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Langue française

La spécificité du terme scientifique et technique


Louis Guilbert

Citer ce document / Cite this document :

Guilbert Louis. La spécificité du terme scientifique et technique. In: Langue française, n°17, 1973. Les vocabulaires techniques
et scientifiques. pp. 5-17;

doi : https://doi.org/10.3406/lfr.1973.5617

https://www.persee.fr/doc/lfr_0023-8368_1973_num_17_1_5617

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Louis Guilbert, Paris-X, Nanterre et Centre de Recherche sur la
néologie lexicale (ERA 353).

LA SPÉCIFICITÉ DU TERME SCIENTIFIQUE


ET TECHNIQUE

1. La relation entre le lexique général et les vocabulaires


scientifiques et techniques.

1.1. La reconnaissance d'un mode de fonctionnement spécifique aux


termes scientifiques et techniques à l'intérieur du lexique général de la
langue repose sur une opposition globale entre le lexique général
présentant une certaine unité et un ou des vocabulaires scientifiques et
techniques eux-mêmes définis par un certain nombre de traits communs.
Une telle partition a des fondements historiques : l'Académie
française, en effet, a rejeté de son dictionnaire les termes des arts et des
sciences dont Thomas Corneille a fait la matière d'un dictionnaire
spécial (1694). Cette décision reflétait l'idéologie dominante dans la société
monarchique; il y avait d'une part le langage de la cour et des écrivains
bien en cour, « la plus saine partie des auteurs de ce temps » selon Vau-
gelas, d'autre part le langage des métiers et des sciences qui ne relevait
pas de la culture de « l'honnête homme ». Cette conception du lexique,
déjà contestée par Furetière à la fin du xvne siècle, est
fondamentalement repoussée par les encyclopédistes du xvnie siècle : « La langue
d'un peuple, écrit Diderot dans l'article Encyclopédie, donne son
vocabulaire et le vocabulaire est une table assez fidèle de toutes les
connaissances de ce peuple; sur la seule comparaison du vocabulaire d'une nation
en différents temps, on se formerait une idée de ses progrès. Chaque
science a son nom; chaque notion dans la science a le sien; tout ce qui
est dans la Nature est désigné, ainsi que tout ce qu'on a inventé dans les
arts et les phénomènes et les manœuvres et les instruments » (in Que-
mada, Les dictionnaires du français moderne, p. 171). Depuis s'est
instaurée une tradition lexicographique qui oscille entre l'inclusion des termes
scientifiques et techniques et leur exclusion à des degrés divers, selon
que le dictionnaire général qui tend à une description globale du lexique
relève du modèle encyclopédique ou du modèle « dictionnaire de langue »,
cependant que les dictionnaires propres à chaque activité scientifique ou
technique ont proliféré. Ces données socio-historiques nous amènent à
tenter de reconnaître quelles sont les relations sur le plan linguistique
entre les mots du lexique général et les termes dits scientifiques et
techniques.
1.2. Un premier critère peut-il être fourni par l'opposition entre
l'unicité du lexique général et la pluralité des vocabulaires techniques? Cette
partition impliquerait l'homogénéité du lexique dit général ou commun.
Or, il existe des niveaux de langue selon lesquels se répartissent les
vocables; soldat et trouffion, élève et potache s'appliquent au même
réfèrent mais ne s'emploient pas dans les mêmes situations. On ne saurait,
non plus, assurer l'homogénéité du lexique général en l'épurant des
vocables dits familiers : car il est indéniable que tous les individus de la
communauté linguistique française peuvent être amenés à employer l'un
ou l'autre des termes synonymes selon la situation de communication.
Dans le domaine du lexique scientifique et technique, il existe autant de
vocabulaires particuliers qu'il y a de domaines de la connaissance
scientifique et technique. La pluralité apparaît dans les dictionnaires de type
encyclopédique où les termes sont classés selon des rubriques spécifiques.
On en compte 711 pour les sciences humaines et 529 pour les sciences
exactes dans le Grand Larousse encyclopédique. Il semblerait par contre
que, dans chaque vocabulaire particulier, la référence à un objet ou un
concept puisse être obtenue par l'intermédiaire d'un seul terme. Ce serait
même, à première vue, la condition pour que soient introduits de l'ordre
et de la cohérence dans la connaissance de la réalité et dans la
communication de l'expérience. On vérifie souvent, en effet, qu'un terme
spécifique est réservé à un domaine particulier de la connaissance scientifique
et technique ou qu'un même terme employé dans plusieurs branches
du savoir et de l'expérience tend à être spécifié dans chacune d'elles.
Mais la pluralité peut être engendrée, dans le domaine scientifique et
technique, aussi par la diversité des locuteurs dans la communication.
1.3. La spécificité du terme scientifique et technique ne doit-elle pas
être recherchée plutôt dans un mode de désignation spécifique? Les signes
du lexique commun, d'une manière générale, sont porteurs de
connotations psychologiques et sociales infiniment complexes exprimant la
personnalité du locuteur et la spécificité de la communication. Les signes
des vocabulaires techniques et scientifiques au contraire tendraient à être
univoques. Mais cette façon particulière de signifier n'est pas inhérente
à la forme signifiante elle-même, mais seulement à l'emploi qui en est
fait par les locuteurs et à la référence impliquée. Il suffit que le locuteur
cesse d'être le spécialiste dans une situation de communication propre
à son activité, et que du même coup la valeur de la référence change,
pour que la forme signifiante n'appartienne plus à un vocabulaire
spécifique et, inversement, pour qu'une forme du lexique général soit
englobée dans un vocabulaire particulier. Ainsi s'explique le mouvement d'em-

