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CANADA PROVINCE DE QUÉBEC DISTRICT DE QUÉBEC

COUR SUPÉRIEURE

N° :

200-01-207339-171

DATE :

Le 8 février 2019

SOUS LA PRÉSIDENCE DE L’HONORABLE FRANÇOIS HUOT, j.c.s.

LA REINE,

Poursuivante

c.

ALEXANDRE BISSONNETTE,

Accusé

et LA PROCUREURE GÉNÉRALE DU QUÉBEC,

Mise en cause

SENTENCE

Rendez le bien pour le bien et la justice pour le mal. Confucius

[1] Il y a maintenant 24 mois, dimanche, le 29 janvier 2017, une date qui demeurera à jamais inscrite en lettres de sang dans l’histoire de cette ville, de cette province, de ce pays, Alexandre Bissonnette, 27 ans, se livrait à une attaque préméditée, gratuite,

JH 5330

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sournoise et meurtrière aux dépens de 46 de nos concitoyens de confession musulmane, dont quatre personnes mineures.

[2] Armé d’une carabine semi-automatique et d’un pistolet, l’assaillant se présenta, vers 19 h 54, à la Grande mosquée du Centre culturel islamique de Québec, sise sur le chemin Sainte-Foy, pour y perpétrer son crime abject. Laissant libre cours à un fanatisme haineux et à l’illogisme d’un homme dont la vision bornée n’embrasse aucunement le vaste horizon humanitaire, Bissonnette sema la mort et la destruction dans ce lieu de prière. Il assassina six de ses semblables et en meurtrit sérieusement cinq autres dans leur chair, non sans tenter d’occire de nombreux autres fidèles présents sur les lieux de cette innommable tragédie.

[3] Les membres de la communauté musulmane de Québec vivaient pourtant en paix avec leurs concitoyens. Intégrés dans diverses sphères d’activités sociales et professionnelles, ils partageaient avec ces derniers leur quotidien, apportant ainsi une contribution significative à notre collectivité.

[4] Les tragiques événements pour lesquels Alexandre Bissonnette a reconnu sa responsabilité criminelle ont non seulement affligé l’ensemble des résidents de la Ville de Québec, de notre province et du pays tout entier, mais entraîné également une déchirure de notre tissu social. Du jour au lendemain, la peur et la méfiance s’emparèrent d’une bonne partie de notre population. Québec, cette ville d’accueil et d’ouverture sur le monde, se recouvrit d’un linceul et sombra temporairement dans un sentiment de honte, de crainte et de suspicion.

[5] Heureusement, comme cela arrive souvent, le mal na pas eu le dernier mot. La menace d’une propagation de haine et de racisme a été conjurée. De tous les coins du Québec et du Canada, des citoyens se sont levés pour proclamer à voix haute leur attachement à la liberté de conscience et de religion et leur refus de céder à la discrimination raciale et confessionnelle. Dans un insigne élan d’humanisme et d’entraide, les autorités civiles et religieuses de même que nombre d’organismes et de particuliers se mobilisèrent pour apporter réconfort et soutien aux familles éprouvées, dénoncer la barbarie et réitérer leur foi dans les valeurs gouvernant notre société libre et démocratique.

[6] Il y a maintenant 24 mois que ces événements funestes du dimanche, 29 janvier 2017, ont marqué l’histoire de notre ville. Malgré l’écoulement du temps, ils demeurent et demeureront à jamais gravés dans notre mémoire collective. Il est à la fois juste et nécessaire qu’il en soit ainsi.

[7] Le temps écoulé nous permet maintenant d’aborder cette affaire avec un certain recul. Nous pouvons désormais examiner les faits avec calme, objectivité et sérénité. Comme le faisait remarquer Montesquieu : « La justice élève sa voix, mais elle a peine

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à se faire entendre dans le tumulte des passions. » 1 . En ces jours où l’abrogation des délais judiciaires semble avoir été élevée au rang de vertu cardinale, il n’est pas superflu de rappeler que l’idée même de « justice » s’accommode mal des clameurs et de l’air du temps.

[8] L’heure est maintenant venue pour Alexandre Bissonnette de répondre de ses actes devant ses pairs. Il incombe au Tribunal d’exercer la justice avec rigueur, fermeté et équité en imposant à l’accusé une peine juste et appropriée compte tenu des circonstances de cette triste affaire.

I- LES FAITS

[9] En janvier 2017, Alexandre Bissonnette est en arrêt de travail pour troubles anxieux, et ce, jusqu’au 27 du même mois 2 . Son programme d’études universitaires en sciences politiques est également suspendu pour la session hivernale 3 .

[10] Au cours de cette même période, il consulte assidûment divers sites Internet portant, notamment sur les armes à feu et auteurs d’actes terroristes. À titre d’exemples, il accède, le 27 janvier, au compte Twitter de #Muslimban et effectue certaines recherches sur Wikipédia et Google à l’aide des mots clés « Rizwan Farook and Tashfeen Malik » et « 2015 San Bernardino attack ».

[11] Le lendemain, il fait diverses lectures sur Jaylen Fryberg, l’auteur de la tuerie de Marysville, Elliot Rodger, responsable de la tuerie de masse du 23 mai 2014 à Isla Vista en Californie, Dylann Roof, l’assassin de neuf Afro-Américains lors de la fusillade de l’église de Charleston, l’attaque de San Bernardino et la page Facebook du mouvement FÉMUL (Féministes en mouvement de l’Université Laval).

[12]

sites traitant d’attentats djihadistes 4 , de tueurs de masse et du suicide 5 .

Dans la matinée du 29 janvier 2017, Bissonnette déjeune en consultant d’autres

[13] Sur l’heure du midi, il boit, seul, du saké qu’il décrit comme « une boisson de samouraï » 6 . En après-midi, il multiplie sa consommation de cette boisson alcoolisée en regardant, toujours sur son ordinateur, d’autres articles portant sur les tueurs Dylann Roof, Kip Kinkell, Barry Lookaitis et Justin Bourque. Il apprend par la télévision que le Gouvernement canadien s’apprête à accueillir les immigrés refusés au sud de la

1 Lettres persanes, LXXXIV.

2 Pièce S-12 : photographies numéros 19 et 20; voir aussi : pièce S-21 : transcription de l’appel 911 logé par l’accusé, p. 23.

3 Pièce SD-7 : rapport d’expertise du Dr Marie-Frédérique Allard, p. 21.

4 Pièce SD-2 : rapport d’expertise du Dr Marc-André Lamontagne, p. 18.

5 Pièce SD-7, préc., note 3, p. 22.

6 Id., p. 22.

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frontière. C’est alors, confiera-t-il lors de son interrogatoire, qu’il décide de passer à l’acte 7 .

[14] À 16 h 14, il réfère à la page Facebook du Centre culturel islamique de Québec (CCIQ). À 17 h 28, il consulte le compte Twitter du Premier ministre canadien Justin Trudeau, et plus particulièrement une publication intitulée « To those fleeing persecution, terror and war, Canadians will welcome you regardless of your faith, diversity is our strength. » Quelques minutes plus tard, soit à 17 h 56, il visite à nouveau le site Web du Centre culturel islamique de Québec 8 .

[15]

le souper 9 . Il sait alors qu’il doit normalement reprendre son travail le lendemain matin, 30 janvier 2017 10 .

Bissonnette se rend ensuite au domicile de ses parents pour y partager avec eux

[16] Après le repas, il se rend dans sa chambre pour y consulter d’autres sites sur le suicide et les tueries de masse. Vers 19 h, il ferme son ordinateur, s’empare de deux de ses armes à feu et de munitions, puis quitte 11 le domicile familial en mentionnant à sa mère qu’il part faire des courses et s’arrêtera vraisemblablement à son club de tir 12 . Il s’estime alors en état de conduire le véhicule Mitsubishi de son père 13 .

[17] Bissonnette se dirige directement à la Grande mosquée. Sur place, il demeure dans son véhicule pendant quelques minutes, envahi par l’anxiété. Il se dit : « J’peux pas faire ça. » Il se rend ensuite dans un dépanneur et fait l’achat d’une Vodka Ice qu’il consomme rapidement. Il décide ensuite de retourner au Centre culturel islamique et stationne son véhicule derrière l’édifice, sur le rue Monseigneur-Grandin 14 . Il a alors l’impression d’être vu, en possession de ses armes, par une personne non identifiée. Il croit alors avoir atteint un point de non-retour 15 .

[18] Comme une quarantaine de leurs coreligionnaires, Khaled Belkacemi, Aboubaker Thabti, Azzeddine Soufiane, Said Akjour, Aymen Derbali, Saïd El Amari et Mohamed Khabar se rendent, individuellement, à la Grande mosquée vers 19h30, pour y assister à la prière du soir.

[19]

les membres de sa famille en 1994.

Pour résider à Québec, monsieur Belkacemi avait quitté son Algérie natale avec

7 Pièce S-24 : transcription de l’interrogatoire vidéo de l’accusé, p. 67.

8 Pièce S-25 : rapport du gendarme Marc Levasseur concernant l’analyse informatique de l’ordinateur portable d’Alexandre Bissonnette, p. 14-19.

9 Pièce SD-7, préc., note 3, p. 22.

10 Pièce S-24, préc., note 7, p. 37.

11 Pièce SD-7, préc., note 3, p. 28.

12 Pièce S-24, préc., note 7, p. 46, 50 et 58.

13 Id., p. 46.

14 Pièce SD-7, préc., note 3, p. 22-23.

15 Pièce SD-2, préc., note 4, p. 18.

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[20] Au cours de la journée du 29 janvier, il vaque à ses occupations habituelles. En après-midi, il accompagne son fils cadet au soccer puis s’entraîne lui-même par la suite. À 19 h 10, un ami lui téléphone pour l’inviter à aller prier avec lui à la mosquée. Acceptant l’offre, Khaled Belkacemi quitte son domicile avant même d’avoir soupé.

[21] Aboubaker Thabti et son épouse avaient également immigré au Québec dans l’espoir d’offrir à leurs enfants une meilleure qualité de vie.

[22] Originaire du Maroc, Azzeddine Soufiane interrompt, quant à lui, une conversation avec sa fille aînée sur les études de cette dernière pour se rendre à la prière, non sans avoir d’abord donné un dernier câlin à sa fille cadette.

Détenteur d’un baccalauréat en sociologie et ayant préalablement enseigné dans

une école primaire marocaine, Saïd Akjour vivait à Québec depuis janvier 2007. Confronté à l’obligation de reprendre ses études pour occuper un emploi similaire dans notre province, il œuvrait plutôt comme préposé aux bénéficiaires.

[23]

[24]

Centre culturel islamique avant de regagner son domicile.

Le 29 janvier au soir, il décide, au terme d’une journée de travail, d’aller prier au

[25] Aymen Derbali s’était établi à Québec en janvier 2001 pour y poursuivre des études à l’Université Laval. Il détenait d’ailleurs un diplôme de MBA en gestion de l’écologie de l’information. Suite à un séjour de deux ans en Bolivie, il avait fondé, en 2010, l’Association canadienne de secours aux affligés.

[26] Le 29 janvier, il hésite quelque peu avant de se rendre à la mosquée, occupé qu’il était à configurer un écran de télévision pour son fils. Choisissant finalement de participer à la prière collective, il indique à son épouse qu’il rentrera rapidement après la prière pour terminer son travail de configuration.

[27] Saïd El Amari arriva à Québec au cours de l’année 2000. Ayant déjà à son actif un baccalauréat en économie, il entreprit des études de maîtrise à l’Université Laval, mais dut rapidement suspendre son programme pour nourrir sa famille. Il travaille donc comme chauffeur de taxi depuis 2001.

[28] Également d’origine marocaine, Mohamed Khabar immigra au Québec en septembre 2009. Après avoir vécu quelques années en Beauce, il élit domicile à Québec en 2015.

[29]

Le 29 janvier, il termine son travail et se rend directement à la mosquée pour la

prière.

[30] La prière du soir, présidée par monsieur Nizar Ghali, se termine à 19 h 45. Certains fidèles quittent alors les lieux. D’autres prient en solitaire ou échangent avec des amis.

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[31] Les six caméras de surveillance installées tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Centre culturel ont permis l’enregistrement vidéo 16 du drame et facilitent aujourd’hui la description des faits et gestes de l’accusé. Les divers témoignages entendus lors des représentations sur la peine apportent également un éclairage supplémentaire sur ces événements :

19 h 54:04 : Alexandre Bissonnette se présente devant la mosquée, portant sur son dos un étui de guitare.

Pendant ce temps, Ibrahima Barry et son frère Mamadou Tanou, respectivement âgés de 39 et 42 ans, revêtent leur manteau d’hiver dans le vestibule du Centre culturel tandis que dans la grande salle, d’autres personnes discutent ou prient en solitaire. Parmi celles-ci, trois petits garçons parlent ensemble, assis sur le plancher, non loin d’une première arche séparant la salle de prière d’un corridor menant à l’entrée principale.

19 h 54:10 : Les frères Barry sortent de la mosquée et effectuent quelques pas vers l’accusé, en direction ouest.

19 h 54:20 : Alexandre Bissonnette extirpe de son étui de guitare une carabine semi-automatique de calibre .223 17 et pointe cette dernière en direction d’Ibrahima et Mamadou Tanou Barry. Il tente de faire feu en leur direction, mais le coup ne part pas, l’assaillant ayant vraisemblablement oublié de retirer le cran de sécurité de l’arme 18 . Il esquisse alors un sourire, tentant de faire croire aux deux hommes qu’il ne s’agit que d’une plaisanterie 19 . Effrayés, les deux frères se replient en direction de l’entrée principale pour finalement s’adosser à la porte de cette dernière, tandis que l’accusé pointe toujours sa carabine vers eux. Deux autres personnes, présentes dans le vestibule, sont témoins de la scène.

19 h 54:26 : Alors que les deux frères Barry glissent au sol, au pied de la porte, l’agresseur laisse tomber sa carabine pour saisir, dans son manteau, un pistolet de calibre 9mm. Les deux frères se relèvent précipitamment devant les témoins impuissants. Avec son arme de poing, Bissonnette fait feu en direction d’Ibrahima et Mamadou, ce qui attire l’attention d’un autre individu, présent dans la salle de prière, qui observe l’agression par une porte vitrée.

16 Pièce S-1.

17 Pièce S-11 : rapport d’expertise en balistique, p. 11.

18 Pièce SD-2, préc., note 4, p., p. 18.

19 Id., p. 19.

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19

h 54:31 : Atteint par balles au bras gauche, au dos et à l’abdomen, Ibrahima Barry s’écroule tandis que son frère tente d’échapper au tueur en s’enfuyant en direction est. Rapidement touché à l’épaule droite et à la cuisse gauche, Mamadou Barry s’effondre à son tour sur la chaussée couverte de neige tandis qu’Alexandre Bissonnette s’approche d’Ibrahima qui gît sur le sol, devant l’entrée de la mosquée.

19

h 54:35 : Le témoin qui observait la scène depuis la salle de prière se replie en direction du mihrab, niche creusée dans le mur est du bâtiment et d’une superficie approximative de 5’ x 10’ 20 , en entraînant avec lui les trois jeunes garçons qui discutaient près de l’arche.

19

h 54:36 : Alexandre Bissonnette exécute Ibrahima Barry d’une balle à la tête tirée à bout portant. Le projectile pénètre près de l’oreille gauche, traverse le cerveau puis ressort au-dessus de l’oreille droite, causant ainsi des blessures mortelles à la victime 21 .

La panique s’installe à l’intérieur de la mosquée et les gens commencent à courir en tous sens.

Lagresseur se dirige ensuite, d’un pas décidé, vers Mamadou Tanou Barry qui repose face contre terre dans la voie privée située du côté nord du Centre culturel.

19

h 54:39 : Bissonnette se penche vers Mamadou Tanou Barry, pointe son arme à une trentaine de centimètres de la victime et lui loge une dernière balle dans la tête, laquelle entraîne de multiples fractures du crâne, une hémorragie méningée et une lacération cérébrale 22 .

Calmement, le tueur retourne vers l’entrée de la mosquée, jette un dernier coup d’œil du côté du corps inanimé d’Ibrahima Barry et pénètre dans le vestibule.

19

h 54:47 : Pointant immédiatement son pistolet en direction du corridor situé devant lui, Alexandre Bissonnette fait feu à 10 reprises tandis que les fidèles présents dans la salle de prière cherchent désespérément à trouver refuge. Profitant du chaos, l’accusé revient dans le vestibule et recharge son arme.

Pendant ce temps, plusieurs hommes s’engouffrent dans le mihrab, mais d’autres, tels messieurs El Amari et Akjour, ne peuvent s’y abriter avant qu’il ne se remplisse. Saïd El Amari s’allonge au sol en se

20 Pièce S-4 : photographies numéros 30 et 31.

21 Pièce S-13 : rapport médico-légal pour Ibrahima Barry.

22 Pièce S-14 : rapport médico-légal pour Mamadou Tanou Barry.

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protégeant la tête. D’autres, comme Hakim Chambaz, parviennent à se blottir derrière l’une des colonnes de la salle de prière.

Certains fidèles parviennent à s’enfuir en empruntant la sortie de secours située du côté est de l’immeuble.

Une petite fille portant une tuque rose court en tous sens, ne sachant où se cacher. Elle s’immobilise finalement en plein milieu de la salle jusqu’à ce que monsieur Chambaz la saisisse pour l’emmener à l’abri derrière une colonne.

Malgré la confusion, l’une des personnes présentes, Ibrahim Bekkari Sbaï, a la présence d’esprit de communiquer avec le service d’urgence

911.

19

h 55:01 : Après avoir calmement cherché un nouveau chargeur dans diverses poches de son manteau, Alexandre Bissonnette recharge son pistolet et pénètre dans la salle de prière. Il franchit la première arche et tire en direction des personnes ayant trouvé refuge dans le mihrab.

Il tente également, heureusement sans succès, d’abattre Ahmed Ech- Chahedy et les trois enfants l’accompagnant qui se sauvent vers la sortie de secours en longeant le mur nord de la grande salle.

Abdelkrim Hassane, 41 ans, s’écroule sous une pluie de projectiles à proximité du bureau de l’imam. Une balle lui fracture deux vertèbres cervicales et sectionne sa moelle épinière, entraînant ainsi son décès 23 .

