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Nouvelle citoyenneté or not citoyenneté

Ce texte se veut une participation aux débats de l’atelier J – La ville comme lieu
de concentration des dynamiques sociales modernes. On ne peut cependant isoler
cette thématique particulière de l’objet des journées d’études des 19 et 2 mai 2006 :
Alternatives, émancipations, communisme.
Ce qui suit traite essentiellement de citoyenneté. Citoyenneté qu’il faut d’abord
définir pour pouvoir l’obtenir par la lutte et ensuite la voir s’implanter, entre autres,
dans la ville. Au départ pourtant, un constat : la grande prédiction du Manifeste de
Marx et Engels ne s’est pas réalisée. Par quoi, par quelle catégorie remplacer la
« dictature du prolétariat » ? À partir du concept lefebvrien de « vie quotidienne », je
propose la catégorie « nouvelle citoyenneté ».
Nouvelle citoyenneté qui a beaucoup à voir avec un autre concept : celui
« d’autogestion ». Autogestion à laquelle peut être opposée l’idée beaucoup plus
vague et ambiguë de « démocratie participative »
Dans la citoyenneté et dans l’autogestion, la ville et le quartier sont présents
comme espaces fondamentaux d’une transformation du monde, d’une révolution. Et
ce d’autant plus que la classe ouvrière, porteuse des rêves de Marx et Engels, est
aujourd’hui une classe défaite, que l’espace productif est celui où une nouvelle
citoyenneté aura le plus de mal à émerger. Ce qui donne d’autant plus de
responsabilités aux acteurs politiques et sociaux dans/de la ville.
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Dans un article proposé à L’Humanité, non publié, je remarquais que le
Manifeste de 1848 avait besoin d’être revu et corrigé. En effet, le Manifeste, tantôt
appelé « communiste » et tantôt « du parti communiste » par ses auteurs : Karl Marx
et Friedrich Engels, avait pour dessein d’exposer « à la face du monde entier, leurs
conceptions – celles des communistes -, leurs buts et leurs tendances ». Ce Manifeste, par
certains côtés est toujours d’actualité et, par d’autres, ne correspond plus à notre
réalité.
Par quoi et comment remplacer le capitalisme ? est la grande question
aujourd’hui. C’était déjà, en 1848, le propos du Manifeste.
Par quoi ? L’Europe n’est plus hantée par le spectre du communisme. La fin de
ce qui était devenu une caricature du socialisme a décribilisé le mot. Pour combien de
temps ? Il était né bien avant Marx, et résume l’un des grands courants de pensée
ancré dans l’histoire, et peut renaître. Le « par quoi ? » n’est cependant pas l’objet de
ce texte. Le « comment ? » Oui.
La prédiction d’une « classe exploitée et opprimée (le prolétariat), ne (pouvant) plus
se libérer de la classe qui l’exploite et l’opprime (la bourgeoisie), sans libérer en même temps et
à tout jamais, la société entière de l’exploitation, de l’oppression et des luttes de classes »
(préface d’Engels à une réédition du Manifeste, en 1883), ne s’est pas réalisée. Les

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objectifs sont toujours actuels, les moyens ont échoué et ne sont plus opérationnels.
Par quelle catégorie remplacer celle d’un prolétariat, qui en se libérant, libérerait le
monde ? Peut-être cette libération, rêvée par Marx et Engels, viendra-t-elle
aujourd’hui d’une autre manière que celle qui avait conduit au concept de dictature
du prolétariat. Concept qui, au départ, n’avait rien d’un projet dictatorial mais plus
concrètement d’une démocratie d’où ne serait pas exclue les exploités. Un secrétaire
général du PC cru bon, sans véritable analyse, de supprimer d’un trait de plume,
caricatural, le concept de dictature du prolétariat (il avait perdu, il est vrai, son sens
originel et même tout sens), sans le remplacer par une autre catégorie.
Par quoi donc remplacer cette dictature du prolétariat ? je suggère un autre
concept : celui d’une nouvelle citoyenneté instituée, où la conscience de chaque
individu ne sera plus écartelée entre sa part de citoyen politique, de citoyen
producteur et de citoyen urbain, mais réunifiée ? Ce qu’il faut développer et
argumenter.
