ceux des termes sur lesquels elle porte. On peut
reprendre l'exemple de 6.4, cité plus haut: « ON SOMME VIDE ET CHARGÉ. » La formulation polo-
naise inverse met, elle, le nom de l'opération après eux2 • En fait, la première ne se présente que pour
l'addition, la notation inverse étant nettement plus fréquente et utilisée pour l'énoncé de toutes les
opérations, sauf de la division.
Pour l'essentiel, les termes désignant les opérations diffèrent selon qu'ils sont employés dans
des formules infixes ou polonaises, mais l'opposition n'est pas 'absolue, comme le démontrent, par
exemple, les usages de bing « sommer ». On peut cependant relever une polarisation qui, si elle n'a
rien de tranché, indique tout de même l'orientation générale: pris comme substantifs, les termes
désignant addition comme soustraction en notation polonaise peuvent renvoyer au résultat de
l'opération (sommer/somme), tandis que les mots retenus pour les formulations infixes dénotent plutôt
l'opération (additionner/addition). C'est ce fait que nous avons pu marquer dans le lexique
retenu pour la traduction3 . Il faut noter que, par contraste, c'est le même terme, cheng, qui sert à former
les locutions infixe comme polonaise inverse par lesquelles une multiplication est prescrite, alors
qu'un mot spécifique en désigne la nature du résultat: ji « produit ».
Si on relève la présence d'expressions plus complexes, où les termes sur lesquels portent des
opérations sont eux-mêmes énoncés comme résultats d'opérations, en général sous une forme polo-
naise, la langue des Neufchapitres se caractérise plutôt par un faible degré d'enchâssement des énoncés
d'opérations 4. C'est du moins ce que fait apparaître le contraste avec la langue, beaucoup plus
compacte, élaborée par Li Ye au XIIIe siècle pour la description de formules 5 . Dans ce dernier texte,
des formulations polonaises, seule demeure la notation inverse, et les termes retenus pour en énoncer
les opérations forment désormais un ensemble disjoint de celui des moyens linguistiques retenus
pour les notations infixes. Par ailleurs, les enchâssements sont fréquents, mais gérés par des règles
strictes dont on trouve des prémisses dans Les Neuf chapitres: si, au niveau supérieur, il est loisible de
recourir, indifféremment semble-t-il, à l'énoncé infixe ou polonais pour une opération, seule la
formulation polonaise se rencontre aux niveaux inférieurs. Le respect de cette contrainte, de fait arti-
ficielle, garantit une description des formules dépourvue de toute ambiguïté. Il se profile ici encore
une histoire diachronique de la langue mathématique en chinois visiblement riche de perspectives6.

1. Cette expression ne rend pas fidèlement celle de l'original, qui renvoie à l'ouverture laissée entre les battants d'une
porte par la formule « ne se joignent pas ». Mais c'est ici secondaire pour mon propos.
2. Voir, dans le glossaire, bing « sommer », jia « ajouter », pour des exemples. Ces éléments sont de précieux outils
pour l'édition critique. On en a un exemple d'application au problème 9.13.
3. Voirjia« ajoute( »,jian« soustraire », bing« sommer, somme », cha« différence»
4. On pourra comparer sous ce rapport Les Neuf chapitres et leurs commentaires au texte de formules de Zhao Shuang, le
commentateur du Gnomon des Zhou, traduit en appendice de l'introduction au chapitre 9.
5. Voir la description des formules de Reflets des mesures dtt cercle sur la mer (Ceyuan haijing), dans [Chemla 1982], chapitre
2. Il faut noter que cette langue est artificielle et n'a pas cours dans tous les écrits mathématiques de l'époque.
Comme je le montre dans un travail en cours de rédaction, ni Yang Hui, ni Qin Jiushao ne manifestent un souci pour
les contraintes que l'on trouve respectées chez Li Ye.
6. Elle pourra certainement mettre en évidence des évolutions entre Les Neuf chapitres et les commentaires, voire entre
les commentaires eux-mêmes.
112 Les Neuf chapitres

Les Neuf chapitres et leurs commentaires recourent plutôt, eux, à des listes d'opérations, où des
anaphores viennent reprendre le plus généralement le ou les résultats de l'opération immédiatement
précédente, la plus courante étant zhi « ceci » ou « ceux-ci »1. Il n'est pas surprenant de constater que
cet usage de l'anaphore a quasiment disparu du formulaire de Li Ye. Soulignons que les deux moyens
d'expression ne sont pas exclusifs l'un de l'autre, comme le montre l'exemple de la procédure des Neuf
chapitres qui fait suite au problème 9.6 et présente plusieurs formes d'enchâssement - j'en donne ici
une version plus littérale que dans la traduction: «LA MOITIÉ DU CÔTÉ DE L'ÉTANG CARRÉ ÉTANT
MULTIPLIÉE PAR ELLE-MÊME, ON SOUSTRAIT DE CECI (ZHI) CE QUI DÉPASSE DE L'EAU, 1 CHI, MULTIPLIÉ PAR
LUI-MÊME. LE RESTE, LE DOUBLE DE CE QUI DÉPASSE DE L'EAU LE (ZHI) DNISE, CE QUI DONNE [ ...} »
Si nous nous intéressons à présent aux opérations elles-mêmes, nous constatons que, mis à part
les opérations arithmétiques élémentaires, Les Neuf chapitres mobilisent des opérations de nature
plus élaborée de deux sortes, un phénomène qui connaîtra un développement important avec les
commentaires.
On se rappelle qu'un certain nombre d'algorithmes se voient conférer, dans le Classique, un
nom. Citons, pour exemples, la « PROCÉDURE DE L'INVERSION DES COEFFICIENTS DE LA PONDÉRATION
(FANCUI SHU) », 'au chapitre 3, ou la « PROCÉDURE POUR L'EXTRACTION DE LA RACINE CARRÉE
(KAIFANG SHU) », au chapitre 4. Il arrive que Les Neuf chapitres insèrent l'application de pareille
procédure comme sous-algorithme au cours de la résolution d'un type de problèmes donné, en y
renvoyant par son nom, sans reprendre donc la liste des opérations qui la réalisent. A y réfléchir, il
s'agit en fait simplement de la trace lexicale de ce que se poursuit le travail mathématique qui
amène à identifier, avec les opérations arithmétiques élémentaires, des opérations récurrentes, dont
il devient inutile de détailler à chaque occurrence une procédure d'exécution et qu'on mobilise à
l'aide d'un simple nom. Analysons la situation plus avant.
L'appel, selon cette modalité, à l'extraction de racine, se signale par une expression formée de
manière particulière: « ON DIVISE CECI PAR EXTRACTION DE LA RACINE CARRÉE» (kaifang chuzhi), dit
le Classique, par exemple au problème 9.18. Il reprend donc le nom de la procédure détaillée au
chapitre 4, pour qualifier la nature de la « division» qu'il s'agit d'appliquer. Cette singularité
marque de façon spécifique le lien entre extraction de racine et division, sur lequel nous reviendrons
dans la partie suivante de ce chapitre. L'appel à 1'« Inversion des coefficients de la pondération» se
fait, lui, par exemple dans le problème 6.5, au moyen d'une expression qui illustre le mode général
de formation de toutes les expressions de ce type: la formule « nom-de-Ia-procédure zhi (ceci ou
ceux-ci) » renvoie à la mise en œuvre de l'opération sur les quantités envisagées immédiatement
auparavant, au moyen de l'exécution de ladite procédure correspondante, selon la même modalité
que « diviser ceci » indiquait la mise en œuvre d'une division et, partant, l'appel à une procédure la
réalisant sur la surface à calculer. Ainsi, pour notre exemple, nous avons rendu fancui zhi par la
formule: « ON [APPLIQUE} A CECI L'INVERSION DES COEFFICIENTS DE LA PONDÉRATION». Ce cas éclaire
de façon essentielle le phénomène, arrêtons-nous y un instant. A l'analyse syntaxique, il apparaît
que le nom de la procédure n'est autre que la dénomination de l'opération qu'elle permet d'exécuter.
De même qu'il convient de distinguer l'opération de division d'une procédure qui permet de l'effec-
tuer sur la surface à calculer, de même ici, Les Neuf chapitres opposent des algorithmes aux opérations
qu'ils exécutent et qui leur donnent leur nom 2 .

1. Il advient en effet régulièrement que l'opération précédente soit appliquée, en parallèle, à un ensemble de nombres,
et que les résultats soient repris ensemble dans une même opération (voir la « Procédure du champ en toute généra-
lité », à la suite du problème 1.24) ou, parallèlement, dans une nouvelle série d'opérations (voir la procédure pour le
problème 6.1). Nous avons évoqué l'usage de l'anaphore zhi au chapitre A. Il est probable que la suite de nombres
successivement désignés par zhi au cours d'un calcul se succèdent dans une position de la surface à calculer. Les termes
de ce genre mériteraient une étude systématique eux aussi.
2. Cette opposition permet de rendre compte du fait que différentes procédures peuvent être en concurrence, au
chapitre 8, pour exécuter l'opération de fangcheng.
La langue mathématiqtte et les problèmes de sa traduction 113

On peut cependant noter que le Classique ne recourt pas systématiquement à pareille pratique
de mobiliser de la sorte des opérations de niveau supérieur. Ainsi le chapitre 6 abonde en procédures
qui reprennent les termes techniques et la liste d'opérations de la « Procédure des parts pondérées en
fonction des degrés », sans faire usage de l'abréviation qui consisterait, une fois ses termes déterminés,
à faire appel, de cette manière, à l'opération par son nom.
Les commentaires reprennent et étendent cette manière de mettre en œuvre des opérations de
nature plus élaborée, dans le contexte de la démonstration de la correction d'algorithmes. Cela se
produit du moins lorsqu'ils pratiquent cette dernière selon une modalité très précise, c'est-à-dire :
quand ils mettent en évidence que la procédure des Neuf chapitres peut s'interpréter comme l'appli-
cation d'opérations fondamentales. La démonstration de la correction traduit alors les termes de
l'une en les fonctions des autres, par l'imposition de noms techniques analysée dans la section précédente.
Elle procède alors régulièrement par la prescription desdites opérations fondamentales, laquelle a
pour effet, d'un côté, de reprendre les opérations de la procédure particulière en y dégageant une
forme, et, de l'autre, d'établir le sens du résultat. C'est le cas dans le commentaire au problème 6.5,
sous la procédure duquel Liu Hui identifie de la sorte une règle de trois, ou « Procédure du "suppo-
sons" (Jin you shu) ». Et il conclut l'examen de la première partie de la procédure par une expression,
formée sur le même moule et d'emploi fréquent dans les commentaires: « on [applique} à ceci (zhi)
[l'opération} du "supposons" (Jin you) »1.
n se manifeste ainsi une corrélation intéressante entre la recherche, par la démonstration, des
opérations fondamentales auxquelles réduire la variété des procédures du Classique 2 et cette pratique
de langage qui consiste à insérer, dans une procédure, par un nom, l'un des algorithmes clefs des
Neuf chapitres. Notre langue mathématique témoigne de semblables manières de faire, il n'y a là rien
de singulier 3 . Cependant, elle ne les met pas forcément en œuvre pour les mêmes opérations. Nous
avons par ailleurs opté pour des traductions de noms d'algorithmes qui reflètent les connotations du
chinois, plus qu'elles n'éclairent sur ce qu'il dénote. La traduction les reprend, bien entendu, dans
les contextes que nous venons d'évoquer, en les insérant dans une formulation globale de facture
plus ordinaire.
Le second type d'opérations plus élaborées qui se présentent dans le Classique, et qui, là encore,
feront l'objet d'un travail important dans les commentaires, se signalent par un nom abstrait:
« égaliser (tong) », «mettre en communication (tong) ». Leur première occurrence dans Les Neuf
chapitres, au cours de la procédure permettant de diviser des fractions (1.18), marque une rupture de
style avec le mode de description des autres algorithmes donnés pour la pratique du calcul fraction-
naire. Alors que, jusqu'à ce point, le Classique décrivait comment travailler avec les fractions à
l'aide d'opérations arithmétiques élémentaires portant sur leurs numérateurs et dénominateurs,
soudain, pour le « Partage des parts», il recourt à des opérations d'un nouveau type, témoignant
d'un autre regard sur le flot des calculs. D'un certain point de vue, il s'agit d'opérations du genre de
celles que nous avons examinées précédemment, puisque leur nom renvoie à une procédure qui n'est
plus explicitée. Les manipulations concrètes qu'il faut effectuer sur parties entières, numérateurs et
dénominateurs des nombres pour réaliser la « mise en communication» ne sont pas précisées. Mais,
à la différence de ces autres cas, elles ne sont décrites nulle part dans le Classique. Un autre point
permet de saisir le contraste de façon plus précise: les termes retenus pour désigner cette opération
complexe renvoient à une manière de conceptualiser son effet de manière formelle. En appliquant la

1. Nous rendons l'expression de la même manière dans l'ensemble de ses occurrences. Voir également yingbttztt shtt
« Procédure de l'excédent et du déficit ».
2. A ce sujet, je renvoie au chapitre A.
3. On relève également un usage comparable dans le Livre de procédtlres mathématiqttes, aux lattes 32-33 ([Peng Hao
~2001a], pp. 50-51), avec l'expression cttifen zhi « [appliquer] à ceci [l'opération des] "Parts pondérées en fonction
des degrés" », Cependant, elle se présente dans l'énoncé du problème, comme l'opération qu'il est demandé de prati-
quer, et non pas au cours de la description d'un algorithme.
114 Les N eu! chapitres

« mise en communication») à des quantités, on obtient des valeurs désormais susceptibles, comme
le commentateur Liu Hui y insistera (1.9), de « se rencontrer» et, partant, d'entrer ensemble dans
des opérations arithmétiques, en d'autres termes: de « communiquer ». Nommer ainsi une procé-
dure témoigne donc de ce regard formel sur les algorithmes et leurs effets que manifestent, nous
l'avons vu au chapitre A, d'autres aspects des pratiques mathématiques de la Chine ancienne.
De tels termes appartiennent de surcroît à un vocabulaire philosophique, ce à quoi répondent les
élaborations développées par les commentateurs à leur sujet1 . Par contraste, et sous réserve d'inventaire,
aucune opération n'est désignée par un concept de ce type dans le Livre de procédures mathématiques.
Il semble donc pouvoir s'agir d'un courant de pensée qui s'est développé, pour ce qui est des mathé-
matiques, sous les Han. Il eut été malvenu, me semble-t-il, que la traduction, là encore, ne
témoigne pas d'une certaine fidélité à l'original. Nous avons donc choisi de rendre ces termes par
leur sens général, au risque, bien sûr, de rendre le texte obscur pour les lecteurs francophones -
mais l'était-il moins pour les lecteurs chinois? Car la « mise en communication» est pour eux vide
de sens, du point de vue mathématique. Une fois de plus, c'est au glossaire que j'ai confié la tâche
d'éclairer le lecteur sur les sens techniques du terme, que j'ai systématiquement rendu conformé-
ment au chinois dans toutes les situations comparables. L'enjeu d'une fidélité au phrasé du texte
était en fait ici beaucoup plus fondamental qu'une simple pétition de principe. C'est vers lui que
nous nous tournons à présent.

II. UNE THÉORIE DU TEXTE ET SA TRADUCTION

Le texte des Neuf chapitres présente des propriétés formelles, et la question se pose au traducteur de
savoir s'il importe de les rendre. Prenons l'exemple de la description, au chapitre 4, des algorithmes
d'extraction des racines carrée et cubique, déjà évoqués au chapitre A. Si on lit ces deux algorithmes
ensemble, on constate que leurs textes se répondent phrase à phrase. Or il est clair que le phéno-
mène traduit une volonté des auteurs. En effet, lorsque la procédure pour la racine cubique prescrit
d'effectuer une opération deux fois, l'étape correspondante de la racine carrée prescrit non pas
seulement de l'effectuer, mais de l'effectuer une fois 2 . Le texte marque donc, par un choix de termes
techniques, la relation qu'il entend donner à lire entre les deux algorithmes.
Ce phénomène fait écho aux noms retenus par Les Neuf chapitres pour désigner les deux opéra-
tions : « ouvrir le carré» et « ouvrir le cube »3, appellations que nous avons rendues en recourant à
la formule plus moderne d'« extraction de racine ». L'élaboration, et l'expression par le biais d'un
parallélisme entre les textes, de l'analogie entre les deux algorithmes importent toutes deux à
l'historien des mathématiques, et ce d'autant plus que cette dernière sera l'objet d'un travail au
cours des siècles ultérieurs, au terme duquel la relation, repensée, sera redonnée à lire par le même
biais. Quelque chose de mathématique se dit donc dans cette propriété formelle du texte et se
travaille sur cette base.
A cela ne se résument pas cependant les remarques que suscitent les propriétés formelles des
textes d'extraction de racine. L'un comme l'autre de ces algorithmes sont, de surcroît, décrits en
recourant à l'arsenal de termes techniques qui permettent de narrer l'exécution d'une division:
«dividende (shi) », «diviseur (fa) », «quotient (yi) », «faire progresser (bu) », «rétrograder
(zhe) », « éliminer (chu) ». C'est dire qu'en relatant la suite d'opérations qui mènent à l'exécution

1. Sur ces points, je renvoie au glossaire, à partir duquel on peut suivre l'évolution du sens des termes et le travail dont
ils font l'objet dans Les Neuf chapitres et dans leurs commentaires.
2. La chose a paru signaler une erreur dans la transmission du texte à (Wang Ling & Needham 1955), qui proposent
donc de supprimer le caractère yi. (Chemla 1987a&b) s'inscrivent en faux contre la suggestion et insistent au
contraire sur le caractère fondamental de ce détail. Sur ces algorithmes et les versions élaborées ultérieurement en
Chine, on renvoie le lecteur à l'introduction du chapitre 4, section ILl, où ils sont analysés en détail.
3. Sur ces interprétations, Voir kaifang, kailifang.
La langue mathématique et les problèmes de sa traduction 115

d'une extraction de racine, le texte élabore à nouveau, dans le même temps qu'il la donne à lire, une
relation entre extraction et division. Vu du point de vue de la surface à calculer, ce phénomène
indique que le flot de calculs exécutant l'extraction se laisse corréler, de façon dynamique, à la
menée d'une division. Il montre, par ailleurs, que l'extraction de racine met en œuvre des positions
(dividende, diviseur et quotient) qui connaîtront, au cours du calcul, des destins analogues à ceux
des termes de même nom dans une division. Là encore, la relation entre les opérations sera repensée
dans les siècles ultérieurs, sur la base d'un travail portant sur le flot des calculs et sur sa conceptua-
lisation à l'aide des termes prélevés sur la division 1.
Penchons-nous ici sur le phénomène du point de vue du texte et des termes. Tout porte à croire
que le lecteur est invité à lire, à même la structure de la description, la relation de l'extraction à la
division, une relation qu'indique par ailleurs l'expression technique prescrivant d'extraire une
racine: « on divise par extraction de la racine carrée »2. Comment effectuer cette lecture? Les termes
repris de la division à l'extraction désignent les éléments dont la comparaison doit donner à voir
l'analogie entre les deux opérations. C'est sur cette base que l'exercice même de la comparaison en
révèle un second sens. Là où les termes de shi et de fa désignaient jusqu'ici les fonctions de « divi-
dende » et de « diviseur» au sein de l'algorithme de division, la comparaison fait apparaître qu'ils
dénotent également la suite des événements affectant les positions qui leur correspondent sur la
surface à calculer. C'est en effet à la seule condition de pouvoir dégager une corrélation entre la suite
des événements affectant une position dans l'extraction et celle qu'expérimente le « diviseur», au cours
d'une division, qu'un élément mis en œuvre par l'extraction peut recevoir le nom de « diviseur».
De cela, on peut apporter la preuve. En effet, dans l'extraction de racines carrée comme cubique
telle que la décrivent Les Neuf chapitres, il y a des lignes auxiliaires, placées sous la colonne que
forment, de haut en bas, « quotient», « dividende» et « diviseur». Leurs transformations au cours
du calcul ne rappellent aucune des suites d'événements se produisant dans les lignes d'une division.
Corrélativement, elles ne reçoivent pas de nom. En revanche, dans la nouvelle description des algo-
rithmes qui se stabilise au v e siècle, les manières de gérer ces lignes sont modifiées. Par voie de
conséquence, les suites d'opérations qui les affectent se laissent corréler, au cours des algorithmes, avec
celles qui caractérisent l'évolution du diviseur dans une division. Et, là encore corrélativement, ces
lignes se voient octroyer un nom, précisément celui de « diviseur». Or il se trouve que le nouvel
algorithme se rencontre dans le Classique mathématique de Sunzi aussi bien que dans le Classique
mathématique de Zhang Qiujian, deux ouvrages qui seront intégrés, avec Les Neuf chapitres, à la collec-
tion des Dix Classiques de mathématiques. C'est, on se le rappelle, au sein de cet ensemble, que le
travail d'édition critique et de commentaire de Li Chunfeng aux Neuf chapitres comme à l'ensemble des
autres Classiques prend place. Li Chunfeng a donc sous les yeux les deux types d'algorithmes. Et il
semble bien que ce soit à cette différence clef que l'exégète fait référence, lorsqu'il commente, en ces
termes, le fait que la ligne auxiliaire de l'extraction de racine, telle que pratiquée selon les prescrip-
tions des Neuf chapitres, ne porte pas le nom de diviseur: « en vain aurait-elle le titre (ming', le nom)
de la place (wei) où elle est disposée, écrit-il, alors qu'elle n'a pas la réalité (shi) de ce qui divise le
nombre-produit (Ji) »3.

1. Voir chapitre A, section II.2 et l'introduction au chapitre 4, p. 322.


2. De manière plus générale, les noms des procédures témoignent de ce que les auteurs s'intéressent à manifester par ce
biais les relations entre elles. On peut penser au couple « PROCÉDURE DES LÜ DE DIVERSES SORTES» et « PROCÉDURE
DE L'INVERSION DES LÜ DE DIVERSES SORTES» au chapitre 2 ; au couple: « PROCÉDURE DES PARTS PONDÉRÉES EN FONC-
TION DES DEGRÉS» et « PROCÉDURE DE L'INVERSION DES COEFFICIENTS DE LA PONDÉRATION», au chapitre 3. Les
commentaires exploitent d'ailleurs la structure de cette terminologie.
3. Voir p. 367. On peut se reporter à [Chemla 1993b} pour l'argumentation étayant les affirmations qui suivent.
J'y exploite cette déclaration pour préciser le type d'adéquation entre noms et réalités que Li Chunfeng escompte du
texte des Neuf chapitres, ainsi que la nature des « noms» et des « réalités» ainsi mis en relation. L'article rapproche
en outre cette exigence d'adéquation des discussions philosophiques sur le sujet en Chine ancienne, que Li Chunfeng
paraît trouver pertinent de mobiliser pour lire Les Neuf chapitres.
116 Les Neuf chapitres

Comme la déclaration l'indique, il ne suffit pas, pour qu'un terme placé sur la surface à calculer
justifie du nom de « diviseur », qu'il se trouve dans une position qui y est associée, sous le divi-
dende. Encore faut-il qu'il témoigne d'une adéquation avec la « réalité» du diviseur. Si tel est bien
le cas dans les nouvelles versions des algorithmes, mais non dans celles que donnent Les Neuf chapi-
tres, on peut déduire, par confrontation, que la « réalité» du diviseur, celle qu'indique son nom,
consiste bien en cette suite d'événements affectant la position correspondante au cours d'un
processus de calcul 1 .
De tout ce développement, il découle une conclusion clef pour notre propos. La reprise de
termes, loin d'être anodine, s'avère porteuse de significations mathématiques. Les propriétés struc-
turelles du texte forment, d'une manière que l'exégète Li Chunfeng déchiffre, un discours mathé-
matique. Cependant, les lire suppose de faire sens des termes d'une façon spécifique. C'est devant ce
défi que se trouve placé le traducteur. Comment restituer ces significations?
Avant de décrire la solution adoptée, signalons que les commentaires paraissent eux aussi recourir
à pareils modes d'expression. Revenons en effet à la section III.2 du chapitre A. On se rappelle
qu'après avoir introduit, en commentaire à l'addition des fractions, les opérations d'« égalisation»
des dénominateurs et d'« homogénéisation» des numérateurs, Liu Hui concluait son développe-
ment par une déclaration affirmant le caractère fondamental de ces opérations d'« égalisation» et
d'« homogénéisation» pour l'ensemble des mathématiques. Relevons, en passant, que nous retrou-
vons là le type d'opérations élaborées sur lesquelles nous concluions la partie précédente de ce
chapitre. Comme plus haut avec les noms de « dividende» et de « diviseur », nous avons proposé,
au chapitre A, d'interpréter ce saut en dissociant le sens que prennent ces termes dans le contexte
précis des fractions du second sens, formel, qui se révèle par les corrélations entre différents passages
du commentaire que la récurrence de 1'« égalisation» et de 1'« homogénéisation» donne à lire 2 .
L'extension du phénomène est donc importante. Il est toute une partie du sens tant des Neuf
chapitres que des commentaires qui ne se saisit qu'au prix d'une lecture de ce type. Ne pas en tenir
compte dans la traduction, c'est défigurer le texte et manquer à rendre toute une strate de significations.
La solution que nous avons adoptée consiste non pas seulement à traduire, mais à créer un
dispositif de traduction. D'un côté, le texte français restitue, pour autant que les traducteurs les aient
repérées, les récurrences des termes à l'identique et cherche donc à reproduire les propriétés structu-
relles de l'original. Ainsi, chaque fois qu'il s'est présenté un tong qui devait s'interpréter de la sorte,
nous l'avons rendu par « mettre en communication» ou par une expression apparentée. Le français
tente donc de refaire le réseau de relations entre morceaux de texte que le chinois crée par la reprise
des mêmes mots. Mais si nous nous en étions tenus à cette solution, un problème grave se serait
naturellement posé: le lecteur français se serait retrouvé devant la difficulté d'interpréter, dans leurs
différents contextes, ces termes. C'est là que la seconde pièce du dispositif entre en jeu. Car, d'un
autre côté, le gl?ssaire vient décrire les sens variés, techniques, que ces mots prennent en fonction de
leurs contextes d'utilisation. Les entrées permettent donc d'examiner au nom de quoi des significations
techniques différentes ont été saisies par le même vocable.
L'ensemble requiert du lecteur une lecture active, qui cherche, dans les termes, non pas seule-
ment les sens en contexte, mais également les sens qui se manifestent par le biais de corrélations.

1. Pour être plus précis, ce second sens du nom « diviseur» se modifie avec les algorithmes qui font l'objet de la compa-
raison, pour renvoyer, dans chaque cas, au comportement commun qui fonde le réemploi légitime du terme.
2. [Chemla 1994e & 1997d} discutent, respectivement, des strates de sens à distinguer dans le texte et des modes de
lecture qu'il appelle. Nous avons ici une autre manifestation du fait que c'est le général qui est saisi dans le discours
sur le particulier, ce qui ne peut manquer de rendre le texte parfois difficile d'interprétation. La lecture ne peut être
qu'approfondissement.
La langue mathématique et les problèmes de sa traduction 117

III. SINGULARITÉS DU CHINOIS CLASSIQUE


Pour conclure cet examen des problèmes que posent les textes mathématiques chinois anciens et
leur traduction, je voudrais esquisser quelques particularités du chinois classique en tant que
langue, dans la mesure où elles ont un impact sur l'interprétation du texte et sur sa traduction.
Il en est un usage que nous avons déjà évoqué et qu'il convient de mentionner à nouveau sous
cette rubrique: le recours à des expressions abrégées pour renvoyer à des grandeurs. De façon plus
générale, la langue que nous traduisons use volontiers de l'ellipse, employant ainsi des expressions
qui ne sont que rarement ambiguës, mais souvent particulièrement condensées. Nous avons, en règle
générale, tenté de les rendre telles quelles, ajoutant entre parenthèses des éléments omis lorsque cela
nous paraissait nécessaire à la bonne compréhension en français.
] e le répète: l'étude de cet usage de l'ellipse sera particulièrement utile pour la poursuite du
travail d'édition critique. Donnons-en un exemple. La note 59 de l'édition critique, au chapitre 1,
avance l'hypothèse que, là où les éditions anciennes emploient le terme de « diamètre (jing) », il faut
diagnostiquer que le processus de transmission du texte a conduit à omettre le caractère yu et qu'il
convient donc de le restituer, puisqu'à cet endroit Liu Hui renvoie au « diamètre de reste (yujing) ».
Il reste que, dans le contexte en question, il n'est de diamètre que de reste, et la question peut donc
légitimement se poser de savoir si nous n'aurions pas ici une ellipse permise. Elle peut choquer
notre sens de l'immuabilité des expressions techniques. Mais notre tâche est d'étudier comment les
mathématiciens de la Chine ancienne ont élaboré et utilisé une langue technique, et non pas de
projeter nos conceptions sur les leurs pour rendre leur texte conforme à nos attentes.
Il est un cas où l'ellipse va de pair, en chinois, avec un autre phénomène de langue. Il arrive
régulièrement que des énoncés soient couplés et qu'ils soient en conséquence à lire en relation l'un
avec l'autre. Le supplément de sens qu'apporte la corrélation permet des ellipses de chaque énoncé
qui, s'il était pris seul, le rendraient obscur 1 .
Trois autres particularités du chinois classique méritent mention ici.

1. La ponctuation et la parataxe
Les textes originaux ne comportaient pas de ponctuation. L'une des tâches de l'interprète consiste
donc à suppléer ce manque, et elle est essentielle. On trouvera, dans les notes à la traduction de la
« Procédure de la petite largeur» (note 8), en ouverture du chapitre 4, une discussion relative
à deux interprétations différentes de l'algorithme selon la manière dont on décide de le ponctuer.
Les exégètes proposent ainsi tout au long du texte des ponctuations qui peuvent présenter des variations
et entraînent, ce faisant, des interprétations différentes du texte original.
Mais la question de la ponctuation est plus essentielle encore, s'il se peut, pour les commen-
taires, en raison du fait qu'il s'y développe des raisonnements. Le chinois classique recourt en effet
beaucoup à la parataxe. Il est donc des cas où décider si, entre deux phrases, il convient de mettre un
point ou une virgule, c'est trancher entre le fait de savoir si la première énonce une subordonnée,
voire une condition, de la seconde, ou si toutes deux sont des affirmations. Abel-Rémusat décrivait
déjà, en 1857, au paragraphe 167 de ses Elémens de la grammaire chinoise, cette particùlarité de la langue'2.
On comprend l'importance de cette distinction dans la retranscription de raisonnements mathéma-
tiques. Signalons tout d'abord, pour tempérer cette affirmation, que les textes des commentaires de
Liu Hui et de Li Chunfeng abondent en particules exprimant la consécution logique (ji, ze, gu), qui
mériteraient d'ailleurs une étude à part entière. Plus généralement, un examen de la langue des
textes mathématiques en tant que telle nous serait utile afin de déterminer si les moyens disponibles

1. On peut citer en exemple l'énoncé de la procédure faisant suite au problème 6.8, où l'interprétation des procédures
qui mènent au dividende et au diviseur se fait de concert.
2. Voir [Abel-Rémusat, 1857], pp. 70-71.
118 Les Neuf chapitres

pour exprimer la consécution logique y sont sollicités plus que dans d'autres textes. Il serait de
surcroît tout à fait intéressant d'analyser systématiquement la nature des conditionnelles que l'on
rencontre dans les raisonnements.
Il reste toutefois des cas où l'interprète se trouve devant un choix. Donnons un exemple où la
question se pose, pour illustrer ce problème. Dans le commentaire à l'algorithme permettant de
déterminer l'aire du cercle à partir de sa circonférence et de son diamètre (1.32), Liu Hui introduit
un hexagone régulier inscrit dans le cercle. Il propose ensuite d'en couper les quartiers (gu) en deux,
pour produire un dodécagone, et prescrit enfin de procéder à pareille découpe « jusqu'à atteindre ce
que l'on ne peut pas couper ». On peut interpréter de façon différente la nature de l'objet dont on
dispose alors et la signification de l'énoncé. En effet, soit l'objet est un polygone - qu'il soit impos-
sible de le distinguer, par les sens, du cercle ou qu'il ait un nombre infini de côtés - , et il s'intro-
duit un contraste entre ce polygone-ci et d'autres, dont le périmètre peut être distingué de la
circonférence du cercle. Soit cet objet n'est pas de la nature d'un polygone, dans la mesure où tout
polygone a un périmètre distinct de la circonférence du cercle et que cet objet est donné par le
commentaire pour avoir une circonférence qui fait un avec celle du cercle.
Cette décision de l'interprète va de pair avec un choix devant lequel il se trouve relativement à
la ponctuation. Soit il comprend le passage du texte qui fait suite ainsi: « A l'extérieur des côtés du
polygone, il y a encore du diamètre de reste. Si on multiplie par les côtés le diamètre de reste, alors
l'aire (mi) déborde à l'extérieur des segments circulaires. » Cette option consiste à placer un point
entre les deux phrases en chinois et renvoie, à mon sens, à la seconde interprétation. Soit l'interprète
choisit de placer une virgule entre les deux phrases, ce qui se traduit ainsi: « Si, à l'extérieur des
côtés du polygone, il y a encore du diamètre de reste, quand on multiplie par les côtés le diamètre
de reste, alors l'aire (mi) déborde à l'extérieur des segments circulaires». L'interprétation relève
alors, à mes yeux, de la première option. Les deux sont possibles, et on constate sur cet exemple que
le choix de ponctuation peut avoir des conséquences importantes. Ma préférence va ici à cette
seconde ponctuation, dans la mesure où le texte renvoie ensuite au corps en question par le terme de
polygone. De façon générale, j'ai tenté, sans pouvoir malheureusement être exhaustive, d'indiquer
dans les notes à la traduction les variantes possibles de ponctuation et d'interprétation. Ces deux
options sont donc en ce cas dûment signalées.
L'emploi de la parataxe soulève un problème d'un autre type: celui de décider la nature exacte de
la relation entre deux propositions, une fois admis que la première conditionne la seconde. Le
commentaire au problème 6.3 peut ici nous servir d'exemple. On y lit ce que nous avons rendu par:
« Comme les numérateurs ne sont pas homogénéisés, on en effectue la multiplication par les déno-
minateurs qui ne leur correspondent pas pour réaliser l'homogénéisation». Ce faisant, nous avons
opté pour l'interprétation que l'énoncé renvoyait au cas précis du problème 6.3 et à la situation à ce
point de la procédure décrite par le commentateur. Mais il était parfaitement loisible d'interpréter
autrement: « Si les numérateurs ne sont pas homogénéisés, on en effectue la multiplication par les
dénominateurs qui ne leur correspondent pas pour réaliser l'homogénéisation». Le commentaire,
à suivre cette interprétation, développe ce qu'il convient de faire pour un sous-cas de la situation
générale. On constate que, comme nous l'avons déjà signalé à la section 1.3 de ce chapitre, le choix va de
pair des conceptions du texte assez différentes. Sans doute peut-on poursuivre le travail sur ce point
à l'avenir et parvenir à établir la nécessité qu'il y a à interpréter systématiquement en faveur de
l'expression la plus générale.

2. Singulier et pluriel
Le chinois classique n'utilise pas la morphologie pour distinguer singulier et pluriel. C'est donc
une tâche qui incombe à l'interprète. Les textes des Neuf chapitres ou de leurs commentaires recou-
rent parfois à des moyens lexicaux pour signaler qu'un mot doit être interprété au pluriel. Mais tel
La langue mathématique et les problèmes de sa traduction 119

n'est pas toujours le cas. Le traducteur se trouve confronté, sous ce rapport, à des situations de fait
différentes.
Parfois, c'est la teneur de l'énoncé qui impose d'interpréter un pluriel et non un singulier. On
peut en prendre pour exemple l'énoncé de la procédure pour additionner des fractions. Elle prescrit:
«LES DÉNOMINATEURS MULTIPLIENT LES NUMÉRATEURS QUI NE LEUR CORRESPONDENT PAS; ON SOMME
» Le chinois comporte, pour sa part, la séquence suivante: « dénominateur (mu)/multiplier
ET [ ... }
avec ce qui ne correspond pas (hucheng)/numérateur (zi)/sommer (bing) ».
Additionner des fractions suppose d'en avoir au moins deux. En l'occurrence, les problèmes
proposent des cas où il y a jusqu'à quatre fractions à conjoindre. Le terme de dénominateur semble
donc devoir être compris au pluriel. Il reste qu'on a le choix entre interpréter qu'un numérateur est
multiplié par tous les dénominateurs qui ne lui correspondent pas ou que tous les numérateurs sont,
en parallèle, soumis à la même opération. L'opération concluant cette partie de la procédure étant
une somme, on est contraint d'interpréter que le calcul précédent produit plusieurs nombres, qui
seront ensuite à sommer. On ne peut donc que retenir la seconde option. Tous les substantifs doivent
donc être compris au pluriel, et la sous-procédure interprétée comme prescrivant un ensemble
d'opérations en parallèle.
Il est cependant des cas où il revient à l'interprète de choisir entre un singulier ou un pluriel.
Reprenons, pour illustrer ce point, l'exemple de la mesure du cercle, et un énoncé déjà évoqué plus
haut: « Si on multiplie par les côtés le diamètre de reste, alors l'aire (mi) déborde à l'extérieur des
segments circulaires». Le traducteur est en fait libre de comprendre les termes de « côté» et de
« segment circulaire» au singulier ou au pluriel, mais s'il traduit en français, il est contraint au
choix. J'ai opté ici pour le pluriel qui m'a paru préférable. Le singulier était tout à fait recevable.
Il est intéressant de souligner que cette particularité du chinois rend compte de propriétés de la
terminologie: si gu « quartier de polygone» renvoie également au polygone, c'est en vertu du fait
qu'il peut s'interpréter comme « les quartiers de polygone ». De même, sifen « part» peut renvoyer
au numérateur de la fraction, c'est parce qu'interprété au pluriel, « les parts» sont susceptibles de
désigner leur nombre.

