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Le Vagabond de l’Éveil - 1

Par Matthieu Ricard le 5 novembre 2018

Un moine est assis au-dessus du lieu où Patrul Rinpoche a été incinéré à Khormo Olu, Dzachuka,
au Tibet oriental. Plus bas dans la vallée se trouve également le lieu de naissance de Patrul
Rinpoche. Photo de Matthieu Ricard.

Patrul Rinpoché (1808-1887) était l’un des maîtres spirituels les plus révérés de l’histoire du Tibet,
très largement reconnu en tant qu’érudit et Un moine est assis au-dessus du lieu où Patrul Rinpoche
a été incinéré à Khormo Olu, Dzachuka, au Tibet oriental. Plus bas dans la vallée se trouve
également le lieux où Patrul Rinpoche est néyogi ayant atteint à l’ultime réalisation spirituelle. Il
n’a jamais été à la tête d’un grand monastère et n’occupait aucun rang particulier. C’était un ermite
errant. Détenteur exemplaire des plus purs idéaux bouddhistes de renoncement, de sagesse et de
compassion, Patrul Rinpoché passa la plus grande partie de sa vie à marcher par monts et par vaux,
à vivre dans des grottes, des forêts et des ermitages retirés du monde, et dispenser ses
enseignements aux disciples qui le retrouvaient ici et là. Lorsqu’il quittait un lieu, il n’avait aucune
destination précise en tête ; lorsqu’il séjournait dans un endroit, il n’avait pas de plan arrêté. Quand
il demeurait dans les grandes étendues sauvages du Tibet, il méditait plus particulièrement sur le
développement de la bodhicitta : le souhait de soulager tous les êtres de la souffrance et de les
amener à la liberté ultime de l’éveil.

Dans les années 1980 j’ai entrepris la lecture en tibétain des conseils spirituels de Patrul Rinpoché.
J’ai commencé à coucher par écrit les récits de sa vie que j’ai entendus de la bouche de mes maîtres.
Mes principaux maîtres, Kangyur Rinpoché et Dilgo Khyentsé Rinpoché, en particulier, avaient
connu des disciples de Patrul Rinpoché. Les nombreuses anecdotes qu’ils racontaient étaient encore
toutes proches de leur source. Trente-cinq ans durant, j’ai retranscrit plus d’une centaine
d’anecdotes éminemment inspirantes dont chacune constitue un précieux enseignement. Au cours
de plus de vingt voyages au Tibet oriental, j’ai recueilli d’autres histoires et témoignages et ai
retracé les pas du grand ermite en visitant les lieux où il avait vécu, les grottes et les ermitages où il
fit retraite. J’ai aussi rencontré d’autres maîtres et ermites, dix-huit au total, qui m’ont relaté
d’autres événements de la vie de Patrul. Ce trésor d’enseignements était maintenant suffisamment
riche pour être partagé avec un plus grand public. Avec l’aide de deux amies, Constance Wilkinson
et Carisse Busquet, nous avons donc préparé une traduction anglaise (Enligthened Vagabond), et
une autre en français. Je suis donc particulièrement heureux que l’ouvrage qui en a résulté soit
maintenant disponible aux Éditions Padmakara.
Nombre de mes amis pratiquants du bouddhisme m’ont confié avoir été très inspirés par le récit de
la vie de ce maître exemplaire. J’ai moi-même été nourri par une admiration sans cesse renouvelée
au cours des trente-cinq années de ce travail. Je n’ai toutefois pu m’empêcher de comparer le
modeste tirage de ce livre, si précieux à mes yeux, avec ceux, beaucoup plus conséquents,
d’ouvrages d’intérêt général que j’ai pu écrire par ailleurs. Cela est-il simplement dû au fait que des
livres comme Le Vagabond de l’Éveil ne bénéficient pas d’une couverture médiatique fournie ? La
manière dont ces médias peuvent ainsi construire et déconstruire un livre ou la réputation de
quelqu’un est une bonne leçon de modestie. Inutile de se laisser prendre la tête par une renommée
de carton-pâte ! Je ne pense évidemment pas que les lecteurs ne sont pas intéressés par ce qui
compte vraiment dans l’existence, bien au contraire et suis convaincu que le message transmis par
la vie de Patrul Rinpoché ne peut que faire du bien. En ce qui me concerne, l’accomplissement de
ce travail a été l’un des plus gratifiants de mon modeste travail de témoin.

