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LIBERATION

SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 JUIN 2004


MARC TRIVIER

Paris, 1984.

Le feu I
l y a vingt ans, le 25 juin 1984, mourait
Michel Foucault, à 58 ans. Grande
figure intellectuelle des années 60 et 70,
en lutte permanente avec toutes les
formes de pouvoir, ce philosophe

Foucault
audacieux laissait une œuvre inachevée
mais ouverte. Une douzaine d’ouvrages
dont il disait qu’ils étaient «tout au plus des
fragments philosophiques dans des
chantiers historiques». Jugement bien
modeste pour ce qui reste aujourd’hui une
formidable «boîte à outils» pour
comprendre notre société, mais aussi
pour la bousculer. Faire bouger les mots
pour faire bouger les choses : vingt ans
après, la pensée de Foucault résonne,
comme l’éclat de rire de sa liberté.
II FOUCAULT SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 JUIN 2004
LIBERATION

a voix de Michel Foucault ne nalyse, la psychiatrie, le droit, la sociolo- publie chez Plon en 1961 grâce à l’appui
s’est pas tue depuis vingt ans. gie, l’analyse institutionnelle, l’anthro- de l’historien Philippe Ariès, et Naissan-
Il a même été donné de l’en- pologie, l’épistémologie… Georges Can- ce de la clinique(1963). Le problème est
tendre nette ou hésitante, fa- guilhem le disait de façon prématurée, alors d’identifier les conditions histo-
milière – «bon, alors», «bien mais le temps est à présent venu d’«ap- riques sur la base desquelles la maladie
sûr je simplifie», «on va es- pliquer à l’œuvre de Foucault les mé- et la folie se sont constituées en objet de
sayer de voir ce qu’on peut fai- thodes d’éclaircissement, c’est-à-dire la science, faisant ainsi émerger la psycho-
re avec ça» –, emportée, scan- généalogie et l’interprétation, qu’il a lui- pathologie et la médecine clinique, un
dée par le célèbre rire, grâce à même appliquées à ses domaines d’étu- sujetcomme objet de savoir positif, et,
la publication ces dernières de», précisément parce que cette œuvre corrélativement, créant les lieux (struc-
années des Cours du Collège ne peut plus être déformée par les re- tures hospitalières, asile) où le savoir de-
de France (lire page XII) et gards myopes qui la rendaient circons- vient pouvoir sur les corps. L’Histoire de
des quatre volumes de Dits tancielle, et, surtout, parce que la mort la foliesera comme une bombe à retar-
et écrits(1994). Elle retentit a empêché que Foucault l’achevât, dement, dont les effets se feront sentir
dans les nombreux col- qu’elle est donc «en chantier», pleine de au-delà des années 70 et détermineront
loques consacrés au philo- pistes à parcourir, d’hypothèses, d’indi- peu ou prou ce vaste mouvement de
sophe, dans les livres, les cations, de boussoles, de cartes inex- pensée qui, via Ronald Laing, David
mémoires, les thèses, les ploitées. Les chercheurs du monde en- Cooper ou Franco Basaglia, sera connu
milliers de pages en toutes tier ne s’y trompent pas: ils perçoivent sous le nom d’«antipsychiatrie».
langues qui cir- l’œuvre foucaldienne comme Foucault Mais Foucault en était déjà aux travaux

F O N D S M I C H E L F O U C A U LT, C O L L . PA R T. I M E C
culent sur l’In- lui-même, par rapport à l’«architecto- «archéologiques», exhumait ces sys-
ternet. Elle est nique» de ses livres, percevait ses cours: tèmes implicites de règles, anonymes et
aussi présente des laboratoires où, à partir des «maté- inconscients, qui définissent les espaces
dans les classes riaux de l’“archive” et le chantier de la de possibilités au sein desquels se consti-
de philosophie des lycées, puisque Fou- “bibliothèque”», sont élaborées les tuent et œuvrent les savoirs typiques de
cault figure désormaisparmi les auteurs structures portantes d’œuvres futures. chaque époque, et «disent» qui est tour à
du programme. En vérité, on ne redoutait tour le sujet et l’objet de l’histoire. Dans
pas que l’image de Michel Foucault devînt Une œuvre «essai» les Mots et les choses, il analyse trois
floue et peu à peu s’effaçât, «comme à la li- La tâche que Foucault assignait à l’«ar- grands modes d’objectivation du sujet
mite de la mer un visage de sable». chéologie du savoir» était immense: re- dans les savoirs – non plus le fou ou le
Foucault, selon l’expression de Pierre chercher dans l’histoire les formations A Central Park (New York) dans les années 1970. malade, mais le sujet en général –
Bourdieu, a incarné la figure de l’«intel- discursives qui donnent lieu à des «poli- concernant le langage, le travail et le vi-
lectuel spécifique», dont la fonction tiques générales» de la vérité, qui déci- nication» et oblige à l’«épreuve modifica- vant, en références aux périodes de la Re-
n’était plus d’être une «conscience re- dent de ce qui doit être considéré vrai ou trice de soi-même dans le jeu de la vérité». naissance, de l’âge classique et de l’âge
présentante» comme avait pu l’être faux et par quoi sont médiatisées ou or- Le premier livre de Michel Foucault da- moderne, qui voit l’émergence de l’hom-
Sartre, mais de tenir un discours de véri- ganisées les expériences que les hom- te de 1954. A l’époque, influencé par les me à la fois comme objet de connaissan-
té, de la vérité que, par un travail docu- mes ont du monde et d’eux-mêmes. Les pensées de Husserl et de Merleau-Pon- ce et sujet connaissant.
mentaire, d’information, d’enquête, on organisations de savoir les plus puis- ty, la psychologie et la psychanalyse
doit chercher à l’endroit même où on la santes, moléculairement mêlées aux existentielle de Ludwig Binswanger, il Penser autrement
masque. On pourrait certes se deman- formes de production et de distribution avait traduit un ouvrage de ce dernier, le Avec Surveiller et punir(1975), qui dé-
der si une telle figure est devenue ca- du pouvoir, ont à voir avec l’émergence Rêve et l’existence, et, dans la préface, es- truit l’idée d’un pouvoir centralisé, py-
duque et s’est désagrégée ou si sayé de frotter la psychanalyse à la tra- ramidal, Foucault démonte «le curieux
au contraire elle devrait être FOUCAULT N’A PAS LAISSÉ UN «HÉRITAGE», DES dition phénoménologique. Avec Mala- projet d’enfermer pour redresser», ca-
réinventée, à l’heure où le THÈSES DONT ON SE CONTENTERAIT D’EXPLIQUER die mentale et personnalité, Foucault, ractéristique de la société disciplinaire,
mensonge et la dissimulation LE CONTENU, MAIS UNE «FEUILLE DE ROUTE». encore inconnu, avait d’abord étudié les et, avec la Volonté de savoir, premier to-
sont (ré) utilisés sans états postulats sur lesquels repose la psycho- me de l’Histoire de la sexualité, il revient
d’âme comme outils de politique inter- et l’usage de notions telles que le sujet, pathologie ainsi que les concepts mis en à l’élaboration des discours de vérité
nationale. On ne doute pas en tout cas l’identité, la raison et la déraison, la œuvre par la théorie psychanalytique, sur le sujet, mais celui-ci n’est plus le su-
que des bruits faits autour du «Foucault sexualité, la construction de soi… Aussi puis proposé une brève lecture des re- jet différent (malade, fou, délinquant),
intellectuel», des vociférations de ses en- peut-on dire que Foucault, sur ces ques- présentations sociales de la folie. ni le sujet en général, mais le sujet que
nemis comme des Ave Maria des faux tions aux limites indéfinissables, n’a pas nous sommes directement par nous-
amis qui lui attribuaient une infaillibili- laissé un «héritage» mais plutôt un L’objectivation du sujet mêmes dans le rapport au sexe. D’une
té papale, on se souviendra de moins en «ordre de mission», voire une «feuille de Ce premier travail est déterminant car il généalogie des systèmes à une problé-
moins, saufà en faire des indices par quoi route» pour la recherche d’aujourd’hui. annonce, une fois intégré l’apport épis- matisation du sujet. Suit un long silen-
se dévoile au mieux l’esprit d’une époque. Il est arrivé à Michel Foucault de saluer témologique de Georges Canguilhem – ce, rompu en 1984 par la publication si-
Mais du «Foucault philosophe», il n’y a la forme de l’essai, «corps vivant de la phi- relatif entre autres aux concepts de multanée de l’Usage des plaisirs et du
pas besoin de se souvenir: sa pensée est losophie»: c’est toute son œuvre qui de- «normal» et de «pathologique» –, le ty- Souci de soi.Un tournant décisif est pris.
«au travail» partout, dans la philosophie vrait être considérée comme un «essai», pe d’étude qui donnera à Foucault sa cé- Restent derrière la modernité de l’Oc-
bien sûr, mais également dans toutes les si l’essai interdit l’«appropriation sim- lébrité: avant tout Folie et déraison -His- cident (XVIe-XIXe), la formation des sa-
sciences humaines, l’histoire, la psycha- plificatrice d’autrui à des fins de commu- toire de la folie à l’âge classique, qu’il voirs sur la sexualité et les systèmes de
pouvoir qui en règlent la pratique.
S’ouvre, devant, l’Antiquité classique,
dans laquelle le philosophe repère, en
opposition aux morales prescriptrices
qui vont dominer à partir du christia-
nisme, les éléments de construction
d’une «esthétique de l’existence indivi-
duelle», fondée sur des «technologies de
soi»par lesquelles les individus «ont été

du
amenés à porter attention à eux-mêmes,
à se déchiffrer, à se reconnaître et à
s’avouer comme sujets de désir».
La pensée de Michel Foucault a intri-
gué les philosophes, inquiété parfois les
historiens, troublé les sciences hu-
maines… Mais nul doute que son œuvre
soit déjà classique: parce que chaque
fois qu’on en extrait une partie, on dé-
couvre des choses nouvelles, et parce
que, brutalement interrompue il y a
vingt ans, elle contient de quoi amener
non seulement les philosophes, les his-
toriens, les sociologues ou les psy-
chiatres à penser mille œuvres futures,
mais chacun, chacun de nous, à «penser
autrement».•
ROBERT MAGGIORI
LIBERATION
SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 JUIN 2004 FOUCAULT III
DANIEL DEFERT,compagnon du philosophe, raconte, dans une interview inédite
réalisée il y a huit ans, les conditions de la mort de Michel Foucault. Mensonges
et malentendus sur le sida l’ont conduit à créer l’association Aides.