3. Citations
Signalons, enfin, une dernière singularité de la traduction. Les commentaires visent à élucider le
sens du Classique. Il leur arrive, par voie de conséquence, régulièrement de citer les phrases des Neuf
chapitres. Par ailleurs, le Classique lui-même reprend, pour certaines procédures, le texte de ses algo-
rithmes, plus fondamentaux, verbatim. Il nous a paru important de signaler ces phénomènes. Mais le
problème s'est posé à nous qu'il est souvent impossible, pour des raisons de syntaxe ou autres, de
rendre en français la citation comme telle. Elle ne peut en aucun cas être, dans son nouveau
contexte, identique à l'original, loin s'en faut. Afin de marquer le phénomène de façon légère, nous
avons opté pour un usage singulier des guillemets: ces derniers signalent, dans la traduction, une
citation en chinois, même si le texte français en diffère de l'énoncé cité 1.

Avec cette remarque, nous concluons ces chapitres introductifs, et nous sommes donc désormais
en mesure d'aborder le Classique lui-même ainsi que ses commentaires.

1. Plus généralement, pour une analyse de la citation en Chine et au]apon, voir [Chemla, Martin, Pigeot (éd.) 1995}.
DEUXIÈME PARTIE

l 2
EDITION CRITIQUE ET TRADUCTION

1. Notes à l'édition critique par Guo Shuchun.


2. Notes à la traduction par Karine Chemla.
AVERTISSEMENT
pour la lecture de la traduction des N eu! chapitres
sur les procédures mathématiques et de leurs commentaires

Les éditions chinoises anciennes opposent différentes couches de textes en recourant à divers corps de
caractères. De manière analogue, la traduction distingue ces parties par l'emploi de casses différentes.
Le Classique lui-même, Les Neuf chapitres sur les procédures mathématiques, est traduit en petites lettres
capitales. Les commentaires de Liu Hui et de Li Chunfeng sont, eux, donnés en bas de casse.
Les commentaires attribués à Liu Hui ne sont introduits par aucune mention, à la différence de
ceux de Li Chunfeng et de son équipe, qui sont précédés de l'expression « Li Chunfeng et ses asso-
ciés commentent respectueusement», marquée par des lettres grasses dans la traduction. Il convient
alors de comprendre que la partie du commentaire de Li Chunfeng qui débute à ce point s'achève
avec la reprise du texte des Neuf chapitres, et ce jusqu'à rencontrer une nouvelle mention identique.
Lors de la mise en page de cette édition bilingue, il n'a pas toujours été possible que les textes
français et chinois soient en regard l'un de l'autre. Le décalage n'est cependant jamais supérieur à
une page. Sur cette base, l'Editeur a privilégié un découpage du français en composantes autonomes.

Un certain nombre de termes ne seront pas rendus en français, mais donnés phonétiquement,
selon le système pinyin de transcription du chinois, et marqués en italique. Il s'agit, d'une part, des
unités de mesure - et, dans ce cas, on pourra se reporter à la table des unités située en tout début
d'ouvrage - et, d'autre part, de concepts que nous avons préféré ne pas traduire. Par ailleurs, il
nous a paru important dans certains cas, pour des raisons dont nous nous expliquons au fur et à
mesure, de signaler que des traductions différentes pouvaient en fait renvoyer à un même mot
chinois. Ce mot est alors donné en transcription pinyin, en italique et entre parenthèses, à la suite du
terme qui le traduit. Lorsque la traduction la plus courante en est utilisée, nous n'avons cependant
pas systématiquement marqué l'occurrence du mot par sa prononciation. Le lecteur trouvera à la fin
de l'ouvrage un glossaire où tous ces termes sont repris.
Nous le renvoyons également à ce glossaire pour l'explicitation d'expressions techniques qui
peuvent paraître obscures dans la traduction. Comme nous nous en sommes expliquée dans le chapitre D
de la première partie concernant les problèmes de langue mathématique et de traduction, nous
avons choisi de marquer les occurrences, dans différents contextes, des mêmes termes, des mêmes
expressions en chinois par la reprise d'une même traduction, autant qu'il nous l'a été possible. Ce
peut être parfois au détriment de l'élégance ou de la clarté. La constitution d'un glossaire, en troi-
sième partie d'ouvrage, reprenant toutes ces expressions techniques devrait pallier à ce second
inconvénient. Le lecteur pourra, par la « table d'équivalence entre expressions techniques en français
et transcription pinyin de l'expression chinoise correspondante», située après ce glossaire, retrouver
le nom de l'entrée correspondant à l'expression en français, qu'il recherche. Afin de ne pas alourdir
inutilement les notes, nous n'indiquons pas toujours les renvois au glossaire pertinents. Cependant,
si nécessaire, nous invitons le lecteur à s'y reporter, en indiquant l'entrée en transcription pinyin,
ainsi que la traduction correspondante, en cas d'ambiguïté, précédées de « Voir ».

Il arrive parfois au commentaire de citer le Classique. Nous avons systématiquement signalé


cette reprise par l'usage de guillemets. Insistons sur le fait que ces marques indiquent une citation
exacte pour ce qui est du texte original. Dans la mesure où la syntaxe de la langue française diffère nota-
blement de celle du chinois, il se peut que la traduction de la citation ne soit pas identique au
phrasé, en français, de l'énoncé qu'elle reprend.
124 Les Neuf chapitres

Les parenthèses marquent des éclaircissements que nous donnons dans le courant de la traduction,
pour en faciliter la lecture. Les crochets en revanche soulignent l'absence, dans le texte, d'un élément
pourtant indispensable à sa compréhension. Ils indiquent également l'ajout d'éléments qui dépendent
plus nettement de notre interprétation.

Les nombres et fractions sont écrits en tous caractères dans le texte chinois, nous avons pris la
liberté de transcrire les nombres en chiffres arabes, et les fractions avec la notation min lorsqu'elles
sont exprimées à l'aide de la terminologie standard (nfen zhi m). Nous avons cependant opté pour
les traductions « un demi» ou « moitié », « un tiers », ou « deux tiers» lorsque le texte original
comporte les expressions ban, shaoban, taiban (voir le glossaire).

Entre deux mots, le signe « / » indique que nous pensons que les deux sens possibles sont actifs
dans le contexte.
De même, les notes introduisent, aussi souvent qu'il a paru nécessaire, des alternatives d'inter-
prétation auxquelles donnent naissance, par exemple, d'autres manières de ponctuer le texte
original ou le choix d'autres leçons.

Les notes du texte chinois ont été rédigées par Guo Shuchun, les notes à la traduction française
par Karine Chemla. La nécessité de garder à cette publication une taille raisonnable ne nous a pas
permis de détailler chaque point comme il l'eut été nécessaire. Nous nous excusons par avance
auprès du lecteur des lacunes qu'il constatera. Les références bibliographiques indiquées devraient
permettre de creuser plus avant les questions demeurées ici sans commentaire.

NB : Annick Horiuchi a relu une partie de cette traduction et Andrea Bréard en a examiné l'intégralité. Qu'elles
trouvent toutes deux ici l'expression de notre gratitude.
La première traduction du texte même des Neufchapitres en une langue occidentale a été donnée par Elvira Biérëzkina,
qui, en 1957, rendit le texte en russe. Elle servit de base pour la traduction allemande que Kurt Vogel proposa en
1968. Cependant ces deux ouvrages passaient sous silence les commentaires de Liu Hui et de Li Chunfeng avec
lesquels la tradition écrite de la Chine ancienne a transmis Les Neufchapitres. Il revient à Kawahara Hidecki d'avoir,
le premier, en 1980, restitué, en japonais, l'ensemble du Classique et de ses commentaires [Kawahara L>.1980}.
Nombreuses ont été les traductions en chinois moderne à paraître depuis 1990 : [Bai Shangshu L>.1990a}, [Shen
Kangshen L>.1997a}, [Guo Shuchun L>.1998a}, [Li Jimin L>.1998a]. Enfin, en 1999, l'interprétation en chinois
moderne de [Shen Kangshen L>.1997a} a fait l'objet d'une traduction en anglais [Shen, Crossley & Lun 1999]. La
traduction présentée dans ce livre, fondée sur notre édition critique et le glossaire, était achevée en 1997. Il n'a pu
être question de signaler et de discuter, dans les notes, toutes les divergences d'interprétation dont témoignent ces
différentes publications. Seules les traductions qui ont paru proposer des alternatives recevables ont été mention-
nées. Si le lecteur souhaite consulter un échantillon des différences entre la traduction proposée ici et celle récem-
ment parue en anglais [Shen, Crossley & Lun 1999}, il peut se reporter à l'appendice de [Chemla 2003a].
PRÉFACE DE LIU HUI
AUX NEUF CHAPITRES SUR LES PROCÉDURES
MATHÉMATIQUES 1
昔在包犧氏始畫八卦一,以通神明之德,以類萬物之情,作九

九之術二,以合六交之變。暨於蓋章神而化之,引而伸之三,於是

建曆紀四,協律呂,用稽道原,然後兩儀四象精微之氣可得而效焉。

記稱隸首作數,其詳末之聞也。按:周公制禮而有九數,九

數之流,則《九章》是矣。往者暴秦焚書,經術散壞。自時厥後,

還北平侯張蓋、大司農中丞耿壽昌皆以善算命世。蓋等因舊文之

遺殘,各稱捌補。故校其目則與古或異,而所論者多近語也。

邀幼習《九章»,長再詳覽,觀陰陽之割裂,總算術之根源,

探頤之暇,遂悟其意,是以敢竭頑魯,采其所見,為之作注。事

類相推,各有攸歸 p 故枝條雖分而同本幹知引發其一端而已。又

所析理以辭,解體用圖,庶亦約而能用,通而不贖,覽之者思過

半矣。且算在六藝,古者以賓興賢能,教習國子;雖日九數,其

能窮纖入微,探測無方;至於以法相傳,亦猶規矩度量可得而共,

包,戴震輯錄本作“店"。此依楊輝本,兩通。
二術,戴震輯錄本作“數"。此依楊輝本,李籍所引同。
三伸,楊輝本作“申"。此依戴震輯錄本,兩通。
四曆,戴震輯錄本避弘曆(乾隆)諱而改作“歷"。此依楊輝本。
五各本於“知"上衍“者"字,依涯校本校捌。此“知"訪II “者", “者"字係後人注
“知"義而輾轉闖入正文。按:古籍中“者"與“之"互訪II ,用作指事之詞;而“知"
作為語河,與“之"通,故“知"、 “者"義向。
Préface de Litt Hui 127

Jadis il Yeut Baoxi 2, qui, tout d'abord, traça les huit trigrammes pour se mettre en commu-
nication avec les capacités de clairvoyance et d'illumination 3 , pour classer (lei) les situations
(qing) de tous les existants 4 , puis créa la procédure de la table de multiplication pour qu'elle
soit en concordance avec les mutations des six lignes (des hexagrammes) 5.
Cela arriva jusqu'à Huangdi, qui les métamorphosa [en œuvrant au niveau} de
l'insondable 6 , en agrandit [l'extension} en les allongeant 7, et qui, alors, instaura la structure
du calendrier 8, accorda les tubes musicaux 9, et en fit usage pour étudier la source de la voie
(dao) 10. Par la suite, les qi subtils et infimes des deux yi et des quatre xiang purent être pris
comme modèles 11.
Des écrits racontent que Lishou créa les mathématiques (shu) ; on n'a rien entendu dire
de plus précis à ce sujet 12. Commentaire: c'est seulement quand le duc de Zhou établit les rites
que [l'on sait que} les neuf parties des mathématiques (shu) existaient; c'est le développement
de ces neuf parties des mathématiques (shu) qui donna Les Neuf chapitres 13.
Autrefois, le cruel Qin (shi huangdi) brûla les livres. Les procédures du Classique furent
dispersées et endommagées 14. Après cette période, le Marquis de Bei Ping, Zhang Cang, et le
Secrétaire adjoint du Palais au Chambellan du Trésor National (Dasinong), Geng Shouchang,
de la (dynastie) Han acquirent tous deux une réputation universelle pour leur excellence en
mathématiques (suan) 15. Sur la base de fragments de vieux textes qui avaient survécu, Zhang
Cang et d'autres effectuèrent respectivement (un travail) d'élagages et de complétions 16.
C'est pourquoi, quand on examine ses sections, par endroits elles diffèrent des anciennes, et
ce qui y est discuté l'est pour beaucoup en termes modernes.
Enfant, j'ai étudié Les Neuf chapitres 17 ; adulte, je l'ai examiné à nouveau en détail. J'y ai
observé le partage du Yin et du Yang, et j'ai synthétisé la source des procédures mathématiques 18.
Dans un moment de loisir au cours duquel j'en explorais les profondeurs 19, je suis parvenu
à en comprendre la signification (yi). C'est la raison pour laquelle j'ose mettre en œuvre la
totalité de mes faibles ressources intellectuelles, et rassembler (les matériaux) que j'ai vus
pour en faire un commentaire.
Les réalisations et leurs catégories (lei) s'élaborent les unes à partir des autres, mais elles
ont chacune ce à quoi elles reviennent 20. C'est pourquoi si, malgré le fait qu'elles se divisent
en branches, elles ont le même tronc, c'est qu'elles ne proviennent que d'un seul principe 21.
En outre, si on recourt à des énoncés pour analyser les constitutions internes (li), si on se sert
de figures (tu) pour disséquer des corps 22, on peut presque le (le contenu de l'ouvrage) rendre
simple mais précis, ouvert à la communication mais pas touffu 23, et ceux qui le lisent en
comprendront donc plus de la moitié 24.
De plus, les mathématiques (suan) font partie des six arts 25 ; les anciens les utilisaient
pour sélectionner les personnes de talent 26, pour instruire les enfants de hauts dignitaires.
Quoiqu'elles soient appelées « les neuf parties des mathématiques (shu) », elles donnent la
capacité d'épuiser le subtil et de pénétrer l'infime, d'explorer sans limites 27. En ce qui
concerne la transmission des méthodes, on peut certainement en faire des connaissances
communes, à l'instar de l'équerre, du compas, des nombres et des mesures; il n'y a rien là qui
soit particulièrement difficile 28.
Aujourd'hui, ceux qui aiment le sujet sont rares, c'est pourquoi malgré le fait que
nombreuses au monde sont les personnes qui ont une culture vaste et approfondie, il n'est pas
certain qu'elles soient capables d'en embrasser les différents points de vue et d'y pénétrer
à fond 29.
非特難為也。當今好之者寡,故世雖多通才達學,而未必能綜於

此耳。

《周官@大司徒》職,夏至日中立八尺之表。其宗尺有五寸,

謂之地中。說云,南戴日下萬五千里。夫云爾者,以術推之。按:

《九章》立四表望遠及閃木望山之術,皆端旁互見,無有超邀若

斯之類。然則蓋等為術猶未足以博盡星數也。徽尋九數有重差之

名,原其指趣乃所以施於此也。凡望極高、測絕深而兼知其遠者

必用軍差、旬股,則必以重差為率,故日重差也。立兩表於邊區之

城,令高八尺,南北各盡平地。同日度其正中之景六。以景差為法,

表高乘表間為賞,實如法而一九所得加表高,即日去地也。以南

表之景乘表間為實,實如法而一,即為從南表至南戴日下也。以

南戴日下及日去地為句、股,為之求弦,即日去人也。以徑寸之

筒南望日~日滿筒空,則定筒之長短以為股率,以筒徑為句率,

日去人之數為大肢,大股之句即日徑也。雖夫國穹之象猶日可

度九,又況盡山之高與江海之廣哉。堡以為今之史籍且略舉天地之

物,考論厥數,載之於志,以闖世術之美,輒造《軍差»,并為注

解,以究古人之意,綴於《句股》之下。度高者重表,測深者累

矩,孤離者三望,離而又旁求者四望。觸類而長之,則雖幽遐詭

伏,靡所不入。博物君子,詳而覽焉。

六景,楊輝本、戴震輯錄本訛作“時",此依錢校本校正。
七戴震輯錄本脫一“寶"字。此依楊輝本。
八筒,楊輝本作“筒",亦迪。此依戴震輯錄本。
九夫,孔刻本訛作“天"。涯校本依楊輝本、戴震輯錄本恢復原文。
Préface de Liu Hui 129

Le (chapitre) «Grand m1n1stre de l'éducation (Dasitu)>> des Fonctionnaires des Zhou


consigne qu'au solstice d'été à midi, on érigeait des gnomons de 8 chi. L'endroit où l'ombre
est de 1 chi 5 cun, on l'appelait le centre de la terre 30. Le commentaire dit que le pied de la
verticale sous le soleil en est alors à 15 000 li au sud. Pareille affirmation se déduit à l'aide
d'une procédure 31. Commentaire: dans les procédures des Neuf chapitres où l'on érige quatre
gnomons pour observer au loin et où l'on utilise un arbre pour observer une montagne, dans
tous les cas, des extrémités ou des côtés se font apparaître réciproquement, mais il n'yen a pas
de la catégorie (lei) qui dépasse ainsi ce qui est loin 32. S'il en est ainsi, c'est que les procédures
confectionnées par Zhang Cang et les autres ne suffisent pas encore à épuiser complètement
toutes les mathématiques (shu) 33. J'ai découvert que parmi les neuf parties des mathémati-
ques (shu) il en est une qui porte le nom de « double différence» ; j'ai cherché l'origine de ses
points essentiels de sorte à pouvoir ensuite la mettre en œuvre pour ce (problème) 34. Chaque
fois que l'on observe quelque chose d'extrêmement haut, qu'on mesure quelque chose de très
profond, et que dans les deux cas, on veut savoir à quelle distance ils sont, il faut utiliser une
double différence 35. Si étant (dans le cadre) d'un triangle rectangle (gougu) on doit utiliser
une double différence comme lü, alors on appelle cela « double différence» 36.
Erigeons dans la ville de Luoyang deux gnomons, que l'on prend de 8 chi de hauteur; au
nord comme au sud, on rend le sol le plus plat possible 37. Le même jour, on mesure l'ombre
(au moment) où elle est juste au milieu 38 ; on prend la différence entre les ombres comme
diviseur; la multiplication de la hauteur des gnomons par leur distance fait le dividende
(shi), et on effectue la division du dividende par le diviseur. Ce qu'on obtient est ajouté à la
hauteur des gnomons, ce qui donne la distance du soleil à la terre. Si on multiplie par l'ombre
du gnomon au sud la distance entre les gnomons pour faire le dividende, et qu'on effectue la
division du dividende par le diviseur, cela donne la distance depuis le gnomon sud jusqu'au
pied de la verticale sous le soleil au sud. Et quand l'on prend la distance du gnomon sud au
pied de la verticale sous le soleil au sud et la distance du soleil à la terre comme base (gou) et
hauteur (gu), et qu'on cherche l'hypoténuse qui leur correspond, cela donne la distance entre
le soleil et soi 39.
Observons au sud le soleil avec un tube d'un cun de diamètre: lorsqu'il emplit l'orifice
du tube, alors la longueur du tube que cela détermine est prise comme lü de la hauteur (gu),
le diamètre du tube comme lü de la base (gou), la valeur (shu) de la distance entre le soleil et
soi comme grande hauteur (gu), et la base (gou) correspondant à cette grande hauteur (gu)
donne le diamètre du soleil 4o.
Quoique ce soient les configurations (xiang) relatives à la voûte céleste, on peut tout de
même dire qu'elles sont mesurables, c'est donc à plus forte raison le cas également de la
hauteur du mont Tai (Tai shan) ainsi que de la largeur des fleuves et des mers.
Je pense que les livres historiques d'aujourd'hui [devraient}, même sommairement,
mentionner les choses (wu) relatives au ciel et à la terre, étudier les valeurs (shu) qui leur sont
attachées et enregistrer ceci dans des monographies pour rendre manifeste l'excellence des
procédures d'ici-bas. J'ai donc à dessein rédigé [un rouleau intitulé} « double différence »,
j'en ai fait des commentaires pour approfondir ce que voulaient dire (yi) les personnes du
passé, et j'ai adjoint ceci après le (chapitre) « Base (gou) et hauteur (gu) »41 . Pour mesurer une
hauteur, (on utilise) deux gnomons, pour mesurer une profondeur, on superpose des
équerres 42 ; pour une entité séparée isolée, (on utilise) trois observations 43 , pour une telle
entité séparée et lorsque l'on cherche plus de grandeurs, quatre observations 44 .
Si l'on procède en se familiarisant avec [une chose d'une} catégorie (lei) de sorte à en
étendre [la connaissance aux choses de même catégorie}45 , alors, que les choses soient
obscures et éloignées, étranges et dissimulées, il n'yen a pas que l'on ne puisse pénétrer. Que
les érudits le lisent avec minutie.
PRÉSENTATION DU CHAPITRE PREMIER
« Champ rectangulaire »

par Guo Shuchun

Le chapitre « Champ rectangulaire» délivre, au total, vingt et une procédures. Leur énoncé étant
précédé en général de deux ou trois problèmes spécifiques, le rouleau comporte, également, trente-
huit problèmes. Le traitement du champ circulaire s'avère constituer un cas particulier, puisque
Les Neuf chapitres fournissent, pour évaluer son aire, des procédures additionnelles que n'accompagne
aucun problème spécifique. Pour ce qui concerne les problèmes proprement dits, ils se composent
chacun d'un énoncé et des réponses correspondantes: leur texte, qui ne donne pas de procédure de calcul,
suit des règles de présentation extrêmement régulières. Certains historiens rapportent ces vingt et une
procédures aux problèmes qui les précèdent: c'est en réalité inverser les rapports de subordination
entre ces deux types d'éléments.
Le contenu du chapitre « Champ rectangulaire» se laisse scinder en deux parties, portant, l'une,
sur les formules permettant de calculer l'aire de champs, l'autre, sur les procédures effectuant les
quatre opérations sur les fractions. C'est la première qui forme le thème principal du chapitre lui-
même. La seconde, en revanche, fournit les bases pour les calculs de tout l'ouvrage et non pas seule-
ment pour ceux relatifs à l'aire des champs. Lorsqu'il commente ces deux parties, Liu Hui fait
montre d'aptitudes mathématiques exceptionnelles. C'est dans ce contexte qu'il présente la définition
des lü et le concept de « lü mis en relation les uns avec les autres» (xiangyu lü). C'est encore ici qu'il
met en évidence les trois transformations d'égale importance des lü. Il ihtroduit, de surcroît, au cours
de sa démonstration de la procédure du champ circulaire, une idée de limite et une méthode de
découpe en parties infiniment petites. C'est à lui, enfin, qu'il revient d'avoir été le créateur, en Chine,
d'une méthode correcte de recherche du lü de la circonférence du cercle (n).

I. LES QUATRE OPÉRATIONS SUR LES FRACTIONS


Les Neuf chapitres ne constituent pas un ouvrage pour débutant; en particulier, ils n'exposent pas les
règles pour l'addition, la soustraction ou la multiplication des nombres entiers. En commentaire à
la première procédure du calcul fractionnaire, Liu Hui remarque qu'« [ ... } il n'est pas possible que
les mesures des quantités (shu) des choses soient toutes des nombres entiers, qu'il faut donc recourir
à des parts pour les exprimer» (voir p. 157). Et, poursuit-il, au cours de la division des nombres
entiers, « diviseur et dividende se déduisant l'un de l'autre, ils sont souvent de tailles différentes;
c'est pourquoi celui qui confectionne des procédures s'occupe d'abord de toutes celles qui concernent
les parts» (voir p. 157). Ces remarques préliminaires du commentaire rendent .compte ainsi des
raisons pour lesquelles les auteurs des Neuf chapitres ont incorporé, dans le premier chapitre, les règles
pour les quatre opérations arithmétiques sur les fractions.
Les procédures qu'on y trouve à cette fin sont au nombre de sept: une « Procédure de la simplifi-
cation des parts », une « Procédure de la réunion des parts », une « Procédure de la soustraction des
parts», une « Procédure de la comparaison des parts », une « Procédure de la moyenne de parts», une
« Procédure du partage des parts» et une « Procédure de la multiplication des parts ». La « Procédure
de la simplification des parts» fournit une méthode pour simplifier les fractions: en retranchant, le plus
petit du plus grand, successivement, numérateur et dénominateur, puis les restes qu'ils laissent, on
obtient leur « nombre égal», qui n'est autre que leur plus grand commun diviseur. Il est alors possible
132 Les Neuf chapitres

de diviser les deux termes de la fraction, numérateur et dénominateur, par cette valeur. Liu Hui met en
évidence, dans son commentaire, que ces termes constituent tous deux des superpositions du « nombre
égal», et c'est, à ses yeux, la raison pour laquelle le fait de simplifier par cette quantité ne modifie pas la
valeur de la fraction. De même, on n'en change pas non plus la valeur, en multipliant numérateur et
dénominateur par un même nombre. De la première opération, il dira qu'elle « simplifie pour les
réunir », tandis que, de la seconde, il affirmera qu'elle « multiplie pour les désagréger» (voir p. 159).
La « Procédure de la réunion des parts» et la « Procédure de la soustraction des parts» offrent,
quant à elles, des méthodes d'addition et de soustraction des fractions: les dénominateurs multi-
plient les numérateurs qui ne leur correspondent pas; on les additionne les uns aux autres ou on les
soustrait les uns des autres pour faire le dividende. Les dénominateurs sont de plus multipliés les
uns par les autres pour faire le diviseur, et, par division, on obtient le résultat. Considérons deux
fractions que nous noterons respectivement b/a et die. Ces procédures se laissent alors représenter par
la formule suivante: (b/a) ± (die) = (bc ± ad)/ac. On notera que ces opérations n'emploient pas le
plus petit commun multiple des dénominateurs. C'est lorsqu'il montre leur correction que Liu Hui
introduit le principe de « l'homogénéisation et l'égalisation ». De fait, il n'est sans doute pas le
premier à avoir avancé ce principe: Zhao Shuang, qui fut à peu de choses près son contemporain, ou
qui vécut peut-être légèrement avant lui, mentionne à plusieurs reprises, dans son commentaire au
Zhoubi suanjing (Classique mathématique du Gnomon des Zhou), l'homogénéisation et l'égalisation 1. Liu
Hui souligne que, si le numérateur et le dénominateur d'une fraction sont simultanément dilatés
(ou contractés) par le même facteur, «les réalités (shi) auxquelles elles correspondent sont les
mêmes» (voir p. 159). Par suite, lorsque diverses fractions sont mêlées les unes aux autres, sauf à les
raffiner, il ne se présente aucun moyen de les combiner. Ce n'est qu'en multipliant respectivement
le numérateur et le dénominateur de chacune de ces fractions par un même nombre, adéquatement
choisi, en les désagrégeant donc, en les faisant communiquer ainsi les unes avec les autres, qu'on
peut les ajouter ou les retrancher. C'est ce procédé qui constitue l'homogénéisation et l'égalisation.
Plus précisément, Liu Hui nomme « homogénéiser» l'opération qui consiste à multiplier, par les
dénominateurs, ceux des numérateurs qui ne leur correspondent pas; et il appelle corrélativement
« égaliser» l'opération de multiplier l'ensemble des dénominateurs les uns par les autres. « Egaliser »,
poursuit-il, c'est faire en sorte que les fractions communiquent les unes avec les autres, qu'elles aient
un unique dénominateur commun. « Homogénéiser» garantit alors que leurs numérateurs soient,
respectivement, homogènes avec le dénominateur qui leur correspond. La situation, conclut-il, ne
peut avoir perdu les nombres d'origine. Il s'agit là de l'exposé du principe d'homogénéisation et
d'égalisation le plus complet que les sources attestent au jour d'aujourd'hui.
La « Procédure de la comparaison des parts» permet, comme son nom l'indique, de comparer
les valeurs de fractions. Elle est, pour l'essentiel, identique à la « Procédure de la soustraction des
parts », tout en présentant de légères différences.
La « Procédure de la moyenne des parts » ne vise pas seulement à déterminer la valeur moyenne de
plusieurs fractions, mais elle calcule également ce qu'il faut retrancher et ajouter à chaque fraction pour
obtenir cette valeur moyenne. Supposons que nous cherchions la valeur moyenne des trois fractions b/a 1 ,
b2 /a 2 , b3 /a3' Les Neufchapitres prescrivent d'effectuer la multiplication des dénominateurs par les numéra-
teurs qui ne leur correspondent pas, ce qui donne b1a2a3 , b2a 1a3 , b3a 1a2 . Il est ensuite indiqué de sommer
ces valeurs, pour former le « dividende de la moyenne ». Le produit des dénominateurs, a 1a2 a3 , multi-
plié par le nombre de fractions, donne le diviseur. La valeur moyenne prend donc la forme suivante:
b1 a 2 a 3 + b2 a 1a 3 + b3 a 1a 2
3a 1 a 2 a 3

1. Voir le Classiqtte mathématique dtt Gnomon des Zhott (Zhottbi Sttanjing, dernier chapitre, Edition Song, p. 9, p. 16 ;
]ttzhenban, reproduit dans [Guo Shuchun (éd.) ..6.1993J, Zhonggtto kextte jishtt dianji tonghtti. Shttxttejttan, tome 1,
p. 50, p. 56; [Qian Baocong ..6. 1963J, p. 61, p. 68).
Présentation du Chapitre Premier - «Champ rectangulaire» 133

De plus, !(b 1a2a3 + b2a 1a 3 + b3a 1a2 ) - 3b 1a2a 3 /3 a 1a2a3 détermine ce qui doit être ajouté à
1

- ou retranché de - la première fraction. On obtient de la même manière les valeurs de ce qui


doit être ajouté à - ou retranché de -la seconde et la troisième fractions.
La « Procédure de la multiplication des parts» fournit une méthode pour multiplier les frac-
tions qui est identique au procédé employé aujourd'hui: le produit des dénominateurs les uns par
les autres établit le diviseur, tandis que le produit des numérateurs les uns par les autres détermine
le dividende, et l'on conclut l'algorithme en divisant l'un par l'autre. Cette procédure peut se
traduire en termes modernes comme suit: b/a . die = bd/ac.
C'est l'appellation de « Procédure du partage des parts» que Les Neuf chapitres retiennent pour
la division des fractions. Elle prescrit de réduire dans un premier temps les deux fractions au même
dénominateur, puis d'effectuer la division des numérateurs. Par exemple, voici comment les deux
cas suivants sont traités:
b b ac b
-+c
a a a ac
~ + ri. = bc + ad = bc + ad = bc
a c ac ac ad
C'est au cours de son commentaire sur cet algorithme que Liu Hui introduit la méthode alter-
native de multiplication par la fraction inverse:
b d
- .... -
b c = bc
a c a d ad
Les exemples numériques que proposent Les Neuf chapitres dans les problèmes correspondant aux
opérations sur les fractions impliquent tous soit de vraies fractions, soit des nombres accompagnés
de fractions - que nous désignerons par le terme de « fractions mixtes ». Mais, de fait, au cours des
calculs, et tout particulièrement pour les multiplications ou les divisions de fractions, il est constam-
ment nécessaire de recourir à des fractions « impropres » : c'est seulement lorsque les fractions mixtes
ont été transformées en fractions impropres, supérieures à 1, que l'on peut calculer. Les problèmes rela-
tifs à la multiplication des parts portent sur des champs rectangulaires dont les côtés ont pour
longueurs de vraies fractions. Par contraste, la « Procédure du champ en toute généralité» fournit un
algorithme pour «multiplier des parts» dans les cas où les problèmes impliquent des fractions
mixtes. Prenons l'exemple du troisième problème (1.24): la largeur du champ vaut 18~ bu, sa
7
longueur 23 ~ bu. L'aire du champ fait alors 18~ . 23 ~ = 131 . 259 = 33 929 = 440~.
11 7 11 7 11 77 11
Les problèmes liés à la « Procédure du partage des parts» requièrent soit de diviser une fraction
mixte par un entier, soit de diviser, l'une par l'autre, des fractions mixtes. Illustrons l'algorithme
par les calculs qui s'en déduisent pour le second problème (1.18) :

= c: + ~J+ 13°
76 +
( 12 12
.2-J
+ 10
3
= 85+ 10
12 3
255 . 120
36 -.- 36
255 = 211.- 2!
120 120 8
134 Les Neuf chapitres

Pour les cas où la « Procédure du champ en toute généralité» porte sur des fractions mixtes, on ne
peut exclure l'interprétation selon laquelle le processus calcule séparément numérateur et dénomina-
teur, diviseur et dividende, et que le résultat de la transformation en fractions impropres n'apparaît pas,
en tant que tel, de façon évidente - on peut rapporter ce fait à l'objectif de proposer des algorithmes de
calcul commodes, dans des circonstances où l'on représente les nombres avec des baguettes. En
revanche, la conclusion selon laquelle, au cours des calculs que propose la « Procédure du partage des
parts », il apparaît des fractions impropres, s'impose. La« Procédure des lüplus précis» pour le champ
en forme d'anneau (voir p. 197) détaille explicitement pareils calculs, dans son traitement des circonfé-
rences intérieure et extérieure: «ET (AVEC [i.e. : LES DÉNOMINATEURS}), ON FAIT COMMUNIQUER LES
NOMBRES ENTIERS DE BU, CE (LES NOMBRES ENTIERS DE BU MIS EN COMMUNICATION) QU'ON INCORPORE
AUX NUMÉRATEURS ». De même, pour le diamètre, cette procédure précise: «ON FAIT ÉGALEMENT
COMMUNIQUER LES PARTS ET ON INCORPORE AU NUMÉRATEUR ». La visée consiste, de manière encore
plus manifeste, à faire d'abord apparaître les fractions impropres, puis à effectuer, dans un second temps,
l'addition, la soustraction ou la multiplication des fractions. Liu Hui réserve, par ailleurs, pour la
méthode qui consiste à transformer les fractions mixtes en fractions impropres, l'expression technique
suivante: « multiplier la partie entière et incorporer au numérateur» (cheng quan na zi).
Le dernier pas des procédures de la « réunion des parts », de la « soustraction des parts », de la
« comparaison des parts », du « partage des parts », de la « multiplication des parts », du « champ
en toute généralité », consiste à chaque fois à effectuer un calcul qui s'énonce littéralement ainsi:
« si le dividende est comme le diviseur, on obtient 1 ». L'expression, renvoie, en termes modernes,
à une division entre entiers. Elle tire son origine, semble-t-il, d'une phase embryonnaire de l'évolu-
tion de l'opération de division: s'il se trouve, dans le dividende, une partie égale au diviseur, alors
on obtient 1 ; s'il se trouve tant de diviseurs, on obtient tant. L'expression s'imposa par la suite
comme terme technique des mathématiques anciennes. Par ailleurs, elle est modulée de façon diffé-
rente en fonction des contextes. De manière générale, les procédures abstraites utilisent l'expression
telle quelle: « si le dividende est comme le diviseur, on obtient 1 ». Il en va ainsi de toutes les
procédures des chapitres 1 et 2, de la « Procédure des parts pondérées en fonction des degrés» du
chapitre 3, de la « Procédure de l'excédent et du déficit» du chapitre 7 ainsi que d'une partie des
procédures des chapitres 6 et 9. Mais les procédures proposant des opérations dans un cadre concret
- on peut penser aux algorithmes liés aux problèmes particuliers qui font suite aux procédures des
« Parts pondérées en fonction des degrés » et de 1'« Inversion des coefficients de la pondération»,
ou à ceux qui se trouvent décrits dans la plupart des problèmes du chapitre 6 - utilisent, elles,
constamment l'expression modifiée comme suit: « si le dividende est comme le diviseur, on obtient
1 pièce» (ou toute autre unité). « 1 pièce» représente ici l'expression abrégée pour « une pièce par
personne» ou « par personne une pièce ». Les procédures, données au chapitre 9, pour déterminer le
côté du carré ou le diamètre du cercle inscrits à un triangle rectangle utilisent, ainsi, l'expression sous
la forme primitive: « si le dividende est comme le diviseur, on obtient pour le côté du carré 1 bu »,
« on obtient pour le diamètre 1 bu ». Les mathématiques en Chine ancienne étaient liées de manière
étroite à la pratique. Les entités partagées étaient toujours des choses réelles comme des grains, des
soies, de l'argent, etc. Ce trait peut expliquer pourquoi la quantité à diviser y fut nommée
« réalité» (shi). Ce par quoi on partage, en revanche, était en fait conçu comme une espèce de
norme. C'est ce qui rend compte du nom retenu pour le nombre par lequel on divise: fa « divi-
seur» prend le sens de « norme». Dans le chapitre « Qi fa (Sept normes) » du Guanzi, on lit: « On
appelle normes chi et cun (mesures de longueur), cordeau de charpentier (shengmo) , compas et
équerre, heng et dan (mesures de poids), dou et hu (mesures de contenance), mesures (jiaoliang). 1 »
Etant donné, cependant, que le dividende n'est pas toujours un multiple entier du diviseur, il faut
introduire les fractions.

