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Revue belge de philologie et

d'histoire

Quand l’important était de gagner : Indignité de la défaite et


stratégies athlétiques en Grèce ancienne
J.-M. Roubineau

Résumé
Cette contribution examine le comportement des athlètes grecs lors des compétitions, et notamment la manière dont les
risques de perdre ou de mourir au stade structurent leur pratique et leurs choix. Le cadre psychologique a priori de la vie
d’athlète, souvent résumé à une quête obsessionnelle de la victoire, est, de fait, nettement plus complexe. Loin de
souscrire aveuglément à l’agonal drive de «la victoire ou la mort » , les athlètes, de l’époque archaïque jusqu’à l’époque
impériale, développent des stratégies visant à préserver les différents capitaux mis en jeu lors des compétitions
successives auxquelles ils participent, et notamment leur intégrité physique, condition sine qua non à la poursuite de leur
carrière.

Abstract
This paper studies Greek athletes’ behaviour during contests, and focuses on the way the risk of losing or dying in the
stadium influences athletes’ choices. The psychological frame of an athlete’s life, from the archaic to the imperial period,
often reduced to an obsessional quest of victory, is far more complex. Athletes do not subscribe blindly to the agonal drive,
«to win or to die » , but build strategies dedicated to the protection of their physical integrity, which is a condition sine qua
non to any athletic career.

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Roubineau J.-M. Quand l’important était de gagner : Indignité de la défaite et stratégies athlétiques en Grèce ancienne.
In: Revue belge de philologie et d'histoire, tome 94, fasc. 1, 2016. Antiquité – Ouheid. pp. 5-26;

doi : https://doi.org/10.3406/rbph.2016.8872

https://www.persee.fr/doc/rbph_0035-0818_2016_num_94_1_8872

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Quand l’important était de gagner : Indignité de la
défaite et stratégies athlétiques en Grèce ancienne (1)

j.-M. Roubineau

Depuis les travaux de J. Burckhardt, le goût des Anciens pour la compé-


tition sous toutes ses formes est fréquemment décrit comme un phénomène
caractéristique de la civilisation grecque, qualifiée à ce titre d’agonale ou
agonistique (2). De fait, le principe compétitif et la recherche de l’excellence
(aristeia) à l’œuvre dans de nombreuses sphères de la vie sociale des cités
grecques, ont pour modèle les concours athlétiques (agônes). Or, la recherche
de l’excellence et de la première place est aux yeux des historiens du sport
antique la principale clef de lecture idéologique du sport grec (3). Loin de
l’idéal participatif érigé en valeur cardinale du sport éducatif dans les socié-
tés modernes, les athlètes de l’Antiquité n’auraient accordé de valeur qu’à
la victoire. Cette valorisation exclusive de la victoire porte, en sociologie
du sport, le nom de syndrome Vince Lombardi, du nom de l’entraîneur de
l’équipe de football américain des Packers de Green Bay, avec laquelle il a
remporté cinq titres nationaux (superbowls), et notamment les deux premiers
de l’histoire du football américain en 1967 et 1968. L’état d’esprit que V.
Lombardi s’efforçait d’inculquer aux athlètes qu’il entraînait tient en une
phrase qui a, depuis, pris valeur d’aphorisme :
Winning isn’t everything, it’s the only thing (4).
L’idée selon laquelle il n’y a pas d’alternative honorable à la victoire a fait
florès dans le monde des entraîneurs sportifs américains. Ainsi, Woody Hayes,
autre entraîneur de football américain, est, lui aussi, passé à la postérité pour
l’aphorisme suivant qui résume sa philosophie sportive :
Show me a good loser, and I’ll show you a loser (5).
Plus récemment, Claude Onesta, entraîneur de l’équipe de France de
handball, répondant aux journalistes lors de la conférence de presse précédant
le début des jeux olympiques de Londres 2012, résumait d’une formule l’état
d’esprit de son équipe :
We came to win, and only to win (6).

 (1)  Merci à Jacques Oulhen pour sa relecture et ses suggestions.


 (2)  E.g. R aubitschek, 1983, p. 3-7  ; Crowther, 2006, p. 1-18. Chr. Ulf a mis en
évidence le processus lent par lequel ce modèle de l’agôn s’est imposé dans l’historiographie
de l’Antiquité, prenant racine dans l’émergence, à la fin de l’époque moderne, de la pensée
économique libérale et du modèle de compétition économique que cette pensée promeut :
Ulf, 2010, p. 85-111.
 (3)  Il importe de préciser que, dans la conception de J. Burckhardt, cet idéal ago-
nistique ne se maintient, dans sa forme pure, que peu de temps. Pour une présentation
synthétique de la position de J. Burckhardt, voir Ulf, 2010, p. 95-96.
 (4)  Cité par Lee, 1983, p. 33.
 (5)  Idem p. 33 n. 5.
 (6)  Le Monde, 26 juillet 2012.

Revue Belge de Philologie et d’Histoire / Belgisch Tijdschrift voor Filologie en Geschiedenis, 94, 2016, p. 5-26
6 j.-M. Roubineau

Mais qu’en est-il en vérité dans l’Antiquité ? La victoire est-elle bien le


seul objectif de ces athlètes érigés en modèle, ou pour le dire autrement, est-
elle le seul mode d’acquisition et de préservation de la dignité (7) athlétique ?
Hors la victoire, la pratique sportive laisse-t-elle à l’athlète des portes de
sortie honorables ? Pour répondre à cette question, je me propose d’examiner
ici la place que prend la possibilité de la défaite dans la conduite sportive
des athlètes.

1. Le modèle de l’agonal drive


Le rapport psychologique des athlètes aux concours est fréquemment
résumé par les Modernes en une alternative à laquelle E. Segal a donné le
nom d’agonal drive, en vertu duquel chaque athlète ne disposerait que de
deux options lui permettant de préserver sa dignité : gagner ou mourir (8).
Les textes antiques relatifs au rapport à la victoire formulent avec
persistance – depuis l’époque archaïque et jusqu’à l’époque impériale –
l’idée qu’on ne peut revenir que vainqueur ou mort d’une compétition. Dans
son Traité sur le sport (Gymnastikos), Philostrate, rapporte, au iiie siècle p.C.,
quelques anecdotes explicites en la matière. Ainsi, un pancratiaste du nom
d’Arrichion, fort de deux couronnes olympiques, mais frappé de faiblesse
passagère durant la finale, entend son entraîneur l’encourager, depuis le bord
de l’aire de combat, par ces mots :
C’est un beau linceul (καλὸν ἐντάφιον) de ne pas renoncer à Olympie (9).
L’entraîneur d’un autre pancratiaste, écrit à la mère du jeune athlète -
laquelle vient de perdre son époux - pour la rassurer sur la pugnacité de
son fils :
Si vous apprenez que votre fils est mort, croyez-le  ; mais si on vous dit
qu’il est vaincu, ne le croyez pas (10).
Le garçon, galvanisé par la lettre, est dès lors déterminé à faire preuve
d’un courage sans limite, afin de ne décevoir ni son entraîneur, ni sa mère.
Ce discours se retrouve exprimé à l’identique dans d’autres formes
documentaires. Ainsi, une épitaphe funéraire de la fin du iie s.p.C. relative
au boxeur Agathos Daimon d’Alexandrie, fixe explicitement l’objectif de la
couronne ou de la mort :
Agathos Daimon, également dit ‘Chameau’, originaire d’Alexandrie, pu-
giliste chez les hommes, vainqueur à Némée. C’est ici [à Olympie] que je
suis mort, dans le stade, lors d’un combat de pugilat, implorant Zeus de

 (7) J’entendrai le terme de dignité dans son sens commun de « sentiment de la valeur


intrinsèque d’une personne, et qui commande le respect d’autrui » (TLF, s.v. dignité).
 (8)  Segal, 1984, p. 25-31. L’objectif de l’auteur est de remettre en perspective le
rapport de la société américaine contemporaine au modèle agonal, jusqu’à conclure à
l’émergence récente d’un nouveau sporting-spirit, qu’il définit comme post-agonal, nouvel
esprit sportif qui peut conduire, par exemple, à applaudir non seulement le vainqueur du
marathon (de Boston), mais aussi le dernier à franchir la ligne.
 (9)  Philstr., Gym., 21 : ὡς καλὸν ἐντάφιον τὸ ἐν Ὀλυμπίᾳ μὴ ἀπειπεῖν.
 (10)  Philstr., Gym., 23  : τὸν υἱὸν εἰ μὲν τεθνεῶτα ἀκούσεαι πίστευσον · εἰ δὲ
ἡττώμενον, ἀπίστει. (trad. Ch. Daremberg).
Quand l’important était de gagner 7

m’offrir la couronne ou la mort (ἢ στέφος ἢ θάνατον). Trente-cinq ans.