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« Les besoins théoriques seront-ils des besoins directement pratiques? Il ne suffit pas
que la pensée recherche la réalisation, il faut encore que la réalité recherche la pensée »
s'interrogeait Marx à propos de la réalité allemande de son époque. « Où est donc la
possibilité positive de l'émancipation allemande? Voici notre réponse. Il faut former une
classe avec des chaînes radicales, une classe de la société bourgeoise qui ne soit pas une
classe de la société bourgeoise, une classe qui soit la dissolution de toutes les classes, une
sphère qui ait un caractère universel par ses souffrances universelles et ne revendique pas
de droit particulier parce qu'on ne lui a pas fait un tort particulier, mais un tort en soi,
une sphère qui ne puisse plus s'en rapporter à un titre historique, mais simplement au titre
humain, une sphère qui ne soit pas dans une opposition particulière avec les conséquences
mais dans une opposition générale avec toutes les présuppositions du système politique
allemand, une sphère enfin qui ne puisse s'émanciper sans s'émanciper de toutes les autres
sphères de la société et sans, par conséquent, les émanciper toutes, qui soit en un mot, la
perte complète de l'homme et ne puisse donc se reconquérir elle-même que par le regain
complet de l'homme. Cette décomposition de la société en tant que classe particulière, c'est
le prolétariat » (Karl Marx, "L'idéologie allemande").
Cette longue citation et prédiction de Marx - l'émancipation du monde par
l'émancipation du prolétariat -, on l’a déjà dit, ne s'est pas réalisée. Des
opportunités ont peut-être existées. Le possible n'a pas été saisi, ou mal, ce qui est
pire. En tout cas, le moment de sa réalisation a été manqué.
Quelle est aujourd'hui la catégorie sociale à inventer, « qui ait un caractère
universel » par son aliénation universelle, « qui ne soit pas dans une opposition
particulière » mais « dans une opposition générale avec toutes les présuppositions du
système politique », qui « ne puisse se reconquérir... que par le regain complet de
l'homme » ?
On peut faire l'hypothèse que Lefebvre, avec le concept de "vie quotidienne",

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a inversé le pari de Marx. Ce n'est plus, ou plus seulement, une classe particulière
qui en s'émancipant émancipera la société, le monde. C'est la société "réelle",
l'ensemble des citoyens "réels" qui est « dans une opposition générale avec toutes les
présuppositions du système politique », qui en s'émancipant émancipera aussi le
prolétariat. C'est donc bien alors le citoyen réel qui est à inventer.
Vie quotidienne ? Pour Henri Lefebvre, il s’agissait d’intégrer au concept de
mode de production – des forces productives et des rapports de production, faut-il
le rappeler ? – des « choses » que Marx a négligé ou qui n’existaient pas de son
temps : Marx n’a pu connaître, par exemple, la prodigieuse croissance des villes
dans la deuxième moitié du 20e siècle. On ne peut exclure aujourd’hui l’urbain de
l’analyse du mode de production, « nature seconde différente de la nature première
parce que produite ». Le concept de vie quotidienne - qui n’exclut en rien mais
implique et complète celui de travail productif -, en tenant compte des transports,
des loisirs, de la vie privée et familiale et de toutes les modifications qui ont affecté
au cours de l’époque moderne ces différents aspects de la vie et de la pratique
sociale.
Cela conduit à faire entrer dans l’analyse du mode de production des aspects
négligés jusque-là : architecture, urbanisme et, plus largement, espaces et temps
sociaux, mais aussi écologie, qui sont devenus des marchandises autour desquelles
se livrent de grandes luttes tout en restant le fondement de la valeur d’usage, bien
que ou parce qu’ils sont entrés dans les valeurs d’échange. Cette lutte, à l’échelle
mondiale, pour le temps et l’espace – c’est-à-dire pour leur emploi et leur usage –
est devenu une forme moderne de la lutte de classe n’impliquant plus uniquement
un sujet historique déjà constitué : la classe ouvrière. Forme moderne que n’avait
pas prévu Marx, puisqu’elle n’existait pas de son temps.