Comme l’écrit le Dalaï-lama dans sa préface : « Aimé pour son humilité et respecté pour ses vastes
et profondes connaissances, mais aussi en tant que yogi hautement réalisé, Patrul attira des disciples
des quatre écoles du bouddhisme tibétain. […] Les biographies d’éminents maîtres spirituels ne
consistent pas simplement en une série d’histoires destinées à divertir les lecteurs. Elles constituent
une source d’inspiration et de savoir pour ceux et celles qui suivront leurs pas. »

Le Vagabond de l’Éveil – La vie et les enseignements de Patrul Rinpoché , Éditions Padmakara.

https://www.matthieuricard.org/blog/posts/le-vagabond-de-l-eveil-1
Le Vagabond de l’Éveil - 2
Par Matthieu Ricard le 20 novembre 2018

Le lieu de naissance de Patrul Rinpoché, au Tibet oriental. Photographie de Matthieu Ricard.

Une biographie du fameux ermite et maître spirituel tibétain du 19e siècle, Patrul Rinpoché, vient
d’être traduit du tibétain en français et en anglais. Deux courtes biographies écrites par des disciples
de ce maître et plus d’une centaines d’anecdotes issues de la tradition orale, ainsi que quelques
enseignements ont été rassemblée dans cet ouvrage, Le Vagabond de l’Éveil.

Très jeune, Patrul Rinpoché étudia auprès des maîtres les plus éminents de son temps. Doté d’une
mémoire hors du commun, il retint par cœur la plupart des enseignements oraux qu’il entendait ;
ainsi devint-il capable d’élucider les aspects les plus complexes de la philosophie bouddhiste sans
utiliser le support de textes imprimés, pas même lorsqu’il délivrait des enseignements pendant des
semaines d’affilée.

N’ayant pas le moindre intérêt pour les activités de ce monde, il renonça sans difficulté aux huit
préoccupations mondaines qui constituent les espoirs et les craintes de toute personne ordinaire :
l’espoir du gain et la crainte de la perte, l’espoir du plaisir et la crainte du déplaisir, l’espoir de la
louange et la crainte du blâme, l’espoir de la renommée et la crainte de l’obscurité.

Vêtu d’un épais manteau de feutre, ou chouba, ou bien enveloppé d’une peau de mouton l’hiver,
Patrul se mit en route, seul. Il n’emportait rien d’autre que son bol à aumônes, sa théière et un
exemplaire du Bodhicharyavatara, La Marche vers l’Éveil de Shantidéva. Il cheminait toujours à
pied, renonçant à se déplacer à cheval. Parfois, il se joignait à d’autres personnes, sinon il voyageait
seul. Il vivait en accord avec la sagesse des maîtres :

Où que tu aies séjourné, ne laisse rien d’autre que la trace de ton séant.
Où que tu aies marché, ne laisse rien d’autre que tes empreintes de pas.
Une fois tes chaussures enfilées, que plus rien ne reste.

Un jour, Patrul décida d’aller rendre visite à un ermite dont il avait entendu parler et qui vivait
depuis longtemps dans une totale solitude.

Patrul arriva à l’improviste dans la grotte du yogi. Souriant, ayant l’air de vouloir sincèrement
s’enquérir du méditant, il s’assit dans un coin.
« D’où venez-vous ? Où allez-vous ? » s’enquit poliment l’ermite.
« Je viens d’où je suis venu et je vais de l’avant », répondit Patrul.
Perplexe, l’ermite demanda encore :
« Où êtes-vous né ?
« Sur terre. »

Le renonçant ne savait trop quoi faire face à ce visiteur inattendu et original. Ensuite, Patrul
demanda à l’ermite quelles raisons l’avaient amené à vivre dans ce lieu si isolé, si loin de tout.

