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Lfne errtan.

ce
alg&íerrlre
Textes recueillis
par Leúa Sebbar

Gallirnard
Âx"n-Êrs sLrR IMÂGES

Jean Darcie!
Né le 21 juiliet 1g2O à Blidâ, en Âlgárie. Érudes de I
letres et de philosophie. Il fonde Caliban, une revue
culturelle, en 1947. Ii est ródacteur en chef de L'Express J'*i découverr la banaiité de ..'on enânce heu-
jusqu'en 1964. En 7964, il fonde I-e Nouuel Obseruateur, reuse en arrivant à Paris. Chacun de rnes arnis ou
dont il est aujourd'hui óditorialiste et directeur. Il a publié
plusieurs ouvrages, dont les derniers :
bien avait honte de ses parents, ou bien se révoltait
Ia blessure (Grasset, 1,992). contre erlx, ou bien les avait perdus dans la guerre,
L'ami anglais (Grasset, 1994, prix Âlbert Camus). 1a Résistance, l'holocauste. Ils les appelaient (( mes
Voyage au boui de la nation (Seuil, 1995). vieux »- Ils évoquaient les scànes oà I'un de leurs
Dieu est-il fanatíque ? Essai sur une religieuse incapacité de parents leur avait procuré Lrne gêne extrêrne
croire (Arléa, 1996). devant leurs arnis. Les livres ne racontaient que le
Auec le temps, Carnets, 1970-1998 (Grasset, 1998). malheur d'avoir été jeune et il s'ensuivit une rnode
assez intirnid.ante pour que je derneure discret sur
ma propre jeunesse. Jusqu'au jolrr oü je brandis
mon bonheur courü1e Lrne grâce et oü je rne rnis à
évoquer les frustes auteurs de mes jours corrurle des
Princes. Ma rnaison faisanr ofiice de F-efug* et de
Source.
rc2 Une e{ance algéienne
Arêts sur images 103
pouvarent déchiffrer er rransmettre.
poursuivis
seul me route, ému, effrayé, excité Je
II pal h^visite que
j'allais faire- c'était I'hiver, c,est-à-dire
ra saison oü
f)a*s ,,,on agérie française, la vie des serrs était l'on ne sait pas que res ben.r.io,ràées sont
simpre-
ment so*ptueuses, ra victoire sur Ia
méditerranéenne et la vie de l'esprir était, pour lurniêr., ,,r. t.
moi, parisienne. À vrai dire, elle r. iefugrair *ã*., froid' donnant au coqps je ne sais quoi
Iescent et de tonique.
de convâ-
sous l'influence de rna u grande seur » de ,irrgt_
sept ans ainée, rue Sébastien-Bottin, aans ta
',,on
seule N-R.F. c'esr la lecrure de Gide qui m,a
invité à connaitre ce privilêg. : être né à gúda. ce III
sont Les ltJoutitures terestres qui m,ont fait d.écou_
vrir au-delà des laideurs du centre-ville er sa place Le professeur était jeune. Il me
dit son
me voir- Je fus bredouilrant .r p*.*tysé. plaisir de
d'Arrnes provinciale et coloniale, les charnaes du
dité I'indrnida- IrIe sach-ant problblemenr Ma dmi_
Jardin des oliviers, du Bois sacré, er certe allée corunencer, iI décida de o,e faire par quoi
d'acacias er d'eucalyprus oü habitaient nos profes_ entendre un air
seurs, c'est-à-dire nos dieux. L'usage voulàt que
de musique crassique. Ir mit un
disque sur son
l'un de ces derniers invitâr un élàve en privé. Mon
« pick-up )), puis rn'instalra dans
sorl jardin et
m'invita à bien regarder Ie ciel. fl
pêre rn'envia, lorsqu'il apprit que c'étaii ülorr tour,
cette position, j e devais aisément *. drr";;; dans
de visiter » I'un d'entre eux. It avait le culte du
qu'évoquair Ia_ rnusique en question. derriner ce
<<