Azzeddine Soufiane se dirige en marchant vers l’accusé. Il s’adresse à lui en disant : « Arrête! Arrête! » et pointe du doigt le mur est du bâtiment.

19

h 55:14 : Khaled Belkacemi, 60 ans, tombe à son tour sous les balles non loin de monsieur Chambaz et de la première arche. Un projectile lui crève l’œil gauche, fracture le crâne, lacère le cerveau puis sort de la tête au- dessus de l’oreille droite.

Monsieur Soufiane s’approche encore davantage du tireur et incite d’autres fidèles, dont Merouane Rachidi et Mohamed Khabar, à le suivre pour neutraliser l’agresseur 24 .

19

h 55:18 : Alors qu’il priait en solitaire près de la seconde arche, Aymen Derbali a entendu les premiers coups de feu. Il se retrouve subitement face au

23 Pièce S-18 : rapport médico-légal pour Abdelkrim Hassane. 24 Pièce S-65 : lettre de Merouane Rachidi, p. 1.

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meurtrier. Tentant de se diriger vers celui-ci, il est atteint d’une première balle à la jambe et tombe au sol. Alors qu’il essaie de ramper, Bissonnette fait feu en sa direction à six autres reprises, touchant chaque fois sa cible. Monsieur Derbali perd connaissance.

Aboubaker Thabti est également abattu à bout portant, du côté sud de la salle 25 . Une balle lui traverse le dos pour terminer sa course près de la colonne vertébrale, tandis que trois autres projectiles l’atteignent à la tête, causant de multiples fractures du crâne, une hémorragie et une lacération cérébrale 26 . L’homme de 44 ans succombe rapidement à ses blessures.

Azzeddine Soufiane se précipite alors sur l’accusé qui l’abat de deux projectiles au corps devant la première arche de la salle de prière 27 . L’homme de 57 ans s’affaisse et reçoit, dans les secondes suivantes, deux autres tirs à bout portant.

Bissonnette vise ensuite Nizar Ghali et l’atteint au dos 28 . Saïd Akjour reçoit pour sa part un projectile dans l’épaule gauche.

Alors qu’il court vers le mihrab, Mohamed Khabar est quant à lui touché d’une première balle au genou droit, puis d’une seconde à l’un des orteils de son pied droit.

19 h 55:28 : Étendu au sol, Azzeddine Soufiane bouge toujours malgré des lésions mortelles aux poumons, à l’aorte et à l’œsophage. Bissonnette retourne au vestibule puis recharge son arme. Trois ou quatre secondes plus tard, il entre à nouveau dans la mosquée. Il pointe alors son pistolet vers l’héroïque Soufiane et lui loge une dernière balle dans la tête 29 . L’assaillant reprend ensuite ses tirs en direction de la salle de prière.

Selon plusieurs témoins, l’accusé agit avec détermination, de façon réfléchie, professionnelle et haineuse. L’enregistrement vidéo corrobore pleinement cette perception.

19 h 55:43 : Après avoir vidé un autre chargeur, Alexandre Bissonnette retourne dans le vestibule pour y recharger à nouveau son arme.

25 Pièce S-4 : photographie 45; voir aussi : pièce S-8 : photographies 34 et 66.

26 Pièce S-17 : rapport médico-légal pour Aboubaker Thabti.

27 Pièce S-65, préc., note 24, p. 1.

28 Id., p. 2.

29 Pièce S-15 : rapport médico-légal pour Azzeddine Soufiane.

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Selon les propos qu’il tiendra lors de son interrogatoire, les événements se déroulent à la vitesse de « l’éclair, comme s’il avait perdu le contrôle de lui-même » 30 .

19

h 55:47 : L’assaillant se dirige vers la deuxième arche et l’on devine, à la réaction des gens présents, qu’il concentre ses tirs vers le côté sud de la salle. Saïd El Amari est touché à l’abdomen. En proie à la douleur, il répète sa profession de foi.

Présent sur les lieux, monsieur Hakim Ayad décrit ainsi la scène qui se déroule sous ses yeux :

« J’entendais le son des balles partout dans la salle de prière, j’avais une forte réaction physique de dernière minute que je n’ai même pas contrôlée de me mettre à plat ventre derrière une colonne, entendre les cris des frères touchés par ces balles en mourant, voir les balles traverser leur corps. L’un meurt, l’autre souffre de blessures extrêmes, voir leur sang couler sur le tapis, je pensais que je serais la prochaine victime, j’étais entre la vie et la mort, à ce moment-là, je me demandais comment puis-je savoir, est-ce que je suis mort ou vivant. J’avais l’impression de vivre un cauchemar. Je refusais de reconnaître ce qui est arrivé. » 31

19

h 56:00 : L’accusé quitte finalement la salle, traverse le vestibule, emprunte la sortie et s’éloigne de la mosquée en courant en direction ouest. Il abandonne sur place, dans la neige 32 , la carabine semi-automatique et l’étui de guitare qui contenait cette dernière.

Dans les secondes qui suivent, monsieur Mohamed Belkadir, qui déblayait dans les minutes précédentes les marches d’un escalier extérieur situé du côté est du bâtiment 33 , pose son manteau sur le corps de Mamadou Tanou Barry et constate que celui-ci râle encore.

19

h 56:30 : Les fidèles sont toujours terrés dans le mihrab ou derrière les colonnes de la salle de prière, personne n’osant bouger.

19

h 56:47 : Un homme tenant à la main un téléphone cellulaire sort finalement du mihrab et se dirige vers le mur nord de la salle de prière. D’autres fidèles se portent ensuite au secours des mourants et autres blessés.

30 Pièce S-24, préc., note 7, p. 55.

31 Pièce S-70 : lettre de Hakim Ayad, p. 1.

32 Pièce S-5 : photographies numéros 1 et 2.

33 Pièce S-4 : photographie numéro 9.

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Lorsqu’ils récupèreront la carabine semi-automatique, les policiers constateront

que le chargeur de cette dernière contenait 28 balles, qu’un autre projectile se trouvait dans l’arme et que la cartouche chambrée était percutée 34 . À l’intérieur de la mosquée, ils récupèreront à divers endroits 48 douilles de calibre 9mm, de même que deux chargeurs de pistolet vides au centre de la salle de prière 35 . Cela démontre que l’agresseur s’est aventuré jusqu’au milieu de la place pour mieux cibler ses victimes.

[32]

[33] Plusieurs traces d’impact de projectiles ont par ailleurs été répertoriées à l’intérieur même du mihrab 36 .

[34] Le schéma des trajectoires de tirs figurant au rapport d’expertise en balistique témoigne d’une importante concentration de tirs vers le mihrab et le bureau de l’imam, lesquels correspondent aux deux seuls refuges disponibles lors des événements 37 .

[35] Alexandre Bissonnette quitte les lieux à bord de son véhicule. Empruntant l’autoroute 40, il se dirige vers le Parc des Grands Jardins, dans le comté de Charlevoix, avec l’intention de s’y suicider 38 .

[36] Il commence rapidement, cependant, à éprouver des doutes quant à la légitimité de son action. Il songe à sa famille, aux enfants, aux personnes décédées et appréhende le Jugement Dernier. Il décide donc de communiquer avec les policiers 39 .

[37] À 20 h 09, le tueur téléphone au service d’urgence 911. Pendant une cinquantaine de minutes, il aura une conversation avec le répartiteur Simon Labrecque dont voici les principaux éléments :

20

h 09 : D’entrée de jeu, Bissonnette s’identifie comme « le tireur de la mosquée ». Il ajoute qu’il se trouve sur l’Autoroute 40 et circule en direction de l’Île d’Orléans. Il songe à « se tirer une balle dans la tête ».

20

h 13 : Il précise conduire un véhicule de couleur grise et de marque Mitsubishi. Il mentionne s’être immobilisé dans un accotement à proximité du pont de l’Île d’Orléans. À la demande du préposé, il affirme être en possession d’un pistolet qu’il a rangé sur la banquette arrière du véhicule.

20

h 17 :

Bissonnette mentionne ne pas se sentir bien et avoir consommé de l’alcool. Il ne peut, selon ses dires, en préciser la quantité.

34 Pièces S-5 : photographies numéros 3, 7, 8, 14, 16, 17 et 18.

35 Pièce S-8 : photographies numéros 33 et 35; voir aussi : pièce S-6 : plan des lieux.

36 Pièce S-9 : photographies numéros 14 et 19; voir aussi : pièce S-11, préc., note 17, p. 2.

37 Pièce S-11, préc., note 17, p. 2 et 5.

38 Pièce SD-2, préc., note 4, p. 19.

39 Pièce SD-7, préc., note 3, p. 23.

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20

h 18 : Le répartiteur confirme au suspect que les policiers sont en route pour le rejoindre. Alexandre Bissonnette demande à nouveau s’il a blessé des gens, ce à quoi le préposé répond l’ignorer.

20

h 20 : L’accusé réitère vouloir « se tirer une balle ». Il pleure. Le répartiteur Labrecque l’enjoint de ne pas passer à l’acte. L’accusé déclare qu’il n’aurait pas dû boire et qu’il n’est pas dans son intention de s’en prendre aux policiers. Le répartiteur lui demande d’attendre patiemment l’arrivée de ces derniers.

20

h 26 : Alexandre Bissonnette demande à nouveau s’il a blessé des gens et reçoit de monsieur Labrecque une réponse identique. Le meurtrier explique que son objectif initial consistait à se rendre dans un boisé pour s’y suicider par arme à feu. Cherchant manifestement à calmer son interlocuteur et à le faire patienter, le répartiteur entreprend une conversation anodine avec le suspect.

20

h 37 :

Un VUS du Service de police de la Ville de Québec se stationne devant le véhicule Mitsubishi.

20

h 42 :

Alexandre Bissonnette mentionne être en congé de maladie.

20

h 47 : Le répartiteur annonce à l’accusé que les policiers sont pratiquement prêts pour l’intervention. Monsieur Bissonnette lui répond qu’il est « écœuré » d’attendre.

20

h 49 :

L’accusé demande à nouveau s’il a blessé des individus. Le répartiteur répond qu’il l’ignore, mais que des ambulanciers sont sur place « pour aider les gens ». Cette réponse semble calmer Bissonnette.

 

La conversation se poursuit entre les deux hommes, Simon Labrecque s’efforçant d’occuper l’esprit du suspect.

20

h 56 :

Le VUS et un autre véhicule du Service de police de la Ville de Québec prennent la voiture suspecte « en boîte ».

[38] Quatre minutes plus tard, les policiers procèdent à l’arrestation d’Alexandre Bissonnette et lui font lecture de ses droits constitutionnels. Ce faisant, ils remarquent qu’une odeur d’alcool se dégage du sujet, qui se montre toutefois calme et coopératif. 40

[39]

de chasse sur le siège du conducteur 41 , d’un chargeur contenant 29 balles de calibre

À bord du véhicule Mitsubishi, les agents remarquent la présence d’un couteau

40 Pièce S-22 : rapport GTI 17-005. 41 Pièce S-10 : photographie numéro 29.

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.223 sur le plancher à l’arrière du siège du passager 42 , de même que d’un pistolet Glock 9mm sur la banquette arrière, derrière le conducteur 43 . Des vérifications subséquentes démontreront que cette arme est en parfaite condition de tir et contient encore une balle dans la chambre et une autre dans le chargeur 44 .

[40]

Steve Girard de la Sûreté du Québec de 10 h 15 à 13 h 24.

Le lendemain matin, 30 janvier, le prévenu est interrogé par le sergent détective

[41] Bissonnette mentionne alors se rappeler la présence d’une lumière jaune à l’intérieur de la mosquée. Plusieurs personnes se trouvaient, selon ses dires, au fond de la salle et disparurent de son champ de vision lorsqu’il commença à décharger son arme 45 . Son objectif, dit-il, visait à sauver ses concitoyens d’éventuelles attaques terroristes. En s’en prenant à ceux qu’il identifie comme les « terroristes » de la mosquée, il avait eu l’opportunité de sauver quelques centaines de personnes innocentes avant de s’enlever la vie.

[42] Cette idée de préserver ses semblables s’était développée suite aux attentats commis au Parlement d’Ottawa en 2014 et à Nice en juillet 2016 46 , de même qu’après les divers événements survenus en Europe, aux États-Unis et au Canada au cours de l’été précédent 47 . Convaincu que des terroristes s’en prendraient éventuellement à ses parents et autres membres de sa famille, il lui fallait, affirme-t-il, « faire quelque chose » 48 .

[43] Alexandre Bissonnette déclare : « Ça fait des mois que ça m’torture là, à l’faire là, tsé. À chaque jour là [ ] chu chu, j’tais t’inquiet, j’tais anxieux à le travers le plafond, tsé pis, mais j’sais pu quoi faire tsé, j’sais pu quoi faire, tsé, c’tait rendu tsé que, tsé, j’voulais quasiment, j’voulais me, j’veux m’suicider à cause de t’ça tsé. » 49

[44]

recherches faites sur le réseau Internet. Il en va de même pour l’heure de la prière 50 .

Le délinquant connaissait par ailleurs l’emplacement de la mosquée grâce à des

[45] Il certifie finalement au détective Girard qu’il ne croyait pas que ses gestes entraîneraient pour lui de conséquence légale. D’abord, son action lui paraissait justifiée. En outre, il excluait toute possibilité d’emprisonnement, ayant prévu mettre fin à ses jours suite à l’attaque 51 .

42 Id., photographies numéros 54, 55 et 56.

43 Id., photographies numéros 44, 45 et 46; voir aussi : pièce S-11, préc., note 17, p. 11.

44 Pièce S-10 : photographie numéro 47.

45 Pièce S-24, préc., note 7, p. 62.

46 Id., p. 66.

47 Id., p. 58 et 68.

48 Id., p. 66.

49 Id., p. 68.

50 Id., p. 59.

51 Id., p. 75.

PAGE : 14

[46] Le 30 janvier 2017, Alexandre Bissonnette comparaît devant l’honorable Jean- Louis Lemay de la Cour du Québec pour répondre aux 12 chefs d’accusation suivants :

[1]

Le ou vers le 29 janvier 2017, à Québec, district de Québec, a causé la mort de Ibrahima Barry, commettant ainsi un meurtre au premier degré, l’acte criminel prévu à l’article 235 du Code criminel.

[2]

Le ou vers le 29 janvier 2017, à Québec, district de Québec, a causé la mort de Mamadou Tanou Barry, commettant ainsi un meurtre au premier degré, l’acte criminel prévu à l’article 235 du Code criminel.

[3]

Le ou vers le 29 janvier 2017, à Québec, district de Québec, a causé la mort de Khaled Belkacemi, commettant ainsi un meurtre au premier degré, l’acte criminel prévu à l’article 235 du Code criminel.

[4]

Le ou vers le 29 janvier 2017, à Québec, district de Québec, a causé la mort de Abdelkrim Hassane, commettant ainsi un meurtre au premier degré, l’acte criminel prévu à l’article 235 du Code criminel.

[5]

Le ou vers le 29 janvier 2017, à Québec, district de Québec, a causé la mort de Azzeddine Soufiane, commettant ainsi un meurtre au premier degré, l’acte criminel prévu à l’article 235 du Code criminel.

[6]

Le ou vers le 29 janvier 2017, à Québec, district de Québec, a causé la mort de Aboubaker Thabti, commettant ainsi un meurtre au premier degré, l’acte criminel prévu à l’article 235 du Code criminel.

[7]

Le ou vers le 29 janvier 2017, à Québec, district de Québec, a tenté de causer la mort de Said Akjour, en utilisant une arme à feu à autorisation restreinte, commettant ainsi l’acte criminel prévu à l’article 239(1)a) du Code criminel.

[8]

Le ou vers le 29 janvier 2017, à Québec, district de Québec, a tenté de causer la mort de Aymen Derbali, en utilisant une arme à feu à autorisation restreinte, commettant ainsi l’acte criminel prévu à l’article 239(1)a) du Code criminel.

[9]

Le ou vers le 29 janvier 2017, à Québec, district de Québec, a tenté de causer la mort de Said El Amari, en utilisant une arme à feu à autorisation restreinte, commettant ainsi l’acte criminel prévu à l’article 239(1)a) du Code criminel.

[10]

Le ou vers le 29 janvier 2017, à Québec, district de Québec, a tenté de causer la mort de Nizar Ghali, en utilisant une arme à feu à autorisation restreinte, commettant ainsi l’acte criminel prévu à l’article 239(1)a) du Code criminel.

[11]

Le ou vers le 29 janvier 2017, à Québec, district de Québec, a tenté de causer la mort de Mohamed Khabar, en utilisant une arme à feu à autorisation restreinte, commettant ainsi l’acte criminel prévu à l’article 239(1)a) du Code criminel.

[12]

Le ou vers le 29 janvier 2017, à Québec, district de Québec, a tenté de causer la mort de A.G. (2006-12-02), Abdelhak Achouri, Abdelhamid Smair, Abdeslam

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Jamali, Adel Achouba, Ahmed Cheddadi, Ahmed Ech-Chahedy, Amine Boudjerida, Farhat Guemri, Farouk Bentaleb, Hakim Ayad, Hakim Chambaz, I.E.- C. (2008-07-24), Ibrahim Bekkari Sbai, Kamel Ahmanache, Khalid Badr, Larbi Ahmed Yahia, Lotfi Ramdane, Malik Sedkaoui, Merouane Rachidi, Miled Jami, Mohamed El Hafid, Mohamed Fethi Bensaid, Mohamed Rizki, Moukhliss Hanane, Mourad Aouadi, Mustapha Bouzdad, Noreddine Naji, O.G. (2005-03-06), Ouahid Karzazi, Rabia Lahbis, Rachid Aouame, Walid Hammami, Z.G. (2009-01-22) et Zouheir Najai, en utilisant une arme à feu à autorisation restreinte, commettant ainsi l’acte criminel prévu à l’article 239(1)a) du Code criminel.

[47]

l’accusé.

Le 28 septembre suivant, la Couronne dépose un acte d’accusation direct contre

[48] Le 27 octobre suivant, le juge coordonnateur de la Chambre criminelle de la Cour supérieure fixe le début du procès devant jury au 26 mars 2018.

[49] À cette dernière date, l’accusé enregistre d’abord, à 9 h 31, un plaidoyer de non- culpabilité sur chacun des 12 chefs d’accusation. Quelques heures plus tard, soit à 14 h 32, Alexandre Bissonnette signifie au Tribunal son intention de modifier ses plaidoyers afin de reconnaître son entière culpabilité aux accusations portées contre lui.