Après cette parenthèse sur la vie quotidienne, et pour revenir à la notion de
prolétariat, on peut encore poser la question de manière différente, mais non
contradictoire avec l'hypothèse précédente : la prolétarisation ne s'est-elle pas
étendue à la quasi-totalité de la société ? Et cela à partir même de cette définition
par Marx du prolétaire : « la misère consciente de sa misère morale et physique,
l'abrutissement conscient de son abrutissement et, pour cette raison, essayant de se
supprimer soi-même » où la catégorie citoyen viendrait en lieu et place de la
catégorie prolétaire. Ainsi, ce sont les citoyennes et les citoyens qui seraient alors,
en quelque sorte, les sujets historiques déjà constitués capables de libérer le monde
d’un certain nombre d’aliénations inhérentes au capitalisme.
Est-on si éloigné que cela aujourd'hui dans les pays industrialisés (ailleurs
c'est pire) de cette définition du prolétaire... ou du citoyen ? N'y a-t-il pas misère
morale et physique, consciente, s'étendant à l'ensemble de la société, ou presque ?
Ceux qui naissent chômeurs, ceux qui le deviennent, ceux qui craignent de la
devenir ? Les déclassés, les laissés pour compte, qui perdent le sens même de leur
existence et qui s'en rendent compte ? Ceux qui se tuent, concurrence oblige,

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moralement et physiquement au travail et qui en sont conscients ? Un seul mot
résume cette situation : précarité. La quasi-totalité de la société vit sous le régime
de l'échange salarial. La quasi-totalité de la société participe au système productif
de biens, qui ne sont pas que matériels, sans prise réelle sur les choix et les
décisions majeurs, sans possibilités de prendre en main ses conditions de vie ou de
survie. Reste cependant des petits espaces de subjectivité, et donc de citoyenneté,
pour les individus, non prévus par les technocraties : Ils s'y engouffrent, par
détournements de l'affectation des lieux, par détournements des règlements, etc.,
chaque fois qu'ils le peuvent. Preuve de la virtualité d'une nouvelle citoyenneté.
Si on admet la définition par Marx du prolétaire, si on admet que la notion de
conscience dans cette définition est bien celle de conscience "en soi" si on admet
que la prolétarisation s'est étendue à la quasi-totalité de la société, si on admet que
cette dernière est dans une « opposition générale avec toutes les présuppositions du
système politique », parce que la quasi-totalité de la société est « la misère consciente
de sa misère morale et physique », on peut alors comprendre que le concept de
Lefebvre de "vie quotidienne", dépassant le travail et l'englobant, conduise à une
forme moderne de lutte de classe (englobant sa forme traditionnelle), que Marx
n'avait pas prévu et qui n'est plus attachée à un sujet historique déjà constitué : la
classe ouvrière.
Il y a une logique évidente à ce qu'au concept de vie quotidienne, qui
transforme radicalement la vision fétichisée de ce qui compose un mode de
production (forces productives et rapports de production), corresponde des formes
de luttes radicalement différentes, et que, là aussi, ces formes modernes de luttes
dépassent et englobent les formes traditionnelles de lutte des classes.
Reste encore à inventer cette catégorie particulière - ce prolétariat moderne
( ?) - capable de réaliser une révolution : le passage du mode de production libéral
ou capitaliste à un autre, à venir. Elle a déjà été évoquée : c'est la catégorie citoyen.
Encore faut-il que la citoyenneté, qu'une nouvelle citoyenneté passe de l'état en
soi à la prise de conscience pour que se développe cette forme moderne de lutte
des classes qui n'est plus tout à fait la lutte de classe telle qu’elle a existé jusque-là.
Ce qu’Henri Lefebvre, à propos de nouvelle citoyenneté, posait en ces
termes : « Est-ce que cela se rapporte à la lutte de classe ? Oui et non. Il y a une part de
lutte pour la maîtrise de l'espace et du temps qui est une intense lutte de classe, pour la
réduction du temps de travail, pour les retraites, le temps de loisir, la transformation
urbaine des banlieues (...) Mais tout cela dans le même temps n'est plus une lutte de classe
traditionnelle. De la même manière qu'il y a des luttes comme celle pour la paix qui ne sont
pas étroitement la lutte de classe, mais qui la prolonge. Le combat pour une nouvelle
citoyenneté est encore de la lutte de classe tout en ne l'étant plus. Il n'est pas
intrinsèquement attaché à un sujet historique, la classe ouvrière déjà constituée » ("revue
M", décembre 1991).

