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La sociabilité des cœurs

FAUX TITRE

387

Etudes de langue et littérature françaises


publiées sous la direction de

Keith Busby, †M.J. Freeman,


Sjef Houppermans et Paul Pelckmans
La sociabilité des cœurs
Pour une anthropologie du roman sentimental

Paul Pelckmans

AMSTERDAM - NEW YORK, NY 2013


Pour Arlette

Illustration couverture : gravure sur acier d’après un dessin de G. Staal


(Œuvres de Madame de Souza, Paris, Garnier Frères, 1863)

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ISBN: 978-90-420-3724-3
E-Book ISBN: 978-94-012-0978-6
© Editions Rodopi B.V., Amsterdam - New York, NY 2013
Printed in The Netherlands
Introduction

Les contemporains de Voltaire ne se doutaient apparemment pas


qu’avec de bons sentiments on risque toujours de faire de la mauvaise
littérature. Les premiers lecteurs de Candide faisaient donc aussi leurs
délices des Epreuves du sentiment de Baculard d’Arnaud, qui nous tombent
aujourd’hui des mains. Il y a là un curieux paradoxe, dont l’histoire litté-
raire s’est longtemps débarrassée en oubliant peu ou prou le second titre
– et que le présent recueil voudrait mettre au cœur de son propos.
La vingtaine d’études que j’y ai rassemblées ont été publiées pour
l’essentiel dans divers numéros thématiques et actes de colloque de ces
quinze dernières années. Elles tournent toutes autour du succès pour
nous fort déconcertant du roman sentimental, qui aura fait triomphale-
ment son chemin auprès du public pourtant exemplairement critique des
Lumières et qui est devenu, pour la plupart des lecteurs du XXIe siècle, à
peu près illisible.
J’avouerai au demeurant sans ambages (on le devinerait aussi bien
sans effort excessif) que j’ai pensé assez longtemps à une étude panora-
mique sur le roman sentimental, dont j’ai fini par comprendre que je ne
m’y attellerais sans doute pas de sitôt. Il y faudrait quelques années sab-
batiques consécutives, qui permettraient de (re)lire systématiquement, ne
fût-ce que pour prendre la mesure de leur infinie redondance, quelques
dizaines de milliers de pages larmoyantes. A force de remettre ce pensum
d’année en année, j’ai fini par me dire que je n’aurais sans doute jamais le
courage ni, partant, le temps voulus et qu’il était sans doute plus sage de
publier plutôt les matériaux ici rassemblés, désormais assez nombreux
pour donner une idée à sa manière assez largement jalonnée du livre qui
resterait à écrire.
Et il m’arrive de me dire, aux heures où l’on se paie de mauvaises rai-
sons, que l’ami lecteur y gagnera pour sa part de pouvoir prendre connais-
sance de mes cogitations à ce sujet dans un volume nettement plus abor-
dable…

La première étude de la série ébauche une vue d’ensemble de ces co-


gitations et est donc la véritable introduction du recueil. Il s’agit en
somme d’un résumé anticipé du livre qui risque de rester en souffrance.
Les cinq études qui suivent voudraient d’abord éclairer a contrario la fon-
6 Introduction

cière nouveauté du roman sentimental en retrouvant, avant lui, un Ancien


Régime de la sensibilité. Les cinq textes que j’interroge à cet effet font évi-
demment une base un peu mince pour une hypothèse de ce type. Je note
pourtant qu’ils ont au moins pour eux d’être fort différents : La sœur
jalouse, de Charles Sorel, diffère autant de Clélie, qu’Eléonor d’Yvrée ou La
Duchesse d’Estramène des Illustres Françaises. Cette diversité donne à sa ma-
nière à penser que le dénominateur commun que je crois leur découvrir a
quelque chance d’appréhender une constante assez générale, qui ne con-
cernerait donc pas que les cinq textes choisis ici pour l’illustrer.
Une seconde série s’attache à Prévost, qui donne dans les années
trente du XVIIIe siècle le coup d’envoi décisif du genre sentimental. Je
reprends d’abord un chapitre d’une monographie sur Cleveland. Le chef-
d’œuvre de Prévost, qui est une des plaques tournantes du romanesque
éclairé, ne pouvait manquer décemment dans ce nouveau parcours.
J’ajoute trois études sur des textes moins connus de Prévost ainsi qu’une
lecture de Liebman, où Baculard réécrit à sa façon, c’est-à-dire à très gros
traits, le dispositif central de Cleveland.
Après quoi une troisième et dernière série s’intéresse au triomphe du
roman sentimental dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, où il domine
pour deux générations la scène romanesque et finit aussi par déteindre,
au-delà du roman épistolaire, sur quelques correspondances de la vie
réelle. Je commence par deux essais sur La Nouvelle Héloïse, elle aussi,
bien sûr, incontournable. Motifs de retraite, les Lettres d’Afrique du Chevalier
de Boufflers et Adèle de Sénange représentent plutôt certaine bonne
moyenne du genre ; il va sans dire que tels romans ou récits bref de Do-
rat, de Loaisel de Tréogate ou de Florian, pour ne nommer que ceux-là,
feraient aussi bien l’affaire… A la toute fin du siècle, Isabelle de Char-
rière et Germaine de Staël témoignent déjà de certaine usure des great
expectations sentimentales. Toujours sœurs ennemies, la première propose
une déconstruction de ces trop beaux rêves, la seconde cherche au con-
traire à les refonder sur un argumentaire plus insistant. Le Romantisme
abondera le plus souvent dans le second sens.

Les textes qu’on va lire reprennent, avec à l’occasion quelques légères


retouches, les articles dont on trouvera les coordonnées dans la liste
insérée avant la table des matières. Merci aux éditeurs qui m’ont permis
de les reproduire ici.
Le lecteur qui lirait ces articles à l’affilée d’un bout à l’autre ne man-
quera pas d’y découvrir quelques redites, que je n’ai pas trop cherché à
effacer. Comme le recueil s’organise autour d’une hypothèse centrale, il
Introduction 7

fallait bien en indiquer à chaque fois les linéaments aux divers publics
auxquels ces textes se seront d’abord adressés. J’ai conservé d’autant plus
volontiers ces sommaires qu’ils permettront à mes nouveaux lecteurs de
ne lire, dans le présent recueil, que les essais qui les intéressent plus parti-
culièrement.
La communauté des âmes sensibles

Les Lumières amorcent brillamment la plupart de nos idéologies mo-


dernes. Elles se délectent en même temps d’une production romanesque
devenue largement illisible puisque desservie par un pathétique aussi
outrancier que stéréotypé. Ce pathétique envahit aussi le théâtre et im-
prègne d’abondantes correspondances. La verve critique des Philosophes
fait ainsi bon ménage avec un esprit de sérieux sentimental, auquel même
Voltaire, si doué pour saisir au premier coup d’œil le ridicule de tous en-
gouements, sacrifie au long d’une vingtaine de tragédies. Réputées au-
jourd’hui injouables, elles auront été au cœur de sa popularité d’époque.
Il y a là une manière de scandale, ou du moins de paradoxe irritant.
L’accès de mauvais goût le plus impardonnable de toute la littérature
française (ce qui n’est pas peu dire) se trouve être le fait de ceux qui au-
ront fondé – par ailleurs ou d’abord, c’est selon – notre monde moderne.
Il s’impose donc de chercher à comprendre, à défaut de pouvoir encore
les partager, les délices de la sensibilité.

Les études qu’on va lire proposent d’inscrire ces délices dans certaine
perturbation fondamentale des rapports entre individus et communautés,
qui serait le propre du XVIIIe siècle. L’hypothèse peut sembler aventu-
reuse et paraît à première vue assez peu plausible : elle engage en effet un
contraste assez abrupt, que d’aucuns pourront estimer excessivement
schématique. En quoi ils n’auront même pas tort : à regarder les choses
de près, on découvre sans aucun doute, au XVIIIe siècle comme à
n’importe autre époque, bon nombre d’aménagements complexes du
rapport entre le souci de soi et le sens du groupe. La prospection de ces
contrats sociaux incessamment renégociés fait de toute évidence un sujet
de recherche passionnant, qui appelle des nuances infinies. Je n’en vou-
drais pas moins inviter à faire un instant abstraction de cet immense
détail. Il risque, je crois, d’occulter un décalage plus massif auquel la ré-
flexion anthropologique récente aura consacré plus d’attention que les
historiens de la littérature et qui pourrait pourtant nous aider à mieux
poser quelques-uns de nos problèmes.
A la résumer à très gros traits, l’anthropologie du siècle dernier a par-
couru trois étapes. La première interrogeait des cultures et des mentalités
10 La communauté

dites en toute bonne conscience primitives ; les peuplades étudiées fai-


saient partie des divers empires coloniaux, dont la seule existence prou-
vait que l’Occident avait quelques raisons de se croire plus performant
que des regroupements qui, pour un peu, ne seraient jamais sortis de la
préhistoire. Le milieu du XXe siècle impose un regard moins ethnocen-
trique. Au temps des décolonisations, l’anthropologie se fait pluraliste, se
donnant pour tâche d’explorer une diversité qui n’appelle ni n’admet plus
aucun jugement de valeur. Toute une génération de chercheurs s’efforce
alors de penser que l’Europe ou l’Occident n’est qu’une civilisation par-
mi les autres. La troisième étape commence quand on se rend compte
que ce point de vue, pour être très politiquement correct, est aussi très
discutable – ou plutôt tout simplement faux : le monde moderne n’est
peut-être pas supérieur, mais il est au moins fort exceptionnel, plus diffé-
rent des autres cultures que celles-ci ne diffèrent entre elles. L’explosion
des savoirs scientifiques, la révolution industrielle, l’érosion des enca-
drements religieux… instaurent un style de vie qui s’écarte de tout ce
qu’on trouve, depuis toujours, partout ailleurs. Il s’agit donc désormais
de définir la singularité anthropologique de notre monde moderne.
Parmi les définitions proposées, l’une, qui n’est pas la moins impor-
tante, nous intéresse particulièrement. A en croire des anthropologistes
comme Louis Dumont, en France, ou Niklas Luhmann, en Allemagne, le
contraste qui sépare notre monde moderne des autres civilisations aurait
partie liée avec une primauté inédite de l’individuel. La plupart des socié-
tés humaines invitaient leur membres à s’aligner sur des scénarios im-
mémoriaux, qu’on n’imaginait que de répéter et où chacun était tenu de
s’identifier au rôle que sa naissance ou les convenances lui assignaient. Le
groupe avait le pas sur tous ses membres. A cette culture de l’insertion et
du coude à coude contraignant, notre monde moderne substitue une
culture de l’initiative : l’individu moderne prend ses distances et a le
droit, peut-être même le devoir de choisir sa propre identité. A lui dé-
sormais de choisir ses propres buts et de les poursuivre en toute liberté.
On passerait donc d’un holisme sans âge à un individualisme qui s’y
oppose sur presque tous les points. Il y a là un contraste, on dirait
presque une mutation anthropologique qui paraît, à y réfléchir, assez ver-
tigineuse. Qu’une telle mutation n’ait pas pu se produire du jour au len-
demain semble de toute manière évident ; encore l’histoire de cette dé-
rive reste-t-elle largement à écrire. Il nous suffira ici que les Lumières, si
elles n’en sont certes pas le commencement absolu, doivent y faire au
moins figure d’étape majeure. La croisade contre les préjugés récuse
l’autorité jusque-là indiscutée de la mos maiorum, cet usage des aïeux que
des âmes sensibles 11

l’éloquence latin invoquait volontiers comme un argument sans réplique,


et engage à porter sur ses entours un regard foncièrement distant, celui
même du quant-à-soi individualiste. Il semble désormais évident que,
pour bien jauger ce qui se passe en France, il faut se placer au point de
vue de la Perse, voire de Sirius (Micromégas).
C’est dire que les rapports entre individu et communauté ne donnent
peut-être pas seulement lieu, au XVIIIe siècle, à des reconfigurations
incessantes analogues à ce qu’on découvrirait peu ou prou à n’importe
quelle époque. Il convient de les penser aussi en termes de relève, de
changement de cap décisif – et donc, pour une part, de crise.

Le triomphe de la sensibilité a-t-il partie liée avec cette percée de


l’individualisme ? La terrible stéréotypie des rhétoriques sentimentales,
qui ressassent sans se lasser les mêmes superlatifs pathétiques, engagerait
au premier regard à en douter. L’historien de la littérature, qui plus est,
constate que ces propos si récurrents, et tenus le plus souvent par des
personnages eux aussi presque interchangeables, héritent de bien des
traditions. On y reconnaît, dans les recyclages et les amalgames les plus
déconcertants, des réminiscences de La Princesse de Clèves, de Racine, de
L’Astrée, voire des Amadis ou de Pétrarque.
Il reste qu’au travers de ces emprunts, les âmes sensibles se distin-
guent de ces diverses traditions sur un point si essentiel qu’il fait, je crois,
contrepoids à tout le reste. L’amour qu’on peut dire, pour faire vite,
courtois est d’abord une performance, un profil choisi à dessein et ap-
précié pour les belles poses et les élégantes soumissions qu’il autorise. Il
tient moins de l’élan senti que de l’œuvre d’art soigneusement concertée.
Don Quichotte en fournit la preuve par l’absurde quand il invente
presque de toutes pièces la Dame à laquelle vouer les lamentations élé-
giaques et les hauts faits que comporte son état de chevalier errant. Nos
romanciers du XVIIIe siècle décrivent plutôt des sentiments spontanés,
dont ils admirent la force immédiate. Leur idéal est moins dans les raffi-
nements inédits que dans certain élan irrésistible, qui ramène invariable-
ment les belles âmes vers leur bien-aimés.
La sensibilité, de ce point de vue, sonnerait en fait le glas de l’esprit
courtois. On lui préfère désormais l’émoi élémentaire. Ce culte prend
aussi, et simultanément, le contre-pied d’une autre tradition, sans doute
plus omniprésente et de toute façon plus immémoriale encore. Que la
passion puisse être une vague de fond qui entraîne sans recours ceux
dont elle se saisit, l’idée est en effet tout sauf neuve. La différence est
qu’elle faisait d’habitude l’objet d’une mise en garde, qui doit être la leçon
12 La communauté

la plus souvent répétée des Eglises et des philosophies antiques. Le ro-


man sentimental tend à faire confiance à des entraînements qui jusque-là
n’avaient abouti qu’à faire damner leurs victimes.
Le rapport avec l’individualisme semble dès lors évident. La passion
avait inquiété de sourdre du plus profond de soi, d’asservir qui s’y livrait
à des priorités poursuivies au mépris de toutes les lois du groupe. Ce
risque venait soudain à paraître moins rédhibitoire. Les attachements
sensibles ne relèvent sans doute pas à proprement parler d’un choix con-
certé ; ils traduisent au moins une prédilection toute personnelle, qui
n’est commandée par aucune convenance extérieure. Nos romanciers
sont bien, à leur façon et pour reprendre l’étiquette bien connue de
Claude Manceron, des hommes de la Liberté.

Le roman sentimental plaide un droit au sentiment qui anticipe d’autres


Droits de l’Homme ; cela ne suffit pas à expliquer son immense popula-
rité. On peut d’ailleurs noter que, si nos auteurs préfèrent les mariages
d’inclination à ceux dits de raison, c’est-à-dire commandés par les conve-
nances, ils choisissent somme toute rarement de heurter ces dernières de
front. Les vraies mésalliances restent rares – et il est sans doute significa-
tif que l’amour inégal le plus célèbre du corpus, celui qui unit Julie
d’Etange à son très plébéien Saint-Preux, fait le point de départ d’une
intrigue où cet amour paraît aussi sublime de s’incliner devant un ma-
riage mieux assorti. La fiction sentimentale de type courant s’attarde le
plus souvent à des unions qui, socialement parlant, n’ont rien de très
surprenant. Ses amants, comme ceux de nos statistiques, se marient par
amour mais ne tombent guère amoureux que de leurs pairs...
Pour cerner dûment l’attrait d’époque de ce type d’histoire, il con-
vient donc de complexifier quelque peu le lien élémentaire entre indivi-
dualisme et sensibilité que nous venons d’indiquer. L’affection sentie de
nos romans n’est pas seulement une liberté ; tout se passe comme si elle
était aussi une obligation. Les belles âmes y contrastent d’habitude avan-
tageusement avec un arrière-plan de personnages plus superficiels, que
leur sécheresse exclut de tout vrai bonheur. Quand ces cœurs froids se
montrent par-dessus le marché libertins, la condamnation est plus nette
encore : on n’est pas tout à fait libre, dans l’univers du roman sentimen-
tal, de préférer les plaisirs du calcul ou de la séduction à la communion
émue des cœurs.
Cette obligation s’explique, je crois, si l’on veut bien admettre qu’à
chacune de ses percées – et donc aussi et surtout au XVIIIe siècle –,
l’individualisme ne pouvait pas ne pas susciter des réactions fort ambiva-
des âmes sensibles 13

lentes. Le holisme traditionnel est une quasi constante de l’histoire uni-


verselle, une première coutume (Pascal) si immémoriale et si bien invétérée
de l’humanité tout entière qu’elle ressemble à s’y méprendre à une nature
humaine. On ne l’aura donc pas abandonnée sans remords. Disons, de
façon moins imagée, que l’individualisme moderne autorise sans aucun
doute une liberté inimaginable jusqu’alors, qui devait bien souvent pa-
raître grisante ou exaltante ; il se trouve par malheur qu’il génère du
même mouvement une nouvelle solitude puisqu’il déchire le tissu
d’obligations qui, de faire la trame évidente des cultures de l’insertion, y
assurait une proximité de tous instants. Le rejet de ces contraintes, pour
supprimer bien des gênes, risquait de conduire aussi à un terrible esseu-
lement ou à une monstrueuse indifférence à autrui.
La libération individualiste, en d’autres termes, est aussi une séces-
sion, qui ne pouvait aller sans tourments ni sans scrupules. Elle serait
plutôt, pour reprendre une formule de Louis Dumont, « perpétuellement
et irrémédiablement hanté(e) par son contraire »1 holiste. Diderot, pour
nous en tenir à un exemple qui a au moins l’avantage d’être bref, côtoie
ces réserves dans la réplique la plus célèbre de son Fils naturel, la seule à
vrai dire dont on se souvient et où il s’agit précisément de couper court à
un projet de sécession :

Vous, renoncer à la société ! J’en appelle à votre cœur ; interrogez-le ;


et il vous dira que l’homme de bien est dans la société, et qu’il n’y a
que le méchant qui soit seul.2

Jean-Jacques, comment ne pas le rappeler, aura été assez frappé par cette
formule pour la croire dirigée contre lui-même. Sa susceptibilité insensée
indique qu’elle touchait un point névralgique.
Les cœurs sensibles, pour leur part, ne devaient pas se sentir méchants.
Ils ne retournent pas plus que les autres ténors des Lumières aux enca-
drements traditionnels, dont les contraintes leur paraîtraient à eux aussi
insupportables : la tendresse ne se commande pas. Ils mettent au moins
leur ferveur à savourer un profond attachement à quelques âmes-sœurs,
s’aménageant ainsi une proximité de rechange qui n’a rien d’inacceptable
puisqu’elle émane du for intérieur et de la spontanéité affective – et

1 Louis Dumont, Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie mo-
derne, Paris, Seuil, 1983, p. 28.
2 Diderot, Le fils naturel in Théâtre du XVIIIe siècle II, Jacques Truchet éd., Paris, Gallimard,
1974, p. 39.
14 La communauté

qu’elle assure son profil individualiste en regardant de très haut les âmes
communes incapables d’apprécier ces blandices.
S’instaure ainsi une sociabilité du cœur où l’on reconnaît à la fois une
dérivée et une compensation de l’individualisme : elle aboutit à créer des
communautés qui évoluent largement à l’écart de leurs entours3 et aux-
quelles les âmes choisies qui en font partie adhèrent toutes de leur plein
gré. Il n’en fallait apparemment pas beaucoup plus pour déclencher ce
que Philippe Ariès décrit comme une révolution du sentiment – ce qui lui
permet d’ajouter, à très juste titre je crois, que cette révolution doit être
« aussi importante pour l’histoire générale que celle des idées ou de la
politique, de l’industrie ou des conditions socio-économiques, de la dé-
mographie »4 : voici que la sensibilité, c’est-à-dire l’attachement passion-
né à quelques intimes, venait à se prôner comme une vertu, peut-être
même comme la seule vertu qui parût encore susceptible de recruter des
adeptes volontaires.

Au XVIIIe siècle, on le sait, Alceste commence à avoir raison contre


le monde. Molière, pour l’essentiel, se moquait d’un personnage qui vou-
lait

qu’en toute rencontre


Le fond de notre cœur dans nos discours se montre.5

Ce parti pris ne pouvait être en 1666 qu’une extravagance. Le Misanthrope


donne donc à voir une série d’emportements grotesques, qui ont peu de
chance de corriger ou même d’émouvoir personne. Avec les Lumières,

3 Le Prince de Ligne, à son habitude, force la note au dénouement de ses Contes immoraux
(1801), où les quatre protagonistes se retirent dans un Vallon d’Amour à demi parodique,
mais sans doute à demi seulement: « Nous étions morts au monde; nous n’y avions rien
laissé qui nous y fût cher. Tous nos parents, que leurs charges avaient toujours tenus bien
éloignés, étaient morts; et nos amis ! On sait ce que c’est […]. Pour ne plus entendre
parler de tant de gens si sensibles, nous ne recevions ni lettres, ni gazettes. Nous étions le
monde entier. » (Prince de Ligne, Œuvres romanesques, Roland Mortier et Manuel Couvreur
éds, Paris, Champion, 2000, p. 312).
4 Philippe Ariès, L’homme devant la mort, Paris, Seuil, 1977, p. 604. Ariès enchaîne en affir-
mant que ces révolutions « doivent avoir entre elles des rapports plus profonds qu’une
simple corrélation chronologique », mais ne s’est, à ma connaissance, jamais aventuré à
définir ces rapports. Je crois qu’on peut faire au moins un pas dans ce sens en admettant
que l’individualisme moderne ferait un dénominateur commun assez plausible de ces
diverses révolutions.
5 Le Misanthrope, vv. 69-70
des âmes sensibles 15

Alceste devient un homme qui pense par lui-même et qui a le courage de


ses opinions ; sa vertueuse indignation devant un monde où trop de
choses « pourraient mieux aller prenant un autre cours »6 commande
désormais le respect.
En découle une série de réécritures, parmi lesquelles notamment
quelques paragraphes très enflammés de Jean-Jacques dans sa Lettre sur
les spectacles. Marmontel y va pour sa part, en 1761, d’un Misanthrope corrigé
plus modéré :

Alceste mécontent, comme vous savez, de sa maîtresse et de ses


juges, détestant la ville et la cour, et résolu à fuir les hommes, se retira
bien loin de Paris dans les Vosges…7

Ce phrasé pourrait toujours suggérer un mécontentement excessif :


Marmontel, peu porté aux options cassantes, finira bien sûr par réconci-
lier Alceste avec le monde... Il n’en commence pas moins par com-
prendre très bien, et sans aucunement les condamner, les charmes de sa
solitude :

Libre enfin de soins et de devoirs, tout à lui-même et enfin délivré du


spectacle odieux du monde, il respirait, il louait le ciel d’avoir rompu
tous ses liens. Quelques études, beaucoup d’exercice, les plaisirs peu
vifs mais tranquilles d’une douce végétation, en un mot une vie pai-
sible le sauvait de l’ennui de la solitude : il ne désirait, il ne regrettait
rien.8

Ces délices de la vie campagnarde sont évidemment tout sauf inédits ;


j’hésiterai d’autant moins à y reconnaître une note proprement individua-
liste que la suite consone, pour les dénier, avec les scrupules qui devaient
accompagner une rupture si radicale. Alceste, cette fois, ne se retrouve
pas au « désert », mais dans un coin de terre prospère – et s’en réjouit :

Un Misanthrope qui l’est par vertu ne croit haïr les hommes que
parce qu’il les aime : Alceste éprouva un attendrissement mêlé de joie
à la vue de ses semblables riches du travail de leurs mains.9

6 Ib., v. 160.
7 Marmontel, Contes moraux, Liège, Bassompierre, 1777, t. 2, p. 339.
8 Ib., v. 340.
9 Ib.
16 La communauté

Apprécions au passage l’accent lui aussi fort moderne de sa joie : les


éloges traditionnels de la campagne appréciaient plutôt l’heureuse indi-
gence d’une paysannerie qui, contente de peu, était censée prolonger la
belle simplicité de l’Age d’Or. Alceste, même s’il félicite ses paysans
« d’être encore à demi sauvages »10, se réjouit de leur découvrir une ri-
chesse gagnée à la force du poignet…
Il ne s’avise pourtant pas de frayer avec ces rustres, qui ne le sortent
donc pas de sa solitude. Leur bonheur sert surtout, dans l’économie du
conte, à le rendre curieux de rencontrer leur bienfaiteur. Comme ce n’est
plus tout à fait « une folie », au XVIIIe siècle, « de vouloir se mêler de
corriger le monde »11, Philinte se trouve cette fois relayé par un Vicomte
philanthrope, qui contribue très activement au bien-être de ses entours.
Toujours est-il qu’Alceste n’est ni convié à rejoindre ces efforts, ni tenté
de le faire ; le conte en tire une entrée en matière et les évoque donc dans
ses seules premières pages.
La vraie ‘correction’ est sentimentale. Alceste est presque de suite
heureux d’avoir trouvé un nouvel ami. Le Vicomte se trouve en outre
avoir une fille unique, Ursule, dont il ne manque pas de tomber amou-
reux. Ces deux sentiments choisis (dans toutes les acceptions du terme)
suffiraient, à l’en croire, à remplacer avantageusement tout le reste :

Et quel besoin aurions-nous du monde ? Ah ! Trois cœurs bien unis,


deux amants et un père, n’ont-ils pas dans l’intimité d’une tendresse
mutuelle de quoi se rendre pleinement heureux ? (p. 370)
Je ne trouve ici que deux de mes semblables ; hé bien, c’est le monde
pour moi. Mon âme est pleine, je souhaiterais pouvoir fixer mon exis-
tence dans cet état délicieux, ou que ma vie fût une chaîne d’instants
pareils à celui-ci. (p. 383)

A quoi il convient évidemment d’ajouter12 que le conte ne s’en tient pas


tout à fait à ce repli exclusif : comme Ursule adore passer ses hivers dans
le monde, Alceste promet de l’y accompagner…

10 Ib.
11 Cf. Le Misanthrope, vv.157-58.
12 Voir aussi, pour compléter mon commentaire assez expéditif de ce conte : Brigitte Welt-
man-Aron, « Le Misanthrope mis en tropes : Molière, Marmontel et Rousseau » in L’esprit
créateur, XXXVI/1 (1996), p. 82-90 ; Hélène Cussac, « Réécriture de la retraite dans les Contes
et les Mémoires de Marmontel » in Marmontel. Une rhétorique de l’apaisement, Jacques Wagner éd.,
Louvain/Paris, Peeters, 2003, p. 195-213.
des âmes sensibles 17

La communion des âmes sensibles se profile comme une sociabilité


de rechange et voudrait laver qui s’y adonne de tout soupçon de séche-
resse. Il serait bien entendu vain de prétendre quantifier les dimensions
optimales des micro-communautés du cœur ainsi instaurées.
La formule minimale, qui se limiterait à pavoiser un tête-à-tête amou-
reux, semble de toute manière fort rare. Les intrigues, certes, s’attachent
le plus souvent à la destinée d’un couple, dont l’union se heurte selon les
cas aux obstacles les plus divers. Le contraire serait plus surprenant
puisque c’est là, depuis Théagène et Chariclée, la matière la plus commune
de la Romancie. Reste que la fiction sentimentale ne nous entretient
presque jamais des tribulations de deux amants entourés seulement
d’âmes froides et de méchants13. Il s’y agit plutôt de groupes toujours
fort restreints, mais où l’on apprécie pourtant la présence chaleureuse
d’un ou de quelques amis très chers, d’un sublime bienfaiteur qu’on s’en
voudrait de perdre de vue, de vieux parents entourés d’une piété atten-
drie ou de quelque autre confident.
Comment comprendre ce numquam duo ? On a dû estimer qu’un
simple tête-à-tête paraîtrait de toute manière un peu étroit où il s’agissait
de remplacer un monde ; comme il n’a jamais suffi de dénoncer les pré-
jugés pour ne pas y sacrifier quelque peu, il ne devait être guère plus
rassurant de baser un certificat de moralité sur une passion qui, de temps
immémorial, appelait presque invariablement les pires soupçons. Les
âmes sensibles préféraient donc s’entourer de reflets qui démultipliaient
leur communion chaleureuse, de témoins eux-mêmes attendris qui cau-
tionnaient leurs effusions en les partageant.
Prévost propose, à peu près à mi-chemin de son Cleveland, le rare
exemple d’un témoin recherché de parti pris. Le protagoniste et sa Fanny
se remettent alors de leurs aventures à La Havane, où ils peuvent se
croire à l’abri de tout danger puisqu’ils se trouvent recueillis dans la rési-
dence coloniale du grand-père maternel de Fanny. Le seul ennui est que
le couple vient aussi, en cours de route, de perdre ses meilleurs témoins.
L’amie quasi maternelle Mme Riding a été dévorée par des anthropo-
phages ; Milord Axminster, le père très aimé de Fanny auquel Cleveland
avait voué lui aussi une affection filiale, est mort d’épuisement. Le grand-
père, tout bienveillant qu’il est, reste un hôte lointain, qui ne suffira ja-
mais à les remplacer. Après quelques mois de repos, Cleveland explique
donc à Fanny qu’il veut se mettre à la recherche d’un ami :

13 Ce serait assez le cas de Manon Lescaut (à condition, bien sûr, qu’on accepte de consi-
dérer Manon comme un personnage sentimental…).
18 La communauté

Ecoute-moi, chère Fanny […] et comprends si tu peux cette énigme-


là : tu me rends heureux, ma chère âme ; mais pour sentir tout le
bonheur que je goûte avec toi, il faut que j’aie quelqu’un qui ne soit
pas toi, non seulement à qui je puisse le dire, mais en qui j’aie assez de
confiance pour le dire avec goût, et qui m’aime assez pour trouver du
plaisir à l’entendre.14

On n’est pas plus explicite ! L’entreprise, au demeurant, ne tarde pas à


tourner très mal. Cleveland espère trouver l’interlocuteur qu’il lui faut
dans un personnage assez étrange : un capitaine de passage lui a parlé
d’un mystérieux Robinson volontaire, installé de son plein gré dans l’île
perdue de Serrane dont il aurait été pendant des années le seul et unique
habitant. Cleveland en conclut que « l’humeur et les principes » de cet
étranger doivent «s’accorder entièrement avec les [s]iens »15. Comme
quoi les amis à venir partageraient surtout un goût commun de la soli-
tude ; le projet ne sera pas suivi d’effet puisqu’il s’avère, quand l’inconnu
raconte enfin son histoire, qu’il s’agit d’une âme atroce.
L’épisode montre à sa façon que les rapports entre sensibilité et indi-
vidualisme sont décidément bien tourmentés16. La fiction sentimentale
de type plus courant – Prévost est l’homme de toutes les audaces – pré-
fère engager des témoins moins singuliers, dont la sympathie et la morali-
té sont à la lettre acquises d’avance puisqu’elles datent le plus souvent
d’avant l’épisode raconté. Les amitiés remontent volontiers à la prime
enfance. Il est vrai que le Vicomte du Misanthrope corrigé est lui aussi un
nouvel ami, qui manquait inévitablement chez Molière ; l’exception, cette
fois, confirme la règle puisqu’Alceste, ici, s’émerveille d’abord, avant de
faire lui-même sa connaissance, de ses succès surprenants de seigneur de
village éclairé, qui prouvent de reste qu’il il n’y a décidément pas de mau-
vaises surprises à craindre.

Le conte de Marmontel, disions-nous, propose un spécimen assez


sobre du mirage sentimental. Le régime commun de la sensibilité est plus
pathétique, d’un pathétique qui ira même en s’accroissant au fil du siècle.
Tout se passe comme si les âmes sensibles étaient vouées à une étrange

14 Prévost, Cleveland, Jean Sgard/ Philippe Stewart éds, Paris, Desjonquères, 2003, p. 423.
15 Ib., p. 422.
16 Pour une interprétation globale de l’épisode, voir Jan Herman, Le récit génétique au
XVIIIe siècle, Oxford, Voltaire Foundation, 2009, p. 154-164.
des âmes sensibles 19

surenchère, qui les aurait condamnées à des attitudes toujours plus lar-
moyantes.
On pourrait être tenté de voir là une progression assez naturelle.
Comme le culte de l’émoi fait au XVIIIe siècle une attitude très neuve, on
ne serait pas surpris que le renouveau ne se serait pas accompli de façon
proprement révolutionnaire ; c’est là sans doute une limite du terme
suggéré par Philippe Ariès, qui est en réalité une comparaison et a donc
bien le droit d’être quelque peu boiteux… Il semblerait a priori plausible
que le changement de cap se serait traduit d’abord par des expressions
discrètes, qui auraient par la suite ouvert les voies à des propos de plus
en plus véhéments.
La sensibilité serait-elle, au fil du siècle, devenue plus sûre d’elle-
même ? L’idée reste un peu courte et correspond surtout assez mal au
profil des premiers porte-parole des nouvelles valeurs sentimentales. Ni
Prévost romancier ni Voltaire auteur de tragédies ne paraissent particu-
lièrement portés aux demi-mots ! Aussi aimerais-je suggérer une explica-
tion presque inverse : le survoltage habituel et de plus en plus insistant
des rhétoriques sentimentales a peut-être moins à voir avec une assu-
rance croissante qu’avec une inquiétude fondamentale, qu’on n’en finissait
pas de surcompenser.
La sensibilité, dirais-je, est vouée à douter d’elle-même et cherche in-
lassablement à conjurer ce doute. Tout se passe comme si les âmes sen-
sibles n’étaient jamais tout à fait sûres de la solidité profonde de leurs
attachements et qu’elles s’acharnaient d’autant plus à la proclamer. Une
proximité chaleureuse garantie par la seule ferveur librement consentie
de qui y participe est forcément exposée à tous les fléchissements : d’où
le soupçon permanent d’une indifférence qu’on appréhendait aussi bien
en soi-même que chez ses partenaires et qu’il était impossible de dépas-
ser pour de bon puisque cette éventualité ne fait qu’un, tout bien consi-
déré, avec la liberté même des partenaires. On ne pouvait donc que dénier
l’insoutenable légèreté du sentiment. Comme on n’était jamais sûr d’en
dire, d’en faire ni d’en entendre assez, on multipliait indéfiniment les
protestations de tendresse et les preuves de dévouement.

Une poétique de la fiction sentimentale, qui reste largement à écrire,


devrait sans doute renoncer pour une fois aux récriminations habituelles
sur le profond ennui du genre. Il semble au demeurant moins assom-
mant quand on a compris que les auteurs s’attellent à une entreprise
harassante, qui les condamnait à une éloquence très tourmentée. Il
s’agirait donc d’inventorier aussi bien les divers biais par lesquels le doute
20 La communauté

fondamental n’en finit pas d’affleurer que les arguments que les roman-
ciers s’acharnent à lui opposer.
Je me contente ici d’indiquer quelques pistes. La hantise de l’indiffé-
rence affleure, dans le roman épistolaire et dans bon nombre de corres-
pondances réelles, au travers des inquiétudes et des récriminations qu’y
suscite le moindre retard des lettres : on est toujours plus porté à croire à
une négligence du correspondant qu’à un manquement de la poste ! Il y
aurait à gloser aussi d’étranges crédulités. Des calomnies inventées de
toutes pièces par quelque méchant se font croire très facilement, comme
si la dupe, par-devers elle et dût-elle se le reprocher amèrement plus tard,
s’attendait secrètement aux défaillances qu’on lui raconte. A quoi
s’ajoutent un peu partout des notations incidentes qui ressemblent à des
lapsus : un personnage du jeune Nodier raconte qu’il va se recueillir sou-
vent sur la tombe de son père et qu’il y médite volontiers la Bible ; la
seule méditation dont il fait concrètement état (il prétend avoir ouvert sa
Bible au hasard !) porte sur l’histoire de Joseph vendu par ses frères17…
Les protestations passionnées qui cherchent à contrer ce doute insis-
tant se répartiraient assez, en première approximation, autour de deux
argumentaires majeurs. Elles reprennent tout d’abord plusieurs rhéto-
riques d’accent religieux. L’amour courtois adorait volontiers ses bien
aimées ; on préfère maintenant diviniser les sentiments eux-mêmes. La
voix du cœur ou le coup de foudre passent pour signifier une volonté
céleste. Ailleurs, le sentiment revêt une efficacité quasi miraculeuse : une
visite inattendue d’un aimé qu’on avait cru mort ou parti au loin suffit
quelquefois à rappeler un moribond à la vie. Les romanciers prolongent
aussi le topos prémonitoire : les songes, qui, dans la tragédie, conve-
naient aux seules infortunes princières, consacrent à leur manière la haute
valeur des amours qu’elles inquiètent. La mort de Julie, par exemple, est
annoncée par le fameux rêve du voile18, qui survient significativement à
un moment où l’harmonie de Clarens est bien près de se fissurer – et a
donc très besoin de s’adosser à une réverbération mystérieuse.
Les sentiments paraissent moins éphémères quand ils semblent con-
finer au surnaturel. On peut atteindre au même effet en leur découvrant
une activité involontaire ou plus ou moins opaque à qui la vit : le senti-
ment paraît moins fragile de perdurer en-deçà du seuil de la conscience.
Les surprises de l’amour faisaient traditionnellement – et chez Marivaux

17 Charles Nodier, Le peintre de Saltzbourg (1803) in Œuvres II, Paris, Renduel, 1832 (Ge-
nève, Slatkine, 1968), p. 80.
18 Cf. Nouvelle Héloïse, V/11.
des âmes sensibles 21

encore – un motif amusant, qui invitait à sourire devant un aveuglement


naïf. Elles se prêtent à des affres pathétiques quand les intéressés pres-
sentent que le secret qu’ils n’ont pas encore percé pourrait avoir une
importance définitive. Jean-François Bastide varie l’effet en imaginant un
libertin qui aurait peut-être reculé devant le sentiment s’il ne s’était laissé
surprendre :

Je n’ai pas senti que [mon cœur] se donnait, peut-être aurais-je fait
une longue résistance si je m’en étais aperçu. J’aurais prévu toutes les
peines qui m’étaient réservées, et l’amour de mon repos l’eût emporté
sur le penchant même le plus fort.19

Il va sans dire que ces « peines » ne servent en l’occurrence qu’à souli-


gner le sérieux de l’amour où ce libertin se trouve ainsi engagé à son insu.
Quand il apprend, quelques pages plus loin, que cet amour est partagé,
tout donne à penser qu’au-delà du dénouement heureux, le « penchant »
de cet homme volage mais désormais converti restera invariablement
« fort ».
Les surprises ne se limitent d’ailleurs pas aux commencements pre-
miers. Il arrive aussi, à l’autre bout pour ainsi dire, qu’un personnage se
découvre moins guéri qu’il ne croyait d’un sentiment auquel il s’était
proposé de renoncer. Les lapsus de l’indifférence se trouvent alors con-
trebalancés par des lapsus de l’attachement, qui paraissent plus émou-
vants encore quand il s’avère ensuite que la rupture résultait d’un malen-
tendu. Il est alors délicieux de se dire que le cœur n’avait jamais cru au
tort apparent du partenaire ou que, sans le savoir, on n’avait jamais cessé
de rester profondément liés. Cleveland, qui est en France le premier best-
seller de la sensibilité, doit une large part de son succès à un double ma-
lentendu, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est un peu laborieu-
sement amené. Le jeu en valait la chandelle puisque Cleveland et Fanny,
se croyant réciproquement infidèles, découvrent chacun de son côté que
la trahison du partenaire ne suffit pas à entamer leur passion.

Les communautés sensibles et les amours qui en forment le cœur ar-


dent ont constamment besoin de s’accréditer. Nos auteurs s’acharnent à
multiplier les scènes émouvantes et à y découvrir des incidences célestes

19 Jean-François Bastide, L’amant anonyme et autres contes (1763), Michel Delon éd., Paris,
Desjonquères, 2003, p. 66.
22 La communauté

ou un peu résistible travail inconscient. L’un et l’autre argument parais-


sent aujourd’hui très fragiles ; le public du XVIIIe siècle s’en sera enivré.
Il n’est au demeurant pas interdit de penser que les deux arguments
ont préparé quelques courants majeurs de l’imaginaire moderne. La sur-
naturalisation des émois (on excusera ce vilain néologisme) se prolonge
largement dans le fantastique romantique, qui fera le plus souvent inter-
férer des émois tourmentés et des faits proprement prodigieux. Les his-
toires sont rarement souriantes : le coloris sombre évite tout soupçon de
complaisance et permet ainsi d’affirmer, à la faveur du déroulement ca-
tastrophique, certain voisinage intime de l’émoi et du mystère. L’amour,
chez Théophile Gautier et jusque chez Guy de Maupassant20, réussit plus
d’une fois à opérer une résurrection temporaire. On sait moins que le
premier miracle de ce type se produit dès 1792, quand la jeune Valérie,
dans une nouvelle de Florian, est ressuscitée, et apparemment pour bien
longtemps, sous le baiser d’un survivant inconsolable. Florian parle en
toutes lettres d’un « miracle de l’amour »21 et paraît, quand on relit son
texte, au moins aussi fantastique que Jacques Cazotte.
Les effets involontaires ou opaques nous acheminent du côté des
psychanalyses. Celles-ci aussi paraissent bien sombres pour faire un pro-
longement plausible de la sensibilité ; Freud affirmait qu’il infligeait une
blessure narcissique à l’humanité tout entière. Son succès donne à penser
qu’ici encore la note sombre a pu avaliser une suggestion secrètement
lénifiante. On se dit alors que nul n’a peut-être réussi mieux que Freud à
faire croire à des liens émotionnels que rien ne saurait rompre ; Œdipe
dit d’abord que les attachements de la prime enfance se nouent pour
toute la vie. La psychanalyse diagnostique toutes sortes de fixations. Ces
cauchemars accomplissent le rêve intime des âmes sensibles.

Mais laissons ces prolongements, qui, indiqués ainsi en raccourci, ris-


queraient de devenir très aventureux. Je termine donc en rappelant que
quelques textes ont amorcé, dès le XVIIIe siècle, certaine perspective
critique sur les communautés sensibles.

20
Voir notamment Gautier, La morte amoureuse (1836), Arria Marcella (1852), Spirite (1866);
Maupassant, Apparition (1883), La chevelure (1884), La morte (1887). Cf., à propos des textes
cités de Maupassant, mon essai ‘Les ressuscitées de l’amour’ in Plaisance, Rivista di Lettera-
tura francese moderna e contemporanea 20 (2010), p. 73-87.
21
Florian, Nouvelles, René Godenne éd., Paris, Didier, 1974, p. 277. Je signale que la
formule apparaît déjà, au sujet d’un épisode qu’on pourrait qualifier de proto-fantastique,
dans Cleveland, op. cit., p. 717.
des âmes sensibles 23

La nouvelle Héloïse, déjà, suggère pas mal de doutes au sujet de la réus-


site de Clarens. On pourrait faire un bout de chemin en considérant le
roman comme une expérience de pensée, où Jean-Jacques se donne de
parti pris les conditions les plus favorables, bonne volonté de tous et
absence complète de méchants, pour voir dans quelle mesure la sensibili-
té a des chances d’assurer la vertu et le bonheur durables de tous les
intéressés. Ceux-ci, en l’occurrence, s’applaudissent copieusement ; plus
d’une lettre sonne comme un bulletin de victoire. Il n’est pas sûr du tout
que l’auteur (qui, dans ce roman épistolaire, ne s’exprime jamais en di-
rect) partage tout à fait leur enthousiasme. La fin du roman donne
l’impression que la situation, même dans ces circonstances optimales,
s’empoisonne elle-même et que la mort inattendue de Julie est secrète-
ment vécue comme une délivrance. Julie, de son lit de mort, l’écrit en
toutes lettres à Saint-Preux :

Il faut renoncer à nos projets. Tout est changé, mon bon ami ; souf-
frons ce changement sans murmure ; il vient d’une main plus sage
que nous. Nous songions à nous réunir : cette réunion n’était pas
bonne. C’est un bienfait du Ciel de l’avoir prévenue ; sans doute il
prévient des malheurs.22

Dans les deux dernières décennies du siècle, les brefs romans


d’Isabelle de Charrière proposent à leur tour une adhésion si réservée
aux ferveurs sentimentales qu’elle équivaut à une mise en question. Les
ruines de Yedburg nous emmènent en en Ecosse, autant dire dans un lieu
aussi lointain que le « pied des Alpes » de Jean-Jacques ; les communau-
tés sensibles aiment assurer leur distance. On la trouve ici dans un site
fort délabré, que tout oppose au domaine-modèle de Clarens ; il s’agit en
outre d’un refuge précaire parce que nous sommes désormais à l’époque
des révolutions, où l’Ecosse menace à tout moment de se trouver entraî-
née. La communauté sensible regroupe cette fois des rescapés en sursis.
L’équilibre interne qu’elle atteint est s’il se peut plus fragile encore. La
nouvelle raconte pour l’essentiel comment l’aîné de deux frères épouse
une compagne de jeux de leur enfance dont son cadet se trouve pareil-
lement amoureux : il s’est « attaché à elle par tant de liens de tendresse,
d’estime, d’habitude et d’innocente familiarité que jamais ces liens n’ont

22 Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes II, Bernard Gagnebin et Marcel Raymond éds.,
Paris, Gallimard, 1964, p. 740.
24 La communauté

pu se rompre »23. Comme personne ne se doute seulement de ces senti-


ments, il décide d’en prendre son parti et se résigne après quelques hési-
tations à assister à la noce comme si de rien n’était. Il n’y est pas le seul
invité malheureux : son oncle aurait lui aussi préféré s’absenter pour ne
pas revoir la sœur aînée de l’épousée, dont il avait été amoureux et qu’il
sait très mal mariée ; on parle aussi d’une autre amie d’enfance qui avait
secrètement aimé le marié. Tout cela fait beaucoup de sacrifices, qui
paraissent un peu dérisoires quand on sait que l’épousée, « qui avait aimé
James et Charles Woodbridge plutôt qu’elle n’aimait l’un des deux »24, ne
préfère pas vraiment l’aîné – et que celui-ci, de tempérament moins pas-
sionné que son frère, se serait probablement résigné sans trop d’états
d’âme.
Voici donc une communauté sensible où l’on paie au prix fort un ré-
sultat tant soit peu médiocre. Elle n’en aboutit pas moins à un moment
harmonieux :

Oh ! quelle belle et touchante assemblée que celle qu’il y avait ce soir-


là à Old-Yedburg ! Le jour avait fini : la lune avec sa pâme et douce
lumière vint montrer les unes aux autres des personnes si dignes de se
voir et de s’admirer. Elles se regardèrent avec plaisir, avec douleur,
avec attendrissement.25

Ce n’est par malheur qu’un très bref moment. Le frère cadet, qui n’a pas
durablement le courage de son sacrifice, succombe quelques jours plus
tard à des avances intéressées, contracte un mariage indigne, puis divorce
à la première infidélité avérée et part oublier ce beau gâchis dans un long
voyage. La communauté de Yedburg, qui n’avait déjà réussi qu’un bon-
heur modeste, ne sera plus jamais au complet…

23 Isabelle de Charrière, Œuvres complètes IX, Jean-Daniel Candaux e.a. éds, Amsterdam,
G.A. Van Oorschot, 1981, p. 330.
24 Ib., p. 330.
25 Ib., p. 334.
I

Un Ancien Régime de la sensibilité ?


La sœur jalouse ou les partialités de l’évidence

Si l’importance de Charles Sorel dans l’histoire de la nouvelle fran-


çaise n’est plus à démontrer, tout se passe à vue de bibliographie comme
si l’exploration de ses récits brefs s’était limitée du coup, par un réflexe
quasi spontané, à leur nouveauté génologique. L’Histoire comique de Fran-
cion s’impose de son côté, et là aussi depuis quelque temps déjà, comme
un témoignage exceptionnel, et remarquablement ajusté aux curiosités de
l’historiographie récente, sur un très Ancien Régime. Curieux partage
d’une œuvre où les nouvelles seraient du ressort du poéticien alors que le
grand roman témoignerait sur les mentalités. Comme Charles Sorel reste
malgré tout un auteur assez peu fréquenté, il serait abusif de dénoncer à
ce sujet deux chasses gardées opposées. Les chasseurs étant des deux
côtés un peu rares, c’est plutôt la hasard – ou le sentiment d’une urgence
première – qui aura voulu qu’ils se soient lancés sur des pistes diver-
gentes.
Une monographie récente fort bien venue1 donnerait à penser que les
choses, sur ce point, se mettent enfin à bouger . L’auteur y découvre en
effet, sous l’intrigue de Francion, une trame serrée d’allusions aux débats
rhétoriques de l’époque ; ces contentieux de doctes fourniraient les coor-
données de l’œuvre, qui ne se contenterait donc pas de transcrire le
monde comme il va (ou plutôt comme il allait). La présente étude vou-
drait amorcer le rapprochement inverse en interrogeant une nouvelle de
Sorel devant l’horizon des mentalités.
La sœur jalouse2, on s’en apercevra, n’a pas la saveur carnavalesque qui
fait le charme de Francion. N’empêche qu’on y découvre toujours, au
travers de tels gestes racontés comme de tels partis-pris du narrateur, une

1 Cf. Wim de Vos, Le singe au miroir. Emprunt textuel et écriture savante dans les romans comiques
de Charles Sorel, Leuven, Universitaire Pers/ Tübingen, Günter Narr, 1994.
2 Références à La sœur jalouse in Dom Carlos et autres nouvelles du XVIIe siècle, Roger Gui-
chemmer éd., Paris, Gallimard, 1995, p. 25-76. L’ensemble des nouvelles a été réédité en
reprint chez Slatkine en 1972 (réed. 2011). Jean Laffond a préfèré, pour ses Nouvelles du
XVIIe siècle de la Pléiade (Gallimard, 1997), la version très retouchée des Nouvelles choisies
de 1645, où notre histoire s’intitule désormais La jalousie cruelle et où tous les protago-
nistes ont changé de nom : Laure devient Claudiane, Francine s’appelle Isabelle, Albert
est rebaptisé Martial, etc.
28 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

psycho-logique fondamentale de l’Ancien Régime qui s’inscrit très en-


deçà de ce que Robert Muchembled a défini comme l’« invention de
l’homme moderne »3.

Inégalités
La sœur jalouse s’ouvre sur une déclaration qui irait plutôt au-devant de
nos réflexes « démocratiques ». Charles Sorel se proposerait de démon-
trer que le populaire est lui aussi capable de grands sentiments :

Ce sera pour vous faire connaître que l’amour n’est pas comme la
foudre qui ne se jette que sur les plus hautes tours, mais que, ressem-
blant à la mort, il se met aussi bien dans les pauvres cabanes des pay-
sans que dans les superbes palais des monarques. Ce n’est pas l’or
qu’il cherche ; il ne veut que des cœurs et des affections. (p. 25)

La nouvelle, pour un peu, se chargerait de certaine revendication plé-


béienne, elle chercherait à prouver que « les gens de basse qualité »
(p. 25) sont eux aussi des êtres humains à part entière. A lire la suite, on
ne tarde pas à s’apercevoir que les hiérarchies établies y sont très peu
malmenées. L’incipit s’adresse très explicitement à un public de condition
élevée ; l’excursion proposée dans la vie paysanne ne découvre pas des
égaux, ni même des interlocuteurs possibles, elle vaut d’abord par son
exotisme :

Vous qui vivez parmi les grandeurs du monde, ne refusez point d’ouïr
les petites particularités d’une histoire naïve que je veux raconter. Par
aventure y goûterez-vous plus de contentement qu’à entendre les ac-
tions de vos pareils, qui vous sont trop ordinaires. (p. 26)

Les protagonistes de cette « histoire naïve » sont assez significative-


ment des êtres exceptionnels, des paysans au-dessus de leur état. Fran-
cine,

qui avait des beautés que l’on ne rencontre guère dans les champs
[…], plaisait si fort à tout le monde pour sa gentille humeur que
même les demoiselles étaient fort aises de l’avoir en leur compagnie.

3 Cf. Robert Muchembled, L’invention de l’homme moderne. Sensibilité, mœurs et comportements


collectifs sous l’Ancien Régime, Paris, Fayard, 1988.
La sœur jalouse 29

Elle y chantait des chansons si jolies et avec une vois si douce que
c’était un plaisir extrême que de l’y voir. (p. 26)

C’est ce qui s’appellera un siècle plus tard avoir d’assez beaux yeux pour
des yeux de province. La formule, dans la comédie de Gresset4, disquali-
fie le fat qui la prononce – et qui, à ce moment, en remet pour se faire
mal voir et profère donc sciemment une énormité ; l’auteur du Méchant
prélude déjà, fût-ce au seul profit d’une noblesse rurale snobée par les
élites parisiennes, à l’égalité révolutionnaire. Sorel n’en est pas encore là,
il trouve tout naturel que les « beautés » soient, comme tant d’autres
choses, un privilège aristocratique, dont quelques roturiers participent
par exception. La belle chanteuse se trouve en quelque sort cooptée. Le
héros de l’histoire, Albert, devait être un jeune paysan, « fils d’un manant
d’un bourg prochain » (p. 26). Lui aussi a au moins coudoyé les élites :

Dès son jeune âge, il s’était mis à servir de laquais à la Cour et pour
lors était valet de chambre d’un gentilhomme […]. Il n’avait pas
l’esprit grossier comme les autres garçons de village, l’ayant un peu
façonné dedans la ville. C’est pourquoi il eut assez de jugement pour
remarquer les perfections de Francine et pour les trouver dignes
d’être aimées. (p. 26-27)

L’idylle campagnarde unit ainsi deux villageois pour le moins aty-


piques. Le tout-venant de la paysannerie qui les entoure se rabat sur des
stéréotypes plus négatifs et fournit surtout les méchants de l’histoire.
Francine a aussi un amoureux ridicule ; ce Cheron est « un franc pitaut »
(p. 28) dont les sentiments s’expliquent tout autrement :

En ce temps-là, Cheron eut plus d’amour pour Francine que son


grossier esprit ne permettait. Je n’en puis référer la cause qu’à son
opiniâtreté que l’on excitait incessamment à la poursuite, car il n’est
point croyable qu’il sût remarquer parfaitement le mérite de sa maî-
tresse pour la souhaiter d’un désir déterminé. (p. 39)

Dans la seule scène « comique » de la nouvelle, le pauvre homme fait une


cour grotesque à sa Francine et n’a « pas l’esprit de s’apercevoir » (p. 41)
qu’elle se moque de lui :

4 Gresset, Le Méchant, v.141 in Théâtre du XVIIIe siècle I, Jacques Truchet éd., Paris, Galli-
mard, 1972, p. 1261.
30 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

Jamais il n’avait ouï parler de fille de cette sorte, car l’on n’en voyait
que fort peu qui hantassent aux bonnes maisons comme celle-ci et y
apprissent les règles de la civilité. (p. 40)

La « civilité » du XVIIe siècle n’enseigne pas encore à s’abaisser au niveau


de son interlocuteur ! Cheron ne manque pas d’attribuer le succès qu’il
croit avoir remporté au « beau panache qu’il avait acheté depuis peu à la
grand-ville » (p. 41). Racontée dans un autre registre, sa naïve satisfaction
aurait pu paraître navrante. Sous la plume de Sorel, il s’agit de toute évi-
dence d’un hommage, qui n’est même pas involontaire, de la rustauderie
aux élégances citadines.
Le père de Francine, Clément, est lui aussi un paysan plus obtus que
nature, entièrement gouverné par sa fille aînée, qui est la « sœur jalouse »
du titre. Ses seuls gestes autonomes, si l’on peut dire, le montrent préci-
sément privé de toute maîtrise de lui-même. Albert se fait bien voir de lui
en l’enivrant ; quelques semaines plus tard, un accès de colère met Clé-
ment fort près du meurtre5 ; on s’en étonne d’autant plus que le fait fâ-
cheux qui le fait sortir de ses gonds ne devait pas vraiment le surprendre.
Les autres villageois se montrent à l’occasion tout aussi violents ; une
kermesse elle aussi très arrosée manque de coûter la vie à Albert, que
beaucoup jalousent :

L’un prend un fléau, l’autre une perche de la petite treille sous laquelle
étaient les violons, et quelques-uns prennent les premières pierres qui
se rencontrent à leurs pieds. Albert [savait] bien qu’il lui était impos-
sible de résister à toute cette canaille qui se plaisait à lui faire quelque
tort parce qu’il la méprisait et avait élu une condition toute contraire...
(p. 30)

Nos amoureux ne rencontrent donc aucune sympathie villageoise. Aussi


finissent-ils par se réfugier à Paris, où Albert trouve à caser sa bien aimée
auprès de la sœur de son maître. Il n’y faut pas un voyage bien long, le
village de Laurette se trouve seulement « à six lieues de la ville » (p. 26) ;
la sœur jalouse vient donc à son tour à la ville et y réussit, par un strata-
gème que nous aurons à gloser, à faire empoisonner l’innocente Fran-
cine.

5 Cf. resp. p. 33 et 47.


La sœur jalouse 31

Déférences
Charles Sorel s’embarrasse peu de scrupules égalitaires et s’aligne sans
trop y réfléchir sur les cascades du mépris de son siècle. Il y va aussi, au
fil de son intrigue, de quelques évaluations morales assez surprenantes.
Sa nouvelle raconte les mésaventures d’un couple vertueux persécuté par
une sœur jalouse ; il semble entendu d’un bout à l’autre du récit qu’elle
s’acharne par méchanceté pure sur d’innocentes victimes. Le lecteur
moderne ne manque pas de se dire que les responsabilités sont malgré
tout plus partagées.
Pour vivre près de sa belle, Albert se fait engager pendant un certain
temps comme valet de ferme de son père. Comme il lui faut pour cela les
bonnes grâces de la sœur aînée, qui décide de tout à la maison, le couple
trouve tout simple de lui faire croire qu’Albert est épris d’elle-même !
Sorel ne s’avise pas de blâmer cette supercherie et plaindrait plutôt ses
amants de se voir « réduits » à de telles « extrémités nécessaires » (p. 36).
Tout au plus Albert se sent-il un bref scrupule ; le paragraphe6 atteste
son extrême délicatesse, mais lui permet en somme, puisqu’il choisit
presque aussitôt de continuer à mentir, de cumuler les honneurs de la
vertu et les bénéfices du mensonge. Bénéfices au demeurant brefs : le
mensonge ne tarde pas à s’éventer. On admettra que l’aînée, même si elle
finit par y aller un peu fort, avait quelques raisons d’en vouloir à une
cadette qui lui prépare sciemment une déception si cuisante.
Or le texte s’apitoie à peine. La première méchanceté de Laurence uf-
fit de suite à éponger les dettes : Francine, dès cette première riposte, a
« bien son change des tromperies qu’elle […] avait jouées » (p. 48) à sa
sœur. Après, il n’est plus guère question que la « rage » (p. 44 et 49) ou de
la « méchanceté » (p. 52) de la jalouse, qui devient tout uniment « cette
méchante fille » (p.53). Quand elle apprend enfin les adresses parisiennes
des fugitifs, elle part tout de suite les y relancer. Ce départ, pour un peu,
serait une faute de plus :

Elle quitta son père, dont elle devait tenir plus de compte, et s’en vint
à Paris sans son congé. (p. 57)

Le départ de Francine n’avait suscité aucune réserve. La terrible ven-


geance finale pourrait être un geste de folle ; la démence, sous la plume
de Sorel, vaudrait un blâme plutôt qu’une excuse :

6 Cf. p. 38.
32 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

Elle pensa devenir folle, et certes, l’on pouvait être exposé quand l’on
croirait qu’elle la devint, vu qu’elle fit des choses dont la proposition
ne tombe guère dans les esprits des personnes qui se tiennent ferme-
ment aux préceptes de la sagesse. (p. 61)

Nous sommes encore dans un monde où il suffit, pour ne pas devenir


folle, de la vouloir « fermement » ! L’obstination de Laurence se fixe un
tout autre objectif ; elle s’avise à ce moment de « la plus exécrable mé-
chanceté dont l’on ait jamais ouï parler au monde » (p. 61).
On imagine sans peine le roman du XIXe siècle qui compatirait aux
humiliations de la délaissée et la montrerait glissant insensiblement vers
des folies meurtrières. Sorel y va plus rondement, il se contente d’une
évaluation massive qui met tous les torts d’un seul côté, du côté de la
plus malheureuse. Le problème, pour nous, est de reconstruire les atten-
dus d’un tel verdict.

On pourrait croire qu’il n’y a pas à proprement parler verdict. Sorel


sympathise avec ses amoureux et en veut à celle qui traverse leur bon-
heur ; il pourrait retrouver un parti pris quasi intemporel du romanesque,
où l’amour partagé est depuis toujours en possession de primer sur à peu
près tout. Pareil schématisme ne convient, et jusque dans la littérature de
consommation de notre XXIe siècle, qu’à des textes eux-mêmes som-
maires. La sœur jalouse, d’une écriture très soignée et parsemé de ré-
flexions moralisatrices, relève à l’évidence d’un registre plus ambitieux.
Comme il ne s’agit pas non plus d’autre part d’un chef-d’œuvre du tout
premier ordre, il n’est pas sûr a priori que le texte soit d’un bout à l’autre
entièrement cohérent. Il devrait pourtant être possible de dégager une
manière d’axiomatique sous-jacente, qui aurait amené Charles Sorel à
apprécier son intrigue d’une manière pour nous fort déconcertante.
Relatant le stratagème imaginé par Francine, Sorel estime au fond que
Laurence avait tort et était ridicule de se laisser duper. Elle aurait dû se
rendre compte, en dépit des assurances mensongères qu’on lui prodi-
guait, qu’un homme comme Albert ne pouvait raisonnablement l’aimer :

Francine, qui savait qu[e Laurence] était fort contente d’être recher-
chée par quelqu’un de bonne mine, pour parvenir à son but, lui assura
qu’Albert l’aimait grandement et qu’il n’essayait d’avoir entrée chez
elle que pour le lui découvrir. Elle qui ne se croyait pas moins belle
que sa sœur, crut aisément qu’elle avait assez de mérite pour attirer
Albert à lui vouloir du bien. (p. 34-35)
La sœur jalouse 33

Elle n’avait qu’à se montrer plus réaliste ! L’amour, ici, a plus à voir avec
un « mérite » objectif, qui tombe sous le sens commun, qu’avec quelque
affinité ineffable des cœurs. Ce qui explique aussi pourquoi les conversa-
tions des deux sœurs amoureuses du même homme prennent d’abord un
tour si satisfaisant. Laurence

ne parla plus d’[Albert] depuis et mit ses perfections à un prix extrê-


mement haut, de quoi Francine n’était pas fâchée, n’y ayant point de
discours qui lui plus davantage. (p. 35)

La gêne qu’un tel dialogue aurait dû entraîner reste complètement ab-


sente. Le conteur, tout moraliste qu’il est, ne scrute pas la subjectivité de
ses personnages. Ne l’intéresse que leur alignement – ou leur manque
d’alignement – sur une vérité de fait.
Aussi se dit-on que l’amour de Francine et d’Albert emporte sans
doute ses suffrages parce qu’il se plie exemplairement à tout un réseau de
vérités et de convenances pareillement externes. Albert aime une pay-
sanne exceptionnelle ; ses séjours à la ville auraient pu l’amener à viser
plus haut. Lors de leur première rencontre, amenée selon les meilleures
traditions par un évanouissement, Francine est d’abord effrayée de se
voir secourue par « un homme vêtu à la soldade » ; Albert « tâche de
l’assurer en lui disant qu’il était du pays » et y réussit assez vite puisqu’elle
« voi[t] sa façon modeste qui témoignait qu’il n’avait point de malice. »
(p. 27). Le coup de foudre ne joue toujours que d’un seul côté ; Francine
hésite longtemps avant de se livrer à ses sentiments parce qu’elle craint
de se montrer outrecuidante :

Francine, se représentant alors de combien il surpassait en mérite les


villageois qui la recherchaient, chassa tout à fait de son âme une mo-
destie trop grande, qui la pouvait empêcher de soulager sa passion, et
témoigna qu’elle était fort aise de savoir qu’il daignait tourner ses yeux
devers elle, ne songeant point à tant d’autres filles qu’il pouvait avoir
vues en suivant la Cour. (p. 31)

L’accord amoureux qui se noue reste lui aussi exemplairement modeste,


d’une modestie qui atteste à la fois sa sincérité et son respect des limites :

Ils se firent réciproquement plusieurs promesses d’amour, qui étaient


simples et naïves, non point relevées et pleines de ces artificieux traits
d’éloquence que ceux qui savant ce que c’est que d’aimer véritable-
34 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

ment blâmeront toujours, parce que ceux qui s’en servent désirent
plutôt de faire éclater la grandeur de leur esprit que celle de leur fidéli-
té […]. Il n’en était pas de même de ces deux amants, dont les esprits
n’étaient pas adonnés à la tromperie ; Ils ne se promettaient que des
choses qui ne surpassent point les forces des personnes mortelles,
ayant envie de mettre fin à tout ce qu’ils disaient. (p. 31-32)

Voici donc des gens qui s’aiment comme il convient à leur modeste
condition de « personnes mortelles ». Sur ce plan, le principal stratagème
des amoureux est aussi un retour à l’ordre ; pour vivre près de Francine,
Albert abandonne un moment sa condition citadine pour se mettre tout
à fait « à suivre le train de vie de ses parents » (p. 33) ; il y réussit « avec
une humilité dont tout le monde s’étonnait » (p. 35). Tout se passe
comme si ce retour, même si Albert « ne fai[t] le pauvre que par maxime
d’amour » (p. 33), valait en même temps une épreuve. Le père de Fran-
cine tient

pour impossible qu’un homme qui avait vu la pompe des courtisans,


dont il avait été enchanté, se pût longtemps resserrer dans les limites
d’une basse condition. (p. 35)

Il se voit obligé de constater qu’Albert ne manifeste « rien de l’humeur


altière et effrontée » (p. 38) à laquelle il s’attendait. Rien n’indique
d’ailleurs qu’Albert s’ennuierait à la campagne. Il retourne seulement à
Paris pour y amener Francine et la soustraire ainsi aux persécutions de sa
sœur. Tous les deux se trouvent alors rejoindre leur second lieu naturel,
où ils connaissent de nouveau parfaitement leur place. Albert se remet à
servir son maître « avec plus de soin et de fidélité que jamais » (p. 57),
Francine a vite fait de devenir une femme de chambre idéale.
Les calomnies qui les obligent à fuir leur village convainquent en ver-
tu de leur énormité même. Laurence se fait croire parce que « tout le
monde » trouve évident qu’une sœur ne se laisserait pas aller à certaines
médisances : comment « révoquer en doute ce que dirait une sœur contre
une autre sœur, au déshonneur de laquelle elle était comme participante »
(p. 48) ? Cette affreuse évidence joue une seconde fois quand Laurence,
déterminée désormais au meurtre, réussit à faire chasser Francine de
chez sa maîtresse citadine, qui aurait pu, sinon, la protéger :

La dame ajouta foi à ces paroles, ne se pouvant figurer qu’une fille eût
tant de malice que de médire injustement de sa sœur. (p. 62)
La sœur jalouse 35

Les menées de Laurence font ainsi horreur de bafouer une proximité


imprescriptible. Elle en méconnaît sans doute une autre encore. Charles
Sorel ne va pas jusqu’à dire en toutes lettres que, paysanne et « fort désa-
gréable » (p. 26), la jalouse pourrait bien se contenter de Cheron ; il est
bien près de le sous-entendre. Il se trouve en effet que le malotru est
incontournable puisque Clément tient de toute façon à l’avoir pour
gendre « à cause de ses richesses » (p. 41) ; dans un premier temps, et
avant que la furie vengeresse l’emporte définitivement, les menées de
Laurence visent à le refiler à sa sœur, « se réservant Albert pour elle » (p.
41). Le partage inverse semble dans toutes les acceptions du terme plus
approprié.

Les jugements de valeur de La sœur jalouse opposent des amoureux


respectueux de leur lot et de leurs entours naturels à une ennemie qui se
disqualifie de les bousculer. Albert se recommande « par beaucoup de
douceur et d’obéissance en son naturel » (p. 35) ; il ne s’agit pas d’une
docilité traditionnelle d’amant courtois puisqu’on le voit aussi, se con-
formant là encore aux attentes coutumières de son monde, « gouvern[er]
tout à fait « (p. 62) sa bien aimée. Son « obéissance » essentielle, qu’il
partage avec Dorine, est plus diffuse, elle se profile comme une défé-
rence quasi instinctive devant les évidences d’un monde où l’on s’insère
plus qu’on ne cherche à le remodeler.
Ce que nous découvrons ainsi n’est rien d’autre que cette « culture de
la soumission »7 qui fait un contraste anthropologique majeur entre
l’Ancien Régime et notre modernité. L’individu moderne se croit le droit,
sinon même le devoir, de choisir ses propres projets et de les poursuivre
comme il l’entend ; les membres des sociétés traditionnelles, holistes
pour reprendre le terme de Louis Dumont, se sentent plutôt tenus
d’accomplir ce qui s’imposait, d’emprunter pour chacune de leurs dé-
marches des chemins très prévisibles puisque largement tracés d’avance.
C’est ce que René Descartes appelait, dans la troisième maxime d’une

7 Formule de Mireille Laget, Naissances. L’accouchement avant l’âge de la clinique, Paris, Seuil,
1982, p. 125. Je souligne au passage que les mépris que nous avons inventoriés d’abord
ne contredisent aucunement, bien au contraire, ce sens de l’alignement. La docilité ‘ho-
liste’ respecte, parmi bien d’autres choses, les hiérarchies établies; on s’y conforme aussi
en regardant de haut ceux qui se trouvent en bas. Hervé Béchade constate de même que,
tout attentif qu’il se montre à représenter dans ses romans la diversité des langages de son
époque, Sorel se contente toujours d’un crayon très sommaire du ton paysan. Voir à ce
sujet Hervé Béchade, Les romans comiques de Charles Sorel. Fiction narrative, langues et langages,
Genèvre, Droz, 1981, p. 244-254.
36 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

morale provisoire qu’il n’a jamais reniée, chercher à se changer soi-même


plutôt que l’ordre du monde. Ce très vieil habitus, en vertu duquel il sem-
blait presque indécent, à la lettre extravagant de trop s’écarter des sentiers
battus, nous est devenu presque inimaginable. La sœur jalouse le fait re-
vivre un instant.
Non que Charles Sorel, à proprement parler, l’explore. La docilité au-
jourd’hui perdue faisait si bien la trame de son monde qu’il aurait sans
doute été fort en peine de la repérer comme telle. Le sujet qu’il a choisi
de traiter (et qui fait pour cela même un excellent sujet de nouvelle)
s’éloigne d’ailleurs du prévisible puisqu’il consiste pour l’essentiel à dé-
couvrir un bel amour où on ne l’attendait pas. Il n’en est que plus ins-
tructif de voir que le détail de l’intrigue donne surtout à lire certain retour
très insistant du balancier en rejoignant à tout bout de champ et par tous
les biais imaginables la norme d’abord éludée. Nos amoureux paysans
gagnent le droit de l’être en se conformant, leur amour sauf, à toutes les
décences.
On peut se demander si Charles Sorel croyait tout à fait à sa belle ex-
ception. Reprenant son point de départ aux abords du dénouement, le
nouvelliste suggère alors, dans un paragraphe qui a fort l’air d’un repen-
tir, que ce sont plutôt les excès de la « furieuse passion » (p. 57) de Lau-
rence qui prouvent, mais de façon incomparablement moins lénifiante,
que l’amour se manifeste aussi à la campagne :

Que l’on me dise à cette heure-ci que l’amour n’a pas tant d’effet sur
les personnes qui ont été élevées grossièrement que sur celles qui ont
même sucé les mignardises avec le lait. Pour prouver le contraire, je
ne rapporterai point d’autre exemple que celui-ci, qui est assez puis-
sant pour résister à toutes les raisons que l’on me saurait dire. Où
sont les filles d’éminente qualité qui se porteraient à de semblables
excès ? Il s’en peut trouver, à ne point mentir, qui en aient la volonté,
mais une discrétion fâcheuse les réserve dans les limites de leur de-
voir. (p. 58)

Ne nous appesantissons pas trop sur cette « discrétion fâcheuse », qui


dénoncerait, dans une optique presque stendhalienne, certaine tiédeur
dans le mal : tout conteur épris de situations frappantes a forcément un
côté immoraliste. L’ensemble du paragraphe rend de toute évidence un
son réprobateur : le récit d’abord si exemplaire va finir sur un crime de
l’amour. Il atteste, comme on le savait de reste même si Sorel l’avait vou-
La sœur jalouse 37

lu oublier le temps d’une demi-nouvelle, qu’on ne sort de l’ordre que


pour commettre des horreurs.

La mort choisie
Ce sens de l’alignement, que le conteur et ses personnages positifs re-
trouvent infailliblement comme leur posture la plus spontanée, s’impose
une dernière fois au dénouement, où il départage deux décès. Désespé-
rant de jamais conquérir Albert, Laurence décide d’empoisonner sa ri-
vale, qui se trouve souffrir à ce moment de la jaunisse ; l’idée s’impose
donc de lui administrer le poison dans un prétendu remède. Laurence
voudrait se défaire du coup de Cheron et imagine de lui faire endosser le
crime. Le naïf est donc fort surpris de découvrir dans sa chambre une
fiole qui semble contenir un remède et qu’il imagine venir de son ange
gardien ; elle est enrobée dans une lettre anonyme rédigée bien sûr par
Laurence, qui s’empresse, quand la pauvre dupe lui amène sa découverte,
de l’expliquer dans le sens voulu. Francine finit par prendre la boisson
fatale, qui lui laisse encore douze heures de vie ; elles suffisent pour
qu’Albert, qui était parti pour « quelques jours aux champs avec son
maître » (p. 61), puisse la revoir une dernière fois. Quand Cheron, qui ne
se doute de rien, vient voir l’effet de son remède, Albert se bat avec lui,
lui assène un coup mortel et lui demande ensuite de le tuer à son tour.
« La détestable Laurence, qui attendait impatiemment quelle fin auraient
ses tragiques desseins » (p. 73), ne tarde pas à apprendre que son crime
parfait a fait une victime de trop. Furieuse une fois de plus, elle essaie de
se noyer, mais est sauvée in extremis par des pêcheurs : le Ciel se réservait
de la faire mourir, trois moins plus tard, des suites d’une chute cette fois
involontaire dans « la rivière où elle s’était précipitée auparavant » (p. 75).
Il va sans dire que tous les détails de ce jeu de massacre ne font pas
forcément sens. Le simple dévidement d’un événementiel compliqué a
dû comporter son agrément propre, Sorel aura pris à plaisir à complexi-
fier le projet de Laurence, puis à le faire déraper. Sa narration s’accom-
pagne toujours de jugements de valeurs dont la logique s’écarte quelque-
fois de la nôtre et qu’il vaut donc la peine d’interroger. Albert et Lau-
rence vont tous les deux au-devant d’une mort volontaire, que le texte ne
stigmatise que pour la seconde ; il y a là une dernière inégalité de traite-
ment à élucider.
38 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

A en croire l’Histoire du suicide de Georges Minois8, le XVIIe siècle se


caractériserait, dans la longue histoire des attitudes devant la mort volon-
taire, par un renforcement des interdits. La rigueur accrue de la Contreré-
forme se manifesterait aussi de ce côté-là. La pratique des romanciers
semble à vue de pays plus ambiguë. Il leur arrive plus d’une fois de rela-
ter telles morts choisies, antiques ou pas, sans un mot de blâme ; ils se
contentent ailleurs de ressasser, au détour d’une incidente, des réproba-
tions visiblement stéréotypées. Sorel juxtapose deux fins volontaires en
les marquant lourdement d’un signe contraire ; son diptyque a donc
toutes chances de nous édifier sur les enjeux d’une évaluation qui se
passe souvent d’arguments.
Il n’est en effet pas si facile de condamner valablement le suicide, qui
se distingue de tous les autres actes répréhensibles dans la mesure où,
idéalement, il ne lèse personne : la victime est par définition consentante.
Aussi croirais-je volontiers que la réprobation si répandue -à peu près
aussi universelle que le tabou tout aussi irrationnel de l’inceste- traduit
surtout un scrupule holiste instinctif. Tant qu’il demeurait évident que la
vie d’un chacun devait s’insérer dans une trame plus large, on estimait
que la décision d’en finir était en tant que telle chose trop sérieuse pour
être laissée, au hasard des caprices, à la libre disposition de chaque indi-
vidu. On conçoit aussi que cette réserve intuitive s’énonçait avec une
rigueur très inégale : Thanatos faisant la perspective la plus commune
qu’on puisse imaginer, sur laquelle tout le monde devait s’aligner sans
trop récriminer, on oubliait parfois9 d’en vouloir pour de bon à ceux qui
anticipaient sur cette échéance si éminemment partagée.