« Je vis ici depuis vingt ans. En ce moment, je médite sur la paramita de la patience ! » répondit
l’ermite d’une voix empreinte d’une certaine ostentation.

À ces mots, Patrul partit d’un grand éclat de rire, se tapa la main sur la cuisse en signe d’hilarité.

« Elle est bien bonne, celle-là ! » s’exclama Patrul en se penchant vers l’ermite comme pour
partager un secret avec lui. D’un ton confidentiel, il lui murmura à l’oreille : « Pour deux vieux
imposteurs comme nous, on ne se débrouille pas si mal, hein ? »

L’ermite éclata de colère.

« Enfin, qui êtes-vous pour venir interrompre ma retraite sans la moindre gêne ? Qui vous a
demandé de venir ici ? Vous ne pouvez donc pas laisser un humble pratiquant comme moi méditer
en paix ? » vociféra l’ermite.

« Eh bien ! Où est-elle passée ta « perfection » de la patience ? » remarqua Patrul.

Le Vagabond de l’Éveil – La vie et les enseignements de Patrul Rinpoché , Éditions Padmakara.

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Le Vagabond de l’Éveil - 3 - Un voleur jette son dévolu sur une offrande d’argent

Par Matthieu Ricard le 4 décembre 2018

Paysage de l’Est du Tibet, près du monastère de Dzochèn.

Voici une anecdote extraite de la biographie du fameux ermite et maître spirituel tibétain du 19e
siècle, Patrul Rinpoché, qui vient d’être traduit du tibétain en français et en anglais — Le Vagabond
de l’Éveil.

Patrul était assis sur un monticule recouvert d’herbes, près du monastère de Dzamthang ; il venait
de terminer d’enseigner "La Marche vers l’Éveil" à une foule très nombreuse. Un vieil homme qui
avait assisté à cet enseignement vint vers lui pour lui offrir un gros lingot d’argent en forme de
sabot de cheval, une façon traditionnelle de mouler les lingots au Tibet. Hormis ce lingot d’argent,
le vieil homme ne possédait presque rien ; toutefois, il estimait que faire cette offrande à Patrul,
pour lequel il éprouvait une profonde foi, était un acte méritoire.

Selon son habitude, Patrul refusa l’offrande, mais le vieil homme était déterminé : il déposa le
lingot aux pieds du maître et s’éloigna rapidement. Peu de temps après, Patrul se leva pour partir,
abandonnant là toutes les offrandes que les habitants lui avaient faites, y compris le lingot d’argent.

Un voleur apprit que l’on avait offert un lingot d’argent au maître et résolut de le suivre dans
l’intention de le lui dérober. Patrul se déplaçait souvent seul et passait ses nuits à la belle étoile.
Profitant de l’obscurité, le brigand s’approcha furtivement de Patrul qui s’était endormi et se mit à
fouiller ses maigres possessions : un petit sac en toile et une théière en argile. Ne trouvant pas ce
qu’il cherchait, le voleur commença à palper ses vêtements.

La main du voleur réveilla brutalement Patrul qui s’écria : "Ka-ho ! Qu’est-ce que tu fais à
farfouiller comme ça dans mes vêtements?"

"Quelqu’un vous a donné un lingot d’argent ! Il me le faut ! Donnez-le-moi !" exigea le mécréant
surpris.

"Ka-ho", s’écria à nouveau Patrul. "Rends-toi compte de la vie lamentable que tu mènes à courir à
droite et à gauche comme un idiot. Et tu as fait tout ce chemin pour un morceau d’argent ? C’est
pitoyable !"
"Et maintenant, écoute-moi bien ! Retourne à ton point de départ. À l’aube tu arriveras à la petite
butte où j’ai enseigné. C’est là que tu trouveras le lingot d’argent."

Le voleur était sceptique, mais il avait suffisamment fouillé les affaires du maître pour savoir qu’il
ne l’avait pas emporté avec lui. Il lui semblait peu probable que l’offrande convoitée se trouvât
encore à cet endroit, néanmoins, il revint sur ses pas et arriva au monticule herbeux. Le voleur
chercha tout autour et finit par découvrir le lingot d’argent que Patrul avait tout bonnement laissé là.