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prunt constant entre le vocabulaire général et les vocabulaires techniques
et les changements de sens qui en résultent : le terme opération, d'abord
vocable général, « ouvrage », est devenu successivement au xvne siècle
terme de mathématiques, de médecine et terme militaire; à partir de
cette dernière signification, il se répand aujourd'hui dans les domaines et
les situations les plus divers et acquiert un nouveau statut de terme
général {opération sourire, opération vérité, etc.).
1 .4. L'opposition entre termes généraux et termes scientifico-techniques
peut être envisagée sous l'aspect statistique. L'analyse statistique du
lexique fait apparaître un noyau de termes de haute fréquence et des
zones concentriques de termes de fréquence décroissante jusqu'au seuil
de fréquence minimale où peuvent se situer les termes spécialisés de la
science et de la technique. Les termes les plus fréquents appartiennent
au vocabulaire général parce qu'ils sont les outils lexicaux nécessaires à
tous les types de communication; les termes techniques et scientifiques
sont ignorés de la masse parce qu'ils sont employés dans des situations
de communication où n'interviennent que des spécialistes.
1.5. La stabilité relative du lexique général pourrait être opposée à un
mouvement accéléré propre aux vocabulaires techniques. Dans le
mouvement général du lexique français constaté entre 1949 et 1960 par
l'étude de deux éditions d'un dictionnaire d'usage, le Petit Larousse г,
on peut constater, en effet, que sur 3 973 mots ajoutés, 350 appartiennent
au vocabulaire général et 3 266 peuvent être classés dans les sciences
humaines et les sciences exactes. Dans le tableau des suppressions,
252 relèvent du vocabulaire général et 429 des vocabulaires scientifiques
et techniques. Cette statistique suggère un renouvellement et un
enrichissement beaucoup plus rapides dans le domaine technique. Dans le
lexique général, on assiste à une multiplication des emplois différenciés
d'un même mot, donc à l'accentuation de la polysémie. Dans les
vocabulaires scientifiques et techniques, un certain nombre de termes
disparaissent avec les outils, les procédés de fabrication, et les concepts vieillis.
De là provient la tendance à la création de nouveaux mots avec
l'apparition de nouvelles choses plutôt qu'à la diversification sémantique de
termes déjà existants.
1.6. On peut caractériser aussi la terminologie scientifique et technique
par opposition au lexique général selon le critère de la perméabilité aux
emprunts aux langues étrangères. C'est une réalité aisément contrôlable
que la plus grande partie des termes étrangers introduits dans notre
lexique le sont dans les vocabulaires techniques et scientifiques. De l'étude
mentionnée au paragraphe précédent, il ressort que, dans les termes
étrangers qui dans l'ensemble des termes introduits dans le dictionnaire
n'occupent qu'une place modeste (5 %), les termes techniques
représentent la quasi-totalité.

1. Gardin, Orientations bibliographiques, 3.


1.7. Dernier axe de comparaison et d'opposition possible, celui de la
description exhaustive du lexique. Le lexique général est naturellement
exposé à la multiplication infinie et incontrôlable de la polysémie; c'est
un aspect de la créativité inhérente au langage, une conséquence de la
faculté de tout locuteur de faire toujours de nouvelles phrases par la
combinaison des mêmes termes, souvent pourvus de valeurs
sémantiques nouvelles par la nouveauté de la combinaison. Le lexique général
est aussi le lieu naturel de la création lexicale sous son aspect
morphologique dans la mesure où le mot nouveau résulte de la construction
d'éléments simples selon un schéma créateur par transformation d'un schéma
de phrase (par ex. le modèle renouveler /renouvelable). Par conséquent,
l'inventaire des formes et des emplois y est difficilement exhaustif, dans
la mesure où des lexemes et des emplois métaphoriques sont virtuellement
disponibles sans qu'on sache exactement s'ils n'ont pas été réalisés, ici
et là, dans un énoncé oral ou écrit. Les vocabulaires scientifiques et
techniques, de leur côté, apparaissent aussi comme un domaine privilégié où
se manifeste un mouvement néologique du lexique, prévisible dans la
mesure où l'objet de la science est de mieux connaître le monde, de
découvrir des réalités nouvelles, des concepts nouveaux qui appellent
des mots nouveaux. Mais, à un moment donné, il existe une somme du
savoir dans chaque branche et, par conséquent, une somme finie et
exhaustive de dénominations. La néologie apparaît comme étant d'une essence
différente dans les deux domaines. Néologie en puissance d'un côté,
relevant à la fois des règles du système de la langue et de l'imagination
créatrice des locuteurs, néologie étroitement liée à la réalité exprimée
de l'autre.

