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Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3

Ecole doctorale 268 Langage et langues : description, théorisation,


transmission
EA 7345 – CLESTHIA Langue, système, discours
Centre de recherche en traductologie CR-Trad
(Ecole Supérieure d‟Interprètes et de Traducteurs - ESIT)

THÈSE DE DOCTORAT EN TRADUCTOLOGIE

Essam ALMOHAYA

L‟EXPLICITATION EN TRADUCTION
Une étude de cas : la traduction du Monde Diplomatique en arabe
durant la période 2001-2011

Thèse dirigée par

Madame le Professeur Colette LAPLACE

Soutenue le 06 mai 2015 à


Maison de la Recherche, 4 rue des Irlandais, 75005 PARIS

Jury :
Monsieur Hassan Hamzé, Professeur émérite, Lyon 2 (pré-rapporteur)
Madame Myriam Salama-Carr, Professeur émérite, University of Manchester (Grande-
Bretagne) (pré-rapporteur)
Madame Fayza El Qasem, Professeur Paris 3 (Présidente du jury)
Madame Colette Laplace, Professeur Paris 3 (Directeur de la thèse)
L‟EXPLICITATION EN TRADUCTION
Une étude de cas : la traduction du Monde diplomatique en arabe durant la période
2001 - 2011
Résumé
Cette thèse se propose d‟explorer le phénomène de l‟explicitation en traduction et d‟observer la
mise en œuvre de la stratégie d‟explicitation dans un grand corpus composé de traductions en
arabe du Monde Diplomatique (MD) durant la période 2001-2011. Elle s‟articule autour de cinq
questions centrales : Qu‟est-ce que l‟explicitation ? Qu‟est-ce qu‟on explicite ? Pourquoi ? Pour
qui ? Comment ? Pour mener à bien cette investigation, nous avons élaboré un appareillage
conceptuel dont la Théorie Interprétative de la Traduction (TIT) constitue le socle et auquel les
autres approches traductives ont apporté des outils conceptuels et méthodologiques
complémentaires.

A la lumière des travaux antérieurs, nous avons d‟abord tenté de redéfinir le concept de
l‟explicitation afin de déterminer les caractéristiques de cette stratégie ainsi que ses fondements
théoriques. Ensuite, nous nous sommes penché sur l'analyse du corpus du MD composé
d‟environ 5000 exemples d‟explicitation en contexte. Grâce à l'analyse discursive des décisions
d‟explicitation prises par les traducteurs du MD, nous avons pu dégager cinq problématiques
principales qui suscitaient leur intervention et six techniques par le biais desquelles ils mettaient
en œuvre les explicitations dans les textes arabes. Enfin, nous proposons cinq maximes
susceptibles d‟optimiser l‟application de cette stratégie de sorte à permettre aux lecteurs cibles
d‟accéder aisément au sens des textes sources. L‟explicitation devient pour nous un travail de
marqueterie qui consiste à insérer dans le fil du texte des suppléments informationnels pertinents,
mais surtout limités au strict nécessaire. Tout est question de « bon sens ».

Mots-clés
Explicitation, risque d‟ambiguïté, pertinence, rapport explicite / implicite, équivalence discursive,
vouloir dire, explicitness, hypothèse de l‟explicitation, décision d‟explicitation, tentative
d‟explicitation.
Abstract
The present thesis explores the concept of explicitation in translation and the implementation of
this strategy on a large corpus of Arabic translations of “Le Monde Diplomatique” (MD) from
2001 to 2011. The argument revolves around five central questions: What is explicitation? What
is explicitated? Why? For whom? And how? To carry out this investigation, a conceptual
framework was developed of which The Interpretive Theory of Translation (TIT) forms the basis,
with other translational approaches contributing additional conceptual and methodological tools.

In the light of previous research, we have first attempted to redefine the concept of explicitation
in order to determine the distinctive features of this strategy as well as its theoretical foundations.
Then, we have focused on the analysis of about 5000 examples of explicitation from MD in their
context. Through the discursive analysis of the reasons why the translators of MD decided to
apply explicitation, we have identified five main issues that justify the strategy and six techniques
by which the translators apply it to Arabic texts. Finally, five translational maxims are proposed
that optimize the application of explicitation so as to enable readers in the target language easy
access to the meaning of the source text. Our conclusion is that when the explicitation strategy is
applied in this way, the result is similar to marquetry with supplementary, but above all strictly
relevant information inlaid into the text. It is all about „common sense‟.

Keywords
Explicitation, risk of ambiguity, relevance, explicit / implicit report, discursive equivalence,
intended meaning, explicitness, Explicitation hypothesis, decision to apply explicitation,
attempted explicitation.
Dédicace

À ADNAN IBRAHIM
Remerciements 6

Remerciements
Je ne saurais assez remercier Madame le Professeur Colette Laplace qui a cru en moi au moment
où je doutais de moi-même. Les mots, si éloquents soient-ils, ne pourront jamais lui exprimer
toute ma gratitude. Grâce à la patience dont elle a fait preuve à mon égard, à la pertinence de ses
remarques, à ses corrections maintes fois renouvelées et à la confiance qu‟elle a placée en moi, ce
travail a pu voir le jour. Je lui resterai éternellement redevable. Qu‟elle soit vivement remerciée,
en mon nom et au nom de ma famille !

J‟adresse également mes sincères remerciements à Madame le Professeur Fayza El Qasem qui,
par ses encouragements, m‟a donné la force de poursuivre cette aventure. A travers ses
enseignements et ses propres traductions, elle m‟a appris à manier ingénieusement l‟arabe pour
atteindre la plénitude du sens en traduction.

Je remercie tous les enseignants de la section recherche en traductologie de l'ESIT qui ont guidé
mes premiers pas dans cette discipline.

Enfin, je remercie chaleureusment mes amis qui m‟ont toujours apporté leur soutien, même dans
les moments les plus difficiles : Jassas AL-AGHBARI, Khaled AL-KHALED, Amira MAJEED,
Karim KHEMIRI, Nisrine KHEMIRI, Vincent PLANEL (France), Khaled AL-EDRISSI,
Tameem AL-JAWFI, Sarah YAHIA (U.S.A), Walid AL-ZOBEIRI (Yémen).
Liste des sigles et abréviations 7

Liste des sigles et abréviations

MD Monde Diplomatique
TIT Théorie Interprétative de la Traduction
DTS Descriptive Translation Studies
Sommaire 8

Sommaire

INTRODUCTION GÉNÉRALE ................................................................................................... 10


PREMIÈRE PARTIE : VERS UNE CONCEPTION GLOBALE DE L‟EXPLICITATION
........................................................................................................................................................ 33
CHAPITRE I : L‟explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 37
1. L‟explicitation du point de vue des approches linguistiques ..................................................... 38
2. L‟explicitation du point de vue des approches sociolinguistiques ............................................. 44
3. L‟explicitation du point de vue des approches philosophiques .................................................. 51
4. L‟explicitation du point de vue des approches communicationnelles ........................................ 58
5. L‟explicitation du point de vue des approches fonctionnelles ................................................... 82
6. Bilan d‟étape .............................................................................................................................. 91
CHAPITRE II : L‟explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) .... 96
1. L‟explicitation du point de vue des approches systémiques ...................................................... 98
2. L‟explicitation du point de vue des approches empiriques ...................................................... 104
3. Bilan d‟étape ............................................................................................................................ 142
CHAPITRE III : Vers une conception générale de l‟explicitation ........................................ 145
1. Mise au point sur le cadre théorique et méthodologique ......................................................... 146
2. Notre conception générale de l‟explicitation............................................................................ 148
3. Les caractéristiques distinctives de l‟explicitation ................................................................... 157
4. L‟explicitation entre explicitness et explication ....................................................................... 160
5. La distinction entre l‟explicitation et les autres stratégies de traduction ................................. 167
6. Les fondements théoriques de l‟explicitation ........................................................................... 174
7. En guise de conclusion ............................................................................................................. 207
DEUXIEME PARTIE : LES MOTIVATIONS ET LES TECHNIQUES DE
L‟EXPLICITATION : ANALYSE DU CORPUS DU MD 2001-2011 .................................. 217
CHAPITRE IV : Les motivations des explicitations dans le corps du MD 2001-2011 ........ 219
1. Les risques d‟ambiguïté et d‟incompréhension : gérer ou subir .............................................. 222
2. Les cinq motivations principales de l‟explicitation .................................................................. 230
3. L‟analyse statistique des motivations d‟explicitations sur l‟ensemble du corpus du MD 2001-
2011 .............................................................................................................................................. 353
4. En guise de conclusion ............................................................................................................. 368
CHAPITRE V : Les techniques d‟explicitation et leur mise en œuvre dans le corpus du MD
2001-2011..................................................................................................................................... 370
1. La stratégie d‟explicitation : macro-stratégie, techniques et procédés ..................................... 372
Sommaire 9

2. Les techniques d‟explicitation du MD ..................................................................................... 375


3. La mise en œuvre des techniques d‟explicitation ..................................................................... 440
4. En guise de conclusion ............................................................................................................. 508
CONCLUSION GÉNÉRALE ..................................................................................................... 512
Références bibliographiques ........................................................................................................ 532
Glossaire ....................................................................................................................................... 565
Liste des tableaux ......................................................................................................................... 579
Liste des figures ........................................................................................................................... 590
Introduction générale 10

INTRODUCTION GÉNÉRALE
Constitués d‟articles de fond et d‟enquêtes approfondies sur les grands sujets politiques,
économiques, sociaux et culturels de l‟actualité mondiale, les textes du Monde Diplomatique
(dorénavant MD) regorgent de références culturelles et d‟allusions subtiles qui posent sans doute
des problèmes de traduction. Est-il possible de traduire en arabe de tels textes, destinés
principalement aux lecteurs francophones cultivés ? Et surtout, est-il possible de transmettre aux
lecteurs arabophones l‟intégralité du sens compris par les lecteurs francophones, les différences
linguistiques et culturelles entre les deux langues-cultures et les deux lectorats étant ce qu‟elles
sont ? Quelles techniques de traduction pourraient être mises en œuvre pour y parvenir ?

La réponse à la première question semble évidente. En principe, tout texte est traduisible dès lors
que l‟on peut le comprendre et que l‟on cherche à faire comprendre son vouloir dire aux
nouveaux lecteurs. Les textes du MD ont effectivement été traduits en langue arabe de 2000 à
2012. En revanche, la réponse aux deux autres questions nécessite toute une thèse. Comme celle-
ci. En effet, le présent travail vise à étudier la question de la transmission du sens exprimé en de
tels textes extrêmement riches en notions culturelles, et caractérisés par un style journalistique
soutenu et souvent allusif, et ce pour un lectorat auquel ces textes n‟étaient pas destinés
initialement. Pour ce faire, nous allons nous intéresser tout particulièrement à l‟étude d‟une
stratégie de traduction qui nous paraît la plus en phase avec l‟objectif recherché1 et la plus
fréquemment sollicitée par les différents traducteurs du MD au cours de la décennie écoulée :
l‟explicitation.

Avant de présenter nos questions et hypothèses de recherche, nous proposons d‟examiner un


exemple extrait de la traduction du MD novembre 20092 qui nous aidera à comprendre les tenants
et les aboutissants du phénomène de l‟explicitation en traduction en général et dans la traduction
du MD en particulier. Nous allons d‟ailleurs exploiter cet exemple, qui portera le numéro 1, tout
au long de la première partie de cette thèse pour illustrer nos propos sur les différentes
conceptions de l‟explicitation dans les approches théoriques et empiriques de la traduction. À la
fin de la première partie, nous proposerons notre traduction de ce même exemple, faite selon
notre propre conception globale de l‟explicitation.

Mise en contexte de l‟exemple


Après la crise des subprimes de l'été 2007, le monde économique a été frappé par une deuxième
crise bancaire et financière en automne 2008, qui s'est rapidement répercutée sur les marchés
boursiers par une chute des cours. Ce « krach financier » a mis à rude épreuve le capitalisme

1
L‟explicitation n‟est évidemment pas la seule technique sollicitée pour cette fin. Les traducteurs mettent en œuvre
d‟autres techniques de traduction, en plus de l‟explicitation, qui participent grandement et souvent concomitamment
à la réalisation de cet objectif. Nous y reviendrons dans le chapitre 3 de la présente thèse.
2
Nous allons adopter dorénavant ce format (MD, Mois, Année) pour donner la référence des numéros du MD dont
sont extraits les exemples.
Introduction générale 11

financier et remis en cause le principe de l‟autorégulation des marchés. Fidèle à son style
ironique et à ses analyses économiques profondes, Frédéric Lordon adresse dans cet article
intitulé « les disqualifiés ...» des critiques virulentes à l'encontre des experts, éditorialistes,
politiques, qui « nous ont bassinés pendant deux décennies à chanter les louanges du système
financier qui est en train de s'écrouler ». Dans cet extrait que nous allons reproduire avec sa
traduction en arabe et une retraduction linguistique en français de la version arabe 3, l‟auteur
critique le changement d‟attitude de deux éditorialistes, Laurent Joffrin de « Libération » et
Favilla, l‟éditorialiste masqué des « Echos », qui ont retourné leur veste après la crise et se
mettent désormais à tirer à boulets rouges sur l‟effondrement du capitalisme financier, comme si
de rien n‟était. Lordon commente en particulier cette déclaration de Favilla publiée dans les
Echos, le 7 octobre 2008 : «Cette bulle idéologique, la religion du marché tout-puissant, a de
grandes ressemblances avec ce que fut l’idéologie du communisme (...). Le rouleau compresseur
idéologique libéral a tout balayé sur son passage. Un grand nombre de chefs d’entreprise,
d’universitaires, d’éditorialistes, de responsables politiques ne juraient plus que par le souverain
marché ».

Exemple nº 1 :
Celui qui, telle la Belle au ‫واه‬٩ ً‫ٺ‬٥ ،٬ُٖ‫ ؤٽب اٹنٌ ځبٻ ٱجٸ ٭ٖٸ اٹ‬Quant à celui qui s‟est endormi
bois dormant, se serait avant la saison de l‟été, à l‟instar
endormi avant l'été pour se ‫ وَٲوؤ‬٠‫ ٹَُزُٲ‬،"‫بثخ اٹڂبئپخ‬٪‫ ٱّٖخ "رتُٺخ اٹ‬du conte de la « Belle au bois
réveiller et lire ces lignes ‫ٺً األهعؼ‬٥ ‫زٲل‬٦َُ‫ىه اٹُىٻ ٭‬َٞ‫ څنڃ اٹ‬dormant », pour se réveiller et lire
aujourd'hui croirait sans ces lignes aujourd‟hui, il se croira
doute avoir affaire une fois
"‫ّپخ "ؤربٳ‬٢‫جخ ظتڂ‬ٙ‫ب‬٪‫ ؤځّڄ ؤٽبٻ اظتٲبالد اٹ‬plutôt devant les articles furieux de
de plus à ces habituels "‫ىظتخ ؤو ٕؾُٮخ "ٹىٽبځُزُڄ‬٦‫خ ٹٺ‬ٚ‫ اظتڂبڅ‬l‟organisation « Attac » qui
fâcheux d'Attac ou bien de s‟oppose à la mondialisation, ou
‫ واٽزلاكاً عتنڃ ٹٺزىعّهبد‬.‫ُخ‬٥‫ اٹُْى‬du journal communiste
L'Humanité [...]4
ً‫ڂىاځب‬٥ ّ‫ نتٶڂڂب ٽڂن اِٿ اٹزڂجّىء ثإٿ‬،‫اضتبٹُخ‬ « l‟Humanité » [...] Prolongeant ces
Prolongeant les tendances tendances actuelles, on pourrait dès
présentes, on peut donc ‫ٸ‬ ّ ‫ "كتت ؤٿ َڂٮغو ٵ‬:٣‫ٕبهفبً ٽڀ ځى‬ maintenant prédire qu‟un titre
d‟ores et déjà anticiper qu‟un ً‫ب‬ٞ‫څنا!" ٍُزٖلّه ٱوَجبً ٽٲبالً ا٭ززبؽُبً ٍبف‬ virulent du style « tout cela doit
exploser ! » sera bientôt l‟intitulé
sonnant « Il faut que ça pète
.‫ثٲٺټ ٭ب٭ُال‬ d‟un éditorial5 furieux, sous la
! » donnera bientôt son titre à plume de Favilla.
un prochain éditorial d‟un
Favilla déchaîné.

3
Nous allons expliquer notre méthode de présentation des exemples d‟explicitation et de retraduction linguistique
dans la section consacrée à la méthode d‟analyse du corpus, vers la fin de cette introduction.
4
Nous avons supprimé le passage suivant dont la traduction en arabe ne nous donnait pas l‟occasion de développer
d‟autres types d‟écarts d‟explicitation : « C‟est pourtant Favilla, l‟éditorialiste masqué des Echos, qui libère enfin
toute cette colère contenue depuis tant d‟années. Car on ne le sait pas assez, Les Echos sont en lutte : trop
d‟injustices, trop de censures, trop d‟impostures intellectuelles. N‟a-t-on pas étouffé la « vérité » même : «Toute voix
dissonante, fût-elle timidement sociale-démocrate, en rappelant les vertus d’un minimum de régulation publique,
passait pour rescapée de Jurassic Park. Et voici que tout à coup la vérité apparaît. L’autorégulation du marché est
un mythe idéologique ».
5
Littéralement « un article de préambule » ou « un article d‟ouverture ». Cette périphrase est souvent employée en
arabe pour dire « éditorial ».
Introduction générale 12

Décidément Blanche-Neige ً‫ىثخ‬٦ٕ "‫بثخ اٹڂبئپخ‬٪‫ثبٹزإٵُل ٍزغل "رتُٺخ اٹ‬ Bien sûr, la « Belle au bois
aurait du mal à reconnaître dormant » aura du mal à
،]8[ ‫ ٭ٺىهاٿ عى٭واٿ‬.‫ بذل ؤٱياٽهب‬٫ّ‫و‬٦‫يف اٹز‬
ses nains. Laurent Joffrin, reconnaître ses nains. Laurent
qui il y a quelques mois ‫ل‬٥‫خٍ ؤّهو وؽَت ٵبٿ ََب‬٦ٚ‫اٹنٌ ٽڂن ث‬ Joffrin [8] qui, il y a quelques mois
encore aidait Bertrand ‫الٯ ٕوفخ ؽجّڄ‬ٝ‫] يف ب‬9[ ٌ‫ثورواٿ كوالځى‬ seulement, aidait Bertrand
Delanoë à pousser son cri Delanoë [9] à pousser son cri
‫ مٹٴ اٹَُبه‬،"‫ٹٺُرباٹُخ وَڂلّك "ثبٹَُبه اٹَبمط‬ d‟amour pour le libéralisme et
d'amour pour le libéralisme
et fustigeait la « gauche ‫ ٱل ؤٵٸ‬،‫بئٸ اٱزٖبك اٹَىٯ‬ٚ‫اٹنٌ دل َٮهټ ٭‬ condamnait la « gauche niaise »,
cette gauche qui n‟a pas compris les
Bécassine (7) », celle qui n'a ‫ وڅٍ يف‬،‫ؼٍ ٽڀ اٹزٮبؽخ اظتَپىٽخ‬ٙ‫ثْٶٸٍ وا‬ vertus de l‟économie du marché, a
pas compris les bienfaits du :‫اضتٲُٲخ ځٮٌ رٮبؽخ ٭ب٭ُال‬ visiblement mangé de la pomme
marché, a visiblement empoisonnée, qui est en fait la
mangé de la mauvaise " ‫[ هئٌُ ٕؾُٮخ "ٹُرباٍُىٿ‬8] même pomme de Favilla.
pomme - en fait la même que ‫اٹيت ٵبځذ ٍبثٲبً رْزهو‬Libération
Favilla. ‫[ ثَُبهَّزهب‬8] Chef du journal “Libération” qui
était réputé pour sa sensibilité à
(7) Laurent Joffrin, La Gauche ‫پٸ ٹٺزوّّؼ ٹٺوئبٍخ‬٦َ ٌ‫پلح ثبهٌَ اٹن‬٥ [9] gauche
Bécassine, Robert Laffont, .ٍ‫ڀ اضتية االّزواٵ‬٥ ‫اٹٮوځَُخ‬
Paris, 2007. (MD novembre [9] Le maire de Paris qui brigue une
2008) candidature aux présidentielles au
nom du parti socialiste.

o Analyse comparative

A l'aide d‟une simple analyse comparative, nous avons relevé, dans l‟exemple nº 1, une dizaine
de « différences », qui se manifestent majoritairement sous forme d‟ajouts succincts intégrés dans
le texte arabe ou sous la forme de notes du traducteur, mises toujours à la fin de l‟article traduit.

Ainsi, « l‟été » devient « la saison de l‟été », « la Belle au bois dormant » se met dans la version
arabe entre guillemets avec l‟introduction en amont par le mot « conte ». De même, nous
remarquons des ajouts en amont et en aval des termes « Attac » et « Humanité » qui visent
apparemment à préciser aux lecteurs arabes à quoi renvoient ces deux termes. Les noms
« Laurent Joffrin » et « Bertrand Delanoë » ont mérité deux notes en fin d‟article pour dire aux
lecteurs arabes qui sont ces personnages. Enfin, l‟expression « la gauche Bécassine » devient « la
gauche niaise », et l‟adjectif « mauvaise » qualifiant la « pomme » devient en arabe
« empoisonnée » alors que la traduction littérale hors contexte est « ‫ئ‬ٛ‫» ع‬, c'est-à-dire
« mauvaise ». Visiblement, il y a eu, ici, substitution des termes d‟origine et non ajouts comme
dans les cas précédents. Qu‟en est-il de l‟explicitation dans cette traduction ?
Introduction générale 13

Les questions principales de la recherche


Cette analyse rapide soulève plusieurs interrogations légitimes sur les aspects suivants :

o La nature de ces « écarts » de traduction

La première question qui se pose est la suivante : comment appelle-t-on ces « différences » et à
quelle stratégie ou technique de traduction6 peuvent-elles être attribuées ? Pour le besoin de cette
présentation, nous allons donner un début de réponse ici afin de pouvoir poursuivre notre
raisonnement. De façon neutre et objective, ces « différences » peuvent être appelées « shifts of
translation » (écarts de traduction) (Catford 1965) 7. Il ne faudrait pas voir dans l‟emploi du terme
« écart » ici une connotation péjorative ou une norme prescriptive, c'est-à-dire une dérogation à la
règle générale et normale qu‟il conviendrait de suivre. Il s‟entend plutôt comme une différence
linguistique qui ressort de l‟analyse comparative des termes employés dans le texte source et de
leurs correspondances linguistiques dans le texte cible. Ces écarts sont souvent le résultat des
techniques de traduction mises en œuvre par les traducteurs (Toury 1995). Concernant
l‟explicitation, existe-t-il une définition exacte sur laquelle on peut s‟appuyer pour confirmer que
les écarts constatés dans l‟exemple nº1 relèvent effectivement de cette stratégie ? C‟est là une des
questions fondamentales de cette thèse.

En fait, bien que très présent dans les recherches traductologiques, le concept même de
l‟explicitation pâtit d‟un flou terminologique et conceptuel qui empêche de déterminer
précisément les écarts découlant de l‟application de cette stratégie. Nous allons d‟ailleurs
consacrer la première moitié de cette thèse à l'éclaircissement de ce concept afin de pouvoir
cerner les mécanismes de cette stratégie et discerner les écarts qui en découlent. Mais
mentionnons, pour commencer, deux définitions auxquelles se référent souvent les chercheurs en
traductologie.

La première, plus générale et communément admise, est tout naturellement celle que fournissent
les dictionnaires de langue française, tels que le Grand Robert (tome IV : 1992) qui définit
ainsi : « l‟action d‟expliciter, de rendre explicite ». Le verbe expliciter (v.tr.- 1870 ; de explicite)
signifie : 1- Énoncer formellement. 2- Rendre clair et précis. Quant à l‟adjectif explicite, il en
donne la définition suivante : (ad. Ŕ 1488 ; lat. explicitus, p.p. de explicare.) 1- Qui est réellement
exprimé, formulé. 2- Qui est suffisamment clair et précis dans l‟énoncé ; qui ne peut laisser de

6
Par stratégie de traduction, nous entendons une méthode générale de traduction, décidée par le traducteur ou le
demandeur de la traduction, reflétant des considérations théoriques ou idéologiques. Nous la distinguons de la
technique de traduction par laquelle nous entendons un procédé traductif appliqué de façon ponctuelle, répondant à
des considérations pragmatiques. Une stratégie générale se met en œuvre dans le texte traduit à l'aide de plusieurs
techniques de traduction.
7
Nous reviendrons sur le concept d‟écart dans le premier chapitre. À ce stade de la recherche, nous nous contentons
ici de dire qu‟au niveau de la forme, ces écarts peuvent être des ajouts, des omissions ou des substitutions. Au niveau
de la fonction, seule une analyse discursive permet de déterminer leur portée sémantique ou pragmatique dans le
texte traduit.
Introduction générale 14

doute. De cette définition, nous pouvons déduire que l‟explicitation est l‟action d‟énoncer
formellement quelque chose ou de rendre un énoncé suffisamment clair et précis pour ne pas
laisser de doute.

La deuxième définition, propre à la recherche traductologique et considérée comme la plus


ancienne, est celle proposée par Vinay et Darbelnet dès 1958, dans le cadre de leur approche
linguistique de la traduction : « un procédé qui consiste à introduire dans LA [langue d‟arrivée]
des précisions qui restent implicites dans LD [langue de départ], mais qui se dégagent du
contexte ou de la situation » (Vinay et Darbelnet [1958] 1977 : 9)8

À la lumière de ces définitions, et étant donné que la plupart des écarts constatés dans l‟exemple
précédent, sont des précisions parfaitement inférables du texte source, et qu‟ils cherchent à rendre
le sens des énoncés suffisamment clair et précis, nous pouvons confirmer désormais que ces
écarts peuvent s‟inscrire dans le cadre de l‟explicitation. Tout au moins, ils peuvent être
considérés comme des « tentatives » d‟explicitation, s‟ils n‟arrivent pas à apporter toute la
précision voulue dans le texte traduit.

En revanche, la traduction du syntagme « avant l‟été » par "‫ف‬ٛ‫( "قجم فصم انص‬avant la saison de
l‟été), ou la répétition lexicale du mot "‫( "رفبزخ‬pomme) à la fin du deuxième énoncé de l‟extrait,
relève-t-elle de l‟explicitation, étant donné que ces écarts n‟apportent pas de précision spécifique
du sens, généralement et aisément compris des lecteurs arabes ? Nous allons donc nous pencher
sur l‟élaboration de critères qui peuvent nous permettre de distinguer les « véritables » cas
d‟explicitation, des autres écarts. Et enfin nous nous interrogerons sur la légitimité de ces écarts.

o La légitimité de ces « écarts »


Ces « écarts d‟explicitation », ou tout simplement ces « explicitations » sont-elles légitimes et
justifiées ? Nous allons tenter de voir sur quels fondements théoriques, voire éthiques, les
traducteurs s‟autorisent à opérer ces ajouts et substitutions. Procéder de la sorte, ne constitue-t-il
pas une violation du principe de la « fidélité » en traduction ou une transgression des droits
d‟auteur, comme le laissent entendre les commentaires formulés à l'encontre de l‟emploi des
notes du traducteur, décrites parfois comme étant un « aveu d‟échec » de la part du traducteur,
une « infamie », voire une « honte du traducteur »9 ? Qu‟en est-il maintenant de la portée
sémantique et de la valeur pragmatique de ces explicitations dans le texte traduit ?

o Le rapport d‟équivalence de sens et d‟effet entre les deux textes


Dans l‟optique de cette stratégie, nous allons nous demander si, les deux textes, source et cible,
peuvent être considérés comme équivalents au niveau du sens et de l‟effet produits sur leurs

8
Nous ajoutons les crochets
9
Ces commentaires sont rapportés par Henry (2000) dans son article consacré à l'étude de la note du traducteur sous
l‟optique de l‟explicitation. Nous y reviendrons en détails dans le chapitre 5, dédié à l'analyse étayée des différentes
techniques d‟explicitation.
Introduction générale 15

lecteurs respectifs. Autrement dit, est-ce que le lecteur arabe comprend vraiment le sens de
l‟antonomase dans l‟expression la « gauche Bécassine »10, de l‟ironie dans « Blanche-Neige
aurait du mal à reconnaître ses nains »11, de l‟allusion dans la phrase « croquer dans la mauvaise
pomme »12 ou de l‟insinuation dans la phrase « il faut que ça pète »13, comme le fait le lecteur
natif français ? Et si nous avions présenté cet exemple sans contextualisation, aurions-nous pu, y
compris les lecteurs francophones, saisir le sens implicite dans l‟exemple précédent ? Nous allons
voir comment les traducteurs du MD cherchent à transmettre, par le biais de cette stratégie, et le
sens et l‟effet de tels éléments au lectorat arabe. Le tout dans le cadre d‟une analyse discursive de
l‟ensemble du texte afin de mieux apprécier la profondeur et la pertinence sémantique de ces
explicitations.

o La compétence du traducteur
L‟analyse de ces explicitations ne peut pas se faire sans tenir compte du traducteur qui en est
l‟auteur. Dans le cadre de l‟analyse de cette stratégie, nous allons voir à quel degré de
compréhension de ces « implicites » culturels les traducteurs eux-mêmes sont arrivés, les
contraintes qui pèsent sur leurs choix traductifs, l‟objet et l‟objectif de leurs explicitations, à
savoir le dire de l‟auteur, ses mots et ses expressions, ou ce qu‟il voulait dire par ces mots.
Comment interpréter le choix du traducteur de l‟exemple précédent consistant à remplacer dans le
deuxième énoncé « Blanche-Neige » par « la Belle au bois dormant » alors qu‟il s‟agit de deux
contes bien différents ? Lorsqu‟ils ne possèdent pas les connaissances encyclopédiques
nécessaires à la saisie du sens de ces allusions ou ne disposent pas des références culturelles
appropriées, de quelque nature qu‟elles soient, comment font les traducteurs du MD pour pallier
leurs insuffisances et pour en faire profiter le lectorat cible ?

10
D‟après nous, F. Lordon entend dire la gauche craintive et niaise, à l‟image de Bécassine, qui a peur de la
modernité. La suite du texte valide cette hypothèse de sens, c'est-à-dire la peur de s‟ouvrir à l'économie de marché et
d‟adopter le système financier libéral qui contredit les principes du vieux dogme socialiste.
11
L‟auteur fait ici allusion à la scène où Blanche-Neige découvre, après s‟être réveillée, que les propriétaires du
chalet sont sept nains. Elle les reconnaît aisément en faisant le rapprochement entre leurs surnoms et leurs mimiques
et caractères. Par analogie, l‟auteur veut dire que celui qui se réveille après l‟avènement du krach financier et lit les
déclarations de Favilla et de Laurent Joffrin, diamétralement opposées à ce qu‟ils soutenaient avant, aurait du mal à
les reconnaître, tellement ils ont changé leur fusil d‟épaule et de discours.
12
Une autre allusion à la scène où Blanche-neige tombe dans le piège tendue par la méchante sorcière et croque la
pomme fatale. Elle tombe dans le coma. Le sens pertinent qui s‟actualise ici est que Favilla et Laurent Joffrin se sont
fait piéger par le matraquage médiatique, dont ils sont à la fois les auteurs et les victimes, et par les confirmations des
experts économiques qui ne juraient que par le souverain marché.
13
Cette phrase est attribuée à Olivier Besancenot, porte parole de la LCR, qui l‟a prononcée lors d‟une interview sur
les ondes de radio RMC. Considérée comme un leader d‟extrême gauche, Besancenot appelle à la mobilisation,
voire à la révolution contre les dérives du système capitaliste qui nuit considérablement aux droits des travailleurs.
Le sens qui s‟actualise ici est donc que Favilla va finir par adopter les thèses anticapitalistes de Besancenot et
consorts en appelant carrément à la révolution contre le capitalisme financier. La mention de « l‟idéologie
communiste », du « rouleau compresseur libéral » dans la déclaration citée de Favilla confirme ce sens.
Introduction générale 16

o La compétence du lecteur
Nous allons voir à cet égard, comment les traducteurs analysent (ou devraient analyser) au
préalable les connaissances présumées de leur lectorat, pour mieux doser l‟explicitation fournie.
Dans notre exemple, est-ce que le lecteur arabe « Modèle », selon le terme d‟Eco ([1979], 1985),
un citadin ayant généralement l‟équivalent du niveau Bac+3, connaît ou est censé connaître les
héroïnes des contes allemands des frères Grimm « La Belle au bois dormant », « Blanche-Neige »
- ou à tout le moins les dessins animés correspondants de Walt Disney -, ou encore la bande
dessinée de Joseph Porphyre Pinchon « Bécassine », les références à la vie politique française,
comme les deux éditorialistes mentionnés ou le nom du maire de Paris, l‟orientation politique et
idéologique des quotidiens français « Libération » (de gauche), « les Echos » (libérale),
l‟Humanité (communiste) ou celle de l‟organisation « Attac » (altermondialiste) ? L‟étude de
l‟explicitation, c‟est aussi l‟analyse de la manière dont le texte prévoit son lecteur Modèle, ainsi
que les suppositions des traducteurs à l'égard de la non-connaissance ou de la méconnaissance de
ces références de la part de son lectorat. De telles lacunes culturelles relèvent naturellement de la
distance culturelle qui sépare ces deux langues-culture, et non pas forcément de l‟ignorance du
lectorat. Nous allons donc analyser comment les traducteurs tentent d‟apporter des compléments
informationnels, lorsque la connaissance de ces références s‟avère décisive pour la saisie du sens
du passage en question. Qu‟en est-il du choix de ces suppléments ?

o La pertinence des informations apportées par le traducteur


Pour faire comprendre le sens de ces références, est-ce que le traducteur arabe a choisi les traits
pertinents susceptibles d‟aider le lecteur arabe à inférer le sens voulu ? L‟écart d‟explicitation
introduit est censé, d‟après les définitions de base, rendre le sens clair et précis. Le choix de
l‟information pertinente à intégrer dans une explicitation quelconque revêt donc une importance
capitale. Dans notre exemple, les informations fournies en note sur Laurent Joffrin et Bertrand
Delanoë sont-elles pertinentes pour comprendre le retournement de situation dont il s‟agit, dans
ce contexte14 ? N‟était-il pas possible d‟abréger le contenu des deux notes et l‟intégrer dans le
texte traduit ? De surcroit, dans « La Belle au bois dormant », il est questions de sept fées
marraines et non de nains. La confusion entre « la Belle au bois dormant » avec ses sept fées
marraines, et « Blanche-Neige » avec ses sept nains, n‟a-t-elle pas d‟incidence sur la
compréhension du sens de la comparaison implicite suggérée par la phrase « Blanche-Neige
aurait du mal à reconnaitre ses nains » ? Nous allons donc analyser les facteurs en fonction
desquels se fait la sélection de ces compléments.

14
C‟est-à-dire les socialistes qui, avant le krach boursier, faisaient l‟éloge des bienfaits de l‟ouverture à l'économie
libérale du marché et les libéraux qui, après le krach, commencent à critiquer ce système économique et ses effets
délétères.
Introduction générale 17

o Les autres possibilités de traduction


Y a-t-il d‟autres techniques de traduction pour rendre le sens de ces éléments culturels comme la
recherche d‟images équivalentes dans la littérature ou la culture arabe ? Pourquoi le traducteur a-
t-il conservé les références d‟origine en ce qui concerne le conte « la Belle au bois dormant »
alors qu‟il a gommé la référence à « Bécassine » ? N‟est-il pas possible, voire préférable, de dire
simplement « celui qui s‟est endormi avant l‟été pour se réveiller à l‟automne et lire ces lignes »,
en sacrifiant l‟allusion au conte ? Pourquoi le concept de « libéralisme » a été traduit littéralement
ici par un emprunt du même terme en arabe, sans explicitation ? En analysant différents exemples
d‟explicitations dans différentes textes du MD, nous allons pouvoir comparer les avantages et les
inconvénients des différents choix traductifs et ceux issus de l‟explicitation. Cela nous permettra
également de déceler, à travers l‟analyse quantitative de ces choix, les tendances de traduction et
les préférences des traducteurs quant à la stratégie à mettre en place pour traduire ces éléments.

Il ressort de l‟analyse de cet exemple que la question de l‟explicitation en traduction est un sujet à
la fois intéressant et complexe. Il convient donc de mener une investigation théorique
approfondie afin d‟apporter des éléments de réponses satisfaisants à ces multiples interrogations.
Nous considérons que ce phénomène se prête à l'analyse à travers six questions fondamentales :

1- Qu‟est-ce que l‟explicitation en traductologie ?


2- Comment délimiter clairement cette stratégie par rapport aux autres techniques de
traduction et sur quels fondements théoriques se base sa pratique ?
3- Qu‟est-ce qu‟on cherche à expliciter dans un texte ?
4- Pour quelles raisons les traducteurs décident d‟expliciter ?
5- De quelles manières se présentent ces explicitations dans le texte traduit ?
6- De quels facteurs dépend le choix de l‟explicitation dans tel ou tel énoncé ou dans tel ou
tel contexte de traduction ?
Pour tenter d‟y répondre convenablement, nous avons cherché à cerner les différentes
conceptions de l‟explicitation dans les approches théoriques et empiriques de la traduction. Nous
avons surtout accordé une attention particulière aux concepts opératoires élaborés par ces
approches, qui sont susceptibles d‟éclairer certaines facettes de ce phénomène.

o Le flou terminologique et conceptuel


Au départ, nous avions imaginé qu‟un survol rapide de ces études nous permettrait de déterminer
clairement la définition et les caractéristiques de cette stratégie et que nous pourrions passer très
vite à l‟analyse du corpus. Mais nous avons rapidement dû constater que le concept était
extrêmement compliqué et confus et que la lecture des études existantes soulevait plus
d‟interrogations que nous n‟en avions au début.

De surcroit, les recherches sur l‟explicitation sont caractérisées par leur émiettement et leur
superficialité ; elles sont souvent limitées à un aspect très particulier du phénomène ou éclatées
sous formes de références disséminées. Ainsi, nous avons rencontré le terme « explicitation »
sous la plume d‟une trentaine d‟auteurs qui en traitent différemment dans le cadre de différentes
Introduction générale 18

perspectives théoriques et méthodologiques. Il s‟agit parfois aussi d‟analyser des questions et des
procédés extrêmement proches du phénomène de l‟explicitation, mais sous des dénominations
autres.

Ceci est aggravé par l‟absence de monographie, qui permettrait de contraster les apports des uns
et des autres et de faciliter la recherche, dans un cadre global et cohérent, sans refaire ni défaire
ce qui a été déjà bien fait. Aussi, en l'état actuel, la recherche sur l‟explicitation tourne-t-elle, soit
dans un cercle répétitif où il s‟agit plutôt de chicanes terminologiques sur le concept que du
concept lui-même, soit dans des petits cercles restreints qui abordent certains aspects du
phénomène sans les intégrer dans une vision d‟ensemble. D‟où la nécessité de forger une
conception globale de la stratégie d‟explicitation en traduction, dans un cadre théorique unifié et
cohérent qui mette à profit l‟apport des différentes approches théoriques en la matière.

Cependant, l‟investigation théorique, quoiqu‟essentielle, ne peut seule aboutir à des conclusions


valides si elle ne s‟appuie pas sur un corpus d‟exemples réels d‟explicitations pouvant illustrer les
propos théoriques avancés et les mettre à l'épreuve de la réalité. Au-delà des interrogations
théoriques évoquées ci-dessus, nous allons présenter ici les différentes caractéristiques de notre
corpus consacré à l'analyse des différentes facettes du phénomène de l‟explicitation.

Présentation de notre corpus


Notre corpus est constitué d‟environs cinq mille exemples d‟explicitations extraits des différents
articles du MD traduits et publiés entre 2001 et 2011 et nous allons exposer ci-dessous les
modalités de constitution et dépouillement, la méthodologie suivie pour l‟analyse des données et
l‟intérêt particulier pour notre thèse. Toutes ces considérations revêtent une importance capitale
pour la compréhension du phénomène de l‟explicitation. En effet, au-delà de l‟analyse
contextuelle de chaque cas d‟explicitation, l‟analyse globale de l‟ensemble des exemples relevés
sur toute cette période et la possibilité de comparaison des différentes explicitations inhérentes
aux mêmes éléments culturels, mais dans différents contextes, nous révèle d‟autres facteurs
extratextuels, tels que la compétence du traducteur, les normes et contraintes de traduction, etc.,
dont il faudrait tenir compte pour bien comprendre le fonctionnement de cette stratégie en
traduction. Voici donc une présentation rapide de ce corpus et des hypothèses de recherche que
nous avons pu émettre à partir de nos constatations générales sur le recours à cette stratégie.

o Le MD : la version française
Le MD est un mensuel français d‟information et d‟opinion. Il se présente comme l‟« héritier
d‟une histoire prestigieuse, résolument à part dans un paysage médiatique de plus en plus
uniforme » et comme le « pourfendeur de la pensée unique »15. Il conjugue une large ouverture
sur les questions internationales avec une vision critique et analytique des différents sujets

15
Citations puisées dans la rubrique « qui sommes-nous » du site officiel du Monde Diplomatique, disponible sur le
lien http://www.monde-diplomatique.fr/diplo/apropos/. Dernière consultation le 1 octobre 2013.
Introduction générale 19

d‟actualité politiques, économiques, culturels, écologiques, artistiques, etc., sur l‟Europe, le


monde arabo-musulman et le monde outre-Atlantique. Adepte des grandes enquêtes, et grâce à
ses analyses approfondies et à ses points de vue engagés, le MD se définit également comme « un
journal de référence pour tous ceux qui veulent comprendre, mais aussi changer, le monde
actuel ».

La ligne éditoriale est clairement orientée politiquement, avec une sensibilité à gauche. Le journal
critique souvent l‟impérialisme américain ou « néolibéral », les nouvelles stratégies boursières
sacrifiant l'emploi à la rentabilité, la «pression sécuritaire », notamment celle qui pèse sur les «
jeunes issus de l'immigration » en France. Nous allons voir dans notre analyse des exemples
d‟explicitation que ces thématiques sont très récurrentes dans les articles du MD.

La version papier du journal s‟étend sur une trentaine de pages environ, comprenant une dizaine
d‟articles variés, présentés en pavés et disposés en quatre colonnes par pages, un dossier
générique sur un thème particulier économique ou politique, etc., composé lui aussi d‟environ 5
articles, une dizaine d‟encadrés accompagnant certains articles et des comptes rendus d‟une
sélection de livres issus de différents domaines tels que l‟art, le cinéma, le théâtre, etc. La version
papier est disponible dans les kiosques le premier jour du mois, la version électronique est
diffusée deux jours plus tôt sous format PDF pour les abonnés en ligne.

 Son lectorat
Ce journal s‟adresse à un lectorat francophone souvent cultivé, averti, intéressé par les questions
internationales et voulant disposer d‟un point de vue plus approfondi en la matière. Il s‟agit, en
effet, moins d‟une présentation descriptive l‟actualité telle que la pratiquent les journaux
classiques, que d‟un décryptage de l‟actualité mondiale grâce à une mise en perspective
historique et géopolitique des faits soumis à l'analyse. En plus du lectorat français, ce journal
semble intéresser différents publics étrangers. Il faut savoir qu‟en février 2013, le MD comptait
44 éditions internationales en 28 langues16 : 37 imprimées avec un tirage total qui dépasse 2,4
millions d‟exemplaires et 7 sept éditions uniquement en ligne.

 Son style
La publication étant mensuelle, la rédaction a nécessairement un certain recul face à l'actualité, ce
qui favorise une réflexion critique et analytique. Le MD se distingue par un niveau de langue
généralement élevé, un style soutenu, ce qui en fait un journal « élitiste », dans le sens où il ne
touche pas le grand public, contrairement à la version arabe dont voici la présentation.

16
En trente langues : allemand, anglais, arabe, arménien, bulgare, biélorusse, chinois, coréen, croate, espagnol,
espéranto, farsi, finnois, français, grec, hongrois, italien, japonais, kurde sorani, kurde kurmandji, norvégien,
polonais, portugais, russe, serbe, slovaque, slovène, suédois, tchèque et turc.
Introduction générale 20

o Le MD : la version arabe
 Historique
Lancé en 1988 sous forme d‟édition trimestrielle imprimée avec environ 40 % du contenu de la
version française, interrompu plusieurs fois entre 1990 et 2000 à cause des contraintes financières
et des censures, le premier numéro de la version arabe actuelle du Monde diplomatique fût traduit
et diffusé comme supplément au journal libanais an-Nahar, en 2000 à Beyrouth. La version
papier traduite contenait de 50 à 70% de la version originale du journal et était proposée
gratuitement au Liban, alors qu‟elle était vendue dans les autres pays arabes, avant qu‟elle ne soit
distribuée gratuitement comme supplément gratuit des quotidiens arabes dès 2007.

La traduction du MD en arabe est éditée depuis 2000 sous ces deux formes : la version numérique
disponible par abonnement sur le site www.mondiploar.fr, et la version papier éditée d‟abord par
le dit journal et puis par la filiale appelée « le Monde Diplomatique, les Éditions Arabes », créée
à Paris depuis 2005. Cette filiale travaille en partenariat avec la société anonyme « A concept
Mafhoum », qui gère tout le processus de la traduction, et en collaboration avec le journal « Al-
Qabas » au Koweït, qui s‟occupe depuis 2008, de l‟édition de la version papier.

 Diffusion du MD dans le monde arabe


Entre 2000 et 2005, le MD arabe était de faible diffusion, car il était peu connu des lecteurs
arabophones en dehors du Liban et des abonnés à la version électronique17. Il s‟adressait
généralement à un cercle restreint de lecteurs comprenant notamment les services diplomatiques
arabes installés à Paris, une élite intellectuelle intéressée par l‟actualité mondiale, les
professionnels de la presse audiovisuelle, les enseignants et certains étudiants-chercheurs, etc.

De 2005 à 2007, grâce à la démocratisation de l‟Internet haut débit, dans la plupart des pays
arabes, la version électronique comptait de plus en plus d‟abonnés. De son côté, la version papier
était de plus en plus présente dans certaines librairies parisiennes, notamment celle de l‟Institut
du Monde Arabe à Paris, ainsi que dans les bibliothèques des grandes universités arabes.

Depuis 2007, le cercle de diffusion de la version papier du MD arabe s‟est élargi


considérablement jusqu'à intéresser la plupart des grands quotidiens arabes, qui la publient
mensuellement, selon les accords passés avec la filiale « le Monde Diplomatique, les Éditions
Arabes », comme supplément gratuit, ce qui élargit considérablement les lecteurs potentiels du
MD arabe. Ce dernier réalise, en 2012, un tirage cumulé qui dépasse les 600 000 exemplaires. Le
tableau suivant montre, selon les informations glanées sur les sites officiels du MD français et
arabe, la répartition par pays du nombre d‟exemplaires tirés et la date de début de la diffusion
gratuite.

17
Nous n‟avons pas pu obtenir d‟informations précises sur le nombre d‟abonnés à l'édition en ligne ni avant 2005 ni
après.
Introduction générale 21

Pays Quotidien éditeur Nombre d‟exemplaires Date de parution

Égypte AL-Akhbar/AL-Ahram 380 000 2007


Émirats Arabes
Al-Khaleej 80 000 2007
Unis
Palestine Al-Ayyam 15 000 2007
Qatar Al-Watan 22 000 2007
Arabie saoudite AL-Riyadh, 160 000 2008
Yémen Al-Siyyassia 40 000 2008
Koweït AL-Qabas 74 000 2008
Syrie-Liban Al-Akhbar Non indiqué 2009
Maroc le mensuel juridique Adala- Juste Non indiqué 2011
Tableau 1: Liste des pays arabes qui distribuent gratuitement le MD arabe en supplément mensuel

De plus, l‟édition électronique, régulièrement éditée sur le site du MD arabe, a participé à cette
expansion du lectorat, en supprimant purement et simplement toutes les frontières étatiques et en
contournant toutes les censures. Elle s‟adresse à tous les arabophones dans tous les pays où il
n‟était pas (encore) disponible en version papier. Ce public est extrêmement varié en termes de
connaissances culturelles et de profils sociolinguistiques, ce qui va influer largement sur l‟emploi
de la stratégie d‟explicitation durant les 5 dernières années.

o L‟objectif de la traduction du MD
Dans le monde arabe, la traduction du MD est partie à la base d‟une volonté militante, dans le
sens où elle permettait de développer des problématiques différentes, alternatives, voire
progressistes et démocrates. Les états arabes n‟ont pas demandé cette traduction, mais, sous
l‟effet de la mondialisation et la guerre contre le terrorisme, les gouvernements arabes devaient
faire preuve d‟une certaine tolérance et ouverture par rapport à la presse internationale et de leur
volonté de promouvoir le dialogue entre l‟Occident et l‟Orient. En effet, au-delà de ces
considérations politiques, les lecteurs arabes sont désireux de savoir ce qui se dit et se passe en
Occident car ils sont conscients que, dans le nouveau « village mondial », leur destin est
étroitement lié aux événements politiques et économiques internationaux. Cette traduction
s‟inscrit également dans le cadre de l‟introduction d‟un modèle journalistique de renommée
mondiale qui intéresse autant les professionnels de la presse et des médias arabes, en quête
d‟ouverture et de liberté d‟expression, que les lecteurs arabes curieux de voir une autre forme de
journalisme libre et critique.

L‟objectif non déclaré de la traduction du MD peut donc se résumer en deux mots : informer et
former. Informer le lectorat arabe grâce à des analyses de qualité, approfondies et documentées,
et former les journalistes arabes, avec l‟introduction de normes textuelles et stylistiques, mais
aussi terminologiques propres au discours journalistique, comme les emplois métaphoriques,
l‟organisation de l‟article, l‟utilisation de termes précis pour désigner les nouveaux concepts
émergents etc. Il importe de noter que, dans le contexte arabe, les journalistes et les traducteurs
comptent parmi les acteurs les plus efficaces dans l‟actualisation du lexique arabe et l‟adaptation
Introduction générale 22

de cette langue aux besoins de cette ère de la mondialisation. C‟est par leur truchement que les
nouvelles expressions et les nouveaux concepts font leur apparition dans le discours médiatique
qui contribue à les répandre sur l‟échelle panarabe et même dans l‟usage quotidien des
communautés arabophones.

o La sélection d‟articles traduits


De 2000 à 2005, à peine la moitié des articles du MD français était traduite. Les textes
sélectionnés portaient sur des sujets relatifs à la France, aux États-Unis et au Monde Arabe18. À
partir de 2005, le MD arabe s‟étoffe en traduisant de plus en plus d‟articles de la version originale
et élargit sa diffusion dans les pays arabes comme nous l‟avons déjà évoqué. En 2007, la version
arabe comprend plus de 70 % des articles de la version française. Il reste donc un espace
rédactionnel de 30% propre à chaque journal arabe. Les rédacteurs en chefs sélectionnent les
articles publiés19 selon l‟intérêt des articles pour le lectorat ciblé et selon le contexte politico-
économique. En 2008, la traduction s‟étend à plus de 90% des textes d‟origine. Chaque éditeur
local se réserve toujours le droit d‟ajouter, dans le supplément portant le nom du Monde
Diplomatique, à hauteur de 10% de l‟espace rédactionnel, des articles développant des
problématiques inhérentes à l'actualité de son pays. Tous les textes touchant à l'actualité
économique sont traduits à partir de 2007 suite à la crise des subprimes et à la crise financière
qu‟elle a provoquée. Depuis 2010, les comptes rendus des livres intègrent la sélection des textes
traduits.

Avec l‟avènement du « Printemps arabe », tous les textes sur le monde arabe sont traduits.
Cependant, en pleine expansion du MD arabe, c‟est précisément ce « Printemps arabe » qui va
emporter avec lui les espoirs de développer davantage cette édition20. A cela s‟ajoute, une crise
financière à répétition du MD arabe, il est parfois difficile de payer les traducteurs et d‟assurer la
survie de cette édition, ce qui a entraîné la suspension de ce projet et la liquidation judiciaire en
2012 de la filiale qui gérait la traduction.

o L‟intérêt du corpus pour l‟étude de l‟explicitation


Grâce à l'énorme variété des sujets traités par le MD, ces textes regorgent de faits culturels et
sociaux dont la traduction pose problème, ce qui en fait une bon poste d‟observation du
phénomène d‟explicitation. Étant donné que ces textes sont à vocation plutôt analytique et

18
Il faudrait peut-être rappeler le contexte politique de l'époque, notamment la guerre en Afghanistan et en Irak. Les
textes économiques, littéraires et religieux et tous ceux traitant des pays asiatiques ou de l‟Amérique latine étaient
souvent exclus de la sélection.
19
Pour éviter que les articles traitant du Monde Arabe soient exclus de la traduction, le Monde Diplomatique à Paris
a rajouté une clause dans le contrat qui stipulait que tous les articles traitant du monde arabe et islamique ne devaient
pas faire partie des 30 % que pouvait éliminer le rédacteur en chef.
20
En effet, ces traductions semblent déranger certains pays arabes, car le MD était favorable aux revendications
populaires et pacifiques de la rue arabe. De plus, la destruction des archives du journal Alsyasiya au Yémen en 2011,
la guerre en Syrie, l‟instabilité politique en Égypte, l‟irascibilité excessive des pays du Golfe, etc., ont bloqué net la
diffusion du MD dans ces pays.
Introduction générale 23

argumentative, le style de rédaction est riche en argumentations étayées, raisonnements bien


ficelés, comparaisons implicites avec des événements historiques, politiques, etc. Tout cela
contribue à rendre l‟argumentation plus convaincante et le style plus percutant. Toute ambiguïté
ou confusion lors de la traduction risque de nuire à la cohérence, voire à l‟intelligibilité de ces
analyses.

Les textes sont critiques. Ils regorgent de sous-entendus et d‟ironie. Tout cela nécessite une
attention particulière de la part des traducteurs pour décrypter dans un premier temps ces
implicites et ré exprimer dans un deuxième temps le vouloir dire de l‟auteur, à l‟aide de quelques
compléments informatifs, sans verser cependant dans l‟exégèse. Les textes sont enfin caractérisés
par un style journalistique riche en désignations métaphoriques : métonymies, antonomases,
éponymes, symboles, expressions tropiques, etc. Le style gagne certes en effet, mais ces
raccourcis stylistiques rendent la tâche de la traduction plus compliquée et le sens obscur s‟ils ne
sont pas pris correctement en charge par le traducteur. Nous allons voir en quoi l‟explicitation
pourrait aider à contourner ces difficultés, tout en conservant cette particularité stylistique du MD
français, si l‟on garde à l‟esprit l‟un des objectifs de la publication en langue arabe qui était,
comme nous l‟avons indiqué ci-dessus, de tenter d‟enrichir et la langue arabe et le style
journalistique en arabe.

o Les modalités de traduction du MD


Grâce à notre entretien21 avec M. Samir ALAITA, co-président de la filiale Monde Diplomatique,
les éditions arabes, et rédacteur en chef du MD arabe, depuis 2005, nous en avons appris un peu
plus sur le déroulement de la traduction de ces textes. Voici une brève description du cycle
mensuel de la traduction : Vers la fin du mois, disons par exemple le mois d‟avril, M. ALAITA
reçoit les textes originaux de la version française qui sera publiée le premier mai. Il choisit les
textes qui seront traduits en arabe - c‟était le cas avant 2009, car depuis presque tous les textes
sont traduits - et les envoie, à partir du 28 avril, à son équipe de traduction, basée au Liban,
constitué de plusieurs traducteurs professionnels, souvent formés dans des écoles de traduction au
Liban. Un responsable libanais s‟occupe de diriger, sur place, cette équipe de traduction dont les
contours restent imprécis puisqu‟on ne connaît pas les noms des traducteurs, les traductions étant
publiées sous l‟anonymat. C‟est le coordinateur libanais qui choisit ses traducteurs en fonction de
leur disponibilité et de leur spécialité. Les traducteurs désignés disposent d‟une semaine pour
effectuer les traductions. Vers le 7 mai, le coordinateur reçoit les traductions et les envoie tout de
suite au rédacteur en chef à Paris, qui les transmet à son tour à l'équipe responsable de la
diffusion en ligne, aux responsables de l‟édition papier à Paris entre 2005 et 2008 ou au journal
Al-Qabas au Koweït après l‟accord signé en 2008, mais aussi aux autres services de rédaction des
quotidiens arabes, qui les distribuent dès 2007 sous forme de supplément mensuel gratuit. Le 8
mai l‟édition électronique est en ligne, le 10 mai, la version papier est disponible dans la librairie

21
Après plusieurs correspondances par courriels, M. ALAITA m‟a accordé un entretien, le 11 novembre 2011,
pendant une heure, dans un café parisien, durant lequel il m‟a expliqué comment se déroule la traduction du MD.
Introduction générale 24

de l‟Institut du Monde Arabe ou envoyée par la poste aux abonnés en France et à l'étranger, du 12
au 15 mai, les quotidiens arabes publient la traduction, majorée de quelques articles
supplémentaires, comme nous l‟avons déjà évoqué. Vers la fin du mois de mai, tout le processus
recommence et ainsi de suite.

Les traducteurs changent d‟une année à l‟autre, voire d‟un numéro à l‟autre ; il n‟y a donc pas de
réelle continuité et il ne nous a pas été possible, malgré plusieurs tentatives infructueuses, de
prendre contact avec les traducteurs. Selon les dires de M. ALAITA, il n‟y a pas de consignes
précises de traduction, à part la vitesse d‟exécution et l‟exigence d‟exactitude et de qualité de la
traduction. Comme les traductions sont anonymes, la réputation du traducteur n‟est pas en jeu, ce
qui a des répercussions sur l‟implication des traducteurs. Faute de temps, il n‟y pas de véritable
révision des textes en langue arabe pour corriger les fautes de grammaire ou de syntaxe, ni même
les éventuelles fautes de traduction. Après 2008, l‟éditeur Al-Qabas intervient sur la mise en page
du texte traduit et procède parfois à la correction de quelques fautes d‟orthographes, avant
d‟éditer la version papier. Mais il n‟y a aucune intervention sur la traduction elle-même.

o La constitution du corpus général du MD


La traduction du MD est un projet de grande envergure. Sur dix ans d‟existence, plus de 8000
articles ont été traduits, totalisant une vingtaine de milliers de pages, que nous avons toutes
compilées sous format électronique, ce qui représente, à notre connaissance, le corpus numérique
de traductions journalistiques français-arabe le plus grand qui soit. En effet, le MD est le seul
journal traduit et distribué à l‟échelle du Monde Arabe et sur cette période relativement longue.
La constitution d‟un tel corpus était une tâche ardue et extrêmement complexe. Nous avons
d‟abords recueilli tous les textes originaux publiés entre 2001 et 2005 à partir d‟un CD-ROM
contenant les archives de la version française du MD pour la période allant de 1978 jusqu‟à 2005.
Quant aux textes publiés entre 2005 à 2011, ils sont facilement accessibles grâce à un
abonnement au site du MD français, où chaque numéro est édité sous format PDF téléchargeable.

Quant aux traductions arabes, nous avons souscrit à un abonnement à la version papier qui donne
droit également aux éditions électroniques et aux archives disponibles en ligne depuis 2001.
Nous avons réunis tous les textes traduits dans des fichiers Word, en téléchargeant un par un, plus
de 4000 articles22, car malheureusement les numéros traduits ne sont pas édités, comme la
version française, sous format PDF téléchargeable. Il fallait ensuite refaire la mise en page et
indexer chaque article avec sa traduction. Cette étape était extrêmement fastidieuse. Au final,
nous avons réussi à constituer un corpus parallèle de plus de vingt mille pages au format PDF. Ce
corpus représente une importante base de données pour toute recherche traductologique
impliquant des textes pragmatiques, notamment journalistiques, dans la combinaison linguistique
français-arabe. L‟exploitation de ce corpus aurait été plus facile si notre but avait été d‟analyser
le phénomène de l‟explicitation au seul niveau linguistique. Dans ce cas, les outils de traitement

22
Rappelons que les textes français n‟étaient pas tous traduits en arabe.
Introduction générale 25

automatiques des langues TAL et certains logiciels concus spécifiquement à cet effet comme
Lexico 3, auraient été indispensables. Mais, à l'instar de notre analyse de l‟exemple nº 1, le but de
toute cette entreprise était d‟analyser la conception et l‟application de la stratégie d‟explicitation
dans ce corpus au niveau discursif, en échappant à une certaine myopie de l‟approche linguistique
sur laquelle nous reviendrons dans le chapitre II du présent travail. Nous avons ainsi voulu mettre
l‟accent, non pas seulement sur la partie linguistique explicite et facilement repérable, mais plutôt
sur la partie implicite contextuelle et extralinguistique, pas toujours aisément décodable.

Le corpus spécifique sur l‟explicitation

Face à ces milliers de pages traduites, il fallait élaborer une grille de lecture qui nous permettrait
de repérer les passages susceptibles de contenir des explicitations. Après une lecture exploratrice,
nous avons relevé quelques signes qui trahissent l‟existence d‟explicitations. Il s‟agit souvent de
marqueurs typographiques comme les guillemets ou les parenthèses signalant les insertions
opérées par les traducteurs, ou la présence de notes de fin d‟article. Il suffit de comparer les
passages concernés dans le texte français et le texte arabe pour déterminer si ces ajouts sont le fait
des traducteurs ou s‟ils sont déjà présents dans le texte d‟origine. Après avoir effectué un relevé
presque exhaustif de ces écarts, nous avons constaté que la majorité absolue de ces ajouts sont bel
et bien des explicitations. Nous avons ensuite procédé à une lecture plus attentive pour déceler les
autres explicitations qui se faufilent dans le tissu textuel, échappant ainsi à notre premier filtre
visuel. Les explicitations ainsi détectées s‟ajoutent aux précédentes pour former notre corpus
spécifique de l‟explicitation contenant environ 5000 exemples. Pour chaque explicitation relevée,
nous avons reproduit le passage entier où elle figure, l‟intitulé de l‟article, son numéro et son
année de parution, ainsi que le texte de son chapeau qui nous sert de résumé ou de
contextualisation générale de l‟article en question.

Le premier dépouillement de ce corpus nous a montré que la plupart des explicitations détectées
provenait des textes français traitant de sujets politiques, économiques ou culturels, en rapport
avec la France, les pays de l‟Union européenne et les Etats-Unis. Ce premier constat nous a incité
à porter une attention toute particulière à l‟analyse des traductions de ces textes. Nous les avons
lus entièrement, très attentivement, plusieurs fois, avant de déceler toutes les explicitations
injectées discrètement dans le texte arabe. Il s‟agit de plus de 500 articles que nous avons passés
au peigne fin. C‟était pour nous l‟occasion d‟enrichir notre connaissance culturelle sur les sujets
abordés, de perfectionner nos connaissances linguistiques grâce au style châtié du MD, et
d‟améliorer notre compétence professionnelle en traduction en essayant toujours de proposer une
traduction plus adaptée à chaque contexte. Nous allons d‟ailleurs proposer systématiquement nos
traductions alternatives lors de l‟analyse des exemples apportés dans cette thèse, à chaque fois
que nous considérons que les « tentatives » d‟explicitation faites par les traducteurs du MD sont
malencontreuses ou inappropriées. Le dépouillement de notre corpus nous a mis également sur la
piste d‟autres hypothèses qui mériteront un approfondissement.
Introduction générale 26

Quelques hypothèses sur l‟explicitation dans le MD


1- Il semble que les textes traitant de sujets politiques, économiques ou culturels en rapport
avec les pays étrangers et lointains, comme les pays asiatiques ou ceux de l‟Amérique
latine contiennent moins d‟explicitations dans les textes traduits en arabe que les textes
portant sur les sujets du même type, mais relatifs à l‟Union européenne ou aux USA
comme nous l‟avons souligné plus haut. Le même constat peut être fait à propos des
textes traitant des sujets relatifs aux pays arabes. Nous supposons que dans le premier cas,
les journalistes français ont été plus explicites dans leur présentation des problématiques,
anticipant ainsi le manque de connaissances supposé de leurs lecteurs cibles ce qui fait
que les traducteurs arabes ont un travail d‟explicitation à fournir moins important. Dans le
deuxième cas, celui des textes portant sur le monde arabe, les journalistes du MD ont été,
là encore, et pour la même raison que dans le premier cas, plus explicites, mais le lectorat
arabe dispose d‟un bagage cognitif plus important sur le monde et la culture arabe que le
lecteur français moyen. Les traducteurs n‟ont donc guère eu besoin d‟expliciter. Il serait
peut-être intéressant, si cela ne sortait du sujet de notre thèse, de voir s‟ils n‟ont pas été
amenés parfois à supprimer des explicitations inutiles pour un lectorat arabe.
2- Bien que portant sur les mêmes éléments linguistiques ou culturels, les explicitations
varient souvent d‟un endroit à l'autre dans le même texte, en cas de multiples occurrences,
mais aussi d‟un contexte à l'autre et d‟un numéro à l'autre. Le degré d‟explicitation
augmente par endroits et régresse dans d‟autres. Nous émettons l‟hypothèse que la
disponibilité des indices contextuels sur ces éléments ainsi que le changement de leur
fonction discursive dans le texte, déterminent le degré de leur explicitation.
3- En plus des explicitations « classiques » suscitées par les références culturelles présumées
inconnues du lectorat cible, nous avons relevé d‟autres explicitations inhérentes à des
difficultés de désignation linguistique en arabe ou à des éventuels risques d‟ambiguïté du
sens en contexte. À l'égard de ce constat, nous supposons que les traducteurs sont enclins
à évincer tout risque d‟ambiguïté tant linguistique que textuel.
4- Nous avons observé une évolution constante tant dans la récurrence des explicitations que
dans le choix des techniques employées, et ce à partir de 2007. Nous sommes enclin à
imputer cette évolution à l‟élargissement considérable du lectorat dès cette époque grâce à
la distribution gratuite du MD arabe.
5- Nous constatons généralement un manque de pertinence dans les choix des explicitations
fournies et parfois un manque de rigueur dans le mode d‟application des explicitations
décidées à l'échelle des différents textes traduits du MD. Nous supposons que le manque
de recherche documentaire approfondie sur la charge culturelle véhiculée par ces textes,
l‟absence de consigne précises de traduction, le manque de concertation et de
coordination au sein de l‟équipe des traducteurs du MD, l‟anonymat des traducteurs, etc.,
sont autant de facteurs qui peuvent expliquer en grande partie ce phénomène.
Introduction générale 27

La méthode d‟analyse du corpus


À l'aide de ce corpus, nous allons procéder à trois types d‟analyse des données disponibles, qui se
complètent les unes les autres.

Une analyse discursive qui consiste à étudier chaque cas d‟explicitation en tenant compte des
éléments évoqués dans les questions de recherche : la nature de l‟écart explicitant, sa motivation,
la pertinence de l‟information apportée, la nécessité de pratiquer cette intervention, etc. Une grille
d‟analyse discursive et de prise de décision d‟explicitation sera élaborée spécifiquement à cet
effet. Parmi les cas analysés, nous allons trouver des explicitations dites « pertinentes ». C‟est-à-
dire qui transmettent fidèlement et pleinement le sens pertinent des énoncés dans lesquels elles
figurent. Mais nous allons voir, le plus souvent, des « tentatives » d‟explicitation, qui ne
parviennent pas à rendre intelligible le sens pertinent de ces énoncés. Cela est souvent dû à
l'apport insuffisant ou non pertinent de compléments informationnels, voire à une information
erronée qui induit en erreur le lecteur et entrave sa coopération interprétative. Seront également
analysés certains cas où les traducteurs n‟ont pas su décrypter le sens implicite qui sera donc
perdu pour le lecteur arabophone.

Une analyse diachronique qui consiste à comparer les différentes explicitations du même élément
explicité, dans plusieurs traductions du MD sur plusieurs années. Elle permet de comprendre les
variations du degré d‟explicitation de ces éléments, de déterminer les facteurs qui entrent en ligne
de compte. Cette analyse comparative des différentes traductions d‟un même élément
problématique permet surtout de voir l‟intérêt, en termes de lisibilité et d‟intelligibilité du sens,
de recourir à la stratégie de l‟explicitation, en comparaison avec les autres choix traductifs
appartenant à d‟autres stratégies employées comme la traduction directe (report, emprunt, calque)
ou l‟adaptation.

Une analyse quantitative qui vise, chiffres à l'appui, à révéler les tendances qui se dessinent à
travers les années, grâce à l'étude de la récurrence des explicitations recensées. Il ne s‟agit pas
d‟effectuer une étude empirique statistique dans les règles de l‟art, car nous n‟avons pas de
compétence réelle de statisticien. Il s‟agit plutôt d‟exploiter les données de notre corpus, dans le
but de décrire plus précisément certains aspects globaux du phénomène dont on ne peut se rendre
compte en analysant séparément les exemples. Cette analyse nous permettra de savoir en quelle
année il y avait plus d‟explicitations, quelle technique d‟explicitation était la plus sollicitée,
quelle catégorie d‟éléments problématiques a suscité le plus d‟explicitations, etc.

Toutes ces analyses seront effectuées à l'aide d‟une soixantaine d‟exemples principaux
d‟explicitation, à l'instar de l‟exemple nº 1 exposé plus haut, appuyées, par plus de deux cents
exemples secondaires d‟explicitation.

Lorsque nous fournissons un exemple principal, nous allons toujours procéder de la manière
suivante : nous allons d‟abord mentionner le titre de l‟article dont est extrait l‟exemple, le mois et
l‟année de parution de l‟article et faire une mise en contexte générale du contenu de cet article.
Introduction générale 28

Nous allons ensuite présenter l‟exemple dans un tableau composé de trois colonnes : dans la
première, nous reproduisons le passage en français dans le cadre d‟une séquence textuelle
complète formant une « unité de sens », dans la deuxième colonne, nous donnons la traduction en
arabe proposée par le traducteur du MD, et dans la troisième nous fournissons une « retraduction
linguistique » faite par nous-même, de la traduction arabe de la colonne du milieu, afin que les
lecteurs non arabophones puissent comprendre le contenu exact du texte arabe.

Comme son nom l‟indique, cette retraduction linguistique se veut aussi « littérale » que possible.
Nous allons tenter de retraduire aussi « fidèlement » que possible les motivations des termes et
expressions linguistiques arabe d‟origine, afin de permettre aux lecteurs non arabophones
d‟apprécier les synecdoques arabes choisies. Ainsi, nous emploierons toujours les
correspondances linguistiques préétablies des termes arabes, y compris les emprunts utilisés par
les traducteurs. Nous allons également calquer, dans la mesure du possible, la même structure
syntaxique du texte arabe afin refléter l‟enchaînement des idées tel que dicté par les codes
linguistiques ou stylistiques de l‟arabe ou décidé par le projet d‟écriture du traducteur et son
propre style de rédaction. Nous allons veiller, malgré tout, à ce que la phrase ainsi traduite reste
intelligible pour le lecteur francophone. Lorsque cette traduction s‟avère peu ou pas
compréhensible à cause d‟illogismes et d‟incohérences, nous dérogerons à cette règle générale en
employant des équivalents fonctionnels en français, notamment lorsqu‟il s‟agit de traduction
d‟expressions tropiques ou de certaines synecdoques linguistiques arabes difficilement
transposables. De telles dérogations seront signalées en notes de bas de page.

En tout cas, la retraduction linguistique est une application concrète de notre conception de la
« traduction directe » qui s‟effectue par le biais de trois procédés principaux : le report pur et
simple des vocables étrangers, l‟emprunt des termes qui n‟ont pas de correspondances
linguistiques fixes en langue cible et le calque syntaxique et sémantique des expressions et
tournures employées dans le texte d‟origine. L‟intérêt de cette forme de rétroversion linguistique
réside également dans le fait qu‟elle permettra aux lecteurs de se faire une idée aussi précise que
possible de la quantité des explicitations purement linguistiques dans chaque exemple, de la
pertinence des autres explicitations qui nous intéressent, de la présence de risques
d‟incompréhension ou d‟ambiguïté du sens pour le lecteur arabe, du degré d‟équivalence de sens
et d‟effet entre les deux textes, de la compétence du traducteur, du style général de traduction.

En bref, nous tentons de donner au lecteur francophone les moyens de lire ce que lit le lecteur
arabe et de suivre le cheminement de la pensée et la structuration de l‟information arabe. Ayant
déjà compris le sens de l‟énoncé français, nos lecteurs francophones seront à même de juger si la
version arabe transmet réellement et fidèlement le vouloir dire de la version française. En dessous
de chaque tableau présentant un exemple principal, nous allons donner notre propre commentaire
de l‟explicitation faite et l‟appuyer, le cas échéant, par notre propre proposition de retraduction.
Celle-ci se fera selon le modèle interprétatif formant le socle théorique de notre thèse et notre
conception de l‟explicitation. Nous allons nous contenter parfois d‟apporter de brèves
Introduction générale 29

modifications visant à améliorer, selon notre propre estimation, la traduction faite par le
traducteur du MD.
En plus de ces exemples principaux, nous allons étayer l‟analyse des problématiques et
techniques d‟explicitation dans la deuxième partie de la thèse par d‟autres « exemples
secondaires » complémentaires. Il s‟agit d‟exemples tirés du corpus du MD, mais moins
contextualisés que les exemples principaux. En effet, pour ne pas surcharger le texte, nous allons
les présenter dans des tableaux composés de quatre colonnes, où l‟on reproduit dans la première
23
colonne l‟énoncé ou du moins l‟« unité de sens » minimale, contenant l‟élément problématique
suscitant l‟explicitation, avec mention bien sûr du numéro du MD et l‟année de parution selon le
format (MD, mois, année), notre « retraduction linguistique » de l‟explicitation fournie dans la
deuxième colonne, la traduction arabe publiée dans la troisième colonne, et une brève analyse
contextuelle de l‟élément problématique et de l‟explicitation qui en est faite dans la quatrième
colonne appelée « le but recherché par l‟explicitation ».
Cette brève analyse discursive a pour vocation de nous montrer si l‟explicitation décidée réussit
vraiment à éliminer les éventuels risques d‟ambiguïté ou d‟incompréhension du sens, ou si elle
échoue. Dans le premier cas, elle sera pertinente, dans le deuxième, elle sera considérée comme
une « tentative » d‟explicitation, d‟où, comme nous le verrons, notre emploi fréquent du verbe
« tenter » en début de chaque commentaire de traduction. Et dans ce dernier cas, nous allons
proposer, le plus souvent en note de bas de page, notre propre explicitation censée remédier aux
insuffisances ou aux erreurs constatées de l‟explicitation fournie initialement par le traducteur.
Les notes infrapaginales font donc partie intégrante du texte de la thèse et contiennent des
informations essentielles. Leur place dans le paratexte est seulement motivée par les contraintes
d‟espace et pour ne pas allonger excessivement les tableaux, ce qui nuirait à la visibilité et à la
lisibilité générale de nos exemples secondaires. Le but de ces derniers, y compris les notes
afférentes, est de corroborer les analyses faites sur les exemples principaux, étayer les différents
cas de figure et démontrer qu‟il ne s‟agit pas de cas isolés.
Remarquons d‟ailleurs que nous allons produire les textes arabes, dans les exemples principaux et
secondaires, tels qu‟ils sont publiés par le MD, dans sa version électronique, c'est-à-dire avec les
éventuelles erreurs linguistiques d‟accentuation, de grammaire ou les gaucheries de style. Ce
genre d‟erreurs n‟est pas l‟apanage des traductions du MD. La plupart des quotidiens arabes,
même parfois les grands titres, ferment les yeux sur la qualité de l‟expression linguistique arabe,
par manque de personnel ou de temps pour la révision ou peut-être par nonchalance.

23
Cf. Point 4-1-3-1, et glossaire sous l‟entrée « unité de sens ».
Introduction générale 30

La structure de la thèse
Cette thèse est scindée en deux grandes parties, totalisant cinq chapitres. La première partie
s‟intitule « Vers une conception globale de l‟explicitation ». Elle vise à dresser un état des lieux
aussi complet que possible, de la recherche sur l‟explicitation afin de montrer ce qui a été fait et
ce qui nous reste à faire ou à refaire. À partir de cette étude rétrospective, nous allons ensuite
proposer notre conception globale de l‟explicitation. Cette partie comprend trois chapitres :

Le chapitre premier, intitulé « l‟explicitation dans les différentes approches théoriques de la


traduction», vise à analyser la façon dont cinq grandes approches traductives conçoivent
l‟explicitation. Il s‟agit des approches linguistique, sociolinguistique, philosophique,
communicationnelle et fonctionnelle de la traduction. L‟objectif de cette exploration est de
relever l‟ensemble des termes désignant, directement ou indirectement, le phénomène de
l‟explicitation, et de cerner, au plus près, les outils conceptuels susceptibles d‟expliquer son
fonctionnement. Nous allons illustrer concrètement les différentes conceptualisations élaborées
dans le cadre de ces approches, en les appliquant sur la traduction de l‟exemple nº 1. Sont
analysés en particulier les concepts opératoires suivants : « l‟écart de traduction /Catford 1965»,
« la traduction littérale versus la traduction oblique / Vinay et Darbelnet 1958 » (approches
linguistiques) ; « l‟ajustement du message chez Nida 1964, 1969 et de Newmark 1988 »
(approches sociolinguistiques), « la préservation de l‟étranger et les tendances déformantes chez
Berman 1985 », « la dynamique explicative chez Steiner 1975 », « l‟exotisation chez
Schleiermacher [1838]/1985 » (approches philosophiques), la stratégie d‟ « exotisation » chez
Venuti 1995, « les maximes de Grice 1975 », « le principe de la pertinence chez Sperber et
Wilson 1986, Gutt 2000 », « l‟équivalence discursive et le principe de la synecdoque chez
Seleskovitch et Lederer 1978, 1995 » (approches communicationnelles), « le skopos chez
Vermeer 1978 et Nord 1995 » (approches fonctionnelles).

Le chapitre II, intitulé « l‟explicitation dans les recherches descriptives de la traduction DTS »,
complète le premier en soulignant les apports des recherches empiriques sur l‟explicitation,
notamment en ce qui concerne les méthodes de recherches appliquées, les typologies
d‟explicitations proposées, les explications avancées. Sont étudiées dans ce chapitre les
approches empiriques systémiques, notamment le concept de « normes de traduction » chez
Toury 1995, le concept de « minimisation des risques » chez Pym (2005), l‟hypothèse de
l‟explicitation de Blum-Kulka (1986), l‟hypothèse asymétrique de l‟explicitation de Klaudy et
Karoly (2001, 2005), l‟hypothèse de l‟explicitation de House (2004), le concept de
« l‟explicitness » dans les approches empiriques sur l‟explicitation, etc. Les propos avancés sont
étayés à l'aide de notre exemple nº 1. Ce chapitre se termine par un bilan d‟étape où nous
présentons une sorte de synthèse sur les conclusions auxquelles nous sommes parvenu après cette
exploration de la littérature traductologique sur l‟explicitation dans les deux premiers chapitres.

Le chapitre III s‟intitule « Notre conception globale de l‟explicitation ». Il s‟inscrit dans la suite
logique des deux précédents. Après avoir passé en revue la littérature antérieure, nous y
Introduction générale 31

présenterons ce que nous entendons par explicitation dans cette thèse ; le tout dans un cadre
théorique et méthodologique unifié et cohérent, formé essentiellement par la théorie interprétative
du sens (dorénavant TIT) et appuyé par quelques concepts opératoires élaborés par les autres
approches théoriques et empiriques de traduction. Seront notamment étudiés, exemples tirés du
corpus à l'appui, les caractéristiques distinctives des explicitations, des autres écarts de
traduction : les écarts d’explicitness linguistique, ceux relevant de l‟explication ou de la glose
ainsi que les écarts résultant de l‟emploi d‟autres techniques de traduction, comme la traduction
littérale ou l‟adaptation. A cela s‟ajoute une analyse des mécanismes du fonctionnement de ce
phénomène, qui s‟articule autour de quatre axes : la réexpression du vouloir dire, le
rétablissement du rapport explicite/implicite dans le texte traduit, l‟adaptation au lectorat cible et
l‟explicitation comme un processus de prise de décision.

Fort de cette conception générale et des outils conceptuels élaborés, nous allons approfondir la
recherche, dans la deuxième partie qui s‟intitule « les motivations et les techniques de
l‟explicitation : Analyse du corpus MD 2001-2011». Elle vise à analyser en profondeur les
« décisions d‟explicitation» prises par les traducteurs du MD durant toute la période de la
recherche. Cette analyse part de la description du résultat de l‟explicitation, c'est-à-dire les traces
explicites de reformulation laissées par les traducteurs, en procédant à rebours, afin d‟accéder aux
opérations mentales - hypothèses, inférences et interprétations - qu‟effectue le traducteur lors de
la prise de décision. En cherchant à comprendre les rouages internes de ce processus, nous allons
tenter de déterminer avec précision les motivations et techniques spécifiques de l‟explicitation.
Parallèlement, nous tenterons de dégager les tendances que nous voyons se dessiner, au fil de
notre analyse du corpus, dans les choix opérés lors de l‟explicitation par les traducteurs arabes.
Pour ce faire, nous présenterons les statistiques et graphiques illustrant ces tendances générales
dans la pratique de l‟explicitation dans le MD durant la décennie passée, tout en avançant les
explications qui nous paraissent les plus plausibles de ces tendances. Il s‟agira de retracer
l‟évolution de ce phénomène à la lumière des changements qu‟a subi ce projet (l‟élargissement
du lectorat, les délais serrés, l‟augmentation du nombre des textes traduits, le changement de
normes, etc.). Cette analyse quantitative globale nous permettra surtout de savoir quelle est la
problématique de traduction qui a incité le plus les traducteurs du MD à recourir à l'explicitation
et quelle est la technique d‟explicitation la plus sollicitée.

Le chapitre IV, intitulé « les motivations des explicitations dans le corpus du MD 2001-2011 »,
se concentre sur les différentes raisons qui incitent les traducteurs du MD à recourir à
l'explicitation. Dans ce chapitre, notre approche est résolument interprétative, axée sur le vouloir
dire du texte ; nous tenterons de démontrer que les motivations relevées et les analyses
discursives effectuées s‟inscrivent dans le cadre d‟un effort de minimisation des risques
d‟interprétation du sens par le lecteur cible. Nous analyserons donc les différents problèmes
pouvant créer des risques d‟incompréhension ou des risques d‟ambiguïté s‟ils ne sont traités de
façon appropriée et efficace par les traducteurs. Parmi ces problèmes, nous analyserons ceux
inhérents au sens des emplois métonymiques des noms propres, aux allusions et connotations,
Introduction générale 32

aux comparaisons implicites, aux référents et faits culturels et historiques présumés inconnus ou
méconnus des lecteurs cibles, aux jeux de mots et aux constructions elliptiques comme les sigles
et acronymes. À cela s‟ajouteront les explicitations motivées par le vide lexical ou par
l‟instabilité terminologique en arabe, l‟emploi des expressions métaphoriques, le renforcement de
la cohérence du sens des énoncés. Une fois l‟explicitation définie et les motivations identifiées,
nous allons ensuite chercher à répondre à la question de savoir comment font les traducteurs du
MD pour mettre en œuvre la stratégie de l‟explicitation.