Les derniers
Daniel Defert, sociologue, a toujours
refusé d’évoquer la mort de Michel
Foucault. Pendant plus de vingt ans, il a
été le compagnon du philosophe.
C’était en 1996, chez lui, dans son
appartement du XVe arrondissement
de Paris. Ce jour, il avait accepté d’en
parler, pour le projet d’un livre où
différents acteurs de la lutte contre le
sida aborderaient un moment unique
de ce combat. La mort de Michel
Foucault fut un des moments «où
quelque chose bascule». Car c’est à
partir des malentendus, des
mensonges, des prises de pouvoir
médicales et politiques, et plus
généralement des hypocrisies autour
de ce décès à l’hôpital Pitié-Salpêtrière,
que Daniel Defert allait décider de faire
jours Michel Foucault
en 1975 avec
Daniel Defert
(à droite) et le
peintre Gérard
Fromanger, en
bas de chez lui,
rue de Vaugirard
à Paris.
de son deuil une «lutte». En créant, en
décembre1984,
l’association uin1984, Michel Foucault
Aides, qui allait vient d’être hospitalisé.
bouleverser le Michel n’a été hospitalisé
paysage, non qu’une seule fois. A la fin. Les
seulement de mois précédents, il avait re-
l’épidémie de çu un traitement en ambu-
VIH en France, latoire. Au départ, c’était
mais aussi celui une toux. Michel avait subi
de la santé. des examens pénibles, com-
Aujourd’hui, me la fibroscopie, que l’on
pour les vingt ans faisait à l’époque avec beau-
de la mort de son coup moins de précautions
compagnon, anesthésiques qu’aujour-
Daniel Defert a d’hui. Michel supportait, il
acceptéque était très dur avec lui-même.
Libérationpublie En sortant de cet examen, il

J E A N - P I E R R E LO M B A R T
cet entretien. partait travailler directe-
ment à la Bibliothèque na-
tionale, ce qui occultait les
choses pour moi. En jan-
vier1984, son traitement de
Bactrim s’était montré très ef- Que disaient alors les médecins? La question ne se posait pas, ni pour vraie blessure, car c’était un mensonge
ficace. A l’époque, la représen- Les médecins prétendaient ne pas savoir vous ni pour les médecins, que cela frontal. En plus, ce mensonge a pesé sur
tation du sida était celle d’une ma- ce qu’il avait. Ce qui est un mode de gestion pouvait être le sida… notre relation, car je lui ai annoncé triom-
ladie brutale, très vite mortelle. Or, ce fréquent, Tolstoï l’a décrit dans la Mort C’était une hypothèse que j’avais eue en phalement que ce n’était pas ça. Or, pour
n’était pas le cas à nos yeux. Et donc l’hy- d’Ivan Ilitch. Les médecins, dès décem- décembre. On en avait parlé très claire- Michel, au contraire, cela a été une évi-
pothèse du sida, que l’on avait bien sûr évo- bre1983, ont fait des hypothèses, et c’est ment avec Michel, et cela ne lui paraissait dence. Et l’angoisse absolue que je sois at-
quée l’un et l’autre en décembre1983, a dis- vrai qu’ils avaient des réticences légitimes pas improbable. C’est pour cela que Mi- teint à mon tour.
paru devant l’efficacité du traitement. à se précipiter sur l’hypothèse sida. C’était chel a écrit en janvier à un ami, après le L’hospitalisation en elle-même s’est-
Puisqu’il guérissait, cela voulait dire que ce trop simple, homosexualité = sida. Ils se succès du Bactrim, qu’il avait cru avoir le elle passée de façon décente?
n’était pas le sida. sont interdit d’y penser trop tôt, ou trop sida, mais que ce n’était pas cela. Je me ré- J’étais très sensible à la question des rap-
La vie a repris. C’est le printemps. Michel exclusivement. Mais à partir d’un voyage pète, mais il ne faut pas oublier que, début ports de pouvoir à l’hôpital. Je les ai expé-
assure ses cours au Collège de France en de Jacques Leibowitch aux Etats-Unis, 1984, on ne connaissait pas la maladie rimentés de manière très dure.
février 1984, il termine deux livres, conti- qui fait un compte rendu en février à l’hô- concrètement. Certes, nos amis améri- Par exemple?
nue à faire des haltères tous les matins. pital Tarnier, l’équipe soignante de Michel cains ne parlaient que du sida, mais d’une Le point de départ. Un dimanche, Michel
Une vie normale, même s’il est extrême- a été mise devant l’évidence que l’échéan- manière fantasmagorique. Un ami new- a eu une syncope à la maison. Je n’arrive
ment amaigri, fragile. Et en juin, c’est la re- ce était à court terme, et sans moyen thé- yorkais, lié à la presse médicale gay, a pas- pas à joindre ses médecins traitants. Son
chute. Une hospitalisation de trois se- rapeutique. Il faut dire aussi que le méde- sé Noël à la maison, en parlait tout le frère, chirurgien, s’en occupe, on l’hospi-
maines qui se terminera par son décès. cin principal de Michel avait compris qu’il temps et ne voyait rien. Tout était centré talise à côté de notre domicile. Le lundi,
Mais pourquoi cette hospitalisation ne voulait pas que soit formalisé un dia- autour de l’image du Kaposi. Cette tumeur on retrouve les médecins traitants. Bien-
sera-t-elle décisive dans la naissance gnostic, l’urgence était de lui laisser du maligne de la peau qui donnait des taches tôt, l’hôpital de quartier n’a de cesse que
d’Aides? temps pour finir d’écrire. J’ai compris très terriblement violentes. Or Michel n’avait de se débarrasser de ce malade encom-
Ce n’est qu’après que j’ai décodé un cer- tardivement que le souci majeur de l’équi- pas de Kaposi. Quand j’ai posé la question brant, et il est prévu qu’il soit transféré à la
tain nombre de choses. Mais pendant ces pe avait été de maintenir un certain silen- au médecin, c’était très peu de jours avant Salpêtrière. Manifestement, ses méde-
semaines d’hôpital, globalement la situa- ce pour le laisser tout à son travail. «Dans la sa mort, il m’a répondu: «Mais s’il avait le cins s’étaient arrangés pour que Michel
tion médicale m’est apparue insuppor- relation secrète à sa propre mort», qu’il avait sida, je vous aurais examiné.»Cette répon- ne soit pas hospitalisé dans un service
table. Je n’ai pas pensé tout de suite que décrite quelques mois auparavant dans la se m’avait paru d’une logique implacable. trop marqué «sida». Ils écartent l’hôpital
cela s’était passé si mal à cause du sida. nécrologie de son ami Philippe Ariès. Après, c’est cela que j’ai perçu comme une Claude-Bernard et le service où ● ● ●
IV FOUCAULT SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 JUIN 2004
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●●● était Willy Rozenbaum. On arrive à fin à ses jours? On en a discuté. Et pour- quelqu’un. Et c’est là que je comprends que ce Higgins Trust qui était la première as-
la Salpêtrière le jour de la Pentecôte. On quoi le faire à la maison, alors qu’il y avait je vais être obligé de faire un test, car au- sociation anglaise, créée en 1983. Un drô-
nous attendait le soir, nous arrivons avant tout un entourage médical à l’hôpital pour trement je n’arriverai pas à soutenir cette le de mélange. Une dizaine de personnes
midi. Comme des chiens dans un jeu de l’assister? confrontation en permanence. assuraient une permanence télépho-
quilles. Michel était extrêmement las, il A vous entendre, il était évident que Quand émerge l’idée d’un nique dans un local sordide prêté par le
ne s’alimentait plus, épuisé. On reste coin- Foucault allait mourir. mouvement contre le sida? Great London Council (époque That-
cés dans le couloir. On nous dit: «La Pour le médecin, oui. Pour moi, non. Et Quand, je ne sais pas tout à fait. Après la cher). J’avais l’impression que l’on se ré-
chambre n’est pas prête, on ne vous atten- pour une raison très simple, je n’avais ja- mort de Michel, je suis parti avec l’idée de engageait dans ces luttes que l’on avait
dait que le soir.»Il faut réclamer une chai- mais fait l’accompagnement d’un mou- faire un mouvement. Et pour de mul- connues dans les années70, des luttes mi-
se, puis un plateau-repas, je n’en revenais rant, je ne savais pas. Mais j’avais dans mon tiples raisons. D’abord des raisons très noritaires, en marge. C’est aux Etats-Unis
pas d’autant d’inattentions. entourage immédiat le philosophe Robert personnelles, liées à notre histoire com- que j’ai découvert, un an après, la surface
On me fait remarquer qu’il n’était même Castel, qui venait de perdre sa femme; mune. Avec Michel, nous avions un passé sociale des associations, avec des bureaux
pas enregistré. Je me rends à l’accueil. Au pendant de longs mois, tous deux avaient militant, on avait créé, entre autres, un comme ici la Sécurité sociale. Cela dit,
retour, une nouvelle surveillante m’ac- fait de cet accompagnement une histoire mouvement sur les prisons. Un mouve- c’était passionnant ce qu’ils faisaient, j’ai
cueille, aimable, s’excusant, disant que la passionnelle qui m’avait profondément ment autour d’un silence, le silence sur la appris à faire la permanence télépho-
chambre n’était pas prête, mais que tout marqué. Françoise est décédée trois jours prison, autour d’un tabou social et moral. nique avec eux. Et peu à peu, comme ça, se
allait s’arranger. Michel est installé aussi- avant l’hospitalisation de Michel. Robert Les premiers tracts à l’origine du GIP mettait à exister un univers qui commen-
tôt dans une chambre confortable. Peu Castel m’a beaucoup soutenu. Il m’a expli- (Groupe d’information sur les prisons) çait à se structurer, en liaison avec le
après, j’entends un médecin interroger qué qu’il avait fait une sorte de division des étaient sur le silence et sur la prise de pa- GMHC (Gay Men’s Health Crisis) de New
une infirmière: «Est-ce que la chambre a tâches; sa femme était médecin, il lui lais- role des détenus. En quelque sorte, un York. Un modèle de réponse. Ce n’était
bien été désinfectée?»Je crois compren- sait les affaires médicales, lui s’occupant de mouvement que j’appelle socioéthique pas le modèle juridique auquel j’avais
dre que la réponse est négative, qu’on la relation psychologique. autant que politique. Donc, comment di- spontanément songé et pour lequel
avait manqué de temps. Peut-être deux Est-ce ce qui s’est passé pour vous? re? J’ai voulu vivre ce deuil de la mort de j’avais écrit une lettre-manifeste à une di-
jours après, Michel a une infection pul- Michel comprenait parfaitement la mé- Michel en continuant une histoire com- zaine de juristes et de médecins militants,
monaire, l’hypothèse circule dans le ser- decine. Donc, la partie médicale, c’était la mune autour d’un enjeu éthique de prise pendant l’été1984.
vice qu’il a pu être infecté à l’hôpital. Il est sienne. Moi, je m’occupais du reste des de parole. Au tout début, entre ces premiers
transféré en soins intensifs. relations. Ce n’était pas simple. L’hôpital Vous en parlez vite autour de vous? militants qui allaient devenir Aides,
On voit bien un mode de fonctionne- était obsédé par la peur d’indiscrétions Je suis parti à l’île d’Elbe auprès d’Hervé la question du statut sérologique de
ment, une surveillante qui ne sait pas dire journalistiques, de photos et de procès. Guibert avec ce projet. Hervé supportait chacun se posait-elle?
que la chambre n’est pas désinfectée et Et a invoqué des raisons médicales pour extrêmement mal cette idée. Il était hos- Cela ne se posait pas. La majorité des
qu’il fallait seulement attendre, puis une imposer une frustration relationnelle in- tile, irrité, c’était fondamentalement un gens, je crois, devaient penser qu’ils
autre qui avait appris, dans l’intervalle, écrivain. Quand je suis rentré à Paris, j’ai n’étaient pas atteints. Et c’est rétrospec-
que c’était Foucault. On peut supposer «SUR LE BULLETIN D’ADMISSION, JE VOIS “CAUSE DU DÉCÈS: lu une lettre dans le courrier de Libéra- tivement une des choses les plus invrai-
que le chef de service avait été prévenu et, SIDA.” C’EST COMME ÇA QUE JE L’AI APPRIS.» tion, la lettre d’un garçon disant qu’il avait semblables: la plupart des gens qui
au bout du compte, Michel est installé le sida, qu’il connaissait son diagnostic et étaient aux toutes premières réunions
trop vite dans la chambre, tout cela en rai- admissible. Michel voulait voir Deleuze, que c’était insupportable. Cela remettait étaient déjà atteints. Et ne le savaient pas.
son de politesses hiérarchiques. C’est tout Canguilhem, Mathieu Lindon, ce fut im- totalement en cause mon modèle autour C’est assez tragique, car on croyait alors
le jeu des rapports de pouvoir dans un ser- possible. du droit de savoir. Ce garçon avait écrit ne pas être en retard et l’on pensait
vice hospitalier et tout le jeu des rapports Est-ce que l’on peut improviser un une lettre sans signature. Je suis entré, prendre les choses très en amont par rap-
de vérité que je commence à découvrir. accompagnement de quelqu’un qui non sans difficulté, en contact avec lui port aux Etats-Unis. On connaissait peu
Puis c’est la mort. Et d’autres va mourir? par le biais de Libération. Il ne voulait pas de gens atteints. On imaginait vraiment
mensonges. Il y a un savoir-faire que je n’avais pas. Ce me rencontrer; puis, finalement, en sep- qu’il y avait seulement les 294 cas
Après le décès, on me demande d’aller à n’est pas la même chose d’être aux côtés tembre, on s’est vus. C’était la première connus. On a découvert bien plus tard
l’état civil de la Salpêtrière. La personne en d’un très proche ou de faire de l’accompa- fois que je rencontrais quelqu’un qui sa- que l’épidémie en France s’était installée
charge est assez agacée. «Ecoutez, les jour- gnement. Mais, comme je vous le disais, je vait qu’il avait le sida. J’apprenais auprès probablement à la fin des années 70. Les
nalistes nous harcèlent depuis plusieurs m’étais interdit de poser des questions de lui combien c’était insupportable gens étaient contaminés, mais ils ne le sa-
jours pour avoir un diagnostic et savoir si médicales. On a pu croire que je ne vou- à vivre. Et beaucoup des premières vaient pas. Ils venaient s’engager à Aides
c’est le sida. Il faut faire un communiqué.» lais pas voir, ni savoir. Un jour, un méde- conversations que nous avons eues se re- sur la base d’une solidarité, d’une res-
Il était 13h30. Je demande du temps, il faut cin a voulu me parler, et je lui ai dit non, lui trouvent dans les premières brochures ponsabilité du militantisme gay des an-
que sa mère soit prévenue autrement que répondant: «Voyez avec Michel.» Par d’Aides, même si elles ont été écrites col- nées antérieures. Ou du scandale qui
par la radio, et sa sœur est partie en voitu- contre, à Aides, on s’est absolument atte- lectivement. était cette discrimination sociale nou-
re près de Poitiers. L’employée répond: «A lés à comprendre et à répondre aux ques- A cette époque, à l’automne 1984, velle. Et par besoin d’apprendre, car ne
17 heures, au plus tard.» Je reviens à tions médicales. Et je crois que cela a fait saviez-vous que vous étiez circulait aucune information. Je sentais
17heures avec Denys Foucault, son frère, une grande différence avec les comporte- séronégatif? l’évidence de faire quelque chose, mais il
et le médecin qui le suivait depuis dé- ments existants. En plus, je m’étais inter- Non. J’ai voulu gérer un seul drame à la y avait cette dimension du deuil, de mon
cembre et qui était la première à avoir dia- dit de penser à la mort, je m’étais dit qu’en fois. Mais j’avais discuté avec des médecins deuil, qui me paraissait importante. Je
gnostiqué un Kaposi dans cette épidémie pensant qu’il allait mourir, je pensais sur- amis. Jacques Lebas et Odile Picard me retrouvais à nu, j’avais vécu protégé
en France, mais cela je l’ai su beaucoup tout à moi. J’ai pensé que, pour être le plus m’avaient poussé à faire un test. Il n’y avait pendant vingt ans. Un époux, une épou-
plus tard. Sur le bureau, il y a un papier où disponible, il fallait que j’écarte l’hypo- aucune littérature sur les tests encore, ils se, tout le monde sait quel comporte-
je reconnais mon écriture. Je ne me sens thèse de sa mort imminente. J’ai peut- étaient tous expérimentaux et artisanaux. ment adopter. Là, il y avait au mieux des
pas indiscret de le prendre. C’était le bul- être fait œuvre de censure, mais c’est tou- Comment s’est déroulé ce test? hésitations, mais, en règle générale, pas
letin d’admission. Et je vois : «Cause du dé- te une gestion où j’ai eu à emprunter, à A l’époque, il y avait deux prélèvements un mot. Un détail: à l’université, quand
cès: sida.»C’est comme ça que je l’ai appris. deviner, à essayer. J’improvisais. Et puis, par semaine à la Salpêtrière, ce qui con- un collègue perd son conjoint, on va le
Je croyais que les causes de décès ne figu- on m’avait répété que ce n’était pas le sida, centrait tous les candidats. On n’était pas voir, on lui écrit. Tout un ensemble de
raient pas sur les papiers administratifs. et donc je pensais que c’était quelque cho- très à l’aise. L’infirmière qui fait mon pré- choses m’indiquait que ce n’était pas un
Son médecin est là, à côté de vous? se de gérable. lèvement lance à tue-tête, dans la salle: deuil comme les autres. Et j’ai eu envie
Oui, et je lui demande: «Mais qu’est-ce que A l’extérieur, y avait-il une rumeur «Quel est le code pour le LAV (le nom à que ce soit un deuil de combat.
cela veut dire?»Elle me répond: «Rassu- disant que Foucault était hospitalisé l’époque du virus)?» Cela étant, je n’ai pas C’est-à-dire?
rez-vous, cela disparaîtra, il n’y en aura pas parce qu’il avait le sida? vraiment paniqué. Un mois après, je re- Quand le médecin m’avait dit que l’on al-
de traces.» «Mais attendez, ce n’est pas le Je n’étais guère à l’extérieur de l’hôpital. viens à l’hôpital: pas de résultat. Et le mé- lait effacer le diagnostic, je ne comprenais
problème.»Et là, violemment, je découvre Et je sais que, jusqu’à l’hospitalisation, decin me dit de revenir dans un mois. Je pas. Pour moi, il n’y avait pas de scandale
la réalité sida: faire semblant dans l’im- Jean-Paul Escande (chef de service à Tar- reviens. Toujours pas de résultat. C’était à avoir le sida. Michel aurait pu le dire,
pensable social. Je découvre cette espèce nier) et le médecin Odile Picard ont assu- insupportable, je crois à une mise en scè- mais ce n’était pas son style, et puis les cir-
de peur sociale qui avait occulté tout rap- ré une protection maximale. En tout cas, il ne. Là encore, c’était en filigrane la ques- constances ne s’y sont pas prêtées. A par-
port de vérité. Je trouve inadmissible que y a quelque chose d’insupportable: c’est tion du droit de savoir. Je me suis énervé. tir du moment où il était mort sans le dire,
des gens, encore jeunes, à l’extrémité de qu’une maladie soit un tel objet de voraci- Il téléphone aussitôt devant moi au labo- sans pouvoir ou sans savoir le dire, j’avais
leur temps de vie, ne puissent avoir de té sociale et qu’en même temps on soit dé- ratoire qui lui répond que j’étais négatif. l’impression que je ne pouvais pas le dire
rapport de vérité ni avec leur diagnostic ni possédé de l’information. Deux jours En cet automne 1984, aviez-vous des à sa place, que c’était contraire à l’éthique
avec leur entourage. après l’enterrement, j’entre dans un café, contacts avec d’autres associations, médicale à laquelle j’adhère. Et ne rien di-
Cela devint pour moi un enjeu majeur et je croise un journaliste que je connaissais à l’étranger par exemple? re du tout, c’était entrer dans la peur du
immédiat: la maîtrise de sa vie. La ques- un peu. Il me regarde, absolument sidéré. Le mois d’août1984, je l’ai passé, comme scandale. J’avais à résoudre un problème:
tion s’était déjà posée avec Michel. Où Comme un objet d’effroi. Je comprends chaque année, à la British Library à Lon- ne pas parler pour lui, mais pas ne rien fai-
mourir? Un médecin avait évoqué le re- son regard. Je découvre, là, brutalement, dres où j’ai lu tout ce que j’ai trouvé pour re. Il y avait l’obligation de créer quelque
tour à la maison pour qu’il soit libre de sa que j’étais, à Paris, la seule personne dont avoir une connaissance médicale du sida chose qui ne soit pas une parole sur sa
décision. C’était un moment où il faisait on pouvait penser qu’elle avait le sida. Fou- (aids en anglais, qui allait s’imposer dans mort, mais une lutte.•
très chaud, était-ce supportable? Est-ce cault mort du sida, j’avais donc le sida. Je Aides, avec le e qui change la maladie en Recueilli par ÉRIC FAVEREAU
qu’il reviendrait à la maison pour mettre découvre le sida, dans le face-à-face avec solidarité). J’ai découvert ainsi le Teren- © DANIEL DEFERT
LIBERATION
SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 JUIN 2004 FOUCAULT V