2. Le mode de signification des termes scientifico-techniques.

De tous les points de comparaison évoqués, semblent se dégager


certains traits spécifiques du signe en tant que terme scientifique et
technique : il dénote ou dénomme, tend à être monosémique, il jouit
d'un rang de fréquence peu élevé dans une masse de vocabulaire
indifférenciée, il se présente plus fréquemment comme néologisme parce qu'il
se crée en liaison avec l'invention des choses, il prend plus facilement
la forme étrangère.
2.1. Ces traits conduisent à s'interroger sur la théorie du signe
scientifique et technique. Prenons comme guide de la réflexion la
représentation méthodologique du triangle d'Ogden et Richards qui symbolise

Signifié

Signifiant SL_ , \^ réfèrent


l'ensemble des relations entre les éléments du lexique et la réalité
extérieure : la dimension latérale gauche du triangle en trait plein représente
la relation entre le signifiant et le signifié, la dimension latérale droite
en trait plein la relation entre le signifié et le réfèrent; la base du triangle
en pointillé exprime l'absence de relation directe entre le signifiant et
le réfèrent. Quand il s'agit des termes techniques et scientifiques, un
positivisme naïf pourrait conduire à adopter la théorie qu'on trouve dans le
Cratyle de Platon, selon laquelle chaque chose possède son nom par
nature. Le trait en pointillé du triangle est la représentation symbolique
de la thèse opposée selon laquelle le nom est une combinaison de sons
vocaux présentant une signification conventionnelle par rapport à la
chose désignée. Nier une telle relation conventionnelle serait, en effet,
admettre que chaque chose en tant qu'unité matérielle ou conceptuelle
a un nom qui lui est indissolublement attaché, interdire toute possibilité
de polysémie et de synonymie; ce serait aussi établir une relation directe
entre chaque chose réelle et le nom, refuser la définition et la
conceptualisation, la possibilité de dominer et d'interpréter la réalité par la
pensée et le langage qui en est la condition. S'il n'est guère
aujourd'hui de linguiste pour contester que le signe linguistique est arbitraire
et conventionnel, par contre la discussion est ouverte sur
l'interprétation de la signification. Le philosophe D. Wittgenstein (Philosophical
investigations, sections 38 à 47, Oxford, 1959, in Langages, n° 2, Logique
et linguistique) définit le sens selon une opposition entre le mot et le
nom : « Pour un grand nombre de classes de cas où l'on utilise le
mot « sens » — mais pas pour toutes — ce mot s'explique de la
manière suivante : le sens d'un mot est son emploi dans le langage.
Et le sens d'un nom s'explique souvent en montrant ce qui porte le
nom. » Le philosophe polonais Adam Shafî (Introduction à la
sémantique, Ed. Anthropos, p. 179-180), après avoir affirmé le processus de la
communication comme fondement de son analyse, voit dans la fonction
communicative du signe son trait caractéristique principal et, en
conséquence, le conçoit à la fois « en relation avec l'objet au sujet duquel il
communique quelque chose et avec le langage dans lequel cette chose
est communiquée ». Le problème posé est de savoir si le processus de
signification du signe linguistique en général s'accomplit par la «
fonction communicative du langage », c'est-à-dire à travers la réalisation de
l'énoncé par un locuteur, ou s'il est inhérent à la relation entre le mot-
symbole et la chose réelle se réalisant par simple dénotation de la réalité,
en montrant en quelque sorte « ce qui porte le nom ». Notre recherche
consiste ici, non pas à prendre parti pour l'une ou l'autre de ces grandes
orientations dans l'explication de la signification, mais, à propos des
termes scientifiques et techniques, à nous demander s'ils n'ont pas leur
manière particulière de signifier, s'il n'existe pas, en effet, une
opposition entre le signe en tant que mot et le signe en tant que nom. Pour
en revenir au triangle d'où nous sommes partis, l'élargissement du som-