[50] Ce retournement de situation survient alors qu’aucun jury n’a encore été constitué, ledit exercice n’étant prévu que pour le 5 avril suivant.

[51] Confronté à cette nouvelle situation, le Tribunal procède non seulement à l’enquête prévue au paragraphe 606(1.1) C.cr., mais ordonne au surplus qu’une évaluation de l’aptitude du délinquant à subir son procès soit réalisée dans les 24 heures. Le dossier est donc reporté au surlendemain.

[52] Le 28 mars, le psychiatre Sylvain Faucher confirme que l’accusé est parfaitement apte à subir son procès. Manifestement, Bissonnette comprend les enjeux et conséquences reliés à ses plaidoyers de culpabilité, lesquels étaient par ailleurs envisagés depuis plusieurs mois.

[53] Cette expertise n’étant aucunement contestée, le soussigné entérine les plaidoyers de culpabilité enregistrés par l’accusé deux jours plus tôt et le déclare coupable de six meurtres au premier degré et six tentatives de meurtre.

[54] La Défense annonce alors son intention de contester la validité constitutionnelle de l’article 745.51 C.cr. permettant au juge d’« ordonner que les périodes d’inadmissibilité à la libération conditionnelle pour chaque condamnation pour meurtre soient purgées consécutivement ». Le Tribunal accorde à monsieur Bissonnette jusqu’au 3 avril 2018 pour signifier son intention à la Procureure générale et jusqu’au 30 avril suivant pour produire son argumentation écrite sur l’inconstitutionnalité alléguée.

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[55] Le Ministère public présente sa preuve sur la peine du 11 au 19 avril. La Défense fait de même du 23 au 25 du même mois. Le 26 avril, la Couronne produit un témoignage additionnel en contre-preuve et la cause est reportée au 7 mai suivant pour la tenue d’une conférence de gestion. À cette date, le soussigné accorde à la Mise en cause un délai de 24 jours pour produire une argumentation écrite sur la constitutionnalité de l’article 745.51 C.cr. Il est également convenu que les représentations finales sur la peine et la validité constitutionnelle de cette dernière disposition auront lieu simultanément dans la semaine du 18 juin 2018.

[56] Le 18 juin, les parties complètent d’abord leur preuve par le dépôt de divers documents portant sur la constitutionnalité de la disposition entreprise puis entament leurs plaidoiries sur le quantum de la peine et la validité constitutionnelle de l’article 745.51, exercice qui se terminera le 21 juin.

[57]

suivant.

Le Tribunal annonce ensuite à l’accusé qu’il prononcera sa peine le 29 octobre

[58] Le 19 octobre 2018, le soussigné convoque à nouveau les parties pour obtenir des observations supplémentaires sur deux points n’ayant été abordés par ni l’une ni l’autre d’entre elles, à savoir la compatibilité de l’article 745.51 C.cr. avec l’article 15 de la Charte canadienne des droits et libertés et la possibilité, pour le Tribunal, de recourir à certaines techniques d’interprétation.

[59] Un délai de près d’un mois est accordé aux parties pour préparer leur argumentation respective et le dossier est fixé au 21 novembre 2018, date à laquelle le Tribunal entend les représentations additionnelles de chacune des parties sur les deux points précités.

[60]

L’affaire est ensuite reportée au 8 février 2019 pour adjudication finale.

II- LA PREUVE SUR LA PEINE

[61] Onze journées d’audition ont été nécessaires pour permettre aux parties de présenter au soussigné une preuve sur la peine à la fois dense et volumineuse. Il convient, à ce stade, d’en résumer les principales composantes.

[62] La preuve de la Couronne consiste principalement en deux enregistrements vidéo, soit ceux de la commission des crimes et de l’interrogatoire de monsieur Bissonnette, l’enregistrement audio de l’appel 911 logé par l’accusé 52 , le dépôt d’albums photo 53 , plans 54 , rapports d’expertise 55 et déclarations écrites émanant de

52 Pièces S-20 et S-21.

53 Pièces S-4, S-5, S-7 à S-10 et S-12.

54 Pièces S-2, S-3, S-6, S-19, S-33, S-35, S-37, S-39, S-43, S-46 et S-48.

55 Pièces S-11, S-13 à S-18 et S-26.

PAGE : 17

divers témoins 56 , de même que 19 témoignages et 28 lettres de victimes ou membres de leur famille 57 .

[63] Outre la déposition d’une ancienne enseignante de l’accusé, la Défense a pour sa part produit trois curriculum vitae 58 , trois rapports d’expertise 59 , un rapport d’extractions informatiques 60 et un document trouvé dans l’ordinateur de l’accusé 61 . Également, elle a fait entendre trois experts, dont deux en psychiatrie légale.

[64]

Gilles Chamberland, également expert en psychiatrie légale.

En contre-preuve, la Poursuite a finalement offert à la Cour le témoignage du Dr

A) Preuve du Ministère public

[65] Le contenu des enregistrements réalisés au Centre culturel islamique de Québec le soir du 29 janvier a amplement été résumé. Nul besoin d’insister davantage sur le caractère crapuleux des gestes posés par l’accusé.

[66] Lors de son interrogatoire policier, Alexandre Bissonnette pleure fréquemment et déclare à répétition vouloir mourir 62 . Il demande au détective si des enfants ont été blessés. D’un geste de la tête, le prévenu confirme à son interlocuteur « avoir fait attention » à ces derniers lors de la tuerie 63 .

[67] Bissonnette impute, du moins en partie, la commission de ses actes au fait qu’il avait consommé de l’alcool « la veille » 64 .

[68] De plus, il explique avoir toujours été sujet à de l’anxiété et des symptômes dépressifs 65 . À l’école secondaire, certains étudiants le tournaient constamment en ridicule dont, notamment un jeune musulman à l’époque du secondaire IV 66 .

[69] Exempté d’une session académique à l’âge de 16 ans, il avait commencé à prendre une certaine médication malgré d’évidentes réticences parentales. Il avait, de façon contemporaine, songé au suicide, mais n’était pas passé à l’acte, ce qu’il regrette aujourd’hui 67 .

56 Pièces S-22, S-25, S-28, S-29 et S-32.

57 Pièces S-34, S-36, S-38, S-40, S-41, S-45, S-47, S-49, S-51 à S-54, S-56 à S-71.

58 Pièces SD-1, SD-4 et SD-6.

59 Pièces SD-2, SD-5 et SD-7.

60 Pièce SD-8 : extractions informatiques.

61 Pièce SD-9 : document trouvé dans l’ordinateur.

62 Pièce S-24, préc., note 7, voir par exemple p. 7, 31 et 38.

63 Id., p. 55.

64 Id., p. 57.

65 Id., p. 21.

66 Id.,

67 Id., p. 31-32.

p. 65.

PAGE : 18

[70] En pleurs, il explique qu’il se sentait particulièrement mal dans les mois précédant son crime 68 . Son médecin de famille lui avait alors prescrit du Luvox, un antidépresseur ne lui ayant guère apporté de soulagement 69 . Cette molécule fut donc remplacée par un autre antidépresseur, le Paxil, quelques semaines plus tard 70 .

[71] Alexandre Bissonnette déclare : « Je pensais que les pilules régleraient le problème, mais ça n’a pas réglé le problème, ça l’a rendu pire. » 71

[72] Son travail chez Héma-Québec étant devenu trop exigeant pour lui, le délinquant fut placé en arrêt du 5 au 27 janvier 2017 72 . De surcroît, la présence d’étudiants de confession musulmane à l’université le stressait particulièrement. Il assure : « On ne sait jamais ce qui va se passer. » 73

[73] Commentant la journée du 29 janvier, Bissonnette réfère à l’annonce faite par le Gouvernement canadien à l’effet que le pays accueillerait davantage de réfugiés. L’accusé dit : « J’ai comme perdu la carte… Je voyais ça… pis ça, y vont tuer mes parents, pis ma famille, pis tout ça… j’tais sur de t’ça. » 74

[74] Lorsqu’on lui demande pourquoi il a abandonné sa carabine au sol, il répond qu’il ne voulait pas faire de « gros dommages » avec cette arme 75 . Il ajoute ne pas se rappeler qu’une personne ait tenté de l’arrêter dans la mosquée et s’inquiète du sort de cette dernière 76 .

[75] L’enregistrement de l’appel 911 permet, quant à lui, d’apprécier le désarroi qui s’est emparé du tueur suite à la commission de son crime. Alexandre Bissonnette répète, presqu’ad nauseam, qu’il souhaite mettre fin à ses jours 77 . Il sanglote, respire fortement et demande au répartiteur ce qu’il doit faire.

[76] Les rapports d’analyse sur l’extraction informatique de l’ordinateur personnel de monsieur Bissonnette 78 révèlent pour leur part les faits suivants.

[77] Au cours de la période comprise entre les 1 er et 29 janvier 2017, 44 recherches portant sur diverses tueries dans des institutions scolaires ont été réalisées par l’intermédiaire de Google et YouTube. De plus, 82 demandes traitant de la Grande mosquée de Québec ou de l’Université Laval ont été faites durant cette même période,

68 Id., p. 31.

69 Id., p. 22.

70 Id., p. 23-24.

71 Id., p. 68.

72 Id., p. 44.

73 Id., p. 68.

74 Id., p. 67.

75 Id., p. 71.

76 Id., p. 62.

77 Pièce S-21 : transcription de l’appel 911 logé par l’accusé : voir par exemple p. 3, 4, 9 et 20.

78 Pièces S-25 et S-26.

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dont 49 après le 20 janvier. Dans la semaine précédant le drame, Bissonnette a également effectué 23 recherches portant spécifiquement sur l’utilisation d’armes à feu 79 .

[78]

différentes tueries de masse, leurs auteurs et le Ku Klux Klan. Parmi ces études, soulignons :

Du 27 décembre 2016 au 29 janvier 2017, le délinquant

a enquêté sur

- 33 références à Dylann Roof, auteur de la fusillade perpétrée le 17 juin 2015 à l’église de Charleston, en Caroline du Sud;

- 6 références à Elliot Rodger, auteur de la tuerie du 23 mai 2014 à Santa Barbara, en Californie;

- 4 références à James Gamble, conspirateur d’une tuerie qui devait avoir lieu dans un centre commercial d’Halifax;

- 3 références à Marc Lépine, auteur de la tuerie de l’école Polytechnique de Montréal;

- 3 références à Kip Kinkel, auteur de la fusillade au Thurston High School de Springfield, dans l’Orégon;

- 2 références à Rizwam Farook et Tashfeen Malik, auteurs de la fusillade de San Bernardino du 2 décembre 2015;

- 1 référence à Martin Bryant, auteur du massacre de Port Arthur ayant causé 35 décès;

- 1 référence à Jayleen Fryberg, auteur de la tuerie de Marysville, dans l’état de Washington, en octobre 2014. 80

[79] Toujours au cours de la même période, Bissonnette a consulté divers vidéos au sujet de l’islam sur le site YouTube, dont un dénonçant le groupe terroriste « État islamique » 81 . Il a visité à 11 reprises le compte Facebook de l’Association des musulmans de l’Université Laval 82 et effectué plusieurs recherches portant sur diverses armes à feu 83 . Une cinquantaine de vidéos provenant du compte « Activ Self Protection » ont également été consultées 84 .

79 Pièce S-26, p. 4, 5, 11, 15-17.

80 Pièce S-25 : analyse de l’ordinateur portable de l’accusé, p. 12 et 13.

81 Id., p. 4.

82 Id., p. 3.

83 Id., p. 8-10.

84 Id., p. 11.

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[80] Fait significatif, un nombre important de sites traitant de cibles alternatives a également été consulté par Alexandre Bissonnette au cours du mois de janvier 2017. Ces recherches portaient à la fois sur le féminisme 85 et les mouvements féministes 86 , de même que sur des tueries dans des institutions scolaires 87 , centres commerciaux 88 et aéroports 89 .

[81]

l’ampleur des répercussions des crimes commis.

Les déclarations et témoignages des victimes et de leurs proches témoignent de

[82] Madame Safia Hamoudi décrit ainsi Khaled Belkacemi, son mari : « Il était un homme chaleureux, affable, bienveillant avec le sourire toujours collé sur le visage. Il avait le souci du bien-être de toutes les personnes qui gravitaient autour de lui. Il était un homme pacifique. » 90 Hakim Chambaz confirme également ce caractère « souriant et bienveillant » de la victime.

[83] Pour madame Hamoudi, la vie a perdu tout son sens. Elle n’éprouve plus aucune joie et vit constamment dans la peur qu’un autre acte de terreur ne se répète à la mosquée. Quatre mois et plusieurs séances de psychothérapie lui furent nécessaires avant de pouvoir à nouveau fréquenter ce lieu de culte. Malgré tout, le stress et le désarroi l’habitent toujours. La vie de famille n’est évidemment plus la même et le fils cadet du défunt, âgé de 14 ans, vit très difficilement la disparition de son père avec qui il partageait un lien privilégié et une passion pour les sports d’équipe.

[84] Madame Hamoudi a non seulement perdu un époux, mais aussi un collègue et un collaborateur puisque tous deux enseignaient au même département d’ingénierie de l’Université Laval. Khaled Belkacemi contribuait généreusement à la formation de maîtres et de docteurs en sciences et ses recherches pointaient vers de meilleurs moyens d’améliorer la santé humaine et celle de l’environnement.

[85]

rendue et que la sentence reflétera l’ampleur des crimes odieux commis. »

Concluant son témoignage, Safia Hamoudi déclare : « J’espère que justice sera

85 Pièce S-25 : « Feminism Breitbart » (1 référence) et « News about Feminism on Twitter » (1 référence). 86 Pièce S-25 : « Féministes en mouvement de l’Université Laval » (11 références) et « Comité des femmes ULAVAL » (4 références).

87 Pièce S-25 : « School shooter shoots off shotguns » (3 références), « Officials : Staff pinned down Gunman in school shooting that injured student » (1 référence), « Kid shot teacher and classmates » (1 référence), « University of Iowa shooting » (1 référence), « Lindhurst High School shooting » (1 référence), « Winnenden School shooting » (1 référence), « Frontier Middle School shooting » (1 référence), « List of school shootings in the United States » (1 référence), « Mexico school shooting » (1 référence).

88 Pièce S-25 : « Mall shooting » (2 références).

89 Pièce S-25 : « Airport shooting » (2 références) et « Florida airport shooting » (1 référence).

90 Pièce S-40 : lettre de Safia Hamoudi, p. 2.

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[86] Âgée de 29 ans, Megda Belkacemi affirme éprouver « une crainte profonde à l’idée qu’[Alexandre Bissonnette] pourrait un jour s’en prendre à nouveau à quelqu’un d’autre », incluant elle-même et ses futurs enfants.

[87] Suite au décès de son père, Megda s’est absentée de son travail pendant deux mois en raison du choc éprouvé. L’insomnie et l’angoisse l’ont envahie tandis que la joie de vivre et l’insouciance ont cédé le pas à la peur de perdre sa mère et ses frères.

[88] Madame Belkacemi ne s’attendait évidemment pas à traverser un tel deuil à la fois soudain et prématuré, fruit d’une violence gratuite et inexplicable 91 .

[89] Son frère Amir précise par ailleurs au Tribunal que la famille s’est déplacée en Algérie pour y enterrer son père, ce qui s’est révélé une expérience particulièrement difficile pour toutes les personnes concernées. Ces événements ont entraîné pour lui de fortes répercussions sur sa vie personnelle et professionnelle. Il vit désormais dans la peur. Il conclut son témoignage par les propos suivants qui portent à réflexion : « Plus de 230 000 personnes sont mortes aux mains d’extrémistes en Algérie. Les gens qui viennent ici ne viennent pas pour apporter la terreur. Ils veulent fournir une occasion à leurs enfants de vivre en paix. »

[90] Louiza Mohamed Saïd était mariée à Abdelkrim Hassane depuis 18 ans. Ensemble, ils ont eu trois petites filles âgées maintenant de 11 ans, 9 ans et demi et 3 ans. Monsieur Hassane était à la fois un père aimant et un homme pieux, apprécié de son entourage.

[91] On comprendra aisément que le pardon n’est pas la préoccupation première du témoin. Avec émotion, elle rappelle l’aplomb dont il lui a fallu faire preuve pour annoncer à ses filles le décès de leur père tout en leur demandant d’être courageuses. Les activités familiales, tels les balades, pique-niques et voyages ne sont plus qu’un lointain souvenir. Madame Saïd appréhende avec effroi le jour où on lui annoncera que « celui qui a noirci [leurs] joies, accablé [leurs] âmes d’une immense tristesse et condamné [leurs] vies à une douleur pérenne, puisse voir sa peine allégée ou puisse être libéré et, de ce fait, blanchi de ces atrocités. » 92

[92] Madame Saïd ajoute que ses deux filles plus âgées sont terrifiées à l’idée que leur mère, également de confession musulmane, puisse éventuellement subir un sort identique à celui de leur regretté père.

[93] Madame Najat Naanaa était l’épouse d’Azzeddine Soufiane. Jour après jour, elle doit composer avec un profond sentiment de dégout et de colère pour le sort qu’a réservé l’accusé à cet homme qui détenait une maîtrise en géologie 93 et qui, comme en

91 Pièce S-41 : lettre de Megda Belkacemi, p. 3-4.

92 Pièce S-34 : lettre de Louiza Mohamed Saïd, p. 3.

93 Pièce S-42 : curriculum vitae d’Azzeddine Soufiane, p. 1.

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témoignera également monsieur Saïd Akjour, était un individu bon et généreux, qui aidait sa communauté.

[94] Dans une lettre qu’elle adresse au Tribunal, madame Naanaa réfère au 29 janvier 2017 en ces termes : « Ce jour-là, moi aussi je suis morte. Seuls l’amour et le sens du devoir vis-à-vis de mes enfants me permettent de tenir pour accomplir désormais seule ce que nous construisions à deux. Éduquer nos enfants, gérer les tâches du quotidien sont autant de responsabilités que je dois apprendre à assumer seule, en plus de la peine immense qui m’accompagne à chaque instant de mon existence. » 94

[95] Avant son décès, Azzeddine Soufiane gérait une épicerie représentant l’unique source de revenus pour la famille. Ne pouvant s’occuper sereinement du commerce en raison de la charge émotive y étant rattachée, madame Naanaa dut se résigner à s’en départir. La peur et un sentiment d’insécurité s’ajoutent maintenant à la ruine et au désordre.