Le brigand, un homme qui n’était plus tout jeune, commençait à s’inquiéter du genre de vie qu’il
menait. Il se lamenta haut et fort : "A-dzi ! Ce Patrul est un maître authentique, libre de tout
attachement. En essayant de le voler, je me suis créé un très mauvais karma !"

Tourmenté par le remords, il revint à nouveau sur ses pas, à la recherche de Patrul. Quand le voleur
retrouva Patrul, celui-ci s’écria: "Ka-ho ! Te revoilà ! Toujours à courir par monts et par vaux
comme un imbécile ? Et maintenant, qu’est-ce que tu veux ?"

Bouleversé, le larron fondit en larmes : "Je ne suis pas venu pour vous détrousser. J’ai trouvé le
lingot et je regrette profondément d’avoir si mal agi avec vous qui êtes un véritable maître spirituel.
Et dire que j’étais prêt à vous voler le peu que vous avez ! Je vous supplie de me pardonner ! S’il
vous plait, bénissez-moi et acceptez-moi comme disciple !"

"Ce n’est pas la peine de te confesser et d’implorer mon pardon. À partir de maintenant, pratique la
générosité et invoque les Trois Joyaux. Ça suffira", lui répondit Patrul.

Plus tard, lorsque des habitants apprirent le méfait du brigand, ils le retrouvèrent et le rouèrent de
coups.

Quand Patrul eut connaissance de ces faits, il leur fit de sévères reproches : "Si vous battez cet
homme, c’est moi que vous battez. Alors, laissez-le tranquille !" leur enjoignit-il.

Le Vagabond de l’Éveil. La vie et les enseignements de Patrul Rinpoché, Éditions Padmakara.

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une-offrande-d-argent
Le Vagabond de l’Éveil - 4
Par Matthieu Ricard le 18 décembre 2018

Reliques de Patrul Rinpoché.

Anecdote extraite de la biographie du fameux ermite et maître spirituel tibétain du 19e siècle, Patrul
Rinpoché, qui vient d’être traduite du tibétain en français et en anglais — Le Vagabond de l’Éveil.

Patrul et les biens

Patrul soulignait souvent la superficialité des préoccupations mondaines et la nature


intrinsèquement insatisfaisante du samsara. Il insistait tout particulièrement sur la succession de
problèmes sans fin qui accompagnent invariablement le fait de posséder des choses. Ainsi disait-il :
"Si vous avez de l’argent, vous avez des problèmes d’argent. Si vous avez une maison, vous avez
des problèmes de maison. Si vous avez des yaks, vous avez des problèmes de yak. Si vous avez des
chèvres, vous avez des problèmes de chèvre."

Patrul et la veuve

Un jour, alors que Patrul traversait à pied le vaste plateau du Golog, au nord de Dzachoukha, il
rencontra une pauvre femme accompagnée de ses trois enfants. Son mari venait d’être tué par un
chanthang drémong, l’énorme ours des steppes tibétaines, encore plus féroce que l’espèce analogue
qui vit dans les forêts. Patrul lui demanda où elle comptait se rendre. Elle lui répondit qu’elle se
dirigeait vers Dzachoukha pour y mendier un peu de nourriture, la perte de son mari l’ayant laissée
totalement démunie.

Elle se mit à pleurer.

"Ka-ho ! Ne vous inquiétez pas. Je vais vous aider. Moi aussi, je vais à Dzachoukha. Faisons la
route ensemble", lui proposa Patrul.

Elle accepta, et ils marchèrent pendant plusieurs jours. La nuit, ils dormaient à la belle étoile. Un,
parfois deux, de ses enfants venaient se blottir dans les plis du manteau en peau de mouton de
Patrul, tandis que la veuve serrait le plus jeune contre elle. Le jour, Patrul portait l’un des petits sur
le dos, la mère se chargeait de l’autre, tandis que le troisième marchait à leur côté.
Lorsque la veuve mendiait dans les villages et les campements de nomades qu’ils traversaient,
Patrul mendiait aussi à son côté, demandant de la tsampa, du beurre et du fromage. Les voyageurs
qu’ils croisaient en chemin pensaient qu’ils étaient une famille de mendiants. Personne – à
commencer par la veuve elle-même - ne soupçonna la véritable identité du grand yogi.