Michel, photo prise


par l’écrivain Hervé
HERVÉ GUIBERT

Guibert au début
des années 1980.
VI FOUCAULT SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 JUIN 2004
LIBERATION

TROIS TEXTES DU PHILOSOPHEécrits spécialement pour «Libération», dont

Contrelapeinedemort
des formes diverses. Il faut re-
prendre, avec toutes ses impli-
cations politiques et éthiques,
la question de savoir comment
définir au plus juste les rap-
ports de la liberté des indivi-
dus et de leur mort.
a plus vieille peine du d’un coupe-tête. On le suppri- quée, on en parlait beaucoup; principe que nulle puissance Une autre raison avait accli-
monde est en train de me. Bien. elle devait être aussi l’exercice publique (pas plus d’ailleurs maté la peine de mort et assuré
mourir en France. Il Mais ici, comme ailleurs, la ma- du droit de vie et de mort sur qu’aucun individu) n’est en sa longue survie dans les codes
faut se réjouir; il n’est nière de supprimer a au moins les individus: on la passait alors droit d’ôter la vie de quelqu’un, modernes – je veux dire dans
pas nécessaire, pour autant d’importance que la plus volontiers sous silence voilà qu’on touche à un débat les systèmes pénaux– qui, de-
autant, d’être dans suppression. Les racines sont dans la mesure où elle était important et difficile. Se profi- puis le XIXe siècle, prétendent
l’admiration. C’est un profondes. Et bien des choses le aussitôt la ques- à la fois corriger et punir. Ces
rattrapage. De la gran- dépendront de la façon dont on tion de la guerre, de systèmes, en effet, supposaient
de majorité des pays
d’Europe de l’Ouest, la
France a été un des
rares, depuis
saura les dégager.
Si la mort, pendant tant de
siècles, a figuré au sommet de
la justice pénale, ce n’est pas
18 SEPTEMBRE 1981 régulièrement manifestée.
l’armée, du service
obligatoire, etc.
Veut-on que le dé-
bat sur la peine de mort soit
toujours qu’il y avait non pas
deux sortes de crimes mais
deux sortes de criminels: ceux
qu’on peut corriger en les pu-
vingt-cinq ans, à que les législateurs et les juges Renoncer à faire sauter quel- autre chose qu’une discussion nissant, et ceux qui, même in-
n’avoir pas un étaient des gens particulière- ques têtes parce que le sang sur les meilleures techniques définiment punis, ne pour-
instant vécu à gauche. De là, ment sanguinaires. C’est que la gicle, parce que ça ne se fait punitives? Veut-on qu’il soit raient jamais être corrigés. La
sur bien des points, d’éton- justice était l’exercice d’une plus chez les gens bien et qu’il l’occasion et le début d’une peine de mort était le châti-
nants retards. On s’efforce ac- souveraineté. y a risque, parfois, de découper nouvelle réflexion politique? ment définitif des incorrigibles
tuellement de se réaligner sur Cette souveraineté devait être un innocent, c’est relative- Il faut qu’il reprenne à sa raci- et sous une forme tellement
un profil moyen. La justice pé- une indépendance à l’égard de ment facile. Mais renoncer à la ne le problème du droit de plus brève et plus sûre que la
nale dépassait, si j’ose dire, tout autre pouvoir: peu prati- peine de mort, en posant le tuer, tel que l’Etat l’exerce sous prison perpétuelle… ●●●

Ilfauttoutrepenser
laloietlaprison
es transformations politiques, en implicite pour ne pas devoir l’être, avec les institutions et les pratiques qui la met- possibilités et conditions d’application,
France, on aime les vivre comme attention et âpreté. tent en œuvre: après tout, ce que fait la de ses effets, de la manière dont on peut
des changements de régime. Il y a des mesures immédiates à prendre. police ou ce qui se passe dans les prisons garder sur elle le contrôle. Il faut envisa-
Contrecoup d’une attitude géné- Elles seraient de l’ordre de la conjonctu- n’a pas tellement d’importance, du mo- ger en même temps et comme indisso-
rale de la classe politique: pour el- re; mais elles auraient une portée généra- ment que cela permet de faire respecter la ciables la législation pénale et l’institution
le, exercer le pouvoir, c’est en héri- le et une valeur d’engagement. Il s’agirait loi. Quand on réforme le code, on pense pénitentiaire.
ter par une nécessité de l’Histoire, en somme d’éliminer tout ce qui est abus aux principes de l’interdiction, non à la Mais il faut aussi s’interroger sur ce qui
et c’est le conserver comme un de droit sur la manière dont on applique réalité du châtiment. mérite effectivement d’être puni. Que
droit naturel. Conséquence aussi la loi. Abus exceptionnels, bien sûr, mais En face, il y a le «pragmatisme» de l’insti- penser des partages aujourd’hui admis
du cher grand vieux modèle de la aussi et surtout abus coutumiers ou tution pénitentiaire: elle a sa logique; elle entre ce qui est sanctionnable par la loi et
Révolution: le changement par ex- mieux institués. Abus de droit, la pratique a ses procédés et ses prétentions. Quand ce qui ne l’est pratiquement pas? Tant de
cellence, celui dont on rêve courante et la détention préventive (40% on a entrepris de la réformer, on a tou- précautions pour que les «mœurs» ne
et le seul qui vaille vraiment des 42000détenus le sont actuellement jours cherché à savoir comment elle soient pas «outragées» ni les «pudeurs»
la peine, c’est le renverse- à titre préventif). Abus de droit, les QHS pourrait corriger ce qu’il y a dans la loi de perverties; et si peu pour que l’emploi, la
ment de l’Ancien Régime. et la manière dont ils fonctionnent com- général et de rigide: comment elle pour- santé, le milieu d’existence, la vie ne soient
Or, les nouveaux régimes, on le sait, ou- rait, sous la caution plus ou moins my- pas mis en danger…