1. Voir Gttanzi, p. 98.


Présentation du Chapitre Premier - «Champ rectangulaire» 135

II. LÜ
Le concept de lü est important aussi bien pour Les Neuf chapitres que pour le commentaire de Liu
Hui. Pourtant ce n'est que dans les dernières dizaines d'années que les chercheurs se sont penchés
spécifiquement sur lui. Le terme a pour sens premier ceux de « norme», de « loi». Le chapitre
«Jinxin shang (Cultiver l'intelligence. Première partie) » du Mengzi affirme ainsi: «Un maître
charpentier ne change ni ne laisse de côté son cordeau pour un apprenti maladroit. l (Yi, n.d.t.) ne
changeait pas sa manière de tirer à lui la corde de l'arc (qi gou lü, n.d.t.) pour un archer malhabile. 1 »
Le gou lü, la « manière de tirer l'arc» est défini relativement à la corde de l'arc. En vertu d'une
norme déterminée, ce gou lü et le « lü de la corde» sont des constantes. Ici, donc, à partir d'un sens
premier de « norme », de « loi », le mot en vient à désigner, par extension, la mesure d'une norme.
On voit pointer le sens que prendra lü dans le contexte des mathématiques. Dans le chapitre « Bei
chengmen (Garder la porte de la ville) » du Mozi, on relève la notation suivante: «Les soldats des
bâtiments sous les remparts sont en proportion de (ont pour lü) 1 homme pour 1 bu, de 20 hommes
pour 20 bu. On calcule la dimension du rempart en fonction de ces lü. 2 » Le Classique mathématique
du Gnomon des Zhou (Zhoubi suanjing) déclare, pour sa part, : « En lü, pour 80 cun, on obtient un
diamètre de 1 cun . .. Si on les calcule à l'aide de ces lü, pour 80 li, on obtient un diamètre de 1 li. 3 »
Ces occurrences de lü possèdent déjà un sens mathématique et, dans ses usages comme verbe, le
terme signifie: « calculer à l'aide des lü ». Les Neuf chapitres recourent à plusieurs reprises à des lü,
entre autres aux chapitres 2 et 9. Si cet ouvrage se distingue de tous les ouvrages antérieurs par sa
généralité et sa profondeur, c'est cependant à Liu Hui qu'il revient d'avoir, au cours de son commentaire
à la « Procédure du partage des parts», et donc dans ce premier chapitre, défini les lü :
« Chaque fois que des quantités (shu) sont données en relation les unes avec les autres (xiangyu), on les
appelle des lü. » (Voir p. 167.)
Ici le terme de shu désigne en fait des « quantités», tandis que xiangyu renvoie aux relations
que celles-ci ont entre elles. Lü reflète très exactement une propriété essentielle des relations
qu'entretiennent les unes avec les autres les quantités de choses. Les proportions constituent
l'exemple le plus immédiat et le plus fréquent des relations entre lü. Mais nous verrons, par la suite,
que le concept de lü est beaucoup plus profond, plus général que ce que nous rencontrons dans le
cadre des proportions. Dans le problème relatif à la soie grège au chapitre 3, « Parts pondérées en
fonction des degrés », Liu Hui revient à nouveau sur la nature des lü :
« Chaque fois que l'on obtient des lü, c'est que, quand ils sont petits, ils le sont tous ensemble, quand
ils sont grands, ils le sont tous ensemble, que les deux quantités (shu) se transforment l'une en relation
avec l'autre, et c'est tout. » (3.17, voir p. 307)
Liu Hui s'appuie sur cette propriété des lü pour introduire, toujours dans son commentaire à la
« Procédure du partage des parts» dans le chapitre « Champ rectangulaire», le concept de « lü mis
en relation les uns avec les autres » :
« Les lü, étant par nature donnés les uns en relation avec les autres, communiquent. S'il y a des parts,
on peut désagréger; si les parts sont des superpositions réitérées, on simplifie. Diviseur et dividende,
divisés par le nombre égal, sont des lü mis en relation l'un avec l'autre (xiangyu lü). » (Voir p. 167.)
Ainsi introduite, l'expression de xiangyu lü renvoie clairement à des relations de lü qu'entre-
tiennent des quantités dont le plus grand commun diviseur vaut 1. Si, parmi des quantités qui
présentent des rapports de lü, il se trouve des fractions, il est possible de les transformer en nombres
entiers par désagrégation des parts. Et si ces quantités ont entre elles un plus grand commun diviseur

1. Voir Mengzi, p. 2770 ; [Couvreur 1972}, p. 628.


2. Voir Mozi, p. 272.
3. Voir Zhoubi suanjing, premier chapitre, édition Song, p. 14 ;juzhenban, reproduit dàns [Guo Shuchun (éd.) 1993},
Zhongguo kexuejishtt dianji tonghui. Shuxttejuan, tome 1, pp. 20-21 ; [Qian Baocong L>.1963}, pp. 26-27.
136 Les Neuf chapitres

(un « nombre égal») différent de 1, on peut les simplifier par ce nombre. Dans tous ces cas, ces
opérations les transforment en « lü mis en relation les uns avec les autres» (xiangyu lü).
Comme nous l'avons déjà indiqué plus haut, Liu Hui considère que les fractions sont produites
par la division, l'un par l'autre, d'un dividende et d'un diviseur. Il ajoute ici qu'en divisant diviseur
et dividende par le « nombre égal », on obtient des « Iii mis en relation les uns avec les autres ».
C'est donc à l'occasion de son commentaire au calcul sur les fractions, que Liu Hui précise les défi-
nitions de lü et de « lü mis en relation les uns avec les autres », ainsi que les méthodes permettant
de déterminer les « Iii mis en relation les uns avec les autres». Il est manifeste que Liu Hui consi-
dère les numérateur et dénominateur d'une fraction comme formant un ensemble de nombres unis
par des relations de lü. La conception mathématique classique propose de définir les fractions
comme le rapport entre deux quantités: le numérateur exprime le multiple de la mesure commune
contenue dans la première, tandis que le dénominateur indique le multiple correspondant pour la
seconde. Nous constatons donc que Liu Hui atteste une conception étonnamment proche.
Par ce biais, les transformations d'égale importance que sont, au sein des calculs fractionnaires,
la simplification des parts, la désagrégation des parts et l'homogénéisation-égalisation peuvent
toutes être transplantées dans les calculs sur les lü. De fait, Liu Hui les applique à de multiples
reprises aux lü dans son commentaire à l'ensemble des Neuf chapitres. Il déclare:
« Multiplier pour les désagréger, simplifier pour les réunir, homogénéiser, égaliser pour les faire commu-
niquer, comment ne serait-ce pas les points-clefs des mathématiques? » (Voir p. 159.)
On constate donc que Liu Hui considère les lii comme les points-clefs de ses calculs. Il utilise ce
concept pour gloser la majeure partie des procédures, et environ deux cents problèmes des Neufchapitres.
Les utilisations concrètes qu'il en fait seront discutées à l'occasion de chacun des chapitres pertinents.

III. LES AIRES


Retournons à présent au sujet principal du premier chapitre que sont les problèmes d'aires. Les Neuf
chapitres fournissent des formules pour déterminer les aires de plusieurs figures, parmi lesquelles le
champ rectangulaire, le champ triangulaire, le « champ oblique », le champ trapézoïdal, le champ
circulaire, le champ en forme de calotte sphérique, le champ en forme de segment circulaire, et le
champ en forme d'anneau.

1. Les figures rectilinéaires, l'aire (mi), le principe « ce qui entre


et ce qui sort se compensent »
Le champ rectangulaire, le champ triangulaire, le « champ oblique », le champ trapézoïdal consti-
tuent tous des figures rectilinéaires. Le «champ rectangulaire (jangtian) ». a, comme son nom
l'indique, la forme d'un rectangle. Si, conformément à la figure 1.1, l'on pose que sa largeur (guang)
est a, et sa longueur (zong) b, son aire S vaut alors:
b S = ab (1.1)
Que des interprètes aient glosé guang et zong comme « largeur »
et « longueur», la chose est parfaitement recevable d'un point de vue
a
mathématique. Cependant, guang et zong sont, en fait, une manière
de désigner des longueurs qui se rapporte à leur orientation: guang
(horizontal) désigne la direction est-ouest, tandis que zong (vertical)
Figure 1.1 - Rectangle. désigne la direction nord-sud. De manière générale, zong est plus
grand que guang, mais il n'en est pas toujours ainsi. Par exemple,
dans le troisième problème associé à la « Procédure de la multiplication des parts», guang vaut
4/5 bu et zong 5/9 bu : guang est donc plus longue que zong. Cet accent particulier mis sur les directions
cardinales est l'une des caractéristiques de la culture chinoise.
Présentation du Chapitre Premier - «Champ rectangulaire» 137

Le champ gui - dans le passé, un terrain que toutes les catégories


de fonctionnaires utilisaient pour offrir des sacrifices - a la forme d'un
triangle. Si, conformément à la figure 1.2, on nomme sa base (guang) a,
et sa « longueur droite» (zheng zong), c'est-à-dire sa hauteur, h, son aire
S est donnée par la formule :
a
S = !ah (1.2)
Figure 1.2 - Triangle. 2

Les champs « oblique» et Ji (instrument pour séparer le grain de sa poussière) sont tous deux
de forme trapézoïdale. Liu Hui précise la relation entre les deux: « Si l'on coupe en son milieu le
champ Ji, alors cela fait deux champs obliques. » (Voir p. 177.) Cette affirmation permet d'établir
que le champ Ji a la forme d'un trapèze général, comme sur la figure lA, tandis que le champ
oblique a, lui, la forme d'un trapèze à angle droit, conforme à ce que montre la figure 1.3. Si l'on
nomme les deux guang de ce dernier (les bases supérieure et inférieure) respectivement al et a 2 , et h
sa « longueur droite» zheng zong - à savoir: la hauteur - , alors l'aire en vaut

S = (al +2 a 2 ) h h
-(al
2
+ a2 ) (1.3)

al al

h h
Figure 1.3 -
Champ oblique. Figure 1.4 - Trapèze.
a2 a2

La formule de l'aire du champ trapézoïdal lui est strictement identique. Voici dont les quelques
formules qui se rapportent à des figures rectilignes.
Liu Hui ne tente pas de démontrer la formule (1.1). Il semble qu'à ses yeux, elle aille de soi sans
démonstration. Liu Hui se contente d'énoncer la définition de l'aire:
« Chaque fois que largeur et longueur sont multipliées l'une par l'autre, on appelle cela aire (mi). »

Mi désigne ici l'aire. Cette définition de Liu Hui, qui relève de la catégorie des définitions
génétiques, est parfaitement rigoureuse. Mis à part dans le chapitre « Champ rectangulaire», le
concept est largement employé dans les chapitres « Petite largeur », « Discuter des travaux» et
« Base (gou) et hauteur (gu) ». En fait Liu Hui n'est pas le premier à utiliser le terme de mi pour dési-
gner les aires. Liu Xin ( ?-23) de la fin des Han occidentaux emploie les expressions: « l'aire (mi) est
de 162 cun », « l'aire (mi) est de 1 chi 6 cun 2fen », etc., sur le hu de bronze qu'il exécute pour Wang
Mang, afin de désigner l'aire de la base des mesures étalons de contenance du hu, du dou, etc. Liu
Hui fut, cependant, le premier à fournir pour mi une définition claire. Li Chunfeng critiquera abondam-
ment cette définition, sans cependant paraître avoir réellement compris le commentaire de Liu Hui.
D'une part, il ne saisit pas la différence entre mi et Ji (produit) et déclare: « A examiner la significa-
tion (yi) de ce commentaire, "produit" (Ji) et "aire" (mi) auraient le même sens (yi'). » (Voir p. 153.)
D'autre part, il ne comprend pas non plus que mi (aire) constitue une espèce de Ji (produit) et que
ces deux concepts ont des points communs, puisqu'il affirme également: « En s'en remettant aux
noms pour s'enquérir sur les réalités, les deux sont complètement différentes. » Il critique le
commentaire de Liu Hui, qui commettrait, selon lui, « un contresens total sur le sens (yi) originel
des "bu du produit" (Ji) ». Tout ceci met en évidence les faiblesses logiques et mathématiques du
travail de Li Chunfeng. Se donner comme objectif, dans de telles conditions, de « conserve[r} ce qui
est bon et [de} supprime[r} les erreurs, [d'}effectue[r} quelque peu une sélection critique, qu'il donne en
présent aux érudits des générations ultérieures», c'est tout au contraire induire les disciples en
138 Les Neuf chapitres

erreur. L'érudit de la dynastie Qing ]iao Xun, après avoir étudié les commentaires de Liu Hui et de Li
Chunfeng, conclut: «Monsieur Liu n'a jamais glosé ji en mi. Li l'en blâme, ce en quoi il se
trompe. » On ne peut que souscrire à ce jugement de ]iao Xun.
Si nous revenons aux formules (1.2) et (1.3), Liu Hui les démontre avec le principe tradi-
tionnel : « ce qui entre et ce qui sort se compensent». Ce dernier prend, dans ces contextes, la forme
suivante: «avec ce qui est en excédent, on comble ce qui est vide» (yi ying bu xu). Liu Hui
commente comme suit:
« Si "l'on prend la moitié de la largeur", c'est qu'avec ce qui est en excédent, on comble ce qui est
vide, pour faire un champ rectangulaire. On peut aussi prendre la moitié de la hauteur et en multi-
plier la largeur. Commentaire: si la moitié de la largeur multiplie la hauteur, c'est pour prendre la
valeur (shu) moyenne et, par conséquent, "la largeur et la longueur étant multipliées l'une par l'autre",
cela fait "les bu du produit (ji)". » (Voir p. 175.)

En effet, si l'on déplace respectivement les parties 1 et II, sur les figures 1.5 et 1.6, en l' et II',
l'aire du champ triangulaire emplit précisément l'aire d'un champ rectangulaire. C'est pourquoi la
formule (1.2) est correcte. On peut démontrer, de la même manière, la formule pour l'aire du champ
oblique (1.3), comme le montrent les figures 1.7 et 1.8.

Figure 1.6 - Autre


démonstration, selon
le même principe.

Figure 1.5 - Démonstration


de l'algorithme donnant l'aire
du triangle: yi ying bu xu.

l'
L- ---'-
~
Figure 1.7 - Démonstration de l'algorithme Figure 1.8 - Autre démonstration,
donnant l'aire du champ oblique: yi ying bu xu. selon le même principe.

2. Les figures à côtés curvilignes


Les Neuf chapitres mentionnent trois types de figures planes à côtés curvilignes: le champ circulaire, le
champ en forme de segment circulaire et le champ en forme d'anneau. La forme du « champ circulaire»
est, comme son nom l'indique, un cercle. Le Mojing (Canon mohiste) en propose une définition: «Le
cercle, c'est avoir les mêmes distances à un centre 1. » Les Neufchapitres fournissent quatre formules pour

1. Mozi,« jingshang », p. 256.


Présentation du Chapitre Premier - « Champ rectangulaire» 139

l'aire du cercle. Si, conformément à la figure 1.9, nous nommons lIa longueur de la circonférence du
cercle, r le rayon et d le diamètre, ces formules donnent pour valeur de l'aire, respectivement:

1
s = 2-Ir (1.4)

S = 4lld (1.5)

S 2d 2 (1.6)
4
S .l12 (1.7)
Figure 1.9 - Cercle. 12

D'un point de vue théorique, les formules (1.4) et (1.5) sont exactes. Mais, en raison du fait que
les problèmes particuliers qui y correspondent donnent les valeurs numériques de la longueur de la
circonférence et du diamètre en s'appuyant sur un rapport de 3 à 1, leurs réponses présentent des
erreurs assez importantes. Les coefficients des deux formules (1.6) et (1.7) reposent, en revanche, sur
un rapport de la circonférence au diamètre de 3 à 1, et elles ne sont donc qu'approchées. Les Neuf
chapitres ne fournissent pas de problèmes spécifiques auxquels appliquer ces deux formules. Avant
Liu Hui, on démontrait de manière approximative ces quelques formules à l'aide du principe selon
lequel « ce qui entre et ce qui sort se compensent». Liu Hui affirme pour sa part:
« Commentaire: La moitié de la circonférence fait la longueur et la moitié du diamètre la largeur. Par
conséquent, la largeur et la longueur étant multipliées l'une par l'autre, cela fait les bu du produit (Ji).
Supposons que le diamètre du cercle soit de 2 chi. Les valeurs (shu) d'un côté de l'hexagone inscrit dans le
cercle et du demi-diamètre du cercle sont égales. Cela correspond au fait que, lorsque le lü du diamètre
vaut 1, par suite le lü de la circonférence correspondant aux segments circulaires vaut 3. » (Voir p. 177.)
En fait, avant Liu Hui, on considérait le
périmètre de l'hexagone régulier inscrit dans le
cercle comme tenant lieu de la circonférence du
cercle, et l'aire du dodécagone régulier inscrit
dans le cercle comme tenant lieu, lui, de l'aire du
cercle; conformément à la figure 1.10, on décou-
pait le dodécagone inscrit dans le cercle en les
morceaux l, II, III, IV, V et 1, 2, 3,4,5,6,7,8,
9, la, Il, soit en tout 16 morceaux. On laissait
en place les morceaux 1 et 1, tandis qu'on dépla-
çait les morceaux II, III, IV, V et les morceaux
de 2 à Il pour les amener, respectivement, aux
8'
positions II', III', IV', V' et aux emplacements
de 2' à Il'. Comme, en les assemblant, on obte-
nait un rectangle qui avait, pour hauteur, le Figure 1.10 - Transformation
rayon du cercle et, pour longueur, le périmètre de l'aire du dodécagone
de l'hexagone régulier inscrit au cercle, on en en rectangle.
concluait que la formule (1.4) était juste.
Les coefficients de la formule (1.6) renvoient au fait que le cercle occupe les 3/4 du carré à
l'intérieur duquel il est inscrit: telle était la connaissance élémentaire des rapports entre cercle et
carré circonscrit dont les Chinois disposaient avant Liu Hui. Elle revient encore à prendre l'aire du
dodécagone régulier inscrit dans le cercle comme tenant lieu de l'aire du cercle, mais la façon de
réassembler les pièces n'est pas explicitée par Liu Hui. La figure 1.11 ne propose que l'une des
manières possibles de procéder: on déplace les morceaux l, II, III aux positions l', II', III', et de
140 Les Netif chapitres

même on translate les morceaux IV et V vers les emplacements IV' et V'. L'aire du dodécagone régulier
inscrit dans le cercle remplit alors les 3/4 du carré circonscrit.
Si l'on examine à présent le coefficient de la formule (1.7), il donne à voir que le cercle occupe
1112 d'un carré qui a pour côté la circonférence du cercle. Il s'agit encore là d'un élément de connais-
sance élémentaire que les Chinois avaient à leur disposition avant l'époque de Liu Hui. Construisons
un grand carré de côté égal au périmètre de l'hexagone régulier inscrit dans le cercle: il comprend neuf
carrés qui ont un côté égal au diamètre du cercle. Si, conformément à la figure 1.12, de l'aire d'un

Figure 1.11 - Les rapports


entre le dodécagone et le carré.

6 _____ 2 ____ 7 4 _____ 1 _____5

~i~I 8 _ _ 3 ____ 9

(1)
~i VIII IX

Figure 1.12 -
Démonstration
de la formule 1.7.

(2)
Présentation du Chapitre Premier - «Champ rectangulaire» 141

dodécagone régulier, on prend les morceaux l', II', III', IV', V', VI', VII', VIII', IX' et 1', 2', 3', 4',
5',6',7',8',9', et qu'on les déplace respectivement en l, II, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX et 1,2,3,
4, 5, 6, 7, 8, 9, cela le transforme précisément en les 3/4 d'un carré [c'est une autre manière de
démontrer la formule (1.6)}. Par conséquent douze de ces dodécagones peuvent remplir l'aire de ces
neuf carrés, et l'un d'entre eux fait 1/12 de l'aire du grand carré. Ces démonstrations reposent à
l'évidence toutes sur les lü de 3 pour la circonférence et de 1 pour le diamètre : c'est la raison pour
laquelle Liu Hui souligne qu'elles ne sont pas exactes.
Le champ en forme d'« arc» correspond à que nous appelons
aujourd'hui un segment de cercle. Si nous supposons, comme sur la
figure 1.13, que c et v sont respectivement sa corde et sa flèche, alors Les
c Neuf chapitres donnent son aire pour valoir:
Figure 1.13 - Segment (1.8)
circulaire.
Liu Hui n'explicite pas comment cette for-
mule est démontrée. On peut supposer (voir la
figure 1.14) que l'on a déplacé les morceaux l et II,
respectivement, en l' et II', qui leur sont à peu près
v c v égaux en aire. Liu Hui souligne que la formule
2 2 (1.8) n'est pas exacte. Il prend, pour le mettre en
Figure 1.14 - Démonstration évidence, l'exemple d'un champ en forme de seg-
de la formule 1.8. ment circulaire qui serait un demi-cercle. La corde
du demi-cercle est alors le diamètre du cercle, et sa
M~ _ _~_:::::::=:::::::='7T'A~::::::::::::- ---,Q flèche le rayon. Conformément à ce qu'illustre la
figure 1.15, il considère à nouveau la moitié du
dodécagone régulier inscrit au cercle, DCBALK},
et le découpe en l'aire jaune AD] et deux aires
bleu-vert ADCB et A]KL. En disséquant l'aire
bleu-vert A]KL en l, II, III que l'on déplace en l',
II' et III' dans AMDCB, à l'extérieur de l'aire bleu-
vert ADCB, l'ensemble forme en tout AMD.
D ] Ainsi, la moitié du résultat de la multiplication,
Figure 1.15 - La démonstration l'une par l'autre, de la corde et de la flèche
pour le segment demi-cercle. !cv = r2 , fournit l'aire jaune AD], et la moitié du
2
résultat de la multiplication de la flèche par elle-même, !V2 = !r 2donne les deux aires bleu-vert. Ce
2 2
raisonnement met en évidence que l'aire calculée sur la base de la formule (1.8) ne correspond pas au
champ en forme de segment circulaire, mais à la moitié du dodécagone régulier inscrit dans le cercle.
Il ne s'agit cependant là, poursuit Liu Hui, que de la situation du demi-cercle: si le segment de cercle
est plus petit qu'un demi-cercle, affirme-t-il, l'imprécision augmente d'autant.
Conformément à son nom, le champ en forme d'anneau corres-
pond à ce que nous appelons, aujourd'hui, un anneau circulaire. Si,

o
Figure 1.16-Lechamp
comme sur la figure 1.16, on nomme la longueur de sa circonférence
intérieure Il' la longueur de sa circonférence extérieure 12 , et son
diamètre - à savoir : la différence entre les rayons correspondant aux
deux circonférences - d, alors son aire est calculée comme suit:

(1.9)
en forme d'anneau.
142 Les Neuf chapitres

Les Neufchapitres donnent, de plus, pour le champ en forme d'anneau, la« Procédure des li/plus
précis». Si, pour ce qui est des formules à proprement parler, cette procédure correspond en tous
points à (1.9), elle s'applique dans les cas où les longueurs des circonférences intérieure et exté-
rieure, ainsi que le diamètre, comportent des fractions. Le commentaire de Liu Hui interprète la
procédure proposée pour l'aire de l'anneau en avançant que la circonférence moyenne produite par la
découpe du champ est prise comme longueur, que le diamètre est pris comme largeur, ce à la suite
de quoi on le transforme en rectangle. L'expression (l1 + 12 )/2 qui intervient dans la formule (1.9) est
glosée comme correspondant à l'opération d' « avec ce qui est en excédent, combler ce qui est vide »
pour obtenir la circonférence moyenne (voir la figure 1.17). Si le diamètre et les circonférences du
second problème relatif au champ en forme d'anneau comportent tous des fractions, Liu Hui signale
en outre qu'il « est en forme d'anneau, mais ne fait pas un tour complet» (voir p. 195). En d'autres
termes, il a une forme d'anneau déficient, comparable à celui qu'illustre la figure 1.18. Un examen des
0
données montre que son extension se mesure par un angle au centre de plus de 240 On constate •

0
donc que les auteurs des Neufchapitres ont pris un anneau déficient de 240 comme problème modèle.

Circonférence Circonférence
extérieure ,.,.,..----- intérieure

----_/

Figure 1.17 - Structuration Figure 1.18 - Champ en forme


du champ en forme d'anneau. d'anneau non fermé.

Liu Hui propose, par ailleurs, une nouvelle formule


pour le champ en forme d'anneau. Si, conformément à la
figure 1.19, on nomme r1 le rayon du cercle de la circonférence
intérieure, r 2 le rayon du cercle de la circonférence extérieure,
alors l'aire fait:

Figure 1.19 - Le champ


en forme d'anneau.

3. Les aires courbes


Les Neuf chapitres ne discutent de l'aire que d'une unique surface courbe: le champ en forme de
calotte sphérique, qui présente une surface courbe saillante en hauteur au centre. Dans le Sunzi
suanjing (Classique mathématique de Sunzi), dans le Wucao suanjing (Classique mathématique des cinq
bureaux), ce champ est nommé qiutian (champ en forme de monticule) ; l'apocryphe Xiahou Yang
suanjing (Classique mathématique de Xiahou Yang) retient, pour sa part, l'appellation de wantian
(champ en forme de boule). On rencontre également des champs wantian et watian (champ en
creux) dans le Siyuan yujian (Miroir de jade des quatre inconnues) de Zhu Shijie. Le premier présente
la forme de calotte sphérique tandis que le second est une surface courbe creuse en son centre.
Présentation du Chapitre Premier - «Champ rectangulaire» 143

d On considère en général que le champ wantian a la forme d'une


calotte sphérique. S'il en est ainsi, les deux problèmes qui en relè-
vent doivent nécessairement concerner des calottes sphériques
/.-'-
----------- plus grandes que l'hémisphère. Or il est peu probable qu'on puisse
/' cultiver un champ de pareille forme. C'est la raison qui a incité un
chercheur à avancer l'hypothèse que la forme du wantian était non
pas celle d'~ne calotte sphérique, mais celle d'un secteur circulaire
1
d'angle au centre obtus 1. En fait, si Les Neuf chapitres ont pour
Figure 1.20 - Calotte visée les applications, ils n'imitent pas aveuglément les problèmes
sphérique. de la vie réelle. C'est ce que montre la réponse à un problème
demandant de déterminer le diamètre d'une sphère avec la « Procé-
dure de l'extraction de la racine sphérique », au chapitre « Petite largeur» (voir le problème 4.24) :
la sphère aurait un diamètre de 14 300 chi, ce qui donne, en unités contemporaines, 3 289 mètres. Il
est clair que pareille sphère n'existait pas à l'époque. En prenant en considération les autres Classi-
ques mathématiques aussi bien que le sens primitif du caractère wan lui-même, ce champ paraît
tout de même bien avoir une forme de type calotte sphérique. Si, conformément à la figure 1.20, op
nomme lIa circonférence inférieure du champ en forme de calotte sphérique et d son « diamètre »,
mesuré sur la surface, alors son aire vaut, selon la procédure des Neuf chapitres:
S = lld (1.10)
4
d La formule est donc proche de la formule (1.5) proposée pour,
le calcul de l'aire du cercle. Liu Hui met en évidence que « cette
procédure ne se vérifie pas» (voir p. 189). Cependant, il ne semble
pas que la postérité ait accordé la moindre importance à son
verdict, dans la mesure où les ouvrages ultérieurs reprennent
toujours la formule (1.10). Il faut noter que la manière dont Liu
Hui réfute la formule en question pose problème : il met en œuvre
1
le fait que la surface d'un cône circulaire de même hauteur et de
Figure 1.21 - Inscrip- même base que la calotte sphérique est obtenue par une procédure
tion d'un cône dans de forme identique à la formule (1.10), et en conclut qu'avec cette
la calotte sphérique. formule, «l'on se trompe sur l'aire (mi) par défaut ». Or, les
raisons qu'il avance ne sont pas suffisantes. Si, comme sur la
figure 1.21, on suppose que la somme de deux génératrices du cône circulaire vaut D, en raison du
fait que d> D, on aura clairement que 114 Id > 114 ID. Il n'y a donc pas moyen de démontrer que
114 Id est plus petite que la valeur réelle. Liu Hui paraît commettre ici l'erreur, fait rare dans son
commentaire, d'avoir confondu les concepts au cours de sa réfutation.
Notons qu'au cours de cette réfutation, Liu Hui fournit une indication sur la manière de
trouver la formule de la surface du cône circulaire à partir du cône à base carrée qui lui est circonscrit:
« Si l'on inscrit un cône à base circulaire en son milieu (i.e. d'un cône àbase carrée), les lü de l'aire (mi)
apparente du cône à base circulaire et de l'aire (mi) apparente du cône à base carrée sont comme l'aire
(mi) du carré est à l'aire (mi) du cercle. »
On peut traduire ce commentaire en la formule suivante:
1t
S cône à base circulaire = :4 Scône à base carrée
La détermination de l'aire de la surface d'un cône à base carrée revient à un simple problème de
calcul d'aire de triangles. En fait, la formule (1.10) en fournit également une expression exacte.

1. [Xiao Zuozheng .61988a},


144 Les Neuf chapitres

IV. LA CONCEPTION DES LIMITES CHEZ LIU HUI POUR LES PROBLÈMES D'AIRES

1. La démonstration par Liu Hui de la formule donnant l'aire du cercle


Selon l'analyse de Liu Hui, la méthode consistant, pour démontrer la formule (1.4), à utiliser le
principe que « ce qui sort et ce qui entre se compensent» s'appuie sur les valeurs de 3 et 1 pour les
lü de la circonférence et du diamètre du cercle. Elle n'est par conséquent pas exacte. Le commenta-
teur élabore donc une nouvelle méthode de démonstration :
Conformément à la figure 1.22, il coupe tout d'abord le
cercle, à partir de l'hexagone régulier inscrit, et obtient donc
un dodécagone régulier, dont l'aire vaut : SI = 3 lor. Il coupe
ensuite à nouveau ce dernier, ce qui lui donne un 24-gone
dont l'aire vaut S2 = 611f. Plus on coupe fin et plus la différence,
S - Sn' entre l'aire du cercle S et l'aire du 6 . 2n-gone régulier
qui y est inscrit est petite - avec Sn = 6 . 2 n- 1 . ln _ 1 . f, où
ln -1 (n = 1,2, ... ) est la longueur de chaque côté du 6 . 2n-1_
gone. On coupe et on recoupe, jusqu'au point où l'on ne peut
plus couper: le polygone régulier inscrit dans le cercle obtenu
ne fait qu'un avec la circonférence du cercle et son aire n'est
Figure 1.22 - Démonstration plus inférieure à l'aire du cercle. Nous avons ici à l'évidence un
par Liu Hui de la procédure processus de passage à la limite, et si nous voulions utiliser les
pour l'aire du cercle. symboles modernes pour l'exprimer, cela donnerait:
n
lim 6 . 2 ln = 1 (1.11)
Il --7
00

et, simultanément,
lim Sil = S (1.12)
Il --7
00

Dans un second temps, Liu Hui précise qu'entre chaque


côté ln du 6 . 2 n-gone régulier inscrit dans le cercle et la cir-
conférence du cercle, il y a un « diamètre de reste», f n. Confor-
mément à la figure 1.23, si l'on multiplie toutes les longueurs
de ces côtés par le diamètre de reste, c'est-à-dire si l'on ajoute
6 . 2 n . ln . f n à Sil' alors la somme sera supérieure à l'aire du cercle:
a Sn + 6 . 2 11 • ln . f n = Sn + 2(Sn + l-S,) > S
Cependant, à ce point précis où la formule (1.11) est établie,
pour le dire en termes modernes :
lim 111 = 0
Il --700

Figure 1.23 - La majoration et par conséquent


de l'aire du cercle. lim fil = 0
Il --7 00

Et, à ce moment, Sn + 2(SIl+ 1 -Sil) n'est plus supérieure à l'aire du cercle S, ou encore,
toujours pour le traduire en termes modernes:
lim SIl+2(SIl+l-S,J = S (1.13)
n --7 00

Si nous récapitulons, les expressions (1.12) et (1.13) signifient que l'aire du cercle S est la limite
de la suite inférieure {Sn} et de la suite supérieure {Sil + 2(Sn + 1 - Sn)}'
Liu Hui réfléchit, dans un dernier temps, à nouveau sur le polygone régulier qui ne fait qu'un
avec la circonférence du cercle. Soit 1* la longueur de chacun de ses côtés, leur somme est la longueur
00

de la circonférence du cercle, en termes modernes: 1 = Ll*. Pour ce qui est de ce polygone, Liu Hui
1
Présentation du Chapitre Premier - «Champ rectangulaire» 145

en « tranche les côtés» (voir p. 179) : il le coupe donc en petits triangles isocèles en nombre infini,
lesquels ont comme base chacun des côtés du polygone régulier et comme sommet le centre du cercle.
Il est manifeste que la somme de leurs aires A fait l'aire du cercle - nous écririons:

S = LA
1
(1.14)
Comme le produit de la base 1* par le rayon r est égal au double de l'aire des petits triangles A :
I*r = 2A
ou:
1
A = -I*r
2
Par suite, en raison de l'égalité (1.14), on obtient:
00 r 1
S = LA = -LI*r = -Ir
1 21 2
Ainsi s'achève la démonstration de la formule (1.4).
Liu Hui recourt clairement et à plusieurs reprises, au cours de cette démonstration, à ce qu'on
peut interpréter comme un processus de passage à la limite. De plus, il emploie, pour déterminer la
somme de parties découpées infiniment petites, une méthode qui ne manque pas de présenter des
similarités avec la méthode des éléments d'aire utilisée avant l'invention du calcul intégral. Pourtant,
jusqu'à la fin des années 1970, l'on n'avait pas véritablement compris cette démonstration.

2. Le lü de la ci.rconférence du cercle
Liu Hui précise un point clef: la circonférence et le diamètre qu'implique la formule (1.4) pour le
calcul de l'aire du cercle « désigne[nt] les quantités (shu) exactes à l'extrême, ce que ne sont pas les
lü de 3 pour la circonférence et 1 pour le diamètre» (voir p. 179). Il y eut déjà, avant Liu Hui, des
mathématiciens qui dépensèrent beaucoup d'efforts pour obtenir la vraie valeur du lü de la circonfé-
rence du cercle. On peut mentionner l'exemple de Liu Xin, de la fin des Han occidentaux, qui,
lorsqu'il réalisa le hu de bronze pour Wang Mang, utilisa en fait des valeurs correspondant à
1t = 3,154 7. Le savant Zhang Heng, qui vécut au temps des Han postérieurs, proposa, pour sa part,
la valeur 1t = jf6, et Wang Fan, le contemporain de Liu Hui dans le royaume de Wu, avança, lui,
l'approximation 1t = 142/45. Mais leurs méthodes de recherche n'étaient pas rigoureuses, et la valeur
qui resta la plus courante en fait repose sur un rapport entre la circonférence et le diamètre de 3 à 1.
Dans son commentaire, Liu Hui dénonce les fautes des mathématiciens qui ont, pendant long-
temps, marché dans les traces des anciens, copié leurs erreurs et ont manqué à vérifier les méthodes
avec minutie. C'est à lui qu'il revient, en Chine, d'avoir créé une méthode rigoureuse pour calculer
une valeur approchée du lü de la circonférence du cercle. En voici les principaux traits:
A Liu Hui prend un cercle dont le diamètre vaut 2 chi.
~-------::::"'" La longueur du côté de l'hexagone régulier qui y est inscrit
mesure 1 chi. Pour trouver la longueur du côté 11 du dodéca-
gone régulier en lequel il le coupe, il emploie la méthode
suivante. Notons, comme sur la figure 1.24, AA 1 , la
longueur du côté de l'hexagone régulier inscrit dans le cercle
et GA 2 , la perpendiculaire à AA 1 passant par le centre du
cercle G. Elle coupe AA 1 en Pl et la circonférence en A 2 .
Ainsi AA 2 est un côté du dodécagone régulier inscrit dans le
cercle. Dans le triangle rectangle AGP l' GA, qui vaut 1 chi,
Figure 1.24 - Le rapport du fait l'hypoténuse; API = ! AA 1 = 5 cun, constitue la base;
diamètre à la circonférence. 2
146 Les Neuf chapitres

et donc OP I = JOA _Ap


2 2
= J10
2
- 52 cun = 866 025~ hu, mesure la distance du côté au
5
centre. Le diamètre de reste est P IA 2 = OA 2 - OP I = 133 974 2 hu. Il représente la petite base dans
5
le triangle rectangle AP IA 2, tandis que API en constitue la petite hauteur, d'où l'hypoténuse
, s'obtient par la procédure suivante:

AA 2 = Jp 1 A~ + AP~ = J267 949 193 445 hu


Sur la base du même algorithme, Liu Hui calcule la distance du centre au côté du dodécagone
régulier inscrit dans le cercle, le diamètre de reste pour ce polygone, la longueur du côté du 48-gone,
la distance du centre à ses côtés, son diamètre de reste, ainsi que l'aire et la longueur du côté du 92-gone,
l'aire du 192-gone. Le tableau suivant rassemble les valeurs qu'il détermine:

6 1 000000 8 660 025~ 133 974~


5 5

12 J267 949 193 445 965 925 ~ 34074!


5 5

24 J68 148 349466 991 444~ 8555!


5 5

48 130806 997 8582- 2 1411.-


10 10

584
96 65438 313
625

192 314 64
625

Liu Hui calcule ensuite la différence des aires.