Ils arrivèrent enfin à Dzachoukha. Ce jour-là, la femme partit mendier d’un côté, et Patrul de
l’autre. Ce soir-là, lorsqu’ils se retrouvèrent, la veuve remarqua que Patrul avait l’air sombre.

"Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu as l’air préoccupé", lui dit-elle.

"Ce n’est rien. J’avais une tâche à accomplir ici, mais les gens ne me laisseront pas l’achever. Ils
font beaucoup de bruit pour rien", éluda Patrul.

"Qu’est-ce que tu peux bien avoir à faire ici ?" demanda la femme, étonnée.
"Ne t’en fais pas. Allons-y", rétorqua le lama.

Ils parvinrent à un monastère qui s’élevait sur le flanc d’une colline. Patrul s’arrêta. II se tourna vers
la veuve et lui dit : "Il faut que j’entre dans ce monastère. Tu y viendras aussi, mais pas maintenant.
Reviens d’ici quelques jours."

"Oh non, ne nous séparons pas. Allons-y ensemble ! Jusqu’à maintenant, tu as été si gentil avec moi
et mes enfants. D’ailleurs, on pourrait peut-être se marier. Mais si tu ne le souhaites pas, je pourrai
simplement vivre avec toi et bénéficier de ta gentillesse", plaida la veuve éplorée.

"C’est impossible. Jusqu’à maintenant, j’ai fait de mon mieux pour t’aider, mais ici, les gens jasent
comme des perroquets. On ne peut vraiment pas rentrer dans le monastère ensemble. Reviens d’ici
quelques jours et tu m’y trouveras", répondit Patrul inflexible.

Patrul gravit la colline jusqu’au monastère, tandis que la veuve et ses enfants restèrent en bas pour
mendier leur nourriture.

Dès qu’il pénétra dans le monastère, et contrairement à son habitude, il ordonna que toutes les
offrandes et provisions qui lui seraient offertes soient mises de côté car il attendait un invité très
particulier qui aurait besoin de ces vivres.

Le lendemain, la nouvelle de l’arrivée du grand maître se répandit dans toute la vallée. "Patrul
Rinpoché est là ! Il va enseigner « La Marche vers l’Éveil !" répétaient les habitants.

Hommes et femmes, jeunes et vieux, moines et moniales, pratiquants laïcs, tous se pressèrent pour
écouter le grand Patrul Rinpoché. Tous se hâtèrent, qui à cheval, qui à dos de yak, portant tentes et
provisions. Une vaste foule se forma.

À l’annonce de cette nouvelle, la veuve du Golog éprouva une profonde joie : "Un grand lama est
arrivé ! C’est pour moi une occasion inespérée de faire des offrandes et de demander des prières
pour le bien de mon défunt mari", pensa-t-elle.

Au milieu de la foule, elle monta jusqu’au monastère avec ses trois enfants orphelins de père. Ils
durent s’asseoir tout au fond de l’assemblée pour écouter les enseignements de Patrul. Elle était si
loin qu’elle ne pouvait pas distinguer clairement les traits du grand maître. À la fin des
enseignements, comme tous les participants, elle se leva et prit place dans la longue file qui
attendait de recevoir les bénédictions.
La file avançait et elle se trouva enfin suffisamment près pour voir que le grand lama, Patrul
Rinpoché, n’était autre que son fidèle et bon compagnon de voyage vêtu de guenilles.

En proie à un mélange de stupéfaction et de dévotion, elle s’approcha de Patrul en lui disant :


"Pardonnez-moi de ne pas vous avoir reconnu ! Pardonnez-moi de vous avoir fait porter mes
enfants ! Pardonnez-moi de vous avoir proposé de m’épouser ! Pardonnez-moi de tout cela !"

Patrul repoussa ses excuses d’un ton léger, en lui disant : "N’y pense plus !"