savoir, le respect de ceux qui savent assez pour dis- J,étais à ,,,ile
lieues de savoir q,roi que ce
poser du seul pouvoir qui lui en irnpoàt, celui soir. Eussé-je êté en
mesure de devirler, j'aurais óté
d'enseigner. ..op affi:ié pour ,,,e
concencrer- Le cier é,*it pur,
limpide et léger à travers ies arbres, \.i{ infinimeni
ce jour-ià, il fir avec rnci la rnoirié du chemin. I,air
cornrne il êmir âgé, il rnarquair 1e pas ; adotrescenr, eü c,est à peine
si à I'horizon orr pouvait apercevoir
j* rr".rsais le n:r-ien. ,, Il t'est donné de connaitre des des sries, des
fiIets nébuleux.
euelle ép.*,rr. «
geil.s qui "savent", disait-itr, et d'apprencre d,eux
plutôt, dites ce qui vous passe , Cherchez, ou
des choses importâiltes. » Cornrne si la science par }a têre », me ciit
ie proGsselrr' Je répondis à
avait pour lui des rnystàres que seuls les professeurs ,o.r, hasarci : Jardins
<*
sous L'azur- * .rr.
Je souvenais d.,un poàrne qu,il
104 Une enfance algéienne Anêts sur images 105

nous avait lu en classe oü il y avait trois fois le mot Marcel Dornerc.) I1 rne dernanda aussi si en dehors
<< azLtr >>- Le morceau à deviner, c'était << Nuages » du latin je faisais du grec. C'êtait non. À pa*ir de
de Claude Debussy.Je rougis. Je rougissais poLrr un ce ÍnoÍrrent, it entreprit de fil'enseigner le grec
rien. Mais 1à, c'était plus important qu'un examen, deux fois par sernaine gratuitement chez lui. Il
et je le rnanquais ! I1 rne fit parler de rnoi, de mes s'appelle Ândrê Belarnich. I1 vit toujours en cet été
parents, de rnes rêves, de rnes lectures- Au lieu de de 1996. C'est lui que Carnus a chargé en 1,957 de
quoi je répondais en parlant de rrra sceur parce qu'il raduire et d'établir l'édition des ceuvres de Fede-
rne semblait qu e c'êtait un sujet inépuisable et que rico García Lorca dans la o Pléiade ». Sur le chernin
j'avais déjà constaté qu'il intéressait tout le monde. du retour, je rencontrai rnon pêre. Je rnis ma rnain
Il y avait sur r?1a table I-e Rouge et le líoir que ma dans la sienne ave ç la ceftitude qu'il comprendrait
scur, précisément Mathilde, m'avait fait trire plu- qu'il pouvait être fier de rnoi. J'étais heureux.
sieurs fois. J'^í cru pouvoir rne rendre intéressant
en rêpêtant ce qu'elle disait de Julien Sorel, à
savoir qu'il avait eu rnille fois tort de préfrrer IV
Madarne de R*ênal à Mathilde de La Mole. I1 y eut
une sorte d'indulgente tendresse dans le sourire du Mieux je reconstitue I'aube de mon enfance et
proiesseur. 11 rrre dernanda ce qu'évoquait pour moins je trouve les habituelles scànes du folklore
rnoi le nom de Sorel- Alors là, corrutre un singe « Cagayous » italo-espagnol de ceux qui se sont
savant, je répondis d'une seule traite : « Julien, le baptisés eux-mêrnes « pieds-noirs >>. On n'aimait
héros de Stendhal, Georges, le théoricien de la pas le bruit dans rrra grouillante farnille. Ma rnàre
violence, Â1beft, l'historien de la Révolution »- Ce et Írra seur ainée noLrs avaient élevés dans l'iciée
fut au tour de mon hôte de rougir, mais je suppose que crier était vulgaire. C'eüt êtê, de plus, une
que c'êtaít de plaisir. Et de gratitude devant rtlon marque d'irrespect à l'égard du patri.arche qui
vernis culturel précoce. I1 rre posa la question de régnáit sur ses ortze enfants et qui, lui, n'élevait
savoir si je parlais arabe. « NoI1. )> « Si j'avais envie jarnais La voix. Peut*être le Pàre avait-il été habité
de l'apprendre ? » ., Non. ,> Il hocha la tête en par ses goCrts de prosreneur des montagrres, sa
disant qu'il átait dans le mêrne cas et qu'i1 en avaít farniliarité avec les l{abyles (ce juif parlait berbêre
honte. (]e ne cornpis pourquoi que des années et il en était frer), son éloignenlent des gens de ia
plus tard i grâce à un autre professeur, rnon arnT mer dont il savait eu€, pour ses enfants, elle ítaít
106 Une enfance algérienne Arrêts sur images 707