Longue vie ! (11)
La thématique du combat jusqu’à la mort est suffisamment répandue pour
pouvoir donner lieu à parodie. Une des épigrammes satiriques de Lucillius,
consacrée à moquer Androléos, boxeur dénué de talent, énumère ses déboires
successifs – la perte d’une oreille à Olympie, d’une paupière à Platées, la
perte de conscience à Delphes –, avant de se conclure sur la formule suivante :
À mon père Démotélès, à mes concitoyens aussi, le héraut signifiait de
m’enlever des pistes, mort ou estropié (ἢ νεκρὸν ἢ κολοβόν) (12).
De fait, le risque de mourir sur l’aire de combat semble bien présent à
l’esprit des athlètes. Dans l’Héroïkos, Philostrate rapporte le cas de Plutarque,
boxeur victorieux à qui on demande comment il a échappé à la défaite dans
un combat désespéré, et qui répond  : «  en méprisant la mort  » (θανάτου
καταφρονῶν), c’est-à-dire en acceptant son éventualité (13). Plus explicite-
ment encore, le même Philostrate évoque à propos du pancratiaste Arrhichion
l’amour de la mort (ἔρος θανάτου) que parviennent à exciter en lui les
­exhortations de son entraîneur, mort préférable à l’indignité de la défaite (14).
Dès le ve siècle a.C., l’infamie de la défaite athlétique est exprimée
explicitement dans les poèmes écrits en l’honneur des vainqueurs. L’épinicie
olympique élaborée par Pindare en l’honneur de l’enfant Alkimédon d’Egine,
vainqueur du concours de lutte en 480 a.C., traduit sans ambiguïté les
conséquences sociales d’une défaite :
Par la faveur des dieux, et non moins par sa vaillance, il a fait peser sur
quatre autres enfants la honte d’un retour ignominieux, du silence qu’il
faut garder, de la retraite où il faut se cacher ; et au père de son père il a
insufflé une vigueur capable de contrebalancer la vieillesse  : le bonheur
fait oublier l’Hadès (15).
On retrouve exprimée régulièrement cette honte de la défaite, qui semble
constituer un topos de l’art de l’épinicie. Le même Pindare, dans une épinicie
en l’honneur d’un autre garçon lutteur, Aristoménès d’Egine, écrit ceci  à
propos de la victoire remportée par ce dernier lors des Concours Pythiques
de 446 a.C. :
De toute ta hauteur, tu t’es abattu, impitoyable, sur quatre concurrents  ;
il ne leur a point été donné, comme à toi, d’obtenir à Pythô un joyeux

 (11)  SEG 22, 354  : Ἀγαθὸς Δαίμων ὁ καὶ Κάμηλος Ἀλεξανδρεύς, ἀνὴρ πύκτης
νεμεονίκης, ἐνθάδε πυκτεύων ἐν τῷ σταδίῳ ἐτελεύτα, εὐξάμενος Ζηνὶ ἢ στέφος ἢ
θάνατον, ἐτῶν λε’. Χαῖρε. (trad. W. Decker et J.-P. Thuillier, Le sport dans l’Antiquité.
Égypte, Grèce, Rome, Paris, 2004, p. 101).
 (12)  Anth., XI, 81 : Δαμοτέλης δ’ ὁ πατὴρ καρύσσετο σὺν πολιήταις ἆραι με σταδίων
ἢ νεκρὸν ἢ κολοβόν (trad. R. Aubreton, Belles Lettres). Sur ce passage de l’épigramme,
Robert, 1968, p. 198-201.
 (13)  Philstr., Her., XV, 7.
 (14)  Philstr., Gym., 21.
 (15)  Pd., O., VIII, 67-72 : ὃς τύχᾳ μὲν δαίμονος, ἀνορέας δ’ οὐκ ἀμπλακὼν ἐν τέτρασιν
παίδων ἀπεθήκατο γυίοις νόστον ἔχθιστον καὶ ἀτιμοτέραν γλῶσσαν καὶ ἐπίκρυφον οἷμον,
πατρὶ δὲ πατρὸς ἐνέπνευσεν μένος γήραος ἀντίπαλον · Ἀίδα τοι λάθεται ἄρμενα πράξαις
ἀνήρ (trad. Aimé Puech, Belles Lettres).
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retour ; lorsqu’ils sont revenus auprès de leur mère, un doux rire n’a pas
éveillé la joie autour d’eux ; ils se blottissent dans les venelles, pour fuir
le regard de leurs ennemis, le cœur déchiré par leur échec (16).
Au ier s. p.C., Stace, dans la Thébaïde, concluant la description du combat
de lutte mythologique qui oppose Tydée à Agyllée, décrit dans les termes
suivants l’état de ce dernier, vaincu :
Enfin, il gît de tout son long, ventre et poitrine contre terre, et ne se
redresse, rempli d’amertume, qu’après un long moment, laissant marquées
sur le sol les traces de sa honteuse défaite (turpia signata linquens vestigia
terra) (17).
La honte d’avoir perdu se décline en deux registres. L’athlète défait, parce
qu’il a intériorisé le système de valeur en vigueur, porte sur lui-même un
regard dépréciatif. Mais les compétitions sont aussi des spectacles, et l’athlète
se retrouve donc sous le regard potentiellement désobligeant des spectateurs
témoins de sa défaite. C’est en cela que le poids de la défaite dépend pour
partie de l’échelle de la compétition dans laquelle elle survient : la honte de
l’échec sportif est amplifiée en contexte de concours panhelléniques, du fait
d’un nombre de spectateurs bien plus grand que pour une compétition locale.
Ainsi, le philosophe Epictète évoque, au début du iie siècle p.C., l’amertume
particulière d’une défaite lors des concours olympiques :
Il est impossible aux concours olympiques de simplement subir une
défaite et de se retirer, mais d’abord, c’est en face du monde civilisé tout
entier qu’il faut étaler sa honte, et non seulement en face des Athéniens,
des Lacédémoniens ou des gens de Nikopolis ; ensuite, l’homme qui est
entré sans réflexion devra se faire rosser mais, avant d’être rossé, il aura
souffert la soif, la chaleur, avalé quantité de poussière (18).
Le système idéologique en vigueur semble on ne peut plus clair : la victoire
produit la dignité. La seule porte de sortie honorable, hors la victoire, est donc
de faire le sacrifice de sa vie, c’est-à-dire de combattre jusqu’à la mort. En
ce sens, l’agôn sportif nourrit une certaine proximité idéologique avec l’agôn
guerrier, dont atteste de manière anecdotique la proximité physique entre le
dieu Arès et l’allégorie divine Agôn, dans un groupe statuaire d’Olympie
décrit par Pausanias (19). Guerre et pratique athlétique partagent une culture
commune (20). L’agonal drive procède d’une transposition de l’idéal militaire,

 (16)  Pd., P., VIII, 81-87 : τέτρασι δ’ ἔμπετες ὑψόθεν σωμάτεσσι κακὰ φρονέων, τοῖς
οὔτε νόστος ὁμῶς ἔπαλπνος ἐν Πυθιάδι κρίθη, οὐδὲ μολόντων πὰρ ματέρ’ ἀμφὶ γέλως
γλυκύς ὦρσεν χάριν · κατὰ λαύρας δ’ ἐχθρῶν ἀπάοροι πτώσσοντι, συμφορᾷ δεδαιγμένοι
(trad. Aimé Puech, Belles Lettres).
 (17)  St., Theb., VI, 902-904 (trad. R. Lesueur, Belles Lettres).
 (18) Épict., Entr., III, 22, 52 : οὐκ ἔστιν ἐν Ὀλυμπίοις νικηθῆναι μόνον καὶ ἐξελθεῖν,
ἀλλὰ πρῶτον μὲν ὅλης τῆς οἰκουμένης βλεπούσης δεῖ ἀσχημονῆσαι, οὐχὶ Ἀθηναίων
μόνον ἢ Λακεδαιμονίων ἢ Νικοπολιτῶν, εἶτα καὶ δέρεσθαι δεῖ τὸν εἰκῇ εἰσελθόντα,
πρὸ δὲ τοῦ δαρῆναι διψῆσαι, καυματισθῆναι, πολλὴν ἁφὴν καταπιεῖν (trad. modifiée de
J. Souilhé, Belles Lettres).
 (19)  Paus., V, 20, 3.
 (20)  Pritchard, 2013, p. 164 et suiv. Sur la proximité entre l’athlète et le guerrier,
voir également Crowther, 1999, p. 121-130.
Quand l’important était de gagner 9

et nourrit, à ce titre, une familiarité avec la rhétorique guerrière en vertu


de laquelle on doit rentrer avec son bouclier ou dessus (21). Le discours de
galvanisation des soldats, le jusqu’au-boutisme attendu des participants à
l’agôn guerrier, se décline ainsi dans l’agôn sportif qui ne constitue qu’un
avatar de celui-ci.
Une inscription du début de l’époque hellénistique combine, de manière
significative, « une épigramme de victoire avec une épitaphe de guerrier » (22) :
J’ai emporté la victoire au pancrace à Némée, et trois fois lors des
Basileia, à la fois comme garçon et comme homme. Et la troisième fois
j’ai été couronné à la boxe ! Je suis mort en commandant les lances aux
premiers rangs d’Arès, moi, le fameux Athanichos, qu’Arès l’impétueux
a soumis (23).
Il faut toutefois souligner que cette alternative de la victoire ou la mort
n’a peut-être pas la valeur générale que l’on veut lui donner, et qu’elle est
même en partie illusoire, dans le cadre sportif. Plusieurs raisons à cela. En
premier lieu, ce dilemme psychologique apparent n’a de sens que dans le
cadre des sports de combat. On ne peut, en effet, que difficilement faire le
sacrifice délibéré de sa vie dans les sports dits légers - ce qui n’empêche
pas des morts accidentelles de survenir (24). D’autre part, cette alternative ne
peut véritablement se mettre en œuvre que dans le cadre étroit des concours
stéphanites où seul le vainqueur est couronné, à la différence des concours
chrématites où des places d’honneur existent, et conduisent à la fois à partager
le capital symbolique de la victoire entre les détenteurs des places d’honneur
et à dégrader en plusieurs niveaux le poids de la défaite (25).
À l’intérieur même de cette double limitation, enfin, un discours ne pro-
mouvant que la victoire et n’offrant comme échappatoire à la honte de la
défaite que le sacrifice de sa vie, devrait engendrer un nombre considérable
de morts à la boxe, au pancrace ou à la lutte. Ce n’est, pourtant, pas le cas.

2. De la probabilité de mourir au stade

Une scholie à Pindare affirme que « de très nombreux athlètes sont morts
au stade  » (26). Un passage d’un traité de Philon d’Alexandrie, datant du

 (21)  Sur cette alternative : e.g. Plutarque, Apophtegmes laconiens, 241f.