64 584
56-55 = 314- -313- = 105/625 cun 2 , et 2(5 6 -5 5) donne donc l'aire globale des
625 625
produits de la longueur de chaque côté du 96-gone par le diamètre de reste, c'est pourquoi:
169
55 + 2(5 6 - 55) = 314 cun 2 > 5.
625
Par conséquent, Liu Hui prend la partie entière 314 cun 2 de 56 et de 55 + 2(56 - 55) comme
valeur approchée de l'aire du cercle. Or, avec la formule (1.4), on détermine la valeur:

5 = !lr = 314 cun 2


2
donc:
2

- - - - - = 6 Ch'2
2'314cun t cun 8ften
10 cun
Présentation du Chapitre Premier - «Champ rectangulaire» 147

Si l'on simplifie simultanément la longueur de la circonférence 6 chi 2 cun 8 fin et le diamètre


2 chi 1, la circonférence donne 157 et le diamètre 50, qui sont donc les « lü mis en relation l'un avec
l'autre» de la longueur de la circonférence et du diamètre. En notations modernes, nous écrirons:

= ~ = 157
1t (1.15)
d 50
La procédure par laquelle Liu Hui cherche le lü de la circonférence du cercle manifeste à
l'évidence de puissantes propriétés d'algorithmicité. On peut par ailleurs constater que le commen-
tateur n'y recourt pas aux limites.
Liu Hui s'appuiera enfin sur (1.15) pour réviser les formules (1.6) et (1.7) qui permettent le
calcul de l'aire du cercle. La formule (1.6) est transformée en

(1.6')

et la formule (1.7) devient:

s = 25 12 (1. 7')
314
Liu Hui affirme que les «lü mis en relation l'un avec l'autre» de la circonférence et du
diamètre exprimés par la formule (1.15) sont, pour ce qui est du lü de la circonférence, encore un peu
trop petits. Il s'applique donc à trouver une valeur qui soit encore plus exacte. Alors qu'il s'efforçait
d'établir une formule du type de (1.15), Liu Hui avait tout d'abord obtenu S6 = 314 64 cun 2 . Il
625
ajoute alors à cette valeur 36/625 cun 2 , et prend comme valeur approchée de l'aire du cercle:
64 2 36 2 4 2
S::::; 314-cun + -cun = 314-cun
625 625 25
S'appuyant sur la formule (1.4), on obtient comme longueur de la circonférence du cercle

1 = 2S = 6 chi 2 cun 8 ~ fin


r 25
En simplifiant, l'une avec l'autre, cette valeur de la longueur de la circonférence et la valeur de
2 chi pour le diamètre, on obtient 3 927 pour la circonférence et 1 250 pour le diamètre, ce qui
constitue des « lü mis en relation l'un avec l'autre» pour la circonférence et le diamètre encore plus
précis. Ils correspondent également à :
3 927
1t = --- (1.16)
1 250
Liu Hui paraît trouver cette valeur assez précise, et il la revérifie en la calculant par un autre
biais, déterminant la longueur du côté du 1 536-gone, puis SlO' qui donne l'aire du 3 072-gone. La
question se pose donc de savoir comment Liu Hui a obtenu la valeur de 36/625 qu'il ajoute. Il ne
s'en explique pas. A l'heure actuelle, les hypothèses à ce sujet sont multiples et il est difficile de
trancher le débat.
Les « lü mis en relation l'un avec l'autre » correspondant aux aires du cercle et des carrés qui lui
sont inscrit et circonscrit fournissent également des constantes très importantes. Elles sont souvent

1. De nombreux ouvrages avancent l'opinion que Liu Hui, après avoir trouvé la valeur S = 314 cun 2 , aurait utilisé
S = nF, 314 = n10 2 pour trouver n = 3,14. Ce n'est pas en conformité avec le texte de son commentaire. Par ailleurs,
si tel était le cas, Liu Hui se trouverait en position d'avoir commis une erreur de circularité logique. En fait, Liu Hui
utilise le lü de.la circonférence du cercle qu'il a trouvé, pour réviser la formule (1.6), équivalente à S = nr 2 •
148 Les Neuf chapitres

utilisées non pas seulement dans les problèmes d'aires, mais aussi dans les problèmes de volume. En
relation avec la formule (1.15), Liu Hui trouve:
S carré circonscrit: S : S carré inscrit = 200 : 157 : 100
Et en relation avec la formule (1.16), Liu Hui trouve:
= 5000 : 3927 : 2500
Scarré circonscrit: S : Scarré inscrit

Entre leurs périmètres, on a également les mêmes « Iii mis en relation les uns avec les autres».

3. Le calcul de l'aire du segment de cercle


Après avoir démontré que la formule (1.8) donnée par Les
Neuf chapitres pour le champ en forme de segment circulaire
n'est pas exacte, Liu Hui propose une méthode alternative
pour trouver des lü précis pour ce champ. Exposons-en les
A ~-~-----'.;---+::::"---f----..3B
lignes principales, sur la base de la figure 1.25.
Soit AA 1B le champ en forme de segment de cercle.
Liu Hui utilise tout d'abord la méthode du rondin de bois
o circulaire scié et du triangle rectangle, du chapitre « Base
(gou) et hauteur (gu) », pour évaluer le diamètre du cercle sur
Figure 1.25 - Le pavage lequel le segment se trouve :
du segment de cercle
par des triangles. C)2 2
( "2 +v
d=
v
Après avoir partagé en deux parties égales, AA 1 et A 1B, l'arc de cercle AB, on cherche les valeurs
des cordes, AA 1 = A 1B = Cl' et des flèches, A 2D 1 = A 2 'D 1' = v1 , des petits champs en forme de segments
de cercle AA 2A 1 et A 1A 2 'B. En s'appuyant sur le triangle rectangle AA 1D, on a:

CI=~
Le triangle rectangle AOD 1 donne:

aD, = ffl
Par conséquent :

V, = r-aD = r- J2 _(~)2
j

En coupant en leur milieu à nouveau AA 1 et A 1B, on produit quatre nouveaux petits champs
en forme de segment circulaire. On peut répéter l'algorithme de calcul détaillé ci-dessus pour
trouver leurs cordes et leurs flèches. Si l'on continue ainsi à couper successivement le segment de
cercle en 1/2, 114, 118, ... , 112 n , on obtient 2, 4, 8, ... , 2 11 petits champs en forme de segment de
cercle. Et en utilisant de manière répétée le théorème du triangle rectangle, on trouve successivement
les cordes et les flèches de ces champs, Cl' v 1 , C2 , v2 ' C3 ' v3 ' '" On peut sur cette base calculer les aires
1 1 2 1
des triangles qui ont la corde pour base et la flèche pour hauteur: - cv, 2 . - c1V 1 ' 2 . - c2V 2 ' ... ,
2 2 2
Présentation du Chapitre Premier - «Champ rectangulaire» 149

La somme des aires après n découpes donne


Il
~ k1
Sil = k.J 2 '2CkVk
k =0
où Co = Cet va = v. Clairement, plus n est grand, plus Sn s'approche de l'aire S du champ segment -
nous écririons :
Il

S = lim Sil = lim


Il~OO Il~OO
L22 k
!CkVk

k=o
Cependant, il n'est pas possible, en pratique, de réaliser au cours d'un calcul ce processus de
passage à la limite. Il s'agit seulement, nous dit Liu Hui, de « coupe[r} ceux-ci (les segments) et
[de} les recoupe[r} de sorte à atteindre l'extrêmement fin » (voir p. 193). Quand on s'arrête à un
certain pas, « alors on s'approche nécessairement de lü plus précis».

Traduit par Karine CHEMLA


九 算術-春第一

魏劉徽注二

唐朝議大夫行太史令上輕車都尉

臣李淳風等奉粉注釋

一九章算街,南宋本、《永樂大典》本作《九章算經»,今依東漢光和大司農斜銘文及戴
震校本。下同
二魏,戴震輯錄本作“晉",下同。此依南宋本。
LES NEUF CHAPITRES
SUR LES PROCÉDURES MATHÉMATIQUESl
PREMIER ROULEAU

Commentaire de Liu Hui des Wei 2

Commentaire sur ordre impérial de votre serviteur Li Chunfeng, nommé grand


maître, occupant les fonctions de directeur du service astrologique, grand directeur
général des chars de guerre, de la dynastie Tang, et de ses associés 3
方回以御自疇界域三

今有田廣十五步,從十六步。間為田幾何。

苓曰四:一款。

又有田廣十二步,從十四步。間為田幾何。

苓曰:一百六十八步。圖:從十間,廣十二五。

方回術曰:廣從步數相乘得積步 O 此積謂田
幕六。凡廣從相乘謂之幕。 臣連昆等謹按:經云廣從相乘得積步,注
云廣從相乘謂之幕。觀斯注意,積幕義同。以理推之,岡當不爾。何則?

幕是方面單布之名七,積乃眾數聚居之稱。循名責實,三者全殊。雖欲
同之,竊恐不可。今以凡吉幕者據廣從之一方; 其言積者舉眾步之都

數。經云相乘得積步,即是都數之明文。注云謂之為幕,全乖積步之本
意。此注前云積為回幕人,於理得通。復云謂之為幕,繁而不當。今者

注釋,存善去非,略為料簡九,遺諸後學。以古久法二百四十

二卷題題解, «永樂大典》卷 16344 及楊輝本盈不足卷均與經文同號字,戴震輯錄本亦


作經文,今依南宋本。下同。
四苔, «永樂大典》卷 16343 、 16344 及戴震輯錄本作“答"。今依南宋本、楊輝本。
下同。
五戴震輯錄本脫此劉注。
六謂,戴震輯錄本訛作“為",今依南宋本。
七方面,戴震輯錄本訛作“四方",今依南宋本。李籍《音義》向南宋本。
入南宋本於“此"下衍“經"字,今依戴震輯錄本。
九料簡,南宋本、大典本訛作“科簡"。今依錢校本校正。
CHAMP RECTANGULAIRE4
pour traiter les territoires des terres cultivées 5

(1.1)
SUPPOSONS QU'ON AIT UN CHAMP 6 DE 15 BU DE LARGEUR ET DE 16 BU DE LONGUEUR. ON
DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 1 MU.
(1.2)
SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT UN CHAMP DE 12 BU DE LARGEUR ET DE 14 BU DE
LONGUEUR. ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 168 BU.

Sur la figure 7, la longueur vaut 14, la largeur 12.


PROCÉDURE DU CHAMP RECTANGULAIRE 8 :

LES QUANTITÉS (SHU) DE BU DE LA LARGEUR ET DE LA LONGUEUR ÉTANT MULTIPLIÉES L'UNE PAR


L'AUTRE, ON OBTIENT LES BU DU PRODUIT 9 (JI).

Ce produit (Ji) est appelé aire (mi) du champ 10. Chaque fois que largeur et longueur sont
multipliées l'une par l'autre, on appelle cela aire (mi) ll.
Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement 12 : Alors que le Clas-
sique dit: « la largeur et la longueur étant multipliées l'une par l'autre, on obtient les
bu du produit (Ji) », le commentaire dit: « largeur et longueur étant multipliées l'une
par l'autre, on appelle cela aire (mi) ». A examiner la signification (yi) de ce commen-
taire, « produit» (Ji) et « aire» (mi) auraient le même sens (yi'). Si l'on raisonne sur la
base de leur constitution interne (li) 13, à proprement parler ce ne devrait pas être ainsi.
Pourquoi cela? «Aire» (mi), c'est le nom d'un déploiement en un seul tenant, de
surface rectangulaire; «produit» (Ji), quant à lui, c'est l'appellation de multiples
quantités (shu) réunies les unes avec les autres. En s'en remettant aux noms pour
s'enquérir sur les réalités (shi) 14, les deux sont complètement différentes. Même si l'on
voulait les rendre identiques l'une à l'autre, en toute humilité, je crains que cela ne soit
pas possible. Maintenant, chaque fois qu'on parle d'aire (mi), cela en saisit le rectangle
en un seul morceau qui aurait une longueur et une largeur, et si l'on parle de produit
(Ji), cela renvoie à la quantité (shu) globale d'une multiplicité de bu. Le Classique dit:
« étant multipliées l'une par l'autre, on obtient les bu du produit (Ji) », ce qui exprime
clairement une quantité (shu) globale. Le commentaire dit de l'appeler « aire» (mi), c'est
un contresens total sur le sens (yi) originel des « bu du produit» (Ji). Que le commen-
taire dise d'abord: « le produit (Ji) est pris comme l'aire (mi) du champ », cela peut se
comprendre pour ce qui est de leur constitution interne (li) 15. Qu'il ajoute: «on
l'appelle aire (mi) », cela embrouille [les choses} et ce n'est pas correct. Le commentaire
présent conserve ce qui est bon et supprime les erreurs, effectue quelque peu une sélection
critique, qu'il donne en présent aux érudits des générations ultérieures 16.
步除之,即告久數。百欽為一頃。距盟等謹按:
此為篇端,故特舉頃、散二法。餘術不復育者 -0 ,從此可知。按:一
敵之田一一,廣十五步,從而疏之,令為十五行,即每行廣一步而從十

六步一二。又橫而截之,令為十六行,即每行廣一步而從十五步十二。此
即從疏橫截之步,各自為方。凡有二百四十步,為一敵之地一九步數
正同。以此言之,即十二廣從相乘得積步一四,驗矣一五。二百四十步者,
敵法也;百敵者,頃法也。故以除之,即得。

今有田廣一里?從一里。間為田幾何一六。

苓曰:三頃七十五故。

又有田廣二里?從三里。間為田幾付。

答曰:二十二項五十故。

里回術曰:廣從里數相乘得積里。以三百

七十五乘之?即欽數。按:此術廣從里數相乘得積盟。
方皇之中有三頃七十五敵一七,故以乘之,即得高久數也。

一o 銜,戴震輯錄本訛作“數"。今依南宋本。
一一南宋本無“之"字,此依戴震輯錄本。兩通。
一二三“即"字,戴震輯錄本作“則"。此依南宋本。兩道。
一二戴震輯錄本無“為"字。今依南宋本。兩通。唯依戴震輯錄本,上文需“方"下旬
逗, “步"下旬絕。
一回南宋本脫“步"字。此依戴震輯錄本。
一五矣,戴震輯錄本訛作“以"。此依南宋本。
一六戴震輯錄本脫“間"字。此依南宋本。
Champ rectangulaire 155

DIVISER CECI PAR LE DIVISEUR DES MU, 240 BU, DONNE LA QUANTITÉ (SHU) DE MU. 100 MU
FONT 1 QING 17.
Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: C'est le début du
chapitre, c'est pourquoi l'on mentionne tout spécialement les deux diviseurs des mu et
des qing. La raison pour laquelle les autres procédures ne les répètent pas, c'est qu'on
peut les connaître d'après celle-ci 18. Commentaire : si l'on découpe un champ d'un mu
dont la largeur est de 15 bu longitudinalement, cela donne 15 rangées; alors chaque
rangée a une largeur de 1 bu, et sa longueur est 16 bu. Si on le coupe autrement, trans-
versalement, cela donne 16 rangées; alors chaque rangée a une largeur de 1 bu, et sa
longueur est 15 bu 19 . Ceci montre que, que l'on découpe les bu longitudinalement ou
transversalement, dans chaque cas, cela fait un rectangle. Si l'on a en tout 240 bu, cela
fait un terrain de 1 mu, la quantité (shu) de bu est exactement la même 2ü . De ce point
de 'vue, le fait que « la largeur et la longueur étant multipliées l'une par l'autre, on
obtienne les bu du produit (Ji) » est vérifié 21. 240 bu, c'est le diviseur des mu ; 100 mu,
c'est le diviseur des qing. C'est pourquoi en diviser ceci (le produit) donne le résultat.
(1.3)

SUPPOSONS QU'ON AIT UN CHAMP DE 1 LI DE LARGEUR ET DE 1 LI DE LONGUEUR. ON DEMANDE


COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 3 QING 75 MU.

(1.4)

SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT UN CHAMP DE 2 LI DE LARGEUR ET DE 3 LI DE LONGUEUR.


ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 22 QING 50 MU.

PROCÉDURE DU CHAMP EN LI 22 :
LES QUANTITÉS (SHU) DE LI DE LA LARGEUR ET DE LA LONGUEUR ÉTANT MULTIPLIÉES L'UNE PAR
L'AUTRE, ON OBTIENT LES LI DU PRODUIT (JI). MULTIPLIER CECI PAR 375 DONNE LA QUANTITÉ
(SHU) DE MU.

Commentaire: dans cette procédure, « les quantités (shu) de li de la largeur et de la longueur


étant multipliées l'une par l'autre, on obtient les li du produit (Ji) ». Dans un li carré 23,
il Y a 3 qing 75 mu, c'est pourquoi en multiplier ceci (le produit) donne comme résultat la
quantité (shu) de mu.
今有十八分之十二?問約之得幾何。

苓曰:三分之二。

又有九十一分之四十九 9 問約之得幾何。

答曰:十三分之七 O

約分按:約分者,物之數量,不可糙,必以分吉之; 分之為數,
繁則難用。設有四分之二者,繁而吉之,亦可為八分之四;約而言之,

則二分之一也。雖則異辭,至於為數,亦同歸爾。法實相推,動有參差,

故為術者先治諸分。街曰:可半者半之;不可半

者,副置分母、子之數?以少滅多?更相

減損 9 求其等也。以等數約之。等數約之,即除
也。其所以相滅者,皆等數之重疊,故以等數約之。

今有三分之一,五分之二?問合之得幾何。

苓曰:十五分之十一。

又有三分之二,七分之四,九分之五,問合

之得幾何 O

苓曰:得一、六十三分之五十 O
Champ rectangulaire 157

SUPPOSONS QU'ON AIT 12/18. ON DEMANDE COMBIEN L'ON OBTIENT SION LE SIMPLIFIE.

RÉPONSE : 2/3.
(1.6)

SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT 49/91. ON DEMANDE COMBIEN L'ON OBTIENT SION LE
SIMPLIFIE.

RÉPONSE: 7/13.
PROCÉDURE DE LA SIMPLIFICATION DES PARTS:

Commentaire: La raison pour laquelle on simplifie les parts, c'est qu'il n'est pas possible que
les mesures des quantités (shu) des choses soient toutes des nombres entiers, qu'il faut donc
recourir à des parts pour les exprimer. Or, quand des parts font la quantité (shu), si elles sont
trop complexes, elles sont difficiles à utiliser 25 . Supposons que l'on ait le cas de 2/4 (deux de
quatre parts) ; si on le dit en le compliquant, on peut aussi en faire 4/8 (quatre de huit parts),
et si on le dit en le simplifiant, 112 (une de deux parts). Quoique, donc, leurs expressions
diffèrent, pour ce qui est d'elles (les parts) en tant qu'elles font une quantité (shu), cela revient
au même 26 .
Diviseur et dividende se déduisant l'un de l'autre, ils sont souvent de tailles différentes.
C'est pourquoi celui qui confectionne des procédures s'occupe d'abord de toutes celles qui
concernent les parts 27.
SI L'ON PEUT DIVISER PAR DEUX, ON DIVISE PAR DEUX. SI L'ON NE PEUT PAS DIVISER PAR DEUX,
ON PLACE EN AUXILIAIRE LES VALEURS DU NUMÉRATEUR ET DU DÉNOMINATEUR DES PARTS 28 ;
ON SOUSTRAIT LE PLUS PETIT DU PLUS GRAND, ON LES DIMINUE EN LES SOUSTRAYANT TOUR A
TOUR L'UN DE L'AUTRE JusQu'A TROUVER QU'ILS SOIENT ÉGAUX 29 ET ON LES (NUMÉRATEUR ET
DÉNOMINATEUR) SIMPLIFIE PAR LE NOMBRE ÉGAL.

« Le nombre égal les simplifie », c'est-à-dire les divise. La raison pour laquelle on sous-
trait l'un de l'autre, c'est que tous sont des superpositions réitérées du nombre égal, c'est
pourquoi « on les simplifie par le nombre égal »30.
(1.7)
SUPPOSONS QU'ON AIT 113, 2/5. ON DEMANDE COMBIEN L'ON OBTIENT SION LES RÉUNIT.

RÉPONSE: 11115.
(1.8)

SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT 2/3, 417, 5/9. ON DEMANDE COMBIEN L'ON OBTIENT SION
LES RÉUNIT.

RÉPONSE: ON OBTIENT 1 50/63.


又有二分之一,三分之二,四分之三,五分

之四,問合之得幾付。

苓曰:得二、六十分之四十三。

合分臣盟等謹按:合分知一八,數非一端,分無定準,諸分子雜互,
華母參差;麓細既殊,理難從一,故齊其眾分,同其翠母,令可相并一九,

故日合分。術曰:母互乘子?并以為實。母相
乘為法。母互乘子;約而吉之者,其分麓;繁而言之者,其分細。
雖則麓細有殊,然其實一也。眾分錯雜二0 ,非細不會。乘而散之,所
以通之。通之則可并也。凡母互乘子謂之齊,臺母相乘謂之同。同者,
相與通同,共一母也;齊者,子與母齊,勢不可失本數也。方以類聚,
物以盡分。數同類者無遠;數異類者無近。遠而通體知一八,雖異位而
相從也;近而殊形知一八,雖同列而相遠也。然則齊向之術要矣,錯綜
度數,動之斯諧,其猶佩鱗解結,無往而不理焉。乘以散之,約以聚之,
齊向以適之,此其算之綱紀乎。其一術者,可令母除為率,率乘子為齊。

實如法而一 O 不滿法者,以法命之。今欲求
其實,故齊其子,又同其母,令如母而一。其餘以等數約之,即得知一一。

所謂同法為母,實餘為子,皆從此例。其母同者,主相從

一)\.此十六個“知",首II “者",戴震在屈刻本、孔刻本中改作“者",無必要。按:
根據李學勤的意見,古籍中“者"與“之"互訪II ,用為指事之詞。如《孟子﹒盡心》“堯
舜性者也"與“堯舜性之也" , «筍子﹒富國》中“不如利而後利之之利也"與“不如
利而不利者之利也", “不如愛而後用之之功也"與“不如愛而不用者之功也",
“者
畢沉云: “知,一本作之。" «戰國策.楚策四)) : “莫知媒兮。" «苟子﹒賦)) : “莫
之媒也。"所以, “知"也可用作指事之詞,與“者"義同。
一九并,戴震輯錄本作“併",兩通。此依南宋本。下同。
二0 分,聚珍版訛作“雖",四庫文淵聞本訛作“非"。此依南宋本。雜,南宋本訛作
“難"。此依戴震輯錄本。
一一戴震在屈刻本、孔刻本中捌“知"字,無必要。灌校本恢復。
Champ rectangulaire 159

(1.9)

SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT 112, 2/3,3/4,4/5. ON DEMANDE COMBIEN L'ON OBTIENT SI
ON LES RÉUNIT.

RÉPONSE: ON OBTIENT 2 43/60.

PROCÉDURE DE LA RÉUNION DES PARTS 31 :

Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Quand on réunit


des parts, il n'y a pas qu'une sorte de quantité (shu), les parts n'ont pas de norme déter-
minée; les numérateurs, hétérogènes, sont mélangés, et l'ensemble des dénominateurs
ont des tailles différentes 32. Puisque les degrés de finesse diffèrent, du point de vue de
leurs constitutions internes (li), il est difficile qu'elles se rejoignent en un même tout.
Par conséquent, on homogénéise leurs multiples parts, on égalise l'ensemble de leurs
dénominateurs 33, ce qui fait que l'on peut les sommer les unes aux autres, c'est pourquoi
l'on dit « réunion des parts».

LES DÉNOMINATEURS MULTIPLIENT LES NUMÉRATEURS QUI NE LEUR CORRESPONDENT PAS; ON


SOMME ET ON PREND CECI COMME DIVIDENDE. LES DÉNOMINATEURS MULTIPLIÉS LES UNS PAR LES
AUTRES FONT LE DIVISEUR 34.

« Les dénominateurs multiplient les numérateurs qui ne leur correspondent pas» 35 : les
quantités que l'on dit en les simplifiant, leurs parts sont plus grossières; les quantités que
l'on dit en les compliquant, leurs parts sont plus fines 36. Quoique, donc, les degrés de finesse
diffèrent, pourtant les réalités (shi) auxquelles elles correspondent sont les mêmes 37. Quand
de nombreuses parts disparates sont mêlées, si on ne les raffine pas, elles ne se rencontrent
pas 38. Les désagréger en multipliant, c'est ainsi qu'on les fait communiquer. Quand on les a
fait communiquer, on peut sommer. Chaque fois que « des dénominateurs multiplient un
numérateur qui ne leur correspond pas », on appelle cela homogénéiser. Que l'ensemble des
«dénominateurs soient multipliés les uns par les autres », on appelle cela égaliser 39.
Egaliser, c'est faire que [les parts}, comme elles sont mises en relation les unes avec les autres,
communiquent, et ainsi elles partagent le même dénominateur 40. Homogénéiser, c'est faire
que les numérateurs et les dénominateurs soient homogènes, et ainsi la situation (shi') ne peut
avoir perdu les quantités (shu) de départ.
« On réunit les méthodes selon leur catégorie, on distingue les existants selon leur
groupe. »41 Si les quantités (shu) sont de même catégorie, elles ne sont pas éloignées; si les
quantités (shu) sont de catégorie différente, elles ne sont pas proches 42. Si elles sont éloignées
mais que l'on fait communiquer leurs corps (ti), alors, même si elles sont à des positions diffé-
rentes, elles se rejoignent les unes les autres; si elles sont proches, mais différentes de formes,
alors, même si elles sont disposées au même endroit, elles sont incompatibles les unes avec les
autres 43. S'il en est ainsi, la procédure d'homogénéisation-égalisation est capitale. Mesures et
quantités (shu), quelque disparates et entremêlées qu'elles soient, par une telle transformation,
en viennent à s'harmoniser 44 . C'est comme utiliser un poinçon pour délier un nœud, rien ne
se présente qui ne soit pas réglé (li) par cela. Multiplier pour les désagréger, simplifier pour
les réunir, homogénéiser, égaliser pour les faire communiquer, comment ne serait-ce pas les
points-clefs des mathématiques 45 ?
Pour ce qui est d'une autre procédure, on peut faire que les dénominateurs divisent
[l'égalisé} pour faire les Iii et que les Iii multiplient les numérateurs pour faire les
homogénéisés 46.
之-0

今有九分之八 9 減其五分之一。問餘幾付。

苓曰:四十五分之三十一。

又有四分之三?減其三分之一。問餘幾付。

答曰:十二分之五。

減分臣盟等謹按:諸分子、母數各不同,以少滅多二二,欲知餘幾,

減餘為實,故曰減分。術曰:母互乘子,以少減多?

徐為實。母相乘為法。實如法而一。母互乘
子知二三,以齊其子也。以少滅多知二四,齊故可相滅也。母相乘為1去者,
同其母也二五。母同子齊,故如母而一,即得。

今有八分之五 9 二十五分之十六 9 問孰多?

多幾何。

二三戴震輯錄本脫“以少滅多"四字。此依南宋本。
二三此“知"首II “者",參見校記一八。南宋本、大典本於 “知"上衍“者"字,錢校
本捌“知"字。今依灌校本校酬。
二四此“知"亦訪II “者",南宋本、大典本於“知"上衍“者"字,戴震在屈、孔二本
中捌“知"字,錢校本改“知"作“子",連下讀。今依涯校本校刷。
二五南宋本無“也"字。此依戴震輯錄本。
Champ rectangulaire 161

ON EFFECTUE LA DIVISION DU DIVIDENDE PAR LE DIVISEUR. LA QUANTITÉ QUI NE REMPLIT PAS LE


DIVISEUR EST NOMMÉE AU MOYEN DU DIVISEUR 47.

Maintenant on veut trouver sa valeur réelle (shi) ; c'est pourquoi on homogénéise ces numérateurs,
que, de plus, on égalise ces dénominateurs, et qu'on effectue la division par le dénominateur48 .
En simplifiant le reste de ceci par le nombre égal, l'on obtient le résultat. Les (cas) où il est
dit que le diviseur commun est pris comme dénominateur et que le reste du dividende est
pris comme numérateur sont tous conformes à cet exemple.
SI LES DÉNOMINATEURS SONT ÉGAUX, ON LES (LES NUMÉRATEURS) FAIT SE REJOINDRE DIRECTEMENT
LES UNS LES AUTRES 49.

(1.10)

SUPPOSONS QU'ON AIT 8/9, ET QU'ON EN SOUSTRAIE 115. ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE RESTE.

RÉPONSE: 31145.
(1.11)

SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT 3/4, ET QU'ON EN SOUSTRAIE 113. ON DEMANDE COMBIEN
FAIT LE RESTE.

RÉPONSE: 5/12.
PROCÉDURE DE LA SOUSTRACTION DES PARTS:

Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Les valeurs de tous


les numérateurs et de tous les dénominateurs des parts sont respectivement différentes
et, « en soustrayant le plus petit du plus grand», on veut savoir combien fait le reste.
Le reste de la soustraction fait le dividende. C'est pourquoi l'on dit « soustraction des
parts ».
LES DÉNOMINATEURS MULTIPLIENT LES NUMÉRATEURS QUI NE LEUR CORRESPONDENT PAS; ON
SOUSTRAIT LE PLUS PETIT DU PLUS GRAND; LE RESTE FAIT LE DIVIDENDE. LES DÉNOMINATEURS
MULTIPLIÉS LES UNS PAR LES AUTRES FONT LE DIVISEUR. ON EFFECTUE LA DIVISION DU DIVIDENDE
PAR LE DIVISEUR 50.

La raison pour laquelle « les dénominateurs multiplient les numérateurs qui ne leur corres-
pondent pas », c'est pour homogénéiser ces numérateurs. La raison pour laquelle « on soustrait le
plus petit du plus grand », c'est que puisqu'ils sont homogénéisés, on peut les soustraire l'un
de l'autre. La raison pour laquelle « les dénominateurs multipliés les uns par les autres font le
diviseur», c'est que l'on égalise ces dénominateurs. Les dénominateurs sont égalisés, les
numérateurs sont homogénéisés, donc diviser par le dénominateur donne le résultat.
苓曰:二十五分之十六多,多二百分之

-0

又有九分之八?七分之六,問孰多,多幾何。

苓曰:九分之八多,多六十三分之二。

又有二十一分之八?五十分之十七,問孰多,

多幾何。

苓曰:二十一分之八多,多一千五十分
之四十三O

課分臣盟等謹按:分各異名,理不齊一,校其相多之數二六,故曰

課分也。街曰:母互乘子,以少滅多,徐為實。
母相乘為法。實如法而一,即相多也。臣連
風等謹按:此術母互乘子。以少分滅多分二七,與滅分義同。唯相多之
數,意與滅分有異二A: 滅分知,求其餘數有幾二九;課分知,以其餘數
相多也二0 。

二六校,戴震輯錄本作“較",亦通:多,戴震輯錄本訛作“近"。此均依南宋本。
二七南宋本於此處有“按此術多"四字,亦通。此依戴震輯錄本。
二)\.與,南宋本作“共",亦通。此依戴震輯錄本。
二九戴震輯錄本脫“求"字,此依南宋本。
三0 戴震輯錄本脫“以"字,此依南宋本。
Champ rectangulaire 163

(1.12)
SUPPOSONS QU'ON AIT 5/8 ET 16/25. ON DEMANDE LEQUEL EST LE PLUS GRAND ET DE COMBIEN
IL EST LE PLUS GRAND.

RÉPONSE: 16/25 EST LE PLUS GRAND; IL EST LE PLUS GRAND DE 3/200.


(1.13)
SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT 8/9 ET 617. ON DEMANDE LEQUEL EST LE PLUS GRAND ET DE
COMBIEN IL EST LE PLUS GRAND.

RÉPONSE: 8/9 EST LE PLUS GRAND; IL EST LE PLUS GRAND DE 2/63.


(1.14)
SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT 8/21 ET 17/50. ON DEMANDE LEQUEL EST LE PLUS GRAND ET
DE COMBIEN IL EST LE PLUS GRAND.

RÉPONSE: 8/21 EST LE PLUS GRAND; IL EST LE PLUS GRAND DE 43/1 050.
PROCÉDURE DE LA COMPARAISON DES PARTS:

Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Les parts ont


chacune des noms différents; du point de vue de leur constitution interne (li), elles ne
sont pas homogénéisées en une même part; et on examine la quantité (shu) qui est le
« surplus de l'une (des quantités) sur l'autre» ; c'est pourquoi l'on dit « comparaison
des parts ».
LES DÉNOMINATEURS MULTIPLIENT LES NUMÉRATEURS QUI NE LEUR CORRESPONDENT PAS; ON
SOUSTRAIT LE PLUS PETIT DU PLUS GRAND; LE RESTE FAIT LE DIVIDENDE. LES DÉNOMINATEURS
MULTIPLIÉS LES UNS PAR LES AUTRES FONT LE DIVISEUR. EFFECTUER LA DIVISION DU DIVIDENDE
PAR LE DIVISEUR DONNE LE SURPLUS DE L'UN SUR L'AUTRE.

Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Que, dans cette


procédure, « les dénominateurs multiplient les numérateurs qui ne leur correspondent
pas», et qu'on soustraie les parts du plus petit des parts du plus grand, le sens (yi') est
le même que dans «la soustraction des parts» 51. Seule l'intention (yi) dans la
recherche de la quantité (shu) surplus de l'une sur l'autre présente des différences avec
(celle de l'opération) de la soustraction des parts 52 : soustraire des parts, c'est chercher
combien vaut la quantité (shu) qui reste; comparer des parts, c'est prendre la quantité
(shu) qui reste comme surplus de l'une sur l'autre.
今有三分之一,三分之二?四分之三 9 問減

多益少,各幾何而平。

苓曰:減四分之三者二,三分之二者

-9 升,以益三分之-9 而各平於十

二分之七 O

又有二分之一,三分之二 9 四分之三?問減

多益少,各幾何而平。

答曰:減三分之二者 -9 四分之三者

四?并?以益二分之一 9 而各平於三

十六分之二十三。

平分臣盟等謹按:平分知一入,諸分參差,欲令捕。滅彼之多,

增此之少,故日平分也。術曰:母互乘子,齊其子也。

副升為平實。臣盟等謹按:母互乘子,副并為平實知一八,

定此平實主限,眾子所當損益失叭限為平三一。母相乘為法。

二一此十六字不誤。戴震輯錄校勘本改作“定此平實立限,如限為平",在屈、孔二刻
本中復改作“定此平實立限,眾子所當損益,如限為平"。今依涯校本恢復南宋本、大
典本原文。
Champ rectangulaire 165

(1.15)

SUPPOSONS QU'ON AIT 113, 2/3 ET 3/4. ON DEMANDE COMBIEN, RESPECTIVEMENT, L'ON SOUS-
TRAIT DES PLUS GRANDES POUR AUGMENTER LA PLUS PETITE 53, AFIN D'AVOIR LA MOYENNE.

RÉPONSE 54 : CHACUNE EST MOYENNÉE A 7/12, EN EN SOUSTRAYANT DES 3/4, 2, DES 2/3,1, ET
EN AUGMENTANT DE LEUR SOMME 113.
(1.16)

SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT 112, 2/3 ET 3/4. ON DEMANDE COMBIEN, RESPECTIVEMENT,
L'ON SOUSTRAIT DES PLUS GRANDES POUR AUGMENTER LA PLUS PETITE, AFIN D'AVOIR LA
MOYENNE.

RÉPONSE 55 : CHACUNE EST MOYENNÉE A 23/36, EN EN SOUSTRAYANT DE 2/3, 1, DE 3/4,4, ET


EN AUGMENTANT DE LEUR SOMME 112.
PROCÉDURE DE LA MOYENNE DES PARTS:

Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Quand on moyenne


des parts, toutes les parts ayant des tailles différentes, on veut les rendre égales 56. On
soustrait le surplus des unes pour l'ajouter à celle qui est plus petite, c'est pourquoi
l'on dit « moyenne des parts».
LES DÉNOMINATEURS MULTIPLIENT LES NUMÉRATEURS QUI NE LEUR CORRESPONDENT PAS;

c'est homogénéiser ces numérateurs


EN AUXILIAIRE 57 ON SOMME [LES RÉSULTATS}, CE QUI FAIT LE DIVIDENDE DE LA MOYENNE.

Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement : La raison pour laquelle


« les dénominateurs multiplient les numérateurs qui ne leur correspondent pas, et qu'en
auxiliaire on somme [les résultats}, ce qui fait le dividende de la moyenne », c'est qu'en
déterminant ce dividende de la moyenne, on établit une limite. Ce dont les multiples
numérateurs devront être diminués pour augmenter 58 , ce sera avec cette limite comme
moyenne.
LES DÉNOMINATEURS MULTIPLIÉS LES UNS PAR LES AUTRES FONT LE DIVISEUR.

La raison pour laquelle « les dénominateurs multipliés les uns par les autres font le diviseur»,
c'est que, comme on a homogénéisé ces numérateurs, on égalise de plus ces dénominateurs.
ON MULTIPLIE PAR LE NOMBRE (SHU) DE (QUANTITÉS) DISPOSÉES LES QUANTITÉS QUE L'ON AVAIT
AVANT QU'ELLES NE SOIENT SOMMÉES 59; CHACUNE FAIT RESPECTIVEMENT UN DIVIDENDE
DISPOSÉ. ON MULTIPLIE AUSSI LE DIVISEUR PAR LE NOMBRE (SHU) DE (QUANTITÉS) DISPOSÉES.