une promesse et qu'il considérart, lui, ColÍurle une Julien sorel- Le second rêvait de voler, corrurre un
nnerrece. Selon ses préjugés tenaces, la Írrontagne oiseau, corrurre un avion. Les deux se plaignaient,
forrnait des homrnes graves. Tandis que sur les dês le rnoindre signe de riornphe que 1; pÃre.,,ps
rivages, il n'y avait au rnieux que des charrnellrs manifesrair, qu'il allait bientôr fa110ir affronrer
versatiles sinon des voyotls- I'insolente beauté des filles. Ils étaient à l'avance las
La Méditerranée folklorique se réfugiait place de leur désir anticipé et de la violente imagination
d'Armes et elle était parfois savourelrse. qu'ils s'en faisaient.
J'entendais les « grands » s'interpeller :
Oh Marcel !
()h Ârnédée ! V
Pas possible ? Cornrne ça tu es 1à-
Bien sür, je suis 1à, et toi oü tu vas ? un jour, Deffieux me fit rougir en me faisant
Oü je vais ? J. vais Par 1à- observer que l'un de
Et alors ? ',es fràres regardait les
femrnes avec une trop visible concupiscãnce. chez
Alors, voilà- moi on ne parlait jarnais ni du sexe ni de la rrrorr.
Sacré vieux Marcel ! Éror et Thanatos tabous I Nous n'avions pas à nous
Putain d'Arnédée ! contraindre : f idée ne nous en venait même pas.
Ce dialogue lrre surprenait chaque fois car les Lorsque j'entendais les « grand.s » en rnurrnurer, je
deux interlocuteurs qui se rencontraient ainsi me protégeais du sens, je ne voulais pas co*-
s'étaient Souvent vus quelques instants auparavant, prendre- Toutes les conceptions éaient irnrna_
en IrIa présence. Mais à Blida, on (( faisait » la place culées, les rnêres vierges, les amours platoniques
et
d'Armes jalonnée de becs de 8zz, on « faisait » le la vie, sauf accident scandaleux, était éternelle.
Âu..
boulevard Trurnelet, bordê d'orangers et puis on dehors, c'êtait l'agression perrnâne,te. cornrne si
recomrnençait. Cette << pâSSâgiata » concernait chacun dans
',a rnaison étatt un pur esprit er les
esserrtiellernent les hommes. Les ferrrrnes qui s'y autres à I'extérieur étaient des pen ers polvmorphe,
aventuraient devaient afrecter de se rendre quelque ou des obsédés sexuels.
e.r* dl'enaienr nles fràres
parf . J'ri souvent obserr,.3 ce riCe avec fires arrris et seurs lorsqu'ils scrtaienc ce ra grande rnaison
?
Marcel DeíIieux et Jean Bonneterre. I-e prernier Je me refusais à ]'imaginer..l\zlais je ff,e souviens de
Clait à ia conquête ,Ces Íbmrnes âvec la stratégie de 1a rouble et déiicie,rrã sensarior,
[.r. i,éprouvais en
108 {Jne enfance algéienne Arvêts sur imaSges 749

classe lorsque rnon voisin au visage d'archange Lrafi le chercher. IrTous avions une sainte peur de
mettait sa cuisse nue contre la rnienne pendant les ces commerçants ventlats, barbus, âu turban per-
cours. Sa déception aussi }e jour oü, colruÍIe j'avais ú1anent et au pantalon (séroual) bouffant, à multi-
trop grandi d'un seul coup, on rernplaça mes ples plis, dans lesquels ils avaient la réputation de
culo*es courtes pâr des pantalons' dissirnuler des rnaléfices, et oü les plus délurés
d'entre nous, les perits Arrnéniens (les enfants du
bijourier que j'^í oublié dans la liste) irnagi-
\rI naient un sexe monstrueux. Dans le magasin des
lvlazabites on ne voyait curieusement pas de
Dans aucune des évocations de IrIoIl enfance je femmes arabes ou berbàres, mêrne emrnitouflées
ne rrle suis posé la question du rôle des Berbéro- dans leur voile cyclopéen (il ne laissait libre qu'un
Ârabes dans leur pays et la façon dont ils avaient ceil). fi y avait en revanche des Européennes dédai-
peuplé, coloré ou orienté mon univers' Dans la gneuses, effarouchées, excitées, et sur lesquelles
- ,.rà des Juifs ,,, âu cceur de ]a ville « européenne », couraient des rumeurs que nous n'osions pas
il y avait peut-être de nornbreux juifs âvant ma comprendre rnais qui les rendaient complices loin-
naissance rnais il en restait três peu alors' Le mar- taines des sorciers rnozabites,
chand d'instruments de musique était corse,
M. Carli. A }'entráe, il y avait un tapis qui déclen-
chait une sonnerie quand on rnarchãit d.tslts- Évi- VII
dernment, tous les enfants entraient, écrasaient le
tapis sifleur et repârtaient. Les rnarchands d'espa- Mon pàre êtait négociant en o bié, semoule,
farine ». Dans son entrepôt, les ouvriers óraient
drilles étaient espâgnols. Le dinandier (c'était }e
kabyles ou arabes, Iis portaient sur le dos des balles
norn que se donnait uÍl ferblantier - fabricant de
cafetiàies à long rnanche) était maltais' Les rner- de céráales dont certaines pesaient jusqu'à cenr
kilss, gu'ils déchargeaient d'une voiture à cheval.
ciers, ils étaient deux, étaient juiG cornme ie fri-
pier. Tous les musulmans étaient mozabites' Notre Mon pàre avait tra réputation de les avoir précádés
dans cet exploit physique pendant les longues
i.rr*ur* dorninait leur paio et lorsque notre balion
années de sa pauvreté. Les ouvriers fàisaient preuve
de foot y tomb att,, Ílou§ engaeions un conccurs
(ou
d'une aucicude incroyablement respecruelãse errvers
une sirnple parrie de ccurte paille) pour savoir qui
110 (Jne enfance algérienne Arrêts sur ímages 711