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En 1848, pour Marx et Engels, « la société se divise de plus en plus en deux vastes
camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le
prolétariat » (Le Manifeste). Ces rapports des classes sociales ont, aujourd’hui, changé.
La classe ouvrière, depuis 1968 notamment, a été battue. De classe conquérante, elle
est devenue classe honteuse. Il reste qu’elle continue d’exister, et d’un poids bien plus
grand qu’on ne le dit, et qu’elle a sa dignité à reconquérir. Les classes moyennes
salariées, entre temps, sont nées et ont proliféré.
On se trouve maintenant dans une société à prédominance idéologique des
classes moyennes supérieures sous hégémonie du grand capital. Tendre vers cet
infini : l’extinction de l’exploitation de l’homme par l’homme, des classes sociales et
du salariat se pose maintenant en termes d’alliances de classes. Notamment entre la
classe ouvrière et la partie des classes moyennes – la plus nombreuse – qui subit, de
plus en plus, elle aussi, les mêmes aliénations que celles des ouvrières et des
ouvriers. Une nouvelle citoyenneté peut être, je crois, le point nodal de cette alliance.
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Citoyenneté et démocratie ? En la matière il règne, me semble-t-il, quelques
confusions ou zones d’ombres, d’où nécessité de quelques définitions, même rapides.
Actuellement, la citoyenneté est un état dans lequel on naît ou que l’on acquiert (on
est citoyen de tel ou tel état) et qui confère des droits : celui d’avoir un passeport par
exemple, mais surtout celui de voter et qui serait la caractéristique déterminante de la
démocratie. La citoyenneté est donc une situation… passive et la démocratie une
pratique active (aller voter ou manifester). La conception généralement en vogue de
la citoyenneté réellement existante et donc dominante, comme idéologie, est de
considérer qu’il y a des droits auxquels sont nécessairement associés des devoirs.
Conception culpabilisante des individus résultant d’une civilisation judéo-
chrétienne. Pour moi, à la condition de citoyenne et de citoyen sont seulement
attachés des droits. Les limites n’étant pas imposées par des devoirs mais par d’autres
droits.
Démocratie, citoyenneté ? Il y a 20 ans, on parlait, plutôt que de démocratie
participative, d’autogestion et de Nouvelle citoyenneté. De quoi s’agissait-il ? Nous,
dans ces années-là, c’est-à-dire Henri Lefebvre et quelques autres, avions travaillé ces
questions. Ce qui s’était concrétisé dans un ouvrage : Du contrat de citoyenneté.. Livre
aujourd’hui épuisé.
Dans celui-ci, Henri Lefebvre décrivait ainsi l’autogestion :
« Celle-ci se définit comme connaissance et maîtrise (à la limite) par un groupe – entreprise,
localité, région et pays – de ses conditions d’existence et de survie à travers les changements.
Ces groupes sociaux, par l’autogestion, accèdent à l’intervention sur leur propre réalité.
Comme le droit à la représentation, le droit à l’autogestion peut se proclamer comme un droit
du citoyen, les modalités d’application se précisant par la suite. L’action de la base et son
initiative sont toujours souhaitables. Mais faut-il attendre que la pratique se mette en
mouvement pour proclamer le principe ? L’approfondissement de la démocratie va en ce sens ;

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ou bien la démocratie dépérit – ou bien le droit à l’autogestion entre dans la définition de la
citoyenneté. Il n’est pas utile ici de montrer que les municipalités ou les unités d’entreprise
vont dans cette direction, incomplètement, et parfois en la détournant. Le droit à l’autogestion
implique le droit au contrôle démocratique de l’économie, donc des entreprises, y compris les
entreprises nationales ou nationalisées, c’est-à-dire jusqu’ici plus ou moins étatisées. La
formule pratique d’un tel contrôle n’a pas été trouvée jusqu’à maintenant, n’a même pas été
cherchée ».