Le stratagème de Laurence mobilise, pour une contrefaçon sacrilège,


les encadrements mystérieux que la piété traditionnelle aime deviner sous
le cours des choses. Elle persuade Cheron que son ange gardien ferait
dépendre son sort à venir de son empressement à secourir Francine. Sug-
gestion assez farfelue ; Sorel se tire d’affaire en précisant que sa paysanne
n’aura su imaginer qu’un artifice « un peu grossier et rustique » (p. 61). Il
n’en fallait au demeurant pas plus pour une dupe aussi bornée. Cela
n’empêche pas d’indiquer dans le même paragraphe que l’horrible ma-

8 Georges Minois, Histoire du suicide. La société occidentale face à la mort volontaire, Paris,
Fayard, 1995. Voir surtout, pour le XVIIe siècle, p. 106-176.
9 Pour un exemple de ces flottements presque contemporain de notre nouvelle, on pour-
ra se rapporter à mon étude « L’Astrée ou la discrétion de la mort apprivoisée » in Mau-
rice Delcroix e.a., Thanatos classique. Cinq études sur la mort écrite, Paris, Jean-Michel Place/
Tübingen, Günter Narr, 1982, notamment p. 37-43.
La sœur jalouse 39

chination ne relèverait pas exclusivement d’un simple vouloir humain. Il


y aura fallu aussi une inspiration diabolique :

Avec l’aide du mauvais démon qui donne toujours conseil aux per-
sonnes désespérées, [Laurence] eut bien l’artifice de trouver une sub-
tile invention. (p. 61)

On s’étonne donc peu que la victime mourante se trouve communier


à son tour, au moment suprême, avec un arrière-plan surnaturel :

Comme ordinairement ceux qui sont au dernier période de leur vie


ont le don de prophétiser et de deviner, elle assura qu’il fallait que ce
fût du poisson qu’elle avait avalé et qu’il ne pouvait venir que de la
part de sa sœur, qui ne désirait autre chose que son trépas. (p. 68)

Ce n’est même pas sublime, Francine participe d’une clairvoyance ordi-


naire de l’agonie, qui n’a strictement rien à voir avec une quelconque
prérogative particulière de l’amour malheureux. Nous restons aux anti-
podes de toute exaltation romantique. Francine envisage bien, comme
d’innombrables agonisantes du roman sentimental le feront après elle,
des retrouvailles célestes avec le bien aimé qu’elle se voit forcée d’aban-
donner. Quand elle ajoute que la mort mettra au moins leur amour au-
dessus de toutes vicissitudes, le ton n’a rien de l’insistance secrètement
désespérée que les âmes sensibles mettront un siècle plus tard à ce genre
de considérations. Francine dit très simplement :

Apprenez pour vous consoler que les sentiments que l’on a sur le le
point de ce départ-ci, l’on les conserve toujours après ; car l’âme n’est
plus sujette au changement dans l’autre monde ; sa volonté est si
ferme qu’elle ne se peut plus ébranler. (p. 69)

La modestie exemplaire de nos deux « fidèles amants » (p. 69) va jusqu’à


admettre sans hausser nécessairement la voix que, comme toutes choses
humaines, leur amour serait, ici-bas, sujet au « changement ».
Albert ne réussit pas tout de suite cette modération. Il se laisse aller
d’abord à « plusieurs blasphèmes contre le Ciel » (p. 69), qu’il accuse
« d’injustice de lui avoir ravi celle qui devait vivre plus longtemps »
(p. 70). Ces premiers transports passés –gageons que Jupiter les écoute
aussi peu que les serments des amoureux-, il retourne à des postures plus
respectueuses. Il regrette que l’arrivée inopinée de Cheron ne fasse pas
40 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

ressortir le poison comme d’autres cadavres se remettent, en présence du


coupable, à saigner ; c’est toujours convoquer, fût-ce pour en déplorer le
défaut, un prodige aussi traditionnel que « le don de prophétiser » de
Francine mourante. Cheron frappé à mort, Albert s’en fait tuer lui-
même ; pareille mort rentre à sa façon dans un scénario établi puisqu’elle
double du coup celle de Francine :

Puisque j’ai toujours souhaité de subir les mêmes aventures que Fran-
cine, je dois être content que celui qui l’a fait mourir m’ait fait mourir
aussi. (p. 71)

Elle s’insère en outre dans une autre continuité encore. Interrogé par les
voisins venus assister à ses derniers instants, il explique qu’il n’a pas tout
à fait décidé de son propre chef de s’en aller :

J’avais une chose qui me sollicitait grandement d’accomplir cette en-


treprise d’une façon ou d’une autre, et qui, par aventure, m’eût porté
à me tuer moi-même si un autre ne m’eût tué. C’est que dernière-
ment, étant allé dans une petite ville avec mon maître, j’allai voir un
certain astrologue dont l’on fait beaucoup d’état, lequel, m’ayant in-
terrogé parmi d’autres choses sur mes amours, me dit que certaine-
ment je n’en jouirais jamais que dans l’autre monde. J’ai si bien im-
primé cela en mon esprit que, voyant morte la beauté de mes affec-
tions, j’ai cru que la prophétie était véritable. (p. 72)

Voici donc une mort volontaire qui est, autant que faire se pouvait, con-
sentement à un destin. N’importe quel moraliste hausserait les épaules
devant la délégation qui est censée préserver Albert de se tuer « par aven-
ture » lui-même ; tel quel, ce mauvais raisonnement achève de déperson-
naliser un geste qui, après la prophétie et le précédent, se trouve encore
abandonné à autrui. Au moment de mourir, Albert est si bien détaché de
lui-même qu’il se réjouit plutôt que la principale coupable ait échappé à
sa vengeance :

Je remarque bien que celle qui est la principale cause de cette tragédie
n’a pas ressenti les effets de mon courroux. Toutefois, je m’en vais
sans regret de ne l’avoir point punie de ma main : car c’est une femme
et c’eût été mal fait à moi de la frapper, vu qu’elle est d’un faible sexe
contre lequel nous ne saurions mettre en usage nos armes sans dés-
honneur. Le Ciel ordonnera ce qui lui plaira d’elle. (p. 71)
La sœur jalouse 41

Quand elle cherche à son tour à sortir de la vie, cette principale cou-
pable n’en fait au contraire qu’à sa tête. Son crime ne lui inspire aucun
scrupule proprement moral :

Si ce n’était par piété, c’était par furie qu’elle se repentait d’avoir usé
de l’artifice qui la privait aussi bien de ce qu’elle avait de plus cher au
monde que de ce qu’elle y avait de plus haïssable. (p. 74)

Elle aurait pu, pour hâter une fin désirée, s’en remette à la justice des
hommes. Cela aurait valu une réinsertion ultime, qu’elle préfère tout
compte fait esquiver :

Elle eut alors tant de désespoir que, ne désirant plus vivre, elle pensa
par plusieurs fois aller découvrir son crime à la justice et demander la
punition d’elle-même. Mais la considération de l’infamie l’en empêcha
et la fit plutôt résoudre à se donner soi-même la mort, sans commu-
niquer son intention à personne. (p. 74)

La noyade projetée est donc une sortie pour de bon volontaire. Elle le
reste jusque dans son échec puisque Laurence se garde de détromper ses
sauveurs, qui croient à un simple accident :

Elle leur dit des menteries pour cacher la mauvaise volonté qu’elle
avait eue. (p. 72)

Le suicide d’Albert était à tous égards plus sociable ! Laurence n’est fina-
lement admise à mourir que de par la volonté expresse du Ciel – et à un
moment où elle-même désirait de nouveau continuer à vivre :

Depuis elle perdit l’envie de mourir ; mais ce fut alors que le Ciel
s’obstina de plus en plus à lui contrarier et à la faire tomber aux acci-
dents qu’elle redoutait. (p. 74)

Le Ciel est assez malicieux pour la noyer, suite à l’effondrement d’un


« méchant pont » (p. 75), dans la rivière où elle avait compté terminer ses
jours. Ce talion prouve une dernière fois que son crime majeur aura bien
été de prétendre disposer d’elle-même.
Les « commencements d’amour » d’Artaxandre

Commençons pour une fois par un aveu. Je me suis souvent deman-


dé si le problème de l’autoréflexivité, qui fait florès dans la réflexion
critique actuelle, a tout à fait l’ampleur que nous lui reconnaissons si
volontiers. Les gloses qu’il inspire affirment communément que tel objet,
tel épisode ou tel personnage symbolisent d’une manière ou d’une autre
les ambitions et/ou les apories du genre où ils apparaissent (ou, le cas
échéant, de toute fictionnalité). La démarche est donc essentiellement de
l’ordre de l’allégorèse : elle consiste à découvrir sous le sens obvie des
préoccupations cachées qui seraient le vrai enjeu des passages concernés.
Pareilles exégèses sont par la force des choses aussi irréfutables que
peut l’être une interprétation psychanalytique. Encore les lectures freu-
diennes ont-elles pour elles de déboucher, au niveau des contenus latents
visés, sur des pulsions élémentaires qui feraient la trame du psychisme
humain ; leur omniprésence dans les soubassements de toutes œuvres
paraît dès lors a priori plausible. Il semble à y réfléchir moins évident que
les auteurs de romans et de nouvelles aient été, au fil des siècles, assez
préoccupés de la consistance ou de la légitimité de leurs pratiques pour la
mettre si souvent au cœur secret de leur propos. La fiction est un objet
de plaisir et de divertissement, qui vise d’abord à amuser son public ; on
voit mal que les amuseurs qui la produisaient aient surtout entretenu
leurs auditoires de problèmes ardus de poétique.
L’énorme invraisemblance d’une telle hypothèse nous échappe peut-
être surtout du fait que ces problèmes nous intéressent évidemment au
premier chef ; il n’est sans doute pas de très bonne méthode que le cher-
cheur attribue trop facilement ses propres curiosités professionnelles à
l’objet de sa recherche. La psychanalyse, pour parler encore une fois son
langage, verrait là une manière de projection, susceptible d’aboutir,
comme toutes projections, à des spéculations sans doute fort sophisti-
quées, mais aussi foncièrement gratuites. À quoi le sociologue des savoirs
ajouterait que c’est là un type de dérive auquel les communautés scienti-
fiques risquent de s’abandonner avec certaine complaisance – ou dont
elles tendraient au moins à se garder plutôt mal : dans un régime qui
impose à tous ses membres une productivité maximale, la perspective
d’une analyse interminable n’effraie personne.
44 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

Cela ne signifie pas, on s’en doute, qu’il faille liquider le problème de


l’autoréflexivité. Reste qu’il conviendrait au moins de le circonscrire, de
poser à chaque fois et pour chaque œuvre qu’on envisage de lire dans
cette perspective, le problème préalable de la pertinence d’un tel ques-
tionnement, qui peut s’imposer mais aussi bien, en d’autres cas, rester
foncièrement étranger à l’inspiration plausible de bon nombre de textes.
Et on imagine qu’il doit y avoir une multitude de figures intermé-
diaires…

On aura déjà compris que j’ai en l’occurrence d’autant moins de mal à


me montrer scrupuleux que l’œuvre de Madeleine de Scudéry est de
toute évidence de celles où notre question s’impose. Clélie comme Le
grand Cyrus pratiquent une écriture très consciente d’elle-même et très
portée à s’interroger longuement sur ses modalités optimales. Les per-
sonnages, on le sait, s’y attardent volontiers à causer belles lettres ; ces
discussions sont souvent passionnantes1. Il semble du coup assez plau-
sible que quelques-unes au moins des histoires enchâssées qu’ils se ra-
content les uns aux autres impliquent pareillement certaine mise en pers-
pective de l’intrigue centrale – et, partant, de l’idéologie globale des deux
romans.
La présente étude voudrait s’attarder à un épisode de Clélie, l’Histoire
d’Artaxandre, où Delphine Denis, qui vient de le rééditer (j’avouerai en-
core que j’ai choisi un texte d’accès facile) invite à lire une « alternative
radicale aux amours de [Clélie et d’Aronce], et dont Madeleine de Scudé-
ry a […] pris soin de mettre en évidence le rôle contrastif »2. L’épisode
raconte essentiellement deux amours qui tardent peu à tourner court ;
cette allure expéditive suffirait déjà à les singulariser dans un ensemble
qui couvre plus de sept mille pages. Ce n’est bien sûr pas leur seule sin-
gularité.

L’Histoire d’Artaxandre est racontée par Amilcar, auquel on a demandé


une histoire « qui ne finît ni par mort, ni par mariage » (p. 131) ; son prix
sera donc de s’écarter des voies communes. Ce qui ne signifie pas au
demeurant qu’elle soit à proprement parler rare : Amilcar se fait fort de

1 On en retrouve l’essentiel dans le beau recueil « De l’air galant » et autres Conversations


(1653-1684). Pour une étude de l’archive galante, Delphine Denis éd., Paris, Champion, 1998.
2 Delphine Denis, « Note sur le texte » in Clélie, histoire romaine, textes choisis, présentés,
établis et annotés par Delphine Denis, Paris, Gallimard, 2006, p. 380. Nos références
renvoient à cette réédition.
Clélie 45

connaître « cent histoires au lieu d’une » (p. 131) qui satisfont à cette
condition – et commence même quelque peu à le prouver puisque son
épisode aligne en fait deux histoires successives.
On pourrait en conclure que l’Histoire se démarquerait des beaux raf-
finements de l’intrigue centrale, qui sont très explicitement le fait d’âmes
d’élite, en leur opposant une pratique plus triviale qui serait aussi, du
coup, plus répandue. Amilcar, avant d’entamer sa narration, « contrefait »
un moment « ceux qui se préparent sérieusement à réciter une grande
histoire », puis

chang[e] de visage tout d’un coup ; et […] commenc[e] de parler avec


un air aussi libre, et l’esprit aussi peu embarrassé que s’il n’eût eu que
trois mots à dire. (p. 132)

Il passerait en somme d’un idéalisme qu’il récuserait par ce contraste


même comme étant quelque peu abstrait à des faits et gestes dans toutes
les acceptions du terme plus communs.
Indication d’autant plus précieuse qu’elle contredit à peu près abso-
lument notre perception spontanée des événements racontés. Aux yeux
du lecteur moderne, les mésaventures d’Artaxandre paraissent à peine
moins recherchées ou plus « réalistes » que les autres intrigues du roman :
l’Histoire raconte « deux bizarres commencements d’amour » (p. 217) qui
se brisent l’un après l’autre sur deux obstacles presque tout aussi bizarres.
Artaxandre cesse de soupirer pour Pasithée quand il apprend qu’elle s’est
consolée très vite de la mort d’un premier amant ; il se détourne ensuite
de Cynésie dont le tort est cette fois d’avoir aimé d’abord un ami
d’enfance si ridicule qu’Artaxandre estime humiliant de lui succéder.
Notre problème sera donc de retrouver certaine dissonance perdue : tout
se passe en effet comme si ces deux mésaventures, loin de rejoindre le
tout-venant des tribulations détaillées dans Clélie, se distinguaient du tout
au tout, pour le premier public, de ce registre habituel. Comment com-
prendre ce décalage ?

Pour le lecteur moderne, le premier grief d’Artaxandre semble a priori


plus plausible que le second. La survivante trop vite consolée fait au
moins preuve de certaine légèreté, qui peut faire douter de la profondeur
et de la fiabilité de son second engagement. L’Histoire, pour sa part, ne
semble pas trop compatir aux peines d’Artaxandre. Je note d’abord que
ses amours avec Pasithée commencent dans un style qui nous met à mille
lieues du coup de foudre romantique. Enchanté de la voir contrefaire
46 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

brillamment « un amant à la vieille mode, qui était alors à Crète »


(p. 134), Artaxandre imagine, lors de la première rencontre, de renchérir
sur sa performance :

Comme il connaissait fort celui que Pasithée contrefaisait, il sortit de


derrière [une] palissade en marchant comme lui, en faisant les mêmes
mines qu’il faisait quand il voulait faire l’agréable ; et pour porter la
chose encore plus loin, après avoir salué toute la compagnie en géné-
ral, il aborda Pasithée en particulier, avec une éloquence si semblable
à celle de cet amant qu’elle avait imité, que toute la compagnie en fut
agréablement surprise. (p. 134)

Voici donc un amour qui commence par le double pastiche très réussi
d’une « vieille mode », dont on peut parier sans grand risque qu’elle a dû
pêcher surtout par un sérieux excessif. S’ensuit un échange de propos
enjoués et dûment appréciés par un public friand de joutes verbales ; il
débouche sur un attachement qui semble basé sur un goût commun de la
plaisanterie :

Depuis ce jour-là, ils furent presque toujours ensemble. Car, comme


l’humeur d’Artaxandre divertissait Pasithée, et que celle de Pasithée
divertissait aussi Artaxandre, un intérêt de plaisir les unissait, et faisait
qu’ils étaient toujours en même lieu ; de sorte qu’en fort peu de jours
Artaxandre sentit qu’il avait une amour assez forte dans le cœur.
(p. 143)

Tant de bonne humeur ne semble pas précisément acheminer vers des


scrupules sur un défunt trop vite oublié. C’est pourtant ce qui se passe:
quand Artaxandre apprend par hasard que Pasithée a perdu un premier
soupirant et qu’elle s’en est remise sans trop de mal, il se met

cette bizarre fantaisie dans la tête de vouloir savoir bien précisément


comment il était possible que Pasithée eût été consolée si tôt de la
mort d’un amant d’un si grand mérite. (p. 147)

La suite ajoute quelques bizarreries encore. Artaxandre, on s’en


doute, s’empresse d’interroger Pasithée sur ce premier amour ; elle se
souvient alors de « conversations galantes et enjouées » qui avaient don-
né lieu à « cent aventures divertissantes et agréables » (p. 148). Il s’agissait
déjà d’un intérêt de plaisir ! Elle s’amuse si bien de ce souvenir
Clélie 47

qu’Artaxandre en devient « assez rêveur » (p. 149) ; se méprenant sur sa


réaction, Pasithée cherche à le rassurer en se montrant plus enjouée en-
core :

Pasithée pensant que c’était qu’il s’imaginait qu’elle se souvenait trop


obligeamment de celui dont elle venait de lui raconter l’aventure, af-
fecta de montrer toute son insensibilité en montrant tout son en-
jouement. Pour cet effet, elle se mit à dire cent agréables folies…
(p. 149)

Quiproquo plaisant, qui achève de prouver que l’épisode est, dans l’esprit
de Madeleine de Scudéry, tout sauf profondément pathétique.
Artaxandre finit par dire qu’il s’inquiète surtout parce que Pasithée
était déjà consolée avant de faire sa connaissance :

Il n’est rien que je ne fisse pour pouvoir du moins me persuader que


c’est moi qui vous ai consolée de sa perte. Mais, Madame, il n’y a pas
moyen que je me le persuade ; car la première fois que j’eus l’honneur
de vous voir dans ce jardin où vous contrefaisiez si plaisamment cet
amant ridicule […] ; vous aviez plus d’enjouement dans les yeux et
dans l’esprit que je ne vous en ai jamais vu. Ainsi, il faut que je con-
clue cruellement pour moi, que je ne vous ai point consolée de sa
perte, et que vous ne l’avez été que par votre propre tempérament.
(p. 151)

Il se tracasserait moins si elle lui avait eu « l’obligation d’avoir essuyé [ses]


larmes » (p. 152) ; comme quoi l’inquiétude lancinante se ramène à une
frustration assez égocentrique…

Artaxandre se dit « tout à fait affligé de voir que [Pasithée] sach[e] si


mal aimer » (p. 151). L’Histoire, c’est le moins qu’on puisse dire, n’avalise
pas son grief et en tire surtout des effets plaisants. Dans ce roman où les
protagonistes se montrent généralement scrupuleux sur la tenue impec-
cable de leurs belles amours, le souci d’Artaxandre aurait pu être un beau
raffinement de plus ; Pasithée, à la toute première récrimination, s’y mé-
prend un bref moment et se montre alors toute disposée à entrer dans le
jeu :

Comme vous trouvez sans doute ce sujet de plainte nouveau, capri-


cieux, plaisant, répliqua-t-elle, je ne m’étonne pas que vous veuillez
48 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

vous en divertir ; et je veux bien entendre raillerie, et vous répondre si


vous le voulez, comme si je croyais que vous parlassiez selon votre
véritable sentiment. (p. 151)

Comme Artaxandre parle « sérieusement » (p. 151), son « bizarre senti-


ment digne d’un mélancolique » (p. 144) brise un amour qui, sans cela,
« eût bien duré davantage » (p. 144)…

Comment comprendre que Clélie accueille un si étrange contrepoint ?


Son intérêt essentiel est, je crois, de nous aider à mieux préciser3 l’enjeu
exact du roman où il s’inscrit. L’idéal de la belle tendresse se prête en
effet à certains contresens romantiques ; ils auront été d’autant plus fré-
quents que Madeleine de Scudéry fait toujours figure d’auteur à réhabili-
ter et qu’on lui découvrait donc volontiers, parmi d’autres cautions, des
affinités avec Rousseau, dont elle partagerait d’avance, à côté de tels
accents sur la rêverie ou sur la solitude, certaine « dévotion au passion-
nel »4. Cette dévotion, au XVIIIe siècle, n’est pas le fait du seul Jean-
Jacques ; elle domine au contraire toute une production sentimentale et
restera par la suite une caractéristique récurrente, si ce n’est même une
constante, de notre modernité. Il était dès lors tentant, pour qui cherchait
à actualiser la Reine du Tendre, de lui attribuer cette même ferveur :
« avant Tolstoï et avant même Rousseau, Mlle de Scudéry reconnaît[rait]
que l’art est une contagion de sentiments »5.
Notre Histoire, de ce point de vue, vaut une mise en garde anticipée.
Le roman sentimental, au XVIIIe siècle, fera volontiers pleurer ses lec-
teurs sur de belles endeuillées inconsolables. La fidélité dans le regret est
une de ses poses favorites, les âmes sensibles aiment faire preuve d’un
attachement à la lettre indéfectible, auquel Thanatos même ne suffit pas à
couper court. C’est en somme cette perfection-là qu’Artaxandre aurait
aimé découvrir chez Pasithée. Il s’agit dans son cas – pour ses entours
comme pour la romancière – d’une exigence incongrue, qui appelle ma-
nifestement la surprise amusée plutôt que le respect.
La dispute entre les amants est interrompue par l’arrivée de quelques
amis ; « comme le hasard se mêle de tout » (p. 153), la conversation géné-

3 Après d’autres, bien sûr : il ne s’agit guère ici que d’ajouter un argument d’appoint à un
dossier déjà fort bien instruit.
4 Simone Ackermann, « Pour une esthétique des Scudéry » in Les trois Scudéry, Alain
Niderst éd., Paris, Klincksieck, 1993, p. 676.
5 Ib.
Clélie 49

rale qui s’ensuit se trouve porter assez vite sur le même thème. Les posi-
tions d’Artaxandre et de Pasithée y paraissent symétriquement exces-
sives :

Si vous en croyez aujourd’hui Artaxandre, dit Pasithée, il vous dira


qu’il faut s’enterrer dans le tombeau de ceux qu’on aime, ou que du
moins il faut se faire fontaine et pleurer éternellement. Et si vous en
croyez Pasithée, reprit-il, elle vous dira qu’il est permis de danser sur
le tombeau de ses amis, que la douleur est une faiblesse honteuse…
(p. 155)

Cette double réduction à l’absurde fait un effet plaisant de plus, qui


prouve que le point débattu ne fait pas vraiment problème. Tout le
monde admet, sans trop faire le détail sur une telle évidence,

qu’il y a un milieu à prendre, et que sans être ni désespéré ni insen-


sible, on peut s’affliger et se consoler raisonnablement. (p. 156)

Les griefs d’Artaxandre aussi bien que les désinvoltures fort poussées de
Pasithée se profilent comme autant d’énormités: elles s’écartent en sens
contraires d’un juste milieu où la réaction à la mort de l’aimé semblerait
trouver d’instinct le ton et la mesure convenables.
La suite de la conversation est plus surprenante encore. Un sujet en
amenant un autre, les devisants finissent par se demander si l’on peut ou
non envisager décemment, après le décès d’un partenaire, de nouvelles
amours ou, selon le cas, un remariage. La sage Céphise entame son ver-
dict, au demeurant fort libéral, par une position de principe pour le
moins inattendue :

À dire les choses comme elles sont […], il faudrait ne s’engager ja-
mais à nulle affection particulière ; mais enfin, comme une amour in-
nocente peut-être permise, je crois… (p. 157)

Je présume (il me restait à avouer que je n’ai pas tout à fait lu Clélie d’un
bout à l’autre) que l’intrigue principale de notre roman ne comporte au-
cune déclaration aussi tranchée. On voit mal quelle défaillance pourrait
amener Aronce ou Clélie à envisager seulement l’idée qu’il aurait mieux
valu ne pas s’engager dans leur « affection particulière », ni comment la
romancière viendrait à suggérer pour sa part qu’ils auraient mieux valu
sans leur amour. L’idée que les amours relèvent en dernière analyse de «
50 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

la faiblesse humaine » et qu’« il serait plus beau […] de n’en avoir point »
(p. 157) ne pouvait guère affleurer que dans ce contrepoint. Tel quel, il
suffit à indiquer que le vrai prix des amours scudériennes est moins dans
l’élan élémentaire qui les anime que dans la perfection quasi esthétique
que ses amants savent conférer à leurs sentiments. Clélie propose moins
un éloge de l’émoi qu’un couronnement baroque, partant extrêmement
sophistiqué, de la tradition courtoise.
Le roman sentimental, près d’un siècle plus tard, fera le choix inverse.
Le sentiment, bien loin d’apparaître comme une «faiblesse», y est appré-
cié tel qu’en lui-même, au niveau d’une spontanéité immédiate dont la
simplicité sans apprêt est belle d’être quasi instinctive. On peut se de-
mander si la reine du Tendre aurait seulement compris cette ferveur-là.

C’est sans doute qu’elle n’en avait pas encore besoin. Le pari senti-
mental sur la spontanéité, qui est une des grandes nouveautés du XVIIIe
siècle, attend encore son explication définitive. Bien des choses engagent
à penser qu’il est lié par divers biais à l’avènement de l’individualisme
moderne, dont les Lumières auront marqué une percée décisive. L’indivi-
dualisme, qui autorise une Liberté inédite, génère aussi une nouvelle
solitude ; le roman sentimental (on me permettra de faire vite) a pu cher-
cher à atténuer cet esseulement. De s’enraciner dans les forces vives de la
nature, les attachements du cœur paraissaient promettre une proximité
durable que les encadrements sociaux traditionnels, récusés désormais
comme l’œuvre d’autant de préjugés, n’assuraient plus guère.
Madeleine de Scudéry ignore ces inquiétudes. Clélie nous ramène à un
Ancien Régime intact, où le coude à coude est presque constamment
garanti et où les personnages ne viennent à rêver aux charmes de la re-
traite que pour quelques velléités très intermittentes6. Leurs trajectoires
s’inscrivent tout naturellement dans un contexte social large, qui
n’englobe certes pas l’ensemble de leur société – inégalité oblige –, mais
qui n’en est pas moins un monde à part entière, le monde, précisément,
des gens de qualité, qu’ils n’abandonnent guère pour de bon. La perspec-
tive, en d’autres termes, reste foncièrement holiste. Nous sommes dans
une société de l’inclusion et de l’appartenance globales, où la proximité
est, autant que le bon sens, la chose du monde la mieux partagée. Chaque
particulier y évolue au plus près d’un groupe assez fourni de pairs qui, à

6 Voir à ce sujet le bel article de Joseph Pineau, « Solitudes dans Clélie » in Les trois Scudéry,
op. cit., p. 413-422.
Clélie 51

la fois et indiscernablement, le contrôlent et l’appuient à chacun de ses


gestes.
On conçoit qu’une telle société (si elle est aussi, comme c’est le cas en
l’occurrence, une leisure class) s’adonne avec délices aux raffinements infi-
nis du Tendre. C’est un beau spectacle que cette société se donne à elle-
même – ou, si l’on préfère, que les plus inventifs de ses membres n’en
finissent pas de proposer à leurs pairs. Cela n’oblige personne à survalo-
riser la tendresse, qui n’est jamais que le matériau brut de ces perfor-
mances ; on n’en est pas encore à espérer qu’elle saura suppléer à une
érosion du tissu social, qui n’est pas encore à l’ordre du jour et qui doit
même rester largement inimaginable. Ce tissu, pour un peu, ne serait
menacé (cette crainte-là est sans âge) que par les «passions»: tout intérêt
excessif pour un partenaire trop adoré risque de faire perdre de vue
l’horizon commun. Céphise suggère un moment qu’une vie vraiment
parfaite devrait ignorer les « affections particulières » ; elles introduisent
toujours un zeste de déséquilibre dans un univers où l’affection première
est due d’emblée, et idéalement sans prédilections comme sans exclu-
sives, à tout le monde.

C’est là bien entendu un terme idéal, que ni la vie quotidienne ni la


fiction ne rejoignent jamais tout à fait. Une société inégalitaire, par défi-
nition, n’attache pas exactement le même prix à tous ses membres ; on
voit mal aussi, pour en rester à notre sujet, comment un roman d’amour
comme Clélie pourrait se dispenser d’aligner une série de prédilections.
Toujours est-il que ces préférences, pour s’exprimer dans un langage
fleuri porté aux hyperboles, y restent circonscrites, voire traversées de
part en part, par une appartenance globale qui est, je crois, l’assiette la plus
profonde de notre roman. Les amours scudériennes s’adressent à des
partenaires pourvus de toutes les qualités et dont même ceux qui ne les «
aiment » pas saluent unanimement le mérite. Les belles inconnues, pour
autant qu’il y en a, s’avèrent invariablement être des princesses. Les
amants, qui plus est, ne recherchent guère le tête-à-tête : leurs propos
choisis s’échangent devant un public attentif, qui les apprécie en connais-
sance de cause.
L’Histoire d’Artaxandre, de ce point de vue, s’amuse à aligner deux
courts-circuits qui perturbent diversement cette continuité coutumière
entre la prédilection amoureuse et le consensus global. Pasithée ne re-
gretterait pas assez son prédécesseur ; la fidélité endeuillée qu’Artaxandre
aurait préférée lui aurait interdit tout enjouement, autant dire écarté tous
ses proches. La survivante aurait dû « s’enterrer dans le tombeau »
52 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

(p. 155) du cher disparu. La mort apprivoisée, pour reprendre le terme de


Philippe Ariès, est le fait d’un monde où la permanence du groupe fait
peu ou prou contrepoids à chaque disparition particulière et préserve du
coup les survivants de s’enliser dans leurs regrets. Artaxandre interrompt
son premier « commencement d’amour » parce qu’il s’avise, bizarrement
et « contre sa coutume » (p. 144), de ne pas admettre que Pasithée ait,
sans penser à mal, pratiqué cette mesure.
Son second « commencement d’amour » se brise sur un écueil
presque inverse. Quelques semaines après sa rupture avec Pasithée, Ar-
taxandre s’éprend de la belle Cynésie. Ce nouvel amour n’engage au
premier abord aucune médiation sociale : un hasard, que la romancière
aménage fort bien comme d’habitude, permet à Artaxandre de contem-
pler à loisir Cynésie endormie dans le lit d’ami que lui-même aurait dû
occuper et où ses hôtes ne l’attendaient pas cette nuit-là. Il n’en faut pas
plus pour qu’il pense à de nouvelles amours ; il est vrai qu’il cherchait un
peu à qui s’adresser parce qu’il estime « qu’une passion est un grand se-
cours contre l’ennui » et qu’il n’y a « rien qui amuse plus doucement
l’esprit qu’une galante amour » (p. 175). Nous sommes de nouveau très
loin du coup de foudre romantique ; on notera aussi au passage
qu’Artaxandre a deviné de suite que l’inconnue endormie, qui a oublié
d’enlever « un petit collier de diamants », doit être « une personne de
qualité » (p. 170)…
L’incident, dans un autre régime romanesque, aurait pu donner lieu à
une audace libertine. Artaxandre « imagine quelque chose de plus respec-
tueux et de plus galant à faire » : il enlève « une boîte de portrait qu[e
Cynésie] portait attachée au bras gauche avec un cordon noir » (p. 170) et
la remplace par une boîte analogue, et bien entendu plus richement ou-
vragée, qu’il se trouve porter sur lui. L’échange donne lieu dès le lende-
main à une conversation des plus spirituelles, qui débouche en quelques
jours sur « un commencement d’amour fort tendre, fort galant et fort
public » (p. 197).
Les choses se gâtent quand Pasithée, dépitée de le voir entamer si vite
une nouvelle liaison, lui raconte malicieusement qu’il se trouve succéder
ainsi à certain Alphimédon, qui avait été le premier soupirant de Cynésie
et qui, est de l’avis de tout le monde, le personnage le plus balourd et le
plus ridicule de toute la Crète. Artaxandre s’en montre désolé: il estime
qu’ « être le successeur d’un sot rival est la plus fâcheuse qualité du
monde » (p. 202)…
Clélie 53

Le grief nous paraît assez saugrenu. Quand nous apprenons en outre


que ce premier amour remonte à la prime jeunesse de Cynésie, qui a
coudoyé Alphimédon dès son enfance, son manque de discernement
semble au pis véniel. L’Histoire en tire, pour sa part, quelques effets plai-
sants: les deux ruptures se suivent de près, les motifs invoqués sont plus
ou moins antithétiques et le désarroi d’Artaxandre fait en tant que tel un
spectacle risible :

Artaxandre se mit à se promener en rêvant, comme s’il eût été seul


dans sa chambre, quoiqu’il fût dans celle de Céphise ; et nommant
tantôt Alphimédon, et tantôt Cynésie, selon les pensées qui lui pas-
saient dans l’esprit, il fut plus d’un quart d’heure dans cette rêverie,
que Céphise ne voulait point interrompre parce qu’elle trouvait cela
assez plaisant à voir […] Mais à la fin Alexandre s’apercevant de sa
rêverie en revint, et dit encore cent plaisantes choses sur le chagrin
qu’il avait d’être le successeur d’Alphimédon… (p. 211-212)

Soulignons que ce comique est fait d’un moment de désinsertion : Ar-


taxandre donne à rire parce qu’il se comporte pendant un bon quart
d’heure « comme s’il eût été seul »…
En dépit de ces quelques sourires, tout se passe pourtant comme si
cette seconde déception paraissait, aux yeux de Madeleine de Scudéry,
plus sérieuse ou plus respectable que la première. Peu importe sans doute
qu’Artaxandre déclare lui-même que sa « dernière aventure est bien plus
fâcheuse que l’autre » (p. 202) : il peut être, comme tout le monde, plus
sensible à son infortune actuelle. Reste toujours que les intrications de
l’amour et du prestige dominent, à y regarder de près, l’ensemble de
l’épisode – et que ce souci y paraît à tout prendre aussi naturel que légi-
time.
La boîte qu’Artaxandre enlève au bras de Cynésie endormie se trouve
contenir un portrait de femme. Il lui a été offert par un autre soupirant,
Clidamis, qui « avait été toute sa vie malheureux en amour » (p. 180) ;
Cynésie l’avait éconduit en le mettant au défi de réussir d’abord une autre
conquête :

Quand je voudrais vous aimer, je ne l’oserais ; car en vérité, après


tous les malheurs que vous avez eus en amour, il me semble qu’il me
serait honteux d’être plus indulgente qu’une autre, ou moins difficile ;
et je suis tellement incapable de vouloir faire ce que les autres ne font
point, que je ne me mêle jamais d’inventer de mode à ma fantaisie ;
54 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

jugez donc si ne voulant pas seulement porter un ruban que les autres
ne portent point, je voudrais donner mon cœur à un galant malheu-
reux, à qui on n’en a jamais donné. C’est pourquoi si vous voulez que
je vous aime, faites-vous aimer de quelque autre, afin qu[e j’aie] un
exemple à suivre… (pp. 180-181)

Céphise ajoute que le précédent n’aura l’heur de la convaincre que s’il


sera de notoriété publique :

Je vous assure que je ne vous aimerai jamais, si vous n’avez été aimé,
et si tout le monde ne l’a su. (p. 181)

Le portrait attesterait au moins un début de réussite ; il paraît, mal-


heureusement pour Clidamis, moins impressionnant quand Artaxandre
se met à son tour sur les rangs:

Cynésie, qui avait ouï dire qu’Artaxandre n’avait pas toujours été haï,
le trouvait plus aimable que Clidamis, qui l’avait toujours été, et n’était
pas marrie d’avoir acquis cette nouvelle connaissance. (p. 192)

Artaxandre estime de même, avant la nouvelle qui le dégrise, que son


nouvel amour lui fait honneur :

Car Cynésie était une personne illustre en toutes choses. En effet, elle
était de très grande qualité ; elle était admirablement belle ; elle avait
infiniment de l’esprit ; et dans le même temps qu’on disait qu’il en
était amoureux, on ne disait pas qu’il en fût haï. (p. 198)

Comme quoi sa passion, en dépit de son point de départ insolite, se forti-


fie elle aussi d’une évidente opportunité sociale.
L’Histoire transcrit ces considérants sans s’en formaliser, comme s’ils
rejoignaient un cours ordinaire des choses. Nous sommes manifestement
dans un monde où la prédilection amoureuse n’aime pas à prendre le
contre-pied des appréciations communément partagées7. Le choix mala-

7 La même règle se profile encore ailleurs. Dans l’Histoire de Lucius Junius Brutus, le prota-
goniste, conformément à la tradition, contrefait le fou pour se soustraire aux soupçons de
Tarquin. Amoureux de Lucrèce, il lui dit la vérité, mais n’en admet pas moins comme une
évidence que, comme elle est forcément la seule à la connaître, elle ne saurait partager les
sentiments de son soupirant : « Je vous aime sans espérance, et je ne demande pas même
à être aimé, puisque enfin, il ne serait pas juste que l’admirable Lucrèce aimât un homme
Clélie 55

visé de Cynésie est dès lors une manière d’énormité8, dont Artaxandre ne
s’était pas douté un seul instant :

Le moyen de penser que Cynésie qui a infiniment de l’esprit et qui pa-


raît glorieuse, put jamais avoir aimé Alphimédon, que tout le monde
n’estime pas, et qui n’est effectivement pas digne d’être aimé ?
– Il est vrai, dit Céphise, que cela ne se pouvait pas deviner, et que ce-
la serait même difficile à croire, si l’on n’en savait pas cent circons-
tances qui ne permettent pas d’en douter. (p. 211)

La découverte du précédent fâcheux est ainsi une « cruelle aventure »


(p. 212), à laquelle Artaxandre préfère donc couper court au plus vite :

J’aurai la satisfaction, si je romps avec cette injuste personne, que


dans le même temps que l’on dira qu’elle m’a voulu faire le successeur
d’Alphimédon, on dira aussi que je ne lui ai pas voulu succéder, et
que j’ai renoncé à sa succession. (p. 212)

L’Histoire d’Artaxandre aligne deux commencements d’amour qui bu-


tent sur des complications insolites. L’une et l’autre renvoient, à l’analyse,
à certaine primauté de l’encadrement social global sur les « affections
particulières ». Cette primauté n’est pas à proprement parler la thèse de
l’épisode: il s’agit d’un trait fondamental des sociétés traditionnelles, par-
tant d’une évidence qui n’a pas à être établie et qu’on ne s’avise pas en-
core, en ce mitan du XVIIe siècle, de mettre en question. Il se trouve
seulement que cette évidence s’inscrit ici avec une netteté inaccoutumée.

que tout le monde méprise. » (Clélie, Histoire romaine, Seconde partie 1655, Chantal Morlet-
Chantalat éd., Paris, Champion, 2002, p. 143)
8 Comme l’énormité requiert au moins un début d’explication, Cynésie vient à dire un
moment « pour sa justification, que le monde fait tort à Alphimédon, et qu’il est beau-
coup plus aimable qu’on ne le croit » (p.206) ; le propos fait écho à une réserve du pre-
mier portrait du personnage, dont Amilcar indique alors qu’« à parler raisonnablement, il
[ne serait] guère plus sot que mille autres dont on ne dit ni bien ni mal » (p. 198). La suite
de l’Histoire, c’est le moins qu’on puisse dire, n’exploite pas cette filière et semble même la
perdre complètement de vue. Alphimédon intervient une seule fois pour une apparition-
éclair caricaturale : « il était suivant sa coutume malpropre et fort négligé ; il […] fit même
un certain compliment brusque et grossier, qui semblait ne pouvoir être fait par un
homme de qualité » (p. 212). Cynésie finit même par regretter sa franchise, qui a créé
l’irréparable : « elle ne pouvait pas faire qu’Alphimédon fût plus estimable, ni plus estimé
qu’il était » (p. 213). Cette menue inconséquence atteste à sa façon que l’auteur de Clélie
n’est jamais longtemps à donner tort au monde…
56 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

L’histoire enchâssée se rapproche un moment d’un dessous anthropolo-


gique du roman tout entier, que les intrigues principales oublient quelque
peu au profit de leurs éloges courtois des bien-aimées. Aronce et les
autres soupirants héroïques du roman ne tarissent pas sur les qualités
hors pair de leurs belles ; le lecteur, du coup, ne s’aperçoit pas trop
qu’elles ont d’abord pour elles d’être admirées par tout le monde et de
satisfaire invariablement à toutes convenances. Cynésie, de ce point de
vue, serait la seule belle inconnue de Clélie dont l’incognito initial dissi-
mule aussi une tare.
Artaxandre, au plus cuisant de sa déception, fait

vœu de ne [s’]engager jamais à en aimer une autre sans [s’]informer


soigneusement qui elle aura aimé. (p. 202)

C’est évidemment la sagesse même. Le dénouement propre de l’Histoire


indique une option plus inattendue : après ses deux mésaventures, Ar-
taxandre choisit d’abord de se contenter désormais de l’amitié de Cé-
phise, qui serait « une de ces amitiés tendres qui tiennent le milieu entre
l’amour et l’amitié ordinaire » (p. 209) et qui se rapproche assez de celle-
ci pour exclure toute jalousie. Artaxandre se plaît notamment à
l’entretenir

de toutes les folies qui lui arrivaient ; et il avait quelquefois plus de


plaisir à lui raconter ce qui lui était arrivé que la chose même ne lui en
donnait. (p. 213)

Le texte ne précise pas en quoi consistent ces «folies», qu’on devine de


toute façon légères, et ne consacre qu’un seul paragraphe à ce choix assez
particulier ; nous apprenons tout au plus qu’Artaxandre « s’en trouva si
bien qu’il [n’en] changea point tant qu’il fut à Crête » (p. 213). Réussite
assez brève, au niveau de la narration s’entend : pas un mot ne précise
combien de temps Artaxandre est censé passer « à Crète »9.

9 La conversation qui suit l’Histoire révèle qu’Amilcar, qui la raconte, relaterait, à la troi-
sième personne et en changeant tous les noms, des aventures qui lui seraient arrivées à
lui-même. La romancière ajoute même une Véritable clef de l’Histoire d’Artaxandre (p. 216).
Jean Mesnard, dans un très bel article, indique que, de ce fait, « l’histoire accompagnée de
sa clef met en abîme le roman à clef » (« Pour une clef de Clélie » in Les trois Scudéry, op. cit.,
p. 398). On imagine mal, dans un ensemble aussi concerté que Clélie, que le voisinage
entre le thème contrapuntique que nous explorons et la mise en abîme qui lui fait suite
puisse relever du seul hasard.
Clélie 57

Tel quel, ce succès assez bref indique une évidence centrale de Clélie
que ses protagonistes les plus en vue n’énoncent guère : le roman nous
ramène dans un monde où l’on peut se passer de l’amour. Ce qui permet
aussi, quand on choisit de ne pas s’en passer, d’en faire une œuvre d’art.
Les prosaïsmes de l’amitié dans
La Duchesse d’Estramène et Eléonor d’Yvrée

L’amitié, dans la littérature de fiction, est d’ordinaire réduite aux se-


conds rôles, la vedette restant aux amours des protagonistes. Ces der-
nières ont pour elles de comporter un objectif, de viser un mariage, une
séduction ou de chercher à les éviter, ce qui, dans tous ces cas de figure,
crée d’emblée un intérêt narratif. L’amitié, plus désintéressée, est a priori
moins intéressante pour qui doit construire une intrigue. Montaigne lui
consacre un de ses plus beaux essais et on pourrait citer au long de
l’Ancien Régime tout un lot de dialogues philosophiques ou de notations
de moraliste qui se souviennent du De amicitia de Cicéron ; ce sont là des
genres qui ne requièrent ni suspense ni dénouement. Le roman préfère
un registre mouvementé.
Reste que le stock des « mouvements » possibles serait vite épuisé si
les romanciers ne mettaient à chaque fois en scène que deux protago-
nistes. Les intrigues engagent donc presque toujours des tiers, qui sont
souvent des amis de l’un ou de l’autre des principaux intéressés. Ces amis
jouent les rôles les plus divers : ils peuvent déconseiller un amour impos-
sible ou inadmissible, mais aussi bien amener les soupirants à des crimes
auxquels ils ne se seraient pas décidés seuls, voire leur forcer la main ou
les commettre à leur place. Ils viennent aussi à les sauver d’une passe
difficile ou, au contraire, à créer des problèmes par des interventions
malencontreuses : mon dieu, protégez-moi de mes amis…. Eventail très large,
qui va du dévouement à la trahison et du conseil vertueux à la tentation
perverse, mais qui reste toujours de part en part fonctionnel : l’apport
des amis est dans leur incidence sur les amours racontées et a peu à voir
avec la qualité ou l’intensité propres des sentiments qu’eux-mêmes
éprouvent ou inspirent.
Les choses ne changent sur ce point qu’avec le roman sentimental,
qui ne s’attendrit plus seulement sur ses amoureux, mais s’attarde aussi à
transcrire longuement des effusions amicales ou des récriminations
contre un ami soupçonné à tort ou à raison de glisser vers l’indifférence.
Un personnage comme Claire d’Orbe, dans La Nouvelle Héloïse, incarne-
rait assez ce nouveau profil. Son impact sur les amours de Julie avec
60 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

Saint-Preux est tout sauf négligeable, mais ne l’empêche pas de donner


lieu par ailleurs à des protestations passionnées qui la concernent elle-
même, ni d’en prononcer quelques-unes. Son installation définitive à
Clarens est, au début de la Cinquième Partie, une des grandes étapes du
roman, où elle donne lieu à quelques scènes hautement pathétiques.

A la fin du XVIIe siècle, on n’en est pas encore là. Le sentiment ami-
cal bénéficie à l’époque des romanciers sensibles de certaine promotion
déjà moderne des valeurs affectives, qui ne se limite d’ailleurs pas à la
seule sphère littéraire. A en croire Philippe Ariès, elle se profile plutôt
comme une révolution globale du sentiment, qui s’imposerait à partir du
milieu du XVIIIe siècle à une large part des élites européennes et dont le
succès du roman sentimental serait à sa façon une dérivée. Le XVIIe
siècle finissant reste pour l’essentiel fidèle à des postures plus tradition-
nelles, où les convenances du groupe et les hiérarchies en vigueur ont
largement le pas sur les raisons du cœur. Le roman nuance quelque peu
cette rigueur et accorde à l’amour une attention plus soutenue qu’on ne
le faisait d’ordinaire à l’époque des mariages de raison ; l’exception, si
exception il y a, reste de toute manière très circonscrite puisqu’elle ne
s’étend guère aux amitiés qui se trouvent voisiner avec ces amours et que
les auteurs, en règle générale, se soucient peu de détailler.
La question, ici, sera de savoir si ces amitiés évoquées avec quelque
désinvolture nous édifient à leur manière sur des façons de vivre con-
temporaines, autant dire sur un Ancien Régime psychologique qui diffé-
rerait foncièrement de réactions qui nous paraissent évidentes mais qui
pourraient remonter précisément à la révolution du sentiment définie par
Philippe Ariès. Il va sans dire qu’il serait naïf de chercher dans les faits et
gestes de la fiction un reflet direct de la pratique coutumière ambiante.
On peut, je crois, y entrevoir quelques postures fondamentales qui
s’éloignent significativement de nos réflexes modernes.
Je me contente, dans les limites de cet article, d’une approche quelque
peu biaisée en interrogeant deux nouvelles, La Duchesse d’Estramène (1682)
et Eléonor d’Yvrée (1687)1, qui s’attardent un peu plus que d’habitude à la
qualité propre des amitiés racontées – et qui me paraissent fournir du
coup les classiques exceptions qui pourraient, mieux que les notations

1 Références, dans le texte, aux Nouvelles du XVIIe Siècle de la Pléiade (Raymond Pi-
card/Jean Lafond éds, Paris, Gallimard, 1997), où nos deux récits figurent resp. p. 779-
837 et 929-960.
Eléonor d’Yvrée 61

rapides qu’on rencontre ailleurs, nous édifier sur les attendus de leur
« règle ».

La Duchesse d’Estramène raconte l’histoire déconcertante d’un amour


partagé auquel rien de sérieux ne s’oppose mais qui n’aboutit pourtant
pas au mariage : Mlle d’Hennebury trouverait honteux d’avouer, voire de
laisser soupçonner ses sentiments pour le Duc d’Olsingham avant qu’ils
soient dûment autorisés par la reine d’Angleterre, qui avait promis de
l’établir. Elle se trouve prise de court lorsque cette reine, circonvenue par
une tutrice intrigante, envoie son agrément pour un mariage avec le Duc
d’Estramène. Il se trouve en outre que ce Duc, de son côté, aurait préfé-
ré ne pas se marier du tout : lui aussi s’est laissé manipuler par sa mère,
mais n’a pas tout à fait le courage de sa soumission et part donc en
voyage au lendemain de ses noces. L’épouse abandonnée s’efforce hé-
roïquement de dissimuler son chagrin, qui risque désormais de trahir une
inclination que son mariage rend plus inavouable encore2.
Les choses basculent quand le mari fugitif se retrouve par hasard,
dans une bourgade perdue entre Turin et Venise, au chevet d’Olsingam
gravement malade : le bien-aimé abandonné a d’autant plus durement
accusé le coup qu’il ignore les raisons du mariage qui fait son désespoir
et se croit donc trahi. Comme le mari ne se doute seulement pas de cette
préhistoire tourmentée, Olsingam garde son incognito, mais s’efforce
généreusement de ramener son interlocuteur à une conduite plus raison-
nable. Estramène se laisse convaincre et rejoint son épouse...
Ce parcours assez sinueux se trouve aligner, parmi bien d’autres
choses, deux références à l’amitié. La première est purement pragma-
tique. Olsingam se trouve être le meilleur ami du frère de sa bien aimée ;
cela n’est au premier regard pas très fonctionnel puisque le récit se
trouve du coup obligé d’écarter ce frère au moment où Mlle
d’Hennebury se résigne au mariage avec Estramène. Le jeu en valait la
chandelle parce qu’on y gagne par la suite une scène saisissante. Après
leur rencontre italienne, Olsingam, tout malade qu’il est, suit secrètement
Estramène en Angleterre pour voir s’il saura se montrer fidèle à ses nou-
velles résolutions ; il y arrive quasi moribond et s’installe, à Londres, chez
son meilleur ami. Celui-ci reçoit le lendemain la visite de sa sœur ; en
résulte une ultime entrevue des amants, qui fait la scène la plus sensa-

2 Cf. : « Elle devait d’autant plus observer une conduite exacte et rigoureuse qu’elle avait à
appréhender que l’on ne vînt à connaître qu’elle aimait encore le Duc d’Olsingam. »
(p. 817)
62 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

tionnelle de la nouvelle, mais à laquelle la Duchesse ne se serait jamais


rendue de son gré. Il n’était pas question que cette épouse soucieuse de
son honneur accepte un rendez-vous avec l’homme qu’elle continue
secrètement à aimer ! Comme, d’autre part, il aurait été incongru
d’ajouter un second hasard à la rencontre déjà toute fortuite entre
l’amant et le mari, il fallait cette fois des circonstances qui justifient (dans
toutes les acceptions du terme) des retrouvailles que personne ne pouvait
décemment préparer de parti pris. L’amitié entre l’amant et le frère les
fournit à point nommé.

L’amitié dans le mariage


La seconde référence à l’amitié apparaît aux dernières pages du récit,
où les Estramène s’accommodent de leur union. L’un et l’autre y mettant
du sien, ils viennent, nous dit-on, à se vouer réciproquement une affec-
tion assez tendre :

Par ces mutuels égards ils formaient dans leurs cœurs une amitié égale
à l’estime qu’ils avaient l’un pour l’autre. Cette amitié augmentait tous
les jours et elle est aujourd’hui en un état qui peut bien montrer que la
raison et la vertu peuvent former des nœuds aussi forts que ceux qui
sont formés par l’inclination la plus violente et la plus naturelle.
(p. 836)

Ce dénouement heureux est, pour le lecteur moderne, plus surprenant


encore que les scrupules initiaux de Mlle d’Hennebury. On ne s’attendait
pas que les époux malgré eux réussissent au dénouement à « viv[re] avec
cette douceur et cette paix que l’on goûte dans les mariages qui sont
l’ouvrage du Ciel » (p. 837). Le propos n’est pas seulement déroutant
parce que le Ciel, en l’occurrence, aurait œuvré par le biais d’une intri-
gante: on savait que les voies de la Providence sont parfois tortueuses. Le
vrai problème est que l’ « amitié » finale, dans un tel contexte, ne nous
paraît pas seulement paradoxale, mais presque impossible à imaginer
concrètement.
Ce n’était apparemment pas encore tout à fait le cas au XVIIe siècle.
Le texte reste prudent et se contente d’un bonheur en demi-teintes, qui
s’accompagne chez la Duchesse d’ « une langueur que l’on juge ne devoir
finir qu’avec sa vie » (p. 837). Il ne dit pas non plus en toutes lettres que
Eléonor d’Yvrée 63

les époux finiraient par s’aimer3. Le registre dominant de leur entente


conjugale reste donc amical, même si cette amitié se montre pour une
fois plus affectueuse que de coutume : il est question de certain plaisir
d’être ensemble, plaisir aussi de se montrer prévenant4, qui déborde les
coude à coude utilitaires qu’on rencontre ailleurs.
Cette amitié à la fois discrète et plus expansive qu’à l’accoutumée est
en somme un amour qui ne dit pas son nom – et qui, surtout, se dis-
tingue des amours habituelles du roman dans la mesure où il ne résulte
pas d’une inclination « naturelle ». Les Estramène s’efforcent de prendre
l’un pour l’autre les sentiments qui conviennent à la situation qui leur a
été imposée et réussissent cet étrange tour de force. Leur réussite aide à
comprendre comment les mariage de raison de l’Age Classique n’aboutis-
saient pas forcément à autant de désastres ; il va bien sûr sans dire que
les réussites ordinaires ne devaient pas nécessairement viser si haut et
qu’il suffisait, pour qu’un bon mariage contente les principaux intéressés
et leurs entours, que les époux qui ne s’étaient pas choisis s’accom-
modent raisonnablement l’un de l’autre.
La Duchesse d’Estramène choisit, sur toute la ligne, de renchérir sur cette
logique coutumière. Mlle d’Hennebury rougirait d’avouer une inclination
avant qu’elle soit autorisée par qui de droit ; son scrupule vaut un passage
à la limite5 de l’hétéronomie consentie qui est au cœur des sociétés
d’Ancien Régime, où chaque particulier se sent, au plus profond de lui-
même et pour les décisions essentielles, interdit d’initiative. L’interdit,
comme on s’en doute, ne s’applique pas toujours à la rigueur et ne
s’impose pas pareillement à tout le monde ; il correspond à la pente es-
sentielle d’une culture où les choix personnels paraissent toujours près de
créer des désordres et où il semble au contraire évident que les choses
s’arrangent au mieux si un chacun accepte d’emboîter le pas et de se plier
à ce que ses entours lui amènent. Il s’ensuivrait en bonne logique que les
mariages de raison auraient a priori plus de chances de s’avérer heureux
que les unions fondées sur le choix des cœurs. Le paradoxe semble un
peu fort et surtout fort peu romanesque ; La Duchesse d’Estramène choisit

3 Il est vrai qu’il le suggère une fois à demi-mot : la « langueur » de la Duchesse tiendrait
à ce qu’elle sentirait toujours quelque honte « d’avoir été un temps sans aimer son mari »
(p. 837)…
4 La Duchesse « aime la présence » de son mari, qui ne « se lasse point de lui donner des
consolations » (p. 837)
5 Je me permets de renvoyer à ce sujet à mon étude « Pour une lecture anthropologique
de La Duchesse d’Estramène », à paraître dans les Hommages Giorgi, Paris, Garnier, 2013.
64 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

pour une fois d’abonder dans ce sens et termine sur le succès d’un ma-
riage qui relève entièrement et des deux côtés de la dictée contraignante
des entours, mais qui n’en débouche pas moins sur un quasi-amour.

Un sacrifice qui s’impose


La tendre amitié des Estramène parachève et récompense une obé-
dience, ce qui signifie aussi que leur amitié plus affectueuse qu’à l’accou-
tumée se moule en dernière analyse, en l’idéalisant, sur un ordre qui, dans
ses versions courantes, se souciait assez peu des affections particulières.
On peut en dire autant, dans un registre plus sombre cette fois, des ami-
tiés qui font la trame d’Eléonor d’Yvrée.
La jeune Eléonor est la fille d’un Marquis d’Yvrée, qui, après une ré-
bellion malheureuse contre l’empereur Henri II (nous sommes aux alen-
tours de l’An Mil), « se condamn[e] lui-même à passer le reste de ses
jours dans un monastère à Besançon » (p. 929) et préfère prudemment se
faire passer pour mort. Son épouse étant morte de son côté pour de bon,
la jeune Eléonor, âgée de quatre ans, se voit confiée à deux tutrices et
devient aussitôt la meilleure amie de la fille de l’une d’entre elles :

Matilde, qui était la fille de [la Comtesse de Tuscanelle] était de l’âge


d’Eléonor. Elles étaient toutes deux parfaitement aimables, et elles
s’attachèrent l’une à l’autre de cette amitié de l’enfance qui, ayant plus
d’innocence et plus de sincérité que les autres amitiés, a aussi plus de
durée. (p. 931)

Je ne m’appesantirai pas sur le scepticisme à l’égard des « autres amitiés »


qu’implique une telle formule : il s’agit de toute manière d’établir un su-
perlatif. Toujours est-il que l’amitié entre les deux jeunes filles, qui sem-
blerait donc particulièrement au-dessus de tout soupçon, ne les préserve
pas de se rendre l’une l’autre fort malheureuses. Eléonor ne tarde pas à
tomber amoureuse du fils de son autre tutrice, le Duc de Misnie, qui
l’aime pareillement de son côté ; Matilde s’en voudrait de marcher sur les
brisées sa meilleure amie et se contente provisoirement de devenir la
confidente du couple et de rêver qu’elle pourra un jour ou l’autre « trou-
ver un amant comme » (p. 932) Misnie. Les choses se gâtent quand le
Marquis sort de son silence pour mander à sa fille qu’il a promis sa main
à son vieil ami le Comte de Retelois. Comme les deux tutrices n’étaient
pas trop favorables à l’idylle entre Eléonor et Misnie et que la mère de
Matilde s’était déjà dit que ce dernier conviendrait mieux à sa fille, on
s’arrange pour entourer le départ d’Eléonor d’un mystère qui donne
Eléonor d’Yvrée 65

l’impression qu’elle est partie de son plein gré pour rejoindre un nouvel
amant : le prétendu amant n’est autre qu’un sien frère dont tout le
monde ignorait l’existence et qui était venu la chercher de la part de son
père. Misnie se tourne comme naturellement vers Matilde et se
« trouv[e], pour ainsi dire, dans une seconde passion sans être sorti de la
première » (p. 940) ; Matilde s’y prête d’autant plus volontiers qu’elle
aussi croit qu’Eléonor a préféré un autre soupirant…
On peut se demander s’il fallait vraiment tant d’artifices pour un ré-
sultat qui coïncide si bien avec ce que les logiques sociales en vigueur
imposaient a priori. Eléonor est la fille d’un proscrit et n’a guère de
chances de trouver un très bon parti. Le plus plausible serait qu’elle suive
un jour l’exemple de son père et se retire à son tour dans un couvent. Le
mariage avec le Comte de Retelois, qui est « veuf et sans enfants » et se
remarie aussi pour délivrer son « ami malheureux » d’une ultime inquié-
tude est une aubaine ; « aussi le marquis d’Yvrée en reçut la proposition
comme une grâce » (p. 934). Misnie, pour sa part, « pouvait prétendre
aux plus grands partis de la cour et aux plus hautes alliances » (p. 932) ;
Matilde fait une partenaire plus sortable parce qu’elle est la riche héritière
d’un père bien en cour.
Voici donc une répartition qui aurait pu s’amener toute seule et qui,
en situation réelle, aurait de fortes chances de coûter au plus quelques
larmes à une Eléonor mariée qui regretterait quelquefois ses premières
amours. La nouvelle choisit de la faire échouer sur d’infinies complica-
tions émotionnelles. Elles ne dénoncent pas, comme nous nous y atten-
drions quasi instinctivement, la tyrannie des conventions sociales. Eléonor
d’Yvrée déplore plutôt certaine incapacité de ses personnages à accepter
sans tarder ce qui s’impose et qu’ils se rendent du coup d’autant plus
douloureux les uns aux autres.

L’amitié, paradoxalement, ne semble pas contribuer à ces complica-


tions d’appoint. Tout se passe comme si, ici encore, elle ne se montrait
vraiment agissante que lorsqu’elle se trouve opérer dans le sens de la
norme sociétale. Eléonor voit de suite, au reçu du message de son père6,

6 Je signale, dans l’unique entrevue d’Eléonor avec son père, un assez curieux recours à
l’amitié, qui double là encore l’autorité sociale. Le Marquis demande d’abord pardon à ses
enfants « de les avoir rendus malheureux » (p. 936) et préfère, face à sa fille qu’il n’a prati-
quement jamais vue, ne pas invoquer son autorité de façon trop abrupte : « Le comte de
Retelois recherche mon alliance. J’espère que la disproportion de votre âge ne vous
empêchera pas d’être heureuse avec lui. Acquittez-moi, ma fille, des obligations que je lui
ai; c’est la première fois que vous entendez parler un père. Si ce nom ne vous donne pas
66 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

où est son devoir, n’imagine pas vraiment qu’elle pourrait s’y refuser,
mais tarde à consommer son sacrifice et profite notamment d’une mala-
die très opportune pour différer son mariage. Il le fallait pour que les
retrouvailles avec Misnie et Matilde, qu’elle aurait pu aussi bien ne jamais
revoir7, créent un nouveau suspense : Misnie découvre alors qu’Eléonor
ne l’avait pas trahi et revient aussitôt à sa première inclination.
S’ensuivent trois rencontres entre les deux amies, d’abord en tête-à-
tête, puis en présence de Misnie et enfin après le départ précipité de ce-
lui-ci. Ce sont, avec l’ultime entrevue-surprise entre Misnie et Eléonor à
la veille de son mariage avec le Comte, les épisodes-clé du récit. Pathé-
tiques à souhait, ils ne comportent pourtant ni effusions amicales ni véri-
tables combats de générosité. Les deux amies ne s’attardent pas à protes-
ter de la tendresse qu’elles continueraient indéfectiblement à se vouer et
ne s’extasient pas non plus devant la sublimité de sacrifices qui, tout
douloureux qu’ils sont, attesteraient au moins cette profondeur impres-
criptible de leur affection. Matilde ni Eléonor ne se complaisent pas dans
leur souffrances et ne s’admirent pas de les ressentir avec une telle inten-
sité : la rhétorique sentimentale et ses engouements doloristes n’ont pas
encore cours.
Il n’y a surtout pas de combat de générosité parce qu’Eléonor est la
seule qui envisage pour de bon de s’effacer. L’ « action héroïque »
(p. 950) ne paraît plausible, si l’on peut dire, qu’en sens unique, celui où
elle double la déférence pour les ordres d’un père. L’amitié, en d’autres
termes, apporte un attendu de plus à la seule décision raisonnable. Ap-
point tout sauf inutile puisqu’il coupe court à des hésitations qui s’étaient
trop prolongées, mais qui ne fait aussi que cela :

Eléonor fut si vivement touchée de compassion que l’amitié qu’elle


avait pour Matilde lui aida encore à soutenir un projet pour lequel elle
avait besoin de plus d’un secours. (p. 950)

Eléonor se résigne donc à un repli qui lui est dictée par « le devoir,
l’amitié, la nécessité » (p. 958) et s’efforce, lors de leur unique entretien à
trois, à céder son amant à son amie :

encore de tendresse, regardez-moi comme un ami; épousez le comte de Retelois, je vous


en prie, si ce n’est pas assez de vous l’ordonner. » (p. 937)
7 Misnie se prépare à une carrière dans le voisinage très proche de l’empereur, qui est
censé résider d’habitude à Bamberg; il se trouve par malchance que la cour tout entière se
rapproche de Rethel à l’occasion de la célèbre rencontre entre Henri II et Robert le Pieux
à Pont-à-Mousson.
Eléonor d’Yvrée 67

Vous allez épouser mon amie, dit-elle au Duc, il n’y manquait que
mon consentement, la raison veut que je le donne. Je ne désavoue
point que j’ai eu du chagrin que vous avez pu changer, mais je dois
tant à Matilde que je ne saurais me plaindre que vous ayez changé
pour elle. (p. 950)

On voit que sa générosité ne va toujours pas jusqu’à espérer que son


sacrifice fera un jour leur bonheur ; l’amitié, à ce moment suprême,
s’énonce elle aussi comme un devoir :

Vous n’ignorez pas mes sentiments pour le Duc de Misnie, dit-elle à


Matilde, et vous pouvez croire qu’il m’en coûte beaucoup pour vous
le céder, quoiqu’il semble que je ne puisse plus être à lui, mais enfin je
vous dois cet effort. (p. 950)

Elle ne lui « devrait » rien que cela ne changerait rien à la situation réelle,
où Eléonor aurait tout au plus pu s’offrir le loisir d’attendre un peu plus
longtemps devant l’inéluctable.
Matilde, pour sa part, n’envisage pas de s’effacer ; il est vrai que le re-
virement de son fiancé lui laisse moins de marge pour de beaux gestes.
Reste toujours que ce revirement n’est jamais qu’un coup de tête de
jeune homme, qui semble voué à se heurter à de très prévisibles réti-
cences ; une amie généreuse aurait pu trouver là à s’entremettre. En
l’occurrence, tout se passe plutôt comme si le succès d’une telle entre-
mise était si inimaginable qu’on n’y pense seulement pas. Matilde ne se
montre donc sensible qu’à ses propres chagrins et ne se retient pas de les
exprimer : « l’engagement où elle était avec (Misnie) autorisait sa fai-
blesse » (p. 951). Elle imagine tout au plus un bref moment que le ma-
riage qu’elle appréhende pourra avoir lieu après sa mort à elle :

Vous allez être délivrée d’une amie importune, vous allez être vengée
d’une rivale, vous allez avoir votre amant et, quand je serai morte,
vous ne songerez pas que j’aie été au monde. (p. 956)

On n’est pas moins sentimentale8 ! Eléonor ne s’en formalise pas et n’est


sensible qu’au désespoir de son amie. Elle décide donc de ne plus retar-

8 Notons que, sur son lit de mort, Matilde ne s’avise apparemment pas d’adresser
quelque ultime message à Eléonor. Elle demande par contre à ses parents de « pardonner
au Duc de Misnie en sa faveur » (p. 960) ; son intercession ne servira à rien puisque son
68 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

der son mariage avec le Comte de Retelois – dans l’espoir, qui s’avérera
vain, que le fait accompli donnera une ultime espoir à son amie mou-
rante :

Ces paroles pénétrèrent vivement Eléonor. Il se fit une révolution


subite dans son esprit, elle se sentit le courage d’exécuter ce qu’elle
avait projeté, enfin l’amitié et la reconnaissance achevèrent en ce
moment de la déterminer sur une chose à quoi elle était dès long-
temps résolue, mais qu’elle aurait peut-être toujours différée. (p. 936)

Eléonor d’Yvrée évoque une amitié qui, sauf à sa première mention, n’a
rien de particulièrement tendre et qui agit seulement dans le sens de
l’ordre. La sensibilité reprend un instant ses droits au dernier paragraphe,
où la protagoniste désormais mariée se montre une fois de plus irrépro-
chable :

La Comtesse de Retelois pleura autant son amie que si elle n’avait pas
été sa rivale, et elle vécut avec le comte comme une personne dont la
vertu était parfaite, quoiqu’elle fût toujours malheureuse par la pas-
sion qu’elle avait dans le cœur. (p. 960)

Ce qui est sans doute admirable et émouvant, mais implique aussi que
l’ordre est sauf, fût-il très chèrement payé…

Nos deux récits nous ramènent ainsi dans un Ancien Régime psycho-
logique, où la sensibilité existe sans aucun doute, mais où elle n’est pas
encore valorisée pour elle-même et qui reste dans ce sens très en-deçà de
la révolution du sentiment décrite par Philippe Ariès. Matilde dit dans sa
dernière conversation avec Eléonor qu’elle a « honte qu’une maladie qui
[la] met près de la mort ne [l’]ait point guérie d’une passion qu[’elle] dé-
teste » (p. 956) ; le propos serait inimaginable dans un roman sentimen-
tal, où les belles agonisantes ne manquent certes pas, mais où elles se
féliciteraient plutôt de mourir d’aimer – et où l’on escomptait aussi que
les survivants ne perdraient pas de sitôt le souvenir de leurs chers dispa-
rus. Le XVIIe siècle n’en est pas encore à cultiver ces blandices un peu
morbides et ne s’intéresse en somme qu’aux sentiments qui ont une

père s’acharnera au contraire à causer « la ruine entière » (p. 960) de l’homme qui n’a pas
voulu devenir son gendre. Ce qui donne à penser qu’un plaidoyer pour un mariage avec
Eléonor aurait en effet eu peu de chances d’aboutir…
Eléonor d’Yvrée 69

chance réelle de s’inscrire dans le monde comme il va. Eléonor est sans
doute heureuse de découvrir que Misnie ait si bien conservé son premier
amour, mais l’invite fermement à se faire une raison :

Ces sentiments me font plaisir, lui dit-elle, je ne le saurais nier, mais à


quoi serviront-ils ? Suivez votre destinée, puisqu’il faut que je suive la
mienne. (p. 948)

Pour bien comprendre une telle attitude, il faut surtout se garder d’y
voir, comme nous le ferions spontanément aujourd’hui, une démission.
Elle relève plutôt, ce qui est très différent, d’une « culture de la soumis-
sion »9, où la nécessité de se plier au cours établi des choses est pour tous
les intéressés une nécessité largement reconnue. Il y a là une mentalité
qui nous est devenue très étrangère ; au XVIIe siècle, même un esprit
indépendant comme Descartes recommande, dans la troisième maxime
de sa morale provisoire, de « tâcher toujours plutôt à (s)e vaincre que la
fortune, et à changer (s)es désirs que l’ordre du monde »10. Il formulait
ainsi un précepte que ses contemporains partageaient avec la plus que
majeure partie de leurs aïeux. Il serait pour tout dire à peine excessif d’y
voir une quasi constante de l’histoire universelle, par rapport à laquelle ce
seraient plutôt nos priorités modernes en faveur d’homo aequalis et de son
droit au choix personnel qui ferait figure d’exception11. Le XVIIe siècle
classique et baroque serait dans cette perspective -en Europe s’entend- le
dernier à préserver globalement ce très ancien habitus de la soumission,
qui sera fort ébréché dès le XVIIIe et que la modernité, par la suite, re-
trouvera de moins en moins. Nos deux récits en proposent, à une date
fort tardive et déjà contemporaine de ce qu’on appelle communément la
crise de conscience européenne, des versions remarquablement intactes.
Le roman sentimental s’inscrit de l’autre côté de ce partage des eaux et

9 Formule de Mireille Laget, Naissances. L’accouchement avant l’âge de clinique, Paris, Seuil,
1982, p. 125.
10 René Descartes, Discours de la méthode, Samuel S. de Sacy éd, Paris, Libraire Générale et
Gallimard, 1970, p. 53.
11 Cf. Louis Dumont : « L’idéal égalitaire – même si on le juge supérieur – est artificiel. Il
représente […] une négation volontaire dans un domaine restreint d’un phénomène
universel ». Il enchaîne, et cela aussi vaut d’être cité, ne fut-ce que pour éviter un malen-
tendu : « Il ne s’agit, (pas) pour nous de mettre cet idéal en question, mais il y aurait
intérêt à comprendre à quel point il s’oppose aux tendances générales des sociétés et
partant à quel point notre société est exceptionnelle » (Homo hierarchicus. Le système des castes
et ses implications, Paris, Gallimard, 1966, p. 34).
70 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

met en scène des cœurs sensibles qui ont la religion de leurs propres
émois.

La place manque pour développer ce contraste. Je me contente de


suggérer que les amitiés de la fiction risquent, sous l’Ancien Régime, de
proposer des échos plus fidèles des attitudes ambiantes que ses amours.
L’amour se profile dans toute la tradition romanesque comme une force
élémentaire et peu ou prou irrésistible, qui risque toujours d’emporter les
digues. Si beaucoup de récits, dont les deux que je viens d’évoquer mais
aussi La Princesse de Clèves qui est leur modèle commun, proposent surtout
des mises en garde contre les dégâts ainsi occasionnés, d’autres roman-
ciers semblent portés à faire crédit à Eros et à lui reconnaître des droits
très larges. La fiction autorise quelquefois certaine entorse à la règle
commune, qui n’est certainement pas un appel à la révolte dans la vie
réelle, mais qui amorce au moins un relâchement imaginaire des con-
traintes, que l’on définirait au mieux, je crois, comme une licence roma-
nesque au sens où on parle, dans un autre registre, de licences poétiques.
Encore conviendrait-il de ne pas surestimer une telle licence. Il ne se-
rait pas difficile de montrer, mais cela aussi nous entraînerait loin, qu’au
XVIIe siècle la valorisation de l’amour s’attache surtout aux poses élé-
gantes et aux casuistiques ingénieuses qu’il amène et ne valorise donc ni
l’émoi brut ni l’arbitraire des inclinations individuelles. L’amour positif, à
l’époque, est toujours à certain degré un amour précieux – et donc là
encore un jeu de société où les participants s’attachent à donner leur me-
sure devant un public de connaisseurs beaucoup plus qu’à une aventure
de la subjectivité ou du partage senti qui aurait son prix telle qu’en elle-
même.
L’amitié n’appelle pas ces haute voltiges et pourrait du coup rester
plus proche du tout-venant vécu contemporain. Le terme désigne dans
nos deux récits des affections dont rien n’autorise à mettre en cause la
foncière sincérité. Toujours est-il qu’ elles se nouent surtout entre des
personnages que leur statut social y prédestine : Olsingam et le Comte
d’Hennebury sont frères d’armes puisqu’ils servent l’un et l’autre sous
Turenne, les Estramène sont, bien malgré eux, mari et femme et finissent
par comprendre qu’ils n’ont rien de mieux à faire que de devenir aussi
amis. Eléonor et Matilde sont amies depuis la prime enfance et ne le
seraient pas nécessairement restées puisque les aléas de la vie auraient pu
les séparer : il y a loin de Rethel à la cour de Bamberg. Quand le hasard
les rapproche pour quelques jours à Pont-à-Mousson, leur amitié semble
Eléonor d’Yvrée 71

intacte mais n’agit concrètement que dans le sens voulu par la société qui
les entoure.
Tout cela impose l’image de rapports assurément personnels, mais
qui, à l’opposé de nos intimismes modernes, n’impliquent aucun repli par
rapport à la société. Ils sont au contraire traversés de part en part par les
suggestions et les exigences du monde qui les entoure et auquel on
n’imagine pas de se soustraire. Le lien affectif est d’abord aimanté par la
loi et les opportunités du monde. C’est peut-être cela l’Ancien Régime de
l’amitié12.

12 Je tombe sur une notation de Roger Duchêne qui risque fort de retrouver un exemple
vécu de cet Ancien Régime : Mme de Lafayette «cultive des amitiés profitables, mais sans
calcul conscient : ses intérêts coïncident comme spontanément avec ses sentiments. Elle
se sert des autres, et souvent égoïstement, mais elle les aime aussi, profondément et
durablement » (Mme de Lafayette, Paris, Fayard, 1988, p. 415). Voir aussi, dans un registre
plus général, Eric Méchoulan, « Le métier d’ami » in XVIIe siècle 205 (1999), p. 633-656.
Les métamorphoses du vieux Dupuis

En 1970, Eva-Maria Knapp-Tepperberg notait, dans sa thèse restée


classique, qu’il existe dans la critique challienne comme un mythe du
vieux Dupuis. Immer wieder findet dieser Charakter in der Literatur besondere
Beachtung1, on l’invoque à peu près invariablement quand il s’agit
d’illustrer la richesse psychologique des Illustres Françaises. Le personnage
serait mû par des mobiles complexes, voire partiellement inconscients ; il
y aurait là un profil caractériel qui, par son ambiguïté inédite, trancherait
avantageusement sur les tempéraments linéaires dont la tradition roma-
nesque se serait contentée jusque-là. Plus de quarante ans plus tard, il
serait facile de prolonger son petit florilège de notations admiratives.
Rappelons seulement, pour nous contenter d’un propos très accessible,
que Frédéric Deloffre, dans son introduction à l’édition Livre de Poche,
répète une fois de plus que « nul n’a jamais approché d’une création bal-
zacienne autant que Challe avec son “vieux Dupuis”, un double – inversé
– du père Goriot »2.
Les frustrations du vieux Dupuis paraissaient particulièrement bien
venues parce qu’elles semblaient confirmer la foncière modernité des
Françaises, qui, d’avoir été redécouvertes si tard, prenaient pour leurs
premiers lecteurs du XXe siècle un accent presque contemporain. La
présente étude voudrait suggérer qu’il a pu s’agir là d’une manière
d’anachronisme promotionnel, dont le chef-d’œuvre si longtemps méconnu
mais désormais fort bien redécouvert de Rober Challe n’a plus vraiment
besoin et qui risque même, à y réfléchir, de fausser partiellement sa vraie
physionomie.
Il ne s’agit bien sûr pas de nier que Challe aura ouvert bien des voies
au roman comme à la pensée du XVIIIe siècle. Il aura été, selon
l’expression convenue un peu sotte mais en l’occurrence à peu près in-
contournable, « en avance sur son temps ». Il aura pourtant été aussi, et

1 Eva-Maria Knapp-Tepperberg, Robert Challes « Illustres françaises », Heidelberg, Carl


Winter, 1970, p. 53.
2 Robert Challe, Les illustres Françaises, éd. Jacques Cormier/ Frédéric Deloffre, Paris,
Librairie générale française, 1996, p. 9. Nos références au texte de Challe renvoient à
cette édition.
74 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

sans doute d’abord, un homme de son temps, dont l’œuvre ne pouvait


manquer de transcrire, au travers de ses diverses anticipations, tout un
Ancien Régime psychologique qui ira s’effritant au long du XVIIIe siècle.
La complexité enténébrée que nous découvrons volontiers chez le
vieux Dupuis pourrait donc bien relever d’une illusion d’optique. Pour
mieux retrouver ses traits originels, j’opposerai ici le personnage de
Challe à son premier remaniement moderne, proposé dès 1763 par le
dramaturge Charles Collé3.

Le Dupuis de Challe nous apparaît aujourd’hui comme un person-


nage inquiétant, prisonnier d’une inhibition assez puissante pour lui faire
refuser la main de sa fille à un jeune homme qu’il accueille par ailleurs
comme un gendre très apprécié. Un refus si bizarre semble relever
presque inévitablement d’une pathologie. Elle remonterait en l’occur-
rence à une expérience traumatisante, un mariage imposé à l’article de la
mort que le marié appréhenderait, une fois réchappé, comme un marché
de dupe.
La question est de savoir si les lecteurs de la première heure le
voyaient déjà si unheimlich. Ses proches, que, dans ce roman réaliste, on
peut estimer assez de plain-pied avec ce public originel, ne se montrent
de toute manière pas trop troublés. La scène bien connue où le vieux
Dupuis court le momon le soir de l’enterrement de sa femme nous paraît
chargée d’une infinie amertume. Elle se termine en fait dans un registre
fort détendu : « Je vous donné à penser dans quels sentiments il laissa ses
auditeurs, qui s’éclatèrent de rire. » (p. 80)
Le narrateur, de toute évidence, n’imagine même pas qu’on aurait pu
réagir autrement. Les récriminations sur l’infidélité de la défunte font rire
d’inverser un lieu commun. Le vieux Dupuis « prétend […] être mieux
informé que personne de la conduite de sa femme » (p. 80) alors que les
maris passent généralement pour être les derniers à apprendre les écarts
de leurs épouses. Sa diatribe le fait traiter, après son départ de l’assem-
blée, « de fou et de brutal » (p. 80) ; la juxtaposition des termes prouve
que le premier n’est pas à prendre dans un sens très technique.

3 Je ne suis évidemment pas, loin de là, le premier à signaler cette filiation. On pourra se
reporter entre à E.-M. Knapp-Tepperberg, op. cit., pp. 58-62; Michèle Weil, « Du roman
bourgeois au drame bourgeois » in Romanistische Zeitschrift für Literaturgeschichte, 1977/4, p.
433-463; Jean-Noël Pascal, « Note sur Dupuis et Des Ronais, comédie de Collé » in
Séminaire Robert Challe, éd. Michèle Weil, Montpellier, Université Paul Valéry, 1997, p.
129-142.
Les Illustres Françaises 75

Par la suite aussi, les réactions paraissent remarquablement décontrac-


tées. Le coude à coude presque quotidien des trois protagonistes de
l’Histoire devrait créer, dirions-nous, une situation irrespirable. Il n’en est
rien. Des Ronais ne se gêne pas pour escompter ouvertement la mort du
gêneur et s’étonne tout au plus d’apprécier en même temps une convivia-
lité des plus agréables :

Je m’étais fait une manière de vie que je ne comprenais pas moi-


même. Je voyais tous les jours un homme, dont la vie me faisait mou-
rir de chagrin, et que je ne pouvais haïr. Car outre ce qu’il avait fait
pour moi, il me recevait comme son fils, et me faisait rire. (p. 117)

Il faudrait solliciter le texte pour flairer sous ces rires une nervosité lar-
vée. Il se trouve simplement que Dupuis, en dépit de son obstination, est
aussi un homme généreux et fort amusant. Des Ronais va même au
moins une fois jusqu’à approuver presque le refus du vieil homme :

Quoique sa morale me fit enrager, je ne laissai pas de la trouver de


fort bon sens ; et si tout le monde agissait comme lui, les enfants au-
raient pour leurs parents plus d’égards et de vénération. (p. 108)

Il est vrai que le futur beau-père vient alors de lui avancer de quoi se
payer une charge… La gratitude n’explique pourtant pas tout. Des Frans,
qui est le seul auditeur de l’Histoire, intervient lui aussi – à un autre mo-
ment – pour estimer que la décision du vieux Dupuis lui « paraît bien
dure, mais pourtant pleine de bon sens » (p. 88).