Ici, il faudrait placer en auxiliaire le nombre (shu) de (quantités) disposées pour en diviser le
dividende de la moyenne. Si l'on procédait ainsi, alors on aurait répétitivement des parts 60 ;
c'est pourquoi, au contraire, on multiplie par le nombre (shu) de (quantités) disposées l'égalisé
et les homogénéisés.
Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Comme le nombre
de parts que le problème dit de moyenner n'est pas déterminé, - c'est parfois 3,
parfois 2 - , le [nombre de} places où on les dispose n'est pas constant. Si l'on en
moyenne 3, on dispose sur 3 places. Si l'on en moyenne 2, on dispose sur 2 places 61 .
Dans tout exemple de la sorte, il n'est bien sûr pas possible de déterminer à l'avance
combien de parts on moyenne 62 , c'est pourquoi l'on dit seulement « le nombre (shu)
de (quantités) disposées », et c'est tout.
母相乘為法知一入,亦齊其子,又同其母。以列數乘未并者
各自為列實。亦以列數乘法。此當副置列數除平
實二一,若然則重有分,故反以列數乘同齊。 臣連巫等謹按三二:問云

所平之分多少不定,或三或二,列位無常。平三知一八,置位三重;平
二知一八,置位二重。凡此之例,一準平分不可預定多少三凹,故宜云列

數而已。以平實減列實,徐 9 約之為所滅。并
所減以益於少、以法命平實?各得其平。

今有七人9 分八錢三分錢之一O 問人得幾何。

答曰:人得一錢二十一分錢之四。

又有三人三分人之一,分六錢三分錢之一、
四分錢之三。問人得幾付。

答曰:人得二錢八分錢之一 O

經分時間謹按:經分者,白的已下,皆與諸分相齊,此乃宜

求一人之分。以人數分所分,故日經分也。術曰: 以人數為

法,錢數為實,實如法而一。有分者通之;

二二副置列數除平實,南宋本、大典本訛作“副并列數為平賞"。此依李演校正。
二二南宋本於“按"上有“又"字。此依戴震輯錄本。
三四預,戴震輯錄本作“豫",亦通。此依南宋本。
Champ rectangulaire 167

ON SOUSTRAIT, DES DIVIDENDES DISPOSÉS, LE DIVIDENDE DE LA MOYENNE; CE QUI RESTE, ON LE


SIMPLIFIE POUR FAIRE LES QUANTITÉS QUE L'ON SOUSTRAIT. ON SOMME LES QUANTITÉS QUE L'ON
SOUSTRAIT POUR EN AUGMENTER LA PLUS PETITE, OU ON NOMME, A L'AIDE DU DIVISEUR, LE
DIVIDENDE DE LA MOYENNE: DANS CHAQUE CAS, ON OBTIENT LEUR MOYENNE 63.

(1.17)64

SUPPOSONS QUE 7 PERSONNES PARTAGENT 8 SAPÈQUES ET 113 DE SAPÈQUE. ON DEMANDE


COMBIEN UNE PERSONNE OBTIENT.

RÉPONSE: UNE PERSONNE OBTIENT 1 SAPÈQUE 4/21 DE SAPÈQUE.

(1.18)

SUPPOSONS A NOUVEAU QUE 3 PERSONNES ET 113 DE PERSONNE PARTAGENT 6 SAPÈQUES, 113 DE


SAPÈQUE ET 3/4 DE SAPÈQUE. ON DEMANDE COMBIEN UNE PERSONNE OBTIENT.
RÉPONSE: UNE PERSONNE OBTIENT 2 SAPÈQUES 1/8 DE SAPÈQUE.

PROCÉDURE DU PARTAGE DES PARTS 65 :

Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Quand on partage


des parts: à la suite de « la réunion des parts», les procédures faisaient toutes en sorte
que les parts soient homogénéisées les unes avec les autres 66, mais ici, on cherche
directement la part d'une personne. On partage ce qui est partagé à l'aide de la quantité
(shu) de personnes, c'est pourquoi l'on dit « le partage des parts» 67.

ON PREND LA QUANTITÉ (SHU) DE PERSONNES COMME DIVISEUR, LA QUANTITÉ (SHU) DE SAPÈQUES


COMME DIVIDENDE. ON EFFECTUE LA DIVISION DU DIVIDENDE PAR LE DIVISEUR. S'IL y A UN TYPE
DE PART, ON LES FAIT COMMUNIQUER 68.

Si « les dénominateurs multiplient les numérateurs qui ne leur correspondent pas », c'est
pour homogénéiser ces numérateurs. Si « les dénominateurs sont multipliés les uns par les
autres », c'est pour égaliser ces dénominateurs. A l'aide du dénominateur, « les faire commu-
niquer», c'est multiplier par le dénominateur les parties entières, et incorporer ceux-ci (les
résultats) aux numérateurs. En multipliant, on désagrège les parties entières, cela fait alors
les parts des produits (jifen) ; les parts des produits (jifen) et les numérateurs communiquent
alors les unes avec les autres, c'est pourquoi on peut les faire se rejoindre les unes les autres 69.
Chaque fois que des quantités (shu) sont données en relation les unes avec les autres, on
les appelle des lü. Les lü, étant par nature donnés les uns en relation avec les autres,
communiquent 70. S'il Ya des parts, on peut désagréger; si les parts sont des superpositions
réitérées, on simplifie 71. Diviseur et dividende, divisés par le nombre égal, sont des lü mis en
relation l'un avec l'autre. Par conséquent, si on désagrège les parts, c'est qu'on fait nécessaire-
ment en sorte que les deux dénominateurs multiplient l'un et l'autre diviseur et dividende.
母五乘子知一入,齊其子。母相乘者,同其母。以母通之者,分母乘全
內子。乘三玉,散全則為積分,積分則與分子相通三六,故可令相從。凡
數相與者謂之率。率知一八,自相與通。有分則可散,分重疊則約也。

等除法實,相與率也。故散分者,必令兩分母相乘法實也三七。重有

分者同而通之。又以法分母乘賞,實分母乘法。此謂法、實
俱有分,故令分母各乘全分內子三八,又令分母互乘上下。

今有田廣七分步之四,從五分步之三,間為

回幾何。

答曰:三十五分步之十二。

又有田廣九分步之七?從十一分步之九?間

為回幾付。

答曰:十一分步之七 O

又有田廣五分步之四,從九分步之五,間為

田幾付。

三五戴震輯錄本脫“乘"字。此依南宋本。
二六戴震輯錄本脫“分子"之“分"。此依南宋本。南宋本於“通"下有“之"字。此依
戴震輯錄本。
三七法實,戴震輯錄本訛作“為法"。此依南宋本。
三八李演捌“全分"之“分"字,無必要。此依涯校本恢復南宋本、大典本原文。
Champ rectangulaire 169

S'IL y A PLUSIEURS TYPES DE PARTS, ON LES ÉGALISE PUIS ON FAIT COMMUNIQUER.

Autrement, on multiplie par le dénominateur du diviseur le dividende, et on multiplie par le


dénominateur du dividende le diviseur. Ceci signifie que si diviseur et dividende ont tous
deux des parts, par conséquent on fait en sorte que les dénominateurs multiplient respective-
ment les parties entières et qu'on incorpore ceci au numérateur, puis on fait en sorte que les
dénominateurs multiplient celle [des quantités} du haut et du bas qui ne leur correspond
pas 72.
(1.19)

SUPPOSONS QU'ON AIT UN CHAMP DE 4/7 DE BU DE LARGEUR, ET DE 3/5 DE BU DE LONGUEUR.


ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 12/35 DE BU.

(1.20)

SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT UN CHAMP DE 719 DE BU DE LARGEUR, ET DE 9/11 DE BU DE


LONGUEUR. ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 7/11 DE BU.

(1.21)

SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT UN CHAMP DE 4/5 DE BU DE LARGEUR, ET DE 5/9 DE BU DE


LONGUEUR. ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 4/9 DE BU.

PROCÉDURE DE LA MULTIPLICATION DES PARTS 73 :

Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Quand on multiplie


des parts, « les dénominateurs multipliés les uns par les autres font le diviseur; les
numérateurs multipliés les uns par les autres font le dividende», c'est pourquoi l'on
dit « multiplication des parts».
苓曰:九分步之四。

乘分臣盟等謹按:乘分者,分母相乘為法,子相乘為實,故日乘

分。術曰:母相乘為法?子相乘為實?實如
法而一。凡實不滿法者而有母、子之名三九。若有分,以乘其實而
長之,則亦滿法,乃為全耳。又以子有所乘,故母當報除。報除者,實
如法而一也。今子相乘則母各當報餘,因令分母相乘而連除也。此田有
廣從,難以廣諭。設有問者日,馬二十匹,直金十二斤。今買馬二十匹,

三十五人分之,人得幾何。答曰:三十五分斤之十二。其為之也,當如
經分術,以十二斤金為賞,三十五人為法。設更言馬五匹,宜金三斤。
今賣四匹配,七人分之,人得幾何。苔曰:人得三十五分斤之十二。
其為之也,當齊其金、人之數,皆合初問入於經分矣。然則分子相乘為
實者,猶齊其金也;母相乘為法者,猶齊其人也。同其母為二十,為無
事於間,但欲求齊而已。又,馬五匹,宜金三斤,完全之率;分而育之,
則為一匹宜金五分斤之三。七人賣四烏囚一,一人賣七分馬之四。金與
人交互相生四二。所從言之異,而計數則三術同歸也。

今有田廣三步三分步之-9 從五步五分步之

一,間為回幾付。

苓曰:十八步。

三九戴震在屈、孔二刻本中改“而"作“乃",無必要。依錢校本恢復南宋本、大典本
原文。
四。 “賣"下,戴震輯錄本有“馬"字,亦通。此依南宋本。
囚一 “四"下,戴震輯錄木衍“匹"字。此依南宋本。
四二金,南宋本、大典本訛作“分子"。今依涯校本校正。
Champ rectangulaire 171

LES DÉNOMINATEURS MULTIPLIÉS L'UN PAR L'AUTRE FONT LE DIVISEUR; LES NUMÉRATEURS
MULTIPLIÉS L'UN PAR L'AUTRE FONT LE DIVIDENDE. ON EFFECTUE LA DIVISION DU DIVIDENDE
PAR LE DIVISEUR 74.

Dans chacun des cas où un dividende ne remplit pas un diviseur, alors ils ont les noms de
dénominateur et de numérateur 75. S'il Ya des parts, on dilate le dividende correspondant par
multiplication, alors, au cas où il remplit le diviseur, par suite (la division) ne fait plus qu'un
entier. Si, de plus, on multiplie quelque chose par le numérateur, le dénominateur doit en
conséquence diviser (le produit) en retour 76. Diviser en retour, c'est « effectuer la division du
dividende par le diviseur». A présent, « les numérateurs sont multipliés l'un par l'autre»,
donc les dénominateurs doivent chacun diviser en retour. D'où l'on fait se multiplier l'un par
l'autre les dénominateurs et on divise d'un coup (par leur produit) 77.
Si, ici, l'on utilise la formulation d'un champ ayant longueur et largeur, il est difficile de
faire comprendre [la procédure} dans toute sa généralité 78. Supposons que l'on demande:
20 chevaux valant 12 Jin d'or, si l'on)vend les 20 chevaux, et que 35 personnes se partagent [le
gain}, combien une personne obtient-elle? Réponse: 12/35 de Jin.
Si, pour le résoudre, il faut suivre la procédure du partage des parts, on prend 12 Jin d'or
comme dividende, et 35 personnes comme diviseur. Supposons qu'en modifiant (le problème),
on dise: 5 chevaux valent 3 Jin d'or. Si on vend 4 chevaux et que 7 personnes partagent
[le gain}, combien une personne obtient-elle ? Réponse : chacune obtient 12/35 de jin.
Pour le résoudre, il faut homogénéiser ces quantités (shu) de personnes et d'or, et c'est
alors en tous points conforme au premier problème et relève du partage des parts 79.
S'il en est ainsi, le fait de « multiplier l'un par l'autre les numérateurs pour faire le divi-
dende », c'est comme homogénéiser cette (quantité) d'or; le fait de « multiplier l'un par
l'autre les dénominateurs pour faire le diviseur », c'est comme homogénéiser cette (quantité)
de personnes. Si on égalise leurs dénominateurs, cela fait 20 ; mais que les chevaux soient
égalisés, cela ne joue aucun rôle 80 : on veut seulement trouver les homogénéisés, c'est tout.
De plus, que 5 chevaux valent 3 jind'or, ce sont les lü en nombres entiers. Si on les
exprime en parts, alors cela fait qu'un cheval vaut 3/5 de Jin d'or. Que 7 personnes vendent
4 chevaux, c'est qu'une personne vend 417 de cheval. (Les quantités) d'or et de personnes par
croisement s'engendrent respectivement l'une l'autre 81.
Si l'on s'en tient à l'expression, c'est différent, mais pour ce qui est des quantités (shu)
calculées, les trois procédures reviennent au même 82.
(1.22)

SUPPOSONS QU'ON AIT UN CHAMP DE 3 BU 1/3 DE BU DE LARGEUR, ET DE 5 BU 2/5 DE BU DE


LONGUEUR. ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 18 BU.
又有田廣七步四分步之三 9 從十五步九分步

之五,間為田幾付。

苓曰:一百二十步九分步之五。

又有田廣十八步七分步之五?從二十三步十

一分步之六,間為田幾何。

苓曰:一欽二百步十一分步之七 O

大廣田臣淳風等謹按:大廣眩目一八,初術直有全步而無餘分,次
術空有餘分而無全步,此術先見全步,復有餘分,可以廣兼三術,故日

大廣。術曰:分母各乘其全,分子從之,分母

各乘其全,分子從之者,通全步內分子。如此則母、子皆為實矣。相

乘為實。分母相乘為法。猶乘分也。實如法而
一呵 O 今為術廣從俱有分,當各自通其分。命母入者,還須出之四三,

故令分母相乘為法而連除之。

今有圭田廣十二步,正從二十一步?間為回

幾付。

四三還須,戴震輯錄本誤倒。此依南宋本。
Champ rectangulaire 173

(1.23)
SUPPOSONS À NOUVEAU QU'ON AIT UN CHAMP DE 7 BU 3/4 DE BU DE LARGEUR, ET DE 15 BU
5/9 DE BU DE LONGUEUR. ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 120 BU 5/9 DE BU.

(1.24)

SUPPOSONS À NOUVEAU QU'ON AIT UN CHAMP DE 18 BU 5/7 DE BU DE LARGEUR, ET DE 23 BU


6/11 DE BU DE LONGUEUR. ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 1 MU 200 BU 7/11 DE BU.

PROCÉDURE DU CHAMP EN TOUTE GÉNÉRALITÉ 83 :

Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: En ce qui concerne


le champ en toute généralité: dans la procédure du début, il y avait seulement un
nombre entier de bu, et pas de parts de reste; dans la procédure suivante, il y avait
seulement des parts de reste, mais pas de partie entière de bu 84 ; dans cette procédure,
il apparaît d'abord un nombre entier de bu, puis on a des parts de reste; on peut unir
en toute généralité les trois procédures. C'est pourquoi l'on dit « en toute généralité ».
LES DÉNOMINATEURS MULTIPLIENT RESPECTIVEMENT LES PARTIES ENTIÈRES QUI LEUR CORRES-
PONDENT, LES NUMÉRATEURS REJOIGNENT CEUX-Cr.

Si « les dénominateurs multiplient respectivement les parties entières qui leur correspon-
dent, et que les numérateurs rejoignent ceux-ci », c'est qu'on fait communiquer les nombres
entiers de bu [avec les numérateurs qui leur correspondent} 85, puis qu'on y incorpore le
numérateur. Ainsi numérateurs et dénominateurs contribuent tous à faire le dividende.
[LES RÉSULTATS} MULTIPLIÉS L'UN PAR L'AUTRE FONT LE DIVIDENDE. LES DÉNOMINATEURS
MULTIPLIÉS L'UN PAR L'AUTRE FONT LE DIVISEUR.

C'est comme la multiplication des parts.


ON EFFECTUE LA DIVISION DU DIVIDENDE PAR LE DIVISEUR.

Ici, pour confectionner la procédure, largeur et longueur ayant toutes deux des parts, il faut
que, pour chacune d'elles, on fasse respectivement communiquer ses parts. Comme on a fait en
sorte que le dénominateur entre, il faut par compensation le faire sortir 86 ; c'est pourquoi on
effectue « la multiplication l'un par l'autre des dénominateurs pour faire le diviseur» et on
divise d'un coup par cela.
(1.25)

SUPPOSONS QU'ON AIT UN CHAMP TRIANGULAIRE 87 DE 12 BU DE LARGEUR ET DE 21 BU DE


HAUTEUR (LONGUEUR DROITE). ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 126 BU.


苓曰:一百二十六步。

又有圭田廣五步二分步之一,從八步三分步

之二 9 間為田幾何。

苓曰:二十三步六分步之五。

術曰:半廣以乘正從。半廣知一八,以盈補虛為胡也。
亦可半正從以乘廣。按:半廣乘從四四,以取中平之數,故廣從相乘為
積步。敵法除之,即得也。

今有邪回?一頭廣三十步?一頭廣四十二

步,正從六十四步,間為田幾付。

苓曰:九飲一百四十四步。

又有邪田,正廣六十五步,一畔從一百步?

一畔從七十二步,間為田幾付。
答曰:二十三欽七十步。

術曰:并兩邪而半之?以乘正從若廣。又

的四半,南宋本訛作“平"。此依戴震輯錄本。
Champ rectangulaire 175

(1.26)

SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT UN CHAMP TRIANGULAIRE DE 5 BU 112 BU DE LARGEUR ET


DE 8 BU 2/3 DE BU DE HAUTEUR (LONGUEUR) 88. ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 23 BU 5/6 DE BU.

PROCÉDURE: ON PREND LA MOITIÉ DE LA LARGEUR ET ON EN MULTIPLIE LA HAUTEUR.

Si « l'on prend la moitié de la largeur», c'est qu'avec ce qui est en excédent, on comble ce qui
est vide, pour faire un champ rectangulaire 89. On peut aussi prendre la moitié de la hauteur
et en multiplier la largeur. Commentaire: si la moitié de la largeur multiplie la hauteur, c'est
pour prendre la valeur (shu) moyenne 90 et, par conséquent, « la largeur et la longueur étant
multipliées l'une par l'autre», cela fait « les bu du produit (Ji) ». Le diviseur des mu divise
ceci, ce qui donne le résultat.

(1.27)

SUPPOSONS QU'ON AIT UN CHAMP OBLIQUE 91 DE 30 BU DE LARGEUR A UNE EXTRÉMITÉ, DE


42 BU DE LARGEUR A L'AUTRE EXTRÉMITÉ, ET DE 64 BU DE HAUTEUR (LONGUEUR DROITE). ON
DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 9 MU 144 BU.

(1.28)

SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT UN CHAMP OBLIQUE DE 65 BU DE HAUTEUR (LARGEUR


DROITE), DE 100 BU DE LONGUEUR D'UN C6TÉ, ET DE 72 BU DE LONGUEUR DE L'AUTRE C6TÉ.
ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 23 MU 70 BU.
PROCÉDURE: ON SOMME LES DEUX INÉGAUX/OBLIQUES 92, ON PREND LA MOITIÉ DE CECI, ET ON
EN MULTIPLIE LA LONGUEUR OU LA LARGEUR DROITE. AUTREMENT, ON PEUT PRENDRE LA
MOITIÉ DE LA LONGUEUR OU DE LA LARGEUR DROITE, ET EN MULTIPLIER LA SOMME. ON DIVISE
PAR LE DIVISEUR DES MU.

Si « l'on somme» et que « l'on prend la moitié de ceci », c'est qu'avec ce qui est en excédent,
on comble ce qui est vide 93.

(1.29)

SUPPOSONS QU'ON AIT UN CHAMP TRAPÉZOÏDAL 94 DONT LA LANGUE VAUT 20 BU DE LARGEUR,


LE TALON 5 BU DE LARGEUR, ET LA HAUTEUR (LONGUEUR DROITE) 30 BU. ON DEMANDE
COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 1 MU 135 BU.

(1.30)

SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT UN CHAMP TRAPÉzoïDAL DONT LA LANGUE VAUT Il 7 BU DE


LARGEUR, LE TALON 50 BU DE LARGEUR, ET LA HAUTEUR (LONGUEUR DROITE) 135 BU. ON
DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 46 MU 232 BU ET DEMI.


可半正從若廣?以乘并。古久法而一。并而半
之者,以盈補虛也。

今有其田,舌廣二十步?鍾廣五步四九正從

三十步四九間為田幾何。

苓曰:一飲一百三十五步。

又有其回?舌廣一百一十七步?鐘廣五十

步?正從一百三十五步。間為田幾付。

答曰:四十六款二百三十二步半。

術曰:并鐘、舌而半之?以乘正從。欽法

而一。中分糞田則為兩邪田,故其術相似。又可并腫、舌,半正從,
以乘之。

今有圓回?周三十步?徑十步。臣盟等謹按:術
意以周三徑一為率,周三十步,合徑十步。今依密率,合徑九步十一分步

之六。間為田幾付。

四五廣,戴震輯錄本訛作“闊"此依南宋本。
四六三,南宋本訛作“五"。此依戴震輯錄本。
Champ rectangulaire 177

PROCÉDURE: ON SOMME TALON ET LANGUE, ON PREND LA MOITIÉ DE CECI ET ON EN MULTIPLIE


LA LONGUEUR DROITE. ON DIVISE PAR LE DIVISEUR DES lVIU.

Si l'on coupe en son milieu le champ trapézoïdal, alors cela fait deux champs obliques, c'est
pourquoi leurs procédures sont semblables l'une à l'autre 95. Autrement, on peut sommer talon
et langue, prendre la moitié de la longueur droite et en multiplier ceci.
(1.31)
SUPPOSONS QU'ON AIT UN CHAMP CIRCULAIRE DE 30 BU DE CIRCONFÉRENCE ET DE 10 BU DE.
DIAMÈTRE 96.

Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: L'idée (yi) de la


procédure 97 est de prendre, comme lü, 3 pour la circonférence et 1 pour le diamètre:
une circonférence de 30 bu correspond à un diamètre 10 bu. Si maintenant on s'appuie
sur les lü plus précis, cela correspond à un diamètre de 9 bu 6/11 de bu 98 .
ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 75 BU.

Avec ma procédure 99, ceci devrait faire un champ de 71 bu 103/157 de bu.


Li Chunfeng et ses associés respectueusement 100: s'appuient sur les lü plus
précis: cela fait un champ de 71 bu 13/22 de bu.
(1.32)
SUPPOSONS A NOUVEAU 101 QU'ON AIT UN CHAMP CIRCULAIRE DE 181 BU DE CIRCONFÉRENCE ET
DE 60 BU 113 DE BU DE DIAMÈTRE.
Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Si, lorsque la circon-
férence vaut 3, le diamètre vaut 1, lorsque la circonférence vaut 181 bu, le diamètre
vaut 60 bu 113 de bu. En s'appuyant sur les lü plus précis, le diamètre vaut 57 bu 13/22
de bu.
ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: Il MU 90 BU 1112 DE BU.

Avec ma procédure, ceci devrait faire un champ de 10 mu 208 bu 113/314 de bu.


Li Chunfeng et ses associés respectueusement: s'appuient sur les lü plus précis:
cela fait 102 un champ de 10 mu 205 bu 87/88 de bu.
PROCÉDURE: LA MOITIÉ DE LA CIRCONFÉRENCE ET LA MOITIÉ DU DIAMÈTRE ÉTANT MULTIPLIÉES
L'UNE PAR L'AUTRE, ON OBTIENT LES BU DU PRODUIT (JI) 103.

Commentaire: La moitié de la circonférence fait la longueur et la moitié du diamètre la


largeur. Par conséquent, la largeur et la longueur étant multipliées l'une par l'autre, cela fait
les bu du produit (Ji) 104. Supposons que le diamètre du cercle soit de 2 chi. Les valeurs (shu)
d'un côté de l'hexagone inscrit dans le cercle et du demi-diamètre du cercle sont égales 105.
Cela correspond au fait que, lorsque le lü du diamètre vaut 1, par suite le lü de la circonférence
correspondant aux segments circulaires 106 vaut 3.
苓曰: 七十五步。此於邀術,當為田七十一步一百五
十七分步之一百三四七。臣淳風等謹依密率,為田七十一步二十
二分步之一十三。

又有圓田凹八?周一百八十一步?徑六十步三

分步之一。臣盟等謹按:周三徑一,周一百八十一步,徑六十步

三分步之一。依密率徑五十七步三十二分步之十三。間為田幾何。

苓曰:十一欽九十步十二分步之一。此於
堂皇術,當為田十敵二百八步三百一十四分步之一百一十三。 且

連Jl等謹依密率,為田十敵二百五步八十八分步之八十七四九。

術曰:半周半徑相乘得積步。按:半周為從,半
徑為廣,故廣從相乘為積步也。假令圓徑二尺,閩中容六飢之一面五0 ,
與圓徑之半,其數均等。合徑率一而弧周率三也王一。 又按:為圖五二。
以六佩之一面乘一弧半徑王三,因而三之五凹,得十二佩之幕。若又割之,
次以十二創之一面乘一弧之半徑五五,因而六之五六,則得二十四佩之幕。
割之彌細,所失彌少。割之又割,以至於不可割,則與圓周合體而無所

失矣五七。航面之外,猶有餘徑五}\。以面乘餘徑五九,則幕出弧表六0 。若

四七七十一,戴震輯錄本訛作“七十"。此依南宋本。
四 J\. 此二“又"字,戴震輯錄本作“今"此依南宋本。
四九戴震輯錄本於“為"字上有“當"字,亦通。此依南宋本。
五O 鯽,南宋本、大典本訛作“弧"。依戴震校正。本書作“的K" 者,除再出校記外,
均同此。
五一合,南宋本訛作“令"。此依戴震輯錄本。又, “弧",戴震輯錄本作“外",亦
通。此依南宋本。
五二圖,戴震輯錄本訛作“圓"。此依南宋本。
王三戴震輯錄校勘本捌“一弧"二字,無必要。依灌校本恢復南宋本、大典本原文。
五四南宋本、大典本於“囡"字上衍“二"字,今依李演校捌。戴震捌“二因而"三字。
五五戴震輯錄校勘本捌“一弧之"三字,無必要。依涯校本恢復。南宋本、大典本原文
五六南宋本、大典本於“因"上衍“四"字,今依李演校捌。戴震捌“四因而"三字。
五七錢校本捌“周"字。依灌校本恢復南宋本、大典本原文。
Champ rectangulaire 179

Commentaire additionnel: Faisons une figure. Si l'on multiplie par un côté de l'hexa-
gone le demi-diamètre du cercle correspondant au segment circulaire, et que l'on multiplie
ceci par 3, on obtient l'aire (mi) du dodécagone 107. Si, à nouveau, on coupe celui-ci 108, puis
que l'on multiplie par un côté du dodécagone le demi-diamètre pour un segment circulaire,
et qu'on multiplie ceci par 6, alors on obtient l'aire (mi) du 24-gone.
Plus l'on coupe fin, plus ce qui est perdu est petit 109. On coupe ceux-ci (les polygones)
et on les recoupe jusqu'à atteindre ce que l'on ne peut pas couper. Alors le corps en coïncide
avec la circonférence du cercle 110 et il n'y a rien qui soit perdu. A l'extérieur des côtés du
polygone, il y a encore du diamètre de reste. Si on multiplie par les côtés le diamètre de reste,
alors l'aire (mi) déborde à l'extérieur des segments circulaires 111. Pour ce qui est du polygone
dont le degré de finesse est tel que son corps coïncide avec le cercle, à l'extérieur [de ses
côtés}, il n'y a, par suite, pas de diamètre de reste 112. Si, à l'extérieur, il n'y a pas de diamètre
de reste, alors l'aire (mi) ne déborde pas au-dehors. Multiplier par un côté le demi-diamètre,
cela revient à trancher un quartier du polygone et chaque morceau est dans tous les cas
obtenu deux fois 113. C'est pourquoi, quand on multiplie la moitié du diamè.tre par la moitié
de la circonférence, alors cela fait l'aire (mi) du cercle.
Ici [dans la procédure}, par circonférence et diamètre, on désigne les quantités (shu)
exactes à!'extrême 114, ce que ne sont pas les lü de 3 pour la circonférence et 1 pour le diamètre.
Donner pour la circonférence 3, c'est se conformer au pourtour de l'hexagone qui lui corres-
pond, et c'est tout. Pour en déduire combien fait sa différence avec le cercle, eh bien, c'est celle
de l'arc et de la corde. Pourtant, depuis des générations, on a transmis cette méthode; c'est
que personne n'a voulu la vérifier avec minutie. Les érudits ont emboîté le pas des anciens, et
ils ont copié leurs erreurs. Sans avoir de preuves claires, il était difficile de discuter cela 115.
En général, les figures des catégories des choses sont soit le cercle, soit le carré 116. Si les
lü du carré et du cercle sont de fait manifestes dans le domaine de ce qui est près, alors, même
s'ils sont loin, on pçut les connaître; de ce point de vue, ils sont utilisables largement. Un
examen respectueux de la figure à l'appui 117, j'ai élaboré de nouveaux lü plus précis. Mais je
craignais que si cette méthode était exposée abstraitement, les quantités (shu) n'en soient
obscures et difficiles à saisir 118. C'est pourquoi je l'ai mise sous une forme réglée 119 et j'ai
respectueusement rédigé ici, de manière détaillée, un commentaire à son sujet.

Procédure qui consiste à couper l'hexagone pour en faire un dodécagone 120 : Plaçons le
diamètre du cercle, 2 chi. Si l'on en prend la moitié, cela fait 1 chi et donne les côtés de l'hexa-
gone inscrit dans le cercle. On prend le demi-diamètre, 1 chi, comme hypoténuse, la moitié
du côté, 5 cun, comme base (gou), et l'on cherche la hauteur (gu) qui leur correspond. Le carré
(mi) de la base (gou), 25 cun, étant soustrait du carré (mi) de l'hypoténuse, il reste 75 cun. On
divise ceci par extraction de la racine carrée, en continuant jusqu'aux miao, aux hu. Et l'on
rétrograde encore une fois le diviseur, pour trouver un chiffre de la partie décimale (weishu)
(de la racine)121. Le chiffre de la partie décimale qui n'a pas de nom [d'unité}, on le prend
comme numérateur, et on prend 10 comme dénominateur. Cela fait, en simplifiant, 2/5 de
hu. Par conséquent on obtient, comme hauteur (gu), 8 cun 6 fin 6li 2 miao 5 hu 2/5 de hu. Si
l'on soustrait ceci du demi-diamètre, il reste 1 cun 3 fin 3 li 9 hao 7 miao 4 hu 3/5 de hu, que
l'on appelle petite base (gou). La moitié du côté du polygone, on l'appelle en outre petite
hauteur (gU)122. Et l'on cherche l'hypoténuse qui leur correspond; son carré (mi) fait
267 949 193 445 hu et on abandonne les parts restantes 123. Si on divise ceci par extraction de
la racine carrée, cela donne un côté du dodécagone.
夫佩之細者,與圓合體,則表無餘徑。表無餘徑,則幕不外出矣。以一
面乘半徑,起JIl而裁之,每輒自倍。故以半周乘半徑而為圓幕。此以周、

徑六一,謂至然之數,非周三徑一之率也。周三者,從其六佩之環耳。
以推圓規多少之覺六二,乃弓之與弦也。然世傳此法,莫肯精竅;學者
腫古,習其謬失。不有明據,辯之斯難。凡物類形象,不圓則方。方圓
之率,誠著於近,則雖遠可知也。由此言之,其用博矣。謹按圖驗六二,
更造密率。恐空設法,數昧而難譬,故置諸檢括,謹詳其記注焉。 害。

六角JIl以為十二的1術曰:置圓徑二尺,半之為一尺,即圓裹起瓜之面也六四。
令半徑一尺為弦六五,半面五寸為旬,為之求股。以句幕二十五寸滅弦
幕,餘七十五寸。開方除之,下至秒、忽。又一退法,求其微數。微數
無名知以為分于一八,以十為分母六六,約作五分忽之二。故得股八寸六
分六釐二秒五忽五分忽之二六七。以減半徑,餘一寸三分三釐九毫七秒
四忽五分忽之三,謂之小句六J\.。佩之半面而又謂之小股六九。為之求弦。
其幕二千六百七十九億四千九百一十九萬三千四百四十五忽,餘分棄
之七0 。開方除之,即十二佩之一面也。 割十二概以為二十四飢術曰:
亦令半徑為弦,半面為句,為之求股。罩上小弦幕七一,四而一,得六
百六十九億八千七百二十九萬八千三百六十一忽,餘分棄之,即句幕
也。以減弦幕,其餘,開方除之,得股九寸六分五釐九毫二秒五忽五分
忽之四。以減半徑,餘三分四釐七秒四忽五分忽之一,謂之小句。慨之
半面又謂之小股。為之求小弦。其幕六百八十一億四千八百三十四萬九
千四百六十六忽,餘分棄之。開方除之,即二十四佩之一面也。 割二
十四紙以為四十八飢術曰:亦令半徑為弦,半面為旬,為之求肢。置上
小弦幕七一,四而一,得一百七十億三千七百八萬七千三百六十六忽,

五八猶,戴震輯錄本作“又",亦通。此依南宋本。
五九南宋本、大典本脫“餘"字。依錢校本補。
六0 弧,戴震改作“航"。依錢校本恢復南宋本、大典本原文。
六一以,戴震輯錄本訛作“一 "o 此依南宋本。
六二覺,與“較"通假,戴震改作“較",無必要。依灌校本恢復南宋本、大典本原文。
六三園,南宋本、大典本訛作“園"。依錢校本校正。
六四鯽,南宋本訛作“弧",大典本訛作“弦"。依戴震校正。
六五二“弦"字,大典本訛作“弧"。此依南宋本。
六六十,南宋本、大典本訛作“下"。依錢校本校正。
六七秒,南宋本、大典本訛作“絲"。依戴震校正。
六八此處,南宋本、大典本衍“小句知半面五寸之句"九字。戴震校側。
六九戴震輯錄本無“而"字,亦通,此依南宋本。
七。餘分棄之,南宋本、大典本訛作“全分井之"。依戴震校正。
七一二“小"字,戴震輯錄本訛作“下"。此依南宋本。
Champ rectangulaire 181

Procédure qui consiste à couper le dodécagone pour en faire un 24-gone : A nouveau, on


prend le demi-diamètre comme hypoténuse, la moitié du côté comme base (gou) , et l'on
cherche la hauteur (gu) qui leur correspond. Plaçons le carré (mi) de la petite hypoténuse
précédente, divisons ceci par 4, d'où l'on obtient 66 987 298 361 hu, et on abandonne les
parts restantes; cela donne le carré (mi) de la base (gou). Ceci étant soustrait du carré (mi) de
l'hypoténuse, on divise le reste par extraction de la racine carrée, d'où l'on obtient, pour la
hauteur (gu), 9 cun 6 fin 5 li 9 hao 2 miao 5 hu 4/5 de hu. Si l'on soustrait ceci du demi-
diamètre, il reste 3 fin 4li 7 miao 4 hu 115 de hu, que l'on appelle petite base (gou). La moitié
du côté du polygone, on l'appelle en outre petite hauteur (gu). Et l'on cherche la petite hypo-
ténuse qui leur correspond; son carré (mi) fait 68 148 349466 hu et on abandonne les parts
restantes. Si on divise ceci par extraction de la racine carrée, cela donne un côté du 24-gone 124 .

Procédure qui consiste à couper le 24-gone pour en faire un 48-gone : A nouveau, on


prend le demi-diamètre comme hypoténuse, la moitié du côté comme base (gou) , et l'on
cherche la hauteur (gu) qui leur correspond. Plaçons le carré (mi) de la petite hypoténuse
précédente 125, divisons ceci par 4, d'où l'on obtient 17 037 087 366 hu et on abandonne les
parts restantes; cela donne le carré (mi) de la base (gou). Ceci étant soustrait du carré (mi) de
l'hypoténuse, on divise le reste par extraction de la racine carrée, d'où l'on obtient, pour la
hauteur (gu), 9 cun 9 fin 1 li 4 hao 4 miao 4 hu 4/5 de hu. Si l'on soustrait ceci du demi-
diamètre, il reste 8li 5 hao 5 miao 5 hu 1/5 de hu, que l'on appelle petite base (gou). La moitié
du côté du polygone, on l'appelle en outre petite hauteur (gu). Et l'on cherche la petite hypo-
ténuse qui leur correspond; son carré (mi) fait 17 110 278 813 hu et on abandonne les parts
restantes. Si on divise ceci par extraction de la racine carrée, l'on obtient, pour la petite hypo-
ténuse, 1 cun 31en 8 hao 6 hu, et on abandonne les parts restantes, ce qui donne un côté du 48-
gone. En multipliant ceci par le demi-diamètre, 1 chi, puis en multipliant ceci par 24, on
obtient, comme aire (mi), 3 139 344 000 000 hu. En divisant ceci par la 000 000 000, on
obtient, comme aire (mi), 313 cun 584/625 de cun, ce qui donne l'aire (mi) du 96-gone.