Puis il se tourna vers les moines serviteurs du monastère en leur disant : "C’est elle l’invité
particulier que j’attendais ! Apportez tout le beurre le fromage et toutes les provisions qui ont été
mises de côté spécialement pour cette femme."

Le Vagabond de l’Éveil. La vie et les enseignements de Patrul Rinpoché, Éditions Padmakara.

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Le Vagabond de l’Éveil - 5 - "C'est ça!"

Par Matthieu Ricard le 1 janvier 2019

Au Tibet oriental, dans la province de Minyak s’élève un immense édifice entièrement constitué de
pierres plates gravées de mantras et de prières. Les fidèles commandent ces pierres à des artisans
graveurs qui vivent autour de ce lieu sacré. Une fois la pierre gravée, ils la transportent sur leur
dos jusqu’au monument et l’ajoute aux milliers d’autres pierres qui le constituent.

Anecdote extraite de la biographie du fameux ermite et maître spirituel tibétain du 19e siècle, Patrul
Rinpoché, qui vient d’être traduite du tibétain en français et en anglais — Le Vagabond de l’Éveil.

"C'est ça !"

Un jour, alors que Patrul Rinpoché et son disciple de cœur Nyoshul Lhungtok vivaient en retraite
dans les forêts de Ari Dza, Patrul demanda à Lhungtok à brûle-pourpoint : "Est-ce que ta mère te
manque ?"
"Pas vraiment", répondit-il.
"A-dzi ! C’est ce qui arrive quand on ne parvient pas à développer la compassion !"

"Maintenant, tu vas aller dans le bosquet de saules, là-bas, et t’entraîner pendant sept jours à
considérer tous les êtres comme ta propre mère, en te rappelant leur bonté. Ensuite, tu reviendras
ici", poursuivit-il.

Loungtog passa sept jours à contempler le fait que chaque être avait été autant de mères pour lui au
cours de ses vies antérieures, et à réfléchir sur l’amour qu’elles lui avaient alors témoigné. Il
développa l’aspiration de les mener au bonheur et à l’éveil.

S’élevèrent alors dans son esprit la bienveillance, la compassion et la bodhicitta authentiques à


l’égard de tous les êtres sensibles.

Il revint trouver son maître et lui relata les expériences qu’il avait vécues en méditation.

"C’est ça !" commenta Patrul avec satisfaction. « Voilà ce qu’il faut faire ! Si l’on pratique
correctement l’entraînement de l’esprit, des signes particuliers se produisent dans votre esprit.
Shantidéva a dit qu’à force de pratiquer, tout devient aisé. Les gens ne sont pas assez assidus. S’ils
l’étaient, ils feraient vraiment des progrès."
Le Vagabond de l’Éveil. La vie et les enseignements de Patrul Rinpoché, Éditions Padmakara.

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Le Vagabond de l’Éveil - 6 - Patrul reçoit ses propres enseignements

Par Matthieu Ricard le 9 janvier 2019

Patrul avait décidé de se rendre à Kathog afin d’accumuler des mérites en faisant la
circumambulation des stoupas de Kathog Koumboum (Les Cent Mille Statues de Kathog).
Ressemblant à n’importe quel lama nomade, Patrul circumambulait ces stoupas toute la journée,
sans que personne ne lui prêtât aucune attention.

Quelques personnes remarquèrent ce lama dépenaillé qui s’arrêtait devant chaque stoupa, en
apposant sa tête contre la petite cavité centrale tout en murmurant quelques mots. Hormis ce fait,
rien de particulier ne le distinguait des autres pèlerins.

Lorsqu’il arriva dans la région, il logea chez un vieux lama de Gyarong. Celui-ci lui demanda d’où
il venait et Patrul répondit qu’il était originaire de Dzachoukha. Il expliqua qu’il faisait un
pèlerinage à Koumboum afin de recevoir les bénédictions liées à ce lieu sacré.

"As-tu déjà reçu des enseignements du Dharma ?" demanda le lama de Gyarong.
"Pas beaucoup. J’ai reçu "La Marche vers l’Éveil et quelques autres textes ; c’est à peu près tout",
répondit Patrul.