Le vieux Dupuis n’est pas précisément perçu comme un malade men-


tal. Il suffit de se rendre compte de cette évidence pour se réaliser aussi
que, tel qu’en lui-même, il paraît plutôt remarquablement équilibré. Le
mariage imposé lui a sans doute laissé un ressouvenir cuisant ; c’est aller
fort vite que parler ici de traumatisme – ne fût-ce que pour la simple
mais très décisive raison que la mésaventure n’a même pas été refoulée.
Dupuis s’en souvient plutôt trop bien ! Quand Des Ronais et Manon
espèrent atteindre leur but en faisant intervenir un confesseur, le vieil
entêté se moque de leur naïf espoir :

Vous pensiez donc qu’un prêtre vous ferait gagner votre procès
comme à votre mère ? Non, non, détrompez-vous, on n’a pas tous les
jours des crises de dévotion. Ne vous mêlez pas de me faire faire des
76 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

leçons, je suis trop vieux pour en prendre, je ne vous en fais pas moi.
(p. 91-92)

Le dernier propos est rigoureusement vrai. A part son refus, Dupuis n’a
rien d’un gêneur. Il se conduit en tout comme un père fort libéral, qui
laisse à Manon toutes les libertés et pourvoit généreusement à tous ses
petits besoins de luxe4. Il s’entend aussi très bien avec Des Ronais, cela
ne lui coûte apparemment aucun effort et ne l’amène surtout pas à se
faire des illusions sur les trop compréhensibles ressentiments du jeune
homme.

J’étais bienvenu chez Dupuis, qui me faisait mille amitiés, quoiqu’il se


doutât bien que s’il n’eût tenu qu’à moi, je l’aurais envoyé dans l’autre
monde. (p. 92)

Le père s’en doute si bien et s’en formalise si peu qu’il lui arrive en toute
simplicité d’en parler :

Il me dit […] qu’on connaissait ses amis dans le besoin ; qu’il était le
mien plus que je ne pensais, quoiqu’il fût bien persuadé que j’aurais
voulu le voir au diable. Venez, ajouta-t-il, souper avec nous… (p. 107)

Comment comprendre tant d’aisance dans un scénario pour nous si


tourmenté ? J’observerai d’abord que le refus du père et ses arrière-plans
douloureux, qui font pour la critique moderne l’intérêt central de cette
Histoire, sont loin de la dominer d’un bout à l’autre. Nous avons droit
aussi à toute une série d’épisodes : la déclaration ingénieuse de Manon
par son refus de tenir un enfant avec Des Ronais, la correspondance
galante occasionnée par un voyage en Angoulême, le duo comique des
Du Pont père et fils qui rappellent les Diafoirus du Malade imaginaire…
Tout se passe comme si l’exploration psychologique de l’obstination du
vieux Dupuis ne suffisait pas vraiment à meubler la nouvelle. Il est, je
crois, plus significatif encore que le récit qui l’évoque n’est pas amené par
la bizarrerie du cas. Des Ronais s’y attarde certes un peu longuement ;

4 Dupuis raconte à son confesseur que Manon reçoit de lui « non seulement le néces-
saire, mais encore tout le superflu qu’elle pouvait souhaiter, tant pour ses habits que son
divertissement […] ; il ne lui avait jamais rien refusé […] ; au contraire, il avait toujours
été le premier à prévenir ses besoins, en lui garnissant sa bourse, sans attendre qu’elle lui
demandât rien » ; le narrateur confirme entre parenthèses qu’il « en agissait fort bien de ce
côté-là. » (p. 87)
Les Illustres Françaises 77

toujours est-il qu’il raconte d’abord son Histoire pour expliquer à Des
Frans sa rupture avec Manon, qui l’aurait trahi quelques mois à peine
après la mort de son père…
C’est dire que Challe aurait été le premier surpris de l’importance que
nous attachons à ce dernier, que lui devait considérer tout au plus
comme un comparse particulièrement réussi. Comme tous les autres
épisodes des Illustres Françaises, l’Histoire de Monsieur Des Ronais et de Made-
moiselle Dupuis s’intéresse d’abord aux jeunes premiers. La comédie de
Charles Collé, dans cette perspective, opère dès 1763 notre recentrement
moderne. Le Dupuis du titre est de toute évidence le père plutôt que la
fille, que la pièce appelle toujours par son prénom ; l’intrigue laisse tom-
ber tous les épisodes qui ne se rattachent pas directement au dialogue
entre le jeune couple et le vieux père.
Les contraintes de la scène y sont évidemment pour beaucoup. Une
comédie en trois actes et qui retrace une seule journée commence quasi
nécessairement au-delà des premiers émois et n’admet ni voyage en An-
goulême ni complications posthumes. Tel quel, cet élagage prouve que le
scénario que Challe jugeait à vue de pays un peu maigre est devenu un
demi-siècle après un sujet à part entière.

Cette promotion consonne avec une dérive globale que l’histoire des
mentalités a abondamment explorée. Le sujet réduit de Charles Collé se
suffit désormais à lui-même parce que le trio qu’il met en scène tend
désormais lui aussi, et pas seulement au théâtre, à s’isoler. Il serait évi-
demment excessif, voire franchement absurde, de suggérer que le
triomphe de la vie privée daterait de la période entre Challe et Collé.
L’érosion des sociabilités larges au profit des intimismes modernes s’était
amorcée plus tôt et ne se parachèverait, au niveau des bourgeoisies dont
nous pouvons nous contenter ici, qu’au beau milieu du XIXe siècle. Il
suffira ici de constater que nos deux textes s’inscrivent des deux côtés
opposés de ce partage majeur.
Les illustres Françaises nous ramènent dans un monde ouvert, où les
familles ne tendent pas encore à se replier sur elles-mêmes. La déclara-
tion ingénieuse de Manon est possible parce qu’un jeune père qui « de-
meurait auprès de chez elle » (p. 82) cherche le parrain et la marraine de
son nouveau né dans le voisinage plutôt que dans sa famille. Le vieux
Dupuis a « beaucoup couru le monde » (p. 77) ; s’il tend désormais à se
confiner chez lui, cela tient aux incommodités du grand âge, qui ne
l’empêchent d’ailleurs pas de garder de bons contacts. Il apprend les
embarras financiers de Des Ronais avant que celui-ci ne parle de rien et
78 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

réussit rapidement à réunir les « douze mille écus » (p. 107) requis pour
l’achat d’une charge. Il apprend de même, puisqu’il a « des amis partout »
(p. 109), la passade amoureuse de son futur gendre et le tire là encore
d’embarras « en moins de quatre heures de temps » (p. 110). La perfor-
mance est d’autant plus impressionnante qu’il s’agit peu ou prou d’un
passe-droit : l’ancien militaire a de bons amis dans la robe.
Le Dupuis de Collé doit avoir d’aussi belles relations puisqu’il s’agit
cette fois d’un riche financier toujours en exercice. Elles n’interviennent
pas concrètement en cours d’intrigue : le vieil homme se contente (si l’on
peut dire) de céder sa propre charge à son futur gendre. Comme il veut la
rétrocéder au prix que lui-même a payé trente ans plus tôt, il lui faut pour
cela « quatorze mois » de sollicitations auprès du « Ministre »5. Le détail
vise à valoriser un beau dévouement ; il signe aussi une sensibilité où tout
ce qui se passe en dehors du cercle enchanté du foyer paraît inévitable-
ment compliqué et laborieux… Il est plus significatif encore que les
jeunes premiers, cette fois, se promettent d’être, une fois mariés, aux
petits soins pour leur père. Cela revient en pratique, puisqu’il « ne sort
guère et ne […] soupe plus », à s’enfermer avec lui. Des Ronais s’engage
à « ne jamais souper dehors » (p. 25) et se résigne de gaieté de cœur à ne
jamais recevoir que les amis du vieil homme :

– Surtout ayons grand soin que ses anciens amis


Soient mieux reçus de nous que les miens & les vôtres.
– Eh mais ! Si vous voulez, nous n’en verrons point d’autres.--
Quand nous serons unis par des liens sacrés,
Tout m’est égal, & vous me suffirez.--
Eh ! Que m’importe après le reste de la terre ? (p. 25-26)

Le Des Ronais de Challe n’aurait jamais pu avoir ce cri du cœur : ses


camaraderies de jeune homme font la trame même des Illustres françaises.

Le repli intimiste dont Charles Collé se fait l’écho préfère la chaleur


du foyer à toutes appartenances plus larges. Le changement, on s’en
doute, n’est pas seulement quantitatif ; il affecte aussi la qualité des rap-
ports humains, dont le profil se fait alors de plus en plus émotionnel.
Philippe Ariès parle à ce sujet d’une révolution du sentiment, en vertu de

5 Charles Collé, Dupuis et Des Ronais. Comédie en trois actes, Paris, 1763, p. 24. Toutes les
références à Collé renvoient à cette édition, dont Jacques Cormier a procuré un élégant
reprint.
Les Illustres Françaises 79

laquelle les élites du XVIIIe siècle, préfigurant en cela tout un style de vie
moderne, seraient venues à attacher de plus en plus d’importance à la
haute qualité affective de leurs relations. Le roman sentimental, la comé-
die larmoyante, le drame, tous genres dont le pathétique nous paraît au-
jourd’hui singulièrement lassant, vaudraient dans cette perspective une
première orchestration de cette nouvelle valorisation des émois.
Les personnages de Challe vivent eux aussi, c’est le moins qu’on
puisse dire, des passions fortes. Je le verrais pourtant volontiers comme
le dernier grand romancier français à rester pour l’essentiel antérieur à la
révolution définie par Philippe Ariès. Robert Challe sait encore raconter
des amours émouvantes sans se croire tenu pour autant de leur vouer
une admiration inconditionnelle. Sa sympathie évidente pour la plupart
de ses protagonistes ne l’empêche pas de leur reconnaître des faiblesses
et des intermittences. Dans un roman sentimental, ces inégalités les dis-
qualifieraient sans recours ou appelleraient d’infinies excuses. Challe les
raconte sans hausser la voix et ne s’avise pas de s’étonner que la sensibili-
té participe, comme toutes autres choses, d’une foncière fragilité hu-
maine.
Des Ronais, ainsi, n’est guère confus d’avoir à raconter que sa belle
passion pour Manon Dupuis ne l’ait pas empêché de s’offrir une aven-
ture plus légère :

J’eus de la tentation, je ne faisais l’amour avec votre commère que


comme les anges, le corps malgré moi n’y avait point de part, et je ne
demandais pas mieux qu’un amusement. Cette fille était gaillarde et de
bonne humeur : j’étais porté au badinage ; et enfin, comme le diable
se mêle de tout, nous travaillâmes à faire un troisième… (p. 109)

La passade ne lui inspire visiblement aucun remords. Il n’est d’ailleurs


pas le seul à la prendre à la légère. Le vieux Dupuis, quand il l’apprend,
s’empresse de tirer son futur gendre d’affaire et ne lui adresse, sur ce
sujet qui aurait pu être délicat, aucun reproche senti :

Ce n’est qu’une bagatelle […], mais qui ne laisserait pas de vous faire
de le peine si vous étiez arrêté ; et cela ne ferait pas un bon effet pour
votre réputation… (p. 110)

La solution qu’il arrange revient à intimider la maîtresse enceinte : elle


n’avait qu’à ne pas courir le risque ! Manon Dupuis se montre d’une
composition moins facile ; son fiancé s’en inquiète peu. Ces récrimina-
80 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

tions prouvent surtout que les femmes ne manquent jamais de compli-


quer les choses :

Cette affaire-ci m’avait un peu brouillé avec votre commère, qui pré-
tendait que je lui avais manqué de fidélité. Elle m’en fit la mine pen-
dant quelque temps, et n’eût point de repos que cette fille ne fût par-
tie avec celui qui l’avait épousée. (p. 111)

La fille une fois partie, la mésaventure n’est plus, pour tout le monde,
qu’un texte amusant :

Pour Dupuis, il n’en fit que rire. Cela donna matière à d’aussi plai-
santes conversations entre lui, sa fille et moi, qu’on puisse jamais en
avoir. (p. 111-12)

L’entente cordiale des protagonistes de la première Histoire est essen-


tiellement enjouée et se passe de tout scrupule excessif comme de toutes
déclarations pathétiques. Il n’en va plus de même chez Charles Collé, où
l’on n’en finit pas de protester de son attachement les uns aux autres. La
comédie sacrifie, nous l’avons vu, presque tous les épisodes de son mo-
dèle ; elle retient l’infidélité de Des Ronais, qui y paraît bien autrement
grave que dans l’Histoire de Challe. Le jeune homme s’oublie cette fois
avec une Comtesse, qui fait d’office une rivale plus sérieuse. Il va sans
dire qu’elle n’a pas à devenir enceinte : la seule découverte de l’aventure,
en dehors de toute fâcheuse éventualité juridique, suffit désormais à
déclencher un drame. Le vieux Dupuis n’a donc pas à aider son futur
gendre ; il s’empresse au contraire de profiter d’un incident si compro-
mettant pour différer une fois de plus le mariage qui lui répugne. Son
modèle challien n’avait pas pensé qu’il y avait là matière à prétexte… La
jeune Marianne, par contre, se montrerait plutôt plus accommodante. Sa
réaction, à la soupeser de près, atteste surtout la nouvelle gravité d’une
aventure dont la révélation la trouble d’abord profondément6. Elle adou-
cit ensuite, par solidarité féminine, les termes d’une lettre de rupture que
son fiancé est bien obligé de lui soumettre et qu’elle finit même par lui
faire supprimer. Le « badinage » raconté par Challe était trop anodin
pour se prêter à de si beaux gestes : le vieux Dupuis et sa fille se
« mett[ent] l’esprit en repos » en mariant la délaissée « à un homme de
province » (p. 111).

6 Voir surtout la scène II, 6.


Les Illustres Françaises 81

Les personnages des Illustres Françaises s’entendent rondement.


L’obstination du vieux Dupuis à garder sa fille auprès de lui y apparaît
comme un entêtement sans doute fâcheux, mais qui ne fait jamais qu’une
bizarrerie comme il y en a tant. Cela n’empêche ni d’apprécier ses très
réelles qualités ni d’attendre impatiemment l’échéance. Comme, en at-
tendant, il n’y a guère qu’à laisser passer le temps, l’Histoire soutient
l’intérêt en multipliant les épisodes ; l’entêtement du vieil homme ne
paraît pas appeler une investigation psychologique très poussée.
Charles Collé y voit au contraire son problème central. Ses jeunes
gens, qui plus est, ne regrettent pas seulement de devoir différer leur
mariage ; ils se montrent presque aussi affectés par les motifs de ce refus,
qui prouvent que ce père qu’ils rêvent d’entourer des meilleurs soins se
méfie de leur affection. Si cette crainte si peu fondée suffit à remplir une
pièce entière, c’est surtout qu’elle consonne avec ce qui risque d’être
l’appréhension centrale de la révolution du sentiment. Des Ronais ni Ma-
rianne n’ont rien à se reprocher, les réserves irrépressibles viennent en
l’occurrence de déboires antérieurs et infligés par d’autres. Elles font un
sujet pathétique à souhait dans la mesure où ce genre d’inquiétudes revêt
désormais sa crédibilité et sa gravité propres.
Philippe Ariès, on le sait, s’est contenté de constater sa révolution sans
vraiment chercher à l’expliquer; c’était de bonne méthode, on sait depuis
Fontenelle que mieux vaut établir longuement un fait avant de lui décou-
vrir des causes. Comme le fait semble depuis lors bien établi, on peut
ajouter aujourd’hui que la soudaine valorisation du sentiment qui
s’impose vers le milieu du XVIIIe siècle a sans doute partie liée, à la fois
comme conséquence et comme contrecoup, avec cette dérive plus fon-
damentale qu’est la montée de l’individualisme moderne. Evolution plu-
sieurs fois séculaire, à laquelle il serait dérisoire d’assigner une date pré-
cise ; on admettra que le triomphe des Lumières y marque au moins un
palier décisif. La percée ne pouvait aller sans inquiétudes ni scrupules :
l’individualisme autorise sans doute une liberté inédite, mais génère aussi
une nouvelle distance interhumaine. A s’affranchir de tout un réseau de
solidarités et de dépendances traditionnelles – que Challe pouvait encore
saluer comme une évidence7 –, on risquait aussi de se retrouver seul. Qui
estimait cette solitude dure à porter ou craignait qu’elle ne fût mons-

7 Cf. : « Les enfants trouvent toujours bien leurs pères et leurs mères ; mais les pères et
les mères ne trouvent pas toujours leurs enfants : outre que c’est une honte de dépendre
de ceux qui nous doivent la vie ; et qu’au contraire il est naturel et de droit divin que nous dépen-
dions de ceux qui nous ont mis au monde » (p. 108 ; je souligne)
82 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

trueusement immorale pouvait espérer y échapper en s’abandonnant aux


délices du sentiment. Les cœurs sensibles avaient l’impression de suivre
une impulsion spontanée, et partant acceptable pour l’individu ; elle les
rapprochait de quelques élus du cœur et atténuait ainsi leur intolérable
solitude. « La coupe amère et douce de la sensibilité »8 enivrait de verser
à la fois de l’autonomie et de la proximité.
L’ennui était que les attachements sentis relevaient – c’était en même
temps leur charme et leur radicale faiblesse – d’un bon plaisir individuel
par définition toujours révocable. L’autonomie, qui correspondait à la
pente la plus essentielle de l’individualisme, était incomparablement
mieux garantie que la proximité. Aussi la rhétorique sentimentale était-
elle vouée aux surenchères indéfinies. On n’avait jamais assez de superla-
tifs, ni assez de gestes émouvants pour conjurer le soupçon insistant que
subsistait, sous les élans passionnés, une fondamentale indifférence à
autrui qui était comme l’avers honteux de l’individualisme et qui risquait
à chaque instant de reprendre le dessus.

Le vieux Dupuis de Challe a la lubie de ne pas se fier à ses enfants. Il


a à la fois raison et tort, raison parce que, les hommes étant ce qu’ils
sont, aucune ingratitude n’est jamais exclue, tort parce que sa fille ni son
futur gendre ne donnent prise à un tel soupçon et que, de toute manière,
le commun des pères court allègrement ce risque-là. Un demi-siècle plus
tard, sa crainte un peu farfelue fait écho à une inquiétude majeure. Il n’en
faut pas plus pour que l’original amusant des Illustres Françaises devienne
un personnage pathétique
On conçoit aussi, dans cette perspective, que Collé ne retienne en
guise d’épisode que la seule infidélité de Des Ronais. Ce faux pas engage
le même problème, l’appréhension d’une défection toujours possible.
Des Ronais s’en justifie en arguant que, jusque dans son égarement, il ne
parlait que de sa vraie partenaire :

Pendant le peu de temps qu’a duré mon erreur


Je n’étais plein que de vous-même ;
Je ne lui parlais que de vous ;
De votre cœur, de mon amour extrême,
De nos sentiments les plus doux. ;
Du désir vif, & du bonheur suprême

8 Rousseau, Œuvres complètes II, Bernard Gagnebin et Marcel Raymond éds, Paris, Galli-
mard, 1969, p. 733 (NH, VI/11).
Les Illustres Françaises 83

De me voir un jour votre époux. - -


Son orgueil ; non, son cœur me paraissait jaloux
De ces objets toujours présents à ma pensée ;
Mais sans cesse mon cœur les lui présentait tous. (p. 55-56)

Tant d’éloquence finit par convaincre la jeune Marianne ; il lui suffit que
son soupirant ne s’est jamais vraiment dégagé de ses liens…
Au dénouement, l’Histoire de Challe levait son obstacle de la façon la
plus prosaïquement prévisible. Sur son lit de mort, le vieux Dupuis con-
sent enfin à l’union qu’il avait tant retardée. La comédie s’achève sur un
sommet plus inattendu. Quand Des Ronais s’emporte jusqu’à proposer à
Marianne, qui vient d’atteindre sa majorité, de se passer de l’accord pa-
ternel, la jeune fille refuse et se montre assez dévouée pour promettre à
son père qu’elle saura ne pas l’importuner par ses regrets :

Non, non, je m’interdis le reproche et la plainte.


Je me contenterai de soupirer tout bas.
Vous n’en verrez pas moins ma tendresse s’accroître ;
Et dans cet instant même, enfin, je ne dis pas,
Comme bien des enfants diraient en pareil cas,
Que je vais pour toujours m’enfermer dans un cloître.
Non, je vous consacre mes jours ;
Mon père, ils sont à vous… (p. 92)

Cette oblation volontaire endort enfin toutes méfiances. Le vieux Dupuis


s’en voudrait de

Résister aux sentiments,


Aux traits d’une amitié si naïve et si rare… (p. 93)

Le dénouement heureux retrouve d’ailleurs à sa façon l’angoisse pro-


fonde de la pièce : Dupuis dit en toutes lettres qu’il cède parce qu’il aurait
peur de se sentir, sinon, « un père inhumain » (p. 93). Il se presse même
de faire conclure ; cet homme défiant ne fait pas non plus tout à fait
confiance à son propre attendrissement :

Je ne veux point laisser à ma raison fidèle,


De temps de refroidir ma sensibilité.
Qu’aujourd’hui votre hymen se fasse,
Aujourd’hui donne-lui la main ;
84 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

Je ne répondrais pas demain


De t’accorder la même grâce. (p. 93)

Ces accents pathétiques n’engagent à proprement parler aucune pa-


thologie. Nous restons loin du traumatisme et des mobiles inconscients
que nos critiques du XXe siècle aiment découvrir chez le personnage de
Challe. A y réfléchir d’un peu près, on se dit pourtant que le personnage
de Collé pourrait bien incarner un degré zéro de ce gauchissement.

La comédie de Charles Collé, disions-nous, fait écho à ce qui risque


d’être l’angoisse secrète du répertoire sentimental. Toujours est-il qu’elle
n’explore pas cette angoisse : les réserves du vieux Dupuis à l’égard de Ma-
rianne et de son futur gendre paraissent foncièrement injustifiées. La
pièce, en d’autres termes, rejoint le message lénifiant coutumier de son
genre ; elle aussi met en scène, comme cela se fait partout ailleurs, une
entente cordiale qui mériterait d’être au-dessus de tout soupçon. Pour
illustrer cette excellence, les auteurs font triompher ces beaux accords
des obstacles les plus divers. Ils paraissent en dernière analyse interchan-
geables puisqu’ils ne servent qu’à pavoiser à tour de rôle un seul et même
triomphe. La vraie singularité de Collé serait alors d’avoir animé un obs-
tacle qui ressemble d’assez près à la carence fondamentale que ses con-
temporains comme lui-même s’acharnent inlassablement à conjurer.
On pourrait donc faire un bout de chemin en suggérant que Dupuis et
Des Ronais donne à lire comme le retour d’un refoulé génologique. Il est
vrai qu’il y faudrait un usage très libre du vocabulaire freudien. Disons
donc plus simplement que l’obstination du vieux Dupuis, de prendre le
contrepied du message essentiel de la pièce, ne peut y apparaître que
comme une réaction quasi compulsive dont lui-même serait peu ou prou
le prisonnier. Personne, ici, ne s’aviserait de traiter le vieil homme, « de
fou et de brutal » ; son entêtement, que le texte se garde bien de trop
creuser et qui contraste avec la vérité officielle du personnage, nous
amène pourtant, en dépit des apparences, au seuil de la pathologie.
Les Illustres Françaises ou la finitude du sentiment

Depuis leur redécouverte voici un bon demi-siècle, la critique a souli-


gné à l’envi que Les Illustres Françaises préludent à tout un romanesque à
venir. Challe préparerait les voies non seulement de Marivaux, de Pré-
vost et de Richardson, mais encore de Balzac ou de Stendhal, si ce n’est
même de romanciers plus récents encore. Tout se passe comme si on
croyait ne pouvoir établir le génie de l’auteur nouvellement redécouvert
qu’en lui découvrant aussi certaine avance sur son temps.
Les exagérations de l’enthousiasme étant toujours belles, cette ap-
proche aura donné lieu à quelques pages admirables de ferveur. La gran-
deur de Challe étant désormais acquise, le moment n’en semble pas
moins venu, je crois, de rééquilibrer les perspectives en prenant aussi la
mesure de tout ce qui sépare son chef-d’oeuvre des grands ensembles
romanesques ultérieurs.
Le problème ne concerne d’ailleurs pas la seule histoire littéraire.
Challe passe aujourd’hui, et sans doute à juste titre, pour une incarnation
quasi idéaltypique de la « crise de conscience européenne ». Reste tou-
jours que tout un pan de l’historiographie récente tend à relativiser sinon
bien sûr l’importance, du moins l’ampleur de cette « crise », qui, pour
avoir donné le coup d’envoi des Lumières, se sera toujours déroulée dans
un monde encore majoritairement fidèle à des routines et des psycho-
logiques fort traditionnelles1. Evitons donc de trop tirer à nous un grand
roman dont l’intérêt est aussi de nous ramener, et de façon exceptionnel-
lement vivante, au cœur d’un Ancien Régime qui y reste remarquable-
ment intact. Challe, si l’on me permet ce raccourci, aura peut-être été le
dernier grand romancier français, voire européen, à n’être pas encore
moderne.

Le roman entretient depuis toujours des rapports privilégiés avec les


relations émues, qui lui valent des aventures et des complications infinies.
Les romanciers, quand ils ne se contentent pas d’un simple narré de ces
péripéties, les évaluent des façons les plus diverses. Les uns se font l’écho

1 Voir, par exemple, Jean Mesnard, « La Crise de conscience européenne. Un maître livre à
l’épreuve du temps » in La culture du XVIIe siècle, Paris, PUF, 1992, p. 620-635.
86 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

de méfiances religieuses ou philosophiques, d’autres, moins pessimistes,


préfèrent croire que l’émoi peut devenir le point de départ de tout un
travail de dépassement, qu’on dira pour faire bref courtois. Par rapport à
ces deux traditions, Les Illustres Françaises s’inscriraient plutôt sur une
ligne médiane. Challe n’accable ni ne grandit démesurément l’émoi, qui
paraît sous sa plume à la fois foncièrement positif et susceptible, comme
toutes choses humaines, de bien des intermittences. Position naturaliste2 si
l’on veut, qui salue une essentielle innocence sans l’idéaliser pour autant
et que Challe n’avait bien sûr pas eu à inventer: il retrouve, pour nous
limiter à deux noms, la belle mesure de Cervantès ou de Boccace. Robert
Challe, dans cette perspective, serait plutôt le dernier à la prolonger sans
effort apparent : quelques décennies plus tard, le roman sentimental
répétera sur tous les tons que l’émoi senti est en tant que tel, au ras de
son jaillissement premier, une éblouissante promesse de bonheur.
Le consentement fondamental de Challe aux passions de ses person-
nages est évident et largement reconnu par la critique. Aussi aimerais-je
insister ici sur sa contrepartie et souligner que cette sympathie paraît
remarquablement décontractée et ne l’empêche aucunement d’indiquer
aussi d’inévitables et très humaines limites3. Comme l’inventaire risque-
rait de nous entraîner loin, je me bornerai pour l’essentiel aux deuxième,
troisième et quatrième Histoires, dont l’argument propose un triomphe de
l’amour – et qui, dès lors, paraissent a priori le plus susceptibles d’aller
au-devant des envolées sentimentales dont Prévost, puis Richardson se
feront à peine une génération plus tard les initiateurs.

L’Histoire de Monsieur de Contamine et d’Angélique raconte le triomphe le


plus sensationnel puisqu’elle « relève du modèle fabuleux de la bergère
aimée par un prince et trouvant la récompense de sa vertu dans le ma-
riage »4. Que la vertu d’Angélique, comme celle de Paméla, comporte sa
part de calcul n’est pas forcément compromettant : il faudrait être très
rigoureux pour ne pas admettre que la vertu envisage, puis apprécie
d’être récompensée. Il est plus surprenant que ces amants exemplaires,

2 Au sens où Allan Bloom emploie ce terme pour opposer le théâtre de Shakespeare au


« projet romantique » de Rousseau. Voir A. Bloom, L’amour et l’amitié, Paris, Fallois, 1996,
p. 403-638.
3 Il va sans dire que je ne suis bien sûr pas le premier à indiquer ces limites. Cf. surtout
quelques très belles pages de René Démoris, Le roman à la première personne, Paris, Colin,
1975, p. 311-318.
4 Ib., p. 314.
Les Illustres Françaises 87

que leur patience voue aux calculs à long terme, viennent tout naturelle-
ment à évoquer aussi une possible fin de leur affection. Contamine ins-
talle Angélique dans un appartement luxueux, où elle paraîtra plus digne
de ses empressements. Elle ne se gêne pas pour faire entendre que le don
n’est acceptable que moyennant certaine garantie indépendante de son
amour :

Que deviendrais-je si après avoir pris un état au-dessus de mes forces,


j’étais abandonnée de vous de manière ou d’autre. Je ne parle pas du
changement qui peut arriver dans vos intentions, je me flatte de votre
constance, ou du moins de votre générosité ; mais vous n’êtes point
immortel ; que ferais-je pour soutenir l’état que j’aurais pris ? (p. 156)

Angélique compte que Contamine serait assez généreux pour continuer à


subventionner celle qu’il aurait cessé d’aimer. L’éventualité n’a appa-
remment rien d’inimaginable, ni d’ailleurs d’insurmontable ; une amou-
reuse de Prévost commencerait par dire qu’elle ne survivrait pas à une
rupture. Angélique n’y pense pas et s’inquiète au contraire de pouvoir
« soutenir » son état après la mort de Contamine, à laquelle elle survivrait
donc tout aussi bien…
Contamine, de son côté, ne manque pas d’envisager, sans un mot
d’atténuation ou d’excuse, une possible inconstance d’Angélique, à la-
quelle il réagit d’ailleurs de la façon la plus généreuse :

Vous ne pouvez point répondre de votre cœur. Si je suis assez mal-


heureux pour que vous ne puissiez vous donner à moi qu’avec répu-
gnance, je vous rends à vous-même, vous pouvez disposer de vous,
ce que je vous donne peut vous faire trouver un bon parti. (p. 163)

Ce « compliment si honnête et si généreux » (ib.) lui vaut le seul geste


spontané d’Angélique, qui se jette alors à son cou ; elle ne s’avise tou-
jours pas, ni sur le moment ni plus tard, de répondre qu’elle n’aura jamais
besoin de cette permission-là. Il lui arrive même, par la suite, d’envisager
une fin possible de leur amour ; il suffirait pour cela que Contamine ne
s’inquiète pas assez de la voir compromise :

Je cesserais de vous estimer et de vous aimer si vous étiez assez peu sen-
sible sur ce point-là, pour vouloir faire votre compagne d’une fille
perdue de réputation devant le monde, quelque innocente qu’elle soit
en effet. (p. 176 ; je souligne)
88 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

Il est vrai que ce motif d’inconstance-là est sans doute le plus respectable
de tous.
Les amours d’Angélique et de Contamine combinent ainsi leur lot de
belles protestations avec une gerbe de notations plus prosaïques. Nous
apprenons par la bande que le chevaleresque Contamine ne dédaignerait
pas de profiter d’un moment de faiblesse de sa belle, qui, de son côté,
toute calculatrice qu’elle se montre par ailleurs, n’est pas sûre de ne ja-
mais lui céder et a donc besoin de « se précautionner contre elle-même »
(p. 168). Le narrateur de l’histoire, pour sa part, trouve évident que, si
Angélique s’était montrée moins sage, cette histoire émouvante n’aurait
jamais abouti au mariage5 ; la possession, pour reprendre une boutade
bien connue du vieux Dupuis, aurait tué l’amour6. Ce dernier, ainsi, se
profile comme un penchant sans doute capable de beaux efforts mais qui
n’en reste pas moins commandé en profondeur par l’élan élémentaire du
désir. Mademoiselle de Vougy, de son côté, pourrait se fâcher « d’avoir
servi de prétexte aux visites de M. de Contamine » ; elle se contente,
lorsqu’il s’en excuse, de le plaisanter :

Elle n’en fit que rire ; et lui dit agréablement que les mariages étaient
arrêtés au ciel avant qu’on se connût sur la terre ; et qu’outre cela, les
mouvements de notre cœur ne dépendaient pas de nous. (p. 183)

Les âmes sensibles, un demi-siècle plus tard, seront souvent près de se


croire pour de bon créées de toute éternité pour une seule et unique
âme-sœur. Mademoiselle de Vougy en est toujours à la veille sagesse que
l’élection amoureuse comporte des hasards dont il serait vain et dérisoire
de se formaliser.

L’Histoire de Monsieur de Terny et de Mademoiselle de Bernay retrouve à sa


façon le même prosaïsme. Clémence de Bernay, qu’un père à la fois ty-
rannique et fantasque voudrait contraindre à entrer au couvent, aurait pu
être une victime uniment touchante. Challe en fait une jeune fille des

5 Comme pour prolonger la note prosaïque, ce mariage, qui se trouve être la seule union
dont Les Illustres Françaises évoquent aussi les lendemains, ne se profile pas tout à fait
comme une réussite à part entière. Voir à ce sujet Catherine Lafarge, « L’énigmatique
Monsieur de Contamine » in Challe et/en son temps, M.-L. Girou-Swiderski éd., Paris,
Champion, 2002, p. 29-37.
6 Cf. Les Illustres Françaises, p. 89
Les Illustres Françaises 89

plus éveillées. Le début de ses amours n’a rien de particulièrement pathé-


tique. Lors de sa première visite au parloir, Terny est frappé par ses
« yeux trop peu recueillis pour un couvent, et qui [paraissaient] aller à la
petite guerre » (p. 201). Elle est donc prédisposée à tomber amoureuse
du premier homme sortable qui passe à sa portée. Sa première lettre à
Terny dit exactement, et en faisant le tour de ses connaissances anté-
rieures, qu’avant lui, elle n’avait « jamais vu d’homme capable de se faire
aimer » (p. 211). Terny ne s’en formalise pas ; quand il fait lire la lettre au
frère de Clémence, les deux hommes ne se montrent ni vraiment émus,
ni scandalisés, mais paraissent surtout amusés par l’empressement de la
cloîtrée :

Je montrai cette lettre à Bernay. C’est aller bien vite, dit-il en riant. ; et
c’est en savoir beaucoup à dix-huit ans sans avoir vu le monde ; on
appelle cela faire bien du chemin en peu de temps. (pp. 211-212)

La suite se fait inévitablement plus pathétique. Il n’en est que plus


frappant qu’au long de leurs tribulations les amants ne se font pas inva-
riablement confiance. Clémence écrit à plusieurs reprises qu’elle se croit
oubliée. Terny, là encore, ne s’en formalise pas : ces doutes, parfaitement
injustifiés, doivent lui paraître tout aussi naturels. Ils ternissent si peu
l’image de l’héroïne que Challe y revient même, pour en tirer un ultime
sourire, au début de son épisode le plus pathétique. Quand Clémence
voit entrer Terny dans l’abbatiale où l’on prépare alors sa prise de voile,
elle se montre visiblement soulagé ; sa joie ne passe pas inaperçue :

Le vermillon de ses joues, et un certain air content qui se répandit en


un moment sur toute sa personne, fut remarqué par Monsieur de Lu-
try, qui me dit à l’oreille en riant qu’elle n’avait pas toujours été de
même, et qu’il croyait qu’elle m’avait déjà accusé plus d’une fois entre
cuir et chair de négligence et de crainte. Je ne pus m’empêcher de rire.
(p. 239)

L’Histoire de Monsieur de Jussy et de Mademoiselle Fenouil raconte une fidé-


lité exemplairement gardée au long d’une séparation de « sept ans et
plus » (p. 258). Pour être sans doute la plus romanesque, cette quatrième
histoire s’enclenche elle aussi dans un registre assez prosaïque. Avant de
se montrer si magnifiquement fidèle, Jussy, au tout début de l’épisode,
envisage d’abord de donner les mains à un mariage de raison ; son amour
90 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

pour Mademoiselle Fenouil lui paraissant alors sans espoir, il préfère


chercher à l’étouffer :

Ma raison me fait voir que n’ayant aucun bonheur à espérer de ce cô-


té-là, je dois tâcher de l’oublier par toutes sortes de moyens. Mes pa-
rents m’en ouvrent une voie, je l’accepte dans l’espérance que les de-
voirs que je serai obligé de rendre à une femme, les dissipations d’un
ménage, les occupations de ma profession, et outre cela la nécessité
où je me serai mis d’étouffer dans mon cœur des sentiments qui n’y
doivent point être pour mon repos, m’arracheront à ma première pas-
sion. (p. 252)

Mademoiselle Fenouil l’engage alors à couper court à ses préparatifs.


Jussy, qui pourrait se contenter de cette marque d’intérêt pour déférer
aussitôt aux volontés de sa bien aimée, demande des garanties :

J’admire vos bontés pour moi, mais le moyen d’en profiter ? Vous
êtes extrêmement jeune ; votre famille s’opposera toujours à mes
vœux et aux vôtres ; vous pouvez changer et me laisser le plus mal-
heureux des hommes. (p. 255)

Toujours la perspective d’un changement possible ! Mademoiselle Fe-


nouil ne répond pas par des protestations, mais par un engagement pré-
cis : sa rupture dûment acquise, Jussy pourra l’ « engager si avant « qu’il
sera « à couvert de (s)on inconstance ». « Sept à huit jours après », Jussy
la somme de sa parole ; il n’a « abandonné une si belle proie que dans
l’espoir d’en posséder une autre » (p. 255).
Tout cela n’est pas précisément émouvant. Nous apprenons même
par la suite que Jussy, s’il s’empresse bien sûr d’ « engager » Mademoiselle
Fenouil, ne se fie toujours pas absolument à cette garantie. Quelque six
mois plus tard, elle se trouve recherchée par un autre soupirant, qui ferait
de l’avis de tous un excellent parti ; Jussy se félicite alors de la savoir
enceinte :

Elle n’avait aucun prétexte pour le refuser, et elle n’était point en état
de l’accepter. Je n’en fus pas fâché ; il est certain que j’aurais trouvé
son infidélité excusable. Tout mon rival qu’il était, je ne pus pas
m’empêcher de l’aimer et de l’estimer ; et peu s’en fallut même que je
ne lui découvrisse l’état où nous en étions elle et moi. (p. 259)
Les Illustres Françaises 91

Cette confidence n’a pas lieu. Jussy, après d’orageuses discussions où sa


maîtresse lui reproche entre autres son « indifférence » et sa « dureté »
(p. 261), se laisse finalement persuader de risquer une tentative d’enlève-
ment qui, mal préparée et hâtivement exécutée, tourne court et lui vaut
ainsi sept années d’exil.
La vraie prouesse des amants est de se garder leur foi pendant cette
longue séparation. L’Histoire, significativement, ne propose aucun échan-
tillon de leurs lettres. Nous apprenons en détail comment ils s’aménagent
une copieuse correspondance secrète, mais ne sommes pas conviés à lire
les protestations de constance passionnée qu’elle doit bien contenir. Jus-
sy se contente en lieu et place d’un fort sommaire satisfecit :

Une attente de sept années est assez longue pour ête considérée
comme quelque chose d’extraordinaire […]. Il est vrai que pour son
honneur elle a dû soutenir son engagement ; mais il est vrai aussi qu’il
est très rare que le sexe soit si sensible sur cet honneur, surtout étant
attaqué par autant de partis qu’il s’en est présenté pour elle. (p. 269)

Le propos fait écho à la Préface, où Challe indique déjà que sa quatrième


Histoire

fait voir qu’une fille qui a eu de la faiblesse pour un amant doit pour
son honneur soutenir cet engagement ; n’y ayant que sa constance qui
puisse faire oublier sa fragilité. (p. 58)

La même idée revient une dernière fois dans le bref échange qui suit
l’Histoire. La « constance » de Mademoiselle Fenouil y fait que Madame
de Mongey « lui pardonne volontiers sa faute ; en effet, elle l’a lavée et
n’en est à présent que plus à estimer , quoiqu’on ne doive pas l’imiter »
(p. 278). Le roman sentimental, même si les romanciers s’y montrent
volontiers vertueux, ne condamnera jamais si unanimement ses héroïnes
de suivre la voix de leur cœur.

Cette fidélité à laquelle on s’astreint « pour son honneur » ne sera en


effet plus de mise un demi-siècle plus tard : les âmes sensibles se diront
plutôt incapables de devenir jamais inconstantes ! Les Illustres Françaises
n’en sont pas encore là : à la limite, Jussy et Mademoiselle Fenouil y se-
raient précisément « illustres » d’être, d’abord, foncièrement improbables.
Leur longue attente est quelque chose d’extraordinaire.
92 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

Les Illustres Françaises nous ramènent dans un monde où l’inconstance


amoureuse apparaît comme une éventualité toujours plausible et tout
sauf irréelle. Qui est sincèrement épris peut aussi cesser de l’être. On
n’oubliera d’ailleurs pas que, dans les dialogues qui s’insèrent entre ces
histoires, il est beaucoup question d’une autre inconstance encore. Des
Ronais, au début du roman, se croit trahi par sa Manon, qu’il connaît de
longue date, mais qui lui préférerait maintenant « un nommé Gauthier »
(p. 125). Il faut bien des allées et des venues pour qu’il finisse par ap-
prendre que Manon avait accepté de servir d’intermédiaire à la corres-
pondance entre Jussy et Mademoiselle Fenouil.
Est-ce à dire que le roman serait travaillé par quelque hantise de
l’inconstance ? Non bien sûr. Les citations que je viens d’aligner, peu-
vent, ainsi rassemblées, paraître assez impressionnantes. Il ne s’agit tou-
jours, dans l’ensemble du texte, que de notations incidentes, énoncées
sans trop d’insistance et qui ne font sens que quand on choisit de les
rassembler ; rien n’indique que Challe s’en préoccupe particulièrement.
Les amants de nos trois histoires pourraient, comme tout le monde, deve-
nir un jour inconstants ; le fait est qu’au cours des épisodes racontés
chacun reste fidèlement attaché à sa chacune…
Le roman sentimental s’efforcera de rendre l’inconstance inimagi-
nable, ce qui revient à dire qu’il la dénie ; tout se passe en somme comme
s’il insistait tellement là-dessus pour surclasser un soupçon contraire,
qu’on ne croyait jamais assez conjuré. Robert Challe, pour sa part, n’a
pas encore besoin de ces emphases-là. Il aime d’ailleurs mieux raconter
des actions que des sentiments – et laisse du coup passer plus d’une oc-
casion dont ses disciples et successeurs de la fin du siècle se saisiraient
avidement pour d’éloquentes protestations. Nous ne lisons pas une seule
phrase de la correspondance entre Jussy et Mademoiselle Fenouil. Des
Prez, dans la cinquième Histoire, se montre tout aussi expéditif sur les
quelques lettres qu’il a pu recevoir de Mademoiselle de l’Epine :

Elle me recommandait le secret sur toutes choses, et de prendre de si


justes mesures que nous n’eussions rien à craindre. Le reste n’était
que des assurances d’un amour constant, et mille autres bagatelles
pour des gens indifférents, mais de grande conséquence pour des
gens qui s’aiment. (p. 303)

Nous sommes tout au plus admis, quelques pages plus loin, à lire deux
brefs billets qui, de façon surprenante dans cette Histoire tragique, font
assaut de plaisanteries. Mademoiselle de l’Epine y affecte de se plaindre
Les Illustres Françaises 93

que Des Prez, la trouvant endormie dans leur appartement secret, se soit
retiré sans la réveiller. Des Prez apprécie le tour ingénieux qu’elle donne
à son grief :

Je trouvai ce billet fort spirituel, et la plainte qu’elle m’y faisait de la


tiédeur de mon amour me parut tendre et nouvelle

Le roman sentimental n’admettra plus ce type de plaisanteries. La tiédeur


y est devenu un soupçon sérieux, qui ne prêt donc plus au sourire. Challe
ignore encore ce doute taraudant et s’amuse, à un moment où il n’y a de
toute évidence aucune raison de douter de quoi que ce soit, à l’inventer
un instant pour la beauté de la formule.

Challe sympathise avec les sentiments de ses personnages et admet en


même temps, sans autrement s’en inquiéter, que les plus beaux senti-
ments ne sont pas toujours durables. Resterait, pour conclure, à nous
demander d’où lui vient tant de désinvolture.
On pourrait évidement se contenter de lui reconnaître un tempéra-
ment exceptionnellement équilibré, capable d’assumer à la fois l’essen-
tielle beauté et certaine tout aussi essentielle finitude de toutes choses –
et en l’occurrence de toutes affections – humaines. L’explication semble
pourtant un peu courte quand on pense que, quelques décennies plus
tard, personne ne sera plus capable de cette mesure. L’idée s’impose
donc que, sur ce point, Robert Challe participe plutôt d’un Ancien Ré-
gime psychologique, auquel les romanciers de la seconde moitié du siècle
seront pour leur part devenus étrangers.
Comme le problème est inévitablement trop large pour une fin
d’article, je me contente d’indiquer que le pathétique soutenu et insistant
du roman sentimental risque de rejoindre toute une révolution du sentiment7
qui n’aura pas été que littéraire. L’homme moderne se distingue entre
autres de ses aïeux par un intérêt inédit pour le monde des émois et des
relations affectives, appréhendé de plus en plus souvent comme le do-
maine de son humanité la plus essentielle. Les superlatifs du roman sen-
timental valent dans cette perspective une première proclamation de ce
nouveau primat de l’émoi, proclamation qui, comme il va de soi pour un
tel point de départ, reste au demeurant incomparablement plus rudimen-
taires que les orchestrations plus sophistiquées qui suivront.

7 Terme propose par Philippe Ariès, L’homme devant la mort, Paris, Seuil, 1977, p. 604.
94 Un Ancien Régime de la sensibilité ?

Cette révolution, que Philippe Ariès aura dégagée sans vraiment


l’expliquer, devient, je crois, moins énigmatique si on la rattache à une
mutation plus globale encore. Elle aurait alors à son tour partie liée avec
la montée de l’individualisme moderne, dont les Lumières ont dû mar-
quer une percée décisive. L’individualisme, qui naît de la décision de
résilier les insertions données d’avance des sociétés traditionnelles, auto-
rise une nouvelle liberté, mais se solde aussi par une solitude inédite ; le
nouveau prix attaché aux valeurs du cœur, autrement dit aux affections
choisies, chercherait alors à sauvegarder un minimum d’attache interhu-
maine. On comprend dès lors pourquoi le roman sentimental insistait à
ce point sur le caractère inconditionnel de ses attachements : il fallait
bien les décréter imprescriptibles puisque c’était désormais les seuls liens
qui rattachaient encore l’individu à ses semblables.
Robert Challe ignore encore ces affres-là. Ses illustres personnages
parcourent des trajectoires exceptionnelles : l’intérêt romanesque ne
pouvait se contenter à moins. Toujours est-il qu’ils ne paraissent jamais
solitaires. On les voit au contraire solidement encadrés, très pourvus
d’amis et de relations. Les Illustres Françaises, on l’a dit, proposent « les
mémoires d’un groupe »8 ; ce groupe se montre même très actif puisque,
pour nous en tenir aux exemples les plus voyants, il réconcilie Des Ro-
nais et Mademoiselle Dupuis et amène Des Frans à un second mariage.
Les personnages, en d’autres termes, n’ont pas à vivre que leurs tête-à-
tête amoureux. Cela les dispense aussi de les élever à jamais au-dessus de
tout soupçon.

8 René Démoris, Le roman à la première personne, op. cit., p. 311.


II

Autour de Prévost
Rassurantes étrangetés
Les prodiges de l’émoi dans Cleveland

Au gré des romanciers, la passion amoureuse aura été depuis tou-


jours, comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses, que les
uns exaltaient à l’envi alors que les autres en dénonçaient les horreurs.
Les arguments, des deux côtés, étaient plusieurs fois séculaires et pareil-
lement bien rodés. Si Prévost1 lui-même aurait sans doute eu du mal à
préciser ce qui le séparait de ces prédécesseurs, le décalage, à deux siècles
et demi de distance, paraît net. Les éloges courtois et précieux louaient
surtout les hautes performances que l’amour pouvait inspirer : qu’il s’agît
de prouesses chevaleresques ou de simples raffinements dans les casuis-
tiques du parfait Amour, la louange, de toute manière, pavoisait moins
l’émoi tel qu’en lui-même que les belles attitudes qui l’ennoblissaient. Le
roman sentimental du XVIIIe siècle vient au contraire à valoriser
l’émotion élémentaire, dont on apprécie désormais la force brute, la con-
sistance immédiate. Force brute, élan peu résistible de l’instinct, qui
jusque-là avait plutôt inquiété ; ce serait à peine excessif d’affirmer qu’ils
faisaient le grief central des détracteurs de l’amour, qui le croyaient ca-
pable de triompher des meilleures résolutions et des vertus les mieux
établies. Les cœurs sensibles restaient pour leur part assez proches de ces
réticences pour éviter les déploiements les plus sauvages ; ils préféraient
croire et affirmer que la spontanéité sentie coïncidait au moins idéale-
ment avec la vertu. Toujours est-il qu’à y regarder d’un peu près, la vertu
qu’ils exaltent tient moins de l’effort sur soi que d’un élan premier agréé
d’emblée comme positif.
Il paraissait soudain moins condamnable parce qu’on venait à espérer
qu’il saurait conjurer certain avers noir de cette dérive individualiste qui
risque d’être le biorythme anthropologique le plus fondamental des Lu-
mières. L’individualisme autorise une liberté inédite, voire inimaginable
dans la plupart des sociétés traditionnelles. Il devait se profiler aussi aux

1 Ce chapitre reprend, pour l’essentiel et avec bien des retouches, quelques pages de mon
Cleveland ou l’impossible proximité, Amsterdam, Rodopi, 2002. Il va sans dire que mes réfé-
rences renvoient désormais à Cleveland, Jean Sgard et Philippe Stewart éds, Paris, Desjon-
quères, 2003.
98 Prévost

moments sombres comme une solitude intolérable ou monstrueuse :


l’individu nouvellement émancipé se voyait forcément privé des proximi-
tés interhumaines qu’assuraient les hiérarchies et les insertions d’antan.
La sensibilité, de ce point de vue, semblait assurer comme une proximité
de rechange, à laquelle l’individu pouvait adhérer sans réserves parce
qu’elle semblait sortir du plus profond de lui-même et qui le rapprochait
au moins de quelques intimes.
L’espoir est par nature plus inquiet que la réprobation. Les réquisi-
toires contre les désordres de l’amour n’avaient guère douté de leurs
catastrophes, dont les exemples paraissaient trop nombreux. Les nou-
veaux apologistes de la sensibilité étaient moins sûrs qu’elle réussirait
toujours à rapprocher durablement les belles âmes. L’emphase caractéris-
tique du roman sentimental a ses racines dans ce doute fondamental,
qu’il cherche à dénier par d’infinis coups de pouce et une grandiloquence
de tous les instants. Ecœurée par ces démonstrations très répétées, la
critique littéraire s’est souvent contentée de les récuser en bloc – au point
d’incriminer volontiers une conviction naïve là où il y aurait plutôt un
effort de crédulité à sa manière aussi pathétique, sinon plus, que les
émois qu’on cherchait désespérément à grandir. Cleveland propose une
des premières orchestrations de cette apologétique et en invente
d’emblée presque toutes les stratégies.

La destinée de Cleveland est trop tourmentée pour lui laisser souvent


le loisir du perfectionnisme explicite. Il lui arrive pourtant une fois de
recourir ouvertement à l’artifice. Au premier vrai répit que ses tribula-
tions lui accordent, il n’a en effet rien de plus pressé que de se garantir
contre tout fléchissement de ses amours avec Fanny. Amours qu’à ce
moment, et pour bien peu de temps, rien ne menace : le couple est instal-
lé à l’abri de tout risque à La Havane, la maternité a guéri Fanny de ses
premières défiances, Mme Lallin et Gelin viennent seulement d’arriver…
Cela aurait pu être le dénouement heureux d’un roman complet, qui
rassemblerait tout son monde pour le rideau final. C’est ici un intermède
ou, si l’on préfère, la plaque tournante où le roman d’aventures qu’avait
encore été le premier Cleveland s’efface devant une intrigue plus exclusi-
vement psychologique.
Pareil passage se prête aux mises en abîme. Il serait donc tentant de
lire dans cet unique stratagème concerté une sorte d’emblème des efforts
où le roman se dépense d’un bout à l’autre. Le texte, il est vrai, ne sug-
gère rien de tel ; on voit mal comment un roman-mémoires pourrait
indiquer ce genre de parallélisme entre un de ses épisodes et le mobile
Cleveland 99

central de sa fable. Reste au moins que l’épisode énonce à peu près direc-
tement les appréhensions inséparables du culte du sentiment :

Le fond des sentiments ne s’éteint jamais dans un cœur naturellement


tendre et constant ; mais la familiarité avec ce qu’on aime, et l’habi-
tude continuelle de se voir, fait perdre tôt ou tard à l’amour quelque
chose de sa vivacité. Un peu d’art l’empêche de s’endormir ; et ce se-
cours qu’un homme qui pense peut tirer de son esprit pour nourrir
ses sentiments le rend plus capable que le commun des hommes
d’une passion forte et durable. (p. 441)

Le sentiment a besoin d’être nourri, la passion n’est pas naturellement


« forte et durable » ; on se demande à quoi peut bien ressembler ce pré-
tendu « fond » qui, même sans « art », ne s’éteindrait jamais. Cleveland,
en somme, essaie de se prémunir contre un risque dont il minimalise en
même temps la gravité. La dénégation affleure presque en toutes lettres
dans la suite du paragraphe :

S’il entrait un peu d’expérience dans ce raisonnement, elle ne m’était


point venue de la moindre diminution de ma tendresse pour Fanny ;
mais j’avais remarqué que ces petits ménagements que j’appelle art
dans un amant qui raisonne avaient servi plus d’une fois à redoubler
son ardeur et la mienne ; et je concluais que ce qui pouvait causer
quelque augmentation dans une passion telle que la nôtre devait être
capable à plus forte raison de l’empêcher de s’affaiblir. (p. 441)

Où la conclusion retrouve, pour y remédier très sûrement, l’éventualité


d’une « diminution » qui ne s’est bien sûr jamais produite…
Voici donc Cleveland à la recherche d’un « préservatif contre le re-
froidissement de l’amour » (p. 441). Il y met apparemment des trésors de
zèle et d’ingéniosité :

Je méditais souvent sur la nature de nos inclinations et de nos atta-


chements, et […] mettant mon propre cœur à toutes les épreuves, je
tâchais de démêler ce qui était capable d’affaiblir ou d’augmenter ses
sentiments. Je ne faisais point de découverte que je ne vérifiasse aussi-
tôt par l’expérience. Sans avertir Fanny de mon dessein, j’essayais sur
elle, en quelque sorte, l’efficacité de mes remèdes : semblable à un
médecin qui ferait son étude continuelle de la santé d’une personne
qu’il aime… (p. 258)
100 Prévost

Ce sérieux de psychiatre n’aboutit à rien de précis: Cleveland souligne


son zèle plutôt que ses résultats. Aussi l’éventuelle mise en abîme risque-
t-elle d’être surtout une sorte de compensation, comme si ces médita-
tions et ces expériences visaient essentiellement à corriger l’effet fâcheux
de l’épisode précédent, où le narrateur, sans penser à mal et sans se dou-
ter de rien, va chercher Mme Lallin à Powhatan et confirme ainsi les
pires appréhensions de Fanny. Il est dans cette perspective assez iro-
nique2 qu’au retour de ce voyage désastreux, sa seule « découverte » un
peu concrète concerne l’utilité des absences :

De petites absences, ménagées avec art, m’avaient déjà paru d’un se-
cours admirable. J’en avais éprouvé plus d’une fois l’effet […].
Quoiqu’il ne m’en coûtât guère moins qu’à mon épouse pour me ré-
soudre à ces séparations volontaires, j’étais déterminé par la raison et
soutenu par l’espoir d’un redoublement d’amour et de plaisir sur le-
quel je comptais à mon retour. (p. 445)

L’idée n’est pas très originale et à la limite compromettante : s’y profile


une étrange impatience des coude-à-coude trop prolongés…

Le roman tout entier s’organise lui aussi autour d’une « séparation vo-
lontaire », celle-là explicitement liée à un double doute d’amour. Fanny se
croit trahie et donne par sa fuite l’impression de trahir elle-même ; la
séparation permet alors aux deux partenaires de faire preuve d’un atta-
chement inébranlable, dont ni l’infidélité présumée de l’autre, ni même le
nouvel amour de Cleveland pour Cecile ne triomphent vraiment ; les
retrouvailles qui y coupent court n’en finissent pas de démentir tous
soupçons. Certaines scènes ne servent apparemment qu’à multiplier les
protestations. C’est le cas, pour nous en tenir à ce seul exemple, de la
première entrevue entre Cleveland et Gelin repenti. Le premier, pour
faire grâce à l’ami félon, exige un très longue confession, où le malheu-
reux doit surtout souligner qu’il n’a jamais rien su gagner sur le cœur de
Fanny. Un romancier du XXIe siècle ne se serait guère avisé de détailler

2 La question de savoir si cette ironie est voulue ou non est comme d’habitude insoluble.
Dans une étude magistrale sur Le comique dans les romans de Prévost (in L’abbé Prévost , Aix-en
Provence, Ophrys, 1965, p. 173-183), Henri Coulet montre comment Prévost donne plus
d’une fois l’impression de suggérer certain doute sur la bonne conscience de ses narra-
teurs, qui confine souvent à l’inconscience; c’est notamment le cas dans les meilleures
pages du Doyen de Killerine. Cleveland comporte moins de clins d’œil : notre épisode, s’il
était ironique, serait presque un hapax…
Cleveland 101

un tel épisode, qui ne fait strictement rien avancer ; Gelin, ici, ne tarit
pas :

Quoi ! Vous êtes arrêté par quelque défiance de sa vertu ou de sa ten-


dresse. Homme trop favorisé du ciel ! hé ! savez-vous les douleurs et
les larmes que vous lui avez coûtés […] ? Savez-vous qu’elle n’a respi-
ré que pour vous, qu’elle a voulu mourir mille fois pour finir une vie
qu’elle ne peut supporter sans vous, qu’elle n’a le cœur rempli que de
votre image, et la bouche que de votre nom ? Vous ne savez donc pas
que le plus précieux de tous les trésors est à vous, et que tous les
pouvoirs de la terre et du ciel s’uniraient en vain pour vous le ravir un
moment ? O froideur incroyable ! O lenteur d’un homme qui paraît
ne sentir ni connaître le prix du bien inestimable qui est entre ses
mains ! Il s’arrêta en revenant de ce transport… (p. 787)

Gelin s’arrête tout au plus pour repartir aussitôt de plus belle ; comme
son amende honorable apaise la principale angoisse du roman, Prévost
savait qu’il ne risquait jamais d’en faire trop.
Le premier grand roman sentimental de la littérature française pro-
pose ainsi un argument qui, s’il défie toutes vraisemblances, a du moins
pour lui d’être très approprié. Son plaidoyer devait recourir en même
temps à des arguments plus généraux. Il s’agira ici de regarder de plus
près deux de ses arguments majeurs, qui, au demeurant, ne se présentent
pas vraiment comme tels : l’évidence est plus forte quand elle n’est pas
visiblement aménagée et qu’elle paraît ressortir de la seule nature des
choses. Pour prouver la consistance des liens noués par le sentiment,
Prévost les montre capables d’opérer toutes sortes de prodiges, il leur
reconnaît si l’on ose dire le don des miracles. Il les dote d’autre part de
certain mystère psychologique, qui les fait perdurer quelquefois comme à
l’insu des intéressés eux-mêmes.

Les deux registres, on s’en doute, ne se distinguent que pour les be-
soins de l’analyse. Quand le jeune Cleveland apprend de Mme Riding que
Milord Axminster consent à lui accorder la main de Fanny, sa joie les
combine d’emblée :

J’étais si surpris, et si charmé en même temps de ce que j’entendais,


que jamais une vérité ne me parut si fort approcher d’un songe. Les
mouvements mêmes que mon cœur ressentait me paraissaient d’une
autre espèce que ceux qu’on éprouve en veillant. C’était quelque
102 Prévost

chose qui me semblait supérieur à la nature, quelque chose qui tenait


d’un état au-dessus de la portée des hommes : c’était… il est impos-
sible que je l’exprime, et le plus délicieux moment de ma vie fut celui
auquel je l’éprouvai. (p. 149)

Le rêve comme l’enchantement haussent le sentiment au-dessus de tout


soupçon de banalité ou de contingence : il n’en fallait pas moins pour ce
premier sommet heureux du roman. Le merveilleux et la psychologie
mystérieuse se rejoignent de même, pour ce que j’appellerais volontiers
un degré zéro commun, dans les passages assez nombreux – au total une
quinzaine d’occurrences – qui font état d’émois « étranges ». Il s’agit
quelquefois d’émotions qu’on devine en effet mêlées ou insolites. Milady
Axminster ressent « une étrange agitation » (p. 80) quand son mari lui
présente le jeune Cleveland comme un fils de Cromwell qui pourra de-
venir un ami ; l’annonce a effectivement de quoi surprendre. On ne
s’étonne pas beaucoup plus, à première lecture, des « étranges mouve-
ments » (p. 95) de Milord Axminster au chevet de sa femme agonisante :
elle vient d’être la victime d’un viol et doute si son mari le lui pardonne.
Les « étranges mouvements », pourtant, ne renvoient pas à une quel-
conque ambivalence ; Axminster, qui raconte l’épisode, s’empresse de
préciser que l’épouse et l’ami qui assiste à l’entrevue doutent à tort de sa
tendresse :

Milord Terwill, qui était à côté de moi auprès de son lit, et qui croyait
comme elle que son malheur avait changé mes sentiments, ne put
s’empêcher de ma faire des reproches de mon injustice et de ma dure-
té. Que ne pouvaient-ils pénétrer tous deux au fond de mon cœur !
Oh ! Qu’il s’y passait d’étranges mouvements ! (p. 95)

Bridge, dans sa prison rocheloise, attend impatiemment l’exécution qui


doit enfin lui faire revoir son Angélique condamnée au même supplice :

Admirez un des plus étranges effets de l’amour : je sentais une espèce


d’impatience de voir arriver mes gardes et mes exécuteurs : non que la
mort commençât à me paraître moins terrible, mais l’ardeur pressante
que j’avais de revoir Angélique me faisait oublier que ce plaisir ne me
serait accordé que pour m’être aussitôt ravi cruellement. Toute mon
attention se réunissant sur elle et sur la douceur que j’allais trouver à
lui parler et à l’entendre, je perdais de vue notre supplice… (p. 274)
Cleveland 103

Cleveland lui-même se découvre pareillement bien des réactions


étranges. Il serait fastidieux de les énumérer d’affilée. Je note seulement
que, si l’adjectif paraît à chaque fois appelé par une situation plutôt hors
du commun (le roman, à vrai dire, n’en comporte guère d’autres), le nar-
rateur choisit imperturbablement de l’appliquer moins aux faits eux-
mêmes qu’aux sentiments qu’ils lui inspirent. Quand Cleveland retrouve
Axminster et Fanny dans les déserts du Nouveau Monde, ces retrou-
vailles au fond d’un continent immense et largement inexploré défient
toute vraisemblance. Comme il s’y était toujours aventuré pour les y
chercher, l’idée s’impose qu’il avait au moins eu le temps de se préparer
mentalement, d’imaginer d’avance les délices d’un si heureux hasard. Cela
ne l’empêche pas de paraître surtout surpris de ses propres réactions à ce
succès inespéré :

J’aperçus Milord, nu, étendu sur l’herbe […] ; le prévenant par un


mouvement tout passionné, je me jetai à genoux auprès des siens, et
je les embrassai avec une ardeur que nul autre que moi n’a jamais sen-
tie. Ciel ! vous en fûtes témoin. Oh ! Qu’il se passa en un instant
d’étranges choses dans mon âme. (p. 316)

Ces « étranges choses », à les considérer froidement, se réduiraient après


tout à une joie intense mêlée de pitié et de curiosité ; le narrateur préfère
suggérer on ne sait quel vécu inédit...

Prodiges
L’amour courtois réussissait des prouesses surhumaines. Il se jouait
rarement, sauf à bénéficier de l’aide d’enchanteurs ou de fées, des lois de
la nature. Leur intervention restait au demeurant factuelle, elle favorisait
ou compromettait le succès des amours racontées, mais n’impliquait
aucune ambition surnaturalisante de celles-ci. Cleveland avait quelques
motifs supplémentaires de s’interdire ces sortilèges. Le propos apologé-
tique affiché interdit les surnaturels de rechange, le souci de proposer
une religion éclairée impose de se montrer raisonnable et d’éviter toute
crédulité. Prévost se garde donc d’abonder dans ce sens ; tout se passe
pourtant comme s’il avait, de ce côté, fort besoin de se garder. La sensi-
bilité, dans bien des épisodes de notre roman, côtoie le miracle.
La sagesse des nations n’a jamais ignoré que le moral pût influer sur le
physique. Prévost imagine, à l’abri de cette vieille banalité, des effets
assez surprenants pour amorcer un authentique merveilleux psychoso-
matique. Quand Bridge, après un jour de recherches vaines, lui apprend
104 Prévost

enfin le départ de Fanny avec Gelin, Cleveland s’évanouit ; ce contre-


coup paraît quasi prévisible. Le texte le rend moins anodin en raffinant
sur le détail du réveil :

Il s’était fait un si étrange épuisement dans mes forces que je demeu-


rai plus d’une heure sans en retrouver assez pour répondre à leurs
questions et pour leur faire connaître que j’étais revenu à moi-même.
J’avais les yeux fermés et la tête appuyée languissamment contre le
dos de ma chaise. Ma respiration était haute et convulsive ; j’entendais
tout ce qui se disait autour de moi, mais je ne me sentais ni le pouvoir
ni la volonté de remuer la langue pour y prendre part. Qu’on se figure
une victime étendue au pied de l’autel, après avoir reçu le coup du sa-
crifice: j’étais dans le même état, sans autre mouvement que celui
d’une palpitation violente qui se communiquait du cœur à toutes les
parties de mon corps et qui causait un tremblement visible dans tous
mes membres. (p. 463)

Il semble presque cruel de noter que Cleveland, au plus profond de sa


débâcle, retrouve la posture fondamentale que le roman n’en finit pas de
dénier. Qui n’a « ni le pouvoir ni la volonté de remuer [s]a langue » choisit
obscurément de s’isoler – sans trop se soucier de rassurer les sollicitudes
très inquiètes qui l’entourent. La comparaison qui suit est des plus sur-
prenantes : la « victime » frappée du « coup du sacrifice » devrait plutôt
être morte que moribonde et se retrouver d’ailleurs sur l’autel et non pas
devant. Ne chicanons pas : le public de Prévost n’avait au mieux qu’une
connaissance fort lointaine, exotique ou antiquisante, des sacrifices san-
glants et ne devait pas trop soupeser la justesse l’image. Cleveland aurait
pu donner la preuve suprême de son amour en mourant de chagrin ; la
comparaison impropre le rapproche autant que possible de cette issue
fatale, que l’intrigue interdisait de toute manière. Elle auréole aussi la
catastrophe de certaine horreur sacrée : c’est encore grandir l’émoi que
de l’inscrire dans une implacable liturgie...

Les retrouvailles des époux se ponctuent elles aussi de prodiges. Cle-


veland revoit une première fois Fanny quand Madame tâche de brusquer
leur réconciliation. Il se rétablit alors d’une tentative d’assassinat qui lui a
laissé des blessures fort dangereuses ; Madame amène Fanny à son che-
vet de malade et compte qu’une initiative si hardie, qui la montre abso-
lument convaincue de l’innocence de la fugitive, suffira à faire passer
cette conviction dans le cœur de l’époux abandonné. Après un nouveau
Cleveland 105

« mortel évanouissement » (p. 639) qu’on dirait bref, le malade accueille


Fanny par une « brutale exclamation » (p. 639). La princesse s’était atten-
due à un tout autre effet :

Que prétendez-vous donc, reprit Madame, qui me regardait d’un air


étonné, et que signifie le désordre où je vois. Désirez-vous autre
chose que je vous amène, une femme tendre et innocente, que vos
caprices n’ont rendue que trop longtemps malheureuse, et dont la
seule présence devrait vous rendre tout d’un coup la santé, si vous
avez jamais eu pour elle la moitié de cette tendresse que vous m’avez
tant de fois vantée… (p. 639)

Madame, on le voit, énonce à son tour le doute central que le roman


cherche d’un bout à l’autre à dénier. Il y tâche en l’occurrence par un
double miracle. Miracle noir d’abord : « la seule présence » de Fanny
rouvre les blessures de Cleveland, qui perd assez de sang pour faire
craindre à nouveau pour sa vie. On sait comment une superstition très
répandue, qui remonte à telles épreuves judiciaires du moyen-âge, voulait
que le cadavre d’un homme assassiné se remettait souvent à saigner
quand on y confrontait son meurtrier. Prévost, par un emprunt auda-
cieux, indique que l’émoi malheureux opère les mêmes prodiges que la
justice divine. Les cris de Fanny à la vue de ce sang inattendu donnent
lieu à un second succès peut-être plus surprenant encore :

Je l’avouerai, à la honte de cette fausse et violente insensibilité que


j’affectais, le ton de cette voix naturellement tendre et touchante, au-
trefois et si longtemps les délices de mes oreilles et le charme de tous
mes sens, ces douces inflexions qui avaient réveillé si souvent dans
mon cœur la complaisance et l’amour, firent plus d’impression sur
moi que toutes les instances de Madame et que mes propres raison-
nements. Un baume précieux versé dans mes plaies n’y aurait pas ré-
pandu tant de fraîcheur. (pp. 375-76)

Comme quoi « la seule présence » de l’épouse crue coupable contribue-


rait aussi par on ne sait quelles voies mystérieuses3 à la guérison de Cle-
veland.

3 Le « baume précieux » pourrait rappeler la Madeleine; la jeune femme éplorée et age-


nouillée aux côtés du lit de son époux retrouve, même si elle n’a rien à se reprocher, la
106 Prévost

Ce semblant d’amélioration n’aura aucune suite appréciable : Prévost


tenait à répéter son effet. Quelques jours plus tard, Cleveland reçoit la
lettre d’Angélique qui le convainc pour de bon de l’innocence de Fanny ;
notons au passage que, dans cette Scène de la vie privée qu’est le second
Cleveland, le témoignage de la belle-sœur, dont la lettre ne fournit elle non
plus aucune vraie preuve, paraît d’emblée plus probant que celui de la
princesse. L’impact ne se fait pas attendre et est garanti par une sorte
d’expertise médicale :

Mon sang bouillait dans mes veines, mais c’était d’une chaleur déli-
cieuse, et dont tous les mouvements semblaient me rendre autant de
degrés de forces et de vie […]. Avec beaucoup de faiblesse, [les chi-
rurgiens] me trouv[èrent] des signes si heureux qu’ils firent mieux au-
gurer que jamais. (p. 752)

Augures oubliés à leur tour ; il le fallait pour que, quatre jours et une
bonne centaine de pages plus tard, la rentrée définitive de la fugitive sous
le toit conjugal pût donner lieu à une troisième guérison inattendue. Cle-
veland, depuis ses blessures, avait tout au plus quitté son lit pour
s’installer dans quelque fauteuil ; il court maintenant au-devant de Fan-
ny :

A me voir traverser si légèrement la cour, qui m’aurait pris pour ce


même homme qui se croyait quatre jours auparavant à la dernière
heure de sa vie, et qui n’attendait plus rien de la nature non plus que
de la fortune et de l’amour ! Prodige de la joie, qui surpasse tous ceux
que j’ai racontés de la douleur ! (p. 869)

Quand il apprend le même jour la véritable identité de Cecile, ce redou-


blement de joie se solde d’abord, on l’imagine, par un nouvel « évanouis-
sement qui aurait sans doute été mortel si le ciel n’eût fait un miracle
pour [s]a conservation » (p. 872). Il n’est au moins pas évident qu’il faille
vraiment en faire hommage au ciel. Le miracle, de toute manière, sert
surtout à amener une nouvelle expertise médicale, qui s’assortit d’une
glose tout humaine :

posture traditionnelle de la pécheresse repentie. Cela ferait une connotation religieuse de


plus.
Cleveland 107

Ayant pris soin de visiter mes blessures, [les chirurgiens] furent […]
surpris de les trouver si fraîches et si vermeilles qu’il ne manquait aux
chairs que le secours du temps pour se raffermir. L’excès de la joie
peut épuiser dangereusement les esprits ; mais loin de communiquer
au sang quelque ardeur maligne, c’est un baume précieux qui n’y ré-
pand qu’une douce et salutaire fraîcheur. (p. 873)

Ces effets, qui illustrent la force de l’émoi, ne sont pourtant pas assez
instantanés pour avoir une allure proprement miraculeuse. Rien
n’empêche en principe de supposer que les chairs blessées de Cleveland
aient repris fraîcheur et bon teint au cours des quatre jours qui séparent
la lettre d’Angélique des retrouvailles définitives. Prévost a choisi, peut-
être par prudence, de réserver son miracle le plus sensationnel pour un
personnage et un épisode secondaires.
Retournant en Europe sous la conduite de Gelin, Fanny s’arrête
quelque temps dans le petit port espagnol de La Corogne et y fait très
involontairement la conquête du fils du gouverneur de la ville, Dom
Thadeo. Comme il n’est pas le seul à se mettre sur les rangs, il ne tarde
pas à avoir un duel sur les bras ; il en sort dangereusement blessé, les
médecins désespèrent de sa vie. Le gouverneur s’avise alors d’un ultime
espoir et supplie Fanny de rendre une brève visite à l’agonisant :

Qui sait ce qu’un moment peut produire ? On a vu mille fois de ces


miracles de l’amour. Un instant de votre présence ferait peut-être plus
que tous les remèdes. (p. 717)

Fanny, après quelque hésitation, accède à sa demande. Dom Thadeo,


quand elle entre dans sa chambre, est au plus bas : « la pâleur de la mort
(est) déjà répandue sur son visage », les médecins « ne lui trouv[e]nt plus
de pouls » (p. 717). Son cœur se remet pourtant à battre dès que son père
prononce le nom de la visiteuse :

Donnez, ma sœur, le nom que vous voudrez à cet étrange accident ;


mais à peine le gouverneur eût-il prononcé le mien que Thadeo pous-
sa un profond soupir ; et le médecin qui lui tenait le bras, et qui igno-
rait le sujet de ma visite, nous avertit qu’il recommençait à sentir le
mouvement de l’artère. Je profitai de ce moment pour adresser moi-
même quelques civilités au malade. Le son de ma voix acheva de le
réveiller de sa léthargie. Il ouvrit les yeux. Ses premiers regards me pa-
108 Prévost

rurent faibles et troublés ; mais les ayant fixés sur moi, je remarquai
qu’ils s’éclaircissaient par degrés… (p. 718)

L’amour de Dom Thadeo n’est pas partagé et n’a aucun avenir. Pré-
vost y risque un prodige qu’il a pu trouver trop osé pour son intrigue
centrale. Le gouverneur a beau affirmer qu’on « a vu mille fois » des faits
analogues ; c’est l’exagération d’un père qui s’obstine au seul espoir qui
reste. Le moyen âge ni le roman baroque n’avaient jamais, à ma connais-
sance, raconté des guérisons si directement liés à la seule efficace de
l’amour4. Tout au plus telles bien aimées disposaient-elles d’un philtre ou
d’une formule magique. Que la vue de l’aimée guérisse par elle-même
avait été jusque-là une hyperbole de la rhétorique amoureuse. Prévost
raconte un fait et y distingue même quelques étapes pour mieux souli-
gner son effectivité concrète : le pouls reprend, les yeux s’ouvrent, le
regard s’éclaircit…
Fanny s’abstient prudemment de qualifier son « étrange accident » ;
Angélique, qui l’écoute et l’a déjà quelquefois interrompue, garde elle
aussi le silence. Ces réserves ébauchent, près d’un demi-siècle avant Le
diable amoureux (1772), une toute première hésitation fantastique. La sou-
daine amélioration de Dom Thadeo à ce moment précis peut être une
coïncidence fortuite ou un authentique miracle ; le texte penche de toute
évidence vers la seconde hypothèse mais ne va pas jusqu’à l’imposer. Le
fantastique romantique, pour raconter des prodiges plus voyants et
moins épisodiques, pratiquera les mêmes balancements ; lui aussi les
mettra souvent au service d’une intrigue de trempe sentimentale5. Fanny,
comment lui en vouloir, ne maîtrise pas encore tout à fait cette retenue.
Quand, plus tard dans son récit, elle revient un instant à cet épisode, la

4 Le dénouement de L’amant ressuscité de la mort d’amour (Nicolas Denisot, 1558) propose


exactement le cas de figure inverse. L’Amant trahi par sa bien aimée meurt de chagrin;
quand il “ressuscite” le lendemain, ses amis sont émerveillés de constater qu’il a complè-
tement oublié ses chagrins. Il a “esté traité de la propre main de Dieu” (p. 384)…
5 La résurrection par l’amour restera un thème central du genre, traité entre autres par
Charles Nodier, E.T.A.Hoffmann, Théophile Gautier, Villiers de l’Isle-Adam, E.A.
Poe… Je me contente de rappeler quelques lignes de Véra (1874), qui indique avec une
netteté inaccoutumée que la sensibilité est bien, pour le couple dont il relate la surpre-
nante aventure, une insertion de rechange : « La Mort n’est une circonstance définitive
que pour ceux qui espèrent des cieux ; mais la Mort, et les Cieux, et la Vie, pour elle, n’était pas
ce leur embrassement ! Et le baiser solitaire de son époux attirait ses lèvres dans l’ombre »
(Villiers, Contes cruels, Paris, Garnier-Flammarion, 1980, éd. Pierre Citron, p. 54-55; je
souligne).
Cleveland 109

réminiscence préfère l’affirmation pure et simple – et « applique » le pro-


dige à ses propres amours :

Vous ai-je fait remarquer qu’étant à secourir Dom Thadeo, j’avais


admiré tous les changements que la violence de sa passion produisait
devant mes yeux ? Je ne m’étais pas livrée à cette réflexion sans rap-
peler secrètement combien de fois l’amour m’avait fait ressentir le
même pouvoir. (p. 723)

Peut-on parler fantastique au sujet d’un texte qui date de 1738 ? De-
puis le maître-livre de Tzvetan Todorov, les théoriciens de la littérature
ont généralement cherché à définir le genre par rapport à des écritures
réalistes, qu’ils considéraient à vrai dire (ou précisément sans trop le dire)
comme le régime en quelque sorte naturel de la fiction. C’était oublier
que le réalisme du XIXe siècle, s’il ne lui est même légèrement postérieur,
est au mieux contemporain du fantastique. Ce dernier aura émergé, au
tout début du siècle, sur une scène littéraire qui restait largement domi-
née par des ferveurs sensibles. Balzac lui-même aura toujours écrit La
peau de chagrin avant d’entamer pour de bon La comédie humaine ! Aussi
pourrait-on faire un bout de chemin en se demandant si le fantastique
n’aurait pas cherché pas d’abord à réaliser enfin l’ambition secrète du
roman sentimental. Ce dernier ne lésine pas sur les superlatifs, qui divini-
sent plus d’une fois ses belles âmes, mais les engage toujours en des
aventures de part en part naturelles. Hoffmann et ses émules aligneraient
par contre, après deux générations de surenchères surtout rhétoriques,
des anecdotes qui illustreraient certaine numinosité6 effective de l’émoi.
Cleveland, à cet égard, se limite en tout état de cause à un lointain coup
d’envoi. J’observe pourtant que, comme pour confirmer le voisinage
génologique, le même épisode de notre roman raconte encore, juste
avant ce ‘premier’ miracle de l’amour, un autre prodige qui relève, lui, du
surnaturel expliqué. Par une de ces coïncidences dont Prévost est friand,
le navire de Cleveland arrive à La Corogne quelques jours à peine après
celui qui avait recueilli Fanny. Bridge, qui accompagne son demi-frère,
descend un instant sur la rade et s’y heurte immanquablement à Gelin.
S’ensuit un duel de plus, où Gelin a le malheur de tuer son ancien ami.
Fanny n’a droit qu’à une version assez partisane de cette catastrophe,
dont Gelin sort lui aussi gravement blessé et, de ce fait, incapable de la

6 J’emprunte bien sûr ce terme à l’étude toujours classique de Rudolf Otto sur le sacré
(Das Heilige, 1917).
110 Prévost

protéger. C’est alors que la fugitive, qui se croit poursuivie, se réfugie


chez le gouverneur de la ville.
Les bâtis de Prévost sont généralement aussi abstraits que ses déserts.
Le palais du gouverneur fait exception, il respire déjà l’atmosphère de la
gothic novel :

Tout se ressentait encore des vieux usages de la nation. La chambre


que je devais habiter n’avait qu’une fenêtre étroite et grillée qui don-
nait sur la rue ; mais elle en avait d’autres qui donnaient dans les
chambres voisines, pour la communication de la lumière. Deux al-
côves, dont l’une était la place du lit et l’autre celle d’un grand prie-
Dieu, formaient comme deux chapelles qui étaient vis-à-vis l’une de
l’autre, et dont l’entrée était défendue par un grillage de cuivre.
L’ameublement, jusqu’aux chaises et aux rideaux des alcôves, était de
velours noir, bordé d’un large galon d’or […]. Comme la nuit qui
s’avançait redoublait l’obscurité naturelle d’un lieu fort large et fort
élevé, je crus entrer dans un vaste tombeau, où j’aurais le temps et la
liberté de pleurer. (p. 701)

Dans cette chambre obscure, Fanny croit voir à deux reprises, dans
l’alcôve qui fait face à la sienne, les traits d’un revenant. Elle l’identifie de
suite à Bridge, ce beau-frère qu’elle avait beaucoup aimé et qu’elle re-
grette d’autant plus qu’elle se sait indirectement responsable de sa mort.
Le défunt pourrait revenir pour lui faire des reproches, voire pour se
venger, ou au contraire pour lui apprendre qu’il connaît maintenant son
innocence. La seconde éventualité finissant par paraître la plus probable,
Fanny attend impatiemment « le retour de ce qui [l]’avait effrayée »
(p. 702) et se sent, quand elle croit enfin revoir le fantôme de Bridge,
prête à le suivre dans la mort :

Que veux-tu de moi, cher frère, étais-je prête à m’écrier à tous mo-
ments, quel dessein t’amène ? Parle, qu’attends-tu de ta triste sœur ?
Viens-tu me consoler de mes peines ou m’aider à mourir ? Ce fut
dans un ces transports qu’oubliant toutes mes frayeurs, j’étendis mes
bras vers l’alcôve avec un mouvement si vif que je crus mon âme
prête à m’abandonner. Ah ! Chère ombre, allais-je m’écrier… (p. 707)

Nous apprenons une page plus loin que le prétendu spectre n’était autre
que Dom Thadeo : il avait profité d’une fenêtre intérieure qui donnait
dans l’alcôve du « grand prie-dieu » pour venir contempler Fanny. Il ne
Cleveland 111

s’est donc rien passé de proprement surnaturel. La méprise, entre-temps,


nous aura toujours édifiés sur une disponibilité émouvante. Nous savons
désormais que Fanny aurait accepté, si cette invite lui était parvenue, de
suivre un cher disparu dans la mort…

Sa méprise ne sert aussi qu’à amener cette belle image. Fanny, qui ra-
conte l’épisode à sa belle-sœur, précise qu’il « n’apporte aucun éclaircis-
sement au fond de [s]on histoire », mais qu’elle s’en voudrait de « cacher
une des plus tristes aventures de [s]a vie », dont « le seul souvenir [lui]
cause encore de l’émotion » (p. 411). Dans un contexte uniment éclairé,
le récit d’une telle erreur dénoncerait les dangers de la crédulité ; Prévost
y inscrit une performance du sentiment. La confession de Gelin ébauche
un déplacement analogue quand le séducteur repenti raconte comment,
en désespoir de cause, il avait en vain eu recours à un charme pour
triompher enfin de la résistance de Fanny.
Son échec retouche cette fois un modèle précis. La sixième Histoire
des Illustres Françaises raconte comment le mariage secret de Des Frans et
de Silvie tourne à la tragédie quand l’infâme Gallouin, après bien des
poursuites inutiles, triomphe enfin de la fidélité de Silvie par un charme7.
Elle lui donne aussitôt un rendez-vous, qui restera au demeurant unique
puisque l’envoûtement se dissipe dès le lendemain ; il se trouve par mal-
heur que Des Frans, inopinément revenu de voyage, les a surpris endor-
mis aux bras l’un de l’autre. Robert Challe admet sans le discuter8
l’efficace du sortilège, qui lui permet aussi d’indiquer comment même un
amour authentique et admirable n’est pas à l’abri de tout risque. Ici
comme ailleurs, Les Illustres Françaises nous ramènent à un très Ancien
Régime, à la fois capable de crédulités fort archaïques et largement étran-
ger aux emphases à venir du roman sentimental.
Prévost, dont le goût pour Challe est bien connu, aurait pu prendre
ses distances « philosophiques » par rapport à cet épisode superstitieux. Il

7 Je note au passage qu’il ne faudrait pas trop se hâter d’en conclure que Gelin devrait
aussi son nom au personnage de Challe. L’épisode du charme inutile figure dans le Livre
onzième, autrement dit dans le Cleveland de 1738/39; Gelin apparaît pour la première fois
dans l’épisode rochelois du Livre troisième, à un moment où Prévost ne devait avoir qu’une
idée des plus imprécises du dénouement de son roman.
8 On sait qu’il le discute un peu, pour aboutir à une conclusion positive, dans ses lettres
au Journal littérairee de La Haye. Cf. Challe, Mémoires. Correspondance complète. Rapports sur
l’Acadie et autres pièces, Frédéric Deloffre et Jacques Popin éds, Genèvre, Droz, 1996, p.
461-462 et 472-475.
112 Prévost

s’ingénie au contraire à souligner lourdement le risque que pareilles ma-


nigances pouvaient comporter. Gelin se les reproche amèrement :

Qui sait à quelles horreurs [de] si étranges entreprises auraient abouti,


si la main du Ciel n’en eût arrêté le cours ? Ne parle-t-on pas de
philtres et de poisons qui, sans avoir la force peut-être d’agir sur le
cœur, n’en ont eu quelquefois que trop pour agir sur la raison ? A
quoi mon audacieuse fureur n’exposait-elle pas votre épouse ? J’en
aurais été puni le premier par mon désespoir, mais aurait-il réparé le
plus funeste de tous mes malheurs ? (p. 799)

Fanny n’en est que plus admirable d’échapper sans la moindre peine à
ces conjurations, dont elle ne se doute seulement pas. L’ami qui a entraî-
né Gelin vers ces voies infernales

confess[e] qu’il fallait que le cœur de [Fanny] fût étrangement préoc-


cupé pour résister si longtemps à la force du charme. (p. 799)

Le lecteur comprend que l’amour conjugal de Fanny défie tout envoûte-


ment. Pareil satisfecit n’aurait aucune valeur si les charmes mis en œuvre
paraissaient complètement illusoires ; les faisant vaincre par l’amour,
Prévost en recueille les prestiges sans se voir obligé à y croire en toutes
lettres.