5 JUILLET 1981
vrent les prisons – bastilles – des souve- thique de la psychologie, de la médecine L’idée est maintenant assez communé-
rains précédents. Ne nous étonnons pas ou de la psychiatrie, gérer une punition ment admise que la prison est un détes-
de la poussée de fièvre qui a lieu actuelle- dont elle revendique pour elle seule la table moyen de sanctionner. Il faut ad-
ment dans les prisons et autour d’elles. Ni compétence. mettre aussi l’idée que punir est sans
des rêves qui se sont, un instant, allumés: me prisons d’exception. Abus de droit, les Ainsi, cahin-caha, depuis plus de 150ans doute un très mauvais moyen d’empêcher
«On doit, on va libérer tout le monde.» Ils punitions décidées par l’administration ont avancé les réformes: celles de la loi qui un acte. Mais, surtout, il n’en faut pas
sont une partie de notre imaginaire poli- pénitentiaire elle-même, sans qu’il y ait ni ne veut pas savoir comme elle punit; celles conclure qu’il vaut mieux prévenir grâce à
tique commun. Mais dans le mouvement contrôle ni défense. Abus de droit, toutes du régime pénitentiaire qui tente de se de solides mécanismes de sécurité: car ce
important, sérieux, réfléchi qui s’est déve- suppressions de droit au-delà de la simple substituer au droit. Quant aux juges, j’en- n’est là souvent qu’une façon de multiplier
loppé à Fresnes, à Fleury, à Bois-d’Arcy, privation de liberté prévue par la loi. tends aux «bons juges», ils n’ont plus qu’à les occasions de punir et de désigner à
etc., on aurait tort de ne voir que l’écho en- Mais ensuite –ou plutôt tout de suite–, il courir à la fois au four et au moulin: tenter l’avance des délinquants possibles.
fermé et utopique d’une réalité extérieu- s’agit de tout reprendre à la base. Ce n’est de faire valoir la loi là où on l’applique, ré- Ne pas multiplier le nombre des délin-
re plus mesurée. La prison marginalise? pas qu’on n’ait pas songé depuis longtemps fléchir à la punition qu’ils imposent lors- quants, actuels ou virtuels, comme on l’a
Sans doute. Mais cela ne veut pas dire que à réformer. Tantôt le code, tantôt les insti- qu’ils demandent l’application de la loi. fait si souvent sous prétexte de réforme?
la pénalité soit une institution marginale tutions pénitentiaires. Mais, précisément, Il faut essayer maintenant de repenser Oui, bien sûr. Développer les moyens de
dans la société. Le droit de punir, comme l’insuffisance – donc le danger – est là, l’ensemble: ne plus esquiver le réel, mais punir en dehors de la prison et pour la
celui de faire la guerre, est un des plus im- dans cette politique du couteau de Jean- ne jamais accepter aucune «évidence» remplacer? Oui, peut-être. Mais surtout
portants et des plus discutables: je veux not: un coup le manche, un coup la lame. comme acquise. repenser toute l’économie du punissable
dire à tout le moins qu’il mérite à chaque Il y a d’un côté l’«idéalisme» de la loi, ou sa Il ne sert à rien de définir ou de redéfinir dans notre société, et les rapports entre la
instant d’être discuté. Il fait trop réguliè- pudibonderie: elle connaît ce qu’elle in- les délits, il ne sert à rien de leur fixer une puissance publique avec le droit de punir
rement appel à l’usage de la force, et il re- terdit et les sanctions qu’elle prévoit; mais sanction, si on ne tient pas compte de la et sa mise en pratique. •
pose trop profondément sur une morale elle regarde de loin et d’un œil impavide réalité de la punition: de sa nature, de ses MICHEL FOUCAULT
LIBERATION
SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 JUIN 2004 FOUCAULT VII
il était proche, sur des thèmes au centre de sa réflexion.

●●● La véritable ligne de par-


tage, parmi les systèmes pé-
naux, ne passe pas entre ceux
qui comportent la peine de
mort et les autres; elle passe
entre ceux qui admettent les
Descaressesd’hommes
considéréescommeunart
peines définitives et ceux qui
les excluent. Au Parlement,
dans les jours qui viennent,
c’est là sans doute que se situe-
ra le vrai débat. L’abolition de
la peine de mort sera sans ui s’intéresserait aux nuits blanches me sexe» comme objet de plaisir. C’est ce que fait sique, ce qui régissait le comportement sexuel
doute facilement votée. Mais des éditeurs les entendrait – et pas Dover pour la Grèce classique. Garçon libre à n’avait pas la forme d’un code. Ni la loi civile, ni la
va-t-on sortir radicalement les moindres– pleurer: traduire est Athènes, il devait à Rome être plutôt l’esclave; à loi religieuse, ni une loi «naturelle» ne prescri-
d’une pratique pénale qui af- impossible, c’est long, c’est coûteux, l’aube de l’âge classique, sa valeur était dans sa vaient ce qu’il fallait –ou ne fallait pas– faire. Et
firme qu’elle est destinée à ce n’est pas rentable. J’en connais jeune vigueur, sa forme déjà marquée; plus tard pourtant l’éthique sexuelle était exigeante, com-
corriger, mais qui maintient qui depuis dix ans traînent sur des ce fut sa grâce, sa juvénilité, la fraîcheur de son plexe, multiple. Mais comme peut l’être une tech-
que certains ne peuvent et ne projets de traduction qu’ils n’ont corps. Il devait, pour bien faire, résister, ne pas nè, un art –un art de vivreentendu comme souci
pourront jamais l’être par na- pas osé refuser et qu’ils n’ont pas le passer de main en main, ne pas céder au premier de soi-même et de son existence.
ture, par caractère, par une fa- courage d’achever. Voici en tout venu, mais jamais «pour rien» (étant entendu ce- C’est bien ce que, tout au long, montre Dover: le
talité bio-psychologique, ou cas un éditeur – un «tout petit» – pendant que l’argent disqualifiait le rapport ou plaisir avec les garçons était un mode d’expé-
parce qu’ils sont en somme in- qui vient de publier en français, et que trop d’avidité le rendait suspect). En face, rience. La plupart du temps, il n’excluait pas le
trinsèquement dangereux? fort bien, «le» Dover, déjà clas- l’amateur de garçons a aussi ses différents profils: rapport avec les femmes, et, en ce sens, il n’était
La sécurité va servir d’argu- sique, encore récent. La Pensée compagnons de jeunesse et d’armes, exemple de ni l’expression d’une structure affective particu-
ment dans les deux camps. Les sauvage à Grenoble, avec Alain vertu civique, élégant cavalier, maître de sagesse. lière ni une forme d’existence distincte des
uns feront valoir que, libérés, Geoffroy et Suzanne Saïd (excellente traductri- En tout cas, jamais en Grèce ni l’un ni l’autre ne autres. Mais il était beaucoup plus qu’une possi-
certains détenus constitue- ce) se sont attelés à la tâche. Et ils ont parfaite- faisaient de cet amour ou de ce plaisir une expé- bilité de plaisir parmi d’autres: il impliquait des
ront un danger pour la société. ment réussi. A méditer pour tous ceux qui vou- rience semblable à celle que nous faisons, nous et comportements, des manières d’être, certaines
Les autres feront valoir qu’en- draient réfléchir sur les destins à venir de nos contemporains, de l’homosexualité. relations avec les autres, la reconnaissance de
fermés à vie certains prison- l’édition «savante». Dover, on s’en doute, fait rire aussi de ceux pour tout un ensemble de valeurs. C’était une option
niers seront un danger per- L’ouvrage de Dover aura ici le même succès qu’il qui l’homosexualité, en Grèce, aurait été libre. qui n’était ni exclusive ni irréversible, mais dont
manent dans les institutions a rencontré en Ce genre d’histoire ne peut s’écrire dans les les principes, les règles et les effets s’étendaient

1er JUIN 1982


pénitentiaires. Mais il est Angleterre et termes simples de la prohibition et de la tolé- loin dans les formes de vie.
un danger que peut-être on aux Etats-Unis. rance, comme s’il y avait d’un côté l’obstination Il faut s’y faire: le livre de Dover ne raconte pas un
n’évoquera pas: celui d’une so- Tant mieux. A du désir et de l’autre l’interdit qui le réprime. En âge d’or où le désir aurait eu la franchise d’être bis-
ciété qui ne s’inquiéterait pas pleines mains, fait, les rapports d’amour et de plaisir entre indi- sexuel: il raconte l’histoire singulière d’un choix
en permanence de son code et il offre les plaisirs de l’érudition; ils sont, plus vidus de sexe masculin s’organisaient selon des sexuel qui, à l’intérieur d’une société donnée, a été
de ses lois, de ses institutions d’une fois, imprévus. Il est d’une grande alacrité règles précises et exigeantes. Il y avait bien en- mode de vie, culture et art de soi-même.•
pénales et de ses pratiques pu- intellectuelle, et souvent d’une imperturbable tendu les obligations de la séduction et de la MICHEL FOUCAULT
nitives. Et maintenant, sous drôlerie: amoralisme acide, savant et oxfordien cour. Il y avait toute une hiérarchie depuis
une forme ou sous une autre, de la pensée, méticulosité indéfinie pour ressai- l’amour «bien» qui faisait honneur aux deux par- Kenneth J. Dover, Homosexualité grecque,
éditions la Pensée sauvage (20, rue Humbert-II,
la catégorie des individus à éli- sir, à travers des textes douteux et quelques tes- tenaires, jusqu’à l’amour vénal, en passant par 38000 Grenoble. Diffusion Distique). 304 pages
miner définitivement (par la sons de musée, la vivacité d’une main entre deux les multiples échelons des faiblesses, de la com- et 108 documents iconographiques. 150 francs.
mort ou la prison), on se don- cuisses ou la douceur d’un baiser vieux de deux plaisance et de l’honneur écorné.
ne facilement l’illusion de ré- millénaires et demi. L’ouvrage, surtout, est nou- Il y avait la lumière vive portée sur
soudre les problèmes les plus veau grâce à la documentation mise en œuvre et la relation adulte-garçon et l’im-
difficiles: corriger si on peut; à l’usage qu’il en fait. Il entrecroise avec une ex- mense plage d’ombre où étaient
sinon, inutile de se préoccu- trême rigueur les textes et les données iconogra- plongés les rapports sexuels entre
Regards