[96] À l’hiver 2018, le témoin et ses enfants se sont rendus au Maroc pour se recueillir sur la tombe de celui qui, seul, a tenté de neutraliser le tueur. Elle décrit ainsi cette expérience : « Il n’y a pas de mots assez forts pour décrire la peine qui nous a foudroyés ce jour-là. Je revois encore ma petite fille Hajar en pleurs, creusant la terre de ses petites mains pour voir son papa… À notre retour, c’est le vide et le néant qui nous accueillit à bras ouverts. »

[97] Zineb, la fille du couple Soufiane âgée maintenant de 14 ans, a également témoigné devant cette Cour. Un témoignage à fendre l’âme que le soussigné n’est pas près d’oublier. Elle décrit son père comme un homme généreux, gentil et souriant,

toujours prêt à aider les autres, indépendamment de leur confession religieuse. Elle dit :

« Il voulait juste donner au suivant. » 95

[98] À travers les pleurs, elle ajoute que son père lui manque vraiment, qu’il était tout pour elle. Depuis sa mort, sa vie défile dans un « brouillard ». Parlant de sa mère, elle confirme que cette dernière fut dans l’obligation de vendre l’épicerie puisqu’il lui était désormais impossible d’y travailler. Pourtant, ce commerce représentait tout pour la famille Soufiane.

[99]

baissé les bras et poursuivre son cheminement scolaire, et ce, dit-elle, parce que

Courageuse malgré une douleur insoutenable, Zineb proclame ne pas avoir

« c’est ce que notre père aurait voulu. »

[100] Hakim Chambaz décrit Aboubaker Thabti comme un homme sympathique, toujours souriant et soucieux d’aider son prochain. Pour Saïd Akjour, monsieur Thabti était un grand « leader ».

94 Pièce S-58 : lettre de Najat Naanaa, p. 2. 95 Pièce S-57 : lettre de Zineb Soufiane, p. 1.

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[101] Khadija Thabti, veuve d’Aboubaker, ne parvient toujours pas à surmonter son deuil. Se reconnaissant très dépendante de l’homme de sa vie, elle déplore avoir perdu son ami, son soutien et son confident, celui qui l’aidait dans son travail, ses études ou dans les tâches quotidiennes.

[102] Madame Thabti suit présentement une thérapie et affronte son existence quotidienne à l’aide d’antidépresseurs. Son fils Mohamed est complètement bouleversé par la perte de son père. Il se sent démuni, impuissant et n’arrive plus à se concentrer en classe. Ses résultats scolaires ont considérablement périclité. Sa sœur Meriem, 5 ans, réclame encore son père tous les jours. Le soir, elle attend encore fréquemment celui-ci sur le pas de la porte. Elle tente de combattre son chagrin en s’adressant au portrait de son père, qu’elle prend dans ses bras tout en lui parlant.

[103] Concernant Alexandre Bissonnette, madame Thabti certifie : « Il a tué six hommes, mais il a ébranlé l’équilibre de toute une communauté. Et surtout, il a ouvert la porte de la haine dans notre ville. » 96

[104] Saïd Akjour fut opéré dans la nuit du 29 au 30 janvier 2017 pour l’extraction d’une balle reçue à l’épaule gauche. Malgré l’écoulement du temps, les douleurs sont encore récurrentes. De fait, il n’a repris le travail que depuis le 1 er octobre 2017, dans le cadre d’un retour progressif. Son sommeil est toujours perturbé et il se sent encore constamment en danger dans son environnement.

[105] Le crime a entraîné pour lui et les membres de sa famille d’importantes conséquences sociales et financières. La victime a dû vendre sa maison à bas prix et son fils, maintenant âgé de 8 ans, craint de retourner à la Grande mosquée, conscient du drame s’y étant déroulé.

[106] Monsieur Akjour estime que l’attentat commis par Alexandre Bissonnette a bouleversé la plénitude et la sécurité des membres de la communauté musulmane. Une peur subsiste. Il tient néanmoins à témoigner de sa reconnaissance pour les nombreux messages de sympathie reçus depuis ces tristes événements et la solidarité manifestée par les Églises catholiques et anglicanes de la province.

[107] Lorsqu’Aymen Derbali reprit conscience à l’hôpital, on lui apprit qu’une balle lui avait transpercé la moelle épinière et qu’il ne pourrait plus marcher. Un profond sentiment d’angoisse et des pleurs incessants l’envahirent.

[108] Monsieur Derbali demeura hospitalisé pendant deux mois à l’unité des soins intensifs, dans un état de coma artificiel. Au cours de cette même période, il a subi quatre arrêts cardio-respiratoires. Plus de 10 opérations furent nécessaires pour enlever 6 des 7 projectiles qui l’avaient meurtri. Trois d’entre eux ayant atteint l’abdomen, les médecins furent contraints de procéder à une ablation partielle de ses intestins. La balle ayant heurté sa moelle épinière n’a pu, quant à elle, être retirée.

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[109] Une fois tiré de son coma, Aymen Derbali s’est soumis à cinq thérapies respiratoires quotidiennes pendant près de six mois. Ses cauchemars et hallucinations étaient à ce point sévères qu’un psychiatre dut lui prescrire une médication spécifique.

[110] Dans les jours suivant l’attentat, le pronostic médical était très sombre. Les médecins avisèrent même l’épouse du malheureux qu’il conviendrait peut-être de débrancher l’appareil médical d’assistance respiratoire, compte tenu de la sévérité des séquelles permanentes envisageables.

[111] Aujourd’hui tétraplégique, monsieur Derbali souhaite continuer à travailler dans le domaine humanitaire, et ce, en dépit d’intenses douleurs aux bras et aux mains. Compte tenu de son état, il lui sera cependant désormais impossible de visiter les membres de sa famille en Tunisie.

[112] Son fils aîné demeure profondément perturbé par les événements. Son plus cher désir serait de pouvoir à nouveau jouer au soccer avec son père, vœu que l’on sait désormais irréalisable.

[113]

17, 14, 11 et 8 ans.

Saïd El Amari a une conjointe et est père de quatre enfants, maintenant âgés de

[114] Atteint par balles à l’abdomen, monsieur El Amari a subi d’importantes blessures au pancréas, au foie, à l’aorte et aux intestins. Ayant perdu huit litres de sang, il dut recevoir plusieurs transfusions et être intubé. Les médecins furent également dans l’obligation de lui retirer une partie des intestins.

[115] Ayant été dans le coma pendant près d’un mois, la victime fut hospitalisée pendant plus de deux mois. On lui administra des antibiotiques qui entraînèrent une réaction allergique forçant le transfert du patient à l’unité des grands brûlés. D’autres antibiotiques lui occasionnèrent de nombreuses nausées.

[116] Monsieur El Amari reçut son congé de l’hôpital le 1 er avril 2017 et entreprit une convalescence de plusieurs mois. Dans les semaines suivant sa sortie, il éprouva beaucoup de difficulté à retourner à la mosquée, les coups de feu de son agresseur raisonnant encore dans sa tête.

[117] À cause de ses blessures, monsieur El Amari dut interrompre son travail de chauffeur de taxi. Son épouse fut, quant à elle, contrainte de fermer sa garderie pour demeurer au chevet de son mari. Les enfants du couple ont pour leur part suspendu leurs études. Heureusement, les beaux-frères de la victime ont éventuellement trouvé un chauffeur de taxi qui accepta de remplacer Saïd pendant un certain temps.

[118] S’adressant au Tribunal, monsieur El Amari déclare : « Je suis effrayé à la perspective que l’accusé se retrouve un jour en liberté dans la même société que moi et de celle de mes enfants, dans 25 ans. Faites en sorte que ça n’arrive pas. »

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[119] Blessé au dos lors de l’attaque, Nizar Ghali songe maintenant à quitter le Canada. Dans sa « déclaration de la victime » remplie le 8 avril 2018 en conformité avec le paragraphe 722(4) C.cr., il écrit : « Je vois que la proportion des Québécois qui sont islamophobes représentent la majorité. Je n’ai plus confiance à aucun Québécois de souche. Le retour au travail était pénible. J’ai perdu le contrôle dans plusieurs dossiers au bureau. J’ai très très peu d’amis québécois. » 97

Affirmant être encore en proie à des douleurs au ventre et au dos, il précise que

sa capacité de conduire un véhicule n’est plus la même et qu’il éprouve des troubles de sommeil. Il craint pour sa propre sécurité et celle de sa famille 98 .

[120]

[121] Barbier de profession, Mohamed Khabar a dû subir deux interventions chirurgicales, l’une au genou et l’autre à l’orteil, lesquelles lui valurent 10 jours d’hospitalisation. Malgré la physiothérapie, jamais n’a-t-il été à nouveau en mesure de jouer au soccer, faire de la gymnastique ou même reprendre son travail. Il est toujours sans emploi 99 .

[122] Ayant à composer avec d’importants problèmes de sommeil causés par des douleurs persistantes, monsieur Khabar entend encore occasionnellement la détonation des coups de feu et vit avec l’image de ses frères assassinés à la mosquée 100 .

[123] Pour Hakim Chambaz, la Grande mosquée représentait un lieu de quiétude et de prière. Les gestes du délinquant ont généré de « terribles moments d’angoisse et de désarroi » 101 qui le hantent encore aujourd’hui. Les « images du carnage » défilent régulièrement sous ses yeux. Pourtant, c’est un profond sentiment d’impuissance qui l’habite avant tout. Référant aux 6 veuves et 17 orphelins qu’Alexandre Bissonnette a laissés derrière lui, le témoin écrit en effet : « Ce sentiment d’impuissance, qui me dévore encore aujourd’hui. Peut-être ne pourrais-je pas leur rendre leur père, leur mari, leur frère, leur ami, mais ils me donneront la force de les soutenir et de faire ce que je peux pour être à leurs côtés » 102 .

[124] Ahmed Ech-Chahedy témoigne lui aussi des conséquences du crime sur lui- même et les membres de sa famille. Ayant frôlé la mort, son fils Ibrahim est désormais très anxieux et craint de perdre son père. Ce dernier le décrit d’ailleurs comme étant « traumatisé pour la vie ». Ses résultats scolaires ont baissé de 50 % et il craint maintenant d’aller pratiquer la natation en début de soirée. L’enfant a un sommeil troublé, parsemé de cauchemars. Pour le rassurer, son père doit dormir avec lui.

97 Pièce S-64 : déclaration en vertu de l’article 724(4) C.cr., p. 2.

98 Id., p. 3.

99 Pièce S-38 : lettre de Mohamed Khabar, p. 2.

100 Id., p. 2.

101 Pièce S-36 : lettre de Hakim Chambaz, p. 1.

102 Id., p.1.

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Tentant de s’occuper au mieux de leurs six enfants suite à la tragédie, l’épouse

de monsieur Ech-Chahedy est tombée d’épuisement et s’est alitée pendant près d’un mois.

[125]

[126] Le témoin se sent coupable de n’avoir rien pu faire pour sauver ceux qu’il désigne comme ses « frères ». Il mentionne : « J’avais à choisir entre les enfants et les adultes. Je devrai vivre avec ça toute ma vie. » Se disant à la fois « secoué, anxieux et stressé » 103 , Ahmed Ech-Chahedy a l’impression de ne plus être le même père, ayant moins d’énergie à offrir à ses enfants. Il craint de rater leur éducation.

[127] Tout comme Nizar Ghali, monsieur Ech-Chahedy songe à quitter le Québec, estimant que la question identitaire incitera inévitablement d’autres individus à commettre des actes semblables à ceux posés par l’accusé 104 .

[128] Ahmed Cheddadi considère pour sa part avoir échappé à la mort « d’une façon miraculeuse » 105 . Il suit toujours un programme de thérapie avec un professionnel pour contrer les séquelles psychologiques qui l’affligent. Ses enfants ont aussi été affectés par ces terribles événements. Ils se réveillent fréquemment la nuit suite à des cauchemars liés au 29 janvier 2017.

[129] À l’époque des représentations sur la peine, la petite fille de monsieur Cheddadi, âgée de 10 ans, lui tenait les propos suivants : « Papa, la mosquée c’est dangereux le soir, il ne faut pas y aller, ça se peut qu’un autre Bissonnette [revienne] et te [fasse] du mal, on a encore besoin de toi, s’il-te-plaît, n’y va pas. » 106

[130] Plusieurs autres victimes et proches de ces dernières ont honoré le Tribunal de leur déposition. Il est malheureusement impossible de résumer chacune de ces versions dans le cadre du présent exercice.

[131] Il convient néanmoins de souligner le courage dont tous ces témoins ont su faire preuve en offrant leur collaboration au système judiciaire. Leur contribution fait non seulement honneur à l’ensemble de la communauté musulmane de Québec, mais révèle, chez chacun d’eux, un respect marqué pour notre société de droit, une compréhension de leur devoir de citoyen et une indéniable grandeur d’âme.

[132] Les deux extraits suivants, tirés des nombreuses dépositions écrites soumises à l’attention du soussigné, résument bien, nous semble-t-il, le message véhiculé par l’ensemble des témoins civils du Ministère public. Monsieur Ahmed Cheddadi mentionne :

103 Pièce S-45 : déclaration d’Ahmed Ech-Chahedy, p. 1.

104 Id., p. 2.

105 Pièce S-54 : lettre d’Ahmed Cheddadi, p. 2.

106 Id., p. 5.

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« Je vivais chaque minute les images des événements, j’ai vécu des cauchemars qui me faisaient sauter de mon lit la nuit, des attaques armées qui m’empêchaient de dormir plusieurs nuits. Je suis resté enfermé dans ma maison sans pouvoir sortir dehors; j’ai eu peur et le sentiment de menace partout, de l’anxiété en public et un stress aigu jusqu’au point que je marchais en me retournant. Je voulais éviter le monde par tous les moyens et je ne voulais pas sortir avec ma femme qui porte le foulard, car je sentais qu’on était visés.

Depuis l’événement, on vit un sentiment de nervosité et d’irritabilité. J’ai perdu le goût de la vie perdant ainsi toute motivation et le plaisir de la vie.

Ce drame a affecté ma vie et celle de ma famille pour toujours. » 107

[133] Abdelhak Achouri, qui était également présent à la Grande mosquée lorsque les tirs de l’agresseur ont commencé à retentir, conclut pour sa part sa déclaration écrite dans les termes suivants :

« Je vis, nous vivons, en traînant un lot de souvenirs, d’images et de projection… les unes plus sombres que les autres. Je suis intimement convaincu que plusieurs sont dans mon cas. C’est un chapitre noir de mon existence et un triste épisode dans cette société. J’aimerais que ce vécu obscur serve à notre société en réveillant ceux qui créent le climat et les idées qui font des Bissonnette et que ce procès soit dissuasif pour ceux qui risqueraient de basculer du mauvais bord. » 108

[134] Mohamed Labidi, ex-président du conseil d’administration du Centre culturel islamique de Québec, explique la nature et la vocation d’une mosquée. Référant à la traduction arabe de ce mot (« jamâa »), il souligne que la mosquée représente avant tout pour les musulmans un lieu de rencontre, de spiritualité et de quiétude. Ce « lieu de convergence » 109 favorise de surcroît l’entraide entre les fidèles et à l’égard des plus démunis.

[135] En raison de sa vocation spirituelle, la mosquée procure un sentiment d’apaisement à ceux qui la fréquentent. Or, par ces actions, Alexandre Bissonnette a profané ce lieu saint : « La quiétude a [ ] laissé place aux cris, aux effusions de sang, à l’horreur et aux pleurs des orphelins, des veuves et de toute une communauté à travers le Canada. » 110

[136] Depuis le 29 janvier 2017, les musulmans québécois et canadiens composent avec un sentiment d’insécurité, persuadés qu’ils sont d’être ciblés par leurs concitoyens à cause de leur religion. Ce malaise touche donc l’ensemble de la communauté

107 Id., p. 3.

108 Pièce S-66 : lettre de Abdelhak Achouri, p. 2.

109 Pièce S-49 : lettre de Mohamed Labidi, p. 1.

110 Id., p. 1.

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musulmane canadienne, et non simplement celle de la Ville de Québec. Plusieurs de ses membres songent à quitter la province ou le pays. Quant à ceux de la communauté immédiate de Québec, beaucoup craignent de retourner à la Grande mosquée.

[137] Depuis l’attentat, plusieurs changements ont été apportés pour sécuriser les lieux. Le Centre culturel islamique est désormais fermé en tout temps et ses utilisateurs ne peuvent y accéder qu’à la condition de posséder une puce d’accès. De plus, deux gardiens de sécurité ont été engagés pendant la période du ramadan « afin d’apaiser la peur encore vive qui alourdissait toujours [l’atmosphère]. » 111

[138] Il convient finalement de souligner que suite à l’attaque du 29 janvier, plusieurs activités régulières ont été suspendues pour une certaine période. De façon générale, le nombre de fidèles fréquentant la Grande mosquée de Québec a diminué du tiers 112 .

B) Preuve de la Défense

[139]

Québec.

Madame Lucie Côté a été institutrice pendant 32 ans, dont 27 dans la région de

[140] Elle a enseigné le français à Alexandre Bissonnette en secondaire II à l’école Grande Marée de Cap-Rouge et en secondaire IV, à l’école secondaire Des Compagnons de Cartier.

[141] L’accusé était un élève doué, ses résultats n’étant que rarement inférieurs à 80 %. Il s’impliquait en classe, posait des questions et fournissait des réponses, malgré les sarcasmes proférés par ses collègues. Selon madame Côté, Bissonnette faisait l’objet de mépris verbal de la part des autres élèves.

[142] Tout au long de son cours secondaire, le délinquant fut victime de harceleurs. Pourtant, il n’avait pas tendance à se défendre. S’il osait lever le bras, on le projetait sur un mur.

[143] Au cours de l’année scolaire 2003-2004, alors qu’il fréquentait l’école Grande Marée, Alexandre se faisait régulièrement pousser ou donner des coups d’épaule. On lui arrachait son cartable ou on lui distribuait des claques au visage, de sorte qu’il avait développé des réflexes de nervosité et de peur.

[144] Madame Côté confirme que ces comportements agressifs étaient pratiquement quotidiens. D’ailleurs, le fait qu’Alexandre Bissonnette était victime d’intimidation depuis l’école primaire avait fait l’objet de discussions lors d’une rencontre tenue entre les membres de la direction de l’école Grande Marée et le personnel enseignant.