rrron pêre. Àcause de ses mérites ? de sa stature pour moi. Je n'avais nen cornpris à toutes les obs-
(1,85 rn, 90 kilos) ? de son â9. (,rt vieux est un cênttés. Sauf qu'elles étaient obscênes.
sage, il est proche de Dieu) ? de sa nombreuse
farnille ? En tout cas, ses ouvriers n'osaient ni
fumer ni mêrne rranger devant lui. une fois par VIII
sernaine, le vendredi, trois d'entre eLtx venaient lui
baiser la rnain et ce spectacle Ílous confondait, En dehors de la polyphonie religieuse qui a
nous ses enfants. Le vendredi, jour de priàre, les constituê Ínon prernier univers musical et qui l'a
mendiants rnusulmans avaient droit à la charité. irng é de religiosité inrense (les sonorités des
priêres des trois religions rnonorhéistes), l. Dieu de
Quand je me trouvais là, rnon pêre me donnait un mon enfance s'incarnait dans deux voix : celle qui
sou pour chacun d'eux.
paraissaic secrêtemenr s'adresser à rrron pêre et à
I1 y avait aussi, hors du magasin, loin de notre
laquelle ce dernier répondait, presque d'égal à égal
rhaison et de la rue, des dragueurs d'enfant. tr e au {ur et à mesure qu'il devenait plus àsê.Mais il y
confiseur oü nOuS passions avallt de nOus rendre eu avait aussi la voix solitaire, éperdue, discràtement
collêge laissait parfois entrer quelques-uns d'entre tra81q,re, cendrement désespéiée, celle de rna rnêre
nous, toujours les mêmes, referrnant la porte. Et qui, dês l'aube, aprês avoir ouvert les fenêres et
tandis que nolls attendigns qu'il ouvre et nous per: s'être servie d'une serviette de toilette corrurne
mette d'entrer, nous n'osions pes échanger un d'une coiffe, s'adressait au ciel pour implorer sa
mot. un jour, un jeune ,trabe rrre proposa de clémence, sa bénédicrion et pour maintenir si peu
nr'erntrn*rã, sur soil vélo au Bois Sacré- J'acceptai que ce soic l'impossible espérance. Ma rnêre n'allait
avec innocence. R-ien ne Se passa saui qu'aprês jamais à la synagogue, ne connaissait aucune priêre
m'avoir dit qu'il ne serait jarnais reçu dlnez rnoi, ce rituelle, n'évoquait jamais Dieu dans la coi-rversa-
qui rne parrt stupide, il se mit à rrle dêbiter des tion. Elie rósenv'air à sa seule inti'.ité secràte le soin
horreurs obscànes en se touchant. Son plaisir so- de ses douloureuses requêres envers ,rr, Être inac-
].itaire ápuisé, il s'excllsa, lTre pria d'oublier, cessible et incertain. Je n'ai jarnais pu entencire rrrâ
rn'inEirna l'ordre de ne rien dire et rne raccompa- mêre prier de cette façon sans être secoué par un
gna. Je n'ai jarnais rien dit non pour lui obéir, mais frisson. LJn jour, j'at aperçu norre pedte to.n.r.
paÍce que |effaçat aussitôt cet incident brurneux musuknane qui pleurait de loin en I'entencanr.
11.2 Une enfance aÍgérienne Anêts sur images 773