Le mot autogestion a longtemps fait peur ou a été incompris et c’est
probablement encore le cas. Il faut rappeler que de nombreux partis de gauche, sinon
tous, sauf le PSU, alors étaient contre. Il n’est pas certain que ce ne soit plus le cas
aujourd’hui. Derrière une querelle de mots, n’y avait-il pas une querelle à propos de
pouvoirs ? Un pouvoir en place – association, syndicat, parti politique – peut se
prononcer en principe pour l’autogestion et en pratique vouloir, avant tout, contrôler
celle-ci.
Dans un article de 1979 traitant de l’État, Henri Lefebvre écrivait : « Toutes les
décisions importantes restent étatiques. On prétend redistribuer les pouvoirs alors qu’on ne
fait que distribuer les tâches. Un État fortement constitué ne se désaisit pas facilement de ses
divers pouvoirs, assurés par des institutions qu’il concentre et domine. Ne serait-ce pas là, et
pas seulement dans l’économique, qu’il faut une rupture ? (…) S’il détient (des) positions-
clés, il peut lâcher quelques peu la bride aux unité subordonnées, aussi bien les régions et les
villes que les entreprises. Comme on l’a dit, il peut contrôler le tout sans avoir besoin de tout
contrôler. C’est ici le point crucial, le piège. Tout dépend du degré de liberté accordé ou plutôt
conquis par ces unités dont l’ensemble constitue le pays, c’est-à-dire la nation et la société
civile. Comme toutes les libertés démocratiques et comme les droits de l’homme et du citoyen,
la marge d’initiative accordée d’en haut et par une sorte de charte aux unités subordonnées
peut correspondre à plus d’idéologie que de pratique, à plus d’illusions que de possibilités.
Autrement dit cet échelon est à la fois le lieu et l’enjeu des combats ». En va-t-il
différemment dans les villes et les quartiers ?
Autogestion, démocratie participative ? Il ne s’agit pas de se lancer dans une
bataille de mots ou dans une guerre des anciens contre les modernes. Ce qui compte,
c’est le contenu mis derrière les mots. Cependant, l’idée d’autogestion, telle que l’a
définie Lefebvre, qui, sans en faire un système mais en la considérant comme un
principe, me semble plus précise et, pour tout dire, plus radicale que l’expression
démocratie participative à la mode aujourd’hui. Et je ne suis pas le seul, je crois, à
penser ainsi. C’est Marie-George Buffet qui déclarait, c’était au dernier Congrès
national des élus communistes et républicains (en octobre 2005), que « le nouveau défi
consistait à permettre à chaque citoyen d’être en pleine maîtrise des enjeux politiques. Cela
demande de dépasser la question de la démocratie participative, pour promouvoir une
conception radicalement nouvelle de la politique et du pouvoir » ajoutait-elle. Ceci dit,
l’idée de démocratie participative ne me semble pas vraiment définie. De la gauche à
la droite, en passant par le centre, on s’en réclame. Finalement, si les tenants de la
démocratie participative se réfèrent à la définition de l’autogestion, j’en suis aussi.

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Nouvelle citoyenneté, de quoi s’agit-il ? Dans l’ouvrage déjà cité, Lefebvre
notait que « Les droits de l’homme ont frayé leur chemin, lentement, en deux siècles parmi
les raisons de l’époque. Quant aux droits du citoyen, ils sont restés en panne ».
Ici peut-être une précision : l’être humain est en même temps un individu privé
et un individu social. On peut, à mon avis, dire que les droits de l’individu privé sont
les droits de l’homme et que les droits du citoyen sont ceux de l’individu social. Ces
derniers ont pris du retard sur les premiers et les droits de l’homme ainsi privilégiés,
voire exacerbés et souvent même instrumentalisés, ont conduit à des individualismes
effrénés.
Dans toujours le même ouvrage nous disions que l’homme est un être
complexe, aux connexions multiples par ses appartenances. Appartenances liées au
territoire (quartier, villes, pays, nation, monde), à des communautés (famille,
profession, convictions religieuses ou philosophiques, classe sociale, conceptions
politiques, âge, affinités). Appartenances que nous nommons « cultures ». Cultures
identitaires qui font de l’individu un être social ; cultures identitaires qui se
construisent, contradictoires souvent, se transmettent, parfois, dépérissent au fil des
siècles ; cultures qui se traduisent dans des solidarités, des civilités, des rites, des
violences qui font l’histoire.