Le chapitre V, intitulé « les techniques d‟explicitation et leur mise en œuvre dans le corpus du
MD 2001-2011», est consacré d‟abord à l‟étude des différentes techniques d‟explicitations
sollicitées par les traducteurs du MD, les caractéristiques de chaque techniques, ses avantages et
inconvénients, et notamment les régularités et coïncidences constatées entre le choix de la
technique et la motivation de l‟explicitation. Ces techniques sont au nombre de six :
l‟incrémentialisation, la périphrase, la paraphrase, l‟insertion, l‟équivalent synonymique, la note
du traducteur. Dans la deuxième partie de ce chapitre, nous analyserons, exemples tirés du corpus
à l'appui, les risques liés à la mise en œuvre de cette stratégie. En nous fondant sur la grille
d‟analyse discursive et de prise de décisions d‟explicitation, nous allons établir cinq maximes
traductionnelles d‟explicitation qui permettent d‟optimiser la mise en œuvre de cette stratégie sur
l‟ensemble du texte traduit : les maximes de pertinence, de qualité, de quantité, de sûreté et de
manière. Le but ultime est de produire des explicitations pertinentes capables d‟éluder les risques
d‟ambiguïté ou d‟incompréhension. Ces derniers sont généralement engendrés soit par le non
respect de ces cinq maximes lors de l‟application de la stratégie d‟explicitation elle-même, soit
par le recours à une autre stratégie de traduction inadaptée à tel ou tel contexte.

En conclusion de la deuxième partie, nous allons rappeler les difficultés liées à la traduction du
MD et proposer des conseils pouvant améliorer de tels projets de traduction à l‟avenir. En
étudiant de façon systématique et rigoureuse le phénomène de l‟explicitation, nous cherchons à
encadrer l‟utilisation de cette stratégie de traduction dans les futures traductions. En effet, le
travail du traducteur est toujours vu comme relevant d‟un talent et d‟une chance de trouver des
traductions heureuses, mais au-delà de cette dimension, nous aspirons à donner du sens et de la
méthode à cette pratique. Cela se fait non pas par la prescription de telle ou telle stratégie de
traduction, mais par la description des principes généraux d‟explicitation et de la palette des
techniques d‟explicitation auxquelles peuvent faire appel les traducteurs en toute connaissance de
cause.
Partie I : Vers une conception globale de l’explicitation 33

PREMIÈRE PARTIE

VERS UNE CONCEPTION GLOBALE DE


L‟EXPLICITATION
Partie I : Vers une conception globale de l’explicitation 34

Préambule

La traductologie est une discipline relativement nouvelle dont les débuts remontent aux années
cinquante du siècle précédent, mais qui s‟est développée très rapidement, au cours des dernières
décennies, notamment dans les années 70. À partir de cette période, on voit se multiplier les
courants traductologiques, inspirés de différentes disciplines telles que la linguistique du texte, la
psycholinguistique, la pragmatique, la sociologie, la théorie de la communication, pour répondre
à l'hégémonie de la conception linguistique de la traduction dans les années 50 et 60.

En nous inspirant des différentes typologies proposées par des traductologues comme Holmes
(1978), Gentzler (1993), Yoda (2005), Guidère (2008), Pym (2010), Munday (2011), et après un
long examen analytique et critique des courants théoriques existants24, nous avons choisi de
diviser, pour le besoin de cette étude, la littérature traductologique en deux grands courants : les
approches théoriques de la traduction, à vocation théorique, généralisante, et les recherches
descriptives de la traduction (dorénavant DTS) qui dans une approche empirique et scientifique,
cherchent à analyser la pratique réelle de la traduction, à travers l‟analyse des données factuelles
recueillies dans les textes traduits. Dans le cadre des approches théoriques, nous distinguons cinq
conceptions25 majeures de la traduction : la conception linguistique, la conception socio-
linguistique, la conception philosophique, la conception communicationnelle, la conception
fonctionnelle. Dans le cadre des DTS, nous distinguons deux grandes conceptions : la conception
systémique représenté par la théorie du polysystème et d‟autres approches culturelles, les
approches empiriques inscrites dans le cadre de plusieurs « hypothèses de l‟explicitation ».

Dans chacune de ces conceptions, il existe plusieurs approches qui reflètent certaines nuances
conceptuelles, terminologiques et méthodologiques. Chaque approche élabore donc des concepts
opératoires spécifiques et propose sa vision de la pratique traductive, dans le cadre de
l‟orientation générale de la conception dans laquelle elle s‟inscrit. Par concepts opératoires, nous
entendons des outils conceptuels purement descriptifs permettant d‟expliquer un aspect d‟un
phénomène de traduction. Nous les distinguons des orientations générales qui dominent dans
certains courants, qui pourraient être de caractère normatif ou évaluatif.

Notre objectif n‟est pas de créer une nouvelle typologie de la traductologie, mais plutôt
d‟élaborer, du mieux que nous pouvons, une typologie chronologique susceptible de mettre en
relief l‟évolution de la réflexion sur l‟explicitation et d‟exploiter les concepts pertinents de
chaque approche théorique. Il importe également de souligner que, d‟une part, les frontières entre
les conceptions elles-mêmes ne sont pas étanches, et d‟autre part, les lignes de démarcation entre
les diverses approches au sein de chaque conception ne sont pas non plus très nettes. La raison en

24
Voir Figure 1 à la fin de ce préambule.
25
Par conception, nous entendons un ensemble de paradigmes théoriques visant à expliquer l‟acte du traduire et par
conséquent la démarche traductive, dans un cadre plus ou moins homogène et cohérent.
Partie I : Vers une conception globale de l’explicitation 35

est que chaque conception est en perpétuel mouvement et en constante progression vers de
nouvelles idées et disciplines, ce qui crée des zones de croisements et d‟interdisciplinarité et
confère à la traductologie sa richesse idéologique et méthodologique.

Nous avons donc passé au peigne fin la réflexion traductologique sur l‟explicitation, dans toutes
ses approches26, en recherchant deux éléments principaux : les différentes désignations et
explications du phénomène de l‟explicitation que nous allons analyser, exemples à l'appui, et les
concepts opératoires élaborés dans le cadre de ces approches et qui sont susceptibles d‟apporter
un éclairage sur les différents aspects de cette question. Nous cherchons à tirer parti de la
complémentarité entre les différents courants traductologiques en cherchant à concevoir, pour
l‟étude de l‟explicitation, un cadre conceptuel cohérent, associant différents concepts opératoires
compatibles.

En effet, l‟élaboration de ce cadre global ne pourrait se faire que si l‟on adopte, voire adapte, le
cas échéant, les différents outils conceptuels et méthodologiques qui nous intéressent dans un
cadre unifié et cohérent, afin de tirer au clair ce phénomène. Le tableau suivant récapitule
l‟ensemble des approches et des concepts opératoires étudiés dans cette première partie la thèse.
Le premier chapitre est consacré à l'étude de l‟explicitation dans les approches théoriques, le
deuxième chapitre, complète le premier, en faisant la lumière sur l‟explicitation sous l‟optique
des DTS, le troisième chapitre, s‟appuie sur les premiers, en élaborant une vision générale de
l‟explicitation en traduction.

26
Par commodité, nous allons désormais utiliser le terme « approches » (au pluriel) comme équivalent du terme
« conception », afin de mieux souligner les nuances conceptuelles et terminologiques que nous allons examiner.
Partie I : Vers une conception globale de l’explicitation 36

l'approche stylistique de les procédés obliques et


la conception
Vinay stylistiques
linguistique
l'approche mécanique de le concept d'écart/
(1950-1960) Catford l'équivalence formelle
l'approche de Nida et l'ajustement du message/
la conception Margot l'équivalence dynamique
sociolinguistique
l'approche socioculturelle le concept d'universaux/
(1960-1970)
de Mounin l'équivalent descriptif
l'approche éthique de le Propre et l'Etranger/
Berman l'exotisation
la conception l'approche herméneutique l'interprétation/
philosophique ( de Steiner la dynamique explicative
romantisme allemand
19e S., les années 80 et l'approche poétique de le décentrement/ la traduction
90) Meschonnic comme réécriture

l'invisibilitédu traducteur/
l'approche de Venuti
l'exotisation

l'explicitation l'approche communicative les maximes de


dans les de Grice conversation/ l'implicature
la conception
différentes le principe de la pertinence/
communicationnelle la théorie de la Pertinence
approches de (1970-1980)
l'inférence du sens
traduction le rapport explicite-implicite/
la théorie interprétative l'équivalence de sens

le concept de l'action/ le
la théorie de l'action
but de la traduction
la conception
l'approche de typologie
fonctionnelle (1980- la fonction du type de texte
textuelle de Reiss
1990)
le skopos de la traduction/
la théorie du Skopos
la fonction du texte cible
l'approche littéraire de la traduction dans le système
la conception l'école de Manipulation littéraire et culturel
systémique DTS
(1990-2010) le concept du polysystème/
la théorie du Polysystème
des normes de traduction
les hypothèses de Blumk-Kulka/Klaudy et
l'explicitation Karoly/House
la conception
les différentes recherches
empirique DTS l'explicitness/l'explicitation
empiriques
(1986-2011)
le concept de "minimisation
l'approche de Pym 2005
de risque"

Figure 1: L'ensemble des conceptions et approches de traduction ainsi que les concepts opératoires
susceptibles d'éclairer le phénomène de l'explicitation
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 37

CHAPITRE I
L‟explicitation dans les différentes approches
théoriques de la traduction
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 38

1. L‟explicitation du point de vue des approches linguistiques


Développées dans les années 50 et 60, les approches linguistiques considèrent la traduction
comme un phénomène de transposition linguistique27 se produisant essentiellement au niveau des
mots, des phrases, et parfois du texte. Les linguistes se penchent souvent sur l‟analyse des
différences observées entre les systèmes linguistiques, en mettant l‟accent sur les incompatibilités
sémantiques dans la désignation de la réalité.

Ainsi, partant du constat indéniable de l‟irréductible différence entre les langues et les cultures,
ces approches aboutissent à des conclusions erronées sur l‟intraduisibilité des textes (Catford
1965). Et en se fondant sur un autre constat indéniable, celui de l‟existence de certaines
correspondances linguistiques entre des éléments de systèmes linguistiques différents, elles
aboutissent à des conclusions discutables sur le fait que toute traduction, au-delà de ces
correspondances pré-assignées, comporte un acte d‟infidélité28 ou de déviation par rapport à
langue source. Entre ces deux tendances extrêmes, Vinay et Darbelnet (1958 [1977, 1995])29 ont
tenté de démontrer qu‟en exploitant les ressources linguistiques et stylistiques des langues, on
pouvait, par le biais de plusieurs procédés, dont l‟explicitation, réussir l‟acte de traduire. Basée
sur la connaissance de deux structures linguistiques, la stylistique comparée est, selon eux, la
discipline la mieux à même d'expliquer les procédés impliqués dans le processus de traduction
(Vinay et Darbelnet 1977 : 4). Tous ces procédés devraient permettre de transmettre le message
dans ses dimensions linguistique et stylistique.

1.1. La traduction littérale versus l‟explicitation

À partir de leur étude stylistique comparative du français et de l'anglais, Vinay et Darbelnet


établissent deux stratégies générales de traduction : la traduction directe et la traduction oblique.
La première consiste à transposer les éléments de la langue source dans la langue cible, et
comprend trois procédés dits directs (l‟emprunt, le calque, la traduction littérale). La deuxième
s‟impose, lorsque la transposition directe s‟avère impossible, à cause des différences structurelles
et métalinguistiques entre langue source et langue cible (Vinay et Darbelnet 1977 : 31). Elle
regroupe quatre procédés dits obliques (la transposition, la modulation, l‟équivalence,
l‟adaptation). Nous allons emprunter à ces auteurs l‟expression « la traduction directe » pour
désigner la traduction qui consiste, soit à employer des correspondances linguistiques pré-
établies, souvent consignées dans les dictionnaires bilingues (le procédé de la traduction littérale),

27
Elle puise ses concepts dans plusieurs courants linguistiques à savoir : le distributionnalisme bloomfieldien, le
structuralisme saussurien, la glossématique de Hjelmslev, le fonctionnalisme de Jakobson ou de Martinet, la
grammaire générative de Chomsky, etc.
28
Cette idée est illustrée par le célèbre adage italien « traduttore tradittor » (le traducteur traitre), et ou comme le dit
Mounin (1965) dans sa fameuse expression « les belles infidèles ».
29
Cet ouvrage est édité une deuxième fois en 1977 par Didier et traduit en anglais en 1995. Nous allons nous référer
désormais à l'édition de Didier 1977.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 39

soit à calquer les expressions sémantiques et syntaxiques (le procédé du calque), soit à emprunter
les termes d‟origine pour remplir les cases vides dans le répertoire linguistique de la langue cible
(le procédé de l‟emprunt). Cette stratégie n‟implique aucune interprétation du sens ni intervention
explicite de la part du traducteur. Dans notre exemple nº 1, la traduction du syntagme « pousser
son cri d‟amour pour le libéralisme » traduit littéralement par "‫خ‬ٛ‫جشان‬ٛ‫) "إطالق صشخخ زجّ نه‬pousser son
cri d‟amour pour le libéralisme) est visiblement un bon exemple de traduction « directe ». Le
traducteur a calqué l‟expression « pousser son cri d‟amour » et a emprunté le terme
« libéralisme », qu‟il adapte cependant à la morphologie arabe "‫خ‬ٛ‫جشان‬ٛ‫"انه‬. En revanche, la
traduction du syntagme verbal « [il a] mangé de la mauvaise pomme » par "‫[( "أكم انزفبزخ انًغًٕيخ‬il]
a mangé de la pomme empoisonnée) n‟est pas une traduction directe. Celle-ci devait être ‫"أكم انزفبزخ‬
"‫ئخ‬ٛ‫انغ‬, le terme "‫ئخ‬ٛ‫ "ع‬étant la correspondance directe du terme « mauvaise ». Cette traduction doit
donc être considérée comme une traduction oblique, selon Vinay et Darbelnet. Mais auquel des
quatre procédés correspond-elle exactement ? Y a-t-il une tentative d‟explicitation dans cette
traduction oblique ?

1.2. Les procédés de la traduction oblique

En fait, aux quatre procédés obliques sus-indiqués, Vinay et Darbelnet ajoutent une série de
procédés stylistiques, comme l‟explicitation, l‟amplification, l‟étoffement, la dilution,
l‟implicitation, la généralisation, etc. Ces procédés dits « secondaires » résultent en fait de
l‟application des quatre procédés dits « généraux » de la traduction oblique et produisent un effet
prosodique, c'est-à-dire une transmission du contenu sémantique et stylistique du message, étalé
sur plusieurs segments de l‟énoncé (Ibid. :13). Ils opèrent sur la phrase et sont souvent dus à des
contraintes imposées par la langue cible. C‟est ainsi que le terme de l‟explicitation fait sa
première apparition dans une étude traductologique30.

1.3. L‟explicitation comme procédé oblique secondaire

L‟explicitation est considérée globalement donc comme un procédé stylistique indirect auquel le
traducteur peut recourir lorsqu‟il bute sur des contraintes linguistiques empêchant la traduction
directe. Plus précisément, et comme nous l‟avons déjà évoqué dans l‟introduction, l‟explicitation
est définie selon les auteurs, comme « un procédé qui consiste à introduire dans LA [langue
d‟arrivée] des précisions qui restent implicites dans LD [langue de départ], mais qui se dégagent
du contexte ou de la situation » (Vinay et Darbelnet 1977 : 9)31. On comprend dès lors que le
traducteur se met à la place du lecteur d‟origine, déduit les informations implicites du contexte et
exprime ces précisions dans le texte traduit pour le lecteur cible. Cette définition est d‟ailleurs
reprise par la plupart des chercheurs que nous allons étudier tout au long de cette première partie.
En vertu de cette définition, la traduction de « la Belle au bois dormant » par « le conte de la

30
Selon les dires de la plupart des traductologues dont notamment Klaudy (1998 :82) et Guidère (2008 : 87)
31
Nous ajoutons les crochets
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 40

Belle au bois dormant »32, est logiquement une explicitation, car le traducteur introduit une
précision sur cette référence littéraire (le mot conte) qui se dégage du contexte33. De même, la
traduction de « mauvaise pomme » par « pomme empoisonnée » en arabe devrait donc être une
application de ce procédé, car le traducteur ne fait que dégager une information implicite qui se
dégage du contexte (l‟allusion à Blanche-Neige et à la méchante sorcière).

1.4. Une conception vague de l‟explicitation

La première traduction semble correspondre à la définition donnée, mais pour la deuxième, il


subsiste un problème : est-ce qu‟il s‟agit d‟une simple substitution et de l‟introduction d‟une
précision comme le suggère la définition proposée ? Nous pouvons dire qu‟il y a eu substitution
explicitante, car le terme « empoisonnée » précise en effet le sens : la pomme n‟est pas
simplement mauvaise de goût ou gâtée, elle a été rendue nocive par un poison. Pour dissiper le
doute sur la possibilité d‟inclure cet exemple sous cette conception, examinons l‟exemple que
donnent les auteurs pour illustrer ce qu‟ils entendent par « explicitation ». Il s‟agit d‟un exemple
sur la précision du genre dans la traduction de « students » employé dans le contexte de « St.
Mary‟s School » qui amènera une traduction au féminin : « les étudiantes », car il s‟agit d‟une
institution réservée aux filles (Vinay 1977 : 110). Dans ce cas, le traducteur opte pour le féminin
en fonction du contexte de la phrase et de sa connaissance de l‟institution « St. Mary‟s School ».
En commentant cet exemple, les auteurs avancent que cette explicitation est motivée par une
contrainte linguistique, car l‟anglais n‟explicite pas le genre comme le français, ainsi que par une
volonté de précision de l‟information. Et c‟est d‟ailleurs souvent le cas dans les autres
applications de ce procédé portant souvent sur des explicitations de pronoms dont on peut déduire
les référents grâce au contexte. Traduire « étudiants » par « étudiantes » est donc considéré
comme une explicitation bien qu‟il s‟agisse d‟une simple substitution comportant une précision
grammaticale. Par ailleurs, la précision du sens implicite déductible grâce au contexte est perçue
comme un gain de sens justifié. Et pour cause, Vinay et Darbelnet définissent dans leur glossaire
le concept de « gain de sens » comme étant « une unité d‟explicitation » (1977 : 9). Autrement
dit, sans cette explicitation, le lecteur risquerait de perdre une information s‟il n‟arrivait pas à la
déduire du contexte, d‟où l‟intérêt et la légitimité de ce procédé.

Cela dit, et contrairement à ce qu‟aurait laissé entendre la définition précédente et l‟exemple


donné par les auteurs, ceux-ci excluent l‟utilisation du procédé de l‟explicitation dans la
traduction de ce qu‟ils appellent les « allusions figées dans le métalinguistique ». A cet égard, ils
écrivent ceci : « Il nous reste une dernière sorte d‟allusion, dont le domaine est celui des faits et

32
Par commodité et pour éviter les répétitions, nous reproduisons directement la retraduction linguistique et non le
texte arabe. Celui-ci est reporté dans l‟exemple nº 1.
33
Le traducteur n‟a pas jugé nécessaire d‟étayer cette explicitation en disant par exemple ‫ٺخ اٹٲٖخ اٹيت حتپٸ‬ٞ‫بثخ اٹڂبئپخ ث‬٪‫"رتُٺخ اٹ‬
"‫( االٍټ ځٮَڄ‬l‟héroïne éponyme du conte de la Belle au bois dormant). Il s‟est contenté de mettre ce nom entre
guillemets pour souligner le caractère spécifique de cette désignation. Nous reviendrons en détails sur ce procédé
d‟explicitation dans le chapitre V de cette thèse.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 41

des gestes de tous les jours, des coutumes, des traditions, du way of life, comme disent les
Américains […] en effet, ces allusions portant sur des faits très particuliers, intimement liés à la
vie d‟une nation, il faut renoncer à toute traduction et chercher simplement à faire comprendre au
lecteur de quoi il s‟agit » (Vinay 1977 : 257).

Dans ce cas, nos deux exemples contenant des allusions à des références culturelles ne peuvent
pas être considérés comme relevant du procédé de l‟explicitation. Paradoxalement, les auteurs
préconisent, à la fois, de « renoncer à toute traduction » et de « chercher simplement à faire
comprendre au lecteur de quoi il s‟agit ». Pour sortir de cette impasse, nous pensons qu‟il faudrait
voir en l‟explicitation, tel que conçue par ces auteurs, un procédé de traduction, limité aux seuls
aspects linguistiques et stylistiques du message, et que les éventuelles précisions ajoutées ne
s‟appliquent pas aux informations culturelles implicites dans les allusions métalinguistiques, mais
à d‟autres procédés stylistiques secondaires34.

A leur décharge, nous pensons que Vinay et Darbelnet avaient pour but principal d‟effectuer des
analyses contrastives qui démontrent aux apprentis-traducteurs, exemples réels à l'appui, les
différences linguistiques et stylistiques entre le français et l‟anglais et non de réaliser une étude
théorique poussée sur ces procédés de traduction eux-mêmes, ni sur la manière de traduire le
culturel, ce qui pourrait expliquer ces paradoxes et imprécisions. Enfin, il importe de remarquer
que la confusion typologique35 chez Vinay et Darbelnet est soulignée, même au niveau des quatre
procédés obliques généraux. A ce propos, Ladmiral avance que le procédé de l‟équivalence, par
exemple peut « désigner toute opération de traduction » et que « l‟adaptation n‟est déjà plus une
traduction » (Ladmiral 1979 : 20). D‟autres chercheurs comme Chuquet et Paillard (1987 : 10),
Larose (1989 : 26, 45) ont formulé des critiques à l'égard des faiblesses de cette classification,
que Guidère (2008 : 45) rapporte dans son ouvrage précité intitulé « Introduction à la

34
Le problème avec cette typologie de procédés de traduction tient au fait que les auteurs ne définissent pas
clairement des critères distinctifs de chaque procédé oblique secondaire. Ainsi, nous avons pensé au départ que la
traduction de « avant l‟été » dans l‟exemple nº1 par « avant la saison de l‟été » en arabe pouvait correspondre à
l'explicitation tels qu‟ils la conçoivent. Or, en examinant les définitions des autres procédés stylistiques et les
exemples censés les illustrer, nous avons constaté la même confusion. En effet, pour Vinay et Darbelnet, le procédé
appelé « amplification » consiste à utiliser plusieurs mots pour exprimer la même idée, comme dans la traduction de
la phrase anglaise (the charge against him » par « l‟accusation portée contre lui » (Vinay et Darbelnet 1977 : 5) ;
celui appelé «dilution » renvoie à la répartition d‟un signifié sur plusieurs signifiants, comme la traduction de «
bilan » en anglais par « the balance sheet » (Ibid. : 9) ; et celui de « l‟étoffement » est définie comme une variété
d‟amplification, appliquée aux prépositions françaises qui ont besoin d‟être étoffées par l‟adjonction d‟un adjectif, ou
d‟un nom, comme dans la traduction de «To the trains » qui devient « Accès aux quais » (Ibid. : 9). La traduction en
arabe du syntagme « avant l‟été » pourrait donc être considérée à la fois comme une application des procédés de
l‟explicitation, de l‟amplification, de la dilution et de l‟étoffement.
35
Malgré ces imprécisions qui s‟expliquent en partie par le manque de maturité de la réflexion traductologique à
l'époque, la stylistique comparée du français et de l’anglais de Vinay et Darbelnet reste une méthode didactique de
traduction très bien documentée et appréciée par les traducteurs français-anglais. Cette méthode qui s‟est inspirée
initialement du travail de Malblanc (1944) sur la stylistique comparée du français et de l‟allemand fut, à son tour, une
source d‟inspiration pour le traductologue espagnol Vazquez Ayora (1977), qui s‟est penché sur une étude
comparative entre l‟anglais et l‟espagnol sous la même perspective linguistique et stylistique.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 42

traductologie). Mais ceci dépasse le cadre strict de cette étude. Poursuivons notre recherche des
différents outils conceptuels en rapport avec l‟explicitation. Dans la section suivante, il est
question du concept d‟écart, que nous avons déjà évoqué dans l‟introduction.

1.5. L‟intraduisibilité culturelle chez Catford

Le linguiste anglais Catford (1965) s‟est heurté, lui aussi, au problème théorique de la traduction
des faits métalinguistiques, problème qu‟il désignait par le terme de « l‟intraduisibilité
culturelle ». Pour Catford, la traduction s‟inscrit dans le cadre de la linguistique comparée, car
elle relève d‟une opération entre les langues qui consiste à remplacer « un texte dans une langue
par un autre texte dans une autre langue» (Catford 1965 : 1). Il développe ainsi une conception
idéaliste de la traduction, caractéristique de l‟état de la théorie linguistique dominante à l'époque,
qui suppose à la fois la mise en œuvre systématique des « correspondances formelles » entre les
langues impliquées dans l‟opération de traduction et la disponibilité de telles correspondances
pour toutes sortes de contenus. Cette conception conduit souvent à l'impossibilité de la
traduction, autrement dit, l‟intraduisibilité, que Catford divise en deux catégories :
l‟intraduisibilité culturelle, due à l'absence d‟équivalents culturels pour une situation donnée, et
celle linguistique, motivée par le manque d‟éléments linguistiques correspondants pour un signe
linguistique donné. Il déduit ensuite que l‟intraduisibilité culturelle découle de l‟intraduisibilité
linguistique (Catford 1965 : 101). Inutile donc de chercher à traduire les références culturelles
dans notre exemple nº 1, puisque la culture arabe ne dispose pas d‟équivalents des contes des
frères Grimm, ni de journaux communistes comme « l‟Humanité » ou de gauche
comme « Libération ».

1.6. Le concept d‟écart de traduction

Cependant, en dehors de ces situations d‟intraduisibilité « culturelle », traduire selon Catford,


consiste à trouver ce qu‟il appelle « translation equivalent » (un équivalent traductionnel), qui est
une correspondance formelle visant la reproduction fidèle des mots, des syntagmes et des
structures de la langue source, dans la langue d‟arrivée (Ibid. : 21). Il précise également que ces
« équivalents traductionnels » ne se limitent pas aux mots « justes », mais aussi aux expressions
« équivalentes » utilisées dans des situations identiques dans l‟autre langue. L‟ensemble de ces
correspondances formelles et traductionnelles36 forment ce qu‟il appelle « l'équivalence
textuelle ». Celle-ci est définie comme étant toute forme de texte traduit dont l'observation

36
En effet, les correspondances formelles prônées par Catford ne sont pas autre chose que la traduction directe de
Vinay et Darbelnet ; les équivalents traductionnels coïncident largement avec la plupart des procédés de la traduction
oblique, tels que l‟équivalence et l‟adaptation. Les faits culturels sans équivalents linguistiques restent intraduisibles
pour Catford, et laissés à l'ingéniosité du traducteur pour Vinay et Darbelnet, qui invitent ce dernier à trouver un
moyen quelconque pour les expliquer au lecteur. L‟approche reste éminemment comparative, bien que le point de
comparaison diffère un peu. Chez Vinay et Darbelnet, on compare des différences stylistiques dans l‟expression
linguistique alors que chez Catford, on compare des différences formelles ou textuelles entre la langue du texte
source et la langue du texte cible.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 43

permet de dire qu'elle est l'équivalent d'une forme de texte source (Ibid. : 27). Toute différence
entre cette équivalence idéale supposée et ce qui se fait réellement est considérée comme un
écart37 de traduction « shift of translation » : « By „shifts‟ we mean departures from formal
correspondence in the process of going from the SL [source language] to the TL [target
language]» (Catford 1965 : 73)38. Ainsi, tout changement entre les deux langues, que ce soit de
niveau linguistique, de catégorie grammaticale, de structure sémantique ou stylistique (comme
par exemple, la lexicalisation d‟un élément grammatical), est considéré comme un écart de
traduction. En application de cette conception sur notre exemple nº1, le traducteur aurait dû
proposer les mots arabes "‫ش‬ٚ‫ "رسش‬et " ‫خ‬َٛ‫ "اإلَغب‬qui sont les acceptions linguistiques premières des
termes « Libération » et « Humanité ». Il aurait également suffit d‟écrire "‫هخ انغبثخ انُبئًخ‬ًٛ‫ "خ‬pour
calquer littéralement le syntagme « la Belle au bois dormant », sans signaler qu‟il s‟agit d‟un nom
de conte. Un tel ajout est perçu comme un écart par rapport à la correspondance formelle
supposée.

1.7. L‟écart versus l‟explicitation

Néanmoins, nous pensons que les écarts de traduction que constate Catford constituent plutôt une
description des résultats du processus de traduction tels qu‟ils ressortent de l‟analyse contrastive
linguistique. Un relevé minutieux de ces écarts, couplé à une analyse fouillée de leurs
motivations permettrait de cerner les rouages internes et complexes de l‟activité traduisante, y
compris les techniques de traduction utilisées39. Et c‟est en cela que réside l‟intérêt de cette
approche pour notre étude. En effet, si l‟on exploite la définition de l‟explicitation fournie par
Vinay et Darbelnet ainsi que leur conception de la « traduction directe » et si l‟on y applique le
concept d‟écart de Catford, nous pouvons redéfinir sommairement l‟explicitation comme étant un
écart de traduction qui consiste à introduire des précisions dans la langue d‟arrivée qui font que le
texte cible subit une déviation par rapport à la correspondance formelle supposée, issue de la
« traduction directe » 40. Cette dernière pourrait donc servir de point de référence à partir duquel
nous allons recueillir toutes sortes d‟écarts de traduction, dont tout naturellement ceux générés
par l‟explicitation41.

37
Certains traductologues traduisent le terme shift par « décalage » ou « écart », comme c‟est le cas de Salama-Carr
(2003 : 101), qui opte pour le terme « écart », étant plus neutre. Nous adoptons cette traduction.
38
Les crochets insérés dans la citation sont de notre fait.
39
En effet, ces écarts peuvent aider à réaliser, de façon objective, l‟analyse des traductions au micro-niveau, c'est-à-
dire l‟analyse des variations traductionnelles au niveau des mots et des structures. On peut ainsi étudier la
manifestation linguistique concrète des choix qui ont été opérés par les traducteurs. Nous y reviendrons dans les
prochains chapitres.
40
Il s‟agit, comme nous l‟avons dit plus haut, d‟une traduction par correspondances linguistiques qui met en œuvre
les procédés de la traduction littérale, du calque et de l‟emprunt.
41
L‟intérêt théorique et méthodologique de ce concept opératoire, n‟a pas échappé aux auteurs de recherches
empiriques qui ont bâti leurs études là-dessus. Il n‟en demeure pas moins que son application dans le domaine de la
recherche sur l‟explicitation a posé de sérieux problèmes que nous allons tenter d‟analyser dans le deuxième
chapitre, avant de démontrer dans le troisième chapitre comment nous comptons nous y prendre pour les surmonter.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 44

Concrètement, en appliquant ce concept à l‟exemple nº 1, nous obtenons le relevé que nous avons
exposé en début d‟introduction générale. Toujours est-il qu‟il nous manque, au-delà de la
définition générique du Grand Robert et celle, plus au moins vague de Vinay et Darbelnet, une
conception claire de l‟explicitation susceptible de discerner les écarts relevant de cette stratégie42
de ceux qui proviennent de l‟application d‟une autre technique de traduction.

Enfin, il ressort clairement que, mise à part les concepts de la « traduction directe » de Vinay et
Darbelnet et d‟« écart de traduction » de Catford, que nous comptons exploiter en tant qu‟outils
conceptuels purement descriptifs, les approches linguistiques ne constituent pas un cadre propice
à la compréhension du phénomène de l‟explicitation tel qu‟observé dans notre corpus du MD.
Pour répondre aux différentes questions principales de la thèse, il faudrait envisager d‟autres
approches théoriques qui s‟intéressent davantage aux rapports langue/culture et
traducteur/lecteur.

2. L‟explicitation du point de vue des approches sociolinguistiques


Les approches sociolinguistiques considèrent la traduction, non plus comme une opération
linguistique basée sur l‟idée du langage comme code, mais plutôt comme étant une activité
sociale basée sur la connaissance que le traducteur a de la langue et, surtout, de la culture et de la
société dans laquelle la traduction a lieu. Elles tentent ainsi de pallier l‟insuffisance des approches
linguistiques concernant la gestion de la relation entre les langues et les cultures. A partir
d‟arguments linguistiques solides, ces approches tentent de démontrer que l‟on pourrait tout
traduire, dès lors que l‟on considère la traduction comme une opération de transfert du contenu
sociolinguistique du message à l'adresse de la communauté socioculturelle visée par la traduction.
Cette orientation vers le lecteur et la langue-culture cible s‟est affirmée grâce à une vision plus
pragmatique de la traduction durant les années 60-70, notamment dans le domaine de la
traduction biblique. La traduction porte désormais sur le sens d‟un message qu‟on cherche à
transmettre au récepteur, privilégiant ainsi une approche « cibliste » et adaptative. Une telle
conception de la traduction semble a priori favorable à l'utilisation de la stratégie d‟explicitation.
En effet, l‟explicitation, quoi que désignée sous d‟autres dénominations linguistiques, se voit
proposée comme un procédé participant de la transmission du sens vers un nouveau lecteur au
profil linguistique et ethnologique différent de celui du lecteur natif. Quatre concepts opératoires
peuvent nous être utiles pour mieux cerner ce phénomène : les « universaux » linguistiques et
culturels de Mounin, l‟«ajustement du message » de Nida, l‟«addition » de Newmark, la
« paraphrase » de Margot.

42
Nous parlons toujours de l‟explicitation en termes de stratégie, car comme nous le verrons plus tard, il n‟y a pas
qu‟une seule technique d‟explicitation, mais plusieurs qui s‟inscrivent toutes dans le cadre de cette stratégie globale.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 45

2.1. L‟explicitation et les « universaux » de Mounin : le tronc commun

Le linguiste français George Mounin admet dans Les problèmes théoriques de la traduction
(1963), qu‟il existe une diversité linguistique résultant de différentes visions du monde et que la
saisie du sens peut être « difficile, approximative, hasardeuse » (Mounin 1963 : 40). Pour lui, la
traduction ne doit pas être qualifiée comme étant toujours possible ou toujours impossible,
toujours totale ou toujours incomplète, mais plutôt comme étant « une opération, relative dans
son succès, variable dans les niveaux de la communication qu‟elle atteint » (Ibid. : 248).

La possibilité de la traduction découle de deux facteurs essentiels : la prise en compte des aspects
«non linguistiques » et «extra-linguistiques» (Ibid. : 16) qui forment le sens de tout message et
l‟existence des « universaux » linguistiques, sémantiques, anthropologiques, civilisationnels qui,
en étant propres à toutes les langues et peuples du monde, sous-tendent les significations dans
toutes les langues: « Les universaux sont les traits qui se retrouvent dans toutes les langues Ŕ ou
dans toutes les cultures exprimées par ces langues» (Ibid. : 196).

Les universaux de langage et ce fond culturel commun (Ibid. : 191-223) fondent la conviction
que les langues sont en réalité plus proches qu‟il n‟y paraît, malgré cette apparente
incommensurabilité linguistique ou irréductibilité culturelle. De ce fait, Mounin (1963) soutient
que tout ce qui peut être exprimé dans une langue peu également l‟être dans une autre, pour peu
que le traducteur maîtrise la langue cible et la culture de la communauté cible dont cette langue
est l‟expression naturelle : « Nulle traduction n‟est totalement adéquate si cette double condition
n‟est pas satisfaite » (Ibid. : 236)43.

Mounin n‟utilise pas le terme de l‟explicitation, mais il cite dans son ouvrage plusieurs exemples
qui pourraient correspondre à cette stratégie, notamment pour traduire les concepts ou les objets
inconnus dans la langue/culture cible. C‟est ainsi qu‟il propose par exemple de traduire
« montagne » par « une grande colline haute de 3000 pieds », « rivière » par « eau coulante » ; lac
au moyen de « vaste étendue d‟eau » (Ibid. : 63), pour les lecteurs dont l‟environnement
sociolinguistique ne permet pas de comprendre directement ces référents. À l‟aide de brèves
descriptions évoquant des choses ou des concepts connus dans la langue et la culture cible, le
traducteur peut combler ces lacunes et réduire le fossé culturel.

Les traducteurs du MD peuvent donc recourir à ces périphrases définitoires pour traduire tous les
termes et concepts qui figurent dans les textes du MD français, mais qui sont présumés inconnus
des lecteurs arabes. Ainsi, la traduction dans l‟exemple nº 1 du nom du journal « l‟Humanité »
par l‟ajout, en amont et en aval de ce nom, des mots « journal » et « communiste » peut être

43
Il distingue par ailleurs deux manières de traduire à l'époque : Il y a les traductions qui adaptent le texte à la culture
cible en traduisant de façon naturalisée, de sorte que le lecteur pense lire un texte original, comme les belles
infidèles, il y a aussi celles qui traduisent mot à mot, de sorte que le lecteur pense lire un texte étranger au regard de
la morphologie sémantique et stylistique (Mounin 1967 : 53). Ces deux tendances correspondent aux stratégies de
l‟exotisation et de la naturalisation, que nous avons déjà évoquées dans l‟analyse des approches linguistiques et
philosophiques et sur lesquelles nous reviendrons.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 46

considérée comme une courte définition de ce référent supposée inconnu de la majorité des
lecteurs arabes, notamment ceux qui pouvaient lire cette traduction en 200844. En outre, les
différents ajouts constatés dans cet exemple peuvent s‟expliquer par cette volonté de réduire
l‟écart culturel et de définir en termes linguistiques connus un référent culturel inconnu. Une
explication plus étoffée de ce phénomène est fournie par Nida (1964, 1969) dans le cadre de son
concept opératoire appelé « l‟équivalence dynamique ».

2.2. L‟explicitation comme procédé de l‟équivalence dynamique de Nida

Convaincus qu‟il ne saurait y avoir de correspondance absolue entre langues, à cause de


l‟irréductibilité des langues et des cultures, Nida et Taber (1969: 12) n‟en concluent pas à
l'intraduisibilité linguistique à l'instar de Catford (1965), mais ils affirment, tout comme Mounin
(1963), que tout ce qui se dit dans une langue peut se dire dans n‟importe quelle autre langue,
pourvu que la forme ne soit pas essentielle à ce qu‟ils nomment le « message ». Pour transmettre
ce dernier, ils soutiennent que la bonne stratégie de traduction à mettre en œuvre est celle qui
cherche à produire l‟équivalence dynamique dans la langue réceptrice. Cette équivalence
dynamique (rebaptisée communicative) consiste à exprimer de la façon la plus naturelle possible
le message en prenant en compte la culture du destinataire du message, afin de produire chez lui
un effet équivalent à celui produit chez le destinataire du texte de départ (Nida 1964 : 24). Pour
ce faire, Nida (Ibid. : 227-231) expose ce qu‟il appelle les « techniques d‟ajustements du
message » utilisées lors du processus de traduction, afin de surmonter les barrières culturelles et
réduire au maximum les risques d‟incompréhension des lecteurs cibles45. On commence à
s‟éloigner peu à peu de l‟attachement servile aux mots, comme c‟était le cas dans la conception
linguistique de la traduction. Ces techniques comprennent l‟addition, la soustraction et
l‟altération. C‟est sous la technique de l‟addition que Nida traite indirectement de l‟explicitation.

2.2.1. L‟explicitation synonyme d‟addition d‟informations

Nida définit la technique de l‟addition comme étant un écart visant à « expliciter » le sens
implicite du message : « a shift from the implicit to the explicit status that occurs when
"important semantic elements carried implicitly in the source language may require explicit
identification in the receptor language» (Ibid. : 228). L‟explicitation est donc perçue comme un
ajout visant l‟ajustement du message en vue de le rendre plus compréhensible et plus clair aux
récepteurs. Autrement dit, son but est de réexprimer clairement une information implicite. Celle-
ci est définie par Nida comme étant : « une information présente dans un message, par l‟intention
de l‟auteur et dans la compréhension du récepteur, sans être explicite, élément sous-entendu […]

44
Rappelons qu‟à cette époque, la traduction du MD est distribuée à titre gratuit comme supplément mensuel
accompagnant les grands quotidiens de plusieurs pays arabes. Cf. Tableau 1, des pays concernés, que nous avons fait
figurer dans l‟Introduction Générale.
45
Dans le contexte de la traduction de la Bible, l‟intelligibilité de ce message évangélique auprès de l‟audience cible
revêt une importance capitale, d‟où cette insistance sur le sens et l‟effet.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 47

Souvent l‟information est implicite parce que l‟auteur savait que les récepteurs la connaissaient
déjà ; mais une information clairement implicite pour les premiers récepteurs doit souvent
devenir explicite pour d‟autres récepteurs afin de leur permettre de comprendre le message (Nida
1971 : 174).

Il donne l‟exemple de la traduction de « queen of the South » (Luke 11 : 31), que l‟on pourrait
traduire par « woman who was ruling in the south country » pour mieux expliciter aux lecteurs le
sens implicite: Quelle « reine » ? Quel « Sud » ?, si les mots « queen » ou « south » ne leur
parlent pas (Nida 1964 : 228). Ces informations implicites sont aisément déductibles pour le
lecteur natif, mais ne le sont pas nécessairement pour le lecteur cible, d‟où l‟importance d‟ajuster
le message en les explicitant. Cela correspond parfaitement dans notre exemple nº 1 aux additions
des mots comme « conte », « journal », « organisation qui s‟oppose à la mondialisation » pour
expliciter aux lecteurs arabes ce que le lecteur natif comprend aisément en lisant les noms « Belle
au bois dormant », « L‟Humanité », « Libération », « Attac ». En revanche, l‟explicitation telle
que Nida la conçoit ne se limite pas uniquement à l‟information implicite ; elle peut porter aussi
sur une « forme linguistique » présente dans le texte à traduire.

2.2.2. L‟explicitation des formes linguistiques problématiques : extension du ressort

Pour Nida, il arrive parfois que le traducteur ressente la nécessité de réexprimer plus clairement
certaines expressions linguistiques car leur forme initiale risque de ne pas être assez claire pour
les nouveaux récepteurs, si traduite mot à mot. Il s‟agit des cas comme l‟explicitation des
expressions elliptiques, l‟addition de spécifications ou de synonymes, l‟ajout de classificateurs,
de connecteurs ou l‟addition de catégories grammaticales46 propres à la langue cible,
l‟amplification d‟un énoncé laconique, le traitement des questions rhétoriques, etc. (Nida 1964 :
227-228). Ceci nous permet d‟expliquer la traduction dans notre exemple nº 1 de l‟expression
elliptique « les bienfaits du marché » par "‫( "فضبئم اقزصبد انغٕق‬les vertus de l‟économie de marché),
étant donné que l‟ajout du mot « économie » rend le sens de cette expression encore plus clair. Il
peut donc s‟agir d‟un écart d‟explicitation.

Cette extension du concept s‟explique par le fait que le centre d‟intérêt de la conception de Nida
n‟est plus l‟équivalent linguistique ou stylistique comme c‟était le cas chez Vinay et Darbelnet, ni
la correspondance formelle ou l‟équivalent traductionnel de Catford, mais plutôt la clarté du
message pour les récepteurs. Si les formes linguistiques utilisées dans le texte d‟origine sont
condensées, connotées ou moins explicites, le traducteur se donne le droit de les éclaircir ou de

46
Les additions dues à la restructuration grammaticale ou aux catégories manquantes de la langue source sont
considérées comme obligatoires, car il s‟agit d‟une nécessité grammaticale et syntaxique.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 48

les amplifier en ajoutant les éléments sémantiques nécessaires. L‟ensemble de ces additions est
appelé également « les amplifications lexicales »47.

2.2.3. L‟explicitation et l‟amplification lexicale : différentes dénominations, même notion

Selon Nida, ces amplifications lexicales se mettent en œuvre en traduction par le biais de trois
techniques : l‟emploi de termes classificateurs, la substitution d‟expressions descriptives et la
redistribution des composantes sémantiques (Nida 1971 : 144, 105-106).

A propos des termes classificateurs, Nida (1971 : 145) écrit ceci : « Il s‟agit d‟un terme général
qui se met à côté du terme inconnu pour orienter le lecteur dans la bonne direction. Certaines
langues mettent les termes classificateurs en apposition ». Ce procédé classificateur consiste, par
exemple, à ajouter « la ville de », devant un toponyme inconnu des lecteurs. Il peut s‟employer
également devant un nom propre lorsque celui-ci véhicule un sens particulier. Les ajouts internes
pratiqués dans notre exemple nº 1 devant les noms que nous avons évoqués plus haut rentrent
donc dans cette catégorie. Laquelle fait partie de l‟addition, qui est synonyme de l‟explicitation.

La technique de la substitution consiste à remplacer un mot de la langue source par des


expressions descriptives qui sont naturellement plus longues que ce mot, puisqu‟elles décrivent la
forme ou la fonction de l‟objet désigné par ce mot. Par exemple, la synagogue peut être décrite
comme « la maison de prière des Juifs » (Nida 1971 : 145). Cette technique correspond en fait au
procédé explicatif chez Mounin, dans le sens où l‟explicitation est considérée ici comme une
périphrase définitoire.

Non loin de la technique de substitution, celle de redistribution des composants sémantiques est
proposée lorsqu‟il s‟agit de traduire des concepts inexistants ou lorsque l‟on a affaire à des
connotations différentes (Nida et Taber 1982 : 109). Cette technique se base sur l‟idée de
l‟analyse componentielle, c'est-à-dire la décomposition des mots les plus porteurs d‟une culture
en leurs divers éléments sémiques, dont le traducteur doit choisir et réexprimer le plus pertinent.
Elle ouvre dans la pratique sur l‟expansion, autrement dit, l‟emploi d‟expressions sous forme de
paraphrases telle que la paraphrase « caught having sexual relations with a man not her husband »
pour traduire « taken in adultery ». Il en va de même pour la traduction d‟expressions condensées
imprégnées de connotations nécessitant une explicitation, comme la traduction de « Je suis un
Dieu jaloux », par « je suis un Dieu qui exige que mon peuple m‟aime exclusivement », afin
d‟éviter des mauvaises interprétations du mot jaloux. La traduction opère ici une reconstruction
de l‟expression du point de vue sémantique pour transmettre le vrai message (Nida 1971 : 145).
Cette technique aurait pu être employée par le traducteur du MD novembre 2008 s‟il avait voulu
expliciter davantage le concept de « libéralisme » au lecteur arabe, dans ce contexte en

47
Il est à noter que le terme d‟addition cède parfois la place au terme de l‟amplification, qui désigne chez Nida « tout
procédé par lequel une expression devient plus volumineuse dans la traduction que dans le texte original », ce qui est,
à notre avis, une autre façon de désigner l‟explicitation.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 49

particulier, par le recours à l'analyse componentielle ou à la périphrase. Il aurait pu proposer par


exemple ceci « la promotion de la libre concurrence et l‟ouverture au marché » ( ‫غ انًُبفغخ انسشح‬ٛ‫رشد‬
‫)ٔاالَفزبذ ػهٗ انغٕق‬. Un choix qui n‟a pas été fait, à juste titre, car le traducteur a dû supposer que cet
emprunt, consacré par l‟usage, évoque déjà pour le lecteur arabe cette signification pertinente.

Nida précise enfin que ces amplifications lexicales peuvent se réaliser dans le corps du texte
lorsqu‟elles sont brèves et concises ou en dehors du texte traduit si elles sont longues ou
volumineuses, ce qui donne lieu à l'utilisation des notes de traducteur. Les deux notes ajoutées
dans l‟exemple nº1 sont donc également considérées comme des explicitations, mises en dehors
du texte pour la bonne raison qu‟elles sont longues. Ainsi, d‟après la conception de l‟explicitation
de Nida, tous les écarts relevés dans notre exemple, à l'exception de la traduction de « gauche
Bécassine » par « gauche niaise »48, sont bel et bien des écarts produits par l‟application des
techniques d‟addition et d‟amplification lexicale, autrement dit, l‟explicitation. Cette conception
se trouve fortement corroborée par celle fournie par Margot (1979) et Newmark (1988), dont les
approches traductives s‟inscrivent également dans le cadre de la conception sociolinguistique de
la traduction.

2.3. L‟explicitation en tant que paraphrase légitime chez Margot

Margot propose une conception de l‟explicitation similaire à celle de Nida et étudie ce


phénomène à travers le principe de la paraphrase. Il distingue deux sortes de paraphrases : la
paraphrase légitime et la paraphrase illégitime (Margot 1979 : 128). L‟explicitation est une
paraphrase légitime définie comme : « une relation d‟une phrase a à b qui existe si et seulement
si a signifie la même chose que b » (Margot 1979 : 128). Ce genre de paraphrase repose sur le
principe que « les langues ont des façons diverses et originales d‟exprimer la même chose » (Ibid.
: 128). L‟explicitation est donc basée sur l‟équivalence sémantique du message, même si les
formes linguistiques diffèrent.

2.4. Les techniques d‟addition d‟informations explicitantes chez Newmark

Inscrite dans une approche sociolinguistique, la méthode de traduction élaborée par Newmark
(1988) comporte une longue liste de procédés de traduction, à savoir : le transfert, l‟équivalent
culturel, la naturalisation, la traduction littérale, l‟analyse componentielle, la suppression, les
traductions standardisées, la paraphrase, les gloses, les notes, les classificateurs, etc. (Newmark
[1988] 2005 : 103).

48
Les exemples que donne Nida de la technique de substitution ne permettent pas de considérer cette traduction
comme un cas appartenant à cette technique, pas plus que les explications fournies concernant l‟explicitation de
certaines formes linguistiques. Cela n‟empêche que par principe, cette traduction contribue en fin de compte à la
réalisation du même objectif de l‟équivalence dynamique de Nida, qui est l‟intelligibilité du message. Nous
reviendrons sur cette traduction plus tard.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 50

Bien que le terme explicitation ne figure pas dans cette liste, plusieurs procédés mentionnés
coïncident avec le concept de l‟explicitation tel que conçu par Nida, à savoir : la naturalisation
par l‟emploi d‟équivalent descriptif, l‟analyse componentielle, la paraphrase, les notes et les
classificateurs. Pour Newmark aussi, lorsque ces additions (explicitations) sont introduites dans le
texte, elles doivent être brèves de sorte à ne pas perturber la lecture de la traduction ni l‟attention
du lecteur. Dès lors, elles peuvent se présenter sous les formes suivantes (Newmark 1988 : 92) :

- L‟emploi d‟un alternatif à côté du mot d‟origine. Cet alternatif fonctionne comme un
synonyme explicatif. Exemple : « la gabelle » devient « the gabelle, or salt-tax ».
- L‟ajout d‟une périphrase explicative sous la forme d‟une proposition adjectivale.
Exemple : « la taille » se traduit par « la taille, which was the old levy raised in feudal
times from the civilian population, … ».
- L‟emploi d‟un équivalent descriptif (comme la traduction de Baccalauréat par « French
secondary school leaving exam », ou la traduction de « Sejm » par « Polish parliament ».
- Les insertions sous forme de syntagme nominal ou verbal, mis en apposition, par
exemple : « les traites » se traduit par « the traites, customs due, … »
- L‟ajout entre guillemets lorsqu‟il s‟agit d‟une traduction littérale d‟un mot (exemple : la
traduction de « das Kombinat » par «the kombinat (a "combine" or "trust")» ; ou entre
parenthèses49 pour les additions internes les plus longues.
- L‟ajout de classificateurs. Par exemple : « Speyer » est rendu par « the city of Speyer».
Lorsque ces additions sont introduites dans le paratexte, elles peuvent prendre les formes
suivantes50:
- Les notes en bas de page51
- Les notes à la fin du chapitre
- Les notes ou le glossaire en fin de volume
Toutes ces techniques approfondissent notre compréhension des différentes formes sous
lesquelles peuvent se manifester les explicitations dans le texte traduit. Notre corpus du MD
abonde en exemples confirmant le recours des traducteurs du MD à toutes ces techniques. Nous y
reviendrons dans le chapitre V du présent travail.

Il ressort clairement, de tout ce qui précède, que les approches sociolinguistiques marquent un
pas en avant vers la compréhension du phénomène de l‟explicitation, en ce qui concerne son
emploi pour la traduction du culturel et son rapport avec le lecteur cible. Néanmoins, le curseur
de la recherche dans ces approches reste figé sur le sens du « message », limité au cadre des mots
et expressions, voire des énoncés. Une telle vision ne permet pas d‟expliquer les variations des
explicitations d‟un contexte à l'autre. Elle ne prend pas suffisamment en compte le texte entier

49
Selon Newmark, les parenthèses sont utilisées pour les additions faisant partie de la traduction, tandis que les
crochets s‟emploient pour apporter des rectifications sur des faits matériels ou moraux introduit dans le texte sans
rapport avec la traduction.
50
Ces formes sont exposées par ordre de préférence selon la conception de Newmark.
51
Newmark fait remarquer que les notes en bas de page deviennent gênantes lorsqu‟elles sont trop longues ou trop
nombreuses (Newmark 1988: 92).
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 51

comme une seule unité de traduction, ni d‟ailleurs les facteurs extratextuels, comme les normes et
les contraintes de traduction. Cet aspect textuel est primordial dans des textes comme ceux du
MD, où la cohérence textuelle est de mise. Tout est lié, dès le titre de l‟article jusqu'à sa
conclusion en passant par toutes les rubriques intermédiaires. Faudrait-il donc recourir
systématiquement à l'explicitation à chaque fois que l‟on a affaire à un terme ou concept
inconnu ? De quels facteurs dépendent l‟explicitation. Notre enquête se poursuit. Nous allons à
présent tourner nos regards vers les approches philosophiques, pour voir quel éclairage celles-ci
peuvent apporter sur les facettes encore sombres du concept de l‟explicitation.

3. L‟explicitation du point de vue des approches philosophiques


Les approches philosophiques de la traduction comprennent, entre autres, l‟approche
herméneutique initiée par Schleiermacher (1813) et appliquée à la traduction par Steiner (1975),
l‟approche romantique de Benjamin (1923), l‟approche poétique de Meschonnic (1973),
l‟approche éthique de Berman (1984), pour ne citer que les plus célèbres. Ces approches sont
souvent basées sur la philosophie du langage et sur une conception linguistique éthique de la
traduction. Elles évoquent des questions philosophiques comme l‟idéologie, la poétique, la
transparence de la traduction, le dédoublement du traducteur, la déconstruction du sens, etc., qui
sont souvent difficiles à appréhender et dont l‟intérêt dépasse le cadre spécifique de cette étude.
En revanche, elles soulèvent des questions intéressantes sur l‟interaction entre les langues et les
cultures, les auteurs et les lecteurs, forcés à se rencontrer et à s‟entendre, malgré leurs
divergences, par le biais de la traduction. A cela s‟ajoute la problématique de l‟interprétation du
sens qui se faufile à travers les maillages linguistiques, le caractère mystérieux, pour ne pas dire
sacré, de la langue source et le caractère complexe, voire incertain, du sens. La pertinence de ces
approches pour notre sujet réside plus dans les questions qu‟elles soulèvent, que dans les
réponses qu‟elles fournissent. Dans ce cadre, le questionnement sur l‟éthique du traduire nous
intéresse tout particulièrement. En explicitant le sens implicite ou en explicitant un concept
nouveau, par n‟importe quelle technique, ne transgressons-nous pas l‟éthique de la traduction ?
Cette démarche explicative ne porte-t-elle pas atteinte au caractère exotique de l‟étranger ? Entre
informer le lecteur ou déformer la traduction, où se place exactement l‟explicitation ? Dans cette
présentation, nous allons nous limiter aux idées principales qui sont en rapport direct avec notre
sujet, en évitant de rentrer dans toutes les subtilités de la pensée des auteurs cités, qui sont
d‟ailleurs particulièrement intéressantes pour la réflexion traductologique.

3.1. La rencontre entre l‟écrivain et le lecteur selon Schleiermacher : qui fait le


premier pas ?

Dans sa conférence de 1813, publiée en 1838 et intitulée « Des différentes méthodes du traduire »
que nous ne connaissons que par la traduction de Berman (1985), Schleiermacher nous présente
sa conception du rôle du traducteur vis-à-vis de l‟auteur et du lecteur. « […] quels chemins peut
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 52

prendre le véritable traducteur qui veut rapprocher réellement ces deux hommes si séparés :
l‟écrivain d‟origine et son lecteur, et faciliter à celui-ci, sans l‟obliger à sortir du cercle de sa
langue maternelle, la compréhension et la jouissance les plus exactes et complètes du premier ? À
mon avis, il n‟y en a que deux : ou bien le traducteur laisse l‟écrivain le plus tranquille possible et
fait que le lecteur aille à sa rencontre, ou bien il laisse le lecteur le plus tranquille possible et fait
que l‟écrivain aille à sa rencontre. Les deux chemins sont à tel point complètement différents,
qu‟un seul des deux peut être suivi avec la plus grande rigueur, car tout mélange produirait un
résultat nécessairement fort insatisfaisant et il serait à craindre que la rencontre entre l‟écrivain et
le lecteur n‟échoue totalement » (Schleiermacher 1999 [1985] : 94).

Schleiermacher opte, par conviction, pour la stratégie de l‟exotisation qui consiste, selon sa
conception, à laisser l‟écrivain le plus tranquille possible et à faire que le lecteur quitte son cercle
pour aller à sa rencontre. Il considère cette stratégie comme moyen de refuser la position
dominante de la culture et de la langue cibles et de préserver l‟altérité du texte source.
L‟explicitation ne pourrait-elle pas représenter une voie médiane, qui fera, contrairement à ce que
soutient Schleiermacher, réussir cette rencontre ? Dans notre exemple nº 1, les ajouts introduits,
quoiqu‟insuffisants, ne semblent pas vraiment faire échouer la rencontre entre l‟auteur F. Lordon
et ses nouveaux lecteurs yéménites, saoudiens, égyptiens, etc. Au contraire, le traducteur de ce
MD a tenté de les rapprocher l‟un de l‟autre, par l‟explicitation du sens que l‟auteur veut
transmettre aux lecteurs. Certes, la réussite n‟est pas totale, mais l‟échec aurait été certain si le
traducteur s‟était abstenu de toute médiation tant sur le plan linguistique que culturel.

3.2. L‟explicitation comme un acte de déformation chez Benjamin


Dans La tâche du traducteur (1923)52, le philosophe romantique allemand Benjamin s‟inscrit
dans la lignée de Schleiermacher, en envisageant la traduction comme une transformation qui, à
la fois, modifie l‟œuvre originale et enrichit la langue maternelle grâce à la langue étrangère.
Pour lui, l‟œuvre littéraire, comme toute autre forme d‟art, est conçue pour elle-même.
Contrairement à la conception sociolinguistique plaçant le lecteur au centre de son intérêt,
l‟approche de Benjamin propose d‟oublier toute référence au lecteur et d‟évincer le souci de
s‟adapter à ses connaissances. C‟est la langue qu‟il conviendrait de privilégier, car elle est
porteuse d‟un mystère, d‟une dimension « poétique » qui transcende la communication. La
traduction ne doit pas aspirer à remplacer l‟original, mais elle doit être transparente grâce à sa
littéralité qui porte un «ton émotionnel» et ainsi laisse entrevoir l‟écart irrécupérable.

Ainsi, d‟un constat indéniable sur les potentialités sémantiques que peut receler la langue ou le
texte d‟origine, on aboutit à une conclusion selon laquelle le meilleur moyen de rendre compte de
ces potentialités sémantiques, est d‟éveiller dans la langue cible « l‟écho de l‟original » (Ibid.
254), quitte à rendre hermétique le texte traduit. Dans ce sens, l‟explicitation s‟avère un acte de
déformation de la traduction et une violation du caractère pur et mystérieux du texte source.

52
Ce texte est la préface de la traduction par Benjamin des Tableaux parisiens.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 53

Selon cette conception, le traducteur de notre exemple nº 1 n‟a donc fait que transformer la
langue allusive, le style satirique et le caractère sublime de l‟expression de l‟auteur. Il aurait
mieux fait de laisser entrevoir ces écarts, au lieu de les réduire, en preservant les traits exotiques
de ces énoncés en traduction vers l‟arabe. Et comprenne qui pourra !

3.3. L‟explicitation comme un acte de transformation chez Steiner

Dès le premier chapitre intitulé « After Babel », Steiner affirme que « comprendre, c‟est
traduire » et que « toute compréhension est interprétation active » (Steiner 1978 [1975] : 262).
Selon l‟auteur, et sans rentrer dans les détails, cette interprétation active, indispensable à tous les
niveaux, passe par un parcours herméneutique quadripartite : un "élan de confiance", c'est-à-dire
la conviction de l‟existence d‟un sens véhiculé par le texte, une "incursion" dans le texte, qui
renvoie à l'étape de la compréhension de ce sens, une "incorporation" ou "importation" dans la
langue du traducteur, autrement dit, l‟appropriation de ce sens et finalement une phase de
"compensation" pour rétablir l'équilibre avec l'original que ce processus de compréhension aurait
pu rompre. C‟est lors de son passage en langue-cible que le message de la langue-source subit
une transformation. Ces transformations participent du mécanisme explicatif de la traduction et se
manifestent en phase de restitution du sens par la compensation, l‟addition et la restauration.

La traduction est donc un acte créatif et explicatif qui procède par addition en explicitant ce qui
est implicite. C‟est sous le terme générique de « l‟explication » que Steiner traite de
l‟explicitation. Il considère « l‟explication » comme une caractéristique essentielle de la
dynamique de la traduction : « La dynamique de la traduction est avant tout explicative, elle
explique ou plus justement explicite et rend tangible tout ce qu‟elle peut de l‟inhérence
sémantique de l‟original. Le traducteur cherche à présenter « ce qui est déjà là ». Toute
explication est addition ; elle ne se contente pas de reformuler l‟unité originale mais doit la munir
d‟un contexte explicatif, d‟un champ de ramifications concrètes et tactiles ; c‟est pourquoi « la
traduction procède par augmentation » (Steiner [1975] 1978 : 259)53. Il précise également que
« le traducteur se doit de concrétiser le « sens » implicite, l‟ensemble des dénotations,
connotations, déductions, intentions, associations contenues dans l‟original mais qui ne sont pas
explicites, ou alors seulement en partie, parce que l‟auditeur ou le lecteur indigène en possède
une compréhension immédiate » (Ibid. : 259).

Cela dit, cette dynamique explicative et interprétative ne permet cependant pas d‟atteindre la
traduction « parfaite », vu le caractère foncièrement polysémique, évolutif et imprécis du
langage, qu‟il n‟est pas toujours aisé d‟expliciter. C‟est la raison pour laquelle Steiner (1978 :
292) définit la « bonne traduction » comme étant celle où « la dialectique de l‟impénétrable et de
la progression, de l‟étrangeté irréductible et du terroir ressenti n‟est pas résolue mais demeure
expressive ». Par conviction ultime, tout comme Benjamin et Schleiermacher, Steiner préfère
plutôt la stratégie de l‟exotisation, qui permet à l'étranger de rester expressif. Aussi, consciente de

53
C‟est nous qui soulignons.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 54

la dynamique explicative et interprétative de la traduction, l‟approche herméneutique de Steiner


finit-elle par privilégier la traduction littérale, exotisante. En appliquant cette approche à la
traduction de notre exemple, nous pensons que les ajouts introduits, en phase de compensation,
même s‟ils ne réalisent pas la traduction « parfaite », contribuent néanmoins à la concrétisation
du sens implicite des énoncés, s‟inscrivant ainsi dans le cadre de ce que Steiner appelle la
dynamique explicative de la traduction.

3.4. L‟explicitation et l‟éthique de la traduction chez Berman : le Propre


versus l‟Étranger

Héritier de Schleiermacher et de Benjamin, le philosophe et théoricien français, Berman, soutient


que la traduction devrait porter sur la lettre et non sur le sens. Cette conception s‟inscrit dans son
éthique de la traduction basée sur la distinction entre le Propre et l‟Çtranger, qui prône la
supériorité de l‟Étranger par rapport au Propre, ainsi que la primauté de la langue source et du
texte source dans la traduction et, par conséquent, la soumission de la langue recevante. Le texte
de la traduction doit rester transparent en laissant voir à travers lui l‟original. La traduction ainsi
faite chercherait à accueillir l‟Çtranger dans la langue d‟arrivée, à y tenir et à y voir une valeur
incontestable de la traduction, car à force de recevoir en soi l‟Çtranger et l‟Autre, la langue
d‟arrivée se transforme, évolue, s‟élargit, et s‟enrichit.

Cette conception linguistique et philosophique, héritière de l‟époque des romantiques allemands,


l‟amène à concevoir l‟opération traduisante en deux stratégies de traductions totalement
opposées : la traduction exotisante (l‟exotisation) et la traduction ethnocentrique (la
naturalisation). La première, préconisant la préservation de l‟étrangeté du texte source et
l‟ouverture sur la culture source, est considérée par Berman comme une visée éthique positive de
la traduction. Aux antipodes de cette « bonne » traduction, se place la deuxième stratégie
ethnocentrique, privilégiant le côté de la langue d‟arrivée au détriment de la couleur locale du
texte source. Cette visée négative de la traduction ne peut que produire une mauvaise
traduction : « J‟appelle mauvaise traduction la traduction qui, généralement sous couvert de
transmissibilité, opère une négation systématique de l‟étrangeté de l‟œuvre étrangère » (Berman
1984 : 17). En effet, Berman refuse l‟idée d‟embellir la traduction aux dépens de la langue source
en créant ce que Mounin appelait les « Belles infidèles », c'est-à-dire des traductions qui
éliminent l‟Çtranger et pratiquent des excès d‟adaptation de sorte à rendre le texte trop
parfaitement assimilé à la culture cible.

3.4.1. L‟explicitation en tant qu‟acte à la fois informant et déformant chez Berman

Berman admet que la traduction subit des transformations et évoque la question de l‟explicitation
dans son analyse des « treize tendances déformantes » de la traduction. L‟explicitation y est
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 55

traitée sous le nom de clarification54 : « Certes, la clarification est inhérente à la traduction, dans
la mesure où tout acte de traduire est explicitant » (Berman 1985 : 70)55. Vue aussi comme un
« corollaire de la rationalisation » (Ibid. : 70), l‟explicitation se présente comme une tendance
déformante qui vise la clarification rationnelle et explicative des éléments linguistiques du texte
source, en gommant ainsi l‟étrangeté du texte source, voire la couleur locale.

En outre, l‟explicitation chez Berman ne se limite pas aux transformations linguistiques à


l'intérieur du texte traduit, mais s‟inscrit également dans un cadre plus large, celui de la
« Translation » ou l‟ « étayage de la traduction ». En fait, la traduction ne peut pas se suffire à
elle-même et a besoin pour fonctionner d‟être soutenue par la « translation » qui comprend tout le
travail de la critique et des nombreuses formes de transformations de l‟œuvre : « L‟étayage de la
traduction comprend tous les paratextes qui viennent la soutenir : introduction, préface, postface,
notes, glossaires, etc. La traduction ne peut pas être « nue » sous peine de ne pas accomplir la «
translation » littéraire » (Berman 1995 : 68).

L‟explicitation ainsi conçue est donc contraire à l'éthique positive du traduire de Berman
représentée par la stratégie sourcière et exotisante ; elle pourrait être plus proche de la stratégie
naturalisante cibliste, au sens de Berman, puisqu‟elle vise la clarté du texte cible. Mais alors, elle
sera conçue comme mauvaise traduction. Ainsi, gommer la référence à Bécassine, bien que cet
acte soit parti d‟une bonne intention visant notamment la clarification, ne peut que s‟inscrire dans
ce que l‟éthique de la traduction considère comme une visée négative.

Dans les approches philosophiques examinées ci-dessus, la conception dualiste de la stratégie de


traduction correspond en fait à une vision sourcière de la traduction, c'est-à-dire orientée vers la
langue et le texte source opposée à une vision cibliste, c'est-à-dire orientée vers la langue et la
culture cible. Certaines approches théoriques, y compris philosophiques, appellent au
dépassement de ces dichotomies sourcier/cibliste, exotisation/naturalisation, etc.

3.5. L‟explicitation et le rapport de forces entre les cultures : l‟ « exotisation »


selon Venuti

L‟approche de Venuti adopte la même conception de la stratégie de traduction, c'est-à-dire


l‟exotisation, puisque Venuti lui-même est dans la ligne de Schleiermacher ; il est un peu celui
qui a introduit Schleiermacher aux Etats-Unis. Cependant, cette approche se distingue des autres

54
Cette conception bermanienne de l‟explicitation sous le terme de la clarification est confirmée par plusieurs
chercheurs comme Laviosa-Braithwaite (1998 : 289) qui considère les répétitions lexicales, l‟addition des
conjonctions, le remplissage des ellipses, comme des formes possibles de cette tendance de clarification
(explicitation) chez Berman. House interprète cette conception comme ceci : « clarification is inherent in translation
to the extent that every translation comprises some degree of explicitation and that it tends to be longer than its
original » (House 2004 : 191). De son côté, Jerzy Brzozowski (2008 : 775) considère « le passage (en principe
blâmable) de la polysémie à la monosémie et la traduction paraphrasante ou explicative » comme une forme
d‟explicitation au sens de Berman.
55
C‟est nous qui soulignons.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 56

approches philosophiques précédentes par le fait qu‟elle représente plutôt ce que l‟on appelle le
« cultural turn »56 . Il s‟agit d‟approches théoriques relativement récentes, à vocation politique et
anthropologique, qui se penchent sur les aspects culturels de l‟activité de traduction et tentent de
décrire les critères qui conditionnent l‟acceptation de la traduction ainsi que les interactions entre
culture et traduction à une époque précise. En effet, dans le contexte actuel de la mondialisation,
le contact linguistique et culturel est désormais inévitable et la traduction participe soit au conflit,
soit au rapprochement de ces petits mondes communiquants. La recherche traductologique sur la
communication interlinguistique et interculturelle continue d‟évoluer dans ce nouvel
environnement de plus en plus marqué par la rapidité, l‟automatisation, l‟explosion de la
demande de traduction, mais aussi et surtout par une sorte de mondialisation culturelle.

A l'instar des autres partisans de ces approches dites « culturelles » comme Lefevere et Bassnett
(1990, 1998), Snell-Hornby (1990), Venuti (1995) conçoit la traduction elle-même comme un
enjeu culturel, notamment pour les cultures en position de faiblesse. L‟accent est mis ici, non pas
seulement sur l‟importance de la préservation de la langue cible lors de l‟activité traduisante,
mais aussi et surtout sur la culture qui devient l‟objet même de la traduction et non simplement
un facteur à prendre en considération. La traduction joue un rôle crucial dans ce rapport
interculturel dans la mesure où elle représente parfois une sorte d‟appropriation des cultures
étrangères à des fins politiques, culturelles, etc. Cette appropriation passe généralement par une
violence faite à la langue et à la culture sources afin de les domestiquer.

En effet, selon Venuti (1995), le traducteur dispose de deux méthodes de traduction à l'égard du
texte étranger : la naturalisation (domestication) et l'exotisation (foreignizing). La première
méthode cherche la transparence et la lisibilité de la traduction en présentant aux lecteurs cibles
un texte fluide compatible avec la culture cible. L‟invisibilité postulée et revendiquée du
traducteur serait le garant de cette transparence de la traduction dans laquelle les aspérités
culturelles sont rabotées et les traits exotiques gommés. Mais pour Venuti, cette naturalisation ou
plutôt neutralisation des spécificités linguistiques et culturelles du texte source, systématiquement
pratiquée selon lui aux Etats-Unis, implique une violence faite aux valeurs culturelles de la
langue source. Face à cette situation, Venuti privilégie l‟autre méthode, à savoir l‟exotisation
consistant à reproduire les aspects culturels du texte source dans le texte cible (Venuti 1995 : 2-
21). Le retour, voire le recours, à cette stratégie de l‟exotisation, n‟est pas motivé par les mêmes
anciennes considérations linguistiques et éthiques, mais vise plutôt à contrebalancer l‟hégémonie
de la culture anglo-saxonne ou des autres cultures dominantes. Aussi, Venuti plaide-t-il pour une

56
Ce terme figure dans l‟intitulé de l‟article «Introduction : Proust's Thousand and One Nights : The 'Cultural Turn'
in Translation Studies», par lequel s‟ouvre l‟ouvrage « Translation History and Culture » (1990) de Lefevere et
Bassnett (1990). Il désigne cette conception culturelle de la traduction qui élargit le champ de recherche, dans le
contexte de la mondialisation et du développement des TIC (Technologies de l‟Information et de la Communication),
au-delà de la situation de communication immédiate et de la recherche d‟équivalence, pour englober les normes
sociales, les identités nationales, les rapports de pouvoirs, etc.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 57

plus grande visibilité du traducteur à travers cette stratégie pour permettre à la culture source,
quelle que soit sa position géostratégique, de s‟exprimer dans d‟autres langues et cultures.

Bien que l‟exotisation s‟oppose par définition à l'explicitation, le principe de la visibilité du


traducteur que défend Venuti est favorable à l'étude de l‟explicitation dans la mesure où le
traducteur, qui opte pour l‟explicitation, laisse de toute évidence des traces qui trahissent son
existence et le rendent visible. Il s‟exprime, telle une voix off, à travers les ajouts insérés entre
parenthèses ou guillemets au sein du texte ou carrément par la fameuse note du traducteur. Dans
notre corpus du MD qui met en jeu la culture française versus la culture arabe, la stratégie la plus
apte à laisser transparaître la culture source, en l‟occurrence la culture française, est plutôt
l‟explicitation et non l‟exotisation. Avec celle-ci, le traducteur et la culture source seront, certes,
visibles, mais c‟est le lecteur qui serait dérouté, avec celle-là, le traducteur et le monde de la
culture source seront visibles, et le sens sera, de surcroît, intelligible. En rendant la traduction
visible et lisible, sans être exotisante ni ethnocentrique, l‟explicitation, ainsi perçue, contribue au
contact entre les langues et cultures dans le respect des différences de part et d‟autre et non au
conflit ni à l'hégémonie. Traduire le MD du français vers l‟arabe, en adoptant l‟explicitation
comme stratégie de traduction, profite à la langue/culture arabe, et inversement, traduire des
textes littéraires ou religieux de l‟arabe vers le français, par le biais de cette même stratégie,
profitera à langue/culture française. Dans les deux cas, les deux cultures communiquent et
s‟interpénètrent.

3.6. Vers un dépassement des dichotomies : le décentrement de Meschonnic

Dans Pour la Poétique II (1973), Meschonnic, philosophe français et traducteur de la Bible,


propose la notion du décentrement qu‟il définit comme suit :

« Le décentrement est un rapport textuel entre deux textes dans deux langues-cultures jusque
dans la structure linguistique de la langue, cette structure linguistique étant valeur dans le système
du texte. L‟annexion est l‟effacement de ce rapport, l‟illusion du naturel, le comme-si, comme si
un texte en langue de départ était écrit en langue d‟arrivée, abstraction faite des différences de
culture, d‟époque, de structure linguistique. Un texte est à distance : on la montre, ou on la cache.
Ni emporter, ni exporter » (Meschonnic 1973 : 308).

Cette conception basée sur le décentrement accorde au traducteur un statut comparable à celui de
l‟écrivain en considérant la traduction comme un projet de réécriture. En effet, pour Meschonnic,
la traduction ne peut se résumer à une conception basée sur le dualisme du sens et de la forme, à
la nécessité de choisir entre le transfert du texte de départ dans la littérature d'arrivée ou
inversement, le transfert du lecteur d'arrivée dans le texte de départ.

Ce concept opératoire du décentrement participe à réduire l‟opposition entre partisans de la lettre,


attachés au texte de départ, et défenseurs du sens, soucieux de l'efficacité de la transmission du
message. Bien que Meschonnic affiche, dans sa pratique de la traduction biblique, une tendance
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 58

littéraliste, ses réflexions philosophiques sur le concept de réécriture de la traduction et de


décentrement permettent de dépasser le débat fermé entre sourciers et ciblistes 57, selon
l'expression introduite par J.-R. Ladmiral (1994 :15). Ce dernier, nous propose d‟ailleurs dans
Traduire : théorèmes pour la traduction (1979), le concept langue-culture58, considérant la
langue et la culture comme une entité en harmonie avec elle-même. Ce concept permet également
de dépasser la vision aporétique entre la langue d‟un côté et la culture de l‟autre, ce qui va
d‟ailleurs favoriser le développement d‟autres approches communicationnelles et culturelles
basées sur la corrélation entre langue et culture et non sur leur séparation. Peut-on dès lors
concevoir l‟explicitation en traduction comme un moyen de réaliser un projet de réécriture
(Meschonnic) qui respecte la relation fusionnelle entre langue et culture (Ladmiral) ? En
conservant la référence culturelle du texte d‟origine et en l‟accompagnant d‟une brève
explicitation qui en évoque le trait de signification pertinent, ne réalisons-nous pas ce
décentrement, ce projet d‟écriture, tout en respectant la langue du texte d‟origine et la culture du
texte d‟arrivée, l‟auteur comme le lecteur ?

4. L‟explicitation du point de vue des approches


communicationnelles
Développées dans les années 70, les approches communicationnelles succèdent aux approches
sociolinguistiques et rompent généralement avec la conception linguistique de la traduction. Elles
envisagent la traduction comme un acte spécifique de communication interlinguistique et
interculturelle. L‟étude de la traduction s‟inscrit dans le cadre de l‟analyse du discours ou du
texte dans son intégralité, en tenant surtout compte du contexte communicatif et de
l‟environnement cognitif entourant l‟acte de communication. Cette conception s‟exprime
principalement à travers deux grands modèles théoriques : le modèle interprétatif, appelé
communément la théorie interprétative de la traduction (TIT)59 et le modèle inférentiel représenté
par ce que l‟on appelle la théorie de la Pertinence.

Nous allons commencer par l‟analyse la place de l‟explicitation dans le modèle interprétatif. En
fait, cette stratégie n‟a pas fait, en tant que telle, l‟objet d‟études ou de publications particulières,
mais elle est présente en arrière-plan dans toute la réflexion sur le rapport implicite/explicite situé
au cœur de ce modèle. En outre, les principes instaurés par la TIT constituent la pierre angulaire
de notre conception globale de la thèse présentée dans le chapitre III, d‟où l‟attention particulière

57
Ladmiral définit les termes sourciers et ciblistes comme suit : « Ceux que j‟appelle les « sourciers » s‟attachent au
signifiant de la langue, et ils privilégient la langue-source ; alors que ceux que j‟appelle les « ciblistes » mettent
l‟accent non pas sur le signifiant, ni même sur le signifié mais sur le sens, non pas de la langue mais de la parole ou
du discours, qu‟il s‟agira de traduire en mettant en œuvre les moyens propres à la langue cible » (Ladmiral 1994 : 15)
58
Meschonnic parle aussi de langue-culture ou de culture-langue. Robert Galisson (1991 : 109-151) propose
également ce terme dans le cadre de ce qui appelle les CCP « mots à charge culturelle partagée ».
59
Nous allons employer les termes TIT et modèle interprétatif de façon interchangeable.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 59

que nous allons attacher à ses concepts opératoires. Une fois cette présentation faite, nous allons
passer à l‟étude du modèle inférentiel afin d‟approfondir davantage notre compréhension de
l‟explicitation et d‟assoir notre conception globale sur des fondements théoriques solides.

4.1. La TIT : une question de « bon sens » !

Cette théorie est centrée sur l‟interprétation du sens et vise à cerner le processus de
compréhension et de réexpression du vouloir dire d‟une production orale ou écrite. Elle se situe
en dehors du débat texte source / texte cible et se base plutôt sur l‟opposition entre l‟implicite et
l‟explicite, au niveau des mots et des phrases mais surtout au niveau des textes et des discours
pour expliquer l‟émergence et le transfert du sens dans cette situation de communication
spécifique, qu‟est la traduction.

Cette approche interprétative est fondée à la fin des années 60 par une praticienne de
l‟interprétation de conférence, Seleskovitch, qui s‟est appuyée sur son expérience professionnelle
pour expliquer les mécanismes de l‟acte de traduire. À partir de son analyse de la pratique réussie
de la traduction, elle soutenait que la compréhension du message ne résultait pas d‟une patiente
construction du sens par sélection des significations linguistiques pertinentes à partir de la chaîne
sonore entendue puis par correction de ces premières inférences par la prise en compte des
éléments extra-linguistiques, mais bien d‟un traitement simultané de la chaîne sonore par toutes
les connaissances pertinentes (linguistiques et extra-linguistiques), ce qui permet, par exemple,
des phénomènes d‟anticipation cognitive. Dans un deuxième temps, Lederer et Israël se sont
employés à démontrer que cette conception ne s‟appliquait pas seulement à la compréhension du
discours oral, mais aussi à celle du texte écrit.

Cette approche innovante a permis aux traducteurs professionnels de s‟émanciper des carcans de
la vision linguistique pure et dure de la traduction, sans pour autant dénigrer l‟importance de
l‟analyse de la langue et du texte source. En effet, nous pouvons dire, de façon schématique, que
la TIT distingue entre le niveau de la langue, c'est-à-dire les significations des mots et la valeur
sémantique des phrases hors contexte, et le niveau du discours qui est porteur du vouloir dire de
l‟auteur/locuteur et que le lecteur/auditeur comprend grâce à l‟action conjuguée et simultanée de
toutes ses connaissances linguistiques et extra-linguistiques. La TIT nous présente ainsi sa
conception du fonctionnement du langage humain, à l'oral comme à l'écrit, pour analyser ensuite
le processus de compréhension du sens et proposer enfin la manière dont ce sens compris pourrait
être réexprimé dans toute sa plénitude, aux lecteurs cibles, dans leur langue. Et c‟est dans toutes
ces étapes que le concept de l‟explicitation puise son importance.

4.1.1. Le principe de la synecdoque : la partie pour le tout

En étudiant le fonctionnement du langage, Seleskovitch réalise qu‟au niveau linguistique, « les


langues n'explicitent qu'une partie des concepts qu'elles désignent » (Seleskovitch 1984 : 181). La
langue ne désigne jamais la totalité de l‟image mentale d‟un référent mais dévoile seulement un
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 60

trait saillant ou un aspect pertinent susceptible d‟évoquer chez le lecteur ou l‟auditeur l‟ensemble
de la représentation mentale du référent. En outre, le trait saillant retenu pour désigner un même
référent diffère d‟une langue à l'autre, et donc « ces explicites ne se recouvrent pas » (Ibid. : 184).
Seleskovitch a appelé ce phénomène « le principe du key hole ». En effet, suivant ce principe, le
français, en utilisant le mot « trou de serrure », trouve pertinent et met en relief le fait que le trou
se trouve dans la serrure, alors que l‟anglais, pour désigner ce même objet, insistera sur la finalité
du trou, qui est de pouvoir y introduire une clé et l‟appellera key hole, un trou pour une clé. Les
deux désignations sont différentes, mais le référent est le même.

Lederer a ensuite repris et développé ce principe en l‟appelant le « principe de la synecdoque ».


En analysant ce même exemple, Lederer avance que le français a utilisé un seul aspect du référent
pour désigner tout le référent, autrement dit, la partie pour désigner le tout, ce qui correspond à la
définition de la synecdoque60. Ainsi, chaque langue choisit une synecdoque différente pour
désigner le même référent, en établissant une relation d‟identité entre une partie et un tout. Selon
l‟approche de Lederer, la synecdoque renvoie à la partie explicite, alors que la partie implicite
sera toute l‟image mentale évoquée et activée par cette synecdoque. Cette partie explicite
exprimée formellement est le pendant de l‟implicite. L‟un appelle l‟autre. Cette figure témoigne
du fonctionnement du langage humain qui « opère par désignation, et non par dénomination »
(Lederer 1981 : 357). En traduction, vue sous une perspective communicationnelle, la notion de
synecdoque permettra de faire toucher du doigt à tous les niveaux les subtiles variations du
rapport implicite/explicite dans l‟expression d‟un même vouloir dire dans deux langues cultures
différentes.