La guérison quasi miraculeuse, l’apparition accueillie avec ferveur, les


envoûtements déjoués… parent les émois d’une réverbération surnatu-
relle. L’énonciation réservée, l’explication naturelle du revenant,
l’inefficacité même des sortilèges garantissent en même temps que la
raison éclairée n’est guère loin. Ce mystère-là du sentiment ne peut en
effet s’énoncer qu’en ordre dispersé : toute affirmation systématique ou
trop directe compromettrait une suggestion si invraisemblable.
Je termine cet inventaire disparate sur quelques passages où la sugges-
tion, si on veut bien l’y reconnaître, se réduit à un seul mot. Le jeune
Cleveland se doute la première fois de ses sentiments pour Fanny en se
découvrant une réaction inattendue :

Les premières lumières que j’en eus me vinrent d’une espèce de fré-
missement que j’éprouvais à son approche… (p. 106)
Cleveland 113

La désignation approximative (une espèce de…) semblerait mimer la


naïve surprise de l’adolescent. Elle revient lorsque Cleveland essaie, au
chevet de Bridge qu’on lui rapporte mourant, de cacher sa douleur :

Les efforts que je fis pour étouffer jusqu’à mes soupirs furent si vio-
lents que je sentis plus d’une fois cette espèce de frémissement que je
m’imagine que l’âme doit éprouver lorsqu’elle est prête à se séparer
du corps. (p. 471)

Etrange comparaison hypothétique, suggérée bien sûr par une situation


où la mort est proche ; elle donne à penser qu’on a affaire à une expé-
rience rien moins que quelconque et voisine de l’énigme suprême. Quand
l’âme est « prête à se séparer du corps », elle s’achemine vers une surna-
ture qui est aussi son lieu naturel…
Le substantif réaffleure quand Cleveland, nouvellement épris de Ce-
cile, apprend du père de celle-ci que la fuite de Fanny lui permettrait, en
sa qualité de protestant, de faire casser son premier mariage par quelque
consistoire. Cette perspective, qui devrait l’enchanter, le consterne :

J’aurais besoin de quelque tour nouveau pour expliquer une des plus
étranges situations où le cœur d’un homme se soit jamais trouvé […].
Dès le premier mot qui me fit comprendre ce qui m’était proposé par
M. de R., je sentis un frémissement douloureux qui se répandit dans
tous mes membres. Chaque fois que je lui entendais prononcer rompre
mon mariage, il me semblait qu’il me déchirât le cœur. C’était un pur
sentiment, qui n’était accompagné d’aucune idée. (p. 586)

L’amour pour la fugitive n’a donc rien perdu de sa force. Le narrateur,


qui connaît nécessairement ce mot de l’énigme, préfère le laisser deviner
à travers un nouveau frémissement, qui serait « un événement sans
exemple » (p. 586) ; il n’est pas sûr que Prévost ait remarqué lui-même
qu’il en est déjà à son troisième frémissement. Toujours est-il qu’il y
revient une dernière fois lorsqu’après l’attentat manqué de Gelin, Cleve-
land se demande un bref moment si Fanny ne serait pas complice :

Cette pensée […] m’avait causé une espèce de frémissement en se


présentant à mon esprit pour la première fois. (p. 607)

Le terme apparaît donc à quatre reprises pour des situations à chaque


fois extrêmes, qu’il grandit encore d’un vague mystère. Il prend toute sa
114 Prévost

portée quand on s’avise qu’il devait garder au XVIIIe siècle une réso-
nance évangélique fort sensible. Sa racine latine revient, comme on sait,
dans quelques épisodes miraculeux et notamment dans deux versets
célèbres9 du récit de la résurrection de Lazare. L’exégèse traditionnelle y
appréhendait un vénérable indice sur le mystérieux voisinage, dans la
personne du Christ, des natures divine et humaine, que l’approche du
miracle devait manifester avec un éclat particulier « comme si le Dieu
présent faisait en lui trembler la chair »10. C’est ce même voisinage du
sacré que Cleveland, toujours modeste, voudrait nous faire appréhender
au travers de ses émois les plus pathétiques.

Inconsciences
La répugnance de Cleveland devant la proposition de Monsieur de R
est, on l’a vu, un pur « sentiment, qui n’était accompagné d’aucune
idée » ; lui-même ignore pourquoi ce divorce soudain possible lui « dé-
chir[e] le cœur » :

S’imaginera-t-on qu’avec une passion telle que je la sentais pour Ce-


cile, après tous les désirs que j’ai représentés, après ces morts regrets
de ne pouvoir être à elle, je fusse capable de recevoir autrement
l’ouverture de M. de R. qu’avec des transports de reconnaissance, et
les plus doux mouvements de la joie et de l’amour ? Que manquait-il
à mon cœur, lorsqu’on lui offrait tout ce qu’il avait souhaité pour être
heureux ? N’avais-je pas oublié mon épouse ? Ne la haïssais-je pas ?
N’était-ce pas toujours cette perfide et cette infâme qui m’avait com-
blé de honte et de douleur, et qui ne méritait plus que mon mépris et
que ma haine ? Cependant, dès le premier mot… (p. 586)

Ce n’est pas, loin de là, le seul passage de Cleveland où le narrateur réagit


en vertu de sentiments dont il ne se rend pas compte ; Prévost, pour
grandir l’émoi, le fait se jouer des limites du moi aussi bien que de celles
de la nature.
Le thème n’est bien sûr pas neuf. La capacité quasi infinie de se leur-
rer soi-même figurait depuis longtemps en bonne place parmi les misères
du cœur humain familières aux moralistes. Prévost raconte à son tour

9 Cf. Jean XI : 33 (« fremuit spiritu et turbavit se ipsum ») et 38 (« Iesus ergo rursum


fremens in semet ipso… »)
10 Daniel-Rops, Jésus en son temps, Paris, Fayard, 1945, p. 319.
Cleveland 115

plus d’un aveuglement uniment négatif11. A côté et au travers de ces


anciens errements, il aligne une série de débordements du moi plus
fastes, dont le rôle essentiel est de démontrer la peu résistible emprise, et
dès lors la vertu liante, des émois.
Le premier de la série retrouve lui aussi une tradition bien connue.
Quand le très jeune Cleveland, pendant quelques semaines, ne comprend
rien à sa passion naissante pour Fanny, son aveuglement n’a rien d’inédit
puisque le topos de la surprise de l’amour disait depuis le roman grec la
toute-puissance de Cupidon. Il est vrai qu’il appelait le sourire plutôt que
l’émotion et que, comme il portait sur des amours naissantes, ce n’est pas
précisément leur solidité ni leur durée qu’il pouvait attester. Les protago-
nistes des deux Surprise de Marivaux s’adonnent même à de nouvelles incli-
nations après avoir juré le contraire suite à une première déconvenue.
Leur inconséquence renforce la vis comica en prouvant qu’il ne sert à rien
d’abjurer Cupidon puisque « tous les renégats font mauvaise fin »12.
Cleveland, pour sa part, n’a rien à renier. Fanny est son premier
amour; les conventions du grand romanesque aidant, le lecteur pressent
de suite que cet amour sera la grande affaire de sa vie. Son naïf étonne-
ment s’énonce en outre sur un ton pathétique soutenu. Rien n’indique
que le narrateur, qui relate ces affres sur le soir de sa vie, les regarde avec
la moindre ironie. Cela seul suffirait à indiquer que le scénario sans âge
va ici au-devant d’une nouvelle urgence. Il s’agit désormais de rassurer
une inquiétude que les plaisanteries traditionnelles sur les candeurs des
amoureux inexpérimentés ou naïfs ne devinaient même pas. L’angoisse
conjurée affleure d’ailleurs par le biais d’une complication qui, elle,
semble bien inédite. Quand le jeune Cleveland s’est enfin rendu compte
que son intérêt pour la petite Fanny relève de l’amour, sa découverte lui
vaut aussitôt une curieuse surprise d’appoint, qui le fait se méprendre un
instant sur la timidité respectueuse que Fanny lui inspire désormais :

Suis-je déjà guéri de l’amour ? disais-je en moi-même ; est-ce là cette


passion que je croyais si tendre et si ardente, et dont je me promettais

11 On peut penser, par exemple, au curieux épisode où Cleveland imagine d’agrémenter


son bonheur conjugal enfin retrouvé des plaisirs de la vie de Paris, cet abandon aux
séductions du monde se solde presque aussitôt par un affaissement dont le texte indique
qu’il rejoint une voie de perdition fort connue : « Je n’ai jamais si bien reconnu que dans
cette situation combien nous devenons obscurs et impénétrables à nous-mêmes aussitôt
que l’imagination se livre à de frivoles amusements » (p. 971)
12 Marivaux, Théâtre complet I, H. Coulet/M. Gilot éds, Paris, Gallimard, 1993, p. 151 (La
surprise de l’amour, I/7).
116 Prévost

tant de douceurs ? Loin d’aimer Fanny, ajoutai-je, je la hais assuré-


ment ; car il n’y a que la haine qui puisse inspirer l’émotion et la con-
trainte où je viens de me trouver en sa présence. Je suis tout différent
des autres hommes ; je suis un monstre comme je l’ai pensé autre-
fois ; car il n’est pas naturel qu’on puisse passer ainsi tout d’un coup
de l’amour à la haine. (p. 109)

Il va sans dire que le jeune amoureux retrouve presqu’aussitôt toute sa


ferveur…

Prévost prend sa surprise au sérieux. Il s’avise aussi et surtout de la ré-


péter au-delà des commencements premiers. Le double malentendu qui
est au cœur de notre roman donne lieu, nous l’avons dit, à la démonstra-
tion spectaculaire d’une double fidélité inconditionnelle. Elle paraît plus
impressionnante encore quand, se croyant trahis l’un par l’autre, Fanny et
Cleveland se montrent quelquefois surpris tous les premiers que
l’infidélité présumée du partenaire n’a pas entamé leurs propres senti-
ments. Après l’escale agitée de La Corogne, Fanny trouve quelque repos
à Bayonne. Elle y cède avec empressement à une « envie d’être seule »
qui la « press[e] comme une passion violente » (p. 727). Envie que ses
tribulations expliquent de reste, où l’on reconnaîtrait d’ailleurs une pente
secrète du roman, mais qui, en l’occurrence, aboutit surtout à une étrange
mise au point :

Je ne découvrais pas clairement ce qui se passait dans mon cœur, mais


j’y sentais depuis La Corogne des agitations qui ne ressemblaient
point à celles que j’avais éprouvées. Je voulais les démêler sans être
interrompue. Je portais dans mon propre sein un secret qui m’était
comme inconnu à moi-même et qu’il me semblait important
d’approfondir. (p. 727)

Nous voici à mille lieues des charmants désarrois de la tradition. Le


changement de ton est d’autant plus frappant que le secret si important à
approfondir s’avère des plus faciles à percer :

Mais cette entreprise me coûta peu, et je vous tiens trop suspendue.


Que croyez-vous, ma sœur, que je trouvai dans ce cœur si longtemps
inconsolable, à la place de la jalousie, de la fureur, et de toutes les
mortelles passions qui l’avaient déchiré ? J’y trouvai l’amour, avec
toutes ses tendresses et ses plus ardents transports… (p. 727)
Cleveland 117

Cleveland, quand il apprend la fuite de Fanny, a d’abord plus de mal à


élucider ses sentiments :

Dans le trouble d’esprit ou de sœur où j’étais, je ne pouvais même


démêler quels étaient les mouvements qui dominaient dans mon âme.
Il me fut impossible, après deux heures de solitude et de méditation,
de me répondre nettement à moi-même lorsque je me demandais si je
détestais mon épouse ou si je l’adorais encore. (p. 464)

Lui aussi est édifié une première fois à La Corogne, où la mort de Bridge
ne l’empêche pas de se montrer fort ému la proximité de Fanny. Il a
alors « honte de sentir que l’amour [l]’intéress[e] encore pour elle jusqu’à
ce point » et s’empresse de repartir de « cette malheureuse côté » (p. 474)
pour mieux s’interdire toute démarche inconsidérée. Comme sa honte
suffit apparemment aussi pour le rendre à ses incertitudes, le mystère se
dissipe une seconde fois quand Madame, dès leur première entrevue, lui
conseille tout uniment de pardonner à Fanny, dont la retraite édifiante au
couvent de Chaillot paraît alors attester le repentir. Cleveland rejette
respectueusement le conseil de la princesse, mais en tire au moins un
éclaircissement :

Votre proposition m’éclaircit un doute dont je ne croyais pas qu’il me


fût possible de sortir aisément. Je ne pouvais démêler s’il me restait
encore de la tendresse pour mon infidèle ; et je ne sens que trop à ce
moment, par l’avidité avec laquelle mon cœur se prête à votre conseil,
que je me flatterais en vain d’être guéri de l’amour. Mais je n’en suis
pas plus disposé à oublier le crime de mon épouse. (p. 523)

La force des émois s’atteste aussi par des réactions quasi compulsives.
Quelques-unes ne signifient rien de précis. La seule bizarrerie de ces cris
ou de ces marques d’effroi involontaires, dont les intéressés ne
s’aperçoivent que par le seul étonnement13 de leurs entours, montre alors
que l’émotion qui y donne lieu sort des voies communes. Il est déjà
moins anodin que Fanny, au départ de Sainte Hélène, refuse obstinément
les insinuations de Gelin, qui voudrait s’arrêter avec elle au Cap Verd ou

13 Cf. deux notations curieusement parallèles : « des cris involontaires dont je ne


m’apercevais que par l’étonnement de ceux qui demeuraient avec moi et qui paraissaient
effrayés de les entendre » (p. 493) ; « des marques d’effroi involontaires dont je ne
m’apercevais que par l’étonnement de Mme des Ogères et de Rem » (p. 702).
118 Prévost

à Madère. Les arrière-pensées de l’ami félon sont trop claires pour le


lecteur ; Fanny ne les devine pas et n’a

point d’autre objection a lui faire que le penchant qui [la] faisait sou-
haiter de retourner en Europe, apparemment par l’espérance secrète
d’être moins éloignée de [s]on mari et de [s]es enfants. (p. 680)

Elle dira quelques pages plus tard que le souci de son honneur d’épouse
lui interdit de se dérober aux regards dans un lieu retiré. Son premier
mouvement ne s’avise pas encore de ce scrupule et semble bien recher-
cher une proximité pure. Cleveland, nous venons de le voir, s’arrache
non sans mal au rendez-vous involontaire de La Corogne. Il se montre
par la suite enchanté d’apprendre que Fanny s’est réfugiée au couvent de
Chaillot ; le hasard a encore bien fait les choses14 puisque lui-même vient
alors de s’installer à Saint-Cloud :

Dois-je le dire ? Malgré le mépris dont je me croyais justement animé


pour mon épouse, je sentais quelque douceur à penser que j’allais me
trouver près d’elle, car Chaillot n’est guère qu’à une lieu de Saint-
Cloud, et c’est en vain que pour repousser cette idée je tâchais de
m’en faire honte à moi-même comme d’une faiblesse ; j’en fus occupé
pendant toute la route. Mes agitations étaient si visibles que mes deux
compagnes marquaient tous les jours leur étonnement de voir que le
temps eût si peu de pouvoir sur ma tristesse… (p. 527)

La surprise d’Angélique et de Mme Lallin s’exprimerait « tous les jours »


et ne se rapporte donc pas trop bien à cette soudaine découverte.
L’enchaînement un peu impropre comme l’hésitation initiale du narra-
teur (dois-je…) donnent à penser que le lecteur du XVIIIe siècle risquait
toujours de considérer ces « agitations » comme une « faiblesse » pure et
simple. Les « deux compagnes » vaudraient alors un premier public : elles
donnent le bon exemple en indiquant qu’il s’impose désormais d’y ap-
précier une rare constance.
D’autres réactions peu délibérées profilent des refoulements. Cela
aussi dénote, de reculer quasi instinctivement devant l’intolérable, une

14 Philip Stewart propose de découvrir « un sens symbolique » (Œuvres de Prévost VIII,


Presses Universitaires de Grenoble, 1978, p. 153) dans la consonance toute fortuite (« le
hasard le plus singulier », p. 588) des pseudonymes que Fanny et Cleveland adoptent en
France : « elle se faisait nommer Ringsby, et moi Kingsby » (p. 588). Comme quoi le
romancier abonderait dans le sens des désirs secrets de ses personnages.
Cleveland 119

sensibilité extrême. Captif d’un séide de Cromwell qu’il avait naïvement


pris pour un ami, le jeune Cleveland supporte d’abord sa mésaventure
avec assez de philosophie. Ce sang-froid l’abandonne quand il se dit que
le traître ne manquera pas de se lancer aussi à la poursuite d’Axminster et
de Fanny :

Il me vint à l’esprit que la trahison de Will ne se bornerait point à


moi, et qu’un perfide ne l’étant jamais à demi, il ne manquerait point
d’envelopper milord Axminster dans ma ruine. Cette pensée se pré-
senta à moi si subitement et d’une manière si effrayante qu’elle causa
une espèce de silence dans mon âme et dans tous mes sens. (p. 174)

L’ « espèce de silence » est suivi aussitôt de « mortelles réflexions »


(p. 174), qui sont autant de sanglants reproches que le prisonnier
s’adresse à lui-même. Comme ils sont à tout prendre très fondés – les
confidences à Will auront été très imprudentes –, l’idée s’impose que le
silence absolu qui précède voudrait désamorcer d’avance tous soupçons
trop désobligeants : il fallait un effet sensationnel pour empêcher le lec-
teur de s’interroger sur la qualité profonde d’une sollicitude capable d’un
si grossier impair.
L’autocensure se fait plus tortueuse encore quand, bien plus tard,
Cleveland ne veut pas se demander si Fanny ne serait pas complice de
l’attentat de Gelin venu l’assassiner. C’est que le soupçon, dont le lecteur
sait pertinemment qu’il tombe à faux, est cette fois encore de nature à
compromettre surtout le soupçonneux lui-même :

Je n’osai porter mes soupçons jusqu’à me défier qu’elle eût quelque


part au dessein de ma mort, ni même qu’elle en eût la moindre con-
naissance. Ce ne serait plus une femme, disais-je, ce serait un monstre
et une furie détestable. Je tâchais d’écarter cette pensée, comme si
j’eusse appréhendé de me rendre coupable en m’y arrêtant volontai-
rement […]. Cependant elle y revenait toujours, malgré les efforts que
je faisais pour la rejeter… (p. 606)

Le narrateur ne précise pas de quoi exactement il risquerait de se rendre


coupable. Toujours est-il qu’à cette étape du récit il prête les mains aux
démarches qui tendent à faire casser son mariage par le consistoire de
Charenton. Gelin, de son côté, a appris que Fanny, devenue catholique,
ne serait pas libérée pour autant : elle ne pourrait convoler de nouveau
qu’après la mort de son premier époux. Quand on pense que les mé-
120 Prévost

chants du roman sentimental sont souvent des doubles plus accusés de


leurs belles âmes, il est difficile de ne pas se dire que le projet de divorce
vaut à sa façon un attentat atténué sur Fanny…

Encore s’agit-il dans tout ceci de refus qui, pour n’être pas à propre-
ment parler délibérés, sont très clairement repérés comme tels. De véri-
tables refoulements passeraient en bonne rigueur inaperçus – même si on
voit mal comment une narration à la première personne pourrait dès lors
les tracer15. Nous passons plus près de Freud quand Cleveland, au reçu
du consentement écrit de Fanny à son divorce, se laisse aller à un véri-
table lapsus :

J’arrêtai une [des] mains [de Cecile] sur laquelle j’imprimai mes lèvres.
Ah ! chère Fanny ! m’écriai-je avec un profond soupir. Je voulais dire
sans doute: ah ! chère Cecile ! Mais mon imagination troublée ne me
représentait plus rien que confusément. Je n’avais ni idées, ni senti-
ments distincts. Je demeurai pendant quelques instants dans cet état,
et je n’en revins qu’à force de soins et d’assistance.
Toute la compagnie gardait le silence et semblait me regarder avec
étonnement. M. de R. paraissait le plus surpris. Je le fus infiniment
moi-même et, réfléchissant encore un moment sur ce qui m’avait pu
causer une si étrange altération, je fus obligé de confesser intérieure-
ment que je ne connaissais rien dans mon propre cœur. (p. 590)

L’enjeu de cette altération transparaît à travers une excuse à son tour fort
étrange :

J’ai aimé passionnément mon infidèle. C’est sans doute un reste de


douleur et d’affection que tout ce que nous venons d’entendre a ré-
veillé. Mais, mon cher ami, et vous, chère Cecile, continuai-je en
m’adressant au père et à la fille, vous n’en connaîtrez que mieux le
cœur le plus tendre et le plus sensible que la nature ait formé. Voilà
comme je hais : vous venez de le voir. Jugez comment je suis capable
d’aimer ! (p. 590)

15 C’est sans doute une des raisons pour lesquelles Prévost, selon l’analyse bien connue
de Jean Rousset, « ne peut se résoudre à dire l’obscur obscurément » (Narcisse romancier,
Paris, Corti, 1973, p. 130).
Cleveland 121

Comme pour accentuer encore la note analytique, le narrateur indique


qu’avant de s’expliquer, il s’ « imaginai[t] sortir d’un songe » (p. 590).
Contrairement au lapsus, le songe est un ressort traditionnel de la fabula-
tion noble, où il annonçait de façon plus ou moins voilée un avenir en-
core inconnu ; le présage suggérait aussi que les héros de la tragédie ou
de l’épopée dépassaient assez le commun des mortels pour que le Ciel
s’inquiète tout particulièrement à leur sort. Le continuateur anonyme de
Cleveland est assez dans cette ligne quand, dans son Tome V apocryphe,
l’ombre de Milord Axminster apparaît de nuit à Cleveland pour attester
l’innocence de Fanny. Les quelques allusions oniriques du Cleveland de
Prévost illustrent plutôt, une fois de plus, la nouvelle profondeur de
l’émoi, qui se trouve hériter ainsi d’un très ancien capital symbolique.
Cleveland, pendant ses premières semaines à Saint Cloud, est hanté
par « des songes funestes et effrayants » (p. 531) ; sa nouvelle inclination
pour Cecile suspend un instant ces chagrins :

L’amour, car c’était lui-même, me fit sentir les plus charmantes émo-
tions ; et soit par un effet des songes qui m’avaient fait illusion pen-
dant le sommeil, soit par la nature même de cette passion, je me levai
avec un mouvement de joie que je n’avais connu que dans les plus
heureux moments de ma vie. (p. 542)

Les deux termes de l’alternative reviennent bien entendu au même puis-


que ces songes, que le texte ne précise pas, portent selon toute apparence
sur la nouvelle « passion » dont Cleveland, à ce moment, ne se rend pas
encore tout à fait compte. Le second amour de l’époux abandonné devait
bien commencer à son tour par une surprise. Elle paraît plus pathétique
et plus profonde de se manifester d’abord sur l’Autre Scène.
Le songe le plus circonstancié de Cleveland suit son lapsus de
quelques heures. Le rêveur, pour un peu, y serait épris à la fois de Fanny
et de Cecile, « que [s]on cœur eût souhaité de réunir » (p. 592). Comme le
lecteur ni peut-être l’auteur16 ne se doutent pas encore à ce moment de
l’identité de la dernière, cela n’annonce aucun avenir seulement plausible.
Nous avons définitivement quitté la prémonition pour le phantasme. La
scène rêvée ne correspond en effet pas plus aux projets conscients de

16 Le rêve intervient dans le Livre Septième, à la fin du Tome Quatre de 1732. La suite paraît
en 1738 – et bien des choses donnent à penser que le premier Cleveland n’envisageait pas
encore d’identifier Cecile de R à l’enfant anonyme de Cleveland dévorée par les Rouin-
tons quelques mois seulement après sa naissance.
122 Prévost

Cleveland, que rien n’engage jusqu’à nouvel ordre à douter de la trahison


de Fanny et qui voudrait donc s’abandonner à ses nouvelles amours.
Aussi le songe aboutit-il à un amer réveil ; le narrateur, au premier mo-
ment, n’a rien de plus pressé que de l’oublier au plus vite :

Je ne sentis point en m’éveillant cette douce satisfaction qui reste


dans le cœur après un songe où l’on a vu ce qu’on aime. Au contraire,
je ne sortis jamais du lit si triste. Je m’habillai à la hâte et, évitant
même de rappeler ce jeu importun de mon imagination, j’allai cher-
cher de l’amusement et de la joie auprès de Cecile. (p. 592)

Le lecteur n’en apprend pas plus, mais devine que le « jeu importun » n’a
rien d’anodin : le narrateur, sans cela, n’aurait pas souligné d’abord que
ce songe « demeurer[ait] gravé éternellement dans [s]a mémoire »
(p. 592). Je prolongerais donc en suggérant qu’il y a va là encore de l’éter-
nité la plus fondamentale du roman, celle de l’amour de Cleveland pour
Fanny : le rêve indique surtout que, même au moment de ses nouvelles
amours, le mari qui se croit trahi se montre toujours indéfectiblement
attaché à sa fugitive17. Le sens latent de ce rêve peut dès lors se résumer
d’un seul mot, que Prévost ne connaissait évidemment pas dans ce sens :
la psychiatrie moderne parlerait ici d’une fixation. Le vocable connote un
côté obsessionnel, qui fait, dans toutes les acceptions du terme, la gravité
de la chose ; je ne conclurais pas, bien au contraire, qu’il en convient
moins ici puisque l’âme sensible, qui craint toujours de se découvrir ir-
rémédiablement légère, ne saurait se rêver un plus beau mal.

Refoulements, lapsus, rêves… Prévost élabore à sa manière toute une


« psychanalyse avant la lettre ». Elle ne coïncide évidemment pas sans
reste avec celle de Freud. Jean Sgard, qui a lancé la formule, le savait
bien, lui qui ajoutait aussitôt que « le propre » de cette anticipation était
« de nier l’inconscient »18. Essayons de préciser quelque peu ce décalage.
Les épisodes alignés ci-dessus se distinguent d’abord des exempla habi-
tuels de Freud dans la mesure où les personnages s’en montrent eux-
mêmes frappés. La joie de Cleveland sur le voisinage de Chaillot et de
Saint-Cloud comme son lapsus suscitent une surprise générale. Ses rêves,

17 Le rêve indique que Fanny finira par l’emporter, puisque ses enfants la ramènent à leur
père. Il est assez vain de se demander si ce scénario correspond à un projet de dénoue-
ment que Prévost aurait abandonné par la suite.
18 Jean Sgard, Prévost romancier, Paris, Corti, 1968, p. 188.
Cleveland 123

qu’il ne raconte pour autant qu’on voie à personne, restent au moins


gravés dans sa mémoire. Freud souligne au contraire que les faits qu’il
commente ont accoutumé de passer inaperçus. Ils seraient même si révé-
lateurs à la faveur de cette banalité apparente même. L’Inconscient s’y
exprimerait plus librement qu’ailleurs parce qu’il se saisirait d’erreurs ou
de divagations d’allure anodine, qui tireraient peu à conséquence et de-
manderaient donc moins de contrôle. L’analyste découvre une épiphanie
où les intéressés eux-mêmes, en l’occurrence plutôt mal nommés, ne
voient que du feu. Cleveland, sur ce plan, ferait donc preuve d’un flair
tout à fait exceptionnel.
Cela pourrait signifier que notre narrateur serait plus proche de Freud
que de ses patients. Le père de la psychanalyse, qui aimait rendre hom-
mage à la perspicacité privilégiée des grands romanciers, n’en serait pas
trop surpris. Ce serait pourtant, je crois, trop d’honneur – et cadrerait en
outre assez mal avec la résonance globale d’une intrigue où le protago-
niste s’obstine, pour son propre malheur et pour celui des siens, aux
pires aveuglements. Cleveland, qui réussit si mal à se déprendre pour de
bon de Fanny, est peut-être un parangon de constance ; il faudrait être
très généreux pour le créditer d’une rare clairvoyance.
Les secrets qu’il appréhende, qui plus est, se distinguent des élucida-
tions de Freud parce qu’ils dégagent une vérité essentiellement flatteuse.
Freud découvrait une profonde et foncièrement peu remédiable immora-
lité de l’Inconscient (Das Es ist ganz immoralisch). Sa leçon, à l’en croire,
serait une terrible blessure narcissique infligée à l’humanité tout entière.
Cleveland, par contre, ne découvre rien dont il devrait se sentir particu-
lièrement humilié. Ses actes les plus inconsidérés multiplient les preuves
d’une constance dont le pire défaut est de persister quand des apparences
contraires accablantes semblent la condamner sans recours. Le lecteur
admire d’autant plus volontiers qu’il sait, lui, qu’il s’agit précisément
d’apparences.

Sur des gisements proches de ceux de Freud, Cleveland apprend ainsi


une vérité foncièrement avantageuse. Il lui arrive certes, tant qu’il est
convaincu de la trahison de Fanny, de s’en plaindre :

Je ne sais si c’est amour, ou compassion ; mais il est certain que je


sens quelque chose au fond de mon cœur qui combat encore en fa-
veur de ma criminelle épouse. Hélas ! quel est mon sort ! ajoutai-je
avec un profond soupir. Le commun des hommes a besoin d’efforts,
dit-on, pour s’exciter à l’amour et à la constance après quelques mois
124 Prévost

d’un mariage heureux et paisible ; et moi j’ai des violences conti-


nuelles à me faire pour oublier une infâme qui m’a couvert de honte,
et que toutes sortes de raisons devraient me faire haïr. (p. 596)

Pour un public qui doutait plus que jamais que pareille fidélité à ses atta-
chements pouvait s’imposer pour de bon comme un sort incontournable,
les épisodes où le narrateur la retrouve comme à son corps défendant
avaient l’avantage d’exclure tout soupçon de complaisance. L’incons-
cience, dans ce sens, est pire, donc meilleure encore que la simple dou-
leur. Comme elle est par nature troublante, voire honteuse à avouer, il
faut être particulièrement mal pensant pour imaginer qu’un personnage
puisse s’y abandonner à plaisir.

A deux siècles et demi de distance, cette méfiance nous est évidem-


ment plus facile. Comme nous avons pris l’habitude de secrets psy-
chiques autrement enfouis, le constat s’impose que les personnages de
Prévost insistent comme à plaisir sur des latences assez transparentes.
Tout cela n’est pas tellement plus compliqué qu’une banale surprise de
l’amour. Cleveland, nous l’avons vu, explique son lapsus avec l’aisance la
plus élégante ; cela ne l’empêche pas de réaffirmer d’abord son absolue
opacité :

J’ouvris la bouche avec quelque honte, et ne suivant que ma franchise


naturelle, je leur dis en poussant un soupir : Je ne vois pas plus clair
que vous dans l’accident qui vient de m’arriver…. (p. 590)

Après quoi il enchaîne, sans changer de ton, sur la preuve du contraire !


Le thème de l’inconscience aménage ainsi une subjectivité émue qui
s’inscrirait en-deçà du moi ; elle en paraît moins sujette aux caprices et
aux intermittences qui sont le risque majeur d’une proximité humaine
fondée sur la seule spontanéité. S’y compromet certes au moins une part
de la souveraine liberté qui faisait et fait toujours l’attrait fondamental de
tout individualisme. Reste que l’autonomie désormais sans prix n’était
toujours pas sacrifiée à l’une quelconque de ces consignes extérieures qui
étaient la principale cible des Lumières. La contrainte, puisque contrainte
il devait y avoir, émanait du for le plus intérieur. Cela suffisait pour que
l’individu acceptât souvent d’y reconnaître un choix personnel.
Elle revêtait du coup, et cet ultime avantage est peut-être, même s’il
est difficile à isoler, tout aussi décisif même, une allure fascinante et pa-
thétique. Les surprises de l’amour traditionnelles, pour y revenir une
Cleveland 125

dernière fois, restaient légères et inoffensives. Elles privaient leurs vic-


times d’une initiative que la vie solidement encadrée des Anciens Ré-
gimes abandonnait de toute manière assez peu aux bons plaisirs particu-
liers. La tyrannie de Cupidon changeait ses lecteurs des pesanteurs ordi-
naires qui faisaient le plus clair de leur lot et n’avait a priori rien pour leur
déplaire. L’emprise qui s’exerce de l’intérieur sur Cleveland et Fanny et
qui les empêche en dépit de tout bon sens de se détacher de leur parte-
naire infidèle semble autrement troublante – mais du coup aussi bien
plus impressionnante : ces amours profondément cachées au tréfonds de
l’âme finissent par côtoyer peu ou prou le Dieu de Saint Augustin, dont
la présence incontournable s’imposait pareillement intimior intimo meo19.
Je ne boude donc pas le plaisir de boucler la boucle sur un mot de la
fin trop facile : l’inconscience valait elle aussi un miracle de l’amour – et
peut-être même le plus impressionnant de tous.

19 Confessiones, III, 6 (11).


La tentation du fantastique dans Le Pour et Contre

Les romans de Prévost sont d’une superbe invraisemblance ; ses


contes, de même, ne seraient guère singuliers s’ils transcrivaient des che-
minements communs. Toujours est-il qu’en règle générale, leurs coïnci-
dences, quiproquos et autres hasards, pour être tout sauf plausibles, res-
tent au moins de l’ordre de l’humainement possible. Les narrateurs en
appellent copieusement au Ciel, saluent son intervention pour en remer-
cier ou pour s’y soumettre, mais ne se trouvent pas à proprement parler
confrontés à des miracles ou à des prodiges.
N’empêche que Prévost romancier semble plus d’une fois tenté
d’ouvrir ses intrigues à des incidences plus directement surnaturelles.
Dans Cleveland, Fanny croit voir l’ombre de son beau-frère mort ; s’il
s’avère par la suite que son adorateur portugais Don Thadeo était, sans
dessein malhonnête, venu contempler son sommeil, les motifs possibles
du retour du mort auront été longuement détaillés. Un peu plus tard, le
même Thadeo, blessé dans un duel, semble à l’agonie ; Fanny réussit,
rien qu’en lui adressant quelques mots, à le rappeler à la vie. Ce succès,
dont le texte se garde bien de préciser la nature exacte, vaut une quasi-
résurrection. Les Campagnes philosophiques se terminent sur trois morts ;
comme la première avait été prédite et que la seconde s’accompagne de
symptômes mystérieux, la série semble par instants déployer on ne sait
quel obscur châtiment apocalyptique. Le Monde moral, de même, raconte
une conversion amenée par un songe, qui pourrait être aussi bien une
vision de l’au-delà et qui est de toute façon appréhendé comme un aver-
tissement d’En-Haut1.
Tout cela reste épisodique et ne pouvait que le rester. On voit mal
comment, au XVIIIe siècle, un long roman aurait pu s’ordonner de part
en part à une conduction surnaturelle. Au XIXe siècle aussi d’ailleurs, le
fantastique romantique, puisque c’est bien cela qui semble se préparer ici,
affectionnera plutôt les formes brèves. S’adressant à un public moderne,
partant incrédule, le fantastique sauvegarde son ouverture sur le mystère

1 Cf., pour ce dernier épisode, mon essai « Prévost ou l’impossible conversion » in La


conversion : expérience spirituelle, expression littéraire, Nicolas Brucker ed., Bern, Peter Lang,
2005, notamment p. 179-183.
128 Prévost

en évitant de l’affirmer en toutes lettres, ce qui dispense aussi de le refu-


ser. A trop se prolonger, ces louvoiements auraient du mal à ne pas glis-
ser vers les registres plus univoques du merveilleux ou du surnaturel
expliqué2.
La question, ici, sera donc de savoir si et dans quelle mesure les Contes
singuliers du Pour et Contre3, qui s’y prêteraient a priori bien mieux que ses
grands romans, viennent eux aussi à préparer les voies du fantastique.

Convenons-en tout de suite : cette préparation reste incidente et se


limite tout au plus – à s’en tenir aux cas vraiment caractérisés – à quelque
trois anecdotes. Le Pour et Contre se veut à la fois éclairé et déférent pour
la religion établie. L’un et l’autre souci interdisaient de trop verser dans
les crédulités superstitieuses. Il arrive même que Prévost dénonce telle
aberration. Nous apprenons qu’il subsisterait « encore des traces pro-
fondes d’idolâtrie » (p. 232) dans les campagnes irlandaises ; un jeune
lord en profite pour se dissimuler dans « une statue informe et d’une
taille gigantesque » (p. 235) pour abuser d’une dévote. L’entreprise réussit
à souhait, mais relève d’un surnaturel très expliqué. On est un peu plus
surpris par le récit des faux miracles aménagés par quelques ministres
pour dissuader leurs seigneurs de se faire enterrer à l’intérieur des
églises :

Quelques ministres, résolus de concert à ne rien épargner pour soute-


nir le droit de leurs églises, avaient trouvé le moyen de faire un mi-
racle autant de fois qu’il en était besoin pour donner du crédit à leur
cause. Le jour d’après un enterrement, on voyait avec admiration le
tombeau ouvert, et le cercueil dehors à quelque distance, comme si le
ciel eût voulu déclarer, par cet effet prétendu de sa puissance, qu’il
n’approuvait point ce que le ministre avait condamné. Les plus incré-
dules avaient peine à résister au témoignage de leurs propres yeux, qui
voyaient la terre dispersée sans aucune marque qui pût leur faire
soupçonner que la malice humaine eût la moindre part à ce désordre.
(p. 274-275)

2 On aura reconnu la terminologie de Tzvetan Todorov, Introduction à la littérature fantas-


tique, Paris, Seuil, 1970.
3 Références à Prévost, Contes singuliers tires du Pour et Contre, Jean Sgard éd., Paris, Garnier,
2010.
Le Pour et Contre 129

La « malice » est bien sûr le fait des ministres, qui profitent de la nuit
pour opérer le prodige. C’est, sauf erreur, la seule fois que Prévost jour-
naliste rejoint le thème de l’imposture des prêtres. La dénonciation aura
paru moins malsonnante de dauber des ministres anglicans ; on se de-
mande si, au moment où il négocie son retour en France, Prévost n’a pas
apprécié l’occasion de faire acte de bon catholique dans un registre qui
convenait aussi à ses lecteurs éclairés. Sur le continent, l’enterrement
dans les églises restait toujours une pratique courante, que les Philo-
sophes ne contesteront sérieusement que dans la seconde moitié du
siècle. L’Angleterre l’avait abandonnée précisément « depuis la Réforma-
tion » (p. 274)… L’épisode, de toute façon, ne comporte aucun frisson
fantastique : le texte ne s’associe pas un seul instant à la crédulité des
dupes.
On ne frissonne pas plus à l’histoire du « poisson d’une grosseur ex-
traordinaire » que des pêcheurs découvrent arrimé à une « caisse forte » (p.
238 ; italiques de Prévost) pleine d’effets précieux qu’on avait vainement
recherchée après un naufrage. Comme on ne retrouve pas non plus le
cadavre du capitaine, les imaginations vont bon train :

Les uns prétendent que par un châtiment du ciel, le capitaine avait été
changé en poisson, et que par un arrêt de la même justice, il se trou-
vait attaché par les entrailles au trésor qu’il avait sans doute préféré à
sa vie, puisqu’il est vraisemblable que le soin excessif qu’il en eût
l’empêcha de se sauver. D’autres, moins portés à recourir aux mi-
racles, croient simplement que le capitaine avait accroché la caisse à sa
ceinture en se jetant à la mer, et qu’ayant été dévoré par le poisson…
(p. 238)

Le mot de la fin s’amuse à ne pas choisir entre ces deux hypothèses :

S’il reste de l’obscurité, il faut se souvenir que je raconte un prodige.


(p. 238)

Comme personne n’a survécu à la catastrophe, les quelques « obscurités »


de la reconstruction n’ont évidemment rien de mystérieux.

Le Pour et Contre amuse ses lecteurs raisonnables – philosophes ou


croyants éclairés – avec quelques faux prodiges. Prévost raconte pourtant
aussi une Aventure que sa rubrique dit en toutes lettres surnaturelle. Il s’agit
d’un mystérieux avertissement que Buckingham, le célèbre favori de
130 Prévost

Charles Ier, aurait reçu quelques semaines avant sa mort. Un vieux servi-
teur de la famille aurait vu apparaître le père du Duc ; il lui aurait deman-
dé d’avertir son fils qu’il était « menacé d’un châtiment plus prompt et
plus terrible qu’il ne pens[ait] » (p. 120) et aurait indiqué aussi les moyens
d’y échapper. Le Duc ayant dédaigné ces recommandations, le fantôme
serait revenu à la charge et aurait révélé à son confident, comme marque
décisive de sa mission, un secret que le père et le fils avaient été seuls à
connaître. La preuve ne suffit pas :

Le Duc fut frappé de le voir instruit de son secret ; mais après avoir
paru quelques moments rêveur, il reprit le ton de raillerie, et conseilla
à son Prophète de s’adresser à quelque Médecin habile, qui fût ca-
pable de lui guérir le cerveau. […] Quelques semaines s’écoulèrent,
pendant lesquelles [le vieux serviteur] ne vit jamais [le Duc] sans es-
suyer quelques railleries sur ses visions. Il n’y répondait que par des
vœux ardents pour sa prospérité. Avant la fin du mois le Duc fut as-
sassiné par Felton. ( p. 121)

Il s’agirait donc bien cette fois-ci d’un authentique prodige. Le commen-


taire qui suit se veut éminemment raisonnable :

On me fera bien la grâce de croire que je n’ai pas plus de penchant


qu’un autre à me livrer au merveilleux. Mais il n’est pas question ici
du penchant. Le fait est-il possible ? Et supposé qu’il le soit, les
preuves qu’on apporte de sa réalité suffisent-elles pour convaincre ?
De ces deux points, je ne décide rien sur le premier ; mais quelqu’un
pourrait croire qu’il dépend du second, et celui-ci paraît établi sur un
des plus solides fondements de l’Histoire. (p. 121)

On risque peu à ajouter que cette unique occurrence proprement surna-


turelle aura aussi trouvé grâce de paraître éminemment morale. Le mes-
sage venu de l’au-delà n’a rien d’oiseux : ce père mort qui adresse un
avertissement solennel à son fils continue à tenir dignement un emploi
respectable. Le texte de l’avertissement retrouve lui aussi une sagesse
sans âge : la superbe imprudente des favoris est un texte familier des
prédicateurs et des moralistes. Le fantastique romantique préférera les
allures sulfureuses ; Aventure surnaturelle retourne à un vieux registre édi-
fiant.
Le Pour et Contre 131

Trois miracles anglais


L’accent se fait plus neuf quand tels prodiges semblent plutôt destinés
à magnifier un grand amour. Le culte des émois, on le sait, est une des
religions de l’individu moderne, qui, affranchi des insertions coutumières
des vieilles sociétés d’ordres, appréhende parfois que cette liberté inédite
ne se profile aussi comme une nouvelle solitude et cherche alors à la
conjurer en insistant sur la force et la profondeur de ses affections. Le
roman sentimental, dont Prévost est un des initiateurs, n’en finit pas de
redire et d’argumenter ce nouvel Evangile. On a souvent l’impression
que le fantastique romantique prolonge plus d’une fois cette apologé-
tique ; il renchérit alors sur les superlatifs du genre sentimental en suggé-
rant, dans bon nombre de ses productions les plus notables, de véritables
miracles de l’amour.
Prévost consacre quelques contes à ce type de miracles. Le premier en
date s’annonce dans la marge comme un Exemple merveilleux de la force de
l’imagination ; la première ligne du récit indique de même que l’ « Aven-
ture toute nouvelle » qu’il s’apprête à raconter « aurait été d’une grande
utilité au Père Malbranche pour son Chapitre de l’Imagination » (p. 143).
Pareil incipit semble à première vue récuser toute interprétation propre-
ment surnaturelle de l’anecdote qui suit ; il conviendrait, je crois, de ne
pas oublier que, si les célèbres pages de La Recherche de la Vérité sur
l’imagination cherchaient assurément, dans l’esprit de Malebranche, à
dénoncer les méfaits de la folle du logis, il les décrit en fait avec une telle
verve et une telle ampleur que tout un public du XVIIIe siècle y aura
plutôt lu et savouré l’éloge somptueux de sa prodigieuse inventivité4.
La suite raconte de toute façon un prodige si peu ridicule qu’il mérite-
rait, si l’on peut dire, d’être un vrai miracle :

On écrit d’une Province d’Angleterre, qui se nomme Shropshire, qu’un


ancien officier y avait épousé depuis quelques mois une jeune fille du
Pays, après l’avoir recherchée pendant plusieurs années avec les
marques d’une violente passion. Il vivait avec elle, et se croyait heu-
reux pour longtemps, lorsqu’une maladie imprévue lui ravit son bon-
heur avec la vie de cette chère Epouse. Sa douleur répondit à son
amour. (p. 143).

4 Pour une vue globale des rapports entre Malebranche et Prévost, voir Jean Deprun,
« Thèmes malebranchistes dans l’œuvre de Prévost » in id., De Descartes au Romantisme, Paris,
Vrin, 1987, p. 155-72.
132 Prévost

Elle y répond si bien que le veuf inconsolable se rend chaque nuit au


cimetière

où son Epouse était enterrée. Il y passait quatre ou cinq heures sur sa


fosse, et et ne ménageant rien parce qu’il ne se croyait entendu de
personne, sa piété et son amour se satisfaisaient successivement, par
les Prières touchantes qu’il adressait à Dieu, et par les termes pas-
sionnez avec lesquels il conjurait son Epouse de l’appeler prompte-
ment après elle. (p. 143).

La visite au tombeau d’un cher disparu est, dans cette première moitié du
XVIIIe siècle, une démarche neuve, liée en tant que telle à ce que
l’historien Philippe Ariès appelle la révolution du sentiment. Le conte ima-
gine une version exacerbée de ce nouveau geste – et le fait aboutir à un
succès inouï. Les appels pathétiques à la défunte finissent cette fois par
être suivis d’effet :

Un jour, le veuf, dans l’ardeur de ses prières et de ses soupirs, crut


apercevoir son Epouse qui sortait du tombeau, et qui venait lui ac-
corder la faveur qu’il demandait depuis si longtemps, d’être délivré de
la vie. C’était bien assez pour augmenter ses transports, jusqu’à les
rendre mortels. Il adressa mille expressions tendres au Fantôme que
son imagination lui représentait, et son âme fit tant d’efforts pour se
hâter de le joindre, qu’elle se dégagea effectivement des liens du
corps. Il tomba mort sur le tombeau… . (p. 144)

Le veuf « crut apercevoir » son épouse, qui, en outre, ne l’entraîne pas


exactement dans la mort puisque les « transports » du survivant suffisent
à eux seuls pour le tuer. Reste toujours que le texte décrit cet effet né-
faste de l’imagination comme un succès uniment pathétique ; Prévost
oublie les blâmes que la pastorale traditionnelle comme la mesure de
l’honnête homme adressaient aux regrets excessifs. Le veuf, ici, bénéficie
de la sollicitude empressée de sa sœur, qui ne cherche pas un instant à le
détourner de sa douleur :

Il ne lui restait qu’une sœur à peu près de son âge, qui demeurait chez
lui, et dont il était aimé fort tendrement. C’était sa seule consolation.
La tendresse qu’elle avait pour lui la faisait entrer dans ses peines. Elle
l’entretenait continuellement de ce qu’il avait perdu. Cette manière de
Le Pour et Contre 133

le consoler flattait sa douleur, et la lui rendait du moins plus suppor-


table. (p. 143)

Quand la sœur découvre les visites nocturnes au cimetière, elle choisit de


les rejoindre secrètement ; le frère et la sœur s’entendent à ce sujet sans
se parler, par une « communication muette de sentiments et de pensées »
(p. 5144) où il est difficile de ne pas flairer certaine attente commune du
retour de la morte. Attente folle, dont on admettra que, sous la plume
d’un journaliste qui se veut raisonnable et à l’adresse d’un public qui
ignore forcément les sortilèges à venir du fantastique, elle ne pouvait
guère s’énoncer que par le biais de ce non-dit. Les personnages eux-
mêmes semblent la trouver vaguement honteuse :

Ils paraissaient entendre ce qu’ils avoient quelque honte de se dire.


(p. 144)

Le texte se termine sur le témoignage de la sœur, qui assiste aussi à la


catastrophe finale. Prévost le transcrit en se cantonnant au discours indi-
rect libre, ce qui revient, comme on pourra le voir, à préserver au maxi-
mum l’éventualité d’une apparition effective :

Sa sœur jugea par ses dernières paroles et par le silence qui les suivit,
que la vérité ne répondait que trop à ce qu’elle avait entendu.
Quoiqu’elle n’eût point vu le Fantôme, elle ne douta point qu’un ac-
cident si extraordinaire n’eût une cause réelle. (p. 144)

Si la sœur avait elle aussi cru voir, sa conviction vaudrait une simple
preuve supplémentaire de « la force de l’imagination ». Exclue de la vi-
sion, elle peut raisonnablement la soupçonner « réelle », partant aussi la
raconter comme telle :

On la trouva à genoux, les mains jointes, et le visage mouillé de lar-


mes. Elle raconta tout ce qui s’était passé depuis la mort de sa belle-
sœur ; et sans assurer qu’elle l’eût vue, elle ne laissa point de parler de
son apparition comme d’une chose incontestable ; de sorte que le
peuple de Shropshire est persuadé que Madame Garey est sortie de sa
fosse pour recevoir l’âme de son Epoux. (pp. 144-145)

Dénouement ouvert s’il en est: cette phrase finale termine aussi le


« nombre » 51 du Pour et Contre et ne sera plus suivie, dans les livraisons
134 Prévost

ultérieures, d’aucun commentaire d’auteur. Prévost n’a jamais plus été si


près de ce que sera, un bref siècle plus tard, l’hésitation fantastique.

Aventure de M… se contente d’une réverbération surnaturelle assez


légère, que Prévost ne s’efforce pas vraiment d’accréditer. Pour éviter
d’être surpris par un père courroucé, deux amants fuient d’étage en étage
jusqu’au grenier d’un hôtel en cours de construction. Quand la jeune fille
passe par « une fenêtre qui n’était pas bouchée » et a « le malheur de se
laisser tomber de haut en bas, et de se tuer sur le champ par cette chute»,
son amant voudrait « se précipiter volontairement » (p.166) à sa suite.
Une intervention inattendue le sauve de la mort :

Un Génie favorable qui veillait à son salut, le tira rudement par le


bras, le fit descendre malgré lui, et le conduisit dans un lieu de sûreté
où à force de prières et de bonnes raisons il le fit consentir à souffrir
la vie. (p. 166)

Prévost s’empresse d’ajouter que, si « c’est ainsi qu’une infinité de gens


racontent la conclusion de cette aventure» (p. 166), le bon office peut
aussi bien, et plus plausiblement, être le fait d’un valet de chambre dé-
voué, qui se serait opportunément trouvé sur les lieux.
Comme quoi l’hésitation fantastique se trouverait à tout prendre
court-circuitée. Le contexte devait s’y prêter moins : ce miracle qui fait
survivre à la mort de l’aimée est par définition moins émouvant qu’un
prodige qui permettrait de la rejoindre. Prévost, pour un peu, semble
même se douter de cette insuffisance. L’histoire du Génie, à l’en croire,
serait né de la conviction très partagée

qu’un jeune Anglais, bien amoureux, [n’avait pu] être sauvé dans les
mêmes circonstances par un autre secours que celui du Ciel. (p. 166)

Prévost fait mine d’entrer dans ce débat en objectant que « la douleur et


la consternation » (p. 166) du jeune amant avaient pu suffire pour l’em-
pêcher de s’opposer efficacement aux bons soins de son valet. Il ajoute
que le problème ne se pose que parce qu’il s’agit ici « d’un jeune Anglais »
(p. 166) : les jeunes Français survivraient fort bien à la perte d’une parte-
naire ! Tout cela ne va pas très loin, mais nous fait peut-être toucher une
limite. S’il est vrai que le fantastique cherche souvent, comme les superla-
tifs du roman sentimental dont il prend la relève, à conjurer certain doute
sur la consistance et la profondeur des affections humaines, Aventure
Le Pour et Contre 135

nous vaut le spectacle assez insolite d’une éventualité surnaturelle qui


s’amorcerait au sujet d’un argument trop ingrat. Elle se verrait du coup
submergée aussitôt par les doutes qu’elle dénie ailleurs.

Accident funeste en Ecosse retrouve un registre plus pathétique.


L’anecdote fait état de certaines superstitions autour du mur d’Hadrien,
que ses riverains ignorants croient bâti à l’aide de moyens magiques. Il
leur arriverait d’en réemployer des débris dans l’espoir que leurs propres
bâtisses braveraient à leur tour les siècles. Quand un jardinier découvre
une grosse pierre enfouie sous les plates-bandes de son maître, celui-ci,
« moins crédule que ses ancêtres », dédaigne les mises en garde mena-
çantes dont elle est couverte et qui recommandent de ne pas la déplacer
une seconde fois. Il ordonne donc de la

transporter dans un autre endroit, où son dessein était de la tenir ex-


posée à la vue comme un ancien monument. (p. 262)

La pierre dûment sortie de son trou, quelques domestiques et les deux


fils du maître de la maison s’amusent à y descendre. Leur curiosité leur
coûte cher :

La pierre fatale, qu’on avait négligé apparemment de placer dans un


juste équilibre, prit ce temps pour retomber au fond du trou, et écrasa
par conséquent tous ceux qui s’y trouvaient. (p. 263)

L’anecdote, si elle en restait là, démontrerait comment une négligence


malencontreuse peut venir renforcer une vieille superstition. Ce n’est ici
« que le prélude d’une aventure encore plus touchante » (p. 263), qui
transforme l’horrible fait divers en catastrophe pathétique :

L’épouse de l’aîné des deux frères, jeune et mariée nouvellement, ap-


prit le malheur qui venait d’arriver. Elle courut au jardin avec le
transport d’une amante qui n’a plus rien à ménager et elle y arriva
dans le temps que les ouvriers s’empressaient de lever la pierre, avec
quelque espérance de trouver un reste de vie aux malheureux qu’elle
couvrait. Ils l’avaient levée à demi, et l’on s’aperçut en effet, à quelque
mouvement, qu’ils respiraient encore, lorsque la jeune épouse, per-
dant tout soin d’elle-même à cette vue, se jeta si rapidement sur le
corps de son mari que les ouvriers, saisis de son action, lâchèrent
malheureusement les machines qui soutenaient la pierre… (p. 263)
136 Prévost

Après quoi « tous les nouveaux efforts » pour sauver les malheureux
écrasés s’avèrent bien sûr inutiles… La mort de la jeune épouse paraît
d’autant plus émouvante que, de survenir après une première catastrophe
et suite à un élan qui lui a fait perdre « tout soin d’elle-même », elle a
toute la beauté poignante d’une oblation volontaire ; Eurydice inversée,
la jeune épouse aura rejoint son époux très aimé dans une mort mysté-
rieuse.
Pris au pied de la lettre, les deux malheurs consécutifs n’ont sans
doute rien de proprement mystérieux. Il est tout à fait naturel qu’une très
grosse pierre écrase ceux qui se retrouvent dessous. Reste que l’épisode,
de toute évidence, ne vaut d’être raconté que par ses résonances : au-delà
de sa trame objective, elles font communier un beau dévouement conju-
gal avec un redoutable mystère qui se perd dans la nuit des temps. Sur le
terrain, l’effet le plus clair de l’ « accident funeste » est de « confirm[er]
plus que jamais la superstition » (p. 263) régnante ; Prévost, à voir son
mot de la fin, aimerait la partager un instant et en croit autant de ses
lecteurs :

Que chacun se consulte ; on trouvera […] que le plaisir que l’on


prend aux récits des contes les plus insensés, tels que les aventures de
fées, de lutins, de chevalerie errante, de loups-garous, etc., vient d’une
espèce de doute si elles sont fausses, et souvent du désir qu’elles fus-
sent vraies. (p. 263-264)

Le fantastique naîtra pour de bon quand ce « désir »-là apprendra à hési-


ter longuement devant des semblants de mystère, qui ne seront pas tou-
jours beaucoup plus consistants que cette double chute d’une pierre mal
calée.

Prévost, autant le redire nettement, n’est pas un auteur fantastique. Il


lui arrive de côtoyer ce registre : quelques rares anecdotes amènent la rhé-
torique sentimentale au point précis où il suffirait, pour verser en plein
dans le genre à venir, d’ajouter un début d’interrogation sur la possible
réalité effective des prodiges qui s’y profilent. Les quelques paragraphes
que je viens de commenter n’ajoutent sans doute pas grand-chose à la
gloire de Prévost. Leur intérêt, du point de vue de l’histoire de la fiction,
est d’indiquer un lieu de passage que les théoriciens du fantastique ont, je
crois, trop peu interrogé.
Le Pour et Contre 137

Ces théoriciens, en effet, définissent le plus souvent leur genre en


l’opposant à une pratique « réaliste » de la fiction. Il y aurait d’une part un
type de fabulation qui s’aligne en gros sur le cours ordinaire du monde,
puis un autre régime qui s’ouvre à des trouées mystérieuses. Une telle
vision des choses risque d’oublier un peu trop que le fantastique
s’impose pour de bon dès l’œuvre d’Hoffmann et est donc antérieur
d’une bonne génération au triomphe du réalisme. Balzac lui-même écrit
toujours La peau de chagrin avant d’entamer sa Comédie humaine. Le fantas-
tique sera né dans un paysage littéraire dominé, au large de l’Europe, par
la production sentimentale ; il vaudrait donc la peine de chercher à repé-
rer aussi de ce côté-là des contrastes et des contiguïtés qui auraient toutes
chances de se trouver essentiels.
Le roman sentimental s’acharne à étoffer et à promouvoir le culte
moderne des émois et des affections ; les âmes sensibles n’en finissent
pas de s’extasier sur la profondeur pathétique des liens indissolubles qui
les uniraient les unes aux autres. Il n’est pas vraiment étonnant que les
auteurs aient cherché à parachever cette élévation en les auréolant aussi de
mystère : l’émoi revêt ainsi, pour qui veut bien se laisser convaincre par
les artifices déployés à cet effet, une grandeur proprement numineuse.
On conçoit de même que les artisans de cette promotion suprême aient
aimé les anecdotes où la force des affections se joue de la mort. Rien ne
montre mieux qu’elles engagent bien une attache indissoluble.
Prévost aura par instants entrouvert cette voie. Il n’est pas sûr du tout
que lui-même ait pressenti que ses Exemple merveilleux ou Accident funeste
amorçaient un déplacement décisif. La rhétorique sentimentale abuse
tout au long du XVIIIe siècle de métaphores religieuses, les cœurs, les
sentiments, les regards vraiment célestes appartiennent à son langage le plus
courant. Le fantastique, quand il prolonge cette voie, se borne en somme
à passer de l’adjectif au verbe, à appuyer ces qualificatifs généreux d’actes
et d’événements idoines, qui confirment leur frappe surnaturelle.

Un couple d’ermites
Cette promotion ne passe au demeurant pas toujours par des événe-
ments proprement prodigieux. Le Pour et Contre propose aussi, et cette
fois sans hésiter le moins du monde puisqu’il s’agit de choix purement
humains, une curieuse Relation intéressante où deux époux habitent en-
semble une cabane de l’ermitage de Spolette. L’épisode raconte surtout
les complications tortueuses qu’il aura fallu pour amener une option si
étrange : la jeune femme, qu’une famille tyrannique avait obligée à pro-
noncer ses vœux, s’est laissé convaincre par son amant qu’elle réconcilie-
138 Prévost

rait ainsi le respect du serment qu’on lui a arraché et le choix de son


cœur. Passablement hétérodoxe, l’idée s’exécute à l’insu de tout le
monde ; le secret est révélé quand le jeune mari est frappé d’une « mor-
telle attaque d’apoplexie » (p. 311). Son épouse, dont les autres habitants
de l’ermitage ignoraient l’existence, va demander l’aide du reclus voisin.
Idée romanesque s’il en est, mais qui finit par être beaucoup plus
qu’un expédient de casuiste. Prévost suggère, en se cachant derrière une
prétendue source qu’il invente sans doute de toutes pièces5, que le ma-
riage est lui aussi digne d’un cadre de vie religieux.

En effet, dit l’écrivain, sans prétendre qu’il y ait autant de perfection


dans l’état du mariage que dans le célibat, on ne voit rien qui ne fût
digne de respect et d’admiration dans la conduite d’un homme qui
prenant le parti de se retirer du monde pour en éviter le tumulte et la
corruption, se ferait accompagner volontairement d’une femme ché-
rie, avec laquelle il pût vivre dans une parfaite union d’esprit et de
cœur. Il est même surprenant, ajoute-t-il, que depuis la naissance de
l’Eglise on n’en ait point encore eu d’exemple, quoiqu’il n’y ait point
de raisons pour lesquelles la fuite du monde et le renoncement aux
biens temporels soit plutôt la perfection du célibat que celle du ma-
riage. (p. 319)

Même s’il salue d’abord rapidement une vieille précellence, pareil para-
graphe préconise une alliance très inédite entre le mariage et le contemptus
mundi, qui vaut une promotion fulgurante du premier. Le mariage figurait
d’habitude en bonne – c’est-à-dire en assez mauvaise – place parmi les
faiblesses que les éloges du contemptus invitaient à laisser derrière soi. Voi-
ci qu’il devient un accomplissement humain parfaitement respectable, qui
semblerait de plain-pied avec une vocation éminente.
La suggestion paraît plus fascinante encore quand on pense que le
motif du contemptus mundi a dû consonner, pour plus d’un lecteur du
XVIIIe siècle, avec une sécession plus récente. La montagne de Spolète
de notre récit est remplie d’ermitages qui ne tournent pas seulement le
dos au monde mais semblent encore remarquablement isolés les uns des
autres. A part une messe basse quotidienne, qui n’est même pas obliga-
toire en semaine, « il n’y a point d’autre exercice commun, ni de loi qui
gêne la liberté dont chacun jouit dans sa cabane » (p. 310). On peut et

5 La colonie de Spolette semble être en tant que telle une invention de Prévost. Cf. la
note de Pierre Berthiaume, dans les Œuvres de Prévost de Grenoble, t. VIII, p. 571.
Le Pour et Contre 139

doit supposer, en lisant le texte, qu’à une seule exception près, toutes ces
cabanes sont habitées par d’authentiques solitaires. Relation n’en dé-
bouche pas moins sur le mirage d’un regroupement où il ferait bien vivre
parce qu’il serait composé de couples passionnément épris et peu portés
à s’inquiéter de leurs entours. Ce qui anticiperait, mais en y découvrant
un idéal, sur les analyses de tels sociologues qui décrivent nos cités mo-
dernes comme une juxtaposition de vies privées indifférentes à tous
prolongements communautaires.
La Relation qui l’évoque n’appartient pas à la préhistoire du fantas-
tique. Je dirais volontiers qu’elle amorce une voie parallèle à celle des
miracles de l’amour, voie qui, contrairement à cette dernière, n’aura pas
mené loin et serait même plutôt un cul-de-sac. Consacrer l’amour en le
faisant participer d’un style de vie proprement religieux ne pouvait être,
en regard des pratiques concrètes si différentes des églises, qu’une vue de
l’esprit peu convaincante, assez monotone aussi puisque cet alliage ne
s’imagine que pour les styles originellement solitaires. On voit mal com-
ment l’ajuster à des régimes conventuels. Relation, dans ce sens, risque
d’être dans toutes les acceptions du terme le conte le plus singulier de
notre recueil, un conte qui sera resté le seul de son espèce…

Les nouvelles dents du chanoine


Je termine sur un autre hapax. Que les anticipations fantastiques du
Pour et Contre privilégient les miracles de l’amour, le contraire serait plus sur-
prenant. Prévost s’écarte pourtant, pour autant que je voie, une seule fois
de cette voie majeure. Le « nombre » 13 – le hasard fait bien les choses –
se termine sur deux Curiosités naturelles, dont la première a trait à une
plante exotique, qui aurait fleuri pour la première fois en Europe, mais
pour quelques heures seulement, « dans les Jardins du Comte de Nas-
sau » (p. 182)6. La seconde se réduit à un bref paragraphe qui n’est sans
doute même pas un conte à part entière : elle engage un frisson dont la
note unheimlich paraît évidente, mais qui n’a cette fois rien de particuliè-
rement sentimental :

Autre jeu de la nature. A Guarda en Portugal, un Chanoine […], qui


était parvenu à l’âge de 114. ans, après avoir possédé quatre-vingt-six
ans son emploi, s’aperçut un jour qu’à la place de deux ou trois

6 Curiosités naturelles n’est pas repris dans les Contes singuliers tirés du Pour et contre. Réfé-
rences au texte fourni dans Le Pour et Contre (nos 1-60), Steve Larkin éd., Oxford, Voltaire
Foundation, 1993 (= SVEC 309-310).
140 Prévost

vieilles dents qui lui restaient, la nature lui en avait rendu une garni-
ture, non seulement complète, mais belle, régulière, et aussi blanche
que l’ivoire. Sa barbe, ses cheveux, et ses sourcils redevinrent noirs.
Ses nerfs et ses muscles reprirent toute la vigueur qu’ils avoient eue
dans sa jeunesse. Son sang et ses esprits commencèrent à circuler
avec le même feu et la même liberté. Enfin, lorsque tout le monde
admirait ce prodige, et qu’il s’attendait lui-même à vivre encore un
siècle, il fut saisi d’une fièvre violente qui l’emporta en peu de jours.
Sa nouvelle jeunesse dura environ trois semaines. (p. 182)

Comment comprendre l’intérêt d’une telle anecdote ? Telle qu’en elle-


même, elle rejoint une très vieille tradition d’exceptions apparemment
prodigieuses qui, de s’avérer très temporaires, n’en montrent que mieux
que les pesanteurs ordinaires du monde sont foncièrement immuables.
La « fièvre violente » du chanoine dit, après l’apparence du contraire,
l’inéluctabilité de la mort, d’autant plus saisissante qu’en l’occurrence elle
coupe court à un revirement qui semblait l’ajourner indéfiniment. Même
la vitalité la plus exceptionnelle ne débouche jamais sur une véritable
seconde chance.
Plus d’un lecteur du Pour et Contre a dû être sensible à cette leçon sans
âge. Prévost enchaîne dans un tout autre sens et conclut que pareil rajeu-
nissement, si temporaire fût-il, ne laisse pas d’ouvrir des perspectives à la
recherche médicale :

Un fait aussi certain que celui que j’ai rapporté, devrait étendre nos
idées, et nous donner des espérances qu’on n’a point eues jusqu’ici.
Quoi ! Il y a dans le fond de notre nature un principe de vie assez ac-
tif pour se ranimer quelquefois de soi-même, et nous négligeons de
cultiver autant qu’il est possible cette précieuse semence d’immor-
talité. (p. 182)

Cela débouche sur un éloge de la médecine préventive, qui ne se conten-


terait pas de soigner des maladies, mais s’emploierait aussi et surtout à
entretenir et à corroborer la santé :

Car enfin il est clair que ce qui a pu se réparer par sa propre vigueur
dans Dom Antonio, aurait été capable à plus forte raison de ne pas
s’affaiblir pour peu que l’art eût prêté d’assistance à la nature. (p. 183)
Le Pour et Contre 141

Le commentaire, en d’autres termes, oublie l’issue fatale pour s’extasier


sur le seul regain premier, où elle devine le travail d’une précieuse res-
source inconnue que la médecine pourrait et devrait chercher à exploiter.
L’invite termine le « nombre » treize et ne sera pas prolongée par la
suite ; telle quelle, elle illustre le nouveau crédit que toute une Europe
éclairée tend à faire à la médecine. Les hommes de l’art du XVIIIe, qui ne
sont objectivement ni plus efficaces ni mieux outillés que leurs prédéces-
seurs, suscitent de nouvelles attentes puisqu’il semble désormais a priori
plausible que l’ingéniosité et l’adresse humaine puissent avoir une em-
prise réelle sur le bien-être et la longévité des corps. Sur ce plan comme
sur beaucoup d’autres, les Lumières sonnent le glas d’un fatalisme sans
âge au profit d’une modernité dans toutes les acceptions du terme plus
entreprenante.
Prévost, au long de son œuvre, met en scène pas mal de médecins
qui ne semblent guère plus convaincants que ceux de Molière ; le conteur
du Pour et Contre lui emboîte plus d’une fois le pas7. Notre anecdote, qui
aurait pu enseigner une fois de plus que personne n’accède jamais à une
vraie « nouvelle jeunesse », n’en sert pas moins de tremplin à un espoir
des plus confiants. Espoir, qui, à cette époque, où, selon la formule bien
connue de Philippe Ariès, « le médecin précède la médecine »8, ne pou-
vait guère s’autoriser que d’un prodige spontané. Faute de succès effec-
tifs, qui ne seront obtenus pour de bon qu’à la fin du siècle avec le
triomphe de l’inoculation9, la mise en valeur d’un hasard heureux permet
d’escompter qu’on réussirait un jour des performances analogues.
L’anecdote du chanoine portugais, dès lors, paraît seulement unheim-
lich si on l’isole de sa glose. Pris ensemble, le fait insolite et son commen-
taire esquissent, dans un registre bien plus souriant, un degré zéro de la
science-fiction. Degré zéro très peu barthésien, qui est d’abord celui de la
science correspondante : la médecine moderne qui, en ce début du
XVIIIe siècle, n’existe pas encore, s’y trouve cautionnée d’avance par un
prodige dont Prévost choisit d’oublier un moment qu’il n’aura pas tardé
à tourner court.

7 Cf. notamment Le médecin muet du Portugal (Contes singuliers tirés du Pour et Contre), p. 183-
187) et bon nombre de notations plus incidentes.
8 Philippe Ariès, Essais de mémoire, Paris, Seuil, 1993, p. 304.
9 Voir à ce sujet un magnifique panorama de Catriona Seth, Les rois aussi en mouraient. Les
Lumières en lutte contre la petite vérole, Paris, Desjonquères, 2011.
Cleveland en miniature : Histoire intéressante

Histoire intéressante, qui paraît, en août-octobre 1740, dans un des der-


niers numéros du Pour et Contre, passerait assez pour le chef-d’œuvre de
Prévost nouvelliste1. L’auteur, pour une fois, s’implique même person-
nellement dans son anecdote. Alors qu’il prétend généralement emprun-
ter ses matériaux à d’autres journaux ou à des correspondants obligeants,
il s’agit ici d’une « aventure fort intéressante » dont il aurait été « témoin »
(p. 388)2 lui-même. Elle se serait déroulée dans un décor, l’auberge du
Ness d’Amsterdam, qu’il connaissait bien. Les lecteurs friands de racon-
tars scandaleux devaient se souvenir qu’il y avait vécu un des épisodes les
plus sensationnels de ses errances d’exilé. Ces lecteurs-là, au demeurant,
ont dû se sentir déçus : Prévost ne joue dans l’Histoire qu’un rôle de té-
moin et ne parle même pas du scandale auquel il s’était trouvé mêlé. Qui
soupçonnerait que le témoignage pourrait transposer un souvenir per-
sonnel, n’y découvrira toujours aucune précision croustillante : l’aventure
racontée reste trop vaguement indiquée pour révéler quoi que ce soit de
très intime…
L’intérêt particulier de l’Histoire n’est donc pas dans ses révélations : il
n’y en a pas. On pourrait croire au contraire qu’il serait plutôt dans ce
vague même, dans la parfaite rigueur avec laquelle Prévost préserve
l’anonymat de ses personnages et le mystère de leur tragédie. Un narra-
teur omniscient aurait pu détailler avec une certitude par définition abso-
lue des pensées cachées et des agissements secrets ; la plupart des narra-
teurs-témoins du XVIIIe siècle en font à vrai dire largement autant et
promettent précisément de révéler des dessous confidentiels ignorés du
grand public. Dans Histoire intéressante, le recours à un narrateur-témoin

1 A en croire Jean Sgard, Prévost y serait « allé au bout de son art du récit » (« Prévost
romancier et journaliste » in Vingt études sur Prévost d’Exiles, Grenoble, Ellug, 1995, p. 232).
Rappelons que Jacqueline Hellegouarc’h rallie à sa façon cette appréciation en reprenant
Histoire intéressante dans ses Nouvelles françaises du XVIIIe siècle I, Paris, Librairie générale
française, 1994, pp. 213-222
2 Références à Prévost, Contes singuliers tires du Pour et Contre, Jean Sgard éd., Paris, Garnier,
2010.
144 Prévost

donne lieu à une parole ignorante, tenue de recueillir et de soupeser soi-


gneusement les informations qu’elle fournit au lecteur3.
Prévost romancier, on le sait, se plaît lui aussi à donner la parole à des
narrateurs peu fiables. Il s’agit alors de personnages trop passionnés ou,
au contraire trop étrangers à la passion pour comprendre correctement
les turbulences qu’ils choisissent de raconter. Histoire propose un cas de
figure très différent. Le narrateur, malgré son évidente sympathie pour
les protagonistes de son anecdote, n’y est la victime d’aucun aveuglement
passionnel. Son ignorance, qu’il partage avec tous les autres témoins de
l’aventure, est beaucoup plus factuelle : il ignore jusqu’à la fin du récit les
tenants et aboutissants précis du drame qu’il relate et l’identité de ses
protagonistes.