je danserais plus tard comrne


aussi. Je rêvais que
Tout cela faisait que je ne pouvais rejoind.re Gide,
sa haine des farnilles et des foyers clos, que d'une Fred Astaire, que je jouerais all tennis corÍurre
maniêre artificielle et absurde. J'avais lu que Gide Borotra, que je chanterais corrurle Charles Trenet,
un jour, dans un train, avait entendu une mêre dire
jouerais du piano cornrrre Artur R.ubinstein et bien
à son bébé : « Toi et rnoi, rnoi et toi, les autres on sür que j'écrirais coü:"rne Tolstoi ou Malraux,
s'en fout »>, et il ajoutait : « Cet égorsrne à deux est Quand rna rnêre était rnalade, je devenais aussitôt
plus hideux que l'autre. » Nous, nous étions treize, le plus farneux rnédecin du rnonde. Jusqu'r., jour
ce qui ne nous empêchait pas de réserver la place oü Paulette, notre dornestique espagnole, noueuse,
de l'Ange à la Eyande table du vendredi soir. Ce alriêre, vêtue de noir, est venue dire à la rnaison :
<, Mon frk Vincen.t, í'ami deJean, est mort en Espítgne.
syrnbole de La place de l'Ange a enchanté rnon
enfance. Souvent cette place a êtê occupêe par un Il s'était engagé sans me le dire. Alors uous ne ?ne ueryez
paysan kabyle qui descendait de ses montagnes et plus. Ni uotts ni psrsorune. >> C'est ainsi qu'un jour en
que le rnauvais ternps ernpêchait de regagner son plein bonheur de Írres seize ans, le tragique et
douar. Comme rn'enchantait aussi la coutume du l'Flistoire sont entrés dans rna vie coffune des
soleils noirs.
verre d'eau jeté dans l'escalier derriêre celui qui
part pour le faire revenir, corÍurle revient le ressac
de la vague sur le sable. Âinsi que la proposirion du
« Cambio » si utilisêe en Corse, selon Marie Susini,
et que ma mêre formulait en s'ofrrant à échanger sa
vie contre celle d'un enfant rnalade,

IX
J'eus seize ans et je perrnets à tout le rnonde de
dire que c'est le plus bel âg. de la vie. Chaque
aurore rn'apportait sa moisson de triomphes. Je me
sentais protégé et j'engrangeais âvec avidité toutes
les sensualités de l'existence ; toutes les arnbiCions
F-eIscoI\TTR-ES

Mohammed Dib
Né en Âlgérie \e 21 juillet 1,92A. I1 écrit tout en exer- Premiêre rencontre.
çanr divers rnêciers. Lorsqu'il
quitte l',A]gérie, le 10 janvier À côté du rnien vivait un aurre rrronde mais, de
7g5g,il a déjà publiê pluii.rts livres. tl vit en France oü il toute rna perite enfance, je ne rn'en étais guêre
publie réguliàrã-.rr, des recueils de poésie, des nouvelles, aperçu. Il m'arrivait bien de sorcir en ville avec tel
des romans. Derniers tires Parus : ou tel aurre rnernbre de ma farnille : nous aurions
T'lemcen ou les lieux de l'éciture (Revue Noire,
1994).
dô croiser les ressorrissants de cet autre monde par
L'iníant€ tnaure (Albin Michel, 1994) '
conséquerrt. Or j'ai beau battre le rappel de mes
I-a nuír sauuage (Albin Michel, 1995)'
L'atrbe Ismaêl (Tassili, 1'996)' souvenim, je jure qu'aucun ne me signale que nous
L'enfant-jazz, poêmes (La DiÍIérence ' 1 ee8). avions fait de telles rencontres. Ma rnémoire de
(imPri-
L'enfant-jazz, avec 1e peintre Rachid Kora{chi cetEe époque reste vierge de tout souvenir d'étran-
merie nationale, 1998)- gers. Ou bien ces derniers avaient le pouvoir de se
L'arbre à dires,, essais (Atb'in Michel' 1998)' rendre invisibles, donc ils n'irnpressionnaient pa§
ma rétine, ou bien rnes yeux n'étaient nullement
faits pour les voir. Ils n'existaient pes.
Jusqu'au jour oü ].'un d'eux apparut chez norrs,
débarqua dans notre propre foyer. I1 avait ainsi tra-
versé des années-lurniàre de rnéconnaissance. Je
venais d'avoir Lrn âccident à la jambe, qui allait me
tenir cloué au lit durant un an. L'extrateÍTestre arri-
vait dans une odeur d'éther et avec de longues, de
118 Une enJance algéienne Rencontres 119