En effet, ce phénomène existe bel et bien à tous les niveaux. Au niveau des mots, Lederer (1976
[2001] :28) explique que : « le mot dans le discours se réfère à une chose sans jamais la décrire
intégralement : il est incomplet dans chaque langue et différent d‟une langue à l‟autre mais,
incomplet et différent, il transmet dans la parole la même notion et la même chose ». Chaque
langue trouve donc un moyen qui lui est propre pour désigner le même référent d‟une façon
courte, pertinente, et compréhensible pour les gens qui parlent cette langue. Ce choix dépend en
grande partie du génie de chaque langue61.

Au niveau des énoncés, Lederer (Ibid. : 46-47) soutient que la synecdoque « éclaire d‟une
lumière plus vive une caractéristique générale du discours : tout énoncé, par l‟implicite
conceptuel auquel il renvoie, est plus large que sa formulation ne l‟est en langue ». L‟explicite au

60
Dans la rhétorique classique, la synecdoque est une figure de style qui consiste à prendre le plus pour le moins, la
partie pour le tout (une voile pour un bateau), le singulier pour le pluriel (défaire l‟ennemi, pour les ennemis), la
matière pour l‟objet (boire un verre), l‟espèce pour le genre (le pain pour la nourriture) et vice versa.
61
Le génie de la langue est un automatisme langagier plutôt conventionnel que personnel, car il est lié au « dépôt
sédimentaire des innombrables usages de la parole » Seleskovitch (2001 [1974] :103). Il arrive parfois que ce soit le
traducteur qui décide de ce choix afin de s‟adapter au savoir présumé chez le lecteur. Nous y reviendrons.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 61

niveau des énoncés concerne souvent des collocations, des expressions figées, des idiomatismes,
etc. (Lederer 1984 : 59).

Au niveau du discours, « la pensée choisit pour s‟exprimer des formes souvent complexes, jamais
totalement explicites ; elle implique autant qu‟elle explicite » Lederer (1994 : 35). Les textes ne
désignent, eux non plus, qu‟une partie seulement des idées qu'ils expriment : « Les auteurs eux
aussi n'explicitent qu'une partie de leur vouloir dire ; les discours et les textes comportent une
grande partie d'implicite qui correspond au savoir partagé entre interlocuteurs […]. Le même sens
ne s'exprime pas dans un même rapport explicite/implicite dans différentes langues (Lederer 1994
: 181). En somme, l‟expression du sens dans un discours ou dans un texte fonctionne de la
manière suivante : « Tout texte est un compromis entre un explicite suffisamment court pour ne
pas lasser par l‟énoncé de choses sues et un implicite suffisamment évident pour ne pas laisser le
lecteur dans l‟ignorance du sens désigné par l‟explicite» (Lederer 1994 : 58).

Ce mode de désignation que ce soit au niveau des mots, des énoncés ou des idées différent non
seulement d‟une langue à l'autre, mais aussi d‟un texte à l'autre, et surtout d‟un auteur à l'autre, ce
qui nécessite un traitement attentif et particulier de la part des traducteurs des différentes rapports
explicite/implicite en question. Ceci dit, bien que confronté à deux langues qui disent de façon
différente la même chose, ou à deux auteurs qui expriment la même idée, mais autrement, le
traducteur est capable d‟extraire le sens du texte produit, seul dénominateur commun, et de le
réexprimer dans sa langue maternelle, avec des synecdoques également différentes, mais
susceptibles de déclencher les associations d‟idées qui amènent le lecteur à l'appréhension du
même vouloir dire initial.

4.1.2. Les compléments cognitifs : entre bagage et contexte cognitifs

La partie explicite, linguistique n‟est donc que la partie visible de l‟iceberg. L‟autre partie
invisible, extralinguistique, est l‟implicite, c'est-à-dire le non-dit, qui provient de la prise en
compte d‟autres informations extralinguistiques issues des connaissances cognitives du lecteur,
des indices contextuels du texte et de la situation de communication. Ces structures cognitives
extralinguistiques sont désignées généralement sous le concept de « compléments cognitifs ».
Selon Seleskovitch, ce concept désigne tous les éléments de connaissance grâce auxquels pourra
se produire l‟alchimie du sens à partir des données linguistiques (Seleskovitch 1975 : 49-50).
Parmi ces compléments cognitifs, Seleskovitch distingue le « bagage cognitif » considéré comme
étant le « savoir général » du sujet (Seleskovitch 1984 : 119), et le « contexte cognitif » qui est
« constitué par le souvenir des éléments de sens précédemment acquis au fils du discours » (Ibid.:
227) ».

Lederer (1994) précise davantage ce concept qui revêt une importance capitale pour la
compréhension des mécanismes d‟émergence du sens dans le discours. D‟après elle, le bagage
cognitif se compose de l‟ensemble des «connaissances linguistiques et extralinguistiques
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 62

emmagasinées à plus ou moins long terme dans la mémoire62 » (Lederer 1994 : 37). Ceci inclut le
savoir notionnel et émotionnel qu‟un individu acquiert à travers son vécu personnel (savoir
empirique), le langage (ce qu‟il apprend par la lecture, l‟enseignement, les conversations, la
télévision, etc.), sa propre réflexion (les imaginations, le résultat de réflexions, le fruit de
lectures), des faits d‟expérience, des émotions, des événements ayant marqué la culture générale,
etc. (Lederer 1994 : 211). Autrement dit, ce bagage cognitif comprend tout ce dont dispose le
lecteur avant même de lire le texte et qui va lui permettre de l‟interpréter.

Néanmoins le seul bagage cognitif, bien que primordial, n‟est pas suffisant pour l‟appréhension
du sens global du texte. Vient alors se joindre à ce savoir préexistant, un autre savoir fourni par le
« contexte cognitif », qui se constitue à la lecture du texte et va croissant au fur et à mesure que le
discours avance. Il est de courte durée, mais « il reste en mémoire suffisamment pour permettre
d‟assimiler le discours ou le texte dans sa continuité » (Ibid. : 37). Plus précisément, le contexte
cognitif comporte les informations recueillies du « contexte verbal » et celles provenant des
« indices contextuels » parsemés dans le texte en entier. La première source est formée par les
mots et les phrases entourant le mot ou la phrase en question, car, en effet « dans la
communication, le sens se dégage de l‟enchaînement des mots et des phrases, chacun et chacune
ajoutant son apport aux autres mais bénéficiant aussi du leur » (Lederer 1984 : 19). La deuxième
source concerne tout ce qui a été dit avant et après l‟élément ou l‟énoncé en question, qui peut
contribuer à l'émergence du sens voulu. En effet, le texte s‟explique, s‟interprète lui-même. L‟on
doit donc tenir compte des « informations cumulatives fournies par l‟auteur, lesquelles précèdent
l‟énoncé problématique ou lui succèdent » (Rydning 2001 : 22). Le sens global devient donc le
« produit de la synthèse des significations linguistiques et de la connaissance du monde et de la
situation de communication » (Lederer 1994 : 215). Il est de nature non verbale correspondant à
un état de conscience, équivalent au vouloir dire initial de l‟auteur. C‟est ce sens là que le
traducteur cherche à réexprimer dans le texte traduit, par le biais de plusieurs techniques de
traduction, dont l‟explicitation.

4.1.3. Entre l‟intention de dire et le dire : le vouloir dire

Selon la TIT, le sens à traduire n‟est pas autre chose que l‟actualisation du vouloir dire de
l‟auteur dans le texte. Ce sens est « objectif » dans la mesure où il peut être compris par la
majorité des lecteurs natifs. Il ne se réduit pas à la somme des significations pertinentes des
mots ; du reste, ces significations pertinentes n‟ont elles-mêmes pu être dégagées que grâce à
l‟interaction de certaines connaissances extralinguistiques, supposées connues chez le lecteur et
par conséquent tues, en vertu du principe de la synecdoque. Ce sens « objectif » se distingue
également du sens « subjectif » qui relève de l'exégèse, de l'herméneutique ou de l‟intention de
dire. Objectivement saisissable à travers les significations linguistiques pertinentes associées aux
compléments cognitifs appropriées, ce « vouloir dire », objet de la traduction selon l‟approche

62
Il se présente sous forme déverbalisée, une sorte de contenu mnésique, de « souvenirs cognitifs », préalablement
acquis et emmagasiné dans la mémoire du lecteur.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 63

interprétative, se distingue donc d‟une part, de « l‟intention de dire », subjective et hypothétique,


et d‟autre part, du «dit», objet « fétiche » de la traduction pour les approches linguistiques et
philosophiques, c'est-à-dire les mots et les expressions du texte.

Pour la TIT, le dire est certes, « le vecteur de la communication, mais pour que celle-ci aboutisse,
il faut que ce qui est dit soit interprété de façon à faire émerger le vouloir-dire » (Durieux 1998 :
21). En effet, dans la visée communicative de l‟auteur, le vouloir dire de celui-ci ne se confond
pas avec la signification des mots, car : « l‟interprète qui se concentre sur l‟appréhension des
idées, comme le fait tout auditeur normal, ne s‟intéresse pas à ce que veulent dire les mots mais à
ce que veut dire la personne qui parle » (Seleskovitch 1986 : 109). Ce qui compte, c‟est ce que
l‟auteur veut que ses lecteurs/auditeurs comprennent.

4.1.3.1. Les unités de sens : les pièces du puzzle !

Si ce vouloir dire émerge spontanément dans l‟esprit de l‟auditeur ou de l‟interprète de


conférence professionnel à l‟écoute de chaque énoncé, pour les textes écrits, le même mécanisme
se produit : la saisie du sens global par le lecteur natif ou le traducteur professionnel se constitue
peu à peu à partir des « unités de sens » qui « ne se recouvrent ni avec les unités de discours que
découperait une analyse syntaxique, ni avec des équivalences préétablies définissant un lien fixe
avec la formulation en langue originale (Lederer 1976 [2001] : 32). Ce concept d‟« unité de
sens » désigne, selon Lederer, une « unité minimum de compréhension, en-deçà de laquelle il n‟y
a pas encore de sens, mais seulement des mots avec chacun leurs signification propre, et au-delà
de laquelle commence la communication » Lederer (Ibid. : 41).

Avant de communiquer le vouloir dire de l‟auteur, ces unités se communiquent entre elles,
s‟interprètent, se complètent, d‟où la nécessité des les considérer comme un tout. Elles agissent
comme des pièces de puzzle, où chacune apporte un détail supplémentaire jusqu'à former le
portrait voulu. Le nombre de ces pièces peut (doit) être différent d‟une langue à l'autre, d‟un
traducteur à l'autre, mais l‟image reconstituée doit être la même. Ces unités de sens sont
également observables aux réactions qu‟elles déclenchent, autrement dit, l‟effet63 qu‟elles
génèrent sur le lecteur du texte. Communiqué par le texte, prévu par l‟auteur et perçu par le
lecteur natif, cet effet est intrinsèquement lié au vouloir dire de du texte. Il peut être émotif,
esthétique ou cognitif. En fait, la TIT définit la traduction comme « devant produire le même
effet cognitif et émotif sur ses lecteurs que le texte original sur les siens » (Lederer 1987 : 12).
C‟est sur ces unités de sens qu‟intervient le traducteur par l‟explicitation, tout en considérant les
apports des autres unités de sens antérieures et ultérieures. Nous y reviendrons.

63
Nida est l‟un des premiers à évoquer le concept de l‟effet dans le cadre de l‟équivalence dynamique : « the people
must “feel as well as understand what is said” » (Nida 1969:25). Cette idée est largement admise dans la plupart des
recherches traductologiques comme le confirme Newmark (1981 : 10) « it is widely agreed that producing the same
effect on the readers of his or her translation as was produced on the readers of the source text to the highest extent
possible should be the main aim of the translator ». Cette notion de l‟effet s‟exprime parfois sous d‟autres étiquettes
linguistiques comme l‟équivalence pragmatique ou fonctionnelle (House (1997), Koller [1979] 1989 : 102).
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 64

4.1.3.2. La traduction par équivalence de sens et d‟effet

Selon la TIT, la compréhension interprétative du sens s‟accompagne d‟un oubli partiel ou total
des mots du discours « la déverbalisation », mais le vouloir dire subsiste dans un état préverbal
dans l‟esprit du traducteur. Dans une opération de traduction, tout change : les langues avec leurs
propres synecdoques, les lecteurs avec leurs bagages cognitifs, les cultures avec leurs propres
réseaux référentiels, la situation de traduction avec ses nouveaux acteurs et facteurs, etc. Seul
demeure inchangé, de façon intangible, mais parfaitement perceptible, le vouloir dire initial. La
tâche du traducteur consiste alors à restituer ce sens « déverbalisé », en choisissant librement et
spontanément le juste rapport entre l‟implicite et l‟explicite qui va convenir à la langue-culture
d‟arrivée.

Ainsi seulement le texte traduit pourra être considéré comme équivalent sur le plan notionnel,
émotionnel et esthétique au texte de départ. Cette réexpression du sens s‟effectue grâce à la
création des « équivalences de sens » ou équivalences discursives pour chaque « unité de sens »
du texte considérée dans son intégralité et non sous l‟angle des léxèmes qui la composent,
rompant ainsi avec la conception linguistique qui procède par « correspondances » linguistiques.
Lederer différencie ces deux stratégies en ces termes : « les premières s‟établissent entre des
textes, les secondes entre des éléments linguistiques, mots, syntagmes, figements ou formes
syntaxiques » (Lederer 1994 : 51). La correspondance se rapporte donc à la langue en tant que
système, au texte en tant que séquence linéaire d‟unités linguistiques et à la traduction en tant
qu‟opération de transcodage au cours de laquelle le traducteur remplace les unités du texte de
départ par des unités équivalentes dans la langue d‟arrivée. Une correspondance existe avant la
traduction. Elle est consignée dans les dictionnaires bilingues ou considérée comme l‟équivalent
sémantique ou fonctionnel d‟un élément donné.

En revanche, l‟équivalence interprétative, selon la TIT, a trait au discours, et non à la langue, au


texte dans sa globalité, et à la traduction et non au transcodage. Elle est le produit d‟une
interprétation du vouloir dire du texte. Elle relève de l‟ordre du déductible, de l‟interprétatif, du
discursif et privilégie la créativité. Çtant un produit de la traduction, l‟équivalence n‟existe que
par la traduction, et non avant elle.

Cette conception de l‟équivalence interprétative, appelée aussi discursive, implique deux


conséquences : d‟abord, il n‟est plus question de rechercher des correspondances de langue, mais
des équivalences de discours ; il peut y avoir une correspondance au niveau du dire, mais aucune
adéquation au niveau du vouloir-dire, d‟où la méfiance vis-à-vis de l‟emploi quasi systématique
de certaines correspondances préétablies64. Ensuite, il est dès lors légitime de concevoir des

64
Il n‟en demeure pas moins que le modèle interprétatif, basé sur la pratique réelle et réussie de la traduction, admet
qu‟il existe certains cas où la traduction par correspondances est possible. Il s‟agit seulement des cas où le traducteur
n‟a pas besoin de modifier le rapport explicite/implicite du sens dans le texte d‟arrivée, du fait de l‟existence de
formes d‟expressions identiques entre les deux langues ou de la disponibilité des mêmes compléments cognitifs
auprès de deux lectorats du texte de départ et d‟arrivée. Ces identités de désignations synecdoquiennes et de
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 65

ajouts dans le texte traduit afin de recréer une chaîne discursive permettant l‟interprétation d‟un
sens identique.

4.1.3.3. L‟équivalence est une création discursive ad hoc

L‟adéquation de ces équivalences dans le texte traduit repose sur deux fondements : la
reconsidération du nouveau rapport explicite/implicite et la prise en compte des connaissances
cognitives présumées chez le lecteur.

S‟agissant du premier fondement, le traducteur devrait créer, lors de la réexpression du sens, une
équivalence de sens basée sur un nouveau rapport explicite/implicite. Cette stratégie ne se réalise
pas par la traduction de la synecdoque linguistique ou discursive elle-même, mais par la création
d‟une autre synecdoque équivalente. Traduire en se contentant de transposer les traits saillants
que choisit la langue de départ pour désigner une notion risque non seulement de nuire à
l‟intelligibilité de la traduction, mais plus grave encore, de fausser le sens. Lederer (2004 :
127) déclare à ce propos : « Le principe de la synecdoque explique pourquoi il est illusoire de
vouloir traduire la langue : au niveau des mots comme au niveau du discours, il n'est pas possible
de traduire uniquement l'explicite, la synecdoque, car dans l'autre langue, le tout sera désigné par
une synecdoque différente. […] On a donc d'une langue à l'autre un seul référent mais deux
explicites différents pour le désigner ».

Quant au deuxième fondement, ces équivalences sont formulées de façon ad hoc en fonction des
connaissances cognitives présumées du destinataire. En effet, par l‟équivalence, le traducteur
s‟adapte aux connaissances du lecteur cible en lui apportant les compléments cognitifs
nécessaires à la compréhension du sens, tout en tenant compte de la globalité du texte traduit et
de son contexte cognitif comme nous l‟avons déjà expliqué.

Selon cette conception de la traduction, le traducteur occupe une place privilégiée qui lui permet
de prendre les décisions nécessaires lors de la reformulation. Il ne se laisse pas enfermer dans une
simple opération de transcodage par correspondances, mais au contraire, il jouit d‟une assez
grande liberté quant aux choix des équivalences qu‟il juge les mieux adaptées à chaque situation
et à chaque « unité de sens ». Le corollaire de cette liberté est la fidélité au sens appréhendé qui
est, rappelons-le, identique au vouloir dire de l‟auteur. L‟équivalence de sens est atteinte dès lors
que toutes les idées contenues dans un texte sont transmises, de la manière la plus appropriée, en
fonction du message à transmettre. Le traducteur fait jouer ses connaissances encyclopédiques,
ses compétences linguistiques et son savoir-faire professionnel pour aboutir au meilleur résultat,
de façon originale, créative et surtout rigoureuse.

situations communicationnelles sont l‟exception ; la règle reste néanmoins l‟existence de différences aux deux
niveaux linguistiques et situationnels, d‟où le besoin de création d‟équivalences adéquates et adaptatives.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 66

4.1.4. L‟explicitation selon le modèle interprétatif

De tout ce qui précède, il ressort clairement que la question de l‟explicitation est au cœur de la
réflexion théorique de la TIT par l‟intérêt qu‟elle porte au rapport explicite/implicite et par sa
conception de la traduction à travers la stratégie de l‟équivalence discursive. C‟est ainsi que
Lederer (1994 :126) déclare que : « Le principe de l‟explicitation est fondamental en traduction ».

Comme stratégie de traduction, l‟explicitation trouve son application dans ce nouveau


rééquilibrage du rapport explicite/implicite, qui consiste à gonfler parfois les synecdoques, c'est-
à-dire les parties explicites dans le texte traduit afin d‟assurer la bonne transmission du sens
global d‟une façon aussi fidèle que possible. La tâche du traducteur, qui procède à l'explicitation,
consiste alors à trouver le bon dosage susceptible de véhiculer le sens dans toute sa plénitude,
même au prix de l‟augmentation de la partie explicite : « le traducteur veille à ce que le rapport
explicite-implicite permette au nouveau lecteur de ne rien perdre du sens. Dans le cas où les
implicites du texte original ont peu de chances d‟être saisis par le nouveau lecteur, le traducteur
procède à «l‟explicitation» » (Lederer 1994 : 126). Cette augmentation de la partie explicite, dû à
la conversion de certaines informations suggérées dans la partie implicite, dépend de l‟évaluation
préalable des connaissances cognitives supposées des lecteurs.

Cette conception répond parfaitement à la question de la légitimité des écarts explicitants. En


effet, cet impératif de rééquilibrage de la partie explicite, en l‟augmentant ou en la rendant plus
aisément intelligible, justifie les additions de compléments cognitifs nécessaires pour
l‟appréhension du vouloir dire global de tout le texte. L‟adaptation aux normes et habitudes
langagières des lecteurs cibles rend tout aussi légitime l‟utilisation de synecdoques linguistiques
et discursives plus longues ou différentes.

En outre, concevoir l‟explicitation, dans le cadre général de la stratégie de l‟équivalence, permet


d‟expliquer raisonnablement la variation des explicitations d‟un texte à l'autre. L‟explicitation
participe, elle-aussi, d‟une création discursive qui n‟a d‟existence qu‟en cas d‟absence de
correspondances préétablies capables de transmettre le sens dans toute sa plénitude et pertinence.
Par cette stratégie, le traducteur procède à une analyse discursive de l‟ensemble des unités de
sens, et décide ensuite lesquelles de ces unités méritent d‟être explicitées et lesquelles peuvent
être laissées à la capacité déductive du lecteur. Pour illustrer l‟ensemble de ces considérations
théoriques, nous allons citer deux exemples d‟explicitations puisés dans un article de Lederer
2004.

Analysant les problèmes de la transmission du culturel à partir d‟extraits du premier chapitre du


roman La fille du capitaine (1836), traduit du russe en français par Raoul Labry, en 1947 et
réédité plusieurs fois, Lederer (2004) présente ces deux exemples sur la traduction des mots
culturels : « diadka » et « niedorosl ». Comme il n‟existe pas de vocables français qui
correspondent exactement à ce à quoi renvoient ces deux mots russes, le traducteur explicite le
premier terme par une périphrase insérée définissant son sens dans ce roman et ajoute ensuite le
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 67

terme d‟origine entre parenthèses : "A partir de cinq ans, je fus remis aux mains du piqueur
Savélitch, promu, pour sa tempérance, à la dignité de serviteur attaché à ma personne (diadka)".
(Lederer 2004 : 124). De même, il explicite le terme « niedorosl » par une longue périphrase de
sept mots : Je vivais comme tout jeune noble campagnard, avant l'âge de servir…".(Ibid.: 124).
Lederer commente cette explicitation en disant qu‟elle « fournit au lecteur, de la façon la plus
simple et la plus lisible, le renseignement utile. Il ne traduit pas la langue, il transmet l'aspect
culturel grâce à une équivalence de texte » (Lederer 2004 : 125).

Afin de mieux cerner les différents apports de cette approche et les mettre en parallèle avec ceux
des autres approches déjà examinées, nous allons à présent appliquer ses concepts opératoires à
notre exemple tiré du corpus du MD.

4.1.4.1. Application de ce modèle sur l‟exemple nº 1

Voyons d‟abord comment F. Lordon, l‟auteur de l‟article, a dosé l‟implicite de son texte par
rapport à son évaluation des connaissances cognitives partagées chez les lecteurs français du MD.
Nous verrons ensuite comment le traducteur du MD a tenté de rééquilibrer le rapport
implicite/explicite, par l‟explicitation, à l'attention des lecteurs arabes, afin de leur transmettre le
vouloir dire global de ces énoncés, y compris l‟effet ressenti par le lecteur natif.

L‟auteur semble partir du fait que ses lecteurs natifs ont déjà intégré dans leur bagage cognitif les
connaissances nécessaires à l‟identification de toutes les références culturelles et les noms
propres cités dans l‟énoncé. Ainsi, il n‟a donné aucune information supplémentaire sur la nature
de l‟organisation « Attac », ni sur l‟orientation politique des quotidiens « Libération » et
« l‟Humanité », ni sur la fonction de « Laurent Joffrin » et de « Bertrand Delanoë », ni sur la
vieille bande dessinée « Bécassine », ni sur les contes « la Belle au bois dormant » et « Blanche-
Neige », ni même sur certaines scènes spécifiques de ces contes, telle que l‟épisode de la
« pomme » qu‟a tendue la sorcière à Blanche-Neige, ni celle de la reconnaissance par Blanche-
Neige des sept nains par le rapprochement qu‟elle opère entre leurs noms inscrits sur les lits et
leurs mimiques et caractères. F. Lordon a ainsi pu exprimer ses idées avec une concision
saisissante, produisant un texte allusif et ironique dans lequel l‟implicite est au moins aussi
important que l‟explicite. En outre, l‟auteur ne table pas seulement sur le bagage cognitif de ses
lecteurs, mais aussi sur les compléments cognitifs issus du contexte cognitif. Ainsi, dans notre
exemple, l‟auteur n‟a pas donné d‟indication sur l‟identité de Favilla, car il l‟avait présenté dans
l‟énoncé précédent comme étant l‟éditorialiste masqué des Echos.

Dans son allusion au titre du nouvel éditorial supposé de Favilla, l‟auteur semble parier sur les
connaissances issues du bagage cognitif du lecteur et celles issues du contexte cognitif. Pour les
premières, il a dû supposer que les lecteurs ont déjà entendu parler d‟Olivier Besancenot,
puisqu‟il a été candidat au nom de la LCR aux présidentielles en 2002 et 2007, et qu‟ils ont
éventuellement entendu parler de sa fameuse phrase « il faut que ça pète » relayée peu de temps
auparavant par la radio RMC et par certaines chaines d‟informations. Pour les secondes, l‟auteur
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 68

a déjà fourni des indices contextuels en citant le passage de Favilla où il parlait des
ressemblances entre l‟ancienne propagande communiste contre le capitalisme financier et le
matraquage médiatique actuel en faveur du libéralisme. Le lecteur attentif ne manquera pas de
percevoir l‟ironie du choix de ce titre évocateur, voire provocateur, qui consiste à dire que
Favilla, l‟éditorialiste du journal économique libéral finira par adopter la position des
communistes et appeler à la lutte contre ce fléau mondial qui ronge l‟économie du pays : le
libéralisme. Un autre indice contextuel important est fourni par la mention des « habituels
fâcheux d‟Attac » qui critiquent souvent les effets délétères de la mondialisation, comme les
éditorialistes communistes de « l‟Humanité ». Toutes ces informations linguistiques et
extralinguistiques sont censées fusionner dans l‟esprit du lecteur, faire émerger le sens voulu et
produire l‟effet escompté.

Du côté du traducteur, le changement de langue-culture et de lecteurs l‟oblige tout naturellement


à prendre une autre posture, celle du médiateur culturel. Il cherche à rétablir l‟équilibre
explicite/implicite rompu par ce transfert interlinguistique et interculturel, afin d‟assurer le bon
déroulement du processus interprétatif du lecteur arabe qui risquerait sinon d‟interrompre sa
lecture. Les ajouts introduits dans le texte arabe s‟expliquent donc par ce souci de rétablissement
d‟un nouveau rapport ou l‟explicite prime sur l‟implicite, notamment au début de l‟article,
contrairement au rapport initial. A y regarder de près, le traducteur semble partir de l‟hypothèse
que les lecteurs arabes du MD novembre 2008 connaissent les deux contes des frères Grimm par
le biais des dessins animés de Walt Disney, dont il existe plusieurs versions arabes. Il s‟est
contenté de rappeler que « la Belle au bois dormant » est un « conte », laissant le lecteur déduire
la portée sémantique de l‟emploi de cette référence en particulier dans ce contexte.

Cependant, nous ne comprenons pas pourquoi il a remplacé le nom de « Blanche-Neige » par « la


Belle au bois dormant » ? S‟agit-il d‟une simple confusion qui aurait pu être corrigée par le
réviseur ou l‟éditeur ? Est-ce un choix prémédité qui pourrait s‟expliquer par le fait que, selon
son estimation subjective, « Blanche-Neige » n‟est pas très connu dans le monde arabophone, du
moins pas autant que l‟autre conte ? Et à cause de ce changement, la touche d‟ironie dans
« reconnaître ses nains » risque de ne pas être ressentie par le lecteur arabe.

En ce qui concerne la traduction de « mauvaise pomme » par « pomme empoisonnée », le


traducteur tend une perche au lecteur, en lui fournissant un début d‟explicitation, espérant ainsi
qu‟il saura décrypter l‟allusion à l'histoire de la sorcière. Pour les lecteurs qui ne connaissent pas
Blanche-Neige, il subsiste un risque de mauvaise interprétation en pensant à la « pomme » qui a
causé l‟expulsion d‟Adam et Ève du Paradis, cette histoire étant connue dans le monde
arabophone.
Quant à la référence à Bécassine, le traducteur semble partir du principe que cette vieille bande
dessinée n‟est sûrement pas connue des lecteurs arabes, parfois même pas des jeunes lecteurs
français, et qu‟il serait plus utile d‟interpréter directement le sens pertinent de l‟expression « la
gauche Bécassine » par « gauche niaise », sans qu‟il soit nécessaire de conserver cette référence
ou d‟ajouter une longue note la définissant. Mais ce choix l‟a amené à supprimer du même coup
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 69

la note de l‟auteur précisant que cette gauche Bécassine fait l‟objet d‟un livre éponyme publié par
Joffrin. Cette omission engendre une perte sémantique que le traducteur aurait pu récupérer en
indiquant en note que Joffrin avait publié un livre sur cette partie de la gauche.

Quant à l‟allusion dans la phrase « il faut que ça pète », nous pensons que le traducteur, basé au
Liban et donc pas assez bien informé de l‟actualité en France, n‟a pas su en déchiffrer le sens
implicite. Et pour cause, le traducteur ne peut pas compter, comme l‟a fait l‟auteur, ni sur le
bagage cognitif du lecteur arabe, qui n‟a sans doute pas entendu parler de Besancenot, ni sur les
indices contextuels dont le sens ne s‟actualisent pas facilement. La seule explication plausible est
que le traducteur lui-même n‟a pas compris l‟allusion. Ceci dit, le lecteur arabe saisit quand
même l‟idée générale qui consiste à dire que Favilla va encore sortir une déclaration
diamétralement opposée à ce qu‟il soutenait avant. Enfin, la traduction de l‟expression « les
bienfaits du marché » par « les vertus de l‟ouverture au marché » peut être considérée comme une
désignation synecdoquienne que le traducteur a jugé plus explicite et donc plus apte à transmettre
l‟idée ainsi exprimée en français.
Au regard des deux textes, nous pouvons dire que le traducteur a tenté de créer des équivalences
de sens et d‟effet, au niveau de certaines unités de sens, mais que le vouloir dire global de
l‟auteur dans ces deux énoncés n‟est pas encore assez clair. En relisant le texte traduit dès le
début, en nous mettant dans la peau d‟un lecteur profane, nous nous sommes rendu compte que la
traduction exigeait beaucoup d‟efforts interprétatifs pour accéder au sens pertinent et ressentir le
même effet voulu. Ceci tient au fait que les informations ajoutées ne sont pas, à notre avis,
toujours pertinentes et suffisantes. Elles restent limitées à la fonction référentielle des éléments
culturels cités, en déléguant la tâche de déduction du sens pertinent au lecteur.

Le traducteur s‟éloigne peu à peu de la littéralité du texte de départ en s‟approchant petit à petit
du vouloir dire, mais sans atteindre la plénitude du sens. Quant à l‟intention de dire de l‟auteur, le
traducteur s‟est gardé, par choix ou par manque de compréhension, de verser dans l‟exégèse. Une
telle éventualité se serait produite si le traducteur avait choisi de traduire la « gauche Bécassine »
par une note disant que cela fait allusion à Ségolène Royale par exemple, ou à un autre éléphant
socialiste dont la position est défavorable au libéralisme financier. Bien que les concepts élaborés
par la TIT soient extrêmement intéressants pour mieux cerner le phénomène de l‟explicitation, ce
modèle n‟a pas assez théorisé sur les aspects pratiques de l‟étape de la réexpression. Un manque
que nous allons tenter de suppléer en poursuivant notre enquête sur les autres approches de
traduction. Mais avant cela, analysons quelques études se réclamant du modèle interprétatif pour
voir comment les autres chercheurs considèrent l‟explicitation.

4.1.5. L‟explicitation telle que conçue dans certaines études inscrites dans ce cadre de la TIT

Nous présentons brièvement trois études qui abordent la problématique de l‟explicitation dans le
cadre d‟analyses effectuées sur d‟autres questions de traduction, à savoir la conception de
méthode de traduction, l‟analyse du rôle de la note du traducteur et la typologie des techniques de
traduction.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 70

4.1.5.1. L‟explicitation comme procédé de renforcement selon la méthode de Delisle

L‟explicitation est traitée dans le cadre d‟une méthode de traduction, proposée par Delisle (1980)
et fondée sur l‟analyse du discours. Il s‟agit d‟une approche textuelle65 de la traduction qui
s‟inscrit dans le cadre de la théorie interprétative de la traduction. Il opère la même distinction
entre la correspondance et l‟équivalence et apporte plus de détails sur son application en
traduction. Celle-ci se fait moyennant plusieurs procédés qui peuvent être classés, en fonction de
leurs résultats, en deux catégories : le renforcement et l‟économie. La première consiste à utiliser
plus de mots dans le texte cible pour exprimer l‟idée du texte source. Elle comprend trois
procédés : la dilution, l‟explicitation et la périphrase. La deuxième suit le cheminement inverse et
comprend trois procédés opposés : la concentration, l‟implicitation et la concision. Il ressort
clairement que l‟explicitation est une technique de traduction qui procède de la réalisation de la
stratégie générale de l‟équivalence.

Dans Terminologie de la traduction (1999), Delisle et al., définissent l‟explicitation, comme étant
le « résultat d‟un étoffement qui consiste à introduire dans le texte d‟arrivée, pour plus de clarté
ou en raison de contraintes imposées par la langue d‟arrivée, des précisions sémantiques non
formulées dans le texte de départ, mais qui se dégagent du contexte cognitif ou de la situation
décrite » (Delisle et al. 1999 : 37).

Il avance les exemples suivants pour illustrer cette conception de l‟explicitation :

1- « Kean returned to London, leaving a trail of furious managers and mixed reviews
behind” traduit par « Kean rentra à Londres et laissa derrière lui de nombreux directeurs
de théâtre mécontents et de critiques partagés » ;
2- « Gender gap » rendu par « l‟écart entre le vote féminin et le vote masculin » ;
3- « Best before » traduit par « à consommer de préférence avant le » ;
4- « Confiscation révolutionnaire » traduit par « seized during the French Revolution »
(Delisle 1999 :138) ;
5- Le 4 juin 1958, le général de Gaulle se rend à Alger. Il y prononcera ce fameux « Je vous
ai compris », si mal compris à l‟époque. La traduction en anglais: « On June 4, 1958,
General Charles de Gaulle arrived in Algiers to announce that he would ensure that
Algeria remained a French colony (when in fact he knew he wouldn‟t) » (Ibid. : 139).
D‟après la définition de Delisle, ces explicitations sont justifiées, soit par un implicite déductible
du contexte (exemple 1), soit par une contrainte linguistique comme le manque de
correspondance linguistique (exemple 2), soit un souci de clarification d‟une information qui
risque d‟échapper au lecteur (exemple 4 et 5). En revanche, l‟explicitation dans l‟exemple 3 ne
nous semble pas aussi bien justifiée. En effet, cet exemple prête à confusion car cette traduction
peut être perçue, selon l‟approche interprétative, comme un équivalent fonctionnel préétabli par

65
Pour lui, toute traduction doit être précédée d‟une analyse textuelle, au moins au niveau typologique, pour assurer
la validité de la compréhension- et donc de l‟interprétation- qui s‟en suit. Cette analyse devrait porter sur le sens du
texte, le contexte, le type du texte, la finalité et l‟idéologie du texte à traduire. Les résultats de cette analyse nous
détermineront la méthode de traduction adaptée (Delisle 1980 :22).
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 71

l‟usage linguistique dans la langue cible. Le traducteur n‟a pas ajouté expressément des
précisions sémantiques pour clarifier le sens, mais il a simplement utilisé une correspondance
linguistique préassignée. Le propre d‟une équivalence discursive est d‟être ad hoc et inédite. Ce
qui n‟est pas le cas ici. Remarquons également que l‟augmentation de la partie explicite, au sein
du texte, peut aller jusqu'à l‟introduction de plusieurs mots (exemple 2) ou d‟une longue incise
(exemple 5). Le volume importe peu dès lors que le nouveau rapport explicite/implicite permet au
lecteur d‟induire aisément et surement le sens voulu. Néanmoins, ces exemples sont
décontextualisés. Dans une approche textuelle et interprétative comme la sienne, ces mêmes
éléments seront explicités différemment, en plus ou en moins, selon le besoin contextuel de
chaque texte.

4.1.5.2. L‟explicitation et la note du traducteur selon Henry

Henry analyse, sous la perspective de la TIT, un corpus de traductions de textes littéraires, où elle
s‟intéresse particulièrement au traitement de l‟implicite et des référents linguistiques chargés de
connotations culturelles. Il ressort de son analyse que la technique de la note du traducteur est
fréquemment utilisée par les traducteurs pour résoudre les problèmes posés par certains implicites
et certaines spécificités linguistiques dites intraduisibles, telles que les jeux de mots. Elle conçoit
cette technique dans le cadre de la stratégie de l‟explicitation : « Il me semble que la notion
traductionnelle au cœur de la problématique de l‟intraduisible et de la N.d.T. (note du traducteur)
est celle de l‟implicite et, surtout, de l‟explicitation » (Henry 2000 : 65)66.

En s‟appuyant sur le concept rapport explicite/implicite élaboré par la TIT et le concept du


Lecteur Modèle d‟Eco (1985), Henry (Ibid. : 66) considère l‟explicitation comme un processus
par lequel on cherche à remplir les espaces de non-dit ou de déjà dit qui ne sont pas explicitement
exprimés dans le texte, à s‟adapter au savoir de l‟interlocuteur et à franchir un écueil de type
lexiculturel. Ce dernier appartient, comme le définit Antoine (1998), « à l'implicite, non-dit, qui
est au-delà des mots, des lexies. Il représente une valeur qui s‟ajoute aux mots que le traducteur
doit traduire » (Ibid. : 65). En explicitant ce lexiculturel, le traducteur cherche à apporter des
informations dosées et choisies en fonction des connaissances du destinataire de la traduction et
du contexte cognitif qui se construit à la lecture de l‟œuvre. Cette étude inclut clairement la note
du traducteur dans la stratégie de l‟explicitation. De plus, elle plaide en faveur de la prise en
charge par l‟explicitation des connotations véhiculées par les mots. Nous y reviendrons dans les
chapitres IV et V, consacrés respectivement à l'analyse des motivations et des techniques
d‟explicitations dans le MD.

4.1.5.3. L‟explicitation comme procédé d‟amplification selon Molina et Hurtado

Dans le cadre d‟une recherche entamée par Molina (1998), sous la direction de Hurtado, sur les
éléments culturels dans les traductions en arabe de cent ans de solitude de Garcia Marquez, les

66
C‟est nous qui ajoutons les parenthèses.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 72

deux auteurs établissent une longue liste de dix-huit techniques de traduction qu‟elles appliquent
à l‟analyse du corpus. Cette typologie comprend les techniques67 suivantes : l‟adaptation,
l‟amplification, l‟emprunt, le calque, la compensation, la description, la création discursive,
l‟équivalent standardisé, la généralisation, l‟amplification linguistique, la condensation
linguistique, la traduction littérale, la modulation, la particularisation, la réduction, la substitution
(linguistique, paralinguistique), la transposition et la variation (Molina et Hurtado 2002 : 509-
511).

Cette typologie se base sur les classifications antérieures proposées par Vinay et Darbelnet
(1958), Nida (1964), Vazquez Ayora (1977), (Margot 1979), Newmark (1988), Delisle (1993).
Elle se veut une synthèse globale de ces classifications. Contre toute attente, le terme de
l‟explicitation ne figure pas dans cette longue liste. Néanmoins, plusieurs techniques exposées
relèvent, à notre avis, de la stratégie d‟explicitation. Il s‟agit notamment des techniques de
l‟amplification, de la compensation, de la description, de la particularisation et de l‟équivalent
discursif. Cela témoigne d‟un certain flou conceptuel et terminologique dont pâtit cette notion,
pourtant centrale dans la TIT.

C‟est la technique de l‟amplification qui nous semble le plus relever de la stratégie


d‟explicitation. En effet, cette technique consiste, selon Hurtado (2002 : 510), à introduire des
précisions n‟ayant pas été formulées dans le texte original : informations, paraphrases
explicatives, notes du traducteur, etc. Elle donne l‟exemple de la traduction du « Ramadan » par
« the Muslim month of fasting to the noun Ramadan ».

Définie comme une technique consistant à remplacer un terme ou une expression par la
description de sa forme et/ou fonction, la technique de la « description » de Hurtado correspond,
à notre avis, à celle de « l'équivalent descriptif » de Newmark, aux « amplifications lexicales » de
Nida et à la description basée sur les universaux culturels chez Mounin ; lesquels se recoupent
tous avec l‟explicitation. La traduction du terme italien « panettone » par « the traditional Italian
cake eaten on New Year‟s Eve », illustre, d‟après les auteurs, cette technique. Présentée ainsi,
elle nous semble bien relever de la stratégie d‟explicitation.

La technique de la « particularisation », à l'opposé de la « généralisation », consiste à utiliser un


terme plus précis ou concret, comme la traduction du terne anglais « window » par « guichet » en
français. Bien qu‟elle n‟implique pas d‟augmentation de la partie explicite, cette technique peut
être porteuse d‟explicitation, parce qu‟elle apporte une précision de sens, de façon très économe.
C‟est le cas par exemple de la traduction de « mauvaise pomme » par « pomme empoisonnée »
dans l‟exemple nº 1. En effet, dans ce contexte, ce choix spécifique du terme arabe déclenche

67
Elles entendent par techniques de traduction, des procédés dynamiques et fonctionnels que les traducteurs
appliquent au niveau des textes traduits. Elles s‟inscrivent dans le cadre de stratégies générales de traduction qui
agissent plutôt au niveau du processus afin d‟indiquer au traducteur la méthode à suivre pour résoudre des problèmes
de traduction. Nous souscrivons à cette distinction, d‟où l‟insistance sur le choix du terme stratégie en parlant de
l‟explicitation en général et sur les techniques d‟explicitation en évoquant les différents procédés employés par les
traducteurs comme la note du traducteur ou la périphrase.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 73

chez le lecteur toute une série d‟associations d‟idées, devant, normalement, aboutir à l‟émergence
du sens voulu. Dans un autre contexte, ce syntagme peut être traduit littéralement ou par une
équivalence interprétative libre comme « la pomme pourrie » s‟il s‟agissait simplement de
désigner le fait que cette pomme n‟est pas propre à la consommation dans cet état. C‟est le
contexte qui permet de se prononcer sur l‟adéquation de tel ou tel choix traductif. Nous y
reviendrons.

4.2. L‟explicitation du point de vue du modèle inférentiel : le couple


intention/inférence

S‟inscrivant dans le cadre de la conception communicationnelle de la traduction, les approches


inférentielles s‟inspirent de différentes disciplines comme la linguistique du texte, la
pragmatique, la logique, la sociologie, les théories de la communication, etc. Pour conduire leurs
recherches, elles se basent souvent sur l‟analyse de discours. Leurs réflexions théoriques sont
axées principalement sur l‟analyse psycholinguistique des mécanismes de production et
l'inférence68du sens dans une situation de communication. Leurs concepts opératoires sont ensuite
appliqués à la traduction, celle-ci étant perçue comme une situation de communication
spécifique. Parmi ces concepts, nous nous intéressons particulièrement au principe de la
coopération interprétative, aux maximes conversationnelles et au principe de la pertinence.

A la base des approches inférentielles, écrit Jacques Moeschler (1996 : 29-30), se trouvent trois
idées fondamentales :

1- Le sens communiqué d‟un énoncé est généralement implicité ;


2- La récupération du sens communiqué se fait via un calcul inférentiel ;

68
Kerbrat-Orecchioni (1986 : 24) appelle inférence « toute proposition implicite que l‟on peut extraire d‟un énoncé,
et déduire de son contenu littéral en combinant des informations de statut variable (interne ou externe) ». Ces
inférences correspondent aux implicatures de Grice qui impliquent que le lecteur tente par des opérations déductives
de combler les zones d‟ombres ou les blancs du texte, à l'aide des indices contextuels fournis par le texte. Ce
processus de raisonnement inductif repose sur l‟aptitude à savoir remplir les silences du texte, à mettre en relation
des informations et à les hiérarchiser pour mieux saisir le vouloir dire de l‟auteur. Denhière et Baudet (1992 : 81-85)
proposent deux catégories d‟inférence : celles de liaison et celles d‟enrichissement. Les premières consistent à
« articuler entre elles les propositions construites à partir de l‟information directement apportée par le texte. Elles
assurent la cohérence de la représentation mentale construite à partir du texte en comblant les trous subsistant entre
des énoncés explicites ». Ces inférences de liaison agissent dans le cadre des explicitations textuelles, au sens de
Blum-Kulka, visant à renforcer la cohérence du texte en apportant quelques ajouts dissipant une éventuelle
ambiguïté. Les deuxièmes relèvent de « l‟intégration de l‟information fournie dans un cadre de connaissance qui
permet, soit de spécifier des aspects non explicités dans le texte, soit de relier le texte dans son ensemble à des
connaissances non explicitées». Elles peuvent donc porter sur divers éléments du texte source nécessitant quelques
explicitations par l‟ajout ou la spécification. Quel que soit le type d‟inférence sollicitée, le traducteur devrait assurer
à son lecteur les conditions optimales pour le bon déroulement du processus de l‟inférence du sens. L‟échec de
l‟inférence implique un déséquilibre du rapport explicite/implicite, ce qui se solde à son tour par des problèmes de
perte ou d‟ambiguïté de sens.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 74

3- Le calcul inférentiel est déclenché par des règles pragmatiques (principe de coopération et
maximes conversationnelles Ŕ de quantité, de qualité, de pertinence et de manière […] et
principe de pertinence […])
Selon ce modèle, « le processus mis en œuvre par les interlocuteurs en situation de
communication n‟est plus le codage/décodage, mais l‟intention/inférence. D‟où l‟importance des
éléments cognitifs (en sus des signaux codés) dans la communication verbale » (Bastin 1993 :
474). La compréhension de cette conception devrait nous permettre de savoir comment déduire
ce sens implicité grâce au calcul inférentiel, et puis surtout comment le réexprimer de façon
optimale dans le texte traduit. Nous allons voir en quoi, et dans quelles conditions, l‟explicitation
pourrait être un moyen d‟optimiser l‟inférence du sens par le destinataire de la traduction.

4.2.1. Le principe de la coopération interprétative : le lecteur-interprète

Pour Grice (1975), le but central de la communication humaine est de reconnaître l'intention
communicative de l'interlocuteur, c'est-à-dire le vouloir dire du locuteur, car, selon lui, ce qui est
dit avec les mots (what is said), ne correspond pas tout à fait au vouloir dire (what is meant). Ce
qui importe, c‟est le sens que vont acquérir ces mots grâce à leur mise en contexte. Pour cerner
les mécanismes de ce processus, il pose l‟hypothèse qu‟il y aurait à l'œuvre dans chaque acte de
communication un principe d'économie dans le langage, visant à ne dire que ce qui est pertinent.
Les comportements du locuteur dans la communication sont donc censés être coopératifs, afin
d‟aboutir à des énoncés pertinents que le destinataire peut comprendre aisément. Cette
coopération de la part du locuteur est sous-tendue par une conduite rationnelle, caractérisée par le
respect ou la violation ostensible de règles appelées « maximes conversationnelles » (Grice
1975 : 45-46) que sont la quantité, la qualité, la pertinence et la manière.

4.2.2. Les quatre maximes conversationnelles de Grice

Pour être coopératif, le locuteur doit utiliser ou exploiter l‟une ou l‟ensemble de ces maximes : La
maxime de la quantité impose que la contribution du locuteur contienne autant d‟informations
qu‟il est nécessaire dans la situation, mais pas plus : « Make your contribution as informative as
is required (for the current purposes of the exchange) […] Do not make your contribution more
informative than is required» Grice (1975 : 45). La maxime de la qualité exige la sincérité du
locuteur, qui ne doit pas mentir et qui doit avoir de bonnes raisons d‟affirmer ce qu‟il affirme
(Ibid. : 45). La maxime de la pertinence impose que l‟on parle à propos : «Be relevant» (Ibid. :
46). La maxime de la manière postule que l‟on s‟exprime clairement, c‟est-à-dire brièvement,
sans obscurité, sans ambiguïté et de manière ordonnée (Ibid. : 46).

Il faudrait comprendre que ces maximes ne constituent pas des règles pour produire de bons
énoncés, mais plutôt des règles qui sont régulièrement et ostensiblement violées, dans la réalité,
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 75

pour produire ce que Grice appelle des « implicatures conversationnelles »69. Celles-ci se réfèrent
à ce qui est suggéré ou exprimé par un locuteur, de façon implicite, et qu‟il faut comprendre via
un processus d‟inférence basée sur la connaissance du contexte et de l‟environnement cognitif.

En effet, si l‟énoncé d‟un texte respecte ces maximes, c'est-à-dire s‟il contient suffisamment
d‟informations pertinentes formulées de façon ordonnée et sans ambiguïté, si le locuteur peut
déduire et comprendre facilement, il est jugé conforme aux conventions communicatives d‟un
côté et aux attentes du destinataire de l‟autre côté. Le processus de l‟interprétation de
l‟information se déroule correctement et l‟énoncé devient intelligible. Nul besoin donc
d‟explicitation. En revanche, si l‟énoncé ne respecte pas l‟une des maximes citées, ce qui arrive
souvent, en vertu du principe de l‟économie du langage, ou de celui de la synecdoque pour
reprendre le terme de la TIT, il n‟est pas jugé erroné ou sans signification, loin s‟en faut. Mais le
processus d‟interprétation de sa signification en contexte rencontrera quelques problèmes et il
faudrait dès lors procéder à « l'inférence » pour déchiffrer cette « implicature », comme l‟appelle
aussi Carston (1988, 2002).

En situation de communication normale, les participants engagés dans un échange monolingue


sont censés appliquer les deux principes à la fois : celui de l‟économie du langage par le locuteur
et celui de la coopération interprétative par l‟interlocuteur. En situation de traduction,
l‟implicature conversationnelle suscite souvent une intervention de la part du traducteur pour
faciliter au lecteur le calcul inférentiel de ce qui a été tu, et qu‟il n‟est pas en mesure de déduire
tout seul. Cela mène, dans la pratique de la traduction, à la mise en œuvre de la stratégie de
l‟explicitation, qui sert à fournir les éléments nécessaires pour faire tourner la machine
interprétative et assurer la coopération du lecteur.

4.2.3. Le principe de la pertinence : optimiser l‟inférence

S‟inscrivant dans la continuité de l‟approche inférentielle de Grice, le principe de la pertinence de


Sperber et Wilson (1989) constitue la toile de fond théorique de ce qu‟on appelle la « théorie de la
pertinence ». Ce principe consiste à dire que tout énoncé communique la présomption de sa
pertinence optimale et que la plus importante faculté mentale qui permet aux hommes de
communiquer est celle de pouvoir déduire le sens du message à partir des circonstances qui
entourent sa production. Cette faculté de déduction du sens est un trait spécifique à l'esprit
humain qui permet de maximiser la pertinence et par conséquent les effets cognitifs avec un
minimum de mots et d‟efforts (Sperber et Wilson 1986 : 260). L‟être humain fonctionne donc
comme un puissant dispositif de traitement de l'information.

Pour expliquer ce processus de tri et de sélection de l‟information pertinente, l‟approche


inférentielle de Sperber et Wilson (1986, 1989) attache une importance particulière au contexte
cognitif. En effet, selon cette approche, un locuteur va fournir à son interlocuteur un certain

69
Grice distingue en fait deux types d‟implicature : l'implicature conversationnelle qui dépend du contexte de la
conversation et l'implicature conventionnelle dépendant de l'énoncé lui-même.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 76

nombre d'indices qui, mis en parallèle avec le contexte, vont lui permettre d'inférer l'intention
communicative. Pour que le texte soit pertinent et que l‟inférence soit optimale, il faut tenir
compte de ce contexte. Celui-ci intègre des informations de sources diverses ; il ne se limite pas
aux aspects linguistiques et sémantiques de la communication, mais il se forme des connaissances
encyclopédiques stockées dans la mémoire à long terme, des interprétations des énoncés
précédents conservées dans la mémoire à moyen terme et enfin des informations perceptibles
dans l‟environnement physique où se produit la communication, qui sont stockées dans la
mémoire à court terme. Ainsi conçu, le contexte cognitif n‟est pas figé, mais il est construit et
reconstruit pour l‟interprétation de chaque énoncé70.

En appliquant ce principe à la traduction, traduire serait mettre en place une stratégie susceptible
de réduire l‟effort interprétatif et maximiser la pertinence. Comme tout acte d‟énonciation, une
traduction serait jugée non pertinente si elle demandait beaucoup d‟effort d‟interprétation
(processing effort) (Sperber 2005 : 64, Wilson 2009 : 394). Cela se produit souvent lorsqu‟il
s‟agit de traduire des passages difficiles ou des éléments linguistiques ou extralinguistiques
nécessitant l‟apport d‟informations contextuelles pour la saisie de leur sens. Si le traducteur laisse
ces éléments implicites, il applique le principe de l‟économie du langage, mais il contrevient au
principe de la pertinence et risque de perdre la coopération interprétative du lecteur, ce qui
pourrait se solder par l‟échec de la communication, en l‟occurrence la traduction. Dans une telle
situation, il est clair que la stratégie de traduction la plus adéquate pour permettre aux lecteurs de
saisir de façon optimale l‟implicature, tout en réduisant le coût interprétatif, est, de loin,
l‟explicitation.

A l'instar du principe de la pertinence, mais venant d‟un autre horizon théorique, la théorie du jeu
mise au point par le mathématicien John von Neumann, Jiri Lévy (1967) élabore un concept
opératoire important que nous avons jugé utile d‟annexer au modèle inférentiel. Il s‟agit de la
stratégie « minimax » qui pourrait nous permettre de rendre compte du phénomène de la variation
des explicitations constatées dans le MD 2001-2011.

4.2.4. La stratégie minimax de Lévy : maximum d‟effets, minimum d‟efforts

Lévy se base sur la théorie du jeu pour développer sa stratégie de traduction dite « minimax ».
L‟idée de base est de trouver la meilleure stratégie d‟action dans une situation donnée, afin
d‟optimiser les gains et minimiser les pertes. L‟idée de l‟optimisation développée dans cette
stratégie psycholinguistique s‟appuie sur les mêmes principes énoncés ci-dessus, dans le sens où
elle explique que les sujets parlants utilisent un minimum d‟effort pour communiquer le
maximum d‟informations. En traduction, les sujets traducteurs font également appel, selon Lévy,
à cette stratégie de façon intuitive en cherchant à appliquer de façon pragmatique la solution de
traduction qui réalise le maximum d‟effet avec le minimum d‟effort.

70
Les similitudes avec la conception interprétative de la TIT sont flagrantes, d‟où notre décision de les classer
ensemble dans le cadre de la conception communicationnelle de la traduction.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 77

En effet, Lévy conçoit la traduction comme un processus de prise de décision, dans lequel le
traducteur choisit parmi des « instructions », c'est-à-dire des choix sémantiques et syntaxiques
possibles afin d‟atteindre la solution optimale. Dans ce processus, chaque décision influe sur la
prise des décisions suivantes, créant ainsi une chaine de choix successifs et interdépendants.
L‟application de la stratégie minimax, dans le cadre de la prise de décisions par les traducteurs
face à des contraintes ou des normes de traduction, devrait permettre au traducteur de réaliser le
maximum d‟effet pour un minimum d‟effort (Lévy 1967 : 1171).

Au sujet de l‟explicitation, Lévy constate, dans ces recherches expérimentales, que le traducteur
« tends to explain the logical relations between ideas even where they are not expressed in the
original text, to explain away any breaks in thougt or changes in perspective, to”normalize” the
expression » (Lévy 1965 : 79). Cette tendance à l‟explicitation des relations logiques et à la
« normalisation » de l‟expression s‟explique, selon lui, par le fait que les traducteurs sont souvent
enclins à rendre le texte étranger intelligible aux lecteurs. Par ailleurs, certaines traductions
peuvent même afficher des cas de surexplicitation « over translation », ce que Lévy considère
comme un signe de médiocrité des traductions ainsi faites. Cet outil conceptuel nous permettra
d‟affiner notre compréhension des mécanismes de l‟explicitation. L‟on pourrait désormais y voir
un processus de prise de décision où chaque explicitation se présente comme une option parmi
d‟autres dans une liste de solutions possibles et, une fois retenue, elle détermine les autres choix
traductifs, y compris d‟autres explicitations.

Ceci constitue un pas en avant vers la compréhension de ce phénomène et partant l‟élaboration


d‟une conception globale et complète la concernant. Nous sommes, certes, assez loin de la
conception linguistique et de ses thèses sur l‟intraduisibilité, mais il nous reste encore un long
chemin à parcourir avant d‟atteindre notre objectif ultime. Voyons à présent comment cette
approche inférentielle a été appliquée à la question de l‟explicitation, à travers l‟analyse de deux
études menées sous cette perspective.

4.2.5. Quelques exemples d‟études inscrites dans le cadre du modèle inférentiel

Nous exposons ici la conception qu‟ont élaborée Delport (1989) et Tenchea (2003) de
l‟explicitation dans le cadre de leurs analyses de deux différents corpus de traduction.

 L‟explicitation comme figure contrainte de traduction selon Delport

Delport (1989) considère la traduction comme un acte de communication, et comme dans tout
acte de communication, « le contexte, plus généralement la situation - linguistique et
extralinguistique - apporte à l‟interlocuteur un certain nombre d‟informations et intervient
amplement dans l‟interprétation qu‟il fait du message qu‟il reçoit». (Delport 1989 : 45).
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 78

Sous cette perspective communicationnelle71, Delport considère le traducteur, d‟ailleurs


métaphoriquement qualifié d‟omniscient (Ibid. : 45), comme un deuxième lecteur qui interprète
et comprend le message et dont la tâche consiste ensuite à « redire » ce que le locuteur-auteur a
dit, pour que de nouveaux interlocuteurs du texte-cible, les lecteurs de la traduction, reçoivent à
leur tour le message de l‟auteur (Ibid. : 46). Pour y parvenir, le traducteur est libre de choisir la
« figure de traduction » qui lui paraît la plus appropriée pour redire ce message. Par figure de
traduction, Delport entend une technique de traduction que le traducteur choisit librement entre
plusieurs autres options. L‟explicitation est l‟une de ces figures de traduction visant à reformuler
le sens compris.

Dans un corpus de plusieurs romans traduits entre le français, l‟anglais et l‟espagnol, Delport
étudie les transformations textuelles résultant de l‟application de deux figures de traduction :
l‟explicitation et l‟amplification. Pour déceler ces écarts, elle s‟est basée sur deux critères :
d‟abord, les écarts ne doivent pas être obligatoires, dans le sens où ils ne sont pas motivés par des
contraintes linguistiques, mais seulement par un choix libre du traducteur, ce qui cadre avec sa
définition du concept de figure de traduction. Ensuite, elle adopte le concept d‟écart de Catford,
pour identifier ces transformations entre les textes sources et traduits. En effet, pour Delport, c‟est
la traduction littérale qui sert de point de référence pour détecter les variations et les ajouts, dans
le sens où ces derniers ne se seraient pas produits si le traducteur avait simplement réalisé une
traduction mot à mot72. Elle dégage de son analyse deux conclusions : d‟abord, la plupart des
écarts constatés sont des ajouts qu‟elle explique par le fait qu‟« aucune traduction n‟évite à
certains moments d‟ajouter, de dire plus que ne disait le texte-source » (Delport 1989 : 46) ;
ensuite, la majorité de ces ajouts relèvent de l‟explicitation et l‟amplification qui sont
fréquemment sollicitées par les traducteurs.

L‟explicitation est donc perçue comme un choix facultatif et comme un ajout que le traducteur
insère dans le texte sur la base de son interprétation du sens du message et de sa connaissance du
contexte. Cependant, le traducteur n‟introduit pas de son plein gré des informations sans que cet
ajout soit justifié, d‟où une distinction entre l‟explicitation et l‟amplification, qui génèrent toutes
les deux des ajouts en traduction.

 L‟explicitation versus l‟amplification


En cas d‟amplification, le traducteur « ne se contraint pas à puiser dans les éléments
potentiellement inclus dans la situation qu‟évoque le texte-source. Il ajoute, il développe, au gré
de ce que son imagination lui présente». Néanmoins, cette amplification n‟est pas complètement
inconditionnelle. Le traducteur est soumis, selon Delport, à une seule restriction : « la précision,

71
A cet égard, il importe de noter que, bien qu‟inscrite dans le cadre de l‟approche communicative, cette étude
d‟écarts reste trop attachée aux aspects linguistiques. Ainsi, les exemples d‟explicitations relevées représentent
souvent des cas où les traducteurs explicitent les déictiques, la relation logique reliant des faits évoqués dans deux
propositions, ou une relation grammaticale, par sa lexicalisation, etc.
72
Nous reviendrons sur cette idée pour développer notre conception générale de l‟explicitation, comme nous l‟avons
d‟ailleurs suggéré en début de ce chapitre.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 79

l‟explication apportées doivent être compatibles avec la situation évoquée par la phrase à
traduire» (Delport 1989 : 48).

Quant à l‟explicitation, l‟information ajoutée doit être implicite et déductible de la situation


évoquée, et non seulement compatible avec cette situation, comme c‟est le cas de l‟amplification.
Dans ses termes, Delport considère l‟explicitation comme « une figure libre quant à son
existence, mais contrainte quant à son contenu ». Autrement dit, le traducteur peut ne pas
expliciter, mais lorsqu‟il décide de le faire, il ne peut pas se permettre d‟ajouter quoi que ce soit
en dehors des informations qui sont implicites dans le texte source et parfaitement déductibles par
le lecteur natif.73

 L‟explicitation en tant que procédé générique selon Tenchea

Bien qu‟inscrite généralement sous une approche communicationnelle de la traduction, Tenchea


(2003) a conduit des recherches fouillées, à vocation purement linguistique, sur les procédés de
traduction, notamment ceux de l‟explicitation et de l‟implicitation, à partir d‟un corpus de
traduction entre le français et le roumain. Elle considère ces deux procédés comme deux types de
démarches traductives systémiques et complémentaires, qui se situent dans le domaine de
l‟équivalence indirecte. L‟explicitation et sa contrepartie l‟implicitation fonctionnent aussi bien
au niveau phrastique qu‟au niveau interphrastique et répondent à des contraintes textuelles ou
discursives. Il ressort de son analyse que l‟explicitation est un concept vaste qui regroupe d‟autres
procédés, et elle propose de redéfinir ce concept comme suit : « Un procédé qui consiste à
introduire dans le texte d‟arrivée des éléments dont le correspondant n‟est pas présent dans le
texte de départ : il s‟agit soit d‟une amplification au niveau formel (du signifiant), portant sur les
termes constitutifs des unités de travail, soit d‟un ajout de sèmes (niveau du signifié), réalisé par
une simple substitution des termes. Ces opérations ont pour résultat un enrichissement
informationnel du TA [texte d‟arrivée] par rapport au TD [texte de départ], permettant une
expression plus précise, plus claire, plus complète, donc plus explicite du sens des unités
linguistiques en jeu et /ou des relations entre celles-ci » (Tenchea 2003 : 110).

Elle affine son analyse de ce phénomène en distinguant trois catégories d‟opérations linguistiques
conduisant toutes à l'explicitation : l‟addition, l‟expansion et la substitution explicitante.

73
Cette distinction entre l‟explicitation et l‟amplification semble, de prime abord, coïncider avec celle opérée par
Margot entre la paraphrase légitime et illégitime, ou se rapprocher de la définition de l‟amplification fournie par
Molina et Hurtado (2002). Mais sa conception est nuancée. En fait, pour Delport, l‟amplification peut être un simple
ajout d‟information, comme elle peut consister à apporter des précisions sur un élément qui existe déjà dans le texte
en employant un hyponyme d‟une plus grande précision. Pour illustrer ce procédé, elle donne plusieurs exemples,
dont la traduction de « Coche » de l‟espagnol par « guimbarde » en français, et du terme anglais « wind » par
« brise », en français, etc. (ibid. : 52). Delport considère ces exemples forts courants en traduction, des
amplifications, dans le sens où le traducteur choisit de « rejeter ce qui serait la traduction « littérale » au profit d‟un
mot de plus grande compréhension sémantique» (Delport 1989 : 53). Ainsi conçu, ce procédé correspond plutôt à
l'altération chez Nida, ou la particularisation chez Molina et Hurtado (2002).
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 80

L‟addition entraîne « l‟enrichissement du contenu sémique des unités cibles par rapport aux
unités sources » et correspond souvent à l'explicitation des éléments implicites déductibles.
L‟expansion porte sur « des signes préexistants », c'est-à-dire l‟explicitation des éléments déjà
présents sur la surface linguistique. Elle implique souvent des modifications au niveau lexical et
syntaxique (recatégorisation, changement du point d‟incidence, changement du statut syntaxique
des termes, changement de la structure phrastique, etc.). La substitution explicitante porte sur les
signifiés. Elle peut prendre trois formes : l‟hyponymisation qui consiste à employer un terme
spécifique et plus précis à la place du terme d‟origine ; la référentialisation, c'est-à-dire
l‟explicitation du référent d‟un terme anaphorique à l‟intérieur d‟une phrase ou d‟une séquence
textuelle ; et enfin l‟utilisation de syntagme-définition, qui consiste à remplacer le signifié
d‟origine par une équivalence lexicale du type terme-définition.

Elle dresse une liste des termes pouvant être employés par les chercheurs pour désigner ces
opérations (linguistiques) d‟explicitation, à savoir : introduction, insertion, ajout /
développement, expansion, amplification, dilution, étoffement, allongement, explication et
paraphrase. Elle considère que le terme de la paraphrase est le plus proche du concept de
l‟explicitation : « il est d‟ailleurs possible, dans presque tous les cas, d‟utiliser en LD [langue de
départ] une paraphrase susceptible de mettre en lumière des éléments latents, virtuels, qui seront
explicités en LA [langue d‟arrivée] » (Ibid. : 110)74.

Les exemples d‟explicitation qu‟elle a relevés et analysés portent souvent sur des aspects
linguistiques tels que la cohésion syntaxique, l‟explicitation de relations logiques latentes, des
termes anaphoriques, l‟ajout de connecteurs, la lexicalisation d‟un aspect verbal ou modal,
l‟ellipse, etc. Bien que limitée à la structure linguistique et interphrastique, cette conception de
l‟explicitation revêt, pour notre étude, un intérêt particulier parce qu‟elle considère l‟explicitation
comme un processus général de traduction qui sous-tend plusieurs procédés traductifs
spécifiques. Le résultat de ce processus peut ensuite se manifester dans la traduction sous trois
modes principaux : l‟ajout d‟éléments informationnels ou la substitution par des termes plus
précis ou la substitution par des termes plus clairs. Une telle conception nous ouvre d‟autres
pistes de réflexion sur les différentes techniques par lesquelles les explicitations peuvent être
mises en œuvre.

4.3. Application de ce modèle sur l‟exemple nº 1

En appliquant le principe de coopération interprétative sur le texte de F. Lordon, nous nous


rendons compte rapidement que cet auteur avait prévu une bonne coopération interprétative de la
part de son lecteur francophone. Le modèle interprétatif expliquait ce même phénomène en ces
propres termes : le dosage du rapport implicite/explicite qui sous-tend toute expression langagière
et la prise en compte des compléments cognitifs qui sous-tend tout travail interprétatif. Le modèle
inférentiel nous explique, en ses termes, que l‟auteur a supposé que l‟expression linguistique de

74
Nous ajoutons les crochets.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 81

ces phrases était suffisamment pertinente pour le lecteur natif. Celui-ci est censé être capable de
saisir « what is meant », derrière les références littéraires et les allusions dans « reconnaitre ses
nains », « mauvaise pomme », « il faut que ça pète ». Ces implicites culturels et allusions rentrent
dans la catégorie des « implicatures conversationnelles », motivées par le principe d‟économie du
langage. Elles sont le résultat de la violation de la maxime de quantité, car l‟auteur n‟a pas donné
suffisamment de détails sur ces références. Cela n‟empêche que le lecteur natif parvienne à en
inférer le sens car il puise dans ses connaissances cognitives - la crise de l‟automne 2008, les
déclarations contradictoires des éditorialistes et des experts, les événements relatées dans
Blanche-Neige, le caractère niais de Bécassine, etc. - ce qu‟il faut pour suppléer les creux et
aboutir à la compréhension du vouloir dire de l‟auteur.

Malgré la concision des expressions de l‟auteur, celles-ci réalisent toutefois un acte d‟ostentation
qui rend manifeste son intention. En s‟exprimant de la sorte, F. Lordon a pu réaliser le maximum
d‟effet avec le minimum de mots. En coopérant de la sorte, le lecteur natif a réussi à traiter, de
façon optimale, les informations disponibles dans le texte et dans le contexte cognitif, en ne
choisissant que ce qui est pertinent pour la compréhension de ce que F. Lordon veut lui
communiquer. En lisant la phrase « il faut que ça pète », le lecteur natif n‟a pas pensé à Olivier
Besancenot, le jeune facteur, mais au candidat d‟extrême gauche qui dénonce toujours le
capitalisme financier. En lisant « la mauvaise pomme », il n‟a pas pensé à la méchante sorcière ni
au baiser d‟amour qui va réveiller Blanche-Neige, mais au fait que cette héroïne s‟est fait piéger,
par naïveté, par cette méchante reine déguisée en vieille dame gentille. Assimilé à un dispositif de
traitement d‟information, le lecteur natif fait des calculs inférentiels rapides de sorte à saisir le
sens pertinent de toutes ces comparaisons implicites. Le libéralisme déguisé sous ses airs
bénéfiques, les éditorialistes naïfs qui se sont fait piéger, les autres éditorialistes et experts
hypocrites que l‟on ne peut plus reconnaître, les fâcheux d‟Attac et les grincheux de l‟Humanité
qui avaient raison, et ainsi de suite.

Qu‟en est-il du traducteur arabe et de ses lecteurs potentiels ? En appliquant le principe de la


pertinence, le traducteur du MD se trouve face à deux choix : soit il s‟exprime de façon brève et
concise en brisant lui aussi la maxime de la quantité, en comptant sur la coopération active
interprétative des lecteurs arabes, soit il produit un acte d‟ostentation complète qui fournit les
éléments nécessaires pour réduire le coût interprétatif des lecteurs, en leur donnant le sens
pertinent directement. Dans certaines unités de sens, le traducteur du MD a respecté le principe
de la pertinence en donnant suffisamment d‟information sur les deux journaux et l‟organisation
altermondialiste Attac.

Dans d‟autres, il a violé la maxime de la « qualité » (sincérité), car il a traduit « Blanche-Neige »


par « la Belle au bois dormant », ce qui est une sérieuse confusion. Il a enfreint la maxime de la
manière, car il a donné des informations en fin de note d‟article alors que le lecteur avait
immédiatement besoin de ces compléments pour saisir le sens de l‟énoncé. D‟autant plus qu‟il a
omis de traduire une note importante dans le texte d‟origine. En procédant ainsi, le traducteur
oblige son lecteur à faire un aller-retour qui risque de couper le fil de ses idées. Il aurait pu
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 82

abréger le contenu de ces notes et l‟injecter directement dans le texte. Il a violé aussi la maxime
de la pertinence, car l‟information sur la candidature de Delanoë aux présidentielles, même si elle
est correcte, n‟est pas pertinente dans ce contexte. Il a aussi produit une implicature difficile à
déchiffrer par le lecteur en rendant la phrase « il faut que ca pète » et « reconnaitre ses nains »
sans aucun indice contextuel supplémentaire. En fin de compte, le traducteur a cherché par ces
ajouts à expliciter le sens de ces implicatures, mais le résultat reste mitigé. Tout le jeu réside
désormais dans les connaissances cognitives des lecteurs de ce MD et de leur degré d‟implication
dans la coopération interprétative. En lisant le texte dès le début, nous ne pouvons pas dire que le
traducteur a communiqué le sens de façon optimale à son lecteur arabe, c'est-à-dire en produisant
un maximum d‟effet avec un minimum de mots. Dans ce cas, nous préférons parler de
« tentatives » d‟explicitation.

5. L‟explicitation du point de vue des approches fonctionnelles


La conception fonctionnelle de la traduction s‟inscrit dans le prolongement de celle
communicationnelle, en ce sens que les deux courants considèrent la traduction comme un acte
de communication interculturelle. Développées en Allemagne pendant les années 70-80, les
approches fonctionnelles ont mis davantage l‟accent, non pas sur le déroulement de la
communication et l‟émergence du sens en discours comme dans les approches
communicationnelles, mais plutôt sur les fonctions du langage, de la communication, des textes
sources et cibles et de la traduction. Elles situent la traduction dans le contexte de la
sociolinguistique pragmatique et la conçoivent comme une action communicative impliquant une
action culturelle et par conséquent une transformation du texte. Une telle action s‟opère grâce à
une stratégie de traduction orientée vers le nouveau texte traduit et sa nouvelle fonction dans le
contexte d‟accueil.

Le skopos (la finalité) du texte traduit et celui de la traduction indiquent au traducteur la stratégie
à suivre pour rendre la traduction conforme à ces visées, arrêtées dès le départ par le donneur
d‟ordre. On est bien loin de l‟opération de transcodage linguistique observée dans les conceptions
linguistiques. La théorie de l‟action de Holz-Manttari (1984), l‟approche de Reiss (1977) sur les
typologies de textes, la théorie du Skopos de Vermeer (1978) et Nord (1991) relèvent de ces
approches fonctionnelles. Avant d‟analyser les concepts opératoires élaborés dans le cadre de ces
approches qui pourraient nous permettre d‟approfondir notre compréhension du phénomène de
l‟explicitation, nous tenons à commencer par la présentation de l‟approche de Halliday (1989).
Elle fait en quelque sorte office de passerelle entre les conceptions communicationnelles et
fonctionnelles et revêt un intérêt particulier pour notre problématique.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 83

5.1. L‟explicitation en tant qu‟expansion textuelle selon Halliday

Halliday (1989), un linguiste anglais, entreprend une réflexion sur l‟analyse du discours avec une
approche fonctionnelle du langage écrit de tous les jours. Il distingue trois fonctions 75 :
idéationnelle, interpersonnelle et textuelle (Halliday 1989 : 44). La fonction idéationnelle permet
à l'utilisateur d‟exprimer ses idées et ses sentiments, la fonction interpersonnelle permet
d‟exprimer sa position vis-à-vis des énoncés des autres interlocuteurs, la fonction textuelle
permet enfin d‟exploiter les deux premières en créant un texte pertinent et expressif. L‟intérêt
d‟une telle analyse pour les approches fonctionnelles de la traduction réside dans le fait qu‟elle
pourrait aider le traducteur à mettre au point une stratégie de traduction spécifique qui convienne
à chaque fonction76.

Dans le cadre de son analyse, Halliday aborde la question de l‟explicitation qu‟il définit comme
« a syntactic-textual procedure in which a secondary clause expands on a primary one with three
alternative procedures: elaborating, extending or enhancing the primary clause » (Halliday 1994 :
225). L‟explicitation est donc perçue comme un procédé d‟expansion textuelle qui, par
l‟enrichissement pragmatique et linguistique qu‟il introduit, augmente le niveau d‟explicitation
(l‟explicitness)77 des textes traduits. Cette expansion se réalise à l'aide des techniques de
l‟élaboration, de l‟extension et de l‟amélioration. Il compare cette expansion textuelle, résultant
de l‟explicitation, à celle d‟un immeuble : la technique de l‟élaboration, comparable aux travaux
portant sur les structures déjà existantes de l‟immeuble, se réalise en discours par la réexpression
avec d‟autres mots plus spécifiques ou plus informatifs, selon divers modes tels que : l‟exposition
(in other words), l‟exemplification (for example), la clarification (to be precise) ; la technique de
l‟extension, comparable à l'élargissement d‟un immeuble, se réalise par l‟addition comme l‟ajout
de connecteurs et de marqueurs cohésifs ou par la substitution ; enfin la technique de
l‟amélioration, comparable à celle de l‟embellissement de l‟environnement de l‟immeuble, se
concrétise par de petites modifications ou amplifications stylistiques porteuses de sens. En
d‟autres mots, Halliday décrit l‟élaboration par le terme « équivaut » (equals), l‟extension par le
mot « ajouté » (added to) et l‟amélioration par « multiplié par » (multiplied by). (Halliday 1994 :
219).

75
La première classification basée sur les fonctions du langage remonte à l'œuvre du psychologue allemand Karl
Bühler (1936) qui distingue entre trois fonctions : la représentation des objets et des phénomènes, l‟attitude du
producteur à l'égard de ces objets, l‟adresse de l‟auteur au récepteur du texte. Jakobson (1960) propose également
une classification comprenant six fonctions principales : expressive (émotive), référentielle (dénotative), appellative
(conative), poétique, phatique et métalinguistique.
76
Les travaux de Halliday sur l‟analyse de discours sous la perspective des fonctions du langage, ont inspiré de
nombreux traductologues et spécialistes de l‟analyse de discours comme Baker (1992) et Hatim & Mason (1990 ;
1997). Ils présentent d‟ailleurs un cadre théorique très sollicité dans certaines études empiriques linguistiques sur
l‟explicitation (House 2004, Becher 2011, etc.). Ce cadre conceptuel permet de décrire les divers écarts
d‟explicitation au niveau textuel et d‟en expliquer les motivations sur la base de l‟analyse des fonctions de langage.
77
Nous allons revenir sur ce terme en détail dans le chapitre II où il occupe une place primordiale dans la réflexion
sur l‟explicitation. Nous nous contentons de le traduire à présent par « niveau d‟explicitation ».
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 84

L‟explicitation peut donc soit substituer soit ajouter soit amplifier des éléments significatifs dans
le texte traduit en vue de réussir les trois métafonctions du langage décrites par l‟auteur. Sous
cette perspective, nous pouvons affirmer que les ajouts constatés dans l‟exemple nº 1 procèdent
tous de l‟explicitation, et plus précisément de la technique de l‟extension. Ils sont justifiés par la
fonction référentielle (dénotative) de ces éléments culturels. Néanmoins, la fonction connotative
est souvent laissée à la capacité interprétative des lecteurs arabes, puisqu‟il le traducteur
n‟élucide directement aucune illusion. Qu‟en est-il maintenant de la conception de l‟explicitation
dans les approches fonctionnelles à proprement parler ?

5.2. L‟explicitation comme une « action » ayant un but

Les approches fonctionnelles s‟inspirent de la théorie de l‟action de Holz-Manttari (1984),


stipulant que le sens de toute action dépend de sa finalité. Aussi, la traduction est-elle une action
traductionnelle (translatorial action) qui doit avoir un but. Ce dernier consiste à réussir la
communication interculturelle par la production d‟un texte capable de fonctionner dans la culture
cible. Cette action traductionnelle devient le concept central de cette théorie, et détermine surtout
la stratégie de traduction à adopter vis-à-vis du texte source.

Selon cette approche, la primauté est désormais accordée à la finalité de l‟action traductionnelle
et non au sens du texte source. Celui-ci cesse d‟être le point de référence du processus traductif ;
il n‟a plus de valeur en soi, à part celle de servir de trame pour la réalisation des fonctions de la
communication interculturelle, même au prix de changements radicaux par rapport au texte
source. La fin étant de servir l‟action traductionnelle et de satisfaire les besoins et attentes de la
« clientèle cible ». Cette conception institue une rupture avec le principe de l‟équivalence de sens
instauré par les approches communicationnelles, ou la réussite de la traduction se mesure à l'aune
de son équivalence de sens et d‟effet au vouloir dire du texte source. Par l‟intérêt qu‟elle porte au
lectorat cible, appelé souvent « clientèle », cette approche s‟oppose catégoriquement à la
conception philosophique de la traduction où l‟on réserve tous les soins à langue et au texte
source, indépendamment de la réaction du lectorat.

En revanche, selon cette approche, le traducteur acquiert le statut d‟un expert dans la coopération
communicative et c‟est à lui seul qu‟incombe la responsabilité de la réussite comme de l‟échec de
la traduction. C‟est la raison pour laquelle, le traducteur jouit de toute latitude de prendre les
mesures qui lui paraissent nécessaires et utiles pour atteindre le but fixé par le commanditaire de
la traduction. Doté de ce droit d‟agir et de décider, et en l‟absence de consignes précises à part
l‟intelligibilité et la lisibilité du texte traduit pour les clients arabes, les traducteurs du MD
pourraient solliciter toute sorte de techniques, dont en premier lieu l'explicitation, pour répondre à
cet impératif d‟intelligibilité. La question n‟est pas de savoir si les écarts introduits sont légitimes
ou pas, mais de savoir si le lecteur potentiel arabe aurait envie de lire le texte jusqu'à la fin et s‟il
comprendrait les points de vue du MD sur les différents sujets traités. Toute explicitation est
bonne dès lors qu‟elle participe de la réalisation de cet objectif.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 85

5.3. La fonction et le type du texte : les stratégies correspondantes selon Reiss

La théoricienne allemande Reiss (1977, 1989) fonde son approche traductionnelle sur la fonction
de la traduction, et surtout sur les types de textes. Elle se démarque de la théorie de Holz-Manttari
par le fait qu‟elle n‟ignore pas le rôle du texte source dans la détermination de la stratégie de
traduction.

Cherchant à la fois à catégoriser les manières de traduire et à permettre une évaluation


systématique des traductions, Reiss établit une typologie des textes à traduire selon la notion de
fonction, et associe à chaque type de texte une méthode de traduction particulière. Elle se base
sur les trois fonctions principales identifiées par Karl Bühler pour établir sa « typologie des textes
pertinente pour le traducteur » qui comprend trois catégories : les textes informatifs, les textes
expressifs et les textes opérationnels ou appellatifs (Reiss 1989 : 108) 78.

Chacun de ces types de texte appelle la mise en place de stratégies de traduction appropriées. S‟il
s‟agit par exemple d‟un texte informatif, il conviendrait de choisir une stratégie qui assure le
mieux la mission d‟informer : « If an informative text was written in the original SL
communicative situation in order to transmit news, facts, knowledge, etc. (...), then the translation
should transmit the original information in full, but also without unnecessary redundancy » (Reiss
1989:110). Reiss admet pourtant qu‟il n‟y a pas une seule fonction pour chaque type de texte,
mais plutôt plusieurs fonctions dont une dominante. Sous cette perspective, les textes du MD
dont la fonction principale est d‟informer le lecteur francophone à travers les analyses de
l‟actualité et les différentes questions mondiales, nécessitent une stratégie de traduction
compatible avec cet objectif, comme l‟explicitation par exemple. Celle-ci pourrait donc être
considérée comme une stratégie générale de traduction dans tous les textes du MD et non
seulement comme un expédient auquel les traducteurs ont ponctuellement recours, au cas par cas,
pour contourner une difficulté de traduction. En comptabilisant les explicitations relevées dans
notre corpus par année, on pourrait voir pendant quelle période l‟explicitation était une stratégie
générale et prisée, et quand elle était au contraire appliquée de façon sporadique.