L’incipit d’Histoire semble pourtant annoncer des éclaircissements plu-


tôt complets. Prévost y indique qu’il avait longuement différé de raconter
son anecdote parce qu’il n’en savait pas encore assez long :

J’aurais publié depuis longtemps une aventure fort intéressante, dont


j’ai été témoin, si j’avais vu assez de clarté pour en expliquer toutes les
circonstances. De nouvelles lumières que je reçois d’Amsterdam me
mettent en état de rendre aujourd’hui ce service en public. (p. 388-
389)

On s’attendrait dès lors à une narration sinon d’emblée transparente, du


moins promise à une élucidation progressive. Le deuxième paragraphe
indique, au terme d’un raisonnement louvoyant, qu’il n’en sera rien. Pré-
vost y affirme que les gens qui s’installent à Amsterdam sans y être appe-
lés par leurs affaires le font généralement pour « se dérober au monde et
s’en faire une espèce de tombeau » (p. 389) et suggère que c’est là un
assez mauvais calcul :

Si l’on voit paraître quelqu’un dans les lieux publics sans qu’on lui
connaisse d’affaires à la Bourse, on cherche à pénétrer qui il est, d’où
il vient, et dans quelles vues il préfère une ville, d’ailleurs assez en-
nuyeuse, à sa patrie ou à d’autres endroits de la Hollande. (p. 389)

3 On pense, toutes proportions gardées, à Sir Andrew Marbot (Wolfgang Hildesheimer,


1981) et à l’analyse que lui consacre Dorrit Cohn, Le propre de la fiction, Paris, Seuil, 2001,
p. 125-147.
Histoire intéressante 145

Tous secrets finissent donc « tôt ou tard » (p. 389) par s’éventer. Prévost
ajoute placidement que l’anecdote qu’il s’apprête à raconter fera excep-
tion à cette règle :

L’histoire suivante prouve tout le contraire de ce que je viens


d’expliquer ; mais c’est précisément de quoi j’ai souhaité qu’on
s’aperçut afin qu’elle en paraisse plus extraordinaire. (p. 389)

Après quoi nous apprenons d’abord comment, un beau jour, deux


étrangers descendent à l’auberge du Ness ; ils sont accompagnés d’un
« enfant de quinze mois » (p. 390) et de « plusieurs domestiques »
(p. 389), qui semblent attester certaine qualité. Ces domestiques, toute-
fois, sont congédiés le lendemain ; ils racontent à qui les interroge

qu’ils ignorent à qui ils ont appartenu, qu’on les a loués à Paris pour
faire le voyage de Hollande, que celui qu’on prend pour un écuyer
s’est fait nommer M. le Baron pendant la route, et que la dame,
quelque rapport qu’on veuille supposer entre eux, prend le nom de
Madame la Baronne. (p. 390)

Les deux inconnus doivent donc être « époux ou […] amants » (p. 390).
On devine en outre, en les entendant parler un français un peu hésitant,
que lui doit être « né […] dans quelque partie de l’Italie » (p. 391) alors
qu’elle serait plutôt allemande. On n’en saura pas plus :

C’est l’unique éclaircissement certain qu’on ait jamais eu sur la source


de leur aventure. (p. 257)

Or, voici qu’« après plusieurs mois d’une vie fort tranquille », le (pré-
tendu ?) Baron et sa compagne surprennent leurs rares familiers par « des
marques sensibles de tristesse et d’inquiétude » (p. 392). Le Baron
s’absente en outre pour quelques brefs voyages, dont personne ne saura
jamais le motif. Au cours d’un de ces voyages, sa partenaire se suicide
avec « une dose de sublimé » (p. 394). Tout le monde soupçonne donc
que le Baron l’a sans doute abandonnée ; il revient dès le lendemain et se
montre si affecté par la catastrophe qu’on le retient seulement à grand
peine de se suicider à son tour. Quelques jours plus tard, il confie son fils
aux bons soins d’un tuteur au demeurant généreusement rémunéré et
« part sans avoir pris congé de personne » (p. 395)…
146 Prévost

Les « nouvelles lumières » annoncées au début de l’Histoire se rédui-


sent ensuite à fort peu de chose. « Sept ans » après son dernier départ, le
Baron repasse par Amsterdam « dans une fort misérable situation » ; il
raconte qu’il avait passé le plus clair de son temps « dans un couvent de
Westphalie », constate que son fils a reçu une éducation des plus satisfai-
santes, puis « retourne apparemment dans sa patrie » (p. 396). On voit
mal comment pareil épilogue pouvait sembler préciser utilement quoi
que ce soit…

Histoire intéressante installe une énigme sans en donner le mot et ter-


mine en soulignant, par un complément d’information ostensiblement
oiseux, qu’elle restera à jamais indéchiffrable. S’agissant d’un texte du
XXe, voire de la fin du XIXe siècle, on supposerait volontiers que l’auteur
se serait laissé séduire par la singularité même d’une pratique narrative
insolite. Au XVIIIe siècle, cela paraît a priori moins plausible. Même si
Prévost réussit une prouesse technique en racontant une histoire qui
reste d’un bout à l’autre foncièrement incompréhensible, on voit mal
qu’il ait pu se livrer à cet exercice de haute voltige pour la seule beauté du
fait. Comme tous les grands romanciers de son époque, Prévost explore
souvent des registres inédits du romanesque ; il serait toujours un peu
anachronique de lui attribuer des motivations proprement expérimentales.
Les formules insolites le tentent à chaque fois parce qu’elles conviennent
particulièrement au message qu’il entend communiquer.
De quoi s’agit-il donc ici ? Les anecdotes du Pour et Contre s’attardent
volontiers à divers aspects inquiétants de la grand’ville. Le contraste entre
la ville et la campagne est sans doute un thème immémorial : Horace ou
Virgile opposaient déjà la tranquillité et la belle frugalité de la vie campa-
gnarde aux tracas épuisants ou aux luxes corrupteurs de leur Ville. Le
thème s’enrichit au XVIIIe siècle de quelques résonances neuves, qu’on
peut rattacher à l’accroissement des villes elles-mêmes – ou du moins de
quelques métropoles en voie de devenir des capitales modernes: la popu-
lation y devient si dense qu’elle débouche sur un nouvel anonymat. La
ville, du coup, n’est plus seulement le lieu de tous les luxes ou de tous les
crimes. Elle devient aussi un espace mystérieux, où l’on coudoie jour
après jour des inconnus inquiétants ou bizarres, susceptibles à chaque
instant de traverser des tragédies dont leurs voisins ne se doutent seule-
ment pas.
Histoire intéressante 147

Prévost risque d’avoir été le premier grand auteur français4 à être sen-
sible à cette opacité inédite des très grandes villes. Les anecdotes pari-
siennes et londoniennes du Pour et Contre préludent plus d’une fois aux
encyclopédies du mystère urbain que seront, dans la seconde moitié du
siècle, les Nuits de Paris5 ou le Tableau de Sébastien Mercier. Amsterdam,
ici, baigne dans le même mystère6. Prévost, certes, commence son His-
toire en assurant que même là les secrets les plus soigneusement cachés
finissent « tôt ou tard » (p. 389) par être percés à jour : le journaliste
éclairé n’est pas un sociologue moderne, il ne pense pas encore le nouvel
anonymat de la grande ville. Il n’en réussit pas moins à le montrer, à le
mettre en œuvre en racontant comment il avait été, à Amsterdam, « témoin »
d’une aventure à laquelle ni lui ni personne n’aura jamais rien compris.

Histoire intéressante appréhende un nouveau mystère de la ville ;


j’hésiterais pourtant à y voir son enjeu majeur. L’anonymat des deux
inconnus n’a rien de farouche et ne les empêche pas d’avoir quelques
amis. Prévost narrateur, qui loge dans le même hôtel, recherche leur
compagnie et leur « procur[e encore] la connaissance de deux personnes
fort aimables » (p. 391-392), qui leur composent une petite société :

Tout le temps que je ne donnais point à mes occupations se passait


chez eux. Quoiqu’ils parussent vivre avec beaucoup d’épargne, ils
nous donnaient quelquefois à dîner fort honnêtement. Nous les trai-
tions à notre tour... (p. 392)

Leur tragédie, du coup, ne passe pas inaperçue, bien au contraire. Il est


significatif que la Baronne, qui cherche à cacher son suicide, se trahit par
des cris de douleur qui font qu’elle meurt finalement très entourée.
L’agonisante se garde de trahir ses secrets et se contente de

4 Rappelons que les deux grands romans de Marivaux se déroulent l’un et l’autre dans
« un Paris sans “mystères” et comme aseptisé » (Jean Ehard, « Marivaux, romancier de
Paris » in L’invention littéraire au XVIIIe siècle : fictions, idées, société, Paris, PUF, 1997, p. 63).
On notera aussi que le Paris des Illustres Françaises, n’a, en tant que cadre urbain, rien de
proprement mystérieux.
5 Rapprochement indiqué par Henri Coulet dans sa ‘Notice’ sur les récits du Pour et
Contre repris dans Nouvelles du XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 2002, p. 1363.
6 N’oublions pas que si, au regard de l’histoire, la ville avait connu son apogée au XVIIe
siècle, elle reste, au regard des contemporains de Prévost (et jusque dans le Voyage en
Hollande de Diderot), un centre économique de toute première grandeur et du coup une
des plus grandes villes du monde.
148 Prévost

recommander à ceux qui lui offraient leur secours de ménager son


mari et de ne pas laisser son enfant dans le besoin. (p. 258)

Le « mari », quand il revient le lendemain soir, bénéficie à son tour de


sollicitudes empressées ; elles l’empêchent, au prix d’une surveillance de
tous les instants prolongée pendant « huit jours » (p. 394), de se suicider.
La tragédie mystérieuse aurait pu être incomparablement plus esseulée.
Aussi aimerais-je croire que l’intérêt central de notre Histoire s’inscrit à
un niveau plus secret. Le vrai prix de cette tragédie à demi ignorée est
peut-être de proposer un argument de roman sentimental forcément très
sommaire, mais en même temps fort complet, très apte du coup à émou-
voir le public du Pour et Contre. Les protagonistes inconnus sont

époux ou […] amants. L’un ou l’autre de ces titres leur convient


puisqu’ils passaient la nuit ensemble, et que leurs affaires, leur dé-
pense et tous leurs autres intérêts ont été constamment les mêmes. (p.
390)

On peut les croire unis par un mariage secret ou vivant en union libre ; il
est au moins évident que les deux inconnus préfèrent leur amour au
point de lui sacrifier, en se réfugiant dans un pays où ils ne connaissent
personne, toutes leurs attaches antérieures. A Amsterdam, ils commen-
cent par « passe[r] des jours entiers dans leur appartement, sans la
moindre communication » (p. 390). S’ils se prêtent ensuite, et même avec
quelque reconnaissance, aux prévenances de Prévost narrateur et de ses
deux amis, ceux-ci se montrent surtout impressionnés par la belle har-
monie du couple :

Ils se suffisaient […] à eux-mêmes, et pendant plusieurs mois que je


les vis avec beaucoup de familiarité, je ne m’aperçus jamais d’aucune
altération dans leur humeur. (p. 391)

L’amour caché ou réfugié au bout du monde doit être, surtout en


Romancie, de tous les temps. La tranquille autarcie de nos amants, qui ne
semblent hantés par aucune nostalgie ni par aucun appel du large, n’en
retrouve pas moins une posture typique du roman sentimental, où
l’exaltation de l’affection choisie va souvent de pair avec un étrange dé-
sintérêt pour toutes autres insertions sociales. On reconnaît là certaine
affinité essentielle du genre avec un nouveau quant-à-soi individualiste
qui risque d’être, au XVIIIe siècle, le dénominateur commun de bien des
Histoire intéressante 149

choses. La critique des Philosophes implique un regard distant, qui se


détache des préjugés ambiants et des évidences communes ; la révolution
industrielle et son corollaire capitaliste vivent de dédaigner les sentiers
battus. Les cœurs sensibles pratiquent à leur manière la même sécession.
Leurs affections spontanées prennent le pas sur le prosaïsme des conve-
nances imposées par la coutume.
A y regarder d’un peu près, Histoire renvoie peut-être dès le début à
cette sécession. Le second paragraphe, qui affirme comme nous l’avons
vu qu’il est vain de prétendre se cacher à Amsterdam, indique du même
mouvement qu’il est plus sûr – et fort agréable – de se retirer à La Haye :

On ne trouve point étrange, par exemple, qu’un étranger prenne le


parti de se retirer à La Haye. Les seuls agréments d’un si beau lieu
peuvent en inspirer l’envie ; et si l’on y joint les avantages de la liberté
et de l’indépendance, le reste de l’univers n’offre point de si aimable
demeure. Aussi la plupart de ceux qui s’y établissent rendent-ils té-
moignage du sentiment qui les y a conduits, par des devises ou des
inscriptions qu’ils prennent plaisir à mettre sur le frontispice de leurs
maisons. Requies et meta laborum. Sollicitae jucunda oblivia vitae etc.
(p. 389)

Ce contre-exemple un peu long alourdit une entrée en matière qui n’avait


guère besoin de ce contraste pour paraître laborieuse ; la maladresse
semble d’autant plus étrange que La Haye ne joue aucun rôle dans
l’anecdote qui suit. Prévost, d’habitude, est plus maître de ses calibrages
rhétoriques ! L’idée s’impose que l’envolée incongrue indique une aspira-
tion au repli qu’un narrateur soucieux de préserver son ignorance pouvait
difficilement faire endosser par ses protagonistes inconnus.

Il le pouvait d’autant moins que la sécession est un peu le secret honteux


du roman sentimental. Les devises de La Haye, de ce point de vue, ont
aussi l’avantage d’assimiler le nouveau repli individualiste à un vieil otium
cum dignitate qui avait des lettres de noblesse au-dessus du soupçon7. Le

7 On aimerait croire que le choix pour Amsterdam plutôt que la Haye confirme à sa
façon le décalage entre la nouvelle sécession individualiste et l’otium classique. Mais c’est
sans doute trop creuser un choix qui, à vrai dire, s’imposait. La Haye, au XVIIIe siècle, a
les dimensions d’un village, ‘le plus beau village qu’il y ait au monde’ à en croire, parmi
d’autres voyageurs, Diderot (Voyage en Hollande, Yves Benot éd., Paris, Maspéro, 1982, p.
131). Amsterdam est de toute évidence, même si le préambule de notre Histoire affirme le
contraire, un endroit plus indiqué pour un couple qui cherche à se cacher dans la foule.
150 Prévost

roman sentimental, pour sa part, semblerait plutôt hanté par les soup-
çons. Le culte des liens sentis n’est pas seulement, comme la croisade
contre les préjugés ou la libre initiative capitaliste, une des nouvelles
audaces de l’individu. Tout se passe comme si la survalorisation des atta-
chements passionnés cherchait obscurément à compenser ce que la nou-
velle liberté et les détachements qui l’accompagnaient pouvaient paraître
avoir de trop altier, si ce n’est même de foncièrement inhumain. Com-
pensation inévitablement inquiète: on ne pouvait guère ne pas appréhen-
der que des liens garantis par le seul choix intime des cœurs ne soient
aussi à la merci d’un caprice. Les romanciers, dès lors, n’en finissent pas
d’accumuler les protestations et les superlatifs ; ils devaient renchérir
indéfiniment pour surclasser un doute que rien ne pouvait jamais conju-
rer pour de bon.
Notre Histoire indique elle aussi ce doute – et administre de suite la
preuve du contraire. « Après plusieurs mois », le Baron se met soudain à
s’absenter pour de brefs voyages, « dont le plus long ne dura point plus
de quatre jours » (p. 392) ; ils pourraient dissimuler de nouvelles amours
ou négocier le retour à quelque union légitime antérieure. La Baronne
s’en montre très affectée ; la dernière fois, elle supplie son compagnon de
ne pas partir, mais ne parvient qu’à lui faire promettre de revenir dès le
lendemain. Quand elle se suicide le même soir, tout le monde suppose
qu’elle se savait « abandonnée » (p. 394). Le retour du Baron dément, dès
le jour suivant, cette

misérable conjecture […]. Les transports auxquels il s’abandonna dé-


truisirent encore mieux les soupçons qu’on avait eus de son voyage. Il
ne parla que de désespoir et de mort. On se saisit de son épée ; mais
demandant du poison, un poignard, et tout ce qui pouvait servir à le
délivrer promptement de la vie, il alla jusqu’à faire mille efforts pour
se précipiter par une fenêtre… (p. 258)

Le voyage qui avait donné lieu aux pires soupçons débouche ainsi, fût-ce
au prix d’une catastrophe, sur la démonstration éclatante d’une fidélité
passionnée exemplaire.
Il en va curieusement de même pour la Baronne. Quand un « gentil-
homme moscovite » (p. 258) nouvellement arrivé à Amsterdam se met à
la poursuivre d’assiduités un peu voyantes, Prévost narrateur et ses amis
ne s’en formalisent pas trop :
Histoire intéressante 151

Comme c’était l’affaire du Baron, nous supportions ce spectacle sans


murmurer, et nous avions d’ailleurs une trop haute opinion de la fidé-
lité de sa femme, ou si l’on veut de sa maîtresse, pour la croire ca-
pable de prêter l’oreille aux séductions d’un amant. (p. 395)

Leurs entours ne partagent malheureusement pas cette belle confiance.


Quand la Baronne se suicide,

une si tragique aventure fit l’entretien de tout le monde et chacun en-


treprit de l’expliquer. (p. 394).

On vient alors, assez inévitablement, à imaginer des horreurs :

On prétendit que le Moscovite qui était amoureux d’elle, était rentré


dans sa chambre sans qu’elle s’en fût aperçue, et que l’ayant surprise
sur son lit, qui était placé effectivement dans une alcôve fort obscure,
il l’avait trompée si adroitement qu’elle s’était crue d’abord entre les
bras de son mari […]. On prétendait expliquer par là les efforts
qu’elle avait faits pour retenir le Baron. C’était, disait-on, la défiance
qu’elle avait de son propre désespoir, etc. (p. 396)

Hypothèse farfelue8, que le narrateur dément tout de suite :

Mais à moins qu’on n’eût appris du Moscovite même une aventure si


mal concertée, de qui l’aurait-on pu savoir ? (p. 259)

Les dernières paroles de la Baronne, dont l’ « unique soin » (p. 394) sur
son lit de mort regarde le chagrin à venir de son mari, l’avaient déjà mon-
trée, elle aussi, exemplairement fidèle. Le racontar absurde n’illustre ainsi
que la « malignité du public » (p. 396) et n’empêche même pas de con-
clure, quelques lignes plus bas, que la morte s’était « attiré la vénération

8 Jacqueline Hellegourar’ch voudrait y voir « une allusion moqueuse au Siège de Calais de


Mme de Tencin, paru l’année précédente, et dont le nombre 241 du Pour et Contre a fait
un compte rendu meurtrier » (Nouvelles..., op. cit., p. 184). Cela n’est au moins pas évident.
Dans les premières pages du Siège, le Comte de Canaple ne cherche pas à passer pour le
mari de Mme de Granson; il se retrouve, sans le savoir, dans son lit suite à un hasard
laborieusement amené dont le détail importe peu icis. Tant qu’à chercher une source –
mais faut-il le faire ? –, je penserais plutôt à une aventure célèbre de Don Juan, reprise
par exemple dans la première scène du Burlador de Tirso, où le séducteur passe la nuit
avec Dona Anna en se faisant passer pour son fiancé Don Ottavio.
152 Prévost

de toutes les personnes qui l’ont connue en Hollande » (p. 397). Con-
cluons à notre tour que ces « personnes » devaient être un peu rares et
que le grand public ne l’avait donc pas « connue » ; les cœurs sensibles
sont toujours portés à se démarquer charitablement du commun des
mortels. On n’est donc pas trop surpris que le narrateur finit par décliner
son satisfecit sentimental à la première personne du singulier :

Je me souviens d’avoir écrit à l’occasion de sa mort une lettre remplie


des sentiments de mon cœur, qui sans être différents de ceux de
l’estime et de l’amitié furent assez vifs pour m’arracher des larmes. (p.
397)

Le Baron semblait sur le point d’abandonner sa Baronne. Pour celle-


ci, il suffit qu’elle soit assez indiscrètement courtisée pour se retrouver du
coup exposée à tous les soupçons. Voici donc un couple, où les deux
partenaires sont un instant suspectés, mais se montrent, à l’épreuve, l’un
et l’autre brillamment fidèles. Les dernières pensées de la Baronne mou-
rante vont à son mari, qui, de son côté, manque se suicider le lendemain.
Histoire intéressante retrouve ainsi, mais en plus bref, le double soupçon de
Cleveland, où Fanny se croit à tort trahie par son mari, puis semble le
trahir à son tour en s’enfuyant avec Gelin. Ici comme là, le drame permet
finalement à ses victimes de faire preuve d’une sensibilité exemplaire.
Prolongé au long de plusieurs années et de plusieurs centaines de
pages, le double malentendu de Cleveland ne pouvait perdurer qu’au prix
d’énormes invraisemblances. Notre anecdote les évite en racontant une
crise quasi instantanée, qu’il n’est même pas trop besoin de rendre plau-
sible puisque Prévost choisit de la raconter en l’ignorant. Le motif du
double tort seulement apparent se voit ainsi réduit à son expression la
plus élémentaire, qui n’est pas forcément la moins efficace : elle échappe,
en supprimant toutes précisions, aux surenchères indéfinies qui sont
presque partout ailleurs le régime coutumier du roman sentimental.
Une velléité d’Apocalypse
Le dénouement des Campagnes philosophiques

Prévost révèle volontiers de prétendus dessous ignorés de l’histoire.


Les Temps Modernes ayant été ce qu’ils furent, il vient ainsi à évoquer
plus d’un épisode où politique et théologie s’étaient trouvés étroitement
imbriqués. Son témoignage à ce sujet reste néanmoins assez sommaire:
ses protagonistes les plus caractéristiques ont une façon très à eux, même
s’ils s’y trouvent mêlés de fort près, de rester comme étrangers aux
grandes affaires de leur temps.
Les Campagnes philosophiques évoquent les ultimes affrontements entre
Guillaume III et son beau-père détrôné Jacques II Stuart ; il s’agit en fait
de l’épilogue d’un conflit plus que séculaire entre catholiques et protes-
tants anglais, où l’on peut voir la dernière des grandes Guerres de Reli-
gion. Protestant lui-même, le narrateur des Campagnes y participe aux
côtés de ses coreligionnaires ; on ne saurait dire pourtant qu’à propre-
ment parler, il s’engage dans ce sens. On ne le voit participer à aucun
office ni écouter aucun prêche. Comme les autres officiers, autant qu’on
voie, n’en font pas plus, on admettra si l’on veut que le romancier, désin-
volture et respect mêlés, ne tenait pas à consigner des gestes aussi évi-
dents. Il est moins anodin que Montcal précise en toutes lettres que le
service militaire ne représentait pour lui qu’une carrière :

N’étant point dans le cas de cette multitude de réfugiés qui n’avaient


point eu d’autre motif pour quitter la France que la Révocation de
l’Edit de Nantes, l’Angleterre me paraissait moins l’asile de ma reli-
gion que celui de ma fortune. (p. 305)1

Mlle Fidert, qui est une des deux grandes figures féminines du roman,
déclare un jour qu’elle « n’en veu[t] ni à l’état ni à la religion » et qu’elle
ne « prend aucun intérêt à la guerre » (p. 267) ; elle vient alors de se faire
arrêter sous un déguisement masculin et a fort à faire pour convaincre
son monde qu’elle n’est pas une espionne. Les aventures n’arrivant
qu’aux aventurières, son antagoniste Mme de Gien ne se retrouve jamais

1 Références au texte des Campagnes philosophiques dans Œuvres de Prévost IV, Grenoble,
Presses universitaires, 1982, p. 247-433 (texte établi par Jean Oudart).
154 Prévost

en pareil cas ; une fois devenue Mme de Montcal, elle aussi n’a rien de
plus pressé que de convaincre son mari de quitter la carrière militaire.
Qu’on ne se méprenne pas : nos Campagnes ne sont évidemment pas,
bien au contraire, le premier roman « historique » à s’attarder surtout aux
tribulations amoureuses de ses personnages. Cette priorité de fait n’en
restait pas moins, sous la plume de Mme de Villedieu ou de Courtilz de
Sandras, une manière de licence romanesque. Leurs personnages se mon-
traient toujours – s’ils ne tenaient l’emploi lui aussi convenu du traître ou
de l’opportuniste – de zélés partisans sincèrement convaincus de la gravi-
té intrinsèque de leurs causes respectives. Montcal, lui, ne semble con-
vaincu de rien du tout. Il se trouve servir sous les drapeaux de Guillaume
III, mais aurait pu rester aussi bien au service du Roi Très Chrétien ; le
hasard seul en a disposé autrement. Mlle Fidert, qui est irlandaise, ne se
montre guère concernée par la tragédie qui déchire son pays.
Il y a là un manque fondamental d’intérêt qui, même si le texte ne s’en
étonne aucunement, fait, dans la tradition du genre, une attitude assez
neuve. L’historien se sent tenté d’y reconnaître cette dérive majeure des
mentalités qu’on pourrait appeler le repli intimiste. Les personnages de
Prévost incarnent à leur manière une propension de plus en plus parta-
gée à se désintéresser de la scène sociale et de ses aléas. Toute leur fer-
veur va à quelques tendresses qui se confinent volontiers à l’écart du
monde. Montcal quitte son service à chaque fois qu’une urgence d’amour
le requiert ; il termine ses mémoires sur un éloge enthousiaste de la re-
traite campagnarde qu’il est bien décidé à ne plus jamais quitter. La gloire
comme le zèle s’effacent devant le charme désormais primordial de la vie
privée.

Les Campagnes philosophiques passent aujourd’hui pour un roman assez


décevant. Le texte n’a de philosophique que le titre, entame à peine la
réflexion sur la condition militaire que Montcal annonce quelquefois2 et
ne s’attarde pas plus aux mises en perspective éclairées que le thème
jacobite semblerait naturellement appeler. Prévost, ici, ne parle guère de
politique et pas tellement plus de religion. Son narrateur ne s’intéresse
qu’aux problèmes du cœur.
Tout cela est assez connu : on a tout dit sur le rétrécissement que la
trilogie de 1740-41, soit l’ensemble formé par La Grecque moderne, La

2 Cf. à ce sujet mon esssai « Les romans militaires de l’abbé Prévost » in L’armée au
XVIIIe siècle, Geneviève Goubier-Robert (éd), Aix, Publications de l’Université de Pro-
vence, 1999, p. 291-300.
Campagnes philosophiques 155

Jeunesse du Commandeur et nos Campagnes, opèrent par rapport aux visées


plus ambitieuses des trois premiers romans de Prévost. Si j’ai néanmoins
choisi d’y revenir, c’est surtout à cause de quelques passages – au demeu-
rant assez sommaires – des deux dernières Parties de notre roman, qui
me paraissent amorcer, sans aller très loin dans ce sens, un début de mise
en perspective critique de la suffisance intimiste du narrateur. Le roman
débouche en effet, avant la retraite campagnarde qui oublie aussi, avec
tout le reste, ces signes inquiétants, sur trois événements tragiques où
tout invite à reconnaître le doigt du Ciel. Tout se passe comme si Prévost
avait envisagé un instant de terminer son récit, qui avait aligné jusque-là
des agissements souvent douteux et plus d’une fois mesquins, dans un
registre apocalyptique qui vaudrait une sorte de condamnation des er-
rances racontées. S’il a choisi finalement de ne pas trop changer de re-
gistre et de multiplier jusqu’à la fin les rebondissements disparates, rien
n’empêche de rassembler un instant les fragments épars de ce qui aurait
pu devenir un dénouement fort impressionnant. Il s’agira donc ici de
dégager – avec tout ce qu’une telle entreprise comporte d’inévitablement
hasardeux – une manière de chef-d’œuvre virtuel, qui aurait pu devenir
une des dernières pages vraiment grandes de Prévost.

Montcal participe aux guerres d’Irlande en qualité d’aide de camp du


Maréchal de Schomberg. Le roman, comme de droit, détaille surtout les
rapports personnels entre les deux hommes. Schomberg, malgré son
grand âge, reste assez porté aux plaisirs de l’amour pour s’éprendre lui
aussi des deux protagonistes féminines du roman, qui l’une et l’autre se
montrent plus sensibles aux soins du jeune Montcal. On pourrait parler –
sans doute à juste titre – d’une authentique concurrence mimétique ; il
nous importe plus ici que les prestiges du peu résistible jeune premier ne
sont pas le seul motif de l’acharnement passionnel de son vieux chef.
Celui-ci s’obstine d’autant plus à aimer et à se faire aimer qu’il s’est laissé
convaincre que ses succès militaires étaient à ce prix :

M. de Schomberg n’était pas d’un caractère si tendre qu’il ne pût ré-


sister au pouvoir de l’amour ; mais la superstition avait beaucoup de
part à sa tendresse. Il avait fait tirer son horoscope à Lisbonne par un
Juif portugais. On lui avait prédit qu’il serait heureux par les armes
aussi longtemps qu’il serait favorisé de l’amour. Cette idée avait servi
à l’attacher au commerce des femmes comme à la règle de sa prospé-
rité […] Il s’était attaché […] à Mademoiselle Fidert avec d’autant
plus de confiance que, n’ayant point une vertu rigoureuse à com-
156 Prévost

battre, il croyait cette conquête peu douteuse. Les charmes de Mlle


Fidert faisant autant de progrès dans son cœur que la superstition en
avait fait dans son esprit, il s’était obstiné à remporter une victoire
dont il faisait dépendre presque également et la satisfaction de son
cœur et le succès de ses armes. (p. 362)

Invention saugrenue, qui scandalisait plus d’un lecteur : elle ternit gratui-
tement la mémoire d’un grand homme. L’anecdote, à première vue, re-
trouve le thème, « philosophique » entre tous, des ridicules de la créduli-
té. Comme elle fournit le seul paragraphe des Campagnes qui rejoint cette
dérision ailleurs si commune, il n’est pas indifférent que le hapax donne
précisément à lire une survalorisation ridicule des succès de la vie privée.
La naïve satisfaction d’avoir affaire à une vertu peu farouche trans-
pose ou dissimule un calcul plus prosaïque : le vieil homme s’adresse à
une jeune femme qui a besoin de se faire entretenir. Quelques jours plus
tard, le Maréchal

trouv[e] dans le mariage [secret] de Mlle Fidert une solution à toutes


les difficultés de son horoscope. (p. 367)

La solution n’est pas trop convaincante puisque ce mariage fait toujours


échec à son amour ; là encore, le lecteur se dit que Schomberg, qui a déjà
entrevu le jeune homme, peut trouver moins humiliant de se voir évincé
par un mari. Mlle Fidert, après tout, ne devait plus espérer le mariage3…
Les calculs autour de l’horoscope ajoutent ainsi au ridicule d’un
amour suranné. Schomberg y revient une dernière fois au matin de la
bataille de la Boyne :

Je suis le plus malheureux de tous les hommes ; tout me trahit,


l’amour et l’amitié ! Que j’en augure mal pour le succès de cette jour-
née ! Je n’ai que toi, Montcal, ajouta-t-il… (p. 371)

Plainte d’autant plus incongrue que la prétendue trahison de l’amitié


serait le fait d’un officier qui n’a rien de bien grave à se reprocher : tout
se réduit à un de ces malentendus que Prévost se plaît à combiner sa-

3 C’est d’ailleurs ce qui la fait consentir à une union libre avec Montcal. Cf. : « je ne pense
même pas à vous proposer ce que je ne puis espérer d’obtenir; que vous preniez par
exemple le ciel ou les hommes à témoin de la tendresse que je vous demande, ou que
vous la confirmiez par les formalités de l’église. » (p. 304)
Campagnes philosophiques 157

vamment -et dont je me permets donc de ne pas rappeler le détail.


Schomberg aurait de toute manière de bien meilleures raisons pour se
plaindre de Montcal… La vraie surprise est que l’augure est, ce jour-là,
suivi d’effet. Schomberg trouve la mort sur le champ de bataille, où les
siens finissent ensuite, grâce à ses savants préparatifs, par remporter une
victoire éclatante.

L’histoire imposait de toute manière aussi bien la catastrophe que la


victoire. La question est donc de savoir pourquoi Prévost a choisi de
faire prédire celle-là. Dans la version définitive du texte, l’accomplis-
sement de l’horoscope est une simple coïncidence : quand le narrateur,
après la tragédie, revient pour un seul et bref moment à la prédiction, il
affirme sans ambages que le Juif de Lisbonne

avait rempli [l’esprit de Schomberg] de mille préventions aussi fri-


voles en elles-mêmes qu’elles semblaient s’être trouvées justes par
l’événement. (p. 378)

Cela ne suffit pas nécessairement pour dissiper toutes ambiguïtés. Le


roman classique a horreur du vide, partant des enchaînements gratuits
ou, précisément, trop « frivoles » – et la concaténation qui s’esquisse ici
était délicate à notuler pour une plume qui se voulait éclairée. Je suggére-
rais donc que, si l’horoscope ne repérait sans doute aucun destin fixé
d’avance, son accomplissement pourrait indiquer qu’il n’était pas seule-
ment ridicule mais encore dangereux d’y croire. Le Schomberg de Pré-
vost est un héros amoindri, diminué de s’accrocher à l’amour « comme à
la règle de sa fortune ». On ne le voit certes commettre aucune faute de
tactique, la bataille de la Boyne réussit brillamment comme il l’avait pré-
vue. Prévost, qui ne pouvait décemment lui refuser cette gloire, lui prête
au moins, au matin décisif, des propos tant soit peu déplacés dans la
bouche d’un commandant en chef.
Il n’est au demeurant même pas nécessaire, pour que la chose fasse
sens, qu’il y ait un rapport proprement causal entre la fascination de
l’horoscope et la mort tragique de Schomberg. La victoire de la Boyne
figure aussi, deux ans après la Glorieuse Révolution, le triomphe définitif
d’une bonne cause. On peut se demander si, au niveau d’une justice ro-
manesque qui risquerait fort, en l’occurrence, de se confondre avec les
158 Prévost

desseins insondables du Ciel, Schomberg ne serait pas secrètement in-


digne de participer à un tel instant de grâce4.
Dans une page très antérieure du roman, Schomberg raconte com-
ment il avait un jour envisagé de risquer son salut éternel pour mieux
s’accrocher à une autre passion. Protestant convaincu, il avait failli se
laisser convertir par une maîtresse française :

Le plaisir de penser comme une maîtresse uniquement aimée, et le


désir de partager son sort, quel qu’il put être dans cette vie et dans
l’autre, me firent chanceler peu à peu sur les principes auxquels je
m’étais cru le plus attaché. (p. 305)

Il s’agit là encore d’une anecdote complètement fantaisiste ; quelques


lignes plus bas, la « mort imprévue » (p. 302) de la maîtresse coupe court
à la tentation. Tel quel, cet instant de faiblesse contribue à indiquer que le
Schomberg des Campagnes philosophiques incarne aussi certaine incompati-
bilité entre l’implication trop intense dans les engagements de la vie pri-
vée et le zèle proprement religieux. Incompatibilité qui lui devient peut-
être fatale au matin de sa plus belle victoire.

On me dira que c’est s’aventurer loin sur des indices extrêmement té-
nus et on aura raison. Je rappelle donc que le mystérieux châtiment de
Schomberg ne figure pas dans la version actuelle, effectivement publiée
des Campagnes philosophiques, mais bien dans la variante plus dépouillée,
plus austère dans toutes les acceptions du terme, qui semble s’y profiler
par endroits. L’idée paraîtra peut-être moins chimérique si l’on veut bien
penser qu’avec cet horoscope à la fois dénié et accompli, nous ne
sommes pas tellement loin de ce que le siècle suivant appellera le fantas-
tique. Celui-ci, on le sait, suggérera volontiers à demi-mot des cohérences
irrationnelles, mythiques ou surnaturelles auxquelles personne ne vou-
drait plus croire en toutes lettres ; l’énonciation biaisée permet, au len-
demain romantique des Lumières, d’y revenir au moins le temps d’une
hésitation5. Prévost, pour sa part, ne fait pas encore vraiment hésiter son

4 Ce serait bien sûr forcer la note que le comparer à Moïse condamné, en punition d’une
faute très différente, à mourir au seuil de la Terre Promise : il aurait été de toute façon
proprement inimaginable que Prévost indique un tel rapprochement dans un texte aussi
peu édifiant que ces Campagnes.
5 Voir Tzvetan Todorov, Introduction à la littérature fantastique, Paris, Seuil, 1970.
Campagnes philosophiques 159

lecteur ; je dirais volontiers que les quelques paragraphes dont il s’agit ici
proposent un degré zéro du fantastique.
Il côtoie une seconde fois ce degré zéro – de façon il est vrai plus
sommaire encore – lors de la deuxième mort impressionnante de son
dénouement. Après la victoire posthume de Schomberg, les derniers
rebondissements du roman se concentrent autour du sort de Mlle Fidert.
Montcal la croit alors casée par son mariage avec le jeune Ecke. Il s’avère
assez vite que ce mari est un jaloux capable des pires violences. Quand
Montcal entreprend d’aller délivrer la malheureuse, il la découvre séques-
trée près d’un cadavre pourrissant. La scène retrouve un topos du roman
baroque, où plus d’un mari jaloux s’était avisé d’une telle cruauté6. Elle se
prolonge cette fois par une autre horreur, que ces sources ne compor-
taient pas. Maîtrisé par l’escouade dont Montcal s’est fait accompagner,
Ecke se rend compte que son crime le condamne au moins au divorce et
profite d’un instant d’inattention de ses gardes :

Ce furieux saisit un des pistolets qui étaient dans la chambre, et le


tournant contre lui-même, il se porta un coup plus sûr que ceux dont
il nous avait menacés. Je me hâtai d’étouffer ce bruit. Quoiqu’étendu
sans vie, tous ses membres se ressentaient encore de la violence de
ses derniers transports par un affreux tremblement dont aucune par-
tie de son corps ne paraissait exempte. (p. 391)

Si le suicide d’un « furieux » aux abois n’a rien d’inédit, l’ « affreux trem-
blement » qui suit est moins habituel. Prévost, qui plus est, reste généra-
lement proche du langage noble et note donc rarement des détails aussi
concrets. Ici même, nous n’avons droit qu’à un instantané ; le narrateur
« f[ait] aussitôt éloigner cet odieux objet »7 (p. 391).
Le lecteur n’est pas tenu d’imiter cette hâte ; nous tâcherons donc
d’ausculter d’un peu près cet étrange tremblement. Le texte le rattache à
« la violence [de]) derniers transports » du jeune Ecke ; il n’est pas indif-
férent qu’ils figurent dans l’économie globale du roman une sorte de
paroxysme. Les Campagnes alignent bon nombre de jalousies, dont le
moins qu’on puisse dire est qu’elles ne grandissent pas qui les ressent.
Les obsessions d’Ecke sont les premières à devenir décidément patholo-

6 Cf. notamment les rapprochements indiqués par Jean Oudart dans Œuvres de Prévost
VIII, Grenoble, Presses Universitaires, 1986, p. 371-372.
7 On se demande d’ailleurs comment il a pu faire pour « se hât[er] d’étouffer [l]e bruit »
du coup de pistolet…
160 Prévost

giques ; bien d’autres personnages ont, avant lui, frôlé cette pente.
L’ « affreux tremblement » consomme un passage à la limite très préparé.
Reste que les colères du jeune Ecke n’avaient jamais donné lieu de
son vivant à ce genre de contrecoups physiologiques. Le « tremblement »
du cadavre ne prolonge aucun symptôme reconnu auparavant et suggère
donc à son tour on ne sait quel châtiment mystérieux. Ecke a tué un
prétendu amant de sa femme et attente aussi à ses propres jours ; ses
dernières paroles n’expriment aucun repentir. L’idée s’impose que le
« tremblement » donne à voir comme une épiphanie infernale. A l’instar
de tels corps de saints miraculeusement conservés en odeur de sainteté,
le cadavre d’Ecke participe des tourments éternels de son âme.

Prévost rejoint, par une notation nécessairement très rapide, la très


vieille conviction que les engagements humains trop passionnés confi-
nent au péché mortel. L’idée revient quand, aux toutes dernières pages
des Campagnes, Mlle Fidert est mortellement blessée par un coup d’épée
qui ne lui était pas destiné. Pareille malencontre ne saurait être due au
seul hasard :

Cette aimable fille n’était pas destinée au bonheur qu’elle se propo-


sait, et ses fautes n’étaient pas oubliées du ciel, puisque le malheur qui
devait terminer sa vie ne peut être regardé que comme un châtiment.
(p. 396)

Le châtiment, cette fois, n’aboutit pas à une fin désespérée ; Mlle Fidert
n’a pas un instant de révolte et termine sa vie sur quelques gestes affec-
tueux :

Elle entra d’elle-même dans les principes de religion, qui devaient lui
faire regarder ses infortunes comme le châtiment de ses fautes et lui
faire espérer qu’elles en seraient l’expiation. Son cœur ne s’attendrit
pas moins au souvenir de nos bienfaits. Elle voulut tenir en expirant
madame de Montcal dans ses bras, et le gouverneur n’eut pas moins
de part que nous aux témoignages de sa reconnaissance. (p. 398)

La mourante ne se rappelle que des bienfaits et choisit de finir entre les


bras de celle qui est en fait sa rivale heureuse ; elle a aussi quelques mots
aimables pour le vieux gouverneur – il s’agit de ce qu’on appellerait au-
jourd’hui un commandant de place – qui avait voulu devenir son deu-
xième mari. Tout se passe à première vue comme si cette agonie émou-
Campagnes philosophiques 161

vante, si on me permet ce raccourci macabre, enterrait pour finir tous les


côtés douteux du roman.
Cela n’aurait rien d’exceptionnel. La mort sert souvent, dans le roman
sentimental, à consacrer définitivement l’union profonde des belles
âmes : au moment où elles doivent se séparer, l’émotion fait oublier bien
des fêlures. Nos Campagnes ne se rabattent peut-être pas tout à fait sur ce
consensus coutumier. Que Mlle Fidert appréhende sa mort « comme le
châtiment de ses fautes » l’aligne sur la plus stricte orthodoxie ; il est plus
inattendu qu’elle remercie le ciel de cette mort subite :

La connaissance lui revint avec quelques moments de force et de li-


berté d’esprit, qu’elle n’employa qu’à bénir le ciel de lui épargner les
tourments d’une plus longue vie. (p. 398)

Remerciement surprenant dans la mesure où sa vie, au moment de la


catastrophe, semblait prendre enfin un tour favorable. Mlle Fidert se
préparait alors à un mariage de raison qui s’annonce paisible et lui per-
mettrait, toutes rivalités oubliées, de rester amicalement unie à Montcal
et à son épouse. Pour peu qu’on s’interroge sur les chances réelles d’une
telle proximité, on soupçonne que la mourante « béni[t] le ciel » de lui
épargner un avenir périlleux. Sa reconnaissance, en ce cas, préluderait à la
lettre d’adieux de Julie d’Etange à Saint-Preux8. Le texte, certes, ne va pas
explicitement jusque-là ; il est vrai que son narrateur n’est guère porté à
l’autocritique... La question, nécessairement indécidable, est d’apprécier
dans quelle mesure Prévost aménageait de parti pris les contrastes entre
la leçon objective des faits et la vue assez courte de ses narrateurs ; je
serais porté à lui reconnaître sur ce point un art très concerté. Il devait
l’être plus encore au niveau de la version austère des Campagnes dont j’ai
taché de dégager quelques linéaments.

Les Campagnes effectivement publiées sont une œuvre luxuriante, où


nos temps forts sont noyés dans une foule de complications gratuites.
Elles les dominent même à tel point que la tentative de les isoler peut
paraître foncièrement arbitraire. Je dirai donc qu’ils prennent au moins
un relief particulier de mettre en œuvre, au beau milieu de ce tohu-bohu

8 Cf. : « nous songions à nous réunir : cette réunion n’était pas bonne. C’est un bienfait
du Ciel de l’avoir prévenue; sans doute il prévient des malheurs. » (Jean-Jacques Rous-
seau, Œuvres complètes II, Bernard Gagnebin et Marcel Raymond éds, Paris, Gallimard,
1964, p. 740)
162 Prévost

de situations convenues, un imaginaire insolite. La prédiction farfelue


mais accomplie, la damnation visible du cadavre, le hasard qui est aussi
un châtiment et peut-être une faveur quittent les sentiers battus du ro-
manesque pour suggérer, dans une tonalité déjà quasi fantastique, on ne
sait quelle condamnation d’En-Haut. Elle s’abattrait, si l’on veut bien
suivre notre interprétation, sur le repli intimiste, cette évolution si carac-
téristique du XVIIIe siècle dont l’œuvre de Prévost tout entière aura
proposé une des premières grandes explorations.
Tout délayé qu’il nous semble aujourd’hui, le texte des Campagnes res-
tait apparemment en-deçà des exigences quantitatives de l’éditeur. Pré-
vost s’est exécuté en ajoutant, après son dénouement, un Supplément aux
Mémoires de la guerre d’Irlande par M. de Montcal. Texte bâclé, par endroits
même incohérent, où Jean Sgard voyait « la première œuvre totalement
ratée de Prévost »9. Il se trouve, par un paradoxe qui n’est seulement
qu’apparent, que ce Supplément bâclé où l’on trouve un peu de tout
s’intéresse aussi par instants aux enjeux de la guerre d’Irlande, dont les
Campagnes se souciaient fort peu : le romancier n’a plus rien de personnel
à dire et fait flèche – ou texte – de tout bois.
Le Supplément y va ainsi, parmi d’autres séquences tout aussi prévi-
sibles, d’une caricature éclairée du thème jacobite : les soldats protestants
de Montcal se moquent alors de leurs adversaires papistes et d’une « es-
pèce de procession avec la croix et les bannières » (p. 417) au matin
d’une nouvelle bataille qu’ils espèrent une fois de plus décisive. Cela fait
toujours gagner un paragraphe facile !
Comme Prévost ne sombre jamais longtemps dans l’insignifiance, le
Supplément propose aussi un épisode où la perspective éclairée se donne
au moins des attendus un peu plus complexes. Après la défaite des jaco-
bites et le départ définitif du roi détrôné, le duc de Tyrconnel, qui est le
chef de ses partisans irlandais, sombre dans une maladie que le lexique
du XVIIIe siècle ne permettait pas encore d’appeler psychosomatique ;
Prévost note donc seulement qu’elle fournissait un alibi très opportun :

Il y a peu d’apparence qu’il se fut obstiné à demeurer enseveli dans


une maison de campagne lorsqu’il eut perdu l’espérance de former la
moindre entreprise, si la maladie ne l’eût forcé de garder cette en-
nuyeuse retraite. (p. 419)

9 Jean Sgard, Prévost romancier, Paris, Corti, 1968, p. 474.


Campagnes philosophiques 163

Cette « retraite » s’agrémente d’une anecdote assez curieuse, qui rejoint


d’abord la veine satirique déjà indiquée, mais la déborde presque aussitôt.
Tyrconnel, sur son grabat de malade, est réconforté par les visites d’une
mystérieuse inconnue, que ses fidèles ont vite fait de considérer comme
une émissaire du ciel. Le mieux temporaire du vaincu est donc considéré
« comme un miracle », sa visiteuse donnerait « des conseils qui pourraient
être la ressource de la religion catholique et de la maison de Stuart »
(p. 419). Après quoi il est facile d’ironiser sur un message qui, pour être
suivi d’effet, n’aurait pas dû s’adresser à un moribond :

Les auteurs de [cette légende édifiante] n’expliquaient pas comment


les mêmes lumières qui avaient éclairé jusque-là cette sainte femme ne
lui avaient pas fait découvrir qu’elle ne pouvait pas s’adresser plus
inutilement qu’au duc de Tyrconnel. (p. 419)

La plaisanterie sur l’Egérie intempestive prend un tour inattendu


quand Prévost découvre sous la fable naïve une réalité plus honorable.
La visiteuse était en réalité la « veuve d’un officier tué à Kirkonnel »
(p. 419), qui s’était retrouvée à peu près sans moyens de subsistance.
Tyrconnel l’avait généreusement recueillie et s’était même décidé à mul-
tiplier ce bienfait :

Ce seigneur fut si touché par la triste situation où il voyait arriver


cette malheureuse dame et ses deux enfants que, ne pouvant douter
que toute l’Irlande ne fût remplie de ces exemples, il résolut de faire
du lieu où il était une retraite pour les femmes et les enfants qu’il
pourrait découvrir dans le même embarras […]. Ainsi, retenant Mme
de Kelly, il envoyait tout ce qu’il avait de gens autour de lui dans les
lieux d’où il pouvait tirer quelques lumières sur l’état des familles ca-
tholiques. Bientôt il forma une espèce de communauté, qui ne conte-
nait pas moins de vingt femmes de quelque distinction, veuves par la
fuite ou par la mort de leurs maris, et de cinquante enfants dont la
plupart étaient encore en bas âge. (pp. 419-20)

Le partisan battu investit ainsi « ce qui pouvait lui rester de la caisse mili-
taire et dans sa propre bourse » (p. 420) dans une entreprise des plus
utiles, qui commande jusqu’au respect de ses adversaires protestants. Ils
n’inquiètent donc pas leur ennemi vaincu et finissent même, quand ses
ressources s’épuisent, par lui faire remettre
164 Prévost

une somme considérable sous des noms et des prétextes qui lui épar-
gnèrent la confusion inséparable de la nécessité de recevoir. (p. 420)

Tant de délicatesse scelle une réconciliation ; quand Tyrconnel meurt peu


après, il est

regretté des catholiques et des protestants, dont il avait mérité


presque également le respect et l’admiration. (p. 420)

L’initiative généreuse aura rapproché les anciens adversaires et


ébauche un dépassement du conflit interminable des fanatismes. L’issue
indiquée n’est évidemment pas quelconque, les Lumières sont tout en-
tières portées à réduire le fait religieux à sa composante morale. Avec le
beau geste de Tyrconnel, ce Supplement « totalement raté » propose ainsi
un apologue presque parfait sur cette essentielle éthisation du sacré : où
les âmes naïves avaient cru voir un insondable mystère, il y avait en réali-
té, et pour le plus grand bien de tout le monde, une bienfaisance intelli-
gente. A quoi le texte ajoute, comme pour parachever sa note éclairée,
que cet effort, même aux moments où il échouait, devait comporter sa
propre récompense :

S’il se trouvait quelque obstacle qui arrêtât son dessein, (Tyrconnel)


était toujours sûr d’en recueillir un fruit présent dans la satisfaction
qu’il ressentirait d’avoir exercé sa générosité et son zèle. (p. 420)

Comme quoi les délices de la vertu valent, dans l’ici-bas, un « fruit pré-
sent » qui semble bien, en dehors de toute récompense céleste, se suffire
à lui-même.
Cleveland à gros traits. Liebman

L’émotion est un peu partout la matière première de toute fiction ;


toujours est-il que le XVIIIe siècle sensible aura mis une insistance très
particulière à la pavoiser. La passion amoureuse, jusque-là, donnait lieu à
d’infinies aventures ; la tradition courtoise la montrait en outre capable
d’inspirer des attitudes héroïques ou d’ingénieux scrupules. Où ces su-
blimations faisaient défaut, le jugement moral se montrait en règle géné-
rale réservé : les sagesses comme les spiritualités de toutes signatures
s’accordaient à redouter dans la passion une force élémentaire dange-
reuse, qui risquait à chaque instant d’emporter toutes digues.
Le roman sentimental revient sur cette méfiance. Les émois intenses y
figurent en tant que tels, et indépendamment de toute sublimation, une
réalité essentiellement, voire éminemment positive. On pourrait voir là
un contrecoup fictionnel de ce que Roger Mercier, dans un beau livre
trop oublié1, décrivait comme la réhabilitation éclairée de la nature hu-
maine. Les romanciers, en ce cas, rejoindraient à leur manière le part pris
majeur des Philosophes ; eux aussi chercheraient à refuser scrupules et
préjugés pour voir et admettre les choses telles qu’elles sont. Il suffisait
que la nature ne parût plus foncièrement déchue pour que les émotions
participent de cette innocence retrouvée.
Reste que nos romans, de toute évidence, ne se contentent pas d’une
simple acceptation décontractée des émois qu’ils racontent. Il ne s’y agit
pas seulement d’une réalité qui n’a soudain plus rien de répréhensible ;
les auteurs s’efforcent au contraire d’en élaborer une image aussi positive
que possible. A regarder les choses d’un peu loin, tout se passe comme
s’ils avaient cherché à compenser les damnations révolues par une ma-
nière d’apothéose. Qui scrute les textes de plus près, devine des chemi-
nements plus complexes ; je voudrais les indiquer ici en relisant un des
récits les moins oubliés de Baculard d’Arnaud, Liebman. Histoire allemande
(1772).

1 Roger Mercier, La Réhabilitation de la nature humaine. 1700-1750, Villemonble, La Balance,


1960.
166 Prévost

Le comte Liebman aurait « souhaité être un autre Pygmalion, et ani-


mer une statue qui [lui] eût consacré son entière existence » (p. 122)2. Il
isole donc, avec l’accord des parents, une enfant nouveau-née qui promet
de devenir un jour très belle. Comme elle ne verra jamais que sa mère et
lui-même, elle devrait faire, l’âge venu, une compagne idéale.
Le projet s’éloigne considérablement de la belle simplicité de son
modèle mythologique. Le sculpteur Pygmalion s’était épris d’une statue,
qui, miraculeusement animée, devenait de suite son amante. Pas un mot,
dans le récit d’Ovide, n’indique qu’il aurait de parti pris préféré son ivoire
à toutes partenaires en chair et en os. Il fallait évidemment, pour la beau-
té de l’histoire, qu’il s’agît d’un premier amour ; il s’était donc trouvé que
la statue était un chef-d’œuvre, qui, plus beau que n’importe quelle
femme réelle, avait séduit le misogyne invétéré que Pygmalion avait été
jusqu’alors. Le comte Liebman obéit à des mobiles plus complexes. S’il
choisit de se former lui-même une compagne parfaite, c’est d’abord pour
pallier à certaine insuffisance radicale de ses entours :

Dès mon enfance, je fus frappé d’une vérité qui m’effraya : je vis
qu’on ne connaissait ni l’amitié ni l’amour, quoiqu’on en parle beau-
coup ; j’appris à redouter ces liaisons fondées sur l’intérêt. (p. 121)

Liebman n’est évidemment pas le premier à formuler un verdict si


négatif ; il aurait pu, à d’autres époques, l’engager à entrer au couvent ou
à se replier sur lui-même. Ce recours traditionnel semble d’ailleurs
s’amorcer quand, héritant assez tôt de ses parents, le jeune comte n’a rien
de plus pressé que « d’abjurer en quelque sorte la ville et la cour, et d’aller
[s]’ensevelir dans une fort belle terre » (p. 122), où il s’aménage « une
sorte de palais et [des] jardins merveilleux » (p. 123). Le locus amoenus
s’avère toutefois décevant :

Je me levais et je me couchais fatigué de mon bonheur solitaire, bien


déterminé cependant à ne point me rendre au tourbillon de la société.
(p. 123)

Liebman, qui se dit « dévoré du besoin d’aimer » (p. 121), ne saurait en


effet se résigner à une solitude absolue :

2 Références au texte fourni dans Pygmalions des Lumières, Anthologie établie et présentée
par Henri Coulet, Paris, Desjonquères, 1998, p. 111-171.
Liebman 167

Malgré mon juste dégoût pour le monde, je sens qu’il nous faut un
confident de notre espèce, une âme qui réponde à notre âme, qui
nous entende, qui nous parle, avec laquelle nous partagions nos sen-
sations, nos pensées, nos plaisirs, nos peines. (p. 121)

Cela même pourrait être un soupir sans âge : la rhétorique amoureuse


chante depuis toujours les délices de la solitude à deux. Liebman renché-
rit en stipulant que la partenaire idéale devrait être elle aussi absolument
étrangère au « tourbillon de la société » et n’exister que par et pour lui :

J’aurais voulu trouver un cœur qui n’eût respiré que par le mien, qui
n’eût formé de vœux que pour moi seul, qui n’eût pas un sentiment
que je ne l’eusse inspiré et qui ne m’appartînt. (p. 122)

Le nouveau Pygmalion, en d’autres termes, ne peut ou ne veut aimer


que sa propre créature, qui doit en outre lui « consacr[er] son entière
existence » (p. 122). Il y a là une exigence absolue – ou une exigence
d’absolu – dont le personnage somme toute assez simple d’Ovide ne se
serait jamais avisé.

Liebman, à tout prendre, ressemble moins à Pygmalion qu’à Ar-


nolphe. Lui aussi se fait le tuteur d’une enfant qu’il élève à l’écart du
monde pour s’en faire une épouse parfaite. La différence évidente est
que L’Ecole des Femmes (1662) met en scène un barbon ridicule. Son échec
donne à rire et sanctionne une entreprise intrinsèquement dérisoire.
Liebman, au contraire, est tout sauf comique. Sa tentative, comme nous
le verrons, aboutit pareillement à un échec ; à vrai dire, rien n’est pareil
puisque l’issue malheureuse se profile cette fois comme une catastrophe
pathétique. Liebman, qui la raconte lui-même quand tout s’est à jamais
accompli, a peut-être commis des fautes ; il apparaît d’abord comme la
victime pitoyable d’un immense malheur.
Comment comprendre un tel contraste ? Je dirais volontiers que
l’insertion dans le monde figure, dans le théâtre de Molière, une postula-
tion élémentaire et du coup un droit imprescriptible. Agnès est la victime
d’une séquestration contre laquelle toutes les ruses paraissent d’office
légitimes. Liebman organise un isolement objectivement plus radical :
son Amélie ne voit même pas de domestiques et croit en toute simplicité
que le monde s’arrête à la limite de son parc. On n’a pourtant jamais
l’impression qu’aux yeux de Baculard ce rétrécissement si radical la prive
168 Prévost

de rien d’essentiel ; elle-même, quand elle est enfin détrompée, n’a pas un
mot de reproche…
Les personnages de Baculard n’ont pas trop besoin du monde. Ils re-
joignent à cet égard une pente majeure du siècle, incarnant à leur manière
un nouvel individualisme que Molière, pour sa part, n’aurait jamais ima-
giné. L’appartenance au monde, désormais, n’est plus un réflexe pre-
mier : le sujet moderne est d’abord sensible à sa propre autonomie et
tient plus à poursuivre des desseins librement choisis qu’à remplir ce
qu’une tradition immémoriale avait appelé ses devoirs d’état. Le père du
comte Liebman avait encore rempli les siens : ce gentilhomme, c’est au
demeurant la seule chose que nous apprenons de lui, « mourut de bles-
sures reçues à la bataille de *** ». Son fils devient « à dix-huit ans maître
de [s]a destinée et d’un bien considérable » (p. 121), mais n’hérite visi-
blement d’aucun devoir senti. Il ne s’occupe que de l’aménagement de sa
retraite et de la formation de sa pupille.
Son projet est d’ailleurs bien près de réussir. L’individualisme, selon
des analyses bien connues, admet volontiers certaine malléabilité du
monde : les desseins longuement poursuivis supposent un monde fon-
cièrement ductile, qui se prête à d’infinis remaniements. Dans les comé-
dies de Molière, bien des choses essentielles se soustrayaient encore lar-
gement à toute emprise concertée. Ses médecins étaient ridicules de pré-
tendre agir sur le corps humain, Alceste avait tort « de vouloir se mêler
de corriger le monde »3 et les efforts du tuteur abusif échouaient devant
l’élan irrépressible de l’instinct juvénile. Liebman, lui, réussit à se faire
aimer d’Amélie. Cet amour n’aboutit pas au mariage et finit par faire leur
malheur à tous les deux. Le nouveau Pygmalion aura toujours su créer
pour de bon un attachement profond.

Le comte Liebman est plus entreprenant que Pygmalion et manque


réussir son entreprise. Baculard insiste pourtant plus longuement sur son
malheur, qui n’a au demeurant rien d’exceptionnel. Le nouveau promé-
théisme moderne se donne libre carrière dans la révolution industrielle,
l’expérimentation politique et le renouvellement incessant des écoles
littéraires. Dans tous ces domaines, on a l’impression qu’il y va, si l’on
peut dire, rondement, rencontrant sans aucun doute des obstacles, mais
sans que ceux-ci le fassent vraiment douter de son élan. Côté sensibilité,
le tableau est plus sombre : les échecs semblent au moins aussi fréquents
que les réussites.

3 Le Misanthrope, v. 158.
Liebman 169

Cette fragilité particulière devient moins opaque si l’on veut bien ad-
mettre que la ferveur sentimentale n’est pas simplement une « entre-
prise » comme les autres, mais aussi et indiscernablement une tentative
pour échapper à certaine mauvaise conscience inséparable de notre mo-
dernité. Celle-ci autorise une liberté d’action et d’initiative sans précédent
dans l’histoire ; elle crée aussi une nouvelle distance interhumaine, qui
devait être quelquefois dure à porter et risquait en outre de paraître fon-
cièrement immorale. L’individu venait dès lors à regretter par instants la
proximité perdue ; comme il n’aurait pas toléré, d’autre part, de réinté-
grer pour de bon les anciennes appartenances contraignantes, ces regrets
l’amenaient à chercher une proximité de rechange en survalorisant les
attachements du cœur. Ces sym-pathies, d’être spontanées, paraissaient
librement choisies et n’étaient de toute manière pas imposées du dehors.
On y savourait le seul coude-à-coude auquel l’individu pouvait encore
consentir.
L’ennui était que ce consentement, par définition spontané et libre
des deux côtés, n’était ni ne paraissait jamais définitivement acquis. Il
suffisait que, du jour au lendemain, le cœur n’y fût plus pour que les accords
les plus émouvants se dissipent. Tout amour ou toute belle amitié était
constamment à la merci des fléchissements que les hasards et les jours
pouvaient amener. Les âmes sensibles, en d’autres termes, n’étaient
vraiment sûres ni d’elles-mêmes ni de leurs partenaires. Les rhétoriques
insistantes de la sensibilité éclairée ont pu chercher à dénier cette irrémé-
diable incertitude.

Liebman la dénie à son tour, mais y parvient seulement au terme d’une


intrigue qui est par instants très près de l’énoncer en toutes lettres. Dans
le récit-cadre, un narrateur raconte comment il avait obtenu la confi-
dence du comte Liebman. Ce narrateur se trouve alors loin de chez lui au
fond d’une Allemagne qu’il semble parcourir, si l’on me permet ce terme
anachronique, en touriste. Il y est accompagné d’un seul domestique, qui
le suit généralement à distance respectueuse. Ce parcours éminemment
« libre » et affranchi de toutes astreintes l’amène un soir près d’un cime-
tière, où il voit un inconnu endeuillé – il s’agit bien sûr de Liebman – qui
s’attarde près d’un tombeau « en poussant de ces gémissements sombres,
l’accent des profondes afflictions » (p. 114). Le spectacle lui inspire une
compassion qu’il semble étrangement fier de ressentir :
170 Prévost

O Ciel ! sur quel tableau s’attache une sensibilité trop facile à émou-
voir ! Voilà donc ce que c’est que la pitié ! Ah ! j’éprouve que j’existe,
que je souffre dans autrui. (p. 116)

Le narrateur décide alors, pour mieux savourer l’aubaine, de s’ « arrêter


quelques jours » (p. 118) et s’arrange pour rencontrer Liebman. La chose
ne va pas toute seule puisque lui aussi « fuit toute société » (p. 117) ; le
narrateur force l’approche :

Je brûle de vous connaître ; il est si doux de plaindre un infortuné, de


s’attendrir, de pleurer avec lui ! Je ne suis qu’un étranger, qui à la véri-
té a peu de titres et peu de distinctions à faire valoir ; mais j’ai un
cœur, un cœur si sensible, si ému de votre état !… non, vous ne refu-
serez pas de m’entendre, et de permettre que du moins je cherche à
me remplir de votre situation, si je ne puis la soulager… (p. 119)

Cette rhétorique a l’heur de convaincre Liebman, qui se sent à son tour


un « penchant » (p. 119) à nouer une ultime amitié. S’ensuit une longue
confidence qui achève de sceller leur amitié :

La situation de Liebman était devenue la mienne et […] je ne pouvais


l’abandonner ; il était du nombre de ces malheureux auxquels on ne
saurait accorder trop de compassion. Est-il des étrangers pour les
cœurs sensibles ? (p. 169)

Voici donc une amitié sentimentale quasi idéaltypique, la rencontre de


deux êtres solitaires unis par leur seul élan réciproque4. Les mésaventures
passées de Liebman ont un profil beaucoup plus inquiétant. Liebman
éloigne Amélie de tous regards pour s’assurer son affection exclusive ;
comme il tient à ne pas la tromper définitivement et qu’il ne veut s’unir à
elle qu’en légitime mariage, il finit pourtant par l’amener dans le monde.
Il n’en faut pas plus pour que l’idylle se lézarde presque aussitôt. Amélie
se montre de plus en plus triste et finit, après quelques mois, par s’enfuir.
Liebman croit assez logiquement qu’un « autre aura su trouver le chemin

4 Peu importe, dans cette perspective, que, deux lignes après les paroles brûlantes qu’on
vient de lire, le narrateur fait soudain état d’ « affaires essentielles » que pas un mot n’avait
annoncées et qui le « forcent de [s’]arracher à la société » (p. 169) de son nouvel ami.
Comme il fallait ce départ pour amener la finale pathétique, où le narrateur retrouve
Liebman sur son lit de mort, il serait excessif de flairer là un de ces fléchissements décon-
certants dont les âmes sensibles n’ont que trop l’habitude.
Liebman 171

de son cœur » (p. 142). Quand il la retrouve quelques mois plus tard, la
jeune fille est mourante et le surprend en lui pardonnant ; il s’avère par la
suite, quand un léger mieux permet à l’agonisante de s’expliquer, qu’un
ami perfide lui avait fait accroire, avec les intentions qu’on devine, que
Liebman se préparait entretemps à un autre mariage.

Ce double malentendu se souvient de toute évidence d’un exemple


célèbre. Une trentaine d’années avant notre nouvelle, Prévost l’avait mis
au cœur de Cleveland, où le protagoniste et sa Fanny s’étaient récipro-
quement crus infidèles. L’imbroglio valait d’être repris parce qu’il dit à sa
façon la foncière insécurité et les doutes insistants des âmes sensibles. La
calomnie de l’ami perfide – Gelin chez Prévost, Rimberg chez Baculard –
se fait accroire parce qu’elle paraît d’office plausible. Le vrai charme du
motif est que le lecteur, pour sa part, peut reconnaître cette inquiétude
sans devoir y souscrire. Les soupçons portant à faux de part et d’autre, la
vérité vraie est que Liebman et son Amélie se seront invariablement aimés.
Leur fidélité profonde paraît même d’autant plus impressionnante que la
trahison présumée du partenaire, toute douloureuse qu’elle est, ne les en
détache pas. Liebman, après la fuite d’Amélie, ne pense d’abord qu’à
mourir :

Vous voulez que je vive ! N’est-ce pas me condamner à traîner ma vie


dans des tortures éternelles ? Ah ! laissez s’éteindre, se détruire ce
cœur pour lequel l’existence est un assemblage de maux ; jusqu’au
dernier soupir, il souffrira, il aimera, il brûlera pour Amélie. (p. 143)

Amélie est plus longuement éprouvée encore. Les éclaircissements la


guérissent presque aussitôt de sa maladie, mais ne rassurent pas Liebman,
qui continue à soupçonner qu’elle a pu être un moment sensible aux
soins de Rimberg. Le soupçon se faisant souvent certitude, la malheu-
reuse est en butte à des reproches très durs ; Liebman vient quelquefois,
fût-ce pour s’en repentir un instant plus tard, à renoncer à ses projets de
mariage. Ces emportements font terriblement souffrir Amélie et
l’amènent à une tentative de suicide. Ils n’ont jamais raison de son
amour, dont elle ne finit pas de protester :

Je n’ai aucun reproche à me faire ; vous avez eu mon premier soupir :


celui qui me reste vous sera encore consacré, malgré vos injustices et
votre peu de tendresse. (p. 163)
172 Prévost

Venez-vous recevoir mon dernier soupir ? Ah, Liebman, ce cœur pal-


pite encore pour vous ! (p. 164)

Liebman s’apaise enfin au reçu d’une lettre de Rimberg, qui, mortelle-


ment blessé dans un duel, se sent tenu de lui écrire qu’il n’avait à aucun
moment réussi à ébranler la fidélité d’Amélie. Le matin même des noces,
Amélie succombe à un nouvel accès de son mal…

Liebman raconte un amour parfait à la fois ruiné et confirmé par une


incurable défiance. L’union projetée n’a pas lieu, mais les tourments tra-
versés attestent d’une profondeur qu’une idylle uniment heureuse
n’aurait jamais manifestée avec le même éclat. On comprend ainsi pour-
quoi le roman sentimental raconte si volontiers des histoires sombres ;
elles se terminent plus souvent qu’à leur tour par une belle agonie suivie
d’un deuil que tout annonce devoir rester inconsolable…
Ces déboires, dans la plupart des cas, s’amènent tous seuls ou sont
machinés par quelque méchant : les protagonistes positifs les subissent à
leur corps défendant et ne les recherchent bien sûr pas. Liebman, pour sa
part, n’est pas qu’une innocente victime. Sa décision de ne pas s’isoler
durablement avec Amélie et de lui faire connaître le monde avant de
l’épouser n’est pas seulement dictée par une honnêteté élémentaire, mais
encore par le souci plus douteux de s’aménager un triomphe de plus. Il
faut qu’Amélie le préfère à des rivaux :

Il est sans doute dans notre nature de former des vœux continuels et
de se défier de son bonheur. Je me disais : oui, je suis aimé, je suis ai-
mé d’Amélie ; je ne saurais soupçonner ses sentiments ; mais qu’est-
ce que l’avantage de plaire lorsqu’on n’a point de rivaux ? Cette jeune
personne imagine que je suis le seul de mon espèce, et elle m’a donné
son cœur : à m’interroger, à discuter ma prétendue félicité, ce présent
doit-il combler mes désirs ? Puis-je être parfaitement heureux ? Si
Amélie savait qu’il y a d’autres hommes, que ses lumières étendissent
les facultés de son âme, qu’elle me fît un sacrifice éclatant, alors…
voilà le bonheur suprême. (p. 133)

Les « rivaux » doivent d’ailleurs fournir une autre confirmation encore.


Invité le premier à venir admirer Amélie en cachette, Rimberg s’en
montre enchanté :
Liebman 173

J’ai soin de le placer dans un endroit où il pouvait, sans être aperçu,


contempler en liberté Amélie. Je le retrouve plongé dans l’extase ;
qu’il me fait sentir la valeur de mon trésor ! Ce désordre était plus ex-
pressif que tous les éloges qu’il aurait pu prodiguer. (p. 134)

Liebman, en d’autres termes, voudrait être l’heureux élu d’une femme


très adulée – et risque forcément, à un jeu si dangereux, de se retrouver
un jour perdant. Sa première réaction à la fuite d’Amélie pourrait être
son propos le plus lucide :

Malheureux ! Voilà où m’a conduit un désir insatiable ! Ne devais-je


pas me contenter d’un bonheur ignoré ? Avais-je besoin de le ré-
pandre ? […] C’est la vanité, l’horrible vanité qui fait ma perte ! J’ai
excité la jalousie ; il me fallait des rivaux ; j’en ai trouvé. (p. 143)

L’amour, que nous savions déjà peu sûr de lui-même, a donc besoin
d’un tiers qui le cautionne. Nous sommes tout près de ce que René Gi-
rard, dans son premier grand livre, appelait le désir mimétique. Il serait
un peu long indiquer comment nos Epreuves du sentiment pourraient
s’inscrire dans les larges perspectives de Mensonge romantique et vérité roma-
nesque. Comme Baculard, de ce point de vue, orchestre plutôt des « men-
songes », il s’agirait de montrer comment ses Epreuves sont aimantées par
des chimères que l’auteur se garde bien de percer à jour. Je me contente,
en attendant l’enquête plus systématique qu’il faudra bien entreprendre
quelque jour, de deux remarques préliminaires.

La première, pour un peu, serait une simple précision chronologique.


Dans une nouvelle intercalée du Don Quichotte, Cervantès raconte com-
ment le jeune marié florentin Anselme veut s’assurer de la vertu de sa
Camille en l’exposant à une tentative de séduction. Il en charge son meil-
leur ami, Lothaire, qui, après avoir essayé d’abord de le faire renoncer à
son projet, s’exécute surtout pour empêcher que Lothaire n’adresse son
étrange demande à un confident moins discret. Il ne tarde pas à
s’éprendre pour de bon et finit par se faire aimer.
À en croire René Girard, Le Curieux impertinent serait une des pre-
mières illustrations littéraires du désir mimétique moderne, qui engage-
rait, avec deux siècles et demi d’avance, les mêmes psycho-logiques que
L’éternel mari (1870) de Dostoïevski. Baculard, en ce cas, ferait une transi-
tion bien médiocre entre deux géants ! A comparer rapidement Liebman
174 Prévost

avec son modèle espagnol5, on constate d’abord, et sans surprise,


qu’Amélie sort victorieuse de l’épreuve. Liebman déclenche sans doute
de terribles malheurs, mais obtient la certitude qu’Anselme avait cher-
chée en vain.
Il importe plus, je crois, que la recherche de cette certitude paraît ici
singulièrement plus importante que chez Cervantès. Le curieux Impertinent
remplit trois chapitres du premier Don Quichotte. La curiosité proprement
dite occupe le premier de ces chapitres ; Camille succombe au début du
deuxième, après quoi la suite n’est plus guère qu’une banale histoire
d’adultère. Tout se passe en d’autres termes comme si le projet
d’Anselme était aux yeux de Cervantès une simple lubie, une idée aussi
farfelue que malencontreuse, mais qui est surtout imprudente pour une
raison fort élémentaire. La fragilité humaine étant ce qu’elle est, l’occa-
sion offerte ne manque pas de faire le larron. Le curieux Impertinent
montre donc

clairement qu’on ne triomphe de la passion amoureuse que par la


fuite et qu’il ne se faut jamais prendre à un ennemi si puissant, car il
faudrait des forces divines pour convaincre ses humaines forces.6

Leçon sans âge, qui reste loin des tourments existentiels du désir mi-
métique. Il est permis de se demander, avec tout le respect qu’on doit à
un éminent critique, si René Girard, pour une fois, n’aurait pas cédé au
plaisir de boucler élégamment sa boucle et d’établir « l’unité de la littéra-
ture romanesque »7 en rapprochant deux textes dont la ressemblance risque
d’être plus fortuite qu’essentielle8. Don Quichotte, pour dire les choses
un peu rapidement, appartient sans aucun doute à l’univers de la mi-

5 Signalons au passage que le texte de Baculard ne se réclame à aucun moment de Cer-


vantès; la filiation pourrait d’ailleurs se réduire à une réminiscence involontaire.
6 L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche. Nouvelles exemplaires, Paris, Gallimard, 1949,
p. 333
7 René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, Grasset, 1961, p. 57. Italiques
de René Girard, qui indique ainsi qu’il prend l’adjectif dans le sens très particulier de son
essai : il s’agit en fait de montrer que les œuvres de Cervantès, Flaubert, Stendhal, Proust
et Dostoïevski forment bien une série continue.
8 René Girard affirme bien entendu l’inverse : « Les différences relèvent toutes de la
forme et les ressemblances du fond » (ib., p. 56). Je vois au moins cette différence de
« fond » que rien, dans le texte de Cervantès, n’indique que Lothaire impressionnerait
particulièrement Anselme; les deux jeunes gentilshommes sont à tous égards des égaux.
Pavel Pavlovitch est au contraire en extase devant l’aisance mondaine de Veltchaninov…
Liebman 175

mèse ; il incarne toujours une étape très apaisée de celui-ci, qui reste à
mille lieues des affres du désir moderne. De Cervantès à Dostoïevski,
bien des choses, dans le roman comme dans les vécus quotidiens, se sont
faites plus retorses et plus périlleuses. Le curieux Impertinent, qui nous fait
penser inévitablement à L’éternel Mari, appartient tel qu’en lui-même à un
monde encore préservé, pour l’essentiel, de ces périls.

Comment ne pas penser que, dix ans avant Les Liaisons dangereuses,
Liebman jalonne le moment où la trouvaille jusque-là inoffensive de Cer-
vantès commence à rendre un son dostoïevskien ? L’hypothèse paraît
d’autant plus tentante que Liebman rejoint, toujours dans le registre fon-
cièrement lénifiant qui est le sien, un autre aspect essentiel de la leçon de
René Girard. Le désir moderne, selon ses analyses, s’impose des contor-
sions si éprouvantes parce qu’il est talonné par une urgence inédite. Il
chercherait à compenser certain retrait lui aussi typiquement moderne du
sacré. Ce retrait conjure certes des angoisses et désamorce bien des fana-
tismes ; il prive aussi ceux qu’il émancipe de la certitude réconfortante de
s’inscrire dans un plan divin. D’où la tentation de rechercher dans une
vie émotionnelle passionnée de quoi suppléer à cette confirmation dé-
sormais hors d’atteinte. La sensibilité fascine aussi de paraître pouvoir
prendre la relève du sacré défaillant.
Baculard ne lésinant pas sur les superlatifs – c’est, comme disait
l’autre, le moindre de ses défauts –, ces ambitions métaphysiques de la
sensibilité affleurent ici avec une netteté inaccoutumée. Liebman, en
début de parcours, rêve explicitement d’un amour qui dépasserait la me-
sure humaine :

Que j’aimais à me représenter les grâces indestructibles, l’ardeur épu-


rée et constante de ces beautés élémentaires, si supérieures aux créa-
tures terrestres, et auxquelles on a donné le nom de Sylphides !
J’exigeais une recherche, un charme de sentiment et de volupté dont
les cœurs humains ne sont pas susceptibles (p. 122)

Après un tel coup d’envoi, on est porté à donner leur sens fort à des
formules peut-être peu originales, mais qui s’accumulent ici avec une
insistance très marquée. L’amour d’Amélie devrait valoir à Liebman une
« volupté inconnue à tous les autres humains » (p. 126) ; à ses genoux, il
« voi[t] le ciel s’ouvrir » (p. 128). Rimberg, quand Liebman lui montre
Amélie, réagit dans le même registre :
176 Prévost

Vous avez raison, mon ami, Amélie doit être séparée de la classe des
autres créatures ; le ciel l’a faite exprès pour l’homme le plus sensible
et le plus épris. (p. 135)

Il n’est pas indifférent non plus qu’Amélie semble même avoir, au moins
pour le regard émerveillé de son amant, le don des miracles :

Que tu es belle, mon Amélie, que je t’adore ! Tiens, observe : ces


lieux reçoivent de toi une nouvelle parure ; à mesure que tu lèves les
yeux, ces fleurs prennent des couleurs plus vives ; elles exhalent un
plus doux parfum ; l’azur du ciel est plus brillant ; le vert dont se
couvre la terre flatte davantage la vue ; le cristal de ces eaux est plus
limpide et elles coulent avec plus de rapidité... ; (p. 133)

Ces hyperboles n’ont pas dû coûter un effort d’imagination excessif.