S’identifier à l’une de ces cultures en étant déconnecté des autres appartenances
conduit aux pires aberrations : de la profession au corporatisme, de la religion à
l’intégrisme, de la nation au nationalisme… L’homme est un être aux connexions
multiples et leurs ruptures sont lourdes de violences, leurs existences porteuses de
révolutions. Limiter la citoyenneté à l’une de ces appartenances – la politique – est
également aberrant. Dépasser cette réduction, cet enfermement, c’est ce que nous avions
appelé Nouvelle citoyenneté.
Nous avions en effet constaté que la caractéristique dominante de la société d’alors, et
plus encore celle d’aujourd’hui, était son éclatement. Éclatement du sujet privé… et du
citoyen social :
- éclatement de l’être humain dans une vie privée jalonnée par des tabous
idéologiques et des interdits résultants de conditions matérielles ;
- éclatement de l’être humain dans sa vie sociale et professionnelle
caractérisée, elle, par l’exercice (dans le meilleur des cas) de spécialisations
élémentaires au lieu de métiers complets, par un éparpillement des statuts
(intérimaires, contrats à durée limitée, « privilégiés » titulaires d’un « job » ou
d’un « petit boulot », etc.) ;
- éclatement du citoyen politique (réduit à la seule dimension d’électeur) et
éclatement du citoyen dans l’entreprise (réduit, le plus souvent, à sa seule
dimension de producteur ou d’employé), confiné dans une spécialisation, sans
réelles possibilités d’échanges avec les autres travailleurs, sans moyens de
connaître les tenants et les aboutissants de son travail ni d’intervenir sur la

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finalité de celui-ci ;
- éclatement enfin du citoyen usager, consommateur et citadin qui n’est
considéré que sous son angle économique : l’écoulement des marchandises.
Usager-consommateur-citadin découpé et ciblé en tranches horaires pour et par la
publicité qui agit sur les besoins et produit « en même temps que les choses les
consommateurs et usagers de ces choses ».
Un tel sujet – éclaté, contraint à une vie en kit – est un citoyen qui subit la pire des
aliénations : sa propre dépossession… materielle et intellectuelle. Éclatement qui ne s’est
pas produit par la force des choses, mais éclatement délibéré, non pas du fait d’un homme
ou d’un groupe d’homme, mais d’une société marchande arrivée à son paroxysme ».
Pour Henri Lefebvre la Nouvelle citoyenneté c’était la synthèse du citoyen
politique, du citoyen producteur et du citoyen urbain. Au terme des travaux du
groupe de Navarrenx (c’est ainsi que s’était dénommé ce groupe de travail) nous
avions risqué une définition plus complète : « La nouvelle citoyenneté peut être
définie, pour chaque individu et pour chaque groupe social, comme possibilité
(comme droit) de connaître et maîtriser (personnellement et collectivement ses
conditions d’existence (matérielles et intellectuelles), et cela en même temps comme
acteur politique, comme producteur et comme citadin-usager-consommateur, dans
son lieu de résidence, dans sa cité et sa région, dans ses activités professionnelles
comme dans les domaines du non-travail, mais aussi dans sa nation et dans le
monde ».
Ainsi définie, la citoyenneté deviendrait bien une pratique, une activité
politique concrète. Celle existante, on l’a déjà dit, n’étant qu’un état où le citoyen n’a
pas d’autre choix que d’être passif. Ainsi une telle citoyenneté consistera à intégrer
les rapports sociaux au lieu de s’opposer à eux. Alors que l’autonomie de l’individu
dans le cadre de la démocratie représentative aboutit à des formes de dislocation et
de l’individu et de la société. Cette Nouvelle citoyenneté tendra, au contraire, à
permettre à chaque individu de se réapproprier l’ensemble des rapports sociaux dans
lesquels il est immergé.
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Il me semble nécessaire maintenant de donner sens aux notions de Nouvelle
citoyenneté et d’autogestion. Autrement dit de se poser cette question : ces deux
concepts, pour quoi faire ? Rendre moins pénible le capitalisme existant et, à la limite,
le rendre acceptable, ou le dépasser et le remplacer par un autre mode de
production ? Le fond de la question est là, je crois. Il faut dépasser le mode de
production capitaliste et le remplacer par un autre où Nouvelle citoyenneté et
autogestions seront au cœur des pratiques.