redoutables aiguilles au bout des doigts. Stature Pour le rnoment, dans la vaste figure penchée sur
lourderrrent charpentée et, par-dessLrs cela, un rnoi, je ne voyais que les lunemes cerclées de noir
visage trop blanc dont la pâte corrurrençait à se relâ- et, prisonnier des verres, le regard en pointe de d,ia-
cher, il se déplaçait d'une seule rrlasse, posant rnarlt, luisant et tout sourire. Secrêternent enfantin.
d'abord un pied bien à plat sur le sol avant de lever ÂJors que les traits du visage gardaient leur imrno-
l'autre. Irnagi Í'Lez la peine qu'une telle créature bilité seres âg., quel sourire I Je n'ai pas souvenance
devait se donner pour se baisser jusqu'à rnoi qu'il gu'avec ses aiguilles il rn'eôt une seule fois infligé la
trouvait couché sr-lr un rnatelas, à ras de terre. tIn rnoindre douleur.
lit, je n'allais savoir ce que c'êtait que beaucoup Il fut rnon prernier étranger en date : avant lui, je
plus tarci. ne rn'étais encore trouvé en prêsence d'aucun
Pendant un temps, il se présenterait à rrron che-
autre. I1 sauva rrra jambe, qui en toure logique
vet tous les jours à une heurr: fixe. Deux coups euratt, dô être arnputée. c'était encore l'àre d,avant
irnpérieux de heurtoir frappés à la porte de la rnai-
la pénicilline.
son ; il entrait, c'était lui. Ses coups n'étaient pas
assenés qu'à la porte de la maison rnais aussi à celle
il se passa nornbre d'années depuis lors, j'étais
de rnon ccur qui à f instant se délitait de tristesse, devenu un grand jeune homrne, dix-huic ans.
Je
uniquement de ce1a, la tristesse, parce que je savais retournai le voir. Au début de la derniêre guerre,
déjà prendre rnon n:ral en patience. Coups d'ailleurs sévissait à Tlemcen une épidérnie de rypú, qui
dont je sentais approcher, venir le rnornent oü ils n'essayait pas de choisir entre ses vicrimes, fussent-
retentiraient : par avance, corrurre pour rne les elles de l'un ou de l'autre bord, et elle en fir pas
annoncer, rna rnàre mettait à bouillir dans de l'eau, mal- À longueur de jour, les convois funêbres se
sous rrles yeux, deux aiguilles pour les seringues du succédaient en direction des deux cirnetiêres de la
Dr Phociadis. ville, le rnusuknan et 1e chrétien.
Celui-ci ne descendait pas de ces Gaulois dont je comrne de juste, j'avais changé, ,,-ais le Dr pho-
saurais pius tard, à 1'école, qu'ils étaient rnes tiadis rne reconnut. Lui restait le rnêrne homrne.
ancêtres. J'avais devant rnoi, arrivant de l'atltre Mêrne starure rnassive, ,.êrne visage épais et dans
monde, uo Grec. Ceia bien sür, je n'allaj.s l'rp- ce visage rnêrnes grosses h:nettes et, cierriàre ses
prendre que par La suite. Com:ne rnaintes autres velTes, rnême regard aussi secrer qu'amusá. Ii §re
ciroses. <ionna un de carnphre à porcer si-lr moi.
''rorceeu
724 Une ertfance aÍgérienne Rencontres 721