5.4. La théorie de skopos : la fin justifie les moyens

Vermeer (1970) et Nord (1991) sont les principaux précurseurs de cette théorie, appelée la théorie
du Skopos, du mot grec skopos, traduit le plus souvent en anglais par « purpose », et en français
par « but », « finalité », ou « visée ». Elle s‟inspire de la théorie de l‟action dans la mesure où la
traduction est conçue comme une action que le traducteur peut expliquer et justifier : « an act of
behaviour to be called an action, the person performing it must (potentially) be able to explain
why he acts as he does although he could have acted otherwise » (Vermeer 2000 : 223). En effet,

78
Plus tard, Reiss modifie la trajectoire de sa conception de la traduction en s‟approchant davantage de celle de la
théorie du Skopos postulant qu‟en matière de stratégie de traduction, c‟est la fin qui justifie les moyens.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 86

cette théorie s‟articule principalement autour de la fonction de la traduction, laquelle est


déterminée par le skopos du texte traduit, c'est-à-dire sa finalité dans la culture cible. Vermeer
explique ainsi la règle du skopos : « chaque texte est produit pour répondre à une finalité
spécifique et il doit servir cette finalité […] il faut traduire/interpréter/parler de manière à ce que
le texte puisse fonctionner dans la situation dans laquelle il sera utilisé, pour ceux qui veulent
l‟utiliser et précisément comme ils souhaitent qu‟il fonctionne » (Vermeer 1989 : 20)79. Ce qui
est important dans ce cadre, c‟est le rôle de l‟initiateur ou du commanditaire de la traduction qui
assigne un skopos à la traduction dans la culture cible, en spécifiant souvent les besoins et
attentes des lecteurs cible, ce qui va déterminer le contenu même de la traduction. Le traducteur
est l‟expert qui met en place la stratégie adéquate pour atteindre ce skopos.

Par ailleurs, cette approche place la question de l‟effet du texte cible sur le destinataire au centre
de son intérêt. L‟effet devient le corollaire de la fonction de chaque traduction, car celle-ci doit
consister à reproduire le même effet que celui produit par le texte source sur ses lecteurs. Cet
impératif donne plus de liberté au traducteur, lui permettant de justifier, par exemple, le
remplacement de jeux de mots par d‟autres pour obtenir le même effet en langue cible ou encore
d‟expliquer des éléments qui étaient implicites chez le récepteur du texte source qui sont porteurs
de significations pertinentes ou d‟effets particuliers.

5.4.1. Le changement de skopos : nouveau texte, nouvelle fonction

La grande innovation de cette théorie du skopos provient du fait qu‟elle précise que, dans certains
cas, le texte original n‟a pas nécessairement le même skopos que le texte traduit. Ce postulat
implique deux conséquences :

La première concerne les principes de l‟équivalence et de la fidélité qui liaient traditionnellement


les deux textes sources et cible. En cas de non maintien du skopos du texte d‟origine, le principe
de l‟équivalence cède la place au principe de l‟adéquation (Reiss 1983) qui consiste à évaluer la
traduction non pas prioritairement - voire exclusivement - en fonction d‟une équivalence de sens
ou de style, mais essentiellement en fonction de son adéquation à la finalité du texte traduit80. Le
principe de « loyauté » (Nord 1991, 2001) se substitue au principe de la fidélité. Celui-là vise à
prendre en compte les intentions communicationnelles et les attentes de tous les partenaires du
texte source et du texte cible impliqués par l‟action de la traduction. Le concept de loyauté,
imposant le respect des intentions communicationnelles du texte source comme du texte cible,
n‟autorise donc pas, théoriquement, une totale liberté vis-à-vis du texte source. Bien que

79
Cité in Nord (1997 : 29).
80
L‟intérêt d‟une telle conception de la traduction se voit surtout dans des cas précis, à savoir : quand il s‟agit de
traduire des documents officiels entre deux systèmes culturels différents (comme la traduction d‟un diplôme
britannique pour une université française), quand le texte cible vise une finalité autre que celle du texte original
(comme l‟adaptation d‟un texte en prose pour le théâtre), quand le destinataire change (comme un texte pour adultes
qu‟on traduira pour les enfants, etc.) (Nord 2008 : 21). Dans de tels cas, la perspective purement fonctionnelle aura
priorité sur les normes habituelles de l‟équivalence. Néanmoins, les partisans de cette théorie élargissent ce principe
à tous les types de traduction, y compris à la traduction littéraire.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 87

disposant d‟une grande marge de manœuvre, le traducteur est censé tenir compte des attentes
communicationnelles du texte source de sorte à ne pas les transgresser sans raisons apparentes ou
expressément spécifiées par le commanditaire de la traduction.

Quant à la deuxième conséquence en cas de changement de skopos, elle concerne l‟autonomie du


texte d‟arrivée par rapport au texte source. En fait, le traducteur devrait mettre en place une
stratégie qui s‟adapte, non plus au contenu du texte source, qui cesse désormais d‟être l‟élément
central déterminant la nature du texte d‟arrivée, mais au nouveau skopos du texte traduit : « It is
not the source-text and/or its surface-structure which determines the target-text and/or its surface-
structure, but the skopos » (Vermeer, 1996 : 15). L‟attention du traducteur sera plutôt portée vers
le texte d‟arrivée qui devient une entité de plein droit avec sa nouvelle fonction dans la culture
d‟arrivée. Nous n‟avons pas trouvé d‟études dédiées spécifiquement au sujet de l'explicitation
telle que conçue par ces approches fonctionnelles. Mais dans certaines analyses d‟exemples de
traduction, nous pouvons rencontrer quelques témoignages en rapport avec ce cadre.

C‟est le cas par exemple de Moretti (2002) qui traite de la question du transfert des notions
spécifiques en traduction juridique, sous l‟optique fonctionnelle. Il considère que la stratégie la
plus adaptée pour parvenir à ce but serait : « la création d‟un néologisme sémantique (un terme
ou une tournure correspondante) puis la création d‟une forme correspondante, concrètement par
le biais d‟une adaptation du texte, d‟un commentaire explicatif entre parenthèses et/ou d‟une note
en fonction du terme donné et de son aptitude à être explicite pour que la traduction puisse
remplir, dans la culture cible, la fonction pragmatique attendue par le client » (Moretti 2002 : 61).
La description faite de cette stratégie porte l‟empreinte de l‟explicitation (commentaire explicatif,
note).

5.5. Avantages et inconvénients de ces approches

Ces approches revêtent un intérêt particulier pour notre sujet en ce sens qu‟elles accordent la
priorité à la visée traductive et qu‟elles légitiment les interventions du traducteur. Plus qu‟un
médiateur culturel, le traducteur est un expert professionnel et un preneur de décision. Sa tâche
consiste à déterminer la stratégie de traduction adéquate après l‟analyse de la situation
communicative et culturelle du projet et de l‟action de la traduction. En fait, avant de se
demander si tel syntagme en langue cible est bien l‟équivalent de tel autre en langue source, le
traducteur doit effectuer une analyse globale qui comprend, entre autres facteurs, la visée
traductive, les intentions communicationnelles, les attentes du public visé, les consignes de
l‟éditeur ou l‟initiateur de la traduction. Une fois cette analyse effectuée, le traducteur peut
prendre toutes les décisions adéquates, mêmes les plus audacieuses et atypiques, pour remplir les
fonctions communicatives et culturelles des textes traduits.

Du côté des inconvénients, ces approches tendent, comme nous l‟avons signalé plus haut, à
accorder au texte traduit une identité autonome et des skopos qui peuvent être différents de ceux
du texte source. On s‟intéresse tellement à la notion de la fonction de la traduction, ce qui est
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 88

louable en soi, qu‟on peut aller jusqu'à conclure, de façon plus ou moins extrême, que le skopos
de la traduction peut dévier du skopos de départ et par conséquent, tous les changements
nécessaires, aussi radicaux soient-ils, sont justifiables, acceptables, voire recommandables. C‟est
ainsi qu‟elles pêchent par un excès de pragmatisme qui va, parfois, à l'encontre des conceptions
traditionnelles du rapport texte source/texte cible et du sens. Le skopos supplante la place centrale
du sens et devient le seul critère d‟évaluation et de validation d‟une traduction. Toutes les
traductions sont bonnes dès lors qu‟elles correspondent aux finalités assignées dès le départ. Cela
reflète une vision libérale et économique de la profession de la traduction, parfois aussi une
conception confuse de la notion du « sens » en traduction.

5.6. Application du modèle fonctionnel à l‟exemple nº 1

Les textes du MD étant considérés comme des textes journalistiques pragmatiques81, on pourrait
supposer logiquement que la stratégie appropriée au transfert du contenu informatif serait
l‟explicitation. Compte tenu de la charge connotative et du style ironique dominant dans cet
article du MD novembre 2008, nous pouvons supposer aussi que l‟explicitation est un moyen
efficace de révéler le sens de ces implicites et produire l‟effet escompté. Étant donné que le
skopos de cette traduction dans le monde arabophone est de former et d‟informer, comme nous
l‟avons évoqué dans l‟Introduction Générale, il serait donc plus intéressant d‟adopter une
stratégie à mi-chemin entre l‟exotisation et la naturalisation, qui puisse informer le lectorat arabe
du contenu cognitif et informatif tout en le formant au style journalistique, soutenu et tropique.

Dans une telle « action » de traduction, l‟explicitation constitue une stratégie appropriée à ce
skopos. Le traducteur du MD novembre 2008 aurait donc pu profiter de la liberté accordée par
cette conception fonctionnaliste et oser introduire des explicitations plus développées, et surtout
plus pertinentes, sur les différents éléments impliqués dans ces énoncés. Il aurait pu par exemple
traduire « reconnaitre ses nains » par une note où il dit « reconnaître les experts et éditorialistes
qui ont retourné leur veste après le krach, à l'image de Blanche-Neige qui, après son réveil, a
réussi à savoir quel nom portait chacun des sept nains en faisant le rapprochement entre les noms
marqués sur les lits et les traits de caractères les plus saillants de chacun des nains ». En
revanche, si le traducteur juge que la référence culturelle importe peu, il pouvait dire simplement
« les propos des éditorialistes ne sont plus les mêmes qu‟avant la crise ». Un tel choix sacrifie
l‟allusion, la touche d‟ironie et engendre une perte stylistique.

Et si l‟on ne tient pas compte de la dernière fonction supposée du MD dans le monde arabe 82, et
que l‟on ne retient que la fonction informative du texte lui-même, le traducteur aurait pu

81
Par opposition aux textes littéraires ou artistiques,
82
Dans le contexte de cet exemple, la fonction supposée peut consister ici à montrer aux lecteurs arabes comment s‟y
prennent les auteurs français pour exposer leurs point de vue sur des sujets sérieux ou formuler des critiques
virulentes, sans porter des accusations graves et infondées, et ce à l'aide de références culturelles d‟apparence
anodine comme les contes pour enfants, exemptes d‟arrière-pensée idéologiques ou provocatrices, ce qui ne ferait
qu‟enrichir le style journalistique arabe et intéresser le lectorat.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 89

neutraliser toutes les références et allusions culturelles, en allant droit au « but ». Voici par
exemple une traduction libre et purement informative :

 Traduction « libre » de l‟exemple nº 1 :


Celui qui, telle la Belle au bois ‫ ٹُٲوؤ‬٠‫ ٍب اٍزُٲ‬،٬ُٖ‫ ؤٽب اٹنٌ ځبٻ ٱجٸ اٹ‬Celui qui se serait endormi avant
dormant, se serait endormi l‟été pour lire ces lignes aujourd‟hui,
avant l‟été pour se réveiller et ‫ڀ ؤٿّ األٽو‬٢َ ‫ ٭ٲل‬،‫ىه اٹُىٻ‬َٞ‫ څنڃ اٹ‬croirait sans doute avoir affaire une
lire ces lignes aujourd‟hui ‫ ثٶزبثبد ؤوٹئٴ احملزغٌن ٽڀ‬ٜ‫بكرڄ ٽورج‬٦‫ ٵ‬fois de plus aux habituels
croirait sans doute avoir affaire contestataires de la gauche
[...].‫ىظتخ‬٦‫ٍ ؤو اظتڂبڅ٘ ٹٺ‬٥‫اٹَُبه اٹُْى‬
une fois de plus à ces habituels communiste ou altermondialiste. [...]
fâcheux d‟Attac ou bien de ‫ڀ‬٥ ‫ نتٶڂڂب‬،‫ٺً څنا اظتڂىاٷ‬٥ ً‫ واٍزپواها‬Et dans le droit fil de cette évolution,
L‟Humanité. [...] Prolongeant
‫ُخ‬٥‫ىح ٹٺضىهح االعزپب‬٥‫ ٱواءح ك‬٤‫ ٱوَت رىٱ‬on peut s‟attendre à retrouver bientôt
les tendances présentes, on un appel à la révolte sociale à la Une
peut donc d‟ores et déjà ‫ٺً اٹٖٮؾخ األوذل ٹٺٖؾب٭خ اٹٺُرباٹُخ‬٥ de la presse néolibérale.
anticiper qu‟un sonnant « Il .‫اصتلَلح‬
faut que ça pète ! » donnera
bientôt son titre à un prochain
éditorial d‟un Favilla déchaîné.
Décidément, Blanche-Neige ‫ل ؤٿ ٵبٿ‬٦‫ ٭ج‬،٬‫ًَن حتلَل اظتىاٱ‬٦‫وظتڀ اٹ‬ Difficile de s‟y retrouver quand des
aurait du mal à reconnaître ses journalistes de gauche qui s‟irritaient
‫ىٿ ٽڀ رٺٶا‬ٚ٦‫اٹٖؾٮُىٿ اٹَُبهَىٿ نتز‬ hier des hésitations d‟une partie de la
nains. Laurent Joffrin, qui il y
a quelques mois encore aidait ً‫ٺ‬٥ ً‫ٍ يف االځٮزبػ ٱلٽب‬ٝ‫اٹَُبه اٹلنتٲوا‬ gauche sociale-démocrate à s‟ouvrir
Bertrand Delanoë à pousser ‫ آٷ هبټ األٽو اٹُىٻ بذل‬،‫اٹٺُرباٹُخ االٱزٖبكَخ‬ davantage au libéralisme
son cri d‟amour pour le économique, s‟indignent aujourd‟hui,
‫واه ىٽالئهټ يف اٹٖؾب٭خ‬٩ ً‫ٺ‬٥ ،‫اٹزڂلَل‬ avec leurs confrères de la droite
libéralisme et fustigeait la «
gauche Bécassine (7) », celle .‫ ثزغبوىاد األٍىاٯ اظتبٹُخ‬،‫اٹُپُڂُخ‬ libérale, des excès des marchés
financiers.
qui n‟a pas compris les
bienfaits du marché, a
visiblement mangé de la
mauvaise pomme Ŕ en fait la
même que Favilla (7) : Laurent
Joffrin, La Gauche Bécassine,
Robert Laffont, Paris, 2007.

Dans cette traduction, il n‟y aucune mention des noms propres, ni des phrases contenant les
allusions. Seul prime le contenu informatif, la fonction assignée à ces énoncés. Tant pis pour la
perte stylistique ou culturelle. Néanmoins, cette traduction serait-elle encore de l‟explicitation, ou
plutôt de l‟équivalence interprétative libre, voire de la traduction ethnocentrique ? Qu‟en est-il de
l‟effet ironique complètement neutralisé et des traits culturels gommés?

Et si l‟on effectue une traduction directe, exotisante de tout ce passage, qui sauvegarde les traits
exotiques, mais sans les expliciter, voici ce que l‟on pourrait lire en arabe :
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 90

 Traduction « directe » de l‟exemple nº 1 :


Celui qui, telle la Belle au bois ‫بثخ‬٪‫ ٵغپُٺخ اٹ‬،٬ُٖ‫ ؤٽب اٹنٌ ځبٻ ٱجٸ اٹ‬Celui qui se serait endormi avant
dormant, se serait endormi l‟été, comme la Belle au bois
avant l‟été pour se réveiller et ،‫ىه اٹُىٻ‬َٞ‫ وَٲوؤ څنڃ اٹ‬٠‫ ٭َُزُٲ‬،‫ اٹڂبئپخ‬dormant, pour se réveiller et lire ces
lire ces lignes aujourd‟hui ‫بكرڄ ثإوٹئٴ‬٦‫ ٵ‬ٜ‫ڀ ؤٿّ األٽو ٽورج‬٢َ ‫ ٭ٲل‬lignes aujourd‟hui, croirait sans doute
croirait sans doute avoir affaire qu‟il s‟agit une fois de plus de ces
[...].‫اظتزنٽوَڀ ٽڀ ؤربٳ ؤو ٽڀ اإلځَبځُخ‬
une fois de plus à ces habituels habituels fâcheux d‟Attac ou bien de
fâcheux d‟Attac ou bien de ‫ ٭ُپٶڂڂب‬،‫واٽزلاكاً عتنڃ اٹزىعهبد اٹواڅڂخ‬ L‟Humanité. [...] Prolongeant les
L‟Humanité. [...] Prolongeant tendances actuelles, on peut donc
‫ڂىاځبً ٽلٽلٽبً ٽضٸ "ال‬٥ ‫اٹزڂجا ٽڀ اِٿ ثإٿ‬
les tendances présentes, on désormais predire qu‟un titre
peut donc d‟ores et déjà ً‫ٺ‬٥ ٰ‫ٺ‬ٍُُٞ "٤ٙ‫ثل ٽڀ اځٮغبه اٹى‬ claironnant tel « Il faut que la
anticiper qu‟un sonnant « Il .‫ِٲبٹڄ‬٥ ‫ا٭ززبؽُخ ٽٲجِٺخ ٹٮب٭ُال اظتُڂٮٺِذ ٽڀ‬ situation explose ! » donnera bientôt
faut que ça pète ! » donnera son titre à un prochain éditorial d‟un
bientôt son titre à un prochain Favilla déchaîné.
éditorial d‟un Favilla déchaîné.
Décidément, Blanche-Neige ٗ‫ٺً ثُب‬٥ ‫ت‬٦ٖ‫ ٍُٶىٿ ٽڀ اٹ‬،ً‫ب‬٦ٞ‫ وٱ‬Décidément, Blanche-Neige aurait du
aurait du mal à reconnaître ses mal à reconnaître ses nains. Laurent
nains. Laurent Joffrin, qui il y ‫ ٭ٺىهاٿ‬،‫ٺً ؤٱياٽهب‬٥ ٫‫و‬٦‫ اٹضٺظ ؤٿ رز‬Joffrin, qui aidait Bertrand Delanoë.
a quelques mois encore aidait ‫ل ثًنرواٿ‬٥‫ عى٭واٿ اٹنٌ ٵبٿ ََب‬il y a quelques mois, à pousser son
Bertrand Delanoë à pousser cri d‟amour pour le libéralisme et
son cri d‟amour pour le
‫الٯ‬ٝ‫ٺً ب‬٥ ،‫خ ؤّهو‬٦ٚ‫ ٽڂن ث‬،‫ كوالځىَڄ‬fustigeait la « gauche Bécassine (7) »,
libéralisme et fustigeait la « ‫ وَڂزٲل "اٹَُبه‬،‫ ٕوفخ ؽجڄ ٹٺُرباٹُخ‬celle qui n‟a pas compris les bienfaits
gauche Bécassine (7) », celle du marché, a visiblement mangé de la
٤‫ ٽڂب٭‬٤َ ‫ مٹٴ اٹنٌ دل‬،)7( "‫ اٹجُٶبٍُين‬mauvaise pomme Ŕ tout comme
qui n‟a pas compris les
bienfaits du marché, a ‫ ال ثل ؤځڄ ٱل ؤٵٸ ٽڀ اٹزٮبؽخ‬،‫ اٹَىٯ‬Favilla (7) : Laurent Joffrin, La Gauche
Bécassine, Robert Laffont, Paris, 2007.
visiblement mangé de la .‫ و٭ب٭ُال ٵنٹٴ‬،‫اٹَُئخ‬
mauvaise pomme Ŕ en fait la
même que Favilla (7) : Laurent ،‫ اٹَُبه اٹجُٶبٍُين‬،‫ ٹىهاٿ عى٭واٿ‬.)7(
Joffrin, La Gauche Bécassine, .2007 ،ٌَ‫ ثبه‬،‫هوثًن ال٭ىٿ‬
Robert Laffont, Paris, 2007.

Dans ce type de traduction, le lecteur arabe pourrait-il vraiment saisir le fond de pensée de
l‟auteur et comprendre les référents culturels cités ? Est-ce ainsi que l‟on sauvegarde la tonalité
de la langue source, la potentialité sémantique du texte source et que l‟on peut espérer intéresser
le lecteur arabe ? Comment concevons-nous la stratégie de l‟explicitation par rapport à ces
différentes possibilités de traductions, notamment celle faite par le traducteur du MD, et les deux
proposées plus haut ? Nous allons tenter de répondre plus précisément à ces questions dans le
chapitre III, après avoir complété notre étude rétrospective des différentes approches théoriques
de la traduction. Ce que l‟on pourrait confirmer dès à présent, c‟est qu‟il existe bel et bien
différentes stratégies et possibilités de traduction, toutes intéressantes, voire acceptables ; tout le
jeu réside dans l‟objectif assigné à la traduction et de notre conception de la tâche du traduire.

Ici s‟achève la première partie de notre enquête sur l‟apport des principales approches théoriques
de la traduction à la réflexion sur la problématique de l‟explicitation. Mais avant de poursuivre
plus avant, dressons un rapide bilan de cette première investigation.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 91

6. Bilan d‟étape

6.1. L‟hétérogénéité des approches de traduction


Au terme de ce survol théorique, nous constatons qu‟il existe une multitude d‟approches de la
traduction, toutes pertinentes et toutes justifiées dans leur champ d‟investigation propre. Elles
cherchent toutes à décrire l‟activité de la traduction en tant que processus et produit, mais elles se
distinguent essentiellement par les aspects qu‟elles privilégient dans la théorisation. Souvent la
problématique de l‟explicitation n‟a été qu‟effleurée. Différentes réponses, souvent partielles, ont
été apportées par les chercheurs, chacun selon l‟angle de recherche qui lui est propre.

6.1.1. Différents centres d‟intérêt

Le curseur de la réflexion traductologique se déplace d‟une approche à l'autre : la langue et le


style en linguistique, le contenu sémantique et culturel du message « linguistique » pour les
approches sociolinguistiques, l‟éthique de la traduction pour les approches philosophiques, le
sens du texte et l‟équivalence discursive pour la TIT, l‟inférence et la reproduction du sens en
discours pour les approches inférentielles, la fonction du langage, du texte et de la traduction pour
les approches fonctionnelles. A ce déplacement conceptuel, s‟ajoute l‟emploi d‟une terminologie
propre à chaque approche, ce qui rend impératif de préciser les acceptions des termes utilisés et
de ne pas se fier à leur significations premières en langue. Ainsi, l‟équivalence formelle ou
traductionnelle de Catford (1965) ne correspond pas à l‟équivalence naturelle ou dynamique de
Nida (1964, 1969) ni à celle proposée par la TIT (Lederer et Seleskovitch 1975, 1976). En
revanche, certains concepts opératoires désignent les mêmes principes explicatifs, mais chaque
approche leur attribue une dénomination différente. Il en est ainsi pour les principes d‟économie
du langage, de synecdoque et de pertinence qui se recouvrent largement.

6.1.2. Différentes méthodologies

Les différences des concepts centraux et des terminologies utilisées se concrétisent également par
l‟adoption de méthodologies différentes : l‟analyse linguistique et stylistique des mots et des
phrases pour les approches linguistiques, l‟analyse de l‟environnement socioculturel du récepteur
pour les approches linguistiques, le jugement qualitatif et éthique des traductions pour les
approches philosophiques, l‟analyse de la pratique réelle et réussie de la traduction pour la TIT,
l‟analyse du discours pour les approches inférentielles, l‟analyse des facteurs pragmatiques et
économiques de la production et de la réception des traductions pour les approches
fonctionnelles.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 92

6.1.3. Différentes stratégies de traduction

Cette diversité conceptuelle, terminologique et méthodologique s‟est soldée par une autre
diversité au niveau des stratégies de traduction proposées pour réussir l‟acte de traduction. Au-
delà des spécificités internes de chaque conception théorique, nous pouvons distinguer, de façon
schématique, trois tendances générales :

D‟un côté, il y a les stratégies dites « sourcières »83 qui sont souvent liées aux considérations
linguistiques basées sur la distinction entre l‟esprit et la lettre, ou aux considérations
philosophiques basées sur l‟éthique positive ou négative de la traduction. Elles tâchent de
préserver les particularités de la langue source et d‟attirer le lecteur vers l‟auteur et la culture
source en l‟invitant à s‟interroger sur l‟étrangeté de l‟œuvre traduite. Elles impliquent ainsi une
médiation minimale du traducteur car les caractéristiques du texte source y sont visibles (Hatim
et Mason 1997 : 148).
De l‟autre côté, il y a les stratégies à vocation « cibliste »84 dont le but est de produire un beau
texte avec une belle langue qui se lit comme un original. Elles sont censées privilégier la langue
et la culture cible en se conformant aux conventions linguistiques de la langue cible et en
remplaçant les notions culturelles problématiques par des équivalents fonctionnels et
situationnels propres à la culture d‟arrivée. De plus, elles privilégient le lecteur en s‟adaptant à
ses connaissances et ses attentes pour lui faciliter la compréhension du texte traduit. Ces
stratégies expriment les valeurs culturelles sans représenter de vrais défis pour les traducteurs qui
les assimilent tout simplement à la culture dominante du texte cible (Hatim et Mason 1997 : 145).
Entre les deux, il y a les stratégies envisagées dans le cadre du processus de prise de décision du
traducteur. Le choix de la stratégie à mettre en place est laissé à l'appréciation du traducteur,
selon son analyse du texte et de la situation de traduction. Ainsi, les approches sociolinguistiques
et communicationnelles ne dictent pas une stratégie en particulier85. Elles instaurent des principes
généraux et c‟est au traducteur qu‟incombe la responsabilité du choix de la stratégie adéquate.
Cette vision stratégique permet de briser le cercle vicieux des débats générés par la dichotomie
sourcière/cibliste : la traduction possible vs impossible, totale vs incomplète, fidélité à la lettre vs
fidélité à l'esprit, le propre vs l‟étranger, etc. Sous cette perspective, il n‟y a plus une seule
traduction ou une seule technique possible, mais plusieurs ; il n‟y a pas de critères normatifs pour

83
Les dénominations attribuées à ces stratégies diffèrent d‟un auteur à l'autre : la traduction directe (Vinay et
Darbelnet), l‟exotisation (Berman, Schleiermacher, Benjamin, entre autres), la traduction littérale (Mounin 1965), la
traduction anti-illusoire (Lévy 1969 : 32)83, la traduction « overt » (House 1977, 1997), la traduction par équivalent
direct (Gutt (1991 [2000]), etc. Certains auteurs optent pour ces stratégies par conviction ultime, comme Berman,
Benjamin, etc., tandis que d‟autres les proposent dans le cadre de leurs descriptions des éventuelles stratégies de
traduction observées dans la réalité, même s‟ils ne s‟y adhérent pas.
84
Ces stratégies sont décrites sous plusieurs étiquettes linguistiques : la naturalisation ou la traduction ethnocentrique
(Berman, Venuti, etc.), les « belles infidèles » (Mounin 1965), la traduction « illusoire » Lévy (1969), la traduction
« covert » House (1977), « l‟annexion » Meschonnic (1973), la stratégie adaptative (Koller 1997 : 60) ou
« l‟adaptation » (Bastin 1993, Tatilon (1986 : 22-23), etc.
85
Les approches ciblistes tendent, dans la pratique, à privilégier les stratégies carrément ciblistes, même si, en
théorie, elles ne s‟opposent pas à d‟autres types de stratégies, quoi que sourcières.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 93

distinguer les bonnes des mauvaises stratégies. Toute stratégie est valable et défendable dès lors
que le traducteur peut expliquer et justifier ses choix.

6.2. Quid de l‟explicitation ?

Après cet examen approfondi de l‟état de la recherche théorique sur l‟explicitation, nous
constatons que l‟explicitation est une notion vaste et complexe, entachée d‟un flou conceptuel et
terminologique, qu‟il conviendrait de dissiper. En effet, si l‟on peut généralement considérer que
son application génère un écart de traduction, objectivement saisissable par le biais d‟une analyse
linguistique comparative, c‟est l‟explication de la nature et de la légitimité de cet écart qui créé la
confusion. Il est perçu comme une déviation d‟une correspondance formelle idéale (Catford),
comme un moyen d‟ajustement du message traduit (Nida), comme une déformation de la
traduction (Berman), comme une transformation explicative (Steiner), comme une brève
information complémentaire cognitive ou extralinguistique (Lederer et Seleskovitch), comme une
assistance communicative et interprétative (Gutt, Grice, Sperber et Wilson, etc.), comme une
expansion linguistique (Halliday), comme un apport d‟informations culturelles (Ballard86), etc.
Si le terme « explicitation » est employé par plusieurs auteurs (Vinay, Tenchea, Lederer,
Seleskovitch, Ballard), d‟autres préfèrent parler d‟addition, d‟amplification lexicale, de
périphrase, de note du traducteur, de paraphrase légitime, de clarification, d‟explication,
d’explicitness, etc. Les techniques qui peuvent relever de la stratégie d‟explicitation sont
nombreuses et reçoivent, sous la plume de chaque auteur, de nouvelles désignations et
applications. Il conviendrait donc de redéfinir clairement les contours de cette stratégie pour la
distinguer des autres procédés de traduction.

Quant à la place de l‟explicitation parmi les différentes stratégies de traduction proposées, il est
évident que l‟explicitation trouve mieux sa place dans les approches qui confient le choix de la
stratégie adéquate au traducteur. Sous cette perspective, l‟explicitation gagne à être plutôt
considérée comme une solution de traduction ad hoc, répondant à un besoin communicatif ou à
un objectif de traduction arrêté. Cette solution est « rentable » car elle réduit l‟effort interprétatif
demandé au lecteur qui déduit plus aisément le vouloir dire du texte et « rentable » également
pour le traducteur qui produit un maximum d‟effet avec un minimum d‟efforts, et trouve ainsi
une troisième voie entre deux choix extrêmes, la traduction exotisante d‟un côté, et la traduction
ethnocentrique de l‟autre. Nous tenons à clore ce chapitre sur ce tableau récapitulatif qui présente
les différents termes désignant l‟explicitation ou les procédés qui y ressemblent, et les autres
procédés qui sont clairement distincts de l‟explicitation et les idées clés qui se dégagent de
l‟analyse des propos théoriques et des applications pratiques des auteurs étudiés.

86
Les travaux de Ballard en rapport avec l‟explicitation ainsi que ceux des autres auteurs cités ci-après, seront
précisés et exploités dans la deuxième partie de la thèse. Ces auteurs ne représentent pas une approche en particulier,
mais puisent leurs différents concepts dans les différents courants de pensée traductologique.
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 94

Termes désignant l‟explicitation ou un Procédés différents de Concepts opératoires/ idées


Auteur
procédé proche l‟explicitation principales

explicitation, incrémentialisation, note du explicitation comme compromis


traducteur, dépronominalisation, entre exotisation et
Ballard report, emprunt, adaptation
étoffement, substitution avec une naturalisation / son efficacité
définition ou un terme précis pour le transfert culturel

traduction exotisante/
La clarification, notes du traducteur, préservation de l‟étranger du
Berman traduction ethnocentrique
étayage de la traduction texte source
(les belles infidèles)

Explicitation, Périphrase, dilution, concision, implicitation, équivalence de sens au niveau


Delisle
paraphrase, ajout, compensation concentration textuel / ajouts justifiés

figure de traduction / traducteur


Delport Explicitation, amplification traduction littérale
omniscient

ITQ (importation telle Techniques de la pure


Incrémentialisation, IAA (importation
Gallèpe quelle), L‟adaptation non- traduction / explicitation est un
avec adaptation)
traduction signe de manque d‟implication

quatre maximes (quantité,


qualité, pertinence, manière) /
Grice explication, explicature implicature
coopération interprétative du
lecteur pour inférer le sens

trois métafonctions du langage


explicitness, expansion, élaboration,
Halliday Traduction littérale (idéationnelle, interpersonnelle,
extension, amélioration
textuelle)

traduction descriptive, emploi d‟un terme explicitation est perçue comme


équivalence formelle,
Harvey générique assorti d‟une glose concise, une description, une glose
équivalence fonctionnelle
transcription avec glose pertinente

explicitation, note du traducteur, ajout à utilité de l‟explicitation pour la


coté du terme, insertion ailleurs, ajout de traduction littérale, traduction du lexiculturel /
Henry
formule introductive, ajout entre adaptation légitimité de la note du
guillemets traducteur

explicitation sous forme


Explicitation, incrémentialisation, note du entropie, omission,
Laplace d‟incrémentialisation ou de note
traducteur, adaptation libre, anaphore
du traducteur

correspondance, adaptation, équivalence de sens et d‟effet /


Lederer,
explicitation, équivalence discursive libre équivalence fonctionnelle, rapport explicite /implicite du
Seleskovitch
figée texte / compléments cognitifs

explicitation est une addition


addition dans le texte, la note du
d‟information pertinente /
traducteur, ajout à côté du terme, ajout de traduction littérale,
Leppihalme moyen de traduire les allusions
marqueur typographique, paraphrase emprunt, omission, report
dans les noms propres et dans
explicative,
les phrases
Partie I : Chapitre I : L’explicitation dans les différentes approches théoriques de la traduction 95

équivalence sémantique du
Margot paraphrase légitime Paraphrase illégitime message / ajouts déductibles du
contexte

adaptation, emprunt,
amplification, note du traducteur,
calque, équivalent
Molina et paraphrase explicative, compensation, techniques de transmission du
standardisé, condensation
Hurtado description, particularisation, équivalent culturel / fidélité en traduction
linguistique, réduction,
discursif
transposition, variation

universaux de langage /
Mounin périphrase explicative Traduction littérale possibilité de traduction du
culturel

traduction explicative par commentaire


explicitation comme création
Moretti ou par une note création de néologisme adaptation fonctionnelle
sémantique adaptative
sémantique

addition, amplification lexicale, note du


traducteur, altération, substitution, équivalence communicative /
Nida soustraction
redistribution des composants transmission du message
sémantiques

addition d‟informations, ajout de


synonyme, d‟équivalent ou de transposition, équivalent
traduction du culturel /
classificateur, périphrase ou paraphrase culturel, standardisation,
Newmark adaptation au contexte
explicatives, syntagme nominal ou verbal suppression, naturalisation,
socioculturel de l‟audience
en apposition, note du traducteur, analyse traduction littérale
componentielle

maximisation de la pertinence /
Sperber,
explication, explicature explicature optimisation de l‟inférence /
Wilson,
contexte cognitif

transmettre le potentiel du texte


Explication, dynamique explicative,
Steiner exotisation source / caractère évolutif et
compensation
imprécis du langage

explicitation, addition, expansion,


substitution par hyponymisation, pat
explicitation comme terme
référentialisation et par un terne- implicitation
générique / elle peut se définir
Tenchea définition, introduction, insertion, ajout,
globalement comme une sorte
développement, amplification, dilution,
de paraphrase explicative
étoffement, allongement, explication,
dépronominalisation

traduction directe par


Vinay et Explicitation, amplification, dilution, sens du message linguistique /
emprunt, calque et
Darbelnet étoffement, compensation effet stylistique
modulation

Tableau 2: Les termes désignant les différentes techniques de traduction, dont l‟explicitation et les
procédés qui s‟y apparentent
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 96

CHAPITRE II
L‟explicitation dans les approches descriptives de la
traduction (DTS)
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 97

Préambule
Nous nous intéressons dès à présent à un autre volet de la recherche traductologique qui revêt une
importance particulière pour notre sujet. Les approches descriptives de la traduction (dorénavant
DTS) 87 se donnent pour objectif de décrire la réalité de la traduction à travers l‟analyse de grands
corpus de textes traduits sur différentes périodes et dans différentes langues. Une telle perspective
large nous permet de prendre de la hauteur en examinant la question de l‟explicitation au niveau
global, en tenant compte des facteurs extratextuels et spatio-temporels, et non seulement au
niveau local représenté par l‟analyse discursive des énoncés d‟origine et de leurs traductions en
arabe. Ces études englobent plusieurs approches descriptives, notamment les approches
« systémiques » d‟Even-Zohar et de Toury, dans les années 70-80, constituant ce que l‟on appelle
communément la théorie du Polysystème, les approches « culturelles » de la traduction,
développées dans le cadre du « tournant culturel » des années 90, comme celles de Venuti (1995)
et de Pym (2005, 2010) et les approches empiriques, développées dans le cadre de plusieurs
« hypothèses de l‟explicitation » comme celles de Blum-Kulka 1986, Klaudy et Károly 1995,
House 2004. Bien que formant un cadre théorique et méthodologique à part entière, ces
approches s‟inspirent généralement des approches communicationnelles et fonctionnelles que
nous avons examinées dans le premier chapitre. Poursuivant notre objectif de cerner au mieux le
phénomène de l‟explicitation, nous allons traiter, dans ce chapitre, de plusieurs notions
susceptibles de révéler certains aspects de la conception et de la pratique de l‟explicitation. Il
s‟agit surtout des notions de cohésion et de cohérence textuelle, de la place de la traduction dans
le contexte d‟accueil, des normes et contraintes de traduction, du processus de prise de décision
d‟expliciter ou de ne pas expliciter, d‟universaux et tendances de traduction, etc.

Dotées d‟une approche méthodologique qui se veut rigoureuse et scientifique, ces approches
s‟appuient généralement sur l‟analyse statistique des écarts de traductions relevés dans un corpus
donné, afin de catégoriser ces écarts, d‟en déterminer la récurrence, les motivations, pour en
déduire enfin les normes de traduction en vigueur ou les tendances de traduction dominantes, à
telle ou telle époque. Basées sur ces données objectives (exemples réels de traductions issus de
textes publiés), ces études cherchent à expliquer, sans aucune visée prescriptive, les traductions
existantes telles qu‟elles sont et non telles qu‟elles auraient dû être. Et ce, en tenant compte du
contexte linguistique, culturel, littéraire, et surtout historique, de leur production. Il n‟y a donc
plus de bonnes ni de mauvaises traductions, mais simplement des traductions qui correspondent
ou ne correspondent pas aux attentes et normes de la langue et culture d‟accueil. Grâce à cette
démarche objective, les approches tentent d‟instaurer les bases d‟une méthodologie descriptive et
scientifique propre à la traductologie, lui permettant de révéler des phénomènes propres au
domaine de la traduction, conférant ainsi à la traductologie le statut d‟une science empirique à
part entière.

87
Le terme de « translation studies » a été introduit par James Holmes (1972). Il s‟emploie pour désigner toutes les
activités de recherche portant sur la traduction (version produite) et éventuellement sur le processus de traduction.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 98

1. L‟explicitation du point de vue des approches systémiques


En plus des caractéristiques générales évoquées ci-dessus, les études d‟Even-Zohar et de Toury
se distinguent par le fait qu‟elles portent essentiellement sur la traduction d‟œuvres littéraires, les
conclusions de ces études ayant été ensuite étendues à d‟autres types de traductions. Mais ces
œuvres littéraires traduites sont perçues comme faisant partie intégrante (dans une position plus
ou moins centrale ou périphérique) du système littéraire de la société d‟accueil qui est lui-même
inséré dans les systèmes culturels et historiques de cette société qui sont plus larges et plus
complexes. Le texte littéraire traduit doit donc être étudié, non pas de façon isolée, mais plutôt en
fonction de la place qu‟il occupe au sein du « polysystème » de la société d‟accueil.

La traduction est donc conçue, non pas comme un système autonome et isolé, mais plutôt comme
un sous-système, soumis aux interactions avec les systèmes littéraire, culturel et historique dans
lesquels elle s‟inscrit. Le processus de traduction s‟étudie désormais comme un transfert inter-
systèmes et non plus uniquement comme un transfert interlinguistique ou un transfert
interculturel. Introduit dans les années 70 par l‟Israélien Itamar Even-Zohar (1978 [2000]), le
terme «polysystème » reflète cette conception de la traduction en tant que système opérant dans
le cadre d‟un vaste système dynamique et complexe d‟accueil. D‟où également le nom de la
théorie du Polysystème qui représente une construction conceptuelle et pratique d‟une importance
capitale au sein des DTS.

1.1. La position de la traduction dans le « polysystème » d‟accueil selon Even-


Zohar
En analysant l‟état de la littérature du jeune État hébreu, Even-Zohar (1978) aboutit à la
conclusion qu‟il existe une sorte de compétition entre les formes littéraires, à l‟issue de laquelle
certaines formes occupent, à une époque donnée, une position centrale au sein de ce polysystème
et d‟autres une position périphérique. En tant que l‟une des composantes systémiques du
polysystème, la littérature traduite peut soit s‟inscrire dans la tendance conservatrice des genres
littéraires occupant une position centrale soit au contraire favoriser le changement en venant
renforcer des genres littéraires jusqu‟ici en position périphérique ou en apportant un souffle
nouveau. Il n‟en demeure pas moins que la position de la traduction de la littérature ou de tout
autre domaine, n‟est pas totalement figée dans chaque polysystème ; elle change avec le temps et
au gré des circonstances historiques, politiques, culturelles, etc.

Ainsi la traduction en hébreu a pu jouer un rôle crucial dans le polysystème israélien, en


important des modèles étrangers dans une littérature encore jeune. Even Zohar mentionne
également des cas de transfert par la traduction de modèles littéraires vers une littérature
nationale en position périphérique car dominée par une culture plus influente (Even-Zohar 1990 :
51). Il constate que si la traduction occupe une place centrale dans le polysystème littéraire
d‟accueil, les stratégies de traduction sont orientées vers le texte source, à la recherche d‟une
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 99

traduction adéquate. Par conséquent, on assiste à une certaine innovation au niveau des normes
de la culture cible résultant d‟une pratique exotisante de la traduction. Les traducteurs ne se
sentent pas contraints de se plier aux normes de la culture cible (Even-Zohar 2002 [1978] : 215).

En revanche, si la traduction occupe une place périphérique, les stratégies de traduction sont
orientées vers la culture cible, à la recherche d‟une traduction acceptable pour la société
d‟accueil. On remarque alors une certaine tendance au conservatisme vis-à-vis des normes de la
culture cible, les traducteurs faisant des choix résolument ciblistes, sans se soucier de la perte des
modèles du texte source. Leur objectif principal n‟est plus de proposer une traduction adéquate au
texte source, mais bien de faire qu‟elle soit acceptable pour le système d‟accueil.

Suivant la logique d‟Even-Zohar, nous pourrions peut-être nous attendre à ce que dans le premier
cas de figure, les traducteurs du MD optent plutôt pour l‟explicitation afin de révéler à travers
leurs choix traductifs le monde culturel français et le style journalistique du MD. Dans le
deuxième cas, les traducteurs auront plutôt tendance à opter pour l‟adaptation culturelle, en
gommant les traits exotiques et en proscrivant l‟emploi des emprunts ou des reports, portant des
relents de la culture cible. Nous postulons que la traduction du MD s‟inscrit plutôt dans le cadre
du premier cas de figure. Comme nous l‟avons déjà évoqué dans l‟Introduction Générale, les
traducteurs et les journalistes se voient investis, dans le monde arabe, d‟un rôle de premier ordre
dans l‟enrichissement linguistique de la langue arabe et l‟évolution de ses modes d‟expression.
Nous allons tenter de voir plus précisément, chiffres à l'appui, grâce au recensement des cas
d‟explicitation relevés dans notre corpus par année, si cette stratégie était appliquée, suivant les
périodes, et le contexte, de façon plus ou moins systématique durant la période étudiée. La
fréquence des explicitations sur certaines années pourrait nous servir d‟indicateur de la place et
de la fonction de la traduction dans telle ou telle période. Nous y reviendrons dans le chapitre V.
Nous passons à présent à l‟approche de Toury qui recèle de nouveaux concepts extrêmement
utiles pour valider ou invalider nos hypothèses de recherche.

1.2. Les normes de traduction selon Toury : les clés du processus

Dans le cadre de la théorie du Polysystème, Toury (1978, 1995) développe le concept des normes
pour rendre compte de l‟interaction entre les systèmes littéraires et culturels et le processus de
prise de décision aboutissant à la mise en œuvre de telle ou telle stratégie de traduction dans les
traductions analysées.

Dans son analyse des textes traduits, Toury part de l'hypothèse selon laquelle la traduction,
comme toute forme d‟écriture, obéit à des « normes ». La soumission aux normes du texte source
permet de dire qu'une traduction est « adéquate » par rapport au texte source, tandis que la
soumission aux normes de la culture cible permet de dire que c‟est une traduction « acceptable »
dans le système d‟accueil. Il s‟intéresse tout particulièrement au deuxième cas de figure qu‟il se
propose de définir et d‟analyser à partir de l‟étude des traductions existantes. Ainsi, l‟analyse de
ces normes devient un moyen d‟expliquer le processus de prise de décision des traducteurs, qui
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 100

cherchent à rendre leurs traductions acceptables dans le système de réception. Autrement dit, les
normes sont censées révéler les comportement des traducteurs et déterminer ce qui est acceptable,
adéquat ou interdit dans le processus de traduction : « the translation of general values or ideas
shared by a community - as to what is right and wrong, adequate and inadequate - into
performance instructions appropriate for and applicable to particular situations, specifying what
is prescribed and forbidden as well as what is tolerated in certain behavioural dimension » Toury
(1995 : 54-55).

Cependant, les normes sont spécifiques à chaque culture. De surcroît, elles sont instables car elles
sont influencées en permanence par les changements d‟époques et des systèmes littéraires,
linguistiques, culturels et autres. Comment procéder alors pour identifier objectivement les
normes qui déterminent l‟accueil bienveillant ou hostile des traductions dans un polysystème
donnée à un moment donné ? Selon Toury, il existe deux sources pour connaître ces normes : la
première consiste à recueillir et analyser les déclarations des divers acteurs de la traduction, tels
que les praticiens, les théoriciens, les réviseurs, etc., concernant les normes, sans devoir analyser
les traductions elles-mêmes. La deuxième consiste à analyser les traductions afin de détecter les
variations linguistiques et textuelles censées être le produit des prises de décisions des
traducteurs, décisions qui sont supposées être, à leur tour, issues des normes. Il précise que les
données collectées de la première source peuvent contenir des préférences et des perceptions
personnelles des protagonistes concernés et préfère ainsi se baser sur les normes issues de
l‟analyse des textes, bien que celles-ci puissent aussi comporter un certain degré de relativité et
de généralisation. En effet, ces normes seront, en fin de compte, le résultat d‟un processus de
déduction et de généralisation basées sur les analyses de données linguistiques, comme le
requièrent les canons scientifiques de la démarche empirique.

Il propose donc un modèle d‟analyse des variations linguistiques et textuelles qui existent entre
des petits segments du texte source et cible, appelés des « unités de traduction »88. Le relevé de
ces variations se réalise, de façon objective, à l'aide du concept d‟ « écart » déjà évoqué, en
comparant ces segments sélectionnés entre eux. Ces variations reflètent donc des choix traductifs.
L‟orientation observée dans les segments analysés du texte permet d‟établir une orientation
générale pour le texte et pour la traduction dans son ensemble. L‟on pourrait ainsi déterminer si
telle traduction est orientée vers la langue et le texte de départ ou si telle autre est orientée vers la
langue de la culture réceptrice.

88
L‟unité de traduction telle que l‟entend Toury n‟a rien à voir avec l‟« unité de sens » définie par Lederer. Il s‟agit
ici de segments de texte dégagés par le chercheur aux fins d‟analyse. Le choix des segments doit se faire en fonction
de la comparaison à laquelle les segments sont soumis.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 101

1.3. Les trois catégories de normes de traduction

Après analyse des données89, Toury dégage trois catégories de normes : les normes initiales, les
normes préliminaires et les normes opérationnelles. L‟ensemble de ces normes déterminent les
stratégies de traduction mises en place par les traducteurs afin de réaliser des traductions dites
acceptables.

1.3.1. Les normes initiales : l‟adéquation versus l‟acceptabilité

Toury conçoit la norme initiale comme un moyen d‟identifier l‟orientation générale de la


traduction. S‟agit-il d‟une traduction orientée dans l‟ensemble vers le texte et la langue de départ
ou vers le texte et la langue d‟arrivée? Dans le premier cas, la traduction reflète des normes ou
des éléments de la langue de départ, ce qui détermine son degré d‟« adéquation » par rapport au
texte source, dans le deuxième cas, elle reflétera des normes et des éléments linguistiques propres
à la langue et au texte d‟arrivée, ce qui détermine son degré d‟« acceptabilité » dans la culture
réceptrice (Toury 1995 : 57)90. L‟orientation générale de la traduction vers le texte source ou
cible n‟empêche pas de constater des décisions de traduction qui vont à l'encontre de cette
orientation dans certains segments analysés ; la norme initiale étant un indicateur général par
rapport à d‟autres normes plus spécifiques.

1.3.2. Les normes préliminaires : la stratégie générale

Les normes préliminaires portent sur l‟analyse de la politique relative à la traduction, lorsque
politique il y a, et sur l‟acceptation des traductions indirectes (translation policy et directness of
translation)91. Par politique de traduction, Toury entend les éléments régissant le choix des textes
à traduire dans une culture ou une langue donnée, à une époque précise. Le choix des types de
textes à traduire n‟est pas laissé au hasard ; il dépend souvent des maisons d‟éditions qui décident
d‟introduire tel ou tel texte dans le système d‟accueil.

1.3.3. Les normes opérationnelles : les variations des reformulations

Ce sont les normes qui régissent, au cours du processus de traduction, la segmentation et la


reformulation du texte, c‟est-à-dire ce qui varie et ce qui reste invariable entre les deux textes
source et cible. Parmi les normes opérationnelles, Toury distingue les normes matricielles et les
normes texto-linguistiques.

89
Les normes identifiées par Toury proviennent des données quantitatives enregistrées et analysées pendant quinze
ans portant sur la traduction de romans étrangers.
90
Cf. notre bref exposé de l‟approche d‟Even-Zohar.
91
Par « directness of translation », Toury entend la possibilité de traduire un texte à partir d‟une langue-relais qui
n‟est pas la langue source (traduire par exemple un texte littéraire coréen en français en se fondant sur la traduction
anglaise).
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 102

Les premières se rapportent à l‟intégralité du texte d‟arrivée. Il s‟agit en fait des variations par
rapport au texte de départ : les omissions, les ajouts, l‟emplacement des passages, le découpage
du texte en segments, les notes en bas de page, etc. Certaines variations observées dans la
traduction peuvent dériver de la structure même de la langue d‟arrivée ou des stratégies de
compensation ou de perte appliquées par les traducteurs, dont l‟explicitation.

Les secondes concernent les choix linguistiques, c‟est-à-dire le choix des éléments lexicaux, des
phrases et des traits stylistiques du texte d‟arrivée. Toury distingue deux types de normes texto-
linguistiques : les normes générales qui s‟appliquent à la traduction en général, et les normes
particulières se rapportent à un mode de traduction en particulier ou à la traduction d‟un type
particulier de texte.

1.4. L‟explicitation : entre lois, universaux et normes de traduction!

De l‟analyse générale de nombreuses traductions de romans étrangers pendant plus de quinze ans,
Toury dégage quelques normes générales, à savoir : la standardisation, l‟interférence, la
simplification et l‟explicitation (Toury 1995 : 267-279). Vu leur fréquence dans presque toutes
les traductions analysées, ces normes sont parfois appelées des « lois de traduction », les autres
chercheurs, intéressés par ce phénomène les appelleront plutôt des « universaux de traduction »92
ou des « tendances » (Baker 1993, Laviosa-Braithwaite 1998, etc.). La « standardisation »
correspond à la stratégie de la naturalisation que nous avons déjà évoquée, c'est-à-
dire l‟adaptation du texte source aux normes de la culture cible. L‟« interférence » renvoie au
transfert d‟éléments appartenant au texte source vers le texte cible, comme les emprunts, les
reports, etc. Ces interférences créent des ajouts dans la traduction, notamment dans le cadre du
transfert culturel d‟une langue/culture « majeure » vers une langue/culture « mineure » ou
« faible ». (Ibid. : 275). La « simplification » s‟observe surtout lorsque l‟on ne trouve pas les
bonnes équivalences. L‟explicitation renvoie au fait que les textes traduits ont tendance à afficher
plus d’explicitness, (plus de clarté, de matière linguistique) que leurs textes d‟origine ou d‟autres
textes comparables (Toury 1995 : 227, 2004 : 23-24). Dans ses travaux antérieurs, Toury avait
déjà noté cette tendance à l‟explicitation : « there is an almost general tendency Ŕ irrespective of
the translator‟s identity, language, genre, period, and the like Ŕ to explicitate in the translation
information that is only implicit in the original text » (Toury 1980 : 60). Dans le sillage de Toury,
Chesterman (1997 : 71) considère lui aussi l‟explicitation comme une loi de la traduction : «
another translation law that has long been recognized is the law of explicitation: translators tend
to produce texts that are more explicit than the originals ».

La notion de « normes » de Toury et sa démarche empirique s‟avèrent particulièrement


intéressantes pour conduire des analyses fouillées sur notre corpus du MD. Faute d‟avoir des
informations précises sur les traducteurs ou sur les consignes de traduction, nous nous appuyons

92
C‟est-à-dire des phénomènes universels observés dans toutes les traductions. Nous y reviendrons.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 103

sur la deuxième source d‟informations d‟après Toury, qui est l‟analyse des manifestations
concrètes des décisions d‟explicitation consignées dans le texte traduit. L‟analyse globale des
écarts d‟explicitation relevés dans le MD, au cours des années, pourra nous permettre de
découvrir, non seulement les normes de traduction en vigueur durant cette période, mais aussi le
rapport entre certains changements de facteurs dans le contexte d‟accueil - comme
l‟élargissement du lectorat, la publication gratuite du MD dès 2007, la sélection de plus de textes
à traduire, etc. - et le degré d‟explicitation. L‟analyse diachronique et synchronique des écarts
d‟explicitation face à des problèmes particuliers de traduction, comme la traduction des jeux de
mots, des métonymies sur toponymes, des emplois antonomasiques de noms propres, des
comparaisons implicites, des référents inexistants en langue et/ou culture arabe, etc., nous
permettra de découvrir les normes opérationnelles en vigueur, c'est-à-dire de décrire
d‟éventuelles régularités dans l‟application de telle ou telle technique d‟explicitation à l'égard de
ces cas problématiques. Nous y reviendrons en détails dans les chapitres IV et V. Qui plus est,
ces écarts recèlent des indices sur le profil sociolinguistique des traducteurs, leur évaluation des
connaissances linguistiques et culturelles des lecteurs cibles, leur conception de la tâche de
traduction, leurs lacunes encyclopédiques, etc.

 Le concept de « minimisation des risques » selon Pym

Nous intégrons les travaux de Pym dans les approches descriptives de la traduction, car cet auteur
s‟intéresse tout particulièrement aux sujets relatifs aux recherches empiriques sur l‟explicitation,
ainsi qu‟au domaine de la communication interculturelle. Sous cette perspective, Pym développe
une conception de l‟explicitation qui repose sur le principe de « risk aversion ». Selon lui, lors de
l‟interprétation du message par les lecteurs cibles, l‟explicitation se présente comme un type de
coopération traducteur-lecteur où le traducteur éprouve un besoin naturel d‟être aussi clair et
précis que possible, ce qui l‟amène à prévoir les éventuels risques d‟incompréhension ou
d‟ambiguïté du sens et à les dissiper. Le recours à l‟explicitation concrétise cette volonté de
minimisation des risques d‟interprétation du sens : « the translator wants to avoid or minimize
risk, and one of the means for this is precisely explicitation» (Pym 2005 : 41). L‟idée de
l‟anticipation des réactions des lecteurs pour empêcher ces risques de se produire a été reprise par
beaucoup de chercheurs empiriques, que nous allons étudier dans la section suivante. Ils
s‟appuient sur ce concept pour expliquer les motivations de certaines explicitations constatées
dans leurs corpus.

Dans cette optique communicationnelle, l‟explicitation se propose comme une solution qui offre
une certaine garantie en matière de transmission du sens. Les risques que fait encourir le mauvais
dosage de l‟explicitation (comme la répétition ou la redondance sémantique) restent beaucoup
moins lourds de conséquence que le risque d‟incompréhension occasionné par une non-
explicitation. C‟est dans ce sens que Becher 2011 déclare ceci : « What is the risk of being too
explicit? A waste of energy and paper Ŕ not too bad. What is the risk of being too implicit?
Communicative breakdown Ŕ very bad. This shows that it is perfectly natural and justifiable for
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 104

translators to adopt a strategy of avoiding implicitness, even where it is not licensed by the source
text » (Becher 2011 : 62).

Pym pousse un peu loin sa réflexion sur l‟explicitation en avançant que cette stratégie peut être
davantage sollicitée lorsqu‟il s‟agit de traduire des textes ou des passages d‟une grande
complexité, afin de faciliter l‟interprétation du texte traduit par le lecteur : « the harder the source
text, the harder the translator works, and the more likely they are to make their renditions
explicit » (Pym 2005 : 8-9). Aussi, l‟explicitation serait-elle une des traces des efforts cognitifs de
l‟interprétation du message et du texte : plus l‟effort d‟interprétation est important, plus les traces
d‟explicitation se manifestent dans le texte traduit : « Addition is used where they implement
their mental explicitation in the TT [target text] » (Ibid. : 9).

Le principe de « minimisation des risques » de Pym (2005) tient bien sûr compte des éventuels
déséquilibres engendrés par les impératifs d‟urgence et par l‟explosion de la demande de
traduction. Le traducteur qui voudrait produire une traduction claire et intelligible, dans un délai
serré, n‟aura pas le temps de chercher des trouvailles linguistiques inédites ou des adaptations
culturelles risquées. Il sollicite davantage l‟explicitation qui est compatible avec la stratégie
minimax : plus de résultats pour un minimum de risques, d‟efforts et de temps. La traduction peut
ne pas être parfaite, ce qui est d‟ailleurs presque toujours le cas, mais elle est au moins correcte et
intelligible. Compte tenu des délais et des conditions de la traduction du MD, ce principe pourrait
jouer un rôle crucial dans cette traduction si l‟on voulait rendre un texte intelligible, et sans
prendre des risques inutiles. Si nous retournons à notre exemple nº 1, il est clair que le traducteur
de ce MD novembre 2008 a pris des risques d‟ambiguïté, voire d‟incompréhension du sens, en
apportant trop peu d‟informations pertinentes ou en passant sous silence des sens implicites dont
la compréhension est décisive pour saisir le vouloir dire de l‟énoncé. Avec quelques suppléments
d‟informations, le traducteur aurait pu éliminer ces risques. Et comme l‟explique Becher, au
demeurant, le risque de redondance, au cas où le lecteur arabe saurait seul déchiffrer le sens, est
beaucoup moins grave que le risque d‟incompréhension.

2. L‟explicitation du point de vue des approches empiriques


Dans le cadre conceptuel et méthodologique des DTS, des dizaines de travaux empiriques ont été
effectués sur l‟explicitation, en analysant ce phénomène dans différents corpus de traductions, à
partir de certaines hypothèses formulées par des chercheurs comme Blum-Kulka (1986), Klaudy
et Károly (2001, 2005) et House (2004). L‟on parle désormais d‟ « hypothèses d‟explicitation »
que l‟on cherche à valider ou invalider par la mise en œuvre d‟une méthodologie empirique. La
première hypothèse et la plus influente est celle émise par Blum-Kulka (1986), connue sous le
nom de « l‟hypothèse de l‟explicitation », (dorénavant l‟Hypothèse ou l‟hypothèse de Blum-
Kulka).
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 105

2.1. L‟hypothèse de l‟explicitation

Cette Hypothèse est d‟une importance particulière car, par les suppositions qu‟elle a formulées et
par la méthodologie de recherche qu‟elle a élaborée, elle a participé à la création d‟un nouveau
cadre de recherche, entièrement destiné à l‟analyse du phénomène de l‟explicitation en
traduction. Nonobstant son importance, cette Hypothèse pâtit de confusions et de malentendus de
la part des chercheurs qui s‟en inspirent sans avoir bien assimilé ses suppositions ou suivi ses
recommandations. C‟est la raison pour laquelle, nous avons jugé nécessaire de faire toute la
lumière sur cette étape charnière de la recherche en matière d‟explicitation.

2.1.1. Le contexte d‟apparition de l‟Hypothèse

Cette Hypothèse est formulée par Blum-Kulka (1986) dans un article intitulé « Shifts of cohesion
and coherence in translation », consacré à l‟étude des écarts de cohésion et de cohérence entre les
textes traduits et leurs textes sources. A cette époque, le terme « explicitation » qui fut introduit
grâce à la stylistique comparée de Vinay et Darbelnet (1956), n‟était pas encore largement utilisé
dans les études traductologiques, mis à part certains travaux relevant des approches
communicationnelles (la TIT et la théorie de la Pertinence) examinées dans le chapitre précédent.

Malgré le développement des approches communicationnelles et fonctionnelles dans les années


70 et 80, l‟explicitation était souvent considérée comme une transformation du contenu ou de la
forme du texte source, lors de la traduction, qui est liée principalement à l'implicite linguistique.
Cette transformation se manifeste par l'apparition, dans le texte traduit, d‟informations qui ne
sont pas exprimées linguistiquement dans le texte source, mais qui existent dans la structure
profonde de ces textes, c'est-à-dire de façon à la fois implicite et déductible pour le lecteur
d‟origine. Ces transformations, appelées « écarts de traduction » (shifts of translation), et
constatées à partir d‟une analyse contrastive entre le texte source et le texte cible, sont souvent
attribuées aux différences typologiques sémantiques et syntaxiques entre les langues selon
Barkhudarov (1979)93, ou à ce que Vaseva (1980)94 appelle « linguistic asymmetry » et « missing
catégories ». L‟asymétrie linguistique implique que le traducteur exprime plus explicitement dans
la langue cible des composantes sémantiques implicites dans la langue source ; les catégories
manquantes renvoient au fait que certaines catégories grammaticales peuvent exister dans une
langue, mais pas dans l‟autre, ce qui suscitent des explicitations. S‟inspirant du modèle inférentiel
et s‟appuyant sur la méthode de l‟analyse du discours, Blum-Kulka dépasse ce cadre purement
linguistique et envisage l‟explicitation sous la perspective communicationnelle : « It is assumed

93
Barkhudarov analyse les additions en traduction de l‟anglais vers le russe et les explique par l'existence de
syntagmes nominaux elliptiques en anglais, que le traducteur devrait reformuler explicitement en russe, car cette
langue s‟accommode mal du caractère elliptique de l‟anglais. Ainsi, « gun licence » devient en russe, “licence for
right to carry weapon”. Cité par Klaudy (1998 : 81), in Baker (1998).
94
Vaseva analyse également les additions lexicales et grammaticales générées par la traduction du russe vers le
bulgare et inversement, et constate que la langue bulgare a des articles alors que le russe n‟en a pas, ce qui fait que le
traducteur « transforme » le texte en ajoutant ces catégories manquantes.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 106

that translation should be viewed as an act of communication ; as in the study of all acts of
communication, consideration of both the process and the product of the communicative act
necessarily relate to at least the linguistic, discoursal and social systems holding for the two
languages and cultures involved » (Blum-Kulka 1986 : 17).

2.1.2. Les écarts de cohésion et de cohérence inhérents à l‟explicitation

Blum-Kulka (1986) ne donne pas une définition précise du concept de l‟explicitation, mais elle
explique ce phénomène à travers l‟analyse des écarts de cohésion et de cohérence, dans un corpus
composé de traductions entre le français, l‟hébreu et l‟anglais. Ces écarts sont considérés comme
des indicateurs textuels de la présence d‟explicitation, dans la mesure où ils génèrent souvent plus
d‟« explicitness »95 au niveau des textes traduits.

S‟agissant des écarts de cohésion, ils se manifestent, au niveau linguistique et textuel, sous forme
de marqueurs linguistiques spécifiques (coordinateurs, conjoncteurs, etc.) situés entre les mots et
les segments du texte, de sorte à créer des relations sémantiques entre ses composantes
linguistiques, des liens logiques, et à rendre le texte grammaticalement et syntaxiquement correct.
Ils sont inhérents au choix des mots, à la structure phrastique et interphrastique, à la densité
textuelle et à l‟organisation informationnelle.

Quant à leurs motivations, ces écarts de cohésion sont souvent imputables aux différences entre
les systèmes linguistiques. Il peut s‟agir de différences de système grammatical, comme par
exemple la précision en français de la référence anaphorique et du genre, lors de la traduction de
l‟anglais qui ne précise pas le genre des mots. Aussi la langue française est-elle considérée
comme plus explicite que la langue anglaise par rapport à ce point de référence linguistique.
Comme il peut s‟agir aussi de différences au niveau des préférences stylistiques textuelles. Blum-
Kulka s‟appuie sur les travaux de Levenston (1976), de Berman (1978) et de Vieira (1984) qui
démontrent que l‟hébreu préfère comme norme stylistique la répétition lexicale, tandis que
l‟anglais tend plutôt vers la pronominalisation. L‟hébreu est donc plus explicite que l‟anglais par
rapport à ce registre.

En ce qui concerne les écarts de cohérence, ils renvoient à l‟inférence du sens du texte par le
lecteur, selon les principes de la pertinence et de l‟implicature que nous avons déjà évoqués. Ils
agissent au niveau des connaissances cognitives du lecteur et des informations fournies
explicitement par le texte et/ou implicitement par le contexte. Ils sont donc inhérents au lecteur
(reader-based shifts) et au texte (texte-based shifts). Selon l‟auteur, ces écarts découlent
essentiellement de l‟interprétation que fait le traducteur des liens implicites du texte et de son

95
Avant d‟expliquer les éléments de cette Hypothèse, nous tenons à préciser, dès à présent, que le concept de
l’explicitness joue un rôle crucial dans l‟analyse de la conception de l‟explicitation dans ce cadre empirique. Nous
avons jugé utile et plus commode de garder, dorénavant, le terme tel quel, en l‟employant en italique comme un
terme masculin. Par explicitness, nous entendons l‟augmentation des éléments exprimés linguistiquement dans le
texte traduit ayant souvent pour effet l‟augmentation de la clarté au niveau sémantique.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 107

évaluation des différences des connaissances culturelles entre les lecteurs cibles et les lecteurs de
l‟original et de la stratégie textuelle, mise en œuvre par l‟auteur, sous-tendant la structure
d‟informations. De tout cela, Blum-Kulka conclut que le processus de traduction entraîne
nécessairement des variations au niveau des écarts de cohésion et de cohérence. Lesquels se
soldent souvent par l‟augmentation de l’explicitness du texte traduit. C‟est ainsi qu‟elle aboutit à
la formulation suivante de son Hypothèse.

2.1.3. L‟énoncé de l‟Hypothèse

L‟essentiel de cette hypothèse est exposé dans les deux passages suivants :

“The process of interpretation performed by the translator on the source text might lead to a TL
[target language] text which is more redundant than the SL [source language] text. This
redundancy can be expressed by a rise in the level of cohesive explicitness in the [target
language] text. This argument may be stated as „the explicitation hypothesis‟, which postulates
an observed cohesive explicitness from [source language] to [target language] texts regardless of
the increase traceable to differences between the two linguistic and textual systems involved. It
follows that explicitation is viewed here as inherent in the process of translation» (Blum-Kulka
1986 : 19)96

[…] thus, it might be that explicitation is a universal strategy inherent in the process of language
mediation, as practiced by language learners, non-professional translators and professional
translators alike” (Ibid. : 21).

2.1.4. L‟explication de l‟Hypothèse

En se basant sur l‟analyse des motivations de ces écarts, Blum-Kulka soutient que les écarts
inhérents à l'explicitation peuvent être classés en deux catégories :

1- Les écarts d‟explicitation « inhérents aux systèmes » : ces écarts dépendent des deux
types de différences : a) les différences linguistiques et culturelles entre les langues et les
différences de connaissances d‟audiences impliquées en traduction ; b) les préférences
stylistiques, c'est-à-dire les différences dans les normes stylistiques et communicatives
textuelles des deux langues. Pour faciliter la distinction entre les différents écarts
supposés par l‟Hypothèse, nous allons qualifier désormais toutes ces différences ainsi que
les écarts d‟explicitations qui en résultent de « systémiques ». Leur explication et
théorisation s‟inscrit dans le cadre de ce que Blum-Kulka appelle l’hypothèse de
transfert97.
2- Les écarts d‟explicitation « inhérents à la traduction », c‟est à dire ceux qui sont liés
intrinsèquement au processus même de la traduction, indépendamment des différences

96
Nous soulignons et ajoutons les parenthèses.
97
L‟auteur ne fournit pas d‟éléments supplémentaires sur cette hypothèse, qui ne fait pas l‟objet de son analyse de
corpus ni de son intérêt pour la question des écarts de cohésion et de cohérence.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 108

systémiques. Nous allons qualifier désormais ces différences ainsi que les écarts
d‟explicitation qui en découlent de « traductionnels ».
Malgré l‟importance des écarts systémiques, notamment ceux en rapport avec le lectorat cible
(reader-based shifts), Blum-Kulka développe sa fameuse Hypothèse exclusivement à partir de la
deuxième catégorie d‟écarts, qui sont d‟ailleurs majoritaires dans son corpus. Elle suggère que
ces explicitations issues des écarts traductionnels s‟expliquent par le fait qu‟elles sont liées au
processus de médiation linguistique et d‟interprétation du texte qu‟implique naturellement tout
acte de traduire. Elles génèrent plus d’explicitness dans les textes traduits et sont donc
indépendantes de toute différence systémique, qu‟elle soit inhérente aux systèmes linguistiques et
culturels ou aux préférences stylistiques et communicatives textuelles. Ces explicitations ont
généralement pour effet de rendre les textes traduits plus redondants dans la mesure où elles ne
font que développer explicitement un implicite préexistant. En outre, ce genre d‟explicitations
existe dans tous les textes traduits, quelle que soit la langue ou le texte, voire l‟expérience du
traducteur. Par conséquent, Blum-Kulka suggère que l‟explicitation serait une stratégie
universelle de traduction. Le schéma suivant représente les différentes implications de
l‟Hypothèse ainsi que leur imbrication les unes avec les autres.

Hypothèse de l‟explicitation

Indépendance
des systèmes
linguistiques Inhérence au Redondance
Augmentation de
processus de des textes
l’explicitness
traduction traduits

Indépendance de
l‟expérience des
traducteurs

L‟explicitation pourrait être une stratégie


universelle de traduction

Figure 2: La représentation de l‟ensemble des suppositions de l‟hypothèse de Blum-Kulka (1986)

Les exemples que fournit Blum-Kulka pour illustrer et soutenir son Hypothèse sont de deux
types : premièrement, les exemples classiques relatifs aux écarts de cohésion qui se manifestent
souvent par l‟ajout de marqueurs cohésifs comme « to, so, then, and, etc. », que le traducteur
introduit sur la base de son interprétation des liens logiques implicites entre les segments des
textes. Deuxièmement, les exemples qui montrent, selon elle, qu‟il existe bel et bien des
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 109

explicitations sans aucun lien avec des motivations dites « systémiques ». C‟est le cas de la
traduction de cette phrase « She told them not to help each other » par « Elle leur dit de ne pas
s‟aider et de travailler tout seul » (exemple 5b) (Blum-Kulka 1986 : 20 [293]).

Selon Blum-Kulka, cette explicitation n‟est pas due aux préférences stylistiques du français ni
aux différences linguistiques. Elle découle de l‟interprétation qu‟a faite le traducteur du sens de
l‟énoncé, de son envie d‟expliciter le sens logique implicite et de rendre le texte plus clair, créant
ainsi une redondance sémantique. Elle commente cette traduction en disant : « While in texts 3
and 4 the process of explicitation might be connected to syntatctic or lexical language
differences, no so much argument can be used to explain the exemples in 5. The translator simply
expands the TL text, building into it a semantic redundancy absent in the original.” (Blum-Kulka
1986 : 23). Afin de mieux cerner les conséquences d‟une telle conception de l‟explicitation, et
avant d‟aller loin dans l‟analyse de cette Hypothèse, nous allons commencer par l‟appliquer sur
notre exemple nº 1.

2.2. Application de l‟Hypothèse à notre exemple nº 1


En vertu de cette Hypothèse, nous pouvons distinguer dans notre exemple les explicitations
suivantes :

Les explicitations dues aux différences systémiques entre la langue française et la langue arabe. Il
s‟agit par exemple de la traduction de « avant l‟été » par « avant la saison de l‟été » et de celle de
« la même que Favilla » par « la même pomme de Favilla ». Ces deux explicitations peuvent être
attribuées aux préférences stylistiques de l‟arabe98 qui tend à la prolixité et la dépronomination,
en introduisant ces précisions. À cela s‟ajoute les autres explicitations, plus nombreuses, dues aux
différences culturelles, comme celles en rapport avec les anthroponymes, les noms des contes,
des journaux, que nous avons évoqués à maintes reprises. Ces explicitations peuvent être
considérées comme des écarts de cohérence inhérents aux lecteurs (reader-based shifts),
puisqu‟elles visent à combler certaines lacunes au niveau des connaissances cognitives des
lecteurs arabes sur ces référents. L‟ensemble de ces écarts rentrent dans la catégorie des
explicitations « systémiques » qui s‟expliquent dans le cadre de « l‟hypothèse du transfert », et
non dans celle de la fameuse hypothèse de l‟explicitation, à proprement parler.

Toujours est-il qu‟il existe des centaines d‟explicitations qui peuvent appartenir à ce que Blum-
Kulka appelle « les explicitations traductionnelles ». Dans notre exemple, nous en avons relevé
deux : d‟abord, la traduction du syntagme verbal « avoir affaire à ces habituels fâcheux d‟Attac »

98
Nous verrons également plus tard dans notre corpus des explicitations de ce genre, comme celle de l‟expression
« en 2005 » par 5002 ‫بٻ‬٥ ‫( في‬en l‟année 2005). Cet ajout, visant à expliciter un implicite linguistique, reflète plutôt
une norme stylistique propre à l‟arabe moderne, créant certes une redondance. Il est à noter que le registre littéraire
arabe, avec lequel sont écrits les textes littéraires ou religieux moyenâgeux et certains textes plus ou récents, est, au
contraire, très concis et proscrit complètement cette prolixité. Nous y reviendrons dans l‟analyse des effets des
normes linguistiques et stylistiques sur le degré de l‟explicitation dans le chapitre V.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 110

par « [il] se croira plutôt devant les articles furieux99, de l‟organisation Attac... » ; et puis la
traduction du syntagme nominal « les bienfaits du marché » par « les vertus de l‟économie du
marché ». Dans les deux cas, l‟ajout des mots « articles » et « économie » n‟a pas de motivation
linguistique ni stylistique, car il n‟existe aucune difficulté à traduire les termes de l‟original par
les correspondances linguistiques pré-établies. Ces deux écarts découlent plutôt de
l‟interprétation du sens de ces deux syntagmes dans ce contexte. Par cette reformulation plus
claire de l‟idée qu‟il a comprise, le traducteur de ce MD voulait être plus explicite, en renforçant
la cohérence : on n‟a pas affaire aux personnes physiques des responsables d‟Attac, mais à leurs
déclarations, rendues en arabe par le mot "‫( "يقبالد‬articles) ; les bienfaits ne sont pas inhérents au
marché lui-même, mais à la politique économique d‟ouverture envers les marchés financiers
mondiaux. En vertu de l‟hypothèse, il s‟agit donc d‟écarts de cohérence, que l‟on peut appeler
des « explicitations traductionnelles ».

C‟est sur ces écarts que les suppositions énoncées de l‟hypothèse peuvent s‟appliquer : elles sont
intrinsèquement liées au processus de la traduction, car elles ne résultent que de l‟interprétation
du sens des énoncés en discours. Elles génèrent plus d’explicitness, et sont donc une source
éventuelle de redondance, car certains lecteurs, voire la majorité, peuvent déduire aisément le
sens du contexte. Suivant toujours la logique de l‟Hypothèse, de tels écarts ne sont pas
exclusivement le fait de ce traducteur en particulier, mais peuvent se manifester dans d‟autres
contextes identiques, traduits par d‟autres traducteurs arabes, abstraction faite de leur expérience
professionnelle. Dans ce sens, les explicitations correspondant à ces écarts de cohérence
pourraient être considérées comme un trait caractéristique de toutes les traductions faites en
arabe. L‟explicitation serait ainsi une stratégie universelle de traduction en arabe, en tout temps,
et dans tous les types de textes. Au risque de nous répéter, nous ne devons pas perdre de vue le
point focal de toutes ces suppositions : elles ne s‟appliquent, selon l‟Hypothèse, qu‟aux écarts de
cohésion et de cohérence. En effet, ceci a été et est encore la source de confusion conceptuelle et
méthodologique autour de l‟hypothèse de Blum-Kulka.

2.3. Les confusions autour de cette Hypothèse

Cette hypothèse de Blum-Kulka a jeté un pavé dans la mare de la recherche sur l‟explicitation, en
ce sens qu‟elle a donné naissance à de nouvelles pistes de réflexion en la matière, à savoir
l‟augmentation de l’explicitness dans les textes traduits, la prétendue universalité de la stratégie
d‟explicitation. Cependant, malgré l‟originalité et l‟apparente simplicité de l‟Hypothèse, sa
formulation initiale par Blum-Kulka a été relativement vague, ce qui a provoqué plusieurs
confusions conceptuelles et méthodologiques dans les recherches empiriques ultérieures qui s‟en

99
Il semble clairement que le traducteur ait confondu les termes « fâcheux » et « fâchés », en traduisant l‟acception
du deuxième terme à la place de celle du premier. Fâcheux, ici, ne veut pas dire furieux, mais plutôt dérangeant,
gênant, désagréable. On se croirait donc face à l'une des déclarations désagréables et hostiles à l'économie de marché,
comme en font habituellement les partisans d‟Attac. Nous aurions proposé en arabe le terme "‫غخ‬٥‫( "اظتي‬gênantes).
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 111

sont inspirées. Afin de souligner puis de dissiper les malentendus autour de cette Hypothèse100,
nous tenons à avancer quatre remarques générales :

Premièrement, comme nous l‟avons déjà souligné, toutes les explicitations « systémiques » font
partie de « l‟hypothèse du transfert » et sont donc purement et simplement exclues de
« l‟hypothèse de l‟explicitation ». Pour conduire correctement la recherche empirique sur
l‟explicitation, dans le cadre de cette Hypothèse, il conviendrait de respecter d‟emblée cette
distinction opérée entre ces deux volets. En effet, nous avons constaté que certains chercheurs,
que nous allons mentionner ultérieurement, n‟ont pas rigoureusement appliqué cette distinction
tant dans le relevé et que dans le classement des explicitations présentes dans leurs corpus. Une
telle confusion risque de compromettre la validité de leurs conclusions sur les suppositions de
l‟Hypothèse. Becher (2011) a consacré un chapitre de sa thèse à « l‟explicitation et l‟implicitation
en traduction », à l'analyse de ces confusions observées dans certaines études empiriques qui se
donnent comme objectif de valider l‟Hypothèse, sans pour autant se limiter aux écarts concernés.

Deuxièmement, il ne s‟agit pas d‟une seule observation déduite, mais d‟un ensemble de
constatations qui mettent en exergue plusieurs aspects du phénomène de l‟explicitation. En fait,
Blum-Kulka évoque à la fois la question de l‟augmentation de l’explicitness dans les textes
traduits, ayant pour corollaire la redondance, et l‟universalité de la stratégie d‟explicitation qui est
inhérente au processus même de la traduction et donc indépendante des systèmes linguistiques,
textuels, culturels et de l‟expérience du traducteur. C‟est donc un ensemble de sous-hypothèses
imbriquées les unes dans les autres. Or, cette Hypothèse est souvent réduite à l‟idée de
l'augmentation de l’explicitness ou à celle de l‟universalité de l‟explicitation. Certains chercheurs
mènent des recherches qui confirment une partie des suppositions de l‟Hypothèse et concluent
rapidement à sa validité en général. Une analyse scientifique des différentes études qui se
revendiquent du cadre de cette hypothèse se doit de situer leurs conclusions par rapport à tous ces
volets pour éviter les extrapolations infondées.

Troisièmement, ce sont les écarts de cohésion et de cohérence produisant des explicitations


« traductionnelles » qui doivent être les seuls indicateurs valides d‟explicitation, si l‟on veut
mener la recherche dans la perspective de confirmer ou d‟infirmer l‟Hypothèse. Le choix d‟autres
indicateurs d‟explicitation nécessiterait d‟abord l‟élaboration d‟une nouvelle définition de
l‟explicitation et ensuite une éventuelle modification de cette Hypothèse. Nous avons constaté
que certains chercheurs (Øverås 1998, Pápai 2004, Kamenická 2008) analysent des écarts, autres
que ceux relevant de la cohésion et de la cohérence, et concluent ensuite que l‟Hypothèse est
validée ou invalidée. De telles conclusions ne sont pas fondées, méthodologiquement parlant, car
le point de comparaison n‟est plus le même.

Quatrièmement, il importe de rappeler que Blum-Kulka n‟a jamais affirmé que cette Hypothèse
avait été confirmée. Toutes ses observations restent des suppositions en attente de validation. Elle

100
La description que nous sommes en train de faire, dans cette section et celle d‟après, est originale car aucune
étude, à notre connaissance, n‟a analysé, à ce jour, cette Hypothèse de cette manière.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 112

n‟a jamais affirmé que tous les textes traduits sont toujours plus explicites que les textes sources,
ni que l‟explicitation est nécessairement une stratégie de traduction universelle. D‟ailleurs, pour
valider cette hypothèse, Blum-Kulka propose à la communauté des chercheurs de mener des
études plus approfondies sur ces écarts en particulier, dans des corpus de traductions de grande
envergure, issus de plusieurs paires linguistiques et divers domaines de traduction, à l'aide d‟une
méthodologie empirique rigoureuse qu‟elle a mise en place, spécialement à cet effet. Vu le
volume important des recherches empiriques récentes sur l‟explicitation, nous tenons à rappeler
ici les consignes principales afin de corriger la trajectoire des éventuelles futures recherches
empiriques en la matière.

2.4. La méthode de recherche préconisée par Blum-Kulka

Cette méthode s‟inscrit dans la perspective de la bi-directionalité (par exemple du français vers
l‟arabe et vice-versa), et s‟appuie sur des analyses comparatives et contrastives de deux types de
corpus : les corpus parallèles et les corpus comparables.

Les corpus parallèles contiennent des textes sources en français (pour conserver notre exemple)
en regard desquels sont placées leurs traductions en arabe. Ces corpus sont de préférence alignés,
c'est-à-dire leurs textes sont coordonnés au niveau des phrases ou des paragraphes pour faciliter
la consultation et la comparaison. Le but de cette première analyse de ce type de corpus est de
relever les écarts d‟explicitation, toutes catégories confondues (tant systémiques que
traductionnels).

Les corpus comparables sont composés de textes traduits en langue (arabe) et d‟autres textes non
traduits écrits directement en arabe (textes journalistiques arabes par exemple). Ils doivent être
suffisamment importants pour être représentatifs des faits étudiés (marqueurs de cohésion,
lexicalisation des pronoms, ajout de coordinateurs, interprétation des liens logiques implicites,
etc.). Le but de cette deuxième analyse est de déterminer les normes stylistiques et linguistiques
de la langue arabe à l'égard des faits étudiés, comme celles de la « lexicalisation des pronoms »
par exemple. C‟est le cas de la répétition du mot « pomme » dans notre exemple nº1. Une fois les
normes dégagées, il serait plus aisé de déterminer tous les écarts faisant partie de la catégorie des
explicitations systémiques. Les explicitations dues aux motivations grammaticales et syntaxiques
sont plus faciles à discerner grâce aux études contrastives linguistiques dans les deux langues.