 (22)  Scanlon, 2002, p. 300.
 (23)  IG VII, 4247 : - - - Νεμ[έ]αι νικῶ καὶ τρὶς Βασίλεια [π]αῖς καὶ ἀνήρ · καὶ πὺξ τὸν
τ[ρίτ]ον [ἀ]μ[φ]εθ[έ]μην · [Θν]ήισκω δ’ [ἐ]μ [π]ρομάχοις Ἄρεως δορὸς ἡγεμονεύων [κλ]
εινὸς Ἀθάνιχος, ὃν θοῦρος Ἄρης δ[ά]μ[α]σεν. Καλλιρόα τοῖς [θε]οῖς.
 (24)  Plusieurs sources tardives décrivent l’invention de la nudité athlétique comme
consécutive à un accident de course ayant abouti à la mort d’un coureur, Orsippos, entravé
par son propre pagne : Isid., Étym., XVIII, 17, 2 ; scholie à Hom., Il., XXIII, 638 ; Eust.,
Com. Il., XXIII, 1324 ; EM., s.v. gymnasia.
 (25) N. Crowther s’étonne du nombre élevé d’athlètes inscrits en compétition malgré
la disgrâce de la défaite, et souligne que, « obsviously there was no disgrace in not
finishing first at local festivals, at least if one finished in the first five or so » (Crowther,
2006, p. 6).
 (26)  Scholie à Pd., O., V, 34.
10 j.-M. Roubineau

début du ier siècle p.C., laisse entendre que les athlètes lourds mouraient
fréquemment au combat :
Il arrive souvent, je le sais, que des lutteurs ou des pancratiastes qu’animent
l’amour de leur corps a trahi et qui ne respirent et ne combattent plus que
par leur seule force d’âme – cette âme qu’ils ont accoutumée à mépriser la
peur – , persévèrent dans la compétition jusqu’à ce qu’ils y laissent la vie.
(…)
On raconte que deux athlètes qui, dans un concours sacré, avaient déployé
une force équivalente, chacun donnant et recevant des coups de même
force, n’abandonnèrent la lutte qu’en mourant l’un et l’autre. « Insensé, ta
valeur te perdra » pourrait-on dire de tels hommes. Des lutteurs estiment
donc glorieux de mourir pour des couronnes d’olivier ou d’ache (…) (27).
De la même manière, Dion de Pruse, dans son Discours aux Rhodiens,
rappelle que beaucoup d’athlètes ont préféré la couronne olympique à la vie :
Vous savez sans doute que la couronne olympique est faite de feuilles
d’olives, et que beaucoup ont fait passer cet honneur avant la vie même,
non parce que les olives y aient quoi que ce soit d’extraordinaire, mais
parce que cette couronne n’est pas accordée facilement ou pour de petits
faits (28).
Le droit de certaines cités intègre, parmi les cas possibles d’homicide,
celui de l’homicide lors d’une compétition sportive. C’est le cas du droit
athénien. Aristote rapporte que, à Athènes, à la fin du ive siècle, est en vigueur
une loi en vertu de laquelle l’auteur d’un homicide involontaire à la guerre
ou lors d’un concours (ἢ ἐν πολέμῳ ἀγνοήσας ἢ ἐν ἄθλῳ ἀγωνιζόμενος), sera
jugé devant le tribunal du Delphinion (29). Démosthène cite dans le plaidoyer
Contre Aristocratès une loi fixant que «  si quelqu’un tue involontairement
au cours des concours, ou en abattant (un brigand) sur une route, ou à la
guerre par méprise, ou en flagrant délit avec son épouse, sa mère, sa sœur, sa
fille, ou la concubine qu’il a prise pour avoir des enfants libres, le meurtrier
ne sera pas banni  » (30). Avant lui, Platon propose, dans sa cité des Lois,
d’exempter de poursuite celui qui aurait tué involontairement un ami dans le
cadre d’un concours (31).

 (27)  Phil., Quod omn., 110 et 112-13  (trad. modifiée de M. Petit, éd. du Cerf)  :
παλαιστὰς οἶδα καὶ παγκρατιαστὰς πολλάκις ὑπὸ φιλοτιμίας καὶ τῆς εῖς τὸ νικᾶν σπουδῆς,
ἀπαγορευόντων αὐτοῖς τῶν σωμάτων, μόνῃ ψυχῇ διαπνέοντας ἔτι καὶ διαθλοῦντας,
ἣν ἐθίσαντες καταφρονητικῶς ἔχειν τῶν φοβερῶν ἐγκαρτεροῦσιν ἄχρι τῆς τοῦ βίου
τελευτῆς. (…) Ἐν ἀγῶνί φασιν ἱερῷ δύο ἀθλητὰς ἰσορρόπῳ κεχρημένους ἀλκῇ, τὰ
αὐτὰ ἀντιδρῶντάς τε καὶ ἀντιπάσχοντας, μὴ πρότερον ἀπειπεῖν ἢ ἑκάτερον τελευτῆσαι.
“δαιμόνιε, φθίσει σε τὸ σὸν μένος”, εἴποι τις ἂν ἐπὶ τῶν τοιούτων. Ἀλλὰ γὰρ οὖν κοτίνων
μὲν χάριν καὶ σελίνων εὐκλεὴς ἀγωνισταῖς ἡ τελευτή (…).
 (28)  D.Chr., Rhod. (XXXI), 110  : τὸν Ὀλυμπίασι στέφανον ἴστε δήπουθεν ἐλάϊνον
ὄντα, καὶ τοῦτον πολλοὶ προτετιμήκασι τοῦ ζῆν, οὐχὶ τῆς ἐκεῖ φυομένης ἐλαίας ἐχούσης
τι θαυμαστόν, ἀλλ’ ὅτι μὴ ῥᾳδίως μηδ’ ἐπὶ μικρῷ δίδοται.
 (29)  Arstt., Ath., LVII, 3.
 (30)  Dém., Arist., 53 (trad. modifiée de L. Gernet, Belles Lettres).
 (31)  Plat., Leg., 865a. Platon évoque de nouveau par la suite l’hypothèse d’un meurtre
en contexte de concours (865c).
Quand l’important était de gagner 11

Les déclarations à caractère idéologique et les dispositions juridiques que


nous venons de citer, jointes à l’abondance relative des documents évoquant le
sport grec, laissent attendre un nombre élevé d’athlètes morts dans l’exercice
de leur discipline. Mais ces décès évoqués par les sources ne semblent pas,
en réalité, être survenus très fréquemment. Le dénombrement des accidents
fatals, réalisé par R. et M. Brophy – et complété par M. Poliakoff – est, en
effet, extrêmement réduit (32). Je synthétise ci-dessous les résultats conjugués
de leurs relevés qui aboutit au chiffre de huit athlètes, morts durant un combat
de lutte, de pancrace ou de boxe, durant toute l’Antiquité :
1. Arrichion/Arrachion de Phigalie, tué par un anonyme lors d’un combat
de pancrace, à Olympie, en 564 a.C. (33)
2. Ikkos d’Epidaure, tué par Kléomédès d’Astypalée, lors d’un combat de
boxe, à Olympie, en 492 a.C. (ou, moins probablement, en 496 a.C.). (34)
3. Héraklès, tué par Diognétos de Crète, lors d’un combat de boxe, à
Olympie, en 488 a.C. (35)
4. Un Tyrrhénien anonyme, tué par Télémaque de Pharsale, lors d’un
combat de lutte non localisé, hors compétition, au ve a.C. (36)
5. Hipposthénès, tué par un anonyme, lors d’un combat de lutte non
localisé, probablement au ve siècle a.C. (37)
6. Kreugas d’Epidamne, tué par Damoxénos, lors d’un combat de boxe, à
Némée, en 401 ou 399 a.C. (38)
7. Polémarque, tué par un anonyme, lors d’un combat de pancrace non
localisé, probablement au ier siècle p.C. (39)
8. Agathos Daimon d’Alexandrie, tué par un anonyme, lors d’un combat
de boxe, à Olympie, au iie siècle p.C. (40)
Le nombre total d’attestations de morts dans le cadre d’un affrontement
sportif est donc relativement faible, eu égard à la documentation disponible
relative aux athlètes. S’ajoute à ce premier constat le fait que, parmi ces occur-
rences, les cas pour lesquels on peut déterminer que l’athlète a délibérément
choisi de sacrifier sa vie plutôt que de subir la défaite, sont peu nombreux,
voire inexistants. Deux cas pourraient être interprétés comme des mises en
œuvre d’un tel choix, mais l’un comme l’autre font difficulté. L’épigramme