111 Id., p. 2. 112 Pièce S-50 : statistiques sur les inscriptions à la mosquée, p. 1.

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[145] Au cours de l’année académique 2005-2006, madame Côté enseigna à Bissonnette à l’école Des Compagnons de Cartier, une institution alors fréquentée par près de 1 200 élèves. Elle ne rencontrait donc l’accusé que pendant ses classes de français. Elle se rappelle néanmoins d’un incident survenu dans un corridor, où un étudiant avait saisi Alexandre par le collet et l’avait adossé violemment contre un casier.

[146] Au cours de cette même année, alors qu’Alexandre Bissonnette était absent, le témoin décida d’intervenir auprès des autres étudiants de la classe pour discuter du cas de l’accusé, et plus particulièrement de l’animosité manifestée à son égard. Elle parvint ainsi à convaincre certains élèves d’essayer de mieux le connaître, ce qui améliora le sort du mal-aimé pendant une dizaine de jours. Malheureusement, la situation dégénéra à nouveau par la suite.

[147] Lorsqu’elle apprit qu’Alexandre Bissonnette était à l’origine des tragiques événements du 29 janvier 2017, madame Côté pleura. Elle ne pouvait croire que son ancien élève ait commis de tels actes. Elle déclare : « Alexandre n’est pas un monstre. J’ai aimé marcher sur la même planète que lui. »

[148] Le témoin espère que le sort de son ancien élève sera déterminé dans un contexte de justice et non de vengeance. Elle demande au Tribunal de laisser de l’espoir à l’accusé pour faciliter sa réhabilitation.

[149] Marc-André Lamontagne détient une maîtrise en psychologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Depuis 2006, il travaille comme psychologue à l’Institut universitaire en santé mentale de Québec. Il agit également comme psychologue évaluateur en pratique privée depuis 2008, et pour le Service correctionnel du Canada depuis 2010. Il occupa, à titre de pigiste, les mêmes fonctions pour la Gendarmerie Royale du Canada de 2014 à 2016. Depuis 2015, il supervise, à titre de professeur de clinique, des étudiants au doctorat en psychologie à l’Université Laval. Au quotidien, il réalise des expertises psychologiques pour délinquants dangereux ou à contrôler, de même qu’auprès de délinquants sexuels.

[150]

dangerosité et du risque de récidive violente.

Marc-André Lamontagne a été reconnu expert en psychologie et évaluation de la

[151] Monsieur Lamontagne a rencontré le délinquant à deux reprises en avril 2017, pour une durée totale d’environ 7 heures. Dans le cadre de son évaluation, il a utilisé deux outils actuariels de prédiction du risque de récidive violente, à savoir le « Violence Risk Appraisal Guide » (VRAG) et le « Violence Risk Appraisal Guide-Revised » (VRAG-R). Pour jauger le fonctionnement intimement lié à la récidive criminelle et violente, il a également eu recours à l’Échelle de psychopathie de Hare (PCL-R; Hare. 2003). Finalement, il a pris en compte les lignes directrices présentées dans le HCR-20, un outil employé dans l’évaluation clinique structurée.

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[152] En contre-interrogatoire, l’expert précise que les instruments actuariels VRAG et VRAG-R proposent non pas l’évaluation du risque posé par l’accusé lui-même, mais plutôt une estimation par rapport à un groupe témoin. Ils identifient donc un risque actuariel et leurs résultats doivent être appréciés à la lumière des autres informations disponibles. Ces outils fournissent une photographie de l’individu, c’est-à-dire une description de celui-ci au moment où il passe les tests. Ils ne permettent qu’une prédiction actuarielle pour une période maximale de cinq ans et leur exactitude doit être considérée comme « modérée ».

[153] Lors des entrevues, Alexandre Bissonnette s’est montré très structuré. Il s’exprimait avec clarté et avait tendance à vouloir prendre le contrôle des rencontres, ce qui ne vicie pas la validité des informations, mais démontre ses tendances obsessionnelles. Son humeur était variable et il affichait de la difficulté à gérer ses émotions. Il vivait alors beaucoup d’anxiété et de sentiments dépressifs.

[154] L’accusé relate avoir envisagé le suicide pour la première fois à l’automne 2006, soit vers la fin de ses 16 ans 113 . L’intimidation dont il faisait l’objet de même que l’absence de relation affective avec une jeune fille de son âge l’amènent à croire que personne ne veut de lui. Il commence alors à lire sur la tuerie de Columbine et fantasme sur certains scénarios de vengeance visant d’autres étudiants ou des enseignants. Il consulte son médecin de famille qui lui prescrit des antidépresseurs. Sa mère étant contre l’usage de médicaments, Bissonnette mettra rapidement un terme à sa pharmacothérapie.

[155] L’année suivante est marquée par une amélioration de son moral et une diminution de son anxiété. Il décide de se fixer de nouveaux objectifs de carrière et s’affère sérieusement à ses études, obtenant de bons résultats dans la plupart des matières.

[156] Lorsqu’il fréquentait l’école secondaire, Alexandre appelait ses parents tous les midis, craignant qu’il ne leur soit arrivé malheur. Lorsqu’il eut 18 ans, monsieur et madame Bissonnette partirent en voyage en Amérique Centrale. Les deux frères demeurèrent sous la garde de leur ancienne gardienne. Tout au long de leur absence, le délinquant s’inquiéta pour ses parents à un point tel que sa gardienne dut l’emmener à la clinique médicale.

[157] Au Cégep, Alexandre Bissonnette tente de se créer un réseau social. Il sort dans les bars, commence à boire de l’alcool et parvient à se faire quelques amis. Ce mode de vie caractérise les trois années de son cours collégial, au terme duquel il obtiendra un diplôme en sciences humaines. Ses activités ne l’empêchent pas, cependant, de se sentir déprimé et nostalgique de son enfance. Il appréhende de « vieillir, entrer dans

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une routine, avoir une famille, tomber malade et mourir ». Pour lui, son existence n’a aucun sens 114 .

[158] Progressivement, les idées suicidaires refont surface. Il entreprend d’abord, en 2012, des études universitaires en anthropologie, mais change rapidement d’orientation par crainte de ne pas trouver de travail. Sur les conseils de son frère, il rejoint celui-ci au programme de baccalauréat en sciences politiques. Rapidement, l’accusé se sent mal et stressé. Il déclarera à l’expert Lamontagne qu’il n’avait « pas de but », qu’il ne savait pas ce qu’il allait faire de sa vie 115 .

[159] Au cours de l’année 2013, il entreprend de boire de l’alcool en solitaire, parfois même avant d’aller au travail.

[160] Au printemps 2014, il est bouleversé par la tuerie d’Isla Vista en Californie. Il lit sur la vie du tueur, Elliot Rodger, et s’identifie à ce dernier. Il dira au témoin Lamontagne : « J’en revenais pas qu’il ait fait quelque chose comme ça. C’est comme si j’avais une sorte de connexion avec lui… une sorte d’empathie que j’avais jamais eue avant. » 116

[161] Il rapporte également que Rodger « n’avait pas de copine, pas de vie, qu’il en voulait à tout le monde, qu’il détestait la race humaine, qu’il était un « misanthrope » et qu’il se reconnaissait dans ce qu’il avait écrit. » 117

[162] Alexandre Bissonnette développe même la croyance qu’il pourrait « revenir dans le temps » pour empêcher pareille tuerie s’il se suicidait. Il décide donc de passer à l’acte le 4 août 2014, date à laquelle ses parents seront absents de la résidence. Ayant choisi de se pendre, de nuit, dans le cabanon, il ne trouve ni interrupteur de lumière ni de corde. Pleurant de rage, il se persuade que son malheur procède de ceux l’ayant intimidé et que ceux-ci se moqueraient sûrement de lui en apprenant sa mort.

[163]

personnes avant de mettre fin à ses jours.

Suite à cette tentative de suicide avortée, Bissonnette décide qu’il tuera d’autres

[164] Il entreprend des démarches pour acquérir un permis d’arme à feu de chasse et obtient celui-ci à la fin du mois d’octobre 2014. Il se sent toujours déprimé et souhaite « faire souffrir du monde » 118 . Il effectue de longues promenades en solitaire et consomme passablement d’alcool.

[165] En février 2015, le démantèlement d’un complot de tuerie de masse visant un centre commercial d’Halifax amène Bissonnette à penser sérieusement « à faire

114 Id., p. 14.

115 Id.

116 Id.

117 Id., p. 15.

118 Id.

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quelque chose ». Il remet cependant son projet à plus tard afin d’acheter des armes à feu additionnelles.

[166] En avril, il fait l’acquisition d’un pistolet de calibre 9mm. Il commence toutefois à développer la peur obsessionnelle qu’on lui saisisse ses armes et traîne sur lui un couteau qui lui permettra de se suicider, le cas échéant.

[167] Le délinquant mentionne à Marc-André Lamontagne avoir tenté plusieurs fois de se suicider avec son pistolet, sans toutefois se résoudre à tirer 119 . Un « démon » lui disait : « Tu ne peux pas te gaspiller comme ça. Tous ceux qui t’ont fait du mal vont continuer à faire le party. »

[168] En février 2016, l’accusé songe à tirer sur des gens à l’Université Laval ou dans un centre commercial, se disant que les personnes qui tomberaient sous les balles avaient sans doute déjà fait de l’intimidation ou d’autres gestes répréhensibles au cours de leur existence 120 .

[169] En juillet, il voit germer en lui l’idée de tuer des « terroristes » plutôt que des personnes choisies au hasard. Il confesse à l’expert Lamontagne : « Il y avait quelque chose de fort à propos de ça [c’est-à-dire les fusillades]. C’est comme si au moins dans les derniers instants de ma vie, j’allais être comme Dieu. » 121

[170] Bissonnette quitte le domicile familial à l’été 2016 pour aller habiter en appartement avec son frère jumeau, et ce, à la demande expresse de ses parents qui souhaitent que leurs enfants acquièrent une certaine autonomie. Toutefois, l’accusé continuera, le plus souvent possible, à passer la nuit chez ses parents.

[171] Monsieur Lamontagne rapporte également que la consommation d’alcool du délinquant aurait augmentée jusqu’à l’été 2016, époque où Bissonnette pouvait s’enivrer près de six fois par semaine, à raison d’au moins huit consommations par jour. L’alcool servait alors à contrôler ses symptômes anxieux. L’expert conclut qu’il présente un trouble lié à la consommation d’alcool, sans nécessairement présenter de dépendance.

[172]

anniversaire.

Au mois d’août, l’accusé décide qu’il fera « quelque chose » avant son 27 ième

[173] Le délinquant semble incapable d’orienter ses études dans un domaine précis et éprouve de la difficulté à se donner une identité propre. À l’automne 2016, il traverse une période de profond désespoir 122 . Celle-ci est également marquée par un conflit de

119 Id., p. 16.

120 Id.

121 Id., p. 17.

122 Id., p. 6.

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travail avec une supérieure, à propos d’une baisse de productivité et de son taux d’absentéisme.

[174] Vers le 13 novembre, le délinquant reçoit un congé médical de deux semaines se terminant le 26.

[175] À cette date, sentant qu’il ne pouvait recommencer à travailler, il se dirige chez ses parents, y consomme deux verres de vin, se munit ensuite de deux pistolets et 5 chargeurs contenant 10 balles chacun et se rend en voiture dans le stationnement souterrain d’un centre commercial de la région. Chargeant l’un de ses pistolets, il jongle avec l’idée de se suicider dans sa voiture ou d’aller abattre des gens dans le centre commercial, pensant que les personnes sur lesquelles il allait tirer avaient nécessairement quelque chose à se reprocher 123 . Sestimant incapable d’accomplir l’une ou l’autre de ces deux actions, il se rend au Café Starbucks du centre commercial avec ses armes dans un sac à dos et travaille durant un certain temps sur un ordinateur, avant de reprendre son véhicule et de regagner son domicile.

[176] Bissonnette se persuade rapidement qu’une caméra de surveillance l’a filmé alors qu’il chargeait son arme à feu dans le stationnement du centre commercial et que les policiers viendront sous peu chez lui pour confisquer ses armes.

[177] Pendant les Fêtes, l’accusé circule devant le Centre culturel islamique de Québec et voit naître chez lui l’idée d’y commettre un attentat. Certain qu’il sera éventuellement arrêté par les policiers, il évalue ne pas avoir beaucoup de temps à sa disposition.

[178] En janvier 2017, son médecin lui prescrit du Paxil et le place à nouveau en arrêt de travail jusqu’au 30 du mois courant. Alexandre Bissonnette profite du temps mis à sa disposition pour s’informer de divers sujets touchant les tueries de masse et le terrorisme. Il précise à monsieur Lamontagne : « C’est comme si j’étais en contrôle [ … ] j’étais comme obsédé par le pouvoir que ça leur donnait. » 124

[179]

corps 125 .

L’idée que des terroristes constitueraient une cible plus acceptable prend

L’accusé se convainc alors qu’au moins un « fanatique religieux » ou un

« terroriste » fréquente la Grande mosquée de Québec. Il se dit qu’en tuant ne serait-ce qu’un seul terroriste, il sauverait une centaine d’innocents. En conséquence, il devenait justifiable d’occire un certain nombre d’individus pour en réchapper davantage 126 .

[180]

123 Id., p. 33.

124 Id., p. 18.

125 Id., p. 33.

126 Id., p. 18.

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[181] Alexandre Bissonnette nie être un « suprémaciste blanc » ou un « raciste ». Il déclare ne rien avoir contre les musulmans, mais soutient que les terroristes se réclament souvent de l’islam. Pour ce motif, il estime dangereux d’accueillir au pays des ressortissants adhérant à cette religion 127 .

[182] Il occupait un emploi de responsable du recrutement et de l’organisation de collectes chez Héma-Québec depuis 2014. Au moment de son arrestation, il résidait principalement chez ses parents, bien que toujours colocataire d’un appartement avec son frère.

[183] Le psychologue Lamontagne n’a pas noté d’indice d’une symptomatologie psychotique chez le délinquant. Certes, celui-ci a rapporté quelques idées étranges, comme celles d’avoir été influencé par un « démon » ou de pouvoir, en se suicidant, remonter le temps pour empêcher la survenance d’un drame. Toutefois, ces idées ne semblent être que des justifications, une façon de rejeter « la partie mauvaise de soi vers l’extérieur » 128 .

[184] Le père de l’accusé est « son meilleur ami ». Alexandre le décrit comme un homme aimant, honnête, très attentif et protecteur. Sa mère se montre en revanche plus stricte et rigide.

[185] Bissonnette n’a jamais été victime de violence physique ou sexuelle dans son environnement familial. Par contre, il a été soumis à de l’intimidation tout au long de son parcours scolaire, plus particulièrement à partir de la cinquième année du primaire. Cette intimidation s’est progressivement transformée en violence physique au secondaire.

[186] L’évaluation neuropsychologique réalisée par le Dr Brassard-Lapointe, et dont l’expert Lamontagne a pris connaissance, démontre l’omniprésence de problèmes de santé mentale chez l’accusé.

[187] Dès l’âge de 8 ans, Alexandre Bissonnette fait l’objet d’une évaluation en pédopsychiatrie à l’Hôtel-Dieu du Sacré-Cœur de Jésus de Québec, où l’on conclut en l’existence de symptômes de TDAH en milieu scolaire.

[188] À 16 ans, il consulte un psychologue suite à une tentative de suicide commise dans un contexte d’intimidation. On lui prescrit alors la prise d’un antidépresseur (« Luvox ») et d’une benzodiazépine ([Rivotril]) pendant quelques semaines.

[189]

l’établissement.

En 2009, il rencontre un psychologue du Cégep Garneau à la demande de

127 Id., p. 14. 128 Id., p. 4.

PAGE : 35

[190] L’évaluation neuropsychologique rapporte également plusieurs autres consultations dans les années suivantes, pour divers motifs :

- « fatigue et asthénie » (juillet 2010);

- « attaques de panique probables » (décembre 2010);

- « symptômes dépressifs et anxieux (« trouble de l’adaptation avec humeur mixte ») (août 2011);

- « trouble d’anxiété généralisé (TAG) avec idées suicidaires secondaires et possibles symptômes de dépression » (avril 2012);

- « épisode de panique, troubles anxieux et épisode dépressif » (octobre

2013);

- « perte de poids de 15 livres en un mois, insomnie et essoufflement » (mai

2014);

- « stress, attaques de panique et perte d’énergie » (décembre 2016);

- « trouble anxieux et de fatigue » (janvier 2017).

[191] Alexandre Bissonnette a également fait l’objet de diverses interventions et évaluations depuis son incarcération.

[192] De février à avril 2017, son humeur fluctue, il nourrit des idées suicidaires et se déclare en proie à des hallucinations.