De la liste des écarts relevés dans le premier corpus parallèle français-arabe (systémiques et
traductionnels), la méthode de Blum-Kulka préconise de supprimer les explicitations
« systémiques » motivées par les normes linguistiques et stylistiques de l‟arabe inhérentes au fait
étudié « la répétition lexicale, par exemple ». Cette suppression faite, il ne nous restera que les
explicitations présumées « traductionnelles », motivées par l‟interprétation que fait le traducteur
du sens de ces marqueurs de cohésion. C‟est sur ce genre d‟écarts, relevés à l'aide de cette
méthodologie, que la recherche sur l‟Hypothèse peut (et doit) s‟effectuer, tout en limitant sa
validité sur ce fait en particulier « lexicalisation des pronoms », sans aucune extrapolation
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 113

générale. Il va falloir procéder de la même façon pour chaque langue étudiée (le français,
l‟anglais, le chinois, etc.), pour chaque marqueur de cohésion ou de cohérence analysé, dans
chacun des deux sens de la traduction (français-arabe et puis arabe-français), dans d‟autres
combinaisons linguistiques (anglais-français, chinois-russe et russe-chinois, etc.) et dans
différents types de textes, sur d‟autres faits linguistiques ou textuels, avant de se prononcer sur la
validité générale de cette Hypothèse. La méthodologie est certes rigoureuse, mais complexe et
exige de très nombreuses études, sur des corpus de grandes envergures, pour arriver à cette fin.
Nous avons étudié plus d‟une trentaine de recherches de ce genre, dédiées exclusivement au sujet
de l‟explicitation, dont nous allons présenter une synthèse générale, afin de creuser davantage la
question de l‟explicitation en traduction, telle qu‟elle est perçue.

2.5. Les différentes recherches empiriques menées dans le cadre de


l‟Hypothèse
Avant de nous prononcer sur la validité de cette Hypothèse, à partir de l‟analyse de notre corpus
d‟explicitations du MD, nous allons voir d‟abord les conclusions d‟une multitude de recherches
empiriques sur cette même question, dans d‟autres langues, fondées sur d‟autres corpus.

2.5.1. Les caractéristiques générales de ces études

Les recherches effectuées sur la base de cette Hypothèse sont empiriques, descriptives et
s‟inscrivent pleinement dans le cadre des DTS. Grâce au développement des corpus informatisés
à la fin des années 90, les recherches sur l‟explicitation se basent désormais sur d‟énormes corpus
numériques, parallèles et comparables, composés de milliers de textes, ce qui améliore
considérablement leur représentativité et leur fiabilité concernant le phénomène étudié
(Tymoczyko 1998). Ces études sont majoritairement quantitatives, basées sur des analyses
statistiques des occurrences d‟explicitations décontextualisées. Toutefois, il existe quelques
études empiriques basées sur des analyses d‟exemples d‟explicitations en contexte (Séguinot
1998, Perego 2003, Dimitrova 2005, Saldanha 2008).

2.5.2. L‟étendue des recherches empiriques

La majorité de ces études sont publiées dans le cadre d‟articles d‟une vingtaine de pages, mais il
existe aussi quelques thèses de doctorat (Saldanha, Becher) et un ouvrage complet (Dimitrova)
consacrées à cette problématique. Ces études sont menées sur des traductions en différentes
langues, impliquant différents types de textes et dans presque tous les domaines de traduction. La
majorité de ces recherches sont rédigées en langue anglaise, laquelle constitue également la
langue la plus étudiée dans la plupart des corpus parallèles et comparables constitués.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 114

Pour les autres langues impliquées, nous mentionnons, sans être exhaustif, les exemples suivants
: le français (Candace101 Séguinot 1988, Blum-Kulka 1986), le norvégien (Linn Øverås 1998,
Fabricius-Hansen 1998), le russe (Sara Laviosa-Braithwaite 1996, 1998, Englund Dimitrova
2005, Inkeri Vehmas-Lehto 2001, 2001), l‟allemand (Nicole Baumgarten 2008, Viktor Becher
2010, 2011, Monica Doherty 2005, Juliane House 2004, Erich Steiner 2008), le hongrois (Kinga
Klaudy 1993, 1998, Vilma Pápai 2004 Elise Perego 2003), le finnois (Tina Puurtinen 2004), le
néerlandais (Rio Vanderauwera 1985), le polonais (Eva Gumul 2006, 2007, 2008), le portugais
(Gabriel Saldanha 2007), l‟espagnol (Van Leuven-Zwart 1989, 1990, Anthony Pym 2005),
l‟hébreu (Shoshana Blum-Kulka 1986, Rachel Weissbrod 1992, Miriam Shlesinger 1989), le
tchèque (Renata Kamenická 2008, Petra Konšalová 2007, Jiri Lévy 1965), le chinois (Hsin-Hsi
Chen 2004). Concernant la langue arabe, il n‟existe pas vraiment d‟études approfondies dans ce
domaine, à l'exception de quelques de ces travaux : Mona Baker (1993, 1998), Jamal Al-Qinai
(1999) sur le style des écarts linguistiques en traduction, un article sur les écarts de répétitions en
arabe écrits par Rasoul ElKhafaji (2006, 2010) et un récent article sur les techniques
d‟explicitation dans un corpus de traduction anglais-arabe (Waleed Othman 2013). D‟où, nous
semble-t-il, l‟intérêt de notre étude portant sur un vaste corpus français-arabe, même si notre
recherche ne portera pas uniquement sur des marqueurs de cohésion ou de cohérence.

Quant aux types de texte et aux domaines de traduction concernés par ces recherches, nous en
citons également quelques uns à titre indicatif : la traduction des textes économiques, juridiques,
techniques, journalistiques (articles de magazines, presse), littéraires (roman, textes narratifs),
pragmatiques (textes de vulgarisation scientifiques, information touristiques, discours politiques),
populaires et historiques, la traduction pour enfant, le sous-titrage, l‟interprétation simultanée.
Cette diversité des domaines de traduction investigués enrichit considérablement la réflexion sur
l‟explicitation en traduction. S‟il n‟est pas étonnant de rencontrer des études portant sur
l‟explicitation dans le domaine de la vulgarisation de textes scientifiques, il peut paraître plus
surprenant et particulièrement intéressant de voir étudier ce phénomène dans le domaine du sous-
titrage. A priori, les contraintes audio-visuelles ne devraient pas être en faveur de l‟utilisation de
l‟explicitation, à moins de regarder ce procédé d‟un autre œil102.

2.6. Les conclusions de ces recherches à l'égard de l‟hypothèse de


l‟explicitation
Pour ne pas perpétuer la fâcheuse tendance à donner une vision réductrice ou confuse de
l‟Hypothèse, nous proposons de situer les différentes conclusions de ces études empiriques par
rapport aux différentes suppositions énoncées par Blum-Kulka. Pour ce faire, nous allons diviser

101
Contrairement à notre habitude de mentionner uniquement le nom de famille des auteurs, nous avons jugé utile de
fournir dans ce passage le nom et le prénom de chaque chercheur, afin d‟aider les chercheurs intéressés à retrouver
plus facilement ces études dans les différentes ressources documentaires.
102
En fait, ces études vont plaider pour la considération de l‟hyponymisation (choix d‟un terme plus précis) comme
une technique d‟explicitation. Nous y reviendrons dans le chapitre V.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 115

l‟hypothèse de Blum-Kulka en cinq suppositions principales, auxquelles nous appellerons


désormais hypothèse 1, 2, 3,4 et 5, avec h minuscule.

2.6.1. Les conclusions sur l‟hypothèse 1 : l‟augmentation de l’explicitness

La plupart des recherches empiriques confirment cette idée : les écarts de cohésion et de
cohérence génèrent des explicitations traductionnelles qui augmentent l’explicitness des textes
traduits. Ainsi, par exemple, Vehmas-Lehto (1989 : 201) conclut que les textes journalistiques
traduits en finnois sont plus explicites que les textes traduits en russe et ceux écrits en finnois ;
Øverås (1998 : 583-588) confirme que l‟augmentation du niveau de l’explicitness dans les textes
littéraires traduits de l‟anglais vers le norvégien et inversement, est une conséquence inévitable
qui résulte du processus de la traduction. Dans la même lignée, Doherty (2003) aboutit à la
conclusion que l‟augmentation de l’explicitness est un trait caractéristique des textes traduits qui
peut même être considéré comme une mesure de différence entre les textes traduits et les textes
comparables non traduits.

En revanche, certaines études, quoique minoritaires, émettent des réserves à l'égard de cette
supposition. D‟après Weissbrod (1992 : 153), l’explicitness n‟est pas une caractéristique figée des
textes traduits, mais plutôt une tendance qui est influencée par des facteurs pragmatiques tels que
l‟existence de normes communicatives généralement acceptées dans le contexte de la réception
de la traduction produisant cet explicitness. L‟augmentation de ce dernier n‟est donc pas
imputable uniquement au processus même de la traduction, ce qui ne permet pas de valider cette
supposition. De son côté, Fabricius Hansen (1998 : 232) constate une tendance nette à
l‟augmentation de l’explicitness, qui résulte de la traduction des tournures syntaxiques composées
et denses des textes sources en plusieurs mots, voire plusieurs phrases. Cependant, ces
explicitations sont dictées, selon lui, par les différences syntaxiques et stylistiques entre le
norvégien, l‟anglais et l‟allemand, ce qui ne compte pas non plus comme une confirmation de cet
élément de l‟Hypothèse. L‟étude de Baumgarten et al. (2008 : 198) va dans le même sens
lorsqu‟elle conclut que l‟augmentation de l’explicitness dépend de plusieurs facteurs tels que les
différences conventionnelles entre les langues impliquées en traduction, puisqu‟il ne se manifeste
pas toujours dans toutes les traductions.

2.6.2. Les conclusions sur l‟hypothèse 2 : la redondance

Rappelons-nous que, selon Blum-Kulka, le traducteur interprète le texte et comprend les liens de
cohésion et de cohérence qui sont implicites dans le texte source. A partir de ce constat, elle émet
l‟hypothèse que le traducteur tend à exprimer ces liens logiques au lecteur qui pourrait souvent
les déduire sans ces explicitations, ce qui crée une redondance sémantique. Rares sont les
chercheurs qui confirment cette hypothèse. En effet, selon Séguinot (1988 : 106), l‟augmentation
de l’explicitness ne doit pas être toujours perçue comme une redondance. Cette vision, ajoute-t-
elle, est réductrice à l'égard du concept de l‟explicitation. Heltai (2005) soutient également que
les explicitations en traduction ne relèvent pas uniquement de la redondance sémantique. Elles
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 116

s‟expliquent plutôt par le fait que les traducteurs voudraient accroître la lisibilité et l‟intelligibilité
du texte traduit en réduisant les efforts interprétatifs investis par le lecteur pour inférer le sens,
selon le « principe de la pertinence » que nous avons déjà évoqué. Gumul (2006) va dans le
même sens en confirmant que l‟explicitation aide les interprètes à surmonter les difficultés
d‟ordre culturel, et qu‟elle n‟est pas une simple redite de ce qui est déductible du contexte.

2.6.3. Les conclusions sur l‟hypothèse 3 : l‟inhérence de l‟explicitation au processus de la


traduction

Blum-Kulka avait supposé que l‟augmentation de l’explicitness, inhérente aux écarts de cohésion
et de cohérence, était intrinsèquement liée au processus de la traduction et non aux différences
entre les langues. Le problème majeur de cette hypothèse réside dans le fait que Blum-Kulka ne
définit pas clairement les caractéristiques distinctives des explicitations traductionnelles et des
explicitations « systémiques optionnelles », c'est-à-dire celles qui découlent des différences ou
des préférences stylistiques entre les langues. Les explicitations « systémiques obligatoires » sont
facilement reconnaissables, puisque, sans elles, la traduction est linguistiquement incorrecte. Les
chercheurs vont tenter de remédier à cette relative imprécision et de découvrir la nature de ce
type d‟explicitation « traductionnelle », de prouver son existence et de tenter de le distinguer plus
clairement des explicitations optionnelles (Klaudy 1998, Becher 2010, 2011). Après examen des
différentes études, nous pouvons dire que les avis sont partagés entre les auteurs, même si l‟on
observe que la balance penche désormais plus du côté de l‟infirmation de cette hypothèse que de
sa validation.

Parmi les études confirmant cette hypothèse, figure celle de Vehmas-Lehto (1989 : 201) qui a
scrupuleusement suivi la méthodologie proposée par Blum-Kulka et a constaté que les textes
traduits dans une langue donnée sont plus explicites que les textes non-traduits écrits directement
dans cette même langue. Elle en tire cette conclusion : « It is possible, therefore, that explicitation
strategies inherent in the translation process cause translated texts in a given genre to be more
explicit than the texts originally composed in the target language for the translations».
S‟appuyant sur un corpus bidirectionnel de traductions de l‟anglais vers l‟hébreu, Shlesinger
(1995) suggère que les interprètes tendent à rendre les formes implicites plus explicites, et ce
dans les deux sens de la traduction et indépendamment des normes linguistiques et stylistiques
des deux langues, ce qui confirme que l‟explicitation est liée au processus même de la traduction,
indépendamment des autres facteurs linguistique, stylistique ou culturel.

En suivant une autre méthode basée sur la comparaison du rapport explicitation/ implicitation
dans un corpus bidirectionnel (anglais-norvégien) composés de textes littéraires, Øverås a trouvé
que le nombre d‟explicitations a dépassé largement le nombre des implicitations dans les deux
sens. Elle en conclut que : « explicitation is a characteristic feature of the translation process »
Øverås (1998 : 588). Dans la même lignée, à l'aide d‟un corpus parallèle bidirectionnel allemand
et tchèque composé de textes populaires historiques et d‟un autre corpus comparable de textes
similaires dans les deux langues, Konšalová (2007) conduit une étude sur la traduction des
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 117

expressions denses. À l'issu de cette étude, elle constate que les traducteurs tendent à expliciter
plus qu‟à impliciter dans le sens du tchèque vers l‟allemand, alors que la tendance est moins nette
dans l‟autre sens. Pour elle, ses résultats constituent un argument en faveur de l‟inhérence de
cette stratégie au processus de la traduction et donc une confirmation de l‟Hypothèse (Konšalová
2007 : 31). Il importe de noter que les deux études d‟Øverås et de Konšalová (2007) comportent
des erreurs méthodologiques compromettant leurs conclusions. Nous y reviendrons à la fin de
cette section.

En dehors de ces études confirmant ou prétendant confirmer l‟hypothèse, il existe d‟autres


recherches qui invalident ou au moins émettent des réserves ou des restrictions à l'égard de cette
question. Sous cette catégorie, nous pourrions mettre les études de Séguinot (1988), Klaudy
(1998) et Kamenická (2007, 2008).

Séguinot (1988:106) était l‟un des premiers chercheurs à s‟intéresser à l'hypothèse de Blum-
Kulka sur l‟explicitation. À partir de son analyse d‟un corpus de traductions français-anglais, elle
conclut que le processus de traduction inclut effectivement un processus d‟explicitation, sans
pour autant limiter l‟explication de ce constat au seul processus d‟interprétation de sens implicite
des liens logiques ou des marqueurs de cohésion. Elle montre que ces explicitations dites
« traductionnelles » peuvent également être expliquées par les différences stylistiques et
linguistiques comme l‟avaient déjà expliqué Vinay et Darbelnet, ou encore par d‟autres facteurs
pragmatiques comme le travail de la révision de la traduction avant l‟édition, la prise en compte
des futurs lecteurs de la traduction, etc. (Ibid. :109).

Par ailleurs, dans la Routledge Encyclopedia of Translation Studies (Baker 1998 : 82), Klaudy
(1998) a écrit un article sur ce phénomène où elle établit une typologie des explicitations en
quatre catégories : Les explicitations obligatoires, dictées par les différences structurelles,
syntaxiques et sémantiques entre les langues ; les explicitations optionnelles, motivées par les
différences de stratégies textuelles de structuration de l‟information et par les préférences
stylistiques entre les langues ; les explicitations pragmatiques, dictées par les différences entre les
cultures et les connaissances partagées des lecteurs ; et enfin, et surtout, les explicitations
inhérentes à la traduction attribuées à la nature même du processus de la traduction. Pour Klaudy,
cette dernière catégorie d‟explicitation trouve son explication la plus convaincante dans l‟une des
principales caractéristiques intrinsèques de l‟activité de traduction qui est la nécessité de
réexprimer dans la langue cible des idées qui ont été conçues à la base dans la langue de départ :
« The latter type of explicitation is explained by one of the most pervasive, language-independent
features of all translational activity, namely the necessity to formulate ideas in the target language
that were originally conceived in the source language » (Klaudy 1993 : 84).

De cette typologie, il ressort clairement que les trois premières catégories correspondent aux
explicitations « systémiques » de Blum-Kulka, et que seule la quatrième catégorie correspond
aux explicitations traductionnelles concernées par cette Hypothèse. Ceci pourrait donc être perçu
comme un argument confirmant l‟idée que l‟explicitation est inhérente au processus de la
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 118

traduction. Il n‟en demeure pas moins vrai que Klaudy ne confirme pas toutes les autres
suppositions de l‟Hypothèse, d‟autant plus que les recherches ultérieures de Klaudy vont
l‟amener à modifier l‟hypothèse de l‟explicitation émise par Blum-Kulka, en présentant ce qui va
s‟appeler « l‟hypothèse asymétrique de l‟explicitation ».

En revanche, Kamenická, l‟auteure d‟une thèse soutenue en 2007 sur l‟explicitation et le style du
traducteur, invalide l‟idée de l‟inhérence au processus de la traduction, dans une étude publiée en
2008 dans laquelle elle analyse la proportion des explicitations et des implicitations dans des
traductions tchèques réalisées par deux traducteurs différents. En effet, son étude montre que les
textes traduits ne manifestent pas toujours une tendance à l‟explicitation ; au contraire, certaines
traductions ont révélé plus de cas d‟implicitations que d‟explicitations.

2.6.4. Les conclusions sur l‟hypothèse 4 : l‟universalité de la stratégie de l‟explicitation

Analysant un corpus de traductions faites par des traducteurs professionnels et des apprentis-
traducteurs, Blum-Kulka a constaté que, dans toutes les traductions, il y avait des explicitations
portant sur des marqueurs de cohésion et de cohérence. Comme nous l‟avons évoqué plus haut, à
partir de ce constat, elle a déduit que l‟explicitation dépendait en fait du processus de
l‟interprétation textuelle et de la médiation linguistique qu‟implique toute activité traduisante ;
elle ne dépendait ni de la langue, ni de la culture, ni des normes stylistiques, ni de l‟expérience du
traducteur. La validation de cette hypothèse s‟obtient systématiquement grâce à la validation
simultanée des hypothèses 1 et 3 (l‟augmentation de l’explicitness et l‟inhérence au processus
même de traduction) qui lui sont intrinsèquement liées.

Néanmoins, pour s‟assurer de la validité générale de cette hypothèse, il faudrait prouver que les
traductions de différents textes, dans des langues différentes, à différentes époques, dans les deux
sens de la traduction, contiennent toujours des écarts de cohésion et de cohérence relatifs aux
explicitations traductionnelles. Seules les analyses de plusieurs grands corpus de traductions
permettraient d‟y parvenir. La confirmation définitive ne pourra être obtenue qu‟après
constitution d‟un échantillon représentatif de toutes les langues du monde.

En attendant une validation scientifique générale, un élément important, issu des recherches sur
corpus, vient soutenir en quelque sorte cette hypothèse. Il s‟agit des recherches portant sur les
« universaux de traduction ». C‟est ainsi que Baker (1993 : 243) confirme que « translation-
inherent explicitation can be regarded as a “translation universal” ». Baker entend par
« universaux de traduction » des traits caractéristiques inhérents au processus même de la
traduction : « product of constraints which are inherent in the translation process itself, and this
accounts for the fact that they are universal » (Ibid. : 246). Elle les distingue des normes de
traductions de Toury qui se présentent, selon elle, comme des caractéristiques de traduction
observées dans certains types de traduction à un moment donné : « translation features that have
been observed to occur consistently in certain types of translation within a particular socio-
cultural and historical context » (Ibid. : 246).
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 119

Sous la même perspective, Laviosa-Braithwaite (1998 : 288) considère l‟explicitation comme


l‟un des universaux de traduction, étant donné sa fréquence dans plusieurs traductions impliquant
plusieurs paires linguistiques. Par « universaux de traductions », elle entend des caractéristiques
linguistiques qui apparaissent typiquement dans les textes traduits plutôt que dans les textes
d‟origine et qui sont censées être indépendantes des spécificités linguistiques des deux langues
impliquées dans le processus de traduction. Ainsi, la simplification, la normalisation, la
convergence, la désambiguïsation, etc., sont considérées également comme des universaux de
traduction.

Pápai (2004) parvient à la même conclusion, en s‟appuyant sur l‟analyse de son corpus de textes
littéraires traduits de l‟anglais vers le hongrois et de textes hongrois non traduits : « explicitation
is likely to be a universal feature of translated texts, i.e. this set of data supports Blum-Kulka‟s
hypothesis » (Pápai 2004 : 157). Elle a également conduit une autre étude sur des textes
scientifiques dont le résultat corrobore la conclusion précédente : l‟explicitation est un
phénomène qui se produit autant dans les textes littéraires que dans les textes non littéraires, ce
qui confirme son universalité.

En revanche, d‟autres chercheurs infirment cette hypothèse ou au moins se montrent réticents à


son égard. D‟après Weissbrod (1992), l‟explicitation n‟est pas un universel de traduction, ni une
tendance universelle, mais plutôt une norme de traduction qui change au gré des circonstances
historiques: « Explicitation in translation is not, as previous research has suggested, solely a
universal tendency or a function of translation on a literacy/orality scale. It is norm-dependent
and thus changes with historical circumstances and according to the position of translated
literature » (Weissbrod 1992 : 153). Dans la même veine, Malmkjaer (2005) déclare ne pas
partager la position de ceux qui considèrent l‟explicitation comme stratégie universelle. Elle
pense qu‟il vaut mieux envisager le phénomène de l‟explicitation en termes de normes qui
rendent mieux compte du phénomène.

House (2004) se penche sur l‟analyse de l’explicitness dans le discours, à partir d‟un corpus de
traductions entre l‟anglais et l‟allemand. Elle soutient que l’explicitness n‟est pas un phénomène
invariable ou universel des textes traduits, mais qu‟il est plutôt un phénomène variable qui
émerge en discours et diffère largement d‟une langue à l‟autre. Dans cet ordre d‟idée,
Baumgarten et al. (2008) appliquent rigoureusement la méthodologie proposée par Blum-Kulka
pour la validation de son hypothèse, sur un corpus de textes de vulgarisation scientifique. Les
résultats de cette recherche ont amené les auteurs à conclure que l‟explicitation n‟est pas un
phénomène universel. Tantôt elle apparaît, tantôt elle disparaît et lorsqu‟elle apparaît, c‟est plutôt
à cause des conventions communicatives et des normes stylistiques et non à cause du processus
de la traduction elle-même (Baumgarten et al. 2008 : 198). Les auteurs précisent, d‟ailleurs, que
c‟est dans la catégorie des explicitations optionnelles (stylistiques ou culturelles) que l‟on relève
des fréquences élevées d‟explicitations ayant poussé certains chercheurs à y voir une stratégie
universelle. Ces explicitations optionnelles sont a priori inhérentes aux paires linguistiques et
donc non universelles, ce qui contredit cette hypothèse.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 120

Pym (2010 : 81) n‟envisage pas non plus l‟explicitation comme l‟un des universaux de
traduction. En se fondant sur son analyse des corpus de traductions et sur des recherches
empiriques antérieures sur l‟explicitation, Pym affirme que certaines explicitations dites
« asymétriques » peuvent être considérées comme une stratégie universelle de traduction, mais
pas toutes les explicitations. Il entend par les « explicitations asymétriques » celles qui dépendent
des choix facultatifs des traducteurs, qui ne sont pas imposées par des contraintes linguistiques et
qui ne sont pas toujours contrebalancées par des implicitations si l‟on traduit dans le sens inverse.
Nous y reviendrons. Dans sa thèse précitée, Becher (2011) analyse un corpus de textes
économiques traduits entre l‟anglais et l‟allemand, et en conclut que l‟explicitation ne peut pas
être considérée comme une stratégie universelle : « it should have become clear that it is highly
misleading to call explicitation a possible “universal” of translated text » (Becher 2011 : 75).
Exemples à l'appui, il démontre que l‟explicitation dépend d‟autres facteurs linguistiques,
communicatifs et pragmatiques.

2.6.5. Les conclusions sur l‟hypothèse 5 : l‟indépendance de l‟explicitation de l‟expérience


des traducteurs

Cette hypothèse est liée à celle de l‟universalité de la traduction. Elle stipule que l‟explicitation se
manifeste dans chaque traduction, quelle que soit l‟expérience du traducteur. Cependant, en
analysant les traductions faites par plusieurs traducteurs, Blum-Kulka ajoute une précision à cette
hypothèse qui consiste à dire que les traducteurs non professionnels explicitent davantage que les
traducteurs professionnels. L‟idée de la corrélation entre l‟expérience du traducteur et le degré
d‟explicitation - l‟explicitation en elle-même étant déjà supposée universelle - a intéressé
beaucoup de chercheurs. La validation de cette hypothèse nécessite d‟effectuer des études
qualitatives et psycholinguistiques, sur des traductions faites par les mêmes traducteurs, dans les
mêmes conditions.

Séguinot (1998 : 107) critique cette idée qui associe le degré élevé de l‟explicitation à la pratique
des traducteurs non professionnels, ce qui sous-entend une évaluation négative à l‟égard du
concept de l‟explicitation. Ainsi, il y aurait de bonnes traductions - avec moins d‟explicitations -
faites par des traducteurs professionnels et des traductions moins bonnes - avec plus
d‟explicitations - réalisées par des traducteurs moins expérimentés.

Dimitrova (2005 : 134, 229) a consacré un ouvrage entier à l'étude de cette question à partir de
l‟analyse de l‟explicitation des liens logiques implicites et de certains référents culturels. Elle en a
conclu que les traducteurs professionnels explicitaient quand il le fallait avec une méthode
rigoureuse tandis que les étudiants de langues explicitaient à chaque fois qu‟ils rencontraient un
problème de compréhension ou de traduction sans une méthode contrôlée. L‟explicitation est
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 121

donc présente chez tous les traducteurs, et ce sont les non professionnels qui explicitent
davantage ; ce qui confirme en quelque sorte l‟hypothèse 5103.

Saldanha (2008 : 28) s‟intéresse à cette question en analysant deux traductions faites par deux
traducteurs dans le même environnement cognitif. Elle a constaté que chaque traducteur avait sa
propre conception du rôle du traducteur comme médiateur culturel par rapport à son public de
lecteurs et que ces conceptions ont déterminé leur attitude vis-à-vis de l‟explicitation (2008 : 31).
Le degré de l‟explicitation n‟est pas corrélé à l‟expérience, mais dépend plutôt de la conception
personnelle de la tâche du traducteur.

Par ailleurs, la question du rapport entre le traducteur et l‟explicitation soulève une autre
interrogation concernant la nature de la stratégie de l‟explicitation : est-ce qu‟il s‟agit d‟une
stratégie consciente qui reflète des choix délibérés du traducteur ou d‟une stratégie
subconsciente qui se réalise de façon spontanée lors de la traduction?

Blum-Kulka reste vague sur ce sujet. En effet, l‟explicitation peut être perçue comme une
tendance spontanée et naturelle, puisqu‟elle est supposée être à la fois indépendante des
compétences des traducteurs et inhérente au processus cognitif d‟interprétation du texte qui se fait
a priori de façon subconsciente. En revanche, elle peut être vue comme issue de choix délibérés
des traducteurs opérés lors du processus de médiation linguistique qui est censé être un processus
conscient. Les auteurs se sont également divisés sur ce point.

De son côté, Øverås (1998 : 575) semble considérer l‟explicitation comme une stratégie
consciente inhérente à la traduction, car elle interprète l‟augmentation de l’explicitness dan son
corpus en termes de normes opérationnelles selon l‟approche de Toury. Ces normes de Toury
(1995 : 58) sont en rapport avec la prise des décisions par les traducteurs lors de la reformulation
du texte traduit, qui se fait généralement de façon consciente.

En revanche, Olohan (2001) semble concevoir l‟explicitation comme un processus subconscient


inhérent à la traduction. En effet, elle a démontré que les textes anglais dans le corpus TEC
(parallèle) étaient caractérisés par la préservation de marqueurs syntaxiques optionnels plus que
dans les textes comparables anglais du corpus BNC (comparable). Ces marqueurs concernent
l‟emploi de « that » optionnel, vide de sens, après les verbes « say, tell, promise » (Olohan 2001),
ainsi que l‟optionnel « to » après le verbe « help » (Olohan 2002). Cette tendance à ne pas
omettre ces éléments syntaxiques optionnels peut être considérée comme un comportement

103
En fait, nous pensons que le traducteur professionnel travaille en général (mais pas toujours) pour des clients
« avertis » qui connaissent tout du sujet sur lequel porte la traduction. Dans ce cas, le traducteur n‟a donc guère à
expliciter pour faciliter l‟interprétation de sa traduction par les lecteurs. Le traducteur non-professionnel sera souvent
tenté d‟expliciter parce qu‟il a eu lui-même du mal à saisir le sens et qu‟il pense qu‟il en ira de même de l‟utilisateur
de la traduction. Ceci explique en partie, à notre avis, les résultats auxquels est parvenu Dimitrova. Mais cela
n‟empêche que parfois les traducteurs non professionnels font moins d‟explicitations s‟ils n‟ont pas réussi à
comprendre le sens implicite des textes à traduire. Ils restent dès lors au niveau superficiel et collent de trop près au
texte source en s‟abritant derrière la traduction directe. C‟est ce que nous avons constaté lors de l‟analyse de notre
corpus. Nous y reviendrons dans la deuxième partie de cette thèse.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 122

subconscient plus qu‟une conduite relevant d‟une stratégie délibérée de prise de décision (Olohan
2001 : 429).

Entre les deux avis, se positionne Gumul (2006) pour qui l‟explicitation en interprétation
simultanée est, dans la plupart des cas, une procédure non stratégique, notamment lorsqu‟il s‟agit
d‟écarts d‟explicitation relatifs à la cohésion. Mais, il existe aussi des explicitations portant sur le
sens, comme lorsqu‟il s‟agit de désambiguïser les métaphores ou d‟ajouter des phrases
explicatives. De telles procédures relèvent, selon elle, d‟un choix stratégique et conscient des
interprètes.

2.7. Les critiques formulées à l'égard de ces études

Dans son analyse de la validité et de la pertinence de l‟hypothèse de Blum-Kulka, Becher (2011)


critique certaines études empiriques en décelant les erreurs méthodologiques qu‟elles ont
commises. La première erreur consiste à compter des explicitations systémiques optionnelles
parmi les explicitations traductionnelles, ce qui augmente les occurrences de ces dernières dans
les textes traduits et fausse par conséquent les résultats obtenus. C‟est ainsi qu‟Øverås (1998)
inclut, faute d‟analyse contrastive suffisante, des explicitations optionnelles d‟ordre stylistique et
culturel dans ses statistiques sur les occurrences des explicitations présumées inhérentes à la
traduction. Cette confusion l‟amène à interpréter ce mélange d‟explicitations par les normes
opérationnelles de Toury, ce qui entraîne une contradiction supplémentaire. En effet, ces normes,
qui influent sur la prise de décision des traducteurs au stade de la réexpression, dépendent des
langues et des cultures, tandis que les explicitations traductionnelles de Blum-Kulka doivent, au
contraire, en être indépendantes (Becher 2011 : 35).

La deuxième erreur soulignée par Becher concerne le choix d‟indicateurs dépassant le cadre
conceptuel de l‟explicitation. Un tel élargissement nécessite au préalable de fournir une définition
claire et précise de ce que les chercheurs entendent par explicitation. La plupart des études n‟ont
pas pris la peine de poser clairement leurs propres définitions de l‟explicitation. Et lorsque c‟est
le cas, on constate un manque de rigueur dans l‟application de ces définitions lors de la sélection
des exemples d‟explicitations. Dans ce sens, Øverås (1988 : 4) définit l‟explicitation comme etant
“the kind of translation process where implicit, co-textually recoverable [source text] material is
rendered explicit in [the target text]”. Et pourtant, elle a recensé parmi les explicitations
traductionnelles des cas d‟amplifications textuelles, qui ne sont pas liés à l'implicite, Il en va de
même pour l‟étude de Pápai (2004). Quant à Kamenická, elle reconnaît que « the concept of
explicitation has been surrounded by much conceptual vagueness » (Kamenická 2008 : 188), sans
toutefois proposer sa définition de l‟explicitation. Par conséquent, les exemples sélectionnés vont
comporter différents types d‟explicitations, ce qui remet en cause ses conclusions sur
l‟Hypothèse.

La troisième erreur découle, à notre avis, des mauvaises interprétations des résultats. Ce genre
d‟erreur guette en effet la plupart des recherches empiriques visant à déduire des règles générales
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 123

à partir de l‟analyse des données linguistiques. Malgré la représentativité des grands corpus
informatisés et la rigueur des méthodes d‟analyse et de calcul, il subsiste toujours un risque de
mauvaise interprétation des données ou d‟extrapolation des conclusions. Gallagher dit à ce
propos : « Lorsqu‟on se livre à des recherches linguistiques à caractère contrastive, le danger est
toujours grand de faire des extrapolations hasardeuses concernant les caractères spécifiques et les
tendances profondes des langues sous examen. Quelle que soit l‟étendue du corpus sur lequel on
s‟appuie, il ne faut jamais oublier que bon nombre de phénomènes langagiers échappent à la
généralisation. Dans la plupart des langues, en effet, on peut observer des tendances concurrentes
susceptibles de faire le désespoir des linguistes qui mettent leur point d‟honneur à soumettre nos
systèmes langagiers au lit de Procuste » (Gallagher 2003 : 72).

Les recherches sur l‟Hypothèse ne font pas exception. En effet, certaines recherches attribuent la
responsabilité de certaines explicitations au processus même de la traduction, alors qu‟elle
pouvait être imputée aussi à d‟autres facteurs stylistiques, pragmatiques et communicatifs,
comme l‟ont souligné, entre autres chercheurs, Séguinot (1988) et Becher (2011). D‟autres
chercheurs se contentent de prouver qu‟il y a plus d’explicitness dans les textes traduits pour
extrapoler cette conclusion à l'ensemble des suppositions de l‟Hypothèse. Cette erreur
méthodologique s‟explique en partie par une mauvaise compréhension de l‟Hypothèse. Par
ailleurs, nous avons pu observer que certains chercheurs se contentent de citer au début de leurs
articles les travaux précédents sur l‟Hypothèse, sans vraiment prendre la peine de cerner son
contenu conceptuel et méthodologique, ni de soumettre les études précédentes à une analyse
critique.

L‟étude de Konšalová (2007) illustre bien notre propos sur la mauvaise compréhension de
l‟Hypothèse et des études précédentes. En analysant les écarts d’explicitness dans le domaine
syntaxique dans un corpus bidirectionnel, Konšalová révèle que l‟explicitation augmente dans le
sens de la traduction du tchèque vers l‟allemand, alors que dans le sens inverse, elle affirme que
la tendance à l‟explicitation n‟est pas attestée (Konšalová 2007 : 31). Cela infirme plutôt
l‟Hypothèse qui suppose que l’explicitness doit augmenter dans tous les cas et dans les deux sens
de la traduction. Toutefois, elle conclut en disant : « The results of this study are in line with the
findings of other authors, whose research offers data in support of the explicitation hypothesis
(e.g. Øverås 1998, Fabricius-Hansen 1998, Olohan and Baker 2000, Pápai 2004) » (Ibid. : 31).
L‟étude citée de Fabricius-Hansen (1988) n‟apporte pas de confirmation de l‟Hypothèse car elle
attribue les explicitations relevées aux différences textuelles et pragmatiques, comme nous
l‟avons déjà évoqué. Dans ce même registre, on rencontre souvent des références à l'étude de
Puurtinen (2004) dans le cadre de la confirmation de l‟Hypothèse alors que cette recherche sur la
traduction de la littérature pour enfant n‟a pas abouti à des conclusions définitives, à cause des
interférences avec la langue source (Puurtinen 2004 : 174).
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 124

2.8. Les contributions des recherches empiriques sur l‟explicitation au-delà de


l‟hypothèse de Blum-Kulka

Malgré une certaine complexité méthodologique voire une imprécision conceptuelle, l‟hypothèse
de Blum-Kulka a donné un grand essor à la recherche sur le phénomène de l‟explicitation. Mais
nous avons pu constater que bon nombre d‟études qui se réclament de ce cadre s‟enferment dans
un cercle répétitif : même hypothèse, même objectif, parfois aussi mêmes erreurs
méthodologiques. Seules changent les combinaisons linguistiques impliquées. En revanche,
lorsque les recherches critiquent ou infirment l‟Hypothèse, elles tentent d‟élaborer de nouveaux
cadres conceptuels alternatifs susceptibles d‟élargir et de guider leur recherche sur l‟explicitation,
ouvrant ainsi la voie à de nouvelles pistes de réflexion en la matière. Les recherches empiriques
récentes tentent donc de proposer d‟autres hypothèses plus en phase avec les résultats d‟analyse
des corpus. Certains chercheurs, comme Becher (2011), préconisent même l‟abandon complet de
toute l‟hypothèse de Blum-Kulka : « the Explicitation Hypothesis should not be investigated
anymore, because it is (a) unmotivated, (b) unparsimonious, and (c) vaguely formulated »
(Becher 2011: 74)104. Deux cadres conceptuels alternatifs tentent de prendre la relève de
l‟hypothèse de l‟explicitation : l‟hypothèse asymétrique de l‟explicitation de Klaudy et Károly
(2005, 2009) et l‟hypothèse de House (2004).

2.8.1. L‟hypothèse asymétrique de l‟explicitation de Klaudy et Károly

L‟hypothèse asymétrique de Klaudy et Károly se base sur la comparaison entre les explicitations
et les implicitations relevées dans un corpus bidirectionnel. Il s‟agira par exemple de comparer
les explicitations relevées dans des traductions faites du français vers l‟arabe avec les
implicitations relevées dans les traductions faites de l‟arabe vers le français, en ce qui concerne
l‟indicateur d‟explicitation qui fait l‟objet de l‟étude : lien implicite, élément culturels, etc. Cette
comparaison est basée sur le concept de la symétrie et de l‟asymétrie opérationnelle. On parle
d‟un rapport symétrique opérationnel lorsqu‟une explicitation constatée dans une direction de
traduction est contrebalancée par une implicitation dans la direction opposée de la traduction.
Inversement, un rapport asymétrique implique qu‟une explicitation dans un sens n‟est pas
compensée par une implicitation dans l‟autre sens. Suite à des études sur un corpus bidirectionnel
composé de traductions de romans de l‟anglais vers le français et vice versa, Klaudy et Károly
ont émis l‟hypothèse suivante : « explicitations in the L1→L2 direction are not always
counterbalanced by implicitations in the L2→L1 direction because translators Ŕ if they have a

104
Pour lui, cette hypothèse n‟est pas bien fondée car, au-delà de son inhérence au processus d‟interprétation
cognitive du texte et de médiation linguistique du traducteur, elle n‟apporte pas d‟explication claire et étayée de la
raison qui fait que les textes traduits sont plus explicites que les textes non-traduits. L‟explication fournie par Blum-
Kulka concerne tout le processus de traduction et s‟applique ainsi à tous les procédés de traduction, et non seulement
à l‟explicitation. Elle est superflue dans la mesure où elle suppose l‟existence d‟un type distinct d‟explicitation
indépendant des systèmes linguistiques, alors qu‟elle n‟explique pas vraiment en quoi il se distingue des autres
explicitations linguistiques optionnelles. Elle est enfin formulée de manière peu claire, ce qui a occasionné différents
malentendus.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 125

choice Ŕ prefer to use operations involving explicitation, and often fail to perform optional
implicitations » (Klaudy and Károly 2005 : 14).105

En somme, cette hypothèse consiste à dire qu‟il existe deux types d‟explicitations : les
explicitations symétriques obligatoires et les explicitations asymétriques optionnelles. Les
premières sont obligatoires parce qu‟elles sont motivées par les différences grammaticales,
syntaxiques, textuelles, et sans lesquelles la traduction risque d‟être incorrecte. Les deuxièmes
sont optionnelles parce qu‟elles sont motivées par les choix facultatifs et les préférences
stratégiques des traducteurs qui ont plutôt tendance à expliciter qu‟à impliciter. Cette hypothèse
est intéressante tant sur le plan conceptuel que méthodologique :

Du point de vue conceptuel, elle considère l‟explicitation comme une tendance constatée chez les
traducteurs et non plus comme une stratégie universelle. Elle dépend des choix et préférences des
traducteurs et non pas (seulement) du processus même de la traduction. Le grand avantage de
cette hypothèse provient du fait que l‟explicitation, ainsi conçue, concerne toutes les
explicitations asymétriques optionnelles, même si elles sont de nature linguistique, culturelle,
textuelle, etc. elle englobe ainsi tous les écarts inhérents au texte (text-based shifts) et au lecteur
(reader-based shifts) que Blum-Kulka avaient exclus. Aussi, cette hypothèse nous fournit-elle un
outil supplémentaire à même de prendre en charge toutes les explicitations relevées dans notre
corpus du MD.

Du point de vue méthodologique, en se basant sur le concept opératoire de l‟asymétrie,


l‟hypothèse de Klaudy et Károly élabore une nouvelle méthode de recherche qui se libère des
contraintes imposées par celle de Blum-Kulka. Laquelle exigeait d‟effectuer de multiples
analyses contrastives linguistiques et comparatives afin de déterminer les normes stylistiques
susceptibles de générer des explicitations systémiques. En revanche, la nouvelle méthode
nécessite seulement une analyse comparative impliquant un corpus parallèle, à condition qu‟il
soit bidirectionnel.

En appliquant cette hypothèse sur l‟exemple nº 1, nous pourrions dire que les explicitations
inhérentes aux noms propres (Joffrin, Delanoë, Libération, Humanité, etc.), aux allusions
culturelles (reconnaître ses nains, il faut que ça pète, la mauvaise pomme), et aux syntagmes (les
habituels fâcheux d‟Attac, les bienfaits du marché), sont des explicitations asymétriques
optionnelles. En effet, elles relevent d‟un choix stratégique du traducteur qui a estimé que dans ce
contexte, le lecteur arabe aurait besoin de tel ou tel supplément d‟information. En outre, sans ces
explicitations, la traduction arabe sera correcte, linguistiquement parlant, même si elle ne sera pas
facilement comprise de la majorité des lecteurs potentiels de ce numéro, ce qui confirme le
caractère optionnel de ces explicitations. À cela s‟ajoute le fait que si l‟on devait traduire en

105
Cette hypothèse a été formulée initialement dans une conférence tenue en 2001, et sera légèrement modifiée dans
la version publiée en 2009. Cette dernière préfère employer les termes « not always counterbalanced » par une
formulation plus nuancée « tend to be more frequent ». Elle précise également la nature des explicitations
concernées : obligatory, optional and pragmatic explicitations. Cette différence est soulignée par Becher (2011 : 59)
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 126

français un texte arabe contenant des allusions puisées dans le fond culturel arabe106, le traducteur
aurait, très probablement, procédé de la même manière, c'est-à-dire en privilégiant plutôt le choix
de l‟explicitation et non l‟implicitation, ce qui confirme le caractère asymétrique. Notre propos
ici est de dire schématiquement que ce type d‟éléments (en l‟occurrence des allusions culturelles)
ayant suscité des explicitations dans le sens français-arabe ne sont pas toujours contrebalancées
par des implicitations dans le sens inverse. Une telle assertion nécessite bien évidemment une
démonstration scientifique basée sur une analyse de corpus bidirectionnelle comme le stipule
l‟hypothèse de Klaudy et Károly.

2.8.2. L‟hypothèse de l‟explicitation de House

En s‟inspirant du modèle de Halliday sur les fonctions du langage que nous avons déjà évoqué,
House (2004) expose, dans un article intitulé « Explicitness in discourse across languages », les
résultats de son analyse qualitative d‟un corpus parallèle bidirectionnel et d‟un corpus
comparable, composés de textes traduits de l‟anglais et de l‟allemand et de textes originels dans
les deux langues. Son analyse débouche sur un triple constat : d‟abord, les textes rédigés en
allemand ont tendance à être plus explicites que ceux écrits en anglais : « they tend to (overtly)
encode or verbalize propositional content rather than leave it to be inferred from the context »
(House 2004 : 187) ; ensuite, les traductions de l‟anglais vers l‟allemand ont tendance à être plus
explicites, ce qui reflète les préférences communicatives de l‟allemand à présenter l‟information
de façon plus explicite ; enfin, les traductions de l‟allemand vers l‟anglais ont plutôt tendance à
l‟implicitation. En se fondant sur ces observations, elle formule l‟hypothèse selon
laquelle : « differences in linguistic-stylistic conventions between source language and target
language texts account for translational explicitation rather than a universal tendency of
translators to explicitate » (House 2004 : 193).

Cela revient à dire que House conçoit l‟explicitation, non pas comme une stratégie universelle,
mais comme une tendance de traduction, dont les motivations sont plutôt en rapport avec les
conventions linguistiques et textuelles des langues impliquées en traduction, et non le processus
de traduction en soi. Aussi, House considère-t-elle que son hypothèse est « “in stark opposition”
to that postulated by Blum-Kulka, who argues that it is the constraints of the translation process
which causes greater cohesive explicitness in the translation relative to its original » (House 2004
: 193).

106
Admettons par exemple que le traducteur fasse face au problème de la traduction d‟allusions du style "‫( "ٽَپبه عؾب‬le
clou de Joha) »,"‫ضپبٿ‬٥ ُٔ‫ ) "ٱپ‬la robe d‟Othmane(, etc., dans un texte arabe où le contexte ne renseigne pas assez le
lecteur francophone sur le sens pertinent de telles expressions. Le traducteur pourrait soit les rendre littéralement en
laissant les lecteurs deviner leur sens, soit en expliciter le sens pertinent. Selon cette hypothèse, face à une telle
situation, les traducteurs seront plus enclins à expliciter par de biais de brèves insertions, à savoir : « un prétexte
d‟intervention » ou « un motif de visites intempestives et sempiternelles » ou simplement « prétextes fallacieux »,
pour la première allusion et « une revendication d‟apparence légitime mais qui cache une intention malhonnête »,
pour la deuxième expression, etc. Ils pourraient également donner plus de détails historiques sur l‟origine de ces
expressions si cela s‟avère nécessaire pour la visée traductive.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 127

Néanmoins, certains chercheurs comme Saldanha (2008) tentent de concilier les deux hypothèses
en les considérant comme complémentaires et non contradictoires: « It could be argued, however,
that these two hypotheses are not necessarily mutually exclusive: cognitive constraints inherent in
the translation process and textual-linguistic conventions can be seen as two of the probably
many more factors that influence the translators‟s choice » (Saldanha 2008 : 29). Dans ce même
ordre d‟idée, Pápai (2004) soutient qu‟il existe des explicitations qui peuvent être considérées
comme inhérentes au processus de traduction, comme le suggère Blum-Kulka et d‟autres
inhérentes aux conventions linguistiques et communicatives (Pápai 2004 : 156-160). Toujours
fidèle à notre position en faveur de la complémentarité entre les différentes approches, nous
adhérons à l'avis de Saldanha et Pápai, en voyant dans ces deux hypothèses des cadres
conceptuels qui participent grandement à l'explication du phénomène de l‟explicitation dans toute
sa globalité et diversité.

L‟intérêt de l‟hypothèse de House ne s‟arrête pas là, car elle explique ensuite qu‟il existe, au-delà
des facteurs linguistiques et textuels, trois facteurs situationnels qui influent sur les décisions des
traducteurs concernant le choix ou le degré de l‟explicitation. House les appelle les trois variables
traductionnelles : le traducteur (qui traduit ?), la situation de traduction (quand et où ?) et la visée
traductive (pourquoi et pour qui traduit-on ?) : « If one wants to gain a complete picture of the
many factors influencing what I have called “explicitness across discourse”, we must, however,
also take non-linguistic factors into account, such as at least the following: translator variables,
situational variables and translation-task-variables » (House 2004 : 203).

En somme, l‟augmentation de l’explicitness dans les textes cible peut découler de facteurs
internes linguistico-textuels liés à la situation communicative et de facteurs additionnels externes
liés à la situation de la traduction et non au processus de la traduction. Cette conception
communicative et fonctionnelle se confirme dans cette phrase de House : « translation is no more
and no less than a practical activity. It can be described as an act of performance, of parole, not of
langue or competence » (House 2008 : 11).

Une telle conception devrait normalement permettre de pallier l'une des grandes insuffisances des
recherches empiriques, qui est la focalisation extrême sur l‟analyse des explicitations
linguistiques au détriment de l‟analyse de celles inhérentes aux éléments extralinguistiques ou
motivées par les facteurs externes contextuels soulignés par House. En effet, l‟étude de
l‟explicitation sous cette perspective globale proposée par House requiert une analyse
contextuelle de chaque cas d‟explicitation et non seulement une étude quantitative de la
récurrence des explicitations. En appliquant cette hypothèse sur la traduction de l‟exemple nº1,
nous pouvons dire que certaines explicitations relevées dépendent des préférences
communicatives concernant la structuration de l‟information, comme c‟est le cas lorsque le
traducteur choisit d‟expliciter des « les vertus du marché » par « les bienfaits de l‟ouverture au
marché ». Tandis que d‟autres sont motivées par la prise en considération des variables
traductionnelles liées au à la compréhension/compétence du traducteur libanais de cet article du
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 128

MD, au bagage cognitif du lectorat arabe en 2008 (pour qui traduire ?), à la visée traductive du
MD dans le contexte de la crise financière mondiale.

Ces trois variables traductionnelles proposées par House, qui sont en osmose parfaite avec nos
conclusions tirées de l‟analyse de certaines approches théoriques, nous seront d‟une grande utilité
pour élaborer une grille d‟analyse complète des motivations et du degré de l‟explicitation dans
notre corpus MD 2001-2011.

2.9. Les différentes conceptions de l‟explicitation dans l‟optique des recherches


empiriques

A la lumière de ces hypothèses émises et développées dans le cadre des DTS dans le but de
décrire le phénomène de l‟explicitation en traduction, nous allons proposer dans ce qui suit une
synthèse générale des apports des recherches empiriques sur l‟explicitation que nous avons pu
consultées.

2.9.1. L‟explicitness versus l‟explicitation

Comme nous l‟avons constaté, l’explicitness est un concept central dans les recherches sur
l‟explicitation. Il désigne en principe le résultat du processus de l‟explicitation qui se manifeste
concrètement dans le texte traduit qui devient plus « clair » que le texte source, quelle que soit la
motivation invoquée : le processus même de la traduction selon l‟hypothèse de Blum-Kulka, les
choix facultatifs des traducteurs selon l‟hypothèse de l‟asymétrie de Klaudy et Károly, les
conventions stylistiques et textuelles selon l‟hypothèse de House. Cependant, ce concept connaît
des multiples applications qui varient selon l‟optique linguistique ou traductologique de la
recherche sur l‟explicitation.

 Sous l‟optique linguistique


Dans une perspective purement linguistique, en dehors de tout acte de traduction, l’explicitness
s‟entend comme un outil servant à mesurer les différences entre les systèmes linguistiques. Dans
ce cas, il est perçu comme une propriété de l‟acte d‟expression linguistique de chaque langue et
non comme une propriété de l‟acte communicatif contextualisé de chaque auteur/locuteur
(Steiner 2005 : 11). Il est lié à la manière de s‟exprimer en général et non à la manière de
traduire.

Dans une perspective textuelle, l’explicitness est considéré également comme une mesure des
différences entre les conventions communicatives et textuelles propres à chaque langue, reflétant
ainsi les différentes manières de l‟organisation de l‟information. Plus précisément, ce concept
revient à dire que certaines langues demandent d‟employer plus d‟éléments linguistiques pour
exprimer un sens de façon « acceptable » selon leurs propres conventions textuelles ou
communicatives, ou de façon « optimale », de sorte à ce que l‟information soit intelligible sans
trop d‟efforts interprétatifs (processing effort) (Baumgarten 2008 : 178). C‟est le cas par exemple
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 129

de l’explicitness élevé de la langue allemande par rapport à l'anglais, comme l‟a mentionné
House (2004 : 187).

Dans une perspective discursive reposant sur la conception du sens élaborée par les approches
communicationnelles, notamment la théorie de la pertinence, l‟augmentation de l’explicitness
dans un texte a pour fonction d‟assurer des conditions optimales pour le déroulement du
processus de l‟inférence du sens de la communication. Cet explicitness permet ainsi d‟éviter
d‟éventuelles mauvaises interprétations et de guider le lecteur vers la bonne interprétation voulue
par le locuteur (Doherty 2002 ; Fabricius-Hansen 2005, 1998, 1999 ; Behrens 2004). En effet,
dans une situation de communication écrite, l‟auteur ne peut que compter sur l’explicitness du
texte pour éviter les risques d‟échec d‟inférence du sens. Ceci est d‟autant plus important lorsque
le contexte de réception change et que les indices contextuels se raréfient. Dans ce cas, la seule
référence qui reste à la disposition du lecteur est le document écrit avec sa part d’explicitness, qui
doit être suffisante pour permettre une bonne réception.

 Sous l‟optique traductologique


Dans les recherches orientées vers la traduction, le terme explicitness désigne souvent le résultat
des procédures d‟explicitation, c'est-à-dire les éléments lexicaux ajoutés dans le texte cible qui
n‟existaient pas dans le texte source. Il est lié au traducteur en tant que l‟agent qui l‟introduit de
façon consciente dans le texte/discours cible. Il est également considéré comme une sorte
d‟assistance communicative ; le degré d’explicitness est donc révélateur des comportements
communicatifs des traducteurs que l‟opération traduisante met au jour. En bref, l’explicitness
dans ce contexte de recherche établit une relation entre le texte source et cible via la traduction et
non entre les langues source et cible via les préférences communicatives ou les différences
systémiques comme c‟était le cas de l’explicitness dans les recherches orientées vers la
linguistique. Dans cette optique, l‟explicitation devient le processus à l'issu duquel se manifestent
et se réalisent plusieurs écarts d‟explicitness dans le texte traduit. Le champ de conceptualisation
de la nature de ces écarts s‟est considérablement élargi, grâce aux différents apports des
chercheurs.

2.9.2. L‟extension du concept de l‟explicitation

 L‟explicitation comme un concept vaste


Séguinot (1988 : 108) considère l‟explicitation comme un concept plus vaste que ne l‟avaient
conçu Blum-Kulka ou les traductologues avant elle comme Vinay et Darbelnet (1958) par
exemple. Il va au-delà des écarts de cohésion et de cohérence ou du concept très spécifique de
l‟addition d‟éléments grammaticaux ou syntaxiques. Selon elle, ce sont ces derniers qui doivent
être désignés par le terme de l‟addition, tandis que le terme de l‟explicitation devrait être réservé
aux ajouts résultant des choix des traducteurs qui ne sont pas motivés par des contraintes
linguistiques ou stylistiques. Dans la même lignée, Leuven Zwart (1990 : 81) avance que
l‟explicitation est un processus vaste qui peut résulter non seulement de l‟ajout d‟éléments
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 130

linguistiques, mais aussi des remplacements de certains mots, ce qui pourrait générer des écarts
de cohésion augmentant le degré d’explicitness des textes traduits, au plan du sens intégral du
texte. Elle considère que le terme de l‟explicitation devrait être réservé aux explicitations qui
reflètent le processus d‟interprétation du sens du texte ainsi que les choix conscients opérés par
les traducteurs : « Only those shifts are determined and classified which may contain indications
of interpretation or strategy. Such shifts result from a conscious or unconscious choice in the part
of the translator, and may occur on any one of the levels - semantic, stylistic or pragmatic - which
substantially affect meaning. Shifts with no effect on any of these levels are not taken into
consideration » (Leuven Zwart 1989 : 155).

De son côté, Klaudy (2003) décrit l‟explicitation et sa contrepartie l‟implicitation, « as a very


wide processes »107. Pym (2005 : 8-9) propose, quant à lui, d‟élargir le concept de l‟explicitation
pour inclure les explicitations motivées par les facteurs culturels, ou par l‟interprétation du sens
du texte, et plus généralement toute sorte d‟explicitation qui relève de la volonté des traducteurs à
produire un texte clair. L‟explicitation serait pour Pym, comme nous l‟avons déjà dit en début de
ce chapitre, une des traces des efforts cognitifs de l‟interprétation du message et du texte.

Sans definir précisément l‟explicitation, Kamenická (2007 : 55) a proposé de considérer


l‟explicitation (et sa contrepartie l‟implicitation), comme un concept large sous forme d‟une
catégorie prototypique avec un centre et une périphérie : « the explicitation, as well as its
counterpart, implicitation, should be recognized as prototypical categories with a core and a
periphery […] a prototype category, i.e. a category the membership of which cannot be defined
by a single property shared by all of its members, but whose members are connected by family
resemblances ». Murtisari (2010 : 22) soutient que le concept de l‟explicitation est « multi-
notional and complex ». Cette complexité provient de celle du concept de l’explicitness108 tel que
conçu dans l‟analyse de discours.

En somme, l‟explicitation n‟est plus seulement un écart lié à l'explicitness linguistique ou textuel,
mais plutôt un concept vaste qui sous-tend tout un processus de traduction impliquant la mise en
œuvre d‟une stratégie consciente (Klaudy et Károly 2005, Saldanha 2007). Il s‟agit à la fois d‟un
produit, d‟une technique et d‟un processus : « The concept of explicitation can be interpreted
both in terms of the translation process, as a technique, and the translation product, as a textual
feature » (Pápai 2004 : 145). C‟est ce que nous désignons généralement, dans cette thèse, sous le
terme manteau de « stratégie » ou de « phénomène » d‟explicitation qui recouvrent ces différents
aspects.

107
En commentant cette position de Klaudy, Pym (2010 : 15) avance qu‟elle semble utiliser le terme « explicitation »
dans un sens vaste « to cover everything that is « more », et le terme « implicitation » « to cover everything that is
« less ».
108
En plus des définitions de l’explicitness que nous avons résumé plus haut, Murtisari considère que l’explicitness,
du point de vue discursif, peut prendre trois formes : la première dépend du lecteur ; il se réfère plutôt à la clarté. La
deuxième dépend de la traduction ; il est d‟ordre catégorial et renvoie à l'expression linguistique qui est soit explicite
soit implicite. La troisième, basée sur l‟analyse de discours, est d‟ordre sémantique et protéiforme ; il renvoie à
l'informativité, à la spécification, à l'emphase, à l'amplification du texte (Murtisari 2010 : 3-5)
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 131

 L‟explicitation comme un concept protéiforme : l‟implicite et l‟explicite


problématique
Comme nous l‟avons dit au début, la conception de base de l‟explicitation était étroitement liée à
l'implicite déductible du contexte. Cette conception fait presque consensus dans toutes les
recherches empiriques sur l‟explicitation. Cependant, certains auteurs comme Vehmas-Lehto
(2001), Steiner (2005), Konšalová (2007), Kamenická (2007)109, préconisent de limiter ce
concept à l'implicite, tandis que d‟autres proposent de l‟élargir au-delà du rapport à l‟implicite.

Séguinot (1988) était parmi les premiers chercheurs à proposer l‟élargissement du concept de
l‟explicitation au-delà de la mise en lumière de l‟implicite. Selon elle, l‟explicitation peut prendre
trois formes : l‟ajout d‟une information inexistante dans le texte source (l‟addition),
l‟explicitation d‟éléments inférables du contexte (l‟explicitation de l‟implicite), l‟amplification
d‟un élément du texte source (moyennant la spécification, l‟expression en plusieurs mots ou
plusieurs phrases, etc.) : « Something is expressed in the translation which was not in the original,
something which was implied or understood through presupposition in the source text is overtly
expressed in the translation, or an element in the source text is given greater importance in the
translation through focus, emphasis, or lexical choice » (Séguinot 1988 : 108).

Le dictionnaire traductologique de Translation Studies de Shuttleworth et Cowie (1997) a


participé à cette ouverture dans son entrée consacrée à l‟explicitation où celle-ci elle est définie
comme un phénomène: « that frequently leads to TT [target text] stating ST [source text]
information in a more explicit form than that of the original. Such a process is brought about by
the translator elaborating on ST, for example by adding explanatory phrases, spelling out
implicatures or inserting connectives to “help” the logical flow of the text and to increase
readability » (Shuttleworth and Cowie 1997 : 55)110. Cette définition n‟impose pas l‟implicite
comme point de référence, puisqu‟elle parle plutôt d‟une forme plus explicite que celle de
l‟original. L‟explicitation de l‟implicature n‟est qu‟une forme des explicitations possibles, à
laquelle pourrait s‟ajouter, par exemple, la possibilité de reformuler plus clairement ou plus
précisément ce qui est déjà dit dans le texte dans le but d‟augmenter la lisibilité du texte traduit.

Grâce à des recherches plus approfondies sur l‟explicitation, Klaudy et Károly (2003, 2005) ont
démontré que celle-ci peut se manifester dans le texte traduit de cinq manières : le remplacement
d‟un sens général par un sens spécifique, la distribution sémantique, l‟addition de nouveaux
éléments informatifs, la réexpression d‟une phrase par deux ou plusieurs phrases, l‟amplification

109
En effet, Vehmas-Lehto (2001 : 221) définit l‟explicitation uniquement par rapport à l'implicite : « Explicitation
makes the implicit explicit ». Il en va de même pour Steiner (2005) qui considère l‟explicitation comme un processus
lié exclusivement à l'implicite : “Explicitation” is a process, or a relationship, which assumes that some meaning “is
made explicit” in moving from one text or discourse to some other one. It also assumes that in some sense, whatever
is “explicitated” must have been “implicit” in the other variant” (Steiner 2005 : 7). Dans cette lignée s‟inscrit
également Konšalová (2007) qui définit l‟explicitation comme un « process that consists in expressing some
elements, which are only implicit in the source text ».
110
Les crochets et les caractères gras sont de notre fait.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 132

moyennant l‟expression en propositions principales d‟éléments qui ne figuraient qu‟en filigrane


d‟une phrase : «Explicitation takes place, for example, when a SL [source-language] unit of a
more general meaning is replaced by a TL [target-language] unit of a more special meaning; the
complex meaning of a SL word is distributed over several words in the TL; new meaningful
elements appear in the TL text; one sentence in the SL is divided into two or several sentences in
the TL; or, when SL phrases are extended or “elevated” into clauses in the TL, etc. ».

Dans ce même ordre d‟idée, Saldanha (2008) soutient que l‟explicitation est une stratégie qui
n‟est pas liée nécessairement à l‟implicite du texte source, mais aux présuppositions des
traducteurs de leur lectorat cible et à la conception de leur rôle en tant que médiateurs littéraires
et culturels : « Explicitation as a strategy that is not necessarily associated with implicitness in the
source text, but with translators assumptions about their readership and about their role as literary
and cultural mediators » (Saldanha 2008: 28).

Enfin, Murtisari (2010) soutient que l‟explicitation peut porter sur la partie déjà explicite du texte
en augmentant davantage son degré d’explicitness : « shifts of meaning from the implicit to the
explicit or simply to higher degree of explicitness » (Murtisari 2010 : 22). Le degré élevé de
l’explicitness provient de l‟explicitation de l‟ « implicature » et de l‟ « explicature » (Ibid. 2010 :
3-5, 21).

L‟implicature renvoie en quelque sorte à l‟implicite ou à l‟intention de l‟auteur que le lecteur


pourrait inférer des indices contextuels apportés par le texte selon le principe de la pertinence.
L‟explicature, telle qu‟entendue par Murtisari, renvoie à l'inférence du sens, non pas à partir
contexte par la voie pragmatique, mais à partir des formes linguistiques des énoncés. Elle
consiste à dire qu‟il existe différentes formes linguistiques qui expriment le même sens, mais
certaines formes sont plus explicites que d‟autres, dans la mesure où certaines tournures
linguistiques nécessitent parfois un traitement plus coûteux en termes d‟efforts interprétatifs que
le lecteur risque parfois de ne pas pouvoir fournir. Nulle forme ne peut prétendre atteindre le
degré optimal et définitif de l’explicitness. Il s‟agit donc d‟éléments déjà présents dans le texte,
mais qui gagnent à être plus clairs si l‟on les explicite davantage dans le texte traduit. Cela peut
se réaliser par l‟emploi de termes plus précis ou plus généraux ou encore par des paraphrases
explicatives.

2.9.3. Les différentes typologies d‟explicitation

L‟approche taxinomique des explicitations recensées diverge d‟une étude à l'autre selon la
perspective choisie pour la classification : la fonction, la localisation dans le texte, les techniques
utilisées, le type d‟écarts choisi, etc. La classification la plus connue est celle proposée par
Klaudy (1998 : 83) que nous avons déjà évoquée brièvement. Nous la rappelons ici en l‟illustrant
en note en bas de page par les exemples fournis par Klaudy. Cette typologie comporte quatre
catégories d‟explicitations : les explicitations obligatoires à cause des différences
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 133

grammaticales111, syntaxiques112, sémantiques113 entre les langues ; les explicitations


optionnelles114 motivées par les préférences stylistiques et textuelles ; les explicitations
pragmatiques115 dictées par les différences culturelles et enfin les explicitations inhérentes à la
traduction motivées par le processus même de la traduction selon l‟hypothèse de Blum-Kulka.
Malgré son apparente simplicité, cette typologie a été critiquée à cause de la difficulté de
distinction entre les différentes catégories évoquées : « the distinction between individual types of
explicitation according to Klaudy (1998) is blurred » (Englund-Dimitrova 2005 : 38). En fait, la
catégorie des explicitations obligatoires et optionnelles semblent subordonnées les unes aux
autres, la catégorie des explicitations pragmatiques est en fait une sous-catégorie des
explicitations optionnelles et la catégorie des explicitations inhérentes à la traduction reste vague.

Sous la perspective de la nécessité d‟utilisation d‟explicitations, il n‟existe que deux catégories


principales : les explicitations obligatoires et celles optionnelles, appelées aussi facultatives ou
volontaires. Ainsi, Frankenburg-Garcia (2004) considère que l‟explicitation est obligatoire
lorsque le traducteur se voit contraint d‟ajouter des informations à cause des différences
linguistiques ; elle est, en revanche, volontaire quand le traducteur décide d‟ajouter des
informations pour contribuer à la compréhension du texte chez le nouveau lecteur. Sur la base de
son analyse de l’explicitness, House (2004) établit la même distinction : les explicitations
obligatoires sont dictées par les contraintes linguistiques et celles optionnelles résultent des choix
facultatif des traducteurs.

Dans le même sens, mais en se basant sur l‟hypothèse de l‟asymetrie de Klaudy et Károly (2005),
Pym (2005 : 4) pense que l‟explicitation obligatoire apparaît lorsqu‟elle correspond à une
implicitation dans le texte original tandis que l‟explicitation optionnelle se manifeste lorsque la
correspondance dans la langue cible n‟est pas exacte ou constante. La première relève d‟une
nécessité linguistique tandis que la deuxième revient à la volonté du traducteur d‟ajouter des
informations optionnelles dans le texte afin d‟éviter d‟éventuelles incompréhensions. Baumgarten
et al. (2008) considèrent facultatives les explicitations motivées par des différences au niveau des

111
C‟est le cas par exemple lors de la traduction à partir des langues ne possédant pas de prépositions, comme le
hongrois par exemple, vers le russe ou l‟anglais qui emploient des prépositions.
112
C‟est ce qui se produit lors de la traduction entre les langues analytiques, comme l‟anglais et le russe qui
emploient des constructions verbales analytiques, des prépositions, des pronoms possessifs, etc., et les langues
synthétiques comme le hongrois qui emploient souvent des formes linguistiques condensées.
113
Il s‟agit de traduire un mot par un ou plusieurs mots spécifiques dans la langue cible, comme l‟exemple de la
traduction des mots anglais « brother » et « sister » qui ne peuvent pas se traduire en hongrois sans explicitation.
114
Klaudy (1998 : 83) explique cette catégorie en disant : « Examples of optional explicitation include sentence or
clause initial addition of connective elements to strengthen cohesive links, the use of relative clauses instead of long,
left branching nominal constructions, and the addition of emphasizers for the clarification of sentence perspective,
among others».
115
Ce genre d‟explicitation se produit lorsque le traducteur décide d‟apporter des explicitations sur des référents
culturels spécifiques qui font défaut dans la culture cible afin d‟en faciliter la compréhension. C‟est le cas par
exemple lors de la traduction des noms de villages, de rivières, de mets, de boissons et autres référents que le lecteur
cible ignore.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 134

connaissances socioculturelles et des conventions langagières et communicatives entre les deux


communautés.

Sous la perspective du processus de prise de décision de l‟explicitation, Dimitrova (2005 : 36)


distingue, à l'issue d‟une recherche psycholinguistique, deux types d‟explicitations : les
explicitations stratégiques, c'est-à-dire décidées délibérément par les traducteurs pour contourner
une difficulté de traduction et les explicitations gouvernées par les normes, c'est-à-dire
conditionnées par les normes de traduction et de réception en vigueur dans le contexte d‟accueil.

Sous la perspective de la fonction linguistique de l‟explicitation, House (2008) propose une autre
typologie plus détaillée, axée principalement sur le modèle de Halliday concernant les fonctions
du langage que nous avons évoqué au premier chapitre. Elle établit trois types d‟explicitations
corrélées aux trois fonctions systémiques116: idéationnelle, interpersonnelle ou textuelle.

La fonction idéationnelle ou propositionnelle de l‟explicitation concerne des cas comme


l‟addition des compléments d‟informations, la spécification lexicale, l‟explicitation des
métaphores et des termes spécifiques relevant d'un contexte ou d'une culture inconnus des
lecteurs ; la fonction interpersonnelle porte sur l‟addition des marqueurs de modalisation et
d‟autres marqueurs discursifs permettant à l'énonciateur de prendre position par rapport à ce qu'il
dit et par rapport au destinataire ; la fonction textuelle se réalise par l‟addition des connecteurs
modifiant la cohérence, la transposition des références pronominales en références lexicales, etc.

En se basant sur le degré de l’explicitness, Murtisari (2010 : 19) classifie les explicitations en
deux catégories : les explicitations catégorielles (categorical explicitation) et les explicitations
scalaires ou graduelles (scalar explicitation). Les premières se réfèrent à l'explicitation dans le
cadre de l‟implicature qui concerne le passage d‟un élément d‟un statut implicite à un statut
explicite, dans le sens traditionnel de la dichotomie « encoded /inferred » (Sperber and Wilson
1986). Autrement dit, il s‟agit d‟exprimer par des moyens linguistiques ce qui est inférable par
voie pragmatique. Le sens exprimé est le même, mais il a changé simplement de catégorie, d‟où
cette appellation. Dans ce cas, ces explicitations n‟impliquent pas nécessairement une
augmentation de l‟informativité, puisqu‟elles ne font que ressortir ce qui a été sous-entendu
: « The categorical explicitation, on the other hand, covers those shifts resulting form deductive
generalization and specification that are not necessarily linked to decrease/increase of
informativity » (Murtisari 2010 : 31).

Quant aux explicitations dites « scalaires », elles opèrent dans le cadre de l‟explicature. Soucieux
de la clarté de sa traduction, le traducteur opte parfois pour des reformulations plus claires et plus

116
Pour rappel, ces fonctions se réalisent par trois procédés: l‟élaboration, l‟extension et la valorisation :
« elaboration, when the clause or part of it is elaborated upon by using other words, specifying, commenting or
exemplifying ; extension, when there is expansion via the addition of new element, provision of an exception, or
after of an alternative ; enhancement, when some circumstantial, temporal, local causal, or conditional element is
used to embellish or qualify the clause. » (House 2004:203)
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 135

explicites que les formulations d‟origine. Le sens exprimé est le même, mais il s‟agit plutôt d‟une
augmentation du degré d’explicitness.

Sous la perspective positionnelle et fonctionnelle de l‟explicitation, Marays (2011) développe une


approche typologique des explicitations dans la traduction littéraire basée sur ces deux critères :
la position et la fonction. Selon le premier critère, il existe deux catégories : les explicitations
internes, c'est-à-dire intégrées dans le co-texte ou distribuées dans le texte en entier, et les
explicitations externes, en notes de bas de page ou en glossaire. Selon le critère de la fonction,
elle distingue cinq catégories d‟explicitations : toponymique, anthroponymique, intertextuelle,
factuelle et socioculturelle. Les explicitations toponymiques consistent à ajouter des informations
ou des explications aux noms propres de lieux pour se situer dans un endroit et dans une époque.
Les explicitations anthroponymiques apportent des informations sur les noms propres des
personnages, celles intertextuelles, sur une intertextualité pour marquer son existence ; celles
factuelles, sur les faits racontés pour compenser des pertes informationnelles et celles
socioculturelles, sur des éléments propres à une société ou à une culture pour contribuer à
l‟appréhension du sens.

2.9.4. Les types d‟indicateurs d‟explicitation

Les indicateurs ou marqueurs d‟explicitation retenus dans la plupart des recherches empiriques
restent majoritairement attachés aux aspects linguistiques, qui relèvent notamment de la cohésion
textuelle. Sans être exhaustif, nous citons les marqueurs suivants : la corrélation entre le nombre
de phrases et de mots dans les textes sources et dans les textes traduits (Fabricius Hansen 1998),
les marqueurs syntaxiques optionnels comme « that » après les verbes « say, tell, promise »
(Olohan et Baker 2001), les marqueurs syntaxiques en début des phrases (Doherty 2003), les
conjonctions et les particules (Papai 2004), les marqueurs lexico-grammaticaux (E. Steiner 2005),
les liens logiques implicites, les marqueurs de liens additifs, les éléments culturels (Dimitrova
2005), les mots culturels (Saldanha 2007), les expressions denses (Kamenická 2007), les
expressions entre parenthèses (Baumgarten 2008), les déictiques (Becher 2010).

2.9.5. Les quatre modes d‟explicitation

Les différentes recherches empiriques ont souligné différents modes d‟explicitations impliquant
diverses formes linguistiques d‟explicitation. Ces modes peuvent être regroupés en quatre
catégories principales : l‟addition, la substitution, la spécification, l‟amplification.

 Les explicitations faites sur le mode de l‟addition concernent les cas


suivants :
- L‟ajout de connecteurs (Vehmas-Lehto 1989, 2001, Puurtinen 2004, Øverås 1998, Klaudy
1996, Gumul 2006, House), de modificateurs et de qualificateurs (Gumul 2006, Klaudy
and Károly 2005, Olohan 2000, 2001), de conjonctions (Olohan 2002), d‟ interjections
(Vanderauwera), de liens de cohésion (Séguinot 1988, Gumul 2004, Dimitrova 1993,
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 136

2003), de mots explicatifs comme « to be more precise, in other words, etc., » (Olohan
2000), de phrases entières (Weissbrod), etc.
- L‟addition d‟informations supplémentaires linguistiques contextuelles ou
extralinguistiques (Vanderauwera 1985, Baker 1996, 2005, Øverås 1998, Pápai 2004,
House 2004, Murtisari 2010), l‟insertion d‟éléments explicatifs (Baker 1992, Klaudy
1996), d‟items lexicaux (Perego 2003, Klaudy and Károly 2005, Gumul 2006), de
traductions de terminologies de langue étrangère (Baumgarten 2008) ;
- La répétition de certains détails déjà dits dans le texte (Øverås 1998, Vanderauwera 1985,
Olohan 2000), la réitération des items lexicaux (Pápai 2004, Gumul 2006, etc.)
- La compensation en traduisant un mot par l‟ajout d‟éléments informatifs le concernant,
non pas seulement dans son co-texte, mais aussi dans différents endroits du texte original
(Doherty 2003).

 Les explicitations faites sur le mode de la substitution concernent les cas


suivants :
Le remplacement des syntagmes nominaux par des phrases verbales (Klaudy et Károly 2005,
Gumul 2006) ; la transformation des pronoms et des formes elliptiques en mots et phrases
lexicalisés (Weissbrod 1992, Øverås 1998, Doherty 2002-2003, Pápai 2004, Gumul 2004, 2006,
Heltai 2005) ; la dépronominalisation, c'est-à-dire la désambiguïsation des pronoms avec plus de
formes claires de personnalisation (Séguinot 1988, Vanderauwera 1985, Pápai 2004, Gumul
2006) ; l‟emploi de noms plus explicites pour les noms de lieux géographiques (Vanderauwera
1985, Øverås 1998, Gumul 2006, Kamenická 2007) ; le remplacement d‟une collocation
inhabituelle par une collocation plus connue (Øverås 1998), la modification de la référence
anaphorique en cohésion lexicale (Gumul 2006) ; l‟emploi d‟un terme plus clair (Murtisari 2010),
etc.).

 Les explicitations faites sur le mode de la spécification concernent les cas


suivants :
La spécification lexicale (Séguinot 1988, Gumul 2006, Perego 2003, Murtisari 2010), l‟apport
d‟informations plus spécifiques ou d‟éléments lexicaux qui soient sémantiquement plus
informatifs (Klaudy 1996, Øverås 1998), etc.

 Les explicitations faites sur le mode de l‟amplification concernent les cas


suivants :
La décomposition des formes abrégées en mots séparés et complets (Doherty 2003, Klaudy
1993), l‟expression de certaines informations secondaires en propositions principales ou
coordonnées (Séguinot 1988), la traduction d‟un référent par plusieurs mots (Séguinot 1988,
Klaudy 1993, 2003), la distribution du sens d‟une unité du texte source ou d‟un sens abstrait dans
plusieurs unités dans le texte cible (Gumul 2006, 2007), l‟expansion textuelle (Pym 1993), la
décondensation selon laquelle le sens peut s‟extraire et s‟exprimer de façon plus explicite en
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 137

expressions moins denses (E. Steiner (2005), Konšalová), la désambiguïsation des expressions
métaphoriques (Weissbrod 1992, Øverås 1998, Steiner 2001,Gumul 2006, etc.).