Leur abondance suggère on ne sait quel accomplissement surhumain. Il
suffirait d’ailleurs que l’une de ces formules soit prise un peu plus à la
lettre pour que le récit devienne presque fantastique. Liebman paraît
l’année même du Diable amoureux de Cazotte et en est moins loin qu’on
ne dirait à première vue. Il s’en rapproche le plus après la mort d’Amélie.
Le deuil, à ce moment, semble par instants prêt à ressusciter la défunte :

J’appelais à haute voix Amélie ; il y avait des moments où j’imaginais


l’entendre, et que je l’apercevais dans l’obscurité de la nuit s’élever
devant moi à travers des sombres feuillages ; elle me tendait les bras ;
je me précipitais vers elle ; le fantôme s’évanouissait. Lorsque
j’embrasse ce tombeau qui contient sa cendre, je crois éprouver un
tressaillement ; la sensibilité serait-elle entièrement éteinte chez les
morts ? (p. 168)

Villiers de l’Isle-Adam, dans Véra (1883), n’en dira pas tellement plus! Un
triomphe, fût-il fugitif, sur la mort vaudrait évidemment une consécra-
tion décisive de l’émoi. Consécration apparemment si précieuse que le
narrateur premier termine son récit en la revendiquant à son tour :

[Liebman] m’a légué une espèce d’esquisse au crayon, qui le repré-


sente pleurant sur le monument funèbre ; je la conserve comme un
gage précieux de l’amitié ; mes regards se portent continuellement sur
cette image ; j’entends Liebman ; je le vois ; je m’entretiens avec lui :
oui, mon cher Liebman, jusqu’au dernier soupir, je me souviendrai de
Liebman 177

l’homme le plus malheureux, et le plus digne de ma pitié et de ma


tendresse ; je verrai couler tes pleurs ; je gémirai avec toi ; tu revivras
dans mon âme. C’est pour les cœurs insensibles que meurent les
amis : ils sont toujours présents à ceux qui savent aimer. (p. 170)

J’oserai avouer que ce mot de la fin me paraît presque beau. A passer


dans une seule phrase de la hantise de l’insensibilité au rêve d’une per-
formativité surhumaine des émois, il embrasse l’ensemble des trajectoires
que les Épreuves du sentiment – et une large part de la littérature sentimen-
tale avec elles – n’en finissent pas de parcourir. Liebman a au moins le
mérite de proposer un excellent abrégé d’un trop vaste corpus qu’on
n’est plus guère tenté, en ce début du XXIe siècle, de relire en entier.
III

La Nouvelle Héloïse,
suites et fins
Les invités des Wolmar

Le XVIIIe siècle amorce, parmi bien d’autres nouveautés, certaine


survalorisation inédite de la vie privée, qui sera une composante majeure
de toute une modernité « bourgeoise ». Elle met ainsi un terme à un très
Ancien Régime de sociabilités plus larges, qui, même si elles demeuraient
limitées le plus souvent à un village ou à une petite ville aux dimensions
restreintes, avaient imposé depuis toujours un coude à coude permanent
d’un chacun avec tout ce petit monde-là. On évoluait sa vie durant au
sein d’un groupe dont la présence continue et le droit de regard perma-
nent paraissaient si évidents qu’on n’imaginait pas de s’y soustraire.
Au XVIIe et surtout au XVIIIe siècles, ces appartenances sans âge
commencent à se fissurer. Elles ne disparaissent évidemment pas du jour
au lendemain et perdureront pour des pans entiers de la société jusque
loin dans le XXe siècle. Toujours est-il qu’une part au moins des élites
vient, dès cette époque, à pratiquer une sécession inédite, qui la porte à
vivre une part essentielle de sa vie à l’écart de la société globale et, en
principe, à l’abri de son contrôle jusque-là imprescriptible. La vraie vie se
concentre dans le cercle restreint de quelques intimes, qu’on ne quitte qu’à
regret et qu’on se hâte de rejoindre au plus vite dès que les obligations de
ce qui est désormais le dehors ne retiennent plus.
Philippe Ariès, dont on aura reconnu la leçon1, parlait à ce sujet d’une
révolution du sentiment dont il affirme qu’elle avait dû être « aussi impor-
tante pour l’histoire générale que celle des idées ou de la politique, de
l’industrie ou des conditions socio-économiques, de la démographie :
toutes révolutions qui doivent avoir entre elles des rapports plus pro-
fonds qu’une simple corrélation chronologique »2. Il va pareillement sans
dire qu’il doit y avoir des « rapports » assez « profonds » entre cette révo-
lution et le triomphe du roman sentimental, qui aura largement dominé
la scène romanesque européenne de Richardson à Balzac. L’idée
s’impose en effet que ces romans pour nous presque illisibles – leur ou-
trance pathétique appelle aujourd’hui au mieux le sourire – auront or-

1 Pour une vue rapide, voir Philippe Ariès, « Pour une histoire de la vie privée » in Phi-
lippe Ariès/ Georges Duby éds, Histoire de la vie privée 3, Paris, Seuil, 1986, pp. 7-19.
2 Id., L’homme devant la mort, Paris, Seuil, 1977, p. 604.
182 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

chestré à leur manière la nouvelle primauté des émois et de la vie privée.


Le repli intimiste se sera accompli, au niveau des conduites agies de la vie
réelle, avec toutes les lenteurs inséparables d’une mutation radicale. Le
roman sentimental a pu devoir une partie de son succès au fait qu’il en
proposait quelquefois des mises en scène d’emblée accomplies.
La Nouvelle Héloïse aura été une des chartes de cet intimisme. On y as-
siste à la lente construction d’une petite société idéale, qui réunit
quelques belles âmes très attachées les unes autres mais en même temps
largement détachées du reste du monde. Nous ne nous attacherons pas
ici à détailler une fois de plus la subtile alchimie par laquelle Jean-Jacques
réussit, selon ce qu’on pourrait appeler son programme officiel, à har-
moniser sensibilité et vertu, ni même (cela aussi a été fait fort souvent) à
interroger ses tout aussi subtiles dissonances, qui imposent tout un ques-
tionnement critique de cette réussite si hautement morale. Il s’agira plu-
tôt de montrer, ce qu’on a fait peut-être moins, que cette haute réussite
implique aussi une sécession, que Jean-Jacques ne thématise sans doute
pas trop comme telle mais à laquelle il semble consentir presque instinc-
tivement.

A inventorier systématiquement les contacts – incidents ou autres –


des habitants de Clarens avec le monde extérieur, il s’avère que ces con-
tacts se trouvent réduits à une part très congrue. La Troisième Partie du
roman, où Julie décide de respecter ses devoirs d’épouse et où Saint-
Preux s’incline devant ce revirement inattendu, donne un instant
l’impression que l’égoïsme à deux de la passion s’efface enfin devant
certain devoir plus large. Expliquant sa conversion à Saint-Preux, Julie
retrouve entre autres le très vieil argument qu’on ne se marie pas pour
soi mais pour la société :

On ne s’épouse point pour penser uniquement l’un à l’autre, mais


pour remplir conjointement les devoirs de la vie civile, gouverner
prudemment la maison, bien élever ses enfants. Les amants ne voient
jamais qu’eux, ne s’occupent incessamment que d’eux et la seule
chose qu’ils sachent faire est de s’aimer. Ce n’est pas assez pour des
époux, qui ont tant d’autres soins à remplir. (p. 373)3

3 Références à Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes II, Bernard Gagnebin et Mar-


cel Raymond éds, Paris, Gallimard, 1964.
La Nouvelle Héloïse 183

Ces devoirs de la vie civile ne feront jamais l’objet que d’un hommage de
principe, qui ne sera guère suivi d’effets concrets. Il en va de même
quand, quelques pages plus loin, Milord Bomston détourne Saint-Preux
de ses projets de suicide en lui rappelant – autre argument traditionnel –
qu’il lui reste des devoirs auxquels il n’a pas le droit de se soustraire :

Ta mort ne fait de mal à personne ? […] Et la société à qui tu dois ta


conservation, tes talents, tes lumières ; la patrie à qui tu appartiens, les
malheureux qui ont besoin de toi, ne leur dois-tu rien ? […] Il te sied
bien d’oser parler de mourir tandis que tu dois l’usage de ta vie à tes
semblables. (p. 391-92)

Saint-Preux accepte de rester en vie, mais ne se presse pas trop de se


rendre utile. On sait que, dès la lettre suivante, Milord Bomstom lui con-
seille de rejoindre le voyage autour du monde de l’amiral Anson. Le pé-
riple l’éloigne de tous devoirs envers sa « patrie » et comporte à l’époque
un risque de mort évident. S’il serait excessif de parler d’un suicide au
rabais, force est de constater que Saint-Preux n’y participe pas précisé-
ment pour se rendre utile, mais plutôt, avant la lettre, en touriste sou-
cieux de profiter d’une « heureuse et rare occasion » (p. 394). Il est vrai
que Jean-Jacques devait préférer rester un peu flou au sujet d’un périple
où les intérêts scientifiques se conjuguaient avec des visées militaires et
coloniales. Il aurait été délicat de trop préciser les services que Saint-
Preux, qui est « couché sur l’état en qualité d’ingénieur des troupes de
débarquement » (p. 395), pouvait rendre à l’équipage…
Au moment de passer de la passion à la vertu (on me permettra ce
raccourci simpliste), La Nouvelle Héloïse semble un moment près de re-
trouver aussi l’échelle habituelle de celle-ci, où le devoir regarde une
société ou une patrie plutôt que le seul cercle des proches. Cet élargisse-
ment n’en reste pas moins foncièrement abstrait, affirmé plutôt que
vraiment pratiqué. Par la suite, le petit monde de Clarens se contente en
pratique, c’est-à-dire au niveau des conduites racontées et même d’une
large part des réflexions qui la sous-tendent, d’une vertu passablement
étroite. C’est de ce rétrécissement que nous devons prendre la mesure.

Accueillants par principe


La maison de Clarens, qui réunit toutes les vertus, se devait d’être
aussi hospitalière. Elle l’est tout au plus en théorie :
184 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Au milieu de tant de soins divers le désœuvrement et l’oisiveté qui


rendent nécessaires la compagnie ne trouvent guère ici de place. On
fréquente les voisins, assez pour entretenir un commerce agréable,
trop peu pour s’y assujettir. … (p. 553)

La compagnie n’est « nécessaire » que pour les fainéants. On se demande


dès lors quel agrément les Wolmar peuvent trouver au commerce avec
leurs voisins, auxquels on ne les voit de toute manière jamais rendre leurs
visites. L’« assez », ici, sert surtout à autoriser le « trop peu » qui suit et
qui, sans cela, semblerait assez renfrogné. Même note pour les visiteurs
qui viennent de plus loin et qu’on retient à loger sans enthousiasme ex-
cessif: une formule comme « les hôtes sont toujours bienvenus et jamais
désirés » (p. 553) serait presque une contradiction dans les termes si le
premier adjectif ne s’entendait surtout de la qualité objective de l’accueil
plutôt que d’un quelconque plaisir senti à les recevoir. Ce plaisir, à vrai
dire, existe à peine :

On ne voit précisément qu’autant de monde qu’il faut pour se con-


server le goût de la retraite ; les occupations champêtres tiennent lieu
d’amusements, et pour qui trouve au sein de sa famille une douce so-
ciété, toutes les autres sont bien insipides. (p. 553)

On ne s’étonne donc pas que les Wolmar, quand ils s’y mettent, préfè-
rent recevoir des hôtes qui, à des titres divers, ne tiennent pas trop ou ne
tiennent plus à courir le monde :

D’anciens officiers retirés du service ; des commerçants ennuyés de


s’enrichir ; de sages mères de famille qui amènent leurs filles à l’école
de la modestie et des bonnes mœurs ; voilà le cortège que Julie aime à
rassembler autour d’elle. Son mari n’est pas fâché d’y joindre quelque-
fois de ces aventuriers corrigés par l’âge et par l’expérience, qui, deve-
nus sages à leurs dépens, reviennent sans chagrin cultiver le champ de
leur père qu’ils voudraient n’avoir point quitté. (p. 554)

L’énumération suggère un afflux assez nourri ; la liste n’est toujours


illustrée par aucun exemple concret. Saint-Preux enchaîne en effet sur
une tout autre visite :

Souvent dans ses tournées M. de Wolmar rencontre quelque bon


vieillard dont le sens et la raison le frappent et qu’il se plaît à faire
La Nouvelle Héloïse 185

causer. Il l’amène à sa femme ; elle lui fait un accueil charmant. (p.


554)

Accueil décrit cette fois en quatre paragraphes : il s’agit d’un type


d’hospitalité plus insolite, plus facilement exemplaire aussi dans la me-
sure où, pour les catégories précédentes, une évocation plus détaillée de
l’accueil risquerait de trahir un fâcheux manque d’empressement et qu’ici
on n’attend même pas d’empressement. L’effort vertueux des Wolmar
est de le feindre si bien que « le vieux bonhomme » (p. 555) ne s’aperçoit
pas de leur condescendance. A quoi s’ajoute que ce visiteur est le moins
assujettissant qui soit : il va sans dire (et il n’est effectivement pas dit) que
ce vieillard que Wolmar a dû amener à sa femme ne reviendra jamais de
sa propre initiative. Il ne s’impose pas plus de lui rendre sa visite, qui a
toutes chances de rester unique.
L’accueil du ‘bon vieillard’ est de loin la scène de visite la plus élabo-
rée de La Nouvelle Héloïse. Partout ailleurs, tout se limite à des allusions
incidentes, où Jean-Jacques ne se soucie pas de préciser de quelle catégo-
rie de sa liste chacun les visiteurs mentionnés au passage pourrait relever.
Saint-Preux vient même parfois à indiquer assez crûment que les visi-
teurs sont au fond des importuns. On est un peu surpris que la lettre qui
suit immédiatement celle que nous venons de commenter, et qui aurait
pu chercher à ménager certaines apparences, s’ouvre sur un étrange sou-
pir de soulagement :

Nous avons eu des hôtes ces jours derniers. Ils sont repartis hier, et
nous recommençons entre nous trois […] une société […] char-
mante. […] Après six jours perdus aux entretiens des gens frivoles,
nous avons passé aujourd’hui une matinée à l’anglaise, réunis et dans
le silence… (p. 557)

La fameuse matinée à l’anglaise est d’autant plus enchanteresse qu’elle


succède à un bavardage fatiguant... Les Wolmar savent s’aménager aussi
des intermèdes moins bruyants au cours même des visites qu’ils reçoi-
vent : Julie explique que ses hôtes dînent bien sûr avec elle, mais qu’elle
tient à déjeuner en famille :

Les étrangers ne sont jamais admis le matin dans ma chambre et dé-


jeunent dans la leur. Le déjeuner est le repas des amis ; les valets en
sont exclus, les importuns ne s’y montrent point… (p. 488)
186 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

La salle à manger la plus agréable de la maison est de même jalousement


réservée aux intimes4 ; le salon d’Apollon de Julie

ne diffère pas moins de celui de Lucullus par le choix des convives


que par celui des mets. Les simples hôtes n’y sont point admis ; ja-
mais on n’y mange quand on a des étrangers. (p. 544)

Il arrive aussi que tels visiteurs viennent à commettre telle ou telle


faute que la haute sagesse de Julie sait éviter. Elle se garde bien, à
l’opposé de bien des mères moins avisées, de nourrir la vanité de ses
enfants en feignant d’admirer leurs naïvetés et ne se gêne pas, « un jour
qu’il […] était venu du monde », de réprimander assez vertement
« quatre ou cinq grands nigauds » (p. 575) prêts à s’émerveiller devant
quelques réparties de son fils. Que leur émerveillement puisse comporter
une part de politesse ne les justifie bien sûr pas !

Le plaideur et le soupirant
Je ne vois que deux visiteurs qui s’individualisent un bref moment.
Julie se trouve recevoir un jour, par un « heureux hasard » (p. 597), un
vieil obstiné avec lequel son père poursuit depuis des années un procès
interminable. Elle réussit du coup à le retourner :

Après avoir vu Julie, après l’avoir entendue, après avoir conversé avec
elle, il a eu honte de plaider contre son père. Il est parti pour Berne si
bien disposé, et l’accommodement est actuellement en si bon train,
que sur la dernière lettre du Baron (d’Etange) nous l’attendons de re-
tour dans peu de jours. (p. 598)

Le procès du Baron d’Etange est un à-côté très marginal du roman, qui


n’en précise pas les enjeux : il est d’office plausible, sous l’Ancien Ré-
gime, qu’un homme de qualité soit retenu par quelque procès qui
s’éternise. Celui-ci n’apparaît, semble-t-il, que pour permettre à Julie d’y
mettre un terme.
Son succès devait paraître au XVIIIe siècle moins incongru
qu’aujourd’hui : il était tout à fait naturel à l’époque que les plaideurs

4 L’Elisée de Julie semble avoir un statut plus ambigu, qui est peut-être dû à une simple
inadvertance. Julie affirme d’abord que « beaucoup de gens » (p. 471) s’y sont crus,
comme Saint-Preux lors de sa première visite, au bout du monde. Elle oppose ensuite le
charme rustique de ses eaux vives aux allures plus imposantes d’une fontaine du parterre :
« Le jet-d’eau joue pour les étrangers, le ruisseau coule ici pour nous » (p. 474).
La Nouvelle Héloïse 187

aillent solliciter leur juge chez lui5. La divine Julie n’en fait évidemment
rien, mais réussit de façon plus informelle encore : le « vieux plaideur »
(p. 597) se trouve passer par hasard chez elle, ce qui paraît à y réfléchir
assez invraisemblable puisqu’il aurait évidemment des motifs très raison-
nables pour éviter ce terrain ennemi ; on se demanderait presque s’il
s’agit vraiment d’un hasard6... Julie en profite de toute manière pour une
performance supérieure : elle convainc non pas le juge, mais « la partie
adverse », qu’on nous dit « inflexible et entier presque autant que »
(p. 597) le Baron lui-même. On se doute que Julie l’aura moins convain-
cu que « subjugué » (p. 598): ce premier visiteur tant soit peu individuali-
sé est un homme que son hôtesse a somme toute manipulé.
Le second profil un peu concret est plus inattendu encore. Dans une
des lettres les plus curieuses du roman, Claire écrit à Julie que la vertu les
a amenées l’une et l’autre à éconduire plus d’un soupirant, mais qu’elle ne
les a toujours pas empêchées de prendre un malin plaisir à les persifler.
Elle rappelle à ce sujet un fort étrange souvenir :

Ma foi, Mignonne, s’il fallait compter les galants que chacune de nous
a persiflés, je doute fort qu’avec ta mine hypocrite ce fut toi qui serais
en reste ! Je ne puis m’empêcher de rire encore en songeant à ce
pauvre Conflans, qui venait tout en furie me reprocher que tu l’aimais
trop. Elle est si caressante, me disait-il, que je ne sais trop de quoi me
plaindre : elle me parle avec tant de raison que j’ai honte d’en man-
quer devant elle, et je la trouve si fort mon amie que je n’ose être son
amant. (p. 661-662)

Le salon de Clarens a décidément accueilli d’étranges conversations. Le


« pauvre Conflans », dont c’est ici la seule apparition dans le roman, perd
le Nord devant une amie à la fois très caressante et fort raisonnable, qui
ne se soucie apparemment pas de remédier à sa perplexité en s’imposant
quelque réserve ; elle continue imperturbablement à l’aimer trop. Le ro-
man sentimental a assez l’habitude de ces amitiés très expansives, qui

5 Alceste s’y refusait pour sa part, ce qui lui valait quelques questions stupéfaites de
Philinte : « Aucun juge par vous ne sera visité ? » (Le Misanthrope, v. 188)
6 Saint-Preux écrit curieusement à Bomston qu’il avait « prévu tout ce qui devait arriver
de cette rencontre » (p. 597); Jean-Jacques ajoute en note qu’ « on voit qu’il manque ici
plusieurs lettres intermédiaires » (p. 597), dont l’une aurait donc contenu ce pronostic.
Tout se passe comme si le romancier censurait une démarche plus active, qui paraîtrait un
peu bassement intéressée – mais dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle fournirait un
enchaînement plus plausible.
188 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

ressemblent à s’y méprendre à l’amour. Comme ces empressements


cherchent surtout à grandir les belles âmes, dont tous les sentiments
seraient pareillement profonds7, il est plus rare qu’on s’y moque du dé-
sarroi que ces accents affectueux peuvent occasionner chez ceux qui en
font l’objet –et où Claire choisit de ne voir qu’une fureur assez comique.
Ce qui vaudrait presque, soit dit au passage, une amorce de mise en
abîme du roman tout entier – ou du moins de sa seconde moitié. Saint-
Preux n’y est pas exactement un invité puisqu’on le convie à s’installer à
demeure. On pourrait toujours faire un bout de chemin en se demandant
si lui aussi ne serait pas la victime du double bind où le pauvre Conflans se
débat si piteusement. Il suffit même de poser la question pour se rendre
compte qu’elle pourrait concerner tout autant Claire elle-même, dont
l’affection pour Saint-Preux peine à rester amicale…

Un appel du large très atténué


Si l’hospitalité ne pouvait décemment manquer au palmarès officiel
des vertus des Wolmar, ce qu’on voit de leur pratique concrète n’atteste
ni véritable désir ni vraie curiosité d’autrui. Les invités, quand on vient à
en parler (la rareté des occurrences est elle aussi significative), servent de
faire-valoir, de contrexemple, voire, dans notre dernier cas, de souffre-
douleur. Ils n’apportent aucun enrichissement substantiel à un monde
qui se suffit à lui-même.
On me dira que pareil constat retrouve une fois de plus des analyses
depuis longtemps classiques sur l’inspiration utopique de La nouvelle Hé-
loïse. Les utopies se caractérisent d’habitude par une clôture radicale, qui
empêche que le jeu de leurs institutions idéales soit jamais détraqué par
aucune perturbation extérieure. L’île inconnue du reste du monde et
entourée d’un vaste Océan est depuis Thomas More son lieu le plus
approprié. Comme l’harmonie idéale de Clarens s’inscrit à son tour de
parti pris à l’écart du monde, on serait en effet tenté de penser que les

7 En résulte, par exemple, cette étrange glose (elle est encore le fait de Claire) du ton de
Julie au sujet de Saint-Preux récemment revenu, que Claire lui analyse obligeamment :
« Une […] chose très capable d’inquiéter un mari, c’est je ne sais quoi de touchant et
d’affectueux qui reste dans ton langage au sujet de ce qui te fut cher. En te lisant, en
t’entendant parler on a besoin de te bien connaître pour ne pas se tromper à tes senti-
ments; on a besoin de savoir que c’est seulement d’un ami que tu parles, ou que tu parles
ainsi de tous tes amis,; mais quant à cela, c’est une effet naturel de ton caractère, que ton
mari connaît trop bien pour s’en alarmer. Le moyen que, dans un cœur si tendre la pure
amitié n’ait pas encore un peu l’air de l’amour ? » (p. 433)
La Nouvelle Héloïse 189

invités des Wolmar y font, après tant d’autres, les frais de la clôture uto-
pique.
Je n’en suis pas si sûr. Jean-Jacques hérite assurément pour une part
de la pensée utopique. On se souvient qu’il parle longuement des domes-
tiques de Clarens, dont leurs maîtres voudraient assez qu’ils ne quittent
jamais leur domaine et qu’ils s’efforcent donc de retenir aussi pendant
leurs loisirs :

L’oisiveté du dimanche, le droit qu’on ne peut guère leur ôter d’aller


où bon leur semble quand leurs fonctions ne les retiennent point au
logis, détruisent souvent en un seul jour l’exemple et les leçons des six
autres. L’habitude du cabaret, le commerce et les maximes de leurs
camarades, la fréquentation des femmes débauchées, les perd[e]nt
bientôt pour leurs maîtres et pour eux-mêmes. (p. 453)

Les risques de l’oisiveté et des mauvaises fréquentations sont un souci


coutumier des utopies – comme, plus tard, de la prudence bourgeoise.
Les Wolmar y sacrifient en organisant sur place et gratuitement les amu-
sements que leurs domestiques pourraient être tentés de chercher ail-
leurs :

Qu’allaient-ils faire ailleurs ? Boire et jouer au cabaret. Ils boivent en


jouent au logis. Toute la différence est que le vin ne leur coûte rien,
qu’ils ne s’enivrent pas et qu’il y a des gagnants au jeu sans que jamais
personne perde. (p. 545)

Ce qui signifie que les maîtres fournissent généreusement la mise, qui


serait « toujours quelque petit meuble ou quelque nippe à leur usage »
(p. 454).
Reste que ces précautions sont sans doute proches, mais aussi très diffé-
rentes des voies habituelles de la vieille prudence utopique. Celle-ci ne
dédaigne pas toujours, loin de là, les dispositifs ingénieusement calculés.
La clôture utopique qui les encadre est pourtant assurée en règle générale
par une impossibilité matérielle ou par une interdiction en bonne et due
forme. On ne se fiait pas à un simple effort de dissuasion pour contrer
efficacement l’appel du large. Le lecteur de La nouvelle Héloïse est, lui, prié
de croire qu’il suffit aux Wolmar de mettre sur pied une kermesse à gogo
pour supprimer chez leurs gens jusqu’à l’envie de s’aventurer dehors.
C’est sur ce point précis que l’intimisme se distingue de la tradition-
nelle clôture utopique ; on pourrait dire presque au choix qu’il la para-
190 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

chève ou qu’il la rend peu ou prou inutile. L’utopie comme le repli inti-
miste se méfient du dehors, un dehors dont il ne viendrait que de quoi
corrompre les meilleurs dispositions. Le second devrait avoir moins de
mal à s’en garder puisque le dehors, s’il continue bien entendu à paraître
fort dangereux, n’a désormais plus rien de fascinant. Où personne n’a
plus vraiment envie de sortir, la clôture n’a plus guère besoin d’être con-
traignante.

On se doute que le partage n’est pas tout à fait si tranché. Les domes-
tiques n’étant jamais que des intimes du second rang8, le sort qui leur est
fait s’inscrit à mi-chemin entre la contrainte utopique et le libre renfer-
mement intimiste. Quand tel ou tel se trouve incapable d’une si belle
vertu, les Wolmar ont vite fait de retrouver, fût-ce en y mettant quelque
discrétion (il est déjà un peu interdit d’interdire !), une rigueur toute tradi-
tionnelle :

Que s’il se trouve parmi nos gens quelqu’un soit homme soit femme
qui ne s’accommode pas de nos règles et leur préfère la liberté d’aller
sous divers prétextes courir où bon lui semble, on ne lui refuse jamais
la permission ; mais nous regardons ce goût de licence comme un in-
dice très suspect, et nous ne tardons pas à nous défaire de ceux qui
l’ont. (p. 454)

Où l’assistance aux amusements du dimanche relève soudain d’une règle,


dont on ne s’affranchit que par des prétextes futiles. L’idée ne vient ap-
paremment pas qu’un domestique, plutôt que d’aller s’enivrer, puisse
tenir à aller saluer une grand-mère ou un parent malade !
L’oubli montre à sa façon combien le monde extérieur semble ici
complètement dépourvu d’intérêt. Saint-Preux écrit un jour à Bomston
que la petite communauté réunie à Clarens, « semble n’attendre que [lui]
pour se passer du reste de l’univers » (p. 597) ; la formule n’atteste pas
que son goût de l’hyperbole puisqu’elle est, à tout prendre, littéralement
vraie.
Les visiteurs plus occasionnels ne sont donc pas exactement les vic-
times de la clôture utopique. Leur vrai tort est de venir de ce reste du

8 On les écarte aux moments où l’on veut être tout à fait entre soi : « l’éloignement des
domestiques » est un des charmes du salon d’Apollon, où ils sont admis à « mettre le
couvert » (p. 544), mais où les convives se servent eux-mêmes à table. Nous avons vu
qu’il en va de même, chaque jour, au déjeuner de Julie, qui est « le repas des amis », dont
« les valets » sont exclus aussi bien que « les importuns » (p. 488).
La Nouvelle Héloïse 191

monde dont Clarens se passerait fort bien. Julie et les siens les accueillent
consciencieusement avec toute l’amabilité requise, mais ne se soucient
pas vraiment de leur venue et se réjouiraient plutôt de les voir repartir.
Telle est, réduite à sa vérité vraie, l’hospitalité de Clarens.

Comment comprendre que la révolution du sentiment si bien nommée


par Philippe Ariès ait pu s’accompagner d’une indifférence si distante à
l’égard de qui ne se trouve pas faire partie des proches très aimés ? Julie,
toute sensible et toute vertueuse qu’elle est, ne se fait aucun scrupule de
jouer les sirènes devant la partie adverse de son père ou de persifler un
adorateur qui aurait pu inspirer quelque pitié. Son bon cœur est sujet à de
curieuses intermittences, qui ne l’amoindrissent apparemment ni à ses
propres yeux ni à ceux de ses proches.
Ces étranges désintérêts deviennent, je crois, moins incompréhen-
sibles si l’on veut bien admettre, dans le contexte d’une anthropologie
globale de notre modernité, que la révolution du sentiment a partie liée avec
certain renforcement décisif de l’individualisme moderne. L’individua-
lisme, comme on sait, met un terme à une culture de l’insertion, voire de
l’immersion, qui aura été pendant des siècles le régime le plus ordinaire
de toutes sociétés humaines. L’individu moderne se sent au contraire
tenu de s’émanciper de ces voies toutes tracées et le fait avec une radica-
lité que les habitants des sociétés traditionnelles ou « holistes » n’auraient
même pas osé imaginer.
Que les Lumières aient dû marquer une étape décisive de cet affran-
chissement semble a priori assez plausible. Le regard distant qui détecte
partout des préjugés est précisément celui de l’individu, qui refuse désor-
mais de s’aligner d’office sur les accoutumances de son monde. Que le
triomphe de la sensibilité se rattache lui aussi à la dérive individualiste
paraît à première vue moins évident ; là aussi on a pourtant affaire à
certaine érosion de l’allégeance immédiate aux encadrements sociaux. Les
âmes sensibles préfèrent s’adonner à quelques affections choisies, cau-
tionnées par l’accord spontané des intéressés plutôt que par de quel-
conques convenances. Le repli intimiste est lui aussi une sécession,
quelque peu mitigée il est vrai puisqu’elle aboutit cette fois à la ferveur
partagée de quelques âmes-sœurs plutôt qu’à une émancipation absolue.
Il est permis de penser qu’elle prenait des accents d’autant plus passion-
nés qu’elle revêtait secrètement une valeur compensatoire. Comme on
appréhendait toujours que le détachement de tout et de tous risquait
d’être immoral, l’attachement survolté à quelques élus du cœur semblait
aménager une proximité de rechange à ceux qui, même s’ils étaient deve-
192 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

nus incapables d’y consentir, gardaient la nostalgie instinctive ou le scru-


pule des appartenances perdues.
La Nouvelle Héloïse est aussi l’histoire d’une sécession sentimentale. Ju-
lie semble d’ailleurs soupçonner quelquefois ‘en toutes lettres’ que ses
attachements un peu rares doivent une part de leur intensité au fait qu’ils
suppléent à d’autres attaches perdues. Les coordonnées historiques que
nous entrevoyons aujourd’hui derrière ces relèves devaient lui échapper.
Elle indique toujours, au tout début de la Quatrième Partie, un curieux
effet de l’âge qui ne va trop bien aux vingt-huit ans qu’elle a alors, mais
semble près de saisir, dans le seul langage dont Jean-Jacques disposait à
cet effet, les psycho-logiques que nous sommes en train d’indiquer :

A mesure qu’on avance en âge, tous les sentiments se concentrent.


On perd tous les jours quelque chose de ce qui nous fur cher et on ne
le remplace plus […]. Mais un cœur sensible se défend de toute sa
force contre cette mort anticipée ; quand le froid commence aux ex-
trémités, il rassemble autour de lui toute sa chaleur naturelle ; plus il
perd, plus il s’attache à ce qui lui reste ; et il tient, pour ainsi dire, au
dernier objet par les liens de tous les autres. (p. 399)

La métaphore du vieillissement n’est sans doute pas seulement approxi-


mative. Elle présente aussi le très appréciable avantage de rabattre les
pertes qu’on ne remplace plus sur une fatalité naturelle, dont l’âme sen-
sible n’a donc pas à se sentir coupable. On ne vieillit pas sans voir dispa-
raître des proches, même si, et fort heureusement, ces pertes ne se re-
produisent pas « tous les jours ». La formule excessive indique, un peu à
la manière d’un lapsus, qu’il s’agit ici en profondeur d’un autre type de
perte : l’individualisme se solde par un relâchement global des attache-
ments, qu’on ne remplace ni ne resserre parce qu’on se réjouit au con-
traire, fût-ce sans toujours oser le dire, de s’en affranchir.
Nous nous demandions comment la sensibilité pouvait aller de pair
avec une indifférence viscérale à l’égard de tous ceux qui ne font pas
partie du cercle des intimes. La réponse pourrait être, très simplement,
qu’elle présuppose cette indifférence, qui est l’envers de l’émancipation
individualiste. Envers que l’hospitalité de Clarens nous a permis de tou-
cher du doigt : les hôtes, pour retoucher la formule de Saint-Preux, y
sont si peu désirés qu’ils ne sauraient plus guère y être, pour de bon, les
bienvenus.
Julie et ses doubles
Les Amours de Milord Edouard Bomston

Depuis 1780, nos éditions de La Nouvelle Héloïse contiennent un bref


appendice d’une dizaine de pages intitulé Les amours de Milord Edouard
Bomston1. Le texte remontait alors à vingt ans. Jean-Jacques raconte dans
ses Confessions qu’il avait d’abord écrit tout au long les aventures de Mi-
lord ; il aurait choisi de ne pas les insérer dans son grand roman pour
éviter une rupture de ton. En 1761, les lecteurs ne lisaient ainsi dans
l’édition originale que leur seul dénouement, qui précède de peu la mort
de Julie. Jean-Jacques raconte aussi qu’il aurait réalisé, pendant que le
gros ouvrage était sous presse, deux exemplaires manuscrits destinés
respectivement à Mme d’Houdetot et à la Maréchale de Luxembourg –
et qu’il se serait alors avisé d’ « enrichir » le second de ces exemplaires
d’un bref « extrait »2 de ces pages sacrifiées.
On pourrait épiloguer longuement sur le statut précis d’un tel frag-
ment. Le problème, a priori, serait même double : il conviendrait idéale-
ment d’interroger aussi bien le rapport dudit « extrait » avec la version
complète des aventures d’Edouard que leur lien avec le roman définitif.
La première de ces questions échappe par malheur à toute investigation :
les brouillons subsistants ne gardent aucune trace de la version plus cir-
constanciée, que nous ne connaissons ainsi qu’à travers quelques para-
graphes des Confessions et de la correspondance – et que personne d’autre
que l’auteur ne semble jamais avoir vue. Il n’est à la limite même pas
évident que cette version complète ait vraiment existé (Jean-Jacques n’en
est pas à une exagération près) ; l’ « extrait » n’a peut-être jamais été, au
sens exact du terme, un véritable résumé…
On ne peut donc interroger pour de bon que le rapport des Amours
avec la Julie définitive. Encore faut-il admettre que ce rapport existe :

1 Références à Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes II, Bernad Gagnebin et Mar-


cel Raymond éds., Paris, Gallimard, 1964, p. 749-760
2 J.-J. Rousseau, Œuvres complètes I, Bernard Gagnebin et Marcel Raymond éds., Paris,
Gallimard, 1959, p. 525 (= Confessions, Livre dixième).
194 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Jean-Jacques n’a jamais cherché à publier ces Amours – et ce serait assez


gratuit d’imaginer qu’il a pu compter sur sa célébrité pour prévoir que ses
inédits accessibles ne tarderaient pas à faire l’objet d’une publication
posthume. Son « extrait » s’inscrit donc décidément, de par la volonté de
l’auteur, à l’écart de la version définitive. N’empêche qu’il s’écrit tout
aussi évidemment en marge de cette version. Les aventures romaines de
Milord Edouard ne sont pas résumées telles qu’en elles-mêmes ; Jean-
Jacques indique dans son premier paragraphe qu’il se « content[e] d’en
extraire et d’en abréger […] ce qui sert à l’intelligence de deux ou trois
lettres où il en est question » (p. 749). La suite ne manque pas de ren-
voyer très précisément aux lettres concernées :

C’est à cette soirée que se rapporte, à la fin de la quatrième partie de


Julie, l’admiration de St. Preux pour la force de son ami. (p. 751)
Le succès de cette entreprise et le dénouement des scènes qui s’y rap-
portent sont détaillés dans la XIIe Lettre de la Ve Partie et dans la IIIe
de la VIe, de manière à n’avoir plus rien d’obscur à la suite de l’abrégé
précédent (p. 760).

L’abrégé nous vaut ainsi le cas de figure assez singulier d’une partie res-
tée étrangère à son tout final. Jean-Jacques, à l’époque où il rédigeait son
roman, s’est fait d’abord une idée assez précise sur les antécédents de
Milord Edouard et a finalement préféré écarter ces détails. La Nouvelle
Héloïse, du coup, se trouve comporter un épisode erratique.

Un roman sans entours


Milord Edouard n’est au demeurant pas le seul personnage du roman
dont les arrière-plans restent plutôt flous. Nous ne connaissons pas le
vrai nom de Saint-Preux et ne savons pratiquement rien de ses origines3.
Nous en savons à peine plus sur Wolmar, dont nous apprenons au pas-
sage4 qu’il a failli se retrouver en Sibérie et qu’au moment d’épouser Julie
il est ruiné et exilé de sa patrie ; Jean-Jacques ne se soucie pas de détailler
ce passé, dont le moins (mais aussi la seule chose) qu’on puisse dire est
qu’il n’a pas dû être quelconque. Le romancier aurait pu se contenter
pour Edouard d’un état civil tout aussi vague. Il ne s’y sera décidé cette

3 Voir, pour plus de détails, Jean-Louis Lecercle, Rousseau et l’art du roman, Paris, Colin,
1969, p. 161 (et la copieuse note 103).
4 Cf. notamment p. 349.
La Nouvelle Héloïse 195

fois qu’après quelques tâtonnements, auxquels il aura finalement choisi


de renoncer.
Le seul souci de la simplicité ne suffit sans doute pas à expliquer ces
va-et-vient. Le choix de personnages sans passé précis, qu’aucun enca-
drement antérieur n’empêche de se consacrer exclusivement à Julie et à
ses entours, facilite bien sûr grandement la belle simplicité d’une intrigue
qui se trouve dispensée du coup de toute complication adventice. Il cor-
respond aussi, je crois, à un enjeu plus profond. Julie et Claire paraissent,
quand on y réfléchit, à peine moins isolées que les trois protagonistes
masculins : les d’Etange n’ont rien d’une tribu, ils n’ont apparemment ni
parents ni véritables alliés et il n’est pas un instant question que le vieux
Baron puisse proposer à sa fille un conjoint qui aurait le même âge. Il
serait bien entendu excessif d’insinuer que Clarens réunit un ramassis de
rescapés ; reste toujours que l’utopie qui s’y élabore se trouve faire le
bonheur de personnages qui sont tous, au départ et à des degrés divers,
des êtres foncièrement solitaires.
Ce passage de la solitude à une proximité chaleureuse rejoint une as-
piration que le roman a dû partager avec bon nombre de ses lecteurs. Les
émondages du point de départ créent un confort narratif ; elles conso-
nent aussi avec une posture essentielle des Lumières, où l’on reconnaîtra,
au choix, l’individualisme décrit par Louis Dumont ou, pour qui préfère
la terminologie de Charles Taylor, la naissance d’une identité désenga-
gée5. Les deux formules renvoient, je crois, à la même dérive intime, où
les auteurs s’accordent l’un et l’autre à reconnaître un profil anthropolo-
gique majeur de notre modernité, qui se distinguerait sur ce point de
toutes sociétés traditionnelles. Les personnages de La Nouvelle Héloïse
risquent d’incarner à leur manière cette essentielle désinsertion, qui serait
à peu près inimaginable dans un roman du XVIIe siècle. Les bergers de
L’Astrée, la Princesse de Clèves, voire les personnages de Robert Challe
paraissent tous foncièrement encadrés. Jean-Jacques fait agir des mo-
nades, fussent-elles, dans le cas des cousines, quelque peu gémellaires.

Le succès du roman serait alors dû au fait que, rejoignant là encore un


cheminement et un espoir très partagés, Julie et les siens cherchent pas-
sionnément à dépasser cet isolement premier. La Nouvelle Héloïse convie à

5 Cf. notamment Louis Dumont, Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur
l’idéologie moderne, Paris, Seuil, 1983; Charles Taylor, Les sources du moi. La formation de
l’identité moderne, Paris, Seuil, 1998.
196 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

croire que les âmes sensibles, en faisant confiance à leurs propres senti-
ments et en se faisant confiance les unes aux autres, peuvent instaurer
une proximité à la fois fervente et vertueuse. Clarens conjure, au terme
d’une alchimie complexe dont le roman s’emploie à retracer le détail -et
qu’il interroge sans doute au moins autant qu’il la prône-, les risques de
solitude et d’immoralité qui sont l’envers secret de la nouvelle liberté
revendiquée par les Lumières.
Milord Edouard compte lui aussi s’installer à demeure dans ce bio-
tope idéal. Il se distingue des autres personnages dans la mesure où il
n’est pas d’emblée disponible. Très peu requis apparemment par ses
devoirs de pair d’Angleterre, il doit se libérer au moins de quelques enga-
gements affectifs – alors que Saint-Preux doit seulement (si l’on ose dire)
sublimer son amour pour Julie et que Wolmar se trouve violemment
expulsé de sa patrie d’origine. Il n’en garde, autant qu’on voie, aucune
nostalgie et ne se trouve pas non plus exposé à un quelconque retour
offensif de ce passé6. Bomston, lui, doit s’arracher lui-même à ses liens
antérieurs. La version définitive du roman se contente d’évoquer assez
rapidement cette liquidation et détaille surtout le rôle de Saint-Preux, qui
se montre capable, une fois sa propre guérison acquise, d’aider efficace-
ment son ami ; les Amours finalement écartées expliquent la préhistoire
qui a amené Edouard à ces affres déchirantes.
Que Jean-Jacques ait été tenté de fournir un tel détail n’est sans doute
pas très surprenant. Peu importe qu’il aurait été très peu « vraisem-
blable » de réunir autour de Julie trois protagonistes tous libérés de
toutes attaches : La Nouvelle Héloïse est très peu gênée par des scrupules
véristes. Reste que l’imagination romanesque comporte elle aussi ses
équilibres. Aux côtés de l’ancien amant et du mari, Edouard fait inévita-
blement, dans l’économie globale du roman, un third man assez effacé.
Son rôle essentiel, dans les Quatrième et Cinquième Parties, est d’être le
destinataire des longues lettres de Saint-Preux sur le monde idéal de Cla-
rens. Comme le titre est un peu mince pour l’y agréger (ou, ce qui revient
au même, pour lui reconnaître une belle âme), il ne restait qu’à lui assurer
une physionomie intrinsèquement intéressante en dehors de l’intrigue
centrale. Jean-Jacques a pu imaginer ses Amours – ou la version plus cir-

6 On peut s’amuser un instant à imaginer le roman plus réaliste du XIXe siècle, où


l’harmonie de Clarens serait compromise par un risque permanent d’espionnage ou
d’attentats : Jean-Jacques n’imagine pas encore qu’un gouvernement tyrannique puisse
surveiller ses exilés.
La Nouvelle Héloïse 197

constanciée dont elles seraient un « extrait » – à partir d’une très élémen-


taire horreur du vide.

Une méchanceté irrémédiable


La vraie question est plutôt de savoir pourquoi il les a finalement sa-
crifiées. À lire ces quelques pages de près, on s’aperçoit qu’elles prennent
à plus d’un égard le contre-pied du message central du roman. Le roman
de Rousseau parie sur la possibilité d’une conversion, par laquelle les
passions qui auraient pu déclencher les pires désordres deviennent au
contraire le plus ferme appui de la vertu. Les Amours sont bien près de
faire au contraire l’histoire d’une conversion impossible.
La Marquise romaine qui est le premier amour d’Edouard n’aurait pas
seulement été, si Jean-Jacques avait conservé ces pages dans la version
définitive, la seule méchante du roman. Elle y aurait introduit encore le
scandale d’une méchanceté foncièrement irrémédiable. Le noble amour
d’Edouard ne laisse pas de la toucher ; il ne suffit pas à l’élever durable-
ment au-dessus d’elle-même :

Quand les leçons de la vertu prenaient dans sa bouche les accents de


l’amour, [Edouard] la touchait, il la faisait pleurer ; ses feux sacrés
animaient cette âme rampante ; un sentiment de justice et d’honneur
y portait son charme étranger ; le vrai beau commençait à lui plaire ; si
le méchant pouvait changer de nature, le cœur de la Marquise en au-
rait changé (p. 750 ; je souligne).

Voici donc un changement en mieux qui semble radicalement exclu ; qui


se trouve être méchant est voué à le rester à jamais. La Marquise multi-
plie donc les crimes – ou du moins les intentions criminelles puisque ses
projets de meurtre, par chance, ne lui réussissent pas trop. Elle finit par
succomber à une maladie due aux «transports de sa rage » (p. 652) et qui
ne l’amène toujours pas, sur son lit de mort, à de meilleurs sentiments.
Cette agonie impénitente, qui, elle, figure bien dans le texte définitif, y
précède de quelques semaines la mort de Julie. Il y a là, à bien y réfléchir,
de quoi suggérer une analogie assez inquiétante. Julie découvre, sur son
lit de mort à elle, qu’elle est moins guérie de son amour qu’elle ne l’avait
cru ; elle remercie le ciel de lui avoir laissé cette «illusion» tant qu’elle lui
avait été « salutaire », mais n’en constate pas moins qu’elle aussi n’a pas
vraiment su changer :
198 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Vous m’avez cru guérie et j’ai cru l’être. Rendons grâce à celui qui fit
durer cette erreur autant qu’elle était utile ; qui sait si me voyant si
près de l’abîme, la tête ne m’eût point tourné ? (p. 740-741)

La critique a souvent insisté, à la suite des correspondants eux-mêmes7,


sur le parallélisme entre les renoncements vertueux de Julie et de Lauret-
ta8, et s’est émerveillée alors, à moins qu’on ne préférait ironiser, sur
l’audace du rapprochement. La Marquise fait un double plus scandaleux
encore. « La tête » lui aura « tourné » pour de bon, c’est-à-dire bien sûr
pour le pire, un pire que Julie aura seulement côtoyé à son insu, mais que
la Marquise, pour sa part, aura cherché à pratiquer. C’était peut-être une
raison suffisante pour supprimer le détail de ses projets criminels.

Les dangers du bon exemple


Les Amours compromettent le roman de la conversion en retrouvant
le spectre d’une nature mauvaise immuable et condamnée du coup à
fomenter toujours de nouveaux crimes. Ce n’est pas leur seul côté trou-
blant. Les conversions ambitionnées dans La Nouvelle Héloïse sont à la
fois l’effet d’un effort très concerté et du rayonnement irrésistible d’une
personnalité hors du commun. Nous n’avons pas à trancher ici s’il y a là
une complexité suprême ou, au contraire, une incohérence fondamentale
de la leçon enseignée ; on admettra toujours que, dans le texte tel que
nous le lisons, le bonheur de Clarens est dû – au moins aussi et de fait
très largement – à l’impact personnel de Julie, qui irradie tout son entou-
rage et élève tous ses interlocuteurs au-dessus d’eux-mêmes. Le roman
de Rousseau parie (je reprends à dessein le même mot) sur l’efficacité
quasi miraculeuse d’un grand exemple.
Sur ce plan encore, les Amours introduisent une curieuse dissonance.
L’épisode illustrerait plutôt les méfaits possibles d’un bon modèle, qui,
en l’occurrence, fait surtout le malheur de celles qu’il fascine. Milord est
lui aussi, à Rome, très supérieur à ses entours ; l’admiration que cette
supériorité inspire déclenche cette fois des catastrophes. Tout en
échouant à transformer durablement la Marquise, il réussit au moins un
moment à lui inspirer « plus de délicatesse » ; elle l’amène à « faire cher-
cher dans tout Rome une jeune personne facile et sûre » avec laquelle

7 Cf. notamment p. 626-28 (= V,13).


8 Voir, pour un exemple récent, Yannick Séité, Du livre au lire, La Nouvelle Héloïse roman
des Lumières, Paris, Champion, 2002, p. 439-440.
La Nouvelle Héloïse 199

Bomston, qui ne veut plus être l’amant de la Marquise depuis qu’il la sait
mariée, pourra goûter des plaisirs indispensables « dans un climat où les
sens ont tant d’empire » (p. 750). Admettons qu’il y a là certain désinté-
ressement et que tout le monde acquiert la moralité qu’il peut. Il est plus
grave que la Marquise, par ce qui est ainsi le plus beau geste de sa vie,
fait, sans le chercher, le malheur de la « jeune personne » qu’elle finit par
dénicher. Conviée à des tête-à-tête ardents dont elle devrait suppléer le
dénouement, Laure « regard[e] et vo[it], dans le vrai tableau de l’amour,
un objet tout nouveau pour elle » (p. 751) et ne tarde pas à tomber
amoureuse à son tour :

Les corps combustibles ne brûlent point d’eux-mêmes ; qu’une étin-


celle approche et tout part. Ainsi prit feu le cœur de Laure aux trans-
ports de ceux d’Edouard et de la Marquise. À ce nouveau langage, elle
sentit un frémissement délicieux ; elle prêtait une oreille attentive ; ses
avides regards ne laissaient rien échapper […]. Ainsi la première
image de l’amour lui fit aimer l’objet qui la lui avait offerte. S’il n’eût
rien senti pour une autre, peut-être n’eût-elle rien senti pour lui
(p. 753).

Ce « tout part » suggère un incendie catastrophique plutôt qu’une ar-


deur heureuse… Laure savoure bien un bref moment le « trouble de
l’amour naissant » qui serait « toujours doux » (p. 753). Elle réalise
presque aussitôt que l’amour d’une courtisane pour un pair d’Angleterre
n’a de toute évidence aucun avenir :

Sans honneur, sans espoir, sans ressources, elle ne connut l’amour


que pour en regretter les délices. Ainsi commencèrent ses longues
peines, et finit son bonheur d’un moment (p. 754).

Le lecteur ne manque pas de se dire que si la « première image » trop


séduisante lui avait été épargnée, elle aurait pu être, sinon heureuse, du
moins contente de son sort. Le rayonnement moral d’Edouard, tout
vertueux qu’il se voulût, fait surtout que ni la Marquise ni Laurette ne
peuvent se détacher de lui et cause ainsi le malheur de l’une comme de
l’autre.
Laurette finit certes par abandonner son métier pour s’établir pen-
sionnaire dans un couvent ; il serait inimaginable, dans ce roman ver-
tueux, de ne pas applaudir à un tel effort. Reste qu’il ne lui vaut pas tout
à fait la paix d’une bonne conscience. Edouard, qui estime que la « vertu
200 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

naissante [de Laurette] a besoin d’appui » et que c’est « à lui de la soute-


nir » (p. 758), la visite régulièrement dans son parloir. Il entretient ainsi
des tourments que son absence aurait pu contribuer à guérir. Le spec-
tacle d’une « âme grande et belle » (p. 759) peut faire beaucoup de mal,
tel est le message objectif d’un épisode dont on comprend du coup qu’il
détone dans un roman où la grande âme de la divine Julie est censée
ennoblir tous ceux qui la rencontrent. Bomston, dans ce sens, est lui
aussi, par un tout autre biais que la Marquise, un double grimaçant de
Julie.

Cela suffit-il à expliquer la suppression de l’épisode ? La Nouvelle Hé-


loïse, me dira-t-on, n’en finit pas d’aligner les dissonances. On s’accorde
aujourd’hui à estimer que Jean-Jacques y propose à la fois un roman et
son antiroman, la réalisation héroïque d’un idéal très élevé et la mise en
perspective critique de cette entreprise. Le roman comble, comme aucun
autre ne l’avait fait avant lui, les aspirations les plus survoltées des âmes
sensibles. Il se donne à lire aussi bien comme une expérience de pensée,
où l’auteur s’offrirait des conditions optimales pour mieux jauger, en
l’absence de tout méchant qui compliquerait les choses, les chances et les
risques intrinsèques de son rêve. « La force du livre de Rousseau est de
renvoyer incessamment son lecteur à de l’indécidable »9 et de se prêter
du coup aussi bien à un émerveillement ému qu’à des questionnements
infinis.
Les lecteurs de l’édition originale auront le plus souvent préféré la
première voie. C’était s’aligner sur la perspective des personnages eux-
mêmes, qui sont, dans ce roman épistolaire, les seuls qu’on entend lon-
guement – et qui ne sont que trop portés à se féliciter réciproquement de
leur sublimité inégalée. Le lecteur moderne penche spontanément dans
l’autre sens, mieux accordé aux réflexes de notre ère du soupçon. La
suppression finale des Amours de Milord Edouard Bomston présente, du
coup, l’intérêt majeur de montrer que Jean-Jacques, pour sa part, a de
toute évidence voulu et programmé ces deux lectures. Son roman cultive
un équilibre instable, qui ne permet jamais de trancher s’il construit ou
s’il déconstruit son propre idéal : c’est qu’il fait, de parti pris, les deux à la
fois. Les Amours ont dû être évincées de la version définitive parce
qu’elles abondaient trop massivement dans le sens critique. Qui veut
préserver une oscillation indéfinie doit éviter les points de non-retour.

9 Y. Séité, Du livre au lire…, op. cit., p. 191.


La Nouvelle Héloïse 201

Peut-on imaginer Bomston heureux ?


À lire le texte de près, on se demande s’il ne charrie pas un troisième
message plus scandaleux encore que la méchanceté sans remède ou le
danger des beaux exemples. Edouard renonce à ses amours romaines
pour venir s’installer à Clarens. Il se hausse ainsi au niveau des autres
habitants de cet Élysée, qui sont tous – sauf Wolmar qui n’a rien à sacri-
fier – des héros du renoncement. Les Amours donnent aussi à penser que
son renoncement aura été très facile.
Facilité d’abord sociologique. Edouard traverse sans doute des affres
déchirantes ; elles lui laissent au long de ces dix pages une très évidente
liberté de décision. Il ne tiendrait qu’à lui, après la mort du Marquis,
d’épouser sa veuve. Les scrupules délicats et quelque peu dérisoires qu’il
invoque pour n’en rien faire prouvent surtout que son cœur ne le porte
plus de ce côté-là. Laurette, elle, peut refuser, son passé lui interdisant
toute autre aspiration, de devenir la maîtresse d’Edouard ; il reste tou-
jours le maître de sa vie puisqu’elle n’a d’autre choix réel que de prendre
le voile pour lui rendre sa liberté entière. Edouard admire son sacrifice,
Saint-Preux s’emploie même à l’y décider ; pas un mot n’indique que
personne s’inquiète un seul moment d’une clôture volontaire qui n’a rien
à voir avec une quelconque vocation.
Jean-Jacques aurait-il estimé que, les Italiennes étant toutes pieuses, le
couvent leur convient a priori ? Sans aller jusqu’à une telle caricature, il
est permis de penser que l’épisode illustre à sa façon le conformisme
viscéral d’un grand roman qui, en dépit de ses protestations enflammées
en faveur des droits imprescriptibles de l’amour, défère aussi très large-
ment à l’ordre établi. On sait que Jean-Jacques a envisagé pendant
quelque temps de conclure son épisode par un mariage du Lord avec la
courtisane, qui aurait eu après cela d’excellentes raisons de s’installer à
Clarens plutôt qu’à Rome ou à Londres. Il a finalement reculé devant
une transgression que plus d’un lecteur aurait sans aucun doute jugée
plus extravagante encore qu’audacieuse. Le dénouement finalement rete-
nu avait peut-être contre lui, à l’inverse, de sacrifier trop visiblement aux
préjugés ambiants. À l’abréger autant que possible, Jean-Jacques
s’efforce, si on me permet un anachronisme qui n’en est pas tout à fait
un, d’être politiquement correct.

Le problème n’est d’ailleurs pas seulement idéologique. Les renonce-


ments de La Nouvelle Héloïse sont le joyau d’une dialectique: les person-
nages sont censés dépasser leur individualisme premier pour se rejoindre
dans une communion fervente à la fois passionnée et vertueuse. Julie,
202 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

puis Saint-Preux consentent à un sacrifice héroïque qui, du même mou-


vement, sauvegarde et transfigure leur amour. Il n’est, à y réfléchir, pas
évident que ce renoncement est toujours et forcément aussi douloureux
qu’on veut nous le faire croire. S’il est vrai que la sensibilité dénie et sur-
compense un individualisme fondamental, le sacrifice consenti peut se
profiler aussi comme une manière de retour paradoxal, et secrètement
convoité, à la case départ. L’individu y reprend une liberté qui ne peut
pas ne pas combler une de ses aspirations les plus puissantes. Le vrai
scandale des Amours est peut-être dans leur dernier paragraphe, qu’on
dirait traversé d’un étrange soupir de soulagement :

Edouard aimé de deux maîtresses sans en posséder aucune, paraît


d’abord dans une situation risible. Mais sa vertu lui donnait en lui-
même une jouissance plus douce que celle de la beauté, et qui ne
s’épuise pas comme elle. Plus heureux des plaisirs qu’il se refusait que
le voluptueux n’est de ceux qu’il goûte, il aima plus longtemps, resta
libre et jouit mieux de la vie que ceux qui l’usent (p. 760).

Edouard semble bien se féliciter d’avoir su se détacher de ses deux par-


tenaires ; comme sa « vertu » consiste surtout à agréer le sacrifice de
Laure, la « jouissance » qu’il y trouve se délecte moins d’une légitime
fierté (il n’a finalement pas de quoi être très content de lui-même) que
d’une solitude retrouvée.
Son qui perd gagne paraît plus troublant encore quand on s’avise que,
si les Amours avaient fait partie du texte même du roman, ce dernier pa-
ragraphe proposerait, dans la chronologie globale de l’ensemble, son
instantané le plus tardif. Cet Edouard heureux de « rest[er] libre » ne se
serait en effet pas seulement consolé de la perte de la Marquise et de
Laurette, mais encore de la mort de Julie. Il n’est pas évident non plus
que la « jouissance » qu’il trouve « en lui-même » soit effectivement sa-
vourée à Clarens ; sa belle autarcie semblerait plutôt se passer de tous
entours trop chaleureux. Il serait bien entendu assez vain de trop spécu-
ler sur le sort précis que Jean-Jacques a pu envisager pour son person-
nage ; il reste sque ce tout dernier moment du roman s’envisage ici, de
façon satisfaisante, sans la moindre référence à la réunion finale des
belles âmes. On pourrait flairer là le secret le plus inavouable des cœurs
sensibles.
Une Princesse de Clèves sentimentale
Motifs de retraite

Jacques Rochette de La Morlière (1719-1785)1 s’est inspiré à la fois,


au gré d’humeurs et surtout d’opportunités changeantes, de Crébillon fils
et de Prévost. Son roman le moins oublié2, Angola (1749), est d’accent
libertin ; Prévost lui inspire des récits pathétiques où les personnages se
trouvent exposés quasiment sans défense, mais non sans se plaindre
copieusement, aux coups d’une terrible destinée. Ce registre sombre
domine entre autres son dernier recueil Le Fatalisme ou Collection d’anecdotes
pour prouver l’influence du sort sur l’histoire du cœur humain (1769). La collection
se réduit à trois anecdotes, dont les deux dernières ont un accent prévos-
tien très marqué3 ; la première, qui est aussi la plus brève (et sans doute la
plus réussie)4, prolonge plutôt La Princesse de Clèves5.
Motifs de retraite couvre à peine une vingtaine de pages dans l’édition
de la Pléiade et reste donc, à ce niveau quantitatif élémentaire comme à
celui de la qualité où le décalage n’est que trop évident, très en-deçà de

1 Pour une vue d’ensemble du personnage, Cf. surtout Raymond Trousson, « Le cheva-
lier de La Morlière. Un aventurier des lettres au XVIIIe siècle » in Bulletin de l’Académie
Royale de Langue et de Littérature Françaises, LXVIII/3-4 (1990), p. 218-99.
2 On peut le lire aujourd’hui dans trois éditions savantes, dues respectivement à Jean-
Paul Sermain, Paris, Desjonquères, 1991; Raymond Trousson, Romans libertins du XVIIIe
siècle, Paris, Laffont, 1993, p. 373-483; et Roman Wald-Lasowski, Romanciers libertins du
XVIIIe siècle I, Paris, Gallimard, 2000, p. 673-800.
3 La littérature critique sur ces deux récits se réduit à quelques lignes de Laurent Versini,
« Quelques thèmes empruntés à Prévost par le roman français au XVIIIe siècle » in L’abbé
Prévost, Aix-en-Provence, Ophrys, 1965, p. 242 et à trois pages de Raymond Trousson,
« Le chevalier », art. cit., p. 292-294.
4 Henri Coulet la reprend dans ses Nouvelles du XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 2002, p.
695-713. Nos références renvoient à cette édition.
5 Pour une vue globale de la postérité de Mme de Lafayette au XVIIIe siècle, Cf. quelques
paragraphes excellents de Pierre Fauchery, La destinée féminine dans le roman européen du
XVIIIe siècle, Paris, Colin, 1972, p. 60-62 ainsi qu’un bref article de Laurent Versini,
« Filles légitimes et illégitimes de La Princesse de Clèves. Histoire littéraire et histoire des
mentalités » in L’Histoire littéraire, sa méthode et ses résultats. Mélanges offerts à Madeleine Ber-
taud., Luc Fraisse éd., p. 191-197. Voir aussi, pour le roman qui nous occupe, un bel
article de Joséphine Grieder, « La Morlière’s Motifs de retraite : an eighteenth-century Me-
tamorphosis of La Princesse de Clèves » in French Review, LI (1977-78), p. 10-14.
204 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

La Princesse. Les ressemblances n’en sont que plus voyantes. Eduquée,


comme la Princesse, par sa mère, la narratrice de Motifs épouse, sans
amour mais aussi sans la moindre révolte, le mari qu’elle lui recom-
mande. Devenue ainsi Marquise de Terville, elle regrette de ne pouvoir
répondre comme il le désirerait aux sentiments passionnés de son mari,
puis s’éprend d’un ami de celui-ci, le Comte de Térigny. Quand elle
craint ne pouvoir se garantir autrement de toute faiblesse, elle choisit,
comme la Princesse, d’avouer ses sentiments à son mari. Partant de là,
l’intrigue s’écarte pendant quelques pages du modèle canonique ; tou-
jours est-il que le Marquis finit par mourir de chagrin et que sa veuve se
retrouve, au dernier paragraphe, pensionnaire dans un couvent où elle
compte passer le reste de ses jours. Le récit reprend, en la réduisant
presque à une épure, une trajectoire qui a dû se savoir éminemment re-
connaissable.
Elle se développe ici dans un entourage nettement plus raréfié. Mme
de Lafayette, on s’en souvient, insère quatre épisodes qui ont, à divers
titres, valeur d’avertissement. Les vingt pages de La Morlière se seraient
mal prêtées à ce genre de contrepoints. Il est moins anodin que la Prin-
cesse évolue presque constamment dans un monde très peuplé, celui de
la cour des Valois, où sa présence est impérieusement requise et où les
autres courtisans semblent avoir un droit de regard de tous instants sur
ses faits et gestes. La future Marquise de Terville grandit dans un milieu
plus choisi. Sa mère n’admet dans son salon que quelques amis triés sur
le volet :

Avec des qualités […] rares, elle eût attiré chez elle ce que Paris ren-
fermait de gens en état de bien sentir ce qu’elle valait, et qui pouvaient
répondre à sa façon de penser ; mais elle ne s’appliquait à admettre
dans sa maison qu’un petit nombre de personnes distinguées par leur
esprit, et ce qui est préférable par le bon esprit. (p. 696)

La narratrice se dit ‘charmée’ de cette vie et affirme ne « désir[er] rien de


plus » (p. 696) ; sa vie, dans ce sens, commence d’emblée par une ma-
nière de retraite. Son mariage ne la fait guère plus entrer dans le monde.
Même si la jeune mariée s’attribue un instant « le goût de la bonne com-
pagnie » (p. 697), tout se passe comme si elle ne la voyait que chez sa
mère, où cette « compagnie », qui plus est, reste singulièrement anonyme.
Le texte ne nomme que le mari et le soupirant, qui ne semblent jamais
requis, de leur côté, par aucune obligation ou ambition extérieures.
Quand la Marquise craint de trop voir Térigny, l’aveu au mari cherche
Motifs de retraite 205

surtout à l’écarter de la maison: on priera Térigny d’espacer ses visites. La


Princesse ne s’avisait pas de demander rien de tel puisque aussi bien elle
ne vivait pas chez elle ; elle demande plutôt de pouvoir s’absenter elle-
même de la cour, ce que, de toute manière, le Prince ne saurait décem-
ment lui permettre.

La nouvelle de La Morlière présuppose certaine sécession peu ou


prou inimaginable un siècle plutôt. Mme de Lafayette et ses contempo-
rains parlaient quasi indifféremment de nouvelles historiques et galantes et
combinaient volontiers les deux adjectifs: les heurs et malheurs amou-
reux qu’elles relataient se trouvaient inévitablement enserrés depuis tou-
jours dans une trame plus large et très communément partagée. Personne
ne s’avisait encore au XVIIe siècle de ne s’intéresser qu’à ses seules affec-
tions personnelles. Dans le roman sentimental, le désintérêt fondamental
pour tout ce qui dépasse le cercle étroit des intimes fait au contraire fi-
gure d’évidence première.
L’histoire des « mentalités » de naguère aurait reconnu ici certain avè-
nement moderne de la vie privée, qui, à en croire Philippe Ariès et les
siens, aurait pris la relève des sociabilités plus larges, villageoises ou cor-
poratives, des communautés traditionnelles. La cour des Valois de Mme
de Lafayette reste le village le plus éminent d’une très vieille France. Les
Terville, pour leur part, se détacheraient déjà sur l’anonymat d’une mé-
gapole moderne (pour laquelle le romancier serait plutôt « en avance »
sur son temps: le vrai Paris du XVIIIe continue largement à vivre dans la
rue6). Pareilles analogies sont sans doute plus suggestives que proprement
éclairantes. Elles ne suffisent surtout pas à expliquer l’étrange ferveur
avec laquelle les âmes sensibles savourent, à l’écart du monde, les délices
de leurs affections – et qui contraste si vivement avec la résignation un
peu morose avec laquelle la Princesse et les siens se plient aux impératifs
de leur monde.
Cette ferveur s’explique si l’on veut bien admettre que les dérives vers
la vie privée dont le roman sentimental se fait l’écho sont liées à leur tour
à une mutation plus fondamentale encore. Notre monde moderne se
distingue peut-être surtout des sociétés traditionnelles par un individua-
lisme inédit, qui est à la fois sa principale conquête et son problème le
plus lancinant. L’individu s’affranchit de toutes soumissions coutumières
et y gagne une liberté que ses aïeux n’auraient jamais imaginée ; elle le

6 On aura reconnu un titre déjà un peu ancien d’Arlette Farge, Vivre dans la rue à Paris au
XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1979.
206 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

prive aussi du réconfort de coude-à-coude sans âge qui, pour avoir été
sans aucun doute fort contraignants, étaient aussi imprescriptibles. Se
creuse ainsi une distance interhumaine radicale, qui devait souvent pa-
raître intolérable, voire monstrueuse. La ferveur des cœurs sensibles
cherche à conjurer ou à dénier ces inquiétudes-là.
Dénégations elles-mêmes irrémédiablement inquiètes: on craint tou-
jours que des rapports basés sur la seule affectivité (c’est la définition
d’un lien sentimental) ne soient trop précaires pour contrebalancer dura-
blement l’érosion de tous autres attachements. Les choix du cœur, d’être
eux aussi foncièrement libres, sont exposés aux pires intermittences et
toujours révocables ; la sensibilité voudrait surclasser ce risque mais en
reste aussi bien hantée. Les belles âmes n’y échappent, et jamais définiti-
vement, que par une surenchère permanente, qui multiplie les protesta-
tions passionnées et les gestes qu’on voudrait eux aussi éloquents.

Motifs de retraite réécrit La Princesse de Clèves dans ce sens sentimental.


Le soupçon d’inconstance qu’il s’agit désormais de conjurer s’y profile
d’ailleurs lui aussi ; c’est là presque une constante du genre, où les propos
exaltés alternent souvent, pour qui y prend garde, avec d’étranges fêlures.
Les âmes sensibles se montrent souvent capables des désinvoltures les
plus déconcertantes. Ces failles se concentrent ici autour du personnage
du soupirant, ce qui est assez logique quand on pense que Nemours aura
commencé lui aussi par multiplier les conquêtes. La Morlière, qui recon-
figure les profils du mari et de l’épouse, aurait pu proposer un Térigny lui
aussi uniment sentimental ; la Marquise souligne au contraire, à sa pre-
mière entrée en scène, qu’ « avec moins de légèreté il eût été parfait » et
qu’elle souhaitait donc « que cette folie l’abandonnât » (p. 698). Elle
l’abandonne en fait presque aussitôt et ne joue dès lors aucun rôle dans la
suite. La notation, d’être parfaitement inutile, a une saveur de lapsus7.
Térigny, de toute manière, ne tarde pas à tomber amoureux de son
côté et finit même, quand il comprend que tous espoirs lui sont interdits,
par entrer chez les Chartreux. Le duc de Nemours n’avait jamais envisagé
pareille extrémité ! On n’en est que plus frappé de voir que le Marquis de
Terville « regard[ e] la retraite du Comte de Térigny comme une légèreté
de jeune homme qui ne se soutiendrait pas longtemps » et, surtout, que

7 Lapsus au sens figuré, comme de bien entendu : le narrateur fournit une précision tout
à fait inutile à son propos et dont on se demande donc si elle ne trahit pas une préoccu-
pation/obsession secrète. Il serait évidemment vain de se demander comment la jeune
épouse, jusque-là insensible à la passion de son mari, pouvait s’éprendre précisément
d’un tel personnage.
Motifs de retraite 207

« ce doute qu’il paraissait former sur la sincérité de son amour » (p. 706)
semble offenser la Marquise. La suite, qui plus est, confirmerait plutôt ce
scepticisme: le Comte se laisse convaincre par son vieux père de rentrer
dans le siècle et même d’y consentir à un mariage de raison. Il ne regrette
pas trop que sa jeune épouse, qui mériterait un mari aimant, souffrira de
sa froideur :

J’ai honte de ne pouvoir donner à une femme charmante qu’une in-


différence, dont elle aurait sûrement triomphé sans une rivale comme
vous ; je l’épouse cependant […] ; il semble que ma situation me
rende un peu dur pour les autres. (p. 710)

Tout cela n’a rien de précisément répréhensible dans un milieu qui ad-
mettait comme on sait les mariages de raison, mais donne toujours à
penser que les qualités de cœur du Comte sont au moins sujettes à cau-
tion.
L’amour de la Marquise naît de son côté à la faveur de tête-à-tête
auxquels le texte attribue une curieuse visée thérapeutique :

[L]es fréquentes visites [de Térigny] lui avaient donné une liberté
d’entrer dans la maison qui lui permettait d’y venir à toutes les
heures ; lors même que je paraissais plus misanthrope que de cou-
tume, il était chargé du soin de me guérir, mon âge me rendait sans
conséquence aux yeux de ma mère, et mon indifférence rassurait mon
mari. (p. 699)

La notation saugrenue paraît à son tour symptomatique: s’il est vrai que
le roman sentimental cherche pour l’essentiel à guérir une froideur pre-
mière que le terme de misanthropie ne désigne après tout pas trop mal, La
Morlière se donne décidément un point de départ très adéquat ! Sa thé-
rapie réussit ensuite de la façon la plus sensationnelle. Le Comte inspire à
la jeune épouse jusque-là indifférente et plutôt heureuse de l’être8 un
sentiment qui s’avérera indéracinable et que lui-même partage jusqu’à
son dernier jour.

8 Il se trouve en effet qu’au début de son histoire, la Marquise ne se profile pas encore
comme une héroïne du sentiment. Son mariage sans amour ne la chagrine pas : « un
caractère comme le [s]ien trouvait son bonheur dans la tranquillité uniforme d’une telle
union ». (p.697)
208 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Amour malheureux certes, et qui choisit de le rester: la Marquise,


comme la Princesse, avoue tout à son mari et refuse après la mort de
celui-ci d’épouser son soupirant. La différence est que tant de vertu sert
surtout, en l’occurrence, à illustrer une fondamentale permanence. L’amour
de la Marquise paraîtrait incomparablement moins impressionnant s’il
avait pu déboucher sans autres problèmes sur un quelconque dénoue-
ment heureux. Il donne toute sa mesure (ou si l’on préfère toute sa dé-
mesure) en se heurtant à des obstacles qui ne l’entament jamais pour de
bon. La Marquise ne réussit pas à s’interdire les rêveries et s’oublie quel-
quefois, entre les bras d’un mari qu’on devine très assidu « jusqu’à sou-
haiter son bonheur au comte de Térigny » ; les « cruels remords» qu’un si
étrange « égarement » lui inspire l’« agit[ent] d’autant plus qu’ils
n’étouffent point les secrètes impressions de [s]on cœur » (p. 700).
L’amour est plus fort que la honte. Il est aussi, même s’il ne fait rien
transgresser, plus fort que la vertu. L’aveu au mari, qui ne va bien sûr pas
jusqu’à préciser tous ces « égarements », donne un instant l’illusion de
retrouver quelque tranquillité ; le répit est des plus éphémères :

Je ne demeurai pas longtemps dans cette assiette tranquille: ce n’est


jamais impunément qu’on irrite l’amour ; ses vengeances sont plus
cruelles que ses faveurs ne sont douces ; il ne tarda pas à me remplir
d’un regret mortel sur la démarche que j’avais faite, et à déchirer
cruellement ma blessure en redoublant ma tendresse pour le Comte.
(p. 702)

La Marquise craint donc qu’elle sera fatalement incapable de garder au


moins les apparences :

Comment [...] cacher ce qui préside aux actions les plus indifférentes
de ma vie, ce qui nuit et jour m’occupe sans relâche ? (p. 703)

Le dévouement héroïque de Térigny, qui se jette chez les Chartreux,


aboutit d’abord à « redoubl[er] encore » (p. 705) l’amour de la Marquise.
S’ensuit une crise dangereuse, qui fait alterner syncopes et délires et de-
vant laquelle le mari se montre d’une patience admirable ; elle aboutit
encore à des résolutions vertueuses, mais tout aussi foncièrement im-
puissantes :

Mais l’image trop chère du Comte ne tarda pas à venir renverser tout
cet édifice chimérique ; je le suivais dans son cloître ; mon œil rempli
Motifs de retraite 209

de pleurs pénétrait dans cette cellule que mes cruautés l’avaient con-
traint de chercher, pour unique asile […] ; je le conjurais, comme s’il
eût pu m’entendre, de me pardonner ma barbarie, en faveur d’un
amour qui ne s’éteindrait jamais. (p. 708)

L’amour de la Marquise « s’irrit[ e ainsi] plus que jamais » (p. 709). La


nouvelle du mariage de raison du Comte n’arrange évidemment rien :

Je fis de vains efforts pour me rendre maîtresse de mon émotion. Je


croyais que deux ans d’absence, et les réflexions que la vertu
m’inspirait sans cesse, avaient affaibli ma passion pour le Comte : in-
sensée que j’étais ! je ne tardai pas à ressentir de nouveau toutes les
fureurs de l’amour et de la jalousie. (p. 710)

La mère de la Marquise, contrairement à Mme de Chartres, ne se


doute pas des sentiments de sa fille. Quand elle lui parle un jour, sans
penser à mal, de la soudaine vocation du Comte, elle imagine qu’il doit
s’agir d’un « expédient dont il s’est avisé pour faire consentir son père à
un mariage, qui sans doute n’est avantageux qu’à son cœur » (p. 709). La
Marquise n’ose la détromper, mais en est toute troublée :

Quoique je ne susse que trop à quoi m’en tenir, il me parut affreux


qu’on pût soupçonner le Comte d’un autre amour que celui qui faisait
notre supplice mutuel, mais qui était l’aliment de notre vie. (p. 709)

Réaction singulièrement disproportionnée à ce qui n’est après tout qu’un


simple propos en l’air. La Princesse ne se serait jamais avisée d’un telle
formule, elle qui se sent parfois humiliée d’être devenue amoureuse9. La
Marquise, pour sa part, tient à son amour, auquel elle ne veut pas céder et
dont elle regrette sincèrement qu’il fasse tant de malheureux, mais qui
reste la grande affaire et le principal intérêt de sa vie – et dont elle note
donc, comme on vient de le voir, tous les irrépressibles réaffleurements.
Ce qui revient à dire qu’elle n’en finit pas de mettre en valeur sa cons-
tance absolue: ses efforts vertueux ne réussissent à chaque fois qu’à la
confirmer.

9 Cf. par exemple, dans un moment où elle croit à une indélicatesse de Nemours : « C’est
pourtant pour cet homme, que j’ai cru si différent du reste des hommes, que je me trouve
comme les autres femmes, étant si éloignée de leur ressembler. » (La Princesse de Clèves,
Antoine Adam éd., Paris, Gallimard, 1966, p. 138)
210 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

A moins qu’on ne préfère dire que c’est plutôt La Morlière qui cé-
lèbre cette constance. La Princesse de Clèves n’était pas loin de dénoncer
l’amour comme une dangereuse chimère. Motifs de retraite y voit, en dépit
de tous les désagréments qu’il entraîne pareillement ici, un sentiment
éminemment précieux et que ses diverses épreuves élèvent plus encore
au-dessus de tout soupçon. Le Marquis de Terville, qui se montre exem-
plairement compréhensif, admire que la « vertu » de son épouse « re-
çoi[ve] un nouveau lustre où celle des autres femmes s’éclipse entière-
ment » (p. 706) ; il pourrait dire aussi bien (mais ce serait sans doute trop
demander à ce tiers pourtant fort commode) que c’est plutôt son amour
lui-même qui reçoit « un nouveau lustre » de toutes les tribulations qu’il
traverse.
La Morlière, ainsi, relate à la fois et presque indistinctement un
triomphe de la vertu et un triomphe de l’amour. La sévère rigueur de
Mme de Lafayette serait incapable d’un syncrétisme si confus. Il devient
moins incompréhensible dans un monde devenu plus individualiste, où
l’intérêt pour autrui n’est plus une évidence première et où les émotions
fortes, du fait qu’elles attachent au moins à quelques intimes, revêtent du
coup une valeur morale. Le sentiment serait assez, dans ce sens, la seule
vertu dont l’individu soit encore capable. Il serait bien sûr absurde de
suggérer que la Marquise reste fidèle à son mari et que Térigny ne
cherche pas à la séduire parce qu’ils s’aiment l’un l’autre ; cette psycho-
logique incongrue aura toujours été, huit ans avant notre nouvelle, la
suggestion centrale de La nouvelle Héloïse, où la belle vertu de Mme de
Wolmar est censée s’inscrire dans le prolongement de son amour. Motifs
de retraite se contente d’un à peu près moins sophistiqué, qui rejoint au
demeurant le régime le plus coutumier du genre.