[193] Dans son évaluation du 28 juillet 2017, le Dr Brassard-Lapointe note cependant « très peu d’éléments pouvant concorder avec la présence actuelle d’une décompensation psychotique ou affective franche, ou d’un trouble mental majeur » 129 . Elle décrit le sujet comme ayant une personnalité fragilisée et caractérisée par des éléments narcissiques, accompagnés de traits dépendants et évitants. Bissonnette manifeste de l’immaturité, de l’impulsivité, des problèmes de contrôle émotionnel ainsi qu’un vide identitaire. De plus, il présente « une attitude parfois hautaine, arrogante et méprisante, une surestimation de ses capacités, un souci de l’image qu’il projette, de faibles capacités d’empathie, une croyance que tout lui est dû ou qu’il n’est pas traité à sa juste valeur, ainsi qu’une tendance à la manipulation, au clivage et à la minimisation des gestes antisociaux commis. » 130

[194] Le Dr Brassard-Lapointe constate également la présence d’une symptomatologie anxieuse mixte, de préoccupations d’allure hypocondriaque et d’une problématique de

129 Id., p. 9. 130 Id.

PAGE : 36

consommation d’alcool datant possiblement de quelques années. Elle ajoute :

« L’hypothèse suggérant que monsieur puisse exagérer ou produire intentionnellement certains éléments, dont possiblement des symptômes psychotiques, s’avère la plus plausible. » 131

[195] Toujours en juillet 2018, le psychiatre traitant monsieur Bissonnette, le Dr Sébastien Proulx, consigne ce qui suit : « Ultimement, une part de pseudo-hallucination ou encore la production volontaire et l’utilisation de symptômes font partie des contributions ou de l’éventail des hypothèses explicatives envisagées par l’équipe, en fonction des informations dont nous disposons. Formellement, nous n’avons pas retenu ou posé de diagnostic de registre psychotique. » 132

[196] Deux mois plus tard, soit plus précisément le 20 septembre 2017, Alexandre Bissonnette rencontrera madame Guylaine Cayouette, intervenante en santé mentale depuis une trentaine d’années. En pleurant, le détenu lui avouera qu’il n’entendait aucune voix et qu’il était « tanné de jouer un rôle » 133 . Bissonnette ajoutera :

« Ce n’est pas vrai que je ne me souviens pas, je me souviens de tout. Je suis parti de chez moi avec mon étui de guitare. J’aurais pu aller tuer n’importe qui, je ne visais pas les musulmans. Je voulais la gloire. Je suis parti avec ma voiture et j’ai pris de l’alcool, soit de la vodka. Je me suis dirigé vers la mosquée. Je suis sorti de ma voiture et j’ai marché vers la porte… j’ai tiré une, deux fois. Je suis entré dans la mosquée. Je suis venu pour tirer et mon fusil a fait un bruit. J’ai haussé les épaules en souriant pour faire comme si c’était une blague. Ils ont eu l’air un peu soulagés. Les gens étaient parterre. J’ai laissé tomber le fusil et j’ai pris mon pistolet. J’ai tiré dans la tête d’une personne à bout portant puis une autre et une autre. J’entendais les gens dire Alla… un vieux monsieur m’a pris par le bras… Je l’ai tiré. Je regrette de ne pas avoir tué plus de personnes. Les victimes sont au ciel et moi je vis l’enfer. Je veux plaider coupable. Je l’ai dit à mon avocat et à mes parents. Mes parents me supportent. J’ai fait des recherches sur les tueurs en série et ce sont mes idoles. » 134

[197] L’accusé mentionnera également s’habiller comme l’un de ces tueurs de masse et écouter le même genre de musique. Il confessera avoir de l’admiration pour les tueurs en série, et ce, depuis son adolescence. Toujours en s’adressant à madame Cayouette, il ajoutera : « Je veux lire une lettre à la cour et plaider coupable. Je vis l’enfer. Je veux mourir. J’ai manqué mon coup, je devais mourir. » Le détenu précisera également qu’il planifiait se suicider dans le comté de Charlevoix et mourir en regardant les étoiles. Il aurait cependant changé d’idée en cours de route.

131 Id.

132 Id.

133 Pièce S-32 : déclaration et rapport d’intervenant de Guylaine Cayouette, p. 1.

134 Id., p. 1.

PAGE : 37

[198] L’expert Lamontagne explique que le 29 janvier 2017 représente un échec supplémentaire pour le délinquant. Bien qu’une part de lui-même reconnaisse le caractère inapproprié de ses gestes, une autre regrette de ne pas avoir réussi à mourir en menant à terme son projet grandiose.

[199] Son concept d’identité semble varier entre une perception franchement négative et une image magnifiée de lui-même 135 . L’expert souligne : « Ce qui revient le plus souvent est la perception que sa vie n’a pas de sens, n’a pas de but. En même temps, graduellement, il commence à se fixer un objectif très élevé. Il veut quitter le monde en faisant quelque chose de « spécial », de marquant, de grandiose, quelque chose qui fera qu’il ne sombrera pas dans l’oubli. » 136

[200] La capacité d’empathie du sujet est clairement limitée. Il peine à reconnaître, mais surtout à éprouver, les sentiments et les besoins d’autrui. De même, son aptitude à entretenir des relations intimes significatives est lacunaire. Hormis les membres de sa famille, ses attaches demeurent superficielles. Ainsi, s’il a simulé des symptômes psychotiques dans les premiers mois de son incarcération, ce n’était pas tant pour éviter la prison que pour aider ses parents à accepter sa conduite.

[201] Alexandre Bissonnette demeure « sujet au pessimisme, à la honte, à des sentiments d’infériorité, à la nervosité, à la tension, aux crises de panique, aux inquiétudes et à la rumination des expériences douloureuses du passé, ainsi qu’aux idées et aux conduites suicidaires » 137 .

[202] Quant à l’évaluation du risque posé par l’accusé, le psychologue rappelle qu’il s’agit d’un individu cherchant un pouvoir absolu pour compenser sa perception de faiblesse, d’inaptitude et d’insignifiance 138 .

[203] Plusieurs éléments inquiétants doivent être pris en considération. D’abord, les conséquences psychologiques de l’intimidation vécue par le meurtrier au cours de son jeune âge ne sont pas complètement dissipées. De plus, Bissonnette entretient des attitudes ambivalentes à propos de son crime et pourrait toujours être fasciné par les tueurs de masse. Ses préoccupations suicidaires et son instabilité affective demeurent présentes, tout comme sa propension à user de stratégie pour atteindre ses fins 139 .

[204] Les facteurs précités sont d’autant plus préoccupants qu’Alexandre Bissonnette aurait déjà, par le passé, consulté à quelques reprises pour tenter d’endiguer ses symptômes anxiodépressifs. Or, la suite des événements démontre qu’il n’a pas suivi

135 Pièce SD-2, préc., note 4, p. 10.

136 Id., p. 10.

137 Id.

138 Id., p. 33.

139 Id., p. 34.

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adéquatement les recommandations et les traitements qui lui étaient proposés, ce qui a perpétué son instabilité psychologique 140 .

[205] En revanche, les outils actuariels utilisés « suggèrent un risque de récidive violente n’étant pas supérieur à la moyenne des sujets des échantillons de normalisation de ces instruments composés de délinquants violents soumis à une évaluation psychiatrique en contexte légal. Sur une base actuarielle, entre un délinquant sur trois et un délinquant sur six présentant un nombre de facteurs de risque statiques comparable à ceux que présente l’expertisé a été accusé d’un nouveau délit violent (de n’importe quelle gravité), environ 10 ans après leur retour dans la collectivité. » 141

[206] En somme, l’expert Lamontagne considère qu’Alexandre Bissonnette présente un risque « modéré » de commettre de nouveaux délits violents s’il retourne rapidement dans la collectivité. Une récidive éventuelle pourrait être grave 142 .

[207] Le psychologue rappelle que le Service correctionnel du Canada offre divers programmes et services susceptibles de diminuer sensiblement le danger incarné par monsieur Bissonnette. Comme cibles d’intervention, ce dernier devra travailler plus particulièrement sur « le dévoilement de soi », les caractéristiques associées à sa personnalité, le contrôle de ses symptômes anxieux et dépressifs de même que sur les conséquences psychologiques des expériences traumatiques d’intimidation dont il a été victime dans sa jeunesse.

[208] Compte tenu que le détenu bénéficiera d’une période de temps appréciable pour se réhabiliter, qu’il est intelligent, qu’il ne présente pas une personnalité antisociale ou psychopathique et qu’il n’est généralement pas impulsif, Marc-André Lamontagne conclut qu’« il n’est pas illusoire de croire qu’il soit éventuellement possible de maîtriser le risque de l’expertisé afin qu’il puisse retourner dans la collectivité » 143 .

[209] Le Dr Sylvain Faucher exerce la profession de psychiatre depuis 1996 et détient un certificat de surspécialité en psychiatrie légale du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada depuis 2013. Il supervise des résidents en psychiatrie dans leurs pratiques de l’examen oral du Collège et œuvre principalement auprès d’une clientèle présentant des troubles de comportement sexuel nécessitant une expertise ordonnée par la Cour, suite à des accusations suggérant une dangerosité liée aux maladies psychiatriques 144 .

[210]

Le Dr Faucher a témoigné devant le soussigné à titre d’expert en psychiatrie

légale.

140 Id., p. 33.

141 Id., p. 34.

142 Id.

143 Id., p. 35.

144 Pièce SD-4 : curriculum vitae du Dr Sylvain Faucher, p. 2.

PAGE : 39

[211] Il a d’abord rencontré l’accusé les 7 et 11 avril 2017 et confirmé son aptitude à comparaître. Il l’a par la suite évalué les 14 septembre et 7 décembre de la même année et statua alors qu’il était criminellement responsable de ses actes. À la demande du Tribunal, le Dr Faucher a revu monsieur Bissonnette le 26 mars 2018 pour évaluer son aptitude à comprendre les enjeux d’un plaidoyer de culpabilité. L’expert a également croisé l’accusé à deux autres reprises dans un cadre purement clinique. En tout, le Dr Faucher a donc évalué Bissonnette pendant près de sept heures et demie depuis le début de son incarcération.

[212] À l’hiver 2017, le délinquant manifestait beaucoup d’anxiété et nourrissait des idées suicidaires significatives. Il soutenait également « être perturbé par des hallucinations auditives qui lui adressaient des commentaires, mais aussi des incitations à commettre certains gestes. » 145

[213] L’automne suivant, il était plus calme grâce, notamment à la médication qui lui était administrée. Le 26 mars 2018, l’accusé semblait à son mieux. Il gérait davantage les événements, était bien « connecté sur le présent » et se montrait plus nuancé.

[214] Le Dr Faucher n’est pas surpris qu’Alexandre Bissonnette ait simulé des symptômes au début de sa période d’emprisonnement. Il explique que les faits étaient, pour l’accusé, difficiles à reconnaître et que des considérations juridiques et un attachement marqué à ses parents ont certainement contribué à cette tentative de manipulation. L’expert affirme : « Initialement, j’ai donné la chance au coureur sur les voix qu’il déclarait entendre. Il se magasinait un article 16 [non-responsabilité criminelle pour troubles mentaux], une façon de présenter une explication à ses parents. » En d’autres termes, il cherchait à sauver la donne.

[215] Bien qu’il soit d’opinion qu’Alexandre Bissonnette n’ait pas cherché à simuler de symptômes lors de l’appel 911 et de son interrogatoire vidéo, le psychiatre convient avec la Couronne qu’il est difficile de concevoir que le meurtrier ignorait qu’il avait causé des blessures à autrui. De plus, le fait qu’Alexandre Bissonnette ait effectué sur Internet certaines recherches sur les psychoses toxiques démontre un sens de la stratégie compatible avec sa personnalité et son intelligence.

Lors de leurs rencontres du 7 décembre 2017 et du 26 mars 2018, le délinquant

n’a pas cherché à cacher sa responsabilité criminelle. Pour l’expert, cela prouve qu’il a fait un certain cheminement, bien que celui-ci demeure inconstant.

[216]

[217] Alexandre Bissonnette possède « une personnalité fragile ». Cette dernière se caractérise par une crainte marquée de la critique, une difficulté à identifier et gérer ses côtés négatifs et positifs, de même qu’une propension à la rage lorsque confronté à ses propres limites.

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[218] Bien qu’étant « un peu hors norme », le sujet ne saurait être assimilé à une personnalité antisociale ou à un psychopathe. Il ne promeut pas non plus quelque idéologie que ce soit, ce qui représente un élément positif pour le pronostic.

[219] Le diagnostic retenu consiste en « un trouble anxieux non spécifique comportant des éléments obsessifs-compulsifs et d’anxiété généralisée, un mode de fonctionnement général s’apparentant principalement à la personnalité narcissique [du sous-type hyper vigilant], mais aussi dépendante, et la présence [certaine] d’un trouble lié à l’usage de l’alcool » 146 .

[220] Pour le Dr Faucher, il serait simpliste de prétendre que le passage à l’acte ne s’explique que par l’intimidation antérieurement vécue. De fait, la commission du crime ne résulte pas d’une cause unique. Même s’il affirme ne pas être raciste ou islamophobe, de telles épithètes projetant une image beaucoup trop négative de lui- même, Alexandre Bissonnette entretient définitivement des préjugés, même si l’on ne peut le qualifier pour autant de « suprémaciste ».

[221] Quant à l’évaluation de la dangerosité de l’individu, le Dr Faucher partage essentiellement les conclusions du psychologue Lamontagne 147 , tout en précisant qu’il demeure hasardeux de prédire un tel risque pour des mésadaptés sociaux tels qu’Alexandre Bissonnette. Qualifiant l’accusé de narcissique « hyper-vigilant », ou « fragile », l’expert affirme : « Il est difficile de dire si l’on peut faire quelque chose avec Bissonnette. Le narcissique flamboyant est difficile à aider. Le narcissique hyper-vigilant nous permet souvent d’obtenir de meilleurs résultats. Il est difficile de prédire jusqu’à quel point on pourra contrôler ses troubles anxieux. »

[222] Le psychiatre estime souhaitable que le délinquant puisse éventuellement bénéficier de soins lui permettant « de mieux juguler ses symptômes anxiodépressifs, de mieux définir son identité, d’atténuer les séquelles que lui ont laissées plusieurs années d’ostracisme et d’intimidation [ … ] et d’apporter les correctifs nécessaires aux difficultés émanant des caractéristiques de son mode de fonctionnement général. » 148

[223] Toujours selon l’expert, le passage à l’acte d’Alexandre Bissonnette s’explique par une quête de pouvoir visant à contrer un sentiment d’échec, fuir ses difficultés d’intégration sociale et professionnelle et exprimer un ressentiment accumulé depuis la fin de son cours primaire.

[224]

le Dr Faucher indique :

Le crime s’inscrit également dans une dynamique homicide-suicide. À cet égard,

« [ … ] l’homicide libère la charge émotive associée au motif du passage à l’acte. La tension interne s’atténuant ainsi significativement, la raison de se

146 Id., p. 2-3.

147 Id., p. 4.

148 Id., p. 4-5.

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suicider en est souvent altérée. Chez l’intimé, il y avait aussi, semble-t-il, la peur du jugement Divin et la crainte qu’il arrive quelque chose à ses parents en raison de son action, qu’ils soient par exemple victimes de représailles. [ ] [Bissonnette] est venu à concevoir que seulement se suicider, ce qu’il aurait tenté à plusieurs reprises, serait aux yeux d’autrui un signe de faiblesse [ … ] il lui fallait un exploit [ … ] pour laisser sa trace, pour faire partie de l’Histoire. » 149

[225] Pour conclure, le Dr Faucher établit que l’accusé présente un risque de récidive « de faible à modéré » quant à la commission d’actes violents. Bien qu’en mesure d’apprécier qu’il ait causé des dommages à autrui (empathie cognitive), on peut douter qu’il puisse faire preuve d’empathie affective. S’il devait perpétrer un autre délit, celui-ci comporterait, fort probablement, un degré élevé de gravité.

[226] Tout comme le Dr Faucher, le Dr Marie-Frédérique Allard détient un certificat de spécialiste en psychiatrie (1999) et est surspécialisée en psychiatrie légale (depuis 2013). De 2007 à 2015, elle fut chargé de formation clinique et professeur adjoint de clinique au Département de psychiatrie de l’Université de Montréal.

[227]

psychiatrie légale.

Le Dr Allard a également témoigné dans le présent dossier à titre d’expert en

Pour les fins de son évaluation, elle a rencontré Alexandre Bissonnette à deux

reprises, soit les 20 décembre 2017 et 16 février 2018, pour une période totalisant neuf heures.

[228]

[229] Ce troisième expert nous décrit le détenu comme un jeune homme ayant fait l’objet d’intimidation dès la fin de son cours primaire. Il n’a jamais eu de relation amoureuse, ses relations intimes se limitant à ses parents et à son frère.

[230]

de la maison, il les appelle constamment pour se rassurer de leur état de santé 150 .

À 14 ans, une grande anxiété vis-à-vis ses parents le tenaille. Lorsqu’il s’absente

[231] Vers l’âge de 16 ans, Bissonnette commence à présenter des idées suicidaires. Il planifie même le jour où il se donnera la mort, mais ses plans seront ultimement déjoués par un concours de circonstances 151 . Il s’intéresse également à la tuerie de Columbine 152 . Cette curiosité s’estompe progressivement pour refaire surface en 2014, à l’âge de 25 ans. Depuis lors, il se passionne pour les tueries de masse.

[232] Le délinquant commence à consommer de l’alcool vers 2007, alors qu’il fréquente le Cégep. Bien qu’elle soit variable, cette consommation pouvait varier de

149 Id., p. 6.

150 Pièce SD-7, préc., note 3, p. 4.

151 Id., p. 15.

152 Id., p. 4.

PAGE : 42

trois à quatre fois par semaine. En s’enivrant, l’accusé cherchait principalement à contrer ses symptômes d’anxiété 153 .

[233] Au mois d’août 2014, Bissonnette décide d’attenter à sa vie. La nuit venue, il cherche en vain l’interrupteur de la lumière du cabanon où il souhaite se pendre et doit abandonner son projet 154 .

[234] Un scénario « homicide-suicide » s’installe alors progressivement dans son esprit. L’idée de mettre fin à ses jours devient récurrente au cours des trois années qui suivent. Celle de posséder des armes vise à faciliter un passage à l’acte. Ce n’est que plus tard que s’imprégnera dans son esprit le désir d’accomplir un geste d’éclat.

[235] À l’hiver 2015, Alexandre Bissonnette s’informe davantage sur les meurtres multiples. Il étudie l’histoire personnelle de leurs auteurs, de même que les types d’armes et modus operandi utilisés. Le délinquant s’identifie alors aux tueurs, et plus particulièrement à ceux ayant vécu de l’intimidation dans leur jeunesse et s’étant suicidés par la suite.

[236] Il entreprend également de lire sur le terrorisme. Les attaques motivées par la religion ou une idéologie lui semblent « inacceptables ». Le Dr Allard mentionne :

« Monsieur a ajouté qu’il n’avait pas d’idées racistes auparavant, mais il ne pouvait supporter le fait qu’une tuerie soit motivée par l’islam. Il se disait que s’il y avait un Dieu, ce n’était pas ce Dieu là et que c’était « condamnable »…, mais les tueries dans les écoles, c’était différent. » 155

[237] Ainsi, l’idée de tuer des gens avant de s’enlever la vie se forge de plus en plus dans son esprit.

[238]

Au cours de l’été, il développe l’idée obsessionnelle qu’on pourrait lui retirer ses

armes.

[239] En 2016, les cycles de pensées suicidaires se succèdent et le besoin de quitter ce bas monde devient « plus urgent ». Il faut dire que Bissonnette s’était déjà fixé, dans le passé, une date limite pour s’enlever la vie, soit le 1 er décembre 2014, date de son 25 ième anniversaire 156 .