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met du triangle en sommet de trapèze pourrait représenter toute la large
zone de la signification du signe, comme le propose Karl Heger (in Langue
française, n° 4, La sémantique), tandis que la signification du terme
scientifico-technique serait symbolisée par le triangle primitif.
2.2. Le contenu de signification du terme scientifique et technique, en
effet, se définit d'une manière particulière. Les mots du lexique général
sont définis par une périphrase synonymique de telle manière que, à la
limite, elle puisse être substituée au mot dans l'énoncé. La réalisation
dans une phrase est nécessaire pour illustrer cette définition du contenu
de signification. Par contre le terme technique se définit par rapport à
l'usage qu'on fait de la chose, aux composants de l'objet, aux caractères
perçus par les sens (forme, couleur, dimension), à la localisation
géographique, ou par la référence à une taxinomie des êtres de la nature, dont
l'ensemble constitue un champ sémantique : ex. daim (Grand Larousse
de la Langue française) : « Mammifère ruminant des forêts d'Europe,
voisin du cerf, mais plus petit et à robe tachetée de blanc, dont les andouil-
1ers supérieurs sont aplatis et palmés. » Cette définition comporte d'abord
l'indication de la classe de l'animal (mammifère), du trait spécifique de
son groupe (ruminant), du lieu d'habitation (forêts de l'Europe), traits
essentiels pour caractériser l'espèce, puis des notations plus externes
permettent de le distinguer du groupe voisin des cerfs. Si l'on prend
l'ensemble constitué par fer fonte acier, chacun des termes se définit par
rapport à l'autre par les éléments matériels composants et par le procédé
de combinaison de ces éléments : fer = métal simple; fonte = fer +
carbone + procédé de fusion (coke + hauts fourneaux); acier = fer +
carbone -f- procédé de traitement (pour obtenir malléabilité et résistance).
Cette description constitue une analyse des traits pertinents qui opposent
chacun de ces matériaux. Ces traits ou sèmes sont tirés de la nature des
choses, ou du travail créateur qu'elles ont subi.
2.3. La relation se faisant principalement à partir de la réalité et de
la représentation sensible de cette réalité, il s'ensuit que le signe peut
prendre une autre forme que le signe linguistique, celle du dessin ou de
l'image. C'est ainsi que dans les ouvrages techniques le dessin ou la
photographie est au nom technique ce qu'est le synonyme ou la définition
synonymique au mot commun.
2.4. Le terme technique tend à être monosémique ou plutôt monoréfé-
rentiel dans chaque domaine particulier de la connaissance. Les choses du
monde, qui sont perçues et comprises par leurs éléments essentiels, doivent
être classées et distinguées; les termes techniques et scientifiques qui
les désignent, pour éviter l'ambiguïté et la confusion dans la
communication, ne désignent qu'une seule chose. C'est pourquoi chaque
vocabulaire technique et scientifique forme un ensemble dont les éléments
sont structurés du fait même de leur appartenance à ce vocabulaire et
non à un autre, le terme n'y figure que par sa référence à ce domaine
particulier. Les dictionnaires encyclopédiques classent les emplois d'un

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terme selon des rubriques qui sont un découpage de l'ensemble du monde
et de la connaissance. En raison de cette monosémie référentielle,
inhérente au terme lui-même, à l'opposé de ce qui se passe pour le terme du
lexique général, l'axe syntagmatique de la phrase n'intervient pas pour
lever une ambiguïté éventuelle du nom dans la communication entre
spécialistes. Si un terme technique apparaît dans plusieurs domaines, on
est en présence de véritables homonymes. Le terme charbon défini comme
matière composée de carbone appartient principalement au vocabulaire
des mines et au vocabulaire de l'industrie, et secondairement au
vocabulaire des arts (= fusain); le terme charbon défini comme maladie est du
domaine de la médecine. Certes le signe technique et scientifique peut
sortir de son domaine spécifique, dans la mesure où le réfèrent, objet
fabriqué ou concept, pénètre dans l'usage de la généralité de la
communauté; mais il n'y fonctionne plus avec sa valeur de signe spécial. La
proposition : Mettre du charbon dans le poêle, implique un emploi du
signe charbon dépourvu du trait spécifique de signification « composé de
carbone » mais pourvu du trait de signification plus général : « matière
qui brûle et chauffe ». Le terme technique et scientifique récupère alors
toutes les virtualités d'emploi polysémique, toutes les connotations
possibles : « Le charbon source d'énergie en voie de déclin », « le charbon
qui fait défaut en hiver aux gens dépourvus de ressources », « être sur
des charbons ardents », etc.
2.5. En vertu de sa valeur monoréférentielle spécifique, le terme
scientifique et technique fonctionne aussi d'une manière particulière du point
de vue paradigmatique, de la commutation synonymique. Son
appartenance à un champ sémantique spécifique fait que le choix du signifiant
à insérer à tel point de la chaîne de l'énoncé est délimité par les traits
spécifiques découlant de la nature du réfèrent. Dans la proposition Veau
est un corps composé d'oxygène et d'hydrogène, aucune commutation n'est
possible pour eau, oxygène et hydrogène. Les corps étant classés selon la
différenciation « état solide », « liquide », « gazeux », le signifiant corps
admet la commutation liquide, élément de la structure du réel qui, selon
un schéma arborescent, lui est inférieur. Il fonctionne dans la structure
de la signification calquée sur celle du réel, comme un archisémène ou
hyperonyme, c'est-à-dire comme un signe hiérarchiquement supérieur
englobant les sèmes essentiels des termes de la même classe. Par contre,
dans la phrase A 70 ans, il est encore valide, rien n'interdit de substituer
à valide, vigoureux, quoique cet adjectif recouvre un ensemble de sèmes
qui ne sont pas absolument identiques.
Le terme scientifique et technique n'admet pas de synonymie autre que
référentielle. S'il arrive que plusieurs termes soient employés pour désigner
une même chose, la distinction ne porte que sur le signifiant, les éléments
du contenu de signification étant exactement calqués sur la chose. La
synonymie porte sur la dénotation ou dénomination. Elle a d'ailleurs la
plupart du temps un caractère très provisoire; elle correspond à la période