"Tu sembles avoir des dispositions vertueuses. Comme tu viens de très loin, tu dois être un assez
bon pratiquant. Ca t’intéresserait si je t’enseignais quelques rudiments du Dharma ?"

"A-ho ! Bien sûr que ça m’intéresserait ! Qui peut se passer du Dharma ?" répondit Patrul.

"Il y a un enseignement appelé Le Chemin de la Grande Perfection (Künzang Lamai Shéloung), du


grand Dza Patrul Rinpoché. Ce texte très connu explique les Pratiques Préliminaires. Il peut
vraiment t’aider énormément. Parce que si tu fais des prières en faisant le tour des stoupas sans
avoir l’attitude et la compréhension justes, tous ces efforts ne t’apporteront guère de grands
bienfaits », reprit le vieux lama.
"A-dzi ! J’ai vraiment besoin de ces enseignements ! Je vous en prie, soyez assez bon pour me les
dispenser !" s’exclama Patrul.

C’est ainsi que, jour après jour, chapitre après chapitre, le vieux lama de Gyarong enseigna à Patrul
Le Chemin de la Grande Perfection. De temps à autre, le lama nomade, apparemment naïf et
illettré, posait des questions très pertinentes sur le sens du texte. Le lama de Gyarong restait
perplexe devant cette personne d’apparence si modeste mais qui faisait néanmoins des
commentaires si pénétrants.

Lorsqu’il en arriva à la moitié du texte, Patrul quitta la maison du lama de Gyarong pour aller
s’installer tout à côté, chez une vieille femme. Chaque matin, Patrul sortait pour faire la
circumambulation des stoupas. Tous les jours, l’après-midi, il se rendait chez le lama de Gyarong
pour recevoir les enseignements. Et tous les soirs, à la tombée de la nuit, il revenait chez la vieille
femme.

Tout en préparant le thé du soir, cette femme âgée qui avait entendu parler de Patrul Rinpoché et
nourrissait une profonde dévotion à son égard, priait avec ferveur et suppliait ainsi le maître
spirituel : "Patrul Rinpoché, pensez à moi ! Je m’en remets à vous !"

Un soir, Patrul dit à son hôtesse : "Grand-mère, il y a tant d’êtres sublimes dans tout le Tibet ! Rien
qu’ici, à Kathog, de grands maîtres accomplis sont apparus dans le passé. À l’heure actuelle, de
grands lamas vivent ici. Pourquoi continuez-vous à implorer ce Patrul ? Est-ce qu’il y a vraiment de
quoi le vénérer ?"

"Oh oui ! À notre époque, personne n’égale sa sainteté. Beaucoup d’habitants de la région de
Kathog suivent ses enseignements des Pratiques Préliminaires. Moi-même, je les ai écoutés",
répondit la vieille femme.
Débordante de foi, elle joignit les mains en un geste de respect.

Toutefois, sa réponse ne suffit pas à mettre un terme aux remarques malicieuses de Patrul.

"Si vous me demandez mon avis, poursuivit-il d’un ton provocateur, je pense que votre Patrul jouit
d’une réputation surfaite ! Il s’agit sûrement de l’un de ces vieux lamas nomades ; il n’a
certainement rien d’exceptionnel ni d’unique."

"Quel esprit mal tourné ! Comment pouvez-vous avoir des pensées aussi tordues au point de dire
qu’il est l’un de ces vieux lamas nomades ! Vous n’avez tout simplement pas le bon karma pour le
voir comme le Bouddha en personne !" le réprimanda la pieuse vieille femme.
Patrul n’en dit pas plus.

Peu de temps après, des pèlerins de Dzachoukha arrivèrent à Kathog pour effectuer la
circumambulation des stoupas et virent un lama d’apparence misérable qui, lui aussi, en faisait le
tour. Ses compatriotes le reconnurent immédiatement. "Apou ! Apou est là !" s’exclamèrent-ils avec
joie, tout en commençant à se prosterner devant lui avec révérence.
Patrul était fort mécontent de la situation.