On l’aura remarqué chez Lefebvre - et dans l’autogestion et dans la citoyenneté -
la ville, le quartier, sont présent comme espaces sociaux fondamentaux. Si la culture,
les arts et l’éthique, sont les nouveaux outils de la construction d’une conscience de

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soi, la ville, l’urbain, des nouvelles règles du partage de l’espace sont, dans cette
perspective, des lieux centraux d’une telle construction.
Dans un article publié en 1968, à l’occasion du centenaire de la première édition
du Capital, Lefebvre soulignait que « La révolution totale (économique, politique,
culturelle) pourra, et elle seule, accomplir cette tâche historique : faire « l’urbain » - Ce n’est
pas « l’urbain » qui fera la révolution. Quelque chose d’essentiel se passera (ou ne se passera
pas) dans la production. Toutefois, la vie urbaine et surtout la lutte pour la ville et pour la
société urbaine fourniront bientôt cadres et objectifs à plus d’une action révolutionnaire. Là
encore il y aura (il y a déjà) déplacement. Sans une transformation de la rationalité dans la
planification et dans l’aménagement du territoire, sans une autre gestion, la production
industrielle n’aura pas pour finalité les besoins sociaux de la société urbaine comme telle. Si la
réalisation de la société urbaine implique un programme politique (concernant l’ensemble de
la société), ce programme se constitue en fonction de son but ».
Et il ajoutait : « Empêcher la dégradation de la vie urbaine existante, inventer des
formes nouvelles et leur permettre de se déployer, ces perspectives excèdent les possibilités de
la société existante. Elles exigent un pouvoir efficace et véritablement démocratique : agissant
dans l’intérêt du « peuple », c’est-à-dire pour remettre à ce peuple la responsabilité et la
gestion de son œuvre. C’est seulement la ville – renouvelée, métamorphosée – qui peut devenir
œuvre collective et commune. Et c’est seulement dans la ville renouvelée et métamorphosée
que la vie de chacun peut devenir son œuvre, parce que la société urbaine se définit par la
rencontre et le choix, la communication concrète et la fête. Autrement dit : l’usage (la valeur
d’usage) d’une œuvre collective ».
En 1980, à mon initiative entre autres, était né un groupe de travail qui s’était
dénommé « Autogestion ». Dans celui-ci se retrouvaient des communistes ou anciens
communistes, des membres du PSU, des syndicalistes, etc. Henri Lefebvre en était
aussi. Nous avions alors imaginé de formuler des propositions sous forme de projets
de loi. Cela concernait essentiellement l’entreprise et la commune. Après une
proposition concernant la création de Conseils d’atelier, de bureau et de service nous
avions, c’était début 1982, rédigé un Projet de loi pour l’extension de la démocratie
dans la commune. Les réunions, à ce moment-là, se tenait chez Henri Lefebvre et les
résultats de ces travaux portent à l’évidence sa marque.
Il serait trop long de citer tous les articles de ce projet de loi. En voici seulement
l’exposé des motifs :
« Dans les grandes villes et dans les bourgs d’importance moyenne, il existe des unités
d’habitation et de voisinage, des isolats ou de quartiers entiers sous-représentés et même
non représentés dans les conseils municipaux. Les intérêts matériels et les aspirations
culturelles de ces habitants ne sont pas toujours pris en compte.
À tous les échelons du territoire, des problèmes nouveaux se posent dans la vie quotidienne
des habitants. Les autorités constituées, conseils municipaux, généraux, régionaux,
n’arrivent à prendre en charge ces problèmes que très tardivement et très insuffisamment.
Pour ces raisons, il convient d’élargir et d’étendre vers la base territoriale, « comités de

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quartier » ou « unités de voisinage », les principes de la démocratie ; ce qui implique la
reconnaissance par la loi de l’autogestion territoriale généralisée ainsi que la démocratie
directe, malgré toutes les difficultés qu’elle comporte et toutes les questions qu’elle pose.
Le projet de loi qui suit n’est pas destiné à substituer la démocratie directe à la démocratie
représentative mais à rapprocher celle-ci de celle-là. Il ne s’agit pas d’imposer l’autogestion
et la démocratie au niveau local mais de donner aux citoyens le droit et les moyens de les
exercer.