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de recherche et d'élaboration d'un concept, ou d'une invention 2.
2.6. La manière de signifier propre aux termes scientifico-techniques
implique une priorité de l'aspect référentiel sur l'aspect morphologique
dans le signe. De là découlent plusieurs caractéristiques de ce signe. La
fonction référentielle du signe tend à prendre une valeur universelle dans
la même mesure que la chose elle-même. Il n'y a pas de vérité
scientifique ou technique propre à chaque pays. Par-delà les langues nationales,
les techniciens et les savants se comprennent dans leur spécialité, pour
autant que la syntaxe de la langue ne constitue pas un obstacle dans la
communication. C'est pourquoi les termes scientifiques et techniques
semblent moins liés à la structure sémantique de la langue de chaque
peuple. La recherche d'un vocabulaire à vocation universelle dans chaque
domaine particulier de la science et de la technique apparaît comme une
démarche conforme à la nature même de ces vocabulaires. De là, le recours
à des formes aptes à fonctionner par-delà les différenciations nationales,
comme les bases latines et grecques; de là, la tentation de la symbolisa-
tion absolue du signe linguistique par l'usage du symbole mathématique
et logique, et la formation de propositions conformes à ces langages, la
combinaison de signes linguistiques et de signes numériques; de là l'idée
de faire face aux insuffisances lexicales d'une langue par la combinaison
inédite et purement arbitraire de phonèmes plutôt que par l'usage
polysémique de termes existants ou bien aussi le recours à des formes de
dérivation spécifique par l'adaptation tout à fait arbitraire d'éléments
linguistiques comme affixes de dérivation (-Ion dans les textiles
artificiels, on en physique nucléaire).
2.7. Par leur relation particulière avec le réfèrent, les termes
scientifiques et techniques ne comportent d'aspect quantitatif, dans leur
structure de signification, que relativement au vocabulaire particulier auquel
ils appartiennent. Ils ne sauraient entrer dans les calculs de fréquence qui
confèrent à chaque mot commun un poids particulier dans le lexique
général de la langue. S'ils viennent à être employés comme termes du
lexique général, c'est qu'ils ont perdu une grande partie de leur spécificité
ou que le locuteur qui les emploie ne connaît pas toute leur valeur
spécifique. Le terme scientifique et technique a sa valeur signifiante seulement
dans la communication entre les spécialistes du domaine auquel il
appartient. Là, il est un élément nécessaire de l'expression de la réalité ou de
la pensée; et la rareté ou la nouveauté du terme a autant de valeur
signifiante que sa fréquence. Le vocabulaire de chaque science et de chaque
technique comporte des termes tous également signifiants. Le concept de
fréquence n'a de valeur que pour l'étude des éléments du lexique général
nécessaires à la structuration de l'énoncé scientifico-technique.

2. Cf. Gardin, Orientations bibliographiques : 1. Wexler, Guilbert.

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3. La relation du terme scientifico-technique avec renonciation
du locuteur.