per, inutile de se demander s’il phiques. C’est que les Grecs, à l’âge classique, en solides porteurs de barbe. Il y
ne faut pas reconsidérer tou- ont montré plus qu’ils n’en ont dit: les peintures avait surtout –et c’est là sans dou- De grands documentaires pour
tes les manières de punir: la de vases sont infiniment plus explicites que les te un des points essentiels de comprendre le monde d’aujourd’hui
trappe est prête où «l’incorri- textes qui nous restent, fussent-ils de comédie. l’éthique grecque – le partage ra-
gible» disparaîtra. Mais en retour, beaucoup de scènes peintes se- dical entre activité et passivité.
Poser que toute peine quelle raient muettes (et le sont restées jusqu’ici) sans L’activité seule est valorisée; la
qu’elle soit aura un terme, c’est le recours au texte qui en dit la valeur amoureu- passivité – qui est de nature et de
à coup sûr s’engager sur un se. Un jeune homme donne un lièvre à un garçon. statut chez la femme et l’esclave–
chemin d’inquiétude. Mais Cadeau d’amour. Il lui caresse le menton. Propo- ne peut être chez l’homme que
c’est aussi s’engager à ne pas sition. Le cœur de l’analyse de Dover est là: re- honteuse. On peut, à travers l’étu-
laisser comme on l’a fait pen- trouver ce que disaient ces gestes du sexe et du de de Dover, voir s’affirmer ce qui
dant tant d’années, dans l’im- plaisir, gestes que nous croyons universels (quoi est la plus grande différence entre
mobilité et la sclérose, toutes de plus commun finalement que le gestuaire de l’expérience grecque de la sexuali-
les institutions pénitentiaires. l’amour) et qui, analysés dans leur spécificité his- té et la nôtre. Pour nous, c’est la
C’est s’obliger à rester en aler- torique, tiennent un discours bien singulier. préférence d’objet (hétéro ou ho-
te. C’est faire de la pénalité un mosexuel) qui marque la différen-
lieu de réflexion incessante, Les profils de l’amour ce essentielle; pour les Grecs, c’est Un film testament Portrait du penseur qui
de recherche et d’expérience, Dover, en effet, déblaye tout un paysage concep- la position du sujet (actif ou pas- du grand philosophe. réinvente l’humanisme.
de transformation. Une péna- tuel qui nous encombrait. Bien sûr, on trouvera sif ) qui fixe la grande frontière 2
lité qui prétend prendre effet encore des esprits aimables pour penser qu’en morale; par rapport à cet élément
3
sur les individus et leur vie ne somme l’homosexualité a toujours existé: à preu- constitutif d’une éthique essen- Déjà disponibles
peut pas éviter de se transfor- ve Cambacérès, le duc de Créqui, Michel-Ange tiellement masculine, les options Mémoires d’ex Reprise Iran, sous le voile
mer perpétuellement elle- ou Timarque. A de tels naïfs, Dover donne une de partenaires (garçons, femmes, des apparences Algérie(s) Norman Mailer
même. bonne leçon de nominalisme historique. Le rap- esclaves) sont peu importantes.
Il est bon, pour des raisons port entre deux individus du même sexe est une À venir en septembre 2004
éthiques et politiques, que la chose. Mais aimer le même sexe que soi, prendre Un art de vivre Toni Negri La Bataille du Chili Des Hommes
puissance qui exerce le droit avec lui un plaisir, c’est autre chose, c’est toute Dans les dernières pages de son Libres Les Moissons de Fer Moi, Fidel Castro...
de punir s’inquiète toujours de une expérience, avec ses objets et leurs valeurs, livre, Dover fait apparaître un
cet étrange pouvoir, et ne se avec la manière d’être du sujet et la conscience point capital et qui éclaire rétros- Connaître Comprendre Réfléchir Décrypter
sente jamais trop sûre d’elle- qu’il a de lui-même. Cette expérience est com- pectivement toute son analyse. Editions Montparnasse
même. • plexe, elle est diverse, elle change de formes. Il y Chez les Grecs, et ceci ne vaut pas
MICHEL FOUCAULT aurait à faire toute une histoire de «l’autre du mê- simplement pour l’époque clas-
VIII FOUCAULT SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 JUIN 2004
LIBERATION

HÉRITAGES. Comment travaille aujourd’hui la pensée de Foucault?


Les réponses d’une juriste, d’un psychanalyste, de philosophes, sociologues
et historiens, jeunes chercheurs et compagnons de route.

Lespièges Cours au Collège


de France sur
Surveiller et punir,

dusexe
en 1974.

Par Marcela Iacub mêmes, jamais il n’a au-


juriste, chercheur au CNRS tant été investi comme
lieu où se jouent les rap-

J
e me souviens en- ports de pouvoir entre les
core de l’effroi avec hommes et les femmes,
lequel j’ai lu pour entre les adultes et les en-
la première fois la fants… Certes, les noces du
Volonté de savoir. sexe et du pouvoir, Fou-
Nourrie de mes cault ne les cherchait pas
lectures de Wilhelm Rei- dans le droit pénal, mais
ch, très populaire dans dans les «disciplines». Sa
l’Argentine du début des méthode ne nous a sans
années 80, je n’oublierai doute pas parfaitement
jamais l’offense que j’ai préparés à comprendre
ressentie lorsque j’ai cru ce qui se tramait. Mais sa
comprendre que mes conviction qu’il fallait
idées sur la libération mettre fin à l’exception
MICHÈLE BANCILHON

sexuelle me rendaient sexuelle l’a conduit à


aux yeux de Michel Fou- prendre des positions
cault aussi «victorienne» courageuses dans le dé-
qu’unereine anglaise. Ce bat de la fin des années 70
nouvel évangile de la libé- sur le viol, qui lui valent
ration n’était donc que la encore d’être traité de

Folieetvérité
meilleure manière de re- misogyne : il voulait que
conduire ce royaume du les violences sexuelles se la vérité, ce qui est absent, c’est
sexe dans lequel l’Occi- réduisentà des violences, le rapport entre la folie et la
dent s’était si fortement qu’on fasse disparaître sexualité. Ce que la psychana-
investi depuis des siècles ? toute mention du sexe de lyse découvre, ce n’est pas «ce
Je croyais comprendre la loi. Le moins qu’on puis- bavardage infini de la raison
que l’au-delà du sexe qu’il
nous indiquait était, en
substance, un ensemble
de plaisirs moins grandi-
loquent, plus modeste,
se dire est qu’il n’a guère
été entendu.
Cette histoire était-elle
fatale ? Je ne crois pas.
Mais les «avant-gardes»
delapsychanalyse sur la sexualité»mais plutôt le
lien intime de la sexualité avec
le murmure secret de la dérai-
son. Depuis la vie quotidienne
jusqu’aux délires.
dans lequel nous cesse- sexuellesont mis le sexe à Par René Major nance et de la non-apparte- devient sujet». Ce qui reste pour Par ailleurs, à suivre Freud
rions de mettre en jeu la place de l’âme et fait de psychanalyste nance au discours foucaldien. lui «l’importance la plus déci- de plus près dans Au-delà du
notre subjectivité. Sépa- l’Etat son gardien zélé et S’agissant de l’Histoire de la fo- sive de la psychanalyse», c’est principe de plaisir, c’est toute

Q
rer les plaisirs sexuels de insatiable. Depuis, on n’a u’est-ce que lie, par exemple, Foucault re- qu’«à la différence des sciences l’économie du plaisir qui se
leur longue complicité pas cessé d’accroître l’es- Fo u c a u l t connaîtra que, rompant avec humaines qui (…) demeurent voit repensée, compliquée,
avec nos manières de de- pace politique du sexe, et n’aura pas dit ce qui ancrait jusqu’ici la folie toujours dans l’espace du re- voire arraisonnée par une pul-
venir sujets, les dissoudre la plupart de nos contem- de la psycha- dans la maladie psychique, et présentable», la psychanaly- sion de pouvoir. Ce qui situe
à nouveau dans les arts de porains ont fini par y ad- nalyse!? Se- ce qui en faisait «une expé- se déborde la représentation tout autrement les «stratégies
l’existence, les esthétiser, hérer de la façon la plus lon le ton rience réduite au silence par le et rapporte le savoir de l’hom- de savoir et de pouvoir» dont
en somme, pour mieux les fervente. Au point qu’on employé positivisme», Freud en fait une me à la finitude qui le fonde. parle Foucault. Le caractère
banaliser… Dans le fond, peut dire que s’il y a un do- pour dire cet- chose de la raison elle-même, Dès lors, dans les Mots et les pervers polymorphe de la
je n’en ai pas cru un mot. maine dans lequel Michel te phrase, el- «restitue, dans la pensée mé- choses, il n’est plus question de sexualité infantile dont parle
Je pensais qu’il s’agissait Foucault n’a pas laissé le sera ponctuée par une excla- dicale, la possibilité d’un dia- la logique de l’aliénation dans Freud n’a jamais été un secret,
d’une pure coquetterie, d’héritiers, ni intellectuels mation ou une interrogation. logue avec la déraison». Mais la situation analytique: «Ni sauf dans certains prétoires.
qu’il était impossible de ni politiques, c’est bien Qu’est-ce qu’il n’aura pas dit! tout en créditant la psycha- l’hypnose ni l’aliénation dans le C’est en tant que mémoire in-
prendre au sérieux de celui de la sexualité. Ceux Sous cette forme exclamative, nalyse de «pouvoir dénouer personnage fantastique du mé- consciente que son contenu
telles considérations. qui se revendiquent de lui, on pourra relever les énoncés quelques-unes des formes de decin ne sont constitutives (…) se voile ou se dévoile alors que
Mais, lorsque, plus de dix dans les «études gays et les plus ambigus ou les plus la folie», elle restera pour lui celle-ci ne peut se déployer que les pulsions qui en organisent
ans après, je commençais lesbiennes» par exemple, contradictoires, en apparence «étrangère au travail souverain dans la violence calme d’un les fantasmes ou les scénarios
à travailler sur les trans- malgré les efforts de Di- tout au moins. Bien que, tout de la déraison». Plus tard, dans rapport singulier et du trans- viennent se mettre au service
formations juridiques par dier Eribon, ou ceux qui au long de son œuvre, Fou- les Mots et les choses, Foucault fert qu’il appelle.» du pouvoir, jusque dans sa
lesquelles nous sommes se dénomment «queer», cault n’analyse aucun texte de dira de Freud qu’il est «le pre- Qu’est-ce que Foucault n’aura plus obscène cruauté, comme
entrés, à la fin des an- sont si convaincus qu’il mier à avoir entrepris d’effacer pas dit de la psychanalyse ? en témoignent les «actuali-
nées70, dans notre «mo- faut «politiser» le sexe SA RÉFLEXION SUR LES DISPOSITIFS radicalement le partage du Sans doute ce qu’il laissait tés».
dernité sexuelle», j’eus le qu’ils semblent avoir pour DE SURVEILLANCE ET DE PUNITION DU positif et du négatif, du normal entrevoir dans un entretien à Ce qui devrait retenir particu-
triste sentiment de com- mission historique d’en- POUVOIR DOIT RETENIR L’ATTENTION. et du pathologique, du compré- Ornicar?à la parution du pre- lièrement l’attention des psy-
prendre soudain qu’on terrer toute possibilité de hensible et de l’incommuni- mier volume de l’Histoire de chanalystes aujourd’hui, c’est
avait fait exactement ce se servir de Foucault pour Freud ni de son contemporain cable, du signifiant et de l’insi- la sexualité: «Le premier titre toute la réflexion de Foucault
que Foucault essayait de penser ce qui nous arrive. Lacan, qui aura pourtant mul- gnifiant». était Sexe et vérité. On y a re- sur les dispositifs de sur-
nous avertir de ne pas fai- Entre la mort de Foucault tiplié les appels dans sa direc- Freud aurait ainsi, en déli- noncé, mais enfin c’était tout de veillance et de punition du
re. A force de vouloir «libé- et le procès d’Outreau, tion et ce depuis Naissance vrant l’homme de son existen- même ça mon problème: qu’est- pouvoir, des dispositifs pan-
rer» le sexe de ses chaînes, vingt ans seulement se de la clinique, les références ce asilaire, regroupé les pou- ce qui s’est passé en Occident optiques aux dispositifs pa-
on en a fait un objet direct sont écoulés. Peut-on rê- à Freud, à l’inconscient, à sa voirs, les aurait tendus au pour que la question de la véri- nacoustiques, et jusqu’à la
du pouvoir d’Etat: jamais ver meilleur encourage- découverte comme moment maximum en créant la situa- té soit posée à propos du plaisir psychologisation de tous ces
il n’a conduit tant de gens ment pour enfin prendre charnière de ce qu’il appellera tion psychanalytique où, «par sexuel? Et c’est mon problème dispositifs qui font circuler en
en prison, jamais il n’a tant au sérieux ses mises en une nouvelle discursivité sont un court-circuit génial, l’alié- depuis l’Histoire de la folie.» boucle images et récits des
servi comme grille de lec- garde contre les dangers constamment présentes, à la nation devient désaliénante Or, si Foucault met en rapport mensonges et vérités de la fo-
ture du monde et de nous- du sexe? • fois sur le mode de l’apparte- parce que, dans le médecin, elle la folie et la vérité, le sexe et lie du sexe… et du pouvoir. •
LIBERATION
SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 JUIN 2004 FOUCAULT IX