De telles mesures sont indispensables pour que se constitue progressivement une nouvelle
citoyenneté. Celle-ci doit naître de la fusion des droits du citoyen résultant de la Déclaration
fondamentale des droits de l’homme ainsi que de la Constitution de la République française
avec l’exigence moderne de l’usager. Cette exigence répond au nouveau besoin de participation
des individus et des groupes à de multiples fonctions et à leurs droits légitimes aux services et
équipements indispensables à la vie de la cité ».
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Si tout ce qui précède à un sens, alors cela mérite peut-être expérimentations.
Expérimentations qui dans les villes, les villages, les quartiers pourraient ainsi
s’exercer, sur le terrain, en grandeur réelle. Ce qui nous donne peut-être, aujourd’hui,
quelques responsabilités.
D’autant plus que nous nous trouvons, par rapport à 1968 (date des textes de
Lefebvre) dans une situation qui a évoluée : la prédiction de Marx et Engels d’une
classe exploitée et opprimée – le prolétariat – ne pouvant plus se libérer de la classe
qui l’exploite – la bourgeoisie - sans libérer en même temps la société entière de
l’exploitation et des luttes de classes ne s’était déjà pas réalisée. Depuis cette date, les
rapports de classe ont encore changé. La classe ouvrière est une classe qui a été
battue. Les rapports sociaux dans les entreprises sont un champ de ruine. De classe
conquérante, la classe ouvrière est devenue une classe honteuse. Il reste qu’elle
continue d’exister, et d’un poids bien plus grand qu’on ne le dit, et qu’elle a sa dignité
à reconquérir.
C’est dans ce cadre, dans cette situation, que la citoyenneté de résidence
acquiert d’autant plus d’importance. Peut-être la libération rêvée par Marx et Engels
viendra-t-elle d’une Nouvelle citoyenneté instituée, d’abord dans les villes, les
quartiers, les villages, où la conscience de chaque individu ne sera plus écartelée
entre sa part de citoyen politique, de citoyen producteur et de citoyen urbain, mais
réunifiée ?
L’apport de Lefebvre à Marx réside dans sa compréhension et dans son analyse
du Mode de production moderne. Lefebvre apporte à la catégorie « forces
productives » la production de l’espace (et du temps), et il apporte à la catégorie
« rapports de production » l’urbain (habitants, usagers des services publics,
consommateurs, etc.). Cela, pour moi, ouvre de nouveaux horizons. Si on l’admet,

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dans un tel contexte, la citoyenneté prend une autre dimension et nous donne, il faut
le redire, quelques responsabilités.
Lefebvre avait raison, je crois, quand il disait que la lutte pour la ville et pour la
société urbaine fourniront bientôt cadres et objectifs à plus d’une action
révolutionnaire. Il est vrai, déjà beaucoup d’initiatives, de bonnes volontés, d’efforts,
sont déployés dans nombre de municipalités de gauche et communistes dans ce sens.
On peut ajouter cependant, avec Henri Lefebvre – c’était en 1985 devant le groupe de
Navarrenx – que « Sans un projet global, même contestable, il manque une dimension. La
pensée même se perd ». S’agissant de la citoyenneté dans la ville il en va de même. Les
expériences ont lieu, en ordre dispersé, avec parfois des confusions, et en tout cas
sans réelle perception des enjeux.
Pourquoi des municipalités voisines, ou pas trop éloignées, de gauche, ne
réfléchireraient-elles pas ensemble sur une telle Nouvelle citoyenneté dans leur ville,
ne confronteraient-elles pas leurs pratiques et leurs expériences ? Si une telle
entreprise devait être mise en œuvre, il me semble qu’avant d’impliquer les électeurs,
les citoyens il conviendrait peut-être d’impliquer d’abord les conseillères et les
conseillers municipaux, mais aussi le personnel des mairies (des citoyens
producteurs). Il me semble, c’est une suggestion, qu’il faudrait déclencher un
mouvement en ce sens ayant comme finalité la citoyenneté de la vie quotidienne dans
la ville.

Armand Ajzenberg
Avril 2006

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