Le terme technique et scientifique, en tant que lexeme isolé de tout


énoncé, comporte les traits ci-dessus énumérés qui lui donnent une manière
spécifique de signifier. Il fait partie d'un ensemble de termes de même
nature qui constituent un vocabulaire particulier à chaque science et à
chaque technique, à la disposition des locuteurs de la spécialité pour
parler de leur science ou leur technique. Il semblerait que ces termes, dans
la mesure où leur fonction principale est de dénommer, puissent
l'accomplir complètement dans les limites de l'unité lexicale elle-même.
C'est du moins la conclusion qu'on pourrait tirer à consulter un glossaire
scientifique ou technique où le mot est suivi d'un développement qui en
constitue la transposition métalinguistique, mais non inséré dans un
contexte syntaxique pour illustrer par une phrase sa construction
grammaticale et sa valeur sémantique. Mais il ne saurait être question, tout
en privilégiant la référence, de faire abstraction de la réalisation des
termes de ce lexique dans des énoncés, c'est-à-dire de la formation de
phrases par des techniciens et des savants en relation avec leur expérience.
Sinon, ces signes-références cesseraient d'être véritablement des signes
« linguistiques ». C'est pourquoi la spécificité des termes scientifiques et
techniques doit être recherchée dans une double relation, avec la réalité
exprimée et avec celui qui l'exprime.
3.1. Le terme scientifico-technique ne peut être dissocié de sa fonction
sociale, de la personnalité du locuteur spécialiste. Il a une valeur de
signification, sinon différente, du moins autre pour le savant et le
technicien d'une part, pour le non-spécialiste d'autre part. Dans le discours du
spécialiste, il se trouve réalisé dans l'énoncé avec la plénitude des sèmes
qui constituent sa définition scientifique. Pour l'ingénieur chimiste, le
cuivre, par exemple, est essentiellement un corps simple (symb. CU,
poids atomique 63,54, numéro atomique 29, degré de fusion 1084° cent.).
Pour le non-spécialiste, il n'est qu'un métal définissable par sa couleur,
sa qualité de bon conducteur de l'électricité, son usage dans la-
fabrication de la tuyauterie et des ustensiles de cuisine. Le terme
technique cuivre est intégré au micro-système du lexique des métaux,
si bien que les locuteurs chimistes n'ont nul besoin de procéder à
des définitions synonymiques. Ainsi tout vocable technique ou
scientifique s'interprète, dans la communication entre spécialistes, par
le paradigme constitué par l'ensemble des termes de la spécialité. Et
chaque terme y ayant sa valeur spécifique et n'admettant pas de
commutation synonymique, il s'ensuit que le langage des savants et des
techniciens produit un effet de technicité accentuée par l'accumulation des
mots techniques indispensables.
3.2. Dans la communication intervenant dans un milieu spécialisé, les
termes scientifiques et techniques constituent non seulement une écono-

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mie mais leur emploi résulte d'une sorte de complicité entre les
interlocuteurs : c'est la tentation de l'argot qui donne de la cohérence au groupe
initié au secret des mots techniques et scientifiques. La connaissance du
vocabulaire du groupe est utilisée comme une sorte de test pour vérifier
si tel locuteur inconnu est du métier. Par exemple, dans la communauté
linguistique du milieu de travail d'une usine, la connaissance des termes
de la branche de fabrication par un enquêteur venu de l'extérieur suffît
à établir le contact, à faire accepter le dialogue par le technicien. Pour
les spécialistes d'une même profession les mots techniques sont associés
à un processus de travail intellectuel d'analyse ou un processus gestuel
de fabrication, ils sont les témoins d'une connivence, d'une confraternité.
3.3. L'emploi d'un terme spécial constitue par ailleurs pour le
spécialiste une sorte de garantie de la valeur de sa recherche. Connaître le
terme exact qui définit un concept est la condition pour discuter d'égal
à égal avec des confrères ou pour être admis à leur niveau. Créer un
terme pour authentifier une théorie ou une fabrication nouvelle donne la
propriété de la découverte. C'est d'ailleurs la loi sur les brevets
d'invention qui exige non seulement la description détaillée du procédé trouvé
mais aussi une dénomination exacte. Au lieu de recourir à une périphrase
descriptive, l'inventeur s'ingénie à créer un terme nouveau, de même que
l'auteur d'un livre apporte toute son attention au choix du titre. Dans
ces conditions, il fait appel non pas à un terme déjà existant, mais à un
mot nouveau dans la forme. La réalité du prestige et de la valeur du
nom est suffisamment démontrée par la loi sur la propriété commerciale
qui interdit d'insérer un nom de marque vulgarisé dans le dictionnaire
sans la mention de son origine (du type frigidaire) et par la recherche
de l'effet du nom dans les techniques de la publicité. La hantise de
l'appropriation par la dénomination conduit parfois d'ailleurs à une floraison
de noms; chaque théorie tend à se différencier par sa terminologie propre,
même si les concepts ne sont pas véritablement différenciés. Comme on
peut le voir dans la terminologie de la linguistique elle-même.
3.4. Le mode de signification particulier aux termes scientifico-tech-
niques, en raison de la relation privilégiée de la forme signifiante avec le
réfèrent, conduit, dans les vocabulaires techniques et scientifiques plus
que dans le lexique général, à l'adoption de termes étrangers, véhiculés
avec la chose ou le concept importé. Les facteurs psychologiques tels que
le prestige de telle culture ou de tel exploit technique, les facteurs socio-
économiques ou politiques tels que les rapports de dépendance
économique ou politique viennent souvent corroborer la loi sémantique
spécifique aux termes techniques. Mais c'est, en définitive, le comportement du
locuteur, savant ou technicien, qui décide de l'adoption du terme étranger
quand celui-ci est demeuré étroitement cantonné dans une spécialité : ou
bien le spécialiste considère que la possession du vocabulaire étranger est
la condition de son information complète et la condition du progrès dans
sa spécialité; ou bien la science ou la technique à laquelle il appartient est