Procédure qui consiste à couper le 48-gone pour en faire un 96-gone : A nouveau, on prend
le demi-diamètre comme hypoténuse, la moitié du côté comme base (gou), et l'on cherche la
hauteur (gu) qui leur correspond. Plaçons à nouveau le carré (mi) de la petite hypoténuse précé-
dente, divisons ceci par 4, d'où l'on obtient 4277 569703 hu, et on abandonne les parts
restantes; cela donne le carré (mi) de la base (gou). Ceci étant soustrait du carré (mi) de l'hypoté-
nuse, on divise le reste par extraction de la racine carrée, d'où l'on obtient, pour la hauteur (gu), 9
cun 91en 7 li 8 hao 5 miao 8 hu 9/10 de hu. Si l'on soustrait ceci du demi-diamètre, il reste 2 li 1
hao 4 miao 1 hu 1110 de hu, que l'on appelle petite base (gou). La moitié du côté du polygone, on
l'appelle en outre petite hauteur (gu). Et l'on cherche la petite hypoténuse qui leur correspond;
son carré (mi) fait 4282 154 012 hu, et on abandonne les parts restantes. Si on divise ceci par
extraction de la racine carrée, on obtient, pour la petite hypoténuse, 6 fin 5 li 4 hao 3 miao 8 hu,
et on abandonne les parts restantes, ce qui donne un côté du 96-gone. En multipliant ceci par le
demi-diamètre, 1 chi, puis en multipliant ceci par 48, on obtient, comme aire (mi),
3 141 024 000 000 hu. En divisant ceci par la 000 000 000, on obtient, comme aire (mi), 314
cun 64/625 de cun, ce qui donne l'aire (mi) du 192-gone 126 . L'aire (mi) du 96-gone étant soustraite
de ceci, il reste 105/625 de cun, que l'on appelle l'aire (mi) de la différence. On la double, ce qui
fait 210 de ces parts de cun, et ce qui donne des champs polygonaux extérieurs au 96-gone au
nombre de 96, c'est-à-dire l'aire (mi) globale de la multiplication des flèches par les cordes 127. Si
l'on ajoute cette aire (mi) à l'aire (mi) du 96-gone, on obtient 314 cun 169/625 de cttn, qui déborde
alors à l'extérieur du cercle. Par conséquent, on est ramené à la partie entière de l'aire (mi) du
192-gone, 314 cun, que l'on prend donc pour lü déterminé de l'aire (mi) du cercle, en abandonnant
les parts restantes 128 .
餘分棄之,即句幕也。以減弦幕,其餘,開方除之,得股九寸九分一釐
四毫四秒四忽、五分忽之間。以減半徑,餘八釐五毫五秒五忽五分忽之
一,謂之小句。佩之半面又謂之小股。為之求小弦。其幕一百七十一億
一千二十七萬八千八百一十三忽七二,餘分棄之。開方除之,得小弦一
寸三分八毫六忽,餘分棄之,即四十八飢之一面。以半徑一尺乘之,又
以二十四乘之,得幕三萬一千三百九十三億四千四百萬忽。以百億除
之,得幕三百一十三寸六百二十五分寸之五百八十四,即九十六佩之幕
也。 割四十八概以為九十六飢術曰:亦令半徑為弦,半面為旬,為之
求股。置坎上弦幕,四而一,得四十二億七千七百五十六萬九千七百三
忽,餘分棄之,則句幕也七三。以減弦幕,其餘,開方除之,得股九寸
九分七釐八毫五秒八忽十分忽之九。以減半徑,餘二釐一毫四秒一忽十
分忽之一,謂之小句。佩之半面又謂之小股。為之求小弦。其幕四十二

億八千二百一十五萬四千一十二忽,餘分棄之。開方除之,得小弦六分
五釐四毫三秒八忽,餘分棄之,即九十六佩之一面。以半徑一尺乘之,
又以四十八乘之,得幕三萬一千四百一十億二千四百萬忽。以百億除
之,得幕三百一十四寸六百二十五分寸之六十四,即一百九十二佩之幕
也。 以九十六佩之幕滅之,餘六百二十五分寸之一百五,謂之差幕。
倍之,為分寸之二百一十,即九十六航之外商III 田九十六七四,所謂以弦
乘矢之凡幕也。加此幕於九十六佩之幕,得三百一十四寸六百二十五分
寸之一百六十九,則出於圓之表矣七五。故還就一百九十二佩之全幕三
百一十四寸以為圓幕之定率,而棄其餘分。 以半徑一尺除圓幕,倍

之七六,得六尺二寸八分,即周數。令徑自乘為方幕四百寸,與圓幕相
折,圓幕得一百五十七為率,方幕得二百為率。方幕二百,其中容圓幕
一百五十七也。圓率猶為微少。按:弧田圖令方中容圓七七,園中容方,
內方合外方之半。然則圓幕一百五十七,其中容方幕一百也七八。又令
徑二尺與周六尺三寸八分相約七七,周得一百五十七,徑得五十,則其
相與之率也。周率猶為微少也。 置武庫中還時主蓋作銅餅,其銘曰:

律嘉量餅,內方尺而圓其外,庇旁九釐五毫,幕一百六十二寸,深一尺,

七二一百七十一,戴震輯錄本訛作“七百七十一"。此依南宋本。
七三則,戴震輯錄本作“即",亦遇。此依南宋本。
七四鯽,南宋本、大典本訛作“弧"。依李繼閔校正。
七五戴震輯錄本無“於"字,亦通。此依南宋本。
七六二“之"宇,南宋本作“所",亦通,唯“所得"需連讀。此依戴震輯錄本。
七七二“令"字,南宋本訛作“合"。此依戴震輯錄本。
七八一,南宋本、大典本訛作“二"。依戴震校正。
Champ rectangulaire 183

On divise par le demi-diamètre, 1 chi, l'aire (mi) du cercle; en doublant ceci, on obtient
6 chi 2 cun 8/en, ce qui donne la valeur (shu) de la circonférence 129 . En effectuant la multi-
plication du diamètre par lui-même, on fait l'aire (mi) du carré (qui a pour côté ce diamètre),
400 cun ; en réduisant ceci mutuellement avec l'aire (mi) du cercle, on obtient, pour l'aire (mi)
du cercle, 157, que l'on prend comme lü, et, pour l'aire du carré, 200, que l'on prend comme
lü 130 . Si l'aire du carré vaut 200, l'aire du cercle inscrit en son milieu vaut 157. Le lü du cercle
est encore légèrement trop petit.
Commentaire: Si, sur la figure du champ en forme de segment circulaire 131, l'on inscrit
un cercle dans le carré et un carré dans ce cercle, le carré intérieur correspond à la moitié du
carré extérieur. Puisqu'il en est ainsi, alors, si l'aire (mi) du cercle vaut 157, l'aire (mi) du carré
inscrit en son milieu vaut 100.
A nouveau, si l'on effectue la simplification, mutuellement, d'un diamètre de 2 chi et
d'une circonférence de 6 chi 2 cun 8/en, on obtient, pour la circonférence, 157 et, pour le
diamètre, 50 ; ce sont alors les lü mis en relation l'un avec l'autre correspondants 132. Le lü de
la circonférence est encore légèrement trop petit.
La réserve des armes Jin contient un hu de bronze fabriqué par Wang Mang, du temps de
la dynastie Han 133. Son inscription énonce: «La mesure étalon de capacité fixée par la loi
pour le hu (lüjialianghu) comporte un carré [fictif} de côté 1 chi en son intérieur, et un cercle
lui est circonscrit 134. L'écart entre intérieur et extérieur (aux coins) est de 9li 5 hao, l'aire (mi)
de 162 cun, la profondeur de 1 chi, le volume (Ji) de 1 620 cun, la contenance de 10 dou. » En
la cherchant avec cette procédure, on obtient, comme aire (mi), 161 cun et des poussières: ces
valeurs (shu) sont assez proches l'une de l'autre. Par cette procédure, elle est légèrement plus
petite 135. Or l'aire (mi) de la différence entre les polygones est de 105/625 de cun. Si l'on se
sert de l'aire (mi) du 192-gone pour faire varier les lü, il faut prendre 36 de ces parts de cun
pour l'ajouter à l'aire (mi) du 192-gone 136 et considérer ceci comme l'aire (mi) du cercle, à
savoir : 314 cun 4/25 de cun.
Plaçons l'aire (mi) du carré que fait le diamètre multiplié par lui-même, 400 cun ;
faisons-le communiquer et se simplifier mutuellement avec l'aire (mi) du cercle; l'aire (mi) du
cercle donnant 3 927, on obtient, pour l'aire (mi) du carré, 5 000, ce qui fait juste des lü 137.
Si l'aire (mi) du carré vaut 5 000, l'aire (mi) du cercle inscrit en son milieu vaut 3 927 et, si
l'aire (mi) du cercle vaut 3 927, l'aire (mi) du carré inscrit en son milieu vaut 2 500.
On divise par le demi-diamètre, 1 chi, l'aire du cercle 314 cun 4/25 de cun ; en doublant
ceci, on obtient 138 6 chi 2 cun 8/en 8/25 de /en, ce qui donne la valeur (shu) de la circonfé-
rence. Si on fait communiquer, puis se simplifier mutuellement, le diamètre dans son entier,
qui vaut 2 chi, avec la valeur (shu) de la circonférence, on obtient, pour le diamètre, 1 250 et,
pour la circonférence, 3 927, ce qui donne les lü mis en relation les uns avec les autres corres-
pondants.
De la sorte, on épuisera peut-être les (parts) infimes correspondantes. Si on la propose à
l'utilisation, la méthode précédente n'est cependant qu'approximative 139. Il faut chercher un
côté du 1 536-gone pour obtenir l'aire (mi) du 3 072-gone, puis couper les parts décimales,
afin que les valeurs (shu) (obtenues) soient encore conformes à celles-ci; cela en redonne alors
une vérification 140.
積一干六百二十寸,容十斗。以此術求之,得幕一百六十一寸有奇,其
數相近矣。此術微少。 而自JR差幕六百二十五分寸之一百五七九。以一
百九十二佩之幕為率消息 jk0 ,當取此分寸之三十六,以增於一百九十
二佩之幕,以為圓幕,三百一十四寸二十五分寸之四。置徑自乘之方幕

四百寸,令與圓幕通相約,圓幕三千九百二十七,方幕得五干,是為率。
方幕五千中容圓幕三千九百二十七;圓幕三千九百二十七中容方幕二千
五百也。以半徑一尺除圓幕三百一十四寸二十五分寸之四,倍之七六,
得六尺二寸八分二十五分分之八八一,即周數也。全徑二尺與周數通相
約,徑得一千二百五十,周得三千九百二十七,即其相與之率。若此者,
蓋盡其纖微矣。舉而用之,上法為約耳八二。當求一千五百三十六飢之
一面,得三千七十二佩之幕,而裁其微分,數亦宜然,重其驗耳。 臣
達旦i等謹按:舊術求圓,皆以周三徑一為率。若用之求圓周之數,則周
少徑多。用之求其六飢之田,乃與此率合會耳。何則。假令六佩之田,
竟JR 間各一尺為面,自然從角至角,其徑二尺可知八九此則周六徑二,
與周三徑一巳合。恐此猶為難曉八四,今更引物為喻。設令刻物作圭形
者六枚,枚則三面,皆長一尺。攬此六物,悉使銳頭向里,則成六慨之
周,角徑亦皆一尺。更從飢角外畔,圍繞為規,則六佩之徑盡達規矣。
當面徑短,不至外規。若以徑盲之,則為規六尺,徑二尺,面徑皆一
尺八五。面徑股不至外畔,定無二尺可知。故周三徑一之率於圓周乃是
徑多周少。徑一周三,理非精密。蓋術從簡要,舉大綱,略而言之。望ti
徽特以為陳八六,遂乃改張其率八七。但周、徑相乘,數難契合。徽雖出
斯二法J\..入,終不能究其纖毫也。祖沖之以其不精,就中更推其數。今
者修撰,據掠諸家八九,考其是非,沖之為密。故顯之於徽術之下,冀

七九鯽,南宋本、大典本訛作“餅"。依涯校本校正。
)\.0 南宋本、大典本脫“一百九"三字。依李演校正。又,為,南宋本作“以",亦通。
“以"首II “馬"。此依戴震輯錄本。
八一分分,南宋本、大典本訛作“分寸"。依錢校本校正。
八二為,戴震輯錄本作“仍",亦遇。此依南宋本。
入三二,南宋本、大典本訛作“一"。依戴震校正。
)\.四為,南宋本作“以",亦通。此依戴震輯錄本。
八五二,大典本訛作“三",此依南宋本。此十八字,戴震改作“若以六期J[言之,則為
周六尺,徑二尺,面皆一尺",無必要。按: “當田徑"之半是“面徑股",而“面徑"
與“角徑", “外規"與“外畔"是同義諦,不誤。依准校本恢復南宋本、大典本原文。
人六特,南宋本作“將",亦通。按: “將"首II “則"。此依戴震輯錄本。
八七戴震輯錄本脫“乃"宇。此依南宋本。
八八二,戴震輯錄本訛作“一"。此依南宋本。
八九據,南宋本訛作“據",戴震輯錄本訛作“ "。戴震在屈、孔二刻本中改正。
Champ rectangulaire 185

Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Les anciennes procé-


dures, pour chercher (l'aire du) cercle, prenaient toutes, comme lü, 3 pour la circonfé-
rence et 1 pour le diamètre. Si l'on utilise ceci pour chercher la valeur (shu) de' la
circonférence du cercle, alors la circonférence est trop petite, ou le diamètre est trop
grand. Mais si l'on utilise ceci pour chercher les valeurs correspondantes pour le champ
hexagonal, alors cela s'accorde parfaitement avec ces lü. Pourquoi cela? Supposons que
l'on ait un champ hexagonal, et qu'entre ses sommets, les côtés soient respectivement
pris comme valant 1 chi. D'un coin au coin opposé, on peut évidemment voir que le
diamètre est de 2 chi. S'il en est ainsi, alors le périmètre vaut 6 si le diamètre vaut 2, ce
qui correspond aux (valeurs) de 3 pour le périmètre et de 1 pour le diamètre. Comme
je crains que ceci ne reste difficile à saisir, j'introduirai en plus, maintenant, afin de le
faire comprendre, un objet [de cette forme}. Supposons qu'en incisant l'objet, on en
produise six aux formes triangulaires ; sur chacun, on distingue 3 côtés qui ont tous
pour longueur 1 chi. Si l'on rassemble ces six objets de sorte qu'on leur fasse tous
pointer un coin pointu vers le centre, alors ils engendrent le pourtour d'un hexagone,
dont les côtés transverses de coin à coin font aussi tous 1 chi. En outre, si, à partir d'un
sommet du polygone, sur la frontière extérieure, l'on tourne de sorte à décrire une
circonférence, alors les diagonales de l'hexagone arrivent jusqu'à la circonférence. Mais
les diamètres transversaux aux côtés [de l'hexagone}, étant trop courts, n'arrivent pas à
la circonférence extérieure. Si on exprime ceci (la situation, les valeurs) à l'aide du
diamètre, cela fait une circonférence de 6 chi, un diamètre de 2 chi et des côtés tous
égaux à 1 chi. Mais comme la hauteur (gu) sur un diamètre transversal à des côtés
n'arrive pas à la frontière extérieure, on peut savoir qu'elle n'a certainement pas 2 chi.
Par conséquent les lü de 3 pour la circonférence et 1 pour le diamètre sont, en ce qui
concerne la circonférence du cercle, trop grand pour le diamètre, ou trop petit pour la
circonférence 141.
Diamètre 1, circonférence 3, la constitution interne (li) n'est pas précise 142. C'est
parce que la procédure, se conformant à (la norme) d'aller au simple et à l'essentiel, fait
voir le principal de la trame sous forme d'esquisse 143. Liu Hui l'a sans doute trouvée
trop grossière 144, en conséquence de quoi il a modifié et développé ces lü. Mais la
valeur (shu) correspondant à la multiplication l'une par l'autre de la circonférence et du
diamètre est difficile à épouser 145. Quoique Liu Hui ait produit ces deux
méthodes 146, en fin de compte, il n'a pas été en mesure d'épuiser les (parts) infimes
correspondantes. Zu Chongzhi, trouvant que tout cela n'était pas assez précis, en a
exploré plus avant les valeurs (shu), en suivant la (même) méthode. Aujourd'hui, nous
avons mis en forme, sélectionné (des écrits, des calculs, des valeurs) de toutes les
écoles 147, et avons évalué leur correction: Chongzhi a élaboré [des valeurs} plus
précises [que Liu Hui}148. Par conséquent, nous les avons fait apparaître à la suite de la
procédure de [Liu} Hui 149, en espérant que les érudits l'apprécieront.
學者之所裁焉九0 。

又術曰:周、徑相乘?四而一。此周與上弧悶耳。
周、徑相乘,各當以半九一。而今周、徑兩全九二,故兩母相乘為囚,以
報除之。於邀術,以五十乘周,一百五十七而一,即徑也。以一百五十
七乘徑,五十而一,即周也。新術徑率猶當微少。據周以求徑九三,則
失之長;據徑以求周,則失之短。諸據見徑以求幕者,皆失之於微少;

據周以求幕者,皆失之於微多。 臣淳風等按:依密率,以七乘周,
二十二而一,即徑;以二十二乘徑,七而一,即周。依術求之,即得。

又術曰:徑自相乘?三之,四而一。按:圓
徑自乘為外方九四。 “三之,四而一"者,是為圓店外方四分之三分也。
若令六佩之一面乘半徑,其幕即外方四分之一也。因而三之,即亦居外
方四分之三也。是為圓裹十二慨之幕耳九五。取以為圓,失之於微少。
於邀新術,當徑自乘,又以一百五十七乘之,二百而一。 且連)l等
謹按:密率,令徑自乘,以十一乘之,十四而一,即圓幕也。

又術曰:周白相乘九九十二而一。六慨之周,
其於圓徑,三與一也。故六慨之周自相乘為幕,若圓徑自乘者九方。九
方凡為十二航者十有二,故日十二而一,即十二佩之幕也。今此令周自

乘,非但若為圓徑自乘者九方而已九七。然則十二而一,所得又非十二
飢之類也九八。若欲以為圓幕,失之於多矣。以六佩之周,十二而一可
也。於盤新術,直令圓周自乘,又以二十五乘之,三百一十四而一,得
圓幕。其率:二十五者,圓幕也九九三百一十四者,周自乘之幕也。
置周數六尺二寸八分,令自乘,得幕三十九萬四千三百八十四分。又置

的之,戴震輯錄本作“知",亦通。此依南宋本。
九一弧,戴震輯錄校勘本改作“航",未允。今依譯注本恢復南宋本、大典本原文。以,
戴震輯錄本作“一",亦通。此此依南宋本。
九二兩,南宋本、大典本訛作“田" 。依戴震校正。
九三南宋本於“據"前有“則"字, “則",猶“若夫",亦通。此依戴震輯錄本。
九四南宋本於“圓"上衍“方"字。此依戴震輯錄本。
九五為,南宋本訛作“謂"。此依戴震輯錄本。
九六戴震輯錄本脫“相"字。此依南宋本。
九七戴震輯錄本脫“若"字。此依南宋本。
九八類,戴震輯錄本作“幕",亦通。此依南宋本。
九九南宋本、大典本脫“二十五者,圓幕也"七字。依李演校補。
Champ rectangulaire 187

AUTRE PROCÉDURE: LE DIAMÈTRE ET LA CIRCONFÉRENCE ÉTANT MULTIPLIÉS L'UN PAR L'AUTRE,


ON DIVISE PAR 4.
Ici, la circonférence est identique à celle du segment de cercle précédent 150. Quand « le
diamètre et la circonférence sont multipliés l'un par l'autre», chacun devrait être pris à
moitié 151 ; or ici le diamètre et la circonférence sont tous deux pris entiers. C'est pourquoi on
multiplie les deux dénominateurs l'un par l'autre, ce qui fait 4, pour en diviser en retour 152.
Avec ma procédure 153, on multiplie la circonference par 50, et on divise par 157, pour
donner le diamètre. On multiplie le diamètre par 157, et on divise par 50, pour donner la
circonférence. Dans la nouvelle procédure, le lü du diamètre devrait être encore légèrement
plus petit. Si on s'appuie sur la circonférence pour chercher le diamètre, on se trompe sur lui
par excès. Si on s'appuie sur le diamètre pour chercher la circonférence, on se trompe sur elle
par défaut. Dans tous les (cas) où l'on s'appuie sur le diamètre réel pour trouver l'aire (mi), on se
trompe sur elle légèrement par défaut. Dans tous les (cas) où l'on s'appuie sur la circonférence
pour trouver l'aire (mi), on se trompe sur elle légèrement par excès 154.
Li Chunfeng et ses associés commentent: En s'appuyant sur les lü plus précis,
on multiplie la circonférence par 7 et l'on divise par 22, pour donner le diamètre. On
multiplie le diamètre par 22 et l'on divise par 7, pour donner la circonférence. On s'appuie
sur la procédure pour la (l'aire) chercher, ce qui donne le résultat 155.
AUTRE PROCÉDURE: LE DIAMÈ~RE ÉTANT MULTIPLIÉ PAR LUI-MÊME 156, ON MULTIPLIE CECI PAR
3 ET ON DIVISE PAR 4.
Commentaire 157 : Quand le diamètre du cercle est multiplié par lui-même, cela fait le carré
extérieur. Si « on multiplie ceci par 3 et qu'on divise par 4 », cela correspond au fait que le
cercle occupe les 3/4 de ce carré extérieur. Mais, si l'on effectue la multiplication d'un côté de
l'hexagone par le demi-diamètre, l'aire (mi) correspondante donne 114 de ce carré extérieur; et
si on multiplie ceci par 3, cela occupe alors aussi 3/4 du carré extérieur. Or ceci correspond à
l'aire (mi) du dodécagone à l'intérieur du cercle. En le prenant à la place du cercle, on se
trompe sur elle (l'aire) légèrement par défaut. Avec ma nouvelle procédure 158, il faut multiplier
le diamètre par lui-même, puis multiplier ceci par 157 et diviser par 200.
Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Avec les lü plus précis,
on effectue la multiplication du diamètre par lui-même, on multiplie ceci par 11 et on
divise par 14, ce qui donne l'aire (mi) du cercle.
AUTRE PROCÉDURE 159: LA CIRCONFÉRENCE ÉTANT MULTIPLIÉE PAR ELLE-MÊME, ON DIVISE PAR 12.
La circonférence de l'hexagone est au diamètre du cercle comme 3 est à 1 ; c'est pourquoi la
multiplication par elle-même de la circonférence de l'hexagone fait une aire (mi) qui est
comme 9 carrés d'aire le produit par lui-même du diamètre du cercle. Ces 9 carrés font en
tout 12 dodécagones, c'est pourquoi on dit qu'« en divisant par 12 », cela donne l'aire (mi)
du dodécagone 160. Si, ici, l'on effectue la multiplication de la circonférence par elle-même,
cela ne fait pas seulement comme 9 carrés d'aire le produit par lui-même du diamètre du
cercle. S'il en est ainsi, alors, « en divisant par 12 », ce qu'on obtient n'est pas non plus de la
catégorie du dodécagone 161. Si l'on veut prendre ceci comme l'aire (mi) du cercle, on se
trompe sur elle par excès.
圓幕三萬一千四百分。皆以一千二百五十六約之,得此率。 臣塗凰i
等謹按:方面自乘即得其積。圓周求其幕,假率乃通一00 。但此術所求
用三、一為率。圓田正法,半周及半徑以相乘。今乃用全周自乘-0一,
故須以十二為母。何者。據全周而求半周,則須以二為法。就全周而求

半徑,復假六以除之。是二、六相乘,除周自乘之數。依密率,以七乘
之,八十八而一。

今有宛田一0二,下周三十步?徑十六步。間為

回幾付。

苓曰:一百二十步。

又有宛回四八?下周九十九步,徑五十一步 O

間為田幾何。

答曰:五欽六十二步四分步之一。

術曰: 以徑乘周,四而一。此術不驗。故推方錐以
見其形。假令方錐下方六尺,高四尺。四尺為股,下方之半三尺為句。
正面邪為弦,弦五尺也。令句、弦相乘一0三,四因之,得六十尺,即方
錐凹面見者之幕。若令其中容圓錐,圓錐見幕與方錐見幕 i 其率猶方暮

之與圓幕也一0 四。按:方錐下六尺,則方周二十四尺。以五尺乘而半之,
則亦方錐之見幕。故求圓錐之數,折徑以乘下周之半,即圓錐之幕也。

-00 假,南宋本、大典本訛作“股"。依戴震校正。
一0一今,南宋本訛作“令"。此依戴震輯錄本。
一0二宛,戴震輯錄本作“ "。李籍《音義》云: “ ,當作 6 宛',字之誤也。"
聚珍版訛作“ "。此依南宋本。
一0三弦,南宋本、大典本訛作“股"。依戴震校正。
-0 四圓幕,大典本訛作“圓錐"。此依南宋本。
Champ rectangulaire 189

Utiliser la circonférence de l'hexagone, puis la division par 12, c'est possible. Avec ma
nouvelle procédure 162, on effectue directement la multiplication de la circonférence du cercle
par elle-même, puis on multiplie ceci par 25, on le divise par 314, et on obtient l'aire (mi) du
cercle. Les lü correspondants: 25, c'est l'aire (mi) du cercle, et 314, c'est l'aire (mi) de la
multiplication de la circonférence par elle-même 163. Plaçons, comme valeur (shu) de la
circonférence, 6 chi 2 cun 8 fen, effectuons-en la multiplication par elle-même, on obtient
comme aire (mi) 394 384fen. Plaçons ensuite, pour l'aire (mi) du cercle, 31 400 fen. Si on les
simplifie tous deux par 1 256, on obtient ces lü.
Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Quand le côté d'un
carré est multiplié par lui-même, cela donne comme résultat le produit (Ji) correspondant.
Si l'on cherche, à l'aide de la circonférence du cercle, son aire (mi), ils communiquent
par le biais des lu· 164 . Mais, pour ce qui est cherché dans cette procédure, on utilise,
comme lü, 3 et 1. La méthode correcte pour le champ circulaire, c'est de prendre la
demi-circonférence et le demi-diamètre pour les multiplier l'un par l'autre. Ici, cepen-
dant, comme on utilise la circonférence dans son entier pour la multiplier par elle-
même, alors il faut prendre 12 comme dénominateur. Pourquoi cela? Si l'on s'appuie
sur la circonférence entière pour chercher la demi-circonférence, alors il faut prendre 2
comme diviseur; si l'on se sert de la circonférence entière pour chercher le demi-
diamètre, à nouveau on utilise 6 pour diviser. Par suite, 2 et 6, multipliés l'un par l'autre,
divisent la valeur (shu) que donne la multiplication par elle-même de la circonférence.
En s'appuyant sur les lü plus précis 165, on multiplie ceci par 7 et on divise par 88.
(1.33)
SUPPOSONS QU'ON AIT UN CHAMP EN FORME DE CAlOTTE SPHÉRIQUE 166 DONT LA CIRCONFÉRENCE
INFÉRIEURE VAUT 30 BU, ET LE DIAMÈTRE TRANSVERSE 16 BU. ON DEMANDE COMBIEN FAIT
LE CHAMP.

RÉPONSE: 120 BU.


(1.34)
SUPPOSONS A NOUVEAU 167 QU'ON AIT UN CHAMP EN FORME DE CALOTTE SPHÉRIQUE DONT LA
CIRCONFÉRENCE INFÉRIEURE VAUT 99 BU ET LE DIAMÈTRE TRANSVERSE 51 BU. ON DEMANDE
COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 5 MU 62 BU 114 DE BU.


PROCÉDURE 168 : ON MULTIPLIE LA CIRCONFÉRENCE PAR LE DIAMÈTRE ET ON DIVISE PAR 4.
Cette procédure ne se vérifie pas. On raisonne à dessein sur le cône à base carrée pour faire appa-
raître cette forme 169. Supposons que l'on ait un cône à base carrée dont le carré de base ait 6 chi
de côté et la hauteur 4 chi. 4 chi font la hauteur (gu) ; la moitié du côté du carré inférieur, 3 chi,
font la base (gou)170. La hauteur en oblique 171 faisant l'hypoténuse, l'hypoténuse vaut 5 chi.
今宛田上徑圓穹,而與圓錐同術,則幕失之於少矣。然其術難用,故略
舉大較,施之大廣田也。求圓錐之幕,猶求關田之幕也。今用兩全相乘,
故以四為法-0玉,除之,亦如圓田矣。開立圓術說圓方諸率甚備,可以
驗此。

今有弧回?弦三十步?矢十五步。間為田幾
何-o

答曰:一欽九十七步半。

又有弧回?弦七十八步二分步之-p 矢十三

步九分步之七 O 間為田幾何。

苓曰:二飲一百五十五步八十一分步之

五十六。

術曰:以弦乘矢?矢又自乘?并之?二而

一祖國 O 方中之圓,圓裹十二飢之幕,合外方之幕四分之三也。中方合

外方之半-0六,則朱青合外方四分之一也一0七。弧田,半圓之幕也。故
依半圓之體而為之術。以弦乘矢而半之則為黃幕六五,矢自乘而半之為
二青幕一 OJ\.. 。育、黃相連為弧體,弧體法當應規一0九。今為)[面不至外

一0五南宋本、大典本脫“四"字。依戴震校補。
一0六中方,南宋本、大典本誤倒作“方中" 。依李演校正。
一0七青,戴震輯錄本訛作“寶"。此依南宋本。
-OJ\. 戴震輯錄本於“之"下有“則"字,亦迪。此依南宋本。
一0九戴震輯錄本脫一“弧體"。此依南宋本。
Champ rectangulaire 191

En effectuant la multiplication l'une par l'autre de la base (gou) et de l'hypoténuse, et en


multipliant ceci par 4, on obtient 60 chi, ce qui donne l'aire (mi) des quatre faces apparentes
sur le cône à base carrée. Si l'on inscrit un cône à base circulaire en son milieu, les lü de l'aire
(mi) apparente du cône à base circulaire et de l'aire (mi) apparente du cône à base carrée sont
comme l'aire (mi) du carré est à l'aire (mi) du cercle 172. Commentaire : comme le cône à base
carrée a, en bas, 6 chi de côté, le périmètre du carré vaut 24 chi; si on multiplie par 5 chi et
que l'on prend la moitié de ceci, cela donne également l'aire (mi) apparente du cône à base
carrée. Donc pour trouver la valeur (shu) [de l'aire} du cône à base circulaire, on réduit [de
moitié} le diamètre (jing) pour le multiplier par la moitié de la circonférence inférieure, ce
qui donne l'aire (mi) du cône à base circulaire. Ici le diamètre est, sur le dessus d'un champ en
forme de calotte sphérique, une voûte circulaire; or il (ce champ) partage la même procédure
avec le cône circulaire : c'est donc que l'on se trompe sur l'aire (mi) par défaut 173. Cependant
cette procédure est difficile à traiter 174 ; c'est pourquoi on en a donné, de manière sommaire,
les grandes lignes, que l'on peut appliquer aux grands champs. Chercher l'aire (mi) du cône
circulaire, c'est comme chercher l'aire (mi) du champ circulaire. Ici on utilise les deux (circon-
férence et diamètre) dans leur entier pour les multiplier l'une par l'autre, c'est pourquoi on
prend 4 comme diviseur et l'on divise ceci : c'est aussi comme le champ circulaire.
Comme j'ai expliqué de manière exhaustive tous les lü pour le rectiligne et le circulaire
dans la procédure d'extraction de la racine sphérique, on peut les utiliser pour vérifier ceci 175.

(1.35)

SUPPOSONS QU'ON AIT UN CHAMP EN FORME DE SEGMENT CIRCULAIRE 176 DONT LA CORDE VAUT
30 BU ET LA FLÈCHE 15 BU. ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 1 MU 97 BU ET DEMI.

(1.36)

SUPPOSONS A NOUVEAU QU'ON AIT UN CHAMP EN FORME DE SEGMENT CIRCULAIRE DONT LA


CORDE VAUT 78 BU ET 1/2 BU, LA FLÈCHE 13 BU ET 7/9 DE BU. ON DEMANDE COMBIEN FAIT
LE CHAMP.

RÉPONSE: 2 MU 155 BU 56/81 DE BU.

PROCÉDURE: ON MULTIPLIE LA FLÈCHE PAR LA CORDE. LA FLÈCHE EST EN OUTRE MULTIPLIÉE


PAR ELLE-MÊME. ON SOMME CEUX-CI (LES RÉSULTATS) ET ON DIVISE PAR 2.

L'aire (mi) du dodécagone inscrit dans le cercle lequel est lui-même inscrit dans le carré
correspond aux 3/4 de l'aire (mi) du carré extérieur. Comme le carré central correspond à la
moitié du carré extérieur, alors vermillon et bleu-vert correspondent à 114 du carré extérieur 177.
Le champ en forme de segment circulaire a la moitié du cercle pour aire (mi) ; c'est
pourquoi 178 on s'appuie sur le corps du demi-cercle pour faire cette procédure. En « multi-
pliant la flèche par la corde» et en prenant la moitié de ceci, cela fait alors l'aire (mi) jaune;
en « multipliant la flèche par elle-même» et en prenant la moitié de ceci, cela fait les 2 aires
(mi) bleu-vert. Si, en accolant, les unes à l'autre, les bleu-vert et la jaune, cela fait le corps du
segment circulaire, le corps du segment circulaire doit, de par la règle, correspondre à celui
du cercle 179. Mais comme ici les côtés du polygone n'atteignent pas au pourtour extérieur, on
se trompe sur elle (l'aire) par défaut. Il en va de même quand l'ancienne procédure pour le
champ circulaire prend pour lü 3 pour la circonférence et 1 pour le diamètre : obtenant en
tout l'aire du dodécagone, on se trompe également sur elle par défaut 180.
畔一一0 ,失之於少矣。圓田舊術以周三徑一為率一一一,俱得十二佩之
幕一一一,亦失之於少也,與此相似。指驗半圓之弧耳一一二。若不滿半圓

者,益復踩闊。宜依旬股鋸圓材之術一一凹,以弧弦為鋸道長,以矢為
鋸深一一五,而求其徑。既知圓徑,則弧可割分也。割之者,半弧田之弦
以為股,其矢為旬,為之求弦,即小弧之弦也。以半小弧之弦為旬,半
圓徑為弦,為之求股。以減半徑,其餘即小弦之矢也一一六。割之又割。
使至極細。但舉弦、矢相乘之數,則必近密率矣。然於算數差繁,必欲
有所尋究也一一七。若但度田,取其大數一一入,舊術為約耳。

今有環田,中周九十二步?外周一百二十二

步,徑五步。此欲令與周三徑一之率相應,故吉徑五步也。據中、
外周,以邀術言之,當徑四步一百五十七分步之一百二十二也。 臣達Jl

等謹按:依密率,合徑四步二十二分步之十七。間為田幾付。

答曰:二故五十五步。於邀術,當為田二敵三十一
步一百五十七分步之三十三。 臣追Jl等依密率,為田二敵三
十步二十二分步之十五。

又有環田一九中周六十二步四分步之三,外

一一。今輒面,南宋本、大典本訛作“令弧而",依戴震校正。
一一一戴震輯錄本脫“田"字。此依南宋本。
一一一幕,大典本訛作“弧"。此依南宋本。
一一二弧,戴震輯錄本作“軍",亦迪。此依南宋本。
一一回戴震輯錄本脫“依"字。此依南宋本。
一一五鋸,南宋本、大典本訛作“句"。依李演校正。
一一六弦,李演改作“弧",似無必要。依涯校本恢復南宋本、大典本原文。
一一七戴震輯錄本脫“所"字。此依南宋本。
一一人戴震輯錄本脫“數"字。此依南宋本。
一一九戴震輯錄本置此間於在術文之劉邀注“餘則環實也"之下。此依南宋本。
Champ rectangulaire 193

Ici, (la procédure) n'est vérifiée que pour le segment circulaire qui vaut la moitié du
cercle 181. S'il (le segment circulaire) ne remplit pas le demi-cercle, cela augmente d'autant
plus l'imprécision. Il convient alors de s'appuyer sur la procédure du [problème} où l'on scie
un rondin circulaire du (chapitre) « base (gou) et hauteur (gu) » et de chercher le diamètre [du
cercle} correspondant en prenant la corde du segment circulaire comme longueur du trajet de la
scie, et la flèche comme profondeur de la partie sciée 182. Une fois que l'on connaît le diamètre
du cercle, alors on peut couper le segment circulaire en parties. Si on le coupe, la moitié de la
corde du champ en forme de segment circulaire est prise comme hauteur (gu) ; la flèche
correspondante est prise comme base (gou) ; et l'on cherche l'hypoténuse qui leur correspond,
ce qui donne l'hypoténuse/corde (xian) du petit segment circulaire. On prend la moitié de la
corde du petit segment circulaire comme base (gou), la moitié du diamètre du cercle comme
hypoténuse et on cherche la hauteur (gu) qui leur correspond. On la soustrait du demi-
diamètre; le reste donne la flèche correspondant à la petite hypoténuse/corde 183. On coupe
ceux-ci (les segments) et on les recoupe de sorte à atteindre l'extrêmement fin 184. Il suffit
d'utiliser les valeurs (shu) données par les multiplications les unes par les autres des cordes et
des flèches, et alors on s'approche nécessairement de lü plus précis 185. Quoique, pour ce qui est
des quantités (shu) calculées, elles sont de plus en plus complexes 186, il y a certainement
quelque chose qu'on doit chercher jusqu'au bout.
Si l'on mesure seulement un champ, que l'on en prend les dimensions (shu) en gros,
l'ancienne procédure donne [un résultat} approximatif, et cela suffit 187.
(1.37)
SUPPOSONS QU'ON AIT UN CHAMP EN FORME D'ANNEAU 188 DONT LA CIRCONFÉRENCE INTÉ-
RIEURE VAUT 92 BU, LA CIRCONFÉRENCE EXTÉRIEURE 122 BU, ET LE DIAMÈTRE TRANSVERSE
5 BU.
Ici, on veut faire en sorte que cela (les données) corresponde aux lü de 3 pour la circonférence,
et de 1 pour le diamètre; c'est pourquoi l'on dit que « le diamètre transverse vaut 5 bu ». Si on
l'exprimait en s'appuyant sur ces [valeurs des} circonférences intérieure et extérieure, et avec
ma procédure 189, cela devrait être un diamètre transverse de 4 bu 1221157 de bu.
Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: En s'appuyant sur
les lü plus précis, cela devrait être un diamètre transverse de 4 bu 17/22 de bu.
ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 2 MU 55 BU.