L’abus Desanalyses rait-il cette société autodisci-


plinaire de surveillance qui n’a
même plus besoin d’être pan-
optique, le réseau ayant rem-

d’obéissance
prémonitoires
placé l’espace, et le contrôle
à distance, la vigilance du re-
gard?
Mais c’est surtout sur le front
Par Frédéric Gros des prisons qu’il nous manque.
philosophe Surpeuplées, négligées, mé-
prisées, soumises à une disci-
oucault pose l’obéissance comme Par Michelle Perrot si sur la sexualité, forme moderne gestion. Pour partie seulement; il pline durcie avec le quasi-as-

F
concept politique le plus essentiel. historienne de la «volonté de savoir», qui brise est vrai, et c’est peut-être un des sentiment de tous, les prisons
Face aux grands traumatismes les frontières de l’intime et fait de points qui a été le plus contesté. Il sont plus isolées que jamais.
du XXe siècle (les totalitarismes), e me souviens. Juin l’aveu une obsédante tyrannie. faut pourtant se défier du positi- L’Observatoire international

J
il ne s’est pas complu à dénoncer, à 1984. Temps gris. Mi- L’abus sexuel constitue non seule- visme pénal asséné comme tem- des prisons fait ce qu’il peut
grand renfort lyrique, la mons- chel Foucault a été hos- ment la faute, mais le délit majeur. pérature du corps social. pour maintenir un lien De-
truosité des grands dirigeants. La mons- pitalisé. Mathieu Lin- C’est lui qui emplit désormais les A juste titre, Michel Foucault dans/Dehors (titre de son
truosité, Foucault est allé la chercher don me donne de ses prisons. La hantise de la pureté avait discerné dans le droit la scè- mensuel). Mais il n’y a plus
plutôt du côté des dirigés. La véritable nouvelles. Il a parcouru transforme le corps de l’enfant en ne majeure de la modernité dé- guère d’intellectuels pour
énigme n’est pas en effet de savoir pour- le dossier que Libélui a symbole. Sa souffrance est certes mocratique. Avec pour corollaires s’alarmer aujourd’hui de l’état
quoi des formes délirantes de pouvoir ont consacré. Il a ri d’être prise en compte; mais sa parole, la judiciarisation de la société, l’in- des prisons en France et dans
pu se mettre en place, mais ce qui les a qualifié de «vilain petit sacralisée comme source de véri- flation des procédures d’enquête le monde (excepté Amnesty
rendues acceptables, supportables, dé- canard de l’Histoire». Dernière té, le soumet à des pouvoirs non et d’aveu, la prodigieuse extension International). Le terrorisme
sirables par les gouvernés. En ceci, sans image du rire de Foucault, ultime moins insidieux. de la police sur tous les fronts justifie tout : le retour de la
doute, il prolonge la thèse de La Boétie cadeau. Michel Foucault se meurt. Un moralisme rampant rend tout d’une société qui a mis la sur- question, de tortures admi-
dans son Discours sur la servitude volon- De quoi? On parle de sida à mots désir suspect: où commence la pé- veillance non seulement à tous les nistrées avec le sourire du
taire: le vrai scandale, ce n’est pas celui du couverts comme si c’était une ma- dophilie? «Non au sexe roi», disait carrefours, mais au cœur de la triomphe, voire de la jouissan-
pouvoir, de l’abus de pouvoir, mais celui ladie honteuse. Un curieux article Foucault, qui voyait poindre la maison. La multiplication des in- ce, par les soldats (et pire: les
de l’obéissance, de l’abus d’obéissance. de Libés’indigne d’un tel soupçon. «monarchie du sexe»dans les ma- terdits de toutes sortes, pour soldates) de l’armée américai-
Car il est impossible qu’un tyran opprime «Un cancer gay?»,avait dit Michel nuels des confesseurs et dans les notre bien, physique et moral, cul- ne, «la plus grande démocratie
tout un peuple sans un solide système de Foucault à Hervé Guibert: «Ce se- questionnaires de leurs succes- minant dans le sacro-saint «prin- du monde». A côté du «totalita-
participations. La folie de pouvoir des rait trop beau.» Une amie améri- seurs laïques, les «psys» de toute cipe de précaution» fabrique jour risme de l’abominable»(le fas-
grands nous excuse toujours trop. C’est caine, arrivée de Californie, s’éton- nature. Il pourrait aujourd’hui ob- après jour un monde de normes cisme), Michel Foucault dé-
pourquoi, comme penseur politique, ne de cette incroyable pudeur. Il server leur étrange triomphe et qui rend suspects l’écart, l’excès, le nonçait le «totalitarisme de
Foucault se place aux côtés d’Alain et faudra plusieurs années, en effet, s’interroger sur le degré de notre non-conforme, la déviance. Au l’ordinaire». Est-ce cela?
d’Hannah Arendt. Aux côtés d’Alain pour que les gays français pren- libération. nom de la santé, souverain bien, le Le monde a changé. Le mur
quand ce dernier, dans Mars ou la Guerre nent leur sort en mains. Ils le fe- L’insécurité, la violence dans l’es- bio-pouvoir nous transforme en de Berlin est tombé. Mais les
jugée, montre l’importance écrasante de ront avec une efficacité exemplai- pace public, mais aussi privé, ont précautionneux à vie. tours du World Trade Center
la résignation comme condition éthique re qui modifiera leur visibilité et été les grands thèmes des der- Car le plus angoissant est que ce fi- aussi. Les affrontements de
du soldat pendant la longue guerre de 14, leur place dans l’Hexagone. nières campagnes électorales. Les let se tisse avec un consentement religion, de civilisation ont,
loin de l’esprit de sacrifice. Aux côtés Vingt ans plus tard, c’est–presque partis se sont affrontés à coups de dont Michel Foucault avait mon- dans une certaine mesure,
d’Hannah Arendt dans Eichmann à Jéru- – chose faite. Le mariage homo- statistiques de la délinquance, de- tré l’intériorité au cœur de la dé- remplacé les enjeux sociaux.
salem démontrant que la véritable hor- sexuel, nouveau pas dans une éga- venues symptômes de leurs bilans mocratie. Notre désir personnel Ce qui a changé la donne, c’est
reur du nazisme réside dans le zèle bu- lité des droits si lente à recon- et armes de leurs critiques. La cri- de protection, de garantie, de sûre- la politique et l’événement.
reaucratique inconditionnel et aveugle naître, en est le symbole. Qu’aurait minologie est revenue au premier té, d’assurance tout risque, notre «Qu’est-ce qui se passe actuel-
des administrateurs plutôt que dans leur pensé Michel Foucault de ce ren- rang des sciences de l’Etat. Une soif de justice quand nous sommes lement, et que sommes-nous,
perversité morale absolue. versement du cours des choses des «leçons» de Michel Foucault victimes – et nous le sommes tou- nous qui ne sommes peut-être
Le vrai problème de la philosophie poli- dont il avait scruté l’établissement avait été de les déconstruire, de jours de quelque chose – font de rien d’autre et rien de plus que
tique du XXe siècle, ce n’est pas en effet dans l’Occident chrétien? Et que montrer leur relativité d’artefact. nous des requérants en puissance. ce qui se passe actuellement?
le fondement du pouvoir, ce n’est pas la reste-t-il de la fameuse «boîte à ou- Que signifie la mesure, en la ma- Il faudrait s’interroger sur le rôle La question de la philosophie,
nature de la souveraineté, c’est celui de tils» qu’il nous avait laissée pour tière, sinon l’expression de seuil de de la plainte dans le fonctionne- c’est la question de ce présent
l’obéissance. Qu’est-ce qui nous fait obéir? comprendre notre temps? tolérance où le rôle des pouvoirs ment équitable de la justice et dans qui est nous-mêmes», écrivait
C’est ainsi que dans Surveiller et punirFou- Sur plusieurs points, ses analyses compose avec les sensibilités? Les les représentations du pouvoir. Michel Foucault en 1977. Mais
cault met en place le concept de docilité. me semblent prémonitoires. Ain- «illégalismes» sont aussi affaire de Comment Michel Foucault ver- qu’est-ce que ce présent? •
La docilité, c’est ce qui dans le corps ré-
pond au consentement éclairé de l’esprit:
une manière de se plier intérieurement à
ce qui est présenté comme une nécessité
qui nous correspond. Il y a dans la docilité
comme dans le consentement l’idée d’un
engagement spontané, apaisé et définitif
dans un système de déterminations exté-
rieures. C’est la condition éthique du capi-
talisme: nos besoins et nos désirs doivent
être adaptés aux appareils de production,
à son rythme, à ses séquences.
Cette rencontre moderne porte aussi le
nom de consommation. Au début des an-
nées 80, dans un cours sur les pratiques
chrétiennes de pénitence et de confession
(«Le gouvernement des vivants»), Fou-
cault recule d’un cran historique son ana-
lyse de l’obéissance du sujet occidental:
cette fois, il s’agit de montrer comment
nous obéissons depuis nos origines chré-
tiennes aux discours de vérité. Il s’agit,
pour aller vite, de montrer qu’entre le dis-
cours de vérité et la supposée nature se-
crète de mon être, la synthèse s’opère par Michel Foucault,
l’obéissance à l’Autre. Je n’obéis jamais Jean-Paul Sartre
mieux qu’en cherchant qui je suis vrai- et André
ment. La psychologie est au fond un systè- Glucksmann
me politique: elle nous apprend à obéir à à la Goutte-d’Or
la fiction de notre propre vérité et consti- à Paris, en
P H OTO L I B

tue un épisode crucial de ce que Foucault novembre 1971.


appelle l’histoire politique de la vérité. •
X FOUCAULT SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 JUIN 2004
LIBERATION

L’archive
comme arme
Par Philippe Artières
historien

u moment de la création de Libé,

A
Foucault, sollicité, propose une
chroniquedelamémoireouvriè-
re – une rubrique sur l’histoire
des luttes à partir des matériaux
produits par leurs acteurs. Don-
ner à lire le savoir politique de chacune des
luttes locales. Cette proposition du philo-
sophe ne fut pas reprise ; fallait-il qu’elle le
soit ? Il s’agissait en effet moins d’un projet
programmatique que d’une occasion alors
d’expliciter ce qu’avait été le but du Groupe
d’information sur les prisons, le GIP, né fin
1970etquis’étaitachevéendécembre1972.
Faire savoir, non communiquer – Foucault
était bien loin de ce régime de discours –
mais recueillir des expériences indivi-
duelles qui constituent collectivement un
ensemble de connaissances utiles non seu-
M A R T I N E F R A N C K . M AG N U M

lement à penser notre présent mais à agir


sur lui. Faire des intellectuels des trans-
metteurs et des émetteurs d’idées. C’est
cette fonction qu’il s’assigna qui donne le
désir de devenir historien. Faire l’histoire
des résistances individuelles et collectives
du passé non pour elles-mêmes, non pour Le philosophe

Lesavoir
«éclairer» notre présent, mais pour fournir chez lui, à Paris,
des armes possibles aux luttes d’aujour- en 1978.
d’hui.
C’est bien ce souci de passeur qui nous en-
couragea avec Michelle Zancarini et Lau-
rent Quero à publier un ensemble d’ar-
chives du GIP. Ces papiers, à trente ans de
distance, étaient porteurs d’une formi-
dable actualité ; les questionnaires, les en-
quêtes sur tel ou tel événement, les recueils
d’écrits autobiographiques et de corres-
quifondelepouvoir
pondances, tous ces documents conte- Par Jacques Donzelot rendre des comptes sur leur de révolte, la docilité des com-chômage de masse, précarisa-
naient un savoir qui dormait dans les sociologue gestion. Pratique banale de portements que Mai 68 avait tion, insécurité, désolidarisa-
boîtes d’archives. Certes la prison avait journalisme? Oui, à ceci près permis de dénoncer mais non tion? Le problème n’est plus