Voici en guise de conclusion pour ce chapitre un tableau récapitulatif qui regroupe les
informations essentielles que nous avons pu tirer de notre exploration de ces recherches
systémiques, culturelles et empiriques sur l‟explicitation.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 138

Les langues et les Type d‟indicateurs Cadre explicatif / objet de


L‟auteur Type d‟analyse et de corpus Conclusions sur l‟explicitation
textes étudiés sélectionnés l‟étude
écarts d‟explicitation et
L‟explicitation comme universel de traduction /
marqueurs syntaxiques/ d‟implicitation/ analyse de hypothèse de l‟explicitation /
Baker anglais, arabe / comme stratégie subconsciente / subordonnée à
référents culturels/ discours/ l‟optionnel « that » / universaux de traduction/ les
différents textes l'implicite/ pouvant être employée pour remplir le
écarts de cohésion corpus parallèle (TEC) et DTS
vide culturel
comparable (BNC)
anglais, allemand / analyse contrastive selon la conventions L‟explicitation n‟est pas une stratégie universelle /
expressions insérées
Baumgarten vulgarisation méthodologie de Blum-Kulka / communicatives/analyse de des explicitations optionnelles motivées par les
entre parenthèses
scientifique corpus parallèle et comparable l’explicitness dans le discours différences communicatives et culturelles
analyse quantitative et qualitative
connecteurs, écarts hypothèse asymétrique de Abandon de l‟hypothèse de Blum-Kulka / on
anglais, allemand/ de l‟explicitation et de
Becher cohésifs et Klaudy, concept de « risk explicite pour s‟adapter aux préférences
textes économiques l‟implicitation / corpus parallèle
interactionnels aversion » de Pym communicatives et optimiser la compréhension
bidirectionnel
Il y a des explicitations systémiques et des
anglais, français, analyse qualitative, appuyée par processus de médiation
Blum- écarts de cohésion et de explicitations traductionnelles / les dernières visent
hébreu / textes des recherches basées sur corpus linguistique et processus même
Kulka cohérence à renforcer la cohésion et la cohérence textuelle et
littéraires comparables / corpus parallèle de la traduction
se manifestent dans toutes les traductions
analyse qualitative et L‟explicitation comme stratégie de résolution de
suédois, principe de la régularité, choix
connecteurs, liens psycholinguistique orientée vers problème de traduction / le processus de
anglais, stratégique des traducteurs,
Dimitrova logiques implicites, le produit et le processus/ analyse reformulation implique souvent une augmentation
russe / différents normes de traduction, résolution
ajout d‟information selon la méthode TAP‟s / corpus nécessaire de la part d’explicitness/ les traducteurs
textes de problèmes de traduction
parallèle professionnels explicitent avec méthode et rigueur
anglais, allemand / analyse orientée vers la différences lexicales/
formes elliptiques et
Doherty vulgarisation linguistique/ degré d’explicitness / facilitation de la compréhension L‟explicitation des constructions elliptiques
composées
scientifique corpus parallèle / rapport explicite/implicite
La littérature comme phénomène social et la
théorie du Polysystème / traduction comme enjeu culturel / l‟explicitation
anglais, hébreu / analyse des « canons » littéraires/
Even-Zohar Les écarts de traduction théories formalistes russes / pourrait se manifester davantage en cas d‟une
textes littéraires corpus parallèle
position de la traduction transmission culturelle d‟un système central à un
système périphérique
Fabricius- allemand, anglais, densité analyse de l’explicitness orientée
Une tendance à l‟explicitation des tournures
Hansen norvégien/ textes non informationnelle, vers la linguistique/ corpus différences systémiques
syntaxiques composées et denses en plusieurs mots
littéraires nombre des mots parallèle
analyse du produit et des
Gumul anglais, polonais / écarts de cohésion hypothèse de l‟explicitation/ Une typologie détaillée des écarts d‟explicitation au
commentaires rétrospectives des
interprétation lexicale, syntaxique, choix stratégiques des niveau syntaxique et lexical / l‟explicitation porte
interprètes / corpus parallèle
simultanée sémantique, etc. interprètes aussi sur la désambiguïsation des métaphores
(oral)
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 139

analyse du processus/ analyse différences systémiques/


anglais, hongrois / écarts d’explicitness L‟explicitation vise à augmenter l‟intelligibilité du
Heltai contrastive de l’explicitness / optimisation de l‟inférence du
interprétation discours
corpus parallèle (oral) sens / normes de réception
analyse contrastive de différences de conventions L‟explicitation est tributaire des conventions
anglais, allemand / écarts de cohésion et
House l’explicitness dans le discours / communicatives et variables communicatives et des facteurs extratextuels qui
différents textes d’explicitness
corpus parallèle et comparable situationnelles de la traduction entourent la situation de traduction
analyse d‟écarts d‟explicitation et
hypothèse de l‟explicitation/ L‟explicitation n‟est pas une stratégie universelle /
anglais, tchèque / référents culturels, d‟implicitation/ analyse du style
Kamenická simplification de la elle propose d‟envisager ce concept dans le cadre
textes littéraires significations abstraites du traducteur / corpus parallèle et
compréhension d‟une hypothèse dynamique de l‟explicitation
comparable
russe, anglais, analyse comparative des écarts
Klaudy différences linguistiques et
hongrois, allemand / implicite, emphase, d‟explicitation et d‟implicitation/ Des motivations linguistiques et culturelles de
culturelles / hypothèse
romans et discours choix lexical analyse du produit et du processus l‟explicitation / deux typologies d‟explicitation/
asymétrique de l‟explicitation
politique / corpus parallèle bidirectionnel
analyse contrastive / analyse des Elle constate une fréquence élevée de
allemand, tchèque /
Konšalová écarts d‟explicitation et l‟explicitation dans un sens de la traduction et une
textes populaires et expressions denses hypothèse de l‟explicitation
d‟implicitation / corpus parallèle fréquence élevée de l‟implicitation dans l‟autre sens
historiques
bidirectionnel et comparable / l‟explicitation est liée à l'interprétation du sens
anglais, allemand, analyse des résultats des
Laviosa- espagnol, italien / analyse comparative des différents corpus et déduction des hypothèse de l‟explicitation / L‟explicitation comme la simplification sont des
Braithwaite textes originaux écrits écarts d‟explicitations universaux / corpus comparable universaux de traduction universaux de traduction
en ses langues ECC
élaborer un modèle comparatif
Leuven- espagnol, néerlandais écarts d‟explicitation et choix tactiques et interprétatifs Il existe différents types d‟écarts qui se ressemblent
détaillé de ces écarts / corpus
Zwart / textes littéraires d‟implicitation des traducteurs à l'explicitation, mais qui n‟en font pas partie.
parallèle
anglais, écarts de cohésion, liens les écarts d‟explicitation et L‟explicitation peut être une addition d‟information
les normes de Toury / le
Øverås norvégien, allemand / grammaticaux et d‟implicitation / corpus parallèle ou une spécification / difficulté de distinguer entre
concept de « third code » /
textes littéraires lexicaux et bidirectionnel les différents types d‟explicitation
anglais, danois / Écarts de cohésion et de analyse des motivations des écarts la coopération interprétative de Les traducteurs sont plus coopératifs avec leurs
Malmkjaer
textes littéraires cohérence / corpus parallèle Grice / normes de traduction lecteurs, ce qui rend les textes plus explicites.
L‟explicitation peut porter sur une information
principe de l‟explicature et de
anglais, indonésien / écarts d’explicitness, analyse qualitative de implicite déductible du contexte, mais il peut aussi
Murtisari l‟implicature de la théorie de la
romans choix lexicaux l’explicitness / corpus parallèle s‟agir d‟une reformulation plus claire d‟une forme
pertinence
linguistique déjà présente.
marqueurs optionnels
analyse de l’explicitness/ corpus
anglais, allemand / syntaxiques, ajouts L‟explicitation comme universel de traduction / une
Olohan informatisés (TEC, BNC) hypothèse de l‟explicitation
textes touristiques lexicaux, formules stratégie subconsciente,
parallèles et comparables
introductives
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 140

anglais, hongrois / analyse du produit, du processus L‟explicitation comme ajout d‟information


écarts de cohésion, hypothèse de l‟explicitation et
Pápai textes scientifiques et et de la stratégie / corpus parallèle extralinguistique / l‟augmentation de l‟explicitness
ajout d‟informations normes de traduction
littéraires et comparable dans les textes traduits / une médiation linguistique
Les explicitations culturelles se manifestent sous
hongrois, analyse des formes
Perego écarts lexicaux, forme d‟addition ou de spécification (choix d‟un
italien, anglais / sous- d‟explicitations culturelles / les hypothèses d‟explicitation
référents culturels hyponyme ou terme condensé). Elle consiste aussi à
titrage corpus parallèle (audiovisuel)
verbaliser l‟information visuelle
le paradigme de l‟équivalence /
L‟explicitation est un concept vaste, mais pas une
analyse rétrospective des
anglais, espagnol/ éléments linguistiques analyse empirique / synthèses stratégie universelle / elle aide à traverser le mur
Pym recherches empiriques sur
différents textes et culturels théoriques / corpus parallèle culturel, à entrer en contact avec le lectorat cible et
l‟explicitation / communication
surtout à minimiser les risques d‟incompréhension.
interculturelle /
anglais, finnois / analyste quantitative/ écarts L‟implicitation est parfois plus fréquente que
connecteurs, relations interférences avec la langue
Puurtinen littérature enfantine, / d‟explicitation et d‟implicitation / l‟explicitation / l‟explicitation porte sur les relations
causales source
articles de magazine corpus parallèle et comparable causales et les syntagmes nominaux
L‟explicitation est liée aux présuppositions des
espagnol, anglais, analyse qualitative et hypothèse de Blum-Kulka et
traducteurs quant à leur lectorat cible / stratégie
Saldanha portugais / différents référents culturels psycholinguistique du traducteur / celle de House/ théorie de la
consciente augmentant la lisibilité et
textes corpus parallèle pertinence / profil du traducteur
l‟intelligibilité
L‟explicitation est une notion vaste / la
reformulation plus claire d‟une information
anglais, français / différences linguistiques/ choix
liens de cohésion, analyse orientée vers le processus encodée linguistiquement est aussi une forme
différents textes, délibérés opérés par les
Séguinot implicite, emphase, d‟explicitation et le profil du d‟explicitation / il conviendrait de comparer entre
traduction et traducteurs/ stratégie d‟édition
choix lexical traducteur / corpus parallèle plusieurs traductions correctes d‟un même élément
interprétation et de révision
pour déterminer si l‟une est plus explicite que
l‟autre
anglais, hébreu /
écarts de cohésion, analyse quantitative / corpus
Shlesinger interprétation hypothèse de l‟explicitation Augmentation de l’explicitness
formes implicites parallèle (oral)
simultanée
L‟explicitation contribue à une meilleure
anglais, allemand/ analyse de l‟explicitness orientée différences de conventions
densité compréhension du sens / elle porte sur l‟implicite /
Steiner textes scientifiques et vers le processus / corpus communicatives/ hypothèse de
lexicogrammaticale elle se manifeste par la démétaphorisation des
littéraires parallèle et comparable House
métaphores grammaticales
L‟explicitation est une « loi » de traduction / il y a
Les écarts analyse empirique des écarts de
anglais, hébreu / la théorie du Polysystème / les une corrélation claire entre l‟explicitness et la
Toury d‟explicitation et traduction / corpus parallèle et
textes littéraires normes de traduction lisibilité : les textes traduits sont plus explicites que
d‟implicitation comparable
les textes sources ou comparables.
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 141

marqueurs de cohésion, Parmi les techniques relevées, l‟emploi


anglais, néerlandais/ analyse des techniques
Vanderauwera apport d‟information les DTS d‟interjonctions pour consolider la progression de
textes littéraires d‟explicitation / corpus parallèle
extralinguistique l‟argumentation et la désambiguïsation
russe, finnois / textes analyse contrastive d‟après la
Vehmas L‟explicitation semble être une stratégie liée au
littéraires, connecteurs de cohésion méthodologie de Blum-Kulka / hypothèse de l‟explicitation
Lehto processus même de la traduction
journalistiques corpus parelle et comparable
anglais, Hébreu / ajout de mots, normes de traduction et analyse Explicitation imputables aux circonstances
Weissbrod analyse qualitative / corpus
textes narratifs et naturalisation des des systèmes littéraires/ historiques, aux normes en vigueur, à la position
parallèle
littéraires métaphores facilitation de la compréhension de la littérature dans la culture cible
français, norvégien / Syntagmes nominaux Analyse quantitative des écarts / stratégies de traduction / L‟explicitation porte sur les séquences textuelles
Whittaker
textes différents démonstratifs corpus parallèle hypothèse de Blum-Kulka marquées par une grande complexité discursive
Tableau 3: Récapitulatif des recherches menées sur l‟explicitation dans le cadre des DTS
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 142

3. Bilan d‟étape
Ici s‟achève notre enquête consacrée à l‟étude des différentes conceptions de l‟explicitation dans
toutes les recherches antérieures que nous avons pu consulter. Quel bilan pouvons-nous en tirer ?
Qu‟est-ce qui a été fait et qu‟est-ce qui nous reste à faire ou à refaire dans la deuxième partie de
la thèse ?

Dans le premier chapitre, nous avons examiné cette question sous l‟optique des différentes
approches théoriques de la traduction. Nous avons surtout cherché à analyser les stratégies de
traduction décrites, parfois aussi prescrites, pouvant être favorables ou défavorables à la mise en
œuvre de l‟explicitation, ainsi que les concepts opératoires susceptibles de nous rendre compte
des multiples facettes du phénomène de l‟explicitation évoquées dans l‟introduction. Dans le
chapitre II, ayant pour objet les recherches empiriques effectuées dans le cadre des DTS, nous
avons mis l‟accent sur les différentes explications et applications du concept de l‟explicitation
dans les nombreuses analyses des corpus parallèles et comparables, sous l‟optique des quelques
hypothèses spécifiques de l‟explicitation.

Ce tour d‟horizon nous a certes appris beaucoup de choses, mais la conception générale de
l‟explicitation n‟est pas encore assez nette ; nos questions et hypothèses de recherches n‟ont pas
encore reçu de réponses satisfaisantes. Et pour cause, nous nous sommes trouvé face à un maquis
terminologique, à un cloisonnement de la recherche traductologique, à des cadres conceptuels
diversifiés, à des avis partagés, à des conclusions contradictoires, à des typologies génériques qui
manquent de précision, à une focalisation sur des indicateurs d‟explicitation qui restent
étroitement liés aux aspects linguistiques, etc.

Dans les approches théoriques et les études conduites sous leur égide, nous avons relevé une
multitude de termes qui laissent entendre qu‟il s‟agit de techniques foncièrement différentes,
alors qu‟au fond, elles renvoient au même concept de l‟explicitation. Dans les études empiriques,
le terme de l‟explicitation connait une certaine stabilité, mais son acception reste mal définie. En
fin de compte, devrait-on opter pour le terme « explicitation », pour désigner le phénomène
d‟écarts qui augmentent l’explicitness (la clarté) du texte traduit, comme l‟ont fait les études
empiriques, ou continuer à employer diverses dénominations désignant ce phénomène, à savoir :
l‟explication ou la traduction explicative (G. Steiner, Grice, Sperber et Wilson, Harvey, Moretti),
l‟addition ou l‟ajout (Nida, Newmark, Leppihalme, Newmark), la clarification (Berman),
l‟amplification (Hurtado, Delport), l‟étoffement ou la dilution (Vinay et Darbelnet, Delisle,
Tenchea, Ballard), l‟incrémentialisation (Ballard, Ladmiral, Gallèpe), la compensation (Vinay et
Darbelnet, Hurtado, Delport, Henry), la périphrase et la paraphrase (Delisle, Margot, Nida,
Leppihalme, Newmark), la spécification ou la particularisation (Hurtado, Ballard, Perego), la
note du traducteur (Nida, Newmark, Delisle, Hurtado, Ballard, Henry), la dépronominalisation ou
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 143

la référentialisation (Tenchea, Ballard), l‟ajout de formule introductive (Henry, Leppihalme,


Olohan), etc.

Si l‟on opte pour le terme de l‟explicitation, qui est évidemment le choix que nous avons fait, à
quoi renvoie alors exactement ce concept ? L‟explicitation devrait-elle être envisagée uniquement
par rapport à sa contrepartie l‟implicitation, ou devrons-nous l‟étendre au-delà son rapport avec
l‟implicite, comme l‟ont proposé plusieurs chercheurs cités dans les deux chapitres précédents.
Afin d‟éviter une extension extrême de ce concept, il conviendrait d‟en définir les contours à
l'aide de critères distinctifs qui permettent de préciser clairement en quoi tel ou tel écart de
traduction relève de l‟explicitation et non d‟autres techniques comme l‟adaptation, l‟équivalence
discursive ou fonctionnelle, l‟amplification, etc. Comme nous l‟avons vu, cette question a été
effleurée par certaines recherches (Séguinot (1988), (House 2004), Pym (2005), Dimitrova
(2005), Klaudy (2007)), mais n‟a jamais été suivie par une étude approfondie.

Le fondement théorique de l‟explicitation reste aussi à définir. Faut-il concevoir l‟explicitation en


se basant sur les considérations linguistiques et stylistiques (approches linguistiques, approches
empiriques à vocation linguistique), sur la question de l‟interprétation du sens du texte
(approches sociolinguistiques et communicationnelles) ou sur « l‟éthique » du
traduire (approches philosophiques) ou encore sur « la politique » du traduire (approches
fonctionnelles, systémiques, culturelles, etc.) ?

Face aux longues listes énumérant les cas où les traducteurs ont fait usage de cette stratégie, nous
ressentons vite le besoin de préciser clairement les motivations principales qui incitent les
traducteurs à prendre la décision de l‟explicitation. Les motivations évoquées jusqu‟ici restent
majoritairement liées aux problèmes linguistiques et limitées au niveau des phrases et non du
texte dans sa totalité.

Concernant la méthode de recherche à adopter, nous avons vu que la méthode empirique


s‟appuyait souvent sur des méthodes de calcul des occurrences d‟explicitation dans tel ou tel
corpus, afin d‟en tirer des conclusions générales. Cela permet certes d‟avoir une vision globale
sur cette question et de révéler des phénomènes et des tendances que l‟on ne pourrait pas détecter
en analysant séparément des textes traduits. Mais les exemples d‟explicitation sont rarement
analysés en contexte, ce qui empêche d‟analyser les facteurs qui entrent en jeu avant que le
traducteur ne prenne la décision d‟expliciter tel ou tel élément de telle ou telle manière. En
revanche, l‟analyse discursive et contextuelle permet de cerner ce processus, mais elle nous prive
de la vision panoramique que nous apporte la méthode empirique statistique. D‟où le besoin
d‟élaborer une méthode d‟analyse qui combine, dans la mesure du possible, les bienfaits des deux
approches méthodologiques.

Bien qu‟il nous manque toujours une définition claire et précise de l‟explicitation, il ressort
clairement des recherches précédentes qu‟il s‟agit d‟un concept protéiforme. Aucune approche,
prise isolément, ne peut rendre compte de la complexité de ce phénomène. Chacune en éclaire un
Partie I : Chapitre II : L’explicitation dans les approches descriptives de la traduction (DTS) 144

pan et le portrait complet ne pourrait être dessiné qu‟en intégrant diverses approches dans une
vision plus globale. Ainsi, au cours de notre enquête, nous avons appris que l‟explicitation
dépend non seulement du processus de médiation linguistique, des différences linguistiques,des
préférences stylistiques, mais aussi des normes de traduction, du skopos de la traduction, des
variables situationnelles, de notre évaluation du bagage cognitif du lectorat, et surtout de la
volonté de minimiser les risques d‟incompréhension, d‟optimiser l‟inférence du sens, de trouver
des solutions rapides et efficaces à cause des contraintes de traduction, etc. Tous ces facteurs
doivent être pris en compte si l‟on veut comprendre et analyser les variations du degré
d‟explicitation d‟un texte à l'autre, d‟une année à l'autre, etc. A notre connaissance, un tel cadre
global n‟a pas encore été élaboré.

Fort de cet arrière-plan conceptuel et méthodologique, muni d‟un corpus pertinent et assez
représentatif des différentes facettes de ce phénomène, conscient des erreurs méthodologiques et
des faiblesses constatées lors de l‟analyse des recherches précédentes, nous allons proposer dans
le chapitre suivant une conception globale de l‟explicitation susceptible d‟apporter des éléments
de réponses satisfaisantes aux questions posées et aux hypothèses émises.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 145

CHAPITRE III
Vers une conception générale de l‟explicitation
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 146

1. Mise au point sur le cadre théorique et méthodologique


Nous avons vu que les recherches précédentes, théoriques et empiriques, traitaient de
l‟explicitation sous plusieurs angles, tous intéressants, mais insuffisants pour rendre compte du
phénomène dans sa globalité et complexité. Pour cerner au mieux la question de l‟explicitation en
traduction en général et plus précisément dans notre corpus de traductions du MD, nous avons
jugé utile de retenir la TIT comme cadre théorique principal. Mais pour l‟étayer, nous ferons
appel à des concepts opératoires glanés dans les autres approches tout au long des deux chapitres
précédents.

Si notre choix s‟est porté sur la TIT, ce n‟est pas parce que nous avons été formé à l‟ESIT, lieu de
fondation et d‟application du modèle interprétatif, mais bien plutôt par conviction profonde. En
effet, sans nier la pertinence indéniable des autres approches traductives, la TIT représente, à nos
yeux, une toile de fond conceptuelle adéquate pour cette étude. Elle présente l‟avantage d‟être
fondée sur le concept du rapport explicite/implicite qui sous-tend toute l‟activité traduisante,
quelles que soient les langues/cultures impliquées ou les conditions de traduction, et qui se situe
en plein cœur de notre sujet de recherche. De plus, sans prescrire un procédé unique de traduction
ni proscrire un autre, la TIT décrit, à l'aide d‟une terminologie claire et précise, une stratégie
générale de traduction susceptible de transmettre le sens pertinent du texte, qui résulte de
l‟interprétation simultanée de l‟ensemble des parties explicites et implicites du discours. Cette
stratégie permet d‟arriver, au niveau textuel, à une équivalence de sens ad hoc qui tient compte
aussi bien des facteurs linguistiques qu‟extralinguistiques ou purement traductologiques. Et c‟est
d‟ailleurs dans le cadre de l‟analyse fouillée de tels facteurs que les autres concepts opératoires
vont intervenir afin de combler les zones d‟ombre que le modèle interprétatif n‟a pas
suffisamment éclairées.

Parmi ces outils conceptuels complémentaires figurent notamment le concept d‟écart de


traduction emprunté aux approches linguistiques et appliqué par les recherches empiriques,
permettant de déceler les moindres modifications entre le texte source et le texte cible ; le
principe de la pertinence et les maximes de Grice, inspirés du modèle inférentiel, susceptibles de
nous apporter des indications précieuses sur la nature et le degré de l‟explicitation à fournir au
lecteur cible ; le concept du skopos de la traduction et du type du texte, emprunté aux approches
fonctionnelles, qui nous éclairera davantage sur la compréhension des choix traductifs opérés par
les traducteurs du MD durant la décennie écoulée ; le concept de normes de traduction, inspiré
par les approches systémiques, qui pourra nous permettre de déceler certaines régularités dans les
choix traductifs concernant la manière d‟expliciter ou le type d‟éléments à expliciter ; le concept
de « minimisation des risques » emprunté à Pym et à d‟autres chercheurs l‟ayant évoqué
également, qui pourra nous apporter une explication plausible des motivations de certaines
explicitations liées à la partie explicite du texte et à la cohérence textuelle ; le concept de
« minimax » de Lévy, qui pourra nous aider à révéler comment procèdent les traducteurs du MD
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 147

pour faire face aux contraintes de temps qui pèsent lourdement sur leurs choix traductifs. Chaque
concept sollicité contribuera à l'élucidation d‟un aspect particulier de notre problématique, tout en
s‟inscrivant dans le cadre général de la TIT, notre fil conducteur.

Concernant le cadre méthodologique, nous avons constitué un corpus destiné à l'étude du


phénomène de l‟explicitation dont les modalités de création et de sélection ont été spécifiées dans
l‟Introduction Générale. Nous rappelons ici que ce corpus comprend 5000 exemples
d‟explicitations contextualisés extraits des différents numéros traduits du MD de 2001 à 2011.
Constatant que la plupart des corpus parallèles élaborés dans le cadre des recherches empiriques
sont extrêmement focalisés sur les cas d‟explicitations purement linguistiques, nous avons veillé
à ce que notre corpus reflète la réalité telle qu‟elle est en nous efforçant de relever toutes les
autres explicitations motivées par les choix optionnels des traducteurs. Celles-ci peuvent
s‟expliquer par les différences de culture, de lectorat, de visée traductive, de normes, etc., et non
seulement par les différences systémiques ou stylistiques entre les langues. Les explicitations
purement linguistiques sont bien sûr nombreuses dans tous les exemples sélectionnés, mais ne
feront pas l‟objet de notre analyse.

Constatant aussi que la plupart des exemples d‟explicitation analysés dans ce genre de corpus
sont décontextualisés, nous avons veillé à ce que nos exemples soient étudiés en tenant compte de
leur contexte de production. Il conviendrait cependant de souligner qu‟un seul exemple peut
contenir plusieurs explicitations, ayant des motivations différentes et répondant à des techniques
de mise en œuvre différentes, ce qui fait qu‟il n‟est pas toujours facile de traiter séparément
chaque cas de figure ou chaque variante d‟explicitation. Face à cette multiplicité, nous nous
concentrerons chaque fois sur le cas qui nous intéresse plus particulièrement et nous ne
mentionnerons qu‟en passant les autres cas, avant d‟y revenir, dans les développements
ultérieurs, en rappelant le numéro de l‟exemple où ils figurent.

Quant à la méthode générale d‟analyse que nous avons adoptée pour le traitement de ces
exemples, nous l‟avons déjà exposée dans l‟Introduction Générale. Nous tenons à préciser ici
qu‟à la fin de ce chapitre, nous allons élaborer, à partir des axes développés ici, une grille
d‟analyse discursive et de prise de décisions de l‟explicitation. Cette grille est une sorte de
récapitulatif qui détermine les facteurs qui nous paraissent les plus importants dans la mise en
place de cette stratégie, telle que nous la concevons. Et c‟est en tenant compte de ces facteurs que
nous allons affiner notre analyse discursive des explicitations présentées dans les exemples
principaux et secondaires et de la pertinence des décisions prises.

Dès à présent, à la lumière des renseignements tirés de notre état des lieux, nous allons
développer les différents axes de cette conception en traitant tour à tour, et exemples à l'appui, de
la nature générique et stratégique de l‟explicitation, des deux volets explicite et implicite du
concept de l‟explicitation, des caractéristiques distinctives d‟une explicitation et des fondements
théoriques expliquant les mécanismes du phénomène de l‟explicitation. Ces derniers se déclinent
en quatre volets qui s‟emboîtent les uns aux autres : l‟explicitation en tant que stratégie liée à
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 148

l'interprétation du sens, l‟explicitation en tant que rétablissement du rapport explicite/implicite


dans la phase de la réexpression, l‟explicitation en tant qu‟adaptation au lectorat de la traduction
et enfin l‟explicitation en tant que décision traductive prise délibérément par le traducteur. À la
fin de ce chapitre, nous allons exposer notre bilan d‟étape et nous présenterons notre proposition
de définition de l‟explicitation, le récapitulatif de notre conception générale et la grille que nous
avons évoquée plus haut. Aussi, pourrions-nous entamer, dans la deuxième partie de la thèse,
l‟analyse approfondie des motivations et des techniques d‟explicitation dans notre corpus du MD,
en toute connaissance de cause.

2. Notre conception générale de l‟explicitation

2.1. L‟explicitation en tant que terme générique


Pour en finir avec le flou terminologique entourant la désignation du concept de l‟explicitation,
notamment dans les recherches théoriques, nous proposons, à l'instar d‟autres chercheurs comme
Séguinot (1988:108), Leuven Zwart (1990: 81), Klaudy (2003), Tenchea (2003), Dimitrova
(2005:40), Kamenická (2007:55), Murtisari (2011), de considérer le terme « explicitation »
comme un terme générique, de nature protéiforme, qui englobe sous son manteau les différentes
étiquettes linguistiques désignant des concepts dont nous avons déjà identifié plusieurs aires de
recouvrement avec l‟explicitation, à savoir : l‟ajout de classificateur de Nida (1964) ou
l‟incrémentialisation de Ballard (2003, 2005), l‟addition et l‟amplification lexicale de Nida
(1964, 1971) et Newmark (1988), la périphrase de Mounin (1963) et Delisle (1999), la paraphrase
légitime de Margot (1979), l‟amplification de Molina et Hurtado (2002), la note du traducteur de
Newmark (1988), Henry (2000), la particularisation ou la spécification de Delport (1989), Perego
(2003), l‟explicature de Murtisari (2011), etc.117.

2.2. L‟explicitation en tant que stratégie générale


Ce terme générique désigne une stratégie générale mise en œuvre à l'aide de plusieurs procédés
spécifiques que nous appelons « les techniques d‟explicitation ». Ces techniques ainsi que leurs
avantages et inconvénients sont étudiés, exemples à l'appui, dans le chapitre V. Nous nous
contentons ici de préciser que la stratégie d‟explicitation peut, selon nous, se mettre en œuvre
selon deux modes opératoires : soit la conservation de l‟élément problématique ayant nécessité
une explicitation, sous forme d‟emprunt ou de report, accompagnée de l‟ajout d‟une information
contextuelle ou sémantique pertinente précisant son sens dans le contexte discursif, soit la
suppression de cet élément et puis son remplacement par un terme ou une expression précisant
également son sens pertinent dans le contexte discursif. C‟est au traducteur de prendre la décision
de recourir à l'un ou à l'autre mode. Dans tous les cas, il dispose d‟une palette de techniques
d‟explicitation qui se subdivisent en plusieurs variantes plus spécifiques, que nous allons appeler

117
Cf. Tableau 2.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 149

« les procédés d‟explicitation ». Selon l‟analyse discursive qu‟effectue le traducteur du sens


pertinent d‟un énoncé ou d‟une petite unité de sens, et en fonction de l‟analyse contextuelle du
problème que représente effectivement sa traduction en arabe, le traducteur met en œuvre le
procédé qu‟il juge le plus à même de résoudre ce problème, c'est-à-dire de transmettre le sens
précisément et sans ambiguïté.

En appliquant cette conception sur l‟exemple nº 1, nous pouvons dire que l‟ajout des mots
« journal » et « communiste » avant et après le nom propre « L‟Humanité » est une explicitation
selon le premier mode. La traduction de « mauvaise pomme » par « pomme empoisonnée » est
également une explicitation, mais fonctionnant sur le mode du remplacement. Nous allons voir
que le premier mode constitue la majorité absolue des explicitations effectuées par les traducteurs
du MD. Nous y reviendrons. Une telle conception de la stratégie reflète avant tout le caractère
rationnel et optionnel de la décision du traducteur quant au choix de la technique adaptée à
chaque cas. Selon notre conception, l‟explicitation n‟est pas une stratégie universelle
subconsciente intrinsèquement liée au processus même de la traduction et indépendante des
autres facteurs linguistiques, culturels et traductologiques, comme le suggérait l‟hypothèse de
Blum-Kulka. Elle est plutôt une stratégie raisonnée, intrinsèquement liée au processus
d‟interprétation et de réexpression du sens et dont les techniques et le degré dépendent fortement
de plusieurs facteurs discursifs (liés au texte) et contextuels ou situationnels (liés au projet de la
traduction et au contexte de réception).

2.3. L‟explicitation en tant que notion vaste

Partant des analyses et propositions de Nida (1964), Lederer (2004), Séguinot (1988),
Shuttleworth et Cowie (1997), Klaudy (1998 : 80), Murtisari (2010 : 22), entre autres chercheurs,
nous proposons de concevoir l‟explicitation comme un concept large qui se décline en deux
volets complémentaires et interdépendants : d‟abord, l‟explicitation du sens pertinent de la partie
implicite du texte, qui est a priori déductible grâce au contexte discursif ou au bagage cognitif
des lecteurs, selon les termes de la TIT. Ensuite, l‟explicitation du sens pertinent de certaines
formulations de la partie explicite du texte. Il s‟agit souvent de formulations linguistiques
spécifiques comme certaines expressions tropiques, idiomatiques, elliptiques (sigles et
acronymes), etc. Ces deux volets sont complémentaires et étroitement articulés. L‟explicitation
fournie peut à la fois porter sur une information qui a été tue exprès par l‟auteur du texte
d‟origine, en vertu du principe de la synecdoque, ou tout simplement sur l‟emploi d‟un terme ou
expression qui, en principe, n‟a rien d‟implicite. Ceci est souvent dû au choix synecdoquien de la
partie (censée être) explicite pour le lecteur natif, mais qui ne l‟est pas pour le lecteur cible.
L‟intérêt théorique de cette distinction entre ces deux volets, généralement imbriqués l‟un dans
l‟autre, réside dans le fait qu‟il constitue un cadre global capable de regrouper tous les cas de
figures que nous allons traiter. Ainsi, l‟explicitation n‟est plus simplement et exclusivement
réduite à la réexpression d‟une information dissimulée dans la partie implicite, invisible. Elle
prend en charge également la réexpression de certaines informations encodées de manière
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 150

abrégée ou spécifique, dans la partie explicite, visible. La prise en compte simultanée des deux
parties contribue à l'émergence du sens pertinent ; elles forment ainsi les deux faces
indissociables d‟une même pièce : le texte. Voyons de plus près, à l'aide de nouveaux exemples
tirés du corpus du MD, la portée conceptuelle de la notion d‟explicitation telle que nous la
voyons.

2.3.1. La partie implicite

Le rapport entre l‟explicitation en tant que stratégie de traduction et le côté implicite contenu
dans le message est souligné par les différentes recherches traductologiques. Néanmoins, nous
insistons sur le fait que l‟explicitation du sens implicite pertinent implique la prise en compte de
tous les éléments linguistiques susceptibles de véhiculer ce sens, qu‟ils soient des noms propres,
des référents culturels, des termes relevant du lexiculturel, des citations tronquées ou altérées, etc.
Nous ne nous limitons donc pas aux écarts de cohésion et de cohérence, ni aux liens logiques
implicites ni aux explicitations relatives aux aspects purement lexicaux comme c‟était le cas de la
plupart des recherches empiriques linguistiques. Nous parlons désormais de plusieurs « contenus
implicites » pouvant découler de divers éléments linguistiques et textuels.

En effet, si du point de vue terminologique, l‟implicite (du latin implicitus : plier dans, emmêler)
est défini par le Petit Robert (1972 : 968) comme étant « ce qui est virtuellement contenu dans
une proposition, un fait qui sans être formellement exprimé peut en être tiré par déduction,
induction », du point de vue traductologique, il n‟est pas aisé de définir exactement tout ce que
recouvre l‟implicite, comme le souligne Hurtado (1990 : 84-85) : « Il est difficile cependant de
consigner tous les éléments qui composent cet implicite ou même de mesurer son ampleur. Il est
fonction de la connaissance du contexte (linguistique et extra-linguistique), du savoir partagé
entre le locuteur et le récepteur, de la connaissance du sujet. Les significations actualisées,
l‟information, les connotations, interviennent dans sa formation ».

 Les contenus implicites


Ces « contenus implicites » peuvent recouvrir à la fois, ce qui n‟est pas dit car supposé déjà su
par les lecteurs grâce à leurs connaissances collectives extralinguistiques, ce qui est déductible
grâce au contexte, aux renvois intratextuels et intertextuels (Doherty 2002 : 171), ce qui
« s‟actualise subrepticement, dans le discours, ce que les mots véhiculent comme significations et
connotations implicites, en plus de leurs valeurs dénotatives (Henry 2000), ce qui « s‟actualise à
la faveur des contenus explicites » (Orecchioni1986 : 98), ce qui est toujours présent en creux
dans l‟épaisseur du langage tel un palimpseste (Ballard 2003), etc. L‟implicite peut se révéler
aussi dans les manques, les confusions, les imprécisions de l‟énonciation des protagonistes de la
communication, les insuffisances de la description de ce à quoi il est fait référence (Vermersch
1998 : 5). Et c‟est dans ce creuset multi-notionnel que se pose le véritable problème de cerner
précisément le concept de l‟explicitation.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 151

Cependant, pour démêler cet écheveau, nous allons nous inspirer de la classification tripartite de
l‟implicite qu‟a proposée Plassard (2002) : l‟implicite verbal, l‟implicite conceptuel et l‟implicite
notionnel. Vu la nature foncièrement complexe de la production linguistique humaine, les
frontières entre ces catégories ne sont pas non plus complètement étanches. Dans cette section,
nous nous intéressons aux deux dernières catégories. Lesquelles seront également étayées par
d‟autres témoignages concordants venant de différents horizons théoriques.

L‟implicite conceptuel, c‟est « ce à quoi se réfère le discours, et qui, en ne le désignant que par
certains traits, laisse au « récepteur », le soin d‟en reconstituer la totalité » (Plassard 2002 : 114).
Ces référents restent en quelque sorte masqués, car désignés partiellement, allusivement. En
principe, il s‟agit d‟un implicite discursif dont l‟appréhension nécessite la prise en compte du
contexte et la coopération interprétative du lecteur. Il correspond au supposé déductible. Il peut
être un présupposé ou un sous-entendu, c‟est-à-dire qu‟il peut désigner un dire ou un sous-dit que
le locuteur veut exprimer sous les aspects verbaux explicites. Étendons-nous un peu plus sur ces
deux aspects de ce type d‟implicite.

Orecchioni considère comme présupposés « toutes les informations qui, sans être ouvertement
posées (i.e. sans constituer en principe le véritable objet du message à transmettre), sont
cependant automatiquement entraînées par la formulation de l‟énoncé, dans lequel elles se
trouvent intrinsèquement inscrites, quelle que soit la spécificité du cadre énonciatif » (Orecchioni
1986 : 25). Ces implicites coïncident avec « des réalités déjà connues et admises par le
destinataire, soit qu‟ils relèvent de son savoir encyclopédique spécifique, soit qu‟ils
correspondent à des « évidences » supposées partagées par l‟ensemble de la communauté
parlante : contenus donc « taken for granted », et qui ne sauraient être « matter of dispute »
(Huntley 1976 : 71) ». Pour Eco, le recours à la présupposition est un moyen de hiérarchiser
l‟information : « Les unités d‟information ne peuvent pas toutes avoir le même statut et la même
importance [...]. Autrement dit, certaines informations sont placées sur le fond du discours, tandis
que d‟autres sont mises particulièrement en relief. [...] Les présuppositions ne sont que l‟un de
ces nombreux dispositifs linguistiques qui permettent cette distribution hiérarchique du signifié »
(Eco 1992 : 311-312).

Quant aux « sous-entendus », ils sont définis comme étant « toutes les informations qui sont
susceptibles d‟être véhiculées par un énoncé donné, mais dont l‟actualisation reste tributaire de
certaines particularités du contexte énonciatif » (Orecchioni 1986 : 39). Ils correspondent à des
informations « nouvelles », donc éminemment « disputables » (Ibid. : 29-30). Pour Lederer, les
sous-entendus sont « les intentions qui fournissent l‟impulsion nécessaire à la production du dire.
Ils sont compréhensibles ou tout au moins supputables mais ne font pas partie du sens à
transmettre en traduction» (Lederer 1994 : 34). Ces sous-entendus sont nécessaires à la
compréhension du message, mais ils ne doivent pas être explicités. En tous cas, pas toujours.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 152

En résumé, nous pouvons dire que cet implicite conceptuel, avec ses présupposés et sous-
entendus, correspond au « sous-dit » du texte, lequel s‟interprète grâce aux indices contextuels
apportés par le texte lui-même.

L‟implicite notionnel englobe l‟ensemble des connaissances du « bagage cognitif ». Il


correspond, non pas au « supposé déductible du contexte », mais plutôt au « supposé su » de
l‟interlocuteur, c'est-à-dire la partie implicite contenue dans le cerveau de l‟interlocuteur : sa
connaissance de la situation, du sujet, de ce qu‟il a déjà entendu et de ce qu‟il savait auparavant
(Lederer 2001 [1976] : 16). Sous ce type d‟implicite s‟inscrit l‟implicite dit culturel qui « varie
selon les cultures » (Cordonnier 1995 : 176) constituant souvent une source de malentendu dans
la communication entre gens de cultures différentes. Cet implicite est souvent « inconscient »,
c'est-à-dire accidentel. L‟auteur ne cherche pas intentionnellement à dissimuler le sens des
référents culturels et ne se rend même pas compte de l‟existence de cet implicite. Il provient
seulement du fait que le texte source se voit exporter dans une autre langue-culture et pour
d‟autres lecteurs auxquels il n‟était pas initialement destiné. C‟est le changement de lectorat qui
met en évidence la nécessité d‟un traitement adaptatif, moyennant l‟explicitation.

Néanmoins, une grande partie de cet implicite notionnel reste conscient et se décline
généralement dans la connotation et l‟allusion. Celles-ci sont des valeurs « supplémentaires »,
périphériques, prégnantes en co(n)texte (Orecchioni 1985, 1986) toujours attachées à certains
termes et références culturelles. Le locuteur cache à dessein ces informations, non pas pour
rendre le texte ambigu, mais parce qu‟il sait pertinemment que son lecteur, appartenant à son
univers socio-culturel, est en mesure de récupérer ce sens implicite.

En bref, l‟implicite conceptuel correspond au « sous-dit », déductible du contexte ; l‟implicite


notionnel correspond au « non-dit » du texte, qui s‟interprète grâce aux connaissances cognitives
déjà emmagasinées dans le cerveau du lecteur, glanées tout au long de son vécu et de ses lectures.
Ces deux types d‟implicite créent une sorte de palimpseste au sein du texte : une superposition du
sens due à la stratification du langage, où le sens implicite se situe dans un rapport second à la
communication, tout en étant l‟objet, le vouloir dire de cette communication.

Qu‟il soit conceptuel ou notionnel, l‟implicite est normal et fréquent dans tout acte discursif. Il
est effectivement constitutif du langage en général et du texte en particulier. A ce propos,
Cordonnier affirme que le non-dit « n‟est pas un caractère inhérent à la traduction elle-même, en
tant que telle, mais à tout le langage » Cordonnier (1995 : 176). Dans ce même ordre d‟idée, Eco
considère même ce non-dit comme une composante principale de tout texte : « Le texte est une
machine paresseuse qui exige du lecteur un gros travail de coopération afin de remplir les espaces
de non-dit ou de déjà-dit demeurés pour ainsi dire en blanc […] le texte laisse ses contenus à
l‟état virtuel dans l‟attente de leur actualisation définitive par le biais du travail de coopération du
lecteur » (Eco 1985 : 27). Il trouve son explication dans le principe de « l‟économie du langage »,
en vertu duquel le langage tait autant, sinon plus, qu‟il ne dit et ce pour des raisons économiques.
Grâce à ce mode de fonctionnement, la formulation d‟idées permet une gestion très économique
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 153

du sens. Le texte produit ainsi un maximum de sens avec un minimum de signifiants : « s‟il n‟en
était pas ainsi, il [le locuteur] ne pourrait ni parler, ni agir ; ces activités exigeraient trop de
temps. Chaque fois qu‟il parle, en effet, il n‟énonce qu‟une partie du message. Le reste est
complété par l‟auditeur » Cordonnier (1995 : 176). C‟est ce qui explique que « la parole est par
essence elliptique, évoque plus qu‟elle ne dit et renvoie toujours à un ensemble plus vaste que le
seul « dit » », précise Plassard (2002 : 115). Ce principe se trouve fortement corroboré par le
« principe de la pertinence » que nous avons déjà évoqué118 et par ce qu‟Orecchioni (1986 : 218)
appelle « la loi de l‟exhaustivité », consistant à dire que « non seulement on ne peut pas tout dire,
mais il ne faut pas tout dire : bien des choses doivent demeurer « discrètes » ». Autrement dit,
implicites.

Ces implicites ne causent pourtant pas de dysfonctionnement de la communication, tant qu‟ils


sont comblés par les connaissances extralinguistiques que possède le destinataire et par la
capacité interprétative de ce dernier à déduire le vouloir dire à partir de l‟ensemble des indices
contextuels parsemés ici et là dans le texte entier. Il n‟en demeure pas moins vrai que, transposés
tels quels par la traduction dans une autre langue-culture, ces implicites communicatifs et
référentiels peuvent être incompréhensibles pour un lecteur qui n‟est plus proche du lecteur
modèle initial. D‟où le recours à l'explicitation. Avant d‟aborder le deuxième volet constitutif du
concept de l‟explicitation, lisons cet exemple de traduction à la lumière de ce que nous avons
expliqué plus haut.

 Exemple nº 2 : le 16e arrondissement versus Aubervilliers !


L‟exemple ci-dessous est extrait d‟un article du MD septembre 2011 intitulé « Les urnes et le
peuple » où l‟auteur traite du phénomène de l‟abstention : certaines catégories de Français
déclarent ne pas vouloir voter aux présidentielles de 2012. Il nous explique que les médias
multiplient les sondages sur les chances de chaque candidat, que les commentateurs politiques
dissèquent les programmes et les petites phrases des candidats, alors qu‟ils sont moins diserts sur
l‟abstention et les raisons qui font que certaines couches sociales dans certaines agglomérations
s‟abstiennent de voter. Voyons comment le traducteur a introduit deux explicitations sur les
particularités du « 16e » arrondissement à Paris et la commune d‟Aubervilliers.

118
Pour rappel, ce principe consiste à dire que le langage est extrêmement économique, en vertu de la loi de « l‟effort
minimal ». Le locuteur s‟exprime en fonction du contexte de la manière qui assure le maximum d‟information et de
compréhension avec un minimum d‟effort.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 154

Lors de consultations aux ‫ رْٶّٸ‬٤ُٙ‫ٺً ٽىا‬٥ ‫ يف ؽبٹخ رٖىَذ‬،‫ څٶنا‬Ainsi, lors des votes sur des thèmes
enjeux particulièrement représentant des enjeux décisifs sur
clivants, comme le ٍ‫ هڅبځبد ؽبشتخ َڂٲَټ اٹڂبً ؽىعتب ثْٶٸ‬lesquels les gens se divisent
référendum sur le traité ‫بڅلح اٹلٍزىهَخ‬٦‫ٺً اظت‬٥ ‫ ٽضٸ االٍزٮزبء‬،‫ ؽبك‬fortement, comme le référendum
constitutionnel européen sur le traité constitutionnel
(TCE) de 2005, les résultats
‫ رإٌب اٹڂزبئظ‬،2005 ‫بٻ‬٦‫ األوهوثُخ يف اٹ‬européen en 2005, les résultats
épousent parfois les ‫بة‬ٞ‫ االٍزٲ‬٤‫ ٹززپبڅً يف ٵضًن ٽڀ األؽُبٿ ٽ‬viennent souvent corroborer les
polarisations sociales de
‫ْوح ٽڀ‬٥ ‫ ٭ٮٍ اٹلائوح اٹَبكٍخ‬:ٍ٥‫ االعزپب‬polarisations sociales : dans le
façon exemplaire : dans le seizième arrondissement de Paris
16e arrondissement de ‫ُذ‬٢‫بٕپخ) ؽ‬٦‫( ثبهٌَ (اضتٍّ اٹواٱٍ ٽڀ اٹ‬le quartier chic de la capitale) le
Paris, le «oui» a recueilli des ‫ ٽٲبثٸ‬،‫ټ" ثڂَجخ ذتبځٌن يف اظتئخ‬٦‫ « اٹـــ"ځ‬oui » a recueilli des scores de
scores de 80 %, contre 30 % 80%, contre 30 % en banlieue
à Aubervilliers. (MD .‫جُخ‬٦ْ‫بؽُخ ؤوثو٭ُٺُُڄ اٹ‬ٙ ‫ يف اظتئخ يف‬30 populaire d‟Aubervilliers.
septembre 2011)

Il s‟agit d‟un implicite plutôt notionnel que l‟auteur a tu ici en comptant sur le bagage cognitif de
son lecteur. En effet, l‟auteur a dû supposer que son lecteur natif connait le fait que le 16e
arrondissement de Paris est un quartier parisien chic et riche, emblématique de la classe
bourgeoise et des familles aisées, contrairement à Aubervilliers, banlieue de la proche couronne
de Paris, un quartier pauvre où s‟est installée une majorité de Français issus de l‟immigration.
Ces traits pertinents concernant ces deux toponymes permettent au lecteur natif, notamment les
Parisiens, de comprendre le sens de la mise en opposition entre ces deux endroits qui représente
la classe riche d‟un côté et la classe pauvre de l‟autre. Il existe aussi un implicite conceptuel lié à
cet implicite. Il consiste à dire que le score réalisé dans ces deux quartiers (respectivement 80%
contre 30%) au sujet du vote sur le traité constitutionnel européen montre que les riches y étaient
plus favorables que les pauvres et que ce résultat n‟est pas tant déterminé par le contenu de ce
traité par exemple, mais plutôt par l‟appartenance à une catégorie sociale en particulier. Cet
implicite conceptuel, le « sous-dit », est déductible de cet énoncé et des énoncés précédents. Il
s‟actualise et se précise davantage grâce à la connaissance de l‟implicite notionnel, le « non-dit »
supposé connu des Français en général et des Parisiens en particulier.

En revanche, le traducteur arabe sait bien que le lecteur arabophone ignore ces informations
culturelles et décide donc de les lui apporter afin de l‟aider à inférer le sens de cet implicite
notionnel et partant à saisir clairement le vouloir dire global de l‟énoncé. Nous allons revenir
avec plus de détails sur ces types d‟implicites tout au long de nos analyses des motivations des
explicitations dans le chapitre IV et sur les techniques d‟explicitations employées dans le chapitre
V. Ce qui nous interesse particulièrement ici, c‟est d‟illustrer d‟abord notre conception théorique
globale de l‟explicitation à l'aide d‟exemples réels puisés dans notre corpus. Chaque point sera
detaillé et étayé au fur et à mesure que nous avancerons dans la mise au point de cette conception.

2.3.2. La partie explicite

Le deuxième volet de l‟explicitation relatif aux difficultés que recèlent la partie


explicite, linguistique et visible, complète le premier volet exposé ci-dessus relatif à la partie
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 155

implicite du texte, avec toutes ses composantes. Il s‟agit donc d‟expliciter certaines formulations
linguistiques qui risquent d‟être mal comprises des lecteurs cibles si elles sont rendues au moyen
d‟une « traduction directe ». Il ne s‟agit pas d‟un « sous-dit » ou d‟un « non-dit », à proprement
parler, mais d‟une « façon de dire » propre à la langue du texte source, aux sujets natifs ou aux
conventions stylistiques de certains textes, en l‟occurrence les textes journalistiques. C‟est ce que
Plassard appelle « l‟implicite verbal », considéré en quelque sorte comme le « non-dit »
linguistique, un « implicite inconscient » qui apparaît comme la résultante du phénomène de
synecdoque, étant donné que le choix, par les différentes langues, d‟une formulation à l‟exclusion
d‟autres formulations possibles, crée de facto un implicite (Plassard 2002 : 114).

Concrètement, il s‟agit, comme nous l‟avons déjà souligné, de certaines expressions tropiques,
comme les métonymies sur des toponymes, ou les antonomases du nom propre, de dénominations
spécifiques, des sigles et acronymes, etc. Ainsi, désigner la France métropolitaine par
l‟ « Hexagone », l‟Italie par « la Péninsule », le Japon par l‟ « archipel », un plan de licenciement
ou de reclassement par un « plan social », Dominique-Strauss-Kahn par « DSK », Bernard-Henry
Lévy par « BHL », etc., ne pose pas a priori de problème d‟inférence du sens par le lecteur natif,
mais qu‟en est-il du lecteur cible ? Serait-il capable de déchiffrer le sens de ces désignations
tropiques ou elliptiques et d‟aboutir à la bonne interprétation du sens voulu si elles sont rendues
avec une « traduction directe ».

Ce mode de désignation synecdoquienne diverge sensiblement d‟une langue à l'autre, en vertu du


principe du « Keyhole » de Seleskovitch ou de la « synecdoque » de Lederer. Ce même principe
est corroboré par ce que Ballard (2004 : 90) appelle le « paradigme de désignation » dont le
parcours peut changer lors du processus de reformulation interlinguistique. Il s‟agit, selon lui, du
passage d‟un mode de représentation à un autre, comme le passage d‟un mot à sa définition, d‟un
pronom à un nom ou d‟un hyponyme à un hyperonyme.

Nous proposons de rattacher également à ce volet le cas des explicitations « lexicales », qui
portent sur des mots désignant des objets ou des concepts bien connus dans la culture cible et
supposés connus aussi des lecteurs cibles, mais ils ne disposent pas (encore) d‟équivalents
linguistiques fixes pré-assignés et sanctionnés par l‟usage officiel de la langue cible. Les lecteurs
les désignent souvent à l'aide d‟emprunts issus d‟autres langues ou avec des termes issus de leur
dialecte national ou régional. Les traducteurs rechignent parfois à utiliser ces emprunts, qui
risquent d‟ailleurs de ne pas être compris par tous les lecteurs visés par la traduction. Face à ce
vide lexical, certains traducteurs préfèrent employer des désignations plus explicites ou multiplier
les équivalents synonymiques, quitte à gonfler le volume de la partie explicite, afin de s‟assurer
que la majorité des lecteurs pourront reconnaître exactement les référents désignés par ces
synecdoques. La nécessité de prévoir un tel volet « explicite » dans la conceptualisation de
l‟explicitation peut se justifier également si l‟on envisage la question sous la dimension
temporelle : à supposer que l‟explicite ait été directement compréhensible par le lectorat d‟une
époque donnée, il faudrait que la traduction soit elle aussi directement compréhensible par le
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 156

lecteur actuel. Cela oblige parfois à expliciter ce qui était explicite, mais qui ne l‟est plus.
L‟auteur à l‟époque ne s‟est pas cru obligé de préciser telle ou telle chose, car ces référents
étaient à ce moment-là connus de tout un chacun, alors que le lecteur actuel doit faire un effort
pour les reconstruire. Mais le phénomène inverse peut également se produire : le traducteur
explicite des termes désignant des référents qui viennent de paraître pour les lecteurs à l'époque,
mais quelques années plus tard, le traducteur ne juge plus nécessaire de les expliciter comme
avant, car ils sont jugés connus des lecteurs actuels. Pour illustrer ces propos, lisons cet exemple
sur l‟explicitation du mot « zapping ».

 Exemple nº 3 : comment dire « zapping » en arabe ?

L‟exemple ci-dessous est extrait d‟un article du MD mars 2007, intitulé « Les facettes de
l‟individu empêtré dans l‟individualisme » où l‟auteur parle des différentes manifestations de
l‟individualisme de plus en plus apparent dans notre société. Pour étayer ses propos, il
cite différents exemples de la vie quotidienne, comme le succès des émissions de télé-réalité, des
livres sur l‟épanouissement de la personnalité, des sites de rencontres en ligne et de la
banalisation du zapping. C‟est sur ce dernier terme que le traducteur a buté, en choisissant de
pratiquer une longue explicitation visant à évoquer au lecteur l‟idée voulue.

En déchiffrant dans le détail ‫و ثبٹزٮُٖٸ يف ؽتبهٍبدٍ ٭وكاځُّخ‬٢‫ڂلٽب ځڂ‬٦‫ ٭‬Quand on examine en détail des
Ŕ du développement des sites pratiques individualistes qui
Internet de rencontres à la ٤‫ىّه ٽىاٱ‬ٞ‫ اثزلاءً ٽڀ ر‬،ً‫ ٭وكَّخ‬...‫ ريكاك‬deviennent de plus en plus…
fascination adolescente pour ،‫ االځزوځذ اظتقّٖٖخ ٹٺّٲبءاد ثٌن األٕلٱبء‬individuelles, à commencer par le
les marques, en passant par la développement des sites Internet
banalisation du zapping Ŕ
ً‫ ٽووها‬،‫ اظتواڅٲٌن ثبظتبهٵبد‬٬٪ّ ‫ بذل‬destinés aux rencontres entre les
l‟exercice d‟un ‫" (اٹزڂٲّٸ ثٌن ؤٱڂُخ‬٨‫ اٹـ"ىاثُڂ‬٬ُ‫ ثزَق‬amis, jusqu‟à la fascination des
individualisme de plus en
ّ‫ ٭ةٿ‬،)‫ل‬٦ُ‫ڀ ث‬٥ ‫وَٰ اٹزؾٶّټ‬ٝ ‫ڀ‬٥ ‫ اٹزٺٮيَىٿ‬adolescents pour les marques, en
plus... individuel. c‟est en passant par la banalisation du
effet le lien entre la ‫الٱخ ثٌن‬٦‫ څى اٹ‬٤‫ ٹٺزؾٺُٸ يف اٹىاٱ‬٤ٚ‫ « ٽب مت‬zapping » (se déplacer entre les
contemporaine conception du ‫بٕو ٹٺـ"ؤځب" َأٌدافٍب َحرٓجٍب‬٦‫ اظتٮهىٻ اظت‬chaînes de télévision par le
moi, de ses objectifs, de sa contrôle à distance), ce qui se
liberté, et les démocraties .ْ‫َبٓو دٓهَقراطٓبث االقجصبد المٓبرال‬
soumet à l‟analyse en réalité, c‟est le
d‟économie libérale qui est […] rapport entre l‟« ego », de ses
analysé [...]. (MD mars 2007) objectifs, de sa liberté, et les
démocraties d‟économie libérale [...].

Il va sans dire qu‟au moment de la publication de cette traduction en 2007, la majorité absolue
des foyers, dans les métropoles arabes, sont équipés d‟un téléviseur et d‟une parabole proposant
différentes bouquets satellitaires, comme le Nilesat, Arabsat, etc. Il n‟y aucun doute sur le fait
que les lecteurs arabes savent pertinemment ce qu‟est le « zapping » à l‟aide d‟une
télécommande. Il n‟y a donc pas d‟implicite notionnel ni conceptuel qui se cache derrière ce
terme. Il n‟empêche qu‟une longue explicitation a été introduite. En effet, malgré la
démocratisation de cette pratique, le problème de traduction découle de l‟absence d‟un terme
spécifique en arabe désignant ce phénomène. Ceci ne doit pas nous surprendre, car la langue
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 157

française, elle-même, a dû recourir à cet anglicisme « zapping » pour désigner ce concept, qui a
d‟ailleurs été intégré dans le répertoire français et consacré par l‟usage, ce qui n‟a pas été le cas
de l‟arabe. Pour contourner ce vide, le traducteur reporte le terme français (ou plutôt anglais)
qu‟il explicite en aval par une longue phrase. Nous aurions préféré rendre le sens pertinent dans
ce contexte par cette explicitation "‫خ‬َٕٛٚ‫ٍ انقُٕاد انزهفض‬ٛ‫( "ْٕط انزُقم ث‬l‟obsession de passer d‟une chaîne
de télévsion à l'autre), sans préciser l‟outil utilisé (la télécommande) qui a d‟ailleurs nécessité une
autre explicitation. En effet, aussi surprenant que cela puisse paraître, ce dispositif n‟a pas non
plus d‟étiquette linguistique arabe. On emploie souvent l‟emprunt anglais (remote control),
abrégé en "‫ًٕد‬ٚ‫( "انش‬remote) dans la plupart des pays arabes. Certains linguistes arabes ont
proposé de le traduire par le mot "‫( "زبكٕو‬un dérivé du mot contrôle)119, mais ce terme, bien
qu‟adopté par l‟Académie de langue arabe en Jordanie120 depuis 1991, n‟a pas rencontré de
succès auprès du public arabe, ce qui a sans doute dû dissuader le traducteur de l‟utiliser, si
toutefois il en connaissait l‟existence. Nous ne l‟aurions pas non plus retenu car ce mot « savant »
ne permet pas d‟évoquer à coup sûr la représentation mentale de cet objet. Néanmoins, nous
devons admettre qu‟il s‟agit là d‟une belle trouvaille linguistique forgée selon les règles de la
dérivation en arabe. Nous reviendrons sur cette problématique dans le chapitre V avec plus de
détails et d‟exemples.

Après avoir défini les deux versants explicite et implicite composant la notion de l‟explicitation
telle que nous la considérons dans cette thèse, nous allons nous pencher maintenant sur la
question de la distinction de l‟explicitation des autres écarts de traductions résultant de la mise en
œuvre d‟autres techniques de traduction.

3. Les caractéristiques distinctives de l‟explicitation


Notre exploration des études précédentes nous a permis de constater que les critères censés
permettre de discerner clairement les écarts d‟explicitation des autres écarts de traduction n‟ont
pas été suffisamment définis, ce qui a remis en cause la validité de certaines études empiriques.
Pour pallier cette insuffisance, nous allons définir, à la lumière de notre conception générale de
l‟explicitation, les critères distinctifs d‟« un écart d‟explicitation ».

3.1. L‟explicitation est un écart par rapport à la traduction directe qui est le
degré zéro de l‟explicitation
Comme nous l‟avons déjà suggéré dans le premier chapitre, nous proposons de mesurer l‟écart
d‟explicitation, comme l‟ont fait Delport (1989), Tenchea (2003) et tous les auteurs des

119
Il importe de noter que l‟encyclopédie en ligne a consacré une page à cet outil sous le nom de "‫"ؽبٵىٻ‬, que l‟on
peut consulter sur ce lien : http://ar.wikipedia.org/wiki/%D8%AD%D8%A7%D9%83%D9%88%D9%85
120
Voici la page Web où l‟Académie jordanienne de langue arabe publie le rapport de ces activités et décisions
concernant l‟adoption ou la création de nouveaux termes en arabe. http://www.majma.org.jo/majma/index.php/2009-
02-10-09-36-00/625-mag40-9.html. Dernière consultation en ligne : le 04/10/2014.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 158

recherches empiriques, par rapport à ce que Vinay et Darbelnet appelle la « traduction


directe »121 : tout ce qui constitue un décalage par rapport à cette traduction peut être considéré
comme un « écart de traduction ». Après exclusion des correspondances linguistiques consignées
dans les dictionnaires bilingues, des emprunts, des reports, des calques sémantiques et
syntaxiques, des écarts d‟omission ou de suppression122, tout écart impliquant des ajouts ou des
substitutions pourrait être un éventuel « écart d‟explicitation ». En effet, la traduction directe est
supposée constituer le point de comparaison par rapport à l'explicitation, autrement dit le degré
zéro de l‟explicitation. Les traducteurs sont censés recourir à l'explicitation lorsqu‟ils estiment
que la traduction directe ne peut pas assurer la transmission du sens pertinent de certains éléments
problématiques du texte source. Dans ce cas, la « traduction oblique » comme l‟appellent Vinay
et Darbelnet, ou la traduction par « équivalence dynamique » comme l‟appelle Nida, ou par
« équivalence interprétative » comme l‟appellent Seleskovitch et Lederer s‟impose.
L‟explicitation représente, en effet, l‟une des moyens de réaliser ces alternatives.

3.2. L‟écart d‟explicitation doit être motivé


Chaque écart d‟explicitation doit être motivé par un problème de traduction en rapport avec la
réexpression du sens. Il doit découler d‟un choix traductif conscient du traducteur. Ces choix se
révèlent par les traces linguistiques que le traducteur a laissées, suite à son intervention. Ceci
implique que l‟explicitation n‟est utilisée que quand quelque chose requiert cette action : Il s‟agit
souvent d‟un problème de traduction auquel il n‟y a pas une solution pré-déterminée et valable
une bonne fois pour toutes. C‟est au traducteur qu‟incombe la responsabilité de trouver une
solution adéquate. Ainsi, la traduction par une expression plus longue ou plus claire ne suffit pas
pour la considérer comme un cas d‟explicitation si elle n‟est pas motivée par un problème de
traduction lié à la réexpression du sens de façon intelligible. Nous allons revenir en détails sur la
nature spécifique de ces problèmes de traduction dans le chapitre IV consacré entièrement à
l'étude des motivations des explicitations. Pour le moment, ce critère nous permet d‟exclure des
« éventuels » écarts d‟explicitation, tout écart impliquant un ajout ou une substitution, mais qui
est considéré comme un équivalent fonctionnel, une solution déjà trouvée, une reformulation
toute faite, que tous les traducteurs peuvent utiliser pour rendre le sens de tel ou tel élément, dans
n‟importe quel contexte.

3.3. L‟écart d‟explicitation doit être informatif ou éclaircissant


Tout écart d‟explicitation doit comporter une information complémentaire, en rapport avec le
sens pertinent du texte de départ. La transformation qu‟implique cet écart n‟a d‟autre objectif que

121
Pour rappel, par traduction directe, nous entendons précisément la traduction par correspondances linguistiques
préétablies lorsqu‟elles existent, ou par emprunt ou report en cas d‟absence de correspondance directe. Elle se
décline donc souvent en trois procédés : l‟emprunt, le report, le calque sémantique ou syntaxique. Ce dernier
s‟appelle aussi la traduction littérale.
122
Les écarts de suppressions sont souvent attribués à la stratégie inverse qu‟est l‟implicitation.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 159

d‟assurer le transfert de l‟information, par le traducteur, pour le lecteur cible, chaque fois qu‟une
traduction sans explicitation risquerait de déformer le sens ou de mal informer le lecteur. Dès
lors, expliciter, c‟est introduire un écart informatif dont l‟objectif est de réduire un autre écart
linguistique ou culturel, c'est-à-dire remplir un vide lexical dans la langue cible ou suppléer un
manque de connaissances culturelles supposé chez le lecteur cible.

Cet écart peut être quantitatif lorsqu‟il s‟agit d‟ajouter plus d‟éléments informationnels, sans pour
autant se confondre avec les écarts purement syntaxiques ou stylistiques, comportant eux-aussi
des étoffements linguistiques sous forme d‟ajouts. En effet, ces derniers ne sont pas motivés par
le besoin d‟apporter des éléments informationnels. Il s‟agit souvent de mettre l‟emphase sur un
élément textuel donné ou de se conformer au génie de la langue cible par rapport à un registre
linguistique ou à certaines conventions communicatives de structuration de l‟information.

Cependant, l‟écart d‟explicitation n‟est pas exclusivement quantitatif. Il peut être qualitatif, c'est-
à-dire « éclaircissant » sans ajout de nouveaux aspects verbaux. Dans ce cas, il peut consister
seulement à substituer un terme à un autre plus clair, plus précis et moins équivoque (les
techniques de particularisation de Molina et Hurtado (2002), de spécification de Perego (2003),
d‟hyponymisation de Ballard (2003, 2005), etc.). En effet, du moment que cette substitution123
comporte un éclaircissement d‟information, elle est considérée fonctionnellement et
sémantiquement comme une explicitation, d‟où l‟importance de préciser que l‟analyse de
l‟explicitation en contexte est une condition sine qua non pour décider s‟il s‟agit ou non d‟un
véritable cas d‟explicitation.

3.4. L‟écart d‟explicitation doit être légitime


Le traducteur n‟introduit pas des informations à sa guise et sans justification. . Nida et Taber
(1971 : 145) insistent sur le fait que les explicitations doivent être justifiées par un besoin d‟aider
le lecteur à comprendre le sens : « Ces renseignements, les premiers lecteurs les possédaient et
s‟en servaient pour interpréter ce qu‟ils lisaient ; nos lecteurs ne les ont pas, et ne comprendront
pas si on ne les leur fournit pas ». Par l‟explicitation, le traducteur cherche seulement « à mettre
au jour des informations contenues dans la situation qu‟évoque la phrase à traduire » (Delport
1989 : 47), qui sont censées être parfaitement connues de la part des lecteurs d‟origine, puisque :
« Ces éléments, le texte-source les laissait implicites, mais à tout lecteur, questionné à leur sujet,
la réponse eût semblé évidente. Le traducteur les a déclarés explicitement » (Delport Ibid. : 47).

123
En effet, cette substitution peut se réaliser par des procédés, considérés comme opposés, tels que l‟emploi d‟un
hyponyme ou d‟un hyperonyme. Ces deux procédés cessent de l‟être, une fois employés dans le cadre d‟une analyse
sémantique, fonctionnelle et textuelle de l‟explicitation. Ils contribuent tous les deux à la clarification du sens. Ainsi,
comme l‟avait proposé Kamenická (2007), traduire le toponyme « Heathrow » par « Londres » est bel et bien une
explicitation, si, et seulement si cette traduction permet d‟éclaircir au mieux le sens pertinent voulu par l‟emploi du
toponyme. Alors qu‟en vérité, ce procédé peut bien se décrire, en dehors de ce contexte, comme étant une traduction
hyperonymique, qui n‟a rien à voir avec l‟explicitation.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 160

Tout écart impliquant une introduction d‟information jugée « illégitime »124 ou qui n‟est pas
« nécessaire » pour la compréhension du vouloir dire du texte, sera exclu lui-aussi des écarts
d‟explicitation.

3.5. L‟écart d‟explicitation doit être optionnel


En plus d‟être motivé, informatif et légitime, l‟écart l‟explicitation doit relever d‟un choix
facultatif. Ce critère nous permettrait de mettre en parallèle un cas d‟explicitation d‟un élément
donné, avec d‟autres solutions de traduction du même élément, jugées correctes du point de vue
linguistique, mais moins informatives ou moins claires du point de vue sémantique. Cette
condition s‟inscrit dans le cadre de la remarque de Séguinot (1988 : 108) soulignant que : « to
prove that there was explicitation, there must have been the possibility of a correct but less
explicit or less precise version. This is the only way to distinguish between choices that can be
accounted for in the language system, and choices that come about because of the nature of the
translation process ».

Dans le même sens, Dimitrova (2005) attire l‟attention sur le fait que les cas d‟explicitations sont
rarement mis en parallèle avec d‟autres procédés de traduction pouvant ressembler à
l'explicitation sans pour autant en faire partie. Ils ne sont pas non plus comparés avec des cas
similaires où il n‟y a pas eu d‟explicitation : « Defintions and classifications of explicitation so
far seem to be based on smaller or larger corpora of instances that are included in the category,
but they are seldom contrasted with other translational solutions, which resemble explicitation in
one or more respect, but that are not considered explicitation […] Nor are they contrasted with
similar instances where the translator has chosen not to explicitate » (Dimitrova 2005 : 41).
Klaudy (2007) s‟inscrit dans la même lignée lorsqu‟elle note que du point de vue de la stratégie
traductionnelle, l‟explicitation apparaît lorsque le traducteur choisit sa formulation parmi d‟autres
options possibles et acceptables dans la langue cible, et que ce choix est normalement le plus
explicite et le plus élaboré : « explicitation occurs when the translator chooses from several
opportunities, all acceptable in the target language (TL) and his choice is normally the more
explicit, more elaborated version (Klaudy 2007 : 158) ». Compte tenu de ces critères, nous
pouvons mieux préciser les contours du concept de l‟explicitation par rapport aux écarts
d‟addition qui eux, ne relèvent pas de l‟explicitation.

4. L‟explicitation entre explicitness et explication


Nous avons vu dans les chapitres précédents que les chercheurs comptaient des explicitations
« linguistiques » parmi les explicitations « traductionnelles » alors qu‟il ne fallait pas si l‟on
voulait confirmer ou infirmer l‟hypothèse de Blum-Kulka. En outre, certains chercheurs

124
Exit donc tous les écarts correspondants à la paraphrase illégitime de Margot, à l'amplification de Delport, à
« l'ajout » considéré par Delisle (1999) comme une « faute de traduction ».
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 161

considèrent certains ajouts comme des « paraphrases illégitimes » (Margot) ou comme des
« amplifications » (Delport) qui ne doivent pas être comptées parmi les explicitations, alors que
d‟autres considèrent sous les termes de « l‟amplification » (Hurtado) et la « paraphrase »
(Tenchea) comme les véritables cas d‟explicitations, etc. Pour en finir avec de telles confusions,
nous proposons de classer tous les écarts qui s‟apparentent à l‟explicitation, mais qui n‟en font
pas partie, en deux catégories : l’explicitness et l‟explication, l‟explicitation étant située au milieu
de ces deux pôles extrêmes.

4.1. Les écarts relevant de l’explicitness


Sous cette catégorie, nous mettons les écarts grammaticaux, syntaxiques, stylistiques et
fonctionnels. Les écarts grammaticaux relèvent des différences typologiques des systèmes
linguistiques et peuvent comporter des ajouts, mais qui ne sont pas informatifs ni éclaircissants.
Ces écarts ne relèvent pas non plus des choix des traducteurs, car ils sont obligatoires : sans eux,
la traduction est grammaticalement incorrecte. Nous les attribuons donc, non pas à l‟explicitation
en tant que stratégie de réexpression du sens, mais au phénomène de l’explicitness au sens
linguistique du terme, c'est-à-dire aux spécificités du système grammatical et typologique de
chaque langue.

Exit également les écarts syntaxiques attribués aux préférences communicatives des langues car
ils relèvent de la manière dont se spécifie chaque langue dans le découpage des phrases, la
structuration de l‟information, ou la mise en exergue de certains éléments linguistiques. Ces
écarts se présentent souvent sous forme d‟étoffements stylistiques ou syntaxiques consistant à
ajouter des éléments linguistiques sous-entendus comme les termes de liaison, plus fréquents
dans une langue que dans une autre, dont le but est « le renforcement d‟un mot qui ne se suffit
pas à lui-même et qui a besoin d‟être épaulé par d‟autres » (Vinay et Darbelnet (1977 : 109). Il
peut s‟agir aussi de mettre l‟emphase sur un élément du texte, comme l‟ont souligné Séguinot
(1988 : 26), Tenchea (2003) et Klaudy (2007), en traduisant par exemple les informations
secondaires par des propositions principales, etc. Ces écarts sont exclus de l‟explicitation parce
que les éléments linguistiques qu‟ils introduisent sont d‟ordre syntaxique ou stylistique et non
informationnels, d‟autant plus qu‟ils ne sont pas motivés par des problèmes de traduction et n‟ont
aucune incidence directe sur la réexpression du sens pertinent du texte. Ils ne découlent pas des
choix optionnels et stratégiques de traducteurs, mais plutôt d‟un style linguistique motivé par des
conventions communicatives ou par le désir de conformité au génie de la langue cible.

À cela s‟ajoute, les autres écarts résultant des choix d‟équivalents fonctionnels, ayant des formes
linguistiques plus explicites. Rappelons-nous l‟exemple fourni par Delisle (1999 : 37) sur la
traduction de « best before » par « à consommer de préférence avant le » qu‟il a considérée
comme une explicitation puisqu‟il y a un étoffement linguistique, autrement dit une expression
plus longue et plus claire. Pour nous, il s‟agit plutôt d‟une équivalence fonctionnelle prête à
l'emploi, de ce que Seleskovitch aurait appelé une correspondance. Tandis que l‟explicitation,
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 162

telle que nous la percevons, doit répondre à une contrainte de traduction et dépendre d‟un choix
stratégique du traducteur visant à créer une équivalence de sens et d‟effet de façon inédite et ad
hoc.

Tous ces écarts relèvent donc désormais de l’explicitness, et non de l‟explicitation. La traduction
de l‟ « Hexagone » par « la France » tombe également dans cette catégorie, bien qu‟elle
corresponde à la plupart des critères définis, mais il manque à la condition d‟être optionnel. En
effet, nous n‟avons trouvé dans tout le corpus du MD aucune traduction rendant « Hexagone »
par un emprunt de ce terme, comme c‟est le cas pour « Pentagone », qui est parfaitement compris
du lectorat arabe (ministère de la défense des Etats-Unis), parce que ce terme est souvent relayé
par les médias et donc consacré par l‟usage. Quant à « Hexagone », il est toujours traduit par « la
France » et jamais par la traduction de sa motivation linguistique, c'est-à-dire le polygone à six
côtés, ni par l‟explication de cette désignation métonymique faisant allusion à la carte de France,
ni par une périphrase du style « la France métropolitaine ». De telles traductions auraient été bel
et bien considérées comme des explicitations.

Il en va de même pour la traduction de « gare » par "‫( "يسطخ قطبس‬station de trains) (MD juillet
2011, décembre 2010, juin 2010, décembre 2009, mai 2009, janvier 2007,), du terme « urne » par
"‫( "صُذٔق اَزخبثبد‬boîte électorale) (MD juin 2011, août 2011), la « pilule » par "‫"زجٕة يُغ انسًم‬
(pilule d‟empêchement de grossesse) (MD juin 2011, avril 2007), etc. Ces périphrases
définitoires, au sens de Mounin (1964), Nida (1967) et Newmark (1988), ne sont pas des
explicitations, selon notre conception, car elles sont devenues des traductions courantes de ces
termes. Tant que tous les traducteurs s‟accordent à solliciter le même terme ou la même
expression pour désigner tel ou tel référent, il s‟agit désormais d‟une correspondance
fonctionnelle et non d‟une équivalence ad hoc, ni d‟un choix subjectif décidé par le traducteur en
fonction du besoin discursif, comme devrait l‟être une véritable explicitation.

4.2. Les écarts relevant de l‟explication


De l‟autre côté de l‟échelle, il y a des écarts que le traducteur ajoute, non pas seulement par souci
de clarté ou pour mieux préciser le sens, mais pour donner de plus amples informations, souvent
secondaires, sur un élément donné, notamment dans les traductions académiques, universitaires
ou pédantes, moyennant les fameuses notes des traducteurs. Elles se manifestent également par
l‟apport des commentaires subjectifs des traducteurs ou d‟autres informations qui ne sont pas
parfaitement déductibles du texte source par le lecteur natif. Autrement dit, elles ne
correspondent pas aux « contenus implicites » sur lesquels opèrent normalement une
explicitation. Nous proposons d‟inclure tous ces cas dans la catégorie que nous appelons
« l‟explication ». De prime abord, la limite peut paraître malaisée à définir selon l‟ancienne
conception de l‟explicitation, mais pour nous, l‟explication n‟est pas à confondre avec
l‟explicitation. C‟est le sens implicite pertinent ou certaines formes linguistiques complexes que
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 163

le traducteur est tenu d‟expliciter, mais en aucun cas il ne peut s‟agir de faire l‟exégèse du texte
source, ou de se lancer dans des supputations sur l‟éventuelle intention de dire des auteurs.

Lorsque ces écarts dépassent le besoin communicatif pour la compréhension du sens, ils sont
souvent perçus comme illégitimes ou superflus, comme l‟exprime Nida (1971 : 143) : « il existe
certaines traductions où l‟on a ajouté toutes sortes d‟informations nouvelles étrangères au texte :
ce genre d‟apport n‟est pas légitime car il déforme le message ». Dans la même lignée, Margot
insiste sur le fait que le traducteur d‟un texte, en l‟occurrence biblique, « n‟a pas à le compléter
par « des explications ou des opinions subjectives », ni à y introduire « des éléments dérivés
d‟autres parties de la Bible ni, à plus forte raison, des éléments provenant des sources
extrabibliques comme la traduction » (Margot 1979 : 129-130). Ces écarts peuvent en effet
devenir le lieu d'un détournement de sens, au profit d'un besoin idéologique, philologique,
ethnologique ou didactique particulier, répondant ainsi à des skopos spécifiques de traduction.
Aussi, l‟explication est-elle plutôt un phénomène en traduction et non une stratégie de traduction
à proprement parler.

Les exemples suivants vont illustrer nos propos sur cette distinction tripartite (explicitness -
explicitation - explication). Revenons tout d‟abord à l'exemple nº 2 dont nous reproduisons la
première partie de l‟énoncé en soulignant les écarts d’explicitness :

Lors de consultations aux ٤ُٙ‫ٺً ٽىا‬٥ ‫ يف ؽبٹخ رٖىَذ‬،‫ څٶنا‬Ainsi, en cas de vote sur des
enjeux particulièrement thèmes représentant des enjeux
clivants, comme le référendum ‫ رْٶّٸ هڅبځبد ؽبشتخ َڂٲَټ اٹڂبً ؽىعتب‬décisifs sur lesquels les gens se
sur le traité constitutionnel ‫بڅلح‬٦‫ٺً اظت‬٥ ‫ ٽضٸ االٍزٮزبء‬،‫ ثْٶٸٍ ؽبك‬divisent fortement, comme le
européen (TCE) de 2005, les référendum sur le traité
résultats épousent parfois les
‫ رإٌب‬،2005 ‫بٻ‬٦‫ اٹلٍزىهَخ األوهوثُخ يف اٹ‬constitutionnel européen en 2005,
polarisations sociales de façon ٤‫ اٹڂزبئظ ٹززپبڅً يف ٵضًن ٽڀ األؽُبٿ ٽ‬les résultats viennent souvent
exemplaire. (MD septembre
. ٍ٥‫بة االعزپب‬ٞ‫ االٍزٲ‬corroborer les polarisations
2011) sociales.

Il est clair que la traduction de du syntagme « enjeux particulièrement clivants » par « des thèmes
représentant des enjeux décisifs sur lesquels les gens se divisent fortement » comporte un écart
d‟ajout. Mais cet écart n‟est pas motivé par un problème de traduction, mais plutôt par une
différence de manière de la structuration de l‟information entre le français et l‟arabe. L‟auteur
français a choisi une expression dense, alors le traducteur arabe a préféré employer une
expression plus étoffée. Ce choix augmente certes l’explicitness du texte source, mais il n‟apporte
pas une information contextuelle pertinente ou implicite, d‟où le fait de l‟exclure de
l‟explicitation, tout en le gardant dans la catégorie de l’explicitness. Le traducteur aurait pu écrire
"‫غ يخزهف زٕنٓب‬ٛ‫( "يٕاض‬des sujets conflictuels), pour rendre le même sens sans utiliser une expression
diluée. L‟ajout du mot "‫ « "زبنخ‬cas » sert à introduire le mot "‫( "اَزخبة‬vote), le verbe "ٙ‫( "رأر‬venir)
sert à renforcer le verbe "ْٗ‫( "رزًب‬ici dans le sens de corroborer, s‟identifier à) dans la version
arabe et le mot "‫ « "ػبو‬an » introduit presque systématiquement le chiffre indiquant l‟année. Il
s‟agit donc d‟écarts linguistiques dus à la manière qu‟a choisie le traducteur pour construire sa
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 164

phrase. Au lieu de dire « en cas de vote », il pouvait dire "‫ذ‬ٕٚ‫( "ػُذ انزص‬lors du vote), sans utiliser
cet écart. De même, au lieu d‟écrire « les résultats viennent corroborer » pour rendre le syntagme
« les résultats épousent », il pouvait écrire tout simplement "‫( "رؤكذ انُزبئح‬les résultats confirment).
Nous aurions donc pu reformuler cette partie de l‟énoncé comme suit :

Lors de consultations aux enjeux ٤ُٙ‫ٺً ٽىا‬٥ ‫ڂل اٹزٖىَذ‬٥ ‫ وڅٶنا‬Ainsi, lors du vote sur des sujets
particulièrement clivants, conflictuels, comme le référendum
comme le référendum sur le traité ‫بڅلح‬٦‫ٺً اظت‬٥ ‫ ٵبالٍزٮزبء‬،‫ ؽىعتب‬٬‫ ؼتزٺ‬sur le traité constitutionnel
constitutionnel européen (TCE) ‫ راٵل‬،2005 ‫ اٹلٍزىهَخ األوهوثُخ يف‬européen en 2005, les résultats
de 2005, les résultats épousent confirment parfois de façon
parfois les polarisations sociales
ٍ‫فتىمع‬ ‫ثْٶٸ‬ ً‫ؤؽُبځب‬‫ اٹڂزبئظ‬exemplaire les polarisations
de façon exemplaire. (MD .ٍ٥‫بة االعزپب‬ٞ‫ االٍزٲ‬sociales.
septembre 2011)

Ce ne sont donc pas des explicitations liées à la réexpression du sens de cet énoncé, ni motivées
par un problème de traduction. Nous avons pu rendre le même sens avec des équivalences
interprétatives libres sans produire des écarts d’explicitness. Analysons un autre exemple sur un
autre cas d’explicitness.

 Exemple nº 4 : les différences typologiques

Il s‟agit d‟un extrait d‟un article du MD juin 2002, intitulé « La troisième génération ouvrière »
où l‟auteur évoque un débat sur le « sort des salariés face aux restructurations des entreprises ».
L‟un des intervenants a dû choquer les personnes présentes en donnant une image dévalorisée de
la condition d‟ouvrier ce qui a fait réagir la salle. Ce qui nous intéresse dans cet exemple, c‟est
l‟écart d’explicitness provoqué par la nécessité de préciser en arabe la référence au pluriel dans le
complément d‟objet indirect et la référence au genre en parlant des ouvriers.

Les « vieux » y voient une sorte ‫ڀ يف‬٦ٞ‫بً ٽڀ اٹ‬٥‫ ٭ٲل هؤي "اٹٲلاٽً" ځى‬Les « vieux » y voient une sorte
d‟attaque contre la dignité qui d‟attaque contre la dignité qui était
était la leur au travail et dans ‫پٺهټ ويف‬٥ ‫ىا هبب يف‬٦‫ اٹٶواٽخ اٹيت دتز‬la leur au travail et dans l‟espace
l‟espace public. Ils tentent de lui ‫ وؽبوٹىا ؤٿ َنٵّووڃ (ؤو‬.‫بٻ‬٦‫ اجملبٷ اٹ‬public. Ils tentent de lui rappeler
(de leur) rappeler qu‟il ne peut (leur rappeler) qu‟il ne peut pas ou
pas ou ne doit pas parler comme
‫ ؤو ال كتله ثڄ‬٤ُٞ‫ َنٵّووڅټ) ثإځڄ ال ََز‬ne doit pas parler comme ça, qu‟il y
ça, qu‟il y a toujours eu des ‫ وؤځڄ ال َياٷ‬،‫وَٲخ‬ٞ‫ ؤٿ َزٶٺټ هبنڃ اٹ‬a toujours eu des ouvriers (des
ouvrier(e)s debout, une dignité
،‫پبٷ (ٽڀ اصتڂٌَن) ٕبٽلوٿ‬٥ ‫ څڂبٳ‬deux sexes) résistants, et qu‟il y
ouvrière, etc. (MD Juin 2002) une dignité ouvrière, etc.
.‫ اخل‬،‫پبٹُخ‬٥ ‫وؤٿ څڂبٳ ٵواٽخ‬

Répéter en arabe le verbe « rappeler » en l‟accompagnant une fois du pronom personnel au


singulier, une fois du pronom personnel au pluriel, et ajouter entre parenthèses les mots « de deux
sexes » n‟est pas une explicitation, car ces ajouts sont motivées par les différences grammaticales
et syntaxiques entre les deux langues et non par un problème spécifique de traduction liée à la
réexpression du sens. Concernant l‟explication, voici un exemple montrant cette surtraduction
« over translation » selon le terme de Lévy (1965).
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 165

 Exemple nº 5 : Qui est Haussmann ? L‟information de trop !


Cet exemple est extrait de l‟article MD avril 2009, intitulé « Logement social, une pénurie
entretenue » où l‟auteur évoque la question de la pénurie des logements sociaux, qui remonte
souvent à la surface à la fin de la trêve hivernale des expulsions en mars. Il relate l‟histoire de
l‟habitat social en France, depuis la Restauration et les plans du Baron Haussmann jusqu'à
l‟époque de Nicolas Sarkozy et le projet de loi présenté par la ministre du logement Christine
Boutin en 2009. Dans cet énoncé, l‟auteur explique comment la construction des logements chics
sous le maire de Paris à l'époque a pris le dessus sur la construction des logements sociaux,
participant ainsi à la pénurie actuelle de ces logements.

Cet afflux de capitaux fait ‫ وٱل ؤكّي رل٭ّٰ اٹوٍبٽُٸ څنا اذل رٮغّو‬Cet afflux de capitaux fait exploser
exploser le prix des terrains le prix des terrains des quartiers
des quartiers populaires, les ،‫جُّخ‬٦ْ‫ٍ يف األؽُبء اٹ‬ٙ‫به األها‬٦ٍ‫ ؤ‬populaires, les réservant à la
réservant à la construction des ٤‫ وختُٖٖهب ٹجڂبء ٽَبٵڀٍ ٭بفوح علاً ٽ‬construction des très chics
très chics logements logements avec les plans de
haussmanniens. (MD avril
ٌَ‫ ثبه‬٠‫ ػتب٭‬،]7[ ‫بد څىشتبٿ‬ُٞٞ‫ خت‬Haussmann, le préfet de Paris à
2009) .‫ آځناٳ‬l'époque [7].