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dans une position d'honorable compétition. Dans le premier cas, les
considérations d'éthique nationale risquent d'avoir peu de poids; elles en
auront plus facilement dans le second.
3.5. On a mis jusqu'à présent le scientifique et le technicien sur le
même plan, dans la mesure où on a employé l'expression « terme
scientifique et technique » pour nommer un seul et même concept 3. La
considération de la personne du locuteur, et non plus du seul réfèrent, est de
nature à nuancer l'analyse. Le terme scientifique, en effet, est employé
dans un milieu homogène de spécialistes de même culture, de même
formation. La communication se situe à un haut niveau d'élaboration
conceptuelle et de rigueur dans l'analyse. Elle fait appel de préférence
à renonciation écrite où le terme monovalent est une condition de la
compréhension exacte entre des locuteurs d'un même niveau de
connaissance spécialisée. Les termes employés ne s'étendent pas à la
communauté linguistique tout entière, sauf si tel concept vient à jouir d'une
extension considérable, auquel cas il cesse d'être proprement un terme
scientifique. Il n'existe pas de niveau de langue dans la communication
entre savants, tout au plus une certaine manière d'insérer les termes
scientifiques dans la structure de la phrase, mais sans que la spécificité
du terme soit mise en cause. Les techniciens, par contre, représentent une
catégorie de locuteurs non homogène, pouvant englober ceux qu'on
nomme les cadres et les ouvriers. Des niveaux de langue peuvent
traverser les vocabulaires proprement techniques. Ils comportent parfois
des termes d'argot professionnel (le métallo appelle sa machine une
« bécane »). Un échange généralisé se produit entre les termes
proprement « techniques » et le lexique général, soit par la pénétration de mots
communs dans la terminologie technique, soit par l'extension de noms
techniques au lexique général. Les locuteurs « techniciens », en effet,
constituent une catégorie socio-professionnelle moins close que celle des
hommes de science; ils réunissent en eux la qualité de « spécialiste » et
la qualité de locuteur de la communauté linguistique générale; et ils n'ont
pas deux langages hermétiquement séparés, si bien qu'il se produit des
interférences entre l'un et l'autre.

4. Terme scientifico-techniqne et discours scientifique.


Il reste à examiner si le terme scientifico-technique déjà caractérisé
par son mode de référence particulier, par le comportement linguistique
du locuteur savant ou du technicien, n'est pas lié à un certain type de
discours, si en définitive sa spécificité ne réside pas autant dans ses
relations syntagmatiques que dans la structure interne du signe.

3. Les travaux poursuivis par l'équipe dirigée par A. Phal pour la définition du
Vocabulaire général d'orientation scientifique (VGOS) et dans le cadre du GREDIF
ont permis d'établir une différenciation entre un certain vocabulaire scientifique
relevant du discours scientifique en général et les termes de spécialiste proprement dits.