I
changé, mais les outils que le GIP avait for- l me faut distinguer que pilotée par un maître d’expliquer? de comprendre la docilité : elle
gés, si nous les contextualisions, si nous en entre la manière de d’œuvre capable de faire Pour les marxistes, cet ordre ne vaut plus garantie d’obten-
donnions les principales clés, pouvaient penser et la pensée. tourner la relation entre sa- reposait sur l’exploitation des tion d’une place dans la socié-
former ensemble peut-être un petit guide S’agissant de la premiè- voir et pouvoir de manière que faibles par le capital et la ré-té. Le problème n’est plus de
bien utile aujourd’hui. re, je dois reconnaître la chaque terme serve à inter- pression des révoltes par son dénoncer les disciplines : elles
Ces outils nous semblaient d’autant plus permanence d’une in- peller l’autre: savoir comment bras armé, l’Etat bourgeois. n’en imposent guère à une po-
utiles que, quelque trente ans après Sur- fluence, et dire ma grati- marche ce pouvoir ; ce qu’il Mais on savait bien que ledit pulation qui ne voit plus le bé-
veiller et punirdans lequel Foucault mon- tude. Pour ce qui est de produit. Mais aussi d’où il Etat n’avait pas eu besoin d’un néfice qu’il y aurait à accepter
trait que la prison pénale était une inven- la seconde, le recul du vient, quel est le savoir qui le bain de sang pour restaurer ses rigueurs.
tion récente, la prison semblait en ce début temps appelle et renforce une fonde. Ces questions se trou- l’ordre après Mai 68. Les libé- Pour comprendre l’ordre et le
de XXIe siècle redevenue à nouveau un ob- prise de distance déjà effec- vent toujours au cœur de mes raux parlaient d’un Etat Lévia- désordre actuels, mieux vaut
jet an-historique ; Michelle Perrot et tant tuée pour moi de son vivant. enquêtes. Voilà pour l’élan than, étouffant les libertés paressayer de comprendre les
de ses étudiants avaient eu beau, dans de La force initiatique de ma ren- reçu. «dispositions» exi-
nombreux travaux, peindre l’histoire de contre avec Foucault vint d’un Et pour la théorie, qu’apporte SURVEILLER N’EST PLUS DE MISE. gées de l’individu.
l’institution pénitentiaire et de son échec, véritable moment de «philo- le recul du temps ? Si l’on MAIS PUNIR REVIENT À LA MODE. La capacité d’ini-
la prison est bel et bien aujourd’hui une ins- sophie politique de terrain», la considère son noyau dur, tiative, l’engage-
titution dont on ne discute plus l’existence, création du Groupe d’infor- l’analyse de la matérialité du une sollicitude sociale ac- mentpersonnelsontdes«com-
un modèle indépassable, alors même qu’el- mation des prisons (GIP). Le pouvoir, de sa fonction pro- compagnant les individus du pétences» requises bien plus
le ne cesse de montrer son caractère in- GIP fut l’occasion de démon- ductive et pas uniquement in- berceau à la tombe. Mais ils sûrement que la docilité. Sur-
adéquat. Intolérable était la prison en 1972, trer qu’une pratique politique terdictrice comme on le pen- n’expliquaient pas l’injustice veiller n’est plus de mise. Mais
intolérable elle l’est aujourd’hui encore. de nature intrinsèquement sait jusqu’alors, du façonnage régnant dans la société. Avec punir revient de mode. La rai-
Cette amnésie volontaire de l’histoire de la démocratique pouvait se révé- des individus qu’il permet, des sa Naissance de la prison, Mi- son en est simple : la logique de
prison, ce refus d’intégrer que cette insti- ler plus subversive, mieux ser- progrès dans l’économie de chel Foucault mit le doigt sur réseau qui préside à l’établis-
tution vacilla à certains moments de notre vir la «cause du peuple» que la cette production par la sub- une explication beaucoup plus sement des relations sociales
histoire contemporaine, cette volonté aus- logomachie révolutionnaire stitution d’une surveillance convaincante. Nous étions repose sur la confiance faite
si d’effacer, par un dispositif silencieux de l’époque. La méthode était exigeante à «l’éclat des sup- soumis à un ordre social non aux individus par d’autres, et
mais très efficace, la réflexion foucaldien- simple : elle consistait à distri- plices», on voit bien ce que la pas parce que sauvagement tout manquement à celle-ci
ne, me poussèrent dans ces papiers jaunis buer des questionnaires à l’en- séduction qu’elle exerça devait réprimés – l’éclat des sup- appelle une sanction propor-
qui n’avaient fait l’objet d’aucun archivage. trée des prisons plutôt que des à l’époque. Nous vivions les plices n’était plus de mise – tionnelle au sentiment de tra-
Constituer ainsi l’archive comme arme, tracts à la sortie des usines. Il dernières années d’une socié- mais parce que dressés, sur- hison qui s’ensuit.
prendre au pied de la lettre la formule de ne s’agissait pas d’inculquer té de progrès sûre d’elle-même veillés, façonnés par des «dis- Enfin et surtout, la capacité
Foucault, et user de ces textes écrits il y a aux gens un savoir qui leur et dominatrice. Tant de sou- positifs» qui constituaient le politique ne paraît plus du cô-
trente ans, les siens, mais aussi ceux des manquait mais de faire valoir mission à l’ordre de la pro- soubassement du progrès, la té de la résistance aux pou-
prisonniers, de leurs familles, des militants leur savoir sur le fonctionne- duction et si peu de place fai- face d’ombre des Lumières. voirs. Dans le contexte de la
du GIP, comme des leviers pour faire le ment d’une institution afin te à l’idéal politique nous Que vaut cette généalogie mondialisation, elle est beau-
travail qui est celui de l’historien après que ses responsables se insupportait. Comment com- pour éclairer les problèmes coup plus du côté de la consti-
Foucault : dire l’actualité. • trouvent dans l’obligation de prendre l’extinction de l’esprit associés à la mondialisation: tution de pouvoir. •
LIBERATION
SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 JUIN 2004 FOUCAULT XI

Lesphilosophes Unscepticisme
engagé
sansporte-voix propre perfectionnement? n’est-il pas le mieux placé pour cessité et indiquent une liber-
Par Mathieu Potte-Bonneville
philosophe
Par Jacques Rancière
philosophe et historien Il se peut pourtant que le legs fonder un groupe d’informa- té qui est simple capacité a force de cer- visme heureux», mais où

L
essentiel de Foucault soit tion militant sur les prisons? d’agir, et non maîtrise de soi. taines philoso- perce l’intolérable, et dé-

Q
ue faire de d’avoir ébranlé cette image Une image s’imposa alors: cel- Entre la connaissance et l’ac- phies tient aux crit notre monde com-
Fo u c a u l t simpliste des rapports de la le du philosophe dans la rue, tion, la philosophie ne fonde paradoxes me animé d’un «per-
aujourd’hui pensée et de la vie. Tout son armé du porte-voix qui fait de aucune déduction. Elle ouvre qu’elles sont ca- pétuel travail de la norme
? Les uns se parcours n’a-t-il pas été placé la connaissance de l’oppres- seulement un intervalle où il pables d’adopter, dans l’anomie» ; monde
querellent sous le signe de l’écart et du sion le moyen de mener la lut- nous est loisible de faire va- d’endurer et de rendre où la critique peut alors
sans fin: son contretemps ? Qu’était-ce te contre l’oppression. ciller les repères et les certi- féconds. C’est le cas chez s’adosser, plutôt qu’aux
analyse des d’abord que cette manière de Mais les écarts ne se réduisent tudes sur lesquels s’appuient Foucault : si ses concepts lois de la Raison, aux
illusions de faire de la philosophie en ra- pas, les contretemps ne se les dominations. peuvent infuser la ré- crises qui affleurent au
la libération contant des histoires sur la transforment pas en coïnci- A l’image convenue je préfère flexion contemporaine, ras de l’expérience histo-
sexuelle en fait-elle l’initiateur prison ou l’hôpital il y a deux dences heureuses. La connais- donc ma première rencontre ils le doivent à une triple rique, à ses zones de fra-
de la révolution queerou le dé- cents ans au lieu d’élaborer un sance du système disciplinaire avec le «philosophe dans la torsion imprimée, dans gilité, à ses «points de
nonciateur anticipé des ma- clair discours sur ce que l’être ne fournit pas sa conscience à rue». C’était en juin 1968. A en ses livres, au geste de problématisation».
riages gays? Ses thèses sur la est vraiment et ce qui l’oppose la révolte. Elle redessine sim- croire les sérieux biographes penser. Le dernier paradoxe
société disciplinaire n’en font- au non-être? Pas étonnant, plement le territoire sur lequel qu’il a quelquefois égarés, il Torsion, d’abord, du sty- touche justement à la
elles pas le précurseur des disait-on, que cette entrepri- le réseau des raisons de l’une était, pendant tout ce temps, le : Foucault invente une critique. Foucault passe
penseurs patronaux qui par- se d’antiquaire dé- loin de Paris et de ses agita- écriture vouée à la pure à juste titre pour un in-
tent à l’assaut de la Sécurité so- bouche sur une UNE IMAGE S’IMPOSE, CELLE tions. Il y était pourtant ce description, mais la met tellectuel radical, por-
ciale en chantant les beautés nouvelle forme de DU PHILOSOPHE DANS LA RUE. matin-là; en vacances, il est au service d’un projet de tant d’Espagne en Po-
morales du risque, opposées déterminisme his- vrai, mais qui ne l’était alors? part en part éthique. A la logne et des asiles aux
aux turpitudes de la société as- torique, décourageant toute peut rencontrer celui de Incognito et sans porte-voix, division aujourd’hui do- prisons sa réticence à
sistée? Certains pensent trou- volonté de transformation du l’autre. La rencontre même mais avec un imperméable. minante (aux sciences plier devant les pou-
ver dans son analyse du bio- monde, en montrant que les suppose cet écart que seul oc- Rien à voir avec la météorolo- la description du social, voirs. Cette radicalité,
pouvoir l’ontologie de la vie sujets ne peuvent pas penser cupe, sans le combler, un sen- gie, seulement avec les jets à la philosophie les trai- toutefois, Foucault la
propre à fonder le mouvement autre chose que ce qu’ils pen- timent «subjectif»: «La si- d’eau avec lesquels les gré- tés de vertu), il oppose détache minutieuse-
des multitudes. sent. tuation dans les prisons est vistes de Citroën, qu’il venait des textes dont la mora- ment de tout ce qui
D’autres y voient théorisé cet Deux ans plus tard, change- intolérable», dit Foucault. Cet renforcer, accueillaient les le, loin de se déployer en pourrait lui assurer une
état d’exception qui fait de la ment de décor: il suffisait de usage du verbe être est irré- «autonomes» qui voulaient préceptes, en maximes, quelconque assise – ni
modernité un vaste camp de prendre les choses à l’envers. ductible à ceux par lesquels la forcer le piquet. Il était là sans ne tient qu’à la manière Vérité dont le philo-
concentration. D’autres enco- Celui qui avait analysé l’enfer- science discerne des positivi- nécessité, non point pour ap- de voir et de dire – mais sophe disposerait, ni
re suivent patiemment, d’in- mement de la folie et la consti- tés et attribue des propriétés. porter à la lutte la connaissan-
terview en interview, les li- tution du pouvoir médical Ce que l’histoire matérialiste ce du savant et la voix du phi- FOUCAULT INVENTE UNE ÉCRITURE VOUÉE
néaments de l’éthique de n’était-il pas naturellement à des conditions de notre pen- losophe, mais pour arpenter, à À LA PURE DESCRIPTION, MAIS LA MET AU SERVICE
l’individu sur laquelle ne pou- sa place, à l’avant-garde d’un sée et de notre action nous en- l’inverse, le territoire des so- D’UN PROJET ÉTHIQUE.
vaient manquer de déboucher mouvement qui s’en prenait seigne, ce n’est ni la nécessité lidarités énigmatiques où la
ses analyses du souci de soi non plus simplement à l’ex- de l’ordre des choses ni la liber- pensée trouve ses objets et ses des textes, en même Principes justifiant le
chez Socrate ou Sénèque. Les ploitation économique et à té des sujets. C’est l’intervalle tâches. temps, qui peuvent être combat, ni Programme
philosophes ne sont-ils pas l’Etat mais à l’ensemble des re- entre les deux, intervalle que Loin de toutes les rationalisa- lus comme autant à même d’être opposé
là pour nous enseigner les lations de domination dissé- seuls remplissent des senti- tions rétrospectives, c’est cet- d’exercices, comme une à la situation présente.
principes de la transformation minées dans le corps social? ments comme l’«intolérable» te énigme qu’il vaut la peine éthique en acte. Lorsqu’on le pressait de
du monde ou ceux de notre L’historien de l’enfermement qui ne traduisent aucune né- d’approfondir. • Deuxième anomalie. dire enfin ce qu’il fallait
D’un côté, ces livres faire en matière carcé-
semblent nous présen- rale, il répondait : «Com-
ter un univers social en- mencez par rendre la
tièrement «positif», qui prison de San Quentin
ne recouvre ni n’occulte supportable.» Là où
aucun ordre plus pro- Pierre Bourdieu fut sou-
fond mais peut être saisi cieux de gager ses prises
suivant ses seules règles de position sur l’autori-
internes. Les discours té de la science, Fou-
n’y déforment pas la cault a tissé un autre
réalité nue des choses, rapport de la pensée à
ils produisent des fi- l’action, plus perturbant
gures de savoir ; les pou- peut-être : un scepticis-
voirs n’y répriment me engagé.
pas une liberté sauvage, On dit qu’après la mort
mais suscitent, accrois- de La Boétie, Montaigne
sent l’utilité et la docili- songea un temps à insé-
té des corps. rer, dans ses propres
Ce monde clos et huilé, écrits, le livre de son ami
pourtant, est creusé de – le Discours sur la servi-
secousses, et Foucault tude volontaire, de sulfu-
ne cesse d’y déceler des reuse réputation. Le ré-
failles – «murmure d’in- sultat eût été étrange :
sectes sombre»de la folie, au cœur du scepticisme
«grondement de la ba- des Essais, au centre de
taille»des mutineries de cette immense archive
prisonniers. Refusant perplexe, le brûlot du
de choisir entre l’expli- Discours, arme de tou-
cation des fonctionne- tes les contestations et
ments sociaux et l’atten- critique absolue du pou-
tion au malheur des voir. Le feu dans une bi-
BDIC