[240] Pendant l’hiver, l’accusé demeure « triste, déprimé, stressé et retiré dans son propre monde. » 157 Il consulte divers ouvrages sur le suicide, les tueries, le terrorisme

153 Id., p. 12.

154 Id., p. 17.

155 Id., p. 18.

156 Id., p. 19.

157 Id., p. 20.

PAGE : 43

et l’immigration. Il se convainc que les immigrés sont « une gang de terroristes » et que c’est « plus facile à justifier avec eux » 158 . Ses idées demeurent néanmoins fluctuantes.

[241] À l’été 2016, ses parents lui demandent, ainsi qu’à son frère, de déménager. À contrecœur, il s’installe donc en compagnie de ce dernier en appartement, non loin de la résidence familiale. Il continue toujours de s’entraîner dans des clubs de tir. Son anxiété grandit et ses idées suicidaires persistent.

[242] À l’automne, les pensées suicidaires deviennent de plus en plus envahissantes et Bissonnette se persuade qu’il doit passer à l’acte. Il planifie d’abord un premier événement qui devra avoir lieu dans un grand centre d’achats, le 26 novembre 159 .

[243] Le jour venu, le délinquant demeure très ambivalent. Il se dit finalement qu’il doit agir, sans quoi les policiers viendront saisir ses armes. Après avoir bu du vin pour se calmer, il se rend en voiture au centre commercial, muni de deux pistolets, de munitions (50 balles de calibre 9mm) et de son ordinateur portable. Il s’immobilise dans le stationnement souterrain du centre d’achats et charge ses armes à feu, en se demandant pour quelle raison il agit ainsi. Il aperçoit alors une caméra de surveillance et se convainc d’avoir été filmé pendant qu’il manipulait ses pistolets. Son anxiété augmente et il quitte les lieux 160 .

[244] Quelques jours plus tard, Bissonnette se répète sans cesse qu’il a manqué son opportunité. Il songe à se suicider chez lui et conserve constamment en sa possession un couteau qui lui permettra de se tuer si on lui retire ses armes à feu 161 .

[245] En décembre 2016 et janvier 2017, les préoccupations du délinquant s’orientent davantage vers le terrorisme. L’expert Allard rapporte, notamment les paroles suivantes de Bissonnette : « J’avais réussi à me convaincre qu’à la mosquée, c’est toute des fanatiques [ … ] c’est là qu’ils prêchent leur religion intolérante. » 162 Selon le Dr Allard, le terrorisme sert ainsi de justification à l’accusé et permet à ce dernier de rationaliser son geste. En entrevue, le détenu lui mentionne d’ailleurs qu’il y avait « certainement un tueur, un radical dans ça » et que, par ses gestes, il aurait fait du « bien » 163 .

[246] Au début du mois de janvier 2017, l’état d’anxiété d’Alexandre Bissonnette devient à ce point culminant qu’un médecin lui attribue un arrêt de travail jusqu’au 30 du même mois, et change sa médication pour du « Paxil ».

[247] Dans les jours qui suivent, l’accusé consulte sur Internet de nombreux sites traitant du suicide et des tueries de masse. À propos de cette période, il déclarera au Dr

158 Id.

159 Id., p. 21.

160 Id.

161 Id.

162 Id., p. 22.

163 Id.

PAGE : 44

Allard : « J’me disais que moi aussi fallait que je fasse de quoi. » 164 En d’autres termes, l’option du suicide seul n’était plus envisageable, le scénario « homicide-suicide » occupant désormais tout son esprit.

[248] Outre l’alcool, qui a « contribué à augmenter son impulsivité, à diminuer ses inhibitions et altérer son jugement » 165 , le témoin expert identifie deux autres facteurs ayant précipité les événements du 29 janvier.

[249] D’abord, monsieur Bissonnette devait retourner au travail le lendemain, 30 janvier 166 . Or, il était convaincu que la police l’arrêterait alors et que la mosquée représentait sa dernière chance d’accomplir un geste d’éclat.

[250] De plus, l’accusé a cru qu’une personne inconnue l’avait aperçu avec ses armes alors qu’il était stationné à proximité de la mosquée. Il pensa alors que cet individu connaissait les raisons de sa présence sur les lieux et alerterait immédiatement les policiers. Bissonnette dira au Dr Allard : « J’avais pu de porte de sortie. Je me suis dit « Go! » » 167 .

[251] Le psychiatre Allard insiste : « Il ne faut pas écarter le fait qu’en date du 29 janvier 2017, monsieur Bissonnette souffrait d’un trouble anxieux sévère auquel s’était ajouté un tableau dépressif [ … ] Ce tableau s’est compliqué d’intentions suicidaires qui malheureusement, ont évolué vers un scénario homicide-suicide. » 168

[252] Elle ne croit donc pas que le détenu ait simulé de symptômes lors de son appel 911 et son interrogatoire vidéo. Sa panique était, fait-elle observer, facilement perceptible.

[253] L’expert considère qu’Alexandre Bissonnette souffre toujours, en date des présentes, d’un trouble anxieux non-spécifié, de troubles obsessionnels compulsifs et d’hypocondrie. Il n’est pas un menteur pathologique et ne lui a jamais fait part de symptôme psychotique lors de l’une ou l’autre de leurs deux rencontres. Le fait qu’il en ait simulé à l’hiver 2017 s’explique par un souci de préserver son image auprès de ses parents 169 . Il est par ailleurs possible, comme le prétend le délinquant, que celui-ci ait bu une bouteille complète de saké le jour des événements, et ce, sans que son père ne note chez lui d’indice de consommation et bien que son comportement au dépanneur dans les minutes précédant le drame apparaisse tout à fait normal. Il importe de garder à l’esprit qu’Alexandre Bissonnette consomme régulièrement de l’alcool et a très bien pu développer un niveau élevé de tolérance à cette substance.

164 Id., p. 21.

165 Id., p. 39.

166 Id.

167 Id., p. 23.

168 Id., p. 39-40.

169 Id., p. 39.

PAGE : 45

[254] Tout comme ses collègues Faucher et Lamontagne, l’expert Allard conclut que l’accusé n’est pas psychopathe 170 . Il est capable d’empathie envers ses parents et son frère et a déjà cheminé depuis le 29 janvier 2017. Il est apte, dans une certaine mesure, à percevoir la souffrance des victimes et pourra progresser davantage lorsqu’il purgera sa peine. Ses plaidoyers de culpabilité démontrent déjà qu’il est capable de penser aux autres, et principalement à sa famille.

[255] Par ailleurs, le délinquant ne minimise ni le trouble mental dont il souffre ni l’impact que sa consommation d’alcool a exercé sur ces malheureux événements. Ses idées suicidaires demeurent latentes. Il reconnaît avoir besoin d’aide.

[256] Monsieur Bissonnette représente un risque de récidive « modéré » qui évoluera, dans un sens ou dans l’autre, au cours des prochaines années. Il demeure difficile de jauger sa dangerosité à long terme. Certains facteurs de risque pourront évoluer avec le temps (comme l’usage de l’alcool, la stabilisation de son état mental et la gestion de ses émotions), d’autres non. L’évaluation du risque est d’autant plus compliquée que le détenu ne pourra certainement pas bénéficier d’une libération conditionnelle avant 25 ans. Selon le Dr Allard, il n’en a pas moins le potentiel requis pour se réhabiliter. Elle mentionne : « Changer une personne est un gros contrat, mais la souffrance et le fait de réaliser celle qu’on a causée est un puissant moteur. »

[257] L’expert termine en rappelant que les Services correctionnels jouissent de plusieurs ressources et qu’il incombe à Bissonnette d’en faire bon usage pour se réhabiliter. L’espoir demeure, ajoute-t-elle, un prérequis essentiel à toute volonté de changement.

C) La contre-preuve

[258] En contre-preuve, le Ministère public a fait entendre le Dr Gilles Chamberland, dont l’expertise en psychiatrie légale a également été reconnue par le Tribunal.

[259] Psychiatre depuis juin 1995, le Dr Chamberland a obtenu son diplôme de surspécialité au mois d’octobre 2013 171 .

[260] L’expert de la Poursuite a rencontré Alexandre Bissonnette le 25 avril 2017. Cette entrevue ne lui a pas apporté d’éléments nouveaux. Le Dr Chamberland n’a pu prendre connaissance de la totalité de la preuve, mais assure en maîtriser les éléments pertinents.

[261] De son propre aveu, les trois expertises produites en défense sont « impeccables », ayant été réalisées dans les règles de l’art. Il convient toutefois de rappeler qu’elles ne révèlent qu’un « point de vue ».

170 Id., p. 42. 171 Pièce S-72 : curriculum vitae du Dr Gilles Chamberland.

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[262]

récidive, mais plutôt les risques de récidive en semblable matière.

À son avis, la principale question ne devrait pas être de connaître les risques de

[263] Le psychiatre Chamberland explique que les expertises du psychologue Lamontagne et des psychiatres Faucher et Allard correspondent à une « photographie » de l’état mental actuel d’Alexandre Bissonnette. Or, il est délicat de prédire la manière dont évoluera le sujet au cours des 25 prochaines années. Les facteurs positifs notés chez l’accusé pourraient favoriser ou compromettre sa réhabilitation. Par exemple, l’intelligence du délinquant pourrait lui permettre de détecter quoi dire aux intervenants pour projeter une image favorable, et ce, d’autant plus qu’il admet être bon comédien et stratège.

[264] Idéalement, il serait important de connaître les raisons pour lesquelles l’accusé se sent abandonné et doit composer avec des idées suicidaires récurrentes, une assuétude à l’alcool et semblable fusion avec ses parents. Malheureusement, aucune réponse n’a été fournie à cet égard.

[265] Le Dr Chamberland est particulièrement frappé par la structure « limite » de la personnalité de l’accusé. Bien que le psychologue Lamontagne réfère à des éléments narcissiques, antisociaux et limites correspondant au « Groupe B », Bissonnette se qualifie dans plus d’une catégorie de personnalité.

[266] Il souffre, notamment d’un trouble de personnalité limite et a une propension à « simuler », bien qu’on ne puisse conclure, faute d’éléments suffisants, à un trouble de personnalité antisociale. Il présente également, comme le soulignent les Dr Faucher et Allard, un « trouble de l’usage d’alcool » correspondant à l’ancien diagnostic « d’abus ».

[267] L’expert de la Poursuite croit qu’Alexandre Bissonnette voulait véritablement se suicider. Il s’était d’ailleurs fixé, à quelques reprises, des dates limites pour matérialiser son intention. Suite à certaines lectures sur des tueries de masse, il s’est métamorphosé en agresseur. Sa quête de reconnaissance et son désir d’avoir droit de vie ou de mort sur autrui traduisent un narcissisme certain. Au fil du temps, cette convoitise s’est orientée vers les armes à feu, tout autre sujet perdant de son intérêt.

[268] À l’automne 2016, le délinquant décide de mettre fin à ses jours au plus tard le 1 er décembre suivant, date de son 27 ième anniversaire. Dans cette perspective, il se rend au centre commercial susmentionné le 26 novembre pour abattre des gens au hasard, mais échoue dans sa tentative. Déçu de lui-même, il craint de perdre ses armes à feu. La pression monte. Il en vient à croire que son crime sera acceptable. Il se rassure par le fait qu’il doit se suicider suite à sa commission. Lorsque les événements prennent une tournure différente, il est pris au dépourvu.

[269] Tout comme le psychiatre Allard, le Dr Chamberland estime que Bissonnette ne s’est pas suicidé en raison, chez lui, d’une soudaine baisse d’adrénaline suite à l’attentat. De surcroît, sa personnalité limite l’amène à craindre l’abandon, dont la mort

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représente la manifestation la plus extrême. Cette forme d’ambivalence se retrouve beaucoup chez les patients affichant une personnalité limite.

[270] Pour le Dr Chamberland, la consommation d’alcool n’a pas joué un rôle significatif dans cette affaire. Il définit les moteurs du passage à l’acte comme étant la quête de reconnaissance, la vengeance (qui n’est pas le lot des narcissiques, mais plutôt des personnalités limites), un sentiment de puissance et le racisme.

[271] Pour l’expert du Ministère public, le crime d’Alexandre Bissonnette est « totalement empreint de racisme ». Il ne constitue cependant pas un acte de terrorisme. À cet égard, le témoin explique que l’accusé a perpétré cette tuerie pour ses propres fins personnelles et non pour une cause ou une idéologie.

[272] Comme l’ont déjà précisé les Dr Faucher et Allard, il est très difficile d’évaluer le potentiel de réhabilitation de l’accusé, surtout à long terme. Certains éléments jouent en sa faveur telles son intelligence, l’accessibilité à de bons programmes de réhabilitation et une certaine manifestation d’ouverture. En revanche, d’autres éléments sont susceptibles de compromettre un cheminement positif, à savoir sa rigidité, une faible remise en question et le fait qu’il ait déjà préféré des tentatives de suicide à des possibilités de thérapie. Le Dr Chamberland mentionne :

« Ça prend du temps pour développer de l’empathie et se remettre en question. La Défense a utilisé de bons outils, mais ceux-ci ont leur limite. On ne devrait pas s’inquiéter qu’il commette éventuellement des vols, des méfaits, etc., mais plutôt des homicides [ ] On ne sait pas quel chemin l’accusé va prendre. Je crois qu’il n’y a pas moyen de le savoir. Les personnalités limites peuvent s’essouffler avec le temps. Par contre, d’autres deviennent plus aiguës. [ ] De manière générale, les personnalités narcissiques et les personnalités limites sont toutes deux difficiles à traiter. »

[273] Quant à la prétention qu’une certaine forme d’espoir soit essentielle à toute volonté de changement, le psychiatre Chamberland fait remarquer que « l’espoir de sortir dans 25 ans ne suffira pas ». Alexandre Bissonnette doit d’abord et avant tout entreprendre une thérapie pour mieux vivre son incarcération.

III- PRÉTENTIONS DES PARTIES

A) Le Ministère public

[274] La Couronne plaide que les crimes commis par Alexandre Bissonnette sont d’une gravité sans précédent dans l’histoire judiciaire canadienne. Ils ont été à la fois longuement prémédités, planifiés et perpétrés avec détermination et sans froid, dans un lieu de culte.

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[275] Motivé par une haine et des préjugés à l’égard des musulmans, Bissonnette a causé la mort de six de ses semblables et en a blessé cinq autres par balles. De surcroît, la quarantaine de survivants de cette tragédie doit désormais composer avec d’importantes séquelles psychologiques.

[276] Le Ministère public souligne que non seulement les membres de la communauté musulmane, mais également l’ensemble de la population canadienne conservent d’importantes « cicatrices » de ce triste événement.

[277] Bien qu’il ait reconnu sa culpabilité et n’ait aucun antécédent judiciaire, Alexandre Bissonnette n’est pas digne de confiance. Il a démontré, avant et après le drame, sa propension à mentir. Il s’agit d’un individu narcissique qui, de l’avis de tous les experts, ne jouit que d’une capacité d’empathie très limitée. De fait, il ne se préoccupe des répercussions de son crime que pour lui-même et les membres de sa famille.

[278] En l’espèce, les objectifs de dénonciation et de dissuasion doivent être priorisés. La peine infligée doit refléter adéquatement la culpabilité morale du contrevenant. Le meurtre au premier degré constitue l’infraction la plus grave en droit criminel canadien. Or, en l’espèce, Alexandre Bissonnette confesse sa responsabilité pour six crimes du genre, commis au surplus avec une arme à feu.

[279] Il n’existe, dans notre jurisprudence, aucun cas visant plus de trois meurtres et où le facteur aggravant énoncé au paragraphe 718.2(a) i) C.cr. entre en ligne de compte. L’importance du principe de l’harmonisation des peines s’en trouve inévitablement amoindrie.

[280] Compte tenu de ce qui précède, le Tribunal doit, de l’avis de la Poursuite, recourir au pouvoir discrétionnaire lui étant conféré par l’article 745.51 C.cr. et ordonner que les périodes d’inadmissibilité à la libération conditionnelle pour chaque condamnation pour meurtre soient purgées consécutivement.

[281] Ainsi, la Couronne suggère au soussigné d’imposer à l’accusé, pour chacun des six premiers chefs d’accusation, une peine d’emprisonnement à perpétuité assortie d’une éligibilité à la libération conditionnelle subordonnée à l’accomplissement d’au moins 25 ans de la peine. Ces six périodes d’inadmissibilité devraient être purgées consécutivement de manière à ce qu’Alexandre Bissonnette ne devienne admissible à une libération conditionnelle qu’après avoir purgé 150 années d’incarcération.

[282]

la Couronne suggère l’imposition d’une peine d’emprisonnement à perpétuité.

Sur les six derniers chefs d’accusation, reliés aux crimes de tentative de meurtre,

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B) La Défense

[283] D’entrée de jeu, la Défense conteste la constitutionnalité de l’article 745.51 C.cr. et soumet que cette disposition législative porte atteinte aux droits garantis par les articles 12 et 7 de la Charte canadienne des droits et libertés. Ces violations, ajoute-t- elle, ne sont aucunement justifiables en vertu de l’article 1 de la Charte.

[284] Toute période d’inadmissibilité à une libération conditionnelle égale ou supérieure à 50 ans contrevient à la norme constitutionnelle énoncée à l’article 12. Par voie de conséquence, la suggestion du Ministère public d’imposer à l’accusé une période d’inéligibilité de 150 ans déconsidère l’administration de la justice et va à l’encontre de la dignité humaine.

[285] Les valeurs fondamentales canadiennes protègent la réhabilitation des délinquants et prémunissent ces derniers contre l’imposition d’une peine d’incarcération annihilant toute possibilité de réinsertion sociale.

[286] Nier toute possibilité raisonnable de mise en liberté sous conditions va à l’encontre de la dignité humaine. Pareille approche contrevient aux principes fondamentaux sur lesquels est fondée notre démocratie. Les Canadiens ne peuvent que considérer odieuse et intolérable une peine découlant d’un tel raisonnement.

[287] L’article 745.51 C.cr. limite indûment la discrétion du Tribunal puisqu’il ne permet, dans les cas de meurtres au premier degré, que le cumul de périodes de 25 années, ce qui est exagérément disproportionné dans tous les cas. Cette disposition comporte donc une part d’arbitraire puisqu’elle prive le juge de considérer l’ensemble des principes énoncés aux articles 718 et suivants du Code criminel dans l’élaboration d’une peine juste et convenable. Un tribunal chargé d’imposer une peine pour plusieurs meurtres au premier degré et qui considère que les circonstances nécessitent une période d’inadmissibilité supérieure à 25 années se voit, par l’effet de cette disposition, dans l’obligation d’imposer une peine exagérément disproportionnée, n’ayant plus la possibilité d’imposer une peine autre qu’une peine perpétuelle qui serait incompressible en fait et en droit.