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4.1. C'est d'abord une évidence pour qui consulte un glossaire ou un
vocabulaire scientifique ou technique, que la très grande majorité des
entrées y est représentée par des substantifs. Ce type de distribution
dans les catégories grammaticales est directement dépendant de l'aspect
dénominatif de la signification comme on l'a vu. C'est donc à partir de
cette catégorie fondamentale que s'opère la formation des unités dérivées
selon divers processus.
4.2. Une série de formations dérivées s'organise à partir de la base
substantivale. Les éléments de la série generative suffixale comportent
virtuellement l'adjectif qui permet de rapporter n'importe quel
substantif au domaine réf érentiel impliqué par le nom-base (cristal -> cristallin)
(corps cristallin), le verbe qui sert à exprimer le procès de
transformation (cristal -> cristalliser) avec les différents aspects de ce procès : l'état
achevé (cristallisé), la forme nominale du processus de transformation
(cristallisation), la modalité de possibilité de transformation (cristalli-
sable), de l'agent de transformation (cristallisant, un corps cristallisant)
et, selon le domaine de référence, la forme nominale de l'agent de
transformation, le travailleur ou la machine (décolleter -> décolleteur ou
décolleteuse). Une chaîne de dérivations spécifiques du processus de
transformation technique s'organise. La création technique se traduit aussi
par une série de transformations dont l'ordre de réalisation apparent
dans les énoncés du discours technique n'est pas toujours conforme à la
succession des transformations morpho-syntaxiques impliquées dans la
structure profonde de la créativité lexicale. Les maillons manquants de
la chaîne correspondent à des termes virtuellement disponibles qui
apparaissent, un jour ou l'autre, dans le discours. Ce processus de création
scientifico-technique détermine une certaine sélection parmi les suffixes
opérant les transformations lexicales, notamment les formes iser, ifier
pour la verbalisation, age, ation, eur (euse) pour la nominalisation, ce
qui n'est pas sans spécifier morphologiquement la masse lexicale des
vocabulaires scientifiques et techniques.
La base substantivale du terme scientifico-technique donne lieu à
la dérivation préfixale selon certaines modalités conformes au processus
général d'action sur la réalité, de transformation des choses : les
formations en dé marquant l'action contraire (comprimer ->• décomprimer);
en re (activer -> réactiver) exprimant la reprise d'une action, la
combinaison parasynthétique en en (collé -> encoller) traduisant la transformation,
y sont particulièrement adaptées au processus technique.
4.3. La traduction sur le plan linguistique des composantes du concept
scientifique et des combinaisons d'éléments constitutifs des choses et des
produits fabriqués se réalise d'une manière privilégiée par certaines
combinaisons de composants linguistiques. Le vocabulaire scientifico-
technique se caractérise par la prédominance de deux formes de
composition : la composition dite savante et la composition syntagmatique.
La première a recours au modèle gréco-latin où se combinent, selon

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le modèle syntaxique du grec, l'élément déterminant précédant
l'élément déterminé, des éléments de base empruntés soit au grec, soit au
latin, soit au français. Tout processus de création naturelle ou industrielle
par combinaison, adjonction, se traduit avec une grande aisance par cette
formation syntaxique, notamment dans le domaine de la chimie et de
la pharmacie. Ainsi la combinaison d'une protéine et d'une nucléine
s'exprime par le composé nucléo-protéine et la combinaison de ce produit
complexe avec un lipide est désignée par l'adjectif lipo-nucléoprotéique.
Le consultant d'un glossaire technique remarque que de très
nombreuses entrées sont constituées par des unités lexicales complexes
formées de segments plus ou moins développés de phrases selon un
processus que nous avons appelé dérivation syntagmatique 4. On ne soulignera
ici que la parfaite adaptation de ce mode de création lexicale au
processus de formation de nouveaux vocabulaires par transpositions d'éléments
lexicaux empruntés à des sciences ou à des techniques au prix d'une
adaptation au nouveau domaine grâce à un déterminant sous la forme
d'un adjectif ou d'un complément (de ou à + nom). Le procédé permet
en outre d'énumérer dans une même unité complexe toutes les
caractéristiques techniques d'un objet fabriqué ou d'une machine. L'unité
lexicale ainsi réalisée se situe à mi-chemin de la définition métalinguistique
et du segment de phrase de discours.
4.4. La spécificité du terme scientifico-technique se marque aussi dans
l'énoncé du locuteur savant et technicien par son insertion syntaxique.
Les études menées sur le vocabulaire général d'orientation scientifique
portent essentiellement sur la zone de vocabulaire général qui est en
symbiose avec les termes scientifiques et techniques, en définitive sur le
type de discours dans lequel ils s'insèrent. La communication sur des
sujets scientifiques et techniques implique un certain type de phrases
propre au discours didactique qui se traduit le plus souvent par le recours
aux prédicats à verbe être et par là même à un certain schéma dans la
répartition des termes scientifiques et techniques comme constituants
à la phrase. L'étude des classes selon la distribution préconisée par Harris
trouve ici sa justification. Certaines classes de verbes sont propres à ces
énoncés, certaines classes de substantifs entrent dans les différents syn-
tagmes constituants de la phrase. (SN1 SN2 SN3). On y remarque aussi
la fréquence de la transformation de la phrase-type de l'énoncé
didactique SN1 + SV (V + SN2) en groupe nominal.
En dépit de la spécificité du mode de signification du terme
scientifico-technique, de son adhésion à la réalité, celui-ci en tant que signe
linguistique ne saurait se définir pleinement en dehors de la
communication entre des locuteurs et des modalités du discours, ce qui est
l'essence de tout langage.

4. Cf. Orientations bibliographiques, Guilbert, 1, 2, 3, 4.

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LANGUE FRANÇAISE, 17 "l