 (32)  Brophy, 1978, p. 363-390  ; Brophy & Brophy, 1985, p. 171-198  ; Poliakoff,
1986, p. 400-402. Sur le cas d’Arrachion, une nouvelle hypothèse sur les causes possibles
de la mort dans : Hollenback, 2010, p. 95-104.
 (33)  Paus., viii, 40, 1-2 ; Philstr., Im., 2,6 ; Eus., Chron., 201-2 ; Philstr., Gym., 21.
 (34)  Paus., vi, 9, 6 ; Plut., Rom., 28 ; Orig., Cels., 3, 3, 25, 33 ; Cyrill., Jul., 6, 204 ;
Œnom. apud Eus., Prép. Evang., 5, 34  ; Théod., Thérap., viii, 26-27, 115 ; Suid., s.v.
Kléomédès.
 (35)  Phot., Bibl., cod. 190 (151a).
 (36)  Moretti, 1953, p. 68-75 (n° 29)  ; Ebert, 1972, p. 142 (n° 44) ; Pouilloux,
1976, p. 134-138. Sur cet athlète étrusque, et le contexte de sa mort, voir notamment
Thuillier, 1985, p. 639-646.
 (37)  Hpc., Epid., v, 14.
 (38)  Paus., viii, 40, 3-5.
 (39)  IK Ephesos, 7, 1, 3445.
 (40)  SEG 22, 354 ; Ebert, Griechische Epigramme, 1972, p.143.
12 j.-M. Roubineau

funéraire d’Agathos Daimon fait explicitement référence à l’alternative de


la victoire ou la mort. Mais il s’agit d’une formule épigrammatique desti-
née à célébrer la mémoire de l’athlète. Le fait qu’elle reproduise le cadre
idéologique de la pratique n’est pas en soi la preuve que l’athlète concerné
avait choisi, de manière délibérée, d’accepter, le moment venu, la mort plutôt
que la défaite, ou qu’il a eu, au moment fatidique, la possibilité de choisir
entre ces possibilités. Pour dire bref, la formule figurant dans l’épigramme ne
prouve pas qu’Agathos Daimon ait fait le choix de mourir, et ne permet pas
d’exclure l’hypothèse d’une mort accidentelle (41). Reste le cas de la victime
anonyme de Télémaque de Pharsale, documenté par une inscription métrique
figurant sur le Monument des Thessaliens de Pharsale. Ce monument a été
dédié par le Thessalien Daochos II, dans les années 330 a.C., pour célébrer
la mémoire des plus illustres membres de sa famille, parmi lesquels son ar-
rière-grand-oncle, Télémaque. L’inscription est lacunaire dans ces vers 3 et
4. Elle concerne un combat de lutte entre Télémaque, champion de lutte, et
un adversaire étrusque. L’origine non grecque de ce dernier interdisant sa
participation à une compétition, le combat a dû se dérouler hors de tout cadre
institutionnel, peut-être en marge d’un concours. On ne sait rien du cadre
géographique dans lequel il s’est tenu (42). La restitution du vers 4 propo-
sée par Th. Homolle accrédite l’idée que la mort du Tyrrhénien résulte d’un
choix délibéré de ce dernier : ἔθελοντο[ς ἑοῦ], ‘ainsi qu’il (le Tyrrhénien) l’a
voulu’ (43). Mais c’est la proposition alternative de L. Moretti ἔθελον τό [γε δ’
οὔ], qui emporte la conviction. Le texte est dès lors le suivant  (44) :
Et moi je suis le frère de celui-là (45) et, l’emportant à la lutte les mêmes
jours, j’enlevai le même nombre de couronnes  : j’ai tué le plus fort des
Étrusques mais cela je ne le voulus pas. Télémaque est mon nom (46).
Au total, la documentation disponible ne fournit aucun cas certain de
sacrifice de sa vie par un athlète dans le cadre d’un affrontement sportif. On
peut remarquer que sur les huit cas de morts athlétiques, deux concernent la
lutte, deux le pancrace et quatre la boxe (47). Si la faiblesse de l’échantillon
statistique interdit toute conclusion définitive, les proportions observées sont
cohérentes avec le discours commun sur la dangerosité des différents sports

 (41)  Contra L. Robert, qui semble tenir pour évident que l’épigramme reflète fidèle-
ment la disposition psychologique d’Agathos Daimôn ayant abouti à son décès (Robert,
1968, p. 200).
 (42)  Sur ce point, voir Thuillier, 1985, p. 641-643.
 (43)  Homolle, 1897, p. 592-598.
 (44)  Moretti, 1953, p.71-74, suivi par Thuillier, 1985, p. 640. Une proposition de
restitution alternative, au sens final très proche, par Ebert, 1972, p.142-144  : ἔθελον τὸ
[μὲν οὔ], suivi par Brophy & Brophy, 1985.
 (45) Expression qui fait référence à Hagias, célébré dans l’inscription précédente.
 (46)  Κἀγὼ τοῦ<ο>δε ὁμάδελφο[ς ἔ]φυν, ἀριθμὸν δὲ τὸν αὐτὸν-ἤμασι τοῖς αὐτοῖς
ἐχφ[έρ]ομαι στεφάνων – νικῶν μουνοπάλη[ν]. Τ[υρ]σηνῶν δὲ ἄνδρα κράτιστον – κτεῖνα,
ἔθελον τό [γε δ’οὔ] · Τηλέμαχος δὲ ὄνομα. Traduction modifiée de Thuillier, 1985, p.
640.
 (47)  Sur la dangerosité respective des sports de combat : Forbes, 1943, p. 55-58.
Quand l’important était de gagner 13

de combat, discours dans lequel la boxe est pensée comme le sport le plus
dangereux des trois (48).
Sur la base de ce relevé, et à l’échelle de l’ensemble de l’histoire du sport
grec, il est raisonnable de conclure que, en contradiction avec le modèle
de l’agonal drive, la quasi-totalité des athlètes défaits dans une compétition
survit à sa défaite. En cela, la mort ne constitue pas un épisode normal de
la pratique sportive, mais n’est rien de plus qu’un accident de cette dernière,
malgré la place qui lui est réservée dans la rhétorique sportive. De fait, les
sports de combat antiques sont proches des sports de combat modernes qui,
fortement codifiés, n’aboutissent qu’exceptionnellement à la mort de l’un
des protagonistes. Dans son analyse socio-historique des pratiques martiales
modernes, B. Gaudin souligne combien le basculement du combat réel vers le
combat codifié génère mécaniquement une diminution du niveau de violence
interindividuel  : la mort n’a alors plus valeur de « dénouement logique »,
mais fait figure d’« accident regrettable » (49).
Dès lors que la mort ne constitue pas une porte de sortie normale permet-
tant d’éviter la honte associée à la défaite, comment affronter cette dernière ?

3. La défaite et l’abandon

La portée de la défaite sportive est fonction de deux critères principaux.


Le type de concours, stéphanite ou chrématite, et donc, l’existence, ou non,
de places d’honneur, pèse, comme on l’a dit plus haut, sur la dureté relative
de l’échec dans une compétition. L’identité des épreuves constitue, d’autre
part, un élément déterminant. Ainsi, dans le cadre des courses, la charge
se la honte se distribue entre plusieurs concurrents. C’est, d’une certaine
manière, le dernier arrivé qui focalise sur lui l’infamie la plus grande, ainsi
que l’atteste, à sa manière, une épigramme de Nicarque, se moquant du
coureur Charmos qui, alors qu’il n’avait que cinq concurrents dans la course
de fond (dolichos), accomplit l’exploit d’arriver... septième (50).
En revanche, la dimension de face-à-face des épreuves de sports de
combat, l’amoindrissement physique du vaincu au terme de l’affrontement,
mais aussi sa solitude dans la défaite, ont dû contribuer à une dramatisation
plus marquée de la défaite dans ces disciplines. Pour autant, les sports de
combat ne présentent pas un rapport homogène à la défaite. Il faut en effet
rappeler que les procédures mises en œuvre pour désigner le vainqueur sont
bien différentes d’une discipline à l’autre (51). À la lutte, s’impose la règle
des trois chutes, en vertu de laquelle le premier des compétiteurs ayant
fait chuté son adversaire à trois reprises emporte le combat (52). À la boxe
et au pancrace, le combat cesse dès lors que l’un des deux compétiteurs

 (48)  Paus., VI, 15, 3-5 ; Artém., Onir., I, 62.


 (49)  Gaudin, 2009, p. 6-7.
 (50)  Anth., XI, 82.
 (51)  Sur les règles encadrant les sports de combat en vigueur dans le monde grec  :
Poliakoff, 1987, p. 23-88.
 (52)  À quoi s’ajoute la possibilité d’un abandon consécutif à un étranglement ou une
clef.
14 j.-M. Roubineau

signale son souhait d’abandonner, et donc accepte formellement sa défaite.


Les scènes sur vase ont exploité régulièrement cet instant qui marque la fin
de l’affrontement (53). À défaut d’abandon, la mise hors combat, la perte de
connaissance de l’un des deux adversaires met un terme à l’affrontement (54).
En la matière, Il est utile de comparer les modalités de l’abandon dans
les sports de combat antiques et modernes. Dans ces derniers, qu’il s’agisse
des différents types de boxe - boxe anglaise, thaïlandais, birmane, kick-
boxing, K1, full-contact, savate, etc. - ou de pancrace – vale tudo, free fight,
ultimate fight, etc. –, les combats peuvent s’achever de différentes manières,
qui, pour la plupart, n’impliquent pas la reconnaissance de son infériorité
par l’un des combattants. D’une fédération à l’autre, d’un tournoi à l’autre,
d’une discipline à l’autre, les règles peuvent varier dans le détail, mais la
logique générale est récurrente (55). Un combat peut aller au terme du temps
réglementaire ; la victoire est alors déterminée en fonction du pointage des
juges de table, qui peuvent, le cas échéant, décider d’un round supplémentaire
pour départager les combattants. Un combat peut être arrêté par l’arbitre,
pour différentes raisons  : pour cause d’infériorité manifeste de l’un des
protagonistes - il s’agit alors de protéger le plus faible des deux combattants
-, de chutes répétées durant un même round, de perte de lucidité, de perte
de connaissance d’un des combattants, ou de blessure - et notamment de
blessure ouverte - , après consultation du médecin d’encadrement de la
réunion sportive. Selon les circonstances de la blessure, celle-ci peut aboutir
à un combat sans décision, à une disqualification du fautif si la blessure est
consécutive à un coup irrégulier, ou à une victoire de celui des deux boxeurs
toujours en mesure de combattre, si la blessure est consécutive à un coup
régulier ou n’a pas été provoquée par l’adversaire. Par ailleurs, le coin du
combattant peut décider, afin de le protéger des séquelles d’un combat dans
lequel il est visiblement en danger, d’abandonner, par le geste, célèbre, du
jet de l’éponge ou de la serviette, abondamment exploité dans les films de
boxe hollywoodiens. Le boxeur lui-même enfin, peut signifier à l’arbitre son
incapacité à poursuivre le combat, durant un round ou entre deux rounds,
parce qu’il est débordé par les coups de son adversaire, dans les sports de
percussion, ou parce qu’il est victime d’une clef ou d’un étranglement, dans
les sports de préhension.
Ces derniers cas sont les seuls pour lesquels le combattant soit amené
à reconnaître explicitement la supériorité de son adversaire. Dans tous les
autres cas, la décision incombe à un tiers, qui portera la responsabilité de
l’arrêt de l’affrontement, et contribuera ainsi à aider le combattant défait à
sauver la face. D’une part, parce qu’il aura été au bout de ses limites, sans