Il réprimanda les pèlerins de Dzachoukha : "Jusqu’à maintenant, j’ai pu vivre tranquillement ici, à
accumuler des mérites. Mais maintenant, et sans que l’on ne vous ait rien demandé, vous êtes allés
claironner à tout le monde : Patrul est ici ! Patrul est ici ! Et ça va mettre un terme à ma tranquillité
!"
Tout se passa comme il l’avait prédit : en un rien de temps, la rumeur se répandit dans tout le
Kathog que le grand Patrul Rinpoché était arrivé, même si personne ne pouvait dire exactement où
il se trouvait.

Quand Patrul arriva chez le vieux lama pour écouter les enseignements, comme tous les après-midi,
il lui dit avec excitation : "Eh bien, tout le monde dit que Patrul Rinpoché en personne est ici !"
Patrul ne montra aucun enthousiasme particulier à l’annonce de la nouvelle.

Ce jour-là, au crépuscule, comme d’habitude, Patrul rentra chez la vieille femme qui, elle aussi, lui
dit avec exaltation : "Patrul Rinpoché est ici! Vous vous rendez compte ?"

"Ce n’est pas la peine de vous mettre dans tous vos états ! Qu’est-ce qu’il a de si particulier ce
Patrul Rinpoché ? Il n’est qu’un lama nomade comme il y en a tant. Vous feriez mieux d’implorer
les grands lamas de Kathog", se moqua Patrul.

La vieille femme se mit à nouveau en colère ; elle était presque sur le point de lui donner une bonne
correction. Elle le houspilla sévèrement: "Misérable individu ! Comment osez-vous dire des choses
pareilles ! Même si Patrul Rinpoché, le Bouddha en personne, venait à votre porte, vous
n’éprouveriez aucune dévotion ! Vous le renverriez en le traitant de « vieux lama nomade ! Maudit
bonhomme !"
Patrul se tut.

Peu de temps après cet épisode, on réussit à trouver Patrul. Les deux grands lamas de Kathog,
Drimé Shinkyong et Kathog Sitou, l’invitèrent officiellement à enseigner La Marche vers l’Éveil au
monastère de Kathog.

La pieuse vieille femme, apprenant la nouvelle, débordait de joie à l’idée de pouvoir enfin
rencontrer le saint homme auquel elle adressait depuis si longtemps ses prières et ses supplications.

Le lendemain matin, le gong résonna, appelant les habitants à venir aux enseignements.
Patrul quitta la maison de la vieille femme, comme chaque matin au même moment, comme pour
aller faire ses circumambulations quotidiennes.

La vieille femme, elle, se hâta vers le monastère. Là, assis sur le trône, elle vit avec stupéfaction le
lama déguenillé auquel elle avait offert l’hospitalité pendant des semaines.

En proie à une profonde honte, elle se prosterna aux pieds de Patrul en pleurant : "Quel mauvais
karma j’ai accumulé ! Je vous ai réprimandé et j’ai même été sur le point de vous battre. Je vais
sûrement renaître en enfer. Je vous en supplie, acceptez ma confession. Je ferai tout ce que vous me
direz pour purifier mes actions."

"Il n’y a rien de mal", la rassura Patrul avec douceur, "Il est inutile de confesser quoi que ce soit. Ne
vous inquiétez pas. Vous avez un esprit pur. Avoir bon cœur est la racine de tous les Dharma. En
fait, c’est l’essence même de « La Marche vers l’Éveil" que je vais enseigner maintenant. C’est tout
ce dont on a besoin. »

Au moment où Patrul commença à délivrer son enseignement, le vieux lama de Gyarong, lui aussi,
se rendit compte que son fidèle élève, le lama qui ne payait pas de mine auquel il avait expliqué Le
Chemin de la Grande Perfection, jour après jour et chapitre après chapitre, n’était autre que son
auteur, Patrul Rinpoché lui-même.
Le pauvre lama se sentit si confus que, sans mot dire, il partit la nuit même pour sa région natale de
Gyalmo Rong, avant que Patrul, ou quiconque, n’ait eu le temps de le retenir.

Le Vagabond de l’Éveil. La vie et les enseignements de Patrul Rinpoché, Éditions Padmakara.