Les péripéties liées à l’entrée au couvent et au mariage de raison du


Comte représentent la séquence la plus autonome de notre nouvelle. La
suite se rapproche de nouveau de La Princesse de Clèves et en propose un
remaniement dont Mme de Lafayette aurait été fort surprise.
La Princesse, on s’en souvient, refuse d’épouser Nemours pour des
raisons qui sont à la fois de devoir et de prudence. Elle trouverait hon-
teux de donner sa main à l’homme qui avait été, par la jalousie qu’il lui
avait inspirée, la cause involontaire de la mort de son mari et craint aussi
que, l’ayant une fois épousée, il cesserait assez vite d’être amoureux :
Les raisons qu’elle avait de ne point épouser M. de Nemours lui pa-
raissaient fortes du côté de son devoir et insurmontables du côté de
son repos. La fin de l’amour de ce prince et les maux de la jalousie
Motifs de retraite 211

qu’elle croyait infaillibles dans un mariage, lui montraient un malheur


certain...10

Une longue maladie presque mortelle lui apprend ensuite « à se détacher


de toutes choses » ; elle s’en détache si bien qu’elle « surmont[e] aussi les
restes de [sa] passion »11. Nemours finit pareillement, dans le dernier
paragraphe du roman, par se faire une raison :

Enfin, des années entières s’étant passées, le temps et l’absence ralen-


tirent sa douleur et éteignirent sa passion.12

Mme de Lafayette précise, avec la discrétion implacable dont elle a le


secret, que ces années entières ne doivent pas être trop nombreuses: le texte
passe ensuite à la mort de Mme de Clèves, dont la vie fut « assez
courte »13.
Ces défiances comme ces affaissements seraient indécents dans un
récit d’accent sentimental. Exemplaire jusqu’à la mort, le Marquis, qui
meurt pourtant lui aussi de chagrin, recommande à son épouse de se
remarier avec Térigny, providentiellement libre de son côté puisque sa
première épouse vient « de mourir en mettant au monde son premier
enfant » (p. 711). Rien ne devrait donc s’opposer à de secondes noces,
qui ratifieraient cette fois le choix des cœurs. Comme un dénouement si
euphorique ferait une fin banale, la Marquise tombe malade dès le len-
demain de la mort de son mari et ne sort de son délire que pour recon-
naître Térigny, qui a forcé toutes consignes, « à genoux devant [s]on lit »
(p. 712). Son premier cri le rappelle aux convenances: « Malheureux ! lui
dis-je d’une voix étouffée, viens-tu fouler aux pieds la cendre d’un
époux ? » (p. 712). La malade se trouve ainsi créditée, par son mal même
comme par ce renvoi, du renoncement héroïque de Mme de Clèves. Son
scrupule ne s’accompagne toutefois d’aucune défiance. Elle enchaîne au
contraire sur une inquiétude très différente ; la Marquise se sait attaquée
de la petite vérole et craint de donner son mal à son amant:

10 lb., p.178.
11 lb., p. l79.
12 lb., p. l80
13 lb., p.180.
212 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Viens-tu t’exposer à une mort certaine pour me prouver un amour


qui ne me tyrannise que trop ? Ah ! fuis, je t’en conjure ; quoique le
ciel ordonne de moi, ton péril me fait plus trembler que le mien !
Mon amant ne me répondit qu’en se jetant sur mes mains, qu’il bai-
gnit de ses larmes ; je faisais de vains efforts pour m’arracher de ses
bras: je savais qu’il n’avait point payé le tribut à la maladie dont j’étais
attaquée: qu’on juge de ma douleur et de mes craintes ! (p. 712)

L’amour n’a donc pas fini de « tyranniser » les siens: il triomphe ici de la
mort comme il avait déjà triomphé de ) honte et de la vertu14.
Ce qui ne signifie pas, en l’occurrence, qu’il préserve aussi de mourir.
La Morlière se souvient d’un épisode célèbre de La Nouvelle Héloïse, où
Saint-Preux s’expose, quelques semaines avant le mariage de Julie, à
« l’inoculation de l’amour »15. Il ne pouvait s’agir vers ce milieu du roman
que d’une témérité sans véritables conséquences ; Saint-Preux gagne bien
la maladie, mais en guérit presque aussitôt. Il en garde quelques cica-
trices, qui le rendront un peu plus dangereux quand Julie le reverra ma-
riée16. La Morlière choisit de rendre la contagion mortelle: la disparition
de Térigny dispense à la fois son amante de continuer à refuser un se-
cond mariage et de diminuer sa stature héroïque en l’acceptant. La Mar-
quise consacre donc le restant de sa vie à une fidélité endeuillée qui, à la
différence du refus méfiant de la Princesse, ne renie ni n’incrimine rien :

Il est mort ! Victime du plus tendre et du plus généreux amour ! […]


Hélas! mes jours ne seront employés qu’à pleurer éternellement ; mon
amour me reste pour mon supplice et pour servir d’aliment à ma dou-
leur. (p. 713)

14 Térigny proteste, quand on l’arrache enfin d’auprès de la malade, que la Marquise est
le « seul objet qui [I]’attache au monde » (p. 712). La formule, tout sauf inédite, n’en
paraît pas moins singulièrement suggestive. Admettons que La Morlière ne croyait pas si
bien dire.
15 Rousseau, Œuvres complètes II, Bernard Gagnebin et Marcel Raymond éds, Paris, Galli-
mard, 1964, p. 333 (= NH III/14). La formule est reprise au bas de la première estampe
de la Troisième Partie.
16 Cf., plus tard, cette taquinerie de Claire : « Je t’avoue que ces marques de la petite
vérole, que tu regardes tant, me font peur, et jamais le ciel ne s’avisa d’un plus dangereux
fard […]. Sans doute le Ciel a voulu qu’il lui restât des marques de cette maladie pour
exercer ta vertu, et qu’il ne t’en restât pas, pour exercer la sienne » (Rousseau, op. cit., pp.
433-34 Julie IV/8)
Motifs de retraite 213

La Marquise quitte donc le monde « pour ne [s]’ occuper que de [s]es


chagrins » (p. 713). Le souvenir prestigieux de La Princesse aide le lecteur
à croire que ce départ sera définitif ; toujours est-il qu’il auréole une tout
autre « solitude » (p. 713), qui continue foncièrement à cultiver l’amour et
à y trouver – la récurrence du terme n’est guère fortuite – son principal
aliment.

La nouvelle participe en tant que telle de ce culte de l’amour, dont


elle serait même le couronnement. On n’imagine pas Mme de Clèves
s’avisant d’écrire son histoire. La Marquise se sent au contraire, à en
croire son préambule, « une envie démesurée d’instruire le public sur
[s]on compte » (p. 695). Il ne semble pas qu’elle ait, comme telle héroïne
de Mme Riccoboni, à réfuter des calomnies. Sa retraite de jeune femme
aura sans doute occasionné des « bruits singuliers » (p. 695), mais rien
n’indique qu’ils soient désobligeants. Elle ne suggère pas plus, d’après la
convention la plus éculée des préfaces du siècle, une quelconque utilité
morale de son récit. Il ne s’agit donc que de prolonger, en les confiant au
papier, des souvenirs qui lui restent chers :

En entrant dans le monde, j’ai inspiré des sentiments, et malgré la rai-


son j’en ai conçu moi-même, aujourd’hui qu’il ne m’en reste que le
souvenir, mais précieux et ineffaçable, je me plais à les peindre.
(p. 695)

Les mémorialistes de Prévost n’avaient pas des motifs très différents


pour retracer, au soir de leurs vies tourmentées, leurs misères infinies.
Un « trésor de l’absence »
Les Lettres d’Afrique

Les Lettres d’Afrique du Chevalier de Boufflers1 ne semblent toujours


pas occuper, parmi les correspondances sentimentales du XVIIIe siècle,
la place de choix qui leur revient. Notre épistolier reste d’abord, pour la
mémoire cultivée, l’auteur « libertin » d’Aline, Reine de Golconde. Les Lettres,
d’autre part, se singularisent surtout, au premier regard, par leur lieu de
rédaction. Le lecteur moderne y cherche donc d’abord des détails con-
crets sur un monde que les sources, à l’époque, donnent rarement à voir
au quotidien.
Toujours est-il que ce document exceptionnel n’existe qu’à la faveur
d’un nulla dies sine linea amoureux. Au moment de son premier départ
pour le Sénégal, le Chevalier, on le sait, promet à la Comtesse de Sabran
qu’il lui écrira chaque jour, quitte, inévitablement, à expédier ses lettres
par paquets à chaque occasion qui se présentera. La Comtesse le munit à
cet effet d’une liasse de belles feuilles soigneusement numérotées de sa
main, que le Chevalier remplira l’une après l’autre. D’où une série de 592
missives, la plupart assez courtes, où les protestations d’attachement
tiennent au moins autant de place que la transcription des choses vues.
Les conditions très particulières de l’expédition pourraient donner
lieu à tout un débat génologique. Les Lettres ne s’inscrivent pas vraiment
dans un dialogue et réagissent, pour cause, rarement à des envois de la
destinataire. Elles ne glissent pas pour autant au journal intime dans la
mesure où la seconde personne y est omniprésente. Les billets, qui plus
est, font de toute évidence série : chaque feuillet en contient plusieurs et
la Comtesse, de son côté, s’intéressera forcément moins aux nouvelles un
peu anciennes qu’elle peut y apprendre qu’à la permanence d’un souvenir
et à la variété de ses expressions. Le Chevalier, en somme, est très près

1 Chevalier de Boufflers, Lettres d’Afrique à la Comtesse de Sabran, préface, notes et dossier


de François Bessire, Arles, Actes Sud, 1998. Nos références renvoient à cette édition. Le
lecteur soucieux de replacer ces Lettres dans leur contexte global peut désormais se rap-
porter à l’édition complète de la correspondance entre Boufflers et sa Comtesse procurée
par Sue Carrell aux Editions Tallandier.
216 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

d’écrire un roman par lettres destiné à une seule lectrice, qui en est aussi
la protagoniste.
Il y manie de toute manière en virtuose les rhétoriques de l’attache-
ment que les romans et les correspondances sentimentales de son
époque n’en finissent pas, et pour des mises en œuvre souvent pratique-
ment indiscernables, de reconduire. A quoi s’ajoutent ici quelques ac-
cents moins communs, dont je voudrais ébaucher un premier inventaire.

La prose du mariage
Les attachements sentis, au XVIIIe siècle, se démarquent volontiers
des rapports que nouent, parmi le commun des mortels, les convenances
et les conventions du monde. L’amour est un élan spontané qui naît du
plus profond du cœur ; il dédaigne du coup la banalité trop quelconque
du mariage. Le Chevalier, au contraire, n’en finit pas de désigner la Com-
tesse comme sa « femme ».
Ce prestige inédit de l’ « amour conjugal » (p. 156) tient au fait que
Boufflers est Chevalier de Malte ; pour épouser sa Comtesse, il devrait
sortir de l’ordre – et renoncer au plus clair de ses revenus. Le registre
marital y gagne une saveur de transgression et de sacrifice. Le chevalier
ne le pratique et ne peut le pratiquer que dans ces missives confiden-
tielles :

J’aime à te le jurer tous les jours, et mille fois par jour, au fond de ma
pensée, tu es ma femme. (p. 31 ; je souligne)

Au Sénégal, il peut en outre se permettre d’installer le portrait de la Com-


tesse « dans sa chambre » (p. 31), au vu de tout le monde – et affecter
d’oublier que la chose est seulement possible parce que, dans ces parages
lointains où aucun visiteur n’est de son monde, elle passe inaperçue :

Adieu, ma femme, souviens-toi que tu l’es. Ton portrait en est la


preuve ostensive, c’est un mariage déclaré. Hélas, quand serons-nous
en ménage ? (p. 92)

Le mariage devient ainsi, de façon très inhabituelle, comme un super-


latif de l’amour :

La première de toutes [mes affaires], et celle qui ne sera jamais aban-


donnée, c’est notre amour, ou pour mieux dire notre mariage, car nos
Lettres d’Afrique 217

âmes sont si bien mariées, si bien fondues l’une dans l’autre, que le
mot d’amour n’a plus assez de force pour nous. (p. 66)

A trop se répéter, des prétentions si insolites auraient vite fait de paraître


survoltées. Aussi l’épistolier se contente-t-il le plus souvent2 de les sous-
entendre, soulignant, sans autrement la gloser mais avec un prosaïsme
voulu qui l’accentue à sa façon, la note conjugale de ses envois. Accusant
réception d’un envoi, il « remercie » la Comtesse « du soin conjugal
qu[’elle a] porté jusque dans les moindres détails » (p. 28) de l’emballage.
Il excuse une anecdote ennuyeuse en arguant que sa destinataire est
« faite pour tout partager avec [s]on mari » (p. 58) et affirme à l’inverse,
quand il se targue d’un noble dessein, qu’il a « épousé tous les principes »
de sa Comtesse « en l)]’épousant » (p. 123). Réchappé d’un danger, il lui
annonce qu’elle « ne peut)] pas encore [s]e remarier » (p. 121). Ailleurs, il
s’amuse à la nommer en toutes lettres « Mme la marquise de Boufflers, la
belle-fille » (p. 152) ou à opposer avantageusement3 leur entente sans
façon à la bassesse hypocrite de tel importun :

Ma foi vivent les bonnes gens comme ma femme et son mari ! (p. 46)

Comme tout administrateur colonial, le Chevalier passe une bonne part


de son temps à bâtir, c’est-à-dire en l’occurrence à réaménager les instal-
lations très rudimentaires qu’il hérite de ses prédécesseurs. Il indique que
cela le prépare à d’autres travaux pratiques :

Je m’exerce d’avance à tous les travaux qu’exigera notre demeure fu-


ture, afin que tu ne sois pas mécontente de ton bon gros fermier et
que tu ne casses pas ton bail à vie avec ce pauvre diable qui t’aime
tant. (p. 290)

2 A vrai dire très souvent : presque tous les billets comportent au moins un – et souvent
plusieurs – vocatifs conjugaux : « ma femme » (p. 25), « chère épouse » (p. 28), « chère et
tendre femme » (p. 30), « ma trop chère femme » (p .31), « ma bonne femme » (p. 75). La
différence d’âge permet quelques autres appellations familières encore : « ma chère fille »
(p. 39), « ma fille » (p. 50), « mon enfant » (p. 58), « chère enfant » (p. 67), etc. Rappelons
que le Chevalier n’a toujours qu’onze ans de plus que sa femme; c’est bien le mari ici qui
s’adresse, avec une condescendance affectueuse, à son éternelle mineure…
3 rappelons encore cet autre contraste tout aussi avantageux : « Les choses sont quelque-
fois au point qu’il vaut mieux espérer que jouir. Mais cette philosophie est bonne pour
tout autre que pour ma femme et pour moi. » (p. 71)
218 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Dans ces Lettres où le Chevalier tient à répéter souvent que ses cin-
quante ans ne le rendent pas moins amoureux, les privautés épistolaires
se font particulièrement nombreuses. Elles aussi se coulent très réguliè-
rement dans un registre conjugal4 – et viennent même à évoquer « un
petit enfant du second lit à qui [la Comtesse] donnerai[t] à téter »
(p. 391). Un autre jour, le Chevalier, fatigué de devoir tenir table ouverte
avec des moyens toujours insuffisants, rêve d’une manière de mariage-
retraite, en comptant apparemment sur une vieillesse toujours aussi
verte :

Quand viendra le temps où je n’aurai plus besoin que de ton dîner


pour vivre ? Je ne parle pas du souper, car je ne soupe plus, mais on
pourra y substituer un autre repas pour lequel l’appétit ne me man-
quera jamais. (p. 308)

Il n’est pas sûr du tout que la Chevalier et sa Comtesse, s’ils avaient


pu convoler sans histoires, auraient effectivement pratiqué ce style pot-
au-feu. Le registre conjugal de Boufflers est à la fois une audace et une
caricature: l’épistolier y met un pathos inhabituel, mais choisit aussi, pour
éviter le ridicule qui menacerait toute prétention maritale uniment sé-
rieuse, de poser plaisamment au Chrysale. Tel quel, ce mélange un peu
indécis nous met loin de ce que j’appellerai pour faire bref les traditions
courtoises de l’amour. Même si nos billets leur empruntent quelques
accents (le contraire serait plus surprenant), la ferveur qu’ils expriment se
profile d’abord, à mille lieues des scrupules savants et des raffinements
précieux, comme un émoi élémentaire, imprescriptible parce que quasi
instinctif.
Encore s’agirait-il peu ou prou, comme pour la conscience du Vicaire
Savoyard5, d’un instinct divin. Les Lettres – c’est le second trait singulier

4 Cf. p. ex.: « Je n’ai qu’un baiser, c’est-à-dire qu’un moment à donner à ma bonne
femme. C’est là la vraie manière de mesurer le temps en ménage » (p. 48); « [Je n’oublie
pas] que tu es ma femme, et qu’il ne faut pas te quitter, même par écrit, sans te baiser de
toutes mes forces » (p. 105); « Je te quitte après t’avoir rendu le petit hommage conjugal
que tu mérites à tant de titres » (p. 105); « Je te baise bien tendrement, bien maritale-
ment » (p. 115); « Il me reste à peine un instant pour le premier, le plus saint, le plus doux
de mes devoirs, celui de baiser ma femme » (p. 135); …
5 Rousseau, Œuvres Complètes IV, Bernard Gagnebin et Marcel.Raymond éds, Paris, Gal-
limard, 1969, p. 600. Peu importe, bien entendu, que Jean-Jacques détestait le jeune
Boufflers, qui, de son côté, « ne lui fit jamais l’honneur de le mentionner ni dans son
œuvre ni dans sa correspondance » (Nicole Vaget Grangeat, Le Chevalier de Boufflers et son
temps. Etude d’un échec, Paris, Nizet, 1976, p. 43)…
Lettres d’Afrique 219

de leur rhétorique – s’ingénient par divers biais à auréoler l’amour


qu’elles expriment de certain prestige surnaturel. Pareil sacre n’est bien
sûr pas absolument neuf: les amants qui faisaient l’éloge de leurs belles
les auront comparées depuis toujours à des divinités. Boufflers, à l’occa-
sion, ne manque pas d’en faire autant6 ; il s’attache aussi à rehausser le
lien amoureux lui-même de quelques réverbérations mystérieuses.
Promotion disparate, et qui devait l’être. A la fin du XVIIIe siècle, les
mystères de la religion traditionnelle appelaient plutôt le sourire ; il n’était
pas évident de les mobiliser au profit d’un grand amour. Boufflers pro-
cède donc, la brièveté de ses billets aidant, par notations éparses, dont
beaucoup, un peu comme les notations conjugales évoquées ci-dessus, se
nuancent de quelque ironie. Elles paraissent à l’inventaire trop nom-
breuses pour ne pas attester une pente secrète.

Paroles d’Evangile
Nos Lettres esquissent quelques pastiches bibliques. Quelques-unes re-
joignent sans plus la tradition voltairienne. Quand Boufflers envisage de
revenir un instant en France, il indique que la Comtesse ferait bien de
venir au-devant de lui à Paris :

Je n’ai point, comme Jephté, promis d’immoler la première personne


que je rencontrerai ; mais enfin, j’ai peut-être un autre vœu à acquit-
ter, qui ne peut pas être rempli à mon gré sans toi. (p. 95)

Cette variation grivoise sur un épisode horrible des Juges ne messiérait


pas dans le Sermon des Cinquante. Ailleurs, les allusions, sans quitter tout à
fait le niveau de la plaisanterie, se font insensiblement – ou plutôt très
sensiblement – plus pathétiques.
Vus du Sénégal, la France ou l’hôtel de la Comtesse figurent un para-
dis terrestre, dont l’épistolier se dit alors exilé,

non pas à la vérité pour [s]es crimes, mais par le crime des hommes
qui ont donné l’empire du monde à l’ambition, au lieu de ne recon-
naître que l’amour et le bonheur. (p. 34)

6 Cf. p. ex. : la comtesse serait « une créature ou une divinité à part de tout ce qui est sur
la terre ou même au ciel » (p. 111); elle ressemblerait « mille fois plus à un ange qu’à une
femme ordinaire » (p. 301); etc.
220 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Transposition assez fantaisiste du péché originel – en fait, c’est bien


l’ambition de Boufflers lui-même qui l’amène au Sénégal-, qui aboutit en
outre à une sanction inédite: Adam souffre de ce qu’Eve, de son côté, est
restée au Paradis ! Quelques billets plus tard, la Comtesse, à la faveur
d’une nouvelle allusion, se voit identifiée à la fois à Dieu et au Paradis ;
son correspondant se plaint alors que les missives qu’il reçoit ne font
jamais qu’une maigre consolation :

[Tes lettres] ne sont que des images, et ce n’est pas toi, ce sont les
anges qui viennent consoler Adam, mais ce n’est pas Dieu. Le pauvre
Adam n’est plus dans le paradis terrestre: il ne connaissait que le bien,
il a voulu connaître aussi le mal. Mais son exil est passager, les conso-
lations qu’il reçoit lui donnent aussi la force de le supporter, et il re-
viendra goûter son bonheur avec d’autant plus de délices qu’il aura
plus gémi de s’en être privé. Adieu, mon paradis. (pp. 65-66)

Par la suite, l’analogie édénique, pour boiteuse qu’elle soit, affleure à cinq
reprises encore7 ; le Chevalier aime participer de la tragédie du premier
couple.
Le Cantique des cantiques ne pouvait manquer à l’appel. A l’instar de la
Sulamite, la Comtesse devient un « joli petit palmier », l’épistolier rêve de
« boire de [s]on vin » (p. 133) ; l’allusion un peu imprécise8 doit citer de
mémoire. Il en va de même lorsque l’épistolier emprunte une phrase de
l’Evangile pour annoncer son retour éclair en France :

Notre-Seigneur Jésus-Christ disait aux apôtres: Encore un peu et


vous me verrez. Mais il leur disait tout de suite après. Encore un peu,
et vous ne me verrez plus. (p. 141)

Chez Saint Jean, les deux phrases9 se suivent en ordre inverse: le Christ
annonce qu’il mourra sous peu et que ses disciples ne tarderont pas à le
revoir vivant. L’inversion, on le voit, est très infidèle à l’original ; Bouf-
flers ne s’en est sans doute même pas rendu compte, il lui suffisait de
donner à son retour l’allure d’une résurrection.

7 Cf. pp. 99, 155, 158, 190 et 249. Notons que Boufflers se souvient surtout de la Genèse à
travers Milton, dont le phrasé classicisant devait être plus immédiatement accordé à son
goût.
8 Cf. Cantique, VII,8-9.
9 Cf. Jean XVI, 16.
Lettres d’Afrique 221

Revenu ensuite au Sénégal, le Chevalier se dit résolu à boire « le calice


malgré son amertume » (p. 228), quitte à se présenter tel jour sombre
comme un « pauvre homme de douleur » (p. 307) ; il enchaîne ce jour-là
en indiquant, tel le Christ au Jardin des Oliviers10, que « son âme sera
triste jusqu’à» (p. 307) son retour définitif. Il serait difficile de préciser à
quel degré ces formules marquées au coin de l’exagération enjouée se
veulent aussi émouvantes.
Le pathétique prévaut presque tout à fait quand le Chevalier s’avise de
transposer non plus la Passion, mais la dévotion à la Sainte-Croix. Il écrit
donc à la Comtesse :

Je retourne à toi, comme après de longues traverses un saint person-


nage va se jeter aux pieds du crucifix, pour en recevoir les consola-
tions qu’on ne trouve point parmi les hommes. (pp. 222-223)

Les amants courtois, comme on sait, prétendaient depuis toujours adorer


leurs bien-aimées ; on les voit mal calquer de si près et si précisément les
inflexions du langage dévot…

Eschatologies amoureuses
Boufflers ne s’y risque, si je ne me trompe, que cette seule fois11. Plu-
tôt que de trop varier sur un lexique désormais facilement entaché de
ridicule, ses billets les mieux venus préfèrent ébaucher des élévations iné-
dites. Toute une gerbe de notations s’attache ainsi à suggérer certain
avenir de l’amour au-delà de la mort : la passion ne paraît jamais plus
sublime que lorsqu’elle semble se jouer de Thanatos. Cela aussi peut
d’ailleurs se dire dans un langage coutumier, qui, comme on pouvait s’y
attendre, se ride là encore d’un soupçon d’ironie12 :

Quand nous serons mari et femme, je crois que je finirai par me con-
vertir et par te convertir aussi, afin d’aller ensemble au paradis.
(p. 274)

10 Cf. Mathieu, XXVI,38 et Marc, XIV,34 (« Mon âme est triste jusqu’à la mort »).
11 A moins qu’on ne préfère ajouter ce mot de la fin où la formule dévote se borne à
corser une délectation toute profane : « je te baise comme quand les dévots malades
baisent les petites bonnes vierges et qu’ils trouvent que cela leur fait du bien » (p. 391).
12 Les quelques comparaisons entre les désagréments du Sénégal et l’enfer (Cf. p. 64, 77,
131, 233, 359 et 393) ne sont guère que des plaisanteries. J’excepterais tout au plus un
paragraphe où Boufflers reprend à son compte « un passage de Dante » (p. 86) : il
l’emprunte en fait à un propos célèbre de Francesca da Rimini (Inferno, ch.VI)…
222 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

La conversion des vieux époux ne se profile guère comme un boulever-


sement spirituel ! D’autres passages se rabattent sur des formules très
vagues, qui n’engagent aucune confession précise et échappent du coup à
toute fin de non-recevoir voltairienne. Ainsi, au sortir d’une légère mala-
die :

Adieu, je ne puis pas te dire que mon amour soit revenu avec mes
forces, parce qu’il ne s’en était point allé avec elles, et que je ne sais pas
même s’il s’en irait avec ma vie. (p. 117-118 ; je souligne)

Ou, sur un ton plus décidé :

Aimons la vie et ne craignons point la mort, car les âmes ne meurent


pas et s’aiment toujours (p. 142)

L’épistolier vient aussi à contourner les scepticismes trop prévisibles en


proposant des au-delà ostensiblement hétérodoxes :

J’aime à croire qu’après cet hiver-là [sc. de notre vieillesse] nous ver-
rons naître un printemps perpétuel, où nous existerons l’un près de
l’autre, l’un pour l’autre, l’un par l’autre, peut-être sous d’autres
formes, mais qu’importe pourvu que nous nous aimions (p. 128)

Un couple de tourterelles tuées à la chasse fait rêver plutôt à une mé-


tempsycose :

Tout en les plaignant, je les enviais […]. Leur amour n’a point fini par
le refroidissement, leurs pauvres petites âmes voltigent peut-être en-
core et se caressent dans les airs. Elles n’ont plus de mort à craindre,
mais peut-être craignent-elles d’être un jour condamnées à naître à
des époques éloignées l’une de l’autre, et par conséquent à vivre l’une
sans l’autre. (p. 76)

Les échappées se font plus délectables encore quand l’éternité es-


comptée semble découler de la nature même de l’amour. L’avenir au-delà
de la mort devient alors comme une postulation, au sens presque kantien
du terme13, de la raison amoureuse :

13 Rappelons que la deuxième Critique paraît en 1788.


Lettres d’Afrique 223

Encore ne puis-je pas me détacher de l’idée d’une autre existence


pour l’ajouter à la durée de notre amour, car je sens que la dose est
trop forte pour les bornes de la vie. (p. 192)

Comme quoi un sentiment surabondant déborderait les limites de la vie.


Un autre paragraphe rattache plutôt la survie à la profonde vérité de la
rencontre amoureuse :

Ceci n’est qu’un bal, nos corps sont des masques, la plupart de nos
amitiés finiront avant ou avec le bal, mais il y a telle liaison qui durera
plus longtemps parce qu’on s’est démasqué l’un pour l’autre et qu’on
s’est montré et qu’on s’est vu et qu’on s’est plu sous ses véritables
traits. Voilà les vraies passions, qui dureront plus et bien plus que la
vie, j’en appelle à ma femme. (p. 295)

Presciences
A survivre à la mort, l’amour atteste sa trempe surnaturelle. Elle se
manifeste aussi au travers de prodiges moins sensationnels. Tout ce qui,
d’une façon ou d’une autre, inscrit le lien entre nos amants dans un ordre
destinal lui confère pareillement une consistance supérieure au tout-
venant de « la plupart de nos amitiés ». Le chevalier revient quinze fois14 à
la prédiction d’un certain M. Detella, « horoscope » (p. 53) que la Com-
tesse devait connaître et dont nous n’apprenons donc jamais l’énoncé
exact, mais qui semble avoir présagé une série d’épreuves en y associant
un dénouement heureux. Comme le séjour au Sénégal multiplie effecti-
vement les tribulations, Boufflers compte aussi sur les « belles pro-
messes » (p. 265) subséquentes :

M. Detella m’a annoncé que je serais éprouvé par le feu, par l’eau et
par la terre ; voilà ces trois parties de sa prédiction accomplies. Puisse
le reste s’accomplir de même ! J’espère que tu n’imagines pas que je
parle des honneurs ni des biens qui me sont promis. Ce n’est pas là ce
dont j’ai besoin. (p. 172)

L’épistolier attache aussi beaucoup d’importance à son propre « pres-


sentiment d’un bonheur futur » (p. 30). Ce « pressentiment impertur-

14 Cf. p. 53, 55, 57, 118, 172, 173, 260, 265, 270, 304, 318, 324, 347, 401 et 421.
224 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

bable d’un bonheur à venir » (p. 64) est, à une exception près15, appré-
hendé comme une garantie, qui relèverait d’une prescience mystérieuse :

Je me sens […] une sorte de courage inattendu qui n’est pas d’un
mauvais augure. Il y a une petite partie de notre esprit que nous con-
naissons peu et dont nous entendons mal les avertissements, mais qui
en donne quelquefois de bons: elle pressent le bien et le mal comme
le baromètre marque d’avance la pluie quand il fait sec et la séche-
resse quand il pleut. (p. 168)

Le Chevalier « pressent » surtout « le bien » :

J’ai un pressentiment que je te verrai bientôt, car je sens une légèreté,


une force, un contentement secrets qui ont toujours été pour moi
d’un bon augure ; et qu’est-ce qu’un bon augure peut m’annoncer, si
ce n’est que je te verrai bientôt ? (p. 127)
Cette voix intérieure que j’aime tant à consulter m’annonce des con-
solations égales à mes peines. (p. 173)

Ses « pressentiments » (p. 217) l’assurent qu’il reverra sa Comtesse. Il y


gagne un jour, au péril de la mer, la certitude qu’il réchappera de telle
passe dangereuse :

Il a pensé nous arriver […] un malheur: un vaisseau que nous avons


rencontré est venu pour nous parler et s’y est si mal pris qu’il a pensé
nous couper en deux. Tout le monde frémissait, mais moi, qui sais
que tu dois porter mon deuil, je sentais que de manière ou d’autre je
n’y resterais pas. (p. 279)

La Comtesse pourra porter le deuil de son Chevalier quand elle sera son
épouse légitime ; sûr de son fait, celui-ci conclut que jusque-là aucun
danger ne saurait être pour de bon mortel. On conçoit que pareille dé-
duction requiert une formulation un peu pittoresque, qui assure une fois
de plus la note auto-ironique indispensable.
Le beau papier sur lequel Boufflers écrit ses billets fournit lui aussi
quelques augures. Au moment de son premier retour en France, le

15 Cf. : « Je ne veux pas croire aux pressentiments, ils m’ont toujours trompé » (p. 129). Il
est vrai qu’on trouve aussi l’inverse : « si j’en crois des pressentiments qui m’ont rarement
trompé » (p. 217).
Lettres d’Afrique 225

voyage traîne en longueur faute de vents. Au large des Açores, l’épistolier


se félicite d’entamer enfin sa dernière page :

Voici la dernière feuille. Elle est pour moi un sujet d’espérance car je
sais que tu as le don de la divination, et que tu auras tout mesuré sans
t’en douter, de manière que les provisions ne nous manquent point ;
ainsi, à en juger par là, je te verrai bientôt ; il semble même que la mer
et les vents en soient d’accord… (p. 167)

Quand, quatre jours plus tard, la feuille se trouve remplie, le Chevalier


constate sans états d’âme apparents que l’augure ne l’est pas16. La décon-
venue ne l’empêche pas, quand la Comtesse lui a renouvelé sa provision
et que quelques feuilles s’égarent, de se livrer à de nouvelles spéculations:

Au reste, je tire un bon augure de ces trois feuilles de manque. C’est


autant de rabattu sur la tâche de mon absence, c’est peut-être un pré-
sage que je serai trois mois de moins loin de toi. (p. 277)

Rapprochements
Un des tout premiers billets, écrit en rade de Rochefort, accuse récep-
tion d’un message un peu particulier :

Je te remercie de ton rêve, il me portera bonheur. Je suis à présent


aussi superstitieux que toi. J’aime à croire qu’il y aura autre chose que
ce que nos sens nous disent et je ne me contente pas de ce que je
vois, de ce que j’entends, de ce que je touche, quand ce n’est pas toi.
J’aime bien mieux croire à une chaîne cachée qui nous lie, quoique
séparés, et à des influences secrètes qui nous rendent présents l’un à
l’autre malgré le plus grand éloignement. (pp. 29-31)

Le commentaire glisse de l’éventuelle prédiction17 à un merveilleux plus


actuel: la « chaîne cachée » triomphe de l’espace plutôt que du temps. La
suite des Lettres insistera peu dans ce sens, qui, pour ces correspondants
séparés par des milliers de kilomètres, devait paraître trop évidemment

16 Cf. : « Voilà ton papier qui finit. Ma confiance dans ton inspiration est plus fondée en
raison qu’en effet. Je vais faire un petit supplément pour le reste de la traversée. » (p. 170)
17 Deux jours plus tard, le Chevalier est tout heureux de faire un rêve analogue : « Je
t’annonce que j’ai fait un rêve qui vaut bien le tien » (p. 30)…
226 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

chimérique ; j’y relève pourtant quelques très rares notations qui semble-
raient frôler des maillons de cette chaîne cachée.
Le portrait de la Comtesse que le Chevalier emporte au Sénégal
semble parfois bien près de s’animer. Rhétorique connue, sans aucun
doute: la ferveur pour le portrait de l’aimée est une pose séculaire de
l’amour courtois. Boufflers ajoute quelquefois un mystère assez insolite.
S’il ne va pas jusqu’à converser avec le portrait, il vient au moins à
l’entendre ; il est vrai que l’image ne prononce qu’une seule parole, où le
choix du latin impose de voir une prière: « redeat ! » (p. 240). Prière appa-
remment inlassable, puisqu’elle perdure trois jours plus tard :

Je lève les yeux vers ton portrait, il me semble qu’il prie en ce mo-
ment avec un redoublement de ferveur. (p. 242)

Le portrait s’anime une dernière fois quand le Chevalier commence à


préparer son retour définitif :

Le premier mot que j’en ai dit m’a fait un certain effet que je ne sau-
rais te rendre. J’ai dans ce moment-là regardé ta dévote image et je lui
ai trouvé l’air d’être exaucée. (p. 353

Boufflers imagine aussi un très joli miracle, d’une fantaisie à la lettre si


aérienne que son évidente gratuité même le soustrait cette fois à toutes
critiques : la Comtesse lui guérit en effet, à distance, un « panaris bien
décidé » (p. 309) qui avait résisté à tous remèdes. Quand le Chevalier finit
en désespoir de cause par arracher les bandages, il écrit qu’il avait voulu
mettre son doigt blessé « au grand air pour exciter la compassion du ciel,
qui le verra et qui peut-être le guérira » (p. 311). Le lendemain, le grand
air s’avère bénéfique ; le succès inespéré inspire alors une explication plus
sophistiquée :

Si l’on en croit les Philosophes, rien ne se perd dans le monde: ainsi


ton souffle se mêle à l’atmosphère, il en vient quelque chose en
Afrique et mon doigt s’en ressent, c’est un baume que les vents du
nord-est sont chargés de m’apporter. (p. 311)

Ailleurs, le Chevalier, qui termine volontiers ses billets en embrassant


sa Comtesse, concrétise ce geste en citant les Essais :
Lettres d’Afrique 227

Nous sommes à mille lieues. N’importe, je te serre dans mes bras


parce que le véritable amour est au moins aussi bien partagé que la
véritable amitié, qui, selon Montaigne, a les bras assez longs pour
embrasser du bout de l’univers. (p. 297)

Boufflers, au Sénégal, pouvait ne pas avoir son Montaigne sous la main.


Qui se reporte au texte, constate avec quelque surprise que le passage
cité convient d’autant mieux au propos des Lettres qu’il s’y agit en fait de
« l’amitié maritale »18. Il est vrai que Montaigne évoque ces « bras assez
longs » pour expliquer que son mariage ne l’avait jamais détourné, pour
sa part, d’entreprendre seul de longs et lointains voyages…

Moisson, on le voit, fort maigre : pour croire à d’authentiques rap-


prochements, le Chevalier aurait dû rallier les adeptes de Mesmer. Il en
reste à la tentation de la crédulité, qu’il ne met au demeurant en œuvre que
pour en agrémenter ses protestations amoureuses. Pas un mot, dans les
Lettres, n’indique un véritable intérêt pour les hétérodoxies spirituelles de
son époque. Swedenborg est le seul à se trouver nommément cité. La
mystique du mariage du grand Suédois permet un jour de combiner
échappées mystérieuses et rhétorique matrimoniale. Boufflers devait
apprécier l’aubaine et la résume donc à sa façon19 ; il le fait en des termes
si simplifiés qu’ils confinent à la caricature involontaire.
Reste qu’une ferveur velléitaire et mal informée n’en est pas moins
fervente et qu’il convient donc de chercher à l’expliquer. Comment
comprendre le zèle qui aligne et diversifie, littéralement jour après jour,
d’infinies protestations amoureuses ? Il serait un peu court d’arguer que
Boufflers devait aimer passionnément sa Comtesse ; toute une tradition20
assure au demeurant qu’au Sénégal le Chevalier aurait continué sa car-
rière libertine. Dans ce sens, le billet où il se vante d’avoir imité « en

18 Cf. Essais III,9, « De la vanité ».


19 « Il regarde le mariage comme l’image, la source et le but de la société. Il dit que le
genre humain sera plus ou moins heureux à proportion que le mariage sera plus ou moins
en honneur, que moins il y aura de célibataires, plus le mariage sera respecté, plus l’union
conjugale sera intime, plus l’amour paternel, fraternel et filial sera senti, plus les liens de la
société seront doux, plus les mœurs seront pures. Enfin, il avance que la meilleure forme
de gouvernement sera bientôt altérée parmi des célibataires et que le gouvernement le
plus imparfait se perfectionnera bientôt chez un peuple où chaque individu sera lié par les
nœuds du mariage. Qu’en penses-tu, ma femme ? » (p. 389-390)
20 Voir notamment Gaston Maugras, La Marquise de Boufflers et son fils le Chevalier de Bouf-
flers, Paris, Plon, 1907, p. 460-461.
228 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Afrique » la « continence » (p. 338) de Scipion serait tout simplement


mensonger21. N’empêche qu’un rôle copieusement soutenu est lui aussi
une vérité. Boufflers épistolier tient à se donner presque jour après jour
un profil de parfait amant.
Profil qui, fondamentalement, est un profil d’époque: si les à peu près
conjugaux et les prodiges de nos Lettres font des arguments un peu singu-
liers, la cause qu’ils défendent est à la fin du XVIIIe siècle éminemment
commune. Le roman sentimental et les correspondances sensibles contem-
poraines n’en finissent pas de chanter les délices des attachements sentis.
Ils transcrivent ainsi une mutation majeure que Philippe Ariès, qui aura
été l’un des premiers à en saisir l’importance et l’ampleur, nous a appris à
appeler la révolution du sentiment: l’ « homme des Lumières » ne se distingue
pas seulement de ses aïeux par un nouveau quant-à-soi critique, mais
encore par une propension inédite à considérer les relations affectives
privées – amours, amitiés, liens familiaux… – comme un enjeu central de
toute vie humaine digne de ce nom. L’esprit critique récuse les insertions
et les allégeances traditionnelles, la liberté est la première de ses revendi-
cations ; tout se passe comme si, par une obscure compensation ou pour
échapper à une solitude trop isolée, on s’attachait d’autant plus à cultiver
des affections qui, d’être spontanées, pouvaient sembler librement choi-
sies.
L’ennui était que ces inclinations, de n’être imposées par aucune con-
trainte extérieure, n’étaient aussi garanties que par leur spontanéité
même. Il suffisait d’un caprice ou d’un soudain désintérêt pour les liqui-
der. Les âmes sensibles sont dès lors tourmentées par une inquiétude
secrète jamais définitivement conjurée. On n’est jamais sûr que les fer-
veurs spontanées suffiront durablement à assurer la proximité de re-
change qu’on leur demande. Les protestations inlassables de la rhéto-
rique sentimentale cherchent à surclasser ce doute, à dénier le soupçon
d’une indifférence toujours proche et toujours possible.

Le cycle de l’oubli
Boufflers, au Sénégal, se trouve évidemment confronté à un isole-
ment plus élémentaire. Comme il devait rester absent pendant deux ans,
sa Comtesse avait largement le temps de l’oublier ou de se croire ou-
bliée ; il s’imposait de se rappeler à son souvenir à chaque fois qu’il y
avait un navire en vue. Encore le Chevalier ne risquait-il guère de se

21 On reste aussi rêveur devant les très nombreux passages où le Chevalier répète à sa
compagne que ses cinquante ans n’ont pas diminué ses appétits érotiques…
Lettres d’Afrique 229

trouver pris de court: la côte sénégalaise de nos Lettres semble d’un accès
difficile, les navires mettent à chaque fois quelques jours, en vue de la
côte mais au-delà de la « barre », à attendre une marée favorable. Il n’était
donc nullement indispensable d’accumuler d’avance une provision de
billets quotidiens. La belle régularité de notre épistolier indique ainsi que
ses soucis objectifs – si l’on peut dire – se trouvaient consoner avec
l’inquiétude plus lancinante qui hante à l’époque tous les échanges sen-
sibles. Il y fait face en composant un « trésor de [l’]absence » rempli des
« preuves d’un souvenir que rien n’efface ni n’interrompt » (p. 129).
Pendant les derniers mois de son séjour, le Chevalier s’avise d’une
« preuve » très particulière. Les épistoliers du XVIIIe siècle s’inquiètent
souvent de retards que la fragilité des réseaux postaux auxquels ils con-
fiaient leurs missives explique de la façon la plus naturelle, mais où beau-
coup de correspondants appréhendent de suite on ne sait quels manques
d’empressement inqualifiables. Ces paniques figurent un peu la petite
monnaie des affres de la sensibilité. Boufflers, au Sénégal, devait
s’attendre à des retards si évidemment inévitables qu’il serait absurde de
s’en inquiéter outre mesure. Quand, l’été 1787, deux navires passent sans
apporter du courrier, le Chevalier se contente donc d’abord de dire sa
confiance et de regretter la maldonne. Il s’avise dès le lendemain qu’il est
plus piquant d’en tirer quelques mots de la fin inattendus en jouant au
soupçon :

Je ferai toujours comme si tu m’aimais, à l’exemple du roi d’Espagne,


qui ne veut point nommer au régiment des gardes wallonnes, parce
qu’il ne peut pas se persuader que l’ancien colonel ait donné sa dé-
mission. Tu vois que je te regarde toujours comme au service de ton
très humble et très obéissant serviteur. (p. 352)
Mais, à propos, peut-être tu ne m’aimes plus. Tiens, je n’en crois rien.
(p. 353)
Si tu m’aimes encore, aime-moi toujours, si tu as fini, recommence.
(p. 354)

Le thème ré-affleure quelques semaines plus tard :

Ainsi, prends confiance, ma bonne femme, s’il est vrai que tu la sois
encore, et ne crains point en m’aimant que je ne puisse point te le
rendre. Adieu. (p. 364)
Adieu, tu ne mérites point un mari comme celui que tu oublies. (p.
364)
230 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Le dernier propos risque de paraître un peu doux-amer ; démenti par la


régularité des billets quotidiens, il s’y profile d’abord comme une énormi-
té.
N’empêche qu’à trop se prolonger pareil jeu pouvait devenir dange-
reux. Le Chevalier y coupe court quand l’arrivée imminente de deux
autres navires annonce une minute de la vérité: ils pourront apporter
enfin des lettres, mais redoubler aussi la déception. Il n’est alors plus
temps de plaisanter :

Comment croire quelqu’un qui ne dit rien ? J’attends encore un ou


deux bâtiments de Bordeaux: si tu m’aimes, tu sauras le moment de
leur départ et tu leur diras quelque chose pour moi, si tu ne leur dis
rien, ce sera marque qu’il n’y a plus rien pour ton mari au fond de ton
cœur et je t’abandonnerai à ton indifférence ou à quelque chose de
pire. Mais je m’aperçois que je suis aussi déraisonnable que toi et
qu’avec le projet de badiner j’ai presque fini par me fâcher. Non, ma
bonne femme, je ne veux ni ne puis ni ne dois te croire coupable. Je
ne le crois pas, je ne suis point assez ennemi de moi-même pour ce-
la… (p. 373)

Le propos fait écho – plus que probablement sans que Boufflers s’en
rendît compte – à une dénégation parallèle qui date des premières se-
maines au Sénégal :

Tu serais trop ingrate et trop légère si tu ne m’aimais plus. Mais lais-


sons ces craintes et ces inquiétudes-là aux autres. Je serais presque
tenté d’effacer ce que j’ai dit là-dessus. Adieu, ma femme, je ne veux
pas plus avoir de défiance de toi que les saints n’en ont de Dieu, car
tu es mon Dieu, et moi je suis ton saint. (p. 55)

Les Lettres réussiront en effet, par la suite et jusqu’aux inquiétudes large-


ment jouées des derniers mois, à éviter toute « défiance »22. Il n’est pas
interdit de croire que les protestations si diverses dont nous avons es-
quissé l’inventaire s’acharnaient, jour après jour, à l’« effacer »…

22 On notera au plus que les deux tourterelles tuées « du même coup » de fusil émeuvent
aussi parce que cette fin prématurée les protège d’un autre risque : « leur amour n’a point
fini par le refroidissement » (p. 76).
« Un amour si faiblement partagé »
Adèle de Sénange ou Lettres de Milord Sydenham

Les personnages du premier roman de Mme de Souza font souvent


preuve d’une indifférence très explicite pour tout ce qui déborde le petit
cercle des choix du cœur. Milord Sydenham, qui tient constamment la
plume, parle dès sa première lettre de « cette mélancolie qui [le] poursuit
et [lui] rend importuns les plaisirs de la société » (p. 568)1. On le voit un
peu plus loin se féliciter, lors d’un départ, que la maison de campagne où
on l’invite se trouve fort loin: cela lui laisse « beaucoup de chemin à faire,
bien du temps à être seul » (p. 571). Lui-même se rend compte qu’avec
un tel empressement il ferait aussi bien de rester chez lui : « Il est pour-
tant assez ridicule de faire courir des gens, des chevaux, pour arriver dans
une maison dont je voudrais déjà être parti. » (p. 571) Cette sauvagerie
n’est pas qu’un ridicule personnel. Une des raisonneuses du roman, Ma-
dame de Verneuil, en déduit, dans un tout autre registre, une manière
d’art de vivre :

L’homme insouciant ne s’attache ni aux choses, ni aux personnes


[…] ; mais il jouit de tout, prend le mieux de ce qui est à sa portée,
sans envier un état plus élevé, ni se tourmenter de positions plus fâ-
cheuses. Lui plaire, c’est lui rendre tous les moyens de plaire ; et
n’étant assez fort ni pour l’amitié ni pour la haine, vous ne sauriez lui
être qu’agréable ou indifférent. L’homme personnel, au contraire,
tient vivement aux choses et aux personnes ; toutes lui sont pré-
cieuses ; car, dans le soin qu’il prend de lui, il prévoit la maladie, la
vieillesse, l’utile, l’agréable, le nécessaire ; tout peut lui servir pour le
moment ou pour l’avenir. N’aimant rien, il n’est aucun sentiment, au-
cun sacrifice, qu’il n’attende et n’exige de qui a le malheur de lui ap-
partenir. (p. 573)

1 Références au texte fourni dans Romans de femmes du XVIIIe siècle, Raymond Trousson
éd., Paris, Laffont, 1996, p. 565-672.
232 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Il n’est pas sûr du tout que la romancière désapprouve vraiment ces pro-
pos mondains ; je la vois plutôt filer complaisamment sa « réflexion » de
moraliste. Le contraste qu’elle indique rejoint l’antinomie de nos caracté-
rologies entre les tempéraments primaire et secondaire ; l’idée n’affleure
pas que le second pourrait à la rigueur se montrer capable d’une sollici-
tude prolongée pour autrui…
Il y aurait à gloser aussi le bref épisode où, « à une grande assemblée
chez la Duchesse de *** », Sydenham « s’amus[e] à chercher, d’après
l’extérieur et la manière d’être de chacune [des] femmes, les défauts et les
qualités des gens qu’elles ont l’habitude de voir » (p. 582). Ce bel amuse-
ment semblerait à première vue présupposer un impact très marqué des
relations habituelles. L’épisode se contente d’un seul exemple ; il se
trouve concerner une femme particulièrement silencieuse, qu’un « meil-
leur ami » (p. 582) bavard a rendu muette !

Défiances
Pareils propos pourraient souligner une fois de plus la sécheresse et la
superficialité que le roman sentimental attribue charitablement à la vie
mondaine. Il est plus surprenant que des carences tout à fait analogues
traversent un peu partout l’intrigue sentimentale elle-même. La première
rencontre entre Sydenham et Adèle est amenée par un accident de ber-
line ; le zèle chevaleresque du Lord, qui s’empresse de jouer les sauveurs,
oscille entre la sécheresse et l’indiscrétion :

Je fus étonné de voir que la jeune personne pleurait. Attribuant ses


larmes à la peur, j’allais me moquer de sa faiblesse, quand ses san-
glots, ses yeux rouges, fatigués, me prouvèrent qu’une peine ancienne
et profonde la suffoquait. J’en fus si attendri que je m’oubliai jusqu’à
lui demander : « Si jeune ! connaissez-vous déjà le malheur ? Auriez-
vous déjà besoin de consolation ? » Ses larmes redoublèrent sans me
répondre ; j’aurais dû m’y attendre ; mais avec un si vif intérêt et des
intentions pures, pense-t-on aux convenances ? Ah ! n’y a-t-il pas des
moments dans la vie où l’on se sent l’ami de tout ce qui souffre ?
(p. 569)

Que la seule surprise fasse pleurer une « jeune personne » est à peine
étonnant, ni surtout ridicule ; Sydenham passe d’une réaction foncière-
ment distante à une indiscrétion affectueuse que la situation n’appelait
guère plus. Il explique que certains « moments » instaurent une commu-
Adèle de Sénange 233

nion privilégiée ; ce banal accident de berline, qui n’a blessé personne, ne


devait peut-être pas faire oublier à ce point toutes « convenances ».
On dira que, scruté d’aussi près, l’approfondissement premier du con-
tact qui génère une relation amoureuse comporte toujours une part
d’arbitraire ; nous toucherions en somme le mystère insondable du coup
de foudre. N’empêche que, pour diverses qu’elles soient, les premières
rencontres du roman ont au moins en commun d’insister plutôt sur
l’attrait particulier que les futurs partenaires ressentent soudain l’un pour
l’autre. Le défaut d’intérêt qui s’étale ici fait un point de départ tout à fait
paradoxal.
Il sera suivi, qui plus est, de toute une série de réticences et de restric-
tions mentales. Elles ont largement l’occasion de se déployer à la faveur
d’un obstacle majeur, qui empêche l’inclination naissante d’aspirer
d’emblée au mariage. Au moment où le roman commence, la famille
d’Adèle vient de la faire sortir du couvent pour lui faire épouser le vieux
M. de Sénange. Sydenham, comme il se doit, se trouve assister par hasard
à la cérémonie :

Que de réflexions ne fis-je pas sur ces mariages d’intérêt, où une mal-
heureuse enfant est livrée par la vanité ou la cupidité de ses parents à
un homme dont elle ne connaît ni les qualités ni les défauts. Alors il
n’y a point l’aveuglement de l’amour ; il n’y a pas non plus l’indul-
gence d’un âge avancé: la vie est un jugement continuel. Eh ! quelles
sont les unions qui peuvent résister à une sévérité de tous les mo-
ments ? (p. 576)

Le réquisitoire contre les « mariages d’intérêt » reprend une topique cou-


tumière. Notre texte l’étaie par un argument surprenant. Qui plaide une
cause évidente peut évidemment ne pas trop réfléchir aux arguments
qu’il invoque ; Mme de Souza se sera peu inquiétée d’un propos
où l’amour n’apparaît pas comme un idéal, comme un sublime apparie-
ment de deux cœurs parfaitement à l’unisson, mais au contraire comme
un aveuglement salutaire. Cela revient pourtant à admettre que les rela-
tions humaines sont foncièrement insatisfaisantes et que le vrai prix de
l’illusion amoureuse est de faire oublier quelque temps ces carences ; si la
sagesse des nations l’affirme depuis quelque temps déjà, il est plus inat-
tendu de retrouver un tel axiome au seuil d’un roman sentimental.
La même appréhension affleure dans le paragraphe où, au lendemain
de la première rencontre, Sydenham rêve à ce qu’aurait pu être sin
propre mariage avec une jeune fille fraîchement sortie de son couvent :
234 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Si j’eusse pu deviner qu’il existait parmi nous une jeune fille soustraite
au monde depuis sa naissance, unissant à l’éducation la plus soignée
l’ignorance et la franchise d’une sauvage, avec quel empressement je
l’eusse recherchée ! (p. 571)

La merveille était à vrai dire facile à « deviner ». Il faut beaucoup de


bonne volonté pour croire que ce Lord ignorait que l’éducation au cou-
vent était en France une pratique courante. Toujours est-il que le princi-
pal avantage de l’aubaine serait de faciliter une manière d’imposture :

Dans sa simplicité, peut-être aurait-elle cru que mes défauts apparte-


naient à tous les hommes,, tandis que son jeune cœur n’aurait attribué
qu’à moi seul les biens dont elle jouissait. (p. 571)

Arnolphe, dans L’Ecole des femmes, n’avait pas ces calculs-là: l’éducation à
sa façon cloîtrée d’Agnès visait à écarter des concurrents dont il avait
quelque raison de penser qu’ils paraîtraient fatalement plus séduisants.
Sydenham, à vingt-trois ans, n’a pas encore à nourrir ce genre de
craintes ; ses regrets prouvent qu’un bon siècle après Molière, le bonheur
relationnel requiert désormais des ajustages autrement délicats.

Au long de l’idylle platonique qui se noue ensuite, sous le regard


bienveillant du vieux mari, entre Adèle et Sydenham, celui-ci se montre
constamment très ombrageux. Tout lui est matière à soupçon. Après le
mariage, Sydenham revoit une première fois Adèle à l’Opéra. Il suffit
qu’elle s’y montre richement habillée, et très intéressée par la nouveauté
du spectacle, pour qu’il se sente de suite convaincu qu’elle a bassement
consenti aux calculs d’intérêt de sa famille :

Je cherchais en vain quelques traces de larmes sur ce visage dont la


gaieté m’indignait […]. Quelle honte que ces mariages […] ! Toute la
magnificence qui entourait Adèle me semblait le prix de son consen-
tement. (p. 578)

Après une première visite chez les Sénange, où Adèle se montre heureu-
sement plus naturelle, Sydenham revient sur ces préventions. Son repen-
tir semble alors à peine moins excessif que ses griefs :
Adèle de Sénange 235

Sans la connaître, n’ai-je pas osé la juger, lui montrer que je la blâ-
mais, et de quoi ? D’avoir, à seize ans, paru s’amuser d’un spectacle
vraiment magique, et qu’elle voyait pour la, première fois. Si je la
croyais malheureuse, n’était-il pas affreux de lui faire un crime d’un
moment de distraction, de chercher à lui rappeler ses peines, à en
augmenter le sentiment ? … Ah! j’ai été insensé et cruel. Est-il donc
écrit que je serai toujours mécontent de moi ou des autres ? (p. 581)

Comme il est plus gratifiant d’être mécontent d’autrui, Sydenham a vite


fait d’inventer de nouvelles doléances. Adèle oublie d’un moment à
l’autre un projet de jardin anglais qui l’avait d’abord enthousiasmée2 ; elle
se montre ensuite très empressée quand M. de Sénange lui propose
d’aménager ce jardin dans une petite île qui fait partie de sa campagne.
Les deux reproches sont moins contradictoires qu’il n’y paraît. Adèle,
quand il s’agit d’aller visiter l’île, bouscule impatiemment son vieux mari,
qui ne sort plus qu’appuyé à son bras ; comme elle s’efforce le plus sou-
vent de régler son pas sur celui du vieillard, il s’agit d’un nouvel oubli, qui
semble attester une essentielle inconstance. Le commentaire grognon de
Sydenham y gagne une résonance symbolique ; Adèle n’a pas un regard
pour la maison de campagne de son mari et ne s’intéresse qu’à cette île
qui lui est en quelque sorte cédée :

Imaginez […] le plus beau lieu du monde, qu’elle ne regarda même


pas ; une avenue magnifique, une maison qui partout serait un châ-
teau superbe ; rien de tout cela ne la frappa. Elle traversa les cours, les
appartements, sans s’arrêter, et comme elle aurait fait d’un grand
chemin. Ce qui était à eux deux ne lui paraissait plus suffisamment à
elle. C’était à son île qu’elle allait ; c’était là seulement qu’elle se croi-
rait arrivée. (p. 587)

De là à accuser Adèle d’un foncier égocentrisme, il n’y aurait, on


l’admettra, qu’un pas.
Ce pas ne sera jamais franchi pour de bon. Sydenham décrit Adèle
comme « une enfant dont les inconséquences [l’]impatientent souvent »
(p. 598). Son caractère serait si « mobile » (p. 598) qu’aucune entente
n’est jamais acquise :

2 Cf. : « Elle avait si vite renoncé à mon jardin anglais que cela m’inspira un peu de dé-
fiance. » (p. 586)
236 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Ce n’est qu’en tremblant que vous admirez ses talents, ses grâces, ses
heureuses dispositions ; un sentiment secret vous avertit qu’elle vous
échappera bientôt. (p. 599)

Cela ne signifie pas exactement que cette femme-enfant soit un être de


fuite: ses engouements successifs sont toujours transparents. Il suffit
d’ailleurs d’une inquiétude sérieuse pour la stabiliser: quand M. de Sé-
nange tombe malade, Adèle se montre capable d’un dévouement de tous
les instants :

Ne la jugez pas sur le portrait que je vous en avais fait ; elle est bien
plus aimable, bien autrement aimable que je ne le croyais. Si vous sa-
viez avec quelle attention elle soigne M. de Sénange ! comme elle de-
vine toujours ce qui peut le soulager ou lui plaire ! Elle est redevenue
cette sensible Adèle qui m’avait inspiré un sentiment si tendre.
(p. 601)

La guérison qui suit devient presque tout de suite l’occasion d’une nou-
velle crise. Adèle imagine de surprendre le convalescent par une petite
fête ; elle s’y amuse elle-même avec un tel abandon que Sydenham la
croit décidément légère :

Je n’avais pas l’idée d’un besoin de plaire semblable à celui qu’elle a


montré. Jamais on ne la trouvait à la même place: elle parlait à tout le
monde […]. Réellement, j’étais confondu ; elle me paraissait une per-
sonne nouvelle. Elle ne me regarda, ni ne me parla de la journée.
(p. 629)

On peut ne pas trouver extraordinaire qu’un jour de fête une maîtresse


de maison s’occupe plus de ses invités que d’un commensal habitué.
Sydenham ne tarde donc pas à remarquer qu’elle se montre particulière-
ment aimable pour le frère d’un de ses amies de couvent. Quand il
s’avère au moment des explications qu’Adèle ne soupçonnait seulement
pas qu’il avait pu y avoir matière à reproches, tant de candeur devrait le
rassurer ; elle amène en effet un premier aveu d’amour, mais n’empêche
pas, quelques jours plus tard, de nourrir de nouveaux soupçons3.

3 Cf. : « C’était un caprice, ou l’envie de me tourmenter, et d’essayer son empire. » (p.


640)
Adèle de Sénange 237

Après la mort de M. de Sénange, la famille d’Adèle la pousse à un ra-


pide remariage, mais préférerait lui voir épouser le frère qui avait déjà
donné tant de jalousie à Sydenham. Adèle ne se sent pas le courage de
résister beaucoup à sa mère, qui ne le lui demande d’ailleurs que de rece-
voir également ses deux soupirants jusqu’à l’expiration de son deuil. Pa-
reille demande n’a a priori rien de particulièrement déraisonnable ; Sy-
denham y trouve de quoi ruminer de nouvelles réticences. On le voit
même, un instant « décidé à [s]e guérir d’un amour si faible-
ment partagé » (p. 668)

Sydenham doute si son amour est assez « partagé ». Il n’est pas sûr
pour autant que son propre engagement affectif soit au-dessus de tout
soupçon. Comme le roman ne donne à lire, sauf à la toute dernière page,
aucune lettre d’Adèle, nous voyons les événements dans sa seule pers-
pective à lui. J’excepterais au plus les ultimes recommandations de M. de
Sénange sur son lit de mort. Léguant en quelque sorte Adèle à Syden-
ham, il semble prévoir que la nouvelle union n’ira pas sans problèmes :

Il m’a parlé d’Adèle avec une tendresse extrême. Je na recommande


pas à votre amour, m’a-t-il dit, mais j’implore votre indulgence…
craignez votre sévérité… elle est jeune, vive, étourdie à l’excès…
Promettez-moi de ne jamais vous fâcher sans le lui dire… la con-
damner sans l’entendre… (p. 652)

C’est dire assez nettement que Sydenham serait capable de fort mauvais
procédés4. Lui-même ne va bien entendu jamais si loin ; il a au moins
quelques formules où les torts paraissent assez symétriques :

Nous […] sommes depuis hier [à Neuilly] et j’ai déjà trouvé le moyen
d’être mécontent d’Adèle et de lui déplaire. (p. 587)
Dans nos continuelles disputes, Adèle n’a jamais tort, et je ne suis ja-
mais content. (p. 660)

4 Voir à ce sujet une très belle étude de Brigitte Louichon, « Lire Adèle de Sénange de Mme
de Souza : point de vue masculin, point de vue féminin » in Féminités et masculinités dans le
texte narratif avant 1800. La question du « gender », Suzan Van Dijk et Madeleine Van Strien-
Chardonneau éds, Leuven, Peeters, 2002, p. 403-417.
238 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Lui échappent aussi certaines naïvetés, qui indiquent une étrange froi-
deur. Au lendemain de la fête, Sydenham est décidé à rompre ; tout se
passe comme s’il devait se consoler assez vite :

Légère Adèle, comme je vous aimais ! Au surplus, j’ai moins perdu


qu’elle ; c’était sa vie entière que j’espérais rendre heureuse ; et sa co-
quetterie ne me causera que la peine d’un instant. (p. 627)

Admettons qu’il s’agit d’une première réaction, un très bref billet que
Sydenham adresse à son ami au sortir de la fête, et que chagrins d’amour
se consolent parfois comme ils peuvent. Il est plus étrange qu’après la
réconciliation, qui a pourtant donné lieu aux premiers aveux explicites, le
ton semble à peine plus enthousiaste :

Je suis heureux ; je me le dis, je me le répète ; maintenant, je suis obli-


gé de me le répéter, pour en être sûr. Combien on devrait craindre de
blesser une âme tendre ! elle peut guérir ; mais qu’un rien vienne la
toucher, si elle ne souffre pas, elle sent au moins qu’elle a souffert. Je
suis heureux ; et pourtant une voix secrète me dit que je ne pourrais
pas voir une fête, un bal, sans une sorte de peine ; le son d’un violon
me ferait mal. Ah ! mon bonheur ne dépend plus de moi ! (p. 633)

L’espèce de traumatisme qui se profile ici attesterait que la blessure a été


profonde – et que le sentiment qui en souffrait si intensément l’était
donc aussi ; on s’attendait moins, en ce moment où les cœurs se sont
parlé pour la première fois, que le soupir final regrette une autarcie per-
due plutôt que l’innocence révolue d’une idylle qui n’avait pas encore dit
son nom.
Lors du dernier projet de rupture, Sydenham décide de retourner en
Angleterre. Il fallait, pour le happy end, qu’il revienne ; la curiosité et la
jalousie s’avèrent alors plus décisives que l’amour :

Je n’avais pas fait deux lieues que l’envie de savoir ce que deviendrait
Adèle me tourmenta. D’ailleurs, je voulais bien l’abandonner, mais
certes, je ne consentais pas à la céder à Monsieur de Mortagne, et
j’étais déterminé à lui arracher la vie plutôt que de la lui voir épouser.
Dans cette agitation, je revins à Neuilly. (p. 668)
Adèle de Sénange 239

Sécessions
Les protestations sentimentales d’Adèle de Sénange sont trouées par un
soupçon insistant de sécheresse. Ces défaillances sont à vrai dire tout
sauf exceptionnelles ; il s’agirait plutôt d’une constante du genre, dont
elles laissent peut-être entrevoir les assises cachées. Tout se passe en effet
comme si le roman sentimental, dont la rhétorique nous paraît au-
jourd’hui si redondante, ne la ressassait si infiniment que pour se démar-
quer d’un fond d’indifférence que les auteurs n’auraient pas constam-
ment réussi à masquer.
Le déferlement d’émotivité qu’ils lui opposent se retrouve, dans la se-
conde moitié du XVIIIe siècle, au niveau des conduites les plus quoti-
diennes. Philippe Ariès parlait à ce propos d’une révolution du sentiment, qui
aurait été, à son niveau, aussi décisive que les révolutions politiques et
industrielles dont elle est en gros contemporaine. Le roman sentimental
serait dès lors la retombée littéraire de cette mutation vécue, dont elle
illustrerait surtout, par ses efforts mêmes pour la conjurer, certaine irré-
pressible ambivalence.
Cette ambivalence s’explique si l’on veut bien admettre que la révolu-
tion du sentiment aura été un épisode foncièrement réactionnel de la labo-
rieuse genèse de l’individualisme moderne, qui est lui-même, du point de
vue anthropologique, un style de vie des plus singuliers. L’homme mo-
derne s’est définitivement soustrait aux appartenances immédiates des
sociétés traditionnelles ; il se trouve ainsi capable d’un quant-à-soi que la
très large majorité de ses aïeux n’avait jamais imaginée. Une telle évolu-
tion aboutissait à rompre avec les normes les plus immémoriales de
l’humanité et ne pouvait donc aller sans repentir: l’individualisme, à en
croire Louis Dumont, serait « perpétuellement et irrémédiablement hanté
par son contraire »5. La corrosion des anciens alignements autorisait une
liberté inouïe ; elle devait engendrer aussi bien des malaises. La promo-
tion de la sensibilité serait alors, dans un monde où l’individu récusait ses
appartenances traditionnelles, une tentative de sauvegarder au moins une
proximité de rechange. Ce qui expliquerait à la fois l’insupportable em-
phase du roman sentimental et ses doutes lancinants: le nouveau culte du
sentiment tâchait à conjurer une crise du concernement interhumain et
n’était jamais sûr d’y réussir pour de bon.

5 Louis Dumont, Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie mo-
derne, Paris, Seuil, 1983, p. 23.
240 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Quand M. de Sénange s’apprête à mourir, sa maison est envahie par


une lointaine parenté indifférente ; nous restions dans un Ancien Régime
où la mort est de droit un événement public. Bousculé par cette cohue,
Sydenham regrette, mais un peu tard, l’intimité perdue :

Ah ! mes beaux jours sont passés ! Que je m’en veux de n’en avoir
pas mieux senti le prix ! Heureux temps où, seul entre Adèle et cet
excellent homme, jamais ils ne me regardaient sans me sourire ! ou,
lorsque je paraissais, ils semblaient me recevoir toujours avec un plai-
sir nouveau ! … Et je n’étais pas satisfait. (p. 647)

Le prix de l’intimité est d’instaurer un petit cercle où l’on se sait attachés


les uns aux autres, où l’on a « toujours » du « plaisir » de se voir. Cette
plénitude sentimentale, par malheur, ne paraît guère convaincante que
vue de loin: Sydenham n’a pas su apprécier la possibilité présente6.
L’intérêt essentiel d’Adèle de Sénange, sur ce plan, est dans une assez ex-
ceptionnelle pureté des lignes. Le roman sentimental rabat le plus sou-
vent son inquiétude essentielle sur un malentendu, une quelconque in-
compatibilité d’humeurs ou quelque tort concret de part ou d’autre. Sy-
denham doute à peu près directement de la consistance même de
l’affection d’Adèle, qu’il craint toujours de découvrir « légère » (p. 672) ;
lui-même, au moindre mécontentement, se résigne sans déchirement
excessif à « l’abandonner » (p. 668).
Il n’est donc pas si sûr que l’élan des cœurs sensibles puisse vraiment
triompher du repli individualiste. Les doutes à cet égard devaient être
d’autant plus lancinants que, comme tout palliatif, le culte de la sensibilité
participe aussi en profondeur de ce qu’il cherche à atténuer. Les délices
du sentiment cultivent à leur façon le quant-à-soi moderne : la proximité
qu’elles instaurent est elle aussi une manière de sécession. Nos roman-
ciers ne manquent jamais d’insérer quelques tirades contre les faux-sem-
blants de la vie mondaine ; l’étiquette et les conventions qui se trouvent
ainsi récusées prolongent à leur façon tout un alignement holiste. Syden-
ham s’inquiète, voire s’indigne lorsqu’Adèle se montre aimable avec ses
invités ou que, jeune veuve, elle défère un peu trop aux vœux de sa fa-

6 A l’exception, bien entendu, de quelques moments d’euphorie, qui perdent alors


jusqu’au souvenir de toute intermittence : « Je suis content de moi, content des autres ;
j’aime, j’estime tout ce qui m’environne ; je reçois des preuves continuelles que j’ai inspiré
les mêmes sentiments. Que faut-il de plus pour être heureux ?... » (p. 619 ; je souligne)
Adèle de Sénange 241

mille ; il aurait pu se dire qu’il y avait là des convenances qui


s’imposaient.
Adèle correspond mieux à ses vœux lors de la brève promenade en
bateau qu’on peut considérer comme le sommet idyllique du roman. Un
matin, Sydenham et Adèle se rendent ensemble à la petite île où il lui
aménage son jardin anglais ; il ne s’agit que de traverser un bras de la
Seine7, mais ces quelques coups suffisent, la durée d’un paragraphe, à
supprimer un monde :

A peine Adèle a-t-elle été dans cette petite barque, au milieu de l’eau,
seule avec moi, que j’ai éprouvé une émotion inexprimable ; elle-
même s’abandonnait à une douce rêverie. Comment rendre ces émo-
tions vagues et délicieuses, où l’on est assez heureux parce qu’on se
voit, parce qu’on est ensemble ! Alors un mot, le son même de la vois
viendrait vous troubler… Nous ne nous parlions pas ; mais je la re-
gardais et j’étais satisfait ! Il n’y avait plus dans l’univers que le ciel,
Adèle et moi ! Et j’avais oublié l’une et l’autre rive !... (p. 623)

Le plaisir d’être ensemble, on l’aura remarqué, préfère se passer de tout


échange. Cela montre une fois de plus combien, pour savourer les délices
du cœur, il n’est pas du tout indispensable de sortir de soi.

La soumission mal retrouvée


On n’a jamais fini d’inventorier une ambivalence. Le discours du sen-
timent, disions-nous, compose avec certain repli individualiste ; il n’en
est pas moins porté par une aspiration de sens contraire, qui transparaît
donc quelquefois à l’état presque pur. Lors d’une visite au couvent où
Adèle a passé sa jeunesse, Sydenham rencontre une jeune sœur malheu-
reuse ; devinant sa pitié, elle lui écrit quelques jours plus tard pour implo-
rer son aide. Comme il est des services qu’un homme des Lumières ne
refuse pas, il l’aide à s’évader en Angleterre, où il la place « chez le doc-
teur Morris, chapelain de [s]a terre » (p. 638). L’épisode sert à inspirer un
moment de jalousie à Adèle et n’a en lui-même rien de bien surprenant.
Il aboutit quelques lettres plus loin à un dénouement moins anodin.
Charitablement recueillie chez le chapelain, la fugitive y est si peu
heureuse qu’elle ne tarde pas à tomber malade ; son état se trouve encore

7 Mme de Souza se souvient de la célèbre promenade sur le lac de Julie et de Saint-Preux,


dont elle propose, dans un décor forcément moins impressionnant, une manière de
pendant francilien.
242 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

aggravé par les terreurs superstitieuses qu’on devine. Le chapelain écrit


ces mauvaises nouvelles à son seigneur et a assez l’esprit de sa profession
pour ajouter en guise de moralité :

que celui qui n’a pas l’âme assez forte pour se soumettre à son état,
quel qu’il soit, ne sera jamais heureux, dans quelque situation qu’on le
place. (p. 657)

Sydenham commente :

Si cela était vrai, la plus douce récompense d’un bienfait serait perdu.
Que je hais ces tristes vérités ! On cherche à les apprendre, et on dé-
sire encore plus de les oublier. (p. 134)

La « vérité » que Sydenham voudrait « oublier » rejoint une très vieille


sagesse, celle même qui inspirait Descartes quand il recommande, dans
sa morale provisoire, de toujours chercher à « se changer soi-même plu-
tôt que l’ordre du monde »8. L’individu moderne ne se sent plus tenu à
« se soumettre à son état ».
La consigne sans âge affleure de même lors du principal bienfait effi-
cace du roman. A quelques lieues du domaine des Sénange, Sydenham
trouve à secourir une famille nombreuse, qui l’émerveille d’abord par sa
courageuse insouciance. Il retrouve du coup un contraste bien connu
entre le bonheur du pauvre et les tourments du privilégié. Ces tourments
se confondent en l’occurrence avec ses chagrins d’amoureux ; le bonheur
du pauvre nous est décrit par le père de famille, qui parle au nom des
siens :

Ah, je vis sans compter, tous les soirs, j’ajoute à mes prières: Mon
Dieu, voilà onze enfants ; je n’ai que mon jardin, ayez pitié de nous ; et nous
n’avons pas encore manqué de pain. […] Dame, il faut bien un peu
de peine ; dans ma jeunesse, il n’y en avait pas trop ; à présent la jour-
née commence à être lourde. Mais Françoise m’aide, elle porte les
bouquets à la ville ; Jacques, le plus grand de nos garçons, entend déjà
fort bien notre métier ; les petits arrachent les mauvaises herbes ; à
mesure que je m’affaiblis, leurs forces augmentent ; et bientôt ils se
mettront tout à fait à ma place. Je ne suis pas à plaindre. (p. 643)

8 René Descartes, Discours de la méthode, Samuel S. de Sacy éd, Paris, Libraire Générale et
Gallimard, 1970, p. 53.
Adèle de Sénange 243

La très large majorité des familles nombreuses de l’Ancien Régime au-


ront, telle ou telle mauvaise année, « manqué de pain » ; quand le pa-
triarche raconte un peu plus loin qu’il « ne [lui] est mort aucun enfant »
(p. 643), cela aussi fait, pour un si nombreux ménage, une exception
inouïe. Il serait pourtant simpliste de rabattre le propos sur cette chance
statistiquement indue. Admettant comme une évidence qu’il « faut bien
un peu de peine », envisageant sans complexes une relève qui finira par
l’écarter, ce paysan exprime aussi un solide consentement au monde
comme il va, qui le met aux antipodes de nos exigences modernes. Le
texte ne saisit pas parfaitement sa soumission et la défigure presque en
l’étayant de quelques bonnes chances dont on se sera le plus souvent
passé: ce père de famille qui « vit sans compter », qui s’abandonne à la
Providence et à la suite des jours hérite d’une acceptation sans âge dont
Mme de Souza n’a plus tout fait l’instinct et qu’elle réinvente donc de
façon tant soit peu approximative.
Sydenham ne s’y plie pas non plus sans effort. Tant qu’à se montrer
bienfaisant, il aime toujours n’en faire qu’à sa tête ; quand il offre « de
quoi habiller tous les enfants » et demande expressément « que cette
somme ne fût employée qu’à cet usage », la mère de famille, qui aurait
préféré la réserver « pour les provisions de l’hiver » (p. 644), se fait
presque rabrouer. A la toute dernière minute, Sydenham vient enfin à
envisager les choses dans la perspective de ses bénéficiaires :

Je m’en allais lorsque j’ai réfléchi que j’avais pu affliger Madame An-
toine, en m’occupant plutôt du plaisir des enfants que des besoins du
ménage ; je sentais que les sollicitudes d’une mère sont encore de
l’amour, et que son avarice n’est souvent qu’une sage précaution. Je
suis alors retourné vers elle, et lui ai serré la main. Je reviendrai, lui ai-
je dit, pour les provisions de l’hiver. (p. 644)

La promesse lui vaut sur le champ une nouvelle effusion de reconnais-


sance; les lettres qui suivent, et dont la toute dernière est datée de fin
janvier, ne précisent pas si elle a été ou non tenue.
La bienfaisance est une pratique courante du roman sentimental.
C’est même en règle générale le seul biais par lequel les âmes sensibles,
qui appartiennent d’ordinaire aux leisure classes, quittent un moment leur
monde du privilège. La modernité se sera propagée aussi à partir de ces
élites ; l’idée s’impose que la rencontre bienfaisante avec les humbles
cherchait aussi à communier avec leur style de vie resté plus intégré. Sur
ce point encore, Mme de Souza indique plus nettement qu’à l’accou-
244 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

tumée un enjeu essentiel. On aimerait croire, mais ce n’est pas sûr du


tout, qu’à suspendre sans rien préciser le bienfait enfin adéquat, la ro-
mancière amorçait en outre un début de mise en perspective critique.

Sauf à terminer, comme La Nouvelle Héloïse et d’innombrables romans


à sa suite, sur le spectacle toujours émouvant d’une belle agonie, les der-
nières pages du roman sentimental sont souvent assez décevantes.
Comme on ne remonte pas le cours de l’histoire et que les âmes sensibles
elles-mêmes ne le voudraient pas vraiment, le problème fondamental du
genre n’admet pas de véritable solution. On voit mal quel miracle pour-
rait soudain inspirer à Sydenham la confiance dont il se montre tout au
long des Lettres foncièrement incapable.
Le dénouement heureux, quand il y en a un, ne porte donc jamais que
sur un problème ou un obstacle secondaires. Sydenham et Adèle n’ont
pas, objectivement, de quoi être sûrs l’un de l’autre ; leur union se heurte
d’autre part à des empêchements concrets, qu’il y a moyen d’écarter. M.
de Sénange épouse Adèle pour la soustraire – elle aussi – à une vocation
forcée: des arrangements de famille ne lui laissent que ce moyen de lui
léguer sa fortune. Ce mariage blanc vaut une adoption ; le vieillard
compte en outre que la gêne sera temporaire :

Ma vieillesse, ma faible santé me faisaient croire que je la laisserais


libre avant que l’âge eût développé en elle aucune passion. J’espérai
qu’alors, se trouvant riche, elle serait plus heureuse. (p. 605)

La « passion », pour autant que l’attachement de Sydenham et d’Adèle


mérite ce nom, se « développe » donc tout au plus un peu trop tôt. Pour
un peu, le délai serait même une bénédiction déguisée: il dispense aussi
les doutes d’aboutir de suite à une rupture caractérisée.
M. de Sénange disparu, l’opposition de la famille d’Adèle, qui préfére-
rait un autre remariage, crée un second obstacle. Il donne lieu, nous
l’avons vu, à d’ultimes méfiances. Ulcéré de la timidité d’Adèle devant les
siens, Sydenham décide de retourner en Angleterre. La curiosité et la
jalousie le ramenant, il découvre qu’Adèle est venue le relancer à Neuilly ;
ces retrouvailles n’aboutissent toujours qu’à lui faire répéter qu’elle « ne
trouve pas [de courage] contre [s]a mère. » (p. 670). La situation serait
décidément sans issue si la mère, survenue à son tour, ne se laissait sou-
dain attendrir. Sydenham facilite les choses en proposant d’abandonner
l’héritage de M. de Sénange au frère cadet d’Adèle. Ce qui revient donc à
l’épouser sans dot ; pour être généreux, pareil arrangement montre aussi
Adèle de Sénange 245

que le happy end de ce roman sentimental ne concerne pas vraiment les


problèmes du cœur.
Les Ruines de Yedburg ou le refus des chimères

Dans Mme de Charrière et ses amis, Philippe Godet affirme que Les
Ruines de Yedburg (1798) seraient « une des plus faibles et des moins signi-
ficatives productions de l’auteur », où « les aperçus fins et profonds qui
abondent » dans ses autres textes se feraient fâcheusement « plus rares »1.
Cela revenait sous une plume si autorisée à un coup de grâce: Les Ruines
restent, à ce jour, un des textes les moins lus de la romancière. Cecil.P.
Courtney, qui les rencontre inévitablement à leur date dans sa grande
biographie, note toujours que sur ce point « most of modern readers will
agree with Philippe Godet »2.
Cette défaveur désormais plus que centenaire n’est évidemment pas
tout à fait injustifiée. L’intrigue des Ruines comporte quelques péripéties
très stéréotypées ; on regrette aussi que, tant qu’à choisir un site écossais,
la romancière ne soigne guère sa couleur locale. Sa performance paraît,
sur ce point, d’autant plus indigente qu’elle est écrasée par le voisinage
des Waverley novels, que Walter Scott commence à publier moins de vingt
ans plus tard. On aurait aimé que Belle eût préludé, fût-ce discrètement, à
ces grandes orgues.
Reste que la stéréotypie voyante ne relève pas forcément d’une simple
maladresse. Les récits de Belle engageraient plutôt un dialogue critique avec
la tradition romanesque de son époque, dialogue qui pouvait faire son
miel de mises en œuvre ostensiblement insuffisantes de tels canevas trop
ressassés. Il semble de même un peu court d’évaluer une œuvre en vertu
d’un rendez-vous possible qu’elle ne cherche pas encore à rejoindre et
qu’en dépit du succès d’Ossian la plupart de ses contemporain(e)s ne
pressentent pas plus qu’elle3. C’est dire que le verdict de Philippe Godet,

1 Philippe Godet, Mme de Charrière et ses amis, t.2, Genève, 1906, p. 284.
2 Cecil P. Courtney, Isabelle de Charrière (Belle de Zuylen), Oxford, Voltaire Foundation,
1993, p. 678. Même son de cloche dans la biographie de Raymond Trousson : « L’intrigue
[des RdY], confuse et compliquée, n’est pas une réussite » (Isabelle de Charrière, Paris,
Hachette, 1994, p. 294).
3 Je me permets de renvoyer à ce sujet à mon étude « L’Ecosse des romancières » in
Locus in fabula, Nathalie Ferrand éd., Leuven, Peeters, 2004, p. 249-259.
248 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

même si tout le monde ou presque4 semble l’avoir entériné, n’est peut-


être pas tout à fait sans appel.