 (53)  E.g. amphore à figures noires de la fin du vie siècle a.C. (Londres, British
Museum, gr 1843.2-14.1 (B 271)) ; amphore panathénaïque de la fin du ve siècle a.C.
(Saint-Petersbourg, Musée de l’Ermitage, Ky.1913.4/389).
 (54)  E.g. Hom., Il., XXIII, 690-699 ; Anth., XI, 81.
 (55)  E.g. pour la boxe anglaise  : le Code Sportif de la Boxe Professionnelle édité
par la Fédération Française de Boxe (http://www.ffboxe.asso.fr) ; pour le vale tudo  : les
Vale Tudo Fighting Rules (http://www.kamppailuopisto.com/fightfestival/valetudorules.
pdf) ; pour l’ultimate fight : les Unified Rules of Mixed Martial Arts (http://media.ufc.tv//
discover-ufc/Unified_Rules_MMA.pdf).
Quand l’important était de gagner 15

renoncer. D’autre part, parce que, la décision étant extérieure au combattant,


il pourra toujours en nier le bien-fondé ou la logique. C’est d’ailleurs ce
qui se produit le plus souvent, les combattants arrêtés manifestant à peu
près systématiquement leur énervement à l’égard de la décision, et affirmant
haut et fort combien leur capacité à combattre était intacte, ou combien les
impacts des coups de leur adversaire étaient sans effet sur eux.
La valorisation à l’extrême de la victoire a pour corollaire la charge
d’indignité associée à la défaite. Les nombreuses stratégies de remédiation
mises en œuvre, dans le sport moderne, par les athlètes ayant essuyé un
revers, l’attestent. Rétablir sa dignité après une défaite constitue une étape
en soi de la vie sportive, l’objectif étant de nier ou amoindrir sa défaite ou
d’en faire porter la responsabilité à autrui, afin de conserver ou restaurer le
capital de confiance en soi requis pour le prochain affrontement. Le boxeur
et/ou son entraîneur peuvent alors faire des reproches à l’arbitre, partial, aux
juges de table, corrompus, au médecin d’encadrement, trop rapide à arrêter
le combat, aux conditions matérielles d’un ring trop petit, trop grand ou trop
glissant, ou au manque de fair play adverse, voire de prétexter une faiblesse
passagère liée à une maladie.
Dans la boxe et le pancrace antique, arbitres et entraîneurs ne sont pas
investis d’une mission de protection de l’intégrité physique du combattant,
et aucun dispositif de contournement ne permet à l’athlète d’éviter d’avoir à
accomplir le geste d’abandon.
À la honte d’avoir perdu, s’ajoute, pour l’athlète, le fait d’avoir dû recon-
naître publiquement sa défaite et son infériorité. C’est cette double dimen-
sion qui donne à la défaite à la boxe et au pancrace une intensité particu-
lière. Plusieurs sources d’époque impériale expliquent le choix des Spartiates
d’abandonner la boxe et le pancrace, par cette indignité associée à l’abandon.
Sénèque explicite, dans le traité Des Bienfaits, en quoi la défaite n’est pas,
aux yeux des Spartiates, de même nature dans les différents sports :
Lacédémone défend aux siens les combats du pancrace et du ceste, où la
preuve d’infériorité est l’aveu du vaincu (victi confessio). Un coureur a-t-il
touché le premier la craie <du cordon> : c’est de vitesse et non d’énergie
qu’il a battu l’autre. Le lutteur trois fois renversé a perdu la palme, il ne
l’a point cédée. Comme Lacédémone attachait grande importance à ce
que ses citoyens ne connussent pas la défaite, elle les éloigna des combats
où la victoire est décidée par un cri :
Je me retire ! - Cède-moi la palme (56).
Philostrate rapporte que, en raison de l’indignité de l’acte d’abandon, les
Spartiates ont abandonné le pugilat et le pancrace :
Plus tard, ils abandonnèrent également le pugilat et le pancrace, croyant
qu’il était inconvenant de se livrer à des exercices où l’un des rivaux
devant [forcément] s’avouer vaincu (ἑνὸς ἀπειπόντος), pouvait attirer à
Sparte le reproche de lâcheté (ὡς μὴ εὔψυχον) (57).

 (56)  Sén., Ben., V, iii, 1 (trad. Fr. Préchac, Belles Lettres).


 (57)  Philstr., Gym., 9  : Προιόντες δὲ μεθῆκαν τὸ πυκτεύειν καὶ τὸ παγκρατιάζειν
ὁμοίως, αἰσχρὸν ἡγούμενοι διαγωνίζεσθαι ταῦτα, ἐν οἷς ἔστιν, ἑνὸς ἀπειπόντος,
διαβεβλῆσθαι τὴν Σπάρτην, ὡς μὴ εὔψυχον (trad. Ch. Daremberg).
16 j.-M. Roubineau

Cette interdiction remonterait, selon Plutarque, à l’époque de Lycurgue,


lequel aurait interdit les combats de boxe et de pancrace, «  de peur que
les Lacédémoniens ne prissent l’habitude de s’avouer vaincus, fût-ce en
s’amusant » (ἵνα μηδὲ παίζοντες ἀπαυδᾶν ἐθίζωνται) (58).
Le relevé du nombre de victoires spartiates attestées dans les trois sports de
combat à l’occasion des concours olympiques vient confirmer la désaffection
des Spartiates pour les sports de combat à abandon : le dénombrement aboutit
au chiffre de quatorze couronnes remportées à la lutte, une couronne à la
boxe et aucune au pancrace pour les adultes, et deux couronnes remportées
à la lutte, aucune à la boxe et au pancrace pour les enfants (59). Cependant,
les Spartiates ne sont pas totalement absents des compétitions de boxe et de
pancrace, ou du moins, ne l’ont pas été à toutes époques, ainsi que le montre
une série d’inscriptions (60).
Reste donc à savoir comment les athlètes qui, à la différence des Spartiates,
acceptaient le principe des compétitions et le risque inhérent de la défaite,
contournaient la menace de la honte. Or, cette procédure de contournement
est simple. En effet, la principale porte de sortie est, tout simplement, de
ne pas concourir quand on considère que la défaite est assurée. C’est une
pratique dont on constate l’extension par le biais des victoires dites ἀκονιτί,
ἀμαχεί, εἷς ou μόνος, victoires obtenues par un athlète sans avoir eu à
combattre, faute d’adversaire. Les attestations de ce type de victoire dans
les palmarès athlétiques sont assez nombreuses et ont été bien étudiées (61).
La plupart des occurrences concernent les sports lourds, mais quelques cas,
rares, attestent également l’existence de ce type de victoires dans les sports
légers (62). Hors les attestations de ces victoires dans les palmarès athlétiques,
leur caractère banalisé se manifeste dans l’utilisation, métaphorique, du terme
akoniti en dehors de tout contexte sportif. En contexte judiciaire, Eschine
évoque, dans le plaidoyer Contre Timarque, la reculade de Pittalacos dans
son procès contre Hégésandros, et le fait que ce dernier, dès lors, triomphe
de son adversaire ‘sans combat’ (akoniti) (63). En contexte militaire, Photios
évoque ces barbares qui, convaincus de l’effet qu’ils vont produire sur leurs
adversaires, pensent qu’ils vaincront sans combattre :
Les barbares avaient mis tant d’orgueil dans leurs préparatifs et dans leurs
actes qu’ils croyaient qu’il leur suffirait de se montrer ; ils pensaient, en
effet, que, comme dans les concours, tous renonceraient d’emblée et se
rendraient sans combat (akoniti) (64).

 (58)  Plut., Basil. apopht., 189e (trad. Fr. Fuhrmann, Belles Lettres).
 (59)  Crowther, 1990, p. 202.
 (60)  Cas rassemblés par Crowther, 1990, p. 200. Sur la question, plus générale,
du degré d’adhésion de la société spartiate au modèle agonistique : Hodkinson, 1999, p.
147-187.
 (61)  Sur ce type de victoire, voir notamment  : Jüthner, 1942, p. 73-77 ; Robert,
1966, p. 108-118 ; A ppel, 1992, p. 221-223 ; Wachter, 1995, p. 155-69 ; Crowther,
2001, p. 29-44.
 (62)  Plusieurs cas de victoires akoniti dans l’épreuve du dolichos sont attestées. À
Argos : Moretti, 1953, n°76. À Rhodes : Robert, 1966, p. 108-112.
 (63) Eschn., Tim., 64. Également, Luc., Rh. præc., 26.
 (64)  Phot., Bibl., cod. 246 (502a) (trad. modifiée de R. Henry, Belles Lettres).
Quand l’important était de gagner 17