Avec ma procédure, cela devrait faire un champ de 2 mu 31 bu 231157 de bu.


Li Chunfeng et ses associés s'appuient sur les lü plus précis: cela fait un champ de
2 mu 30 bu 15/22 de bu.
周一百一十三步二分步之-9 徑十二步三分

步之二。此田環而不通臣,故徑十二步三分步之二。若據上周求徑者,
此徑失之於多,過周三徑一之率,蓋為辣矣。於徽術,當徑八步六百二十
八分步之五十一。 臣淳風等謹按:依周三徑一考之,合徑八步二十四分

步之一十一。依密率,合徑八步一百七十六分步之一十三 O 間為田

幾何 O

答曰:四飲一百五十六步四分步之一。
於徽術,當為田二敵二百三十二步五千二十四分步之七百八十
七也。依周三徑一,為田三敵二十五步六十四分步之二十五
一二0 臣達1直等謹按:密率,為田二敵二百三十一步一千四
百八分步之七百一十七也。

術曰:并中、外周而半之?以徑乘之?為

積步。 此田截而中之周則為長一二一。并而半之知一入,亦以盈補虛
也。此可令中、外周各自為圓田,以中圓滅外圓,餘則環實也。

密率術曰一二二:置中、外周步數 9 分母、子

各居其下一二三。母互乘子?通仝步?內分

子一二四 O 以中周減外周 9 徐半之?以益中

一二0 後一“二十五",戴震輯錄本訛作“三十五"。此依南宋本。
一二一南宋本、大典本原文不誤。戴震將以上八字改作“截齊中外之周,周則為長",
錢校本改作“截齊中外之周為長",無必要。今依涯校本恢復南宋本、大典本原文。
一二二戴震輯錄本無“密率"二字。此依南宋本。
一二三南宋本、大典本脫“母"字。依戴震補。
一二四南宋本、大典本以上十字不誤,戴震改作“分母相乘,通全步,內分子,并而半
之",無必要。依錢校本恢復南宋本、大典本原文。
Champ rectangulaire 195

(1.38)
SUPPOSONS A NOUVEAU 190 QU'ON AIT UN CHAMP EN FORME D'ANNEAU DONT LA CIRCON-
FÉRENCE INTÉRIEURE VAUT 62 BU 3/4 DE BU, LA CIRCONFÉRENCE EXTÉRIEURE 113 BU ET 1/2 BU,
ET LE DIAMÈTRE TRANSVERSE 12 BU 2/3 DE BU.

Ce champ est en forme d'anneau, mais il ne fait pas un tour complet, c'est pourquoi le
diamètre transverse vaut 12 bu 2/3 de bu 191. En effet, si l'on s'appuie sur les circonférences
précédentes pour chercher le diamètre transverse, l'erreur par excès sur ce diamètre transverse
dépasse le fait de prendre les lü de 3 pour la circonférence et de 1 pour le diamètre, ce qui
serait très imprécis. Avec ma procédure, cela devrait être un diamètre transverse de 8 bu
51/628 de bu.
Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Si l'on examine la
situation en s'appuyant sur [les valeurs de} 3 pour la circonférence et de 1 pour le
diamètre, cela devrait être un diamètre transverse de 8 bu 11/24 de bu. En s'appuyant
sur les lü plus précis, cela devrait être un diamètre transverse de 8 bu 13/176 de bu.
ON DEMANDE COMBIEN FAIT LE CHAMP.

RÉPONSE: 4 MU 156 BU 1/4 DE BU.


Avec ma procédure, cela devrait faire un champ de 2 mu 232 bu 787/5 024 de bu. Si l'on
s'appuie sur [les valeurs de} 3 pour la circonférence et de 1 pour le diamètre, cela fait un
champ de 3 mu 25 bu 25/64 de bu.
Li Chunfeng et ses associés commentent respectueusement: Avec les lü plus
précis, cela fait un champ de 2 mu 231 bu 717/1 408 de bu.
PROCÉDURE: ON SOMME CIRCONFÉRENCES INTÉRIEURE ET EXTÉRIEURE, ET ON PREND LA MOITIÉ
DE CECI. ON MULTIPLIE CECI PAR LE DIAMÈTRE TRANSVERSE, CE QUI FAIT LES BU DU PRODUIT (JI).

La circonférence centrale que produit la découpe du champ est prise comme longueur 192. La
raison pour laquelle « on somme» puis qu'« on prend la moitié de ceci», c'est qu'également,
avec ce qui est en excédent, on comble ce qui est vide.
Ici, on peut faire en sorte que les circonférences intérieure et extérieure fassent chacune
un champ circulaire, puis soustraire le disque intérieur du disque extérieur; le reste fait alors
une aire (shi) en forme d'anneau 193.
周一二五。徑亦通分內子,以乘周為密實一二六 0

分母相乘為法。除之為積步,餘,積步之
分。以欽法除之,即欽數也。按:帥一二七,并中、
外周步數於上一二八,分母、子於下一二九,母互乘子者一三0 ,為中、外周
俱有分一二一,故以互乘齊其子,母相乘同其母。子齊母同,故通全步,
內分子。半之知一八,以盈補虛,得中平之周。周則為從,徑則為廣,
故廣從相乘而得其積。既合分母,還須分母出之。故令周、徑分母相乘

而連除之,即得積步。不蠱,以等數除之而命分。以高久法除積步,得敵

數也。

一二五南宋本、大典本脫“以益中周"四字。戴震補此四字,又在“以中周"上補“又
可"二字。今依錢校本校捌“又可"二字。
一二六戴震輯錄本無“密"字。此依南宋本。
一二七此條劉注,南宋本接上條劉注“餘則環實也"之下。此依戴震輯錄本。
一二人戴震在屈、孔二刻本中改“并"作“置",無必要。今依涯校本恢復南宋本、大
典本原文。
一二九戴震輯錄本於“分"上衍“以"字, “子"下有“置"字。此依南宋本。
一三O 南宋本脫“互"字。此依戴震輯錄本。
一二一戴震輯錄本“分"字前有“餘"字,亦通。此依南宋本。
Champ rectangulaire 197

PROCÉDURE DES LÜ PLUS PRÉCIS 194 :

ON PLACE LES QUANTITÉS (SHU) DE BU DES CIRCONFÉRENCES INTÉRIEURE ET EXTÉRIEURE 195 ; LES
NUMÉRATEURS ET LES DÉNOMINATEURS SONT CHACUN RESPECTIVEMENT PLACÉS SOUS CELLE QUI
LEUR CORRESPOND. LES DÉNOMINATEURS MULTIPLIENT LES NUMÉRATEURS QUI NE LEUR CORRES-
PONDENT PAS ET (AVEC), ON FAIT COMMUNIQUER LES NOMBRES ENTIERS DE BU 196, CE (LES
NOMBRES ENTIERS DE BU MIS EN COMMUNICATION) QU'ON INCORPORE AUX NUMÉRATEURS. ON
SOUSTRAIT LA CIRCONFÉRENCE INTÉRIEURE DE LA CIRCONFÉRENCE EXTÉRIEURE, ON PREND LA
MOITIÉ DU RESTE, ET ON EN AUGMENTE LA CIRCONFÉRENCE INTÉRIEURE 197. POUR LE DIAMÈTRE
TRANSVERSE, ON FAIT ÉGALEMENT COMMUNIQUER LES PARTS ET ON INCORPORE AU NUMÉRA-
TEUR; ON MULTIPLIE PAR CECI LA CIRCONFÉRENCE 198, CE QUI FAIT LE DIVIDENDE PRÉCIS. LES
DÉNOMINATEURS MULTIPLIÉS LES UNS PAR LES AUTRES FONT LE DIVISEUR. DIVISER (LE DIVI-
DENDE) PAR CECI FAIT LES BU DU PRODUIT (JI) ET CE QUI RESTE, CE SONT LES PARTS DE BU DU
PRODUIT (JI)199. DIVISER CECI (LA PARTIE ENTIÈRE DU RÉSULTAT) PAR LE DIVISEUR DES MU
DONNE LA QUANTITÉ (SHU) DE MU.

Commentaire 200 : Dans cette procédure, on somme les quantités (shu) de bu des circonférences
intérieure et extérieure en haut, et (on place) les dénominateurs et les numérateurs en bas 201.
La raison pour laquelle « les dénominateurs multiplient les numérateurs qui ne leur corres-
pondent pas », c'est parce que les circonférences extérieure et intérieure ont toutes deux des
parts 202 ; donc en les multipliant par ce qui ne leur correspond pas, on homogénéise les
numérateurs et « en multipliant l'un par l'autre les dénominateurs », on égalise les dénomi-
nateurs. Les numérateurs sont homogénéisés, les dénominateurs égalisés, donc « on fait
communiquer le nombre entier de bu et l'on incorpore les numérateurs ». La raison pour
laquelle on « prend la moitié », c'est qu'avec ce qui est en excédent, on comble ce qui est
vide 203, d'où l'on obtient la circonférence moyenne. La circonférence fait alors la longueur, le
diamètre transverse la largeur, c'est pourquoi « largeur et longueur étant multipliées l'une
par l'autre », par suite l'on obtient le produit (Ji) correspondant 204.
Etant donné qu'il comporte les dénominateurs, il faut à l'inverse en faire sortir ces déno-
minateurs ; c'est pourquoi on effectue la multiplication des dénominateurs des circonférences
et du diamètre, et on divise d'un coup 205, d'où l'on obtient les bu du produit (Ji). Ce qui n'est
pas épuisé, on le divise par le nombre égal et on nomme les parts 206. Si on divise les bu du
produit par le diviseur des mu, on obtient la quantité (shu) de mu.
PRÉSENTATION DU CHAPITRE 2
« Petit mil et grains décortiqués»

par Karine CHEMLA

pour mon frère aîné Zhengzhong, en souvenir

Le chapitre « Petit mil et grains décortiqués» s'ouvre sur un algorithme qui s'avère, à plus d'un
titre, fondamental pour la lecture du Classique: la règle de trois ou, dans les termes des Neuf chapitres,
la « Procédure du "supposons" ». C'est donc à lui que nous con,sacrerons l'essentiel de cette intro-
duction. Toutefois, dans une première partie, à côté de la règle de trois, nous discuterons également
des autres principales procédures du chapitre 2, car elles n'ont pas manqué de poser, dans le passé,
quelques problèmes d'interprétation. Notre seconde partie se concentrera, en revanche, sur la
« Procédure du "supposons" », telle que nous pouvons l'appréhender par le biais des commentaires.
Nous y évoquerons tout d'abord la démonstration que donne Liu Hui de la correction de cet algo-
rithme, dans la mesure où elle présente des traits intéressants et caractéristiques. Puis nous étudie-
rons plus largement le rôle dévolu à la procédure elle-même dans les démonstrations de la correction
d'autres algorithmes du Classique. Ce panorama nous mettra en position de discuter, en conclusion,
du caractère fondamental que les commentateurs attribuent à la règle de trois.

1. LES PROCÉDURES DU CHAPITRE « PETIT MIL ET GRAINS DÉCORTIQUÉS »

1. La« Procédure du "supposons" » et ses grains


Le deuxième, tout comme le troisième et le quatrième, des Neuf chapitres débutent sur un format de
présentation qui paraît les distinguer de tous les autres. Par contraste avec l'usuelle séquence
problème-réponse-procédure, qui caractérise les ouvertures des autres sections du Classique, ils
promeuvent, en tête de chapitre, l'énoncé d'un algorithme, hors du contexte de tout problème. Y fait
suite, en revanche, une longue suite de problèmes dont les procédures de résolution paraissent se
cantonner à une application de l'algorithme général. C'est du moins ce que les commentateurs mettent
en évidence, lorsqu'ils prenner-t la peine d'établir leur correction.
Dans ce contexte, l'introduction du chapitre 2 présente une légère variation, puisqu'avant même
l'énoncé de la « Procédure du "supposons" », il fournit, sous la forme d'une liste, une table générale de
noms de grains, accompagnés, chacun, d'une valeur numérique. Ces dernières précisent l'équivalence
officielle entre les différents types de grains, renvoyant ainsi sans doute au contexte administratif du
prélèvement de l'impôt et de la rétribution des fonctionnaires en nature, nous y reviendrons ci-
dessous. Retenons dès à présent que c'est l'échange de grain qui fournit le thème privilégié en relation
avec lequel Les Neuf chapitres traitent la règle de trois. Les deux premiers caractères de l'intitulé de la
table d'équivalences constituent d'ailleurs le titre du chapitre.

a) La règle de trois
Le terme de lü, qui apparaît dès le début de la table pour en qualifier les valeurs numériques, sera
immédiatement repris dans l'énoncé de la « Procédure du "supposons" ». Il désigne la propriété des
nombres donnés de n'être signifiants que les uns relativement aux autres. On peut en conséquence,
200 Les Neuf chapitres

dès que l'on prélève dans la liste un couple de grains, diviser ou multiplier les valeurs correspondantes
par une quantité quelconque sans affecter leur signification, relative. C'est ce que feront nombre de
problèmes des Neuf chapitres dont la procédure de solution puise dans cet ensemble de données et
simplifie en fonction du couple ou du triplet retenu. En particulier les trente et un premiers problèmes
du chapitre 2, qui proposent, sur un même modèle, de calculer l'équivalent d'une quantité de grain
d'une certaine sorte dans une autre sorte, s'appuient systématiquement sur ces nombres.
Telle qu'elles se trouvent dans la table générale, cependant, les valeurs ont dans leur ensemble la
propriété de pouvoir être transformées de concert sans que la signification de leur tout ne change, ce
que le commentateur Liu Hui souligne d'entrée de jeu. Il est intéressant, sous ce rapport, de cons-
tater que si le manuscrit sur lattes de bambou des Han occidentaux récemment excavé, le Livre de
procédures mathématiques (Suanshushu), présente également la règle de trois en relation avec l'échange
de grain et si nombre de valeurs qui y régulent les équivalences entre grains particuliers sont
conformes à celles des Neuf chapitres, on n'y relève en revanche aucune table générale qui régisse
ainsi de manière globale toutes les opérations de transformation 1, pas plus qu'on y trouve d'énoncé
abstrait de la procédure. Le regroupement des équivalences entre grains sous la forme d'un ensemble
- pour l'essentiel - d'entiers, dépourvus d'unités de mesure, fait donc pendant à la formulation
d'une procédure abstraite qui commande à l'ensemble des échanges.
Nous avons déjà rencontré 2 1e concept de lü dans les commentaires au chapitre 1. Mais c'est ici
seulement que le Classique lui-même l'introduit et l'articule avec l'algorithme fondamental qui lui
est associé: la « Procédure du "supposons" 3 ». Citons-en l'énoncé pour en esquisser une analyse:
« PROCÉDURE DU "SUPPOSONS" :

ON MULTIPLIE, PAR LA QUANTITÉ DE CE QUE L'ON A, LE LÜ DE CE QU'ON CHERCHE, CE QUI FAIT LE DIVI-
DENDE.
ON PREND LE LÜ DE CE QU'ON A COMME DIVISEUR. ET ON EFFECTUE LA DIVISION DU DIVIDENDE PAR LE
DIVISEUR. »

On le constate: l'énoncé, qui prescrit une multiplication suivie d'une division, est abstrait et
général, ne faisant référence ni à des valeurs, ni à des circonstances particulières. Il repose sur une
terminologie à quatre termes (en gras dans la traduction), structurée selon deux axes: elle oppose les
quantités aux lü, d'une part, « ce que l'on a » à « ce que l'on cherche », d'autre part. Nous verrons
plus loin comment ces termes sont mis en œuvre lorsqu'un commentaire mobilise la règle de trois
au cours d'une démonstration.
Pour ce qui est de la procédure, « ce que l'on a » qualifie les valeurs relatives à la grandeur qui
nous est donnée à convertir, tandis que « ce que l'on cherche » accompagne les valeurs se rapportant
à la grandeur en laquelle on la transforme. Le terme de « quantité », lui, désigne les valeurs réelles:
celle dont on dispose au départ, et celle qu'on obtiendra par transformation. En revanche, le subs-
tantif lü renvoie aux deux nombres qui énoncent l'équivalence entre les deux grandeurs concernées
et qui régulent ainsi les transformations de l'une en l'autre. Typiquement, pour les grains, ces
valeurs sont à prélever dans la table générale.
La règle de trois s'appuie donc, selon la terminologie des Neuf chapitres, sur le couple du « lü de
ce que l'on a » et du « lü de ce que l'on cherche», ainsi que sur la « quantité de ce que l'on a », pour

1. Voir [Peng Bao .6.2001a), par exemple, lattes de bambou lattes 88 à 90 et 109-110, pp. 80,88-89. Soulignons que les
équivalences entre grains y sont données, à la différence des Neuf chapitres, sous forme de nombres à unités. En revanche,
lorsqu'ils entrent dans les règles de trois, ils deviennent entiers dénués d'unité de mesure. Peng Bao compare les valeurs
standard d'échange des grains utilisées dans le Livre de procédures mathématiques avec les textes officiels plus ou moins
contemporains, d'une part, et Les Neufchapitres, de l'aurre, relevant nombre de similarités, mais également des différences.
2. Voir l'introduction au chapitre 1, ainsi que l'entrée lü du glossaire.
3. Cette affirmation suppose que nous tenions ne serait-ce que le nom de la dernière procédure du chapitre 1 pour une
interpolation (voir les notes correspondantes).
Présentation du Chapitre 2 - « Petit mil et grains décortiqués» 201

déterminer la « quantité de ce que l'on cherche ». On note par conséquent une dissymétrie factuelle
entre les « quantités» et les « lü» : les lü sont des valeurs fondamentales auxquelles on revient dès
lors que l'on effectue un échange entre les grandeurs qu'ils représentent; les quantités renvoient,
elles, à des circonstances particulières. Par ailleurs, les lü sont des valeurs de nature spécifique,
puisqu'à la différence des quantités, on peut les simplifier ou les multiplier ensemble par un même
nombre sans affecter leur signification: le nouveau couple de valeurs régulera à l'identique les
échanges entre les grandeurs correspondantes. La « Procédure du "supposons" » est essentiellement
liée au concept de lü qu'elle met en œuvre, et dont la signification lui est intimement attachée.
C'est pour prendre acte de son caractère éminemment général et abstrait que nous avons opté
pour la traduction la plus littérale de son nom: l'expression de « supposons», Jin you, constitue la
formule classique par laquelle Les Neuf chapitres débutent l'énoncé d'un problème. Peut-être est-ce au
choix de cette appellation, pour le moins étonnante pour une procédure, que le commentateur répond,
lorsqu'il débute son commentaire par les mots: « Ceci est une procédure universelle (dou shu).l » Il
n'est cependant pas exclu que le nom de l'algorithme renvoie également à l'idée de « supposition », au
sens où le « lü de ce qu'on cherche» représenterait une hypothèse relative à la quantité cherchée,
correspondant à la valeur du « lü de ce que l'on a », et que l'algorithme s'appuierait sur cette équiva-
lence pour déduire, de la valeur réelle de ce que l'on a, la quantité requise. Ainsi, la règle de trois repo-
serait sur une supposition simple par opposition à la « Procédure de l'excédent et du déficit», qui met
en œuvre une supposition double 2 . Il est significatif que, parmi les documents mathématiques de la
Chine ancienne à avoir survécu, seuls Les Neuf chapitres et leurs commentateurs retiennent cette appel-
lation, qu'on ne trouve ni dans le Livre de procédures mathématiques, ni dans les autres des Dix Classiques
de mathématiques réunis sous la dynastie des Tang 3, ni dans les ouvrages de la période Song-Yuan 4 .
Relativement à un problème donné, la distribution, sur les différentes grandeurs en jeu, des
qualificatifs « ce que l'on a » et « ce que l'on cherche» précise le rôle qu'y joue chaque valeur. Les
noms une fois distribués, la fonction des valeurs dans l'algorithme se trouve assignée. Le mode de
description de la « Procédure du "supposons" » en permet un usage clair et uniforme. Les commen-
tateurs rendent compte des procédures de résolution des trente et un problèmes qui font suite à
l'énoncé de la règle de trois, en mettant en évidence qu'elles n'en sont que des instanciations. Pour
cela, ils distribuent de manière adéquate, entre les données des problèmes, les trois noms des fonctions
qui entrent dans la « Procédure du "supposons" ». Il s'ensuit immédiatement une interprétation de
ces procédures de résolution comme règle de trois.
Pour expliquer l'énoncé de la « Procédure du "supposons" », nous avons recouru à l'exemple de
la conversion entre grandeurs: ce n'était que reprendre le type de situation en relation avec lequel
elle est introduite. C'est d'ailleurs, comme nous le verrons, ce que fait Liu Hui lorsque, dans son
commentaire à l'algorithme général, il cherche à rendre compte de sa correction.

b) Mesures de grains: une clef historique


Cette remarque nous ramène aux grains dont la table générale précède, dans le Classique, l'énoncé
de la « Procédure du "supposons" ». Cette liste offre une vue d'ensemble sur les valeurs qui définis-
sent les relations d'équivalence entre eux. Penchons-nous brièvement sur les indices que Les Neuf
chapitres fournissent sur la nature de ces relations et sur les pratiques matérielles qui y sont associées.
Ils nous permettront d'évoquer le contexte historique et social dont le Classique se fait ici l'écho.

1. [Wang Ling 1956a}, p. 172-173. Voir Jin you.


2. Voir le chapitre 7 des Neuf chapitres. C'est une hypothèse qu'avance [Ma Li 1993}, p. 1.
3. [Schrimpf 1963}, p. 164, relève la liste de problèmes résolus par application directe d'une règle de trois dans
l'ensemble de ces ouvrages.
4. [Bai Shangshu L:::,.1982d} décrit le rôle que différents commentateurs ultérieurs ont conféré à la procédure et relève
les divers noms qui lui ont été donnés au cours de l'histoire (pp. 253-254).
202 Les Neuf chapitres

Rappelons, à titre de préambule, que les grains se mesuraient, en Chine ancienne, à l'aide d'unités
de capacité 1. Sous les Han antérieurs, les unités supérieures des échelles de mesure de poids et de
contenance étaient désignées par le même caractère: le dan 2 • Ce terme était appelé à se pérenniser
pour le système des poids, et on le retrouve à ce titre aussi bien dans Les Neuf chapitres que dans la
« Monographie de la gamme et du calendrier (Lü!i zhi) » de l'Histoire des Han (Hanshu) 3. En revanche,
au plus tard au cours de l'interrègne de Wang Mang (9-25), sans qu'à ma connaissance on puisse
aujourd'hui dater avec certitude l'avènement de cette transformation, un nouveau nom, le hu, voit le
jour et supplante le dan comme la plus grande unité du système de capacité 4 . Cette première observa-
tion met en évidence le caractère crucial d'une différence entre le Livre de procédures mathématiques
(Suanshushu) et Les Neufchapitres: les mesures de contenance du premier ne recourent qu'au dan, tandis
que le texte reçu du Classique n'utilise, lui, que le hu. Il y a là un indice capital pour la datation des
Neuf chapitres. On peut espérer que les documents et artefacts excavés permettent bientôt de déterminer
plus précisément la date de cette réforme et, partant, un terminus a quo pour la compilation du Classique.
Si nous revenons aux grains rassemblés au début du chapitre « Petit mils et grains décorti-
qués », l'examen de leur liste dévoile la diversité des opérations concrètes qui permettent de passer
des uns aux autres: décorticage, cuisson, fermentation, délayage, échange. Mais à quoi exactement
renvoient les valeurs numériques qui apparaissent dans la table générale? Un premier type
d'indices incite à en interpréter certaines comme fournissant les relations entre les volumes de
grains obtenus l'un à partir l'autre par une opération technique. En effet, comme le problème 6.5 en
témoigne, c'est l'opération de décorticage elle-même qui rend compte des rapports de 50 à 30, 27
et 24 entre une unité de petit mil non décortiqué et les grains grossièrement, passablement ou fine-
ment décortiqués correspondants 5.
Un second groupe d'indices met, en revanche, en évidence le caractère officiel et normatif de ces
valeurs. C'est au problème 5.25 que nous relevons le plus important d'entre eux : trois unités de capa-
cité hu de volumes différents y sont définies, selon que l'on considère le petit mil, le grain décortiqué,
ou encore le soja, le haricot mungo, le grain de chanvre et le blé 6, et leurs valeurs y sont présentées
comme déterminées par règlement. Or les rapports entre elles correspondent exactement à ceux que
donne notre table. L'interprétation de ce passage conditionne donc l'élucidation de la nature des
valeurs numériques réunies au début du chapitre 2. Le problème 6.6 complète ces données, en nous
fournissant des indications aussi précieuses qu'elles paraissent difficiles à concilier avec celles-ci : il y
est question d'une gratification en petit mil qu'une pénurie des greniers de l'Etat amène à devoir
convertir en soja et en grain décortiqué. Or la quantité de soja, déterminée par règle de trois, s'énonce
à l'aide d'une unité hu identique à celle qui mesurait le petit mil. La confrontation avec le problème
5.25 impose donc de ne pas interpréter le caractère hu de la même manière dans les deux cas.
A l'analyse, il apparaît que Les Neuf chapitres attestent deux usages distincts de l'unité du hu.
L'un renvoie à une unité générale de capacité. Elle peut mesurer la laque (2)4), le sel (6.8), la conte-
nance de récipients (7.13), aussi bien que les grains. Mais lorsqu'elle se rapporte aux grains, elle se
caractérise par deux propriétés: d'une part, elle semble évaluer indifféremment les divers grains

1. Sur la mesure des grains et leur rôle dans la vie économique des Han, on peut se reporter à [Loewe 1961], qui
examine également les unités de contenance liées à la mesure des grains dans Les Neufchapitres.
2. Nous avons choisi de transcrire cette unité « dan », dans la mesure où, en chinois moderne, c'est ainsi que se lit le
caractère lorsqu'il désigne une unité de mesure. Cependant, on prendra garde au fait que, s'il se prononçait sans doute
ainsi dès les Han quand il renvoyait aux poids, il se lisait shi en relation avec les contenances ([Loewe 1961], p. 76).
3. Hanshu,« Lüli zhi », p. 969.
4. [Loewe 1961], surtout pp. 73-74, suggère que le remplacement s'est produit à l'époque de Wang Mang, très préci-
sément en l'an 9, voire un peu avant, sans que cela ne se soit accompagné d'une modification des valeurs des unités
elles-mêmes. [Qiu Guangming, Qiu Long et Yang Ping .6..2001a], pp. 212-237, donne un panorama des vases
étalons récemment trouvés lors des fouilles archéologiques qui paraît confirmer cette thèse.
5. Le problème 7.9 confirme ce point.
6. On se rappelle que les quatre derniers items sont associés à la même valeur dans la table.
Présentation du Chapitre 2 - « Petit mil et grains décortiqués» 203

(petit mil, grains décortiqués, soja), entre lesquels on passe par des règles de trois fondées sur la
table générale de valeurs; d'autre part, dans les situations où elle s'emploie, le petit mil est systéma-
tiquement présent - nous verrons la signification possible de ce détail ci-dessous. Le second usage
du hu est très précisément localisé à la fin du chapitre 5 (problèmes 5.23 à 5.25,5.27 et 5.28) et se
distingue par deux traits. D'une part, l'unité du hu, rapportée à différents grains selon les problèmes
- et uniquement à des grains - , y est liée à une évaluation directe - sans règle de trois - de
montants. D'autre part, le volume correspondant à ces hu et, partant, la nature de l'unité, diffèrent
selon les grains mesurés.
Selon toute vraisemblance, à ce dernier usage répond le fait que, dans ce passage, le terme de hu
prend également un second sens, qui se profile lorsqu'après le problème 5.25, Les Neuf chapitres affir-
ment: « LE HU DE RÈGLE POUR LE PETIT MIL A POUR VOLUME (JI) 2 CHI 7 CUN. DANS LE CAS OÙ C'EST
UN HU DE GRAIN DÉCORTIQUÉ, IL A POUR VOLUME (JI) 1 CHI 6 CUN 1/5 DE CUN. ET DANS LES CAS OÙ
C'EST UN HU DE SOJA, DE HARICOT MUNGO, DE GRAIN DE CHANVRE OU DE BLÉ, C'EST A CHAQUE FOIS 2
CHI 4 CUN 3/10 DE CUN. » Tout porte en effet à croire qu'ici, le Classique emploie hu dans son sens
plus ancien d'« instrument standard de mesure de capacité» et qu'il renvoie donc à des vases
étalons, dont les volumes diffèrent selon les grains mesurés. C'est tout d'abord clairement ainsi que
Liu Hui l'interprète, puisqu'il lit ces hu, non pas comme des unités de mesure, mais comme diffé-
rents instruments standard de capacité 1. C'est ensuite de la même façon que Li Chunfeng le
comprend dans les pages relatives à l'histoire de tels vases qu'il insère dans la « Monographie sur la
gamme et le calendrier» de l'Histoire des Sui. En témoigne le fait qu'après avoir cité ces lignes des
Neuf chapitres, il poursuit: « Pour ce qui est des volumes de ces vases, c'est le hu du grain décortiqué
qui est correct, par suite il est le même que dans la "Monographie (sur la gamme et le calendrier)"
de l'Histoire des Han 2. » Or si l'on poursuit la lecture du commentaire au problème 5.25 des Neuf
chapitres, on y trouve également la mention de cette monographie, en relation avec celle d'un autre
vase pour le hu, lui parfaitement attesté et réalisé au temps de Wang Mang, déjà cité. Et nous
pouvons relever, au sujet de ce dernier, un autre faisceau d'indices confirmant la lecture du caractère
hu que nous proposons ici. Les commentaires au Classique discutent en effet à trois reprises de ce
vase de Wang Mang. Si l'on met de côté le traitement lié au calcul de TC (1.32)3, les deux autres
mentions sont précisément placées après les problèmes 5.25 et 5.28. En d'autres termes, ce vase fait
l'objet d'une analyse précisément dans les passages où nous proposons de lire le texte des Neufchapitres
comme renvoyant à des instruments standard de capacité destinés à mesurer les grains. De plus, l'un
de ces instruments - celui correspondant au grain décortiqué - a le même volume de 1620 unités
que ce vase de Wang Mang, selon l'inscription que ce dernier porte et que les commentateurs citent.
De tout cela, que conclure? Plusieurs conséquences capitales se dégagent.
Tout d'abord, Les Neuf chapitres témoigneraient de l'existence de vases standard officiels diffé-
rents selon les grains, mais de volumes harmonisés pour définir des équivalences quantitatives 4. Ce
point apporte une réponse à la question que nous posions sur la nature des valeurs numériques
placées au début du chapitre 2 : en fournissant précisément les rapports entre ces volumes 5, la table

1. Son commentaire à ce passage parle explicitement de trois instruments de type vase, dont « aucun ne correspond au
hu d'aujourd'hui» (je souligne).
2. Voir« Monographie sur la gamme et le calendrier (Lülizhi) », Suishtt, pp. 408-409. J'interprète ce passage différemment
de [Loewe 1961J, p. 86.
3. N'oublions pas pour autant que la précision relative à la valeur de 1t se traduit directement, par l'intermédiaire des
vases étalons, sur les émoluements des fonctionnaires et les prélèvements d'impôt!
4. Que tel soit l'enjeu, l'Histoire des Sui l'atteste également (p. 409).
5. [Song Jie L:>..1994J, p. 16, arrive à une conclusion semblable. Il est utile de préciser un point par comparaison avec le
Livre de procédures mathématiques : si les listes d'équivalences entre grains qu'il délivre ne concernent pas un ensemble
aussi varié que Les Neufchapitres et si les rapports formés ne sont que partiellement les mêmes, c'est également « par
règlement» qu'ils sont édictés. Rien cependant, dans ce dernier ouvrage, ne paraît indiquer l'existence de mesures
physiques incarnant ces valeurs.
204 Les Neuf chapitres

générale définirait donc les taux officiels d'équivalence entre grains, tels qu'ils s'incarnent dans les
instruments standard de mesure qui leur sont attachés. Ceci concorde tant avec le titre de la table:
« Normes du petit mil et des grains décortiqués », qu'avec la qualification de « réglementaire» qui
accompagne le terme de hu au problème 5.25. De cela par ailleurs, l'Histoire des Sui paraît témoigner,
qui cite la table générale au sein de son histoire des vases étalons, pour en confronter une valeur avec
un volume déterminé par Zheng Xuan (p. 408).
Cette interprétation des Neuf chapitres entraîne deux autres conséquences. D'une part, le fait que
nous y trouvions la mention d'instruments de mesure standard révèle une continuité d'intérêt entre
le Classique et les commentaires, puisque la question des mesures officielles de capacité, de leur
forme et du calcul de leur volume est un thème qu'abordent de façon récurrente tant Liu Hui que Li
Chunfeng. D'autre part, cette interprétation rapproche Les Neuf chapitres de l'administration des
finances, dont l'une des attributions consistait à édicter les mesures standard de contenance 1. Ce n'est
pas le seul indice d'une telle contiguïté: nous nous rappelons que la première mention historique du
Classique se trouve dans les inscriptions que portent des étalons produits en 179 par cette institu-
tion 2 . Le Chambellan du Trésor National (Dasinong) - pour reprendre le titre conféré à partir de 104
avant notre ère à celui qui la dirigeait - avait, entre autres responsabilités, celle d'administrer les
greniers de l'Etat où l'impôt prélevé en grain était conservé ainsi que de gérer la rémunération, en
nature ou en monnaie, des fonctionnaires et de l'armée, toutes opérations pour lesquelles instruments
et unités de mesure officiels sont essentiels 3. Ce sont précisément là des situations qui fournissent
leur objet à différents problèmes des Neufchapitres impliquant des grains. Nous laisserons pour l'heure
la question des relations entre mathématiques et administration des finances, pour la reprendre dans
l'introduction au chapitre 6, qui contient de nouveaux éléments significatifs à ce sujet.
Sur un autre plan, au terme de cette analyse, nous constatons que Les Neuf chapitres témoignent
de deux pratiques pour la mesure des grains. L'une d'entre elles s'appuie sur un ensemble d'instru-
ments différents selon les grains. En opérant avec eux, les mêmes quantités de hu de deux types de
grains sont équivalentes, à condition d'utiliser, dans chaque cas, les vases distincts adaptés 4 . C'est
cette pratique qui sous-tend la dernière partie du chapitre 5. L'autre procédure de mesure du grain

1. Sur cette administration, je m'appuie sur [Bielenstein 1980], pp. 43 sq.


2. Voir chapitre B, p. 57.
3. Sur les salaires des fonctionnaires en grains, voir [Bielenstein 1980], chapitre 5, pp. 125 sq. Voir également [Yang
Lien-sheng 1952], chapitre 1.
4. Cette pratique évoque le débat relatif à l'interprétation de deux unités de mesure mentionnées dans des sources Han:
le « petit dan (shi) » et le « grand dan (shi) ». [Loewe 1961], pp. 78 sq., présente les positions de différents protago-
nistes. Il rapporte, en particulier, la thèse de Utsunomiya, K, dans son Kandai shakai keizai shi kenkyu, Tokyo, 1955,
qui voit là la trace de l'existence et de l'usage de deux mesures de contenance, en fonction des grains traités. Toujours
selon [Loewe 1961], p. 86, cet auteur appuie sa conclusion sur une interprétation des problèmes 5.23 à 5.28 des Neuf
chapitres qui se trouve en parfaite conformité avec ce que je propose ici. Cependant, M. Loewe choisit de se ranger à
une autre interprétation, proposée par Yang Lien-sheng, de ces deux noms d'unités. [Yang Lien-sheng 1961], p. 81,
discute de cette question, dans le contexte d'un survol plus général de types de circonstances, au long de l'histoire
chinoise, dans lesquelles un même nom de mesure a recouvert des réalités en fait différentes. Il interprète la présence
du « petit dan (shi) » et du « grand dan (shi) » dans les sources d'époque Han en relation avec l'usage d'une unique
unité - peut-être, ajouterais-je, d'un unique étalon - pour mesurer différents types de grain. Le qualificatif de « petit»
ou de « grand» renverrait au grain mesuré (respectivement le grain non décortiqué et le grain décortiqué) et indi-
querait que la même unité n'a pas, selon les grains, la même valeur. Si tel est le cas, on peut noter une différence avec
ce qu'atteste la fin du chapitre 5 : ici, à des nombres de hu et à des valeurs identiques correspondraient, pour divers
grains, des volumes différents, tandis que là, à des volumes et des nombres de dan identiques correspondraient des
valeurs distinctes selon les grains. Insistons sur le fait que, dans tous les cas, le rapport du petit mil au grain non
décortiqué garde sa valeur de 5 à 3. [Guo Zhengzhong ..é::,.1993], pp. 330 sq., esquisse l'état actuel de ce débat. Les décou-
vertes archéologiques joueront un rôle clefpour trancher la question. Notons dès maintenant que Qiu Guangming et al.,
op. cit., mentionnent bien la mise au jour de vases étalon de volumes distincts, pour lesquels les archéologues parais-
sent ne pas avoir avancé d'hypothèse. Or les volumes de certains de ces vases présentent précisément le rapport de 9 à
10 qui lie le petit mil et le soja (voir les vases 8 et 9 des Han postérieurs, pp. 231 et 234).
Présentation dt! Chapitre 2 - « Petit mil et grains décortiqués» 205

nous ramène à la règle de trois. Elle repose, pour toute évaluation, sur une unique unité du hu, sans
doute celle attachée au petit mil l . Elle mobilise par ailleurs la « Procédure du "supposons" » et
peut s'appuyer sur la table générale des équivalences pour suppléer à la multiplicité des instruments
de mesure et réunir sous une unique procédure mathématique la variété des opérations concrètes. A
cela répond l'uniformité des énoncés des problèmes 2.1 à 2.31 qui renvoient, par le même verbe
« faire» (wei), à la diversité des transformations qui y sont évoquées.
L'énoncé de la « Procédure du "supposons" » est, lui-même, bien plus général, ce à quoi fait
écho la variété de situations mathématiques dans lesquelles les commentateurs y recourront. En
effet, si le Classique, lui, ne revient plus sur cette procédure, les commentaires, nous le verrons,
l'utiliseront régulièrement pour travailler les relations entre différents types de grandeurs aussi bien
qu'entre procédures. De ce fait, les rapports se trouveront appréhendés sous les auspices de la conversion.