L’abbé de la Tour ou Recueil de nouvelles et autres écrits divers, dont nos


Ruines forment le quatrième et dernier épisode, s’annonce comme une
réflexion autour de l’éthique kantienne, mais se souvient au moins autant
de la leçon de Jean-Jacques5, que Mme de Charrière devait connaître
incomparablement mieux6. Son Recueil n’en propose ni une illustration
suivie ni une réfutation en règle ; on y découvre plutôt une série de varia-
tions sur une œuvre très méditée, que Belle, avec la mobilité d’esprit un
peu primesautière qui la caractérise, prolonge et critique du même mou-
vement. Son avant-dernier épisode, Sainte Anne, s’aligne presque sans
reste sur le procès rousseauiste des sciences et des arts, dont la protagoniste
illettrée ignore jusqu’aux rudiments ; cette ignorance, loin de la diminuer,
accentue sa sagesse instinctive et lui vaut de se voir préférée à une rivale
plus lettrée. Les Ruines de Yedburg continuent au premier regard la même
veine en évoquant à leur tout une heureuse ignorance7 ; le point de dé-
part analogue aboutit cette fois à un contrepoint assez marqué. Mme de
Charrière aura donc choisi de terminer son Recueil en marquant certaine
distance par rapport à la leçon de Jean-Jacques.
Les Ruines relatent les aventures d’une branche appauvrie « d’une très-
ancienne famille d’Ecosse » qui, après avoir pataugé pendant quelques

4 Voir notamment, voici une bonne dizaine d’années, une rapide analyse des Ruines par
Jacqueline Letzter qui oublie pour une fois toute note dénigrante; Cf. Intellectual Tacking:
Questions of Education in the Works of Isabelle de Charrière, Amsterdam, Rodopi, 1998, p. 161-
167.
5 Cf., pour une vue d’ensemble, Raymond Trousson, « Isabelle de Charrière et Jean-
Jacques Rousseau » in Défenseurs et adversaires de J.-J. Rousseau. D’Isabelle de Charrière à Charles
Maurras, Paris, Champion, 1995, pp. 29-92 (qu’on pourra compléter sur quelques points
de détail par mon ‘Usages de Jean-Jacques’ in Restant, XIX/2-3 (1991), p. 669-685).
6 Basil Munteano, dans un article ancien mais toujours excellent, suggère qu’au moment
de rédiger ses Trois femmes, Belle n’avait une connaissance directe que d’un seul texte de
Kant, Ueber den Gemeinspruch: Das mag in der Theorie richtig sein, taugt aber nicht für die Praxis
(1793), qu’elle avait pu lire dans une traduction de L.-F. Huber. Cf. B. Munteano, « Epi-
sodes kantiens en Suisse et en France sous le Directoire » in Revue de Littérature comparée
XV (1935), notamment p. 433-443.
7 Belle écrit à L.-F. Huber : « Les Ruines de Yedburg cadrent fort bien avec Sainte-Anne. On
y sait à peine lire » (cité dans Isabelle de Charrière, Œuvres complètes IX, Jean-Daniel Can-
daux e.a. éds, Amsterdam, G.A. Van Oorschot, 1981, p. 313; nos références aux Ruines
renvoient à cette édition). Où l’à peine souligné par Belle semble d’ailleurs tant soit peu
excessif…
Les ruines de Yedburg 249

générations « dans l’oubli et l’abjection » (p. 317) et y avoir perdu jusqu’à


son nom, a l’occasion de le reprendre quand l’héritier de la branche riche,
Mylord D., fait la connaissance, à Bordeaux, du seul de ces parents
pauvres qui a eu l’énergie de chercher à se tirer du marasme ; le rescapé y
aurait d’ailleurs plutôt bien réussi puisqu’il serait devenu, dans le com-
merce au loin, « passablement riche » (p. 318). Ayant perdu lui-même un
fils unique, le Lord propose à ce lointain cousin de « faire revivre [s]on
titre dans [sa] famille » (p. 318) à lui, dont l’aîné pourra donc hériter du
nom et des biens du Lord. Charles Stair (c’est le nom du commerçant),
qui était déjà, après « dix-huit ans » (p. 319) d’absence, sur le chemin du
retour, s’empresse de rentrer chez lui et y apprend que, son frère étant
mort, sa famille se réduit désormais à sa mère, sa belle-sœur et « deux
petits garçons, l’un de huit, l’autre de six ans » qui s’appellent respecti-
vement James et Charles et qu’il voit « jou[er] gaiement parmi les ruines
du vieux château avec une petite fille de même âge » (p. 319).
C’est donc James qui héritera, le moment venu, de la fortune et du
nom de Mylord D. Charles Stair, dans un premier temps, préfère toute-
fois cacher cette possibilité à tout le monde: il a retrouvé les siens con-
tents de leur sort et estime que la richesse et la formation qui devrait
l’accompagner ne les rendraient guère plus heureux. Il vaut donc mieux
qu’ils en restent à la simplicité sans apprêts dont ils s’accommodent si
bien. Les choses changent quand, l’âge venant, James s’éprend de sa
compagne de jeux, qui s’appelle lady Anne Melro et ne saurait convoler
avec un simple paysan. Charles Stair décide alors de rompre son long
silence et n’a pas de mal à convaincre le père de lady Ann que le jeune
James fera, dûment retitré, un gendre tout à fait convenable.
Nos Ruines se composent ainsi, après le détail indispensable pour
amener l’aubaine initiale, de deux séquences, dont la première cherche à
préserver certaine simplicité originelle et dont la seconde propose une
intrigue de type sentimental. L’une et l’autre consonnent avec des pentes
majeures du roman contemporain, partant aussi avec certaine vulgate
rousseauiste ; la présente étude voudrait montrer que Mme de Charrière
rejoint ces topiques familières pour en proposer une mise en perspective
critique.

L’heureuse ignorance du monde que Charles Stair cherche d’abord à


préserver n’est certes pas, au sens des premiers Discours, un état de na-
ture. Elle en est toujours une manière d’équivalent romanesque, qui de-
vait rappeler, parmi d’autres cas analogues et peut-être comme leur mo-
dèle à tous, la Suisse de La Nouvelle Héloïse. Jean-Jacques souligne dans
250 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

son sous-titre que les Lettres de ses deux amants s’étaient échangées au pied
des Alpes parce qu’il prétendait ramener son lecteur dans un monde plus
proche de la nature, dont la belle simplicité s’opposait avantageusement
aux raffinements frelatés des villes. Mme de Charrière imite à son tour
cet exemple très suivi ; elle choisit de le présenter comme un mirage des
plus fragiles.
Charles s’émerveille à son retour de découvrir les siens contents de
leur modeste condition. Je ne souligne pas trop que lui-même l’avait
d’abord fuie puisqu’il fallait ce départ pour lui faire rencontrer Mylord D.
Il importe plus que l’humble sort des Stair restés sur place résulte d’une
déchéance dont ils s’accommodent par indolence bien plus que par choix
et que le texte ne s’efforce pas non plus de les poétiser. Les petits James
et Charles sont deux polissons, qui jouent sans doute « gaiement »
(p. 319) l’été mais se voient aussi bien réduits, l’hiver, à « bailler le soir
près d’un feu de houille » (p. 324). Leur oncle se garde alors scrupuleu-
sement « de leur proposer quelque objet d’étude ou quelque objet
d’émulation » (p. 324), qui serait un premier pas hors de leur heureuse
simplicité. Tout donne à penser que ce serait aussi peine perdue puisque
les deux garçons ne se semblent même pas capables d’aider pour de bon
leur grand-père charpentier8 ; « ils faisaient, comme on le pense bien, fort
peu de chose » (p. 324). Le décor qui les entoure n’est pas plus impres-
sionnant ; il s’agit d’une campagne insignifiante, qui ne rappelle en rien
les Alpes sublimes de Julie. Mme de Charrière aurait pu ossianiser son
Ecosse à peu de frais ; elle choisit de n’en rien faire.
Charles Stair évite de perturber une simplicité campagnarde qui ne
fait jamais qu’un bonheur misérable. Son abstentionnisme le voue à
d’autres scrupules encore, qui montrent d’abord que son parti pris de
passivité est foncièrement intenable: il s’interdit successivement de pê-
cher, de « faire une collection de papillons » (p. 325), puis d’aménager
une volière – ce serait à chaque fois gêner la liberté des bêtes – et finit
même par renoncer au jardinage :

Alors il se mit à cultiver des fleurs et cette occupation l’intéressait si


fort, il y réussit si bien qu’on fut surpris au bout d’un an ou deux de la
lui voir tout à coup abandonner, et se contenter d’arroser ses œillets,
ses auricules, ses jacinthes dégénérées sans plus marcotter, sans plus

8 Le choix du métier n’a rien de fortuit : on se souvient qu’il s’agit du métier d’appoint
que Rousseau voulait faire apprendre à Emile (et où ce dernier est censé se montrer très
adroit).
Les ruines de Yedburg 251

transplanter, sans plus rafraîchir les oignons et les racines. On a cru,


mais jamais il n’a voulu en convenir qu’il avait peur de mal faire à ses
plantes en les cultivant, comme il avait craint de nuire à ses neveux.
Enfin Monsieur Stair se livra à l’étude des astres, bien sûr cette fois de
ne pouvoir pas nuire. (p. 325)

Ces étranges scrupules9 achèvent de disqualifier le projet d’en rester, sans


rien troubler, à certaine simplicité naturelle ; il y a là, au mieux, une ma-
nière de folie douce, où personne ne saurait se cantonner durablement.
Après quoi nous apprenons encore que Charles Stair ne renonce pas
seulement à des amusements innocents. Il sacrifie encore un grand
amour qu’il n’aurait pu faire agréer par les parents de sa bien aimée qu’en
trahissant son secret. La bien aimée devient du coup la proie d’ « un
homme qui ne méritait pas de la posséder » (p. 326) et avec lequel elle
sera très malheureuse.

Serait-ce à dire que Charles Stair aurait mieux fait de profiter immé-
diatement des offres de Mylord D. et que nos Ruines préféreraient à tout
prendre les complications du monde à la simplicité naturelle ? Pas exac-
tement. Mme de Charrière admet que l’insouciance avec laquelle « les
heureux indolents du nom de Stair » (p. 323) s’accommodent de leur
modeste sort leur évite bien des tracas ; elle se garde surtout de surfaire
ce gain, qu’à la différence du commun des disciples de Jean-Jacques, elle
évoque sans le moindre lyrisme :

L’ignorance est un avantage, négatif à la vérité, et qui ne peut être


senti de celui qui le possède, mais qui n’en est que plus réel et plus in-
time ; c’est notre sauvegarde intérieure contre mille maux. (p. 322)

Le ton se fait même un tant soit peu plus chaleureux quand il se


trouve que l’ignorance s’accompagne ici de croyances traditionnelles que
Belle semble, en l’occurrence, plutôt portée à respecter. Charles Stair
regretterait entre autres que ses neveux, s’il

9 Ils devaient paraître, au XVIIIe siècle, plus risibles encore qu’au nôtre, où l’on pourrait
y reconnaître un pressentiment de nos soucis écologiques. Belle reste, avec tous ses
contemporains, étrangère à ce genre d’inquiétudes : en dépit de telles tirades sur les vins
douteux ou la saleté des grandes villes, on n’imaginait seulement pas que ce que nous
appelons aujourd’hui l’environnement risquait jamais d’être pour de bon endommagé par
des nuisances d’origine humaine.
252 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

les envoy[ait] étudier à quelque université […] en reviendraient de pe-


tits philosophes, qui, lorsque leur grand-mère dirait ses prières, ri-
raient ; qui hausseraient les épaules lorsque leur mère parlerait de
l’époux qu’elle regrette comme ayant sa demeure auprès de son créa-
teur […]. Cela serait trop fâcheux pour deux bonnes et simples
femmes: elles se verraient trop mal récompensées d’un soin si long et
si assidu pour une famille qui, vu l’indolence de ses chefs, n’était pas
facile à soutenir. (pp. 321-322)

Ce respect pour des superstitions de vieille femme est déjà surprenant


sous une plume philosophique. On s’attendait moins encore que la suite
finisse par généraliser le propos :

Mais les inconvénients de cette éducation [universitaire] ne seraient-ils


pas encore plus grands pour les deux jeunes gens ? De toutes les hy-
pothèses possibles, et j’appelle hypothèse tout ce qui n’est pas suscep-
tible de preuves palpables, évidentes, je n’en vois point de vraiment
intéressante que celle de l’immortalité de l’âme. (p. 322)

Voici bien un « avantage » qui ne semble pas uniment « négatif ». Charles


Stair rejoint en somme, dans un langage moins technique, une conclu-
sion majeure de Kant, pour qui l’immortalité de l’âme est sans doute
impossible à établir rigoureusement – c’est une des apories de la reine
Vernunft –, mais correspond aussi bien à un postulat de la raison pra-
tique. Stair affirme à son tour que « l’espoir d’une existence future » est
une « hypothèse » qu’on a tort de chercher à « détruire » parce qu’elle
« intéresse chaque individu » (p. 322).
C’est là, sauf erreur, la seule réminiscence kantienne10 de nos Ruines.
Elle consonne aussi, dans cette version simplifiée, avec une leçon de
Jean-Jacques, dont le déisme sentimental va souvent de pair avec une

10 L’écho se fait plus précis dans la réponse de Lord D, qui juxtapose deux postulats
kantiens : « croire en Dieu, et croire à une vie en venir (ces deux choses n’en font
qu’une) » (p. 323). Rappelons au passage que Basil Munteano, dans son article cité (Cf.
n.5), ne parle que des seules Trois femmes; il semblerait qu’en 1798, les connaissances de
Belle sur Kant ne se limitaient plus tout à fait au petit traité traduit par Huberchen. Reste
bien sûr qu’il est plus que probable qu’elle aura acquis ses connaissances supplémentaires
à la faveur de ses conversations de salon, donc par simple ouï-dire : les grands traités de
Kant, à l’époque, attendaient toujours leur traduction française.
Les ruines de Yedburg 253

fidélité attendrie aux rites traditionnels11 : on sait comment, au terme de


sa Profession de foi, le Vicaire savoyard conseille à son auditeur de rentrer à
Genève et d’y « reprend[re] la religion de [ses] pères »12. Au terme de son
paragraphe sur l’au-delà, Charles Stair conclut dans le même sens :

Eh bien, que mes neveux espèrent ce que le peuple espère. (p. 322)

Il est vrai qu’avant d’y arriver, il affirme aussi que « le peuple » n’aurait, à
la rigueur, pas trop besoin de cet espoir :

Le laboureur, l’homme travaillant pourrait se passer de l’espérance


d’une autre vie, il y songe si peu ! mais l’homme pensant ne peut pas
s’en passer et on veut qu’il y renonce ! Les Socrate et les Platon
d’autrefois se l’étaient donnée pour leur consolation ; les Socrate et
les Platon de nos jours se l’ôtent et la regrettent. (p. 322)

Comme quoi l’attente d’une « autre vie » n’intéresserait pas exactement


« chaque individu », mais vaudrait surtout une perspective indispensable
à ceux qui, pour leur malheur, y croient le moins. Il est décidément diffi-
cile de retrouver pour de bon la simplicité d’une foi perdue.

Mme de Charrière évite d’idéaliser le bonheur initial des Stair ; elle


souligne surtout que les avantages négatifs dont ils bénéficient ne sont
jamais garantis et qu’il ne sert donc à rien de s’y accrocher. Les rares
moments où certaine simplicité se trouve préservée ou est retrouvée sont
au mieux des répits et ne tardent guère à se voir rattrapés par des sollici-
tations qu’on ne peut pas toujours éluder.
Charles Stair, nous l’avons vu, sacrifie son bonheur amoureux. Il n’a
plus le cœur de se taire quand son neveu se heurterait infailliblement au
refus auquel il s’était résigné pour lui-même – et donne ainsi le coup
d’envoi à une seconde intrigue, de type sentimental cette fois. C’est là
encore un registre que le XVIIIe siècle finissant aura pratiqué avec un
zèle inlassable et d’immenses espoirs, mais où Belle voit une promesse de
bonheur fort aléatoire. La Nouvelle Héloïse aura proposé l’orchestration la

11 On se souvient que la grande étude de Paul-Maurice Masson sur La religion de Rousseau


(1916 ; reprint Genève, Slatkine, 1970) n’en finit pas de répéter que le retentissement de
la Profession de foi aura favorisé surtout tout un retour en force des religions traditionnelles.
12 Rousseau, Œuvres complètes IV, Bernard Gagnebin et Marcel Raymond éds, Paris,
Gallimard, 1969, p. 631.
254 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

plus réussie des ressources de la sensibilité: à Clarens, les belles âmes se


haussent au-dessus d’elles-mêmes pour réussir, au prix d’un sublime
renoncement, une convivialité à la fois fervente, vertueuse et bienfaisante
pour leurs entours. Les très nombreux lecteurs de ce succès de librairie le
plus fracassant du siècle ne se rendaient guère compte que Jean-Jacques
fragilise secrètement son utopie au moment même où il en déploie si
magnifiquement les fastes. Ils en retenaient donc que les cœurs sensibles
sont capables, en se faisant confiance les uns aux autres, de s’aménager
un biotope dans toutes les acceptions du terme parfait.
La seconde partie des Ruines de Yedburg est à bien des égards une con-
trefaçon amère de ce trop beau rêve. Elle commence certes par liquider
quasi miraculeusement l’obstacle qui avait séparé Julie et Saint-Preux:
Charles Stair n’a aucun mal à convaincre le père de Lady Ann que son
neveu fera un gendre tout à fait convenable. Le miracle aboutit par mal-
heur à une harmonie des plus mitigées.
Il se trouve en effet que ce dénouement heureux requiert lui aussi un
renoncement. Lady Ann a été la compagne de jeux des deux frères Stair ;
quand l’aîné, qu’on lui destine, est envoyé parfaire son éducation à Glas-
gow, personne ne pense à y envoyer aussi son frère cadet, appelé Charles
comme son oncle, qui continue donc à fréquenter lady Ann et s’en
éprend à son tour. Il se retient de jamais le lui dire et s’impose même de
faire bon visage à la noce de son frère ; son renoncement, toutefois, pa-
raît à tous égards moins sublime que celui de Saint-Preux.
On se demande d’abord s’il était vraiment indispensable. L’amour de-
vant lequel il s’efface n’a rien de très inconditionnel. Lady Ann ne fait
pas preuve d’une préférence fort décidée, elle « avait aimé James et
Charles [Stair] plutôt qu’elle n’aimait l’un des deux » (p. 330) et aurait pu
épouser presque indifféremment l’un ou l’autre des deux frères. James,
qui plus est, ne se doute pas des sentiments de son frère ; comme il a un
tempérament plus paisible que son cadet, il semble évident qu’à la diffé-
rence de ce dernier il n’aurait guère dû se faire violence pour s’effacer. Il
aurait d’ailleurs trouvé à se consoler auprès de la jeune Molly Hue, qui
l’aime de son côté secrètement – et qui, à la veille de sa noce, semble se
rapprocher un instant de Charles ; l’idylle à peine amorcée n’aura pas de
suites, mais indique que le jeu des amours des deux frères se serait ac-
commodé de bien des hasards...
Le mariage de James et de Lady Ann aura été payé au prix fort ; il
n’est pas évident qu’il valait vraiment ces sacrifices. Le jeune couple vit
sans doute une union plutôt heureuse, mais n’instaure rien qui soit com-
parable fût-ce seulement de loin au monde idéal de Clarens. Les ruines
Les ruines de Yedburg 255

du château de Yedburg, qui a été « la demeure des ancêtres » (p. 318) des
Stair, restent à jamais des ruines et ne deviennent pas le centre d’un do-
maine modèle. Elles donnent tout au plus lieu, quand tout le monde s’y
rencontre quelques jours après le mariage, à un bref moment d’harmonie.
L’oncle Charles se souvient alors que

le jour où il était arrivé à Yedburg […] il vit dans le même endroit ses
neveux et leurs compagnes, mais il ne parla pas de son souvenir parce
que la comparaison qu’on aurait faite de ce temps-là au temps présent
n’aurait pas été également réjouissante pour tout le monde. Seulement
il pria sa nouvelle nièce de chanter une romance qu’elle chantait
quand elle était enfant ; elle obéit, et la belle voix de son mari faisant
la basse de la romance et de quelques autres airs en augmenta le
charme. […] Oh ! quelle belle et touchante assemblée que celle qu’il y
avait ce soir-là à Old-Yedburg ! Le jour avait fini : la lune avec sa pâle
et douce lumière vint montrer les unes aux autres des personnes si
dignes de se voir et de s’admirer. Elles se regardèrent avec plaisir,
avec douleur, avec attendrissement. (p. 334)

Ce beau moment rappelle tels instantanés de La Nouvelle Héloïse. Il n’y a


pas loin de cette soirée écossaise à la matinée à l’anglaise qui, chez Jean-
Jacques, consacre définitivement la coexistence idéale des belles âmes.
Mme de Charrière souligne en toutes lettres que la « pâle lumière » de la
lune éclaire cette fois une communion qui reste lourde de sous-entendus:
l’oncle se garde de faire lever les fantômes, mais fait toujours « chanter »
le passé dont il évite de parler. Après quoi le plaisir (le « charme ») qu’on
trouve à ce rappel qui ne dit pas son nom ne va pas sans « douleur ».

Cette discrète fêlure n’est à tout prendre pas bien compromettante.


La tendresse partagée des belles âmes, de se baser en règle presque géné-
rale sur quelque beau renoncement13, s’accompagne de façon presque
aussi invariable de certaine basse continue mélancolique, qui s’exprime
notamment à travers leur propension aux larmes délicieuses. Il est plus
grave que ce moment d’harmonie n’aura cette fois aucune suite. Le frère
cadet n’a pas durablement le courage de son sacrifice et succombe
quelques jours plus tard à des avances intéressées, contracte un mariage
indigne, puis divorce à la première infidélité avérée et part oublier ce

13 Cf. sur les spécificités du renoncement sentimental, Charles Taylor, Les sources du moi,
Paris, Seuil, 1998, p. 377-378.
256 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

beau gâchis dans un long voyage dont il n’aura plus l’occasion de revenir.
La communauté de Yedburg, qui n’avait déjà réussi qu’un bonheur mo-
deste, ne sera plus jamais au complet…
Le détail des faiblesses du jeune Charles s’écarte inévitablement du
canevas de La nouvelle Héloïse: Saint-Preux, après le mariage de Julie, n’est
guère tenté de lui chercher des remplaçantes. Ce contrepoint risque
d’être l’enjeu de l’épisode. Charles aurait pu trouver un bonheur de re-
change auprès de Molly Hue et devient ensuite, et apparemment toujours
dans les semaines qui suivent le mariage de lady Ann, la dupe d’une nièce
très intéressée, Jenny Southwell: elle profite d’un instant de faiblesse de
son cousin pour le menacer ensuite d’un procès en paternité scandaleux
et le contraindre ainsi au mariage. Ces complications aussi triviales que
rapides indiquent que les conséquences d’une grande déception peuvent,
en lieu et place des sublimes alchimies que Jean-Jacques avait savamment
détaillées, déboucher aussi bien sur une issue fort prosaïque.
Les tribulations de Charles seraient aussi le fait d’un méchant cousin
de lady Ann, Merlo, qui, « fils cadet d’une branche cadette » (p. 333),
envie la soudaine ascension des Stair et s’en venge par quelques conseils
perfides à Jenny14. Ce type d’emploi est courant dans la fiction sentimen-
tale, qui, à force de répéter que la spontanéité sentimentale débouche
naturellement sur le bonheur et la vertu, risquerait sans ces trouble-fêtes de
ne pouvoir offrir au lecteur son lot de catastrophes pathétiques. Les mé-
chants sont en somme la providence de ce genre trop porté au bien.
Aussi aimerais-je croire que Belle prolonge sa réflexion critique sur le
genre en mettant en scène un méchant dont les agissements semblent
pour une fois largement inutiles. Tout indique que la séduction de
Charles, dans « l’état de désordre et de trouble » (p. 335) où il se trouve
au lendemain du mariage de sa bien aimée, n’avait pas dû coûter trop
d’efforts et ne nécessitait surtout pas de savantes machinations. Jenny
Southwel n’a donc pas vraiment besoin de conseils et réussit d’ailleurs,
au moment d’imposer le mariage au père putatif, à tenir efficacement tête

14 Jenny Southwell agit elle aussi, pour une part, par envie; nous apprenons en outre
qu’elle bénéficie de la connivence implicite de « beaucoup de gens à Yedburg » qui se-
raient « jaloux depuis longtemps des Stair parce qu’ils étaient devenus leurs supérieurs »
(p. 341). Il y a là aussi une différence essentielle par rapport aux Wolmar, qui ne sont
jamais dérangés par personne dans la lente élaboration de leur biotope idéal : Jean-
Jacques se donne des conditions idéales pour mieux explorer les possibilités propres du
projet sentimental. Nos Ruines indiquent aussi qu’il y a là une chance exceptionnelle et
que, pas plus que la simplicité naturelle, les meilleures intentions ne sont jamais pour de
bon à l’abri ni à l’écart du monde.
Les ruines de Yedburg 257

aux Stair sans l’aide de son complice. Melro [re)devient par la suite
l’amant de Jenny mariée, qui finit alors par l’avoir entièrement sous sa
coupe,

de sorte que le maître était à son tour gouverné par son écolière, que
l’homme subtil, l’homme du monde était entraîné par une femme
d’un esprit grossier et qu’il méprisait souverainement. (p. 341)

Péripétie assez inutile: s’il fallait une infidélité de Jenny pour permettre à
Charles de demander le divorce, n’importe quel amant de rencontre au-
rait pu faire l’affaire. Mme de Charrière préfère reprendre le prétendu
« maître » pour mieux marquer que son intervention, quelque mal inten-
tionnée qu’elle fût, n’aura pas vraiment fait la différence. Comme quoi le
renoncement vertueux aura cette fois été suivi d’un fléchissement lamen-
table dû pour l’essentiel à une faiblesse tout à fait ordinaire. Ce qui ten-
drait à prouver que, si le pire n’est pas toujours sûr, la permanence du
bien l’est moins encore.

L’avant-dernier paragraphe des Ruines indique que l’aîné des Stair est
plutôt content de sa vie :

Tous les jours il vient visiter les ruines d’Yedburg. Il croit n’y passer
que pour aller voir sa mère et sa grand-mère, mais son cœur tient au
lieu où se sont écoulées les plus belles heures de son heureuse en-
fance, et il y a déjà mené ses deux fils. Puissent-ils y trouver des com-
pagnes qui ressemblent à leur mère ! (p. 344)

Dans un récit sentimental de type modal, James Stair serait venu en pèle-
rinage aux ruines ; Belle préfère faire état d’un attrait inconscient – et
souligne ainsi que le contentement de l’heureux époux de lady Ann com-
porte pas mal d’inconscience. James ne s’est jamais douté des sentiments
de son frère, dont sa femme, qui a dû les soupçonner et a même failli les
partager, ne lui a jamais parlé. Il y aura fallu un bel aveuglement, où l’on
flaire un égocentrisme qui s’ignore. Ce n’est pas la seule fois, loin de là,
que la sensibilité s’accommode d’un étrange désintérêt pour ses laissés
pour compte. Il se profile ici comme une énormité quand cet homme
heureux vient à souhaiter que l’histoire, dont il doit être le seul à ne pas
voir le terrible coût humain, puisse se répéter à la génération suivante…
L’intrigue à première vue assez décousue des Ruines de Yedburg est,
dans ce sens, tout sauf gratuite. Elle exprime le scepticisme radical de son
258 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

auteure devant deux chimères très partagées de son époque, qui se ré-
clamaient l’une et l’autre de Jean-Jacques tout en simplifiant considéra-
blement sa leçon. Jean-Jacques, on le sait, n’a jamais prêché le retour à la
nature et souligne au contraire plus d’une fois que le passage à l’état de
société, une fois accompli, est radicalement irréversible ; il avait toujours
permis de rêver à une innocence naturelle parée des prestiges les plus
poétiques. Il avait permis pareillement de rêver, tout en multipliant là
encore des réserves qu’on préférait ne pas trop voir, au rayonnement de
la divine Julie, dont la belle âme ennoblissait tous ceux qui l’approchaient
et les rendait capables de la plus sublime vertu. Nos Ruines prennent le
contrepied de ces deux mirages. La déchéance des Stair leur fait retrou-
ver certaine simplicité naturelle, mais vaut tout au plus un avantage néga-
tif, qu’il ne leur est même pas donné de conserver ; elle est suivie d’un
mariage bien plus quelconque que celui des Wolmar, qui entraîne autour
de lui bien des dégâts.
Le principal défaut des deux chimères ainsi incriminées est de résister
mal à l’épreuve de la durée. Le monde ne manque pas de se rappeler à
ceux qui ont retrouvé une heureuse ignorance ; les résolutions vertueuses
donnent lieu à un instant d’harmonie qu’on imagine volontiers inou-
bliable, mais sont suivies presque aussitôt des pires faiblesses. Au terme
d’un recueil dont Mme de Charrière disait un jour (la formule est bien
connue) que « Rousseau en [était] le père ou plutôt le parrain »15, son
épisode final souligne une dernière fois que les leçons du maître, quelque
séduisantes qu’elles soient, ne lui inspirent jamais qu’une adhésion miti-
gée. Cette fidélité biaisée lui inspire un des textes les plus pessimistes de
toute son œuvre, qui n’est pas forcément son récit le moins intéressant.

15 Cité dans Isabelle de Charrière, Œuvres complètes IX, op. cit., p. 18.
« La mort justifie toujours les âmes sensibles »

Selon une très ancienne tradition, qui transcrit peut-être une expé-
rience tout aussi ancienne que nos morts comateuses nous ont fait
quelque peu oublier, l’heure vraiment dernière serait souvent précédée
d’un regain ultime. Quand Germaine de Staël affirme à son tour que « la
nature donne toujours [….] un instant de mieux avant la mort », elle
ajoute qu’il s’agit là d’un répit fort opportun: « c’est un dernier recueille-
ment de toutes les forces, c’est l’heure de la prière ou des adieux » (t. II,
p. 311)1. La juxtaposition – prière ou adieux – suggère certain équilibre
des soucis eschatologique et relationnel, que la romancière, qui n’exprime
aucune préférence pour l’un des deux registres, semble estimer pareille-
ment respectables.
Elle s’écarte ainsi d’un de ses grands modèles. Au dénouement de La
Nouvelle Héloïse, Julie, pourtant fort pieuse, avait choisi explicitement de
consacrer ses derniers jours à ses proches plutôt qu’à la prière. Choix
surprenant et voulu tel par Jean-Jacques, qui le souligne de façon un peu
didactique en aménageant tout un suspense: Wolmar, l’époux athée de
Julie, est fort surpris par son indifférence pour les rites de passage tradi-
tionnels et donc curieux d’en avoir l’explication :

Quoi ! cette femme dévote qui, dans l’état de santé ne passe pas un
jour sans se recueillir, qui fait un de ses plaisirs de la prière, n’a plus
que deux jours à vivre, elle se voit prête à paraître devant le juge re-
doutable ; et au lieu de se préparer à ce moment terrible, au lieu de
mettre ordre à sa conscience, elle s’amuse à parer sa chambre, à faire
sa toilette, à causer avec ses mais, à égayer leurs repas. Et dans tous
ses entretiens pas un seul mot de Dieu ni du salut !2

1 Mme de Staël, Delphine, Béatrice Didier éd., Paris, Garnier-Flammarion, 2000, 2 vol.
Toutes nos références renvoient à cette édition.
2 Rousseau, Œuvres complètes II, Bernard Gagnebin et Marcel Raymond éds, Paris, Galli-
mard, 1964, p. 712-713.
260 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Il est édifié, mais dans un sens inhabituel, à la faveur d’un long entretien
de Julie avec son ministre, qui se montre pour sa part assez éclairé pour
approuver entièrement cette tranquille insouciance.
La page de Rousseau consonne, tel un ars moriendi d’accent inédit,
avec une mutation majeure dans la longue histoire des attitudes devant la
mort. Les artes traditionnels, on le sait, s’ordonnent essentiellement au
souci du salut. Ils nous ramènent à un monde où la principale préoccupa-
tion près de chaque agonie concernait le sort à venir du moribond. Pré-
occupation plus que millénaire, aussi ancienne au moins que le christia-
nisme, et qui se sera donc prêtée à bien des variations. Tout un haut
moyen âge avait admis peu ou prou qu’il suffisait d’un enterrement ad
sanctos, autrement dit en terre bénie, pour accéder pratiquement d’office
au ciel. D’autres époques, plus inquiètes, appréhendaient au contraire que
la dernière heure pouvait faire une différence décisive, sauver ou damner
à jamais, et n’en finissaient donc pas, autour du lit de mort ou par après,
de multiplier les prières angoissées. On s’accordait de toute façon à esti-
mer que la première question qui s’imposait près d’une agonie devait
porter sur le sort à venir, le salut ou la damnation éternels du mourant.
Au XVIIIe siècle, cette priorité immémoriale tend à s’effacer. Michel
Vovelle, on s’en souvient, a commencé ses recherches sur la mort par
une étude des testateurs de sa Provence natale, qui multiplient au XVIIe
siècle les fondations pieuses et y renoncent massivement au XVIIIe : le
salut valait apparemment moins cher3 ! Robert Favre constate de même
que les liturgies impressionnantes de la pastorale baroque deviennent, un
siècle plus tard, une cible privilégiée des Philosophes4. Des angoisses qui
avaient pu paraître indéracinables semblent soudain moins lancinantes.
Philippe Ariès ajoute pour sa part qu’on aurait tort d’interpréter ce retrait
des anciennes inquiétudes comme une libération pure et simple. Les
vieilles peurs, à l’en croire, se seraient surtout effacées au profit d’un
nouveau souci, souvent tout aussi pénible, de la séparation avec les
proches. On s’inquiète moins désormais de l’au-delà que de l’adieu déchi-
rant aux intimes et des affres subséquents du deuil. La mort de soi, pour

3 Cf. Michel Vovelle, Piété baroque et déchristianisation en Provence au XVIIIe siècle, Paris, Plon,
1973, version abrégée Paris, Seuil, 1978.
4 Cf. Robert Favre, La mort au Siècle des Lumières, Lyon, Presses Universitaires, 1979,
notamment p. pp. 161-215, 275-297 et passim. Michel Vovelle reprend le même thème
dans le chapitre 23 de La mort et l’Occident de 1300 à nos jours, Paris, Gallimard, 1983, p.
382-393; voir aussi John McManners, Death and the Enlightenment, Oxford, Clarendon
Press/New York, Oxford University Press, 1981, p. 250-58 et passim.
Delphine 261

reprendre les termes forgés par le grand historien5, glisse vers la mort de
toi.

Delphine, on le sait, aligne tout un lot de scènes funèbres. On pourrait


d’ailleurs en dire autant de l’œuvre entière de Mme de Staël, qui n’a ja-
mais fini de s’expliquer avec Thanatos. Une lecture globale de son œuvre
dans cette perspective, qui, à ma connaissance, n’a jamais été entreprise
pour de bon, risquerait sans aucun doute de fournir une contribution
décisive aux études staëliennes.
Il ne s’agira, dans les limites de cet article, que de la seule Delphine. Le
premier grand roman de Mme de Staël semble plus d’une fois, à l’orée du
XIXe siècle, revenir quelque peu sur le changement de cap radical que
nous venons d’indiquer et que Jean-Jacques avait pour sa part consommé
près d’un demi-siècle plus tôt. Si les adieux et les larmes qui
l’accompagnent n’y manquent bien sûr pas, elles se juxtaposent cette fois
à des prières que la romancière, loin de les supprimer, évoque elles aussi
longuement.
Les lenteurs de l’histoire étant ce qu’elles sont, ce relatif retour en
force de l’eschatologie n’est pas forcément surprenant. Ce ne serait assu-
rément ni la première ni la dernière fois que des lexiques, voire des psy-
cho-logiques hétérogènes voisinent sans encombre au courant d’une
plume éclectique. Rien n’empêche après tout de s’inquiéter à la fois de
l’au-delà et du regret de devoir quitter ses proches. A y regarder d’un peu
près, on constate pourtant qu’il ne s’agit sans doute pas, en l’occurrence,
d’un simple voisinage. Ici encore, comme dans La Nouvelle Héloïse, les
raisons du cœur l’emportent sur les intérêts du Ciel ; la différence serait
surtout qu’au lieu de les faire quelque peu oublier, elles finissent cette
fois par les instrumentaliser d’une façon assez inédite. Nous tâcherons
donc de cerner au plus juste les enjeux et les cheminements précis de
cette rhétorique pour le moins tortueuse.

Commençons par le plus voyant. Delphine se contente si peu de com-


biner simplement l’ancien et le nouveau que le roman recueille aussi la
polémique des Philosophes contre l’orchestration des inquiétudes escha-
tologiques par les divers clergés. L’infâme, à en croire Voltaire et les siens,
effraierait inutilement les mourants par de sombres cérémonies. On in-
criminait selon les tempéraments et les occurrences un zèle mal entendu
ou le désir plus prosaïque de capturer de juteuses donations. Mme de

5 Cf. essentiellement Philippe Ariès, L’homme devant la mort, Paris, Seuil, 1977.
262 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Staël rejoint ces griefs et y va à son habitude d’un exemple particulière-


ment flagrant. La dévote épouse de Léonce est nantie d’un confesseur
presque caricaturalement complet, même s’il semble fort désintéressé :

C’est un homme tout à la fois rempli de fanatisme et d’adresse ; con-


vaincu des opinions qu’il professe, et mettant cependant à convaincre
les autres de ces opinions, tout l’art qu’un homme perfide pourrait
employer ; imperturbable dans les dégoûts qu’il éprouve et toujours
actif pour les succès qu’il peut obtenir… (II, p. 261)

Cet homme rare obtient deux « succès ». Quand Mme de Vernon, la peu
dévote mère de Matilde, refuse de recevoir les derniers sacrements, le
confesseur décide sa pénitente – désignée pour l’occasion comme
« l’aveugle personne dont il disposait » – à « le conduire chez sa mère,
malgré le refus qu’elle avait fait de le voir » (I, p. 360). La démarche reste
vaine et lui vaut un sanglant reproche, qu’il encaisse en effet de façon
« imperturbable » :

Mais vous, Monsieur, pourquoi vous servez-vous de votre ascendant


sur une tête faible pour l’exposer à un grand malheur, celui d’affliger
une mère mourante ? (I, p. 361)

Son rôle est plus néfaste encore près de l’agonie de Matilde elle-
même, qui s’acharne, sur ses conseils et contre l’avis formel des méde-
cins, à nourrir elle-même son enfant :

Les médecins ont déclaré que si Matilde persistait à nourrir son en-
fant, elle était perdue et que son enfant même ne lui survivrait peut-
être pas. Un confesseur et un médecin amené par ce confesseur, sou-
tiennent l’opinion contraire, et Matilde ne veut croire qu’eux. Léonce
s’est emporté contre le prêtre qui la dirige, il a supplié Matilde à ge-
noux de renoncer à sa résolution, mais jusqu’à présent il n’a rien pu
obtenir. (II, p. 257-258)

La mère et le fils meurent donc à quelque dix jours de distance.


Comme il n’est évidemment pas question que Matilde refuse les sa-
crements, le texte s’arrange pour charger son confesseur d’un autre tort.
Il convainc ici l’épouse mourante d’éloigner son mari de la chambre mor-
tuaire, sous prétexte qu’elle « ne se doit plus maintenant qu’à la prière et
aux intérêts du ciel » (II, p. 263). L’idée paraît moins gratuite quand on
Delphine 263

pense qu’elle prolonge une pratique bien attestée: bon nombre de mou-
rants pieux choisissaient au XVIIe siècle de prendre congé de leurs
proches quelques heures, voire quelques jours avant l’instant fatal6. Le
tort du confesseur est d’imposer un sacrifice qui n’a jamais été
d’obligation7 – et qui devait paraître particulièrement révoltant dans le
contexte sentimental de la fin du XVIIIe.

Delphine retrouve au passage un anticléricalisme d’accent voltairien,


qu’on imagine favorisé par l’ascendance calviniste de son auteur8. La fin
de Mme de Vernon, qui est la première belle mort de l’ensemble, ne
nous en vaut pas moins une conversion in articulo mortis. Sa lettre d’aveux
à Delphine fait figure de confession plénière, le pardon de la victime
remplaçant celui du prêtre. Mme de Vernon s’en explique à l’intention du
confesseur de Matilde :

Laissez-moi donc mourir en paix, entourée de mes amis, de ceux avec


qui j’ai vécu, et sur le bonheur desquels ma vie n’a que trop exercé
d’influence: s’ils sont revenus à moi, s’ils ont été touchés de mon re-
pentir, leurs prières imploreront la miséricorde divine en ma faveur,
et leurs prières seront écoutées, je n’en veux point d’autres: cet ange,
ajouta-t-elle en montrant Delphine, cet ange intercèdera pour moi
auprès de l’Etre Suprême. Retirez-vous donc maintenant, Monsieur,
votre ministère est fini… (I, p. 361).

Delphine, à ce moment, a déjà repris ce « ministère » en se chargeant,


toute laïque qu’elle est, de l’assistance spirituelle de la mourante :

6 On sait comment Mme de Chartres, qui, après un dernier entretien avec sa fille, ‘ne
songea plus qu’à se préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels elle
ne voulut plus revoir sa fille, qui était la seule chose à laquelle elle se sentait attachée » (La
Princesse de Clèves, éd Antoine Adam, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 68).
7 Les oraisons funèbres du XVIIe siècle le décrivent volontiers comme un renoncement
héroïque, qui déborde donc de toute évidence ce qu’on peut raisonnablement demander
au commun des mortels. Cf. p. ex. l’Oraison funèbre de Michel Le Tellier (1686) : "L’heureux
vieillard jouit jusqu’à la fin des tendresses de sa famille, où il ne voit rien de faible; mais,
pendant qu’il en goûte la reconnaissance, comme un autre Abraham, il la sacrifie, et en
l’invitant à s’éloigner : Je veux, dit-il, m’arracher jusqu’aux moindres vestiges de l’humanité. Re-
connaissez-vous un chrétien qui achève son sacrifice, qui fait le denier effort afin de
rompre tous les liens de la chair… » (Bossuet, Oraisons funèbres, éd. Jacques Truchet, Paris,
Garnier, 1961, p. 344)
8 Une étude d’ensemble de la mort staëlienne viendrait sans doute à tracer des filiations
plus précises, qui passeraient de toute évidence par l’œuvre de Jacques Necker.
264 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Delphine chercha dans quelques moralistes anciens et modernes, reli-


gieux et philosophes, ce qui était le plus propre à soutenir l’âme dé-
faillante devant la terreur de la mort. La chambre était faiblement
éclairée, madame d’Albémar se plaça à côté d’une lampe dont la lu-
mière voilée répandait sur son visage quelque chose de mystérieux. (I,
p. 357)

Le passage convie d’abord à admirer l’ouverture exemplaire d’un tel


choix. Son effet le plus clair est de grandir la lectrice elle-même, à la-
quelle « la lumière voilée » vaut presque une auréole. La suite abonde
dans ce sens :

Sa main prenait le ciel à témoin de la vérité de ses paroles, et toute


son attitude avait une grâce et une majesté inexprimables. Je ne sais
où Delphine trouvait ce qu’elle lisait, ce qui peut-être lui était inspi-
ré… (I, p. 358)

Il se pourrait donc que la consolatrice improvise ce qu’elle fait mine de


lire ; son effusion lui est « peut-être » dictée par le ciel. Nous sommes
près du miracle :

Le génie de la bonté inspirait Delphine, et sa figure devenue plus en-


chanteresse encore par les mouvements de son âme, donnait une telle
magie à toutes ses actions que j’étais tentée de lui demander s’il ne
s’opérait point quelque miracle en elle. (I, p. 359)

La question n’est pas posée et Mme de Lebensei, qui relate la scène, se


répond à elle-même qu’il n’y « avait point d’autre (miracle) que l’éton-
nante réunion de la sensibilité, de la grâce, de l’esprit et de la beauté ! » (I,
p. 359). Cette réunion n’a toujours pu déployer de tels fastes que de re-
prendre un scénario dans toutes les acceptions du terme consacré, dont
Delphine assume l’un après l’autre, et sans autre titre que sa magnifique
personnalité, tous les grands rôles. Elle lit une confession, pardonne, fait
parler le ciel et est créditée, par la mourante, d’une prière souverainement
efficace…
L’accent religieux de cette agonie contribue ainsi plus sûrement à la
gloire de Delphine qu’au salut de Mme de Vernon. Je note d’ailleurs que,
si le thème du repentir et du pardon appelle évidemment une logique du
Delphine 265

salut, les textes choisis par la consolatrice s’inquiètent moins de l’au-delà


que d’assurer à la mourante une fin tranquille :

Jamais on n’environna la mort d’images et d’idées plus calmes, jamais


on n’a su mieux réveiller au fond du cœur, ces impressions sensibles
et religieuses, qui font passer doucement des dernières lueurs de la vie
aux pâles lueurs du tombeau. (I, p. 358)

Mme de Vernon y gagne donc surtout quelques instants exquis :

Elle a du moins joui de quelques heures très douces, et pendant cette


nuit j’ai vu sur son visage une expression plus calame et plus pure que
dans les moments les plus brillants de sa vie. J’espère encore que son
âme n’a pas perdu tout le fruit du noble enthousiasme que Delphine
avait su lui inspirer. (I, p. 359)

Où la dernière phrase a l’air d’un rattrapage. Encore se limite-t-elle à une


formule très vague, curieusement négative et minimaliste ; on l’expliquera
– au choix ou simultanément – par l’obédience protestante de
l’épistolière, moins portée à croire à l’importance décisive de l’hora mortis,
ou par un souci éclairé d’éviter un espoir précis qui aurait vite fait de
paraître superstitieux.

Par la suite aussi, les résonances sacrées qui accompagnent les di-
verses agonies apparaissent surtout comme des prestiges, que la roman-
cière emprunte au profit de causes telles qu’en elles-mêmes foncièrement
profanes. La mort de Matilde, dont Delphine devait rester absente, est
inévitablement plus dévote que celle de sa mère. Monsieur de Lebensei,
qui tient cette fois la plume, note avec une admiration quasi sportive que
la jeune femme « support[e] courageusement toutes les cérémonies dont
les catholiques environnent les mourants » (II, p. 261) ! Ses réserves obli-
gées devant ces rites éprouvants s’assortissent d’une curieuse exception :

Celui qui meurt regretté de ce qu’il aime doit écarter de lui cette
pompe funèbre ; l’affection l’accompagne jusqu’à son dernier adieu, il
dépose sa mémoire dans les cœurs qui lui survivent, et les larmes de
ses amis sollicitent pour lui la bienveillance du ciel ; mais l’être infor-
tuné qui périt seul a peut-être besoin que sa mort ait du moins un ca-
ractère solennel ; que des ministres de Dieu chantent autour de lui ces
prières touchantes, qui expriment la compassion du ciel pour
266 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

l’homme, et que le plus grand mystère de la nature, la mort, ne s’ac-


complisse pas sans causer à personne ni pitié ni terreur. (II, p. 262)

Il va sans dire que d’un point de vue eschatologique, un tel contraste ne


rime strictement à rien. Le salut d’un agonisant ne saurait dépendre du
nombre des proches qui se presseraient ou non autour de son lit de
mort ! Le vrai apport des « ministres de Dieu », dans cette situation ex-
trême qui oblige à les agréer faute de mieux, serait alors d’assurer une
solennisation indispensable. La mort solitaire, qui risquerait sans cela de
passer inaperçue, y gagne au moins certaine grandeur tragique. Il n’est
pas sûr du tout – et il n’est de toute façon pas dit – que la « compassion
du ciel » aille vraiment jusqu’à promettre aux mourants une nouvelle vie ;
les « prières » qui l’expriment auraient plutôt un effet cathartique, où la
terreur, qu’on reproche d’habitude aux liturgies, est justifiée pour une
fois de côtoyer, dans un registre plus aristotélicien que proprement dé-
vot, la pitié9...
L’au-delà redevient plus important dans le premier dénouement. Del-
phine y obtient l’autorisation d’accompagner Léonce dans la charrette
qui doit l’amener devant le peloton d’exécution ; elle avait demandé de
pouvoir reprendre l’ « auguste ministère » du « prêtre10 qui exhorte les
condamnés avant de mourir » (II, p. 362). L’argument aurait pu être un
simple prétexte ; il l’est si peu11 que les amants, au cours de cette dernière
marche, ne s’entretiennent que de sujets religieux, qui semblent seuls
convenir à la grandeur de l’instant. Emprunt d’autant plus audacieux que
Delphine vient de son côté d’avaler un poison mortel et qu’elle peut

9 On sait aussi que la pitié est une valeur centrale de l’œuvre de Mme de Staël, qui y voit
souvent « la passion même des temps démocratiques, susceptible de s’adresser à tout être,
quels qu’en aient été les mérites » (Mona Ozouf, Les aveux du roman. Le dis-neuvième siècle
entre Ancien Régime et Révolution, Paris, Fayard, 2000, p. 46).
10 Simone Balayé affirme qu’ « en ces occasions [c’est-à-dire près de Mme de Vernon et
de Léonce mourants], Delphine tient le rôle non d’un prêtre, mais d’un pasteur, ce que
n’ont pas saisi les critiques français ni les rares commentateurs du roman » (Mme de Staël,
Lumières et liberté, Paris, Klincksieck, 1979, p. 130). La distinction paraît un peu subtile –et
on conçoit de toute manière que, s’agissant de grandir Delphine, Mme de Staël devait
préférer instinctivement le mystère ineffable du sacerdoce catholique au statut plus pro-
saïque du ministre protestant.
11 Le prétexte ne serait au demeurant pas trop plausible : les charrettes de la Terreur
n’étaient guère accompagnées d’aumôniers. Il est vrai que la scène est censée se passer en
octobre 1792, au début du dérapage violent de la Révolution; Louis XVI, le 21 janvier 93,
était toujours accompagné de son confesseur…
Delphine 267

seulement espérer que ce suicide ne lui sera pas imputé à péché12 ; elle en
profite – si l’on peut dire – pour espérer qu’il lui sera pardonné grâce à
l’intercession de Léonce :

Tu me feras recevoir dans la région du ciel qui t’est destinée ? Tu di-


ras, oui, tu diras, que tu n’y serais pas bien sans moi. L’Etre suprême
t’accordera ton amie, tu la demanderas, n’est-il pas vrai, Léonce ? (II,
p. 330)

Le propos radicalise, sans s’y référer, un espoir inverse de Léonce, qui


avait compté le premier qu’il devrait son salut à Delphine :

Ma Delphine, tu crois à l’immortalité, tu m’en as persuadé, je meurs


plein de confiance dans l’être qui t’a créée. J’ai respecté la vertu en
idolâtrant tes charmes, je me sens, malgré mes fautes, quelques droits
à la miséricorde divine, et tes prières me l’obtiendront. Mon ange,
nous ne serons donc pas pour jamais séparés ! (II, p. 322)

Delphine, on l’aura remarqué, semble croire qu’elle manquerait au


bonheur céleste de Léonce. L’idée, en bonne théologie, serait blasphéma-
toire: les délices ineffables de la visio Dei devraient suffire à eux seuls à
assurer à jamais la félicité parfaite des bienheureux. Léonce ne s’en con-
tenterait donc pas ; comme Delphine répète son objurgation à trois re-
prises13, on peut penser que Germaine de Staël s’est vaguement rendu
compte de l’énormité du propos. Il parachève une évolution que les his-
toriens connaissent bien: dès la fin du XVIIIe siècle, les retrouvailles avec
les chers disparus deviennent une partie intégrante du bonheur attendu
de l’au-delà – et même, bien souvent, l’élément essentiel de ce bonheur14.
Delphine tire les conséquences en indiquant en toutes lettres que Dieu
ne suffirait pas à la remplacer dans le cœur de Léonce.

12 L’intérêt de Mme de Staël pour le suicide a fait l’objet de plusieurs articles importants.
Voir notamment Jean Starobinski, « Suicide et mélancolie chez Mme de Staël » in Mme de
Staël et l’Europe, Paris, Klincksieck, 1970, p. 242-52; Margarite Higonnet, « Suicide as Self-
Construction » in Germaine de Staël, Crossing the Borders, Marcel Gutwirh, e.a. eds, New
Brunswick, Rutgers University Press, 1991, p. 68-81; Gita May, « Staël and the fascination
of suicide: the eighteenth century background » in Germaine de Staël, op. cit., p. 16-76.
13 « Tu diras, oui tu diras… Tu la demanderas, n’est-il pas vrai »
14 Cf., pour une rapide vue d’ensemble, Philippe Ariès, « L’histoire de l’au-delà dans la
chrétienté latine » in Ariès e.a., En face de la mort, Toulouse, Privat, 1983, p. 11-45.
268 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Comment comprendre un telle prétention ? Il serait un peu court


d’arguer que Delphine est un double idéalisé de Mme de Staël elle-même
et que celle-ci lui assure toutes les auréoles. Comme le roman n’a pas
séduit que son auteure, mais encore tout un public européen, force est de
supposer qu’il ne s’y agit pas seulement de combler un narcissisme per-
sonnel particulièrement démesuré.
Ces étranges élévations s’inscrivent en fait dans un genre de toute
manière très porté aux superlatifs. Le roman sentimental pratique tout au
long du XVIIIe siècle un pathétique très soutenu : tout se passe comme
s’il s’adonnait à une sorte de surenchère permanente, qu’on comprend au
mieux, je crois, en supposant qu’il s’agissait fondamentalement de conju-
rer ou de dénier une appréhension fondamentale. Les auteurs n’en finis-
sent pas d’exalter la communion des âmes sensibles ; ils ont pu y mettre
tant de zèle parce qu’ils doutaient par-devers eux que la seule entente des
cœurs suffirait bien pour fonder des attachements durables. Disons, pour
résumer à très gros traits un cheminement complexe, que la critique
éclairée des hiérarchies traditionnelles débouche bien entendu sur la belle
liberté de l’individu moderne, mais voue aussi ses adeptes à une solitude
inédite. On attachait d’autant plus d’importance aux liens sentis, qui, tout
en paraissant spontanés ou librement choisis, sauvegardaient une proxi-
mité interhumaine que les encadrements établis désormais récusés ne
garantissaient plus. Le problème était que ces liens sentis, d’être portés
par le seul élan personnel des intéressés, étaient inévitablement à la merci
d’un caprice ou d’un imprévisible refroidissement ; les romanciers
s’acharnaient à occulter cette fragilité secrète, à dénier l’indifférence tou-
jours possible en multipliant les protestations enflammées.
Delphine, me dira-t-on, met en scène un encadrement social qui reste
très contraignant. Les catastrophes racontées n’auraient pas lieu si
Léonce avait su s’affranchir de l’empire de l’opinion. N’empêche que,
précisément, ces contraintes paraissent ici arbitraires ; la passion de
Léonce n’est pas assez forte pour triompher d’un qu’en dira-t-on mes-
quin qui, même à ses propres yeux, ne revêt plus guère aucune autorité et
qu’un attachement idéal devrait donc savoir dédaigner. Léonce n’y réussit
pas ; son lien avec Delphine se réduit du coup à une série d’empor-
tements et de cruels malentendus dont on voit mal quel miracle pourrait
jamais les apaiser.
Le voisinage à peu près constant de la mort contribue à racheter ces
insuffisances criantes. Les personnages l’appellent de leurs vœux, la crai-
gnent pour leurs aimés, répètent à chaque occasion que ce qu’ils
« éprouve[nt] ressemble aux approches de la mort » (I, p. 512). Ils en
Delphine 269

font tant que leur misérable aventure, qui aurait pu paraître mesquine, se
profile au contraire, je dirais presque en dépit de l’évidence, comme le
triomphe d’un amour profondément émouvant.

Mme de Staël, nous l’avons déjà indiqué, n’avait plus à inventer ce re-
cours. Prévost, déjà, fait culminer son Cleveland sur la mort émouvante de
Cecile, qui dénoue une situation très délicate. Le Chevalier Des Grieux
raconte aussi comment Manon lui donnait « des marques d’amour au
moment même qu’elle expirait »15 ; le lecteur attendri n’en oublie que
mieux que cet amour avait été, avant l’exil américain, fort sujet à cau-
tion… Ces exemples seront très suivis. De Julie d’Etange à Virginie ou à
Atala16, les romans sentimentaux qui aboutissent à une belle mort ne se
comptent pas. Pour mettre en valeur la profondeur sentie d’un attache-
ment, rien ne vaut le spectacle d’une agonie émouvante qui permet de
multiplier les regrets déchirants et préserve en même temps les affections
ainsi magnifiées de tout fléchissement ultérieur.
Delphine va même jusqu’à expliciter plus d’une fois ce calcul. La pro-
tagoniste se dit qu’une mort foudroyante couperait court à tous accès de
méfiance :

Une idée m’a poursuivie depuis deux jours, comme dans le délire de
la fièvre, mille fois j’ai cru sentir que je n’étais plus aimée de Léonce
[…] Aurait-il le temps de blâmer celle qui tomberait sans vie à ses
pieds ? Quand je ne serais plus, il ne verrait en moi que mes qualités.
La mort justifie toujours les âmes sensibles. (II, p. 147 ; je souligne)

Elle permet aussi de dénier les défauts de l’aimé :

Il vaut mieux mourir que de se livrer à un sentiment de confiance et


d’abandon qui ne serait pas entièrement partagé par ce qu’on aime.
Ah ! n’allez pas penser que Léonce ne soit pas l’être le plus parfait de
la terre. Le défaut qu’il peut avoir est inséparable de ses vertus ; je ne

15 Prévost, Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, Raymond Picard/Frédéric


Deloffre éds, Paris, Garnier, 1965, p. 199.
16 Cf. Roland Mortier, « Julie, Virginie, Atala, ou la mort angélique » in Le cœur et la raison.
Recueil d’études sur le XVIIIe siècle, Oxford, Voltaire Foundation, 1990, p. 492-503. Rappe-
lons au passage que même Sade termine son premier roman, Aline et Valcour, sur deux
belles morts dont le pathos n’a apparemment rien de parodique. Voir à ce sujet mon
étude « Quand Sade tue en douceur » in Restant, XXI/1 (1993), p. 5-24.
270 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

conçois pas comment un homme qui n’aurait pas même ses torts
pourrait jamais l’égaler. (II, p. 228)

Ou encore, plus sobrement, dans la lettre d’adieux qui fait la plus belle
page du deuxième dénouement :

Dieu qui m’aurait trouvée trop punie si j’avais vu votre attachement


pour moi diminuer, m’a rappelée près de lui et je sens que j’y serai
bien. (II, p. 355)

De là à rêver à un suicide à deux, il n’y a évidemment pas loin :

Si, dans un autre monde, nous partageons la mémoire de nos senti-


ments, sans le souvenir cruel des peines qui les ont troublées, si tu
peux croire à cette existence, ah mon amie, hâtons-nous le la saisir
ensemble. (I, p. 482)

Dans le premier dénouement, Delphine et Léonce sont près de réussir


cette fin commune. N’y manque, et cela pourrait être symptomatique,
que la concertation partagée. Léonce rejoint l’armée des émigrés pour y
chercher une mort héroïque ; Delphine lui avait toujours déconseillé de
porter les armes contre sa patrie. Elle-même se suicide ensuite pour ne
pas survivre à l’exécution de Léonce – et essaie de lui cacher cette déci-
sion. Il est vrai que ces atténuations doivent comporter au moins une
part d’autocensure: Germaine de Staël aura préféré ne pas plaider trop
ouvertement la cause du suicide. Elle profite de toute manière de
l’aubaine pour indiquer que cette fin commune préserve ses amants de
bien des affaissements, qui ne sont pas tous le fait de l’empire des préju-
gés :

Ah ! n’est-ce rien que de ne pas vieillir, que de ne pas arriver à l’âge


où l’on aurait peut-être flétri notre enthousiasme pour ce qui est
grand et noble […]. Ah ! n’accusons pas la providence, nous ignorons
ses secrets ; mais ils ne sont pas les plus malheureux de ses enfants,
ceux qui s’endorment ensemble sans avoir rien fait de criminel, et
vers cette époque où le cœur encore pur, encore sensible est un hom-
mage digne du ciel. (II, p. 332 ; je souligne)

Les âmes sensibles n’ont pas toujours, bien au contraire, des raisons
si évidentes de se féliciter de leurs catastrophes. Les tourments de l’adieu
Delphine 271

paraissent plus émouvants quand ils s’abattent sur de belles âmes appa-
remment au-dessus de tout soupçon. Delphine se montre, dans ce sens,
d’une franchise rare et fait un peu plus que d’indiquer le contentieux que
les agonies du roman sentimental ont pour mission secrète de liquider.

Comme le roman ne va jamais jusqu’à critiquer proprement le to-


pos17, ces notations si explicites risquent d’accuser surtout certaine usure
du thème, qui, d’avoir été très répété, commencerait à paraître secrète-
ment moins convaincant. Il n’est plus tout à fait sûr, en 1802, que la
mort suffise toujours à ‘justifier les âmes sensibles’ de tout soupçon
d’indifférence. Germaine de Staël, pour sa part, voudrait continuer à le
croire et y va donc, dans son premier roman, d’une nouvelle série
d’épisodes pathétiques.
Les échappées religieuses qu’elle aménage si copieusement pourraient
chercher à leur manière à conjurer cet essoufflement secret. Elles témoi-
gnent moins d’un intérêt spécifique pour le spirituel qu’elles ne tentent
d’auréoler les conduites passionnées des personnages d’un nouveau pres-
tige. La force des sentiments paraît plus impressionnante, partant plus
fiable, quand elle consonne avec des prolongements d’allure ou même
d’essence surnaturelle.
Delphine, nous l’avons vu, emprunte auprès de ses amis agonisants
les emplois consacrés de la pastorale traditionnelle et s’en acquitte si bien
qu’on la croirait inspirée directement par le ciel. Léonce convient moins
pour un telle relève. Il s’en rapproche un instant près du lit de mort de
Matilde, où il devait être particulièrement délicat de lui donner le ton
juste ; il se montre si dévoué que son épouse le prend à son dernier réveil

17 Il vient tout au plus à récuser sa version minimale; Delphine se montre très sceptique
face aux émotions occasionnées par un départ : « Le soir il vint assez de monde me voir
[…]. Mon départ annoncé avait attiré chez moi plusieurs personnes, qui croient toutes
qu’elles me regrettent, et dont la bienveillance s’est singulièrement ranimée en ma faveur
par l’idée de ma prochaine absence.» (I, p. 301) Elle appréhende aussi, dans une de ses
toutes dernières lettres, que la mort risquerait de ne pas suffire à contrebalancer une
ultime déception. Il serait pire que tout que Léonce devenu veuf ne consente qu’avec
certain regret à la voir renoncer, pour lui, à ses vœux de religieuse : « Quoi, moi,
j’accepterais sa main, s’il croyait faire un sacrifice en la donnant ! Son caractère nous a
déjà séparés; s’il doit nous désunir encore, que ce soit sans retour ! Si ce dernier espoir est
trompé, tout est fini, jusqu’au charme des regrets : dans quel asile assez sombre pourrais-
je cacher tous les sentiments que j’éprouverais. Suffirait-il de la mort pour en effacer
jusqu’à la moindre trace ? » (II, p. 292) Après quoi les derniers mots de la lettre revien-
nent à une dénégation coutumière : « Ah ma sœur, est-ce mon imagination qui s’égare,
est-il vrai.. . Non, je ne le crois point encore, non, ne le croyez jamais. » (II, p. 292)
272 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

pour « un messager du ciel » (II, p. 262). C’est à ce moment que le con-


fesseur de Matilde, impressionné apparemment par ce concurrent redou-
table, s’avise de le chasser… Delphine rêve à son tour, dans le deuxième
dénouement, de mourir dans les bras de Léonce, qui serait désigné par le
ciel pour lui rendre cet ultime office :

Ne trouble pas la bienfaisante intention de la Providence ; elle veut


que je meure en paix dans tes bras ; ouvre-les pour me recevoir ; je
croirai que le ciel descend au-devant de moi et que le précurseur des
anges me console et me rassure en leur nom. (II, p. 358)

L’imaginaire surnaturalisant se déploie mieux encore après l’instant


fatal. Nos personnages, en effet, ne se contentent pas d’escompter des
retrouvailles célestes. Il leur arrive aussi de rêver de proximités plus mys-
térieuses, qui seraient sensibles (c’est le cas de le dire) dès l’ici-bas. Une
lettre de Léonce propose, en réponse à une question qui aurait pu nous
servir d’épigraphe, une manière de formule générale de cet espoir :

Dis-moi, Delphine, pourquoi la pensée de la mort se mêle-t-elle avec


une sorte de charme aux transports de l’amour ? Ces transports vous
font-ils toucher aux limites de l’existence ? Est-ce qu’on éprouve en
soi-même des émotions plus fortes que les organes de la nature hu-
maine, des émotions qui font désirer à l’âme de briser tous ses lien
pour s’unir, pour se confondre plus intimement encore avec l’objet
qu’elle aime ? (I, p. 404)

Le passage ne présente, à la réflexion, aucun sens très précis. Tel quel, il


confirme que la ferveur sentimentale pour les imageries funèbres est bien
portée par un rêve de rapprochement, qu’il ennoblit ici en le faisant
triompher des limites de la condition humaine plutôt que des misérables
caprices qui sont le risque honteux des belles âmes. On pourrait parler,
en termes très improprement freudiens, d’un déplacement qui serait aussi
une sublimation.
D’autres passages évoquent des communions plus ponctuelles, par-
tant aussi plus concrètes, avec les défunts. Le thème s’amorce au sujet du
vieux mari qui avait épousé Delphine pour pouvoir lui léguer sa fortune
et qui continuerait, de l’au-delà, à lui vouer une affection quasi paternelle.
La jeune femme croit parfois18 que son ombre l’accompagne invisible-

18 Cf. notamment I, p. 393 et I, p. 420.


Delphine 273

ment. Plus loin, et dans un tout autre contexte, Monsieur de Lebensei


comprend très bien, tout protestant qu’il est, qu’on vienne dans les
grandes douleurs à prier ses morts :

Quel est l’esprit assez fort pour ne pas appeler ceux qui ne sont plus
au secours de ceux qu’ils ont aimés ? (II, p. 266)

Ce sont là, si l’on veut, de simples concessions à des imageries sans âge,
qu’elles rationaliseraient même discrètement: les âmes en détresse ne
s’avisent toujours pas d’implorer des saints canonisés... Ces dérives pré-
parent des transpositions plus audacieuses. Quand Léonce part rejoindre
l’armée des émigrés, il compte bien que Delphine lui survivra et lui fixe
un rendez-vous posthume :

Quand je ne serai plus, informe-toi de ma tombe, viens te reposer sur


la place où mon cœur sera enseveli, je te sentirai près de moi, et je
tressaillirai dans les bras de la mort. (II, p. 302)

Le même espoir revient, en des termes moins strictement localisés, à la


veille de l’exécution de Léonce, qui ignore, rappelons-le, que Delphine
s’est munie d’un poison :

Même avant de nous réunir dans le ciel, tu sentiras encore mon âme
auprès de toi ; tu m’appelleras toujours quand tu seras seule. Plusieurs
fois tu répèteras le nom de Léonce, et Léonce recueillera peut-être
dans les airs les accents de son amie. (II, p. 322)

Ces notes religieuses, parfois sensationnelles et souvent incidentes,


ajoutent un prestige d’appoint aux fastes un peu usés des belles agonies
sentimentales. Il s’agit pour l’essentiel de connotations, de halos ou de
résonances qui ajoutent une réverbération mystérieuse à des gestes tels
qu’en eux-mêmes tout humains. Les quelques propos sur l’au-delà sont
forcément plus spéculatifs ; eux aussi se contentent d’indiquer de vagues
éventualités: « On ne me répond pas, mais peut-être on m’entend » (II,
p. 336)... Cette intrigue si accueillante aux péripéties ou aux coïncidences
les plus incongrues ne raconte aucun événement où l’on pourrait recon-
naître une incidence directe du surnaturel19.

19 Il y aurait toute un étude à faire sur les pressentiments du fantastique dans le roman
sentimental, qui restent sans aucun doute fort dispersés, mais aussi bien fort réels. Pré-
274 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Elle s’y risque à vrai dire une seule fois, dans un bref épisode qui con-
cerne, comme on pouvait s’attendre pour pareil hapax, le principal mé-
chant du roman. Personnage fascinant que ce Monsieur de Valorbe, qui,
amoureux fou de Delphine et se croyant des droits à sa main, fait tout
pour la conquérir, puis finit par se venger de ses dédains en l’attirant
dans un guet-apens qui la compromet irrémédiablement. Il se conduit
ainsi, comme c’est souvent le cas avec les méchants du roman sentimen-
tal, en double noir du héros de l’histoire: la passion fort voyante de
Léonce ne facilite pas précisément la position mondaine de Delphine. La
comparaison entre les deux rivaux n’est d’ailleurs pas toujours défavo-
rable au soupirant dédaigné. Sa passion insensée a au moins pour elle
d’être plus inconditionnelle que celle du trop susceptible Léonce. Del-
phine, dans tel jour sombre,

ne sai[t] par quelle bizarrerie cruelle on craint toujours d’être plus ai-
mée par l’homme qu’on n’aime pas que par celui qu’on préfère. (II,
p. 171)

Quand Valorbe se suicide en apprenant que Delphine vient de pren-


dre le voile, elle commence par craindre que son ombre pourrait revenir
lui reprocher sa froideur :

Je me reproche de ne pas accorder à la mémoire de Monsieur de Va-


lorbe les sentiments qu’il demandait de moi, de ne pas regretter assez
celui qui est mort pour m’avoir trop aimée ; je n’ose me livrer à
m’occuper de Léonce, il me semble que Monsieur de Valorbe me
poursuit de ses plaintes, il n’y a plus de solitude pour moi, les morts
sont partout. (II, p. 251-52)

vost raconte déjà dans Cleveland, un ‘miracle de l’amour » (Cleveland, Jean Sgard/ Philippe
Stewart eds, Paris, Desjonquères, 2003, p. 717); les morts, diversement mystérieuses, du
maréchal de Schomberg et de Mlle Fidert ajoutent une note apocalyptique aux dernières
pages des Campagnes philosophiques. Rétif, qui est moins porté aux demi-mots, raconte plus
d’un prodige; cf. p. ex. quelques avertissements mystérieux au sujet de la mort de Mme
Parangon dans Monsieur Nicolas ou l’apparition de l’ombre de M. Pombelins dans La vie de
mon père (ed. Gilbert Rouger, Paris, Garnier, 1970, p. 97-101). Florian, dans Valérie, nouvelle
italienne (1792), aménage même une première hésitation fantastique, où une jeune défunte
ressuscite sous le baiser d’adieu de son amant : le texte ne permet pas de décider si elle
revient de la mort ou d’une simple léthargie. La visite de Delphine au tombeau de M. de
Valorbe s’inscrit à sa manière – et, bien entendu, sans ressusciter le défunt – dans cette
préhistoire éparse du fantastique.
Delphine 275

L’apparition tant redoutée n’a heureusement pas lieu. Elle est remplacée
par un horrible hasard qui ne vaut guère mieux. Un soir, Delphine va, au
reçu d’une lettre inquiétante, se recueillir auprès du tombeau de Valorbe ;
sa longue prière débouche sur un étrange accident :

Votre lettre m’avait inspiré plus de désir encore d’apaiser ses mânes.
Je me mis à genoux, et je me penchai sur la pierre qui couvrait sa
cendre. J’y versai longtemps de pleurs de regret, de pitié et de crainte ;
quand je me relevai, mon premier mouvement fut de retirer de mon
sein le portrait de Léonce que j’y ai toujours conservé ; je voulais jus-
tifier auprès de lui la pitié que m’inspirait Monsieur de Valorbe ; mais
je trouvai le portait entièrement méconnaissable, le marbre du tom-
beau de Monsieur de Valorbe sur lequel je m’étais courbée l’avait bri-
sé sur mon cœur !
Plaignez-moi, cette circonstance si simple me parut un présage ; il me
sembla que du sein des morts Monsieur de Valorbe se vengeait de
son rival, et qu’un jour Léonce devait périr dans mes bras. (II, p. 257)

Le bris de l’image pourrait être tout fortuit mais aussi bien charrier un
message ; le texte ne permet pas de trancher et ébauche, pour quelques
lignes, une précoce hésitation fantastique. La percée paraît moins surpre-
nante quand on pense qu’elle se trouve prolonger, dans ce contexte, une
tradition bien établie : les présages lugubres sont un topos de la fiction
noble, que le roman sentimental empruntait volontiers à la tragédie20.
Pour le goût très classique de Mme de Staël, ce surnaturel de théâtre
pouvait paraître moins gênant que des références d’accent chrétien – et
du coup ouvrir dignement la finale tragique de son roman.
Delphine, de toute façon, aurait bien quelques reproches à se faire:
elle a quelquefois autorisé Valorbe à croire qu’elle accepterait de l’épou-
ser et refuse un jour, assez durement, de lui rendre visite dans sa maladie.
Légèretés sans doute irréfléchies, qui ne sont assurément pas des péchés
mortels, mais qui montrent comment la sensibilité débordante des belles
âmes reste toujours sujette à d’étranges intermittences. Il y a peut-être
certaine justice poétique à ce que la fin tragique de Delphine soit imputée

20 Hasardons un rapprochement plus précis, qui se soustrait évidemment à toute vérifi-


cation : la décision un peu bizarre de Delphine d’aller prier près du tombeau de Valorbe
pourrait transposer librement un geste affolé d’Athalie, qui s’avise pareillement (?), après
son célèbre songe, d’aller prier une divinité ennemie : « Que ne peut la frayeur sur l’esprit
des mortels ! /Dans le temple des Juifs un instinct m’a poussée / Et d’apaiser leur Dieu
j’ai conçu la pensée… » (Athalie, vv.525-27)
276 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

aussi, ne fût-ce que le temps d’une prémonition, aux griefs au moins


partiellement fondés du principal mal aimé du roman.

La fin tragique elle-même n’en tire, on s’en doute, aucune leçon. Del-
phine y réussit, nous l’avons vu, quelques nouvelles poses prestigieuses ;
elle se félicite surtout que la mort proche écarte à jamais tous les risques.
Dans le premier dénouement, Léonce condamné à mort, puis gracié suite
à l’intercession de Delphine, triomphe un instant de ses préjugés: « la
présence de la mort l’)]a éclairé sur ce qu’il y a de réel dans la vie » (II,
p. 309) ! Comme sa grâce est révoquée presque aussitôt après, Delphine,
qui l’accompagne dans sa dernière marche, est bien près de le lui dire que
c’est sans doute mieux ainsi :

Un obstacle nous séparait, tu n’y penses plus maintenant, il renaîtrait


si nous étions sauvés. (II, p. 332)

Dans le deuxième dénouement, Delphine dépérit d’une maladie mortelle,


qui écarte toute idée de mariage et permet de se replier sur les délices
d’un adieu mélancolique :

Cet avenir est court, mais il est sans nuages, et les dernières lueurs que
j’apercevrai te montreront encore à moi. (II, p. 357)

Le vrai prix des agonies sentimentales est sans doute d’assurer enfin, à
ceux qui vont se quitter, quelques instants sans nuages.
Origine des textes
La communauté des âmes sensibles
Dix-huitième siècle 41(2009), p. 265-282

La sœur jalouse ou les partialités de l’évidence


Orbis litterarum 53(1998), p. 296-311

Les « commencements d’amour » d’Artaxandre: à propos d’un épisode de Clélie


L’assiette de la fiction : enquêtes sur l’autoréflexivité romanesque / Jan Herman
e.a. Leuven, Peeters, 2010, p. 117-130

Les prosaïsmes de l’amitié dans deux nouvelles historiques (à paraître dans les
actes du colloque SATOR de Victoria, 20-23 juin 2012)

Le changement qui peut arriver dans vos intentions : Les illustres Françaises ou la
finitude du sentiment
Robert Challe et les passions / Artigas-Menant, Geneviève éd, Paris, Presses
de l’Université Paris-Sorbonne, 2008, p. 109-118

Les métamorphoses du vieux Dupuis


Robert Challe: sources et héritages: Colloque international, Louvain-Anvers,
21-22-23 mars 2002 / Cormier, Jacques [edit.] ; Herman, Jan [edit.] ;
Pelckmans, Paul éds, Louvain, Peeters, 2003, p. 209-220

Rassurantes étrangetés. Les prodiges de l’émoi dans Cleveland (inédit)

Une velléité d’Apocalypse: à propos du dénouement des Campagnes philoso-


phiques
Des sens au sens: littérature & morale de Molière à Voltaire / Wagner, Jacques
[edit.] – Louvain, Peeters, 2007, p. 37-47

Histoire intéressante ou la tragédie ignorée


Prévost et le récit bref / Herman, Jan [edit.] ; Pelckmans, Paul [edit.] – Ams-
terdam, Rodopi, 2006, p. 153-162

La tentation du fantastique
Prévost et le récit bref / Herman, Jan et Pelckmans, Paul, éds, – Amster-
dam, Rodopi, 2006, p. 97-110
278 La Nouvelle Héloïse, suites et fins

Pygmalion et ses rivaux: à propos de Liebman


Les cahiers des paralittératures 8(2004), p. 127-136

Les invités des Wolmar


à paraître dans les actes du colloque SATOR de Coïmbra, 28-30 juin
2010

Julie et ses doubles : à propos des Amours de Milord Edouard Bomston


La partie et le tout : la composition du roman, de l’âge baroque au tournant des
Lumières / Escola, Marc [edit.] ; e.a. – Leuven, Peeters, 2011, p. 385-394

Une Princesse de Clèves prévostienne ? A propos de Motifs de retraite


Nottingham French studies 48:3(2009), p. 93-102

A propos des rhétoriques amoureuses des Lettres d’Afrique du Chevalier de Bouf-


flers
Romanistische Zeitschrift für Literaturgeschichte 32:1/2(2008), p. 47-59

Adèle de Sénange ou les intermittences du sentiment


Neuphilologische Mitteilungen– 93:3/4(1992), p. 365-376

Les ruines de Yedburg ou le refus des chimères


Cahiers de l’Association internationale des Etudes françaises / Association inter-
nationale des études françaises 64(2012), p. 125-140

« La mort justifie toujours les âmes sensibles »: à propos de Delphine


Eighteenth Century Fiction 21:1(2008), p. 133-151
Table des matières
Introduction 5
La communauté des âmes sensibles 9

I. Un Ancien Régime de la sensibilité ?


La sœur jalouse ou les partialités de l’évidence 27
Les « commencements d’amour » d’Artaxandre 43
Les prosaïsmes de l’amitié dans La Duchesse d’Estramène et
Eléonor d’Yvrée 59
Les métamorphoses du vieux Dupuis 73
Les Illustres Françaises ou la finitude du sentiment 85

II. Prévost
Rassurantes étrangetés. Les prodiges de l’émoi dans Cleveland 97
La tentation du fantastique dans Le Pour et Contre 127
Cleveland en miniature : Histoire intéressante 143
Une velléité d’Apocalypse. Le dénouement des Campagnes
Philosophiques 153
Cleveland à gros traits : Liebman 165

III. La Nouvelle Héloïse, suites et fins


Les invités des Wolmar 181
Julie et ses doubles : Les Amours de Milord Edouard Bomston 193
Une Princesse de Clèves sentimentale. Motifs de retraite 203
Un « trésor de l’absence ». Les Lettres d’Afrique 215
« Un amour faiblement partagé » : Adèle de Sénange ou Lettres de
Milord Sydenham 231
Les ruines de Yedburg ou le refus des chimères 247
« La mort justifie toujours les âmes sensibles » 259

Origine des textes 277


Table des matières 279