Ainsi, il ne s’agit pas d’un vocable rare, compréhensible des seuls spécia-
listes, mais, au contraire, d’un terme familier à tous les Grecs, familiarité qui
ne peut s’expliquer que par la banalité de ce type de victoires.
La désaffection pour un concours ou la tenue simultanée de plusieurs
compétitions peut expliquer quelques cas d’épreuves désertées de concur-
rents (65), de même que les abandons sur blessure ou sur maladie peuvent
laisser un athlète seul dans sa catégorie (66). Mais la raison première de ces
absences et défections est à rechercher ailleurs  : il s’agit, pour les athlètes
de ne pas s’engager dans un concours dans lequel ils sont certains de perdre.
Les concours les plus prestigieux, au premier rang desquels les concours sa-
crés, attirent les meilleurs des athlètes, et condamnent d’emblée à la défaite
tous ceux qui ne peuvent se prévaloir d’être dans les deux ou trois meilleurs
spécialistes de leur génération.
On trouve confirmation de cette hypothèse dans les nombres moyens res-
pectifs de participants aux jeux panhelléniques et aux jeux locaux, tels qu’on
peut les déduire des indications fournies dans les palmarès. Le dénombre-
ment systématique des concurrents engagés dans les concours stéphanites et
chrématites, réalisé par N. Crowther, montre un contraste marqué entre les
premiers et les seconds  : «  the number of competitors was much larger in
local festivals than in the Crown games » (67).
Or, cette différence tient sans doute en partie au fait que les athlètes faibles
ou même moyens, prêts à tenter leur chance dans des concours chrématites,
préféraient ne pas se présenter aux grands concours stéphanites, où ils étaient
persuadés d’être défaits, et évitaient ainsi le danger de l’indignité. Pour les
spectateurs, se rendre à l’un des concours sacrés constituait la garantie
d’assister à des compétitions brèves, d’un niveau technique et d’une intensité
dramatique très élevés.

4. Les capitaux de l’athlète

Plusieurs types d’intérêt pèsent sur les choix athlétiques. D’une certaine
manière, on peut décrire chaque athlète comme le détenteur de quatre
capitaux : son corps, son temps, son argent, sa dignité. C’est à la conjonction
de ces capitaux que se situent ses choix stratégiques. Les enjeux symboliques
de l’échec dans une compétition, la volonté d’éviter une humiliation assurée,
constituent un motif suffisant à renoncer à concourir. L’existence de victoires
akoniti dans les sports légers, où le risque physique est quasiment nul, atteste
qu’il ne s’agit pas seulement de se prémunir des blessures (68).

 (65)  E.g. IvO 56.


 (66)  Ainsi, Théogénès de Thasos annule sa participation à l’épreuve de pancrace,
lors des concours olympiques de l’année 480 a.C., sorti exténué de l’épreuve de boxe  :
son concurrent au pancrace, Dromeus de Mantinée, gagne la couronne sans combattre
(akoniti) : Paus., VI, 11, 4.
 (67)  Crowther, 1993, p. 39-52.
 (68)  L. Robert a souligné que les attestations de victoires akoniti dans le palmarès
des athlètes légers sont plus rares, «  car les adversaires ne risquent pas d’être ‘abîmés’
s’ils se risquent au combat ; ils seront seulement humiliés, ce qui n’est pas rien pour eux »
(Robert, 1960b, p. 456 n.1). Cependant, comme on l’a vu, la rareté des victoires akoniti
18 j.-M. Roubineau

La protection du capital corporel est, par ailleurs, un critère qui pèse lourd
sur les stratégies des athlètes. De fait, les athlètes s’efforcent d’éviter les
affrontements dont ils ont de fortes chances de sortir durablement amoindris.
La litanie des blessures consécutives à la pratique de la boxe ou du pancrace
manifeste explicitement l’importance des dommages corporels encourus,
dont beaucoup sont irréversibles et sont susceptibles d’hypothéquer une
carrière. Dans ce cadre, la crainte qu’inspire un adversaire très supérieur, à
la boxe ou au pancrace, est bien réelle.
Le constat de la supériorité d’un adversaire peut procéder du souvenir
d’affrontements précédents. Ainsi, Quintus de Smyrne décrit l’abandon du
champion Ancée quand il découvre qu’il va devoir affronter Nestor, par qui
il a déjà été vaincu :
Quant vint la lutte, Ancée lui-même, le champion fort entre tous, se troubla
rien qu’à ma vue  ; il prit peur et n’osa se présenter pour me disputer la
victoire. Il se souvenait qu’une fois déjà, chez les Épéens experts au corps
à corps, je l’avais vaincu, malgré sa valeur  ; il était tombé, le dos dans
la poussière, près du tombeau de feu Amaryncée et il y avait là grande
foule pour admirer ma vigueur et ma force. Sa défaite avait ôté l’envie à
ce gaillard d’en venir aux mains une seconde fois contre moi et j’obtins
le prix sans entrer dans l’arène (69).
La décision de ne pas s’inscrire à une compétition peut également résulter
de la réputation précédant un athlète  : Diodore raconte comment Héraklès,
après avoir fondé les Olympia, remporte la couronne, dans toutes les épreuves,
sans combattre (ἀδηρίτως), parce que personne n’ose se mesurer à lui, du fait
de sa réputation de force exceptionnelle (70). L’impression physique laissée
par un athlète à ces concurrents potentiels avant une compétition peut enfin
suffire à décourager ces derniers. Philon d’Alexandrie écrit ainsi :
Il y a des athlètes qui sont en si parfaite forme physique que leurs adver-
saires renoncent à les affronter : ils sont ainsi couronnés sans combattre,
et leur force incomparable leur obtient le premier prix, sans même qu’ils
aient eu à se préparer à la lutte (71).
Le moment du tirage au sort est crucial ici : les athlètes, qui se présentent
nus, sont alors susceptibles, si leur aspect physique le permet, d’éteindre le
courage de leurs adversaires (72). Un tirage au sort ayant lieu entre chaque

dans les sport légers ne s’explique pas uniquement par la différence de risque corporel
encouru par les athlètes des disciplines correspondantes, mais tient aussi aux conditions
de la défaite, qui ne sont pas identiques dans les sports lourds et les sports légers.
 (69)  Q. Sm., Hom., IV, 311-319 (trad. Fr. Vian, Belles Lettres) : ἐν δὲ παλαισμοσύνῃ
με καὶ ὁ κρατερώτατος ἄλλων Ἀγκαῖος θάμβησε καὶ ἔτρεσεν, οὐδέ μοι ἔτλη ἀντίον
ἐλθέμεναι νίκης ὕπερ, οὕνεκ’ ἄρ’ αὐτὸν ἤδη που τὸ πάροιθε παρ’ ἀγχεμάχοισιν Ἐπειοῖς
νίκησ’ ἠὺν ἐόντα, πεσὼν δ’ ἐκονίσατο νῶτα σῆμα πάρα φθιμένου Ἀμαρυγκέος, ἀμφὶ δ’
ἄρ’ αὐτῷ πολλοὶ θηήσαντο βίην καὶ κάρτος ἐμεῖο  · τῶ νύ μοι οὐκέτι κεῖνος ἐναντίον
ἤρατο χεῖρας καὶ κρατερός περ ἐών, ἔλαβον δ’ ἀκόνιτος ἄεθλον.
 (70)  DS., Bibl. hist., IV, 14, 1-2.
 (71)  Phil., Quod deter., 29 (trad. I. Feuer, éd. du Cerf) : εἰσὶ δέ τινες τῶν ἀγωνιστῶν
οἳ διὰ σώματος εὐεξίαν, ἀπειπόντων τῶν ἀντιπάλων, ἐστεφανώθησαν ἀμαχὶ μηδ’ αὐτὸ
μόνον κονισάμενοι ἀσυγκρίτου ῥώμης εὑράμενοι τὰ πρωτεῖα.
 (72)  Robert, 1949, p. 110 (p. 105-113).
Quand l’important était de gagner 19

tour, le même jeu se rejoue à plusieurs reprises durant la compétition, l’effet


produit par le physique de tel ou tel athlète pouvant alors être augmenté par le
spectacle de son dernier combat (73). Certains palmarès athlétiques d’époque
impériale font explicitement référence à ce moment où l’athlète honoré est
parvenu à fléchir la volonté de ses adversaires potentiels et à provoquer leur
abandon (74). Une inscription d’Antioche de Pisidie en l’honneur du lutteur
Tibérius Klaudius Marcianus, dont ne sont conservées que les dix-huit pre-
mières lignes, évoque l’exploit accompli par l’athlète qui, en se déshabillant,
a provoqué l’abandon de ses adversaires (ὃν ἀποδυσάμενον παρῃτή[σ]αντο
οἱ ἀν[ταγ]ωνισταί) (75). Une inscription agonistique de Smyrne en l’honneur
de Marcus Aurélius Antonius, dont la carrière s’est développées durant les
années 160-180 p.C., évoque un épisode identique, survenu au moment du
tirage au sort du deuxième tour  : durant le concours du koinon d’Asie se
tenant à Smyrne, l’athlète a alors littéralement ‘arrêté’ ses adversaires, l’ins-
cription employant le verbe ἵστημι pour désigner l’action produite (στήσας
τοὺς ἀνταγωνιστὰς μετὰ β’ κλῆρον) (76). Le détail du palmarès du pancra-
tiaste Marcus Aurélius Asclépiadès de Damas, gravé sur une base statuaire
retrouvée à Rome, démontre qu’un tel exploit peut se décliner de différentes
manières, selon qu’il a lieu au moment du deuxième tirage (μετὰ δεύτερον
κλῆρον), au moment du premier tirage (μετὰ πρῶτον κλῆρον), ou avant
même le premier tirage (ἐξ ἀρχῆς) (77).
Plus généralement, l’indication sur certains palmarès de ces victoires
remportées sans opposition manifeste explicitement la valeur ajoutée d’un
tel résultat. Xénophon, dans un développement consacré au courage du roi
de Sparte Agésilas, reprend l’image des victoires akoniti  : ces victoires où
l’on gagne en dispersant ses adversaires par la terreur, et pour lesquelles le
triomphe est équivalent de celui rapporté par une victoire consécutive à un
combat :
Son triomphe en effet n’était pas moindre quand l’ennemi ne voulait pas
se battre contre lui, il était seulement plus exempt de danger et plus avan-
tageux pour la cité et ses alliés ; dans les concours aussi on ne couronne
pas moins ceux qui l’emportent sans soulever de poussière que ceux qui
vainquent à l’issue d’un combat (78).
S’il s’agit, pour l’athlète choisissant d’abandonner, d’éviter une défaite
assurée et la charge d’humiliation qui lui est associée, c’est aussi une manière
de préserver son capital corporel. Le fait que de nombreux athlètes essaient
de vivre de la pratique sportive entre ici en ligne de compte. Prendre le risque
de se faire blesser dans une compétition renommée et au plateau relevé,
d’être mis dans l’incapacité de concourir pendant de nombreuses semaines
du fait d’une plaie ouverte ou d’une fracture, peut vite faire figure de choix