Il s‟agit ici d‟expliciter le sens de cet emploi métonymique du nom propre « Haussmann » dans le
syntagme « logements haussmannien ». Le traducteur choisit de rendre cette expression par un
ajout de compléments cognitifs qu‟il infiltre dans le co-texte en écrivant « des logements très
chics conçus selon les plans de Haussmann, le préfet de Paris à l'époque ». Mais il ne s‟en est pas
tenu là. Il fournit une longue explication dans une note sur Haussmann et sur son plan de
rénovation de la ville de Paris, que voici :

"‫خ "اٹٶىٽىځخ‬ٙ‫ٺً اځزٮب‬٥ ‫بء‬ٚ‫[ كٽّود ثبهٌَ ثْٶٸٍ ٵجًن بثّبٿ اٹٲ‬7] [7] Paris fut largement détruite lors de l‟Intifada
de la « Commune » en 1871, les quartiers étroits
‫ُټ‬٢‫لڅب بٱواه رڂ‬٦‫ وًبّ ث‬.٤‫ُّٲخ ثبظتلا٭‬ٚ‫ بم ٱٖٮذ اضتبهاد اٹ‬،1871 ‫ يف‬furent bombardés avec les canons. Plus tard, un
‫خ ٵبٿ ٽهڂلٍب څى اٹجبهوٿ څىشتبٿ‬٦ٍ‫ وا‬٣‫ٺً ّىاه‬٥ ّ‫ ٽلين علَل ٽجين‬vaste plan civil et architectural fût entériné, basé
sur la création de vastes avenues. L‟ingénieur de
.‫هب اضتبرل‬٦‫بث‬ٝ ٌَ‫ٺً ثبه‬٥ ً‫ٮ‬ٙ‫ اٹنٌ ؤ‬ce plan fût le baron Haussmann, qui a conféré à
Paris son style architectural actuel.

Cette note ne fait que détourner le lecteur vers des détails relativement secondaires dans ce
contexte en particulier. De surcroît, les informations données ne sont pas tout à fait exactes
puisque les travaux haussmanniens se sont pour l‟essentiel déroulés de 1852 à 1870. S‟il fallait
ajouter une note, il aurait pu écrire dans cette note quelques informations sur les traits pertinents
des logements haussmanniens, comme « des immeubles homogènes de quelques étages, en pierre
de taille, obéissants à des règles architecturales strictes, avec des façades esthétiques, une toiture
mansardée ». L‟ajout d‟une note spécifique sur la nature de ces logements haussmanniens aurait
été intéressant pour le lecteur, mais pas capitale dans ce contexte car l‟accent est mis dans le texte
sur la pénurie de logements abordables pour les petites gens et non sur les différences
architecturales entre HLM et immeubles haussmanniens, ou entre les rues médiévales et les tracés
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 166

haussmanniens. En tout cas, la note adjointe fait plutôt partie de l‟explication que de
l‟explicitation. En revanche, l‟ajout inséré au sein même du texte est bel et bien une explicitation,
car il contribue à la compréhension du sens de l‟énoncé. Il est donc motivé par un problème de
manque de connaissance culturelle à propos de ce personnage. Il est aussi légitime, car l‟ajout
pratiqué permet d‟expliciter l‟implicite notionnel. Tout se joue donc dans l‟analyse discursive de
chaque cas. En effet, cette même note que nous excluons de l‟explicitation, aurait peut-être sa
place, après rectification, dans la traduction de l‟exemple suivant :

 Exemple nº 6 : le moment haussmannien !


Cet exemple est extrait d‟un article du MD juillet 2011, intitulé « le mouvement des immobiles »
où l‟auteur parle, dans le contexte des mouvements sociaux et des sit-in organisés dans les rues
des grandes villes mondiales, du façonnement de la ville occidentale par deux forces historiques
en tension : la démocratie et le capitalisme. Dans cet énoncé, il explique comment le plan
d‟urbanisation de Paris élaboré par Haussmann à l'époque, dans le but d‟accélérer les flux et
maximiser la mobilité, a largement changé la configuration de la capitale et influencé le modèle
urbain occidental.

Reflétant la stratégie d‟un ‫خ اٹجڂبء اعتبوشتبين (ځَجخ‬٢‫ٶَذ ضت‬٥ ‫ وٱل‬Le moment haussmannien (en
régime autoritaire et libéral référence au maire de Paris sous
pour adapter la capitale )‫هل ځبثٺُىٿ اٹضبٹش‬٥ ‫ ثبهٌَ يف‬٠‫ اذل ػتب٭‬Napoléon III), reflète la stratégie
française à la « compression de ‫بٻ اٍزجلاكٌ وٹُجًنارل ٽڀ‬٢‫ اٍزوارُغُخ ځ‬d‟un régime autoritaire et libéral
l’espace et du temps » dont se pour adapter la capitale française à
nourrit le capitalisme, le
ٜ٪ٙ" ٤‫بٕپخ اٹٮوځَُخ ٽ‬٦‫ اٹ‬٬ُُ‫ ؤعٸ رٶ‬la « compression de l’espace et du
moment haussmannien ‫بٻ‬٢‫نّي ثڄ اٹڂ‬٪‫ اظتٶبٿ واٹيٽبٿ" ٹنٌ َز‬temps » dont se nourrit le régime
apparaît comme un tournant
ُٜٞ‫ ٹزجلو ربهمتبً ٽٮٖٺُّبً يف اٹزق‬،‫ اٹوؤشتبرل‬capitaliste, et apparaît donc comme
dans l‟histoire de un moment historique charnière de
l‟urbanisation occidentale. .‫ويب‬٪‫پواين اٹ‬٦‫ اٹ‬la planification urbaine occidentale.
(MD juillet 2011)

La note de l‟exemple nº 5 aurait été acceptable ici dans la mesure où il révèle le contexte
historique qui a précédé ce moment haussmannien et décrit brièvement la caractéristique
principale des grands boulevards parisiens emblématiques de la ville, qui permet au lecteur de
comprendre en quoi ce nouveau plan adapte la capitale à la compression du temps et de l‟espace.
Comme nous l‟avons déjà dit, tout jugement sur la nécessité ou la motivation d‟une explicitation
doit s‟appuyer sur une analyse contextuelle pour voir pourquoi tel ou tel écart est motivé et
légitime, ou pourquoi pas.

Cependant, il conviendrait de faire une distinction supplémentaire entre une explication d‟un part
et une explicitation inintéressante ou superflue d‟autre part. La première apporte une information
qui n‟est pas parfaitement déductible du contexte cognitif ou qui ne fait pas partie du bagage
cognitif présumé des lecteurs natifs. La deuxième correspond plutôt à ce que nous appelons une
« tentative d‟explicitation ». Nous entendons par là le fait que le traducteur décide, à juste titre,
d‟opérer une explicitation dans tel ou tel énoncé, mais qu‟il ne réussit pas à doser correctement le
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 167

contenu de son explicitation, en apportant des suppléments d‟informations non pertinents pour la
compréhension du vouloir dire initial. En nous appuyant sur les maximes de Grice, nous allons
développer dans le chapitre V une grille d‟évaluation de la pertinence des explicitations. Il
importe de noter que la majorité des explicitations relevées dans le corpus du MD constituent
pour nous des « tentatives » d‟explicitation, parce qu‟elles sont souvent limitées à la fonction
dénotative des noms propres ou des concepts explicités au détriment de traits pertinents sur
lesquels l‟accent devrait être mis. Nous allons découvrir tous ces aspects au fur et à mesure que
nous analyserons les exemples de notre corpus dans les prochains développements.

5. La distinction entre l‟explicitation et les autres stratégies de


traduction
Après avoir distingué les écarts d‟explicitation des écarts appartenant plutôt aux catégories
d’explicitness et d‟explication, nous allons préciser davantage les pourtours de notre concept en
opérant une autre distinction complémentaire entre les écarts d‟explicitation et les autres écarts de
traduction issus de l‟application d‟autres stratégies de traduction. Comme d‟habitude, les lignes
de démarcation entre les catégories ont souvent tendance à se croiser dans des zones de contact,
d‟où l‟importance de souligner les interactions éventuelles entre l‟explicitation et les autres
techniques de traduction.

5.1. L‟explicitation versus la traduction directe


La traduction directe est une stratégie de traduction qui se distingue facilement de l‟explicitation,
pour la simple raison qu‟elle n‟est pas censée produire des écarts de traduction. Nous avons
postulé que les procédés de traduction directe constituaient le point de référence à partir de
laquelle nous distinguons les écarts. C‟est d‟ailleurs la stratégie que nous avons adoptée pour la
retraduction linguistique des exemples exposés tout au long de cette thèse : elle permet
d‟apprécier les spécificités structurelles et lexicales de la langue source. Il importe cependant de
préciser le fonctionnement de cette stratégie et son rapport avec l‟explicitation au-delà du fait
d‟être le seuil zéro de l‟explicitation. En effet, cette stratégie appelée aussi « l‟exotisation » par
Berman (1984) et Venuti (1995), est mise en œuvre à travers les trois procédés que nous avons
mentionnés à plusieurs reprises : le calque (sémantique ou syntaxique), appelé aussi la traduction
littérale, le report et l‟emprunt. Nous tenons à préciser ici la différence entre les deux derniers
procédés. Ballard explique ces différences dans ce passage : « Il convient de distinguer le report
de l‟emprunt. L‟emprunt est l‟adoption par une communauté linguistico-culturelle d‟un terme
appartenant à une autre communauté linguistico-culturelle, pour des raisons de nécessité (trou
lexical ou/et culturel, néologie plus avancée) ou de mode. Le report est un acte de traduction
consistant à reporter dans le texte d‟arrivée un élément du texte de départ pour des raisons de
nécessité (trou lexical) ou par désir de préserver un élément d‟authenticité du TD ou de créer de
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 168

la couleur locale. L‟emprunt est un acte communautaire qui dépasse la traduction, le report est un
acte individuel du traducteur (qui peut recouper ou utiliser l‟emprunt) (Ballard 2005 : 131) ».

La traduction directe consiste donc à traduire les éléments du texte source avec leurs
correspondances linguistiques préassignées dans la langue source ou avec des emprunts et des
reports en cas de manque de correspondances directes sans rien interpréter, rien ajouter ni
retrancher. Elle restreint, ce faisant, la liberté du traducteur et entraîne parfois des pertes
importantes au niveau de la transmission du sens. A cet égard, Margot confirme que « le
littéralisme est une manière assurée de produire des distorsions de sens (ambiguïtés et contresens)
et de style (lourdeurs, maladresses, barbarismes), en un mot de faire violence aux structures de la
langue réceptrice » (Margot 1979 : 73). Grâce à ces trois procédés, la traduction directe (littérale)
est toujours possible, pour peu que l‟on ne se soucie guère de la possibilité qu‟auront les lecteurs
cibles de comprendre un texte ainsi traduit. Il n‟en demeure pas moins vrai que cette stratégie
représente de facto un moyen de traduction, mais qui reste toutefois très limité dans son succès. Il
arrive qu‟on traduise littéralement une phrase sans engendrer une entropie de sens, mais ceci
constitue l‟exception plutôt que la règle.

Dans la pratique réelle de traduction, la stratégie de la traduction directe et celle de l‟explicitation


peuvent cependant concourir concomitamment à la transmission du sens de façon lisible et
intelligible. En effet, le recours à l‟explicitation pourrait pallier les inconvénients des procédés de
la traduction directe et inversement, la traduction directe peut permettre d‟alléger le texte traduit
et dispenser le traducteur de réitérer les mêmes explicitations dans le même texte. Il ne s‟agit
donc pas de préférer dans l‟absolu l‟explicitation et d‟incriminer la traduction directe, mais de
montrer que l‟on pourrait user des deux stratégies pour réaliser l‟objectif de la traduction :
transmettre le sens du texte source dans toute sa plénitude, son effet et sa teneur exotique. Ceci ne
peut que réhabiliter la traduction directe aux cotés de l‟explicitation pour mieux diffuser les
connaissances culturelles de part et d‟autres des langues/cultures impliquées dans le projet de
traduction. Les exemples sont légions dans le corpus du MD, parce que les traducteurs donnent
souvent la traduction directe avant de l‟éclaircir à l'aide d‟une petite explicitation précisant le
sens qui risque d‟échapper au lecteur arabe ou d‟être difficilement inférable.

 Exemple nº 7 : la « vague rose » et le sens vague !

Cet exemple est extrait de l‟article du MD octobre 2009, intitulé « Faire de la politique ou vivre
de la politique ? » où l‟auteur critique l‟attitude des partis de gauche qui cherchent à se répartir
des postes et à renforcer leurs réseaux d‟élus, grâce à des alliances politiques et des calculs
savants de leurs intérêts politiques en composant les listes électorales, quitte à s‟éloigner des
revendications et du vécu quotidien des groupes sociaux qui les soutenaient traditionnellement
(ouvriers, employés, enseignants). Dans cet énoncé, l‟auteur parle des responsables socialistes qui
ont multiplié les postes depuis leur élection il y a plus de 20 ans.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 169

Beaucoup de jeunes maires ‫لَل ٽڀ هئٍبء اٹجٺلَّبد ؤو اظتَزْبهَڀ‬٦‫ ٭بٹ‬Beaucoup de jeunes maires ou
et/ou conseillers généraux conseillers généraux, qui ont été
élus à la fin des années 1970, ‫ اٹنَڀ اځزُقِجىا يف هنبَخ‬،‫بٽٌّن اٹْجبة‬٦‫ اٹ‬élus à la fin des années 70, ou de
ou de jeunes députés sans ‫ ؤو اٹڂىّاة اٹْجبة اٹنَڀ ځَُّٖجىا‬،‫ُڂبد‬٦‫ اٹَج‬jeunes députés investis pour la
mandat antérieur portés par première fois grâce à la vague
la vague rose de 1981, sont
)‫ٸ اظتىعخ اٹىهكَّخ (االّزواٵُخ‬ٚ‫ ٹٺپوّح األوذل ثٮ‬rose (socialiste) de l‟an 1981,
toujours en place, même s‟ils ‫ وبٿ‬،‫ ال َياٹىٿ يف ؤٽبٵڂهټ‬،1981 ‫بٻ‬٦‫ يف اٹ‬sont toujours en place, même s‟ils
ont changé de mandat en
.‫ُّووا ؤؽُبځبً ٽڂبٕجهټ ؤصڂبء اٹوؽٺخ‬٩ ont changé de poste en cours de
cours de chemin. (MD voyage.
octobre 2009)

La traduction directe de « vague rose » ne pose aucun problème en arabe car il existe des
correspondances linguistiques pour ces deux mots, mais c‟est l‟image de la vague pour désigner
une victoire éléctorale écrasante et l‟association de la couleur rose au parti socialiste qui posent
problème. Conscient du fait qu‟une telle traduction ne permettra pas de révéler à coup sûr le sens
implicite de cette expression, le traducteur de ce MD décide d‟ajouter entre parenthèses le mot
« socialiste ». Le lecteur comprend désormais qu‟il s‟agit d‟une victoire électorale réalisée par le
parti socialiste et que ces députés, maires et conseillers généraux sont donc affiliés à ce parti. Il
est vrai que le lecteur arabe ne dispose pas toujours d‟une visualisation du poing tenant une rose,
qui symbolise cette formation politique française, mais cela n‟empêche pas la compréhension de
l‟idée principale véhiculée dans cet énoncé. En revanche, se contenter d‟une traduction directe,
par un calque sémantique, exigera de la part du lecteur beaucoup d‟efforts interprétatifs pour
inférer le sens. Le moindre écueil d‟interprétation risque d‟entraîner une ambiguïté, voire une
incohérence. Cette courte explicitation a donc permis à la traduction littérale de fonctionner ici.
Plus tard, le traducteur traduit « peindre la maison rose par un vernis antilibéral » avec une
traduction directe, car le lecteur aurait appris à faire le rapprochement entre « rose » et
« socialiste ». Grâce au contexte, le lecteur arabe attentif comprendra cette fois la métaphore et
saura qu‟il s‟agit de l‟idée de faire évoluer le dogme socialiste pour lui faire accepter l‟ouverture
au libéralisme. En revanche, la seule traduction littérale de l‟expression « république bananière »
dans l‟exemple suivant risque de semer le doute quant à sa signification.

 Exemple nº 8 : Qu‟est-ce qu‟une république bananière ?


Cet exemple est extrait d‟un article du MD mars 2007, intitulé «« Quand les lobbies (dé)font les
lois », où l‟auteur parle de la pression qu‟exercent les lobbies sur les parlementaires pour tirer
avantage de leurs votes en faveur de certaines lois.

En décembre 2005, la loi sur les ،2005 ‫كََپرب‬/‫٭ٮٍ ٵبځىٿ األوٷ‬ En décembre (kanon 1er) 2005, la
droits d‟auteur dans l‟économie loi sur les droits d‟auteur dans
numérique avait mis au jour des ‫هو ٱبځىٿ ؽٲىٯ اظتاٹّٮٌن يف االٱزٖبك‬١‫ؤ‬ l‟économie numérique avait révélé
pratiques que l‟on croyait ‫زٲلځب ؤهنب فبٕخ‬٥‫اٹوٱپٍّ ؽتبهٍبد ا‬ des pratiques que l‟on croyait
réservées aux républiques réservées aux républiques
bananières. (MD mars 2007)
.‫جبپهىهَبد اظتىى‬ bananières.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 170

Comme nous pouvons le constater, le lecteur arabe se demandera sans doute ce que veut dire une
république « bananière ». Certains pourront le deviner, mais d‟autres seront sans doute
interloqués par cette expression dont ils ignorent la signification, l‟origine ou la motivation. Cette
désignation métonymique créant un lien de contiguïté logique entre une république et des
bananes n‟évoque rien du tout pour le lecteur arabe. Il est vrai que le contexte fait allusion aux
pratiques malhonnêtes de ces lobbies, notamment le fait que les missionnaires de la Fnac et de
Virgin ont tenté d‟offrir des cartes prépayées de téléchargement musical aux députés, mais le sens
reste à l'état hypothétique. On n‟atteint pas encore la clarté et l‟intelligibilité que l‟explicitation
pourrait réaliser. Nous aurions gardé cette traduction littérale, mais en l‟explicitant entre
parenthèses par un complément précisant le trait pertinent de signification de cette expression
"‫( "انذٔل انفبعذح أٔ انًزغهطخ‬pays corrompus ou totalitaires) sans devoir expliquer l‟origine de cette
expression, qui ne sera pas d‟une grande importance dans ce contexte. L‟intérêt de conserver
cette expression est d‟introduire cette désignation métonymique dans les journaux arabes, fort
utile pour décrire la situation politique et économique dans certains pays arabes.

5.2. L‟explicitation versus l‟adaptation


L‟adaptation, dans le sens de la naturalisation ou la traduction ethnocentrique, s‟applique à « des
cas où la situation à laquelle le message se réfère n‟existe pas dans LA 125, et doit être créée par
rapport à une autre situation, que l‟on juge équivalente » (Vinay et Darbelnet 1972 : 53). En
général, cette stratégie utilise des équivalents culturels fonctionnels renvoyant le lecteur à des
mots ou faits de la langue cible dont la connotation correspond à ceux de la langue source.
Leppihale résume cette méthode de traduction par cette phrase « the unfamiliar is replaced by the
familiar » (Leppihalme 2001 : 142). Ces adaptations sont appelées différemment selon les
auteurs : « cultural parallels» (Nedergaard-Larsen 1993 : 217), l‟équivalent le plus proche dans la
langue cible selon Koller (1997 : 232), (Nida) ou encore le « filtre culturel »126 de House (2001 :
251). Cette forme d‟adaptation ethnocentrique, dénoncée entre autres par Berman (1984), peut
conduire à un brouillage du repérage du texte traduit par rapport à sa culture d‟origine, de sorte à
induire le lecteur en erreur d‟inférence ou d‟appréciation (Ballard 2001 : 218). En revanche,
l‟explicitation conserve en général le trait exotique, en apportant ce qui manque à ce dernier ou à
la langue cible afin d‟aider le lecteur à en percevoir le vouloir dire. Et lorsque le traducteur
décide de substituer le terme, il le décrit à l'aide d‟une périphrase ou d‟une paraphrase de sorte à
pouvoir évoquer son image mentale ou conceptuelle au lecteur et non à le remplacer par une
image différente puisée dans la mémoire collective de la langue-culture cible. Voici quelques
exemples illustrant les différences entre l‟explicitation et l‟adaptation.

125
Langue d‟arrivée
126
Le filtre culturel, c‟est la considération des différences culturelles et le gommage de ces traits lors de la traduction
invisible afin de créer des équivalences fonctionnelles.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 171

 Exemple nº 9 : La Palice et Joha !

Cet exemple est extrait d‟un article du MD novembre 2007, intitulé « Scanner les cerveaux pour
mieux vendre » où l‟auteur explique les tentatives des publicitaires visant à exploiter les
neurosciences afin d‟améliorer leurs techniques publicitaires auprès des clients cibles et
promouvoir ainsi leurs ventes. Dans cet énoncé, l‟auteur commente, d‟une façon ironique, l‟une
des conclusions d‟un test au scanner selon laquelle les médias obtiennent un meilleur score de
mémorisation inconsciente des messages publicitaires en associant le son et l‟image. Ce qui est
évident.

Un test qu‟aurait pu réaliser La ‫ٵبٿ نتٶڀ صتؾب ؤٿ كتوٌ څنڃ اٹزغوثخ‬ Joha pouvait bien réaliser cette
Palice et qui prêterait à sourire s‟il expérience évidente, qui prêterait
n‟était assorti d‟un discours ‫ؾٴ ٹى دل‬ٚ‫ٺً اٹ‬٥ ‫اٹجلَهُّخ اٹيت حتپٸ‬ à sourire si elle n‟était pas
pseudoscientifique lourd de ‫ وفُټ‬٬
ٍ ‫ٺپٍٍّ ىائ‬٥ ٍ‫رُو٭َٰ ثٶالٻ‬ accompagnée d‟un faux discours
conséquences. (MD novembre scientifique lourd de
2007)
.‫ىاٱت‬٦‫اٹ‬ conséquences.

En fait, le traducteur remplace le nom propre « La Palice » par un nom de personnage mythique
de la littérature arabe qui s‟appelle « Joha » réputé pour sa naïveté, et très souvent cité dans les
anecdotes comiques arabes. Or les qualités essentielles de ces deux personnages ne sont pas toute
à fait identiques : le premier affirme pompeusement des évidences, le deuxième dit des choses
drôles. Cependant, avec le concours du contexte, le lecteur saisira le sens pertinent de cet énoncé
et ressentira l‟effet ironique. Toujours est-il que le lecteur qui n‟est sans doute pas familier des
techniques de traduction, trouvera surprenant qu‟un journaliste français connaisse Joha et le cite à
propos d‟un test scientifique fait avec un scanner IRM sur une publicité sponsorisée par Coca-
Cola. Ce choix traductif n‟était pas celui d‟un autre traducteur du MD ayant eu affaire à ce même
référent.

 Exemple nº 10 :
Cet exemple est extrait de l‟article du MD novembre 2008, intitulé les « A contresens sur
l‟autoroute des idées » où l‟auteur parle de l‟attitude absurde du parti socialiste qui, pris à contre-
pied, proclame les vertus du libéralisme dans un contexte où règne la crise financière, la baisse du
pouvoir d‟achat, les mécontentements populaires, etc. Dans cet énoncé, l‟auteur adresse des
critiques virulentes à l'encontre d‟un socialiste, M. Peillon qui, dans le cadre de son discours
moderniste, ne fait qu‟énoncer des banalités, du style : « Ce n‟est pas capituler que de vouloir
gouverner et agir, ce n‟est pas honteux que de chercher à comprendre le monde tel qu‟il est».
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 172

Mais on voit mal ٫‫ٺُڄ اهرلاء صىة اٹٮُٺَى‬٥ ‫ ٹٶڂّڂب ال ځٮهټ ظتبما‬Mais on ne comprend pas pourquoi
pourquoi revêtir la toge porter la robe du philosophe romain
de Sénèque pour ‫ بم‬.‫] ٹُٲىٷ ثلَهُّبد ؽتبصٺخ‬7[ ‫ اٹووٽبين ٍُڂٶب‬Sénèque pour dire de telles évidences.
énoncer de tels truismes. :ً‫ ٱبئال‬٤‫ٺڂب اٹنٌ َٮَّو اظتبء ثبظتبء َزبث‬ٞ‫ څب څى ث‬Notre héros qui interprète l‟eau par
Notre courageux La l‟eau poursuit en disant : «le désir de
Palice poursuit
‫جخ ثزلٽًن علاه ثوٹٌن كافٸ هئوٍڂب ال‬٩‫ "بٿّ اٹو‬détruire le mur de Berlin dans nos têtes
néanmoins : «Ce n‟est ."‫ين اطتُبځخ‬٦‫ ر‬n‟est pas une trahison». (novembre
pas trahir que de vouloir
‫ وهعٸ كوٹخ‬٫‫ ٭ُٺَى‬Sénèque ]7[ 2008) [7] Sénèque est un philosophe
faire tomber le mur de et un homme d‟état romain (4 A.J-
Berlin dans nos têtes». ‫ ٽڀ اظتلهٍخ اٹٮٺَٮُخ‬،)65-‫ٻ‬.‫ ٯ‬4( ‫ هوٽبين‬C, -65), de l‟école philosophique
(MD novembre 2008) ‫ وٵبٿ‬،ٌٍُ‫ى بذل اٹالٽجبالح ثبألؽب‬٥‫ اٹوواٱُخ َل‬stoïcienne. Il prône l‟indifférence
vis-à-vis des sentiments et il était le
.‫ىه ځًنوٿ اٹنٌ ؽوٯ هوٽب‬ٝ‫ٺّټ االٽربا‬٦‫ ٽ‬précepteur de l‟empereur Néron qui
incendié Rome.

Notons d‟abord que le traducteur introduit une explicitation discrète au sein du texte sur le
personnage de Sénèque, défini comme un philosophe romain. Il adjoint en plus une longue note
où il donne des informations générales qui, à notre avis, manquent de pertinence par rapport à ce
contexte. Elles sont focalisées sur la valeur référentielle de ce personnage et non sur les traits
pertinents de son caractère qui s‟actualisent dans cette expression. En présence de l‟explicitation
interne, cette note relève, pour nous, de l‟ordre de l‟explication. Le traducteur semble se
contenter de résumer les premières lignes consacrées à ce personnage dans Wikipédia,
l‟encyclopédie en ligne127. Or l‟explicitation interne suffit largement pour mettre en exergue la
contradiction entre le philosophe Sénèque censé dire des choses intéressantes et pleines de sens,
et les banalités des propos M. Peillon.

Ce qui nous intéresse ici, c‟est la suppression du nom de La Palice au profit d‟une paraphrase
montrant la qualité essentielle de ce personnage « notre héros qui interprète l‟eau par l‟eau ». En
fait, cette expression fait allusion à un hémistiche d‟un vers arabe "‫"ٔفغش انًبء ثؼذ اندٓذ ثبنًبء‬
128
attribué au poète arabe "‫ش‬ٚ‫( "اثٍ انٕص‬al-Wazīr) à qui on a reproché d‟avoir comparé l‟eau à l'eau
dans un concours de poésie. Depuis, on emploie cette expression, de façon satirique, pour dire
que l‟explication fournie n‟a rien de nouveau. Nous pouvons bien considérer cette substitution
comme une explicitation : elle éclaircit mieux le sens que l‟adaptation dans l‟exemple précédent.
Si l‟auteur avait choisi de remplacer le nom de La Palice par celui d‟Ibn Alwazir, il aurait
procédé à une adaptation culturelle et le sens n‟y aurait pas gagné en clarté car si les lecteurs
arabes connaissent l‟expression « interpréter l‟eau par l‟eau », ils ne connaissent pas
nécessairement le nom du poète arabe et l‟anecdote qui s‟y rattache. Cette explicitation est
légitime dans la mesure où elle ne dépasse pas le besoin contextuel et motivée puisque la

127
En effet, il semble que les traducteurs arabes se réfèrent souvent à cette source d‟information pour combler leurs
lacunes. Ceci comporte parfois un risque de désinformation car cette encyclopédie interactive et associative n‟est pas
toujours fiable. Nous y reviendrons en détails dans le chapitre 6 où l‟on consacrera une partie à l'analyse des erreurs
d‟explicitation.
128
Le vers complet est le suivant :"‫ل اصتهل ثبظتبء‬٦‫( "ؤٱبٻ جبهل ؤَبٽبً ٱولتزڄ *** و٭َو اظتبء ث‬Après de longues journées de réflexion, il
interprète l‟eau, à grands renforts d‟explications, par l‟eau elle-même). C‟est notre traduction.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 173

traduction par report pur et simple du nom propre sans explicitation occasionne un problème
d‟ambiguïté de sens.

Pour mieux cerner la différence entre l‟adaptation et l‟explicitation au niveau de leur aptitude à
transmettre de façon immédiatement intelligible le sens dans certains contextes, analysons cet
exemple montrant ce que l‟on pourrait appeler une « tentative » ratée d‟adaptation.

 Exemple nº 11 : l‟orthodoxie chrétienne et l‟école Hanbalite musulmane


(le brouillage de pistes) !
Cet exemple est extrait d‟un article du MD janvier 2007, intitulé « La France hors du consensus
européen », où l‟auteur parle de certaines déclarations d‟hommes politiques français qui
remettent en cause les fondements idéologiques de certains traités européens. Ainsi, Sarkozy
réclame que soit rediscuté le statut de la BCE, Dominique de Villepin, alors premier ministre
fustige l‟euro fort, etc. Dans cet énoncé, le traducteur bute sur la traduction du mot « orthodoxe »
qu‟il choisit de rendre par une traduction littérale et puis par une adaptation.

Autant de bâtons de dynamite ‫ يف اجتبڃ ثووٵَٸ‬٬ٖ‫ وَزٶبصو اٹٲ‬Le bombardement se multiplie en


lancés en direction de direction de Bruxelles et de Francfort
Bruxelles, de Francfort (siège )ٌ‫( و٭وځٶٮىهد (ؽُش ٽٲو اٹجڂٴ اظتوٵي‬où se trouve le siège de la Banque
de la BCE) et de la quasi- ‫بٹجُخ ثبٱٍ اضتٶىٽبد يف‬٩ ‫ ويف اجتبڃ‬Centrale) et en direction de la
totalité des autres plupart des autres gouvernements
gouvernements des Vingt-
،‫بء‬ٚ٥‫ْوَڀ األ‬٦‫ واٹ‬٤‫ اٹلوٷ اٹَج‬dans les Vingt-Sept États membres,
Sept, en premier lieu du plus ً‫ وثلهعخٍ ؤوذل ؤٵضوڅب ؽڂجٺُخ‬en premier lieu le plus hanbalite de
orthodoxe d‟entre eux sur la
‫ (ؤهصىموٵَُخ يف اٹڂٔ اٹٮوځٍَ) ؽىٷ‬tous (orthodoxe dans le texte
question, celui de Berlin. (MD français) autour cette question, c'est-
janvier 2007) .‫ ؤٌ ؽٶىٽخ ثوٹٌن‬،‫ څنڃ اظتَإٹخ‬à-dire le gouvernement de Berlin.

Cette traduction est un cas exemplaire qui montre le sens de l‟adage « interpréter l‟eau par
l‟eau ». Que comprend le lecteur arabe en lisant que le gouvernement de Berlin est le plus
hanbalite (ou le plus orthodoxe) des autres pays de l‟Union. En fait, le mot hanbalite fait allusion
à une des à quatre écoles religieuses de la Charia en Islam, considérée comme la plus stricte et
rigoureuse en matière d‟application des règles et préceptes de la religion. Sauf que la plupart des
pays arabes suivent d‟autres écoles de jurisprudence comme l‟école Shaféite et Hanafite en
Orient, ou Malikite au Maghreb. L‟école hanbalite se fait aujourd‟hui appeler l‟école Salafiste
voire Wahhabite. La connotation véhiculée par ce terme n‟est donc pas très connue de tous les
lecteurs.

De plus, le contexte politique et économique évoqué par l‟énoncé n‟est pas approprié à l'emploi
du terme religieux, du moins pour le lecteur arabe qui n‟a pas l‟habitude d‟utiliser une métaphore
religieuse (« l‟orthodoxie ») pour désigner un ensemble de principes de politique économique et
financière. Le traducteur lui-même n‟était visiblement pas convaincu de son choix, d‟où l‟ajout
du terme d‟origine entre parenthèses, comme s‟il tentait de justifier son choix, mais qui ne fait
que jeter encore plus d‟ombre sur le sens voulu. Il aurait pu simplement traduire « orthodoxe » ici
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 174

par « strict » en écrivant par exemple "‫خ رشذدا زٕل ْزِ انًغأنخ‬ٛ‫ انًقبو األٔل أكثش انسكٕيبد األٔسٔث‬ٙ‫( "ٔف‬en
premier lieu le plus strict des gouvernements européens sur cette question). C‟est d‟ailleurs le
choix traductif retenu par le traducteur du MD novembre 2011, dans un article intitulé « Enquête
dans le temple de l‟euro », qui parle également de la politique économique allemande vis-à-vis de
l‟euro et du rôle de la BCE. L‟énoncé arabe devient plus intelligible grâce à cette substitution
explicitante.

Le lendemain de cet échange, ‫ڀ‬٩‫لاح څنا اضتلَش ٱلّٻ األظتبين َىه‬٩ Le lendemain de cet échange,
l‟Allemand Jürgen Stark, l‟Allemand Jürgen Stark,
économiste en chef de la BCE ‫ هئٌُ ٱَټ االٱزٖبك يف اٹجڂٴ‬،‫ ٍزبهٳ‬économiste en chef de la Banque
et porte-parole des ‫ٰ ثبٍټ‬ٝ‫ واٹڂب‬،‫ اظتوٵيٌ األوهويب‬Centrale Européenne et porte-
orthodoxes, annonçait sa parole des économistes partisans
démission du directoire. (MD
‫ االٱزٖبكٌَن موٌ اظتڂهظ اظتزْلّك اٍزٲبٹزڄ‬de la méthode stricte, annonçait sa
novembre 2011) .‫ بذل اإلكاهح‬démission à la direction.

Dans la section précédente, nous avons cherché à déterminer les caractéristiques générales
distinctives entre, d‟une part l‟explicitation telle que nous la concevons et les autres écarts dus à
l'explicitness ou à l'explication, et d‟autre part, l‟explicitation et les autres écarts résultant des
procédés de la traduction exotisante ou ethnocentrique. Nous allons nous intéresser, maintenant,
aux fondements théoriques sur lesquels repose notre conception de l‟explicitation, en mettant à
profit les enseignements que nous avons tirés de notre analyse des diverses approches et
recherches traductives, tous azimuts.

6. Les fondements théoriques de l‟explicitation


Comme nous l‟avons signalé en début de ce chapitre, notre conception globale de l‟explicitation
s‟articule autour de 4 axes fondamentaux que nous allons développer et étayer à l'aide
d‟exemples de notre corpus. Le premier axe se rapporte au fait que l‟explicitation est
intrinsèquement liée à la question de l‟interprétation du sens et que sa mise en œuvre en phase de
réexpression est régie par la stratégie-cadre de l‟équivalence du sens élaborée par la TIT.

6.1. L‟explicitation en tant que stratégie de réexpression du vouloir dire du


texte
Dans une perspective résolument interprétative, nous considérons la réexpression du sens du texte
source dans tous ses effets, comme l‟alpha et l‟oméga, de toute notre réflexion sur l‟explicitation.
Éviter toute déperdition de sens par rapport au texte source et prévenir tout risque d‟ambiguïté
dans le texte cible, telles sont les raisons d‟être qui sous-tendent toute la conceptualisation sur
l‟explicitation. Peu importent les raisons spécifiques de cette entropie ou cette ambiguïté du sens :
problème ou contrainte de traduction, vide lexical ou culturel, soumission à une norme ou à une
visée traductive, etc. Ainsi, tout écart de traduction n‟ayant pas de rapport direct avec
l‟interprétation du sens global du texte par le traducteur est exclu, de fait, de l‟explicitation.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 175

6.1.1. L‟explicitation comme moyen de produire l‟équivalence de sens et d‟effet

S‟inscrivant dans le cadre de la stratégie d‟équivalence interprétative (parfois appelée discursive),


l‟explicitation vise à recréer cette situation d‟équivalence, entre le texte source et le texte cible, en
préservant le contenu conceptuel et la fonction communicative de l‟élément explicité. Cette
équivalence recherchée se décline généralement en deux volets qui dépendent l‟un de l‟autre :
l‟un sémantique, en rapport avec le sens pertinent inféré du texte et l‟autre fonctionnel ayant trait
à l‟effet ressenti par le lecteur natif.

Après avoir été lecteur du texte source, le traducteur devient auteur du texte cible ; sa traduction
devrait permettre à ses futurs lecteurs d‟appréhender un sens et des émotions équivalents à ceux
que le texte de départ avait eus sur lui. Pour ce faire, il est souvent nécessaire que le traducteur
apporte quelques éléments subtils, qu‟on peut déduire du contexte ou de l‟expérience
extralinguistique, susceptibles de déclencher le processus cognitif chez le lecteur et de l‟amener à
penser, à réagir et à faire des associations d‟idées comme l‟aurait fait un lecteur natif.
L‟explicitation peut ainsi contribuer à la transmission et de la valeur et de la saveur du texte
original avec tous ses éléments constitutifs. Grâce à ces écarts informatifs ou éclaircissants, le
lecteur de la traduction perçoit mieux le contenu notionnel de l‟élément explicité, et ressent les
effets comique d‟un jeu de mot ou tragique d‟un détail, persuasif d‟un argument, ironique d‟une
remarque, etc., et ce sans sacrifier complètement le support linguistique d‟origine. La sauvegarde
de celui-ci n‟est pas systématique ni inconditionnelle, loin s‟en faut : elle est tributaire de sa
pertinence pour la suite du texte ou pour le skopos général de la traduction dans le contexte
d‟accueil. Dans les points suivants, nous allons tenter de cerner au plus près ce rapport subtil et
intime qui définit la relation entre l‟explicitation et la réexpression du sens par l‟intermédiaire de
l‟équivalence interprétative.

6.1.2. L‟explicitation entre plénitude et entropie du sens

Par la mise en œuvre de l‟explicitation, le traducteur cherche à atteindre, dans la mesure du


possible, la « plénitude de la traduction ». Cette plénitude est définie par Israël (1998 : 252)
comme étant : « liée à la visée globale de l‟acte de traduction qui est de substituer au texte de
départ un écrit doté de la même cohésion d‟ensemble et présentant la même adéquation entre le
sens et la forme... ». Le traducteur offre ainsi au lecteur un accès facile et bien jalonné au sens
pertinent du message, y compris l‟effet envisagé et certaines zones d‟ombre que l‟on pense moins
claires : « quand on traduit, on manie la pensée d‟autrui et, de ce fait, on a tendance à être plus
explicite. En effet, on découvre des phénomènes, des arguments et des relations entre les idées et
on pense logiquement qu‟il faut expliciter l‟implicite qu‟on a perçu dans le texte original pour
permettre au lecteur final d‟accéder à la totalité du message » (Durieux 1990 : 56). Cependant,
cette plénitude constitue-t-elle un « gain d‟informativité » par rapport au lecteur natif ou une
garantie contre toute déperdition du sens ?
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 176

6.1.3. L‟explicitation est un gain d‟intelligibilité et non d‟informativité

En introduisant des précisions déductibles du contexte discursif ou de la situation de traduction


pour s‟adapter à la langue cible ou au savoir supposé chez les lecteurs cibles, l‟explicitation
n‟ajoute pas du sens. Elle crée un gain d‟intelligibilité et non un gain d‟informativité par rapport à
ce que comprend ou ressent le lecteur natif (Murtisari 2010 : 29). En effet, le traducteur ne fait
que ressortir ou rappeler ce qui y est déjà, quoi que de façon implicite. Il évite simplement une
déperdition de sens qui n‟aurait pas manqué de se produire si le texte avait été traduit
littéralement sans ajouter certaines précisions contextuelles et informatives. Dans ce sens, Nida
affirme qu‟« il faut insister sur le fait qu‟en rendant explicite une information qui est implicite
dans l‟original, le traducteur n‟ajoute absolument rien qui ne soit pas dans le message original ; il
ne fait que rendre l‟information sous une autre forme, ce qui est souvent absolument
indispensable » (Nida 1971 : 143). Le traducteur pourrait toujours procéder autrement, en
sollicitant d‟autres techniques de traduction, en décidant de ne pas fournir ces suppléments, mais
il risque, en maintes occasions, de se heurter frontalement au problème de l‟incomplétude du
sens. Toutefois, l‟explicitation ne garantit pas de réduire la perte de sens en traduction à zéro. Elle
la limite au minimum possible et c‟est ce qui la démarque des autres stratégies de traduction,
notamment celle de l‟exotisation et de la naturalisation.

6.1.4. L‟explicitation versus l'entropie du sens

En fait, l‟entropie du sens est une réalité communicative. Toute action de communication, y
compris la traduction, engendre inéluctablement une perte. Une communication totale n‟existe
pas129 : « la traduction ne peut être qu‟approximative ; elle ne diffère en rien de l‟interprétation
que nous faisons des différents messages dans la même langue : traduire, c‟est transférer une
interprétation, son interprétation du texte avec tout ce que cela implique comme déperditions »
(Mejri 2005 : 122). Dans ce même sens, Nida affirme que « même lorsqu‟il ne s‟agit que d‟une
seule langue, la communication n‟est jamais absolue, car deux personnes ne comprennent jamais
les mots d‟une façon identique. A plus forte raison, on ne doit pas s‟attendre à une équivalence
parfaite entre deux langues » (Nida 1971 : 4). Steiner rappelle, de sa part, qu‟« il n‟est pas deux
lectures, pas deux traductions identiques » ; et que « le travail de traduction est constant, toujours
approximatif » Steiner (1978 : 39). Il est donc normal qu‟aucune stratégie de traduction ne puisse

129
Cette réalité est soulignée par plusieurs chercheurs dans différents disciplines. Lisons par exemple ce qu‟écrit
l‟anthropologue Betson à cet égard : « Bien sûr, la totalité de l'esprit ne peut pas se transporter dans une partie de
l'esprit. Cela découle logiquement de la relation entre le tout et la partie. L'écran de télévision ne vous donne pas la
retransmission ou le compte rendu intégral de tous les évènements qui se déroulent dans l'ensemble des processus qui
constituent la "télévision". Cette impossibilité ne vient pas de ce que les spectateurs ne seraient nullement intéressés
par cette transmission, mais surtout de ce que, pour rendre compte de toute partie supplémentaire du processus
global, il faudrait des circuits supplémentaires. Et rendre compte de ce qui se passe dans ces circuits supplémentaires
demanderait encore d'autres circuits supplémentaires, et ainsi de suite. On voit, donc, que chaque nouvelle étape vers
l'élargissement de la conscience éloigne d'avantage le système d'un état de conscience total. Ajouter un rapport sur
les évènements qui se produisent dans une partie donnée de l'appareil ne fera, en fait, que diminuer le pourcentage
des évènements rapportés dans leur totalité. » (Bateson 1996 : 223-224).
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 177

prétendre éviter totalement la perte de certains aspects du sens qui, d‟un point de vue théorique,
ne peut être nulle.

Cette perte se révèle surtout au transfert culturel : « il est évident qu‟une part importante des
pertes est liée aux connotations, aux allusions, au pouvoir d‟évocation de la langue pour ceux qui
la parlent » Ballard (2005 : 8-9). Le contact qui se réalise, par la traduction, entre les cultures
n‟est jamais total, « il passe toujours par un prisme conjoncturel et reste évidemment partiel »
(Lungu-Badea 2007 : 699). Cette perte peut être liée aux aspects stylistiques du message traduit, à
cause du changement, voire de l'abandon, de certains véhicules métaphoriques. Transposées
comme tels, la plupart des désignations métaphoriques risquent d‟occasionner une perte aussi
bien sémantique que stylistique pour le lecteur cible qui ne sera pas à même d‟apprécier la
subtilité de ces désignations tropiques, venues d‟un autre monde, sollicitant d‟autres réseaux
référentiels, autant linguistiques que culturels.

Cependant, il ne faut pas se résigner à l‟inévitabilité d‟une telle perte, affirme Margot : « Qu‟il y
ait un risque de perte dans toute traduction, c‟est certain. Mais il serait faux de le considérer avec
fatalisme, ce qui serait un bon moyen de l‟accroître. L‟objectif d‟une bonne méthode de
traduction est, entre autres, de réduire ce risque au minimum. Il consiste aussi à déterminer où
réside réellement le danger de distorsion » (Margot 1979 : 214). Cette perte donne à
l'explicitation son droit d‟être, car toute son action traductionnelle s‟articule autour de la
récupération et de la compensation de cette perte. Dans ce sens, Harvey note ceci: « Given that
the transfer of meanings from one language to another continually involves somme degree of
loss, the translator must decide if and when compensation is warranted » Harvey (1998 : 38).
Face à cette perte, le traducteur, précise Wecksteen, « doit décider s‟il désire laisser des zones
d‟ombre, que le lecteur sera libre d‟essayer de lever, en se documentant ultérieurement, ou si,
pour filer la métaphore, il veut faire la lumière sur le versant caché ou implicite que peut
comporter le signe » (Wecksteen 2005 : 114).

L‟incomplétude du sens est donc un problème duquel le traducteur doit s‟accommoder tout en
cherchant à l‟amener à un niveau « tolérable » par l‟explicitation et par son habilité à recréer un
texte équivalent, tout en admettant que le lecteur cible ne tirera jamais du texte traduit autant que
le lecteur natif du texte source ; certaines informations secondaires lui échapperont certainement.
De ce fait, nous ne considérons pas l‟explicitation comme une panacée à tous les problèmes de
traduction, ni un pis-aller appliqué au cas par cas, mais plutôt comme une stratégie générale qui
offre un compromis pour la transmission du sens, certes imparfait, mais qui permet d‟assurer une
gestion efficace des risques d‟entropie et de porter la compréhension à un seuil satisfaisant.

Tous ces aspects du rapport entre l‟explicitation et la question de la plénitude et de l‟entropie du


sens se révèleront de plus en plus clairement, au fur et à mesure que nous exposons des exemples
d‟explicitation du corpus. Contentons-nous ici, en guise d‟illustration sommaire, de cet exemple
sur la traduction de la date « 11 novembre ».
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 178

 Exemple nº 12 : les 11-novembre ?

Cet exemple est extrait d‟un article du MD avril 2008, intitulé « La figure imposée du dernier
poilu », où l‟auteur parle des funérailles nationales organisées à l‟occasion du décès du dernier
poilu de 14-18, Lazare Ponticelli. Il explique l‟intérêt d‟une telle cérémonie, mais aussi le
phénomène de la pipolisation de la vie publique et de ces poilus en particulier. Dans cet énoncé il
montre comment les médias se pressent autour d‟eux pour les photographier et les interroger à
l'occasion des 11 novembre.

On voyait les flashs ‫ يف‬٤‫ څٶنا هؤَڂب ٭الّبد اظتٖىّهَڀ رٺپ‬On voyait ainsi les flashs des
crépiter devant eux lors de photographes crépiter devant leurs
reportages télévisuels, les ‫ يف‬،‫ وعىڅهټ فالٷ اٹوَجىهربعبد اٹزٺٮيَىځُخ‬visages lors de reportages télévisuels,
‫ْو ٽڀ ّهو رْوَڀ‬٥ ٌ‫ اضتبك‬le 11 du mois de novembre/Tichrine
e
11-Novembre ou pour le
décès de l‟un des leurs. [2] de chaque année, ou à l'occasion
(MD avril 2008)
‫بٻ ؤو مبڂبٍجخ و٭بح‬٥ ‫] ٵٸ‬2[ ‫ځى٭پرب‬/‫ اٹضبين‬du décès de l‟un d‟eux. [2] c‟est la fête
ً‫ُل "اعتلځخ" اٹنٌ لتزٮ‬٥ ‫[وڅى‬2] .‫ ؤؽلڅټ‬de l‟« armistice » que l‟on célèbre à
.1918 ‫بٻ‬٥ ‫بظتُخ األوذل‬٦‫ ٭ُڄ ثڂهبَخ اضتوة اٹ‬l'occasion de la fin de la première
guerre mondiale en 1918.

Il est évident que la traduction directe de « 11 novembre » est tout à fait possible en arabe, ce
qu‟a d‟ailleurs fait le traducteur au sein du texte. Mais c‟est là l‟aspect conceptuel le plus
caractéristique de l‟explicitation, la traduction directe est possible, mais c‟est le sens qui risque de
ne pas être compris des lecteurs cibles, les arabophones en l‟occurrence. Cet énoncé est situé en
début d‟article, ce qui veut dire que les indices contextuels ne sont pas encore assez fournis, le
sens global commence à peine se construire à partir de ces « unités de sens » qui se succèdent. Il
manque donc un élément supplémentaire de contextualisation pour faire comprendre au lecteur
arabe pourquoi les flashs crépitent sur les visages de ces combattants de la première guerre
mondiale, en ce jour en particulier. Les Arabes n‟ont pas vécu directement cette guerre et la
grande majorité ne connaissent pas l‟armistice signée le 11 novembre 1918, d‟où la pertinence de
la note adjointe précisant la particularité de cette date.

Au début de l‟article, le traducteur avait explicité le sens de « poilu » dans le texte par
« combattant de la première guerre mondiale ». À cela s‟ajoute cette nouvelle explicitation, cette
fois-ci externe, sur cette référence historique. Grâce à ces compléments contextuels, le lecteur
arabe parviendrait à imaginer quelques détails de cette scène, à savoir des vieux messieurs, très
probablement en uniforme militaires, en train de se faire mitrailler par les flashs des appareils
photos des journalistes, le tout dans le cadre d‟une cérémonie grandiose. Ce sens notionnel et cet
effet sont les composantes de ce qu‟on appelle la « plénitude du sens » que l‟explicitation cherche
à atteindre. Sans ces suppléments, le lecteur saurait déduire qu‟il s‟agit d‟un événement important
qui a eu lieu un 11 novembre, probablement en rapport avec la première guerre mondiale, mais
au prix de longs efforts interprétatifs, et sans connaître avec précision le sens voulu.

Néanmoins, est-ce que le lecteur arabe comprendra grâce à ces explicitations la même chose que
le lecteur natif à la lecture de la phrase d‟origine ? La réponse est non. Le lecteur natif a acquis
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 179

tout au long de sa vie de nombreuses informations sur cette guerre, sur ces poilus, sur le pourquoi
de cette appellation bizarre. Il connaît parfaitement cette date puisque c‟est un jour férié. Il a
même certainement déjà vu à la télévision des retransmissions de ces cérémonies du 11
novembre. Il connaît les bleuets qui rappellent l‟uniforme bleu de ces soldats, le cortège en
fanfare, le dépôt de gerbes, l‟appel nominatif des morts dans les cérémonies de certaines
communes, la minute de silence, il a même sans doute, dans de vieux albums de famille, des
photos de jeunes soldats diparus dans cette guerre. Mais tout ce vécu du lecteur natif fait partie de
ce que nous appelons la « perte tolérable » car son absence n‟affecte pas la compréhension du
sens pertinent de cet énoncé. Le seuil de compréhension atteint grâce à l‟explicitation fournie par
le traducteur reste satisfaisant.

Si par contre l‟énoncé parlait d‟une cérémonie organisée le 11 septembre à New York, serait-il
nécessaire d‟apporter une explicitation pareille ? La réponse est certainement non. Nous n‟avons
trouvé aucune explicitation pour cette référence, pourtant très récurrente dans les textes du MD.
Le lecteur arabe sait pertinemment ce qui s‟est passé ce jour-là à New-York, à savoir les attentats
terroristes par des avions détournés contre les tours jumelles emblématiques de la ville. C‟est
devenu une référence universelle qui dispense l‟auteur de rappeler cet événement, et le traducteur
de l‟expliciter pour ses lecteurs. Une telle explicitation donnera l‟impression que le traducteur
prend le lecteur pour un ignorant. Mais tel n‟est pas le cas pour le « 11 novembre ».
L‟explicitation ne porte donc pas sur les mots, la langue elle-même, mais sur le sens qui
s‟actualise dans l‟esprit du lecteur au-delà de ces mots. Il ressort de tout cela que l‟explicitation
vise à établir un rapport adéquat entre l‟explicite et l‟implicite dans le texte traduit, déterminé par
les connaissances du lecteur cible. C‟est ce sur quoi nous allons nous étendre dans le point
suivant, en mettant à profit, dans un cadre homogène, les apports des différentes approches en la
matière.

6.2. L‟explicitation en tant que rétablissement du rapport explicite/implicite


Pour traduire, il faut comprendre, postule la TIT. Et pour comprendre, deux savoirs doivent s‟unir
et se compléter : le savoir linguistique et le savoir extralinguistique. Ces deux savoirs
correspondent au rapport explicite/implicite que Lederer appelle le principe de la synecdoque qui
régit le fonctionnement de toute situation de communication, y compris la traduction. Pour
rappel, Lederer explique ce fonctionnement comme suit : « En situation normale de
communication, on est toujours en condition de savoir plus ou moins partagé : le locuteur
n‟énonce jamais tout ce qu‟il veut faire comprendre, il ne dit que le non-connu, le récepteur
complétant de lui-même à l‟aide de ce qu‟il sait déjà. Par rapport aux idées, le discours, compte
tenu d‟une certaine redondance de sécurité, est animé d‟un mouvement de systole-diastole selon
l‟écart des connaissances qui, en chaque occasion particulière, sépare le récepteur du locuteur»
Lederer (2001 [1976] : 14). Cela crée donc un rapport explicite/implicite adapté au lecteur natif
qui lui permet d‟optimiser l‟inférence du vouloir dire. Cette inférence se fait de façon naturelle et
automatique chez le lecteur natif, mais tel n‟est pas toujours le cas pour le lecteur de la traduction
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 180

auquel ce texte n‟était pas initialement destiné. Comptant sur le bagage cognitif des lecteurs,
l‟auteur du texte source implicite souvent plus qu‟il n‟explicite. Inversement, lors du transfert de
ce texte dans un autre contexte d‟accueil, pour un autre lectorat, le traducteur aura souvent
tendance à expliciter plus qu‟il n‟implicite, afin de contrebalancer cette rupture de l‟équilibre
communicationnel initial. Nous allons démonter, phase par phase, les mécanismes du processus
du rétablissement de cet équilibre, moyennant la stratégie de l‟explicitation.

6.2.1. Le déséquilibre du rapport explicite/implicite

S‟il arrive que ce rapport reste équilibré dans certains segments du texte, la traduction « directe »
est alors possible, l‟inférence du sens par le lecteur se déroule sans encombre et la
communication passe. Mais ceci n‟est que l‟exception. En règle générale, le rapport
explicite/implicite subit, dans divers endroits du texte, des déséquilibres communicationnels. Le
lien entre l‟explicite et l‟implicite, qui passe pour évident et naturel chez les locuteurs de la même
culture, peut demeurer caché ou inconnu pour le lecteur cible qui n‟est pas imprégné des habitus
de la langue-culture source et donc inapte à rétablir cet implicite notionnel.

Si ce déséquilibre n‟est pas rétabli par le traducteur, le lecteur cible se résigne souvent à la
compréhension des significations premières de la partie explicite, donc à une compréhension
souvent lacunaire ou erronée. Lacunaire car il ne trouve pas dans son répertoire linguistique ni
dans son bagage cognitif, la même liaison entre l‟explicite et l‟implicite que celle qu‟établit le
lecteur natif. Erronée, parce qu‟il arrive qu‟il établisse, sous l‟effet de l‟interférence de sa
langue/culture maternelle, une autre association d‟idées qui lui paraît vraisemblable, ce qui
occasionne certains malentendus. Le coût interprétatif sera donc généralement élevé et
l‟intelligibilité réduite. D‟où la nécessité de recréer, par l‟explicitation, un nouvel équilibre
susceptible d‟évoquer aux lecteurs ces associations implicites afin de refaire naître le sens exact,
celui voulu par l‟auteur. À ce propos, Plassard ([2002] 2007 : 122) confirme que « c‟est de la
juste pondération de l‟implicite et de l‟explicite, de l‟anticipation des connaissances, de
l‟interlocuteur ou du lecteur que dépend le « succès » de la communication, donc de la
traduction ».

6.2.2. Le rééquilibrage du rapport explicite/implicite

Pour transmettre le sens original en traduction, note Lederer, « le bon traducteur modifie avec
doigté le rapport implicite/explicite de l‟original pour atteindre un nouvel équilibre
implicite/explicite dans sa langue» Lederer (1994 : 126). Cet équilibre sera certes différent
linguistiquement, mais équivalent dans son effet (Lederer 2004 : 127).

Néanmoins, avant de procéder à ce rééquilibrage, le traducteur devrait au préalable s‟approprier


le sens du texte source et analyser la stratégie d‟écriture mise en place par l‟auteur. En effet,
comme nous l‟avons déjà expliqué, le point de départ de la réexpression du sens, selon la TIT,
n‟est pas la langue du texte original ni le dire, mais le sens non-verbal qui correspond au vouloir
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 181

dire initial. Pour y parvenir, le traducteur devrait se comporter comme un locuteur qui a quelque
chose à dire, qui veut se faire comprendre, en trouvant l‟expression juste et admise par la
communauté linguistique dans laquelle le texte est traduit : « Celui qui traduit ne traduit pas alors
pour comprendre mais pour faire comprendre. Il a compris avant de traduire (Vinay et Darbelnet,
1977 : 24) ».

Quant à l‟analyse de la stratégie d‟écriture du texte source, elle permet au traducteur d‟avoir une
idée globale de la genèse du texte source: présentation, longueur, structuration, prise d‟indices,
présence des notes de bas de page, etc. De cette autopsie se dégageront les subtilités ou les
implicites « intersticiels » que recèle le texte source, ainsi que les autres informations injectées
dans son sein, faisant que le texte s‟éclaircit lui-même. Le traducteur doit avoir la capacité de
savoir apprécier, comme l‟avait fait l‟auteur du texte d‟origine, le degré d‟implicite du texte
original et la juste pondération entre expression du vouloir dire et capacité de son propre lecteur à
le saisir, comme l‟indique Lederer (1986 : 22) : « pour que le sens du dire soit celui que veut
l‟auteur, il faut que celui-ci ait correctement jugé du savoir de ceux auxquels il s‟adresse et qu‟il
ait proportionné en conséquence l‟explicite de sa formulation par rapport à ce qu‟il laisse non dit.
Il faut aussi que le lecteur sache que l‟explicitation linguistique ne couvre qu‟une partie du
message ».

Sous cette perspective, le texte entier forme une seule unité de traduction ; l‟équivalence de sens
ne se décide qu‟après une lecture intégrale et attentive de tout le texte et non par bouts séparés :
« Il serait insuffisant de procéder à une analyse phrase par phrase, indépendamment du contexte.
Elle doit être précédée de l‟analyse du discours, c'est-à-dire du paragraphe ou d‟une unité de texte
plus étendue, dans lequel s‟insèrent les phrases considérées » (Margot 1979 : 77).

Ce n‟est que grâce à cette analyse discursive minutieuse que le traducteur peut décider de ce qu‟il
remontera vers la surface linguistique dans la partie explicite et de ce qu‟il laissera enfoui, caché,
dans l‟épaisseur du texte, laissant au lecteur le soin de le déduire, grâce à sa lecture du texte
entier et aux calculs inférentiels qui s‟en suivent : « L‟importance du fait culturel et la nécessité
de son explicitation doivent toujours être pesées par rapport à l‟ensemble de l‟œuvre ; le
traducteur ne doit pas se laisser cacher la forêt par les arbres ; certaines explicitations détournent
le lecteur de l‟œuvre elle-même et de sa visée. En revanche, les faits culturels dont l‟ignorance
empêcherait de comprendre le déroulement du récit devront nécessairement être explicités »
(Lederer 1998 : 171). Un texte fonctionne, pour ainsi dire, comme un film : un spectateur
comprendra mieux l‟intrigue et toute l‟histoire s‟il regarde le film dès le début. On ne peut pas
faire abstraction du début du texte et commencer à expliciter des référents au milieu comme s‟il y
avait rien avant ou comme s‟il n‟y a rien après. Voyons à présent de quelle manière et selon quels
principes cet équilibrage peut se faire.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 182

6.2.3. Comment rééquilibrer le rapport explicite/implicite

L‟explicitation implique généralement l‟augmentation de la partie explicite comme elle implique


parfois le choix d‟autres moules linguistiques plus étoffés ou plus clairs, pour remplacer les
synecdoques d‟origine. Cette augmentation ou cette substitution n‟empêchent pas que certaines
informations peuvent être laissées dans la partie implicite du nouveau rapport créé par le
traducteur car celui-ci sait pertinemment que son lecteur saura les récupérer sans son aide. Quelle
est la nature des éléments qui vont paraître dans la partie explicite ?

6.2.3.1. L‟augmentation de la partie explicite du texte traduit

Le traducteur peut gonfler la partie explicite pour faire apparaître un implicite que le lecteur cible
n'aurait pas perçu. Dosée selon le besoin communicatif, cette augmentation peut se composer
d‟un seul mot comme elle peut inclure une longue périphrase ou une note du traducteur.

Concernant le volume de l‟explicitation ajoutée, rappelons-nous le commentaire de Lederer


(2004) sur l‟explicitation du terme « niedorosl » par une longue périphrase de sept mots : Je
vivais comme tout jeune noble campagnard, avant l'âge de servir …", (Lederer 2004 : 124) :
« certains pourraient opposer que la première partie n'est pas fidèle car elle est beaucoup plus
longue que l'original (un seul mot traduit par sept) [...],Une fois conscient de la présence
constante de synecdoques dans la langue et dans le discours, on ne reprochera plus ses ajouts au
traducteur, au contraire on le louera d'avoir conservé l'équilibre explicite/implicite qui désigne le
sens dans chaque langue; ici, pour passer du russe au français, il a gonflé l'explicite français pour
faire apparaître un implicite que le lecteur français n'aurait pas perçu » (Ibid. : 128). La référence
est certes étoffée, mais ce n‟est qu‟au prix de cet étoffement que le lecteur peut saisir pleinement
le sens implicite de cet élément culturel.

Concernant la légitimité de cette augmentation, l‟on pourrait arguer qu‟elle tient au fait que le
traducteur cherche à apporter dans la culture de l'Autre des éléments qui au départ n‟étaient pas
conçus pour être "exportés". Cela est d‟autant plus important lorsque la distance linguistique et
culturelle est grande. Nida et Taber 1971 : 142) soulignent ce fait en écrivant ceci : « une partie
des informations pouvaient être laissées implicites par l‟auteur du texte original, car elles allaient
de soi pour ses premiers lecteurs. Par contre, elles échappent souvent au lecteur d‟aujourd‟hui et
il est nécessaire de les lui présenter de façon explicite pour qu‟il comprenne le message comme le
lecteur d‟autrefois. Plus l‟éloignement linguistique et culturel est grand, plus la capacité de
compréhension du récepteur est réduite. [...] plus il est nécessaire d‟allonger le message,
particulièrement en rendant de façon explicite des informations restées implicites dans le texte
original ».

De plus, ces ajouts ne sont qu‟un juste retour des choses à l'origine, si la phrase explicitée s‟avère
plus longue que celle du texte source, c‟est parce que le vouloir dire est en fait plus riche que
l‟explicite du texte source. Et ce d‟après le principe de l‟économie du langage et de la
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 183

synecdoque130. Le texte traduit présente plus d‟explicite, mais il véhicule le même sens. Par un tel
surcroît d‟informations, le traducteur ne fait que suppléer le creux, le « non-dit », ce qui permet à
son lecteur de saisir le sens qui a été tu dans le rapport explicite/implicite initial.

Cependant, le traducteur n‟ajoute pas de son propre chef ce qu‟il veut ; la composition du rapport
explicite/implicite devrait cependant se plier à cette règle d‟or que Lederer exprime en ces
termes : « Tout texte est un compromis entre un explicite suffisamment court pour ne pas lasser
par l'énoncé de choses sues et un implicite suffisamment évident pour ne pas laisser le lecteur
dans l'ignorance du sens désigné par l'explicite» (Lederer 1994 : 58). Expliciter vise, somme
toute, à mettre à la disposition des lecteurs des informations ponctuelles et surtout des repères
subtils pour le guider, selon le principe de la pertinence, dans le bon parcours interprétatif jusqu'à
l'émergence du sens. L‟explicitation est, de ce fait, perçue comme utile et salutaire : elle n‟est pas
superfétatoire131, du moment qu‟elle « permet à l'énoncé, en modifiant le statut contenu en
question, de gagner en clarté » (Orecchioni 1986 : 55).

 L‟ajout de compléments cognitifs sur les traits pertinents


Qu‟il s‟agisse d‟implicite notionnel, conceptuel, linguistique ou d‟ « implicite culturel
inconscient », ou de tout autre forme de « contenus implicites », peu importe les désignations, le
traducteur s‟autorise à injecter dans la nouvelle partie explicite de son expression des
compléments contextuels indispensables à la conceptualisation de l‟énoncé et des informations
pertinentes en rapport direct avec son sens pertinent en contexte. Expliciter devient ainsi une
sorte d‟activité de contextualisation du texte cible, moyennant ces compléments informationnels
sur la langue, la culture ou l‟environnement civilisationnel qui sont indispensables pour atteindre
le seuil de compréhension requis du texte cible. Cependant, le choix de ces éléments n‟est pas
anodin. Comme nous l‟avons vu dans les exemples précédents, les informations culturelles sur un
événement ou un concept donné sont souvent très nombreuses : « dans cette immense réservoir
d‟informations contextuelles, certaines sont pertinentes, et d‟autres moins, certaines sont inscrites
dans le texte et d‟autres non » (Orecchioni 1996 : 47-48). Une explicitation totale et complète du
sens est théoriquement impossible, car elle pourrait s‟allonger à l'infini. Il conviendrait donc de
sélectionner seulement les éléments du contexte pertinent, c'est-à-dire ceux qui sont mobilisés,
activés, exploités dans le discours, sans lesquels le lecteur ne saurait pas interpréter le message
comme l‟ont fait les lecteurs natifs et le traducteur.

130
En effet, Lederer dit à cet égard que «tout énoncé, par l‟implicite culturel auquel il renvoie, est plus large que sa
formulation ne l‟est en langue » (Lederer 1996 [1976] : 46-47)130. Dans la même lignée, Plassard (2007 : 67) affirme
qu‟ « un énoncé, en ne désignant qu‟une partie d‟une chose, idée ou réalité, renvoie à quelque chose de
nécessairement plus vaste que ce qui est dit et crée un implicite conceptuel ». Nida va même jusqu'à confirmer que :
« si une traduction doit être plus explicite sur certains points que l‟original, elle sera inévitablement plus longue »
(Nida 1971 : 142).
131
Comme nous l‟avons déjà expliqué dans les caractéristiques distinctives de l‟explicitation, le traducteur doit se
garder de détourner l‟attention vers un détail relativement secondaire dans le fil du récit, qui ne provoquerait qu‟une
perte de concentration. Tout ce qui dépasse le besoin communicatif relève de l‟explication et donc de la surtraduction
et non de l‟explicitation.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 184

 Respecter le principe de la pertinence


En vertu du principe de la pertinence132déjà expliqué dans le premier chapitre, le gonflement de
la partie explicite fonctionne plutôt sur le mode de l‟évocation, et sur celui de l‟apport du strict
nécessaire.

Le mode de l‟évocation consiste à choisir un trait pertinent pour évoquer le référent en


déclenchant les associations d‟idées nécessaires ou une image mentale supposée stockée dans les
connaissances antérieures ou cognitives du futur lecteur pour lui permettre d‟inférer le sens
voulu. Dans ce sens, la nouvelle synecdoque de la partie explicite, précise Laplace (1994 : 195),
« va éveiller la même image mentale, bien que les signifiants n‟aient pas retenu le même trait
saillant de la représentation mentale et que les significations diffèrent ». Aussi, les mots de
l‟explicitation servent-elles « de tremplin pour la construction du sens de ce qu‟il [le locuteur]
entend » (Seleskovitch et Lederer 2001 [1976] : 72), autrement dit, de stimuli infiltrés savamment
dans le texte traduit, tel des points de repères indiquant le chemin interprétatif à emprunter pour
aboutir à la bonne compréhension du sens.

Cette connivence dans le choix des traits pertinents d‟un concept ou des traits de signification
d‟une expression est tributaire de la capacité du traducteur à anticiper leur réaction et les
processus d‟associations d‟idées qui s‟établissent à la lecture de ces indices. Il s‟agit donc
d‟impliquer le lecteur dans son rôle interprétatif, de l‟aiguiller vers la bonne interprétation du
sens, sans trop dévoiler le sens, ni le contraindre à s‟interrompre à chaque fois qu‟il bute sur un
écueil linguistique ou culturel. Une telle démarche permet une inférence optimale du sens voulu,
avec de moindres coûts linguistiques et cognitifs, respectant ainsi, à la fois, le principe de la
pertinence, le principe de la synecdoque et la stratégie minimax de Lévy.

Le mode de l‟apport du strict nécessaire, va de pair avec le premier, et consiste à choisir le bon
dosage de compléments cognitifs qui sont des « éléments pertinents, notionnels et émotionnels,
du bagage cognitif et du contexte cognitif qui s‟associent aux significations linguistiques des
discours et des textes pour constituer le sens » (Lederer 1994 : 212). Loin d‟être une explication
complète, ces ajouts minimaux mais suffisants, introduits dans la nouvelle partie explicite,
fonctionnent comme des clés de la compréhension de l‟idée qui se dégage de tel ou tel contexte
en particulier. Il suffit parfois d‟un mot pour saisir les propos en général et déclencher l‟effet
souhaité, même si nous n‟en comprenons pas toutes les subtilités. D‟où l‟importance du choix
pertinent des compléments apportés : « Traiter de la valeur d‟un complément cognitif consiste à
évaluer son rôle dans la construction du sens. Cela permet de choisir la stratégie de traduction la

132
Pour rappel, ce principe consiste à dire que tout acte de communication comporte une garantie de pertinence
optimale. En d‟autres termes, le sens est « généralement implicité » ; il est donc nécessaire de faire un « calcul
inférentiel » pour déduire quel est le sens ou quels sont les sens voulu(s). Le sens global le plus probable et pertinent
est celui qui résulte du traitement de l‟information présentant le coût cognitif le plus faible.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 185

plus adéquate afin de rendre le sens de l‟original, mais aussi de produire un effet équivalent ou du
moins comparable à celui que produit le texte de départ » El Qasem (2010 : 33).

Sans ces clés, la compréhension du texte traduit reste hypothétique, voire hermétique. L‟esprit du
lecteur risque de se perdre dans le déferlement des associations d‟idées et d‟images pour l‟amener
à un sens erroné ou à un non-sens. De plus, si le traducteur n‟arrive pas à expliciter là où son
lecteur en aura besoin, cela va sans doute saper la confiance en la compétence du traducteur, en
lui donnant l‟impression d‟une œuvre inachevée ou bâclée.

6.2.3.2. Le choix de synecdoques linguistiques adaptées

Après avoir compris le sens du texte d‟origine, décelé les éléments causant le déséquilibre du
rapport explicite/implicite, sélectionné les traits pertinents et compléments contextuels à fournir
aux lecteurs, le traducteur cristallise tous ses efforts sur un choix judicieux des ressources
linguistiques de la langue cible qui seront comprises du lectorat cible. Ce rééquilibrage passe
nécessairement par la création des synecdoques conformes aux habitudes de la langue d‟arrivée :
« l‟explicite est marqué par des habitudes d‟expression propres a la langue, aussi le traducteur
trouve-t-il dans la sienne des formes conformes aux habitudes d‟expression et reflétant
néanmoins sa créativité » (Lederer 2001 [1973] : 21). Cette créativité découle du fait que le
lecteur doit choisir des mots ou des expressions susceptibles de désigner, d‟une manière inédite et
de façon immédiatement compréhensible, le référent en question indépendamment de sa
désignation spécifique dans la langue source.

En fin de compte, « ce qui varie d‟une langue à une autre, ce n‟est ni le concept ni le référent visé
par le langage, mais seulement le moyen d‟y faire référence» Plassard (2002 : 113). La nouvelle
synecdoque est certes différente, très probablement plus longue, du point de vue linguistique,
mais équivalente du point de vue sémantique et fonctionnel. En procédant ainsi, le traducteur
aura toute latitude de choisir des formulations linguistiques fidèles au vouloir dire du texte et
génératrices des effets cognitifs nécessaires pour l‟inférence de son sens. Autrement, les déboires
communicationnels guettent le processus de compréhension du sens du texte traduit. Une telle
démarche permet de surmonter l‟abîme soi-disant « irrévocable » entre les langues, dans les
thèses sur l‟intraduisibilité linguistique, et de résoudre de manière assez satisfaisante les
problèmes dus aux différences lexicales, tout en libérant le traducteur des carcans du « mot à
mot » absolu et souvent impossible.

Ces nouvelles synecdoques ne sont pas cependant valables une fois pour toutes. Elles sont
tributaires du contexte cognitif, de la pertinence de cet élément pour la compréhension du sens de
l‟énoncé, du texte pris dans son intégralité, etc. Le traducteur ne pourra pas expliciter
systématiquement le même concept ou la même expression de la même façon, car ce qu‟il
cherche, ce n‟est pas une correspondance linguistique fixe - tel est le travail du terminologue -,
mais plutôt une équivalence discursive ad hoc permettant d‟assurer la fonction du mot dans le
texte qui change d‟un texte à l‟autre, voire même à l‟intérieur du même texte.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 186

Que ce soit par l‟ajout de compléments cognitifs pertinents ou par le choix de synecdoques
adaptées à la langue cible, l‟augmentation de la partie explicite s‟arrête lorsque le traducteur
estime que le niveau de l‟équivalence de sens est atteint et que l‟inférence du sens par le lecteur
est au rendez-vous. Nous allons voir de plus près la nature de la partie implicite dans le nouveau
rapport explicite/implicite créé par le traducteur, selon le mode de l‟explicitation.

6.2.3.3. Le contenu de la partie implicite : les éclaircissements progressifs du texte

La partie implicite contient les informations présumées connues des lecteurs cibles grâce à leur
bagage cognitif général ou au contexte cognitif. Ces deux types d‟informations peuvent être
occultées dans le nouveau rapport explicite/implicite. Nous avons déjà traité de la question de
l‟importance du contexte dans l‟analyse des approches communicationnelles, nous tenons à
rappeler ici une synthèse de ce paramètre essentiel dont dépendra le rééquilibrage
explicite/implicite.

L‟explicitation s‟inscrit, comme nous l‟avons dit plus haut, dans le cadre d‟un « projet de
réécriture », pour emprunter le terme de Meschonnic, qui tient compte du texte en entier comme
une seule unité de traduction. Et qui dit texte, dit indubitablement contexte, que Newmark
(1988:80) décrit comme étant « omniprésent, mais relatif ». La TIT nous fournit une explication
claire en distinguant trois types de contextes impliqués dans l‟acte de traduire : le contexte verbal
(appelé aussi-co-texte), le contexte cognitif, le contexte situationnel (ou extralinguistique). Le
premier est représenté par les mots entourant tel ou tel élément textuel. Il est figé, statique. Il
constitue une aide indéniable à l‟élaboration du sens grâce à ce que Orecchioni ([1986] 1998 : 16)
appelle, de son côté « les indices cotextuels ».

Le deuxième correspond au savoir accumulé tout au long de la lecture du texte et les idées qui ont
basculé dans la mémoire cognitive depuis le début du discours (Lederer 2001 [1973] :18). Il
représente la contrepartie de la partie verbalisée de l‟énoncé (Plassard 2002 : 123), et participe de
l‟univocité des mots et des informations. Il est surtout évolutif : à chaque page, les lecteurs
glaneront des renseignements qui rendent compte de façon de plus en plus précise du référent
désigné par les mots étrangers.

Le troisième renvoie à l'ensemble de « l‟entourage non linguistique dans lequel un énoncé est
produit ou reçu » Lederer (1994 : 212), autrement dit l‟ensemble des conditions circonstancielles
de production et de réception du texte. Il est également appelé « paramètres situationnels » par
Pergnier, ou « situation » par Delisle (1993 : 44), ou « environnement cognitif » par Sperber et
Wilson. Laplace (1994 : 242) résume le rôle de l‟ensemble de ces contextes dans la
compréhension du sens comme suit : « il y a dans l‟assimilation du sens deux opérations qui sont
emboîtées l‟une dans l‟autre : celle qui se fait grâce aux connaissances linguistiques et qui aboutit
à la création d‟un contexte verbal et celle qui partant du contexte verbal lui applique les
connaissances extra-linguistiques du bagage cognitif et du contexte cognitif. Nous avons vu que
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 187

ces deux opérations n‟étaient pas indépendantes mais au contraire étroitement interdépendantes et
que la compréhension s‟effectuait par un va-et-vient rapide entre ces deux opérations ».

Le rééquilibrage du nouveau rapport explicite/implicite dépend donc de ce caractère contextuel


qu‟implique l‟évolution des informations fournies par le contexte. Par principe, on n‟explicite pas
tant que le contexte apporte progressivement des éclaircissements : « Il est de l‟intérêt du
traducteur de ne jamais perdre de vue qu‟il traduit pour un lecteur qui réagit au texte et dont le
bagage cognitif est sans cesse élargi et remanié par sa lecture » (Lederer 1998 : 171). Margot
s‟étend un peu plus sur ce point en déclarant : « Avant d‟expliciter une information importante, il
convient par conséquent de vérifier si cette information n‟est pas déjà exprimée clairement dans
le contexte immédiat, afin que la traduction ne soit pas chargée de redondances inutiles […]
avant de traduire le détail d‟un paragraphe, il faut procéder à l‟analyse de ce paragraphe, ou
analyse de discours, afin d‟en connaître l‟orientation générale et ce que l‟on peut appeler les
principales charnières. Cette analyse préalable est un bon moyen d‟éviter certains contresens et
aussi la surévaluation du sens d‟un mot en particulier » (Margot 1979 : 160-161).

En effet, au début de la traduction, l‟explicite gagne sur l‟implicite pour pouvoir exprimer le sens
sans ambiguïté, mais ensuite, l‟implicite gagne sur l‟explicite à mesure que se développe le récit
ou l‟argumentation (Lederer 1994 : 155), grâce au savoir fraîchement acquis au fil de la lecture
du texte, ce qui dispense le traducteur de pratiquer des explicitations. Laplace confirme ce
phénomène en déclarant ceci : « au fur et à mesure que le discours se déroule, la part de
l‟implicite va croissant, puisque l‟orateur peut supposer que toute information communiquée à
ses auditeurs a été comprise, a donc été engrammée dans sa mémoire cognitive à moyen terme, et
sera automatiquement appelée pour permettre l‟émergence du sens dans la suite du discours »
(Laplace 1995 : 220). Salama-Carr souligne ce rapport flottant entre l‟explicite et l‟implicite en
écrivant que : « tout écart aura des répercussions sur le plan textuel et déterminera les décisions
futures, c‟est ainsi qu‟une traduction qui pourrait basculer, à un moment donné, vers
l‟explicitation pourra également présenter des instances d‟implicitation, de sorte à rééquilibrer le
degré de redondance textuelle » (Salama-Carr 2003 : 104). Les témoignages corroborant ce fait
sont très nombreux133. Comme le rappelait Gutt (1991 : 166), l‟explicitation, peut n‟être ni
désirable, ni nécessaire ; en vertu du principe de la coopération interprétative et de la non-
imbécilité du lecteur, celui-ci est en mesure de récupérer certaines informations à partir du
contexte sans l‟aide du traducteur.

133
À ce propos, Seleskovitch confirme ce fait en disant que « chaque parole dit d‟emblée plus qu‟elle n‟exprime ;
plus elle se déroule, plus l‟explicite diminue au profit de l‟implicite tandis que se crée chez l‟auditeur une masse
cognitive qui subsiste alors même que les mots qui l‟ont matérialisée s‟évanouissent » (Seleskovitch et Lederer 1984
: 183). Rydning (2001 : 22) dit également qu‟avant de mettre en place la stratégie adéquate de la réexpression du
sens, le traducteur doit tenir compte des «informations cumulatives fournies par l‟auteur, lesquelles précèdent
l‟énoncé problématique ou lui succèdent » (Rydning 2001 : 22). Sous cette perspective, le texte s‟explicite parfois
lui-même comme le dit Israël : « Le texte est un continuum et constitue un tout organique. Cela signifie que le trait
culturel est rarement isolé, flottant, mais se trouve intégré à un ensemble discursif qui suffit bien souvent à l‟éclairer
et à en faire ressortir la pertinence de sorte que l‟explicitation intervient dans l‟original même (Israël 2002 : 191).
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 188

Cette variabilité des indices contextuels, des désignations synecdoquiennes, des connaissances
présumées des lectorats, impliquent un ajustement constant du rapport explicite/implicite afin de
s‟adapter à cet ensemble évolutif en permanente mutation. Aussi, ce rééquilibrage change-t-il
d‟un endroit à l'autre dans le même texte, et d‟un texte à l'autre, même s‟il s‟agit du même
élément linguistique et culturel explicité. C‟est ce que nous appelons, l‟explicitation ad hoc.

6.2.4. Les caractéristiques du nouveau rapport explicite/implicite

Le rétablissement du rapport explicite/implicite s‟appuie sur ces explicitations ad hoc, qui ne sont
autre chose qu‟une manière spécifique de réaliser l‟équivalence discursive élaborée par la TIT.
Les explicitations, telles que nous les percevons ici, regroupent les caractéristiques d‟une
équivalence discursive énoncées dans le chapitre I134 et celles d‟un écart explicitant que nous
avons exposées en début de ce chapitre. Elles sont donc des équivalences discursives, qui
n‟existent qu‟en contexte et par l‟activité de la traduction, et notamment par la présence d‟un
risque de perte de sens, ce qui les distingue des équivalences interprétatives libres. Ces dernières
sont souvent sollicitées par commodité ou par conformité au génie de la langue cible, et non pas
forcément par un risque réel d‟ambiguïté ou d‟incompréhension du sens.

Les explicitations ad hoc ne constituent pas non plus une équivalence arithmétique, c'est-à-dire
une équivalence de quantité, une similarité parfaite et illusoire, mais plutôt une équivalence
impliquant souvent un étoffement linguistique qui peut s‟allonger jusqu'à atteindre le nouveau
rapport implicite/explicite nécessaire pour faire émerger le sens voulu chez le lecteur. Elles sont
inédites car, par contrainte ou par choix, le traducteur qui explicite opte pour une équivalence
non-donnée d‟avance, susceptible de restituer l‟idée perçue (Delisle 1993, Rydning 1991).

Toutes ces caractéristiques font des explicitations des équivalences éphémères (Seleskovitch
1984 : 183), puisqu‟elles « ne sont valables que dans une situation de communication donnée,
compte tenu d‟un certain contexte cognitif et d‟un certain savoir pertinent » (Laplace 1994 : 245).
Chaque rapport explicite/implicite devient une convention, un lien temporaire d‟une négociation
sans fin. Cette négociation du nouveau rapport explicite/implicite est liée à la notion de la
gradation.

En effet, ce réaménagement n‟est jamais ni total ni définitif ; il est toujours l‟objet de


négociations multiples et de remises en question incessantes. L‟explicitation s‟accomplit par
approximations successives, par un va-et-vient continu entre les ajouts injectés dans le corps du
texte traduit et les informations déductibles du contexte verbal et cognitif. Ainsi, l‟explicitation
s‟avère un moyen pratique de réaliser l‟équivalence interprétative qui, précise El Qasem,
« permet grâce à un jeu de reprises et d‟explications, d‟organiser, de préciser des connaissances,
de combler la distance sémantique existant entre le texte-source et le texte-cible » (El
Qasem 2003 : 66).