2. Les deux « Procédures du partage des lü »

Les deux algorithmes qui font suite, respectivement, aux problèmes 2.33 et 2.37 présentent un
certain nombre de singularités qui leur confèrent un intérêt indéniable, mais qui ont amené les
différents éditeurs à en manipuler abondamment le texte jusqu'à aujourd'hui 2. L'objectif de ce para-
graphe n'est pas d'en discuter le détail, mais de dégager des aspects, à mes yeux, importants. J'invite
le lecteur à prendre connaissance du texte original avant de s'y engager.
Tout d'abord, phénomène unique dans Les Neuf chapitres, à une même opération, le « Partage
des lü », correspondent ici deux procédures, légèrement différentes. La première permet de déter-
miner le prix en sapèques d'un objet, connaissant le prix total de plusieurs exemplaires. La seconde
prescrit comment évaluer le prix d'une unité de mesure donnée d'une marchandise qui se débite de
manière continue, connaissant le montant versé pour une quantité exprimée en fonction d'une suite
décroissante d'unités. Le lecteur peut être d'autant plus surpris de se voir donner deux algorithmes
pour résoudre ces problèmes que la procédure, suivante, des « lü de diverses sortes (qilii) » traite des
deux cas simultanément.
Par ailleurs, dans un cas, une simple division pourrait régler le problème. Dans l'autre, la divi-
sion doit simplement tenir compte des questions d'unités. Mais Les Neuf chapitres optent pour un
autre mode de description des procédures: aussi bien le nom de l'opération que la formulation des
algorithmes impliquent le terme de lü. C'est sans doute ce qui a incité les commentateurs à chercher
à dégager leur lien au sujet principal du chapitre 2 : la « Procédure du "supposons" ». Mais leur
nom évoque également la « Procédure du partage des parts », décrite à la suite du problème 1.18.
Il est donc intéressant d'observer comment les commentateurs ont abordé l'exégèse de l'ensemble de
ce dispositif.
Un premier point retient l'attention: ils interprètent la première « Procédure du partage des
lü» en les termes de la « Procédure du "supposons" » de manière telle qu'ils mettent au jour son
affinité avec le second algorithme, dans la description qu'en donnent Les Neuf chapitres. Or le lien

1. J'en prends pour indice le fait que le petit mil est systématiquement présent dans les problèmes de grains où figure
le hu dans Les Neuf chapitres. Dans ce contexte, il est significatif que le Livre de procédures mathématiques présente un
problème analogue à 5.23, dans l'énoncé duquel est prescrite une traduction entre contenance et volume. L'enjeu
peut en être, comme dans les problèmes 5.23 à 5.28, d'évaluer les volumes de grain à engranger en fonction de leur
contenance et de leur nature. Or, d'une part, cette conversion concerne le petit mil, d'autre part, la valeur correspon-
dante est identique à ce qu'on trouve dans le Classique. Les énoncés introduisant ces valeurs ont des syntaxes diffé-
rentes: là où, dans le Livre de procédures mathématiques, il s'agit clairement de conversion, la formulation des Neuf
chapitres paraît bien, par contraste, fournir le volume d'un contenant.
2. Nous en proposons dans ce qui suit un texte et une traduction (pp. 247-251) qui tentent de s'approcher autant qu'il est
possible de la formulation des Neuf chapitres et des commentaires, tels qu'ils nous ont été transmis par les différentes
éditions anciennes.
206 Les Neuf chapitres

qu'ils établissent ainsi entre les deux algorithmes est celui-là même qui permet leur fusion dans la
« Procédure des lü de diverses sortes (qilü) ».
De plus, les commentaires à la seconde procédure du « Partage des lü » présentent deux parti-
cularités remarquables. D'une part, ils développent le lien de la procédure à celle du « Partage des
parts », élaborant ainsi une relation entre division et règle de trois conformément à ce que le nom de
l'algorithme semble évoquer. Ils introduisent, de ce fait, l'opération de division qui jouera un rôle
central dans les procédures suivantes. D'autre part, si l'on s'en tient aux opérations de l'algorithme,
et non pas à leur description, deux interprétations de la procédure en termes de règles de trois sont
possibles. De fait, la formulation des Neufchapitres oriente vers l'une d'entre elles, conforme à celle que
le commentaire à la première procédure développe et qui est surprenante. Or la manière dont Li
Chunfeng interprète ici l'algorithme comme règle de trois va au rebours de la description de la
seconde « Procédure du partage des lü» dans Les Neuf chapitres pour se laisser guider par le sens
même des termes de la « Procédure du "supposons" » : « quantité de ce que l'on a», « lü de ce que
l'on a» et « lü de ce que l'on cherche 1 ». Cet ensemble donne un' exemple typique de la manière
dont démonstration de la correction des algorithmes et exégèse s'articulent dans les commentaires.
La publication récente du Livre de procédures mathématiques (Suanshushu) a révélé que ce manuscrit
comportait un algorithme semblable à la seconde « Procédure du partage des lü» des Neuf chapitres 2.
La comparaison entre les deux montre des similarités et des différences significative~. Le Suanshushu
décrit, sous le nom de « Calculer le prix standard sur la base (de l'unité de mesure) du dan (danlü) »,
une procédure en dehors du contexte de tout problème. L'ensemble des calculs prescrits présente la
même structure que l'algorithme des Neuf chapitres. Toutefois, les termes de la « Procédure du
"supposons" » en sont absents. Par ailleurs, le calcul de la division est détaillé de manière intéres-
sante pour nous : la potentielle partie fractionnaire du diviseur ainsi que les mesures sur l'échelle des
diverses unités y sont traitées de façon identique, et les calculs reprennent dans son principe un
algorithme de division des fractions énoncé dans l'ouvrage 3. Or cet écho est celui-là même que
souligne le nom de la procédure des Neuf chapitres, à la différence de son appellation dans le Suan-
shushu. Ainsi, le commentaire que suscite le nom de la procédure dans le Classique chez Liu Hui
comme Li Chunfeng se révèle en continuité avec les procédures rencontrées dans les sources fournies
aujourd'hui par l'archéologie. Dans l'intervalle, la rédaction des Neuf chapitres témoigne, par
contraste, d'une reformulation à caractère théorique des algorithmes anciens.

3. Les procédures « Lü de diverses sortes (qilü) » et « Inversion des lü


de diverses sortes lfanqilü) »
a) La procédure des « Lü de diverses sortes (qilü) »4
Les problèmes 2.38 à 2.43 sont conclus par un même algorithme, intitulé « Procédure des lü de
diverses sortes (qilüshu) ». Malgré leurs différences, sur lesquelles nous reviendrons, ils partagent en
effet la même structure: une certaine quantité de marchandises, de même nature mais de deux qualités
distinctes, donc associées à deux prix différents, a été globalement achetée pour une certaine
somme. On peut comprendre de deux manières la demande du problème: il s'agit de déterminer,
pour chaque qualité, soit la quantité de marchandises acquise, soit le prix unitaire. Toujours est-il

1. [Guo Shirong .L:>.1993b, p. 371, souligne que c'est Li Chunfeng qui fait entrer ces procédures dans l'orbite de la règle
de trois.
2. Voir [Peng Hao .L:>.200la], lattes de bambou 74 et 75, pp. 73-74. Les lattes de bambou 46 et 47 ([Peng Hao
.L:>.2001a], pp. 60-61) sont également apparentées.
3. Sur la comparaison entre les divers algorithmes de divisions des fractions, voir l'introduction au chapitre 4.
4. Uuschkewitsch (Youschkevitch) 1964], pp. 39-41, analyse ce type de problèmes, mais sous le titre inexact, comme
nous le verrons, de « lineare unbestimmte Gleichungen ». [Li Jimin .L:>.1985a] est consacré à leur examen et fait
l'histoire de leur lecture en termes d'analyse indéterminée avant d'établir qu'elle est dénuée de fondement.
Présentation du Chapitre 2 - « Petit mil et grains décortiquéL» 207

que, la quantité globale de marchandises et le montant total étant donnés, les réponses aux
problèmes posés fournissent, pour chaque qualité, le volume acquis ainsi que le prix à l'unité. En
termes modernes, Les Neuf chapitres nous confrontent ici à un problème a priori indéterminé. Si l'on
note A le montant global de sapèques, B la quantité totale de marchandises, x la quantité dans la
qualité la moins onéreuse, y la quantité de la plus coûteuse, p et (p + a) les deux prix, on devrait
résoudre le système suivant :
x+y=B (2.1)
px + (p + a)y = A
On reconnaît là des problèmes du type de ceux auxquels le chapitre 3, qui fait suite à celui-ci, est
consacré 1, et que l'on retrouvera dans les chapitres 7 et 8. En fait, les prix sont ici supposés entiers 2,
et corrélativement A est donc supérieur à B -la procédure suivante aborde un autre cas de figure.
A y regarder de plus près, ces problèmes apparaissent, par-delà leur similarité de structure,
comme étant de deux sortes, en fonction de la nature de leurs données: on peut être confronté à des
entités discrètes (problème 2.38) ou à des grandeurs de type continu (problèmes 2.39 à 2.43). Dans
ce dernier cas, les données seront en réalité toujours un nombre entier de l'unité la plus fine, mais
nous verrons pourquoi elles appellent un traitement différent. Or, la résolution de ces deux types de
problèmes est ramenée à un unique algorithme. De fait, si une procédure commune est fournie pour
les résoudre, le cas discret doit être adapté pour se conformer au cas continu, et nous examinerons les
modalités de cet ajustement.
La manière dont Les Neuf chapitres apportent une solution à ces problèmes montre qu'en réa~ité,
ils ne sont pas traités comme indéterminés. Une hypothèse implicite est lue dans l'énoncé, selon
laquelle les prix des deux types de marchandises diffèrent d'une unité. Pour ce qui est du cas discret,
ce qu'il faut entendre par là va de soi. Pour les cas continus, l'énoncé précise toujours l'unité de
mesure sur la base de laquelle il faudra calculer les deux prix distincts, et ce sont donc ces deux prix
qui seront considérés comme différant de 1. C'est sur ce point qu'une distinction s'établit entre les
deux classes de problèmes. Leur énoncé peut donc maintenant se formuler plus précisément en
termes modernes comme suit :
x+y=B (2.2)
px + (p + 1)y = A
où x, y, B sont par nature des nombres entiers ou dotés d'une suite d'unités de mesure tandis que p
et A sont des entiers.
La solution qui est apportée ici à ce type de problèmes est d'inspiration différente de celles que
proposent les autres chapitres. Nous relèverons que la division y intervient de manière originale et
très particulière. Le point clef qui rend compte de la spécificité de ces algorithmes renvoie au rôle
qui est ici dévolu aux nombres entiers dans la résolution. C'est la remarque par laquelle Liu Hui
ouvre son commentaire.
Analysons dans un premier temps le problème pour le cas discret: si l'on divise l'argent global
A par le nombre d'objets B, l'on obtient, en division euclidienne, c'est-à-dire en nombres entiers:
A = Bq + r (2.3)

1. Liu Hui, dans ses premiers mots de commentaire au chapitre 3, annonce effectivement qu'on y « traite du cher et du
bon marché ... ». Or c'est en ces mêmes termes que Zhu Shijie reprend ces problèmes 2.38 et suivants des Neufchapi-
tres dans une section qu'il intitule « Inversion des Iii pour le cher et le bon marché (guijian fanlii men) », de son Intro-
duction à l'étude des mathématiques (Suanxtte qimeng, 1299, édition de Luo Shilin, 1839, reproduite dans le Zhonggtto
kexue jishu dianji tonghui. Shuxuejttan, tome 1, pp. 1166 sq.). [Lam Lay-Yong 1979J, pp. 20-22, ainsi que [Li Jimin
.6. 1985aJ, p. 20, mentionnent cette continuité.
2. Ailleurs, pourtant, dans les problèmes 2.32 à 2.37 par exemple, en continuité avec lesquel ces problèmes se trouvent,
on rencontre des fractions de sapèque.
208 Les Neuf chapitres

En moyenne, on paie q sapèques pour chaque objet. Les pièces qui restent, au nombre de r, sont
lues comme le nombre d'objets pour lesquels on paie une sapèque supplémentaire, ce qui nous
permet de réécrire ainsi la division :
A = (B - r)q + r(q + 1) (2.4)
Par identification avec la seconde équation de (2.2), on obtient que, pour (B - r) objets, le prix
est q, tandis que pour r objets, il est de (q + 1). Telle est la solution fournie en nombres entiers.
Dans Les Neuf chapitres, la procédure prescrit d'effectuer une division, ce après quoi elle recom-
mande, au cas où la division ne tombe pas juste - on pourra noter la finesse de la rédaction algorith-
mique, qui envisage tous les cas - , de retrancher le dividende du diviseur. La phrase est à lire dans un
contexte où, une fois la division effectuée, le reste, occupant la place du dividende, est désigné du nom
de dividende 1. Ainsi l'opération prescrite est bien celle qui amène à calculer B -r. Et l'on comprend
dès lors que ce qui tient désormais lieu de « diviseur », puisqu'en place de diviseur, (B - r), soit associé
aux objets les moins chers, tandis que le « dividende» (r) est, lui, associé aux objets les plus chers.
Cette manière de rendre compte de la procédure des Neuf chapitres fournit de fait la quintes-
sence de la première partie du commentaire de Liu Hui, lequel se penche tout d'abord sur le seul
exemple de la série de problèmes liés à cet algorithme qui implique des quantités entières.
Pourtant la procédure que donnent Les Neuf chapitres est, elle, exprimée tout entière par réfé-
rence aux problèmes mettant en jeu des grandeurs de type continu. On peut appliquer à ce cas la
même idée de résolution, en suivant le schéma suivant :
argent = quantité achetée dans l'unité choisie' prix de l'unité + reste
et donc
argent = (quantité achetée dans l'unité choisie - reste) . prix de l'unité
+ reste· (prix de l'unité + 1)

L'égalité, dans laquelle le montant d'argent aussi bien que les prix des unités sont entiers tandis
que les quantités acquises ne comportent pas de fraction de l'unité la plus fine, se prêterait à la
même lecture que précédemment. La détermination du prix de l'unité choisie, dans la qualité la
moins bonne, pourrait provenir de l'évaluation de la partie entière du quotient:
prix de l'unité la moins chère
E(argent . unité choisie exprimée en fonction de l'unité la plus fine)
quantité achetée exprimée en l'unité la plus fine

Les Neuf chapitres le déterminent par la division euclidienne suivante, en nombres entiers:
quantité d'unités les plus fines contenues dans l'unité choi~ie . argent (2.5)
= quantité achetée exprimée en l'unité la plus fine· prix de l'unité choisie la moins chère + r
C'est par ce biais que la division euclidienne peut conserver son rôle central dans la gestion des
deux classes de problèmes. Car, si leurs formes sont ici identiques, la présence de nombres impli-
quant plusieurs unités de mesure dans le second cas ne permet pas de recourir directement au même
schéma de division euclidienne. Par cet aménagement, qui fait jouer un rôle primordial à la plus
petite unité, à savoir, dans le cas concret des problèmes 2.39 à 2.43, aux zhu, l'idée générale ne varie
pas. C'est ce que prescrit la procédure, quand elle propose de multiplier la quantité de sapèques par
ce qui détermine la valeur d'échange, à savoir par la quantité de zhu correspondant à l'unité choisie
comme centrale dans le problème. Pour le cas des problèmes impliquant des entités discrètes, cela

1. Voir la description de la pratique de la division sur la surface à calculer dans le chapitre A, section II.2. Les nombres occu-
pant les positions de dividende et de diviseur au moment où on y fait référence se voient désignés par les noms de ces places.
Sur l'assignation de variables dans la description des algorithmes en Chine ancienne, voir le chapitre D, section 1.3.b.
Présentation du Chapitre 2 - « Petit mil et grains décortiqués» 209

revient à une multiplication par 1. On retrouve ici la relation entre les deux procédures du « Partage
des lü (jinglü) », données, l'une, pour les entités discrètes et, l'autre, pour les grandeurs de type continu.
Le second cas s'y distinguait du premier par la présence de la multiplication par l'unité avec laquelle
on détermine la valeur d'échange. Corrélativement, pour rendre compte du sens de la procédure, le
commentaire de Li Chunfeng explicitait la multiplication par 1, sous-jacente au premier énoncé.
Pour la procédure qui nous concerne ici, une fois le prix de l'unité retenue la moins chère ainsi
déterminé par une division entre entiers, on peut se ramener au schéma suivant:
nombre de zhu dans l'unité choisie' argent (2.6)

(quantité de zhu de ce qui est acheté - r) . prix de l'unité la moins chère


+ r zhu· (prix de l'unité la moins chère + 1)
La conclusion de la procédure mérite également quelques remarques. Les Neuf chapitres auraient
pu achever les calculs en proposant de diviser les deux quantités déterminées en fonction de l'unité
la plus fine par la quantité de semblables unités contenue dans l'unité choisie pour chaque
problème. Les résultats auraient ainsi été obtenus, ne serait-ce que dans un premier temps, en fonc-
tion de l'unité de référence du problème. Au lieu de cela, les montants sont directement saisis dans
leur expression en fonction de l'unité la plus fine, tels qu'on les trouve dans les positions de la
surface à calculer. Et l'algorithme prescrit de les diviser successivement par la valeur, en fonction de
l'unité la plus fine, des diverses unités de mesure. Dans le cas concret des problèmes 2.39 à 2.43,
cela implique de diviser les deux quantités qui apparaissent au dividende et au diviseur, successive-
ment par le nombre de zhu que contiennent la suite des unités, dan, jun, Jin, liang, pour obtenir les
deux quantités exprimées en nombres mesurés. Les résultats sont ainsi directement obtenus dans
leur expression en fonction de la suite des unités, et ce au moyen d'un algorithme qui est le même,
quelle que soit l'unité choisie pour référence dans un problème donné.
Liu Hui commente la procédure relativement au premier genre de problème, sur les entités
discrètes, et donc pour ce qui est des nombres entiers. En conclusion, il se tourne vers les grandeurs
de type continu, et n'ajoute qu'un commentaire relatif au mode de transformation des résultats en
fonction d'une suite d'unités. Il est clair que la transformation opérée par la procédure des Neuf
chapitres ramène les quantités mesurées aux quantités entières, mais c'est dans ce cas plus général
que l'ouvrage décrit la résolution qu'il donne comme commune aux deux types de problèmes. Nous
retrouvons là une manifestation de l'intérêt pour la généralité des algorithmes qui empreint le Classique.
Notons que la procédure ne fournit ici que les quantités vendues aux deux prix, et non pas les prix
eux-mêmes, dont le calcul est pourtant effectué pour l'énoncé de la réponse.
Pour conclure, par opposition à l'ensemble des Neuf chapitres, dans lesquels le résultat d'une
division est le plus souvent énoncé comme un entier augmenté d'une fraction, on peut relever ici
deux usages différents de la division euclidienne, en nombres entiers. L'un fournit son sens à la
procédure. L'autre est investi dans la suite des divisions qui transforment une quantité exprimée en
zhu en une quantité exprimée en fonction de la suite des unités de poids disponible 1.
Une fois l'analyse précédente effectuée, nous sommes en mesure de revenir sur le caractère indé-
terminé de ces énoncés. Que le problème soit posé en termes discrets ou continus, nous avons vu
qu'il revient à un système du type suivant:
x+y=B
px + (p + l)y = A,
où A, B,p, x et y sont des entiers naturels (avec A supérieur à 13).

1. Relevons que ce n'est toutefois pas le seul endroit des Neuf chapitres où une procédure particulière est mise en œuvre
pour produire des résultats entiers: on peut par exemple se reporter aux conclusions des algorithmes décrits à la suite
des problèmes 6.1 et 6.2 et aux notes de la traduction correspondantes.
210 Les Neuf chapitres

A priori, même si la différence entre les prix est supposée connue, le problème reste indéterminé
puisque nous avons deux équations pour déterminer trois inconnues. Il est cependant élémentaire
de démontrer que ce problème n'admet qu'un seul triplet solution dans les entiers naturels. On a
en effet:
x+y=B
px + (p + l)y = A
ceci implique donc :
py + [A - (p + l)y} = pB,
soit:
y = A - pB ; x = B - y.
Or, y est inférieur à B. De là il s'ensuit que la seule solution entière possible pour p est le
quotient dans la division euclidienne de A par B ;Y en est alors le reste. Ce calcul nous redonne bien
la solution que nous avions trouvée plus haut comme la seule possible. Les problèmes, sous des dehors
indéterminés, sont donc parfaitement déterminés.

b) La procédure de l' « Inversion des lü de diverses sortes (janqilü) »


La séquence suivante de problèmes (2.44 à 2.46), qui se conclut par la « Procédure de l'inversion des
lü de diverses sortes ifanqilü) », commence par un cas où les quantités sont des nombres exprimés à
l'aide d'une suite d'unités de mesure, pour se poursuivre par des cas où elles sont toutes entières. En
fait, le problème 2.44 est le dernier d'une série de cinq problèmes qui commence avec le problème
2.40 : le même poids de soie est acheté pour le même prix, mais l'unité sur laquelle se fait la déter-
mination des valeurs d'échange, pour les soies chère et bon marché, varie de la plus importante à la
plus petite, du problème 2.40 au problème 2.44. Avec cette variation continue de l'énoncé, la
nature du problème posé change puisque, pour le problème 2.44, la quantité de sapèques globale-
ment versées est inférieure au nombre d'unités achetées. Il ne peut donc plus être question de division
en entiers à!'image de celles qui étaient pratiquées plus haut, et c'est ce phénomène, lequel se reproduit
dans les deux problèmes suivants, qui justifie le fait qu'une autre procédure devienne nécessaire.
Contrairement au cas précédent, la procédure est, cette fois-ci, rédigée tout entière par référence au
problème en quantités discrètes. Il faut dire que, s'agissant de l'unité de poids la plus petite, le seul
problème qui pourrait paraître traiter de grandeurs de type continu est ici en fait un problème
portant sur des entités discrètes.
Dans le nouveau cas pris en considération, au lieu que plusieurs sapèques soient nécessaires
pour acheter un objet, à l'inverse une sapèque suffit à acquérir plusieurs objets. La division doit alors
être effectuée dans le sens inverse. En effet si l'on écrit:
nombre d'objets = nombre de sapèques· nombre d'objets par sapèques + r
B = Aq + r
q est le nombre moyen d'objets qu'on peut acheter avec une sapèque, et r peut être interprété
comme le nombre de fois où une sapèque, au lieu d'acheter q objets, en a acheté (q + 1). En réécrivant
la division, on obtient:
B = (A - r) . q + r . (q + 1)
Il vient donc que A - r sapèques achètent q objets par pièce, tandis que r sapèques achètent
(q + 1) objets par pièce. On note que l'hypothèse implicite ajoutée ici à l'énoncé indéterminé des
Neuf chapitres, et qui en fait un problème déterminé, a changé. Dans cette interprétation, r, qui à
l'origihe est un nombre d'objets, se voit repris comme un nombre de sapèques. C'est un point que
Li Chunfeng souligne dans son commentaire. Le diviseur est, au début, la quantité globale d'argent.
En lui retranchant ce qui fait maintenant office de dividende, r, on trouve les quantités A - r et r de
Présentation du Chapitre 2 - « Petit mil et grains décortiqués» 211

sapèques cherchées. Et en les multipliant par les nombres plus ou moins grands d'objets achetés, on
obtient (A - r)q et r(q + 1), soit les nombres d'objets de chaque genre acquis. Tels sont les calculs
prescrits par la procédure des Neuf chapitres. On remarquera que, contrairement au cas précédent,
cette procédure détaille comment on obtient toutes les réponses effectivement fournies aux problèmes.
Comme nous l'avons déjà souligné, Les Neuf chapitres ne donnent ici de problèmes que pour le
cas discret, et la procédure n'explicite les opérations que dans ce seul cas. Il faut dire qu'en l'occur-
rence, l'extension aux grandeurs continues est beaucoup moins naturelle. A supposer que l'on ait à
résoudre le même problème, en ramenant les nombres à l'unité la plus petite, pour les transformer
en entiers, on trouverait:
nombre de zhu de la quantité achetée = nombre de sapèques' nombre de zhu de l'unité· q + r
r devrait alors être interprété comme le nombre de sapèques qui achète un nombre de zhu égal à
(nombre de zhu de l'unité· q+ 1) ; d'où l'on aurait
nombre de zhu de la quantité achetée

(nombre de sapèques - r) . nombre de zhu de l'unité· q + r· (nombre de zhu de l'unité· q + 1)


Si, lorsqu'on travaille en zhu, la relation entre ce qu'achètent deux sapèques est conforme à ce
qui a été décrit précédemment, dans une autre unité, des fractions s'introduisent. Il semble donc
que ce ne soit pas par hasard qu'aucun problème n'implique de véritables quantités de type continu
dans ce contexte et que la procédure des Neuf chapitres n'évoque, elle aussi, que le cas des entités
discrètes. Certes elle est particulière, mais elle ne pourrait pas être généralisée dans le cadre du même
type d'hypothèse.

II. LES COMMENTAIRES ET LA « PROCÉDURE DU "SUPPOSONS" »


Le chapitre « Petit mil et grains décortiqués », tel qu'il nous est transmis par la tradition écrite,
comporte des commentaires attribués, pour une part, à Liu Hui et, pour une autre part, à l'équipe
opérant sous la direction de Li Chunfeng. Il se distingue cependant, sous ce rapport, des autres
chapitres par le fait que le volume du texte attribué à Liu Hui est relativement réduit, tandis que,
par contraste, le nom de Li Chunfeng se voit attaché à un nombre important de commentaires.

1. La démonstration de la correction de la « Procédure du "supposons" »


A la suite de l'énoncé de la règle de trois, un commentaire attribué à Liu Hui en établit la correc-
tion. Son texte présente une singularité qui, tout à la fois, paraît rendre cette attribution indubi-
table et jette une lumière sur la manière dont Li Chunfeng a dirigé le travail d'édition. La fin de ce
développement semble en effet corrompue. C'est ce que signale la glose finale de Li Chunfeng. Or
ce dernier transmet le texte tel qu'il l'a reçu, en avançant une hypothèse sur la cause de sa détérioration
et en réservant à une note le soin de proposer une restitution possible de la formulation originale.
On peut ainsi saisir sur le vif sa fidélité aux documents qu'il a sous les yeux 1.
Nous nous intéresserons ici à la manière dont Liu Hui démontre la correction de la « Procédure
du "supposons" »2.
L'algorithme, rappelons-le, est présenté hors du contexte de tout problème. Or, pour en établir
la correction, Liu Hui renvoie, d'entrée de jeu, à l'échange de grains sur lequel porte le premier
problème du chapitre 2. Il recourra aux noms des produits aussi bien qu'aux valeurs numériques

1. Le commentaire attribué à Li Chunfeng à la suite de la procédure pour l'extraction de la racine circulaire (problème
4.18) fournit un témoignage complémentaire.
2. Pour ce qui est du lien que ce développement présente avec les déclarations théoriques qui l'introduisent, ainsi que
pour la seconde démonstration de la correction que Liu Hui propose, voir les notes à la traduction correspondantes.
212 Les Neuf chapitres

simplifiées qui en régulent la conversion pour interpréter l'effet des calculs prescrits par la procé-
dure. Nous rencontrons là l'un des éléments constitutifs de la démonstration d'algorithme telle que
les commentateurs la pratiquent: le recours au contexte d'un problème pour donner sens aux résul-
tats successifs des différentes étapes de la procédure. Dans le cas de la règle de trois, le caractère
essentiel de cette opération apparaît clairement. Alors que l'algorithme est énoncé indépendam-
ment de tout problème, c'est la menée de la démonstration qui requiert d'en introduire un. Les
commentaires abondent en situations comparables. Tantôt, un problème est introduit pour établir la
correction d'une procédure formulée indépendamment de tout énoncé. Tantôt, le problème en relation
avec lequel un algorithme est prescrit se voit modifié en vue de la démonstration. Toutefois, le
caractère concret des problèmes introduits ne doit pas nous abuser: de même que, on peut le
montrer, les commentateurs lisent un problème comme tenant lieu d'une classe d'énoncés, dont la
résolution relève du même algorithme, de même ici, la situation mobilisée en vue de la démonstration
semble devoir être lue comme paradigmatique 1.
Prenant appui sur le problème 2.1, Liu Hui peut ici donner sens à la succession de la division
et de la multiplication prescrites par le Classique. Diviser par le « lü de ce que l'on a », montre-t-il
sur l'exemple, revient à le prendre pour unité. On détermine ainsi le nombre de telles unités
présentes dans la « quantité de ce que l'on a ». Multiplier par le « lü de ce que l'on cherche» trans-
forme une unité obtenue de cette façon en quantité équivalente de la grandeur cherchée, et donc le
nombre d'unités de la « quantité de ce que l'on a » en « quantité de ce que l'on cherche ». Liu Hui
a ainsi montré comment la division suivie de la multiplication réalise la transformation requise, et
l'on voit que le changement d'unité joue un rôle clef dans ce processus.
Cependant, ce faisant, Liu Hui a produit un algorithme remplissant le programme escompté, mais
différent, par l'ordre de ses opérations, de la « Procédure du "supposons" ». La fin de son commentaire
porte sur ce point, et il est significatif de leur pratique de la démonstration que les commentateurs
s'appliquent régulièrement à justifier un tel écart. Que l'on puisse intervertir l'ordre des opérations est
garanti par le fait que la division fournit toujours, dans ce contexte, des résultats exacts 2. Cette transfor-
mation de l'algorithme, relevons-le, porte sur la liste d'opérations établie comme correcte et produit la
procédure dont la correction est à montrer. Ce type de transformation est typique de la partie de la
démonstration d'algorithme que nous avons appelé « démonstration algébrique dans un contexte algo-
rithmique »3. Nous en retrouverons des exemples dans les introductions aux chapitres 3 et 6.
Soulignons qu'ici, Liu Hui suggère les motivations qu'ont pu avoir les auteurs de la « Procé-
dure du "supposons" » pour énoncer les opérations dans un ordre contraire à celui des raisons. Nous
avons donc là un point de rencontre entre exégèse d'un Classique et démonstration de la correction
de ses algorithmes.

2. La« Procédure du "supposons" » dans les démonstrations


Il nous faut à présent nous pencher sur la manière dont les commentateurs mettent en œuvre la
« Procédure du "supposons" » pour établir la correction d'autres algorithmes prescrits par Les Neuf
chapitres. A titre de premier exemple, nous examinerons le problème 6.12, consacré à un problème
de poursuite. En voici l'énoncé:
«SUPPOSONS QU'UN BON MARCHEUR MARCHE 100 BU TANDIS QU'UN MAUVAIS MARCHEUR MARCHE
60 BU. SI MAINTENANT LE MAUVAIS MARCHEUR A D'ABORD MARCHÉ 100 BU, QUAND LE BON MARCHEUR
[SE MET A] LE POURSUIVRE, ON DEMANDE EN COMBIEN DE BU IL LE RATTRAPE. »

1. (Chemla 1997c} relève ce que les commentateurs nous apprennent sur leur lecture des problèmes ou sur l'usage qu'ils
en font au cours des démonstrations. (Chemla 2003a} établit le caractère paradigmatique d'un problème et examine
les opérations par le biais desquelles les exégètes travaillaient à en déterminer la classe. Voir le chapitre A.
2. Voir l'introduction au chapitre 4, section 11.2.
3. Voir chapitre A, section III.5.
Présentation du Chapitre 2 - « Petit mil et grains décortiqués» 213

Les Neuf chapitres proposent la procédure suivante, dans laquelle je marque à nouveau en lettres
grasses les valeurs et les expressions qui seront reprises par le commentaire :
« PROCÉDURE: ON PLACE LES 100 BU DU BON MARCHEUR, ET ON EN SOUSTRAIT LES 60 BU DU MAUVAIS
MARCHEUR; IL RESTE 40 BU, CE QUI EST PRIS COMME DIVISEUR. ON MULTIPLIE, PAR LES 100 BU DU BON
MARCHEUR, LES 100 BU QUE LE MAUVAIS MARCHEUR A D'ABORD MARCHÉS, CE QUI FAIT LE DIVIDENDE.
EFFECTUER LA DIVISION DU DIVIDENDE PAR LE DIVISEUR DONNE LE RÉSULTAT EN BU. »

~ Distance marchée par le mauv~s marChe:r

Distance marchée par le bon marcheur


l
Figure 2.1

La résolution proposée consiste donc, comme plus haut les procédures du « Partage des lü », en une
multiplication et une division. Dans les quelques lignes qui suivent son énoncé, le commentateur se
préoccupe d'établir la correction de cet algorithme, tout à la fois, comme nous le verrons, en éclairant le
sens de ses opérations et en mettant en évidence qu'il revient à une règle de trois : nous retrouvons aipsi
une constante de sa manière de procéder 1. Examinons-la à l'œuvre sur cet exemple. Le premier énoncé
de son commentaire semble nous éloigner de la correction, or c'est bien lui qui y mène :
« Commentaire: Dans cette procédure, quand on soustrait les 60 bu des 100 bu, il reste 40 bu, ce qui
donne le lü de ce que le mauvais marcheur a d'abord marché ; les 100 bu que marche le bon
marcheur, c'est le lü de la poursuite et du rattrapage. »
Ainsi, le commentaire attribué à Liu Hui confère, tout d'abord, des noms à deux valeurs que la
procédure de résolution met en œuvre. La seconde d'entre elles, la distance que le bon marcheur
parcourt tandis que le mauvais marcheur décrit 60 bu, constitue avec cette dernière valeur un couple
de lü, même si l'énoncé des Neuf chapitres ne le précise pas. Or, relativement à ces 100 bu, dont il
explicite la nature de lü, Liu Hui interprète, non pas les 60 bu, mais leur différence, 40 bu - la
première valeur que la procédure détermine - , comme constituant également un lü. Il s'agit désor-
mais de comprendre ce dont ces 40 bu sont le lü. C'est en analysant les distances qui qualifient les
deux occurrences du terme lü que l'on déplie le raisonnement que Liu Hui indique par la simple
donnée de ces noms: tandis qu'à l'allure qui est la sienne, le bon marcheur parcourt la distance qui
lui permet de rattraper les 100 bu de retard et de rejoindre l'autre, quelqu'un qui irait à l'allure
correspondante de 40 bu parcourrait les 100 bu « que le mauvais marcheur a d'abord marchés ».
Autrement dit, dans le même temps, on parcourt la différence des distances avec une allure que
mesure la différence des vitesses. La distribution de noms équivaut donc à l'énoncé d'un rapport.
Elle fournit une interprétation des différentes valeurs mobilisées par la procédure dans les termes de
la situation décrite par l'énoncé du problème. Et c'est cette interprétation qui permet d'expliciter
les relations qu'entretiennent les valeurs. Par ce biais, elle éclaire le sens de la procédure des Neuf
chapitres: Liu Hui n'a plus désormais qu'à conclure au fait que nous avons là simplement l'application
de la règle de trois. En effet, la distance de la poursuite et du rattrapage est « ce que l'on cherche »,
tandis que « ce que le mauvais marcheur a d'abord marché» est « ce que l'on a ». Or l'interprétation
a mis en évidence que l'on dispose de leurs lü.
C'est ce second recodage qu'effectue, dans un deuxième temps, le commentaire de Liu Hui. Mais
la manière dont il procède est à nouveau riche d'enseignements. Lisons la suite de son commentaire :

1. Voir plus haut, le paragraphe sur les procédures du « Partage des lü », ainsi que le chapitre A, section 111.2.
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