 (73)  Sur la procédure de tirage au sort : Luc., Herm., 39-41. Sur les monnaies figurant
des scènes de tirage au sort : Gaebler, 1929, p. 271-312.
 (74)  Ibid., p. 110-112.
 (75)  A nderson, 1913, p. 287 n° 12, lignes 14-18.
 (76)  Robert, 1949, p. 105, lignes 13-14.
 (77)  IG XIV, 1102 ; Ibid., p. 106-110.
 (78)  Xén., Agés., VI, 3 (trad. M. Casevitz, Belles Lettres).
20 j.-M. Roubineau

irrationnel si l’on estime avoir une chance non négligeable de remporter,


quelques jours ou semaines plus tard, le prix d’une compétition locale.
S’ajoute à ces remarques un autre élément  : les sports de combat grec
n’opéraient aucune distinction entre le niveau des combattants, pas plus
qu’aucune distinction de gabarit. Les sports de combat modernes sont en
cela bien différents, et distinguent non seulement de nombreuses catégories
de poids, mais aussi des niveaux de combattants, depuis l’amateur débutant
jusqu’au professionnel confirmé, le droit de passer dans le niveau supérieur
étant souvent conditionné par le fait d’avoir fait ses preuves dans le niveau
inférieur. Pour revenir au cas grec, si l’on peut postuler que seuls les
athlètes de forte corpulence se lançaient dans la pratique compétitive des
sports de combat, et donc que les différences de poids devaient se résoudre
d’elles-mêmes, des athlètes de niveau très différents pouvaient en revanche
se retrouver face à face. Un tel déséquilibre de niveau, qui serait sans
conséquence dans une épreuve de course, est lourd de risque quand il s’agit
de sports de combat. Ce système ouvert – mais qui, dans certains concours,
était corrigé par une sélection des athlètes jugés aptes à concourir – faisait
courir un risque physique considérable aux athlètes et aurait dû générer une
mortalité particulièrement élevée. Ce n’est pas le cas. La régulation s’est
donc opérée par le biais des athlètes qui ne s’inscrivent dans une compétition
qu’à mesure de leur niveau relatif et du niveau des compétiteurs attendus dans
le concours concerné. Les concours panhelléniques, attirant les meilleurs,
ne réunissent donc qu’un faible nombre de compétiteurs, la plupart des
concurrents potentiels, conscients de leur position dans la hiérarchie sportive,
préférant passer leur tour.
À la honte et aux blessures que chaque athlète cherche à éviter, s’ajoute
une troisième menace  : le gaspillage de son temps et de son argent. De
fait, chaque athlète est soucieux d’optimiser leur usage - le financement de
l’entraînement, et des déplacements d’un concours à l’autre sont coûteux,
au point de contraindre certains athlètes à emprunter à leur entraîneur -, et
d’enchaîner, au mieux de son agenda, les concours dans lesquels ses chances
de l’emporter sont réelles. Pausanias rapporte le cas d’un boxeur alexandrin,
Apollônios, condamné à verser une amende, lors de la 218e olympiade, en
93 p.C., pour avoir justifié son retard à l’inscription par des vents contraires
imaginaires qui l’auraient retenu dans la traversée des Cyclades :
En effet l’allégation selon laquelle il avait été retenu dans les Cyclades
par des vents contraires fut réfutée comme mensongère par Héracleidès,
un Alexandrin lui aussi  : il était en retard, disait celui-ci, parce qu’il
était en train de récolter de l’argent dans les concours d’Ionie. Dans ces
conditions Apollônios et tous les concurrents à la boxe qui n’étaient pas
là conformément au règlement se trouvent écartés du concours par les
Éléens qui remettent la couronne à Héracleidès sans combat (79).
La concurrence, moins relevée dans les concours locaux, devait permettre
à des athlètes de moindre qualité d’espérer décrocher un titre ou une place
d’honneur, et le prix qui l’accompagne. La logique est ici à la fois symbolique

 (79)  Paus., V, 21, 13-14 (trad. J. Pouilloux, Belles Lettres).


Quand l’important était de gagner 21

et économique, le goût de la victoire inhérent à la pratique athlétique étant


renforcé voire devancé par les intérêts économiques de l’athlète.
Au total, le choix par chaque athlète de s’inscrire ou ne pas s’inscrire à une
compétition résulte d’une utilisation raisonnée et combinée de l’ensemble des
capitaux dont il dispose. Un tel système ne va pas sans erreurs, qu’elles soient
le fait d’athlètes présomptueux mais peu doués, ou, à l’inverse d’athlètes
talentueux mais trop prudents. Dans l’épinicie qu’il compose en l’honneur
d’Aristagoras de Ténédos, garçon ayant remporté de nombreuses victoires à
la lutte et au pancrace dans des concours locaux, Pindare regrette ainsi que
ses parents ne l’aient jamais inscrit aux concours pythiques et olympiques,
dans lesquels il aurait pu briller :
Trop timides dans leurs espoirs, ses parents ont empêché que leur enfant
essayât sa force dans les concours pythiques et olympiques. Par le Dieu
du Serment, j’imagine que s’il était allé à Castalie et à la colline boisée
de Cronos, il en serait revenu avec plus d’honneur que ses adversaires ; il
aurait fêté sa victoire à la solennité quinquennale instituée par Héraclès,
et aurait couronné sa chevelure de rameaux magnifiques. Mais, parmi les
mortels il en est qu’une vanité présomptueuse a rejeté du succès ; il en
est d’autres qui, injustes envers leur propre force, se sont vus empêchés
d’atteindre la gloire qui leur revenait par un cœur trop craintif, qui les
retenait en arrière (80).

5. Dignités secondaires

La place accordée à la victoire dans le discours sportif, comme siège


exclusif de la dignité, est probablement trompeuse. Sauf à imaginer un système
produisant de l’indignité ad nauseam, il est nécessaire de postuler l’existence
de dignités secondaires, dans lesquelles les athlètes - et plus particulièrement
les boxeurs et pancratiastes -, régulièrement défaits, viennent puiser l’estime
d’eux-mêmes requise à la poursuite d’une carrière. La documentation fait
largement défaut pour identifier le siège de ces dignités secondaires, mais
quelques éléments peuvent, malgré tout, être rassemblés.
Trois inscriptions agonistiques mentionnent la krisis de l’athlète comme
un élément honorifique. Le terme désigne, selon l’interprétation qu’en fournit
L. Robert, non pas le fait de participer à une compétition, mais celui d’avoir
été sélectionné et admis à concourir par les juges (81) : un coureur de dolichos
originaire de Mytilène a été admis aux Pythia de Delphes, un enfant, coureur
de stade de Samos a été admis aux Olympia, un athlète d’Antioche de Pisidie

 (80)  Pd., N., XI, 22-32 : ἐλπίδες δ’ ὀκνηρότεραι γονέων παιδὸς βίαν ἔσχον ἐν Πυθῶνι
πειρᾶσθαι καὶ Ὀλυμπίᾳ ἀέθλων. Ναὶ μὰ γὰρ ὅρκον, ἐμὰν δόξαν παρὰ Κασταλίᾳ καὶ παρ’
εὐδένδρῳ μολὼν ὄχθῳ Κρόνου κάλλιον ἂν δηριώντων ἐνόστησ’ ἀντιπάλων, πενταετηρίδ’
ἑορτὰν Ἡρακλέος τέθμιον κωμάσαις ἀνδησάμενός τε κόμαν ἐν πορφυρέοις ἔρνεσιν.
Ἀλλὰ βροτῶν τὸν μὲν ἀγαθῶν ἔβαλον · τὸν δ’ αὖ καταμεμφθέντ’ ἄγαν ἰσχὺν οἰκείων
παρέσφαλεν καλῶν χειρὸς ἕλκων ὀπίσσω θυμὸς ἄτολμος ἐών (trad. modifiée de A. Puech,
Belles Lettres). Sur cette question des arbitrages faits par les athlètes et de la manière dont
ils pouvaient être perçus, voir également : Xén., Mém., III, 7, 1.
 (81)  Robert, 1939, p. 244.
22 j.-M. Roubineau