hommes, Foucault in- bliothèque. Un livre de


Sartre, Jean-Pierre Faye et Foucault, en 1972, dans les locaux de l’agence de presse Libération, après l’annonce de la création du GIP. vente ainsi un «positi- Michel Foucault. •
XII FOUCAULT SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 JUIN 2004
LIBERATION

1926 Naissance le 15 octobre de


Paul-Michel Foucault. Fils
LES COURS au Collège de France du professeur Foucault sont de Paul-André Foucault,
chirurgien, et d’Anne-Marie
progressivement publiés. Jacques Lagrange, l’un des éditeurs, Malapert, fille de chirurgien. Il a
une sœur, Francine, née en 1925.

transcrit les enregistrements qu’il a effectués dans les années 70. Un frère, Denys, naîtra en 1933 et
deviendra chirurgien.

ans son testament, Michel Comment se fait le


1945 Devient l’élève de Jean
Hyppolite en khâgne au
Foucault a interdit toute partage? lycée Henri-IV.
publication posthume C’est Daniel Defert qui le fait 1946 Est reçu à Normale sup.
de ses écrits inédits. parmi les gens qui ont suivi les Où il devient l’ami de
Les héritiers, Daniel cours et en fonction de leurs Maurice Pinguet, Pierre Bourdieu,
Defert et sa famille, compétences. Sur les deux Jean-Claude Passeron…
ont considéré que premières années, j’étais hors 1950 Adhésion au Parti
communiste.
les cours au Collège du coup parce que je n’avais
de France échap- aucun enregistrement. Pour 1951 Départ du PCF.
Répétiteur de
paient à cette règle la philosophie politique, c’est
car, prononcés de- Michel Sennelart qui est le psychologie à Normale.
vant un public, ils plus compétent. L’Herméneu- 1952 Psychologue dans le
service du Dr Delay où
n’étaient pas vrai- tique du sujet a été éditée
Henri Laborit expérimente le
ment inédits –alors par Frédéric Gros, professeur premier neuroleptique.
que devaient le res- à Créteil, à qui j’ai passé mes
ter les manuscrits enregistrements. J’ai encore 1954 Paraît Maladie mentale
et personnalité (PUF).
de ces cours. Sous la quatre cours à transcrire dont
direction de François les deux derniers sur le Gou- 1960 Paraît Folie et déraison,
histoire de la folie à l’âge
Ewald et d’Alessandro vernement des autres que classique (Plon). Maître de
Fontana et avec des éditeurs Foucault a étalé sur deux ans. conférences en psychologie à
différents selon les intitulés, Manquent les deux premières l’université de Clermont-Ferrand.
quatre cours ont été déjà publiés (1) et années, parce que, étant à
trois autres devraient paraître prochai- Henri-IV en classe prépara- 1961 Soutenance de ses deux
thèses à la Sorbonne:
nement, sur un total de treize. Foucault toire, je ne pouvais pas assis- Kant, anthropologie et Folie et
a enseigné au Collège de France de jan- ter aux cours. Il faut les retrou- déraison, histoire de la folie à
vier1971jusqu’àsamort.Commelesautres ver, et ce n’est pas évident. Je l’âge classique.
professeurs, il était astreint à délivrer connaissais une collègue qui 1963 Entrée au conseil de
22heures d’enseignement par an (dont la enregistrait elle aussi, mais je rédaction de la revue
moitié éventuellement en séminaire). Ni ne sais pas ce qu’elle a pu de- Critique. Parution de Naissance
de la clinique: une archéologie du
inscription ni diplômes n’étaient requis, venir. Il y a évidemment les
regard médical (PUF).
l’assistance y était entièrement libre et manuscrits, mais on n’a pas le
pouvait enregistrer les leçons. Le bureau droit de les publier. Enfin, c’est 1965 Débats sur la philosophie
pour la radiotélévision
OZ KO K . S I PA

d’où parlait le philosophe, dans une salle aux héritiers d’en décider. scolaire, avec Alain Badiou,
bondée de 350 places, débordait de ma- La publication des cours Georges Canguilhem, Dinah
gnétophones, parmi lesquels celui de peut-elle changer la Dreyfus et Paul Ricœur.
Jacques Lagrange, un des éditeurs actuels traite, sauf qu’il y a un contrat qu’il faut Michel Foucault perception du reste de l’œuvre?
de ces cours qui se fondent pour l’essentiel honorer avec Gallimard et Seuil. parlait dans une Il y a des inédits que les cours préparaient 1966 Parution de les Mots et les
choses, une archéologie
sur ses enregistrements, déposés par En quoi consiste votre travail? salle bondée, et qu’on ne peut pas publier, mais on y des sciences humaines
ailleurs au Collège de France et à l’Imec En ce moment, je travaille sur l’édition débordant de trouve aussi des problématiques qui n’ont (Gallimard). Chaire de
(Institut mémoires de l’édition contem- du Gouvernement des vivants, le cours de magnétophones. pas été prises en compte dans les livres philosophie à l’université de
poraine). l’année 1979-1980. J’utilise mes propres publiés. Cela peut être très éclairant. Par Tunis, trois ans. Premier article
dans le Nouvel Observateur.
Depuis quand êtes-vous aux prises enregistrements et la photocopie du ma- exemple, quand il a repris les cours, il par-
avec Michel Foucault et son œuvre? nuscrit du cours que m’a donné Daniel lait de la maladie, de la mort, de la folie, 1968 Création du Centre
universitaire expérimental
Avant de le rencontrer à nouveau au Col- Defert. Il faut faire la transcription de d’une manière assez différente que dans
de Vincennes où il est nommé
lège de France, j’ai connu Michel Fou- l’enregistrement et j’ai déjà bien avancé; Naissance de la cliniqueou dans Histoire professeur de philosophie.
cault à l’Ecole normale supérieure où je et il faut transcrire le manuscrit lui-mê- de la folie. La publication des cours ap-
suivais ses cours sur l’histoire de la folie me parce qu’il y a des abréviations, des porte pas mal d’éclaircissements, notam- 1969 Parution de l’Archéologie
du savoir (Gallimard).
avant la parution du livre. Enseignant à ratures, des mots manquants. Surtout, il ment pour dater le surgissement ou le dé-
Paris-VII, il m’était aisé de moduler mes faut compléter la bibliographie qui est passement de certaines problématiques. 1970 Election à la chaire
d’histoire des systèmes
horaires pour assister à ses cours et au sé- souvent sommaire. Ainsi, je me rends à la Foucault préparait des livres, il les mettait de pensée au Collège de France.
minaire qui se tenait le lundi soir. Mal- bibliothèque augustinienne du Saul- à l’épreuve devant son auditoire, mais on
heureusement, ce n’est qu’à partir de 1974 choir pour établir les notes, parce que trouve dans la version écrite des dévelop- 1971 Création du Groupe
d’information sur les
que j’ai pu enregistrer ses leçons systé- Foucault travaillait à l’époque beaucoup pements qui n’ont pas été prononcés. prisons (GIP). Parution de l’Ordre
matiquement. Deux personnes m’ont chez les bons pères. En plus, il reste à Sur quoi porte le Gouvernement des du discours (Gallimard).
donné envie de travailler: Foucault et écrire une «situation» du cours pour en vivants, en cours d’édition?
Georges Canguilhem, qui a dirigé ma thè- présenter le contexte, comme pourl’Hô- Prononcé en 1979-1980, c’est un cours as- 1973 Pour le numéro zéro de
Libération, débat avec
se de philosophie biologique. Et une troi- pital psychiatrique,paru l’an dernier. En- sez particulier qui commence par une José Duarte, militant ouvrier
sième aussi, Dominique Desanti, dont j’ai fin, il y a l’index à faire. Bref, c’est un tra- fable animalière: l’éléphant chaste. Il licencié des usines Renault.
été le répétiteur. A l’université, j’étais rat- vail très long. En principe, ça devrait étudie ensuite le mariage dans l’Antiqui- Publication du dossier constitué
taché au département de psychanalyse sortir début 2005. Deux autres cours té et le Moyen Age en montrant que la lors de son séminaire au Collège
de France: Moi, Pierre Rivière…
de Jean Laplanche et je suivais les cours sont en préparation: Sécurité, territoire, morale du mariage est antérieure au (Gallimard-Julliard).
de psychiatrie de Lanteri-Laura à Hautes population (1977-1978) et la Naissance de christianisme et qu’elle était déjà bien an-
Etudes. Mes intérêts me portaient in- la biopolitique(1978-1979) qui paraîtront crée dans le paganisme. En fait, c’est une 1975 Parution de Surveiller
et punir, naissance
dubitablement vers Foucault. Ça a été en octobre, transcrits et présentés par archéologie du discours de la vertu de de la prison (Gallimard).
toujours un peu mon plaisir, et encore da- Michel Sennelart, professeur à l’univer- chasteté qui y est développée, et non une
vantage maintenant que je suis à la re- sité de Lyon. approche juridique des transformations 1976 Parution de la Volonté de
savoir, 1er tome d’Histoire
de l’institution matrimoniale. • de la sexualité (Gallimard).

Mémoires
Recueilli par JEAN-BAPTISTE MARONGIU

de chaire
(1) Il faut défendre la société (1975-1976) en
1982 Parution du Désordre des
familles, lettres de cachet
1997, les Anormaux (1974-1975) en 1999, des archives de la Bastille
l’Herméneutique du sujet (1981-1982) en (Gallimard-Archives), écrit avec
2001, le Pouvoir psychiatrique (1973-1974) en
l’historienne Arlette Farge.
2003. Ed. Hautes Etudes, Gallimard, Seuil.
1984 Parution de l’Usage des
plaisirs, 2e tome d’Histoire
de la sexualité (Gallimard).
25 juin: mort de Michel Foucault
(du sida, à la Pitié-Salpêtrière).
Parution du Souci de soi, 3e tome
d’Histoire de la sexualité
(Gallimard).
Biographie établie d’après
Foucault, Dits et écrits, 1954-
1975, Quarto, Gallimard.