une justernent. L-In peu sêche, un peu blanche


Deuxiêrne rencontre. encore que point désagréable. Comrnent dire, une
I1 s'appelait Monsieur Souquet. J'avais neuf ans ; odeur de paille, ou à peu pràs.
lui, la cinquantaine, potlr autant que je pouvais en Mais ce n'était vrairnent pas Ie plus imporrant. Je
juger alors. un croque-mitaine poutrru d''énormes ne tardai pas à découvrir qu'il incarnait le genre de
moustaches grises tombantes et d'un gros ventre. Il croque-rnitaine débonnaire, avec ses grosses mous-
n'était pas grand. 11 êtait français. Enfants, nous taches, sa grosse voix, son gros ventre, ses gros
avions três peur des Français, nous ne nous en yeux, et cela avait une autre irnpo*ance. Il me fai-
approchions jamais. sait toujours trembler rrrais de moins en rrroins fort,
Celui-là, pourtant, je fus de but en blanc puis plus du tout. I§ous avions corrunencé, faut-il
enferrnê en sâ compagnie, dans la rnêrne piêce, dire, à apprendre avec lui quantité de choses inté-
plusieurs heures durant et cinq jours par semaine. ressarrtes.
Je ne pouvais faire aufrerrrent que de rester et de Bonhornrrre, oui, mais strict sur le chapitre du
m'accornrnoder de cette situatio n ; par bonheur, il travail et de la conduite. I1 ne s'inrerdisait pas à cer-
y en avait 1à encore trente corrulle moi- tains rnonaents d'élever une voix qui faisait vibrer
Lui aussi portait des lunettes, ils portaient tous les vitres de la classe. 11 punissair les mauvais élêves
des lunettes, mais les siennes étaient montées sur fil et sa maniêre favorite consistait à laisser tomber sur
de fer. votre crâne un poing, quoique rnarelassé de chair,
Monsieur Souquet êtart un instituteur français três lourd. (Jne rnaniàre qu'il ne galvaudait pas, il
venu enseigner dans l'école laique et publique ne l'utilisait qu'avec éconornie, la rêservant âux cas
indigàne de la ville. Line âssez grande êcole, oü graves, extrêmes.
nous étions entre nous avec nos rnaitres algêriens, à J'eus l'occasion à mon tour de faire la connais-
l'exception de quelques deux ou trois qui nous sance de ce poing. Monsieur souquet nous ensei-
venaient de là-bas. Ceux-ci nous derneuiaient aussi gnait que le pluriel des norlrs corrlrrruns se forme
étranges qu'étrangers. Lin irnportant persorrnege a en ràgle générale avec (( s ») ajouté à la fin ; et voici
exprimé une profonde vérité, ces ternps-ci, en qu'un jour nous eümes Ia rnalchance, pour lnoi, de
déciarant que l'étranger se reconnait à L'odeur. tornber sur le rnot « puits » dans une dictée. Mon-
h{onsieur Souquet, un Français que je pouvais sieur Souquet eut rnon cahier sous les yeux. I1
désormais étuciier de pràs et à loisir, €E dégageait décréta aussitôt.que j'avais com:rris une faute en
122 Une enfance algérienne
Rencontres 123
écrivant « puit ». Je répliquai que ce rnot, dans de nous amener un beau rnatin, dans notre classe,
notre dictée, se trouvait au singulier. À ron tour il un garçon de notre âg. à la peau de lait si tendre
rne répliqua que nonobstant il devait prendre un que nous noLls dernandârnes corrurlent elle ne fon-
(( s ».
J'.r, refusai à la fois f idée et sa rnise en appli- dait pas sur lui.
cation. La question fut tranchée devant toute la Lrn Français enfanr, à nos yelrx, êtait prus éton-
classe par un coup de poing sur fira tête. Coup de nant encore qu'un Français adulte. ceiui_là, nos
poing dont je rrle rappelle qu'il ne fit rnal qu'à yeux justernent écarquillés ne se détachaient plus
Ínon errlour-propre en rrre réduisant au silence. de lui, noLrs ne travailions prus, incapables
Aujourd'hui encore j'écris contre rrra conviction nous étions de faire autre chose. Durant plusieursnr*
intime le rnot « puits », ainsi, avec son appendice jours, durant tous ces premiers jours, il regna une
injustifié, dans sa singularité, et seulernent en sou- arrnosphàre spéciale dans la classl, ,trrrosphé.e faite
venir de rnon bon rnaitre. d'attention, de prudence, d'ench"rrr..rrent. sans
En rêcrêation, je rrle retrouvais dans Ínon é1é- conteste, par l'effet de sa seule présence, sentirnent
rn-ent, il n'y avatt dans la cour de cette école indi- tout nouveau, quelque chose avait changé autour
gêne que des Agériens en herbe. En passant, je de nous, voire en nous.
ferai d'ailleurs observer qu'à l'époque nous igrro- I1 étair le fiIs de Monsieur souquer, se prenom-