a été admis aux Pythia d’Ancyre (82). Si « tous trois ont été vaincus, du moins
ils avaient été admis à lutter à ces grands concours » (83). En cela, l’admission
au concours constitue une forme de reconnaissance institutionnelle de la
légitimité de l’athlète et de sa valeur, indifféremment du résultat dans la
compétition considérée.
Les textes comiques brocardant les athlètes ne se moquent pas
seulement des perdants, mais aussi de ceux qui font défaut à un certain
socle de valeurs. L’existence même d’un tel socle manifeste combien la
qualité d’un athlète ne peut être résumée à son palmarès. L’anthologie
d’histoires drôles antiques que constitue le Philogelos contient huit
blagues relatives au sport (84). Six d’entre elles portent sur des sportifs
lourds - cinq boxeurs et un lutteur -, une septième sur un coureur, et la
dernière sur un professeur de gymnastique. La plupart moquent un trait
de tempérament en contradiction avec ce que l’on attend d’un athlète.
On se moque d’un coureur alangui, paresseux (ἀργός) dont il est dit
que, sans cheval, il est impossible qu’il rattrape ses concurrents (85) ;
d’un lutteur qui, ayant chuté dans la boue, se roule longuement dans
celle-ci afin de ne pas passer pour un novice, un athlète inexpérimenté
(ἀπάλαιστος) (86) ; d’un boxeur peureux (δειλός) qui, s’achetant un
terrain, demande aux habitants du coin s’il y a des fourmis dans le coin
- en référence à l’usage d’appeler myrmex, ‘fourmi’, les protections de
mains des boxeurs (87) ; d’un boxeur qui, par lâcheté (δειλία) se fait
tatouer sur le front “attention : zone sensible” (88) ; d’un autre boxeur
qui, roué de coups par son adversaire, crie «je vous en supplie...pas
tous à la fois !» (89).
On le voit, les habitants des cités se plaisent à moquer l’absence d’énergie,
d’expérience ou de courage de certains athlètes, réels ou imaginaires. Tout
laisse à penser que, à l’inverse, un athlète se dépensant sans compter et
manifestant une énergie sans limite, un athlète s’illustrant par son expérience,
ou un athlète ignorant la douleur, seront loués pour ces qualités par les
spectateurs, quelle que soit l’issue de l’affrontement sportif dans lequel ils
sont engagés. Un décret adopté par les Éléens, sous Trajan ou au début du
règne d’Hadrien, décerne le droit de cité à un athlète de Smyrne, Tiberius
Claudius Rufus, loué pour avoir combattu jusqu’à la nuit tombée, sans fléchir,
et avoir obtenu un match nul en finale du pancrace lors des Olympia, contre
un athlète ayant eu à enchaîner moins de combats (éphédros) (90).
La conduite de l’athlète, si elle compte moins que ses résultats, n’est
pas pour autant indifférente et pèse sur sa réputation. Les blessures endurées

 (82)  Mytilène  :  IG XII, 2, 388 ; Samos  : Guérin, 1856, p. 228-229 ; Antioche de


Pisidie : A nderson, 1913, p. 294-295, n° 23.
 (83)  Robert, 1939, p. 244.
 (84)  Philog., 144, 153, 172, 208, 210, 217, 218, 220 (éd. Zucker).
 (85)  Philog., 144.
 (86)  Philog., 153.
 (87)  Philog., 210.
 (88)  Philog., 217.
 (89)  Philog., 218.
 (90)  Syll.3, 1073 ; L. Robert, 1960a, p. 336-337.
Quand l’important était de gagner 23

par les athlètes lourds ont, dans ce cadre, probablement constitué un mode
d’expression de la valeur sportive, ou, pour le dire autrement, le support d’un
regain de dignité. La documentation parvenue jusqu’à nous passe, malheu-
reusement, sous silence le discours que les athlètes pouvaient tenir sur ces
blessures. L’essentiel des sources relatives à celles-ci souligne leur caractère
inéluctable dans les sports de combat (91). Nez cassé, yeux enfoncés, plaies
ouvertes au visage, oreilles écrasées sont l’ordinaire des sportifs lourds. Les
épigrammes satiriques ironisent abondamment sur la dégradation physique
des ces derniers (92). Parmi les dix-sept épigrammes de l’Anthologie grecque
portant sur le sport (93), six, soit plus d’un tiers, sont consacrées à se moquer
de boxeurs ou de lutteurs défigurés dans le cadre de la pratique sportive.
Pourtant, on peut douter que les blessures aient été associées de manière
univoque et systématique au ridicule. De fait, on constate leur figuration sur
des supports qui ne sont pas destinés à faire rire. Un fragment de stèle fu-
néraire athénienne datant du milieu du vie siècle a.C., haut d’une vingtaine
de centimètres et large d’une trentaine, donne à voir le visage de profil et le
poignet muni de lanières de boxes d’un pugiliste (94). L’oreille est très large
et épaisse, et muni d’un lobe imposant, écrasé par les coups et frottements
répétés. Le nez, de profil irrégulier, est cassé (95). On retrouve, ailleurs, les
mêmes stigmates du sport : une tête de bronze découverte à Olympie, appar-
tenant probablement à la statue du boxeur Satyros d’Élis, datée des années
330-320 a.C., est munie d’un nez cassé, inhabituellement large et aplati (96).
Le front est parsemé de cicatrices. De même, la statue de bronze du pugiliste
des Thermes, datant probablement du ier siècle a.C., arbore un nez cassé et
un visage couvert de plaies profondes - sur le front, le nez, les pommettes,
les oreilles - que le sculpteur a mises en valeur par des coulures de cuivre
rouge (97).
La figuration de ces blessures a souvent été analysée en termes de réalisme
statuaire. Une telle lecture n’épuise pourtant pas la ressource que constitue
la présence de ces blessures pour la compréhension de l’idéologie sportive.
Celles-ci renvoient également à l’abnégation dont l’athlète représenté
a dû faire preuve dans le cadre des affrontements qui lui ont valu de tels
dommages, à l’énergie déployée pour résister aux assauts de l’adversaire, à
la résistance à la douleur, ou plus généralement au courage requis pour faire
face et non fuir sous les coups.

 (91)  Au point de susciter jusqu’à la curiosité de spécialistes de chirurgie : M enenakos,


2005, p. 1348-1351 ; Nomikos et alii, 2008, p. 180-184 ; Nomikos et alii, 2009, p. 142-
146 ; Nomikos et alii, 2012, p. 433-436.
 (92)  Sur ces épigrammes : Robert, 1968.
 (93)  Anth., XI, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 161, 163, 258, 316, 351.
 (94)  Athènes, Musée du Céramique, inv. n° P 1054.
 (95)  On peut également observer un nez cassé sur une stèle funéraire athénienne de
la fin du ve siècle a.C. honorant un sportif lourd figuré en position de garde, de profil  :
Athènes, Musée Archéologique National, inv. n° 2004.
 (96)  Athènes, Musée Archéologique National, inv. n° X 6439.
 (97)  Rome, Musée National Romain, inv. n° 1055.
24 j.-M. Roubineau

Conclusion : le dilemme de l’athlète

L’alternative de l’agonal drive fournit un cadre idéologique persistant de


la pratique sportive dans le monde grec. Si cette alternative est propice à
dramatiser l’événement sportif, et à augmenter sa valeur de spectacle, elle
ne constitue pas l’alpha et l’oméga de l’univers psychologique des athlètes.
Dans les faits, le risque de mourir est faible dans les sports lourds, et
quasiment inexistant dans les sports légers. En cela, idéologie du sport et
pratiques réelles sont sensiblement discordantes et gagnent à être distinguées
dans l’analyse.
En pratique, les athlètes développent une approche pragmatique, tenant
compte de leur place relative dans la hiérarchie de la discipline pratiquée. De
fait, l’alternative principale offerte à chaque athlète avant une compétition, le
dilemme auquel il est confronté, n’est pas de gagner ou mourir, mais plutôt de
s’inscrire ou ne pas s’inscrire. Les sports lourds, parce qu’ils sont des sports
de face à face, qu’ils engendrent des dommages corporels considérables, et
qu’ils contraignent régulièrement les vaincus à reconnaître publiquement leur
défaite, constituent un cadre privilégié de développement de ces stratégies
athlétiques visant à éviter les défaites assurées.
À ces stratégies individuelles, qui permettent à chaque athlète de propor-
tionner ses ambitions à ses moyens et de réduire le nombre d’engagements
dans des compétitions où ses chances de victoire sont nulles, s’ajoute un fait
de structure : la dignité de l’athlète ne tient pas uniquement dans la liste de
ses victoires. Elle procède également de la reconnaissance même de sa qua-
lité objective d’athlète, de la conformité de sa conduite aux comportements
attendus d’un athlète, et de son adhésion aux valeurs sportives reconnues, qui
contribuaient tous ensemble à la qualité du spectacle sportif.
En cela, le palmarès, pour être la pierre angulaire de la hiérarchie athlétique,
n’est sans doute pas le seul lieu de production de la dignité sportive.

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Résumé

Cette contribution examine le comportement des athlètes grecs lors des compétitions,
et notamment la manière dont les risques de perdre ou de mourir au stade structurent
leur pratique et leurs choix. Le cadre psychologique a priori de la vie d’athlète,
souvent résumé à une quête obsessionnelle de la victoire, est, de fait, nettement plus
complexe. Loin de souscrire aveuglément à l’agonal drive de «  la victoire ou la
mort  », les athlètes, de l’époque archaïque jusqu’à l’époque impériale, développent
des stratégies visant à préserver les différents capitaux mis en jeu lors des compétitions
successives auxquelles ils participent, et notamment leur intégrité physique, condition
sine qua non à la poursuite de leur carrière.
Mots-clés  : Athlète. Sport. Concours. Compétition. Victoire. Défaite. Abandon.
Blessure. Mort. Dignité. Honte. Couronne. Agôn.

Abstract

This paper studies Greek athletes’ behaviour during contests, and focuses on the
way the risk of losing or dying in the stadium influences athletes’ choices. The
psychological frame of an athlete’s life, from the archaic to the imperial period,
often reduced to an obsessional quest of victory, is far more complex. Athletes do
not subscribe blindly to the agonal drive, «  to win or to die  », but build strategies
dedicated to the protection of their physical integrity, which is a condition sine qua
non to any athletic career.
Keywords  : Athlete. Sport. Contest. Competition. Win. Loss. Surrender. Injury.
Wound. Death. Dignity. Shame. Crown. Agôn.