[288] En l’espèce, dans l’éventualité où le Tribunal choisirait d’imposer des peines d’inadmissibilité consécutives, Alexandre Bissonnette aurait, dans le meilleur des scénarios, 77 ans au moment de son éligibilité. Compte tenu de son espérance de vie, il est illusoire de croire qu’il pourrait retrouver sa liberté sous conditions avant la fin de sa vie naturelle, sauf pour des motifs humanitaires. Une période d’emprisonnement à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant 50 ans ou plus constitue une peine incompressible en fait et en droit et contrevient à la dignité humaine.

[289] Semblable peine doit être que qualifiée de « cruelle et inusitée », au sens de l’article 12 de la Charte.

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[290] L’accusé soumet également que l’article 745.51 C.cr. enfreint l’article 7 de la Charte en contrevenant plus particulièrement à ses droits à la liberté et à la sécurité, en contravention avec les principes de justice fondamentale.

[291] D’abord, l’emprisonnement est acceptable s’il poursuit des fins pénologiques. Si un délinquant remplit, en purgeant sa peine, tous les buts pénologiques propres à sa situation, mais qu’il ne peut bénéficier d’une libération conditionnelle, sa détention devient arbitraire.

[292] L’article entrepris est également arbitraire dans son application, le juge étant dans l’impossibilité d’infliger une période d’inadmissibilité supérieure à 25 ans, mais inférieure à 50, ce qui ne lui permet guère d’atteindre les objectifs de la loi.

[293] Deuxièmement, il n’est pas nécessaire de cumuler des périodes d’inadmissibilité de 25 années pour protéger le public et dissuader les délinquants. L’article 745.51 C.cr. a donc une portée excessive en ce qu’il restreint les droits à la sécurité et à la liberté beaucoup plus que ce qui s’avère nécessaire à l’atteinte des objectifs législatifs.

Troisièmement, et pour les motifs déjà énoncés en lien avec l’article 12, l’article

745.51 C.cr. restreint les droits garantis d’une façon totalement disproportionnée à ses objectifs.

[294]

[295] Finalement, l’espoir a toujours été reconnu comme une dimension importante de la peine garantissant la dignité humaine. Il « transcende » les principes de détermination de la peine. Un détenu devrait toujours conserver l’espoir que sa détention prendra fin s’il accomplit l’ensemble des objectifs pénologiques de sa peine. Toute peine d’incarcération dépourvue de semblables objectifs devient insensée. Une peine d’incarcération sans espoir de mise en liberté sous conditions est une expression de la loi du talion et ne poursuit qu’un but vengeur. Elle équivaut à une peine de mort par incarcération.

[296]

Charte.

Pour ces motifs, l’article 745.51 C.cr. contrevient également à l’article 7 de la

[297] Les violations susmentionnées ne peuvent se justifier en regard de l’article premier de la Charte. La discrétion prévue à l’article 745.51 du Code criminel ne permet pas d’atteindre les objectifs de la loi et est donc dépourvue de lien rationnel. En outre, cette disposition ne satisfait pas aux critères de l’atteinte minimale. Il n’existe finalement aucune proportionnalité entre les effets de la mesure restreignant les droits et libertés garantis par la Charte et l’objectif poursuivi par le législateur.

[298] En somme, l’accusé soutient que l’article 745.51 C.cr. contrevient aux articles 7 et 12 de la Charte et qu’il doit être invalidé par le biais de l’article 52 de cette dernière. En conséquence, les périodes de 25 ans d’inéligibilité à toute libération conditionnelle prononcées sur les six premiers chefs d’accusation devraient être purgées de façon concurrente.

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[299] Dans l’éventualité où le soussigné devait confirmer la validité constitutionnelle de l’article 745.51 C.cr., Alexandre Bissonnette plaide que le Tribunal devrait néanmoins user de son pouvoir discrétionnaire pour ordonner que les périodes d’inadmissibilité à la libération conditionnelle pour chaque condamnation pour meurtre au premier degré soient purgées de manière concurrente.

[300] La Défense admet la gravité du crime et l’importance de ses conséquences pour les victimes, leurs proches et la société en général. Elle rappelle, à juste titre, que la notion de châtiment exclut toute idée de vengeance.

[301] Compte tenu des troubles mentaux dont il souffre, la culpabilité morale d’Alexandre Bissonnette est moindre que ce que la preuve du Ministère public suggère. Pour cette même raison, l’importance des objectifs de dénonciation et de dissuasion doit être relativisée.

[302] L’accusé est un individu sans antécédent judiciaire. Le Tribunal ne devrait donc pas s’affranchir de l’objectif de réhabilitation.

[303] Les remords du justiciable sont sincères et il a, depuis la commission de ses actes, offert une excellente collaboration aux autorités policières et judiciaires.

[304] Le crime ne résulte pas de préjugés raciaux, mais représente plutôt l’expression d’une souffrance intérieure. Il ne révèle pas davantage un haut degré de préméditation.

[305] Jamais l’accusé n’a-t-il prétendu avoir perdu contact avec la réalité en raison de sa consommation d’alcool. Il importe, cependant, de tenir compte de l’effet désinhibant de cette substance dans l’évaluation de la peine.

[306]

Il ne cherche aucunement à minimiser ses gestes ni à se déresponsabiliser.

Les excuses présentées par Alexandre Bissonnette à la Cour sont authentiques.

[307] Les experts Lamontagne, Faucher et Allard conviennent que le sujet ne présente « aucune personnalité antisociale ou psychopathique » et que sa réhabilitation, bien que partielle, est déjà amorcée par le biais d’une certaine prise de conscience.

[308] Les experts de la Défense sont également d’opinion que le risque de récidive présenté par monsieur Bissonnette à court ou moyen terme doit être qualifié de « modéré ».

[309] Les considérations qui précèdent militent en faveur d’une période totale d’inadmissibilité à libération conditionnelle de 25 ans.

[310] Quant aux six condamnations pour tentative de meurtre, les procureurs de l’accusé reconnaissent qu’elles devraient valoir à leur auteur une peine d’emprisonnement à perpétuité.

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C) La Mise en cause

[311] La Procureure générale du Québec soumet que l’accusé n’a pas démontré que l’article 745.51 C.cr. contrevient à l’article 12 de la Charte. Qui plus est, Alexandre Bissonnette n’aurait soulevé aucun argument suggérant que la disposition entreprise serait cruelle et inusitée à son égard.

[312] Le pouvoir discrétionnaire attribué au juge d’ordonner ou non des périodes d’inadmissibilité à la libération conditionnelle consécutives rend pratiquement illusoire la possibilité que la disposition attaquée contrevienne à l’article 12.

[313] Bien qu’il soit possible pour le poursuivant de demander que les périodes d’inadmissibilité soient purgées de manière consécutive, il appartient au juge, en dernier ressort, d’établir une peine proportionnée.

[314] Les principes et objectifs de détermination d’une peine juste, énoncés aux articles 718 et suivants du Code criminel, y compris le principe fondamental de la proportionnalité, ne bénéficient pas d’une protection constitutionnelle. Le législateur peut les modifier ou abroger à son gré, à condition de ne pas dicter l’imposition d’une peine exagérément disproportionnée.

[315] Un juge qui déterminerait que le cumul des périodes d’inadmissibilité dépasse le niveau de culpabilité global d’un délinquant devrait alors retenir une période d’inadmissibilité moindre, conformément aux dispositions pertinentes.

[316] La Mise en cause rappelle qu’il incombe à l’accusé de démontrer que la peine est « cruelle et inusitée », c’est-à-dire excessive au point de ne pas être compatible avec la dignité humaine et si disproportionnée que les Canadiens la considèreraient odieuse et intolérable. Ce critère est à la fois strict et exigeant.

[317] L’article 745.51 C.cr. ne contrevient pas, dans le cas d’Alexandre Bissonnette, à la protection offerte par l’article 12 de la Charte. La gravité objective des crimes commis est indéniable, eu égard à leur nombre et à leur nature. Ces actes étaient prémédités et visaient délibérément des membres de la communauté musulmane de Québec. Ils ont entraîné des conséquences « extrêmement terribles » pour les victimes, leur famille et leurs proches.

[318] Malgré ce qui précède, le Tribunal conserve toute la latitude requise pour ordonner ou non le cumul des six périodes d’inadmissibilité. L’accusé aura toujours l’opportunité de porter cette décision en appel. De plus, la possibilité pour lui de bénéficier éventuellement de la prérogative royale de clémence subsistera malgré l’imposition de périodes d’inadmissibilité consécutives.

[319] Les objectifs poursuivis par l’article 745.51 du Code criminel et le fait que le juge du procès conserve son pouvoir discrétionnaire d’ordonner ou non que les périodes

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d’inadmissibilité soient purgées consécutivement l’emportent sur les effets préjudiciables pouvant découler de la disposition précitée.

[320] L’hypothèse présentée à titre de situation raisonnablement prévisible ne démontre pas davantage que la disposition contestée contrevient à l’article 12. Malgré que le contrevenant hypothétique soit d’origine autochtone, ce scénario ne se distingue pas sensiblement du cas d’espèce.

[321] La Procureure générale du Québec reconnaît que l’application de l’article 745.51 C.cr. génère une atteinte à l’un des droits protégés par l’article 7 de la Charte, soit le droit à la liberté.

[322]

La disposition en cause ne saurait pour autant être qualifiée d’arbitraire.

[323]

Les prétentions de l’accusé reposent sur une conception erronée du principe de

justice fondamentale protégeant contre les mesures étatiques arbitraires et visent

manifestement à remettre en cause l’opportunité législative d’adopter la mesure entreprise.

[324] La Mise en cause plaide qu’il appartenait à l’accusé de démontrer, par prépondérance de preuve, l’absence de lien rationnel entre les objectifs poursuivis par l’article 745.51 C.cr. et ses effets. Or, une absence de lien scientifique ne constitue pas une preuve d’inexistence du lien rationnel.

[325] Le fait que le juge chargé de déterminer la peine puisse décréter que les périodes d’inadmissibilité à la libération conditionnelle soient purgées consécutivement est rationnellement lié à l’objectif de la protection du public. Il importe de rappeler qu’il devra tenir compte des critères énoncés au paragraphe 745.51(1) C.cr. et des autres principes applicables en matière de détermination de la peine

[326] Bien que l’article 745.51 puisse prêter flanc à la critique sur le plan de la politique judiciaire, il évoque un choix du législateur. Le recours à la Charte canadienne ne peut avoir pour but de remettre en cause le bien-fondé, l’opportunité ou la sagesse d’une disposition législative.

[327] De surcroît, l’article 745.51 C.cr. n’est pas une mesure de portée excessive. Le juge doit tenir compte des critères énoncés au paragraphe 745.51(1) du Code criminel et des autres principes applicables en matière de détermination de la peine.

[328] Troisièmement, il est faux de prétendre que la disposition entreprise est totalement disproportionnée, et ce, pour les motifs déjà exposés en lien avec l’article

12.

[329] Le principe de « la protection de l’espoir » ne constitue pas un principe de justice fondamentale. Il n’existe aucune preuve, en droit canadien, de l’existence d’un tel précepte juridique. Même si tel était le cas, l’accusé n’a pas démontré de consensus

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substantiel sur le fait que ce principe est essentiel au bon fonctionnement du système de justice.

[330] Les principes et objectifs de détermination d’une peine juste, énoncés aux articles 718 et suivants du Code criminel (incluant le principe fondamental de proportionnalité) ne bénéficient pas de la protection constitutionnelle.

[331] En dernier lieu, on ne peut identifier la portée juridique réelle d’un principe de la « protection de l’espoir », ce qui entraîne un risque considérable de décisions contradictoires.

[332] Même si le Tribunal devait conclure que l’article 745.51 C.cr. contrevient à l’un ou l’autre des articles 7 et 12 de la Charte, ou à ces deux dispositions, semblable violation serait justifiable en vertu de l’article premier de la Charte.

[333] Dans un premier temps, l’accusé reconnaît que l’objectif poursuivi par le législateur en adoptant cette disposition était à la fois réel et urgent.

[334] Pour les motifs précités, l’existence d’un lien rationnel a été établie. Il est en effet raisonnable de supposer que la restriction apportée par l’article 745.51 C.cr. puisse contribuer à la réalisation de l’objectif.

[335] La Procureure générale rappelle également que le critère de l’atteinte minimale ne requiert pas la démonstration que le Parlement a choisi le moyen le moins attentatoire pour réaliser ses objectifs. En l’espèce, l’atteinte au droit est raisonnablement minimale en ce que le moyen retenu se situe à l’intérieur d’une gamme de mesures raisonnables permettant l’atteinte de l’objectif. Le juge du procès conserve en effet le pouvoir discrétionnaire d’ordonner ou non le cumul des périodes d’inadmissibilité.

[336] Finalement, les effets préjudiciables causés par l’article 745.51 C.cr. sur les droits compromis sont proportionnels aux effets bénéfiques de la mesure quant aux objectifs poursuivis, à savoir dénoncer la commission des gestes les plus graves prévus au Code criminel et pour lesquels la peine doit refléter la réprobation de la société.

IV- LE DROIT APPLICABLE

1) CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

[337] Parmi les différents champs du droit criminel, le processus et les principes directeurs gouvernant l’imposition de la peine demeurent, sans l’ombre d’un doute, les plus méconnus et sujets à la critique.

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[338] Pour un juge d’instance, il n’existe vraisemblablement pas de fonction plus difficile et moralement exigeante que celle de déterminer une sentence ou, en d’autres termes, le degré d’affliction qu’il infligera à un accusé.

[339]

écrivent :

Traitant de cette tâche complexe, mais nécessaire, les auteurs Roberts et Cole

[ ] the sentencing decision is one of the most difficult facing a judge, for two principal reasons. First, the consequences are high : the sentence may result in the deprivation of a person’s liberty for a substantial period of time. And second, there are many conflicting pressures upon the sentencing judge. 172

[340] La détermination de la peine constitue un processus individualisé, dans le cadre duquel le juge du procès dispose d’un pouvoir discrétionnaire considérable pour décider de la sentence appropriée 173 . L’adaptation aux circonstances particulières de l’espèce représente donc l’idée maîtresse de cette démarche 174 .

[341] Le tribunal d’instance doit, dans un premier temps, cibler l’objectif prééminent de la peine. Cette dernière vise-t-elle, d’abord et avant tout, l’attribution d’un juste dû? Cherche-t-elle à dissuader d’autres individus de se livrer à la commission de crimes semblables? A-t-elle plutôt comme fin prédominante de protéger la communauté en isolant le délinquant? Doit-elle, au contraire, prioritairement favoriser sa réinsertion sociale? Convient-il de poursuivre à la fois deux ou plusieurs des buts précités? 175

[342]

fonction de l’infraction commise et de la personnalité de l’accusé.

Cette tâche devient d’autant plus ardue que la considération première variera en

[343] Dans la présente affaire, la Couronne demande que les périodes d’inéligibilité à toute libération conditionnelle soient purgées de façon consécutive, de manière à ce qu’Alexandre Bissonnette ne devienne admissible à une remise en liberté sous conditions qu’à l’âge 177 ans.

[344] Le pouvoir du Tribunal de retarder l’admissibilité de l’accusé à la libération conditionnelle fait partie intégrante du processus de détermination de la peine 176 . À cet égard, l’honorable juge LeBel de la Cour suprême du Canada mentionnait :

« L’augmentation du temps d’épreuve peut constituer un élément important de la peine. Une telle sanction peut avoir pour effet d’écarter presque entièrement

172 Julian V. ROBERTS et David P. COLE, Making Sense of Sentencing, University of Toronto Press, Toronto Buffalo London, 1999, p. 4.

173 R. c. Proulx, [2000] 1 R.C.S. 61, par. 82; R. c. Johnson, [2003] 2 R.C.S. 357, par. 22.

174 Benjamin L. BERGER, Sentencing and the Salience of Pain and Hope, (2015) 70 S.C.L.R. (2 d ) 337, par. 15. 175 David ORMEROD, Smith and Hogan’s Criminal Law, 13 e éd., Oxford University Press, 2011, p. 38.

176 R. c. Zinck, [2003] 1 R.C.S. 41, par. 23.

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tout espoir du délinquant de sortir de manière anticipée des quatre murs de l’établissement pénal et de bénéficier des droits et avantages que comporte cette mesure. En ce sens, elle introduit dans le processus de détermination de la peine non seulement un élément de conformité, mais aussi une certaine mesure de sévérité. » 177

[345] Comme le rappelle le professeur Benjamin Berger, le juge d’instance devra notamment prendre en considération les épreuves déjà traversées par le délinquant au moment de prononcer la sentence. Ces dernières découleront non seulement du quantum de la peine, mais également des caractéristiques propres à l’individu 178 .

[346] En outre, le Tribunal devra constamment garder à l’esprit les valeurs incontournables de la Charte canadienne des droits et libertés. À cet égard, la Cour suprême rappelle, sous la plume de l’honorable juge LeBel :

« [ ] le régime de détermination de la peine applicable en droit canadien doit être mis en œuvre dans le respect du cadre établi par la Charte, et non indépendamment de celui-ci. Les peines prononcées par les tribunaux sont toujours susceptibles de contrôle au regard de la Constitution. Une peine ne saurait être « juste » si elle ne respecte pas les valeurs fondamentales consacrées par la Charte. [ ]

[ ]

Une telle approche est compatible avec le rôle communicationnel du prononcé des peines. Une peine proportionnée exprime, dans une certaine mesure, les valeurs et les préoccupations légitimes que partagent les Canadiens. Comme l’a dit le juge en chef Lamer dans M.(C.A.) :

Notre droit criminel est également un système de valeurs. La peine qui exprime la réprobation de la société est uniquement le moyen par lequel ces valeurs sont communiquées. En résumé, en plus d'attacher des conséquences négatives aux comportements indésirables, les peines infligées par les tribunaux devraient également être infligées d’une manière

propre

gamme

fondamentale des valeurs communes que partagent l’ensemble des Canadiens et des Canadiennes et qui sont exprimées par le