rions ces Erots : ,tlgêriens, Agérie, Al Djazai?. Per- mait-il Georges, je n'en suis plus rrês sôr.. Il allait
sonne ne nous en avait parlé, ou dit la signification, étudier dans la classe de ro., pêre, qui ôtatt ra
ce qu'ils étaient censés désigner. Ni nos parents à la nôtre ! tln événernent auquel .i.., ne noLis avait
rnaison ni qui que ce fiit dehors. C'est l'école qui préparés- Et ce fur la révoiurion dàs que res
allait noLrs l'apprendre. E,t nous, de découvrir alors
tur*
bulentes légion§ des autres cours l'aperçurent pen-
que nous étions d'un pays déterrniné, appart'enions dant Ia rêcréation. LJne révorution sirencieuse
en
à une terre à parr. fait. ceux qui n'étaient pas de notre ciasse ne
LJne fois dans la cour de récréation, aussitôt, surerrt qui apparaissait 1à et donc, corru,,e par
j'oubliais. nous oubliions l'existence de ce délégué magie, l'effervescence habituelle tomba soudain
et
d'une autre planête qu'était Monsieur Souquet. Ii tous restêrent 1à, et nous avec eu.x, scupéfaits.
ne rTre venait mêrne pas à l'esprit qu'il pouvait ceia
ne durâ qu'trn courc instant rnais ce fi:t un
insrani
avoir un donricile, une vie de fanrille. J'aurais d'éterrrité.
rnieux fait d'y penser un peu avant, car tL].ui arriva Puis peu à peu nous nou's approchârnes de
lui,
124 {Jne enfance aígérienne
Rencorctres
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tout en gardant nos distances. frTous nous bor- rna$ parce qu'il se trouvait êE,e de chez
nâmes à l'observer. Comment il êtatt habillé norls, un.
proche- II en éair de même de David,
Ie qui
beaucoup mieux que chacun de nous. Comrnent il tenait sur Ia grand-place un kiosque de Juif
étatt chaussé netternent rnieux encore. Com- tunisiennes, rendez-vous de toú, Ies
pârisseries
rnent il était coiffi, corrunenr il se renait. I1 ne par- l'école riches de quelques sous. Il était |orr., de
lait pas. Il n'échangea pas une seule fois un seul de chez nous, et si pioche qu'il ne nous "rl.or* plus
rnot avec nous, ni nous avec lui, nous parce que si jamais du rabiot aprês nous avoir refusair
nous savions déjà lire, nous ne savions pâs encore donné pour notre
argent d'une pâte d'amande au miel
parler en français. Et nous ne nous imaginions pas vite^errglourie.
l'entendre s'exprirner dans notre langue.
Ce bouleverserlent de nos habitudes ne fut Reste la rencontre dont je n,avais
pas encore
conscience que je l,avais ae;a faite
qu'un intermàde de courte durée. Georges, si du
suite,
*, q.ri, par Ia
moins il. s'appelait ainsi, d"isparut bientôt de notre se révéierart deterrnirr.*rrt* en infléchissanr
r,ie dans un certain sens avec ra force ma
classe, de notre école, de notre vie. Nous n'eürnes d,une néces_
pas le temps de nous habituer à lui, ni lui à nous. sité, ou d'un destin : c'est cere qui
me nrit devant
Le pàre Souquet resta éüdemÍrrent. Cet hornrne, une langue à r'abord aussi difficile
que séduisanr, re
rrous dêcouvrions jour aprês jour qu'il était Ie français. Mais cela est une autre histoire, de ces
his-
meilleur des homrnes pour une raison três simple. toires qui ne connaissent pas leur
fin.
Il ne finissait jamais sa ãhss. sans nous raconter une Donc, pour en revenir à ces temps
anciens :
histoire, généralernent courte, drôle, mais drôle à enfant des villes, je ne savais érridem*.rr,
que je voyais autour de moi, en
que ce
Ílous faire hurler de joie, ce qu'il perrnettait alors vine, et o*, du
puisque lui-rnême err riait avec nous. Je le vois tout ce qui se pâssair en dehors. À t*
ca,,.paá. par
tout à fait s'esclaffanr dans sa moustache hirsute exemple qui, elle aussi, a toujours
constirué un
jusqu'à en avoir des larrrres ar-rx yeux. ,tinsi ne monde à part, un monde à .ãré
du mien et rui
reparcions-nor..ls jarnais tristes de l'école à la porte demeurant éranger. Mais pous
serions insruim à
de iaquelie nous atrendair en plus le marchand son sluet quelques années aprês,
espagnol de sucres d'orge er de pois chiches grillés,
duranr Ie conf,it
mondial, quand nous verions de
des torraíccs- nos veux incré_
dules ces files de paysans venus
Lui. nous Íle pouvions le craindre. Non pas du mouir dans nos
rues si r:ropres, si bien entreÍenues.
tait de sa cailie chétive er de ses yeux chassieux pour ennernis euc la fairn. Eux n,avaient