134
Pour plus de détails, voir point 4-1-3-3.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 189

Cette nature foncièrement adaptative de l‟explicitation implique aussi un mouvement de systole-


diastole, selon les termes de Lederer de ce dosage. La fréquence de l‟explicitation peut être plus
élevée, notamment en début du texte traduit, ou les indices contextuels sont encore rares, comme
elle peut diminuer, notamment vers la fin du texte traduit où le contexte a déjà apporté
suffisamment d‟éclaircissements sur le vouloir dire global. Nous allons maintenant illustrer toute
cette conception à l'aide de nouveaux exemples de notre corpus.

 Exemple nº 13 : Que sont les primaires socialistes ?

Cet exemple est extrait d‟un article du MD juin 2011, intitulé « Anatomie d‟une débâcle », où
l‟auteur analyse le traitement réservé à l‟affaire DSK par les médias. Il insiste surtout sur la
personnification extrême de la politique dont les effets sont à double tranchant. Dans cet énoncé,
il explique comment les hommes politiques, en l‟occurrence les socialistes, font appel aux
services des agences et des conseillers en communication, en l‟occurrence l‟Euro RSCG, pour
embellir leur image, notamment dans la perspective des primaires socialistes. C‟est de dernier
terme qui a suscité une explicitation dans la traduction arabe.

Mais le coprésident d‟Euro Euro RSCG ‫ٹٶڀ اٹوئٌُ اظتْبهٳ ٹىٵبٹخ‬ Mais le coprésident de l‟agence
RSCG, M. Fouks, conseille Euro RSCG Worldwide, M.
son vieil ami Manuel Valls, ‫ َٲلّٻ‬،ٌ‫ اٹَُل ٍزُٮبٿ ٭ىٵ‬،Worldwide Stéphane Fouks, conseille son
député-maire d‟Evry et ٌُ‫ ځبئت وهئ‬،‫اٹڂٖؼ ٹٖلَٲڄ اٹٲلًن ٽبځىَٸ ٭بٹي‬ vieil ami Manuel Valls, député et
candidat potentiel aux maire de la municipalité d‟Evry et
primaires socialistes. (MD
‫ثٺلَخ ب٭وٌ واظتوّّؼ احملزپٸ ٹالځزقبثبد اٹوئبٍُخ‬ candidat potentiel aux élections
juin 2011) .ٍ‫اٹزپهُلَخ كافٸ اضتية االّزواٵ‬ présidentielles primaires au sein
du parti socialiste.

Dans le texte d‟origine, la partie explicite composée de deux mots (primaires socialistes) suffit
pour évoquer au lecteur natif qu‟il s‟agit d‟élections destinées à désigner un candidat socialiste
pour se présenter aux élections présidentielles de 2012 au nom de ce parti et que ce sont
uniquement les membres encartés qui sont appelés à choisir leur candidat. Pour le lecteur arabe,
la notion d‟élections primaires n‟existe pas, la notion même d‟élections présidentielles est lourde
de connotations péjoratives (manque d‟opposition, absence de programme, tricheries, abstention,
etc.), ce qui fait que l‟interprétation de cette partie explicite s‟interrompt si la traduction fournie
se limite à rendre le sens des acceptions premières de cette expression, à savoir "‫خ‬ٛ‫خ االشزشاك‬ٚ‫ذ‬ًٛٓ‫"انز‬
(les primaires socialistes).

Conscient de ce déséquilibre, le traducteur tente un nouveau rapport explicite/implicite où il


transforme certaines informations contextuelles implicites en forme explicite. Ainsi, il rend
« primaires socialistes » par « élections présidentielles primaires au sein du parti socialiste ». La
nouvelle partie explicite est plus étoffée, et le sens devient plus intelligible. De plus, cette
explicitation s‟intègre parfaitement dans le texte, puisque le traducteur ne la déclare pas par
aucun marqueur typographique, comme les guillemets, les italiques, les parenthèses, etc. Grâce à
ce supplément d‟information, qui se greffe sur les informations acquises dans le co-texte, le
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 190

lecteur comprendra l‟enjeu qui incite la plupart des potentiels candidats aux primaires socialistes
- Hollande, Aubry, Montebourg Ŕ à recourir aux experts en communication et aux médias pour
augmenter leur cote de popularité auprès des partisans et militants socialistes. Voyons maintenant
le rééquilibrage explicite/implicite proposé par un autre traducteur du MD en traduisant un autre
passage où il est également question de ces primaires socialistes.

 Exemple nº 14 : Hollande/Montebourg (l‟alliance d‟intérêts)


Cet exemple est extrait d‟un article du MD novembre 2011, intitulé « histoire d‟un label
politique », où l‟auteur évoque les luttes politiques au sein des partis de gauche, notamment le
parti socialiste. Ainsi, les militants et électeurs socialistes se perdent dans les joutes électorales,
les alliances improbables, et les prises de position de certaines figures socialistes à l'issue des
primaires. Dans cet énoncé, l‟auteur donne un exemple de ce désarroi, responsable en partie de la
désaffection électorale des milieux populaires.

Ainsi, lors des récentes ‫ ٭قالٷ االځزقبثبد اٹزپهُلَّخ األفًنح‬Ainsi, lors des récentes élections
primaires socialistes, il primaires socialistes, il fallait une
fallait une bonne dose de ‫ٺىة څى‬ٞ‫ ٵبٿ اظت‬،ٍ‫ ٹٺؾية االّزواٵ‬bonne dose de connaissances pour
connaissances pour ‫ ٹٮهټ اٹزؾبٯ‬٣‫ّال‬ٝ‫خ ال ثإً هبب ٽڀ اإل‬٥‫ عو‬comprendre le ralliement de M.
comprendre le ralliement de Arnaud Montebourg ( représentant
M. Arnaud Montebourg à
‫ اٹَُل ؤهځى ٽىځزجىه (اجتبڃ ََبه اٹَُبه‬prétendument l‟aile gauche de la
M. François Hollande, avec ‫ اظتٮزوٗ يف اضتية) ثبٹَُل ٭وځَىا څىالځل‬gauche) à M. François Hollande
lequel il était en désaccord
‫پٺُّبً ؽىٷ‬٥ ‫ڄ‬٦‫ ٽ‬٬‫ل ؤٿ افزٺ‬٦‫ ث‬،)‫زلٷ‬٦‫( (اظت‬modéré), avec lequel il était
sur presque tout, [...] (MD pratiquement en désaccord sur tout,
novembre 2011) [...] ‫؛‬ٛ‫[ ٵٸّ اٹڂٲب‬...]

Comme dans l‟exemple nº 13, le traducteur décide d‟augmenter la partie explicite concernant la
traduction de « primaires socialistes » afin de permettre aux lecteurs arabes de saisir l‟idée
essentielle d‟une telle pratique électorale. Cependant, le nouveau rapport explicite/implicite est
moins étoffé linguistiquement. Le traducteur a dû juger que le contexte éclaircissait suffisamment
le fait que le but de ces primaires était la désignation d‟un candidat aux présidentielles.

Ce trait qui était pertinent dans l‟exemple précédent ne l‟est plus ici. Le contexte s‟en est chargé.
En outre, cela fait quelques mois - au moins depuis juin 2011 si l‟on s‟en tient à l‟exemple
précédent - que le lecteur arabe régulier du MD entend parler de ces primaires. Il n‟en demeure
pas moins que d‟autres lecteurs arabes occasionnels viennent de découvrir ce concept. D‟où la
nécessité de fournir malgré tout une légère explicitation plutôt que de miser sur la présence de
cette information dans le bagage cognitif des lecteurs.

En revanche, le traducteur a cru bon d‟ajouter d‟autres informations contextuelles sur les
positions politiques de Montebourg et Hollande au sein de ce parti, afin de permettre au lecteur
de comprendre en quoi le ralliement entre ces deux candidats était improbable. Le co-texte
montre clairement que les deux hommes défendent des positions opposées. Cependant, grâce à sa
connaissance de la situation extralinguistique, aux reportages et autres articles consacrés à ces
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 191

primaires, le lecteur natif en sait un peu plus sur la nature des différences entre les programmes
de deux personnes. Le traducteur semble vouloir insister sur cette différence en précisant que
Hollande représente le courant modéré, tandis que Montebourg, « l‟outsider », est placé à la
gauche de la gauche. Le lecteur arabe ne saura pas exactement ce que cela représente en vérité,
sur le plan de l‟idéologie économique ou politique, mais il comprendra qu‟en réalité, et malgré
les différences de position et de programmes politiques, ce ne sont pas les idées qui départagent
les candidats, mais les intérêts et autres calculs politiques. Ces courts ajouts ne sont peut-être pas
indispensables, mais cela montre encore une fois, que le rééquilibrage du rapport
explicite/implicite peut intervenir dans n‟importe quel point du texte, et qu‟il change au gré du
contexte et de l‟estimation propre du traducteur de la nécessité d‟ajouter tel ou tel complément
cognitif. Dans l‟exemple suivant, nous allons voir un cas où le traducteur n‟ajoute pas d‟éléments
pertinents, mais change carrément la synecdoque d‟origine au profit d‟une expression plus claire.

 Exemple nº 15 : Matignon et Élysée (dire autrement la même chose) !


Cet exemple est extrait d‟un article du MD avril 2007, intitulé « Quand la gauche de
gouvernement raconte son histoire », où l‟auteur évoque les nombreux ouvrages de Mémoires et
d‟analyses rédigés, depuis 2002, par les hauts responsables socialistes sur les septennats de
François Mitterrand ou le gouvernement de Lionel Jospin. Mais lorsque le parti socialiste se
trouve au pouvoir, ces auteurs restent aphones. Voyons comment le traducteur a rendu les
métonymies « Matignon » et « Élysée » dans le texte arabe.

La gauche française, quand ‫ٺً حتٺُٸ ؽتبهٍزڄ‬٥ ً‫ب‬٥‫ى‬ٝ ‫َڂٶتّ اٹَُبه‬ La gauche française se penche sur
elle n‟occupe ni Matignon ni l‟analyse de son exercice du
l‟Elysée, analyse plus ‫ڂلٽب ال َٶىٿ يف هئبٍخ‬٥ ،‫خ‬ٞ‫ٹٺَٺ‬ pouvoir, quand elle n‟est pas à la
volontiers son exercice du .‫اصتپهىهَخ وال يف هئبٍخ اضتٶىٽخ‬ présidence de la république ni au
pouvoir. (MD avril 2007) siège du gouvernement.

Fidèle au style journaliste, les écrivains optent souvent pour ce type de désignations
métaphoriques afin d‟embellir le style ou tout simplement d‟éviter la répétition. L‟auteur compte
sur la capacité interprétative des lecteurs natifs à saisir le sens de ces deux métonymies, souvent
employées et relayées par les médias. En revanche, le lecteur arabe ne sait pas et n‟est pas censé
savoir que Matignon désigne l‟hôtel de Matignon au 57 rue de Varenne et par métonymie le siège
des services du Premier Ministre français. La métonymie de l‟Elysée lui est, par contre, plus
familière, car ce terme est souvent employé dans les journaux arabes en parlant de la Présidence
de la République française. Il a été introduit dans la langue/culture arabe grâce aux journalistes,
aux médias, mais aussi aux tradcteurs et s‟y est implanté progressivement, d‟où d‟ailleurs
l‟intérêt de sauvegrader certains emplois tropiques tout en en explicitant le sens.

Le traducteur décide néanmoins d‟expliciter les deux métonymies (présidence de la république et


siège du gouvernement) sans doute par un souci de symétrie et de régularité stylistique. Ce
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 192

réaménagement diffère d‟un traducteur à l'autre et d‟un contexte à l'autre. Voyons par exemple
comment un autre traducteur du MD a décidé de traduire « Matignon » dans l‟énoncé ci-dessous.

 Exemple nº 16 : le 16e arrondissement, Matignon, Madame Fillon (les


compléments contextuels) !
Cet exemple est extrait d‟un article du MD mars 2011, intitulé « Refaire le monde à coups de
bistouri », où l‟auteur parle des journées appelé « Action relooking », organisées par Pole
Emploi, en partenariat avec le fonds Ereel, pour des chômeuses de longue durée, dont le but est
d‟augmenter la confiance en soi et de permettre aux chômeuses de se sentir plus féminines et plus
belles. La marraine de ce projet est l‟épouse du premier ministre de l'époque, M. Fillon.

Cette œuvre de charité compte ‫بء‬ٚ٥‫ټّ څنا اٹٖڂلوٯ "اطتًنٌ" ثٌن ؤ‬َٚ‫ و‬Ce fonds de « charité » compte
parmi ses membres d‟honneur parmi ses membres d‟honneur deux
deux adjoints au maire du 16e ‫پلح اٹلائوح‬٥ ٌ‫ل‬٥‫ بصڂبٿ ٽڀ ٽَب‬٫‫ اٹْو‬adjoints au maire du 16e
arrondissement de Paris, le ‫بثـ‬ٞ‫ وهئٌُ ٽ‬،ٌَ‫ْوح يف ثبه‬٥ ‫ اٹَبكٍخ‬arrondissement de Paris, le chef des
chef des cuisines de l‟hôtel cuisines du siège du premier
Matignon ou encore la
،‫ ٽٲوّ هئبٍخ اٹىىهاء اٹٮوځَُخ يف ٽبرُڂُىٿ‬ministre français à Matignon ou
philosophe Cynthia Fleury ; ‫واثّزڄ‬٥"‫بً اٹٮُٺَى٭خ ٍُڂُب ٭ٺىهٌ؛ و‬َٚ‫ ؤو ؤ‬encore la philosophe Cynthia
elle a pour « marraine de cœur
‫ احملجّخ" څٍ اٹَُلح ثُڂُٺىة ٭ُّىٿ (ىوعخ‬Fleury ; il a pour « marraine
» Mme Penelope Fillon. (MD d‟amour » Mme Penelope Fillon
mars 2011) .)ٍَ‫( هئٌُ اٹىىهاء اٹٮوځ‬l‟épouse du premier ministre
français).

En traduisant la métonymie « Hôtel Matignon », le traducteur décide de conserver la trace


originale en reportant le mot « Matignon », et en l‟explicitant en amont par une périphrase
révélant la nature de cette institution politique. Remarquons que le traducteur omet le mot
« hôtel », car une traduction littérale risque de perturber le lecteur arabe qui aurait du mal à
imaginer le fait que le gouvernement français siège dans un hôtel, d‟autant plus que le lecteur non
averti risque de penser à un vrai hôtel puisqu‟on parle de chef de cuisine. Le choix fait par le
traducteur empêche ces associations d‟idées de se produire, épargnant ainsi un éventuel
quiproquo. À la fin de l‟énoncé, le traducteur révèle également un trait pertinent implicite sur le
personnage de Pénélope Fillon en rapport avec ce contexte, qui est d‟être l‟épouse du premier
ministre.

Ces nouveaux rapports explicite/ implicite permettront aux lecteurs arabes d‟apprécier le soutien
apporté par ces membres d‟honneur à cette œuvre de charité. En revanche, la conservation du
rapport explicite/implicite dans la mention « 16e arrondissement de Paris » cache au lecteur un
pan de connaissances contextuelles qu‟il aurait été préférable de révéler ici. Il s‟agit du fait que
c‟est l‟arrondissement le plus huppé de Paris. Nous allons voir dans les prochains chapitres une
dizaine d‟autres exemples qui montrent cette négociation permanente du rapport
explicite/implicite afin de rendre le sens plus clair et précis.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 193

Au-delà de la prise en compte de la stratégie textuelle de l‟auteur et des indices contextuels


dispersés dans le texte en entier, la question du rééquilibrage du rapport explicite/implicite est
étroitement liée au lectorat cible visé par toute cette manœuvre.

6.3. L‟explicitation en tant qu‟adaptation au lecteur cible


Nous considérons l‟explicitation comme « un procédé d‟adaptation au lecteur étranger » (Lederer
1998 : 161). Pour réussir cette adaptation, le traducteur devrait se poser ces questions : « pour qui
je traduis ? Le lecteur cible détient-il déjà telle ou telle information ? Saurait-il la déduire seule ?
Devrais-je la lui expliciter davantage ?

Ce souci d‟adéquation au lecteur constitue le troisième axe fondamental de notre


conceptualisation de l‟explicitation, qui est diamétralement opposée à ce que préconise la
stratégie exotisante (sourcière), élaborée dans le cadre des approches linguistiques et
philosophiques de la traduction. Nous avons vu que, d‟après cette conception, le lecteur n‟était
qu‟un acteur de fond, parmi tant d‟autres, auquel on ne faisait pas attention, et dont le confort
n‟intéressait ni la traduction elle-même, ni le traducteur. La traduction est la chose en soi ; elle
n‟a pas de destinataire, elle ne se fait que pour elle-même.

En revanche, notre conception s‟inscrit résolument dans celle des approches sociolinguistiques,
communicationnelles et fonctionnelles de la traduction, qui prônent la prise en compte des
connaissances et des besoins du destinataire de la traduction. Dans ce sens, Nida (1971 : 24)
insiste sur le fait qu‟« il ne faut pas oublier que les lecteurs de la traduction sont bien moins à
même de comprendre directement le message que les premiers lecteurs, et qu‟ils ont donc besoin
de davantage d‟aide pour atteindre un niveau de compréhension équivalent ». En évoquant le
problème de la traduction des mots culturels, Newmark soutient que la solution à prendre est
fonction de l‟audience cible : « I suggest that here, more than in any other translation problems,
the most appropriate solution depends not so much on the collocations or the linguistic or
situational context (though these have their place) as on the readership (of whom the three types -
expert, educated generalise and uninformed - will usually require three different translations) and
on the setting » (Newmark 1988 : 102).

Les partisans des approches fonctionnelles s‟inscrivent dans cette même lignée : « Dans le cadre
de la théorie du skopos de Vermeer, un des facteurs les plus importants dans la détermination de
la finalité d‟un texte traduit est le destinataire, qui est celui visé par le texte cible, avec sa propre
connaissance culturelle du monde, ainsi que ses attentes et ses besoins communicationnels »
Nord (2008 : 24). Reiss et Vermeer (1984 : 101)135 soulignent que « toute information relative au
destinataire du texte cible (son contexte socioculturel, ses attentes, sa sensibilité ou sa vision du
monde) sera d‟une importance fondamentale pour le traducteur, qui doit exiger du donneur
d‟ouvrage qu‟il lui fournisse autant de précisions que possible ».

135
Cité in Nord (2008 :35)
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 194

De son côté, au nom de la TIT, Israël écrit ceci : « le premier facteur de changement est le
destinataire visé, distinct du premier en fonction duquel le texte a été conçu non seulement par
son origine linguistique mais aussi par sa formation et par son appartenance à un système
socioculturel différent qui conditionnent la nature de son bagage cognitif, ses habitudes de pensée
ou sa vision du monde. (…) dans tous les cas, il faut tenir compte du profil du lecteur second et
de ses besoins, lui donner les moyens de comprendre » Israël (1994 : 111). Le dosage du nouveau
rapport explicite/implicite ne pourrait être jaugé que par la prise en compte des lecteurs,
partenaires dans cet acte de communication et responsables de l‟interprétation de ce sens : « le
texte à écrire n‟acquiert de substance que par la prise en compte du lecteur auquel il est destiné,
c'est-à-dire dans sa dimension communicative » (Durieux 1998 : 23). Après ce rappel de
l‟importance de tenir compte du lectorat cible, nous allons tenter de cerner au mieux les
mécanismes de ce processus d‟adaptation, tels qu‟ils se produisent lors de la mise en œuvre de la
stratégie de l‟explicitation.

6.3.1. Lecteur Modèle natif versus Lecteur Modèle cible

Dans le deuxième axe fondamental de l‟explicitation, l‟accent était mis sur les différences entre le
rapport explicite/implicite initial décidé par l‟auteur et le nouveau rapport décidé par le
traducteur. Dans cette section, nous allons faire une mise au point sur un troisième axe qui est
etroitement lié au deuxième : les différences entre le Lecteur Modèle prévu par le texte source et
son auteur et le Lecteur Second supposé par le texte traduit et son auteur. En effet, le traducteur
décide du nouveau rapport implicite-explicite en fonction de l‟idée qu‟il se fait du lecteur cible136.

Le texte source est fait, pensé, structuré, pour un « Lecteur Modèle », un lecteur implicite moyen
postulé et construit, selon Eco (1979), par l‟auteur de l‟original. Celui-ci adopte une stratégie
d‟écriture, fondé sur le principe de la pertinence, qui tient compte du savoir présumé du lecteur et
de sa capacité d‟actualiser pleinement le sens de l‟auteur à partir de la partie explicite et des
indices contextuels de son texte. Eco explique cette démarche comme suit : « Pour organiser sa
stratégie textuelle, un auteur doit se référer à une série de compétences [...] qui confèrent un
contenu aux expressions qu'il emploie. Il doit assumer que l'ensemble des compétences auquel il
se réfère est le même que celui auquel se réfère son lecteur. C'est pourquoi il prévoira un Lecteur
Modèle capable de coopérer à l'actualisation textuelle de la façon dont lui, l'auteur, le pensait et
capable aussi d'agir interprétativement comme lui a agi générativernent» (Eco 1985 : 69). Aussi,
cette stratégie d‟écriture est-elle une application du principe de l‟économie du langage et de celui
de la pertinence : la formulation des idées permet une gestion très économique du sens, en
produisant un maximum de sens avec un minimum de mots.

136
Nous avons cependant commencé par l‟étude du rapport explicite/implicite, car la connaissance exacte du lectorat
cible ou de son étendue n‟est toujours pas possible, le texte à traduire reste parfois la seule donnée factuelle (en
quelque sorte la valeur sûre) sur laquelle se fonde le traducteur lors de l‟éxecution de sa mission. En outre, nous
avons voulu d‟abord présenter le substrat théorique à partir duquel nous pourrons mieux cerner le rôle du lecteur
dans ce processus.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 195

Le traducteur devrait donc emboîter le pas à l'auteur de l‟original, non pas en adoptant le même
résultat, c'est-à-dire le même rapport explicite/ implicite, mais plutôt la même démarche,
autrement dit, « se projeter un lecteur qui appartient à son univers à lui, c‟est-à-dire à une langue-
culture 2 différente de celle de l‟auteur et de son lectorat initial » Henry (2000 : 237-238).
Wecksteen confirme ces propos en écrivant ceci : « si l‟auteur de l‟œuvre originale postule
toujours plus ou moins que son lectorat potentiel appartient à la même langue-culture que lui, il
revient au traducteur, lui-même d‟abord lecteur, de se faire une représentation de ce que sera le
lectorat de l‟œuvre traduite » (Wecksteen 2005 : 93). Il en va de même pour Hewson (1995 :
158), qui nous explique que le traducteur ne choisit pas son lecteur mais la façon de s‟exprimer à
son intention : « le propre du traducteur est de choisir. Bien entendu, il ne choisit pas son lecteur,
mais il choisit parmi une gamme de possibilités offertes par la langue d‟arrivée. C‟est par son
choix que le traducteur nous éclaire sur son image du lecteur. Par son choix, il indique non
seulement celui pour lequel il traduit, mais celui qu‟il exclut, celui qui n‟aura pas accès à son
texte. On a tendance à croire, un peu naïvement peut-être, que toute traduction s‟adresse à
l‟ensemble des lecteurs de la deuxième langue ; ou que la même classe de lecteurs sera attirée par
le même type d‟ouvrage dans les deux langues. Or, le pouvoir du traducteur consiste à opérer un
choix préalable, à trier parmi ses lecteurs potentiels ».

Cependant, il n‟existe pas de règles absolues quant à la manière d‟estimer le profil du lecteur
cible, ce qui implique que les choix faits par un traducteur pourraient être différents de ceux
décidés par un autre traducteur qui voit son public autrement. Nous allons quand même creuser
cette question à la recherche de critères généraux pouvant encadrer la mise en œuvre de la
stratégie de l‟explicitation.

6.3.2. L‟estimation et l‟exploitation du bagage cognitif du Lecteur Modèle cible

Le traducteur essaie d‟émettre des hypothèses sur les connaissances de ces lecteurs apprises à
l‟école ou acquises grâce aux médias, au vécu quotidien : « il est essentiel, dès le départ, de
cerner l‟étendue ou la non étendue des connaissances de celui-ci pour que la traduction réponde
pleinement à ses besoins » Moretti (2002 : 65).

Il y aura donc un traitement différencié, et donc différents degrés d‟explicitation selon les
connaissances générales supposées de chaque type de lectorat appartenant à la culture cible. Plus
le lectorat est averti ou éduqué, moins le traducteur est tenu d‟expliciter, et inversement, plus la
traduction vise le grand public, ce qui présuppose un niveau culturel faible ou moyen, plus le
traducteur devra expliciter, car ce qui peut être évident pour un lecteur avisé ne l‟est pas pour un
lecteur profane. Lederer (1976 : 25) fait le même constat en mettant l‟accent sur le savoir partagé
qui varie d‟un public à l'autre : « plus le savoir partagé est grand, moins il est nécessaire d‟être
explicite. Plus les deux savoirs se confondent, plus l‟énoncé se fait elliptique ; au contraire, moins
l‟auditeur en sait, plus le locuteur doit en dire pour faire passer une idée. Mais en tout état de
cause, la parole est elliptique ; toujours elle évoque un non-dit en plus de son dire ».
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 196

À partir de l‟analyse du tronc commun du bagage cognitif de la majorité des lecteurs cibles, il
tente d‟évaluer la capacité de coopération interprétative et de réflexion, les motivations, les
besoins et attentes de son lectorat en général. Si à l'issue de cette estimation sommaire, le
traducteur suppose que le lecteur cible méconnait ou ne connait pas une information culturelle ou
qu‟il ne peut pas saisir un sens implicite nécessaire pour la compréhension du texte, il serait plus
judicieux alors de lui apporter les informations nécessaires par le bais de la stratégie de
l‟explicitation. Celle-ci se présente donc comme une tentative de combler ces éventuelles
« carences » du bagage cognitif, ou comme un coup de pouce permettant l‟inférence correcte du
sens pertinent. Cette adaptation au lecteur cible ne doit pas se transformer en apport systématique
de compléments informatifs ou contextuels. Elle doit tenir compte de deux éléments principaux :
les connaissances passives des lecteurs, et leur capacité interprétative.

 L‟exploitation des connaissances cognitives


En effet, de nos jours, sous l‟effet du développement des médias et de la mondialisation, la
méconnaissance de certains faits ou objets culturels va décroissant. Newmark (1998 : 97) l‟a fait
remarquer en écrivant déjà dès 1988 que : « However, here, television will soon be a worldwide
clarifying force ». Cela implique que les lecteurs cibles, même s‟ils ne connaissent pas
parfaitement la culture source et ses références, peuvent en avoir une idée générale, car ils ont dû
entendre parler de ces faits culturels dans les médias, à la presse, à l'école, etc.

À l'instar de la démarche de l‟évocation suivie lors du choix des traits pertinents pour le dosage
de la partie explicite, l‟explicitation procède de l‟exploitation de ces connaissances passives ou de
réminiscences emmagasinées dans la mémoire, pour faire surgir dans l‟esprit du lecteur, l‟image
de la chose désignée. Plus encore qu‟une vocation, cette réactivation des connaissances
préalables plus ou moins passives du bagage cognitif fonctionne selon le mode de l‟anticipation.
Le traducteur prévoit les réactions des lecteurs et les anticipent afin d‟optimiser l‟inférence du
sens et réduire au minimum les risques d‟incompréhension : « Le traducteur ne se souciera pas de
cette réaction seulement après achèvement de son travail, mais déjà à chaque étape de sa
traduction. [...] en traduisant, il se demandera sans cesse comment le lecteur potentiel pourra
comprendre ce qu‟il a écrit ; il cherchera donc à anticiper la réaction de ce lecteur, afin de choisir
les termes, les expressions, les tournures qui prêteront le moins à malentendu » (Margot 1979 :
101).

Cette prise en charge du lecteur et l‟anticipation de ses réactions ne doit pas laisser entendre que
le lecteur cible est privilégié par rapport au lecteur natif. Celui-ci puise dans le texte
indubitablement plus d‟indices contextuels et dispose de plus d‟informations dans son bagage
cognitif qui lui permettent d‟acquérir une compréhension plus intime des éléments en question.
En revanche, pour le lecteur cible, une incompréhension ponctuelle peut compromettre la
compréhension correcte de tout un passage, le moindre écueil peut gêner le déroulement du
processus interprétatif. Il déploie donc autant, voir plus d‟effort interprétatifs, que le lecteur natif,
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 197

même avec les explicitations. L‟explicitation ne rend pas superflu le travail interprétatif du
lecteur. Elle réunit les conditions optimales pour son bon déroulement.

 L‟application du principe de la coopération interprétative


Nous avons vu que l‟auteur prévoit son Lecteur Modèle, mais il prévoit aussi sa coopération
interprétative en fonction de laquelle il dose les contenus implicites. Ce principe de coopération
interprétative137 sous-tend la formulation linguistique dans tout texte. Le texte traduit ne doit pas
déroger à cette règle. Pour interpréter correctement cette partie elliptique et/ou implicite dans le
discours, les lecteurs, natifs ou cibles, doivent faire un effort particulier, à la fois linguistique et
interprétatif : « L‟extraction d‟un contenu implicite exige du décodeur un surplus de travail
interprétatif...» (Orecchioni 1986 : 5), car « un texte veut que quelqu‟un l‟aide à fonctionner »
(Eco 1993 : 62). Avant d‟expliciter, le traducteur devrait considérer son lecteur, non pas comme
un élément passif ou paresseux, mais comme un sujet interprétant et intelligent capable de mettre
en relation l‟ensemble des connaissances tirées du contexte cognitif et d‟élaborer du sens. Il est
simplement pris en charge par le traducteur qui tente de produire un texte intelligible ne devant
en principe être ni plus facile ni plus difficile que le texte d‟origine.

6.3.3. La non-imbécilité du lecteur : l‟impression d‟une « traduction pour les nuls » !

Lederer insiste sur ce point en mettant en garde les traducteurs de prendre leurs lecteurs pour des
imbéciles en leur explicitant tout, sans un véritable besoin : « Le lecteur de la traduction est peut-
être ignorant, il n‟est pas imbécile ; il complète très vite, grâce au texte même, certaines des
connaissances qui lui manqueraient au départ. Le traducteur l‟aide en explicitant certains des
implicites du texte original et en employant des moyens linguistiques suffisants pour désigner les
référents pour lesquels il n‟existe pas de correspondance directe dans sa langue. Le lecteur de la
traduction n‟en saura jamais autant que le lecteur autochtone, mais il ne restera pas non plus
ignorant » (Lederer 1994 : 123). Grâce à sa réceptivité cognitive et sa capacité interprétative, le
lecteur devient interprète et complète le travail du traducteur. Il apprend au fur et à mesure de la
lecture et peut déduire le sens de certains éléments du texte sans qu‟il y ait besoin d‟explicitation
systématique.

Expliciter sans besoin, c‟est sous-estimer la capacité interprétative du lecteur : « bien souvent, les
traducteurs ne font pas assez confiance à leur lecteur, dont ils veulent tenir la main à l‟excès »

137
Pour rappel, ce principe se trouve, avec le principe de la pertinence, à la base du modèle inférentiel que nous
avons étudié au chapitre 1. L‟idée principale consiste à dire que la compréhension du sens d‟un texte exige une
coopération interprétative de la part des lecteurs, comme l‟a souligné Eco en écrivant que : « le texte est une machine
paresseuse qui exige du lecteur un gros travail de coopération afin de remplir les espaces de non-dit ou de déjà-dit
demeurés pour ainsi dire en blanc […] le texte laisse ses contenus à l‟état virtuel dans l‟attente de leur actualisation
définitive par le biais du travail de coopération du lecteur » (Eco [1979] 1985 : 29). Dans le même sens, De
Beaugrande note qu‟« un texte, dans sa « surface », ne dit pas tout, rendant nécessaire la coopération du lecteur qui,
par des opérations cognitives, rétablira, le cas échéant, les éléments non explicites pourtant indispensables à la
compréhension (de Beaugrande 1984 : 358).
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 198

(Henry 2000 : 69). Dans ce même ordre d‟idée, Claude et Jean Demanuelli déclarent que : « sous
prétexte de faciliter la tâche du lecteur, on fait de lui, dans ce domaine comme dans d‟autres, un
assisté et l‟on oublie que la traduction, en tant que produit fini, texte traduit, peut et même doit
être au départ de réflexion et de recherches personnelles qui seront le fait du récepteur, devenu à
son tour décodeur » (Demanuelli 1990 : 55). Cela ne doit cependant pas laisser croire qu‟on
devrait éliminer toute possibilité d‟explicitation. Les auteurs précisent ensuite que : « le
traducteur, quant à lui, ne saurait se dispenser du secours que lui offre la compensation, quitte à
multiplier et à diversifier les moyens mis en œuvre » (Ibid. : 56).

Tout le jeu réside donc dans la connaissance du lectorat ciblé par la traduction, et du besoin que
ce lectorat peut avoir de disposer d‟informations complémentaires et du degré de son implication
dans la tâche de coopération interprétative. S‟il arrive à cerner le degré de connaissances
partagées des lecteurs potentiels, le traducteur peut ainsi repérer les référents culturels qui
risquent de ne pas leur être familiers et suppléer les connaissances manquantes tout en faisant
confiance à l‟intelligence du lecteur.

Envisagée ainsi, l‟explicitation s‟avère être un compromis, un juste milieu entre deux positions
extrêmes par rapport aux lecteurs : ne rien expliciter et leur déléguer la tâche de se documenter,
d‟interpréter, ce qui rend paresseux le traducteur, ou trop leur tenir la main en leur explicitant
tout, même parfois des choses qu‟ils connaissent déjà, quitte à rendre paresseux le lecteur.
L‟explicitation vise principalement à éviter les ruptures dans le processus interprétatif du sens, à
assurer la validation des bonnes hypothèses sans pour autant exempter le public cible de la
version traduite de faire autant d‟efforts de compréhension et de déduction du sens que celui du
texte source : « Le lecteur doit en outre savoir procéder à un travail inférentiel, être à même, à
partir de signaux et indices, de mener un raisonnement qui se solde par la construction tant d‟un
sens que d‟une figure d‟auteur, et enfin, avoir l‟aptitude non négligeable non seulement de
percevoir l‟implicite, mais de combler les espaces blancs, de suppléer au non-dit du texte »
(Plassard 2007 : 51).

6.3.4. La difficulté de cerner le public cible

Cela dit, face à un corpus comme le nôtre, est-il toujours possible de cerner l‟étendue du lectorat
cible et d‟estimer le bagage cognitif de ce public ? En effet, dans les traductions spécialisées, il
est souvent facile de cerner le profil des lecteurs auxquels s‟adresse la traduction ainsi que leurs
connaissances linguistiques et thématiques en la matière. En revanche, lorsqu‟il s‟agit de textes
journalistiques, distribués, en partie, gratuitement à un public issu de différents pays, le traducteur
ne saurait pas, évaluer, à coup sûr, la nature du bagage cognitif de ses lecteurs. L‟estimation faite
reste toujours une supputation et l‟explicitation dépend du pari fait par le traducteur sur les
capacités de déduction et d‟ouverture de son lecteur potentiel. Misant sur cette estimation
générale, le traducteur prend la décision d‟expliciter : « aucune connaissance, aucune expérience
n‟est strictement identique chez deux individus, mais elles doivent être suffisamment partagées
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 199

pour que les éléments cognitifs qui s‟ajoutent chez le traducteur à l‟explicite du texte soient
pertinents et pour que le sens n‟ait rien d‟hypothétique » Lederer (1994 : 35).

Et c‟est là qu‟intervient le rôle du principe de la « minimisation des risques » (Pym 2005 : 41), en
vertu duquel il est préférable de réduire au minimum les risques d‟ambiguïté et
d‟incompréhension du sens. En effet, dans le doute sur la capacité des lecteurs à décrypter le sens
implicite ou à comprendre pleinement le sens d‟une expression linguistique, les traducteurs
tendent à être plus explicites afin d‟éviter de telles erreurs d‟appréciation à l'égard du savoir
partagé et viser ainsi le maximum de lecteurs potentiels. Il faudrait rappeler qu‟une fois le texte
publié, « il n‟appartient plus à son auteur : seul le lecteur le possède » Jolicoeur (1995 : 22).
Coupé du contexte d‟origine, le lecteur cible se trouve seul face à ce texte, qui représente son seul
recours, du moins dans l‟immédiat. Ceci incite les traducteurs à prévoir suffisamment d‟indices
contextuels susceptibles de rendre le texte traduit accessible aux futurs lecteurs, sans heurts,
malgré le changement du décor linguistico-culturel et par conséquent le bagage cognitif. Aussi,
les futurs lecteurs parviennent-ils à se l‟approprier par la lecture et la compréhension.

Toujours est-il qu‟en l‟absence de consignes claires ou d‟informations fournies par l‟éditeur ou le
demandeur de la traduction sur le public visé, cette estimation reste une entreprise délicate durant
laquelle le traducteur doit « choisir les moyens de négocier le décentrement qui s‟opère entre la
langue-culture 1 et la langue-culture 2, en fonction de sa représentation de son lecteur » (Henry
2000 : 68). Dès lors, les décisions qui en émanent sont forcément subjectives et sujettes à
discussion dans une large mesure (Vermes 2003 : 107). Pour clore cette section, nous allons
donner quelques exemples du corpus en guise d‟illustration de ces propos.

 Exemple nº 17 : la S-Bahn et le RER expliqués aux arabes !

Cet exemple est extrait d‟un article du MD décembre 2009, intitulé « Les usagers financent
l‟entrée en Bourse des transports berlinois », où l‟auteur parle d‟une série de pannes qui ont
bloqué partiellement ou totalement, de mi-juin à début octobre, le S-Bahn berlinois. C‟est ce
dernier terme qui a suscite une explicitation tant dans l‟original que dans la traduction.

Pour la foule des visiteurs et ‫هب رتهىه اٹيوّاه‬٢‫غيح دل َالؽ‬٦‫ اظت‬Le miracle n‟a pas été remarqué par
journalistes étrangers qui se la foule des visiteurs et journalistes
pressaient à Berlin pour le ‫ واٹٖؾب٭ُىٿ األعبځت اٹنَڀ اؽزْلوا‬étrangers qui se sont rassemblés à
vingtième anniversaire de la ‫ْوَڀ‬٦‫ يف ثوٹٌن مبڂبٍجخ اٹنٵوي اٹ‬Berlin à l'occasion du vingtième
chute du Mur, le miracle est anniversaire de la chute du Mur : la
passé inaperçu : la S-Bahn, le
،"S-Bahn"‫ ٭بٹـ‬:‫ اصتلاه‬ٛ‫ « ٹَٲى‬S-Bahn », le métro rapide de la
métro à grande vitesse, ‫ اظتٶبيفء األظتبين‬،‫ ٹٺپلَڂخ‬٤َ‫ اظتزوو اٹَو‬ville, l‟équivalent allemand du
équivalent allemand du réseau ‫ اٹٮوځَُّخ ؽىٷ‬RER ‫ ٹْجٶخ‬réseau RER français autour de
express régional (RER), n‟est Paris, n‟est pas tombé en panne.
pas tombée en panne. (MD .‫ّٸ‬ٞ٦‫ دل َز‬،ٌَ‫ثبه‬
décembre 2009)

Bien que l‟Allemagne soit un pays voisin de la France et que les Français aient de nombreux
contacts avec l‟Allemagne - qu‟il s‟agisse de jumelages, d‟activités économiques ou touristiques -
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 200

l‟auteur a dû supposer que son Lecteur Modèle ne connaissait pas la S-Bahn, mais qu‟il
connaissait le RER de l‟Île-de-France. Il a adapté sa formulation en fonction de ces connaissances
présumées chez ce lecteur. Face à ce concept supposé inconnu (la S-Bahn), l‟auteur a usé du
procédé de l‟évocation en puisant dans le monde culturel français une réalité équivalente
susceptible de faire naître chez le lecteur l‟image mentale de la S-Bahn. Il l‟a définie par deux
périphrases : la première révélant la caractéristique générale de ce moyen de transport public, le
métro à grande vitesse de la ville, la deuxième précisant davantage sa particularité pertinente en
la comparant au RER parisien. Comptant sur la coopération interprétative du lecteur, le traducteur
laisse à ce dernier le soin de déduire l‟implicite conceptuel dans cet énoncé, en l‟occurrence, les
conséquences fâcheuses des pannes d‟un moyen de transport public aussi vital.

De son côté, le traducteur arabe doit évaluer la probabilité que les lecteurs arabes connaissent ce
référent. La non connaissance d‟un référent ne relève évidemment pas de l‟ignorance des lecteurs
arabes, mais plutôt de la distance culturelle qui séparent deux langues-cultures appartenant à des
civilisations différentes. Il suppose, à juste titre, que ces lecteurs n‟avaient entendu parler ni de la
S-Bahn ni du RER. Dans sa stratégie de réécriture, il adopte l‟explicitation de l‟original qu‟il
précise davantage en écrivant que le RER est « le réseau français autour de Paris ». Cette
formulation plus ou moins elliptique repose sur la compétence interprétative du lecteur arabe qui
est censé compléter les blancs en comprenant, à l'aide des autres indices contextuels, qu‟il s‟agit
d‟un réseau de trains qui dessert les banlieues de Paris, et que donc, la S-Bahn dessert également
les banlieues berlinoises. Il ne manquera pas non plus d‟inférer que ce réseau doit être très
fréquenté, que ces pannes étaient si nombreuses et se fréquentes par le passé qu‟il était
impensable que la S-Bahn fonctionne correctement durant la période de la fête.

Plus tard, dans le même article, l‟auteur a procédé de la même manière, en explicitant ce qu‟est
un ICE (l‟équivalent allemand du TGV). Le traducteur arabe lui a emboité le pas et a précisé
davantage ce que c‟est un TGV, à savoir un train français à grande vitesse138.

En juillet 2008, un train Inter- ‫ڀ اٹَٶّخ‬٥ ‫ فوط‬2008 ‫َىٹُى‬/‫٭ٮٍ دتىى‬ En juillet/Tamouz 2008, un train du
City Express (ICE, équivalent type « Inter-City Express ICE »,
allemand du TGV) déraille en ‫ "بځزو ٍُيت‬٣‫بهٌ ٽڀ ځى‬ٞ‫ّخ ٵىٹىځُب ٱ‬ٞ‫يف ػت‬ (c‟est l‟équivalent du train rapide
gare de Cologne (MD ‫به‬ٞ‫بكٷ ٹٺٲ‬٦‫" (وڅى اظت‬ICE ً‫بٵَرب‬ TGV en France) déraille en gare
décembre 2009) de Cologne.
.)TGV ‫ يف ٭وځَب‬٤َ‫اٹَو‬

138
On pourrait objecter que dans ce cas le traducteur arabe devait chercher une réalité analogue dans les grandes
métropoles arabes, comme le Caire, pour désigner, à l'aide d‟une comparaison, la S-Bahn et l‟ICE. En effet, en 2009,
le MD était déjà lu dans les grands pays arabes, ce qui élargit considérablement le public visé. Le traducteur a dû
supposer qu‟une réalité analogue connue dans un pays arabe comme l‟Çgypte par exemple, ne serait pas forcément
comprise de tous les autres lecteurs arabes. Il faudrait savoir aussi que les Arabes ne circulent pas librement entre
tous les pays du Monde Arabe, sans visa, et que, même s‟il existe le métro au Caire et certains réseaux ferroviaires
dans d‟autres pays, il n‟y a pas d‟équivalent exact du TGV dans aucun de ces pays.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 201

La prise en charge du Lecteur Modèle natif et du Lecteur Modèle cible, respectivement par
l‟auteur et le traducteur, se voit encore plus clairement dans l‟exemple suivant.

 Exemple nº 18 : la logique des élections intermédiaires (expliciter le lien


logique)
Cet exemple est extrait d‟un article du MD décembre 2009, intitulé « Faire de la politique ou
vivre de la politique ? », où l‟auteur explique comment le PCF, a réussi, malgré son score
catastrophique aux présidentielles de 2007, à maintenir une présence parlementaire grâce à ses
maires et à survivre grâce à ses réseaux d‟élus, mais aussi à la logique des élections
intermédiaires.

La « logique des élections "‫ٰ االځزقبثبد االځزٲبٹُّخ‬ٞ‫بم ؤٿّ "ٽڂ‬ En effet, la « logique des élections
intermédiaires » pénalise transitoires » (qui ont lieu entre
aujourd‟hui les gouvernements ‫خ ثٌن اٍزؾٲبٱٌَن ٵجًنََڀ واٹيت نتٶڀ‬٦‫(اٹىاٱ‬ des élections majeures et à
de droite en place. (MD ‫ؤٿ َىعّڄ اٹڂبفجىٿ ٽڀ فالعتب بځناهًا بذل‬ travers lesquelles les électeurs
octobre 2009) peuvent envoyer un message
‫ اٹٮوَٰ اضتبٵټ) ٹٌُ اٹُىٻ يف ٽٖٺؾخ‬d‟alerte au parti gouverneur) ne
.‫خ‬ٞ‫ ؽٶىٽبد اٹُپٌن اظتزىاعلح يف اٹَٺ‬joue pas aujourd‟hui en faveur des
gouvernements de droite qui sont
au pouvoir.

Le lecteur français de ce MD est aussi un électeur, donc concerné par ces élections et peut-être
encarté politiquement. L‟auteur suppose que son lectorat saurait décrypter son vouloir dire
exprimé de façon elliptique par l‟expression « logique des élections intermédiaires ». Tel n‟est
pas le cas du lecteur arabe. Le traducteur a cru bon de lui expliciter en quoi consiste cette logique.
Grâce à cet éclairage, il saurait décrypter l‟idée que l‟auteur veut transmettre, à savoir que ces
bons résultats en faveur de l‟opposition ne reflètent pas forcément l‟adhésion des électeurs aux
idées de ces partis, mais qu‟il s‟agit plutôt d‟un vote de sanction afin d‟inciter le gouvernement
en place, en l‟occurrence de droite, à prendre des mesures plus concrètes ou à recadrer sa
stratégie économique, etc. Une telle explicitation de la relation implicite de cause à effet renforce
la cohésion interne de la phrase. Comptant sur la coopération interprétative et réalisant le principe
de l‟économie du langage, le traducteur rend ce concept lors de sa deuxième occurrence par une
traduction littérale « les élections transitoires » sans répéter l‟explicitation. C‟est aux lecteurs
d‟en déchiffrer le sens à la lumière de l‟explicitation précédente et de s‟initier par la même
occasion à une pratique démocratique intéressante. Ainsi, certaines explicitations peuvent jouer à
la fois le rôle d‟informer et de former le lecteur. Celui-ci intègre désormais cette information dans
son bagage cognitif qui sera éventuellement exploité par un autre traducteur dans un contexte
similaire.

6.4. L‟explicitation en tant que processus de prise de décision


Nous arrivons là à l'aboutissement de cette étude des quatre fondements théoriques de
l‟explicitation. Ce dernier axe s‟inscrit dans la continuité des trois premiers. Nous avons
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 202

considéré l‟explicitation comme une stratégie générale de résolution des problèmes de traduction
liés à la réexpression du sens et comme une adaptation au lectorat cible par le rétablissement du
rapport explicite/implicite dans le texte traduit. La mise en œuvre d‟une telle stratégie n‟est pas
arbitraire, loin s‟en faut. Elle se fonde, en principe, sur un processus de prise de décisions
qu‟effectue le traducteur sur chaque cas d‟explicitation après analyse des différents facteurs qui
entrent en ligne de compte. Le recours à cette stratégie n‟est pas systématique, mais une option
qui change au gré des contraintes linguistico-culturelles, des circonstances spatio-temporelles et
des normes de traduction en vigueur dans le contexte d‟accueil, comme l‟avait souligné plusieurs
chercheurs comme Weissbrod (1992 : 153), Pym (2010 : 81), Baumgarten et al. (2008 : 198),
Becher (2011 : 75), etc. L‟explicitation peut paraître dans certaines traductions comme elle peut
céder la place à d‟autres procédés de traduction dans d‟autres situations de traduction. Elle n‟est
donc pas une stratégie universelle de traduction ni indépendante des différents facteurs internes et
externes liés au texte et à la situation de traduction. Nous allons nous limiter ici à l'analyse des
caractéristiques générales du processus de prise de décision de l‟explicitation, afin de préparer le
terrain à l'analyse plus approfondie des motivations et des techniques et des facteurs dont dépend
le degré d‟explicitation dans les chapitres suivants.

6.4.1. Chaque explicitation est une décision

La traduction est considérée comme un processus de prise de décision (Lévy [1967]1989), où


chaque décision détermine les autres ; certaines décisions ouvrent des voies et en ferment
d‟autres. Ce processus vise à résoudre les problèmes de traduction, par la mise en place de ce que
Lévy appelle la stratégie minimax, c'est-à-dire le choix parmi plusieurs options de la solution la
plus efficace et la moins coûteuse en terme d‟efforts ou de temps. Étant toujours motivé par la
présence d‟un problème de traduction, l‟explicitation suit le même cheminement. Le traducteur
analyse le problème et tente de choisir parmi plusieurs techniques celle qui sera la plus apte à
rendre le sens clairement et sans exiger trop d‟efforts interprétatifs du lecteur.

Pour cerner au mieux ce processus, nous pouvons dire que la décision de l‟explicitation s‟inscrit
également dans le cadre du parcours décrit par Wilss (1981 : 24) [cité par Mackenzie (1998 :
201)] concernant la résolution des problèmes de traduction. Lequel se décline en quatre étapes: la
préparation, qui consiste à recueillir les informations pertinentes sur le problème, l‟incubation,
c'est-à-dire la mise en œuvre d‟un type de travail mental inconscient ; l‟illumination pendant
laquelle la solution émerge et la vérification par l‟élaboration des solutions. Ainsi, avant de
prendre la décision d‟expliciter, le traducteur identifie le problème de traduction, évalue le risque
éventuel d‟incompréhension ou d‟ambiguïté s‟il se limite à une traduction directe, rassemble les
données linguistiques et textuelles en rapport avec ce problème, pose des hypothèses sur la
capacité interprétative du lecteur, tient compte des données disponibles sur le lectorat cible et de
la finalité de la traduction, examine plusieurs solutions possibles, pèse les avantages et les
inconvénients des options de traduction qui s‟offrent à lui, prend la décision d‟expliciter, applique
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 203

cette décision dans le texte traduit en fixant les caractéristiques quantitatives et qualitatives de
l‟explicitation décidée et le mode appliqué.

La décision de l‟explicitation se distingue des autres solutions de traduction par le fait qu‟il ne
s‟agit pas d‟une solution déjà existante, mais plutôt d‟une solution inédite, ad hoc : le lecteur
change, le savoir partagé change, le rapport explicite/implicite doit changer et donc l‟explicitation
faite aussi. Seul demeure intact le sens du texte source. Cette série de changements ne s‟arrête pas
là, notamment dans le contexte de la traduction du MD, car le traducteur change aussi d‟un
numéro à l'autre, voire d‟un article à l'autre dans le même numéro, les normes de traductions sont
également sujettes à modification d‟une période à l'autre, sans oublier la fonction de l‟action
même de traduire le MD qui n‟est pas à l'abri d‟une telle mutation. Les choix des explicitations
ne sont donc pas innocents, ni d‟ailleurs dépourvus de toute trace de subjectivité. Comme l‟avait
proposé Toury, ces choix traductifs, se manifestant sous formes d‟écart de traduction, sont des
clés pour comprendre le processus de prise de décision. Dans les trois axes précédents, nous
avons expliqué la nécessité de recréer un dosage du rapport explicite/implicite adapté au lectorat
de la traduction pour réexprimer de façon claire le vouloir dire d‟un énoncé et d‟un texte. Nous
allons tenter de mettre la lumière ici sur l‟influence de trois facteurs supplémentaires dans la prise
de décision de l‟explicitation : la compétence du traducteur, les normes et contraintes de
traduction et le skopos de la traduction.

6.4.2. La compétence du traducteur : pour expliciter, il faut d‟abord comprendre !

L‟opération de traduction est une opération d‟intelligence, faite toujours par l‟homme et pour
l‟homme (Dinh Hong Van 2010 : 146). Le traducteur est le responsable de cette opération et est
surtout le preneur de décision de l‟explicitation. Avant de chercher à expliciter le sens au lectorat
visé, le traducteur ou l‟interprète « doit tout d‟abord se l‟expliciter à lui-même en fonction du
contexte, reconstituer ce que le langage recouvre d‟implicite et ce que l‟orateur n‟avait nul besoin
de formuler plus clairement pour se faire comprendre des destinataires originaux de son
discours : il lui faut ensuite rendre son message de manière intelligible dans l‟autre langue »
Seleskovitch (1968 : 55). Cette auto explication lui permettra d‟avoir une compréhension totale
du sens du texte et de « pouvoir apprécier à son tour les « clairs-obscurs » qu‟il peut se permettre
d‟expliciter à l‟intention de son propre interlocuteur ou lecteur » Plassard (2002 : 118).

Ce faisant, la décision de l‟explicitation pourrait refléter la volonté du traducteur à « capitaliser »


(Plassard 2002 : 426) ou à rentabiliser ses efforts d‟interprétation et de compréhension du texte
d‟origine. Opter pour l‟explicitation pourrait signifier que le traducteur compétent ou
« omniscient » comme le décrit (Delport 1979), a compris le texte avec toutes ces références
culturelles manifestes ou cachées. Aussi, les traducteurs ont-ils tendance à laisser dans les textes
cibles, moyennant les explicitations insérées, des traces cognitives de leur compréhension, fruit
d‟un travail sérieux et signe d‟une bonne implication du traducteur et d‟une maîtrise du sujet
traduit.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 204

En revanche, ne pas expliciter une information implicite ou une expression problématique


pourrait être interprétée de deux façons : soit le traducteur a jugé non pertinent d‟ajouter des
compléments cognitifs parce le contexte suffisait pour éclairer le sens ou parce qu‟il a supposé
que le lecteur possédait les informations nécessaires pour inférer le sens de l‟implicite du texte.
Soit il n‟avait pas pris conscience de l‟implicite, faute de connaissances culturelles adéquates.
Dans le premier cas, le traducteur aurait raison de faire confiance au lecteur. Dans le deuxième
cas, c‟est le lecteur qui ne fera plus confiance au traducteur.

En effet, par manque de connaissances encyclopédiques ou par manque de recherche


documentaire, la compréhension du traducteur « ne dépassera pas le stade de l‟appréhension des
significations linguistiques » (Laplace 1995 : 211). Il ne pourra pas apporter aux lecteurs ce qu‟il
ne connaît pas lui-même. Face à une situation d‟ambiguïté ou d‟incompréhension du sens, le
lecteur, attentif et motivé, remettra en cause la compétence du traducteur. En effet, de par sa
nature, une traduction est suspecte, et toute étrangeté accentue cette suspicion. La moindre
incompréhension suscite chez les lecteurs un sentiment d‟incompétence du traducteur et un
jugement négatif à son égard, car il n‟a pas su assurer comme il se doit son travail de
transmission de sens. Un texte inintelligible reflète soit l‟ignorance du traducteur ou soit sa
paresse, qu‟il cherche à camoufler derrière ses choix traductifs sans efforts.

L‟explicitation devient ainsi le miroir du profil du traducteur. Même si l‟on ne connait pas le
traducteur en personne ou par son nom, il se profile néanmoins dans son travail, à travers
l‟analyse de sa réaction face à une situation d‟explicitation et dans les deux activités qu‟il
conjugue : celle de lecteur, qui comprend, ainsi que celle d‟auteur, qui permet à un destinataire de
comprendre. Tous ses choix reflètent son profil, car ils passent par le prisme de la personne du
traducteur. Dans ce sens, Salama. Carr avance que l‟explicitation peut être un indicateur de la
subjectivité du traducteur : « la subjectivité des traducteurs intervient également et permet
d‟expliquer des variations dans le souci d‟explicitation, dans le choix de correspondances plus
marquées ou au contraire plus neutres » (Salama-Carr 2007 : 77).

6.4.3. L‟influence des normes et contraintes de traduction

Le rapport entre les normes de traduction et le phénomène de l‟explicitation est souligné dans
plusieurs études de traduction, comme celles de Weissbrod (1992), de Toury (1995), Malingret
(2002), Molina (2006), etc. Lors du processus de traduction, les normes socio-linguistiques ou
culturelles et les spécificités du monde de réception sont converties en normes traductologiques
qui conditionnent les décisions traductionnelles, y compris celles de l‟explicitation. Qu‟elles
soient initiales, préliminaires, opérationnelles (matricielles ou linguistico-textuelles) selon la
classification de Toury (1995) ou culturelles, linguistiques et textuelles selon Malingret (2002 :
92), ces normes ont des répercussions sur la décision de l‟explicitation. Dans cette optique, il
incombe au traducteur de connaître le contexte de réception du texte afin d‟être capable de
modifier son comportement conformément à ces exigences, c‟est-à-dire en s‟adaptant aux normes
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 205

de présentation, d‟acceptabilité et de conformité de la traduction. Sa traduction devrait être en


accord avec le goût de l'époque, avec les normes en vigueur de l‟édition, avec l'horizon d‟attente
des lecteurs, avec les formats acceptables ou souhaitables, avec le style escompté, etc. Si, par
exemple, les emprunts linguistiques ne sont pas acceptables, le traducteur se tournera alors vers
les périphrases, et ainsi de suite. Les normes politiques ou idéologiques à un moment donné
peuvent également contraindre le traducteur à ne pas expliciter telle ou telle catégorie de référents
et à opter pour une autre technique de traduction qui passera le sens sous silence, même si
l‟analyse textuelle objective aurait exigé une intervention par l‟explicitation.

La dimension diachronique est donc à prendre en considération dans l‟analyse des normes
impliquées dans le processus de prise de décision de l‟explicitation. Ces normes changent avec le
temps, ce qui implique de reconsidérer la question de l‟explicitation à chaque fois que le contexte
temporel change. Dans la mesure où les décisions de traduction sont conditionnées par le
contexte de l‟époque, nous nous gardons de porter des jugements de valeur sur les explicitations
faites, tant au niveau de l‟adéquation des traductions proposées que des options possibles.
L‟ouverture à l‟Autre et les nouvelles normes offrent de nouvelles perspectives qui n‟étaient pas
forcément envisageables auparavant. Eu égard à cette dimension temporelle, la pertinence ou
l‟adéquation de l‟explicitation constatée demeure une question très relative, qui va au-delà
jugements hâtifs et infondés de bonnes ou de mauvaises explicitations.

En dehors des cas où il y a eu vraiment erreur de traduction, toutes les explicitations fournies sont
donc considérées, soit comme des explicitations pertinentes, soit comme des « tentatives
d‟explicitation ». En outre, pour qualifier une explicitation de « pertinente », nous allons élaborer
quelques principes généraux, en nous inspirant des maximes de Grice, afin que ce jugement soit
aussi fondé, sur des critères objectifs.

En plus de ces normes de traduction et de réception, il existe des contraintes qui agissent au
niveau de la production même de la traduction et influent sur les décisions à prendre. Il s‟agit
principalement de contraintes inhérentes à l‟espace consacré au texte traduit et au délai imparti à
la réalisation de la traduction. Les contraintes d‟espace peuvent exclure l‟emploi de longues notes
d‟explicitation, ce qui incite le traducteur à les raccourcir au maximum et à les intégrer au sein du
texte139.

Quant aux contraintes de temps, elles jouent un rôle décisif dans la détermination de la stratégie
de traduction et du degré d‟explicitation. Lorsque le traducteur se voit imposer, en vertu de
raisons commerciales ou autres, des délais courts pour traduire des textes aussi difficiles que ceux
du MD, il n‟a peut-être pas toujours le temps de faire des recherches suffisamment approfondies
(d‟où le recours systématique à Wikipédia) et de chercher, pour chaque point épineux, une
reformulation subtile. Rappelons que, dans le cas du MD, les traducteurs disposent d‟à peine une

139
Dans le cas particulier du MD, il y certainement des contraintes de ce genre car il y a déjà les notes de l‟auteur,
expliquant des faits ou fournissant des repères bibliographiques, ce qui charge déjà le paratexte.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 206

semaine pour délivrer la traduction à l'éditeur et au responsable de diffusion sur le site


électronique. L‟explicitation se présente dès lors comme une solution pragmatique de rapidité et
non de facilité : en vertu de la stratégie minimax, le traducteur fait appel à la solution qui offre le
maximum de résultat avec le minimum d‟effort dans le cadre du laps de temps dédié à l'exécution
de la tâche. Ceci est d‟autant plus important que dans le contexte actuel de la mondialisation où
tout s‟accélère, le lecteur de la traduction, même s‟il a les moyens de se documenter plus
rapidement et plus aisément grâce à internet, n‟a souvent pas le temps d‟aller chercher des
informations supplémentaires au risque soit se voir détourner du thème principal de l‟article ou
soit de tomber sur une information erronée. Le lecteur cherche souvent du « prêt à consommer »
et attend du traducteur qu‟il lui apporte quelque chose de sûr et de fiable. Sans ces explicitations,
le lecteur pourrait avoir l‟impression que le traducteur a manqué à son devoir envers lui.

6.4.4. Le skopos de la traduction : faire connaître le texte ou le monde du texte

La fonction de la traduction et du texte traduit dans le contexte d‟accueil est un élément à prendre
en compte lors du processus de prise de décision de l‟explicitation. La prise en compte de ce
facteur n‟est pas uniquement l‟apanage des approches fonctionnelles, le modèle interprétatif
souligne également la nécessité de s‟adapter à ce facteur pour atteindre la plénitude du sens.
Ainsi, Israël (1998 : 252) dit que « si, en traduction, la plénitude se mesure d‟ordinaire à l‟aune de
l‟original, on oublie trop souvent qu‟elle peut être également tributaire d‟une nouvelle finalité
assignée au texte, de l‟adaptation au destinataire ou à une autre fonction de sorte que ce qui la
définit vraiment, c‟est au bout du compte l‟autonomie du nouvel objet écrit, son intégration dans
la langue-culture d‟arrivée et la prise en charge par le traducteur des différents niveaux de son
élaboration : ponctuation, orthographe, lexique, syntaxe, organisation textuelle » (Ibid. : 252).

Dans le même ordre d‟idées, Lederer (1998 : 168) souligne très justement que les méthodes
appliquées au transfert du culturel dépendent de la finalité de la traduction: « dans le cas de
traductions qui visent à faire connaître une œuvre ou un auteur à un public étranger,
l'explicitation peut être minimale, ne comblant les lacunes du lecteur que lorsque celles-ci
risquent de diminuer l'intelligibilité du texte, se gardant d'aller trop loin dans l'apport
d'informations non pertinentes dans le cadre du récit. D'autres traductions ont des visées plus
"ethnologiques". Elles tiennent autant à faire apprécier l'œuvre ou l'auteur qu'à fournir au lecteur
le maximum d'informations sur la culture qui a engendré cette œuvre et sur la langue dans
laquelle elle a été écrite ». Dans cette optique, les traductions sont souvent produites pour
répondre aux demandes d‟une culture ou de divers groupes à l‟intérieur de cette culture : « Il faut
donc d‟abord définir l‟utilisation qui sera faite de la traduction avant de décider de la démarche à
adopter et de la quantité d‟explications et d‟informations à fournir, en prenant soin de définir
précisément où doit s‟arrêter l‟adaptation » Moretti (2002 : 65).

Contrairement donc à une première impression qui tendrait à opposer TIT (axée sur la fidélité au
sens) et Théorie du Skopos (obnubilée par l‟importance de la prise en compte des attentes
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 207

spécifiques du donneur d‟ordre), nous pensons quant à nous qu‟il est possible de concilier
l‟équivalence interprétative de la TIT et la satisfaction du donneur d‟ordre. En effet
l‟explicitation vise, avant tout, une réexpression du sens véhiculé par le texte original, mais elle
peut aussi être en phase avec l‟objectif recherché et le résultat escompté par le donneur d‟ordre.
Le skopos assigné à la traduction détermine donc le degré, la fréquence et la technique
d‟explicitation, mais il n‟empêche pas, en règle générale, de rester fidèle au vouloir dire du texte
source. Ainsi, un même fait culturel ou élément linguistique peut être explicité de différentes
manières, voire pas du tout : « toutes les traductions ne peuvent pas être jugées selon les mêmes
critères, car toutes ne sont pas faites dans la même optique. Différentes versions peuvent
coexister, qui satisferont, pour des raisons différentes, des lecteurs différents » Lederer (1998 :
171).

7. En guise de conclusion
À la lumière de tout ce qui précède, et afin de préciser le fil conducteur que nous allons suivre
tout au long de la deuxième partie, nous présentons ici notre définition de l‟explicitation, un
résumé de l‟essentiel de notre conception globale et la grille d‟analyse discursive et de prise de
décisions d‟explicitation.

 La définition

L‟explicitation est une stratégie de traduction par laquelle le traducteur procède, dans le texte
traduit, à un ajustement de l‟équilibre implicite-explicite du texte de départ ; cet ajustement peut
se faire, selon les besoins, aussi bien au niveau de micro-unités de sens que de macro-unités de
sens. Cette stratégie qui se situe toujours au niveau discursif, dans une optique résolument
communicationnelle, n‟a pas d‟autre fin que de permettre au lecteur de la traduction de disposer
de manière explicite de tous les éléments nécessaires pour parvenir, au prix d‟un effort
d‟interprétation raisonnable, à la compréhension du vouloir dire de l‟auteur. La stratégie
d‟explicitation est mise en œuvre selon deux modes opératoires, l‟un consistant à conserver et à
étoffer les éléments informatifs contenus dans l‟unité de sens traitée (l‟Humanité → Le journal
communiste l‟Humanité), l‟autre à remplacer les éléments initiaux par une reformulation
immédiatement intelligible et fidèle au sens voulu ( Bercy → ministère de l‟Economie, la
mauvaise pomme → la pomme empoisonnée, la mauvaise saison → la saison de l‟hiver). Cette
stratégie se décline en différentes techniques et procédés qui s‟adaptent au besoin communicatif
et à la configuration textuelle (insertion dans le co-texte, la séquence textuelle, le paratexte).

 La conception
Nous considérons l‟explicitation comme une stratégie raisonnée de résolution des problèmes de
traduction, d‟ordre linguistique, comme l‟absence d‟équivalent exact, les jeux de mots ; d‟ordre
culturel, comme les noms propres et les allusions et connotations qu‟ils véhiculent, la traduction
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 208

des référents et concepts inexistants dans la culture cible ; d‟ordre textuel comme l‟ambiguïté, la
densité textuelle, l‟imprécision, etc. Quel que soit le genre du problème invoqué, il y a un
dénominateur commun, à savoir : l‟existence d‟un risque d‟ambiguïté ou d‟incompréhension du
sens de la part du lecteur cible, condition sine qua non pour qu‟intervienne une explicitation.
Cette stratégie, ni exotisante ni ethnocentrique, est fondée sur le principe de création
d‟équivalences interprétatives de sens et d‟effet entre le texte de départ et le texte d‟arrivée. Nous
avons posé que la traduction, liée à des ensembles évolutifs, engendrait naturellement une
modification de l‟équilibre préexistant. Par conséquent, le traducteur, par l‟explicitation
savamment dosée et insérée, vise à rétablir l‟équilibre communicationnel du texte traduit qui
risque d‟être rompu s‟il se contente de transposer le rapport explicite/implicite initial tel quel par
l‟un des trois procédés de la traduction directe, à savoir : le report, l‟emprunt, le calque
syntaxique ou sémantique.

Par souci de clarté et d‟intelligibilité du texte traduit, le traducteur s‟emploie à rétablir ce nouvel
équilibre textuel explicite/implicite soit, en ajoutant, de façon limitée et justifiée, dans le texte
traduit ou dans son paratexte, des éléments d‟informations contextuelles implicites dans le texte
source, mais qui en sont parfaitement inférables, ou des éléments pertinents précisant les traits de
signification d‟une formulation linguistique spécifique, comme les expressions tropiques,
elliptiques, les jeux de mots, etc. Le traducteur peut conserver l‟élément d‟origine ayant suscité
l‟explicitation s‟il compte s‟en servir dans la suite du texte ou le faire connaître au lectorat cible,
comme il peut ne pas le garder, et dans ce cas, il procède à son remplacement par une formulation
linguistique différente adaptée à la langue-culture-lectorat cible, mais équivalente au niveau du
sens.

Avant de prendre une décision sur la nécessité d‟expliciter ou sur la technique à privilégier et
surtout sur le degré de l‟explicitation à apporter, le traducteur devrait tenir compte de plusieurs
facteurs relatifs au texte et à la situation de traduction, comme l‟étendue du lectorat cible,
l‟estimation du bagage cognitif partagé chez les lecteurs, la pertinence de l‟élément explicité pour
la compréhension du vouloir dire de l‟énoncé ou du texte, la visée traductive, les normes de la
traduction, etc. Chaque explicitation devient ainsi une décision prise consciemment par le
traducteur pour résoudre un problème de traduction lié à la réexpression du sens de façon claire et
compréhensible. Elle est en quelque sorte une « convention d‟équivalence » négociée pour
chaque « unité de sens » et une adaptation aux aléas du texte et au projet de traduction. La
décision prise se concrétise au niveau du texte traduit par la mise en œuvre de plusieurs
techniques spécifiques d‟explicitation, comme l‟incrémentialisation, la périphrase, la paraphrase,
l‟insertion, la note du traducteur, etc.

 La grille d‟analyse discursive et de prise de décisions d‟explicitation


Cette décision qui se manifeste par le biais des écarts introduits, permet aux traductologues
d‟accéder aux rouages internes du processus cognitif de prise de décision et de de trouver des
explications plausibles aux motivations ayant conduit les traducteurs à accorder le primat à tel ou
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 209

tel choix parmi les différentes options disponibles et à prendre cette décision finale. L‟analyse des
décisions d‟explicitation nous permettra donc de comprendre les raisons et les circonstances qui
ont conditionné ces choix, que ce soit au niveau local de chaque texte ou au niveau global de
toute l‟entreprise de traduction sur le long terme, notamment dans un projet de longue durée
comme celui du MD.

Cependant, ces décisions appliqués peuvent être justifiées et d‟autres l‟être moins, voire pas du
tout : « A shift may represent the solution to a problem (i.e. the result of a strategy), the result of
a routine technique, or indeed the consequence of a misunderstanding, an unsuccessful strategy or
a badly chosen technique. Some shifts are therefore justifiable (in a given task context), others are
less so. As we know, all translations manifest shifts » (Chesterman 2005 : 27).

En tous cas, ce qui nous intéresse dans le présent travail n‟est pas de distribuer de bonnes ou de
mauvaises notes aux traducteurs, mais de déduire à travers ces choix les efforts de médiation et
d‟interprétation du traducteur, ses tentatives heureuses ou malheureuses d‟explicitation, sa
compétence linguistique et culturelle, son estimation du bagage cognitif du lecteur cible, son
évaluation du risque d‟ambiguïté ou d‟incompréhension, le skopos de la traduction qui a dicté sa
stratégie, les normes de traduction en vigueur, les contraintes de traduction qui rendent son travail
plus ou moins laborieux, son analyse de la pertinence et de la fonction discursive des éléments
explicités, la variation des modes d‟explicitation appliqués, etc.

En nous appuyant sur les recherches précédentes dans les chapitres I et II et sur notre conception
générale de l‟explicitation exposée dans le présent chapitre, nous avons élaboré, dans le tableau
ci-dessous, une grille comportant l‟ensemble des facteurs qui entrent en ligne de compte dans
l‟analyse discursive du sens et dans la prise de décision de l‟explicitation.

Le facteur à prendre en les cas de figures à prendre en Recommandations particulières


considération compte

La motivation de - Risque d‟ambiguïté Evaluer à sa juste mesure le risque


l‟explicitation par rapport à potentiel ;
l'interprétation du sens - Risque d‟incompréhension
Tout mettre en œuvre pour éviter tout
risque d‟incompréhension.
La fonction discursive de - Fonction référentielle Choisir les informations pertinentes
l‟élément problématique susceptibles d‟élucider la fonction en
- Fonction connotative ou allusive question ;

- Emploi tropique Evaluer l‟importance de reproduire le


véhicule métaphorique.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 210

La localisation de l‟élément - Dans le titre ou les sous-titres Evaluer l‟apport du contexte cognitif
problématique dans le texte jusqu'à cet endroit du texte ;
source - Au début de l‟article, au milieu,
Eviter les explicitations dans les titres
- A la fin de l‟article et sous-titres pour ne pas aplatir
l‟effet stylistique ;
- Dans une incise,
Eviter les explicitations des éléments
- Entre parenthèses ou guillemets figurant en filigrane dans le texte
(entre parenthèses, en incise, etc.)
pour ne pas trop charger le texte.
Le nombre d‟occurrences de - Une seule occurrence Expliciter à la première occurence
l‟élément problématique dans seulement.
le même texte - Deux occurrences

- Plusieurs occurrences
L‟importance de l‟élément - Principale Expliciter l‟élément jouant un rôle
problématique pour la primordial pour la construction du
compréhension du vouloir - Secondaire sens de l‟énoncé ;
dire
- Sans impact sur la compréhension Evaluer la nécessité de l‟explicitation
dans les autres cas selon le skopos de
la traduction.
Les indices contextuels - Dans le co-texte Analyser l‟apport du contexte
disponibles cognitif à l'égard d‟un élément
- Avant la séquence en question problématique dans l‟ensemble du
texte ;
- Plus loin dans le texte
Evaluer l‟urgence d‟une intervention
immédiate ou la possibilité de laisser
le texte s‟expliquer lui-même.
Le degré de connaissance - Connaissances actives Expliciter en cas de méconnaissance ;
présumée de cet élément chez
le lecteur cible - Connaissances passives Tenter d‟exploiter les connaissances
passives par une explicitation
- Vague notion évocatrice, quoique minime.
- Méconnaissance totale
Estimation de la coopération - Juste Faire confiance au lecteur quant à sa
interprétative du lecteur capacité d‟inférer le sens à partir du
- Surestimée contexte cognitif et de petites
indications pertinentes.
- Sous-estimée
L‟existence d‟une autre - Traduction directe Evaluer les avantages et les
option de traduction inconvénients des différentes options
- Adaptation de traduction en dehors de
l‟explicitation ;
- Equivalence fonctionnelle
Privilégier la stratégie qui fait courir
- Traduction libre le moins de risques interprétatifs au
lecteur.
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 211

La compétence du traducteur - Son profil sociolinguistique Combler ses carences


encyclopédiques par des recherches
- Sa recherche documentaire approfondies ;

- Sa conception de l‟acte du traduire Anticiper et penser à la réaction des


lecteurs appartenant aux pays arabes,
autre que celui dont est issu le
traducteur.
Les normes et consignes de - Présence de normes bien définies Respecter les normes en vigueur en
traduction mettant en œuvre les différentes
- Présence de consignes précises techniques d‟explicitation ;

- Absence de normes / consignes Appliquer de façon rigoureuse les


normes/consignes de traduction sur
- Le traducteur, seul maître à bord. l‟ensemble du texte ;

Appliquer son propre style, en cas


d‟absence de normes/consignes, mais
de façon rigoureuse et cohérente.
Les contraintes de traduction - Le délai imparti Appliquer la stratégie minimax en
opérant des explicitations minimes,
- L‟espace disponible mais pertinentes ;

- L‟anonymat du traducteur Abréger les incises et les notes


ajoutées ;

Reconnaitre les efforts du traducteur


et faire apparaitre son nom (ne serait-
ce que pour le responsabiliser
davantage par rapport à l‟exigence de
qualité de sa traduction).
Le mode d‟explicitation choisi - Conservation des éléments Peser le pour et le contre de la
initiaux et étoffement conservation ou de la suppression des
désignations spécifiques, selon les
- Suppression des éléments initiaux besoins/attentes du lectorat et de la
et reformulation plus claire de leur langue/culture cible.
sens
L‟importance de la - Introduire le concept ou Les sauvgarder par le biais de la
conservation de l‟élément l‟expression dans la langue-culture traduction directe en les insérant
original cible entre guillemets et en y juxtaposant
ce qui explicite leur signification
- L‟utiliser plus tard dans le texte pertinente.
sans devoir l‟expliciter à nouveau
La rigueur dans la méthode - Expliciter de manière ordonnée Homogénéiser le mode d‟application
d‟explicitation de chaque procédé de traduction ;
- Sans méthode régulière
Penser la mise en œuvre de la
- Méthode inappropriée stratégie sur le texte dans son
intégralité.
Tableau 4: Grille des facteurs qui entrent en ligne de compte dans l'analyse discursive du sens et dans la
prise de décision de l'explicitation
Partie I : Chapitre III : Vers une conception générale de l’explicitation 212

 Application de notre conception sur l‟exemple nº 1


À la lumière de tout ce que nous avons exposé jusqu‟ici, voici la traduction que nous proposons
pour l‟exemple nº 1 qui illustre notre conception globale de l‟explicitation.
Celui qui, telle la Belle au ٬ُٖ‫ ٭ٺى ؤٿ ؤؽلاً ٽب ٱل ځبٻ ٱجٸ اٹ‬Si quelqu‟un s‟était endormi avant
bois dormant, se serait l‟été (juste avant le krach
endormi avant l'été pour se " ‫ ٵپب يف ٱٖخ‬،)‫ (ؽلوس األىٽخ اظتبٹُخ‬financier), comme ce qui s‟est
réveiller et lire ces lignes ً‫ٺ‬٥ ‫ اٹُىٻ‬٠‫ ٹَُزُٲ‬،"‫بثخ اٹڂبئپخ‬٪‫ ؽَڂبء اٹ‬passé dans le conte « la Belle au
aujourd'hui croirait sans bois dormant », pour se réveiller et
doute avoir affaire une fois
‫ ٱواءح څنڃ اٹزٖولتبد ظتڀ ٵبځىا ؤځٖبه‬lire ces déclarations de ceux qui
de plus à ces habituels ‫ڀّ ؤځڄ ؤٽبٻ بؽلي‬١ ‫ ٭ٺومبب‬،‫ اٹٺُرباٹُخ‬étaient partisans du libéralisme, il
fâcheux d'Attac ou bien de
"‫ُخ "ؤربٳ‬٦‫هىكح ألځٖبه رت‬٦‫ اظتٲبالد اظت‬se croirait sans doute face à l‟un des
L'Humanité [...] habituels articles des militants de
‫ىظتخ اٹٺُرباٹُخ ؤو ٹٖؾٮٌُن ٽڀ‬٦‫خ ٹٺ‬ٚ‫ اظتڂبڅ‬l‟organisation « Attac » qui
Prolongeant les tendances s‟oppose à la mondialisation
présentes, on peut donc ."‫ُخ "ٹىٽبځُزُڄ‬٥‫اصتوَلح اٹُىٽُخ اٹُْى‬ libérale ou des journalistes du
d‟ores et déjà anticiper qu‟un ،‫[ واٽزلاكاً عتنڃ اٹزىعّهبد اضتبٹُخ‬...] quotidien communiste
sonnant « Il faut que ça pète l‟Humanité). [...] Prolongeant ces
ً‫ڂىاځبً ٕبهفب‬٥ ّ‫نتٶڂڂب ٽڂن اِٿ اٹزڂجّىء ثإٿ‬ «
! » donnera bientôt son titre à tendances actuelles, on pourrait dès
un prochain éditorial d‟un "[1] ٤ٙ‫ ”كتت ؤٿ َزٮغو اٹى‬٣‫ ٽڀ ځى‬maintenant prédire qu‟un titre
Favilla déchaîné. ‫بً ثٲٺټ‬ٞ‫ ٍُزٖلّه ٱوَجبً ٽٲبالً ا٭ززبؽُبً ٍبف‬sonnant du style « il faut que ça
explose [1] » annoncera bientôt un
.ٰ‫ٺ‬ٞ‫ ٭ب٭ُال اظتڂ‬éditorial virulent sous la plume
déchainée de Favilla.
ٌ‫[ بّبهح بذل رتٺخ ٽڂَىثخ بذل اٹَُبه‬1]
[1] En référence à une phrase
‫ اٹنٌ َزپىن ٱُبٻ‬،‫اظتزْلك ؤوٹُٮُخ ثيوځَىځى‬
attribuée à Olivier Besancenot, de
.‫بٻ اٹوؤشتبرل‬٢‫ل اٹڂ‬ٙ ‫اٹٮوځٌَُن ثضىهح‬ l‟extrême gauche, qui espère que
les Français se révolteront contre
le régime capitaliste.
Décidément Blanche-Neige ً‫ٺ‬٥ ‫ت‬٦ٖ‫ ٍُٶىٿ ٽڀ اٹ‬،‫ويف څنا اٹَُبٯ‬ Dans ce contexte, « Blanche
aurait du mal à reconnaître Neige » aurait du mal à reconnaître
،‫خ‬٦‫ٺً ؤٱياٽهب اٹَج‬٥ ٫‫و‬٦‫"ثُبٗ اٹضٺظ" ؤٿ رز‬
ses nains. Laurent Joffrin, ses sept nains, tellement ces
qui il y a quelques mois ،‫٭ٺٶټ ثلّٷ څاالء اٹٶزبة ؤٱالٽهټ وٽىاٱٮهټ‬ éditorialistes ont changé leurs
encore aidait Bertrand "‫٭هبٵټ ٽضالً هئٌُ ٕؾُٮخ "ٹُجًناٍُىٿ‬ plumes et leurs positions. Voyons
Delanoë à pousser son cri par exemple Laurent Joffrin, le chef
‫خ‬٦ٚ‫ ٽڂن ث‬٤‫اٹَُبهَخ ٹىهاٿ عى٭واٿ اٹنٌ ك٭‬ du journal de gauche
d'amour pour le libéralisme
et fustigeait la « gauche ‫پلح ثبهٌَ االّزواٵٍ ثورواٿ‬٥ ‫ّهىه ٭ؾَت‬ « Libération » qui, il y a, à peine,
quelques mois, poussait le maire
Bécassine (7) », celle qui n'a ‫ڀ‬٥ ً‫ال‬ٚ‫ ٭‬،‫الٿ ؽجڄ ٹٺُرباٹُخ‬٥‫كوالځىٌ بذل ب‬ socialiste de Paris Bertrand
pas compris les bienfaits du ‫وَٲخ‬ٝ ً‫ٺ‬٥ ‫ڂىاٿ (اٹَُبه‬٦‫بٕلاهڃ ٵزبثًب ث‬ Delanoë à déclarer sa flamme pour
marché, a visiblement le libéralisme, et qui a publié un
mangé de la mauvaise ‫ اٹَُبه اٹَبمط‬٫‫ثُٶبٌٍن) َڂزٲل ٭ُڄ ؼتبو‬
livre intitulé « la gauche
pomme - en fait la même que ،‫ٺً اٹَىٯ‬٥ ‫ االځٮزبػ‬٤‫ڀ ظتڂب٭‬ٞ‫اٹنٌ دل َزٮ‬ Bécassine » où il fustigeait la
Favilla. ‫ټ ٽڀ رٮبؽخ‬ٚ‫٭ُجلو ؤٿ عى٭واٿ څنا ٱل ٱ‬ gauche niaise et craintive, celle
qui n‟a pas su comprendre les
(7) Laurent Joffrin, La Gauche ‫ وٵنٹٴ ؽبٷ ىٽُٺڄ‬،“‫ثُبٗ اٹضٺظ "اظتَپىٽخ‬ bienfaits de l‟ouverture au marché,
Bécassine, Robert Laffont,
.‫اٹٶبرت ٭ب٭ُال‬ ce même Joffrin a apparemment
Paris, 2007.
croqué dans la « pomme